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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Cinquième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (qui s'est toutefois absenté en fin de partie) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

I : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – CHEZ FRANCIS, 59 O’FARRELL STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[I-1 : Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Tandis que ses associés se rendaient à la Résidence Reece, Zeng Ju préférait enquêter sur le terrain en fouinant dans les rues du Tenderloin, d’abord à proximité du Petit Prince, dans l’espoir de trouver un indice lui permettant de mettre la main sur Jonathan Colbert et/ou Andy McKenzie. Il espère, sinon tomber par hasard sur les deux hommes, du moins rencontrer un habitué du quartier qui pourrait le renseigner.

 

[I-2 : Zeng Ju : Eugénie ; Bobby Traven, Jonathan Colbert] Mais déambuler simplement dans les rues ne donne rien. Cela dit, c’est le moment où le quartier commence à s’animer, avec l’ouverture des « restaurants français »… à l’exception bien sûr du Petit Prince, fermé par la police. Zeng Ju décide d’aller boire un verre dans un de ces établissements, pour y dénicher des informations ; par le plus grand des hasards, il se rend ainsi Chez Francis, où Bobby Traven a ses habitudes (il n’en sait rien). Il y est bientôt accosté par une souriante serveuse qui se fait appeler Eugénie. Elle lui tend la carte, où les noms des alcools sont à peine déguisés – va pour un whisky canadien. Mais il essaye de discuter avec elle : sans doute connaît-elle bien le quartier ? Il est à la recherche d’un artiste, un peintre qu’on lui a recommandé, mais impossible de dégoter son adresse… Un jeune homme du nom de Jonathan Colbert, il sait qu’il traîne dans le quartier. Eugénie y réfléchit un instant, puis sourit : oui, ça lui dit vaguement quelque chose. Ce n’est pas un habitué de la maison, mais le quartier est petit, on connaît un peu tout le monde… Que veut-il faire avec lui ? Des affaires – ou plus exactement c’est ce que souhaite faire son employeur, qui est tombé sur une toile du jeune peintre qui lui a beaucoup plu. Oh, elle, ce qu’elle en dit… Mais que Monsieur veuille bien patienter, elle va voir si elle peut lui dégoter quelque chose. Eugénie se retire, et se rend dans le couloir attenant aux cuisines, au fond du restaurant.

 

[I-3 : Zeng Ju : Francis ; Eugénie, Gordon Gore, Bobby Traven, Jonathan Colbert, Parker Biggs] Eugénie en ressort quelques minutes plus tard, mais ne revient pas à la table de Zeng Ju – elle a du travail auprès d’autres clients. Par contre, dans sa foulée, un homme encore assez jeune, très décontracté, sort du couloir et se rend aussitôt à la table du domestique de Gordon Gore : c’est Francis, ainsi qu’il se fait appeler (en vérité, ça doit être « John quelque chose », ainsi que Bobby Traven le sait parfaitement), et c’est le patron de ce « restaurant français ». Alors, il s'agit de parler affaires ? Effectivement – Zeng Ju lui répète ce qu’il a dit à Eugénie. Il se passe quelques secondes de silence – et puis le domestique se rend compte que Francis lui parlait, que les lèvres de son interlocuteur bougeaient, mais il n’entendait rien pour autant… Et c’est comme si le son revenait d’un seul coup, brusquement, en plein milieu d’une phrase. Perturbé, Zeng Ju présente ses excuses à Francis, lui demandant de bien vouloir répéter ce qu’il venait de dire. Le propriétaire du « restaurant français » est un peu interloqué, mais reprend volontiers : oui, il voit bien le bonhomme… En fait, le peintre a fait le tour du quartier, ses nus sous le bras, pour… « épicer » la décoration des « restaurants français ». Francis n’a pas trouvé ses œuvres du meilleur goût (« C’est un établissement de qualité, ici ! »), aussi n’ont-ils pas fait affaires. Mais ce Jonathan Colbert a persévéré, et trouvé au moins un gogo dans « la concurrence » : il a cru comprendre que Parker Biggs, du Petit Prince, l’avait pris sous son aile – mais le Petit Prince est fermé, une sombre histoire de bagarre… Peut-être le peintre a-t-il placé ses toiles ailleurs dans le quartier, mais Francis en doute : « Biggs est plutôt du genre exclusif. Personne n’a envie de lui marcher sur les pieds, faut dire. »

 

[I-4 : Zeng Ju : Francis ; Jonathan Colbert, Gordon Gore] Quoi qu’il en soit, dénicher Jonathan Colbert ne s’annonce pas évident ; sauf erreur, il n’avait même pas laissé d’adresse où le contacter à Francis, quand il était venu le démarcher en personne. Mais… Le patron va vérifier quelque chose dans son bureau. Zeng Ju le remercie, et attend qu'il revienne à sa table, ce qui ne demande que quelques minutes : en fait, si, le peintre lui avait bien donné une adresse, mais en lui expliquant qu’il allait déménager dans les jours qui suivaient – la nouvelle adresse, Francis ne la connaît pas. Mais si l’ancienne intéresse le domestique de Gordon Gore… La voici : appartement 3, 412 Eddy Street ; c’est bien dans le Tenderloin. Il n’en sait pas plus. Zeng Ju le remercie chaleureusement : le propriétaire ou les anciens voisins de Colbert pourront peut-être le renseigner quant à son domicile actuel ! Francis lui adresse un grand sourire : « C’est ce que je me suis dit. Bon, maintenant que vous avez cette information, il va quand même falloir la mériter un petit peu… Deux billets de dix ? » La somme est un peu élevée, elle dépasse le niveau des dépenses courantes de Zeng Ju, mais il avait pu piocher un peu dans la caisse de Gordon Gore – il a tout juste de quoi payer, mais il ne lui reste plus que quelques cents d’ici à ce qu’il retourne au manoir de Nob Hill. Zeng Ju termine son verre, puis quitte Chez Francis.

 

II : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – CERCLE DE BOXE AMATEUR DE L’USINE DE GLACE CARVER, 17 ALABAMA STREET, MISSION DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[Nous avions alors joué une scène impliquant Bobby Traven, mais qui ne pouvait pas s’insérer logiquement dans le récit, ce que j'aurais dû remarquer de manière plus explicite sur le moment... Je l’ai donc supprimée de ce compte rendu, et me contenterai ici de la résumer pour mémoire. Le détective privé partait du nom de « grizzli » évoqué au Napa State Hospital, mais dont il ne pouvait pas avoir connaissance, et considérait que cela devait être le surnom d’une brute, éventuellement employée par la pègre ; il voulait alors se renseigner auprès de ses amis d’un cercle de boxe amateur, mais ça ne donnait absolument rien – plein de types dans ce milieu pourraient s’affubler de ce sobriquet. Des recherches du même ordre dans ses dossiers ou les journaux ne donnent rien de plus. Fausse piste. Et il n’y a pas de communauté amérindienne à San Francisco ou quoi que ce soit du genre – là aussi, de toute façon, Bobby Traven n’avait aucune raison valable d’enquêter à ce propos...]

 

III : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 21H – RESTAURANT SACREBLEU !, 102 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[III-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Trevor Pierce : Bridget Reece, Byrd Reece, Zeng Ju] Il est environ 20h30 quand Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton et Trevor Pierce achèvent de s’entretenir avec Bridget Reece et son père Byrd. Et Eunice a son idée de la suite de leur programme : elle a une faim de loup ! Ils décident donc de dîner dans un restaurant (impensable de retourner pour ce faire au manoir en l’absence de Zeng Ju, cuisinier hors-pair), et, tant qu’à faire, supposent que le Tenderloin, et plus précisément Geary Street, conformément à l’adresse imprécise que leur avait donnée Bridget, serait un bon choix. Ils y trouvent un restaurant appelé Sacrebleu !, qui a bonne réputation, servant vraiment de la cuisine française authentique ; bien sûr, c’est aussi un bordel, mais de qualité supérieure.

 

[III-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore : Curtis Ashley, Nicolas Robinson, Jonathan Colbert] À l’initiative de Veronica Sutton, ils profitent de ce repas pour faire le point sur les éléments qu’ils ont découverts dans la journée. La psychiatre est très intéressée par ce qu’a déniché Trevor Pierce dans l’article de Curtis Ashley sur les statistiques de la Noire Démence. Serait-il possible de retrouver ce journaliste ? Cela paraît difficile : cette feuille socialiste n’est plus éditée, et Trevor n’a pas trouvé d’autres mentions de ce nom. Mais peut-être serait-il possible d’en trouver la trace via des contacts socialistes ou syndicalistes… Veronica fait la remarque que le Pr Nicolas Robinson, de la California School of Fine Arts, avait mentionné que Jonathan Colbert fréquentait là-bas des cercles gauchistes ; peut-être pourrait-on y apprendre quelque chose ? Gordon Gore trouve effectivement la piste intéressante – mais tout cela est bien vague, et, quant à lui, il ne sait pas à qui s’adresser… Lui, les socialistes… Il ne s’intéresse pas à la politique – il trouve ça vulgaire ; mais surtout les socialistes… En tant que collectionneur d’art, il aime les gens qui cherchent à se distinguer, voyez-vous ! Gordon se tourne donc vers Trevor : « Allez-y, mon vieux, c’est pour ça que je vous paye, après tout ! » Son sourire, même amical, met le journaliste socialisant mal à l’aise...

 

[III-3 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Zebulon Pharr] Mais ce que dit Trevor Pierce de la Collection Zebulon Pharr intéresse aussi énormément Veronica Sutton ; en fait, elle en avait déjà vaguement entendu parler : la Collection n’est pas un mythe, elle existe bel et bien, aucun doute à cet égard. Elle ne sait pas où elle se trouve, mais se souvient qu’elle est gérée par un cabinet d’avocats, via une fondation ; elle n’a plus le nom du cabinet en tête, mais pense pouvoir le trouver assez facilement dans ses dossiers. Toutefois, la Collection n’est délibérément pas facile d’accès ; on ne peut pas simplement s’y rendre et se voir accorder l’entrée… Dans tous les cas, il faudrait une recommandation.

 

IV : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 22H – 412 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[IV-1 : Zeng Ju : Francis, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Zeng Ju se rend à l’adresse que lui a donnée Francis, et où il espère trouver une piste l’amenant à Jonathan Colbert et/ou Andy McKenzie. Eddy Street est une des principales artères du Tenderloin. L’immeuble, ou sa façade du moins, ne fait pas trop miteux, mais le domestique ne se fait aucune illusion sur l’état de l’intérieur ; ce genre d’immeubles est dévolu aux loyers très bas et peu scrupuleux, voire tout bonnement aux marchands de sommeil.

 

[IV-2 : Zeng Ju : Jonathan Colbert] Zeng Ju pénètre à l’intérieur de l’immeuble, ça ne présente pas de difficulté particulière. Par contre, il y a une loge de concierge – mais la brute qui l’occupe tient plus du videur qui fait dégager les mauvais payeurs, à l’évidence. Le domestique s’adresse au gardien, lui expliquant qu’il cherche un jeune peintre du nom de Jonathan Colbert, on lui a donné cette adresse, et… « Ben c’est pas la bonne. Qu’est-ce tu veux ? » Zeng Ju commence à répondre : « Eh bien, je suis mandaté par... » Mais il est aussitôt interrompu : « T’es mandaté par mon cul. » Le domestique interloqué tente de reprendre, mais la réplique ne se fait pas attendre : « Bon, le Chinetoque, tu dégages ! » La brute se lève lentement en faisant gonfler ses muscles. Zeng Ju ne bouge pas. Le costaud reprend : « T’es encore là ? Tu sais compter ? Tu sais compter jusqu’à dix ?

Oui, Monsieur, je sais compter jusqu’à dix.

Et à l’envers ? Tu sais faire ? Jusqu’à zéro ? Attends, j’vais t’montrer : dix, neuf, huit, six... »

Zeng Ju débarrasse le plancher : « Au revoir, Monsieur. » La brute retourne s’asseoir à sa place.

 

[IV-3 : Zeng Ju : Gordon Gore] Dehors, Zeng Ju peste – il faut qu’il retrouve des armes, puisqu’on lui a confisqué les siennes quand il a été emmené au poste après l’échauffourée au Petit Prince ! Face à un type pareil, ça pourrait s’avérer utile… Il va faire une virée à Chinatown à cet effet. D’ici-là, il se rend dans un café (un vrai, exceptionnellement !), non loin, pour appeler au Manoir Gore, afin de savoir si son employeur s’y trouve, mais ce n’est pas le cas, et il n’a aucune idée d’où le chercher ainsi que ses associés. Rentrer au manoir ne lui servirait à rien, il décide donc de faire le pied de grue à proximité du 412 Eddy Street pour guetter les entrées et les sorties – en pure perte.

 

V : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 23H – RESTAURANT SACREBLEU !, 102 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[V-1 : Gordon Gore : Amélie ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Le repas touchant à sa fin, Gordon Gore tente de parler de Jonathan Colbert avec une serveuse du nom d’Amélie, venue s’assurer de ce qu’ils sont satisfaits (c’est bien le cas). Comme à son habitude, le dilettante joue de son nom : « Vous avez peut-être entendu parler de moi ? » Eh bien, non, pas du tout… En fait, la jeune femme ne voit pas ce qu’un peintre viendrait faire dans un quartier tel que celui-ci, porté sur le… « pragmatisme ». Et McKenzie ? La serveuse le regarde d’un air suspicieux : McKenzie est sans doute un nom très répandu, mais… Andy McKenzie, précise Gordon – semble-t-il un ami du peintre, il se pourrait qu’ils vivent ensemble. Il n’en sait pas davantage – la serveuse non plus, à ceci près que « si votre peintre est un ami d’Andy McKenzie, il faudra le prévenir qu’il a de très mauvaises fréquentations... » Gordon joue le naïf : « Comment ça ?

C’est un escroc, un minable. Vous avez l’air de bonne famille, Monsieur, ne vous fatiguez pas à retrouver ce type, il n’en vaut vraiment pas la peine…

Eh bien, je le note, merci, mais raison de plus pour retrouver ce Colbert, s’il est sous l’influence de McKenzie... »

Elle explose de rire : « L’influence de McKenzie ?! Ça, c’est la meilleure ! Il n’a aucune influence. Ce tocard va prétendre avoir tout le monde dans sa poche : il connaît les Combattants Tong, il a des amis à la mairie… Tu parles ! C’est une petite frappe. Il ment, c’est tout ce qu’il sait faire – sauf qu’il ment mal, en fait… Protéger votre ami de son "influence" ne devrait pas être bien compliqué, du coup. Et il n’est pas dangereux : il joue le hargneux, mais n’en a pas les moyens pour être crédible... » Gordon demande lors à Amélie si elle aurait une idée d’où trouver Andy McKenzie – c’est qu’il prend bonne note de ses opinions, mais il n’a pas le choix, il lui faut le dénicher… Mais elle n’en sait rien – et tant mieux, en ce qui la concerne : « Le jour où ce restaurant devra faire affaire avec McKenzie, il sera bien temps de mettre la clef sous la porte ! »

 

[V-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce : Parker Biggs, Zeng Ju] Les investigateurs n’ont rien de plus à faire ici ; ils sortent du restaurant, et flânent quelque temps dans Geary Street, dans l’espoir un peu vain de tomber sur une de leurs proies… Ce n’est bien évidemment pas le cas. [J’avais demandé à ce qu’un des joueurs fasse un test de Chance pour le groupe, et ils ont désigné Eunice Bessler… qui a obtenu un échec critique, d’où la conséquence suivante.] Trevor Pierce, aux aguets, entend les bribes d’une conversation, où il devine que les potins se mêlent vaguement d’une sorte de panique : il semblerait que Parker Biggs, on ne sait vraiment pas comment, se serait échappé de l’hôpital où les policiers l’avaient placé pour le rabibocher (il en avait bien besoin, Zeng Ju pensait même lui avoir cassé la jambe, à tort faut-il croire) avant de l’envoyer en prison… La nouvelle jette un froid, mais tous sont fatigués, et ils décident de rentrer chez eux pour dormir.

 

VI : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 1H – CABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VI-1 : Veronica Sutton : Zebulon Pharr, Randolph Coutts, Miles Winthrop] Mais Veronica Sutton, une fois arrivée à son cabinet à la lisière de Fisherman’s Wharf, ne compte pas se coucher immédiatement. Elle commence par retrouver le nom du cabinet d’avocats gérant la fondation Zebulon Pharr : il s’agit de Coutts & Winthrop, dans South of Market. Elle se rafraîchit aussi les souvenirs concernant Pharr lui-même ; c’était un anthropologue du XIXe siècle, originaire de la côte Est, mais qui s’était rendu ensuite dans la Bay Area, dès lors sa base arrière pour d’autres expéditions de par le monde ; il fut un des premiers anthropologues à véritablement travailler sur le terrain – il était très crédible, et on prétend qu’il a constitué, au fur et à mesure que son intérêt pour l’occultisme se développait, une collection unique au monde.

 

[VI-2 : Veronica Sutton : Charles Smith] Veronica Sutton jette ensuite un œil à sa bibliothèque, pour voir si elle peut y repérer des éléments utiles, d’ordre anthropologique ou occulte, suite aux découvertes qu’elle avait faites au Napa State Hospital. En priorité, elle se penche sur le folklore indien de la région, mais elle manque d’ouvrages suffisamment approfondis pour se montrer utiles… Il faudra qu’elle consulte un spécialiste – elle en connaît, à vrai dire, notamment Charles Smith, qui enseigne à l’Université de Californie, à Berkeley.

 

[VI-3 : Veronica Sutton : Sir James George Frazer] Cependant, elle trouve quelque chose dans sa belle édition étendue en treize volumes du Rameau d’or, de Sir James George Frazer – un de ses ouvrages fétiches : elle se souvenait qu’il avait évoqué des légendes propres à la région de San Francisco, et c’est bien le cas – une histoire concernant les « chamans du grizzli » ; ils auraient disparu à une époque non précisée, mais la légende prétend qu’ils ne sont pas morts, comme on le croyait, mais se sont en fait transportés dans le « monde des esprits », où ils errent à jamais ; si Frazer en parle, c’est surtout parce que c’est pour lui l’occasion, dans une optique comparatiste, de se livrer à un développement sur le principe de la magie sympathique – des représentations des chamans permettraient de les ramener dans notre monde, ou plus généralement de faire la bascule entre notre monde et celui des esprits. Mais la légende était catégorique : ces chamans ne pouvaient être atteints d’une manière ou d’une autre (et détruits, notamment) que dans le monde des esprits, pas dans le monde « réel ». Par ailleurs, la magie sympathique, ici, ne fonctionne pas vraiment à la façon du Portrait de Dorian Gray : s’en prendre à la représentation ne produit pas d’effet sur le sujet représenté (la magie sympathique doit donc être relativisée sous cet angle). Fatiguée, et pas en mesure de trouver quoi que ce soit de plus (notamment concernant cet étrange « Yog-Sothoth »), la psychiatre va se coucher.

 

VII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VII-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks, Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Bridget Reece, Lucy Farnsworth, Byrd Reece] À leur habitude, les investigateurs se retrouvent au manoir de Gordon Gore, sur Nob Hill, à 8h, afin de préparer le rapport quotidien que le dilettante doit faire à Daniel Fairbanks, le secrétaire de Timothy Whitman. Le problème est qu’il n’ont pas forcément grand-chose de concret à lui rapporter… Veronica Sutton considère qu’il faut parler de la Noire Démence, mais le dilettante se méfie : il a essayé de l'évoquer par deux fois, et les deux fois le secrétaire l’a envoyé bouler… Il faut établir un lien direct entre cette menace et Clarisse Whitman. Par ailleurs, Gordon avait soigneusement évité de mentionner le nom de Jonathan Colbert, ce qui devient de plus en plus difficilement tenable… Parler d’Andy McKenzie, alors ? Il y a aussi les cas de Bridget Reece et Lucy Farnsworth : Gordon avait parlé de ces deux filles semble-t-il liées à leur affaire, mais sans mentionner leur nom (seul celui de Bridget était connu lors du précédent rapport) ; en même temps, Fairbanks avait clairement exprimé que c’était pour lui un avancement majeur de l’enquête – en fait la seule raison de prolonger leur contrat… Mais Gordon avait promis à Byrd Reece de rester discret. Par contre, parler du chantage, même de manière évasive ?

 

[VII-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth, Bridget Reece, Arnold Farnsworth] Mais il est trop tard pour atermoyer : il est 9h, Gordon Gore doit appeler Daniel Fairbanks, qui, comme d’habitude, décroche aussitôt. « Mon Dieu, Fairbanks, c’est à croire que vous dormez à côté du téléphone ! » Bien, le rapport : il se souvient sans doute de ces deux jeunes filles mentionnées hier à la même heure ? Il ne peut pas révéler leur identité – certes, M. Whitman est son patron, mais il a promis aux intéressés de se montrer discret, et c’était le seul moyen d’obtenir des informations utiles : homme d’honneur, il ne reprendra pas sa parole. Il n’en a pas moins des choses à dire – notamment qu’une de ces familles au moins a fait l’objet d’un chantage : la fille avait posé nue pour des photographies , et les maîtres-chanteurs menaçaient ses parents de les divulguer dans la presse, sauf paiement d’une rançon conséquente… Un de ces maîtres-chanteurs a été identifié, une petite frappe du nom d’Andy McKenzie, qui se livre à ses activités douteuses dans le Tenderloin. Leurs efforts se concentrent sur lui, il faut qu’ils mettent la main dessus. Silence… « Autre chose, M. Gore ?

Eh bien, c’est déjà pas mal, non ?

Je suppose qu’il y a des jours avec et des jours sans, et que je ne peux pas vous en blâmer. J’espère toutefois que vous obtiendrez au plus tôt des résultats davantage probants. Il va de soi que le contrat qui nous lie n’est pas indéfiniment extensible.

Il y a bien autre chose, même si cela risque de ne pas vous faire plaisir… C’est en rapport avec cette maladie dont nous vous avions déjà parlé, et qui ne vous intéressait pas. Nous avons consulté des spécialistes, des psychiatres notamment – l’existence de cette épidémie est un fait. Et tout porte à croire que Mlle Whitman a pu être contaminée.

Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Des deux jeunes filles que nous avons retrouvées, l’une présentait des signes de contamination, et l’autre en était gravement affectée. »

C’est un demi-mensonge : Lucy Farsnworth était à l’évidence contaminée (Gordon évoque les taches sombres partout sur son corps, ses absences...), mais Bridget Reece n’en présentait pas le moindre symptôme. Finalement, Gordon décide de lâcher le nom de la première – l’information n’était pas un grand secret. Oui, il s’agit bien de la fille d’Arnold Farnsworth, le magnat du fret. Fairbanks admet que, pour la première fois, Gordon Gore a bien établi un lien entre cette « maladie » et la disparition de Mlle Whitman. Le secrétaire continue de penser que c’est une piste très secondaire, mais il transmettra à M. Whitman – cela risque de l’inquiéter, évidemment... Raison de plus de faire preuve de célérité dans la résolution de cette enquête. Bobby Traven ne participe pas à la conversation, mais, de ce qu’il entend, il presse Gordon à se montrer plus offensif : « Il sait quelque chose ! Il veut pas nous le dire, mais il sait quelque chose ! » Le dilettante lui intime de se calmer, puis reprend le combiné et demande au secrétaire si lui n’aurait pas non plus des choses à leur apprendre ? Qui pourraient leur permettre d’aller plus vite ? Fairbanks hésite un instant, puis : « Disons simplement que vous toucherez un bonus conséquent si vous mettez rapidement la main sur les photographies et les négatifs. Au revoir, M. Gore. » Il raccroche.

 

[VII-3 : Bobby Traven, Trevor Pierce, Gordon Gore : Daniel Fairbanks, Byrd Reece, Timothy Whitman] Bobby Traven trépigne : il avait raison, Fairbanks cachait quelque chose ! Il a toujours trouvé le secrétaire suspect, et c’est un aveu ! Trevor Pierce pense de même : le chantage était de la partie dès le départ… Mais cela ne le met pas en joie. Pour Bobby, cela va plus loin : ces rapports, c’est seulement pour contrôler que les investigateurs vont dans la bonne direction, mais sans se mouiller ! Il sait très bien ce qu’ils sont censés trouver ! Gordon Gore, que la véhémence du détective privé fatigue (et son langage ordurier tout autant), se montre bien autrement modéré – c’est davantage une question de confiance, et Daniel Fairbanks, à cet égard, n’est pas Byrd ReeceD’autant qu’il est dans une position subordonnée par rapport à Timothy Whitman. Pour Trevor, la conscience de classe du dilettante l’aveugle…

 

[VII-4 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Gordon Gore est un peu agacé : « Passons ! » Zeng Ju saisit la balle au bond : ils ont deux adresses, plus ou moins précises, où chercher Jonathan Colbert et Andy McKenzie, et c’est cela qui compte, présentement. Le domestique détaille sa déconvenue au 412 Eddy Street, avec « ce molosse qui n’estime pas beaucoup les Asiatiques ». Eunice Bessler avance que ce gardien pourrait adopter un comportement tout autre à l’égard d’une jeune fille comme elle…

 

[VII-5 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju : Clarisse Whitman, Bridget Reece, Lucy Farnsworth, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Eunice Bessler marque une brève pause… puis elle reprend, avec un enthousiasme marqué : et si elle servait d’appât, d’ailleurs ? Pas seulement vis-à-vis de cette brute ! Elle a un profil assez proche de celui de Clarisse Whitman et Bridget Reece, probablement aussi de Lucy Farnsworth… Et si elle se faisait à son tour passer pour une jolie jeune fille de bonne famille, un peu rebelle, un peu bohème, et pas le moins du monde farouche – qui serait toute disposée à poser nue, et donc prête à tomber dans les filets de Jonathan Colbert et Andy McKenzie ? Gordon Gore relève avant toute chose que cela lui paraît bien périlleux ; Zeng Ju, pour sa part, suppose que cela pourrait marcher, mais le danger est effectivement conséquent, la jeune actrice a besoin de « protection »… Eunice dégaine son Derringer, un sourire éclatant aux lèvres : « Je sais me défendre ! Contre une personne, en tout cas... » Le domestique lui fait entendre que « ces gens-là sont probablement habitués à ce qu’on leur brandisse une arme autrement impressionnante sous le nez. Il nous faudra assurer votre sécurité. » Gordon Gore, qui revient à la question du 412 Eddy Street, concède que les options du charme et de l’intimidation sont également envisageables – dans ce cas, mieux vaudrait sans doute commencer par le charme…

 

[VII-6 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler, Gordon Gore : Charles Smith, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Arnold Farnsworth] En tout cas, l’emploi du temps de Veronica Sutton (qui s’impatiente un brin) est tout trouvé : elle va se rendre à Berkeley pour y discuter avec son ami Charles Smith, l’anthropologue. Trevor Pierce propose de l’accompagner – ainsi que Bobby Traven, même si la psychiatre semble douter que ce soit une bonne idée… Zeng Ju est de toute façon un peu sceptique concernant cette virée universitaire : ils ont des pistes directes conduisant à Jonathan Colbert et Andy McKenzie, qui sont autrement prioritaires ! Et il faut assurer la sécurité de Mlle Eunice : le domestique craint que, Gordon Gore et lui, ça ne soit pas suffisant ; mieux vaudrait pour Bobby rester avec eux, plutôt que de perdre son temps dans cet « autre monde », auquel il ne comprend rien, qu’est le campus de l’Université de Californie ! Eunice concède qu’elle se sentirait plus en sécurité si le détective privé surveillait ses arrières. Bobby l’admet – mais il lui faut récupérer une arme, dans ce cas ; il a ses contacts… De toute façon, ainsi qu’elle le précise, si Eunice doit jouer la comédie, elle ne le fera pas dans la matinée (elle doit déjà passer chez elle pour trouver les tenues les plus appropriées) : Bobby peut accompagner Veronica et Trevor à Berkeley le matin, et rentrer à temps pour assurer la protection de la starlette. Zeng Ju, quant à lui, va également récupérer une arme auprès de ses contacts à Chinatown. Ils se retrouveront en milieu de journée au Manoir Gore, et décideront d’un plan d’action plus précis à ce moment-là. Quant à Gordon Gore, il va tâcher de contacter Arnold Farnsworth.

 

VIII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 11H – UNIVERSITÉ DE CALIFORNIE, BERKELEY

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VIII-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Bobby Traven : Charles Smith] Veronica Sutton, Trevor Pierce et un Bobby Traven un peu fébrile (ce qui ne rassure pas exactement les deux autres) se rendent donc à l’Université de Californie, à Berkeley, de l’autre côté de la baie de San Francisco, ce qui implique à nouveau de prendre le ferry ; toutefois, le voyage est plus court que celui de la veille au Napa State Hospital, qui prenait bien trois heures – cette fois, une grosse heure suffit. Arrivés sur le campus, ils se rendent au bureau de Charles Smith, de la faculté d’anthropologie – un vieil ami de Veronica, qui les reçoit très cordialement. Ainsi qu’elle en avait prévenu Trevor et Bobby, la psychiatre entend présenter sa requête sous un jour strictement professionnel, et elle aborde donc la conversation avec ce biais. Qui prend plus ou moins… mais à vrai dire Smith n’y attache pas grande importance, et parle de toute façon ouvertement.

 

[VIII-2 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Hadley Barrow, Ishi, Alfed Louis Kroeber, Pedro Maldonado] Veronica Sutton parle néanmoins d’un de ses patients dont le tableau clinique la rend perplexe, et qui l’amène à se poser des questions sur le folklore des Indiens dans la région de la Bay Area. C’est un domaine que Smith connaît bien, certes – mais Veronica pourrait-elle se montrer plus précise ? Il a du mal à faire le lien avec un cas psychiatrique… Veronica lui demande s’il a déjà entendu parler de la Noire Démence, mais ce n’est pas le cas : « Démence ? C’est effectivement davantage votre partie… Il y aurait donc un rapport avec les populations indiennes locales? » Aucune certitude, mais elle a quelques hypothèses à explorer à ce propos. Elle fait un bref récapitulatif de ce qu’elle sait sur la Noire Démence, et explique que le Dr Hadley Barrow, du Napa State Hospital, lui avait montré la retranscription d’un entretien où une victime de cette affection parlait d’un certain « chaman du grizzli » ; et il semblerait que des références similaires aient surgi dans d’autres cas. Cela lui dit-il quelque chose ? Cette fois, oui, tout à fait. « D’ailleurs, les symptômes que vous avez décrit me rappellent quelque chose, maintenant – c’est seulement que je n’avais pas fait l’association avec cette qualification de Noire Démence. Et c’est bien en rapport avec les chamans du grizzli. » Toutefois, pour aborder utilement cette question, il faut sans doute disposer de quelques bases concernant la présence indienne dans la région de San Francisco et plus largement de la baie. Smith ne sait pas quelles sont les connaissances de Veronica en la matière – ainsi qu’il l’exprime très courtoisement. La psychiatre admet n’avoir que quelques connaissances superficielles en l’espèce – elle a bien quelques notions d’anthropologie, mais probablement à une échelle davantage globale, comparatiste… Charles Smith, professeur jusqu’au bout des ongles, est au fond ravi de livrer à son amie un petit cours sur les tribus costanoanes…

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Quand les Espagnols sont arrivés dans la région, ils ont qualifié l'ensemble des Indiens qui s'y trouvaient de Costanos ou Costanoans (« ceux de la côte »). En réalité, il fallait distinguer deux tribus, les Miwoks au nord de la baie, les Ohlones au sud et à l'emplacement actuel de San Francisco.

 

Leur style de vie était proche, mais il y avait pourtant des différences significatives – et notamment concernant leurs langues respectives. Toutefois, ils restaient ensemble enracinés dans l'âge de pierre, sans avoir vraiment développé d'agriculture ou d'artisanat. Ils menaient une vie semi-nomade, sur la base de petits groupes constitués en clans, et de taille très variable (aussi bien trente individus, ou cinq seulement) ; chaque groupe était placé sous l'autorité d'un chef (en fait chargé des seules questions de « frontières » entre bandes, au sein du groupe il n'avait guère de pouvoir) et d'un chaman. Il s'agissait de peuples très paisibles et pacifiques ; les différends internes comme externes étaient réglés le plus souvent par des « duels d'insultes », et si le combat devenait nécessaire, c'était de sorte à ce qu'il s'interrompe après quelques blessures superficielles. Un sujet qui me passionne, à vrai dire ! Et je ne vous apprends rien, Mme Sutton : entre la réalité des faits et le portrait encore très prégnant de l’Indien forcément sauvage et assoiffé de sang, la distance est souvent considérable...

 

En matière religieuse, les différences étaient davantage marquées. Les Miwoks adoraient surtout Wuyoki (« Vieil Homme Coyote »), dieu des morts. Les Miwoks décédés étaient censés voyager vers l'ouest après s'être élancés d'une falaise dans les eaux de la baie. Les âmes jugées fidèles par Wuyoki demeuraient alors avec lui dans la félicité et pour l'éternité, dans une sorte de paradis du nom d'Ute-Yomigo. Offrandes et rituels étaient pratiqués pour favoriser ce passage dans les meilleures conditions.

 

Les Ohlones aimaient « Vieil Homme Coyote » et d'autres dieux miwoks, mais leur culte était davantage animiste, portant sur les esprits de la nature. Les chamans communiquaient avec ces esprits, et les Ohlones accordaient une grande importance aux rêves et aux présages.

 

Ça, c’était avant la venue des Blancs. Mais, avec l'arrivée des Espagnols dans la région, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle, les populations costanoanes ont très vite diminué – du fait de la violence des conquérants, mais aussi des épidémies qu'ils avaient amenées avec eux. Les survivants ont été « assimilés » (réduits en esclavage pour bon nombre d'entre eux). Quand la Californie est devenue américaine, au milieu du XIXe siècle, on a officiellement jugé qu'il n'y avait plus assez d'Indiens dans la région pour les reconnaître en tant que groupe. Le dernier Indien « sauvage » est capturé en 1911 – comme vous le savez sans doute, il s'agit d'Ishi, avec lequel a beaucoup travaillé mon éminent collègue, le Pr Kroeber.

 

Voici pour l’essentiel – ou le plus notoire. Mais ces préalables étaient indispensables pour appréhender les sujets que je vais aborder maintenant, et qui concernent davantage votre requête, Veronica. En effet, quelques rares mentions dans de très vieux documents, eux-mêmes fort rares, évoquent une troisième tribu qui aurait vécu dans la région avant l'arrivée des Espagnols, sans plus guère laisser de traces ensuite : il s'agit des Rumsens, tribu au sein de laquelle les chamans, dits « chamans du grizzli », exerçaient un pouvoir particulier ; au point, en fait, où l’expression désignait la tribu entière !

 

Miwoks et Ohlones, tout paisibles qu'ils aient été, détestaient les Rumsens, en qui ils voyaient de cruels sorciers offrant à de sombres divinités des sacrifices humains... tandis que ces créatures maléfiques se disposaient parfois sur le chemin des morts désireux de rejoindre Ute-Yomigo pour les distraire de cette route et s'en repaître. C'en est arrivé au point où Miwoks et Ohlones se sont alliés pour livrer combat contre les Rumsens – à l'échelle de la région, proprement une guerre d'extermination, et abondant en cruelles exactions de part et d'autre.

 

Quand les Espagnols sont arrivés, il n'y avait plus trace des Rumsens, et rares étaient ceux, parmi les Miwoks et les Ohlones, qui se montraient désireux de leur en parler ; ceux-là ne s'étendaient par ailleurs pas sur les raisons de cette guerre d’annihilation : les Rumsens étaient mauvais et devaient être détruits, point.

 

Les sources concernant les Rumsens, et plus encore les chamans du grizzli, sont donc très limitées, évoquant tout au plus une magie noire qu’on peut, à gros traits, rapprocher à certains égards du vaudou (comme l'utilisation de poupées à l'effigie d'individus à posséder ou affliger), ou provoquant des tempêtes sur la côte ou la baie... Le peu que les Espagnols du temps ont pu consigner se trouve dans un livre datant de 1781, dont le titre, en anglais, donnerait quelque chose comme Mythes des chamans du grizzli rumsens ; son auteur était un moine franciscain, un certain Pedro Maldonado. Très peu d'exemplaires en ont été conservés, mettre la main dessus est une tâche compliquée – il n’y en a même pas d’exemplaire dans la bibliothèque de l’Université, c’est dire ! Mais cet ouvrage contient semble-t-il des informations très intéressantes.

 

En fait, j’y ai eu un accès… de seconde main, disons. Et il y a quelque temps de cela. Mais j’en ai conservé quelques souvenirs ! Et c’est là que nous rejoignons peut-être votre Noire Démence : en effet, certains Ohlones auraient déclaré que les chamans du grizzli pouvaient maudire des hommes à l’aide d’une « ombre maléfique ». Les Ohlones maudits sombraient dans la folie, parce que cette malédiction envoyait leur esprit dans le royaume des sombres entités vénérées par les Rumsens, tandis que leur corps restait prisonnier, coquille peu ou prou vide, sur Terre. Du coup, la victime était… entre deux mondes. Littéralement. Intéressant, non ? Bien sûr, si l’on accorde quelque crédit à cette vieille légende, c’était avant tout tragique : les êtres maudits, irrémédiablement fous, ne tardaient guère à mourir – et au premier chef ceux qui tentaient de partir : rester dans la région pouvait permettre de survivre plus longtemps, car c’était le seul endroit où l’esprit et le corps demeuraient un tant soit peu… « unifiés », disons.

 

Je n’en sais pas forcément beaucoup plus. Il y a sans doute matière à creuser, mais cela nécessiterait des fouilles autrement ciblées et précises… Et dans des sources difficilement accessibles, comme le compte rendu de Maldonado.

 

Est-ce que ça répond tout de même à votre question, Veronica ?

 

[Note « méta » : le tableau qui est ici dressé de l’histoire indienne dans la Bay Area vient du supplément Les Secrets de San Francisco, tant dans ce scénario que dans les éléments plus généraux du guide. Il ne faut bien sûr pas prendre ce qui est dit ici au pied de la lettre – surtout dans la mesure où la tribu locale des Rumsens, qui existait bel et bien (en fait, il s’agissait d’un sous-groupe au sein des Ohlones), n’avait pas davantage disparu que les autres avant l'arrivée des Blancs ; c'était même la première tribu costanoane rencontrée par les Espagnols ! Aujourd’hui, parmi les rares descendants de ces peuples, le sentiment communautaire a pu prendre un autre aspect qu’en 1929, sans doute, et l’on trouve des individus qui affichent volontiers leur identité ohlone et éventuellement rumsen. D'autant plus, bien sûr, que les Rumsens historiques n’avaient absolument pas cette réputation magique et maléfique… J’avoue que les libertés prises par l’auteur avec l’histoire d’un peuple entier ont un peu interloqué le vilain Social Justice Necromancer en moi – même si pas au point de disqualifier le scénario, que j’aime beaucoup par ailleurs. Je suppose qu’on peut faire avec, sur le monde du traitement pulp des Yézidis ou du vaudou à l’époque même où se situe le scénario...]

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[VIII-3 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Pedro Maldonado] Veronica Sutton remercie son collègue : c’est passionnant, et, oui, sans doute exactement ce qu’elle cherchait ! Mais… cette « zone » où le corps et l’esprit demeuraient relativement unifiés, peut-on la localiser ? Les sources telles que Mythes des chamans du grizzli rumsens en disent-elles davantage à ce propos ? Charles Smith prend le temps de réfléchir à la question – de faire le tri dans ses souvenirs. Cela ne donne pas grand-chose : « C’était une colline, de cela je suis certain – très probablement une des collines sur lesquelles a été bâtie San Francisco depuis ; mais cela n’est pas d’un grand secours, avec les quarante et quelques collines que compte l’agglomération… Il y a peut-être des informations plus précises chez Maldonado»

 

[VIII-4 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Charles Smith ; Curtis Ashley] Trevor Pierce, très discret jusqu’alors, décide de prendre la parole. Il évoque plus frontalement la Noire Démence au Pr Smith, là où Veronica Sutton s’était montrée davantage évasive. L’épidémie est un fait constaté, et elle frappe régulièrement – il évoque l’étude statistique de Curtis Ashley. L’anthropologue est un peu déconcerté – voire mal à l’aise… Tout ceci, c’est du folklore. Ces histoires de chamans aux pouvoirs étranges, qui provoquent des tempêtes, qui font appel à des entités d’un autre monde… Ce sont des histoires tout à fait intéressantes, il ne dit certainement pas le contraire – tout particulièrement ce qui concerne ces individus maudits dont l’esprit et le corps sont irrémédiablement séparés ! Mais cela reste des légendes… Trevor ne s’avoue pas vaincu : les Miwoks, les Ohlones, avaient-ils des moyens de mettre un terme à cette malédiction ? « Eh bien, ils ont fait un choix assez radical, oui, en exterminant les Rumsens... » Smith le répète : il n’en sait pas davantage, au débotté – il faudrait faire des recherches plus spécifiques. Mais, en tout cas, il n’a pas souvenir d’avoir jamais lu quelque chose à propos d’un « remède » à la malédiction des chamans du grizzli ; au mieux, les victimes semblaient devoir… « s’en accommoder », en ne quittant pas la zone où ils étaient relativement « entiers », et pourtant toujours « partagés ». Trevor a l’air déçu, et ça n’échappe pas au Pr Smith : « Des légendes… Nous parlons de très vieilles histoires, cela fait plus de deux siècles que les Rumsens ont été éradiqués de la surface de la Terre… Nous n’avons que quelques vieilles sources, et sans doute pas des plus fiables de toute façon. »

 

[VIII-5 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Ishi, Pedro Maldonado] Veronica Sutton reprend la parole : outre ces sources livresques, est-il inconcevable que des descendants des Ohlones ou des Miwoks, aujourd’hui même, puissent les renseigner à ce sujet – de par leur tradition orale, disons ? Le professeur d’anthropologie en doute – en fait, il est même convaincu que c’est impossible. Ils ont été assimilés depuis si longtemps… Le cas d’Ishi était vraiment à part. S’il se trouve encore aujourd’hui des descendants des Ohlones ou des Miwoks, sans doute ne se considèrent-ils plus  que comme des Américains et des San-franciscains ; leur passé… Surtout un passé aussi trouble ! Eh bien, il est très improbable qu’ils puissent encore en dire quoi que ce soit, quand bien même ils le voudraient. En fait, Maldonado lui-même en faisait la remarque : les Miwoks et les Ohlones qu’il avait pu rencontrer à cette époque où ils étaient encore nombreux dans la région rechignaient à parler des Rumsens ; si c’était déjà le cas en 1781, alors, en 1929, après un siècle et demi d’assimilation forcée sinon d’extermination…

 

[VIII-6 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith] Veronica Sutton revient cependant aux découvertes de Trevor Pierce – en assurant Charles Smith qu’elle comprend très bien sa réticence à envisager la question sous cet angle parfaitement absurde. Les dates de « pics » de l’épidémie ne lui évoquent rien, en rapport avec les mythes des Indiens costanoans ? « Eh bien, par définition, ces dates sont largement postérieures à l’annihilation des Rumsens, et même, à vrai dire, à l’assimilation des Miwoks et des Ohlones ; dès lors, elles ne peuvent rien signifier pour moi... » Il prend cependant le temps de les examiner. « Un instant, il y a peut-être quelque chose... » Il se creuse visiblement la tête. Puis : « Les intervalles… Oui, ils ont visiblement un caractère assez cyclique… Oui, ce genre de cycles semblent pouvoir, à vol d’oiseau du moins, être associés avec les pratiques cultuelles des chamans du grizzli… Vous voyez, ça fait, disons, dans les huit années, en moyenne – rien de très précis. Je crois que certaines sources évoquaient des moments, périodiques, des « saisons » mais au-delà de l’échelle d’une année, où les rites étaient censément plus efficaces. Notamment ceux… Comment les appelaient-ils, déjà… Il y avait… Il y avait « l’Esprit de la colline », mais surtout ceux qui permettaient de l’aborder, de se rendre dans le mondes des esprits, ou des entitésAh, oui ! Les « Fantômes qui marchent » ! C’était ainsi qu’ils les désignaient, il me semble. Quant à dire ce que ça signifie au juste… Entendons-nous bien : j’extrapole à partir de vos données contemporaines… Mais, si vous y tenez, cela pourrait, très éventuellement, correspondre aux cycles des chamans du grizzli, oui... Que ce soit significatif ou pas. »

 

[VIII-7 : Trevor Pierce : Charles Smith ; Curtis Ashley] Trevor Pierce note tout ceci précieusement, puis revient à l’étude statistique : le Pr Smith aurait-il entendu parler de l’auteur, ce Curtis Ashley ? Il avait l’air très bien renseigné, peut-être aurait-il pu le contacter, ou un autre anthropologue de Berkeley… Cela ne dit absolument rien au professeur, non.

 

[VIII-8 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith ; Zebulon Pharr, Alfred Louis Kroeber, Harold Colbert] Veronica Sutton reprend la parole : toujours eu égard à ces recherches, la psychiatre s’était dit qu’il y aurait peut-être des choses à trouver dans la Collection Zebulon Pharr. Qu’en pense le Pr Smith ? C’est très possible, oui – mais, s’il connaît la Collection de nom, il n’y a hélas jamais eu accès. Zebulon Pharr avait certes longtemps étudié les Indiens de la région, avant que ses recherches ne prennent un tour plus… moins… Bref. Mais oui : s’il était un endroit, par exemple, où l’on pourrait trouver un exemplaire de Mythes des chamans du grizzli rumsens, par exemple, ce serait sans doute là-bas. « Et bien d’autres choses ! Cette Collection, c’est un peu un fantasme d’anthropologue... » Veronica lui demande s’il sait pourquoi elle est si difficile d’accès. « C’était une volonté de Zebulon Pharr lui-même. Quant à dire ce qui la motivait… Je crois que c’était le type de bonhomme qui, à force d’avoir fricoté avec l’occulte dans ses recherches scientifiques, s’est convaincu que ces lectures pouvaient comprendre une certaine vérité, une vérité dangereuse entre de mauvaises mains… Une vérité qui pourrait s’avérer nuisible aux curieux, ou aux autres... De l’hermétisme, oui – au mieux une conception élitiste du savoir qui n’est certainement pas la mienne, et pas davantage celle de cette Université, plus généralement. C’est sans doute très regrettable… Des "livres dangereux", prétendent ceux qui croient à ces fadaises… Quelle ineptie. Zebulon Pharr a été un grand scientifique, c’est indéniable ; mais, à la fin de sa vie, il avait sans l’ombre d’un doute sombré dans la folie. C’est bien triste. » Un cas éloquent de paranoïa, admet la psychiatre. Mais, pour revenir à la Collection : le professeur saurait-il auprès de qui elle pourrait obtenir une recommandation pour y avoir accès ? Il n’en est pas bien sûr – s’il avait une quelconque certitude en l’espèce, il n’aurait pas manqué d’en faire usage lui-même, à vrai dire. Certaines sommités pourraient en avoir les clefs – des gens qui s’intéressent à ces matières, mais attention, de manière très sérieuse : « Pas question d’en donner l’accès à des charlatans du type de la Théosophie, ou que sais-je… L’idée était bien d’en réserver l’usage à ceux qui le méritaient. » Il faut chercher auprès de grands spécialistes – probablement davantage en matière de savoir ésotérique qu’en anthropologie, hélas. Trevor Pierce lui demande s’il pourrait leur conseiller un tel « spécialiste » de ce type. « C’est le souci. Mr Kroeber est assurément un grand anthropologue, mais l’occultisme ne l’intéresse pas le moins du monde – je ne pense pas qu’il fasse l’affaire. D’autres davantage, peut-être… [Très bonne réussite au jet de Chance de Veronica] Le Pr Harold Colbert ? Il a travaillé sur ce genre de choses – il a écrit un livre qui fait autorité, Symbole des Anciens, ou quelque chose comme ça ; et c’est à coup sûr un expert en matière de symbolisme médiéval – un domaine qui fricote plus qu’à son tour avec l’ésotérisme ; c’est notoire, d’ailleurs, la direction catholique du Jesuit College où il enseigne a émis des réserves à ce sujet – si les Jésuites ne s’en séparent pas, c’est parce qu’il est un intellectuel assurément brillant ; mais un peu hétérodoxe, oui… Je ne le connais pas personnellement, ceci dit. » Veronica et Trevor échangent un regard lourd de sous-entendus… Ils ne s’attardent guère plus, et quittent Berkeley après avoir abondamment remercié le Pr Smith.

 

IX : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 12H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

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[IX-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Arnold Farnsworth] Gordon Gore, resté à son manoir, où Eunice Bessler répète avec sérieux et talent le rôle qu’elle devra jouer dans la soirée, obtient sans grandes difficultés le numéro de téléphone personnel d’Arnold Farnsworth, qu’il appelle en milieu de journée.

 

[IX-2 : Gordon Gore : Arnold Farnsworth ; Lucy Farnsworth] Gordon Gore demande à Arnold Farnsworth des nouvelles de sa fille Lucy ; dans un soupir, le magnat du fret admet qu’elle est très malade, elle a été envoyée dans une institution psychiatrique, et le diagnostic n’est… pas favorable. Farnsworth avait cru comprendre que Gordon Gore était pour quelque chose dans la découverte de sa fille, et l’en remercie – quand bien même le dilettante redoute d’être arrivé trop tard. Il explique les circonstances – son enquête sur la disparition d’une autre jeune fille issue d’une bonne famille de San Francisco ; c’est ainsi qu’ils sont tombés par hasard sur Lucy – et, peu de temps après, ils ont découvert une troisième jeune fille de bonne famille passée par le même parcours : cela n’a rien d’une coïncidence… Peut-être la maladie même y est-elle liée ? Gordon et ses associés, quoi qu’il en soit, n’ont pas encore pu mettre la main sur la demoiselle qu’ils cherchaient – et ils s’inquiètent de plus en plus de ce qui a bien pu lui arriver.

 

[IX-3 : Gordon Gore : Arnold Farnsworth ; Lucy Farnsworth] Aussi les circonstances de la disparition de Lucy Farnsworth pourraient-elles s’avérer éclairantes et même décisives au regard de l’enquête de Gordon Gore, si Arnold Farnsworth veut bien en parler… Le magnat du fret hésite tout d’abord, puis décide de répondre aux questions du dilettante – il se sent redevable à son égard. Il ne s’est rendu compte de la disparition de sa fille qu’un peu trop tard, il l’admet – ou, plus exactement, il a laissé passer quelques jours avant de réagir. Il a alors contacté la police, mais cela n’a rien donné, ou presque : tout juste s’il a appris que sa fille aurait été entraînée dans le Tenderloin par « un artiste » ; Gordon avance qu’il s’agissait d’un peintre, plus précisément, et Farnsworth acquiesce – reste qu’il n’en sait pas davantage, et on ne lui a pas donné de nom. Le dilettante lui explique que cet homme a été mouillé dans la disparition de chacune des trois jeunes filles, c’est lui qu’ils recherchent. Gordon Gore, en assurant Mr Farsnworth de sa discrétion, ainsi qu’il l’a fait pour les deux autres pères délaissés, demande si on a essayé de le faire chanter. Le magnat du fret le confirme – une lettre reçue quelques jours après la disparition de Lucy, alors qu’il avait déjà confié l’affaire à la police ; oui, la lettre était accompagnée de photographies… La police n’a rien fait à cet égard ; mais, maintenant, sa fille est entre la vie et la mort, c’est bien plus important que quelques portraits salaces… Gordon ne l’en assure pas moins que, s’il met la main sur les photos et les négatifs, il les lui donnera, afin d’éviter que la réputation de Lucy n’en soit écornée. Farnsworth l’en remercie, alors que le dilettante précise aussi qu'il va chercher s’il y a… un « antidote » à la maladie de sa fille. Le magnat du fret n’a pourtant plus aucun espoir…

 

X : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 16H – 412 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[X-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler Zeng Ju : Jonathan Colbert] En milieu d’après-midi, Gordon Gore et Eunice Bessler (pleinement dans son rôle) accompagnent Zeng Ju au 412 Eddy Street, l’ancienne adresse de Jonathan Colbert, où un molosse faisant office de concierge l’avait refoulé. Le domestique chinois conduit. Ils décident ensemble de laisser faire Eunice seule, dans un premier temps – bien entendu, mieux vaut pour Zeng Ju ne pas se montrer… Gordon et lui débarqueront si la comédienne se met à hurler !

 

[X-2 : Eunice Bessler : Zeng Ju, Jonathan Colbert, Robert Larks, Jason Middleton] Eunice Bessler pénètre dans l’immeuble ; la brute est à sa place, et l’actrice est un peu intimidée par sa carrure, mais prend sur elle ; le gardien, de son côté, est subjugué par la beauté de la jeune femme [réussite exceptionnelle de Eunice au jet d’Apparence], et son comportement en est largement affecté – beaucoup moins agressif qu’envers Zeng Ju… Quand il demande à Eunice s’il peut l’aider, celle-ci lui explique qu’elle cherche Jonathan Colbert – il lui avait donné cette adresse… Mais le gardien dit ne jamais avoir entendu ce nom. Il travaille ici depuis longtemps ? Quelques années, oui… Eunice joue la naïve : c’est curieux, elle avait vu le peintre il n’y a pas si longtemps que cela… Quelques mois tout au plus… « C’était pour poser nue pour lui – des choses artistiques ; oh, mais, je ne devrais peut-être pas vous le dire... » La brute rougit. Peut-être la jeune femme a-t-elle le numéro de l’appartement ? C’est le cas : le 3. Le molosse se creuse la tête : « Ouaip. Y avait un artiste, là, mais son nom c’était pas Colbert. Y s’était installé avec un aut’ type, p’t-êt’ des pédés, je sais pas… Euh… Alors les noms, c’était… Euh… Oui, voilà : Robert Larks et Jason Middleton» Des noms qui ne disent rien à Eunice… « De toute façon, sont plus là. L’appartement a été repris par un type, j’peux vous jurer qu’c’est pas un peintre, euh euh. » Mais peut-être saurait-il où ont déménagé ces deux messieurs ? Ouais, ils avaient laissé une adresse pour faire suivre… La brute semble sur le point de demander à Eunice de payer pour l’information, puis jette un œil sur sa poitrine, et baisse les yeux en rougissant à nouveau… Il retourne dans sa loge, fouine dans des papiers épars, et en ressort avec une nouvelle adresse : appartement 5, 206 Hyde Street (c’est toujours dans le Tenderloin). Eunice le remercie avec un sourire horriblement charmeur, et, pour la forme, une petite pièce que le molosse chérira jusqu’à la fin de ses jours…

 

[X-3 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju] Eunice Bessler fait un détour avant de rejoindre Gordon Gore et Zeng Ju. Son amant était visiblement anxieux, et le domestique redoutait que le gardien ne se montre violent, mais rien de la sorte ! Un véritable agneau ! Et elle a obtenu une nouvelle adresse, ainsi que deux noms suspects… Ils s’y rendent aussitôt. Blagueur, entre deux félicitations pour l’art et le charme de sa compagne, Gordon dit : « Espérons que le gardien ne sera pas une femme... » Eunice lui répond : « Dans ce cas, mon cher Gordon, ce sera à vous de faire la démonstration de vos talents ! » Zeng Ju conduit jusqu’à la nouvelle adresse, non loin de toute façon.

 

XI : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 16H – JESUIT COLLEGE, FULTON STREET & PARKER AVENUE, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

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[XI-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith, Harold Colbert, Zebulon Pharr, Judith Colbert, Jonathan Colbert] De leur côté, Veronica Sutton et Trevor Pierce, suite à la suggestion de Charles Smith, souhaitent rencontrer à nouveau le Pr Harold Colbert, afin le cas échéant qu’il leur accorde sa recommandation pour accéder à la Collection Zebulon Pharr. À cette heure de la journée, et en prenant en compte la réaction de Judith Colbert quand ils s’étaient rendus à leur appartement de Nob Hill, ils choisissent plutôt de rendre visite à l’universitaire au Jesuit College, dans Richmond District, où il enseigne la théologie. Veronica se souvient de l’impression que lui avait fait le Pr Colbert lors de leur précédent entretien : les relations avec son fils Jonathan étaient assurément houleuses, mais il demeurait un père aimant ; que les investigateurs enquêtent sur le jeune homme attisait sa méfiance, et, à l’évidence, il ne fera rien qui pourrait avoir des conséquences judiciaires pour son héritier – attention, donc, le terrain est glissant. Mais la psychiatre se souvient aussi que le théologien lui avait accordé une attention toute particulière, comme s’il la « testait », d’une certaine manière...

 

[XI-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Jonathan Colbert] Veronica Sutton et Trevor Pierce patientent quelque temps, que le Pr Colbert achève son cours, après quoi il accepte de les recevoir dans son bureau – une pièce assez grande, meublée avec goût et méticuleusement rangée ; le professeur garde sa collection d’ouvrages anciens pour son domicile personnel, mais les livres abondent ici également, qui sont davantage des outils de travail très régulièrement consultés. Le professeur a toujours l’air un peu méfiant, et l’atmosphère est pesante, mais il prend enfin la parole : du nouveau ? Ont-ils appris quelque chose concernant Jonathan ? Pas exactement, confesse Veronica ; c’est que leurs recherches ont pris un tour assez inattendu, et ils auraient besoin de l’aide du professeur… Elle parle des compagnes de Jonathan Colbert, et de ce qu’ils ont appris depuis : la Noire Démence qui affecte au moins l'une d’entre elles, surtout. Et cela pourrait avoir un lien avec ses recherches d’ordre occulte. Harold Colbert est un peu perplexe : « Mes recherches ? Comme vous présentiez les choses, je pensais plutôt à une maladie… vénérienne, autant le dire. Quel rapport avec mes recherches ? Et avec mon fils… Je ne vois pas du tout où vous voulez en venir. »

 

[XI-3 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Charles Smith, Zebulon Pharr, Jonathan Colbert] Veronica Sutton perçoit bien qu’il lui faut jouer davantage franc jeu. Dans la foulée de Trevor Pierce, un brin maladroit, elle évoque alors leur entretien avec le Pr Charles Smith, à Berkeley, qui a cité le nom du Pr Colbert comme faisant partie des sommités locales pouvant avoir accès à la Collection Zebulon Pharr – ils auraient grand besoin d’y consulter certains documents ; et c’est bel et bien en rapport avec la Noire Démence, et éventuellement avec Jonathan Colbert – ils n’ont aucune envie de nuire à ce dernier, mais il y a là un phénomène d’une extrême gravité, requérant une approche pluridisciplinaire, mêlant médecine, anthropologie et éventuellement occultisme. Harold Colbert admet avoir accès à la Collection, et pouvoir les recommander pour y avoir accès à leur tour ; mais il ne comprend pas bien pourquoi il devrait le faire… « Mme Sutton, je n’apprécierais vraiment pas d’être… "utilisé" en pareille affaire. Comme vous le savez, l’accès à la Collection Zebulon Pharr est limité, et il y a de très bonnes raisons à cela. Si vous ne me donnez pas une justification impérative, je ne vais pas vous recommander. D’autant que je ne comprends toujours pas ce que tout ceci pourrait bien avoir à faire avec mon fils. » Veronica ne peut s’empêcher de remarquer que son interlocuteur est bien moins souriant que la fois précédente – il est mortellement sérieux. La psychiatre, secondée par le journaliste, avance que Jonathan Colbert pourrait être lui-même en danger, comme porteur de la maladie. « Mais quel rapport avec la Collection Zebulon Pharr ? »

 

[XI-4 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Harold Hadley Copeland] Tandis que Veronica Sutton patine un peu dans son argumentaire, les yeux du timide journaliste Trevor Pierce se promènent sur les divers ouvrages figurant dans la bibliothèque du Pr Harold Colbert ou sur son bureau. Nombre de ces livres sont très pointus, et le dépassent complètement. Un attire plus particulièrement son attention, en raison du nom de son auteur – à savoir le Pr Colbert lui-même : il s’agit de Symbole des Anciens, dont la couverture arbore un pentagramme. Il remarque un autre livre – ou plutôt une brève brochure, sans doute tirée à fort peu d’exemplaires, et sur laquelle le Pr Colbert travaille probablement ces derniers temps ; le titre en est Les Tablettes de Zanthu, et il est visiblement dédicacé à même la couverture par son auteur, du nom de Harold Hadley Copeland.

 

[XI-5 : Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Charles Smith, Zebulon Pharr, Pedro Maldonado] Veronica Sutton poursuit : cette maladie semble être en rapport avec la mythologie des chamans du grizzli rumsens. Cette fois, elle constate qu’elle a attiré l'attention du Pr Colbert, et qu’il la prend soudain beaucoup plus au sérieux – mais elle perçoit aussi, chose très diffuse mais que son bagage de psychiatre lui permet de comprendre, que son interlocuteur… a peur. Il l’invite cependant à continuer, et elle brode sur les similitudes entre la malédiction des Rumsens condamnant leurs victimes à errer entre deux mondes, et la Noire Démence. Colbert émet un profond soupir : « Les chamans du grizzli rumsens… La dernière fois que j’ai vu Jonathan, il m’avait fait part de son intérêt pour les peuplades indiennes de la région ; c’était assez inattendu, parce qu’il ne s’était jamais intéressé à ces questions auparavant. Et… Les chamans du grizzli… Vous avez entendu parler du livre Mythes des chamans du grizzli rumsens » Veronica explique que le Pr Smith l’avait mentionné. « Un livre très rare… J’en avais un exemplaire, pourtant. Qui a disparu de ma bibliothèque à l’époque de cette dernière visite de mon fils. Je suis à peu près persuadé qu’il l’a emporté, si je n’en avais pas fait grand cas jusqu’alors… Je sais aussi qu’il s’en trouve un autre exemplaire dans la Collection Zebulon Pharr, oui. » Profond soupir. Puis : « Que savez-vous au juste de ce livre, ou plutôt de ce genre d’ouvrages ? » La psychiatre dit avoir une idée de leur contenu, du fait de son intérêt pour l’anthropologie, et indirectement pour l’occultisme, et… « Je n’en suis pas si sûr, Mme Sutton. Voyez-vous, en fait "d’occultisme"… Comprenez bien qu’il s’agit de livres parfaitement sérieux – rien à voir avec les inepties des illuminés et des escrocs, théosophes, Rose-Croix, Aube Dorée, que sais-je… Non, nous parlons d’un savoir extrêmement rare et d’autant plus précieux, mais aussi dangereux. C’est à la fois la raison d’être de la Collection Zebulon Pharr, et de son accès restreint. Il y a des livres qui sont dangereux, oui – qu’il faut aborder avec une certaine préparation, pour ne pas en subir les effets les plus pervers. Même un livre en apparence aussi innocent que celui de Pedro Maldonado peut s’avérer dangereux. »

 

[XI-6 : Trevor Pierce : Harold Colbert ; Pedro Maldonado] Trevor Pierce mentionne alors le Symbole des Anciens du Pr Colbert – est-ce un de ces livres « dangereux » ? Traite-t-il spécifiquement des Indiens ? Non – c’est une étude comparatiste, à travers le monde et l’histoire, englobant même la préhistoire : la symbolique du pentagramme, au-delà de la seule littérature judéo-chrétienne, éventuellement dans l’Égypte ancienne ou la Chine antique… et en bien d’autres endroits et bien d’autres époques. Un livre dangereux ? Non – plutôt un moyen de se prémunir contre les risques d’autres ouvrages quant à eux dangereux ; ce qui peut inclure celui de Maldonado, mais d’autres sont bien pires.

[XI-7 : Veronica Sutton : Harold Colbert ; Zebulon Pharr, Jonathan Colbert] Le Pr Colbert se retourne vers Veronica Sutton : « Cessons de tourner autour du pot. Dites-moi précisément, sans ambage, ce que vous comptez faire avec les informations contenues dans la Collection Zebulon Pharr. Cela décidera une bonne fois pour toutes de ma recommandation ou de son absence. » La psychiatre joue le jeu – revenant notamment sur « l’emprunt » par Jonathan Colbert de l’exemplaire de Mythes des chamans du grizzli rumsens appartenant à son père. Harold Colbert pèse tous ces arguments ; il ne cache pas vraiment qu’il a peur de ce que son fils a peut-être fait, ou pourrait s’apprêter à faire… « Je vais vous aider. Mais je veux un engagement de votre part, que vous ne chercherez pas à nuire à Jonathan de quelque façon que ce soit. Prévenir ses éventuelles exactions, très bien – c’est ce qu’il faut faire, je ne vais pas me voiler la face parce qu’il s’agit de mon fils. Mais je ne veux pas entendre parler de prison ou que sais-je ; je veux retrouver mon fils, et faire en sorte, moi-même, qu’il ne s’égare plus. C’est entendu ? » Veronica acquiesce – précisant qu’elle est médecin, pas policière.

 

[XI-8 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Randolph Coutts, Miles Winthrop, Zebulon Pharr] Harold Colbert explique alors qu’il va rédiger une lettre d’introduction à remettre à MM. Coutts ou Winthrop, à leur cabinet d’avocats : « Elle contiendra ma recommandation, et je les presserai de vous ouvrir au plus vite l’accès à la Collection Zebulon Pharr – qui ne se trouve pas à San Francisco, au passage, mais de l’autre côté du Golden Gate, sur les pentes du mont Tamalpais. J’espère que vous en ferez bon usage. Une dernière précision, Mme Sutton : vous êtes de toute évidence une intellectuelle, la curiosité fait partie de vos attributs, et il en va de même, je suppose, pour M. Pierce, journaliste de son état… Mais ces livres sont dangereux. Faites preuve d’une extrême précaution. » Il se tait un instant, puis, dans un soupir : « Je travaille moi-même sur ce genre d’ouvrages depuis fort longtemps ; je pense m’être relativement… blindé contre leurs dangers, sans pour autant prendre à la légère leurs périls ; mais quelqu’un comme vous, qui s’y jetterait tête baissée et sans préparation… Je ne plaisante pas. »

 

[XI-9 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Randolph Coutts, Miles Winthrop, Zebulon Pharr] Mais Trevor Pierce l’interrompt peu ou prou : peut-être pourrait-il les accompagner, alors ? Cela permettrait d’aller plus vite, et de bénéficier de son savoir dans une matière si redoutable… Harold Colbert est surpris, mais pèse le pour et le contre. Enfin : « Vous avez sans doute raison, M. Pierce. Je pourrais vous assister dans cette affaire, et je serais un bien mauvais conseiller si, après vous avoir infligé ce sermon, je vous refusais mon aide. » Le journaliste et la psychiatre le remercient. Il faut tout de même prévenir MM. Coutts et Winthrop, il va leur téléphoner, mais sans doute pourront-ils se rendre à la Collection Zebulon Pharr dès demain dans la matinée. « Retrouvez-moi tous les deux, personne d'autre, à l’Embarcadero, demain matin à 10h. » Veronica Sutton perçoit toujours la peur dans les manières du Pr Colbert, mais aussi la détermination – en tout cas, il est assurément très sérieux. Trevor et elle prennent congé.

 

XII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 17H – 206 HYDE STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[XII-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Robert Larks, Jason Middleton] Le 206 Hyde Street présente une configuration assez similaire au 412 Eddy Street, mais paye encore moins de mine. C’est pire encore à l’intérieur, où il n’y a cette fois pas de gardien – des individus squattent les couloirs et les escaliers, souvent de la viande soûle, et d’une misère flagrante. Gordon Gore et Eunice Bessler s’interrogent sur la marche à suivre – aller directement à l’appartement 5, questionner d’abord les squatteurs… Mais ils sont interrompus par Zeng Ju qui dit – très fort, il crie presque – ne pas avoir entendu ce dont ils parlaient, en multipliant les excuses. Gordon le lui répète, et suppose qu’ils peuvent mentionner les noms de Robert Larks ou Jason Middleton en rejoignant l’appartement…

 

[XII-2 : Eunice Bessler, Gordon Gore : Robert Larks, Margaret] Eunice Bessler ne tergiverse pas davantage. Elle s’approche d’un homme entre deux âges, effondré contre un mur et visiblement ivre : « Bonjour ! Nous cherchons le peintre, il est bien ici ? » Le type est à moitié endormi. « C’que vous v’lez… V’m’offrez un verre ? » Eunice se tourne vers Gordon Gore, qui tire un billet de son portefeuilles : « Avec ça, vous pourrez vous en payer plein. » Le peintre est-il donc chez lui ? Deux types qui vivent ensemble – l’un d’eux est un peintre. L’appartement 5. Le regard de l’ivrogne s’illumine : « Ah, les pédés ! Nan, nan, z’habitent plus ici… C’est des sales types. M’faisaient chier quand j’étais tout peinard tranquille ici… J’emmerdais personne à ronfler dans mon coin, mais z’aimaient pas ça, eux, y en a même un des deux, le Robert, là, m’donnait des coups d’pied. Z’ont bien fait d’partir, parce que moi j’allais pas m’laisser faire éternellement ! » Sait-il où ils sont partis ? Non, ils se sont fait dégager d’ici, il faudrait demander à Margaret – la propriétaire ; le grand appartement du rez-de-chaussée, à droite. Ils remercient l’ivrogne et s’y rendent de ce pas.

 

[XII-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Margaret ; Robert Larks, Jason Middleton, Parker Biggs, Bridget Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Ils toquent à la porte, puis entendent une voix de rombière qui braille : « Ouais, ouais, j’arrive ! » La porte s’ouvre sur une bonne femme entre deux âges, plutôt ronde, et passablement alcoolisée elle aussi. Gordon Gore prend l’initiative : ils cherchent deux amis à eux – Eunice Bessler précise : « Robert et Jason. » La propriétaire est de mauvais poil, et peine invraisemblablement à s’allumer une cigarette. « Des amis ?

Plutôt des connaissances. En fait, ils nous doivent de l’argent…

Ah ben moi aussi ils m’en doivent ! Même que c’est pour ça qu’ils ont dégagé… Oh, mais j’sais où y sont allés, hein ! Faut pas croire !

Vous pourriez nous le dire ? On pourrait récupérer votre argent en même temps que le nôtre…

Mais pourquoi j’dirais ça à des "amis" d’ces connards… Vous v’lez m’escroquer vous aussi, c’est ça ? »

Eunice donne un coup de coude à Gordon en chuchotant : « Billet ! » Le dilettante ne fait pas de manières, et sort un billet de 10 $ qu’il tend à la rombière. Elle hésite deux secondes pour la forme, puis s’en empare : « Ouais, j’ai leur adresse. Oh, m’l’avaient pas laissée, hein… Biggs. C’est lui qui m’a dit.

Biggs… Vous voulez dire le patron du Petit Prince ?

Ben ouais, y en a pas d’autres… C’est lui qui m’a renseignée. M’avait rencardée, au cas où… Z’allez y aller pour récupérer mon argent, alors ?

Oui, et le nôtre aussi »

Margaret va fouiner dans ses papiers, dans une grande commode occupant tout un mur de la cuisine, et où ils ne sont pas le moins du monde rangés. Cela demande un peu de temps, mais elle tombe enfin sur l’adresse que lui avait donnée Parker Biggs : appartement 302, 250 Geary Street, toujours dans le Tenderloin. Cela semble correspondre aux souvenirs de Bridget Reece, cette fois ! « Sont là-bas, Larks et Middleton. Et m’doivent de l’argent ! Faut m’rapporter mon argent ! » Eunice lui demande combien ils lui doivent. La propriétaire se fige un moment, puis : « 60 $ !

Disons 70 avec les intérêts.

Ouais, voilà, exactement, j’avais oublié les intérêts... »

Ils laissent là Margaret, et quittent l’immeuble – à ce qu’il semblerait, ils connaissent enfin l’adresse actuelle de Jonathan Colbert et Andy McKenzie...

 

À suivre...

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Providence, t. 3 : L'Indicible, d'Alan Moore et Jacen Burrows

Publié le par Nébal

Providence, t. 3 : L'Indicible, d'Alan Moore et Jacen Burrows

MOORE (Alan) & BURROWS (Jacen), Providence, t. 3 : L’Indicible, [Providence #9-12], couleurs de Juan Rodriguez, traduction [de l’anglais] par Thomas Davier, Nice, Panini France, coll. Best Of Fusion Comics, 2017, [n.p.]

RÉTROACTION

 

Troisième et dernier tome de Providence, la série lovecraftienne d’Alan Moore et Jacen Burrows, censée (plus ou moins, comme d’hab’) mettre un terme à la carrière BD du génial scénariste de Watchmen, From Hell et tant d’autres merveilles (sur ce blog, outre Neonomicon, finalement un prologue à la présente série, d’une certaine manière, j’avais eu l’occasion de parler de Top 10, V pour Vendetta, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Suprême et un chouia de Tom Strong). Cet ultime volume comprend donc les épisodes 9 à 12 de la série américaine, et a été publié en français peu ou prou dans la foulée de ces derniers, datés sauf erreur de cette même année 2017.

 

Nous en arrivons donc à la conclusion d’une entreprise bien moins innocente qu’il n’y paraissait, et dont je n’ai longtemps su que penser. Mais, comme souvent chez Moore ? l’aventure se conclue sur un feu d’artifices qui amène à repenser tout ce que nous avons lu avant – et sans doute faudrait-il relire l’ensemble pour en apprécier pleinement la portée, ou en tout cas davantage qu’au premier coup d’œil. Ce qui n’est pas inhabituel chez Moore, dont nombre de BD, même très efficaces à la première lecture, gagnent considérablement à être relues, encore et encore : Watchmen en est à mon sens le meilleur exemple – à chaque fois, j’y découvre des choses à côté desquelles j’étais passé jusqu’alors…

 

Providence, finalement, s’inscrit sans doute dans cette tendance – mais avec un ressenti différent, car l’accueil à la première lecture était sans doute moins unilatéralement enthousiaste. En fait, le premier tome de Providence m’avait tout d’abord fait le même effet que Neonomicon : j’avais trouvé ça assez mineur – pas mauvais, mais bien éloigné de ce que Moore avait pu faire de mieux, et par ailleurs un peu décevant dans l’optique Moore + Lovecraft, qui semblait faite pour moi… Je n’en avais pas retenu grand-chose, en tout cas – mais le deuxième tome a changé la donne, me convainquant bien davantage, mais aussi m’amenant à reconsidérer le premier, et, en fait, tout autant Neonomicon ; et cet effet s’est répété avec ce troisième et dernier tome, pour l’ensemble là encore – d’aucuns diraient même pour la carrière de l’auteur, j’imagine.

 

BACK IN BLACK

 

Nous retrouvons donc, en 1919, le jeune Robert Black, ex-journaliste new-yorkais, qui, suite au décès de son amant, s’est lancé dans un périple en Nouvelle-Angleterre afin d’y collecter des idées pour un livre, faisant écho à sa manière au principe des « livres qui tuent » dont Robert W. Chambers lui avait fourni le modèle avec son Roi en Jaune. Sauf que sa quête d’un vieux livre arabe l’a amené à envisager les choses sous un autre œil : son projet consiste maintenant à mettre en lumière un fond occulte latent dans la Nouvelle-Angleterre contemporaine, une sorte de mythologie proprement américaine, sur laquelle broder des histoires délicieusement étranges… ou effrayantes.

 

C’est qu’en chemin, Black a fait bien des rencontres fascinantes – pour la plupart (ou bien toutes ?) liées à la Stella Sapiente, une sorte de société ésotérique dont le propos le laisse encore perplexe, mais dont les moyens et les relations semblent pour le moins conséquents. Par ailleurs, notre héros a vécu quelques expériences traumatisantes, qu’il suppose avoir été d’ordre hallucinatoire – car rien d’autre ne saurait l’expliquer. Son séjour à Manchester (Nouvelle-Angleterre, hein), tout particulièrement, s’était avéré traumatisant…

 

Mais, depuis, il a fait du chemin – et sa halte à Boston l’a conduit à rencontrer d'autres écrivains. Autour de la figure tutélaire de Lord Dunsany, que Black ne connaissait pas le moins du monde, sont apparus deux écrivains américains plus que discrets, car cantonnés aux publications du journalisme amateur (encore une chose dont Black n’avait pas idée, que ce sous-monde littéraire bien éloigné des canons de l’édition traditionnelle) : un certain Randall Carver, tout d’abord, qui l’a mis sur la piste d’un autre jeune auteur, semble-t-il assez excentrique, du nom de Howard Phillips Lovecraft…

 

Ce dernier réside à Providence, Rhode Island – et Black va lui rendre une visite prolongée.

 

I AM PROVIDENCE: THE LIFE AND TIMES OF H.P. LOVECRAFT

 

Eh oui, nous y sommes enfin – et l’architecture scénaristique de Moore, façon clef de voûte, joue dès lors plus frontalement de la polysémie du titre même de « Providence », en confrontant le lecteur, non plus seulement au « Mythe de Cthulhu » revisité sur un mode cohérent (voir plus loin), mais aussi au mythe entourant la personne même de H.P. Lovecraft. À peine entraperçu jusqu’alors, outre qu’il fallait composer avec l’ambiguïté de son alter ego Randall Carver, l’écrivain occupe maintenant une place essentielle dans le récit, même si vu uniquement à travers les yeux (et les écrits, de manière significative) de Robert Black.

 

En tant que tel, il constitue un personnage – un trait récurrent de la fiction lovecraftienne, et à vrai dire du vivant même de l’auteur : voyez « Les Mangeuses d’espace », nouvelle de Frank Belknap Long que l’on considère souvent comme étant le premier pastiche du « Mythe de Cthulhu », mais, toujours du vivant de l’auteur, on pourrait aussi mentionner « Le Tueur stellaire » (ou « Le Visiteur venu des étoiles ») de… Robert Bloch. Bien sûr, le procédé s’est souvent avéré périlleux – combien de mauvais pastiches, au fil des décennies, jouant de l’image stéréotypée de l’auteur, et de manière au mieux gratuite… Il y a des exceptions, cependant.

 

Et Moore s’en tire très bien, car il traite de son sujet avec une immense intelligence – qui passe aussi par les ambiguïtés entre le personnage présenté comme étant véritablement Lovecraft, le personnage nommé Randall Carver et qui lui doit beaucoup via bien sûr Randolph Carter (ce qui amène à se poser la question essentielle à la série du « travestissement » des noms des personnages lovecraftiens, question qui m’intriguait beaucoup depuis le premier volume – mais il se trouve que c’est Lovecraft lui-même, dans ces pages, qui en fournira l’explication, d’une portée considérable ! Pour le coup, c’est sans doute bien plus malin que ça n’en a l’air...), et enfin les allusions limpides pour le lecteur si incompréhensibles (pour l’heure…) pour le jeune Robert Black à un certain « Rédempteur » essentiel à la mystique tordue de la Stella Sapiente ; autant d’éléments qui avaient été mis en place dans le tome 2 de Providence, et sur lesquels ce tome 3 brode avec toujours autant d’astuce et de pertinence.

 

Moore opère un contraste étonnant, à ce niveau, car il mêle enfin, à tant d’éléments empruntés à la fiction lovecraftienne, et tant d’allusions contextuelles à une Nouvelle-Angleterre pas forcément moins fantasmatique que celle de la vallée du Miskatonic, un Lovecraft qui, pour le coup, a l’air authentique pour l’essentiel. Mais cela fait sens ! Ce troisième tome, et il me faudra y revenir, témoigne de ce que Moore connaît très bien, non seulement l’œuvre lovecraftienne, mais aussi la biographie de l’auteur – et enfin la critique lovecraftienne. Ce qui ne signifie en rien qu’il asservit son récit à la « réalité » – bien plutôt que les variantes qu’il opère ne font sens qu’à la condition de savoir avec suffisamment de précision ce qu’il en était au juste.

 

En notant au passage que ce Lovecraft, pour le coup, est celui de 1919. Il n’écrit donc véritablement des nouvelles que depuis très peu de temps – en fait, depuis deux ans seulement (« La Tombe » et surtout « Dagon » en 1917, texte dont la parution est justement contemporaine du récit), et ses rares publications se cantonnent au registre du journalisme amateur ; il faudrait attendre encore quatre ans pour que le nom de l’auteur figure dans un pulp, un certain Weird Tales qui n’existait même pas à l’époque… On est donc très loin de bien des aspects « canoniques » de la biographie de Lovecraft telle qu’elle est souvent résumée ou mise en scène : les pulps ne sont pas encore de mise, les « révisions » non plus, Sonia Greene pas davantage, et New York, sans même parler de Cthulhu et compagnie ; ce Lovecraft ne sait encore rien de Clark Ashton Smith, et Robert E. Howard, à cette date, est âgé de treize ans seulement – peut-être achète-t-il son premier pulp…

 

Mais ce Lovecraft est déjà un personnage, d’une certaine manière – et les traits ne manquent pas, réels ou ludiquement extrapolés, qui en font une figure excentrique voire pittoresque. En 1919, on pouvait à vrai dire avec une certaine légitimité l’envisager encore comme « le Reclus de Providence », ainsi qu’il le prétendait lui-même d’une certaine manière, et ce ne serait plus le cas quelques années plus tard à peine ; par contre, il est déjà, même si sans doute depuis peu, ce correspondant acharné qui écrit des dizaines et des dizaines de lettres, sans cesse – Black s’en étonne dans son journal, ça le fascine. D’autres traits sont plus marqués, qui loucheraient éventuellement sur la caricature, si Lovecraft lui-même ne s’en délectait pas autant, comme d’une construction consciente et pleinement assumée : le personnage emploie une langue contournée qui doit plus à la rhétorique des essayistes et poètes du XVIIIe siècle anglais qu’au « dialecte » américain de son temps (une dimension plus ou moins bien rendue par la traduction). Il latinise volontiers les noms, ou, plus globalement, abuse systématiquement des pseudonymes pour désigner ses camarades – qu’il le veuille ou non, Robert Black est d’emblée et à jamais « Robertus », pour Lovecraft. Il joue au vieillard, aussi – un vieillard de vingt-neuf ans, guère plus âgé que ses interlocuteurs ; il n’est même pas exclu qu’un certain nombre d’entre eux soient plus âgés que lui… Qu’importe : pour le « jeune » Robert Black comme pour tous les autres, Lovecraft se désigne expressément comme étant son « Grandpa Theobald »… Et, bien sûr, il est intarissable sur les beautés de sa ville comme de la Nouvelle-Angleterre, érudit même si sans méthode, grand connaisseur de Poe et journaliste amateur d’un enthousiasme débordant.

 

Au-delà du pittoresque, cependant, il y a des choses plus douloureuses. À ces charmantes manies, il faut sans doute en associer d’autres moins aimables – mais on relèvera que Moore n’insiste guère sur le conservatisme et surtout le racisme de l’auteur, pourtant un thème latent de la BD, et, bien sûr, plus ouvertement, de The Courtyard (surtout ?) et Neonomicon au sens strict, avant Providence. C’est dit en passant, sans rien en dissimuler, mais sans non plus qu’il faille y attacher davantage d’importance. Bien sûr, dans l’optique du personnage de Robert Black, la question de l’homophobie est plus fructueuse – même si peut-être davantage artificielle ? L’astuce, qui permet de bien faire passer cette thématique dans le récit, sans y insister mais en en jouant avec justesse, consiste à évoquer la figure de Samuel Loveman, et sa poésie qui réveille bien des échos chez Black (plus tard, le procédé suscitera un nouvel écho avec la figure de Robert H. Barlow, notamment). Peut-être faut-il y associer également l’ambiguïté de ce Lovecraft exhibant devant son visiteur inverti (le sait-il ?) une vieille photo de famille où Susan, sa mère, habillait le petit garçon en petite fille, « selon la mode du temps » ?

 

En fait, le personnage de Susan a une certaine importance ici, au travers d’une scène très douloureuse où Black accompagne Lovecraft à l’asile où sa mère est internée depuis très peu de de temps alors (cette même année 1919, en fait ; elle mourra en 1921). Ici, la façade du « reclus » excentrique se fissure, et c’est l’humanité sous-jacente qui perce.

 

Cela participe aussi d’une chose qui ne coulait pas forcément de source (surtout dès que la question du racisme intervient, plus particulièrement ces dernières années) : dans son récit, Moore semble faire preuve d’une immense sympathie pour le personnage de Lovecraft – et cela ressort notamment des extraits du journal de Robert Black, à la suite cette fois des seuls épisodes 9 et 10 ; le jeune homme, homophobie du gentleman ou pas, semble réagir comme tous ceux ou presque qui ont eu l’occasion de fréquenter HPL dans la « vraie vie », vouant au personnage une intense sympathie teintée de fascination, voire de la conviction d’avoir affaire à un génie. Et non sans humour de part et d’autre. Certes, c'est tout de même le point de vue d'un personnage...

RELEVER LES SOURCES

 

Bien sûr, ce troisième tome abonde en références marquées à l’œuvre lovecraftienne – mais peut-être d’une manière différente par rapport aux deux premiers, car seuls les épisodes 9 et 10, ici, jouent vraiment le même jeu (complété par le journal de Black), voire uniquement le neuvième : le onzième, qui conclut véritablement la BD de la plus brillante des manières, a une approche globalement très différente, tandis que le douzième constitue un épilogue renvoyant bien davantage à Neonomicon.

 

Le neuvième épisode est titré « Outsiders », ce qui fait bien sûr écho à « Je suis d’ailleurs » (« The Outsider »), avec un pluriel bienvenu et là encore polysémique. Mais, comme souvent dans Providence, les références proprement lovecraftiennes de l’épisode vont chercher dans d’autres récits, de préférence à celui qui lui donne son titre – pour l’essentiel, ici, « De l’au-delà » (« From Beyond »), L’Affaire Charles Dexter Ward et « Celui qui hantait les ténèbres ».

 

Le dixième épisode s’inscrit dans la continuité de ces références, mais introduit un biais intéressant via son titre, « The Haunted Palace », qui renvoie pour partie à Poe, figure tutélaire de l’épisode, mais aussi, je suppose, au film du même nom signé Roger Corman, également connu en français sous le titre La Malédiction d’Arkham, et qui, sous prétexte d’adapter Poe, adaptait en fait Lovecraft et plus particulièrement… L’Affaire Charles Dexter Ward. Ce que je trouve assez bien vu, pour le coup – car cela introduit d’une certaine manière l’épisode suivant.

 

Les épisodes 11 et 12 sont extrêmement riches en termes de citations, mais sur un tout autre mode. On relèvera du moins ici leurs titres, « The Unnamable » tout d’abord, soit « L’Indicible » (qui fournit son titre d’ensemble à ce troisième volume), terme qui renvoie probablement davantage aux procédés lovecraftiens (plus ou moins) typiques qu’à la nouvelle très mineure portant ce nom (et faisant figurer un certain Carter que l’on suppose bien être Randolph Carter), d’inspiration décadente et au contenu parodique marqué – ce qui peut faire sens, en même temps.

 

Quant à l’épisode 12, il est titré « The Book ». C’est le nom du premier sonnet des Fungi de Yuggoth, mais, bien sûr, cela renvoie sans doute avant tout au propos même de la série, que ce soit de manière littérale (la quête de Robert Black pour le « livre qui rend fou ») ou plus métaphorique (l’effet même des écrits lovecraftiens tel qu’il est rendu dans les épisodes 11 et 12).

 

CORRÉLER LES INFORMATIONS

 

Ceci, c’est le « travail » du lecteur – qui s’avèrera d’une tout autre ampleur dans l’épisode 11. Mais il constitue, au choix, la source ou le reflet d’un autre travail de corrélation, accompli ici par Robert Black, endossant bien sûr sans s’en douter les atours de l’investigateur lovecraftien corrélant des documents, et dont le narrateur de « L’Appel de Cthulhu » fournirait l’exemple le plus saisissant quelques années plus tard.

 

Or, ainsi que nous avons eu l’occasion de le constater tout particulièrement dans le tome 2, notre ex-journaliste et wannabe-romancier est plus ou moins compétent dans l’exercice – car sa méthode certes très professionnelle, associée à une aisance sociale remarquable, est parfois amoindrie dans ses effets par des préconçus de divers ordres, et notamment ceux l’amenant à systématiquement rationaliser (même via Jung, pour ce que ça vaut) tout ce qu’il découvre, en s'aveuglant volontairement ; dans la scène impliquant Pitman et les goules, cela relevait presque de la comédie… Est-ce véritablement un travers ? Probablement pas tout à fait, car un lecteur aussi rationnel que Black lui-même ne saurait le blâmer de ne pas percevoir la dimension occulte de ses découvertes, et ce alors même qu’elle est justement supposée constituer l’objet précis de ses recherches.

 

Bien sûr, Moore joue de ce décalage entre son personnage et son lecteur – et, d’une certaine manière, Lovecraft faisait de même dans ses fictions : c’est le propre de l’écrivain, a fortiori quand il est connoté « genre » ; il s'amuse avec un lecteur supposé savoir en gros à quoi s'attendre. Mais le scénariste est ici tout particulièrement habile, qui dissémine çà et là les pièces de son puzzle : le lecteur se fait à son tour investigateur, avide de comprendre ce qui se passe avant que l’auteur ne lui fasse le cadeau presque narquois de « l’explication », via Robert Black… ou bien malgré lui. Mais il est aussi émotionnellement impliqué par rapport audit personnage, ce jusqu’à l’ultime moment – celui où la corrélation portera enfin ses fruits, pour révéler une réalité d’essence globalisante, sur un mode qu’on dirait aujourd’hui conspirationniste peut-être, et parfaitement terrible ; Black a ainsi bel et bien écrit son « livre qui rend fou », en dernière mesure – seulement, c’est l’auteur qui en est ressorti fou…

 

Et personne d’autre ? À moins bien sûr que quelqu’un, bien plus tard, en guise d’épilogue, s’aventure en frissonnant dans les cahiers du jeune homme, sachant que s’y trouve la clef permettant de comprendre ce qui s’est passé depuis – et sans se faire d’illusions quant au potentiel morbide de cette compréhension. Mais, à ce stade, c’est le monde qui sera devenu fou.

 

THESE GO TO ELEVEN

 

Mais d’ici-là, justement, il nous faut découvrir ce qui s’est passé. Et c’est l’objet de l’épisode 11, véritable conclusion de la série – un épisode brillant, non, proprement bluffant, où la magie de Moore opère une fois de plus, qui captive, secoue, assomme, et réveille le lecteur, plus ou moins dans cet ordre. À n’en pas douter le très grand moment de la série, et sans doute un des très grands moments de l’ensemble de la carrière scénaristique de l’auteur.

 

L’épisode commence à peu près « normalement », passée l’hallucination initiale sur le mode du rêve vaguement rigolard. Nous y retrouvons un Robert Black bouleversé par sa révélation de l’épisode précédent – littéralement, il n’est plus le même homme, presque plus que l’ombre de lui-même. C’est qu’il a compris – et, pire que tout, il a compris quelle a été sa part dans la conspiration souterraine dont il supposait qu’elle ne ferait que constituer un bon sujet pour une œuvre de fiction.

 

Cela fait-il de Black un démiurge, si Lovecraft doit être un rédempteur ? Probablement pas – son insignifiance, en définitive, ressort peut-être d’autant plus de ses hauts faits bien involontaires, car il se noie dans les conséquences : l’abîme de la compréhension l’engloutit plus sûrement que celui de l’incompréhension initiale – cette supposée innocence que les investigateurs lovecraftiens en viennent systématiquement à regretter, une fois qu’elle leur est définitivement devenue inaccessible du fait même de leur curiosité fatale.

 

C’est que, derrière Robert Black, et après lui, et au-delà, c’est le monde qui prend le premier rôle – un monde à jamais chamboulé par le génie du Rédempteur. L’épisode change alors du tout au tout, et pourtant dans une transition habile, délaissant progressivement Black pour une évolution condensée mais non moins saisissante de la propagation de la maladie lovecraftienne à travers le monde et tout au long d’un siècle.

 

Providence, comme nombre de bandes dessinées scénarisées par Alan Moore (même si le cas le plus éloquent est probablement La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), est une série d’une extrême érudition, riche à chaque page, voire à chaque case (en prenant en compte le parti-pris « cinématographique » de la présente série), de nombreuses allusions souvent bien moins gratuites qu’elles n’en ont l’air. Même si je suppose connaître un peu mieux, même si sans vraie méthode, Lovecraft, sa vie, son œuvre, sa postérité, que le lecteur moyen, je sais parfaitement que je suis passé à côté de nombre de ces références et allusions – comme toujours. Peut-être même la majorité.

 

L’épisode 11 est à cet égard plus redoutable encore – car il s’éloigne de la seule référence précise à Lovecraft lui-même et à ses récits pour envisager ce qui s’est produit après la mort de Lovecraft en 1937 – même si, dans le contexte temporel de la BD, c’est en fait l’année 1919 qui constitue donc la charnière. Ici, Moore verse donc dans l’analyse de la diffusion autant que des représentations d’une œuvre, au prisme de l’histoire éditoriale comme de celle de la critique lovecraftienne. En même temps, tout cela est encore moins gratuit que jamais, et l’effet, pour qui s’intéresse à la matière, est parfaitement... bluffant, oui.

 

Dans ces cases, nous croisons, outre des références à des fictions lovecratiennes au sens strict (comme surtout « Horreur à Red Hook », mais avec les ambiguïtés qu’impliquent aussi bien Neonomicon que le premier tome de Providence, ou sinon « Le Modèle de Pickman », « La Clef d’argent », L’Affaire Charles Dexter Ward, « L’Abomination de Dunwich », « Le Cauchemar d’Innsmouth », « La Maison de la sorcière », « Le Monstre sur le seuil »...), des personnalités telles que Clark Ashton Smith, Edwin Baird, Sonia Greene, August Derleth, Donald Wandrei, Robert E. Howard, Robert H. Barlow, Frank Belknap Long, William Burroughs, le « Simon » du Necronomicon ou encore Jorge Luis Borges, tandis que bien d’autres sont également évoqués sans apparaître à l’image, incluant Arthur Machen, Lord Dunsany ou Allen Ginsberg. Et sans doute beaucoup d’autres, explicitement ou par allusion, à côté desquels je suis passé une fois de plus

 

Mais tout ceci est au service d’une vision d’ensemble parfaitement cohérente, et qui parvient à faire sens en tirant parti du caractère nécessairement elliptique de cette narration, qui consacre une seule case à chaque événement. On y assiste, à proprement parler, à la propagation de la vision lovecraftienne, puis à ses dérives, notamment sous deux angles, qui sont sa « geekisation » à base de peluches Cthulhu rigolotes, et, comme en parallèle, sa bâtardisation pseudo-ésotérique.

 

L’effet global est incroyable – c’est de la magie (pardon, magick), purement et simplement. Tandis que tourne sans cesse sur le gramophone un disque titré « You Made Me Love You » (Love… craft ? Ou Moore, dont certains pourraient juger qu’il se livre ici, en parfaite connaissance de cause, à une démonstration façon fan-service m’as-tu-vu de son incroyable brio narratif ? « These go to eleven... »), le lecteur fasciné succombe à l’enchantement et bannit les préventions qui pouvaient lui rester pour se livrer à l’adoration pure et simple de ce qu’il lit.

 

D'une certaine manière, c’est ici que s’achève la BD – cet incroyable épisode apporte la véritable conclusion aux recherches littéraires de Robert Black. Peut-être une conclusion plus allusive, sur cette base, aurait-elle fait sens. Mais Alan Moore a encore plus d’un tour dans son sac, et, à mesure que le diamant parcourt le sillon, il fait dériver les découvertes de Black, via Malone à Red Hook, vers l’enquête policière se prolongeant sur plusieurs décennies – en dernier ressort, et comme par un effet de contamination intertextuelle, qui fait sens, les personnages de Neonomicon ressurgissent, environnés de Maigres Bêtes de la Nuit, pour achever l’édifice mooresque ; au regard de ses bandes-dessinées explicitement lovecraftiennes, car Neonomicon et Providence ne constituent plus dès lors qu’un unique ensemble insécable, et peut-être d’une œuvre entière.

BOUCLER LA BOUCLE

 

De la sorte, Alan Moore boucle en effet la boucle. C’est comme si Providence constituait une parenthèse – une grosse parenthèse, contenant en fait l’essentiel. L’histoire reprend là où Neonomicon s’était achevé, parce que Providence, non seulement explique ce qui s’est passé, mais, en fait, le suscite à proprement parler.

 

À vrai dire, ça n’est pas forcément très original en tant que tel. À résumer le pitch à sa plus simple expression, cette contamination du monde par le pouvoir du verbe, et du verbe lovecraftien en l’espèce, a même probablement quelque chose d’un peu rebattu ; et, formellement, la boucle faisant que la dernière page de la série répond en tous points ou presque à la première, ça relève sans doute un peu de la coquetterie. Mais qu’importe ? D’une certaine manière, ce qui compte ici, ce n’est peut-être pas tant l’histoire que la manière de la raconter – bien au-delà de semblables effets de manche narratifs et/ou visuels. Et, à cet égard, le contenu devient subitement plus pertinent, en tant qu’analyse de la fiction lovecraftienne mais aussi de ce sur quoi elle a débouché, bon gré mal gré, et en égale mesure en tant qu’auto-analyse d’un auteur qui, à l’heure de raccrocher les gants (dit-il, mais ce n’est pas la première fois…), examine l’idée même de récit au prisme de sa propre carrière, envisagée comme l’illustration systématique et exhaustive de cette idée.

 

Sans doute peut-on trouver ici de nombreux échos de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, mais aussi, moins souvent cité, de Suprême – série dans laquelle on trouvait déjà, de manière significative, cette même structure narrative en forme de boucle, certes sur un ton plus léger. Mais, de manière peut-être moins explicite, Providence renvoie sans doute tout autant à la conspiration ésotérique totalisante de From Hell, elle-même précédée par la conspiration de Watchmen, dont le cœur résidait après tout dans un complot réalisé, sinon conçu, par des auteurs de fiction, et empruntant des traits Tentaculaires-Et-Indicibles qui n’auraient pas dépareillé chez Lovecraft, ou, peut-être plus exactement, dans une extrapolation de Lovecraft – plus ou moins cheap le cas échéant, délibérément.

 

CINÉMASCOPE

 

J’imagine que le dessin de Jacen Burrows, au-delà de son académisme un peu fade (les couleurs n'arrangeant rien), participe pourtant de cette approche, notamment du fait de sa dimension « cinématographique », en fait sensible dans les deux premiers tomes, mais qui ne m’a vraiment accroché que dans celui-ci. En effet, la mise en page de la BD, relativement sobre (ce n’est pas, par exemple, Prométhéa, qui s’autorisait bien des folies et des expérimentations dans ce registre, tout en questionnant là encore l’idée de récit), implique presque systématiquement des pages composées de quatre cases en forme de bandes occupant toute la largeur de la page.

 

Ce format finalement inattendu confère au récit une dimension « cinémascope », qui, pourtant, n’extériorise pas autant la narration qu’on pourrait le croire, dit comme ça – bien au contraire, à plusieurs reprises dans la série, ce qui inclut d’ailleurs significativement cette première et cette dernière pages dont je parlais un peu plus haut, la bande « cinémascope » correspond à une vision subjective, même si pas forcément celle de Robert Black. En fait, dans le présent volume, l’épisode 9 joue énormément de ce principe, en alternant la réalité perçue par Black, agitant par exemple la main devant ses yeux (FPS !), avec la vision tout autre qu’en ont, successivement, ce Henry Annesley qui correspond au Tillinghast de « De l’au-delà », puis, mais en pleine page d’autant plus éloquente, Susan Lovecraft. Et c’est bien le propos !

 

Tout est bien affaire de regard – qui est aussi affaire de perception. Il y a de toute évidence une réflexion poussée à cet égard, dans le texte comme dans le graphisme ; et l’ensemble constitue donc cette manière de raconter une histoire, qui dépasse peut-être l’histoire en elle-même, chez l’auteur de littérature ou de bande dessinée s’affichant consciemment comme un artisan.

 

COHÉRENCES INTERNES

 

Ceci étant, la pertinence de cette approche peut demeurer problématique à d’autres égards – et c’est, je crois, ce qui explique ma perplexité à l’égard de l’ultime épisode de Providence, le choc constitué par l’épisode 11 immédiatement antérieur y ayant sans doute eu sa part.

 

C’est la question de la cohérence – qui me paraît essentielle dans la bande dessinée. J’avais noté, concernant le premier volume, que l’ambition de Moore, que je comprenais alors très mal (et sans doute pas beaucoup mieux aujourd’hui), semblait être au moins pour partie de dégager une cohérence d’ensemble dans l’œuvre lovecraftienne – mais en prenant en fait le contre-pied de la cohérence « forcée », maladroite et stérile que Derleth lui avait infligée, notamment au travers de sa conception erronée d’un « Mythe de Cthulhu » qui préoccupait fort peu Lovecraft lui-même. Car les tentatives de rendre l’ensemble lovecraftien cohérent, au mépris des préoccupations de l’auteur, mais cette ambition n’en était pas moins très compréhensible et tentante, ont toujours été plus ou moins convaincantes – le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu en a fourni des exemples variés, du meilleur au pire.

 

L’approche de Moore était assurément plus réfléchie et pertinente que la plupart, et au premier chef celle de Derleth. Et je suppose qu’il peut être utile de relever que les nouvelles mises en scène, et plus encore celles qui fournissent les titres des douze épisodes (pas tous empruntés à Lovecraft, d’ailleurs), renvoient souvent à des textes jugés « mineurs », et en tout cas « indépendants » du « Mythe de Cthulhu » formalisé par Derleth ; c’est d’ailleurs sensible dans ce troisième et dernier volume comme dans les précédents. En fait, Moore semble délibérément tourner autour de Cthulhu, mais sans jamais vouloir le mettre en scène – ce qui compte, semble-t-il, c’est plutôt le substrat philosophique et peut-être plus encore narratif de la nouvelle « L’Appel de Cthulhu » ; pas le Grand Ancien en lui-même.

 

Or il y a ici une rupture singulière de ton – puisque cet ultime épisode ouvre les vannes, si j’ose dire ; car le ton devient plus humoristique, en même temps… Je ne sais pas s’il faut y voir une ultime contradiction, ou, au contraire, comme une sorte de message parfaitement sérieux – mais assurément provocateur, en forme de pied de nez ?

 

Rapportant ma lecture du tome 2 de Providence, j’étais revenu sur cette déclaration de Moore disant en substance que Cthulhu, à force de peluchisation kawaï, etc., ne faisait plus peur, et qu’il était bien temps de revenir à cette émotion primordiale au cœur de l’œuvre lovecraftienne comme de l’analyse par Lovecraft du genre qu’il avait fait sien, dans Épouvante et surnaturel en littérature. C’était à mon sens et pour une bonne part ce qui faisait la réussite de Providence à partir de son intriguant épisode 4 – là où les trois premiers opéraient dans un autre registre, globalement, qui m’avait laissé bien plus froid. Cela n’excluait pas des passages proprement grotesques, au point parfois du rire, mais d’un rire vaguement gêné et teinté de malaise – tandis que l’horreur la plus brute, chargée à son tour de malaise, semblait toujours guetter l’arrivée du lecteur au tournant d’une nouvelle page, et avec le cas échéant un caractère explicite, sexe et sang, guère dans les mœurs du gentleman de Providence

 

Dans le douzième et dernier épisode, ce n’est plus vraiment le cas. Apocalypse ou non, et sans préjuger du contenu de fond pouvant s’avérer bien plus subtil que cela, la tendance globale est passée à l’outrance, en fait de grotesque, et le rire n’est jamais bien loin (même noir, même jaune). Littéralement, l’esprit même de la peur s’incarne dans la chair – et cette réification le rend finalement bien moins terrible, d’une certaine manière… Ce qui vaut bien sûr pour cette parodie très cliché de la Nativité (au passage, je ne sais pas ce que ça donne dans le texte anglais, mais dans cette traduction le personnage de Lovecraft désigne systématiquement sa naissance comme étant sa « nativité »), peut-être en réponse à la parodie de la Passion du Christ à la fin de « L’Abomination de Dunwich ». Mais ce n'est qu'un exemple, et il y en aurait bien d'autres.

 

Entre-temps, nous avons vu défiler les peluches de Cthulhu dans l’épisode 11. Alors, ultime contradiction ? Ou constat, plus ou moins nihiliste, qu’il nous faudra bien faire avec… et que, heureusement, la peur, chez Lovecraft, emprunte mille avatars qu’on aurait bien tort de réduire à l’unique prêtre céphalopode ? On peut toujours avoir peur chez Lovecraft, car Lovecraft ce n'est pas que Cthulhu (et encore moins sa peluche). Ce qui pourrait faire sens, sans que j’adhère totalement au propos…

 

Maintenant, je suis probablement passé à côté de pas mal de choses, dans ce problématique épisode 12. Il y a sans doute bien mieux à en dire...

COMPRENDRE LOVECRAFT ?

 

Reste un dernier point que j’aimerais envisager. Pas le plus simple – et certainement pas le plus « objectif »…

 

Il y a quelques mois de cela, sur je ne sais plus quel forum (probablement Casus NO, je crois), un intervenant avait condamné la série Providence comme nulle, en déplorant, en substance, que Moore « ne comprenait rien à Lovecraft ». Je n’étais pas intervenu, parce que tout cela n’était sans doute pas très clair pour moi… Mais aujourd’hui, je suis tenté de répondre enfin (c’est bien la peine) : je crois que Moore, au contraire, comprend très bien Lovecraft. Providence, à y revenir globalement, témoigne page après page de ce que Moore maîtrise son sujet, quel qu’il soit : Lovecraft, son œuvre, le genre horrifique, l'écriture de fiction…

 

Cela va plus loin que la seule lecture, même particulièrement attentive, des œuvres en elles-mêmes : l’auteur a visiblement compulsé la critique lovecraftienne, ce qui ressort tant des thèmes qu’il traite que de sa manière de concevoir Lovecraft en personne, ou d’orienter son récit au gré des préoccupations de tel ou exégète. Ici, nous trouvons la couverture du H.P. Lovecraft: A Critical Study de Donald R. Burleson… et là, bien sûr, nous trouvons S.T. Joshi en personne, nommément, comme un des principaux personnages de l’épisode 12 ! Un tour pour le moins hardi, et je ne sais pas ce qu’en pense le plus grand spécialiste mondial de Lovecraft (qui m’a l’air un peu ronchon, parfois, au-delà de sa compétence et de son talents indéniables…).

 

Mais je ne pense pas que ce soit « gratuit ». Providence, à tout prendre, est aussi une lecture critique de Lovecraft. Chaque épisode incitait à revenir sur tel ou tel pan de l’œuvre du maître, pour en tirer des conclusions éventuellement très diverses. En fait, la critique s’insinuait tout particulièrement dans les pages du « journal » ou « cahier de réflexions » de Robert Black – et, comme rappelé plus haut, celui-ci avait tendance à rationaliser à tout crin, comme un exégète revenant tardivement sur l’œuvre, cette fois perçue comme telle, serait porté à le faire. En fait, c’est ce que j’apprécie beaucoup dans la figuration de S.T. Joshi dans l’épisode 12 : il interprète Lovecraft – car il est bien le plus grand spécialiste de l’auteur ; et il l'interprète à sa manière (dominante et largement mienne), matérialiste, rationaliste, etc. Et, chose intéressante, ses interprétations dans la BD peuvent dès lors revenir sur d’autres, émises par des personnages qui ne sont quant à eux rien d'autre en vérité, et que son érudition l’autorise à relativiser voire à contester. À plusieurs reprises, il dit « non », ou « je ne crois pas », ou « je n’en suis pas sûr »… Comme s'il s'adressait au scénariste, d'une certaine manière !

 

Comme tel, en effet, il peut contrevenir à ce que nous pourrions être portés à interpréter comme la lecture proprement moorienne de l’œuvre lovecraftienne – dans un débat d’idées où tout ne se vaut pas, mais où persiste néanmoins un « mystère » susceptible de plusieurs lectures. En fait, S.T. Joshi prend ici, d’une certaine manière, davantage assurée car davantage consciente, la posture rationnelle d’un Robert Black avant lui – malvenue au moment des événements car bien trop « innocente », elle fait sens, et pleinement, en dernière mesure.

 

Moore, en face, ne joue finalement pas tant de la carte « occulte » qu’on serait tenté de lui accoler, car il est probablement bien trop sérieux pour cela, même voire surtout dans ce domaine « magick » cher à son cœur – dans l’épisode 11, il traitait après tout « Simon » à sa juste mesure… Cette approche nourrit à l’évidence son histoire, mais comme au-delà de Lovecraft, et en maniant avec précaution et dès lors pertinence la thématique si souvent navrante de « l’initié malgré lui ».

 

Finalement, tout cela se rejoint peut-être dans la sympathie pour l’auteur, et la passion pour son œuvre. Y accoler tant de lectures, c’est rendre hommage à sa complexité, et à son génie.

 

Et quand Moore paraît « violer » la doxa lovecraftienne, il le fait très clairement en pleine connaissance de cause. J’en suis maintenant persuadé : s’il peut faire tout cela, ce n’est pas parce qu’il ne comprend rien à Lovecraft, et qu'il s'en moque, mais bien au contraire parce qu’il le comprend très bien – il faut des idées claires pour faire ce qu’il en fait.

 

RELECTURE

 

Oui – une lecture, ou relecture. Respectueuse et audacieuse en égale mesure. En tant que telle, c’est aussi un appel du pied à relire par soi-même Lovecraft – en dépassant les certitudes que l’on croit avoir acquises, le cas échéant, car la personnalité Lovecraft, dans la critique, et le regard sur son travail, ont sans doute eu bien des occasions d’évoluer depuis 1937 (et 1971). Et donc, lire et relire aussi sur Lovecraft, et autour de Lovecraft…

 

Et sans doute relire aussi Alan Moore ? J’imagine qu’il prêche aussi pour sa paroisse… Le sorcier de Northampton n'est pas sans arrogance. Mais Providence semble donc avoir ceci de commun avec ses plus grandes réussites que c’est une œuvre très dense, et qui gagne probablement à la relecture : je vais laisser couler un peu d’eau sous les ponts cyclopéens, mais, le moment venu, je ne doute pas que je m’attellerai à cette tâche, peut-être même crayon à la main (c’est tentant, dangereux mais tentant…), et y découvrirai bien des choses qui me sont passées par-dessus la tête – si ça se trouve au point d’invalider totalement ces trois comptes rendus probablement fastidieux.

 

D’ici-là ? Conclure… Temporairement. Providence m’avait tout d’abord fait un effet plus que mitigé – à vrai dire, depuis Neonomicon, j’étais sans doute passé un peu en mode « Prends ta retraite, génie de la BD, tu n’as plus le mojo »… Relire Neonomicon, et accueillir d’un œil plus favorable le tome 2, m’a amené à reconsidérer ce premier jugement. Et aujourd’hui, même avec cette incertitude concernant le dernier épisode en forme d’épilogue consistant essentiellement en ruptures de ton, mon jugement est plus favorable encore – avec notamment la conviction de ce que l’épisode 11 figure parmi les réalisations les plus impressionnantes d’Alan Moore en bande dessinée ; et il en compte plus d’une à son actif…

 

À relire, donc. Et Lovecraft aussi. Et sur lui et autour de lui.

 

Quant à Moore ? Eh bien, peut-être lire Jérusalem, le moment venu… Même s’il fait un peu peur, le gros machin.

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The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), de Donald Sidney-Fryer

Publié le par Nébal

The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), de Donald Sidney-Fryer

SIDNEY-FRYER (Donald), The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), foreword of the publisher [Philippe Gindre], Dole, La Clef d’Argent, coll. Silver Key Press, [1963, 2007] 2008, 64 p.

KLARKASH-TON, ENFIN !

 

C’était il y a peu encore une de mes plus scandaleuses lacunes dans le domaine des littératures de l’imaginaire (je ne vois guère que celle concernant Robert Silverberg pour rivaliser... et perdurer là maintenant) : je n’avais pour ainsi dire quasiment jamais lu quoi que ce soit de Clark Ashton Smith – et le « quasiment » a quelque chose de passablement mesquin à ce stade. Certes, il y avait bien eu une nouvelle ici, une autre là, mais vraiment pas grand-chose : sauf erreur, je n’avais jamais lu de lui, à cette date, que ses deux nouvelles figurant dans Tales of the Cthulhu Mythos, à savoir « The Return of the Sorcerer » (titrée « Talion » chez nous) et « Ubbo-Sathla », lues en français il y a fort longtemps de cela, et, unique volume à son nom, bien plus récemment, La Flamme chantante.

 

Il faut dire que, lire Smith, en France… On avait bien édité un certain nombre de ses œuvres il y a quelques décennies de cela (au mieux à partir de la fin des années 1960, l’auteur était déjà mort), notamment chez NéO : autant de livres épuisés depuis fort longtemps et jamais réédités. Si l’on excepte quelques publications, essentiellement d’ordre poétique, à La Clef d’Argent, éditeur pour le moins confidentiel (qui a donc également publié, mais en anglais, le petit livre dont je vais vous parler aujourd’hui), et l’étrange et coûteux petit volume de La Flamme chantante chez Actes Sud (oui) en 2013, il était devenu peu ou prou impossible de lire Smith dans la langue de Bernard Werber. Certes, j’aurais pu le lire en anglais… Mais…

 

Et puis l’événement tant attendu s’est enfin produit : Mnémos, qui a décidément adopté ces dernières années une ligne très patrimoniale, a lancé un financement participatif pour une nouvelle édition des récits de Clark Ashton Smith consacrés à ses principaux univers récurrents, Zothique tout d’abord, puis Averoigne, Hyperborée et Poséidonis. Le trouvage de corbeau a connu un beau succès, qui a débouché sur la publication d’un très beau coffret comprenant trois très beaux volumes, reliés, avec signet, illustrés, absolument superbes, trois volumes dans lesquels les quatre dits univers sont exhaustivement abordés, ainsi que quelques autres récits de fantasy en guise de bonus, et dans de nouvelles traductions (les anciennes étaient semble-t-il très critiquables – ce qui ne me surprend pas vraiment).

 

L’occasion rêvée de lire – enfin ! – Clark Ashton Smith en français. Occasion que j’ai aussitôt saisie, même en prenant mon temps pour déguster (je n’ai pas fait dans le binge-reading, comme on dit) : j’ai ainsi achevé il y a peu la lecture du premier de ces trois volumes, consacré aux univers de Zothique et d’Averoigne, et le résultat a été à la hauteur de mes attentes – ou, non : mieux que ça ! Je vous en parlerai très bientôt ici même…

 

Toutefois, avant de m’étaler, avec plus ou moins de compétence, sur Zothique et Averoigne, il m’a paru opportun de consacrer un article préalable à l’auteur et à son œuvre. Deuxième effet Kiss Cool : la parution du beau coffret chez Mnémos m’a donc aussi incité à ressortir de ma bibliothèque de chevet ce petit ouvrage paru à La Clef d’Argent, ou plutôt Silver Key Pess, puisqu’il a été publié en anglais, oui, petit ouvrage qui prenait la poussière depuis bien trop longtemps, et dont je ne doute pas qu’il constitue une introduction utile à l’œuvre littéraire de Clark Ashton Smith – ce, sous toutes ses formes.

 

DE MENTOR À DISCIPLE

 

L’auteur est Donald Sidney-Fryer, sans doute un des plus fameux, voire le plus fameux, des connaisseurs de la vie et de l’œuvre de Clark Ashton Smith. Un nom, dès lors, que j’avais régulièrement eu l’occasion de croiser dans mes lectures portant sur la critique lovecraftienne – après tout, on juge souvent Smith indissociable de Lovecraft, et, si l’on y adjoint Robert E. Howard, nous avons ainsi « les Trois Mousquetaires » de Weird Tales ; par ailleurs des amis de plume, qui ont beaucoup correspondu, s’ils ne se sont jamais rencontrés. J’avais donc lu quelques articles ici ou là, dus à notre auteur – pas grand-chose, mais suffisamment pour m'en faire une vague idée, ou plus raisonnablement pour intégrer son association essentielle avec Clark Ashton Smith ; par exemple en le reconnaissant dans un des personnages figurant dans le roman de Fritz Leiber Notre-Dame des Ténèbres.

 

Contrairement à la plupart des autres critiques smithiens semble-t-il, Donald Sidney-Fryer a pour sa part rencontré Clark Ashton Smith, à deux reprises, dans les quelques années précédant sa mort en 1961. Deux rencontres marquantes, qui ont pu donner au jeune poète qu’il était alors l'impression d’avoir trouvé un mentor – peu ou prou le sentiment que ledit mentor avait pu ressentir, une cinquantaine d’années plus tôt, avec George Sterling. Ce lien très fort a décidé de la carrière de notre auteur, tant poétique (et ce jusqu’à nos jours, s’il faut sans doute mettre en avant ses Songs and Sonnets Atlantean, mais aussi ses performances scéniques) que critique (essentiellement en rapport avec Clark Ashton Smith, mais pas uniquement, car l’auteur s’est aussi intéressé à d’autres des « romantiques californiens », incluant notamment George Sterling et Nora May French, ainsi qu’à d’autres sujets encore, comme le ballet, etc.).

 

En 1963, soit environ deux ans après la mort de Smith, et probablement du fait de l’indifférence généralisée à l’égard de ce décès tant dans les milieux poétiques que dans ceux de la science-fiction et de la fantasy, constat rageant, Donald Sidney-Fryer a livré « The Sorcerer Departs », qui est probablement le premier article « bio-bibliographique » d'ampleur consacré au Barde d’Auburn, et qui reste une référence importante aujourd’hui. À l’époque, l’article figurait dans une anthologie hommage intitulée In Memoriam: Clark Ashton Smith, mais il a ensuite été réédité, sous forme de livre indépendant, en 1997, chez la maison bien nommée Tsathoggua Press, puis, dix ans plus tard, sous la forme du présent petit volume, à l’enseigne française de La Clef d’Argent. L’essai initial a connu quelques retouches éparses à fins d’actualisation, mais l’essentiel n’a pas bougé – et l’essentiel, ici, c’est l’enthousiasme, la passion proprement dévorante.

 

LE POÈTE D’ABORD

 

La vie de Clark Ashton Smith a été globalement banale, pour ne pas dire terne – ce qui n’en fait sans doute pas un sujet idéal pour une biographie. Au point, en fait, où rien ne semble offrir une prise adéquate pour « mythifier » le quotidien du poète, comme on l’a fait, plus ou moins consciemment, pour Lovecraft, et probablement aussi, encore qu’à un tout autre degré, pour Howard. Le relatif ermitage à Auburn, Californie, État rarement quitté ; un épisode mêlant tuberculose et dépression qui aurait ses conséquences sur le long terme ; un mariage très tardif… Admettons, mais pas grand-chose à se mettre sous la dent – du moins dans le registre sensationnaliste.

 

Mais la biographie littéraire se passera très bien de ce registre. Il y a bien des choses à dire, concernant la vie et l’œuvre de Smith – mais dans une optique sensiblement différente, ai-je l’impression, que ce dont on a l’habitude avec les deux autres « mousquetaires ».

 

Cela tient peut-être à l’extraction culturelle du personnage ? Car, bien plus que Lovecraft ou Howard, Smith était un poète avant que d’être un conteur – un conteur hors-pair, certes… Mais les avis semblent unanimes : Smith était d'abord et surtout un immense poète ; et c’est bien pour cela que George Sterling l’a pris sous son aile, tout jeune homme. Dans les années 1910, dès la parution de son premier recueil, The Star-Treader and Other Poems, le jeune barde californien suscite l’attention plus que bienveillante de la critique – d’aucuns voient bientôt en lui l’égal de Keats. Deux autres recueils, ultérieurs, confirmeront cette première impression, Ebony and Crystal en 1922, et Sandalwood en 1925. Son long poème The Hashish-Eater, en 1920, est porté au pinacle comme une œuvre d’une parfaite conception, d'un imaginaire incomparable, et d’une force immense, n'ayant d'égale que son importance.

 

Mais personne ne s’y trompait à l’époque – et certainement pas Smith lui-même, mais Sterling pas davantage : le jeune poète, si « différent », s’envisageant lui-même comme plus anachronique encore que Lovecraft (avec qui il entre en contact au début des années 1920 via Samuel Loveman), ne pouvait probablement pas rencontrer le succès qu’il méritait, a fortiori de son vivant. En 1922, The Waste Land de T.S. Eliot bouleverse la poésie anglo-saxonne, et, davantage dans l’air du temps peut-être, suscite un écho dont n’aurait jamais pu rêver Smith pour son Hashish-Eater. Ceci dit, l’air du temps… Smith avait son opinion à ce propos : « The true poet is not created by an epoch; he creates his own epoch. » Il n’a à vrai dire rien fait pour arranger les choses : aussi célébrés par les critiques soient les recueils Ebony and Crystal et Sandalwood, leur diffusion très confidentielle, et c’est peu dire, ne pouvait tout simplement pas aider à sa reconnaissance en tant que grand poète.

 

Ce qu’il était pourtant – et d’une manière qui lui était propre : qui pouvait emprunter à Poe, l’idole de l’auteur comme elle l’était pour Lovecraft, qui pouvait aussi évoquer Sterling, mais était bien avant tout Clark Ashton Smith, et rien d’autre. L’auteur a semble-t-il tout particulièrement brillé, même si bien moins abondamment qu'en vers (on compte dans les 800 poèmes, ici), dans le registre du poème en prose (surtout dans Ebony and Crystal), registre jugé plus « français » qu’ « anglo-saxon », via l’influence déterminante de Baudelaire – l’autre grande idole de Smith, qui l’a même traduit à plusieurs reprises… alors même qu’il venait tout juste de se mettre à l’étude du français par ses propres moyens ! En fait, il a également écrit des poèmes en français, et plus tard, dans les mêmes conditions, en espagnol...

 

Baudelaire, bien sûr, fait le lien avec Poe – en qui on a pu voir le premier maître du poème en prose. Mais les admirations françaises de Clark Ashton Smith ne s’en tiennent pas à l’auteur des Fleurs du Mal et (surtout ?) du Spleen de Paris (ou Petits Poèmes en prose...). Lovecraft, entre autres, ne s’y trompait guère, qui voyait derrière le poète tant d’auteurs décadents (surtout) et symbolistes, voire des Parnassiens ; mais aussi, probablement, le Flaubert pré-décadent de La Tentation de saint Antoine, ou un Hugo, ou un Verlaine, ou un Rimbaud (on a pu avancer que le nom du continent de Zothique empruntait à l’Album zutique de ce dernier, œuvre méchamment parodique, mais, euh, je ne sais pas trop, quand même, ça sonne comme une blague…). Autant de références que Donald Sidney-Fryer, que sa page Wikipédia qualifie de « francophile », cite volontiers lui-même.

 

La singularité essentielle de Smith demeure – et son statut de poète avant tout.

 

LE CONTEUR DANS LA CONTINUITÉ DU POÈTE

 

Mais Clark Ashton Smith n’avait rien d’un personnage unilatéral. Sa bonne presse, même confidentielle, dans le milieu de la poésie n’excluait pas d’autres approches de l’écriture, ou même d’autres arts : le poète était aussi sculpteur (mais plutôt vers la fin de sa vie) et dessinateur, outre qu’il ne rechignait pas le moins du monde aux tâches manuelles.

 

Il donne un peu l’impression, à tort ou à raison, d’un homme plus ou moins lunatique, ou en tout cas prompt à s’investir à fond dans une tâche pour un temps, avant de la remiser de côté brutalement pour s’impliquer de toutes ses forces dans une autre chose encore, etc. Il y a donc des phases dans la biographie artistique de Smith : après une période, dans les années 1910 et l’essentiel des années 1920, où Smith écrit et publie beaucoup de poésie, ce qui n’exclut certes pas l’évolution (ainsi bien sûr de l’intérêt pour la forme rare du poème en prose, mais cela peut valoir également, semble-t-il, pour son emploi des alexandrins, tout aussi rare en langue anglaise), il consacre environ une décennie à l’écriture de fictions (entre 1928 et 1938), exercice qu’il avait déjà pratiqué dans ses années de formation longtemps auparavant (dans un registre sous haute influence des Mille et Une Nuits et du Vathek de William Beckford, ce qui perdurerait – noter ici encore que ces mêmes références ont été cruciales pour Lovecraft), mais totalement abandonné depuis ; ces dix années lui suffisent à produire pas loin de 140 nouvelles, soit la quasi-totalité de ses fictions sur l’ensemble de sa carrière ! Mais, pour quelque raison que ce soit là encore (on a pu avancer que la mort rapprochée de ses parents ainsi que de H.P. Lovecraft aurait joué un rôle), Smith met à nouveau de côté la fiction à l’aube des années 1940 pour ne quasiment plus y revenir jusqu’à sa mort en 1961 ; il écrit encore de la poésie durant ces vingt années, mais beaucoup moins que dans les années 1910 et 1920, et confesse alors volontiers prendre bien plus de plaisir à sculpter des formes étranges…

 

Mais cette inconstance, que l’on serait très tenté d’établir, est peut-être trompeuse ? Si Donald Sidney-Fryer, poète lui-même, voit avant tout en Smith un grand poète, ce n’est certainement pas pour dénigrer ses récits de science-fiction et de fantasy (la plupart des premiers étant publiés par Hugo Gernsback dans Wonder Stories, la quasi-totalité des seconds dans Weird Tales, en dépit d’un Farnsworth Wright plus qu’à son tour frileux – et même parfois scandalisé par ce que le Barde d’Auburn, volontiers grivois, lui soumettait !) ; il a des mots éloquents à l’encontre d’une certaine intelligentsia littéraire portée à la détestation des pulps. De toute façon, les récits de Smith n’ont guère besoin d’être ainsi défendus : leur brio parle pour eux – je ne vais pas m’attarder sur le sujet ici, cela attendra bien mon retour sur Zothique et Averoigne.

 

Mais voilà : pour Donald Sidney-Fryer, séparer ces deux pans de l’œuvre de Clark Ashton Smith ne fait pas vraiment sens. À l’en croire, les poèmes en prose à partir d’Ebony and Crystal préparaient le terrain aux nouvelles de Zothique et compagnie – au point, en fait, où ces récits de fantasy devraient être envisagés comme des « développements » sur une base de poèmes en prose… voire, tout simplement, comme des poèmes en prose par eux-mêmes. Il est vrai que l’auteur, retournant à Poe via Baudelaire, célèbre notamment « Le Masque de la Mort Rouge » comme semblable poème en prose, et peut-être le meilleur de tous. À ce compte-là, « L’Empire des Nécromants » pourrait très bien être considéré comme un poème en prose, certains textes comme « Le Sombre Eidolon » affichant plus encore cette tendance, en brodant paradoxalement sur la référence possible à La Tentation de saint Antoine, même si le meilleur exemple, pour nous en tenir encore au cycle de Zothique, serait peut-être l’excellent « Xeethra »… Hors Zothique, on pourrait probablement citer « Ubbo-Sathla », etc.

 

Il est vrai par ailleurs qu’il y a une identité de méthode, notamment dans l’usage délibéré de cette langue très riche, sonore, rythmée, porteuse d’hallucinations grandioses et de périples fantastiques, dont le propos est, de l’aveu même de l’auteur, de « transporter » le lecteur ailleurs via le choc délicieux d’un exotisme radical, peu ou prou extraterrestre, et soigneusement élaboré.

 

Pour autant, je ne suis pas tout à fait convaincu, ici – sans doute parce que, à tort ou à raison, j’ai du mal à adopter l’expression « poèmes en prose » pour qualifier des textes qui, aussi beaux, musicaux et chatoyants soient-ils, sont tout de même construits sur la base d’une narration… même en ayant bien conscience de ce qu’elle ne constitue régulièrement qu’un prétexte. Alors, oui, peut-être...

 

RECONNAISSANCE

 

Je ne me sens pas de m’étendre davantage sur le sujet ici : il sera bien temps d’y revenir, et en détail le cas échéant, au fil de mes chroniques des trois tomes de « l’Intégrale Clark Ashton Smith » (qui n’en est pas une, mais fait tout de même son poids) parue chez Mnémos ; très bientôt, donc, Zothique et Averoigne.

 

Mais justement : je n’ai eu l’occasion de lire ces textes en français que tout récemment, précisément du fait de cette salutaire entreprise éditoriale. Et la situation n’est pas forcément meilleure en Anglo-saxonnie, si ça se trouve… Le constat dépité de Donald Sidney-Fryer, déplorant le silence mesquin autour de la mort de Clark Ashton Smith en 1961, est peut-être toujours valable ? Espérons que cela na durera pas.

 

Car il est tout de même fâcheux qu’un auteur aussi visiblement doué, et dans tant de registres, ne soit plus guère « connu » aujourd’hui que comme étant « le type avec qui Lovecraft correspondait, là » (et c’est un fan de Lovecraft qui écrit ça, oui ; un fan, par ailleurs, qui ne s'est pas comporté autrement jusqu'alors, mea culpa). Mon premier vrai contact avec l’œuvre smithienne, aussi tardif soit-il, m’a très tôt persuadé de l’injustice de cette situation : pareil corpus mériterait bien d’être connu et loué pour lui-même ! Ceci, en outre, pour les seules fictions de l’auteur ; or Donald Sidney-Fryer, le disciple, n’est certes pas le seul à porter au pinacle la poésie de Smith ! C’est là un domaine qui me dépasse, je plaide coupable… Mais il y a donc du boulot, globalement.

 

Le petit livre de Donald Sidney-Fryer peut s’avérer très utile dans cette tâche. Je n’ai pas eu l’impression, à le lire, d’un travail d’une finesse critique extrême ; et qui ne s’intéresserait qu’aux seules fictions de Klarkash-Ton pourrait renâcler devant cette étude qui met clairement la poésie en avant. Toutefois, c’est je suppose une bonne voire une très bonne introduction à la vie et à l’œuvre d’un auteur singulier et brillant, dont on ne peut qu’espérer qu’il resurgisse enfin en pleine lumière : il le mérite assurément, et nous l’avons trop longtemps oublié.

 

À bientôt, donc, en Zothique et en Averoigne...

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l'Escamoteur

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l'Escamoteur

L’Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l’Escamoteur, [Call of Cthulhu: The Sense of the Sleight-of-Hand Man], Sans-Détour, [2013] 2017, 139 p.

RÊVE D’OPIOMANES

 

Retour à l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve, pour la septième édition française de L’Appel de Cthulhu : après Les Contrées du Rêve à proprement parler, et Kingsport, la cité des brumes, deux suppléments de bonne à très bonne tenue, mais quelque peu antiques le cas échéant, on passe à tout autre chose avec Le Sens de l’Escamoteur, une campagne cette fois, conçue par Dennis Detwiller (qui a écrit le supplément mais a aussi semble-t-il réalisé la majeure partie de ses illustrations, dans un style qui m’a laissé perplexe au départ mais que j’ai fini par trouver finalement assez sympathique) en 2013 pour Chaosium, et qui demeurait inédite en français.

 

Le Sens de l’Escamoteur est une campagne forcément différente de la quasi-totalité de celles au riche catalogue de L’Appel de Cthulhu, dans la mesure où elle se passe presque entièrement dans les Contrées du Rêve – si l’on excepte un bref prologue et un tout aussi bref a priori épilogue – lesquels sont censés prendre place à New York en 1925, même si je suppose qu’une autre grande ville pourrait faire l’affaire, et peut-être aussi une autre date. Noter une chose, cependant, même si elle n’est explicitement avancée qu’en toute fin de volume : cette campagne pourrait éventuellement constituer une sorte de prologue assez bizarre à la grosse campagne Les Masques de Nyarlathotep (laquelle doit ressortir bientôt chez Sans-Détour, adaptée à la septième édition française de L’Appel de Cthulhu, mais en même temps que Le Jour de la Bête, campagne autrefois titrée Les Fungi de Yuggoth, qui peut jouer ce même rôle avec davantage d’ampleur ; je suppose à vue de nez que ces deux options sont incompatibles, mais à vrai dire je n’en sais rien).

 

Reste que le Monde de l’Éveil est largement hors-sujet dans Le Sens de l’Escamoteur. D’ailleurs, même les personnages qui y sont spécialement créés en tout début de partie… sont en fait rapidement laissés de côté, compétences intellectuelles mises à part (sauf erreur). En effet, ces PJ, qui ont un point commun, celui d’être toxicomanes (a priori opiomanes, mais des aménagements sont envisageables), sont violemment propulsés de manière « physique » dans les Contrées du Rêve, où ils occupent de nouveaux corps... Sur cette base, leur tâche est toute trouvée : leur mode spécifique d’arrivée dans les Contrées leur interdit d’en partir comme un rêveur lambda – il leur faut trouver un moyen « physique » de regagner le Monde de l’Éveil. D’où leur « quête », dans cet univers de fantasy très coloré et chatoyant : trouver comment partir.

 

Et c’est bien d’une campagne de fantasy qu’il s’agit, où les réflexes habituels d’investigation n’ont guère leur place. Les personnages vont devoir voyager énormément, et, au cours de ces périples plus ou moins maîtrisés, ils feront quantité de rencontres terribles et merveilleuses… Par ailleurs, il s’agit d’une campagne souple, globalement non linéaire, où les opportunités de voyages et de rencontres sont très diverses – peut-être la dimension la plus agréable de la campagne, d’ailleurs.

 

Allez, explorons tout ça. Et, cela va de soi, je vais bien évidemment SPOILER comme un porc, tenez-vous-le pour dit...

 

APPROCHE...

 

Les toxicos abandonnées dans les Contrées... Un point de départ intéressant, non ? Je le crois. Reste que la première approche de la campagne n’est guère aisée, notamment du fait d’une présentation un peu déconcertante – c’est peut-être secondaire, mais un petit effort, ici, aurait été très appréciable (et niveau traduction et relecture aussi, comme d'hab', quoi...).

 

En effet, la campagne s’ouvre sur trois brefs « scénarios » (« Deux Esprits semblables », « Les Tong et M. Lao » et « La Vie dans un rêve »), qui n’en sont en fait pas du tout. Ces pages mélangent indications générales sur la campagne, dimension narrative propre au prologue new-yorkais et règles spécifiques dans le contexte des Contrées du Rêve, d’une manière passablement bordélique, et vraiment pas claire… Les redondances sont nombreuses, tandis que certains points essentiels ne sont que très hâtivement exposés au détour d’un ligne perdue au milieu d’une page. Et c’est dommage, parce qu’il vaut mieux avoir les idées claires concernant tout ceci, avant de se lancer véritablement dans l’aventure. C’est un souci de rédaction, pas insurmontable sans doute, mais vaguement ennuyeux tout de même.

 

Une chose à noter : comme souvent avec les scénarios impliquant les Contrées du Rêve, j’ai l’impression, Le Sens de l’Escamoteur prend régulièrement quelques distances avec le background censément canonique figurant dans le supplément Les Contrées du Rêve. En tant que tel, ça n’est pas forcément un problème. Par contre, il faut relever que cela peut avoir certaines conséquences plus ou moins techniques – par exemple, concernant les langues des Contrées.

 

ET ENCOCHES

 

Mais, surtout, il y a un point de règles qui change considérablement par rapport au supplément Les Contrées du Rêve, et qui concerne la Compétence « Rêver » – soit celle dont font usage les rêveurs pour modifier la nature même du Rêve autour d'eux, à la manière d’un « rêve dirigé ». Dennis Detwiller n’est pas satisfait par le système très simple employé jusqu’alors, dont il recommande expressément de ne pas faire usage, et il en propose un autre, dont la pertinence me laisse tout de même un peu sceptique : c’est le système des « encoches ».

 

L’idée, en gros, est que les investigateurs ne peuvent véritablement influencer le Rêve qu’en fonction de leur prise de conscience de ce que leur environnement est malléable ; dès lors, leur perception d’infimes changements dans le décor leur donne le pouvoir de susciter d’autres changements. Dans le principe, ça me paraît assez intéressant, mais je crains qu’en pratique cela ne devienne vite artificiel, et peut-être même lourd… Car le Gardien a la main, ici. C’est à lui de glisser dans ses descriptions de subtils changements censés mettre la puce à l’oreille des joueurs. Quand le Gardien perçoit qu’un PJ a remarqué une variation, il lui accorde une encoche ; plus il a d’encoches, et plus ses tentatives ultérieures de modeler le Rêve auront des chances de réussir – mais, plus drastiquement, il faut de toute façon un nombre minimum (mais variable) d'encoches pour s’y essayer : la capacité à façonner le songe, pour les PJ, n’existe donc pas en toutes circonstances.

 

Ce qui complique potentiellement la donne, c’est que tout ceci est censé se faire de manière implicite. Le Gardien gère tout cela, et doit agir avec subtilité – le but n’est certainement pas que le PJ braille : « Hey, là, truc bizarre, encoche ! » Le Gardien doit comprendre que le joueur a remarqué l’altération, mais sans qu’aucun des deux ne le dise expressément. D’ailleurs, les joueurs ne sont censés rien savoir des encoches et de leur utilité, pas même le nombre d’encoches dont ils disposent, dont le compte est secrètement tenu par le Gardien, et encore moins le nombre d’encoches dont ils ont besoin pour modeler le Rêve, en fonction de leurs intentions

 

Je redoute, à vue de nez, que les modifications subtiles de l’environnement (dont quelques exemples sont suggérés en tête de chaque scénario) ne finissent par alourdir inutilement les descriptions, tandis que l’indécision générale quant à ce qui est faisable et dans quelles conditions viendrait tout bonnement diminuer drastiquement voire anéantir la possibilité même du rêve dirigé. Ce que je trouverais un peu dommage, parce que c’est une particularité amusante de l’idée même des Contrées du Rêve…

 

Bien sûr, ce n’est qu’une impression d’après lecture, et je peux très bien me tromper – vos retours d’expérience sont bienvenus, si jamais.

DE NEW YORK À SARKOMAND

 

Mais approchons maintenant le récit. La campagne est donc censée débuter à New York en 1925. Les personnages sont tous des toxicomanes, et lourdement endettés auprès de leur fournisseur commun, le fourbe M. Lao. À noter : en dépit de ce lien qui les rapproche, les personnages ne sont alors pas censés se connaître ; ils ne sont que des clients, mutuellement indépendants.

 

Avoir des dettes auprès d’un trafiquant de drogues associé aux Tong, et au service duquel nombre de gorilles sont prêts à poutrer les clients indélicats, n’est déjà pas, à la base, une très bonne idée. Pourtant, la vérité est bien pire – car M. Lao est un adorateur de Nyarlathotep, en cheville avec les Hommes de Leng et les Bêtes Lunaires des Contrées du Rêve ! Et les clients à sec tels que les PJ sont une aubaine pour lui – car sa vraie tâche sur Terre consiste à exiler à Sarkomand des individus dotés d’un certain potentiel (concrètement, un niveau de POU élevé), dont les plus sinistres habitants des Contrées sauront assurément quoi faire… Et le Chaos Rampant lui-même a semble-t-il ses plans, certes incompréhensibles, concernant les PJ !

 

Aussi M. Lao force-t-il ces derniers à découvrir les effets d’une nouvelle drogue, appelée « bywandine » (aucune idée de comment ça se prononce), laquelle les projette dans les Contrées, de manière « physique », au sens où ils n’y sont pas seulement en rêvant eux-mêmes, et n’ont d’autre possibilité pour retourner dans le Monde de l’Éveil que de trouver un portail leur permettant de faire « physiquement » le voyage en sens inverse. Ils ne sont pas censés le savoir à ce moment-là de la partie, mais leurs « vrais » corps sont d'ores et déjà désintégrés, et ils ne les retrouveront jamais… D’ici-là, ils atterrissent donc dans un horrible charnier de Sarkomand, au milieu d'une pile de corps sans âme : tous occupent un nouveau réceptacle, donc, avec ses caractéristiques (notamment) physiques propres, et l’expérience peut assurément s’avérer déstabilisante.

 

Mais ils ne peuvent pas rester là sans rien faire, aussi déboussolés soient-ils. A priori, ils ne savent alors rien des Contrées du Rêve et de leur mode de fonctionnement, mais ils comprendront rapidement qu’il leur faut fuir les terribles menaces qui pèsent sur eux dans les ruines de Sarkomand – où il ne ferait pas bon s’attarder, surtout la nuit…

 

Ce n’est toutefois que progressivement qu’ils prendront conscience de leur « quête » : trouver ce portail leur permettant de retourner dans le Monde de l’Éveil (et, croient-ils, les pauvres fous, ah, ah, ah, de réintégrer leurs « vrais » corps…). À cette fin, ils pourront croiser divers personnages à même de les éclairer quelque peu sur tout cela. Déjà, à Sarkomand, ils peuvent rencontrer semblable personnage, appelé Le Percepteur, un esclave veule et guère aimable, mais non sans ressources, ne serait-ce que parce que lui, au moins, sait ce que sont les Contrées.

 

Mais, dans l’immédiat, il s’agit donc de quitter Sarkomand. Comment ? Et pour quelle destination ? C’est tout le propos, ma bonne dame : la campagne, non linéaire, après ce préambule à Sarkomand, et avant l’étape finale, qui sera très certainement le Bois Enchanté à côté d’Ulthar, où tout le monde sait qu’il se trouve un portail comme celui que cherchent les PJ, la campagne donc propose d'ici-là divers modes de déplacement, alternatifs ou successifs, ainsi que diverses destinations, en fait probablement des étapes. Le Gardien est régulièrement incité à alambiquer le périple des PJ, en variant les plaisirs, avec éventuellement de très fâcheux retours en arrière, mais, en tout cas, rien n’impose aux rêveurs d’emprunter les trois modes de déplacement, pas plus que de se limiter à un seul, ou de se rendre ou pas aux quatre destinations autres qu’Ulthar.

 

La souplesse est essentielle, et l’improvisation a son importance ; heureusement, le supplément est probablement bien mieux conçu à cet égard que ce que les trois premiers « scénarios » pouvaient laisser craindre. J’imagine cependant que le Gardien ferait bien d’être un minimum expérimenté avant de s’y lancer, car il faut manier pas mal de choses différentes et faire preuve de souplesse, donc, tandis que les joueurs n’ont pour leur part pas forcément besoin d’être très capés – en notant cependant que l’adversité est assez conséquente, où que se rendent les PJ, d’autant qu’il y a régulièrement des « erreurs fatales » impossibles à rattraper : l’éventualité de ce que l’un ou plusieurs des personnages périssent dans leur quête est relativement élevée, et, pour le coup, la possibilité de fournir des PJ de remplacement n’est pas toujours si évidente...

 

TROIS MANIÈRES D’ERRER

 

Quelques mots, sans me montrer trop exhaustif, sur les différents modes de déplacement offerts aux PJ – au nombre de trois, qui ont chacun leur propre « scénario » (qui n’en est peut-être pas tout à fait un, mais tout de même bien plus que les trois « scénarios » du préambule).

 

À Sarkomand, les PJ peuvent donc emprunter un des trois moyens suivants pour fuir la ville : ils peuvent partir par la mer, en « empruntant » une galère noire des Hommes de Leng (ah, ouais, quand même…) ; ils peuvent partir à pied, et probablement tenter de gagner Inquanok, la ville humaine la plus proche ; ou ils peuvent s’aventurer dans le Monde Souterrain… à leurs risques et périls.

 

Mais les chapitres consacrés à ces divers modes de déplacement ne concernent pas que les seuls voyages partant de Sarkomand. En fait, le Gardien est incité à y piocher des éléments par-ci par-là, et il en restera normalement bien assez pour un autre voyage, impliquant un tout autre point de départ, et une tout autre destination ; multiplier les approches du voyage serait incontestablement un plus.

 

En bateau

 

La première opportunité de voyage à être développée consiste à prendre la mer – et très probablement en « empruntant » une galère noire des Hommes de Leng, donc. Ce qui, disons-le, n’a rien d’évident – ou ne devrait rien avoir d’évident… J’ai du mal à envisager cette éventualité comme crédible, et ça s’applique aussi, bien sûr, à la capacité des PJ à manœuvrer le bateau.

 

Mais admettons. Au-delà de cette difficulté initiale, ce n’est pas la pire des solutions… Il y a certes des dangers en mer, incluant une flotte pirate psychopathe et une titanesque créature appelée Chimère des Nuages, mais c’est aussi l’occasion de mettre la main sur une sorte d’ « artefact » qui n’en est pas un, à savoir l’Œil de Nodens, qui pourra s’avérer très utile par la suite ; eh, c'est qu'il faut au moins ça pour affronter Nyarlathotep et ses sbires...

 

Le vrai souci pour les PJ, concernant ce procédé, est peut-être ailleurs – et, pour le coup, il ne figure donc pas dans ce chapitre de voyage. Et c’est que les diverses cités des Contrées du Rêve, le plus souvent, voient d’un très mauvais œil les galères noires des Hommes de Leng… Certaines sont disposées à commercer avec ces esclaves des Bêtes Lunaires (car ils n'ont pas idée de ce qu'il en est, en principe), mais d’autres auront tendance à leur fermer l’accès à leurs ports, sinon à tirer à vue… Mais, là, la situation diffère pour chaque « destination ».

 

À pied (en surface)

 

Le voyage à pied est également envisageable. À s’en tenir au seul chapitre qui lui est consacré de manière générale, c’est probablement le mode de locomotion le plus sûr. Nombre de rencontres sont décrites, incluant des choses très inquiétantes et des brigands en guise d’ersatz des pirates, mais aussi d’autres figures beaucoup plus sympathiques. En fait, ce moyen de locomotion est probablement le plus à même de faire prendre conscience, hors les murs, de ce que les Contrées du Rêve sont à la fois fascinantes, belles, apaisantes, etc., et terribles, redoutables, cauchemardesques. Quelques voyages à pied seraient donc très appropriés – mais justement : rien n’impose que les rêveurs empruntent toujours le même mode de déplacement, aussi peut-on les panacher au fil de la campagne…

 

Mais ce caractère relativement paisible, de manière générale, doit régulièrement être pondéré par les spécificités des villes faisant office de destinations, dont les chapitres adéquats consacrent régulièrement quelques paragraphes au voyage, par voie de terre ou autre, dans leur direction. Ainsi, dans l’hypothèse où les joueurs choisiraient de fuir Sarkomand à pied, et probablement pour se rendre à Inquanok, la grande ville humaine la plus proche, il faudrait également se pencher sur le chapitre consacré à Inquanok pour déterminer comment se déroule le voyage, car il pose les principes de la traque des PJ par des Hommes de Leng, ou, pire encore, évoque leur rencontre potentielle avec des Araignées de Leng bien plus redoutables…

 

Mais je vous le garantis : il y a bien, bien pire.

 

Via le Monde Souterrain

 

Oui, bien, bien pire, c’est le Monde Souterrain… Avec un périple qui peut facilement s’éterniser, et dans les pires des conditions – dont l’obscurité n’est pas la moindre, propice à bien des scènes d’horreur percutantes. C’est un aspect très particulier des Contrées du Rêve – et très enrichissant : au moins une excursion dans le Monde Souterrain serait sans doute très bienvenue dans la campagne, par principe. Mais attention, c’est mortifère… Et tout cela pourrait facilement virer à l’interminable course-poursuite dans les ténèbres, avec, tapis dans l’ombre, quantité de goules, de ghasts et de gugs ; ces derniers sont peut-être tout particulièrement à craindre, car ils représentent une menace littéralement colossale, et ont des spécificités qui en font des antagonistes de choix dans la perspective d’un survival désespéré dans le noir.

 

Les PJ peuvent certes croiser des personnages plus aimables dans le Monde Souterrain : la goule Madaeker peut jouer un grand rôle dans la campagne (y compris à sa toute fin), en fournissant nombre d’informations pertinentes aux rêveurs ; et il faut sans doute aussi mentionner Graal l’Ancien, dans un registre bigger than life qui ne devrait pas laisser indifférent.

 

Reste que c’est le mode de déplacement le plus dangereux – et de loin. Le Sens de l’Escamoteur fait partie de ces suppléments pour L’Appel de Cthulhu, relativement nombreux j’ai l’impression, qui aiment bien semer dans leurs paragraphes des remarques du genre : « Si les investigateurs sont assez stupides pour faire ceci ou cela », etc. Cela revient particulièrement souvent dans ce chapitre, même si également dans quelques autres ; et, dans tous les cas, les PJ, à la suite de mauvais choix, risquent plutôt deux fois qu'une de se retrouver dans une situation inextricable, dont ils n’ont absolument aucune chance de se tirer vivants. Et, pour le coup, intégrer des personnages de remplacement n’a décidément rien d’évident...

QUATRE DESTINATIONS (OU ÉTAPES)

 

Quel que soit le mode de déplacement choisi par les joueurs, et qui peut donc changer régulièrement, la campagne décrit quatre villes (plus ou moins habitées…) où les PJ peuvent aboutir – sans jamais d’obligation. Chacune de ces « étapes » a sa singularité, en proposant généralement comme une sorte de « sous-quête » (ou plusieurs), permettant aux Rêveurs de se rapprocher à terme de leur but, le Bois Enchanté situé près d’Ulthar (cette dernière destination, à la différence des quatre autres, étant en principe obligatoire, je n’en traiterai qu’ultérieurement et séparément). Ces quatre destinations sont plus ou moins « probables », fonction des choix des joueurs, mais toutes offrent d’appréciables opportunités d’aventure – et de bien cruels dilemmes, souvent.

 

Inquanok

 

On commence donc par Inquanok, la ville la plus proche de Sarkomand. Du coup, le moyen le plus logique de s’y rendre serait, en tout début de campagne, à pied depuis la ville maudite ; c’est d’ailleurs la seule ville accessible à pied dans ces conditions, l'océan sépare Sarkomand et Inquanok des autres villes développées dans la campagne. Comme dit plus haut, ce périple peut s’annoncer difficile, car Hommes de Leng et Araignées de Leng seront probablement de la partie, à ce stade ; mais ce n'est certes pas insurmontable.

 

Une fois à Inquanok, trait relativement récurrent, les rêveurs, du fait de leur statut particulier en tant qu’allogènes par excellence, se verront offrir la possibilité d’intervenir dans la politique de la cité en tranchant un bien complexe débat qui demeure au point mort. Mais, pour cela, il leur faudra accomplir une « quête », consistant à se rendre auprès d’un oracle mécanique aux environs du sinistre plateau de Leng… Un moyen sans doute un peu artificiel mais qui vaut ce qu’il vaut, pour les PJ, de poser au sage à vapeur des questions qui les intéressent plus directement – et au premier chef, bordel, comment quitter cet endroit ! Heureusement, le dilemme politique de base est assez intéressant – et quand les PJ devront choisir, il faudra faire en sorte qu’ils en pèsent bien les conséquences, éventuellement redoutables… dans les deux cas.

 

Outre les rencontres de Sarkomand à Inquanok, ce chapitre décrit donc aussi plusieurs rencontres entre Inquanok et l’oracle. Certaines sont intéressantes, que ce soit au regard de l’ambiance ou de l’action, mais une est à mon sens de trop – des morts-vivants qui me paraissent trop balaises, au risque d’anéantir très tôt le groupe (puisqu’il y a de fortes chances que l’aventure d’Inquanok arrive vite dans la campagne, à vue de nez, si elle doit arriver).

 

Globalement, avec ce petit bémol, c’est assez intéressant – en fait, cela confirme une chose déjà sensible dans les chapitres de « voyage » : les rencontres intéressantes ne manquent pas, dans l'ensemble de la campagne, PNJ ou vilaines bébêtes dans une égale mesure.

 

Lhosk

 

Le chapitre consacré à Lhosk est de loin le plus long de l’ensemble du volume, et donc des quatre « destinations ». Il faut dire que c’est une ville commerçante, en tant que telle propice aux potins et aux échanges de toute sorte – avec des boutiques très bien achalandées, où faire de bonnes affaires, ou de très mauvaises, et où apprendre beaucoup de choses.

 

Là encore, les PJ pourront être amenés à intervenir dans la politique de la ville, dans une atmosphère de complots particulièrement sordides au cœur même de la puissante famille Tha ; mais, à la différence de ce qui peut se passer à Inquanok, on ne vient pas les chercher à cet effet : c’est à eux de décider s’ils interviennent ou pas. Cependant, certaines découvertes antérieures peuvent leur forcer un peu la main…

 

Mais un point crucial des aventures dans cette ville concerne la relation ambiguë qu’entretient le port de Lhosk avec les Hommes de Leng et leurs galères noires – une question en fait directement liée à l’intrigue politique au sein de la famille Tha. Du coup, si les PJ arrivent en ville à bord d’une galère noire volée, forcément, la suite des opérations en sera impactée, en bien ou en mal… Mais c’est surtout l’occasion, en dehors du seul trajet oppressant entre Sarkomand et Inquanok, de mettre en avant la traque impitoyable que les Hommes de Leng imposent aux PJ. Car les Hommes de Leng, du fait des bon soins de la branche corrompue de la famille Tha, ont largement infiltré la ville…

 

Ce qui débouche sur une idée très intéressante, plus ou moins en forme de dilemme. Fonction des choix des PJ, ceux-ci pourront être amenés à révéler à la populace de Lhosk cet horrible secret : les Hommes de Leng ne sont pas ce qu’ils prétendent ! En fait, ils ne sont même pas humains ! Le problème, c’est que cette révélation a de fortes chances de déboucher sur des émeutes très sanglantes… Se débarrasser de ses ennemis n’est jamais sans conséquences !

 

Ilek-Vad

 

L’atmosphère est bien différente à Ilek-Vad, la Cité du Crépuscule, issue des rêves de son créateur et roi, Randolph Carter, peut-être le plus grand des rêveurs de la Terre… Bien plus que Lhosk, et encore bien plus qu’Inquanok, Ilek-Vad est l’occasion, avant Ulthar, de plonger les PJ dans la féerie urbaine des Contrées du Rêve, qui est d’un autre registre que la féerie rurale qu’ils ont pu apprécier en voyageant à pied ; cette féerie urbaine peut aussi rappeler à leurs bons souvenirs les magnifiques récits de Lord Dunsany… Dans tous les cas, l’ambiance onirique et paisible de cet univers est très joliment rendue. Et, bien sûr, encore qu’il y ait un risque d’artificialité à soigneusement prendre en compte, une rencontre aussi hors-normes que celle de Randolph Carter peut déboucher sur quantité d’informations utiles aux PJ quant aux Contrées du Rêve, à leur histoire et à leur culture ; rares sont ceux qui maîtrisent aussi bien le sujet que le Roi du Crépuscule.

 

Mais ce scénario est aussi celui qui met le plus le « Mythe » en avant. Dennis Detwiller a choisi de broder sur la biographie de Carter postérieure à celle du « cycle » qui lui est associé chez Lovecraft, longtemps connu sous le titre de Démons et merveilles de par chez nous (en y adjoignant même « L’Indicible », allons bon). Et ce Randolph Carter-ci, sans le moins du monde s’en rendre compte, et ses sujets pas davantage, est en proie aux machinations de Nyarlathotep – car le Chaos Rampant est rancunier, et n’a certes pas apprécié d’être dupé par le rêveur dans ses aventures oniriques en quête de Kadath l’inconnue… Or c’est là un ennemi commun avec les PJ, qui devraient toujours un peu plus s’en rendre compte. Mais libérer Randolph Carter de cette insidieuse menace (qui est tout autant son addiction à une drogue appelée pazu – ce qui devrait parler aux PJ...) ne sera guère aisé. Bien sûr, il ne s’agit certainement pas de se battre avec L’Homme Noir… Mais plus probablement d’accompagner le Roi Du Crépuscule dans un redoutable voyage onirique orchestré par le Grand Ancien – et de lui fournir l’opportunité de se battre, lui. Bien sûr, ce n’est pas sans péril : c’est, après le Monde Souterrain, à nouveau un moment de la campagne où les stup… les mauvaises décisions des PJ peuvent très vite s’avérer irrémédiablement fatales. Prudence, donc…

 

Mais, à condition de faire attention à ce caractère mortifère, et à pondérer les informations reçues de Carter afin qu’elles ne tournent pas à l’encyclopédisme lassant d’exhaustivité, ce scénario s’avère assez intéressant, et doté d’une très belle ambiance – reproduisant vraiment l’atmosphère si particulière des récits « dunsaniens » de Lovecraft ; ce qui, on ne le répètera jamais assez, n’a décidément rien d’évident.

 

Sarnath

 

Le cas de Sarnath est sans doute un peu à part : cette ville dont il ne reste plus que des ruines depuis fort longtemps ne sera probablement accessible qu’à des PJ choisissant de voyager par le Monde Souterrain, en principe.

 

Mais le propos est bien de confronter les PJ à un nouveau dilemme, directement hérité de la nouvelle de Lovecraft « La Malédiction de Sarnath » ; plus exactement, l’idée est que la malédiction de Bokrug et des Êtres d’Ib continue de peser sur les descendants des habitants de Sarnath, et au premier chef ceux du grand-prêtre de l’époque de la destruction d’Ib. La ville d’Ilarnek, non loin, où se sont réfugiés les rares descendants de Sarnath, a donc instauré une pratique barbare de sacrifice humain annuel, censé en outre leur assurer la prospérité. Et le sacrifié, quand les PJ arrivent sur place, juste à temps pour le sauver sans vraiment savoir ce qu'ils font, est un très sale type… Il s’agit donc de voir si les PJ vont interférer avec cette pratique, et si oui comment.

 

Mais j’avoue n’avoir pas été totalement convaincu par ce scénario, où les options des joueurs sont finalement bien plus limitées qu’elles en donnent tout d'abord l’impression. Il y a quelques scènes d’horreur sympathiques par-ci par-là, impliquant le cas échéant Bokrug lui-même, mais ça reste à mon sens « l’étape » la plus faible de la campagne.

ET D’ULTHAR...

 

Les trois chapitres de voyage et les quatre étapes présentés jusqu’ici avaient donc, d’une certaine manière, un caractère « optionnel ». Mais la fin de la campagne est destinée à rassembler les ficelles d’une manière qu’on ne qualifiera pas pour autant de dirigiste, car les PJ disposent de plusieurs options pour envisager leur retour dans le Monde de l’Éveil ; cependant, il leur faudra pour ce faire emprunter forcément le portail situé dans le Bois Enchanté, ce qui impliquera très probablement de passer d’abord par la ville d’Ulthar toute proche.

 

Comme Ilek-Vad un peu plus haut, Ulthar est l’occasion de plonger dans la féerie urbaine typique des récits les plus « dunsaniens » de Lovecraft – et, comme Ilek-Vad, Ulthar est un endroit paisible, plus propice à l’émerveillement qu’à la terreur. Bien sûr, les chats sont omniprésents (et il est possible que les joueurs, à Ilek-Vad, se soient lié d’amitié avec un félin paria, ce qui pourrait joliment pimenter le séjour), mais les PJ auront aussi l’occasion de croiser quelques personnages charismatiques autant que sympathiques, dont le bourgmestre et le mystérieux « Gardien des Rêves ».

 

L’aventure se charge à nouveau d’inquiétude et de danger au sortir de la ville, ou plus exactement quand les PJ gagnent le Bois Enchanté où se trouve le portail qui leur permettra de rentrer chez eux. Mais ils ne pourront s’y rendre la fleur au fusil, car pénétrer le bois est censément impossible (les rêveurs sont nombreux à en provenir, et fournissent une partie de son cachet à la région, à errer de par les Contrées un sourire béat sur les lèvres, mais le voyage en sens inverse est complètement différent), idée dont je ne sais trop que penser.

 

Surtout, les PJ auront à composer avec les manœuvres des fourbes zoogs, bien plus redoutables qu’ils n’en ont l’air. Il y a ici une idée que je trouve très intéressante, consistant à orchestrer pour certains PJ tombés dans un piège des petites créatures un « faux retour » à New York, pas totalement faux cependant… car pouvant d’une certaine manière avoir des conséquences bien réelles lors de leur « vrai retour » ultérieur ! Gérer ce phénomène n’est sans doute pas très évident, et procurera quelques suées au Gardien, mais le résultat me paraît devoir être tout à fait pertinent et ludique.

 

À NEW YORK

 

Et les PJ parviennent enfin à rentrer chez eux ! Mais dans d'autres corps que les leurs, une fois de plus… Ce qui ne manquera pas de les perturber à nouveau, voire bien plus que cela. D’autant qu’ils se « réveillent » dans un asile, ayant intégré la dépouille de patients catatoniques, et sortir de là, puis se rendre à New York même (ils sont dans l’État, pas dans la ville), ne s’annonce guère aisé.

 

Mais cette ultime phase de la campagne, passé cette bonne idée de départ, ne me paraît pas très satisfaisante. En fait, elle me semble illustrer une difficulté récurrente : comment finir véritablement une campagne ? Cela n’a rien d’évident de manière générale – et je ne vous parle même pas de mes soucis dans les scénarios que j’improvise, arf… Finalement, ici, retrouver M. Lao et se venger ne procure aucune satisfaction. La frustration est sans doute une émotion à ne pas mépriser en pareil cas, mais je ne suis pas bien certain que cela fonctionne vraiment ici ; peut-être… Quant au fait d’honorer le « pacte » éventuellement passé avec la goule Madaeker, il induit une scène certes joliment cracra, mais qui manque de panache pour une conclusion, et me paraît plutôt fonctionner à la manière d’un « stinger », disons. C'est bien sûr à débattre.

 

Reste cependant cette suggestion, voulant que Le Sens de l’Escamoteur puisse d’une certaine manière constituer un prologue à la grosse campagne des Masques de Nyarlathotep ; terrain que je ne me sens pas d’explorer plus avant, d’autant que je suis supposé bientôt jouer ladite mythique campagne (pas maîtriser, hein : jouer), et j’ai hâte !

 

HEUREUX QUI COMME ULYSSE

 

Le bilan en fin de lecture est très correct. Si l’on veut bien ne pas trop s’attarder sur quelques faiblesses çà et là (car il y en a : pour résumer, une présentation un peu confuse au départ, le système des encoches plus ou moins pertinent, le caractère parfois trop mortifère de certaines séquences – surtout quand une seule mauvaise décision s’avère vite irrémédiablement fatale –, un scénario à Sarnath un peu terne, une fin qui présente le risque de ne pas se montrer à la hauteur de ce qui précède), l’aventure proposée est assez séduisante, elle ne manque pas de bonnes idées et de rencontres colorées, et en cela elle parvient étonnamment bien à conjuguer la terreur et l’émerveillement, comme dans les récits de Lovecraft situés dans les Contrées du Rêve.

 

J’apprécie aussi la souplesse de la campagne, avec ses différents modes de voyage et ses différentes étapes, toutes riches de possibilités, et pour le coup intelligemment agencées et présentées.

 

Clairement, maîtriser cette campagne, je n’en ferais pas une priorité, mais l’exercice de la campagne située peu ou prou intégralement dans les Contrées du Rêve s’annonçait très périlleux, et le résultat est probablement meilleur que ce que je pensais – car inventif et usant au mieux de la singularité de ce contexte qu’il serait bien trop navrant de réduire à un énième univers d’heroic fantasy comme les autres.

 

Pas indispensable, non, mais intéressant.

 

Je continuerai d’explorer l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve prochainement – probablement avec le recueil de scénarios français et inédits Murmures par-delà les songes. Stay fhtagn !

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Quatrième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 1H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[I-1 : Veronica Sutton : Bridget Reece ; George Hanson] Veronica Sutton a accompagné les policiers et la jeune fille qu’elle suppose être Bridget Reece au St. Mary’s Hospital, dans le quartier de Haight. Il y a de cela quelque temps, elle avait exercé dans ce gros hôpital, où elle a conservé de nombreux contacts – dont le Dr. George Hanson, qu’elle avait appelé pour qu’il s’occupe de la jeune clocharde que les investigateurs avaient rencontrée quelques heures plus tôt, en état d’extrême faiblesse, et dont l’identité n’a pour l’heure pas été établie. L’hôpital est très actif, même au cœur de la nuit, et les couloirs sont encombrés par les brancards ou parfois les lits de patients attendant un examen.

 

[I-2 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Durant le trajet en camion du Petit Prince au St. Mary’s Hospital, Veronica Sutton a examiné la jeune femme hagarde, et est parvenue à la sortir vaguement de son état comateux – même si elle demeure perdue, et n’a guère pu que lui confirmer se prénommer Bridget, mais sans savoir le moins du monde ce qu’elle faisait là et ce qui lui était arrivé. Il sera impossible d’en apprendre davantage tant qu’elle n’aura pas récupéré, aussi doivent-ils la confier aux bons soins du personnel de l’hôpital, qui va tâcher de la maintenir éveillée pendant quelque temps, pour éviter tout risque lié à la perte de conscience – une fois sa situation stabilisée, il sera bien temps, pour elle, de véritablement dormir.

 

[I-3 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Les policiers ont bien conscience de ce que la présence de Veronica Sutton auprès de la jeune droguée s’est avérée des plus utile – peut-être même cela lui a-t-il sauvé la vie ? Un des deux agents s’était montré très sec, et au mieux sceptique, devant la requête de la psychiatre désireuse de les accompagner, mais l’autre avait choisi de lui faire confiance : tous deux s’en félicitent désormais, et celui qui s’était montré réservé présente même ses excuses à Veronica. A-t-elle pu en apprendre davantage sur sa… « patiente », durant le trajet ? Pas grand-chose : Veronica explique qu’elle disait se prénommer Bridget (elle se doute qu’il s’agit de Bridget Reece, mais ne donne pas le patronyme aux policiers) ; à l’évidence, par ailleurs, elle n’a rien à voir avec les prostituées typiques du Petit Prince – pour la psychiatre, il ne fait guère de doute que la jeune femme détonnait dans ce milieu, et qu’elle est issue d’une « bonne famille ». Les policiers en prennent bonne note : ils vont se renseigner, consulter notamment le registre des disparitions… Ils remercient encore Veronica, et font mine de partir – ils n’ont plus rien à faire ici.

 

[I-4 : Veronica Sutton] Mais Veronica Sutton les interpelle : pensant peut-être profiter de la bonne impression qu’elle a faite aux policiers, elle évoque ses « amis » qui ont été embarqués au poste… Jusqu’alors, les policiers n’avaient pas associé la psychiatre à ces types louches qui se sont battus dans le Petit Prince, et avec des armes à feu – elle le leur révèle donc, d’une certaine manière… Et, aussitôt, le policier qui s’était montré initialement sceptique retrouve ses préventions à l’encontre de Veronica ! Il commence à la presser de questions embarrassantes sur son rôle dans cette affaire et ses liens avec les suspects, d’un ton très sec – mais son collègue, avec une tape amicale dans le dos, le convainc à nouveau de ne pas insister : après ce que le Dr. Sutton a fait… L’autre veut bien se montrer conciliant, mais ses traits sont sévères. Il avait déjà dit à Veronica qu’on la contacterait pour déposer sur cette affaire – et il y a maintenant une raison de plus de le faire… On la joindra très rapidement, dans les quelques jours qui viennent – et mieux vaut pour elle ne pas jouer à la plus maligne ! Le policier plus sympathique entraîne son collègue vers la sortie…

 

[I-5 : Veronica Sutton : George Hanson] Veronica Sutton ne sait donc pas où sont ses associés – elle se doute qu’ils ont été conduits au commissariat du Tenderloin, mais sans avoir la moindre idée de leur sort. Toutefois, tant qu’elle est ici, elle a des choses à faire : elle sait que son ami le Dr. George Hanson est de service, et il ne lui faut guère de temps, à se promener dans les couloirs encombrés des urgences, pour le trouver. Hanson est très occupé et visiblement épuisé – le lot commun aux urgences du St. Mary’s Hospital –, mais il affiche un large sourire quand il aperçoit Veronica, et s’octroie une pause cigarette pour discuter avec sa consœur à l’extérieur, à l’entrée de son service.

 

[I-6 : Veronica Sutton : George Hanson ; Zeng Ju] Tous deux échangent d’abord les banalités d’usage, évoquant notamment la pression des urgences, avant que la psychiatre oriente la conversation sur un sujet qui la préoccupe davantage : le sort de la jeune « clocharde » qu’elle avait recommandée à son collègue. Elle est bien arrivée ici, et Hanson s’en est lui-même occupé ; elle a été placée dans une chambre, où elle se repose, sous surveillance régulière et perfusion – mais il a été impossible de s’entretenir avec elle, elle est bien trop faible et trop déboussolée pour cela… Aucune idée de son identité, par ailleurs – et Veronica n’en sait pas davantage de son côté. Par contre, la psychiatre saisit l’opportunité de parler avec son confrère de cette expression dont avait fait part Zeng Ju, comme désignant, chez les sans-abris du Tenderloin, la maladie dont la jeune femme est visiblement affligée : ils parlent de la « Noire Démence »…

 

[I-7 : Veronica Sutton : George Hanson ; Hadley Barrow] George Hanson affiche un sourire un peu las : oui, il connaît cette expression… Elle désigne, par la force de la coutume, un phénomène étrange, auquel est habitué le personnel des urgences du St. Mary’s Hospital, mais sans vraiment le comprendre… C’est que l’hôpital comprend le Tenderloin dans son secteur – et, bizarrement, ce petit quartier semble être l’unique foyer de ce que l’on serait pourtant tenté d’envisager comme une épidémie, ou du moins une maladie contagieuse ; par ailleurs, ses victimes, au sein même de la population du quartier, présentent un profil spécifique : ce sont, littéralement, « des gens qui vivent dans la rue », essentiellement des clochards, ou quelques prostituées proposant leurs services en dehors du seul cadre des « restaurants français », le cas échéant. L’expression « Noire Démence » traduit la complexité de cette affliction hors-normes : il y a en effet, tout d’abord, un symptôme physique, ces « taches », noires, ou plus exactement sombres – à mesure que la maladie progresse, cette ombre se propage sur tout le corps du malade. Mais l’aspect « démence » doit probablement être mis en avant : les malades sont totalement détachés du monde, ils ne semblent tout simplement pas le percevoir – ceci, alors que leurs organes sensoriels sont en parfait état. Le problème est donc d’ordre psychique ou neuropsychique. En fait, les « taches » mises à part, la maladie ne présente pas directement d’autres symptômes physiques – de manière dérivée, cependant, les malades sont toujours d’une extrême faiblesse, résultant de la sous-alimentation ; mais c’est probablement une conséquence de l’affection psychique plutôt qu’un symptôme à proprement parler. Et c’est pourquoi on tend à considérer la Noire Démence comme une pathologie essentiellement mentale. Du coup, Hanson n’en sait pas beaucoup plus, car les patients ne s’attardent guère au St. Mary’s Hospital : on les adresse très vite au Napa State Hospital, la plus grande institution psychiatrique de la Bay Area et c’est bien ce que l’on fera, dès le lendemain, avec cette nouvelle victime dénichée par Veronica. Si le sujet l’intéresse, Hanson lui suggère de se rendre sur place pour s’y entretenir avec le Dr. Hadley Barrow : s’il y a un « spécialiste » de la Noire Démence, c’est sans doute ce psychiatre. Enfin, « spécialiste » autant qu’il est possible en pareil cas… Le fait est que la littérature scientifique est totalement inexistante en la matière. Au St. Mary’s Hospital comme au Napa State Hospital, on sait que la Noire Démence existe, mais elle est trop incompréhensible, trop bizarre, trop impossible à vrai dire, pour que qui que ce soit ose publier une étude sérieuse sur la question : c’est un coup à ruiner une carrière. Hadley Barrow, à cet égard, est comme tous ceux qui ont eu vent d’une manière ou d’une autre de cette maladie défiant la science médicale ; mais il est probablement celui qui en sait le plus à ce propos, si tant est qu’on puisse en savoir quoi que ce soit ; du moins en a-t-il l'expérience.

 

[I-8 : Veronica Sutton : George Hanson] George Hanson présente ses excuses à Veronica Sutton, mais il ne peut pas prolonger cette appréciable pause outre-mesure : le devoir l’appelle… Il a été ravi de revoir sa collègue, ceci dit ! Hanson retourne à son travail, et Veronica rumine ce qu’elle vient d’apprendre auprès de lui… et elle prend conscience d’une chose très étrange : la discussion est restée relativement vague à ce sujet, mais donnait l’impression que la Noire Démence était une maladie contagieuse, et opérant probablement par le contact physique. Mais, d’après Hanson, cela fait des années, des décennies peut-être, que des malades transitent, au moins, par le St. Mary’s Hospital. Là, par la force des choses, ces victimes de la Noire Démence entrent forcément en contact avec des aides-soignants, des infirmières, des médecins, que leur travail oblige à les manipuler… Mais le personnel soignant dans son ensemble ne semble pas le moins du monde avoir jamais été affecté par la maladie, sans quoi Hanson l’aurait mentionné – d’autant que, du fait de son poste aux urgences, cela aurait très bien pu être son cas ! Une « impossibilité » de plus, concernant cette maladie incompréhensible…

 

II : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 2H30 – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[II-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Veronica Sutton] Pendant ce temps, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven et Trevor Pierce sortent enfin du commissariat du Tenderloin, après avoir tous déposé et fait les frais des lenteurs narquoises de la police de San Francisco. Gordon, tout spécialement, est très agacé par la tournure des événements : son nom, cette fois, ne l’a pas totalement protégé, et il a fallu y adjoindre une somme plus que conséquente pour éviter d’avoir des ennuis avec la justice ; et, réputation ou pas, ils ont tous perdu leurs armes au passage, confisquées « temporairement » par ordre du commissaire… Ils n’ont aucune idée de ce qu’a fait Veronica Sutton depuis qu’ils ont été embarquées dans le « panier à salade », par ailleurs. Toutefois, Bobby est dans un sale état – il a à peine été hâtivement rafistolé au commissariat avant de déposer ; et Zeng Ju lui aussi a pris quelques coups dans la bagarre au Petit Prince. Des soins s’imposent, et, en dépit de l’heure tardive, Gordon décide, ainsi que Eunice et Trevor, d’accompagner leurs camarades blessés à l’hôpital le plus proche – qui se trouve être le St. Mary’s Hospital où s’est rendue Veronica…

 

[II-2 : Veronica Sutton, Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler, Gordon Gore, Trevor Pierce : George Hanson, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] C’est ainsi qu’ils se retrouvent tous au St. Mary’s Hospital en fait, peu ou prou à l’entrée des urgences, où Veronica Sutton venait de conclure il y a peu sa discussion avec le Dr. George Hanson. Tandis que Bobby Traven et Zeng Ju vont se faire soigner, Eunice Bessler souhaitant leur tenir compagnie, Gordon Gore et Trevor Pierce restent donc avec la psychiatre, et font le bilan de ce qui leur est arrivé. Gordon tient tout particulièrement à revenir à Jonathan Colbert, qu’il avait aperçu devant le Petit Prince au moment de monter dans le « panier à salade ». Veronica explique qu’elle l’a suivi et interpellé, ce qui a certes permis de déterminer que c’était bien le peintre, mais ils n’ont guère... discuté, et la psychiatre n’en a donc rien obtenu de probant. Par contre, Colbert était accompagné d’un autre homme, et tout indique qu’il s’agissait d’Andy McKenzie. Les deux hommes n’ont pas l’air de s’entendre, mais sont tout de même partis ensemble, l’escroc pressant le peintre, bien plus insouciant que lui-même, de filer sans plus attendre.

 

[II-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Bridget Reece, Mack Hornsby, Byrd Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman] Mais il y a plus intéressant, suggère Veronica Sutton : les policiers ont déniché, à l’étage du Petit Prince, une jeune femme lourdement droguée qui est très probablement cette Bridget Reece dont avait parlé Mack Hornsby, et qu’avait déjà croisée Gordon Gore… Et c’est d’ailleurs pour cela que la psychiatre est venue au St. Mary’s Hospital : elle a accompagné la jeune fille, et s’est occupée d’elle, avec la bénédiction de la police. Toutefois, il est clairement impensable d’aller la voir maintenant, et sans doute est-elle encore trop déboussolée pour leur être d’un quelconque secours. Mais Gordon entend bien la voir dès le lendemain, et sans doute également contacter son père, Byrd Reece : cette disparition, impliquant Jonathan Colbert au moins, et probablement aussi Andy McKenzie, est forcément liée à celle de Clarisse Whitman !

 

[II-4 : Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler : Gordon Gore, Veronica Sutton] De leur côté, Bobby Traven et Zeng Ju, veillés par une Eunice Bessler très maternelle, reçoivent les soins dont ils avaient besoin. Pour le domestique, cela ne prend guère de temps, et il ne tarde ensuite pas à retrouver son employeur Gordon Gore. Le cas de Bobby est toutefois plus compliqué : il n’est pas nécessaire de l’hospitaliser (il n’y tient certes pas), mais il faut tout de même passer un certain temps à panser ses plaies et ses bosses. Le détective badine avec l’infirmière, et l’actrice le voit faire, amusée… Mais ils en profitent pour se renseigner concernant la jeune « clocharde » anonyme qu’ils ont adressée à l’hôpital. Cependant, au-delà de quelques généralités et remerciements d’usage (mêlés d’une vague gêne tenant au secret médical – l’infirmière a un peu de mal à manier cette notion…), ils se heurtent vite à un mur – plus encore que Veronica Sutton avant eux. Seule chose de certaine : personne ne peut aller voir la jeune femme maintenant, elle n’est pas en état de rencontrer qui que ce soit.

 

[II-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks] Ses associés attendent tous poliment que l’on libère Bobby Traven, mais il est bien tard quand cela se produit, près de 4h du matin, et ils sont tous horriblement fatigués – notamment, outre le détective, Eunice Bessler, qui presse Gordon Gore pour qu’ils rentrent à la maison ; Zeng Ju les accompagne, bien sûr, mais aussi Trevor Pierce : Gordon peut héberger tout le monde dans son manoir de Nob Hill, et renouvelle son offre – d’autant qu’il faudrait qu’ils se retrouvent tous vers 8h pour décider du contenu du rapport téléphonique à Daniel Fairbanks, qui doit avoir lieu à 9h… Mais Bobby, têtu, refuse : il se rend de ce pas à son domicile (pas très éloigné, certes, du côté ouest de Mission District), et s’effondre aussitôt dans son canapé. Quant à Veronica Sutton, elle a bien trop négligé ses chats, aujourd’hui… Elle gagne donc par ses propres moyens Fisherman’s Wharf.

 

III : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[III-1 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks, Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Bridget Reece] Tous les investigateurs se retrouvent à 8h chez Gordon Gore. Le repos a été bien court – tout au plus quatre heures d’un sommeil très bienvenu… Mais ils doivent faire leur rapport quotidien à Daniel Fairbanks, et Gordon préfère qu’ils en discutent d’abord tous ensemble. Se pose notamment une question particulièrement délicate : doivent-ils tenir au courant le secrétaire de Timothy Whitman de ce qui s’est passé la veille au Petit Prince ? Ils pèsent le pour et le contre – mais en définitive le dilettante y est plutôt favorable : Fairbanks l’apprendra sans doute d’une manière ou d’une autre, autant que ce soit par eux ; par ailleurs, raconter ce qui s’est passé permettra de bien montrer que l’enquête avance – car, outre Clarisse Whitman, ils peuvent maintenant rapporter qu’au moins une autre jeune fille riche était liée à l’affaire, Bridget Reece, et peut-être une troisième, dont ils n’ont pu encore établir l’identité… Tous finissent par se rallier à l’opinion de Gordon.

 

[III-2 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Eunice Bessler, Bobby Traven, Timothy Whitman] À 9h pile, Gordon Gore téléphone donc à Daniel Fairbanks, qui décroche aussitôt : « M. Gore» Le dilettante procède ainsi qu’il a été convenu. Fairbanks laisse passer un silence avant de répondre, pesant visiblement sa décision. Il finit par concéder que c’est un avancement significatif de l’enquête – aussi peut-il fermer les yeux sur les ennuis des investigateurs avec la police… D’autant que M. Gore semble s’en être bien tiré, sans impliquer le moins du monde son employeur. Le secrétaire laisse planer un nouveau silence… Puis il dit qu’en décrochant le téléphone quelques minutes plus tôt, il était à peu près persuadé de mettre fin au contrat – car on lui a rapporté une activité très suspecte à la Résidence Whitman, hier matin ; Mlle Eunice Bessler s’est nommément présentée à la porte, tandis qu’un individu doté d’une forte carrure, et arborant pour il ne sait quelle raison des sous-vêtements féminins sur le visage, en a de toute évidence profité pour pénétrer par effraction dans la demeure, ou du moins tenter de le faire – un individu qu’il est aisé d’identifier comme étant « votre gorille, ce M. Traven »… Quand M. Whitman l’a appris, il est bien sûr devenu furieux, et les instructions de Fairbanks étaient sans ambiguïté. Mais le secrétaire prend bonne note de l’avancement de l’enquête, donc, et va tenter de ménager la colère de son employeur ; il espère toutefois que ce genre d’incidents ne se reproduira pas, de quelque manière que ce soit : il ne se montrerait certainement pas clément une deuxième fois... Gordon n’insiste pas ; par contre, il évoque la « Noire Démence » afin de compléter son rapport, mais le secrétaire lui répète, « une dernière fois », qu’il n’est intéressé que par les faits – pas ce genre de spéculations saugrenues, hors-sujet et qui ne mènent nulle part. Gordon, de plus en plus agacé par la tournure de la conversation et la suffisance menaçante de Fairbanks, y coupe court en raccrochant brusquement. Sa colère est palpable.

 

[III-3 : Bobby Traven, Gordon Gore : Daniel Fairbanks] Bobby Traven, s’il n’a pu intervenir dans la discussion téléphonique entre Gordon Gore et Daniel Fairbanks, a cependant fait de son mieux pour la suivre. Quand le dilettante raccroche, furibond, le détective revient à son intuition depuis le début de cette affaire : le secrétaire de Timothy Whitman n’est pas seulement agaçant, il est éminemment suspect… Et, en tout cas, il ne dit pas tout ce qu’il sait, il garde des choses peut-être cruciales pour lui. Gordon partage cet avis – mais ne voit pas bien ce qu’ils pourraient faire à ce propos, pour l’heure du moins.

 

[III-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Trevor Pierce, Bobby Traven : Bridget Reece, Hadley Barrow] Il est temps pour les investigateurs de décider de leur emploi du temps pour la journée. Tout d’abord, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Zeng Ju vont retourner au St. Mary’s Hospital, pour prendre des nouvelles des deux jeunes femmes qu’ils ont rencontrées dans le Tenderloin, Bridget Reece et celle dont ils ne savent pas le nom. Après quoi Veronica Sutton, au moins, se rendra au Napa State Hospital pour s’entretenir avec le Dr. Hadley Barrow à propos de la Noire Démence on verra le moment venu si quelqu’un doit l’y accompagner. Pendant ce temps, Trevor Pierce va fouiner dans les archives de la rédaction du San Francisco Call-Bulletin, essentiellement dans la presse, en quête d’informations pertinentes pour leur affaire – et Bobby Traven, en piètre état, choisit de l’assister dans cette recherche. Gordon, avant de partir, prend soin d’accéder à sa réserve, où il conservait un autre Luger modèle P08, pour lui-même, ainsi qu’un Derringer cal. 25 pour Eunice.

 

IV : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[IV-1 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Bridget Reece] Arrivés au St. Mary’s Hospital, les investigateurs, dans la foulée du Dr. Sutton qui y a ses entrées, prennent bientôt des nouvelles des deux jeunes filles qu’ils y ont amenées, celle dont l’identité demeure inconnue, et Bridget Reece. Concernant la première, il n’y a pas grand-chose à en dire : elle est toujours très faible et hébétée ; elle sera transférée au Napa State Hospital dans la journée. Concernant la seconde, son identité a bel et bien été confirmée, elle va mieux, et ne devrait pas tarder à rentrer chez elle ; elle est pour l’heure toujours dans sa chambre, et libre au Dr. Sutton de la voir.

 

[IV-2 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Byrd Reece, Bridget Reece] À ceci près que la chambre de la riche jeune fille est gardée, par un homme qui n’est de toute évidence pas du personnel, et pas non plus un policier. Gordon Gore comprend sans peine qu’il s’agit là d’un employé de Byrd Reece ayant pour mission d’assurer la sécurité de sa fille Bridget. Une hâtive présentation le confirme. L’homme, certes pas hostile, après s’être assuré de l’identité de Veronica Sutton, et lui avoir prodigué quelques remerciements au nom de son employeur, l’autorise à pénétrer dans la chambre, accompagnée de Eunice Bessler. Bridget va visiblement mieux, mais elle dort pour l’heure – elle en a bien besoin. Mieux vaut la laisser tranquille…

 

[IV-3 : Gordon Gore : Edward Flanagan ; Byrd Reece, Bridget Reece, Veronica Sutton, Mack Hornsby] Pendant ce temps, Gordon Gore discute avec le garde du corps, un certain Edward Flanagan, qui l’a d’ailleurs reconnu. Byrd Reece a été mis au courant de l’affaire, et il tient à récompenser ceux qui lui ont permis de retrouver sa fille Bridget – soit le Dr. Sutton, et, par une heureuse coïncidence, son vieil ami Gordon Gore. Le dilettante, bien sûr, lui répond qu’une récompense n’est en rien nécessaire le concernant, il n’en a certes pas besoin, mais Flanagan lui fait comprendre qu’il ne s’agit pas que de cela – tout autant de garder le secret sur ce qui s’est passé, et les circonstances de la découverte de la jeune fille ; du côté de Mack Hornsby, cela ne devrait pas causer de problème, et quelques billets bien placés au commissariat du Tenderloin devraient suffire à acheter le silence des policiers. Mais… Gordon Gore l’interrompt : il sera parfaitement discret, bien sûr. Toutefois, peut-être lui faudrait-il tout de même s’en entretenir avec son vieil ami Byrd Reece ? Un chauffeur ne devrait guère tarder à arriver, pour reconduire Bridget chez elle. Flanagan sera du voyage – M. Gore pourrait peut-être les accompagner ? Le dilettante accepte.

 

[IV-4 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Gordon Gore : Bridget Reece, Byrd Reece, Hadley Barrow] Et concernant le Dr. Sutton ? La psychiatre vient tout juste de sortir de la chambre de Bridget Reece, accompagnée de Eunice Bessler. Désire-t-elle les accompagner à la Résidence Reece ? Son rôle dans cette affaire le justifierait, et sans doute Byrd Reece aimerait-il la remercier de vive voix… Mais Veronica décline l’invitation : elle a du travail, il lui faut se rendre au Napa State Hospital pour s’entretenir de la Noire Démence avec le Dr. Hadley Barrow ; et, entre le ferry et le train, cela prendra bien trois heures pour s’y rendre, autant pour en revenirEunice Bessler choisit de l’accompagner – mais aussi Zeng Ju, qui en fait la « proposition » assez brutalement, ce qui surprend un peu tout le monde, tant il colle d'habitude à Gordon Gore comme une ombre, d’autant qu’il est d’un naturel effacé et soumis ; il ne dit rien de ses motivations, mais personne n’ose le contredire : il se rendra donc au Napa State Hospital avec Veronica et Eunice, tandis que Gordon se rendra seul chez Byrd Reece.

 

V : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[V-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Trevor Pierce, accompagné de Bobby Traven, se rend à la rédaction de son journal, le San Francisco Call-Bulletin, dans le quartier de South of Market, pour y faire quelques recherches dans les archives, notamment concernant la presse. On trouve non loin, dans le quartier de Downtown, et plus précisément à Civic Center, divers établissements publics pouvant également contenir des documents intéressants, et faire l’aller-retour entre les deux est parfaitement envisageable.

 

[V-2 : Bobby Traven, Trevor Pierce] Avant de se lancer dans les rayonnages, les deux investigateurs décident d’abord de leurs axes de recherche. Bobby aimerait déterminer l’identité de la jeune clocharde qu’ils ont trouvée hagarde dans une ruelle du Tenderloin – et qui n’était probablement pas une clocharde il y a peu encore. Trevor, de son côté, va chercher des informations sur la Noire Démence. Enfin, à l’instigation d’un Bobby pourtant pas très clair quant à ce qu’il souhaite fouiller exactement, tous deux envisagent, mais ensuite seulement, de chercher la trace d’autres « phénomènes bizarres » à San Francisco. Bien sûr, c’est une grande ville : du bizarre, il y en a tous les jours… Mais « pas ce genre de bizarre. Des trucs vraiment bizarres, à la Charles Fort, tout ça »… Trevor est plus que sceptique, mais plus tard, peut-être…

 

[V-3 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Lucy Farnsworth, Arnold Farnsworth, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Timothy Whitman, Byrd Reece] Bobby Traven se montre extrêmement efficace dans la détermination de l’identité de la jeune clocharde : les bons recoupements dans les bons registres le mettent sur la piste d’une certaine Lucy Farsnworth, la fille d’un riche magnat du fret de San Francisco, Arnold Fansworth. Quelques recherches supplémentaires permettent bientôt de confirmer que Bobby a vu juste – car il tombe sur des photos de la jeune fille faisant ses débuts dans la bonne société san-franciscaine. Lui ne l’avait jamais vue, mais il fait signe à Trevor Pierce, qui interrompt brièvement ses propres recherches, et l’assure qu’il s’agit bien de la même jeune femme qu'il avait vue dans la rue – sa condition physique s’est bien dégradée depuis la photographie, pourtant récente, mais il n’y a aucun doute : c’est bien elle. Tous deux relèvent que cette Lucy Farnsworth présente un profil social très proche de celui de Clarisse Whitman et Bridget Reece. Bobby cherche des éléments concernant la disparition de ces dernières, mais il n’y a absolument rien. Tout indique que, s’ils sont pu trouver dans les archives la trace de Lucy Farnsworth, c’est parce qu’Arnold Farnsworth a signalé à la police la disparition de sa fille, ce que n’ont pas fait Timothy Whitman et Byrd Reece.

 

[V-4 : Trevor Pierce : George Hanson, Veronica Sutton, Curtis Ashley] Les recherches de Trevor Pierce sont plus compliquées, car autrement abstraites. En fait, la remarque de George Hanson à Veronica Sutton se confirme bientôt : il n’y a tout simplement pas de littérature scientifique, en tout cas médicale, sur ce phénomène incompréhensible qu'est la Noire Démence, car personne n’est prêt à risquer sa carrière dans un article un tant soit peu aventureux. Et, au-delà de la presse scientifique, il n’y a quasiment rien de plus – éventuellement quelques allusions ici ou là, cryptiques, et sur lesquelles on ne s’étend de toute façon pas. La matière aurait pourtant un certain potentiel journalistique, ne peut s’empêcher de se dire Trevor… Mais non : rien. Et peut-être pour des raisons politiques ? Qui s’intéresserait au sort des clochards du Tenderloin, de toute façon, pense le journaliste socialisant… Ce qui le met sur une autre piste – et lui permet enfin de trouver quelque chose de plus intéressant, dans une feuille socialiste san-franciscaine à très petit tirage, et qui ne paye vraiment pas de mine, le Worker’s Sunset… S’y trouve un article long et fouillé, signé Curtis Ashley ; un article résolument engagé (et qui tire la même conclusion que Trevor de ce que les autres journaux n’en parlent pas : ils se moquent de ce qui peut bien arriver aux pauvres), mais qui adopte en même temps, dans une optique sans doute marxiste, un ton très scientifique : l’approche est économique et sociologique, mais avant tout statistique. Et c’est justement ce qui permet d’identifier le phénomène de la Noire Démence (l’article use expressément de ce terme) comme une épidémie. En fait, la maladie en elle-même n’est pas directement décrite, ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur : il tient avant tout à établir son existence indéniable en tant que fait social. En compulsant les archives du St. Mary’s Hospital où sont donc envoyés les malades du Tenderloin, l’auteur a pu relever des pics de l’épidémie en 1877, 1889, 1894, 1911 et 1920 (l’article date de cette dernière année). Entre ces pics, la maladie n’est pas totalement absente, mais beaucoup moins virulente et fatale. L’article comprend aussi une étrange mention d’ordre comparatiste : l’auteur dit avoir cherché à établir l’existence de ce phénomène en d’autres endroits, mais être peu ou prou rentré bredouille – à une exception près : il a pu déterminer qu’une maladie probablement similaire, ou, en tout cas, présentant les mêmes symptômes, a été signalée en 1898… à Clifton Hill, en Australie. Un cas unique, mais l’auteur se montre ici moins rigoureux qu’il le prétend : cela lui suffit pour affirmer que le phénomène de la Noire Démence n’affecte pas que San Francisco, mais a tous les traits d’une pandémie. Rien de plus, hélas – d’autant que cet article figurait dans le dernier numéro du Worker’s Sunset, et Trevor n’a pas trouvé trace d’autres articles de Curtis Ashley.

 

VI : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 11H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

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[VI-1 : Gordon Gore : Bridget Reece, Jeremy Blackwell, Franklin Gay, Edward Flanagan ; Veronica Sutton, Zeng Ju, Eunice Bessler, Byrd Reece] Gordon Gore patiente devant la chambre de Bridget Reece, au St. Mary’s Hospital, mais guère longtemps : une demi-heure environ après le départ de Veronica Sutton, Zeng Ju et Eunice Bessler, arrivent à l’étage Jeremy Blackwell, le chauffeur de Byrd Reece (un bonhomme un peu sec…), ainsi qu’un infirmier privé qui se présente comme étant Franklin Gay. Tous deux sont au courant de ce que Gordon Gore va les accompagner, car ils ont été prévenus par Edward Flanagan, qui a passé un bref coup de fil après le départ des associés de Gordon ; Byrd Reece est donc lui aussi au courant, et tout à fait ravi de cette visite. Gay réveille doucement Bridget, puis ils descendent tous au rez-de-chaussée.

 

[VI-2 : Gordon Gore : Jeremy Blackwell, Edward Flanagan, Franklin Gay, Bridget Reece ; Byrd Reece] Ils montent dans la luxueuse voiture de Byrd Reece, Jeremy Blackwell bien sûr au volant, Edward Flanagan à la « place du mort », les trois autres à l’arrière, Gordon Gore et Franklin Gay entourant Bridget Reece. La jeune fille n’est pas très bien réveillée, mais Gordon tente tout de même de discuter avec elle. Il est toutefois repris (courtoisement mais sèchement) par le chauffeur, qui, sans se retourner, dit qu’il vaut mieux attendre d’arriver à la résidence pour parler de tout cela – avec Byrd Reece. Gordon obtempère.

 

[VI-3 : Gordon Gore : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Ils arrivent à la Résidence Reece, une belle propriété dans Richmond District. C’est un Byrd Reece ému et souriant qui les accueille, et qui fait démonstration de sa reconnaissance envers Gordon Gore. Il demande cependant au dilettante de patienter quelques minutes dans le salon, où on lui servira du thé, le temps qu’il veille en personne à l’installation de sa fille Bridget Reece dans sa chambre à l’étage – il y monte, accompagné de Franklin Gay ainsi que d’Edward Flanagan. Gordon ne connaissait pas Byrd Reece plus que cela, mais son amour paternel paraît sincère, il a visiblement craint le pire pour Bridget. Le dilettante se rend donc dans le salon, qui fait aussi office de bibliothèque, et attend sans rien faire de spécial – il n’est certes pas ici pour fouiner.

 

[VI-4 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Veronica Sutton] Environ un quart d’heure plus tard, Byrd Reece redescend et retrouve Gordon Gore dans le salon. Les deux hommes richissimes échangent pour la forme quelques courtoisies de rigueur, mais en viennent bien vite à des sujets autrement importants – et le dilettante comprend qu’il a le propriétaire foncier dans la poche : Byrd Reece a confiance en Gordon, il lui est très reconnaissant de ce qui s’est passé (ainsi qu’envers le Dr. Sutton, qu’il mentionne à plusieurs reprises), et est tout disposé à lui confier bien davantage qu’à qui ce soit d’autre, incluant la police et l’agence Pinkerton

 

[VI-5 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Timothy Whitman] Le début du récit de Byrd Reece correspond en tous points à celui de Timothy Whitman : Bridget était une jeune fille un peu délurée, rebelle, qui faisait des bêtises… Byrd Reece plaide coupable : il n’y prêtait guère attention, alors que c’était sans doute un appel du pied, de la part de sa fille, pour qu’il s’intéresse davantage à elle – et il a bien compris la leçon. Quoi qu’il en soit, elle fréquentait des hommes, dont Reece serait bien en peine de dire le nom… Gordon Gore l’interrompt : est-ce que les noms de Jonathan Colbert, ou peut-être Andy McKenzie, lui diraient quelque chose ? Absolument pas. Il note ces noms, cela sera sans doute utile, mais il lui faut d’abord poursuivre son récit – justement parce qu’il fait intervenir des individus douteux qui pourraient bien être ces deux-là… En effet, très vite après la disparition de Bridget, alors que Byrd Reece hésitait sur les initiatives à entreprendre, et notamment celle de contacter la police, avec le risque d’un scandale à la clef, il a reçu une lettre anonyme, qu’il n’hésite pas à montrer à Gordon, ayant suffisamment confiance en lui pour cela (une confiance qu’il n’avait pas éprouvée à l’égard de l’agence Pinkerton).

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[VI-6 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Mack Hornsby] La lettre anonyme était effectivement accompagnée de photographies pour le moins « salées », que Byrd Reece préfère, cette fois, de honte à l’évidence, ne pas montrer à Gordon Gore. Mais la crainte du scandale était ainsi devenue très concrète… Il en allait toutefois de même de l’inquiétude de Byrd Reece à l’égard du sort de sa fille Bridget, visiblement entre de très mauvaises mains – et Gordon perçoit bien qu’il est tout à fait sincère, et rongé par un profond sentiment de culpabilité. Le propriétaire foncier ne pouvait pas rester sans rien faire – mais il se méfiait bien trop de la police notoirement corrompue de San Francisco pour lui confier l’affaire ; il s’est donc tourné, un peu par défaut, vers l’agence Pinkerton, qui a mis sur le coup un détective du nom de Mack Hornsby – et Gordon explique l’avoir rencontré ; Reece fait part de ce qu’il n’a pas reçu de rapport de l’agence quant aux événements de la veille… Finalement, elle n’a absolument rien accompli. De toute façon, l’affaire est conclue, les concernant – même si par quelqu’un d’autre ; Byrd Reece explique en effet qu’il n’avait confié à l’agence que la seule tâche de retrouver sa fille – il n’avait pas osé mentionner le chantage…

 

[VI-7 : Gordon Gore : Byrd Reece : Bridget Reece, Veronica Sutton] Mais, dans les faits, l’affaire n’est bien sûr pas terminée : Bridget a été retrouvée, et c’est une immense joie, mais les maîtres-chanteurs courent toujours. D’ailleurs, l’implication de la police dans cette affaire a changé, avec l’identification de Bridget au Petit Prince – elle a contacté Byrd Reece, qui ne pouvait plus dissimuler l’affaire de chantage, car on a découvert une chambre à l’étage du « restaurant français » spécialement aménagée en studio photographique, et c’est là que Bridget a été retrouvée, inconsciente… Mais la police n’a pas fait mentions de photographies ou de négatifs – et il faut les trouver pour mettre fin au chantage ! Byrd Reece s’interrompt, fixant Gordon dans les yeux – car c’est ici qu’intervient le dilettante, dont il sait qu’il apprécie de mener des enquêtes pour se distraire… De toute évidence, il était engagé dans une affaire du même ordre ? Tout à fait – Gordon l’admet sans la moindre hésitation, mais explique à un Byrd Reece très réceptif qu’il ne peut bien évidemment pas lui donner le nom de son commanditaire… Cela va de soi, Reece ne comptait certainement pas obtenir ce renseignement. Par contre, il est prêt à payer lui aussi Gordon et ses associés (au premier chef le Dr. Sutton, il y revient) pour qu’ils retrouvent les photographies et les négatifs. Gordon y est tout à fait disposé : il ne réclame pas d’argent pour lui-même, mais ne doute pas que ses associés apprécieront le geste ; et comme il n’y a pas de conflit d’intérêts…

 

[VI-8 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Veronica Sutton] Gordon Gore demande à Byrd Reece s’il serait possible de s’entretenir avec sa fille Bridget ; mais le propriétaire foncier explique que sa fille est encore bien trop hagarde pour pouvoir soutenir pareille conversation. Toutefois, elle devrait se remettre assez rapidement. Tout laisse à croire qu’elle sera autrement plus réceptive en fin d’après-midi, si le dilettante souhaite repasser – avec ses associés le cas échéant (« dont Mme Sutton ») ; c’est entendu !

 

VII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – NAPA STATE HOSPITAL, 2100 CALIFORNIA STATE ROUTE 221 (NAPA VALLEJO HIGHWAY), NAPA

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[VII-1 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton a donc décidé de rendre une visite au Dr. Hadley Barrow, le « spécialiste » de la Noire Démence, qui exerce au Napa State Hospital, tout au nord de la Baie de San Pablo. À cette époque où le Pont du Golden Gate n’est pas encore construit, ce qui implique de prendre le ferry puis le train, le trajet entre San Francisco et Napa prend bien trois bonnes heures. La psychiatre est accompagnée par Eunice Bessler, toujours curieuse, mais aussi par Zeng Ju, ce qui a un peu surpris l’ensemble du groupe, même si personne n’en a fait ouvertement la remarque. Mais il a ses raisons pour effectuer le voyage – raisons qu’il ne confie pour l’heure qu’à la seule Veronica, à bord du ferry. C’est qu’il se demande s’il n’aurait pas été lui-même contaminé par la Noire Démence… Il n’a pas encore repéré de « taches » sur son corps, mais a tout de même l’impression que sa perception, notamment visuelle, connaît quelques « ratés » depuis ce matin… C’est difficile à décrire ; mais tout lui semble… plus flou ? Vague ? Les couleurs, notamment ; la météo est plutôt clémente aujourd’hui, mais c’est comme si les couleurs autour du domestique étaient toutes ternes – comme sous la pluie… Et ces teintes changent : il a l’impression d’un monde, disons, « grisâtre »… Et Zeng Ju se souvient bien sûr des clochards du Tenderloin, qui lui intimaient de ne toucher personne. Mais il est sans doute trop tôt pour sauter aux conclusions. Le Dr. Sutton remercie Zeng Ju de lui avoir fait confiance, prend bonne note de ses inquiétudes, et, pour l’heure, l’assure qu’elle n’en fera pas écho.

 

[VII-2 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton, en tant que psychiatre, ne se voit opposer aucune difficulté pour pénétrer à l’intérieur du Napa State Hospital, la plus grosse institution psychiatrique de la Bay Area, et cette faveur s’étend à ses compagnons. Le tableau fourni par l’asile ne surprend hélas guère Veronica : elle est bien placée pour savoir qu’en cette époque où continue de s’opérer la longue transition passant d’une psychiatre destinée à cloître et contrôler, à une psychiatrie vouée à soigner, la Californie, même si elle a certaines ambitions appréciables, n’a pour l’heure guère obtenu de résultats concrets – par la force des habitudes, et (surtout ?) le manque de moyens. Elle sait cependant que la situation ici est globalement un peu meilleure que partout ailleurs, mais il faudra encore bien du travail pour changer véritablement les choses. Habituée de par sa profession à fréquenter des individus tourmentés, elle sans doute quelque peu immunisée à ce que la scène peut avoir de plus inquiétant – Eunice Bessler et Zeng Ju, s’ils parviennent à se contenir, sont probablement bien plus affectés par le triste spectacle des patients hagards, car lourdement sédatés, qui déambulent la mort dans l’âme et les yeux vides dans des couloirs austères et des services visiblement surchargés. Il y a peu d’espoir que nombre de ces malades retrouvent un jour une vie « normale » – et, comme tout le monde le sait, la crainte que ces pathologies mentales soient héréditaires a servi à justifier une politique de stérilisation de masse des malades mentaux, ce qui en dit long à sa manière sur la perception de ces pathologies.

 

[VII-3 : Veronica Sutton : Hadley Barrow] Veronica Sutton, davantage focalisée sur sa tâche, demande à l’accueil si elle peut rencontrer le Dr. Hadley Barrow. Celui-ci achèvera bientôt sa tournée, et pourra la recevoir ainsi que ses amis dans son bureau, d’ici quelques minutes. Ils patientent un petit moment dans une petite salle d’attente plus que sobre, puis sont rejoints par un médecin d’allure relativement jeune, un peu échevelé, et souriant – c’est le Dr. Barrow, et il sera ravi de discuter avec le Dr. Sutton dans son bureau, une pièce minuscule, encombrée de dizaines de dossiers, et où le ménage laisse à désirer. Barrow libère quelques chaises pour ses invités, puis s’assied derrière son bureau, plus souriant que jamais. Quelques banalités d’usage permettent déjà de poser le caractère du personnage : compétent probablement, mais aussi (paradoxalement ?) ambitieux ; son sens de l’humour très pince-sans-rire séduit facilement ses interlocuteurs (et Eunice Bessler, surtout, est d’emblée acquise à sa cause – elle est d'ailleurs fascinée par la discussion parfois très pointue des deux psychiatres), en même temps qu’il peut donner une impression, fondée ou pas, de cynisme, au sens où sa considération à l’égard de ses patients paraît globalement assez limitée – ce que perçoit bien davantage Veronica, sans bien sûr en faire la remarque. Zeng Ju est tout ouïe, mais encore moins disposé à intervenir que d’habitude.

 

[VII-4 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] La conversation porte bientôt sur la Noire Démence – le Dr. Barrow affiche un grand sourire quand le Dr. Sutton avance cette qualification, et admet avec une fausse pudeur être probablement « le spécialiste » de cette pathologie, s’il doit y en avoir un – mais, bien sûr, sans que cela ait jamais pu déboucher sur une publication scientifique, qui aurait eu pour effet de hisser le jeune psychiatre hors de l’anonymat dans lequel il végète ; le risque de ruiner sa carrière était autrement plus probable... Dans les grandes lignes, Veronica obtient ainsi de Barrow la confirmation, point par point, des éléments que lui avait avancé George Hanson, avec quelques détails plus précis, d’ordre pleinement médical, qui passent complètement au-dessus de la tête de Eunice Bessler et Zeng Ju, lesquels ne pipent mot. Puis Veronica demande au Dr. Barrow combien de patients atteints par la Noire Démence sont actuellement soignés au Napa State Hospital. Barrow, après un temps d’arrêt, affiche un sourire plus éclatant que jamais – et un peu malsain, cette fois ? Il semblerait bien que le Dr. Sutton ne sache pas vraiment de quoi elle parle… Nulle offense, car c’est tout à fait normal, au regard du flou entretenu autour de la Noire Démence. Bref : il n’y a pour l’heure qu’une seule victime de la Noire Démence au Napa State Hospital – et depuis peu, puisqu’il s’agit de la jeune clocharde que le Dr. Sutton avait confiée aux bons soins de George Hanson, au St. Mary’s Hospital. Nul autre – même s’il y en a eu beaucoup. Et il y a une explication très simple, quoique fort triste sans doute, à cela : les victimes de la Noire Démence… ne durent pas. Incapables de s’alimenter par elles-mêmes, et guère plus sensibles aux tentatives pour les nourrir de force, y compris par intraveineuse, elles sombrent bientôt dans l’anémie, et meurent en une ou deux semaines au plus, de sous-alimentation. Veronica, un peu surprise, demande s’il n’y a jamais eu d’exceptions, mais non… « À moins, bien sûr, d’accorder quelque crédit aux rumeurs idiotes voulant que des victimes de la Noire Démence survivent des années durant dans les rues du Tenderloin... » Ce qui ne saurait faire sens, de quelque manière que ce soit.

 

[VII-5 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] Ce qui amène les deux psychiatres à envisager des questions connexes : l’improbable localisation très spécifique de l’épidémie, tout d’abord. Le seul Tenderloin... C’est bien un des nombreux éléments incompréhensibles en rapport avec cette pathologie hors-normes : pour le Dr. Barrow, rien ne saurait l’expliquer – c’est tout bonnement absurde. Autre question liée, le mode de propagation de la maladie : Veronica Sutton fait part à Hadley Barrow de sa réflexion, au sortir de son entretien avec George Hanson, concernant l’absence d’infection constatée chez le personnel soignant, au sens large, du St. Mary’s Hospital, où semblent être envoyés toutes les victimes de la Noire Démence infectées, a priori par contact, dans les rues du Tenderloin. Le Dr. Barrow confirme qu’elle a vu juste, et, affichant un sourire pour le coup des plus déconcertant, il relève la manche gauche de sa chemise : « Vous voyez une de ces "taches d’ombre? Pas la moindre ! Et je manipule des patients atteints par la Noire Démence depuis des années, et en nombre – en fait, personne n’en a autant touché que moi, c’est sûr. Mais pas la moindre tache ! Enfin, à ce bras, comme vous pouvez le constater… Je puis vous assurer que l’ensemble de mon corps en est vierge, mais peut-être voulez-vous que je vous montre et voir par vous-même ? » Veronica Sutton écarquille les yeux, stupéfaite par la légèreté vaguement grivoise du Dr. Barrow… Visiblement content de son petit effet, le psychiatre redevient cependant sérieux : effectivement, c’est tout aussi inexplicable que la localisation très spécifique de l’épidémie… Veronica le reprend : il y a forcément une explication, peut-être même plusieurs ! C’est simplement qu’ils ne cherchent pas dans la bonne direction, en se laissant impressionner par l’apparence d’absurdité du phénomène. Hadley Barrow perçoit bien que le Dr. Sutton, d’une certaine manière, le remet à sa place ; mais il riposte en souriant, plus narquois que jamais : « Je vois ! La méthode Sherlock Holmes, hein ? Comment est-ce, déjà… Ah ! Oui : “Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.” Pourquoi pas ! Avez-vous quelques idées à ce propos ? » Il se trouve que oui – elle y a réfléchi : on pourrait concevoir, par exemple, l’effet d’une substance, quelle qu’elle soit, spécifique au Tenderloin, et qui serait à la base de l’épidémie, sans impliquer, comme on le croyait, le contact ; cette substance, peut-être le résultat d’une pollution, mettons, pourrait même entretenir un rôle plus ambigu, à la fois en infectant les clochards, mais en leur fournissant en même temps un mode d’alimentation spécifique, ce qui expliquerait à la fois l’anémie générale des malades, a fortiori au Napa State Hospital, si loin du foyer de l’épidémie… et la rumeur voulant qu’au Tenderloin des malades vivent malgré tout pendant des années ! Hadley Barrow est bien obligé de reconnaître que cette théorie, aussi gratuite soit-elle, demeure plausible et en même temps parfaitement rationnelle : le Dr. Sutton l’a « coincé », dans un sens… Mais il prend cette suggestion à la blague : « Oui, cela pourrait être une explication valable… J’en prends bonne note ! Quand je rédigerai enfin mon grand article sur la Noire Démence, je ne manquerai pas de vous citer dans les remerciements ! »

 

[VII-6 : Veronica Sutton, Zeng Ju : Hadley Barrow] Trêve de plaisanterie : mieux vaut revenir à des choses plus concrètes, et laisser là les spéculations, pour l’heure. Le Dr. Sutton et le Dr. Barrow discutent donc des symptômes de la Noire Démence. La question est plus compliquée qu’il n’y paraît – car les patients qui sont accueillis au Napa State Hospital sont le plus souvent à un stade déjà assez avancé de la maladie ; ce n’est qu’alors qu’on les « remarque »… « Enfin, si on les remarque : ce sont des clochards, nous avons tous l’habitude bien compréhensible de ne pas leur accorder beaucoup d’attention. » Au niveau physique, il n’y a pas forcément grand-chose – si l’on excepte, bien sûr, ces « taches d’ombre » fort curieuses, qui se répartissent progressivement sur tout le corps, mais à un rythme variable, et avec une intensité tout aussi variable. L’anémie, quant à elle, est probablement davantage une conséquence qu’un symptôme – « même si cela peut favoriser l’identification des malades, oui ». Les troubles de la perception sont probablement davantage cruciaux – mais justement : sur le plan physique, rien à signaler à cet égard : les yeux, les oreilles, etc., bref, tous les organes sensoriels, fonctionnent parfaitement – et pourtant les victimes ne voient pas, n’entendent pas, ou, plus exactement, elles semblent ignorer ces signaux, ce qui induit donc la part psychique ou neuropsychique de la pathologie. Mais les témoignages des malades – quand ils sont repérés assez tôt pour que l’on puisse tenter d’en discuter avec eux, et c’est très rare – se recoupent, à cet égard : tous parlent d’un monde subtilement différent, de l’impression de naviguer au milieu de… « sphères », grisâtres le plus souvent, en même temps que toutes les couleurs de leur environnement sont progressivement atténuées… Zeng Ju, qui avait fait de son mieux pour rester stoïque, ne peut cette fois se retenir de tousser. Les deux psychiatres s’interrompent brièvement, Hadley Barrow adressant au domestique chinois un regard interloqué, mais Veronica Sutton le ramène aussitôt à leurs échanges médicaux. Ces « symptômes », il y a donc des patients qui ont pu en faire part… Oui. Mais guère, car rares sont ceux qui sont hospitalisés à ce stade précoce de la maladie. Et, après, pour s’entretenir avec eux… C’est un aspect de ces troubles de la perception, après tout : ils ignorent le médecin qui aimerait leur poser quelques questions, ils ne le voient pas, ne l’entendent pas… Dans la très grande majorité des cas, du moins. Très exceptionnellement, un patient peut, et de manière très brusque, revenir temporairement « parmi nous », mais c’est très fugace, et le retour à la catatonie est tout aussi brutal… Hadley Barrow se lève et va fouiller dans un tiroir, dont il extrait bientôt une unique feuille : « Ceci pourra vous intéresser, Dr. Sutton… Il s’agit de la transcription d’un entretien – fort bref, comme vous pouvez le constater – que j’ai eu avec un malade temporairement revenu de sa catatonie, il y a quelque années de cela. Et… C’est assez éloquent. »

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[VII-7 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Le Dr. Barrow laisse au Dr. Sutton le temps de lire, puis, quand il constate son effarement, il reprend aussitôt : « Texto. Il n’a pas dit un mot de plus. Plus jamais. Il a aussitôt sombré de nouveau dans la catatonie, n’a cessé de dépérir dans les jours qui ont suivi, puis est mort d’anémie dans la semaine. » Veronica Sutton tend la retranscription à Eunice Bessler et Zeng Ju. La comédienne est très intriguée : « "Yog-Sothoth" ? Qu’est-ce que c’est ? » Eh bien, le Dr. Barrow n’en a pas la moindre idée… Déjà, c’est une reconstitution phonétique de ce qu’il a cru entendre – pour autant qu’il s’en souvienne, cela sonnait comme ça… Probablement, croit-il, une construction aléatoire, un borborygme sans vraie signification. Non, fait-il au Dr. Sutton, il n’a pas pris cela à la légère, il a fait quelques recherches – peut-être cela signifiait-il quelque chose dans une autre langue que l’anglais ? Car ce n’était certainement pas de l’anglais… Le malade, un clochard san-franciscain pure souche, n’avait sans doute jamais parlé d’autre langue, tout au plus baragouiné deux ou trois mots d’espagnol, mais ce n’était pas davantage de l’espagnol, à l’évidence. Et nulle autre langue pour autant qu’il le sache : ses recherches n’ont rien donné. Ergo : du délire à l’état pur. Mais Eunice ne lâche pas l’affaire, maintenant qu’elle a osé s’immiscer dans la conversation entre les deux savants : ce « mot », n’est-il pas revenu dans d’autres entretiens auprès d’autres malades ? Ces entretiens ont de toute façon été fort rares – mais non, ce « Yog-Sothoth » n’a jamais été émis que par le patient en question : raison de plus d’y voir un borborygme sans queue ni tête, le délire d’un homme très malade et qui ne tarderait plus à mourir.

 

[VII-8 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Hadley Barrow] Eunice Bessler se penche à nouveau sur la transcription : « Et cette allusion, à la fin, cette histoire de "chaman du grizzly"... » Effectivement, Mlle Bessler a raison : cette mention, ou d’autres du même ordre, sont récurrentes, cette fois – pour autant que cela soit significatif, tant ces entretiens ont été rares. Mais oui, plusieurs patients ont évoqué ce genre de choses, à connotation « indienne »… « Faut-il s’en étonner ? Nous sommes aux États-Unis – même à San Francisco. Dans ce foutu pays, au moindre truc un peu bizarre, on est comme compulsivement tenté d’y voir la patte des Indiens… Je dois avouer que ce n’est guère mon domaine – même si j’ai entendu parler, à l’occasion, je ne sais plus bien où ni comment ni pourquoi, de ces "chamans du grizzly", qui semblent associés à la protohistoire de la Bay Area. Mais je ne suis pas compétent, ici. Si vous voulez en apprendre davantage à ce sujet, eh bien, les anthropologues ne manquent pas dans la région – mais je suis convaincu que vous perdrez votre temps : c’est du pur délire. » Eunice n’ose pas en dire plus – elle baisse les yeux sur la transcription, en se demandant, elle qui vient de la côte Est, si l’ours figurant sur le drapeau de la Californie pourrait être un grizzly [et c’est bien le cas]. Le Dr. Sutton prend bonne note des dernières remarques du Dr. Barrow : pour sa part, elle s’intéresse fort à l’anthropologie, et suppose qu’il pourrait être intéressant de suivre cette piste ; elle qui a beaucoup pratiqué Le Rameau d’or de Frazer, elle est à peu près persuadée, maintenant qu’on lui en a fait la remarque, qu’elle y trouvera quelque chose à ce propos – ce qu’il faudra sans doute approfondir à partir d’études plus spécifiques à l’histoire indienne de la Californie, qui, effectivement, ne manquent pas.

 

[VII-9 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton sait qu’elle n’en apprendra pas davantage ici, et prend congé du Dr. Barrow. Eunice Bessler et Zeng Ju lui emboîtent le pas – ce dernier affichant un air vaguement inquiet qui ne correspond guère à sa nature. Il leur faudra trois bonnes heures pour retourner à San Francisco

 

VIII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[VIII-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Pendant ce temps, Trevor Pierce et Bobby Traven continuent leurs recherches, essentiellement dans les archives du San Francisco Call-Bulletin. Ils ont un troisième et dernier (pour l’heure) axe de recherches à creuser, auquel Bobby tient particulièrement, tandis que Trevor se montre davantage sceptique. Le détective a l’impression, sur la base de la Noire Démence si fondamentalement incompréhensible, qu’il faudrait peut-être se pencher sur les trucs « bizarres » ayant eu lieu à San Francisco et sa région, ces phénomènes que l’on qualifierait de « paranormaux »… « Le genre de machins dont parle Charles Fort, quoi... » Ce qui laisse Trevor plus que perplexe : San Francisco est une grande ville, et passablement bohème – le « bizarre » y est la norme… Le détective l’admet, mais il veut croire qu’il y a des choses à dénicher sous les couches de potins et autres billevesées faussement ésotériques.

 

[VIII-2 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Alors Trevor Pierce s’attelle à la tâche, en affichant une moue sceptique… Dans un premier temps, ses trouvailles ne font que confirmer ses craintes : quantité de sottises à la façon des articles dits « insolites » qui servent de bouche-trous dans la presse locale, et quelques pseudo-polémiques impliquant des sociétés plus ou moins secrètes telles que la Franc-Maçonnerie, bien sûr, qui a en fait pignon sur rue, la Théosophie, même si son heure de gloire est passée depuis pas mal de temps déjà, ou encore les Rose-Croix de l’AMORC… Mais, au moment où il songeait à arrêter les frais, il tombe sur quelque chose qui pourrait s’avérer plus intéressant : l’évocation, dans quelques articles épars, d’une collection de livres et artefacts occultes semble-t-il fort importante, mais pas moins secrète, et qui se trouverait quelque part dans la Bay Area – la collection dite « Zebulon Pharr », du nom d’un singulier personnage qui, au XIXe siècle, et notamment dans la région de San Francisco, avait acquis une certaine réputation en tant qu’anthropologue et philologue, tout ce qu’il y a de sérieux, mais dont les recherches poussées l’avaient conduit à s’intéresser toujours un peu plus à l’occultisme, jusqu'à rassembler cette colossale somme d'objets et de documents. Mort sans héritier, il avait légué l’ensemble de ses biens à une fondation. Les articles sont assez évasifs, et ne permettent même pas de localiser cette « Collection Zebulon Pharr », si ce n’est pour dire qu’elle se trouverait bel et bien quelque part dans la Bay Area. Mais cela paraît bien plus solide à Trevor que tout ce qu’il avait pu trouver autrement dans ses recherches. Certes, il ne s’agit pas à proprement parler des « phénomènes étranges » qui suscitaient la curiosité de Bobby Traven, mais cela pourrait être un endroit où poser des questions, et où trouver des réponses, concernant lesdits phénomènes, si l'on veut y croire…

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[IX-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Zeng Ju, Bobby Traven, Bridget Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] En fin d’après-midi, la plupart des investigateurs se retrouvent chez Gordon Gore, à Nob Hill, où ils font le point sur leurs découvertes. Gordon suppose qu’il est maintenant possible de retourner à la Résidence Reece, où Bridget Reece devrait pouvoir se montrer plus réceptive à leurs questions ; Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce décident de l'y accompagner, tandis que Zeng Ju, qui ne s’y sentirait guère à sa place, préfère arpenter les rues du Tenderloin pour dénicher quelque indice sur la localisation de Jonathan Colbert et Andy McKenzie (Bobby Traven se livre à ses propres occupations de son côté).

 

[IX-2 : Veronica Sutton : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Arrivés à destination, dans Richmond District, les investigateurs sont accueillis chaleureusement par Byrd Reece, qui tient à remercier plus particulièrement et en personne Veronica Sutton pour ce qu’elle a fait. Effectivement, Bridget a un peu récupéré, et son père suppose qu’un entretien avec elle pourrait s’avérer fructueux, tout en comprenant très bien que sa fille ne se sentira pas aussi libre de parler s’il est lui-même présent, ou quelque autre de ses employés de maison. Il guide donc les investigateurs à la chambre de Bridget, à l’étage, et redescend aussitôt, accompagné du garde-malade Franklin Gay et du garde du corps Edward Flanagan, autrement affectés à la surveillance de la jeune fille.

 

[IX-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Trevor Pierce, Eunice Bessler : Bridget Reece, Byrd Reece] Bridget Reece va effectivement beaucoup mieux, même si elle est encore fatiguée. Elle accueille « ses invités » avec un sourire resplendissant, et se confond en remerciements pour leur aide. Mais, à la différence de son père, il devient vite très clair qu’elle ne compte pas s’attarder outre mesure sur les soins pourtant très concrets que lui a prodigués Veronica Sutton : c’est Gordon Gore qu’elle rend responsable de tout cela, et elle n’a d’yeux que pour le jeune et beau dilettante. En fait, tous à l’exception de Trevor Pierce, un peu aveugle en la matière, comprennent au fur et à mesure de leurs échanges que la jeune fille est follement amoureuse : elle a d’ores et déjà réinterprété son vécu récent comme un conte de fées où Gordon tient le rôle du prince charmant… Ce dernier s’en rend compte, et n’hésite pas à en jouer, mais Eunice Bessler, d’abord très bien disposée à l’égard de la jeune fille (au cours du trajet, elle parlait déjà de la présenter à quelques producteurs hollywoodiens…), perçoit de plus en plus Bridget comme une rivale potentielle : elle en est peut-être la première surprise, d’autant qu’elle sait que la situation a quelque chose d’un peu absurde, mais elle est bel et bien dévorée par la jalousie…

 

[IX-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth] Mais il est bien temps de passer à des choses plus sérieuses, et les investigateurs commencent à interroger Bridget Reece. Celle-ci est d’abord un peu réticente à s’exprimer, surtout devant tant d’étrangers, mais Gordon Gore use de son avantage pour la faire parler. Elle explique enfin qu’elle sortait avec Jonathan Colbert depuis quelque temps déjà (elle semble incapable de se montrer plus précise), mais avait appris, ces derniers jours, qu’il voyait au moins une autre fille, et peut-être d’autres encore ! Elle ne connaît pas l'identité de ces rivales : on lui suggère les noms de Clarisse Whitman et Lucy Farnsworth, mais cela ne lui dit absolument rien. Que faisait-elle avec ce « Johnny » ? Eh bien, selon les propres termes du peintre, elle « apprenait à être libre »… Au fil de soirées qu’elle admet avoir été « un peu coquines », en rougissant, et sans vouloir en dire davantage. Mais elle aimait bien ça, oui… Et le fait de poser nue ? Bridget, un peu embarrassée, demeure d’abord évasive, puis prétend que Jonathan Colbert l’avait droguée dès le départ à son insu. Mais elle ne sait pas mentir, et personne dans la chambre n’y croit… Non, elle consommait bien, et tout à fait volontairement, un peu d’opium : « Tout le monde le fait, après tout... » Quant à l’idée de poser nue, dans l’absolu, elle ne la choquait pas, et même l’excitait, à vrai dire. Elle jouait de ses caprices en la matière auprès du peintre, soufflant le chaud et le froid... Pour elle c’était somme toute une forme de badinerie « un peu piquante »… Mais elle a ensuite seulement appris qu’il comptait, avec ces photos, faire chanter son père – elle n’en avait pas idée, et, pour le coup, elle dit vrai ; elle ne s’en est rendue compte que tout récemment, en même temps que le fait que son amant voyait « d’autres filles »… Ce qu’il a bien compris. Alors même que Bridget jouait avec lui la scène de la rupture, il a su l’amadouer, lui suggérer de consommer un peu d’opium et de reparler plus calmement de « ses fantaisies »… sauf que cette fois il a forcé la dose – d’où l’état lamentable dans lequel l’ont trouvée les policiers et le Dr. Sutton.

 

[IX-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Mais il s’agit maintenant de mettre la main sur ce Jonathan Colbert, il faut l’empêcher de nuire – aussi les investigateurs ont-ils besoin de la collaboration de Bridget Reece, il faut qu’elle leur dise absolument tout ce qu’elle sait de lui, car tout pourrait s’avérer utile. Par exemple, a-t-elle vu Jonathan Colbert ailleurs qu’au Petit Prince ? Un endroit où, peut-être, il conserverait photographies et négatifs ? Car rien de la sorte n’a été retrouvé à l’étage du « restaurant français »… Effectivement : la chambre au Petit Prince n’était qu’un studio de photographie, Colbert n’y vivait pas – il était installé ailleurs, avec son comparse, « Andy », un type répugnant… Où ça, précisément ? Eh bien, elle n'y est pas allée très souvent ; c’était dans un appartement minable qu’ils venaient tout juste de louer - « Johnny » lui avait dit auparavant, en colère, qu’ils étaient obligés de changer de logis en permanence… C’était dans le Tenderloin, oui… Plus exactement ? Bridget se creuse la tête… Elle n’y avait pas vraiment fait attention, et avoue qu’elle n’était pas forcément très lucide lors de ses excursions là-bas… Elle retrouve cependant le nom de la rue : Geary Street. Mais impossible de se souvenir du numéro ; et c’était à un étage, oui, mais lequel… Le troisième ? Peut-être – elle n’est pas sûre. Et à quoi cela ressemblait-il ? Un endroit horrible, hideux, sordide – et sale ; en fait, elle n’aurait jamais cru possible qu’on puisse vivre dans pareille décharge… Des choses plus spécifiques, peut-être ? Oui – les tableaux... Pas les nus, elle en avait vu au Petit Prince et en d’autres occasions. Non, d’autres tableaux – qui représentaient pour la plupart... une sorte de vieil Indien. En fait, elle n’a compris qu’il s’agissait d’un Indien qu’après coup : il portait une peau d’ours, mais le tableau donnait l’impression que ce n’était pas un vêtement, mais bien la véritable tête du personnage représenté ! Toute une série de tableaux très déconcertants – et très proches les uns des autres, mais en même temps subtilement différents. Les titres ? Mon cauchemar 1, Mon cauchemar 2, Mon cauchemar 3, etc. Évoquer ces peintures met la jeune fille visiblement mal à l’aise – il y a plus, mais Gordon Gore doit intervenir pour qu’elle veuille bien en parler : il y avait encore un autre tableau… Le pire de tous ! Elle ne se souvient pas du titre – un truc incompréhensible… Mais il ne représentait rien à proprement parler, c’était comme… un entassement de… de sphères, ou de bulles… et comme en mouvement ; ces sphères donnaient même parfois l’impression d’être… des yeux ? On la presse de poursuivre, et elle confesse en rougissant qu’elle avait eu l’impression d’être aspirée par le tableau, de ne pas le regarder depuis l’extérieur, mais de se retrouver piégée à l’intérieur, environnée par ces sphères, ces yeux ! Une sensation très désagréable, qui lui a paru durer mille ans, mais n’a en fait pas dépassé quelques secondes, à en croire Jonathan Colbert. Qui n’a pas voulu en dire davantage – et Bridget avait mis cela sur le compte de la drogue… Mais cette description intéresse particulièrement Eunice Bessler, qui en fait part à Gordon et à Veronica Sutton : cela rappelle ce qu'ils ont appris au Napa State Hospital...

 

[IX-6 : Gordon Gore : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Il leur faut maintenant d’autres renseignements, plus pratiques : Jonathan Colbert est-il armé ? Non – ça ne serait vraiment pas son genre… Et « Andy » ? Lui, oui – en tout cas, Bridget Reece l’a vu à plusieurs reprises brandir un couteau à cran d’arrêt, pour un oui, pour un non… Il faut dire qu’ils se disputaient tout le temps, « Johnny » et lui – ils se détestaient visiblement ; ils n’étaient associés que pour l’argent, parce qu’ils n’avaient pas le choix, ce qui les mettait encore plus en colère, car ils se haïssaient. Elle n’est certes plus du tout amoureuse de « cet horrible peintre », mais Colbert était à l’évidence d’une certaine classe ; en comparaison, le petit escroc « Andy » n’en paraissait que plus minable. Il ne faisait pas du tout peur à « Johnny », en tout cas – même quand il prétendait recourir à ses contacts parmi les Combattants Tong : cela faisait rire le peintre, qui n’était pas dupe : un raté et un médiocre comme McKenzie n’avait assurément rien à voir avec les Tong – c’était juste un de ses trucs pour intimider les gens, mais il faudrait être totalement stupide pour croire une bêtise pareille…

 

[IX-7 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Bridget Reece] Bridget Reece n’a sans doute pas grand-chose de plus à leur dire… Gordon Gore remercie chaleureusement la jeune fille, et lui assure qu’ils mettront la main sur les photographies, les négatifs, et Jonathan Colbert, qui paiera pour ses méfaits ; Bridget fond littéralement d’adoration pour l’héroïque dilettante… Les investigateurs quittent la pièce, mais Eunice revient brièvement en arrière, se penche sur Bridget, et lui chuchote à l’oreille : « Gordon est à moi ! Pas touche ! » Puis elle se retire à son tour, laissant Bridget stupéfaite.

 

À suivre...

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Manitou, de Graham Masterton

Publié le par Nébal

Manitou, de Graham Masterton

MASTERTON (Graham), Manitou, [The Manitou], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par François Truchaud, Paris, Bragelonne – Milady, [1975, 2007] 2009, 380 p.

 

PAS TOTALEMENT UNE DÉCOUVERTE (PUTAIN…)

 

On ne peut pas lire que des bons livres, hein ? Et la chronique d’aujourd’hui portera donc sur un très mauvais livre – ce qui ne l’a certes pas empêché de très bien se vendre en son temps et même depuis, au point où il a suscité toute une carrière et plusieurs suites, et continue visiblement d’être porté au;pinacle par une horde de fans dont les arguments me dépassent totalement. Et il s’agit donc de Manitou, le premier roman du Britannique Graham Masterton.

 

Je l’avais depuis un bail dans ma bibliothèque de chevet : oui, le bouquin était célèbre, difficile de passer à côté sans jamais en entendre parler. Et j’ai lu, ici ou là, plein de critiques étrangement élogieuses… même si je me doutais un peu que mon propre avis risquait d’être un peu moins unilatéral. Surtout parce que j’avais en tête, vaguement, le retour plus que négatif de S.T. Joshi dans The Rise, Fall, And Rise Of The Cthulhu Mythos ? Mais je ne me souvenais de rien de plus précis – et notamment concernant le contenu censément « lovecraftien » du roman, en fait… Mais ça, j’y reviendrai plus tard. Même si, ne nous voilons pas la face, cette dimension censément « lovecraftienne » a pesé dans ma décision de lire enfin Manitou…

 

De toute façon, il était bien temps de lire enfin quelque chose de Masterton, hein ! De le découvrir !

 

 

Sauf qu’un aimable camarade m’a très justement fait remarquer que j’avais déjà lu un Masterton, et que j’en avais même parlé sur ce blog. Et il avait raison, le bougre… Oui, j’avais lu Démences, il y a cinq ans de cela, certes pas dans les meilleures conditions – et j’avais tout oublié de cette lecture. Sérieux. Même quand on m’a signalé ce fait, et que j’ai relu ma propre chronique, je n’en avais absolument plus aucun souvenir. Au point, en fait, de supposer avoir été la cible d’un complot. Il est parfaitement impossible que j’aie lu Démences et l’aie chroniqué, puisque je ne m'en souviens pas. C’est donc que quelqu’un d’autre a rédigé ce compte rendu, à mon insu et en se faisant passer pour moi ! Et…

 

Bon, d’accord.

 

Mais retenons-en tout de même une chose : ma chronique de Démences mentionnait que le roman louchait plus qu’un peu sur le navet, et parfois aussi (heureusement ?) sur le nanar. Même avis, globalement, concernant ce Manitou. Mais il y a pourtant une grosse différence : au sortir de Démences, tout en reconnaissant l’évidence, à savoir que ce n’était « pas bien bon », je me disais prêt à prolonger l’expérience avec d’autres bouquins de Masterton (j’ai notamment Rituel de chair dans ma bibliothèque de chevet), car il est vrai que je n’ai certes rien contre le gros bis qui tache à l’occasion. Mais, au sortir de Manitou, je suis plutôt porté à brailler :

 

« PLUS. JAMAIS. ÇA. »

 

LA GROSSE HORREUR

 

Contexte. Nous sommes au milieu des années 1970, et, depuis L’Exorciste, roman de William Peter Blatty (1971) et film de William Friedkin (1973), l’horreur cartonne, en littérature et au cinéma. Dans ce dernier médium, c’est « l’âge d’or » américain, d’une certaine manière, avec les premiers films des Tobe Hooper, Wes Craven, John Carpenter, etc. En littérature, c’est peut-être un peu plus compliqué ? J’ai l’impression, du moins, qu’on peut davantage faire la distinction entre d’authentiques auteurs talentueux (Stephen King perce dès 1974 avec Carrie), et quantité de faiseurs et autres tâcherons… « beaucoup moins » talentueux.

 

Parmi ces derniers, à l’évidence, Graham Masterton. Le futur maître (?!) de l’horreur, à l’époque, faisait office de « journaliste », essentiellement pour la presse dite « pour adultes ». Il a notamment été le rédacteur en chef de l’édition britannique de Penthouse pendant des années, et gagnait alors beaucoup d’argent, mais alors beaucoup, beaucoup, semble-t-il, en pondant à la mitrailleuse des ouvrages « de conseils sexuels ». Mais, à l’époque, il a été pris de l’idée saugrenue de tenter autre chose, pour voir, mais dans une perspective pas moins commerciale, et donc de pondre cette fois un de ces romans d’horreur qui se vendaient très bien.

 

La « légende » dit qu’il a écrit Manitou en une semaine (et je veux bien le croire, au vu du résultat) – un roman passablement putassier d’ailleurs (même si pas du tout dans la dimension sexuelle, ce qui m’a un peu surpris), car, à tout prendre, c’est juste un mauvais remake de L’Exorciste, et qui ne se cache même pas vraiment… Le manuscrit traîne quelque temps, puis Masterton, à la bourre pour un énième livre de théorie et pratique du sexe, le soumet en lieu et place à son éditeur anglais.

 

Qui l’accepte. Le roman est publié… et rencontre bientôt un très improbable succès, notamment quand il est repris en poche par un éditeur américain (avec une fin différente, j'y reviendrai) : c’est un vrai best-seller, qui remporte encore plus de pognon que les bouquins de cul, a fortiori quand il est adapté au cinéma, dès 1977 (et pour un résultat visiblement gratiné, starring Tony Curtis…), au point de décider d’une carrière – Masterton, sans pour autant laisser totalement de côté les livres de fesses, sera dès lors connu d’abord et avant tout en tant qu’écrivain d’horreur, de cette très grosse horreur qu’on dirait parfois « mainstream » et dont il a vendu des palettes entières. Et il reviendra sans cesse à ce premier succès qu’avait été Manitou, lui suscitant des suites ; on a longtemps parlé de « trilogie Manitou », mais d’autres titres se sont ajoutés depuis : en tout, à l’heure où je vous écris, la série compte semble-t-il six romans et une nouvelle.

 

Et, putain, ça sera sans moi.

 

PLUS NAZE, TUMEUR

 

Pitchons la chose (indicible).

 

Nous sommes à New York. Le roman s’ouvre sur un prologue à la troisième personne, qui voit une jeune femme du nom de Karen Tandy consulter Jack Hughes, un jeune docteur, néanmoins considéré comme le deuxième (parce qu’il est humble) spécialiste mondial des tumeurs, à propos d’une grosseur dans la nuque, et très étrange – elle semble… avoir une vie propre ? Se déplacer ? Et en tout cas elle grossit à une vitesse inouïe… Par ailleurs, un examen radiologique semble déterminer qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une tumeur – on dirait plutôt… un fœtus ! Qui se développe sur la nuque de la jeune femme, et à toute vitesse ! Il va falloir lui ôter ça… si la créature en germe le veut bien.

 

Puis le roman passe à la première personne, jusqu’à la fin. Notre narrateur est un certain Harry Erskine, prétendument un « voyant », en fait un charlatan de bas étage dans sa robe verte assortie d’un chapeau pointu (si !). Il escroque gentiment des vieilles dames riches qui viennent lui confier leurs frustrations comme à un curé ou à un psy… Parmi elles, la tante de Karen Tandy, laquelle lui rend elle aussi visite à la veille de son opération. Pas si cynique, Erskine ne se contente pas d’être étonné par la « tumeur », il l’est tout autant du rêve que lui narre la jeune femme, et qui ressemble énormément à celui que sa tante lui a continuellement évoqué : une côte, une île probablement, et à l’horizon un de ces vieux bateaux à voiles, un galion disons… Quand une autre des clientes du charlatan lui fait une improbable et fatale scène de possession démoniaque, Erskine, convaincu d’être mouillé jusqu’à l’os dans une bien étrange et redoutable histoire, troque volontiers sa robe verte ridicule contre les atours plus sobres d’un détective de l’étrange…

 

Cette mise en condition achevée, le roman peut sans doute être découpé en deux phases. Dans la première, on assiste à l’agrégation progressive d’un groupe de sous-héros, tous sans épaisseur aucune, mais bien décidés à lever le mystère sur cette affaire – et à sauver Karen Tandy, dont la tumeur croît à un rythme exponentiel : le Dr. Hughes ne peut pas la lui retirer, car cela tuerait aussitôt la jeune femme… L’association entre Erskine et Hughes est déjà globalement improbable, avec un médecin qui, tout scientifique qu’il soit, adhère bien vite au discours ésotérique du faux spirite (lequel se présente toujours, devant qui que ce soit, comme l’escroc qu’il est bel et bien, sans que cela lui nuise jamais), mais d’autres sous-héros s’y associent sans cesse, sans plus de vraisemblance ; certains très temporairement (ici une copine médium d’Erskine, là un distingué professeur d’anthropologie), d’autres de manière plus décisive, au premier chef le medicine man Singing Rock (outre Marino, un flic bourrin et con).

 

Parce que, à ce stade, les sous-héros ont parfaitement compris ce qu’il en est, bien sûr – et sans guère s’en étonner, au fond : la prétendue tumeur est bel et bien un fœtus, celui d’un vieux sorcier indien du nom de Misquamacus, qui vivait il y a trois siècles de cela, à l’époque où les Hollandais ont débarqué dans le coin pour fonder la Nouvelle-Amsterdam. Et il veut se venger des Blancs qui ont massacré son peuple ! Même s’il a donc disparu avant l’extermination des Indiens d’Amérique du Nord, et ne semble pas comprendre, à terme, ce qu’impliquent les trois siècles de son absence, notamment concernant ce génocide… D’autant qu’il avait semble-t-il eu l’intuition de ce que les maladies propagées par ces Blancs qu’il n’avait jamais vus joueraient un rôle essentiel à cet égard, mais sans bien comprendre de quoi il s’agissait, et sans même y croire – un élément crucial de la fin originelle du roman, en grand format britannique, mais squeezé dans la fin alternative, celle de l’édition de poche américaine, depuis devenue « canonique » (cette édition chez Bragelonne – Milady, pour la première fois en France, comprend les deux fins du roman, « l’originelle » après « l’alternative/canonique », ce qui implique son lot de redites), mais cela n’empêche pas le roman « retouché » de s’étendre longuement sur ce sujet dans les chapitres précédant la bascule, et pas le moins du monde revus et corrigés : Manitou est littéralement saturé d’incohérences, c’est ici un cas très voyant, mais il y en a bien d’autres…

 

Mais passons, pour l’heure – car il y a donc la seconde phase du roman, qui consiste en un plus ou moins long combat contre Misquamacus jailli de la « tumeur », à l’hôpital privé où exerce Jack Hughes et où Karen Tandy a sombré dans le coma quand son opération s’est révélée impossible. La fin « originelle », pour un roman sensiblement plus court ai-je l’impression, ne s’y attarde pas outre-mesure, et donne même l’effet d’avoir été salement précipitée ; elle est aussi passablement niaise, et j'y reviendrai. La fin « alternative/canonique » est plus ample, et plus tournée vers l’action, en renforçant l’idée initiale d’un véritable combat entre manitous (au sens d’esprits), mais elle n'est pas moins idiote, hélas – et, bien sûr, il faut donc prendre en compte de très nombreuses incohérences dont l’auteur et son éditeur semblaient se foutre complètement.

« LOVECRAFT », EUH

 

Mais Lovecraft, alors ? Que vient-il faire dans tout cela ? Pourquoi S.T. Joshi mentionnait-il ce vilain navet de grosse horreur dans The Rise, Fall, And Rise Of The Cthulhu Mythos ? Je n’en avais plus aucun souvenir en entamant ma lecture de Manitou – d’où une certaine surprise quand j’ai lu le paragraphe en exergue du roman, mentionnant le sorcier indien Misquamacus, et signé « H.P. Lovecraft ». Ce qui ne me disait absolument rien. Et pour cause : ce passage est extrait du Rôdeur devant le seuil, une des prétendues « collaborations posthumes » Lovecraft/Derleth, en fait dues essentiellement et presque intégralement au seul August Derleth, même si ces bouquins globalement navrants ont longtemps été édités, sinon sous le seul nom de Lovecraft (mais je crois que c’est arrivé), du moins en mettant Lovecraft en avant et en minimisant « l’apport » de Derleth, jusqu’à l’absurde. Mais, à en croire S.T. Joshi, Masterton a ici eu du bol, sinon du nez : le paragraphe cité est semble-t-il bel et bien de Lovecraft, il fait partie des 1200 mots du roman que l’on peut attribuer au gentleman de Providence (contre 49 000 mots écrits par Derleth…).

 

En tant que tel, cela ne suffit probablement guère à conférer un caractère « lovecraftien » à Manitou. À vrai dire, rien n’y suffit – mais cela n’empêche pas Masterton de charger un peu la barque par la suite, et plus encore dans la fin « alternative/canonique », plus ample, mais aussi beaucoup plus explicite à cet égard que la fin « originelle ». L’auteur n’a pas eu le mauvais goût, en dehors de l’exergue, de citer nommément Lovecraft et son univers, livres maudits et pseudo-divinités tentaculaires – et ce dans un livre dont le mauvais goût est pourtant une caractéristique essentielle. Mais ses « allusions » sont donc malgré tout explicites, et au fond tout aussi malvenues. Masterton nous décrit les manitous auxquels fait appel Misquamacus, avec quelques mises en bouche, puis, surtout, via le medicine man Singing Rock terrorisé, il nous explique que Misquamacus compte invoquer un manitou d’un ordre supérieur, dont le nom varie selon les peuples amérindiens (avec des « C » et des « L »), mais que l’on peut désigner de manière générale comme étant « le Grand Ancien » ; lequel est présenté, de manière guère pertinente et c’est peu dire, comme l’équivalent de Satan pour les Indiens (nouvelle incohérence marquée : Singing Rock avait commencé par dire que ce genre d’analogies ne faisait aucun sens ; il disait même que l’appui de la religion, chrétienne ou indienne, ne serait d’aucun poids face à pareille créature, et pourtant voyez la fin « alternative/canonique » du roman…). Une lecture derléthienne, oui… Car, quand ce manitou apparaît, ses traits ne laissent guère de doutes quant à son identité : c’est probablement Cthulhu lui-même, sinon une larve de son type… Cthulhu, oui, qui rôde dans les couloirs d’un hôpital comme un alien de seconde zone, et que notre charlatan Harry Erskine n’aura finalement guère de difficultés à contrer et même bannir, puisque c'est de bannir qu'il s'agit…

 

Disons-le : au-delà de ces quelques allusions, et de l’emprunt guère significatif du nom de Misquamacus à un fragment signé Lovecraft, tiré d’un roman en fait écrit par Derleth, Manitou n’a absolument rien d’un roman « lovecraftien » : c’est un roman d’horreur lambda, où les allusions « mythiques » éparses n’ont pas la moindre épaisseur, se contentant d’être des clins d’œil superflus et guère pertinents.

 

Le vrai problème est cependant ailleurs, et c’est que Manitou n’est pas seulement un roman d’horreur lambda – c’est un très mauvais roman d’horreur lambda : mal foutu, crétin, et même vaguement puant.

 

MAL FOUTU, CRÉTIN ET VAGUEMENT PUANT

 

Commençons par ce qui saute très vite aux yeux : Manitou est incroyablement mal écrit, avec une plume de plomb qui s’égare plus que de raison, des descriptions creuses et ineptes, des dialogues aussi percutants que ceux de Plus belle la vie, et balancés avec le même naturel, sans même parler des mauvaises blagues récurrentes, qui laisseraient perplexe même un fan hardcore de Nicolas Canteloup.

 

La responsabilité initiale de l’auteur est manifeste – mais on avouera que la traduction de François Truchaud n’arrange probablement rien à l'affaire… Le bonhomme a été un grand passeur dans l’édition d’imaginaire française, on peut et on doit sans doute lui reconnaître cela. Mais il m’a toujours fait l’effet d’un traducteur au mieux médiocre, et parfois bien pire encore. Dans le cas de Manitou (une traduction récente, d'ailleurs, puisque datant de 2007, bien après le pic d'activité du traducteur), c’est proprement catastrophique – presque un cas d’école (notes de bas de page intempestives incluses). Le roman en anglais n’était sans doute pas brillant, mais le passage en français est semble-t-il miraculeusement parvenu à le desservir encore, ai-je l’impression.

 

Avec quelques savoureuses boulettes à l’occasion ? Par exemple : « Tout ce qu'il vous faut, c'est suffisamment de force pour modifier sa course de 360 degrés. » Je ne peux pas me prononcer avec certitude quant au responsable, certes… Mais ce n’est qu’un exemple, et il y en aurait bien d’autres.

 

De manière générale, de toute façon, le roman est absurdement mal foutu. J’ai déjà évoqué certaines de ses incohérences – elles sont très nombreuses, tout particulièrement si l’on prend en compte les deux fins du roman, incompatibles ; or la fin « alternative/canonique » ne pourrait faire éventuellement sens qu’à la condition de remonter aux premiers chapitres du roman, pour assurer une cohésion d’ensemble ; mais ni Masterton, ni son éditeur américain ne s’en sont préoccupés : ça saute aux yeux, et, à ce stade, pareil je-m’en-foutisme relève de l’insulte.

 

Mais le roman ne nécessite certainement pas qu’on se livre à ce genre de pinaillages, si c’est ce que vous voulez y voir, pour afficher son caractère fondamentalement stupide. Il est saturé d’idées idiotes, et pourtant souvent prévisibles, pour un rendu assurément bisseux, mais sans rien de réjouissant hélas, sauf quand l’auteur lâche tout pour se complaire dans la nanardise. Un exemple ? SPOILER, mais j’apprécie particulièrement celui-ci, propre à la fin « alternative » : pour combattre Misquamacus et le manitou du Grand Ancien, Erskine et Singing Rock font appel à la technologie moderne – ce qui était pour le coup très prévisible. Ils usent donc d’un ordinateur de la police appelé Unitrak – qui a un manitou, car tout a un manitou, y compris les cailloux, le vent, ou, comme ici, les produits de l’inventivité humaine. Bon, admettons… Même si les scène impliquant alors Unitrak sont à la fois ridicules et invraisemblables (on lui pose carrément la question, en lignes de code : comment vaincre le Grand Ancien ?). Il y a une part d’humour volontaire, à l’évidence, mais, à ce stade de bêtise, ça ne change plus grand-chose au résultat… Le vrai souci, cependant, c’est au moment de la confrontation ultime entre ce manitou technologique et celui du Grand Ancien… quand la victoire d’Unitrak est assurée parce que le manitou de l’ordinateur, invoqué par Erskine, est « blanc » (?!) et... « chrétien » ?! Oui, oui, l’esprit d’une machine ! Et qu’importe si Singing Rock avait sans la moindre ambiguïté expliqué plus haut que l’implication religieuse chrétienne ne serait d’aucune utilité face au manitou du Grand Ancien, qui s’en moquait complètement, d’ailleurs il n’avait rien à voir avec Satan, sauf que, euh, tout compte fait, si, mais alors, euh…

 

Ce qui nous amène à un dernier point – même si l’on pourrait se contenter d’y voir simplement une autre forme de bêtise : Manitou est un roman qui pue quand même un peu. Je ne sais pas l’impression que cela pouvait donner en 1975, mais, en 2017, c’est quand même assez troublant. À maints égards, le roman semble avoir un postulat au moins vaguement antiraciste : Misquamacus réclame vengeance pour les siens, que les Blancs ont exterminé, et Erskine et ses copains admettent que oui certes, il a ses raisons d'être furax, et hop. Mais, dans les faits, ce postulat est en fait perpétuellement mis à mal par le comportement effectif des personnages et les pensées que leur prête l’auteur. Dans les répliques, ils disent donc parfois que le comportement de Misquamacus est bien compréhensible, mea culpa, blah blah blah mais, systématiquement, trente secondes plus tard, la conclusion demeure : il faut poutrer la gueule à ce sauvage – et limite dans ces termes. La figure même de Misquamacus manque à cet égard de cohérence, en étant tour à tour, et parfois dans le même paragraphe, une victime, un homme légitimement rancunier, un homme essentiellement maléfique, un démon, un héraut de l’apocalypse, etc. Même dans les mots de Singing Rick, l’Indien de service !

 

Et la manière de s’en débarrasser, dans les deux fins, est pour le moins éloquente… SPOILERS, les gens : j’ai déjà dit comment, dans la fin « alternative/canonique », le vilain Peau-Rouge est défait par le manitou blanc et chrétien d’un ordinateur américain – et c’est pour le moins gratiné. Mais que dire alors de la fin « originelle » ? Elle fait usage, avec une ironie tout de même étonnante, du principe de la contamination des Amérindiens par des germes inconnus – qui est censée avoir été la raison pour laquelle Misquamacus a effectué son rituel lui permettant de renaître trois siècles plus tard, et donc sans vraiment qu’il ait été en contact avec les Hollandais débarquant à Manhattan. Erskine, via Hughes, récupère donc un virus de la grippe, qu’il balance à la gueule de Misquamacus, bravo… Noter que, dans la fin « alternative/canonique », le roman consacre pas mal de paragraphes à cette idée du virus – mais qu’elle est finalement abandonnée laconiquement et sans plus jamais y revenir dès l’instant où la « nouvelle fin » choisit d’aborder le problème de l’élimination de Misquamacus sous un autre angle… Incohérences... Mais revenons à la fin « originelle », car il y a du lourd : elle dresse en effet un portrait moins unilatéralement « méchant » de Misquamacus, avec un gentil Erskine qui lui explique que le monde a changé, oui, certes, les Indiens ont été massacrés, par exemple à l’aide de maladies (comme celle que je t’envoie dans la gueule, PAF !), mais nous pouvons vivre tous ensemble, hey, etc. Et Erskine fait en sorte, une fois Misquamacus quasi tué par la grippe (soit en l’espace d’une demi-heure, le temps d'une poursuite tellement molle qu'elle a quelque chose de burlesque et parodique), de tout faire pour lui sauver la vie, etc. C’est le versant « hippie » du roman, mais avec armes bactériologiques quand même – et je ne sais pas si c’est avant tout niais ou condescendant. Mais pas forcément plus ridicule qu’un ordinateur blanc et chrétien, certes...

 

Le vrai problème, en fait, c’est de toute façon que le roman se complait dans les stéréotypes, au point où ça en devient parfois quelque peu nauséeux – ou drôle, certes… Les Indiens vus par Masterton, ce n’est pas exactement de l’anthropologie de compétition : on est en gros aux antipodes d’un Tony Hillerman. Seuls les clichés intéressent l’auteur : le simplisme est à ses yeux un atout, pouvant assurer la plus grande diffusion de son bouzin horrifique. Je ne connais certes pas grand-chose aux cultures amérindiennes, mais suffisamment pour m’apercevoir de ce que Masterton leur inflige un traitement à la truelle, même en abusant de la pseudo-caution intellectuelle du personnage anthropologue de service, et, bien sûr, du personnage indien de service.

 

Et les stéréotypes raciaux dépassent même parfois le seul cas des Indiens. J’ai halluciné (et beaucoup ri, j’avoue) à la lecture de cette imparable réplique : « Nous faisons peut-être fausse route, dit Amelia. Il s'agit peut-être de l'esprit de quelqu'un vivant encore de nos jours. Un nez recourbé ne signifie pas forcément qu'il s'agit d'un Indien. C'est peut-être un juif. » Eh oui, quand même… Au passage, ça vous donne une idée du niveau de l’enquête dans la première phase du roman. C'est du pointu (pas aquilin). Et ça peut vous donner aussi une idée de la traduction de François Truchaud, qui s'accommode visiblement très bien des répétitions.

 

Enfin, peut-être (...) faut-il dire quelques mots des femmes dans le roman ? Ce que l’auteur lui-même ne fait guère, et c’est bien le souci. J’adore, à cet égard, cette scène, au tout début du roman, où une femme, une radiologiste, vient faire passer un examen à Karen Tandy, on nous le dit… mais nous ne l’entendons pas, et ce sont ses collèges masculins qui dissertent plus ou moins doctement de la nature de la tumeur/fœtus, devant la radiologiste mais en faisant comme si elle n’était pas là : elle n'a visiblement aucun mot à dire de cet examen qui relève pourtant de sa spécialité. Les autres personnages féminins ? Karen Tandy fait l’effet d’une gentille idiote, avant de sombrer dans le coma. Les clientes de Harry Erskine sont de vieilles veuves superstitieuses, et rien d’autre. Et le vague élément féminin du groupe de sous-héros traquant la vérité occulte est donc la perspicace Amanda que j’ai citée au paragraphe précédent, médium de son état. Masterton, toutefois, nous épargne en gros toute romance (encore que Karen Tandy et Harry Erskine ont, au tout début et à la toute fin, l’occasion de flirter un brin), et toute scène de fesses (ce qui m’a surpris, pour le coup). Alors si l'on est porté à se contenter de peu...

 

90 % NAVET, 10 % NANAR

 

Mais oui, donc : Manitou est un roman mal écrit, mal foutu, idiot et parfois un peu puant. C’est une bisserie, au mieux, mais plate et convenue (je suppose que c’était déjà le cas en 1975, tant ce roman doit visiblement beaucoup à L’Exorciste, mais je peux me tromper), accumulant les mauvaises idées, accomplie avec l’implication d’un poisson rouge, et le sérieux d’un escroc. C’est un très mauvais roman d’horreur, dont le succès à l’époque a quelque chose d’incompréhensible, et la réédition aujourd’hui plus encore. C’est, globalement, un navet – mais aussi parfois un nanar, au fil de quelques scènes particulièrement gratinées, où la part de l’humour volontaire et involontaire n’est pas toujours aisée à établir.

 

On ne peut pas lire que des bons livres. Mais ce n’est pas une raison pour s’en infliger d’aussi mauvais. Et, à l’instar de M. Joshi, dont je ne partage pas toujours les enthousiasmes comme les dégoûts, mais pour le coup tout à fait, je n’ai aucune envie de prolonger le calvaire en m’enquillant les suites de Manitou.

 

Je vais tâcher aussi, cette fois, de me souvenir de ma lecture de ce roman effectivement horrible, pour ne pas m’enliser dans une autre mastertonerie dans les années à venir. Autre chose à foutre. Souviens-toi, Nébal, souviens-toi ! Le navet premier et dernier.

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Troisième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (parti cependant un peu avant la fin de la séance) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 17H – DEVANT L’APPARTEMENT DES COLBERT, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[I-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju : Bobby Traven ; Harold Colbert, Judith Colbert, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce sortent de l’appartement de Harold et Judith Colbert, et retrouvent Zeng Ju, qui les attendait en bas, gardant la Rolls-Royce Phantom I du dilettante. Il est environ 17h, et la suite se déroulera probablement au Petit Prince, « restaurant français » du Tenderloin, où ils espèrent trouver Jonathan Colbert ou du moins son « associé » Andy McKenzie, sinon le patron de l’établissement, un dur du nom de Parker Biggs. Gordon se rend dans un café tout proche pour téléphoner à Bobby Traven, qui, après sa déconvenue à la Résidence Whitman, dont il n’a guère parlé aux autres (et Eunice guère plus), était retourné à son agence dans Mission District pour se remettre et faire le point. À demi-mots seulement, Gordon a compris que les choses s’étaient mal passées à Pacific Heights, et craint qu’ils aient été « grillés »… Mais Bobby fait celui qui ne voit pas de quoi il parle. A-t-il quelque chose de spécial à faire ? Quant à eux, ils vont se rendre au Petit Prince Or le détective privé est un habitué du Tenderloin – il en fait état, et propose de les retrouver au « restaurant français » dans une heure ou deux (le temps que l’établissement ouvre, vers 18h ou 19h).

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[II-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Harold Colbert, Clarisse Whitman] Le Tenderloin n’est guère éloigné de Nob Hill. Le restaurant n’étant pas encore ouvert, tous ceux qui se trouvaient chez Harold Colbert décident donc de s’y rendre à pied – paisiblement, car Veronica Sutton, qui aime ce genre de promenades et en fait une tous les soirs en principe, vers Fisherman’s Wharf, ne peut cependant pas marcher à un rythme soutenu très longtemps avec sa mauvaise jambe. À mesure qu’ils approchent du quartier, ils sont amenés à porter une attention particulière, et sans doute inédite, aux clochards qui y résident – dans les ruelles sombres tranchant sur les avenues très passantes. Trevor Pierce, tout particulièrement, ouvre l’œil, après son expérience déconcertante de la nuit dernière, mais tous ont par ailleurs en tête les remarques étranges faites par Clarisse Whitman au sujet des sans-abris du quartier. Le Petit Prince n’est pas encore ouvert, aussi font-ils le tour du Tenderloin en attendant, aux aguets.

 

[II-2 : Trevor Pierce, Veronica Sutton, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Et Trevor Pierce a une idée : Jonathan Colbert ayant semble-t-il disparu depuis quelque temps, ne serait-il pas devenu lui aussi un de ces clochards du Tenderloin ? Veronica Sutton ayant obtenu une photo du jeune homme, peut-être faudrait-il la montrer à des sans-abris, et… Mais Zeng Ju, courtoisement, l’interrompt : ça ne lui paraît pas être une bonne idée ; concernant le peintre, la piste de son associé Andy McKenzie semble plus fructueuse, et, s’ils posent trop de questions dans les environs, ça pourrait remonter au petit escroc… qui ne s’en méfierait que davantage, et ça pourrait anéantir leurs chances de mettre la main sur lui. Trevor, un peu séché par la réplique du domestique, n’insiste pas, et Gordon admet que Zeng Ju dit vrai. Pour l’heure, ils vont se contenter de flâner dans le quartier – attentifs sans être indiscrets…

 

[II-3 : Zeng Ju, Veronica Sutton] C’est l’heure où les « restaurants français » commencent à ouvrir ; les principales artères sont donc relativement animées, même si elles le seront bien plus quelques heures plus tard. Mais, déjà, quelques passants sont visiblement un peu éméchés… C’est plus pittoresque qu’autre chose. Le quartier est tout en contrastes, avec ces grandes rues passantes et bien éclairées, comme Ellis Street, sur laquelle donne la façade du Petit Prince, tandis qu’à l’arrière, mais parfois juste à la lisière, se trouve un réseau de ruelles plus sombres (mais le soleil ne s’est pas encore couché à cette heure), où la population n’est clairement pas la même. Les minutes passent, sans que la moindre scène sorte de l’ordinaire du quartier… Mais ils sont tous plus attentifs au comportement des sans-abris qu’ils ne l’auraient été encore la veille, à la différence des autres passants de la grande rue, et Zeng Ju, de manière plus précise, remarque enfin quelque chose d’étrange – qu’il désigne sans un mot à Veronica Sutton, juste à côté de lui. Vers le milieu d’une ruelle toute proche se trouve un petit rassemblement de sans-abris – hommes, femmes, jeunes, vieux, c’est très disparate, mais ils suintent tous la misère ; cependant, le domestique entraperçoit, au niveau du sol, les jambes d’une jeune femme assise, avec des bas certes en mauvais état, mais qui étaient sans doute luxueux il y a peu encore : clairement pas ce que l’on attend comme vêtements pour une clocharde. De là où ils se trouvent, il est cependant impossible d’apercevoir le torse et la tête de la jeune femme, car d’autres sans-abris sont dans le champ – seulement ses jambes, avec ces bas donc et par moments sa jupe, relativement courte (ou remontée ?), mais cela a suffi à interpeller Zeng Ju.

 

[II-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Zeng Ju] Veronica Sutton remercie Zeng Ju d’un hochement de tête, puis, leur petit groupe s’étant arrêté à leur suite, elle fait signe à Gordon Gore qu’elle va jeter un coup d’œil de plus près. « En aucun cas toute seule, Madame ! » lui dit le domestique – qui ajoute à l’attention du dilettante qu’il va accompagner la psychiatre ; les autres resteront en arrière, prêts à intervenir le cas échéant, mais débouler en masse dans la ruelle risquerait autrement d’inquiéter les clochards. Veronica s’engage donc lentement dans la ruelle, en accentuant un peu sa claudication, et Zeng Ju la suit à quelque distance. La psychiatre remarque que les sans-abris de ce petit groupe diffèrent par leur comportement : certains sont visiblement en piètre état, mais clairement « présents », attentifs à ce qui les entoure – et intrigués, sans être hostiles, par cette dame entre deux âges qui les approche ; d’autres par contre, et tout particulièrement ceux qui entourent directement la jeune fille assise, sont beaucoup plus dans le vague, hagards, hébétés… Veronica continue d’avancer vers la jeune fille – en faisant avec plus ou moins de conviction celle qui ne sait pas vraiment où elle se trouve et qui cherche son chemin… Puis un des clochards du premier groupe s’adresse à elle – d’une voix alourdie par la boisson : « F’faire attention, M’dame. Y en a… Z’approchent trop... Et paf ! Disp'rus ! » Puis il éclate de rire, et s’éloigne dans une autre ruelle, en titubant un peu. Les autres sans-abris, quels qu’ils soient, ne réagissent pas – même si certains ont tourné la tête en entendant ces paroles. Gordon Gore n’est pas rassuré par cette interpellation, et adresse un regard inquiet à Zeng Ju, qui se rapproche de la psychiatre.

 

[II-5 : Veronica Sutton : Trevor Pierce ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Bobby Traven] Veronica Sutton arrive maintenant à portée de la jeune femme : elle constate qu’elle est effectivement vêtue d’atours luxueux, même si souvent effilés, etc. – en tout cas, sa jupe et ses collants font cette impression. Par contre, c’est comme si on avait entassé sur elle, en tout cas sur son torse, d’autres vêtements, très divers, un pull troué, une chemise masculine, etc. visiblement récupérés dans des poubelles ou ce genre de choses, comme pour lui tenir chaud. Mais la psychiatre ne voit toujours pas le visage de la jeune femme, qui est totalement immobile (mais elle respire, sa poitrine se soulève sous les hardes), car elle a la tête penchée en avant, presque entre ses jambes ; Veronica ne voit donc que sa chevelure noire et bouclée, et sans doute permanentée il y a peu encore. Elle s’agenouille à côté d’elle, sans susciter la moindre réaction chez les clochards, et lui relève lentement la tête, avec une grande douceur. Ce n’est pas Clarisse Whitman – impossible de se méprendre ; par contre, elle a probablement le même âge, et la psychiatre suppose, à ses traits, sa coiffure et surtout à ses « vrais » vêtements, même s’ils sont en très mauvais état, qu’elle est d’une extraction sociale comparable. La jeune fille est totalement absente, les yeux dans le vide – et Veronica constate qu’elle présente ces « taches » étranges et obscures dont parlait Clarisse dans sa lettre à Jonathan Colbert, et également mentionnées par Bobby Traven et Trevor Pierce faisant le récit de la scène déconcertante à laquelle ils avaient assisté durant la nuit dans ce même quartier : ce n’est pas de la saleté, ou même du maquillage – c’est comme s’il s’agissait d’une ombre, d’un effet de réflexion de la lumière... La psychiatre a une réaction instinctive de recul. Toutefois, nul besoin d’un examen médical approfondi pour comprendre que la jeune fille est dans un état de faiblesse extrême, dû de toute évidence à la malnutrition – et il faut l’hospitaliser d’urgence.

 

[II-6 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Veronica Sutton se relève sans rien dire, et revient auprès de ses associés – alors même que les clochards « présents » s’esquivent discrètement, dans toutes les directions, visiblement guère désireux d’être mêlés à ce qui se passe ici ; les sans-abris qui ont le regard dans le vide, par contre, n’ont pas le moins du monde réagi, et conservent la même attitude hagarde : ils n’ont pas prêté la moindre attention à Veronica. Laquelle explique à Gordon Gore ce qu’elle a trouvé – en insistant sur le fait que la jeune fille doit être hospitalisée immédiatement : c’est une question de vie ou de mort. Elle présente par ailleurs de nombreuses similarités avec Clarisse Whitman, et la psychiatre suppose donc qu’elle est liée à leur affaire. Le dilettante lui intime de faire attention – peut-être son état est-il contagieux… Il faut contacter les urgences par téléphone : Le Petit Prince doit être ouvert maintenant, ils vont s’y rendre pour appeler – dont Veronica, afin de livrer un diagnostic précis aux ambulanciers. Mais il ne faut pas laisser la jeune femme seule : Eunice Bessler se porte volontaire pour la veiller… mais ne cache pas son inquiétude – Zeng Ju la rassure : de toute façon, il comptait rester lui-même jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Le domestique en profite d’ailleurs pour suggérer qu’ils ne forment pas un seul groupe dans le « restaurant français » : mieux vaudrait pour eux se répartir en deux tables différentes – si cela devait « mal tourner » pour un groupe, l’autre serait toujours en mesure d’agir. Gordon Gore lui adresse un grand sourire, puis dit à la cantonade : « Vous voyez ? La voix de la sagesse ! Ça, c’est ce bon Zeng ! » Mais qu’il prenne garde – le quartier est mal famé… Bien sûr, le domestique est armé ? « Une arme ? Jamais, Monsieur ! » lui répond-il avec un sourire de connivence. Trevor Pierce signale un peu benoîtement qu’il est armé, lui, il pourrait peut-être rester également, au cas où… et Eunice lui dit de ne pas s’inquiéter : elle aussi est armée ! Un petit Derringer ! Et elle sait s’en servir ! Zeng Ju dit qu’il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, visiblement conscient de que leur compétence avec des armes est au mieux suspecte, s’il n’en fait pas état, mais le journaliste choisit de rester quand même. Gordon et Veronica se rendent donc seuls au Petit Prince – la psychiatre presse le pas, il y a urgence…

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[III-1 : Bobby Traven] Bobby Traven se trouve déjà au Petit Prince – il s’y est rendu dès l’ouverture. Il connaissait vaguement l’établissement, mais sans l’avoir jamais vraiment fréquenté, ayant ses habitudes Chez Francis. Bobby s’avance lentement vers la réception, qui fait aussi office de bar, visiblement, en jetant un œil à la décoration du restaurant – nombre de tableaux, pour l’essentiel des nus un tantinet grivois : la clientèle n’en est en rien choquée, Le Petit Prince à cet égard n’a rien à voir avec la Russian Gallery, encore moins avec le Palace of Fine Arts Mais ce qui attire le plus l’attention n’a pas grand-chose à voir : c’est, au-dessus du comptoir, un portrait de l’Empereur Norton Ier, figure très populaire que tous les San-franciscains connaissent, même s’il est mort il y a déjà une cinquantaine d’années. Une décoration disparate, donc – mais Bobby en retire l’impression d’un établissement qui a une certaine tenue… Dans sa catégorie, bien sûr. Un coup d’œil à la carte renforce ce sentiment : les prix sont raisonnables, les plats plus divers et même plus « sophistiqués » que Chez Francis, à vue de nez – mais, les cuisines venant d’ouvrir, Bobby ne peut pas encore juger de leur aspect. Les tables sont nombreuses, enfin : Le Petit Prince peut facilement accueillir dans les quatre-vingt clients au rez-de-chaussée, c’est bien plus que Chez Francis.

 

[III-2 : Bobby Traven : Jeanne] Derrière le comptoir s’affaire une jolie jeune femme, qui se présente comme étant « Jeanne », avec un faux accent français à couper au couteau. Que peut-elle faire pour le client ? Bobby explique qu’il a ses habitudes Chez Francis (la serveuse fait la moue : « un concurrent, oui »), mais avait envie d’essayer autre chose pour une fois. Il la baratine sur le portrait de l’Empereur Norton, pour engager la conversation – il est venu ici, peut-être ? La serveuse glousse : le restaurant n’était certainement pas ouvert de son temps… Mais c’est quelqu’un que les gens aiment bien, et puis, un empereur, un prince… Qu’importe : il a bien fait de venir, Le Petit Prince est un établissement de qualité, bien plus que Chez Francis ; il prodigue les meilleurs plats et les meilleurs… « services » en tous genres, à l’étage… Bobby se montre enthousiaste : il a hâte de voir ça ! Mais, en lui souriant, Jeanne lui explique qu’il faut y mettre les formes : voici la carte, qui comprend également (elle chuchote, mais pour la forme) « des boissons alcoolisées » ; si le client veut bien s’installer à une table et « consommer », il passera à n’en pas douter un excellent début de soirée, ce qui lui permettra ensuite de gagner l’étage pour prolonger l’heureuse expérience – il lui suffit pour cela de payer le « supplément chambre », d’un dollar pour chaque plat ou autre consommation, et cela lui donnera accès aux « merveilles qui se trouvent à l’étage » ; bien sûr, plus il consomme en payant le supplément, et plus « la deuxième partie de la soirée » sera satisfaisante à tous points de vue – notamment « en termes de durée », mais pas uniquement. Bobby se dit ravi, il va faire comme ça, alors ! Et… il a des amis qui pourraient être intéressés aussi, ils ne devraient pas tarder, y aurait-il moyen de… « vivre cette expérience ensemble » ? Un tarif de groupe, peut-être ? Sans répondre précisément à cette dernière question, Jeanne, qui glousse plus que jamais, l’assure que « tout est envisageable », dès lors que l’on paye ce qu’il faut et que l’on se comporte comme il faut. Bobby glisse un billet d’un dollar à la serveuse, qui le range dans son soutien-gorge avec une moue aguicheuse.

 

[III-3 : Bobby Traven : Tiffany ; Clarisse Whitman, Jeanne, Jonathan Colbert] Bobby Traven va s’installer à une table – en pesant son choix pour faire face à toute éventualité ; craignant les fenêtres, il choisit de se placer à l’angle opposé de l’escalier menant à l’étage, ce qui lui permet de le surveiller, ainsi que le couloir du fond, à côté du bar, qui semble conduire aux réserves ; il est ainsi à l'autre bout de la pièce mais en face de la porte à double battant des cuisines enfin, il se trouve ainsi non loin de la sortie. En attendant que ses amis le rejoignent, il jette un œil aux tableaux de nus, très photo-réalistes, en se demandant si l’un d’entre eux pourrait représenter Clarisse Whitman, mais ce n’est pas le cas. Quand une autre serveuse que Jeanne se rend à sa table pour prendre sa commande, une très jeune fille très délurée qui se présente comme étant Tiffany, il lui demande, en désignant les tableaux, si ça ne serait pas l’œuvre d’un certain « Johnny » ? Il en a entendu parler, et songe à lui commander quelque chose – il aimerait bien avoir ce genre de tableaux pour chez lui… La serveuse a l’air un peu étonnée : « Non, je ne suis pas bien sûre... » Le sujet semble la mettre mal à l'aise. Mais Bobby n’est pas encore prêt à commander, non – il lui faut étudier la carte. Tiffany s’éloigne, se rendant auprès d’autres clients.

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IV-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Bobby Traven : Jonathan Colbert] Gordon Gore et Veronica Sutton ne tardent plus guère. La psychiatre a hâte de téléphoner à l’hôpital – le dilettante lui avait demandé si elle ne préférait pas le laisser faire, mais non : elle a des contacts là-bas, et devra probablement signifier quelques informations d’ordre médical. Elle voit que le téléphone se trouve à côté du comptoir, et s’avance dans cette direction sans plus tarder ; tous deux ont repéré Bobby Traven, et réciproquement – le détective les hèle, en fait, et Gordon le rejoint, laissant Veronica s’occuper du téléphone. Le dilettante, quand il voit les tableaux, peut, à la différence de Bobby, constater qu’ils sont d’un style très évocateur des peintures de Jonathan Colbert qu’il avait vu le matin même à la Russian Gallery.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jeanne, George Hanson] Veronica Sutton se rend donc à la réception, et demande à Jeanne l’autorisation d’user du téléphone du restaurant – pour une affaire médicale urgente. La serveuse est un peu surprise par cette précision, mais, tant que la cliente paye la communication, cela ne pose aucun problème. Veronica joint l’Hôpital St. Mary, qui se trouve dans le quartier de Haight et est le plus gros établissement médical des environs – elle y avait exercé, il y a quelque temps de cela, et elle connaît toujours nombre de membres du personnel. Désireuse d’accélérer le processus, elle contacte directement le Dr. George Hanson, qu’elle connaît bien, et lui explique la situation ; les frais d’hospitalisation ne sont pas un problème, elle est liée à quelqu’un qui paiera sans y regarder à deux fois ; mais il faut envoyer une ambulance de toute urgence (elle précise l’adresse exacte, et que plusieurs de ses amis attendent là-bas l’arrivée des secours). Hanson s’en charge illico – Veronica lui fournit d’emblée quelques renseignements d’ordre médical afin que les ambulanciers s’occupent au mieux de la jeune femme : faiblesse extrême, signes de grave malnutrition, catatonie… Elle aimerait avoir des nouvelles au plus tôt – elle donne donc à son collègue le numéro du Petit Prince, où elle se trouve pour l’heure, sinon, Hanson connaît le numéro de son cabinet.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[V-1 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce] Pendant ce temps, Zeng Ju, Eunice Bessler et Trevor Pierce patientent aux côtés de la jeune femme, à l’orée d’une ruelle donnant sur Ellis Street ; les autres clochards hagards sont toujours là. Eunice se penche sur la malade… qui ouvre soudainement les yeux, mais sans voir l’actrice pour autant, semble-t-il ; elle lève bien un bras, qui erre comme pour la toucher, mais sans y parvenir, et elle le repose presque aussitôt. Eunice recule instinctivement : courageuse mais pas téméraire, elle s’inquiète de ce que ces « taches » sombres soient contagieuses…

 

[V-2 : Zeng Ju] Les autres clochards semblent alors prendre conscience de la présence des investigateurs, petit à petit ; ils sont toujours hébétés, mais réagissent un minimum à leur environnement. Zeng Ju s’approche d’eux, il aimerait leur parler : « Cette jeune fille est en piteux état… Sauriez-vous ce qui lui est arrivé ? » Pour toute réponse – car ils répondent, d’une certaine manière –, des marmonnements incompréhensibles ; ils réagissent vaguement au son de la voix du domestique, mais leurs yeux errent dans le vide, sans se fixer sur lui. Les marmonnements s’étendent, toutefois : un clochard, puis deux, puis cinq… Et la jeune fille se joint à eux, même si elle est très faible – bien plus que les autres, qui ne sont pourtant pas d’une santé resplendissante.

 

[V-3 : Trevor Pierce] Pendant ce temps, Trevor Pierce jette un œil aux affaires autour de la jeune femme. Des vêtements très divers, donc – dont elle ne semble pas s’être habillée elle-même, c’est plutôt qu’on les a entassés sur elle. Mais il y a quelques autres objets – notamment, une petite bouteille de lait, débouchée, à porté de main de la jeune femme ; mais elle ne contient pas du lait : plutôt de l’eau, semble-t-il, guère plus qu’un fond… et très sale. Autre chose – de l’autre côté, et que le journaliste ne voit que parce que la jeune fille fait un petit mouvement, se tournant dans la direction de la bouteille : deux cadavres de petits oiseaux, comme des moineaux… ou plutôt ce qu’il en reste, car ils ont visiblement été mangés pour l’essentiel.

 

[V-4 : Zeng Ju] Zeng Ju, frustré de ne pas obtenir de réponses intelligibles, guette un autre clochard qui se montrerait plus réceptif – mais tous ceux qui restent semblent dans le même état. Les autres, qui étaient plus lucides, ont tous déguerpi… Mais, tandis que le domestique balaye des yeux les environs, un des sans-abris hébétés, de manière étonnamment brusque, le saisit par le cou – il ne serre pas vraiment, pas au point de l’étrangler en tout cas, mais s’y accroche, d’une certaine manière, en braillant, cette fois, plus en marmonnant, des choses incompréhensibles. D’un geste vif, Zeng Ju se dégage de l’emprise guère assurée du clochard, qui n’insiste pas – mais ses borborygmes ont alors quelque chose de… déçu ? Il ne fait plus du tout attention au domestique, et s’éloigne en titubant, à très petits pas.

 

[V-5 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce : « Jane Doe »] Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive enfin, qui se gare dans Ellis Street, au bout de la ruelle. Deux infirmiers avec un brancard en sortent et s’avancent vers le petit groupe ; il s’occupent très professionnellement de la jeune fille tout en posant des questions aux investigateurs – s’ils ont quelques précisions à fournir concernant l’état de la jeune femme ? Pas vraiment... Les ambulanciers confirment à Zeng Ju qu’ils vont emmener la jeune fille à l’Hôpital St. Mary. Eunice Bessler leur demande s’il leur sera possible de lui rendre visite. Sans doute… Ils n’ont aucune idée de son identité, au fait ? Pas la moindre… Tant pis : disons « Jane Doe » pour le moment, on fera avec… Ils les remercient et ne s’attardent pas davantage, elle a besoin de soins urgents. Trevor Pierce remarque qu’ils ne se sont pas embarrassés des « affaires » de la jeune femme, ils ont laissé les vêtements qui étaient entassés sur elle, ainsi que la petite bouteille de lait, qu’ils n’ont pas touchée ; le journaliste la ramasse, un peu perplexe…

 

[V-6 : Trevor Pierce, Zeng Ju, Eunice Bessler : Veronica Sutton] Mais, tandis que Trevor Pierce fouillait dans les affaires de la clocharde et que l'ambulance s'en allait, Zeng Ju et Eunice Bessler ont remarqué qu’un sans-abri, à l’angle d’une ruelle, les épiait – celui qui, un peu plus tôt, s’était adressé à Veronica Sutton. Il comprend que les investigateurs l’ont vu, ce qui le fait trembler. Eunice l’interpelle : ils aimeraient lui parler ! Mais le clochard, visiblement très effrayé, crie dans son sabir d’ivrogne : « F’pas l’enl’ver ! F’pas ! Va crever, va CRE-VER ! » Puis il détale aussi vite qu’il le peut. Zeng Ju se lance à sa poursuite ; il patine un peu, mais le sans-abri, paniqué et sans doute un peu ivre, perd quand même du terrain – d’autant qu’il s’arrête à chaque intersection, hésitant visiblement toujours sur la route à prendre… En deux ou trois croisements à peine, le domestique parvient à rattraper le clochard – qui s’est finalement engagé dans une ruelle obstruée par des déchets, pas une impasse à proprement parler, mais il est peu ou prou dos au mur quand Zeng Ju l’atteint. Il est terrifié : « L’ssez moi ! L’ssez moi ! » Mais le domestique lui enjoint de se calmer : il veut seulement lui parler, rien d’autre. Il semble savoir ce qui est arrivé à la jeune fille, et s’en inquiéter – peut-il lui en dire plus ? Paniqué, le clochard lui répond cependant : « A fait c’qu’on a pu p’r l’aider ! L’avait froid ! Froid et faim ! F’pas l’emm’ner ! Va crever, va crever si l’est pas ici ! » Zeng Ju tente de l’interrompre à plusieurs reprises, mais le sans-abri parle en continu. Le domestique parvient cependant à lui dire qu’il lui semblait plutôt que c’était si elle restait ici qu’elle crèverait… « Non ! Non, l’danger ! L’est f’tue… Ç’la, ç’la… LA NOIRE DÉMENCE ! » Il a clairement fait un effort pour articuler ces derniers mots. Zeng Ju intrigué lui demande : « La "noire démence? Qu’est-ce que c’est ? Ces taches noires sur sa peau, c’est ça la "noire démence" ? » L’homme semble acquiescer mais balbutie plus que jamais. Zeng Ju n’identifie que quelques mots çà et là : « manger », « des visions »… Puis : « C’est ça, c’est ça, ç’chez nous ! » Mais comment est-ce que ça s’attrape ? Le clochard baisse le ton, il semble se calmer un peu : « F’pas t’cher. F’pas t’cher. T’touches… Disp’rais ! Paf ! T’es là t’es pas là ! » Toucher… aux taches ? Le clochard écarquille soudain les yeux… et tente de s’enfuir. Zeng Ju glisse en essayant de le maîtriser… mais le sans-abri se vautre dans une flaque. Voyant le domestique l’approcher, il hurle, terrifié : « T’chez pas ! T’chez pas ! » Le Chinois l’assure qu’il n’a rien à craindre… Mais le clochard semble alors se résigner, et, d’une toute petite voix gémissante : « F’tu, f’tu... » Zeng Ju lui dit qu’il semble avoir besoin d’aide – il pourrait peut-être appeler une autre ambulance ?

 

[V-7 : Zeng Ju] Mais Zeng Ju remarque alors une vieille clocharde qui s’avance lentement derrière lui – en rien agressive, elle semble exprimer le même fatalisme que le sans-abri qui geint par terre. Elle, cependant, s’exprime tout à fait clairement, même si avec des trémolos dans la voix : « Faut l’laisser, M’sieur… C’est… C’est déjà assez dur comme ça, faut l’laisser... » Zeng Ju est intrigué : pourquoi cela ? Il veut seulement l’aider ! Il ne faut pas le laisser là, comme ça ! « Vous allez pas l’aider. Nous… Nous on va s’occuper d’lui. C’est ç’qu’on fait toujours. Mais pas vous. Vous... » Elle s’interrompt, puis : « Ne touchez personne. J’vous en prie » Alors peut-elle lui en dire plus sur cette histoire de… « de folie noire » ? « La Noire Démence. C’est comme ça qu’ils disent à l’hôpital. » Elle affiche un étrange sourire triste, empreint d’ironie : « Un truc… très local. » Quoi ? Le quartier ? « Oui… Mais faut d’mander aux méd'cins. Sauf qu’y z’en savent pas beaucoup plus.. Mais y a juste un truc qu’est certain : les gens d’ici qui sont touchés… Ils sont là et ils sont plus là. Et… Et ça s’finit mal. » Nouveau silence, puis : « Faut… Faut nous laisser, Monsieur. » Zeng Ju est très surpris par tout cela – mais décide de les laisser tous deux en paix et de s’en aller. La clocharde se rend alors auprès du sans-abri qui pleure, et adresse une dernière remarque à Zeng Ju : « Monsieur… Ne touchez personne. S’il vous plaît. »

 

[V-8 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju] Eunice Bessler et Trevor Pierce n’ont pas osé emboîté le pas à Zeng Ju poursuivant le clochard, ils sont restés dans la ruelle, et attendent le retour de leur ami. Quelques minutes s’écoulent – Eunice est morte d’inquiétude ; ce sans-abri avait l’air moins amorphe que les autres… Mais Zeng Ju revient enfin, et l’actrice l’assaille aussitôt de questions : va-t-il bien ? Oui, oui – et il a rattrapé le clochard, qui lui a tenu un bien étrange discours… Mais une femme sans-abri s’est montrée plus loquace, ou en tout cas plus compréhensible. Il ne sait pas ce qu’il faut en retenir, mais tous deux ont parlé d’une « noire démence », une affliction à les en croire propre à ce quartier, et qui fait disparaître ses victimes peu à peu… Une maladie contagieuse, semble-t-il – et elle lui a répété de ne toucher personne. La jeune femme avait ces taches étranges, peut-être était-ce à cela qu’ils faisaient allusion… Voyant Trevor la bouteille de lait à la main, Zeng Ju lui dit qu’il devrait faire attention, ce n’est peut-être pas très prudent de la manipuler davantage… Mais Eunice fait la remarque que le domestique a été touché par un de ces clochards. C’est exact… et ça l’inquiète : quand cette femme lui a dit de ne toucher personne, était-ce pour éviter qu’il ne soit contaminé… ou qu’il ne contamine les autres ? Il va faire très attention à… ne toucher personne. Peut-être ne s’agit-il que de fantasmes sans guère de sens... Il faudra contacter l’Hôpital St. Mary, voir ce qu’ils diront de leur nouvelle patiente – et peut-être auront-ils des médicaments ? Contrairement à ce que semblent penser les clochards du TenderloinTrevor redoute cependant que le seul résultat soit qu’on les mette en quarantaine. Perspective qui n’effraie pas Zeng Ju : « Si cela doit être fait… Je ne voudrais pas être à l’origine d’autres cas. » Mais il est maintenant temps de rejoindre les autres au Petit Prince. Le domestique rappelle qu’il vaut mieux qu’ils ne se mettent pas à leur table, mais en prennent une autre.

 

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VI-1 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton] Pendant ce temps, au Petit Prince, Gordon Gore a rejoint Bobby Traven à sa table, et Veronica a fait de même après avoir mis fin à sa conversation téléphonique. Ils ont commandé, des boissons alcoolisées accompagnant chaque menu (Gordon payant pour les autres, « supplément chambre » inclus à chaque consommationBobby lui a lourdement fait comprendre qu’il lui faudrait aller à l’étage à un moment ou un autre), alors que la foule à l’intérieur commençait à devenir plus ample, jusqu’à atteindre bien soixante ou même soixante-dix personnes – une clientèle bigarrée, éventuellement des gens de la bonne société qui viennent « s’encanailler » un petit peu ; certains ne viennent sans doute ici que pour manger, mais ceux qui comptent profiter des services du bordel à l’étage sont probablement au moins aussi nombreux. Les serveuses déambulent au milieu des tables, et il ne fait guère de doute qu’un certain nombre d’entre elles ont la « double casquette » à la fois de serveuses et de prostituées. Par ailleurs, des « gros bras », de manière très visible, surveillent la salle et les allées et venues à l’étage depuis une table qui leur est réservée, à côté de l’escalier.

 

[VI-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Plus tard, Eunice Bessler, Trevor Pierce et Zeng Ju pénètrent à leur tour dans le restaurant, et s’installent donc à une autre table – en face de l’escalier menant à l’étage, de l’autre côté de la pièce par rapport à la table de Bobby Traven, mais non loin de la sortie là encore ; le détective s’en étonne, d’ailleurs : « On pue, ou quoi ? » Mais Gordon Gore lui explique qu’ils en avaient convenu ainsi – au cas où…

 

[VI-3 : Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Le temps passe. Les plats sont de bonne qualité, les boissons alcoolisées également. Les convives discutent de choses et d’autre – des tableaux, de la jeune clocharde, etc. Mais ils gardent l’œil ouvert sur ce qui se passe dans la salle, et les allées et venues dans l’escalier ; ils sont cependant plus ou moins discrets à cet égard… Puis Zeng Ju et, quelque temps après et à l’autre table, Bobby Traven, remarquent qu’un autre homme, dans le restaurant… donne l’impression de faire exactement comme eux ! Il scrute la foule – mais il est tout seul à une table à l’écart, non loin de la porte à double battant des cuisines, et donc plus proche de la table de Bobby, qui le désigne à l’attention de Gordon Gore : « Ce type, là-bas, il est pas là pour admirer la dentelle… Il est comme nous, il cherche quelque chose. » Le détective propose d’aller lui parler – si le dilettante peut allonger un peu de monnaie au cas où… Zeng Ju, voyant Bobby faire, choisit de lui laisser l’initiative – conscient par ailleurs que la couleur de sa peau attire probablement l’attention, et qu’on ne lui passera pas autant.

 

[VI-4 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton : Timothy Whitman] Bobby Traven s’avance donc vers la table de l’homme observateur – nonchalamment, il ne veut pas le brusquer. Arrivé auprès de lui, il lui demande s’il peut s’asseoir ; l’homme, un colosse au cou massif, à la chevelure et à la moustache rousses et broussailleuses, et dont le nez cassé laisse entendre qu’il a connu son lot de bagarres, ce en quoi il n’est pas si différent de Bobby, lève son verre et, d’un signe de la tête, lui indique qu’il peut s’asseoir, oui. Le détective propose de lui offrir un verre – l’inconnu ne dit pas non, après celui qu’il est en train de savourer… Bobby commande un autre verre pour lui-même au passage. Puis droit au but : serait-il possible que l'inconnu soit en train de chercher une jeune fille disparue ? L’homme lui retourne exactement la même question. Serait-il possible qu’un peintre soit mêlé à l’affaire ? C’est bien possible, oui : un peintre – et quelqu’un d’autre. Bobby dit qu’il voit bien le peintre, et la fillette – mais ce quelqu’un d’autre ? Son interlocuteur semble avoir une longueur d’avance sur lui… Pas forcément, répond-il – car c’est ce quelqu’un d’autre qu’il connaît vraiment, et non le peintre. Peut-être pourraient-ils échanger quelques informations, alors… Tous deux s’accordent en tout cas sur un point : c’est « là-haut » que ça se passe. Oui, ils ont tous deux payé le « supplément chambre », et certainement pas pour les galipettes… Mais l’homme préfère patienter encore un peu avant de gagner l’étage – il attend que quelqu’un se montre au rez-de-chaussée : « Votre peintre, ou… mon type. » Bobby dit alors qu’il espère que M. Whitman le paie bien… et son interlocuteur tique, cette fois, et fronce les sourcils. Il semblerait qu’ils n’aient pas le même commanditaire… Bobby ajoute quelques détails, concernant les peintures « scabreuses », mais l’homme inconnu n’en est que plus convaincu qu’il y a un souci – et les allusions cryptiques le fatiguent. « Vos copains, là, à cette table, et à l’autre, là-bas, ils se montreraient plus explicites ? Je devrais peut-être m’inviter à une de ces deux tables... » Il se lève, et s’avance vers Gordon Gore et Veronica Sutton ; Bobby lui emboîte le pas…

 

[VI-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Mack Hornsby ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Byrd Reece, Timothy Whitman, Parker Biggs] L’inconnu n’a pas le temps de demander à s’asseoir que Bobby Traven lui indique une chaise, contre le mur. Gordon Gore, un peu surpris de la tournure des événements, se montre néanmoins très courtois : « Un invité surprise ! Je crois que nous n’avons pas été présentés ? Pour ma part, je suis Gordon Gore» Le nouveau venu dit s’appeler Mack Hornsby – et avoir entendu parler du dilettante ; après avoir obtenu le nom de Veronica Sutton, il va droit au but : il est ici pour une enquête, probablement liée à la leur – mais « votre gorille, là » ne se montre pas très coopératif, alors qu’il y a visiblement anguille sous roche. Une conversation franche sera sans doute profitable à tout le monde… Gordon, taquin, félicite Bobby pour « sa trouvaille », puis joue franc-jeu : ils sont sur la piste d’un certain « Johnny », un peintre, qui a disparu… possiblement avec une jeune femme. Hornsby lui demande s’il pourrait avoir le nom de cette jeune femme, mais Gordon lui rétorque que c’est maintenant à son tour de lâcher quelques informations. « C’est de bonne guerre… Je suis un agent de la Pinkerton, j’ai été engagé pour retrouver une jeune fille qui a disparu… J’ai vaguement entendu parler d’un certain peintre, mais bien davantage de son acolyte. » Il hésite, soupire, puis : « Un certain Andy McKenzie. À vous, maintenant. » Gordon joue le jeu : « La jeune fille que nous cherchons… Son nom est Clarisse Whitman. Nous sommes d’accord ? » L’homme de la Pinkerton lui répond : « Nous sommes d’accord que c’est la jeune fille qui vous intéresse, vous – mais celle que je recherche moi s’appelle Bridget Reece. Et il semblerait bien que dans les deux cas nos deux gugusses soient impliqués. » Le nom de Bridget Reece n’est pas inconnu à Gordon ; en fait, il a eu l’occasion de la rencontrer, et surtout son père, Byrd Reece, un très riche propriétaire foncier de San Francisco une des sommités de la ville, du niveau de Timothy Whitman… ou de lui-même. Il se souvient de la disparue : une jeune fille dans les dix-huit, dix-neuf ans, jolie blonde, un peu effrontée – pas du tout la même allure que Clarisse, mais la même extraction, peut-être la même psychologie. Leurs deux affaires sont donc extrêmement similaires… et Gordon ajoute qu’ils viennent de tomber, non loin, sur une troisième jeune fille riche, issue de la meilleure société de San Francisco (« davantage mon monde que le vôtre, sans vouloir vous offenser »), mais réduite à la misère et même plus que ça, ce qui commence à faire beaucoup ! Il le réalise en même temps que Hornsby, et tous deux ne cachent pas leur inquiétude... L’homme de la Pinkerton avoue qu’il a du mal à voir son bonhomme dans quelque chose de pareille envergure. Pour Gordon, en tout cas, la question ne se pose même plus : ils doivent collaborer, de manière plus franche – ils ont beaucoup à s’apprendre mutuellement. D’autant qu’il ne cache pas se méfier de son employeur, Timothy Whitman, dont l’intérêt dans cette affaire n’a probablement pas grand-chose à voir avec l’amour paternel. Pour Mack Hornsby, ça n’est pas si étonnant que cela : la crainte du scandale… Mais Gordon pense que cela va au-delà de la seule réputation. Hornsby reprend : « Ou alors c’est une question d’argent – c’est mon impression. » Le dilettante avance qu’ils devraient peut-être se rendre à l’étage ? Mais son interlocuteur préfère attendre encore un peu : s’ils montent là-haut sans en savoir davantage, ils ne sauront pas où chercher, et les gros bras de Biggs les en délogeront avant qu’ils ne trouvent quoi que ce soit. Il s’attend à voir débouler Andy McKenzie au bar, mieux vaut ne pas bouger d’ici-là. Le dilettante suppose qu’ils vont procéder de même, dans ce cas. Au-delà, ils vont faire bande à part pour le moment – mais Gordon tend à l’homme de la Pinkerton sa carte : qu’il n’hésite pas à le contacter. Hornsby acquiesce et retourne à sa table.

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 22H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VII-1 : Bobby Traven, Veronica Sutton, Gordon Gore : Parker Biggs, Mack Hornsby] La soirée avance. L’assistance est de plus en plus « joyeuse », parfois même délurée, même si les serveuses ont clairement pour consigne de distinguer le restaurant au rez-de-chaussée du bordel à l’étage. Les investigateurs, aux deux tables, continuent de surveiller les environs… mais sans se montrer toujours très discrets, notamment Bobby Traven et Veronica Sutton [tous deux, à la même table, font une Maladresse en même temps !]. Et, au bout d’un moment, trois personnes se fraient un chemin jusqu’à la table où sont assis ces derniers en compagnie de Gordon Gore – deux hommes de main, et, entre eux, à l’évidence, Parker Biggs, qui a l’air furieux dans son costume bien taillé. Bobby le reconnaît sans peine – et commence à saluer le propriétaire du Petit Prince, mais il a à peine le temps de prononcer quelques mots qu’il est sèchement interrompu : « Ta gueule. » Biggs s’empare d’autorité d’une chaise, et s’installe à leur table ; il fait signe à un de ses gorilles d’aller chercher Mack Hornsby, tandis que l’autre reste à ses côtés, l’air menaçant.

 

[VII-2 : Gordon Gore : Parker Biggs ; Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Le gangster se présente : il est « le propriétaire et le gérant de cet établissement de qualité », et n’a pu s’empêcher de remarquer leur cirque – à épier ainsi sa clientèle, ce qu’il n’apprécie vraiment pas. Il aimerait donc savoir ce qu’ils font au juste ici. Silence… Parker Biggs les presse de répondre, de manière très insultante. Finalement, Gordon Gore (« vous avez peut-être entendu parler de moi ? ») se lance : on lui a confié une enquête requérant de la discrétion; et qui l’a conduit ici – outre, bien sûr, sa curiosité pour cet admirable restaurant, voyez-vous… Il aimerait rencontrer un certain McKenzie, dont il a appris qu’il se trouvait dans les lieux. Biggs, qui avait froncé les sourcils au mot d’ « enquête », éclate alors de rire : « Quelqu’un qui voudrait rencontrer McKenzie ! Ça lui ferait bizarre d’apprendre ça... » Mais il se crispe à nouveau : « Vous vous êtes montré franc en parlant d’enquête, M. Gore, et j’apprécie la franchise. Beaucoup moins l’idée d’une enquête, cependant… Racontez-moi donc votre histoire. Et si c’est une bonne histoire, quand je vous foutrai dehors, j’oublierai peut-être de vous briser les phalanges. » Gordon n’est visiblement pas insensible à cette menace… Mais il choisit de répondre sur le même ton : il est à la recherche d’une jeune femme du nom de Clarisse Whitman. « Si vous nous brisez les phalanges, et je ne doute pas que vous en soyez capable, ça ne s’arrêtera pas là : M. Whitman est une des personnes les plus influentes dans cette ville – et moi aussi, à vrai dire. » Biggs se renfrogne encore un peu plus – mais le dilettante poursuit : il ne s’agit pas de rendre le patron du Petit Prince responsable de la disparition de cette jeune fille, bien sûr (Biggs serre les dents, de plus en plus courroucé), mais ce McKenzie, c’est autre chose, et il fréquente visiblement cet établissement, et… Biggs l’interrompt : « J’avais réclamé "une bonne histoire; et pour le moment, je m’ennuie… Ça va s’améliorer, ou bien il est inutile d’attendre plus longtemps et je vous fous dehors tout de suite ? » Gordon fait de son mieux pour rester stoïque : « Si vous m’interrompez tout le temps... » [Nouvelle catastrophe : j’ai demandé un test de Crédit à Gordon, à -1 ; il a 90 dans cette Compétence… mais obtient un 98 ! Puis il commet une nouvelle Maladresse sur un autre jet...] Il perçoit bien que son prestige n’impressionne pas le moins du monde Biggs, et ses explications sont toujours plus embrouillées – surtout quand il mentionne les clochards, leurs « taches »... Il ne cesse de répéter que, bien sûr, M. Biggs ne sera jamais impliqué dans cette affaire, et… « Non, ça n’a rien d’une bonne histoire. On dirait un peu ce qu’on trouve dans ces pulps, là – des intrigues tordues et inutilement confuses, jamais vraiment liées, des rebondissements qui ne servent à rien, des personnages qui tombent comme des cheveux sur la soupe… Non, ça n’est vraiment pas une bonne histoire. » Il fait signe à ses gorilles de sortir les indiscrets – les deux hommes s’avancent, l’air très menaçant. Et Gordon tente le tout pour le tout : il sort son portefeuilles, en extrait quelques liasses de billets, « allons, allons »… et rien ne pouvait ulcérer davantage Biggs à ce stade : il se lève brusquement, et tente d’assener un violent coup de poing dans la face du dilettante !

 

[VII-3 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Emporté par sa colère, Parker Biggs se monte toutefois imprécis, il trébuche en s'avançant, et Gordon Gore esquive le coup sans peine. Mack Hornsby s’est aussitôt levé et a reculé, les mains en l’air, signe qu’il va sortir du restaurant sans faire plus de difficultés. Mais les deux gorilles se lancent dans la bagarre à leur tour… Gordon adresse un regard désespéré à l’autre table – à Zeng Ju tout spécialement, comme par réflexe… Bobby Traven essaye de contenir Biggs, lui faisant la remarque qu’il y a une femme à cette table, et qu’il cède à la colère dans son propre établissement, et… mais le tenancier du Petit Prince est trop furieux pour qu’on puisse le raisonner. Et la foule succombe à la panique, les clients comme les serveuses : tout le monde hurle, les chaises sont renversées, on se presse vers la sortie… Ce qui n’arrange rien ! Zeng Ju dit à Trevor Pierce qu’ils n’ont pas le choix, il leur faut intervenir ; Eunice Bessler, craintive, reste derrière le domestique… Quant à Veronica Sutton, elle n’en mène pas large, et cherche à sortir du restaurant, dans la foulée de Mack Hornsby.

 

[VII-4 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Zeng Ju parvient à traverser la foule jusqu’à la bagarre, et dégaine son automatique cal. 38, qu’il lève dans le dos de Parker Biggs, en lui intimant de cesser : « Ne m’obligez pas... » Mais l’intimidation ne prend pas, le patron furieux ne lui prête pas la moindre attention, et, Gordon Gore s’étant esquivé (et, paniqué, il a dégainé à son tour son Luger modèle P08 !), c’est à Bobby Traven qu’il s’en prend… Eunice Bessler sort à son tour son Derringer, dont elle aimait tant parler – mais a la fâcheuse impression d’être parfaitement ridicule, avec ce minuscule pistolet à un coup dont elle ne sait pas vraiment se servir, quoi qu'elle ait pu en dire… Zeng Ju n’ose pas faire usage de son arme, et frappe Biggs à la nuque de la main gauche – le gangster, du coup, se retourne vers lui. Bobby profite de ce que le domestique a détourné l’attention du patron du restaurant pour s’en prendre au gorille le plus proche, sans succès. Trevor Pierce a également son revolver en main, mais n’est guère confiant – et personne ne prête attention à ce qu’il peut bien faire… Veronica Sutton<