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Echos de Cimmérie, de Fabrice Tortey (dir.)

Publié le par Nébal

TORTEY (Fabrice) (dir.), Échos de Cimmérie. Hommage à Robert Ervin Howard. 1906-1936, Paris, L’Œil du sphinx, coll. La Bibliothèque d’Abdul Alhazred, 2009, 318 p.

Ma chronique était sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

Plus de soixante-dix ans après la mort de l’auteur, l’actualité howardienne en France est pour le moins chargée : après les rééditions entreprises chez Bragelonne par l’excellent Patrice Louinet (les intégrales de Conan et de Solomon Kane, auxquelles il faut ajouter Le Seigneur de Samarcande), suivies du volume de la « Bibliothèque rouge » consacré à Conan sous la direction de Simon Sanahujas, voilà que les éditions de L’Œil du Sphinx nous proposent à leur tour une impressionnante somme sur Robert E. Howard, sous la direction de Fabrice Tortey.

 

L’ouvrage, inévitablement orné d’une couverture signée Frank Frazetta, s’ouvre comme il se doit sur des articles biographiques, à l’iconographie abondante. On en retiendra surtout le très long texte (environ 90 pages) de Fabrice Tortey, érudit et passionnant, qui fait enfin le point sur la vie et l’œuvre du barde de Cross Plains. Les autres communications biographiques sont plus anecdotiques : on ne s’arrêtera guère sur les deux brefs articles de Glenn Lord (ce qui n’enlève rien à la qualité exemplaire de ses travaux). Christopher Gruber évoque ensuite rapidement la pratique de la boxe par Howard, tandis que Rusty Burke livre un article, pointilleux à l’extrême, visant à établir les circonstances exactes du suicide de R.E.H., et surtout l’existence ou non d’une hypothétique « lettre de suicide ».

Suivent deux fragments narratifs et deux poèmes de Robert E. Howard, tous inédits, offerts — bonne idée — en version bilingue. Avouons-le, cependant : ils ne s’adressent qu’aux howardiens forcenés… On notera néanmoins, dans le premier de ces textes (« Sous l’éclat impitoyable du soleil… »), la passerelle établie entre les textes « lovecraftiens » de Howard (par le biais du fameux Unaussprechlichen Kulten) et l’Âge Hyborien (on aura l’occasion d’y revenir ultérieurement).

Après un portfolio en couleur reprenant des illustrations pleine page de Jean-Michel Nicollet et Philippe Druillet (initiative bienvenue, mais d’un d’intérêt variable, disons ; et reconnaissons que l’on aurait bien pris un peu de rab de Frazetta…), s’ouvre la partie consacrée aux études howardiennes. Après un bref article anecdotique de Don Herron, c’est tout d’abord le style de l’auteur qui est disséqué. Simon Sanahujas s’intéresse à la construction des récits howardiens et aux influences de l’auteur, dans un article passionné mais qu’on pourra trouver un tantinet bancal. On lui préférera probablement la communication d’Argentium Thri’ile consacrée essentiellement à l’art de la description chez Howard, tout à fait intéressante.

Si le bref article de Donald Sidney-Fryer sur la dimension « pionnière » de l’œuvre d’Howard ne retient guère l’attention, il n’en va pas de même du suivant, dû à la plume de Patrice Louinet, et qui s’intéresse au thème de la royauté dans l’œuvre howardienne, à travers les personnages de Kull, Bran Mak Morn et Conan. Pierre Favier s’interroge ensuite sur l’éventuelle dimension shakespearienne de la nouvelle « Kings of the Night », tandis que Rodolphe Massé tente, avec plus ou moins de réussite, une lecture « spirituelle » de l’œuvre howardienne, en s’appuyant notamment sur la première nouvelle consacrée à Conan, « Le Phénix sur l’épée ».

Suivent deux textes consacrés à la figure de Solomon Kane. Le premier, signé Patrice Allart, ne convainc guère, tant il adopte des allures de paraphrase des textes howardiens. De manière paradoxale, il ne suscite véritablement l’intérêt du lecteur qu’en évoquant les réécritures et continuations par d’autres auteurs qu’Howard… Après quoi, sa liste de « plagiats » et sa « filmographie rêvée » sont trop subjectives pour emporter l’adhésion. On y préférera l’article (un peu trop court, peut-être ?) d’Olivier Legrand sur le racisme dans Solomon Kane, honnête et salutaire mise au point.

Le thème du racisme reste très présent dans les deux passionnants textes qui suivent, et qui confrontent Howard à son éminent confrère et correspondant H.P. Lovecraft. Dans un premier temps, Michel Meurger nous régale, à son habitude, avec un article au titre alléchant (« Des rites impies de sadisme et de sang. Le réveil de l’archaïque chez Howard, Lovecraft et Vere Shortt »), même s’il frôle allègrement le hors-sujet (dans la mesure où l’on retient surtout l’évocation de « l’inconnu » Vere Shortt, dont l’œuvre antérieure à « L’Appel de Cthulhu » de Lovecraft et au « Monolithe noir » d’Howard présente de saisissantes ressemblances avec ces deux fameux textes)… Dans un second temps, Patrice Allart se rattrape de sa précédente communication en s’attardant heureusement sur le « club des aventuriers » d’Howard, petit cycle plus ou moins volontaire de nouvelles au parfum lovecraftien.

Avant de se conclure comme il se doit sur d’imposantes bibliographies, Échos de Cimmérie comprend deux autres textes qui s’intéressent davantage à la réception de l’œuvre howardienne en France. Joseph Altairac se penche ainsi sur le rôle de Jacques Bergier dans la découverte de l’auteur de par chez nous (un article assez amusant, notamment du fait des nombreuses approximations dont Bergier était semble-t-il coutumier…), tandis que Quélou Parente et Fabrice Tortey interrogent brièvement François Truchaud, le traducteur historique d’Howard.

 

Le bilan, malgré quelques baisses de régime ici ou là, est très largement positif. Échos de Cimmérie est un très bel ouvrage et une somme passionnante et érudite, qui ravira à l’évidence tous les amateurs d’Howard. Un ouvrage tout à fait remarquable et du plus grand intérêt, sur un auteur de légende que l’on n’a pas fini de redécouvrir…

 

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"Tancrède", d'Ugo Bellagamba

Publié le par Nébal

BELLAGAMBA (Ugo), Tancrède. Une uchronie, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque voltaïque, 2009, 255 p.

 

Cela faisait un petit moment déjà que je voulais lire quelque chose (une fiction, s’entend ; côté essais, ça va, notamment l’excellent Solutions non satisfaisantes co-écrit avec Eric Picholle) d’Ugo Bellagamba. Pensez donc : un historien du droit qui écrit de la science-fiction ! Aussi La Cité du soleil et Le Double Corps du roi (co-écrit avec Thomas Day) avaient-ils intégré depuis quelque temps déjà mon étagère de chevet. Las, l’actualité prenant les devants, je n’ai toujours pas eu l’occasion de lire ces deux ouvrages… Je devais donc me contenter de deux nouvelles, une lue dans Bifrost et qui ne m’avait pas parlé plus que ça, et la belle allégorie d’Appel d’air. C’est mince, et ça ne permet pas vraiment de juger du travail de l’auteur. Heureusement, il y a peu, Ugo Bellagamba a fait l’actualité avec ce Tancrède. Cette fois je n’avais aucune excuse… Alors hop, et plus vite que ça !

 

Tancrède, donc. Une uchronie, nous précise le sous-titre. Et un court roman qui prend l’apparence de mémoires du chevalier normand Tancrède de Hauteville, mémoires débutant avec la première Croisade. Tancrède accompagne son oncle Bohémond de Tarente, et répond avec lui à l’appel lancé par Urbain II au concile de Clermont. Le jeune chevalier prend la route de Jérusalem, avec en tête bon nombre de préjugés sur les « Grecs » perfides et efféminés, et les Infidèles nécessairement barbares… Mais les premières batailles ont tôt fait de le faire changer d’avis sur bien des points, et Tancrède, de valeureux Croisé qu’il s’imaginait, de devenir bientôt apostat… et de se battre contre ses coreligionnaires pour instaurer un Orient uni dans la foi et la justice.

 

Une uchronie, effectivement. Tancrède, ici, et sans trop en dire, n’est pas exactement le modèle de chevalier que l’on suppose habituellement. Et l’uchronie repose bien essentiellement sur sa destinée singulière, qui est le point focal de la divergence. Ce qui ne manque pas de rappeler un article d’Ugo Bellagamba, intitulé « L’Acteur historique dans les récits de science-fiction », auquel il faut probablement ajouter « L’Instrumentalisation de l’histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier ». En témoignent ces quelques mots de la postface (pp. 237-238 ; c’est l’auteur qui souligne)

 

« [Tancrède] incarne une science-fiction qui place au cœur de son propos non pas la physique, par exemple, mais l’histoire elle-même, entendue comme science. Il explore des hypothèses dont la vraisemblance n’est pas le critère premier de formulation. La question pertinente n’est donc pas de savoir si les faits décrits dans mon récit auraient pu effectivement avoir lieu. Ni si le prince Normand nommé Tancrède de Hauteville aurait pu effectivement jouer le rôle historique que je lui attribue. Chaque lecteur raisonnablement cultivé sait que ce n’est pas le cas. La vraie question est de savoir comment ce long et complexe passé, commun à l’Orient et à l’Occident, comment tout ce matériau culturel, cultuel, géopolitique et sociétal, accumulé par les chercheurs et distillé par les enseignants sur les causes, le déroulement et la portée des Croisades, et tout particulièrement de la première, comment cette histoire donc, peut nous fournir, par le détour de l’imaginaire, une grille de lecture idoine pour appréhender notre présent dans sa complexité. Pour le vivre pleinement, en refusant la bipolarisation simpliste que l’on nous propose dans ces remparts de papier et dans ces discours contingents qui ne protègent que la bêtise et n’alimentent que la peur du changement. La toile de fond historique de Tancrède, au maillage serré, n’est que le support d’une aventure humaine récurrente : celle de la prise de position, d’abord psychologique, puis en actes, de l’individu par rapport à un contexte de crise donné. »

 

Certes, certes, et, à adopter cette « grille de lecture idoine », Tancrède est sans doute une réussite. Du moins voit-on aisément ce que l’auteur entend nous dire au travers de son histoire, et peut-on abonder dans son sens. Mais, au risque de me montrer « impertinent », puisque, à en croire l’auteur, là n’est pas la question, j’avoue avoir été rebuté par les éléments décrits dans la première partie du paragraphe… Effectivement, et il n’y a aucune incertitude à cet égard, le « lecteur raisonnablement cultivé » a du mal (le mot est faible) à croire au rôle historique de Tancrède tel qu’il est décrit ici. On sait même que ce rôle est plus qu’improbable, impossible. Et, n’en déplaise à l’auteur, cela vient poser un grave problème tenant à la suspension de l’incrédulité : en lisant ce roman, je n’arrivais pas à croire en ce personnage de Tancrède, pour le coup « trop imaginaire », « trop construit », et encore moins au rôle qu’il était amené à jouer. Et, du coup, ça coinçait un peu… justement parce qu’il s’agit d’une uchronie, et donc d’une science-fiction prenant l’histoire pour fondement. Alexandre Dumas, si je ne me trompe, disait qu’on pouvait « violer l’histoire pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ». Certes, certes, et le romancier, à bon droit, ne s’était pas gêné pour cela ; ses successeurs, quels qu'ils soient, auraient tort de s'en priver... Pourtant, il me semble que l’exercice uchronique, peut-être justement en raison de son point de départ, ne se montre véritablement convaincant que s’il s’appuie sur un minimum de plausibilité, qui, ici, fait défaut… Et cela me semble vrai de la science-fiction en général, qui est souvent d’autant plus intéressante qu’elle se montre plausible, malgré son postulat d’imagination « pure ». Un genre littéraire dans lequel, au moins autant que dans les autres, mais peut-être plus encore, la vraisemblance est bien, sinon le, du moins un des critères premiers de formulation… Certes, il est bien des exceptions, a fortiori, et c'est logique, dans la littérature utopique... à laquelle Tancrède se rattache en définitive. Je le concède volontiers ; mais voilà, dans ce cas précis, la sauce n'a pas pris en ce qui me concerne, cette ambiguïté sous-jacente m'a paru difficilement surmontable...

 

Aussi avouerais-je avoir été quelque peu déçu par ce Tancrède, mais peut-être « abusivement », dans le sens où ce n’était pas le roman que j’attendais : il témoigne d’une conception de l’histoire qui n’est sans doute pas la mienne, et procède d’une volonté d’instrumentalisation que j’avoue avoir trouvée un peu lourde.

 

Ce n’est certes pas un mauvais roman pour autant : malgré ce souci qui ne sera de toute façon pas rédhibitoire pour tous les lecteurs, il reste un moment de lecture assez bref et plutôt plaisant, et qui a même tendance à se bonifier au fil des pages (justement alors que l’histoire devient de plus en plus improbable et utopique, sans doute, ce qui vient renforcer la position de l’auteur… mais sans pour autant gommer, à mes yeux, la gêne suscitée par l’invraisemblance du postulat).

 

Mais il est hélas d’autres soucis qui viennent parasiter le plaisir de lecture : le style, ainsi, connaît à l’occasion quelques ratés (anachronismes, tournures un peu lourdes, répétitions), et la « posture » adoptée par l’auteur ne convainc guère, dans le sens où l’on n’a pas l’impression de lire des mémoires datant des XIe et XIIe siècles, même « modernisées ».

Tancrède
, et ce malgré le long travail de l’auteur et la longue maturation de ce texte, flagrants, m’a donc un peu déçu. Ce n’est pas un mauvais roman, je ne regrette pas de l’avoir lu, mais l’impression demeure. Cela ne m’empêchera certainement pas de lire à nouveau des œuvres d’Ugo Bellagamba, bien au contraire même. Mais ce n’est certes pas la brillante uchronie que j’attendais ; un roman pas désagréable, mais aussi un tantinet déconcertant, et en définitive (et paradoxalement ?) un peu anodin, à mes yeux tout du moins. Dommage…

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Trop tard...

Publié le par Nébal

Il s’est passé bien trop de temps depuis ma lecture de ces quatre bouquins pour que je sois encore en mesure d’en faire des comptes rendus corrects. Adonc, une fois n’est pas coutume, je vais me contenter de notules lapidaires. Désolé…


 

SILLIG (Olivier), Bzjeurd, Paris, L’Atalante – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1995] 2000, 191 p.

Un monde autre, peut-être de fantasy, peut-être post-apocalyptique (il y a quelques indices en ce sens), peut-être les deux. Bzjeurd rentre chez lui à travers les limbes, pour découvrir son village anéanti et toute sa population massacrée. Il devient alors un cavalier du deuil, et entame sa quête de vengeance en se rendant dans la mystérieuse forteresse de Kazerm. Commence alors pour lui un long périple qui l’amènera à devenir son ennemi…

Eh bien heureusement qu’on ne doit pas juger les livres à leurs couvertures, fouyayaye ! Parce que là, en l’occurrence, on passerait à côté de quelque chose de vraiment très bon. Un roman très fort, qui séduit par son épure et son extraordinaire économie de moyens. Le style est d’une sobriété et d’une élégance rares, et ce court roman passablement allégorique se dévore. Merci aux cafards et au libraire qui ont fait de la propagande pour ce petit bouquin, car il le vaut bien.

 


 

 

DISCH (Thomas), Sur les ailes du chant, [On Wings of Song], traduit de l’américain par Jean Bonnefoy, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1978-1979] 1980, 380 p.

 

Un futur proche. Une Amérique ultra-conservatrice (et visionnaire…). Dans ce monde-là, chanter est mal vu ; car chanter, c’est avoir peut-être l’occasion de voler, et ainsi de s’évader… Daniel Weinreb veut voler. Ce livre est en quelque sorte sa biographie…

 

Un chef-d’œuvre, tout simplement. Un livre bourré d’idées, mais où les éléments relevant proprement de l’imaginaire sont comme en retrait. Une transfiction, diraient certains… Une petite merveille en tout cas, séduisante de par sa justesse et son inventivité. Mille mercis au citoyen Tétard pour ce très beau cadeau.



 

 

 

DENIS (Sylvie), Pèlerinage, Ris Orangis, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, [1991, 1998, 1999, 2004] 2009, 149 p.

 

On m’a régulièrement vanté les qualités de nouvelliste de Sylvie Denis, et je croyais me souvenir de deux ou trois lectures allant dans ce sens. Je me suis donc jeté sur ce petit volume des éditions ActuSF. Las, ce fut une bien triste déconvenue : sur ces cinq nouvelles, seule une (« Le Zombie du frère » ; mais rien à voir avec les sympathiques bestioles romériennes) m’a paru présenter le moindre intérêt. Le reste ne brille ni par le style, ni par les idées. Un recueil médiocre, et une déception à la hauteur des espoirs que j’avais placés dans ce petit volume…

 


 

 

VONNEGUT Jr (Kurt), Le Breakfast du champion, ou Adieu lundi bleu !, [Breakfast of Champions], illustré par l’auteur, traduit de l’américain par Guy Durand, [1974] 1976, 344 p.

 

L’histoire d’une rencontre déterminante, celle de l’écrivain de science-fiction raté/génial Kilgore Trout (Dieu que j’aime ce personnage…), et du vendeur de voitures (entre autres) à moitié fou Dwayne Hoover. Et une magnifique virée à travers l’Amérique.

Celui-là, ça faisait un moment que je courais après… Et me voilà réconcilié (sans surprise…) avec Kurt Vonnegut après la déception causée par Un Homme sans patrie. Le Breakfast du champion est un sale petit chef-d’œuvre, qui se rapproche du niveau d’excellence d’Abattoir 5. Un vrai régal de la première à la dernière page que ce roman au ton délicieusement naïf (et émaillé d’illustrations à l’avenant) et littéralement bourré d’idées toutes plus géniales les unes que les autres. Et, pour le coup, un vrai pamphlet sur l’Amérique, mille fois plus intéressant et pertinent que les radotages d’Un Homme sans patrie. Une merveille, à lire à tout prix.

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"Orbitor", de Mircea Cartarescu

Publié le par Nébal


CĂRTĂRESCU (Mircea), Orbitor
, [Orbitor (Aripa Stîngà)], traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1996, 1999] 2002, 428 p.

De temps en temps, j'aime bien me laisser guider dans mes choix de lecture. Ainsi, l'autre jour, alors que je me trouvais dans une infââââââme librairie parisienne, je me suis tourné vers le jeune N..., et lui ai demandé de faire le vendeur, de me conseiller un livre vers lequel je ne me serais probablement pas tourné de moi-même. Le jeune homme s'empara prestement et avec la souplesse d'un PETIT CHAT d'
Orbitor de Mircea Cărtărescu, ouvrage qu'il me présenta ainsi (sans même me traiter de PUTE) : « C'est bien, y'a pas d'histoire, c'est bien. » Après avoir tourné un regard nauséeux et perplexe en direction de la couverture plutôt, euh, voilà, oui, je me mis à lire le résumé. Le jeune N... m'interrompit bien rapidement, et à très juste titre : « Ça dit que d'la merde ! » Et il me sélectionna un passage, excellent certes, et qui acheva de me convaincre, mais que je peux bien désigner aujourd'hui comme pas représentatif du tout du contenu global du bouquin (le fourbe).

 

Faut dire, et c'est à la décharge de l'invraisemblable quatrième de couv', cet Orbitor n'est pas évident à résumer. En fait, il est même irrésumable. S'agit-il d'ailleurs vraiment d'un roman ? On est en droit d'en douter. Et, en tout cas, et ce en dépit de la collection, ce n'est pas de la essèfeuh (scandale !), mais bien plutôt le genre de bouquin fou et inclassable que l'on qualifiera à la suite de Francis Berthelot de « transfiction » (je croyais d'ailleurs me souvenir, sans certitude aucune, qu'Orbitor figurait dans les suggestions de lecture de la Bibliothèque de l'Entre-Mondes ; j'ai eu l'occasion de le vérifier depuis).

 

Mais alors qu'est-ce donc que cet Orbitor ? Difficile à dire. Mélange étrange d'autobiographie onirique, de saga familiale fantasmée (tournant essentiellement autour de la mère de l'auteur, comme de juste), de poème théologico-philosophique (ça, c'est pour les quelques passages chiants), d'ode sinistre à Bucarest (quand on ne s'égare pas à la Nouvelle-Orléans...), et d'hallucination généralisée, portée sur le chromatisme, et notamment les teintes jaunâtres...

 

Le jeune Mircea nous entretient ainsi de bien des choses au long de son « roman » d'auto-analyse, et, succombant à la logique des rêves, il passe sans vergogne du coq à l'âne, multipliant les récits enchevêtrés et interrompus, s'imbriquant les uns dans les autres, pour constituer une somme aussi aride que fascinante, a fortiori quand l'auteur se dégage du réel pour nous égarer dans un monde imaginaire riche en merveilles et cauchemars, infesté de fantasmes féminins et de papillons fabuleux.

 

Le style de l'auteur est à l'avenant. Chatoyant, subtil, adepte du mot rare et du chromatisme diffus, il est d'une beauté incontestable, mais qui a à l'occasion de quoi faire peur, tant l'auteur aime à se perdre (et à perdre son lecteur) dans les phrases et les paragraphes interminables, accumulant les propositions dans un délire verbal à deux doigts de la logorrhée.

 

Autant dire qu'Orbitor est beau. Mais lourd. Mais beau. Mais lourd. Mais beau. Ad lib., ou ad nauseam. Un « roman » particulièrement exigeant, en somme, d'un hermétisme parfois terrifiant, mais pourtant fascinant de long en large. Tout sauf une lecture de plage, quoi. Un livre qui se mérite, mais le jeu en vaut amplement la chandelle, tant, sous le vernis rebutant, se dissimule un vrai beau morceau de littérature contemporaine, fantasque et d'une originalité indéniable, à vrai dire totalement unique en son genre.

 

Un livre « fou », ainsi que l'auteur lui-même aime bien le désigner, quand il se met en scène en train de l'écrire ; un livre presque illisible, nous dit-il aussi. Certes, certes. Mais avant tout un très beau livre, et c'est bien là tout ce qui importe.

 

Alors merci, jeune N..., pour cette excellente suggestion. Orbitor est typiquement le genre de livre à côté duquel je serais passé en temps normal. Il valait pourtant assurément le détour. Effectivement, « c'est bien, y'a pas d'histoire, c'est bien ». Mais peut-être n'ai je dit moi aussi, à mon tour « que d'la merde »...

 

Quoi qu'il en soit, j'avoue que je me ferais bien quelque chose d'un peu plus léger, maintenant, cela dit, parce que bon, hein, oh...

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"Le Vent de nulle part", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

BALLARD (J.G.), Le Vent de nulle part, [The Wind from Nowhere], traduit de l'anglais par René Lathière, Tournai, Casterman, coll. Autres temps, autres mondes, [1962] 1977, 214 p.

 

Le Vent de nulle part est, si je ne m'abuse, le premier roman de l'immense et récemment disparu J.G. Ballard, et par la même occasion la première de ses quatre apocalypses. Toutefois, si Le Monde englouti, Sécheresse et La Forêt de cristal ont été il y a peu réédités chez Denoël dans la collection Lunes d'encre, ce n'est pas le cas de ce volume-ci, du fait même de la volonté de l'auteur, qui l'a semble-t-il plus ou moins renié. La légende, il est vrai, veut que ce roman ait été écrit très vite, et ne soit pas à la hauteur des suivants... Cela dit, ce n'était pas suffisant pour me dissuader de le lire. Dégotant le roman plus ou moins par hasard dans une excellente librairie parisienne, j'ai – sans surprise – vite craqué, acheté et lu la chose.

 

Adonc. Cette fois, c'est le vent qui conduit l'humanité à sa perte. Un vent terrible, qui ne cesse de souffler, et de gagner en vitesse. Bientôt, la Terre se retrouve en proie à un prodigieux ouragan permanent, toujours plus dévastateur. Le vent impitoyable lacère les immeubles, anéantit les villes et emporte et déchire les humains désespérés qui se risquent à l'extérieur.

 

L'humanité trouve alors refuge dans les sous-sols... pour un temps. Mais elle doit alors faire face à la famine et à la maladie... Et il y a pire : dans ce monde en fin de droits, le plus impitoyable ennemi de l'homme reste peut-être l'homme lui-même...

 

L'histoire du Vent de nulle part, un brin décousue, nous est rapportée par une poignée de ces réfugiés, parmi lesquels on retiendra notamment le docteur Donald Maitland et le commandant de submersible Lanyon. Ce seront nos guides – comme toujours assez passifs, mais peut-être un peu moins que d'habitude... – au sein de cette terrible apocalypse, et c'est à travers leurs yeux que l'action se dessinera, faite de cauchemars sans nom, de l'improbable espoir d'une chute du vent, et du mystère représenté par la tour Hardoon.

 

Eh bien autant le dire de suite : si Le Vent de nulle part est un roman parfois un peu bancal dans sa construction et si sa fin, abrupte, peut laisser un peu sceptique, ce n'en est pas moins une lecture tout ce qu'il y a de recommandable. Certes, on n'atteint jamais ici la puissance, la richesse et le profondeur du Monde englouti ou de La Forêt de cristal, mais il n'en reste pas moins que Le Vent de nulle part vaut à mon sens bien Sécheresse.

 

L'air de rien, J.G. Ballard nous a concocté avec ce roman qu'il aurait semble-t-il souhaité voir oublier un cauchemar saisissant, très visuel, évoquant le meilleur du cinéma-catastrophe. Si l'action se montre à l'occasion un brin répétitive, et si le style se montre encore un peu terne, on se laisse dans l'ensemble prendre par le récit de l'auteur, qui sait régulièrement nous concocter quelques très belles scènes cataclysmiques, qui marquent durablement. Et c'est d'ailleurs peut-être, des quatre apocalypses, le roman où Ballard a su le mieux nous dépeindre une humanité aux abois, sombrant progressivement dans le désespoir le plus total.

 

Rien d'exceptionnel, peut-être (encore que...), mais assurément rien de honteux. N'en déplaise au principal intéressé (qui est mort, hein, alors, bon), Le Vent de nulle part vaut toujours aujourd'hui d'être lu, et ne nuit en rien à la qualité globale de l'œuvre de celui qui fut à n'en pas douter un des plus grands écrivains du XXe siècle.

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"Zoé", de John Scalzi

Publié le par Nébal


SCALZI (John), Zoé
, [Zoe's Tale], traduit de l'anglais [américain] par Mikael Cabon, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2008] 2009, 378 p.

 

Si l'on en croit sa couverture, Zoé serait donc le « quatrième roman du Vieil Homme et la guerre ». Mais faut le dire vite ; on pourrait tout aussi bien dire « troisième et demi ». En effet, l'histoire de Zoé, les amateurs de John Scalzi la connaissent déjà, dans la mesure où il s'agit de celle de La Dernière Colonie, le troisième roman du cycle. Seul change véritablement le point de vue : au lieu de John Perry, c'est cette fois sa fille adoptive Zoé qui nous raconte sa version des événements.

 

Rappelons-en brièvement l'histoire : le commandant Perry et sa femme le lieutenant Sagan sont contactés par l'Union Coloniale pour prendre la tête d'une nouvelle colonie pendant les fatidiques premières années de son existence. Mais cette colonie, déjà, est d'un genre particulier : il s'agit en effet de la première colonie « de seconde génération », puisque les colons ne proviennent pas de la Terre, mais de planètes déjà colonisées par celle-ci. Enfin, cette colonie de Roanoke va très vite se retrouver au cœur d'un complexe imbroglio politique opposant l'UC au Conclave, une vaste alliance extraterrestre ; et les colons de Roanoke, dans cette affaire, ne sont bien que des pions, éminemment sacrifiables...

 

L'histoire nous est donc contée cette fois du point de vue de Zoé. Par voie de conséquence, les personnages principaux changent : outre la narratrice adolescente, nous suivrons ainsi essentiellement ses « gardes du corps » obins Pirouette et Cacahuète (les liens entre Zoé et les Obins sont au cœur du roman, et constituent sans aucun doute ses meilleurs moments), et ses jeunes camarades Gretchen, Enzo et Magdy.

 

Le changement de point de vue destine probablement Zoé plutôt à la jeunesse. Mais on y retrouve bien ce qui caractérisait les précédents romans de John Scalzi : ça se lit tout seul, c'est très fluide, ça ne manque ni d'humour ni d'idées. C'est à nouveau un bon divertissement... mais un peu frustrant : je continue de penser que John Scalzi pourrait aisément passer du stade du « sympathique » au « passionnant ». Mais ce n'est pas encore le cas ici.

 

Pris indépendamment, Zoé est donc sans conteste un bon roman de divertissement, peut-être un cran inférieur à La Dernière Colonie, cela dit. Mais vaut-il vraiment le détour pour autant ? Ici, hélas, j'aurais tendance à répondre par la négative : nous avons bien déjà lu tout cela, et le changement de point de vue, si l'on excepte les derniers chapitres, n'apporte pas grand chose de neuf... On peut donc franchement s'interroger sur l'intérêt de ce quatrième opus. Et, si je n'en regrette pas la lecture, je ne saurais pour autant la recommander véritablement aux amateurs des trois précédents volumes.

 

Constitue-t-il alors une bonne porte d'entrée pour découvrir le cycle, a fortiori pour un jeune lecteur ? J'en doute : la lecture des trois premiers volumes (disons des deux premiers...) me paraît tout de même fortement recommandée... Sous cet angle à nouveau, l'intérêt de ce Zoé me laisse donc assez perplexe encore une fois.

 

Non, finalement, même si j'en ai apprécié la lecture, je ne peux pas recommander ce Zoé, « quatrième » roman bâtard, qui n'apporte rien ou presque. Un chroniqueur plus méchant dirait même qu'on frôle l'escroquerie...

 

Maintenant, j'aimerais bien voir John Scalzi s'attaquer à quelque chose d'un peu plus costaud...

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"W.O.M.B.", de Thomas Becker & Sébastien Wojewodka

Publié le par Nébal


BECKER (Thomas) & WOJEWODKA (Sébastien), W.O.M.B. Wilderness of mirrors /broken/
, Ris Orangis, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2009, 91 p.

 

Il semblerait donc qu'ils se soient bel et bien mis à deux pour commettre ce petit volume à l'élégante couverture (signée Patrick Imbert, c'est fou). Le sujet en étant la schizophrénie, j'avoue avoir eu comme un doute. Mais bon, je suis un peu paranoïaque, aussi... Donc, admettons qu'il n'y ait pas de complot contre moi (enfin, pas cette fois, tout semble l'indiquer), et voyons ce que l'on peut dire de ce W.O.M.B. Wilderness of mirrors /broken/. En sachant que ça ne s'annonce pas facile : la preuve, même les (longues) dédicaces, je ne suis pas sûr d'y avoir tout compris (mais ça m'avait l'air taquin).

 

Commençons donc avec Thomas Becker, pseudonyme de chut, chut, pas de marque, et son « Channel Chain Schizoid » qui occupe la majeure partie de cet opuscule hybride (pp. 17-68). Le monologue d'un homme sans souvenirs, enfermé dans une étrange pièce, avec pour seul interlocuteur une Intelligence Artificielle du nom d'Avatar. Un texte imprégné de paranoïa, et qui cite pas mal Dick. Malgré quelques écarts stylistiques, le fait est que ça se lit plutôt bien... mais n'apporte pas grand chose, tout cela ayant déjà été lu cent fois. Sympathique, mais sans grand intérêt, donc.

 

Le cas de Sébastien Wojewodka (qui se met lui-même en scène, horreur glauque) est plus complexe. Son « Untitled ou l'intercession » (pp. 69-92), auquel il faut rajouter la fausse préface intitulée « Mon rêve du rêve de Thomas Becker : quelques détails biographiques sur le très honorable auteur de Channel Chain Schizoid » (pp. 9-15) joue en effet la carte de la métaperplexitude intraperplexoïdée, reprenant (et/ou parodiant) le style universitaire le plus jargonneux et abscons que l'on puisse concevoir. Entre deux citations de Kafka, l'auteur use et métabuse des mots interminables et des concepts obscurs ; l'occasion de vérifier une fois de plus que les psychanalystes raffolent des jeux de mots laids. Mais comment prendre cette étude de cas en escalier ? J'hésite : au premier degré, c'est tout simplement infect de galimatias pédant ; au second, qui a ma préférence (sinon, c'est qu'il ne va vraiment pas bien, ce jeune homme...), cela ressemble davantage à une astucieuse mauvaise blague, salutaire comme le sont toutes les bonnes mauvaises blagues ; la vérité devant se trouver quelque part entre les deux, comme de juste. De quoi se vriller le crane pendant des heures, en tout cas, et dans un sens comme dans l'autre. Bizarre...

Au final, bof, en somme, et même bof, bof. Ce n'est pas inintéressant, non, mais cela ne fait pas terriblement avancer le schmilblick non plus. A voir si ce premier essai sera utilement transformé par la suite, rien n'est exclu.

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"Vue en coupe d'une ville malade", de Serge Brussolo

Publié le par Nébal


BRUSSOLO (Serge), Vue en coupe d'une ville malade
, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1980] 1985, 219 p.

 

Serge Brussolo, deuxième approche, après l'excellent Le Syndrome du scaphandrier. J'en avais déjà plusieurs qui prenaient la poussière dans mon étagère de chevet, mais celui-ci est finalement passé devant. Il faut dire qu'on m'avait plus particulièrement recommandé ce recueil de nouvelles, le premier de l'auteur, étrangement pas réédité depuis 25 ans. Étrangement, oui, car je peux bien me joindre aujourd'hui au concert de louanges : si ce recueil au très beau titre (une fois n'est pas coutume) n'est certes pas parfait, il est néanmoins de très grande qualité, d'une cohérence frappante, et mérite assurément le détour. Serge Brussolo nous y offre en effet neuf perles noires de SF cauchemardesque, lorgnant volontiers vers le surréaliste et l'absurde ; et, dans l'ensemble, c'est un régal de bout en bout.

 

Le recueil démarre très fort avec « Vue en coupe d'une ville malade » (pp. 11-55), longue nouvelle qui donne le ton : un vrai déferlement d'idées noires. Brussolo y décrit une ville gérée par des ordinateurs devenus fous à force de prévisions de plus en plus lointaines. La ville se mue en un insidieux cancer qui a oublié sa raison d'être : offrir un lieu de vie aux pauvres humains qui en sont les victimes. Une réussite flagrante, et la meilleure des entrées en matière.

 

Suit « La Mouche et l'araignée » (pp. 56-71), qui en rajoute encore dans le cauchemar organique, quelque part entre Ballard et Cronenberg. Un texte terrible, mais dont la conclusion m'a laissé un peu perplexe : je ne sais pas si elle est géniale ou décevante...

 

« La Sixième Colonne » (pp. 72-78) n'a heureusement rien à voir avec le mauvais roman éponyme de Robert Heinlein. C'est une courte nouvelle indubitablement kafkaïenne, et horriblement glaçante. Impressionnant.

 

« Comme un miroir mort » (pp. 79-118) change la donne, en jouant la carte du space opera, tout en restant typiquement brussolienne. Les bonnes idées abondent dans cette nouvelle décrivant une fascinante nécropole cosmique, et les rites variés qui la définissent. Un très bon texte.

 

Suit « Soleil de soufre » (pp. 119-129), dans une veine assez proche, un brin vancienne, mais façon surréaliste. Un étrange fantasme pyromane qui ne laisse pas indifférent.

 

« … de l'érèbe et de la nuit » (pp. 130-147) inaugure le pendant le plus franchement dystopique du recueil. La ville s'y mue en tentaculaire dortoir, pour d'innombrables victimes d'un sommeil maladif. Très fort.

 

L'expérience se prolonge avec « Mémorial in vivo. Journal inachevé » (pp. 148-169), impitoyable cauchemar fondé sur la mémoire des sensations. Une excellente idée, brillamment exploitée, pour un résultat presque aussi insoutenable que les tourments qu'elle suscite.

 

Suit ce qui est à mon sens un des sommets du recueil, avec « Off » (pp. 170-203), variation pertinente de Fahrenheit 451 où le bruit est banni au nom du repos. Une nouvelle très juste, très forte, visionnaire.

 

Petite déception, par contre, pour la dernière nouvelle du recueil, « Anamorphose ou les liens du sang » (pp. 204-219), qui m'a parue un peu téléphonée, même si pas inintéressante...

 

On l'aura compris : Vue en coupe d'une ville malade est un excellent recueil, témoignant avec brio du talent alors en germe du jeune Serge Brussolo. Il n'est cependant pas exempt de menus défauts : ainsi, on peut regretter le caractère un peu répétitif de certains de ces textes (au-delà de leur dimension « obsessionnelle »), ou encore la construction un peu bancale qui les caractérise assez souvent – une longue mise en place passablement picturale (et volontiers hermétique), puis un développement parfois précipité, jusqu'à une conclusion (parfois une chute) plus ou moins convaincante.

 

Cela dit, la puissance de ce recueil ne saurait faire de doute. Et, malgré ces quelques défauts, on peut bien dire qu'il tutoie régulièrement l'excellence. Merci donc aux gens qui me l'ont conseillé, parce que ça vaut effectivement le coup, c'est le moins qu'on puisse dire...

Va décidément falloir que je lise d'autres œuvres du monsieur, moi... Tout n'a pas l'air bon, loin de là, mais quelqu'un qui a commis
Vue en coupe d'une ville malade et Le Syndrome du scaphandrier est nécessairement capable de bien des merveilles...

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"L'Hiverrier", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal


PRATCHETT (Terry), L'Hiverrier
, [Wintersmith], illustrations de Paul Kidby, traduit de l'anglais par Patrick Couton, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2006] 2009, 394 p.

 

Après une petite pause, retour à Terry Pratchett et au versant « jeunesse » des « Annales du Disque-monde » avec L'Hiverrier. Où l'on retrouve le casting de Les Ch'tits Hommes libres et d'Un chapeau de ciel : l'apprentie-sorcière Tiphaine Patraque, qui entre désormais dans l'adolescence, et qui est toujours escortée bon gré mal gré par une cohorte de Nac mac Feegle plus teigneux que jamais, miyards ! Et Mémé Ciredutemps, comme de bien entendu, n'est pas bien loin.

 

Tiphaine poursuit son apprentissage, cette fois auprès de Mademoiselle Trahison. Mais elle commet un jour (c'était la nuit, d'ailleurs) une terrible boulette : elle danse en effet la Morris noire avec l'Hiverrier, c'est-à-dire l'incarnation (façon de parler) de l'hiver. Et l'Hiverrier de tomber amoureux de la petite sorcière. Or le bonhomme (de neige, bien sûr) a l'amour tenace, et ses présents sont quelque peu gênants... à tel point, à vrai dire, que l'on se met à craindre un hiver éternel. D'autant que Tiphaine se montre peu convaincante en tant que déesse de l'été...

 

 

Bon. On va faire vite, parce que ça ne mérite pas plus.

 

L'Hiverrier est un Pratchett raté. Essentiellement pour la bonne et simple raison qu'il n'est pas drôle. Or, sauf exceptions rarissimes, un Pratchett pas drôle, ça n'a pas grand intérêt... Ici, on se rapproche même du néant, tant le roman, pas vraiment très adroit dans sa relative gravité (qui lui réussit beaucoup moins, à titre d'exemple, qu'à sa « disciple » Catherine Dufour, ainsi dans L'Immortalité moins six minutes c'est sans doute un peu moins vrai de Merlin l'ange chanteur), se montre peu original et peu prenant, jusqu'à sa conclusion franchement précipitée et laborieuse.

 

C'est triste à dire, mais, en l'espace de trois romans à peine, Terry Pratchett se met déjà à tirer sur la corde avec les pourtant sympathiques Ch'tits Hommes libres. Ici, tous les gags ou presque ont un parfum de déjà-lu. Et c'est à peine s'il surnage deux ou trois bonnes idées vaguement amusantes, sur le « pipo » des sorcières (mais tant va la cruche à l'eau...) ou sur le statut de déesse de Tiphaine Patraque. Le reste est plat et ennuyeux.


C'est triste à dire, mais, ces derniers temps, Pratchett me déçoit de plus en plus... Serais-je en train de devenir un vieux con aigri ? Ou bien aurais-je trop lu de Pratchett pour y trouver encore le moindre intérêt ? Je n'exclus rien ; mais, en attendant, je reste convaincu que l'auteur des « Annales du Disque-monde » peut mieux faire. Beaucoup mieux, même. J'espère que le prochain (
Making Money, je crois, reprenant les personnages du fort sympathique Timbré) saura me satisfaire davantage. Sinon – horreur glauque – il me faudra peut-être songer à arrêter les frais...

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"Le Bois Duncton", de William Horwood

Publié le par Nébal


HORWOOD (William), Le Bois Duncton
, [Duncton Wood], traduit de l'anglais par Pierre Goubert, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [1979] 1997, 747 p.

 

Ce n'est pas à vous, très chers lecteurs, que j'apprendrai à quel point les libraires, tous sans exception aucune, sont des êtres fondamentalement fourbes et vicieux. Non contents de s'enrichir indument en nous assommant de merveilles à la lecture impérative, certains d'entre eux, particulièrement retors, vont en effet jusqu'à conseiller des livres. Et attention, hein : pas des petits bouquins, vite lus et pas chers, comme il y en a tant ; non, des putains de gros pavés de 750 pages bien tassées, les ordures.

 

C'est ce qui m'est arrivé il y a peu. Un libraire dont je tairai le nom pour ne pas faire de publicité à l'excellente librairie Scylla m'a ainsi intimé de lire Le Bois Duncton de William Horwood, avec force arguments enthousiastes (boing boing boing) et hautement persuasifs (le flingue sur la tempe, ou peu s'en faut). Bien évidemment, j'ai craqué. J'ai donc fait l'acquisition et la lecture de cet énorme roman passé relativement inaperçu. Et tout est de la faute d'un libraire, comme bien souvent.

 

Le Bois Duncton, donc. L'histoire tourne essentiellement autour de trois personnages. Il y a tout d'abord Brin-de-Fougère, fils de Teigneux, qui, pour être à l'origine passablement frêle, n'en est pas moins le plus grand explorateur de son temps. C'est ainsi qu'il a quitté le Bois Duncton pour des destinations aussi lointaines qu'Uffington ou le Siabod.

 

Mais il a aussi, au fil de ses pérégrinations, connu le grand amour avec la belle Rebecca, la fille du terrible Mandrake, nommée d'après la plus fameuse des guérisseuses, et bientôt elle-même guérisseuse hors-pair.

 

Et il y a enfin Boswell, le scribe d'Uffington, qui nous a rapporté leur histoire.

 

Tous trois sont indissociables, et sont les héros de ce roman.

 

Et ce sont des taupes.

 

Le Bois Duncton occupe ainsi une position pour le moins originale, quelque part entre une fantasy animalière so british et une fantasy plus héroïque, riche en beaux gestes et portée par le souffle des sagas. Un pari audacieux, que William Horwood a relevé haut la main.

 

Cela se ressent jusque dans la vie quotidienne des taupes. Si les passages meugnons sont nombreux, quand ces charmantes bestioles pleines de poils gambadent dans les bois (« C'est mon bois ! Il est à moi ! ») ou vont chercher le soleil dans les prairies, les autres, plus cruels, ne sont pas en reste. Les taupes de ce roman sont en effet « réalistes », et leur vie, entre la quête essentielle de la nourriture et celle des accouplements, est faite de nombreuses bagarres terribles. Qu'on se le dise : la taupe est un hibou pour la taupe. Et on compte bien dans ces pages quelques « méchants » épiques, ainsi le tyran Mandrake et le fourbe Rune.

 

Au fil des années-taupes, les héros de ce roman ont ainsi à traverser bien des épreuves cruelles. Bagarres meurtrières, menace omniprésente des prédateurs, famine, peste, incendie, blizzard... Rien ne leur est épargné, la nature est une mère impitoyable. Reste alors, pour certains du moins, le réconfort de la foi en la Pierre, qui imprègne les pages du roman, et décide de ses épisodes les plus héroïques, explorations lointaines, duels de légende et batailles sans merci.

 

La réussite du roman, sous cet angle, est incontestable. Le style chatoyant de l'auteur emporte le lecteur aisément, et lui fait vivre une authentique vie de taupe. Au fil des pages, on se met ainsi insidieusement à « penser taupe »... ce qui fait comme un choc. L'évocation de la nature est riche et tout à fait remarquable, et les morceaux de bravoure, parallèlement, ne manquent pas.

 

Le Bois Duncton est donc à n'en pas douter un très bon roman, original et fort. Est-ce un chef-d'œuvre pour autant (boing boing boing) ? Je n'irais peut-être pas pour ma part jusque là. En effet, outre le sous-texte religieux qui peut se montrer pénible à l'occasion, le principal défaut de ce roman réside à mon sens dans sa longueur, que j'ai trouvée excessive. C'est long, et c'est lent. Un peu trop, sans doute : l'ennui pointe à l'occasion, quelques passages se montrent un brin répétitifs, et le roman aurait à mon sens gagné à être un tantinet écourté...

 

(En plus, il paraitrait qu'il semblerait qu'il y aurait des suites tout aussi volumineuses en anglais, argh.)

Cela dit,
Le Bois Duncton, fort de sa singularité et de son incontestable richesse, reste une lecture tout à fait recommandable. Je ne peux donc même pas en vouloir au cruel libraire évoqué plus haut : force m'est de reconnaître qu'il avait raison, le bougre, et que ce livre-là vaut assurément d'être lu.

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