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L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

Publié le par Nébal

L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

TEZUKA Osamu, L’Histoire des 3 Adolf – intégrale, volume 1, [Adolf ni tsugu アドルフに告ぐ], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, préface de Patrick Honnoré, exégèse de Didier Pasamonik et Kôsei Ono, Paris, Delcourt – Tonkam, coll. Tezuka, [1983] 2018, 610 p.

L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

TEZUKA Osamu, L’Histoire des 3 Adolf – intégrale, volume 2, [Adolf ni tsugu アドルフに告ぐ], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, exégèse de Didier Pasamonik et Kôsei Ono, Paris, Delcourt – Tonkam, coll. Tezuka, [1983] 2018, 732 p.

Bon, on s’attaque à un gros machin, là : Tezuka Osamu, aka « Le Dieu Du Manga », l’homme qui a tout fait, tout inventé, tout développé, et tout redéfini. Même sans jamais l’avoir lu, on le connait – au moins indirectement. Pendant longtemps, et sans doute à vrai dire encore à présent, je m’en étais sans doute tenu là, hélas… En fait, je n’avais lu, de Tezuka, et il y a bien des années de cela… que deux BD seulement. Lesquelles étaient L’Histoire des 3 Adolf et Ayako. Trouver le reste, ou même ça en fait, n’était à vrai dire plus évident depuis quelque temps. Or voici que Delcourt – Tonkam s’est lancé dans la réédition luxueuse (énormes bouquins, couverture rigide avec jaquette, signet, appareil critique…) de plusieurs œuvres du maître, dans une « collection Tezuka » qui comprend pour l’heure deux titres… qui sont L’Histoire des 3 Adolf et Ayako, figurez-vous. Mais sont annoncés pour bientôt plein d’autres volumes, dont deux séries qui m’attirent plus particulièrement depuis un certain temps déjà : La Vie de Bouddha (en quatre volumes) et Phénix (cinq volumes). Il est plus que probable que j’y reviendrai un de ces jours, donc.

 

Mais, pour l’heure, L’Histoire des 3 Adolf. C’est la première BD de Tezuka que j’ai lue – et je dois dire que si, à l’époque, j’avais, oui, apprécié ma lecture, j’en avais aussi été un peu décontenancé, ne sachant pas exactement comment prendre cette série ; la lecture d’Ayako, peu de temps après, m’avait bien autrement convaincu, et, oui, là j’avais dit comme tout le monde : « Putain de chef-d’œuvre. » Les Adolf ne m’avaient toutefois pas laissé indifférent, loin de là, et certaines scènes – très rudes, de préférence – ne m’avaient pas quitté depuis… Il était bien temps de relire tout cela. Et je suis maintenant bien plus enthousiaste, globalement : c’est bien une excellente bande dessinée – sans doute, comme on le dit, un des sommets de l’œuvre pléthorique de Tezuka ; mais, ne connaissant quasiment rien de celle-ci, je me garderai de trop m’avancer sur ce terrain.

 

Une chose à noter d’emblée, cependant : L’Histoire des 3 Adolf est une œuvre tardive de Tezuka – elle a été publiée en revue (et pas une revue de manga, semble-t-il) entre 1983 et 1985 (et Tezuka est mort en 1989). À cette époque, et depuis quelque temps déjà semble-t-il, il y a avait eu une bascule dans cette abondante production : l’auteur, d’abord connu surtout pour des récits enfantins et généralement très positifs, s’était mis à livrer des bandes dessinées plus adultes ou résolument adultes, et bien plus sombres aussi – dont Ayako et L’Histoire des 3 Adolf sont des exemples particulièrement éloquents. Adolf est très influencé par le gekiga, et il n’y avait aucune ambiguïté sur le public visé – même si celui-ci… eh bien, avait très probablement lu Tezuka à l’âge des culottes courtes. La BD est très, très rude – et dès le départ. Sans être « gore » à proprement parler, elle contient son lot de séquences traumatiques – même enrobées dans une trame de thriller pour faire passer la pilule, avec un dessin très dynamique et qui a conservé une certaine rondeur archétypale. Quand j’avais lu cette BD pour la première fois, et que je manquais encore plus de références que maintenant, c’est dire, c’en est une dimension qui m’avait particulièrement déstabilisé – j’avais l’impression… eh bien, d’un Tintin avec des viols, de la torture et des massacres. Et j’avais notamment un peu de mal avec cette dimension de thriller très tendu, bourré de rebondissements, dans un contexte historique aussi atroce. Il en est resté quelque chose, je crois, même si prendre un peu de distance m’a aidé à mieux apprécier la chose.

 

Nous avons donc trois Adolf. Si je vous dis que nous sommes dans les années 1930 et 1940, et que l’un, Adolf Kaufman, est un enfant allemand, et le deuxième, Adolf Kamil, est un enfant juif, vous comprendrez sans peine qui est le troisième (bon, vous le saviez déjà). Mais nos deux enfants vivent au Japon – à Kobé. Et ils sont de bons amis. Le père Kaufman, « diplomate » nazi (oxymore mon amour), a bien quelque chose à redire (aheum) à ce que son fils (métis, sa mère est japonaise, ça vous pèse sur la conscience raciale) fréquente un voyou youpin, et les parents Kamil savent très bien ce qu’il en est des parents Kaufman, mais les enfants, eux, s’en foutent – ou plus exactement ne comprennent pas bien pourquoi ils ne devraient pas être copains, alors que, eh, ils sont copains. Mais, même au Japon, ces enfants ne peuvent pas échapper au terrible engrenage des événements européens – par la force des choses, les copains seront séparés, et Adolf Kaufman, remodelé dans le Vaterland par une éducation hitlérienne dont il ne voulait pas, deviendra un monstre…

 

Et notre troisième Adolf ? Il n’est pas qu’une figure charismatique (dimension bien rendue par Tezuka, quand Adolf Kaufman est amené à rencontrer puis fréquenter son dieu) gesticulant, bavant et vitupérant en toile de fond, il est bien au cœur de l’histoire – enfin, d’une certaine manière…

 

Sohei Togué est un journaliste sportif japonais – envoyé couvrir les JO de Berlin en 1936, immense machine propagandiste du régime nazi (merci Leni – pas Jesse). Là, il espère des retrouvailles avec son frère, qui vit en Allemagne depuis quelque temps – et fricote avec des COMMUNISTES. Las, le frangin est assassiné dans des circonstances très mystérieuses… et alors même qu’il avait un important secret à communiquer à son frère, un secret à même de faire tomber Hitler et de changer le cours de l’histoire.

 

Plus ou moins.

 

Ce secret n’en est pas longtemps un, et ne convaincra plus grand monde aujourd’hui, s’il a jamais convaincu qui que ce soit (il semblerait que, et peut-être bien Tezuka lui-même ?) : le fantasme étonnamment répandu que Hitler… était en fait juif, eh. Salauds de juifs, c’est toujours de leur faute ! Mais, honnêtement, ce postulat un peu faiblard et convenu n’est en fait pas aussi problématique qu’il en a l’air – parce que c’est un pur MacGuffin : ça lance l’intrigue, et les documents secrets naviguent beaucoup entre les différents personnages, dans une ronde particulièrement complexe (parce qu’il y en a, du monde, dans ces environ 1200 pages de BD au rythme frénétique), mais, autant le dire de suite, personne n’en fera jamais rien – et bien sûr, puisque le cours de l’histoire, eh, n’en est pas le moins du monde affecté : le régime nazi ne s’effondrera qu’en 1945, et après avoir commis toutes les atrocités que l’on sait – pas une n’a été empêchée par ces papiers censément si importants, qui auraient dû changer le monde, mais s’égarent au lointain Japon, lequel a de toute façon ses propres préoccupations et ses propres crimes sur la période…

 

Ceci dit, donner un regard japonais sur les événements européens n’est pas un des moindres atouts de la BD de Tezuka. Et, ce MacGuffin mis à part, L’Histoire des 3 Adolf repose sur une documentation abondante en même temps que précise – ce qui vaut pour le théâtre européen comme pour le théâtre japonais, et ressort aussi bien du récit que de son illustration. Sans que cela nuise jamais à l’intrigue, par ailleurs, et même au contraire, certains passages de la BD ont peu ou prou une vertu documentaire très appréciable (je pense notamment à l’évocation de l’affaire Sorge, par exemple, ou à celle de la communauté juive de Kobé, qui renvoie à des souvenirs d'enfance de Tezuka).

 

Mais, si le thriller motive la BD – et, MacGuffin pris pour ce qu’il est, il fait ça très bien, Tezuka sait assurément raconter une histoire (sans déconner), et d’une complexité impressionnante mais jamais au point de s’y noyer –, je crois pourtant que son cœur est ailleurs, dans la destinée parallèle des trois Adolf (ce titre français est finalement pertinent). Ce qui est particulièrement douloureux, dans cette BD, c’est combien l’histoire et les déterminismes sociaux l’emportent sur les sentiments les plus admirables – le lecteur souffre, je crois que le mot n’est pas trop fort, en voyant le gentil et timide Adolf Kaufman, qui en une autre époque aurait pu être un hâfu idéalisant l’ouverture souhaitée d’un Japon encore bien fermé sur lui-même, se muer en un monstre, un parfait petit Aryen, qui a le meurtre au programme de son cursus scolaire. Le souvenir de son humanité demeure pourtant, chez le lecteur sinon le personnage, et la spirale infernale de sa transmutation n’en est que plus douloureuse à mesure que les pages défilent dans un bain de sang… L’Histoire des 3 Adolf est une BD d’une noirceur redoutable.

 

Elle n’est pas si manichéenne, pourtant. Le souvenir de l’enfance d’Adolf Kaufman, ou la légère (très, très légère) humanisation malgré tout d’Hitler (via une Eva Braun toujours bien pratique…), à cet égard, ne sont probablement pas aussi importants que les traits les plus sombres des personnages autrement positifs : Sohei Togué, que l’on suppose, à la base, être le héros de cette histoire, commet très vite ce qui ressemble tout de même fortement à un viol (et, disons-le, si ça ressemble à un viol, c’est que c’est un viol), débouchant sur le suicide de sa victime ; autant pour l’identification positive… Et, tout héroïque qu’il soit par la suite, et d’une résilience stupéfiante, il y a quelque chose d’un peu obtus et brutal dans sa manière d’être qui teinte parfois d’une vague hésitation l’admiration naturelle pour le courageux journaliste. Mais, à l’autre bout de la BD, il y a aussi cet épilogue particulièrement casse-gueule, mais aussi particulièrement traumatique, durant lequel Adolf Kamil à son tour… eh bien… horrifie ? Encore que je ne sois pas tout à fait sûr des intentions exactes de Tezuka dans ces pages – pour le coup, il y a bien une certaine ambiguïté, ici… Seule certitude : l’humanité n’en aura jamais fini avec la haine.

 

Tout cela renforce l’impression globale d’un certain fatalisme foncièrement déprimant – d’un monde écrasant, où l’éducation, au lieu d’émanciper, cloisonne, et où les déterminismes, revendiqués comme tels, « justifient » au plan moral l’abomination pure et simple. Sans doute ne pouvait-on pas mieux illustrer le poison intellectuel de l’idéologie de l’époque – qui, hélas et comme de juste, a fait des petits.

 

Il y a pourtant des héros, dans cette BD. Mais je tends à croire qu’il ne s’agit pas vraiment des personnages principaux évoqués jusqu’alors – s’ils sont seulement les personnages principaux ? Sohei Togué probablement, Adolf Kaufman à sa manière, mais Adolf Kamil… est somme toute bien plus discret. En fait, j’ai le sentiment que les vrais héros, dans L’Histoire des 3 Adolf, sont d’admirables personnages secondaires – l’institutrice plus ou moins communiste, dont la résilience vaut bien celle de Sohei Togué voire l’écrase, ou ce jeune homme qui aurait dû, car il en avait toutes les raisons, devenir le type-idéal même de l’officier japonais fanatique et rigoureux… mais dont la rigueur même, débarrassée de toute compromission, implique la plus louable des trahisons (pour partie motivée certes par des raisons toutes personnelles et qu’on pourrait juger futiles, ajout très pertinent) – même si elle doit sceller son destin.

 

En fait, ces deux personnages, et quelques autres, offrent en définitive un certain miroir au sort affligeant d’Adolf Kaufman : ce monde est noir, il est horrible, il abonde en crimes, et les déterminismes pèsent, qui ont de quoi déprimer les bonnes volontés. Peut-être, pourtant, à force d’abnégation et de sens moral, est-il possible d’y échapper, au moins à titre personnel, au moins pour un temps ? L’Histoire des 3 Adolf, au fond, est bien une BD sur l’éducation…

 

Et une BD brillante, bien sûr. Je crois qu’elle a ses défauts (même en fermant les yeux sur le postulat macguffinesque) ; j’ai un problème, notamment, avec ces personnages féminins qui, à peu près systématiquement, tombent amoureuses dans les trois cases au plus qui suivent leur rencontre avec un personnage masculin (Sohei Togué, surtout), même s’il y a quelques heureuses exceptions (rares, mais c’est tout de même un peu rassurant). Et il y a bien, çà et là, quelques rebondissements un peu trop forcés – ou quelques personnages trop unilatéraux (surtout comme de juste du côté du Mal) – ou quelques pans de l’intrigue qui ne parviennent pas à m’accrocher (le meurtre de la geisha, et, c’est lié, les bustes de Wagner…). Pas grand-chose, cependant, au regard de tout ce qui brille dans L’Histoire des 3 Adolf. Ce roman-fleuve combine l’efficacité formelle du thriller à un fond implacable et redoutable, le contexte historique fournissant une passerelle idéale pour ces deux dimensions de manière générale pas si faciles à accoler. Le sens du récit est admirable – le dessin aussi, qui fait preuve d’une inventivité en même temps que d’une maîtrise parfaites (la mise en page, notamment, m’a bluffé – sans excès, toujours pertinente dans ses effets).

 

On appréciera aussi de pouvoir lire ce monument dans une édition aussi luxueuse. Même si… eh bien, j’ai quelques critiques à formuler à ce propos… Car je crois que Delcourt – Tonkam aurait tout de même pu soigner un peu plus le boulot. La traduction un peu archaïque parfois de Jacques Lalloz aurait probablement gagné à un bon coût de Ripolin, certains phylactères sont étrangement inversés (?), ce genre de choses… Mais cela ne se sent jamais autant que dans le paratexte, surtout la double « exégèse » de l’œuvre par Didier Pasamonik et Kôsei Ono, abondante (une bonne quarantaine de pages à la fin de chacun des deux volumes), globalement passionnante (malgré quelques inexactitudes ou confusions çà et là, j’ai l’impression – ou exceptionnellement des prises de position peut-être pas très bienvenues ; globalement, j'ai préféré le point de vue japonais, mais sans doute parce que c'est surtout là que j'apprenais plein de trucs), mais visiblement pas relue, et affectée de nombreuses pétouilles typographiques… Il y a donc à redire sur cet écrin – joli mais parfois un peu bâclé, et nous parlons tout de même de bouquins qui coûtent 30 € pièce…

 

Bon, l’essentiel demeure la BD – qui est excellente. Et m’a probablement bien davantage convaincu à cette relecture qu’à l’époque. Maintenant, me faut relire Ayako… et aller au-delà, cette collection semblant toute désignée pour m’en fournir l’occasion.

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Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 3, de Yukio Tamai

Publié le par Nébal

Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 3, de Yukio Tamai

TAMAI Yukio, Kedamame, l’homme venu du chaos, t. 3, [Kedamame ケダマメ], traduction depuis le japonais [par] Thomas Lameth, Grenoble, Glénat, coll. Seinen manga, [2014] 2018, 192 p.

Et nous revenons à Kedamame, l’homme venu du chaos, avec ce troisième tome (sur quatre) paru tout récemment. En tête de cette chronique, je me dois de renouveler un avertissement qui s’impose depuis le début de la série de Tamai Yukio : Kedamame est une BD bourrée de rebondissements, parfois très surprenants, et qu’il serait dommage de SPOILER. Toutefois, pour avoir quelque chose à dire en l’espèce, il va me falloir révéler quelques trucs… et notamment Le Gros Twist de ce troisième volume. Si vous comptez lire cette BD, faites l’impasse sur cet article – contentez-vous de savoir, si cela doit aguicher votre intérêt, que ça tourne toujours très bien, même si Le Gros Twist pourra peut-être laisser un peu perplexe, fonction des attentes de chacun (il me paraît au moins intéressant, s’il me fait me poser quelques questions) ; par ailleurs, le dessin est au top, revenant au brio du premier tome après un tome 2 plus qu’honnête mais davantage retenu.

 

Ce troisième tome s’ouvre en plein sur le titanesque combat opposant Kokemaru/Kedama et le sinistre Homme-Tortue, qui s’affiche dans toute sa hideur monstrueuse ; notre héros n’est toutefois pas en reste, côté manifestations de son « impureté » tout droit dérivée du chaos du « pays de l’Andemain »… Et il est en fâcheuse posture, car son retour à l’époque de Kamakura, entreprise des plus hardie, s’est accompagné d’un bug – littéralement – qui ne lui permet pas de se montrer au top de ses impressionnantes capacités. Il aura pourtant un moyen de surmonter cette faiblesse… un moyen dont je ne sais pas très bien que penser : c’est assurément surprenant, et finalement très rigolo, oui – c’est juste que côté crédibilité, on repassera, sans doute… Bah, est-ce si important en l’espèce ? Vraiment pas dit !

 

Ce combat épique en même temps que monstrueux fait intervenir bien d’autres personnages : Kokemaru et l’Homme-Tortue ont chacun leurs alliés. Mais, derrière, ce qui compte vraiment est le sort de Mayu – nous savons que l’Homme-Tortue veut la bouffer ; Kokemaru, lui, est censé la protéger… mais l’objectif de sa mission n’est en théorie pas si différent. Il y a là une ambiguïté potentiellement intéressante, même si peut-être pas assez approfondie par l’auteur. Ceci dit, il accompagne bel et bien sa baston dantesque de considérations d’un autre ordre, disons « philosophiques », avec des guillemets pour le principe, même si j’ai le sentiment que c’est probablement bien moins creux que ce que l’on nous sert généralement, dans des circonstances comparables, dans votre seinen d’action habituel – pour le coup, je tends à croire que Kedamame l’emporte sans peine sur, mettons, Gunnm, que j’aime beaucoup quand même mais qui a ses moments lourdingues à cet égard ; et éclate carrément la boursouflure péteuse d’un The Ghost in the Shell de sinistre mémoire… C’est qu’il s’agit de se demander – enfin ! – ce que Mayu elle-même pense de tout cela ; et sa réponse n’est pas si convenue, outre qu'elle éclaire précieusement sa psychologie (ce qui est sans doute crucial pour la surprenante suite des opérations, j’y reviendrai) : c’est que la jeune fille est brutalement confrontée à la possibilité que sa vie, d’essence absurde, ait en fin de compte un sens… Mais quelle est la part, dans tout cela, de la conviction et de la pulsion suicidaire, de la jalousie et de l’altruisme ? Et la jeune fille ne se leurre-t-elle pas, à intégrer de manière aussi drastique (et crédule ?) le discours intéressé des hommes de l’Andemain ? Un individu seul aurait-il un tel pouvoir ? Dit comme ça, ça peut faire aussi couillon que d’usage dans tant de mangas, mais, franchement, j’ai trouvé que Tamai Yukio se débrouillait très bien avec ces idées, qui lui permettent de faire « respirer » sa longue scène d’action d’une manière à la fois cohérente et… oui, plus futée qu’elle n’en a l’air.

 

Ceci dit, son principal atout dans cette séquence réside probablement dans le dessin. Le principe de ce que j’avais dit concernant les deux premiers tomes demeure : ça n’a rien de révolutionnaire, mais c’est sacrément efficace, et clairement bien au-dessus du lot. Le tome 2, toujours très bon sous cet angle, m’avait toutefois paru un peu plus « retenu » que le premier – bizarrement ou pas, la séquence au XXVe siècle ne générait pas d’images aussi fortes que le Japon de Kamakura, où les scènes de danse, notamment, étaient de toute beauté, tandis que les mutations de Kokemaru, quand elles étaient encore chargées de mystère dans le premier tome, avaient un impact plus ou moins « body horror » assez saisissant (même si cette dimension demeurait dans le tome 2 – et j’avais même évoqué alors, à tort ou à raison, certains trucs d’Itô Junji). Ici, cependant, le combat épique entre Kokemaru et l’Homme-Tortue suscite des images assez fabuleuses, très dynamiques, parfois un brin confuses peut-être (pas tant que ça, heureusement), mais le résultat est tout de même admirable : c’est du très bon seinen d’action, pour le coup.

 

Le cadre de Kamakura, enfin, est toujours aussi appréciable, même si l’action débridée de ces premiers chapitres ne permet guère d’envisager en profondeur la société de ce temps. Toutefois, Tamai Yukio (qui avait un conseiller chargé de la « supervision historique sur l’époque de Kamakura », l’historien Hongô Kazuto) glisse çà et là des petits « trucs » finalement bien vus et enthousiasmants – ainsi, à la fin de cet arc, de la référence au merveilleux Chôju-giga, fameux rouleau peint riche de savoureuses caricatures animalières et datant approximativement de cette époque (très approximativement – il semblerait que l’on parle plutôt de la fin de Heian pour les illustrations originelles, et il y a probablement eu plusieurs auteurs sur une période relativement longue ; ce qui ne doit pas poser problème ici, hein).

 

Mais c’est là qu’intervient Le Gros Twist, et donc : SPOILER !!!

 

Depuis le début, les lecteurs attentifs ont pu remarquer que chaque chapitre de la BD était dit appartenir à un « cycle premier », constitué de plusieurs « rouleaux », et c’était toujours vrai sur la majeure partie de ce troisième tome. C’est alors seulement, passablement après le « milieu » de la série, que nous arrivons au « cycle second »… qui sabre brutalement un aspect essentiel de la BD jusqu’alors : l’association à l’époque de Kamakura. D’un seul coup, nous nous retrouvons… en l’an 6 de l’Ère Shôwa ! Soit 1931… Vous me direz : « C’est une histoire de voyage dans le temps, après tout… » Et vous aurez parfaitement raison. Pourtant, j’ai trouvé cette bascule… eh bien, très surprenante – comme pas mal de rebondissements dans cette BD qui, sans trop en faire, joue habilement des attentes du lecteur, et sait, le cas échéant, les contourner.

 

Le style graphique en est irrémédiablement affecté – mais, étrangement, ce cadre moins « exotique » bénéficie d’un dessin particulièrement léché, sur un mode plus « calme » que la furie épique des premiers « rouleaux » de ce troisième tome. C’est que les « genome hackers », toujours de la partie, procèdent différemment ? Pas de baston, cette fois – mais une lutte d’influence, portant sur une nouvelle « souche » génétique à préserver… et qui ressemble diablement à Mayu ; dans ses traits, mais aussi dans son comportement ! Car la jeune fille, qui s'appelle Mayumi figurez-vous, tantôt timide, tantôt un brin rebelle, a un tempérament romantique – les chansons populaires aidant, et la tradition théâtrale du Japon en arrière-plan, l'adolescente semble considérer qu’il n’y a rien de plus beau, dans la vie, qu’un double suicide amoureux, un shinjû à la manière de Chikamatsu ; ce qui, bien sûr, entre en résonance avec le comportement de Mayu lors de la grosse bataille du début du volume.

 

Une optique qui a de quoi effrayer notre Kedamame, rebaptisé Dama-K, égal à lui-même dans son rôle de vendeur à la sauvette particulièrement pouilleux (en même temps que félin – littéralement félin le cas échéant)… Kedamame, c'est son job, surveille la jeune Mayumi depuis sa naissance – mais un rival du nom de Sawada, lié à notre héros, fait de même : tout sauf pouilleux, lui, il affiche l’apparence d’un bel homme, un séducteur né, aux traits peut-être un peu androgynes mais avec en même temps quelque chose d’un peu « hard boiled ». Les deux hommes comptent s’emparer des précieux gènes de Mayumi – ce qui rend toujours aussi flou le rôle exact de Kedamame au plan éthique. Mais l’heure n’est plus aux combats titanesques, coups spéciaux et katanas virevoltants : il s’agit d’une lutte d’influence, oui, et de séduction…

 

Si cette dernière dimension me laisse encore un peu sceptique, globalement, j’ai trouvé que cette bascule était, non seulement pertinente, mais aussi, en définitive, très bien réalisée. J'ai admiré la caractérisation du trio de personnages, et son insertion dans un Japon des débuts de Shôwa certes moins exotique que celui de Kamakura, mais pas moins chargé d’épaisseur historique – ainsi quand on évoque en arrière-plan l’invasion de la Mandchourie, concomitante. Mais tout cela doit beaucoup au dessin, je suppose – sobre, élégant, très léché ; pas le moins du monde spectaculaire cette fois, mais d’un à-propos remarquable.

 

Demeure toutefois une interrogation – car cette bascule est bien tardive, et nous savons depuis le départ que la série ne comptera que quatre tomes en tout. Or ceci semble introduire un nouvel « arc », dans une perspective de série qui aurait bien davantage d’ampleur. La question que je me pose est donc la suivante : ce rebondissement un peu tardif avait-il été conçu comme tel dès le départ, dans l’optique d’une BD qui trouverait son achèvement naturel dans le tome suivant ? Ou bien s’agissait-il d’une tentative de transformer Kedamame en une série au plus long cours, tentative qui, pour une raison ou une autre, aurait échoué ? Le rapport à la conclusion de la série dans le tome 4 serait on ne peut plus différent dans les deux cas. Et je ne dispose bien sûr pas des moyens de trancher la question…

 

Nous verrons bien, à la lecture du quatrième et dernier volume, prévu pour fin novembre – et je le lirai de toute façon, parce que, jusque-là, j’ai vraiment beaucoup apprécié Kedamame. Concernant ce tome-ci précisément, d’ailleurs, je l’ai trouvé bien plus convaincant que le précédent (que j’avais bien aimé quand même) ; au niveau du premier tome ? Peut-être pas, mais c’est tout de même un bon cru – la démonstration, une fois de plus, que Tamai Yukio est un dessinateur talentueux et un conteur habile, qui sait jouer avec les attentes de ses lecteurs, tantôt pour les satisfaire, tantôt pour les circonvenir, mais toujours de sorte à faire bien mieux, bien plus malin. Vraiment un très chouette divertissement.

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Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 2, de Yukio Tamai

Publié le par Nébal

Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 2, de Yukio Tamai

TAMAI Yukio, Kedamame, l’homme venu du chaos, t. 2, [Kedamame ケダマメ], traduction depuis le japonais [par] Thomas Lameth, Grenoble, Glénat, coll. Seinen manga, [2014] 2018, 192 p.

Retour à Kedamame, l’homme venu du chaos, le premier manga traduit en français de Tamai Yukio : tome 2, aujourd’hui, après un tome 1 qui m’avait bien séduit – rappelons que la série ne comprendra que quatre tomes ; le troisième doit d’ailleurs sortir dans quelques jours à peine.

 

Avertissement, cependant : cette BD à la narration très dense enchaîne les twists et compagnie – ce qui est toujours un peu problématique quand il s’agit d’en faire une chronique… Du coup, même si je vais faire de mon mieux pour éviter ça, il y a fort à parier que cet article contiendra son lot de SPOILERS, parce qu'il y a tout de même une Très Grosse Révélation ici. Par ailleurs, je dois m’appuyer sur les bases du premier tome, considérées comme acquises. Aussi, si vous n’avez pas encore lu le premier tome, mais comptez le faire prochainement, je ne saurais trop vous conseiller d’arrêter dès maintenant votre lecture nébalienne… Cela va sans dire, mais mieux en le disant, hein ?

 

Nous avions laissé Kokemaru et sa protégée la jeune Mayu en fâcheuse posture, poursuivis qu’ils étaient par les sbires du fielleux Onuki, avec au milieu l’enquêteur Toura et son jeune guide Konpei, pas bien certains de ce qui se déroulait sous leurs yeux – notamment quand Kokemaru a fait jaillir de son moignon de bras gauche des appendices pour le moins étonnants, et même parfaitement monstrueux. Vous vous en doutez, nos héros s’en sortent… mais Kokemaru a pris cher au passage – beaucoup trop, en fait. Et il n’a dès lors pas le choix, il lui faut retourner « chez lui », soit… « au pays de l’Andemain ».

 

En laissant Mayu derrière lui.

 

 

Et en oubliant (gros con !) qu’elle n’est pas en mesure de lire le message qu’il lui a laissé.

 

Le « chaos » d’où vient celui que nous appellerons dès lors Kedama ou Kedamame ou KDM se révèle enfin – même si le premier tome nous avait déjà à maintes reprises et limite lourdement suggéré que notre héros venait du futur. C’est bien le cas – du XXVe siècle, plus précisément. Ceci, en tant que tel, n’est pas forcément une très grande révélation. La Vraie Révélation, ici, c’est ce qui justifie que Kedama retourne dans le passé : la situation désastreuse de l’humanité de son temps.

 

Et, honnêtement, je ne sais pas vraiment qu’en penser. Il est peut-être encore un peu trop tôt pour que je me prononce…

 

En substance, voici : Tamai Yukio joue d’une hantise très marquée de la société japonaise contemporaine, à savoir le vieillissement de la population, notamment (il y a d'autres raisons) parce que le taux d’enfants par femme stagne en dessous de 2,08 (nous dit-on ici, je croyais avoir appris 2,1), soit le niveau minimal du renouvellement de la population. Dans notre monde, ce phénomène a diverses explications, renvoyant aussi bien à l'économie et à la sociologie qu’au développement technologique et scientifique, etc. Mais, dans Kedamame, c’est semble-t-il la fertilité qui est en cause (comme dans Les Fils de l’homme, sauf erreur ?), et ce dans le monde entier. La situation est telle qu’elle débouche sur un « état d’urgence démographique », qui légitime des recherches jugées critiques sur le génome humain – lesquelles débouchent sur un médicament miraculeux, qui emprunte à la génétique animale. D’une manière ou d’une autre, après une période d’usage intensif de ce médicament, ça merde – c’est le chaos. Sans doute parce que la part animale de l’humanité produit des monstres (?), comme ce Kedama/Kokemaru aux appendices... eh bien, monstrueux. Il faut y remédier, réintroduire une forme de « pureté » (...) dans le génome humain, et c’est pour cela que l’on envoie des gens tels que Kedama dans le passé – afin de sélectionner des « graines », des moments clefs de la généalogie humaine, supposés permettre à terme d’outrepasser la dégénérescence chaotique de l’humanité future.

 

Qu’en penser… Non, vraiment, je ne sais pas. Peut-être parce que (comme dans Les Fils de l’homme, d’ailleurs) ce mode de l’apocalypse ne parvient pas à m’effrayer… L’explosion démographique, à vrai dire, m’inquiète bien davantage (et je trouve limite criminel d’avoir des gosses, mais bon, ça, c’est moi, hein, remets-moi une pinte, Dédé, burp). Outre que le discours sur la dégénérescence et la pureté, franchement, je peux pas. C’est contre ma religion. Cela dit, c’est peut-être secondaire – un MacGuffin, finalement. Ce qui compte est que Kedama a un intérêt à voyager dans le passé, et que son attitude à l’égard de Mayu – la souche qui l’intéresse, donc – n’est pas aussi désintéressée qu’on aurait pu le croire.

 

Ou peut-être que si ? Car Kedama n’est pas n’importe lequel de ces voyageurs temporels issus du chaos. Forte tête, il n’aime pas qu’on lui donne des ordres, et a un comportement plus qu’impulsif. Et il s'amourache de ses cibles, on le lui reproche... Il compte bien retourner protéger Mayu (il le lui a promis ; on le regarde très bizarrement quand il explique que ce motif est en tant que tel suffisant), alors même qu’un nouveau voyage à cette époque précisément est dangereux au point d’être suicidaire (même sans prendre en compte les paradoxes associés au thème, mais ils sont sans doute eux aussi de la partie). Et cela produit une conséquence pour le coup très inattendue, et très amusante : un bon exemple de ces twists bizarres que Tamai Yukio parvient à glisser dans une trame qui aurait pu sinon être vaguement convenue (même si le cadre soigné de Kamakura assure déjà une relative originalité à cette variation plus ou moins assumée sur Terminator ou La Jetée/L’Armée des Douze Singes), et qui ne sont pas pour rien dans l’intérêt de la BD.

 

Mais nous savons maintenant que « l’Homme-Tortue », qui est notre « tueur en série » de Kamakura, est lui aussi un homme du futur, et dont la tâche est probablement assez proche de celle de Kedama, si ses méthodes ont l'air plus... radicales. Il bouffe des utérus, après tout. Eh. Le comportement et la compagnie des deux personnages nous incitent sans peine à les ranger, l’un du côté des « gentils », l’autre du côté des « méchants », mais la BD laisse vaguement entendre que cela pourrait être plus compliqué que cela – peut-être pour des raisons de politique nationale ? Pour « l’Homme-Tortue », Kedama est un traître, ni plus, ni moins. Et notre « héros » a peut-être bel et bien son côté sombre en l’espèce – car il est un « genome hacker » tout disposé à… bouffer ses semblables pour en intégrer les gènes !

 

En fait, dans cette histoire où l’on cause beaucoup, donc, de pureté et de dégénérescence, notre héros est un vrai bouillon de culture de tous les gènes imaginables – supposé restaurer la « pureté », il est le moins « pur » des hommes, et ça lui va très bien comme ça. Et ça, pour le coup, ça me paraît intéressant, oui…Et peut-être à même de faire basculer le sens de la BD sur cette philosophie qui me chiffonne vaguement ?

 

Je me suis étendu sur ce point parce que c’est La Grosse Révélation de ce tome 2. Cependant, en volume, ça n’est qu’un intermède. L’impossibilité de me prononcer sur ce caractère global est d’ailleurs relativement atténuée par quelques bonnes idées çà et là, je suppose – comme ce truc sur le brouillage des identités et des visages.

 

Mais nous revenons bientôt à Kamakura – avant que Kedama lui-même n’y revienne, d’ailleurs –, et, là, ça marche toujours aussi bien. Kedamame demeure une BD très dense, il s’y passe plein de choses à chaque chapitre, mais jamais au point de l’étouffement ou véritablement de la dispersion – non, pile-poil ce qu’il faut pour relancer sans cesse l’intérêt du lecteur. Par ailleurs, les personnages ont du caractère, et il y a régulièrement de ces « petites » idées qui n’ont l’air de rien mais qui surprennent le lecteur et, là encore, renouvellent son intérêt pour ce qu’il lit. C’est décidément très efficace – même si probablement pas autant que dans le premier tome, suffisamment cependant pour qu’on ait pas le sentiment d’une série en perte de vitesse, loin de là ; savoir qu’elle ne comprendra que quatre volumes m’incite d’ailleurs à la confiance à cet égard.

 

Quant au dessin, c’est en gros la même chose. Relativement classique, mais joliment efficace, avec quelques planches plus audacieuses çà et là – comme les transformations les plus monstrueuses de Kedama et de « l’Homme-Tortue », dans une veine assez « body horror » qui peut rappeler un Itô Junji en forme. Je regrette peut-être un peu l'absence des planches consacrées au kugutsu dans le premier tome, mais l’ensemble demeure de bonne à très bonne tenue.

 

Bilan plutôt satisfaisant, donc, pour ce tome 2 – même si je ne suis pas encore bien sûr de ce que je pense de La Grosse Révélation autour de laquelle il est bâti. Il m'a moins emballé que le premier tome, sans doute, mais sans que l'on puisse parler véritablement de perte de vitesse ; la curiosité demeure, je lirai très probablement la suite.

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Pline, t. 6 : Carthage la grande, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 6 : Carthage la grande, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 6 : Carthage la grande, [プリニウス, Plinius 6], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2017] 2018, 184 p.

Où l’on revient à Pline, le manga romain de Yamazaki Mari (après Thermæ Romæ), assistée de Miki Tori (essentiellement pour le dessin, en théorie du moins) – et on y revient avec un peu de délai, car, à ce stade, semble-t-il, la publication française suit d’assez près la publication japonaise, qu’elle a plus ou moins rattrapé.

 

Pline, depuis le départ, me fait l’effet d’une série assez inégale, alternant des tomes très satisfaisants voire tout à fait brillants, et d’autres beaucoup moins convaincants, parfois même à l’extrême limite du poussif. Par quelque bizarrerie qui doit peut-être pas mal de choses à mon ressenti biaisé de lecteur françouais, j’ai l’impression de ce que, pour l’heure, les tomes impairs étaient du bon côté, et les pairs du mauvais (le tome 4 étant tangent, disons). Hélas, cela semble se confirmer une fois de plus avec ce tome 6, intitulé en français Carthage la grande, et qui m’a au mieux laissé indifférent…

 

Le récit emprunte deux cadres. Le plus réussi, relativement s’entend, est sans vraie surprise celui qui s’attache aux pérégrinations de Pline, avec dans sa suite un Euclès peu ou prou inexistant et un Félix qui commence à me lasser un (petit) peu après m’avoir vraiment beaucoup plu – le sentiment demeure, après un tome 5 autrement convaincant mais qui allait déjà dans ce sens, de ce que les auteurs, conscients de la valeur de leur atout, en font un usage un peu excessif, et du coup moins savoureux… Ceci dit, il a encore quelques bonnes scènes.

 

Mais, depuis le tome précédent là encore, il faut ajouter à ce trio une nouvelle recrue, ce petit garçon (?) très kawaï, avec son corbeau sur l’épaule, personnage mystérieux et aux connaissances bien singulières, et dont nous commençons ici à véritablement entrevoir le passé (flashback inclus). Globalement, je suppose qu’il constitue un ajout bienvenu, à ce stade, même si je lui trouve donc forcément quelque chose d’un expédient mignon – ceci dit, moi le faux cynique, j’avoue avoir craqué sur le gros plan craquant du gamin craquant en bas de la p. 38, et je suppose que je pourrais mettre pas mal d’entre vous au défi de ne pas craquer – l’idée étant qu’au-delà de la seule kawaïerie, le gamin bizarre exprime avec force l’émerveillement enfantin, comme un relais de celui du lecteur, en l’espèce devant la reconstitution de Carthage (bien après les guerres Puniques, j’avoue ne pas du tout savoir ce que la fière cité pouvait être au Ier siècle de notre ère ; au passage, c’est une bonne idée que de confronter nos Romains aux reliquats d’une autre civilisation, voisine mais néanmoins distincte, mais elle n’est guère approfondie, hélas ; le gamin étant d'origine phénicienne, ceci dit...).

 

C’est l’occasion, je suppose, de louer une fois de plus le dessin de Pline, tant pour ce qui est des expressions des personnages (a priori le domaine réservé de Yamazaki Mari) que pour ce qui est des décors (normalement l’apanage de Miki Tori), même si j’avoue une nette préférence pour ces derniers – qu’il s’agisse de reconstituer avec précision en même temps qu’emphase la civilisation romaine (et éventuellement quelques autres, donc), ou de mettre en scène la majesté souvent intimidante de la nature, avec ici un accent marqué sur les vastes étendues, finalement comparables dans leur hostilité à l'encontre de l'homme, de la mer et du désert. Il y a dans tous ces registres des pages absolument superbes.

 

Carthage, le désert… Oui : ce cadre de l’intrigue est africain. Pline semble avoir lâché l’affaire de la Grèce (trop néronienne de toute façon ?) : on lui a tant conté de merveilles sur l’Afrique, le naturaliste doit voir tout ceci de ses propres yeux… Ceci étant, pour l’heure, cela ne débouche pas encore sur grand-chose – au mieux quelques belles pages dans le Sahara, avec un Félix égal à lui-même. Sinon, le grand moment de ce périple africain se situe avant cela, à Carthage, quand Pline et compagnie rendent une petite visite à un Vespasien sauf erreur déjà entraperçu, le futur empereur (ce dont aucun des personnages n’a conscience comme de juste) étant d'une certaine manière dépeint comme l’antithèse de Néron – un homme un peu fruste, vulgaire même (avec sa blague plus ou moins de pets hélas totalement incompréhensible, est-ce une question de traduction ou faut-il seulement en déduire que ses blagues sont vraiment très très mauvaises ? Ou les deux ? En même temps, nous connaissons la singulière destinée de Vespasien dans le dictionnaire français...), un paysan les pieds sur terre, en somme, ou même dans la terre, savez-vous planter les choux…

 

Or en face il y a bien Néron – et, comme d’hab’ en ce qui me concerne, c’est là que la BD pèche, comme depuis le début ou presque. Si les meilleurs tomes de Pline faisaient abstraction, autant que possible, de ce qui se passait au sommet de la cour impériale, celui-ci y accorde à nouveau une place très importante – sans commune mesure, même, ai-je l'impression ; et, hélas, peut-être de la pire des manières ?

 

Bon, je dis SPOILER au cas où, mais ça n’en vaut sans doute pas vraiment la peine… De fait, depuis le premier tome, on devine qu’à terme la BD mettra en scène l’incendie de Rome – et, bingo, c’est à la fin de ce sixième volume que la chose arrive, même si sur le mode d’un cliffhanger bien convenu.

 

Le problème, ce n’est pas tant ce thème, même rebattu, que la manière dont les personnages y sont associés. Le Néron de Yamazaki Mari et Miki Tori se voulait plus nuancé que la vision critique commune dans l’Occident chrétien, mais il a bien vite tourné de lui-même à la caricature, comme si le sujet ne pouvait tout simplement pas se montrer véritablement subtil en fin de compte. Au début, la BD semblait accorder un rôle de choix, et autrement plus enthousiasmant, au personnage tout à fait fascinant en même temps qu’intriguant de Poppée, mais, à ce stade, l’impératrice parvenue achève tristement sa descente aux enfers de la banalité, au point de s’en tenir peu ou prou au navrant rôle de figurante – elle ne révulsait plus, elle n’émeut pas davantage dans ses déboires, et c'est très regrettable. C’est maintenant Tigellin qui occupe le devant de la scène, si l’on ose dire pour cette variation de l’ordure qui magouille dans l’ombre, mais l’éminence grise manque hélas de caractère, pour s’en tenir au seul archétype – et le rôle des Juifs dans son entourage reste encore à éclairer. Ramener Sénèque dans l’histoire ne suffit certes pas à améliorer les choses : c’est plat, convenu, caricatural…

 

D’autant que la BD s’autorise une faute de goût de plus en ramenant sur le devant de la scène un personnage que j’avais presque heureusement oublié (tu parles...), la pauvre prostituée muette Plautina – que je ne peux qu’associer aux moments les plus ratés de la BD jusqu’alors. Mon ressenti demeure (et c’est peu dire) à la lecture de ce tome 6 – même si son retour n’est hélas pas une surprise, car elle était conçue, semble-t-il, comme le personnage qui, non seulement, matérialiserait la cruauté pathologique de Néron (ça n’y manque pas, ici), en même temps que comme le prétexte idéal pour introduire la secte méconnue des chrétiens dans cette histoire ; à la veille de l’incendie de Rome (« souhaité » texto par Tigellin magouillant avec les Juifs comme avec Sénèque), Plautina et ses coreligionnaires amateurs de poisson devaient nécessairement revenir dans l’histoire… Ça ne fonctionne pas mieux maintenant qu’auparavant, hélas. Et je redoute un peu la suite des opérations à cet égard – surtout si le falot Euclès doit revenir dans la partie !

 

Pline est une BD sans doute admirable pour ce qui est du dessin – peut-être même s'améliore-t-elle encore à cet égard ; mais, concernant le scénario, elle me fait toujours un peu l’effet d’une série souffrant de la tendance des auteurs à l’improvisation. Ils ont mis en place plusieurs fils rouges, et jonglent tant bien que mal avec entre les différents tomes, au gré du moment : les meilleurs, à mes yeux, restent ceux liés au bestiaire fantastique et aux autres vérités saugrenues figurant dans l’Histoire naturelle, ou le rapport de Pline aux volcans, et éventuellement sa misanthropie occasionnelle, modérée par la bonhomie de Félix – autant de moyens de reconstituer un monde, au-delà des seules merveilles architecturales de Rome, en inscrivant la civilisation dans son écrin naturel pas moins fascinant, a fortiori pour un naturaliste voyageur. Mais les fils rouges les moins convaincants à mon sens tiennent à la haute politique romaine, au couple Néron-Poppée, et en gros à tout ce qui implique Plautina – la pauvre fille n’étant de toute façon guère plus qu’un trait d’union, même mélodramatique au possible… Or ce sixième volume met bien trop l’accent à mon goût sur ces derniers versants de la bande dessinée.

 

Bilan au mieux mitigé, donc. Voire moins que cela. En se focalisant bien trop sur les intrigues romaines, ce tome 6 se perd dans ce qui lui réussit le moins – et, pour le coup, m’a pas mal rappelé le tome 2, probablement celui qui m’avait le moins parlé jusqu’alors. Si le dessin demeure irréprochable, le propos ennuie vaguement, à ce stade. Rien d’insurmontable, mais rien d’enthousiasmant non plus hélas… À voir si l’impair tome 7 saura rattraper une nouvelle fois les dégâts, comme ses prédécesseurs – à moins que l’incendie de Rome ne phagocyte une fois de trop l’intrigue ? Oui, nous verrons…

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Pline, t. 5 : Sous les vents d’Éole, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 5 : Sous les vents d’Éole, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 5 : Sous les vents d’Éole, [プリニウス, Plinius 5], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2017] 2018, 186 p.

MAKE POMPEII GREAT AGAIN

 

Retour à Pline, le nouveau manga historique de Yamazaki Mari (Thermæ Romæ) et Miki Tori, avec ce tome 5 paru tout récemment. Comme d’habitude à ce stade d’une série, faire des comptes rendus détaillés m’est de plus en plus difficile, et il serait vain d’en faire trop côté contextualisation… Je vais donc tâcher de faire plus bref et plus direct.

 

Avec quelques thèmes d’abord – même si le premier que j’ai choisi, nettement moins important que les deux qui suivront, peut sonner simplement comme une blague… Cependant, il s’agit probablement de rebondir sur certains éléments du tome précédent tout particulièrement, un tableau bien sinistre de l’humanité, qui avait enfin provoqué la colère misanthrope de Pline – la ville de Pompéi ravagée par un séisme était en effet parcourue par de bien égoïstes personnages, prêts à tout pour survivre en lieu et place des autres ; même s’il y en avait, certes, pour faire davantage preuve d’altruisme autant que d’abnégation.

 

Ici, nous retrouvons un bel exemple de gros connard, en la personne de Fuscus – un élu stupide et borné, vulgaire et haineux, obsédé par sa réélection, et dénué de la moindre humanité. Il s’en prend commodément à une femme, Mirabella – l’ingénieure que nous avions déjà croisée et appréciée dans les tomes précédents. Celle-ci est formelle : les thermes de la ville peuvent s’effondrer d’un instant à l’autre – il faut les interdire au public, et les détruire pour les rebâtir intégralement. Mais Fuscus refuse : qu’elle rafistole ce qui se voit, il ne fermera pas les thermes, et qu’importe le danger pour les usagers !

 

Pour que le malotrus, grossier et expansif, ferme enfin sa vilaine bouche, il y faudra deux choses – assez classiquement : une bonne mandale de la part de Félix (visiblement fou amoureux de Mirabella), et une menace appuyée de la part d’une authentique femme de pouvoir, Asellina.

 

Or Fuscus ne nous est pas complètement inconnu… car les auteurs ont choisi de lui donner les traits de Donald Trump. C’est flagrant dans ce premier épisode où nous le voyons exhiber toute sa laideur intérieure, et l’on ne peut s’empêcher, alors, de se dire que pareil connard bien réel est un vrai cadeau pour des dessinateurs – sans même verser forcément dans la caricature. Dans l’habituel « Charivari » qui conclut ce volume comme tous les autres, Yamazaki Mari et Miki Tori ne se cachent certes pas : oui, c’est bien de Donald Trump qu’il s’agit – en précisant toutefois que l’épisode avait été livré avant son élection à la présidence des États-Unis. Mais le personnage n’en est que plus hideux depuis… Alors qu’il est enfin sur le départ, Asellina, autrement digne (mais aussi dans une perspective dynastique marquée – je suppose qu'il faut y voir un autre commentaire de l’élection américaine ?), lui lance : « Si seulement tu déployais autant de talent à servir la ville que tu profères d’insultes ! » L’évolution des événements depuis l'entrée du gros con à la Maison Blanche n’a certes pas contredit ce sentiment de dégoût…

 

Est-ce gratuit ? Je ne le pense pas, dans la mesure où il s’agit probablement, là encore, de figurer un tableau exhaustif des bassesses humaines, qui, toutefois, n’exclut en rien (voire justifie carrément), un autre tableau, plus lumineux, des individus à même de faire preuve de dévouement et d’empathie – qualités dont Fuscus/Trump est totalement dépourvu. Mirabella, Asellina, Félix sont heureusement là.

 

VOYAGES EXTRAORDINAIRES ET BESTIAIRE FANTASTIQUE

 

Cependant, le thème principal de ce cinquième volume est ailleurs, et, disons-le, beaucoup plus enthousiasmant – en accentuant la dimension qui me plaît le plus dans cette BD : l’idée d’accorder du crédit, sur un mode scientifique, aux passages de l’Histoire naturelle où Pline raconte les choses les plus étranges, et, à nos yeux contemporains (mais c’est justement le décalage qui produit de la saveur), parfaitement antiscientifiques…

 

Ici, cela passe d’abord par le récit de ce bien curieux bonhomme qu’est Larcius, vieux fou qui a beaucoup bourlingué et qui passionne son auditoire, Pline inclus comme de juste, avec ses anecdotes fantasques de rencontres impossibles de par le vaste monde. Il nous entretient, par exemple, de ces blemmyes qui n’ont pas de tête, mais qui « portent bouche et yeux sur la poitrine » (la couverture leur fait honneur et c’est bienvenu), ou encore de ces himantopodes dont les jambes s’achèvent en bandes de cuir…

 

Ces récits hallucinés ne manquent pas de séduire Pline. On lui avait suggéré de fuir Rome autant que possible, pour échapper à la double menace de Néron et de Poppée (que l’on entrevoit à peine, très fugacement, dans ce tome 5, et je suppose que c'est pas plus mal). Du sud de l’Italie, il semblait désireux de gagner la Grèce… mais le voilà qui, sur un coup de tête, préfère embarquer pour l’Afrique, ce continent si méconnu et visiblement riche de secrets à même de fasciner un naturaliste !

 

Il y a ici un habile jeu entre les merveilles attendues classiquement dans le genre bien codifié des voyages extraordinaires, et la réalité autrement prosaïque et même parfois fort laide de ce que sont réellement les voyages – la tempête, les pirates, la cruauté utilitariste des marins qui ne valent parfois guère mieux… Le pauvre Félix tout particulièrement en fait les frais : l’ex-légionnaire n’a guère le pied marin.

 

Mais, ce qui est très bien vu, ici, c’est la manière dont ce voyage « réaliste » se pare soudain d’atours qui peuvent paraître fantastiques alors qu’ils ne le sont en rien – en l’espèce, nos voyageurs sont fascinés par des feux de Saint-Elme, phénomène étrange suscitant bien des superstitions, mais que Pline et quelques autres sont pourtant portés à envisager « rationnellement ».

 

Ceci étant, la dimension fantastique, ou fantastiquisante, de ce volume 5, ressort aussi de quelque chose de plus habituel : un bestiaire imaginaire qui paraît pourtant bien réel, à base d’animaux fort étranges… Pline, cette fois, disserte sur les lièvres marins et les propriétés très curieuses, mais pas moins fatales, de leur venin. Félix, s’il croit aux lémures, retrouve son rôle paradoxal d’homme du commun plus que sceptique face à l’érudition du naturaliste – et le simple constat de ce qui se produit sous leurs yeux lui permet de contredire Pline, lequel, visiblement embarrassé, entend justifier son intenable position en bottant en touche… jusqu’à ce que la « réalité » rattrape enfin la scène, pour donner raison à son premier pronostic, invalidant le second, en sus du scepticisme de Félix !

 

Autant de choses très bien vues, et qui, à mon sens, tirent ce cinquième volume vers le haut : ce jeu consistant à prendre l’Histoire naturelle au pied de la lettre, au premier degré, me plaît décidément beaucoup.

 

L’HOMME ET LE VOLCAN

 

Mais, sur la durée, il est bien sûr un autre aspect de ce tome 5 à mettre en avant, car il continue de dérouler ce qui apparaît clairement depuis pas mal de temps comme étant le véritable fil rouge de la série : le rapport de Pline aux volcans.

 

Bien sûr, nous savons que Pline l’Ancien, le Pline historique, est mort dans l’éruption du Vésuve de l’an 79, qui devait ravager Pompéi et Herculanum. Le premier tome avait mis l’accent sur cette scène fameuse, sans pourtant la montrer – simplement en la préparant, et en laissant les choses en plan pour passer aux choses (véritablement ?) sérieuses : ce long flashback qui commence vingt ans plus tôt, moyen pour le lecteur de découvrir la biographie fantasmée par Yamazaki Mari et Miki Tori de ce grand personnage de l’histoire dont la vie nous est pourtant inconnue, seule sa mort étant documentée.

 

Et ce flashback avait bien sûr commencé avec un autre volcan, une autre éruption : Pline, gouverneur de Sicile, assistait à la colère de l’Etna, et recrutait le jeune Euclès dans les ruines mêmes de tout ce qu’il avait jamais connu. Plus tard, Pline et ses camarades ont eu maintes occasions de s’interroger sur les phénomènes sismiques, et, tout récemment, alors qu’ils se trouvaient à Pompéi, ils ont bien failli en faire les frais. En résultait cette « illumination » (dont je ne sais toujours pas si elle est crédible ou pas ?) : le naturaliste comprenait que le majestueux Vésuve était un volcan, ce qui avait semble-t-il échappé à tout le monde, même si quelques témoignages de l’érudition livresque pouvaient aller en ce sens – et, comme toujours, ce sont bien les livres des anciens qui convainquent Pline de ce qu’une chose est vraie (une mauvaise langue balancerait ici un mème du genre : « C’et vrer je les lue sur internait. »)

 

Dans ce volume 5, Pline tombe sur un troisième volcan italien : le Stromboli, dans les îles Éoliennes. Nouvelle « illumination » ? Car Pline ne manque pas de remarquer que, du sud au nord, l’Etna, le Stromboli et le Vésuve forment un alignement parfait… Ce qui renforce sa conviction de ce que ce dernier est bel et bien un volcan. À vrai dire, ce constat pourrait avoir des implications plus stupéfiantes encore, mais je suppose que les auteurs ne vont pas aller jusqu’à nous montrer un Pline comprenant la tectonique des plaques – je suppose.

 

Mais Pline, en pareille affaire, n’est visiblement pas qu’un savant désireux de décrypter le monde – sa fonction archétypale, pourtant. Il est aussi un homme qui, via ce thème particulier, semble engagé dans une relation peu ou prou charnelle et en même temps périlleuse avec la nature, et plus particulièrement les volcans : il y a de la fascination dans cette relation, une fascination qui peut éventuellement prendre des teintes morbides – car ce n’est certes pas la première fois, dans cette BD, que l’insouciance (sans doute seulement apparente) du naturaliste a quelque chose de proprement suicidaire ; ce qui, en retour, pourrait éclairer sous un jour nouveau la fin tragique de Pline l’Ancien, dans l’éruption du Vésuve de 79 ? Nous n’en sommes pas encore là (ou nous n’y sommes pas encore revenus ?), mais le lien est tentant – via d’ailleurs le compagnon de route Euclès, qui bouclerait la boucle en partant de l’Etna, et accompagne ici seul Pline sur les pentes du Stromboli déchaîné.

 

Et, bien sûr, mais je ne vais pas à nouveau m’y étendre, le thème des volcans, y compris dans sa dimension éventuellement morbide, est idéal pour rapprocher l’Italie de Pline du Japon des auteurs, par-delà les siècles, par-delà les continents.

 

FESTIVAL FÉLIX – ET UN NOUVEAU COMPAGNON ?

 

Quelques mots, enfin, sur les personnages dans ce cinquième volume – ou plus exactement sur deux d’entre eux, car, dans les sections précédentes, j’ai pu évoquer quelques personnages secondaires, outre les centraux Pline et Euclès.

 

Et, tout d’abord, Félix. J’avais déjà fait part de ce que c’était mon personnage préféré de la BD, le plus sympathique, le plus attachant. Je ne suis visiblement pas le seul à le penser (une évidence), et les auteurs, ici, semblent confesser qu’il en va de même pour eux. C’est un excellent ressort comique, notamment, mais son utilité va au-delà : par exemple, il faut donc aussi prendre en compte sa posture paradoxale de sceptique pourtant pas épargné par les superstitions ; il est celui qui ose contredire Pline, et parfois à raison. Toutefois… eh bien, dans le présent volume, j’ai le sentiment que Yamazaki Mari et Miki Tori en ont peut-être un peu trop fait : c’est un véritable festival, Félix est plus agité que jamais, bavard, expansif, puéril aussi. Il est toujours aussi sympathique, jusque dans ses pires travers, mais j’ai l’impression qu’il bouffe un peu trop l’écran, si j’ose m’exprimer ainsi, ce qui nuit tant aux autres personnages… qu’à lui-même, au fond. Un chouia plus de retenue serait pour le coup profitable à l'ensemble – même si j’adore toujours Félix.

 

Sur un mode également ambigu, il faut enfin relever que notre trio (Pline, Euclès, Félix) pourrait bien devenir un quatuor ? Car, au cours de leur voyage mouvementé de Naples à Stromboli, nos héros font la rencontre d’un… petit… garçon ? qui demeure anonyme pour l’heure – mais paraît hors du commun, avec sa connaissance remarquable de la navigation comme des étoiles, des volcans aussi, et de bien d’autres choses encore… sans même parler de son corbeau, Ftera, avec lequel il entretient une relation quasi surnaturelle. Il est trop tôt pour que je me prononce à cet égard. Le personnage, pour l’heure, a un peu quelque chose d’un expédient kawaï, et, en même temps, a un potentiel plus riche, au regard des scènes les plus étranges dans lesquels il figure. Nous verrons bien…

 

UN BON CRU

 

Il faut ajouter à tout cela, bien sûr, la grande qualité du dessin, toujours aussi bon, ou peut-être même encore meilleur tome après tome ? J’ai l’impression, en tout cas, que l’ensemble me parle de plus en plus. Ici, cela vaut autant pour le caractère très expressif des personnages – ainsi la charmante Mirabella, le petit garçon (?) kawaï, et bien sûr l’expansif Félix (sans même parler de Fuscus/Trump...) – que pour la minutieuse autant que méticuleuse reconstitution de la civilisation romaine, et enfin pour le rendu très impressionnant de l’intimidante majesté de la nature, et tout particulièrement, ici, la scène très forte de l’éruption du Stromboli.

 

Un bon cru, donc, que ce tome 5. La série demeure un peu inégale, parfois (les tomes 2, surtout, et 4 m'ont paru inférieurs aux tomes 1, 3 et 5), mais là j’ai l’impression qu’on y trouve ce qu’elle a de plus enthousiasmant à nous offrir.

 

À suivre, donc, avec le tome 6.

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Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

Publié le par Nébal

Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

OTSUKA (Julie), Certaines n’avaient jamais vu la mer, [The Buddha in the Attic], traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Paris, Libella – Phébus – 10/18, [2011-2013] 2017, 143 p.

JAPONAISE(S)-AMÉRICAINE(S)

 

Je vais causer aujourd’hui d’un court roman qui a rencontré, assez récemment, un beau succès critique et commercial, aux États-Unis puis en France (où il a notamment remporté le prix Fémina étranger en 2012) – un roman par ailleurs assez singulier sur le plan formel, et qui, disons-le d’emblée, vaut bien, bien mieux que ce que cette couverture et ce titre français (qui sonne beaucoup trop à mes yeux comme une parodie…) pourraient laisser croire.

 

Julie Otsuka est une autrice américaine d’origine japonaise, née d’une mère nisei et d’un père issei. Diplômée en art, elle s’est intéressée au sort des immigrants japonais aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle, inspirée tout d’abord par les récits de ses propres grand-parents maternels, et a ainsi traité, dans son premier roman, Quand l’empereur était un dieu, d’une page sombre et longtemps tabou de l’histoire américaine contemporaine (mais que certaines trumperies récentes rappellent à notre mauvais souvenir…) : la déportation et l’internement des immigrants japonais et des citoyens américains d’origine japonaise après l’assaut sur Pearl Harbor ; des dizaines de milliers de personnes avaient ainsi été privées de leurs droits les plus élémentaires du jour au lendemain, au motif à peu près systématiquement incongru qu’ils pourraient être des « espions », des « saboteurs », membres de la « cinquième colonne », voire commandos avancés disposant de caches d’armes, etc. Les grands-parents maternels de l’autrice étaient du lot.

 

Quand l’empereur était un dieu a remporté un beau succès à tous points de vue, et je l’ai noté précieusement sur mes tablettes, mais le deuxième roman de Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer (on préférera largement, ou en tout cas je préférerai largement, le titre original, bien différent : The Buddha in the Attic), bien davantage encore. Les deux romans sont thématiquement liés, d’une certaine manière, puisque celui-ci s’arrête peu ou prou là où Quand l’empereur était un dieu commençait, avec la déportation dans les camps d’internement. Certaines n’avaient jamais vu la mer débute, de manière approximative, entre 1900 et 1920, à vue de nez, et narre ainsi ce qui s’est produit avant les événements décrits par l’autrice dans son premier roman – une préquelle, hein !

 

PICTURE BRIDES

 

En l’occurrence, il s’agit du destin de celles que l’on appelle les picture brides – des femmes d’origine japonaise (origine entendue largement – car cela concerne aussi des Coréennes, en cette époque de colonisation) qui traversaient l’océan Pacifique pour épouser un Japonais qui avait émigré aux États-Unis, et dont elles ne connaissaient qu’une photographie – et encore…

 

Car ces femmes étaient les victimes d’une terrible escroquerie. Bien souvent, la photographie ne correspondait pas à l’homme qu’elles allaient ainsi épouser – ou bien, ce qui revient au même, elle datait de vingt ans plus tôt. Et les lettres de ces hommes étaient tout aussi mensongères : tel qui se présentait comme un cadre dans une puissante banque américaine s’avérait en fait un travailleur de la terre comme tous les autres – en Californie, les immigrants japonais peinaient souvent dans les champs et les vergers, la récolte des fruits étant pour eux une activité essentielle.

 

Sacrée déception pour nos candides voyageuses, pleines d’espoirs vites déçus – au plus tard dès la nuit de noces, en descendant du bateau : un vrai cauchemar, bien trop souvent. Et la suite ne s’annonçait pas sous un meilleur jour : il fallait faire des enfants, les élever, et aussi travailler – dans les cultures comme leurs maris, auxquels elles avaient bien dû se résigner (il ne s’agissait pas de les aimer), ou ailleurs, par exemple en tant que domestiques pour telle riche Américaine, blanche, admirée, haïe, redoutée, jalousée.

 

L’histoire des picture brides est parfaitement connue de la communauté des Américains d’origine japonaise – pour ainsi dire, un très grand nombre d’entre eux en comptent dans leurs ancêtres. Mais les autres Américains n’en savaient pas forcément grand-chose : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, poursuivait donc l’entreprise « éducative », je suppose que l’on peut employer ce terme, qui était déjà celle de Quand l’empereur était un dieu.

 

NOUS

 

Ce point de départ, à la condition de savoir gérer le pathos, pas le moindre risque dans un récit aussi désolant et même révoltant, peut assurément donner lieu à un bon roman. Ce qui fait de Certaines n’avaient jamais vu la mer un très bon roman, c’est la manière bien particulière qu’a Julie Otsuka de narrer son histoire.

 

En effet, Certaines n’avaient jamais vu la mer est un roman sans héroïne – à moins qu’il ne soit plus juste de dire qu’il en compte des centaines. Contre la troisième personne du singulier, distante, contre aussi la première personne du singulier, limitant l’expérience dans une casuistique trop restreinte, l’autrice a fait le pari pas banal de la première personne du pluriel. Tout au long du roman (mais avec une nuance sur laquelle je reviendrai en temps utile), c’est ce « nous » qui s’exprime – comme un bloc rassemblant toutes les expériences, et affichant l’idée d’une destinée collective, globale, jusque dans les plus personnelles, les plus intimes des anecdotes, dont le sens varie justement en raison de ce choix du pluriel et donc du collectif. Nous, nous, nous… Ce « nous » est longtemps anonyme, mais il ne le demeure pas éternellement – il garde pourtant sa nature englobante à mesure que les noms de ces femmes surgissent çà et là, beaucoup pour ne plus jamais revenir, certains pour se manifester épisodiquement, à des dizaines de pages de distance. Le lecteur est ainsi prisonnier d’une masse envahissante de témoignages – et c’est probablement le meilleur moyen de lui faire vivre cette destinée en l’intégrant au plus profond de lui-même ; ce que le magistral premier chapitre démontre très vite. « Il » ou « je » n’auraient pas eu cet impact : seul « nous » parvient à véritablement coller le lecteur au fond d’une cale, saturée d’espoirs et d’angoisses, d’odeurs aussi, tandis que le bateau, bien trop lentement, traverse l’océan pour convoyer ses têtes de bétail dans le prétendu pays de la liberté, en vue de lendemains qui ne cesseront de déchanter.

 

La dimension historique du roman renforce encore l’effet, en jouant de la carte documentaire. Ce « nous » incarne des centaines, des milliers de photographies aux teintes sépia – portraits de femmes dont l’identité se perd dans les méandres d’un drame commun, le regard figé face à l’objectif (si l’on ose dire). Le lecteur croule sous les archives, procédé par essence étouffant, mais moins froid qu’il n’y paraît – car chacune de ces photographies prend vie, au détour d’une ligne ; et il ne s’agit pas d’un simulacre de vie, mais bien de l’expression poignante de ce que, dans ce destin collectif, chaque trajectoire individuelle relevait d’une authentique femme, singulière, esprit et chair ; quelqu’un qui avait vraiment vécu. Autant dire que, en dépit de la sensation de noyade, rien ne saurait être moins froid que ce « nous » faussement anonyme : la destinée collective ne relève pas que des seules statistiques, ainsi que nous le rappelle utilement Julie Otsuka de la sorte.

 

Il y a peut-être autre chose, pourtant – qui relève presque du fantastique. Car ces voix qui scandent le récit de leurs misères, même sans faire montre d’une agressivité particulière (laquelle est en fait des plus rare), ont parfois quelques choses d’une accusation. Et ces murmures comme ces cris, qui hantent nos têtes à chaque ligne, endossent parfois des atours de fantômes, d’esprits qui ne reposent pas en paix – à moins qu’il ne s’agisse, de manière très japonaise, de ces ancêtres qui devraient être divinisés ?

 

LIVING IN AMERICA

 

Mais nous n’en sommes pas (encore) à la mort, dans le roman. Ce qui précède est bien plus terrible : la vie.

 

Je ne vais pas rentrer dans les détails, ici – ça ne serait guère approprié, absurde même à vrai dire. Mais l’approche de Julie Otsuka joue justement de l’abondance des détails. La confrontation très particulière des expériences qu’autorise l’emploi de la première personne du pluriel produit – dès le premier chapitre – un effet d’accumulation parfaitement redoutable, et même effrayant.

 

Il s’agit bel et bien d’assommer, de noyer le lecteur sous la multiplicité des destinées tragiques. Pourtant, ce n’est pas vraiment de pathos qu’il s’agit – et, au détour d’un paragraphe, on peut même saisir, parfois, un fugace trait de lumière… Dans l’ensemble cependant, la litanie des noms et des drames produit un effet des plus déprimant, presque au point de l’insupportable.

 

Et c’est bien d’une litanie qu’il s’agit, avec sa scansion particulière, évocatrice de quelque poème épique comme il s’en trouve au départ de toutes les mythologies. Un chœur de fantômes, du coup, en rien hostile, et qui pourtant nous affecte de par sa seule présence, quasi muette – car c’est comme si la retranscription de ces vies passait… eh bien, par un médium.

 

Le plus prosaïque se retrouve ainsi sublimé, d’une certaine manière – même essentiellement sur un mode dépressif, où la lutte pour la vie est perdue d’avance, où l’on ne s’accroche que par (mauvaise) habitude.

 

La famille et ses atrocités, au mieux ses trahisons – les maris qui ne se contentent pas de ne pas être ceux qu’ils prétendaient, mais qui s’avèrent en outre insupportablement absents, ou volages (la jalousie n’a pas besoin de l’amour) ; les enfants non désirés, et pourtant ; la ronde des morts précoces, et plus ou moins regrettées.

 

Le travail et ses cruautés inhumaines – les conditions terribles, la paye misérable, l’oppression des employeurs, celle des petits chefs ; le mari qui se tue à la tâche pour rien ; la femme de même, et au lendemain de son accouchement, pas le choix ; le mépris des autres.

 

Les Américains, leur richesse, leur dédain – les dames et leur condescendance ; leurs cruels rituels, sous couvert d’innocentes manies ; les compliments vécus comme des insultes, car c’est ce qu’ils sont tout au fond.

 

La guerre, la suspicion – la haine, ou peut-être pire encore : l’indifférence ?

LA DISPARITION

 

Car nous en arrivons au point où Certaines n’avaient jamais vu la mer fait la jonction avec Quand l’empereur était un dieu. Ici, le fait de ne pas avoir (encore) lu ce précédent roman est peut-être un handicap, au plan de l'analyse du moins…

 

Reste que c’est un passage particulièrement saisissant du présent roman. Il l’est peut-être d’autant plus qu’il semble presque, parfois, prendre ironiquement le contrepied des chapitres précédents ? Ou non, pas exactement, c’est plus subtil que ça… Plus cruel, aussi.

 

L’idée, c’est que ces immigrants japonais, et plus particulièrement ces immigrantes japonaises, en dépit de toutes les avanies subies depuis leur arrivée à San Francisco, en étaient pourtant venus, très légitimement, à considérer ce pays comme le leur – peut-être même à l’aimer, si c’était dans la douleur. Le « nous », ici, est d’une force toute particulière. Quand les Japonais lancent leurs Zéros sur Pearl Harbor, ils sont « eux », ils sont « l’ennemi ». « Nous », « notre pays », désigne les Américains, les États-Unis. Pour ces immigrants, cela relève de l’évidence – ça ne prête même pas à débat.

 

Mais les Américains autour d’eux – les vrais Américains, les Blancs donc – sont d’un tout autre avis. Le « péril jaune », très prégnant dans les mentalités, offre une grille de lecture sans nuance, ce qui est toujours bien pratique. Et les immigrants en font une fois de plus l’expérience, mais de la plus cruelle des manières : on ne leur reconnaît pas le statut d’Américains. Ils ont tout fait pour ce statut – ils ont travaillé dur, ils ont subi sans geindre… Ils ont tout fait. Mais vingt, trente, quarante années passées sur le territoire des États-Unis n’y changent rien : essentiellement autres, et à jamais, et quoi qu’ils fassent, ils sont naturellement suspects.

 

Eux-mêmes ne savent que penser des récits sur la « cinquième colonne ». Peut-être celui-ci était-il vraiment un espion ? On dit après tout qu’il avait une cache d’armes, et le Hinomaru au-dessus de son lit… Il doit être un « ennemi ». Mais pas nous ! Qu'importe la législation, nous, nous vivons en Amérique, nous sommes américains !

 

Le gouvernement ne s’embarrassera pas du fardeau d’un tri préalable. « Japonais » signifie « suspect ». Les immigrants japonais doivent bien l’admettre – et, bientôt, ils s’y résignent ; sans protestations, sans colère – cela ne servirait de toute façon à rien. Ils préparent leurs affaires pour le jour de la déportation, qui viendra forcément – les chaussures, bien cirées, attendent au pied du lit ; la valise est faite ; les dettes sont réglées ; on confie le chien aux voisins… Et on attend.

 

Le jour arrive – on part.

 

En silence.

 

Les Japonais de la côte Ouest des États-Unis ont disparu, sans un bruit.

 

NOUS AUTRES

 

Et c’est alors qu’opère un ultime retournement, terrible et génial. Dans le dernier chapitre, le « nous » demeure… mais il ne désigne plus du tout les mêmes personnes : cette fois, dans une très révélatrice dialectique entre « nous » et « eux », qui se plie commodément aux desiderata de ceux qui y tiennent le plus, « nous » désigne les autres, soit les Américains – ceux qui ne sont pas d’origine japonaise, mais constatent, au petit matin, que leurs voisins immigrants ne sont plus là, qu’ils ont disparu.

 

Un chapitre finalement pas moins douloureux que les précédents, et pourtant tout autre – et plus ambigu ? Les fermiers qui attendent en vain leurs ouvriers agricoles, ces dames qui n’ont plus leur petite domestique, s’étonnent de cette disparition. Ils vont jusqu’à prétendre, d’une certaine manière, qu’ils n’étaient pas au courant. Certes, ils avaient bien vu leurs concitoyens (…) d’origine japonaise se rassembler autour de telle ou telle affiche, mais ils ne l’ont pas lue, et, de toute façon, elle était en tout petits caractères, alors…

 

Finalement, ce « nous » est plus lâche qu’haineux. Même en pareilles circonstances, il a du mal à accepter que figurent en son sein de ces hommes en colère et ignorants, qui soupçonnent, non, qui sont parfaitement sûrs et certains, que tel bonhomme, Kato, Sato, allez savoir comment il s’appelle au juste, était une menace pour les États-Unis. La plupart sont sceptiques à ce propos – ils ont vécu si longtemps à côté de ces immigrants ! Les prendre pour des espions, dès lors… Cette femme toute frêle et prématurément vieillie, ce garçonnet de cinq ans à peine…

 

Mais, par choix ou par indolence, ils ont fait l’autruche. Une fois la disparition constatée, certains éprouvent sans doute le besoin de chercher des responsables – mais avec la conviction que c’est ailleurs qu’on les trouvera. Les locaux appréciaient ces immigrants, après tout – si on les a fait partir, c’est la faute du gouvernement ! Qui ne les a même pas consultés… C’est fâcheux – surtout parce que cela pénalise l’économie locale : qui va ramasser les fruits, maintenant ?

 

Mais s’il y a, dans le roman de Julie Otsuka, en définitive, quelque chose d’un acte d’accusation, c’est sur le ton las, monotone, de la douloureuse litanie entonnée par les femmes japonaises depuis le jour fatidique où elles sont montées à bord d’un bateau supposé les conduire dans une utopie de liberté, de fortune et de respect. Elle ressort avant toute chose de ce constat de la mesquinerie généralisée – comportement si commun qu’il mérite effectivement l’emploi de la première personne du pluriel, étendue au genre humain : nous sommes des lâches, nous ignorons ce que nous ne voulons pas voir, nous ne faisons rien quand il faudrait faire quelque chose – et en définitive nous sommes seuls face à notre insuffisance.

 

Un bien triste tableau ? Sans doute – mais peut-être pas autant qu’on le croirait ? Car ce « nous » des Américains, en dernière mesure, croit, non sans perplexité, percevoir quelque chose qui, peut-être, un jour, changera enfin la donne ? Et c’est que les enfants sont bien plus affectés par la disparition de leurs petits camarades d’origine japonaise, que les parents par la disparition de ceux qui n’étaient jamais que leurs employés corvéables à merci…

 

Un fugace trait de lumière, à nouveau, en dernier recours ? Pas dit – a fortiori dans l’Amérique de Donald Trump… Quand est paru le roman, en 2011, peut-être a-t-il fait preuve d’un peu trop d’optimisme, finalement ! Et c’est un roman pourtant guère riant…

 

ROMAN, ESSAI, POÈME

 

Un roman ? En fait, on peut se poser la question – un peu naïvement, j’imagine. Ce parti-pris d’un récit sans le moindre personnage sur lequel se fixer, que l’on puisse accompagner au fil d’une narration suivie, distingue Certaines n’avaient jamais vu la mer des canons du roman. Alors quoi ? Le besoin de catégoriser est sans doute toujours un peu vain… mais pas moins tentant.

 

L’abondance des sources consultées (dont une partie seulement est citée en fin d’ouvrage, au-delà des témoignages de vive voix), cette sensation permanente de baigner dans les archives, photographies, lettres, journaux intimes… On pourrait avancer que Certaines n’avaient jamais vu la mer, sans être forcément un essai à proprement parler, fait tout de même un peu plus que loucher sur ce registre. Mais l’émotion est en permanence de la partie, ce qui s’accorde mal avec l’analyse académique… Cependant, quiconque, pour une raison ou pour une autre, a fouiné, ne serait-ce qu’un tout petit peu, dans des collections d’archives, sait que le sentiment peut pointer là où on l’attend le moins, et que ces papiers jaunis, fripés, poussiéreux, conservent parfois dans leur encre à demi effacée toute l’âme de celui qui a écrit – comme s’il avait ainsi transmis de sa substance à un dérisoire bout de papier « privé », sans même en avoir conscience, sans jamais s'imaginer que, des dizaines d'années plus tard, quelqu'un pourrait le lire…

 

Mais une autre approche est tentante : celle du poème – j’avais avancé « épique » tout à l’heure, en parlant de mythologie… Je raconte peut-être n’importe quoi, mais j’ai quand même ce sentiment. Cela dit, sans nécessairement avoir à aller jusque-là, la forme même de Certaines n’avaient jamais vu la mer incite à envisager cette dimension poétique. La litanie des noms et des douleurs, la scansion du « nous », y contribuent pour une part énorme, mais d’autres procédés en participent. Ainsi, dans le superbe et terrible premier chapitre, la quasi-totalité des paragraphes, à quatre exceptions près, commencent par les mêmes mots : « Sur le bateau… » L’ensemble constitue comme une incantation, et la répétition, procédé si essentiel, tourne même au mantra. Parfois, il s’en dégage, jusque dans le tableau des pires souffrances, comme une harmonie lasse – pas moins fascinante ; mais d’autres chapitres, notamment ceux qui consistent en un seul paragraphe de bout en bout, jouent davantage la carte du chaos, incontrôlable, incontrôlé, pour un effet... étrangement similaire. Oui, il ne serait pas abusif de présenter Certaines n’avaient jamais vu la mer comme un long poème, plutôt que comme un court roman…

 

IMPRESSIONNANT

 

L’ensemble constitue un texte très fort, très impressionnant – juste et d’autant plus terrible, plus inventif aussi qu’on ne le croirait à s’en tenir, eh bien… à cette couverture kitschouille au possible, qui abuse comme qui dirait du rose, et à ce titre français qui m’évoque le pire de la rentrée littéraire jetable.

 

(Note : oui, il s’agit bien d’un fragment tiré de la toute première page du roman – mais son impact est alors tout autre.)

 

The Buddha in the Attic, donc, vaut bien, bien mieux que tout ça. C’est un texte très fort, qui ne prend pas exactement le lecteur par la main, mais ne l’éveille que mieux, au travers du récit d'un fait historique un peu oublié, occasion toujours utile de se rappeler que l’indifférence, parfois, est criminelle.

 

Une belle réussite, et il faudra que je prolonge l’expérience avec Quand l’empereur était un dieu.

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Européens et Japonais, de Luís Fróis

Publié le par Nébal

Européens et Japonais, de Luís Fróis

FRÓIS (Luís), Européens et Japonais : traité sur les contradictions et différences de mœurs, écrit par le R.P. Luís Fróis au Japon, l’an 1585, préface de Claude Lévi-Strauss, [traduit du portugais par Xavier de Castro], Paris, Chandeigne, série Lusitane, [1585, 1993-1994, 1998, 2003] 5e édition 2015, 93 p.

LE JÉSUITE AMOUREUX DU JAPON

 

J’avais découvert bien tardivement les éditions Chandeigne, spécialisées dans la littérature lusophone, avec le passionnant ouvrage qu’est La Découverte du Japon, somme de documents sur l’image fantasmée de Cipango aux yeux des Européens, puis, en gros, sur la première décennie d’échanges entre Européens et Japonais, vers le milieu du XVIe siècle. Ce livre convoquait des textes d'un certain nombre de grandes figures historiques, incluant, avant la « découverte » du Japon à proprement parler, Marco Polo et Christophe Colomb, mais aussi, à l’époque même, saint François Xavier – car, si ce sont des marchands portugais et espagnols qui ont tout d’abord mis le pied sur le sol japonais, ils ont été bien vite suivis par des religieux, prêtres de la Compagnie de Jésus, dont « l’apôtre des Indes » est assurément le plus célèbre ; pour autant, il était loin d’être le seul.

 

Or, dans cet ouvrage, les témoignages les plus fascinants et instructifs, les plus « objectifs » aussi, dans une certaine mesure, étaient dus à un autre jésuite, moins connu, et arrivé quelque temps après François Xavier : le Portugais Luís Fróis (1532-1597). Un bonhomme assez fascinant, et un observateur méticuleux du Japon et des Japonais – bien plus subtil que ses frères en Jésus-Christ. Et un véritable amoureux de ce pays si étrange, littéralement situé aux antipodes… Si les obligations du révérend père Fróis l’amenaient à voyager beaucoup, et à revenir de temps à autre à Macao, par exemple, il n’en reste pas moins que le Japon était devenu son pays d’adoption – il y a vécu une trentaine d’années, avec de brèves interruptions seulement ; lors d’un de ces séjours à Macao, sentant que la mort viendrait quelques mois plus tard, il a semble-t-il fait état de son souhait de mourir au Japon – qui était devenu sa patrie ; ce qui s’est produit en 1597, à Nagasaki. Une sorte de Lafcadio Hearn avant l’heure ?

 

En tout cas, Luís Fróis n’était sans doute pas un jésuite comme les autres – encore que parti sur des bases assez proches : quand il arrive au Japon, en 1563 (soit vingt ans après le premier contact entre Japonais et Européens, et une dizaine d’années après la mort de François Xavier), il ne sait pas grand-chose du pays, et rien de sa langue. Cependant, il s’attèle à la tâche, et en obtient bientôt une perception très fine des us et coutumes des Japonais, et une maîtrise admirable de leur langue – lui qui était d’abord accompagné par un interprète, fait dès lors lui-même office d’interprète pour d’autres missionnaires jésuites célèbres, ses supérieurs, comme Francisco Cabral et Alessandro Valignano. Il rencontre aussi des figures majeures de l'histoire japonaise, et surtout Toyotomi Hideyoshi, lors d’une importante audience en 1586 – dont le bilan n’est toutefois guère favorable aux jésuites : si Oda Nobunaga, son prédécesseur, avait fait preuve de son ouverture envers les chrétiens (pour des raisons toutes politiques sans doute), ce n’est pas le cas de Hideyoshi, qui initie dès l’année suivante les persécutions qui culmineraient dans les premières décennies de l’époque d’Edo, le christianisme interdit ne subsistant plus dans l’archipel que dans des petites communautés de « chrétiens cachés » ; je vous renvoie le cas échéant au roman Silence, d’Endô Shûsaku.

 

Quoi qu’il en soit, l’acuité et l'érudition de Luís Fróis n’échappaient certainement pas aux autres jésuites. Désireux de mieux connaître le pays qu’ils étaient supposés évangéliser, ils ont chargé le prêtre portugais d’écrire une histoire du Japon, ainsi qu'une histoire des premières années de l’implantation du christianisme dans l’empire du soleil levant. On a parfois dérivé de ces études la conviction que Luís Fróis était le premier des japonologues.

 

Mais un autre texte, plus obscur, est peut-être plus révélateur encore de la relation entretenue par le jésuite avec le Japon – le présent petit « traité », de moins d’une centaine de pages, un recueil d’observations très lapidaires, sans véritable argumentaire (en apparence, du moins), et qui constitue un témoignage précieux sur les mœurs des Japonais dans la seconde moitié du XVIe siècle, mais aussi sur le regard que les Européens portaient sur ces mœurs. Cependant, ce texte n’a pas eu le même retentissement initial… car il avait été perdu sans avoir jamais été publié. On n’en a retrouvé la trace que près de trois siècles plus tard, en 1946, tout au fond des archives madrilènes – et il a connu sa première publication une dizaine d’années plus tard. En français, il a fait l’objet d’une première publication chez Chandeigne en 1993, avec un appareil scientifique conséquent, qui a hélas disparu de cette version poche – laquelle est toutefois agrémentée d’une très, très brève préface de l’éminent Claude Lévi-Strauss.

 

TOPSY-TURVYDOM (EN PORTUGAIS ?)

 

Le « traité » de Luís Fróis est donc très bref, et consiste en très lapidaires paragraphes numérotés et classés par thèmes, consistant à opposer (ou nuancer, parfois) les différences de mœurs entre les Européens et les Japonais. La structure est globalement toujours la même : en Europe nous faisons comme ci, les Japonais font comme ça. Point. Pas d’autres développements, pas d’analyse à proprement parler, ce n’est pas le propos. En fait de « traité », nous avons donc des listes plus ou moins développées de « couples » de comportements, dans une relation binaire, dans des registres parfois très anecdotiques, d’autres fois plus subtilement riches.

 

Il est vrai que la chose était tentante alors, et l’est sans doute autant, ou presque autant, aujourd’hui. Il y a une tendance forte à remarquer que les Japonais « font tout à l’envers » – ce qui, en tant que tel, ne veut certes pas dire grand-chose. Mais… C’est comme s’ils le faisaient exprès ! dit-on. De la manière de monter sur un cheval à la manière de coudre, en passant par la construction des bâtiments, la préparation des repas, l'arrangement des coiffures ou l'art de la guerre, ou aujourd'hui la conduite automobile, le reflet dans un miroir apparaît systématique… Le « traité » de Luís Fróis en est bien sûr une éclatante démonstration, mais d’autres ont eu le même ressenti, en d’autres temps. Claude Lévi-Strauss cite ainsi dans sa préface Basil Hall Chamberlain, auteur en 1890 d’un essai intitulé Things Japanese, et qui comprend un article titré « Topsy-Turvydom », qui fait exactement le même constat, en reprenant un certain nombre d’exemples déjà croisés chez Luís Fróis deux siècles plus tôt, et pour beaucoup toujours valables aujourd'hui – ceci, bien sûr, sans que l’Anglais en ait eu conscience, car le texte du jésuite était inconnu alors.

 

La confrontation de ces deux textes et d’autres témoignages encore semble confirmer cette curieuse impression – en en étendant le champ éventuellement, d’une manière capitale ; car il ne s’agit pas tant, ici, d’opposer le Japon et l’Europe, ce qui ne serait qu’un bien banal ersatz d’ethnocentrisme… que le Japon et le reste du monde ! En y incluant ses plus proches voisins asiatiques – à cet égard aussi éloignés du Japon que le sont la France ou l’Angleterre. Exemple bateau : au Japon on construit en bois, en Chine ou en Corée on construit en pierre, etc.

 

Ce jeu de contraires est par ailleurs si poussé qu’il aboutit à la fascination – et une fascination souvent empreinte de sympathie, au-delà du seul étonnement. Claude Lévi-Strauss, en exergue, cite Platon : « Car c’est le plus contraire qui est au plus haut point ami de ce qui lui est le plus contraire. »

 

Et, au fond, cette impression n’est peut-être pas si curieuse ? Il y a même là un réflexe assez commun, finalement. Claude Lévi-Strauss, toujours lui, en cite un intéressant exemple… il y a 2500 ans de cela, avec Hérodote décrivant la civilisation égyptienne dans des termes très proches. Mais l’anthropologue fait alors une remarque importante : chez Hérodote, Luís Fróis et Basil Hall Chamberlain, le constat est là, et appuyé, il est au cœur même du discours, mais, là où d’autres en auraient tiré sans vergogne un bête tableau eurocentré raillant la « bizarrerie » des Japonais comme une énième preuve de leur infériorité en termes de civilisation, nos trois auteurs, eux, ne tombent pas (ou seulement de manière exceptionnelle) dans ce vilain travers – décrire la civilisation d’en face en termes d’opposition, bien loin de réduire le sujet d’étude à la barbarie, revient en fait à reconnaître l’existence de ladite civilisation, et autant que possible sur un pied d’égalité (si quelques réflexes de rejet demeurent). C’est aussi cela qui fait de Luís Fróis un précurseur de l’anthropologie – et un observateur bien singulier dans le contexte de l’évangélisation du Japon dans la seconde moitié du XVIe siècle.

 

OBSERVER, NE PAS JUGER (SAUF DANS UN CAS)

 

En effet, la structure même du « traité », dans son aspect très sec, plus que laconique, est telle que le jugement n’y a que très rarement sa place – au sens le plus littéral, d’ailleurs : deux ou trois lignes pour exprimer une divergence de modes de vie sont ici bien suffisantes. Luís Fróis observe – il ne juge pas ; sans doute sait-il que juger affaiblirait la pertinence de ses observations ? L’opposition, ou la nuance – car en vérité le « miroir » n’est pas parfait, et les mœurs des Japonais, parfois, divergent d’avec les européennes plus qu’elles ne s’y opposent –, ne s’accompagnent le plus souvent pas de jugements de valeur : ici c’est ainsi, ailleurs c’est comme ça – et au fond il n’y a pas grand-chose de plus à en dire.

 

Certes, il ne faut sans doute pas tout prendre au pied de la lettre, ici : Luís Fróis est un homme, pas une machine « neutre », et parfois il exprime son étonnement en des termes où pointe malgré tout la possibilité du jugement et de la critique. On peut aussi supposer que la « neutralité » des termes, en un certain nombre d’occasions, s’avère trompeuse : consciemment ou pas, le jésuite emporté dans son tableau peut parfois être amené à forcer un peu le trait. Et parfois un terme connoté lui échappe (encore que pas toujours dans le même sens : c'est régulièrement l'Europe qui trinque, dans ce cas). Quelques précautions sont donc à prendre, ces observations sont parfois à manipuler avec des pincettes, mais, le plus souvent le tableau est juste et aussi « objectif » que possible. Froid, dépassionné ? Cela, je n’ose pas le dire – car, dans l’exposé le plus abstrait comme dans les rares expressions plus sentimentales qui parsèment le « traité », la fascination de l’auteur pour le Japon ne fait guère de doute, une fascination qui peut se muer en amour, même particulièrement interloqué ; car l'auteur, après des décennies sur place, conserve la précieuse possibilité d'être étonné par les gens qu'il croise au quotidien. Il y a toujours, au minimum, une sincère curiosité, et parfois bien davantage.

 

Mais... Eh bien, chaque règle à son exception… Pour les jésuites qui évangélisent le Japon en cette seconde moitié du XVIe siècle, les bonzes incarnent l’Ennemi – bien sûr… Luís Fróis, ici, ne diffère pas de ses frères : quand il rapporte les croyances impies et les turpitudes des bonzes tous plus immoraux, mesquins, bêtes et hypocrites les uns que les autres, la neutralité n’est plus de mise, et les dénonciations et accusations sont frontales. Une chose très sensible dans La Découverte du Japon – et pas que chez les jésuites eux-mêmes, d’ailleurs : la Pérégrination de Fernāo Mendes Pinto est probablement plus fourbe à cet égard (et incomparablement plus malhonnête) que les lettres de François Xavier et des siens. Cela se vérifie à nouveau ici, même si le ton, demeurant lapidaire, ne véhicule dès lors pas la même emphase que les protestations indignées coutumières des ministres de la foi catholique dans leur correspondance professionnelle. En contrepartie, le vague respect craintif éprouvé par les jésuites envers les moines zen, qu’ils considéraient les plus redoutables et de loin, au travers de leurs sophismes pernicieux, ne ressort guère, cette fois, du « traité » de Luís Fróis.

LE MONDE EST DIVERS ET LE MONDE CHANGE – DANS TOUS LES SENS

 

Le cas très particulier des bonzes mis à part, cette absence globale de jugements de valeur est donc un atout marqué du petit « traité » de Luís Fróis. Elle est aussi ce qui en fait un document précieux, un témoignage utile aussi bien aux historiens qu’aux anthropologues.

 

Toutefois, je ne suis ni l’un ni l’autre… Ma lecture étant celle d’un béotien, elle peut peut-être davantage s’autoriser de ces jugements de valeur, honnis à bon droit dans le champ scientifique ? C’est tentant, du moins – mais avec là aussi une appréciable contrepartie : ce petit essai contient dans son principe même les éléments qui démontrent l’inadéquation fréquente d’une approche davantage « subjective », pour ne pas dire « passionnée » ; et c’est un enseignement non négligeable de cette lecture, sans doute.

 

J’aurais pu citer des dizaines d’extraits – portant sur les pratiques martiales comme sur l’alimentation, le théâtre, la construction navale, la mode, etc. ; auquel cas j’aurais sans doute été tenté de mettre en avant les plus « drôles »… car nombre de comportements observés par Luís Fróis, sans même parler des oppositions qui vont avec, ont de quoi faire sourire le lecteur distant, jamais épargné par les normes de la société dont il fait partie.

 

Mais il m’a paru davantage intéressant de piocher plutôt dans une thématique guère drôle, mais peut-être davantage édifiante : le chapitre II, « Des femmes, de leurs personnes et de leurs mœurs ».

 

32. Chez nous, selon leur naturel corrompu, ce sont les hommes qui répudient leurs épouses ; au Japon, ce sont souvent les femmes qui répudient les hommes.

[…]

34. En Europe, l’enfermement des jeunes filles et demoiselles est constant et très rigoureux ; au Japon, les filles vont seules là où elles le veulent, pour une ou plusieurs journées, sans avoir de comptes à rendre à leurs parents.

35. Les femmes en Europe ne quittent pas la maison sans la licence de leur mari ; les Japonaises ont la liberté d’aller où bon leur semble, sans que leur mari n’en sache rien.

[…]

38. En Europe, l’avortement pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon, c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois.

[…]

45. Chez nous, il est rare que les femmes sachent écrire ; une femme honorable au Japon serait tenue en piètre estime si elle ne savait pas le faire.

[…]

51. En Europe, ce sont ordinairement les femmes qui préparent à manger ; au Japon, les hommes et même les gentilshommes mettent un point d’honneur à faire la cuisine.

[…]

54. En Europe, il est très inconvenant qu’une femme boive du vin ; au Japon c’est très fréquent, et lors des fêtes elles boivent parfois jusqu’à rouler par terre.

[…]

56. Les femmes d’Europe, si elles portent un châle, se dissimulent encore davantage pour converser avec autrui ; au Japon, les femmes se découvrent pour parler, car faire autrement serait discourtois.

 

Bien sûr, encore une fois, les observations du jésuite ne sont sans doute pas à prendre au pied de la lettre, et il peut forcer le trait ici ou là. On relève aussi des tournures sans doute moralement connotées, même si c'est assez ambigu, parfois. Ce tableau n’en est pas moins étonnant, au regard de ce que nous savons (ou croyons savoir) de la place des femmes dans le Japon contemporain, une société notoirement patriarcale (plus que d’autres, disons). C’est un sujet que j’avais pu aborder dans ma chronique de Japon, la crise des modèles, de Muriel Jolivet ; je vous avais promis aussi un retour sur Japonaises, la révolution douce, d’Anne Garrigue… mais j’ai trop fait traîner, et serais incapable d’en traiter maintenant, mes excuses – très bon bouquin, ceci dit. En même temps, dans ces ouvrages et dans bien d’autres encore, les féministes japonaises rappellent souvent combien la condition des femmes s’est dégradée durant l’époque d’Edo, qui nous sépare du temps de Fróis, et ce sans doute en raison de la philosophie officielle de la période, qui était le néoconfucianisme.

 

Bien sûr, « dégradée » n’est pas un terme scientifiquement neutre, il est connoté idéologiquement, dans une perspective qu’on pourrait qualifier d’évolutionniste au sens de l’anthropologie sociale ; et c’est bien pourquoi un anthropologue ne devrait pas en faire usage – mais ces féministes le peuvent assurément, et moi de même, je suppose (je suppose...). Comme elle, je regrette cet état de fait – et cela n’a rien de neutre. J’ai une notion de progrès social et sociétal, qui me porte à juger l’évolution de la condition des femmes au Japon durant l’époque d’Edo sous un jour négatif. Mais, en même temps, pouvait-on trouver illustration plus éloquente de ce qu’il n’y a pas d’historicisme, qu’il n’y a pas de flèche du temps ? Le monde change – tout le temps. Et non, l’histoire ne se répète jamais exactement. Et, non plus, il n’y a pas de schéma d’évolution prédéfini – au choix, on en dérivera un relativisme un peu las… ou une raison de plus de faire bouger les lignes, de telle manière plutôt que de telle autre, en pleine conscience – car l’autre manière n’est jamais exclue en tant que telle. Tout en sachant que chaque point de vue est idéologiquement construit, on peut s'en accommoder et ne pas s'interdire la moindre opinion sur ce qui serait souhaitable.

 

UNE INTÉRESSANTE CURIOSITÉ – OU BIEN PLUS

 

Européens et Japonais, pour un si petit ouvrage, et si « factuel », est d’une appréciable densité et riche d’enseignements divers. C’est une confirmation de la singulière acuité de son auteur, en même temps qu’une ouverture sur d’autres mondes (l’Europe du XVIe siècle, à certains égards, pourrait être envisagée comme aussi exotique à nos yeux que le Japon d’alors) ; le cas des bonzes excepté, le jésuite brille par un désir d’objectivité qui n’était probablement pas la norme à cette époque, et ne l’est à vrai dire pas forcément toujours aujourd’hui. Le « traité » rapporte une forme très particulière d’observation participante, et, sous son aspect laconique, il offre bien des opportunités de réfléchir, au-delà du seul cas japonais, à la relativité des mœurs dans l’espace comme dans le temps, et à la diversité des modes de vie dans un monde complexe et toujours changeant. Et ça, c’est toujours admirable.

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L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Publié le par Nébal

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

STANLEY-BAKER (Joan), L’Art japonais, [Japanese Art], traduit de l’anglais par Jacqueline Didier, Londres – Paris, Thames & Hudson, coll. L’Univers de l’art, [1984, 1990] 2001, 213 p.

ERRANCES DE LA SENSIBILITÉ NÉBALIENNE

 

Un aveu, d’emblée : parler d’art, pour moi, est peut-être encore plus improbable et difficile que de parler de poésie – ce qui n’est pas peu dire, hein ? Et je le regrette encore davantage, en fait : j’ai bien conscience de passer à côté de beaucoup de choses qui devraient me toucher, et qui, pourtant, ne le font pas, probablement par simple ignorance… J’apprécie sans l’ombre d’un doute de déambuler dans un musée, environné de toiles et de statues, mais généralement c’est plutôt dans une perspective historienne, je suppose… Il y a certes des exceptions – et j’espère que cet article, à sa manière bien maladroite, saura en témoigner.

 

Car il ne témoignera probablement pas de grand-chose d’autre… Considérant l’art « de manière générale », si cela veut dire quelque chose, j’ai déjà bien du mal – alors s’il s’agit en plus de l’art japonais… Je n’espère même pas un seul instant parvenir à livrer un compte rendu très pertinent en tant que tel.

 

Je conçois donc cet article comme… un catalogue ? Un diaporama ? Consistant à mentionner arbitrairement quelques œuvres qui, oui, pour le coup, m’ont touché, sans que je sois toujours en mesure de dire exactement pourquoi.

 

Dès lors, même précaution générale que pour mes articles concernant la poésie japonaise (surtout l’Anthologie de la poésie japonaise classique et Haiku : anthologie du poème court japonais) : cette sélection, forcément un peu gratuite, n’a certainement pas la prétention d’illustrer ce que l’art japonais a produit de « meilleur » ; il ne s’agit que de témoigner très subjectivement d’une sensibilité toute personnelle, et guère assurée, au point de prohiber tout discours « objectif ».

 

En témoigne tout particulièrement le fait que certains aspects jugés essentiels de l’art japonais me laissent totalement froid, ou plutôt, non : totalement perplexe ; comme les haïkus, au fond. Je ne m’étendrai pas ici, par exemple, sur la céramique, a fortiori celle d’inspiration zen, car je ne la comprends tout simplement pas. Je ne m’étendrai pas davantage sur les estampes ukiyo-e (même après les 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny), parce que, bien trop souvent, cela ne me parle en rien. Noter qu’on en a peu ou prou fait l’expression même de l’art pictural japonais, comme le haïku le serait pour la poésie japonaise – que cela ne me fasse pas éprouver grand-chose, dans les deux cas, n’en est que plus problématique, mais, en même temps, il y a là-dedans une histoire d’arbre qui cache fâcheusement la forêt, alors disons que c’est l’occasion de nous promener dans les bois, je vous assure qu’il y a beaucoup de choses à y voir… Mais reprenons : la statuaire bouddhique, à quelques exceptions près (une surtout, très importante !), ne m’inspire pas plus que cela, la calligraphie souvent guère davantage, re-à quelques exceptions près (une surtout, très importante !). Bon, ça écrème pas mal, quoi – mais de manière arbitraire et totalement subjective : c’est dit.

 

IMITER, ADAPTER ?

 

Cette approche de « diaporama », s’impose d’autant plus à mes yeux, que cet ouvrage signé Joan Stanley-Baker (c’est une relecture, je l’avais déjà lu il y a, pfff, presque quinze ans de cela ?) ne me facilite pas forcément la tâche pour livrer un compte rendu plus « orthodoxe », sans même parler d’une « critique » ; car, s’il est compétent et finalement assez pointu à l’occasion (et abondamment illustré, parfois en couleur, le plus souvent hélas en noir et blanc), je trouve qu’il manque un peu d’ordonnancement, de propos construit et suivi (même si cette approche a ses pièges) – à la comparaison, du moins, avec L’Art du Japon, de Murase Miyeko, que je lis en ce moment et dont je vous entretiendrai plus tard. Mais justement : ce second ouvrage sera peut-être plus approprié pour tenter de mettre de l’ordre dans tout ça, dans une perspective plus critique, mais aussi davantage historique ; je classerai alors probablement davantage par époques ce que je vais classer ici par genre artistique, ou médium.

 

Mais attention : dans tous les cas, il faut prendre des précautions – parce que, de tous les domaines d’étude, concernant le Japon, l’art est peut-être celui qui s’avère le plus propice, sinon aux stéréotypes (mais c’est souvent le cas), du moins aux nippologies, qui n’en sont au fond guère éloignées : on a dit beaucoup de choses sur l’esthétique japonaise (pas seulement dans le fameux Éloge de l’ombre de Tanizaki, loin de là), le sabi, le wabi, le mitate, l'harmonie, etc. – des choses plus ou moins pertinentes… Ces notions peuvent faire sens, oui, elles le font même très clairement, mais le danger serait de les ériger en système – surtout pour traiter de siècles de production artistique, dans des genres, des courants, des contextes on ne peut plus distincts.

 

Reste une question fort complexe mais qu’on ne peut pas éviter : le rapport du Japon à l’étranger en matière artistique. L’idée est que le Japon a beaucoup emprunté et « imité » ; c’est la forme la plus dégradée du mitate, peut-être : les Occidentaux qui traitaient du Japon à peine rouvert durant Meiji n’hésitaient guère à employer des mots plus rudes, comme « parodier » voire « singer »… Ils prétendaient, et l’idée a longtemps persisté, en s’étendant à tous les domaines, que les Japonais étaient compétents pour copier, mais d'une certaine manière naturellement incapables de créer. Mais cette idée a sa contrepartie, même dans un discours qui n’est pas forcément si éloigné du précédent dans ses prémisses, en constituant sa variation laudative : le Japon a « adapté », les emprunts ne sont jamais restés tels quels, ils ont toujours intégré, d’une manière ou d’une autre, une sensibilité proprement japonaise – en tant que telle irréductiblement distincte de celles de la Chine ou de la Corée, les deux modèles anciens, et tout autant de l’Occident à des époques plus récentes. Là encore, méfions-nous : gardons l’idée en tête, mais sans trop en faire non plus, car la pertinence, comme de juste, se trouve quelque part sur le chemin, ni au départ ni à l’arrivée.

 

L’ARCHITECTURE ET LES ŒUVRES MONUMENTALES

 

Entamons donc cette petite visite. Je suppose qu’il peut faire sens de commencer par les « gros machins », l’architecture monumentale, consistant le cas échéant en endroits où trouver les autres œuvres, de taille tout autre, dont je vais parler ensuite.

 

Le Daisenryô-kofun

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Et, histoire de ne pas faire dans la demi-mesure – histoire aussi de remonter assez loin dans le temps, car tous les autres sujets dont je vais traiter ensuite seront bien postérieurs (mais j’aurais pu remonter bien avant encore, avec la poterie Jômon, notamment) –, commençons par de l’ultra-monumental, avec les kofun, soit les « vieilles tombes », ou les « vieux tumuli », que les puissants, dans le royaume de Yamato surtout, ont fait édifier entre le IIIe et le VIIe siècles.

 

Celui que je vous présente ici est le plus grand de tous – c’est le Daisenryô-kofun, dans la banlieue d'Ôsaka, qui date du Ve siècle, l’âge d’or des grands kofun ; un monstre en son genre, et le plus vaste monument funéraire au monde – oui, plus grand que la pyramide de Khéops, le tombeau de Qin Shi Huangdi ou que sais-je. Citons Wikipédia : « Le tumulus du Kofun Daisenryō mesure environ 500 m sur 300 m, alors que l’entièreté de la structure fait 840 m de long. Entouré de trois douves, le tumulus s’élève d'environ 35 m par rapport au sol environnant. Sa superficie fait 100 000 m², celle de l'ensemble du complexe funéraire 460 000 m². » On estime que les travaux de terrassement seuls ont nécessité le travail quotidien d'au moins mille hommes pendant quatre ans – l'ensemble de la structure a pu réclamer encore bien plus de moyens et de temps. Ce kofun a été attribué à l'empereur Nintoku – un empereur fictif, censé avoir vécu 109 ans et régné 86 ans, vers cette période certes... Mais cette attribution est en fait récente.

 

Je dois dire que les kofun me fascinent vraiment, de par leur démesure. Je ne peux pas m’étendre davantage ici à leur propos (je l'ai un peu fait ailleurs), mais, oui, c’est bien de fascination qu’il s’agit…

 

Le Byôdô-in

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Le bouddhisme arrive au Japon, de Chine via la Corée, aux environs du milieu du VIe siècle ; s’installer lui demandera un certain temps, mais cela aura des effets cruciaux sur l’art japonais – car la religion autochtone, le shintô, ne s’embarrassait finalement pas trop de création artistique (et, notamment, ne figurait pas les kami). Aussi, durant l’époque « classique » (entendons par-là les époques d’Asuka, de Nara et de Heian), l’art japonais est avant tout un art bouddhique, qui ne laisse pas forcément beaucoup de place à l’art profane. L’architecture et la statuaire, surtout, sont systématiquement bouddhiques ou peu s’en faut.

 

Les premiers temples bouddhiques japonais étaient très modestes (ainsi l’Asuka-dera : un petit pavillon abritant une unique statue de Bouddha), mais la donne a changé au fur et à mesure ; le Hôryû-ji (à Nara), considéré comme la plus vieille structure de bois au monde, marquait déjà une certaine évolution, avec son plan plus complexe et sa pagode, mais on atteint parfois ensuite une certaine démesure qui, toutes choses égales par ailleurs, peut rappeler celle des kofun, ainsi surtout avec le Tôdai-ji (à Nara également), immense et qui abritait une colossale statue de Bouddha (dont l’édification a tout bonnement vidé les réserves de cuivre du Japon, dont l’économie en serait longtemps affectée) ; à la même époque se multiplient les temples provinciaux, à l’initiative de l’empereur Shômu.

 

Mais il est des constructions qui se démarquent par leur raffinement et leur subtilité : au premier chef, un peu plus tard, le Byôdô-in (à Heian, aujourd’hui Kyôto), et, au sein même du Byôdô-in, le hôôdô, ou « pavillon du phénix ». L’ensemble date de 1052, et émane de la volonté du régent Fujiwara no Yorimichi – à cette époque, le clan Fujiwara était le vrai maître du Japon, et en même temps l’incarnation absolue de la culture de la cour de Heian, d’une extrême sensibilité. Ce temple extraordinaire est dédié au bouddha Amida et à son paradis de la Terre Pure de l’Ouest, dont, d’une certaine manière, il s’agissait de présenter un avant-goût terrestre – une réussite, on peut le dire (même si le culte d’Amida ne prendrait véritablement toute son importance que plus tard).

 

Le Pavillon d’or

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Un ensemble d’un autre ordre, maintenant, avec le fameux Pavillon d’or, ou Kinkaku-ji, situé à Kyôto (alors Heian). Sa construction débute en 1397, et il incarne d’une certaine manière le goût des belles choses souvent associés aux shôguns Ashikaga (c’est l’époque de Muromachi) – les Ashikaga, plus encore que les Fujiwara quelques siècles plus tôt, ont généreusement subventionné les arts, notamment sacrés.

 

Je ne crois pas pouvoir en dire grand-chose de plus ici – car je peux vous renvoyer à un autre article, ma chronique du Pavillon d’or, le génial et magnifique roman de Mishima Yukio, inspiré par le fait-divers de ce jeune moine qui a incendié le splendide bâtiment, en 1950, par haine de la beauté. Mais le temple a été rapidement reconstruit à l’identique après cela – dès 1955, ce qui est éloquent à sa manière.

 

C’est l’occasion de glisser une petite remarque : les temples japonais, généralement en bois, le matériau essentiel de la culture nippone, souffrent facilement des incendies, etc., et, de toute façon, traditionnellement, on les « reconstruit » régulièrement, en principe à l’identique – la date de fondation de tel ou tel temple n’est pas nécessairement celle de la construction de ses bâtiments, qui, prosaïquement, peut être tout à fait récente (le Hôryû-ji et le Byôdô-in semblent des exceptions, sauf erreur).

 

Le château de Himeji

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

L’architecture japonaise n’est cependant pas que sacrée – a fortiori durant les époques les plus troubles du Japon médiéval ; en témoigne le château de Himeji, pas très loin de Kôbe, dont la construction date de 1346, et qui est un des rares châteaux japonais à avoir traversé les siècles relativement intact (donjon de bois inclus).

 

Pas grand-chose de plus à en dire ici – quelle beauté tout de même ! Pour une réalisation militaire… Cette blancheur est impressionnante, le plan global intimidant de majesté.

 

Mais vous l’avez probablement déjà vu – ne serait-ce que dans les excellents Kagemusha et Ran de Kurosawa Akira, qui en a usé comme décor.

 

LA STATUAIRE BOUDDHIQUE

 

La statuaire, essentiellement bouddhique, occupe une place très importante dans ce livre de Joan Stanley-Baker – comme à vrai dire dans celui de Murase Miyeko : c’est un aspect fondamental de l’art japonais de l’époque classique. S’y repérer n’est pas toujours évident, pour le quidam occidental qui ne sait pas grand-chose du bouddhisme… Et Joan Stanley-Baker ne nous aide guère à contextualiser (Murase Miyeko davantage, et c’est une dimension très appréciable de son livre).

 

Reste que c’est un art varié, dans les sujets (bouddhas, bodhisattvas, dieux, démons, moines...) comme dans les écoles (artistiques aussi bien que métaphysiques) ou les matériaux (bois, bronze…). Globalement, mais sans doute du fait de ma méconnaissance de cette foi, je suis resté assez indifférent aux innombrables représentations des bouddhas et des bodhisattvas (certains sont mis en avant, comme Amida ou Kannon), encore qu’il y ait à n’en pas douter de fort belles choses dans tout cela – et certaines qui peuvent paraître surprenantes, comme ces niô agressifs et effrayants qui gardent les temples contre les démons. C’est très impressionnant – mais je dois dire que les statues qui m’ont le plus parlé, pourtant, sont autrement sobres et, par définition, humaines, puisqu'elles figurent des moines. J’ai envie d’en montrer deux…

 

Ganjin assis en méditation

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

La première, dont on ne connaît pas l’auteur, est une sculpture en laque sec et colorée du maître Ganjin, le fondateur du Tôshôdai-ji, à Nara, et elle date de la fin du VIIIe siècle. Elle introduit peu ou prou un motif de représentation qui persistera par la suite (en témoignera d’ailleurs la seconde statue que je vais citer), en associant à un certain réalisme, très humain, une sensation de profonde spiritualité apaisée – qui ressort ici, notamment, de ce beau visage d’un homme plongé dans la méditation, de ses yeux clos surtout. Je trouve cette statue très belle et très forte – mais la suivante, qui en descend d’une certaine manière, encore bien davantage…

 

Muchaku (œuvre d’Unkei)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Et voici donc Muchaku, une statue en bois représentant le patriarche indien Asanga, mais sous des traits indubitablement japonais (perso, il me fait penser à Kitano Takeshi, allons bon…).

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Cette fois, on en connaît l’auteur : Unkei, un des plus brillants sculpteurs de l’époque de Kamakura, dont on considère souvent que ce Muchaku est le chef-d’œuvre. La statue a été réalisée entre 1208 et 1212, pour le temple Kôfuku-ji (Nara).

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Conformément aux canons esthétiques du temps, c’est-à-dire aussi bien ceux des guerriers désormais au pouvoir et portés au pragmatisme et à l’action (à l’encontre des Fujiwara, etc., « efféminés » de la cour de Heian), que ceux des Song du Sud, en Chine, la statue vise avant tout au réalisme, avec une efficacité saisissante.

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Je trouve notamment ce visage extraordinaire, il n’y a pas d’autre mot – d’où ces quatre photographies, qui en donnent des aperçus variés. C’est une œuvre d’une très grande force et d’une très grande beauté – une des plus belles de tout ce livre, en ce qui me concerne.

 

LA PEINTURE, SACRÉE COMME PROFANE

 

J’en arrive à la plus grosse partie de ce compte rendu, qui est consacrée à l’art pictural, au sens large (encore que je garde la calligraphie pour plus tard). S’il y a un gros déséquilibre dans le présent article, il est sans doute moins marqué dans le livre de Joan Stanley-Baker, où la statuaire et l’architecture notamment bouddhiques occupent une place peut-être aussi conséquente – ce n’est donc pas forcément, et même probablement pas, représentatif.

 

La peinture japonaise a pu emprunter des formes et des méthodes très diverses, en, disons, l’espace de quinze siècles (puisque je ne remonte pas à la protohistoire, ici), ce qui va me permettre de faire des catégories par la suite.

 

Il faut sans doute accorder une importance particulière aux supports de cette peinture, car ils diffèrent largement de ceux auxquels nous sommes habitués en Occident : ici, la peinture se déploie souvent sur des paravents ou des rouleaux, cas a priori les plus fréquents, même si d’autres supports encore sont envisageables, comme les éventails, etc.

 

Allez, quelques exemples, très divers…

 

Haya raigô

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

L’inspiration bouddhique est très marquée, aux origines de l’art particulier qu’est la peinture – ici, elle ne se distingue pas de la sculpture ou de l’architecture. La peinture bouddhique est abondante, mais m’a plus ou moins parlé, dans l’ensemble – ou, non : dans ses premiers temps ; parce qu’ultérieurement la peinture d’inspiration zen a produit des chefs-d’œuvre sur lesquels il me faudra revenir.… Je m’en tiens ici à la peinture classique – et encore, je mords un peu sur l’époque de Kamakura, en fait.

 

La présente peinture, en effet, illustre un thème fréquent de l’iconographie bouddhique japonaise : la « descente » (raigô) « rapide » (haya – elle correspond ainsi davantage aux mœurs des guerriers, ce qui distingue cette interprétation d’autres plus anciennes, et plus typiques du goût aristocratique des époques de Nara et de Heian) d’Amida, accompagné de ses bodhisattvas ; le bouddha rejoint le mourant ayant fait appel à lui au moment de sa mort pour le récompenser de sa foi, en l’emmenant avec lui dans le paradis de la Terre Pure de l’Ouest.

 

Il s’agit peut-être ici de l’exemple le plus fameux du traitement de cette thématique – un rouleau vertical, en couleurs et or sur soie, typique de l’art religieux de Kamakura en ce début du XIIIe siècle. Y apparaissent en même temps des traits qui peuvent annoncer certaines réalisations ultérieures, notamment concernant les paysages « japonais », tranchant sur les clichés hérités de la Chine.

 

Ban Dainagon E-kotoba

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Un aspect qui m’a séduit, dans cet art pictural partagé, disons, entre la fin de l’époque de Heian et le début de celle de Kamakura, est la propension sensible dans un bon nombre de rouleaux à raconter une histoire. Ces e-maki, je ne crois pas que ce soit si malvenu de le dire, anticipent parfois la bande dessinée, bien avant, par exemple, la Fricassée de galantin à la mode d’Edo, de Santô Kyôden, ou les « mangas » de Hokusai.

 

Il y en a de plusieurs types – et Joan Stanley-Baker distingue, en y attachant beaucoup d’importance, une peinture dite « féminine » (onna-e) et une peinture dite « masculine » (otoko-e), or je relève que Murase Miyeko, évoquant les mêmes œuvres dans L’Art du Japon, n’effectue jamais ce distinguo… Les œuvres onna-e, s’il faut retenir cette nomenclature, ont produit leur lot de chefs-d’œuvre, et notamment les illustrations du Dit du Genji, le fameux roman de dame Murasaki Shikibu. Toutefois, j’avoue avoir été davantage séduit par des exemples de rouleaux otoko-e, non que leur supposée « virilité » ait quelque chose de martial (ce ne sera le cas que du quatrième exemple que j’ai choisi de citer ici), mais parce que leur dessin, moins « digne », louche plus qu’à son tour sur la caricature, avec le cas échéant un humour marqué (même morbide).

 

Ainsi du Ban Dainagon E-kotoba, un rouleau narratif horizontal, encre et couleurs sur papier, qui date de la fin du XIIe siècle. L’exemple que voici rapporte « la dispute des enfants », scène fameuse de ce rouleau semble-t-il assez drôle rapportant un fait-divers de l’époque (l’incendie d’une porte du palais impérial, avec ce qu’il faut de médisance et de calomnie pour rendre la chose amusante, faut-il croire). La scène illustrée correspond en fait à plusieurs moments, qu’il faut lire en faisant le cercle (un procédé, cela dit, qu’on avait déjà pu rencontrer dans des œuvres bouddhiques auparavant – rapportant par exemple les vies antérieures du Bouddha historique, notamment la scène du sacrifice au tigre).

 

Chôjû Giga

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Mais voici incontestablement mon chouchou parmi tous ces rouleaux : les Chôjû Giga ; des œuvres anonymes là encore, datant de la fin du XIIe siècle (mais le dernier rouleau semble plus tardif et dû à un autre auteur, ou plusieurs, moins doués que leur prédécesseurs), et simplement constituées d’encre sur papier. À la différence du rouleau qui précède et de ceux qui suivent, ces « Animaux espiègles » ne sont pas accompagnés de texte, et ne renvoient pas à une histoire connue – aussi ont-ils suscité des interprétations très différentes, et leur mystère n’est toujours pas percé… Peut-être les Chôjû Giga ne sont-ils pas exactement narratifs à proprement parler, en dépit de leur mode de lecture consistant à dérouler l’ensemble ?

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Quoi qu’il en soit, ces rouleaux sont délicieux, qui contiennent des fantaisies animalières probablement non dénuées d’une certaine dose de satire, puisque les bêtes y singent les hommes (si j’ose dire) ; par exemple, cette adoration d’un Bouddha grenouille par des singes, des renards et des lapins est sans doute assez éloquente à cet égard, et s’avère d’une modernité stupéfiante dans le trait, autant que d’un humour peut-être un peu irrévérencieux qui fait toujours mouche.

 

La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais, au travers de ces quelques aperçus, j’ai immédiatement pensé à une œuvre peu ou prou contemporaine, mais littéraire (d’abord, pas seulement) et française : mon Roman de Renart adoré. C’est absolument parfait.

 

Gaki Zôshi

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Le cas du Gaki Zôshi (fin du XIIe siècle également, encre et couleurs sur papier) n’est finalement pas moins compliqué, car l’œuvre s’inscrit cette fois dans un registre bien précis : celui du prosélytisme bouddhique. En effet, ces « Fantômes affamés » font partie d’un ensemble de rouleaux destinés à édifier les foules, en leur narrant les horreurs vécues sur Terre et aux enfers par ceux qui ont défié la loi de Bouddha en agissant mal ; oui, il y a une idée d’ « enfer », qui n’est peut-être pas si éloignée que cela des visions terribles et grotesques d’un Jérôme Bosch…

 

Mais la caricature est pourtant de la partie, ai-je l’impression – et, mais peut-être est-ce un mauvais réflexe de ma part, celui d’un Occidental huit siècles plus tard, je ne peux m’empêcher de savourer les traits, parfois du plus haut comique, de ces terribles fantômes.

 

Heiji monogatari

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Les trois rouleaux dont je viens de parler ont quelques points communs : ils datent tous de l’époque de Heian, contiennent une part de caricature, mais ont peut-être aussi, sauf le premier à vue de nez, une dimension religieuse ; par ailleurs, s’ils sont en relation avec un texte (ce qui n’est pas le cas des « Animaux espiègles »), ce n’est pas avec une grande œuvre littéraire qui a traversé les siècles (ce qui les distingue en même temps de leurs contemporains, de style onna-e, qui illustrent Le Dit du Genji).

 

Mais nous reprenons un siècle plus tard environ (la fin du XIIIe siècle), avec un rouleau illustré dépourvu de la moindre caricature et d’un effet tout autre, plus réaliste, enfin lié à une grande œuvre littéraire : Le Dit de Heiji (Heiji monogatari), chronique guerrière dont j’avais eu l’occasion de parler sur ce blog.

 

L’illustration du récit épique a un souffle remarquable, l’encre et les couleurs sur papier produisent un nouvel effet, tout particulièrement dans cette fameuse scène, et traumatique, illustrant l’assaut du palais de Heian par les troupes rebelles du clan Minamoto et l’incendie qui s’ensuit. « Souffle » est le mot, je crois, et je crois également qu’il témoigne de ce que l’époque a changé – qu’avec l’avènement des guerriers, on en arrive à ce « monde à l’envers » dont parlait Pierre-François Souyri dans son Histoire du Japon médiéval (reprenant l’expression chez de nombreux auteurs contemporains des événements).

 

Myôe Shônin en méditation (œuvre d’Enichibô Jônin)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Je m’en tiendrai là pour les rouleaux narratifs. Il va de soi que la peinture japonaise a aussi concerné d’autres sujets qui nous sont plus familiers, comme le portrait, le paysage, etc. Ceci étant, en digérant éventuellement des influences extérieures (notamment chinoises), l’art japonais est parvenu à exprimer la plupart du temps une forte singularité – bien loin de simplement « copier », les portraitistes et les paysagistes nippons ont adapté leurs sujets à une sensibilité japonaise particulière, parfois même jusqu’à la contradiction des modèles.

 

J’ai envie de citer ici trois portraits – tous très différents. Le premier serait celui intitulé Myôe Shônin en méditation, dû au peintre Enichibô Jônin ; c’est un rouleau vertical, encre et couleurs sur papier, datant du début du XIIIe siècle. Myôe Shônin était un moine réformateur, très admiratif du nouvel art chinois des Song, dont il a recommandé de s’inspirer – ce qu’a fait notamment l’auteur de ce portrait, qui était en fait le disciple préféré dudit moine, qu’il représente ainsi pour l’éternité.

 

C’est en fait l’occasion de témoigner d’un changement dans les mentalités, et notamment dans les spiritualités. En cette époque de Kamakura dont on dit souvent qu’elle privilégiait le réalisme (voyez plus haut les développements sur Muchaku et le Heiji monogatari), dimension qui s’exprime sans doute dans le visage du moine, sensible autant que mal rasé, le peintre montre combien cette approche n’est pas un appauvrissement, mais quelque chose d’essentiellement différent, susceptible de produire des pièces d’un haut niveau artistique. L’influence zen s’y fait sans doute déjà sentir, et la composition, tout particulièrement, me paraît admirable, centrée sur le moine en pleine méditation, et même sur son visage si parfaitement humain.

 

Minamoto no Yoritomo (œuvre de Fujiwara Takanobu)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Des trois portraits que j’ai choisi d’évoquer dans cet article, je crois bien que celui-ci est mon préféré. L’individu représenté est une figure capitale dans l’histoire du Japon, le premier shôgun de Kamakura, Minamoto no Yoritomo ; il est peint ici par Fujiwara Takanobu, sur un rouleau vertical, encre et couleurs sur soie, qui date du XIIe siècle (le peintre a vécu entre 1142 et 1205, son sujet de 1147 à 1199).

 

Joan Stanley-Baker nous explique que c’est une œuvre typiquement entre deux mondes, avec le formalisme de Heian d’une part, s’exprimant notamment dans la composition, et, je suppose, dans l’allure étrangement « géométrique » du corps et des vêtements du shôgun, tandis que le visage est traité avec une grande attention réaliste, plus typique de l’art naissant de Kamakura – et à vrai dire impensable quelques décennies plus tôt. Le résultat, tout en contrastes, me paraît tout simplement parfait – c’est vraiment un type de représentation qui me plaît beaucoup.

 

Sakata Hongorô III dans le rôle du méchant Mizuyemon (œuvre de Sharaku)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Le dernier portrait que je retiens ici est bien plus tardif – c’est aussi, probablement, le plus connu des trois. Il s’agit de Sakata Hongorô III dans le rôle du méchant Mizuyemon, une estampe polychrome sur fond coloré de poussière de mica, signée Sharaku et datée de 1794. Elle représente un fameux acteur de kabuki, Sakata Hongorô III donc, que le peintre immortalise sous les traits les plus ridicules (on l’a parfois dit ancien acteur de nô, et très agacé par le succès du kabuki, genre populaire pour ne pas dire vulgaire…).

 

La caricature est vicieuse, mais aussi très drôle – et d’un art consommé, jouant là aussi beaucoup sur les contrastes, même si le grotesque est sans doute au premier plan ; dans le registre des estampes, si célébrées et courues par les artistes européens du XIXe siècle, cela me parle probablement davantage que les paysages d’un Hokusai ou d’un Hiroshige, si les sujets « badins » du « monde flottant » peuvent, quant à eux, me séduire à l’occasion.

 

Bois de pins (œuvre de Hasegawa Tôhaku)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

La peinture de paysages est bien sûr répandue au Japon – et, à vrai dire, le bouddhisme zen a probablement eu un impact essentiel ici, qui a incité à représenter la nature selon des formes souvent épurées, et tout particulièrement dans le registre monochrome. Les premiers paysages représentés dans cette optique sont parfois la reprise de clichés chinois ne signifiant pas grand-chose pour les Japonais, mais ils ne s’en mettent que davantage à regarder leur propre nature, pour s’en inspirer et livrer des toiles immortelles.

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

En voici un exemple magnifique (probablement ce que j’ai préféré dans l’ensemble de ce livre), avec les Bois de pins de Hasegawa Tôhaku, datant de la fin du XVIe siècle ; il s’agit d’une paire de paravents à six panneaux, portant un dessin à l’encre uniquement sur du papier (ce qui n’est pas forcément caractéristique de l’auteur, qui a surtout œuvré dans le registre polychrome – ces panneaux ont quelque chose d’une exception).

 

Le plus admirable, et typique en même temps, est l’importance accordée au vide dans ces panneaux – comme une part essentielle de la composition, et semble-t-il un apport fondamental du zen, qui appréciait ce type de déséquilibre inspirant, constituant en fait un équilibre d’un autre ordre. L’artiste en dérive une sensation brumeuse, hivernale peut-être, qui embellit encore la majesté de ces grands pins élancés, tranchant sur les représentations habituelles de cet arbre au Japon (on prisait jusqu'alors les formes tordues et sinueuses – « à la chinoise »). Fonction de l’humeur, cette ambiance feutrée et indécise peut inspirer le calme, la sérénité – elle est en tout cas propice à la contemplation et même à la méditation, sur un mode supérieur prenant on compte ce que l’on voit mais tout aussi bien ce que l’on ne voit pas. C’est un immense chef-d’œuvre.

 

Faucon sur un pin (œuvre de Sesson Shûkei)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Proches des scènes de paysage, d’autres tableaux illustrent la nature en mettant en avant la flore (innombrables représentations d’orchidées, etc., souvent accompagnées de poèmes calligraphiés) ou la faune – ce qui a pu donner aussi bien de délicates études d’insectes, que ce tableau d’une fougue sidérante, et peut-être faudrait-il aller jusqu’à parler de violence : l’extraordinaire Faucon sur un pin de Sesson Shûkei (un rouleau vertical – il y deux rouleaux en fait, et l’autre est de toute beauté lui aussi, mais je préfère m’en tenir ici à celui-ci, autrement saisissant –, encre sur papier, milieu du XVIe siècle). La précision dans le rendu expressionniste et agressif de l’oiseau de proie s’accompagne d’une grande virtuosité dans la composition de son cadre ; en résulte un équilibre parfait, mais sur un mode étrangement hostile qui ne saurait laisser indifférent.

 

Au bord du lac (œuvre de Kuroda Seiki)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le Japon voit son art bouleversé par l’ouverture au monde (même s’il n’en était pas aussi coupé qu’on a pu le dire – via notamment les commerçants hollandais) ; à l’indécision des troubles succède chez certains la conviction sans cesse martelée que ce qui vient de l’Occident est intrinsèquement supérieur (les Occidentaux pouvaient avoir une impression toute différente, notamment au regard des estampes – une histoire d’herbe plus verte chez le voisin). Les peintres japonais se livrent donc avec frénésie à la « peinture occidentale » (yôga).

 

Les plus habiles et conscients d’entre eux cherchent plutôt à opérer une synthèse : c’est le cas de Kuroda Seiki, grand connaisseur de l’art occidental (il a vécu à Paris puis créé une école de retour au Japon), dont voici, datant de 1897, Au bord du lac, une huile sur toile (soit deux choses inédites) qui rappelle pourtant la tradition des estampes. Le résultat « surprend » moins nos yeux d’Occidentaux, j’imagine, mais le sujet et le traitement ne sont pas sans grâce ni habileté, ni même personnalité, surtout dans pareil contexte.

 

Feuilles mortes (œuvre de Hishida Shunsô)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Mais le tableau de Kuroda constitue peut-être un premier état du courant dit « nihonga », soit « peinture (d’inspiration) japonaise », qui entend dépasser l’admiration éperdue pour les « nouveautés » occidentales, en en pesant bien l’apport, mais sans pour autant s’empresser d’effacer tout trait japonais ; c’est probablement ainsi qu’est né l’art contemporain nippon.

 

Hishida Shunsô, au tournant du XXe siècle, est représentatif de cette vision des choses, et ses Feuilles mortes (1910, paire de paravents à six sections, pigments minéraux sur papier), où les arbres se perdent progressivement dans la brume, rappellent avec bonheur les Bois de pins de Hasegawa Tôhaku, cependant avec une technique d’inspiration occidentale et davantage réaliste, mais sur un support typiquement japonais.

 

Rivière (œuvre de Tokuoka Shinsen)

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Et nous en arrivons à l’époque contemporaine. Joan Stanley-Baker ne s’y étend pas dans cet ouvrage, n’en donnant guère que quelques aperçus rapides (il n’y a rien de la sorte dans le livre de Murase Miyeko). Je ne vais pas m’y étendre non plus – mon inculture et, c’est lié, mon absence totale de goût m’interdisent de vraiment en traiter.

 

Je noterai juste que cette Rivière, de Tokuoka Shinsen, datant de 1954, m’a séduit – je serais bien en peine de dire pourquoi. Mais, bizarrement (?), c’est surtout vrai dans le livre, où la reproduction a, pour je ne sais quelle raison, des couleurs bien plus douces et lumineuses que cette photographie trouvée sur Internet, dont le rouge m'agresse (la teinte est bien davantage orangée dans le livre)…

 

D'AUTRES ARTS – DONT LA CALLIGRAPHIE

 

Je n’ai finalement abordé l’art japonais, jusqu'à présent, qu’au regard de genres bien connus en Occident également, mais il va bien au-delà – et au-delà d’un partage qui me paraît malvenu entre arts dits « majeurs » et arts dits « mineurs ». L’art des jardins n’a assurément rien de mineur – les laques ou la céramique zen non plus, je suppose, même si l’intérêt de cette dernière, trop souvent, me dépasse (l’idée centrale de l’imperfection profitable me séduit, mais les quelques bols qui figurent dans cet ouvrage et qui suscitent des commentaires très enthousiastes, eh bien… je ne comprends pas), et il faut y accoler la cérémonie du thé, éventuellement le pivot autour duquel tous les arts s’organisent.

L'Art japonais, de Joan Stanley-Baker

Mais la calligraphie doit probablement être mise en avant. Loin d’être un art « mineur », elle est peut-être, pour les Japonais (et pour les Chinois) l’art qui dépasse tous les autres. Bien sûr, l’écriture chinoise (mais aussi les kana, en fait) s’y prête particulièrement – d’une manière probablement inenvisageable pour notre alphabet. Ça ne nous facilite pas forcément l’appréciation au plus juste de la calligraphie japonaise, a fortiori si on ne sait pas lire le texte (j’entends : même s’il avait été écrit « normalement »), ce qui nous incite à envisager ces œuvres et leur qualité au regard de critères esthétiques un peu abstraits.

 

Mais, même ainsi, cela peut donner des choses proprement extraordinaires. Cet exemple m’a littéralement bluffé, qui est tiré du recueil Shigeyukishû, dans l’anthologie Sanjûrokunin ka shû, et date d’environ 1112. Je cite, je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire (pp. 103-104) :

 

Le Sanjûrokunin ka shû (« Anthologie des Trente-Six Poètes »), du début du XIIe siècle, constitue un sommet dans l’art de la fabrication et de la décoration du papier. On pense que ce recueil de plusieurs centaines de poèmes, copiés par vingt calligraphes, a été offert à l’empereur-retiré Shirakawa, à l’occasion de son soixantième anniversaire (1112). Le poème suivant est de Minamoto no Shigeyuki (mort en 1000) :

 

Bien que la souche enterrée

Rencontre le Printemps quand

Les branches surgissent unanimes

Combien d’années a-t-elle

Passées sans verdir !

 

Le poème évoque peut-être une femme mûre, symbolisée par une souche enterrée, qui a déjà vu venir et partir plusieurs printemps suivis d’un été sans amour. L’artiste a utilisé du mica et de l’encre de Chine sur un papier décoré de collages. Au centre, un bateau abandonné, motif classique lié à l’été, est peint sur une feuille de papier déchirée, insérée entre deux morceaux de couleur plus claire, comme s’il n’appartenait pas au même monde. La disposition calligraphique du poème suit les cadences de la langue ; il se clôt sur des caractères chinois compliqués, en un paraphe d’une ferme écriture masculine. D'une pression forte et mesurée du poignet, le calligraphe semble avoir inscrit sur le papier les souffrances secrètes dont témoigne le poème waka de la même façon que s’il avait recopié un décret officiel.

 

Je trouve ça absolument stupéfiant, d'inventivité, d'audace, de pertinence.

 

À COMPLÉTER

 

Voilà, je vais m’arrêter là pour aujourd'hui. Mais tout cela sera à compléter avec d’autres ouvrages, ayant éventuellement un point de vue différent – assez prochainement, je vais ainsi vous parler de L’Art du Japon de Murase Miyeko, et tenter, avec un tout petit peu plus de bases, d’ordonner et analyser tout ça. Mais commencer par le pur ressenti ne me paraissait pas inapproprié.

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Utopiales 2017 : prédire le droit

Publié le par Nébal

Utopiales 2017 : prédire le droit

Lors des Utopiales 2017, le jeudi 2 novembre plus précisément, dans l’Agora Hal, j’ai eu le plaisir de discuter de droit et de science-fiction avec Ugo Bellagamba.

 

La table ronde s’intitulait Prédire le droit, et elle a été enregistrée et mise en ligne par ActuSF, merci à eux – vous pouvez l'écouter et la télécharger ici.

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Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, [Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da ボクの一生はゲゲゲの楽園だ], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, Paris, Cornélius, coll. Pierre, [2001] 2013, 501 p.

LE TEMPS ÉLASTIQUE

 

Retour, après un délai bien trop long, à la monumentale autobiographie en bande dessinée de Mizuki Shigeru, la Vie de Mizuki, publiée dans une édition absolument superbe chez Cornélius ; j’avais été bluffé par l’excellentissime premier tome, L’Enfant, et voici donc maintenant le deuxième, Le Survivant (en attendant le troisième et dernier, L’Apprenti).

 

Encore un fort volume, qui pèse son poids avec ses 500 pages d’un excellent papier sous couverture rigide à jaquette, et, même si l’éditeur prend soin d’expliquer pourquoi certaines planches (une cinquantaine) ont un rendu « inférieur », à savoir que les originaux ont disparu, le résultat est encore une fois de toute beauté, à la hauteur de l’œuvre, et, rien qu’à feuilleter la chose, on se délecte du style graphique immédiatement identifiable de Mizuki Shigeru, avec son côté un peu « ligne claire » mêlant des personnages aux traits caricaturaux, simplistes, expressionnistes, dans des décors extrêmement soignés, et alternant avec une impression photographique pour nombre de scènes historiques – qui ont leur part ici, essentielle : après tout Mizuki nous parle en long et en large de son expérience de la guerre de l’Asie-Pacifique…

 

D’où un volume qui distingue deux périodes (je suppose que le découpage en trois tomes est arbitraire, de toute façon) : sur les 350 premières pages en gros, Mizuki raconte la guerre et comment il l’a vécue – prenant le relais du tome 1 qui avait déjà assez longuement introduit cette thématique dans ses derniers temps. Après quoi, sur 150 pages environ, Mizuki parle de son retour au Japon, de ses multiples galères, enfin de ses débuts en tant que mangaka après être passé par la case kamishibai. Le ton est forcément différent, même si, non sans ironie, la thématique de la survie, offerte par le titre de ce tome 2, peut très bien concerner les deux périodes.

 

Mais il faut ajouter que le temps est élastique, ici. Les années de guerre sont décrites avec un luxe de détails, la Grande Histoire comme la petite – a priori, le tome débute en 1943 (ou au plus tôt fin 1942), et il faudra donc bien 350 pages pour parvenir à la démobilisation de notre héros, après la capitulation du Japon durant l’été 1945. Mais, ensuite, le rapport au temps n’est plus le même : Mizuki, désormais, s’autorise des ellipses parfois conséquentes, et pas toujours très explicites – le résultat, c’est que ces 150 pages qui concluent le volume vont approximativement de 1945 à 1958 ; tout va donc beaucoup plus vite, la densité n’est plus à l’ordre du jour – mais, rassurez-vous, la précipitation pas davantage : c’est de fait le rythme adéquat pour narrer tout cela.

 

LA PLUS TRAGIQUE DES FARCES

 

Le plus gros de l’album est donc, sans surprise, consacré à la guerre. Alternant aperçus des événements globaux et scènes plus détaillées impliquant notre héros ou du moins son régiment, le récit est méticuleux, très détaillé – d’aucuns ont d'ailleurs pu avancer que c’était « trop » détaillé. Il est vrai qu’en certaines occasions ce tome 2 (mais dans la continuité du premier) multiplie les références extrêmement précises (merci aux éditions Cornélius pour les nombreuses notes en fin de volume, au passage), presque à la manière, on l’a dit, d’un manuel d’histoire – si le rythme propre à la BD différencie tout de même les deux approches. J’avouerais que, si, à titre personnel, la matière me passionne et j’ai adoré ma lecture, les critiques de ceux qui ont considéré que c’était « trop » me paraissent compréhensibles et légitimes.

 

Quoi qu’il en soit, le tableau est accablant – et ceci sans même nous attarder pour l’heure sur le sort de Mizuki en personne. On sent dans ces pages, en dépit d’une certaine réserve dans le ton, associée à une certaine « pudeur » (je crois que c’est le mot, même s’il pourrait prêter à confusion – j’y reviendrai), toute la colère de l’auteur à l’encontre de cette farce d’un goût ignoble, et de la bêtise fanatique des officiers nationalistes, dont les mensonges et les fantasmes puérils ont causé la mort horriblement inutile de millions de leurs compatriotes… Les conditions de vie lamentables des soldats peu ou prou voire officiellement abandonnés par leur état-major, la faim et la malaria, la brutalité crasse des « supérieurs » à l’encontre des « cadets » qu’ils dressent à la bêtise à coups de baffes toujours plus nombreuses, toujours plus violentes… L’aveuglement d’une nation entière, du fait de l’aveuglement de ses chefs, prétendant jusqu’à la toute dernière heure, contre l’évidence des faits, que la victoire était sur le point d’être acquise…

 

Et les missions-suicides, de type « opération mort », auxquelles Mizuki avait déjà consacré un album, plus détaillé encore semble-t-il, sous ce titre précisément. On le comprend : c’est l’illustration la plus terrible des absurdités qu’il a vécues sous l’uniforme, à titre personnel. La différence étant donc, semble-t-il, que cette fois l’auteur affiche et revendique le caractère autobiographique de son récit. Car le drame le plus révoltant, dans cette bande dessinée, est bien celui de ces soldats déclarés morts avec tous les leurs, dans le cadre d’une mission-suicide hâtivement décrétée par un blanc-bec d’officier crétin désireux de partir « glorieux » avant même d’être arrivé où que ce soit ; or certains de ces soldats, dont Mizuki bien sûr, ont en fait survécu du fait de l’intervention autrement sensée d’un courageux et lucide sous-officier autrement au fait des réalités du terrain et des impératifs de la guerre, mais ils constituent dès lors et plus que jamais une « honte » pour un état-major qui n’a que le mot « honneur » à la bouche, et qui réclame sans cesse la mort de ces inacceptables survivants, ces « statistiques » qui ne sauraient tout bonnement être… Quelle misère, quelle folie que cette armée dont l’objectif semble être de mourir plutôt que de vaincre ! Je vous renvoie, une fois de plus, à Morts pour l’empereur, de Takahashi Tetsuya.

 

MIZUKI DANS LA TOURMENTE

 

Mizuki, si peu fait pour la vie de soldat à l’évidence – lui qui est un jeune homme distrait, curieux, rêveur, gaffeur, socialement inapte, et rétif à l’autorité pour la bonne et simple raison qu’il n’en comprend même pas le concept –, passe l’essentiel de son temps sous les drapeaux en Nouvelle-Guinée. Son quotidien, avant même que les combats ne soient de la partie, est déjà d’une extrême rudesse, dans la continuité de ce que nous avions vu dans le premier tome : des baffes, des baffes, des baffes. Il faut y insister : même sans les batailles et les détonations, c’est déjà l’enfer, et un enfer mortel.

 

Et je vais réitérer et approfondir ma remarque de la chronique du tome 1 : tout ceci m’a vraiment ramené à La Condition de l’homme, trilogie cinématographique signée Kobayashi Masaki – au deuxième volet, Le Chemin de l’éternité, où les baffes pleuvaient tout autant, le film insistant tout particulièrement sur ces brimades incessantes, en créant une situation de cauchemar bien avant que les Russes, très tardivement, ne se lancent à l’assaut de la Mandchourie où se déroule l’action, mais aussi, cette fois, au troisième volet, La Prière du soldat, quand les conscrits nippons abandonnés de tous errent sans but dans un environnement plus hostile que jamais, où la faim et la maladie sont aussi à craindre que les balles et les obus ennemis… Ici, on peut aussi penser, et sans doute même le faut-il, à Feux dans la plaine, de Ichikawa Kon, inspiré d’un roman de Ôoka Shôhei qu’il me faudra lire un de ces jours.

 

En effet, avant même « l’opération mort », concomitante de la débâcle japonaise, le quotidien des troufions est terrible. Mizuki est bientôt atteint de la malaria, qui le fait beaucoup souffrir et, par cycles, semble toujours davantage le menacer de mort. Il s’en tire, pourtant – et conserve tout du long un solide appétit, qui, à vrai dire, ne fait que rendre la faim plus douloureuse : les soldats n’ont littéralement rien à manger, ils ont d’ores et déjà été « oubliés » dans le ravitaillement, et survivent comme ils le peuvent.

 

Le drame personnel de Mizuki ira bien plus loin encore : nous le savions, il a perdu un bras à la guerre – le bras gauche (et il était gaucher). Nous voyons comment dans le présent tome. Mais ce qui m’a marqué, à cet égard, c’est combien cet événement que nous serions portés à supposer particulièrement traumatisant (et sans doute l’a-t-il bel et bien été) est traité ici… eh bien, comme le reste, au même niveau, sans plus d’importance.

 

Je reviens donc sur cette idée de « pudeur ». Rien à voir, bien sûr, avec quelque bête chasteté puritaine, ou quoi que ce soit d’aussi lamentable… Mizuki ne cache rien : la mort, la boue, le sang, la pourriture, la merde, sont essentiels au propos. Ce qui me fait parler de « pudeur », c’est cette tendance, ici particulièrement marquée, à reléguer sur un plan presque secondaire les événements personnels, parfois, même les plus notables, et ceci alors même que nous sommes dans une autobiographie – ce qui pourrait donc être paradoxal. La perte du bras, pourtant cruciale, dans son traitement finalement très distant, m’en paraît une bonne illustration – mais aussi et même surtout la tendance globale à confier la narration au personnage de Nezumi Otoko, tiré de la plus célèbre bande dessinée de l’auteur, Kitarô le repoussant (procédé déjà employé dans le premier tome, mais avec moins d’ampleur, ai-je l’impression) : du coup, Mizuki n’emploie qu’assez rarement le « je », dans cette période tout particulièrement, en confiant à la bestiole semi-yôkai le soin de conter la Grande Histoire comme la sienne propre – et Nezumi Otoko parle donc de Mizuki à la troisième personne. La grammaire japonaise diffère considérablement de la française, aussi ne suis-je pas bien sûr de ce que cela donne dans le texte original, mais, en français du moins, il y a donc une forme de mise à distance, qui ne rend le récit que plus douloureux encore, peut-être.

SURVIVRE

 

Mizuki, sans bien en avoir conscience j’imagine, est alors engagé dans une lutte impitoyable pour survivre. L’effet est sans doute assez déstabilisant, parce que (eh) nous savons très bien qu’il a survécu, et en même temps nous avons toujours un peu plus l’impression qu’il ne pouvait tout simplement pas survivre – ceci, précisons-le, pas parce que l’auteur en ferait trop, en rajouterait sans cesse, tricherait d’une manière ou d’une autre : le naturel demeure, toujours, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrifiant dans tout cela. Mais voilà : les soldats japonais ne pouvaient pas survivre, point.

 

Et certainement pas ce Mizuki, mauvais soldat, souffre-douleur de tous ses supérieurs, affamé, souffrant cruellement de la malaria, perdant un bras – dans un recoin perdu de Nouvelle-Guinée que l’armée et la marine impériales ont laissé à lui-même, sans ravitaillement, sans le moindre espoir de renforts, face à un ennemi peu ou prou invisible mais pas moins mortel. Tout le monde meurt autour de Mizuki. Tout conspire donc à tuer Mizuki.

 

Il survit, pourtant – mais sans que l’on puisse sans doute en tirer la moindre leçon ; en tout cas, pas le moindre contenu édifiant, à la façon de je ne sais quelle bêtise « motivationnelle » – d’autres moins habiles n’ont pas manqué de tomber dans le piège, je suppose.

 

Et ceci alors même qu’un élément fondamental du récit aurait pu y inciter ? Mizuki survit peut-être, au moins en partie, en raison du singulier contrepoint qu’il a trouvé à la guerre, comme dans l’œil du cyclone – une tribu « primitive » qui vit dans la jungle, et qu’il se met à côtoyer, puis un peu plus que cela ; quelles qu’aient été ses motivations premières, la relation de Mizuki avec ces Tolai se développe avec un grand naturel – il en est bientôt au stade où, convaincu de sa mort prochaine, il abandonne tous les règlements de la soldatesque pour faire ce qu’il veut, et passer son temps avec les autochtones plutôt qu'avec ses déprimants semblables. La tribu, d’une amabilité presque incompréhensible (peut-être doit-elle quelque chose à ce que Mizuki ne se comporte probablement pas avec eux de la même manière que les autres soldats japonais ?), lui fournit sans rien demander en échange de quoi subvenir à sa faim – et surtout une forme de réconfort psychologique qui hisse le jeune soldat manchot hors des abîmes de la terreur et du cauchemar ; presque au point d’en dériver un nouveau sens à sa vie ? On parle même de mariage, de famille…

 

La capitulation signée, le retour au Japon devant être envisagé, qui semblait si fondamentalement impossible quelques mois plus tôt à peine, Mizuki se demande ce qu’il doit faire : retourner auprès de sa « vieille » famille au Japon ? Ou rester avec sa « nouvelle » famille dans la jungle de Nouvelle-Guinée… Il décide enfin de rentrer. L’hésitation est signifiante – mais je ne suis pas certain que le choix retenu appelle davantage de commentaires, et, en tout cas, l’auteur s’en abstient.

 

Quoi qu’il en soit, ces scènes fortes bénéficient du naturel de l’authenticité. Le procédé aurait pu rappeler d’autres œuvres traitant de la Seconde Guerre mondiale avec des plans de coupe dans ce registre (suivez mon regard, si vous le voulez bien, en direction d’une certaine Ligne rouge avec des dauphins dedans), mais le vécu et le naturel produisent un sentiment tout autre, bien plus fort, bien plus juste, parfaitement poignant.

 

LE RETOUR – SURVIVRE ENCORE ?

 

Mizuki retourne donc au Japon – et la narration se fait beaucoup moins dense. Le Survivant, comme bien des soldats démobilisés, découvre un Japon en ruines et occupé par les Américains – ces mêmes Américains, cet Ennemi, dont « l’esprit japonais » devait triompher sans coup férir. Mais le Japon a brutalement perdu toutes ses illusions – société anomique par excellence, et entièrement à rebâtir, sans bien être certaine de ce qui pourra resurgir des décombres, à terme.

 

Mizuki retrouve sa famille, tout particulièrement – qui n’offre plus le même spectacle qu’avant-guerre : les personnages si hauts en couleurs alors semblent d’un coup devenus plus ternes, plus fades ; ceci n’a rien d’une critique, car il s’agit toujours d’illustrer leur authenticité – avec la Défaite, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce petit cercle soit affecté par la dépression ambiante… Et sans doute le fait que le frère de Mizuki soit en prison, condamné pour crime de guerre, n’arrange-t-il rien à l’affaire.

 

Ceci étant, la dépression n’a (ici) qu’un temps – ou elle doit être relativisée : ce n’est tout de même plus la guerre, avec sa menace omniprésente de folie, de souffrance et de mort. Le ton est inévitablement plus léger, voire drôle (y a pas de mal).

 

Reste que c’est un monde pauvre et perdu – d’une certaine manière, une nouvelle lutte pour la survie se met en place, comment un contrepoint ironique aux horreurs vécues en Nouvelle-Guinée. Ce Japon d’après-guerre, c’est du coup aussi celui des petites magouilles du marché noir, des petits boulots improbables… Mizuki, en Nouvelle-Guinée, a gagné en débrouillardise : il est plus à même de subsister de la sorte qu’il ne l’était avant-guerre, quand sa distraction et son je-m’en-foutisme le faisaient licencier après quelques jours au plus à enchaîner les gaffes. La débrouillardise, le cas échéant, peut aussi passer par la fréquentation de milieux plus interlopes – je suis actuellement en train de relire Les Pornographes, excellent et hilarant roman de Nosaka Akiyuki, et, même s’il se déroule plus tard, à l’aube des années 1960, je ne peux m’empêcher de faire le lien.

 

DU KAMISHIBAI AU MANGA

 

Mais Mizuki a bien besoin d’un métier moins aléatoire. Et il ne choisit pas la voie de la facilité… En même temps, il n’était pas dit qu’il en avait beaucoup d’autres, même dans ce Japon à reconstruire, terreau dit-on de toutes les possibilités.

 

Avant-guerre, nous l’avions découvert passionné de dessin – mais très branleur, aussi, pas du genre à sérieusement étudier les beaux-arts et compagnie… Depuis, il a perdu un bras – et celui avec lequel il dessinait. Qu’importe : il dessinera avec la main droite ! Et, entre deux combines minables, il s’attelle à la tâche.

 

Une opportunité s’offre à lui, à laquelle il n’avait probablement guère songé jusqu’alors : il se met à dessiner pour le kamishibai, sorte de théâtre populaire où l’histoire est narrée par un conteur se basant sur des illustrations qu’il fait défiler devant les yeux émerveillés de ses spectateurs (et notamment des enfants, à partir des années 1920, avec des « séries » à succès, comme celle narrant les exploits du « super-héros » Ôgon Bat). Le kamishibai était un art ancien (il remonterait au moins au XIIe siècle), mais, dans les années 1950, il connaît une popularité énorme – c’est son âge d’or ! Très éphémère, sans doute : dès les années 1960, la télévision, notamment, y mettrait un terme...

 

Mizuki ayant un bon coup de crayon, il s’associe donc à des conteurs de kamishibai, et livre des illustrations à un rythme invraisemblable. Ne pas s’y tromper cependant : si cet art connaît un grand succès, les artistes sont loin de rouler sur l’or – en fait, ils sont souvent d’une extrême pauvreté… Ni Mizuki ni ses confrères et associés ne font mentir ce constat.

 

La pauvreté, et, au bout d’un certain temps, la compréhension de ce que l’âge d’or du kamishibai ne durerait pas éternellement, conduisent cependant Mizuki à explorer une autre voie, qu’il ne semblait pas particulièrement non plus avoir envisagée jusqu’alors, étrangement : celle du manga. Là encore, les cadences sont infernales… Mais les revenus semblent moins aléatoires ? Quoi qu’il en soit, à la fin des années 1950, il publie ses premières bandes dessinées – d’abord un Rocket Man qui n’a rien à voir avec l’andouille Trump, et, bientôt et surtout (pas encore dans ce deuxième tome), Kitarô le repoussant, qui demeure son œuvre la plus populaire (certaines allusions laissent ici entendre que le personnage de Kitarô avait eu l’heur de quelques récits de kamishibai ?). Notre Mizuki deviendra un des plus grands mangakas de l’histoire !

 

En même temps, c’est ainsi que naît Mizuki – au sens le plus strict : c’est alors qu’on lui impose ce pseudonyme dont il s’accommodera finalement très bien – Mura Shigeru n’est plus, place à Mizuki Shigeru. Une histoire de survivant, vraiment ?

 

PAS DE LEÇON

 

Ce tome 2, à mes yeux, n’a sans surprise pas bénéficié de l’effet découverte, qui m’avait saisi à la lecture du premier tome (et m’avait foutu par terre, à vrai dire). C’est normal, et il n’y a rien à en conclure. À l’évidence, Le Survivant est un digne successeur à L’Enfant, et la Vie de Mizuki demeure une vraie merveille, à tous points de vue.

 

En fait, cette « absence de conclusion », je crois que c’est plus globalement quelque chose qui me séduit dans cette bande dessinée : alors que l’autobiographie pourrait y être propice, a fortiori avec une vie aussi tumultueuse, et, tout spécialement dans ce deuxième tome, cauchemardesque, l’auteur, tout en s’impliquant à fond dans son récit (ça se sent), semble justement accorder une attention essentielle à ce point : cela ne doit en fait pas être un récit – romancer n’est pas le propos, et, ai-je l’impression, en tirer quelque leçon que ce soit pas davantage, peut-être même encore moins. Un ton qui me parle énormément.

 

La suite un de ces jours, avec le tome 3, L’Apprenti (forcément tout autre chose). Après quoi il me faudra poursuivre, avec des choses comme NonNonBâ ou Opération mort, bien sûr, mais aussi, j’imagine, avec Kitarô le repoussant – histoire de prendre toute la mesure du grand mangaka, dans sa diversité, dans sa richesse.

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