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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Le Contrôle de la parole. L'édition sans éditeurs, suite", d'André Schiffrin

Publié le par Nébal

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SCHIFFRIN (André), Le Contrôle de la parole. L’édition sans éditeurs, suite, traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Éric Hazan, Paris, La Fabrique, 2005, 91 p.

 

Autant vous prévenir tout de suite, les gens : pendant les deux prochaines semaines, je vais dans l’ensemble bachoter comme un furieux, à tout hasard, et donc consacrer l’essentiel des comptes rendus livresques de ce blog à des bouquins concernant les livres et l’édition ; suivra une petite pause parisienne, après quoi je pourrai revenir à des préoccupations plus normales, et notamment science-fictionnelles. En attendant, désolé, les gens, mais vous allez plus ou moins partager mon boulot… Boah, en même temps, je suis sûr que ça peut être intéressant, des fois, non ?

 

Tenez, L’Édition sans éditeurs d’André Schiffrin, c’était pas mal, non ? Ben là, voilà la « suite », Le Contrôle de la parole, paru en 2005, toujours l’édition princeps en français chez les ultra-gauchiss’ de La Fabrique. Il faut dire que, cette fois, André Schiffrin se fonde beaucoup moins sur son expérience personnelle, et se penche beaucoup plus sur le cas français. Ce qui l’intéresse essentiellement, dans ce petit opuscule, ce sont les phénomènes de concentration, dans l’édition, la presse et les autres médias (cinéma, radio, télévision) et la librairie, que l’on a pu constater un peu partout, mais notamment en France, après les États-Unis et le Royaume-Uni. Le propos est donc bien plus vaste (et bien plus sombre, dans l'ensemble, même si les accents utopiques reviennent sur la fin...) que dans L’Édition sans éditeurs, et bien loin de ne s’intéresser qu’au seul champ éditorial… ce qui n’a pas été sans me décevoir quelque peu, je ne vous le cacherai pas. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

On commence, après une brève introduction, par l’étude de trois cas français, bien symptomatiques, le premier étant « l’affaire Vivendi ». Merci Jean-Marie Messier ! Le phénomène de concentration éditoriale est bien disséqué ici, et l’on voit comment, au nom d’un certain « patriotisme », on a de peu échappé au pire, avec la constitution d’un grand groupe Hachette-Vivendi, qui aurait littéralement bouffé tout le reste. C’est l’occasion de dresser un instructif panorama de l’édition française (pp. 22-23, d’après L’Expansion). Le deuxième cas est plus symbolique, sans doute, mais dans le prolongement du précédent : c’est le rachat du Seuil par La Martinière.

 

Le troisième cas nous éloigne de l’édition pour nous faire entrer dans le monde glauquissime de la presse française (que l’auteur juge pourtant d’une qualité exceptionnelle ! Qu’est-ce que ça doit être ailleurs, alors…). Il s’agit de voir comment Dassault a construit son empire de la presse, parallèlement à Lagardère ; bref, comment la presse française est aux mains de marchands d’armes dépendant étroitement des commandes de l’État et qui entendent bien faire de ces journaux « leurs » journaux. Mais disons-le franchement : pour un Français, dans ce chapitre, rien de nouveau sous le soleil…

 

Suit un très bref chapitre – assez anecdotique, à vrai dire – sur les changements dans la distribution, où l’on note cependant la part de plus en plus importante des grandes surfaces, voire à l’étranger des discounters, dans la vente de produits culturels.

 

Le processus de concentration est ensuite analysé en Grande-Bretagne, d’abord dans l’édition et ensuite dans la presse (Murdoch, of course).

 

Après quoi l’auteur procède de la même manière pour les États-Unis, mais en deux chapitres distincts. Celui sur l’édition ne rajoute pas grand chose à ce que l’on avait déjà pu voir dans L’Édition sans éditeurs, dont il constitue une simple mise à jour, témoignant de l’hypocrisie des grands groupes, assurant que rentabilité et qualité littéraire ne sont en rien antinomiques…

 

Celui sur les médias est plus intéressant… encore que. C’est là, en fait, le problème majeur de ce petit ouvrage : on le lit avec intérêt, mais sans avoir l’impression d’apprendre grand chose, pour peu que l’on soit un tantinet sorti de chez soi ces dix dernières années.

 

C’est d’autant plus flagrant au chapitre suivant, sur la collusion entre les médias et le gouvernement à propos de l’Irak : eh, on est en France…

 

 

Alors on appréciera davantage, avec le sourire, le très pertinent dernier chapitre sur le conformisme intellectuel en France. Eh eh...

 

 Mais pour le reste… On a lu, oui. Sans déplaisir, oui… Mais on n’a pas appris grand chose. Aussi, je ne ferais pas de cette « suite » à L’Édition sans éditeurs un ouvrage aussi important, aussi salutaire, que celui qui l’a précédé. À vrai dire, en bien des pages, j’ai trouvé qu’on était à la limite du café du commerce… André Schiffrin a sans doute eu tort de vouloir excessivement s’éloigner de son expérience personnelle et de sa grande connaissance du milieu éditorial. Confronté au reste, il n’est finalement qu’un citoyen lambda, avec des réflexions de citoyen lambda… et c’est tout de même un peu dommage. Bref : on peut faire allègrement l’impasse sur celui-ci.

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"Regards sur l'édition, I. Les petits éditeurs. Situations et perspectives", de Bertrand Legendre & Corinne Abensour

Publié le par Nébal

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LEGENDRE (Bertrand) & ABENSOUR (Corinne), Regards sur l’édition, I. Les petits éditeurs. Situations et perspectives, avant-propos de Philippe Chantepie et Benoit Yvert, Paris, La Documentation française – Ministère de la Culture et de la Communication, DDAI, Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS), coll. Questions de culture, 2007, 167 p.

 

Voilà bien un bouquin qu’il s’annonce pas facile à chroniquer, ma bonne dame, à l’instar de son frère jumeau Regards sur l’édition, II. Les nouveaux éditeurs (1988-2005), dont je vais néanmoins tâcher de vous parler prochainement. L’exercice doit pourtant être réalisable, puisque les deux ouvrages faisaient partie, ensemble, de la bibliographie dans laquelle les candidats au Master 2 « Politiques éditoriales » de Villetaneuse étaient amenés à piocher pour réaliser leurs notes de lecture pour le dossier de candidature. Et pour cause, peut-être, dans la mesure où Bertrand Legendre, docteur en sciences de l’information et de la communication et maître de conférence à Paris XIII Nord, dirige ce Master, tandis que Corinne Abensour, qui a les mêmes titres et est en outre agrégée de lettres modernes, y enseigne.

 

Seulement voilà le problème : comment synthétiser ce qui constitue déjà à la base une synthèse ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit avec cette étude commandée aux auteurs par le Ministère de la Culture et de la Communication, étude portant sur un échantillon de dix-sept « petits éditeurs » de la « frange » (par opposition à « l’oligopole ») œuvrant dans des domaines très divers, de la BD aux mathématiques en passant par la photographie et la littérature des Balkans : Aubéron, Bleu autour, Cairn, Cassini, Le Castor astral, la Compagnie créative, Cornélius, Desjonquères, L’Esprit des péninsules, la Fosse aux ours, Fremok, Gaïa, Jasmin, Joca Seria, L’Œil, le Pommier, Le Point du jour. Ces « petits éditeurs » sont suivis tout au long du processus d’édition en quatre chapitres émaillés de neuf tableaux, avant une conclusion sous forme de préconisations et des annexes reprenant quelques comptes rendus d’entretiens.

 

Les auteurs s’intéressent tout d’abord aux modes d’organisation, et en premier lieu aux modes de production (chhh, Karl, du calme, chhhh !). Il s’agit de voir si le pré-presse se fait en interne (c’est le cas le plus souvent) ou en externe, s’il y a des outils d’analyse des coûts (c’est plus rare, ou limité à une gestion « empirique »), quel est le tirage moyen, s’il y a recours au numérique (c’est très rare), quels sont les lieux de stockage, quelle est la valeur des stocks, et si l’on pratique la réimpression. On s’intéresse en deuxième lieu au personnel, sans surprise limité, puis en troisième lieu aux aspects juridiques et financiers, où l’on voit notamment que la plupart de ces « petits éditeurs » sont des SARL, mais ne recourent qu’exceptionnellement au crédit. Quant au profil du chiffre d’affaires, il peut prendre trois aspects : développement, stabilité, ou « en dents de scie »...

 

Le deuxième chapitre se penche sur le projet éditorial. On commence par s’intéresser au catalogue de ces « petits éditeurs », en les distinguant notamment selon le rythme de production : moins de huit titres par an, entre dix et vingt titres par an, plus de vingt titres par an. On s’intéresse ensuite aux titres marquants, qui peuvent être des livres jalons, des succès structurants… ou des échecs formateurs ; c’est aussi le moment de s’intéresser aux spécialités de ces éditeurs, très diverses, donc. L’étape suivante concerne les modes d’échange et les partenariats internationaux : coéditions (fréquentes), cessions de droits (de même), achats de droits (de même), accords pour la diffusion de livres étrangers (beaucoup plus rares, ou, plus précisément, rarement renseignées). On s’intéresse ensuite à la politique éditoriale : il s’agit de voir quel était le projet initial, quels étaient les modèles (trois types : les grands éditeurs, les éditeurs indépendants et les pairs), et quelles ont été les inflexions dans le développement de la maison. On s’intéresse enfin aux auteurs, à leur recrutement… et à la capacité à les garder, qui n’est guère élevée…

 

Le troisième chapitre, et de loin le plus long et complexe (argh), se penche sur les modes de commercialisation. On constate que le modèle de l’auto-diffusion est le plus fréquent à la création de la maison, mais qu’il est généralement remplacé ensuite par la diffusion déléguée. On trouve néanmoins plusieurs modèles : l’auto-diffusion malgré tout, éventuellement « élargie » (c’est-à-dire par une activité supplémentaire de diffusion-distribution pour d’autres « petits éditeurs ») ; les structures de diffusion spécialisées, comme par exemple le Comptoir des Indépendants en bande-dessinée de création ; les petits généralistes, comme Harmonia Mundi, Les Belles Lettres ou Pollen ; et enfin les grands généralistes, comme Actes Sud et Volumen. On s’intéresse ensuite aux pratiques commerciales, et tout d’abord à la commercialisation « au plus près » (taux de retours très faible, mise en place limitée), caractéristique des auto-diffusés, avant d’envisager la commercialisation élargie (diffusion déléguée généraliste). Puis on passe au rôle de l’éditeur dans la commercialisation : pour ce qui est des relations avec les libraires et avec la diffusion, les modèles sont assez variables ; par contre, pour ce qui est des relations avec les bibliothèques, on est généralement proche du néant… La situation est à nouveau très variable pour les prix de vente, et le travail promotionnel souvent limité, même si l’usage du catalogue est souvent répandu, de même que la participation aux salons (à l’époque de l’enquête, les sites web étaient semble-t-il très rares, mais je suis à peu près persuadé que cela a changé aujourd’hui).

 

Reste un dernier chapitre, bien plus court, sur les perspectives et les attentes. Pour ce qui est de l’avenir de la maison, trois types d’attitude se dégagent : l’absence de projet et la perspective du renoncement (…), la poursuite à l’identique et l’engagement dans la voie du développement. Quant aux attentes, elles concernent un certain nombre d’aides : développement, recrutement, formation et conseil, regroupement.

 

En guise de conclusion, les auteurs peuvent donc apporter quelques préconisations, au nombre de quatre (p. 101) : « améliorer l’accompagnement dont peuvent bénéficier les petits éditeurs ; concevoir leur place dans une large interprofession ; soutenir les initiatives de mutualisation cohérentes et professionnalisées ; répondre aux attentes de formation. »

 

Restent des annexes, assez denses, qui reprennent quelques comptes rendus d’entretiens : cinq avec des éditeurs (David Bennasayag et David Barriet pour Le Point du jour ; Jean-Yves Reuzeau pour Le Castor astral ; Freddy Denaes et Gaël Teicher pour L’Œil ; Éric Naulleau pour L’Esprit des péninsules ; André Bellaïche pour Cassini), deux avec des libraires (Matthieu de Montchalin pour L’Armitière à Rouen ; Christian Thorel pour – l’indispensable – Ombres blanches à Toulouse), et un, enfin, avec une bibliothécaire (Michèle Coïc, pour les bibliothèques de Quimper  Communauté).

 

Vous l’aurez compris, Regards sur l’édition, I. Les petits éditeurs. Situations et perspectives n’est pas exactement une « lecture-plaisir »… Cela reste néanmoins une étude instructive, et finalement assez abordable pour quelqu’un qui ne s’y connaît pas encore vraiment. Il y a bien un peu de flou par-ci par-là, trop de chiffres pour mon pauvre cerveau décidément plus littéreux qu’autre chose, mais cela reste plutôt intéressant.

 

 À compléter avec Regards sur l’édition, II. Les nouveaux éditeurs (1988-2005).

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"The Boys", t. 1 à 5, de Garth Ennis & Darick Robertson

Publié le par Nébal

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ENNIS (Garth) & ROBERTSON (Darick), The Boys, t. 1. La Règle du jeu, [The Boys. The Name Of The Game / Cherry], préface de Simon Pegg, traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / DC / Wildstorm / Dynamite, 2008, [n.p.]

 

ENNIS (Garth) & ROBERTSON (Darick), The Boys, t. 2. Prends ça, [The Boys. Get Some], traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / Dynamite, [2008] 2009, [n.p.]

 

ENNIS (Garth) & ROBERTSON (Darick), The Boys, t. 3. Le Glorieux Plan Quinquennal, [The Boys. Glorious Five Year Plan], traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / Dynamite, [2008] 2009, [n.p.]

 

ENNIS (Garth) & ROBERTSON (Darick), The Boys, t. 4. Des bleus à l’âme, [The Boys. Good For The Soul], traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / Dynamite, [2008] 2009, [n.p.]

 

ENNIS (Garth) & ROBERTSON (Darick), The Boys, t. 5. Je vais pas te mentir, soldat…, [The Boys. I Tell You No Lie, G.I.], traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / Dynamite, [2008] 2010, [n.p.]

 

Le joli duo que voilà ! D’un côté, au scénario, nous avons Garth Ennis, dont je n’ai cessé de vous vanter les mérites pour sa géniale série Preacher ; de l’autre, au dessin, nous avons Darick Robertson, dont je n’ai cessé de vous vanter les mérites pour sa géniale série Transmetropolitan. Autant dire qu’avec The Boys, les grands esprits se rencontrent. Et, qui mieux est, les deux s’y montrent au sommet de leur forme… Le résultat est rien de moins qu’une jolie petite bombe politiquement très incorrecte (youpi !), un joyeux délire de comic book indéniablement post-Watchmen qui tape très fort là où ça fait très mal avec une jubilation perverse, et on en redemande.

 

The Boys, ou, en French dans ze texte, les P’tits Gars, c’est un département plus ou moins officieux de la CIA auquel on fait appel quand les super déconnent. Super-héros, super-vilains, peu importe : les super-slips, quoi. À leur tête, on trouve le British Billy Butcher, toujours accompagné de son bouledogue (très bien dressé) Terreur, et il a une sale dent contre les gugusses à super-pouvoirs. À ses côtés, il y a la Crème, colossal Black qui pense à tout, et deux authentiques psychopathes, le Français et la Fille. Et puis, dans le tome 1, on le voit recruter un nouveau, un Écossais, P’tit Hughie (inspiré pour le dessin par un Simon Pegg alors quasi inconnu, puisque c’était avant Shaun Of The Dead) ; un pauvre type dont la copine vient de crever dans une rixe entre super-slips. Butcher comprend ce qu’il ressent ; et il entend bien exploiter ce ressenti, le canaliser pour une juste cause.

 

Parce qu’il y a des choses à faire. Le monde n’est pas entièrement démuni face aux super. Eh ! Il y a les P’tits Gars… « Who watches the watchmen ? » C’te question ! La surveillance, ça fait partie du boulot. Mais, des fois, faut leur faire comprendre quand ils ont dépassé les bornes : alors on peut la jouer subtil, recourir au chantage par exemple… ou faire dans le moins subtil et leur coller des baffes. Leurs super-pouvoirs ? D’où tu crois qu’ils les tirent ? D’un accident dans un laboratoire ? Mon cul, ouais ! Il y a un certain produit, et les P’tits Gars en ont un p’tit stock…

 

Tome 1, La Règle du jeu. On assiste d’abord, traditionnellement, au recrutement de l’équipe par Butcher. Puis ils se mettent au boulot. Il s’agit de lancer un avertissement, de dire aux super-slips, et notamment aux plus balaises d’entre eux, les Sept, que les P’tits Gars sont de retour en ville (car il y avait bien une ancienne équipe, on sait au moins cela…). Pour ça, Butcher décide de biaiser en s’en prenant aux Jeunes Teignes, un groupe de minets qui se la pètent. On surveille et on fait chanter. Y’a de quoi faire…

 

Tome 2, Prends ça. Une sombre affaire de mœurs qui dégénère, avec pour protagonistes le super Tek-Paladin, qui se met depuis quelque temps à niquer tout ce qui a un trou, et son ancien coéquipier (partenaire juvénile, s’entend) Swingwing, qui pourrait bien être un meurtrier. Les P’tits Gars enquêtent…

 

Tome 3, Le Glorieux Plan Quinquennal. Les P’tits Gars vont se peler les couilles à Moscou, où la société Vought-American, derrière les Sept, collabore avec la mafia russe pour monter un coup d’État. Heureusement, nos héros veillent, et ils ont à leur côté un ancien super communiste reconverti, le truculent Boudin d’Amour… Jouissif.

 

Tome 4, Des bleus à l’âme. Un TPB un tout petit peu moins marquant que les autres, où chaque membre des P’tits Gars officie dans son coin : le Français et la Fille ont à faire avec la mafia, la Crème va retrouver sa mère, Butcher va, euh, « retrouver » aussi Rayner, le chef de la CIA, et P’tit Hughie… va, euh, « retrouver » quelqu’un également, mais c’est vraiment pas d’bol. Le plus intéressant reste encore le destin de Stella, oie blanche et super-copine de P’tit Hughie (qui n’est au courant de rien, of course), dernière recrue désenchantée des Sept…

 

Tome 5, Je vais pas te mentir, soldat… Là, le niveau remonte sacrément. Parce que la Légende, à qui P’tit Hughie a fait une faveur, lui raconte tout. Tout, absolument tout. Par le biais des comics. Tout ce qui s’est passé à cause de Vought-American depuis la Deuxième Guerre mondiale. Jusqu’au fiasco ultime du 11 septembre 2001, quand un avion détourné par des terroristes s’est écrasé sur le pont de Brooklyn… à l’endroit précis où Butcher a donné rendez-vous aux Sept. Le pire, c’est qu’il n’est même pas besoin de faire dans la théorie du complot…

 

Je ne vais pas vous faire un dessin : The Boys est une franche réussite. Les deux auteurs sont bien au sommet de leur forme. Garth Ennis s’y montre aussi trash et politiquement incorrect que dans les meilleurs Preacher (c’est dire le niveau), mitonnant des dialogues aux petits oignons saupoudrant des scènes tantôt révoltantes, tantôt – le plus souvent – à mourir de rire. Quant au dessin de Darick Robertson, s’il se montre plus sage que dans Transmetropolitan, il est d’une finesse et d’une précision tout à fait remarquables, et souvent très drôle également (mentions spéciales pour Terreur et pour les victimes de passages à tabac).

 

 Le résultat est une BD inventive et drôle, couillue et salée, à la fois profondément débile et très humaine, et finalement intelligente. Probablement la meilleure chose que j’ai lue en comic super-héroïque (mais un peu déviant, certes) depuis les premiers Ex Machina et les Ultimates de Mark Millar. Ce qui n’est pas rien, tout de même. Me reste plus qu’à lire la suite, en salivant d’impatience.

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"L'Edition sans éditeurs", d'André Schiffrin

Publié le par Nébal

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SCHIFFRIN (André), L’Édition sans éditeurs, traduit de l’américain par Michel Luxembourg, [s.l.], La Fabrique, 1999, 94 p.

 

Et le Nébal de poursuivre ses lectures éditoriales, cette fois avec un tout petit ouvrage, paru chez les ultra-gauchiss’ de La Fabrique. L’Édition sans éditeurs. Un titre qui peut prêter à confusion, tant il est susceptible de revêtir plusieurs sens (surtout chez des ultra-gauchiss’) ; et un titre qui, en l’occurrence, a été « emprunté » à un article de Jérôme Lindon paru dans Le Monde du 9 juin 1998. Mais l’essai n’est pas de Jérôme Lindon, mais d’André Schiffrin, lequel, pour avoir un prénom éminemment français, n’en est pas moins Américain.

 

Explication. André Schiffrin est le fils de Jacques Schiffrin, fondateur de La Pléiade. Au début, celle-ci était une maison d’édition indépendante, puis elle est devenue une prestigieuse collection au sein de la maison Gallimard (j’avais eu rapidement l’occasion d’en parler à l’occasion de la biographie de Gaston Gallimard par Pierre Assouline). Mais, pendant la deuxième guerre mondiale, Jacques Schiffrin, Juif d’origine russe, dut s’exiler. Il partit, avec d’autres émigrés, à New York. Et, pour des raisons de santé, il n’en revint jamais…

 

Là-bas, il fit la rencontre d’un autre exilé, Kurt Wolff, qui avait fondé une petite maison d’édition du nom de Pantheon Books. Il s’associa bientôt avec lui, et les deux hommes commencèrent à publier des auteurs allemands et français « résistants » ainsi que des classiques. Puis, rapidement, ils se virent offrir davantage d’opportunités, notamment avec la collection « Bollingen » accueillant les œuvres de Jung et de ses disciples. Et il y eut également d’autres grands succès, comme par exemple la traduction du I Ching, ou celle du Docteur Jivago de Boris Pasternak.

 

En raison de problèmes de santé, Jacques Schiffrin resta à New York après la fin de la guerre ; il y mourut en 1950 d’emphysème pulmonaire.

 

Son fils André travaillait également dans l’édition, tout d’abord à la New American Library, qui avait succédé aux Etats-Unis à Penguin Books. Son slogan était « de bons livres pour le plus grand nombre » (p. 24), et, à en croire l’auteur, ce n’était pas une imposture.

 

Mais il fut ensuite contacté, en 1961, pour travailler à Pantheon Books, accepta et y arriva au début de 1962. La maison était dans un sale état, mais on lui avait donné carte blanche pour redresser la situation. Ce qu’il fit, en commençant par publier des ouvrages pourtant très sérieux, notamment d’histoire dans une perspective marxiste, puis des œuvres de Foucault, et d’autres auteurs français tels que Edgar Morin, Georges Balandier ou Georges Duby, mais aussi les ouvrages les plus récents de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, ainsi que de Marguerite Duras (L’Amant inclus, qui fut un best seller).

 

Jusqu’ici, tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles. Mais le marché allait s’introduire dans l’histoire, et entraîner un véritable fiasco…

 

Pantheon Books faisait partie du groupe Random House, et, au moins, ne lui faisait pas perdre d’argent. Mais Random fut racheté par le géant de l’électronique et du divertissement RCA, dans une grande vague d’opérations similaires au même moment. Mais, très vite, RCA pensant avoir fait une mauvaise affaire, décida de vendre Random, qui fut racheté par le « tycoon » S.I. Newhouse. Celui-ci ne manqua pas de multiplier les assurances formelles quant à la pérennité du groupe et son indépendance… mais la réalité devait vite démentir cette fiction. S.I. Newhouse se révéla en effet être une sorte de grand patron à la Murdoch, et instaura très vite une politique du chiffre à Random, surtout à partir du moment où il nomma à sa tête Alberto Vitale, un homme qui se disait lui-même « trop occupé pour ouvrir un livre »… Il s’agissait désormais pour chaque titre d’être bénéficiaire. Parallèlement, des avances énormes étaient octroyées à des auteurs de best sellers pour les fidéliser. Le démantèlement de Pantheon Books semblait se préparer dans l’ombre. André Schiffrin et ses amis menacèrent de démissionner en bloc, ce qui entraîna un concert de protestations, et obligea pour un temps S.I. Newhouse à faire marche arrière et à publier des chiffres fantaisistes. Mais les faits étaient là : Random avait considérablement perdu de sa valeur, et en son sein Pantheon également. Et Random fut finalement racheté par le groupe Bertelsmann, dont la politique ne fut guère meilleure, exigeant des bénéfices impensables.

 

Aussi André Schiffrin alla-t-il voir ailleurs – il quitta Pantheon en 1990 –, et fonda une maison d’édition sans but lucratif, The New Press. Et l’ouvrage de se conclure sur une apologie des petites maisons d’édition, montrant tout leur potentiel – ce qu’il avait déjà fait auparavant avec Pantheon – tout en reconnaissant leurs limites, après avoir dénoncé le système de « l’édition sans éditeurs » tel qu’il est pratiqué par les grands groupes qui ne songent plus qu’au profit immédiat.

 

Or, ce que montre André Schiffrin, et avec des arguments assez intéressants, c’est qu’à agir ainsi, ces grands groupes courent à leur perte : l’expérience du rachat de Random par S.I. Newhouse l’a bien montré ; en l’espace de quelques années, cette politique du profit immédiat sur chaque titre a entraîné une baisse considérable du chiffre d’affaires ; parallèlement, le système des avances faramineuses aux auteurs de best sellers est à même de noyer en un rien de temps une entreprise jusqu’alors florissante…

 

Mais, au-delà, cette « édition sans éditeurs » dissimule toute une idéologie qui a bien d’autres effets pervers, et notamment une certaine collusion avec le pouvoir – illustrée par exemple par le cas Murdoch – qui aboutit à un véritable contrôle de la parole (c’est le titre de « la suite »), et même, autant le dire, à une authentique censure… qui vient se rajouter à une autre forme, plus pernicieuse, de censure, celle du marché. Enfin, ce système a également des répercussions sur les réseaux de distribution, et les petites librairies en souffrent également.

 

Le bref essai d’André Schiffrin, d’une lecture agréable, se montre dans l’ensemble très convaincant. En partant de son expérience personnelle, l’auteur argumente assez solidement pour aboutir à des conclusions qui semblent difficilement contestables. Son attaque des grands groupes tient assurément la route, si son apologie des petits éditeurs peut paraître parfois un brin utopique. Car il y a bien un brin d’utopie dans tout cela, une certaine confiance en l’homme que je ne suis pas certain d’éprouver (« les lecteurs n’ont pas disparu, il suffit d’aller les chercher », p. 81 ; je voudrais le croire, mais…) ; je reprocherai en même temps à l’auteur une certaine tendance au moralisme, parfois, qui peut être un tantinet agaçante.

 

Il n’en reste pas moins que L’Édition sans éditeurs est bien, comme le proclame haut et fort la quatrième de couverture, « un ouvrage révélateur et salutaire, indispensable pour ceux qui considèrent le livre comme autre chose qu’un « produit » et souhaitent le maintien d’une édition et d’une librairie indépendantes ».

 

 « À suivre » (façon de parler, bien sûr) avec Le Contrôle de la parole, qui semble s’intéresser plus spécifiquement au cas français.

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"Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne"

Publié le par Nébal

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Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, textes traduits du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye, présentation par Patrice Lajoye, Toulouse, Anacharsis, coll. Famagouste, 2009, 170 p.

 

Voilà exactement le genre d’ouvrages à côté duquel je serais passé en temps normal. Petit éditeur toulousain mais néanmoins obscur, thème non moins obscur… Par contre, regardez, là, en tout petit : « textes traduits du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye »… Eh, mais on les connaît, ces deux-là ! Ensemble, ils ont commis Dimension Russie (c’est bon, mangez-en) ; la dame a révisé les traductions des romans des frères Strougatski parus chez Denoël dans la collection Lunes d’encre (Il est difficile d’être un Dieu, Stalker et L’Île habitée) ; et le monsieur avait commis Dimension URSS, et fréquente assidûment les forums consacrés à « l’excellente mauvaise littérature » dont parlait George Orwell. C’est de suite plus engageant.

 

Or il se trouvait que le camarade Lajoye devait venir à Toulouse présenter ce petit ouvrage dans une librairie que je ne nommerai pas pour ne pas faire de publicité aux frères Floury, et le lendemain à la Cinémathèque de Toulouse à l’occasion de la projection du film Le Géant des steppes, inspiré des mêmes légendes. Je me suis bien évidemment rendu à la librairie, désireux de me faire dédicacer tant qu’à faire mon exemplaire de Dimension Russie (c’est bon, mangez-en), et me suis procuré au passage cet Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, tant la présentation du camarade Lajoye m’avait convaincu (davantage, dois-je dire, que la lecture d’extraits par un comédien, mais bon, ça, ça n’engage que moi…).

 

Ilya Mouromets et autres héros de la russie ancienne. De quoi s’agit-il donc ? Eh bien, d’un recueil de bylines. Ah. Mais encore ? Eh bien, les bylines sont des chants épiques russes faisant référence à un passé lointain et magique, et qui ont longtemps été proscrits par le pouvoir central et l’Église orthodoxe, ce qui les a relégués aux confins de la Russie ; on les a rapprochées des chants épiques des Slaves du Sud ou des chansons de geste françaises. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’on a commencé à s’y intéresser vraiment et à les collecter, et on en a alors relevé plus de 3000, conservées par la mémoire orale (avec les variantes que cela suppose). Il en existe de plusieurs sortes : il y a des bylines « historiques », mettant en scène des personnages réels (jusqu’à Napoléon… ou Lénine !), ou d’autres « mythologiques », mettant en scène des puissances surnaturelles ; et il y a enfin celles qui occupent le plus gros de ce recueil, les bylines du « cycle kiévien », « axées autour du prince Vladimir – dont le nom évoque les souverains qui régnèrent sur Kiev au Moyen Âge, entre le Xe et le XIIe siècle –, souvent surnommé « Beau Soleil » ou « Rouge Soleil » (pp. 8-9), et qui composent un équivalent russe du cycle arthurien, ou de la figure de Charlemagne.

 

Le recueil est divisé en deux parties, la première consacrée à Ilya Mouromets, le plus fameux héros de bylines (elle en contient sept), la seconde évoquant quelques autres héros, généralement du « cycle kiévien » (onze bylines). Je ne vais pas rentrer dans le détail des bylines, ce qui serait inutilement fastidieux. Contentons-nous donc de dégager quelques grandes lignes.

 

Et tout d’abord concernant le « vieux cosaque » Ilya Mouromets, désigné ainsi car natif de « la ville glorieuse de Mourom » (p. 19). C’est le héros par excellence, le plus puissant des bogatyrs. D’origine paysanne, il est longtemps apathique, et ne devient un héros que sur le tard. Mais quel héros ! Il est d’une force herculéenne, et triomphe de tout ; il est le défenseur de la Sainte Russie contre tous les « Tatars », entendre par-là les païens, quels qu’ils soient ; mais il est aussi celui qui n’hésite pas à contredire, voire à critiquer vertement, son maître le prince Vladimir (qui le mérite bien, mais on y reviendra) ; et, en définitive, il deviendra un saint : Ilya Mouromets fut canonisé au XVIIe siècle ! C’était pourtant un rude gaillard, qui avait bien du sang sur les mains – y compris celui de sa propre fille –, quand bien même il aurait fini sa vie comme moine… Mais au fil des bylines qui lui sont consacrées, nous le voyons sous différentes facettes, du début de sa carrière de bogatyr à sa retraite avec les autres héros dans les poches du géant Svyatogor (dont ils sont supposés sortir, à la suite de saint Michel et de saint Georges, pour libérer la Russie de l’Antéchrist, c’est-à-dire du communisme, p. 83…). Nous le voyons capturer Soloveï, le « rossignol » ; combattre Idolichtche (le nom est assez éloquent) à Iérosolim (Jérusalem), ou encore hésiter entre trois destins : la mort, le mariage ou la richesse…

 

Mais, si Ilya Mouromets fait figure de premier des héros, les autres ne sont pas forcément en reste, et les bylines qui leur sont consacrées sont également fort intéressantes. La plupart appartiennent au « cycle kiévien », et plusieurs d’entre elles obéissent à un même schéma. Souvent, le prince Vladimir donne un banquet, et tout le monde de se vanter, sauf le bogatyr auquel est consacré la byline ; alors Vladimir, plus ou moins sottement, lui donne l’occasion de se vanter en accomplissant un acte parfois fort simple (aller chasser), parfois héroïque, parfois méprisable. Car il n’y a pas que du beau monde dans ces bylines, en témoigne notamment celle intitulée « Danilo Lovtchanine et sa femme », très belle – et relativement « courtoise » –, et qui est à vrai dire la seule où l’on trouve un personnage féminin véritablement digne.

 

(Message personnel : Cachou, toi qui parlais de misogynie, ben, là, tu vois, oui…)

 

Dans cette byline, le personnage de Michatotchka Poutianine est une belle ordure. Mais c’est aussi le cas, dans la dernière byline, de l’odieux Dobryniouchka Nikititch – la conclusion est passablement atroce, dans le genre, même si elle devait sembler morale aux auditeurs d’antan !

 

(Re-message personnel : Tiens, là, par exemple…)

 

Heureusement, tous ne sont pas ainsi : Danilo Lovtchanine, donc, est un personnage tout ce qu’il y a de respectable, et il n’est pas le seul.

 

Mais, parallèlement, on avouera qu’on a affaire dans l’ensemble à une belle brochette de psychopathes (en témoigne dès la première byline de cette seconde partie Volkh Vseslavievitch…).

 

Quoi qu’il en soit, tout cela se révèle passionnant à lire… pour qui n’est pas rebuté par les archaïsmes et les très nombreuses répétitions que la forme très particulière de ces chants épiques suppose. Pour ma part, cela ne m’a en rien gêné (mais, rappelez-vous, je suis un admirateur fanatique du Roman de Renart, aussi, alors bon…). Il y a cependant une chose qui m’a franchement perturbé, et dont je ne sais pas si c’était un choix éditorial judicieux : il s’agit de la concordance des temps ; dans une même phrase, on passe très souvent du passé au présent puis de nouveau au passé, ce qui jure franchement. Peut-être la traduction littérale l’exigeait-elle, mais la beauté de la langue y a perdu…

 

 Quoi qu’il en soit, je suis ressorti comblé de la lecture de cet Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne. Je n’ai qu’un seul regret dans tout ça : ne pas avoir pu voir Le Géant des steppes, tout ça pour préparer des #%$! de dossiers qui n’ont finalement servi à rien…

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"Gaston Gallimard. Un demi-siècle d'édition française", de Pierre Assouline

Publié le par Nébal

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ASSOULINE (Pierre), Gaston Gallimard. Un demi-siècle d’édition française, Paris, Balland – Éditions du Seuil, coll. Points – Biographie, [1984] 2001, 534 p.

 

« Pourquoi Gallimard ? Parce qu’il fut unique et exceptionnel.

 

« Certes, de grands éditeurs, il y en eut d’autres et non des moindres. Mais de tous ceux qui s’étaient lancés dans cette aventure au cours de la première décennie du siècle, il fut certainement le seul, au soir de sa vie, à pouvoir se permettre de feuilleter l’épais catalogue de sa maison d’édition en se disant : la littérature française, c’est moi. »

 

C’est sur ces mots définitifs que s’ouvre, page 9, l’imposante biographie de Pierre Assouline consacrée au géant de l’édition française que fut Gaston Gallimard. « La littérature française, c’est moi. » Rien que ça ! Mais c’est que cette réputation, finalement, n’était guère usurpée, et que le bonhomme l’acquit de son vivant même à l’international. Le pire étant que Gallimard, ce n’était en outre pas que la littérature française, mais aussi une part non négligeable de la littérature étrangère « de qualité » en France…

 

Bref : Pierre Assouline, avec sa biographie, s’attaque à un gros morceau de l’édition française ; un demi-siècle, nous dit-il, en gros ; et pas seulement Gallimard, loin s’en faut, puisqu’il a le bon goût de s’intéresser également à ce qui se passe tout autour.

 

La biographie est divisée en un avant-propos et dix « époques », qui constituent autant de chapitres de longueur très variable.

 

On ne s’attardera guère sur la première époque, 1881-1900, qui nous présente la jeunesse de l’auteur. Tout juste évoquera-t-on rapidement le conflit latent avec son rentier de père, et ses études interrompues au baccalauréat. Et une rencontre importante sur les bancs du Lycée Condorcet : celle de Roger Martin du Gard.

 

La période 1900-1914 est déjà autrement riche : Gallimard, jeune dandy, y fait la rencontre de Proust vers 1907-1908. Mais surtout, tout commence avec la Nouvelle Revue Française (NRF), revue littéraire et critique fondée en 1909 sous le patronage d’André Gide (après un faux départ en 1908). Très vite, la revue, qui deviendra rapidement prestigieuse, entend se doter d’un « comptoir d’édition » ; et, en 1910, elle engage pour le gérer Gaston Gallimard, qui apporte le capital avec Gide et Jean Schlumberger. Gallimard, du jour au lendemain, devient éditeur, et, à l’enseigne de la NRF, commence à publier des ouvrages, dont certains de son ami Roger Martin du Gard. La société diversifie bientôt ses activités, et, en 1913, Gallimard est également nommé administrateur du théâtre du Vieux-Colombier qui vient d’être créé.

 

Troisième époque, 1914-1918. C’est la guerre. Gallimard craint la mobilisation. Elle le terrifie, le rend littéralement malade. Il cherche par tous les moyens à se faire réformer… et y parvient, puisque son état de santé s’aggrave en vérité, à tel point qu’il doit faire plusieurs séjours dans des sanatoriums. Mais, le conflit s’éternisant, l’angoisse s’accroît. Et Gallimard de s’inquiéter parallèlement pour ses amis partis sur le Front – certains, écrivains compris, y ont déjà perdu la vie – tandis qu’eux ne cessent de s’inquiéter pour lui, le planqué ! Mais Gallimard échappe à la guerre. En 1917, il accompagne même la troupe du Vieux-Colombier pour une tournée de propagande à New York. Puis, en 1918, il prend une décision capitale : il crée la librairie Gallimard, clairement distincte de la NRF, ce qui lui permet de se débarrasser des empiètements les plus gênants de certains indésirables, Gide en premier lieu, et de se poser enfin véritablement en tant qu’éditeur ; son frère Raymond le rejoint pour prendre en charge les questions de gestion.

 

Quatrième époque, 1919-1936. Une grande époque pour la librairie Gallimard, qui ne cesse de se développer, et va bientôt acquérir une mainmise incontestable sur les prix littéraires, et en premier lieu le Goncourt. L’importance de la librairie Gallimard et de l’austère NRF dans le paysage littéraire français va finir par déboucher, au début des années 1920, sur ce que l’on va appeler la « croisade des longues figures », violente campagne de presse à son encontre. C’est aussi l’époque de la grande rivalité entre Gallimard et Grasset, qui commence avec Proust, mais durera des années. Mais Gallimard, parallèlement, continue de diversifier ses activités : nouvelles revues (dont une consacrée au cinéma ; en 1933, il produit d’ailleurs le Madame Bovary de Renoir, avec sa maîtresse Valentine Tessier dans le rôle titre, mais c’est un four), et hebdomadaires à succès par le biais de ZED-publications, le plus célèbre étant incontestablement Détective. Et de nouveaux auteurs rejoignent l’écurie Gallimard : Malraux, Aragon, etc. Il rate par contre Céline, qui aboutit chez le jeune concurrent Robert Denoël…

 

Cinquième époque, 1936-1939. Léon Blum est un ami ; mais le projet de loi des socialistes sur l’édition fait jaser dans la profession, et Bernard Grasset monte aux créneaux… Ce n’est cependant qu’un entracte…

 

… avant le gros morceau, à mon sens la partie la plus passionnante de cette biographie, la sixième époque consacrée à la guerre et à l’Occupation, 1939-1944. Se pose un dilemme : l’éditeur est-il un entrepreneur comme un autre, ou pas ? A-t-il une responsabilité intellectuelle supplémentaire, du fait même de sa fonction ? Autrement dit, peut-il, doit-il exercer son métier sous la botte de l’occupant nazi ? Pour beaucoup, alors, la question ne se pose même pas… Grasset précède l’entrevue de Montoire, et engage la profession à collaborer avant même que la collaboration ne devienne la doctrine officielle de l’État français ! Les éditeurs, Gallimard compris, signent la « liste Otto », désignant les livres désormais interdits. Les éditeurs juifs – Nathan, Calmann-Lévy… – sont spoliés. La Propaganda allemande encourage les éditeurs à publier des textes pro-allemands, ou au moins des classiques allemands (c’est cette dernière voie que choisit judicieusement Gallimard, en éditant notamment Goethe à la Pléiade, maison d’édition rachetée et devenue collection prestigieuse avant-guerre). D’autres s’engagent bien plus avant dans la collaboration : Grasset, donc, mais aussi Denoël, qui publie les virulents pamphlets de Céline, ou encore – un best-seller à l’époque – Les Décombres de Lucien Rebatet. Chez Gallimard, c’est à la NRF que l’Occupation se fait sentir : exit Paulhan, le nouveau directeur est Drieu La Rochelle, qui sert de caution fasciste. Il en a pleinement conscience… Pendant ce temps, les « éditeurs résistants » (et donc clandestins) sont rares (on peut néanmoins citer les Éditions de Minuit, avec Vercors). Et le dilemme des éditeurs se pose également aux auteurs : peuvent-ils publier sous la botte des nazis ? Pour la plupart, il ne fait aucun doute que oui… Chez Gallimard, il y a de francs succès avec des écrivains que l’on qualifiera de « résistants » : Sartre avec Les Mouches, Huis-clos et L’Être et le néant ; Camus avec L’ÉtrangerPilote de guerre de Saint-Exupéry est par contre censuré… et apprend à Gallimard à se montrer un peu plus prudent. Toute cette partie (pp. 283-390) est véritablement passionnante de bout en bout.

 

Et la suite l’est également. Septième époque, 1944-1945 : la Libération, c’est-à-dire l’Épuration (pp. 391-429)… Gallimard s’en sort plutôt bien, de même, à vrai dire, que la plupart des grands éditeurs. Il a pour lui le soutien de nombreux « écrivains résistants », tels que Sartre, Camus ou encore Malraux. Seule pièce à charge : une lettre où il proclame « l’aryanité » de son entreprise. Parallèlement, on fait très vite le distinguo entre les éditions Gallimard et la NRF fasciste de Drieu… lequel se suicide. La NRF est interdite. Fin d’une époque… D’autres éditeurs ont moins de chance : l’affaire Grasset se prolonge, et si, finalement, l’éditeur s’en tire à bon compte, il en ressortira néanmoins durement atteint et profondément touché. Quant à Denoël, il sera mystérieusement assassiné avant son procès.

 

Huitième époque, 1946-1952. Les affaires reprennent (cela dit, elles n’étaient pas mauvaises sous l’Occupation…). De nouveaux auteurs apparaissent, de nouvelles revues aussi – il faut bien remplacer la NRF… Et de nouvelles collections : la « Série noire », notamment. La rivalité, maintenant, n’est plus avec Grasset, mais avec Julliard. Passé un certain temps, Gallimard « récupère » Céline. Puis, le temps passant, on pourra envisager une NNRF

 

Neuvième époque, 1953-1966. L’entrée du marketing dans l’édition. C’est l’époque des grandes concentrations, des éditeurs gloutons qui absorbent – Gallimard au premier chef (Denoël, La Table Ronde, le Mercure de France…).

 

Dernière époque, 1967-1975. Le conflit avec Hachette aboutit à la création de la Sodis et de Folio ; pas rien, quoi. Mais c’est surtout l’heure du bilan, et de la retraite, pour un vieil homme dépassé par les événements… Gaston Gallimard meurt à l’âge de 94 ans.

 

La biographie de Pierre Assouline tient du modèle du genre. Extrêmement documentée, très riche, elle est en même temps d’une lecture fluide et passionnante, et se dévore à vrai dire comme un savoureux roman du XIXe siècle, disons un Zola en moins austère, ou un Flaubert peut-être, riche en scènes de mœurs et en beaux portraits, en anecdotes croustillantes et en analyses judicieuses.

 

Mais, je le répète encore une fois, l’ouvrage vaut à mon sens surtout pour ses pages consacrées à l’Occupation et à la Libération, qui sont vraiment particulièrement intéressantes. Le dilemme soulevé est très complexe, et l’auteur a le bon goût d’éviter le manichéisme et les jugements à l’emporte-pièce. Il sait aussi – notamment dans ces pages – ne pas verser dans l’hagiographie, et montrer à quel point son personnage pouvait être double. Mais cela ne le rend que plus fascinant.

 

 Un bel ouvrage, indispensable à qui s’intéresse à l’histoire de l’édition en France.

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"The Authority, volume 1", de Warren Ellis & Bryan Hitch

Publié le par Nébal

Authority, volume 1

 

ELLIS (Warren) & HITCH (Bryan), The Authority, vol. 1, préface de Grant Morrison, postface de Bryan Hitch, traduit de l’anglais par Jérémy Manesse, Saint-Laurent-du-Var, Panini Comics / Wildstorm, coll. Wildstorm Deluxe, [1999-2000, 2002] 2010, [n.p.]

 

Vous allez dire que c’est parce que je suis un gros malin, mais cette fois pas tout à fait : si j’ai découvert The Authority « à l’envers », c’est essentiellement pour des raisons éditoriales. En effet, si la série a été créée par Warren Ellis au scénario et Bryan Hitch au dessin dans les épisodes qui nous sont aujourd’hui « offerts » (pour 30 €, hum…) par Panini/Wildstorm, nous autres Français avons d’abord connu en TPB les épisodes écrits par Mark Millar et dessinés par Frank Quitely, qui avaient été en leur temps publiés par la défunte collection Semic Books. Et voilà donc pourquoi j’ai découvert The Authority « à l’envers », connaissant la « deuxième période » avant la première, le run de Mark Millar avant celui de Warren Ellis.

 

Cela dit, à l’époque, si je connaissais déjà bien Mark Millar, je ne connaissais pratiquement pas Warren Ellis. Or, depuis, j’ai eu l’occasion de lire entre autres Transmetropolitan (et de vous en dire tout le bien que j’en pensais). Aussi, quand j’ai vu que Panini/Wildstorm ressortait le run originel d’Ellis créant The Authority, je me suis jeté dessus, me disant que ça devait coller, vu les excellents souvenirs que j’avais gardés du run de Millar.

 

En effet, The Authority version Millar (dont je vous reparlerai peut-être plus en détail un de ces jours, parce que ça vaut vraiment le coup), ça donnait ça : une joyeuse bande de super-héros anar’, à la mauvaise réputation de junkies et partouzards, tout ça parce qu’ils n’hésitaient pas à s’en prendre aux intérêts des grands de ce monde ; « l’autorité » en question, c’était une « autorité morale supérieure », mais la leur propre, puisqu’ils ne s’en reconnaissaient aucune autre, pas même celle de l’ONU, et n’hésitaient pas à recourir aux grands moyens (ce qui pourrait en faire des fafs, mais ils étaient tellement sympathiques que non) ; la BD se montrait d’autant plus jubilatoire qu’elle était farouchement subversive (j’ai appris depuis qu’elle avait eu quelques ennuis avec la censure…), tapant sur tout et tout le monde avec un bonheur constant, et renversant tous les tabous dans un joyeux délire gore et lubrique. Pour la première fois, notamment, je voyais un couple de super-héros homosexuels qui, si vous me passez l’expression, n’étaient pas des tapettes pour autant, et foutaient par exemple une mémorable branlée à un groupe de super-vilains parodiant ouvertement les Vengeurs… Bref : The Authority selon Millar, c’était une BD très politique, très subversive, très trash et hilarante, sorte de version excessive en tout de ses Ultimates ultérieurs (que j’aime beaucoup, hein, et qui sont également très politiques et très subversifs… pour du Marvel). Un comic book super-héroïque très punk, en somme.

 

Aussi, depuis, connaissant le Warren Ellis de Transmetropolitan, j’ai supposé que Millar n’avait fait que prolonger, à sa manière certes, mais prolonger néanmoins, les thématiques développées à la base par Warren Ellis.

 

Sauf qu’en fait non, ou quasiment pas. Et que s’il y a bien un peu de subversion dans The Authority version Ellis (et déjà ce couple de super-héros homosexuels, mais Ellis se montre bien plus discret que Millar à cet égard), un peu de politique, un peu de religion également, un peu de gore certes, et, par contre, la même tendance, que je croyais pourtant propre à Millar, à faire dans l’apocalyptique et dans le million de morts à chaque page, s’il y a bien un peu de tout ça, donc, il n’en reste pas moins que The Authority version Ellis ressemble fâcheusement à un team comic comme les autres, indépendant, oui, mais qui ne s'en prend pas aux grands de ce monde... Alors c'est bien écrit, oui ; très bien dessiné, certes (par Bryan Hitch, donc, que l’on allait retrouver plus tard aux côtés de… Mark Millar pour Ultimates !). Mais pas bien original pour autant.

 

The Authority, donc, dérive à la base de Stormwatch, une série que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam. Le groupe super-héroïque « Stormwatch » opérait sous la direction de l’ONU, mais il a été dissous. Certains de ses membres ont néanmoins pendant un temps souhaité continuer à travailler dans l’ombre, ce qui a donné « Stormwatch Black ». Puis des membres de « Stormwatch Black », tels que Jack Hawksmoor, le « dieu des villes » (qui entre en fusion avec les villes et peut les manipuler), et la « chasseuse ailée » Swift, se sont fédérées autour de Jenny Sparks, « l’Esprit du XXe siècle » (née avec le siècle, elle l’incarne, et peut le projeter sous une forme électrique), pour fonder un nouveau groupe, « The Authority », une sorte « d’autorité morale supérieure », donc, ne prenant ses ordres nulle part, et désireuse de bâtir un monde meilleur. Ce trio de base a recruté de nouveaux super-héros : le Docteur, « shaman de la Terre », héritier d’une longue lignée et junkie notoire ; l’Ingénieur (ou plus exactement le nouvel Ingénieur) aux pouvoirs technologiques, Angie Spica ; et, donc, le fameux couple surhumain formé par Apollo, « le roi du soleil », et Midnighter, « le guerrier de la nuit » (très cuir-SM, le monsieur). Et tout ce beau monde de s’installer dans « le Porteur », un étrange vaisseau naviguant entre les mondes, dans des univers tous plus frappadingues et poétiques les uns que les autres.

 

Le volume contient douze épisodes, soit l’intégralité du run de Warren Ellis et Bryan Hitch, qui se décompose en trois story arcs. Le premier est probablement le moins intéressant, qui voit nos super-héros faire face à une menace terroriste totalement gratuite venue de l’Extrême-Orient (parodie du péril jaune d’antan ?). Le deuxième, plus délirant, est aussi plus sympathique, avec son invasion de la Terre par une armée venue d’une Terre parallèle sous la coupe d’une Perfide Albion semi-extraterrestre et anglo-sicilienne. Le dernier est enfin probablement le meilleur et – relativement – le plus subversif, avec son côté lovecraftien et son retour de Dieu à la veille de l’an 2000…

 

Tout ça se lit, oui, mais sans grande passion. Et c’est finalement un peu fade… Une confirmation supplémentaire, à mes yeux, que si Warren Ellis est un excellent scénariste dès qu’il s’éloigne du terrain balisé des super-héros – ce qu’il a montré notamment avec Transmetropolitan, donc, mais aussi Fell, par exemple, ou encore Desolation Jones, du moins pour ce que j’ai pu en lire –, il ne se montre finalement guère convaincant dès l’instant qu’il doit manier des tapettes en collants fascistoïdes.

 

A contrario, tout cela ne fait que me renforcer dans mon image positive de Mark Millar, que je vois décidément bel et bien comme un des meilleurs scénaristes du genre à l’heure actuelle, capable de faire des merveilles avec des super-héros : des scénarii à la fois palpitants, inventifs, intelligents, subversifs, et jubilatoires. Du coup, il va vraiment falloir que je me procure Wanted et Kick-Ass, notamment… Et peut-être aussi, un de ces jours, que je vous cause de certaines de ses BD, comme ses The Authority, donc, mais aussi ses Ultimates, ou encore son fort sympathique Superman: Red Son, belle « uchronie de fiction » où la capsule de Superman, au lieu de tomber aux Etats-Unis, tombe en Union Soviétique, et qui va (ou vient de ?) être rééditée chez Panini/DC. Avis aux amateurs…

 

 En attendant, ce « premier volume » est donc bel et bien une cruelle déception, sur lequel je ne saurais trop vous conseiller de faire l’impasse ; par contre, s’il doit présager d’un deuxième volume reprenant le run de Millar, ce sera une toute autre histoire…

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"Les Dieux de Bal-Sagoth", de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

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HOWARD (Robert E.), Les Dieux de Bal-Sagoth, illustrations de Didier Graffet, traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2010, 476 p.

 

Pour ma part, et quoi que l’on puisse reprocher par ailleurs à ladite maison (c’est un sport national), je ne remercierai jamais assez Bragelonne et Patrice Louinet d’avoir poursuivi l’édition des œuvres de Robert E. Howard au-delà de l’intégrale de Conan. Merci, merci, merci. Certes, cela a pu donner du très bon (Bran Mak Morn), du bon (Solomon Kane), et du moins bon (Le Seigneur de Samarcande) ; mais c’est en tout cas une occasion unique de redécouvrir un auteur sans doute plus varié et moins caricatural que ce que l’on a longtemps voulu croire, et qui, tout au long de sa courte carrière, a régulièrement pondu des textes fort intéressants.

 

Certes, il s’agit de littérature populaire, mais de bonne littérature populaire ; aussi est-ce toujours avec une certaine impatience que j’attends les nouvelles parutions howardiennes chez Bragelonne, que je m’empresse d’acheter dès leur sortie. Après, c’est un peu la roulette russe… mais en parlant d’Howard, c’est sans doute de mauvais goût, alors on préfèrera pasticher Forrest Gump, et dire avec lui que Howard, c’est comme une boîte de chocolats : on ne sait jamais sur quoi on va tomber.

 

Las, autant le dire tout de suite, avec Les Dieux de Bal-Sagoth, premier tome d’une intégrale en trois volumes des récits de fantasy et d’horreur « hors-cycle » (du moins est-ce ainsi que je l’ai compris... ?) de Robert E. Howard, on tombe dans l’ensemble sur du « pas très bon ». Des vieux machins un peu moisis, d’autres qui sentent pas bon, quelques-uns d’un peu trop liquoreux. Pas tous, heureusement : il y en a de tout à fait mangeables, et même de bons ; mais dans l’ensemble, c’est quand même l’amertume qui domine…

 

Nous commençons par retrouver (donc, en fait de « hors-cycle », déjà, ça coince un peu) Turlogh O’Brien, un personnage de paria irlandais, fort intéressant, que l’on avait déjà pu croiser dans deux (si je ne m’abuse) très chouettes nouvelles du très chouette Bran Mak Morn – et en tout cas dans « L’Homme noir », excellent récit dudit recueil. « Les Dieux de Bal-Sagoth » (pp. 11-60) en constitue d’ailleurs la suite, et c’est plutôt une réussite que ce récit d’heroic fantasy totalement frénétique, dans lequel, comme Patrice Louinet en fait la remarque (p. 460), l’accumulation des événements en moins de vingt-quatre heures est telle que Jack Bauer himself pourrait en prendre de la graine. Ça commence plutôt pas mal, donc. Et plutôt bien, même

 

Et ça se poursuit pas mal, quoique de manière un peu trop confuse, avec « Le Crépuscule du Dieu gris » (pp. 61-105), nouvelle contant la bataille de Clontarf (1014) et en faisant le « ragnarok personnel » d’Odin. Turlogh O’Brien n’y est qu’un des très nombreux personnages secondaires, dans ce texte qui se situe chronologiquement avant son bannissement. Parfois intéressant et animé d’un certain souffle épique, ce texte indéniablement documenté se révèle quand même dans l’ensemble un peu trop lourd pour convaincre véritablement. Patrice Louinet a sans doute raison (mais bien sûr qu’il a raison !) quand il dit que, si ce texte a eu une influence sur les récits ultérieurs de Conan, ce n’est pas tant parce qu’on y trouve un personnage qui s’appelle Conn et qui jure par Crom, que, a contrario, parce que Howard avait éprouvé là toute la difficulté et la lourdeur imposée par les recherches dans un cadre historique, ce dont la création de « l’Âge Hyborien » allait le soulager.

 

On retrouve Turlogh O’Brien dans deux fragments en appendice. Le premier, non titré (pp. 427-430), est trop court pour que l’on puisse vraiment en dire quoi que ce soit – si ce n’est que le personnage y apparaît bien fourbe. Le second, bien qu’éminemment bancal, est plus intéressant à mes yeux : « L’Ombre du Hun » (pp. 431-453), avec son [sic] général, est un récit inachevé totalement foutraque, qui commence très mal, et part dans toutes les directions, mais contient quelques beaux moments ; je retiens notamment une belle scène de bataille navale, et une invraisemblable épopée russe de Turlogh O’Brien, où notre héros se voit décerner le titre de bogatyr (mais je reviendrai là-dessus très bientôt…).

 

Revenons maintenant en arrière, et abandonnons l’Irlandais et sa hache dalcassienne. Nous allons enchaîner sur quelques textes de jeunesse de Robert E. Howard, parmi les premiers publiés dans Weird Tales.

 

 

Et là, on se dit que Farnsworth Wright, le rédacteur en chef, n’était pas très regardant, parce que fouyayaye ! C’est quand même pas bon du tout. Ainsi du tout premier, « Lance et croc » (pp. 107-118), un récit préhistorique didactique, maladroit et convenu ; le suivant, « Dans la forêt de Villefère » (pp. 119-125), que Wright qualifiait de « bijou » (?!?), est un récit de loup-garou très maladroit dans la forme, qui ne vaut donc guère mieux. Certes, Howard est bien jeune, alors on l’excusera…

 

Et puis il fait des progrès rapides. « La Tête de loup » (pp. 127-156), sorte de suite à « Dans la forêt de Villefère », pour être un peu foutraque, et un peu grotesque dans tous les sens du terme, n’en est pas moins un récit d’horreur gothique relativement convenable, bien plus fréquentable en tout cas que les deux abominations qui précèdent.

 

Cela-dit, elles avaient au moins pour elles d’êtres courtes. Ce n’est hélas pas le cas de celle qui suit, « Le Crâne vivant » (pp. 157-283), loooooooooooongue nouvelle (enfin, rendue un peu artificiellement longue par des sauts de page incessants, aussi…) pastichant Sax Rohmer et son terrible docteur Fu Manchu. Mais à la Howard, et mâtinée de Lovecraft. Ce qui nous donne au final une loooooooooooooooooooongue variation sur le péril noir et jaune et brun et pas blanc, en fait, quoi, qui s’explique sans doute par l’époque, le contexte, oui, on est d’accord, mais qui passe quand même difficilement pour un lecteur contemporain, qui hésite du coup entre le sac à vomi et le franc éclat de rire (parce que, comme le dit le Philosophe, « mieux vaut en rire que s’en foutre »). J’avoue avoir ris aux larmes à ce passage (p. 262, souligné par l’auteur) :

 

« Une foule impressionnante se pressait sur ce toit. Ils étaient assis, accroupis ou debout… et sans exception il ne s’agissait que de Noirs ! »

 

Et un peu plus loin (p. 281) :

 

« […] les centaines de Noirs qui ont dû mourir à ce moment-là.

« – Tous les Noirs de Londres devaient s’y trouver.

« – Je le pense. Tous sont, au fond d’eux-mêmes, des adorateurs du vaudou […] »

 

Mais là, vous me direz que chez Lovecraft, dans le fond, c’est pas mieux, et vous n’auriez pas tort. N’empêche qu’il s’agit là d’une nouvelle longue, nauséabonde et chiante, et qui plus est mal documentée (Londres selon Howard, c’est un peu bizarre ; quant à sa perception des drogues, n’en parlons pas…).

 

Suit « Le Moment suprême » (pp. 285-291), courte nouvelle misanthrope et dépressive. Ça n’est pas bien bon, mais il est vrai que, quand on sait la fin de l’auteur, ça prend une résonance particulière…

 

On passe à quelque chose d’un peu plus intéressant avec « Le Feu d’Asshurbanipal » (pp. 293-323), récit mêlant aventures orientales et horreur lovecraftienne avec un certain talent. Moui, ça passe plutôt bien.

 

Au passage, on évoquera le dernier « Fragment sans titre » (pp. 455-457) des appendices, qui contient la seule évocation conjointe, en mauvais allemand, des Unausprechlichen Kulten de Von Juntzt faisant le lien avec l’Âge Hyborien.

 

Mais revenons au corps du livre, avec « Les Guerriers du Valhalla » (pp. 325-369), texte un peu problématique, mais dans l’ensemble plutôt intéressant. C’est la première apparition de James Allison, et avec lui du thème de la réincarnation. James Allison, handicapé, se souvient d’une vie antérieure « sur-virile », où il était Hialmar, une sorte de pré-Viking parti pour une immense marche de massacre autour du monde, qui l’amène finalement aux portes d’une cité pré-texane (on pense beaucoup, au début, aux « Dieux de Bal-Sagoth »). L’image de ce trek sanglant est très forte, et les scènes de bataille sont réussies. En même temps, le récit est un peu convenu, et sa fin un peu abrupte (en raison de sa complexe histoire éditoriale, sans doute). Et puis, là encore, il est certains passages dont on aurait pu se passer (p. 349) :

 

« Un homme ne vaut ni plus ni moins que les sentiments qu’il éprouve à l’égard des femmes de son sang, ce qui constitue le seul et véritable test de la conscience raciale. Un homme peut posséder une femme étrangère et s’asseoir à la table du compagnon de celle-ci, étranger lui aussi, sans éprouver le moindre élancement de conscience raciale. Ce n’est que lorsqu’il voit un étranger posséder, ou sur le point de posséder, une femme de son sang, qu’il prend pleinement conscience de la différence de race et de souche. »

 

Ouch.

 

Suivent deux brefs récits de « western fantastique ». Tout d’abord, « Les Morts se souviennent » (pp. 371-383), ou la vengeance posthume d’une Noire assassinée avec son époux par un Blanc ivre. Rien que de très convenu dans le fond, mais la forme, multipliant les pièces à conviction, n’est pas inintéressante.

 

Après quoi l’on passe à « Querelle de sang » (pp. 385-393), nouvelle pour laquelle Patrice Louinet s’enthousiasme, mais qui m’a pour ma part laissé assez froid… car c’est là encore assez convenu, trouvé-je. Mais bon.

 

Reste « La Maison d’Arabu » (pp.395-424), fantasy mésopotamienne non dénuée d’un certain charme, mais tout de même un peu confuse, et qui finit quand même carrément en queue de poisson…

 

Et il faut bien entendu ajouter à tout cela une « Introduction » (pp. 7-10) et une postface (« Entre haine et oubli », pp. 459-477) tout à fait passionnantes de Patrice Louinet (comme d’hab’, quoi).

 

 Il n’en reste pas moins qu’au final c’est un sentiment de déception qui domine une fois refermé Les Dieux de Bal-Sagoth. Ce recueil fait de bric et de broc se révèle inégal en qualité, et, si l’on y croise régulièrement le pire d’Howard, on ne le sent que rarement à son meilleur. Ce qui ne m’empêchera certainement pas de faire l’acquisition et de lire le tome suivant, hein… Mais il faut bien dire ce qui est : celui-ci est sans doute à réserver aux fans hardcore.

CITRIQ

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"Preacher", t. 7. "Salvation", de Garth Ennis & Steve Dillon

Publié le par Nébal

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ENNIS (Garth) & DILLON (Steve), Preacher, t. 7. Salvation, Panini Comics / Vertigo, [1998-1999] 2010, [n.p.]

 

Putain, ça faisait une ÉTERNITÉ que je vous avais pas causé de Preacher. Et c’est qu’il s’en est passé des trucs, depuis la dernière fois (d’autant que, la dernière fois que je vous en ai causé, c’était pour un album un peu spécial…). Alors petit rappel des faits.

 

(En commençant par la sempiternelle précision : il est mentionné sur la couverture de ce septième tome de Preacher que c’est une publication « pour lecteurs avertis » ; ça veut dire qu’il y a du sang, du sexe SM, du vomi, des tripes et plein de gros mots.)

 

(Vous êtes avertis.)

 

Comme ça fait longtemps, je commence par faire un peu de copier-coller pour la présentation générale, parce que j’ai la flemme (putain).

 

« Vous la connaissez, celle du pasteur, du vampire et de la tueuse à gage ? »

 

Paraît que c’est comme ça, en gros, que les gens de chez Vertigo avaient présenté Preacher, dans le temps. Je sais pas si c’est vrai, mais je sais une chose : Preacher, c’est bon, putain. Le cultissime bébé de Garth Ennis, une des productions phares du label Vertigo après le fantabuleux Sandman de Neil Gaiman (rien à voir ou presque), est une BD à peu près unique en son genre, qui a allègrement piétiné toutes les limites imposées jusqu’il y a peu aux comics. Heureusement, quelque temps auparavant, Watchmen d’Alan Moore et The Dark Knight Returns de Frank Miller, notamment, avaient un peu remis les pendules à l’heure, avec leurs héros immoraux, leur violence, leur noirceur. Et si Preacher se place assez clairement dans cette filiation, c’est en poussant le bouchon encore plus loin. Et ça fait plaisir.

 

Putain.

 

Petite présentation pour ceux qui connaîtraient pas. Le Preacher n’est pas un super-héros à proprement parler, avec costume de tapette, identité secrète et tout et tout. C’est simplement, de son vrai nom, Jesse Custer (ouais, les initiales, ouais, vu…), un pasteur texan qui recherche Dieu.

 

Pour lui botter le cul.

 

Parce que l’autre enflure de vieux barbu, là, a démissionné, foutant un bordel pas possible au Paradis et de par chez nous, et que Jesse en a fait les frais : il s’est retrouvé possédé par Genesis. Et Genesis, c’est pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Ouais, même que Phil Collins. Genesis, c’est le rejeton pas désiré fruit de l’union contre-nature entre un ange et un démon. Une sale bestiole unique en son genre, et très très puissante. Qui a pris possession de Jesse Custer en tuant tout le monde autour (pas discret, le morveux), et a donné au pasteur un pouvoir terrible : les gens sont contraints d’obéir à tous les ordres de Custer. Et Custer a de l’imagination.

 

Mais il est aussi dans la merde, parce que sa petite aventure en fait une cible toute désignée pour des anges glauques comme le cowboy bourrin dit « Saint des Tueurs », pour des religieux dégénérés comme les abrutis du Graal, pour les rednecks du coin (ils sont nombreux)… Pour plein de monde, en fait. Y compris mamie (voir tome 2). Heureusement pour lui (ou pas), Custer n’est pas tout seul dans la mélasse. Il est accompagné de sa petite amie Tulip O’Hare, blonde incendiaire, comme on dit, mais pas trop fort si elle est dans le coin parce qu’elle aime jouer de la gâchette ; et aussi, en temps normal, de Cassidy, un vampire irlandais (ouais, ben, on a les potes qu’on peut, hein…).

 

(Fin du copier-coller.)

 

Enfin, ça, c’est en temps normal. Parce que le problème, c’est que, depuis le dernier affrontement apocalyptique avec les forces du Graal (et tant qu’à faire le Saint des Tueurs) à Monument Valley (joli cadre ; pour ceux qui n’auraient toujours pas saisi, Preacher est définitivement un western moderne), Jesse est tombé d’un avion vers une mort certaine… sauf qu’il est pas mort. Il s’est réveillé bien vivant, mais avec un œil en moins, sans trop savoir pourquoi ni comment.

 

Mais le pire dans tout ça, le pire, c’est quand il a retrouvé la trace des deux autres, là. Ça, putain, ça, ça lui a fait mal : voir sa copine dans les bras de son « meilleur pote »… Il n’a pas pu affronter ça. Il les a fuis. Lâchement, peut-être. Mais allez vous faire foutre ! Il a un gros coup de blues, là, ouais, bon, il a besoin de temps, il lui faut réfléchir. À plein de trucs.

 

Alors il trouve refuge dans un bled paumé dans le trou du cul du Texas, Salvation. Une petite bourgade qui a ses propres petits problèmes, cela dit, avec les employés fouteurs de merde du baron de la viande Odin Quincannon (qui parle de lui à la troisième personne, la drôle d'idée...). Jesse y retrouve une amie d’enfance.

 

Il y fait aussi une autre rencontre inattendue et déterminante...

 

Et il décide d’y rester, en tant que shérif, le temps de faire un peu le ménage. Pas de « sauver le monde », non, mais au moins de faire son boulot, et de calmer cette petite ordure de Quincannon et sa pétasse nazie d’avocate.

 

Mais c’est le Sud, avec ses propres problèmes. La ségrégation y reste marquée. Le Klan se met de la partie… Pas un problème pour Jesse Custer. Le prêcheur a une âme de shérif : c’est la figure paternelle de John Wayne qui veut ça, sans doute.

 

Avec Salvation, Garth Ennis et Steve Dillon nous ont concocté un TPB de Preacher entièrement focalisé sur le personnage de Jesse Custer, qu’on a rarement vu aussi complexe, et quasiment dénué du moindre élément fantastique. Mais le bilan n’en est pas moins une réussite incontestable. On se régale tout au long de ce western moderne où J.C., malgré John Wayne, fait plus que jamais penser à Clint Eastwood, quelque part entre la « trilogie des dollars », « l’inspecteur Harry » et Impitoyable.

 

Le dessin de Steve Dillon s’y montre plus épuré que jamais, et sert parfaitement la narration d’un Garth Ennis en grande forme, aux dialogues finement ciselés, et au propos toujours intéressant. Comme dans les meilleurs moments de la série, il sait se montrer tour à tour palpitant, hilarant (les scènes avec le Klan ou avec l’avocate SM nazie…), émouvant (la rencontre-inattendue-et-déterminante, Gunther…), révoltant, bref, il fait son boulot avec sa maestria habituelle, et on applaudit bien fort.

 

 Salvation est bien un excellent volume de Preacher, avec une petite musique très particulière cela dit. J’attends pour ma part la suite avec impatience, et j’ai hâte de voir le trio se reformer… ou pas. On verra bien…

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"The Goon", t. 6 et 7, d'Eric Powell

Publié le par Nébal

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POWELL (Eric), The Goon, 6. Chinatown et le mystérieux Monsieur Wicker, [The Goon volume 6: Chinatown and the Mystery of Mr. Wicker], traduit de l’anglais [États-Unis] par Nick Meylaender, Paris, Delcourt, 2009, 109 p.

 

POWELL (Eric), The Goon, 7. Migraines et cœurs brisés, [The Goon volume 7: A Place of Heartache and Grief], traduit de l’anglais [États-Unis] par Nick Meylaender, Paris, Delcourt, 2010, 125 p.

 

Ça faisait un sacré bout de temps que je voulais vous causer de l’excellent comic book qu’est The Goon d’Eric Powell. Bah voilà, aujourd’hui je vais enfin pouvoir le faire, et pour le coup on va s’en taper deux albums, et non des moindres.

 

Mais petite présentation générale tout d’abord. Commençons par l’auteur, Eric Powell donc. Ce jeune homme est un pur autodidacte, à la fois scénariste et dessinateur (ce qui n’est pas forcément très commun outre-Atlantique), et accessoirement un pote à Mignola (il y a même eu un mémorable crossover The Goon / Hellboy, dans le tome 3 de The Goon, si je ne m’abuse…). Le bonhomme a déjà collecté une kyrielle de récompenses, et notamment d’Eisner Awards, essentiellement pour sa plus célèbre création, qui est donc The Goon, BD à l’origine totalement indépendante, publiée sous son propre label Albatros, puis récupérée par Dark Horse.

 

Essayons maintenant de décrire un petit peu The Goon.

 

 

Ben ça s’annonce pas facile.

 

Imaginez une sorte de ville un peu hors du temps, coincée entre les années 1920 et 1950 (pour l’essentiel). La ville est menacée par une bande de zombies, dirigés par un prêtre anonyme, résidant à Lonely Street. Pour s’en protéger, les habitants s’en remettent volontiers à un autre gang, celui de Labrazio, représenté par son bras-droit, Goon (la « brute épaisse »), toujours flanqué de Franky, un mini-psychopathe grand amateur de COUTEAU DANS L’ŒIL !

 

Sauf que la réalité est un peu plus complexe. En fait, Labrazio est mort. Et Goon est loin de n’être qu’une brute épaisse : le vrai chef, c’est lui, mais il préfère dissimuler son rôle… et jusqu’ici ça marche plutôt bien.

 

Sur ce canevas de base, Eric Powell a brodé des histoires très variées au fil des cinq tomes précédents ; des histoires parfois relativement sérieuses, le plus souvent totalement débiles, et à mourir de rire : la série s’est en effet illustrée par son humour absurde et volontiers trashouille (âmes sensibles s’abstenir) au fil d’épisodes se terminant souvent en queue de poisson (ou de ce que vous voudrez). Mais c’était un vrai régal.

 

Mais l’autre régal était graphique. Car Powell est un grand dessinateur/illustrateur, capable d’utiliser des dizaines de techniques différentes en fonction de ce qui lui paraît le plus utile sur le moment. Si les tout premiers épisodes, de ce point de vue, n’avaient rien d’exceptionnel, la donne a vite changé, et The Goon, pour débile qu’elle soit le plus souvent, est un vrai délice pour les yeux.

 

Et ce ne sont pas les deux TPB dont je vais vous causer aujourd’hui qui vont faire mentir cette réputation. En fait, je crois même qu’on est là devant Eric Powell au sommet de son art, plus particulièrement dans le tome 6, publié originellement en un volume, Chinatown et le mystérieux Monsieur Wicker.

 

« Chinatown », c’était un peu l’Arlésienne, dans The Goon. Très régulièrement, dans les dialogues, il était fait allusion, de manière cryptique, à « ce qui s’était passé à Chinatown ». On n’en savait pas plus. On savait seulement que ça avait salement amoché Goon, qui ne voulait pas en parler. Maintenant, on va savoir pourquoi.

 

Et Eric Powell d’annoncer la couleur dès la première page, en grands caractères blancs sur fond noir : « Ce qui suit n’est pas drôle. »

 

On est prévenu. Effectivement, Chinatown – album multi-eisnerisé – est un récit à part dans la série. Il est totalement dénué de l’humour caractéristique de The Goon. C’est un pur mélodrame – mâtiné d’un peu d’action, tout de même –, extrêmement touchant (si), et vraiment pas drôle du tout.

 

Goon se souvient de Chinatown. Une des périodes les plus douloureuses de sa vie. Les souvenirs l’assaillent au pire moment : un rival arrive en ville, le mystérieux Monsieur Wicker, qui tente de s’approprier les marchés du Goon. Mais tout cela semble bel et bien lié.

 

Le récit, du coup, alterne toujours judicieusement présent et passé – inévitables teintes sépia – jusqu’au trauma final. Et les dessins sont de toute beauté. Il faut voir le rendu exceptionnel auquel parvient Eric Powell sur cet album hors-normes – ainsi, par exemple, les déchirants portraits pleine-page du Goon…

 

Chinatown n’est sans doute pas l’album idéal pour découvrir la série : son manque total d’humour ne l’en rend pas du tout représentatif. Mais c’est bien un chef-d’œuvre en son genre, sur lequel les amateurs du Goon ne sauraient faire l’impasse.

 

On retourne à quelque chose de plus traditionnel avec Migraines et cœurs brisés (lequel, lu immédiatement après Chinatown, peut du coup donner une impression d’inachèvement… mais n’est pas mauvais pour autant, juste inférieur), cette fois découpé en chapitres, et où l’humour débile revient en force. Après un premier épisode assez moyen, on retrouve du grand Goon avec le triste (?) sort d’un « vrai gros con » qui a une conception pour le moins particulière de l’usage des brosses à dents ; on y croise une Française, des harpies, et une fin stupide comme on les aimes. Puis un nouvel arc commence (lentement) à se mettre en place, émaillé de gags improbables (comme une chasse au travesti). Un peu frustrant, cela dit, de voir l’album se terminer aussi vite, sur un réjouissant interlude cependant, où l’on retrouve avec plaisir notre cher dégénéré scatophile Valentin Pêchu pour en foutre plein la gueule à Oprah Winfrey. Bref, on attend la suite pour pouvoir véritablement se prononcer sur la valeur de la chose…

 

Suit enfin la traditionnelle galerie d’illustrations, toujours aussi chouette quand c’est Powell qui s’y colle, toujours aussi dispensable quand ce sont des petits Français qui rendent hommage.

 

 N’empêche que : The Goon, c’est bon, mangez-en.

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