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"Le Club des policiers yiddish", de Michael Chabon

Publié le par Nébal

CHABON (Michael), Le Club des policiers yiddish, [The Yiddish Policemen’s Union], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons, [2007] 2009, 481 p.

 

Il y a quelques mois de cela, je me suis régalé avec le très bon Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, superbe roman qui avait obtenu rien de moins que le prix Pulitzer, amplement mérité. Je retrouve aujourd’hui cet auteur avec un roman qui, a priori, correspond plus aux préoccupations habituelles de ce blog miteux, puisque Le Club des policiers yiddish a obtenu le prix Hugo 2008, belle preuve d’ouverture de la part de cette prestigieuse récompense science-fictive. Car il serait sans doute un peu fort de présenter Le Club des policiers yiddish comme étant un roman de science-fiction. Cependant, cette nomination ne doit rien au hasard, puisque, si le roman de Michael Chabon est avant tout un polar puisant dans les clichés hard boiled, il a pour particularité de se dérouler dans un univers uchronique.

 

Dans ce monde-là, la création de l’État d’Israël a échoué en 1948. Et c’est ainsi que deux millions de Juifs parlant yiddish se sont retrouvés… en Alaska pour fonder leur « État », en fait semi-autonome, dans le district de Sitka, bien loin de la terre promise. Mais cet exil pourrait bien à son tour toucher à son terme, car l’heure de la rétrocession approche. Oui, décidément, c’est une drôle d’époque pour les Juifs, comme les protagonistes du roman se complaisent à le répéter…

 

Meyer Landsman est un flic, un de ces nozzes chargés de faire régner l’ordre dans le district de Sitka. Et, comme tel, c’est un loser têtu pour ne pas dire borné, qui a passablement raté sa vie, et a sombré dans l’alcool. Sa sœur est morte dans un accident d’avion, et sa femme l’a plaqué… avant de devenir son supérieur jusqu’à la rétrocession. Pour Meyer Landsman aussi, donc, c’est une drôle d’époque…

 

Et ce cliché sur pattes, comme de juste, va se retrouver impliqué dans une enquête hors normes. On trouve un jour (c’était la nuit, d’ailleurs) un cadavre tué par balle dans son hôtel, le Zamenhof. Celui d’un homme qui avait emprunté une fausse identité, et se révèle bien vite être le fils drogué d’un rabbin ; mieux encore : dans sa jeunesse, on le prenait pour le Tsaddik Ha-Dor, « le juste de sa génération », autrement dit un messie potentiel, rien que ça. Qui a donc tué Mendel Shpilman, et pourquoi ? Landsman se lance sur la piste du ou des meurtrier(s), quand bien même on lui met des bâtons dans les roues, ce qui l’amènera bientôt à côtoyer intrigants joueurs d’échecs et inévitables « chapeaux noirs » intégristes…

 

Mélange astucieux et totalement délirant (de plus en plus au fur et à mesure que les pages défilent) d’uchronie et de roman noir ultra-référentiel (et là, je dois dire, honte sur moi, que bien des choses m’ont sans doute échappé, moi qui n’ai jamais été vraiment attiré par le polar…), pétri d’un humour tout aussi noir et doucement mélancolique, Le Club des policiers yiddish se pose là pour ce qui est de l’originalité. Difficile à vrai dire, et malgré les quelques références que l’on oserait avancer (la quatrième de couverture ne s’en prive pas, qui cite Raymond Chandler, Philip K. Dick – pour Le Maître du haut-château, je suppose, mais bof… –, Isaac Bashevis Singer, Philip Roth – pour Le Complot contre l’Amérique, mouais – et Groucho Marx…), de comparer ce roman à quoi que ce soit.

 

Mais cet objet littéraire non identifié est à coup sûr un très bon roman. L’univers décrit est original et regorge de détails. Aussi absurde qu’il puisse paraître à première vue, le fait est que l’on y croit. Michael Chabon a su construire un univers cohérent et riche, et des personnages à l’avenant, humains et attachants. Meyer Landsman lui-même est finalement plus complexe que ce que son côté caricatural laissait tout d’abord présumer. Le fond du roman, enfin, se révèle lui aussi plus riche que ce que l’on pouvait supposer à première vue, et fait du Club des policiers yiddish un grand roman à la dimension politique non négligeable, très révélateur sur l’Amérique post-11-Septembre en abordant la question israélienne sous un angle inattendu.

 

Mais la forme n’est pas en reste, et c’est peut-être même ce qui brille le plus dans ce roman. Une forme déconcertante au premier abord, tant la plume de Michael Chabon use et abuse de yiddish et d’argot (merci au lexique en fin de volume…), mais qui se révèle bien vite extrêmement savoureuse et colorée. Chaque paragraphe est un vrai régal, et Michael Chabon confirme ici tout le bien que l’on pouvait penser de lui, notamment depuis Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay. Et si, malgré tout, je placerais Le Club des policiers yiddish un cran en dessous, il n’en reste pas moins un excellent roman, qui vaut assurément le détour.

Bref : après ces deux seules lectures, j’ai d’ores et déjà envie de dire que Michael Chabon, c’est bon, mangez-en. Faudrait que j’en lise d’autres, un de ces jours, tiens…

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"Coalescence", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

BAXTER (Stephen), Coalescence, [Coalescent], traduit de l’anglais par Dominique Haas, Paris, Presses de la Cité – Pocket, coll. Science-fiction, [2003, 2006] 2009, 730 p.

 

L’actualité française de Stephen Baxter est pour le moins chargée, avec les sorties prochaines de Déluge et du deuxième tome des « Xeelees ». Mais, comme si ça n’était pas suffisant, j’ai entrepris de lire préalablement Coalescence, le premier tome de la trilogie des « Enfants de la destinée » (je ne sais pas quand la suite sortira en poche, mais ça ne devrait pas forcément tarder non plus…). Avec une interrogation, qui revient à chaque fois : serait-ce à nouveau du grand Baxter, celui des Vaisseaux du temps, de Temps et d’Évolution ? ou du Baxter médiocre, celui d’Origine et de Gravité (pour m’en tenir à ceux que j’ai lus) ? C’est que l’auteur, avec ses qualités et ses défauts tout aussi récurrents, est capable du meilleur comme du pire (enfin, relatif, le pire, restons pondérés…). Les opinions à ce sujet, que je n’ai lues qu’une fois le roman terminé, rendaient des sons de cloche très différents… À voir, donc.

 

Nous faisons tout d’abord la rencontre de George Poole, un informaticien londonien un peu paumé. Son père vient de mourir, au moment même où une étrange anomalie astronomique déchaîne les médias et la communauté scientifique. Poole se rend donc à Manchester, dans la maison de son défunt père, et y fait la découverte d’un déconcertant secret de famille : il avait une sœur jumelle, Rosa, envoyée encore enfant en Italie, à Rome, pour y être élevé par le mystérieux Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges…

 

Parallèlement, mais quinze siècles plus tôt, nous suivons la vie chaotique de l’ancêtre légendaire de George et Rosa : une Romano-Bretonne du nom de Regina, qui vivait aux premières loges la chute de l’Empire romain d’Occident (ou du moins de sa présence en Bretagne)… et les débuts de la légende arthurienne. « Une catastrophe au ralenti, mais fatale » (p. 346), qui conduit la jeune fille pourrie-gâtée à se muer en maîtresse-femme, et à se rendre à son tour à Rome, pour participer à la fondation de l’Ordre.

 

Et, à Rome, nous suivons au bout d’un certain temps la jeune Lucia, élevée par l’Ordre. Une fille pas vraiment banale, dont le corps recèle bien des surprises…

 

Si la construction est assez audacieuse (et irréprochable), le point de départ et la trame semblent à première vue du plus grand classicisme : des secrets de famille, un mystérieux ordre religieux romain qui traverse l’histoire, pas de doute, ça sent l’histoire secrète mêlée de théorie du complot. Mais Baxter sait jouer adroitement de ce canevas éculé, et Coalescence n’a en définitive rien à voir avec une énième davincicoderie. C’est bien un roman de science-fiction… et très bon qui plus est.

 

Mais évacuons rapidement les défauts, assez typiques de la production de Baxter. On le reconnaîtra volontiers, son style est au mieux médiocre et purement fonctionnel, comme d’habitude ; mais on l’a connu bien pire que ça, tout de même. Non, le principal défaut de Coalescence est probablement sa longueur, sans doute excessive, comme souvent chez l’auteur. Il est vrai que ce roman aurait peut-être mérité quelques coupes ici ou là (notamment, les passages – brefs, il est vrai – sur la destinée de l’Ordre après la mort de Regina m’ont semblé assez superflus, et certains aspects de la trame contemporaine de même).

 

Mais je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui se sont plaints de la longueur et de la lenteur des (en gros) première et deuxième partie, dominées par la figure de Regina. Certes, l’intrigue met du temps à démarrer, et l’on peut trouver que l’auteur se complait dans les détails… Mais ce dernier aspect est à mon sens une qualité, et le fait est que Stephen Baxter y manipule heureusement l’histoire, et qu’il est, pour une fois, en mesure de nous livrer des personnages très complexes et fondamentalement humains, bien plus réussis que ce à quoi il avait pu nous habituer. Pour ma part, je me suis régalé tout au long de cette apocalypse lente, assez finement décrite, et regorgeant de passages marquants.

 

Mais la partie contemporaine n’est pas en reste, malgré quelques rebondissements plus ou moins grossiers ici ou là. Car elle débouche en définitive sur ce pour quoi Stephen Baxter est un auteur que j’adule quand il est à son meilleur : un réel talent pour le « sense of wonder ». La fin du roman, qui frise le délire pur et simple, ouvre des perspectives absolument fascinantes, et livre une belle réflexion sur l’humanité, sur l’évolution et sur les phénomènes d’émergence.

Coalescence
, avec ses défauts, relève donc à mon sens du grand Baxter, même si je mettrais ce roman un cran en-dessous des Vaisseaux du temps et d’Évolution. Il confirme en tout cas à mes yeux le talent remarquable de cet auteur, à n’en pas douter un des meilleurs du genre. De quoi donner envie de lire la suite… qui n’a pourtant a priori pas grand chose à voir, puisqu’il s’agirait d’un space opera. Mais je vous parlerai aussi prochainement de Déluge, et très probablement du deuxième tome des « Xeelees », et ce même si Gravité m’avait déçu. Tout simplement parce que, quand Stephen Baxter est en forme, comme ici, il est capable d’offrir de merveilleuses heures de lecture, riches d’évasion comme de réflexion.

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"Suprême", t. 2. "Le Retour", d'Alan Moore et plein de dessinateurs

Publié le par Nébal

MOORE (Alan) et plein de dessinateurs, Suprême, t. 2. Le Retour, [Supreme: The Return], Paris, Delcourt, [1997, 1999, 2000, 2005] 2009, [n.p.]

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique.

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"Limbo", de Bernard Wolfe

Publié le par Nébal

WOLFE (Bernard), Limbo, [Limbo], traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Alex Grall, préface de Gérard Klein, LGF, coll. Le Livre de poche Science-fiction, [1952, 1954-1955] 2001, 437 p.

 

J’aurais mis le temps, mon cher Tétard. Certes, certes. Je plaide coupable. Mais ça y est : j’ai enfin lu ce roman dont tu n’as cessé (toi parmi d’autres, d’ailleurs) de me vanter les mérites. Et je peux d’ores et déjà te remercier, parce que cet unique roman de son auteur était ma foi fort bon.

 

Limbo, donc. Tout commence avec le docteur Martine, spécialiste de la lobotomie préfrontale (très en vogue à l’époque). Celui-ci, après la Troisième Guerre mondiale et son holocauste nucléaire, a trouvé refuge sur une île au large de Madagascar, sur laquelle il vit depuis 18 ans, inconscient de l’évolution du monde extérieur… ou de ce qu’il en reste. Là, il continue de pratiquer son art au bénéfice supposé des indigènes, qui usent de cette opération pour le moins radicale depuis des siècles afin de chasser les excès d’agressivité et de tonus…

 

Mais voilà qu’un jour débarquent d’étranges individus sur l’île des Mandunji : des « fausses-pattes », aux membres coupés et remplacés par d’impressionnantes prothèses. Le docteur Martine, à ce spectacle, est pris par une subite impulsion : il doit quitter l’île, même s’il ne sait pas trop pourquoi. Il s’embarque donc pour l’Hinterland, qui a remplacé les Etats-Unis après la Troisième.

 

Et c’est ainsi qu’il découvre la société Immob. Ici, on pratique le pacifisme intégral, en se faisant couper les membres. PAS DE DÉMOBILISATION SANS IMMOBILISATION ! Et ATTENTION AU ROULEAU COMPRESSEUR ! Le nouveau monde a bâti tout un système philosophique, riche en astucieux slogans sempiternellement assénés (mais vides comme le sont tous les slogans…), et mêlé de philosophie morale, de cybernétique, de sémantique générale et de dianétique. Un cauchemar lumineux, une utopie grinçante et caustique qui laisse Martine – et le lecteur – pantois.

 

Surtout quand le bon docteur découvre qu’il est bien malgré lui à l’origine de cette folie politique, ses élucubrations privées ayant été reprises à bon compte par d’inopportuns manipulateurs à double face…

 

La quatrième de couverture, et Gérard Klein dans sa préface, empruntant aux slogans Immob, le martèlent : Limbo est un grand roman d’humour noir, et un classique. Effectivement. On a rarement lu utopie (ou anti-utopie, comme on voudra) aussi riche et intelligente, en dépit (ou en raison ?) de son postulat en apparence absurde. Le plus fort étant qu’on parvient à y croire… Bernard Wolfe n’a rien négligé dans son système, ce qui ne l’empêche pas pour autant de se lézarder.

 

En effet, quand Martine débarque en Hinterland, la société du pacifisme intégral ne se montre pas forcément si pacifique que ça. Et si les jeunes gens, toujours volontaires pour se faire amputer, attendent avec joie les prochaines olympiades, symbole de l’efficacité du système, les troubles ne manquent pas pour autant : comme d’habitude, les pro-pros et anti-pros s’opposent (se faire poser des prothèses, n’est-ce pas un dévoiement de la philosophie de Martine ?), mais, surtout, des relents de guerre froide ressurgissent, avec les accusations mutuelles d’impérialisme, entre l’Hinterland et l’Union Orientale, pourtant également Immob… Le pacifisme sera bientôt mis à rude épreuve. Et Martine, jouant le rôle de l’étranger dans une utopie qu’il a pourtant contribué à créer par ses mauvaises blagues, sera notre guide mi narquois mi horrifié dans cet enfer plus que jamais pavé de bonnes intentions.

 

La société Immob, redécouverte par Martine, est ainsi passée au crible de son analyse, et tous ses aspects sont envisagés, des plus théoriques aux plus bassement (?) matériels. Pour le lecteur, c’est une expérience à la fois jubilatoire et terrifiante, et l’on rejoindra volontiers Gérard Klein comparant Limbo au grand film de Stanley Kubrick Docteur Folamour, un peu plus tardif. L’intelligence du propos est saisissante, et son humour terriblement efficace. Autant d’arguments qui font effectivement de Limbo un classique, à la lecture indispensable.

 

Certes, on peut bien pinailler sur quelques points (je pense notamment au traitement de la sexualité, étrangement daté et un brin pénible), ou s’interroger sur la dimension véritablement « romanesque » de ce quasi-essai philosophico-politique (avec quelques rebondissements plus ou moins bienvenus, mais participant de l’atmosphère générale d’absurdité).

Mais le fait demeure : Limbo est un grand livre, assez unique en son genre ; une superbe réflexion sur le masochisme et l’utopie, qui, dans l’ensemble, a conservé aujourd’hui la majeure part de sa salutaire impertinence. Un livre que devraient lire tous les militants de quelque cause que ce soit, ça leur ferait les pieds (aha)…

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"Axis", de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

WILSON (Robert Charles), Axis, [Axis], traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goullet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2007] 2009, 388 p.

 

Voilà bien un roman que j’attendais comme le Messie. Normal : il s’agit de la « suite » (on y reviendra) de l’excellentissime Spin, à n’en pas douter un des meilleurs romans de SF de ces dernières années, dûment récompensé par le prix Hugo, et probablement la meilleure vente du genre en France depuis l’excellentissime également Hypérion de Dan Simmons (ce qui remonte un peu, tout de même…). Un succès mérité pour un roman foisonnant, bourré d’idées science-fictives géniales, mais qui ne négligeait pour autant ni le style ni l’humanité. Bref : un chef-d’œuvre, comme on aimerait en lire plus souvent. Axis part donc avec un sacré handicap, tant son prédécesseur avait mis la barre haute…

 

Mais revenons un peu en arrière. Spin débutait par une scène d’anthologie : la disparition des étoiles. Pour des raisons mystérieuses, la Terre s’y retrouvait enchâssée dans une étrange barrière qui la séparait du reste du système solaire. Mais cette séparation se voyait en outre doublée d’un étrange phénomène temporel : au-delà de la barrière, le temps s’écoulait à une vitesse folle, des millions d’années s’écoulant en l’espace de quelques minutes terriennes… Nous suivions trois personnages confrontés à ce phénomène pour le moins déstabilisant, et pouvant décider à terme de l’extinction de l’humanité.

 

J’éviterai d’en dire davantage, au cas où certains n’auraient encore pas lu ce roman. Restent pourtant deux points à préciser, fondamentaux pour Axis (attention les gens, donc). Tout d’abord, l’expérience martienne, qui eut entre autres pour conséquence la découverte d’une véritable pierre philosophale, un traitement de rajeunissement autorisant un « Quatrième Âge » pour l’humanité… vite devenu illégal. Enfin, une ultime intervention des Hypothétiques, les mystérieux créateurs de la barrière, qui ont placé dans l’océan Indien un portail vers un monde vierge, Equatoria, semble-t-il modelé spécifiquement à destination de l’humanité.

 

Axis se déroule sur Equatoria, une trentaine d’années après la fin de Spin, avec – principalement… – de nouveaux personnages (même si les renvois au premier tome en rendent la lecture indispensable ; et pourquoi se priver, de toute façon ?). Le Nouveau Monde a été largement colonisé. Parmi ces nouveaux pionniers, nous en suivons essentiellement deux : Lise Adams, fausse journaliste à la recherche de son scientifique de père, fasciné par le Quatrième Âge et les Hypothétiques, et mystérieusement disparu voilà quelques années, et son ancien amant Turk Findley, pilote de son état, aventurier et baroudeur qui plus est. Un 34 août (si, si), ils se retrouvent, de même que l’ensemble de la population d’Equatoria, confrontés à un étrange événement : une pluie de cendres mystérieuses, qui semblent formées de débris de machines – de débris des Hypothétiques ? –, suscitant parfois à l’arrivée de nouveaux phénomènes tout aussi incompréhensibles. Bien évidemment, on sent derrière cette curieuse pluie la main des Hypothétiques. Mais que signifie-t-elle et quelles seront ses conséquences à plus ou moins long terme ?

 

Le jeune Isaac aussi a été confronté à la pluie de cendres. Mais il se pourrait bien que cet enfant hors-normes, élevé à l’ouest de Port-Magellan, la capitale d’Equatoria, par une communauté hors-la-loi de Quatrièmes Âges, soit directement lié au phénomène. Son chemin croisera bientôt celui de Lise et de Turk : tout semble bel et bien lié…

 

Axis, à l’instar de son illustre prédécesseur, ne manque pas d’idées science-fictives géniales. Mais l’intrigue se situe à un tout autre niveau, plus microcosmique. Les personnages, très humains, sont à nouveau placés au centre du canevas et, plus que les phénomènes mystérieux – générateurs cela dit de très belles séquences –, ce sont les réactions de ces individus qui intéressent Robert Charles Wilson.

 

A priori, ce nouveau roman dispose donc des atouts qui avaient hissé Spin au rang de l’excellence. Pourtant, cette fois, la sauce prend moins bien… La faute, sans doute, à une intrigue construite à la manière d’un thriller, avec plus ou moins de réussite. Je plaide coupable : ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer en ces pages, les thrillers ne m’ont jamais botté ou presque. Hélas, Axis ne fait que confirmer cette règle : j’ai eu du mal à m’intéresser aux déboires de Lise et de Turk, d’autant que le rythme de l’histoire ne se montre guère haletant (l'atmosphère étant plutôt à la mélancolie). C’est d’autant plus regrettable que les bonnes idées ne manquent pas, que certaines scènes, teintées d’apocalypse, sont absolument superbes, et que la plume de l’auteur leur fait honneur. Axis est à l’évidence un bon roman, et regorge de pépites science-fictives (un peu en retrait, cela dit) et humaines. Mais le fait demeure : le thriller qui est censé lier la sauce se révèle, à mes yeux en tout cas, plus ennuyeux qu’autre chose, d’autant qu’il ne lésine pas sur les clichés. En outre, les personnages, s’ils restent très humains, m’ont semblé plus ternes et plus « téléphonés » que le beau trio au cœur de Spin

Dommage… mais, sous cet angle,
Axis ne soutient pas la comparaison, inévitable même si à plus ou moins bon droit, avec Spin. Un roman victime de la malédiction des suites, qui, sans être fondamentalement mauvais, ne se montre pas la hauteur de ce que l’on était en droit d’attendre… Un bon roman, sans doute, mais guère plus, et en tout cas pas un chef-d’œuvre, loin de là ; et il y a fort à parier que nombre des admirateurs de Spin seront déçus par cette séquelle un peu bancale. Rien de dramatique, mais c’est tout de même un peu triste…

Cela dit, cela ne m’empêchera bien évidemment pas de me jeter sur le troisième tome, Vortex, dès sa sortie française ; mais en espérant que Robert Charles Wilson saura relever le niveau, après ce tome intermédiaire – tome de transition dans l’œuvre de l’auteur ? – finalement guère satisfaisant.

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"La Cité nymphale", de Stéphane Beauverger

Publié le par Nébal

BEAUVERGER (Stéphane), La Cité nymphale, Paris, La Volte – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2006] 2009, 425 p.

 

Où l’on conclut une trilogie, après le très bon Chromozone et le moins bon mais tout à fait correct Les Noctivores. Retour donc dans le monde post-post-apocalyptique de Stéphane Beauverger (j’aime bien doubler les « post- », ça sonne plus funky… et ici, ça me semble approprié). La Cité nymphale, en bonne conclusion, rassemble les fils et personnages des deux volumes précédents pour un final qu’on imagine haut en couleur. Sauf que… mais on y reviendra.

 

C’est tout d’abord Cendre, le garçon génétiquement modifié, que nous retrouvons. Celui-ci a trouvé refuge dans la Parispapauté, alternative à la communauté synthétique des noctivores omniprésents. Là, il est devenu le Sauveur, celui qui conduit les anciens noctivores à la rédemption. Mais, en éliminant le virus Chromozone qui les infecte, il tue l’hôte par la même occasion… une solution pour le moins radicale.

 

Alors que la routine commence à s’installer dans la Parispapauté, celle-ci reçoit la visite d’un importun : le Roméo, traître jusqu’à la moelle, vient réclamer l’asile, et argue d’un danger menaçant la communauté parisienne. Le pape Michel charge alors Lucie, garde du corps et compagne de plus en plus réticente de Cendre, d’aller chercher de l’aide en Bretagne, auprès des farouches Keltiks.

 

Et pendant ce temps, un homme – vite identifié, mais bon, chut, chut, au cas où… – attend sur une plage… tandis qu’un mystérieux tueur accumule les sauts de conscience et déplacements en x, en y et en z vers sa cible.

 

On retrouve dans La Cité nymphale une bonne part de ce qui faisait la réussite des précédents volumes. Les personnages sont complexes et attachants, la trame bien ficelée, le style très fluide (plus que dans les tomes précédents, d’ailleurs) et en même temps assez savoureux… et pourtant, La Cité nymphale m’a un peu déçu. Bizarre, bizarre… Mais le problème vient peut-être de ce que l’élément de surprise et la singularité de Chromozone se sont épuisés en chemin. Les Noctivores ressemblait déjà davantage à un roman post-apocalyptique des plus classiques, malgré quelques bonnes idées ici ou là. Avec La Cité nymphale, ce constat se vérifie hélas une fois de plus…

 

Entendons-nous bien : La Cité nymphale n’est pas un mauvais roman. Il se lit très bien, et on ne saurait véritablement lister de fâcheux défauts. Tout au plus pourrait-on considérer certains rebondissements un peu gratuits et finalement médiocres, encore que la relative « banalité » de certains dénouements ne soit pas inintéressante en tant que telle ; on notera d’ailleurs qu’en fait de final « haut en couleur », on ne trouve pas forcément grand chose ici de pyrotechnique, mais plutôt, à mes yeux en tout cas, une certaine mélancolie généralisée lorgnant vers le dépit et l’à-quoi-bonisme, ce qui peut surprendre, mais est finalement plutôt bien vu. Ah si, on pourrait peut-être trouver qu’en certaines occasions, quelques coupes auraient pu être utiles… ou, à la limite, rechigner devant certaines expérimentations stylistiques – les brefs chapitres consacrés au tueur. Mais c’est à peu près tout, et il n’y a là rien de rédhibitoire.

 

Le seul véritable problème de La Cité nymphale, à mes yeux, c’est finalement son caractère anodin. En concluant la « trilogie Chromozone », il n’apporte pas grand chose aux deux volumes précédents, et, en voulant rassembler tous les fils du cycle, il se montre parfois un peu brouillon, voire légèrement agaçant, et en tout cas pas à la hauteur des attentes du lecteur.

 

Mais c’est sans doute que ces attentes sont élevées : la trilogie dans son ensemble reste une lecture tout à fait enthousiasmante, et, depuis, Stéphane Beauverger a confirmé tous les espoirs que l’on pouvait placer en lui avec le très bon Le Déchronologue. Assurément, la « trilogie Chromozone » faisait déjà de lui un auteur à suivre.

Mais La Cité nymphale tient un peu du « passage obligé », sympathique mais sans brio, honnête mais un peu terne – en dehors de deux, trois scènes assez brillantes, mais qui ne font que ressortir davantage ce manque d’éclat global. Pas mauvais, non ; mais pas génial non plus. Un roman un tantinet médiocre, en somme, au sens strict. Rien de honteux, et l’on en conseillera malgré tout la lecture à ceux qui ont lu et aimé les deux précédents volumes : il serait dommage de s’arrêter en chemin… Mais on reconnaîtra en même temps que l’auteur est capable de faire bien mieux. Ce qu’il a brillamment démontré depuis. Ouf.

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La Brigade Chimérique, t. 1, de Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess & Céline Bessonneau

Publié le par Nébal

LEHMAN (Serge), COLIN (Fabrice), GESS & BESSONNEAU (Céline), La Brigade Chimérique, t. 1, Nantes, L’Atalante, coll. Flambant neuf, 2009, 48 p.

Ma chronique se trouvait sur le défunt Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

On connaissait déjà Serge Lehman et Fabrice Colin scénaristes de bandes dessinées. Leur association nous vaut aujourd’hui une œuvre ambitieuse et un tantinet iconoclaste : La Brigade Chimérique se présente comme une tentative française (oui, oui) de comic super-héroïque. Un programme audacieux et pour le moins alléchant.

 

Très vite – dès le titre ? –, une référence vient immédiatement en tête : la fameuse Ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill. Serge Lehman et Fabrice Colin ont en effet trouvé leurs héros tout prêts dans la littérature et le cinéma de l’entre-deux-guerres (et sa réalité…). Pas nécessairement dans la seule culture populaire : de Zamiatine à Kafka en passant par Fritz Lang et Jacques Spitz, c’est tout un pan de la culture européenne (en science-fiction et en fantastique) qui sert ici de source d’inspiration.

Mais le ton se montre assurément plus grave (et moins ouvertement « fun ») que dans le comic de Moore : les auteurs nous décrivent rien de moins que « la fin des super-héros européens », dans une Europe en proie au totalitarisme (« Nous Autres » à Moscou, le Docteur Mabuse à Métropolis, Gog à Rome, la Phalange en Espagne), et à la veille de basculer dans une nouvelle guerre mondiale. Les autres pays sont également dominés par les super-héros « nés sur les champs de bataille de 14-18, dans le souffle des gaz et des armes à rayons X » ; mais ils ne sont pas forcément beaucoup plus fréquentables… Les alliances se dessinent déjà, définissant l’avenir de l’Europe… et de ses super-héros.

Ce premier tome (d’une série de six, à parution « accélérée » – les tomes 2 et 3 sortiront en septembre et octobre) comprend deux épisodes, dont un prologue (« Mécanoïde Curie », tout un programme, suivi de « La Dernière Mission du Passe-muraille »…). On ne cherchera pas à les résumer ici, tant le risque serait grand de déflorer excessivement l’histoire. En effet, après avoir dévoré ces deux aventures bien trop brèves (et relativement denses), on en veut encore… Les auteurs savent incontestablement nous accrocher, à la manière des meilleurs feuilletonistes, et concluent chaque épisode sur un cliffhanger de bon aloi. Un bon point pour eux. Mais on peut s’interroger sur la pertinence du format choisi, à mi-chemin entre comics (au fascicule, pas en TPB…) et BD franco-belge. Or, même s’il est triste d’en arriver à ces comptes d’apothicaire, 11 € pour 48 pages, certes passionnantes, c’est un peu cher, tout de même… Surtout si l’on reste, en définitive, un peu sur sa faim.

On fait cependant confiance aux auteurs pour nous régaler dans les épisodes suivants, tant ils ont placé la barre haute dès ce premier volume. L’histoire est belle et bien intrigante – pour ne pas dire encore un peu (trop ?) floue… –, et les personnages hauts en couleur, « surhumains » ou non. En outre, à l’instar de la fameuse bande dessinée d’Alan Moore précitée, le plaisir du lecteur se double d’un jeu de piste de références plus ou moins cryptiques, merveilleuse occasion de faire des découvertes enrichissantes. Sur le plan du scénario, rien à redire ou presque.

Pour ce qui est du graphisme, on se permettra de se montrer plus réservé. Le trait de Gess et son sens de la mise en page évoquent Mike Mignola avec beaucoup d’à propos. Cependant, on est loin de la maestria de l’auteur d’Hellboy, et ce dessin se révèle en définitive souvent un peu fade…

 

Le bilan reste néanmoins tout à fait satisfaisant, le seul véritable « défaut » (si c’en est un) étant la brièveté du volume. On attend la suite avec impatience. Preuve que cette tentative de comic super-héroïque à la française est une belle réussite.

 

EDIT : J'ai depuis chroniqué l'intégrale.

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Echos de Cimmérie, de Fabrice Tortey (dir.)

Publié le par Nébal

TORTEY (Fabrice) (dir.), Échos de Cimmérie. Hommage à Robert Ervin Howard. 1906-1936, Paris, L’Œil du sphinx, coll. La Bibliothèque d’Abdul Alhazred, 2009, 318 p.

Ma chronique était sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

Plus de soixante-dix ans après la mort de l’auteur, l’actualité howardienne en France est pour le moins chargée : après les rééditions entreprises chez Bragelonne par l’excellent Patrice Louinet (les intégrales de Conan et de Solomon Kane, auxquelles il faut ajouter Le Seigneur de Samarcande), suivies du volume de la « Bibliothèque rouge » consacré à Conan sous la direction de Simon Sanahujas, voilà que les éditions de L’Œil du Sphinx nous proposent à leur tour une impressionnante somme sur Robert E. Howard, sous la direction de Fabrice Tortey.

 

L’ouvrage, inévitablement orné d’une couverture signée Frank Frazetta, s’ouvre comme il se doit sur des articles biographiques, à l’iconographie abondante. On en retiendra surtout le très long texte (environ 90 pages) de Fabrice Tortey, érudit et passionnant, qui fait enfin le point sur la vie et l’œuvre du barde de Cross Plains. Les autres communications biographiques sont plus anecdotiques : on ne s’arrêtera guère sur les deux brefs articles de Glenn Lord (ce qui n’enlève rien à la qualité exemplaire de ses travaux). Christopher Gruber évoque ensuite rapidement la pratique de la boxe par Howard, tandis que Rusty Burke livre un article, pointilleux à l’extrême, visant à établir les circonstances exactes du suicide de R.E.H., et surtout l’existence ou non d’une hypothétique « lettre de suicide ».

Suivent deux fragments narratifs et deux poèmes de Robert E. Howard, tous inédits, offerts — bonne idée — en version bilingue. Avouons-le, cependant : ils ne s’adressent qu’aux howardiens forcenés… On notera néanmoins, dans le premier de ces textes (« Sous l’éclat impitoyable du soleil… »), la passerelle établie entre les textes « lovecraftiens » de Howard (par le biais du fameux Unaussprechlichen Kulten) et l’Âge Hyborien (on aura l’occasion d’y revenir ultérieurement).

Après un portfolio en couleur reprenant des illustrations pleine page de Jean-Michel Nicollet et Philippe Druillet (initiative bienvenue, mais d’un d’intérêt variable, disons ; et reconnaissons que l’on aurait bien pris un peu de rab de Frazetta…), s’ouvre la partie consacrée aux études howardiennes. Après un bref article anecdotique de Don Herron, c’est tout d’abord le style de l’auteur qui est disséqué. Simon Sanahujas s’intéresse à la construction des récits howardiens et aux influences de l’auteur, dans un article passionné mais qu’on pourra trouver un tantinet bancal. On lui préférera probablement la communication d’Argentium Thri’ile consacrée essentiellement à l’art de la description chez Howard, tout à fait intéressante.

Si le bref article de Donald Sidney-Fryer sur la dimension « pionnière » de l’œuvre d’Howard ne retient guère l’attention, il n’en va pas de même du suivant, dû à la plume de Patrice Louinet, et qui s’intéresse au thème de la royauté dans l’œuvre howardienne, à travers les personnages de Kull, Bran Mak Morn et Conan. Pierre Favier s’interroge ensuite sur l’éventuelle dimension shakespearienne de la nouvelle « Kings of the Night », tandis que Rodolphe Massé tente, avec plus ou moins de réussite, une lecture « spirituelle » de l’œuvre howardienne, en s’appuyant notamment sur la première nouvelle consacrée à Conan, « Le Phénix sur l’épée ».

Suivent deux textes consacrés à la figure de Solomon Kane. Le premier, signé Patrice Allart, ne convainc guère, tant il adopte des allures de paraphrase des textes howardiens. De manière paradoxale, il ne suscite véritablement l’intérêt du lecteur qu’en évoquant les réécritures et continuations par d’autres auteurs qu’Howard… Après quoi, sa liste de « plagiats » et sa « filmographie rêvée » sont trop subjectives pour emporter l’adhésion. On y préférera l’article (un peu trop court, peut-être ?) d’Olivier Legrand sur le racisme dans Solomon Kane, honnête et salutaire mise au point.

Le thème du racisme reste très présent dans les deux passionnants textes qui suivent, et qui confrontent Howard à son éminent confrère et correspondant H.P. Lovecraft. Dans un premier temps, Michel Meurger nous régale, à son habitude, avec un article au titre alléchant (« Des rites impies de sadisme et de sang. Le réveil de l’archaïque chez Howard, Lovecraft et Vere Shortt »), même s’il frôle allègrement le hors-sujet (dans la mesure où l’on retient surtout l’évocation de « l’inconnu » Vere Shortt, dont l’œuvre antérieure à « L’Appel de Cthulhu » de Lovecraft et au « Monolithe noir » d’Howard présente de saisissantes ressemblances avec ces deux fameux textes)… Dans un second temps, Patrice Allart se rattrape de sa précédente communication en s’attardant heureusement sur le « club des aventuriers » d’Howard, petit cycle plus ou moins volontaire de nouvelles au parfum lovecraftien.

Avant de se conclure comme il se doit sur d’imposantes bibliographies, Échos de Cimmérie comprend deux autres textes qui s’intéressent davantage à la réception de l’œuvre howardienne en France. Joseph Altairac se penche ainsi sur le rôle de Jacques Bergier dans la découverte de l’auteur de par chez nous (un article assez amusant, notamment du fait des nombreuses approximations dont Bergier était semble-t-il coutumier…), tandis que Quélou Parente et Fabrice Tortey interrogent brièvement François Truchaud, le traducteur historique d’Howard.

 

Le bilan, malgré quelques baisses de régime ici ou là, est très largement positif. Échos de Cimmérie est un très bel ouvrage et une somme passionnante et érudite, qui ravira à l’évidence tous les amateurs d’Howard. Un ouvrage tout à fait remarquable et du plus grand intérêt, sur un auteur de légende que l’on n’a pas fini de redécouvrir…

 

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"Tancrède", d'Ugo Bellagamba

Publié le par Nébal

BELLAGAMBA (Ugo), Tancrède. Une uchronie, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque voltaïque, 2009, 255 p.

 

Cela faisait un petit moment déjà que je voulais lire quelque chose (une fiction, s’entend ; côté essais, ça va, notamment l’excellent Solutions non satisfaisantes co-écrit avec Eric Picholle) d’Ugo Bellagamba. Pensez donc : un historien du droit qui écrit de la science-fiction ! Aussi La Cité du soleil et Le Double Corps du roi (co-écrit avec Thomas Day) avaient-ils intégré depuis quelque temps déjà mon étagère de chevet. Las, l’actualité prenant les devants, je n’ai toujours pas eu l’occasion de lire ces deux ouvrages… Je devais donc me contenter de deux nouvelles, une lue dans Bifrost et qui ne m’avait pas parlé plus que ça, et la belle allégorie d’Appel d’air. C’est mince, et ça ne permet pas vraiment de juger du travail de l’auteur. Heureusement, il y a peu, Ugo Bellagamba a fait l’actualité avec ce Tancrède. Cette fois je n’avais aucune excuse… Alors hop, et plus vite que ça !

 

Tancrède, donc. Une uchronie, nous précise le sous-titre. Et un court roman qui prend l’apparence de mémoires du chevalier normand Tancrède de Hauteville, mémoires débutant avec la première Croisade. Tancrède accompagne son oncle Bohémond de Tarente, et répond avec lui à l’appel lancé par Urbain II au concile de Clermont. Le jeune chevalier prend la route de Jérusalem, avec en tête bon nombre de préjugés sur les « Grecs » perfides et efféminés, et les Infidèles nécessairement barbares… Mais les premières batailles ont tôt fait de le faire changer d’avis sur bien des points, et Tancrède, de valeureux Croisé qu’il s’imaginait, de devenir bientôt apostat… et de se battre contre ses coreligionnaires pour instaurer un Orient uni dans la foi et la justice.

 

Une uchronie, effectivement. Tancrède, ici, et sans trop en dire, n’est pas exactement le modèle de chevalier que l’on suppose habituellement. Et l’uchronie repose bien essentiellement sur sa destinée singulière, qui est le point focal de la divergence. Ce qui ne manque pas de rappeler un article d’Ugo Bellagamba, intitulé « L’Acteur historique dans les récits de science-fiction », auquel il faut probablement ajouter « L’Instrumentalisation de l’histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier ». En témoignent ces quelques mots de la postface (pp. 237-238 ; c’est l’auteur qui souligne)

 

« [Tancrède] incarne une science-fiction qui place au cœur de son propos non pas la physique, par exemple, mais l’histoire elle-même, entendue comme science. Il explore des hypothèses dont la vraisemblance n’est pas le critère premier de formulation. La question pertinente n’est donc pas de savoir si les faits décrits dans mon récit auraient pu effectivement avoir lieu. Ni si le prince Normand nommé Tancrède de Hauteville aurait pu effectivement jouer le rôle historique que je lui attribue. Chaque lecteur raisonnablement cultivé sait que ce n’est pas le cas. La vraie question est de savoir comment ce long et complexe passé, commun à l’Orient et à l’Occident, comment tout ce matériau culturel, cultuel, géopolitique et sociétal, accumulé par les chercheurs et distillé par les enseignants sur les causes, le déroulement et la portée des Croisades, et tout particulièrement de la première, comment cette histoire donc, peut nous fournir, par le détour de l’imaginaire, une grille de lecture idoine pour appréhender notre présent dans sa complexité. Pour le vivre pleinement, en refusant la bipolarisation simpliste que l’on nous propose dans ces remparts de papier et dans ces discours contingents qui ne protègent que la bêtise et n’alimentent que la peur du changement. La toile de fond historique de Tancrède, au maillage serré, n’est que le support d’une aventure humaine récurrente : celle de la prise de position, d’abord psychologique, puis en actes, de l’individu par rapport à un contexte de crise donné. »

 

Certes, certes, et, à adopter cette « grille de lecture idoine », Tancrède est sans doute une réussite. Du moins voit-on aisément ce que l’auteur entend nous dire au travers de son histoire, et peut-on abonder dans son sens. Mais, au risque de me montrer « impertinent », puisque, à en croire l’auteur, là n’est pas la question, j’avoue avoir été rebuté par les éléments décrits dans la première partie du paragraphe… Effectivement, et il n’y a aucune incertitude à cet égard, le « lecteur raisonnablement cultivé » a du mal (le mot est faible) à croire au rôle historique de Tancrède tel qu’il est décrit ici. On sait même que ce rôle est plus qu’improbable, impossible. Et, n’en déplaise à l’auteur, cela vient poser un grave problème tenant à la suspension de l’incrédulité : en lisant ce roman, je n’arrivais pas à croire en ce personnage de Tancrède, pour le coup « trop imaginaire », « trop construit », et encore moins au rôle qu’il était amené à jouer. Et, du coup, ça coinçait un peu… justement parce qu’il s’agit d’une uchronie, et donc d’une science-fiction prenant l’histoire pour fondement. Alexandre Dumas, si je ne me trompe, disait qu’on pouvait « violer l’histoire pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ». Certes, certes, et le romancier, à bon droit, ne s’était pas gêné pour cela ; ses successeurs, quels qu'ils soient, auraient tort de s'en priver... Pourtant, il me semble que l’exercice uchronique, peut-être justement en raison de son point de départ, ne se montre véritablement convaincant que s’il s’appuie sur un minimum de plausibilité, qui, ici, fait défaut… Et cela me semble vrai de la science-fiction en général, qui est souvent d’autant plus intéressante qu’elle se montre plausible, malgré son postulat d’imagination « pure ». Un genre littéraire dans lequel, au moins autant que dans les autres, mais peut-être plus encore, la vraisemblance est bien, sinon le, du moins un des critères premiers de formulation… Certes, il est bien des exceptions, a fortiori, et c'est logique, dans la littérature utopique... à laquelle Tancrède se rattache en définitive. Je le concède volontiers ; mais voilà, dans ce cas précis, la sauce n'a pas pris en ce qui me concerne, cette ambiguïté sous-jacente m'a paru difficilement surmontable...

 

Aussi avouerais-je avoir été quelque peu déçu par ce Tancrède, mais peut-être « abusivement », dans le sens où ce n’était pas le roman que j’attendais : il témoigne d’une conception de l’histoire qui n’est sans doute pas la mienne, et procède d’une volonté d’instrumentalisation que j’avoue avoir trouvée un peu lourde.

 

Ce n’est certes pas un mauvais roman pour autant : malgré ce souci qui ne sera de toute façon pas rédhibitoire pour tous les lecteurs, il reste un moment de lecture assez bref et plutôt plaisant, et qui a même tendance à se bonifier au fil des pages (justement alors que l’histoire devient de plus en plus improbable et utopique, sans doute, ce qui vient renforcer la position de l’auteur… mais sans pour autant gommer, à mes yeux, la gêne suscitée par l’invraisemblance du postulat).

 

Mais il est hélas d’autres soucis qui viennent parasiter le plaisir de lecture : le style, ainsi, connaît à l’occasion quelques ratés (anachronismes, tournures un peu lourdes, répétitions), et la « posture » adoptée par l’auteur ne convainc guère, dans le sens où l’on n’a pas l’impression de lire des mémoires datant des XIe et XIIe siècles, même « modernisées ».

Tancrède
, et ce malgré le long travail de l’auteur et la longue maturation de ce texte, flagrants, m’a donc un peu déçu. Ce n’est pas un mauvais roman, je ne regrette pas de l’avoir lu, mais l’impression demeure. Cela ne m’empêchera certainement pas de lire à nouveau des œuvres d’Ugo Bellagamba, bien au contraire même. Mais ce n’est certes pas la brillante uchronie que j’attendais ; un roman pas désagréable, mais aussi un tantinet déconcertant, et en définitive (et paradoxalement ?) un peu anodin, à mes yeux tout du moins. Dommage…

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Trop tard...

Publié le par Nébal

Il s’est passé bien trop de temps depuis ma lecture de ces quatre bouquins pour que je sois encore en mesure d’en faire des comptes rendus corrects. Adonc, une fois n’est pas coutume, je vais me contenter de notules lapidaires. Désolé…


 

SILLIG (Olivier), Bzjeurd, Paris, L’Atalante – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1995] 2000, 191 p.

Un monde autre, peut-être de fantasy, peut-être post-apocalyptique (il y a quelques indices en ce sens), peut-être les deux. Bzjeurd rentre chez lui à travers les limbes, pour découvrir son village anéanti et toute sa population massacrée. Il devient alors un cavalier du deuil, et entame sa quête de vengeance en se rendant dans la mystérieuse forteresse de Kazerm. Commence alors pour lui un long périple qui l’amènera à devenir son ennemi…

Eh bien heureusement qu’on ne doit pas juger les livres à leurs couvertures, fouyayaye ! Parce que là, en l’occurrence, on passerait à côté de quelque chose de vraiment très bon. Un roman très fort, qui séduit par son épure et son extraordinaire économie de moyens. Le style est d’une sobriété et d’une élégance rares, et ce court roman passablement allégorique se dévore. Merci aux cafards et au libraire qui ont fait de la propagande pour ce petit bouquin, car il le vaut bien.

 


 

 

DISCH (Thomas), Sur les ailes du chant, [On Wings of Song], traduit de l’américain par Jean Bonnefoy, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1978-1979] 1980, 380 p.

 

Un futur proche. Une Amérique ultra-conservatrice (et visionnaire…). Dans ce monde-là, chanter est mal vu ; car chanter, c’est avoir peut-être l’occasion de voler, et ainsi de s’évader… Daniel Weinreb veut voler. Ce livre est en quelque sorte sa biographie…

 

Un chef-d’œuvre, tout simplement. Un livre bourré d’idées, mais où les éléments relevant proprement de l’imaginaire sont comme en retrait. Une transfiction, diraient certains… Une petite merveille en tout cas, séduisante de par sa justesse et son inventivité. Mille mercis au citoyen Tétard pour ce très beau cadeau.



 

 

 

DENIS (Sylvie), Pèlerinage, Ris Orangis, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, [1991, 1998, 1999, 2004] 2009, 149 p.

 

On m’a régulièrement vanté les qualités de nouvelliste de Sylvie Denis, et je croyais me souvenir de deux ou trois lectures allant dans ce sens. Je me suis donc jeté sur ce petit volume des éditions ActuSF. Las, ce fut une bien triste déconvenue : sur ces cinq nouvelles, seule une (« Le Zombie du frère » ; mais rien à voir avec les sympathiques bestioles romériennes) m’a paru présenter le moindre intérêt. Le reste ne brille ni par le style, ni par les idées. Un recueil médiocre, et une déception à la hauteur des espoirs que j’avais placés dans ce petit volume…

 


 

 

VONNEGUT Jr (Kurt), Le Breakfast du champion, ou Adieu lundi bleu !, [Breakfast of Champions], illustré par l’auteur, traduit de l’américain par Guy Durand, [1974] 1976, 344 p.

 

L’histoire d’une rencontre déterminante, celle de l’écrivain de science-fiction raté/génial Kilgore Trout (Dieu que j’aime ce personnage…), et du vendeur de voitures (entre autres) à moitié fou Dwayne Hoover. Et une magnifique virée à travers l’Amérique.

Celui-là, ça faisait un moment que je courais après… Et me voilà réconcilié (sans surprise…) avec Kurt Vonnegut après la déception causée par Un Homme sans patrie. Le Breakfast du champion est un sale petit chef-d’œuvre, qui se rapproche du niveau d’excellence d’Abattoir 5. Un vrai régal de la première à la dernière page que ce roman au ton délicieusement naïf (et émaillé d’illustrations à l’avenant) et littéralement bourré d’idées toutes plus géniales les unes que les autres. Et, pour le coup, un vrai pamphlet sur l’Amérique, mille fois plus intéressant et pertinent que les radotages d’Un Homme sans patrie. Une merveille, à lire à tout prix.

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