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Articles avec #lovecraft tag

H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences

Publié le par Nébal

 

Voici un enregistrement complet, illustré, de mon article sur les relations entre Lovecraft et Howard, initialement publié dans la monographie Lovecraft : au cœur du cauchemar (Éditions ActuSF), et qui développait considérablement une première version publiée dans le n° 84 de Bifrost, consacré au créateur de Conan.

 

ActuSF a commencé à mettre cet article en ligne, ici. Il sera en trois parties.

 

J'ai usé de nombreuses illustrations pour cette vidéo, et ne dispose bien sûr pas de leurs droits – je ne voyais pas comment faire autrement. Si un illustrateur réclame une mention, je m'exécuterai, bien sûr.

 

De même pour la musique de fond, qui est le morceau « Aldebaran of the Hyades », par Lustmord, issu de l'album The Place Where the Black Stars Hang.

 

J'espère que cette vidéo vous plaira ; n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires.

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Bienvenue à Sturkeyville, de Bob Leman

Publié le par Nébal

 

LEMAN (Bob), Bienvenue à Sturkeyville, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Serval, illustré par Stéphane Perger et Arnaud S. Maniak, Paris, Scylla, 2019, 184 p.

 

Ma chronique figure dans le cahier critique du Bifrost, n° 98, pp. 94-95.

 

Le moment venu, elle sera reprise sur le blog de la revue, et j’en donnerai le lien ici, avec la vidéo – mais n’hésitez pas à réagir d’ores et déjà si jamais.

 

EDIT : la critique est en ligne, et vous pouvez la lire ici.

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Crypt of Cthulhu, Vol. 1, No. 8

Publié le par Nébal

 

Crypt of Cthulhu, Vol. 1, No. 8, Bloomfield, NJ, Miskatonic University Press – Crypt of Cthulhu, Michaelmass 1982, 32 p.

 

Retour à Crypt of Cthulhu, le fanzine lovecraftien dirigé par Robert M. Price – et on fait dans l’archéologie, là, avec ce huitième numéro, guère épais, datant de 1982, et faisant toujours partie du premier volume de publication.

 

La dernière fois, j’avais évoqué un numéro bien plus récent (fin des années 1990) de Lovecraft Studies, « l’autre » fanzine lovecraftien, entièrement dévolu à la critique, et bien plus « sérieux » dans le ton. Le contraste sera donc particulièrement marqué avec ce numéro très léger (et à vrai dire un peu médiocre) d’une revue de toute façon globalement plus légère, mais aussi plus diverse, et mêlant aux études sérieuses d’autres qui le sont moins, en accordant une place non négligeable à l’humour, et en complétant le cas échéant avec des fictions ou des poésies, voire quelques illustrations ou même des jeux.

 

Régulièrement, les numéros de Crypt of Cthulhu sont thématiques, mais ça n’est pas toujours le cas – en l’espèce, ce n° 8 est fait de bric et de broc, si l’on compte tout de même deux articles se penchant sur les notions de genre et d’identité sexuelle, ce qui peut paraître commun aujourd’hui mais ne l’était probablement pas autant en 1982.

 

Le premier est dû à Robert M. Price lui-même, et s’intitule « Homosexual Panic in ʺThe Outsiderʺ ». L’auteur propose une grille de lecture de la nouvelle « Je suis d’ailleurs » venant, disons, compléter celles proposées par Dirk W. Mosig dans un article qui a fait date dans l’histoire de la critique lovecraftienne (hop). L’idée est que le comportement du narrateur, et la symbolique très appuyée dans un récit visiblement allégorique, peuvent évoquer le mal-être d’un homosexuel rejeté par la société et poussé, mais dans la douleur, à faire son coming-out. Maintenant, cet article témoigne d’une tendance récurrente chez Robert M. Price, voire dans Crypt of Cthulhu de manière plus générale (et éventuellement dans Lovecraft Studies aussi, en fait, mais de manière moins frontale) : établir des concordances à l’arrache, en sélectionnant des éléments qui viennent a posteriori appuyer une hypothèse, quitte à faire l’impasse sur d’autres éléments, le contexte, etc. En fait, le problème posé par ce genre de parallélismes était sans doute bien connu de Price lui-même et de ses collaborateurs, car, dans les quelques autres numéros que j’ai lus depuis, et à vrai dire déjà dans celui-ci avec l’article ultérieur de Peter Cannon, j’y reviendrai, les blagues ne manquent pas, qui font la démonstration qu’avec les lunettes munies d’œillères appropriées, on peut défendre absolument n’importe quelle hypothèse, jusqu’à l’absurde. Mes chers sophistes anciens apprécieraient, n’en doutons pas… À vrai dire, Price lui-même, et dès cet article, note bien que cette grille de lecture originale, pour significative qu’elle puisse paraître à certains égards, sans quoi il ne l’aurait pas proposée, ne traduit très probablement pas une intention délibérée de la part de Lovecraft – c’est plutôt du domaine de la coïncidence, disons. Et il ne manque pas de préciser, en fin d’article, que sa petite étude ne prétend en aucun cas faire la démonstration que Lovecraft lui-même était homosexuel, refoulé ou non (on l’a parfois sous-entendu, mais de manière passablement gratuite, rien dans la biographie comme dans la bibliographie de l’auteur ne venant véritablement étayer cette hypothèse – ce discours, pour ce que j’en ai lu, relève d’une psychanalyse de comptoir passablement primaire).

 

Le deuxième article de cet ordre s’intéresse plutôt à la notion de genre, et est dû à Morgana LaVine : au-delà du thème classique et certes particulièrement édifiant de l’absence des femmes dans le corpus lovecraftien, « Lovecraft and the Male Gender Role » relève que les notions très conservatrices de Lovecraft quant au rôle et aux attributs prétendument « naturels » ou « nécessaires » de chaque sexe, un sujet qu’il a pu aborder à plusieurs reprises dans sa correspondance, ne se traduisent pas vraiment, dans son œuvre, par une dimension « macho » (c’est le terme employé) des personnages lovecraftiens – ce qui opère, on le sait, un sacré contraste avec les personnages de Robert E. Howard, par exemple. Notamment, les personnages masculins lovecraftiens ont une tendance bien connue à s’évanouir, un trait généralement jugé féminin – cela vaut même pour les rares exemples de personnages masculins censément « durs » dans l’œuvre de Lovecraft, incluant les gros-bras de « La Peur qui rôde » ou le détective de « Horreur à Red Hook » ; la seule possible exception serait l’officier allemand du « Temple », mais l’autrice met alors en avant sa passivité ; de fait, face à l’adversité, quand ces personnages ne s’évanouissent pas ni ne deviennent fous, ils fuient ou « laissent faire », en aucun cas ils ne combattent. Quand ils survivent, c’est en raison de leur astuce et de leur détermination. Tout ceci, pris séparément, est vrai. Maintenant, je ne suis pas convaincu, et surtout au regard de l’œuvre lovecraftienne, que le fait pour un personnage masculin de ne pas se montrer aussi « physique » que d’autres, chez Howard et compagnie, suffise à qualifier ses manières de « non masculines » (même si Howard a certes pu s’amuser avec ce trait, par exemple dans « Les Pigeons de l’enfer », et j’en avais causé ailleurs, ici et ). En même temps, Morgana LaVine ne le prétend pas – ce devrait être plutôt « non machistes ». Mais je trouve son discours un peu confus, de manière plus générale, du fait d’une notion changeante, mêlant ou au contraire distinguant, mais sans toujours prévenir, le machisme d’alors et celui d’aujourd’hui, mais aussi, parfois, une simple « masculinité » moins connotée. Mais elle affirme que ces personnages ne sont du coup pas représentatifs de la population mâle en général, et, là, j’ai du mal à la suivre… Elle relève un autre trait qui cette fois est supposé concorder davantage avec les représentations masculines traditionnelles, alors comme aujourd’hui : l’incapacité au care, dirait-on peut-être aujourd’hui, à l’établissement et plus encore à l’entretien de relations solides et désintéressées aux autres, impliquant de leur conférer de la valeur – par exemple au travers des liens d’amitié, essentiellement fonctionnels voire utilitaristes plutôt qu’empathiques dans les histoires de Lovecraft, ou au sein du couple, dans les très, très rares cas où il y en a un ; pour elle, c’est le trait du machisme qui survit par-delà les générations. Et, oui, ça aussi, bon… En même temps, l’autrice suppose que ces traits éventuellement opposés se rassemblent en définitive en permettant davantage aux lecteurs de s’identifier aux personnages de Lovecraft, qu’elle préfère ouvertement aux héros masculins « machos » plus communs, tels Superman ou John Wayne, exemples cités. La rhétorique est peut-être un peu acrobatique, et à débattre ; pour ma part, je concède volontiers que le caractère non surhumain des personnages lovecraftiens facilite l’identification – mais c’est un peu un lieu commun ; pour le reste, j’aurais tendance à dire que cette identification doit en vérité beaucoup… au caractère de coquilles creuses de ces personnages, davantage qu’aux autres considérations développées dans cet article. Que je trouve plus ou moins convaincant, donc – pas des masses en ce qui me concerne. Mais précurseur, peut-être ? Je ne sais pas vraiment ce qu’il en est de cette thématique critique aujourd’hui, ça pourrait être intéressant de se renseigner.

 

C’en est tout pour cette très vague thématique. La pièce de résistance de ce numéro, de toute façon, est ailleurs – ainsi que l’affiche la couverture : il s’agit de l’article de Colin Wilson sobrement titré « H.P. Lovecraft » (tout simplement parce qu’il s’agit à l’origine d’une entrée dans une coûteuse encyclopédie de la science-fiction, reproduite ici avec l’accord de l’auteur). Colin Wilson se montre tantôt sévère, tantôt intéressé dans cette notule. Il accorde une place conséquente à la philosophie de Lovecraft, sans surprise, mais, sans surprise aussi, s’il la comprend (disons qu’il la comprend bien mieux que Derleth), elle lui répugne tant qu’il ne peut guère en traiter que sous un angle assez méprisant – le pessimisme, ou même l’indifférentisme, lui paraissent par essence puérils et naïfs (comme il se doit, les pessimistes et indifférentistes jugent les optimistes puérils et naïfs, ce qui ne facilite pas le débat). Cela dit, c’est une lecture plutôt intéressante, qui m’a incité à franchir le pas et à lire enfin un roman de Colin Wilson : Les Parasites de l’esprit. Ce fut hélas un échec, et je vous en causerai prochainement.

 

Autre article de taille conséquente, « In Search of a Mythos Genealogy », signé Bernadette Bosky. Tout ou presque est dans le titre, il s’agit de livrer une, ou plus exactement des, généalogies des créatures mythiques de Lovecraft en y incluant ses pasticheurs/successeurs/etc., et en ne les distinguant pas toujours très bien, sur la base, au mieux, de quelques déclarations (souvent humoristiques) de Lovecraft lui-même ou de ses correspondants, etc. – ce qui peut inclure le fait que Yog-Sothoth et Shub-Niggurath ont enfanté Nug et Yeb, entre autres, etc. Ce qui n’a pas de sens en dehors de la blague. L’autrice le sait, mais persévère – et le reste de ces généalogies est extrapolé sur la base de ressemblances thématiques (ici intervient notamment la navrante dimension élémentaire chère à Derleth)… ou plus largement au doigt mouillé, « parce que c’est plus joli comme ça ». On appréciera le fait que, même avec cette « méthode » qui n’en est pas vraiment une, l’autrice ne sait pas quoi faire de Cthugha (j’aurais bien une réponse, mais…). Bon, cet article est totalement vain – mais j’admets être totalement réfractaire à son propos, oui. S’il avait adopté une approche, disons, historiographique, il aurait pu se montrer intéressant, mais en l’état c’est plus de la mauvaise fanfic qu’autre chose.

 

Mentionnons enfin un dernier article « critique », avec « The Attestation Formula in the Necronomicon », par Robert M. Price. Au fond, c’est d’une autre généalogie qu’il s’agit ici – mais celle d’un procédé, ce qui est plus intéressant. L’auteur relève comment Lovecraft, de manière plus franche Clark Ashton Smith et plus récemment Brian « Unspeakable » Lumley, ont fait usage, dans leurs citations du Necronomicon ou d'autres ouvrages du même type, d’une même formule ou peu s’en faut, par laquelle le livre maudit affirme la pertinence de ses développements en faisant état de ce que d’autres sources en faisaient également état, au point du consensus : en somme, « il est unanimement attesté que… », ce genre de choses. Ce qui est intéressant, ici, même si je ne suis bien sûr pas certain du crédit qu’on peut y accorder (assez limité probablement, car on pourrait sans doute trouver bien d'autres exemples, avec un procédé aussi commun...), c’est de faire remonter cette formule dans une source possible voire probable de ces auteurs, Ambrose Bierce, en fait dans ses nouvelles où apparaissaient « Hastur », « Carcosa », « le Lac de Hali », etc., termes qui seraient repris par Robert W. Chambers dans son Roi en Jaune, puis à sa suite par Lovecraft (à peine) et Derleth (surtout), pour les résultats que l’on sait. Mais Price va ensuite plus loin, en cherchant où Bierce lui-même a pu trouver ces formules, et on en arrive à quelque chose qui ressemble déjà davantage à un grimoire… Tout ceci est à prendre avec les pincettes habituelles, je n’y reviendrai pas à chaque fois. Mais c’est plutôt intéressant.

 

Le reste de ce numéro, à l’exception d’une « R’lyeh Review » très mince consacrée à deux livres de James Blish, est de nature humoristique – et c’en est probablement la partie la plus réussie. Même si, disons-le, la nouvelle « Two Burgers to Go… Mad ! », signée Ronald Shearer, n’est d’aucun intérêt ou presque (elle constate simplement que, même à Arkham, il y a un McDo, mais qu’un McDo à Arkham a forcément ses petites particularités et ses rites obscurs).

 

Beaucoup plus amusant, « Famous Last Words » est une compilation par Robert M. Price de ces fins de nouvelles calamiteuses, dans lesquelles le narrateur écrit jusqu’à la mort. Chez Lovecraft lui-même, on cite forcément « Dagon », ou éventuellement la révision « Le Journal d’Alonzo Typer », mais Price cite d’autres exemples au moins aussi édifiants (et plus encore consternants), chez August Derleth, surtout, mais aussi Robert Bloch et Lin Carter. Il réserve cependant la palme, et je suis tout à fait d’accord avec lui, à la conclusion des « Chiens de Tindalos », par Frank Belknap Long, dans laquelle le narrateur écrit dans son journal son ultime cri de terreur ! « Ahhh indeed », tranche Price. Une compilation très drôle !

 

Et nous avons enfin la rubrique « Fun Guys from Yuggoth » (j’adore ce titre), cette fois confiée à Peter Cannon, exégète notoire mais aussi auteur de nombreux pastiches souvent hilarants, et qui, cette fois, livre une étude parallèle totalement absurde de Lovecraft… et de John Fitzgerald Kennedy ! « HPL and JFK » est un petit délire très rigolo, et, comme noté plus haut, j’y vois une petite raillerie amicale sur les exégètes lovecraftiens, dont Robert M. Price au premier chef, qui adorent établir des parallèles aux bases guère solides : avec suffisamment d’aplomb, une approche suffisamment biaisée, et suffisamment de mépris pour le contexte, on peut absolument tout démontrer – « Gorgias approved ».

 

Bon, c’est tout de même un numéro assez moyen. La lecture de l’article de Colin Wilson est intéressante, qu’on y adhère ou pas, mais les autres études critiques de ce numéro sont plutôt faibles. En dernier recours, il parvient à nous faire sourire de manière complice, et c’est déjà quelque chose.

 

Cependant, la revue peut faire bien mieux. Depuis, j’en ai lu deux autres numéros qui se sont avérés bien plus satisfaisants – et je vous en causerai plus en détail bientôt…

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Migrations, d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

 

BLACKWOOD (Algernon), Migrations, [Ancient Sorceries – Max Hensig – The Listener – Confession – Wayfarers], nouvelles traduites de l’anglais par Jacques Parsons, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1967] 1971, 237 p.

 

Un autre recueil d’Algernon Blackwood – le dernier des quatre « Présence du futur » qui lui avaient été consacrés que je n'avais pas encore lu. Je me suis régalé avec les précédents, et cela vaut pour celui-ci également, même si je crois que j’aurais tendance à le classer un rang en dessous, pour des raisons que je développerai dans cette petite chronique. Quoi qu’il en soit, nous trouvons dans Migrations cinq nouvelles de l’immense auteur fantastique anglais. Comme souvent dans ces recueils, deux de ces récits – les deux premiers – s’avèrent des novellas de bonne taille, là où les trois autres sont d’un format plus modeste.

 

Le recueil s’ouvre sur une histoire assez souvent citée, « Sortilèges et métamorphoses » (simplement « Ancient Sorceries » en version originale, ce qui claque davantage, je trouve). Figure dans cette nouvelle le personnage récurrent d’enquêteur du paranormal d’Algernon Blackwood, John Silence – mais il est essentiellement un auditeur tout du long, ne prenant véritablement la parole, et pour trancher l’affaire, que dans les toutes dernières pages. Avant cela, il a en quelque sorte la position du lecteur, et écoute attentivement le récit qui lui est fait par un jeune homme anglais du nom d’Arthur Vézin (oui, oui, il est anglais) de ses aventures étranges dans un petit village français où il s’est rendu sur un coup de tête. Là-bas, les chats sont étonnamment nombreux – et les habitants étonnamment félins ; de fait, la nouvelle use et abuse du champ lexical associé, d’une manière qui m’a semblé un chouia grossière – d’autant que John Silence intervient lui-même pour attirer l'attention sur ce point. Quoi qu’il en soit, notre jeune Anglais est sous le charme, et c’est bien le cas de le dire… car une minette est forcément de la partie. Mais sous cette façade simplement troublante se dissimule une histoire plus sombre, un héritage secret d’un passé sordide, à même de faire frémir… Et, en fait de coup de tête, rien, dans le comportement d’Arthur Vézin n’est dû au hasard – et John Silence d’en rajouter une couche à base de réincarnation, thème hyper-blackwoodien que l’on retrouvera plus loin dans le recueil, pour clôturer l’histoire. Des chats partout, un village mystérieux dont tous les habitants ont quelque chose de non humain, des rituels secrets, un « héros » sous l’emprise d’un sortilège et qui se voit révéler sa généalogie trouble… Ouais, Lovecraft aurait attribué un pouce vers le haut à cette nouvelle. Peut-être aussi Tourneur et Lewton, dans un registre différent. Et c’est une bonne nouvelle, mais je dois dire qu’elle m’a tout de même un brin déçu… Il y a peut-être, ici, quelques défauts de construction ? La mise en place est longue, ce qui rend d’autant plus sensible l’abus des allusions félines, et la bascule du charme à la sorcellerie vire au grotesque, ce qui peut être bien comme mal, c’est selon. L’ambiance est intéressante, mais pas à la hauteur, en ce qui me concerne, des plus grands chefs-d’œuvre de Blackwood, tels « Les Saules », « L’Homme que les arbres aimaient » ou « Le Wendigo », ou même de textes un cran en dessous comme « Le Camp du chien » (une autre nouvelle figurant John Silence, tiens).

 

La novella suivante, « Max Hensig », est assez déconcertante – mais aussi très captivante, probablement celle que j’ai préférée dans ce recueil. Sa distinction essentielle est qu’il ne s’agit pas, cette fois, d’un récit fantastique à proprement parler : le surnaturel en est totalement absent, et Blackwood nous concocte plutôt une sorte de thriller avec quelques bases vaguement scientifiques – mais ça fonctionne très bien ! C’est aussi un récit qui a une part autobiographique poussée, et à son avantage : la vie de Blackwood, et surtout sa jeunesse, a été assez mouvementée et l’a vu exercer bien des professions parfois incongrues – mais, pour un temps, il a été journaliste à New York, ainsi que le personnage point de vue de cette histoire ; pas toujours le plus sympathique des bonshommes, à vrai dire, et par ailleurs quelqu’un qui, comme tous ses collègues, boit probablement trop, car il boit tout le temps et prétend en dernière mesure y trouver la force pour triompher de l’adversité (un discours totalement pathologique mais qui se tient étrangement dans l’atmosphère de cette nouvelle), quand il ne se tourne pas vers la cocaïne. La dépiction précise par Blackwood de ce milieu social et professionnel et de ses à-côtés sordides fait partie des principaux atouts de cette novella – et elle me confirme dans le sentiment que Blackwood avait quelque chose de plus « moderne », dans le ton du moins, mais aussi éventuellement dans le fond, que ses contemporains tels Arthur Machen, M.R. James ou H.P. Lovecraft, plus… « aristocratiques » ? Quoi qu’il en soit, notre journaliste est amené à enquêter sur un médecin d’origine allemande, Max Hensig, accusé d’avoir tué sa femme avec du poison. Il y va à reculons, tout cela l’ennuie profondément, mais il n’a guère le choix, ayant été sommé de pondre un article sur le sujet, dans la veine sensationnaliste (et très éphémère) de la presse new-yorkaise qui l’emploie. Seulement voilà : procès ou pas, Max Hensig inspire bientôt à notre journaliste le plus profond dégoût – il a la conviction que cet homme détestable, cynique, méprisant, qui clame son innocence mais pour les motifs les plus incongrus, tout en affichant sa supériorité intellectuelle justifiant son amoralité, a en lui quelque chose de profondément maléfique, et qu’il serait bon de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes… Aussi multiplie-t-il les articles à charge. Mais Max Hensig est acquitté, faute de preuves, il échappe à la chaise et retourne en Allemagne… avant de revenir aux Etats-Unis et d’y tomber « par hasard » sur notre journaliste. Bien sûr, celui-ci sait que la vérité est tout autre : l’empoisonneur est là spécialement pour lui, et il compte bien se venger de la plus horrible des manières ! Oui, « Max Hensig » est une sorte de thriller, mais qui fonctionne magnifiquement bien, pour le coup, avec des scènes dont la tension est palpable, véritablement matérielle, le jeu du chat et de la souris entre le criminel et le journaliste s’avérant d’une perversité fascinante. Je n’attendais pas Blackwood dans ce registre, mais j’ai été conquis.

 

Puis nous avons « L’Indiscret » (« The Listener »), nouvelle d’un format intermédiaire, et qui est somme toute une classique histoire de maison hantée. Ce qui la distingue et lui confère tout son effet, c’est sa forme épistolaire – plus exactement, nous lisons les entrées d’un journal intime, d’un personnage qui s’affiche d’emblée mentalement instable, et qui vient d’emménager dans un appartement au loyer étonnamment modeste ; là, il espère pouvoir écrire, car tel est son métier, et cet espoir ne se réalisera guère – mais il compte peut-être bien davantage y trouver le moyen de fuir la société londonienne qu’il juge bien trop envahissante ; seulement il reçoit bel et bien des visites ennuyeuses… d’un précédent locataire, peut-être ? La force de la nouvelle réside dans son ambiance très travaillée, et dans cette forme épistolaire – que le narrateur soit souvent désagréable, et un peu ridicule, y contribue beaucoup, dans une veine au fond pas si éloignée de celle de « Max Hensig ». Sous cet angle, cette classique histoire de maison hantée fonctionne bien. J’y mettrais tout de même un bémol : la chute, que l’avant-propos (de Jacques Parsons, je suppose ?) affirme être « particulièrement terrifiante », m’a paru bien fade – au point où je me suis demandé si je n’étais pas passé à côté de quelque chose ; mais a priori, non… Bon. Dernière chose à noter : le motif plus ou moins affiché d’une histoire qui se répète peut nous ramener indirectement à la thématique de la réincarnation, là encore – c’est moins frontal que dans « Sortilèges et métamorphoses » ou, plus loin, « Migrations », mais c’est décidément un fil rouge du recueil comme, au-delà, d’une part non négligeable de l’œuvre d’Algernon Blackwood.

 

Le recueil se conclut sur deux histoires bien plus courtes – et sans doute plus anodines, si pas inintéressantes. Nous avons tout d’abord « Confession », qui est une histoire de fantômes relativement classique là encore. Sa force réside dans son ambiance, très travaillée, le brouillard londonien lui conférant d’emblée quelque chose de vaguement surréaliste, et c’est certes un climat idéal pour croiser des fantômes. À cet égard, les développements ultimes du récit, qui conduisent le narrateur sur la scène d’un drame, ne me paraissent guère importants, s’ils sont bien tournés, ou professionnellement, en tout cas. Le brouillard et ce qu’on y croise, une femme désespérée en l’espèce, voilà ce qui compte, et qui rend cette nouvelle touchante.

 

Reste enfin « Migrations » (« Wayfarers »), nouvelle qui met plus que tout autre en avant le thème de la réincarnation. Le personnage point de vue, suite à un accident automobile, a le sentiment de revivre des événements antérieurs, ou bien de voyager dans le temps – en même temps, cette expérience troublante le confronte à ses désirs inavoués portant sur la femme d’un ami… Cette nouvelle me paraît devoir être scindée en deux parties, approximativement : la première, qui voit le héros vivre cette expérience de métempsycose, est remarquable, très habile dans sa manière de susciter l’ambiguïté – et très « moderne », là encore ; mais la seconde, qui affiche plus frontalement cette idée d’un amour maudit de génération en génération, use d’un ton beaucoup plus grandiloquent, baroque même, avec des éclats mystiques, qui pourrait faire penser à un Dunsany en petite forme ou à un Lovecraft tentant de faire du Dunsany en petite forme, et ce contraste ne me paraît pas satisfaisant. Dommage… Mais la nouvelle n’est pas inintéressante, cela dit. Oui, il y a quelque chose, dans son ambiance, dans son dispositif, dans ses personnages…

 

Migrations est un très bon recueil, à n’en pas douter. Pourtant, je crois donc que je le classerais un peu en dessous par rapport à mes précédentes lectures d’Algernon Blackwood. Même si j’ai beaucoup aimé « Max Hensig », notamment, je n’ai pas le sentiment d’avoir lu dans ce recueil quelque chose d’aussi époustouflant que « Les Saules » ou « L’Homme que les arbres aimaient ». Et, même avec leurs défauts, des nouvelles telles que « Le Wendigo » ou même « Le Camp du chien », me paraissent bien autrement séduisante.

 

Mais je remarque ici quelque chose : ce qui unit les quatre récits que je viens de citer, c’est leur cadre de nature sauvage – or celui-ci est à peu près totalement absent du présent recueil, si l’on y trouve quelques très vagues allusions dans la dernière nouvelle. De manière générale, tout est plus urbain, ici – même à la mesure d’un petit village français perdu dans les champs. Peut-être cela a-t-il joué, donc – ce cadre sylvestre me manquant. Cela dit, même sans cela, l’ambiance est toujours très travaillée dans ces nouvelles d’Algernon Blackwood, et le smog de « Confession » colporte de beaux mystères, en même temps que le naturalisme, si l’on ose dire, de « Max Hensig », produit à sa manière des pages également fortes.

 

Alors le constat demeure, de lecture en lecture : Algernon Blackwood était un génie, un grand maître de la littérature fantastique (voire un peu au-delà, puisque « Max Hensig », donc). Je trouve désespérant que son œuvre soit aussi difficile à se procurer en français de nos jours, en dehors du seul (et excellent) recueil L’Homme que les arbres aimaient, chez L’Arbre Vengeur, que je vous engage vraiment à vous procurer si ce n’est pas déjà fait. Il mériterait assurément bien plus !

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Lovecraft Studies, no. 37

Publié le par Nébal

 

Lovecraft Studies, no. 37, West Warwick, RI, Necronomicon Press, Fall 1997, 37 p.

 

Ça faisait trèèèèèèèèèèèès longtemps que je ne m’étais pas replongé dans mes vieux fanzines lovecraftiens… Alors pourquoi pas maintenant ? Du coup, hop, la 37e livraison (automne 1997) de Lovecraft Studies, le fanzine publié par Necronomicon Press sous la houlette du spécialiste d’entre les spécialistes S.T. Joshi – et c’est peu dire que cette revue a contribué de manière essentielle à la critique lovecraftienne dans les années 1980-1990, en opérant à vrai dire une certaine révolution. Et c’est bien de critique qu’il s’agit ici : à la différence de l’autre fameux fanzine lovecraftien qu’était Crypt of Cthulhu, publié par Robert M. Price, Lovecraft Studies – comme son nom l’indique, en même temps – ne contient en principe jamais de fictions, de poèmes, etc., d’esprit lovecraftien, mais seulement des études visant à analyser la vie et l’œuvre de Lovecraft, cela dit sous des prismes éventuellement très différents.

 

La présente livraison comprend cinq études, et s’achève sur les traditionnelles chroniques d’ouvrages liés d’une manière ou d’une autre à Lovecraft – et cette manière peut être assez acrobatique. En témoigne ici la recension par Ben P. Indick consacrée à une publication très discrète et c’est peu dire (tirage limité à cent exemplaires), l’édition par le collègue Kenneth W. Faig, Jr., (un habitué de la revue, et l’auteur d’un des articles de ce numéro), du roman de Franklin Chase Clark Susan’s Obituary – ledit Dr Clark ayant été l’oncle de Lovecraft, et quelqu’un qui a beaucoup compté dans sa vie comme dans son éducation, jusqu’à sa mort en 1915. En ce qui me concerne, le point le plus intéressant dans cette chronique porte sur le contenu éventuellement « libéral » de ce roman : ce qui y est dit de la condition des femmes, thème central a priori, mais aussi du racisme et de l’antisémitisme, dans le contexte narratif de la guerre de Sécession, est aux antipodes de la pensée du neveu sur ces questions – il a hérité bien des choses de son oncle, qu’il admirait profondément, mais visiblement rien de tout cela. J’imagine que cela vaut d’être noté : il ne fait aucun doute que le racisme et l’antisémitisme de Lovecraft tenaient beaucoup au milieu dans lequel il avait été élevé, et rien que de très normal, mais il est toujours bon de rappeler que le déterminisme en la matière n’est pas aussi absolu qu’on le prétend parfois, moyen bien trop facile de glisser hâtivement sous le tapis les sujets qui fâchent pour en refuser l’examen : de fait, dans ce milieu, et dans la proximité immédiate du jeune Lovecraft, des figures véritablement tutélaires pouvaient avoir des opinions bien différentes.

 

La deuxième recension porte sur une édition de quelques œuvres de Lovecraft, grand public (l’éditeur est Dell) et pourtant soigneusement annotée par le patron S.T. Joshi. Le chroniqueur, Scott David Briggs, ne tarit bien sûr pas d’éloges sur cette entreprise, qu’il jugeait alors inattendue, tout en relevant une abondance de coquilles regrettable, du genre qui aurait fait hurler Lovecraft lui-même, et à vrai dire probablement tout autant S.T. Joshi (qui a cette époque avait beaucoup travaillé sur une édition définitive des textes lovecraftiens, jusqu’alors constellés de bien trop nombreuses bévues). Pas grand-chose de plus à en dire, si les considérations de l’auteur sur le paratexte cinématographique sont amusantes ; passons au gros de ce numéro, avec les cinq études qu’il contient.

 

La première est due à Paul F. Montelone, que j’avais régulièrement lu dans les numéros de Lovecraft Studies précédant immédiatement celui-ci, où il se livrait généralement à des analyses de quelques textes lovecraftiens au prisme de la philosophie de Schopenhauer, essentiellement – avec un peu de Nietzsche pour faire bonne mesure. C’est à nouveau ce qu’il fait dans « The World as Azathoth – and Nothing Besides », étude du sonnet « Azathoth » issu des Fungi de Yuggoth. Hélas, j’y ai pas mal retrouvé les défauts signalés dans mes chroniques des précédents articles de cet auteur brodant sur le thème : en fait d’analyse, nous avons beaucoup de paraphrase, problème rendu plus sensible par le ton de l’auteur, tour à tour naïf et un brin pontifiant – cocktail fatal. Au fond, nous n’apprenons pas grand-chose dans cette étude – probablement celle qui m’a le moins parlé dans ce numéro.

 

Robert H. Waugh se montre plus convaincant dans « The Outsider, the Autodidact, and Other Professions », un article davantage ambitieux, si je ne crois pas adhérer à tous ses développements. Initialement, cette communication s’intéresse au fait que Lovecraft, s’il était assurément un homme cultivé, était aussi, de son propre aveu et par la force des choses, un autodidacte. L’auteur y voit, et je crois à raison, un trait essentiel de la personnalité de HPL, et qui a eu une influence considérable aussi bien sur sa vie que sur son œuvre. Je ne suis pas certain d’abonder dans le sens de l’auteur quand il brode sur ce thème pour souligner les paradoxes de Lovecraft au regard de la qualité même d’autodidacte et surtout de ce que cela implique au regard des mentalités américaines censément typiques, mais il me paraît plutôt convaincant quand il décrit la confrontation de divers types de savoir incompatibles, et plus encore quand il s’interroge sur la qualité nécessairement « communautaire » du savoir et de l’éducation, contre l’idée d’une éducation purement « par les livres », qui ne saurait être aussi solitaire qu’on ne le prétend parfois. Au-delà, Robert H. Waugh me paraît relever divers points intéressants dans la vie comme dans l’œuvre de Lovecraft, qui confèrent une certaine assurance à son discours. Puis, dans un second temps, l’article analyse la nouvelle « Je suis d’ailleurs » (« The Outsider », donc) au regard de cette problématique (de la valeur du savoir, de son caractère communautaire, etc.). Il a toujours été tentant de souligner le contenu autobiographique de cette nouvelle très allégorique, ce qui ne surprendra donc personne, mais je dois dire que l’auteur y trouve là encore de quoi asseoir son discours, en montrant comment les limites de l’apprentissage autodidacte étaient perçues tout à fait consciemment (et douloureusement) par Lovecraft, et en même temps comment il pouvait développer, plus ou moins consciemment cette fois, et parfois confusément pour le coup, une sorte de rhétorique affirmant, dans certains cas, les vertus de l’apprentissage autodidacte, mais aussi et enfin comment ce caractère… pouvait finalement être tout à fait partagé par nombre de membres de l’entourage de Lovecraft… mais aussi par ceux qui, bien plus tard, se sont penchés sur son œuvre et éventuellement pour l’étudier à leur manière, dans un cadre non académique ; ce qui vaut pour l’auteur lui-même, à vrai dire pour la majorité des associés de Lovecraft Studies, mais tout autant des lecteurs de la revue, comme votre serviteur, et, eh bien, peut-être vous aussi, chers (hypothétiques) lecteurs : sous cet angle, les « Outsiders » forment entre eux une communauté d’ « Insiders » (un point sur lequel on reviendra peut-être plus loin). Une communication intéressante.

 

Quelque chose de bien différent ensuite, et d’incomparablement plus court (et précis), avec « Lovecraft and the Whitman Memoir », de John Kipling Hitz. Pas vraiment d’analyse à proprement parler, ici, mais plutôt une archéologie des sources. L’auteur s’intéresse au nom du principal protagoniste de « Les Rats dans les murs », Walter Delapore. On sait depuis fort longtemps que ce patronyme, éventuellement tourné en De La Poer, renvoyait à Edgar Allan Poe lui-même, le « dieu » de Lovecraft, dans une nouvelle très marquée par son influence. Mais l’auteur entend se montrer plus précis, en recourant au mémoire Edgar Poe and His Critics, œuvre de Sarah Helen (Power) Whitman publiée en 1860. L’autrice était une intime de Poe, et avait avancé, devant lui, que le Poe-ète et elle-même était peut-être liés généalogiquement, par des ancêtres irlandais portant le nom de Le Poer. Cette hypothèse semble très improbable, si l'on en croit les spécialistes, mais ce n’est pas ce qui importe ici : ce qui compte vraiment, c’est que Lovecraft, en concevant son personnage, son milieu, etc., semble à plusieurs reprises faire allusion à ce type d’éléments généalogiques contenus dans le « Whitman Memoir », sur l'origine du nom, la destinée des différentes branches de la famille, etc. Au sortir de cet article, l’idée que Lovecraft a pu piocher dans ce document pour concevoir sa nouvelle paraît assez raisonnable et même plutôt convaincante. Ceci étant, je n’oserai pas m’engager plus avant, ici – ne serait-ce que parce que je ne sais rien de la biographie de Poe, et que tout cela me semble bien lointain. C’est l’exemple typique d’une micro-étude des sources, qui a sa valeur propre, indéniable, mais n’intéressera véritablement que les plus pointilleux des exégètes ; cela dit, comme tel, c’est tout à fait à sa place dans Lovecraft Studies.

 

Kenneth W. Faig, Jr., donc, livre ensuite un article sobrement intitulé « Lovecraft’s ‘He’ », qui porte donc sur la nouvelle « Lui ». L’auteur a quelque chose de militant, ici : il sait parfaitement, et comment pourrait-il ne pas le savoir, que cette nouvelle de 1925 est généralement délaissée par les amateurs de Lovecraft (et semble-t-il par Lovecraft lui-même) comme étant particulièrement médiocre, voire tout bonnement mauvaise ; il sait aussi très bien que cette nouvelle est en revanche beaucoup voire systématiquement citée par les amateurs pour son contenu autobiographique, notamment ses premiers paragraphes, l’illustration la plus vibrante de la crise vécue par Lovecraft à New York, et du besoin devenu vital de s’en échapper pour retourner à Providence. Tout cela doit être disséqué, et l’auteur s’y applique, mais il entend par la même occasion rehausser un peu le prestige de ce texte en y voyant d’autres qualités n’ayant pas seulement trait à ce caractère autobiographique. En fait, il y voit une œuvre de transition, faisant la jonction, avec quelques autres (dont surtout « Horreur à Red Hook », nouvelle immédiatement contemporaine), entre le Lovecraft d’avant New York, auteur fantastique relativement « classique » et très imprégné notamment de Poe (pour autant, l’auteur se refuse à ne voir dans « Lui » qu’une banale histoire de vengeance surnaturelle), et celui tout juste revenu à Providence, qui allait aussitôt connaître la phase la plus productive et brillante car singulière de sa carrière d’auteur de fiction. Tout ceci se tient, bien sûr, et à vrai dire cela n’a rien de neuf. Maintenant, disséquer la nouvelle avec ces divers sujets d’analyse en tête est intéressant, et plutôt bien fait. On notera que cette communication, sur un point très précis (le bâtiment décrit par Lovecraft dans la nouvelle), relève ponctuellement d’une archéologie minutieuse des sources qui vaut bien celle de John Kipling Hitz dans l’article immédiatement précédent. Cet article se lit bien, il est bien fait, il est intéressant – mais de là à conclure que « Lui » a un intérêt véritablement littéraire au-delà de son seul contenu autobiographique ? Je crains de ne pas pouvoir aller jusque-là.

 

Reste à envisager « Lovecraft and Interstitiality », article dû à Donald R. Burleson – assurément un des très grands noms de la critique lovecraftienne, mais un, dois-je dire, qui ne m’a pas toujours convaincu… essentiellement, il est vrai, parce que ses considérations post-structuralistes, et/ou déconstructivistes, etc., passent le plus souvent largement au-dessus de la tête de votre ignare de serviteur. Aussi ai-je toujours la goutte de sueur au front, sinon la migraine qui vient, quand j’entame la lecture d’un de ses articles. Mais pour le coup, celui-ci est bien passé ; il faut dire qu’il n’a probablement pas grand-chose de révolutionnaire : si Burleson emprunte ici à des sources aussi bien anthropologiques, philosophiques, critiques, etc., c’est pour asseoir une idée somme toute banale – celle voulant que l’horreur naît souvent du caractère interstitiel, c’est-à-dire de l’impossibilité de ranger le phénomène en question dans une catégorie ou une autre – la transgression, le fait de se situer en dehors des catégories clairement identifiables, et/ou entre ces catégories, est ce qui produit le sentiment d’horreur, avec un caractère tabou d’impureté le cas échéant. Rien de bien neuf, ici ? Mais Burleson, qui insiste sur le fait que la multiplication des catégories, bien loin de résoudre le problème, ne le rend que plus sensible et envahissant, illustre cette problématique avec un grand talent et beaucoup de conviction (tout en relevant que cette question des catégories et de leur flou est probablement en porte-à-faux avec la pensée déconstructiviste ?), ceci en sélectionnant d’assez nombreux textes de Lovecraft pour voir comment l’impossibilité de catégoriser, qui relève souvent de l’hybridation (avec les éventuelles connotations racistes associées, mais Burleson ne s’y arrête finalement guère – « Le Cauchemar d’Innsmouth », d’ailleurs, le texte peut-être le plus « évident » à cet égard, n’est que très hâtivement évoqué dans une note de bas de page), pour voir donc comment ce trait majeur est caractéristique de l’horreur lovecraftienne. Ceci de manière très concrète, donc (j’ai trouvé particulièrement intéressante l’analyse du « Monstre sur le seuil », à cet égard – on y retrouve aussi sans surprise « Je suis d’ailleurs », et l’auteur, dans la foulée de son épouse Mollie L. Burleson, part du principe que l’ « Outsider » est en fait une femme, ce qui me laisse un brin perplexe à vue de nez), mais aussi de manière plus abstraite, dans les thèmes plus largement explorés de manière presque obsessionnelle par ‘Lovecraft – sachant que le flou des catégories peut tout autant s’appliquer, au-delà des exemples primordiaux tenant à la race ou à l’espèce, au temps, au genre, à la mort, etc. Je ne suis pas certain de suivre Burleson dans ses derniers développements, quand il en déduit des traits censément caractéristiques du cosmos lui-même, sans doute parce qu’ils me paraissent constituer comme une faille dans le modèle classique de la critique lovecraftienne, profondément intégré, à savoir celui de l’indifférentisme cosmique, mais tout cela est très intéressant.

 

Comme l’a été ce numéro dans son ensemble. J’ai apprécié de revenir à ce fanzine, et vais tâcher de poursuivre l’expérience dans les temps (difficiles) qui viennent, probablement en alternant Lovecraft Studies et Crypt of Cthulhu. Verra bien…

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Le Dernier Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

 

DUNSANY (Lord), Le Dernier Livre des Merveilles, [The Last Book of Wonder], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, [Rennes], Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1912-1916] 2000, 166 p.

 

Cela faisait très longtemps : retour à Lord Dunsany ! Et à ses brefs contes d’une patte unique… J’ai lu ses recueils dans l’ordre : après Les Dieux de Pegāna, qui demeure mon préféré, il y a eu Le Temps et les Dieux, puis L’Épée de Welleran et les Contes d’un Rêveur, et ensuite Le Livre des Merveilles. Aujourd’hui, c’est au Dernier Livre des Merveilles que je m’intéresse – le titre semble impliquer une parenté avec le précédent, mais, au fond, s’il y a bien des traits communs, cela n’est pas si évident ; initialement, d’ailleurs, ce recueil avait été publié sous le titre Tales of Wonder ; c’est l’édition américaine, au contenu un peu différent, qui a été rebaptisée The Last Book of Wonder – mais c’était le titre que préférait Dunsany, et celui qui a perduré.

 

Bien sûr, ce qualificatif de « dernier » évoque aussi une transition dans l’œuvre de Dunsany, qui, par la suite, délaisserait quelque peu ce genre de brefs contes oniriques qui avaient fait la gloire de la première partie de sa carrière littéraire – et on est tenté de le regretter, je suppose. Mais ceci, par essence, c’est un ressenti après coup – et il y a peut-être un autre biais qui opère, ici, lié à la date de publication du recueil : nous sommes en 1916, et le monde est plongé dans la « Grande » Guerre, avec son cortège d’atrocités. Dunsany, qui avait une carrière militaire parallèlement à celle d'homme de lettres, est d’ailleurs, de son propre aveu, blessé et en convalescence lorsqu’il rédige la préface à son recueil (et tout indique qu’il s’agit justement de la préface à l’édition américaine) ; une blessure qui n’a pas été infligée dans les tranchées, cela dit – mais lors de l’Insurrection de Pâques 1916 : l’Irlande, patrie du baron, est déchirée comme l’Europe l’est. Or ce contexte peut biaiser quelque peu le ressenti du lecteur – conférer des connotations plus sombres à l’ironie grinçante dont l’auteur était coutumier, éventuellement, mais surtout privilégier le sentiment nostalgique, et vaguement ou moins vaguement douloureux, aux vignettes purement enjouées et flamboyantes de la fantasy la plus onirique (si elles ne sont pas totalement absentes non plus) ; on croit trouver, çà et là, des échos de la guerre, quoi qu’il en soit – tristes et las. Mais voilà : ça n’est pas toujours à bon droit – les dix-neuf contes compilés ont été pré-publiés dans la presse entre 1912 et 1916, et bon nombre sont donc antérieurs à la grande conflagration qui met un terme à une époque et accouche dans le sang d’une autre. Mais le sentiment demeure, souvent – et la préface semble témoigner, ici, d’une ambiguïté dans l’état d’esprit de l’auteur lui-même : Dunsany, sans en faire l’apologie, affirme ne pas critiquer la guerre en tant que telle – et, surtout, il tient à assurer à son lecteur (américain, distant, pas encore impliqué) que les beaux jours reviendront, que le cauchemar prendra fin, et que l’on rêvera à nouveau, si jamais on avait arrêté de le faire. Mais la belle formule qui conclut cette préface laisse entendre un autre son de cloche : ce qu’il offre à ses lecteurs, ce « livre de rêves venus d’Europe », il l’offre « comme au dernier moment l’on jette des objets de valeur, même si ce n’est qu’à soi-même, par la fenêtre d’une maison en flammes ». Les récits portant spécifiquement sur la guerre ne viendraient cependant qu'ultérieurement.

 

Comme son prédécesseur Le Livre des Merveilles, Le Dernier Livre des Merveilles est un recueil divers, incomparablement plus que les premiers de l’auteur – et même que le précédent, à vrai dire : nul « Bord du Monde », ici, pour donner au moins un semblant d’unité aux vignettes les plus disparates. On y trouve bien de cette fantasy onirique qu’il est devenu d’usage de qualifier spécifiquement de « dunsanienne », mais aussi des récits de pur fantastique, et très terrestres en même temps. Les ambiances sont très variables : ici l’on est enchanté, là on tremble (un peu...), là-bas on rit. Et la nostalgie revient souvent, donc, teintée de mélancolie.

 

Mais s’il est un trait qui me paraît caractéristique de ce recueil, et qui me semble faire écho à ces « objets de valeur jetés par la fenêtre », peut-être aussi à l’idée d’un « dernier » livre de cette sorte, c’est l’abondance de « fantômes d’histoires » parmi les contes ici compilés. Sans doute y en avait-il déjà eu précédemment, et souvent même, mais, peut-être à tort, je crois que ça ne m’a jamais autant saisi qu’ici : un nombre non négligeable de ces vignettes ne constituent pas en elles-mêmes des récits, mais plutôt des variations sur le contexte des récits annoncés, et qui se gardent bien de livrer l’histoire en elle-même. À titre d’exemple, le lecteur ne saura pas plus « Ce pourquoi le laitier frémit lorsqu’il voit poindre l’aurore » à la fin de la nouvelle ainsi titrée qu’il ne le savait au début – il saura seulement qu’il y en a qui le savent, et qui en frémissent eux-mêmes. On pourrait en citer plusieurs autres exemples – au point à vrai dire où, dans les moins inspirés de ces textes, il peut y avoir comme un vague sentiment de formule.

 

Car on ne va pas se leurrer : tous ces contes ne sont pas des chefs-d’œuvre, si nombre d’entre eux sont délicieux, de par leur caractère fantasque ou en raison de leur humour teinté d’absurde, et relativement noir, souvent. L’ironie est régulièrement de la partie, c’est certain – en témoigne d’emblée « Un conte de Londres », ou la description très Mille-et-une Nuits de la capitale anglaise, faite à un calife qui a son idée sur la question par un visionnaire sous l’emprise de la drogue : cette Londres ressemble à s’y méprendre aux villes oniriques des premiers recueils de l’auteur. De même sans doute « La Ville sur la Lande de Mallington », même si, jouant du thème du Petit-Peuple, elle puise dans un folklore davantage européen. « Un conte de l’équateur », ici, a peut-être quelque chose d’une synthèse – mais, déjà avant, « Comment Ali vint au Pays Noir » confronte l’imaginaire oriental à la maussade réalité d’une Londres défigurée par l’industrie et la pollution…

 

Nombre des textes les plus marquants de ce recueil ne jouent en fait pas de la carte onirique si typiquement dunsanienne, et relèvent bien davantage d’une littérature fantastique plus commune mais pas moins habile – et souvent drôle, à sa manière éventuellement noire. « Treize à table » en fournit le premier exemple, avec son ambiance soignée et son détestable narrateur – si la chute ne me paraît pas vraiment à la hauteur. « Le Bureau Universel d’Échange de Maux » est probablement plus constant, et très efficace – dans une manière grinçante et absurde éventuellement reprise par le dernier conte du recueil, « Les Trois Infernales Plaisanteries ». Il semblerait d’ailleurs que ces deux nouvelles précisément ont été les plus rééditées du recueil, au point de devenir de véritables classiques. Il en va de même pour « Le Jeu des trois marins », nouvelle dans laquelle Dunsany met en scène sa passion des échecs, pour un résultat aussi intriguant qu’amusant. Ce conte, je le rapprocherais volontiers d’un autre, plus ironique encore (peut-être surtout parce que son auteur est un baron), « Le Club des Exilés » ; et je ne peux m’empêcher de me dire que ce récit grinçant était très à propos en 1915 – la guerre devant bientôt faire tomber la plupart des monarchies européennes… Mais méfions-nous de ce genre d’interprétation : « La Tour de garde », un peu plus haut, semble faire écho à la guerre, à tout ce qu’elle a d’absurde, et de naturellement récurrent (un sentiment exprimé dans la préface, donc)… mais ce texte date en fait de 1912.

 

Il est enfin un conte qui se singularise de lui-même : « Une histoire de terre et de mer ». Ce récit, bien plus long que tous les autres (une vingtaine de pages, là ou aucun autre ne dépasse la dizaine, et la plupart tiennent en quatre ou cinq), fait délibérément écho au Livre des Merveilles, et joue d’une carte fantasque qui diffère étrangement de la manière dunsanienne antérieure. Nous y voyons un bateau pirate… qui entreprend de traverser le Sahara ! Cette nouvelle déborde d’un imaginaire enjoué et enchanteur, avec quelque chose d’agréablement puéril, évoquant un petit garçon jouant avec ses Lego en ce qui me concerne… Et ça m’a aussi fait penser à du Terry Gilliam, disons. Ceci dit, j’ai trouvé que ce texte s’éternisait un peu trop… Peut-être parce qu’avec Dunsany je me suis habitué à des formats autrement condensés.

 

Le Dernier Livre des Merveilles est un bon recueil, à n’en pas douter. Les amateurs de Dunsany y retrouveront avec plaisir son art du conte, son sens de l’ellipse, sa langue flamboyante et délicieusement archaïque. Maintenant, je ne saurais le hisser au niveau extraordinaire des premiers recueils de l’auteur, et tout spécialement de son chef-d’œuvre Les Dieux de Pegāna. Qu’importe : Dunsany était un immense auteur, et il est affligeant qu’il ne soit pas davantage lu de nos jours – et notamment en France. Il faudrait vraiment faire quelque chose pour y remédier…

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Lovecraft en 25 œuvres essentielles

Publié le par Nébal

 

Un petit peu d’autopromo, aujourd’hui...

 

Il y a quelque temps de cela, j’avais livré un article intitulé « Lovecraft en 25 œuvres essentielles » pour la monographie Lovecraft, au cœur du cauchemar, publiée par les Éditions ActuSF. Or celles-ci ont choisi de reprendre cet article sous la forme d’un livre numérique indépendant, titré donc Lovecraft en 25 œuvres essentielles. Vous pouvez vous le procurer par exemple ici.

 

Je me dois de préciser qu’il s’agit peu ou prou d’une reprise à l’identique : il y a bien quelques corrections mineures, mais elles concernent pour l’essentiel la forme plutôt que le fond.

 

N’hésitez pas à me faire part de vos retours.

 

Et en voici déjà un pour commencer, Célindanaé sur Au Pays des Cave Trolls.

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Financement participatif : Le Monde de Lovecraft

Publié le par Nébal

Illustration de Nicolas Fructus

 

Ph’nglui.

 

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais porter à votre attention un financement participatif, dont la campagne débutera le 29 novembre, soit dans une semaine tout juste, pour un objectif de 30 000 €.

 

Le Monde de Lovecraft sera un film documentaire consacré à H.P. Lovecraft et à son œuvre.

 

Le film sera réalisé par Marc Charley, qui a déjà réalisé plusieurs métrages tournant autour de Lovecraft.

 

L’auteur, mais aussi le directeur des entretiens avec tout un ensemble de spécialistes ès lovecrafteries, sera le professeur Gilles Menegaldo, grand connaisseur de Lovecraft (et plus généralement de littérature fantastique et de science-fiction ainsi que de cinéma), que vous avez régulièrement pu croiser sur ce blog, par exemple en tant qu’éditeur de H.P. Lovecraft. Fantastique, mythe et modernité ou encore, plus récemment, de Lovecraft au prisme de l’image.

 

L’équipe comprendra également Nicolas Fructus, qui officiera en tant que directeur artistique. Vous l’avez lui aussi régulièrement croisé sur ce blog – il est entre autres l’illustrateur de Kadath : le guide de la Cité Inconnue et plus récemment l’auteur-illustrateur de Gotland, deux très beaux ouvrages lovecraftiens que je vous ai ardemment recommandés (et je continue de le faire).

Vous pourrez en apprendre plus sur ce site, ainsi que sur cette page Facebook.

 

N’hésitez donc pas à vous inscrire d'ores et déjà, et, à partir du 29 novembre, à participer au financement de ce beau projet !

 

Fhtagn !

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Le Wendigo, d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

 

BLACKWOOD (Algernon), Le Wendigo et autres nouvelles, traduit de l’anglais par Jacques Parsons, préface de Jacques Parsons, Paris, Denoël, coll. Présence du Futur, [1907, 1910-1912, 1946, 1962, 1964] 1972, 221 p.

 

Je sais, cette grogne est récurrente, mais, décidément, cela me sidère que l’œuvre d’Algernon Blackwood soit devenue peu ou prou indisponible en français – avec la seule exception de l’excellent recueil de nouvelles L’Homme que les arbres aimaient chez L’Arbre Vengeur. Le reste ? Zobi ! Les recueils publiés dans les années 1960-1970 en « Présence du futur » ont disparu, de même que le John Silence de Rivages/Noir.

 

Vous me direz que le recueil de L’Arbre Vengeur, précisément, emprunte à tout cela, et c’est tout à fait exact : à vrai dire, j’y avais déjà lu des deux des cinq nouvelles figurant dans le présent recueil titré Le Wendigo (cinq nouvelles, oui, car, pour quelque raison, « Complice par omission » ne figure pas dans la table des matières, mais bien dans le recueil, entre « La Danse de mort » et « Passage pour un autre monde »). En l’espèce, ces nouvelles étaient, eh bien, « Celui que les arbres aimaient… », et « Passage pour un autre monde ». Je les avais adorées à l’époque, surtout la première, et je les adore toujours aujourd’hui, peut-être davantage encore en fait.

 

Mais si « Complice par omission » et « La Danse de mort », récits bien plus courts, impressionnent bien moins, sans déplaire, le présent recueil est encore tiré vers le haut par sa longue nouvelle titre – car « Le Wendigo » est à bon droit un des plus fameux contes macabres d’Algernon Blackwood, souvent considéré (par des gens comme H.P. Lovecraft himself) comme faisant partie du sommet de sa production littéraire, avec « Les Saules ». D’ailleurs, la postérité pseudo-lovecraftienne de ce superbe récit est encore renforcée par les emprunts et références des compères et disciples du gentleman de Providence, Clark Ashton Smith pour le meilleur… et, oui, August Derleth pour le pire, dont les médiocrités, au mieux, consacrées à son Ithaqua, puisaient largement mais sans adresse dans « Le Wendigo » de Blackwood.

 

Mais la parenté avec Lovecraft va au-delà, de manière moins ouverte mais autrement séduisante – et c’est la propension d’Algernon Blackwood à imprégner ses textes de ce que l’on qualifierait d’ « horreur cosmique », ou du moins d’un sentiment proche, mais en mettant en scène une nature sauvage aussi belle qu’inquiétante, attirante et terrifiante, majestueuse et menaçante. Même sans faire appel au cosmos, à l’infinité dans le temps comme dans l’espace, Blackwood situe des hommes insignifiants dans un cadre sauvage immémorial et loin de tout, et qui les ramène toujours à leur insignifiance, aussi l’effet produit sur le lecteur est-il peu ou prou le même, ai-je l’impression.

 

Des cinq nouvelles de ce recueil, seule « La Danse de mort » ne joue absolument pas de ce thème. Mais s’il demeure relativement discret dans « Complice par omission » et, un peu moins, dans « Passage pour un autre monde », il est au premier plan dans « Le Wendigo » aussi bien que dans « Celui que les arbres aimaient… », deux longs récits qui constituent à eux seuls plus des deux tiers de ce volume. Ce qui suscite d’ailleurs des échos rappelant d’autres recueils : « Les Saules », bien sûr, joue à fond de ce thème, mais aussi « Le Camp du chien », liste absolument pas du tout exhaustive.

 

On a pu dire qu’il y avait quelque chose de panthéiste dans la conception blackwoodienne de la nature, et c’est très possible. Au passage (pour un autre monde…), le tempérament mystique de Blackwood le distinguait pour le coup de Lovecraft, assurément : il ne s’agit évidemment pas d’assimiler les deux.

 

Mais il est une autre chose, pour le coup, qui m’a frappé à la lecture de ce recueil, et c’est son étonnante modernité. Elle peut paraître paradoxale, tout spécialement quand on compare à Lovecraft – ne serait-ce que parce que Blackwood lui est antérieur, s’il lui survivra quelques années : les nouvelles de ce recueil datent pour l’essentiel des années 1900-1910, la seule véritable exception étant la bien plus tardive « Passage pour un autre monde » (1946). Mais, en dépit d’un cadre social parfois emblématique d’une sorte d’aristocratie encore victorienne (malmené cependant par des personnages points de vue souvent issus de milieux autrement populaires – et qui ne le cachent en rien, bien au contraire), et de quelques tics d’écriture bien de l’époque, la manière qu’a Blackwood de narrer ses horreurs, plus encore que celle de son illustre contemporain Arthur Machen, annonce les meilleurs auteurs actuels, dans le registre psychologique surtout (en cela, il est forcément proche de son autre contemporain Henry James, je suppose), mais aussi parfois de manière étonnamment plus viscérale… Encore que je ne saurais pas argumenter bien au-delà – c’est quelque chose que je ressens sans forcément bien le comprendre… Mais demeure ce sentiment que ces textes, qui devraient sentir bien plus que cela la poussière, demeurent tout à fait lisibles et efficaces aujourd’hui, en fonction de critères postérieurs de plus d’un siècle.

 

Mais détaillons un peu le menu, maintenant. Le recueil s’ouvre sur… « Le Wendigo » (« The Wendigo »), une ample novella publiée pour la première fois en 1910 et qui prend place dans les forêts sauvages du Canada. Là, une partie de chasse est organisée (là encore un thème récurrent : « Passage pour un autre monde » emploiera exactement le même prétexte, et il y en a quelques traces plus diffuses dans « Celui que les arbres aimaient… », pour s’en tenir à ce recueil précisément, mais on pourrait aussi bien citer « Le Camp du chien », etc.). Un bon docteur et son neveu destiné à la prêtrise recourent aux services de deux guides, parmi lesquels le Canadien Français Joseph Défago, assistés d’un Indien du nom de… Punk (ce qui fait un peu bizarre). Dans une variation classique sur le récit d’horreur, ces braves gens font ce qu’il ne faut jamais faire : ils se séparent. Et dans une ambiance quelque peu oppressante, visiblement, surtout aux yeux de Punk et de Défago – on devine une menace latente dans ces sombres en même temps que superbes forêts… et le drame ne manquera pas de se produire : Défago disparaît dans des circonstances étranges et horribles – ses cris absurdes terrorisent le jeune chasseur qui faisait la route avec lui… Mais impossible de savoir où il est passé – or les cris semblaient provenir d’en haut… Ce qui est bien sûr impossible ! Mais suivre les traces laissées par Défago est également impossible – et il y a la suggestion, à peine plus, de traces d’un autre ordre, non humaines, et probablement pas animales non plus… De vagues réminiscences, quand les compagnies se retrouvent, évoquent la légende indigène du Wendigo – quelque monstre à l’allure inconnue qui enlève ses victimes, et les fait courir si vite que leurs pieds brûlent, avant de les élever tout là-haut dans le ciel… Mais on ne voit pas le Wendigo – on le devine, peut-être, à son odeur notamment… mais on ne le voit pas. Ce que l’on voit, peut-être, mais à terme seulement, c’est l’effet produit sur Défago. S’il s’agit seulement de lui ? Au fond, les chasseurs comme le lecteur ne voient rien, eux – ils devinent. Et c’est heureux – car Défago, lui, a vu le Wendigo, et c’est ce qui l’a condamné.

 

« Le Wendigo » est une merveille de suggestion – une démonstration particulièrement brillante des vertus de l’indicible. On ne s’étonnera guère, ici, que Lovecraft ait prisé ce texte – outre bien sûr, point déjà soulevé, le sentiment d’horreur cosmique ou peu s’en faut que Blackwood produit avec son cadre de nature sauvage, et, de même, le fait qu’il a puisé dans un folklore alors sans doute méconnu (en fait, la nouvelle de Blackwood a probablement contribué à populariser la figure du Wendigo) pour créer un monstre original, aux caractéristiques peu ou prou démoniaques sinon divines. La novella accuse un peu son âge dans quelques passages qu’on serait tenté de juger aujourd’hui maladroits (essentiellement les cris de Défago, qui sonnent faux), mais, ce petit bémol mis à part, « Le Wendigo » demeure un très grand texte d’horreur, dans lequel la peur n’est pas produite par le spectacle du monstre, mais par de vagues indices de sa présence seulement. Exemplaire – même si, à titre personnel, mais comme Lovecraft pour le coup, je place « Les Saules » encore au-dessus.

 

Mais peut-être aussi « Celui que les arbres aimaient… »  (« The Man Whom the Trees Loved ») ? J’avais adoré cette longue novella (plus longue encore que « Le Wendigo ») datant de 1912, quand je l’avais lue pour la première fois dans le recueil (presque) éponyme publié par L’Arbre Vengeur, et ce sentiment persiste aujourd’hui – peut-être même renforcé. La nature sauvage aussi belle que terrifiante est à nouveau de la partie, mais l’approche est très différente – beaucoup plus subtile, à vrai dire. Le sentiment de peur n’y est longtemps pas frontal, l’auteur jouant plutôt sur le malaise, une vague angoisse latente qui progresse en silence…

 

La novella met en scène un couple anglais un peu âgé, Mr et Mrs Bittacy, qui vit non loin de la forêt. Mr Bittacy, en son temps, était chargé de l’entretien des bois, en Angleterre comme en Inde – il a toujours eu une profonde affinité pour les arbres. Mais on en arrive alors au point où cet attrait devient pathologique et chargé de menace – car il ne s’agit pas seulement, ici, de mettre en scène un homme qui aime les arbres, même excessivement, mais un homme que les arbres aiment. Une conversation avec un peintre affligé (?) des mêmes passions pousse toujours un peu plus Mr Bittacy sous la domination des arbres.

 

Du moins est-ce ainsi que Mrs Bittacy perçoit les choses – et le coup de génie de la nouvelle consiste précisément à en faire, progressivement, le personnage point de vue. Son portrait n’est pourtant pas très flatteur, initialement : Mrs Bittacy est une bigote, clairement, et pas forcément très futée. La novella ne nous épargne pas quelques saillies misogynes (p. 81) : « À dire vrai, comme beaucoup de femmes, elle ne pensait jamais vraiment : elle se contentait de refléter la pensée des autres, qu’elle avait appris à discerner. » Revers de la médaille : Mrs Bittacy est sincèrement bonne chrétienne au-delà d’être simplement bigote, et elle est une femme aimante et sensible. Elle perçoit la menace affectant son vieil époux – en des termes que lui-même ne pourrait jamais employer, car il est quant à lui ravi de sombrer, sans percevoir justement qu’il sombre. Ce qui suscite à vrai dire une certaine ambiguïté : à l’égard de l’emprise des bois sur son mari, Mrs Bittacy n’est-elle pas tout simplement jalouse ? Son point de vue phagocytant le récit, quel crédit doit-on lui accorder ? Est-il fiable ? Les arbres s’approchent-ils vraiment de la demeure ? Le vent emporte-t-il vraiment les paroles de la forêt, des paroles séduisantes murmurées au creux de l’oreille du seul Mr Bittacy ? La nouvelle joue forcément de cette incertitude – mais cela ne fait que renforcer la puissance de son discernement psychologique. Mrs Bittacy évoque tout autant, d’ailleurs, au-delà de la seule femme jalouse et possessive, mais qui n’en suscite pas moins la compassion la plus sincère, un parent, un amant ou un ami assistant aux premières loges à la déchéance d’un proche, dans, mettons, la dépression ou l’addiction, et qui voudrait intervenir mais se retrouve désemparé. Ce qui rend cette novella très émouvante – au point où c’en a quelque chose de douloureux, à vrai dire. Mais, au-delà, elle inquiète et fascine, séduit et terrifie – comme la forêt qu’elle met superbement en scène, toujours à l’arrière-plan, sans effets spéciaux, sans tours de manche grotesques. Je le maintiens : c’est un immense chef-d’œuvre.

 

Avec ces deux seuls textes, nous avons donc déjà lu plus des deux tiers du recueil. Ne reste plus que trois nouvelles autrement courtes, les deux premières surtout – et, autant le dire d’emblée, ces dernières ne sont clairement pas à la hauteur du « Wendigo » et de « Celui que les arbres aimaient… ». Elles ne sont pas mauvaises pour autant, c’est simplement qu’elles ne brillent pas autant.

 

« La Danse de mort » (« The Dance of Death », 1907), qui tient en treize pages, est un récit qui, aujourd’hui du moins, mais probablement déjà l’époque, a quelque chose d’un peu trop convenu pour séduire pleinement. On ne fait pas dans la surprise, ici – on sait très bien avec qui danse le personnage point de vue, le titre de la nouvelle est assez explicite comme cela. À vrai dire, votre serviteur n’a pas manqué de lire cette nouvelle comme un épisode de Sandman – la Mort y est tout sourire, car elle aime tout le monde. L’intérêt éventuel de ce court récit, pour le coup totalement dénué de références à la nature sauvage, est ailleurs, je suppose – dans une dimension plus inattendue, peut-être, car cette nouvelle a un thème plus ou moins vaguement social et/ou sociétal, qui touche bien plus que l’élément surnaturel justifiant le récit. Cet homme aigri par son travail minable et ennuyeux, affligé par une santé déficiente, et aussi possédé par un désir charnel assez animal, a quelque chose de paradoxalement intemporel, je suppose – et la conclusion de la nouvelle, très sèche, noue les tripes, en dévoilant en dernier recours une horreur très humaine au fond bien plus glaçante que l’horreur surnaturelle.

 

« Complice par omission » (« Accessory Before the Fact », 1911), la nouvelle… omise dans la table des matières, est la plus courte du recueil (neuf pages). Elle est bien plus troublante que « La Danse de mort » – mais aussi un peu confuse, ai-je trouvé… Un voyageur s’y égare dans un piège fatal tendu pour un autre – mais y voit enfin une prémonition qui le laisse totalement dépourvu : il ne pourra pas empêcher que le piège se referme sur sa véritable victime. La nouvelle a une ambiance assez onirique, sur un mode noir mais aussi absurde, avec ces figurants allemands égarés en Angleterre : si la nouvelle précédente m’a fait penser, en anticipant, à Neil Gaiman, celle-ci me paraît plus du côté de David Lynch, mettons. Il en résulte un cauchemar paranoïaque étonnamment moderne, mais… oui, il y a ce sentiment, chez votre serviteur, d’un récit un peu trop brouillon pour pleinement convaincre. Le texte est troublant, mais aussi un peu frustrant. Peut-être me faudrait-il le relire dans quelque temps…

 

Et le recueil de se conclure sur une nouvelle plus longue que les deux qui précèdent, mais bien moins que les deux premières, avec « Passage pour un autre monde » (« The Trod ») – un conte par ailleurs bien plus tardif que tous les autres, puisqu’il a été publié en 1946 seulement. Cette nouvelle, là encore, je l’avais donc déjà lue, et appréciée, dans L’Homme que les arbres aimaient. Elle nous ramène à une certaine forme de nature sauvage, mais surtout au thème de la partie de chasse – en même temps que le personnage point de vue, de par son côté « pas assez aristocrate pour ses fréquentations », mais aussi possédé par le désir amoureux, rappelle celui de « La Danse de Mort ». Le traitement est pourtant tout autre, encore qu’il emprunte là aussi à des thématiques plutôt classiques : en l’espèce, le Petit Peuple, cher à Machen, Buchan ou Howard. Il y a, dans la forêt, ce « passage », emprunté à l’équinoxe par le « Peuple Joyeux », lequel y « invite » à perpétuité des victimes (?) tout humaines. Les autochtones, terrifiés à l’idée que leurs enfants y disparaissent à jamais, ont recours à la superstition pour s’en prémunir – vaguement. Mais la chère et tendre de notre héros (très heureux d’avoir à se comporter en héros, et qui prend ses désirs pour des réalités) est dans une situation ambiguë – car sa mère, en son temps, a franchi le passage. Et elle a la conviction que, lors de cette partie de chasse (un vrai génocide d’oiseaux), malencontreusement organisée au moment de l’équinoxe, le passage l’appellera ; à vrai dire, c’est sans doute sa propre mère qui l’appellera en personne… Sacré dilemme ! La nouvelle fonctionne bien. Elle est bien conçue, et bien exécutée. Mais elle paraît un peu convenue dans ce recueil qui, avec « Le Wendigo », « Celui que les arbres aimaient… » et même « Complice par omission », faisait preuve jusqu’alors de davantage de personnalité. C’est donc à la comparaison qu’elle pâlit un peu – car, toutes choses égales par ailleurs, c’est une nouvelle à la lisière du fantastique et de la fantasy qui, oui, fonctionne bien.

 

Et l’ensemble est de très haute tenue. Algernon Blackwood était bien un maître du fantastique, un des tout meilleurs auteurs du genre. Ses textes n’ont pas vieilli, ou ont bien vieilli, et valent toujours le coup qu’on les lise aujourd’hui, sans se livrer spécifiquement à une entreprise d’archéologie littéraire.

 

Alors je vais conclure cette chronique par là où je l’ai commencée – et râler que l’œuvre de Blackwood, L’Homme que les arbres aimaient mis à part, soit peu ou prou indisponible en français de nos jours. Pour Machen, Dunsany, Hodgson, Chambers ou plus récemment M.R. James, on peut éventuellement (...) se référer à des publications plus ou moins confidentielles, mais pas pour Blackwood. Il mériterait assurément d’être réédité, bordel ! Que quelqu’un le fasse, pitié !

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Une cosmologie de monstres, de Shaun Hamill

Publié le par Nébal

 

HAMILL (Shaun), Une cosmologie de monstres, [A Cosmology of Monsters], traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoît Domis, Paris, Albin Michel, coll. Imaginaire, 2019, 404 p.

 

Parfois, pour quelque raison indicible, les étoiles s’alignent et un premier roman devient un événement avant même sa (putain de) sortie : tel est bien le cas pour Une cosmologie de monstres, signé Shaun Hamill, bouquin dont le projet d’adaptation en série TV est antérieur à sa date de publication. Et, à propos de celle-ci, il faut relever que la présente traduction française, due à Benoît Domis, est sortie « officiellement » quelque chose comme deux semaines seulement après la version originale.

 

Cerise sur le gâteau, le Maître Stephen King himself adoube le jeune auteur et son roman dans un blurb plus qu’élogieux (et on notera au passage que la quatrième de couverture s’en tient à ce blurb – il n’y a pas le moindre résumé du roman, et ça n’est pas plus mal, au fond). Bon, maintenant, avec toute l’estime que j’ai pour le grand Stéphane Roi, je me méfie un peu de ses blurbs… Non que je doute forcément de leur sincérité, hein ! C’est plutôt qu’il me fait l’effet d’avoir l’enthousiasme un peu expansif, parfois, et du coup plus ou moins lucide (qui suis-je pour le lui reprocher…) – un peu comme son confrère Neil Gaiman, disons, dont le nom figure, durant la bonne saison, sur trois bandeaux rouges sur cinq. En fait, à cet égard, j’ai sans doute abordé la lecture d’Une cosmologie de monstres avec un biais un tantinet fâcheux, hérité de, par exemple, Les Mortes-Eaux d’Andrew Michael Hurley (même si j’avais oublié, et le nom du bouquin, et le nom de l’auteur, bordel, et c’est en soi éloquent) : soit la crainte d’un soufflé qui retombe vite… Un roman certes pas mauvais, globalement, mais pas génial non plus, et qui ne restera pas.

 

Bien sûr, il y a ici une accroche supplémentaire : la référence à Lovecraft. Il est partout, hein ? Pour autant, Une cosmologie de monstres ne relève probablement pas de la lovecrafterie à proprement parler. Aussi la (très belle) couverture d’Aurélien Police (l'excellent Aurélien Police) a-t-elle pour cette raison suscité quelques haussements de sourcils… De fait, les tentacules de la couverture sont grosso merdo absents du roman – comme ils le sont de la majeure partie de l’œuvre de Lovecraft, à vrai dire… Mais qu’on associe pavloviennement Lovecraft et tentacules en dit peut-être plus sur les lecteurs que sur l’auteur, et si l’illustrateur et l’éditeur en jouent, ma foi… Pourquoi pas ? C’est de la référence en biais, dans un livre assurément très référentiel, et ça se tient – on n’est pas obligé d’y voir de la putasserie (et je la vois pourtant volontiers, de manière générale). Je l’aime bien, moi, cette couv… Et, thématiquement, je la trouve en fait appropriée. Mais je reviendrai sur le contenu lovecraftien (ou pas) du roman un peu plus tard.

 

Commençons en présentant un chouia l’histoire – sans aller trop loin non plus, encore que je ne pense pas qu’Une cosmologie de monstres soit un roman « à spoilers ». C’est l’histoire d’une famille, sur cinq décennies environ – au Texas ; et rappelez-vous que seuls les fourmis et les Texans survivront à l’hiver nucléaire ! Mais je m’égare…

 

Nan, notre histoire commence en 1968 environ, et nous parle tout d’abord d’amûûûr. Margaret, une jeune fille issue de la petite bourgeoisie WASP par essence coincée du cul, choque ses géniteurs en même temps que son milieu social en convolant, plutôt qu’avec le quarterback bon chrétien et héritier de la fortune de papa de service, avec l’excentrique Harry, geek jusqu’au bout des pulps et des comics plastifiés, et véhicule idéal à la projection du lecteur de SFFF mâle (dit-il d'expérience). Le couple Turner s’installe dans sa petite banlieue médiocre (on voit très bien les palissades blanches et le gazon impeccable), et pond des gosses, parce que c’est comme ça qu'il faut faire – chronologiquement, deux filles, Sydney la danseuse sarcastique qui a comme un petit souci de complexe d’Électre, Eunice la nerd tourmentée, et plus tard Noah, le mini-Harry qui nous raconte tout ça. Las, Papa a des soucis, puis ses filles, et tout ceci dégénère mollement au fur et à mesure que les années passent. Ce qui pourrait être le tableau parfaitement banal d’une petite famille américaine parfaitement banale.

 

À ceci près que.

 

Tout d’abord, Harry… est un fan de Lovecraft, et plus généralement d’horreur, qu’il cultive et savoure dans les pulps comme dans les salles de cinéma de quartier. Ses goûts vont de La Famille Addams à Yog-Sothoth en passant par Les Contes de la Crypte et Rosemary’s Baby, ce qui couvre un large spectre (si j’ose dire). Il aime probablement aussi les citrouilles d’Halloween, et se découvre en définitive une vocation : il bâtira dans son jardin une maison des horreurs, une sorte de train fantôme sédentaire, où les banlieusards du coin, pour une modique somme, viendront éprouver quelques frissons amusants. En fait, la passion pour l’horreur qui caractérise Harry dévie de sa voie la famille entière, jusqu’à constituer pour elle une norme dont il faudra bien s’accommoder – ce dont le roman se fait nécessairement l’écho.

 

Mais ensuite… Eh bien, rien que de très naturel, au fond : le petit Noah a un copain imaginaire – c’est le cas de nombre d’enfants, paraît-il, et de la totalité des croyants, alors bon.

 

 

Il est forcément imaginaire, hein ?

 

Mais ce qui ne l’est pas, ce qui pèse de tout son poids sur la famille maudite des Turner, c’est la réalité affreusement concrète de la mort et de la souffrance. Oh, oui.

 

Sur ces bases… Eh bien, on ne s’étonnera pas vraiment que Stephen King ait aimé. Les Turner pourraient aussi bien vivre à Castle Rock, Maine, et Shaun Hamill consacre l’essentiel de son roman à nous narrer par le menu la destinée de cette famille. Ce qu’il fait globalement très bien, je suppose – encore que je doive aussitôt préciser qu’à titre tout personnel, le thème de la famille, ben, de manière générale, je m’en bats copieusement les glaouis… Et l’amûûûr… Bon. Mais, oui, ça fonctionne, indéniablement – et la plume fluide y est pour beaucoup.

 

En fait, à certains égards, le sort des Turner pourrait relever avant tout d’une sorte de soap opera deluxe, un peu tordu certes, le fantastique n'en constituant qu’un soubassement (même si comme tel fondamental) ; pendant une bonne partie du roman, le fantastique et a fortiori l’horreur relèvent plus de la citation que de l’expérience authentiquement vécue ; puis le surnaturel s’immisce dans le récit – en même temps qu’une horreur très humaine s’insinue çà et là, qui à vue de nez tiendrait plus du thriller que du fantastique : l’horreur surnaturelle, ce sera pour les dernières pages du roman seulement. Du coup, j’ai lu quelques retours sceptiques à cet égard – éventuellement liés d’ailleurs aux critiques adressées à la couverture tentaculaire : Une cosmologie de monstres ne serait pas très horrifique, etc. Peut-être… En même temps, paradoxe du jour, et de tous les jours qui ont précédé, l’horreur littéraire ne me paraît que rarement très horrifique… Pour frissonner à la lecture d’un bouquin, j’ai besoin du talent des meilleurs : Lovecraft ou King, oui, ou Dan Simmons, ou Clive Barker… Au-delà, le fantastique n’a pas à se montrer nécessairement horrifique, et l’horreur me paraît souvent opérer au mieux quand elle est ponctuelle – en conclusion d’un récit, mettons. Ce en quoi Une cosmologie de monstres me paraît remplir son contrat, et à vrai dire d’une manière assez… banale. Le King lui-même a souvent procédé de la sorte – assez récemment encore dans le plutôt lovecraftien également Revival, par exemple.

 

Mais justement : et Lovecraft, dans tout ça ? Eh bien, à s’en tenir à cette brève présentation du roman, il est très, très, trèèèèèès loin de tout ça. Je veux dire… Bordel : les gens, les sentiments, la famille ?! On ne fera pas plus anti-lovecraftien – le gentleman de Providence aurait trouvé tout cela parfaitement répugnant. Et à bon droit, bien sûr. Alors que les tentacules non-euclidiens, ça va. Et ça va avec tout. Ceci dit, il n’y en a guère ici – et pourtant il y a bien Lovecraft.

 

Mais il y est, durant la majeure partie du roman, essentiellement sous forme de citations. Souvent explicites, d’ailleurs : les titres des différentes parties du roman renvoient tous à des nouvelles de Lovecraft – « L’Image dans la maison déserte », « La Tombe », « Le Monstre sur le seuil », « Celui qui chuchotait dans le noir », « La Cité sans nom », « La Maison maudite », « Celui qui hantait les ténèbres » enfin. Shaun Hamill balaye (devant sa porte) un large spectre (toujours) : il évoque de la sorte aussi bien la première nouvelle « adulte » de Lovecraft, soit « La Tombe », que la dernière, « Celui qui hantait les ténèbres » ; entre les deux, on a du « conte macabre » aussi bien que du « Mythe de Cthulhu ». Ces titres sont globalement pertinents, même s’ils m’ont régulièrement fait l’effet d’être un peu trop forcés. Mais la citation explicite ressort également de passages commentés des œuvres de Lovecraft – plutôt critiques, d’ailleurs, comme il se doit : je ne vous détaille pas le blabla « mal écrit », « personnages ineptes », etc., vous le trouverez dans 95,2 % des romans et nouvelles de la « nouvelle littérature critique lovecraftienne ». Avec pertinence le plus souvent, mais disons que ça se répète. En cela aussi le roman de Shaun Hamill est somme toute banal.

 

Y a-t-il du Lovecraft au-delà, dans Une cosmologie de monstres ? Au-delà notamment de ce titre pour le moins connoté, d'ailleurs, veux-je dire ? Probablement – mais de manière un peu plus subtile cette fois : dans les procédés, et dans les thèmes. Encore qu’en fait de subtilité… Car le premier procédé à évoquer est probablement celui de l’attaque en force. Une cosmologie de monstres, passé l’exergue associant Bradbury à Lovecraft (eh, Weird Tales bro), s’ouvre sur une sentence pour le moins perturbante : « Je me suis mis à collectionner les lettres de suicide de ma sœur Eunice à l’âge de sept ans. » Difficile ici de ne pas penser à la fameuse ouverture du « Monstre sur le seuil », j’ai logé tout un chargeur dans la trogne à mon pote mais je vais vous expliquer qu’en fait je ne l’ai pas tué… C’est assez grotesque, bien sûr – et plus ou moins honnête ; mais de manière pertinente, le cas échéant, car, comme dans la nouvelle de Lovecraft, cette entrée en matière tient du gros panneau rouge clignotant affichant « LE NARRATEUR DE CETTE HISTOIRE N’EST PAS FORCÉMENT TRÈS TRÈS FIABLE ». D’autres techniques de ce genre ponctuent le roman, même s’il est parfois plus difficile de faire le tri entre ce qui relève de la référence lovecraftienne consciente… et de la mécanique passablement aseptisée du thriller pondu en atelier d’écriture (on y reviendra). À moins que cela ne fasse justement partie du jeu ?

 

Cela dit, en définitive, je tends à croire que, au-delà de la citation et des procédés techniques, c’est du côté des thématiques que le roman de Shaun Hamill affiche bel et bien une certaine parenté, si j’ose dire, avec Lovecraft. Car si le gentleman de Providence ne prisait guère les sentiments humains en littérature, il pouvait certes lui arriver, et assez régulièrement, de traiter pourtant de la famille – mais sous l’angle perverti de la généalogie morbide, de l’ascendance maudite et qui marque nécessairement de son empreinte funeste les générations suivantes, en guise d’héritage imposé sans bénéfice d’inventaire (ce qui est plutôt approprié, ici, pour le rapport de Noah à son père Harry). Si Une cosmologie de monstres, pour l’essentiel, ne fait pas vraiment dans le « Mythe de Cthulhu », et s’en tamponne en tout cas le coquillard des divinités extraterrestres indicibles et des cultes impies et non-euclidiens qui les révèrent, en revanche, dans son approche de la famille, il suscite de nombreux échos lovecraftiens – des textes comme, parmi ceux qui ont fourni les titres des parties du roman, « Le Monstre sur le seuil » (bis – en fait, le titre de cette nouvelle est sans doute le plus pertinent à l’égard du roman dans son ensemble ; oui, on gratouille à votre fenêtre en ce moment même, à défaut d’émettre des borborygmes aqueux) ou « La Maison maudite » (qui souligne l’ambiguïté fondamentale des murs dans lesquels demeurent et travaillent les Turner), mais aussi, en vrac, L’Affaire Charles Dexter Ward, « Les Rats dans les murs », « Le Festival », « Le Cauchemar d’Innsmouth », « Faits concernant feu Arthur Jermyn », « La Peur qui rôde »… C’est en fait un thème extrêmement fréquent, chez Lovecraft – et qui, oui, a éventuellement ses connotations génético-racistes, pour le coup absentes (eh) du roman de Shaun Hamill. Et ça, yep, c’est très bien fait, et ça fonctionne très bien – c’est là, pour moi, l’âme de cette histoire, et ce qui rend la référence lovecraftienne pertinente en définitive. Sans le supplément de tentacules – on s’en passe très bien.

 

Car il y a bien aussi, en dernier ressort, cette histoire d’un monde derrière le voile, qui permet enfin à l’horreur véritable et véritablement surnaturelle de s’immiscer dans le récit, mais ça me paraît à ce stade secondaire. Cela suscite certes quelques images plutôt fortes, mais probablement pas autant que la conclusion de Revival (donc) de Stephen King, dans un registre très proche – je relève au passage que cette dimension du roman de Shaun Hamill m’a beaucoup, beaucoup fait penser à la nouvelle « Waller », de Donald Tyson (dans l’anthologie lovecraftienne Black Wings III, éditée par S.T. Joshi), même si celle-ci joue à donf de la carte du grotesque en flirtant ouvertement avec le ridicule, là où Une cosmologie de monstres se veut à ce stade parfaitement sérieux, et joue davantage du pathos.

 

Reste à causer rapidement de la forme – et c’est lié, car l’émotion est au premier plan : dans l’ensemble, ouais, ça marche bien, très bien même, et on ressent véritablement les personnages des Turner, leurs sentiments, etc. Ils sont humains, authentiques, on est régulièrement amené à s’y identifier, bref, ils sont parfaitement pas lovecraftiens du tout, donc. On n’est pas à l’abri, cependant, de l’excès de pathos occasionnel – et, lors de certaines séquences, j’avais au fond du crâne ces putains de violons sirupeux, ou ces pas moins putains de ballades folk fades, que l’industrie cinématographico-télévisuelle américaine se sent obligée de nous balancer à la moindre « séquence émotion », ce que j’ai toujours trouvé excessivement pénible (oui, c’est de toi que je parle, calamiteux dernier épisode de The Haunting of Hill House – entre autres – beaucoup trop d’autres).

 

Mais, dans l’ensemble, oui, tout cela se lit très bien – c’est fluide, on tourne les pages sans y penser, on se rend compte un peu tard qu’on a prolongé le séjour chez les Turner jusqu’à une heure indécente et qu’il serait bien temps d’éteindre la lumière, ce genre de choses. Shaun Hamill écrit plutôt bien, son traducteur Benoît Domis aussi, en tout cas ça coule tout seul.

 

Maintenant, ici, Une cosmologie de monstres a peut-être les défauts de ses qualités… Il y a cette critique qui revient de temps en temps, et qui, de tel ou tel texte, consistera à dire : « C’est un pur produit formaté des ateliers d’écriture à l’américaine. » Et cette critique me laisse plus qu’à mon tour perplexe. Mais là… Ouais. Là, ouais. Grave. De fait, Shaun Hamill a bien travaillé son roman en atelier, et s’étend copieusement à ce sujet dans les remerciements d’usage en fin d’ouvrage. Et, pour le coup, ça se sent. Ça fonctionne, oui, c’est très pro pour un premier roman, mais, justement, ça l’est peut-être un peu trop. Parce que, du coup, ça a quelque chose d’un peu mécanique parfois, d’un peu fade trop souvent, car finalement assez convenu… Lovecraft, si décrié pour son adjectivite et compagnie, avait néanmoins un style qui lui était propre, comme le relevait très justement Le Terrible Michou.

 

Cela dit, en faisant la part des choses, oui, Une cosmologie de monstres est un bon roman, et se lit très bien. Vraiment très bien. C’est bien fait, c’est réfléchi, ça touche, bref, ça fonctionne. Ça n’est pas un chef-d’œuvre. Ça ne mérite probablement pas tout ce battage événementiel. Mais c’est bien – au-dessus du lot à n’en pas douter. Une lecture recommandable, donc, à condition de ne pas trop en attendre non plus : Shaun Hamill n’est pas le messie, avec ou sans tentacules.

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