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Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

Publié le par Nébal

Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)
Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome I : anthologie du VIIIe au XIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 211 p.

 

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome II : anthologie du XIIIe au XVIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 284 p.

 

Je poursuis ma (nécessaire) découverte de la littérature classique japonaise, avec cette anthologie couvrant la période allant du VIIIe au XVIIIe siècle. Ce n’est pas totalement une découverte : en effet, lors de ma première crise nipponophile d’ampleur, j’en avais lu le tome II (impossible alors de mettre la main sur le premier), dont j’avais gardé un souvenir assez marquant – et tout particulièrement du premier texte qui y figurait, l’Écrit de l’ermitage, de Kamo no Chômei, un de mes textes fétiches depuis, et que j’ai relu sans cesse, éventuellement dans de nouvelles traductions (je l’avais chroniqué sous le titre Notes de ma cabane de moine). Tout ne m’avait pas forcément autant parlé, mais j’en gardais quand même globalement un excellent souvenir. Qui n’est pas pour rien, sans doute, dans l’idée de cette relecture cette fois « complète », tome I inclus.

 

La matière est immense. Si le Japon n’a découvert l’écriture que tardivement, et en recourant à des solutions éventuellement absurdes, tant l’adoption de l’écriture chinoise n’avait pas de sens pour une langue obéissant à une structuration fondamentalement différente, voire on ne peut plus différente (et c’est une difficulté qui pèse encore aujourd’hui, un millénaire et demi plus tard…), l’archipel du soleil levant n’en a pas moins assez rapidement développé une tradition littéraire d’une extrême richesse – d’abord, inévitablement, à l’école de la Chine, le puissant Voisin qu’il était impossible d’ignorer (ou presque – en fait, le Japon a connu plusieurs périodes de « fermeture » à cet égard, entrecoupées d’autres où les échanges étaient quotidiens et essentiels), puis davantage dans une lignée spécifique, la littérature japonaise s’émancipant pour générer son domaine propre.

 

Bien sûr, il était totalement inenvisageable, et a fortiori sur un format aussi court (les deux tomes sont brefs, et on aurait pu faire l’économie de cette division purement éditoriale), de tenter quoi que ce soit d’ « exhaustif »… Les éditeurs, Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, ont donc dû faire des choix, qui se sont développés en partis pris : proposer autant que possible des textes pas encore traduits ou alors guère aisés à se procurer (ce qui explique, par exemple, l’absence des Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari, ou du Dit des Heiké – mais Le Dit du Genji y est resté, car vraiment trop incontournable ?), et retraduire de toute façon le cas échéant ; livrer autant que possible des textes complets – et opérer sinon une sélection significative ; établir tout un maillage reliant les textes retenus entre eux, manière d’opérer, peut-être pas une systématisation de la littérature japonaise classique, mais du moins d’en dresser un panorama cohérent, l’inscrivant dans une histoire propre (c’est une dimension de l’anthologie que j’ai tout particulièrement appréciée) ; enfin, livrer des aperçus aussi divers que possible de la littérature classique japonaise : on y trouve des pièces de théâtre aussi bien que des essais, des haïkus comme des romans fleuves...

 

Et autant le dire de suite : l’entreprise, pour ardue qu’elle était, a débouché sur une réussite incontestable. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que tous les textes ici rassemblés m’ont passionné, car ce n’est pas le cas ; il s’en est même bien trouvé pour me laisser parfaitement indifférent au mieux… Pour autant, ils ont tous leur place ici, et le paratexte limité (délibérément) mais très bien fait, très pertinent, incite à les envisager sous un œil particulier, qui rend même les textes les moins séduisants finalement instructifs quant à ce dont ils témoignent au regard de la civilisation nippone.

 

JOURNAL DE TOSA, DE KI NO TSURAYUKI

 

Voyons maintenant ce qu’il en est au juste, au cas par cas. Premier texte, datant de 935, le Journal de Tosa (Tosa nikki), dû au poète Ki no Tsurayuki (qui avait notamment participé à l’élaboration de l’anthologie poétique classique Kokinshû, livrant en particulier une préface théorique – et, fait inédit, en japonais – constituant un véritable traité critique de l’art poétique, avec classifications et règles formelles, etc.). C’est un texte important dans la genèse d’une littérature spécifiquement japonaise, notamment en ce qu’il a semble-t-il été rédigé en kana, à la différence d’œuvres antérieurs déjà évoquées ici comme le Kojiki ou, dans un genre plus proche et sauf erreur, les Contes d’Ise (notons d’ailleurs que le Journal de Tosa cite plusieurs fois Narihira) ou Le Dit de Heichû, utilisant tant bien que mal une écriture chinoise guère adaptée à la structure même de la langue japonaise ; or les kana étaient alors réservés aux femmes… d’où le « travestissement » de l’auteur pour ce « journal » (genre important de l’époque), censément écrit par une femme, tandis que lui-même y est désigné – de manière un peu cryptique et pourtant éloquente – à la troisième personne comme étant « le vieil homme ». Ce qui est déjà un procédé littéraire intéressant – et il en va sans doute de même pour cette ultime phrase du texte : « Il reste des événements qui dépassent la mémoire et l’expression. / De toute façon, je déchirerai ces pages. »

 

Il s’agit pour l’auteur, au-delà de son déguisement, de rapporter jour après jour son trajet de retour en bateau depuis la province où il a été gouverneur pendant plusieurs années, vers la capitale, Kyoto. Les événements du trajet, à l’instar de ce qui se passe dans les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû, mais en dehors de leur sphère essentiellement galante, sont autant d’occasions pour livrer des poèmes – des waka, « poèmes japonais » donc, mais obéissant en fait à la structure des tanka d’origine chinoise tels qu’on les rencontrait notamment dans les Contes d’Ise, et surtout l’anthologie poétique « originelle » du Manyôshû (on notera d’ailleurs que le texte évoque la parenté de la Chine et du Japon, si son écriture autorise pourtant une relative émancipation de l’archipel du soleil levant…).

 

Ces poèmes aussi nombreux que brefs sont ici systématiquement rendus en deux alexandrins (cela vaut pour l’ensemble de l’anthologie), choix de traduction sans doute discutable, et très éloigné de ce que j’avais pu lire dans les œuvres précédemment citées, mais peut-être y gagne-t-on bel et bien en émotion et en élégance ce que l’on y perd en précision ?

 

Or tout le monde sur ce navire est poète – y compris les enfants ou les marins… même s’ils s’exposent sans doute davantage à la critique impitoyable des autres voyageurs, plus cultivés et habiles – en principe.

 

Le Journal de Tosa présente peut-être aussi une évolution par rapport aux Contes d’Ise et au Dit de Heichû (pour m’en tenir au peu que je connais) en ce que ses circonstances mêmes impliquent davantage de suivi – il y a bien une narration globale et chronologique (les jours sont marqués), qui fournit dès lors plus qu’un cadre aux poèmes ; net progrès, je suppose.

 

Ce caractère suivi, par ailleurs, s’exprime notamment dans la récurrence, chez tous ces poètes, accomplis ou non, d’un thème essentiel : la mort de la fille de Ki no Tsurayuki – lequel, du fait du « travestissement » auquel il se livre pour ce Journal, n’exprime donc ses sentiments qu’indirectement, ou, ajoutant encore une distance supplémentaire, laisse des tiers le faire à sa place… du moins dans le cadre de ce qui relève bel et bien d’un procédé littéraire. Bien sûr, la nature – la mer indomptable et capricieuse, surtout, qui contraint régulièrement le bateau des voyageurs à prolonger ses escales – est une métaphore idéale pour retranscrire les peines du « vieil homme » et de ceux qui l’accompagnent… Et la joie du retour d’exil est pondérée par cette douleur que rien n’effacera – pas même la littérature.

 

Honnêtement, je n’en ferais pas forcément un texte qui m’emballe plus que cela en tant que tel… Mais à se pencher sur les circonstances de sa composition et toutes les subtilités dont il fait preuve, c’est indéniablement une œuvre forte, et d’autant plus impressionnante peut-être que cette forme du « journal poétique » nous est largement étrangère. Et c’est parfois très touchant. Il y a quelque chose là-dedans, ça oui !

 

JOURNAL D’IZUMI SHIKIBU, D’IZUMI SHIKIBU

 

Suit le Journal d’Izumi shikibu (Izumi shikibu nikki, tout début du XIe siècle a priori, mais cela a été contesté – fonction de l’identité de l’auteur), mais la parenté de titre ne doit pas dissimuler que nous sommes en fin de compte là dans quelque chose de bien différent par rapport au Journal de Tosa – tendant déjà nettement plus vers le genre romanesque naissant.

 

L’auteure supposée, Izumi shikibu donc, est d’ailleurs contemporaine de Murasaki shikibu, l’auteure du Dit du Genji (le texte suivant de l’anthologie est un extrait de ce classique parmi les classiques, par ailleurs roman fleuve, et le mot est faible…) – laquelle ne l’estimait semble-t-il guère (reconnaissant en gros ses talents littéraires, mais la jugeant « inconvenante »…). Ce sont toutes les deux de ces dames de cour qui livrent alors le meilleur de la littérature japonaise classique (et en japonais, là où leurs comparses mâles s’échinent bien trop souvent, par snobisme, à faire du mauvais chinois…) – et Murasaki shikibu aussi a d’ailleurs écrit un « journal ».

 

Mais justement : le Journal d’Izumi shikibu n’a pas une forme de « journal » aussi marquée que le Journal de Tosa – le passage du temps n’y est pas figuré de manière aussi formelle (même si nous disposons régulièrement d’éléments chronologiques, permettant de déterminer que « l’intrigue » se déroule sur une année environ), et, par ailleurs, le récit est à la troisième personne (certains se sont basés sur ce fait pour douter qu’Izumi shikibu en soit bien l’auteure) ; et tout cela contribue à lui donner une forme bien plus romanesque. La prose, ici, se fait plus ample et subtile, plus riche à tous points de vue, s’autorisant d’ailleurs descriptions et dialogues, et d’un grand raffinement, quand ils étaient peu ou prou absents de ce que j’avais pu lire d’antérieur. S’il s’agit toujours de mettre en valeur des waka, la prose environnante n’a plus un caractère de prétexte d’importance éventuellement secondaire ; cet écrin plus luxueux que jamais a sa valeur propre… et, à vrai dire, j’ai tendance à croire qu’il brille bien plus que les poèmes qu’il est supposé mettre en scène, d’ailleurs (parce que, si ceux-ci sont toujours plus subtils, ils sont peut-être aussi toujours plus convenus – tant l’érudition, via notamment la citation, y a une part de plus en plus importante ; je dis peut-être des bêtises, hein – mais j’ai l’impression que le caractère « artificiel » de ces waka est du coup plus affiché que dans les Contes d’Ise, ou Le Dit de Heichû, ou encore le Journal de Tosa, malgré son contenu critique, donc… C’est là un trait de l’histoire de la littérature japonaise qui reviendra régulièrement par la suite). La prose, par contre, est étonnante et régulièrement remarquable – à titre d’exemple, les descriptions des amants soupirant après la lune et y trouvant, pour la forme, l’inspiration essentielle de leurs poèmes nécessaires… sont régulièrement autrement touchantes et justes et belles que lesdits poèmes.

 

Pour le reste, à la différence du Journal de Tosa, mais comme dans les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, on retrouve ici un contexte purement galant : Izumi shikibu (pas nommé ainsi, bien sûr) et son Prince d’amant échangent sans cesse des poèmes courtois, qui sont autant d’occasions de geindre sur l’inconstance et l’ambiguïté des sentiments de l’autre…

 

Ayant donc enchaîné les lectures du genre ces derniers temps, j’avoue avoir probablement atteint un seuil de saturation – et ces minauderies m’ont pas mal indifféré, sauf sans doute quand la cruauté est de mise, ce qui n’est certes pas rare… L’expression de la jalousie, d’ailleurs, a ses bons moments (notamment à la toute fin) – et, bien sûr, la plume, du moins pour les passages en prose, est donc aussi belle que subtile.

 

On relèvera enfin combien l’œuvre entière tourne autour d’une notion essentielle de la littérature d’alors (et sans doute cela allait-il bien au-delà de ces romances) : l’éphémère (hakanashi), lié à l’inconstance (mujô) du monde – on y revient sans cesse. Une œuvre importante, donc – mais qui m’a sans doute moins parlé que la précédente, si ses apports sont indiscutables, et sa grâce de même.

 

LE ROMAN DE GENJI, DE MURASAKI SHIKIBU

 

Suit un extrait du fameux Roman de Genji (Genji monogatari) de la dame d’honneur Murasaki shikibu (973 ?-1014 ?), le grand classique par excellence de la littérature japonaise, et par ailleurs un roman fleuve – et c’est peu dire. Il n’y a plus l’ambiguïté des textes qui précèdent, où la prose servait la poésie, où la forme du journal hésitait entre réalité et fiction… Nous sommes cette fois indubitablement dans le genre romanesque.

 

En donner un extrait n’est sans doute pas évident, au regard de l’ampleur de l’œuvre… Les anthologistes ont choisi de livrer un des derniers chapitres du roman – les dix derniers constituant un livre dans le livre, après la mort de Genji. Plus précisément, il s’agit du cinquante-deuxième chapitre (sur cinquante-quatre), intitulé « L’Éphémère » (Kagerô), qui délaisse le faste de la vie de cour pour un cadre plus provincial, et, surtout, une intrigue centrée sur les amours tristes impliquant trois sœurs ; ici, on traite de la disparition de l’une d’entre elles – qui se fait nonne, mais a laissé des instructions à ses servantes afin de propager la rumeur de sa mort ; c’est une amourette « inconvenante » qui l’a poussée à ces extrêmes…

 

Le thème ressort du titre du chapitre, mais il faut sans doute aller plus loin que ce simple constat de l’inconstance du monde – d’une part en l’insérant dans une philosophie bouddhique plus globale, pessimiste (tendance amidiste semble-t-il), dont plus tard le splendide Hôjôki de Kamo no Chômei (figurant donc plus loin dans l’anthologie) sera une extraordinaire récapitulation ; d’autre part en mettant en avant le ton global de l’œuvre, souvent défini par le terme « aware », rendu par « tristesse » à l’époque moderne, éventuellement glissé dans une expression plus complète, « mono no aware no shiru » (que j’avais déjà croisée plusieurs fois, et pas toujours dans un contexte japonais, d’ailleurs), due au philosophe Norinaga Motoori, et qui met en avant la sensibilité (contrastant, dans une perspective nationaliste, avec une supposée froide rationalité chinoise), mais les anthologistes, se référant à un auteur contemporain, Karaki Junzô, préfèrent donc mettre l’accent sur « l’éphémère » et l’empathie que l’on peut ressentir pour (citation du chapitre) « ce qui est ainsi qu’il n’est pas ».

 

Difficile d’apprécier à sa juste mesure cet extrait – le contexte du roman change forcément la donne, a fortiori pour un chapitre aussi tardif, et tant les personnages foisonnent ; mais si la tristesse domine ici sur la splendeur, le raffinement de la langue est palpable, et, effectivement, la sensibilité très subtile de l’auteure – au point où l’on aurait envie de qualifier tout cela d’étonnamment moderne, avant de percevoir que l’expression n’en est que plus absurde…

 

Un jour, je lirai Le Dit du Genji – il patiente, avec ses 1500 pages serrées, dans ma pile à lire nippone ; je ne cache pas qu’il est assez intimidant…

 

« SI JE POUVAIS LES INTERVERTIR ! »

 

Extraits de roman encore (deux, brefs), avec « Si je pouvais les intervertir ! » (Torikaebaya monogatari), roman dit « de psychologie baroque » (auteur inconnu, fin du XIIe siècle). Là encore quelque chose qu’on serait tenté de qualifier de moderne, à ceci près que ce serait succomber à une vision bien naïve de l’histoire de la littérature autant que de celle des mentalités et des représentations…

 

Un homme a deux enfants avec deux femmes différentes : un garçon, tout d’abord, qui s’avère assez vite efféminé ; et une fille… du coup forcément garçonne. Le père peste tout d’abord contre ces bizarreries en tant que telles inacceptables ; d’où sa rengaine : « Si je pouvais les intervertir ! » Il est cependant amené à faire avec, et à éduquer ses enfants, non en fonction de leur sexe (génétique ou biologique, préciserait-on aujourd’hui), mais en fonction de leurs inclinations ; c’est ainsi que le garçon, tôt appelé « Princesse », devient dame d’honneur, tandis que la fille, logiquement « Prince », devient conseiller à la cour. L’histoire se complique quand un tiers (« l’Auditeur ») est amené à fréquenter les deux… et à tomber sous leur charme.

 

L’histoire, présentée ainsi, laisse supposer quelque peu la farce grivoise – et sans doute y a-t-il bien de cette dimension dans le deuxième extrait, quand l’Auditeur poursuit de ses assiduités le Conseiller… Mais ce n’est sans doute pas la dimension essentielle ; ce travestissement, cette subversion des codes sexuels, me font l’effet d’être bien plus subtils que cela ; et si les anthologistes nous disent que « tout rentrera dans l’ordre », je serais curieux de lire la chose en entier.

 

LES CENT POÈMES

 

Suivent Les Cent Poèmes (Hyakunin isshu), fameuse anthologie poétique composée semble-t-il par un certain Fujiwara no Teika vers le début du XIIIe siècle, et qui a eu une postérité inattendue… sous la forme d’un jeu de cartes.

 

Mais je serais bien en peine d’en dire quoi que ce soit d’autre : sous cette forme, débarrassée des contextes enrobant de prose les poèmes comme dans les Contes d’Ise, Le Dit de Heichû, ou, plus haut dans le recueil, le Journal de Tosa ou le Journal d’Izumi shikibu, j’y suis totalement insensible et n’y comprends rien de rien… Enfin, peut-être pas au point des haïkus, hein, j’y reviendrai.

 

Je relève simplement que l’on trouve, parmi les auteurs, aussi bien des hommes que des femmes, des empereurs comme des moines… Je relève aussi qu’outre l’anthologiste supposé, on trouve nombre de « Fujiwara no quelque chose » parmi les auteurs : sont-ce les régents qui ont fondé leur dynastie parallèle, récupérant pour un temps le pouvoir des empereurs suite à une politique matrimoniale bien pensée ? Je le suppose, mais…

 

CONTES DU MOYEN-ÂGE

 

On passe enfin à un petit assortiment de « contes du Moyen-Âge ». Trois viennent du Konjaku monogatari (vers 1120) : « La Voleuse inconnue » surprend un tantinet dans ce contexte – si nous sommes habitués sans doute à ces histoires où un homme fréquente sur une longue période une maison et la femme qui y réside, jusqu’à ce que, suite à une absence, tant la femme que la maison disparaissent, et c’est comme si elles n’avaient jamais été là, il n’en reste pas moins que le texte déploie une ambiance toute particulière, où, le cas échéant, la sexualité « déviante » n’est pas en reste ; en l’espèce, nombre de séquences de flagellation…

 

« Dans le fourré » inspirera sa célèbre nouvelle à Akutagawa Ryûnosuké, qui inspirera à son tour le célèbre Rashômon de Kurosawa Akira – mais ce qui fait l’essentiel de ces chefs-d’œuvre (les témoignages incompatibles) n’y figure pas : on y voit seulement le bandit leurrer l’époux et violer sa femme, après quoi cette dernière accable son lâche mari qui s’est fait berner et n’a rien fait pour la sauver…

 

« Un amour de Heichû » renvoie, bien sûr, au personnage de galant ridicule du Dit de Heichû, en mêlant deux anecdotes, celle sur la réponse « J’ai lu ! », et surtout celle, bizarrement scatologique, portant sur les circonstances de sa mort.

 

Il faut y ajouter deux contes issus cette fois du Uji shûi monogatari (début du XIIIe siècle), d’un style plus subtil : « Cent ogres marchent dans la nuit » évoque un moine assistant bien malgré lui à une assemblée de démons, qui aura aussi pour effet de le « téléporter » ; « Le Nez », qui suscitera là encore un fameux récit d’Akutagawa Ryûnosuké (de ceux qui l’ont rendu célèbre), est un conte comique sur un moine dont le nez est si long qu’un novice doit le lui soulever pendant qu’il mange, afin qu’il ne tombe pas dans sa soupe…

 

Reste un conte tiré du Tsutsumi chûnagon monogatari (fin du XIIIe siècle ou début du XIVe), « La Princesse qui aimait les chenilles », qui mêle satire sociale et waka à l’ancienne pour un résultat charmeur, avec cette futée mais rude jeune fille qui refuse d’être comme les autres et, par affectation philosophique, préfère collectionner les chenilles plutôt que les papillons – qu’importe les mauvaises blagues d’un séducteur curieux de cette marotte…

 

Fin du tome I – et bilan déjà plus que positif.

 

ÉCRIT DE L’ERMITAGE, DE KAMO NO CHÔMEI

 

Le tome II s’ouvre donc sur l’Écrit de l’ermitage (Hôjôki) de Kamo no Chômei (1212), bref et splendide essai sur l’inconstance du monde, le pessimisme, et le détachement de l’ermite. Un texte qui m’avait collé une sacrée baffe lors de ma première lecture de ce volume, par sa poésie au moins autant que par sa philosophie si ce n’est plus, et que j’ai relu bien des fois depuis, dans ce tome II ou dans d’autres traductions. Pas grand-chose à dire de plus ici que ce que j’en avais dit il y a quelque temps de cela, sous le titre Notes de ma cabane de moine… Toujours aussi fort, en tout cas.

 

LA RÉSERVE VISUELLE DES ÉVÉNEMENTS DANS LEUR JUSTESSE, DE DÔGEN

 

En fait de sagesse bouddhique, le texte suivant emprunte une voie radicalement différente… Il s’agit de (attention…) La Réserve visuelle des événements dans leur justesse (Shôbôgenzô), essai dû au moine Dôgen (1200-1253) – qui, s’il n’est pas l’introducteur de la pensée zen au Japon, est probablement l’auteur le plus éminent du domaine.

 

J’avais donc déjà lu ce texte au titre effrayant – trois extraits, en fait : les chapitres « La réalisation du kôan » (« Genjôkôan »), « Le temps-qu’il-y-a » (« Yûji ») et « La fonction-lune » (« Tsuki »), qui sont censés être relativement abordables. Relativement, hein… Bon, je n’y avais absolument rien panné à l’époque, et pas grand-chose de plus aujourd’hui… Tout au plus suis-je plus à même d’appréhender la réelle profondeur conceptuelle de ces extraits qui, à l’époque, m’avaient sans doute fait l’effet de délires mystiques dont il est impossible honnêtement de retirer quoi que ce soit.

 

En fait, il y a bien quelque chose ici – quelque chose qui me dépasse, sans doute, mais qui, au détour d’une sentence d’allure mystérieuse ou d’une anecdote telle qu’on en livre toujours dès que l’on parle de zen (en mettant éventuellement l’accent sur une irrationalité supposée du courant bouddhique), peut au moins temporairement se dégager, laissant entrevoir une authentique vision du monde (qui pour le coup relève bien d’une certaine rationalité).

 

Ainsi du rôle central du temps – dans une perspective que les comparatistes (parce que moi j’en serais bien incapable…) ont eu volontiers tendance à mettre en perspective avec la philosophie bien plus tardive de Heidegger.

 

Au-delà, on trouve sans doute des choses concernant tant l’appréhension du monde et du réel – avec notamment cette idée, que j’ai cru comprendre, d’un renversement du thème classique et déjà vu ici de l’inconstance du monde (j’ai l’impression qu’il en ressort bien davantage une complexité essentielle mais dénuée de connotations morales) – que de la possibilité de communiquer cette appréhension : la question, plus largement, du dicible – malgré l’hermétisme du texte, ou justement pour cette raison, elle passe, fait intéressant au regard de l’histoire littéraire qui est plus particulièrement l’objet de cette anthologie, par l’usage assumé et extrêmement subtil de la langue et de l’écriture japonaises, plutôt que de recourir par une habitude confinant au snobisme à la langue et à l’écriture chinoises, supposément plus « rationnelles » ; jeu déjà notable en soi, mais rendu plus subtil encore par le recours à des ambiguïtés d’écriture – ainsi de l’usage, au milieu des kanas, des idéogrammes chinois autrement bannis, mais utilisés phonétiquement comme dans les prémices de la littérature de l’archipel, et en jouant en même temps de la symbolique des caractères pour faire ressortir d’autres notions insaisissables autrement… et du coup probablement incommunicables (eh) au-delà du seul énoncé pour des lecteurs occidentaux (c’est tout particulièrement le cas dans le chapitre « La fonction-lune », et c’est ce qui explique ce titre en forme de concept redoublé à mi-chemin entre la philosophie et la poésie, à supposer qu’il y ait une différence entre les deux pour Dôgen).

 

Mais bon : rien panné… Je le relirai dans douze ans, hein ?

 

SOLILOQUE, DE GOFUKAKUSA IN NIJÔ

 

Après quoi nous avons… une petite-nièce présumée de Dôgen, désignée comme Gofukakusa in nijô, c’est-à-dire « la Dame de la Deuxième Avenue, concubine de l’Empereur Retiré Gofukakusa », ou, plus brièvement (ouf), « la Dame de nijô » (1258-c. 1320) – mais pas grand-chose à voir (re-ouf) avec la rugueuse philosophie bouddhique qui précède.

 

Son Soliloque (Towazugatari, littéralement « Parler sans qu’on me demande de le faire », titre qui me plaît tout de suite) est une volumineuse autobiographie, redécouverte seulement en 1950 (dans une copie incomplète du XVIIe siècle). C’est en fait un texte renvoyant à des pratiques antérieures – les « journaux » du premier tome, éventuellement mêlés du raffinement du Dit du Genji (même si c’est avec des connotations différentes), voire quelques renvois plus anciens à des textes tels que les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, où les poèmes ont une place essentielle au milieu de la prose ; c’est pourtant subtilement différent, dans la mesure où c’est un travail d’une tout autre ampleur visant à retranscrire, non une séquence d’événements sur une période brève, mais bien l’ensemble d’une vie – enfin, plus exactement, l’essentiel : une trentaine d’années…

 

L’œuvre prise intégralement fait cinq tomes, dont sont livrés ici des extraits du début du tome I et du début du tome III. Il s’agit donc de l’autobiographie de la Dame de nijô, qui fut courtisane, connut bien des chagrins amoureux avec ses trois amants (qui lui ont chacun fait un enfant, sans qu’elle puisse exercer son rôle de mère pour autant), l’Empereur Retiré le premier, et changea après coup de vie, décidant de se faire nonne et de déambuler dans le Japon sous cette nouvelle occupation.

 

La langue est subtile, le propos régulièrement déchirant – tout particulièrement la fin du deuxième extrait. Pour autant, ça ne m’a pas plus passionné que cela, je dois l’avouer – le texte ayant donc en outre, sous cette forme, quelque chose d’un anachronisme, encore qu’une étude approfondie balayerait sans doute cette supposition hâtive.

 

LA MARGELLE DU PUITS, DE ZEAMI

 

Tout autre chose avec La Margelle du puits (Izutsu), qui est une pièce de attribuée au grand maître du répertoire Zeami (1363-1443) ; comme toutes les pièces du genre en principe, elle est très brève, et obéit à une structure assez contraignante, largement voire totalement définie par ledit Zeami dans ses écrits théoriques.

 

Pour autant, si les développements des anthologistes sur les rôles (le shité, essentiel, le waki, faire-valoir du premier, le chœur enfin) et les notions centrales du registre (hana, la « fleur », renvoyant à l’interprétation personnelle, et yûgen, la « grâce subtile », qui est un idéal esthétique) m’ont profondément intéressé, le texte de la pièce à proprement parler m’a paru bien plus hermétique, au point d’en être difficile à apprécier pour lui-même – c’est sans doute autre chose en représentation, quoique je ne suis pas bien certain qu’un Occidental, a fortiori ignorant de tout cela comme votre serviteur, pourrait y trouver quoi que ce soit de vraiment enthousiasmant… J’ai donc davantage apprécié ici le paratexte que le texte – ça arrive.

 

Notons quand même que cette pièce développe en fait un des Contes d’Ise (ledit conte, fort bref évidemment, est traduit dans la foulée) ; c’est l’occasion de retrouver encore une fois Ariwara no Narihira – dont les anthologistes avancent qu’il est probablement l’auteur du recueil, mais en laissant entendre que d’autres auraient pu jouer ce rôle, et notamment Ki no Tsurayuki, l’auteur du Journal de Tosa lu dans le premier tome.

 

Par ailleurs, la base du conte ne manque pas de charme – et pour une fois de vraie narration, en évoquant ces deux enfants, garçon et fille (le shité, ça m’a un peu surpris, incarne tout d’abord la fille – ou son spectre), qui grandissent côte à côte dans l’idée qu’ils se marieront un jour ensemble, à observer leur reflet dans le puits… mais qui, à mesure que les années s’abattent sur eux, perdent de leur confiance enfantine pour développer une timidité adolescente, puis une gêne toute adulte.

 

Autre aspect essentiel, la pièce a bien quelque chose d’un hommage, sans doute – à défaut d’autre chose, j’en ai retiré une sensation de mélancolie ma foi pas désagréable.

 

UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR, D’IHARA SAIKAKU

 

Un Homme amoureux de l’amour (Kôshoku ichidai otoko) est le premier roman d’Ihara Saikaku (1642-1693), qui était jusqu’alors connu en tant que poète, auteur extrêmement prolifique de haïkaïs ; ce fut un grand succès commercial dès sa sortie en 1682 – comme ses romans ultérieurs, d’ailleurs ; ce qui en fait un moment fort du développement d’une littérature « populaire » japonaise.

 

Ihara Saikaku est le grand maître du genre ukiyo sôshi, ou « écrit du monde flottant », et ce roman serait même le premier du genre ; perçu, donc, comme étant de la littérature « populaire », avec les jugements de valeurs qui vont avec, le genre s’exprime d’abord, comme ici, au travers d’œuvres galantes voire pleinement érotiques (même s’il trouvera à s’illustrer autrement par la suite) ; il s’agit semble-t-il également de relever le « réalisme » de ces œuvres, ancrées dans un monde bourgeois très concret de l’époque d’Edo, bien éloigné des récits de cour fréquents jusqu’alors – et de plus en plus engoncés dans un formalisme irréel. En ce sens, les « écrits du monde flottant » développent aussi une philosophie passablement différente : c’est peu dire, que ce roman ne traite pas vraiment les choses de l’amour de la même manière que les œuvres galantes antérieures… Notamment en ce que le pessimisme bouddhique qui les imprégnait souvent n’est plus de mise ici – d’autant que l’auteur opère un retournement significatif, via justement le terme ukiyo, qui revient régulièrement (et dès la première page), et qu’il débarrasse insidieusement de ses connotations classiques de « monde (et amour) douloureux » : le « flot du monde » devient chez lui occasion de mettre en avant les plaisirs charnels – sans moralisme, sans excès de pudeur, et éventuellement de manière très souriante : à bien des égards, ce roman érotique relève de la comédie…

 

Et indéniablement de la parodie, en revenant régulièrement sur certaines de ces œuvres antérieures indépassables, mais implicitement (ou pas tant que ça…) critiquées – et plus encore sans doute les fades copies qu’elles avaient suscité à foison : ce texte, comme bien d’autres dans cette anthologie décidément très bien conçue, multiplie les renvois à d’autres œuvres majeures, antérieures (le Narihira des Contes d’Ise incarne toujours un idéal du séducteur, même sur un ton blagueur ; Les Cent Poèmes sont cités, et tout particulièrement la figure de Ki no Tsurayuki, renvoyant donc aussi au Journal de Tosa ; les Notes de chevet entraînent une parodie vacharde, qui n’épargne pas, globalement, le genre du « journal » ; l’Écrit de l’ermitage – avec un Kamo no Chômei « puant plus que Confucius lui-même » – y devient une technique de drague incongrue ; La Margelle du puits, éventuellement dans sa version , est immanquablement citée…) ou contemporaines (sauf erreur, Chikamatsu, on y arrive – juste après).

 

Tout cela est habile et souvent drôle. Les errances amoureuses du bourgeois Yonosuké, érotomane dès son plus jeune âge, séducteur impossible à contenir avant même ses dix ans, fournissent la trame (souple) de ce roman. « L'amour devait, jusqu'à l'âge de soixante ans, être sa torture. Il se divertit avec trois mille sept cent quarante-deux femmes et partagea les joies de sept cent vingt-cinq garçons. C'est le compte fidèle de ses cahiers. Comment a-t-il pu, depuis cet âge de la "margelle", continuer une telle vie où le foutre ne fut pas épargné ? » Ce qui donne le ton, je suppose…

 

Nous le voyons donc, au fil des brefs chapitres, multiplier les aventures amoureuses, auprès de jolies femmes et de tout aussi jolis garçons (à vrai dire, au début, nous le voyons, garçon, séduire les adultes, avec Kamo no Chômei pour argument, donc…), autant de prostituées et prostitués qui forment son monde au-delà des seuls marchands.

 

Le ton est agréablement léger, badin, parfois franchement drôle ; mais, contrairement à ce que les préjugés du temps pouvaient laisser penser (et sans doute tout autant les préjugés d’aujourd’hui, amenant à se pincer le nez devant le « populaire »), c’est aussi finement écrit, d’une plume vive et alerte, érudite aussi, et très habile dans le pastiche autant que dans la mise en place de situations réjouissantes.

 

Le roman complet fait 54 chapitres (comme Le Roman de Genji, et ce n’est probablement pas un hasard…) ; cette édition en reproduit vingt, qui parviennent miraculeusement à éviter l’écueil attendu de la répétition, et qui assurent un liant suffisant pour suivre l’évolution du personnage et ses désirs envahissants – dans la joie. Très chouette.

 

LA MORT DES AMANTS À SONEZAKI, DE CHIKAMATSU MONZAEMON

 

Un autre grand classique ensuite, tout aussi révélateur de cette évolution des mœurs, avec La Mort des amants à Sonezaki (Sonezaki shinjû, 1703), pièce de Chikamatsu Monzaemon (1653 ?-1724), considéré comme le plus grand dramaturge japonais.

 

Il s’agit en l’espèce d’une pièce de ningyô jôruri, c’est-à-dire de théâtre de « poupées » ou « marionnettes » (on parle aujourd’hui plutôt de bunraku – ce qui me rappelle utilement qu’il me faut revoir Dolls de Kitano Takeshi), genre où s’est le plus exercé l’auteur, s’il a aussi fait du kabuki.

 

En l’espèce, et comme le titre le laisse entendre, il s’agit d’une pièce portant sur le thème classique nippon, et peut-être justement de son fait car il l’a beaucoup mis en scène, du « double suicide » (shinjû – ce qui, chez Kitano puisqu’on y est, me renvoie avant tout à Hana-bi).

 

La pièce est assez courte (bien moins toutefois que l’exemple de de Zeami, plus haut), mais d’une richesse indéniable, dans le fond comme dans la forme – sur ce dernier point, je note quand même le « rôle » déconcertant du « récitant » qui, en gros, narre « en direct » ce qui dans le théâtre occidental relèverait des seules didascalies.

 

La pièce, en tout cas, témoigne d’un changement drastique dans les mentalités, à envisager sans doute en parallèle de l’Homme amoureux de l’amour d’Ihara Saikaku. Adieu le faste de cours mythiques, le propos est ancré dans le réel, éventuellement sordide – encore qu’avec des connotations différentes, puisque les bons bourgeois d’Ihara Saikaku sont ici remplacés par des personnages issus de classes sociales nettement moins aisées (la pauvreté y joue d’ailleurs un rôle déterminant dans la décision de suicide) ; de même, si le roman galant prêtait à rire, ce n’est pas vraiment le cas ici, la teinte morbide étant appliquée d’entrée et perpétuellement maintenue… L’idée étant en outre que la scène doit être dramatique en elle-même, sans artifices « artistes » virant au formalisme et au factice (révision du concept classique d’aware) ; le résultat est parlant, c’est très beau.

 

ENTRETIENS DE KYORAI, DE KYORAI

 

Après quoi nous avons l’Indicible… J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de parler de poésie japonaise classique, dans cette anthologie et ailleurs – et j’ai fini, bizarrement, par trouver un intérêt à ces waka anciens, au-delà de mes préventions instinctives, même si c’était surtout quand ils étaient enrobés d’une prose contextuelle. Mais le haïku, je ne peux pas…

 

Je dis « haïku », mais c’est un terme moderne ; à l’époque, on disait plutôt « hokku » d’abord, dans le cadre originel du renga (on dira plus tard renku), comme ici – il s’agit, disons, d’une enfilade qui lie (vaguement…) les poèmes en « moitiés » de waka – 17 syllabes d’un côté, et c’est le hokku qui donnera le haïkaï quand il sera pris isolément (mais qui ne l’est donc pas à la base), et 14 syllabes de l’autre, ce qui est le zenku. Ce sont donc des poèmes « vulgaires » (on avance même « comiques »…), d’une extrême brièveté, obéissant à des règles de composition strictes, et dont je n’ai jamais, au grand jamais, compris l’intérêt malgré bien des tentatives – notamment avec les Cent-Onze Haïkus de Bashô, le plus grand maître du genre.

 

Que l’on retrouve ici, forcément, au travers des Entretiens de Kyorai (Kyoraishô), et plus particulièrement de la partie dite « Propos du maître Bashô » (« Senshihyô »), texte publié (à titre posthume) en 1775. Kyorai (1651-1704), un des disciples de Bashô, y discute les poèmes du maître et de ses étudiants dont lui-même avec tout ce beau monde, chacun y ayant son mot à dire – mais avant tout le maître, comme de juste. Plus précisément, ces Entretiens portent surtout sur l’élaboration du renga (liant donc les poèmes comme dit à l’instant) En ville… (d’après les premiers mots du premier poème – ledit renga est traduit ici dans son intégralité… ce qui n’est pas grand-chose), signé de Bashô, Bonchô et Kyorai, issu de La Pèlerine du singe (Sarumino, Ichinakawa no maki), anthologie poétique de l’école de Bashô datée de 1691, et censée montrer ladite école à son meilleur.

 

Et je n’y comprends donc absolument rien… Je n’y vois ni sens, ni émotion, ni technique, ni beauté, ni humour, ni verve, rien. Je ne comprends pas. Les remarques de Bashô et de ses élèves distribuant les bons points et les mauvais points à tel ou tel poème me dépassent systématiquement, je n’en comprends jamais, absolument jamais, les raisons. Peut-être faudrait-il « éduquer mon goût » pour que j’en retire quelque chose, je ne sais pas… Mais je ne comprends pas l’intérêt de la chose. Dôgen, plus haut, était certes ardu, mais, sans tout comprendre, loin de là, je disposais de suffisamment d’éléments pour déterminer qu’il y avait bel et bien quelque chose à y comprendre au-delà de cette forme cryptique… Pas ici : ça me dépasse totalement.

 

C’est sur cette abomination (à mes yeux d’ignare) que s’achève l’anthologie à proprement parler – autrement plus qu’enthousiasmante. Deux textes figurent cependant en appendices, plus contemporains et sortant donc du cadre de ces Mille Ans…, sans que je comprenne toujours bien la raison déterminante de leur présence ici, si les liens ne manquent pas avec les textes qui précèdent.

 

CONTES DE TÔNO, DE YANAGIDA KUNIO

 

Tout d’abord, des extraits des Contes de Tôno (Tôno monogatari) du folkloriste et ethnologue Yanagida (ou Yanagita) Kunio (1875-1962), qui sont une retranscription toute ethnographique de contes et légendes issus de la tradition orale – et bien plus des « contes » au sens où nous l’entendons habituellement, par opposition aux monogatari de la littérature classique japonaise. En tant que tels, ils évoquent brièvement des anecdotes souvent surnaturelles du monde paysan – ce qui, à la fois, rapproche et distingue cette entreprise de celles de Lafcadio Hearn et notamment de Kwaïdan. C’est nécessairement brut de décoffrage, encore qu’étrangement élégant parfois.

 

Cela a en tout cas eu une certaine influence sur la littérature japonaise contemporaine, éventuellement dans le cadre d’une recherche d’ « archaïsme » (je vous parle prochainement de Soleil de Yokomitsu Riichi, d’ailleurs – à peu près contemporain) : Mishima Yukio prisait fort ces contes, y voyant « une miniature de la tragédie » (les liens de Yanagida Kunio avec l’extrême droite nippone, justement au travers de ces travaux ethnographiques qui étaient destinés à mettre en évidence une identité japonaise globale, n’y sont probablement pas pour rien), mais tout autant, dans un spectre politique bien différent, Ôé Kenzaburô ; pas cité ici, j’aurais envie de mentionner également, à vue de nez, Fukazawa Shichirô, pour sa superbe Ballade de Narayama (dont le caractère formellement ethnographique est pleinement assumé), qui donnera l’excellent film que l’on sait, signé Imamura Shôhei. Intéressant…

 

LA STRUCTURE COMPRÉHENSIVE DE L’IKI, DE KUKI SHÛZÔ

 

Le dernier texte de cette anthologie est vraiment très étonnant… Il s’agit de « La Structure compréhensive de l’iki » (« Iki no kôzô », 1930), essai du philosophe Kuki Shûzô (1888-1941). Celui-ci s’était formé à l’école de la philosophie occidentale, en Europe (où il a notamment rencontré Martin Heidegger). Et il y a trouvé des outils, notamment dans la phénoménologie de Husserl et dans l’herméneutique – laquelle deviendra sa méthode.

 

C’est ainsi au travers de ces outils conceptuels nés en Europe que le philosophe japonais entend disséquer la notion (complexe) d’iki, renvoyant à un idéal esthétique emblématique de l’époque d’Edo et de la civilisation urbaine de ce temps. C’est là qu’est le contraste qui fait tout le sel de cet article d’un abord ardu : le philosophe use d’une méthode et de notions implacablement sérieuses pour définir cet idéal de légèreté généralement mis en rapport avec l’activité de « séduction » – même s’il évoque en fait tout autant la « vaillance » et le « renoncement »…

 

Piochant volontiers dans les classiques de la littérature japonaise (dont certains figurant dans cette anthologie, bien sûr), le philosophe décortique donc la notion intrinsèquement japonaise pour en exprimer une éthique « débauchée » (il avait semble-t-il cette réputation – ce qui nous renvoie tout particulièrement à l’érotisme « bourgeois » d’Ihara Saikaku), et on le devine sourire derrière chaque concept… tout en restant parfaitement sérieux.

 

Du coup, même si l’essentiel m’a probablement échappé (ma culture philosophique, a fortiori contemporaine, est bien trop limitée pour pleinement appréhender tant le texte en lui-même que les subtiles notions qu’il emploie), j’ai bien aimé cet essai étonnant et iconoclaste, réjouissant enfin…

 

CONCLUSION

 

Peut-être pourrait-on en tirer la leçon de cette anthologie – qui est érudite mais jamais pesante, et plus qu’à son tour enthousiasmante ; en tout cas remarquablement conçue, et riche d’enseignements. Les éditeurs ont ainsi dessiné un fascinant panorama de la littérature classique japonaise, éclairant en soi, et donnant souvent le goût d’en lire davantage. C’est une réussite indéniable, que je vous recommande chaudement.

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Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

Publié le par Nébal

Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

MIYAMOTO Musashi, Traité des Cinq Roues, [Gorin no sho], introduction, traduction intégrale [du japonais] et épilogue par M. et M. Shibata, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose – Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, [c. 1645, 1977] 1983, 188 p.

 

Miyamoto Musashi est une légende – ou pas ; entendons par-là qu’il s’agit bel et bien d’un personnage historique, mais dont la vie a tellement fasciné qu’elle a suscité bien des mythes, au sein desquels il n’est pas toujours aisé de trier le vrai du faux ; c’est au point où il est devenu lui-même un personnage de fiction, suscitant quantité de livres (par exemple le Musashi de Yoshikawa Eiji, en deux tomes chez nous, La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière, faudra que je lise ça un jour ; mais dans un autre registre, on peut noter qu’il figure dans La Voie du Sabre de Thomas Day, par exemple), de films (dont la série d’Uchida Tomu – faudra que je voie ça –, mais il y en a bien d’autres), et la liste pourrait être prolongée indéfiniment. Il faut dire qu’il a peut-être lui-même contribué à sa légende – je suppose que pour un personnage pareil l’humilité n’est pas davantage envisageable que la vantardise. Quoi qu’il en soit, il est le plus grand sabreur de son temps (en gros le début de l’époque d’Edo, ou juste avant – il est né en 1584 et mort en 1645), et on dit de lui qu’il n’a jamais été vaincu en duel (on lui attribue 60 affrontements du genre, qu’il a donc tous remportés – certains ont été abondamment commentés, constituant sa légende ; l’introduction du présent ouvrage revient volontiers sur ces récits « biographiques », et c’est tout à fait enthousiasmant). Ce qui est assurément suffisant pour en faire une figure à part…

 

Mais il y a plus. Car la Voie de la Tactique qui fait l’objet du présent ouvrage implique, d’une certaine manière, une curiosité globale et une incitation à connaître bien des arts, et à s’y exprimer dans une égale mesure. Miyamoto Musashi n’était donc pas qu’un immense sabreur – et qu’il compare dans le présent ouvrage le samouraï au charpentier n’a rien d’un hasard. Il s’est donc exercé dans plusieurs domaines, notamment artistiques – la peinture, la calligraphie, l’écriture enfin, surtout avec cet essai fondamental rédigé dans ses vieux jours, alors qu’il s’était retiré dans une caverne afin de méditer sur le monde : le Traité des Cinq Roues (Gorin no sho – c’est une traduction possible, on trouve aussi Livre des cinq anneaux, ce qui devrait tout particulièrement parler aux rôlistes).

 

À s’en tenir à une vision simpliste, forcément réductrice, le Traité des Cinq Roues est un essai sur l’escrime, et une méthode de l’escrimeur. En fait, cela va très vite bien plus loin : Miyamoto dénonce ceux qui prétendent suivre la Voie en se focalisant sur la seule escrime – ce n’est pas la Voie. Car il s’agit de la Voie de la Tactique, et cela va bien au-delà du seul maniement du sabre, des gardes et des gestes destinés à pourfendre. La Voie de la Tactique est plus englobante – et notamment, si elle enseigne comment un sabreur peut triompher dans un duel, elle vaut tout autant pour la « tactique de masse », c’est-à-dire les batailles : ici, Miyamoto Musashi inscrit son Traité des Cinq Roues dans la filiation, disons, de L’Art de la guerre de Sun Tzu. Mais cela va encore au-delà – car la Voie de la Tactique est riche d’enseignements pour quiconque, et dans un cadre quotidien. D’où la portée inattendue de l’ouvrage – qui, bien loin de ne rester qu’un manuel d’escrime passablement pointu et à même de séduire les seuls samouraïs, dans leurs seules activités martiales ou éventuellement militaires, s’est hissé au statut d’ouvrage fondateur, mêlant philosophie et « spiritualité » (d’où la collection…), peut-être un des plus essentiels à la compréhension de la mentalité japonaise : les traducteurs l’inscrivent dans une filiation directe avec le Kojiki, moment shintoïste, et les Dialogues dans le Rêve, moment bouddhiste (zen), le Traité des Cinq Roues étant alors le moment du bushido (je dois avouer toutefois ne pas être plus convaincu que ça par ces développements hermétiques et tenant régulièrement de la paraphrase… ou de l’incantation) ; par ailleurs, l’anecdote est connue, le Traité des Cinq Roues a connu au XXe siècle des applications inattendues dans le monde économique, les finances et la gestion – des écoles dans ces matières, au Japon, inscrivaient l’étude du traité de Miyamoto Musashi dans leurs programmes, et, de l’autre côté du Pacifique, on disait aux traders et compagnie affolés par la concurrence nippone que c’était là l’ouvrage à lire pour comprendre comment pensait l’Ennemi…

 

Si ces applications ultimes sont parfois étonnantes, il n’en demeure pas moins que le Traité des Cinq Roues est effectivement englobant dans son propos, et susceptible de bien des lectures dans bien des domaines. Il est une méthode – et une méthode critique, rationaliste d’ailleurs (ce qui le distingue par exemple du Hagakure) –, résultant de l’expérience et de l’étude, deux aspects de la Voie de la Tactique auxquels l’auteur revient sans cesse ; les très brefs « chapitres » des cinq « livres » le répètent systématiquement, exhortant le lecteur à réfléchir, à méditer sur ce qu’il vient de lire (cela participe énormément du caractère incantatoire du manuel) – mais en lui rappelant toujours qu’il faut avant tout pratiquer.

 

Les « cinq roues », ou « cercles », ou « anneaux », sont issus de la tradition extrême-orientale, sensible notamment dans les cimetières japonais imprégnés de symbolique shintoïste. Entendus au sens le plus strict, ils représentent les cinq éléments (successivement, Terre, Eau, Feu, Vent et Vide), et je suppose qu’ils peuvent tout autant renvoyer au cinq directions, etc. Cette symbolique – riche par essence d’un contenu latent qui ne demande qu’à s’exprimer – fournit la trame de l’essai de Miyamoto Musashi (par ailleurs assez bref : dans la présente édition, le paratexte occupe en gros le même volume que le texte), ou plus concrètement son plan. La succession de ces « cinq roues » permettra d’exposer au mieux la Voie de la Tactique – qui est celle de « l’école » martiale de Miyamoto Musashi, qu’il a fondée lui-même, celle des « deux sabres »

 

Le premier livre est celui de la Terre. L’auteur s’y présente rapidement, et développe surtout ses intentions dans l’essai – ce qui passe par l’explication de ce plan. D’autres points sont sans doute plus saillants et d’emblée constructifs – ce qui inclut les exhortations à étudier et expérimenter, mais aussi l’attention essentielle apportée à la question du « rythme », fondamentale, et mettant au premier plan des préoccupations du sabreur l’adaptation, seule à même d’assurer sa victoire ; or il faut que cette victoire soit assurée. La bonne compréhension de la méthode, assortie de sa pratique quotidienne, devrait en être la garantie. Pour autant, la Voie de la Tactique n’est donc pas que la voie de l’escrime – cette focalisation excessive reviendrait à se fourvoyer, et c’est une chose que l’auteur dénonce dans les autres « écoles » (qu’il critiquera concrètement dans le quatrième livre, celui du Vent). Enfin, le sabreur sur la Voie de la Tactique ne doit pas être isolé des autres activités, artistiques comme laborieuses ; sa spécificité a sans doute quelque chose d’une illusion, d’où la comparaison éloquente avec le charpentier – c’est aussi manière d’appuyer sur la nécessité pour l’escrimeur de bien connaître son art, sur un plan théorique mais tout autant pratique, ce qui passe par exemple par la bonne connaissance de ses « outils » (là encore, cela vaut pour les outils « théoriques », mais aussi plus concrètement pour les armes – et pas seulement les siennes, d’ailleurs, mais tout autant celles de ses ennemis ; à noter d’ailleurs que si le Gorin no sho traite avant tout de l’usage du sabre, il consacre pourtant des développements aux autres armes, telles que lances, hallebardes… et fusils, d’introduction récente au Japon, et qui changent tout).

 

Deuxième livre, celui de l’Eau – qui est probablement celui qui attire le plus directement l’attention de l’escrimeur, dans la mesure où c’est ici que Miyamoto Musashi décrit le plus concrètement une méthode martiale, les principes essentiels de son école des « deux sabres ». Ce qui inclut notamment les gardes, les assauts, interruptions, parades, mais aussi le regard, la position des mains, celle des pieds… On y retrouve toutefois l’importance supérieure de l’adaptation. Mais le plus important est peut-être ailleurs – et, paradoxalement, dans ce qui éloigne le livre de la seule escrime : Miyamoto Musashi inscrit ici dans la pratique concrète du duel la nécessité d’un regard plus étendu, englobant notamment la spiritualité (qui est avant tout vision du monde, dans l’optique « rationaliste » du traité, et surtout pas fausse dévotion d’essence superstitieuse – cela renvoie à la fameuse anecdote de Musashi se rendant à un duel, trouvant heureusement un sanctuaire sur sa route, et s’y arrêtant pour prier les dieux et les bouddhas de lui accorder la victoire ; mais Musashi réalise qu’il n’a jamais prié auparavant, et qu’il serait sans doute malvenu d’en appeler aux puissances supérieures pour ce seul motif utilitaire, et motivé par la peur – aussi le jeune sabreur s’en va-t-il sans prier… et gagne son duel, bien sûr).

 

Troisième livre, celui du Feu – qui porte sur le combat. Ce qui n’est donc pas la même chose que l’escrime, du livre de l’Eau… Le combat va bien au-delà, impliquant mille et une choses que celui qui se concentrerait sur la seule escrime serait bien en peine de comprendre – ce qui, immanquablement, le conduira à sa perte. C’est du coup, des cinq livres, celui qui établit le plus le parallèle entre le duel et la bataille, ou « tactique de masse » : ce qui vaut pour un contre dix, vaut pour dix contre cent, etc. Chaque point traité, chaque méthode, est ainsi envisagé sous les angles complémentaires du duel et de la bataille. Il y a cependant plus : des exhortations à repérer les failles et à en tirer profit, à tirer avantage de tout pour se placer d’emblée dans la meilleure des positions et pourfendre sans coup férir son adversaire. Cela concerne notamment la bonne connaissance de l’environnement – afin de piéger l’ennemi dans une position difficilement défendable ; mais cela va encore au-delà de ce passage obligé de la stratégie ou tactique. Ce qui m’a le plus séduit dans ce livre (qui est à mon sens et de loin le plus intéressant et stimulant du Traité des Cinq Roues), c’est sa propension à l’opportunisme et à la ruse – qui tranche peut-être sur les représentations instinctives du guerrier « honorable » (peut-être d’autant plus pour nous autres Occidentaux abreuvés de mythes chevaleresques, arthuriens et compagnie ?) ; non que Miyamoto Musashi manque d’ « honneur » – mais il sait qu’il s’agit avant tout de tirer parti de la situation, afin de l’emporter ; car l’emporter est tout ce qui compte au regard de la Voie de la Tactique. Par exemple, c’est pourquoi il faut se battre dos au soleil, et faire tourner l’adversaire le cas échéant pour s’assurer la meilleure position. Les cris relèvent également de cette approche : il s’agit d’effrayer et déstabiliser l’adversaire ; mais il est bien des moyens de le déstabiliser, qui vont au-delà de la seule peur, s’ils relèvent bien de la psychologie – l’adaptation, comme toujours, y a une part essentielle… mais sans doute des anecdotes concernant les plus fameux duels de Miyamoto Musashi éclairent-ils tout particulièrement cet aspect, en mettant en avant la ruse du sabreur – ainsi arrivait-il souvent en retard sur l’horaire convenu, laissant son adversaire bouillir pour lui faire perdre son calme et en profiter le moment venu ; bien sûr, cette réputation étant connue, arriver à l’heure ou même en avance était alors une tactique préférable… et pas moins déstabilisante. Cela pouvait même concerner les moyens de se rendre sur place – tout étant propice à susciter l’incertitude chez l’adversaire, opportunité supplémentaire de le vaincre. Même l’usage (récurrent) par Musashi de sabres de bois plutôt que de vrais sabres peut éventuellement éclairer cet aspect sous un jour particulier – la part d’humiliation dans cette pratique n’est probablement pas innocente… Je le suppose, du moins – mais je dis peut-être des bêtises. En tout cas, l’initiative demeure essentielle ; on pense au diction « la meilleure défense, c’est l’attaque », et il y a sans doute un peu de ça ici, mais, une fois de plus, cela va au-delà – d’autant que l’on y retrouve l’idée essentielle du rythme : il ne faut jamais le perdre, mais tout faire pour que l’adversaire s’en éloigne – en le livrant à l’improvisation (j’emploie ce terme avec une connotation négative, par rapport à l’adaptation), et en le poussant à réagir au coup par coup, afin de l’empêcher de garder en tête la seule chose qui compte : pourfendre l’ennemi. Du coup, ce livre consacré au combat est probablement celui qui est le plus riche d’enseignements au-delà des seules disciplines martiales et militaires…

 

Quatrième livre, celui du Vent – il s’agit cette fois pour l’auteur de décrire les autres écoles que la sienne : il y a celle qui privilégie le sabre long, celle qui privilégie le sabre court… Certaines décortiquent tout particulièrement les gardes, en rajoutant de nouvelles à celles que Musashi avait décrites dans le livre de l’Eau, d’autres encore qui insistent sur la position et le mouvement des pieds… Sans surprise, cette description a un but essentiellement critique : Miyamoto Musashi entend bien démontrer, après tout, que son école des « deux sabres » est la meilleure, qu’elle est pleinement la Voie de la Tactique. Outre cette dimension « promotionnelle », deux aspects doivent sans doute être retenus de ce livre : d’une part, on y retrouve cette idée essentielle que la focalisation sur la seule escrime est une erreur, un dévoiement de la Voie – la Voie de la Tactique véritable est autrement englobante, et guide le sabreur en dehors des seuls duels ; d’autre part (et surtout, puisque c’est là une idée qui n’avait pas été développée avant, cette fois ?), même si ces autres écoles se fourvoient, il est important, capital même, de les connaître : la Voie de la Tactique impose de savoir comment agissent et réfléchissent les autres – c’est là une condition essentielle et peut-être même nécessaire de la tactique, dans l’optique sans cesse répétée de pourfendre l’ennemi, but à ne jamais perdre de vue.

 

Et reste enfin un cinquième livre, celui du Vide – qui tient en deux pages… C’est le plus déconcertant, à n’en pas douter, car il relève d’une mystique passablement ésotérique – et empruntant sans doute à des traditions philosophiques et religieuses de l’Extrême-Orient avec lesquelles nous ne sommes que trop rarement familiers (votre serviteur ignare parmi tant d’autres). L’hermétisme du texte ne me facilite pas la tâche, tant celle de la compréhension que celle de la communication… Miyamoto Musashi semble y revenir sur son idéal de connaissance – celle-ci est essentielle sur la Voie de la Tactique. Pour autant, je crois y comprendre qu’elle ne doit surtout pas paralyser le sabreur – qui doit savoir, mais ne doit pas se laisser intimider ou circonvenir par ce savoir au point de perdre l’initiative. Ce « Vide » en lui a donc des aspects paradoxaux et pourtant essentiels. Il a aussi – dimension absente jusqu’alors – des implications éthiques, éventuellement : la Voie de la Tactique n’est pas seulement méthode pour l’emporter – dans cette perspective mais aussi dans bien d’autres, elle est intrinsèquement « bonne ». Je n’ose pas m’avancer davantage sur ce terrain intimidant et qui me dépasse à n’en pas douter. Notons seulement que c’est sans doute, dans le Traité des Cinq Roues, le moment le plus « spirituel », expliquant sa portée inattendue sous cet angle (même si je tends donc à croire que, toutes choses égales par ailleurs, c’est le livre du Feu qui est le plus riche d’enseignements au-delà de la seule pratique du sabre) ; en tout cas, on voit ici plus particulièrement sa « sagesse quotidienne », valable pour tous.

 

Ceci étant dit, que penser de ce texte ? Il est d’un abord relativement malaisé, tout d’abord. Miyamoto Musashi, s’il n’était sans doute pas dénué d’intentions littéraires – et je suppose que ses répétitions incantatoires ont quelque chose de délibéré et peut-être même d’essentiellement littéraire –, n’était probablement pas le plus habile et élégant des essayistes. Ce n’est pas seulement une question de distance culturelle : à comparer par exemple le Traité des Cinq Roues avec un autre essai majeur de la tradition japonaise, disons les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, antérieures, il en ressort une certaine sècheresse de l’essai de Miyamoto Musashi, bien éloignée de tout raffinement poétique ; et sans doute ai-je choisi mon camp… Pourtant, il y a probablement de la beauté dans l’art du sabreur bien compris – sous cet angle, le traité n’est donc pas exempt d’aspects esthétiques. On avouera que la traduction de Maryse et Masumi Shibata (relativement ancienne, et qui aurait bien bénéficié d’une mise à jour – d’autant qu’elle passe par des procédés étranges, ainsi des notes de traduction insérées dans le texte même plutôt qu’en bas de page ou en fin de volume, ce qui est régulièrement pénible… sans même parler de choix de traduction « douteux » : Musashi qui explique comment il faut « shooter » dans la balle, ça m’a quand même fait tout drôle… Je vous épargne les bizarreries typographiques) n’arrange peut-être pas les choses, ne brillant pas exactement par l’élégance ; en fait, ce style pénible et lourd ressort tout autant du paratexte, ce qui est probablement révélateur… Quoi qu’il en soit, le Traité des Cinq Roues, en l’état, ne brille pas par le raffinement stylistique, ou la beauté, plus humblement. Par ailleurs, j’avoue (mais ça c’est moi) être passablement rétif à la spiritualité, sinon hostile : le mysticisme me fatigue vite… et m’irrite bientôt. Ici, on ne va sans doute pas jusque-là, mais cela explique sans doute que je n’ai pas trouvé plus instructives que cela nombre des prescriptions du livre. Même à l’égard de la littérature de stratégie et tactique, le Traité des Cinq Roues est à mes yeux écrasé par la superbe et la majesté de L’Art de la guerre. Pourtant, on y trouve des choses tout à fait intéressantes (j’insiste : surtout dans le livre du Feu en ce qui me concerne), et parfois à la limite de la fascination…

 

Dimension importante du livre sans doute, incluant cette fois le paratexte : une longue préface et un long épilogue (ce dernier mentionné comme étant du seul fait de Masumi Shibata, je ne sais pas ce qu’il en est du reste), qui, malgré la lourdeur stylistique mentionnée à l’instant, et certains développements abscons et guère convaincants, mais pas moins récurrents, sur la spiritualité nippone, focalisés sur les œuvres antérieures que sont le Kojiki et les Dialogues dans le Rêve, se révèlent globalement bienvenus voire passionnants.

 

De la préface, on retiendra surtout les éléments de biographie de Musashi – essentiellement les plus célèbres duels de sa jeunesse (où sa ruse me paraît donc essentielle – tranchant sur les clichés de courtoisie chevaleresque), mais aussi, si ses errances de vagabond plus ou moins rônin sont mal connues, d’autres anecdotes ultérieures pas moins intéressantes (j’ai tout particulièrement retenu celles concernant son fils adoptif, qui ont quelque chose d’aussi romanesque que les récits mythifiés des duels ; de même pour les conditions de rédaction du Gorin no sho).

 

L’épilogue s’éloigne davantage de la matière du texte… au point de ne pas avoir toujours de véritable rapport, ni avec le Traité des Cinq Roues, ni avec Miyamoto Musashi. Toutefois, l’article consacré aux relations entre Japonais et Européens de 1543 (premier contact, avec des Portugais) à la fermeture des frontières (avec le bémol des Hollandais au large de Nagasaki) est tout à fait intéressant, et détaille quelque peu un sujet que j’aurais bien envie d’approfondir (parmi les anecdotes qui y sont narrées, j’aime beaucoup celle du marin espagnol un peu niais expliquant comment l’Espagne a bâti son empire colonial à partir des missionnaires chrétiens… et le confiant tout naturellement à un représentant des autorités nippones : bien ouéj… Mentionnons aussi les développements témoignant de ce que les fusils n’ont pas forcément été introduits par les Européens, même si leur rôle a bien été déterminant en la matière). L’article suivant, portant censément sur le choix du soleil pour emblème du drapeau nippon, est d’un intérêt autrement limité – d’autant qu’il s’éparpille beaucoup, avec une énième reprise de la rengaine du Kojiki et des Dialogues dans le Rêve complétés par le Traité des Cinq Roues, etc. Reste peut-être le jugement, mais sans doute trop lapidaire, sur la vie intellectuelle durant la période de fermeture… Bof ; en l’état du moins.

 

Au final un livre séduisant sans doute au premier abord, déconcertant peut-être ensuite, plus ou moins convaincant dans le fond comme dans la forme, au-delà de son statut de classique suffisant à en faire une lecture plus que recommandable. Et un paratexte globalement bienvenu, en dépit de sa forme lourde au possible. Et derrière tout ça, la figure du sabreur invaincu, Miyamoto Musashi, sage autant que guerrier…

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Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

Publié le par Nébal

Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

LAJOYE (Patrice) (éd.), Dimension Avenirs Radieux, Encino, CA, Black Coat Press, coll. Rivière blanche – Fusée, 2016, 275 p.

 

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J’ai commis une nouvelle, titrée « Vingt-trois », dans cette anthologie éditée par Patrice Lajoye… N’hésitez pas à faire part de vos retours.

 

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Hell, de Tsutsui Yasutaka

Publié le par Nébal

Hell, de Tsutsui Yasutaka

TSUTSUI Yasutaka, Hell, [Heru], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [2003] 2013, 155 p.

 

S’il n’est pas exactement une star chez nous (ce qu’il est semble-t-il chez lui, ou bien davantage en tout cas), Tsutsui Yasutaka n’en est pas moins un des rares auteurs japonais « catalogués SF » à être publiés chez nous : Hell est en fait sa quatrième traduction française – mais publiée hors-genre, comme les précédentes d’ailleurs… Par ailleurs, il est indirectement « connu » d’une autre manière : le dessin animé Paprika, de Kon Satoshi, unanimement loué (et qu’il faudra bien que je voie un jour, c’est prévu…) est une adaptation d’un de ses romans. Entamant sa carrière dans les années 1960 avec des textes évoquant Philip K. Dick ou J.G. Ballard (excusez du peu), il s’en est toutefois un peu détaché au fil des années, pour livrer une « métafiction » ou « hyperfiction » (pas bien certain de ce que l’on entend par là) résolument à part – trajet qui lui a valu là encore la comparaison avec Ballard, mais aussi, éventuellement, Kurt Vonnegut ou Italo Calvino (re-excusez du peu).

 

Difficile à vrai dire de ranger ce court roman qu’est Hell dans une catégorie ou une autre ; sans doute oscille-t-il quelque part entre science-fiction et (surtout) fantastique, avec un thème pareil, mais ça reste avant tout une œuvre qui brille par sa singularité. Oui, « qui brille » : en en entamant la lecture, j’espérais un bon bouquin, mais j’ai trouvé bien mieux que ça…

 

Un bouquin sans vraie trame, ceci dit – ce qui pourra déconcerter, mais ne m’ennuie pas le moins du monde, a fortiori dans la mesure où sa construction d’une extrême habileté garantit pourtant un liant de tous les instants, au gré d’une structure en apparence aléatoire mais aussi fluide qu’elle est souple.

 

L’auteur nous invite donc à un voyage en Enfer. Ce qu’est cet Enfer au juste (si tant qu’il soit pertinent de ne serait-ce que se poser la question), on ne le sait pas vraiment, et on ne le saura jamais tout à fait. On évoque aussi bien, traditionnellement, un monde des morts qu’une conscience collective, ou réalité intersubjective disons, connotée tout autrement – d’autant que l’onirisme y a sans doute également sa part, autorisant des visites d’un monde à l’autre ; et peut-être après tout ce monde-là n’est-il que le fantasme, mettons, au hasard, d’un vieillard qui se sent trop vieux et se sent partir, écrasé sous le poids d’innombrables regrets et jamais bien sûr de ce qu’il désire au juste ? Tout est envisageable…

 

Sur un plan religieux, qui est tout de même le premier que nous considérons et en partie du moins celui qui demeure jusqu’à la fin, il peut renvoyer tant à un Enfer japonais qu’à un Enfer chrétien (éventuellement via Dante, les allusions ne manquent pas – encore qu’il a peut-être davantage des allures de Purgatoire, à ce compte-là) ; on est parfois tenté de mettre en avant cette deuxième conception – et puis on se rend compte qu’il semble n’y avoir là-bas que des Japonais (du moins lors de la scène impressionnante du crash aérien) ; mais qu’importe ? Ce qui semble caractériser aux yeux de certains cet Enfer, c’est qu’il est un monde sans Dieu – or, font-ils eux-mêmes la remarque, en y repensant, le Japon contemporain étant largement sans Dieu lui aussi, la différence est somme toute discutable… à moins qu’elle ne réside dans une forme de prise de conscience, qui serait tout autant dépassement ? En effet, plus que la singularité de l’endroit, c’est sa ressemblance à l’extrême limite de l’identification avec le réel qui frappe avant tout. La différence – car il y en a bien une –, c’est son vide émotionnel : les morts que l’on y croise ne ressentent plus rien, ils sont atones, apaisés, jamais furieux quand tout les inciterait à l’être, pas davantage jaloux ou agressifs, pas davantage amoureux ou émus, même pas curieux… Pourquoi le seraient-ils, d’ailleurs ? Instinctivement, ils savent tout ; et, quand ils se croisent, ils n’ont même pas à se poser la moindre question – ils savent déjà. Comme par une sorte de télépathie qui serait tout autant omniscience.

 

Et nous avons donc nombre de morts qui se croisent – et quelques vivants aussi, à l’occasion d’un rêve, d’une visite, d’une conjonction temporaire de ces deux mondes à la frontière extrêmement fine. Des personnages de toute sorte, de Takeshi, brillant cadre à la carrière aussi gratifiante que sa vie amoureuse, à Sasaki, clochard mort de froid dans son abri insuffisant, en plein hiver, sa femme Jitsuko à ses côtés – est-elle morte elle aussi ? Les deux hommes se croisent, en tout cas – parce qu’ils sont en fait liés, les décisions de Takeshi ayant abouti au licenciement du alors futur clochard ; avec dans le rôle de l’intermédiaire Izumi, cet employé dont Takeshi couchait avec la femme, Sachiko, et qui est quant à lui mort dans un accident d’avion. Ou à cette brute épaisse de yakuza, Yûzô, morte il y a plus longtemps de cela d’un coup de couteau : enfants, à la fin de la guerre, ils jouaient ensemble – de même qu’ils jouaient avec Nobuteru, qui est lui bien vivant, mais si vieux… Et après toutes ces années, le souvenir l’obsède encore, de cette bêtise de gamin, quand il avait poussé Takeshi qui ne s’est ensuite jamais remis de sa chute – Takeshi devenant cadre et devenant galant étant indissociable de ses béquilles, handicap dont il avait fait une force, et ce jusqu’à la toute fin ; mais maintenant, en Enfer, il n’a pas plus de béquilles…

 

Ceci n’est qu’un aperçu bien limité du complexe maillage de relations (sans doute le thème essentiel du roman) qui unissent tous ces personnages si différents ; et c’est aussi ce qui explique, justifie et rend d’autant plus appréciable la structure narrative du roman qui, au gré des rencontres et des souvenirs, saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un monde à l’autre. C’est superbement habile, d’une pertinence indéniable ; sans jamais sombrer dans l’artifice, sans jamais perdre non plus le lecteur à force de « sauts » le frustrant dans sa compréhension, le roman progresse ainsi dans tous les sens, et pourtant avec unité. Il n’y a donc pas d’intrigue à proprement parler, sans doute, mais c’est « simplement » qu’il n’y en a pas besoin. Le but est absent (encore que la toute fin présente peut-être une ambiguïté à cet égard), mais la balade vaut pour elle-même.

 

Elle est donc faite de rencontres, qui sont autant d’occasions de souvenirs – encore que le terme ne soit peut-être pas tout à fait exact, dans la mesure où les morts, du moins, semblent donc dotés d’une forme d’omniscience, en tout cas en ce qui concerne les individus qu’ils croisent (bien sûr, il n’en va pas de même de la raison de leur présence en cet endroit étrange, qui les intrigue éventuellement mais sans qu’ils cherchent vraiment à la déterminer – ils ont par ailleurs une connaissance instinctive de certaines « institutions », de certains « principes » de cet outre-monde, sans savoir comment au juste, et sans là non plus chercher à savoir pourquoi). Et c’est ainsi que le maillage fait sens, dans sa complexité, son réseau qui dépasse le hasard pour les lier tous, aussi improbables que ces liens puissent paraître (sociologiquement, mettons). S’en dégage sans doute un tableau critique et quelque peu morbide d’une société japonaise qui, de l’immédiat après-guerre, fait de ruines et de privations, aux crises à répétition à l’aube du XXIe siècle, en passant par les années fastes d’une croissance impensable et aussi traumatisante à sa manière, était propice à bien des vilénies, bien des horreurs – sous l’écœurante façade des conventions, toutes plus ineptes les unes que les autres.

 

Toutefois, l’absence d’émotion des protagonistes morts remet tous ces éléments à plat – ce qui vaut pour l’histoire « extérieure » autant que pour l’histoire « intime ». Et si les personnages ont quelque chose d’archétypes figurant à la limite de la caricature les images essentielles de ce Japon contemporain, ils n’en sont pas pour autant creux – en fait, et de manière très paradoxale du fait de leur caractère atone et détaché, ils ont toujours ce quelque chose d’indéfinissable qui fait l’humain ; et, pour être morts et paisibles, ils sont parfois d’une vitalité saisissante. Les rencontres avec les vivants l’illustrent, sans doute – tout particulièrement, peut-être, celles tournant autour de ce bar relativement chic où Izumi se rendait régulièrement, pour épier la gloire d’une starlette de la télévision dont il était fou amoureux, et qui y venait systématiquement avec sa cour d’artistes, l’étoile montante du kabuki qui irrite les vieilles familles de cet art, le chanteur escroqué par son agent, l’écrivain ambitieux et avide de reconnaissance critique autant que de succès populaire… La mort, inéluctable, même pour ces bons-vivants, fait tomber les masques – et c’est en fait peut-être un moment privilégié pour apprécier la vie.

 

Les bars et les restaurants sont d’ailleurs des endroits privilégiés de ces rencontres : Le Noctambule autant que L’Inferno, dans un monde ou dans l’autre – et qu’importe puisqu’ils sont justement des lieux de passage –, accueillent une clientèle variée, autorisant un mélange que la société japonaise ne devrait pas permettre. Les ennemis ou rivaux y discutent posément de leurs sales coups ; le futur yakuza, affamé dans l’immédiat après-guerre, s’y bâfre à la table de bourgeois costumés, et, par-delà les décennies, des morts perçoivent la scène, plus que jamais conscients des scléroses absurdes de l’étiquette et des masques qu’emprunte la « morale » dans une société bâtie sur de semblables impostures…

 

Et ils parlent. Et de quoi parler, en un endroit pareil, sinon des circonstances de leur mort ? C’est un passage obligé – par-delà l’omniscience des défunts : il faut en parler, peut-être même pas pour l’accepter (l’absence d’émotion en ce monde rend cette « nécessité » superflue), plutôt peut-être pour signifier son acceptation, étape qui n’a pas moins d’importance. D’où ce catalogue de morts éventuellement absurdes, parfois inattendues, d’autres fois d’une implacable inéluctabilité relevant presque de la logique. Le yakuza périt d’un coup de couteau, le clochard meurt de froid… Ici un accident de voiture qui pourrait être un meurtre, là un crash aérien suite à un détournement par des pirates – la faute à pas de chance… Plus encore sans doute en prenant conscience de la présence à bord de Nobuteru, que les pirates ont fait descendre à une escale avec les femmes – et qui survit donc in extremis… Le plus étonnant cependant est que, outre la manière sereine qu’ont les morts d’envisager leur fin (mais peut-on parler de « fin » puisqu’ils sont maintenant en Enfer, sans certitude quant à la suite des opérations – et s’en moquant sans doute ?), celle-ci ne manque parfois pas d’un certain humour tordu, « tragicomique » oui, qui contribue à l’atmosphère subtilement décalée du roman…

 

Le tableau, globalement morbide bien sûr, n’en est pas moins de toute beauté – presque enchanteur à sa manière. Il bénéficie de personnages étonnamment solides, et ce quand bien même le récit pourrait donner au premier coup d’œil l’image méprisante de leur insignifiance. En fait, même sans émotions, ils existent bel et bien – même s’il leur faut pour cela exister à travers les autres. Dans ce monde où rien n’a de sens, tout est comme de juste pardonné, et reste l’humanité, forcément plus grise que noire ou blanche, en cela authentique au-delà des archétypes.

 

Superbement construit et diablement malin, Hell est – je vais employer l’expression honnie – un vrai coup de cœur. Je ne vois pas comment on pourrait ressortir indifférent de cette calme promenade entre la vie et la mort, entre le présent et le passé, dans un ailleurs qui a tout de l’ici et où nous apprécions la compagnie de tous, pour ce qu’ils sont. Et qu’un thème aussi morbide et éventuellement chargé d’aigreur critique ait en définitive ce côté étrangement lumineux n’est pas la moindre réussite de ce roman remarquable.

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Akira, t. 6, d'Ōtomo Katsuhiro

Publié le par Nébal

Akira, t. 6, d'Ōtomo Katsuhiro

ŌTOMO Katsuhiro, Akira, t. 6, original artwork reversed for the French edition, traduction [du japonais ?] de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1993, 2000] 2016, 431 p.

 

Les meilleures choses ont une fin, et ça vaut donc pour Akira, la cultissime BD d’Ōtomo Katsuhiro qui a bouleversé le monde. Une fin que je n’avais par ailleurs jamais lue, dans mes premières lectures aléatoires du manga – je ne savais donc toujours pas comment tout cela se terminait, n’ayant pour référence que la fin de l’excellente adaptation en dessin animé, par Ōtomo lui-même, forcément différente, puisque la divergence essentielle de la destruction de Néo-Tokyo par Akira rendait dès lors les deux histoires incompatibles…

 

La BD, sous cet angle, témoigne donc encore plus de la fascination de l’auteur pour la destruction généralisée, écho d’Hiroshima ou plus globalement des bombardements du Japon par les Américains – en fait, ce n’est sans doute pas un secret, Ōtomo en rajoute encore dans cet ultime volume, démontrant que Néo-Tokyo, même anéantie, pouvait l’être plus encore… Et c’est sans doute cette nouvelle destruction, si tôt après la précédente, qui évoque le plus cet ancrage historique, les militaires patrouillant au large de la mégalopole en ruines y ayant cette fois leur part.

 

C’est sans doute un aspect important de cette conclusion, qui me semble jouer avant tout de la carte de l’outrance : Ōtomo en fait toujours plus, toujours, encore et encore, sans que plus rien ne le retienne. Je suppose que cela ne sera pas forcément du goût de tous – et j’ai sans doute moi-même émis quelques doutes quand cette dimension s’est fait sentir… Mais en fait non : si je suis davantage amateur de ruines que de destruction, je ne suis certes pas insensible à cette dynamique de la bande dessinée, qui, une fois de plus, nous vaut des cases – j’ai envie de dire des plans, au sens cinématographique – proprement hallucinantes, et d’une étonnante beauté. Graphiquement, ce tome 6 est bien à la hauteur de ceux qui précèdent, et la re-destruction de Néo-Tokyo vaut bien celle de la fin du tome 3. D’autant qu’elle s’accompagne d’autres monstruosités du genre – la flotte internationale emportée par un tsunami ne laisse certainement pas indifférent.

 

Mais ce tome 6 a bien plus que de la destruction à nous offrir. Le maître-mot est toutefois sans doute l’action – comme dans le tome 2, mais avec globalement plus d’efficacité et moins de lassitude. Si le décor s’en prend plein la poire, c’est parce que nous sommes devant le boss de fin de jeu, et qu’il faudra bien lui faire la peau pour gagner la partie. Or Tetsuo est plus puissant que jamais – ayant dépassé l’addiction aux drogues et sachant bien mieux maîtriser son pouvoir… ou pas.

 

Car, s’il est une autre dimension essentielle de cette conclusion, c’est sans doute le délire grotesque (au bon sens du terme) qui affecte Tetsuo, quand celui-ci se trouve contraint de lâcher prise, et est possédé par son pouvoir aux proportions démentielles. Graphiquement, cela se traduit par ces excroissances envahissantes de chair et d’organes, muant l’ado apeuré en un protoplasme répugnant, évoquant cependant tout à la fois le shoggoth… et le gros bébé. Rien d’innocent, sans doute, dans la mesure où Tetsuo, dans ce tome 6, et justement parce qu’il devient plus que jamais monstrueux dans son apparence, à la mesure de ses actes, retrouve paradoxalement son humanité – celle d’un gamin en souffrance, que la vie n’a pas gâté et ne gâtera jamais. Kanéda, absorbé dans la masse purulente et protéiforme de celui qui fut son meilleur ami (ou peut-être plus exactement de qui il a été le meilleur ami) avant que leur antagonisme fait de jalousies puériles et de rancœurs dès lors irrépressibles les transforme bien malgré eux en pires ennemis, retrouve sous les couches démesurées d’une graisse corporelle livrée à elle-même la psyché défaillante de Tetsuo, au travers de scènes joliment conçues où les souvenirs des épisodes précédents, mais aussi d’autres auxquels nous n’avions jusqu’alors pas eu droit, s’entrelacent dans un chaos visuel et narratif du plus bel effet. Tetsuo, dans ce dernier volume, n’est pas en reste pour ce qui est des monstruosités ; par ailleurs, ses adversaires (Kanéda et Kei au premier plan, Lady Miyako non loin derrière comme de juste, le Colonel dans une vaine tentative, les militaires internationaux qui décident très militairement de ne plus prendre de gants pour « résoudre le problème », etc.), pour ne pas être insensibles à cette humanité retrouvée quand tout l’incitait à disparaître à jamais, n’en sont pas affectés au point de rompre le combat – ils comptent bien tuer Tetsuo. La situation le leur impose, sans doute – et, au-delà des liens éventuels des personnages entre eux (face à Tetsuo, ce sont ici Kanéda et Keisuké qui comptent tout particulièrement), l’empathie est sans doute plus à la portée du lecteur que des protagonistes.

 

Et l’affrontement ultime est donc au cœur du récit – avec Kanéda bravache fonçant instinctivement sur Tetsuo au mépris du danger et de toute préparation stratégique… et à bon droit si ça se trouve, tant il semble obtenir des résultats avec ses seuls poings quand les lasers titanesques n’ont absolument rien fait au monstre, s’ils ont encore davantage massacré la mégalopole et ses survivants temporaires… Kei, avec tous les pouvoirs qu’elle a développés grâce à Lady Miyako, Kiyoko et Masaru, a beau pousser l’audace jusqu’au sacrifice, n’obtient guère plus de résultats ; le colonel est vite hors-course, et la bêtise sanguinaire et brute de l’Amiral en fait un des personnages les plus répugnants de la série.

 

Pourtant, Tetsuo ne peut compter que sur lui-même… Son assistant à son tour en vient à le lâcher, pire encore, à le trahir – là aussi une enflure colossale, mais on le savait déjà. Reste qui ? Kaori… Elle en est bien venue à aimer Tetsuo, au bout du compte ; et ne compte pas le livrer aux traitres… qui dès lors l’éliminent. La mort de Kaori, dans le chaos psychopathe de la BD, est sans doute la plus touchante de l’ensemble – plus que celles, disons, de Yamagata ou de Takeshi, si cette dernière était tout particulièrement surprenante…

 

Reste aussi Akira, certes. Le gamin est toujours aussi mystérieux – mais, maintenant, il parle, quand bien même c’est de manière cryptique. Le monstre aux allures d’enfant fait décidément moins amibe que dans le film – et, dans cette épisode, l’enfant n’est plus une simple façade. Son lien avec Tetsuo, plus perceptible que jamais, permettra de sublimer l’expérience traumatisante du laboratoire, les gamins cobayes s’associant pour exprimer enfin un monde qui leur est propre – un monde de jeux sans plus de craintes.

 

Et en face ? Le courage ne manque pas aux protagonistes, sans doute – certainement pas à Kanéda, quand bien même il garde à l’occasion quelque chose du bouffon qu’il est dans la BD et nettement moins dans le dessin animé. Même chose pour Kei… Le Colonel aussi… Mais les efforts vains de ces héros se conjuguent à d’autres traits éventuellement moins flatteurs qui viennent, sinon casser à proprement parler leur image de héros – car ils restent des héros –, du moins la ternir un peu. À cet égard, c’est probablement Lady Miyako qui paye le prix fort – personnage quasi absent du film mais fondamental dans la BD, elle n’a sans doute jamais été très sympathique ; elle incarnait le camp du « Bien », mais parce que Tetsuo et son Empire de Tokyo figuraient à n’en pas douter le « Mal ». Ici, plus que jamais, elle fait preuve de courage et d’abnégation – et pas seulement par procuration, même si, à son habitude, elle a formé des sbires dont le sacrifice est peu ou prou une fin en soi : cela vaut pour les bonzes anonymes, bien sûr, mais, à tout prendre, c’est tout aussi vrai, et forcément plus douloureux, pour Kei ; chose qu’évidemment Kanéda n’accepte pas. Mais la dirigeante de secte mouille elle aussi le kimono dans cet ultime épisode – elle est le général qui lance les troupes à l’assaut de Tetsuo, mais y participe elle-même bien plus concrètement. L’image de la vieille femme (éventuellement gamine) défaisant sa savante coiffure avant de se lancer au combat marque tout particulièrement – mais plus encore, peut-être, ses rictus de haine qui ne la lâchent dès lors plus, et qui en font, au cœur de la bataille, une inquiétante variation sur la sorcière ou chamane, dont la folie meurtrière, pour être au service du « Bien », met le lecteur mal à l’aise , et quand elle en vient à vomir son sang, le dégoût l’emporte sur la sympathie, quelle que soit sa cause et l’attachement qu’on y porte instinctivement.

 

En dehors de ces considérations morales, ce sont en fait Kiyoko et Masaru qui l’emportent – et sans doute en mettant la haine de côté (pourtant, c’était un trait distinctif de Masaru). Ce qui a sa logique : la bataille est telle qu’elle ne peut évidemment pas être gagnée par les armes – ce qui englobe les facultés surnaturelles de Kei et Lady Miyako autant que les lasers de Kanéda et du Colonel, aussi gros soient-ils. L’absurdité de l’assaut militaire, stupide vengeance épargnant nécessairement tout responsable mais faisant pleuvoir la mort sur des innocents ayant le malheur de se trouver là, résonne sans doute tout particulièrement à cet égard.

 

Et justifie, j’imagine, cet étonnant épilogue – que je ne trouve pas totalement satisfaisant, pourtant… Trop « happy end », peut-être ? Quoi qu’il en soit, nous y voyons Kanéda et Kei, délivrés de toute entrave, afficher haut et fort aux secours humanitaires internationaux égarés dans les ruines de Néo-Tokyo, et désireux d’apporter leur aide aux victimes, qu’ils ne sont pas les bienvenus : l’Empire de Tokyo est un fait, c’est le leur, et il se passera très bien des empiètements intempestifs de ceux qui prétendent le sauver quand il ne s’agit, au fond, que de l’asservir. Pas sûr de bien saisir la portée du propos politique, ici… Ceci pour le fond. Quant à la forme, elle nous réserve d’ultimes merveilles – ces planches extraordinaires où Kanéda et ses motards filent à travers des ruines qu’ils se sont accaparées, en écho nécessaire mais pas moins brillant du tout début de la série.

 

En dépit de quelques bémols çà et là, le bilan ne saurait faire de doute : ce tome 6 est brillant, et conclut au mieux une série extraordinaire, un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée et au-delà.

 

Mo-nu-men-tal.

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Histoire du Japon, de Michel Vié

Publié le par Nébal

Histoire du Japon, de Michel Vié

VIÉ (Michel), Histoire du Japon : des origines à Meiji, huitième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, série Histoire-Géographie, [1969] 2014, 127 p.

 

Bon, là encore, je ne sais pas s’il est bien pertinent de livrer une chronique de ce petit ouvrage – un « Que sais-je ? » qui plus est… Cela dit, pour avoir un tant soit peu pratiqué la collection, il me semble qu’on peut y distinguer de « simples » résumés d’une problématique donnée, et d’autres essais qui affichent davantage un caractère personnel, voire une thèse à part entière, et cette Histoire du Japon : des origines à Meiji, signée Michel Vié, professeur émérite des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales, me paraît bien relever de cette deuxième catégorie – ce qui justifie sans doute davantage quelques développements à ce propos (à noter, l’auteur a également consacré un « Que sais-je ? » au Japon contemporain, qu’on peut supposer complémentaire de celui-ci).

 

En tout cas, ce petit ouvrage constitue un complément bienvenu à la partie pré-Meiji (quelque peu sommaire, donc) de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer, relue récemment, en se montrant sans doute davantage pointu et en développant des questionnements éventuellement plus subtils… ou moins caricaturaux. Avec en tout cas une focalisation marquée sur un aspect dans l’ensemble autrement discret dans l’essai de Reischauer : la tension entre le centre et la périphérie, empruntant au fil des âges des traits féodaux pouvant légitimer la comparaison avec le Moyen-Âge occidental, et affichant pourtant en même temps la singularité du Moyen-Âge nippon. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de l’histoire japonaise, qui en est percluse jusqu’au cliché – dont, sans doute, celui qui vise à produire une synthèse originale voire unique entre tradition et modernité, que l’auteur présente plutôt, avec peut-être un soupçon déconcertant de raillerie d’ailleurs, comme une volonté d’inscrire les changements, pourtant bien réels, dans une continuité et une homogénéité constitutives d’un « temps immobile », principe essentiel d’une conscience historique nippone qui, pour autant, ne doit pas invalider le principe même d’une étude historique ; il n’en demeure pas moins que le contraste essentiellement envisagé par ce « Que sais-je ? » porte sur une dynamique interne – centre et périphérie – qui aurait pu être entropique, mais s’avère pourtant bel et bien garante d’une forme d’unité.

 

Ce ton parfois étonnant, et en même temps la précision des concepts employés, dès cette brève introduction passablement abstraite encore, dessinent les contours d’un petit essai ne relevant finalement guère de l’entreprise de vulgarisation parfois associée (et souvent à tort, j’imagine) avec la collection. J’irais même jusqu’à dire que le démarrage est un peu rude – après cette entrée en matière, très abstraite, le premier chapitre, consacré à la préhistoire japonaise, est ainsi passablement ardu. Ce « Japon d’avant l’écriture », celui des cultures Jômon, Yayoi puis des kofun, est peut-être d’emblée un contexte paradoxal, se constituant sans que l’on sache trop comment, et notamment sans vagues de migrations massives ; c’est en tout cas déjà une société se constituant comme de juste d’emprunts et d’assimilations, si l’on n’est pas bien certain des circonstances exactes – en ce qui concerne notamment l’agriculture et la métallisation. On y constate l’émergence de communautés locales dotées de chefs dont l’ostentation notamment funéraire (les kofun, donc, tertres parfois immenses en forme de trous de serrure) traduit déjà le pouvoir.

 

En émerge pourtant le Japon étatique de la « Cité impériale » (VIIIe-XIIe siècle), qui introduit la dynamique essentielle des tensions entre centre et périphérie. Si la Cour, à Kyoto, rassemble une aristocratie raffinée de fonctionnaires et de lettrés, elle introduit pourtant (ou formalise) un système de relations d’abord économiques puis politiques, via notamment les institutions fiscales, constitutif progressivement d’une aristocratie parallèle, ancrée localement cette fois – la conquête de l’espace intérieur (« l’ennemi n° 1 », selon la formule de Fernand Braudel ici reprise) témoigne peut-être elle aussi d’une tension essentielle, la pacification caractéristique des premiers temps de la « Cité impériale » débouchant à terme sur une remilitarisation essentielle à l’éclosion d’une société féodale, ou féodo-seigneuriale, caractéristique du Moyen-Âge japonais comme elle l’a été du Moyen-Âge occidental, toutes choses égales par ailleurs.

 

À mesure que l’on se rapproche de l’époque moderne, le ton de ce « Que sais-je ? » me paraît devenir plus abordable – mais peut-être est-ce avant tout qu’il devient alors plus concret. Quoi qu’il en soit, ce Japon médiéval d’où devait surgir (paradoxalement ?) l’État moderne au XVIe siècle, gagne en chair à mesure que la permanence et en même temps les changements subtils des institutions, politiques, économiques, etc., suscitent une dynamique de tension, cette fois dans une époque où c’est la périphérie qui en profite. C’est tout d’abord le Japon du Dit des Heiké, qui voit les Taira et Minamoto s’engager dans une lutte acharnée pour la réalité du pouvoir : un pouvoir central délégué, via les régents Fujiwara et Hôjô et les premières incarnations de l’institution shogunale ; ce pouvoir, en dépit de quelques réactions telle la vaine tentative de l’empereur Go-Daigo de restaurer la puissance censément fondamentale de la dynastie impériale, acquiert ainsi des traits essentiels pour la période moderne à venir : le gouvernement militaire du Bakufu incarnera bien alors le centre, quitte à maintenir dans une déférence toute japonaise pour la tradition le « second centre » de la Cour impériale, nul ne songeant visiblement à remettre en cause la dynastie impériale comme source de la légitimité de tout pouvoir. Mais il ne faut pas s’arrêter là : les luttes de cette période troublée de sengoku amènent à la constitution de pouvoirs locaux, les daimyô, dont la nature économique originelle adopte de plus en plus des atours militaires, dans une société où les guerriers, bushi, incarnent une sorte d’idéal ancré dans le temps comme dans l’espace ; dimension essentielle, mais qui ne doit pas négliger, d’une part l’existence de tensions éventuelles dans cet ancrage local même (sans doute d’autant plus à mesure que l’image traditionnelle du guerrier à cheval, maîtrisant l’arme blanche, doit composer avec le paysan soldat, puis avec le soldat spécifiquement entraîné pour manier les fusils – l’art de la guerre en étant comme de juste bouleversé), d’autre part la perpétuation d’autres réseaux avec lesquels le pouvoir, qu’il soit central ou local, doit composer, ainsi d’un certain nombre de « solidarités horizontales », sensibles à la ville comme au village, ou dans le cadre des monastères bouddhiques, a fortiori à mesure que des sectes plus militantes se développent.

 

L’acheminement vers l’État moderne, conçu par Tokugawa Ieyasu dans la foulée des tentatives avortées mais cruciales d’Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, résulte directement de ces complexités féodales et, tout en instaurant un pouvoir central fort, avec le Bakufu implanté à Edo (future Tokyo), doit composer avec des réalités féodales qui ont favorisé son ascension, mais peuvent sans doute à tout moment accaparer la réalité du pouvoir ; les institutions s'adaptent, qui tentent de contraindre l'aristocratie provinciale à la résidence à Edo, équivalent nippon, peut-être, de la domestication de la noblesse par Louis XIV la rassemblant et soumettant à Versailles. Le paradoxe essentiel s'inscrit dans cette problématique – dans la mesure où ce Japon moderne résulte d’une pacification rendant la dimension militaire des pouvoirs locaux peu ou prou obsolète ; les daimyô n’en exercent pas moins le pouvoir au niveau local, et leur prestige et influence demeurent, voire s’accroissent en temps de crise (car, sur les deux siècles et demi de l’ère Edo, si le caractère étonnant de ce Japon « pacifié » correspond bien à une réalité, les tensions n’en demeurent pas moins, qui s’expriment à l’occasion – ou travaillent le régime de manière plus insidieuse). Par ailleurs, l’isolement dont, dans une perspective très occidentale, on a fait un voire le trait essentiel du Japon de l’ère Edo, s’il contribue indéniablement à la définition de cette société pacifiée, doit sans doute être pondéré – d’autant qu’il était moins intransigeant qu’on ne le dit (il faut revenir ici sur la « science hollandaise », notamment) ; il est toutefois intéressant de voir, dans cette perspective, comment la lutte contre le christianisme au Japon (par ailleurs tourmenté entre catholicisme et réforme, Portugais et Espagnols d’un côté, Hollandais et Anglais de l’autre) s’explique peut-être par un potentiel d’agitation déjà perçu comme menaçant et à traiter avec une vigueur adéquate dans le contexte des sectes bouddhiques florissantes de la période féodale – participant de ces solidarités alternatives illustrant à leur manière le caractère non-absolutiste des pouvoirs politiques traditionnels, central ou locaux.

 

Mais la dynamique essentielle demeure celle du centre et de la périphérie. En fait, dans cette optique, c’est bien là que se trouvent les raisons profondes des bouleversements de l’ère Meiji : il ne faut pas exagérer le rôle de l’ouverture au monde extérieur (Reischauer, dans le cadre de son essai, y insistait sans doute un peu trop – mais il est vrai que l’optique initiale de son Histoire du Japon et des Japonais l’y incitait tout naturellement) ; il ne faut pas davantage leur conférer une dimension proprement « révolutionnaire », guère dans les intentions des protagonistes du drame (ce qui explique sans doute le caractère largement « pacifique » du bouleversement – car bouleversement il y a eu, mais sans véritablement de motivations idéologiques conduisant aux violences irrépressibles entre adversaires défendant des points de vue radicalement incompatibles, comme en France plus tôt, en Chine et en Russie plus tard). À bien des égards, la chute du pouvoir shogunal, le Bakumatsu (qui n’est pas pour autant véritablement regain d’autorité de l’empereur, ce Meiji alors très jeune – et quoi qu’en en fait la légende), est ici l’illustration ultime et la plus frappante de la thèse au cœur de l’ouvrage, où les tensions entre le centre et la périphérie justifient bel et bien les changements les plus fondamentaux, tout en les inscrivant dans la continuité nécessaire d’un « temps immobile ». Le récit des événements de la période 1853-1871, plus précis sur le plan factuel que tout ce qui précède, s’avère véritablement passionnant ; les ambitions, surtout, des principautés du Sud-Ouest (Satsuma, Chôshû, Tosa…), aussi incompatibles soient-elles parfois, s’associent cependant pour constituer véritablement la « rénovation de Meiji »… et, comme de juste, ont sans doute des conséquences inattendues, en appelant une nouvelle fois à la redéfinition de la dynamique centre-périphérie – éventuellement au point de jouer en définitive contre ces ambitions premières : en résulte en effet une réforme militaire jusqu’alors peu ou prou impossible, tandis que l’agitation locale conduit paradoxalement à une affirmation nouvelle du principe centralisateur. L’affaire est d’une extrême complexité, mais proprement fascinante – il faudra vraiment que j’approfondisse l’étude de cette période étonnante… C’est, en tout cas, de ce « Que sais-je ? », la partie qui m’a le plus intéressé, et de loin – si les événements en eux-mêmes, autant que leurs conséquences institutionnelles, ont quelque chose d’encore un peu flou pour moi, expliquant les éventuelles incertitudes ou imprécisions de ce résumé.

 

Quoi qu’il en soit, après un début intimidant, cette Histoire du Japon : des origines à Meiji, s’avère des plus satisfaisante, et pondère utilement quelques visions peut-être trop faciles de l’histoire de l’archipel, en insistant sur des dynamiques propres qui confèrent à l’essai un caractère autrement plus enthousiasmant que celui d’un simple résumé d’une matière figée par ailleurs. Il faudra que je poursuive, avec l’auteur, en lisant Le Japon contemporain ; par ailleurs, disposant maintenant de quelques données générales sur la matière, il me sera sans doute possible d’aborder des études plus spécialisées – c’est prévu, même si, dans le côté englobant, il me faudra aussi passer par A History of Japan de George Sansom, notamment. Autant dire que je n’en ai pas fini…

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Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

Publié le par Nébal

Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

HURLEY (Andrew Michael), Les Mortes-Eaux, [The Loney], traduit de l’anglais par Santiago Artozqui, Paris, Denoël, [2014-2015] 2016, 382 p.

 

Les Mortes-Eaux, premier roman de l’auteur anglais Andrew Michael Hurley, a sans doute, du moins à en croire la présentation qui en est faite, quelque chose d’une machine à buzz – avec plus ou moins de conviction ? Quoi qu’il en soit, tout l’attirail est déployé, supposé en faire un best-seller. L’argumentaire de presse se plante dans le résumé du bouquin (non, ce pèlerinage n’a justement pas lieu tous les ans ; non, ce n’est pas le père Wilfred qui dirige le petit groupe…), mais je suppose que lire le livre est une simple option quand il s’agit d’en rédiger la quatrième de couverture ; il est sans doute autrement important de souligner que le livre est un grand succès commercial, après pourtant une publication initiale des plus confidentielle (chez Tartarus Press, une édition limitée à 300 exemplaires) assurant sa légitimité (parallèle à une J.K. Rowling, si ça se trouve), qu’il « sera » publié dans quatorze pays, et que Danny Boyle « va » en faire un film…

 

Le commentaire promotionnel de Stephen King en couverture joue sans doute dans la même catégorie – et avec une crédibilité guère plus probante, tant le Roi, au fil des années, a ainsi parrainé nombre de livres qui ne le méritaient certainement pas (dans notre domaine, je ne vois guère que Neil Gaiman pour rivaliser avec lui sous cet angle). Pourtant, je ne le nierai pas, cette accroche a probablement joué un rôle dans ma curiosité pour ce roman – davantage en tout cas que les quatorze pays et le film de Danny Boyle. Le parfum gothique accolé à l’ouvrage – à bon droit – m’a décidé à tenter l’expérience. Et le résultat… est un peu déconcertant. Bizarrement ou pas, si le commentaire de King y voyant « un grand livre » et « un roman incroyable », avec une conviction rhétorique toute trumpienne, est, comme souvent, bien excessif, on comprend toutefois que le maître de l’horreur ait pu l’apprécier, car il y a bien ici de sa manière ; quant à la thématique gothique, elle est bien là, globalement bien vue – surtout quand elle se complète d’un décor sauvage assez joliment employé, presque aux accents de « nature writing » à l’occasion. Pour autant, je ne sais pas vraiment, en définitive, si ce roman est bon – je crois cependant savoir qu’il n’est pas mauvais, et c’est déjà pas mal.

 

Le roman est un long flashback, où un narrateur contemporain revient sur une expérience traumatisante qu’il a vécue sans forcément bien la comprendre dans les années 1970. Sa famille, les Smith, est farouchement croyante – catholique, en l’espèce. En fait, sa mère (Esther, appelée Momon, quand le père est Pabsent) l’est sans doute d’autant plus, et de manière d’autant plus intransigeante, que le frère aîné du narrateur, Andrew (dit Hanny), est un handicapé mental – et elle compte bien obtenir du Seigneur la guérison de cette insupportable tare, à force d’exubérantes démonstrations de foi.

 

Or nous savons, dès le premier chapitre, qu’un miracle a eu lieu : Andrew, dans des circonstances encore non définies, a bel et bien outrepassé sa condition d’attardé – il est devenu parfaitement « normal »… et plus croyant que jamais. Mais le narrateur laisse entendre que les choses ne se sont pas passé ainsi qu’on le croit et qu’on le dit – et c’est pourquoi il prend la plume, alors qu’un sordide fait-divers étalé partout dans la presse le ramène à l’inquiétant souvenir d’un pèlerinage dans le Lancashire, au nord-ouest de l’Angleterre, quand Hanny et lui étaient enfants…

 

Ce pèlerinage – car il y a là-bas un lieu saint à la façon d’un Lourdes du pauvre – était une tradition pour les Smith ; ou, plus exactement, pour la petite communauté très soudée de la paroisse de Saint Jude’s, à Londres, sous la férule d’un prêtre intransigeant, le père Wilfred (inévitablement porté sur le sadisme envers les enfants de chœur…) – il faut y ajouter les Belderboss, qui sont le frère et la belle-sœur du curé, ainsi que le couple (en puissance) formé par Miss Bunce (la jeune et jolie bonne du curé, disons) et son fiancé David Hobbs, passablement effacé. Tous soutenaient bien sûr Momon dans sa foi en une guérison miraculeuse d’Andrew… Mais voilà : le père Wilfred est mort – dans des circonstances peut-être pas très catholiques –, et le pèlerinage de Paques n’avait plus eu lieu depuis quelque temps, de toute façon…

 

Arrive un nouveau prêtre, le père Bernard – originaire de Belfast, et autrement progressiste et sympathique que son prédécesseur. Momon, immanquablement, prend de l’ascendant sur le nouveau venu, qu’elle ne cesse de comparer au père Wilfred, au bénéfice bien sûr de l’inégalable défunt… Elle persuade le petit nouveau, sans trop de difficultés, qu’il serait tout à fait bienvenu de relancer la tradition heureuse du pèlerinage de Pâques – une retraite de quelques jours, dans la superbe région du Lancashire, où le groupe, plus que jamais soudé par la prière, s’avancerait humblement sous les yeux du Seigneur pour implorer la guérison du garçon attardé.

 

Et le pèlerinage a bien lieu, la paroisse retrouvant ses quartiers habituels à Moorings, une bien sinistre demeure… dans une bien sinistre région. Ce Lancashire-là n’a rien des charmants paysages vantés par Momon (qui en est semble-t-il originaire…) : c’est une contrée sauvage mais terne, battue par une pluie incessante et plongée dans une grisaille perpétuelle, et dont les forêts comme les plages, aux entredeux insidieusement marécageux, sont éventuellement traitresses… Quant aux indigènes, ce sont de frustes paysans, et guère cordiaux, a fortiori envers ces intrus de pèlerins – la région ne brille pas vraiment de l’amour divin que Momon veut y déceler. La description de ce cadre morne et déprimant est à n’en pas douter un des principaux atouts de ces Mortes-Eaux – elle pèse comme une chape de plomb sur toutes les pages du roman, pour un effet de détresse et d’angoisse tout à fait bienvenu ; d’où l’allusion au « nature writing » plus haut, si elle est peut-être plus ou moins pertinente…

 

L’essentiel du propos, toutefois, s’il est dans une symbiose de tous les instants avec ce cadre oppressant, opérant un balancement tout gothique entre une nature inquiétante et une antique bâtisse qu’on devine noyée de secrets plus ou moins avouables, porte sur la foi – et en dresse un tableau pathétique, au sens premier du terme, dans lequel la détresse des protagonistes, qui pourrait voire devrait nous les rendre attachants, suscite hélas une foi agressive et d’autant plus bornée, parfois au point d’en être révoltante (car Momon, dans son désir de « guérir » son fils, peut se montrer violente), plus souvent cependant un brin ridicule, si le décor pesant et l’ambiance à l’avenant n’autorisent pas le qualificatif de « risible ». C’est sans doute que nous sommes très loin ici des subtilités de la plus haute théologie – davantage du côté d’une foi « simple » et mécanique, où la citation permanente des Écritures fonctionne à la manière de mantras et de talismans, tandis que la pratique quotidienne mêle au credo une infinité de superstitions… au grand dam du père Bernard, foncièrement conciliant, mais qui est d’un profil tout autre – et ne peut tout simplement pas rivaliser avec son prédécesseur : les certitudes et l’intransigeance du père Wilfred témoignaient, dans l’esprit de Momon, de son inaccessible supériorité en tant que prêtre ; un curé plus « moderne » et tolérant n’a pas sa place dans cette communauté soudée autour de préceptes agressifs et exigeants. Peu ou prou humilié en permanence par ses paroissiens obtus, le père Bernard est sans doute le personnage du roman qui suscite le plus la sympathie du lecteur.

 

Et les enfants, dans tout cela ? Eh bien, Hanny est tel qu’on pouvait l’attendre – en simple d’esprit à qui l’on a fait la promesse du paradis mais qui, sans doute, n’a pas la moindre idée de ce que cela peut signifier, il arbore un sourire peu ou prou constant… mais garde néanmoins à portée les objets (un masque de gorille, une figurine de dinosaure en plastique...) de ses propres rituels pathologiques, témoignant, le cas échéant, de sa douleur ou de son angoisse. Le narrateur – que le père Bernard, gentiment paternaliste, surnomme Tonto – est assigné à la protection de son frère aîné, et c’est une tâche qu’il a à cœur. Bien plus, sans doute, que les ambitions de Momon le concernant : elle compte bien faire de son fils cadet un prêtre, à la fois sacrifice dans l’imploration de Dieu pour la guérison d’Andrew… et, à n’en pas douter, remerciement par anticipation, à la façon d’un colossal ex-voto, pour cette guérison qui surviendra bien un jour ou l’autre – il faut garder la foi. Or le narrateur, s’il baigne dans cette religion mécanique et simpliste, n’apprécie pas forcément cet avenir qu’on lui réserve – mais sans oser se rebiffer contre l’inévitable ; garçon docile, il répond « oui, mon père » quand le père – le vrai père, donc le curé – lui pose une question, et ça s’arrête à peu près là… C’est ici, sans doute, que le rapport avec Stephen King peut être avancé : outre l’ambiance aux connotations fantastiques (si le surnaturel à proprement parler ne survient que dans les toutes dernières pages), ce traitement de la foi, et tout particulièrement du fait qu’il emprunte les yeux d’un enfant, a bien quelque chose de la manière du Roi. Ceci étant, à tout prendre, on pourrait évoquer sans doute d’autres références – je dirais bien Brian Evenson, par exemple…

 

Mais le narrateur et son grand-frère simplet sont donc des enfants – et c’est peut-être cela qui les sauve, bien plus que l’intervention toujours attendue mais sans cesse repoussée d’un Dieu qui, à supposer seulement qu’il existe, a visiblement des préoccupations bien davantage prioritaires. Hanny et son cadet se promènent donc dans les environs – pourtant dangereux, ou du moins ont-ils cette réputation… mais c’est peut-être tant mieux pour deux gosses partant à l’aventure ? Ils jouent aux soldats près du bunker de la plage… éventuellement avec un vrai fusil qu’ils ont trouvé dans leur chambre de Moorings, et qui les fascine littéralement. Et ils croisent aussi, bien davantage que les pèlerins d’adultes qui les accompagnent, les autochtones – devinant en eux quelque chose d’inquiétant, voire de menaçant… Peut-être même satanique ? Ou païen… Ainsi que le dit naïvement un des pèlerins, c’est une « vieille région » ; ce qui en soi ne veut pas dire grand-chose, mais entendons par là qu’il peut y survivre des traditions fort anciennes… aux inévitables relents de sorcellerie pour nos catholiques londoniens, pourtant pas les derniers, donc, à épicer leur croyance de superstitions à l’origine floue. Ils ont ainsi quelque chose des habitants de Dunwich, d’une certaine manière – et pourtant, sous leurs sarcasmes parfois lourds de menaces, éventuellement sous leurs crimes (que le premier chapitre laisse déjà supposer), ils conservent peut-être bel et bien quelque chose d’étonnamment positif…

 

Et, on s’en doute dès le départ, c’est par leur biais que le miracle opèrera, et non via l’intervention divine suppliée, espérée, et pourtant jamais là. Qu’il y ait un « malentendu » à ce sujet une fois que le miracle a opéré ne fait que rendre plus pathétique encore la foi militante et simpliste des pèlerins, et au premier chef de Momon…

 

Pour autant, il ne faudrait peut-être pas pousser le bouchon trop loin, et voir dans Les Mortes-Eaux un réquisitoire antireligieux. Qu’il y ait une part de caricature dans le tableau de cette foi est probable, voire indéniable ; qu’il y ait une part d’aigreur et de ressenti est tout aussi plausible. Mais les personnages conservent leur humanité malgré tout – Momon, aussi détestable soit-elle en apparence, n’en est pas moins, au fond, une mère aimante, et d’autant plus désespérée ; le père Wilfred, ultimement, a lui aussi quelque chose de tragique à mesure que les doutes l’assaillent – lui rendant en définitive une humanité que des années de rite avaient vainement tenté de gommer ; quant au père Bernard, comme avancé plus haut, il est à n’en pas douter le personnage le plus sympathique et ouvert du roman…

 

Mais Les Mortes-Eaux est-il un bon roman ? C’est une question au moins aussi complexe, et peut-être davantage. Disons du moins qu’il se lit sans déplaisir, ce qui est déjà pas mal. Il brille, même, parfois – dans l’utilisation de ce cadre ô combien inquiétant, ou dans certaines séquences où la foi telle qu’elle est mise en scène produit un effet théâtral bienvenu ; l’alternance équilibrée de ces deux dimensions produit un texte non dénué d’un certain charme morbide, qui peut aisément séduire le lecteur. Sans doute les chapitres consacrés aux enfants sont-ils à cet égard un peu moins palpitants, même si leurs rencontres avec la faune humaine (ou bien… ?) du Loney autorisent de beaux moments de sourde inquiétude et de bizarrerie… Le style est sobre mais correct – rien de brillant toutefois, et des « aye » et « nay » à foison dont je ne suis pas bien sûr de l’à-propos. La construction est plus intéressante : dans son usage des flashbacks (dans le flashback) autant que dans ses retours au présent/avenir, Andrew Michael Hurley fait preuve d’une certaine habileté, qui a peut-être quelque chose de déconcertant au premier abord, mais s’avère enfin globalement tout à fait pertinente. Par contre, il tire peut-être un peu à la ligne à l’occasion – et sème son roman de séquences souvent inutiles, même au regard du façonnage de l’ambiance… L’ambiguïté qu’il entretient longtemps à l’égard du fantastique, de même, est tantôt appréciable, tantôt frustrante à force d’atermoiements inutiles ; cette ambiguïté disparaît à la fin, ce qui a chagriné des critiques pour qui le genre est une tare – pourtant, le mystère globalement demeure, et l’auteur a le bon goût de ne pas sombrer dans une longue litanie explicative… Le problème est ailleurs ; c’est qu’on est bien en droit de se demander, parvenu aux dernières pages : « Tout ça pour ça ? » Sans avoir la conviction d’avoir perdu notre temps, nous pouvons bien trouver cette conclusion terne au regard des attentes suscitées par les meilleurs passages du roman – non, elle n’est sans doute pas à la hauteur…

 

Quoique King ait pu en dire, non, Les Mortes-Eaux n’est sûrement pas « un grand livre », un « roman incroyable ». Il lui manque encore quelque chose de plus ou moins aisé à définir, et peut-être souffre-t-il de quelques pains çà et là – trahissant le premier roman ? Possible – sans grande certitude… Cela reste une lecture appréciable – et sans doute au-dessus de la médiocrité ; peut-être même est-ce un « bon roman » ? Oui, peut-être ; probablement, même. On avouera que c’est déjà beaucoup – et qu’il pourrait être intéressant de voir ce que l’auteur commettra à l’avenir. Quant au buzz… eh bien, c’est du buzz.

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Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer

Publié le par Nébal

Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer
Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer

REISCHAUER (Edwin O.), Histoire du Japon et des Japonais 1. Des origines à 1945, [Japan, The Story of a Nation], traduit de l’anglais (États-Unis) et annoté par Richard Dubreuil, troisième édition revue et corrigée, Paris, Seuil, coll. Points – Histoire, [1946, 1952, 1964, 1970, 1973, 1988, 1997] 2014, 251 p.

 

REISCHAUER (Edwin O.), Histoire du Japon et des Japonais 2. De 1945 à nos jours, [Japan, The Story of a Nation], traduit de l’anglais (États-Unis) et annoté par Richard Dubreuil, nouvelle édition mise à jour et complétée par Richard Dubreuil, Paris, Seuil, coll. Points – Histoire, [1946, 1952, 1964, 1970, 1973, 1988, 1997, 2001] 2014, 320 p.

 

Je ne suis pas tout à fait certain qu’il soit pertinent de livrer des chroniques pour des livres de ce genre… encore que celui-ci, du fait des particularités de sa conception ainsi que de son auteur, mérite sans doute quelques développements.

 

Tout d’abord, il faut peut-être relever combien ce titre français d’Histoire du Japon et des Japonais peut s’avérer inapproprié – rendant certes en partie le titre anglais Japan, The Story of a Nation… mais voilà : en fait d’histoire, c’est surtout l’histoire contemporaine voire immédiate qui intéresse l’auteur – pour des raisons que nous aurons l’occasion de préciser. Cette séparation (purement éditoriale) en deux tomes est sans doute parlante à cet égard, si elle n’est probablement pas très justifiée au regard du volume des livres. Le premier porte sur le Japon Des origines à 1945 ; pour dire les choses autrement, il comprend environ 120 pages qui traitent du Japon de la protohistoire à Meiji (couvrant plusieurs siècles sinon millénaires), et le même nombre de pages pour l’histoire du Japon de Meiji à 1945 (soit un peu moins d’un siècle)… tandis que le second tome, De 1945 à nos jours, consacre à peu près le même volume aux seules 25 années suivant immédiatement la capitulation du Japon (la dernière mise à jour de son essai par l’auteur a en effet eu lieu en 1970 ; le livre ne s’arrête cependant pas là, mais parce que le traducteur Richard Dubreuil l’a complété par deux chapitres sur la période 1970-1997, et par des annexes conséquentes éventuellement mises à jour au-delà encore). On voit donc qu’en fait d’Histoire du Japon et des Japonais, sans autre précision, il s’agit plutôt d’une histoire du Japon contemporain – les développements assez brefs consacrés aux ères d’avant Meiji ont quelque chose d’une introduction, ou du moins d’un passage obligé pour mettre en avant des notions indispensables à l’étude du Japon contemporain – véritable objet du livre.

 

Et pourtant… C’est encore un peu plus compliqué que cela. Car le livre était initialement paru, en 1946, sous le titre Japan, Past and Present – correspondant bien à l’objet globalement déterminé à l’instant… mais avec une ampleur forcément moindre, et des connotations sans doute très particulières. Il faut mentionner que l’Américain Edwin O. Reischauer, baignant dans les cultures de l’Extrême-Orient depuis sa naissance (à Tokyo, en 1910), après de complexes études linguistiques et culturelles portant sur l’Asie orientale (pas seulement le Japon), avait été amené, avec quelques autres (comme l’anthropologue Ruth Benedict), à conseiller le gouvernement américain sur l’attitude à adopter concernant le Japon et les Japonais au cours de la guerre du Pacifique – plus précisément, il avait en tout cas participé à un programme visant à faire découvrir et comprendre la culture de l’ennemi aux officiers américains – il semblerait qu’il ait par ailleurs plus ou moins contribué à définir le programme qu’adopteraient les Américains au regard du Japon après la capitulation (Constitution incluse).

 

La publication de la première édition de ce livre, sous le titre Japan, Past and Present, sert ainsi un objectif pratique : il s’agit de renseigner les autorités d’occupation quant au pays et à sa civilisation – aux antipodes de ce qu’elles connaissent. Dès lors, l’ouvrage a un objectif éminemment pratique – et comprend sa part de vulgarisation ; on comprend aussi, au vu de cet objectif, pourquoi il se montre finalement assez lapidaire en matière d’histoire événementielle, ou même factuelle : les institutions politico-juridiques, l’économie, et la culture (notamment concernant les modes de penser) ont logiquement davantage de poids dans cette approche.

 

Par ailleurs, on ne s’étonnera guère de ce que l’ouvrage appuie dès lors sur les relations entre le Japon et les États-Unis : il s’agit pour l’auteur d’assurer la bonne entente des anciens belligérants en les amenant à mieux se comprendre (enfin, en l’espèce, il s’agit uniquement d’instruire les Américains, sans doute…). Le problème éventuel est que tout cela tourne au biais – avec un certain préjugé pro-américain, sensible ici ou là – et j’ai cru comprendre qu’il s’était trouvé des historiens (japonais) pour critiquer assez vertement Reischauer à ce sujet (par exemple, les implications de la Constitution imposée par les autorités d’occupation, dont les louanges seraient sans doute à débattre, ou encore la question de la restitution d’Okinawa, compliquée par celle des bases militaires et du nucléaire – la dernière édition de l’essai date de 1970, soit deux ans avant qu’Okinawa ne redevienne japonaise, mais c’était en ligne de mire). Mais c’est sans doute que l’auteur n’était pas qu’un universitaire, et était probablement bien des choses avant que d’être un historien. Depuis la guerre, il a beaucoup traité des relations entre les États-Unis et le Japon, donc, mais il va s’y impliquer bien davantage au fur et à mesure : après que certains de ses articles ont suscité l’intérêt de la classe politique américaine, il devient ambassadeur des États-Unis au Japon, de 1961 à 1966 (sous les administrations Kennedy et Johnson, donc) ; à ce stade, parler d’ « observation participante » serait sans doute bien pudique… Il intervient bien dans le cadre d’un programme politique, et les multiples révisions de son essai depuis 1946 obéissent de même à des intérêts politiques à maints égards. Et on ne s’étonnera guère, dans ce contexte, que l’auteur réserve quelques piques, à l’occasion, à la gauche japonaise d’inspiration marxiste de l’après-guerre, par exemple… Encore que le ton soit suffisamment modéré pour faire globalement illusion.

 

Pour autant, une fois ces éléments pris en compte, cet essai (que j’avais en fait déjà lu il y a quelques années de cela) est loin d’être inintéressant : sérieux, méthodique, et surtout très clair sans verser excessivement dans la vulgarisation, ou disons du moins sans que cette dernière ne vienne nuire à la qualité et à la précision du fond, il est d’une lecture agréable et à n’en pas douter instructive – mettant en avant, plutôt que des « événements » précis, donc, des traits culturels, notamment d’ordre politique et économique, permettant, au-delà des siècles, de comprendre un peu mieux le Japon contemporain.

 

Le pays, classiquement, est présenté comme une synthèse unique en son genre entre traditions et modernité – et l’essai éclaire cette singularité avec une pertinence indéniable. Cependant, cette image du Japon contemporain, à la limite du cliché, ne doit pas dissimuler d’autres tendances éventuellement paradoxales, et sans doute plus pertinentes, qui à maints égards la fondent. Ainsi de la question de l’ouverture/fermeture, préalable à l’adaptation – notamment quand c’est le voisin chinois qui est en cause, puis les Occidentaux…

 

Mais d’autres traits, plus spécifiques, sont sans doute d’une importance au moins aussi essentielle. Les délégations multiples du pouvoir sont ainsi régulièrement au cœur du propos, qui, en revenant sur l’histoire des institutions politico-juridiques du Japon (dès lors d'une souplesse autorisant tout, à leur manière), met en lumière la complexité d’un système où la façade (impériale et dynastique, notamment) demeure, et sans vraie condescendance d’ailleurs (le respect est là), quand les décisions sont en faites prises derrière le paravent théâtral – ou parfois derrière un deuxième paravent, voire un troisième… On associe classiquement ce thème à la figure du shogun (et plus particulièrement au shogunat Tokugawa durant l’ère Edo), mais c’était en fait une pratique antérieure (avec les shoguns des ères précédentes, mais aussi les régents Fujiwara et Hojo, etc. – constituant à leur tour des dynasties, éventuellement intouchables !) ; il faut d’ailleurs noter qu’il peut y avoir en même temps plusieurs de ces figures : par exemple, le régent accapare le pouvoir de l’empereur, le shogun accapare le pouvoir du régent, éventuellement les daimyos en province accaparent celui du shogun… Or cette pratique persiste dans le Japon contemporain, derrière la façade pourtant davantage exaltée de l’empereur depuis Meiji (rappelons que l’empereur, s’il a renoncé à son statut divin le faisant descendre d’Amaterasu, est toujours issu de la même dynastie depuis tout ce temps – c’est la plus vieille dynastie régnante au monde), et ce que ce soit dans le cadre des institutions parlementaires… ou des « cabinets » plus ou moins officieux qui les subvertissent par exemple durant les années 1930 et 1940, quand les militaires ultranationalistes accaparent sans cesse davantage la réalité du pouvoir, sans que les institutions légales changent. Et nous n’en avons sans doute pas terminé ! Dans le chapitre consacré par Richard Dubreuil aux années 1990 (l’ère Heisei, ou son début plus exactement), la figure du « shogun de l’ombre » Ozawa est assez stupéfiante… si la base constitutionnelle demeure peu ou prou la même qu'en 1951.

 

L’étude de ces institutions est dès lors indissociable de l’étude des mentalités – d’autant qu’elles débouchent sur des spécificités locales autrement incompréhensibles à nos yeux d’Occidentaux : d’une politique reposant essentiellement sur des relations interpersonnelles assumées comme telles, éventuellement au point de la corruption – même si, justement, son appréhension sous ce qualificatif par les Japonais est peut-être récente, mais pas moins brutale, loin de là –, jusqu’à un mouvement politique aussi incompréhensible pour nous que le Komeito, issu de la secte Soka Gakkai, qui, de par son prosélytisme acharné et ses références au moine médiéval intransigeant Nichiren, débouchant sur une adaptation du nationalisme après la défaite du militarisme, louche à nos yeux sur l’extrême droite, quand sa pratique concrète et son adaptation bouddhique de la « démocratie chrétienne » l’associent éventuellement au centre, en tout cas en position d’accueillir des transfuges socialistes… mais non sans poujadisme éventuellement… pourtant en s’opposant au réarmement… etc.

 

Le Japon d’après-guerre est d’ailleurs confronté à une série de problèmes spécifiques très clivants mais peu ou prou inconnus ailleurs – ainsi du pacifisme intégral et du réarmement, sans doute le plus saillant… et directement corrélé aux rapports entretenus avec les Américains, sans doute l’objet essentiel de cet essai, comme dit plus haut, et où l’auteur avait donc sa part. Mais c’est vrai de bien d’autres aspects éventuellement paradoxaux – à les regarder de trop loin, du moins. Or ces clivages n’ont pas empêché que le système en principe parlementaire depuis 1951 soit dominé presque sans interruption et alternance par un Parti Libéral-Démocrate (conservateur, en fait), qui n’est le plus souvent ni libéral, ni démocrate (c’est à se demander où est la gauche… si sa tendance à s’éparpiller en courants minoritaires violemment antagonistes n’était pas pour le coup caractéristique et bien connue dans nos contrées, quant à elle). L’incroyable puissance économique du pays, qu’on peut à maints égards qualifier d’ultra-capitaliste, s’est pourtant développée, et à quel rythme, dans un cadre patriarcal et protecteur, marqué par l’éthique de l’effort collectif plutôt que de l'accomplissement individuel, et garantissant par exemple le célèbre « emploi à vie »… mais quand le néo-libéralisme a pris le dessus, c’est notamment au travers d’un engouement général pour la spéculation, touchant jusqu’aux classes les plus populaires, et ce jusqu’à ce que la bulle éclate – dans une économie par ailleurs unique, où les holdings occupent une place à part, si l’on dit que les zaibatsu ont officiellement disparu… D’autres spécificités dépassent ces grands domaines politico-économiques, avec une importance de même ampleur : par exemple, le système éducatif des « bêtes à concours », héritage d’une approche confucianiste de l'administration et plus encore, génère le syndrome otaku… mais tout autant le lavage de cerveau ; éventuellement nationaliste, d’ailleurs, dans un pays qui a longtemps mis en avant son désir d’expiation… mais qui en vient maintenant à sombrer dans le révisionnisme en la matière (je ne cacherai pas que cet aspect-là m’inquiète profondément – mais il est vrai qu’il est peu de choses que j’exècre autant que la nationalisme…).

 

Un point particulièrement fascinant et que l’essai met en avant, délibérément ou pas, c’est la vitesse sidérante à laquelle les choses évoluent – la profondeur historique, même relative, étant en fait l’occasion de souligner ce trait. Depuis Meiji, les nombreux bouleversements connus par le Japon se sont enchaînés à toute vitesse. Ce pays fermé devient vite le plus ouvert de la région. Il modernise son armée archaïque en quelques décennies à peine, bien suffisantes cependant pour triompher d’adversaires jugés autrement dangereux, au point d’être la seule nation non occidentale à se bâtir un empire colonial à l'époque. Il fait l’apprentissage de la démocratie parlementaire sur la même période, d’une brièveté extraordinaire… mais sa subversion par les militaires est tout aussi rapide. On passe sans transition – et finalement sans vraiment de heurts – du totalitarisme belliciste exaltant l’esprit japonais à une occupation américaine globalement appréciée sur le moment (attention tout de même au biais éventuel…), et durant laquelle l’armée, la nation, etc., sont autant de notions unanimement méprisées, dans une démarche consciente d’autodénigrement. Et le pays en ruines, et pauvre en matières premières comme en surface agricole exploitable, devient en l’espace de quelques années à peine – notamment une fameuse décennie lui suffisant à doubler son produit national brut – une des surpuissances économiques de la planète…

 

On pourrait continuer longtemps… ou pas ? En fait, cet aspect fascinant a pour moi un corollaire essentiel – et qui, pour le coup, contredit peut-être les intentions de l’essai. C’est, il est vrai, une idée qui m’est chère – et peut-être d’autant plus que je suis un lecteur de science-fiction : la vanité de toute prévision. La spéculation est un exercice formidable – mais la prédiction a quelque chose de religieux dans ses principes, appliquant des schémas généraux à des situations particulières, distance suffisant parfois à expliquer ses ratages. Je ne crois pas que l’on ait pu, en aucune de ces occasions, savoir ce que le Japon serait dix ans plus tard, à se fonder seulement sur ce qu’il était alors. L’histoire, en tant que telle, n’a pas de sens – et le Japon a souvent adopté des solutions parfaitement inattendues, pour des conséquences totalement imprévisibles. Les révisions successives de l’ouvrage en témoignent sans doute – au-delà de la seule volonté de mise à jour. Dans son dernier chapitre de son ultime édition (1970), Reischauer redoute ainsi la « crise de 1970 », annoncée de toutes parts – le chapitre qui suit immédiatement, dû à Richard Dubreuil, appuie pourtant encore davantage sur la réussite japonaise, dans le cadre d’un « redéploiement » qui paraissait sans doute bien improbable. Que penser alors d’autres « prédictions » ? Richard Dubreuil lui-même (dont les chapitres sont par ailleurs plus pointus à certains égards que ceux de Reischauer, tout particulièrement en matière d’économie) avance, par exemple, pour 2030, une situation du parc de l’énergie nucléaire qui paraît plutôt douteuse – après Fukushima… Savoir de quoi le Japon de demain sera fait, même au regard de l’expérience millénaire du pays, me paraît donc bien hardi – mais c’est vrai de toutes les autres civilisations, dans une histoire qui n’a pas de sens, quoi qu’on veuille y voir… Ne pas en conclure bien sûr que l'étude historique n'a pas de sens : c'est seulement son approche utilitariste, disons, qui me laisse au mieux sceptique.

 

Notons pour finir que le tome 2 comprend des annexes conséquentes, et du plus grand intérêt : un lexique très utile, une chronologie détaillée, ainsi qu’une bibliographie (en français) assez ample, permettant d’approfondir utilement les thèmes esquissés dans le présent essai.

 

Son biais éventuel n’est pas forcément une tare – dès lors qu’on le prend en compte. En l’état, c’est une lecture tout à fait profitable, d’une clarté appréciable, et qui éclaire utilement le Japon contemporain au regard d’une histoire complexe, tout en mettant toujours en avant le mouvement – une histoire, donc, qui n’a rien de statique, et c’est tout à fait bienvenu.

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Kojiki

Publié le par Nébal

Kojiki

Kojiki : Chronique des faits anciens, [Kojiki], par Pierre Vinclair, calligraphies de Yukako Matsui, Saint-Pierre, Le Corridor Bleu, [712] 2011, 233 p.

 

Le Kojiki est une œuvre à part, mais d’autant plus essentielle. Pour simplifier, on dira qu’il s’agit d’une synthèse de la mythologie et de la tradition shintoïstes, compilée sur ordre impérial vers le début du VIIIe siècle, afin que le souvenir des vieilles légendes perdure – ce qui était tout autant manière de consolider la dynastie, dont les origines divines sont ainsi mises en avant, mais aussi, encore que de manière plus ou moins consciente, d’établir une culture spécifiquement japonaise et détachée de l’influence irrépressible de la Chine (et peut-être aussi du bouddhisme ? Cette religion était alors d’importation récente, et le Kojiki se réfère à une tradition antérieure et ancrée dans le sol japonais…). L’empereur Temmu aurait ainsi confié à un certain Hieda no Are de rassembler tout ce matériel entre le mythe et l’histoire – mais oralement : le sage avait tout mémorisé, mais était le seul à savoir tout cela… Aussi, après la mort de Temmu, l’impératrice Gemmei a décidé d’une nouvelle étape dans cette entreprise, en confiant à un certain Ō no Yasumaro la rude tâche de coucher par écrit les récits, généalogies et chansons mémorisés par Hieda no Are (tout ceci est rapporté dans la préface de l’ouvrage, destinée à perpétuer également le souvenir de sa composition). Et c’est ceci qu’est à proprement parler le Kojiki, présenté à l’impératrice (si l’on ne veut pas dire « édité », mais après tout…) en 712, et rédigé en caractères chinois (les kanas n’apparaîtront qu’ultérieurement), utilisés parfois en tant qu’idéogrammes, parfois en tant que phonèmes – une particularité complexe de l’emprunt par les Japonais d’un système d’écriture largement inapproprié à leur propre langue, si différente… Quoi qu’il en soit, c’est bien une pierre fondatrice d’une littérature spécifiquement japonaise.

 

Basé sur des récits folkloriques des siècles immédiatement antérieurs (du IVe au VIe, semble-t-il), le Kojiki est à la fois un ouvrage religieux et un ouvrage d’histoire – sous cet angle, on peut le rapprocher de la Genèse, même si l’on aura l’occasion de voir que la comparaison s’arrête là ; quitte à se référer à une tradition occidentale, la mythologie grecque serait probablement une comparaison plus pertinente, si elle a à son tour ses limites, sur lesquelles on aura l’occasion de revenir… L’ouvrage part de la création du monde, et en premier lieu du Japon, par les Supérieurs (c’est ainsi que la présente traduction, assez spéciale et il faudra y revenir, désigne les kamis), puis, au fil de ses trois livres, les kamis d’abord essentiellement divins s’incarnent de plus en plus sur la terre, notamment en tant qu’empereurs (descendant au moins de la divinité solaire Amaterasu), dont la succession est envisagée sur une longue période (le Kojiki évoque, avec plus ou moins de détails, les 33 premiers empereurs du Japon ; le Nihongi, ou Nihon shoki, le complète à cet égard).

 

Il n’est peut-être pas évident de déterminer quel crédit les Japonais d’alors accordaient à cette œuvre à part – notamment en ce qui concerne son caractère « historique ». Par la suite, en tout cas, la perception de cette Chronique des faits anciens comme authentique ou pas a connu des fluctuations – sans doute est-ce à l’occasion des périodes d’émancipation de la culture chinoise qu’elle a le plus été prise au sérieux ; il semblerait que cela ait été le cas durant le shogunat des Tokugawa, par exemple… Au XXe siècle, la question a sans doute été perçue différemment : les nationalistes japonais, attachés à défendre les traditions insulaires spécifiques et censément vierges d’apports extérieurs, ont conféré au Kojiki un caractère plus que jamais sacré, mais en même temps historique et incontestable – attitude fondamentaliste (et donc politique au moins autant que religieuse), typique sans doute de ceux qui se veulent plus royalistes que le roi, ou en l’espèce l’empereur ; il n’est franchement pas dit qu’avant cet engouement les Japonais aient jamais accordé un caractère aussi irréductible à cette œuvre… La défaite en 1945 a à nouveau changé la donne : l’empereur étant contraint à abandonner son statut divin, l’assise mythologique de son pouvoir telle qu’elle était définie dans le Kojiki ne faisait plus sens… Mais sans doute est-ce pour le mieux, au-delà de toutes considérations politiques, en ce que cela autorise une étude plus sereine du document, décortiqué tant par les historiens et les folkloristes que par les amateurs de belles lettres.

 

Le Kojiki n’en est pas moins ancré dans la vie culturelle japonaise depuis le VIIIe siècle qui l’a vu apparaître. Le shintō, pratique religieuse toujours vivace, et s’accommodant du bouddhisme plus comme un complément que comme un rival, demeure un trait essentiel de la mentalité japonaise. Le Kojiki, dès lors, y joue toujours un rôle, encore que celui-ci ne soit sans doute pas évident à déterminer : en effet, si cette Chronique des faits anciens rapporte une longue histoire, entrecoupée de nombreuses et complexes généalogies, et s’exprimant plus qu’à son tour dans des chants et poèmes, elle est peu ou prou dégagée de la moindre prescription morale : à quelques très rares exceptions près, le Kojiki ne s’embarrasse jamais de dire aux fidèles comment ils doivent vivre – ce qui l’intéresse, c’est uniquement de rapporter « objectivement » la « vie » des Supérieurs, dans une optique « factuelle ». Or ceux-ci ne sont pas exactement des parangons de vertu… Les Supérieurs ont ici des traits de caractères très humains – ils sont cupides et jaloux, arrogants et violents, passent leur temps à se faire de sales coups, d’ordre politique (c’est peut-être d’autant plus vrai dans le dernier livre, où les empereurs, leur famille et les nobles en vue ne cessent de se trahir – « Le Trône de fer », c’est que dalle !) ou intime (coucheries à tout va avec les beautés en vue du moment, jalousies épiques et bâtards revanchards)… La « grandeur » qui leur est communément associée n’interdit en rien de les montrer dans leurs pires moments, quand leurs plus bas instincts prennent le dessus (mais après tout pourquoi les réfrèneraient-ils ?), et le tableau de leurs accomplissements, qui sont tout aussi souvent vilénies et bêtises que hauts faits et démonstrations de sagesse, s’accommode volontiers de l’ordure et de la scatologie… Nulle prescription morale, donc – on est très, très loin des « religions du livre » (mais sans doute tout autant du bouddhisme), et c’est tant mieux en ce qui me concerne… Plus près de la mythologie grecque, alors ? En partie, mais en partie seulement : il est vrai que certains thèmes, voire certains mythes, semblent étonnamment communs (le cas le plus flagrant est probablement l’histoire d’Izanagi allant chercher Izanami en enfer : on pense forcément à Orphée et Eurydice…) ; plus globalement, bien sûr, ces dieux au comportement très humain et pas toujours flatteur (aheum) se retrouvent dans les deux cas ; mais, même dans ces conditions, le monde grec peut le cas échéant avoir recours à la fable, et tenter de tirer des leçons sinon des instructions du comportement des dieux – or même cette morale a minima semble absente du Kojiki

 

Pour autant, sa dimension historique, même à partir du deuxième livre, quand ce sont les empereurs qui sont décrits, à partir du premier d’entre eux, Jimmu, et non plus les Supérieurs au caractère « divin » plus franchement affirmé (il y a une continuité, certes, mais en même temps une différenciation insidieuse), doit sans doute être envisagée avec précautions… Si les nationalistes de la première moitié du XXe siècle étaient portés à en faire une lecture littérale et fondamentaliste, c’est sans doute une approche nettement moins envisageable aujourd’hui (même si j’imagine que ces nationalistes-là ont des héritiers, et qui semblent d’ailleurs pas mal s’agiter en ce moment, ai-je cru comprendre…). Pour autant, une étude sereine du contenu du Kojiki est heureusement envisageable, et qui peut laisser penser à des historiens que certains des faits qui y sont rapportés ont bel et bien une assise historique – la tâche du tri s’annonce complexe et ardue, mais pourrait être très riche d’enseignements.

 

Mais comment prendre le Kojiki ? La question est forcément délicate – et, bien sûr, elle se pose en des termes bien différents pour un lecteur japonais et pour un lecteur occidental… L’arrière-plan religieux, dans une perspective shintoïste, mais tout autant le contexte historique et politique, sont probablement inaccessibles à un lecteur tel que votre serviteur, là où un lecteur japonais, qu’il le veuille ou non, « croyant » ou pas, baigne sans doute là-dedans. Dès lors, l’approche ne peut qu’être différente : en tant que lecteur français, je suis porté à envisager le Kojiki en tant qu’œuvre littéraire et en tant que document historique (ou historiographique, peut-être) ; au fond, je suis amené à le lire comme je lirais, disons, tel volume de mythologie grecque, ou, plus exactement peut-être (car les mythes grecs, au travers des arts, constituent un patrimoine européen commun auquel je ne pourrais prétendre avoir échappé), l’odyssée de Gilgamesh, disons. Cette approche est-elle valable, pour l’étude d’un texte de nature essentiellement religieuse à l’origine ? « Valable »… Je ne sais pas si c’est le mot ; même chose pour « légitime »… Oui, sans doute ; mais avec les pincettes nécessaires, cette prise de conscience que mon approche, distanciée, est sans doute bien différente de celle d’un Japonais – quel que soit le crédit ou le ressenti qu’il y apporte.

 

Aussi certaines dimensions de ma lecture sont-elles sans doute biaisées – ou disons du moins qu’un lecteur japonais n’aurait pas les mêmes réflexes en l’espèce, on est en droit de le supposer. Ainsi de l’aspect « comique » du Kojiki – pas systématique, mais flagrant dans certaines scènes, d’adultère ou de bravacherie notamment, et encore davantage quand la scatologie s’en mêle (ce qui arrive à plusieurs reprises, tout particulièrement dans le premier livre – les excréments, mais tout autant les autres sécrétions corporelles, à vrai dire, sont à bien des égards un matériau primordial du monde). Quant aux trahisons à répétition – tout particulièrement celles du troisième et dernier livre –, elles m’évoquent immanquablement des sagas, dont elles conservent parfois le caractère épique, d’ailleurs, ou, au-delà, des récits de fantasy qui s’en sont inspiré… Je retiens quelques personnages forts en gueule et des plus amusants, comme Susanō – qui sème le bordel partout où il passe –, quitte à leur attribuer un caractère archétypal plus ou moins bienvenu… Voilà, disons, pour l’aspect « divertissant » de la lecture.

 

On est cependant aussi tenté d’en tirer des leçons, si elles sont donc rarement d’ordre moral – des leçons plus ou moins bienvenues là encore, d’autant qu’elles se fondent sur une perception de la culture japonaise essentiellement lacunaire et sans doute non exempte de préjugés… Ainsi de la place des femmes dans le récit : outre Amaterasu, qui, des Supérieurs les plus « divins » du premier livre, est peut-être celle qui a le rôle le plus concret dans le récit historique, en générant la dynastie impériale, j’ai été tenté de relever la place essentielle des femmes dans le Kojiki, qui, pour passer nécessairement par la sexualité et la procréation, se révèle parfois plus complexe – on relève ainsi régulièrement des impératrices (telle Gemmei ?) qui héritent du pouvoir et l’exercent par et pour elles-mêmes (tendance qui disparaîtra ultérieurement, ai-je cru comprendre – pour des raisons politiques essentiellement, mais il me semble avoir lu que le bouddhisme y avait eu sa part ?) ; le caractère si outrancièrement patriarcal et rigidement sexué souvent associé à la société japonaise n’était peut-être pas si marqué à cette époque – et, après tout, le Kojiki accorde donc un rôle essentiel à Amaterasu… Pourtant, une des premières scènes marquantes de cette Chronique des faits anciens (livre I, chapitres IV et V) explique le ratage d’une première tentative de création du monde, et notamment du Japon, puis des hommes, parce que la femme Izanami a parlé (pour exprimer sa satisfaction) avant son amant et frère Izanagi après leur copulation censée générer la vie ! Je ne suis pas en mesure de creuser la question, cependant… Mais on peut à l’occasion, relever d’autres traits sans doute riches d’enseignements : dans le livre II, les chapitres XCVI à XCVIII m’ont ainsi étonné en rapportant, déjà et dans ce contexte mythique, l’invasion de la Corée (sur ordre direct des Supérieurs !) ; un trait qui a pu, je suppose, avoir son importance par la suite… et peut-être tout particulièrement auprès des plus fervents nationalistes japonais, y voyant une justification à leurs ambitions impérialistes ? Pourtant, à ce que j’ai cru comprendre (je relis en ce moment l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer, qui, pour traiter surtout du Japon du XXe siècle, n’en comprend pas moins des éléments antérieurs), le Kojiki et plus globalement la tradition japonaise prennent ici l’histoire à rebours : s’il y a bien des liens historiques (ou plus exactement protohistoriques) entre le Japon et la Corée, c’est en sens inverse – dans la mesure où le peuplement du Japon s’est fait au travers de vagues successives de migrations en provenance de Corée… Ce n’est qu’un exemple : il s’agit de questions complexes auxquelles je serais bien en peine d’apporter même de très vagues éléments de réponses.

 

Comment, enfin, rendre le Kojiki en français ? Un autre problème bien ardu… Le réflexe initial serait sans doute d’en livrer une version « scientifique », abondamment annotée ; l’avant-propos évoque ici la traduction anglaise « classique » de Basil Hall Chamberlain. En français, peut-être faudrait-il alors se référer à la traduction de Masumi et Maryse Shibata ? En tout cas, ce n’est pas le parti pris par cette édition au Corridor Bleu – car, en fait de « traduction », il faudrait sans doute parler au moins d’ « adaptation », sinon de « recréation »… Au point, à vrai dire, où j’ai bêtement hésité à ranger l’ouvrage sous son titre (ce que j’ai finalement choisi) ou sous le nom de son « auteur », Pierre Vinclair. Chercheur autant que poète, ce dernier a en effet livré une version très particulière du Kojiki – œuvre largement poétique, notamment sur le tard, où chansons et poèmes sont très nombreux. Je manque d’éléments de comparaison pour déterminer au juste où cette version « s’éloigne », le cas échéant du texte originel, et où la fidélité demeure essentielle.

 

Le trait le plus saillant de cette « version », cependant, concerne à n’en pas douter les noms propres ; en effet, Pierre Vinclair a choisi de ne pas conserver les noms japonais, mais de les « traduire », ou du moins d’exprimer littéralement ce qu’ils connotent. Ainsi, pour revenir sur des noms déjà cités dans cette chronique, Izanagi et Izanami sont désignés comme L’Engageant et L’Engageante, Amaterasu est Brillante-au-Ciel, Susanō est Brave-Brusque-Impétueux, le premier empereur Jimmu est Prince-Divin-de-l’Unification-de-Grande-Harmonie, etc. Quitte à recourir pour ce faire à des qualifications à rallonge (Soleil-du-Ciel-des-Huit-à-la-Limite-des-Vagues-dans-une-Chaume-de-Brave-Cormoran-de-Rencontre-Avortée, par exemple…), non dénuées le cas échéant d’aspects comiques a fortiori pour un lecteur occidental (Céleste-et-Rapide-Conquérant-aux-Grandes-Grandes-Oreilles-qui-Conquiert-Vraiment-Comme-un-Conquérant…), d’autant que le « traducteur » n’hésite pas, à l’occasion, à recourir au registre familier (Princesse-qui-a-du-Chien…) ; et je dois dire que ces derniers aspects m’ont eu peu décontenancé – que le Kojiki puisse être drôle est une chose, mais il est tout de même difficile parfois de prendre ainsi au sérieux des personnages qui devraient probablement l’être… Il y a même une scène, mais je ne me souviens plus à quel endroit exactement, où le « traducteur » emploie les termes « rikiki » et « maous », et j’ai franchement du mal à les trouver pertinents dans un contexte pareil… D’autres choix de traduction sont éventuellement contestables, tant qu’on y est : par exemple, j’ai vraiment tiqué sur l’emploi du titre de « dauphin », spécifiquement français, pour désigner le « prince héritier » (ce qui revient à plusieurs reprises) ; certes, cela autorise un jeu de mots, mais ça me paraît bien trop biaiser le propos, en le parasitant de références extérieures qui n’ont pas lieu d’être… Et j’ajouterai enfin, comme vous vous en doutez, que ce choix de noms complexes et à rallonge implique un rythme de lecture assez particulier (et épuisant dans les chapitres généalogiques, du coup d’autant plus interminables), et ne facilite pas exactement, pour le lecteur, l’identification des très, très nombreux personnages figurant dans le Kojiki. La langue est autrement assez belle, notamment pour ce qui est des poèmes, mais j’ai quand même eu bien du mal avec ces partis-pris – d’autant que les noms « japonais », bien sûr, ne sont donnés en fin d’ouvrage que pour très, très peu de personnages (21 sur les centaines qui sont évoqués dans le livre), et absolument aucun lieu ; ce qui, là encore, ne facilite pas exactement l’identification et le suivi…

 

Pas très convaincu par cette approche, donc – mais ça, c’est mon problème, j’imagine, et je ne doute pas qu’elle saura légitimement en séduire plus d’un ; quant à moi, il faudra que je retente l’expérience avec une édition plus « scientifique »…

 

(J’avoue enfin être largement passé à côté des calligraphies de Yukako Matsui – mais, là encore, ça, c’est moi.)

 

Le Kojiki est un ouvrage fascinant – et parfois déconcertant. Pièce de choix pour appréhender l’histoire du Japon et peut-être encore son état contemporain, cette Chronique des faits anciens est néanmoins d’un abord délicat, et les partis-pris de traduction en biaisent sans doute la lecture ; le ton relativement « léger » de la version de Pierre Vinclair ne m’a pas tout à fait convaincu – et j’ai l’impression, en fait, qu’il me reste encore à lire le Kojiki, que je ne l’ai pas fait ici… On verra bien, d’ici quelque temps, si un complément plus « universitaire » s’avèrera utile.

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Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

Publié le par Nébal

Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

MOORE (Alan) & BURROWS (Jacen), Providence, t. 2 : L’Abîme du temps, [Providence #5-8], couleurs de Juan Rodriguez, traduction [de l’anglais] par Thomas Davier, Nice, Panini France, coll. Best Of Fusion Comics, 2016, [n.p.]

 

J’étais un peu sceptique après avoir lu le premier tome de Providence, dernière série en date due au grand Alan Moore, qui y poursuit plus que jamais sa révision de l’univers lovecraftien – lequel avait déjà laissé des traces dans bien des séries de l’auteur, avant de devenir une préoccupation officielle avec Neonomicon. Forcément, cette conjonction où les astres sont putain de propices ne pouvait qu’attiser ma curiosité : Lovecraft + Moore, c’en est presque de la provocation, à ce stade… Mais cela allait sans doute au-delà de la curiosité, pour se teinter de crainte peut-être, et donc de scepticisme. À force de me régaler avec les BD de Moore, puis de m’en régaler un peu moins au fil des nouvelles séries (disons que la dernière fois où il m’a vraiment bluffé, à la hauteur de son talent, était probablement Filles perdues), j’en suis peut-être venu, non sans perversion, à guetter le moment où ça ne marcherait plus…

 

Et peut-être était-ce le cas de Providence – déjà que Neonomicon m’avait laissé totalement froid au premier abord, avant de me parler davantage toutefois à la relecture (hors lovecrafteries, il faudrait sans doute parler ici des ultimes déclinaisons de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’ailleurs, mais je ne les ai pas toutes lues)… Le premier tome m’avait tout de même laissé très perplexe, et je ne voyais pas bien où Moore voulait en venir – tandis que nombre de ses procédés m’intriguaient sans me convaincre (les noms tout juste travestis dans une abondance de références, l’homosexualité envahissante du héros, les compléments textuels de chaque épisode parfois tout à fait bienvenus, pour éclairer le récit sous un autre angle ou y ajouter, d’autres fois simplement redondants…), quand l’idée globale d’une systématisation de l’univers lovecraftien, ainsi rassemblé pour en dégager une ultime cohérence, sans me déplaire, m’incitait à patienter un peu pour voir ce que Moore en ferait au juste.

 

Ce scepticisme ne m’avait certes pas abandonné quand j’ai entamé la lecture de ce tout récent deuxième tome, reprenant les épisodes 5 à 8 de la série ; d’autant que j’en avais eu des échos divers, parfois enthousiastes, plus souvent mitigés j’ai l’impression… Mais j’ai pourtant été bien davantage conquis par ce tome 2 que par le premier ! Je ne suis pas certain d’être en mesure de dire pourquoi au juste, mais c’est bien ça : au fur et à mesure que l’on avance, le récit s’avère toujours plus rusé et intelligent… Moore y jongle habilement avec l’érudition lovecraftienne, tout en traitant ces thèmes d’une manière toute personnelle, dépassant cette fois clairement la simple référence. Et, autre point essentiel, il remet utilement la peur – en la teintant plus que jamais de malaise – au cœur du récit lovecraftien : je crois me souvenir d’une interview où il revenait sur le fait que Cthulhu, à force de déclinaisons humoristiques/kawaii, ne faisait plus peur, et qu’il serait bien temps de lui rendre ses attributs originels ; le Grand Ancien n’apparaît pas ici, mais l’univers lovecraftien, globalement, est ainsi traité, et pour le mieux – ce qui passe par des scènes d’horreur pure, cauchemardesques et malsaines, d’une efficacité certaine, quitte à recourir à des procédés plus outranciers que ceux que s’autorisait le gentleman de Providence (ici, pour le coup, la dimension sexuelle est intelligemment développée, mais renvoyant probablement plus à un Clive Barker, disons, qu’au prude Lovecraft).

 

Nous y suivons toujours le jeune Robert Black – ex-journaliste, désormais désireux de devenir pleinement écrivain, et se promenant dans une Nouvelle-Angleterre finalement tout aussi mythique que celle de Lovecraft, en quête d’inspirations témoignant de l’étonnante survivance d’un occultisme prégnant dans la société américaine jusqu’en ce début de XXe siècle (1919, je crois). Désireux d’en apprendre plus sur ces livres qui rendent fou, à l’instar de ce qu’affiche Chambers dans Le Roi en jaune, désireux aussi de rencontrer les pourvoyeurs de ces résurgences mythiques et ésotériques en la personne des omniprésents mécènes de la Stella Sapiente, Robert Black se promène à son rythme, et, au début de ce tome, après une déconcertante visite auprès des Wheatley dégénérés (cet ultime épisode du premier volume m’avait bien davantage plu que les trois précédents, car autrement habile à susciter la peur en jouant donc sur le malaise – en fait, s’il n’y avait pas eu ce dernier épisode, il n’est pas dit que j’aurais poursuivi l’aventure…), il s’attaque à un gros morceau, en se rendant à Manchester, ville paumée aux confins du Massachusetts et du New Hampshire, pour y visiter l’Université Saint Anselm, et notamment sa bibliothèque, où se trouve la traduction du livre arabe qui l’intrigue tant depuis qu’il s’est lancé dans cette histoire…

 

Et le séjour devient proprement cauchemardesque – notre faible (car lovecraftien ?) héros étant de plus en plus amené à douter de sa santé mentale tant ses perceptions s’avèrent erronées (en premier lieu celle du temps), tandis que la moindre rencontre, aussi innocente soit-elle de prime abord, peut se teinter d’inquiétude ou encore de dégoût – de manière particulièrement marquée quand c’est la jeune Elspeth Wade (13 ans), qui est en cause : Moore use ici sans doute du presse-bouton, en mode terreur automatique, mais il n’en concocte pas moins une scène d’horreur extrême et foncièrement marquante.

 

Le voyage se poursuivra, pourtant – dans une Boston plongée par le chaos du fait de la grève de la police (les références étant alors Dante ou Jérôme Bosch, avec du rab de surréalisme grotesque), où Robert Black croise cependant des personnages fort intéressants, auprès desquels il pense trouver des réponses à ces interrogations qui le minent – et se réjouit sans doute bien trop vite de les avoir trouvées, méthode d’autant plus navrante pour se voiler la face… Pourtant, ces Ronald Underwood Pitman et Randall Carver ont bien des choses à dire, sur ce monde et sur celui des rêves. Mais peut-être est-ce le cas aussi d’autres personnages plus étranges encore ? Ainsi de cet écrivain amateur, dont la nouvelle « Par-delà le mur du sommeil » a tant bouleversé le jeune Black – même pas conscient qu’une chose pareille pouvait exister, lui qui ne savait rien de cette presse alterative, et pas beaucoup plus de l’état contemporain de la littérature « weird »… Un certain H.P. Lovecraft – croisé en ville, l’heureuse coïncidence, quand l’excellent Lord Dunsany (que Black ne connaissait pas davantage) vient y donner une fascinante lecture ! Une prochaine étape se dessine dans l’odyssée souterraine de Robert Black – la ville de Providence si bien nommée…

 

La figuration de Lovecraft lui-même dans les lovecrafteries est un classique du genre, au point de constituer un de ses codes ou poncifs, c’est selon – ainsi dès « The Space-Eaters » de Frank Belknap Long, initiant le mouvement de pastiche. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Moore en fasse usage ici. Cependant, ce procédé s’est montré plus ou moins pertinent, en fonction des auteurs et des récits… Moore s’en tire au mieux en le subvertissant : il brouille les pistes en même temps qu’il les suscite, en incarnant l’auteur sous divers avatars alternatifs ou éventuellement complémentaires. Dans ce volume (au-delà des allusions portant sur les parents de l’auteur), Lovecraft intervient en fait plusieurs fois : dans les pages du Livre de Hali de la sagesse des étoiles, nous le reconnaissons derrière la figure cosmique du Rédempteur (le lecteur complice voit bien en quoi Robert Black se trompe dans ses interprétations, c’est un aspect essentiel de ce volume – et plus fin que dans bien des lovecrafteries) ; puis nous le rencontrons en la personne de Randall Carver – transposition de Randolph Carter, bien sûr (on retrouve de manière générale les noms « décalés » propres à la série, dont quelques exemples ont été donnés plus haut), ledit Randolph Carter étant un alter-ego sans doute idéal de Lovecraft lui-même : graphiquement cela ne fait aucun doute, et si la biographie de cet auteur amateur pétri de talent a ses singularités, elle n’en est pas moins riche d’échos renvoyant à celle de Lovecraft. Mais on trouve « plus Lovecraft » que Randall Carver lors de la lecture de Dunsany, et cette fois un Lovecraft qui porte bien ce nom – et que Robert Black trouve particulièrement étrange, lui qui, ces derniers temps, a pourtant considérablement réévalué sa notion personnelle de l’étrangeté… Peut-être est-ce le bon ? Mais peut-être n’est-ce encore qu’un leurre… Quoi qu’il en soit, cette manière d’aborder le personnage s’avère tout à fait concluante et pertinente.

 

Mais c’est une illustration parmi d’autres du traitement que fait subir Moore à ses (nombreuses, envahissantes) références – et je crois que je les apprécie d’autant plus qu’elles jouent un peu perversement des attentes du lecteur amateur, habitué à croiser dans ses lectures lovecraftiennes une kyrielle de clins d’œil plus ou moins appuyés, plus ou moins lourdingues. Certes, Moore procède parfois ainsi – et quand nous rencontrons le docteur Hector North, dont les paroles baignent dans les sous-textes complémentaires de l’homosexualité et de la réanimation des morts, sans doute y a-t-il bien une part de gag complice. Le plus souvent, pourtant, cela va bien au-delà : à Manchester, Elspeth Wade, Hekeziah Massey et Jenkins sont autant de véhicules de l’horreur – empruntant, comme dit plus haut, les voies détournées du malaise. Quant à Ronald Underwood Pitman, au-delà des mauvais jeux de mots de la transposition de son nom, il est une occasion essentielle d’objectiver l’horreur, ou plus exactement la réalité d’un monde que l’on sera porté, à tort ou à raison, à juger horrible – à la condition toutefois d’accepter de le percevoir tel qu’il est…

 

Ce qui n’est pas le cas de Robert Black – chose qui apparait dans la BD elle-même, bien sûr, mais ressort sans doute encore davantage dans les pages de son journal intime qui concluent chaque épisode (le procédé, globalement, me parait pourtant peut-être un peu moins pertinent que dans le premier tome… mais peut-être, en fait, la plus grande subtilité des variantes quant à ce qui s’est passé fait-elle d’autant plus sens qu’elle appuie sur les redites ?). En fait, le troisième épisode, avec Pitman et ses goules, est bien l’occasion de réintroduire dans la BD un peu d’humour, quand bien même très tordu, après l’apogée du cauchemar de Manchester impliquant la si précoce Elspeth Wade (une scène aussi traumatisante que brève) – un humour à son tour teinté d’angoisse et de malaise, pourtant, car nous y voyons un Robert Black « rationaliser » l’incompréhensible à grands renforts de Freud et de Jung, qu’il ne maîtrise sans doute guère, et qui, dans un cadre pareil, relèvent plus d’une déviation ésotérique que de la science à proprement parler… Certes, Pitman recommande à Black de tourner le dos à la réalité horrible du monde – littéralement. Mais Black va sans doute encore plus loin que ce que le photographe et peintre lui suggérait de faire, en refusant le monde, en le dissimulant sous des termes ronflants d’une psychanalyse à la mode et plus ou moins bien comprise… Autant dire qu’ici le pauvre Robert Black a quelque chose de plus que jamais ridicule. La rencontre ultérieure avec Randall Carver, le rêveur ultime qui accompagne Black au long des 700 marches de l’escalier conduisant au Rêve profond, a d’autant plus quelque chose de lumineux, mais que l’on sent ne constituer là encore qu’une façade – un abri, à maints égards, pour se préserver d’une altérité trop radicale et par essence dangereuse.

 

C’est sans doute ici que Moore se montre tout particulièrement habile – dans la mesure où ses références, enfin, font sens : en les tordant de mille et une manières, non seulement il leur rend leur dimension inquiétante, que trop de pastiches légers avaient remisée de côté, mais il les inscrit tout à la fois dans un contexte qui lui est propre et qui, au prétexte de la « réinterprétation » de Lovecraft, les transcende en fait pour en tirer une signification d’un ordre presque « supérieur ». J’ai vraiment l’impression que c’est cette idée d’un « sens » global, avec ses connotations paranoïaques de grande conspiration au moins contre le « héros », qui fait en définitive la singularité de l’interprétation moorienne, et justifie sa tentative de livrer un univers pleinement cohérent.

 

Et c’est pourquoi le jeu des références convainc, ici – et sans doute bien davantage que dans le premier tome. Bien sûr, elles abondent plus que jamais… Prenons l’épisode 5, « In the Walls » : le titre, bien sûr, renvoie à « The Rats in the Walls », mais, de la même manière que ce que nous avions constaté dans le tome 1, la nouvelle-titre est en fait une fausse piste, ou disons qu’elle dissimule d’autres références qui s’avèrent autrement pertinentes : en l’espèce, « Herbert West – Reanimator », « The Thing on the Doorstep », « The Dreams in the Witch House » (surtout) et « The Colour Out of Space », tandis que le jeu sur le temps, qui donne son titre au recueil, semble prendre au pied de la lettre « The Shadow Out of Time » (mais sans lui conférer pour l’heure de dimension « cosmique »). Tout ceci, en tout cas, est arrangé pour bâtir un cadre cohérent – qu’on aurait sans doute vainement cherché chez Lovecraft lui-même, quoi qu’on ait pu en dire. Globalement, c’est très bien fait – même si, en l’espèce, « The Colour Out of Space » s’insère en fait mal dans ce cadre… Mais peut-être faut-il y voir un témoignage tout particulièrement éloquent de la dimension onirique et hallucinatoire de l’épisode ? Lequel est bien d’une construction sans faille à cet égard – en jouant des rêves et des faux réveils pour déconcerter le lecteur au moins autant que Robert Black… et tout à la fois affiner la symbolique des personnages et des événements, en leur conférant cette dimension supplémentaire de sens qui les rend si inacceptables. Et si la grande scène d’horreur de ce tome 2 se trouve dans l’épisode suivant, cet épisode-ci n’en est pas exempt pour autant – ainsi avec la vieille Mme Massey, nue, donnant le sein à Jenkins (ou plutôt Brown Jenkin – le nom n’est quasiment pas décalé, ici), ou bien la ballade en voiture avec ce dernier au volant, dont on ne sait plus si et quand et où elle a eu lieu. Moore gère tout cela habilement – et d’autant plus qu’il sait donc y injecter une dose supplémentaire de malaise, tout à fait bienvenue, en ce qu’elle sous-tend l’horreur en permanence, pour mieux la faire briller.

 

Mais l’horreur n’est pas tout – et sans doute est-elle d’autant plus efficace, chez Lovecraft, qu’elle se mêle de fascination. Moore introduit peut-être cet élément, mais d’une manière assez inattendue – pas à l’échelle cosmique, mais bien au contraire à celle de l’homme, et en l’occurrence de l’artiste : les photographies et tableaux si dérangeants de Pitman ont bien quelque chose de cette dimension (là encore, Robert Black se ridiculise peu ou prou en tenant à y voir à tout prix des métaphores politiques – Pitman ne le contredit pas, et peut-être y a-t-il même un fond de vérité là-dedans, mais le lecteur complice sait ce qu’il en est à un degré de compréhension inaccessible au personnage), mais bien davantage les récits lumineux de Randall Carver, et sans doute de H.P. Lovecraft ; ou, plus exactement, donc, l’homme derrière les récits, qu’on aurait sans doute bien tort d’effacer trop vite, par réflexe, au principe erroné que la personne pourrait être dissociée de l’art. Ce qui m’a paru très bien vu – tout particulièrement dans une entreprise telle que celle de Providence.

 

Il est vrai que tout ne fonctionne pas aussi bien – notamment, d’ailleurs, en ce que l’artifice narratif est souvent tout à fait « visible », affiché, mais on peut supposer un jeu de l’auteur à cet égard. Les extraits du journal de Robert Black, comme dit plus haut, sont plus ou moins pertinents à cet égard – car lourds de redites qui, finalement, n’éclairent pas plus que ça la subtilité des points de vue, à la différence de ce qui se produisait dans le premier tome : la BD confie à un lecteur-démiurge un point de vue largement objectif, le journal renvoyant quant à lui à la subjectivité du personnage devenant tardivement narrateur – et ce biais limitant bien sûr la perception du monde autant que du récit ; ceci est toujours vrai, mais l’absence (à une exception près, l’alphabet « aqlo ») de documents autres limite la part d’enquête, au point où la narration en devient un peu prosaïque. Ce qui fait sens, en même temps : l’incapacité de Robert Black à évoquer son ultime rencontre avec Elspeth Wade est plutôt bien rendue et efficace – qu’il contourne le problème en en faisant une idée de nouvelle horrifique est peut-être un peu gros, toutefois, encore que cela fait sans doute sens, une fois de plus, au regard du propos général de la série… De ces extraits, cependant, mes préférés sont bien ceux où Black, comme contraint et forcé, joue pleinement à l’écrivain – son introduction romanesque, dont il est très satisfait, est sans doute aussi lourde que l’on pouvait l’espérer, tandis qu’il couche ensuite sur le papier plusieurs idées folles dans la perspective de récits oniriques à la façon de ceux de Randall Carver… ou de Lord Dunsany… ou de Lovecraft ? Là, c’est très bien vu.

 

 

Bon, c’est une BD, je suppose qu’il faut donc parler du dessin de Jacen Burrows… Je ne sais pas vraiment qu’en dire. C’est bien fait, pointilleux, précis, et ça fait le job… Je trouve quand même que ça manque un peu d’âme – à mesure que la série en gagne, mais du fait de son scénario uniquement ou presque…

 

Providence n’est probablement pas ce que Moore a fait de mieux, hein – loin de là. Ce n’est pas non plus ce qu’il a fait de plus palpitant – loin de là, encore plus loin de là. Mais ce deuxième tome, et ce n’était vraiment pas gagné, m’a en fait bien davantage convaincu que le premier – je ne doute pas, cette fois, de lire la suite. Parce qu’il y a là, tout à la fois, une intelligence de l’œuvre de Lovecraft, et une manière de se l’accaparer, qui s’avèrent tout à fait intéressantes ; et j’ai cette fois vraiment envie de voir où tout ça va nous mener – j’ai un peu peur, toujours, hein… Mais bon, la peur est le propos.

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