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The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

Publié le par Nébal

The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

SHIROW Masamune, The Ghost in the Shell, [攻殻機動隊, Kôkaku kidôtai], Perfect Edition, traduction depuis le japonais [par] Anne-Sophie Thévenon, Grenoble, Glénat, coll. Seinen Manga, [1989-1991] 2017, 344 p.

 

À CÔTÉ

 

Je dois avoir un souci : je n’ai jamais compris le culte autour du Ghost in the Shell d’Oshii Mamoru, adaptation animée du manga éponyme de Shirow Masamune qui va nous intéresser (enfin, faut voir…) aujourd’hui. Mais il est vrai que je l’ai vu une fois seulement, il y a bien longtemps de cela…

 

Comparaison n’est pas raison, mais, à l’époque (le dessin animé est sorti en 1995, mais je ne crois pas l’avoir vu avant l’an 2000), il me semble qu’il était plus ou moins inévitable d’envisager l’anime d’Oshii au prisme d’un prédécesseur plus que notable, l’Akira d’Otomo Katsuhiro, adaptant pour l’écran son propre manga légendaire. Or, si je n’ai lu intégralement et dans de bonnes conditions la BD originelle que tout récemment, j’ai vu et revu le dessin animé d’Otomo des dizaines de fois ces vingt dernières années. C’est un immense chef-d’œuvre – une baffe colossale en son temps, dont je ne me suis toujours pas remis, chaque revisionnage étant en fait une nouvelle occasion de me reprendre ladite baffe colossale. Alors, devant les éloges adressés à Ghost in the Shell, je m’attendais à quelque chose de différent, sans doute, parent cependant, et au moins aussi fort, voire, laissaient entendre certains, encore meilleur...

 

Ma déception n’en a été que plus douloureuse. Je suppose que, techniquement, c’était assez irréprochable, oui… Mais les personnages, l’histoire, le fond ? Tout ça m’avait laissé passablement froid. Ou peut-être pas tout à fait… Je crois qu’il y avait aussi une part d’agacement – et que le visionnage d’autres films d’Oshii, Avalon en tout cas, a pu susciter également : l’impression que le réalisateur, très content de lui, prenait la pose en usant délibérément d’une narration hermétique et d’effets de réalisation certes « très jolis » mais avant tout tape-à-l’œil. Cocktail dangereux – car l’association de ces deux traits évoque parfois la pure façade prétendant à la profondeur quand il n’y a finalement que du creux derrière ; et avec Oshii j’ai vraiment eu cette impression à plusieurs reprises…

 

Bon. Il faudrait sans doute que je retente l’expérience – en la complétant aussi par Innocence, j’imagine, voire Stand Alone Complex… Avec un peu de chance, je comprendrais enfin pourquoi « GITS » est si super top que ça…

 

AVANT L’ANIMATION

 

Toutefois, si l’anime a phagocyté la licence Ghost in the Shell, devenant une œuvre culte en tant que telle, et largement indépendante, par elle-même, disons, avec sa propre « mythologie », il y avait bien à l’origine, là encore, un manga, dû cette fois à Shirow Masamune.

 

Un nom qui ne m’était pas totalement inconnu à la base – car, dans mes souvenirs de l’époque bien lointaine où Glénat commençait à publier des mangas en France, avec des choses aussi cruciales qu’Akira d’Otomo Katsuhiro, d’abord et avant tout, ou un peu après Gunnm de Kishiro Yukito, un autre titre SF avait la faveur du public français découvrant la chose, et c’était Appleseed, dudit Shirow Masamune. Sauf que cette BD ne m’avait quant à elle vraiment pas laissé une impression favorable… Je n’en retenais, pour l’essentiel, que des héroïnes à gros nichons (ce qui me navrait alors même que l’adolescence m’infligeait ses fantasmes les plus moites et inavouables) et des méchas qui se frittaient, bim, bam, boum, dans des « récits » cyberlourds et souvent confus alors même qu’il ne s’y passait guère plus que du bim, bam, boum. Pareil souvenir ne signifie pas forcément grand-chose, je me suis pris une vingtaine d’années dans la gueule depuis, et mon point de vue a amplement eu le temps d’évoluer, mais cette réminiscence n’était tout de même pas très engageante – et je n’avais certainement pas l’impression d’une BD « intelligente », comme on dirait un peu plus tard de Ghost in the Shell, l’anime s’entend, qu’il s’agissait d’un film « intelligent ».

 

Car voilà : aux sources du film plébiscité d’Oshii Mamoru, il y avait bien un manga de ce Shirow Masamune, prépublié en 1989-1990 puis rassemblé en volume au Japon en 1991. Et The Ghost in the Shell avait également eu droit à une traduction française, en 1996 (après la sortie du film, donc), mais sur le mode « bâtard » assez typique alors de l’éditeur, empruntant à l’édition américaine de la BD, et sous la forme d’un grand format cartonné, avec sens de lecture occidental.

 

La récente sortie de l’adaptation (américaine) « live » de Ghost in the Shell (qui a fait jaser, mais n’étant pas fan de l’anime, et n’ayant pas vu le nouveau film, je ne peux certes pas prendre part au « débat ») a tout naturellement fourni un bon prétexte à Glénat pour republier « le manga culte » dans une édition plus respectueuse – entreprise qui a visiblement sa faveur en ce moment, puisque sont aussi ressortis dans ces conditions Akira et Gunnm (plus exactement, c’est en cours). Et comme Ghost in the Shell, en manga comme en anime, c’est un peu l’œuvre de tous les superlatifs, on parle ici en toute simplicité de « Perfect Edition ».

 

PERFECT PERFECTION ?

 

Le manga de Shirow Masamune se décline en trois tomes, en fait trois BD différentes mais complémentaires, respectivement intitulés The Ghost in the Shell, la BD originelle, compilée en 1991, Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface, et Ghost in the Shell 1.5 : Human Error Processor – ces deux derniers volumes rassemblant des éléments publiés entre 1991 et 1997. La réédition des trois tomes est au programme de Glénat, mais je m’en tiendrai ici au premier, à « GITS à proprement parler »… et à vrai dire, vu ce que j’en ai pensé, il est peu probable que je m’inflige les deux autres et en traite un jour sur ce blog.

 

Il s’agit donc d’une « Perfect Edition », ce qui va plus loin que le simple respect du format original (en y incluant le nombre de volumes : nous avons ici un unique tome, il y en avait deux dans l’ancienne édition française) et du sens de lecture japonais (merci), ou encore le sous-titrage d’onomatopées autrement laissées telles quelles en katakana – même si ces divers aspects sont bien sûr fondamentaux.

 

Cela va aussi plus loin, a priori, qu’une nouvelle traduction… hélas guère convaincante ? En fait, je n’en sais rien – je ne sais pas ce que ça donnait avant, en 1996, et je suis incapable en l’état de dire si la mocheté consternante du texte, flagrante, et son caractère ésotérique sans pertinence, doivent être imputés à une traduction déficiente, ou à des défauts inhérents à l’œuvre originelle ; mais je penche pour cette dernière possibilité, et concède à la traductrice qu’il n’est guère aisé, et éventuellement pas dans les attributs du traducteur, de rendre beau et fluide ce qui ne l’est pas à la base et de rendre compréhensibles aux autres des choses que l’on ne comprend pas soi-même, pour la bonne et simple raison qu’elles sont de toute façon incompréhensibles de manière générale dans le bouquin initial…

 

Aheum. J’y reviendrai.

 

« Perfect Edition », donc : cela signifie semble-t-il que cette édition a été conçue avec la collaboration active du mangaka d’où certains choix éditoriaux. Ainsi de cette jaquette, devenue courante dans l’édition francophone de manga, mais qui a ici pour originalité de reprendre exactement celle de la BD japonaise, tout particulièrement dans ses rabats, comprenant avertissement et postface de l’auteur – et qui ont donc été laissés ici en japonais. La traduction nous est certes fournie, mais en toute fin de volume (ce qui n’est pas sans poser problème, si ça se trouve, j’y reviens bientôt). Noter aussi que ces divers paratextes de l’auteur datent de l’édition en volume originelle de 1991 – pas de retour sur l’œuvre post-adaptation par Oshii, etc., donc.

 

Mais d’autres aspects sont peut-être plus problématiques ? Un, notamment – une caractéristique marquée de la série, ou même semble-t-il plus largement du mangaka : l’emploi de très nombreuses notes « de bas de page », expression pas très bienvenue car ces pavés de texte se trouvent en fait… partout, dans tous les « caniveaux ». Ces « notes de bas de case », disons, c’est semble-t-il une chose à laquelle Shirow Masamune tient particulièrement, mais qui ne facilite guère la lecture de la BD, qui en retire quelque chose de lourd et oppressant… Dans son « avertissement » (qui, euh, du coup, n’apparaît en français qu’à la toute dernière page de la BD, c’est ballot...), l’auteur déconseille de lire ces notes au fil de la découverte du manga, car cela affecterait forcément le rythme de la narration. Putain, c’est peu dire… Mais quoi ? Relire la BD pour prendre en compte les notes que j’ai fini par laisser tomber – pour des raisons que je détaillerai plus tard ? Et puis quoi, encore ! J’en ai déjà assez chié avec la première lecture… Ajoutons cependant que cette « Perfect Edition » se montre plus ou moins indécise dans la gestion de ces notes – en conservant parfois le texte japonais minuscule, mais en le sabrant le plus souvent, et en employant par ailleurs en français une police pas le moins du monde typée BD, qui contraste avec le reste de la planche ; je ne dis pas que c’est malvenu, mais, pour le coup, l’effet est assez différent de celui produit par la version originale japonaise.

 

Une dimension appréciable, par ailleurs, de cette « Perfect Edition », concerne la part assez notable de planches en couleurs – bien plus que dans tout autre manga (non colorisé à la truelle comme Akira en son temps) que j’ai pu lire. Or c’est du beau boulot, qui s’accorde bien au dessin noir et blanc global – pas un gadget, mais un apport notable car traité avec le plus grand sérieux. Rien à redire.

 

Et reste LE SUJET qui a excité bien des fans, à en juger par les réactions colériques endémiques çà et là sur le ouèbe : deux planches ont été virées par rapport aux précédentes éditions, semble-t-il une séquence d’orgie lesbienne parfaitement gratuite et sans la moindre utilité narrative. Scandale ! Censure ! Absolument pas Perfect ! Sauf qu'il semblerait bien que cette décision a été prise, non par l’éditeur français, mais par Shirow lui-même – comme un désaveu un peu tardif (mais pas moins légitime) de cette gratuité façon fan-service sordide, inutile et malvenue. Que les intransigeants se rassurent : il reste pourtant bien assez de filles dénudées à gros nichons dans la BD.

 

Bon, lançons-nous, et voyons un peu de quoi tout ça peut bien parl...

HEIN ? QUOI ? PARDON ?

 

Parce que là : putain de problème.

 

C’est peu ou prou incompréhensible. Même quand on fait abstraction des « notes de bas de case » envahissantes (et inutiles dans 99 % des cas). Mais l’hermétisme de la narration n’a pour autant rien à voir avec celui de l’anime : si Oshii Mamoru pouvait perdre son spectateur, pour autant que je m’en souvienne, en n’en disant guère, Shirow Masamune, lui, en disait parfois beaucoup trop, et sans vraie pertinence.

 

Ceci, et presque paradoxalement, d’autant plus que les premières pages nous plongent sans préavis dans une sorte d’actionner bourrin au possible, avec des fusillades et des explosions dans tous les sens. Or il y a assurément de quoi se paumer dans cette BD, et surtout dans ces premières pages toutes de bruit et de fureur, où il est peu ou prou impossible de saisir les personnages et leurs motivations, ou une trame quelle qu’elle soit : bim, bam, boum, nichons, boum, jargon pseudo-scientifique, notes de pseudo-science-et-pseudo-philo-mes-couilles, bim, jargon mi-SF, mi-espionnage qui ne veut absolument rien dire, considérations techniques abstruses pour fanas des flingues, bam, et soudains accès de caricature qui tombent comme autant de cheveux sur la proverbiale soupe.

 

Et je n’y ai absolument rien compris. Shirow fait beaucoup d’efforts pour nous assurer qu’il y a quelque chose à comprendre – voire, attention bonhomme, quelque chose d’intelligent, de fin, si ça se trouve…

 

Mais, bordel, ce type est tout bonnement incapable de raconter une histoire – est-on porté à croire à ce stade, du moins, si la généralisation est sans doute un peu abusive. Les bonnes âmes prétendront peut-être qu’il « expérimente », mais permettez-moi d’en douter… Et ces planches ultra-chargées n’arrangent certes rien à l’affaire – et ce alors même que la mise en page s’avère globalement assez sage, voire très sage (« notes de bas de case » exceptées ; mais elles sont alors particulièrement envahissantes, et déjà parfaitement inutiles à tous points de vue),

 

Je ne crois pas avoir jamais autant ramé sur les cinquante premières pages d’une BD. Chaque case me confirmait un peu plus que l’ensemble était incompréhensible, illisible, et, last but not least, horriblement chiant. Et probablement assez concon, loin de l’image sophistiquée de l’anime d’Oshii Mamoru – lequel, pour le coup, et même si je n’en ai pas des souvenirs très précis, s’est à l’évidence livré à un vrai travail d’adaptation, pour le moins : à bien des égards, Ghost in the Shell le film d’animation et Ghost in the Shell la BD, bien loin d’êtres des « parents », sont mutuellement, bien au-delà de la singularité de chaque support, des antithèses ; la mélancolie vaguement snob de l’un étant l’exacte opposée de l’humour potache et gamin lourdingue de l’autre (car ce seinen est finalement très ado) – nulle scène contemplative ici, ou d’introspection, juste des explosions, des poses érotico-vulgaires et gratuites et des punchlines navrantes. Boum.

 

Du coup, soyons francs : j’ai failli abandonner ma lecture. Et c’est quand même pas tous les jours, en bande dessinée… Certes, il y a finalement assez peu, j’avais peiné sur le minable premier tome de Les Vacances de Jésus et Bouddha, de Nakamura Hikaru. Mais, bon, j’avais persévéré : j’ai bien fini par conclure à la nullité de ce volume, et j’ai pesté pour mes quelques euros bien mal investis… Mais The Ghost in the Shell, à cet égard, c’était bien plus agaçant – j’ai eu l’impression d’avoir été escroqué, en fait. Mais attention : pas tant parce que ce n’était pas dans le ton du film, ce qui serait revenu à critiquer l’œuvre parce qu’elle ne correspondait pas ce que je supposais et éventuellement souhaitais, réflexe toujours malvenu, mais parce que, même dans son registre de BD d’action, je trouvais ça horriblement mal fait.

 

Bon, j’ai persévéré là aussi… Globalement, passé les cinquante ou disons les cent premières pages (sur 350), la BD a commencé à m’apparaître moins illisible, moins incompréhensible, et, bon, j’ai tenu jusqu’à la fin… Mais le bilan demeure très négatif – et ça m’a vacciné pour la suite. Parce que, prestigieux anime ultérieur ou pas, le fait demeure que la BD originelle est mal foutue à tous points de vue, avec des personnages sans âme (c’est bien le propos…) et des récits affligeants de vacuité en dépit des circonvolutions absconses d’une narration qui se croit peut-être futée mais n’est en définitive que maladroite et terne.

 

En dépit de sa coloration cyberpunk aguicheuse et de son paratexte pointu, et du fait de cette narration systématiquement déficiente, The Ghost in the Shell s’avère finalement être un énième manga d’action, et, c’est là le principal problème, vraiment pas des plus convaincants.

 

C’est au mieux médiocre.

 

Vraiment au mieux.

 

LE MAJOR KUSANAGI ET SES AMIS

 

Bon… Essayons quand même de voir ce qui se passe dans tout ça…

 

La quasi-totalité des héros de la BD sont affectés à la « Section 9 », une sorte de brigade policière d’élite louchant (ou même un peu plus que cela) sur l’espionnage et la barbouzerie, dans un Japon futuriste mais pas si éloigné, vers 2030 (je reviendrai sur le cadre par la suite). Elle a pour champ de compétence la criminalité technologique de pointe, disons. Le patron de la Section 9 est un certain Aramaki, une sorte d’hyper-espion faussement bureaucrate, nabot très sec et d’une discipline carrément militaire ; son faciès simiesque (bien vu, pour le coup) le rend immédiatement reconnaissable (un atout de la BD, bien plus globalement, mais pas sans corollaires, et j'y reviendrai) – ça n’en fait pas forcément un personnage très intéressant pour autant, dans la mesure où il est une collection ambulante de clichés du patron d'agence d’espionnage… Mais admettons.

 

Les véritables héros de la BD sont cependant les agents sous ses ordres – et, s’ils ont été repris dans l’anime d’Oshii Mamoru, ils n’ont pas toujours grand-chose à voir avec ces déclinaisons plus tardives.

 

Le film est clairement focalisé, pour autant que je me souvienne, sur le personnage de Kusanagi Motoko, qui se fait appeler, sans forcément avoir de vraies raisons protocolaires, le Major Kusanagi. La cyborg au corps féminin est sans doute aussi la principale héroïne de la BD, d’où les honneurs de la couverture et une place non négligeable dans les épisodes, mais elle n’est finalement pas si mise en avant que cela. Certes, elle joue le rôle d’officier de terrain dans les opérations de la Section 9, et dispose peut-être (très éventuellement) d’un surplus de charisme inaccessible à ses sous-fifres (sans doute localisé dans son improbable chevelure, à faire s’évanouir Dick Rivers). Mais je crois que les ressemblances s’arrêtent là. Ceci étant, mes souvenirs du film d’Oshii Mamoru étant pour le moins flous, je me trompe peut-être totalement… Mais disons que j’avais le souvenir d’un personnage assez froid et mélancolique, si très efficace dans sa partie. La BD ne donne pas vraiment cette image : Kusanagi y est expansive et blagueuse, colérique et indisciplinée mais à la manière d’un cliché sur pattes, et certes pas portée sur l’introspection ou la contemplation. En fait, elle n’est qu’une cyber-héroïne comme une autre – sans la moindre personnalité, et c’est bien le souci : à tout prendre, elle n’est que l’association de deux ou trois codes du genre plus ou moins habilement dissimulés sous sa conséquente paire de seins.

 

Et il en va de même de tous les autres personnages récurrents – ainsi et surtout de Batou, qui est encore plus éloigné de son adaptation cinématographique que le Major Kusanagi : à l’origine du personnage froid et inquiétant d’Oshii se trouve en effet chez Shirow une brute bouffonne, un personnage clairement axé comédie, et totalement dénué de tout trait ne rentrant pas expressément dans ce registre : il tape et fait des blagues, et c'est tout. Il n’a rien d’une figure essentielle dans la BD... mais cette caractérisation à gros traits lui confère pourtant plus de personnalité qu’à ses associés encore moins bien lotis, Togusa l’éternel bizuth gaffeur, ou, pire encore, Ishikawa, qu’on pourrait fonctionnellement définir comme « le type, là, un peu geek, avec une barbe ».

 

LE MARIONNETTISTE (ET LE VIDE AUTOUR DE LUI)

 

Le film d’animation, sauf erreur, a une certaine unité, mais ce n’est pas le cas de la BD, qui est à proprement parler une série, même brève, présentant plusieurs histoires (que je ne me hasarderai pas à résumer, d’autant plus que je n’y ai donc pas compris grand-chose le plus souvent) ; toutefois, on y croise (vaguement) à plusieurs reprises un personnage qui fournit un semblant de liant jusqu’à une fin étonnamment précipitée et absolument pas satisfaisante, à tous points de vue, et c’est le Marionnettiste (sans surprise, c’est sur ce point qu’Oshii Mamoru a mis l’accent).

 

Bon, je dis SPOILER au cas où, mais ça m’étonnerait que je vous apprenne quoi que ce soit… Le Marionnettiste est d’abord présenté comme un antagoniste comme un autre – peut-être un peu plus malin que la moyenne, ou moins, en fait, parce que son arrogance pourrait bien lui coûter cher. Il est alors un hacker au-dessus du lot, qui fait mumuse en trafiquant aussi bien des corps cybernétiques, disons des « shells », que les « ghosts » (l’âme, ou l’esprit, disons – c’est sans doute un peu plus compliqué que cela, ou ça devrait l’être) qui s’y incrustent. Bien sûr, les deux termes du titre sont polysémiques, et cette description s’en tient au niveau le plus basique des deux notions, la BD ayant probablement pour objectif d'en dégager davantage.

 

Mais, en fait... Le Marionnettiste n’est pas un simple pirate, même particulièrement doué. Il est une sorte d’intelligence artificielle associée à un phénomène d’émergence, apparue spontanément dans le réseau, et dotée d’une conscience – de l’émergence, nous passons donc grosso merdo à la singularité. Et, pour le coup, le Marionnettiste ne s’avère pas un vulgaire antagoniste, mais « quelqu’un » qui a pour but, bien loin de s’opposer au Major Kusanagi, de s’unir à elle, de fusionner avec sa personnalité de femme et de cyborg. Hélas pour la pire des raisons (« Ie destin », sans déconner ?!).

 

Même en 1989-1991, ce personnage n’avait pas forcément grand-chose de bien original – en fait, il est d’emblée lié au mouvement cyberpunk littéraire, et on pourrait renvoyer au Câblé + de Walter Jon Williams ou, bien sûr, au Neuromancien de William Gibson – tandis que la thématique cyborg parallèle, avec les ghosts vagabonds et les cerveaux cybernétiques, louchant sur le transhumanisme, évoque éventuellement des choses telles que Schismatrice de Bruce Sterling. Mais je reviendrai immédiatement après sur l’inscription de la BD dans le registre cyberpunk.

 

Pour l’heure, ce qui me frappe, c’est le vide autour du Marionnettiste. Car il est le seul « antagoniste » à avoir un minimum de présence, paradoxalement – et vraiment un minimum, pour le coup… En fait, en tant que tel, il n’est absolument pas intéressant. Mais autour de lui ? Des espions cyniques, des politiciens corrompus (surtout eux, en fait), quelques communistes russes pour le principe, et quantité de sbires-larbins jetables. Le vide…

 

Ce qui n’est peut-être que justice : en face, en mettant à part Aramaki, il n’y a donc guère que la bien terne Kusanagi. La fusion des deux personnages ternes coule alors de source – mais, sur le plan narratif, ils n’en ressortent pas grandis, peut-être parce que leur environnement est tellement inexistant que nous n’avons pas de critère de référence.

CYBERVULGATE ET SPÉCULATION MOLLE

 

En 1989-1991, je suppose que l’on en était encore au pic de créativité du mouvement cyberpunk ; à titre d’exemple, Neuromancien, de William Gibson, n’était paru qu’en 1984, et Câblé, de Walter Jon Williams, en 1986, année également de la parution de l’anthologie manifeste Mozart en verres miroirs, concoctée par Bruce Sterling (dont le roman Schismatrice datait de 1985, mais ce n’est sans doute pas tout à fait l’image que l’on a généralement du cyberpunk). Et, d’une manière ou d’une autre, ce sous-genre de la SF avait alors quelque chose d’inédit (même en empruntant le cas échéant à des précurseurs notables, tels Dick, Brunner, etc.) et de terriblement enthousiasmant, dans une culture populaire hors-littérature qui commençait tout juste à s’en accaparer les codes. Le genre serait (éventuellement) ringardisé plus tard, mais il avait encore le temps de produire des choses très appréciable – incluant Snow Crash, de Neal Stephenson, ou la « trilogie du Pont » de William Gibson, œuvres postérieures, et parfois largement, au manga de Shirow Masamune.

 

À cet égard, The Ghost in the Shell est sans doute davantage qu’une BD de son temps, en adaptant la matière cyberpunk en manga – je suppose qu’elle avait bel et bien de l’avance sur le tout-venant. Le fait est que la BD manipule, hélas maladroitement, des notions enrichissantes dans leur complexité, allant au-delà de la pure quincaillerie cyberpunk pour toucher à quelque chose de plus essentiel au registre – dans la définition de l’humain comme dans le questionnement des possibles phénomènes d’émergence associés à la prolifération d’un réseau informatique mondial anticipant clairement, pour le coup, sur l’évolution rapide et la démocratisation accélérée d’Internet ; plutôt un bon et même un très bon point, donc. La BD ose même quelques aperçus de la dimension économique et sociale centrale dans le cyberpunk littéraire, mais souvent négligée dans les variations avant tout esthétiques du sous-genre, hackers en ersatz de Robin des Bois et guerre des gangs à l’ombre des tours de verre des mégacorpos. Le manga n’a, de manière générale, rien de révolutionnaire, eu égard à l’histoire de la SF, mais j’imagine qu’il a pu contribuer à « démocratiser » des thèmes déjà entrevus ailleurs, peu auparavant – j’imagine aussi que le film d’Oshii Mamoru, plus tard, y a également contribué, et peut-être avec davantage d’impact... alors même que ces thèmes, en 1995, commençaient peut-être justement à avoir quelque chose d’un peu convenu, et l’esthétique cyberpunk à sentir un peu le sapin.

 

Pour l’heure, rien à reprocher (à cet égard...) à The Ghost in the Shell. Bien au contraire, même. Hélas, la BD de Shirow Masamune est loin de se montrer toujours aussi pertinente, et la quincaillerie cyberpunk y a également sa part, et bien vite soûlante, dans un récit de techno-thriller, ou plutôt une succession de récits dans ce registre, où courses-poursuites, fusillades et explosions ne laissent guère de place à la réflexion d’ensemble. Et rien que de très banal ici, simili-techno-porn pour fanas des flingues, et autres dérivés de méchas sans âme (I.A. ou pas), qui pour le coup datent peut-être un peu ? Difficile, devant les Fuchikoma ou « Think Tanks » (ouch…), de ne pas penser aux véhicules blindés et semi-autonomes du Colonel dans Akira, à titre d’exemple.

 

Corollaire de cette quincaillerie moins convaincante : graphiquement, l’univers décrit manque un peu de chair et de personnalité. Non que le dessin soit mauvais – je le crois plutôt bon –, mais on oscille entre de la SF basique, lourde de codes, et l’idée d’un futur tellement proche qu’il n’implique pas tant de bouleversements visuels que cela ; ce qui peut se tenir, je ne dis pas le contraire.

 

Mais cela nous amène peut-être à constater que l’extrapolation de ce futur proche est plus ou moins satisfaisante. Et plutôt moins que plus, disons même décevante, eu égard à l’intégration dans la trame de fond des meilleurs thématiques d’un cyberpunk alors bien vivace, comme vu à l’instant. En fait, sur le plan spéculatif, dans les dimensions politique et culturelle, la BD se montre assez timide, frileuse – molle, d’une certaine manière. Banale, en tout cas.

 

Ce qu’illustre peut-être cette chose étonnante : nous découvrons dans cette BD un futur où l’Union soviétique est encore une réalité – alors que le mur de Berlin était tombé l’année du premier épisode, l’Union s’effondrant elle-même l’année de la publication en volume… Bon, en même temps, pourquoi pas ; je dirais même que ça n’est pas sans charme, au fond – d’autant plus, peut-être, que la série met tout naturellement l’accent sur la thématique de l’espionnage, avec un côté cyber-James Bond...

 

Un dernier point, quand même : sauf erreur, quand le film avec Scarlett Johansson dans le rôle du Major Kusanagi est devenu une réalité et a été diffusé, je crois me souvenir que certains fans se sont plaints de ce qu’il s’agissait d’un énième cas de « whitewashing », tandis que d’autres leur rétorquaient que, nom du personnage mis à part, et en prenant en considération le fait que le Major, en tant que cyborg « presque entièrement cybernétisé », a de toute façon un corps essentiellement artificiel, au-delà, l’univers décrit, à les en croire, n’avait rien de spécifiquement japonais. Peut-être est-ce le cas dans le film d’Oshii Mamoru, j’avoue ne plus me souvenir, mais la BD n’a rien d’ambigu à cet égard : tous les personnages centraux ont des noms japonais, et ils travaillent souvent pour le gouvernement japonais, de manière explicite, et les intrigues peuvent nous conduire nommément à Osaka ou dans les Territoires du Nord en plein contentieux frontalier avec les Russes – l’international est évoqué à l’occasion (on parle de la Syrie et d’Israël dans un épisode... pour le moins étrange), mais la Section 9 n’intervient en principe qu’en territoire nippon. Ceci dit, je ne le mentionne que dans l’idée de dissiper un vague doute à ce propos – quelques rares allusions mises à part, le cadre de la BD pourrait très bien ne pas être japonais, je suppose.

 

Sans doute, hélas, en raison du manque d’âme global dans cette BD, qui en fait un terrain de jeu bien terne pour des personnages plus ternes encore.

 

« 1. AUTHENTIQUE »

 

Pourtant, Shirow Masamune ne ménage pas ses efforts pour nous persuader de la cohérence et de la pertinence de son univers et de son « histoire » (aheum) ; le problème est cependant qu’il s’y prend peut-être de la pire des manières, avec ces très envahissantes « notes de bas de case » qui, 99 % du temps, sont des digressions à vol d’oiseau à partir d’éléments anecdotiques de telle ou telle case, qui s’en seraient très bien passé.

 

L’avertissement de l’auteur à ce propos est donc justifié dans la mesure où la lecture de ces nombreuses notes dans le déroulé de la narration lui est nuisible – mortellement ; mais en prenant en considération, bien sûr, que cette narration n’est de toute façon pas satisfaisante, même en dehors de ce problème très particulier…

 

Mais quel intérêt alors à ces notes ? Je veux dire : ailleurs que dans la constitution d’un dossier psy pour préconiser quelques calmants à l’auteur ? Elles sont plus illisibles encore que la BD déjà illisible qu’elles sont censées commenter et éventuellement expliquer...

 

Et elles ne renforcent certainement pas la cohérence de l’ensemble, car elles sont éminemment disparates. On y trouve de tout : de la spéculation scientifique de pointe, bibliographie incluse, comme de la pseudo-sagesse à dix balles ou du commentaire politique abscons, vaguement PMU des fois. Le plus sérieux y côtoie le plus frivole, et tout est placé exactement au même niveau. On passe du recul des armes à feu de tel modèle à une critique de la tactique adoptée par les personnages, admettons, c’est lié, à des dissertations condensées (et incompréhensibles) sur tel ou tel point de botanique ou de physique, mêlées encore de fulgurances éthiques qui laissent baba, mais probablement moins que ces moments pernicieux où la métaphysique dérivée de la science adopte des atours peu ou prou religieux, ou du moins mystiques. C’est du gloubi-boulga du début à la fin.

 

Ces notes sont au mieux inutiles, au pire nuisibles, à s’en tenir aux seuls intérêts de la narration. Et, prises indépendamment, elles sont au mieux incompréhensibles (au mieux, hein), au pire… eh bien, totalement à côté de la plaque.

 

La SF ne manque certes pas d’auteurs brillants associant dans leur réflexion science et technique de pointe d’une part et considérations psychologiques, sociologiques, politiques ou métaphysiques, d’autre part, et ce avec autrement d’habileté narrative et de pertinence intellectuelle. À la comparaison, The Ghost in the Shell, submergée par ces notes improbables, n’en donne que davantage l’impression de l’entreprise inaboutie d’un élève enthousiaste, peut-être même sérieux, mais finalement guère brillant car trop foutraque, et qui s’enfonce toujours un peu plus à chaque nouvelle note.

 

La BD n’y gagne pas, c’est clair ; ces annotations étaient peut-être censées asseoir la pertinence de l’ensemble, mais elles jouent presque toujours contre leur camp.

 

EXPLOSIONS GRAPHIQUES (ET GROS NICHONS)

 

Tout est-il alors à jeter, dans The Ghost in the Shell ? Eh bien, peut-être pas. Une fois n’est pas coutume, je crois que je sauverais le dessin. Sans être exceptionnel, il m’a fait l’effet d’être bon – assez dynamique, soigné le plus souvent, avec des personnages tous immédiatement reconnaissables (un atout plus qu'appréciable ; ce qui est dommage, c’est donc que leur caractérisation s’arrête là, de manière générale...).

 

Chose très étrange, pour une BD que je juge donc globalement illisible, le dessin est en fait parfaitement lisible. C’est loin d’être toujours le cas dans les mangas d’action – même parmi les meilleurs. Là, pour le coup, globalement, ça fonctionne. La mise en page assez sage (hors notes, encore une fois) y participe sans doute. Le problème est que le récit, lui, est confus, ce que le dessin ne saurait rattraper.

 

 

Mais il y a bien un point qui me chiffonne un peu en matière de graphisme – pas gravissime, je suppose, et peut-être ai-je tort de m’y arrêter, d’aucuns diraient peut-être que « SJW blah blah blah », mais je trouve tout de même un peu regrettable que le principal élément de caractérisation du Major Kusanagi (bon, coiffure exceptée…) soit sa poitrine plus que généreuse – ou en fait son corps, plus généralement, « mis en valeur » au travers de tenues improbables (dans le futur, tenez-vous le pour dit, toutes les femmes se promèneront dans la rue en maillots de bain) et de poses sans doute censément érotiques, mais plus vulgaires qu’autre chose – la conjonction de l’imaginaire fantasmatique d’un ado débordant de foutre avec l’élégance d’un poster de camionneur (mes excuses aux routiers, qui sont sympa, et ne méritent pas ça). Le point de non-retour est atteint avec les « infirmières-cybernéticiennes », aux fonctions assurément très techniques, mais qui sont systématiquement (dé)vêtues comme autant de bunnies échappées d’un numéro spécial de Playboy consacré aux fantasmes hospitaliers. Ado, ça m’aurait peut-être plu (…), mais je crois que, d’une manière ou d’une autre, et aussi improbable que cela puisse paraître, j’ai passé l’âge.

 

Et je trouve ça un peu navrant. La bronca sur l’orgie lesbienne « censurée » ne m’en paraît que davantage risible, du coup ; et les préventions de Shirow Masamune à ce propos, ben...

 

SANS MOI

 

Bon, ben, voilà.

 

Le manga culte s’avère illisible, l’œuvre profonde une bourrinade de plus. Shirow Masamune ne sait pas raconter une histoire, et ses personnages sont tous plus creux les uns que les autres. La vulgate cyberpunk aurait pu attirer ma sympathie, mais la confusion foutraque de l’ensemble m’en a éloigné. Et l'ensemble est d'un ennui mortel.

 

J’ai horriblement peiné sur les 50 ou 100 premières pages, et survécu par je ne sais quel miracle au reste, mais pas au point de souhaiter continuer l’expérience (douloureuse) avec les deux tomes suivants.

 

Au final, The Ghost in the Shell est donc une BD au mieux médiocre, sans doute bourrée de bonnes intentions, mais d’une exécution tristement déficiente.

 

 

Je suppose qu’il me faudra quand même revoir l’anime d’Oshii Mamoru. Le manga étant ce qu’il est, par contraste, il n’est pas impossible que j’en ressorte avec un avis nettement plus positif...

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Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, [プリニウス, Plinius 2], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2015] 2017, 184 p.

 

HISTOIRE PLUS OU MOINS NATURELLE

 

Retour à Pline, le tout récent manga historique signé Yamazaki Mari (déjà célébrée pour sa non moins romaine BD Thermae Romae) et Miki Tori, avec un tome 2 intitulé Les Rues de Rome. Un titre qui met déjà en avant un contraste marqué avec le premier tome, lequel était une sorte de road manga qui prenait son temps, entre la Sicile et la capitale impériale : cette fois, nous sommes presque uniquement dans cette dernière, et l’ambiance en est forcément chamboulée, en termes de graphisme comme de narration.

 

Nous y retrouvons donc le grand naturaliste Pline, entouré par son jeune scribe Euclès, et, peut-être plus important en fait, par le rude gaillard Félix, le compagnon de longue date des aventures du savant, qui a ici un rôle nettement plus développé que dans le premier tome.

 

Je relève la remarque des auteurs, dans leurs commentaires en fin de volume, qui assimilent ce trio au petit groupe que les Japonais connaissent bien mieux, mettant en scène le noble du XVIIe siècle Mito Kômon et ses compagnons, dont les périples à travers le Japon, sur une base bien réelle et tout aussi érudite (mais c'était l'histoire humaine qui intéressait le Japonais, plus que l'histoire naturelle), ont suscité bien des légendes populaires ; j’avoue ne rien savoir de ce personnage, faudrait que je creuse un peu ça, tiens…

 

LE NATURALISTE DANS L’URBS

 

Rome, donc : Pline a dû y retourner, contraint et forcé, du fait d’un ordre, lourd de menaces, du jeune empereur Néron – ils étaient assez proches, il y a peu encore, et tous deux disciples du sage Sénèque... Mais le naturaliste n’était guère enchanté à l’idée de retrouver le despote – et à bon droit sans doute, j’y reviendrai très vite ; raison de plus d'avoir traîné en chemin dans le tome 1...

 

Rome. Un environnement qui ne sied guère à Pline, homme de la nature... Nous l’avions vu arpenter avec joie la Sicile, dont il était substitut du gouverneur, puis lambiner sur la route : les volcans, les temples grecs, les monstres marins, les tremblements de terre et les raz-de-marée, les remèdes contre l’asthme à base de crottin de cheval… Mille et un sujets d’investigation, autrement instructifs et gratifiants que les vaines prétentions artistiques de cet empereur si puéril ! Et un monde aéré, parcouru par les vents, baignant dans la nature – tout le contraire de l’étouffante Rome, avec ses rues étroites et crasseuses, ces insulae qui grimpent toujours davantage et qui voilent le ciel ; un bon incendie lui ferait… Non, rien.

 

Mais Pline n’est clairement pas très à l’aise dans la mégalopole – et son asthme le reprend, plus violente que jamais. Ce deuxième tome sera entre autres l’occasion de faire la rencontre d’un vieux camarade du naturaliste (du temps de leurs campagnes en Germanie), le médecin grec Silénos – tous deux ne cessent de s’envoyer des noms d’oiseaux, et Pline exprime la plus sévère méfiance à l’encontre de la profession du vieux satyre, mais qu’importe ; car, pour Silénos, même s’il le tait à son patient pour en faire part à ses seuls compagnons, le vrai remède à l’affliction de Pline consistera bien évidemment à quitter Rome…

 

Mais l'Urbs, tel Janus, a deux visages ; reste à savoir, pourtant, si l’un est plus appréciable que l’autre… d’autant que tous deux font peser une menace qui leur est propre sur la vie même du savant.

 

AU SOMMET DES COLLINES

 

Il y a deux Rome, oui – qui sont en quelque sorte opposées. La plus tape-à-l’œil, bien sûr, est celle qui se trouve au sommet des collines – et tout particulièrement celle des palais de l’empereur.

 

Et l’empereur, c’est Néron – le plus détesté de tous les empereurs de Rome, probablement : les historiens d’alors, les Suétone, les Tacite, l’exécraient ; et plus encore, bientôt, les historiens chrétiens – car nous savons très bien, alors que nous progressons (?) dans ce récit, que l’incendie de Rome est pour bientôt, et donc la désignation des chrétiens comme coupables par un empereur qui initiera d'autant plus les persécutions à leur encontre que son implication dans cette sale affaire a aussitôt fait jaser.

 

Les auteurs, dans leurs commentaires en fin de volume, à vrai dire de celui-ci mais déjà du premier, ou au travers de diverses interviews, n’ont pas manqué de relever qu’étant issus d’une culture non chrétienne, ils pouvaient sans doute davantage se permettre de jeter un autre regard sur Néron… Moins unilatéral, disons. Mais, si leur Néron est visiblement tourmenté (dépressif peut-être, paranoïaque probablement, anxieux très certainement – des qualificatifs plus précis que celui de « fou », qui ne veut rien dire), ce qui pourrait quelque peu l’humaniser, et de même pour ses prétentions artistiques, car il ne s'illusionne certainement pas quant à ses talents politiques, le portrait de l’empereur demeure violemment à charge, c’est peu dire, et le jeune homme, arrogant, colérique, irresponsable, est parfaitement détestable. Guère de singularité finalement, point de vue extérieur des auteurs ou pas. Le matricide n’est d’ailleurs pas à un assassinat près, et la BD s’attarde sur ce point. Le traitement de la figure du coup classiquement satanique de Néron ne me paraît donc guère original pour l’heure, et je doute un peu que ça change vraiment par la suite ; bon, on verra… Peut-être…

 

Plus charismatique, probablement, il y a la belle, intelligente et plus qu’ambitieuse Poppée – qui n’a alors pas de statut bien défini, si elle est bien l’amante de Néron. Elle a obtenu de lui qu’il exile son épouse Octavie, mais cela ne lui a guère profité : la plèbe exècre toujours davantage Poppée, et, en comparaison, Octavie n’en prend que davantage des atours de sainte femme ; rien ne garantit vraiment qu’elle les mérite, bien sûr – mais tout est relatif, hein ; souvent femme varie ? La populace bien plus souvent encore... Or Poppée attend un enfant. Et il va falloir officialiser certaines choses – ce qui passera très probablement par de nouveaux crimes. Poppée est un personnage fascinant – éventuellement plus que Néron, donc, qu’elle domine d’une manière ou d’une autre ; mais, là encore, et comme pour son amant, je n’ai pu m’empêcher de trouver son traitement ici un peu décevant – la concernant, le premier tome m’avait l’air bien plus prometteur, autrement plus subtil… Bon, on verra… Peut-être…

 

Mais cette Rome n’est guère celle de Pline ; mais nous le voyons, malgré lui, se rendre à une des fêtes que Néron dédie à sa propre gloire d’artiste incomparable… et bâiller devant tant de médiocrité. Néron furieux se montre terriblement menaçant – mais Pline demeure parfaitement stoïque : une leçon de charisme et de discipline, en fait. Ici, pour le coup, la scène fonctionne très bien… à ceci près qu’elle est bizarrement sans lendemain ?

 

DANS LES RUES DU TRASTEVERE

 

Non, la Rome de Pline est décidément tout autre – et on serait tenté de la qualifier de « vraie » Rome, sur un modèle qui doit peut-être à la remarquable série HBO/BBC, dont Yamazaki Mari a souvent dressé l’éloge (et je suis tout à fait d’accord avec elle). C’est celle des bas quartiers – et même des plus bas de tous, puisque les auteurs ont choisi de loger Pline dans le Trastevere (les sources historiques ne disent absolument rien à cet égard)., qui est clairement le coin le plus mal famé de l’Urbs. Ce qui, certes, n’arrange guère l'asthme du savant.

 

Oui, c’est une autre Rome – crasseuse, étouffante, dangereuse même : les crimes y sont légion, les cadavres traînent dans les rues… Les (nombreux) lupanars sont les endroits les plus moraux de cette ville dans la ville, si ça se trouve : au moins ont-ils pour eux une certaine franchise.

 

Et c’est donc ici que vit Pline – mais pas exactement dans un boui-boui : la demeure du naturaliste est vaste et riche – et nous la découvrons en fait avant de découvrir Rome, tandis qu’Euclès arpente le phénoménal autant qu’anarchique jardin intérieur du savant (des planches de toute beauté)… avant de gagner les archives croulant sous les documents, et d’y faire la rencontre d’un autre homme officiant lui aussi en tant que scribe de Pline – et dont la destinée maniaque a quelque chose d’un peu effrayant pour le jeune Grec qui s’est lancé sur un coup de tête dans cette aventure…

 

Dehors ? C’est autre chose. Chantages, malversations, vols, passages à tabac, assassinats, viols, proxénétisme… Et la crasse. Mais Pline et ses compagnons, Félix au premier chef, n’ont en rien peur de tout cela. En fait, occasionnellement, ils peuvent même jouer les justiciers – séquence qui m’a laissé un peu sceptique… Mais qui peut faire sens au regard de la comparaison évoquée plus haut avec Mito Kômon et ses amis ? Bon, disons que c’est l’occasion de disserter sur l’eau courante à Rome et plus précisément dans le Trastevere, hein…

 

En fait, Pline devrait surtout avoir peur de lui-même : son asthme plus virulente que jamais ne lui rend pas le Trastevere beaucoup plus viable que le Palatin où le courroux de Néron pourrait bien lui coûter sa tête. Assurément, le médecin lubrique Silénos le sait, sinon le naturaliste lui-même… Finalement, leur controverse sur les remèdes « de bonne femme » est édifiante, avec un Pline accusant tous les médecins d’être des charlatans expérimentant sur leurs patients, et ignares au regard de la science des anciens : tel remède improbable figure dans un livre grec vieux de 200 ans ? C’est forcément qu’il est efficace ! Si c’est écrit, alors c’est vrai. Conviction malvenue pour notre savant si savant… Silénos s’avère finalement bien moins obtus.

LES AMOURS D’EUCLÈS ET FÉLIX

 

Mais laissons le naturaliste à sa toux et à ses disputes très fâcheuses avec le médecin qui entend bien lui sauver la vie – comme il l’avait fait en Germanie, crottes de lapin et bave de cheval (j'avoue, le flashback est assez drôle)… Car Euclès et Félix sont aussi de la partie.

 

Euclès est toutefois bien moins présent que dans le premier tome – il constituait alors un véhicule d’identification parfait pour le lecteur, en tant que narrateur occasionnel et point de focalisation. Ce n’est plus aussi vrai dans ce tome 2, et je trouve qu’il y perd… D’autant sans doute que son rôle essentiel, ici, relève de clichés un peu embarrassants à base d’amourettes adolescentes forcément contrariées. En effet, contre l’avis de Pline mais à la requête de ses proches, c’est Euclès qui est parti à la recherche du médecin Silénos, et l’a trouvé, forcément, dans un lupanar – un peu la résidence secondaire du vieux Grec. Mais, là-bas, il a aussi fait la rencontre d’une jeune femme (mais aux traits quelque peu androgynes, surtout avec ses cheveux courts), une prostituée bretonne (vraiment bretonne, j’entends, au-delà de la Manche) du nom de Plautina. Et muette tant qu’à faire. Son sort est tragique, avec tout ce que vous pouvez supposer. Et je dois dire que cette sous-trame, au mieux, ne m’a guère emballé : très convenue, que ce soit dans le romantisme adolescent qu’elle implique, les souffrances de la jeune fille, ou les protestations du puceau Euclès que « ça n’a rien à voir avec ça », c’est du déjà-lu qui pour l’heure ne mène nulle part – ou probablement à charger encore un peu la barque concernant Néron, mais pas exactement de la manière la plus fine.

 

Félix ? Je trouve que son cas est plus intéressant. Personnage assez discret dans le premier tome, il gagne ici en épaisseur – pas tant dans la scène où il casse des bras, disons qu’elle est au mieux cocasse, mais plutôt quand nous le voyons retrouver sa (pas si petite) famille, et sa matrone pas commode. L’occasion de rendre le bonhomme plus sympathique en l’humanisant – celle aussi, pour Pline entrant dans le tableau, de livrer un aperçu des difficultés propres à l’urbanisation poussée de Rome... autant que de sa maladresse à l’égard de ses semblables, même quand il entend se montrer généreux. C’est probablement la séquence que j’ai préférée dans ce deuxième tome.

 

VA-T-ON QUELQUE PART ?

 

Pour le reste… Je ne cacherai pas ma déception. Sans aller jusqu’à prétendre que ce deuxième tome est mauvais, car il ne l’est pas et je l’ai lu sans vraiment m’ennuyer, demeure cependant cette impression pour le moins fâcheuse d’une BD qui ne va nulle part.

 

Chroniquant le premier tome, globalement avec enthousiasme, j’avais noté qu’il s’agissait toutefois d’une sorte de volume d’exposition, qui ne prendrait véritablement tout son sens qu’avec la suite. Hélas, le tome 2 ne joue pas en faveur de cette lecture – car, sans plus vraiment avoir le prétexte de « l'exposition », il se disperse, et globalement de manière très convenue, sans jamais définir le moindre objectif valable… même de substitution.

 

En effet, le problème est à mon sens d’autant plus gênant que ce qui faisait la force du premier tome, pour l’essentiel, a disparu. Ainsi, notamment, de la thématique scientifique, même éventuellement ambiguë, qui semblait aller de pair avec la mise en scène du grand naturaliste Pline. Le premier tome traitait, et avec habileté, d’une multitude de sujets de cet ordre, des volcans à la pharmacologie en passant par l’architecture, sans jamais vraiment donner l’impression de digressions didactiques, mais en les intégrant parfaitement au cœur même de la narration. Ce n’est plus guère le cas ici : outre une brève description des systèmes d’eau courante à Rome, pression extrême et tuyaux de plomb, nous n’avons finalement ici dans ce registre que le long débat médical et pharmaceutique opposant Pline et Silénos – une bonne scène sans doute, mais le vide autour n’en est que plus flagrant.

 

Bien sûr, à cet égard, la dimension « imaginaire » du savoir de Pline en pâtit à son tour – tout juste si le naturaliste mentionne en passant le monstre marin entraperçu dans le premier tome (mais j’ai cru comprendre que le troisième tome reviendrait éventuellement à ce genre de choses).

 

J’avais l’impression, fausse il faut croire, que c’était là le cœur de la BD, pourtant.

 

Et une autre dimension intéressante du premier tome semble avoir totalement disparu ici : le comparatisme entre la Rome antique et le Japon contemporain – certes, c’était l’essence même de Thermae Romae, sur un mode plus direct, et peut-être Yamazaki Mari a-t-elle d’autant plus de raisons de s’en éloigner pour cette nouvelle BD romaine...

 

Mais du coup il manque vraiment quelque chose dans ce tome 2 – qui part dans de multiples directions, et bien trop « faciles » le plus souvent (l’idylle avec la prostituée maltraitée, Néron psychopathe, Poppée ambitieuse…) ; mais sans aller véritablement nulle part ?

 

HEUREUSEMENT, LE DESSIN ?

 

Ne reste plus qu’une chose : la reconstitution de Rome. Et c’est sans doute très bien fait. Cela ressort certes pour partie du scénario (la médecine, l’urbanisme, la criminalité dans le Trastevere…), mais, finalement, c’est surtout le graphisme qui brille, ici – au point d’absorber peu ou prou tout le reste.

 

Yamazaki Mari et Miki Tori, dans leurs commentaires en fin de volume, notent d’ailleurs que leur méthode de travail a évolué. Au départ, le scénario était le seul fait de l’auteure de Thermae Romae, qui prenait également en charge le dessin des personnages ; Miki Tori, quant à lui, s'occupait du dessin des décors, avec éventuellement quelques rares autres éléments, comme les « personnages non humains ». Le résultat était très convaincant (à vrai dire, j’étais bien plus enthousiasmé que dans Thermae Romae). Mais les frontières entre les attributions des deux auteurs sont plus floues maintenant, avec des interventions de chacun dans le domaine censément réservé de l’autre, et c’est probablement encore mieux comme ça.

 

Le dessin est vraiment bon, oui : les décors réalisés avec une attention scrupuleuse faisant appel à une solide documentation, mais aussi les personnages qui expriment toute une variété d’émotions avec une finesse admirable (à cet égard, sans doute est-ce aussi que je gagne en sensibilité à force de pratiquer le dessin de la mangaka : je ne garantirais pas que c’est forcément bien meilleur que dans Thermae Romae, c’est probablement surtout que j’y fais davantage attention maintenant).

 

C’est à ce stade la force de Pline – mais, hélas, au vu du reste dans ce deuxième tome, c’est peut-être bien la seule qui compte encore...

 

DÉCEVANT…

 

Une déception, donc. Ce deuxième tome ne me paraît globalement pas à la hauteur des attentes que le premier paraissait promettre. Les Rues de Rome se lit sans déplaisir, mais aussi, en ce qui me concerne, sans passion…

 

Je vais probablement laisser encore une chance à la BD avec le troisième tome – mais si celui-ci ne me convainc pas davantage, il me faudra arrêter les frais.

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Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Je suis Shingo, vol. 1, [わたしは真悟, Watashi wa Shingo, vol. 1], traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1982, 1996] 2017, 406 p.

 

PAS SEULEMENT DE L’HORREUR

 

Depuis que je me suis mis un peu « sérieusement » à la lecture de mangas, il y a environ un an de cela seulement, quelques auteurs m’ont particulièrement marqué : Itô Junji, Hirata Hiroshi, Koike Kazuo et Kojima Goseki… Pas forcément du tout neuf, comme vous pouvez le constater. Mais je crois que, s’il en est un qui m’a vraiment fasciné – fasciné, oui, intrigué, bluffé, pas systématiquement convaincu mais toujours étonné au moins et souvent bien davantage –, c’est probablement Umezu Kazuo, ou Umezz, puisqu’il semble préférer cette désignation.

 

Il y a quelque temps de cela, on en avait traduit en français sa plus célèbre série, L’École emportée, sorte de shônen horrifique à la réputation bien établie – mais ceci, je ne l’ai toujours pas lu : j’ai découvert le mangaka excentrique avec ses publications aux très recommandables éditions du Lézard Noir, très impliquées dans la promotion de cet immense auteur en France, avec maintenant quatre volumes aux couvertures, hum, et à la tranche striée de rouge et de blanc, comme les tenues emblématiques du fantasque auteur (plus tout jeune, il a 81 ans, mais il est semble-t-il toujours complètement fou).

 

Il s’était d’abord agi, dans ce contexte, de présenter le mangaka dans ses œuvres, en compilant les brefs récits d’horreur qui ont beaucoup fait pour sa renommée, surtout au tournant des années 1960 et 1970 (du coup, ces mangas sont probablement les plus « vieux » que j’ai lus). Le premier recueil, La Maison aux insectes, m’avait scié ; je n’avais pas forcément tout aimé, mais ça m’avait systématiquement retourné, je n’en revenais pas de ce que l’auteur avait pu faire dans ce contexte – « coup de cœur », dès lors, comme on dit, je crois que c'est le moment où l'expression peut faire sens.

 

L’expérience s’était prolongée quelque temps après avec un deuxième volume, plus disparate et à mon avis moins convaincant même si loin d'être mauvais, Le Vœu maudit, qui avait cependant pour lui de montrer la richesse de la palette de l’auteur, même dans le seul registre de l’horreur : il expérimentait sans cesse, tentait des choses toujours différentes, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin – ce qui suffisait amplement à faire de ce recueil une lecture recommandable, et même bien plus que ça : même au travers de quelques « nouvelles » objectivement un peu faibles, la certitude de ce que cet Umezz est un génie n’en était que davantage établie.

 

Puis il y eut un troisième volume, l’extraordinaire La Femme-serpent, un peu plus roboratif par ailleurs, et qui revenait un peu en arrière, aux sources du traitement de l’horreur par l’auteur – et autant dire aux sources du manga d’horreur contemporain, puisqu'on en fait systématiquement le père fondateur… et ceci dans une BD visiblement destinée à un public de petites filles (qui ne s’en sont jamais remises, et pas davantage leurs copains en culottes courtes – comme ont pu en témoigner, notamment, un certain Kurosawa Kiyoshi… ou, en BD, un certain Itô Junji, qui a toujours présenté Umezz comme son maître, son inspiration essentielle). Pour le coup, un authentique chef-d’œuvre, une BD sidérante d’audace et de pertinence, et qui fait peur – même près de cinquante ans plus tard, même pour des lecteurs adultes !

 

J’espérais donc que le Lézard Noir ne s’en tiendrait pas là, et continuerait à nous régaler des merveilles signées Umezu Kazuo. Et, joie, joie ! Gloire, gloire ! Il avait annoncé il y a quelque temps de cela la publication de Je suis Shingo – ou plus exactement de son premier tome, sur six prévus, d’environ 400 pages chacun : c’est que nous ne sommes plus du tout dans le même format – cette fois, il s’agit d’une série, comme L’École emportée, et non de recueils d’histoires courtes. Par ailleurs, autre différence essentielle par rapport aux trois publications lézardesques précédentes, et même à la fameuse série précitée d'ailleurs, il ne s’agit cette fois pas d’un manga d’horreur. Umezz a en effet plus d’une corde à son arc, et, au fil de sa longue carrière, il a pu s’essayer à bien des registres – et souvent y briller ; ainsi, par exemple, de la romance shôjo, où il a fait ses premières armes avant de décider unilatéralement de traumatiser ses petites lectrices avec des mamans qui font froid dans le dos. Et Je suis Shingo ? On va dire, pour l’heure, mais sans forcément tant d’assurance que cela, qu’il s’agit d’une série de science-fiction ; mais avec de la comédie, mais avec de la romance, mais avec...

 

C’est à vrai dire une BD tellement riche, tellement diverse, que je ne suis pas bien certain que telle ou telle étiquette soit plus pertinente qu’une autre.

 

SATORU, GAMIN

 

La BD se déroule en 1982 – soit l’année de sa première publication, dans la revue Big Comic Spirits ; sauf que cette année est envisagée au passé par notre mystérieux narrateur – ou pas si mystérieux que cela : un robot, sans doute… Ou non : « un robot, paraît-il », ou « un robot, à ce qu’il semblerait » ; car notre narrateur est bien indécis à cet égard, et chacune de ses interventions est marquée par cette implication hésitante, reposant sur des sources extérieures imprécises…

 

Mais ceci ne tient qu’en un bref préambule, pour l’heure. Et nous faisons surtout ici la rencontre de Kondô Satoru, un petit garçon surexcité – qui court tout le temps, dans tous les sens, hurle en permanence ses « Ouah ! » caractéristiques (et un tantinet pénibles)… Mais il est pour le coup un peu à la traîne. Ses copains et copines n’en sont plus là : c’est bientôt le collège, et les hormones se mettent à bouillir… Plus généralement, ils sortent toujours un peu plus de l’espace de liberté totale de l’enfance pour se muer en adolescents, bientôt en adultes – en des personnes autrement sérieuses et responsables, donc. Quel ennui… Mais pas Satoru – qui fait toujours un peu plus figure de gamin, car cette personnalité tient beaucoup du contraste. Ce qui lui vaut le mépris de ses camarades davantage mûrs, éventuellement les moqueries les plus cruelles – et ce ne sont certainement pas les professeurs qui l’en protègeront… Cette singularité de Satoru a bientôt une dimension graphique : au sortir de cet été qui doit tout changer, les écoliers/collégiens en puissance ont tous grandi… mais Satoru demeure un petit garçon.

 

UN VRAI ROBOT

 

Avec des fantasmes de petit garçon, bien moins moites sans doute que ceux des préadolescents autour de lui – ce qui renforce leur incompréhension mutuelle. En effet, le père de Satoru – un ouvrier lambda et parfois porté sur la boisson – explique un jour, et non sans crainte, à sa petite famille, que son entreprise, l’usine Kumata, va bientôt accueillir… un robot.

 

Un ROBOT ?

 

Satoru est surexcité : il a Gundam en tête, ou tant d’autres mangas ou animes figurant des robots géants anthropomorphes, cornus et blindés, et fulguro-super-balaises ! Un robot, UN ROBOT ! Satoru fait son Satoru, il court partout, il braille, OUAH ! UN ROBOT ! À l’entreprise où travaille son père !

 

Et ça ne manque pas : les enfants tellement plus adultes autour de lui le raillent, avec une condescendance marquée.

 

Mais il y a bien un robot à l’usine Kumata – simplement, pas du tout ce que Satoru se figurait… Certainement pas un mécha protégeant la Terre contre les assauts extraterrestres ou tel émule de Godzilla de passage : un bras, en fait, un simple bras mécanique… C’est qu'il s'agit d'un vrai robot – soudé à une chaîne de montage, forcément plus efficace que tant d’ouvriers qui y devinent bientôt une menace pour leur emploi, qui n’est plus « à vie » en 1982…

 

C’est horriblement décevant. Une trahison, à ce stade. Ça, un robot ? Non ! Dire que c’est un vrai robot, ça ne fait aucun sens ! C’est juste un bras, relié à un ordinateur… Mais cet ordinateur va changer bien des choses – pas tout seul, cependant : il y faudra aussi… une fille.

COUP DE FOUDRE

 

Il y a une visite scolaire à l’usine Kumata – et Satoru est forcément du lot, qui maugrée devant ce décevant « faux robot », que les ouvriers ont nommé Monroe (en lui collant un poster de Marilyn). Ses camarades voient bien que, d’une certaine manière, Satoru avait raison, mais, de manière autrement décisive, il se trompait de bout en bout ; alors... Il est vrai qu'eux-mêmes tendent peut-être à devenir de semblables bras mécaniques, dans cette société nippone rigide et obsédée par la réussite économique – dès lors, ce robot ne les déçoit pas, contrairement à ce gamin de Satoru… Ses rêves sont décidément incommunicables, à ce stade.

 

Mais, lors de la visite, Satoru croise un autre groupe scolaire, d’une école de filles – « l’école des thons », disent les vilains garçons qui se croient adultes. Satoru, dernier de son groupe, croise ainsi une charmante jeune fille, la dernière de son groupe, dont il apprendra plus tard qu’elle se nomme Marine, et qu’elle est la fille d’un diplomate anglais – et, forcément, c’est le coup de foudre. Pas tant une question d’hormones, si ça se trouve : simplement quelque chose qui devait se produire, l’appel de l’âge adulte – mais sans rien renier de son enfance et de ses rêves.

 

La romance s’instaure, touchante – et, disons-le, étonnamment avancée pour notre Satoru il y a peu encore très puéril, mais qui semble envisager cette relation avec bien plus de sérieux et d’implication que ses camarades pour quelque temps encore au stade des pseudo-amourettes bien timides et rougissantes.

 

Mais cet éveil de la conscience amoureuse, chez les deux préadolescents, implique donc Monroe.

 

L’ÉVEIL DES CONSCIENCES

 

Le père de Satoru ne comprend absolument rien à ce robot qu’il est censé surveiller, voire « programmer ». Satoru, parce qu’encore un enfant peut-être, est autrement doué : il dévore le manuel de programmation, au point de remplacer utilement son paternel à l’usine, et perçoit, atout de son caractère juvénile, des milliers de possibilités pour Monroe – qui, au fond, n’est peut-être pas qu’un simple bras, et pourrait être en tout cas bien davantage. C’est son secret – qu’il partage bien sûr avec Marine, laquelle, avec sa dignité de jeune fille de bonne famille, contrastant avec l’extraction populaire de Satoru, partage pourtant ses rêves. Le petit couple, qui s’éveille à l’amour, prend donc sur lui d’éveiller également le robot au monde.

 

Satoru et Marine sont ainsi les véritables créateurs, disons même les parents, de ce robot qui nous fait le récit indécis et peut-être vaguement mélancolique de ses souvenirs. Car ils parlent avec lui – ils échangent au travers de l’interface informatique. Et ils lui apprennent quantité de choses utiles, même si pas indispensables sur une vulgaire chaîne de montage – par exemple, ils lui apprennent à les reconnaître, première étape fondamentale, et à les nommer ; aussi à faire des calculs, certes, mais également à… discuter, oui, d’une certaine manière. Jusqu’à dégager, peut-être ? sous la froideur utilitaire du bras mécanique, les prémices d’une personnalité, de pensées, d’émotions même...

 

TANT DE CHOSES

 

Je ne sais pas si ce résumé suffit à en témoigner, mais ce premier volume de Je suis Shingo est d’autant plus déstabilisant qu’il contient vraiment plein, plein de choses très différentes. Au point d’ailleurs de fréquentes ruptures de ton, pas forcément aisées à intégrer – et, en sortant de ma lecture, c’était probablement cette impression qui primait, et qui m’empêchait de déterminer avec assurance si j’avais aimé ou pas ce que je venais de lire ; avec la certitude cependant que c’était, décidément, quelque chose de fondamentalement « à part », et en cela déjà un témoignage supplémentaire du génie d’Umezz…

 

Les chapitres s’ouvrent ainsi généralement sur le robot qui se souvient ; ce sont des pages assez abstraites, et au ton passablement mélancolique – emprunt d’émotion en tout cas, et c’est peut-être la dimension à mettre en avant.

 

Contraste flagrant avec la tonalité dominante des premiers épisodes, où Satoru bouffe les cases, qui est donc avant tout un gamin. Le ton est, je suppose, shônen, avec quelque chose de surexcité qui accompagne le personnage hyperactif et puéril, et qui tient surtout de la comédie frénétique – même si les moqueries que subit le gamin ont un écho éventuellement plus douloureux ; pas dit, cependant, car Satoru lui-même ne semble tout simplement pas en mesure de comprendre ce qui se passe autour de lui – l’implication émotionnelle est donc différente. Cependant, j’imagine qu’on ne peut pas faire abstraction de ce qu’il y a là comme un regard adulte se penchant rétrospectivement sur l’enfance – avec tendresse amusée et nostalgie pour l’essentiel, mais pas que, loin de là.

 

Contraste, là encore, et très étonnant, quand s’instaure la romance avec Marine – où, si j’ose dire, le mangaka revient à ses premières amours. C’est très étonnant – parce que le ton diffère largement de celui employé dans les aperçus de l’éveil des camarades de Satoru aux premiers germes de l'attirance amoureuse. Il y a en fait un retournement total : Satoru, qui était « en retard », paraît soudain beaucoup plus mûr que les préados qui le raillaient – et c’est d’autant plus vrai que Marine aussi est bien plus mûre que les autres jeunes filles que nous croisons çà et là. En fait, leur romance donne bientôt l’impression d’être autrement avancée – au point de la passion dévorante, qui, par moments, laisse même supposer les prémices d’un désir proprement charnel. Ceci, pourtant, sans jamais renier leur rêves d’enfants !

 

Ce contraste est encore souligné, je suppose, par l’intervention dans la BD du personnage de Shizuka – la petite fille de voisins des Kondô, qui jouait il y a peu encore avec Satoru, plus âgé mais pourtant guère moins puéril, et qui veut toujours le faire, alors que le garçon n’a clairement plus ce genre d’occupations en tête ; aussi Shizuka se transforme-t-elle, à ses yeux, en quelque avatar sinistrement enfantin de Big Brother, espionnant le jeune couple et dénonçant à qui veut bien l’entendre qu’il y a quelque chose d’obscène dans tout cela, baaah !

 

La relation de Marine et Satoru avec Monroe, c’est tout à la fois dans le prolongement de ce qui précède et encore autre chose – qui pointe vers la science-fiction, mais en même temps est supposée appuyer un certain réalisme aux conséquences sociales marquées (mais ça, j’y reviendrai juste après). Le ton est du coup très étonnant, car mêlant sans cesse, sinon le prosaïque, terme guère à propos, du moins le matériel, et quelque chose qui relève davantage… de la poésie ? Disons du moins du sentiment, de l’émotion.

 

À titre personnel, je me dois de relever que cette approche, même enfantine, des balbutiements de l’informatique au Japon, m’a nécessairement ramené à une lecture récente, La Lumière de la nuit, de Higashino Keigo… à la différence près, bien sûr, qu’Umezz écrivait à ce propos au moment même de ces balbutiements.

 

Toutes ces dimensions, et bien d’autres encore sans doute, se mêlent, s’interpénètrent – et, au-delà de la narration, cela se traduit surtout dans un graphisme très divers et souvent bluffant ; mais j’y reviendrai un peu plus loin.

REGARD ROBOTIQUE SUR LA RIGIDE SOCIÉTÉ NIPPONE

 

Pour l’heure, il faut probablement mettre en avant la dimension sociale du récit – qui le baigne de plusieurs manières différentes.

 

Nous sommes en 1982. La Haute Croissance des années 1960 peut paraître lointaine, et, depuis les « chocs Nixon », le Japon continue certes à se développer, mais peut-être avec un peu moins de confiance aveugle ? À voir (si j’ose dire), car nous sommes alors en plein gonflement de la bulle spéculative – la crise, ce sera une dizaine d’années plus tard, et elle sera sévère… Cependant, la société japonaise, quand elle le veut bien, commence pourtant à percevoir qu’il y a des effets secondaires à cette croissance prolongée – et les vieux modèles, sans s’effondrer en bloc pour l’heure, sont néanmoins assaillis de part et d’autre. Mais c’est comme si l’on choisissait encore de l’ignorer, le plus souvent...

 

Je crois que la BD en témoigne – d’autant que, d’emblée, elle vient mettre à mal le mythe longtemps perpétué d’un Japon où la classe moyenne serait hégémonique, un mythe encore très prégnant à l’époque... et à vrai dire peut-être aussi aujourd'hui. Les Kondô, conformément à ce fantasme économique, se perçoivent probablement comme faisant partie, forcément, de cette classe moyenne, mais la BD traduit bien qu’il s’agit d’un leurre : ils sont d’un milieu populaire qui, le premier, fera les frais du développement outrancier de l’économie japonaise. Le père de Satoru est un ouvrier, totalement dépassé par les plus récents échos de la modernité tels que les robots et l’informatique, mais assez lucide cependant pour comprendre, ainsi que ses collègues, que la robotisation fait peser une terrible menace sur son emploi. Nous n’en sommes décidément plus au modèle paternaliste de « l’emploi à vie », et le néolibéralisme se moque totalement de ce qui peut arriver aux travailleurs japonais. Kondô ne s’en sort pas si mal, au départ, puisqu’il parvient à conserver son poste – à la différence, en fait… du premier programmateur de Monroe, devenu clochard ! Mais cela ne durera sans doute pas – et, cruelle ironie, c’est d’une certaine manière son propre fils Satoru qui lui en fait la démonstration ; car lui comprend ce qu’est un ordinateur, et maîtrise bien plus que les rudiments de la programmation du robot. Son père le laisse faire à sa place – et boit comme un trou ; cela ne pourra sans doute pas durer indéfiniment.

 

Puisque bien des choses ici sont affaire de contraste, il faut sans doute relever que l’infériorité sociale des Kondô est soulignée par leur logement – une sorte de HLM plus que crasseux, et qui en dégage même quelque chose d’inquiétant (à tort ou à raison, cela m’a fait penser au génial Dark Water de Nakata Hideo, d’après Suzuki Kôji, vingt ans plus tard certes) ; c’est tout particulièrement sensible dans les séquences où la petite Shizuka rôde dans les couloirs, épiant Satoru et geignant parce qu’il ne veut plus jouer avec elle…

 

Cette barre oppressante et sale est par ailleurs le « milieu naturel » de la mère de Satoru – la femme japonaise qui ne saurait penser à travailler en dehors du cercle familial, a fortiori à s’émanciper de quelque manière que ce soit, et dont, par conséquent, toute la vie tourne autour de ce microcosme lamentable, obnubilant, répugnant.

 

Mais je parlais donc de contraste – il est double : les « camarades » de Satoru, et la famille de Marine ; tous ou presque font figure de membres d’une classe au moins vaguement privilégiée (mais peut-être pas autant qu’elle le croit, concernant les écoliers lambda), et parfois socialement inaccessible – dans le cas de Marine, fille de diplomate. Son amourette avec Satoru, dès lors, n’est pas sans faire penser à bien d’autres, naturellement « impossibles », entre deux jeunes gens issus de milieux sociaux incompatibles ; cette dimension intervient forcément dans le récit – avec la menace que Marine, tout simplement, disparaisse, ce que les deux enfants ne pourraient pas supporter.

 

Mais, concernant les autres écoliers, l’idée est peut-être que, en devenant grands et donc en devenant « sérieux », ils se préparent formellement à leur vie future : ils tirent d’eux-mêmes un trait sur la liberté enfantine, pressés qu’ils sont de subir les responsabilités des adultes, dans une société à cet égard tyrannique et oppressive, d’une rigidité proprement étouffante et déshumanisante. D’une certaine manière, ils sont déjà en voie de devenir des robots – sinon sur une chaîne de montage, du moins à quelque poste aliénant de sarariman…

 

AI NO ROBOTTO ?

 

Heureusement, Satoru raisonne à l’envers – et Marine avec lui. Ces autres écoliers sont donc si pressés de devenir des robots ? Notre jeune couple dissident, lui, s’attelle à la tâche d’humaniser un robot – et obtient bien vite des résultats.

 

La thématique sociale de la bande dessinée, dans les mains d’un auteur plus borné pour ne pas dire technophobe, aurait sans doute pu virer au néo-luddisme (nous en avons hélas quelques exemples très populaires en France même…), et, sinon le robot, du moins l’idée même de robotisation, s’en tenir au cliché de la menace. De la part d’un auteur qui a connu ses plus grands succès dans le registre horrifique, la vague inquiétude suscitée par ce bras mécanique aux pinces redoutables, au-delà même de la thématique de la menace sociale, aurait d'ailleurs aisément pu dériver vers quelque énième avatar du syndrome de Frankenstein, sinon de Skynet.

 

Sauf que ce n’est pas le cas – je ne dirais pas :, « pas du tout le cas », car Umezz fait dans la nuance, et joue bel et bien, même si éventuellement sur un mode mineur, des deux représentations de la menace que je viens d’évoquer, lesquelles pourront, ou pas, acquérir en pertinence au fur et à mesure du développement de la série. Mais, pour l’heure du moins, son propos est ailleurs – qui, tant qu’à jouer encore des références illustres, pourrait éventuellement le rapprocher d’un Isaac Asimov.

 

Finalement, le robot n’est peut-être menaçant que dans la mesure où il est une froide mécanique – à supposer même que sa programmation bien pensée évite les accidents du travail, sa précision a de toute façon de quoi effrayer. Mais Satoru et Marine l’humanisent, via leurs programmes enfantins ; dès lors, la machine est beaucoup moins une menace, et bien davantage un interlocuteur, avec des goûts et des sentiments. On pourrait certes objecter que les humains, dotés de ces attributs, demeurent souvent menaçants… Et qu'une machine accapare des traits humains, en fin de compte...

 

Difficile d’en dire davantage pour l’heure, en fait. Mais l’abord de cette question, dans ce premier tome, est clairement positif – même si le ton mélancolique du narrateur robot peut nous laisser supposer que quelque chose, à un moment ou un autre, va mal se passer.

 

D’ici-là ? Les enfants qui découvrent l’amour l’enseignent en même temps à la machine – ce qui passe tout d’abord par la perception de l’autre, et la reconnaissance visuelle, voire émotionnelle. L’auteur lui-même faisait cette remarque que l’on pourrait être tenté, instinctivement (ou cyniquement...) de juger un peu « niaise » : A.I., pour Artificial Intelligence, est un sigle qui effraie sans doute quelque peu par sa froideur – mais, pour Umezz, il doit se lire ai, soit « amour » en japonais...

DU DÉLIRE INDUSTRIEL À LA PROLIFÉRATION DES PIXELS

 

Je suis Shingo est donc une BD d’une richesse thématique exceptionnelle, et dont les traitements varient énormément, en jouant souvent sur les contrastes. Mais cette dimension est encore plus marquée au regard du dessin – et je crois que c’est l’atout majeur de ce premier tome. Le Vœu maudit, notamment, avait déjà témoigné de la variété de la palette d’Umezz, mais là c’est encore autre chose…

 

Le premier aperçu n’est pourtant guère ragoûtant à mes yeux… En dépit d’un montage complexe faisant appel au gaufrier, dont l’auteur est coutumier, ainsi que des jeux d'ombres, le dessin « basique » émule les codes enfantins des mangas, et ça ne me parle guère – moins en tout cas que dans La Femme-serpent, où le graphisme shôjo véhiculant les frissons m’avait étrangement séduit. Ceci en notant que cette BD d’horreur était antérieure d’une quinzaine d’années à Je suis Shingo – et que les procédés coutumiers du manga avaient sans doute beaucoup évolué entre-temps. Maintenant, peut-être cet éventuel anachronisme était-il délibéré – je tends à le croire, en fait, car ça s’accorde après tout avec le fond de la BD.

 

Mais, régulièrement, et brutalement le cas échéant, le dessin change du tout au tout – et pour un résultat proprement extraordinaire ! Car le graphisme d’Umezz s’émancipe alors des codes habituels de la narration manga pour faire… tout autre chose.

 

Effet de contraste à nouveau, mais qui n’exclut pas la variété : en fait, l’auteur subvertit graphiquement son récit de bien des manières, et, aussi surprenant cela soit-il, voire improbable, cela contribue bel et bien à la cohérence de l’ensemble.

 

Notons déjà les têtes de chapitres – qui sont passablement déstabilisantes. Elles font régulièrement appel à une unique couleur tranchant sur le noir et blanc de base, et nous montrent un couple enfantin, a priori Marine et Satoru, dans des petites saynètes totalement détachées du récit même du chapitre qu’elles introduisent – des saynètes… déstabilisantes, oui, pour le coup ; et même… inquiétantes, d’une certaine manière – qui nous renvoient à la production horrifique de l’auteur, mais sans paraître hors-sujet pour autant. Noter par ailleurs que la mélancolie perce aussi dans ces tableaux, comme un attribut nécessaire de la bizarrerie. Ce sont régulièrement de très belles illustrations, qui conservent quelque chose du trait shônen commun, mais avec… quelque chose en plus.

 

Par ailleurs, les épisodes s’ouvrent souvent sur la narration un peu nostalgique du robot indécis – pour un effet remarquable. Les cases, alors, illustrent le récit sous la forme d’un délire industriel, d’abord relativement posé, mais qui explose régulièrement, en plongeant le personnage dans les mécanismes de la machine… ou les composants de l’ordinateur qui lui est associé. Ce qui nous vaut des tableaux remarquables, où la complexité extrême de la technologie produit quelque chose relevant de l’abstraction en même temps que de l’hyperréalisme limite « hard science » ; même si du coup, en fait d’hyperréalisme, c’est probablement davantage de surréalisme qu’il faudrait parler.

 

Mais le plus fort, ou en tout cas le plus saisissant, implique encore un autre procédé : la pixellisation. Et pour le coup, nous parlons bien d’une BD datant de 1982 ! Ce procédé est essentiellement associé à l’éveil à la conscience du robot ; comme dit plus haut, l’œuvre d’humanisation de la machine par Marine et Satoru passe d’abord par la programmation de sa faculté de reconnaissance des deux enfants. Cette perception, primordiale, autorise toutes les autres évolutions. Dès lors, nous voyons littéralement avec les « yeux » de la machine – laquelle délaisse au moins pour un temps son obsession esthétique industrielle, qui a quelque chose de fonctionnel dans son abstraction, pour la figuration, même machinale, de l’être humain et des sentiments sous la forme de gros carrés. D’où ces très belles planches pixelisées, qui véhiculent, je ne sais trop comment, une incroyable émotion.

 

Cette représentation technologique peut aussi passer par d’autres procédés d’une informatique antédiluvienne, comme la 3D « fil de fer » (nous sommes en 1982, l’année de la sortie de Tron au cinéma, à titre de référence).

 

Mais, dans tous les cas, elle vient d’une certaine manière contaminer le récit – Monroe n’est plus le seul à voir le monde ainsi, et la narration use de ce procédé graphique bien loin de la présence réelle du robot. Ainsi, par exemple, quand la curieuse Shizuka guette les amoureux Marine et Satoru… et que leur baiser, à travers les rideaux, use d’un rendu de cryptage similaire à la pixellisation.

 

Je ne sais pas encore ce qu’il faut déduire de cette prolifération externe de la représentation informatique, ni même s’il faut en déduire quelque chose – je suppose que cela pourrait faire sens de bien des manières, éventuellement contradictoires… La suite de la BD sera sans doute plus éclairante à ce sujet.

 

Mais ce dont je peux vous assurer, c’est que c’est très fort, très bien vu, très bien exécuté. Et, quoi que l’on pense alors de ce premier tome, c’est sans doute là son point fort – et un point très fort.

 

TRÈS IMPRESSIONNANT

 

Quoi que l’on pense alors de ce premier tome… Le fait est que je n’en étais pas bien certain en sortant immédiatement de ma lecture. J’avais perçu la richesse thématique de la BD, et m’étais pris en pleine gueule les expérimentations graphiques dont je viens de parler, mais j’étais finalement incapable de dire si j’avais aimé ce que j’avais lu, ou pas…

 

En fait, il a fallu que je… mûrisse un peu ma lecture – à l’instar de Satoru ? Disons qu’il n’y a pas eu l’impact immédiat de La Maison aux insectes ou de La Femme-serpent. Au point d’ailleurs où, du moins dans la première partie de la BD, le graphisme très enfantin, et ce Satoru qui court partout et braille tout le temps, n’ont guère facilité mon implication. C’est que la BD prend son temps, pour poser tant son propos que sa manière de le narrer ; au bout du tome, j’avais déjà perdu nombre de mes préventions initiales ; et quelques jours après ma lecture, à l’heure où je rédige cet article, oui, je peux sans doute dire maintenant que j’ai beaucoup aimé ce premier tome de Je suis Shingo.

 

Je ne le mettrais pas pour autant au niveau de La Maison aux insectes, ou, plus encore, de La Femme-serpent, question d’affinités personnelles, outre que Je suis Shingo est une série qui doit se poursuivre sur cinq gros tomes encore. Il est un peu tôt pour se prononcer plus avant…

 

Mais je crois qu’en définitive, cette nouvelle publication du Lézard Noir m’a fait le même effet que le premier volume d’Umezu Kazuo chez l’éditeur : je n’ai pas accroché à tout, mais, même avec quelques réserves éparses et plus ou moins pertinentes, ma conviction sort encore renforcée, de qu’Umezu Kazuo est un génie pur et simple.

 

Génie, oui – j’assume pleinement le terme.

 

Suite au prochain épisode, donc...

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Kamikazes, de Constance Sereni et Pierre-François Souyri

Publié le par Nébal

Kamikazes, de Constance Sereni et Pierre-François Souyri

SERENI (Constance) et SOUYRI (Pierre-François), Kamikazes (25 octobre 1944 – 15 août 1945), [Paris], Flammarion, coll. Au fil de l’histoire, 2015, 251 p. [+ 8 p. de pl.]

 

INCOMPRÉHENSION

 

Les kamikazes, à l'instar du seppuku (qui leur est éventuellement associé et sans doute bien trop légèrement), font partie de ces emblèmes à forte connotation symbolique qui en sont venus à caractériser le Japon auprès des non-Japonais – presque instinctivement. Ce phénomène étonnant n’a guère tardé à véhiculer des connotations qui lui sont propres ; ainsi, on en fait souvent l’exemple typique du suicide altruiste au sens de Durkheim, qui ne pouvait certes lui-même en avoir conscience en 1897, date de parution de son célèbre ouvrage... De manière plus générale, le mot même de « kamikaze » (que les Japonais n’emploient d’ailleurs pas forcément, ou pas avec le même sens, j’y reviendrai) a intégré le lexique des langues occidentales, y compris voire avant tout le lexique « populaire », disons, et, mine de rien, cela n’arrive pas si souvent. Pour autant, s’il est une chose dont tant le vocable que ses emplois conventionnels témoignent, c’est sans doute d’une incompréhension fondamentale à l’égard de ce phénomène très ponctuel mais qui a durablement marqué les esprits.

 

Finalement, il ne s’agit pas forcément tant d’une question factuelle (même si c’est bien sûr la base de toute autre interrogation) que d’une question de représentations. Et c’est peut-être là que se situe le problème, car les représentations sont fluctuantes – et même plus que cela, dans le cas présent : de part et d’autre du Pacifique, « kamikaze », même à s’en tenir à la référence la plus précise aux événements de 1944-1945, ne signifie au fond pas du tout la même chose… À cet égard, l’incompréhension est peut-être, d’une certaine manière, renforcée, propice aux jugements de valeur parfaitement arbitraires et détachés des faits comme de leur interprétation raisonnée (même si jamais totalement assurée).

 

Bien sûr, il y a une part essentielle de fascination dans toute étude de ce phénomène hors-normes – une fascination morbide, une fascination néanmoins ; et je n’y échappe certainement pas, bien au contraire : je plaide coupable. Mais, cette fois, c’est sans doute dans l’ordre des choses – car les kamikazes, dans leur dimension symbolique, ont sans doute été appréhendés, et même conçus, dès le départ, comme un récit médiatique saisissant, qu’on le considère avant tout poignant, inspirant ou terrifiant ; en fait, toutes ces dimensions, et d’autres encore, doivent probablement être associées : les kamikazes n’ont rien d’unilatéral, même s’il serait tentant de s’en tenir là...

 

D’où, me concernant, la lecture de cet ouvrage, assez bref, très abordable, tout à fait sérieux néanmoins (ne pas se fier à l’accroche un peu putassière en couverture – et le nom de Pierre-François Souyri, régulièrement croisé ici ou là, si je n’en ai lu pour l’heure que son excellente Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, m’inspirait confiance). Ce fut aussi l’occasion de prolonger avec un exemple très concret, et par ailleurs ponctuel, d’autres lectures éventuellement liées, comme La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet, ou Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Takahashi Tetsuya – deux ouvrages cités dans la bibliographie, d’ailleurs et sans vraie surprise.

 

QUESTIONS DE TERMINOLOGIE

 

En fait, un problème se pose d’emblée, concernant le simple vocabulaire utilisé. En français, et dans beaucoup d’autres langues en dehors du Japon, nous parlons donc de « kamikazes » ; la signification de ce vocable découle des deux mots (et idéogrammes, ou kanji) japonais ainsi associés, kami qui désigne, pour faire simple, les esprits ou les dieux, et kaze, qui signifie le vent.

 

Donc, « kamikaze » signifie « vent divin » ; et, très concrètement, cela renvoie à une anecdote historique, portant sur les deux tentatives d’invasion du Japon par les Mongols à la fin du XIIIe siècle – deux échecs où, selon la légende, la météo eut sa part, puisque des typhons ont balayé à chaque fois la flotte des envahisseurs : à proprement parler, c’est donc ceci qui est le « vent divin » – comme une confirmation éloquente de ce que le Japon est « le pays des dieux », et que les dieux ne manqueront pas de venir à son secours en cas de tentative d’invasion étrangère (rappelons que le Japon n’a jamais été envahi avant 1945). Il ne s’agit pas cependant de se reposer sur ce mythe : « Aide-toi, le ciel t’aidera », dit-on par ici, et finalement il y a de cette idée au Japon également – car les combats acharnés des samouraïs du XIIIe siècle ont eu leur part essentielle dans la défaite des Mongols : il n’y avait pas « que » le « vent divin »… Le lien avec la situation du Japon en 1944-1945 se fait donc tout naturellement, à ces différents niveaux.

 

Les Japonais utilisent le mot kamikaze, écrit ainsi : 神風 ; et on retrouve bien sûr le lien avec l’anecdote du « vent divin ». En fait, c’est surtout la presse (à laquelle il faut adjoindre la propagande cinématographique, actualités ou films de « fiction ») qui, à l’époque, avait employé ce terme, et avec cette prononciation, c’est-à-dire la lecture kun, ou proprement japonaise ; or l’armée lisait plus souvent les mêmes kanji avec la lecture on, ou « sino-japonaise », soit shinpû ; le sens global reste peu ou prou le même, mais il s’accompagne en même temps de connotations différentes – de manière générale, la lecture on est souvent perçue comme plus « sophistiquée » (élégante, cultivée, etc.) que la lecture kun, mais il semblerait aussi qu’on ait trouvé en l’espèce cette prononciation plus « martiale ». D’emblée, donc, le terme « kamikaze » existe, mais sans être le terme courant.

 

D’autant qu’il s’agit d’une sorte de licence poétique… Le terme officiel pour désigner ce que nous nommons « kamikazes » n’a en fait rien à voir, et est autrement prosaïque : on parle de tokubetsu kôgekitai (特別攻撃隊), souvent abrégé en tokkôtai (特攻隊), ce qui signifie « unités d’attaque spéciales ». Encore aujourd’hui, c’est le terme employé par les Japonais – qui ne recourent guère à kamikaze ou shinpû, si ce n’est pas totalement inenvisageable. Et on pèse ici le poids des connotations.

 

D’autant qu’un dernier aspect doit sans doute être mentionné – et qui est l’emploi contemporain du mot « kamikaze » par les Occidentaux, etc. Dans nos médias, il n’y a rien que de très normal et parfaitement logique à qualifier de « kamikaze » tel terroriste islamiste qui se fait sauter au milieu de la foule, a fortiori tel autre qui use d’un avion comme d’une arme en se précipitant sur le World Trade Center. Pour les Japonais, cependant, pareille assimilation ne coule pas du tout de source, et les laisse souvent perplexe, semble-t-il – et au mieux ? Car cela pourrait même aller au-delà – jusqu’à l’affect, le sentiment le plus intime… Les kamikazes, ou plutôt les tokkôtai, représentent pour eux une réalité précise, concrète – et terrible ; étendre le vocable à d’autres actions, finalement bien différentes au-delà des similitudes apparentes, ne fait pas vraiment sens.

LE CONTEXTE

 

Le contexte de l’apparition des kamikazes est donc crucial, tout particulièrement aux yeux des Japonais. Le sous-titre de l’ouvrage en donne les dates précises : les premières attaques kamikazes ont lieu le 25 octobre 1944, lors de la bataille des Philippines (mais il faudra certes revenir un peu en arrière), et le phénomène se poursuit jusqu’au 15 août 1945, date de la reddition du Japon (ou en tout cas, du discours de l’empereur l’annonçant). Moins d’un an, donc – mais bien assez pour que le phénomène se développe et marque à jamais les mentalités, au Japon et au-delà.

 

Une guerre perdue d’avance

 

Je ne vais pas rentrer dans le détail des circonstances de la guerre du Pacifique (que j’ai pu évoquer dans d’autres chroniques, comme Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Takahashi Tetsuya, Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, ou Le Japon contemporain, de Michel Vié ; peut-être faut-il aussi mentionner, dans une optique un peu différente, car directement liée à la guerre et aux intérêts américains, Histoire du Japon et des Japonais, d’Edwin O. Reischauer, et Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict).

 

Retenons cependant cet aspect essentiel : c’était une guerre perdue d’avance. Le plus fou dans tout cela est que l’état-major japonais en était parfaitement conscient – l’amiral Yamamoto, probablement le plus grand stratège nippon d’alors, l’avait signifié à maintes reprises, et d'autres comme lui. Il y avait plusieurs raisons à cela, mais la principale était probablement d’ordre économique : le Japon manquait de ressources, et, à terme, sa production industrielle ou même sa simple mobilité (en termes de carburant, etc.) ne pouvaient qu’en être affectées. Face au Japon, les États-Unis – et leur puissance économique tout autre.

 

Le seul espoir, très mince, de l’emporter face aux Américains impliquait d’avancer vite, très vite : au moment T, le Japon dispose d’une meilleure flotte (avec des vaisseaux monstrueux dont le célèbre Yamato, brillant symbole de la supériorité de la marine impériale et outil de propagande de choix ; sa perte n'en sera que plus traumatisante), supérieure en nombre (d’autant que la flotte américaine se partage bien sûr entre le Pacifique et l’Atlantique) et d’une technologie remarquable ; de même, il peut compter sur d’excellents avions (notamment les fameux Zéros), bien meilleurs que ceux des Américains alors, ou de tout autre nation à vrai dire, et dont les pilotes sont probablement les mieux formés de par le monde entier. Puisque les militaires ayant accaparé le pouvoir au cours des années 1930, contre toute raison, et, pour certains d’entre eux, absurdement confiants en la supériorité intrinsèque de « l’esprit » japonais, à même de surmonter toute difficulté, comptent bien s’engager dans cette aventure au mieux hasardeuse, pas le choix : il faut profiter immédiatement de ces atouts – d’où l’assaut sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, destiné à porter d’emblée un coup fatal aux États-Unis (qui s’en remettront toutefois très vite), et une conquête accélérée de ce que les Japonais appelleront la « Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale ». Très vite, la quasi-totalité des possessions coloniales européennes dans la région tombent entre les mains des Japonais (qui en avaient déjà annexé quelques-unes auparavant, dont l’Indochine française en 1940), et les Alliés sont contraints de reculer partout. L’avancée fulgurante des troupes japonaises donne alors l’impression d’être irrépressible…

 

Mais, à partir de la bataille de Midway (début juin 1942 ; à peine six mois après Pearl Harbor, donc !), l’armée japonaise cesse d’avancer… et, bientôt, elle recule. Les prévisions de Yamamoto (et de bien d’autres) commencent à se vérifier, et nombreux sont ceux qui conçoivent d’ores et déjà que la guerre est perdue – elle durera pourtant encore trois ans !

 

Fait crucial : l’économie américaine permet de produire en masse des bateaux ainsi que des avions qui, non contents de rattraper le retard technologique initial sur le Japon, le dépassent bien vite – l’enfoncent, même ; et, en termes quantitatifs, c’est encore plus saisissant. L’économie japonaise ne peut tout simplement pas suivre : elle ne dispose pas des ressources suffisantes pour ce faire. Les navires et avions que les Japonais produisent de leur côté sont toujours moins performants, moins fiables (au point où de nombreux avions trop hâtivement conçus présentent le risque de se désintégrer en vol !) et de toute façon pas assez nombreux… Et il en va à vrai dire de même de leurs soldats – toujours plus jeunes, toujours moins bien formés ; et tout particulièrement les pilotes, en fait, en contraste flagrant avec la situation au début de la décennie.

 

Effrayer pour négocier

 

Bien sûr, les dirigeants de l’armée nippone ne sauraient tenir ce discours à leur propre peuple, civils ou militaires. Jusqu’aux derniers jours du conflit, alors même que la réalité de leur situation se fait de plus en plus palpable, ils continuent de prétendre que la victoire est inéluctable, voire proche – et sont relayés par une propagande médiatique tout aussi confiante. Pourtant, des revers sont notables, qui ne peuvent pas totalement échapper aux Japonais… Mais ils sont systématiquement présentés comme ayant été « prévus » : en fait, ces prétendus revers font pleinement partie du plan qui assurera la victoire du Japon ! Ne serait-ce qu’envisager la possibilité de la défaite est hors de question : la supériorité de « l’esprit » japonais ne le tolère pas.

 

Mais, sur le terrain, la réalité est tout autre. Les officiers savent, sans doute, et très vite, que la défaite du Japon est inévitable. Dès lors, la tâche de l’armée évolue : il ne s’agit plus de vaincre, mais de résister suffisamment pour imposer aux Américains de négocier la « meilleure » paix possible. La stratégie globale connaît dès lors des errances significatives (et à terme dramatiques, même sans évoquer pour l’heure la question des kamikazes : l’armée japonaise abandonne littéralement des dizaines, voire des centaines de milliers de ses soldats, à charge pour eux de mener avec leurs propres moyens une longue guerre de guérilla...).

 

Mais même l’opération Shô (« Victoire »), dans les Philippines, en octobre 1944, tient pour une bonne part de la tentative de bluff : il s’agit de leurrer les Américains quant aux troupes et aux moyens dont le Japon dispose encore… ceci, afin de leur faire peur – et donc, car c’est bien le propos, de leur faire entendre que la victoire, même inéluctable, leur coûtera très, très cher. Mieux vaut donc pour eux négocier au plus tôt, et en des termes relativement favorables au Japon – lequel n’est plus en mesure d’espérer davantage.

 

C’est justement alors qu’ont lieu les premières frappes kamikazes, à partir donc du 25 octobre 1944. Et c’est tout sauf une arme secrète : son pouvoir de dissuasion tient pour une part essentielle à la parfaite connaissance de l’ennemi quant à ce dont il s’agit ! Efficacité matérielle de la stratégie mise à part (j’y reviendrai), l’effet est d’une certaine manière atteint : les Américains développent une véritable psychose des attaques suicides… Mais peut-être l’effet souhaité par les Japonais va-t-il en fait un peu trop loin ? Le « fanatisme » que les Américains croient déceler chez les kamikazes pèsera sans doute d’un certain poids, quitte à ce que ce soit en guise de prétexte, dans la décision d'employer la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki – car, face au « mythe » savamment entretenu des « cent millions de Japonais » prêts à combattre pour leur patrie et leur empereur jusqu’à la mort, à l’instar de ces glorieux pilotes des missions suicides, se développe alors chez les Américains un « mythe » parallèle, celui des « 100 000 vies américaines » que le champignon nucléaire doit permettre d’épargner...

 

Le suicide d’une nation

 

Les kamikazes, par une cruelle ironie de l’histoire, sont finalement un symptôme plus qu’éloquent d’une nation aux abois, que les militaires et autres dévots ultranationalistes poussent littéralement au suicide.

 

La stratégie kamikaze, telle qu’elle a été conçue et mise en place par l’amiral Ônishi Takijirô, aussi horrible qu’elle soit, ne pouvait être dans son esprit qu’une solution ponctuelle, temporaire – ce qui faisait partie du coup de bluff plus global de l’opération Shô. Mais, en quelques semaines, au plus quelques mois (mais rappelons que moins d’un an s’écoulera entre le premier assaut kamikaze et la reddition du Japon), cette stratégie ponctuelle tend toujours un peu plus à devenir structurelle – à définir en fait une stratégie globale, systématique, de l’armée et de la marine impériales. Les kamikazes devaient être une exception, des troupes « spéciales » à proprement parler, mais l’éthique militaire japonaise en étend sans cesse la portée et le champ d’application.

 

L’exaltation des kamikazes par la propagande joue tout d’abord du mode héroïque – les kamikazes sont littéralement déjà des kami, et, selon la formule devenue rituelle, ils se retrouveront tous au Yasukuni. Mais, progressivement, cette représentation tend à s’effacer au profit d’une autre, qui en fait, d’une certaine manière, « des Japonais comme les autres ». Dès lors, tous les Japonais peuvent connaître leur gloire – les « cent millions de Japonais » seront autant de « joyaux brisés » en leur temps, autant de « boucliers de l’empereur », autant, enfin, de fleurs de cerisier : le symbole parfait de l’âme japonaise, la beauté d’autant plus saisissante qu’elle est très fugace – et se réalise pleinement dans la mort.

 

Les militaires endoctrinés (en même temps que responsables de cet endoctrinement massif) prônent bel et bien le suicide de la nation entière. Les Japonais ne se rendent pas – seuls les lâches se rendent, c’est indigne des soldats de l’empereur. Les Japonais se battront donc jusqu’au bout – jusqu’à la mort.

 

La propagande met en avant une culture tragique et souvent morbide du Japon ancien ; qu’elle déforme forcément au prix de nombreuses simplifications d’ordre rhétorique… Il n’y a pas d’atavisme suicidaire au Japon. Mais on pioche bel et bien nombre d’anecdotes édifiantes dans les siècles passés, éventuellement dans Le Dit des Heiké, etc., tandis que le Hagakure et d’autres œuvres du genre fournissent l’arrière-plan philosophique de l’entreprise : les « études nationales » ont le vent en poupe, qui reviennent, avec l’intellectuel d’Edo Motoori Norinaga, inspiration essentielle, sur la culture autochtone millénaire du Japon (un exemple éloquent, ici : le nom des quatre premières escadrilles kamikazes, choisi par Ônishi Takijirô lui-même, figure dans un unique poème waka de Motoori, définissant justement l’âme japonaise par la référence devenue incontournable à la fleur de cerisier). Tout ceci peut souvent se résumer en une idée simple : la belle mort rachète la défaite. La victoire au prix de compromissions est une honte – survivre à la défaite une plus grande honte encore. Il faut mourir !

 

En fait, mourir devient même désirable – pas seulement envisageable, mais un véritable objectif : les Japonais ne se battent plus pour vaincre, mais pour mourir ! C’est totalement invraisemblable, au plan de la stratégie militaire – mais c’est semble-t-il un fait constaté, dont parlait notamment Takahashi Tetsuya dans Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni...

 

Et c’est donc la nation entière qui, sur ces bases, doit se montrer prête à accomplir le sacrifice ultime, le plus beau des sacrifices : cet honneur incomparable consistant à mourir dignement pour l’empereur.

 

Et qu’importe, à cet égard, si un certain nombre de ces officiers si pointilleux quant à l’honneur et à la gloire de mourir dignement, le moment venu, se montreront au-dessous de tout – fuyant en abandonnant leurs hommes un peu partout dans l’Asie et le Pacifique, se précipitant à la rencontre des Russes envahissant tardivement la Mandchourie pour être faits prisonniers sans combattre, ou, dans les premiers jours d’août 1945, abusant de leurs privilèges pour se livrer à un pillage en règles des ressources raréfiées au Japon même… Sans doute ne faut-il pas trop s’y attarder, ces comportements ne sont pas forcément significatifs ; mais ne l’oublions pas pour autant...

AUX SOURCES

 

Bien sûr, l’idée même des kamikazes n’est pas apparue d’un bloc, surgissant comme par magie du képi d’Ônishi Takijirô. Et la décision d’envoyer tant de jeunes hommes à la mort ne s’est pas davantage faite sur un coup de tête – elle a été mûrement réfléchie, et guère aisée à prendre…

 

Mais il faut à ce stade mettre en avant la singularité des kamikazes. Il ne s’agit pas, dans leur cas, d’une décision individuelle et sur le moment ; même si les kamikazes étaient tous censés être volontaires (mais nous aurons l’occasion de voir que ce n’était pas toujours le cas, et que la pression sociale annihilait de toute façon tout libre arbitre en l’espèce), il n’en reste pas moins que les attaques suicides étaient planifiées et ordonnées par la hiérarchie militaire – et qu’il s’agissait délibérément d’envoyer des jeunes hommes à la mort, sans la moindre possibilité de s’en tirer ; enfin, le phénomène, même envisagé d’abord de manière relativement ponctuelle (mais il deviendra bien vite structurel), avait par ailleurs quelque chose de massif dans ses implications stratégiques.

 

Il faut prendre tout cela en compte – et c’est ici, sans doute, qu’intervient le problème mentionné plus haut quant à l’emploi du mot « kamikaze » dans tout autre contexte que celui du Japon de 1944-1945 ; je ne prétendrais pas forcément que c’est systématiquement inapproprié, mais il faut bien peser cette spécificité historique.

 

Dans la culture japonaise classique (mais retouchée)

 

Bien sûr, la culture japonaise, éventuellement retouchée par la propagande, fournit nombre de précédents censément édifiants – à ceci près, donc, que ces précédents n’en sont pas toujours : dans la litanie des samouraïs qui prennent leur propre vie, par seppuku ou autrement, depuis au moins les événements de la fin du XIIe siècle (voir les Dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké), la liberté du « choix » est certes régulièrement ambiguë, et l’on compte occasionnellement des suicides « d’accompagnement » qui deviennent des suicides de masse – des choses dont j’avais parlé en chroniquant La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet. Pourtant, la situation de 1944-1945 ne correspond jamais tout à fait – même si cela relève en fait d’une forme de casuistique.

 

Les anecdotes édifiantes (que les manuels scolaires, unifiés et contrôlés par l’armée, mettent toujours en avant, et avec un biais « civique » marqué – voir notamment le récit de la bataille de Dan-no-ura instrumentalisé) sont de la partie, mais aussi des choses plus abstraites, relevant davantage de la philosophie, dont le Hagakure. Il y a bien là tout un substrat culturel qui a permis à l’idée des kamikazes d’éclore, mais il y fallait sans doute quelques précédents plus tangibles, témoignant d’une certaine évolution, dans l’histoire récente du Japon.

 

Balles humaines et dieux de la guerre

 

Or il y en avait, de ces précédents – même si « fabriqués », assez souvent… En fait, si l’on ne peut mettre de côté ce substrat culturel que j’évoquais à l’instant, millénaire, les sources véritables de la stratégie kamikaze n’interviennent qu’à partir du Japon de Meiji au plus tôt.

 

Plus précisément, il faut s’arrêter ici sur la guerre russo-japonaise de 1904-1905 : cette victoire nippone inattendue, et qui a stupéfait le monde blanc, a coûté extrêmement cher au Japon, dont les pertes en vies humaines furent autrement colossales que celles de l’empire russe, même défait – la faute à des généraux bornés et incompétents, qui n’attachaient aucune importance à la vie de leurs soldats (sans doute y en a-t-il dans toutes les guerres, en France on penserait plutôt aux tranchées une décennie plus tard…) ; mais cela allait plus loin, il y avait l’idée que ces soldats pouvaient être sciemment envoyés à la mort, et devaient composer avec ce fait : nul programme d’ampleur alors, nul projet franc du collier à cet égard, mais déjà une conception qui nous rapproche des kamikazes. D’autant, peut-être, que le sanctuaire du Yasukuni gagne approximativement à cette époque sa portée cultuelle autant que symbolique – ce n’est plus la guerre de Boshin, ni même la Première Guerre sino-japonaise, déjà significative pourtant ; et le shinto d’État est davantage constitué.

 

En 1932, les choses deviennent plus marquées : lors d’un cours conflit suivant de peu l’invasion de la Mandchourie, l’année précédente, les Japonais attaquent et bombardent Shanghai ; s’y illustrent trois soldats du génie, qui, le 22 février, usent d’un dispositif très artisanal (en gros une bombe au bout d’une longue pique de bambou) pour percer les fortifications chinoises – avec succès ; mais ils se sont lancés dans cet assaut en sachant très bien qu’ils ne pourraient pas se protéger de la déflagration… Ils mourraient forcément. Le caractère volontaire de cette attaque est semble-t-il assez douteux, mais il a été mis en avant par la presse ; et l’histoire a retenu les noms des trois soldats : Eshita Takeji, Kitagawa Jô et Sakue Inosuke : on les appelle collectivement « les trois héroïques bombes (ou balles) humaines »… C’est une pure construction propagandiste, coordonnée par l’armée et les médias, toujours avides de « beaux récits de guerre » ; et ceci également compte dans la genèse du phénomène kamikaze.

 

Puis nous passons au 7 décembre 1941, l’attaque de Pearl Harbor : l’assaut ne se limite pas au bombardement de la base par les avions japonais ; il implique aussi des minuscules sous-marins dits « de poche », au nombre de cinq, et comportant chacun deux membres d’équipage. À la différence des aviateurs, ces sous-mariniers savent qu’ils n’ont à peu près aucune chance de s’en sortir vivants ; ils savent aussi que leur rôle est crucial pour le succès de l’opération… L’un de ces dix hommes commet la faute de goût de survivre – et, pire encore, d’être fait prisonnier : il sera conspué. Mais les neuf autres ? On les appelle bientôt « les neuf dieux de la guerre ». La presse met en avant leurs noms et loue leur gloire. Plus encore que les « balles humaines » de Shanghai, ils deviennent des symboles, dûment célébrés par l’armée et les médias. Caractère ponctuel mis à part (et la survie improbable du dixième homme…), on est là en présence d’une forgerie idéologique qui présage de bien des aspects des futurs kamikazes, trois ans plus tard.

 

Le « choc corporel » (tai-atari)

 

Mais il faut y ajouter une dernière dimension, tenant cette fois davantage à l’improvisation : à plusieurs reprises, des pilotes japonais dont l’appareil avait été touché, et qui ne pensaient plus avoir aucune chance de s’en tirer, choisissaient de se projeter contre un navire ennemi ou un autre avion, dans l’idée d’infliger le maximum de dégâts en mourant (notons au passage que cette pratique n’était pas spécifiquement japonaise : sur les fronts européens, cela a eu lieu à plusieurs reprises). On ne peut parler de kamikazes en l’espèce, car le choix se faisait individuellement et en improvisant : le pilote au départ de sa mission ne partait pas avec la certitude de mourir, mais faisait lui-même ce choix, sur le moment, quand toute opportunité de survie paraissait inconcevable. Ces comportements, quand on pouvait les connaître (dans le chaos de la bataille navale et aérienne, loin des caméras japonaises, cela n’avait rien d’évident), étaient bien sûr célébrés par les médias – d’autant qu’en certaines occasions, on avait pu constater que cette tactique pouvait infliger des dégâts redoutables : en certains cas, un unique avion bien placé pouvait à lui seul couler un gros bâtiment !

 

On parlait dans ce cas de tactique du « choc corporel », ou tai-atari. Et ces quelques exemples ont suffisamment marqué certains officiers pour les amener à constituer une véritable « théorie » du « choc corporel ». Finalement, c’est de là que découle à proprement parler le phénomène kamikaze : ces prédécesseurs n’étaient donc pas des kamikazes – mais ces derniers faisaient techniquement la même chose, simplement (mais c’est une différence essentielle) en partant spécialement pour se comporter ainsi, conformément aux ordres de leur hiérarchie. Sans nul doute, ces divers rapports ont contribué à ce que l’amiral Ônoshi Takijirô soumette enfin le projet des « unités d’attaque spéciales ».

 

Notons cependant que la théorie du « choc corporel » a eu une portée plus ample – en étant également étendue aux charges suicides souvent menées par les fantassins japonais quand la bataille terrestre était visiblement perdue, puisque se rendre était impensable ; les exemples ne manquent pas, ainsi à Iwo Jima. Même chose concernant ces soldats qui se jetaient sous les chars avec des ceintures de grenades, etc.

VARIÉTÉ DES KAMIKAZES

 

On ne parle pas de kamikazes dans ces derniers cas – même s’il s’agit bien d’attaques suicides, et dites tai-atari. Mais le terme « kamikazes », ou peut-être plus exactement celui de tokkôtai, de manière tout à fait officielle, peut cependant être employé dans différentes situations, et recouvrir diverses catégories de personnes.

 

Différentes armes

 

Quand on dit « kamikazes », on pense aussitôt à des pilotes d’avions – c’est la représentation la plus courante du terme, et sans doute à bon droit. Cependant, les kamikazes, même au sens le plus strict, n’étaient pas tous des pilotes, et, quand ils l’étaient, ce n’était pas toujours des mêmes avions : les Zéros n’étaient pas les seuls appareils employés en pareil cas ; on trouvait aussi des appareils plus lourds, des sortes de bombardiers...

 

Mais, à l’autre bout du spectre, il faut mentionner les minuscules Ôka : des bombes pilotées, larguées par un bombardier, et fonçant ensuite sur leurs cibles à une vitesse inouïe (les Ôka étaient propulsés par un moteur fusée, même si une bonne partie de leur temps de vol pouvait consister à simplement planer – en théorie...). Mais ces armes en apparence inventives n’ont cessé de faire la démonstration de leur inefficacité… Des dizaines, voire des centaines de pilotes sont morts à bord de ces appareils, sans jamais faire le moindre dégât significatif à l’ennemi – nombreux, en fait, étaient descendus avant même d’être largués par les bombardiers ! C’en était au point où les Américains, qui avaient constaté une baisse drastique du niveau de formation des pilotes japonais depuis Pearl Harbor et Midway, au point de parler de « tir aux pigeons », désignaient ces armes censément redoutables par le sobriquet « Baka »… soit « crétin » en japonais.

 

Mais les kamikazes ne se battaient donc pas que dans les airs : dans la lignée des sous-marins de poche des « neuf dieux de la guerre », les Japonais ont développé plusieurs armes navales réservées à des opérations suicides, et dès lors intégrées au nombre des tokkôtai. Certaines, les « bateaux-bombes » (de divers modèles), ont été régulièrement employées vers la fin de la guerre, et parfois avec efficacité – en cela, ces bateaux se rapprochaient des avions kamikazes (ou du moins des premiers d’entre eux). Mais d’autres de ces armes se sont avérées aussi inutiles et absurdes que les Ôka : les Kaiten, qui fonctionnaient sur un principe assez proche, puisqu’il s’agissait de « torpilles humaines ». Les Kaiten ont été un des secrets les mieux gardés de la marine impériale à la fin de la guerre – nul ne devait en parler, rien ne devait filtrer à leur propos. C’étaient pourtant des armes désastreuses… Là encore, quasiment aucun dégât significatif infligé à l’ennemi – par contre, de très nombreux accidents à l’entraînement : nombre de « pilotes » de Kaiten sont mort noyés dans leurs appareils mal conçus, sans même être en mission !

 

Différents soldats

 

Appareils mis à part, les profils des kamikazes eux-mêmes étaient aussi très divers. Je ne saurais me livrer à une sociologie des tokkôtai, même si le livre contient quelques éléments en ce sens – ainsi concernant la part des étudiants parmi les kamikazes : ils n’étaient pas majoritaires, environ un quart des effectifs, mais ils témoignaient d’une évolution significative à un niveau plus global – à mesure que la guerre s’éternisait, le Japon, qui n’avait plus guère le choix, a été amené à faire feu de tout bois… La présence de ces pilotes-étudiants aura quelques conséquences notables concernant les témoignages que les kamikazes nous ont laissés, mais ça, j’y reviendrai plus tard.

 

Tenons-nous-en aux pilotes – et à la question de leur formation. Comme dit plus haut, avant le déclenchement de la guerre du Pacifique, les pilotes japonais ne disposaient pas seulement des meilleurs appareils disponibles, avec les fameux Zéros, ils étaient aussi parmi les mieux formés au monde : ils n’engageaient pas le combat avant d’avoir effectué plusieurs centaines d’heures de vol, bien plus que les pilotes de toute autre nation ; par ailleurs, à cette première formation, il fallait en ajouter une seconde, sur le terrain – car le Japon était en guerre bien avant Pearl Harbor, dans le contexte de la Seconde Guerre sino-japonaise, à partir de 1937 ! Que ce soit au regard de la formation initiale ou de l’expérience de la guerre, les pilotes japonais avaient plusieurs longueurs d’avance sur tous leurs adversaires, et au premier chef les Américains.

 

Les pilotes constituaient alors l’élite de l’armée nippone, et étaient révérés comme tels. Mais, le conflit s'éternisant, le Japon a dû revoir ses ambitions à la baisse… et drastiquement. Plusieurs lois n’ont eu de cesse d’abaisser l’âge de la conscription (le plus jeune des kamikazes, Araki Yukio, avait dix-sept ans ; une célèbre photographie le montre avec ses camarades guère plus âgés, et tout sourires – il tient un petit chiot dans les bras…). La levée en masse ne permettait pas d’effectuer le moindre tri. Les étudiants ont été un temps protégés contre l’incorporation, mais cette politique a dû elle aussi être abandonnée : si les étudiants en médecine ou en sciences dites « dures », considérés comme vitaux pour l’avenir du Japon, ont été épargnés, ceux des autres disciplines, lettres, droit, sciences humaines, etc., ont dû rejoindre les rangs de la troupe (où leur statut antérieur de « planqués » ne facilitait pas exactement leur insertion, souvent…). Il existait encore des passe-droits à cette époque, mais généralement d’un autre ordre : on tendait ainsi à protéger « un peu » (c'est-à-dire en ne les sélectionnant pas en priorité, mais ils n'étaient pas épargnés à terme) les soldats mariés, les fils uniques, éventuellement les fils aînés ; et les fils d’officiers supérieurs…

 

Le tri n’était donc plus à l’ordre du jour, le Japon perdant sans cesse du terrain sur tous les théâtres d’opérations. Cela valait à l’évidence pour l’infanterie, l’armée qui consommait le plus d’hommes, mais aussi pour la marine et surtout les pilotes (en fait rattachés à l'armée ou à la marine), d’une importance essentielle dans le Pacifique. Concernant ces derniers, les heures de vol préalables à l’envoi sur le front ont donc été elles aussi drastiquement diminuées… jusqu’au point où on a peu ou prou décidé de s’en passer. Bien sûr, c’était vrai avant tout dans le cas des kamikazes...

 

La première mission kamikaze avait été conduite, dans les Philippines, le 25 octobre 1944, par un jeune as du nom de Seki Yukio, commandant l’escadrille Shikishima ; les médias en ont fait un héros… mais lui-même, s’il avait bien sûr accepté la mission (comment refuser ? J’y reviendrai), avait fait part en privé de son scepticisme à l’égard de cette stratégie – et, à vrai dire, de sa certitude qu’il s’agissait là d’un absurde gâchis. Seki n’était pas fanfaron, mais il savait qu’il était un très bon pilote : on exigeait de lui qu’il meure, alors qu’il aurait pu survivre pour livrer combat plus longtemps, et faire bien plus de dégâts à l’ennemi ! Mais il n’avait pas le choix : quittant la base de Mabalacat après avoir partagé le saké avec ses hommes, il a conduit la première escadrille kamikaze au feu… et c’est semble-t-il son avion qui, en s’écrasant sur le USS St. Lo, un porte-avions d’escorte, a coulé le bâtiment : la première attaque kamikaze, à cet égard, fut un succès. Mais le commandement a bientôt (mais trop tard…) dû se ranger à l’opinion critique de Seki : gaspiller des pilotes doués n’avait pas de sens – à vrai dire, les assauts kamikazes impliquaient aussi de gaspiller des avions qui, en si mauvais état fussent-ils, auraient pu servir plusieurs fois… La conscription visant toujours plus de monde, les exigences ont été revues à la baisse… et la formation considérablement écourtée, donc – au point où elle ne consistait presque plus en rien, aux antipodes de la situation en 1941.

 

Au point, en fait, du cynisme le plus déshumanisant. On ne pouvait alors tout simplement pas entraîner les apprentis kamikazes avec de vrais appareils, soit « en vol » ; il n’y avait pas assez d’avions pour cela, on en avait autrement besoin ailleurs, outre qu’ils étaient dans un état toujours un peu plus déplorable… Les apprentis kamikazes, à la fin de la guerre, s’entraînaient donc au sol, sur des châssis de bois imitant grossièrement les cockpits. Le cours accéléré ne pouvait s’embarrasser de superflu : ils n’apprenaient donc pas à se poser, puisqu’ils n’en auraient jamais besoin : leur première mission serait aussi leur dernière… Et d’autres aspects du pilotage étaient presque autant négligés, qui ont grevé l’efficacité de ces ultimes kamikazes – lesquels avaient du mal à s’orienter, et pouvaient donc perdre leur escadrille en traversant une couche nuageuse, par exemple ; tandis que d’autres, au moment de se précipiter sur les navires ennemis, et dans la panique, ne parvenaient pas à identifier leurs cibles, et s’écrasaient, sinon dans la mer et sans faire le moindre dégât (le cas le plus fréquent de manière générale...), sur des liberty ships bien moins coûteux et cruciaux que les porte-avions qui constituaient le plus souvent leur véritable objectif…

 

Il faut y ajouter un problème qui se posait dès le début de l’emploi des kamikazes ou presque, mais qui n’en est devenu que plus sensible à mesure que les mois passaient et que le niveau des recrues diminuait : afin de causer des dégâts maximum, les avions suicides emportaient une bombe de forte puissance ; cependant, il était impossible de l’activer à l’avance – les turbulences, sans même parler du décollage, risquaient bien trop de faire exploser l’avion en vol... Le pilote devait donc armer sa bombe au dernier moment, alors même qu’il se précipitait sur sa cible. On ne s’étonnera guère de ce que nombre de pilotes, dans ces circonstances horribles, n’y pensaient tout simplement pas… Seul l’impact de leur avion, dès lors, faisait quelques dégâts – et certainement pas de quoi couler un porte-avions ou du moins anéantir son précieux hangar : seule la bombe était en mesure de le faire. Ce problème se posait donc dès le départ, mais il n’en est devenu que plus fréquent à mesure que la formation des pilotes était revue à la baisse.

 

Les kamikazes étaient donc globalement de moins en moins efficaces, et c’est peu dire. Autant de jeunes vies gaspillées pour un résultat nul...

UNE STRATÉGIE EFFICACE ?

 

Mais il faut se poser cette question de manière plus globale : toutes choses égales par ailleurs, la stratégie kamikaze était-elle efficace ? En fait, il est difficile d’y apporter une réponse tranchée – d’autant qu’elle implique plusieurs paramètres très différents.

 

Bien sûr, quelle que soit la réponse à cette question, au plan humain, c’est de toute façon une tragédie. Au regard des pertes colossales subies par l’armée nippone durant la guerre de l’Asie-Pacifique, soit plus de deux millions de soldats tués (oui, sans compter les civils, donc...), les kamikazes peuvent donner l’impression de constituer une goutte d’eau – avec un peu moins de quatre mille hommes morts en mission. Mais, au fond, les chiffres ne nous éclairent guère en pareil cas, et l’institution kamikaze, même ainsi « relativisée », demeure horrible, et un symptôme de la terrible destinée du Japon en 1944-1945.

 

Mais, s’il faut nous en tenir à la froideur et à la sécheresse des statistiques...

 

L’efficacité de cette stratégie sur le plan matériel était probablement au mieux douteuse. Le coup de maître de Seki Yukio coulant le USS St. Lo dès la première mission kamikaze ne doit pas nous leurrer – peu nombreux sont ceux qui ont réussi à faire autant de dégâts. Somme toute très peu de bâtiments ont été ainsi coulés – et la plupart étaient d’un bien moindre tonnage que le USS St. Lo. Plus nombreux certes sont ceux qui ont été simplement endommagés, mais rarement au point que cela constitue un véritable handicap pour la flotte américaine toujours plus ample. Toutefois, en quelques occasions, la stratégie a pu paraître porter ses fruits – notamment en termes de vies humaines… C’est que ces navires pouvaient emporter un grand nombre d’hommes à leur bord. Le 11 mai 1945, deux avions kamikazes s’écrasent successivement sur le USS Bunker Hill ; le porte-avions de classe Essex ne coule pas, mais est sévèrement affecté, et ne combattra plus jamais (rapatrié aux États-Unis, il sera mis en réserve en 1946, puis désarmé) – mais surtout, sur le moment, se déclenche à son bord un incendie qui coûtera la vie à près de 400 soldats américains, et en blessera gravement 300 de plus… Comme dans le cas du USS St. Lo, la stratégie peut alors sembler efficace – mais les cas de cette ampleur sont en fait bien rares.

 

Ils expliquent cependant le succès (à son tour redoutable…) de cette stratégie sur un autre plan – celui de la psychologie des belligérants. Ce qui, en fait, se dédouble en deux aspects.

 

D’une part, les Américains, indépendamment des pertes relativement minimes que leur infligeaient les kamikazes, ont développé une véritable psychose à leur encontre. Ils se rassuraient comme ils pouvaient, évoquant en riant le « tir au pigeons » ou les « Baka »… Mais les kamikazes les effrayaient néanmoins, et considérablement. Rien de bien étonnant à cela : vous trouverez aisément sur le ouèbe des photographies proprement terrifiantes de kamikazes sur le point de s’écraser sur un navire américain – des photographies prises depuis le bateau viséEn soit, c’est éloquent, même avec la distance d’une photographie d’archive ; alors sur place et sur le moment... Mais, surtout, les Américains en retirent l’impression d’affronter des « fanatiques ». Nous aurons l’occasion de voir que cela n’était pas vraiment le cas, ou pas systématiquement du moins, mais il y avait bien quelque chose de parfaitement épouvantable à l’idée d’affronter ainsi des adversaires qui, non seulement ne craignaient pas de mourir, mais choisissaient de le faire, et avec un mépris de soi confinant à l’absurde, au service de leur patrie et de leur empereur ! Comme on l’a vu, l’objectif initial des Japonais était pour partie de faire peur aux Américains – et, sous cet angle, cela a sans doute fonctionné… mais trop bien, à vrai dire – je n’y reviens pas.

 

D’autre part, il faut envisager l’impact psychologique sur les Japonais eux-mêmes. Car ce n’est pas la moindre spécificité des kamikazes que d’être tout à la fois une arme (qui se veut) redoutable, et un outil de propagande hors-normes. Ceci, même si le « fanatisme » dénoncé par les Américains était probablement bien plus ambigu qu’ils ne le pensaient. Mais cela implique plus globalement d’envisager le phénomène kamikaze au prisme de l’endoctrinement qui l’a fondé – jusqu’à la déshumanisation...

 

L’ENDOCTRINEMENT ET LA DÉSHUMANISATION

 

Les sources intellectuelles de l’endoctrinement conçu et entretenu par l’armée via l’école et les médias, j’en ai dit un mot plus haut dans cette chronique ; et je suppose que je peux aussi vous renvoyer à quelques passages, portant notamment sur l’ultranationalisme, de mes chroniques sur l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, et sur La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle (éventuellement aussi sur Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict, mais dans son contexte bien particulier). Je suppose dès lors qu’il ne serait pas très utile d’en dire beaucoup plus ici.

 

Relevons cependant à nouveau qu’il n’y a pas d’atavisme spécifiquement nippon à cet égard. Le « fanatisme » dont parlaient les Américains avait d’ailleurs ses limites, comme nous le verrons avec les témoignages des kamikazes, juste après. Et, de toute façon, il était le produit d’un endoctrinement délibéré, et somme toute récent – un héritage du Japon de Meiji, qui a brodé sur le concept étranger du nationalisme en même temps qu’il accomplissait son industrialisation et sa modernisation à marche forcée. Tennôcentrisme et shinto d’État, main dans la main, et s’accommodant sous cet angle de modèles européens, ont posé les bases de cet endoctrinement, via certains textes emblématiques – dont, tout particulièrement importants ici, l’admonestation impériale aux soldats et aux marins de 1882, et le rescrit impérial sur l’éducation de 1890. Ces deux textes illustrent d’ailleurs combien l’endoctrinement passait pour une part non négligeable par le « bourrage de crânes » : les enfants devaient réciter par cœur le rescrit impérial sur l’éducation ; plus tard, les soldats durent faire de même avec l’admonestation aux soldats et aux marins – dans les deux cas, il s’agissait de susciter des automatismes en bridant autant que faire se peut le libre examen, la possibilité même de la pensée critique.

 

Et cet endoctrinement était particulièrement brutal – l’armée nippone, surtout, était d’une brutalité sans nom… J’avais été très marqué, dans deux œuvres différentes, par cette insistance sur la violence ahurissante de l’armée japonaise – en son sein même, j’entends : Le Chemin de l’éternité, deuxième film de la trilogie de Kobayashi Masaki La Condition de l’homme, mais aussi le premier tome, L’Enfant, de la Vie de Mizuki, bande dessinée autobiographique de Mizuki Shigeru (et je suppose qu’il en va de même dans le deuxième tome, Le Survivant – probablement plus encore, en fait ; faut que je lise ça très bientôt). Ils m’ont tous deux stupéfait, chacun dans son registre ; or il semblerait bien qu’il n’y avait pas la moindre exagération dans ces récits. La hiérarchie, principe fondamental de la mentalité japonaise (à en croire le fameux mais critiquable essai de Ruth Benedict, du moins), organisait ici les sévices. Les officiers brimaient sans cesse les sous-officiers, lesquels brimaient les soldats de première classe, lesquels brimaient les soldats de seconde classe… lesquels, à défaut de trouver des souffre-douleurs dans l’armée, puisqu’ils occupaient le rang le plus bas, se rattrapaient sur les civils ou les prisonniers de guerre. Le soldat montant en grade était ainsi récompensé des brimades qu’il avait subies par l’opportunité d’infliger ces mêmes brimades à ceux qui étaient désormais ses inférieurs. Et ce véritable système avait donc entre autres pour but d’annihiler toute pensée critique, et d’aboutir même à une forme de déshumanisation radicale. On retrouve ici l’admonestation aux soldats et aux marins, que les militaires devaient connaître par cœur : à la moindre erreur, même pas, à la moindre hésitation, au moindre bafouillement, le soldat fautif était battu. Mais les occasions de battre les recrues ne manquaient de toute façon pas… Pour un oui, pour un non, des coups qui pleuvent – toujours plus, et toujours plus absurdement. On ne compte pas, dans ce contexte, les soldats qui sont morts sous les coups de leurs supérieurs… Mais, outre la peur du gradé, la soumission et la haine étaient ainsi générées et entretenues jusqu’à devenir des automatismes – car il s’agissait de qualités jugées plus essentielles au soldat que toute faculté de pensée critique… Il n’est pourtant pas dit (...) que cela ait véritablement contribué à rendre l’armée impériale plus efficace. Et, à la fin de la guerre, des études ont été conduites, qui ont déterminé que nombre de soldats japonais avaient tellement souffert aux mains de leurs supérieurs, qu’ils songeaient très sérieusement à les assassiner ! Full Metal Jacket, c’est très gentil, à côté… Cette brutalité endémique est au premier chef associée à l’infanterie, moins aux aviateurs : l’élite constituée par les premiers pilotes a pu y échapper – mais pas les recrues plus tardives et insuffisamment formées, dans l’urgence.

 

Mais l’endoctrinement, en période de guerre, ne passait pas seulement par la brutalité au sein de l’armée – même si je n’ose pas dire qu’il se montrait plus « subtil » pour autant : deux guillemets, c’est bien peu en l’espèce… L’épopée kamikaze, si j’ose dire, a d’emblée constitué un récit : les médias, présents quand l'escadrille Shikishima s'est envolée pour la dernière fois, s’en sont emparés aussitôt, et en ont fait un thème essentiel de la propagande destinée aux Japonais eux-mêmes. Entre octobre 1944 et août 1945, les kamikazes sont omniprésents dans la presse nippone ainsi que dans les films d’actualités : de ces derniers, un sur deux environ était consacré aux tokkôtai. Il faut y ajouter quelques longs-métrages de « fiction », évidemment propagandistes (au moins trois, ici décrits).

 

Le récit colporté par ces médias, et tout particulièrement au cinéma, a pu évoluer : par exemple, la dimension héroïque originelle, associée à des postures viriles, a progressivement été délaissée pour une image censément plus « commune » des pilotes, auxquels devait pouvoir s’identifier le Japonais moyen – certaines postures viriles étant dès lors jugées quelque peu vulgaires, comme cette photographie représentant un kamikaze chevauchant littéralement son avion, très populaire dans les premiers reportages, jamais reprise ensuite. Mais, de manière générale, ce récit a très vite suscité une forme de rhétorique riche en passages obligés, pour ne pas dire en clichés, inlassablement repris : les jeunes pilotes souriant tous ensemble, parfois les jeunes filles des collèges et lycées des environs saluant leur départ en agitant silencieusement des branches de cerisier, ou en confectionnant pour les héros des poupées qu’ils emportaient dans le cockpit afin de garder jusqu’au dernier moment une rassurante présence féminine à leurs côtés, et enfin les morceaux de bravoure rituels : la gorgée de saké, le bandeau aux couleurs du drapeau (ou le drapeau signé par les membres de l’escadrille), les lettres qu’ils ont pu rédiger (j’y arrive), les poèmes le cas échéant, puis un plan fixe sur les avions qui décollent l’un après l’autre… et souvent un dernier plan d’ordre symbolique, la fleur de cerisier qui tombe, d’autant plus belle qu’elle est éphémère, belle enfin et surtout dans la mort.

« ÉCOUTEZ CES VOIX VENUES DE LA MER »

 

Autant de mascarades certes utiles en matière d’histoire des représentations, mais qui nous en disent fort peu sur ce que les kamikazes eux-mêmes pouvaient bien penser de tout cela. Peut-on seulement en avoir une idée ? Peut-être – mais non sans ambiguïtés. Outre les témoignages de quelques kamikazes ayant survécu à la guerre – car le manque de matériel les avait empêchés de partir pour leur seule et unique mission, le plus souvent –, nous disposons de quelques écrits de kamikazes ayant effectivement péri en mission (ou à l’entraînement, dans certains cas…) ; ce sont des documents fascinants, compilés notamment dans un livre titré en japonais Écoutez ces voix venues de la mer, et qui paraît dès 1949 (note au passage : il existe un livre signé par le journaliste français Jean Lartéguy intitulé Ces voix qui nous viennent de la mer, paru en 1969, et qui porte effectivement, du moins dans sa première partie, sur des lettres de kamikazes ; mais je ne sais pas quel est le lien exact entre ces deux ouvrages – la signature française me perturbe un peu à cet égard, il n’y a pas de nom d’auteur dans le livre japonais…) ; mais leur maniement demeure délicat.

 

Volonté de l’engagement, sincérité des écrits

 

Car, avant de juger la sincérité des écrits des kamikazes, il faut tout d’abord se poser la question du caractère volontaire de leur engagement dans les tokkôtai. L’armée japonaise l’a toujours mis en avant : aucune ambiguïté la concernant, les recrues étaient toutes volontaires. Mais la réalité est forcément plus compliquée…

 

Ne serait-ce qu’en raison de la pression sociale. Les modalités pour se porter volontaires pouvaient considérablement varier, mais, généralement, elles favorisaient une certaine émulation pour le moins coercitive, qui empêchait toute décision véritablement personnelle. Souvent, cela passait par une sorte de vote à main levée (ou usant de quelque autre geste public similaire, un pas en avant, par exemple), et, quand tous les camarades se portaient volontaires, il était assurément difficile de ne pas faire de même – en pesant bien les conséquences d’un refus… Certains de ces « scrutins » prétendaient prendre des mesures afin de garantir la sincérité parfaite de la démarche : par exemple, les pilotes interrogés devaient fermer les yeux… sauf que le bruit des uniformes des camarades levant le bras ou s’avançant ne laissait aucun doute quant à leur choix.

 

Dans certains cas, on tentait de faire mieuxet les résultats demeurent impressionnants. Par exemple, un kamikaze (de Kaiten, pas un pilote d’avion) du nom de Yokata Yutaka, ayant survécu à la guerre, raconta la procédure qui avait débouché sur son incorporation, et qui relevait du vote à bulletin secret, dans un isoloir : les soldats avaient la possibilité de ne rien répondre, ce qui signifiait qu’ils refusaient catégoriquement d’intégrer les tokkôtai ; un cercle signifiait que le votant acceptait de rejoindre ces unités, mais seulement en cas d’absolue nécessité ; deux cercles signifiaient que le votant souhaitait intégrer ces unités au plus tôt et sans condition – certains complétaient même ce dernier choix par une mention manuscrite à leur nom suppliant proprement les officiers de les choisir (car 2000 recrues étaient interrogées, pour seulement 100 places dans les tokkôtai) : c’est ce qu’a fait le témoin… et 94 % des interrogés de même ; 5 % émettaient la réserve de l’absolue nécessité… et 1 % seulement refusaient catégoriquement.

 

Ceci étant, j’imagine que, dans ce dernier cas, remonter aux noms des « véritables » volontaires n’était guère compliqué – et donc identifier par élimination ceux, très rares, qui refusaient… Ce qui, bien sûr, n’était pas sans risques. Un pilote du nom de Kuwahara Yasui rapporte la scène qu’il a vécue en janvier 1945 : le capitaine Tsubaki livre le discours habituel sur la beauté du sacrifice, l’honneur de mourir pour l’empereur, etc., puis demande à « ceux qui ne se sentent pas capables d’accepter cet honneur maintenant » de lever la main. Silence, pas un geste… puis une main se lèvre ; une autre… Cinq ou six en tout. Le capitaine insulte enfin ces couards et ces traîtres… et les inscrit d’office dans les rangs des kamikazes – ils partiront dès la première mission, et bon débarras !

 

La pression sociale est évidemment d’un grand poids – tous ces exemples, à leur manière, en témoignent. Dans bien des cas, quoi que les soldats puissent en penser véritablement, il ne leur était tout simplement pas possible de refuser de se porter volontaires ; et ce sans aller jusqu’à la sinistre farce des « désignés volontaires » rapportée par Kuwahara. La question se complique peut-être un peu quand semblent jouer, l’un contre l’autre, divers « pistons », allant dans le sens de l’engagement ou permettant bien au contraire de l’éviter ; j’avais évoqué le cas des fils d’officiers supérieurs, etc. – certains ont bien été épargnés de la sorte. Mais la mesquine ruse du capitaine Tsubaki n’est sans doute pas un cas isolé : les mauvais éléments, les individus idéologiquement suspects, pouvaient être « favorisés » pour intégrer les tokkôtai – et ils n’avaient quant à eux rien de volontaires.

 

En fait, avec tous ces bémols (c’est peu dire, le terme a quelque chose de mesquin…), il semblerait pourtant que les kamikazes étaient, dans leur majorité, bel et bien des volontaires, et, dans ce groupe, sans doute la plupart étaient-ils sincères à cet égard. Le fruit de l’endoctrinement, sans doute ; alors prétendre qu’il s’agissait d’un choix éclairé…

 

Une rhétorique mécanique

 

Mais les kamikazes ont écrit – et beaucoup, probablement plus que la plupart des soldats japonais ; c’est qu’ils étaient doublement tenus de le faire : à un niveau intime, pour peser le poids de leur décision mais aussi la justifier en leur âme et conscience, souvent au travers de l’échange avec les parents (dans l’idée, évoquée par Takahashi Tetsuya dans son essai, de changer leur peine en joie) ; mais aussi à un niveau public, en tant qu’instruments de propagande : la presse et le cinéma raffolaient des poignantes lettres, et parfois des poèmes, de ces jeunes héros… Des lettres pas forcément très sincères cependant, car forcément contrôlées, et plutôt deux fois qu’une, par la censure militaire, bien sûr.

 

Les kamikazes en étaient parfaitement conscients – et cela a pu peser sur leurs lettres, encore que nous ne disposions guère de moyens pour faire la part des choses… Voici par exemple la lettre « testament » écrite par Matsuo Isao, un des tout premiers kamikazes, mort en mission le 29 octobre 1944 lors de la bataille des Philippines ; elle contient absolument tous les clichés de la rhétorique ultranationaliste et militariste, au point de constituer un modèle, une lettre-type :

 

Chers parents,

Vous pouvez me féliciter. On m'a offert la chance d'avoir une mort superbe. Aujourd'hui est mon dernier jour. Le destin de notre patrie dépend de cette bataille décisive dans les mers du Sud où je vais tomber, tel les pétales d'un cerisier radieux.

Je vais être le bouclier de Sa Majesté, mourir d'une belle mort avec mon chef d'escadrille et mes amis. Combien j'aurais aimé être né sept fois, pour frapper l'ennemi à chaque fois !

Comme j'apprécie d'avoir la chance de mourir comme un homme ! Je vous suis profondément reconnaissant, à vous qui m'avez élevé, m'entourant de vos prières constantes et de tout votre amour. Et je suis aussi reconnaissant envers mon chef d'escadrille et tous mes supérieurs, qui se sont occupés de moi comme si j'étais leur propre fils et qui m'ont entraîné avec tant de soin.

Merci, mes parents, pour ces 23 années pendant lesquelles vous vous êtes occupés de moi et m'avez guidé. J'espère que ce que je vais faire maintenant pourra repayer au moins en petite partie ce que vous avez fait pour moi. Pensez du bien de moi, et sachez que votre Isao est mort pour notre pays. C'est mon dernier souhait. Il n'y a rien d'autre que je désire.

Mon esprit reviendra vers vous. J'attends avec impatience votre visite au sanctuaire Yasukuni. Prenez bien soin de vous.

Combien est glorieuse l'unité Giretsu des forces d'attaque spéciales, dont les bombardiers Suisei vont fondre sur l'ennemi ! Notre but est de plonger sur les porte-avions ennemis. Des cameramen sont venus faire des prises de vue. Il est possible que vous nous voyiez au cinéma, pendant les actualités.

Nous sommes seize guerriers aux commandes de bombardiers. Que notre mort soit soudaine et propre, comme un cristal qui se brise.

Écrit à Manille, la veille de notre mission.

Isao

Planant dans le ciel du Sud, nous avons pour glorieuse mission de mourir en tant que boucliers de Sa Majesté. Les fleurs de cerisier brillent lorsqu'elles éclosent et qu'elles tombent.

 

Tout y est – et notamment le symbole de la fleur de cerisier, incontournable. Beaucoup des lettres des kamikazes sont du même tonneau : elles manquent de personnalité, car elles ne font que répéter une rhétorique sans cesse martelée – elles sont le pur produit de l’endoctrinement aux fins de propagande. En tant que tels, les mots ici n’ont pas de sens : ils sont une rhétorique au stade terminal, autant dire une succession creuse d’automatismes ayant réponse à tout.

 

Ce n’est cependant pas le cas de toutes ces lettres – et certaines, tout en conservant cet état d’esprit général, font à demi-mots part des doutes du kamikaze sur le point de partir en mission. À terme, la conviction de la justesse de la cause et de la beauté du sacrifice l’emporte – dès lors, cela convient très bien à la censure, sans doute consciente que ces lettres-ci sont plus « humaines » que celles se contentant de répéter le même modèle depuis Matsuo Isao : ça ne va pas forcément contre ses objectifs, au contraire, même, si ça se trouve...

 

Des « dissidents » malgré tout ?

 

Mais il est d’autres lettres de kamikazes, particulièrement fascinantes – et, cette fois, elles ne s’accordent en rien à la propagande impériale, voire la démolissent purement et simplement. La censure n’aurait bien sûr jamais laissé passer de telles lettres – mais quelques rares kamikazes ont su la tromper en rivalisant d’imagination (souvent de ces étudiants recrutés dans les derniers temps de la guerre ?).

 

Voici par exemple un extrait d’une lettre d’Uehara Ryôji, kamikaze mort à Okinawa le 11 mai 1945, à l'âge de 22 ans. Comme tous les autres pilotes, il avait laissé une lettre « publique » vibrante de ferveur patriotique, et alignant tous les clichés de l'exercice ; mais il avait signifié dans son testament qu'il voulait que ses parents héritent de ses livres... et avait laissé cette « autre » lettre, datée de la veille de sa mission suicide, dissimulée dans la couverture d'un livre d'histoire :

 

Il est clair que, quel que puisse être son succès momentané, une nation autoritaire et totalitaire sera toujours finalement vaincue. On peut le voir en ce moment, pendant cette guerre mondiale, avec les pays de l'Axe. L'Allemagne nazie, et encore plus l'Italie fasciste, ont déjà été vaincues. Tous les régimes autoritaires s'effondrent les uns après les autres, comme des bâtiments dont les fondations s'écroulent. L'universalité de cette vérité est en train d'être prouvée par les événements présents, comme elle l'a été par le passé : la grandeur de la liberté est éternelle.

 

Quoi que l’on pense des certitudes idéologiques avancées par le pilote, ce n’est à l’évidence pas le discours d’un ultranationaliste fanatique désireux de mourir pour sa patrie et son empereur… Pour l’anecdote, ce pilote était un étudiant, et le livre dans lequel il avait laissé son témoignage était dû à un historien japonais qui avait rencontré quelques difficultés avec les autorités du fait de son inspiration largement marxiste ; il avait échappé à la répression en écrivant des livres censément plus « innocents » aux yeux des militaires… dont celui-ci.

 

Mais le ton, chez ces « dissidents », pouvait être très différent. Voici un extrait d'une lettre de Wada Minoru, kamikaze qui avait convenu d'un code avec ses parents pour leur communiquer des lettres échappant à la surveillance et à la censure – parallèlement à ses lettres « officielles », dûment contrôlées et qu’il pondait scrupuleusement. Cette correspondance secrète a duré plusieurs mois – jusqu’à la mort de Wada le 25 juillet 1945, soit moins d'un mois avant la fin de la guerre, et ce dans un accident à l'entraînement dans un Kaiten. L’extrait qui suit est en date du 1er février 1945, et son ton est pour le moins dépressif, à mille lieues de l’enthousiasme supposé des kamikazes :

 

Je n'ai plus besoin de rien. Toute consolation, tout encouragement ne sont pour moi qu'une occasion de me fâcher – surtout s'ils sont sous la forme de longs discours militaristes ou de harangues trompeuses. Quelle bande méprisable et médiocre. Ce que je souhaite en ce moment, ce sont des larmes, celles qui me faisaient pleurer en temps de paix. J'ai perdu ce cœur qui était capable de s'observer lui-même, sans le moindre artifice. Il est pratiquement certain que je vais donner ma vie à ma patrie avant que le printemps ne soit fini. Mais cela, je n'en ai plus rien à faire.

 

Autant pour la ferveur patriotique – et Wada, en d’autres passages, ne manque pas d’évoquer avec une ironie fielleuse les kamikazes ou leurs officiers qui n’ont que l’empereur et la fleur de cerisier à la bouche…

 

Cependant, ces hommes – et comme avant eux, d’une certaine manière, Seki Yukio –, même s’ils font part de leurs doutes, de leur désespoir, de leur colère, en définitive montent quand même à bord de l’appareil qui doit devenir leur cercueil.

 

Ces lettres existent, et sont saisissantes – mais il est difficile d’en déduire quelque chose : tout particulièrement, de déterminer si ces sentiments pouvaient être représentatifs d’un état d’esprit répandu chez les kamikazes. Mais, en tant que telles, elles suffisent à démonter le mythe des « fanatiques »… en rendant le questionnement de la volonté et de la sincérité des membres des tokkôtai encore plus complexe.

 

Le sort de ces « dissidents » est tragique – mais pas forcément beaucoup plus que celui de leurs compagnons restés silencieux, ou persuadés jusqu’à la dernière heure que leur choix avait été libre, et était bel et bien le meilleur, à vrai dire le seul envisageable. J’avoue tout de même éprouver une certaine sympathie pour ce Hanazono Shigeyoshi, rapidement évoqué, qui « prend les commandes de son appareil le 6 avril 1945 en buvant du saké au goulot et, installé dans son cockpit, hurle à qui veut l'entendre : "Bande de c..." »

 

TERRIBLE ET FASCINANT

 

La question des kamikazes est aussi terrible que fascinante – elle est aussi bien plus complexe que ce que l’on veut croire à vue de nez. Ce petit ouvrage permet d’approcher utilement le sujet : bref et plus qu’abordable, il est aussi tout à fait sérieux et sourcé, et évite ainsi la tentation du récit. Sans doute n’est-ce pas une somme sur la question, mais du moins est-ce plus qu’une porte d’entrée – à vrai dire une lecture passionnante, tout à fait recommandable.

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Coyote attend, de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

Coyote attend, de Tony Hillerman

HILLERMAN (Tony), Coyote attend, [Coyote Waits], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Rivages/Noir, [1990-1991] 1993, 271 p.

 

Note préalable : je vais essayer d’éviter de balancer trop de SPOILERS, ça serait tout particulièrement fâcheux dans la chronique d’un roman policier, mais il y en aura sans doute quelques-uns pour s’insinuer ici ou là ; disons donc méfiance à partir de la section « Coyote et l’Université », et jusqu’à la fin de la chronique.

 

POLICE TRIBALE NAVAJO

 

Retour aux polars navajos de Tony Hillerman, après une très, très longue interruption : j’avais lu il y a très exactement quatre ans de cela le précédent titre, Dieu-qui-parle et rien depuis. Sachant qu’après un démarrage un peu chaotique, je me suis lancé dans la lecture de l’ensemble de la série dans l’ordre (américain : les publications françaises ne le respectent pas…) – car, si les romans sont globalement indépendants, l’auteur prend soin de faire vieillir chaque fois un peu plus ses personnages, au premier chef les flics Joe Leaphorn et Jim Chee, mais aussi leur entourage (notamment sentimental, et c’est d’ailleurs très sensible dans le présent volume) ; à cet égard, lire la série dans l’ordre fait vraiment sens, cela apporte clairement une dimension supplémentaire à l’ensemble.

 

Coyote attend (prix Nero 1991) est le dixième roman de la série. Les trois premiers constituaient la « trilogie Joe Leaphorn », avec à mon sens pour sommet le deuxième, Là où dansent les morts ; puis il y eut la « trilogie Jim Chee », culminant clairement avec Le Vent sombre. Ensuite, Tony Hillerman a commencé à réunir ses deux policiers navajos, et Coyote attend est donc le quatrième à les envisager en parallèle ; parmi ces quatre romans, on met souvent en avant Porteurs-de-peau, mais, si je l’avais aimé, bien sûr, il ne m’avait pas paru si exceptionnel… Par contre, le présent Coyote attend est clairement un très bon cru, du niveau au moins de Là où dansent les morts et Le Vent sombre. Tâchons de voir en quoi...

 

LE FUMIER ET LE SALE PETIT CON

 

En commençant par nos héros ? Coyote attend met donc en scène aussi bien le « légendaire lieutenant » Joe Leaphorn que son bien plus jeune collègue Jim Chee. Mais ils sont pour l’essentiel envisagés en parallèle : comme tels, ils ne se croisent pas (enfin, si – mais au bout d’un assez long moment), et une bonne partie de l’astuce du roman consiste justement à amener les deux enquêteurs sur les mêmes pistes mais par des voies différentes, et avec une manière de voir le monde on ne peut plus opposée.

 

Plus que leur âge, c’est en effet surtout ceci qui distingue les deux personnages. Tous deux sont navajos, tous deux sont policiers, tous deux ont fait quelques études d’anthropologie (avec un rapport à la discipline forcément différent de celui de leurs comparses blancs), mais les similitudes, non négligeables certes, s’arrêtent là. Joe Leaphorn, le vieil homme un peu bougon, est porté au rationalisme à tout crin, à l’approche scientifique de son métier ; s’il s’intéresse à la culture navajo, c’est surtout en tant qu’objet d’étude et de curiosité intellectuelle, et donc dans une perspective, disons, scientifique. Jim Chee est très différent : il est, littéralement, un homme entre deux mondes, qui est devenu flic, mais voulait devenir hataalii, « chanteur », au sens du « prêtre » qui conduit les rites navajos, notamment ceux de guérison, comme la Voie de l’Ennemi – l’homme aussi qui exécute les peintures de sable, etc. En fait, Jim Chee pensait pouvoir suivre ces deux voies (si j’ose dire) en même temps… Ce qui pour Joe Leaphorn, est parfaitement absurde : il ne développe guère son argumentaire, nul besoin – Jim Chee ne peut pas faire cela, c’est tout.

 

Bizarrement, c’est pourtant cette double ambition de Chee qui a pu, un bref instant, rapprocher les deux hommes. Quand la femme de Joe Leaphorn est morte, le « légendaire lieutenant », guère pieux, a demandé à Jim Chee de conduire les cérémonies – pour que tout soit fait dans les formes, par respect pour la défunte et son clan, et pour donner malgré tout un petit coup de main au jeune homme, guère sollicité pour ce genre de tâches ; Jim Chee s’est acquitté de sa mission avec sérieux, mais ce fut sans lendemain : depuis, plus personne n’a jamais requis ses services de chanteur… Il est juste un flic.

 

Les deux hommes se sont donc croisés, et à plusieurs reprises – à l’occasion de cette cérémonie, qui comptait tant pour les deux, mais pour des raisons bien différentes, ils ont brièvement été proches. Mais ils ne sont pas des amis pour autant : en fait, ils ne s’apprécient pas. Chacun reconnaît sans doute que l’autre est un homme intelligent, et un bon enquêteur, mais c’est tout. Joe Leaphorn, un peu psychorigide, reproche à Jim Chee, bien plus que son tiraillement entre deux voies incompatibles, d’être un individualiste, un homme incapable de travailler en équipe (ce dont le début du roman est la dramatique confirmation), un policier qui ne joue pas selon les règles, un curieux futé mais bien trop insouciant et fondamentalement pas fiable – dans Coyote attend, pour Leaphorn, tout part d’une boulette (en fait bien plus que cela, il y a eu mort d’homme...) de Chee ; la première fois qu’il mentionne le nom de son collègue, c’est en des termes éloquents : « le sale petit con »… Chee est lui-même accablé par sa responsabilité, voire sa culpabilité ; mais, quand il apprend que Leaphorn enquête sur « son » affaire (en fait l’affaire ni de l’un ni de l’autre, elle est de toute façon du ressort du FBI…), il y voit une ingérence inqualifiable du vieux bonhomme arrogant si porté à sermonner tout le monde – il essaye de de le dissimuler, au nom de sa culpabilité, mais ne mâche pour autant pas ses mots quand il comprend ce que fait Leaphorn : « le fumier »…

 

Aussi travaillent-ils séparément, pour l’essentiel ; et c'est parfois assez cocasse, au fond... La fin du roman, cependant, sera une occasion de les rapprocher un peu plus, en préalable aux romans ultérieurs de la série, plus apaisé eu égard aux relations entre nos deux héros (pour autant que je sache)...

 

MORT D’UN FLIC – ET COUPABLE TOUT TROUVÉ

 

Delbert Nez est un collègue de Jim Chee, et ils travaillent en binôme, parcourant inlassablement, mais séparément, les interminables routes des Four Corners. Ils ont convenu par radio de se retrouver pour prendre un café – d’ici-là, Nez, jovial, prévient tout de même son collègue qu’il va faire un petit détour… C’est qu’il pense avoir mis la main sur ce vandale qu’il traquait depuis des semaines ! Le type qui répand de la peinture blanche sur des rochers de la réserve, qui sait pourquoi… Mais que Chee se rende directement au café, Nez ne tardera pas !

 

Dont acte – sauf que Nez se fait bien trop attendre. Chee part enfin à sa recherche… et découvre sa voiture en train de brûler. Au péril de sa vie, et au prix de cruelles brûlures, il extrait le corps de son collègue de la carcasse incendiée – et découvre qu’il a été tué par balle.

 

Un peu plus loin, Chee croise un vieil homme – un certain Ashie Pinto. Visiblement ivre, et une bouteille de bon whisky en main, le vieillard ne cesse de répéter les mêmes mots, en navajo : « Mon fils, j’ai honte... » Et il ne dit rien de plus. Mais il a sur lui un pistolet qui vient d’être employé…

 

On déterminera très vite que c’est bien une balle tirée par ce pistolet qui a tué Delbert Nez. On apprend, par ailleurs, que Pinto, il y a longtemps de cela, avait fait de la prison pour avoir tué un homme en état d’ivresse… Il est un coupable tout désigné – même s’il refuse de parler de l’affaire, que ce soit pour s’innocenter ou pour affirmer sa culpabilité.

 

Qu’importe – les jeux sont faits. Ashie Pinto est forcément coupable. Pour le FBI, car pareille enquête est de son ressort, l’affaire est pour ainsi dire classée – le bureau ne va pas perdre son temps à travailler sur quelques petites bizarreries quand l’essentiel, soit l'identification et l'arrestation du coupable, est acquis...

VOIES PARALLÈLES ET COÏNCIDENCES

 

Mais il y a bien des petites bizarreries dans cette histoire. Jim Chee, en congé de convalescence, et oppressé par sa responsabilité dans la mort de son collègue (il aurait dû se trouver là !), et Joe Leaphorn, à plusieurs centaines de kilomètres de là et qui songe plus que jamais à prendre sa retraite, s’en rendent compte très vite – même si chacun à sa manière, et avec des motivations différentes. Tous deux ne doutent pas vraiment de la culpabilité de Hosteen Ashie Pinto, qui leur paraît assurée, mais ils sont poussés à mener leur petite enquête, pour comprendre certaines choses a priori incompréhensibles...

 

Joe Leaphorn y est incité par Mary Keeyani, la nièce de Pinto, du clan de sa défunte Emma, et surtout une exubérante anthropologue du nom de Louisa Bourebonette, qui se présente comme une amie de l’accusé. Du côté de Jim Chee, c’est la charmante avocate Janet Pete, qu’il aime d’un amour douloureux car guère payé de retour, qui, outre son sentiment de culpabilité latent, l’incite à éclaircir certaines choses – ils ont tous deux une relation très ambiguë, où l’amitié, voire l’amour, ne font pas vraiment bon ménage avec leurs emplois respectifs… Car Janet Pete est désignée pour être l’avocate commise d’office chargée de la défense de Pinto ! Cet homme dont Chee est persuadé qu’il a tué son collègue, et qu’il a lui-même arrêté – aussi a-t-il un statut de témoin dans cette affaire ; cependant, il ne peut s'empêcher de ressentir une certaine empathie pour ce vieil homme qui est aussi un puits de sciences en matière d'histoire et de pratiques culturelles des Navajos...

 

Il me faudra revenir sur Louisa Bourebonette et Janet Pete ; mais, d'’ici-là, on ne peut qu’admirer le brio dont fait preuve l’auteur pour entrelacer ces deux enquêtes parallèles, qui aboutissent régulièrement aux mêmes conclusions, mais sans suivre les mêmes chemins. L’effet est remarquable, car il n’y a jamais redondance : la même piste, évoquée deux fois, conserve pourtant toujours son originalité et sa pertinence – au regard des besoins de l’enquête, mais aussi des caractères psychologiques des protagonistes ; lesquels ont leur propre fil rouge au-delà de la seule enquête, témoignant de leur insertion bien pensée dans le contexte plus global de la série : ils sont de vrais personnages, qui ont de la chair et de l’âme, et une histoire qui leur est propre.

 

Tout cela, par ailleurs, s’inscrit dans une sorte de méta-récit, où les deux enquêteurs sont amenés à se poser la question des coïncidences dans un ensemble aussi complexe. À moins que les gouttes de pluie ne semblent aléatoires qu’à ceux qui ne savent pas les envisager pour ce qu’elles sont ? Le fait est que les coïncidences sont nombreuses dans cette histoire… Et, pourtant, elles font toujours sens – pas comme autant d’éléments d’un vaste complot où absolument tout a sa raison d’être, où tout est lié ; c’est plutôt que ces coïncidences, en tant que telles, sont parfaitement crédibles. En fait, le hasard a peut-être davantage sa part que ne veulent le croire nos enquêteurs – mais, si tout n’est pas lié, tout est à sa place. Ou devrait l'être, mais en prendre conscience permet justement d'y remédier. Ce qui, j’imagine, peut nous ramener au principe navajo de l’harmonie, souvent rappelé ici – mais, sur le plan narratif, cela a aussi un bel avantage : les coïncidences n’impliquent jamais de deus ex machina. Miraculeusement.

 

Une fois n’est pas coutume, Tony Hillerman a mis en place une intrigue passablement complexe – plus encore que d’habitude, même, ai-je l’impression (mais mes souvenirs des autres volumes datent un peu, certes). Cependant, cette approche très rusée, et à plusieurs niveaux, contribue tant à asseoir cette complexité qu’à assurer la cohérence de l’ensemble. C’est une belle prouesse narrative, et un immense point fort de ce très bon cru qu’est Coyote attend.

 

COYOTE ET L’UNIVERSITÉ

 

Bien sûr, un atout essentiel des polars navajos de Tony Hillerman est leur contenu anthropologique, et Coyote attend ne déroge pas à cette règle. La mythologie navajo y joue un très grand rôle – et pas seulement concernant Coyote, même si ce dieu trickster joue bien sûr un grand rôle ici : « Coyote est toujours là, dehors, à attendre, et Coyote a toujours faim. » Coyote, intrinsèquement, doit faire peur – ou le devrait… Mais les temps ont changé : pour les jeunes Navajos qui ont encore une vague idée des croyances de leur peuple, Coyote a bien trop souvent pâti de la tendance à en livrer des récits édulcorés – où il ne devient plus guère qu’un farceur finalement innocent, un personnage amusant avant tout… Mais il ne devrait pas être amusant – car il est avant tout redoutable ; il l'a toujours été, et l'est encore.

 

(Forcément, ces développements m’ont ramené à deux passions personnelles : Le Roman de Renart, dans ses sources authentiques et dans les récits édulcorés qui en ont été dérivés au XIXe siècle, au point de changer radicalement la donne… et bien sûr ce cher Cthulhu, qui, en tant qu’icône pop déclinée en peluches kawaï, ne fait certes plus guère peur aujourd’hui ; Alan Moore, sauf erreur, en a notamment fait la remarque, et en le déplorant – je ne prétendrai pas être totalement hermétiques aux kawaïeries tentaculaires et indicibles, mais dans l’ensemble je suis tout à fait d’accord...)

 

Coyote guette, donc – et il frappe quand l’occasion se présente ; or elle peut se présenter sous bien des formes ; une bouteille de whisky, par exemple… Faut-il y voir une forme de fatalisme ? Peut-être – mais à intégrer dans le concept global de l’harmonie.

 

Ce qui nous ramène au tiraillement de Jim Chee entre ses ambitions incompatibles… Son rapport à Ashie Pinto n’en est que plus compliqué – car il admire en lui un Homme-qui-Lit-dans-le-Cristal, un mystique aux connaissances étendues. C’est d’ailleurs notoire : le vieil homme a souvent travaillé avec des anthropologues, qu’il régalait de ses récits précis et sérieux sur les croyances et les rites des Navajos. Louisa Bourebonette en témoigne, bien sûr, mais d’autres sont également de la partie : Pinto a de nombreux contacts à l’Université – et pas seulement parmi les anthropologues ! Car ses récits peuvent se mêler, à l’occasion, à d’autres aspects de l’histoire de la région – celle des Blancs, tout particulièrement impliqués dans les conceptions propres à la Frontière de la loi et de l’ordre : un sujet western s'il en est. Des noms fameux surgissent dans le roman – Butch Cassidy au premier chef… mais d’autres également, dont Kit Carson et quelques autres bouchers des Amérindiens, dont la résonance est forcément particulière dans les récits navajos.

 

Du coup, une partie non négligeable de l’enquête se déroule à l’Université : auprès, sinon des professeurs, du moins de leurs doctorants, qui sont tous autant de larbins traités sans la moindre considération, dans un monde cruel où la reconnaissance par les pairs fait figure de critère ultime, « légitimant » bien des déviations et des politiques guère scientifiques. L’enquête ne se fait en tout cas pas que sur le terrain : lire des livres, écouter des bandes, effectuer des corrélations… Le savoir concernant les rites navajos dont Jim Chee dispose sera en fait crucial dans la résolution de l’enquête – pour le coup, un Joe Leaphorn ne pouvait qu'être désavantagé.

 

Et tout ceci est absolument passionnant.

 

FEMMES-QUI-FONT-BIEN-PLUS-QU’ÉCOUTER

 

Mais c’est souvent le cas, dans les romans de Tony Hillerman – c’est leur « plus » caractéristique et, je ne vais pas vous mentir, ce qui m’a amené à m’y intéresser au premier chef.

 

Pourtant, un autre aspect m’a frappé, ici – même si je ne saurais dire s’il était forcément moins présent auparavant : le rôle joué par certaines femmes dans l’intrigue.

 

L’auteur, sans doute, sait créer de bons personnages : Joe Leaphorn et Jim Chee au premier chef. Mais certains autres personnages, soutiens, antagonistes, autres choses encore, sont tout à fait admirables ; ici, à mon sens, cela vaut surtout pour des personnages féminins.

 

Ils gravitent certes autour des deux flics comme autant de perspectives plus ou moins avancées de romance, ce que l’on pourra regretter ; ceci étant, cet aspect du récit est bien géré, qui implique les divers protagonistes au plus intime et avec une sensibilité remarquable – et ces femmes ont bien plus à offrir qu’une simple épaule compatissante, heureusement.

 

Il faut sans doute mettre en avant Janet Pete, qui était déjà apparue dans la série il y a quelques romans de cela. Elle est liée à Jim Chee – qui en est de toute évidence fou amoureux. Il a tiré un trait sur sa compagne Mary Landon, après des années d’incertitude, mais il n’est pas si évident de la « remplacer » ; et Janet Pete ne voit certes pas les choses ainsi. Chee en a douloureusement conscience, et la relation entre les deux personnages a donc quelque chose de fatalement cruel, sans mauvaises intentions de part et d’autre. Cette dimension est accentuée dans ce roman, car les professions des deux personnages les amènent plus ou moins consciemment à s’affronter quand ils souhaiteraient pourtant collaborer – et à redouter que les véritables intentions de l’autre soient éminemment suspectes. Janet Pete est l’avocate d’Ashie Pinto, Jim Chee l’homme qui l’a arrêté pour le meurtre de son collègue et qui est persuadé de sa culpabilité… tout en admirant en lui le vieux Navajo aux connaissances innombrables. « L’amitié », dans ce couple qui n’en est pas vraiment un, en est forcément affectée – même si sans pathos, avec une délicatesse appréciable… et de vrais moments d’émotion en définitive. Mais Janet Pete est donc tout sauf un faire-valoir : femme indépendante et qui s’affiche comme telle, intelligente et cultivée, sérieuse et impliquée, elle écrase souvent Jim Chee, qu’elle rend tout particulièrement timide. Elle est un vrai personnage, à part entière, pas un expédient en forme de quota nécessaire de romance pour le héros masculin.

 

Du côté de Joe Leaphorn, on peut dire la même chose de l’anthropologue Louisa Bourebonette – qui, contrairement à Janet Pete, apparaît sauf erreur pour la première fois dans ce roman. Elle n’est par ailleurs pas du tout navajo (Janet Pete est métisse, il me semble). Joe Leaphorn ne l’envisage pas le moins du monde comme une opportunité de romance – d’autant que le souvenir de sa défunte épouse Emma ne le quitte pas. En fait, il se méfie extrêmement de l’anthropologue – dont les motivations en l’espèce lui paraissent plus que suspectes : une « amie » du vieil Ashie Pinto ? Et quoi, encore… Impossible : au mieux, l’expansive bonne femme a besoin du vieux bonhomme pour finir un bouquin, car elle l’exploite forcément, au pire elle est carrément mouillée dans l’histoire, et mieux vaut garder un œil sur elle… Eh bien, non, M. Leaphorn : Louisa Bourebonette était parfaitement sincère tout du long, et valait et vaut toujours bien mieux que vos préventions cyniques. Ce que le « légendaire lieutenant » devra bien admettre à terme, en faisant véritablement connaissance avec l’anthropologue, ce qui passera par de longues discussions passionnées sur sa discipline et les us et coutumes des Navajos. Nulle romance à proprement parler dans cet épisode – mais la fin laisse entendre que cela pourra changer… Et j’avais de toute façon déjà lu deux romans ultérieurs (Blaireau se cache et L'Homme Squelette) – je me souvenais que Louisa Bourebonette y vivait avec Joe Leaphorn…

 

Janet Pete et Louisa Bourebonette sont donc deux très beaux personnages féminins, et tout sauf des faire-valoir, c’est toujours appréciable. D’autres personnages plus secondaires pourraient éventuellement être mentionnés, comme la doctorante en histoire Jean Jacobs, qui fait elle aussi forte impression. Globalement, le roman témoigne d’une véritable attention aux personnages en général, mais tout particulièrement, ai-je l’impression, concernant ces femmes admirables, complexes, authentiques, et libres.

L’HARMONIE… ET L’ÉCHEC ?

 

Finalement, ces personnages, de même que le jeu sur les coïncidences, sont peut-être une occasion de plus de témoigner de ce que le monde est toujours plus complexe qu’on ne le voudrait ? L’attente de Coyote pourrait aussi se situer à ce niveau-là – en justifiant par ailleurs un certain comparatisme qui intervient à plusieurs reprises dans le roman, souvent via l’anthropologie (d’où l’ultime proposition de Joe Leaphorn à Louisa Bourebonette), mais pas nécessairement : ainsi quand Jim Chee use du « proverbe » de Coyote en présence d’immigrés vietnamiens qui ne disent pas autre chose, mais dans leur langue et avec leur symbolique éventuellement cultuelle.

 

À cet égard, les « gouttes d’eau » des coïncidences répercutent sur le véritable monde les punaises que pique Joe Leaphorn sur sa carte des Four Corners, dans une tentative souvent vaine de comprendre. L’harmonie révérée par les Navajos – et au premier chef les traditionalistes tel que Jim Chee – passe peut-être aussi par ces déconvenues, pouvant déboucher sur un vertige de fascination mystique ; plus qu’un fait, elle est ainsi une lecture – et un effort ; en témoigne ultimement, ici, un vieil ivrogne qui a finalement quelque chose à dire...

 

Un autre aspect du roman me paraît aller dans ce sens, mais d’autant plus qu’il me fait l’effet d’être assez récurrent dans les polars navajos de Tony Hillerman – et c’est l’échec (relatif) de l’enquête. Ne pas s’y méprendre : la résolution de l’enquête est intellectuellement satisfaisante, et Joe Leaphorn et Jim Chee sont de brillants investigateurs qui, en ultime recours, comprennent ; quitte donc à succomber au vertige, au moins temporairement. Mais, ici comme ailleurs, au fond, cela ne leur sert guère : cela arrive trop tard, ou bien ne s’avère que d’une importance secondaire. La satisfaction du lecteur n’implique pas celle des enquêteurs – qui, eux, sont en définitive plus frustrés qu’autre chose…

 

Mais ils composent avec cet échec relatif – car la vie continue. Le roman est des plus sombre, assurément, mais nos derniers aperçus de Joe Leaphorn et de Jim Chee nous les laissent pourtant supposer souriants… Et, en définitive, l’enquête, vaine aux plans policier et judiciaire, se montre fructueuse sur d’autres plans davantage inattendus.

 

LE LÉGENDAIRE PICK-UP TRUCK

 

Coyote attend est un excellent titre, un des meilleurs Tony Hillerman que j’ai lus. Est-ce à dire qu’il est sans défaut ? Certainement pas… car il en est un, particulièrement pénible, qui affecte l’ensemble de la série.

 

Et c’est une plume dégueulasse. La langue est moche et lourde – de manière systématique. Tony Hillerman sait sans l’ombre d’un doute raconter une histoire, et construire et faire vivre des personnages fouillés et authentiques, mais son style est déplorable, au point où c’en est très souvent agaçant. Faut faire avec, mais, bon sang...

 

Enfin, « son » style… Je suppose qu’il y a bien quelques soucis en version originale, mais, pour être franc, la traduction française de Danièle et Pierre Bondil, comme pour tous les autres titres de la série, n’arrange probablement rien à l’affaire. C’est moche, très moche – et daté, sans doute ; ça ne remonte pourtant pas à si longtemps que cela : 1991…

 

Enfin, on se consolera peut-être avec la traditionnelle note de bas de page expliquant ce qu’est un « pick-up truck » et qui figure dans les premières pages de tous les romans de la série, visiblement (ici, on a aussi droit à « cheerleader » et « redneck »). Traditions et couleur locale...

 

BRILLANT

 

Passons. Retenons seulement que Coyote attend figure parmi les sommets de la série des polars navajos de Tony Hillerman. Oui, je le hisse décidément sans peine au niveau de Là où dansent les morts et Le Vent sombre, jusqu’alors mes préférés.

 

C’est un polar prenant, subtil et riche ; il offre une belle immersion anthropologique dans le quotidien des Navajos contemporains, autant que dans la recherche sur leurs us et coutumes, en évitant toujours l’écueil du didactisme ; il repose sur des personnages complexes et attachants... Oui, un très bon cru.

 

La « suite » un de ces jours, avec Les Clowns sacrés...

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Le Joyau noir, de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

Le Joyau noir, de Michael Moorcock

MOORCOCK (Michael), Le Joyau noir, [The Jewel in the Skull], traduit de l’anglais par Jean-Luc Fromental et François Landon, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, série Fantasy, [1967] 1988, 249 p.

 

LUCRATIVE FANTASY ET CHAMPIONS PAS SI ÉTERNELS

 

C’est un réflexe façon chien qui bave : quand quelqu’un dit « Moorcock », son interlocuteur se doit de répondre « Elric ». L’albinos dépressif avec sa grosse épée méchante vilaine a de longue date intégré le panthéon de l’heroic fantasy, au point de constituer une référence peu ou prou indépassable pour bon nombre de fans transis – surtout si lesdits fans transis sont des adolescents, ou, peut-être plus exactement, ont lu les aventures d’Elric quand ils étaient adolescents. Plus tard ? Le risque est élevé que cela ne passe tout simplement plus. J’en ai fait l’amère expérience : je n’ai lu « Elric » que bien trop âgé, et ai trouvé ça d’un ennui mortel et tristement pauvre.

 

Mais était-ce si surprenant ? Probablement pas – et d’autant moins, en fait, que j’avais malgré tout eu mon expérience moorcockienne adolescente, simplement avec un autre avatar du (putain de) Champion Éternel : j’ai nommé Dorian Hawkmoon. À l’âge des boutons sur la gueule, j’avais en effet lu, de préférence aux pérégrinations plates du Melnibonéen pète-burnes, les pérégrinations sans doute guère moins plates du duc de Köln, que je ne qualifierai pas au-delà, dans cette Europe dévastée et chaotique d’après le Tragique Millénaire. Parce que cet univers me séduisait autrement que le flou délibéré des Jeunes Royaumes – intuition en forme de préjugé, peut-être, mais c’est que j’avais mes propres sources, avec leur biais : le jeu de rôle. Elric a certes connu plusieurs déclinaisons rôlistiques, plutôt bien accueillies d’ailleurs, pour ce que j’en sais, mais ce fut aussi le cas de Hawkmoon et quand je feuilletais mon catalogue de VPC au milieu des années 1990, disons-le, je bandais pour cet univers fantasque et outré, avec son Ténébreux Empire de Granbretanne fabuleusement psychédélique, au carrefour de la science-fiction post-apocalyptique et de l’heroic fantasy la plus sauvage…

 

Du coup, j’avais lu à l’époque « La Légende de Hawkmoon », cycle (à l’intérieur de l’ « hypercycle du Multivers » ou « du Champion Éternel »), composé en fait de deux sous-cycles, « l’Histoire du secret des runes » (les quatre premiers bouquins), et les « Chroniques du comte Airain » (les trois derniers). Et pour quel bilan ? Oui, effectivement, un chouette univers, qui a de la couleur, de l’excès savoureux… Mais, déjà à l’époque, j’avais trouvé l’histoire, ou plutôt les histoires, tant ça bouge en permanence et sans grande cohérence, globalement insipides, et le style peu ou prou désastreux… Un feuilleton somme toute basique, et probablement paresseux ; de ces œuvres que, dit-on, Moorcock dédiait à ses créanciers – mais une esthétique sympa, de la couleur, avec notamment son vilain empire très très méchant, qui dispute toujours les premières places du classement œcuménique des vilains empires très très méchants, au coude à coude avec les fantasmes de Palpatine, et des nazis pur jus hélas bien réels (il y a depuis un challenger entre la Syrie et l’Irak, ai-je cru comprendre).

 

J’ai donc lu ces sept petits bouquins en bouffant du pop-corn – sans m’ennuyer, sans être non plus vraiment emballé. En refermant le dernier, je me suis dit qu’il valait mieux, tout de même, que je fasse une petite pause avant de me mettre aux « Elric » – et cette petite pause a duré une dizaine d’années, bon… Trop tard pour apprécier ça. Globalement, les « Corum » (autre cycle du « Champion Éternel ») m’ont davantage parlé, sans me convaincre vraiment ; me restait les « Erekosë », je m’étais dit alors que je les lirais après une petite pause… et dix ans plus tard je ne l’ai toujours pas fait.

 

Depuis, cependant, j’ai découvert que Moorcock avait pu être tout à fait brillant, oui – simplement pas dans ce registre de la grosse fantasy qui a assuré sa célébrité. Il y a un monde entre les navrants « Elric » et la superbe autant que la finesse d’un Mother London – un vrai chef-d’œuvre, pour le coup, dont on a presque du mal à croire qu’il est dû au même auteur. Les nouvelles contenues par exemple dans London Bone et Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist, de même, révèlent un auteur bien plus intéressant que ce pour quoi il est si souvent cité en priorité. Et probablement aussi, en SF romanesque plus classique, Voici l'homme.

 

Mais pourquoi, alors, revenir à « Hawkmoon » ? Parce que : 1) c’est l’été, et j’ai envie de détente (et éventuellement de bourrinade) ; 2) l’univers continue de me séduire ; 3) après toutes ces années, j’ai conservé le fantasme rôlistique initial. D’où je me suis dit que je pouvais retenter l’expérience, d’autant que les sept volumes constituant « La Légende de Hawkmoon » sont très brefs ; alors, un par-ci, un par-là… Voici donc Le Joyau noir – et on verra plus tard si, au détour d’un week-end impliquant train et bus, je trouverai l’occasion de poursuivre...

 

LA GRANBRETANNE À L’ASSAUT DU MONDE

 

Pour moi, « Hawkmoon », c’est donc d’abord et avant tout un univers – même pas forcément très original (en fait, je n’en sais rien – il faudrait pouvoir se remettre dans le contexte de 1967, je suppose), mais très visuel, très coloré ; baroque et cruel, évocateur et fascinant.

 

Le lien avec notre Terre est a priori plus marqué que dans les trois autres cycles « du Champion Éternel » : les toponymes sont éloquents, à peine déformés (la Granbretanne, la Kamarg, etc.), qui nous plongent donc dans une Europe futuriste, et pourtant médiévalisante : c’est qu’il s’est produit, entre notre temps et celui-ci, ce que l’on a appelé le « Tragique Millénaire », mais nous ne savons pas grand-chose quant à ce qui s’est alors passé précisément – même si le contexte nous incite assurément à deviner quelque affrontement global ayant tourné à l’hiver nucléaire.

 

L’humanité a donc régressé, partout ou peu s’en faut – dans ce premier tome, qui se déroule pour l’essentiel en Europe occidentale, avec une virée plus tardive en Europe de l’Est et jusqu’en Perse, nous n’avons que de très vagues échos de l’Amerekh, censément épargnée par le Tragique Millénaire, et de l’Asiacommunista, sous domination chinoise, qui semble avoir échappé à la régression, mais au prix du totalitarisme ; ces deux contrées, pour les Européens, sont plus des légendes qu’autre chose…

 

En Europe de l’Ouest, les nations se sont à peu près toutes effondrées. La France, ainsi, s’est balkanisée et re-féodalisée, et il en va de même pour l’Allemagne, etc. Il y a pourtant une exception : le Ténébreux Empire de Granbretanne ! Cette dystopie totalement folle, avec à sa tête un empereur qui n’a plus rien d’humain et qui entretient son pouvoir éternel en abreuvant ses élites perverses de débauches en tous genres, a su conserver un niveau technologique supérieur à celui de tous les autres pays d’Europe – ses ornithoptères, notamment, sèment le chaos, secondant des contingents immenses de fantassins armés de lance-feu, et dont les uniformes improbables à base de masques animaliers terrifient leurs adversaires vaincus d’avance. La Granbretanne est ambitieuse autant que cruelle, et entend accaparer l’Europe entière – il sera bien temps, ensuite, de se pencher sur le reste du monde. Ses armées, d’ici-là, multiplient les exactions sadiques, massacres de masse et crucifixions de milliers d’enfants… Tel a été le terrible sort du duché de Köln, quand débute le roman.

 

LA KAMARG DU COMTE AIRAIN

 

Mais la Granbretanne ne détient pas encore toute l’Europe – et certaines principautés, même infimes face à sa démesure, ont su pour l’heure conserver leur indépendance. Ainsi, surtout, de la Kamarg (oui), où règne le comte Airain, héros de mille batailles et fin politique, que le peuple de la province a choisi de placer à sa tête, en remplacement d’un ancien dirigeant corrompu – le comte Airain se faisant vieux, il a supposé qu’il était bien temps de prendre sa retraite, et a accepté cette offre. Souverain juste et droit, aimé de ses sujets, le comte mène désormais une petite vie tranquille dans cette enclave sauvage tout au sud de l’ancienne France, dans son château d'Aigues-Mortes (un nom et une histoire tellement parfaits pour un récit de fantasy !), en compagnie de sa fille Yisselda (forcément belle autant que naïve), de son ami le poète-philosophe Noblegent, et de son vieux compagnon d’armes von Villach.

 

Aussi excentrée soit la Kamarg, elle ne peut sans doute demeurer indifférente au sort du reste de l’Europe. Noblegent est horrifié par les exactions de la Granbretanne… mais pas le comte Airain. Le vieux soldat a toujours cru que l’Europe devait s’unir pour survivre et dépasser le triste héritage du Tragique Millénaire – c’est pour cela qu’il s’est si longtemps battu, en vérité. Si la Granbretanne peut obtenir cette unification, c’est tant mieux. Quitte à casser quelques œufs pour faire la proverbiale omelette. Les horreurs dont parle Noblegent ? Des rumeurs, tout au plus – fondées sur du vent…

 

En fait, pour que le comte Airain prenne au sérieux la menace que pose le Ténébreux Empire, il suffit pourtant de pas grand-chose – qu’il s’en prenne à la Kamarg, eh… Le comte accueille avec courtoisie le baron Méliadus au masque de loup, haut dignitaire de Granbretanne et responsable du massacre de Köln – mais, tout au fond, il sait bien ce que cette visite implique… Et le sinistre hiérarque impérial lui offre un alibi tout trouvé pour que la minuscule Kamarg se dresse contre l’hégémonique Ténébreux Empire, quand, succombant à la plus folle des passions amoureuses… il essaye d’enlever la belle Yisselda. C’est original, hein ? Ah, ces princesses, alors...

 

SCIENCE ET SORCELLERIE

 

Voici pour la géopolitique, disons, de cet univers – qui nous fournit le point de départ du récit, même si la résistance de la Kamarg ne sera pas toujours au cœur du cycle ; d’autant que notre héros n’est pas le comte Airain, mais Dorian Hawkmoon, duc de Köln. Avant de nous pencher sur le bonhomme, le Champion Éternel du coin, il nous faut cependant envisager un autre aspect de cet univers – entre science et sorcellerie.

 

La collection « Science-fiction » de Pocket, alors, faisait la distinction entre quatre « sous-collections » : la science-fiction au sens strict représentée par le « cycle de Dune », la science-fantasy avec « les dragons de Pern », la fantasy avec… « Hawkmoon », et la dark fantasy avec… les prétendues « collaborations posthumes » Lovecraft/Derleth, en fait purement derléthiennes (et lamentables). Il y aurait beaucoup de choses à redire à propos de cette catégorisation, sans doute – sans même parler de cette « accroche » commerciale pour le moins improbable, au point où c’en est presque glorieux, dans la présentation de l’auteur : « Flaubert commença par Salammbô, Moorcock par Elric et Hawkmoon» Hein ? Quoi ? Pardon ? WTF ? Bon, passons…

 

Reste que « Hawkmoon » est présenté comme étant de la fantasy pur jus. C’est sans doute vrai dans les thèmes et les procédés, mais l’univers est plus ambigu que cela – avec sa dimension d’anticipation, qui peut sembler trancher avec les aventures d’Elric, notamment, et nous fait tout naturellement penser à de la science-fiction. En fait, on serait tenté, dans ce cas, de faire usage de la catégorie plus que bâtarde de la science-fantasy, pourtant employée par ailleurs par l’éditeur. Bien sûr, l’anticipation n’implique pas la science-fiction : « La Terre mourante » de Jack Vance, ou « Zothique » de Clark Ashton Smith, en témoignent assurément – présentant deux futurs incommensurablement lointains (bien plus que celui de « Hawkmoon »), qui sont autant de « mondes magiques ».

 

Est-ce donc le cas du présent cycle ? Probablement. Mais, dans ce premier tome, il joue beaucoup de l’ambiguïté entre science et sorcellerie – présentée d’ailleurs comme telle. Dans la majeure partie du volume, la science, aussi perverse et étrange soit-elle, en tant que relique méconnue d'un passé incompréhensible, semble tout de même avoir le dessus – et ce n’est que dans la troisième et dernière partie que les simples allusions au savoir technique d’antan, ou aux créatures faussement surnaturelles, en fait des sortes de mutants (éventuellement le fruit des radiations, etc.), commencent véritablement à se parer de traits bien davantage évocateurs de la fantasy. Vieux mages et prophéties, patin couffin… Et un Bâton Runique en avatar de Stormbringer, incarnation physique quand bien même mythique de la balance entre l’ordre et le chaos – on parle bien du Champion Éternel, hein… Le multivers pourrait être SF, mais il est surtout bien pratique dans une optique de pure fantasy.

 

Difficile d’en dire plus pour l’heure, on verra bien (ou pas) comment cela tourne dans les volumes ultérieurs… Reste que cette ambiguïté me plaît bien, moi. Elle fait partie, à mes yeux, et jusque dans les séquences les plus improbables (je vous raconte pas les idées tordues du comte Airain pour assurer la défense de la Kamarg…), des atouts majeurs de cet univers, qui constitue bien le principal (le seul ?) attrait de « la légende de Hawkmoon ».

AVATAR DU HÉROS DÉPRESSIF

 

Mais justement, Hawkmoon, nous y arrivons. Dorian Hawkmoon, le jeune duc de Köln, est notre héros (pour l’heure ?), et notre avatar du Champion Éternel – répondant à Elric, Corum et Erekosë… et éventuellement quelques autres, aux initiales souvent christiques. Ou peut-être est-ce en fait plus compliqué que cela ? Car deux autres personnages, dans ce premier tome de « Hawkmoon » qu’est Le Joyau noir, semblent disputer au duc de Köln cet attribut essentiel : le comte Airain, qui écrase le freluquet, couillon si brave, de par son charisme incomparable (à moins qu’il ne s’agisse d’un avatar du « compagnon » ? J’y reviendrai), et le mystérieux « guerrier d’or et de jais », très agaçant dans sa paladinerie mystique, et qui semble tout savoir – lui. Connard.

 

Mais, pour l’heure, disons donc qu’il s’agit de Dorian Hawkmoon. Il est le reflet, dans ce monde-ci, d’Elric écumant les Jeunes Royaumes. Comme le fameux albinos, même conçu sur un modèle « anti-Conan », il est, fondamentalement, « un type avec une épée ». Ce qui n’a rien de bien enthousiasmant…

 

Mais il partage avec le Melnibonéen un trait plus intéressant – ou, plus exactement, constitue une variation intéressante sur un modèle devenu vite pénible chez Elric… Et c’est son caractère dépressif. Comme Elric, Dorian Hawkmoon est un noble issu d’une vieille famille ancrée dans le passé, et qui a éventuellement sombré depuis longtemps dans la décadence. Comme Elric, en fait de héros, il est maintes fois confronté à l’échec, ou plus globalement à la malédiction, et n'est pas toujours si héroïque que cela, au plan moral s'entend. Mais, là où l’albinos, malmené par son épée Stormbringer, devenait vite agaçant à force de romantisme noir puéril autant que geignard, Dorian Hawkmoon incarne tout d’abord un autre visage de la dépression – qui est l’apathie. L’échec de sa tentative de soulèvement du duché de Köln contre la tyrannie de la Granbretanne et les crimes du baron Méliadus, ne serait-ce que pour venger son père le vieux duc supplicié devant ses yeux, en a fait une coquille vide, indifférente à tout, tellement lasse de la vie qu’elle ne se reconnait plus aucun principe. Et, pour le coup, j’ai trouvé ça intéressant.

 

Bon, ça ne dure guère… Bien vite, bien trop vite, sans doute, Dorian Hawkmoon deviendra, comme Elric, « un type avec une épée ». Et d’ailleurs tout aussi psychopathe que le Melnibonéen – à ceci près qu’il ne blâme pas son épée pour cela. Pour le moment, du moins ? Car l’idée est semble-t-il bel et bien que Dorian Hawkmoon est le jouet du Bâton Runique, comme Elric l’est de Stormbringer… Mais, là encore, nous n’en savons guère plus pour le moment. On peut simplement se demander si le serment censément fatidique du baron Méliadus est véritablement aux sources de la trajectoire mythique de Hawkmoon.

 

AVATARS DU COMPAGNON ?

 

Le Champion Éternel se doit par ailleurs d’avoir un « compagnon ». Il y a, là aussi, un modèle dans le « cycle d’Elric », et c’est Tristelune – bien moins pénible, pour autant que je m’en souvienne, que le vilain bonhomme dont il était censément le faire-valoir. Hawkmoon n’échappe sans doute pas à ce principe, mais l’identification de ce compagnon n’est peut-être pas aussi évidente qu’elle en a l’air.

 

Une piste saute à la gueule, pourtant – et c’est le personnage d’Oladahn, le « nain géant » des montagnes bulgares, qui, entre grotesque et bons mots, mais avant tout fort dévoué, semble presque choper le lecteur par le col pour lui hurler à la face : « JE SUIS TRISTELUNE ! » Ce qui n’est à vrai dire pas sans poser problème – au regard du rythme de la troisième partie du roman, où il fait son apparition, j'y reviendrai…

 

Mais peut-être est-ce plus compliqué que cela ? Une petite founierie sur le ouèbe semblait avancer que le compagnon, dans « Hawkmoon », se divisait en fait en quatre figures : Oladahn en tête, sans doute, mais aussi deux autres personnages déjà cités, le comte Airain (toujours) et son comparse Noblegent, et enfin un personnage qui n’a pas fait son apparition pour l’heure, Huillam d’Averc – on verra, ou pas, là encore...

 

TRAHIS PAR DES TRAÎTRES (ALLONS BON)

 

Revenons cependant à notre Dorian Hawkmoon amorphe. Le baron Méliadus (risible caricature de vilain méchant pas beau, avec les punchlines appropriées) a l’idée saugrenue (pas qu’un peu – supposons alors que c’est sa cruauté qui la justifie : la cruauté justifie à peu près tout dans le Ténébreux Empire) d’employer le bonhomme, ex-rebelle mais qui ne croit plus en rien (couper zézette Lebowski, etc.), pour choper enfin la belle Yisselda en Kamarg, et anéantir le pouvoir du comte Airain dans sa ridicule province. Il s’agit, pour le duc de Köln, de se présenter auprès du comte comme étant toujours rebelle et s’étant évadé des geôles de la psychédélique Londra (ben voyons), afin de gagner sa confiance et de faire ses petites affaires ; après quoi le jeune homme sera récompensé (ben voyons), la Granbretanne lui laissant un pouvoir nominal, même si en tant que vassal, sur le duché de Köln décidément pas facile à contenir – même en l’écrasant à coups de botte, figurez-vous.

 

Mais, pour s’assurer que le jeune homme ne les trahira pas (eh, c’est pas comme si c’était pas déjà un traître à la base), les savants granbretons usent d’un bizarre dispositif (entre science et sorcellerie, donc – et qui, pour le coup, peut ramener de manière plus concrète aux mésaventures autrement drôlatiques d’un Cugel), consistant en un (très voyant) joyau noir incrusté dans le crâne de notre héros – ledit joyau fonctionnant comme une caméra, qui permet au baron Méliadus et aux siens de s’assurer que Hawkmoon leur obéit : le moindre écart sera sanctionné par l’activation pleine et entière du joyau, qui aura pour effet de rendre Dorian fou… Mais, bien sûr, ce joyau n’étonnera pas le comte Airain et compagnie, hein ? Bien sûr…

 

Oui : c’est un plan complètement con, et qui ne tient vraiment pas la route. C’est d’autant plus fâcheux, car le roman use de ce procédé guignolesque comme d’un prétexte et fondement au récit d’ensemble – qui n’en est que davantage boiteux… Et sans doute l’univers, aussi séduisant soit-il, ne parvient-il jamais totalement à obtenir que l'on fasse abstraction de cette faille primordiale.

 

Rassurez-vous (car vous en doutiez, n’est-ce pas ? Hein ? Hein ?), Dorian Hawkmoon ne succombera évidemment pas au maléfice du joyau noir, et retrouvera la fougue psychopathe qui sied au Champion-Éternel-qui-est-un-type-avec-une-épée, avec la bénédiction du comte Airain pas dupe un seul instant, et celle de Yisselda décidément amoureuse de tous les types en armure qui font une halte en Kamarg (I Love a Man in a Uniform).

 

Étonnant, non ?

 

PLUS VITE ! PLUS VITE !

 

Cette faiblesse de fond s’accompagne hélas d’une autre, et conséquente, dans la troisième partie du roman – qui tient plus que jamais du feuilleton picaresque, voire du fix-up, mais sur un mode absolument pas convaincant.

 

En l’espace de soixante pages divisées en six chapitres (tiens, ça tombe bien), nous suivons alors Hawkmoon dans un long périple, mais narré de manière pour le moins accélérée, qui le conduira de la Kamarg à la Perse (tout de même), afin de se libérer définitivement de la menace du joyau noir. Et ça va à fond la caisse – même la rencontre avec Oladahn, pourtant déterminante. Les chapitres de dix pages sont extrêmement condensés et sans vrai liant, accumulant les rebondissements avec la pertinence d’un Van Vogt – ou celle d’une vieille table de rencontres aléatoires de Donjons & Dragons.

 

Fâcheux contraste avec l’ouverture du roman, globalement réussie – et centrée sur la Kamarg et le comte Airain : Dorian Hawkmoon n’apparaît véritablement dans le roman qu’après une soixantaine de pages. Moorcock, dans ces premiers chapitres, prend le soin de poser son univers, mais sans didactisme, et privilégie l’ambiance à l’action – et ça marche. La troisième partie, en comparaison, donne l’impression d’un écrivain pressé d’en finir, mais rallongeant quand même la sauce pour arriver à un format de roman – et qui bâcle absolument tout, et, bordel, sans se cacher le moins du monde ; impression renforcée bien sûr par le style, au mieux utilitaire, régulièrement lourdingue, parfois même pire. Reste tout de même six livres de « la légende de Hawkmoon » après celui-ci, et je crains fort que ces failles les affectent tout autant voire davantage encore

 

FUN ET/OU NAVRANT ?

 

Mais là, pour le coup, on fait vraiment dans le pop-corn – plus que jamais. Le lecteur binge comme un porc, jamais totalement convaincu, suffisamment accroché pourtant pour tenter de jeter un œil à la deuxième saison – c’est l’été, merde...

 

Objectivement, je ne peux pas recommander ce roman, sans doute au mieux médiocre. Je ne sais pas s'il est avant tout fun, ou navrant. Sans doute est-il en fait les deux, et dans une égale mesure... Alors je vais quand même continuer, au moins avec Le Dieu fou. Autant dire que tout est foutu.

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La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), La Cité du futur, [Last Year], roman traduit de l’anglais (Canada) par Henry-Luc Planchat, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2016] 2017, 367 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 108-109.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Trois cents ans après, d'Augo Lynge

Publié le par Nébal

Trois cents ans après, d'Augo Lynge

LYNGE (Augo), Trois cents ans après. Grønlandshavn en 2021, [Ukiut 300-nngornerat], avec un avant-propos de Per Kunuk Lynge et une introduction de Jean-Michel Huctin, traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. Imaginaire Nord | Jardin de givre, [1931, 1959, 1989] 2016, X + 153 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 101-102.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Alice Automatique, de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Alice Automatique, de Jeff Noon

NOON (Jeff), Alice Automatique, [Automated Alice], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [1996] 2017, 142 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 99 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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La Clé d'argent des Contrées du Rêve

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La Clé d'argent des Contrées du Rêve

La Clé d’argent des Contrées du Rêve, onze clés oniriques révélées par David Calvo, Morgane Caussarieu, Fabien Clavel, Raphaël Granier de Cassagnac, Neil Jomunsi, Sylvie Miller & Philippe Ward, Alex Nikolavitch, Laurent Poujois, Timothée Rey, Vincent Tassy et Randolph Carter, d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, introduction de Frédéric Weil, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2017, 251 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 97-98 (le livre figure dans la poubelle de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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