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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Troisième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (parti cependant un peu avant la fin de la séance) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 17H – DEVANT L’APPARTEMENT DES COLBERT, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[I-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju : Bobby Traven ; Harold Colbert, Judith Colbert, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce sortent de l’appartement de Harold et Judith Colbert, et retrouvent Zeng Ju, qui les attendait en bas, gardant la Rolls-Royce Phantom I du dilettante. Il est environ 17h, et la suite se déroulera probablement au Petit Prince, « restaurant français » du Tenderloin, où ils espèrent trouver Jonathan Colbert ou du moins son « associé » Andy McKenzie, sinon le patron de l’établissement, un dur du nom de Parker Biggs. Gordon se rend dans un café tout proche pour téléphoner à Bobby Traven, qui, après sa déconvenue à la Résidence Whitman, dont il n’a guère parlé aux autres (et Eunice guère plus), était retourné à son agence dans Mission District pour se remettre et faire le point. À demi-mots seulement, Gordon a compris que les choses s’étaient mal passées à Pacific Heights, et craint qu’ils aient été « grillés »… Mais Bobby fait celui qui ne voit pas de quoi il parle. A-t-il quelque chose de spécial à faire ? Quant à eux, ils vont se rendre au Petit Prince Or le détective privé est un habitué du Tenderloin – il en fait état, et propose de les retrouver au « restaurant français » dans une heure ou deux (le temps que l’établissement ouvre, vers 18h ou 19h).

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[II-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Harold Colbert, Clarisse Whitman] Le Tenderloin n’est guère éloigné de Nob Hill. Le restaurant n’étant pas encore ouvert, tous ceux qui se trouvaient chez Harold Colbert décident donc de s’y rendre à pied – paisiblement, car Veronica Sutton, qui aime ce genre de promenades et en fait une tous les soirs en principe, vers Fisherman’s Wharf, ne peut cependant pas marcher à un rythme soutenu très longtemps avec sa mauvaise jambe. À mesure qu’ils approchent du quartier, ils sont amenés à porter une attention particulière, et sans doute inédite, aux clochards qui y résident – dans les ruelles sombres tranchant sur les avenues très passantes. Trevor Pierce, tout particulièrement, ouvre l’œil, après son expérience déconcertante de la nuit dernière, mais tous ont par ailleurs en tête les remarques étranges faites par Clarisse Whitman au sujet des sans-abris du quartier. Le Petit Prince n’est pas encore ouvert, aussi font-ils le tour du Tenderloin en attendant, aux aguets.

 

[II-2 : Trevor Pierce, Veronica Sutton, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Et Trevor Pierce a une idée : Jonathan Colbert ayant semble-t-il disparu depuis quelque temps, ne serait-il pas devenu lui aussi un de ces clochards du Tenderloin ? Veronica Sutton ayant obtenu une photo du jeune homme, peut-être faudrait-il la montrer à des sans-abris, et… Mais Zeng Ju, courtoisement, l’interrompt : ça ne lui paraît pas être une bonne idée ; concernant le peintre, la piste de son associé Andy McKenzie semble plus fructueuse, et, s’ils posent trop de questions dans les environs, ça pourrait remonter au petit escroc… qui ne s’en méfierait que davantage, et ça pourrait anéantir leurs chances de mettre la main sur lui. Trevor, un peu séché par la réplique du domestique, n’insiste pas, et Gordon admet que Zeng Ju dit vrai. Pour l’heure, ils vont se contenter de flâner dans le quartier – attentifs sans être indiscrets…

 

[II-3 : Zeng Ju, Veronica Sutton] C’est l’heure où les « restaurants français » commencent à ouvrir ; les principales artères sont donc relativement animées, même si elles le seront bien plus quelques heures plus tard. Mais, déjà, quelques passants sont visiblement un peu éméchés… C’est plus pittoresque qu’autre chose. Le quartier est tout en contrastes, avec ces grandes rues passantes et bien éclairées, comme Ellis Street, sur laquelle donne la façade du Petit Prince, tandis qu’à l’arrière, mais parfois juste à la lisière, se trouve un réseau de ruelles plus sombres (mais le soleil ne s’est pas encore couché à cette heure), où la population n’est clairement pas la même. Les minutes passent, sans que la moindre scène sorte de l’ordinaire du quartier… Mais ils sont tous plus attentifs au comportement des sans-abris qu’ils ne l’auraient été encore la veille, à la différence des autres passants de la grande rue, et Zeng Ju, de manière plus précise, remarque enfin quelque chose d’étrange – qu’il désigne sans un mot à Veronica Sutton, juste à côté de lui. Vers le milieu d’une ruelle toute proche se trouve un petit rassemblement de sans-abris – hommes, femmes, jeunes, vieux, c’est très disparate, mais ils suintent tous la misère ; cependant, le domestique entraperçoit, au niveau du sol, les jambes d’une jeune femme assise, avec des bas certes en mauvais état, mais qui étaient sans doute luxueux il y a peu encore : clairement pas ce que l’on attend comme vêtements pour une clocharde. De là où ils se trouvent, il est cependant impossible d’apercevoir le torse et la tête de la jeune femme, car d’autres sans-abris sont dans le champ – seulement ses jambes, avec ces bas donc et par moments sa jupe, relativement courte (ou remontée ?), mais cela a suffi à interpeller Zeng Ju.

 

[II-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Zeng Ju] Veronica Sutton remercie Zeng Ju d’un hochement de tête, puis, leur petit groupe s’étant arrêté à leur suite, elle fait signe à Gordon Gore qu’elle va jeter un coup d’œil de plus près. « En aucun cas toute seule, Madame ! » lui dit le domestique – qui ajoute à l’attention du dilettante qu’il va accompagner la psychiatre ; les autres resteront en arrière, prêts à intervenir le cas échéant, mais débouler en masse dans la ruelle risquerait autrement d’inquiéter les clochards. Veronica s’engage donc lentement dans la ruelle, en accentuant un peu sa claudication, et Zeng Ju la suit à quelque distance. La psychiatre remarque que les sans-abris de ce petit groupe diffèrent par leur comportement : certains sont visiblement en piètre état, mais clairement « présents », attentifs à ce qui les entoure – et intrigués, sans être hostiles, par cette dame entre deux âges qui les approche ; d’autres par contre, et tout particulièrement ceux qui entourent directement la jeune fille assise, sont beaucoup plus dans le vague, hagards, hébétés… Veronica continue d’avancer vers la jeune fille – en faisant avec plus ou moins de conviction celle qui ne sait pas vraiment où elle se trouve et qui cherche son chemin… Puis un des clochards du premier groupe s’adresse à elle – d’une voix alourdie par la boisson : « F’faire attention, M’dame. Y en a… Z’approchent trop... Et paf ! Disp'rus ! » Puis il éclate de rire, et s’éloigne dans une autre ruelle, en titubant un peu. Les autres sans-abris, quels qu’ils soient, ne réagissent pas – même si certains ont tourné la tête en entendant ces paroles. Gordon Gore n’est pas rassuré par cette interpellation, et adresse un regard inquiet à Zeng Ju, qui se rapproche de la psychiatre.

 

[II-5 : Veronica Sutton : Trevor Pierce ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Bobby Traven] Veronica Sutton arrive maintenant à portée de la jeune femme : elle constate qu’elle est effectivement vêtue d’atours luxueux, même si souvent effilés, etc. – en tout cas, sa jupe et ses collants font cette impression. Par contre, c’est comme si on avait entassé sur elle, en tout cas sur son torse, d’autres vêtements, très divers, un pull troué, une chemise masculine, etc. visiblement récupérés dans des poubelles ou ce genre de choses, comme pour lui tenir chaud. Mais la psychiatre ne voit toujours pas le visage de la jeune femme, qui est totalement immobile (mais elle respire, sa poitrine se soulève sous les hardes), car elle a la tête penchée en avant, presque entre ses jambes ; Veronica ne voit donc que sa chevelure noire et bouclée, et sans doute permanentée il y a peu encore. Elle s’agenouille à côté d’elle, sans susciter la moindre réaction chez les clochards, et lui relève lentement la tête, avec une grande douceur. Ce n’est pas Clarisse Whitman – impossible de se méprendre ; par contre, elle a probablement le même âge, et la psychiatre suppose, à ses traits, sa coiffure et surtout à ses « vrais » vêtements, même s’ils sont en très mauvais état, qu’elle est d’une extraction sociale comparable. La jeune fille est totalement absente, les yeux dans le vide – et Veronica constate qu’elle présente ces « taches » étranges et obscures dont parlait Clarisse dans sa lettre à Jonathan Colbert, et également mentionnées par Bobby Traven et Trevor Pierce faisant le récit de la scène déconcertante à laquelle ils avaient assisté durant la nuit dans ce même quartier : ce n’est pas de la saleté, ou même du maquillage – c’est comme s’il s’agissait d’une ombre, d’un effet de réflexion de la lumière... La psychiatre a une réaction instinctive de recul. Toutefois, nul besoin d’un examen médical approfondi pour comprendre que la jeune fille est dans un état de faiblesse extrême, dû de toute évidence à la malnutrition – et il faut l’hospitaliser d’urgence.

 

[II-6 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Veronica Sutton se relève sans rien dire, et revient auprès de ses associés – alors même que les clochards « présents » s’esquivent discrètement, dans toutes les directions, visiblement guère désireux d’être mêlés à ce qui se passe ici ; les sans-abris qui ont le regard dans le vide, par contre, n’ont pas le moins du monde réagi, et conservent la même attitude hagarde : ils n’ont pas prêté la moindre attention à Veronica. Laquelle explique à Gordon Gore ce qu’elle a trouvé – en insistant sur le fait que la jeune fille doit être hospitalisée immédiatement : c’est une question de vie ou de mort. Elle présente par ailleurs de nombreuses similarités avec Clarisse Whitman, et la psychiatre suppose donc qu’elle est liée à leur affaire. Le dilettante lui intime de faire attention – peut-être son état est-il contagieux… Il faut contacter les urgences par téléphone : Le Petit Prince doit être ouvert maintenant, ils vont s’y rendre pour appeler – dont Veronica, afin de livrer un diagnostic précis aux ambulanciers. Mais il ne faut pas laisser la jeune femme seule : Eunice Bessler se porte volontaire pour la veiller… mais ne cache pas son inquiétude – Zeng Ju la rassure : de toute façon, il comptait rester lui-même jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Le domestique en profite d’ailleurs pour suggérer qu’ils ne forment pas un seul groupe dans le « restaurant français » : mieux vaudrait pour eux se répartir en deux tables différentes – si cela devait « mal tourner » pour un groupe, l’autre serait toujours en mesure d’agir. Gordon Gore lui adresse un grand sourire, puis dit à la cantonade : « Vous voyez ? La voix de la sagesse ! Ça, c’est ce bon Zeng ! » Mais qu’il prenne garde – le quartier est mal famé… Bien sûr, le domestique est armé ? « Une arme ? Jamais, Monsieur ! » lui répond-il avec un sourire de connivence. Trevor Pierce signale un peu benoîtement qu’il est armé, lui, il pourrait peut-être rester également, au cas où… et Eunice lui dit de ne pas s’inquiéter : elle aussi est armée ! Un petit Derringer ! Et elle sait s’en servir ! Zeng Ju dit qu’il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, visiblement conscient de que leur compétence avec des armes est au mieux suspecte, s’il n’en fait pas état, mais le journaliste choisit de rester quand même. Gordon et Veronica se rendent donc seuls au Petit Prince – la psychiatre presse le pas, il y a urgence…

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[III-1 : Bobby Traven] Bobby Traven se trouve déjà au Petit Prince – il s’y est rendu dès l’ouverture. Il connaissait vaguement l’établissement, mais sans l’avoir jamais vraiment fréquenté, ayant ses habitudes Chez Francis. Bobby s’avance lentement vers la réception, qui fait aussi office de bar, visiblement, en jetant un œil à la décoration du restaurant – nombre de tableaux, pour l’essentiel des nus un tantinet grivois : la clientèle n’en est en rien choquée, Le Petit Prince à cet égard n’a rien à voir avec la Russian Gallery, encore moins avec le Palace of Fine Arts Mais ce qui attire le plus l’attention n’a pas grand-chose à voir : c’est, au-dessus du comptoir, un portrait de l’Empereur Norton Ier, figure très populaire que tous les San-franciscains connaissent, même s’il est mort il y a déjà une cinquantaine d’années. Une décoration disparate, donc – mais Bobby en retire l’impression d’un établissement qui a une certaine tenue… Dans sa catégorie, bien sûr. Un coup d’œil à la carte renforce ce sentiment : les prix sont raisonnables, les plats plus divers et même plus « sophistiqués » que Chez Francis, à vue de nez – mais, les cuisines venant d’ouvrir, Bobby ne peut pas encore juger de leur aspect. Les tables sont nombreuses, enfin : Le Petit Prince peut facilement accueillir dans les quatre-vingt clients au rez-de-chaussée, c’est bien plus que Chez Francis.

 

[III-2 : Bobby Traven : Jeanne] Derrière le comptoir s’affaire une jolie jeune femme, qui se présente comme étant « Jeanne », avec un faux accent français à couper au couteau. Que peut-elle faire pour le client ? Bobby explique qu’il a ses habitudes Chez Francis (la serveuse fait la moue : « un concurrent, oui »), mais avait envie d’essayer autre chose pour une fois. Il la baratine sur le portrait de l’Empereur Norton, pour engager la conversation – il est venu ici, peut-être ? La serveuse glousse : le restaurant n’était certainement pas ouvert de son temps… Mais c’est quelqu’un que les gens aiment bien, et puis, un empereur, un prince… Qu’importe : il a bien fait de venir, Le Petit Prince est un établissement de qualité, bien plus que Chez Francis ; il prodigue les meilleurs plats et les meilleurs… « services » en tous genres, à l’étage… Bobby se montre enthousiaste : il a hâte de voir ça ! Mais, en lui souriant, Jeanne lui explique qu’il faut y mettre les formes : voici la carte, qui comprend également (elle chuchote, mais pour la forme) « des boissons alcoolisées » ; si le client veut bien s’installer à une table et « consommer », il passera à n’en pas douter un excellent début de soirée, ce qui lui permettra ensuite de gagner l’étage pour prolonger l’heureuse expérience – il lui suffit pour cela de payer le « supplément chambre », d’un dollar pour chaque plat ou autre consommation, et cela lui donnera accès aux « merveilles qui se trouvent à l’étage » ; bien sûr, plus il consomme en payant le supplément, et plus « la deuxième partie de la soirée » sera satisfaisante à tous points de vue – notamment « en termes de durée », mais pas uniquement. Bobby se dit ravi, il va faire comme ça, alors ! Et… il a des amis qui pourraient être intéressés aussi, ils ne devraient pas tarder, y aurait-il moyen de… « vivre cette expérience ensemble » ? Un tarif de groupe, peut-être ? Sans répondre précisément à cette dernière question, Jeanne, qui glousse plus que jamais, l’assure que « tout est envisageable », dès lors que l’on paye ce qu’il faut et que l’on se comporte comme il faut. Bobby glisse un billet d’un dollar à la serveuse, qui le range dans son soutien-gorge avec une moue aguicheuse.

 

[III-3 : Bobby Traven : Tiffany ; Clarisse Whitman, Jeanne, Jonathan Colbert] Bobby Traven va s’installer à une table – en pesant son choix pour faire face à toute éventualité ; craignant les fenêtres, il choisit de se placer à l’angle opposé de l’escalier menant à l’étage, ce qui lui permet de le surveiller, ainsi que le couloir du fond, à côté du bar, qui semble conduire aux réserves ; il est ainsi à l'autre bout de la pièce mais en face de la porte à double battant des cuisines enfin, il se trouve ainsi non loin de la sortie. En attendant que ses amis le rejoignent, il jette un œil aux tableaux de nus, très photo-réalistes, en se demandant si l’un d’entre eux pourrait représenter Clarisse Whitman, mais ce n’est pas le cas. Quand une autre serveuse que Jeanne se rend à sa table pour prendre sa commande, une très jeune fille très délurée qui se présente comme étant Tiffany, il lui demande, en désignant les tableaux, si ça ne serait pas l’œuvre d’un certain « Johnny » ? Il en a entendu parler, et songe à lui commander quelque chose – il aimerait bien avoir ce genre de tableaux pour chez lui… La serveuse a l’air un peu étonnée : « Non, je ne suis pas bien sûre... » Le sujet semble la mettre mal à l'aise. Mais Bobby n’est pas encore prêt à commander, non – il lui faut étudier la carte. Tiffany s’éloigne, se rendant auprès d’autres clients.

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IV-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Bobby Traven : Jonathan Colbert] Gordon Gore et Veronica Sutton ne tardent plus guère. La psychiatre a hâte de téléphoner à l’hôpital – le dilettante lui avait demandé si elle ne préférait pas le laisser faire, mais non : elle a des contacts là-bas, et devra probablement signifier quelques informations d’ordre médical. Elle voit que le téléphone se trouve à côté du comptoir, et s’avance dans cette direction sans plus tarder ; tous deux ont repéré Bobby Traven, et réciproquement – le détective les hèle, en fait, et Gordon le rejoint, laissant Veronica s’occuper du téléphone. Le dilettante, quand il voit les tableaux, peut, à la différence de Bobby, constater qu’ils sont d’un style très évocateur des peintures de Jonathan Colbert qu’il avait vu le matin même à la Russian Gallery.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jeanne, George Hanson] Veronica Sutton se rend donc à la réception, et demande à Jeanne l’autorisation d’user du téléphone du restaurant – pour une affaire médicale urgente. La serveuse est un peu surprise par cette précision, mais, tant que la cliente paye la communication, cela ne pose aucun problème. Veronica joint l’Hôpital St. Mary, qui se trouve dans le quartier de Haight et est le plus gros établissement médical des environs – elle y avait exercé, il y a quelque temps de cela, et elle connaît toujours nombre de membres du personnel. Désireuse d’accélérer le processus, elle contacte directement le Dr. George Hanson, qu’elle connaît bien, et lui explique la situation ; les frais d’hospitalisation ne sont pas un problème, elle est liée à quelqu’un qui paiera sans y regarder à deux fois ; mais il faut envoyer une ambulance de toute urgence (elle précise l’adresse exacte, et que plusieurs de ses amis attendent là-bas l’arrivée des secours). Hanson s’en charge illico – Veronica lui fournit d’emblée quelques renseignements d’ordre médical afin que les ambulanciers s’occupent au mieux de la jeune femme : faiblesse extrême, signes de grave malnutrition, catatonie… Elle aimerait avoir des nouvelles au plus tôt – elle donne donc à son collègue le numéro du Petit Prince, où elle se trouve pour l’heure, sinon, Hanson connaît le numéro de son cabinet.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[V-1 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce] Pendant ce temps, Zeng Ju, Eunice Bessler et Trevor Pierce patientent aux côtés de la jeune femme, à l’orée d’une ruelle donnant sur Ellis Street ; les autres clochards hagards sont toujours là. Eunice se penche sur la malade… qui ouvre soudainement les yeux, mais sans voir l’actrice pour autant, semble-t-il ; elle lève bien un bras, qui erre comme pour la toucher, mais sans y parvenir, et elle le repose presque aussitôt. Eunice recule instinctivement : courageuse mais pas téméraire, elle s’inquiète de ce que ces « taches » sombres soient contagieuses…

 

[V-2 : Zeng Ju] Les autres clochards semblent alors prendre conscience de la présence des investigateurs, petit à petit ; ils sont toujours hébétés, mais réagissent un minimum à leur environnement. Zeng Ju s’approche d’eux, il aimerait leur parler : « Cette jeune fille est en piteux état… Sauriez-vous ce qui lui est arrivé ? » Pour toute réponse – car ils répondent, d’une certaine manière –, des marmonnements incompréhensibles ; ils réagissent vaguement au son de la voix du domestique, mais leurs yeux errent dans le vide, sans se fixer sur lui. Les marmonnements s’étendent, toutefois : un clochard, puis deux, puis cinq… Et la jeune fille se joint à eux, même si elle est très faible – bien plus que les autres, qui ne sont pourtant pas d’une santé resplendissante.

 

[V-3 : Trevor Pierce] Pendant ce temps, Trevor Pierce jette un œil aux affaires autour de la jeune femme. Des vêtements très divers, donc – dont elle ne semble pas s’être habillée elle-même, c’est plutôt qu’on les a entassés sur elle. Mais il y a quelques autres objets – notamment, une petite bouteille de lait, débouchée, à porté de main de la jeune femme ; mais elle ne contient pas du lait : plutôt de l’eau, semble-t-il, guère plus qu’un fond… et très sale. Autre chose – de l’autre côté, et que le journaliste ne voit que parce que la jeune fille fait un petit mouvement, se tournant dans la direction de la bouteille : deux cadavres de petits oiseaux, comme des moineaux… ou plutôt ce qu’il en reste, car ils ont visiblement été mangés pour l’essentiel.

 

[V-4 : Zeng Ju] Zeng Ju, frustré de ne pas obtenir de réponses intelligibles, guette un autre clochard qui se montrerait plus réceptif – mais tous ceux qui restent semblent dans le même état. Les autres, qui étaient plus lucides, ont tous déguerpi… Mais, tandis que le domestique balaye des yeux les environs, un des sans-abris hébétés, de manière étonnamment brusque, le saisit par le cou – il ne serre pas vraiment, pas au point de l’étrangler en tout cas, mais s’y accroche, d’une certaine manière, en braillant, cette fois, plus en marmonnant, des choses incompréhensibles. D’un geste vif, Zeng Ju se dégage de l’emprise guère assurée du clochard, qui n’insiste pas – mais ses borborygmes ont alors quelque chose de… déçu ? Il ne fait plus du tout attention au domestique, et s’éloigne en titubant, à très petits pas.

 

[V-5 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce : « Jane Doe »] Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive enfin, qui se gare dans Ellis Street, au bout de la ruelle. Deux infirmiers avec un brancard en sortent et s’avancent vers le petit groupe ; il s’occupent très professionnellement de la jeune fille tout en posant des questions aux investigateurs – s’ils ont quelques précisions à fournir concernant l’état de la jeune femme ? Pas vraiment... Les ambulanciers confirment à Zeng Ju qu’ils vont emmener la jeune fille à l’Hôpital St. Mary. Eunice Bessler leur demande s’il leur sera possible de lui rendre visite. Sans doute… Ils n’ont aucune idée de son identité, au fait ? Pas la moindre… Tant pis : disons « Jane Doe » pour le moment, on fera avec… Ils les remercient et ne s’attardent pas davantage, elle a besoin de soins urgents. Trevor Pierce remarque qu’ils ne se sont pas embarrassés des « affaires » de la jeune femme, ils ont laissé les vêtements qui étaient entassés sur elle, ainsi que la petite bouteille de lait, qu’ils n’ont pas touchée ; le journaliste la ramasse, un peu perplexe…

 

[V-6 : Trevor Pierce, Zeng Ju, Eunice Bessler : Veronica Sutton] Mais, tandis que Trevor Pierce fouillait dans les affaires de la clocharde et que l'ambulance s'en allait, Zeng Ju et Eunice Bessler ont remarqué qu’un sans-abri, à l’angle d’une ruelle, les épiait – celui qui, un peu plus tôt, s’était adressé à Veronica Sutton. Il comprend que les investigateurs l’ont vu, ce qui le fait trembler. Eunice l’interpelle : ils aimeraient lui parler ! Mais le clochard, visiblement très effrayé, crie dans son sabir d’ivrogne : « F’pas l’enl’ver ! F’pas ! Va crever, va CRE-VER ! » Puis il détale aussi vite qu’il le peut. Zeng Ju se lance à sa poursuite ; il patine un peu, mais le sans-abri, paniqué et sans doute un peu ivre, perd quand même du terrain – d’autant qu’il s’arrête à chaque intersection, hésitant visiblement toujours sur la route à prendre… En deux ou trois croisements à peine, le domestique parvient à rattraper le clochard – qui s’est finalement engagé dans une ruelle obstruée par des déchets, pas une impasse à proprement parler, mais il est peu ou prou dos au mur quand Zeng Ju l’atteint. Il est terrifié : « L’ssez moi ! L’ssez moi ! » Mais le domestique lui enjoint de se calmer : il veut seulement lui parler, rien d’autre. Il semble savoir ce qui est arrivé à la jeune fille, et s’en inquiéter – peut-il lui en dire plus ? Paniqué, le clochard lui répond cependant : « A fait c’qu’on a pu p’r l’aider ! L’avait froid ! Froid et faim ! F’pas l’emm’ner ! Va crever, va crever si l’est pas ici ! » Zeng Ju tente de l’interrompre à plusieurs reprises, mais le sans-abri parle en continu. Le domestique parvient cependant à lui dire qu’il lui semblait plutôt que c’était si elle restait ici qu’elle crèverait… « Non ! Non, l’danger ! L’est f’tue… Ç’la, ç’la… LA NOIRE DÉMENCE ! » Il a clairement fait un effort pour articuler ces derniers mots. Zeng Ju intrigué lui demande : « La "noire démence? Qu’est-ce que c’est ? Ces taches noires sur sa peau, c’est ça la "noire démence" ? » L’homme semble acquiescer mais balbutie plus que jamais. Zeng Ju n’identifie que quelques mots çà et là : « manger », « des visions »… Puis : « C’est ça, c’est ça, ç’chez nous ! » Mais comment est-ce que ça s’attrape ? Le clochard baisse le ton, il semble se calmer un peu : « F’pas t’cher. F’pas t’cher. T’touches… Disp’rais ! Paf ! T’es là t’es pas là ! » Toucher… aux taches ? Le clochard écarquille soudain les yeux… et tente de s’enfuir. Zeng Ju glisse en essayant de le maîtriser… mais le sans-abri se vautre dans une flaque. Voyant le domestique l’approcher, il hurle, terrifié : « T’chez pas ! T’chez pas ! » Le Chinois l’assure qu’il n’a rien à craindre… Mais le clochard semble alors se résigner, et, d’une toute petite voix gémissante : « F’tu, f’tu... » Zeng Ju lui dit qu’il semble avoir besoin d’aide – il pourrait peut-être appeler une autre ambulance ?

 

[V-7 : Zeng Ju] Mais Zeng Ju remarque alors une vieille clocharde qui s’avance lentement derrière lui – en rien agressive, elle semble exprimer le même fatalisme que le sans-abri qui geint par terre. Elle, cependant, s’exprime tout à fait clairement, même si avec des trémolos dans la voix : « Faut l’laisser, M’sieur… C’est… C’est déjà assez dur comme ça, faut l’laisser... » Zeng Ju est intrigué : pourquoi cela ? Il veut seulement l’aider ! Il ne faut pas le laisser là, comme ça ! « Vous allez pas l’aider. Nous… Nous on va s’occuper d’lui. C’est ç’qu’on fait toujours. Mais pas vous. Vous... » Elle s’interrompt, puis : « Ne touchez personne. J’vous en prie » Alors peut-elle lui en dire plus sur cette histoire de… « de folie noire » ? « La Noire Démence. C’est comme ça qu’ils disent à l’hôpital. » Elle affiche un étrange sourire triste, empreint d’ironie : « Un truc… très local. » Quoi ? Le quartier ? « Oui… Mais faut d’mander aux méd'cins. Sauf qu’y z’en savent pas beaucoup plus.. Mais y a juste un truc qu’est certain : les gens d’ici qui sont touchés… Ils sont là et ils sont plus là. Et… Et ça s’finit mal. » Nouveau silence, puis : « Faut… Faut nous laisser, Monsieur. » Zeng Ju est très surpris par tout cela – mais décide de les laisser tous deux en paix et de s’en aller. La clocharde se rend alors auprès du sans-abri qui pleure, et adresse une dernière remarque à Zeng Ju : « Monsieur… Ne touchez personne. S’il vous plaît. »

 

[V-8 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju] Eunice Bessler et Trevor Pierce n’ont pas osé emboîté le pas à Zeng Ju poursuivant le clochard, ils sont restés dans la ruelle, et attendent le retour de leur ami. Quelques minutes s’écoulent – Eunice est morte d’inquiétude ; ce sans-abri avait l’air moins amorphe que les autres… Mais Zeng Ju revient enfin, et l’actrice l’assaille aussitôt de questions : va-t-il bien ? Oui, oui – et il a rattrapé le clochard, qui lui a tenu un bien étrange discours… Mais une femme sans-abri s’est montrée plus loquace, ou en tout cas plus compréhensible. Il ne sait pas ce qu’il faut en retenir, mais tous deux ont parlé d’une « noire démence », une affliction à les en croire propre à ce quartier, et qui fait disparaître ses victimes peu à peu… Une maladie contagieuse, semble-t-il – et elle lui a répété de ne toucher personne. La jeune femme avait ces taches étranges, peut-être était-ce à cela qu’ils faisaient allusion… Voyant Trevor la bouteille de lait à la main, Zeng Ju lui dit qu’il devrait faire attention, ce n’est peut-être pas très prudent de la manipuler davantage… Mais Eunice fait la remarque que le domestique a été touché par un de ces clochards. C’est exact… et ça l’inquiète : quand cette femme lui a dit de ne toucher personne, était-ce pour éviter qu’il ne soit contaminé… ou qu’il ne contamine les autres ? Il va faire très attention à… ne toucher personne. Peut-être ne s’agit-il que de fantasmes sans guère de sens... Il faudra contacter l’Hôpital St. Mary, voir ce qu’ils diront de leur nouvelle patiente – et peut-être auront-ils des médicaments ? Contrairement à ce que semblent penser les clochards du TenderloinTrevor redoute cependant que le seul résultat soit qu’on les mette en quarantaine. Perspective qui n’effraie pas Zeng Ju : « Si cela doit être fait… Je ne voudrais pas être à l’origine d’autres cas. » Mais il est maintenant temps de rejoindre les autres au Petit Prince. Le domestique rappelle qu’il vaut mieux qu’ils ne se mettent pas à leur table, mais en prennent une autre.

 

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VI-1 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton] Pendant ce temps, au Petit Prince, Gordon Gore a rejoint Bobby Traven à sa table, et Veronica a fait de même après avoir mis fin à sa conversation téléphonique. Ils ont commandé, des boissons alcoolisées accompagnant chaque menu (Gordon payant pour les autres, « supplément chambre » inclus à chaque consommationBobby lui a lourdement fait comprendre qu’il lui faudrait aller à l’étage à un moment ou un autre), alors que la foule à l’intérieur commençait à devenir plus ample, jusqu’à atteindre bien soixante ou même soixante-dix personnes – une clientèle bigarrée, éventuellement des gens de la bonne société qui viennent « s’encanailler » un petit peu ; certains ne viennent sans doute ici que pour manger, mais ceux qui comptent profiter des services du bordel à l’étage sont probablement au moins aussi nombreux. Les serveuses déambulent au milieu des tables, et il ne fait guère de doute qu’un certain nombre d’entre elles ont la « double casquette » à la fois de serveuses et de prostituées. Par ailleurs, des « gros bras », de manière très visible, surveillent la salle et les allées et venues à l’étage depuis une table qui leur est réservée, à côté de l’escalier.

 

[VI-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Plus tard, Eunice Bessler, Trevor Pierce et Zeng Ju pénètrent à leur tour dans le restaurant, et s’installent donc à une autre table – en face de l’escalier menant à l’étage, de l’autre côté de la pièce par rapport à la table de Bobby Traven, mais non loin de la sortie là encore ; le détective s’en étonne, d’ailleurs : « On pue, ou quoi ? » Mais Gordon Gore lui explique qu’ils en avaient convenu ainsi – au cas où…

 

[VI-3 : Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Le temps passe. Les plats sont de bonne qualité, les boissons alcoolisées également. Les convives discutent de choses et d’autre – des tableaux, de la jeune clocharde, etc. Mais ils gardent l’œil ouvert sur ce qui se passe dans la salle, et les allées et venues dans l’escalier ; ils sont cependant plus ou moins discrets à cet égard… Puis Zeng Ju et, quelque temps après et à l’autre table, Bobby Traven, remarquent qu’un autre homme, dans le restaurant… donne l’impression de faire exactement comme eux ! Il scrute la foule – mais il est tout seul à une table à l’écart, non loin de la porte à double battant des cuisines, et donc plus proche de la table de Bobby, qui le désigne à l’attention de Gordon Gore : « Ce type, là-bas, il est pas là pour admirer la dentelle… Il est comme nous, il cherche quelque chose. » Le détective propose d’aller lui parler – si le dilettante peut allonger un peu de monnaie au cas où… Zeng Ju, voyant Bobby faire, choisit de lui laisser l’initiative – conscient par ailleurs que la couleur de sa peau attire probablement l’attention, et qu’on ne lui passera pas autant.

 

[VI-4 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton : Timothy Whitman] Bobby Traven s’avance donc vers la table de l’homme observateur – nonchalamment, il ne veut pas le brusquer. Arrivé auprès de lui, il lui demande s’il peut s’asseoir ; l’homme, un colosse au cou massif, à la chevelure et à la moustache rousses et broussailleuses, et dont le nez cassé laisse entendre qu’il a connu son lot de bagarres, ce en quoi il n’est pas si différent de Bobby, lève son verre et, d’un signe de la tête, lui indique qu’il peut s’asseoir, oui. Le détective propose de lui offrir un verre – l’inconnu ne dit pas non, après celui qu’il est en train de savourer… Bobby commande un autre verre pour lui-même au passage. Puis droit au but : serait-il possible que l'inconnu soit en train de chercher une jeune fille disparue ? L’homme lui retourne exactement la même question. Serait-il possible qu’un peintre soit mêlé à l’affaire ? C’est bien possible, oui : un peintre – et quelqu’un d’autre. Bobby dit qu’il voit bien le peintre, et la fillette – mais ce quelqu’un d’autre ? Son interlocuteur semble avoir une longueur d’avance sur lui… Pas forcément, répond-il – car c’est ce quelqu’un d’autre qu’il connaît vraiment, et non le peintre. Peut-être pourraient-ils échanger quelques informations, alors… Tous deux s’accordent en tout cas sur un point : c’est « là-haut » que ça se passe. Oui, ils ont tous deux payé le « supplément chambre », et certainement pas pour les galipettes… Mais l’homme préfère patienter encore un peu avant de gagner l’étage – il attend que quelqu’un se montre au rez-de-chaussée : « Votre peintre, ou… mon type. » Bobby dit alors qu’il espère que M. Whitman le paie bien… et son interlocuteur tique, cette fois, et fronce les sourcils. Il semblerait qu’ils n’aient pas le même commanditaire… Bobby ajoute quelques détails, concernant les peintures « scabreuses », mais l’homme inconnu n’en est que plus convaincu qu’il y a un souci – et les allusions cryptiques le fatiguent. « Vos copains, là, à cette table, et à l’autre, là-bas, ils se montreraient plus explicites ? Je devrais peut-être m’inviter à une de ces deux tables... » Il se lève, et s’avance vers Gordon Gore et Veronica Sutton ; Bobby lui emboîte le pas…

 

[VI-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Mack Hornsby ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Byrd Reece, Timothy Whitman, Parker Biggs] L’inconnu n’a pas le temps de demander à s’asseoir que Bobby Traven lui indique une chaise, contre le mur. Gordon Gore, un peu surpris de la tournure des événements, se montre néanmoins très courtois : « Un invité surprise ! Je crois que nous n’avons pas été présentés ? Pour ma part, je suis Gordon Gore» Le nouveau venu dit s’appeler Mack Hornsby – et avoir entendu parler du dilettante ; après avoir obtenu le nom de Veronica Sutton, il va droit au but : il est ici pour une enquête, probablement liée à la leur – mais « votre gorille, là » ne se montre pas très coopératif, alors qu’il y a visiblement anguille sous roche. Une conversation franche sera sans doute profitable à tout le monde… Gordon, taquin, félicite Bobby pour « sa trouvaille », puis joue franc-jeu : ils sont sur la piste d’un certain « Johnny », un peintre, qui a disparu… possiblement avec une jeune femme. Hornsby lui demande s’il pourrait avoir le nom de cette jeune femme, mais Gordon lui rétorque que c’est maintenant à son tour de lâcher quelques informations. « C’est de bonne guerre… Je suis un agent de la Pinkerton, j’ai été engagé pour retrouver une jeune fille qui a disparu… J’ai vaguement entendu parler d’un certain peintre, mais bien davantage de son acolyte. » Il hésite, soupire, puis : « Un certain Andy McKenzie. À vous, maintenant. » Gordon joue le jeu : « La jeune fille que nous cherchons… Son nom est Clarisse Whitman. Nous sommes d’accord ? » L’homme de la Pinkerton lui répond : « Nous sommes d’accord que c’est la jeune fille qui vous intéresse, vous – mais celle que je recherche moi s’appelle Bridget Reece. Et il semblerait bien que dans les deux cas nos deux gugusses soient impliqués. » Le nom de Bridget Reece n’est pas inconnu à Gordon ; en fait, il a eu l’occasion de la rencontrer, et surtout son père, Byrd Reece, un très riche propriétaire foncier de San Francisco une des sommités de la ville, du niveau de Timothy Whitman… ou de lui-même. Il se souvient de la disparue : une jeune fille dans les dix-huit, dix-neuf ans, jolie blonde, un peu effrontée – pas du tout la même allure que Clarisse, mais la même extraction, peut-être la même psychologie. Leurs deux affaires sont donc extrêmement similaires… et Gordon ajoute qu’ils viennent de tomber, non loin, sur une troisième jeune fille riche, issue de la meilleure société de San Francisco (« davantage mon monde que le vôtre, sans vouloir vous offenser »), mais réduite à la misère et même plus que ça, ce qui commence à faire beaucoup ! Il le réalise en même temps que Hornsby, et tous deux ne cachent pas leur inquiétude... L’homme de la Pinkerton avoue qu’il a du mal à voir son bonhomme dans quelque chose de pareille envergure. Pour Gordon, en tout cas, la question ne se pose même plus : ils doivent collaborer, de manière plus franche – ils ont beaucoup à s’apprendre mutuellement. D’autant qu’il ne cache pas se méfier de son employeur, Timothy Whitman, dont l’intérêt dans cette affaire n’a probablement pas grand-chose à voir avec l’amour paternel. Pour Mack Hornsby, ça n’est pas si étonnant que cela : la crainte du scandale… Mais Gordon pense que cela va au-delà de la seule réputation. Hornsby reprend : « Ou alors c’est une question d’argent – c’est mon impression. » Le dilettante avance qu’ils devraient peut-être se rendre à l’étage ? Mais son interlocuteur préfère attendre encore un peu : s’ils montent là-haut sans en savoir davantage, ils ne sauront pas où chercher, et les gros bras de Biggs les en délogeront avant qu’ils ne trouvent quoi que ce soit. Il s’attend à voir débouler Andy McKenzie au bar, mieux vaut ne pas bouger d’ici-là. Le dilettante suppose qu’ils vont procéder de même, dans ce cas. Au-delà, ils vont faire bande à part pour le moment – mais Gordon tend à l’homme de la Pinkerton sa carte : qu’il n’hésite pas à le contacter. Hornsby acquiesce et retourne à sa table.

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 22H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VII-1 : Bobby Traven, Veronica Sutton, Gordon Gore : Parker Biggs, Mack Hornsby] La soirée avance. L’assistance est de plus en plus « joyeuse », parfois même délurée, même si les serveuses ont clairement pour consigne de distinguer le restaurant au rez-de-chaussée du bordel à l’étage. Les investigateurs, aux deux tables, continuent de surveiller les environs… mais sans se montrer toujours très discrets, notamment Bobby Traven et Veronica Sutton [tous deux, à la même table, font une Maladresse en même temps !]. Et, au bout d’un moment, trois personnes se fraient un chemin jusqu’à la table où sont assis ces derniers en compagnie de Gordon Gore – deux hommes de main, et, entre eux, à l’évidence, Parker Biggs, qui a l’air furieux dans son costume bien taillé. Bobby le reconnaît sans peine – et commence à saluer le propriétaire du Petit Prince, mais il a à peine le temps de prononcer quelques mots qu’il est sèchement interrompu : « Ta gueule. » Biggs s’empare d’autorité d’une chaise, et s’installe à leur table ; il fait signe à un de ses gorilles d’aller chercher Mack Hornsby, tandis que l’autre reste à ses côtés, l’air menaçant.

 

[VII-2 : Gordon Gore : Parker Biggs ; Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Le gangster se présente : il est « le propriétaire et le gérant de cet établissement de qualité », et n’a pu s’empêcher de remarquer leur cirque – à épier ainsi sa clientèle, ce qu’il n’apprécie vraiment pas. Il aimerait donc savoir ce qu’ils font au juste ici. Silence… Parker Biggs les presse de répondre, de manière très insultante. Finalement, Gordon Gore (« vous avez peut-être entendu parler de moi ? ») se lance : on lui a confié une enquête requérant de la discrétion; et qui l’a conduit ici – outre, bien sûr, sa curiosité pour cet admirable restaurant, voyez-vous… Il aimerait rencontrer un certain McKenzie, dont il a appris qu’il se trouvait dans les lieux. Biggs, qui avait froncé les sourcils au mot d’ « enquête », éclate alors de rire : « Quelqu’un qui voudrait rencontrer McKenzie ! Ça lui ferait bizarre d’apprendre ça... » Mais il se crispe à nouveau : « Vous vous êtes montré franc en parlant d’enquête, M. Gore, et j’apprécie la franchise. Beaucoup moins l’idée d’une enquête, cependant… Racontez-moi donc votre histoire. Et si c’est une bonne histoire, quand je vous foutrai dehors, j’oublierai peut-être de vous briser les phalanges. » Gordon n’est visiblement pas insensible à cette menace… Mais il choisit de répondre sur le même ton : il est à la recherche d’une jeune femme du nom de Clarisse Whitman. « Si vous nous brisez les phalanges, et je ne doute pas que vous en soyez capable, ça ne s’arrêtera pas là : M. Whitman est une des personnes les plus influentes dans cette ville – et moi aussi, à vrai dire. » Biggs se renfrogne encore un peu plus – mais le dilettante poursuit : il ne s’agit pas de rendre le patron du Petit Prince responsable de la disparition de cette jeune fille, bien sûr (Biggs serre les dents, de plus en plus courroucé), mais ce McKenzie, c’est autre chose, et il fréquente visiblement cet établissement, et… Biggs l’interrompt : « J’avais réclamé "une bonne histoire; et pour le moment, je m’ennuie… Ça va s’améliorer, ou bien il est inutile d’attendre plus longtemps et je vous fous dehors tout de suite ? » Gordon fait de son mieux pour rester stoïque : « Si vous m’interrompez tout le temps... » [Nouvelle catastrophe : j’ai demandé un test de Crédit à Gordon, à -1 ; il a 90 dans cette Compétence… mais obtient un 98 ! Puis il commet une nouvelle Maladresse sur un autre jet...] Il perçoit bien que son prestige n’impressionne pas le moins du monde Biggs, et ses explications sont toujours plus embrouillées – surtout quand il mentionne les clochards, leurs « taches »... Il ne cesse de répéter que, bien sûr, M. Biggs ne sera jamais impliqué dans cette affaire, et… « Non, ça n’a rien d’une bonne histoire. On dirait un peu ce qu’on trouve dans ces pulps, là – des intrigues tordues et inutilement confuses, jamais vraiment liées, des rebondissements qui ne servent à rien, des personnages qui tombent comme des cheveux sur la soupe… Non, ça n’est vraiment pas une bonne histoire. » Il fait signe à ses gorilles de sortir les indiscrets – les deux hommes s’avancent, l’air très menaçant. Et Gordon tente le tout pour le tout : il sort son portefeuilles, en extrait quelques liasses de billets, « allons, allons »… et rien ne pouvait ulcérer davantage Biggs à ce stade : il se lève brusquement, et tente d’assener un violent coup de poing dans la face du dilettante !

 

[VII-3 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Emporté par sa colère, Parker Biggs se monte toutefois imprécis, il trébuche en s'avançant, et Gordon Gore esquive le coup sans peine. Mack Hornsby s’est aussitôt levé et a reculé, les mains en l’air, signe qu’il va sortir du restaurant sans faire plus de difficultés. Mais les deux gorilles se lancent dans la bagarre à leur tour… Gordon adresse un regard désespéré à l’autre table – à Zeng Ju tout spécialement, comme par réflexe… Bobby Traven essaye de contenir Biggs, lui faisant la remarque qu’il y a une femme à cette table, et qu’il cède à la colère dans son propre établissement, et… mais le tenancier du Petit Prince est trop furieux pour qu’on puisse le raisonner. Et la foule succombe à la panique, les clients comme les serveuses : tout le monde hurle, les chaises sont renversées, on se presse vers la sortie… Ce qui n’arrange rien ! Zeng Ju dit à Trevor Pierce qu’ils n’ont pas le choix, il leur faut intervenir ; Eunice Bessler, craintive, reste derrière le domestique… Quant à Veronica Sutton, elle n’en mène pas large, et cherche à sortir du restaurant, dans la foulée de Mack Hornsby.

 

[VII-4 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Zeng Ju parvient à traverser la foule jusqu’à la bagarre, et dégaine son automatique cal. 38, qu’il lève dans le dos de Parker Biggs, en lui intimant de cesser : « Ne m’obligez pas... » Mais l’intimidation ne prend pas, le patron furieux ne lui prête pas la moindre attention, et, Gordon Gore s’étant esquivé (et, paniqué, il a dégainé à son tour son Luger modèle P08 !), c’est à Bobby Traven qu’il s’en prend… Eunice Bessler sort à son tour son Derringer, dont elle aimait tant parler – mais a la fâcheuse impression d’être parfaitement ridicule, avec ce minuscule pistolet à un coup dont elle ne sait pas vraiment se servir, quoi qu'elle ait pu en dire… Zeng Ju n’ose pas faire usage de son arme, et frappe Biggs à la nuque de la main gauche – le gangster, du coup, se retourne vers lui. Bobby profite de ce que le domestique a détourné l’attention du patron du restaurant pour s’en prendre au gorille le plus proche, sans succès. Trevor Pierce a également son revolver en main, mais n’est guère confiant – et personne ne prête attention à ce qu’il peut bien faire… Veronica Sutton gagne la sortie, juste derrière Mack Hornsby lequel, voyant que la situation dégénère, lâche un juron, et, même si cela lui déplaît autant que possible, il revient vers la bagarre, tentant de séparer les combattants. Biggs rate Zeng Ju… mais les deux gorilles frappent violemment Bobby, qui est sonné.

 

[VII-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs] Gordon Gore succombe à la panique… et fait feu sur le garde du corps le plus proche – mais il tire dans le vide, et, par miracle, ne touche personne d’autre. Eunice Bessler ne sait absolument pas quoi faire, et tente un coup de pied sur Parker Biggs, sans le moindre effet. Zeng Ju essaye à nouveau l’intimidation, mais autant s’adresser à un mur. Bobby Traven, secoué par les gorilles, dégaine son pistolet et tente de tirer dans la foulée, mais la balle se perd dans le plancher. Trevor Pierce n’ose pas faire usage de son revolver, et s’empare d’une chaise, en guise d’arme improvisée. Veronica Sutton sort complètement du restaurant, tandis que Mack Hornsby est repoussé par le gros bras qu’il avait essayé de maîtriser, qui se retourne vers lui par réflexe. Biggs est trop courroucé pour se montrer efficace, mais le dernier gorille colle une grosse mandale de plus à Bobby, qui commence à accuser le coup…

[VII-6 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] Gordon Gore bat en retraite, dans la direction de la porte du restaurant – en prenant garde à ne pas tourner le dos à la bagarre, et en faisant signe aux autres de le suivre. Eunice Bessler est à nouveau emportée par ses fantasmes cinématographiques, et s’empare d’une bouteille pour l’écraser sur la tête de quelqu’un, « comme dans les westerns »… sauf qu’elle ne parvient même pas à briser la bouteille, tant son coup est faible. Zeng Ju, cependant, parvient à assener un violent coup de pied dans le genou de Parker Biggs, qui s’effondre en hurlant sous le coup de la douleur – il a peut-être la jambe cassée ? Bobby Traven tire dans le ventre du gorille qui s’en prenait toujours à lui, quasiment à bout portant : le coup n’est pas mortel, mais extrêmement douloureux, et le molosse saigne abondamment – il est hors de combat... ce qui n’empêche pas Trevor Pierce de lui écraser sa chaise sur la tête !

 

[VII-7 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton, seule du groupe, a pu sortir du restaurant – mais elle est noyée dans la foule paniquée qui évacue Le Petit Prince en criant. Mack Hornsby, qui était encore assez proche de la sortie, lâche l’affaire. Il jure : « Putain, mais quelle bande de cons ! », et disparaît au milieu de la foule.

 

[VII-8 : Zeng Ju, Gordon Gore : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs, à terre, saisit en hurlant la jambe de Zeng Ju, qu’il déséquilibre, sans lui faire de dégâts – mais le garde du corps qui restait en profite pour le frapper. Gordon Gore, dépassé par les événements, crie dans une vaine tentative de rappeler les combattants à la raison… Eunice Bessler, excédée par le mauvais coup de Biggs sur Zeng Ju, tente de s’en prendre à lui – et ce qui devait arriver arriva : les talons hauts n’étant guère appropriés à la bagarre, la starlette fait un faux mouvement et s’affale par terre… Zeng Ju parvient cependant à frapper son dernier assaillant au talon d’Achille, et il est hors de combat à son tour. Bobby Traven gaspille une balle, n’atteignant pas sa cible, de toute façon sérieusement amochée. Trevor Pierce ne sait absolument pas quoi faire – mais il remarque un troisième gorille, qui était resté au niveau de l’escalier mais est obligé d’intervenir au vu de la mauvaise posture de son patron et de ses collègues ; et lui n’hésite pas à dégainer son revolver…

 

[VII-9 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Dehors, Veronica Sutton constate que trois policiers approchent en courant, matraques en mains – pénétrer dans le restaurant ne leur prendra que quelques minutes, même s’il leur faut gérer la foule sur le chemin. La psychiatre est désemparée – et en même temps un peu soulagée : avec de la chance, l’intervention de la police fera que personne ne mourra à l’intérieur… Mack Hornsby quant à lui lâche un ultime : « Fuyez, bande de cons ! », et détale sans plus attendre – il n’a aucune envie d’avoir affaire aux flics…

 

[VII-10 : Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs et deux de ses gardes du corps se traînent par terre en gémissant, ils perdent beaucoup de sang ; ne reste plus de valide que le dernier gangster, qui ne sait pas vraiment quoi faire – mais il remarque Trevor Pierce qui cherche à s’emparer de son revolver cal. 32, et il lève son arme dans sa direction. Gordon Gore essaye de lui tirer dans les jambes, mais rate encore une fois… tandis que Eunice Bessler désemparée et excédée lui jette sa chaussure à la figure ! Zeng Ju tire lui aussi sans succès – mais Bobby Traven lui loge une balle dans le torse : l’homme ne meurt pas sur le coup, mais il est très sévèrement touché. Trevor Pierce le garde en joue à tout hasard, mais se dirige vers la sortie.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 23HDEVANT LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VIII-1 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton voit les policiers sur le point d’entrer dans Le Petit Prince – les autres vont vraisemblablement finir au poste, et elle n’a aucune envie d’y aller elle aussi… Elle a perdu Mack Hornsby dans la cohue, et s’éloigne discrètement, tout en gardant un œil sur la scène.

 

[VIII-2 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce] Gordon Gore se dirige vers la sortie, et invite ses camarades à faire de même – il faut déguerpir d’ici avant que n’arrive la police… Mais il n’a même pas le temps de le dire : à peine a-t-il franchi la porte du restaurant qu’il tombe sur trois policiers stupéfaits ! Et qui dégainent leurs revolvers, et les pointent instinctivement sur lui... Gordon lève les mains, Eunice Bessler, qui l’avait suivi de près, de même – tous deux jouent la comédie, remerciant les agents d’être venus, c’est qu’ils ont été pris dans une invraisemblable bagarre, et… Puis apparaît Zeng Ju, clopin-clopant, qui en rajoute : on a agressé son maître ! Un des policiers, le chef visiblement, s’approche de lui et le tient en joue : « Ta gueule ! Ta gueule ! » Il fait signe à ses deux collègues d’aller voir ce qui se passe à l’intérieur du Petit Prince – où Bobby Traven est debout, mais son état n’est pas glorieux pour autant, et les flics le braquent ainsi que Trevor Pierce.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven : Parker Biggs] Gordon Gore doit prendre les choses en main : à son habitude, il commence par dire son nom, dans l’espoir que cela suscite une réaction… mais ce n’est pas le cas. Il raconte aux flics médusés que lui et ses camarades ont été agressés dans le restaurant par son propre gérant, à ce qu’il semblerait ! C’est intolérable ! Mais ça ne prend pas… À l’intérieur, un des flics crie : « Putain, c’est Biggs ! Il est mort ? Non, merde... » Trevor s’avance vers eux, et dit lui aussi que ce Biggs et ses hommes s’en sont pris à eux sans la moindre raison… D’autres policiers rejoignent la scène, et sortent des menottes : ils vont les coffrer. Gordon revient à la charge (« vous connaissez peut-être mon nom ? », encore une fois), et n’hésite pas à jouer « l’important ». Le chef des policiers réagit, cette fois – qui braquait Zeng Ju, mais commence à abaisser son arme. Oui, le nom de Gordon Gore lui dit bien quelque chose… Et il est tout disposé à croire que « ce connard de Biggs a cherché la merde » ; lui aussi est visiblement déçu que le « restaurateur » soit toujours vivant… Mais il ne peut pas laisser « M. Gore » et ses « amis » partir comme si de rien n’était : d’une manière ou d’une autre, ils doivent les suivre au poste – là-bas, on verra… Le policier, sans le dire, laisse entendre qu’un pot-de-vin pourrait arranger les choses, mais, de toute façon, ils ne couperont pas, au minimum, à la déposition. Gordon l’assure de leur entière coopération. Zeng Ju demande à son maître s’il ne devrait pas conduire Bobby Traven à l’hôpital ? Lui-même aurait besoin de soins, et… Le flic s’énerve : « Pas question ! Et pis quoi encore ? Tous au poste ! Tous ! » Et les policiers confisquent leurs armes ; ils échappent aux menottes, « par considération pour M. Gore », mais qu’ils ne jouent pas aux malins !

 

[VIII-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert] Ils sortent tous ensemble du Petit Prince, tous sauf Veronica Sutton, bien sûr, qui était déjà à l’extérieur quand les flics sont arrivés, et ils ne lui ont pas accordé la moindre attention. Mais, alors même que les policiers les font grimper dans le « panier à salade », Gordon Gore, ainsi que Eunice Bessler et Zeng Ju, remarquent dans la foule des badauds que la scène attire immanquablement un visage qui ne leur est pas inconnu – celui de Jonathan Colbert… qui ne s’attarde pas davantage et s’en va. Mais Gordon tente le coup, et crie : « Johnny ! » Par réflexe, le jeune homme se retourne, lui adresse un regard interloqué, puis recommence à s’éloigner d’un pas tranquille… Les policiers les font grimper dans le camion, plus brusquement – ils n’ont pas apprécié ce que vient de faire GordonEt le « panier à salade » s’en va, direction le commissariat du Tenderloin.

 

[VIII-5 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Jonathan Colbert ; Harold Colbert, Clarisse Whitman] Mais Veronica Sutton, grâce à l’initiative de Gordon Gore, remarque à son tour le peintre, et le voit rejoindre un autre homme, un peu plus loin dans la rue ; tous deux se regardent d’un air guère aimable (la psychiatre le perçoit bien, ces deux-là ne s’aiment pas du tout), mais ils s’en vont tout de même ensemble, en marchant normalement. Veronica les suit brièvement, puis interpelle le peintre : « M. Colbert ! » Il s’arrête, et se retourne à nouveau, l’air un peu agacé – son compagnon fait de même, l’air perplexe. La psychiatre s’approche d’eux, en disant qu’elle aimerait s’entretenir avec le peintre – elle vient de la part de son père. Ce qui stupéfait Johnny : « Mon père. Et qu’est-ce qu’il me veut, le vieux ? » Il se fait un sang d’encre – il n’en a plus de nouvelles depuis des semaines… « Si vous avez encore un peu de considération pour l’auteur de vos jours... » Colbert l’interrompt aussitôt : « Mais ta gueule... » Et il s’éloigne à nouveau – ainsi que son associé, plus perplexe que jamais. La psychiatre ne s’avoue pas vaincue : « Et si je vous parle de Clarisse, ça ne vous fait rien non plus ? » Il s’arrête, semble réfléchir un bref instant, puis : « Non… Pas grand-chose… Je l’ai déjà oubliée... » Mais le compagnon de Colbert ne semble pas apprécier qu’il réponde ; il lui donne une tape dans le dos assez éloquente, et presse un peu le pas, entraînant le peintre avec lui.

 

[VIII-6 : Veronica Sutton : Parker Biggs, Bridget Reece] Veronica Sutton revient devant Le Petit Prince. Le « restaurant français » est bouclé, des policiers veillent à sécuriser le périmètre, et une ambulance est arrivée pour embarquer les blessés, Parker Biggs inclus ; prostituées et clients, qui étaient restés à l’étage durant la bagarre, sont évacués sans ménagement par les policiers, et parfois dans le plus simple appareil – on les fait monter dans d’autres « paniers à salade », et il est assez peu probable qu’ils s’en tirent avec une simple déposition… Mais, au bout d’un moment, la psychiatre remarque deux policiers qui emmènent avec davantage de prévention une jeune femme blonde, hâtivement recouverte d’un manteau, mais visiblement nue en dessous, et complètement hébétée – sans doute l’effet d’une drogue, probablement de l’opium. Veronica s’approche d’eux, et se présente comme étant médecin – or cette jeune femme a visiblement besoin d’aide… « C’est bien pour ça qu’on l’emmène à l’hôpital... » répond un des policiers sur un ton bourru, qui l’intime de circuler. Mais son collègue est plus ouvert – ils vont installer la fille dans leur fourgon, et si le médecin veut les accompagner, jeter un œil sur elle, peut-être que ça serait utile, oui… Veronica l’en remercie, et monte dans le « panier à salade » (elle sait qu’elle n’a pas à craindre de coup fourré…), où les policiers allongent la jeune fille ; un examen confirme qu’elle est droguée à l’opium, et la psychiatre sait comment la sortir de cet état d’hébétude – reprenant peu à peu ses esprits, la fille dit qu’elle a froid, et son regard erre de part et d’autre… Veronica fait de son mieux pour la rassurer, et lui demande son nom ; la jeune fille semble y réfléchir, puis : « Bridget ? » Elle ne sait pas où elle se trouve, ni ce qu’elle fait là… Veronica, qui explique être médecin, lui dit qu’elle a eu un malaise, mais tout va bien se passer, on va la conduire à l’hôpital et on va s’occuper d’elle… Elle en a bien besoin. Le camion prend la direction de l’Hôpital St. Mary ; là-bas, la psychiatre dit aux policiers qu’elle va rester à ses côtés – ils lui demandent son nom, qu’elle donne volontiers.

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 0H30SAN FRANCISCO POLICE DEPARTMENT – TENDERLOIN, 301 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IX-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju] Les autres sont conduits au commissariat du Tenderloin. Ceux qui avaient besoin de soins, Bobby Traven surtout, ont été hâtivement rafistolés. Les policiers ont l’air un peu embarrassé : ils ne portent certes pas Parker Biggs dans leur cœur, mais les faits demeurent – une fusillade dans un bordel et un speakeasy, de l’alcool et de la drogue, des filles mineures (Eunice Bessler rentre la tête dans les épaules...), des blessés graves, c’est même un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts… Le commissaire a cependant une idée derrière la tête : « Soyons francs, M. Gore : nous avons toutes les raisons de vous coffrer. » Le dilettante comprend très bien que c’est un appel du pied à un pot-de-vin conséquent et plus encore… Il sait que la police de San Francisco est corrompue, c'est notoire, et c’en est une démonstration éclatante. D’une manière ou d’une autre, lui seul peut faire en sorte qu’ils ne passent pas le reste de la nuit, et peut-être bien davantage, derrière les barreaux… Il fait sa déposition – les autres aussi ; séparément, mais le contenu est globalement le même : le fait est qu’ils ont bel et bien été agressés par Parker Biggs, après tout. Expliquer leur présence en ces lieux, et le fait qu’ils soient tous armés (et pas tous avec un permis : Zeng Ju et Eunice, très clairement, n’en ont pas, et celui de Bobby ne tiendrait pas forcément longtemps face à une enquête approfondie), c’est une autre paire de manches… Mais les policiers sont disposés à ne pas poser trop de questions, et à ne pas déclencher d’action publique – si le riche San-franciscain veut bien faire quelques efforts… Gordon joue le jeu – préparant sans embages une liasse conséquente de gros billets, mais en faisant comme si de rien n’était, et en vitupérant en même temps contre « ce fou dangereux » qu’est Parker Biggs, qu’est-ce qu’un maniaque pareil fait en liberté, etc. Le commissaire, qui compte avec soin les billets, répond sur le même ton – et confirme que la certitude que le gérant du Petit Prince, à maintes reprises accusé d’homicide sans qu’on ait jamais rien pu prouver en cour, aille faire un tour en prison après un passage plus ou moins prolongé par la case hôpital, ce sera un soulagement pour tous ; l’idéal aurait certes été qu’il meure, mais « ce n’est pas ainsi que ça se passe, n’est-ce pas ? », conclut-il avec un sourire éclatant.

 

[IX-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Byrd Reece, Bridget Reece, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Avant de passer à tout autre chose – l’enveloppe de billets ayant intégré la poche intérieure de son uniforme : c’est qu’il y a quand même des choses bizarres, dans cette affaire… Et notamment cette fille qu’ils ont trouvée à poil dans une chambre, et complètement dans les vapes… Pas une pute, bien sûr – il n’aurait rien trouvé d’étrange à tout cela, dans ce cas. Non, c’est visiblement « une fille de la haute… Comme vous, M. Gore... » Gordon admet que ce n’est peut-être pas totalement un hasard – évoquant « un ami haut placé : Byrd Reece. Sans doute est-ce sa fille, Bridget... » Il prétend avoir été engagé pour la retrouver suite à sa disparition, ne disant rien de Clarisse et Timothy Whitman et se réjouit de ce que la police ait retrouvé la jeune fille dans cette confusion. Le commissaire n’insiste pas davantage – ce qui ne signifie pas qu’il soit crédule, mais deux noms aussi hauts placés que ceux de Byrd Reece et Gordon Gore sont une assez bonne raison pour passer outre à des poursuites.

 

[IX-3 : Gordon Gore] Reste un dernier point : les armes des investigateurs. Et le commissaire se montre ici intraitable : elles sont confisquées, au moins à titre temporaire. Il ajoute, sur le mode de l’avertissement : « On est en 1929, M. Gore, et à San Francisco, pas dans le Far West ; alors vos délires de cow-boys, vous allez vous en abstenir. Les types en face, là, c’était pas des rigolos ; vous avez vraiment eu du bol. Si ça se reproduit, on ne pourra pas se montrer aussi conciliants – à supposer que vous ne creviez pas d’une balle en pleine tête avant qu'on arrive. » Message reçu…

 

À suivre...

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Raôul

Publié le par Nébal

Raôul

Raôul (Casus Belli HS #2), 2e édition, Black Book – Casus Belli, juin 2017, 135 p.

 

AU COMMENCEMENT ÉTAIT RAÔUL

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en Dieu, et Raôul était Dieu.

 

Raôul était une gloire des années 1990 – tout ce qui a eu lieu dans les années 1990 était une gloire ; c’était en tout cas le signe de ce que le loisir rôlistique FRANÇAIS était enfin parvenu à maturité, comme tant de choses dans les années 1990 (les années 1980, par exemple). Un tout petit jeu, formellement (mais colossal dans ses implications révolutionnaires), publié aux Rêveurs de Runes, et écrit par un certain Pat Larcenet, et illustré par un certain Manu Larcenet (qui a fait carrière depuis, comme quoi, le jeu de rôle peut servir votre Projet Professionnel). « Le jeu de rôle qui sent sous les bras », disaient-ils, et vous conviendrez qu’on ne saurait trouver meilleure accroche – globalement. « Un jeu de l’Art du Conteur », à côté, bon… « Quand ferez-vous rage ? », à la limite.

 

Raôul proposait d’incarner des Raôul (jusqu’ici tout va bien, et Mark ReinHagen est bien d’accord – les années 1990, hein). Les Raôul, dans l’idéal, c’est toi, c’est moi, c’est nous, c’est fou (ou presque). Les Raôul sont des bons Français – ils sont la France qui se lève trop. Comme toi, comme moi, ils écoutent RTL, et regardent le jité de Jean-Pierre Pernaud. Au moment du petit jaune au PMU du coin, quand ce satané bourrin a encore perdu, bien la peine de lui donner un nom pareil, là, il se trouve toujours un Raôul pour préparer le terrain à l’exposé scrupuleux de sa philosophie politique en précisant : « Je suis pas raciste, mais... » Cela dit, que Moussa se rassure : lui, c’est pas pareil, c’est un bon, il a le droit.

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en France, et Raôul était la France.

 

C’est l’été : les Raôul vont à la baille – chaque année, ils se rendent en procession au Campigne des Flots Bleus de la Mer, sis à Plouerel Zu Kernel (la Bretagne, ça vous gagne – un choix judicieux, trouvé-je). Ils s’y retrouvent entre Raôul – mais entre Raôul de bonne compagnie, on va quand même pas mélanger les bleu-bites et les habitués, hein, non mais oh. Ceci posé, la vie estivale des Raôul est rythmée par les parties de pétanque, les apéros précoces mais intenses, les barbecues qui veulent pas prendre, de temps en temps un petit adultère (c’est humain), et tant d’autres choses folles (dont une coutume québecoise qui fait froid dans le dos) : le quotidien des Raôul, c’est le mystère, c’est l’aventure, c’est la romance, ce sont les canons, et les érections pestilentielles.

 

Raôul.

 

Le jeu de rôle ultime.

 

Et il est de retour.

 

(C’est l’été, merde.)

 

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

 

Je joue à Raôul, 2e édition, dans le hors-série n° 2 de Casus Belli ! Un bon successeur à Chroniques Oubliées Fantasy, à l’évidence.

 

Enfin, j’y joue… Déjà, je le lis.

 

LE BEAUF EN MOI (OU PAS LOIN, GENRE LE PETIT DIABLOTIN SUR L’ÉPAULE)

 

En un mot, Raôul propose donc de jouer des beaufs – comme ceux de Cabu ou des Bronzés, ou, mieux en ce qui me concerne, les Bidochon, les Deschiens, les Grolandais ; les joueurs les plus extrémistes actor studio pourront, j’imagine, chercher de l’inspiration dans les films Camping, ou regarder Hanouna à la télé – mais attention, ce n’est pas sans risque (et je n’ose pas, car je suis un pleutre) (pis j'ai pas la télé). Mon expérience personnelle, ça serait plutôt l’écoute attentive de RTL : Julien Courbet et Les Grosses Têtes, ce genre de choses – plutôt à doses homéopathiques, hein, pour commencer, et attention à ne pas dériver sur RMC, c’est du violent. Indicible. Cyclopéen.

 

Bien sûr, c’est aussi l’occasion que vous attendiez désespérément de ressortir vos vieilles cassettes de tubes des années 80, l’époque où la musique ça voulait dire quelque chose (sauf, bien sûr, qu’en fait d’attente désespérée, vous les ressortez de toute façon dès qu’il y a cette étrange conjonction qui se met en place : des gens + de l’alcool ; je le sais parce que je fais pareil – ou je l’ai fait, bon...).

 

Le bob Ricard est forcément de la partie – mais je vous déconseillerais cependant de pousser le réalisme de l’expérience en enquillant les culs-secs de Pastaga (et plus encore, peut-être, le redoutable cocktail Pastis + Kas Orange – croyez-en mon expérience), mais ça j’y reviendrai.

 

D’aucuns trouveront que jouer des beaufs n’est pas très engageant – et qu’un Paladin-Voleur-Nécromancien de niveau 87/2/19 c’est beaucoup plus rigolo. Oh ben les goûts et les couleurs, hein… D’autres parleront sans doute de « mépris de classe », ce à quoi je répondrais : « Cependant, je ne crois pas. »

 

Ou, en fait, je laisserais plutôt répondre Cédric Ferrand, qui fait ça très bien : fan devant l’Éternel (Raôul, donc) du vieux jeu culte de Pat et Manu Larcenet, il les avait poussés au cul pour une réédition ; en vain… Sauf que finalement on lui a filé les clefs du campigne-car pour cette glorieuse deuxième édition de Raôul. Et, oui, il en parle vraiment très bien – son discours m’a beaucoup plu, et sous deux angles à envisager parallèlement : Raôul est un vrai jeu, pas simplement un bouquin rigolo en forme de (éventuellement mauvaise) blague ; et les Raôul sont des vrais gens (donc complexes) et sont nous – pas seulement parce qu’on les interprète, s’entend – et c’est bien pour ça qu’on peut en rire.

 

Une question de légitimité ? Je ne sais pas s’il est bien pertinent de l’exposer selon ces termes. Quoi qu’il en soit, Cédric Ferrand nous explique avec des larmes émues dans les yeux émus également que le campigne et tout ça, c’était son monde : il a vécu au milieu des Raôul et été un Raôul avant même de savoir ce qu’était le jeu de rôle (le truc sataniste dont parlait Mireille Dumas, là, à des téléspectateurs qui n’étaient certainement pas des Raôul). Raôul, dès lors, pour lui, ne consiste certes pas à pointer du doigt les beauferies du Raôul extérieur en ricanant, hin hin hin (ce qui pourrait certes se montrer assez vite sordide). Car, ainsi que le dit l’apôtre :

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en toi, et Raôul était toi.

 

Ou bien :

 

Non, mais toi, tu peux, c’est pas pareil, t’es un bon, t’as le droit.

 

Certes, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, si l’expérience raôulienne est par essence commune, tout le monde ne peut pas forcément arguer de sa conscience de classe (inférieure) pour poser que, lui, il a le droit (parce que c’est un bon). Confidence pour confidence : le campigne est un monde qui m’est totalement inconnu (je n’y suis allé qu’une fois quand j’étais gamin, pour une seule nuit) ; ça n’est pas passé loin, hein, une bonne grosse moitié de ma famille est à fond là-dedans. Mais pas moi. J’ai mangé du barbeuc, mais suis infoutu d’en allumer un COMME UN HOMME. Tout ça. Ne puis-je donc pas rire avec Raôul, et jouer avec Raôul ? Eh bien, si, probablement – parce que la beauferie dépasse largement le seul campigne, et à vrai dire aussi les CSP ou toutes ces sortes de choses ; et elle ne m’épargne pas (eh, pourquoi le ferait-elle ?) : le Raôul est en moi. Le cliché du Franchouillard est universel après tout.

 

Pour un Franchouillard.

 

Si ça se trouve, ça pourrait même être une thérapie (presque). C’est le moment où il faut caler sans trop y réfléchir une citation aléatoire du Procureur de la République Desproges française : bien sûr qu’on peut, et même qu’on doit, rire de la bêtise – dont la sienne. Alors bon.

 

...

 

Et de toute façon j’ai quand même un lourd passif dans les fêtes de village de Canardland tels Castelnau-Barbarens et Pessan (peut-être certains, là-bas, tremblent-ils encore devant le nom maudit de Pastis Bertrand – moi je tremble encore, en tout cas, plus jamais ça), et je dois toujours avoir, pas bien loin, mes redoutables cassettes de tubes des années 1984 et 1985 – redoutables, vous dis-je ; quand on en arrivera à Rose Laurens, vous me supplierez d’arrêter. Et j’ai aussi une connaissance approfondie des meilleures émissions de RTL – incluant Ce Moment-Là où Philippe Bouvard a trouvé que les blagues de pet de Guy Montagné étaient quand même un peu vulgaires. Et j’ai même quelques souvenirs embrumés par l’alcool de Ce Moment-Là, où, bourré comme un coing, au mariage des voisins, j’ai fait un carreau à trois heures du mat’, juste là dans la cour – putain, si, parfaitement que c’est vrai ! Le talent, Messieurs Dames, le talent ! Comme disait le regretté Nagui. Et mes odeurs de dessous les bras, je vous raconte pas (non, non).

 

Alors finalement je crois que j’ai le droit – je ne suis peut-être pas un bon, mais j’ai le droit (c’est pas pareil).

MAIS SI, LÀ, COMME DANS LES FILMS DES DEUX BELGES, LES FRÈRES COEN, VOILÀ

 

Cela dit, si Raôul se veut « un jeu d’rôle » (bwaha), il n’impose pas de quota de blagues à la minute. Ou Minute. On pourrait même l’envisager un chouia différemment, en fait. Parce que les Raôul sont des vrais gens – et les vrais gens, ça ne vit pas que de babifoute et de petit rosé qui fait du bien par où ça passe. Et le campigne n’est pas un cirque – c’est le campigne ; soit : le monde.

 

Dit autrement, Raôul, dans l’exégèse ferrandienne du moins, autorise aussi le drama. Entre deux blagues, il y a de la place pour l’émotion – voire pire. Les moments où on ne rit plus – ou plus autant, parce qu’on voit bien qu’en dessous il y a… quelque chose.

 

Alors évidemment, le sous-titre du jeu n’a pas viré la référence aux odeurs d’aisselles pour quelque chose du genre : « Un drame social poignant Télérama 5/5 ». Parce que ça ne serait pas très fun. Il se présente logiquement comme « le jeu de rôle qui sent encore et toujours sous les bras ». MAIS ! Mais… Il est donc possible, voire fructueux, de tenter quelque chose du genre pour donner vie aux personnages. Exercice d’équilibriste peut-être, mais bienvenu.

 

Et, si l’on y réfléchit deux secondes, ils s’y prêtent particulièrement bien, les Raôul – bien plus en tout cas que tous les Paladins-Voleurs-Nécromanciens de niveau 88/2/19 (oui, il y a eu un meurtre de demi-dieu depuis la dernière fois) de la Création. Parce que, pour un Raôul, les petits soucis du quotidien, ça compte à un niveau fondamentalle campigne est un univers impitoyable, plus que bien des donjons ; et les relations du Raôul aux autres sont au cœur même de l’histoire, et souvent sa famille aussi, la nana (ou le mec) et les chiards : le Raôul n’est pas solitaire, le campigne est par essence grégaire. Et on peut en faire plein de choses folles, du coup – peut-être même des trucs pas complètement stupides, si ça se trouve.

 

Et c’est une dimension du jeu (bien vue) qui ressort notamment de son illustration, mais avec plus ou moins de réussite, et ça j’y reviendrai un peu plus tard.

 

UN VRAI JEU (ALORS ATTENTION)

 

Tout d’abord, une autre chose folle – un point crucial de l’exégèse puis de la variation ferrandiennes : Raôul est un vrai jeu – il a toujours été un vrai jeu, dès l’édition princeps, et l’est encore maintenant. Ce n’est pas qu’une blague, un truc (très) rigolo à lire : c’est un vrai jeu. Jouable. Avec des joueurs. Qui jouent.

 

Alors, sans se faire d’illusions, hein : Raôul ne se prête pas exactement au jeu en campagne (alors que de campigne à campagne...) – ni même au one-shot qui s’éternise. Il est calibré pour des parties courtes et vives, qui ne demandent pas de préparation, et, non, inutile de chercher des règles d’expérience (bande de vautours). Un coup d’un soir ? Peut-être – mais réalisé avec beaucoup d’attention, beaucoup de soin ; de sorte en fait que peut-être un peu plus qu’un coup d’un soir quand même, mais à consommer avec modération, pour que ça reste rigolo.

 

À propos de « à consommer avec modération »… C’est une évidence, hein. Mais peut-être de ces choses qui vont sans dire mais mieux en le disant. En mon temps (mais pas à l’époque héroïque, plus probablement aux environs de l’an 2000), j’avais lu l’édition originale de Raôul, trouvé ça très rigolo, et eu envie d’en faire une partie au débotté, lors d’une soirée, avec moi en Gros Con (GC, pour Maître de Jeu – le mérite de la franchise) complètement bourré, et des joueurs complètement bourrés. Genre immersion Pastaga, hein, warf warf…

 

Sauf que non. Ne surtout pas faire ça. C’est atroce. Pas drôle. Tout ce que Raôul ne doit pas être.

 

J’étais jeune et un Petit Con (Maigre, à l’époque, c’est fou), je suis moins jeune aujourd’hui (et beaucoup moins maigre) – j’ai sans doute régressé pour plein de trucs, mais là, maintenant, pour ça, je sais. Du vécu. Envisager Raôul comme un vrai jeu, ce qu’il est, ça implique aussi de le prendre au sérieux – la base pour en tirer des bonnes blagues.

 

Maintenant, cette précaution étant assurée, Raôul se prête bien à la FRANCHE DÉCONNADE. Je ne suis pas exactement fana des « rituels » en jeu de rôle, des costumes ou truc, mais là ça s’y prête particulièrement bien – tant que ça ne phagocyte pas le jeu mais vient, d’une certaine manière, l’assister, lui prêter main forte. Bob Ricard et barbeuc sont donc dans l’ordre des choses – mais n’abusez par sur la sangria, quoi. Et tout va bien – d’autant qu’il y a quelques mécaniques dans le jeu qui incitent à tout ça, genre une boucle de rétroaction de la beauferie version systémique complexe.

 

Mais tout ceci n’a cependant rien d’évident. Tout est là pour que l’on puisse jouer à Raôul. Davantage, en fait, que je ne m’y attendais – bien plus, oui. Mais est-ce vraiment jouable ? Je suppose que oui, dans l’absolu – je ne suis pas certain d’y arriver moi-même, ceci dit ; que ce soit en tant que Gros Con ou en tant que Raôul (PJ, du coup). Bon, on verra.

 

UN COUP D’ŒIL D’ABORD – DISCRETOS

 

Ramage et plumage – à quoi ça ressemble, Raôul, 2e édition, côté plaisir de l’œil ? Eh bien, c’est variable, trouvé-je.

 

Côté illustrations, nous avons affaire à trois auteurs, qui ont chacun leur style, très différent. Bien sûr, la couverture signée Simon Labrousse est Vachement Cool – Conan le Plagiste, ça cause à tout le monde. Dans son registre, ça marche très bien, au point où, mirac’ ! Je ne regrette finalement pas la cultissime couverture de Manu Larcenet (dans un style ô combien différant, mais ô combien chouette)

 

Les illustrations intérieures… C’est autre chose. Et là je ne me souviens plus ce que ça donnait dans la première édition, je ne peux pas comparer, du coup. Mais nous avons donc deux dessinateurs à l’intérieur – qui ne me font pas l’effet d’un Manu Larcenet (« c’était mieux avant », dicton très commun chez les Raôul).

 

Il y a Augustin Rogeret, qui signe aussi l’écran. Du dessin humoristique relativement banal sans doute, mais plutôt efficace – c’est dans le ton, ça ne brille sans doute pas par la subtilité, mais c’est (hyper) coloré et rigolo, ce qu’il faut.

 

Et il y a Monsieur Le Chien… et là j’ai davantage de mal. Il signe les illustrations plus « sérieuses », celles où le rire ne prime pas – avec un côté « tranches de vie dans le campigne », par opposition à la caricature outrée des illustrations rigolotes d’Augustin Rogeret ; du coup, les couleurs sont délibérément plus ternes, tout ça ; et ça n'est pas drôle, ou pas vraiment. Dans le principe, c’est intéressant – ça appuie sur la dimension drama du jeu, alors ça fait sens. Mais la réalisation ne me parle pas : ultra-subjectivement, je trouve ça plutôt moche, et de manière plus générale ça ne m’évoque rien, ça ne suscite aucune réaction chez moi – je tourne la page, comme si c’était du vulgaire remplissage, et ce n’était certainement pas l’objectif… Bon, faut voir, hein – mais moi…

 

Et le texte ? Sans rentrer dans le fond pour l'heure ? C’est la traditionnelle séance de décoquillage (on est à la plage, merde) de mes chroniques, également connue sous le sobriquet affectueux « Pissage dans un Violon ». Bon, c’est pas parfait, quoi… Raisonnable, c’est pas du 7e Cercle (oups…), mais c’est pas parfait. Avec des corrections visiblement mal intégrées (genre deux fois le même verbe mais à des temps différents dans la même proposition, ça revient régulièrement), et quelques autres bizarreries en sus – à moins bien sûr que le nom ésotérique du Campigne des Flots Bleus de la Mer soit bel et bien à la fois Mawenka et Wakenda, fonction des chapitres, c’est peut-être une blague, mais j’ai un humour de merde de toute façon.

 

Et, en fait d’humour, la lecture de ce Raôul nouveau est-elle drôle ? Eh bien, dans l’ensemble, oui – et parfois vraiment beaucoup. Mais pas toujours – des fois, c’est inutilement lourd, trouvé-je, et ça se traîne un peu ; mais, certes, sur la durée, l’exercice est forcément périlleux… Sauf que, pour le coup, ce sont les chapitres de bac à sable qui s’en tirent le mieux à mon avis probablement pas si humble que cela (la description par le menu du campigne, les synopsis, quelques PNJ) ; et comme c’est en fin de (bref) volume, et pour plus de sa moitié, ça remonte la note de l’ensemble – qui peinait un peu au démarrage, je trouvais ; bon, ça va, alors.

 

(Je note un truc au passage : c’est bourré d’allusions plus ou moins cryptiques au microcosme rôlistique françouais – je n’y suis sans doute pas assez intégré pour tout piger, loin de là, mais c’est un procédé qui m’a quand même tiré quelques ricanements, hin hin hin. Je ne sais pas du tout s’il y avait de ça dans la première édition, à l’époque j’étais innocent ; j’en doute un peu. Mais, pour le coup, ces clins d’œil échapperont sans doute pour la plupart aux innocents d’aujourd’hui, il y en a forcément – malgré la gabegie socialo-communiste et féminazie.)

APÉROCALYPSE CAMPIGNE (SYSTÈME A SON IMPORTANCE©)

 

Bien sûr, un jeu de rôle, c’est d’abord et avant tout le Système, hein – qui matteurse, tout le monde le sait. Pour le coup, Raôul ne va certes pas s’embarrasser avec des trucs compliqués, des scores partout qui servent à rien, des listes de compétences incluant le pilotage de bulldozer et la pratique écrite du gallo, et même des dés aux formes bizarres (pourtant une part essentielle du fun rôlistique ; franchement, les d6, c’est bon pour les Petits Chevaux). Ceci étant, pour autant que je me souvienne (c’est-à-dire : très mal), cette 2e édition est tout de même plus réfléchie et approfondie à cet égard que la première, et offre en tout cas un « nouveau » système, au-delà de quelques apparences de déjà-vu.

 

Et Raôul est donc maintenant un jeu « motorisé par l’Apérocalypse », c’est-à-dire une adaptation campignesque de l’Apocalypse World de Vincent D. Baker. Ce qui ne me dit pas forcément grand-chose, car, fondamentalement réactionnaire sans doute, j’ai pour l’heure réussi à passer à côté de toutes les apocalypseries ; c’est que chuis un rebelle, moi, je me laisse pas avoir par la hype (Don’t Believe the Hype) (old school). Enfin, presque, puisque j’avais bien jeté un œil à un (plus ou moins) dérivé : Tremulus. Ça ne m’avait pas parlé – sans doute parce que je n’y avais pas compris grand-chose (la VO anglaise n’aidant pas), voire rien du tout (et j’avais un souci avec le ton – pour le coup, sur ce tout dernier point, je suis quand même vaguement un tout petit peu sérieux). Oui, un de ces jours, il faudra rattraper ça – avec le bon jeu...

 

Mais l’Apérocalypse donc. Au commencement étaient trois Caractéristiques, pour le coup (sauf erreur) reprises de la première édition de Raôul : le Gras (pour les actions physiques), la Moelle (intellect et perception), et le Culot (social) ; chacune de ces Caractéristiques a un score de 4+, 5+ ou 6+, sachant que plus c’est bas, mieux c’est (les scores sont, euh, un peu bizarrement, ou pas car c’est donjonnesque, dérivés de l’Origine ethnique du Raôul...).

 

En effet, chacune de ces Caractéristiques se voit associer deux Actions (par exemple, pour le Gras, « Encaisser comme un homme » et « Cogner là où ça fait mal »), sans sous-score spécifique. Tous les Raôul peuvent donc employer ces six Actions de base, à partir des scores de leurs Caractéristiques. Pour cela, ils jettent 3d6 (comme aux Petits Chevaux) : chaque dé qui donne un résultat supérieur ou égal au score de Caractéristique compte pour une Réussite. Et, sur cette base, deux possibilités : soit on se fie à une table déterminant des effets précis en fonction du nombre de Réussites obtenu (donc zéro, une, deux ou trois ; ce sont des effets prévus à l’avance, listés dans le bouquin, indépendamment du contexte précis de l’action, et c’est donc un appel marqué au rebondissement et à l’improvisation), soit on use d’un système plus souple ou en tout cas plus généraliste, à base de « non » (aucun succès), « oui, mais... » (un succès), « oui » (deux succès), et « oui, et... » (trois succès top du top). C’est l’essentiel, et, comme vous le voyez, ça ne prend pas exactement beaucoup de place sur la fiche de perso.

 

Mais, outre l’Origine, d’autres traits, éventuellement générés aléatoirement (parce que les tables, c’est cool), personnalisent un peu plus le personnage (j’adore écrire des trucs du genre « personnalisent un peu plus le personnage »). Ainsi, le Mode de vie (de la tente minable qui prend l’eau à la maison de campigne avec tout le confort moderne) détermine le score de Baraka – en fait inversement proportionnel aux brouzoufs du Raôul. Plus la Baraka est élevée, plus on tire en début de partie de ces rigolotes petites cartes (héritées au moins en partie de la première édition ; on les trouve ici en planches cartonnées), qui permettent d’avoir un bonus ponctuel ou de créer un effet rigolo dans la narration ; par exemple, « Gourmette perdue », étant une atteinte fondamentale à la Classe Naturelle du Raôul, fait que ses jets de Culot ne se font plus qu’avec 2d6, etc.

 

Il y a ensuite le Métier, qui donne droit à une septième Action, spéciale, en plus des six Actions de base dont dispose tout Raôul. Ces nouvelles Actions fonctionnent sur le même principe que les précédentes, et ont généralement un nom éloquent. Par exemple, un personnage chauffeur (de taxi, routier, etc.), pourra utiliser l’Action de Moelle intitulée « Si, si, je l’ai entendu à RMC » pour se rappeler d’un truc et/ou convaincre les autres qu’il dit la vérité, tandis qu’un ouvrier sur une chaîne de montage se régalera à employer son action de Culot « Tous ensemble, tous ensemble, ouais ! », l’occasion pour ses potes de lui filer un coup de main déterminant en situation plus ou moins critique – solidarité avec les camarades ! Tout ça, du coup, et un peu dans l’esprit des cartes de la Baraka, ça permet aux Raôul, davantage encore que les Actions de base, d’intervenir dans la narration végane et insoumise.

 

Puis vient le Passe-temps, qui offre quant à lui une occasion de relance sur une Action déterminée. Par exemple, un téléspectateur chevronné saura faire bon usage de sa relance « J’en rate pas une miette » sur un jet raté de « Faire gaffe à ce qui se passe ».

 

Dernier point de la création de personnage, mais pas « technique » : la Situation familiale, qui permet avant tout de créer des liens et éventuellement des PNJ. C’est très important, donc.

 

Et. C’est. Tout. Au Campigne des Flots Bleus de la Mer, on est pas du genre à se faire chier avec des PV (et des règles de baston plus généralement), du multiclassage, des bonus d’armure, des cyberjacks, de l'inventaire avec encombrement, des jauges de SAN, des XP et toutes ces conneries d’intello, bordel. Là t’as ton Raôul, à toi de le faire vivre – t’es un bonhomme ou t’es pas un bonhomme ?

 

Ah, d’ailleurs, tant que j’y pense – puisqu’on parle de bonhomme : le Gros Con ne jette jamais les dés, seuls les Raôul le font ; du coup, les PNJ n’ont pas besoin de caractéristiques chiffrées machin. Autant pour le bruit des dés derrière le paravent (et du coup, l’écran du GC ne contient pas la moindre technique de son côté, mais seulement des tables pour générer des PNJ, des situations, ou truc – euh, oui, du coup, en jetant éventuellement des dés, mais c’est pas pareil, c’est un bon, lui il a le droit).

 

C’est simple, c’est élégant (enfin, peut-être un autre adjectif, oui), c’est souple sans être creux, ça a pour but essentiel de susciter et jouer des situations rigolotes à base d’improvisation sauvage et participative®, et ça implique tout le monde dans la joie et la bonne humeur. Rien d’ultra-bandiforme, non, pas de révolution ludico-narrative, mais sans doute pile poil ce qu’il fallait pour Raôul.

 

SOCIOLOGIE DU CAMPIGNE À L’HEURE DU BARBEUC (ET LE CUL DANS LA GLACIÈRE) (ON EST BIEN, LÀ) (DÉCONTRACTÉS DU GLAND)

 

Ceci étant, à ce stade, ça n’est pas non plus über-folichon-enthousiasmant. Et, comme dit plus haut, l’humour mêlé à la technique, même simplissime, peine un peu à faire sourire dans ces pages – enfin, moi, j’ai trouvé, en tout cas.

 

Une dimension qui se vérifie aussi, j’ai l’impression, même si ça fait un peu office de transition, avec le scénario d’introduction « Les Raôul à la mer », qui débute par un embouteillage (oh ?) et s’achève sur une chasse au trésor dans la fistule de la Bretagne (je crois que c'est au moins pour partie repris de la première édition). De temps en temps un vague sourire, oui, mais…

 

(Soit une Réussite.)

 

Heureusement, les choses s’améliorent ensuite, et sacrément même : c’est pour moi le gros atout de ce Raôul nouveau – un très beau bac à sable (rien que le nom sent les vacances), en trois parties, et qui pour le coup occupe plus de la moitié du bouquin (tant mieux). Je ne vais pas rentrer dans les détails, ça serait fâcheux pour la saveur...

 

Nous avons tout d’abord une visite guidée, longue et drôle, du Campigne des Flots Bleus de la Mer – à Plouerel Zu Kernel, donc. Avec son passé inquiétant, sa direction un peu nazie (mais c’est parce que les uniformes étaient classes, quand même, on peut pas dire), sa ségrégation entre les bleu-bites, les occasionnels et les habitués (une discrimination fondée sur les impératifs de la nature, si t’es pas d’accord c’est que t’es un bisounours gauchiss’ de l’anti-France abruti par les merdias #RéveillezVous), et tant d’autres choses réjouissantes, incluant les toilettes. Des hauts, des bas, mais globalement c’est amusant (parfois vraiment beaucoup) et utilisable.

 

Mieux, mon chapitre chouchou : « Le drame quotidien du campigne », ou une vingtaine d’idées d’aventures palpitantes, dans le contexte du Campigne des Flots Bleus de la Mer, incluant synopsis, scènes possibles et conseils. On y trouve de tout, et même du parfaitement improbable. C’est bourré de chouettes idées, c’est vraiment drôle, et là encore directement utilisable. Vingt pages de bonheur au campigne (à défaut de dans le pré). Parfait.

 

Quelques pages enfin, avec des idées de PNJ surnuméraires, bleu-bites, occasionnels et habitués ; ça m’enthousiasme moins que ce qui précède immédiatement, mais ça reste bien.

 

Globalement, ça le fait, donc – parce que ce gros bac à sable, c’est que de la joie. Merci pour ce moment.

 

CADEAUX BONUX

 

Et quelques trucs en sus. Alors, bon, sans même parler des spécificités de la très, très brève précommande participative©, incluant bob, authentique barbecue en pdf et même une glorieuse sentorette (j’avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait bien être, une sentorette).

 

Il y a les cartes de Baraka, en dur, et l’écran, en dur aussi – et dont j’ai déjà parlé.

 

Il y a aussi le Grand Bingo Raôul (qui commence forcément par « Je suis pas raciste, mais... »), et ça c'est tout bonnement putain d’indispensable.

 

En fait, j’ai rien de plus à dire concernant les cadeaux Bonux, mais je savais tout au font de moi qu’il fallait que je consacre une section à part de cette chronique bien trop bavarde, tout à la gloire du Grand Bingo Raôul.

 

C’EST LA CHENILLE QUI REDÉMARRE

 

Bilan globalement positif, comme on dit. J’ai eu quelques vagues hésitations concernant le ton, qui ne parvenait pas toujours à me faire rire, au début, même s’il essayait visiblement très fort – et il y avait donc ma perplexité devant les illustrations de Monsieur Le Chien. Mais le système fait bien le job, comme on dit là aussi, étant à propos et propice aux rebondissements rigolos.

 

Puis vient le feu d’artifice du bac à sable au Campigne des Flots Bleus de la Mer, entendu largement – et là j’ai beaucoup, beaucoup aimé. Laelith ? Chicago by night ? Seattle 2072 ? N’essayez même pas, c’est pas la peine : il y a le Campigne des Flots bleus de la Mer, et c’est forcément supérieur.

 

Maintenant, est-ce jouable, tout cela ? Je crois en tout cas que tout a été fait dans ce sens. Et que, sous cet angle, le Raôul nouveau est bien plus jouable que ne l'était l'ancêtre. Pas seulement un bouquin rigolo, donc. Ceci étant, jouer à Raôul implique sans doute de prendre quelques précautions... Quant à moi, j'en prends bonne note, et on verra ; clairement, je n'en fais pas une priorité... Mais j'ai apprécié ma lecture, et, oui, malgré tout, j'en suis ressorti en constatant que c'était bel bien jouable.

 

Alors bien ! Cool Raôul, quoi.

 

...

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en Dieu, et Raôul était Dieu.

 

Et Raôul regarda la nouvelle édition du jeu de rôle à Sa gloire, et Il regarda de plus près le Campigne des Flots Bleus de la Mer, et Il vit que cela était bon.

 

Amène (les merguez).

 

(Tant qu’y a d’la braise).

 

(Etc.)

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Kingsport, la cité des brumes

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : Kingsport, la cité des brumes

L’Appel de Cthulhu (V7) : Kingsport, la cité des brumes, Sans-Détour, [1963-1965, 1991, 2003] 2017, 160 p.

 

KINGSPORT AT LAST

 

Alors, celui-ci, je l’attendais depuis un bail… Kingsport était la seule des « quatre villes lovecraftiennes » à ne pas avoir droit à son supplément dans la gamme de L'Appel de Cthulhu chez Sans-Détour. Or les guides des trois autres étaient bons, voire très bons, même si j’aurais tendance à placer Dunwich en tête (un merveilleux cadre « bac à sable », bien conçu, avec une belle ambiance, et aussi enthousiasmant que terrifiant) et Innsmouth en dessous (un supplément très ambitieux, mais d’un maniement bien plus délicat, car l’adversité se doit d’y être conséquente, c’est après tout l’âme même du sinistre petit port – d’où un cadre de jeu très mortifère, pas évident d’y jouer à terme), ce qui laisse la place intermédiaire à Arkham, forcément le plus classique des trois – néanmoins un très bon supplément, et d’un usage sans doute plus « évident ».

 

Ces trois suppléments, éventuellement (grands) anciens, avaient été publiés pour la V6 sous l’intitulé Les Terres de Lovecraft (on disait semble-t-il auparavant Le Pays de Lovecraft), et pouvaient être complétés par quelques autres, comme L’Université Miskatonic, notamment. Arkham, Dunwich, Innsmouth La suite logique aurait été Kingsport, la dernière des villes fictives de Nouvelle-Angleterre figurant dans les nouvelles de Lovecraft – ou en fait la première, puisqu’elle a été employée par l’auteur avant toutes les autres (j’y reviendrai). Mais non – rien. Ces trois suppléments avaient été publiés par Sans-Détour en 2010-2011, j’attendais Kingsport depuis cette époque… En vain.

 

Or le supplément existait – et je le savais très bien. Les guides que je viens d’évoquer reprenaient pour l’essentiel des suppléments antérieurs – les publications originelles de Chaosium avaient le plus souvent été traduites chez Descartes. Et cet ancien éditeur français de L’Appel de Cthulhu avait publié Kingsport, cité des brumes en 1992, sur la base du supplément en anglais signé Kevin Ross (paru la même année !). Mais ce volume était épuisé de longue date… Et, à mes yeux, l’absence de tout supplément consacré à Kingsport chez Sans-Détour était donc particulièrement regrettable.

 

Mais, aujourd’hui, nous l’avons enfin. Il a fallu un prétexte, qui j’imagine en vaut bien un autre : le financement participatif des Contrées du Rêve. Quel rapport ? Eh bien, Kingsport, telle qu’elle a ici été extrapolée notamment sur la base de la nouvelle « L’Étrange Maison haute dans la brume », est intimement liée à la facette onirique de l’univers lovecraftien – la ville bénéficie sans doute de cette ambiance à part, et, comme la nouvelle citée, elle peut constituer une sorte de pont entre le Monde de l’Éveil et les Contrées du Rêve. La dimension onirique du supplément est donc appuyée. Sous cet angle, associer Kingsport, la cité des brumes à ce financement participatif était assurément pertinent (et depuis le temps que je l’attendais, de toute façon…). Il me semble toutefois utile de préciser que cette association, si elle est possible et sans doute profitable, n’est pas pour autant une obligation – et, si Kingsport, la cité des brumes a été inclus dans l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve, il me semble que l’on peut l’employer indépendamment, ou du moins sans que la possession du supplément Les Contrées du Rêve au sens strict ne soit un prérequis.

 

Précisons enfin que, comme l’essentiel de ce dernier supplément, le présent volume n’a rien d’inédit, et reprend le supplément Descartes antédiluvien – simplement adapté à la 7e édition de L’Appel de Cthulhu.

 

FORMELLEMENT

 

Et, bien sûr, à ses codes éditoriaux. Comme Les Contrées du Rêve, le présent supplément, sous une belle couverture rigide (mais moins lourde que du temps de la V6 et c'est tant mieux) signée Loïc Muzy, adopte une pagination en trois colonnes, mais globalement moins fatigante que dans le précédent supplément, car plus aérée. Il en va de même pour la dimension graphique, qui fait le grand écart entre des photographies d’époque (et d’autres « reconstituées » ?) et, surtout pour les scénarios, des illustrations remontant j’imagine à l’édition originale, et, bizarrement, ce n’est pas sans charme, ai-je trouvé…

 

Un regret tout de même, mais minime : il n’y a pas de carte détachée et grand-format de Kingsport. J’ai cru comprendre qu’il y en avait eu une dans le financement participatif « Prestige » de la 7e édition ? Qu’importe : elle manque un peu ici – d’autant plus, en fait, dans la mesure où nous parlons d’une autre édition « Prestige » où cette carte aurait bien davantage été à sa place… Mais ce n’est pas rédhibitoire, car les annexes se concluent sur neuf pages de cartes en très gros plan (de même que les aides de jeu, ça fait toujours plaisir) : les environs de Kingsport, la vue d’ensemble de la ville, et les sept quartiers, très détaillés. Des cartes claires et pratiques – ça compense utilement l’absence du poster, qui, soyons honnêtes, aurait été appréciable mais éventuellement un peu gadgétoïde.

 

Côté gadgets, d’ailleurs, il faut sans doute mentionner ici la petite brochure touristique émise par la Chambre de Commerce de Kingsport… L’idée n’est pas mauvaise – car Kingsport a bel et bien des prétentions touristiques, elle se veut accueillante, et l’est, globalement : elle est sous cet angle l’exacte opposée de Dunwich ou Innsmouth. Hélas, la finition du document laisse plus qu’à désirer – et son papier sans doute trop fin est à cet égard bien moins nuisible que sa traduction à l’arrache…

 

En fait, il s’agit – comme souvent, hélas – du principal problème « formel » de ce supplément : une traduction au mieux médiocre, souvent maladroite, croulant sous les anglicismes, calques et faux-amis… Mais bon : il semblerait donc que s’en plaindre revienne uniquement à pisser dans un violon, et comme je n’ai pas de violon à proximité, hein...

KINGSPORT ET LOVECRAFT

 

Mais Kingsport, donc. Avant de nous pencher sur le supplément à proprement parler, sans doute faut-il remonter un peu aux sources...

 

Généralités

 

Kingsport est la première ville fictive de Nouvelle-Angleterre créée par Lovecraft : elle précède de peu Arkham, de beaucoup plus Dunwich et Innsmouth. La ville, sauf erreur, fait en effet son apparition dans la nouvelle « Le Terrible Vieillard », rédigée en janvier 1920 – Arkham n’apparaîtra (et, en fait, simplement mentionnée en passant pour l’heure, sans autres développements) que dans « L’Image dans la maison déserte », nouvelle rédigée en décembre de la même année.

 

Mais peu de nouvelles, en fait, usent pleinement du cadre de Kingsport – même s’il est donc récurrent, ce que ne sont pas vraiment Dunwich et Innsmouth (sinistres patelins qui ont chacun leur nouvelle, respectivement « L'Abomination de Dunwich » et « Le Cauchemar d'Innsmouth », et ne sont autrement, et au mieux, que mentionnés en passant). Après « Le Terrible Vieillard », la ville ne ressurgira véritablement que dans deux autres nouvelles : « Le Festival », rédigée en octobre 1923, et enfin « L’Étrange Maison haute dans la brume », rédigée en novembre 1926 ; on peut d’ailleurs noter que cette dernière nouvelle a été conçue immédiatement après « L’Appel de Cthulhu », et que « Le Festival », bien qu’antérieure à cette nouvelle séminale, est parfois incluse dans la notion contestée de « Mythe de Cthulhu ».

 

En dehors de ces trois textes, nous ne trouvons guère que quelques allusions çà et là, même si elles ont été dûment compulsées pour la rédaction de ce guide : par exemple, dans Les Montagnes Hallucinées, on évoque une station radio sur Kingsport Head, qui est ici reprise – elle est censément en travaux en 1928, date canonique du supplément, et apparaît d’ailleurs comme telle dans le premier des trois scénarios le concluant.

 

Mais trois nouvelles, donc – et dont, bonne idée dans le fond même si, formellement, ça coince plus qu’à son tour du fait d’une traduction déficiente, deux sont reproduites intégralement en tête de volume, « L’Étrange Maison haute dans la brume » et « Le Festival » (dans cet ordre, ce qui est peut-être significatif).

 

Le Terrible Vieillard

 

Manque donc à l’appel « Le Terrible Vieillard », mais, à vrai dire, on s’en passe probablement très bien : c’est une très brève nouvelle au mieux mineure, probablement moins que cela (malgré son inclusion dans The Dunwich Horror and others, alors que les deux autres nouvelles ont été reléguées par Derleth dans Dagon and other macabre tales), et son sous-texte assez clairement xénophobe ne contribue pas exactement à la rendre plus appréciable…

 

Cela dit, ce sous-texte constitue aussi, d’un point de vue critique disons, un trait saillant voire essentiel de la nouvelle, propice à l’interprétation – même si sans guère d’assurance, avouons-le. On a l’impression, à lire ce vieux texte, que Lovecraft, qui se considérait souvent lui-même comme un anachronisme, ce qu’est à n’en pas douter le personnage, se projette dans ce Terrible Vieillard fantasmatique, qui a, quant à lui, les sombres talents à même d'opérer la nécessaire purge de ces immigrés tous voleurs qui inquiétaient tant l’auteur – et il n’hésite pas un seul instant à y recourir, dans un ricanement macabre… Généralement, dans ses nouvelles (presque toutes ultérieures, pour le coup...), on a pourtant tendance, en matière de projection, à deviner l’auteur dans ses personnages de victimes. Mais ce récit primitif et presque en forme de fable a sans doute quelque chose d’un peu puéril…

 

Qu’il n’ait pas été repris ici est plus que compréhensible, même s’il fallait le mentionner – ne serait-ce que parce que le Terrible Vieillard, même sur cette base douteuse… s’avère un excellent PNJ ! Mais d’autant plus, sans doute, que Lovecraft a su le « recycler », et avec pertinence : il joue un rôle notable dans « L’Étrange Maison haute dans la brume », nouvelle autrement appréciable – et qui développe son ambiguïté fondamentale. Pour le coup, le personnage y devient véritablement… lovecraftien.

 

Le Festival

 

Procédons par ordre chronologique dans la bibliographie de Lovecraft, et enchaînons donc avec « Le Festival ». C’est une nouvelle assez courte, et que j’aime beaucoup – même si Lovecraft a fait bien mieux par la suite.

 

En fait, à tout prendre, c’est une sorte de préfiguration du « Cauchemar d’Innsmouth », mais sur le mode décadent propre à une bonne part de l’œuvre lovecraftienne d’alors – et sans la surprenante dimension de « survival » qui voit le narrateur terrifié tenter de fuir le sinistre petit port envahi par les hybrides et les profonds… Kingsport a une atmosphère autrement feutrée, incomparablement moins physique – s’il y a menace, et sans doute y a-t-il menace, c’est de manière plus souterraine, littéralement... Les ancêtres y ont également pactisé avec des forces innommables, ce que découvre avec stupéfaction le naïf jeune homme obéissant pour le principe à leurs injonctions dont il ne connaît tout d’abord pas le moins du monde les motifs, mais l’ambiance est tout autre, davantage occulte, et, sans doute, « abstraite ».

 

Cela fonctionne très bien – et donne lieu à un développement essentiel de ce supplément, concernant « le culte de Kingsport » : passé trouble, généalogies morbides, non-dits et vilaines bébêtes, on fera difficilement plus lovecraftien.

 

L’Étrange Maison haute dans la brume

 

Reste donc « L’Étrange Maison haute dans la brume », nouvelle d'une longueur comparable à la précédente, mais c’est tout autre chose... Sans doute s’agit-il de la représentation la plus emblématique de Kingsport, celle qui lui donne sa touche si particulière. Rien d’étonnant dès lors à ce que le supplément mette l’accent sur cette nouvelle et ses implications – ce qui lui vaut entre autres de figurer sur la couverture, et d’être au cœur du premier des trois scénarios concluant ce guide, au titre éloquent, « La demeure au bord de l’abîme » (hélas d’une manière qui ne me paraît pas pertinente).

 

« L’Étrange Maison haute dans la brume », au-delà de son titre pour le moins étrange lui aussi, est un de ces récits qui permettent d’établir une passerelle entre le Monde de l’Éveil et les Contrées du Rêve – ce qui justifie le parti-pris du supplément de placer la ville entière de Kingsport sous ses auspices : à maints égards, elle définit le petit port (l’association du supplément au financement participatif des Contrées du Rêve est elle aussi justifiée de la sorte, je suppose).

 

Et c’est une nouvelle très bizarre, oui – où Lovecraft emploie, sans doute, et pas avec le dos de la cuiller, le vocabulaire du cauchemar, mais dans un cadre qui est au fond plus curieux et fascinant que véritablement menaçant. L’habitant de la maison dont la seule porte donne sur le vide (habitant que l’on appelle ici « l’Unique », pour « the One »…) a sans doute quelque chose d’un sorcier, mais sans malice – et le dieu qui lui rend visite n’est pas l’indicible Yog-Sothoth, le répugnant Cthulhu ou le vil trickster Nyarlathotep, mais Nodens, figure autrement positive (hélas ? On sait comment Derleth a ensuite détourné le procédé, sur la base notamment de ce texte et de la « black magic quote »…). La folie est bien de la partie – essentielle, sans doute… mais en fait au point où elle constitue le seul véritable antagoniste de la nouvelle. La menace pèse sur Thomas Olney, et le Terrible Vieillard, parmi d’autres, se fait l’écho de terribles rumeurs, mais il n’y a finalement pas d’autre adversité que la seule curiosité fatale du personnage – trait éminemment lovecraftien, au fond, mais généralement accompagné de figurations plus concrètes de ce qui est à craindre.

 

Cette absence de véritable antagoniste me paraît un aspect important de la nouvelle, et je crois qu’elle a eu son influence, notamment, sur les scénarios de ce supplément : deux d’entre eux procèdent ainsi, et tout particulièrement, bien sûr, celui qui tourne autour de la maison. Mais, pour le coup, c’est un principe pas forcément très aisé à mettre en scène...

 

D’autres emprunts à Lovecraft

 

Voici pour les trois nouvelles de Lovecraft mettant en scène Kingsport. Comme dit plus haut, on ne trouve guère au-delà que quelques allusions en passant, dûment reprises ici cependant. Mais Kevin Ross a en outre choisi d’intégrer à son guide des éléments appartenant à d’autres textes, en rien liés à Kingsport à la base, mais qui s’intègrent pourtant très bien dans ce cadre – très bonne idée, donc !

 

Cela vaut d’abord pour « Le Bateau blanc », qui est comme de juste un moyen d’approfondir encore un peu le lien entre le Monde de l’Éveil et les Contrées du Rêve. Cette nouvelle, intégrée au « cycle du rêve », date de 1919 – elle est donc antérieure, même de très peu, à la première mention de Kingsport dans « Le Terrible Vieillard » en janvier 1920, et a fortiori à « L’Étrange Maison haute dans la brume » ; mais, rétrospectivement, cette dernière nouvelle, employée pour justifier la porosité entre les deux univers caractérisant Kingsport, accueille fort bien cette réminiscence. Nous trouvons donc, non loin à l’est de la ville, le phare où Basil Elton guide les bateaux jusque dans la baie traîtresse, et observe parfois de curieux navires dans la brume… Même si ce qui se trouve de l’autre côté de la brume, pour le coup, on le cherchera dans le supplément Les Contrées du Rêve.

 

Kevin Ross effectue un autre emprunt tout à fait bienvenu, cette fois à la nouvelle « Horreur à Martin’s Beach » (ou « Le Monstre invisible », on trouve alternativement les deux titres), un texte écrit en collaboration par H.P. Lovecraft et Sonia Greene – ou plus exactement, semble-t-il, écrit par Sonia en 1922, et révisé par Howard en 1923, pour publication la même année dans Weird Tales ? C’était, en tout cas, avant leur mariage (1924). À quelques rares exceptions près (au premier chef « Le Tertre », peut-être aussi « La Malédiction de Yig », en fait deux récits entièrement écrits par Lovecraft, s'ils étaient signés Zealia Bishop), on ne prise guère, le plus souvent, les « révisions »… Mais j’aime bien ce texte ancien, très visuel – sur une base sans doute absurde, mais que je trouve très savoureuse, et véritablement terrifiante. Martin’s Beach, un petit village, figure ici tout près, au nord-est de Kingsport, par-delà Kingsport Head et l’embouchure du Miskatonic. Ce n’est sans doute pas un apport crucial ni débordant d’originalité, mais, avec le phare de Basil Elton, il permet d’enrichir encore un peu la dimension « horreur maritime » du supplément, qui, pour le coup, emprunte éventuellement aussi à William Hope Hodgson – le scénario « Les eaux de la perdition », notamment, donne cette impression.

 

De manière bien plus anecdotique, le scénario « Rêves et songeries », sans en être une adaptation à proprement parler, emprunte à la très décadente nouvelle « Hypnos » (dont j’avoue ne guère raffoler).

 

J’ai peut-être (probablement ?) raté d’autres références, n’hésitez pas à m’en faire part !

EXTRAPOLER LE RESTE

 

Reste qu’avec tout ceci, à s’en tenir aux seules œuvres de Lovecraft, nous ne savons au fond pas grand-chose de Kingsport. Les trois nouvelles essentielles citent plus qu’à leur tour des toponymes et des noms de personnages, mais le plus souvent sans développer – c’est, au fond, du name-dropping, et en tant que tel un outil d’ambiance qui en vaut bien un autre. Pas grand-chose à voir, pour le coup, avec Arkham, Dunwich et Innsmouth, plus précisément décrites – quitte à ce que ce soit dans une unique nouvelle. Et donc, en l'espèce, il n'y avait pas assez de matière, sans doute, pour fournir un véritable guide pleinement utilisable dans une partie de L’Appel de Cthulhu.

 

Kevin Ross a commencé par reprendre et développer tous ces éléments que je viens d’évoquer, mais il fallait aller au-delà – il fallait extrapoler. D’où cette évidence : ce guide, encore moins que celui sur les Contrées, n’est pas canonique au sens du respect scrupuleux de l’œuvre originelle – il devient, même sur des bases proprement lovecraftiennes, une œuvre en elle-même, celle pour le coup de Kevin Ross.

 

Pour ce faire, je suppose qu’il a procédé au mieux – notamment en opérant un certain retour aux sources, c’est-à-dire aux inspirations de Lovecraft lui-même ; lequel disait que Kingsport était pour l’essentiel basée sur la ville bien réelle de Marblehead. La question de la géographie lovecraftienne, au regard des sources, a pu donner lieu à des débats pour le moins… étonnants (je vous renvoie par exemple aux articles un tantinet frappadingues de Will Murray sur la question dans The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft, recueil édité par James Van Hise… et à leur massacre sauvage par Robert D. Marten dans Dissecting Cthulhu, recueil édité par S.T. Joshi ; ça charcle) ; mais l’approche de Kevin Ross, qui consiste donc à extrapoler à partir de Marblehead ce qui restait dans l’ombre chez Lovecraft, me paraît très pertinente, et aboutit à une ville qui a à la fois une âme, et une certaine authenticité très appréciable.

 

UNE VILLE NORMALE...

 

En fait, c’est probablement le premier aspect à mettre en avant. Kingsport, contrairement à Dunwich et Innsmouth, mais peut-être comme Arkham ? affiche d’abord sa normalité – la bizarrerie et l’inquiétude peuvent être de la partie, et le seront probablement, mais en souterrain, littéralement en creusant. En fait, le petit port de pêche a même adopté une politique visant à mettre en avant ses atouts dans une perspective touristique – et cela a fonctionné : les artistes, notamment, apprécient ce petit port un peu sauvage, mais guère éloigné pourtant d’Arkham, ou de Salem ; le meilleur de deux mondes… et sans doute un cadre plus propice encore à l’inspiration qu’ils ne le supposent, pour des raisons dont ils ignorent tout – mais ça, c’est pour plus loin.

 

Pour l’heure, Kingsport en tant que ville « normale ». C’est-à-dire une ville qui a assurément une personnalité, mais pas au point où l’agencement des quartiers relève du patchwork, défaut récurrent de l'exercice. Bien au contraire, on a l’impression d’une ville qui s’est développée « normalement » depuis sa fondation au XVIIe siècle – entendre par-là que ce développement a procédé autant de politiques délibérées que des aléas de l’histoire ; comme pour une vraie ville, en somme.

 

Kingsport a son passé, et en conserve nombre de traces – jusque dans les attractions touristiques les plus improbables, en fait typiquement celles dont les petites villes, et ça vaut pour les nôtres, se targuent un peu absurdement comme constituant des gloires dignes du dictionnaire : venez voir, ici, c’est fascinant, un boulet tiré par un navire anglais lors de la guerre d’Indépendance ! C’est que le petit port était alors un havre pour les corsaires patriotes… Plus antique encore, venez voir, c’est fascinant : à l’orée de la ville, c’est ici que se trouvait le gibet ! Car Kingsport a connu ses procès de sorcellerie, à l’instar de Salem non loin – qui en a retiré une forme de célébrité dont Kingsport a toujours été privée, c’est injuste… Mais peut-être y a-t-il des explications à cela ? Le souterrain, encore… Car le non-dit est une composante essentielle de l’histoire de la ville, et la brume affecte aussi les archives...

 

Non, trop tôt... Parlons plutôt pour l'heure d’une ville qui n’a pas seulement un passé, mais qui a su évoluer. Kingsport n’est certes plus le havre des corsaires, ni même le chantier naval relativement important qu’elle avait été fut un temps, mais demeure un port de pêche assez actif : au petit matin, le départ de la flotte tient lui aussi de l’attraction touristique – sauf que les pêcheurs (des immigrés, mais chut !) ont toujours besoin de partir en mer pour survivre : le tourisme ne les rémunère pas vraiment, eux… Et les eaux ici sont moins poissonneuses qu’ailleurs – à Innsmouth, par exemple ; mais mieux vaut, pour les pêcheurs de Kingsport, ne pas s’égarer dans ces eaux farouchement revendiquées, cela pourrait mal tourner… Il y a un précédent...

 

Puis il faut dépasser la carte postale : Kingsport n’est pas qu’un pittoresque petit port de pêche au charme sauvage, c’est une vraie ville – même à taille humaine, ce qui est sans doute appréciable. Cela implique des institutions, des commerces, des industries éventuellement (des conserveries, notamment ; la cordonnerie a par ailleurs conservé une certaine importance, ici)...

 

Et cela implique aussi... des habitants. Des gens qui, comme ces lieux, ont tous une histoire. Riches, pauvres, jeunes, vieux, hommes, femmes, Yankees, immigrés...

 

Le guide de la ville, bien conçu et d’une lecture agréable (l’emploi des numéros sur les cartes, grand format en annexes, et à travers un index fonctionnel, fait qu’il est très facile de s’y repérer), explore et détaille les sept quartiers de la ville, puis ses environs, en mentionnant nombre de lieux utiles et/ou intrigants, et les personnages qui vont avec. Tous n’ont certes pas l’étrangeté fondamentale du Terrible Vieillard – mais tous ont de la chair et de l’âme, et c'est cela qui compte ; on y trouve des personnages inquiétants, d’autres cocasses, entre les deux une infinité de degrés dans la normalité… jusqu’à ce que cet ultime concept ne puisse plus être employé qu’avec des guillemets ? À voir...

 

MAIS AUX FRONTIÈRES DU RÊVE ET DU CAUCHEMAR

 

La ville a certes ses bizarreries, ses traits « weird », mais ils interviennent d’une manière essentiellement subtile. Ils découlent en tout cas des éléments contenus dans les nouvelles « Le Festival » et « L’Étrange Maison haute dans la brume ».

 

C’est évident mais précisons-le au cas où : SPOILERS, les gens, SPOILERS – et ça vaudra bien sûr aussi pour les trois scénarios contenus dans le supplément, dont je dirai quelques mots ensuite.

 

Le culte de Kingsport

 

Commençons par « Le Festival », une nouvelle essentiellement allusive. Kevin Ross en déduit l’existence (souterraine…) du « culte de Kingsport ». Il nomme ce qui n’est nommé pas dans la nouvelle – la Flamme Verte devient Tulzscha, et est proprement un Grand Ancien. Ses adorateurs ? La nouvelle, mais là encore sans s’y attarder, laisse deviner que les anciens membres du culte sont toujours là, même morts depuis longtemps – quitte à revêtir des masques qui ne trompent guère le narrateur, et l’inquiètent en fait énormément… Faut-il y voir un présage de « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » ? Certes, l’idée de « masque » ressurgira bien dans « Le Cauchemar d’Innsmouth », mais sur un mode métaphorique… Quoi qu’il en soit, le supplément ne s’en tient pas ici à cette incertitude, sans doute bienvenue dans un texte littéraire, beaucoup moins dans pareil guide : nous découvrons donc les Grouillants, qui, en dépit de ce nom presque risible, ont bel et bien quelque chose de parfaitement répugnant… Plus encore, sans doute, que bien des procédés décrits par Lovecraft pour vaincre la mort – un thème récurrent de ses nouvelles, en fait. Et c’est beaucoup plus dérangeant que, au hasard, un « Herbert West, réanimateur » avant tout rigolo…

 

Mais le culte demeure essentiellement mystérieux. Son histoire est méconnue : quand des habitants de Kingsport disent ne rien savoir à ce propos, ils ne mentent pas systématiquement… Mais certains mentent, oui. Car il en demeure quelque chose, de cette horrible secte – même après l’assaut mené il y a bien longtemps de cela par un courageux citoyen contre l’ancienne église congrégationniste, vérolée jusqu’à l’os… En fait d’os, il y a tout un réseau souterrain qui parcourt Kingsport, héritage du culte, qui accorde une importance particulière aux cimetières de la ville ! Le culte de Kingsport persiste, oui – mais il n’a pas pignon sur rue comme l’Ordre Ésotérique de Dagon à Innsmouth. Il n’en est pas moins redoutable.

 

Des portes sur le Rêve

 

Cependant, aussi adroitement conçu soit cet aspect du supplément, il tient sans doute du tout-venant de L’Appel de CthulhuTunnels & Cultistes, en somme… L’autre spécificité de Kingsport, qui dérive de « L’Étrange Maison haute dans la brume », est autrement notable – et c’est son rapport tout particulier au rêve. Sans doute « l’Unique » (si vous y tenez…) y est-il pour quelque chose – il semble avoir disséminé dans le ciel même de la ville quantité de portails permettant de passer par-delà le mur du sommeil. Nodens, donc, rend parfois visite, sur un mode presque amical, à l’étrange bonhomme dans son étrange maison – mais cela va sans doute au-delà.

 

En témoigne peut-être le phare, non loin, où Basil Elton, accomplissant son office avec sérieux, remarque toujours plus de navires étranges filant dans la brume – un de ces bateaux, « Le Bateau blanc », l’a un jour emporté bien loin de Kingsport, jusqu’à son ultime et fatal caprice, qui lui avait fait réclamer l'inaccessible Cathurie…

 

Consciemment ou non, le rêve est toujours là pour les habitants de Kingsport : la frontière est poreuse. Cela vaut pour un Terrible Vieillard aussi bien que pour le quidam ; le culte doit en tenir compte, mais les étrangers tout autant – résidents temporaires, comme cette colonie d'artistes qui y trouve son inspiration sans même savoir pourquoi ni comment, ou simples touristes : c’est après tout Thomas Olney qui a cherché à pénétrer dans l’étrange maison haute dans la brume – peut-être les Kingsportais y sont-ils en fait trop habitués ?

 

Quoi qu’il en soit, la dimension onirique attachée à Kingsport est clairement mise en avant dans ce supplément – qui trouve donc sa place dans l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve, même si, encore une fois, il me paraît pouvoir être utilisé indépendamment.

 

Au-delà des éléments proprement contextuels, ce parti-pris ressort notamment d’un bref article dû, non pas à Kevin Ross, exceptionnellement, mais à Mark Morrison, et intitulé « Dans l’étreinte des rêves ». Le propos est de voir comment le Gardien peut (utilement, donc au bénéfice de l’ambiance et de l’histoire) égarer les PJ en les faisant rêver – ou plus exactement cauchemarder… sans les en prévenir. Une collection de « trucs » probablement pas inconnus de nombre de MJ, mais c’est le genre de choses faussement évidentes qu’il peut-être utile de mettre brièvement en lumière – ne serait-ce que parce que, si cela va sans dire, cela va généralement mieux en le disant.

 

D’autant que le procédé, comme vous le savez, n’est pas sans danger : une maladresse à cet égard peut suffire à ruiner sa pertinence, pour sombrer illico dans le toujours frustrant « ce n’était qu’un rêve ». Il faut éviter que les PJ n'aboutissent à ce constat tristement réducteur – et encore plus sous son navrant avatar plus terrible encore : l'inacceptable « ouf, ce n’était qu’un rêve ». L’idée est donc plutôt de les perdre, mais ne pas se méprendre sur ce terme : il ne s’agit bien sûr pas de jouer contre les joueurs, mais d’enrichir l’histoire par leur perceptions faussées – la prise de conscience que l’événement qui précédait était « onirique » ne doit rien ôter à son potentiel, la possibilité que le rêve se poursuive doit être envisagée contre la tyrannie des sens, et le rêve et la réalité ne sont pas censés être par essence préférables l’un à l’autre ; seulement fonction des circonstances – et se réveiller véritablement peut bel et bien constituer l’ultime cauchemar...

SONGES BRUMEUX

 

En fait, cet article est assurément à sa place ici – car deux des trois scénarios qui concluent le recueil baignent dans une ambiance onirique et éventuellement cauchemardesque, où ces « astuces » sont plus que recommandées ; en fait, probablement nécessaires.

 

Par ailleurs, ces deux scénarios – les deux premiers, concrètement – ont à mon sens une autre particularité, que j’avais avancée plus haut : ils sont d’une certaine manière sans véritable antagoniste. Mêler ces deux dimensions n’a rien d’évident, et je suppose qu’il vaut mieux réserver la maîtrise de ces aventures à un Gardien qui a de la bouteille – et très franchement, je ne suis pas certain que je saurais en faire quoi que ce soit de pertinent, pour ma part…

 

Le troisième scénario est plus conventionnel sous ces deux angles, mais adopte là aussi une rédaction particulière, pertinente, mais requérant un travail conséquent du Gardien, en amont de la partie et sur le moment. Pas des plus faciles à mettre en scène là encore, donc…

 

Il y a un parti-pris qui avait peut-être quelque chose d’original ou novateur à l’époque, j’ai l’impression (sans rien en savoir, au fond...). À première vue, c’est assez intéressant – et j’imagine que le fait qu’aucun de ces scénarios n’implique véritablement le culte de Kingsport est éloquent à cet égard. Maintenant, si les intentions sont bonnes, la réalisation est peut-être plus ou moins convaincante ?

 

La demeure au bord de l’abîme

 

Tout particulièrement concernant « La demeure au bord de l’abîme », le plus court de ces scénarios, et qui – le titre est assez éloquent – tourne autour de « L’Étrange Maison haute dans la brume »… sauf qu’il s’agit de la faire disparaître. Un peu dommage, je trouve, de mettre en scène d'emblée cette attraction remarquable de Kingsport, mais pour s’en débarrasser aussitôt…

 

Le mélange entre rêve et réalité est ici essentiel – qui implique que les PJ fassent plusieurs fois la même chose, et notamment le trajet compliqué jusqu’à la maison, sans jamais savoir ce qui est rêve et ce qui est réalité ; ce qui, je suppose, peut faire illusion, voire fonctionner, pendant disons la première moitié de « l’aventure ».

 

Par ailleurs, il s’agit donc d’un scénario sans véritable antagoniste ; en fait, il comprend une fâcheuse rencontre avec une ombre vampirique, « pour la forme », qui ne fait pas forcément sens dans ce contexte… Un artifice flagrant, en forme de concession vaguement lasse. Peut-être destiné cependant à épicer un chouia un scénario qui ne se contente pas d’être sans véritable antagoniste, mais qui s’avère aussi… sans enjeu ? C’est à mon sens le gros souci avec cette « Demeure au bord de l’abîme » : elle n’implique jamais vraiment, et, au fond, il ne s’y passe rien – bon, prendre un thé avec l’habitant de la maison n’est peut-être pas tout à fait « rien », mais, concrètement…


Ce scénario repose donc essentiellement sur l’ambiance – et une ambiance sans vraie tension de quelque sorte que ce soit, délibérément. Ce qui peut donner une très bonne nouvelle – comme, allez savoir pourquoi, « L’Étrange Maison haute dans la brume »… Mais, dans ce scénario, c'est en évacuant même le simple vernis d'horreur dont Lovecraft faisait tout de même usage. D'une certaine manière, c'est un scénario... positif. et c'est pas tous les jours le cas dans L'Appel de Cthulhu ! Mais, à moins d’un excellent Gardien (que je ne suis pas) et d’une table parfaitement disposée à l’égard de cette proposition de jeu, je demeure un peu sceptique quant à son réel potentiel rôlistique – à la limite, en épisode inséré dans une autre aventure un peu plus consistante…

 

N’hésitez pas à me détromper si jamais. Comme d'hab'.

 

Rêves et songeries

 

Le deuxième scénario, « Rêves et songeries », reprend, du premier, ce mélange fondamental entre le rêve et la réalité, censé perdre (au moins pour un temps) les PJ, mais avec à mon sens plus d’effet car davantage de cauchemar. Il en reprend aussi, pour l’essentiel, l’absence de véritable antagoniste – même s’il est possible à terme d’employer Hypnos à cet égard, sauf que je ne suis pas bien certain que ce soit très pertinent, au-delà des seuls effets proprement cauchemardesques ici avancés.

 

Mais cette absence de véritable antagoniste ici n’est pas un problème – parce que, cette fois, elle ne se double pas d’une absence d’enjeu. Le scénario s’ouvre sur le suicide d’un jeune poète et peintre du nom de Charles Baxter, et il s’agit, pour les PJ, de comprendre ce qui l’a poussé à ce geste ; leur enquête les amènera à côtoyer la « colonie » artistique de Kingsport, et à découvrir un bien étrange livre – non pas un grimoire de plus, mais un recueil d’un poète romantique méconnu du nom de Roger Ainsley (un avatar de Justin Geoffrey ?), dont les œuvres macabres ont poussé le jeune Charles Baxter à se donner la mort. La lecture de l’ouvrage suscitera toujours plus de cauchemars chez les PJ à leur tour – c’est que Roger Ainsley, mort fou dans un sinistre asile, avait passé un pacte avec Hypnos, dont il s’est mordu les doigts ! Car, comme dans la nouvelle éponyme de Lovecraft, le dieu grec du sommeil est à même de créer des cauchemars tels que s’endormir devient toujours davantage une épreuve... jusqu'à la mort, en forme de délivrance.

 

Les PJ ont bien quelque chose à faire – davantage qu’une simple balade sur la falaise, du moins : comprendre les raisons de la mort de Charles Baxter, puis réchapper aux terribles cauchemars dont les afflige Hypnos depuis qu’ils ont lu les vers maudits de Roger Ainsley (qu’ils croisent dans ces mêmes cauchemars, qui sont au fond « dérivés » : chacun d'entre eux renvoie à un poème précis du pauvre fou ; au passage, le scénario semble avancer que, pour les PJ, reconnaître le poète va de soi, et je n’en suis pas si certain – mais ça s’arrange sans doute très facilement).

 

Mais il y a peut-être à nouveau un souci, en l’espèce ? Rien de certain, juste une interrogation de ma part – et c’est que, si les personnages ont assurément plein de choses à faire dans leurs rêves, je crains qu’ils en aient beaucoup, beaucoup moins à faire dans la réalité. Bien sûr, l’idée est d’intriquer perpétuellement les deux dimensions, mais ça peut s’annoncer difficile au bout d’un certain temps, ai-je l’impression… Un scénario à mûrir soigneusement, donc.

 

Mais il a assurément ses bons moments, avec quelques saisissants cauchemars, des personnages dans la « colonie » d’artistes un peu cliché mais souvent savoureux… et même une investigation érudite sur les poètes Wordsworth, Coleridge, Percy Bysshe Shelley, Lord Byron et John Keats ! Ce qui pourrait faire peur, là, comme ça, mais en fait j’ai trouvé ça plutôt amusant… Sans doute parce que je n’y connais rien ou presque, notez.

 

Au final, probablement un bon scénario, mais ne pas s’y lancer tête baissée, il implique sans doute d’être bien intégré pour parvenir à toucher sa cible – auquel cas, il y a sans doute de très bons moments à en retirer.

 

Les eaux de la perdition

 

Le troisième et dernier scénario, intitulé « Les eaux de la perdition », est beaucoup plus conventionnel, au sens où il ne se situe pas à mi-chemin du rêve et de la réalité – tout ceci est horriblement réel –, et où il y a cette fois un antagoniste marqué (putain oui – une vilaine bébête avec des tentacules, et ses cultistes… davantage singuliers ; combat final inclus).

 

Il n’est toutefois pas totalement conventionnel, au moins formellement : il consiste d’abord en une longue description des événements se produisant essentiellement en dehors des actions des PJ, sur deux semaines environ, et presque jour par jour – c’est ici que l’on trouve à proprement parler les « scènes » du scénario, sur lesquelles le Gardien devra broder, car en tant que telles, et pour cause, elles ne sont guère détaillées ; ça ne devrait pas poser de problème..

 

L'histoire ? En gros, quelque chose rôde dans les eaux de Kingsport – quelque chose qui fait disparaître nuit après nuit des marins… Et, à l’origine de cette malédiction, se trouve un vieux mystère de l’histoire de de la ville – qui n’en est pas avare. Pour y mettre un terme, les PJ devront prouver qu’ils ont le pied marin…

 

Suivent quelques « indices » à récupérer ici ou là, quelques PNJ (dont surtout des pêcheurs et les garde-côtes de Kingsport, qui jouent un grand rôle dans cette affaire), quelques autres éléments d’ambiance (dont une table pour gérer la météo – ça peut sembler couillon, mais en fait ça m’a l’air amusant), et enfin les éléments proprement surnaturels du scénario : bébête à tentacules et serviteurs squelettes (oui), dans un (putain de) vaisseau fantôme.

 

À en juger par les commentaires lus çà et là (enfin, sur le GRoG), ce scénario ne semble pas avoir beaucoup plu… Mais moi j’aime bien. Moins compliqué à vue de nez à prendre en main que le précédent (avec lequel il partage un trait notable, d’ailleurs : tous deux peuvent être joués, soit d’une manière ultra-linéaire, soit d’une manière plus chaotique, ai-je l’impression), il bénéficie d’une belle ambiance d’horreur maritime louchant au moins autant du côté de William Hope Hodgson que du côté de Lovecraft – ce qui n’est franchement pas pour me déplaire. Plus classique, peut-être, mais donc certainement pas au point de l’ennui en ce qui me concerne – je tenterais bien la chose, en fait...

 

UNE VILLE ET BIEN PLUS DE RÊVES

 

Globalement très convaincu, donc, par ce supplément que j’attendais depuis longtemps (mais pas au point de partir à la chasse à l’édition Descartes ou à la VO, allez savoir pourquoi…). Même s’il ne comprend pas de contenu inédit, je trouve qu’il a plutôt bien vieilli dans l’ensemble.

 

Le guide de la ville est bien pensé, fonctionnel, fidèle à l’esprit de la création lovecraftienne en extrapolant habilement à partir de sa lettre ; en résulte une ville qui a du caractère, probablement plus qu’Arkham, d'ailleurs, mais sans être aussi unilatérale que Dunwich et surtout Innsmouth. Autant dire qu’il y a plein de raisons de s’y balader voire de s'y installer, de s’émerveiller de ses mystères, ou de trembler devant leurs implications cosmiques...

 

Les scénarios tentent des choses, ce qui est sans doute honorable – l’essai n’est pas toujours transformé, mais les idées sont là, qui composent toujours avec les spécificités du contexte (rien d’interchangeable ici, Kingsport n'est pas Arkham, pas davantage Dunwich, et pas non plus Innsmouth) ; aussi est-ce a minima une lecture instructive, et probablement bien davantage.

 

Un bon supplément, donc, voire plus en ce qui me concerne (mais je plaide coupable, j’adore ce genre de guides, alors je suis sans doute bon public), et ce qu’on l’utilise en conjonction directe avec Les Contrées du Rêve ou sans.

 

Je poursuivrai prochainement les chroniques sur l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve, probablement avec la campagne Le Sens de l’escamoteur...

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Deuxième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Trevor Pierce] Au petit matin, vers 8h, les investigateurs se retrouvent au manoir de Gordon Gore, sur Nob Hill ; outre Gordon, s’y trouvent déjà sa maîtresse Eunice Bessler et son domestique Zeng Ju, mais il sont bientôt rejoints par Veronica Sutton et Trevor Pierce, qui sont des lève-tôt de toute façon ; Bobby Traven a quant à lui une petite gueule de bois, mais fait l’effort de rejoindre les autres un peu plus tard.

 

[I-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Clarisse Whitman, « Johnny »] Gordon Gore est toujours aussi enthousiaste : « Nous allons vivre une journée exaltante ! » Trevor Pierce l’est sans doute beaucoup moins, car la rencontre dans la nuit avec les clochards fous du Tenderloin lui a fait forte impression – et désagréable… Ce qui n’échappe pas au dilettante, qui demande au journaliste ce qui lui est arrivé. Trevor rapporte la scène qu’il a vécue avec Bobby Traven mais la torture du chien n’impressionne guère Gordon (« C’est tout ? »), si Eunice Bessler trouve cela déjà atroce… Mais Trevor en vient à l’aspect le plus troublant de cette mauvaise rencontre – quand les clochards se sont précipités sur la carcasse agonisante de l’animal pour le dévorer à pleines dents… Cette image-là ne quitte pas le journaliste ; Bobby essaye de prendre la chose à la rigolade, mais, tout au fond, lui aussi a été choqué par ce spectacle inattendu. Le dilettante admet que ce n’était pas banal… Qu’en pense Veronica Sutton, leur psychiatre ? N’ayant pas vu la scène, elle ne peut pas en dire grand-chose, mais cela lui évoque quelques cas de folie collective « tout à fait intéressants » évoqués par des collègues dans la presse spécialisée – mais rien de très précis en l’état. Mais cela rappelle aussi à Gordon les allusions faites par Clarisse Whitman, dans sa lettre à « Johnny », à des clochards agressifs et présentant comme des « taches » obscures, des « ombres » sur leurs visages… La jeune fille mentionnait aussi que ces vagabonds avaient un air absent, qui lui rappelait d’ailleurs parfois celui de « Johnny ». Cela semble correspondre ? Trevor confirme – pour ce qu’il en a vu. Mais Bobby ne veut pas trop s’emballer : elle n’a pas rapporté une scène aussi étrange que celle qu’ils ont vue… Cependant, le détective a bien remarqué ces « ombres » étranges – d’abord rétif, il l’admet enfin. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent au moins sur un point : les concernant, et peut-être Clarisse aussi, cela n’avait rien d’une hallucination due à l’opium ou quelque autre psychotrope.

 

[I-3 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Faut-il le mentionner à Daniel Fairbanks, lors de leur premier rapport téléphonique, à 9h ? C’est la raison de leur réunion – que faut-il dire ? Gordon Gore y a réfléchi pendant la nuit, et, notamment, il aimerait éviter de balancer le nom de Jonathan Colbert – qu’il entend « préserver » pour l’heure (il a un a priori positif à l’égard du jeune artiste rebelle…). Bobby Traven suppose que ça pourrait être intéressant de faire « peur » au secrétaire avec cette histoire de clochards – mais en ayant bien conscience qu’en l’état, il est difficile d’établir un lien concluant entre cette situation et l’enquête qu’on leur a confiée ; cependant, ce serait peut-être un moyen de lui faire cracher quelques autres informations… ou de l’argent supplémentaire (précision qui agace toujours autant Gordon). Veronica Sutton, quant à elle, préfèrerait que le rapport ne fasse pas mention de la lettre de Clarisse Whitman, qu’elle entend compromettre le moins possible pour l’heure et Eunice Bessler l’appuie, d’autant que c’est elle qui a volé le carnet dans lequel ils ont trouvé l’empreinte de la lettre…

 

[I-4 : Gordon Gore, Bobby Traven, Trevor Pierce : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Clarisse Whitman] Il est 9h. Gordon Gore, en présence de ses associés, appelle Daniel Fairbanks à l’American Union Bank. Le secrétaire de Timothy Whitman répond presque aussitôt : « M. Gore ? » Le dilettante, sans s’embarrasser des détails, confirme qu’ils se sont tous rendus à la Résidence Whitman comme convenu, où ils ont pu s’entretenir avec Dorothy Whitman et seulement entrapercevoir sa fille Louise Mme Whitman ne leur facilitait pas la tâche à cet égard… Mais les deux sœurs ne semblent pas avoir des relations très poussées. La piste d’une Clarisse fricotant avec des « artistes décadents » semblant la plus fructueuse, ils vont y travailler aujourd’hui – les contacts de Gordon dans le milieu artistique devraient rapidement déboucher sur quelque chose, et il va se rendre dans une galerie (qu’il ne nomme pas) dans la matinée. Pour le reste, Bobby Traven et Trevor Pierce, enquêtant dans le Tenderloin, ont assisté à une scène fort étrange – des clochards dévorant un chien en pleine rue… Gordon le mentionne, car il s’agit d’ « individus très malsains », typiquement ceux dont personne ne voudrait qu’ils approchent sa fille ; et comme il y a un lien potentiel entre Clarisse et ce quartier mal famé… Daniel Fairbanks a cependant du mal à voir le rapport avec leur enquête, et en fait état. Pas davantage d’éléments tangibles en ce sens ? Guère pour l’heure – peut-être M. Fairbanks pourrait-il mentionner ce fait à Timothy Whitman, au cas où cela lui évoquerait quelque chose ? Le secrétaire ne goûte pas ce qu’il perçoit comme une plaisanterie ; à l’avenir, il préfèrerait que ces rapports quotidiens ne sombrent pas sous les « faits-divers » de ce type : ne mentionner dorénavant ce genre de choses qu’en présence d’un lien établi avec la disparition de Mlle Whitman. Le secrétaire a pris note du reste ; il ne cache pas que cela lui paraît bien « léger », mais suppose qu’en pareil cas, un peu de « mise en jambes » s’impose. Des factures à faire valoir ? Une, effectivement : M. Traven a eu des frais, une facture va être adressée à l’American Union Bank, au nom de Daniel Fairbanks – qui raccroche.

 

[I-5 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Clarisse Whitman] Bobby Traven, qui a suivi la discussion, le maintient : il « ne sent pas » Daniel Fairbanks. Le secrétaire, pour lui, « contrôle » seulement les éléments découverts par les investigateurs ; le détective est persuadé que Fairbanks sait très bien où se trouve Clarisse Whitman. Il y a de la manipulation dans l’air ! Et des menaces plus concrètes, peut-être – ces vagabonds fous… Gordon Gore va demander à son personnel de maison de redoubler de vigilance, à tout hasard. Mais Veronica Sutton demande au détective s’il pense que quelqu’un leur met d’ores et déjà des bâtons dans les roues ? Pas forcément plus que ça pour l’heure – mais « le bonhomme au bout du téléphone en sait plus qu'il ne le dit ». Et Bobby n’est pas certain que tout le monde souhaite vraiment retrouver « cette nana »… Eunice Bessler s’emballe : « M. Traven, est-ce que vous pensez que nous pourrions faire comme dans les films ? On capturerait M. Fairbanks, on le mettrait dans une pièce obscure, avec de la lumière plein la figure, et on le ferait parler ! » Le détective répond en souriant qu’ils sont « dans la mauvaise ville » : « Il faudrait déménager à Hollywood pour faire ça... » Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, mais, à son avis, c’est tout de même un peu trop tôt… Gordon, blague à part, concède que le secrétaire ne lui inspire pas confiance. Mais ils ont d’autres pistes à explorer tout d’abord – Bobby lui-même suggère que Gordon fasse d’abord ce qu’il a à faire dans le milieu artistique – il s’agit de « fermer des portes », de procéder par élimination sur cette base ; on en arrivera ensuite seulement aux choses… « Comment vous dites, déjà, M. Gore ? Ah, oui : "Palpitantes !»

 

[I-6 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Lin Chao, Xiang Hai, Louise Whitman, Nicolas Robinson] Les investigateurs se répartissent alors les tâches : Gordon Gore compte se rendre à la Russian Gallery, à North Beach, a priori le dernier endroit où Jonathan Colbert a exposé – la galeriste, Irena Kreniak, semblait bien disposée à son égard, à en croire les journaux. Trevor Pierce l’accompagnera. Zeng Ju, si M. Gore l’y autorise (c’est bien sûr le cas), compte rendre une petite visite à ce Lin Chao qui trafique de l’opium dans le Tenderloin, et dont Xiang Hai lui avait parlé. Bobby Traven propose d’accompagner le domestique chinois, mais ce dernier préfère rencontrer Lin Chao seul. Le détective privé décide alors d’aller faire un petit « repérage » à la Résidence Whitman ; Eunice Bessler offre de l’accompagner : peut-être pourra-t-elle obtenir quelque chose de Louise Whitman ? Veronica Sutton en attend des nouvelles, mais rien pour l’heure ; aussi la psychiatre propose-t-elle d’avoir une petite discussion avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert à la California School of Fine Arts ; puis elle fera un tour à son cabinet, afin de relever un éventuel courrier de LouiseGordon propose qu’ils se retrouvent pour déjeuner et faire le point ici-même.

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HRUSSIAN GALLERY, 408 FRANCISCO STREET, NORTH BEACH, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[II-1 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore et Trevor Pierce se rendent donc en voiture (la rutilante Rolls-Royce Phantom I de Gordon) dans le quartier de North Beach, qui est tout à la fois le cœur de la communauté italienne de San Francisco, et, dans le prolongement de Russian Hill, un quartier notoirement bohème, très prisé des artistes en tous genres. Le nom de Russian Gallery ne doit pas tromper : la boutique se trouve bien dans North Beach, même si non loin de Russian Hill. La trouver ne pose aucun problème ; assez petite, elle se trouve dans un bâtiment de plain-pied et d’aspect moderne. Gordon ne croit pas s’y être déjà rendu, ni en avoir jamais entendu parler – il étonne presque Trevor en concédant qu’il n’est pas allé dans toutes les galeries de la ville –, mais la devanture lui inspire confiance. La galerie est ouverte.

 

[II-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore ouvre la porte, déclenchant un petit carillon, et pénètre tout juste dans la galerie, attendant qu’on vienne l’accueillir. Mais, pour le coup, personne ne vient dans l’immédiat… Il jette donc déjà un coup d’œil dans cette première pièce – un plan près de l’entrée indique que la galerie comprend huit salles. Il jauge les œuvres exposées : elles sont de qualité, sans être exceptionnelles ; les prix sont affichés, qui varient entre 25 et 75 $ – c’est ce que ça vaut. Le dilettante remarque que, même dans cette première pièce, les tableaux sont très divers : beaucoup de choses on ne peut plus classiques, mais aussi des peintures plus modernes, impressionnistes, cubistes, abstraites, etc. En fait, au regard de l’organisation, c’est un peu le foutoir – les œuvres ne sont pas classées par genre ni même par auteur (là encore, le plan en témoigne). Gordon se tourne vers son associé : « Étonnante, cette galerie. Un peu désordonnée… mais en fait ce désordre ne me déplaît pas ! »

 

[II-3 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Une voix, celle d’une femme âgée avec un fort accent russe, se fait alors entendre : « Vous m’en voyez ravie, Monsieur ! » C’est la galeriste, Irena Kreniak, qui les rejoint à petits pas – une vieille dame chétive et un peu tassée, qui a du mal à se déplacer, d’où cet accueil relativement tardif ; Gordon Gore, qui est porté à y attacher de l’importance, ne peut que remarquer que sa mise ne la met pas en valeur, elle s’habille sans le moindre soin à cet égard. Elle se présente, que peut-elle faire pour eux ? Gordon se présente lui aussi, puis lui demande si elle pourrait répondre à quelques questions concernant un jeune artiste qu’elle a récemment exposé – il s’y intéresse en tant que collectionneur, goûtant les œuvres prometteuses… « et audacieuses ». La galeriste le jauge visiblement du regard : « Dites m’en plus, M. Gore» Le dilettante avance le nom de Jonathan Colbert : certes, il n’a jamais vu le moindre de ses tableaux, mais il est curieux – d’autant plus en fait que le jeune homme et la galerie ont visiblement été les victimes d’une « cabale moralisante », ce qui le révolte. Ses tableaux se trouvent-ils toujours ici ? Il aimerait y jeter un coup d’œil, éventuellement en acheter quelques-unes – et peut-être serait-il possible ensuite de le rencontrer ? Et de lui venir en aide… Irena Kreniak partage certes son point de vue concernant le scandale idiot dont elle a fait les frais, mais, le collectionneur n’ayant pas vu, de son propre aveu, le moindre tableau de Jonathan Colbert, elle entend mettre les points sur les i : ici, on traite d’art – si c’est la pornographie qui l’intéresse, il ne se trouve pas à la bonne adresse. Gordon lui demande si elle a entendu parler de lui – et c’est le cas, même si elle regrette qu’il ne lui ait jamais rendu visite jusqu’alors ; il est certes, notoirement, un amateur d’art… mais elle a plus qu’assez d’expérience pour savoir que cette dénomination, chez bien des gens qui s’en affublent, mérite des guillemets. Elle veut bien lui faire confiance : cette remarque était une simple précaution d’usage – et sans doute le comprend-il très bien, en tant que collectionneur. Gordon ne se brusque pas – d’ailleurs, il ne lui offre pas un blanc-seing, il entend voir les œuvres afin de juger de leur valeur. Trevor Pierce intervient : la presse s’était fait l’écho du soutien affiché de la galeriste à ce jeune peintre, qu’elle disait très talentueux – pourquoi, alors, parler de pornographie, comme si cela lui répugnait ? Non, cela ne lui répugne pas le moins du monde – mais les « sujets » de ces tableaux sont… « un peu forts », et nombre de San-franciscains s’arrêtent à cela ; pas elle, bien sûr. M. Gore souhaitait voir ces tableaux ? C’est faisable : ils sont toujours à la galerie – mais dans la réserve, donc. Avant de suivre la galeriste, le dilettante joue toutefois cartes sur table : son intérêt pour l’œuvre de Colbert est sincère – mais ce n’est pas la seule raison de sa venue ici : il se livre régulièrement à des « enquêtes », et le nom du jeune homme a surgi dans l’une d’elles ; son « implication » n’a rien de certain, et Gordon souhaiterait également s’entretenir avec le peintre pour cette raison – pour écarter les soupçons, en fait. Et il est sincère – Irena Kreniak le perçoit ; cette remarque l’avait d’abord fait tiquer, mais elle choisit de lui faire confiance ; voir Jonathan Colbert ne s’annonce cependant pas facile… Mais ils en discuteront après – si ces messieurs veulent bien la suivre dans la réserve…

 

[II-4 : Gordon Gore, Trevor Pierce : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Gordon Gore et Trevor Pierce suivent Irena Kreniak dans la réserve. Les tableaux de Jonathan Colbert ne sont pas exposés, mais ils ne sont pas rangés pour autant. Dix-sept de ses toiles sont ainsi visibles – il s’agit de nus, et les modèles sont à l’évidence des prostituées ; l’approche photoréaliste du peintre, qui use de teintes sépia, souligne plus encore leur caractère parfois explicite. Gordon prend le temps de parcourir les toiles, et il les apprécie – plus encore qu’il ne l’imaginait au départ ; à vrai dire, il est même un peu surpris, à ce stade… Il n’y a rien d’étonnant à ce que ces tableaux aient choqué, non – mais ils sont d’une technique remarquable, qui ne devrait pas échapper à quiconque prétend s’intéresser à l’art ! Gordon garde bien sûr ce jugement pour lui, mais c’est à l’évidence bien meilleur que tout ce qui était exposé dans la galerie – et qui n’était pas mauvais en soi. Il n’en affiche que davantage la conviction (sincère, pour le coup) que le jeune peintre doit être « aidé », et il est disposé à le faire : il serait criminel qu’une œuvre pareille demeure inconnue, et que l’artiste fasse les frais de son audace ! Et ces tableaux ne sauraient rester dans cette réserve. Irena Kreniak l’approuve ; elle ne pouvait pas exposer ces toiles, donc, mais elle a toujours l’autorisation du peintre pour les vendre – le seul moyen pour un jeune homme dans son cas de gagner un peu d’argent… Gordon la prend cependant de court : sans tergiverser davantage, il offre d’acquérir l’ensemble de ces toiles, dès maintenant ! Il est assez riche pour se le permettre, à l’évidence… La galeriste n’en revient pas ; elle prend le temps de faire un petit calcul mental, puis établit le prix de l’ensemble à 1000 $ – une somme très élevée, probablement supérieure à la valeur objective de l’ensemble : Irena Kreniak comptait sans doute marchander sur cette base, et en tirer un bon prix, mais plus raisonnable… Sauf que Gordon Gore la prend à nouveau de court : 1000 $ ? Non, ce n’est pas assez – pour les œuvres en elle-même, pour le peintre, pour la galerie aussi… Le dilettante se dit porté au mécénat – et il offre 2000 $ ! Il n’a pas toute la somme sur lui, hélas – seulement 1800 $ (ce qui est bien évidemment colossal, mais l’amateur d’art est plein aux as et en fait étalage sans même vraiment y penser)… Disons qu’il versera cette somme dès maintenant, et complètera avec 200 $ de plus à livraison ? La galeriste en reste pantoise, elle en perd ses mots… Mais Gordon pousse son atout : ils vont établir des contrats en bonne et due forme, et s’assurer que Jonathan Colbert en retirera le bénéfice qui lui revient. Mais il aimerait vraiment rencontrer le peintre, et s’entretenir de tout cela avec lui…

 

[II-5 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Irena Kreniak est confuse, elle bredouille… Puis elle se fige un instant – comme si elle se posait une question… qu’elle décide finalement de balayer : elle n’est pas si vénale, mais suppose que l’offre considérable de Gordon Gore l’autorise à parler de choses qu’elle aurait autrement gardé pour elle. Elle secoue la tête, inspire profondément, puis dit à son client… qu’elle a en sa possession une autre toile de Jonathan Colbert – une toile… différente. Totalement différente. Peut-être l’intéresserait-elle également ? La vieille dame est un peu fébrile – peut-être même inquiète… Mais Gordon a très envie de voir cette autre toile, bien sûr ! Tremblotante, la galeriste lui demande de la suivre dans une autre partie de la réserve, et lui dévoile enfin (car celui-ci était caché) un dix-huitième tableau de Jonathan Colbert :

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[II-6 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] C’est effectivement tout autre chose – si la technique est toujours aussi admirable. Il s’agit du portrait d’un vieil Indien, revêtu semble-t-il de ce qui doit être une peau d’ours. La patte photoréaliste de Colbert est toujours de rigueur, mais le rendu est différent – notamment parce que le personnage se situe dans un décor abstrait, constitué d’étranges sphères, ou bulles, plus ou moins translucides, comme des gouttes d’eau parfois, et dont certaines passent devant lui. Et le tableau produit un effet étonnant – c’est comme si ces sphères étaient animées, d’une certaine manière ; le peintre a su, par quel miracle ? leur conférer l’illusion d’un mouvement autonome. Le sujet du tableau n’est toutefois pas en reste – et il est profondément inquiétant, produisant sur ceux qui s’y arrêtent la sensation désagréable que les yeux du vieil Indien les suivent… Trevor Pierce ne semble pas affecté par cette étrangeté, peut-être parce qu’il est trop prosaïque pour cela, ou absolument pas sensible à l’art, mais Gordon Gore, pour sa part, ressent comme une vague gêne... Irena Kreniak est pleinement consciente de cet effet : elle le ressent elle-même – et de manière très visible : elle ne peut quitter le tableau du regard, et parle d’une toute petite voix, presque un chuchotis… En fait, plusieurs clients lui en avaient fait part, dans le bref laps de temps durant lequel le portrait avait été exposé, ainsi que les dix-sept nus ; avant que les moralistes ne s’en mêlent, c’était bien ce tableau qui avait mis ses clients mal à l’aise – au point où elle avait dû se résigner à le retirer de l’exposition… Les cris d’orfraie des bonnes âmes de San Francisco ne se sont fait entendre que plus tard, elles n’ont jamais vu ce tableau. Pour autant, il est avant toute autre chose d’une qualité exceptionnelle – meilleur encore, en fait, que ces nus déjà remarquables. Gordon est tout à fait de cet avis – et enthousiasmé autant qu’inquiet. Il devine qu’il y a… « une histoire, derrière ce tableau ». Mme Kreniak pourrait-elle lui en faire part ? Elle n’en sait hélas pas plus : Jonathan Colbert lui a livré ce tableau en même temps que les autres, et sans lui fournir d’explication particulière ; la galeriste en avait été surprise, bien sûr – et d’abord par le thème, qui n’avait rien à voir avec le reste… Mais la qualité extraordinaire de la toile l’avait incitée à ne pas poser davantage de questions. Trevor, à vrai dire, ne comprend absolument pas de quoi parlent Gordon et la galeriste ; qu’est-ce donc qui les met mal à l’aise ? La figuration d’un Indien ? Ce serait... du racisme ? Ses deux interlocuteurs ne tiennent aucun compte de sa remarque, et le journaliste n’en est que davantage perplexe. Gordon rompt enfin le charme : ce tableau le fascine, mais il ne prendra de décision le concernant que plus tard – il se porte acquéreur des dix-sept nus, mais demande à Irena Kreniak de ne pas adjoindre ce tableau à la livraison, pour l’heure du moins ; la galeriste en a l’air un peu déçue, mais comprend son client – qui lui recommande cependant de le garder très précieusement. Ils s’éloignent du tableau.

 

[II-7 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert, M. Kreniak, Harold Colbert, Clarisse Whitman] Trevor Pierce demande à Irena Kreniak comment Jonathan Colbert et elle se se sont rencontrés. « Comme un peintre rencontre une galeriste, il n’y a pas de mystère à cet égard... » La Russian Gallery est ouverte depuis bien des années maintenant, et n’a jamais manqué d’être approvisionnée par les œuvres de jeunes artistes prometteurs – et qui se passent le mot. Au départ, certes, du temps de feu M. Kreniak, la galerie n’exposait peu ou prou que des jeunes peintres russes, d’où son nom. Mais cela fait fort longtemps que ce n’est plus le cas – et les étudiants de la California School of Fine Arts, ou d’autres institutions similaires, se rendent régulièrement au 408 Francisco Street, depuis des années… Ce n’est certes pas la plus cotée des galeries, mais elle a sa réputation. Trevor poursuit : en sait-elle plus sur Colbert, d’où il vient, etc. ? Fort peu. Elle l’avait déjà croisé à la galerie, mais sans guère s’entretenir avec lui. Elle sait, bien sûr, qu’il étudiait à la California School of Fine Arts, et, bien sûr là encore, qu’il venait d’exposer au Palace of Fine Arts, dans le Présidio, et que ça s’était mal passé… Sinon, eh bien, un jeune homme issu d’une bonne famille – elle se retourne vers Gordon Gore : « Pas exactement le même genre de bonne famille... » Mais son père, Harold Colbert, est un universitaire réputé – pas dans leur domaine, certes, mais elle avait eu l’occasion de croiser son nom ici ou là. Trevor essaye un autre terrain, et demande à la galeriste si Jonathan Colbert peignait « d’après modèle » ; ce qui la fait sourire… À l’évidence ! Elle n’exclut cependant pas qu’il peigne d’après photographie – mais dans ce cas des photographies qu’il aurait lui-même réalisé, il le lui a plus ou moins laissé entendre. Les modèles sont « connus », par ailleurs – pas individuellement, non, mais ce sont sans l’ombre d’un doute « de ces dames que l’on rencontre dans… dans les "restaurants français" du Tenderloin ». D’ailleurs, cela fait partie du problème : il n’en cachait absolument rien – et, commercialement, ce n’était clairement pas l’attitude la plus futée ; ça ne gênait en rien la galeriste, mais… Trevor se penche sur chacun des nus : Clarisse Whitman y est-elle représentée, d’après les photos qu’ils en ont récupéré ? Non, ce n’est pas le cas.

 

[II-8 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Mais Gordon Gore revient à la charge, il insiste : il souhaite rencontrer Jonathan ColbertMme Kreniak peut-elle l’y aider ? A-t-elle ses coordonnées ? Non, elle ne sait pas où il se trouve ; il a quitté le domicile parental depuis des années, et a régulièrement déménagé ces derniers temps, il le lui avait confié – mais impossible de le joindre à quelque adresse que ce soit, et elle ne l’a plus revu depuis la semaine précédente, en tout cas pas depuis la fermeture de l’exposition ; il ne cessait alors de pester contre ceux qu’il appelait les « industriels fascistes » de San Francisco, l’Église, l’élite… Il était furieux – à bon droit en ce qui la concerne. Mais pas de nouvelles depuis, non ; il lui faudra bien se montrer un jour, suppose-t-elle, mais, pour l’heure… Ici, Irena Kreniak marque un temps d’arrêt, émet un soupir, puis lâche visiblement quelque chose qu’elle n’aurait pas confié au premier venu – mais les billets de Gordon, et peut-être davantage encore sa volonté affichée de venir à la rescousse du jeune artiste, lui délient la langue. Elle rapporte donc que, lors de leur dernière entrevue, le jeune homme l’avait effrayée – entre deux récriminations, il lui avait dit qu’il avait trouvé « un moyen de gagner de l’argent, et rapidement » ; il s’était montré très énigmatique, d’une manière assez puérile en fait, et Irena Kreniak avait été navrée à ce spectacle, lui évoquant tant de jeunes gens qui sont « sur le point de faire quelque chose de stupide ou dangereux »… Mais il lui a été impossible d’en apprendre davantage, et, le cas échéant, de le dissuader. Gordon ne cache pas son inquiétude, qu’il partage avec la galeriste… Il lui demande de le contacter aussitôt si elle venait à croiser à nouveau le jeune homme, ou à savoir où il pourrait se trouver ; en sens inverse, s’il obtient de ses nouvelles, il les transmettra à la vieille dame. Elle insiste : Jonathan Colbert n’est pas un mauvais bougre, et elle souhaite qu’il ne lui arrivera rien de fâcheux… L’entretien s’achève là – avec les politesses de Gordon assurant Irena Kreniak qu’il apprécie son excellent travail, qu’il regrette de n’avoir pas découvert plus tôt ; qu’elle n’hésite pas à faire appel à lui dans les temps difficiles.

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HAPPARTEMENT DE LIN CHAO, 158 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[III-1 : Zeng Ju : Lin Chao, Xiang Hai] Zeng Ju se rend à l’adresse du revendeur d’opium Lin Chao, dans le Tenderloin – adresse qu’il avait obtenue auprès de son vieux compère Xiang Hai, à Chinatown. C’est le matin, les « restaurants français » sont fermés – mais le quartier demeure tout de même vivant. L’immeuble où réside le jeune homme ne paye pas de mine, il est un peu miteux ; Zeng Ju pénètre à l’intérieur – il n’y a ni concierge ni sonnette – et monte directement au troisième étage. Il frappe à la porte, et doit insister pour susciter une réaction – une voix pâteuse, qui grogne : « Allez, faites pas chier, j’ai envie d'dormir... », puis multiplie les insultes, dans un sabir à mi-chemin entre l’anglais et le mandarin. Le domestique ne se démonte pas, et continue à frapper à la porte. Au bout d’un moment, il entend des bruits de pas, et la porte s’ouvre enfin.

 

[III-2 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai] Apparaît un jeune homme asiatique et visiblement fatigué, à moitié seulement habillé, avec les premiers vêtements (occidentaux) qu’il a pu trouver en se rendant à la porte. « C’que vous v’lez... » Zeng Ju se présente – en s’excusant de l’avoir dérangé dans son sommeil. Ils ont une connaissance en commun – l’honorable Xiang Hai. C’est lui qui lui a recommandé Lin Chao et lui a confié son adresse. Le jeune homme tique : « "Recommandé", mon cul… L'vieux bonhomme peut pas m'blairer. Qu’est-ce tu veux ? » Zeng Ju suggère qu’il vaudrait mieux en parler à l’intérieur ; Lin Chao se dégage de la porte pour lui laisser le passage, et va préparer du thé – bien dosé.

 

[III-3 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai, Clarisse Whitman, Timothy Whitman, Jonathan Colbert] Zeng Ju, en dégustant son thé, commence par poser qu’il est bien sûr au courant des activités de Lin Chao – il connaît Xiang Hai, après tout, et n’a rien à redire à ces trafics. Lin Chao acquiesce, mais ne comprend pas ce que le domestique lui veut : s’il connaît Xiang Hai, il peut se fournir chez lui… Mais ce n’est pas de ce genre de service dont Zeng Ju a besoin : il est à la recherche d’une personne disparue, une certaine Clarisse Whitman, la fille du banquier bien connu Timothy Whitman. Le nom ne dit rien à Lin Chao. Zeng Ju poursuit : il semblerait qu’elle était devenue opiomane – et qu’elle fréquentait le quartier du Tenderloin, éventuellement en compagnie d’un peintre du nom de Jonathan Colbert. La fille, cela ne dit rien à Lin Chao, mais, le peintre, il en a entendu parler – il voit le bonhomme, oui ; il consomme de l’opium, mais pas plus que ça – par contre, il s’est associé avec un type du coin, qui, lui, pour le coup, est un de ses clients réguliers ; ils avaient pu en causer, rien d’approfondi, des banalités… Hier, en fait – et si Zeng Ju ne lui avait pas posé la question aujourd’hui, il l’aurait sans doute très vite oublié. Un peintre, hein ? Son client disait plutôt qu’il était photographe… Bah, peu importe. Zeng Ju suppose qu’il touche un peu à tout – mais toujours dans la perspective de la débauche, au cœur de son art quel qu’il soit. L’art, tout ça, Lin Chao s’en fout complètement… D’ailleurs, son client n’a absolument rien d’un artiste.

 

[III-4 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore] Voilà qui intéresse énormément Zeng Ju. Lin Chao pourrait-il lui en dire davantage sur ce client ? Le jeune trafiquant lui adresse un large sourire : eh, c’est un client, il ne va pas le balancer comme ça, c’est une question de confiance… Mais s'il peut lâcher quelques billets, en même temps... Zeng Ju lui dit que la personne pour laquelle il travaille dispose de moyens conséquents ; Lin Chao éclate de rire : ouais, sans doute plus que son client ! C’est un petit escroc de bas étage… Des moyens conséquents, hein ? Est-ce qu’il aurait, par exemple… 100 $, là, comme ça ? C’est une somme énorme, totalement démesurée en fait pour une telle négociation ; Zeng Ju le sait, mais il sait aussi que Gordon Gore n’est pas à ça près… Oui, il pourrait avoir ces 100 $. Lin Chao, qui dissimule bien sa joie devant la réponse inattendue du domestique, précise qu’il les veut maintenant – ou, en tout cas, qu’il ne lâchera pas le nom de son client tant qu’il n’aura pas empoché les billets. Mais Zeng Ju ne se promène pas avec une telle somme… Eh bien, qu’il aille la chercher : Lin Chao restera dans son appartement toute la matinée, et la majeure partie de l’après-midi : c’est en soirée et durant la nuit qu’il travaille – dans les rues, certains établissements… Dans le Tenderloin de toute façon. Zeng Ju lui dit que le temps presse, que la vie de la fille est peut-être menacée, mais le trafiquant ne veut rien entendre, ce ne sont pas ses oignons. Zeng Ju retourne à la Résidence Gore.

 

[Faire l’aller-retour entre le Tenderloin et Nob Hill ne prend guère de temps, et Gordon Gore, s’il ne se trouve pas chez lui (il est toujours à la Russian Gallery), avait pris soin de laisser un peu d’argent à la disposition de son domestique, en pareille éventualité. Zeng Ju prend 120 $ et repart sans plus attendre. Nous reprenons donc aussitôt avec le retour de Zeng Ju chez Lin Chao, en fin de matinée.]

 

[III-5 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore, Andy McKenzie, Jonathan Colbert, Parker Biggs] Lin Chao est davantage réveillé, maintenant, et plus affable : la perspective de toucher une grosse somme, qui lui tombe ainsi du ciel, l’a rendu plus souriant. Zeng Ju lui tend « la somme convenue », en précisant que c’est une forte somme, « ça n’a pas été facile » ; mais ils pensent (Gordon Gore et lui-même) que l’information détenue par le trafiquant peut valoir ce prix. Lin Chao examine l’enveloppe que lui tend le domestique, et prend le temps de compter les billets – il affiche un sourire radieux et incrédule, ses yeux brillent. « OK, le compte est bon ! Alors… Bon, faut faire gaffe, le type, là, j’aimerais pas non plus lui attirer des ennuis, ou, en tout cas, faut pas que ça puisse remonter à moi, quoi... » Zeng Ju le rassure, il peut avoir pleinement confiance. « OK… Bon, le bonhomme en question s’appelle McKenzie… C’est quoi son prénom, déjà… Andy. Voilà. C’est une petite frappe du coin, un minable. Il est dans quelques sales coups, des combines à la con, mais à très petite échelle. Les gros boss de la pègre du coin lui font pas confiance ; z’ont bien raison, l’est absolument pas fiable. Il a fait quelques séjours en taule, des embrouilles trop minables pour y rester très longtemps. Mais c’est un p’tit con ; Il fait l'malin, un peu trop, un jour il va s'le prendre en pleine gueule... » Zeng Ju remercie Lin Chao, mais ne voit pas bien ce que ce type peut bien faire avec Jonathan Colbert Le trafiquant n’en sait pas plus – mais il est sûr que son client a mentionné le peintre ; et, à y repenser pendant l’absence de Zeng Ju, il s’est souvenu qu’il en avait eu quelques autres échos – en papotant avec des clients du coin. Le domestique demande au trafiquant s’il a l’adresse de McKenzie, ou s’il sait où le trouver. Son adresse, non – et il en change régulièrement, il est du genre à se faire virer après quelques jours, quelques semaines au mieux, partout où il essaye de s’installer. Par contre, il semblerait qu’il traîne autour du Petit Prince, ces derniers temps – un « restaurant français », plus loin sur Ellis Street (toujours dans le Tenderloin). Lin Chao ricane méchamment : « C’est pareil, si tu veux l'trouver là-bas, tu f'rais bien d'te dépêcher, parce qu’il va pas tarder à gicler ! Le patron du resto s’est montré bonne patte pour un temps, mais c’est vraiment pas le genre de type que tu fais chier très longtemps ; z’ont p't-être une combine, mais ça va pas durer… Biggs. Parker Biggs – c’est lui, le patron. Et c’est un dur, lui. » Zeng Ju remercie encore Lin Chao – en lui faisant la remarque qu’il a été grassement rémunéré pour ses confidences. Le trafiquant l’admet en souriant – et avance que, si Zeng Ju a encore besoin de quelque chose, il pourra lui rendre service : « Un extra... » Le domestique en prend bonne note – s’il a besoin d’informations… ou d’action ? Lin Chao se renferme un peu : « de l’action… Genre qui fait du bruit ? J'préfèrerais éviter ça. Pis c’est le Tenderloin, ici, pas Chinatown : c’est pas très bien famé, mais on fait pas péter les flingues, on s’égorge pas dans les rues. J't’apprends rien – mais j’ai pas envie d'me retrouver mêlé à ce genre de trucs. » Zeng Ju comprend – et dit ne pas être un homme à se promener avec une arme ; c’est un mensonge éhonté, et Lin Chao ne le croit pas deux secondes, mais il ne moufte pas. Zeng Ju s’en va – en disant qu’il va tâcher de rencontrer cet Andy McKenzie ; et, bien sûr, il a « déjà oublié » Lin Chao

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HCALIFORNIA SCHOOL OF FINE ARTS, 800 CHESTNUT STREET, RUSSIAN HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[IV-1 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson, Jonathan Colbert] Veronica Sutton se rend à la California School of Fine Arts, dans le quartier de Russian Hill, où elle souhaite s’entretenir avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert mentionné dans les coupures de presse. C’est un beau bâtiment, construit sur une base de monastère ; l’école est relativement cotée, c’est notoire, et le quartier très animé, effectivement bohème – les cours ont repris il y a peu, et les étudiants sont nombreux dans les environs ; les cafés des alentours sont bondés. Veronica se dirige vers l’accueil ; elle se présente, avec sa carte de visite, et demande à voir le Pr Robinson pour une affaire urgente – et privée. La secrétaire, qui a examiné la carte de Veronica, laquelle dispose d’un certain crédit approprié, ne cherche pas à en savoir davantage ; elle examine l’emploi du temps du professeur : il est en train de donner un cours, mais devrait pouvoir se libérer vers 11h, si cela convient à la psychiatre ? Très bien, Veronica va patienter. Peut-être pourrait-elle, d’ici-là, jeter un œil aux œuvres des étudiants ? Bien sûr – la secrétaire lui indique plusieurs emplacements d’exposition dans l’école ; elle lui indique également le bureau du Pr Robinson, elle pourra s’y rendre directement après le cours.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Gordon Gore, Trevor Pierce, Nicolas Robinson] Veronica Sutton flâne donc dans les diverses expositions – en espérant, par chance, tomber sur le nom de Jonathan Colbert. D’autres visiteurs déambulent de même dans l’école, tout particulièrement dans son péristyle. Après quelque temps, la psychiatre déniche enfin une œuvre signée Jonathan Colbert... Mais ce tableau n’a absolument rien à voir avec les découvertes de Gordon Gore et Trevor Pierce à la Russian Gallery : c’est un paysage de la Baie de San Francisco – le Mont Tamalpais, suppose-t-elle ; mais c’est avant tout très décevant… Une peinture d’une extrême banalité, témoignant sans doute de la compétence technique de l’artiste, mais sans aucune inspiration : il n’y a pas d’âme dans cette toile. Veronica n’a pas la compétence académique et artistique de Gordon à cet égard, mais elle est suffisamment éduquée pour savoir ce qu’est un bon tableau : celui-ci, le seul qu’elle trouve à être signé Jonathan Colbert, n’en est probablement pas un. Par contre, elle a le bon réflexe de jeter un œil au trombinoscope de l’école, en accès libre ce qui lui permet de trouver la photographie de Jonathan Colbert, un beau jeune homme avec une moue arrogante… mais aussi celle de Nicolas Robinson et cette dernière photo la surprend bien davantage : le professeur n’est pas le vieil homme chenu qu’elle supposait instinctivement, mais, de toute évidence, un homme entre deux âges et un séducteur invétéré, qui prend visiblement soin de son apparence – la psychiatre, devant cet étonnant portrait, envisage un galant qui se sent vieillir, et n’en abuse que davantage de la gomina...

 

[IV-3 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Nicolas Robinson] Veronica Sutton ne s’attarde pas davantage dans l’exposition – le temps passe un peu trop lentement à son goût, elle commence à trépigner… Elle tend l’oreille, guettant les conversations, mais, si l’école est animée, elle n’en retire rien d’instructif – le nom de Jonathan Colbert, en tout cas, ne parvient pas à ses oreilles. La psychiatre se rend au bureau de Robinson, mais il est fermé. Elle fouine dans les sortes de « livres d’or » de l’école, mais ils sont d’un ennui mortel – rapportant quelques coupures de presse, bien sûr systématiquement favorables à l’école, ses professeurs et ses étudiants, et parfaitement creuses en tant que telles. Mais, en se renseignant, elle trouve l’amphithéâtre où Nicolas Robinson est en train de donner son cours ; elle entrouvre la porte, sans se faire remarquer, puis, voyant une place libre non loin, dans le fond de l’amphithéâtre, elle décide de s’y installer – elle commence à fatiguer, elle ne peut pas rester debout si longtemps… Le professeur ne semble pas la remarquer – ou en tout cas poursuit son cours comme si de rien n’était. En dépit de ses centres d’intérêt très divers, Veronica ne s’y connaît finalement guère en art, au-delà d’un fonds de culture générale relativement commun ; mais elle peut juger, dans l’absolu, de la manière dont le Pr Robinson fait cours – et c’est a priori un bon enseignant, compétent, sûr de lui, intéressé sans doute à ce qu’il raconte (en l’espèce, son cours porte sur les préraphaélites), et qui sait rendre la matière intéressante pour ses étudiants ; il est assez joueur, et même blagueur, par ailleurs – plutôt sympathique, pour le coup ; mais, effectivement, un séducteur… Les jeunes femmes des premiers rangs sont les cibles privilégiées de ses blagues, et il y provoque régulièrement des gloussements… Le cours s’achève. Si quelques jeunes filles se rendent à la chaire pour poser quelques questions au professeur, Veronica préfère s’éclipser au milieu des autres étudiants, pour gagner aussitôt le bureau de Robinson et l’y attendre.

 

[IV-4 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert] Le Pr Robinson ne tarde guère à rejoindre son bureau. Il salue courtoisement Veronica Sutton (mais à la façon d’un charmeur habitué à en faire des tonnes auprès du beau sexe), et ouvre la porte tandis que la psychiatre lui demande s’il voudrait bien lui accorder un entretien – pas de problème, qu’elle entre. Il libère une chaise croulant sous les documents pour que Veronica se mette à son aise, et s’installe quant à lui derrière son bureau. Que peut-il faire pour elle ? lui demande-t-il avec un sourire éclatant. La psychiatre se présente dans les formes, et lui tend sa carte – le professeur la range dans un tiroir. Veronica dit à Robinson qu’une de ses patientes a disparu. Pour des raisons de confidentialité qu’il comprendra très bien, elle n’est pas en mesure de lui donner son nom – mais elle a appris qu’elle fréquentait un des étudiants du Pr Robinson : un certain Jonathan Colbert… L’enseignant ne sourit plus – et ne gobe pas le baratin de la psychiatre, certes douée pour savoir quand les autres mentent, mais pas forcément pour mentir elle-même… « Une de vos patientes… Jonathan Colbert… Vous êtes bien psychiatre ? Pas journaliste, par hasard ? » Le professeur, s’il y tient, pourra vérifier ses références dans l’annuaire ! Il sourit à nouveau – il n’en doutait pas vraiment…

 

[IV-5 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Le Pr Robinson répond : Jonathan Colbert l’a peiné, il lui a causé quelques soucis ces derniers temps… Que veut savoir au juste Veronica Sutton ? Et, par pitié, inutile de verser dans ce genre de subterfuge, ils gagneront du temps tous les deux… La psychiatre dit s’inquiéter pour sa patiente (elle y tient !). Quelques recherches l’ont mise sur la piste de Jonathan Colbert, et elle a eu vent de « la ridicule polémique » dans laquelle avait été impliqué le jeune artiste. Elle souhaiterait pouvoir le contacter – car il pourrait savoir où se trouve la jeune fille disparue, ou du moins lui apporter quelques précieux renseignements. Robinson dit ne pas avoir la moindre idée d’où se trouve Jonathan Colbert. Il a l’adresse de son père, Harold Colbert, mais ils ne sont semble-t-il pas en très bons termes. Jonathan ne vivait plus chez ses parents depuis quelques temps, mais il ne cessait de déménager – d’un appartement miteux à l’autre ; alors dire où il se trouve maintenant… Mais le professeur va se montrer franc : cela lui va très bien comme ça, il n’a aucune envie de garder le contact avec le jeune homme – qui lui a fait un sale coup, et il n’apprécie pas. Du tout. Le petit a du talent, à l’évidence, on le disait très justement prometteur… Mais il n’est absolument pas… pragmatique ; il n’a aucun sens des conventions, ce genre de choses. Certes, c’est un artiste – et le professeur en connaît beaucoup par ici, il avait même eu la prétention d’en être un à une époque… Les artistes, et les jeunes artistes tout particulièrement, n’ont que le mot de « révolution » à la bouche, ils vont faire les choses différemment, etc. Mais il y a des limites. La plupart de ces jeunes gens finissent par l’admettre, mais pas Colbert : lui refuse de comprendre que « certaines choses ne se font pas quand on veut se faire un nom ». Et après ce qui s’est passé… « C’est foutu pour lui. Définitivement. » Veronica mentionne le tableau qu’elle vient de voir à l’école : semble-t-il rien à voir avec ce qui a été exposé… Le professeur pense-t-il que son étudiant l’a sciemment trompé ? Il ne voit pas d’autre explication : « Il m’a trompé, oui – ainsi que les commissaires d’exposition du Palace of Fine Arts. Il m’avait dit qu’il présenterait ses paysages – et, lui faisant confiance, c’est bien pourquoi je l’ai appuyé auprès du Palace… et même dans la presse, ne ménageant pas mes recommandations. Mais ces nus... » La psychiatre s’étonne cependant de la réaction du professeur : elle conçoit bien que sa charge lui impose d’assurer la respectabilité de l’institution dont il est membre, bien sûr… Reste que le tableau qu’elle a vu dans le péristyle était « parfaitement quelconque » ! Robinson ne le nie pas : bien fait, mais sans âme. Cependant le moyen de s’assurer quelques revenus et le début d’un nom – il est bien temps, ensuite, de tenter des choses plus audacieuses… « Mais il a voulu brûler les étapes, et s’est finalement brûlé les ailes. Je ne crois pas qu’il y ait plus de choses à en dire. » Veronica avance que le professeur avait semblé attaché au jeune homme, pourtant… Il l’admet – Colbert a beaucoup de talent, c’est un fait. En tant que professeur dans cette institution, Robinson ne se fait plus d’illusions depuis longtemps : il ne brillera pas par lui-même. Mais les enseignants dans son genre prient sans cesse pour bénéficier, disons, d’ « une gloire par répercussion » : quoi de plus flatteur qu’un élève qui perce ? Il fondait ce genre d’espoirs en Jonathan Colbert – il ne s’en sent que davantage trahi, et déçu. Sans doute le jeune homme n’en a-t-il même pas conscience, car il s’en moque, mais son comportement a souillé l’école, et l’a souillé en tant que professeur. Alors Robinson lui en veut.

 

[IV-6 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Nicolas Robinson pense-t-il que Jonathan Colbert aurait pu être influencé par « quelqu’un d’autre », qui l’aurait incité à « dévier » de la voie qu’il lui avait préparée ? Il ne connaissait pas plus que ça ses fréquentations – des jeunes femmes, oui, nombreuses… « Mais elles s’attachaient bien plus à lui que lui à elles. » En dehors de cela… Oui, il fricotait dans quelques groupes d’étudiants, « plus ou moins, vous savez, bolcheviques… On en trouve dans cette école, dans les cafés du coin… Partout, en fait, où des jeunes gens enthousiastes se persuadent qu’ils vont parvenir à changer le monde de fond en comble – et ceci en l’espace de deux mois tout au plus. » Mais le professeur n’en conclut pas grand-chose : cet engagement politique n’était sans doute pas essentiel, pour Jonathan Colbert – au-delà, éventuellement, d’une rhétorique pouvant tenir de la façade, plus ou moins consciemment. Il avait avant tout un tempérament d’artiste – et passablement lunatique, ce qui ne doit guère surprendre la psychiatre Veronica Sutton : « Parler de changer les choses, oui… Mais véritablement s’engager pour cela… » Par ailleurs, Colbert était fondamentalement arrogant : le professeur doute que quiconque dans ces cercles ait jamais pu développer suffisamment d’ascendant pour modifier en profondeur sa vision du monde. Veronica demande cependant au Pr Robinson s’il ne pourrait pas lui indiquer un camarade un peu plus proche que les autres, ou un autre enseignant qui aurait noué des liens avec Jonathan Colbert ? Et qui pourrait savoir où le trouver ? Non… Il n’était pas très liant, de toute façon – il ne s’attachait pas davantage aux hommes qu’aux femmes. Peut-être Mlle Sutton pourrait-elle enquêter dans les cafés des environs, mais il doute qu’elle trouve quiconque disposé à en parler – et il est à peu près certain, en tout cas, qu’elle ne trouvera personne pour parler de Jonathan Colbert en bien. Même chose pour les professeurs : Robinson ne croit pas qu’un de ses collègues ait pu nouer des liens avec le jeune homme – pas comme lui. Ils ne s’en seraient en tout cas jamais fait écho, alors… Et il n’a pas d’adresse à fournir, en dehors de celle de Harold Colbert, le père de Jonathan, à Nob Hill.

 

[IV-7 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert] Veronica Sutton comprend qu’elle n’en tirera pas davantage, et prend congé – en invitant Nicolas Robinson, si par miracle il apprenait quoi que ce soit, à la contacter aussitôt : il en va peut-être de la vie d’une jeune femme. Mais Robinson la reprend : là, il est incapable de la suivre sur ce terrain… « La vie d’une jeune femme menacée ? Et du fait de Jonathan Colbert ? » Il n’est pas avare de reproches concernant le jeune homme, mais de là à l’imaginer être mêlé à quelque chose d’aussi grave... Veronica lui répond qu’elle connaît bien ses patientes : la jeune fille dont elle parle est brillante à bien des égards, mais aussi extrêmement naïve – et il semblerait que Jonathan Colbert l’ait traînée dans les pires bas-fonds de San Francisco. La psychiatre ne peut pas jurer qu’elle est à proprement parler en danger – par ailleurs, elle dit franchement ne pas se soucier le moins du monde de « sa vertu » ; mais elle redoute vraiment qu’elle fasse de mauvaises rencontres… Nicolas Robinson s’affale dans son fauteuil : « Bon sang… J’espère qu’il n’est pas tombé aussi bas… Et que personne ne viendra me voir à ce propos en réclamant des explications... » À sa demande, il écrit un petit mot afin que l’administration de l’école donne une copie de la photographie de Jonathan Colbert à Veronica, qui le remercie, et ne s’attarde pas davantage.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 12HCABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[V-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, « Johnny », Timothy Whitman] Veronica Sutton rentre à son cabinet, à la lisière de Fisherman’s Wharf ; elle espère avoir des nouvelles de Louise Whitman, et c’est bien le cas : la jeune fille lui a adressé une lettre.

 

 

 

[À ce stade de la partie, je n’ai rendu accessible cette lettre qu’à la joueuse incarnant Veronica Sutton – libre à elle d’en communiquer le contenu aux autres, plus tard. Mais les circonstances de sa rédaction expliquent qu’une partie de son contenu était à ce stade déjà connue des joueurs – et, concernant le reste, cela peut donner l’impression, a posteriori, d’une redondance dans la scène suivante, mais il n’y avait pas ce parasitage durant la séance de jeu.]

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Chère Mme Sutton,

Vous avez très bien fait de me laisser votre carte. Le fait est que j’avais des choses à vous dire – des choses que je devais taire devant ma mère, dont vous avez pu juger combien elle est envahissante.

Mais je ne prétendrai pas duper une femme aussi lucide et perspicace que vous. Quoi que ma mère ait pu en dire, sachez ceci : Clarisse et moi ne sommes pas amies.

Non que je condamne vraiment son mode de vie – autrement plus excitant que le mien, ainsi que vous vous en doutez. Mais la peste trouvait donc toujours à s’amuser, me laissant seule entre les griffes du dragon maternel ! Quant à ses confidences sur ses errances et turpitudes, je suis portée à croire qu’elles avaient quelque chose de délibérément cruel et moqueur – qu’il s’agissait pour elle de me blesser.

Pour autant, je crains le pire la concernant – et ne laisserai pas ma jalousie vous dissimuler les dangers qu’elle court peut-être…

Je sais que vous avez appris le nom de « Johnny ». À ma connaissance, il est bien le plus récent de ses (nombreux) amants, et dans la lignée des précédents ; un artiste, oui – je crois qu’il a été exposé récemment au Palace of Fine Arts ; ou était-ce dans quelque galerie bohème de North Beach ? Je ne me souviens plus très bien…

Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que Clarisse, plus narquoise que jamais, m’avait confié que ledit « Johnny » lui avait proposé de poser pour lui – nue. Et la petite sotte pensait accepter !

Je n’en sais guère plus, mais je suis amenée à me poser des questions, naturellement : sachant ceci, puis-je croire que la soudaine inquiétude de mon père quant à la situation de Clarisse tiendrait uniquement à un amour paternel dont il n’a jamais fait preuve ? L’homme d’affaires ne connaît que l’argent ; est-ce trop hardi de supposer que c’est une question d’argent qui le motive ? Oui, je pense qu’on le fait chanter – d’où tout ce secret… Ma mère est trop bête pour s’en rendre compte, mais sans doute ai-je hérité quant à moi quelque chose de M. Whitman à cet égard, en bien ou en mal.

Je ne pense pas qu’il serait bienvenu de votre part, ou de celle de vos collègues, de revenir à la Résidence.

Mais croyez bien, en dépit de mon peu d’estime pour ma pauvre idiote de sœur, que je prie pour elle et pour le succès de votre enquête.

Bien cordialement,

Louise Whitman

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉSIDENCE WHITMAN, 32 LYON STREET, PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VI-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Gordon Gore, Louise Whitman] Bobby Traven et Eunice Bessler se rendent via les transports en commun à la Résidence Whitman, à Pacific Heights (la jeune fille possède un appartement plus loin dans le quartier, mais n’y met quasiment jamais les pieds). Au cours du trajet, tous deux discutent – Eunice est excitée comme une puce, et parle des films policiers dans lesquels elle a joué. Bobby relève qu’elle ressemble beaucoup à Gordon Gore à cet égard – toujours en quête du « palpitant »… Lui ne sait pas trop quoi penser de son employeur, qu’il trouve un peu « étrange », et Eunice le corrige : « Enthousiasmant ! Et… palpitant ! » Le détective ne poursuit pas sur ce terrain – mais il aura besoin que la starlette fasse preuve de sang-froid. Ils ne vont pas se livrer à une perquisition en règles, mais Bobby compte fouiner autour de la résidence, discrètement ; Eunice pourrait faire diversion, à un moment opportun – en arguant de l’affaire, ou de ce qu’elle est « presque » une voisine des Whitman. La jeune fille aimerait en profiter pour demander à parler à Louise Whitman, et le détective l’approuve.

 

[VI-2 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Louise Whitman, Montgomery Phelps] Ils arrivent aux environs de la Résidence Whitman. Pour l’heure, Bobby Traven se contente de placer Eunice Bessler à quelque distance, de l’autre côté de la rue, et aux aguets : qu’elle ne prenne pas d’initiative pour l’heure, il va se faire une idée du terrain, et lui fera signe s’il a besoin d’une diversion. Le détective fait le tour de la demeure – c’est faisable, il n’y a pas de muraille autour de la résidence, tout au plus une haie sur le côté de la maison qui débouche sur un jardin assez conséquent sans être immense ; les deux autres façades donnent, l’une, la principale, sur Lyon Street, une grande artère, la dernière sur une ruelle autrement réduite. Bobby commence par cette dernière – mais il n’est pas très discret, sa silhouette se remarque et il le sait, outre qu’il fait plein jour… Il y a de l’activité au rez-de-chaussée, mais le détective ne peut pas se montrer plus précis : avec les reflets, les rideaux éventuellement, il ne distingue guère que des silhouettes qui se déplacent à l’intérieur – probablement davantage que simplement Mme Whitman, sa fille, et le majordome Phelps : tout laisse à croire qu’il s’agit de gens qui travaillent, et le personnel de la maison est probablement plus conséquent que l’aperçu qu’ils en avaient eu la veille – des femmes de chambre ou autres bonnes, peut-être employées à mi-temps. Bobby ne dispose pas d’un angle de vue pour voir ce qui se passe à l’étage, mais les fenêtres sont ouvertes : c’est le matin, il fait bon, une petite brise agréable se fait sentir, tout à fait bienvenue pour aérer les chambres.

 

[VI-3 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps ; Louise Whitman, Dorothy Whitman, Clarisse Whitman] Bobby Traven adresse un signe de la main à Eunice Bessler : il est temps d’y aller ! La jeune fille quitte son poste d’observation, et va sonner à la porte de la Résidence Whitman. Elle patiente quelques secondes, puis la porte s’ouvre sur le majordome, Montgomery Phelps – un peu interloqué. Après quelques politesses, qui déconcertent le domestique guère habitué à ce qu’on lui demande comment il va, l’actrice explique qu’elle réside dans les environs, et qu’elle avait pensé profiter de cette belle matinée pour rendre visite à ses « voisins » les Whitman ; peut-être pourrait-elle discuter avec Mlle Louise ? Ou avec Mme Whitman ? Phelps, un peu gêné, lui explique que Mme Whitman est très stricte quant à ce genre de visites de courtoisie, et a pour principe de ne jamais… « recevoir à l’improviste ». D’où le rendez-vous de la veille, en fait. Il est tout à fait désolé, mais craint que Mme Whitman ne soit pas disposée à voir… « Mlle Bessler, c’est bien cela ? » Du moins pas maintenant et pas ainsi. Louise serait-elle mieux disposée ? Eunice adresse au majordome son sourire le plus charmeur – il en est presque paniqué… Il rougit, du moins. Presque sur le ton de la confidence, il dit à la jeune femme qu’elle a sans doute pu constater que Mme Whitman refusait que Mlle Whitman parle à qui que ce soit hors de sa présence… Eunice demande au domestique s’il ne pourrait pas faire « un petit effort » à ce propos : c’est qu’elle aurait grand besoin de s’entretenir avec Louise Whitman, seule à seule… De la disparition de Clarisse, bien sûr : la politique domestique de Mme Whitman n’aide en rien à la résolution de cette inquiétante affaire ! Phelps, désolé, s’excuse de ne pas pouvoir la faire pénétrer à l’intérieur – d’autant qu’il y a tout le personnel de maison, il serait impossible de rester discret… Mais l’actrice lui demande alors, dans ce cas, de faire sortir, même brièvement, Louise Whitman. Le majordome hésite : elle ne sort pas, normalement – mais, cinq ou dix minutes, peut-être… Sourire rayonnant de Eunice : « Ce sera amplement suffisant ! » Mais Phelps note qu’elle ne peut pas attendre ainsi devant la maison… Il y a un petit square à deux minutes : l’actrice va y attendre ; Phelps ne peut rien lui garantir, mais il va en parler à Mlle Louise. Il ferme la porte.

 

[VI-4 : Eunice Bessler, Bobby Traven] Eunice Bessler se rend au square, mais en prenant soin de passer, l’air de rien, à côté de Bobby Traven ; elle n’a pas le temps de lui expliquer les détails, mais lui dit qu'elle doit s’éloigner brièvement, et que le détective ne doit pas la suivre. Il dit cependant qu’il va garder un œil sur elle, à distance – en ayant relevé qu’il y avait donc bien du monde dans la Résidence Whitman. L’actrice entend le rassurer : elle sait se défendre, d’ailleurs elle a un Derringer ! Le détective en est encore moins rassuré… « Pas de bêtises, Mademoiselle ! »

 

[VI-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps, Clarisse Whitman, Louise Whitman, Veronica Sutton] Mais Bobby Traven ne peut de toute façon pas se concentrer sur Eunice Bessler : c’est la diversion qu’il souhaitait, il doit en profiter ! En longeant le jardin, il observe les fenêtres ouvertes de l’étage. Il se souvient que Phelps avait évoqué devant lui les sorties nocturnes de Clarisse Whitman : de sa fenêtre à l’étage, la jeune fille quittait la maison en descendant à l’aide d’une gouttière assez solide, donnant, au rez-de-chaussée, sur la chambre du majordome, qu’il peut supposer inoccupée à cette heure. Bien sûr, le détective n’a pas exactement la même carrure que la jeune fille, il n’est pas dit que la gouttière soit assez solide pour lui… Et la discrétion n’est pas toujours son fort – a fortiori en plein jour ! Enfin, il y a du monde dans la maison, même s’il ne sait pas ce qu’il en est précisément à l’étage… Bobby a cependant envie de tenter le coup. Il patiente deux minutes, puis la porte principale s’ouvre, Louise Whitman en sort, et Phelps ferme derrière elle. C’est le moment ou jamais ! Par contre, Eunice, trop loin, ne sait absolument rien de ce qu’il fait… Qu’à cela ne tienne, Bobby s’insinue dans le jardin, jauge la gouttière, et pense qu’elle devrait supporter son poids. Il se met à grimper, mais sans grande adresse – une mauvaise prise lui a fait faire un peu de bruit, mais cela n’a semble-t-il pas provoqué de réaction. Il se montre plus prudent, après coup, et parvient au niveau de la chambre de Clarisse ; la fenêtre est ouverte, et Bobby s’assure de ce qu’il n’y a personne à l’intérieur. La chambre a déjà été fouillée la veille par Eunice et Veronica Sutton, mais le détective pense que ça vaut le coup d’y rejeter un œil, lui le professionnel…

 

[VI-6 : Eunice Bessler : Louise Whitman ; Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Veronica Sutton, Jonathan Colbert, Timothy Whitman] Eunice Bessler patiente dans le square, assise sur un banc. Après cinq minutes environ, elle voit Louise Whitman qui pénètre dans le parc, ne tarde pas à la reconnaître, et vient s’asseoir à côté d’elle (elle ne la regarde pas, se contentant de fixer le square devant elle – les enfants qui jouent sur une installation). L’impression de la veille se confirme : Louise est une jolie jeune fille, avec une coiffure à la mode, mais l’actrice ne manque pas de relever que sa tenue très austère la dessert – sans doute un autre effet de la tyrannie domestique de Dorothy Whitman. Eunice remercie Louise d’être venue – cette dernière se contente de dire, le visage fermé, qu’elles n’ont pas beaucoup de temps. L’actrice va donc à l’essentiel : il faut tout lui dire concernant Clarisse Whitman – ces choses que Louise, visiblement, souhait leur dire la veille, mais pas en présence de son omniprésente mère… C’est bien le cas ; elle a adressé une lettre à Mme Sutton à ce propos, mais sans doute Eunice n’en a-t-elle pas encore eu connaissance. L’actrice confirme. Mais ils ont suivi la piste de « Johnny », un peintre… « un peu spécial » ? C’est bien cela – le dernier amant en date de Clarisse ; et un pervers qui lui avait demandé de poser nue ; « Cette petite imbécile me l’a dit, elle en était ravie, elle s’en vantait en fait devant moi... » Eunice demande à Louise si elle pensait que sa sœur était en danger de ce fait – que la menace vienne de Jonathan Colbert (le nom précis n’évoque rien à la jeune fille) ou soit simplement en rapport avec lui. Mais pas sur le moment, non – pour elle, ce n’était qu’une énième occasion pour sa sœur d’étaler sa débauche et sa joie devant elle… Clarisse a-t-elle évoqué devant sa sœur des… « gens étranges – des clochards, par exemple » ? Elle fréquentait assurément des « gens étranges », mais certainement pas des clochards, non : des artistes à foison, des poètes, ce genre de choses… Eunice l’assure qu’il y a « des gens bien » dans ce milieu, remarque qui extirpe un petit sourire triste et guère convaincu chez Louise. Puis elle émet un soupir : « Savoir si elle est en danger… Avec ses bêtises de jeune fille indocile, et en rapport ou nom avec ce "Johnny"… Je ne sais pas. Mais il y a quelque chose, tout de même – pas tant chez Clarisse que chez notre père… Il a peut-être fait devant vous protestation de son amour paternel, mais je peux vous dire qu’il n’a jamais prêté la moindre attention à ses filles : pour lui, nous ne sommes que… des investissements. À long terme. Et sans doute commence-t-il à trouver que cela fait un peu trop longtemps, et qu’il s’agit maintenant d’en tirer des dividendes, j'en sais quelque chose, avec tous ces beaux partis qu'il invite à me scruter comme un cheval auquel on regarderait les dents. Alors son inquiétude concernant Clarisse… Je n’y crois pas : la seule chose qui pourrait l’inquiéter, c’est ce qui pourrait lui arriver à lui. » Un silence. Eunice entend réconforter Louise – elle est une jeune fille forte, et… « Non, Mlle Bessler. Et j’aimerais que vous cessiez de le prétendre – ceci ou d’autres choses du même acabit. Vous êtes peut-être ce genre de jeune fille – comme Clarisse ; pas moi, je n’ai pas cette force de caractère – et ce discours, elle me l’a cruellement tenu durant toutes ces années ; c’était… très désagréable. Et ça l'est toujours. » Eunice, un peu refroidie par cette repartie qu’elle n’attendait pas, essaye de parler d’autre chose : le rapport à l’art de Timothy Whitman, qui semble au mieux défiant. « C’est un bourgeois très puritain, qui aime ce qui se chiffre – et pour lui l’art ne se chiffre pas assez, ou, du moins, pas selon des protocoles qu’il soit en mesure de comprendre : les ventes les plus astronomiques, en l’espèce, le dépassent totalement. L’argent, c’est tout ce qui compte – et un argent qui s’incarne dans le solide, sa banque, cette demeure… L'art est une perte de temps, et donc d'argent, et il n’y a rien de plus à en dire. » Et quant aux relations entre Clarisse et leur mère ? « Notre mère est un dragon. Elle bataillait avec Clarisse, parce que Clarisse répondait tandis que je me soumettais. Nul amour dans tout cela, à nouveau. Notre mère ne nous perçoit peut-être pas, elle, comme des investissements, mais disons… Des devoirs. C’est ce que les femmes doivent faire – perpétuer le cycle des générations. Mme Whitman est très attachée à sa notion de ce que les femmes doivent faire. » Mais Louise regarde sa montre – elle ne peut pas s’attarder plus longtemps, il lui faut rentrer. Eunice la remercie avec un sourire chaleureux, mais Louise ne la regarde toujours pas ; elle se contente de se lever et de partir sans un mot de plus.

 

[VI-7 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Timothy Whitman] Bobby Traven fouine dans la chambre de Clarisse Whitman ; il repense notamment à ce que Eunice Bessler et Veronica Sutton lui avaient dit, la veille – le bruit de chasse d’eau quand Dorothy Whitman s’était livrée à sa fouille préliminaire. Il jette un œil aux toilettes attenantes, mais n’y repère rien de spécial… Il cherche des stupéfiants, en particulier, mais rien ; et pas davantage dans la chambre à proprement parler – pas de cache sous le plancher, etc. Le détective entrouvre la porte donnant sur le couloir, il n’y a a priori personne à l’étage. À sa droite se trouve une autre chambre, probablement celle de Louise Whitman, tandis que la chambre des époux Whitman se trouve au bout du couloir ; de l’autre côté du couloir, tout l’étage est semble-t-il occupé par l’immense bureau de Timothy Whitman. Le détective choisit de se rendre dans ce dernier – mais il n’est pas très discret, il fait crisser le plancher… Pour l’heure, cela ne semble pas prêter à conséquences, mais il comprend bien qu’il n’a pas beaucoup de temps, et qu’une nouvelle maladresse attirera sans doute quelqu’un à l’étage. Il entre cependant dans le bureau – aux dimensions vraiment impressionnantes. Les fenêtres, là aussi, sont ouvertes. Un grand bureau trône à l’extrémité de la pièce, les murs sont presque systématiquement recouverts de bibliothèques, à ceci près qu’elles ne contiennent pas des livres, comme le révèle un survol rapide des rayonnages, mais uniquement ou peu s’en faut des dossiers (les très rares exceptions sont purement fonctionnelles, des annuaires, par exemple). C’est une pièce où l’on travaille. Bobby cherche dans les bibliothèques des signes de ce que tel ou tel dossier aurait été régulièrement retiré, et pourrait dissimuler quelque chose, mais il ne trouve rien de la sorte. Le détective jette ensuite un œil au bureau, qui comprend plusieurs tiroirs, tous fermés et verrouillés. Il décide de ne pas tenter de les forcer – ça serait trop bruyant, et ça laisserait des traces éloquentes… Il a le sentiment de perdre son temps, qui est précieux.

 

[VI-8 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Montgomery Phelps] Or, quand Bobby Traven jette un coup d’œil dans le couloir, par précaution, il entend des bruits de pas qui montent ! Il retourne aussitôt dans la chambre de Clarisse Whitman – mais il n’a guère d’endroits où se cacher… Il se réfugie cependant dans les toilettes. Quelques secondes plus tard, les bruits de pas se font à nouveau entendre, et qui viennent clairement de l’étage – il n’a toutefois pas l’impression que le nouveau venu ait ouvert une porte, quelle qu’elle soit. Mais quelqu’un se promène à l’étage, et sans doute pour jeter un œil çà et là, à en juger par le rythme, pas pour travailler. Craignant de plus en plus d’être découvert, Bobby s’empare de vêtements de Clarisse pour dissimuler son visage… Mais sa carrure le dénoncera probablement de toute façon. Les bruits de pas semblent s’éloigner, a priori dans la direction du bureau – dont il entend la porte s’ouvrir après quelques secondes. Bobby en profite pour s’esquiver par la fenêtre – sans s’embarrasser de précautions avec la gouttière peu fiable : il prend son appui, et saute. Mais il se réceptionne mal, et l’atterrissage est douloureux… et bruyant. Le détective, qui craint la foulure, ne fuit pas à toutes jambes, préférant s’accroupir sous la fenêtre de la chambre de Montgomery Phelps. Hélas, au même instant, une femme de chambre passe précipitamment la tête à travers la fenêtre ouverte par laquelle Bobby vient de sauter ; elle entend du bruit, baisse la tête… et aperçoit le détective avec son visage masqué ! Elle hurle : « Au secours ! Au voleur ! À l’assassin ! » Bobby n’a plus le choix, et se met à déguerpir – un peu clopin-clopant, sa course est douloureuse, mais il prend sur lui et fonce.

 

[VI-9 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Louise Whitman, Timothy Whitman] Hélas, il y a des passants dans les environs – interpellés par les hurlements de la femme de chambre, ils ne manquent pas de remarquer Bobby Traven, avec sa forte carrure, sa démarche bizarre… et ce linge de corps féminin dont il s’est fait un déconcertant foulard ! Trop interloqués par la scène pour intervenir, ils sont peut-être aussi intimidés par la charpente du cambrioleur… Mais ils sont nombreux, et tendent à se rapprocher. Eunice Bessler, après avoir laissé Louise Whitman rentrer seule chez elle, était retournée dans les environs de la Résidence Whitman – les cris de la femme de chambre attirent également son attention, et elle voit bien vite que Bobby est en très fâcheuse posture ! Elle court dans sa direction – et tente la comédie ; comme dans un faux chuchotis, en fait entendu de tous, elle lance au détective : « Bobby ! Bobby ! Qu’est-ce que tu fais ? » Le détective poursuit sa course – finissant par ôter son « masque » qui lui nuit plus qu'il ne lui vient en aide. Il rejoint les lignes du cable-car, dans l’espoir de grimper à bord d’une voiture de passage pour filer au plus vite… mais, pas de chance, il n’y a pas de véhicule dans l’immédiat. Par contre, les passants se multiplient, qui reprennent bientôt les cris de la femme de chambre : « Au voleur ! À l’assassin ! » Eunice, qui peste, court en direction du détective, et attire du coup tout autant l’attention. Mais elle continue de jouer la comédie – s’adressant au détective comme à un individu un peu simplet : « Voyons, Bobby, faut pas faire ça, c’est pas bien ! Tu fais peur aux gens, regarde dans la rue ! C’est pas bien ! » Bobby ne comprend pas vraiment ce qui se passe, commençant à faire ses excuses… L’actrice le saisit par l’épaule et lui chuchote : « Fais le demeuré, bon sang ! » Eunice a du métier, elle pourrait être convaincante dans l’absolu, et son comportement a au moins pour effet d’interloquer à nouveau les passants : un petit attroupement s’est formé, mais qui ne semble plus savoir comment réagir… En fait, certains semblent trouver la scène… cocasse ? Mais ça ne durera pas – d’autant que Bobby n’a pas le don de sa compagne pour la comédie, à l’évidence ; et les policiers ne vont plus tarder ! Tous deux continuent à jouer le couple mal assorti en longeant la ligne du cable-car – quand une voiture arrive enfin, ils s’empressent d’y monter en marche. Les passants semblent sortir de leur hébétude : « Hep ! Hep ! Là-bas ! » Et, à l’intérieur de la voiture, les passagers sont tout aussi décontenancés – même si personne ne prend l’initiative d’agir… Bobby et Eunice ne s’attardent pas : après quelques pâtés de maison, ils descendent, en marche à nouveau, et le détective guide l’actrice dans un dédale de ruelles, jusqu’à trouver à se réfugier dans un petit café qui donne sur une tout autre ligne. Hélas, ils savent tous les deux qu’ils ont été grillés auprès des Whitman : Bobby, même avec son foulard ridicule, était assurément identifiable, et Eunice s’était présentée nommément à la porte de la Résidence Whitman quelques minutes plus tôt à peine… Et, fonction de comment Timothy Whitman réagira, ils pourraient bien avoir en plus des ennuis avec la police ! Eunice ne comprend absolument pas ce qui s’est passé, elle presse Bobby de lui répondre (d’autant qu’elle croyait, tout d’abord, qu’il était censé la surveiller), mais le détective renâcle et se perd dans des explications bidon évacuant sa responsabilité...

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 13H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VII-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Jonathan Colbert, Nicolas Robinson, Harold Colbert] Comme convenu, tous les investigateurs se retrouvent au Manoir Gore, sur Nob Hill, vers 13h, pour faire le point sur leurs découvertes. Veronica Sutton montre notamment la lettre de Louise Whitman, ainsi que la photographie de Jonathan Colbert ; le professeur Nicolas Robinson lui a également donné l’adresse du père de l’artiste, Harold Colbert. En fait, le nom de Colbert disait vaguement quelque chose à Veronica depuis qu’il était apparu, mais l’information concernant son père lui a permis de comprendre qu’elle avait une certaine idée de qui il s’agissait, même si elle ne l’a jamais rencontré : Harold Colbert est un intellectuel assez réputé de San Francisco, il enseigne la théologie au Jesuit College, et fait figure d'expert au niveau mondial – la curiosité de Veronica en matière d’anthropologie et indirectement d’occultisme explique qu’elle a déjà croisé ce nom à plusieurs reprises, sans qu’elle fasse jusqu’alors le lien, et notamment parce qu’elle envisage la matière ésotérique dans une perspective rationnelle et symbolique : en fait, le Pr Colbert est tout particulièrement un spécialiste du symbolisme médiéval, et a livré tout au long de sa carrière des études très pointues portant sur des sujets pas toujours très orthodoxes.

 

[VII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven : Lin Chao, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Zeng Ju rapporte alors (concrètement, à Gordon Gore...) ce qu’il a appris auprès de Lin Chao : Jonathan Colbert traîne bien dans le Tenderloin, en compagnie d’une petite frappe, un escroc minable du nom d’Andy McKenzie. Ils semblent fréquenter un « restaurant français » appelé Le Petit Prince, tenu par un certain Parker Biggs, qui a l’air d’un tout autre calibre. Ce renseignement lui a cependant coûté (ou plutôt, à son patron...) 100 $ – on ne peut évidemment faire passer une facture au motif qu’il a fallu payer un trafiquant d’opium, certes… Quoi qu’il en soit, suivre ce McKenzie pourrait s’avérer fructueux (pourquoi Colbert s’est-il donc associé à lui ? Visiblement pas pour l’amour de l’art…), et peut-être faudrait-il également avoir une petite discussion avec Parker Biggs ? Bobby Traven fait la remarque qu’il connaît Le Petit Prince, effectivement un « restaurant français » sur Ellis Street – pas très loin en fait de Chez Francis. Le nom de Parker Biggs ne lui est d’ailleurs pas inconnu : il n’est pas spécialement affilié à la Mafia, ou ce genre de choses, mais c’est un parrain dans son genre, qui gère son établissement avec une poigne de fer – d’ailleurs, il a la réputation de se servir de ses poings le cas échéant, sans toujours faire appel à ses lieutenants ; et, c’est notoire, il a trempé dans de très, très sales affaires – éventuellement d’homicide, même s’il n’est jamais tombé pour l’heure. Un vrai dur, un méchant…

 

[VII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Harold Colbert, Louise Whitman, Timothy Whitman, Daniel Fairbanks] Gordon Gore fait alors à son tour le bilan de ce que Trevor Pierce et lui ont pu trouver à la Russian Gallery : « Un peintre tout à fait prometteur, ce Jonathan Colbert... » En fait, il a acquis ses toiles – sauf une, vraiment curieuse : le très déconcertant portrait d’un vieil Indien ; le tableau se trouve toujours dans la réserve de la galerie d’Irena Kreniak, peut-être devraient-ils y faire un saut pour en juger de leurs yeux… La galeriste ne sait cependant pas où se trouve le jeune homme – et Gordon se demande en fait s’il est toujours en vie… Mais Mme Kreniak a également mentionné le nom du professeur Harold Colbert. Par ailleurs, Gordon a relevé, dans la lettre de Louise Whitman adressée à Veronica Sutton, ces éléments qui semblent confirmer que Timothy Whitman n’est « pas très clair » dans cette affaire… Il n’est pas fâché de ne pas avoir donné trop de détails à Daniel Fairbanks dans le rapport de ce matin, et pense continuer dans ce sens jusqu’à nouvel ordre.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 16H – APPARTEMENT DES COLBERT, N° 3, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VIII-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven : Andy McKenzie, Harold Colbert] Tous sont d’accord pour considérer que la piste la plus fructueuse est celle impliquant Le Petit Prince et Andy McKenzie, mais le « restaurant français » n’ouvrira pas avant 18h. Histoire de ne pas perdre leur après-midi, Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce et, bien qu’un peu hésitante après ce qui vient de se produire (elle est demeurée discrète à ce propos), Eunice Bessler, décident de se rendre à l’appartement du professeur Harold Colbert, qui se trouve en fait dans la même rue que le Manoir Gore, Clay Street, dans Nob Hill, mais bien plus loin, toutefois – c’est une très longue artère… Zeng Ju, toutefois, propose de rester auprès de la voiture de Gordon : inutile d’effrayer le Pr Colbert en se rendant en masse chez lui… Bobby Traven dit être du même avis, et n’accompagne pas les autres pour cette raison, préférant retourner à son agence – en fait, il rumine un peu son échec, dont il a pris soin de ne pas parler aux autres…

 

[VIII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert] Zeng Ju conduit donc son employeur, Mlle Bessler, M. Pierce et Mlle Sutton au domicile des Colbert. Ils arrivent devant un bâtiment très fantasque – même selon les critères plus que généreux de Nob Hill. Mais l’immeuble a été scindé en plusieurs appartements : le Pr Colbert ne serait certes pas en mesure d’être le propriétaire de pareille folie dans son ensemble. Zeng Ju reste donc auprès de la Rolls-Royce Phantom I de M. Gore tandis que les autres pénètrent dans le bâtiment, où le concierge les guide vers l’appartement n° 3.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Trevor Pierce : Judith Colbert : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore sonne à la porte, Eunice Bessler à ses côtés, tandis que Veronica Sutton et Trevor Pierce restent en arrière. Une voix de femme un peu âgée se fait entendre, qui demande de patienter, puis la porte s’ouvre sur une Mme Colbert un peu interloquée par cet attroupement. Gordon Gore explique qu’il souhaiterait discuter avec elle et son époux de l’œuvre de leur fils Jonathan. Elle fronce les sourcils, et demande s’ils sont des journalistes, mais le dilettante explique que ce n’est pas du tout le cas ; il s’est porté acquéreur de dix-sept des toiles du jeune artiste, qu’il admire énormément – il est collectionneur d’art, peut-être a-t-elle entendu parler de lui ? Ses amis sont également amateurs d’art – et ils souhaiteraient tous rencontrer Jonathan. Judith Colbert, finalement mise à l’aise, déplore aussitôt ne pas du tout savoir où se trouve son fils en ce moment… Mais elle les invite à entrer, ils vont discuter de tout cela avec Harold.

 

[VIII-4 : Veronica Sutton : Judith Colbert ; Harold Colbert] Ils suivent Judith Colbert dans un salon assez cossu et meublé avec goût – de très belles bibliothèques, notamment, qui croulent sous les ouvrages anciens. Qu’ils s’asseyent – elle va chercher son mari ! Veronica Sutton, en son absence, jette un œil aux rayonnages : ils sont d’une extrême richesse, mais sans épate – on devine que ces livres ont été lus. Les ouvrages anciens attirent immédiatement l’attention, peut-être plus particulièrement les diverses bibles qui y figurent (dont une superbe Bible du Roi Jacques de 1611, des manuscrits en hébreu plus anciens encore, etc.), mais il faut aussi compter avec une littérature scientifique abondante, sous forme de thèses, d’essais, de revues… La théologie est le principal sujet, mais, dans une perspective d’humanités, bien d’autres matières sont représentées. Le symbolisme est un autre dénominateur commun, plus pointu.

 

[VIII-5 : Gordon Gore : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore, pendant ce temps, jette un œil aux photographies exposées dans le salon ; elles sont assez nombreuses. Le rendu n’est toutefois pas le même qu’à la Résidence Whitman : il y a beaucoup de photos de Harold Colbert, illustrant le plus souvent des événements académiques, des remises de récompenses, etc. ; mais nulle prétention dans cet étalage – simplement le souvenir de moments marquants. D’ailleurs, le visage toujours souriant du professeur inspire instinctivement la sympathie. On trouve également des photos de Jonathan Colbert, fils unique semble-t-il, à plusieurs époques de sa courte vie.

 

[VIII-6 : Gordon Gore : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert] Mais c’est alors que Harold Colbert, accompagné de son épouse, pénètre dans le salon – toujours souriant, un bonhomme vieillissant mais qu’on devine chaleureux. « Messieurs dames, Judith me disait que vous souhaitiez discuter de Jonathan ? » Gordon Gore s’avance, et lui tend la main, qu’il serre cordialement. Il se présente comme un admirateur du travail de son fils – qui souhaiterait le rencontrer, et peut-être en apprendre davantage ? Les éloges que tresse Gordon à propos de Jonathan Colbert font sourire plus encore le vieux professeur, persuadé que le dilettante exagère… Lui-même ne saurait prétendre apprécier l’œuvre de son fils – sans doute manque-t-il de la culture nécessaire pour cela… Mais, c’est ennuyeux, il n’a aucune idée d’où son fils peut se trouver – Judith et lui ne l’ont plus revu depuis plusieurs mois…

 

[VIII-7 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Gordon Gore demande s’il faut s’en inquiéter, mais le Pr Colbert répond que ce n’est probablement pas le cas, balayant cette éventualité d’un simple revers de la main – mais il est un peu gêné, et donne au fond l’image d’un père aimant, mais qui ne sait tout simplement pas quoi faire, et est trop timide pour oser parler de ce genre d’affaires privées de la sorte. Mais Gordon poursuit dans cette voie : il a eu des échos de la vie « irrégulière » du jeune homme, ses déménagements à répétition… Et Veronica Sutton n’a aucun doute : Harold Colbert est bel et bien inquiet ; elle intervient, le signifie au professeur, et lui dit qu’ils peuvent l’aider. Le vieil homme est surpris : l’aider ? Qu’entendent-ils par-là ? Gordon reprend la main… et décide de jouer franc jeu : ils mènent une enquête qui pourrait bien impliquer Jonathan Colbert – la disparition mystérieuse d’une jeune fille… Qu’il se rassure : ils ne sont pas de la police, ne travaillent pas non plus pour la presse, et l’intérêt du dilettante pour l’œuvre du jeune homme est parfaitement sincère. Mais, à tous les niveaux, ils ont besoin d’en savoir davantage. Le professeur ne l’interrompt pas, mais il est visible qu’il tend à se fermer un peu… Gordon poursuit : Jonathan n’est accusé de rien, la justice n’est pas après lui – mais il était lié à cette jeune fille, cette Clarisse, dont le nom dit peut-être quelque chose au professeur ? Il fait non de la tête, très lentement… Mais Judith Colbert commence alors à sangloter. Gordon lui présente aussitôt ses excuses, mais Harold Colbert, sans un mot, pose la main sur l’épaule de son épouse, qui se lève aussitôt, en larmes, et quitte la salle, en faisant un signe de la tête à son mari, l’invitant à poursuivre l’entretien.

 

[VIII-8 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Harold Colbert fixe Gordon Gore, il semble le jauger – et finalement décider de lui faire confiance. Dans un soupir, il les prie d’excuser son épouse – mais cela fait bien quelques mois qu’ils sont sans nouvelles de Jonathan, ils s’étaient aigrement disputés alors, et, oui, ils sont inquiets. Il n’était pas possible d’en parler librement en présence de Judith, mais peut-être cette conversation pourrait-elle apporter quelque chose, oui… Le professeur a eu écho des soucis médiatiques de son fils par la presse uniquement, il n’en sait rien de plus. Trevor Pierce lui demande s’il ne connaîtrait pas des amis de son fils, des endroits où il aurait pu aller, mais non, ce n’est pas le cas. « Des amis, je doute qu’il en ait jamais eu beaucoup. Des femmes, oui – pour un temps. Je sais comment mon fils se comporte à cet égard. Créer des liens dans ces conditions... » Depuis son entrée à la California School of Fine Arts, il n’a jamais parlé à ses parents d’éventuelles relations.

 

[VIII-9 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Veronica Sutton demande alors à Harold Colbert s’il pourrait en dire davantage sur les circonstances de leur dispute. Le professeur est hésitant, il réfléchit… Gordon Gore présente Veronica comme étant sa psychiatre, une femme de grande compétence et qui lui a été d’un grand secours, tandis qu’elle tend sa carte au professeur – qu’il empoche sans l’examiner. Harold Colbert se tourne toutefois vers elle, et semble la jauger à son tour. Puis il émet un profond soupir : « Mon fils est un artiste… Un choix de carrière que je ne comprends pas vraiment. Comme bien des pères tristement bourgeois de San Francisco, je l’imaginais devenir, que sais-je, avocat, médecin, banquier… Mais je n’allais pas l’empêcher de faire ses propres choix – je ne les trouvais pas pertinents, mais ce n’était pas à moi d’en juger. Mais il s’est aussi composé un personnage d’artiste, avec toutes les lubies qui peuvent aller avec ; même si cela s’accorde sans doute avec son caractère, lunatique, passionné… Je sais que c’est un véritable artiste, et pas un poseur comme il y en a tant. Mais… Ce sont peut-être des préjugés de vieux bonhomme, mais je crois que les vrais artistes sont parfois… trop sensibles à… certaines choses… Je crains que Jonathan soit dans ce cas. Toujours est-il qu’il s’est de plus en plus dressé contre Judith et moi-même. Dire quelle était la raison de notre dernière dispute, j’en serais bien incapable – tant de choses se sont accumulées… Mais que voulez-vous faire, le concernant ? » Gordon reprend la parole : le trouver, déjà ; l’aider, aussi – dans ses éventuels déboires, et financièrement ; mais il s’agit donc aussi de retrouver cette jeune fille – quel que soit le lien avec Jonathan Colbert, si même il y en a un. Le Pr Colbert suppose qu’il doit dans ce cas les remercier – même s’il dit ne pas être bien certain que ce soit la meilleure chose à faire que d’entretenir son fils dans ses fantasmes… Gordon loue toutefois sa révolte juvénile – l’apanage des grands artistes débutants ; plus tard, peut-être saura-t-il trouver une voie plus mature et constructive…

 

[VIII-10 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Sigmund Freud, Judith Colbert] Trevor Pierce demande au professeur s’il a constaté une évolution dans les sujets traités par son fils. Harold Colbert pèse sa réponse – mais se tourne en fait à nouveau vers Veronica Sutton : « Il a eu une sorte de… de crise. Peut-être… Peut-être était-ce simplement un adolescent qui se rebellait, comme tous les adolescents se doivent de le faire. » Il s’interrompt, et fixe la psychiatre dans les yeux ; puis il reprend : « C’était au printemps 1925. Il était très difficile à vivre, à l’époque, et m’inquiétait énormément. » Il se tait subitement, ne lâchant pas des yeux Veronica – qui en est un peu décontenancée… « Vous l’aviez dit tout à l’heure trop sensible à certaines choses ; est-ce à cet épisode que vous faisiez allusion ? » Le regard du professeur est plus perçant que jamais – et il ne sourit plus du tout, il est d’une extrême gravité ; il hoche presque imperceptiblement la tête. Puis : « Vous êtes psychiatre ? Psychanalyste, peut-être aussi ? » Veronica acquiesce – c’est une de ses « marottes »… « Vous n’êtes pas si nombreux à San Francisco – tout particulièrement parmi les femmes… Ce n’est pas une matière que je maîtrise très bien. Le Dr Freud a écrit sur l’interprétation des rêves, n’est-ce pas ? Je n’adhère pas vraiment à ses vues. En tant que spécialiste du symbolisme, j’imagine que cela peut paraître étrange, mais… je ne crois pas qu’interpréter les rêves sur la base de grilles de lecture symboliques soit si pertinent que cela. Les rêves peuvent avoir une autre portée, et le symbolisme n’explique pas tout – s’il explique quoi que ce soit. Toujours est-il qu’à l’époque Jonathan a… beaucoup... rêvé ; de ces rêves rares dont on se souvient au réveil – et des rêves… déstabilisants... » Veronica Sutton croit comprendre ce dont il veut parler – elle réalise qu’à l’époque dont parle le professeur, un nombre inhabituel de ses patients, et tout particulièrement des artistes, des auteurs, etc., avaient adopté un comportement étrangement similaire, même si elle n’en a plus les noms en tête : ils étaient venus lui parler de leurs rêves toujours plus étranges, et dont ils se souvenaient très bien, aussi aberrants fussent-ils… En fait, la littérature scientifique d’alors s’en était fait l’écho, de par le monde entier ; on avait avancé de nombreuses théories, mais rien de déterminant – puis la crise a cessé, et on a tout simplement cessé d’en parler… Veronica comprend par ailleurs que le Pr Colbert lui a fait passer une sorte de test : il s’agissait de voir si elle ferait le lien, base nécessaire à de plus amples révélations. Elle joue le jeu, et le signifie en appuyant sur la date de la crise : « En 1925. Approximativement entre février et fin avril. » Il hoche imperceptiblement la tête. La psychiatre lui demande alors si son fils lui en a dit plus sur le contenu de ses rêves...

 

[VIII-11 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Judith Colbert] Mais le visage du Pr Colbert se décrispe soudainement, et il botte en touche – mais toujours en regardant Veronica Sutton, il a en fait totalement lâché les autres (qui s’en rendent compte, et ça peut les mettre un peu mal à l’aise) : « Judith est très affectée par ce qui s’est produit, et fatiguée, je crois que je ferais mieux de m’occuper d’elle. Si vous voulez bien me tenir au courant de l’avancée de vos investigations ? Vous savez comment me contacter. Mais je vous prie de bien vouloir me laisser, maintenant. » Il se lève, les autres font de même ; Gordon Gore le remercie d’avoir bien voulu les recevoir, et l’assure qu’il lui fera savoir où en est leur enquête.

 

À suivre...

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve

L’Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve, jeu de rôle par-delà le mur du sommeil, cinquième édition, Sans-Détour, [1963-1965, 1986, 1992, 1997, 2004, 2008, 2011] 2017, 284 p.

 

UNE BELLE BOÎTE

 

Sans-Détour est toujours plus à fond dans les financements participatifs, semble-t-il – et au point où c’en est parfois agaçant ? Je plaide coupable, je n’ai pas été le dernier à râler, ou au mieux à me montrer sceptique – et ce dès le trouvage-de-corbeau de la septième édition de L’Appel de Cthulhu, qui s’est pourtant avéré tout à fait pertinent (mea culpa, con de moi). En outre, j’ai l’impression que l’éditeur a su tirer les leçons d’expériences encore récentes, comme celle des 5 Supplices, avec sa mythique sacoche, pour s’en tenir désormais à du matériel utile, sans trop le parasiter de gadgets malvenus.

 

Et, ma foi, le crowdfunding dont je vais (commencer à) vous parler aujourd’hui, celui des Contrées du Rêve donc, un beau succès, était pleinement justifié, tout à fait intéressant, et a débouché sur une quantité appréciable de matériel pour un prix finalement tout à fait décent. C’est donc le premier de ces financements à m’avoir botté, et je ne regrette certes pas aujourd’hui d’y avoir participé – ce qui n’exclura bien évidemment pas des critiques dans le détail, hein. Précisons en outre que les délais ont été globalement tenus, ce qui est loin d’être toujours le cas en la matière : combien de financements participatifs rôlistiques qui végètent pendant des années… Je ne citerai pas de noms.

 

Mais j’ai donc reçu il y a quelque temps de cela un (très) volumineux colis contenant mon « édition Prestige » des Contrées du Rêve pour L’Appel de Cthulhu. Et c’était, ma foi, une très jolie boîte, avec plein de choses dedans, et globalement utiles – dont de très belles cartes, très grand format, et, si la lisibilité est peut-être parfois un peu problématique, j’avoue que le gigantesque poster de la carte des Contrées est absolument de toute beauté ; outre les aides de jeu préimprimées, et sur un format qui les rend lisibles (un beau progrès, combien de fois j’ai pu pester contre les aides de jeu de L’Appel de Cthulhu chez Sans-Détour trop sombres, illisibles et moches…), il faut mentionner un très bel écran adapté à ce cadre de jeu tout de même très particulier, et des cartes de « bestiaire », disons, fort jolies (en couleur, rigides), même si sans doute un poil gadgétoïdes – ceci dit, la seule chose totalement gadgétoïde dans tout ça est la p’tite clef d’argent, et, ma foi…

 

Mais l’essentiel, c’est que nous avons de la lecture – cinq livres, en fait. Et que je vais chroniquer séparément : cette présentation globale s’imposait sans doute, pour témoigner du contenu général de cette « édition Prestige », mais, à partir de maintenant, je m’en tiendrai au seul volume spécifiquement intitulé Les Contrées du Rêve, constituant plus ou moins une base pour tout le reste. En leur temps viendront les quatre autres suppléments, probablement dans cet ordre : Kingsport, la cité des brumes (contexte et scénarios), puis Le Sens de l’escamoteur (campagne), puis Murmures par-delà les songes (scénarios indépendants), et enfin La Pierre onirique (campagne – en notant que ce dernier livre, le plus court et par ailleurs le seul à ne pas bénéficier d’une couverture rigide, est un contenu exclusif de cette « édition Prestige », indisponible séparément et non numéroté).

 

EN FORME DE QUOI

 

Il y a beaucoup de choses à dire, à propos de cette cinquième édition des Contrées du Rêve, adaptée à la septième édition française de L’Appel de Cthulhu (vous suivez ?). Mais, avant d’aborder les complexes questions du genre « c’est quoi, les Contrées du Rêve ? » et « on y joue comment ? », et « pourquoi ? », il me paraît important de commencer par envisager les questions de forme – l’impact visuel, au premier coup d’œil, puis la qualité (?) de la traduction et de la relecture (oups, j’ai dit au moins un gros mot…).

 

L’impact visuel

 

Au premier coup d’œil, donc : oui, c’est beau. Ce volume d’un peu moins de trois cents pages est orné, comme les quatre autres bouquins, d’une très belle et très à propos couverture de Loïc Muzy (rigide, mais moins épaisse que dans la gamme de la sixième édition – pas plus mal, on ne se tue plus les bras en cours de lecture), ce qui constitue un ensemble à l’identité graphique pertinente et cohérente. Le livre, notons-le, ose un peu de couleur (c’est pas si courant chez Sans-Détour), dans un beau portfolio en milieu de volume (des variations sur le bestiaire des Contrées, reprises pour les jeux de cartes de « l’édition Prestige »), ainsi que dans les cartes des Contrées du Rêve et du Monde Souterrain des Contrées qui figurent en intérieur de couverture ; la lisibilité n’est peut-être pas irréprochable, donc (car la carte des Contrées, dans sa partie occidentale surtout, est très chargée, et les frontières et côtes du Monde Souterrain ne sont pas toujours aisées à identifier dans toutes ces ténèbres), mais c’est du beau boulot quand même.

 

Pour le reste, on revient au noir et blanc classique chez l’éditeur et dans la gamme, mais sur un papier de qualité supérieure, agréable à l’œil et au toucher. Les illustrations sont variées, pas irréprochables (j’ai notamment un souci avec celles reprises de produits Fantasy Flight Games, déjà un peu kitsch à la base, mais qui plus est alourdies d’un gros et vilain copyright qui bouffe tout…), mais globalement pertinentes – avec çà et là des reprises des éditions antérieures du supplément, mais globalement surtout du neuf, dans l’ensemble de qualité… en dépit de quelques fautes de goût occasionnelles, pas forcément le fait des seuls graphistes, cela dit – car témoignant du traitement « infligé » aux Contrées du Rêve par d’autres que Lovecraft, et notamment Brian « Indicible » Lumley, j’y reviendrai ; plus généralement, cela traduit le risque non négligeable de transformer les Contrées en un énième univers d’heroic fantasy, là où le matériau est bien davantage propice à d’autres approches de l’imaginaire fantastique, que l’on peut supposer plus pertinentes. Globalement, cela dit, c’est bien fait.

 

Par contre, j’avoue avoir été surpris par quelque chose – et c’est que ce livre est en fait parfois un peu austère. Comme de juste, la partie « bestiaire » (au sens très large : PNJ, monstres et dieux), est très abondamment illustrée, chaque « créature » étant dessinée (à l’exception des « dieux » pas spécifiques aux Contrées et déjà décrits et représentés dans le Manuel du Gardien ou dans le Malleus Monstrorum V7), et c’est globalement réussi, donc. Les scénarios sont quant à eux illustrés de manière tout à fait correcte, dans les standards de l’exercice, en faisant la part de l’utile et du superflu. Quand je parle d’austérité, c’est en fait dans le cas de la description géographique des Contrées : les deux gros chapitres que sont « La quête onirique de Randolph Carter » et « Index géographique des Contrées du Rêve », et qui comptent tout de même ensemble plus de soixante pages, sont très, très sobres... et peut-être un peu trop ? Disons qu’il y a un décalage entre le chatoiement des Contrées telles qu’elles sont décrites dans le texte, et leur illustration effective, rare et un peu terne. Alors on pourrait justifier ça par le fait que « par essence indescriptible », etc., mais, euh, je ne suis pas sûr que ça serait si pertinent que ça ? Un cas-limite : le chapitre consacré au « Grimoire des Contrées du Rêve » (soit quelques livres plus ou moins maudits, mais surtout une liste de sortilèges adaptés aux Contrées), certes pas si long, ne contient pas la moindre illustration… Entendons-nous bien, je pinaille sans doute, et je fais bien évidemment primer le texte sur le graphisme, en pareil cas. C’est juste que ça m’a… surpris ; et peut-être un peu déçu, oui, dans le cadre de pareille édition de pareil supplément ?

 

Le vrai problème à cet égard est en fait ailleurs – ou plutôt dans la conjonction entre cette relative sobriété et un autre principe de fabrication de ce volume : sa pagination en trois colonnes, relativement épuisante à la lecture. Là où les illustrations peuvent de manière générale aérer le propos et en rendre la lecture plus agréable, ce volume très resserré, très dense, a, dans les chapitres mentionnés, quelque chose de franchement fatiguant – peut-être encore aggravé par la nature d’ « index » de ces chapitres, déjà pas la plus propice à une lecture suivie. Ici, Les 5 Supplices m’ont trompé, peut-être – avec leur présentation très aérée, d’une lecture très agréable, que j’avais cru à tort constituer le standard de la septième édition de L’Appel de Cthulhu – je n’ai parcouru qu’ultérieurement le Manuel de l’Investigateur et le Manuel du Gardien. Pour le coup, cette pagination en trois colonnes ne me séduit vraiment pas, donc...

 

Pour conclure sur ce premier coup d’œil, un mot des annexes : on y trouve, et en pleines pages, les cartes des villes de Céléphaïs, Hlanith et Ulthar, assez jolies et lisibles (même si plus ou moins canoniques ? Sur la base des nouvelles de Lovecraft, et tout particulièrement « Les Chats d’Ulthar », j’ai toujours envisagé Ulthar comme un village, au mieux un petit bourg – pas ce genre de métropole marchande croulant sous les monuments cyclopéens ; mais bon…), outre les habituelles aides de jeu, mais donc sur un format plus grand et lisible qu’à l’intérieur du volume – un progrès appréciable.

 

Traduction et relecture… comme d’hab’ ?

 

Mais la question de la forme ne s’arrête pas là – il faut maintenant dépasser le stade du premier coup d’œil pour se plonger dans le texte, sinon encore dans le fond. Or la traduction et la relecture ne sont pas exactement les points forts de Sans-Détour, de manière générale…

 

Ici, ce qui frappe à mes yeux, c’est la disparité des situations. Les crédits mentionnent deux traducteurs, sans se montrer plus précis quant à leurs attributions respectives, mais j’ai quant à moi, peut-être à tort, eu l’impression d’une opposition entre la partie proprement contextuelle (et rarement technique) du supplément, et les six scénarios qui le concluent. Globalement, la première partie m’a paru d’honnête facture – certes pas irréprochable, néanmoins correcte (si l’on ferme les yeux sur quelques difficultés qui tiennent sans doute davantage à une relecture déficiente, et j’y reviendrai très vite). Par contre, les scénarios, dans l’ensemble, m’ont paru bien plus lourds et moches, perclus de répétitions et de maladresses diverses, parfois au point où le texte en devenait… disons, « obscur ». On a lu pire, sans doute – mais ça n’est jamais une excuse. Jamais.

 

Or ce problème est sans doute accru par une relecture guère plus soignée – même si, là encore, deux correcteurs sont mentionnés… outre la communauté du financement participatif, qui avait reçu les versions bêta des cinq volumes en .pdf, et qui est ici remerciée pour sa relecture bénévole (c’est pratique). Ou peut-être le problème vient-il de ce que tant de monde s’y est mis ? En effet, le principal souci, en l’espèce, ne porte peut-être pas tant sur la qualité de l’expression, les fautes de français, les coquilles, etc. (même s’il y aurait donc des choses à redire à ce propos, tout particulièrement concernant les scénarios), mais sur l’uniformisation.

 

Dans nombre de cas, on a en fait l’impression d’une correction insérée tardivement et sans grande attention, tout particulièrement en ce qui concerne les toponymes : une traduction se substitue à l’autre, car jugée finalement plus pertinente… mais en générant de nouveaux pains ? Et en oubliant parfois que le même toponyme, par exemple, se trouvait ailleurs dans le bouquin, y demeurant sous son ancienne forme…

 

L’exemple le plus flagrant concerne peut-être l’escalier onirique qui prolonge la Caverne de la Flamme où veillent les prêtres Nasht et Kaman-Thah – et il est évoqué plus qu’à son tour : on trouve presque systématiquement des choses du genre « la porte du plus sommeil profond », comme un mix malencontreux entre « la porte du sommeil le plus profond » et « la porte du plus profond sommeil », j’imagine (l’évocation de cet endroit mythique dans l’index géographique renforce cette hypothèse – avec les majuscules qui trinquent, de manière très visible).

 

Mais ce souci d’uniformisation de la traduction des toponymes est décidément un problème récurrent, et particulièrement visible quand on compare les termes employés dans le livre et sur la carte des Contrées du Rêve : très souvent, les deux divergent (c’est énorme) ; ce qui n’est pas forcément dramatique, mais tout de même guère sérieux, et, dans certains cas, même rares, ça ne facilite pas toujours l’appréhension de la complexe géographie des Contrées.

 

Quelques exemples, simplement en survolant l’index : « Vallée-Qui-Est-La-Nuit » et « Vallée de la Nuit », « Ville Où Il Ne Fait Pas Bon Entrer » et « Cité-Où-Mieux-Vaut-Ne-Pas-Entrer », « Gardiens des Terres Désolées » et « Sentinelles du Désert », « Mer Cérénarienne » et « Mer Cérénérienne », « Château de la Source Sacrée » et « Château du Bassin Sacré », « Grandes Montagnes Lugubres » et « Grandes Montagnes Blêmes », « Steppes d’Ossran » et « Steppes ossaraines », « Plaine des Blocs » et « Plaine des Rochers Éparpillés »… Liste non exhaustive (loin de là).

 

Je sais, il y en aura pour dire que ça n’est pas bien grave, et que de manière générale je pinaille, que j’abuse, tout ça – il y en a toujours. Je me souviens qu’on m’avait engueulé sur un forum, une fois, parce que je me plaignais de problèmes du genre, coquilles trop abondantes et incohérences diverses – on m’avait répondu qu’on s’en foutait, et que de toute façon faire une vraie relecture coûterait trop cher, alors déjà que les bouquins sont coûteux, hein, on n’allait pas en rajouter une couche pour la seule satisfaction perverse d’un grammar nazi (pardon : alt-write) dans mon genre, etc. Mais, bordel, livrer un produit fini, y accorder cette attention même minime, ça me paraît pourtant la moindre des choses ! Et d’autant plus au vu du prix du bouquin, en fait ! Et, que je sache, des traducteurs et correcteurs figurent dans les crédits de toute façon, il y en a déjà ! J’adorerais qu’on me tienne le même argument en littérature, tiens...

 

Mais bon, passons – comme d’habitude...

DE H.P. LOVECRAFT À SANDY PETERSEN (ET UN PEU AVANT, ET UN PEU APRÈS)

 

C’est qu’il est bien temps d’aborder le fond. Les Contrées du Rêve ? C’est une longue histoire…

 

Chez Lovecraft

 

À l’origine il y a Lovecraft… ou pas tout à fait ? Bon, pour l’heure, disons que si. On désigne par « Contrées du Rêve », pour l’essentiel, un « cycle » (c’est en fait assez contestable) de nouvelles composées par l’auteur durant les années 1920. Plus précisément, on considère généralement que le premier texte du « cycle » est « Polaris », écrit en 1918, et publié en 1920 ; suivent plusieurs autres nouvelles, disons entre dix et quinze (les avis divergent – c’est énorme, vous dis-je !), généralement assez courtes – et le « cycle » atteint son point culminant, et en même temps son point de non-retour, avec les textes du « cycle de Randolph Carter » (un éventuel « cycle dans le cycle » ; mais mieux vaut sans doute en exclure « Le Témoignage de Randolph Carter », comme on en exclut plus traditionnellement « L’Indicible »), que nous avons longtemps connu en France sous le nom de Démons et merveilles, et centré sur la nouvelle « La Clef d’argent » (1926) et le « roman » La Quête onirique de Kadath l’inconnue (1926-1927, publication posthume) ; du coup, l’ultime texte de l’ensemble serait « À travers les portes de la clef d’argent », en fait une « collaboration » (plus ou moins une « révision ») avec E. Hoffmann Price, en 1932-1933, qui fait une dernière fois figurer Randolph Carter.

 

Ce denier récit mis à part, comme de juste, nous sommes donc globalement dans un pan de l’œuvre de Lovecraft antérieur à la naissance du (plus que controversé) « Mythe de Cthulhu ». Et, de ce fait, parfois un peu dénigré ? Je crois que c’est en train de changer, petit à petit… Mais on y a longtemps vu une œuvre de seconde zone dans la bibliographie lovecraftienne – tout particulièrement, en fait, August Derleth, qui n’a jamais vraiment goûté La Quête onirique de Kadath l’inconnue, notamment. Mais, ici, le cas français est sans doute différent du cas américain : la parution de Démons et merveilles, via Jacques Bergier, dans les années 1950, parmi les premières traductions françaises de Lovecraft, a eu un impact non négligeable (même avec la traduction… « contestable »… de Bernard Noël : « Si long, Carter ! ») : il n’est qu’à regarder, dans le vieux Cahier de l’Herne consacré à l’auteur, le nombre de communications s’attardant sur le « cycle de Randolph Carter », ou même plutôt sur Démons et merveilles, tant c’était l’édition française qui était discutée avant tout. Finalement bien plus que sur Cthulhu et compagnie ? Mais je m’égare un peu...

 

Voilà pour les textes, très prosaïquement. Mais que sont les Contrées du Rêve, au-delà ? C’est une question plus compliquée qu’il n’y paraît… En fait, cette désignation même est éventuellement trompeuse – car la dimension onirique du « cycle », si elle constitue son appréhension classique et, sans ambiguïté, celle du présent supplément, n’est au fond pas si évidente que cela. Certes, les personnages de Randolph Carter et de Kuranes, entre autres, sont identifiés comme étant des « rêveurs » ; certes, le premier texte du « cycle », « Polaris » donc, évoque nommément un rêve, etc. Et, bien sûr, on est instinctivement tenté de faire référence ici à la pratique même de l’auteur, qui, dans les années 1920 tout particulièrement, prétendait souvent que ses nouvelles étaient inspirées de ses rêves – mais qu’il s’agisse des rêves chatoyants associés depuis à l’univers des Contrées, ou d’autres choses plus macabres et grotesques (comme « Le Témoignage de Randolph Carter », en fait, l’exemple le plus célèbre sans doute), des pérégrinations historico-fantaisistes (ainsi le fameux « rêve romain » dont Frank Belknap Long a tiré un récit sur la base de ce que Lovecraft lui en avait dit dans sa correspondance), ou des évocations plus abstraites et insaisissables (ainsi la très courte nouvelle « Nyarlathotep », que Lovecraft disait avoir écrite en dormant à moitié) ; or ces derniers textes, avec une ambiguïté malvenue pour « Le Témoignage de Randolph Carter », du seul fait du nom du protagoniste, ne sont généralement pas insérés dans le « canon » des Contrées du Rêve (généralement – mais certaines éditions américaines, qui voient large, les englobent dans cet ensemble, en incluant aussi quelques textes plutôt « décadents » comme « Hypnos » ; et il faut mettre l’accent sur un cas à part, une nouvelle qui fait office de « pont » : « L’Étrange Maison haute dans la brume » – j’y reviendrai bien sûr en traitant de Kingsport, la cité des brumes). Surtout, d’autres récits, cette fois intégrés dans le « cycle », ne mettent pas véritablement le rêve en avant : « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », etc., sont des récits de fantasy qui n’impliquent pas nécessairement l’onirisme, à la base ; d’autres, enfin, ont un caractère allégorique marqué, ce qui n’est peut-être pas tout à fait la même chose qu’un rêve – ainsi, surtout, du « Bateau blanc », mais, à tout prendre, « La Clef d’argent », même en mettant en scène le rêveur Randolph Carter, relève plutôt de cette dernière catégorie.

 

Il y a pourtant un lien entre tous ces textes – et qui tient à l’univers qu’ils décrivent, même fluctuant et indécis. Si Sarnath ou Ulthar ne sont pas à la base des visions proprement oniriques, les récits des rêveurs les mentionnent très vite ; le voyage allégorique du « Bateau blanc », de même, introduit nombre de toponymes qui seront ensuite et rapidement repris par divers rêveurs ; et se constitue progressivement un ensemble complexe, fait de références intertextuelles, qui dessine petit à petit un univers cohérent (ou autant qu’il puisse l’être, j’y reviendrai...), entreprise parachevée par La Quête onirique de Kadath l’inconnue, qui rassemble et coordonne tout cela.

 

Mais s’agit-il à proprement parler d’un univers onirique ? Dans ce supplément de jeu de rôle, sans aucun doute, mais, chez Lovecraft, c’est peut-être un peu plus ambigu que cela. En fait, à tout prendre, la vaste majorité de ces récits ne semblent pas se passer tant dans un univers « parallèle » qui serait celui des rêveurs de la Terre, mais plutôt dans un passé antédiluvien (ce qui le rapprocherait de bien des œuvres de fantasy de l’époque, Âge Hyborien du copain Robert E. Howard inclus, ou certains des univers de l’autre copain Clark Ashton Smith). En fait, même dans « Polaris », premier texte du « cycle », et qui se présente délibérément comme étant un rêve, cette dimension est déjà sensible, cruciale même : la ville rêvée n’est en fait pas « ailleurs », mais surtout « avant » ; et, pour le coup, clairement sur Terre – sans quoi l’ultime allusion sur les esquimaux ne ferait tout simplement pas sens. Il ne s’agit donc pas tant, pour le narrateur, d’un rêve, que d’un souvenir – avec tout ce qu’il peut avoir de névrotique, même au travers de l’idée de « mémoire raciale » ou de métempsycose (que prisait particulièrement Howard, mais les récits de Lovecraft, et tout particulièrement celui-ci, le plus vieux des Contrées, sont antérieurs au début de la correspondance entre les deux auteurs – Howard avait alors douze ans, en fait… C’était un thème dans l’air du temps). Les noms de Sarnath et d’Ulthar, dans cette optique, et parmi d’autres, renvoient régulièrement, mais surtout dans les premiers textes du « cycle », à un passé antédiluvien bien plus qu’à un univers proprement onirique – ce qui justifie d’ailleurs leur mention dans des textes pas le moins du monde oniriques, de ces « contes macabres » qui constituent l’autre pan de l’œuvre lovecraftienne antérieure à « L’Appel de Cthulhu », contes qui n’ont le plus souvent pas été intégrés dans le « cycle », même entendu très largement.

 

Mais, certes, c’est là un monde magique, foisonnant de dieux, et qui défie les lois de la physique – notamment, c’est à vue de nez un monde plat et fini, où les océans, au-delà des grands piliers de basalte, se jettent dans le vide cosmique (qu’il arrive aux chats de traverser quand ils sautent sur la lune)… Du moins en cas de lecture au premier degré, mais c’est bien celle qui apparaît la plus pertinente à première vue. Je note, un peu gratuitement, que le « Légendaire » tolkiénien, certes pas encore publié, et à vrai dire à peine entamé alors, jouait cependant à la même époque de cette idée d’un lointain passé surnaturel, monde plat inclus, qui ne serait « courbé » que plus tard… Mais je m’égare à nouveau.

 

Trancher la question n’a donc rien d’évident – et ce serait sans doute un peu absurde, à vrai dire : la quête de la cohérence à tout prix dans les nouvelles de Lovecraft, c’est une des erreurs fondamentales de Derleth après la mort du gentleman de Providence…

 

Sans doute Lovecraft a-t-il bel et bien construit un univers, et le jeu intertextuel incite le lecteur à y entrevoir une forme de cohérence ; la poser comme un acquis, dans le cadre de ce supplément de jeu de rôle, est dans l’ordre des choses, et finalement guère problématique. Je crois cependant que garder à l’esprit cette ambiguïté fondamentale dans l’œuvre lovecraftienne au sens strict peut s’avérer utile ici – oui, même dans l’optique d’une partie de L’Appel de Cthulhu. Et que, finalement, les dimensions onirique et préhistorique ne sont pas nécessairement incompatibles – loin de là.

 

Avant, et après

 

Se pose toutefois une autre difficulté – typique, sinon de l’œuvre lovecraftienne, du moins de l’image qu’on en a longtemps véhiculé, et des nécessités d’une adaptation en jeu de rôle : c’est le problème de la délimitation, et tout particulièrement dans l’optique d’un « univers élargi », constitué par les apports successifs de plusieurs contributeurs, éventuellement fort différents (et plus ou moins talentueux...). Une fois n’est pas coutume, il faut donc envisager « l’après Lovecraft »… mais aussi, figurez-vous, un petit peu « l’avant Lovecraft ».

 

En effet, « avant », on ne peut pas faire l’économie de mentionner Lord Dunsany. L’aristocrate irlandais, essentiellement dans ses récits (très) courts, avait conçu avant Lovecraft plusieurs univers très proches des Contrées du Rêve dans l’esprit, comme Pegāna dans Les Dieux de Pegāna et Le Temps et les Dieux, puis des choses éventuellement moins précises et ordonnées, dans ses recueils suivants, tels L’Épée de Welleran, les Contes d’un rêveur (qui retiennent forcément davantage notre attention, ne serait-ce qu’en raison de ce titre – y figure notamment une nouvelle d’une importance cruciale, « Jours oisifs sur le Yann »…), et le « Bord du Monde » des deux « Livres des Merveilles ». Les mêmes questions se posaient déjà, quant à l’éventuelle dimension onirique de ces récits – même si elle n’est clairement mise en avant, a priori, que dans le cas des Contes d’un rêveur. Si l’on en croit Lovecraft, il avait rédigé le premier texte de son « cycle » des Contrées du Rêve, « Polaris », donc, avant de découvrir l’œuvre de Dunsany – pourtant, la parenté est flagrante. Mais Lovecraft fait bien vite cette découverte, ensuite ; elle le bouleverse profondément, et il ne s’en cache certes pas, semant même ses écrits ultérieurs d’allusions explicites – c’est vrai dès le deuxième récit du « cycle », « Le Bateau blanc », qui fait forcément penser à « Jours oisifs sur le Yann » (même en se montrant incomparablement plus sombre… et sans doute aussi plus lourd, aheum), influence essentielle encore mise en avant dans « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », etc. Les deux œuvres ne coïncident pas parfaitement : les parfois très brèves vignettes de l’aristocrate irlandais, dans leur langue riche détournée de la Bible du roi Jacques, expriment plus qu’à leur tour un humour un peu tordu et parfaitement réjouissant, et l’accent est mis sur l’émerveillement ; chez Lovecraft, qui, dans ce contexte, ne rechigne pas au mode de la fable, l’horreur demeure toujours, au moins sous-jacente, et ce qui persiste de l’humour dunsanien prend probablement une tournure plus méchamment ironique… Mais la parenté est là, indéniable – on n’ira pas jusqu’à parler de plagiat, si l’influence ne fait bien vite aucun doute, mais la proximité des deux œuvres est saisissante. À n’en pas douter, un gardien désireux de se documenter en vue d’une campagne dans les Contrées du Rêve, et tout particulièrement en quête de pistes concernant l’ambiance de cet univers, aurait tout intérêt à lire Dunsany en sus de Lovecraft (en fait, tout le monde aurait intérêt à lire Dunsany, un immense artiste dont je déplore qu’il soit aussi marginalisé aujourd’hui…). Cependant, dans cette optique essentielle de délimitation, les auteurs du supplément Les Contrées du Rêve ont décidé de faire l’impasse sur la « préhistoire dunsanienne du cycle » : on ne trouvera pas, dans le présent ouvrage, ces villes chatoyantes telles que Bethmoora ou Carcassonne (pas celle que vous croyez), mais il y en a d’autres, les Céléphaïs ou Dylath-Leen, qui n’ont pas forcément grand-chose à leur envier ; Les Dieux de Pegāna y sont plus absents que jamais, mais d’autres divinités, positives ou pas, elles aussi délibérément ridicules le cas échéant, trouvent encore à danser sur des montagnes inaccessibles et à jouer de sales tours aux habitants des Contrées ; et, à défaut de naviguer sur le Yann, on pourra bel et bien descendre le Skai ou l’Oukranos – ce n’est pas si différent…

 

Ne pas inclure un auteur antérieur à Lovecraft dans le canon ainsi délimité était parfaitement cohérent. Mais qu’en est-il des œuvres parallèles et ultérieures ? Le cas est différent – et les solutions adoptées sont plus ou moins défendables. Mais c’est en fait le problème général du « Mythe de Cthulhu »…

 

On trouvera en tout cas dans ce supplément des éléments renvoyant à l’ami (de plume) de Lovecraft, et grand rêveur lui aussi s’il en est, que fut Clark Ashton Smith (au passage, je découvre seulement maintenant son œuvre, en raison d’un autre financement participatif, celui de « l’intégrale » de l’auteur – pas intégrale pour un sou – chez Mnémos, et je me prends une grosse, grosse baffe : c’est proprement excellent ! Je vous en causerai un de ces jours…). Dans ce cas, c’est tout à fait bienvenu. August Derleth, déjà un peu moins ?

 

Surtout, on trouve aussi, au rang cette fois des « disciples posthumes autoproclamés » (ou adoubés par un Derleth au goût plus que douteux en la matière), le redoutable Brian « Indicible » Lumley. Or ce tâcheron aimait visiblement beaucoup les Contrées du Rêve… Il leur a consacré de nombreuses nouvelles (rééditées récemment chez Mnémos), et son ridicule « cycle de Titus Crow », probablement bien pire (mais non moins réédité chez Mnémos...), y est lié par bien des aspects – en fait, il adopte pour point de départ la « révision » déjà bien dispensable « À travers les portes de la clef d’argent »... Tout cela est globalement d’un goût déplorable – au mieux une fantasy de base, plus lourde qu’enthousiasmante, au pire (et le pire est souvent de rigueur avec Lumley), une succession de viols littéraires parfaitement lamentables (gentille sœur de Cthulhu incluse, sauf erreur). Mais voilà : Sandy Petersen et compagnie ont tenu compte de « l’apport » considérable de Brian Lumley aux Contrées du Rêve, et en ont conservé un certain nombre de références. Bon : admettons-le, ainsi dilué dans l’ensemble du cadre de jeu, c’est sans doute moins nocif que « dans le texte » ; déjà, nous n’avons pas à subir son style désastreux… Certains de ces apports s’insèrent en fait correctement, au point de devenir presque invisibles, la patte Lumley ne les rendant finalement pas rédhibitoires ; d’autres sont hélas plus lourds, et opèrent une vague rupture de ton – ainsi d’un bizarre délire sexuel à base de termites vampires, oui… Mais libre à chacun d’en tenir compte ou pas.

 

Pour l’anecdote, un autre auteur postérieur à Lovecraft est très régulièrement mentionné ici, à l’origine de plusieurs apports contextuels, et il s’agit de Gary Myers – je ne crois pas l’avoir jamais lu, il faudra peut-être (il a semble-t-il beaucoup publié dans le fanzine de Robert M. Price Crypt of Cthulhu – du coup, rien d’étonnant à ce que ce soit plus obscur que Brian « Indicible » Lumley).

 

D’autres auteurs pourraient être mentionnés – dont Lin Carter, pas le plus talentueux là encore –, mais voici pour l’essentiel.

 

En littérature, du moins.

 

En jeu de rôle

 

Et en jeu de rôle ? C’est que, là aussi, Les Contrées du Rêve, c’est une vieille histoire. En fait, cela nous ramène aux sources mêmes de L’Appel de Cthulhu, avant même sa parution originale en 1981. En effet, au départ, Sandy Petersen était « simplement » censé écrire un supplément pour le jeu de rôle Runequest décrivant les Contrées du Rêve lovecraftiennes – l’approche était toujours celle d’un jeu de rôle de fantasy, voire plus précisément d’heroic fantasy. Finalement, le projet a été totalement chamboulé, et la fantasy éventuellement donjonneuse un temps remisée de côté pour déboucher sur le jeu d’investigation et d’horreur que vous savez – sans doute une révolution en son temps.

 

Pour autant, le cadre de jeu des Contrées du Rêve n’avait pas été totalement oublié : le supplément invitant à y jouer – et donc maintenant un supplément pour L’Appel de Cthulhu, non pour Runequest – paraît initialement en 1986, toujours orchestré pour l’essentiel par Sandy Petersen ; ce qui ne fait que renforcer son rôle dans la constitution d’un canon rôlistique de l’œuvre lovecraftienne (je vous renvoie au passionnant article de Tristan Lhomme dans Le Musée de Lhomme). Ledit supplément est traduit en français dès l’année suivante, chez Jeux Descartes. En anglais comme en français, le supplément, qui connaît quelques révisions occasionnelles, dont cette forme « définitive » conçue par Chris Williams, a semble-t-il acquis une forme d’aura « mythique » (aha) : il présentait assurément une manière différente de jouer à L’Appel de Cthulhu...

 

Toutefois, en France, les vieux suppléments Descartes étaient indisponibles depuis fort longtemps – des décennies, en fait… D’où ce financement participatif chez Sans-Détour – qui s’est avéré un gros succès, et tout le monde n’y croyait pas à la base.

 

Maintenant, il faut mettre en avant que ce supplément chez Sans-Détour n’est pas à proprement parler « nouveau ». En fait, sauf erreur, le seul contenu inédit, pour qui aurait encore ses vieux suppléments Jeux Descartes, réside dans le chapitre écrit par Tristan Lhomme sur la maîtrise dans les Contrées du Rêve (un ajout très bienvenu). L’approche globale de cette édition se voulait sans doute quelque peu « old school », ce qui est passé notamment par la reprise des six scénarios originaux – qui accusent éventuellement leur âge. Mais ça fait partie du charme… Cependant, je n’aurais pas été contre un chouia de réécriture – mais ça, j’y reviendrai plus tard.

DES QUESTIONS D’AMBIANCE

 

Mille et Une Contrées...

 

Mine de rien, ces longs développements sur la perception du contexte des Contrées du Rêve, chez les auteurs littéraires et chez les auteurs rôlistiques, ne suffisent probablement pas à apporter une réponse satisfaisante aux questions : « Quoi ? Pourquoi ? Comment ? ». Mais ils nous donnent des pistes – et j’en retiens avant tout que les Contrées ne sont pas plurielles pour rien. Ce sont, je crois, leur diversité, et leur souplesse, qui en font un cadre de jeu intrigant et fascinant. Le péril ultime consisterait sans doute à en faire un univers de fantasy comme un autre – à ce compte-là, les Contrées n’auraient finalement guère d’intérêt. Par contre, jouer sur l’ambiance, et sur les thèmes, s’avère autrement pertinent à vue de nez.

 

C’est ici, notamment, que l’article de Tristan Lhomme s’avère intéressant – jusque dans son caractère un peu frustrant, car, de manière délibérée, il s’agit d’y poser des questions, bien plus que d’apporter des réponses : à charge ensuite au Gardien (et à à ses joueurs aussi, en fait) de livrer une ou des lectures d’un univers par essence multiforme et fluctuant, même quand il semble baigner dans une douce léthargie atemporelle (ici – mais, non loin, il y a des monstres). L’article traite aussi de manière judicieuse de thèmes et procédés renvoyant d’une certaine manière à la note d’intentions : maîtriser dans les Contrées du Rêve, cela peut en effet impliquer de questionner le registre de la fable ou du conte, de la tragédie ou plus classiquement de la quête, ou d’envisager d’une manière subtilement différente (et éventuellement plus concrète) le maniement des archétypes autant que des clichés… En fait, ce contexte est propice à l’emploi d’effets narratifs particuliers, que la dimension onirique justifie, et qui ne trouveraient pas forcément leur place dans une partie « classique » de L’Appel de Cthulhu – ou moins instinctivement, disons ; par exemple en jouant sur le temps (en fait, c’est éventuellement un principe de base : le temps ne s’écoule pas de la même manière dans les Contrées – une partie naviguant entre Contrées et Monde de l’Éveil jouera presque nécessairement de ce contraste, à vue de nez), ou, j’imagine, sur le hors-champ (voir le scénario « Le Pays des Rêves Perdus »), ce genre de choses. Et Tristan Lhomme fait utilement appel à des rêveurs « d’un autre ordre » : il cite certes Lord Dunsany et Clark Ashton Smith, mais aussi Lewis Carroll, et, pourquoi pas, Denis Gerfaud…

 

D’ailleurs, en termes de jeu, l’approche des Contrées s’avère forcément différente selon, par exemple, que l’on fait un scénario opérant la bascule, éventuellement à plusieurs reprises, entre le Monde de l’Éveil et les Contrées du Rêve, ou un scénario se déroulant entièrement dans les Contrées du Rêve (c’est plus rare, mais en rien exclu) ; sachant d’ailleurs que d’autres bascules sont possibles, entre diverses Contrées (j’y reviens de suite après), ou, même dans le seul contexte des Contrées du Rêve de la Terre, entre la surface et le Monde Souterrain – un monde à part entière. Des personnages de « rêveurs » et des personnages « natifs » (des Contrées) n’auront par ailleurs pas le même rapport aux choses. Et les Contrées du Rêve de la Terre, bien loin d’exclure d’autres Contrées, les rendent nécessaires par cette seule dénomination – celles de Yuggoth, par exemple ? Sans même compter avec des variantes bel et bien « terrestres » mais pourtant très spécifiques, telles que l’Alcheringa des Aborigènes australiens (qui intervient sauf erreur dans Les Masques de Nyarlathotep), ou, décrits plus récemment, l’Empire des Ombres et le Rêve d’Opium des 5 Supplices ; en fait, il y a là limite un paradoxe… car, dans plusieurs des scénarios ici présents, les classiques Contrées du Rêve de la Terre cèdent assez vite la place à d’autres « Contrées », en miniatures (dans « L’Élève de Pickman ») ou de manière plus ample (dans « Les Voiles jaunes », pourtant le seul scénario « intégralement dans les Contrées du Rêve » de ce supplément)...

 

Mais peut-être n’est-ce pas un paradoxe – car l’essentiel est qu’il y a bien Mille et Une Contrées du Rêve. Dans la perspective ultra-onirique du contexte (qui n’est donc pas si évidente que cela, même si elle semble découler des partis pris de Sandy Petersen), on pourrait avancer qu’il y en a autant que de rêveurs ?

 

Mais un socle commun

 

Mais le flou global n’est pas pour autant à craindre, car des éléments communs semblent subsister, constituant une base sur laquelle le Gardien et les joueurs pourront broder d’une manière unique. Quelques traits, dès lors, peuvent être mis en avant – au-delà de la géographie concrète de ces Contrées, que j’envisagerai un peu plus loin.

 

L’idée est d’abord celle d’un monde archaïque au point d’en être atemporel – en tout cas un monde d’avant la poudre et l’industrie, disons.

 

C’est un monde chatoyant, qui réjouit les sens par ses excès esthétiques – mais c’est aussi un monde où l’horreur n’est jamais bien loin, pouvant atteindre en fait des niveaux extrêmement rares : l’outrance est à mon avis un caractère essentiel des Contrées – proprement, il s’agit d’un monde de Démons et merveilles, un titre spécifiquement français, mais ma foi fort à propos.

 

C’est aussi un monde magique et divin : ici, on ne retrouve pas l’ambiguïté essentielle des autres récits lovecraftiens, et tout particulièrement des récits cthuliens ; dans les Contrées, les dieux (de vrais dieux, pas des entités extraterrestres simplement adorées comme tels) ont pleinement leur place – et, loin de n’être adorés que par quelques cultistes déments, ils s’inscrivent dans le quotidien d’un monde où leur réalité est tellement indéniable, tellement évidente, que la foi n’a aucunement besoin de se montrer démonstrative, étant à vrai dire d’une totale banalité ; ces dieux, d’ailleurs, ne sont pas systématiquement « maléfiques » (ou plutôt indifférents sur le plan cosmique) – c’est sans doute ici, et seulement ici, que les divinités « positives », les Nodens et les Bast, ou encore un Oukranos, ont leur place dans l’univers lovecraftien.

 

Et, dans cette lignée, la magie est à son tour une réalité palpable : moi qui suis globalement peu favorable à l’emploi de la thématique magique, ou, plus exactement, des sortilèges aux effets très concrets (en tout cas dans les mains des PJ), dans le Monde de l’Éveil, je ne peux qu’admettre qu’ils ont pleinement leur place et font pleinement sens dans les Contrées. En fait, il faut sans doute compter avec eux, de manière générale.

 

Sur la corde raide

 

Mais tout ceci n’est pas sans danger – car l’ambiance si particulière des Contrées, qu’il vaut mieux cultiver sous peine d’en faire un univers secondaire lambda et en tant que tel sans intérêt, est souvent sur la corde raide : plus encore que dans les récits « du Monde de l’Éveil » signés Lovecraft, la frontière est mince qui sépare le sublime du ridicule, et maîtriser dans ce contexte a quelque chose d’un redoutable exercice d’équilibriste.

 

Dans les Contrées, après tout, on peut voir l’armée des chats qui bondit des toits d'Ulthar pour gagner la lune ; on peut assister, voire participer, aux longues courses des goules dans le Monde Souterrain – quand on ne chevauche pas un zèbre pour écourter les distances à la surface. Les bateaux qui volent, admettons, mais les zoogs du Bois Enchanté sont déjà plus difficiles à gérer – et ceci sans même s’encombrer des termites vampires sexuelles de D’haz (merci Brian).

 

Pourtant, tout ceci – bon, peut-être pas les termites vampires sexuelles de D’haz… Presque tout ceci, donc, a son importance. Ces excès à la frontière du ridicule participent de l’ambiance des Contrées, mais aussi de quelque chose de plus profond, de plus intime, tandis que la dimension onirique de cet univers, si l’on entend la faire ressortir, justifie plus qu’à son tour l’emploi de procédés éventuellement surréalistes. Au fond, c’est ce qu’il y a d’amusant dans tout ça – mais à la condition classique de s’amuser avec le contexte, et pas du contexte.

 

Le dernier scénario de ce volume, « Le Pays des Rêves Perdus », en est à mon sens une bonne illustration – car, dans ses excès, et jusque dans sa dimension allégorique, assez intelligemment dérivée du « Bateau blanc », il n’est pas exempt d’un certain humour tordu, plutôt réjouissant au fond… jusque dans ses implications éventuellement déprimantes du grand finale. Mais gérer tout cela implique sans doute un certain savoir-faire de la part du Gardien comme des joueurs – et le scénario y insiste, d’ailleurs, et à bon droit, je crois.

 

Le chapitre sur la maîtrise dans les Contrées n’en est que plus important : il pose des questions qui peuvent paraître bien abstraites à vue d’œil, mais le fait de se les poser, et de s’y attarder un peu avant de lancer les hostilités, pourra faire toute la différence entre un grand moment de jeu et une énième itération de fantasy médiocre et plate, sans sève et sans âme, voire grotesque, mais au mauvais sens du terme...

 

UNE DIMENSION TECHNIQUE LIMITÉE (ET TANT MIEUX)

 

Les règles spécifiques aux Contrées du Rêve sont globalement très limitées – et tant mieux en ce qui me concerne. 10 %, nous dit la quatrième de couverture… qui monte à 110 % : This Is Dreamlands Tap !

 

D’autant plus en fait que les chapitres les exposant, et tout particulièrement le premier d’entre eux, contiennent en fait au moins autant d’éléments de contexte que d’éléments techniques – ainsi quand on fait le tour des différents moyens d’accéder aux Contrées, que ce soit effectivement en rêvant (avec la scène canonique de l’escalier et de la Caverne de la Flamme, j’y reviendrai en envisageant le premier « scénario » en fin de volume) ou en employant un portail pour y pénétrer physiquement, par exemple ; divers artefacts (dont une certaine clef...) et sortilèges sont également évoqués, permettant d’entrer dans les Contrées ou de les quitter.

 

C’est parfois un peu ambigu – il y a, dans l’ensemble du volume, comme une hésitation concernant la règle autorisant ou non le franchissement de la Caverne de la Flamme, impliquant dans sa forme la plus rigide un score de SAN + Mythe de Cthulhu supérieur ou égal à 75, ce que je trouve démesurément élevé – certes, les rêveurs sont censés être rares, mais une règle trop stricte à cet égard me paraît inutilement pénalisante. Le cas de la mort onirique est globalement plus clair, mais non sans ambiguïtés là non plus, à en juger par certains scénarios de ce volume.

 

Mais les éléments proprement techniques sont donc très limités, et répartis en trois chapitres. Dans le premier, qui évoque les généralités que je viens de mentionner, il faut surtout retenir ce qui concerne les deux « nouvelles Compétences » que sont Rêver et Savoir Ès Rêves, ainsi que la table des Effets de Cauchemar, qui constitue une variante onirique des épisodes de folie temporaire.

 

Plus loin dans le volume, un bref chapitre (et particulièrement austère) est donc consacré au « Grimoire des Contrées du Rêve » ; il comprend nombre de sorts spécifiques aux Contrées, ou déjà vus ailleurs, dans le Manuel du Gardien en principe, mais qui fonctionnent ici différemment. Comme dit plus haut, le rapport à la magie n’est nécessairement pas le même dans les Contrées du Rêve et dans le Monde de l’Éveil ; dès lors, j’y ai attaché davantage d’importance : ici, ce genre de magie fait bien davantage sens, même et surtout dans les mains des PJ.

 

La dernière partie technique est reléguée dans les annexes, étrangement (ou pas). Elle donne les règles adaptées à la création d’un personnage natif des Contrées du Rêve, ce qui implique notamment de repenser nombre de Compétences, et tout particulièrement celles d’ordre académique, scientifique ou technique. C’est simple et clair, rien à redire.

LA GÉOGRAPHIE ONIRIQUE

 

Et nous en arrivons (enfin, oui, j’ai un peu flâné en chemin…) au gros de l’ouvrage, que l’on peut scinder en trois grosses parties. La première porte sur la géographie des Contrées du Rêve, et se répartit en deux gros chapitres (éventuellement austères, disais-je), « La quête onirique de Randolph Carter » et « Index géographique des Contrées du Rêve », qui couvrent un peu plus de soixante pages bien tassées. La deuxième partie porte sur ce que l’on qualifiera globalement les « rencontres », en trois chapitres : « Les personnages des Contrées du Rêve », « Bestiaire des Contrées du Rêve » et « Les dieux des Contrées du Rêve » ; ensemble, ces trois chapitres comptent environ 70 pages, très abondamment illustrées et aérées, cette fois. Enfin, la troisième et dernière partie rassemble six scénarios (ou cinq et demi…), pour quatre-vingt-dix pages environ.

 

La géographie des Contrées du Rêve est forcément un peu problématique, car elle implique de figer et coordonner des choses qui ne le sont pas chez Lovecraft, bien sûr ; elle est donc en tant que telle une extrapolation, par nature contestable. En tant que telle, elle est donc envisagée sous deux formes différentes. La première s’intitule « La quête onirique de Randolph Carter », et c’est un récit suivi, long et dense, sans intertitres par ailleurs – une vingtaine de pages très resserrées, donc. Unique élément de typographie qui permet de s’y repérer : les lieux, créatures, etc., sont en gras quand on les développe un tant soit peu. À la base, il s’agit d’une reprise du « roman » de Lovecraft La Quête onirique de Kadath l’inconnue, à mi-chemin entre le résumé et la paraphrase – sauf qu’il y a en fait un peu plus que ce matériau précis qui est développé : chaque rencontre faite par Randolph Carter débouche le cas échéant sur des développements empruntés à d’autres récits des Contrées du Rêve, éventuellement mentionnés à la hâte et guère plus dans le roman – la rencontre des chats renvoie tout naturellement aux « Chats d’Ulthar », les personnages récurrents tels que Kuranes ou Atal renvoient à leurs propres récits tels « Céléphaïs », « Les Chats d’Ulthar » à nouveau ou « Les Autres Dieux », etc. En survolant simplement ce chapitre très dense, j’avais un a priori plutôt négatif – en fait, ça me paraissait le pire moyen de présenter les Contrées dans une perspective rôlistique, et non proprement narrative… Après lecture, je me suis demandé si ce n’était pas en fait le meilleur moyen de procéder ! Le fait est que, en dépit de sa densité, ce texte est d’une lecture agréable, et il est de toute évidence très bien conçu. L’atout de cette méthode est sans doute d’appuyer sur l’ambiance d’une manière qu’un index, brutal par essence, ne pourra jamais utilement développer.

 

Mais ce chapitre doit tout de même être envisagé avec l’index qui suit, donc – c’est la conjonction des deux approches qui permet de vraiment se mettre dans le bain des Contrées du Rêve. L’index est long et dense, mais a un abord évidemment plus pratique que le chapitre précédent. Il opère un classement alphabétique selon plusieurs régions : en surface, on distingue l’Est, le Nord, l’île d’Oriab, les mers, et enfin l’Ouest (de très loin la région la plus peuplée et riche en histoires des Contrées – au point où la carte devient difficilement lisible parfois) ; une deuxième partie englobe « les autres lieux », qui sont le Monde Souterrain (avec sa propre grande carte en couleur), la Lune (eh oui – c’est qu’elle joue plusieurs fois un rôle important, la demoiselle), et, très succinctement, « les mondes au-delà » - en fait, trop succinctement pour qu’on puisse en tirer quoi que ce soit de très utile sur cette seule base… Mais on y évoque entre autres Alcheringa, la Cathurie, la Cour d’Azathoth (allons bon), ou encore Sarrub et Yundu, qui seront toutes deux développées dans le scénario « Les Voiles jaunes », plus loin dans ce volume.

 

Cette dernière réserve mise à part, et en rappelant pour la forme le souci d’uniformisation que j’avais mentionné plus haut (c’est ballot pour l’ordre alphabétique, parfois), cet index est bien conçu : il en dit généralement assez sans en dire trop, et il est directement utile mais pas au prix de sacrifier les considérations d’ambiance. Un beau boulot, donc, même si je suis persuadé qu’il aurait bénéficié d’une bonne couche de relecture pour assurer davantage encore la cohérence de l’ensemble (si « cohérence » est le bon mot). L’aperçu qui nous est ainsi fourni des Contrées du Rêve sous leurs divers avatars est riche d’idées réjouissantes, et pouvant presque tout naturellement déboucher sur des scénarios.

 

PLEIN DE NOUVEAUX AMIS

 

Les trois chapitres qui suivent portent donc sur les rencontres que les PJ peuvent être amenés à effectuer durant leur périples dans les Contrées du Rêve.

 

Le premier concerne, disons, les PNJ – sous-entendu, en principe pas divins, en principe pas monstrueux (au sens tentacules et yeux nécessairement globuleux). Je ne garantis pas que ce soit d’une utilité folle, mais c’est très amusant à la lecture, même avec ses graphismes « old school » empruntés à l’édition originale du supplément, il y a de cela… longtemps. L’amateur de Lovecraft prendra plaisir à y croiser quelques personnages emblématiques, tels Atal, le grand prêtre d’Ulthar, le gardien de phare Basil Elton, les prêtres de la Caverne de la Flamme Nasht et Kaman-Thah (qui auraient peut-être davantage eu leur place du côté des divinités, mais ça se discute), les rêveurs d’exception Kuranes et Randolph Carter, ou l’artiste Richard Upton Pickman devenu goule… Il y a aussi des personnages extérieurs à Lovecraft, certes – dont l’Eidolon Lathi, la termite vampire sexuelle en chef (merci Brian)… Mais c’est tout de même un chapitre amusant – et je suppose qu’il pourrait, sans garantie, mais il pourrait, oui, s’avérer utile.

 

Suit le plat de résistance, un gros bestiaire comprenant quatre-vingt bestioles, des enfants d’Abhoth aux zoogs. On y retrouve quelques bébêtes classiques de L’Appel de Cthulhu, mais éventuellement très adaptées dans le contexte des Contrées du Rêve – ainsi les goules, d’ailleurs idéales pour faire le pont avec le Monde de l’Éveil. Et, bon, les chats des Contrées appellent bien quelques précisions… L’essentiel est cependant constitué par des créatures « inédites », même si pas nécessairement spécifiques aux Contrées pour autant. De manière générale, je ne suis pas fan de bestiaires, hein… Cela fait une éternité, en fait, que je n’ai pas maîtrisé un jeu de fantasy (disons…) où ce genre de développements peut se montrer vraiment utile, et, même à l'époque… Maintenant, même avec son ambiance si particulière, le fait est que les Contrées du Rêve sont un univers de fantasy, et qu’à tout prendre la probabilité de rencontrer ce genre de bestioles y est autrement élevée que dans le Monde de l’Éveil. Donc, oui – cela fait sens. Mais la vraie bonne surprise est que ce bestiaire, aéré et abondamment illustré, est d’une lecture agréable – c’est bien avant tout un index dans lequel picorer, mais une lecture suivie n’est pas inenvisageable, et les quelques éléments avancés à chaque fois concernant l’écologie ou plus généralement le mode de vie de ces créatures, éventuellement leurs origines ou leur biologie, suffisent à susciter et entretenir l’intérêt du lecteur : bon boulot, donc.

 

Dernière partie dans ce registre : les dieux ! Au nombre de 29… mais c’est un nombre trompeur, car il y a un certain nombre de reprises des classiques du domaine, figurant dans le Manuel du Gardien et le Malleus Monstrorum (V7). En tant que tels, ceux-ci n’appellent guère de développements : un ou deux paragraphes sur leur rôle spécifique dans le contexte des Contrées du Rêve, c’est bien suffisant – même pour Nyarlathotep, qui y a tout de même une place notable, et dont quelques « masques » sont envisagés. C’est un peu comme pour le bestiaire qui précède, d’une certaine manière : ces descriptions plus détaillées de divinités font davantage sens dans les Contrées, où leur réalité est palpable par tout un chacun, que dans le Monde de l’Éveil. Cette réalité, par ailleurs, est le plus souvent pleinement divine, sans déformations, comme c’est le plus souvent le cas de par chez nous. À la limite, même la nomenclature complexe (et à mon sens absurde dans tout autre cadre) distinguant Grands Anciens, Dieux Très Anciens, Dieux Extérieurs, etc., peut faire sens dans ce contexte. Et, enfin, on y trouve bien davantage de divinités « gentilles », comme Oukranos, etc., qui seraient totalement hors-sujet de l’autre côté du mur du sommeil, mais qui sont bien loin de l’être dans le contexte des Contrées. Bien évidemment, tout cela est à manipuler avec précaution – il ne s’agit pas d’en faire un répertoire d’ultra-streumons à rencontrer par le menu… Comme dans le Malleus Monstrorum, quoi – et, comme dans ce dernier, pour le coup, leur attribuer des caractéristiques n’est pas forcément très pertinent… même si, à la lecture, ça peut s’avérer rigolo ! L’essentiel est heureusement ailleurs – dans la description, dans le culte, etc.

 

Et voici pour le contexte et la technique. Maintenant ? Place à l’aventure...

À L’AVENTURE

 

Les Contrées du Rêve comprend six scénarios, chacun dû à un auteur différent. Ce sont des scénarios qui datent un peu, par ailleurs, issus des éditions antédiluviennes du supplément… Ce qui peut avoir son charme (« old school, people, old school ! »), même si ça sent parfois un peu trop la poussière, peut-être…

 

Attention, il n’est pas exclu que je SPOILE comme un porc ; en fait, c'est même certain. Un rêveur averti en vaut deux...

 

Dormir, et pourquoi pas rêver

 

Le premier scénario s’intitule « Dormir, et pourquoi pas rêver » (une ligne empruntée à Shakespeare, ai-je cru comprendre), et il est dû à Jeff Okamoto. Mais s’agit-il vraiment d’un scénario ? J’en doute, et pas qu’un peu… Ce très bref épisode tient plus de l’aide de jeu qu’autre chose – pas malvenue cela dit, car elle constitue un moyen d’introduire « dans les formes » des PJ du Monde de l’Éveil dans les Contrées du Rêve.

 

En effet, l’essentiel du soi-disant scénario consiste en un rendu précis et canonique de la descente par les rêveurs des soixante-dix marches les conduisant à la Caverne de la Flamme, puis au-delà… s’ils le méritent. C’est que Nasht et Kaman-Thah leur posent les questions habituelles, mais jaugent aussi le problématique niveau de SAN + Mythe de Cthulhu nécessairement supérieur à 75 pour passer… Au-delà, pour ceux qui ont cette chance, les 700 marches du sommeil plus profond – qui, classiquement, débouchent dans le Bois Enchanté, avec ses zoogs curieux. Les précisions s’arrêtent là, mais le « scénario » est censé se prolonger par un petit voyage vers Ulthar, où les PJ doivent retrouver l’homme qui les a attirés ici – en mourant dans le Monde de l’Éveil.

 

Pas un scénario, non – mais, en tant qu’aide de jeu, je suppose que cela fait sens.

 

À noter, par contre : cette approche me paraît particulièrement adaptée pour un jeu en solo – et nous en avons à vrai dire d’autres exemples par la suite, et même immédiatement.

 

Captifs de deux mondes

 

« Captifs de deux mondes », écrit par Sandy Petersen himself, est cette fois bel et bien un scénario… mais pour le coup tellement classique qu’il en a presque quelque chose d’un type idéal (ou d'une caricature, en fonction de comment vous êtes lunés).

 

Les PJ (ou le PJ : dans la présentation du scénario, on avance donc qu’il devrait bien fonctionner en solo) se rendent dans le petit hameau de Bensamin, dans le Vermont, tellement ultra-dégénéré que Dunwich, en comparaison, constitue le pinacle de la civilisation et de l’hygiène sociale. Comme de juste, le seul type, là-bas, à avoir l’air « normal » s’avère en fait un bon million de fois plus guedin que tous les autres – et foncièrement maléfique : il a son plan diabolique pour littéralement remplacer l’espèce humaine ! Passé cette mise en jambes über-conventionnelle mais potentiellement goûtue, surtout si on gère bien l’ambiance de dégénérescence white trash (je serais à vrai dire tenté d’en rajouter des caisses – sans garantir que ce soit pertinent), les choses… eh bien, dégénèrent un peu plus ?

 

D’une manière ou d’une autre, les PJ doivent être faits prisonniers par le Grand Méchant et ses zélés serviteurs consanguins – mais pas avant que l'Odieux ait lâché, paf, comme ça, dans la conversation, le nom de « Céléphaïs »… Et les investigateurs doivent donc comprendre que le bonhomme est un rêveur, fréquentant notamment la ville du roi Kuranes – ce qui implique à vue de nez qu’ils sont eux aussi des rêveurs, et c’est plus d’une fois le cas dans les scénarios compris dans ce volume.

 

Les PJ prisonniers sur Terre doivent donc « s’évader » dans les Contrées du Rêve, et trouver à disposer là-bas du Connard de sorte qu’ils puissent être libres à nouveau dans le Monde de l’Éveil. Le scénario, qui semble prendre un certain plaisir à envisager que les PJ soient « assez stupides pour faire ça », « trop stupides pour comprendre que », etc., appuie bien sûr sur le fait que tuer l’Oncle Maléfique dans les Contrées n’est absolument pas une solution, puisqu’il serait toujours vivant dans le Monde de l’Éveil – et d’autant plus en rogne que les PJ l’auraient ainsi privé de sa friandise onirique. Que faire, alors ? Le scénario est cette fois assez libre – même si la probabilité que Kuranes lui-même soit le mieux placé pour arranger les choses est un brin appuyée. Corollaire : non seulement les PJ doivent être des rêveurs expérimentés, mais en plus ils doivent figurer dans les petits papiers du roi ? Mf.

 

On peut sans doute en tirer quelque chose – et des joueurs inventifs seront probablement à même de trouver une solution narrativement et ludiquement intéressante à cette affaire autrement bien banale. J’ai quand même trouvé ça un peu trop plat, mais, ma foi, peut-être...

 

L’Élève de Pickman

 

On passe à mon sens à quelque chose de bien plus roboratif avec le scénario suivant, bien plus long par ailleurs, « L’Élève de Pickman », écrit par Keith Herber. C’est en tout cas un scénario très riche, surtout comparé au précédent ; en même temps, il pèche peut-être justement dans cet atout ? Car il peut facilement donner l’impression d’un patchwork, ce qui peut pourrait nuire à l’immersion et à l’ambiance, je suppose – ou pas…

 

Là encore, mais tout à fait expressément, les PJ sont supposés être d’ores et déjà des rêveurs expérimentés quand débute l’aventure.

 

Les investigateurs font la connaissance d’un disciple du fameux peintre Richard Upton Pickman. Enfin, la « connaissance »… Pas vraiment, puisque ledit élève est dans le coma – et se transforme jour après jour davantage en un monstre horrible ! C’est qu’il est coincé dans les Contrées du Rêve, et que le Grand Ancien Ghadamon en use comme d’un portail pour gagner le Monde de l’Éveil… Petit souci éventuel : c’est peu ou prou également le point de départ du « Pays des Rêves Perdus », le scénario qui conclut ce volume.

 

Quoi qu’il en soit, sur un mode qu’on dirait peut-être aujourd’hui « jeu-vidéo », les PJ doivent d’abord enquêter de ce côté-ci du mur du sommeil, en se lançant sur la piste de quatre tableaux peints par le gloubiboulga en puissance. C’est ici que l’aspect « patchwork » est le plus marqué, sans doute – mais peut-être faut-il s’en accommoder, car cette enquête est l’occasion de rencontrer des PNJ très amusants (mon chouchou est Jacob le fou), mais aussi de vivre des « mini-immersions » dans des « poches » de Contrées du Rêve, une par tableau – mais, à vrai dire, ces « poches » n’ont vraiment pas grand-chose de commun avec ce qui est décrit dans ce supplément… Nous avons droit à une virée sur Yuggoth (avec à la clef une scène horriblement drôle et drôlement horrible, gaffe à l’ambiance), une autre dans une New York morbide envahie par les goules (sans doute la « poche » la plus « pragmatique » du scénario, voir plus loin), une autre encore dans un lieu indéterminé mais qui ressemble énormément à la chambre du comateux, lit à baldaquin inclus (ce qui peut là encore déboucher sur un beau cauchemar), une dernière enfin… à R’lyeh, Grand Cthulhu inclus (et ça, pour le coup, ça me paraît totalement malvenu).

 

Puis les joueurs se rendront « véritablement » dans les Contrées du Rêve telles que décrites dans ce supplément. Le scénario se montre d’abord ici très libre, il lâche en fait totalement la main du Gardien, lequel est incité, avec ses joueurs, à broder ensemble pour produire une jolie quête, avec un (éventuellement très) long périple dans cet univers fantasmatique, impliquant en tout cas à terme le Monde Souterrain – et ses goules, dont, bien sûr, Pickman lui-même (le tableau new-yorkais peut donc être un moyen d’abréger radicalement tout ça, à voir ce qui est le plus pertinent).

 

Par la suite, le scénario propose des scènes très intéressantes sur le papier, à base de cimetière très, très mal fréquenté et de forêt de champignons, mais, attention, ces passages sont assez mortifères… Et j’ai l’impression qu’il y a ici une ambiguïté ? Normalement, un personnage qui meurt dans les Contrées ne peut plus y retourner, c’est la règle de base – mais ces scènes, et surtout celle du cimetière, semblent envisager plusieurs tentatives successives, en dépit de l’issue fatale de la première et éventuellement au-delà ?

 

En fait, on touche là à un problème plus général du scénario – qui aurait bien bénéficié d’une bonne relecture, et si ça se trouve en anglais comme en français : en plusieurs occasions, il ne se montre « pas très clair », ou en tout cas moins qu’il le devrait… Peut-être y a-t-il aussi quelques incohérences ? J’avoue avoir été surpris par cette traduction du Livre d’Eibon mentionnant « Aegyptus » (pour le symbole de l'ankh), alors que l’original est censé être antédiluvien… À moins que cet « Aegyptus » désigne un état antédiluvien de l’Égypte ? Ou qu’il faille y voir une « facilité » de cette traduction anglaise du vieux grimoire ? Vous vous en foutez ? Vous avez sans doute bien raison, mais, que voulez-vous, on ne se refait pas…

 

Ceci mis à part, j’ai apprécié ce scénario – sans doute en fait le plus intéressant à mes yeux… avec « Le Pays des Rêves Perdus » ; c’est bien pour cela que je trouve un peu fâcheux qu’ils empruntent exactement le même point de départ ou peu s’en faut…

 

Mais, à condition de bien travailler l’ambiance et de gérer adroitement le patchwork, je suppose qu’il est tout à fait possible d’en tirer quelque chose de très intéressant.

La Saison de la sorcière

 

Ce n’est pas le cas, à mon avis, concernant « La Saison de la sorcière », scénario dû à Richard T. Launius, que j’ai trouvé fort peu à mon goût.

 

Ce scénario, comme son nom le laisse assurément entendre, s’inspire énormément, et c’est peu dire, de la nouvelle de Lovecraft « La Maison de la sorcière ». Et ça pose un petit souci de contexte : en effet, on y pompe la nouvelle, donc, mais en y introduisant des variations en fait incompatibles – la sorcière, dont le nom diffère, est morte exécutée, et non disparue ; la maison maudite existe, mais ce n’est pas la même – même si l’immigré polonais qui s’en occupe porte bel et bien le même nom ; le locataire de la mansarde n’est pas le curieux étudiant en mathématiques que nous savons, mais une étudiante en histoire à la même Université Miskatonic, etc. Vous me dites que ce n’est un problème que pour les maniaques dans mon genre ? Vous avez sans doute tout à fait raison. Mais cette inco