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La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryûnosuke

Publié le par Nébal

La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryûnosuke

AKUTAGAWA Ryûnosuke, La Vie d’un idiot et autres nouvelles, traduit du japonais par Edwige de Chavannes, préface de Jeannine Kohn-Étiemble, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [1987] 2009, 189 p.

 

Akutagawa Ryûnosuke est à n’en pas douter un des très grands noms de la littérature japonaise contemporaine – ce qui va bien au-delà du prix qui porte son nom, créé après sa mort précoce par un ami écrivain, Kikuchi Kan, et dont on fait régulièrement, à plus ou moins bon droit sans doute, le « Goncourt japonais » ; c’est bien, on le dit souvent, le prix littéraire japonais le plus prestigieux – notons cependant qu’il a un domaine particulier, visant à récompenser essentiellement des œuvres brèves. Or Akutagawa était bien un spécialiste de la forme courte, connu essentiellement pour ses nombreuses nouvelles (il n’a jamais écrit de roman, sauf erreur), mais on lui doit aussi des haïkus sous le pseudonyme de Gaki.

 

Il a, dans ces registres, livré une œuvre finalement très diverse, pourtant toujours personnelle, ainsi qu’en témoigne tout particulièrement ce recueil intitulé La Vie d’un idiot et autres nouvelles, plus ou moins conçu comme un complément à Rashômon et autres contes, dans la même collection, qui comprend sans doute ses récits les plus célèbres (dont « Rashômon » et surtout « Dans le fourré » ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira, mais on peut relever aussi, par exemple, « Le Nez » ou « Gruau d’ignames », qui ont beaucoup contribué à sa gloire au Japon, et je ne peux m’empêcher de mettre en avant de ses incroyables récits louchant sur le fantastique, comme « Figures infernales » ou encore « Les Kappas »).

 

Toutefois, cette nature de « complément » ne doit pas nous tromper – on aurait sans doute bien tort d’y voir une compilation de textes de second ordre, un bon cran en dessous du « best of » que serait Rashômon et autres contes. Bon, il y a peut-être un tout petit peu de ça quand même… Mais le présent recueil demeure nettement au-dessus du lot, et les textes qui y sont compilés sont tout à fait bons, voire excellents, toute comparaison à part, et j’y relève au moins un chef-d’œuvre (« Lande Morte », qui va me faire m’extasier abondamment tout à l’heure), et probablement d’autres encore.

 

En fait, la véritable singularité de ce recueil est ailleurs, à mon sens – qui lui confère sans doute un aspect « documentaire », mais là encore au fil de textes très bons pour eux-mêmes, et pas seulement pour ce qu’ils nous apprennent de l’auteur. En effet, cette compilation balaye toute la carrière d’Akutagawa, dans l’ordre chronologique, partant d’un texte de jeunesse (caractère flagrant…) pour s’achever avec deux textes posthumes, composés peu avant le suicide de l’auteur, et dont le caractère morbide a quelque chose d’étouffant et d’immensément douloureux, sans pour autant nuire à la valeur littéraire des textes en question, immense (je dis « textes » et non « nouvelles » car, quoi que le titre global puisse laisser supposer, « La Vie d’un idiot » ne me paraît pas relever du genre nouvelle – bien plutôt de la poésie, en fait ; à vrai dire, la part essentielle d’autobiographie dans plusieurs des textes qui précèdent pourrait éventuellement, elle aussi, légitimer une critique de l’emploi de ce qualificatif, mais c’est davantage à débattre).

 

Au-delà, ce voyage au fil d’une brève mais intense carrière est l’occasion d’apprécier les goûts comme les divergences de l’auteur ; un trait essentiel du personnage comme de son art est sans doute la bascule inconfortable entre la culture japonaise classique, qu’il connaît bien et apprécie sans succomber à la tentation passéiste, et les cultures occidentales qui, suite aux bouleversements de l’ère Meiji, imprègnent de plus en plus la vie japonaise, quotidienne comme intellectuelle, et pour lesquelles il a un goût marqué, citant notamment à tour de bras des auteurs européens qu’il admire par-dessus tout (anglais – il en était professeur –, allemands, français…). « La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Baudelaire ! », nous dit-il ici… Ce déchirement fondamental se double sans doute d’un autre, qui est donc le rapport ambigu au passé, sous la perspective des règles de l’art – l’écrivain prisant fort les récits « historiques », contre les mœurs « naturalistes » de son temps, dans sa classe tout du moins (cela passe même régulièrement par l’adaptation moderne de contes parfois fort anciens ; voyez ici), mais se livrant enfin dans des récits « réalistes » et « intimes », mettant l’accent sur le réel et la subjectivité de l’auteur exprimant et questionnant son propre vécu…

 

Dans tous ces possibles, cependant, demeure la présence de l’écrivain Akutagawa – et d’autant plus quand il questionne son art, dont il voudrait faire un rempart contre l’absurdité et la médiocrité menaçante du monde… Tentative prégnante, mais sans doute vouée à l’échec, hélas – la douleur, la peur, la honte, l’emportent en fin de compte, et l’écrivain, oppressé par cette « vague inquiétude » permanente (l’explication qu’il avait laissée des raisons de son suicide – Maruo Suehiro l’évoquait dans son adaptation en manga de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo, dont je vous avais parlé récemment), prend sa vie insupportable…

 

Mais décortiquons maintenant un peu ce recueil…

 

L’EAU DU FLEUVE

 

« L’Eau du fleuve » (« Ôkawa no mizu », 1912) est vraiment un texte de jeunesse – l’auteur a vingt ans, et ça se sent… Ce texte dénué de récit, à la limite du poème en prose, loue les eaux d’un fleuve de Tokyo, en vibrant de romantisme. L’auteur y fait ses gammes, oui : le texte est d’une affectation indéniable, et Akutagawa cite à tours de bras tout ce qu’il aime – que ce soit dans la culture japonaise ou occidentale (allant jusqu’à garder les mots « Stimmung » ou « lifelike » dans le texte). C’est surtout là en fait ce qui est le plus intéressant – pas pour le texte pour lui-même (ça lui est sans doute plutôt préjudiciable), mais pour ce qu’il révèle des passions de son jeune auteur déchiré entre deux mondes. Mais il faut sans doute relever aussi le caractère très positif et sans ambiguïtés du texte – ça ne sera pas toujours le cas par la suite… Petit pincement au cœur, d’ailleurs, à la lecture de la dernière phrase : « C’est parce que le fleuve existe que j’aime Tôkyô ; c’est parce que Tôkyô existe que j’aime la vie. »

 

UN JOUR, ÔISHI KURANOSUKE

 

Suit, avec un décalage de cinq années, « Un jour, Ôishi Kuranosuke » (« Aru hi no Ôishi Kuranosuke », 1917), et là c’est de suite autre chose – avec un auteur qui s’affirme, notamment en ce qu’il aime à puiser dans l’histoire, quoi qu’en disent les naturalistes d’alors, pour qui le réel immédiat, le vécu de l’auteur lui-même, est la seule voie envisageable.

 

Il s’agit d’une variation sur le thème des 47 rônin, authentiques personnages ayant depuis le tout début du XVIIIe siècle, époque de leur exploit, constitué l’exemple ultime, le modèle indépassable, de l’honneur et de la loyauté au sens de la culture nippone – on y est sans cesse revenu, et on y revient encore.

 

Mais Akutagawa, alors, est déjà plus enclin à se pencher sur les difficultés éthiques que ce thème peut soulever – comme dans bien d’autres de ses textes. C’est peut-être l’occasion d’afficher la vanité de revenir en arrière, aussi séduisant cela peut-il paraître ? L’idée est probablement là, d’un passé qui n’a absolument rien de préférable au présent.

 

Quoi qu’il en soit, nos rônin viennent de commettre leur légendaire vengeance, et sont assignés à résidence en attendant que le shogun décide de leur sort – autant dire de les condamner à mort, cela ne fait aucun doute. Les rônin, d’une certaine manière, se la coulent douce… L’atmosphère est assez décontractée ; on rit…

 

Pourtant, Ôishi Kuranosuke, qui n’est pas le moindre des 47, sombre peu à peu dans la morosité ; cela commence quand il apprend que les habitants d’Edo (future Tokyo), et notamment parmi les gens du commun, prisent tant leur extraordinaire accomplissement qu’ils en viennent à le copier – suscitant vengeance après vengeance, à l’échelle d’une boutique ou d’une banale altercation dans la rue… Par ailleurs, Ôishi Kuronasuke ne cesse de penser à ces autres rônin, généralement de plus haute naissance, qui, pour faire partie du même clan, ne les ont pourtant pas suivis dans leur entreprise de vengeance – ce dont il fait la remarque… mais pour aussitôt être gêné par la haine à leur encontre que manifestent ses complices – lui voulait seulement prendre en pitié les parjures, ou du moins est-ce ce qu’il leur confie enfin… Et les louanges qu’on lui adresse pour son astuce, à lui le brave rônin qui, pour tromper ses ennemis, a simulé une vie de débauche bien loin de tout désir de vengeance, contribuent encore plus à son malaise – questionnant ses actes et ses motivations, en envisageant peut-être d’un autre œil, après coup, cette vie factice de décadence, qui n’était pas sans attraits, d’autant plus en regard de cette vengeance que les mœurs leur imposaient mais qui n’en était pas moins absurde, peut-être…

 

C’est un très beau texte, d’une immense subtilité, d’une finesse psychologique admirable.

 

LANDE MORTE

 

Mais c’est encore plus vrai du texte qui suit immédiatement, « Lande morte » (« Kareno-shô », 1918) que l’on peut d’ailleurs lier au précédent et à un autre texte encore, « L’Illumination créatrice », lui aussi excellent, et qui figure dans Rashômon et autres contes ; cette fois, je n’hésite pas à parler de chef-d’œuvre : c’est une nouvelle bouleversante, et qui m’a fasciné autant qu’elle m’a pris aux tripes.

 

Ce qui n’était pas gagné eu égard à son thème, pourtant : la mort du poète Bashô, entouré de ses disciples… Akutagawa, ou Gaki, on le sait, prisait tout particulièrement l’œuvre de Bashô, et y est sans cesse revenu – notamment vers sa fin, il en avait fait alors un nécessaire « compagnon de route ». Ceci étant, nul besoin d’apprécier les haïkus (ouf ; voyez par exemple ici) pour admirer ce superbe tableau de l’agonie du poète, mais plus encore du trouble de ses disciples ; car chacun d’entre eux, au moment d’humecter d’eau les lèvres du maître mourant, comme la tradition l’exige, en vient à questionner ses propres motifs…

 

Leur attitude à l’heure fatale n’a en effet rien de la douleur théâtralisée qu’ils supposaient, ou de la « douleur infinie » que relèveront immanquablement les chroniqueurs enregistrant leurs actes aux yeux de l’histoire. L’un s’aperçoit avec stupeur qu’il ne ressent qu’indifférence ; un autre, à la probité par ailleurs indéniable, se rend compte qu’il a bien davantage en tête toute l’activité dont il a fait preuve en cette heure terrible, plutôt que la réalité de la mort frappant son maître – et, pire encore, il en tire une indéniable vanité… Celui-ci, qui s’est toujours dissimulé derrière un masque insolent de cynisme, joue une dernière fois sa partition – mais la façade n’en est que plus sensible et stérile ; celui-là, confronté à la mort du maître, n’y songe pas autrement que sous la forme d’un présage de sa propre mort – et c’est bien cela qui l’amène à pleurer, l’anticipation de sa fin, non celle du vieillard vérolé qui s’éteint doucement à côté de lui… Et il y a Jôsô, qui découvre ébahi que la mort du maître le libère du poids écrasant de son aura, et fait enfin de lui un homme libre.

 

Jôsô est probablement celui que l’on peut le plus rapprocher d’Akutagawa lui-même, dans ce texte qui fut clairement inspiré par la mort (1916) de Natsume Sôseki, son propre maître (qu’il faudra bien que je lise un jour…). Il reviendra d’ailleurs sur ce thème dans « Engrenage » et plus encore « La Vie d’un idiot », plus loin dans le recueil.

 

Il y a là une lucidité et une finesse qui n’appartiennent qu’aux plus grands écrivains – autant dire ceux qui s’émancipent ? C’est bien une très puissante esquisse de la douleur et de l’inconscient (thème important de l’auteur, qu’il emploie le terme freudien ou pas). Et cette nouvelle excursion historique questionnant les motifs de tout un chacun, comme « Un jour, Oîshi Kuranosuke », déploie en définitive une ironie tragique qui n’est pourtant pas entièrement dénuée d’aspects lumineux… Un texte extraordinaire – vraiment : d’une intelligence et d’une sensibilité bouleversantes.

 

LES MANDARINES

 

« Les Mandarines » (« Mikan », 1919) a beau être très bref, c’est un texte significatif d’une évolution essentielle. Akutagawa y délaisse l’histoire (éventuellement « mythique ») pour revenir à son quotidien, et probablement à lui-même et à sa subjectivité tant qu’à faire, ne serait-ce que pour un récit affichant son caractère anecdotique (et d’autant plus important ?).

 

C’est une brève scène dans un train, où un narrateur qui pourrait sans doute être l’auteur, las d’un monde qui l’ennuie, et méprisant par défaut, s’agace de la présence dans son compartiment d’une fillette évidemment pauvre et d’une allure qui le répugne. Le comportement envahissant de la fillette va pourtant le conduire à une épiphanie muette – et peut-être le ramener au monde.

 

C’est, comme sans doute la plupart des textes qui suivent, bien plus subtil que ça n’en a l’air, et d’une indéniable beauté formelle, même si elle est bien différente du chatoiement des textes « historiques » qui précèdent. Pour autant, si c’est bon, ça ne me fascine pas, je plaide coupable… Plus loin dans le recueil, cette approche donnera des choses plus hardies, mais éventuellement plus séduisantes à mon goût.

 

LE BAL

 

« Le Bal » (« Butôkai », 1919) retourne pourtant un peu à la manière « historique », même si c’est dans un cadre bien plus récent – le Japon de Meiji – et pas du tout « mythique » (ou bien… ?).

 

Nous y suivons une jeune femme se rendant à un bal, à Tokyo, dans un Japon de la haute passablement européanisé ; elle y danse avec un officier français… qui s’avère en définitive être Pierre Loti.

 

En fait, la nouvelle d’Akutagawa est directement liée à une nouvelle de Loti, « Un bal à Yedo », semble-t-il passablement méchante, et en tout cas ironique, pour ce Japon le cul entre deux chaises, et prompt à priser ce qui vient d’ailleurs. N’ayant pas lu cette nouvelle, une bonne dose de l’ironie de la réponse d’Akutagawa m’échappe forcément – à vrai dire, pour vraiment apprécier la nouvelle, sans doute faudrait-il aller au-delà, et connaître non seulement cette nouvelle de Pierre Loti, mais aussi le reste de son œuvre, et probablement sa vie tout autant… J’ai ce sentiment du moins – et comme je suis ignare…

 

En l’état la nouvelle n’est toutefois pas sans charme – la présentation relève son affectation, mais elle me paraît à propos, et elle ne saute pas à la gueule comme dans « L’Eau du fleuve » ; quant aux paillettes dans les yeux de la danseuse, a fortiori si on y ajoute la « révélation » finale, elles font sens à leur manière.

 

Je relève aussi, dans ce texte où l’on devine la déception nécessaire sous la joliesse du moment présent et de sa « mythification » après coup (tout compte fait…), la mention dès la première page d’une « vague inquiétude » étreignant la jeune fille – or c’est ainsi que l’on traduit en français la note d’Akutagawa expliquant son suicide, quelques années plus tard… Je ne sais pas toutefois si les expressions japonaises sont équivalentes. Quoi qu’il en soit, la « vague inquiétude » imprègne bien ce texte aux abords pourtant souriants…

 

Bien aimé.

 

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES DE YASUKICHI

 

Mais le recueil prend alors une orientation plus marquée, dans la foulée du prélude constitué par « Les Mandarines », mais sur un mode un peu plus ample – mais faussement, peut-être, car en jouant de la succession de brèves saynètes très « tranches de vie », où il ne se passe pas forcément grand-chose, l’idée étant de faire surgir malgré tout quelque chose de ce rien, dans un cadre contemporain où s’exprime la subjectivité de l’auteur ; à une époque par ailleurs où il écrit semble-t-il moins de fictions, mais se pose d’oppressantes questions d’ordre théorique. L’autobiographie y a un rôle essentiel, plus ou moins déguisé tout d’abord, mais de moins en moins par la suite.

 

C’est tout d’abord le cas de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » (« Yasukichi no techô kara », 1923). Yasukichi, qui enseigne l’anglais dans une école rattachée à l’armée de mer, s’ennuie, comme de juste ; à bien des égards, on peut sans doute y voir l’auteur (qui, si j’ai bien compris, a alors livré plusieurs de ces textes « Yasukichi »).

 

Se succèdent ici cinq brèves anecdotes rapportant son morne quotidien, les gens qu’il croise, leurs bassesses et grandeurs, ou plus probablement leur insignifiance – encore que… Non sans humour, à l’occasion – éventuellement un peu tordu. Non sans colère aussi – un caractère qui tendra à s’amenuiser par la suite, quand la peur et la honte l’emporteront…

 

Mais je ne peux pas prétendre que ça m’ait emballé plus que ça, si la plume est belle, et si les portraits sont fins.

 

BORD DE MER

 

Dans ce goût-là, « Bord de mer » (« Umi no hotori », 1925), m’a étrangement davantage séduit. Le mode est assez proche, mais la façon peut-être plus radicale – la dimension de « récit » s’amenuise encore dans les saynètes, il y a comme une affirmation parfaitement assumée de ce que « rien ne se passe », un néant évoqué avec une « touche lente », pour reprendre deux expressions figurant dans la brève présentation de la nouvelle.

 

C’est étonnamment plus souriant, aussi – du moins, j’ai eu cette impression passablement bizarre ; qui vient sans doute de la relative sérénité qui se dégage des esquisses ? Là où Yasukichi cédait éventuellement au mépris en sus de la morosité, il y a ici quelque chose de plus détaché et aimable, chez ce narrateur qu’on assimile plus que jamais à Akutagawa, et qui dissimule à peine ses amis et collègues sous des initiales…

 

La présentation relie pourtant la rédaction de ce texte au traumatisme du grand tremblement de terre du Kantô (1923) – qui a anéanti Tokyo, laquelle a été rebâtie très vite sur un mode plus « moderne » et occidental. Mais c’est une dimension qui me dépasse totalement à la seule lecture de ces saynètes en bord de mer…

 

ENGRENAGE

 

Les textes qui précèdent immédiatement, globalement, m’ont moins séduit que les récits « historiques » qui précédaient. Mais cette nouvelle manière est parachevée dans les deux derniers textes, dont la superbe a quelque chose de profondément douloureux voire gênant – il s’agit de textes posthumes, imprégnés de bout en bout du désir de suicide… C’est l’expression de la douleur d’un homme obsédé par la mort, au point de l’accueillir comme un soulagement nécessaire – terrible, mais inévitable. Il en livre donc un double récit terriblement frontal, d’abord sur un mode assez proche des deux textes qui précèdent, ensuite dans une tout autre veine relevant plutôt de la poésie, évoquant la pente inéluctable qui le conduit à mettre de lui-même un terme à une vie devenue impossible – à moins qu’elle l’ait toujours été. Lugubre et tragique…

 

« Engrenage » (« Haguruma », 1927, publication posthume) poursuit, au moins sur le plan formel, l’approche de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » et de « Bord de mer », mais l’effet est tout autre ; si, comme dans ce dernier, Akutagawa ne se déguise plus vraiment, écrivant à la première personne et semant son texte d’allusions à son œuvre (la rédaction des « Kappas », par exemple) ou à ses proches, le sentiment produit est on ne peut plus différent. À tort ou à raison, j’avais perçu dans « Bord de mer » une étonnante sérénité, une forme de détachement éventuellement lumineuse… Mais ici, c’est la douleur qui domine (la colère de « Yasukichi » n’est plus de mise elle non plus) – suscitée par la peur et l’identification.

 

Le texte s’ouvre peu ou prou sur le suicide du mari de la sœur de l’auteur, qui le teinte d’emblée de noir et de blanc – couleurs du deuil qui l’obsèdent, comme l’obsèdent mille autres choses insignifiantes, autant de détails du quotidien qui prennent pour lui la forme de sinistres augures de son inéluctable sortie. On a pu parler d’hallucinations – au caractère limite fantastique, d’ailleurs, ainsi avec cet inconnu en manteau de pluie qui pourrait être un fantôme… Mais tout constitue une menace – l’auteur est bien pris dans un engrenage de significations outrées, et sans doute est-il conscient à sa manière de ce caractère, mais il s’abandonne bel et bien au mécanisme suicidaire.

 

Texte terrible, à la conclusion sans appel : « Je n’ai plus la force de continuer à écrire. Vivre dans ces conditions m’est devenu une souffrance intolérable. Ah ! Si quelqu’un pouvait avoir le geste de m’étrangler tout doucement pendant mon sommeil… »

 

Au-delà, « Engrenage » n’est pas un document, un cas clinique : c’est un récit subtil et poignant, pleinement littéraire – au sens où il a bien plus qu’une « simple » valeur de témoignage.

 

LA VIE D’UN IDIOT

 

C’est sans doute encore plus vrai de l’ultime texte, « La Vie d’un idiot » (« Aru ahô no isshô », 1927, publication posthume – il s’agit d’un texte figurant dans une dernière lettre à un ami, Kume Masao, lui laissant le douloureux choix de la publication ou pas…).

 

Le titre du recueil ne doit pas nous tromper : cette dernière œuvre relève bien plus de la poésie que de la prose. Il s’agit d’une série de 51 brèves vignettes composées peu avant la fin, et ne laissant aucun doute la concernant (la dernière de ces vignettes, intitulée « Défaite », va jusqu’à mentionner le Véronal dont il fera une overdose…). Il s’agit là encore d’une variation sur l’autobiographie (retour à la troisième personne, étrangement ou pas), mais qui délaisse le rendu prosaïque du moment présent, dans une suite d’anecdotes élaborées, pour envisager la vie entière de l’auteur au travers d’instantanés, avec le recul d’un philosophe et la plume d’un poète – éventuellement d’un Bashô, qui l’a donc, semble-t-il, beaucoup « accompagné » dans ses derniers moments. La forme de ces miniatures peut certes évoquer le haïku, mais avec un effet bien différent sur votre serviteur…

 

Le texte pourrait être d’un auto-apitoiement insupportable – tentation qui sourd déjà dans « Engrenage », forcément ; mais il y a pourtant bien plus : une authentique valeur poétique, qui transcende les anecdotes et souvenirs ; le prisme est bien sûr douloureux et tragique, mais la force demeure.

 

Le texte renseigne en outre sur les obsessions névrotiques de l’auteur, et tout particulièrement son complexe de la folie : fils de la folle fréquentant la fille de la folle, il se voit marqué du sceau du destin, le condamnant à de lugubres séjours dans de terrifiants hôpitaux psychiatriques… L’ascendance en la matière impose sa griffe très vite, et ne lâche plus l’auteur.

 

Tout n’est cependant pas morose dans ce dernier témoignage – il y a des moments lumineux, quand par exemple l’auteur rencontre son maître Natsume Sôseki… ou que ce dernier décède, ce qui renvoie au soulagement de Jôsô dans « Lande morte » ; ou encore quand il apprend la peinture via Van Gogh, ou plus largement l’art et la beauté en contemplant un banal objet de cuisine…

 

Oui, l’art, sous toutes ses formes, y a une place essentielle. On aurait pu l’espérer salvatrice… mais ce n’est pas le cas. Au-delà, la souffrance et la honte, suscitant parfois la colère (« Mais lui savait fort bien quelles étaient les racines de son mal : la honte de soi et la peur des autres ; les autres... – cette société qu'il méprisait ! »), et le grand tremblement de terre du Kantô est bien une occasion de choix pour exprimer cette haine des autres fondée sur le dégoût de soi. C’est qu’il a toujours la conviction d’être en dessous de tout, de ne pas être assez bon époux ou père ou écrivain…

 

C’est aussi beau qu’insupportable.

 

CONCLUSION

 

Recueil étonnant et enrichissant, bouleversant aussi au point où c’en est douloureux, La Vie d’un idiot et autres nouvelles propose de nouveaux aperçus de la vie et de l’œuvre d’Akutagawa Ryûnosuke, qui ne s’est certes pas arrêté aux brillantes nouvelles composant Rashômon et autres contes. Il faut cependant prendre en compte cette dimension très éprouvante – qui, forcément, ne m’a pas laissé indifférent…

 

J’ai encore deux recueils d’Akutagawa dans ma bibliothèque de chevet, La Magicienne et Jambes de cheval ; ça viendra, ça viendra…

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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Publié le par Nébal

Un pont sur la brume, de Kij Johnson

JOHNSON (Kij), Un pont sur la brume, [The Man Who Bridged the Mist], traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 123 p.

 

La plus que sympathique collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ s’enrichit de deux nouveaux titres qui lui font toujours honneur, elle qui était déjà très honorable. Je vous avais causé il y a peu de L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et avec passablement d’enthousiasme… Je maintiens ici ce que je disais alors : c’est une des meilleures novellas de SF que j’ai lu depuis bien longtemps. Et c’est peut-être ce qui pose problème ici, dans la mesure où la comparaison avec Un pont sur la brume, son jumeau en termes de parution, originale comme française, tend à s’imposer alors qu’il s’agit de deux textes on ne peut plus différents, qui, en toutes autres circonstances, n’auraient pas dû appeler à cette compétition. Or les deux nouvelles datent de 2011, et ont concouru aux mêmes prix – et c’est en l’espèce Un pont sur la brume qui l’a emporté sous ce dernier aspect : prix Hugo, Nebula et Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine 2012, tout de même… Au final, nous avons bel et bien un très bon texte ; mais meilleur que L’Homme qui mit fin à l’histoire ? Je n’en suis pas convaincu – et ce souvenir récent parasite donc un tantinet la présente lecture…

 

Kij Johnson est une auteure assez peu traduite chez nous – à vrai dire, je ne suis pas certain d’en avoir entendu parler ou de l’avoir lue auparavant (malgré la passerelle rôlistique)… Impossible dès lors, pour votre serviteur d’une ignorance crasse, de situer Un pont sur la brume dans son œuvre. Ladite novella, en tout cas, adopte un cadre « archaïque » (relativement…) et mystérieux la tirant peut-être du côté de la fantasy, tout en mettant en scène une entreprise éminemment rationnelle et dépeinte avec une précision relevant peu ou prou de la science-fiction : la construction d’un pont (rien à voir, mais ça me rappelle qu’il me faudra bien lire un de ces jours Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal…). Rien d’innocent je suppose : un pont, après tout, c’est destiné à rejoindre des rives parallèles…

 

Ce n’est toutefois pas n’importe quel pont. Le monument est supposé traverser les 400 mètres qui séparent Procheville et Loinville, mais cela va bien au-delà – il s’agit en fait de joindre les deux parties de l’Empire qui, tout antique qu’il soit, a toujours été ainsi divisé. Car ce n’est pas un banal fleuve qui les sépare : entre les deux, il y a la brume, impossible à appréhender en tant que tel – un phénomène incompréhensible, qui emprunte des traits au solide, au liquide, au gazeux, et que l’on dit hanté par des créatures aussi fascinantes que dangereuses, poissons qui peuvent toujours être plus gros, et inquiétants Géants dont le courroux est toujours à craindre… On peut traverser la brume – entre Procheville et Loinville, ou en d’autres endroits où la distance demeure raisonnable : c’est l’affaire des bacs, depuis bien des générations. Mais, aussi bref soit le voyage, il a des traits d’odyssée – on ne franchit pas simplement la brume, il faut se plier à ses caprices sinon à ceux des maîtres des bacs ; et le danger est toujours là.

 

C’est ce que découvre bien vite Kit Meinem d’Atyar, jeune et talentueux architecte, issu d’une longue dynastie de bâtisseurs, et que l’Empire a chargé de reprendre la construction du pont sur la brume, et de la mener enfin à terme. Kit, s’il est jeune, n’en a pas moins une certaine expérience : il sait ce qu’une entreprise pareille implique – et il sait que les hommes employés à cet effet sont au moins aussi importants que les matériaux choisis. Pour autant, il ne connaît guère les conditions de vie dans cette région lointaine… Aussi, quand il arrive à Procheville, a-t-il quelque chose d’un innocent, vaguement « touriste », le perdreau de la lointaine capitale faisant ricaner les autochtones. Mais sans vraie méchanceté, et ça ne dure pas. Car Kit est sociable, curieux, sincère – prêt à apprendre et à faire avec les us et coutumes de la région.

 

Parmi ses rencontres sur place, il en est une qu’il faut tout particulièrement relever, et c’est Rasali Bac. Comme son nom l’indique (c’est l’usage dans la région, mais pas à Atyar, la capitale : le nom de Kit, Meinem, « ne veut rien dire »), elle dirige un des bacs faisant la liaison entre Procheville et Loinville – et de même son neveu Valo Bac. Les Bac sont une dynastie, eux aussi : ils font ce travail depuis des générations – pour leur plus grande joie, car Rasali aime la brume et ses mystères, pour leur plus grand malheur aussi, car c’est une vie dangereuse, et systématiquement écourtée… Un jour, forcément, tout Bac entreprend la traversée à un mauvais moment, et disparaît à jamais dans la brume…

 

Rasali est une femme forte – encore que cela n’a pas forcément les mêmes implications que souvent dans le genre (cet univers me paraît résolument non sexiste, les femmes peuvent être rencontrées à tous les offices, et le sont, d’ailleurs, tandis qu’il n’y a aucun présupposé sur la compétence de quiconque au seul motif de la zigounette ou du pilou-pilou ; et personne ne se pose la moindre question à cet égard, tout cela est parfaitement « naturel », j’y reviendrai). D’un abord qu’on pouvait craindre rugueux, elle se révèle bien vite une personne agréable, et qui s’accommode très bien de Kit – peu importe que, si son projet aboutit, elle devra se reconvertir, ainsi que son neveu, abandonnant à jamais l’antique tradition familiale : elle aime la brume, oui, mais a conscience de ce que le pont pourrait apporter, et ne va donc pas s’y opposer par un bête corporatisme. En fait, la relation entre les deux personnages permet d’ancrer l’intrigue – s’il y en a bien une – dans le réel, et de lui conférer toute sa dimension humaine. Au point de la romance, inévitablement ou presque… Encore que celle-ci prenne son temps pour s’installer, et conserve ainsi un air de « naturel », une fois de plus, qui lui évite toute pénibilité.

 

En fait, ce sentiment de « naturel » (le terme n’est probablement pas très bien choisi…) me paraît essentiel dans cette novella, peu ou prou sans adversité : bien sûr, l’entreprise est hardie, et ne s’accomplira pas toute seule ; bien sûr, rôdent au milieu de la brume des entités mystérieuses et inquiétantes, éventuellement fatales… Sur le chemin, les personnages rencontreront bien des contrariétés, des plus futiles – l’administration centrale, à l’instar de Kit au début du récit, ne semble pas avoir bien conscience de ce que cela implique au juste de traverser la brume… – aux plus tragique : un chantier de cette ampleur a ses morts… Mais l’idée me paraît quand même celle d’un accomplissement « nécessaire », sans doute pas aisé à proprement parler – chacun doit s’y mettre –, néanmoins inéluctable. La novella me paraît donc relever au moins en partie de la métaphore du progrès – mais sans naïveté, car les bémols sont bel et bien là, et, en définitive, le travail titanesque ou herculéen de domination du monde, de domestication de la nature (d’où mon doute concernant l’emploi jusqu’alors du qualificatif « naturel », car, à tout prendre, si l’on devait malgré tout relever une adversité, elle résiderait donc dans la nature) n’est pas épargné par un sentiment intérieur de futilité ou vanité ; mais j’en relève bien cette relative sérénité, où l’application à la tâche, paradoxalement, peut s’accompagner d’un certain détachement…

 

Le récit est ainsi aussi fluide que le proverbial « fleuve tranquille », avec ceci d’étonnant que c’est le pont qui incarne le fleuve. Le style est à l’avenant : sobre souvent, teinté de merveilles à l’occasion – car le cadre joliment décrit, tantôt abstrait, tantôt très concret, y incite énormément –, mais avant tout fluide : tout (s’é)coule, même au milieu de cette brume solide. Il y a le point A, le point B, quelques réminiscences pour la peine, mais il s’agit bien de joindre le début à la fin – même si ces début et fin sont relatifs, tant le récit a des allures de « tranche de vie » : il y avait quelque chose avant, il y aura quelque chose après. Je vais employer ce mot terrible : la lecture d’Un pont sur la brume est « agréable ». Et c’est une force indéniable de ce récit joliment mené.

 

Mais on en arrive au moment fatal – celui de la comparaison entre Un pont sur la brume et son jumeau dans la parution L’Homme qui mit fin à l’histoire (notons – gratuitement – la parenté des titres anglais, The Man Who Bridged the Mist et The Man Who Ended History ; en même temps, « bridged » et « ended » sont assez chargés des connotations distinguant en définitive les deux textes…). Comme dit plus haut, en dehors de toutes considérations éditoriales, cette comparaison n’a sans doute pas lieu d’être : ces textes sont on ne peut plus différent, le jour (Kij Johnson ?) et la nuit (Ken Liu ?). Mais il y a un réflexe malvenu – surtout si l’on prend en considération la question (toujours pénible ?) des récompenses… En ce qui me concerne, il n’y a aucun doute : j’ai trouvé la novella de Ken Liu bien meilleure. Non que celle de Kij Johnson soit mauvaise, elle ne l’est certainement pas – elle est même très bonne ; c’est seulement que celle de Ken Liu m’a bluffé, elle ne me paraît pas seulement « très bonne », mais véritablement « excellente ». C’est sans doute un rapport à l’imaginaire différent, par ailleurs – quitte à reprendre une vieille opposition souvent stérile : L’Homme qui mit fin à l’histoire est du côté des idées, de la stimulation intellectuelle ; Un pont sur la brume est davantage du côté du décor, de l’exotisme, du dépaysement – même si, bien sûr, les dimensions « opposées » peuvent bel et bien imprégner le texte d’en face par moments… Après tout, cette opposition est (tristement) schématique, ces conceptions n’ont rien d’irréductible. Mais si j’ai apprécié la ballade avec Kij Johnsonn, j’ai adoré la réflexion stimulante chez Ken Liu…

 

Au jeu débile du « s’il ne fallait en retenir qu’un », sur une île déserte ou dans un bête classement, je retiendrais donc L’Homme qui mit fin à l’histoire. Mais pourquoi s’en tenir à un seul ? Problèmes de sous mis à part, vous pourriez très bien lire les deux textes – chacun dans son genre est très réussi, et bien au-dessus du lot. Et la collection, décidément plus qu’appréciable, en bénéficie à tous points de vue, en excellence comme en variété.

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Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

Publié le par Nébal

Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

PEZEU-MASSABUAU (Jacques), Géographie du Japon, quatrième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1968] 1986, 127 p.

 

Nouvelle excursion du côté des « Que sais-je ? » nippons… mais cette fois avec un volume bien trop compliqué pour ma pomme, et par ailleurs en partie obsolète.

 

La géographie du Japon m’est largement inconnue – c’est à peine si je retiens les noms des quatre grandes îles de l’archipel (bon, maintenant, ça, ça va à peu près…), et les noms des régions demeurent le plus souvent mystérieux à mes yeux d’ignare (au mieux, je vois à peu près le Kantô et peut-être le Kansai) ; la localisation des villes en dépendant pour une bonne part, j’ai du mal à retenir où se trouve telle ou telle agglomération, au-delà de Tokyo et Kyoto, peut-être Osaka et Kobe – le fourmillement de la Mégalopolis n’arrange probablement pas les choses il est vrai… Les régions « naturelles » me sont peu ou prou inconnues au-delà de ces adaptations « politiques » par l’homme, et je serais bien incapable, sans préparation, de situer, par exemple, le mont Fuji sur une carte… ou a fortiori quoi que ce soit d’autre. Le peu que je sais, ou crois savoir, de la géographie du Japon se teinte en outre de confusions, parfois de simplifications, qui me nuisent considérablement dès lors qu’il s’agit d’en faire l’assise à, mettons, une étude historique, ou, pire encore, une étude économique ou sociale contemporaine…

 

D’où cette envie, avant de me remettre notamment à l’histoire, d’envisager d’un peu plus près, et de manière un peu plus solide, la géographie du Japon – cela me paraissait de plus en plus une mesure indispensable. Et c’est pourquoi je me suis procuré cette Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau – en l’espèce dans sa quatrième édition de 1986 (j’ai cru comprendre, après coup, qu’il y en avait au moins une de plus récente, en 1992 ? Par contre, l’ouvrage ne figure plus au catalogue de la collection, sauf erreur, et sans avoir été remplacé…). Cette question de l’édition, pour pareille matière, n’a rien de neutre. Si l’on peut supposer que la géographie « physique » (entendue au sens large – incluant par exemple le climat, l’activité tectonique, etc.) n’a « pas beaucoup changé » depuis 1986, il n’en va pas de même concernant la géographie économique et sociale, la démographie, etc., en évolution constante et éventuellement très rapide : le livre, à cet égard, ne pouvait qu’être dépassé. J’ai supposé que je pouvais m’en accommoder, l’idée étant surtout de développer une première image de la géographie japonaise, m’aidant à m’y retrouver dans d’autres lectures (historiques notamment), quitte à dénicher par la suite un ouvrage plus récent et mieux actualisé sur la question.

 

Les « Que sais-je ? », c’est parfois un peu la roulette russe… Le format est aussi propice à la vulgarisation qu’à la synthèse de pointe, pouvant éventuellement se colorer d’une dimension monographique. J’espérais, pour un sujet pareil, la vulgarisation… et suis comme de juste tombé sur quelque chose de bien plus costaud.

 

Et avec un gros souci d’emblée : cette première base, qui m’intéressait tout particulièrement, sur les villes et régions telles qu’elles ont été conçues par l’homme, n’est en rien abordée au début de l’ouvrage – il s’agit d’une question tellement « préalable »… qu’elle est en fait considérée acquise par l’auteur. Aussi livre-t-il des cartes qui m’ont fait l’effet d’être bien trop abstraites pour moi, tandis que, dans le corps du texte, pire encore, c’est un véritable bombardement de noms de villes et de régions, sans autre mise en bouche. La carte « préalable » que je cherchais existe en fait bel et bien dans l’ouvrage – présentant tout à la fois les « régions géographiques » et les préfectures… mais c’est l’avant-dernière du livre, p. 108, et donc à la toute fin ou presque ! Si j’en avais eu connaissance au début, cela m’aurait peut-être aidé dans la lecture de cet aride petit volume… mais pas sûr.

 

Car il est très aride. Ou, plus exactement, il est pointu à la hauteur des attentes de ses lecteurs les plus exigeants. Les premiers chapitres, consacrés à cette géographie « physique » qui constituait mon premier intérêt dans la matière avec la géographie, disons, « politique », sont ainsi très précis, employant sans définition préalable des notions fort complexes et fort hermétiques pour un quidam tel que votre serviteur consternant d’ignorance crasse… Cela ne m’a pas facilité la lecture, et explique largement pourquoi j’en ai si peu retenu. Il y a des quasi-clichés, certes – un pays allongé et montagneux, en même temps toujours en prise à la mer, et avec des côtes très découpées : OK, ça, je savais… Un milieu naturel violent, voire carrément hostile, du fait de l’activité tectonique (avec, outre les séismes, les glissements de terrain, plus discrets sans doute, mais redoutables), mais aussi du climat et notamment des typhons, je le savais aussi… mais pas à ce point – les statistiques sont assez effrayantes ! D’autres choses d’importance sont cependant plus difficiles à cerner à mes yeux : la Fossa Magna coupant l’archipel en deux par le milieu, par exemple… et bien d’autres notions qui m’échappent tellement que je ne me sens même pas de les citer ici ! Quelques développements, heureusement, m’ont davantage parlé – concernant le climat, par exemple, éventuellement surprenant au regard de la situation géographique de l’archipel : après tout, je n’avais pris conscience qu’à la relecture toute récente de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer du fait que le nord de Hokkaido se situe peu ou prou au niveau de Bordeaux, tandis que Tokyo équivaut en gros à Gibraltar, sans pour autant que le climat de l’archipel corresponde en rien ou presque à ce que l’on s’attendrait à trouver en Europe et en Afrique à ces latitudes ; pour tout un tas de raisons compliquées, dont l’influence continentale, ou encore les courants sur la façade pacifique, l’Oyashio froid qui vient du nord, le Kuroshio chaud qui vient du sud. Mais je relève aussi cette idée, qui fait transition, d’un pays fortement modelé par l’homme depuis longtemps – la question de l’eau a ici son importance, cruciale ; en contraste (ou pas), je relève aussi la relative permanence, encore aujourd’hui (ou en tout cas en 1986), de la forêt… C’est à peu près tout, cependant : le reste me dépasse largement, et je manque bien trop de précision dans les acquis de ces premiers chapitres…

 

Demeure au moins l’idée, qui aura son importance par la suite, dans les chapitres économiques, sociaux, démographiques, etc., de ces ensembles régionaux éventuellement « naturels » (mais aux conséquences humaines), qui découpent l’archipel : on peut distinguer, en gros, Hokkaido (qui demeure à part), Honshu coupée en deux (façade de la mer du Japon et façade pacifique, éventuellement « ubac » et « adret », avec d’autres subdivisions – si l’on met à part le Tohoku, nord de l’île qui fait la transition avec Hokkaido, on peut distinguer, à l’est, et du nord au sud, Kantô, Tokai, et Kansai, et à l’ouest Hokuriku puis San-In – ce dernier au statut plus ambigu, peut-être ?), la région de la mer Intérieure qui relie le nord de Shikoku au Kansai, le nord de Kyushu qui participe aussi des foyers de développement en rejoignant le San-In, tandis que les zones méridionales de Shikoku et Kyushu constituent une dernière zone… Autant de choses qui, bien sûr, ne me disaient peu ou prou rien au moment de ma lecture, et que je n’ai acquises qu’au fur et à mesure des récurrences.

 

Après quoi l’on passe à la géographie humaine, avec ce problème particulier concernant l’évolution rapide des données démographiques, économiques et sociales : je ne doute pas qu’en plusieurs endroits le présent volume (qui accuse tout de même ses trente ans) est très probablement dépassé… Quelques idées générales demeurent, sans doute – comme celle du problème du surpeuplement, qui a de tout temps ou presque affecté le Japon, mais jamais autant qu’au XXe siècle, et a fortiori depuis la Deuxième Guerre mondiale… L’étude historique du peuplement « justifie » davantage le découpage des régions que je viens d’exposer – en appuyant tout particulièrement sur le foyer primitif de la région de la mer Intérieure, incluant probablement le nord de Kysuhu, et débouchant sur le Kansai en Honshu, puis « l’envers » et « l’endroit » de Honshu (au net bénéfice de la façade pacifique). Je ne me sens guère de rentrer ici dans le détail des chapitres portant, par exemple, sur l’agriculture (relevons tout de même la question du riz, renvoyant à l’aménagement ancestral du territoire, et posant déjà la question corrélée de l’autosuffisance alimentaire ; peut-être aussi le développement radical de l’élevage au XXe siècle, mais je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, les choses ont pu changer ; enfin la tradition des petites exploitations, avec la même obsolescence éventuelle), ou la vie maritime essentielle (notoirement) ; peut-être encore moins pour l’industrie ou « activité de transformation » (au-delà de la question relativement étonnante des matières premières, décidant pour partie du jeu complexe de l’import-export ; sinon, les choses ont nécessairement évolué ici, et de manière sans doute trop considérable pour qu’il soit vraiment pertinent, dans le contexte de ce compte rendu en tout cas, de s’y attarder – mentionnons tout de même, y compris dans cette optique, la question de la pollution, avec par exemple un rappel de la catastrophe de Minamata)… Le sujet des transports et du commerce a au moins autant évolué, et probablement davantage encore. Concernant le développement et l’urbanisme, la carte des régions délaissées a pu changer, de même – et je suppose que la question de la Mégalopolis (la zone urbaine peu ou prou continue, même si très peu large parfois et s’accommodant de zones périurbaines faisant la transition avec des campagnes de plus en plus intégrées, allant, sur la façade pacifique, de Tokyo au nord à Fukuoka au sud, en passant par Yokohama, Nagoya, Kyoto, Osaka, Kobe, Hiroshima, Kitakyushu…), en trente ans, a pris une tout autre ampleur.

 

D’où ce constat : ce n’est pas que ce « Que sais-je ? » soit mauvais (il ne l’est probablement pas), mais il s’est avéré bien différent de ce que j’en espérais, en se montrant bien plus ardu que ce que je pouvais encaisser ; son obsolescence probable en matière de géographie « humaine » (démographique, économique, sociale) en fait par ailleurs une référence datée sur bien des points, et dès lors d’un intérêt limité (d’autant plus pour votre couillon de serviteur). Sa lecture n’a pas été une perte de temps pour autant, et j’en ai éventuellement retenu quelques choses qui pourront m’être utiles par la suite – en fin de compte, j’ai tout de même un peu clarifié ma perception de la matière, si c’est sans grande assise… Mais il me faudra revenir sur cette question de la géographie du Japon quand je disposerai de connaissances un peu plus solides et actualisées touchant au sujet.

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L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

Publié le par Nébal

L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

LIU (Ken), L’Homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire, [The Man Who Ended History : A Documentary], traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 106 p.

 

La chouette collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ se poursuit avec deux nouveaux titres, L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu (dont on avait pu lire, dans la même maison, le très recommandable recueil La Ménagerie de papier), et Un pont sur la brume, de Kij Johnson. Les deux nouvelles ont été publiées en 2011, et la deuxième a remporté face à la première les prix Hugo et Nebula 2012 (tandis que le prix Sturgeon a été remporté par Le Choix, de Paul J. McAuley, précédent titre de la même collection) ; j’en déduis qu’elle doit être vraiment très, très bonne… parce que celle de Liu me fait l’effet d’un vrai chef-d’œuvre. À vrai dire, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu une aussi bonne nouvelle de science-fiction – qui hisse sans peine son auteur, déjà très appréciable jusque-là, au rang des meilleurs nouvellistes contemporains du genre, tels Greg Egan ou Ted Chiang (ce dernier a d’ailleurs en partie inspiré la présente nouvelle puisque, de l’aveu de Ken Liu, sa forme « documentaire » s’inspire de « Aimer ce que l’on voit : un documentaire »).

 

C’est qu’il y a énormément de choses à dire, concernant ce texte fort et subtil à la fois, et je ne suis pas bien certain d’être à la hauteur… On va tenter. Mais croyez-moi sur parole : ça vaut vraiment le coup. Je sais que j’ai l’enthousiasme expansif, hein… Mais bon : franchement.

 

La novella traite d’un sujet terrible, et en lui-même d’une puissance certaine : les atrocités commises par l’Unité 731 – et tout autant le silence coupable et imprégné de mauvaise foi et d’aveuglement qui gangrène encore aujourd’hui la société japonaise à ce propos. L’Unité 731 a longtemps été inconnue ou peu s’en faut – tout particulièrement au Japon, où elle reste un tabou. Les choses ont cependant changé ces dernières années, et la réalité des faits devient de plus en plus incontestable… Vous en avez probablement entendu parler : pour faire simple, l’Unité 731 était une organisation militaire implantée à Pingfang, non loin d’Harbin, dans le Mandchoukouo (ainsi qu’avait été rebaptisée la Mandchourie, devenue alors un État fantoche censément dirigé par le dernier empereur chinois, Puyi, en fait sous contrôle japonais) et qui, tout au long de l’occupation japonaise (1932-1945), s’est livrée dans le plus grand secret à des expérimentations visant au développement d’armes chimiques. Des milliers de prisonniers y ont été torturés et massacrés afin de déterminer les effets de telle ou telle maladie et les moyens de l’inoculer pour en faire des armes (testées après coup sur les populations civiles des environs – faisant des dizaines de milliers de victimes supplémentaires…) ; mais il y eut aussi des tests de gaz, ou encore de chambres de décompression, l’étude à vif des effets du froid et des gelures, etc. Cela ne s’arrêtait pas là : censément pour former les médecins militaires japonais à la chirurgie de champ de bataille, on y a abondamment pratiqué la vivisection, par exemple ; et les femmes, comme partout ailleurs, étaient régulièrement livrées au viol, sans même forcément s’embarrasser de l’odieuse appellation de « femmes de réconfort »… L’Unité 731 est ainsi une des incarnations les plus terrifiantes de ce que l’homme peut commettre de pire, a fortiori quand le contexte militaire et idéologique vient tout justifier... et jusqu'à la science, en l'espèce.

 

Le sujet présente un risque à la hauteur de sa puissance – un double risque, en fait : se complaire dans l’horreur pure et verser dans le racolage, ou en faire un pur prétexte à une accusation d’ordre pamphlétaire. Mais Ken Liu gère tout cela au mieux – parce que, s’il sait choquer, il ne s’en tient pas là ; et s’il dénonce, ce n’est pas en s’aveuglant à son tour, et en aveuglant son lecteur, mais en prenant bien en considération tous les aspects d’une question infiniment plus complexe que ce que l’on pourrait croire de prime abord. Enfin, bien sûr, il use du thème dans une perspective science-fictive – qui n’a à son tour rien d’un prétexte, mais permet de mettre en lumière des considérations supplémentaires de la question, non moins fascinantes.

 

La nouvelle emprunte donc une forme de film documentaire, retraçant après quelques années l’extraordinaire découverte effectuée par un couple de chercheurs, et ses conséquences – scientifiques, philosophiques, politiques, juridiques…

 

Futur proche (éventuellement très proche). Akemi Kirino est une physicienne américaine d’origine japonaise ; elle a contribué à la découverte des particules dites de Bohm-Kirino – une application de la physique quantique que je serais bien en peine de véritablement comprendre et expliquer (et Ken Liu ne s’y attarde pas, on ne fait pas dans la « hard science » ici), mais consistant en gros en une association d’une particule fixe et d’une autre s’éloignant avec la lumière ; en jouant de leur intrication, il est dès lors possible de « voyager dans le temps », mais à des conditions précises : il s’agit en fait d’un voyage « de spectateur », ne permettant pas d’interagir avec l’époque visitée, simplement d’observer ; par ailleurs – et c’est là la trouvaille essentielle, le « novum » je suppose, qui fait emprunter à la science-fiction du texte des atours d’ordre philosophique, disons métaphysique (mais qui auront plus loin également des conséquences éthiques et épistémologiques) –, un tel voyage ne peut avoir lieu qu’une seule fois : le jeu des particules (avec je suppose quelque chose relevant du principe d’incertitude ?) « efface » en gros la scène une fois qu’elle a été revécue. D’où un souci considérable dans l’emploi de cette méthode dans la recherche historique, thème important de la novella : à l’instar de ce qui se pratique en archéologie (et surtout se pratiquait, mais il en reste des échos), l’obtention de la preuve implique son lot de destruction – ici, obtenir le témoignage efface littéralement la possibilité d’y revenir...

 

Akemi Kirino a épousé un autre chercheur, un historien cette fois, et sino-américain (comme l’auteur, donc), du nom d’Evan Wei ; sa spécialité est tout d’abord l’histoire du Japon, et plus particulièrement de la période Heian – autant dire « l’âge d’or » de la civilisation nippone. Mais un hasard va tout changer : avec son épouse, il assiste à la projection d’un film (bien réel) intitulé Philosophie d’un couteau, et qui porte sur les atrocités commises par l’Unité 731. Dont il n’avait absolument pas idée… Il faut dire que les États-Unis ont eu leur part dans la dissimulation de ces crimes de guerre (Douglas MacArthur a lui-même garanti l’impunité des criminels japonais en échange de l’obtention de leurs travaux, et ils n’ont donc pas été inquiétés lors des longs procès de Tokyo ; les États-Unis ont depuis toujours soutenu dans cette affaire le Japon, désormais son allié – a fortiori face à la Chine populaire !)… L’identité chinoise demeurant en Wei grossit encore le choc de cette découverte. Et quand, avec son épouse, il en vient à développer l’idée d’user des propriétés des particules Bohm-Kirino pour la recherche historique, son premier sujet d’étude est tout trouvé : il s’agit de faire la lumière sur les horreurs de l’Unité 731… De les rendre enfin incontestables.

 

Le problème est que la passion a ici sa part – empreinte d’un désir de justice d’autant plus difficile à soutenir que les événements ont eu lieu il y a bien longtemps, et qu’il n’y a plus de témoins (parmi les Japonais de l’Unité – leurs sujets d’expérience ont de toute façon été exterminés lors du démantèlement du centre de recherche de Pingfang, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale…). Mais, via cette méthode du voyage dans le temps, Wei produit de nouveaux témoins ; or, plutôt que d’envoyer dans le passé des historiens, dans une perspective purement scientifique, il fait le choix de réserver la possibilité du voyage à des descendants des victimes… Certainement pas les plus aptes à l’étude scientifique de la question (ne serait-ce que parce que ces personnes, des Chinois le plus souvent, ne comprennent pas le japonais, etc.). Approche « sentimentale » qui n’est pas pour rien dans les critiques qu’on lui adresse – d’autant que ces « voyages » passionnels effacent donc les scènes revécues, dès lors plus disponibles aux historiens à proprement parler… Le « voyage dans le temps » était une révolution de la science historique ; envisagé de la sorte, cependant, il produit un effet encore plus radical – et c’est bien en cela que Wei est « l’homme qui mit fin à l’histoire »…

 

Mais la polémique va bien au-delà. Car, des décennies après les faits, le contentieux demeure… Le Japon refuse de reconnaître ses crimes en l’espèce (c’est plus ou moins toujours le cas – des « excuses » d’ordre général ont bien été formulées, et l’empereur Akihito y a eu sa part, mais la réalité des faits précis reprochés à l’Unité 731 demeure largement occultée, a fortiori bien sûr par les nationalistes japonais, j’y reviendrai ; cela va cependant bien au-delà). Les accusations de la Chine « populaire » sont perçues comme intéressées et au fond purement politiques. Les États-Unis, globalement, se taisent – mais le soutien du Japon face à la Chine est dans sa nature et son idéologie… La découverte de cette application, très vite, implique dès lors des conséquences politiques (et même juridiques : on débat de la propriété dans le temps, au regard du droit public, et de ses répercussions en droit international !). Et si Evan Wei ne veut pas du soutien chinois, ces implications entachent néanmoins ses expériences…

 

Mais que veut-il, d’ailleurs – et tout particulièrement en réservant le voyage à des parties « intéressées », les descendants des victimes ? La recherche scientifique semble ici reléguée à un second plan, derrière un idéal de justice, abstrait par essence, mais qui, très concrètement, revient à identifier des coupables et éventuellement à exiger réparation… Ce dont le Japon ne veut toujours pas entendre parler. Ce en quoi je ne lui donnerais pas forcément tort, d’ailleurs : l’idée d’une « responsabilité collective » m’a toujours paru, au mieux inadaptée, au pire dangereuse et contre-productive – somme toute très peu juridique… Et faire peser le poids des exactions passées sur une population présente qui n'y a en rien pris part me paraît inacceptable.

 

Mais c’est l’occasion de mettre en lumière diverses formes d’un rapport pathologique au passé, qui ne manque pas d’imprégner la perception de l’histoire (et cela va comme de juste bien au-delà de ce seul cas précis – tous les pays, sans doute, sont ici autant de Japon). Associé à cette autre relation pathologique qui unit cette fois l’individu à sa nation, ce rapport peut avoir des conséquences diverses, et même opposées – mais pas moins néfastes en fin de compte. Il y a, d’une part, le vain désir d’expiation reporté sur un peuple entier (on connaît peut-être davantage, en Europe, cet effet sur le peuple allemand suite aux crimes contemporains des nazis – via des philosophes comme Habermas, sauf erreur) ; il y a d’autre part, et surtout, je tends à le croire, le négationnisme nationaliste : toute accusation entachant le passé de la nation est une insulte à la nation présente ; dès lors, les crimes reprochés à l’Unité 731 ne sauraient être que des affabulations politiquement motivées, et relevant de l’injure calomnieuse. Les nationalistes nippons, que ce soit par aveuglement ou mauvaise foi – avec leur cortège respectif de sentiments exacerbés, de passion par essence irrationnelle – nient en bloc : cela n’a jamais eu lieu, ce ne sont que des mensonges. Les aveux des membres de l’Unité 731, recueillis au fil des décennies, ne sont rien d’autre – consciemment ou pas : nombre d’entre eux, après tout, sont passés entre les mains des communistes chinois ; le « lavage de cerveau » est dès lors une certitude. Le réflexe de l’ignorance (« c’est du passé, n’en parlons plus ») est quant à lui fermement implanté, comme toujours ; mais tout autant le sentiment d’agression, au plus intime – voulant par exemple que les membres de l’Unité 731 aient déshonoré leur pays et se soient déshonorés eux-mêmes, non par leurs crimes allégués d’alors, mais par leurs déclarations injurieuses et antipatriotiques depuis… Forcément, dans ce contexte, les expériences menées par Evan Wei et Akemi Kirino ne sont certainement pas plus probantes que ces témoignages « classiques » déjà systématiquement réfutés : passionnelles d’emblée, elles ne reposent que sur des « illusions » (un mot malheureux de la physicienne, qu’elle a eu amplement le temps de regretter depuis…), et, étant impossibles à reproduire de toute façon, ne sauraient donc constituer des preuves scientifiques.

 

Et ici le propos adopte encore une autre dimension philosophique, en questionnant la science – et pas seulement la science historique : le problème de la preuve, sous cet aspect, a des implications autrement globales, de l’ordre d’une épistémologie générale. Ce n’est pas la moindre subtilité et le moindre intérêt de ce texte décidément très riche.

 

On comprend ainsi que l’expérience tourne en définitive à l’échec… En voulant rétablir la « vérité », Wei l’a rendue plus que jamais contestée, et par la suite invérifiable. Son approche ne résout rien, tant elle se heurte au mur des passions, et vient presque les justifier par son caractère « non scientifique », écho d’une vaine quête de justice qui s’accommode mal de la froideur concrète de l’étude universitaire…

 

Mais si les réponses déçoivent, les questions demeurent – habilement mises en scène par un Ken Liu dont on peut supposer qu’il n’était pas lui-même exempt de « passion » en rédigeant ce texte dédié à Iris Chang (historienne et journaliste sino-américaine, connue notamment pour Le Viol de Nankin, étude d’un autre fameux ensemble de crimes de guerre commis par les soldats Japonais durant la deuxième guerre sino-japonaise – celui qui est resté le plus ancré dans l’inconscient chinois –, et qui s’est suicidée par la suite), mais qui – et c’est là un atout indéniable de ce texte, et qui en fait un très grand texte – sait cependant laisser les portes ouvertes à des interprétations éventuellement différentes ; car il a un sujet complexe, qui, dès lors, ne peut bien évidemment – comme rien au monde sans doute – s’accommoder de ces « réponses simples », apanage des démagogues et des gourous. Lui est autrement fin, et compte généreusement sur la finesse des lecteurs, sans doute.

 

D’autant qu’au-delà, même si c’est au travers d’une pirouette relativement prévisible, et d’une pertinence éventuellement douteuse, il s’agit en fin de compte de questionner l’humanité et la monstruosité. On comprend vite que la deuxième est hors-concours : ce sont des hommes qui ont commis ces crimes – et en tant qu’hommes, non des brutes perverses aux motivations égoïstes : la plupart, sans doute, étaient persuadés de bien faire, d’œuvrer pour le plus grand bien… Dimension que l’on oublie bien trop souvent quand on traite de ces questions – mais qui, il est vrai, ne fait que compliquer encore davantage la problématique de la responsabilité, dépassant largement le seul champ concret des conséquences judiciaires pour figurer un caractère essentiel de l’humanité : blâmer vertueusement les monstres n’est pas seulement inutile, c’est aussi bien trop souvent préjudiciable – et trop facile.

 

L’affaire est complexe – et, par miracle, le traitement l’est tout autant, qui englobe une multiplicité de dimensions d’un abord intimidant, mais sans jamais imposer quoi que ce soit. La passion est là, mais sans jamais nuire à la réflexion. La froideur rationnelle des implications, pour autant, ne vient jamais passer outre à l’humanité des protagonistes – quels qu’ils soient. Et si le négationnisme nationaliste fait probablement figure d’adversaire dans le récit – attitude qui me convient il est vrai parfaitement, il y a peu de choses qui me dépassent et m’écœurent autant que le nationalisme et l’instrumentalisation de l’histoire –, l’approche opposée d’Evan Wei n’est pas présentée comme une solution si pertinente que cela, au fond… Et au milieu des crimes, mais tout autant des froides ratiocinations, ainsi que des manifestations outrées où le désir de justice pour le passé se mue insidieusement en haine de l’autre présent, l’humanité demeure, au premier plan – et s’il est un trait qui la caractérise avant tout autre, c’est très probablement sa faillibilité.

 

Je ne prétendrai pas que L’Homme qui mit fin à l’histoire brille par la forme. Si la construction sous forme d’un film documentaire est pertinente et efficace, le récit est d’autant plus sobre formellement – la plume est fonctionnelle, plutôt agréable par ailleurs, sans chichis en tout cas. Son à-propos est indéniable. Mais le fond, lui, est d’une luminosité fascinante. Ken Liu a réussi ici quelque chose de très fort, en construisant sur une base éminemment passionnelle, et porteuse de tant de dangers – le racolage et la simple indignation vertueuse n’étant pas les moindres –, une histoire dont la subtilité est à la mesure de sa complexité, et toujours humaine en même temps.

 

C’est là de la meilleure science-fiction – qui sait manier la science jusqu’à en exprimer une dimension étrangement poétique, et tout autant poser des questions difficiles avec la finesse du plus subtil philosophe, sans verser pour autant dans l’essai (ou a fortiori le pamphlet), mais en prenant toujours bien soin de raconter une histoire – passionnante –, mettant en scène des personnages dont l’humanité n’est pas qu’une caractéristique secondaire, fonction prétexte à un pur exposé intellectuel. C’est bien une excellente novella – un modèle du genre, comme je n’en avais pas lu depuis un bon moment.

 

Si Un pont sur la brume est encore meilleur, ma foi, on doit y atteindre des altitudes inenvisagées jusqu’alors… Je lis ça bientôt – et, d’ici-là, vous encourage à plonger dans cet Homme qui mit fin à l’histoire, d’une qualité et d’une intelligence qui n’appartiennent qu’aux meilleurs auteurs du genre.

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Annihilation, de Jeff VanderMeer

Publié le par Nébal

Annihilation, de Jeff VanderMeer

VANDERMEER (Jeff), Annihilation. La Trilogie du Rempart Sud 1, [Annihilation], traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2014] 2016, 224 p.

 

J’avais découvert Jeff VanderMeer, comme beaucoup de lecteurs francophones, avec son extraordinaire « truc indéfinissable » La Cité des saints et des fous, un livre aussi monstrueux et dingue que drôle et stimulant – assurément un livre qui m’avait fait une très forte impression, inaugurant peu ou prou la défunte collection « Interstices » chez Calmann-Lévy, dont je me suis régulièrement régalé. Hélas, depuis ce coup de maître, nous n’avions pas eu droit à d’autres traductions de cet apôtre du « new weird » (je parle de ses fictions – il y a eu deux bouquins sur le steampunk ; mentionnons aussi, outre Atlantique, son activité d’anthologiste, éventuellement avec son épouse Ann : sa colossale somme The Weird sommeille, intimidante autant qu’attirante, dans ma liseuse…)… L’auteur ne s’était pourtant pas arrêté là : il avait livré d’autres romans prenant le cadre d’Ambregris, mais aussi des choses indépendantes, dont un Veniss Underground à l’excellente réputation ; mais, si je désespérais de voir ça en français un jour, je n’avais pas vraiment le courage de m’y atteler en anglais…

 

La nouvelle de la parution d’Annihilation au Diable Vauvert m’a donc fait un immense plaisir, et je me suis procuré bien vite ce court roman – sans trouver, pour tout un tas de raisons plus ou moins bonnes, le temps de le lire jusqu’à présent, bon… En tout cas, cette publication en annonce d’autres, puisque Annihilation est le premier tome d’une trilogie, dite « du Rempart Sud » (« Southern Reach » en VO), dont les trois volumes sont sortis peu ou prou en même temps aux États-Unis en 2014, mais leur publication française (dans une traduction de Gilles Goullet, comme pour La Cité des saints et des fous) sera par contre étalée sur trois ans a priori.

 

Les échos étaient très bons – évoquant des références éventuelles enthousiasmantes, dont, sans surprise, Lovecraft (qui jouait déjà son rôle dans La Cité des saints et des fous), ou encore l’épatant Stalker d’Arkadi et Boris Strougatski. Et ça se vérifie très vite, sans pour autant que le roman vire au pastiche de l’un ou de l’autre ou d’autre chose encore, mais en gardant toute sa singularité, thématique, narrative, etc.

 

Il y a donc la Zone X – et on ne sait pas ce que c’est au juste : c’est bien le propos… Prosaïquement, c’est une zone sauvage, où la nature a repris ses droits (VanderMeer s’est ici inspiré d’un parc naturel de Floride, et sa description du cadre, soignée, peut éventuellement évoquer du « nature writing »), laissant tout juste paraître quelques traces anciennes d’occupation humaine (ou pas ?), notamment un phare et un tunnel que la narratrice tient à qualifier de tour, et qui s’enfonce indéfiniment dans le sol. Mais la Zone X, et c’est surtout cela qui la caractérise, est coupée du reste du monde – là encore, sans que l’on ne sache trop ni comment, ni pourquoi : on évoque bien une « catastrophe », mais sans en dire davantage ; on évoque aussi une « frontière », invisible et intangible, avec un unique point d’accès – ni comment ni pourquoi, idem ; on suppose enfin que cette frontière recule, ou, si l’on préfère, que la Zone X s’étend insidieusement… Mais c’est de toute façon une région qui semble résister aux entreprises de cartographie.

 

C’est pourtant à ces fins (ou pas ?) que l’organisation gouvernementale (secrète ?) dite « Rempart Sud » ne cesse d’y dépêcher des expéditions. Onze se sont ainsi succédées – pour lesquelles les choses se sont très mal passées… Mais chaque fois d’une manière différente ! Ici, les membres de l’expédition se sont entretués ; là, ils se sont tous suicidés ; là encore, ils sont sortis de la Zone sans savoir comment, mais ne sont revenus « dans le monde réel » que pour y périr d’un cancer à l’évolution extrêmement rapide… Pas exactement un lieu de villégiature, donc – mais d’emblée un endroit menaçant, voire fatal…

 

Or, étonnamment (ou pas ?), il y a toujours des volontaires pour s’y rendre, et tenter de percer à jour les indicibles secrets de la Zone X. Il y a donc une douzième expédition, et c’est celle qui nous intéresse plus particulièrement dans Annihilation – le titre, avec ces quelques informations préalables, sans même parler d’une laconique déclaration survenant très tôt dans le récit, laissant déjà supposer le pire… ou pas ? On en revient toujours à ce « où pas »…

 

Cette expédition est strictement féminine, et composée de quatre membres dont on ne connaît pas les noms, et qui ne sont désignés que par leur fonction – qu’ils emploient par ailleurs pour s’interpeller. S’il devait y avoir un chef au groupe, ce serait par défaut la psychologue ; il y a aussi (outre la linguiste qui a finalement dû renoncer à l’expédition) une géomètre, une anthropologue, et enfin une biologiste, qui est notre narratrice : Annihilation prend en effet la forme d’un journal, avec la subjectivité qui sied au genre, et qui donne très vite sa teinte essentielle au roman – la subjectivité y a en effet un rôle fondamental, couplée au procédé habilement développé du narrateur non fiable… l’astuce étant que c’est d’emblée cette narratrice elle-même qui expose ces dimensions.

 

Balancées en plein dans cette Zone X à laquelle elles ne comprennent rien, nos investigatrices passent d’abord un certain temps autour de cette structure souterraine que toutes envisagent comme étant « le tunnel », mais que la narratrice tient à appeler « la tour » – une tour inversée, qui s’enfonce dans le sol, au fil d’escaliers interminables. Les premières explorations, sans aller forcément bien loin, achoppent déjà sur nombre de phénomènes étranges, et tout particulièrement sur ces textes cryptiques et sans queue ni tête (littéralement : l’ensemble est constitué d’un amas de propositions n’ayant ni début ni fin mais s’enchaînant et se renouvelant sans cesse), que la biologiste devine bientôt être le fait d’organismes vivants, peut-être en rapport avec une entité éminemment lovecraftienne rôdant dans les étages inférieurs… Très vite, en fait, la biologiste suppose avoir été contaminée, d’une manière ou d’une autre, par la tour, ou les créatures qui y vivent, ou ces textes qu’elles écrivent. Elle en est pleinement consciente : elle sait, dès lors – et le lecteur avec elle –, ne pas être fiable…

 

Le problème est bien sûr que ses camarades ne le sont pas davantage. Et si l’anthropologue est trop effacée pour vraiment retenir son attention (et peu importe), il n’en va pas de même de la géomètre – la militaire de l’équipe – et a fortiori de la psychologue… dont l’usage de l’hypnose et de la suggestion a nécessairement quelque chose d’inquiétant.

 

À l’angoisse sourde et éventuellement cosmique en même temps qui suinte de la tour se superpose ainsi une seconde couche d’inquiétude, relevant cette fois davantage du fantastique psychologique – et, étonnamment, plus propice à l’action ? L’indicible et la curiosité morbide des « héros » lovecraftiens se doublent donc d’une dimension paranoïaque essentielle, qui colore bien autrement le récit. La certitude de la biologiste – qui entend bien en convaincre son hypothétique lecteur (ou pas si hypothétique que cela ?) – que Rempart Sud en sait bien davantage sur la Zone X qu’on ne leur a dit, la certitude qu’on leur a délibérément caché la vérité, imprègnent tout autant sinon plus les pages que les rapports d’exploration, lesquels n’ont finalement pour fonction que de revenir sans cesse sur le grand mensonge initial, avec toute l’obsession que peut y mettre un schizophrène au dernier degré.

 

Cette dimension psychologique se complique par ailleurs sous un autre angle, qui est celui de la motivation de la biologiste : nous apprenons en effet assez vite que ce personnage d’une extrême froideur et peu ou prou dénué d’empathie avait ses raisons de venir dans la Zone X – son mari avait fait partie de la précédente expédition, la onzième (qui s’est donc soldée par le cancer généralisé évoqué plus haut) ; si elle s’est portée volontaire pour la douzième expédition, c’est sans doute tout autant en raison de son sentiment de culpabilité, difficilement répressible, que de sa compétence et de sa curiosité scientifiques… Ce qui introduit donc un biais supplémentaire dans son propos.

 

Dimension qui s’accentue enfin quand la biologiste, nécessairement, aura l’occasion de lire d’autres journaux – confrontant sa subjectivité écrite à d’autres, et triant pour son lecteur le pertinent de ce qui ne l’est pas… Ceci dans le phare qui, pour figurer l’antithèse de « la tour », n’en est donc pas moins chargé d’un lourd bagage de peur – simplement d’un autre ordre.

 

Sur le plan narratif, tout cela fonctionne très bien, et se montre indéniablement pertinent. L’angoisse sourde des explorations cthoniennes n’a rien à envier à un Lovecraft au sommet de sa forme, tandis que les relations entre les différents membres de l’expédition parviennent à exprimer une étonnante humanité dans cet univers farouchement abstrait – les quatre femmes ont beau être réduites à des archétypes fonctionnels, elles n’en existent pas moins. Il y a donc une peur qui suinte à tous les niveaux – peur mêlée de fascination, comme de juste, dans la vaine appréhension des mystères de la Zone X, mais peut-être tout autant sur le plan humain : la question de la suggestion hypnotique a éventuellement ce rôle. Au-delà, la violence et la haine, au-delà des contaminations supposées de la Zone (ou, d’ordre psychique, résultant de suggestions hypnotiques ou d’autres formes de conditionnement ?), dessinent plus ou moins une humanité qui se perd toute seule, et n’a finalement guère besoin qu’on l’y pousse : à cet égard, les pièges de la Zone X sont tout autant des prétextes.

 

Au-delà de cette peur qui rôde, le roman brille donc surtout dans son utilisation du procédé du narrateur non fiable. Les déclarations mêmes de la biologiste dans son journal incitent le lecteur à intégrer cet aspect du récit, dont découlent des conséquences joliment paradoxales – relevant presque, d’ailleurs, du fameux « paradoxe du menteur ». C’est un moyen pertinent d’intégrer le lecteur lui-même dans la paranoïa ambiante – avec pour cause principale de ses inquiétudes la narratrice elle-même, si elle reporte bien sûr ses propres craintes sur ses collègues et l’organisation Rempart Sud. Et cela va peut-être encore au-delà, puisque l’on est amené à remettre en cause tout, absolument tout, de ce qui nous est narré. Ce qui revient à démonter les ressorts de la fiction : en temps normal, celle-ci, par jeu, affirme nous dire la vérité, quand nous savons que ce n’est pas le cas – elle n’en est pas moins conçue avec toute l’habileté d’un canular, pour reprendre l’expression connue de Lovecraft… Mais ici, il y a un renversement : le récit dont on sait qu’il est fiction en rajoute une couche : rompant avec les principes du genre, bien loin d’asseoir l’authenticité (d’un second ordre) de ce qu’il rapporte, il ne cesse de nous dire qu’il ment, ou, plus exactement et de manière plus insidieuse, il nous le laisse entendre au travers d’une multiplicité d’indices… qui devraient justement être eux aussi questionnés, à tout prendre. Si la narration est fluide et globalement ordonnée, elle n’en est pas moins riche de ces bizarreries fictionnelles ou anti-fictionnelles (un « post-machin », sans doute…), à même de susciter, de manière finalement ludique, tant la fascination que la migraine.

 

Tout ceci, on l’aura compris, fait un bon roman. Et peut-être même très bon. Pourtant, il me faut bien admettre une relative déception… Sans doute ne tient-elle pas au roman en lui-même, mais aux attentes extrêmement élevées que je plaçais en lui. C’est que j’avais encore le souvenir émerveillé de La Cité des saints et des fous, et espérais donc, consciemment ou pas, quelque chose d’aussi fort et d’aussi fou. Ce que n’est à mon sens pas Annihilation. Si les deux œuvres jouent dans la même catégorie du « weird », c’est pourtant de manière très différente. La Cité des saints et des fous était baroque, foisonnante, drôle, ludique, au point d’en être parfois gratuite, mais, avouons-le, délicieusement gratuite. Annihilation n’est rien de tout ça : c’est un récit autrement sobre, autrement humain, quand bien même paradoxalement, autrement focalisé aussi. L’humour n’y a guère sa place, le baroque encore moins. Si La Cité des saints et des fous tenait de l’encyclopédie absurdement cohérente d’un monde fantasque, Annihilation s’en tient au format autrement court, diffus, délibérément imprécis, sourdement pathologique, du rêve ou du cauchemar. Aussi folle soit-elle, Ambregris avait quelque chose de concret, de palpable – aux antipodes finalement de cette Zone X essentiellement abstraite et dont l’essentiel de la valeur réside justement dans l’indéfinition. Ce sont bien sûr deux approches aussi légitimes l’une que l’autre – et deux approches tout aussi à même de me séduire ; il n’en reste pas moins que mon souvenir, éventuellement idéalisé, de la première, a probablement parasité ma lecture de la seconde.

 

Ces attentes sont comme de juste vicieuses… Elles m’ont fait espérer le chef-d’œuvre, et, au final, j’ai donc été déçu de ne lire qu’un très bon roman… « Rien que ça… » Cela en vaut pourtant la peine – et je ne doute guère de prolonger l’expérience avec les deux romans suivants, semble-t-il très différents, et éclairant d’un regard singulier les mystères de la Zone X… et peut-être tout autant les mystères de la narration et de la fiction. Ce qui n’est certainement pas rien.

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L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Publié le par Nébal

L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Ranpo EDOGAWA et Suehiro MARUO, L’Île panorama, [Panorama-to Kitan], traduction [du japonais] par Miyako Slocombe, [s.l.], Casterman, coll. Sakka – Auteurs – 15x21, [2008] 2010, 270 p.

 

Bon, aujourd’hui, je devrais pouvoir faire (un peu plus…) bref (ouf, hein ?), puisqu’il s’agit d’évoquer l’adaptation en BD d’un bref roman que j’avais lu il y a peu – adonc, pour le contexte et pour l’intrigue et pour d’autres choses encore, je vous renvoie à mon compte rendu de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo.

 

RANPO PANORAMA

 

Le mangaka et illustrateur Maruo Suehiro est un admirateur de longue date d’Edogawa Ranpo, qu’il a abondamment illustré (voir son Ranpo Panorama), et adapté plusieurs fois (outre le présent ouvrage, il y a aussi La Chenille, peut-être d’autres choses encore ?). Ce qui n’a sans doute rien d’étonnant, dans la mesure où l’on a fait de l’écrivain le fondateur du courant « ero guro nansensu », ou « ero guro » tout court, qui est le genre de prédilection de Maruo – à vrai dire, il est considéré comme un des maîtres du genre, voire le maître, point barre. Ceci étant, le roman L’Île panorama ne correspond sans doute pas à cette définition (contrairement à La Chenille)… L’adaptation par Maruo n’en a pas moins quelque chose de logique, à sa manière, au-delà de la filiation des auteurs – d’autant que le roman, étonnamment graphique, posait là un vrai défi de représentation.

 

L’ADAPTATION : FIDÉLITÉ ET APPORTS PERSONNELS

 

Je ne reviendrai pas ici sur l’histoire, donc. Globalement, l’adaptation par Maruo est très fidèle – dans les meilleurs moments comme dans les moins bons (la conclusion policière, avec le détective récurrent d’Edogawa Ranpo ai-je l’impression – je n’avais pas fait gaffe en lisant le roman –, est plus encore expédiée, mais c’est une manière comme une autre de mettre en avant ou d’assumer sa dimension pas mal accessoire ; les toutes dernières cases n’en sont pas moins parfaites).

 

On y trouve cependant quelques apports personnels, tout à fait bienvenus.

 

Au registre de l’ambiance, cela peut passer par des choses très brèves et pourtant bizarrement bien vues – comme la mention du suicide d’Akutagawa Ryûnosuké, le célèbre écrivain laissant derrière lui cette seule note : « Vague inquiétude »…

 

On remarque aussi l’insertion d’une scène gore (au sens fort) à l’efficacité certaine : Hitomi Hirosuke se rendant compte que son « double » décédé Komoda Genzaburô avait une fausse dent, arrache de ses seules mains et sur le moment même – dans le cimetière, devant la tombe ouverte – une de ses propres dents, pour prendre la place du défunt…

 

Le rajout le plus essentiel, cependant, concerne l’autre versant du diptyque « ero guro » : la BD, longtemps très chaste (au point où ça m’étonnait, eu égard au positionnement de l’auteur – mais je suppose qu’il s’agissait en fait d’en jouer ?), explose sur le tard dans une frénésie pornographique, l’île panorama arpentée par les nymphes et les satyres, d’abord peu ou prou des éléments de décor, étant ainsi à la fois subvertie et pleinement accomplie dans une orgie évoquant peut-être davantage Rome que la Grèce antique, encore qu’il ne s’agisse que de représentations (enfin, « que »… et c’est bien l’ensemble de la BD qui est œuvre de « représentation », j’imagine…) ; pour autant, cette furie explicite, aussi brève soit-elle, n’a au fond rien de gratuit : le contexte de l’île la justifie pleinement, et j’ai l’impression qu’en usant de cette carte, Maruo se montre paradoxalement d’autant plus fidèle à l’esprit d’Edogawa Ranpo, sinon à la lettre de son roman. J’ajouterai en effet que cela participe de la dimension utopique de l’île panorama, qu’il s’agisse d’en exprimer le plaisir esthétique ou de faire les gros yeux devant la fascination éventuellement (éventuellement, hein) malsaine du personnage pour le factice et l’illusoire. En chroniquant le roman, j’avais mentionné à cet égard que j’avais trouvé une dimension sadienne dans cette utopie – pas tant pour un contenu érotique ou a fortiori pornographique sous-jacent, même si on le devine, donc, qu’en raison de son jeu sur les « tableaux vivants », la mise en scène de la chair, etc. (peut-être aussi une utopie de l’enfermement, parfois ? avec son lot de règles ?). C’est là aussi quelque chose qui ressort d’autant plus dans cette adaptation.

 

LE GRAPHISME

 

Cependant, à l’évidence, c’est le dessin de Maruo qui fait tout l’intérêt ou presque de cette adaptation globalement très fidèle – comme de juste.

 

Je dois avouer que, au premier regard, et sans doute en raison de mes attentes élevées, tant on m’avait dit du bien de Maruo, et plus encore, j’ai été presque un peu déçu, voire craintif pour la suite… En fait, j’avais l’impression d’y retrouver – un peu comme pour La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo, même si le style est très différent – cette étrange opposition entre les décors, superbes, parfaits, fascinants (et dans une relation complexe et habile avec la mise en page), et les personnages, plus « déconcertants »… avec notamment une gestuelle étrange, des dissymétries improbables, des effets de perspective qui passent plus ou moins bien…

 

Les visages

 

Première impression qui s’avère heureusement rapidement erronée. D’autant que les visages, notamment, sont ici un véhicule de l’émotion autant que de la narration assez remarquablement employé (et finalement plus convaincant que l’inévitable sueur à grosses gouttes et la bouche systématiquement ouverte sur un cri, traits semble-t-il récurrents du manga d’horreur avec lesquels j’ai encore un peu de mal, j’avoue).

 

Le visage de Hitomi Hirosuke, changeant, est ainsi merveilleusement expressif – jusque dans sa fadeur, paradoxalement. Sa transformation, impliquant la pousse de la barbe, temporairement, dépeint le « héros » en clochard céleste, et exprime visuellement sa folie intérieure ; tandis que sa fine moustache de dandy, par la suite, quand il a pris la place de son « double », devient le seul marqueur ou presque de son visage de marbre, exprimant cette fois une élégance froide (et non moins inquiétante) en parfaite adéquation avec le tableau factice et truqué de l’île panorama.

 

Chiyoko, l’épouse de Kodoma Genzaburô, bénéficie aussi de cette belle attention – la femme d’allure élégante et douce se muant progressivement en victime au fur et à mesure du développement de sa relation avec l’imposteur, puis de sa visite de l’île panorama ; ce qui correspond parfaitement à son rôle dans le roman.

 

Les décors

 

La vraie force de l’adaptation est cependant ailleurs – comme de juste. Le roman est par essence très graphique – au-delà de la pirouette du double qui le fonde, et qui constitue le récit au sens le plus classique, son moment fort est incontestablement la (longue, très longue) visite de l’île panorama par Hitomi Hirosuke/Kodoma Genzaburô et Chiyoko.

 

La part d’intrigue demeure dans le roman – notamment dans la mesure où il appuie page après page sur la menace représentée par l’imposteur, que trahit son enthousiasme plus malsain à chaque nouvelle merveille, tandis que la jeune femme, sentant venir le drame, tend toujours un peu plus vers la panique pourtant mêlée de résignation. J’ai l’impression, ici, que c’est une dimension largement amoindrie dans la BD : l’hôte est avant tout d’une élégance froide – tranchant sur l’enthousiasme maladif de son modèle – et la panique est moins sensible chez Chiyoko… Mais peut-être est-ce effectivement une approche plus adaptée au support BD.

 

Par contre, il y a les tableaux… et là Maruo s’en donne à cœur joie, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans le roman, la démesure de l’île est sans cesse mise en rapport avec son côté factice, mais les descriptions littéraires peuvent s’autoriser bien des facéties qui seraient trop dangereuses ou paradoxalement trop fades sur le plan pictural…

 

Mais Maruo maîtrise parfaitement son art et parvient ainsi à rendre, et même à sublimer, le propos initial, en lui conférant une majesté dans la représentation, qui, pour le coup, écrase le seul roman – en autorisant une identification qui lui est inaccessible, en dépassant le seul champ de l’intuition pour asseoir (imposer ?) une image parfaitement construite dans le regard du lecteur.

 

C’était sans doute le plus gros défi de cette adaptation, et il a été brillamment relevé. Pour le coup, avec un matériau aussi casse-gueule, la BD parvient probablement à dépasser le roman, en usant habilement des spécificités de chaque médium.

 

Le plus fort étant peut-être que la féerie visuelle n’exclut jamais le factice – le principe même des « panoramas » au sens « forain » qu’emploie Edogawa Ranpo dans son roman, l’abondance des trompe-l’œil par essence impossibles à figurer dans le format BD, sont intelligemment employés dans l’adaptation, quitte à faire un détour du graphisme au texte (ce qui questionne au passage l’idée même de représentation) ; mais c’est bien l’alliance des deux qui fait le neuvième art, après tout…

 

Et le travail de mise en page, à cet égard, est plus que remarquable : il est parfait.

 

C’est ici que la bande dessinée brille avant tout, et qu’elle acquiert paradoxalement sa singularité. Très beau travail d’adaptation, et, malgré la maîtrise de Maruo, ça n’était pas gagné d’avance…

 

Bon, un auteur de plus à approfondir…. Mazette, il y en a tant.

 

(Oh et lisez donc ceci sur le Cafard Cosmique. Oui.)

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Soleil, de Yokomitsu Riichi

Publié le par Nébal

Soleil, de Yokomitsu Riichi

YOKOMITSU Riichi, Soleil, [Nichirin], traduit du japonais par Benoît Grévin, postface de Benoît Grévin, Toulouse, Anacharsis, coll. Fictions, [1923-1924, 2003] 2016, 125 p.

 

Voilà une très jolie trouvaille des éditions Anacharsis – un court roman japonais de 1923 qui, au-delà des influences qui l’ont marqué et d’éventuelles voies parallèles que je discuterai bientôt, conserve aujourd’hui toute sa force et tout son brillant.

 

L’AUTEUR

 

Yokomitsu Riichi, né en 1898, n’est probablement pas le plus connu en France des écrivains de cette génération de Taishô – celle des « écrivains maudits », parmi lesquels on compte toutefois quelques stars, comme Akutagawa Ryûnosuké ou le futur Prix Nobel Kawabata Yasunari ; ce dernier était d’ailleurs un ami et collègue de Yokomitsu Riichi, lequel a eu son importance en son temps, en prenant la tête d’un mouvement « moderniste », le « néo-sensationnisme » (shinkankaku-ha), appelant à dépasser jusqu’aux apports les plus récents, du côté du réalisme comme du roman prolétarien.

 

La dimension expérimentale de l’auteur avait cependant déjà été mise en lumière avec entre autres (l’auteur a aussi commis d’importantes nouvelles) le roman qui nous intéresse aujourd’hui, Soleil, paru tout d’abord en épisodes en 1923.

 

Yokomitsu, à partir de là, a eu un parcours un peu confus… ou pas ? Quoi qu’il en soit, le Japon nationaliste et militariste des années 1930 et 1940 l’a progressivement amené à revoir peu ou prou toutes ses conceptions, au point de la contradiction absolue et du reniement total… À sa mort en 1947, il n’avait sans doute plus grand-chose à voir avec le trublion d’antan, et sa réputation s’en est probablement ressentie.

 

DE SALAMMBÔ À SOLEIL

 

Mais nous n’en sommes pas là : quand paraît Soleil, notre auteur a tout juste 25 ans, et l’envie de changer les choses. Pourtant, dans l’optique de ce court roman, il s’agissait bien d’intégrer une influence fondamentale – mais tout autant de la dépasser à sa manière…

 

En 1919, Yokomitsu découvre émerveillé Salammbô, de Flaubert, dans sa première traduction japonaise, due à Ikuta Chôkô, et parue en 1913 (pour rendre certains aspects stylistiques du texte français, le traducteur avait d’ailleurs eu recours à des effets très personnels, parfois bien éloignés du texte original ; par un juste retour des choses, les dialogues, dans Soleil, reposent sur des traits spécifiques à la langue japonaise, en tant que tels intraduisibles ; le traducteur Benoît Grévin s’en explique dans sa passionnante postface, et ses solutions pour résoudre cette difficulté m’ont paru très pertinentes, si elles sont par essence différentes). Fasciné par cette lecture, Yokomitsu est pris de l’envie de s’en inspirer – mais pas pour en faire « simplement » un pastiche : bien davantage pour exprimer ses propres conceptions, qui plus est dans un cadre tout autre, changeant radicalement le rapport à l’authenticité historique et donc à la documentation.

 

LES SOURCES HISTORIQUES

 

Yokomitsu décide en effet de situer son histoire dans un cadre bien différent de la Carthage en proie aux mercenaires décrite par Flaubert : celui du Japon protohistorique – aux environs du IIIe siècle de notre ère (à la lisière des ères Yayoi et Kofun).

 

Or c’est là une période pour laquelle nous manquons cruellement de documentation… Si l’archéologie a pu mettre en évidence les traits saillants d’une culture matérielle de ce Japon d’avant l’écriture, et donc pas encore sinisé, l’absence quasi-totale, justement, de données écrites sur ces temps-là laisse le champ libre aux spéculations les plus variées.

 

Mais c’est une absence « quasi-totale », donc : nous disposons bien de quelques traces écrites, très limitées, et comme de juste originaires du grand voisin chinois. Yokomitsu s’intéresse tout particulièrement à un très bref passage de la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo Zhi), qui date de la fin du IIIe siècle de notre ère, et qui discute des Barbares environnant l’Empire du Milieu ; parmi eux, le « peuple des Wa », ainsi que sont désignés les habitants de l’archipel nippon.

 

Or ce texte étonnant, s’il poursuit en partie les rares données antérieures décrivant hâtivement « l’organisation » du « peuple des Wa » au travers de petites chefferies rivales, comprend une anecdote pour le moins étrange – évoquant une sorte de « reine-chamane » du nom de Himiko, qui aurait suscité un embryon de centralisation étatique en unissant trois « royaumes », dont celui de Yamatai, désignation qui ne manque pas de faire penser au cœur mythique du Japon, appelé Yamato (à ceci près que l’emplacement géographique du Yamatai de Himiko et du Yamato « classique » diffère, le premier se trouvant sur Kyushu, le second sur Honshu).

 

Bien évidemment, les sources écrites japonaises, ultérieures de quatre ou cinq siècles, et notamment la tradition mythique contenue dans le Kojiki puis le Nihon Shoki, ne comprennent rien de la sorte – établissant de leur côté une succession dynastique impériale pour cette période dont on sait qu’elle n’a rien d’authentique (si les ultranationalistes la prenaient volontiers pour argent comptant, par principe)…

 

Séduit par cette « histoire parallèle », et peut-être là poussé par un vague sentiment de subversion à l’égard de tendances nationalistes (donc) qu’il ressentait peut-être, en même temps, Yokomitsu décide de raconter l’histoire de cette Himiko – mais pas vraiment celle que rapporte la chronique chinoise : l’auteur en livre en quelque sorte, pardon pour le vilain terme un peu ridicule ici, une « préquelle » ; il ne s’agit pas de parler de la reine-chamane Himiko régnant sur ses trois royaumes, dans son palais où les hommes étaient interdits de séjour, et pas davantage de la tradition matriarcale qu’elle avait semble-t-il mise en place ; ce qui intéresse l’auteur, c’est comment elle en est arrivée là.

 

Or les sources écrites n’en disent donc absolument rien, pas plus que du contexte culturel de ce pré-Japon largement inconnu… et fantasmé. D’où une différence essentielle avec le matériau historique : si Flaubert, pour écrire Salammbô, s’était abondamment documenté, les sources étant nombreuses et son ambition de réalisme essentielle, Yokomitsu, lui, profite en fait du vide des sources écrites pour recréer un monde – et c’est là une chose qui m’intéresse tout particulièrement, notamment en ce que cette approche me semble relever à certains égards davantage de la fantasy que du roman historique, j’y reviendrai.

 

LE RÉCIT

 

La trame est somme toute élémentaire – ce qui sied en fait bien à ce récit « mythique » –, et, par ailleurs, elle est très vive : le roman est court, une centaine de pages au plus, et perpétuellement en mouvement.

 

Nous y suivons donc Himiko, qui n’est pas encore la reine-chamane du peuple des Wa, mais « simplement » une princesse du pays maritime d’Umi (sur Kyushu, comme les autres « royaumes » cités, on ne traverse jamais la mer) ; elle doit épouser bientôt le prince Hiko no Ôe, qu’elle aime autant qu’il la taquine. Mais c’est alors que surgit en Umi un voyageur inconnu, ensuite identifié comme venant du pays rival de Na – on apprend bientôt qu’il s’agit en fait du prince du pays Na, Nagara… Malgré les tensions ancestrales entre les deux pays, Himiko plaide pour que l’on épargne l’homme de Na… et c’est là le début de ses malheurs.

 

Car Nagara est fou amoureux de Himiko – et, selon les mœurs du temps, qui nous renvoient en Europe, sinon à Hélène (mais peut-être, après tout), du moins aux Sabines (ceci étant, quitte à faire une référence à la fois antique et contemporaine, je serais tenté de mentionner la Lavinia d’Ursula K. Le Guin…), Nagara entend bien ravager l’Umi et enlever la beauté pour l’épouser – faisant de sa violence même un argument…

 

C’est le début d’un cycle d’affrontements barbares, les chefferies de Kysuhu n’étant en fait guère plus que des bandes, soumises au bon vouloir arbitraire de despotes régnant par la force et la cruauté. Les hommes, ici, sont tous (ou presque – Hiko no Ôe et Wakaro, les deux maris que Himiko s’est choisis successivement, sont peut-être différents, mais rien de certain au fond) autant de brutes avides de posséder la princesse par la force, et prêts pour cela à tuer quiconque se trouverait sur leur chemin ; elle passe ainsi de main en main, ses mariages « choisis » étant plus qu’éphémères… Et son itinéraire baigne dans le sang.

 

Germe bientôt en elle le désir de vengeance, plus particulièrement quand elle tombe aux mains des maîtres d’un autre pays, appelé Yamato (mais ce n’est donc pas le Yamato « classique » de Honshu), deux frères rivaux et visiblement prêts à s’entretuer pour elle. Maîtresse femme par la force des circonstances, habile à manœuvrer les hommes tous réduits en face d’elle à leurs pulsions les plus bestiales, elle saura aussi, le moment venu, paraître elle-même sur le champ de bataille pour mettre fin à un monde…

 

LA (RE)CRÉATION D’UN MONDE

 

L’histoire, pour être simple, ne manque pas de force – et elle s’habille régulièrement d’atours oniriques (ainsi avec la harde de cerfs emportant Himiko et Kawaro) autant qu’épiques (la bataille finale, avec un volcan en éruption à l’arrière-plan !).

 

Mais la grande habileté de l’auteur, dans cette (re)création d’un monde, réside dans une adéquation de tous les instants entre le fond et la forme, dont résulte un effet de dépaysement voire plus radicalement d’exotisme, les deux aspects se renforçant sans cesse comme dans une boucle de rétroaction.

 

Plus libre que ne l’était Flaubert pour recréer sa Carthage, Yokomitsu pioche certes dans le savoir archéologique, mais ne compte pas le laisser s’interposer entre lui-même et son histoire – il peut donc laisser passer sans y attacher plus d’importance quelques anachronismes qui lui paraissent préférables à l’authenticité, pour épicer son récit d’images fortes (ainsi des rites funéraires, par exemple, avec les tertres kofun et plus encore les « statues-cylindres » haniwa, en fait un brin postérieurs).

 

C’est qu’il vise à une authenticité d’un autre ordre – et dans un sens « supérieure », car liée aux fonctions du récit : c’est la puissance d’évocation qui doit l’emporter – et elle est tout autant immersion dans un monde radicalement différent (presque un « monde secondaire » de fantasy, en ce qui me concerne – oui, oui, j’y arrive…), où tout est prétexte à l’édification fascinée du lecteur, à condition de savoir doser les éléments pour que rien ne sombre dans l’artifice, et pas davantage dans une pénible exposition lourde de détails malvenus ; c’est à travers la fluidité et le naturel que s’exprime cette authenticité parallèle.

 

D’où, par exemple, les allusions nombreuses mais sans autres détails à la culture matérielle de la période – tout particulièrement les bijoux, et notamment les « pierres-courbes » (magatama) et « pierres-tubes » (kudatama), mais aussi ces étonnants colliers de becs d’oiseaux, etc.

 

LA NATURE ET LES HOMMES

 

Pourtant, la singularité et la force de Soleil, qui en font une vraie merveille bien digne d’attention comme d’éloges, réside encore dans d’autres procédés. Un, tout d’abord, oscille entre fond et forme, et c’est la dimension « naturalisée » du monde recréé par Yokomitsu – l’évocation, sans cesse entremêlée au mondes des hommes, qui du coup n’en est pas vraiment séparé, de l’animalité et de la végétation.

 

L’animalité s’exprime ainsi tant dans les nombreuses allusions à la chasse, avec notamment ces sangliers et plus encore ces cerfs omniprésents, que dans la thématique de la bestialité, à travers les pulsions irrépressibles de ces « chefs » qui sont autant de brutes.

 

La dimension « végétale » est probablement plus subtile – mais, au travers d’un champ lexical d’une précision et d’une richesse sensibles, elle imprègne tout autant cette humanité farouche d’avant la civilisation, vivant dans la nature et en faisant intégralement partie.

 

LES DIALOGUES ET LA LANGUE

 

Tout cela participe de la dimension « archaïque » de Soleil. Mais s’il est un point où elle ressort tout particulièrement, c’est encore ailleurs : dans les dialogues.

 

Je l’avais rapidement mentionné plus haut : le traducteur Benoît Grévin, qui a fait un superbe travail, évoque dans sa postface cette difficulté insurmontable, car témoignant de subtilités de la langue japonaise absolument inconnues (ou presque, mais à ce stade…) en français – Yokomitsu, dans Soleil, bouleverse la langue japonaise, en en exprimant un état « antérieur » (aux besoins de son récit, il est dans son livre parfois archéologue, parfois anthropologue, mais bien avant tout romancier) sans les complexes et subtils registres de politesse qui l’imprègnent, et sont autant de moyens de préciser, chez les locuteurs, les sentiments et les intentions ; il en va de même, d’ailleurs, pour le jeu des particules finales, qui ont un rôle éventuellement similaire, et dont l’auteur se passe délibérément ici.

 

Il en résulte une langue unique et tout à fait « autre », qu’il était impossible de rendre directement en français. L’idée étant cependant celle d’un archaïsme aux couleurs d’exotisme, le traducteur a eu recours à des procédés différents pour exprimer le même esprit, contre la lettre le cas échéant. Et si la dimension incantatoire des dialogues, presque chantés dans leurs nécessaires répétitions, peut s’accommoder de la traduction, l’archaïsme au regard des relations sociales et éventuellement hiérarchiques est rendu ici notamment par un emploi des « moi » et « toi » qui, tout en s’inscrivant globalement dans ce principe de scansion, le dépasse en exprimant, au-delà de la poésie ou dans un autre registre poétique, un caractère « brut », quelque part entre l’homme des cavernes et le mythe des origines, avec en outre quelque chose d’essentiellement autoritaire, appuyant la rudesse des chefs, tout en exigences, d’une manière étonnamment appropriée.

 

Ce n'est pas la seule difficulté de la traduction : il faut évoquer également les titres honorifiques, construits par association (par exemple « souverain-des-hommes » pour rendre « roi », etc.). Là encore, l'approche du traducteur est tout à fait pertinente.

 

LE GENRE, ENTRE ROMAN HISTORIQUE ET FANTASY ?

 

Inventif dans le fond comme dans la forme, Soleil est une lecture d’un charme étonnant, une affaire d’immersion autant que de poésie. Le roman, au-delà de l’influence assumée et même revendiquée de Salammbô, garde une forte singularité.

 

On peut toutefois être tenté d’établir des parentés, permettant de cerner un peu plus le propos. Mais c’est à plus ou moins bon droit… Quand la quatrième de couverture évoque « un Miyazaki par anticipation », ça me laisse passablement perplexe. Quand la postface évoque les mangas et animes de même, car c’est sans autre précision, et en traitant du médium plutôt que du genre.

 

Il y a pourtant une autre piste, qui n’est pas mentionnée une seule fois ici (sinon par la bande et par déduction à partir de ce que je viens de citer), et c’est la littérature de fantasy

 

Le monde recréé par Yokomitsu dans Soleil, étant peu ou prou le fruit de sa seule imagination, à peine fortifiée par quelques rares données archéologiques sur la culture matérielle et quelques paragraphes perdus dans d’antiques chroniques chinoises, et prête le cas échéant à « violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants », me paraît davantage appeler la comparaison avec la fantasy moderne, à cette époque même juste naissante dans le monde anglo-saxon, plutôt qu’avec la forme ici très aléatoire et pour le coup si peu appropriée du « roman historique ».

 

Et peu importe l’aspect surnaturel ou pas à cet égard – en relevant tout de même que ce « monde secondaire » est plus d’une fois ambigu (délibérément) à ce sujet.

 

J’ai en effet l’impression que cette parenté (et peu importe qu’elle soit consciente ou pas, admise ou pas) est d’autant plus remarquable qu’elle vaut pour les deux tendances qui se distinguent dans le genre naissant dans le monde anglo-saxon : on trouve après tout dans Soleil, tant un monde barbare et brutal, où la morale tente de se manifester mais cède éventuellement le pas au nihilisme, à la façon d’un Robert E. Howard, qu’une entreprise de (re)création d’un monde cohérent et « autre », archaïque par essence, (re)création qui passe au moins autant par la forme que par le fond, et affiche ainsi leur caractère indissociable – ce qui nous conduit plutôt du côté d’un Lord Dunsany ou d’un J.R.R. Tolkien.

 

Bien sûr, lecteur de fantasy, je prêche peut-être un peu pour ma paroisse… Mais d’autant plus que je suis persuadé que les amateurs du genre apprécieront ce très puissant roman qu’est Soleil, aussi fort que bref, à l’admirable pouvoir d’évocation et au style subtilement travaillé – et très joliment rendu.

 

Un excellent roman, une très belle exhumation.

 

EDIT : Par ailleurs, cet infect et abject snob de mes couilles de Gérard Abdaloff en parle ; enfin, il en parle... Il t'insulte, beaucoup - et il en parle un peu. Quelle grosse merde, alors...

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Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

Publié le par Nébal

Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)
Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome I : anthologie du VIIIe au XIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 211 p.

 

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome II : anthologie du XIIIe au XVIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 284 p.

 

Je poursuis ma (nécessaire) découverte de la littérature classique japonaise, avec cette anthologie couvrant la période allant du VIIIe au XVIIIe siècle. Ce n’est pas totalement une découverte : en effet, lors de ma première crise nipponophile d’ampleur, j’en avais lu le tome II (impossible alors de mettre la main sur le premier), dont j’avais gardé un souvenir assez marquant – et tout particulièrement du premier texte qui y figurait, l’Écrit de l’ermitage, de Kamo no Chômei, un de mes textes fétiches depuis, et que j’ai relu sans cesse, éventuellement dans de nouvelles traductions (je l’avais chroniqué sous le titre Notes de ma cabane de moine). Tout ne m’avait pas forcément autant parlé, mais j’en gardais quand même globalement un excellent souvenir. Qui n’est pas pour rien, sans doute, dans l’idée de cette relecture cette fois « complète », tome I inclus.

 

La matière est immense. Si le Japon n’a découvert l’écriture que tardivement, et en recourant à des solutions éventuellement absurdes, tant l’adoption de l’écriture chinoise n’avait pas de sens pour une langue obéissant à une structuration fondamentalement différente, voire on ne peut plus différente (et c’est une difficulté qui pèse encore aujourd’hui, un millénaire et demi plus tard…), l’archipel du soleil levant n’en a pas moins assez rapidement développé une tradition littéraire d’une extrême richesse – d’abord, inévitablement, à l’école de la Chine, le puissant Voisin qu’il était impossible d’ignorer (ou presque – en fait, le Japon a connu plusieurs périodes de « fermeture » à cet égard, entrecoupées d’autres où les échanges étaient quotidiens et essentiels), puis davantage dans une lignée spécifique, la littérature japonaise s’émancipant pour générer son domaine propre.

 

Bien sûr, il était totalement inenvisageable, et a fortiori sur un format aussi court (les deux tomes sont brefs, et on aurait pu faire l’économie de cette division purement éditoriale), de tenter quoi que ce soit d’ « exhaustif »… Les éditeurs, Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, ont donc dû faire des choix, qui se sont développés en partis pris : proposer autant que possible des textes pas encore traduits ou alors guère aisés à se procurer (ce qui explique, par exemple, l’absence des Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari, ou du Dit des Heiké – mais Le Dit du Genji y est resté, car vraiment trop incontournable ?), et retraduire de toute façon le cas échéant ; livrer autant que possible des textes complets – et opérer sinon une sélection significative ; établir tout un maillage reliant les textes retenus entre eux, manière d’opérer, peut-être pas une systématisation de la littérature japonaise classique, mais du moins d’en dresser un panorama cohérent, l’inscrivant dans une histoire propre (c’est une dimension de l’anthologie que j’ai tout particulièrement appréciée) ; enfin, livrer des aperçus aussi divers que possible de la littérature classique japonaise : on y trouve des pièces de théâtre aussi bien que des essais, des haïkus comme des romans fleuves...

 

Et autant le dire de suite : l’entreprise, pour ardue qu’elle était, a débouché sur une réussite incontestable. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que tous les textes ici rassemblés m’ont passionné, car ce n’est pas le cas ; il s’en est même bien trouvé pour me laisser parfaitement indifférent au mieux… Pour autant, ils ont tous leur place ici, et le paratexte limité (délibérément) mais très bien fait, très pertinent, incite à les envisager sous un œil particulier, qui rend même les textes les moins séduisants finalement instructifs quant à ce dont ils témoignent au regard de la civilisation nippone.

 

JOURNAL DE TOSA, DE KI NO TSURAYUKI

 

Voyons maintenant ce qu’il en est au juste, au cas par cas. Premier texte, datant de 935, le Journal de Tosa (Tosa nikki), dû au poète Ki no Tsurayuki (qui avait notamment participé à l’élaboration de l’anthologie poétique classique Kokinshû, livrant en particulier une préface théorique – et, fait inédit, en japonais – constituant un véritable traité critique de l’art poétique, avec classifications et règles formelles, etc.). C’est un texte important dans la genèse d’une littérature spécifiquement japonaise, notamment en ce qu’il a semble-t-il été rédigé en kana, à la différence d’œuvres antérieurs déjà évoquées ici comme le Kojiki ou, dans un genre plus proche et sauf erreur, les Contes d’Ise (notons d’ailleurs que le Journal de Tosa cite plusieurs fois Narihira) ou Le Dit de Heichû, utilisant tant bien que mal une écriture chinoise guère adaptée à la structure même de la langue japonaise ; or les kana étaient alors réservés aux femmes… d’où le « travestissement » de l’auteur pour ce « journal » (genre important de l’époque), censément écrit par une femme, tandis que lui-même y est désigné – de manière un peu cryptique et pourtant éloquente – à la troisième personne comme étant « le vieil homme ». Ce qui est déjà un procédé littéraire intéressant – et il en va sans doute de même pour cette ultime phrase du texte : « Il reste des événements qui dépassent la mémoire et l’expression. / De toute façon, je déchirerai ces pages. »

 

Il s’agit pour l’auteur, au-delà de son déguisement, de rapporter jour après jour son trajet de retour en bateau depuis la province où il a été gouverneur pendant plusieurs années, vers la capitale, Kyoto. Les événements du trajet, à l’instar de ce qui se passe dans les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû, mais en dehors de leur sphère essentiellement galante, sont autant d’occasions pour livrer des poèmes – des waka, « poèmes japonais » donc, mais obéissant en fait à la structure des tanka d’origine chinoise tels qu’on les rencontrait notamment dans les Contes d’Ise, et surtout l’anthologie poétique « originelle » du Manyôshû (on notera d’ailleurs que le texte évoque la parenté de la Chine et du Japon, si son écriture autorise pourtant une relative émancipation de l’archipel du soleil levant…).

 

Ces poèmes aussi nombreux que brefs sont ici systématiquement rendus en deux alexandrins (cela vaut pour l’ensemble de l’anthologie), choix de traduction sans doute discutable, et très éloigné de ce que j’avais pu lire dans les œuvres précédemment citées, mais peut-être y gagne-t-on bel et bien en émotion et en élégance ce que l’on y perd en précision ?

 

Or tout le monde sur ce navire est poète – y compris les enfants ou les marins… même s’ils s’exposent sans doute davantage à la critique impitoyable des autres voyageurs, plus cultivés et habiles – en principe.

 

Le Journal de Tosa présente peut-être aussi une évolution par rapport aux Contes d’Ise et au Dit de Heichû (pour m’en tenir au peu que je connais) en ce que ses circonstances mêmes impliquent davantage de suivi – il y a bien une narration globale et chronologique (les jours sont marqués), qui fournit dès lors plus qu’un cadre aux poèmes ; net progrès, je suppose.

 

Ce caractère suivi, par ailleurs, s’exprime notamment dans la récurrence, chez tous ces poètes, accomplis ou non, d’un thème essentiel : la mort de la fille de Ki no Tsurayuki – lequel, du fait du « travestissement » auquel il se livre pour ce Journal, n’exprime donc ses sentiments qu’indirectement, ou, ajoutant encore une distance supplémentaire, laisse des tiers le faire à sa place… du moins dans le cadre de ce qui relève bel et bien d’un procédé littéraire. Bien sûr, la nature – la mer indomptable et capricieuse, surtout, qui contraint régulièrement le bateau des voyageurs à prolonger ses escales – est une métaphore idéale pour retranscrire les peines du « vieil homme » et de ceux qui l’accompagnent… Et la joie du retour d’exil est pondérée par cette douleur que rien n’effacera – pas même la littérature.

 

Honnêtement, je n’en ferais pas forcément un texte qui m’emballe plus que cela en tant que tel… Mais à se pencher sur les circonstances de sa composition et toutes les subtilités dont il fait preuve, c’est indéniablement une œuvre forte, et d’autant plus impressionnante peut-être que cette forme du « journal poétique » nous est largement étrangère. Et c’est parfois très touchant. Il y a quelque chose là-dedans, ça oui !

 

JOURNAL D’IZUMI SHIKIBU, D’IZUMI SHIKIBU

 

Suit le Journal d’Izumi shikibu (Izumi shikibu nikki, tout début du XIe siècle a priori, mais cela a été contesté – fonction de l’identité de l’auteur), mais la parenté de titre ne doit pas dissimuler que nous sommes en fin de compte là dans quelque chose de bien différent par rapport au Journal de Tosa – tendant déjà nettement plus vers le genre romanesque naissant.

 

L’auteure supposée, Izumi shikibu donc, est d’ailleurs contemporaine de Murasaki shikibu, l’auteure du Dit du Genji (le texte suivant de l’anthologie est un extrait de ce classique parmi les classiques, par ailleurs roman fleuve, et le mot est faible…) – laquelle ne l’estimait semble-t-il guère (reconnaissant en gros ses talents littéraires, mais la jugeant « inconvenante »…). Ce sont toutes les deux de ces dames de cour qui livrent alors le meilleur de la littérature japonaise classique (et en japonais, là où leurs comparses mâles s’échinent bien trop souvent, par snobisme, à faire du mauvais chinois…) – et Murasaki shikibu aussi a d’ailleurs écrit un « journal ».

 

Mais justement : le Journal d’Izumi shikibu n’a pas une forme de « journal » aussi marquée que le Journal de Tosa – le passage du temps n’y est pas figuré de manière aussi formelle (même si nous disposons régulièrement d’éléments chronologiques, permettant de déterminer que « l’intrigue » se déroule sur une année environ), et, par ailleurs, le récit est à la troisième personne (certains se sont basés sur ce fait pour douter qu’Izumi shikibu en soit bien l’auteure) ; et tout cela contribue à lui donner une forme bien plus romanesque. La prose, ici, se fait plus ample et subtile, plus riche à tous points de vue, s’autorisant d’ailleurs descriptions et dialogues, et d’un grand raffinement, quand ils étaient peu ou prou absents de ce que j’avais pu lire d’antérieur. S’il s’agit toujours de mettre en valeur des waka, la prose environnante n’a plus un caractère de prétexte d’importance éventuellement secondaire ; cet écrin plus luxueux que jamais a sa valeur propre… et, à vrai dire, j’ai tendance à croire qu’il brille bien plus que les poèmes qu’il est supposé mettre en scène, d’ailleurs (parce que, si ceux-ci sont toujours plus subtils, ils sont peut-être aussi toujours plus convenus – tant l’érudition, via notamment la citation, y a une part de plus en plus importante ; je dis peut-être des bêtises, hein – mais j’ai l’impression que le caractère « artificiel » de ces waka est du coup plus affiché que dans les Contes d’Ise, ou Le Dit de Heichû, ou encore le Journal de Tosa, malgré son contenu critique, donc… C’est là un trait de l’histoire de la littérature japonaise qui reviendra régulièrement par la suite). La prose, par contre, est étonnante et régulièrement remarquable – à titre d’exemple, les descriptions des amants soupirant après la lune et y trouvant, pour la forme, l’inspiration essentielle de leurs poèmes nécessaires… sont régulièrement autrement touchantes et justes et belles que lesdits poèmes.

 

Pour le reste, à la différence du Journal de Tosa, mais comme dans les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, on retrouve ici un contexte purement galant : Izumi shikibu (pas nommé ainsi, bien sûr) et son Prince d’amant échangent sans cesse des poèmes courtois, qui sont autant d’occasions de geindre sur l’inconstance et l’ambiguïté des sentiments de l’autre…

 

Ayant donc enchaîné les lectures du genre ces derniers temps, j’avoue avoir probablement atteint un seuil de saturation – et ces minauderies m’ont pas mal indifféré, sauf sans doute quand la cruauté est de mise, ce qui n’est certes pas rare… L’expression de la jalousie, d’ailleurs, a ses bons moments (notamment à la toute fin) – et, bien sûr, la plume, du moins pour les passages en prose, est donc aussi belle que subtile.

 

On relèvera enfin combien l’œuvre entière tourne autour d’une notion essentielle de la littérature d’alors (et sans doute cela allait-il bien au-delà de ces romances) : l’éphémère (hakanashi), lié à l’inconstance (mujô) du monde – on y revient sans cesse. Une œuvre importante, donc – mais qui m’a sans doute moins parlé que la précédente, si ses apports sont indiscutables, et sa grâce de même.

 

LE ROMAN DE GENJI, DE MURASAKI SHIKIBU

 

Suit un extrait du fameux Roman de Genji (Genji monogatari) de la dame d’honneur Murasaki shikibu (973 ?-1014 ?), le grand classique par excellence de la littérature japonaise, et par ailleurs un roman fleuve – et c’est peu dire. Il n’y a plus l’ambiguïté des textes qui précèdent, où la prose servait la poésie, où la forme du journal hésitait entre réalité et fiction… Nous sommes cette fois indubitablement dans le genre romanesque.

 

En donner un extrait n’est sans doute pas évident, au regard de l’ampleur de l’œuvre… Les anthologistes ont choisi de livrer un des derniers chapitres du roman – les dix derniers constituant un livre dans le livre, après la mort de Genji. Plus précisément, il s’agit du cinquante-deuxième chapitre (sur cinquante-quatre), intitulé « L’Éphémère » (Kagerô), qui délaisse le faste de la vie de cour pour un cadre plus provincial, et, surtout, une intrigue centrée sur les amours tristes impliquant trois sœurs ; ici, on traite de la disparition de l’une d’entre elles – qui se fait nonne, mais a laissé des instructions à ses servantes afin de propager la rumeur de sa mort ; c’est une amourette « inconvenante » qui l’a poussée à ces extrêmes…

 

Le thème ressort du titre du chapitre, mais il faut sans doute aller plus loin que ce simple constat de l’inconstance du monde – d’une part en l’insérant dans une philosophie bouddhique plus globale, pessimiste (tendance amidiste semble-t-il), dont plus tard le splendide Hôjôki de Kamo no Chômei (figurant donc plus loin dans l’anthologie) sera une extraordinaire récapitulation ; d’autre part en mettant en avant le ton global de l’œuvre, souvent défini par le terme « aware », rendu par « tristesse » à l’époque moderne, éventuellement glissé dans une expression plus complète, « mono no aware no shiru » (que j’avais déjà croisée plusieurs fois, et pas toujours dans un contexte japonais, d’ailleurs), due au philosophe Norinaga Motoori, et qui met en avant la sensibilité (contrastant, dans une perspective nationaliste, avec une supposée froide rationalité chinoise), mais les anthologistes, se référant à un auteur contemporain, Karaki Junzô, préfèrent donc mettre l’accent sur « l’éphémère » et l’empathie que l’on peut ressentir pour (citation du chapitre) « ce qui est ainsi qu’il n’est pas ».

 

Difficile d’apprécier à sa juste mesure cet extrait – le contexte du roman change forcément la donne, a fortiori pour un chapitre aussi tardif, et tant les personnages foisonnent ; mais si la tristesse domine ici sur la splendeur, le raffinement de la langue est palpable, et, effectivement, la sensibilité très subtile de l’auteure – au point où l’on aurait envie de qualifier tout cela d’étonnamment moderne, avant de percevoir que l’expression n’en est que plus absurde…

 

Un jour, je lirai Le Dit du Genji – il patiente, avec ses 1500 pages serrées, dans ma pile à lire nippone ; je ne cache pas qu’il est assez intimidant…

 

« SI JE POUVAIS LES INTERVERTIR ! »

 

Extraits de roman encore (deux, brefs), avec « Si je pouvais les intervertir ! » (Torikaebaya monogatari), roman dit « de psychologie baroque » (auteur inconnu, fin du XIIe siècle). Là encore quelque chose qu’on serait tenté de qualifier de moderne, à ceci près que ce serait succomber à une vision bien naïve de l’histoire de la littérature autant que de celle des mentalités et des représentations…

 

Un homme a deux enfants avec deux femmes différentes : un garçon, tout d’abord, qui s’avère assez vite efféminé ; et une fille… du coup forcément garçonne. Le père peste tout d’abord contre ces bizarreries en tant que telles inacceptables ; d’où sa rengaine : « Si je pouvais les intervertir ! » Il est cependant amené à faire avec, et à éduquer ses enfants, non en fonction de leur sexe (génétique ou biologique, préciserait-on aujourd’hui), mais en fonction de leurs inclinations ; c’est ainsi que le garçon, tôt appelé « Princesse », devient dame d’honneur, tandis que la fille, logiquement « Prince », devient conseiller à la cour. L’histoire se complique quand un tiers (« l’Auditeur ») est amené à fréquenter les deux… et à tomber sous leur charme.

 

L’histoire, présentée ainsi, laisse supposer quelque peu la farce grivoise – et sans doute y a-t-il bien de cette dimension dans le deuxième extrait, quand l’Auditeur poursuit de ses assiduités le Conseiller… Mais ce n’est sans doute pas la dimension essentielle ; ce travestissement, cette subversion des codes sexuels, me font l’effet d’être bien plus subtils que cela ; et si les anthologistes nous disent que « tout rentrera dans l’ordre », je serais curieux de lire la chose en entier.

 

LES CENT POÈMES

 

Suivent Les Cent Poèmes (Hyakunin isshu), fameuse anthologie poétique composée semble-t-il par un certain Fujiwara no Teika vers le début du XIIIe siècle, et qui a eu une postérité inattendue… sous la forme d’un jeu de cartes.

 

Mais je serais bien en peine d’en dire quoi que ce soit d’autre : sous cette forme, débarrassée des contextes enrobant de prose les poèmes comme dans les Contes d’Ise, Le Dit de Heichû, ou, plus haut dans le recueil, le Journal de Tosa ou le Journal d’Izumi shikibu, j’y suis totalement insensible et n’y comprends rien de rien… Enfin, peut-être pas au point des haïkus, hein, j’y reviendrai.

 

Je relève simplement que l’on trouve, parmi les auteurs, aussi bien des hommes que des femmes, des empereurs comme des moines… Je relève aussi qu’outre l’anthologiste supposé, on trouve nombre de « Fujiwara no quelque chose » parmi les auteurs : sont-ce les régents qui ont fondé leur dynastie parallèle, récupérant pour un temps le pouvoir des empereurs suite à une politique matrimoniale bien pensée ? Je le suppose, mais…

 

CONTES DU MOYEN-ÂGE

 

On passe enfin à un petit assortiment de « contes du Moyen-Âge ». Trois viennent du Konjaku monogatari (vers 1120) : « La Voleuse inconnue » surprend un tantinet dans ce contexte – si nous sommes habitués sans doute à ces histoires où un homme fréquente sur une longue période une maison et la femme qui y réside, jusqu’à ce que, suite à une absence, tant la femme que la maison disparaissent, et c’est comme si elles n’avaient jamais été là, il n’en reste pas moins que le texte déploie une ambiance toute particulière, où, le cas échéant, la sexualité « déviante » n’est pas en reste ; en l’espèce, nombre de séquences de flagellation…

 

« Dans le fourré » inspirera sa célèbre nouvelle à Akutagawa Ryûnosuké, qui inspirera à son tour le célèbre Rashômon de Kurosawa Akira – mais ce qui fait l’essentiel de ces chefs-d’œuvre (les témoignages incompatibles) n’y figure pas : on y voit seulement le bandit leurrer l’époux et violer sa femme, après quoi cette dernière accable son lâche mari qui s’est fait berner et n’a rien fait pour la sauver…

 

« Un amour de Heichû » renvoie, bien sûr, au personnage de galant ridicule du Dit de Heichû, en mêlant deux anecdotes, celle sur la réponse « J’ai lu ! », et surtout celle, bizarrement scatologique, portant sur les circonstances de sa mort.

 

Il faut y ajouter deux contes issus cette fois du Uji shûi monogatari (début du XIIIe siècle), d’un style plus subtil : « Cent ogres marchent dans la nuit » évoque un moine assistant bien malgré lui à une assemblée de démons, qui aura aussi pour effet de le « téléporter » ; « Le Nez », qui suscitera là encore un fameux récit d’Akutagawa Ryûnosuké (de ceux qui l’ont rendu célèbre), est un conte comique sur un moine dont le nez est si long qu’un novice doit le lui soulever pendant qu’il mange, afin qu’il ne tombe pas dans sa soupe…

 

Reste un conte tiré du Tsutsumi chûnagon monogatari (fin du XIIIe siècle ou début du XIVe), « La Princesse qui aimait les chenilles », qui mêle satire sociale et waka à l’ancienne pour un résultat charmeur, avec cette futée mais rude jeune fille qui refuse d’être comme les autres et, par affectation philosophique, préfère collectionner les chenilles plutôt que les papillons – qu’importe les mauvaises blagues d’un séducteur curieux de cette marotte…

 

Fin du tome I – et bilan déjà plus que positif.

 

ÉCRIT DE L’ERMITAGE, DE KAMO NO CHÔMEI

 

Le tome II s’ouvre donc sur l’Écrit de l’ermitage (Hôjôki) de Kamo no Chômei (1212), bref et splendide essai sur l’inconstance du monde, le pessimisme, et le détachement de l’ermite. Un texte qui m’avait collé une sacrée baffe lors de ma première lecture de ce volume, par sa poésie au moins autant que par sa philosophie si ce n’est plus, et que j’ai relu bien des fois depuis, dans ce tome II ou dans d’autres traductions. Pas grand-chose à dire de plus ici que ce que j’en avais dit il y a quelque temps de cela, sous le titre Notes de ma cabane de moine… Toujours aussi fort, en tout cas.

 

LA RÉSERVE VISUELLE DES ÉVÉNEMENTS DANS LEUR JUSTESSE, DE DÔGEN

 

En fait de sagesse bouddhique, le texte suivant emprunte une voie radicalement différente… Il s’agit de (attention…) La Réserve visuelle des événements dans leur justesse (Shôbôgenzô), essai dû au moine Dôgen (1200-1253) – qui, s’il n’est pas l’introducteur de la pensée zen au Japon, est probablement l’auteur le plus éminent du domaine.

 

J’avais donc déjà lu ce texte au titre effrayant – trois extraits, en fait : les chapitres « La réalisation du kôan » (« Genjôkôan »), « Le temps-qu’il-y-a » (« Yûji ») et « La fonction-lune » (« Tsuki »), qui sont censés être relativement abordables. Relativement, hein… Bon, je n’y avais absolument rien panné à l’époque, et pas grand-chose de plus aujourd’hui… Tout au plus suis-je plus à même d’appréhender la réelle profondeur conceptuelle de ces extraits qui, à l’époque, m’avaient sans doute fait l’effet de délires mystiques dont il est impossible honnêtement de retirer quoi que ce soit.

 

En fait, il y a bien quelque chose ici – quelque chose qui me dépasse, sans doute, mais qui, au détour d’une sentence d’allure mystérieuse ou d’une anecdote telle qu’on en livre toujours dès que l’on parle de zen (en mettant éventuellement l’accent sur une irrationalité supposée du courant bouddhique), peut au moins temporairement se dégager, laissant entrevoir une authentique vision du monde (qui pour le coup relève bien d’une certaine rationalité).

 

Ainsi du rôle central du temps – dans une perspective que les comparatistes (parce que moi j’en serais bien incapable…) ont eu volontiers tendance à mettre en perspective avec la philosophie bien plus tardive de Heidegger.

 

Au-delà, on trouve sans doute des choses concernant tant l’appréhension du monde et du réel – avec notamment cette idée, que j’ai cru comprendre, d’un renversement du thème classique et déjà vu ici de l’inconstance du monde (j’ai l’impression qu’il en ressort bien davantage une complexité essentielle mais dénuée de connotations morales) – que de la possibilité de communiquer cette appréhension : la question, plus largement, du dicible – malgré l’hermétisme du texte, ou justement pour cette raison, elle passe, fait intéressant au regard de l’histoire littéraire qui est plus particulièrement l’objet de cette anthologie, par l’usage assumé et extrêmement subtil de la langue et de l’écriture japonaises, plutôt que de recourir par une habitude confinant au snobisme à la langue et à l’écriture chinoises, supposément plus « rationnelles » ; jeu déjà notable en soi, mais rendu plus subtil encore par le recours à des ambiguïtés d’écriture – ainsi de l’usage, au milieu des kanas, des idéogrammes chinois autrement bannis, mais utilisés phonétiquement comme dans les prémices de la littérature de l’archipel, et en jouant en même temps de la symbolique des caractères pour faire ressortir d’autres notions insaisissables autrement… et du coup probablement incommunicables (eh) au-delà du seul énoncé pour des lecteurs occidentaux (c’est tout particulièrement le cas dans le chapitre « La fonction-lune », et c’est ce qui explique ce titre en forme de concept redoublé à mi-chemin entre la philosophie et la poésie, à supposer qu’il y ait une différence entre les deux pour Dôgen).

 

Mais bon : rien panné… Je le relirai dans douze ans, hein ?

 

SOLILOQUE, DE GOFUKAKUSA IN NIJÔ

 

Après quoi nous avons… une petite-nièce présumée de Dôgen, désignée comme Gofukakusa in nijô, c’est-à-dire « la Dame de la Deuxième Avenue, concubine de l’Empereur Retiré Gofukakusa », ou, plus brièvement (ouf), « la Dame de nijô » (1258-c. 1320) – mais pas grand-chose à voir (re-ouf) avec la rugueuse philosophie bouddhique qui précède.

 

Son Soliloque (Towazugatari, littéralement « Parler sans qu’on me demande de le faire », titre qui me plaît tout de suite) est une volumineuse autobiographie, redécouverte seulement en 1950 (dans une copie incomplète du XVIIe siècle). C’est en fait un texte renvoyant à des pratiques antérieures – les « journaux » du premier tome, éventuellement mêlés du raffinement du Dit du Genji (même si c’est avec des connotations différentes), voire quelques renvois plus anciens à des textes tels que les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, où les poèmes ont une place essentielle au milieu de la prose ; c’est pourtant subtilement différent, dans la mesure où c’est un travail d’une tout autre ampleur visant à retranscrire, non une séquence d’événements sur une période brève, mais bien l’ensemble d’une vie – enfin, plus exactement, l’essentiel : une trentaine d’années…

 

L’œuvre prise intégralement fait cinq tomes, dont sont livrés ici des extraits du début du tome I et du début du tome III. Il s’agit donc de l’autobiographie de la Dame de nijô, qui fut courtisane, connut bien des chagrins amoureux avec ses trois amants (qui lui ont chacun fait un enfant, sans qu’elle puisse exercer son rôle de mère pour autant), l’Empereur Retiré le premier, et changea après coup de vie, décidant de se faire nonne et de déambuler dans le Japon sous cette nouvelle occupation.

 

La langue est subtile, le propos régulièrement déchirant – tout particulièrement la fin du deuxième extrait. Pour autant, ça ne m’a pas plus passionné que cela, je dois l’avouer – le texte ayant donc en outre, sous cette forme, quelque chose d’un anachronisme, encore qu’une étude approfondie balayerait sans doute cette supposition hâtive.

 

LA MARGELLE DU PUITS, DE ZEAMI

 

Tout autre chose avec La Margelle du puits (Izutsu), qui est une pièce de attribuée au grand maître du répertoire Zeami (1363-1443) ; comme toutes les pièces du genre en principe, elle est très brève, et obéit à une structure assez contraignante, largement voire totalement définie par ledit Zeami dans ses écrits théoriques.

 

Pour autant, si les développements des anthologistes sur les rôles (le shité, essentiel, le waki, faire-valoir du premier, le chœur enfin) et les notions centrales du registre (hana, la « fleur », renvoyant à l’interprétation personnelle, et yûgen, la « grâce subtile », qui est un idéal esthétique) m’ont profondément intéressé, le texte de la pièce à proprement parler m’a paru bien plus hermétique, au point d’en être difficile à apprécier pour lui-même – c’est sans doute autre chose en représentation, quoique je ne suis pas bien certain qu’un Occidental, a fortiori ignorant de tout cela comme votre serviteur, pourrait y trouver quoi que ce soit de vraiment enthousiasmant… J’ai donc davantage apprécié ici le paratexte que le texte – ça arrive.

 

Notons quand même que cette pièce développe en fait un des Contes d’Ise (ledit conte, fort bref évidemment, est traduit dans la foulée) ; c’est l’occasion de retrouver encore une fois Ariwara no Narihira – dont les anthologistes avancent qu’il est probablement l’auteur du recueil, mais en laissant entendre que d’autres auraient pu jouer ce rôle, et notamment Ki no Tsurayuki, l’auteur du Journal de Tosa lu dans le premier tome.

 

Par ailleurs, la base du conte ne manque pas de charme – et pour une fois de vraie narration, en évoquant ces deux enfants, garçon et fille (le shité, ça m’a un peu surpris, incarne tout d’abord la fille – ou son spectre), qui grandissent côte à côte dans l’idée qu’ils se marieront un jour ensemble, à observer leur reflet dans le puits… mais qui, à mesure que les années s’abattent sur eux, perdent de leur confiance enfantine pour développer une timidité adolescente, puis une gêne toute adulte.

 

Autre aspect essentiel, la pièce a bien quelque chose d’un hommage, sans doute – à défaut d’autre chose, j’en ai retiré une sensation de mélancolie ma foi pas désagréable.

 

UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR, D’IHARA SAIKAKU

 

Un Homme amoureux de l’amour (Kôshoku ichidai otoko) est le premier roman d’Ihara Saikaku (1642-1693), qui était jusqu’alors connu en tant que poète, auteur extrêmement prolifique de haïkaïs ; ce fut un grand succès commercial dès sa sortie en 1682 – comme ses romans ultérieurs, d’ailleurs ; ce qui en fait un moment fort du développement d’une littérature « populaire » japonaise.

 

Ihara Saikaku est le grand maître du genre ukiyo sôshi, ou « écrit du monde flottant », et ce roman serait même le premier du genre ; perçu, donc, comme étant de la littérature « populaire », avec les jugements de valeurs qui vont avec, le genre s’exprime d’abord, comme ici, au travers d’œuvres galantes voire pleinement érotiques (même s’il trouvera à s’illustrer autrement par la suite) ; il s’agit semble-t-il également de relever le « réalisme » de ces œuvres, ancrées dans un monde bourgeois très concret de l’époque d’Edo, bien éloigné des récits de cour fréquents jusqu’alors – et de plus en plus engoncés dans un formalisme irréel. En ce sens, les « écrits du monde flottant » développent aussi une philosophie passablement différente : c’est peu dire, que ce roman ne traite pas vraiment les choses de l’amour de la même manière que les œuvres galantes antérieures… Notamment en ce que le pessimisme bouddhique qui les imprégnait souvent n’est plus de mise ici – d’autant que l’auteur opère un retournement significatif, via justement le terme ukiyo, qui revient régulièrement (et dès la première page), et qu’il débarrasse insidieusement de ses connotations classiques de « monde (et amour) douloureux » : le « flot du monde » devient chez lui occasion de mettre en avant les plaisirs charnels – sans moralisme, sans excès de pudeur, et éventuellement de manière très souriante : à bien des égards, ce roman érotique relève de la comédie…

 

Et indéniablement de la parodie, en revenant régulièrement sur certaines de ces œuvres antérieures indépassables, mais implicitement (ou pas tant que ça…) critiquées – et plus encore sans doute les fades copies qu’elles avaient suscité à foison : ce texte, comme bien d’autres dans cette anthologie décidément très bien conçue, multiplie les renvois à d’autres œuvres majeures, antérieures (le Narihira des Contes d’Ise incarne toujours un idéal du séducteur, même sur un ton blagueur ; Les Cent Poèmes sont cités, et tout particulièrement la figure de Ki no Tsurayuki, renvoyant donc aussi au Journal de Tosa ; les Notes de chevet entraînent une parodie vacharde, qui n’épargne pas, globalement, le genre du « journal » ; l’Écrit de l’ermitage – avec un Kamo no Chômei « puant plus que Confucius lui-même » – y devient une technique de drague incongrue ; La Margelle du puits, éventuellement dans sa version , est immanquablement citée…) ou contemporaines (sauf erreur, Chikamatsu, on y arrive – juste après).

 

Tout cela est habile et souvent drôle. Les errances amoureuses du bourgeois Yonosuké, érotomane dès son plus jeune âge, séducteur impossible à contenir avant même ses dix ans, fournissent la trame (souple) de ce roman. « L'amour devait, jusqu'à l'âge de soixante ans, être sa torture. Il se divertit avec trois mille sept cent quarante-deux femmes et partagea les joies de sept cent vingt-cinq garçons. C'est le compte fidèle de ses cahiers. Comment a-t-il pu, depuis cet âge de la "margelle", continuer une telle vie où le foutre ne fut pas épargné ? » Ce qui donne le ton, je suppose…

 

Nous le voyons donc, au fil des brefs chapitres, multiplier les aventures amoureuses, auprès de jolies femmes et de tout aussi jolis garçons (à vrai dire, au début, nous le voyons, garçon, séduire les adultes, avec Kamo no Chômei pour argument, donc…), autant de prostituées et prostitués qui forment son monde au-delà des seuls marchands.

 

Le ton est agréablement léger, badin, parfois franchement drôle ; mais, contrairement à ce que les préjugés du temps pouvaient laisser penser (et sans doute tout autant les préjugés d’aujourd’hui, amenant à se pincer le nez devant le « populaire »), c’est aussi finement écrit, d’une plume vive et alerte, érudite aussi, et très habile dans le pastiche autant que dans la mise en place de situations réjouissantes.

 

Le roman complet fait 54 chapitres (comme Le Roman de Genji, et ce n’est probablement pas un hasard…) ; cette édition en reproduit vingt, qui parviennent miraculeusement à éviter l’écueil attendu de la répétition, et qui assurent un liant suffisant pour suivre l’évolution du personnage et ses désirs envahissants – dans la joie. Très chouette.

 

LA MORT DES AMANTS À SONEZAKI, DE CHIKAMATSU MONZAEMON

 

Un autre grand classique ensuite, tout aussi révélateur de cette évolution des mœurs, avec La Mort des amants à Sonezaki (Sonezaki shinjû, 1703), pièce de Chikamatsu Monzaemon (1653 ?-1724), considéré comme le plus grand dramaturge japonais.

 

Il s’agit en l’espèce d’une pièce de ningyô jôruri, c’est-à-dire de théâtre de « poupées » ou « marionnettes » (on parle aujourd’hui plutôt de bunraku – ce qui me rappelle utilement qu’il me faut revoir Dolls de Kitano Takeshi), genre où s’est le plus exercé l’auteur, s’il a aussi fait du kabuki.

 

En l’espèce, et comme le titre le laisse entendre, il s’agit d’une pièce portant sur le thème classique nippon, et peut-être justement de son fait car il l’a beaucoup mis en scène, du « double suicide » (shinjû – ce qui, chez Kitano puisqu’on y est, me renvoie avant tout à Hana-bi).

 

La pièce est assez courte (bien moins toutefois que l’exemple de de Zeami, plus haut), mais d’une richesse indéniable, dans le fond comme dans la forme – sur ce dernier point, je note quand même le « rôle » déconcertant du « récitant » qui, en gros, narre « en direct » ce qui dans le théâtre occidental relèverait des seules didascalies.

 

La pièce, en tout cas, témoigne d’un changement drastique dans les mentalités, à envisager sans doute en parallèle de l’Homme amoureux de l’amour d’Ihara Saikaku. Adieu le faste de cours mythiques, le propos est ancré dans le réel, éventuellement sordide – encore qu’avec des connotations différentes, puisque les bons bourgeois d’Ihara Saikaku sont ici remplacés par des personnages issus de classes sociales nettement moins aisées (la pauvreté y joue d’ailleurs un rôle déterminant dans la décision de suicide) ; de même, si le roman galant prêtait à rire, ce n’est pas vraiment le cas ici, la teinte morbide étant appliquée d’entrée et perpétuellement maintenue… L’idée étant en outre que la scène doit être dramatique en elle-même, sans artifices « artistes » virant au formalisme et au factice (révision du concept classique d’aware) ; le résultat est parlant, c’est très beau.

 

ENTRETIENS DE KYORAI, DE KYORAI

 

Après quoi nous avons l’Indicible… J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de parler de poésie japonaise classique, dans cette anthologie et ailleurs – et j’ai fini, bizarrement, par trouver un intérêt à ces waka anciens, au-delà de mes préventions instinctives, même si c’était surtout quand ils étaient enrobés d’une prose contextuelle. Mais le haïku, je ne peux pas…

 

Je dis « haïku », mais c’est un terme moderne ; à l’époque, on disait plutôt « hokku » d’abord, dans le cadre originel du renga (on dira plus tard renku), comme ici – il s’agit, disons, d’une enfilade qui lie (vaguement…) les poèmes en « moitiés » de waka – 17 syllabes d’un côté, et c’est le hokku qui donnera le haïkaï quand il sera pris isolément (mais qui ne l’est donc pas à la base), et 14 syllabes de l’autre, ce qui est le zenku. Ce sont donc des poèmes « vulgaires » (on avance même « comiques »…), d’une extrême brièveté, obéissant à des règles de composition strictes, et dont je n’ai jamais, au grand jamais, compris l’intérêt malgré bien des tentatives – notamment avec les Cent-Onze Haïkus de Bashô, le plus grand maître du genre.

 

Que l’on retrouve ici, forcément, au travers des Entretiens de Kyorai (Kyoraishô), et plus particulièrement de la partie dite « Propos du maître Bashô » (« Senshihyô »), texte publié (à titre posthume) en 1775. Kyorai (1651-1704), un des disciples de Bashô, y discute les poèmes du maître et de ses étudiants dont lui-même avec tout ce beau monde, chacun y ayant son mot à dire – mais avant tout le maître, comme de juste. Plus précisément, ces Entretiens portent surtout sur l’élaboration du renga (liant donc les poèmes comme dit à l’instant) En ville… (d’après les premiers mots du premier poème – ledit renga est traduit ici dans son intégralité… ce qui n’est pas grand-chose), signé de Bashô, Bonchô et Kyorai, issu de La Pèlerine du singe (Sarumino, Ichinakawa no maki), anthologie poétique de l’école de Bashô datée de 1691, et censée montrer ladite école à son meilleur.

 

Et je n’y comprends donc absolument rien… Je n’y vois ni sens, ni émotion, ni technique, ni beauté, ni humour, ni verve, rien. Je ne comprends pas. Les remarques de Bashô et de ses élèves distribuant les bons points et les mauvais points à tel ou tel poème me dépassent systématiquement, je n’en comprends jamais, absolument jamais, les raisons. Peut-être faudrait-il « éduquer mon goût » pour que j’en retire quelque chose, je ne sais pas… Mais je ne comprends pas l’intérêt de la chose. Dôgen, plus haut, était certes ardu, mais, sans tout comprendre, loin de là, je disposais de suffisamment d’éléments pour déterminer qu’il y avait bel et bien quelque chose à y comprendre au-delà de cette forme cryptique… Pas ici : ça me dépasse totalement.

 

C’est sur cette abomination (à mes yeux d’ignare) que s’achève l’anthologie à proprement parler – autrement plus qu’enthousiasmante. Deux textes figurent cependant en appendices, plus contemporains et sortant donc du cadre de ces Mille Ans…, sans que je comprenne toujours bien la raison déterminante de leur présence ici, si les liens ne manquent pas avec les textes qui précèdent.

 

CONTES DE TÔNO, DE YANAGIDA KUNIO

 

Tout d’abord, des extraits des Contes de Tôno (Tôno monogatari) du folkloriste et ethnologue Yanagida (ou Yanagita) Kunio (1875-1962), qui sont une retranscription toute ethnographique de contes et légendes issus de la tradition orale – et bien plus des « contes » au sens où nous l’entendons habituellement, par opposition aux monogatari de la littérature classique japonaise. En tant que tels, ils évoquent brièvement des anecdotes souvent surnaturelles du monde paysan – ce qui, à la fois, rapproche et distingue cette entreprise de celles de Lafcadio Hearn et notamment de Kwaïdan. C’est nécessairement brut de décoffrage, encore qu’étrangement élégant parfois.

 

Cela a en tout cas eu une certaine influence sur la littérature japonaise contemporaine, éventuellement dans le cadre d’une recherche d’ « archaïsme » (je vous parle prochainement de Soleil de Yokomitsu Riichi, d’ailleurs – à peu près contemporain) : Mishima Yukio prisait fort ces contes, y voyant « une miniature de la tragédie » (les liens de Yanagida Kunio avec l’extrême droite nippone, justement au travers de ces travaux ethnographiques qui étaient destinés à mettre en évidence une identité japonaise globale, n’y sont probablement pas pour rien), mais tout autant, dans un spectre politique bien différent, Ôé Kenzaburô ; pas cité ici, j’aurais envie de mentionner également, à vue de nez, Fukazawa Shichirô, pour sa superbe Ballade de Narayama (dont le caractère formellement ethnographique est pleinement assumé), qui donnera l’excellent film que l’on sait, signé Imamura Shôhei. Intéressant…

 

LA STRUCTURE COMPRÉHENSIVE DE L’IKI, DE KUKI SHÛZÔ

 

Le dernier texte de cette anthologie est vraiment très étonnant… Il s’agit de « La Structure compréhensive de l’iki » (« Iki no kôzô », 1930), essai du philosophe Kuki Shûzô (1888-1941). Celui-ci s’était formé à l’école de la philosophie occidentale, en Europe (où il a notamment rencontré Martin Heidegger). Et il y a trouvé des outils, notamment dans la phénoménologie de Husserl et dans l’herméneutique – laquelle deviendra sa méthode.

 

C’est ainsi au travers de ces outils conceptuels nés en Europe que le philosophe japonais entend disséquer la notion (complexe) d’iki, renvoyant à un idéal esthétique emblématique de l’époque d’Edo et de la civilisation urbaine de ce temps. C’est là qu’est le contraste qui fait tout le sel de cet article d’un abord ardu : le philosophe use d’une méthode et de notions implacablement sérieuses pour définir cet idéal de légèreté généralement mis en rapport avec l’activité de « séduction » – même s’il évoque en fait tout autant la « vaillance » et le « renoncement »…

 

Piochant volontiers dans les classiques de la littérature japonaise (dont certains figurant dans cette anthologie, bien sûr), le philosophe décortique donc la notion intrinsèquement japonaise pour en exprimer une éthique « débauchée » (il avait semble-t-il cette réputation – ce qui nous renvoie tout particulièrement à l’érotisme « bourgeois » d’Ihara Saikaku), et on le devine sourire derrière chaque concept… tout en restant parfaitement sérieux.

 

Du coup, même si l’essentiel m’a probablement échappé (ma culture philosophique, a fortiori contemporaine, est bien trop limitée pour pleinement appréhender tant le texte en lui-même que les subtiles notions qu’il emploie), j’ai bien aimé cet essai étonnant et iconoclaste, réjouissant enfin…

 

CONCLUSION

 

Peut-être pourrait-on en tirer la leçon de cette anthologie – qui est érudite mais jamais pesante, et plus qu’à son tour enthousiasmante ; en tout cas remarquablement conçue, et riche d’enseignements. Les éditeurs ont ainsi dessiné un fascinant panorama de la littérature classique japonaise, éclairant en soi, et donnant souvent le goût d’en lire davantage. C’est une réussite indéniable, que je vous recommande chaudement.

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Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

Publié le par Nébal

Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

MIYAMOTO Musashi, Traité des Cinq Roues, [Gorin no sho], introduction, traduction intégrale [du japonais] et épilogue par M. et M. Shibata, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose – Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, [c. 1645, 1977] 1983, 188 p.

 

Miyamoto Musashi est une légende – ou pas ; entendons par-là qu’il s’agit bel et bien d’un personnage historique, mais dont la vie a tellement fasciné qu’elle a suscité bien des mythes, au sein desquels il n’est pas toujours aisé de trier le vrai du faux ; c’est au point où il est devenu lui-même un personnage de fiction, suscitant quantité de livres (par exemple le Musashi de Yoshikawa Eiji, en deux tomes chez nous, La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière, faudra que je lise ça un jour ; mais dans un autre registre, on peut noter qu’il figure dans La Voie du Sabre de Thomas Day, par exemple), de films (dont la série d’Uchida Tomu – faudra que je voie ça –, mais il y en a bien d’autres), et la liste pourrait être prolongée indéfiniment. Il faut dire qu’il a peut-être lui-même contribué à sa légende – je suppose que pour un personnage pareil l’humilité n’est pas davantage envisageable que la vantardise. Quoi qu’il en soit, il est le plus grand sabreur de son temps (en gros le début de l’époque d’Edo, ou juste avant – il est né en 1584 et mort en 1645), et on dit de lui qu’il n’a jamais été vaincu en duel (on lui attribue 60 affrontements du genre, qu’il a donc tous remportés – certains ont été abondamment commentés, constituant sa légende ; l’introduction du présent ouvrage revient volontiers sur ces récits « biographiques », et c’est tout à fait enthousiasmant). Ce qui est assurément suffisant pour en faire une figure à part…

 

Mais il y a plus. Car la Voie de la Tactique qui fait l’objet du présent ouvrage implique, d’une certaine manière, une curiosité globale et une incitation à connaître bien des arts, et à s’y exprimer dans une égale mesure. Miyamoto Musashi n’était donc pas qu’un immense sabreur – et qu’il compare dans le présent ouvrage le samouraï au charpentier n’a rien d’un hasard. Il s’est donc exercé dans plusieurs domaines, notamment artistiques – la peinture, la calligraphie, l’écriture enfin, surtout avec cet essai fondamental rédigé dans ses vieux jours, alors qu’il s’était retiré dans une caverne afin de méditer sur le monde : le Traité des Cinq Roues (Gorin no sho – c’est une traduction possible, on trouve aussi Livre des cinq anneaux, ce qui devrait tout particulièrement parler aux rôlistes).

 

À s’en tenir à une vision simpliste, forcément réductrice, le Traité des Cinq Roues est un essai sur l’escrime, et une méthode de l’escrimeur. En fait, cela va très vite bien plus loin : Miyamoto dénonce ceux qui prétendent suivre la Voie en se focalisant sur la seule escrime – ce n’est pas la Voie. Car il s’agit de la Voie de la Tactique, et cela va bien au-delà du seul maniement du sabre, des gardes et des gestes destinés à pourfendre. La Voie de la Tactique est plus englobante – et notamment, si elle enseigne comment un sabreur peut triompher dans un duel, elle vaut tout autant pour la « tactique de masse », c’est-à-dire les batailles : ici, Miyamoto Musashi inscrit son Traité des Cinq Roues dans la filiation, disons, de L’Art de la guerre de Sun Tzu. Mais cela va encore au-delà – car la Voie de la Tactique est riche d’enseignements pour quiconque, et dans un cadre quotidien. D’où la portée inattendue de l’ouvrage – qui, bien loin de ne rester qu’un manuel d’escrime passablement pointu et à même de séduire les seuls samouraïs, dans leurs seules activités martiales ou éventuellement militaires, s’est hissé au statut d’ouvrage fondateur, mêlant philosophie et « spiritualité » (d’où la collection…), peut-être un des plus essentiels à la compréhension de la mentalité japonaise : les traducteurs l’inscrivent dans une filiation directe avec le Kojiki, moment shintoïste, et les Dialogues dans le Rêve, moment bouddhiste (zen), le Traité des Cinq Roues étant alors le moment du bushido (je dois avouer toutefois ne pas être plus convaincu que ça par ces développements hermétiques et tenant régulièrement de la paraphrase… ou de l’incantation) ; par ailleurs, l’anecdote est connue, le Traité des Cinq Roues a connu au XXe siècle des applications inattendues dans le monde économique, les finances et la gestion – des écoles dans ces matières, au Japon, inscrivaient l’étude du traité de Miyamoto Musashi dans leurs programmes, et, de l’autre côté du Pacifique, on disait aux traders et compagnie affolés par la concurrence nippone que c’était là l’ouvrage à lire pour comprendre comment pensait l’Ennemi…

 

Si ces applications ultimes sont parfois étonnantes, il n’en demeure pas moins que le Traité des Cinq Roues est effectivement englobant dans son propos, et susceptible de bien des lectures dans bien des domaines. Il est une méthode – et une méthode critique, rationaliste d’ailleurs (ce qui le distingue par exemple du Hagakure) –, résultant de l’expérience et de l’étude, deux aspects de la Voie de la Tactique auxquels l’auteur revient sans cesse ; les très brefs « chapitres » des cinq « livres » le répètent systématiquement, exhortant le lecteur à réfléchir, à méditer sur ce qu’il vient de lire (cela participe énormément du caractère incantatoire du manuel) – mais en lui rappelant toujours qu’il faut avant tout pratiquer.

 

Les « cinq roues », ou « cercles », ou « anneaux », sont issus de la tradition extrême-orientale, sensible notamment dans les cimetières japonais imprégnés de symbolique shintoïste. Entendus au sens le plus strict, ils représentent les cinq éléments (successivement, Terre, Eau, Feu, Vent et Vide), et je suppose qu’ils peuvent tout autant renvoyer au cinq directions, etc. Cette symbolique – riche par essence d’un contenu latent qui ne demande qu’à s’exprimer – fournit la trame de l’essai de Miyamoto Musashi (par ailleurs assez bref : dans la présente édition, le paratexte occupe en gros le même volume que le texte), ou plus concrètement son plan. La succession de ces « cinq roues » permettra d’exposer au mieux la Voie de la Tactique – qui est celle de « l’école » martiale de Miyamoto Musashi, qu’il a fondée lui-même, celle des « deux sabres »

 

Le premier livre est celui de la Terre. L’auteur s’y présente rapidement, et développe surtout ses intentions dans l’essai – ce qui passe par l’explication de ce plan. D’autres points sont sans doute plus saillants et d’emblée constructifs – ce qui inclut les exhortations à étudier et expérimenter, mais aussi l’attention essentielle apportée à la question du « rythme », fondamentale, et mettant au premier plan des préoccupations du sabreur l’adaptation, seule à même d’assurer sa victoire ; or il faut que cette victoire soit assurée. La bonne compréhension de la méthode, assortie de sa pratique quotidienne, devrait en être la garantie. Pour autant, la Voie de la Tactique n’est donc pas que la voie de l’escrime – cette focalisation excessive reviendrait à se fourvoyer, et c’est une chose que l’auteur dénonce dans les autres « écoles » (qu’il critiquera concrètement dans le quatrième livre, celui du Vent). Enfin, le sabreur sur la Voie de la Tactique ne doit pas être isolé des autres activités, artistiques comme laborieuses ; sa spécificité a sans doute quelque chose d’une illusion, d’où la comparaison éloquente avec le charpentier – c’est aussi manière d’appuyer sur la nécessité pour l’escrimeur de bien connaître son art, sur un plan théorique mais tout autant pratique, ce qui passe par exemple par la bonne connaissance de ses « outils » (là encore, cela vaut pour les outils « théoriques », mais aussi plus concrètement pour les armes – et pas seulement les siennes, d’ailleurs, mais tout autant celles de ses ennemis ; à noter d’ailleurs que si le Gorin no sho traite avant tout de l’usage du sabre, il consacre pourtant des développements aux autres armes, telles que lances, hallebardes… et fusils, d’introduction récente au Japon, et qui changent tout).

 

Deuxième livre, celui de l’Eau – qui est probablement celui qui attire le plus directement l’attention de l’escrimeur, dans la mesure où c’est ici que Miyamoto Musashi décrit le plus concrètement une méthode martiale, les principes essentiels de son école des « deux sabres ». Ce qui inclut notamment les gardes, les assauts, interruptions, parades, mais aussi le regard, la position des mains, celle des pieds… On y retrouve toutefois l’importance supérieure de l’adaptation. Mais le plus important est peut-être ailleurs – et, paradoxalement, dans ce qui éloigne le livre de la seule escrime : Miyamoto Musashi inscrit ici dans la pratique concrète du duel la nécessité d’un regard plus étendu, englobant notamment la spiritualité (qui est avant tout vision du monde, dans l’optique « rationaliste » du traité, et surtout pas fausse dévotion d’essence superstitieuse – cela renvoie à la fameuse anecdote de Musashi se rendant à un duel, trouvant heureusement un sanctuaire sur sa route, et s’y arrêtant pour prier les dieux et les bouddhas de lui accorder la victoire ; mais Musashi réalise qu’il n’a jamais prié auparavant, et qu’il serait sans doute malvenu d’en appeler aux puissances supérieures pour ce seul motif utilitaire, et motivé par la peur – aussi le jeune sabreur s’en va-t-il sans prier… et gagne son duel, bien sûr).

 

Troisième livre, celui du Feu – qui porte sur le combat. Ce qui n’est donc pas la même chose que l’escrime, du livre de l’Eau… Le combat va bien au-delà, impliquant mille et une choses que celui qui se concentrerait sur la seule escrime serait bien en peine de comprendre – ce qui, immanquablement, le conduira à sa perte. C’est du coup, des cinq livres, celui qui établit le plus le parallèle entre le duel et la bataille, ou « tactique de masse » : ce qui vaut pour un contre dix, vaut pour dix contre cent, etc. Chaque point traité, chaque méthode, est ainsi envisagé sous les angles complémentaires du duel et de la bataille. Il y a cependant plus : des exhortations à repérer les failles et à en tirer profit, à tirer avantage de tout pour se placer d’emblée dans la meilleure des positions et pourfendre sans coup férir son adversaire. Cela concerne notamment la bonne connaissance de l’environnement – afin de piéger l’ennemi dans une position difficilement défendable ; mais cela va encore au-delà de ce passage obligé de la stratégie ou tactique. Ce qui m’a le plus séduit dans ce livre (qui est à mon sens et de loin le plus intéressant et stimulant du Traité des Cinq Roues), c’est sa propension à l’opportunisme et à la ruse – qui tranche peut-être sur les représentations instinctives du guerrier « honorable » (peut-être d’autant plus pour nous autres Occidentaux abreuvés de mythes chevaleresques, arthuriens et compagnie ?) ; non que Miyamoto Musashi manque d’ « honneur » – mais il sait qu’il s’agit avant tout de tirer parti de la situation, afin de l’emporter ; car l’emporter est tout ce qui compte au regard de la Voie de la Tactique. Par exemple, c’est pourquoi il faut se battre dos au soleil, et faire tourner l’adversaire le cas échéant pour s’assurer la meilleure position. Les cris relèvent également de cette approche : il s’agit d’effrayer et déstabiliser l’adversaire ; mais il est bien des moyens de le déstabiliser, qui vont au-delà de la seule peur, s’ils relèvent bien de la psychologie – l’adaptation, comme toujours, y a une part essentielle… mais sans doute des anecdotes concernant les plus fameux duels de Miyamoto Musashi éclairent-ils tout particulièrement cet aspect, en mettant en avant la ruse du sabreur – ainsi arrivait-il souvent en retard sur l’horaire convenu, laissant son adversaire bouillir pour lui faire perdre son calme et en profiter le moment venu ; bien sûr, cette réputation étant connue, arriver à l’heure ou même en avance était alors une tactique préférable… et pas moins déstabilisante. Cela pouvait même concerner les moyens de se rendre sur place – tout étant propice à susciter l’incertitude chez l’adversaire, opportunité supplémentaire de le vaincre. Même l’usage (récurrent) par Musashi de sabres de bois plutôt que de vrais sabres peut éventuellement éclairer cet aspect sous un jour particulier – la part d’humiliation dans cette pratique n’est probablement pas innocente… Je le suppose, du moins – mais je dis peut-être des bêtises. En tout cas, l’initiative demeure essentielle ; on pense au diction « la meilleure défense, c’est l’attaque », et il y a sans doute un peu de ça ici, mais, une fois de plus, cela va au-delà – d’autant que l’on y retrouve l’idée essentielle du rythme : il ne faut jamais le perdre, mais tout faire pour que l’adversaire s’en éloigne – en le livrant à l’improvisation (j’emploie ce terme avec une connotation négative, par rapport à l’adaptation), et en le poussant à réagir au coup par coup, afin de l’empêcher de garder en tête la seule chose qui compte : pourfendre l’ennemi. Du coup, ce livre consacré au combat est probablement celui qui est le plus riche d’enseignements au-delà des seules disciplines martiales et militaires…

 

Quatrième livre, celui du Vent – il s’agit cette fois pour l’auteur de décrire les autres écoles que la sienne : il y a celle qui privilégie le sabre long, celle qui privilégie le sabre court… Certaines décortiquent tout particulièrement les gardes, en rajoutant de nouvelles à celles que Musashi avait décrites dans le livre de l’Eau, d’autres encore qui insistent sur la position et le mouvement des pieds… Sans surprise, cette description a un but essentiellement critique : Miyamoto Musashi entend bien démontrer, après tout, que son école des « deux sabres » est la meilleure, qu’elle est pleinement la Voie de la Tactique. Outre cette dimension « promotionnelle », deux aspects doivent sans doute être retenus de ce livre : d’une part, on y retrouve cette idée essentielle que la focalisation sur la seule escrime est une erreur, un dévoiement de la Voie – la Voie de la Tactique véritable est autrement englobante, et guide le sabreur en dehors des seuls duels ; d’autre part (et surtout, puisque c’est là une idée qui n’avait pas été développée avant, cette fois ?), même si ces autres écoles se fourvoient, il est important, capital même, de les connaître : la Voie de la Tactique impose de savoir comment agissent et réfléchissent les autres – c’est là une condition essentielle et peut-être même nécessaire de la tactique, dans l’optique sans cesse répétée de pourfendre l’ennemi, but à ne jamais perdre de vue.

 

Et reste enfin un cinquième livre, celui du Vide – qui tient en deux pages… C’est le plus déconcertant, à n’en pas douter, car il relève d’une mystique passablement ésotérique – et empruntant sans doute à des traditions philosophiques et religieuses de l’Extrême-Orient avec lesquelles nous ne sommes que trop rarement familiers (votre serviteur ignare parmi tant d’autres). L’hermétisme du texte ne me facilite pas la tâche, tant celle de la compréhension que celle de la communication… Miyamoto Musashi semble y revenir sur son idéal de connaissance – celle-ci est essentielle sur la Voie de la Tactique. Pour autant, je crois y comprendre qu’elle ne doit surtout pas paralyser le sabreur – qui doit savoir, mais ne doit pas se laisser intimider ou circonvenir par ce savoir au point de perdre l’initiative. Ce « Vide » en lui a donc des aspects paradoxaux et pourtant essentiels. Il a aussi – dimension absente jusqu’alors – des implications éthiques, éventuellement : la Voie de la Tactique n’est pas seulement méthode pour l’emporter – dans cette perspective mais aussi dans bien d’autres, elle est intrinsèquement « bonne ». Je n’ose pas m’avancer davantage sur ce terrain intimidant et qui me dépasse à n’en pas douter. Notons seulement que c’est sans doute, dans le Traité des Cinq Roues, le moment le plus « spirituel », expliquant sa portée inattendue sous cet angle (même si je tends donc à croire que, toutes choses égales par ailleurs, c’est le livre du Feu qui est le plus riche d’enseignements au-delà de la seule pratique du sabre) ; en tout cas, on voit ici plus particulièrement sa « sagesse quotidienne », valable pour tous.

 

Ceci étant dit, que penser de ce texte ? Il est d’un abord relativement malaisé, tout d’abord. Miyamoto Musashi, s’il n’était sans doute pas dénué d’intentions littéraires – et je suppose que ses répétitions incantatoires ont quelque chose de délibéré et peut-être même d’essentiellement littéraire –, n’était probablement pas le plus habile et élégant des essayistes. Ce n’est pas seulement une question de distance culturelle : à comparer par exemple le Traité des Cinq Roues avec un autre essai majeur de la tradition japonaise, disons les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, antérieures, il en ressort une certaine sècheresse de l’essai de Miyamoto Musashi, bien éloignée de tout raffinement poétique ; et sans doute ai-je choisi mon camp… Pourtant, il y a probablement de la beauté dans l’art du sabreur bien compris – sous cet angle, le traité n’est donc pas exempt d’aspects esthétiques. On avouera que la traduction de Maryse et Masumi Shibata (relativement ancienne, et qui aurait bien bénéficié d’une mise à jour – d’autant qu’elle passe par des procédés étranges, ainsi des notes de traduction insérées dans le texte même plutôt qu’en bas de page ou en fin de volume, ce qui est régulièrement pénible… sans même parler de choix de traduction « douteux » : Musashi qui explique comment il faut « shooter » dans la balle, ça m’a quand même fait tout drôle… Je vous épargne les bizarreries typographiques) n’arrange peut-être pas les choses, ne brillant pas exactement par l’élégance ; en fait, ce style pénible et lourd ressort tout autant du paratexte, ce qui est probablement révélateur… Quoi qu’il en soit, le Traité des Cinq Roues, en l’état, ne brille pas par le raffinement stylistique, ou la beauté, plus humblement. Par ailleurs, j’avoue (mais ça c’est moi) être passablement rétif à la spiritualité, sinon hostile : le mysticisme me fatigue vite… et m’irrite bientôt. Ici, on ne va sans doute pas jusque-là, mais cela explique sans doute que je n’ai pas trouvé plus instructives que cela nombre des prescriptions du livre. Même à l’égard de la littérature de stratégie et tactique, le Traité des Cinq Roues est à mes yeux écrasé par la superbe et la majesté de L’Art de la guerre. Pourtant, on y trouve des choses tout à fait intéressantes (j’insiste : surtout dans le livre du Feu en ce qui me concerne), et parfois à la limite de la fascination…

 

Dimension importante du livre sans doute, incluant cette fois le paratexte : une longue préface et un long épilogue (ce dernier mentionné comme étant du seul fait de Masumi Shibata, je ne sais pas ce qu’il en est du reste), qui, malgré la lourdeur stylistique mentionnée à l’instant, et certains développements abscons et guère convaincants, mais pas moins récurrents, sur la spiritualité nippone, focalisés sur les œuvres antérieures que sont le Kojiki et les Dialogues dans le Rêve, se révèlent globalement bienvenus voire passionnants.

 

De la préface, on retiendra surtout les éléments de biographie de Musashi – essentiellement les plus célèbres duels de sa jeunesse (où sa ruse me paraît donc essentielle – tranchant sur les clichés de courtoisie chevaleresque), mais aussi, si ses errances de vagabond plus ou moins rônin sont mal connues, d’autres anecdotes ultérieures pas moins intéressantes (j’ai tout particulièrement retenu celles concernant son fils adoptif, qui ont quelque chose d’aussi romanesque que les récits mythifiés des duels ; de même pour les conditions de rédaction du Gorin no sho).

 

L’épilogue s’éloigne davantage de la matière du texte… au point de ne pas avoir toujours de véritable rapport, ni avec le Traité des Cinq Roues, ni avec Miyamoto Musashi. Toutefois, l’article consacré aux relations entre Japonais et Européens de 1543 (premier contact, avec des Portugais) à la fermeture des frontières (avec le bémol des Hollandais au large de Nagasaki) est tout à fait intéressant, et détaille quelque peu un sujet que j’aurais bien envie d’approfondir (parmi les anecdotes qui y sont narrées, j’aime beaucoup celle du marin espagnol un peu niais expliquant comment l’Espagne a bâti son empire colonial à partir des missionnaires chrétiens… et le confiant tout naturellement à un représentant des autorités nippones : bien ouéj… Mentionnons aussi les développements témoignant de ce que les fusils n’ont pas forcément été introduits par les Européens, même si leur rôle a bien été déterminant en la matière). L’article suivant, portant censément sur le choix du soleil pour emblème du drapeau nippon, est d’un intérêt autrement limité – d’autant qu’il s’éparpille beaucoup, avec une énième reprise de la rengaine du Kojiki et des Dialogues dans le Rêve complétés par le Traité des Cinq Roues, etc. Reste peut-être le jugement, mais sans doute trop lapidaire, sur la vie intellectuelle durant la période de fermeture… Bof ; en l’état du moins.

 

Au final un livre séduisant sans doute au premier abord, déconcertant peut-être ensuite, plus ou moins convaincant dans le fond comme dans la forme, au-delà de son statut de classique suffisant à en faire une lecture plus que recommandable. Et un paratexte globalement bienvenu, en dépit de sa forme lourde au possible. Et derrière tout ça, la figure du sabreur invaincu, Miyamoto Musashi, sage autant que guerrier…

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Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

Publié le par Nébal

Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

LAJOYE (Patrice) (éd.), Dimension Avenirs Radieux, Encino, CA, Black Coat Press, coll. Rivière blanche – Fusée, 2016, 275 p.

 

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J’ai commis une nouvelle, titrée « Vingt-trois », dans cette anthologie éditée par Patrice Lajoye… N’hésitez pas à faire part de vos retours.

 

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