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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Fantômes et farfafouilles", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Fantômes et farfafouilles
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1963, 2001] 2006, 310 p.
 
Après le très bon Lune de miel en enfer déjà évoqué par ici, voici un nouveau recueil de nouvelles du grand Fredric Brown, composées entre les années 1940 et 1960. Pas facile de le chroniquer, celui-là, même s’il est au moins aussi intéressant que le précédent. On remarquera déjà qu’à la différence de ce dernier, on ne saurait vraiment, du moins il me semble, déterminer ici un thème dominant. Le ton varie à nouveau énormément : certains textes sont hilarants, et parfois un brin grivois, d’autres tragiques, d’autres encore cauchemardesques ; on y trouve à nouveau de la science-fiction et du fantastique (sans nette prédominance de la première cette fois-ci), mais aussi du policier, des fables, des textes relevant de la « littérature générale »… On voit bien ici à quel point il serait réducteur de cantonner Fredric Brown à son rôle de père fondateur de la SF humoristique : le bonhomme était bourré de talent, et savait l’exercer de bien des manières différentes.
 
Mais il avait néanmoins une maîtrise rare de la forme courte, et même, autant le dire, de la forme vraiment très très courte : sur la quarantaine de nouvelles que comprend ce recueil, la plupart sont des histoires à chute ne s’étendant que sur deux ou trois pages, et la dernière, l’excellentissime « F.I.N. », sur une seule. Ce n’est qu’en fin de volume que l’on trouvera des textes plus longs, non moins réussis d’ailleurs (« L’assassinat en dix leçons faciles », « Sombre interlude », « Entité-piège », « Agnelle », « Moi, Flapjack et les Martiens », « La bonne blague », « Dessinateur humoristique » et enfin « Les Farfafouille »).
 
Bref : un recueil où l’on trouvera à boire et à manger, mais avec le standing d’un quatre étoiles ; la qualité est toujours présente, et les nouvelles composant Fantômes et farfafouilles, quelle que soit l’émotion qu’elles visent à provoquer, touchent généralement juste. Quelques exemples ? Allez : l’histoire d’un homme à la recherche d’une actrice prisonnière des Abominables Hommes des Neiges (« Abominable ») ; la sordide histoire d’un petit voyou dont tous les souhaits se réalisent (« Ricochet ») ; une série de « cauchemars », fantastiques ou pas, drôles (« cauchemar en jaune », l’histoire d’un homme qui tue sa femme…) ou tragiques (« Cauchemar en gris », le très éprouvant « Cauchemar en bleu ») ; un charmant repas de famille qui tourne au Conte de la crypte (« L’anniversaire de Grand-mère ») ; « Les grandes découvertes perdues » du fait d’un petit oubli fâcheux ; un crime parfait, si ce n’est une « Erreur fatale » ; une amusante variation sur les paradoxes temporels (« Les vies courtes et heureuses d’Eustache Weaver ») ; une parthénogenèse aux conséquences troublantes (« Jicets »)… Et puis quelques plaisanteries salaces de temps à autres (« Vilain », « Abominable », « L’anneau de Hans Carvel », « La corde enchantée », « Comme ours en cage », « Histoire de pêcheur »…). Tout cela est généralement très efficace, mais impossible à résumer…
 
On ne peut à vrai dire guère s’attarder davantage dans la description des quelques textes plus longs qui figurent en fin de volume sous peine de gâcher le plaisir du lecteur... Dans « Sombre interlude », par exemple, un homme du futur est confronté à la bêtise de l’Amérique profonde : on rit jaune… Le même thème se trouve dans un sens dans « Entité-piège », nouvelle sombre et passionnante sur l’improbable destin d’un dictateur américain de 23 ans habité par une intelligence (qui est ici tout autant incompréhension) extra-terrestre. Après le sombre récit vaguement policier « Agnelle », on retrouve le sourire (ou le ricanement) avec le très drôle « Moi, Flapjack et les Martiens », racontant comment un âne a sauvé la Terre de l’invasion des Martiens. Un texte très fort, ensuite : « La bonne blague », drôle et tragique à la fois. « Dessinateur humoristique » est bien plus léger, mais toujours fort sympathique. « Les Farfafouille », enfin, est un petit bijou de conte fantastique, qui fait froid dans le dos.
 
Bon, pas en forme pour ce compte-rendu, désolé, mais c'était pas évident, là… Fantômes et farfafouilles est un excellent recueil de nouvelles que le lecteur se doit de découvrir par lui-même.

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"Ici-bas", d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

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JOUANNE (Emmanuel), Ici-bas, [Paris], Denoël, coll. Présence du futur, 1984, 250 p.
 
Je ne connais décidément rien à la science-fiction made in France. Triste constat, mais je suis bien incapable de citer 20 ouvrages de SF français qui m’aient vraiment botté, au point de figurer dans une « bibliothèque idéale ». Ca peut pas durer, j’ai du retard à rattraper. Du coup, l’autre jour, flânant entre les étals des bouquinistes sur la place du Capitole, je me suis dit, tant qu’à faire… Et c’est ainsi que j’ai fait l’acquisition de ce roman d’Emmanuel Jouanne, pas réédité à ma connaissance. Un peu au pif. Mais la quatrième de couv’ me paraissait alléchante, et la couverture, si elle n’est certes pas bien belle, évoque néanmoins des masques. Et moi, les histoires de masques, ça m’a toujours fait de l’effet… Allez hop (au passage, j'ai appris depuis que ce roman avait été récompensé par le prix Rosny Aîné).
 
Jouanne, j’en avais déjà entendu parler, à travers un dossier qui lui avait été consacré dans un numéro de Bifrost. Il y avait une nouvelle de lui, qui ne m’a pas marqué plus que ça, et une longue interview, à la tonalité un peu agaçante des fois. Bon, j’en avais au moins retenu ceci : Jouanne était un des fondateurs du groupe Limite (avec des gens comme Francis Berthelot ou Jacques Barbéri), désireux de renforcer l’importance accordée au style dans la SF française, de produire une SF « plus littéraire » en abolissant les frontières entre genre et « littérature générale », ce qui n’a pas manqué de susciter une certaine animosité chez quelques confrères. Cette ambition m’a toujours paru louable, même si : a) il y a le risque d’en arriver à une bouillie pédante et sans âme ; b) la SF n’a en soi rien de dégradant (non mais). Mais pourquoi pas, après tout ?
 
Ecran noir. Puis : Avon Deschamps, une trentaine d’années, antiquaire, résidant et travaillant à MicroParis, dans quelques siècles. Le narrateur. Il est marié, avec Tom. Car Avon est un Mister, mâle dominant, et Tom un Monsieur, dominé, dans un monde où il n’y a pas de femmes : les femmes, comme chacun le sait, sont un mythe, une fiction littéraire, un véhicule symbolique, le fruit de l’imagination collective. Le couple d’Avon et de Tom est ainsi tout ce qu’il y a de plus normal. Et comme tout couple, il connaît ses crises : Avon en a « un peu marre » ; Tom aussi, sans doute, qui, échappant de la vaisselle, court s’écrouler sur le lit conjugal pour y sangloter, attendant un réconfort qui ne viendra pas. Normal, quoi.
 
On sonne à la porte. Un homme un peu nerveux annonce à Avon qu’il a gagné un concours. Avon, pourtant, ne joue pas… Ah oui, mais c’est un concours « discret », voyez-vous, et le fait est que vous avez gagné. L’homme s’en va, laisse un imprimé à Avon : celui-ci doit retirer son cadeau – non précisé – aujourd’hui dernier délai. Bon… Et Avon de sortir, intrigué : il défait sa chemise, retire ses poignées en plastique de son torse – normal, il faut bien, pour les transports en commun – et se rend dans un magasin où il n’a jamais mis les pieds. L’accueil est misérable, l’ambiance oppressante. Puis Avon est conduit dans une salle poussiéreuse, où l’attend un sinistre individu de 2 m de haut : il dit s’appeler Sam, et c’est un Comédien – un de ces types masqués, à qui on ne peut pas faire confiance. Et le cadeau ? Dans le coffre, à côté.
 
Une femme. La dernière femme, congelée, qui sort lentement de son hibernation. Elle appartient à Avon – on lui avait plus ou moins fait comprendre que son cadeau pourrait être embarrassant… Elle dit s’appeler Lilas ; mais elle ment, sans doute : Lilas, c’est une fleur, pas un nom ! Il faudra pourtant faire avec. Et commence alors un étrange périple souterrain pour le Mister, le Comédien et la femme anachronique. Ah, et le gnome « prévisionniste » qui se cache dans les robes de Sam, aussi. Pas question de revenir à la surface et de déambuler nonchalamment entre les immeubles figuratifs, en forme de téléphone ou de voiture : les femmes, dans ce monde-là, n’existent pas ; et il semblerait même que, les dernières, on les ait mangées… Mais est-ce vrai ? Après tout, ses parents ne cessaient de menacer le petit Avon de le manger s’il n’obéissait pas, ou s’il ne trouvait pas acquéreur à l’âge de 10 ans ; mais ça, c’était une blague, non ?
 
Etrange, isn’t it ? Un peu, mon n’veu. Sacrément perturbant même. Et fascinant aussi. Les premières pages de ce roman sont incontestablement brillantes et fortes ; il s’en dégage très vite une atmosphère très noire, absurde, oppressante et claustrophobe, cauchemardesque en un mot. La bizarrerie omniprésente suscite bien vite le malaise, et, rapidement, on ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre cet Avon Deschamps, à la fois maladroit et arrogant, petit bourgeois mal dans sa peau sur lequel tend à se refermer un vaste piège flou, incompréhensible et terrifiant, et un certain Joseph K. aux prises avec la Justice inaccessible du grenier du Palais. Le lien ne saurait faire de doute, et est dans un sens revendiqué (le magasin d’Avon se cache derrière la reproduction – eh eh… – d’une scène tirée d’une adaptation cinématographique du Procès). Jouanne n’est pas Kafka, mais son roman n’en est pas moins remarquablement pertinent et déstabilisant. Belle performance d’écriture : le lecteur est promené, hagard, tout comme le narrateur, dans le dédale en cendres des catacombes de MicroParis, d’une interprétation à l’autre, d’une histoire à l’autre – les protagonistes agrémentant les pauses de leur voyage de nombreux récits – dans un monde étrange et étouffant où l’on ne sait qui ou quoi croire, ni même si cela a une quelconque importance.
 
Le mensonge est en effet au cœur du roman. Tout, ici, est mensonge, dissimulation, fiction, façade, masque, factice, artifice. Les hommes se mentent, les parents mentent, les visages mentent (qu’ils soient dissimulés derrière un masque de Comédien ou le maquillage indispensable aux relations sociales), les bâtiments mentent, les documents mentent, les institutions mentent, l’histoire ment. Jusqu’au corps des individus, qui est factice : pas d’os à l’intérieur, que du plastique (ce qui est pratique pour les poignées, mais vise surtout à ne pas fondre ; tous les hommes à la colonne vertébrale naturelle ont fondu, c’est bien connu). Jusqu’aux rêves qui seraient fabriqués, par la caste souterraine des Dormeurs. Mensonge, tout le temps et partout : l’antiquaire Avon ment sur ses compétences, et vend un électrophone en le prétendant vieux de 1730 ; le métier de Lilas, à l’en croire, était de poser des bombes au service du Gouvernement, bombes qui n’étaient pourtant pas censées exploser (enfin, c’est ce qu’elle dit… Elle pose bien une bombe, dans la maison abstraite, mais ce n’est qu’une feuille de papier avec inscrit « ceci est une bombe ») ; quant à Sam, si c’est bien son nom, c’est de par sa formation un maître es mensonges… Tous peuvent bien prétendre ce qu’ils veulent : ce sont peut-être des Margis, par exemple, ces terroristes souterrains qui surgissent à l’occasion de maisons mobiles ; mais doit-on accorder le moindre crédit à un homme se présentant de lui-même comme un Margi ?
 
« Je suis un menteur. » Le paradoxe est connu. Certains le font remonter aux jeux sur le langage des sophistes de l’Antiquité ; Barbara Cassin, notamment, semble faire le lien entre ce type de paradoxes et la seconde sophistique, celle qui, dit-on, aurait inventé le roman… Mise en abyme, ce qui est approprié pour une aventure souterraine. Ici-bas est ainsi un roman palpitant (malgré quelques longueurs vers le milieu), fascinant, troublant, pertinent, et le plus souvent remarquablement bien écrit. Mais libre à vous de me croire. Ou pas.

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"Invasions divines. Philip K. Dick, une vie", de Lawrence Sutin

Publié le par Nébal

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SUTIN (Lawrence), Invasions divines. Philip K. Dick, une vie, avant-propos de Paul Williams, traduit de l’américain par Hélène Collon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1989, 1995] 2002, 721 p.
 
 
Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Na. Il y a quelque temps de cela, lors d’une soirée un tantinet arrosée, c’est ce que j’avais sorti à deux vagues connaissances avec qui je causais littérature. Les deux explosent de rire : « C’est une blague ? » Non. Non, non. Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Je ne suis pas bourré, et je vous assure que je suis sincère. Ils s’esclaffent à nouveau, et me regardent avec un air condescendant. « Attends… Oui, c’est pas mal… Mais… Bon, c’est pas très bien écrit, quand même… Et puis… C’EST DE LA SCIENCE-FICTION ! »
 
Là. Argument imparable. La science-fiction, c’est bien rigolo, ça divertit les nerds type ados attardés, mais, soyons sérieux, ce n’est pas de la littérature… Lawrence Sutin, auteur de cette biographie de Dick, on lui a aussi fait le coup, semble-t-il : « Philip K. Dick (1928-1982) reste un trésor enfoui dans le domaine de la littérature américaine parce que la grande majorité de ses œuvres a vu le jour dans le cadre d’un genre – la science-fiction – qui ne retient pratiquement jamais l’intérêt des gens sérieux. Car on ne saurait être sérieux en racontant des histoires de vaisseaux spatiaux, n’est-ce pas ? Une baleine blanche, voilà qui peut faire office de grande figure littéraire ; mais comment en dire autant d’un fongus de Ganymède télépathe ? » Et, effectivement, « la science-fiction fait ricaner la plupart des esprits sérieux : fusils à rayon maniés par des gaillards à chemise déchirée et pectoraux impressionnants, monstres aux yeux pédonculés malmenant des donzelles à soutien-gorge en cuivre… Le tout situé dans de « hardis mondes de demain » qui rappellent les pires séries B, avec leurs soucoupes volantes suspendues à une ficelle au-dessus d’une maquette de cité, ou encore ces super-héros un peu tartes issus des bandes-dessinées de notre enfance. » Ben tiens…
 
Ces abrutis parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, et ne savent pas ce qu’ils perdent. Laissons-les à leurs préjugés, nous avons bien plus intéressant à faire que de batailler en vain avec eux. Lire des livres de science-fiction, par exemple, et notamment ceux de Philip K. Dick. Ou encore lire des ouvrages – hélas bien rares – tels que celui-ci, mélangeant biographie et essai pour dresser un portrait passionnant et souvent très pertinent de celui qui fut bien un des très grands écrivains de ce siècle. Car, pour citer à nouveau l’auteur, « Si Héraclite a raison de dire que « la nature des choses a coutume de se dissimuler », où chercher le grand art sinon dans un genre mineur ? »
 
Philip K. Dick a cependant une certaine réputation éventuellement nuisible, même auprès de ceux qui apprécient ses livres. En gros : écrivain totalement cinglé au cerveau cramé par la drogue… Cinglé, Dick ? Sutin multiplie les pages pour affirmer et réaffirmer que non, Dick n’était pas fou. Il n’était en tout cas pas schizophrène, ainsi qu’il s’était lui-même diagnostiqué. Mais bien perturbé, quand même, avec un certain nombre d’obsessions (concernant sa sœur jumelle Jane, notamment), de névroses (agoraphobie, etc.), une psychose maniaco-dépressive bien identifiée, et, tout de même, une indéniable tendance à la paranoïa… La drogue, il est vrai, n’arrangeait probablement pas les choses. Mais il est important de ne pas se tromper ici : non, Dick n’écrivait pas sous acide, contrairement à ce qu’on a pu prétendre (Harlan Ellison, notamment ; mais aussi Dick lui-même, en son temps…) ; il n’a d’ailleurs que rarement pris du LSD. Par contre, les amphétamines, c’est une autre histoire… Si l’on ajoute enfin que le bonhomme avait tout du mystificateur, on comprendra d’autant mieux qu’une extrême prudence est nécessaire avant d’avancer quoi que ce soit de péremptoire sur la vie et l’œuvre de Philip K. Dick. L’entreprise de Lawrence Sutin, dès lors, ne pouvait que requérir un travail colossal, de consultation de l’œuvre publiée, bien sûr, mais aussi des écrits « oubliés » ou plus intimes qui ont fini aux archives (et notamment la fameuse Exégèse de plus de 8000 pages, utilisée ici systématiquement pour la première fois) et enfin un grand nombre d’entretiens, plus d’une fois contradictoires, avec les gens qui l’ont connu (parents, épouses, amis, voisins, confrères…). Au final, la personnalité fort complexe de Philip K. Dick demeure floue sur bien des points ; reste que cet ouvrage fait figure d’incontournable si l’on désire appréhender au mieux l’œuvre dickienne. Et puis, il est temps de faire intervenir ce lieu commun : oui, la vie de Dick ressemble assez souvent à ses romans ; et elle est tout aussi passionnante.
 
Ca commence pas très bien, en tout cas, avec le décès après quelques semaines de sa sœur jumelle Jane, destiné à le marquer toute sa vie… On accompagne ensuite Dick à travers le siècle, de ses relations tendues avec sa mère Dorothy à son décès à la veille de la sortie en salles de Blade Runner, en passant par ses multiples échecs amoureux, parfois terriblement traumatisants, ses accès de délire paranoïaque, ses tentatives de suicide, ses problèmes de drogue, ses multiples internements (généralement à sa demande), son « expérience religieuse » de 1974 et le trouble qu'elle suscite en lui, imprégnant tous ses ouvrages ultérieurs et son Exégèse aux 8000 feuillets tantôt délirants, tantôt remarquablement lucides ; ses moments de bonheur, aussi, car il y en eut… Et l’on suit bien sûr sa carrière, celle d’un brillant écrivain de SF, écrivant parfois pour des raisons alimentaires, ceci dit, et terriblement frustré de ne pas être en mesure de percer dans la littérature générale ; chaque ouvrage étant en outre commenté et analysé, en fonction du contexte de son écriture et de ses retombées diverses, personnelles comme financières. Et reviennent tout le temps ces questions obsessionnelles, qu'il a su poser avec un talent incomparable : qu'est-ce que la réalité ? et qu'est-ce que l'humain ?
 
Cette biographie n’a en outre rien d’une hagiographie, même si Sutin éprouve une évidente sympathie pour son sujet. Si le personnage de Dick est le plus souvent attachant, avec son humour, sa générosité, son talent d’inventeur, sa passion, sa fragilité quelque peu puérile aussi, finalement attendrissante, il n’en a pas moins quelques côtés sombres : mauvais père, mauvais époux, parfois violent, aux sautes d’humeur incontrôlables, éventuellement dangereux pour lui et pour les autres, sans doute invivable au jour le jour (on est nécessairement pris d’une certaine compassion pour ses cinq épouses et ses autres amours passionnées), et puis mystificateur, donc… L’homme a préparé sa légende, et il en est conscient, ainsi dans cette lettre à Russel Galen datant de février 1981 : « Il est également clair que [avec Siva,] j’ai fait savoir au monde que j’avais traversé, durant la décennie écoulée, une mauvaise passe qui a duré plusieurs années. Mes futurs biographes s’apercevront que je leur ai mâché le boulot. Ma vie est un livre ouvert, et ce livre, c’est moi qui l’ai écrit. » Mouais…
 
Lawrence Sutin, dont le boulot n’a finalement pas été si mâché que ça, bien au contraire, nous livre ainsi une étude remarquable, rare et d’autant plus précieuse, de la vie et de l’œuvre d’un authentique génie. Une véritable référence, un ouvrage chaudement recommandé (pour ne pas dire indispensable…) à quiconque s’intéresse à l’auteur du Maître du haut château, du Dieu venu du Centaure, d’Ubik, de Substance Mort et de Siva, pour ne citer que ses plus grandes réussites.

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"Kane. L'intégrale 1/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

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WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 1/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1975-1976, 2002] 2007, 608 p.
 
Bon, c’est pas un scoop, hein : aujourd’hui, il y a comme qui dirait une surproduction en heroic fantasy, bien encouragée, il faut le reconnaître, par des éditeurs pas toujours très scrupuleux, et des lecteurs prêts à bouffer de la merde et à en redemander le long de cycles interminables tant qu’il y a sur la couverture de ladite merde un type avec une grosse épée ou une donzelle en string de cuir. Et on y retrouve un peu toujours la même chose, dans cette « big commercial fantasy » : les auteurs ont généralement lu et adoré Tolkien – et ça c’est pas moi qui les en blâmerais –, mais considèrent que ça constitue dès lors une raison suffisante pour plagier le Maître, ou du moins essayer, avec juste une petite variation pour prétendre que « ah mais non, c’est une œuvre originale »… D’où une infinité de bouquins fonctionnant à la manière d’une partie de Donj’, avec la petite équipe d’aventuriers, la quête, l’ancien artefact surpuissant, et le vilain sorcier / nécromancien / chef orque / Dieu du mal qui plonge le monde dans le chaos.
 
Il peut malgré tout y avoir de très bonnes choses dans tout ça, ou du moins des machins fort divertissants : fut un temps (ah, nostalgie…) où je m’amusais bien moi aussi à rôder dans les Royaumes Oubliés, et où je lisais volontiers Margaret Weis et Tracy Hickman, par exemple. Je serais gonflé de prétendre le contraire. Par contre, une chose m’a toujours un peu gêné dans ce genre de récits : le manichéisme à bloc. Les gentils contre les méchants, ça ne correspond pas vraiment à ma vision du monde, et, on dira ce qu’on voudra, je n’ai pour ma part jamais considéré que Le seigneur des anneaux tombait excessivement dans ce travers, à la différence de ses nombreux émules (enfin... bon, je m'explique : chez Tolkien, il y a des méchants vraiment méchants, et quelques gentils vraiment gentils - assez rares, finalement - ; mais, entre les deux, les "gris" me semblent bien plus nombreux qu'on ne le dit généralement). Alors il y a bien des œuvres qui tentent de pondérer légèrement cette vilaine tendance, par exemple les romans et nouvelles composant « l’hypercycle du Multivers », ou « du Champion Eternel », de Michael Moorcock : Elric n’est pas forcément très fréquentable, il est même un brin sadique, et fait appel à l’occasion au maléfique Arioch… mais au final il se retrouve quand même indéniablement dans le camp des « gentils ». Elric aussi a été bien plagié comme il faut, certes ; mais le manichéisme reste quand même assez largement présent, au-delà de l'éventuelle part d'ombre du héros.
 
Il y a eu pourtant des sagas d’heroic fantasy, ou, si l’on préfère, de sword’n’sorcery, pour éviter ce travers. Ne serait-ce que le grand ancêtre emblématique du genre : Conan, chez Robert Howard, est un barbare, un voleur, un assassin, qui ne rechigne pas à l’occasion sur une petite séance de débauche et est quand même marqué par une certaine ambition l’amenant à des exactions diverses et variées qui n’en font pas exactement un saint (d’ailleurs, petite digression : Bragelonne, éditeur emblématique de cette fantasy à brouzoufs que je stigmatisais à l’instant, devrait publier l’intégrale des Conan de Robert Howard dans leur version d’origine, non traficotée et « amoindrie » par Lyon Sprague de Camp, encore inédite en France ; chouette !).
 
Et puis il y a Kane. Le personnage créé par Karl Edward Wagner, titulaire de deux World Fantasy Awards, a semble-t-il depuis un certain temps un statut « culte » en Anglo-saxonnie. En France, par contre, il était à peu près inconnu jusque là. Pourtant, il se pose là, le Kane. Autant le dire tout de suite : c’est une enflure finie, une ordure, un salopard, un fourbe, totalement dénué de morale, égoïste au possible, cynique et ambitieux. Les bons sentiments, l’altruisme, le bien, tout ça il le prend, il le retourne, et IL L’ENCULE !!! La quatrième de couv’ dit de lui qu’il est « à la fois Conan et Sauron ». Y’a du vrai, là dedans, même si, comme un critique du Cafard cosmique a pu le faire remarquer, Sauron, finalement, on ne sait pas grand chose de lui… Néanmoins, ce que l’on peut entendre par là, c’est que Kane est à la fois (ou, si l'on préfère, alternativement) le héros du roman, celui que l’on suit avec plaisir et aux exploits duquel on applaudit, et aussi le pire vilain de l’histoire, prêt à mettre le monde à feu et à sang pour satisfaire son ambition…
 
Mais qui est-il, au juste, ce Kane ? Eh bien, on ne sait pas vraiment… Nul ne connaît ses origines, et il n’est guère loquace à ce sujet. Mais tout à porte à croire… qu’il est à peu de choses près immortel, et parcourt la terre depuis plusieurs siècles ! Le personnage, quoi qu’il en soit, impose le respect : colosse musculeux à l’épaisse chevelure rousse, d’une habileté mortelle au combat, il n’est cependant pas qu’une brute sanguinaire à la cervelle de moineau ; c’est aussi un érudit, d’une grande culture littéraire et maîtrisant parfaitement les langues anciennes, qui connaît les légendes les plus obscures et les sortilèges que l’humanité a préféré oublier ; c’est en outre un brillant meneur d’hommes, un général compétent, stratège et tacticien hautement qualifié, un administrateur talentueux, un politicien fourbe et ambitieux. Et c’est une ordure immorale : Kane n’agit que dans l’intérêt de Kane, il ne se reconnaît aucun maître et n’adhère à aucune cause, si ce n’est parce qu’elle lui procure un intérêt temporaire ; aussi Kane peut-il se trouver dans le camp des « bons » et dans celui des « méchants » successivement… ou en même temps. Car Kane est tout sauf manichéen, et il en va de même du monde dans lequel il vit ; ce ne sont que complots, trahisons, fourberies en tout sens, et les personnages, quels qu’ils soient, ne sauraient en définitive se voir accoler l’étiquette réductrice de bons ou de méchants, en-dehors de quelques cas extrêmes pour ce qui est de l’abomination. Ca ne les rend que plus crédibles. Et en plus, ça défoule !
 
Le présent volume est le premier d’une intégrale en trois tomes du « cycle » de Kane, comprenant en tout trois romans, quinze nouvelles et deux poèmes. On trouvera dans celui-ci les deux premiers romans du cycle, La pierre de sang (1975) et La croisade des ténèbres (1976).
 
Au début de La pierre de sang, Kane fait partie d’une minable troupe de brigands ; un jour, cependant, il remarque dans le butin une étrange bague, une « pierre de sang », qui éveille son intérêt ; il se l’approprie en massacrant ses compagnons, puis part faire quelques recherches qui semblent confirmer ses premières intuitions. Kane se rend alors à la cité-Etat de Sélonari, menacée par sa voisine Breimen, et propose un plan à son souverain : non loin de Sélonari se trouve le marais de Kranor-Rill, dont on dit qu’il abrite les ruines de l’antique cité d’Arellarti, riche en artefacts anciens à même de conférer un avantage décisif à l’armée sélonarie ; si on lui confie une troupe de mercenaires, Kane s’engage à découvrir la cité oubliée, et à en ramener les trésors. Le souverain, lui aussi très érudit et loin d’être un imbécile, accepte : après tout, au pire, il ne perdra que quelques mercenaires… mais il se méfie quelque peu du géant roux. Quoi qu’il en soit, Kane s’enfonce bientôt dans le sinistre marécage, et, tandis que ses hommes tombent comme des mouches, terrassés par les serpents ou les assauts incessants des Rillytis, hommes-crapauds dégénérés descendant de l’ancienne race d’Arellarti, la pierre de sang qu’il porte au doigt se met à briller d’un étrange éclat… Je n’en dirais pas plus. Il y a en tout cas énormément d’aventure, de personnages charismatiques, d’embrouilles politiques, de fourberies en tout genre et de trahisons en veux-tu en voilà. Wagner n’est pas un grand styliste, mais le récit se tient bien et se lit agréablement - je le préfère pour ma part cent fois à ce que j'ai pu lire de Moorcock, par exemple... Un roman très divertissant, qui fourmille de bonnes idées, et rend un hommage appuyé à la littérature pulp : aux Conan de Robert Howard, bien sûr, mais aussi à une certaine science-fiction « à l’ancienne » (aussi étrange que cela puisse paraître, on trouve dans ce roman des extra-terrestres, et, dans un sens, des ordinateurs ! Il y a par ailleurs une « réflexion » – faut le dire vite, hein : je vous rassure, tout ça n’est guère subtil… – sur la science incomprise et perçue comme sorcellerie, qui n’est pas inintéressante) ; enfin, on pense énormément à Lovecraft lors de certains passages, notamment vers la fin, au parfum d’apocalypse. Extrêmement divertissant.
 
La croisade des ténèbres est un roman totalement indépendant, le seul lien avec La pierre de sang étant le personnage de Kane et l’univers qu’il parcourt. La cité d’Ingoldi a connu une brusque révolution : Ortède, un ancien pillard qui s’était attiré les sympathies de la populace, a refait surface sous le nom d’Ortède Ak-Ceddi, prophète de Sataki, une obscure (si j’ose dire) divinité maléfique, et la foule fanatisée a renversé le pouvoir des marchands ; bientôt, la horde des satakistes, tout de noir vêtus et arborant un brassard (qui fait un peu nazi…), déferle sur tout le Chapelli pour y semer la destruction : ceux qui refusent d’adhérer au culte de Sataki sont impitoyablement éliminés, et la croisade pouilleuse d’Ortède Ak-Ceddi, secondée par des ombres démoniaques, semble invincible. Kane est alors le général de la cité-Etat de Sandotnéri, et surveille la montée en puissance de la croisade des ténèbres ; mais une intrigue de palais l’opposant à Jarvo, le favori de la princesse Esketra, l’oblige bientôt à prendre la fuite. Jarvo le remplaçant à la tête de l’armée de Sandotnéri, Kane, en toute logique, décide de se joindre à Ortède Ak-Ceddi, pour faire de la horde satakiste une véritable armée, à même de submerger le monde entier… Ce roman, plus bref et à certains égards plus bourrin que le précédent, est une fois de plus très divertissant. L’ambiance de cauchemar totalitaire du royaume satakiste est fort bien rendue, et on retrouve là encore une atmosphère quelque peu lovecraftienne qui fait plaisir. Kane est toujours un salaud, les autres aussi, les trahisons s’enchaînent, et le lecteur passe un bon moment.
 
Ce premier volume de l’intégrale du « cycle de Kane » constitue ainsi un divertissement de qualité, et j’attends pour ma part la suite avec une certaine impatience.

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"Lune de miel en enfer", de Fredric Brown

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BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1958, 1964, 1986] 2007, 366 p.
 
Fredric Brown est incontestablement un des maîtres de la SF humoristique, un admirable précurseur de Douglas Adams et Terry Pratchett, entre autres (probablement plus doué encore, d’ailleurs ; j’avoue avoir été un peu déçu par le Guide galactique…). Comme beaucoup de monde, j’imagine, je l’ai découvert pour ma part à la lecture du jubilatoire Martiens, go home !, hilarant roman décrivant l’invasion de la Terre par une flopée de Martiens petits, verts, indiscrets, et terriblement mal élevés… Et j’ai poursuivi l’expérience avec le non moins réjouissant L’univers en folie, succulente parodie de la SF space op’ des pulps antérieurs à « l’âge d’or », riche en absurdités de génie (le voyage spatial rendu possible grâce à une machine à coudre… c’est grandiose…). Cependant, Fredric Brown était semble-t-il renommé avant tout pour ses nouvelles, tant en SF qu’en policier, et je n’avais jusqu’alors jamais eu l’occasion de le voir s’exercer au périlleux exercice de la forme courte. C’est désormais chose faite, avec cette réédition tant attendue de Lune de miel en enfer, recueil d’une vingtaine de nouvelles de science-fiction (surtout ; mais il y a aussi quelques textes relevant davantage de la fantasy ou du fantastique – « Rien ne cerf de courir », « Une chance sur plusieurs milliards », « Géométrie plane », « Vaudou », « Bruissement d’ailes »…), généralement très courtes (nombreux sont les textes courant sur seulement 2 ou 3 pages, même si l’on trouve des nouvelles plus longues).
 
Commençons par évoquer la première nouvelle du recueil, qui lui donne son titre. Si elle déroge à la présentation d’ensemble que je viens de dresser du fait de sa longueur (une soixantaine de pages, c’est le plus long récit du recueil), elle n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques assez révélatrices de la tonalité générale de ce qui va suivre. Et tout d’abord pour ce qui est du contexte : la guerre froide. Celle-ci est en effet au cœur de ce recueil, et le thème ressurgit dans bien des nouvelles (la moitié environ, souvent les plus longs textes, composés généralement durant la première moitié des années 1950), que ce soit, comme ici, d’une manière largement humoristique (« Lune de miel en enfer », donc, mais aussi « Un homme de qualité » et « Un mot de notre direction »), ou, et cela m’a quelque peu surpris pour ma part, d’une manière bien plus sombre, voire totalement dénuée d’humour, mais non moins efficace (« Le dôme », « La sentinelle », « L’arène », « L’arme ») ; il y a en outre, entre ces deux extrêmes, une grande variété de degrés (« Le dernier Martien », « Une souris », « Les dieux en rient encore »). Dans « Lune de miel en enfer », ainsi, la guerre froide tend à devenir « chaude », le monde est près de basculer dans le conflit nucléaire, quand on constate une irrégularité statistique pour le moins perturbante : il ne naît plus que des filles… Ray Carmody, ancien astronaute et désormais opérateur du super-ordinateur « Junior », se voit dès lors confier une mission cruciale éventuellement à même de sauver la Terre : il va tenter de procréer sur la Lune ! On lui a choisi une épouse, d’ailleurs ; et, devant ce danger menaçant toute la Terre, il se trouve qu’il s’agit d’une Russe… C’est un brin grivois, sans être jamais vulgaire, c’est très drôle, mais pas seulement ; une excellente nouvelle, très bien ficelée, traitant la guerre froide par la satire, et lui cherchant une solution très « peace and love » avec quelques années d’avance…
 
Je ne vais pas détailler ainsi toutes les nouvelles du recueil – certaines sont trop courtes pour ne pas se retrouver plus ou moins contraint de lâcher le morceau –, mais revenir néanmoins sur celles qui m’ont paru les plus marquantes.
 
« Un homme de qualité », par exemple, retrouve le thème de la guerre froide, mais en le transposant, comme c’était souvent le cas à l’époque, sous la forme d’une invasion extraterrestre. Fredric Brown nous raconte ainsi comment Al Hanley a sauvé le monde entier sans même s’en rendre compte, tout simplement parce qu’il était complètement bourré… Ici, c’est le thème de l’incompréhension entre les deux blocs qui se trouve donc amené, avec un humour dévastateur.
 
Mais la crainte de la guerre nucléaire peut conduire à des textes bien plus sombres. Ainsi, par exemple, « Le dôme » : Le professeur Braden, conscient de l’inéluctabilité de l’holocauste atomique, s’est construit un abri et s’y est enfermé ; 30 ans plus tard, il hésite : osera-t-il enfin sortir ? A quoi peut bien ressembler le monde, désormais ? Y aura-t-il seulement quelqu’un pour l’accueillir ? Il est si seul…
 
La figure du savant plus ou moins sensé revient en maintes occasions, ainsi, par exemple, dans la jouissive et terrifiante « Expérience », mais aussi, plus tard, dans « L’arme », texte qui tient de la fable, avec sa morale lapidaire : « Seul un fou peut donner [une arme] à un idiot »…
 
« Le dernier Martien », parallèlement, joue la carte de l’ambiguïté : le texte est très drôle, certes, mais il y a quelque chose de plus, une angoisse sous-jaçante, celle de l’invasion dissimulée, de l’éventuelle subversion communiste cachée derrière une respectabilité de façade toute américaine (à la manière de Body Snatchers) : ici, un homme désespéré, au comptoir d’un bar, prétend à qui veut l’entendre ne pas être celui que ses papiers indiquent, mais bien le dernier survivant des habitants de la planète Mars, fauchés par une étrange épidémie… On retrouve ce thème avec « Une souris », mais aussi, de manière particulièrement brillante, avec l’excellent texte intitulé « Les dieux en rient encore ».
 
« L’arène » poursuit sur le thème de la guerre froide en la transposant sur un plan galactique, l’affrontement à mort de deux races parfaitement incapables de se comprendre mutuellement (ce que l’on retrouve aussi dans un sens dans le court et glaçant texte intitulé « La sentinelle »). Ici, la bataille qui s’annonce sera décisive, tout le monde en est conscient ; mais une étrange entité intervient, sélectionnant un membre de chaque race (un jeune éclaireur humain et son équivalent chez les « Externes », qui ressemble comme de bien entendu à une sphère rouge…), pour qu’ils se livrent dans une arène hors du temps à un combat à mort, qui décidera du destin de l’univers : le perdant verra sa race exterminée par un pouvoir supérieur, le vainqueur ne subira pas une seule perte. Un long texte très efficace et inventif, très noir aussi, qui m’a particulièrement touché (il faut dire que, dans une pathétique tentative de nouvelle, j’avais quasiment plagié ce texte sans le savoir, groumf…).
 
L’intervention externe pour mettre fin, d’une manière ou d’une autre, au conflit, revient elle aussi plusieurs fois, et notamment dans l’hilarante nouvelle intitulée « Un mot de notre direction », très sarcastique et fort bien vue, un petit bijou d’humour absurde.
 
Mais il est bien d’autres textes que l’on pourrait mentionner ici, par exemple le troublant « Bruissement d’ailes », traitant brillamment du thème de la superstition, ou encore diverses histoires à chute, parfois très prévisible (« Vaudou », « La première machine à voyager dans le temps »), mais souvent hilarantes (« Géométrie plane », par exemple, très chouette fable… sur la tricherie aux examens !).
 
Tout cela se lit fort bien, même si le recueil est – assez nécessairement – inégal. Les textes évoquant la guerre froide ont parfois quelque peu vieilli (et certains sont relativement connotés...), certains brefs récits sont tout au plus amusants. Mais c’est dans l’ensemble fort divertissant, un recueil de grande qualité qui se lit tout seul et ne pourra que satisfaire les nombreux admirateurs de l’auteur de Martiens, go home !, lesquels découvriront probablement ici des facettes qu’ils ne lui soupçonnaient guère.

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"L.G.M.", de Roland C. Wagner

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 WAGNER (Roland C.), L.G.M., [Saint-Mammès], Le Bélial’, 2006, 311 p.
 
Non. Ca ne s’est pas passé comme vous le croyiez, voyez-vous. Quand la sonde Arès 1 a touché le sol martien, le 18 juin 1967, elle a eu le temps de prendre une photo avant de cesser toute transmission ; et sur le cliché… un petit homme vert tire la langue. Evidemment, ça a quelque peu changé la donne. Les Etats-Unis et l’URSS se sont empressés de dire que l’objectif de la conquête de l’espace serait désormais Mars, et non la Lune. Mais ce sont les Soviétiques qui y sont parvenus les premiers ; et, au tournant du millénaire, les Rouges ramènent dans un de leurs vaisseaux spatiaux un singulier ambassadeur… qui disparaît bien vite sans laisser de traces. Commence alors pour le narrateur anonyme, agent des services secrets européens, une bien délicate mission : il faut retrouver le L.G.M., puis le protéger contre les malfaisants innombrables qui voudraient se l’approprier ; et, tant qu’à faire, déterminer pourquoi il est venu sur Terre : parce qu’à tout prendre, on dirait que c’est surtout pour le sexe, la drogue et le rock’n’roll…
 
Le cultissime Martiens, go home ! de Fredric Brown revisité à la manière de Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise. Ou le contraire. Mais aussi de l’uchronie, de la satire politique, des agents secrets, des enlèvements, des hippies, des pédés… Ajoutez un seau de variétoche franchouille, compensez en épiçant de Dead Kennedys ; laissez mijoter et servez chaud, avec, pour la touche finale, du Jimmy Guieu et de la physique quantique. Y’a pas à dire, c’est une bien bonne tambouille que Roland C. Wagner nous a concoctée là.
 
Si l’hommage à Fredric Brown, mentionné dès la quatrième de couv’ (hideuse ; la couverture est très chouette, par contre : Philippe Gady a fait là un joli boulot, complété par de sympathiques vignettes introduisant chaque partie du roman), ne saurait faire de doute, on aurait cependant tort d’un rester là. Sûr que cet ambassadeur facétieux, fouteur de merde, petit et vert, renvoie à ces immondes petits salopards qui semblent éprouver un malin plaisir à appeler tout le monde « Toto ». Mais il y a bien plus, ici ; L.G.M., loin d’être un simple pastiche (très réussi par ailleurs), accumule idées et références savoureuses pour se constituer au final en roman à part entière, libéré de l’ombre de son prestigieux modèle. Il en a en tout cas retenu l’humour absurde et mordant, donnant lieu à quelques scènes particulièrement hilarantes ; tenez, au hasard, vous vous imaginez ce que ça peut donner, un Martien sous coco interrogé par des agents du KGB ? Je vous assure que ça vaut son pesant de schbrounniekks.
 
Mais il y a plus, et notamment cette savoureuse uchronie. L’URSS ne s’est pas cassée la gueule, le mur n’est pas tombé, et Gorby est toujours aux manettes, assurant la libéralisation du régime (mais y'a des réfractaires par-ci par-là). Chez les voisins d’en face, par contre, c’est pas top ; en-dehors d’un petit intermède Jimmy Carter après la victoire des Russes dans la conquête de Mars, ce sont des administrations républicaines pures et dures qui se sont succédées, le président actuel, le « Petit Buisson », n’en étant que le pire ersatz ; dans cette Amérique en crise qui a perdu son leadership sur le monde dit « libre », c’est la propagande et la réaction à tout va, les ennemis restant ces bons vieux Popovs (les barbus fanatiques ont eu le bon goût, dans cet univers, de s’abstenir de prendre des leçons de pilotage ; on notera d'ailleurs que le roman avait été entamé – ainsi que sa publication sous forme de fascicules – avant le 11 Septembre, qui y a mis un point d’arrêt jusqu’à une époque récente…). Pas étonnant que la Californie, emmenée par son charismatique Gouverneur Jello Biafra, ait préféré faire sécession ; en même temps, là-bas, c’est que des pédés, hein…
 
Ca tape dur, c’est le moins qu’on puisse dire, et un petit peu partout, quand bien même on voit se dégager une certaine cible privilégiée. Les mauvaises langues n’hésiteraient probablement pas à parler « d’anti-américanisme primaire » (d’ailleurs, c’est quoi le secondaire ? Cette question m’interroge depuis un bail…) ; je dois dire que, pour ma part, j’en ai pas été loin. Seulement voilà : c’est une uchronie, et, surtout, c’est terriblement drôle ; du coup, ça passe beaucoup mieux que le tabassage à grands coups de clichés haineux (que j’avais un peu ressenti pour ma part dans le néanmoins très bon AquaTM de Jean-Marc Ligny, par exemple). Ca passe même très bien. Car, comme le dit le plus grand philosophe contemporain, j’ai nommé Didier Super, « mieux vaut en rire que s’en foutre ». Du coup, L.G.M. n’est pas seulement une farce hilarante ; c’est aussi un intéressant miroir tendu aux travers les plus déplorables de notre société (notamment, mais pas seulement, celle de nos amis d’outre-Atlantique). Et puis merde, quoi, faut dire ce qui est : Jello Biafra président d’une Californie indépendante, c’est plutôt bandant, non ?
 
Accessoirement, L.G.M. est aussi un très bon roman de science-fiction, qui saura ravir les amateurs de clichés un peu oubliés (c’est vrai, ça : où sont-ils donc passés, tous ces petits hommes verts ?), mais aussi ceux qui veulent du vrai, du dur, du qui peut faire mal à la tête, et qui auront l’occasion de se régaler avec l’effondrement de la fonction d’ondes et le fameux chat de Schroedinger. Enfin : son schbrouniekk, donc.
 
L.G.M. est donc très bon pour plein de trucs. L’écriture est anodine ? On s’en fout, c’est drôle et efficace ! Y’a des coquilles à tout va ? On s’en fout aussi (mais y pourraient faire gaffe, au Bélial’, quand même). L.G.M. est un divertissement de haut vol, hilarant sans être con, et ça fait bien plaisir. Merci beaucoup Monsieur R.C.W.
 
Quant au mot de la fin, je vais le laisser à Beth Gibbons, chantant de sa voix unique le tubesque Glory Green de Portishead :
 
« Give me a reason to schbrouink you
Give me a reason to be
A Martian » (1)
 
(1) Authentique.

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"Deus irae", de Philip K. Dick et Roger Zelazny

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DICK (Philip Kindred) et ZELAZNY (Roger), Deus irae, traduit de l’américain par Françoise Cartano, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1976-1977, 2000] 2005, 255 p.
 
Si Philip K. Dick et Roger Zelazny sont incontestablement deux piliers de l’imaginaire contemporain, leur collaboration, nécessairement alléchante, a néanmoins de quoi laisser perplexe au premier abord. A s’en tenir à leurs œuvres les plus célèbres (ce qui schématise un brin, certes…), on voit assez mal, en effet, ce qui pourrait rapprocher le génial auteur du Maître du haut château, d’Ubik et de la « trilogie divine » et celui du « cycle des neuf princes d’Ambre »… Pourtant, ils ont bien écrit ensemble cet étrange roman, « fruit d’une collaboration qui s’est étalée sur une douzaine d’années », à en croire la quatrième de couverture.
 
Difficile de dire, par contre, quelle forme a pris exactement cette collaboration, et, en farfouillant sur le sujet, on trouvera bien des versions différentes. Il semblerait que la base du roman fut un premier jet d’une quarantaine de pages, entamé puis abandonné par Dick, qui l’aurait confié à Zelazny pour le poursuivre éventuellement, ou du moins l’éclairer sur quelques difficultés suscitées par la thématique religieuse. La tonalité du roman achevé, en tout cas, me paraît très clairement dickienne : on y retrouve bon nombre de ses thèmes favoris (schizophrénie, psychotropes, perception de la réalité, définition de l’humain, crise religieuse – on ne peut bien évidemment s’empêcher de penser par endroits à son « expérience religieuse » de 1974, déterminante pour la suite de sa carrière, et dont on retrouve ici quelques éléments, par exemple quand un des personnages s’imagine être en Syrie, plusieurs milliers d’années plus tôt…), et le roman est à vrai dire constitué d’emprunts marqués à l’œuvre dickienne (la trame évoque en grande partie Dr. Bloodmoney, et l’on y retrouve également plusieurs nouvelles – « Le Grand O », « Autofab », et d’autres dont le nom m’échappe, notamment une nouvelle sur les « mutations animales »). Quel fut alors le rôle de Zelazny ? C’est ici que les versions divergent : selon certains (dont Kim Stanley Robinson, semblerait-il, même s’il reste très prudent), le roman aurait presque entièrement été écrit par Zelazny, qui se serait ainsi livré à un pastiche amical et respectueux de Dick (si c’est le cas, il a vraiment réussi son coup !) ; j’en doute pour ma part (principalement à cause de l’inclusion des nouvelles, pratique courante chez Dick), et il me semble plus probable que les auteurs ont écrit successivement un chapitre après l’autre, comme cela a pu être avancé (ce qui aurait en outre l’avantage d’expliquer le côté parfois décousu du roman – je parle ici de la narration, non du style, bien sûr – ; en même temps, chez Dick…). On n’en saura pas plus, alors autant en rester là…
 
Abordons plutôt le roman en lui-même. Ils l’ont faite péter, leur putain de bombe… La terre est ravagée, les rares survivants ont régressé à un niveau technologique passablement archaïque, quand ils n’ont pas muté. Et une nouvelle Eglise a surgi dans cet Enfer : les Fils de la Colère vouent un culte au mal personnifié, au Deus irae, le Dieu de la colère, Carleton Lufteufel, homme devenu Dieu pour avoir conçu et employé la bombe fatidique. Les chrétiens, eux, ont perdu bon nombre de fidèles : dans cette terre désolée, après toutes ces souffrances, croire encore en un Dieu bon, un Dieu d’amour ? A d’autres… Tibor McMasters est un homme-tronc (ou un phocomèle, comme on voudra), mais néanmoins un peintre de génie ; si ses convictions religieuses ne sont guère solides, il n’en travaille pas moins pour la communauté des Fils de la Colère de Charlottesville (Utah), s’appliquant depuis des années à la réalisation d’une impressionnante fresque sacrée ; mais il y manque quelque chose, le plus important sans doute : le visage du Deus irae. Comment représenter Dieu ? Oh, il y a bien encore quelques photos du savant, de l’homme qu’il était, mais ce n’est pas la même chose… Non, Tibor doit voir Dieu de ses yeux ; il doit entamer un « pilg », un pèlerinage, pour retrouver la trace de Lufteufel, qui s’est évanoui sans laisser de traces, mais est de toute évidence toujours en vie. L’artiste n’est guère enthousiaste, il sait que le voyage, hors de la communauté, sera dangereux, surtout pour « l’incomplet » qu’il est, victime, comme tant d’autres, de l’homme fait Dieu… Mais il part, néanmoins, dans cette quête absurde et à l’issue douteuse, dans sa voiture tirée par une vache, suivi à distance par le jeune Pete Sands, sorte de proto-jésuite sous acides et à bicyclette. Commence alors un étrange road-movie très lent, et, oui, assez lynchien avant l’heure. Tibor, en route, multipliera les rencontres étranges : un ordinateur anthropophage, des mutants mi-hommes mi-animaux, une usine automatique schizophrène, et bien d’autres encore, tandis que plane au-dessus de sa tête l’image nécessairement floue du Deus irae
 
Tout cela est très dickien, on le voit : déjanté mais sensé, noir et très drôle à la fois ; sous la farce et la quête, il y a indéniablement quelque chose de plus profond, de plus intime, qui annonce à l’occasion la « trilogie divine ». En fait, c’est un peu le seul problème en ce qui me concerne : l’amateur de Dick ne sera guère dépaysé, il sera ici en terrain largement connu, a fortiori vers le milieu du roman, quand l’auteur, quel qu’il soit, se met à piocher dans les nouvelles du barbu mystique pour meubler quelque peu ; cela donne des scènes assez réussies, souvent drôles (ainsi avec « l’autofab », ou plutôt « autofac », ici), mais il y a tout de même un sentiment de déjà-vu. Et, si ces rencontres ne sont pas hors-sujet et s’intègrent bien dans le périple du phocomèle, elles donnent cependant au roman un aspect parfois décousu, donc, qui pourra en rebuter certains… Pas moi, en tout cas ; j’avoue être bon public, généralement, dès qu’il s’agit du bonhomme, mais le fait est que, une fois de plus, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce bref roman, la fin me semblant d’ailleurs particulièrement réussie, touchante et troublante.
 
Juste un petit bémol, mais qui n’a rien à voir avec les auteurs : ça tend à être assez courant, j’ai l’impression, en Folio-SF, mais il y a quand même un certain nombre de coquilles agaçantes, voire des fautes de grammaire récurrentes, qui font quelque peu grincer des dents ; et, au-delà, la traduction de Françoise Cartano me semble en plusieurs occasions assez douteuse : quelques expressions sonnent étrangement, quelques notes de bas de page laissent perplexe (voir les explications pour « pilg » et pour « S.O.W. ») ; surtout, j’ai trouvé regrettable cette tendance à conserver l’anglais pour les expressions propres au roman : c’est valable, donc, pour « pilg » et « S.O.W. », mais aussi pour des expressions déjà traduites ailleurs, et qui, en n’étant traduites ici qu’à moitié, perdent de leur sens (le « Grand O » reste ici « Grand C », « l’autofab » reste « autofac », etc. pourtant, il y a bien la « fressac », pour « fresque sacrée » !). Je sais, je chipote, mea culpa, mais… Bon, d’accord, c’est juste un détail.
 
Tirons plutôt un bilan du roman : pour faire simple, les amateurs de Dick seront ici en terrain connu, et prendront probablement beaucoup de plaisir à la lecture de Deus irae, a fortiori s’ils ne sont pas rebutés par la « dernière manière » de l’auteur, celle de la « trilogie divine » ; les autres y trouveront sans doute également de l’intérêt, et, au pire, ne perdront pas grand chose en lisant ce court roman ; seuls ceux qui tiennent avant tout à lire un roman parfaitement carré et limpide du début à la fin feraient sans doute mieux de passer leur chemin…

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"H.P.L. (1890-1991)", de Roland C. Wagner

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WAGNER (Roland C.), H.P.L. (1890-1991), version anglaise traduite par Jean-Daniel Brèque, Paris, Nestiveqnen – Actusf, coll. Les trois souhaits, 2006, 57 p.
 
Dans cette courte nouvelle (publiée une première fois dans le recueil Musique de l’énergie, paru aux éditions Nestiveqnen, et récompensée par le prix Rosny Aîné en 1997), l’écrivain de science-fiction français Roland C. Wagner se livre à un véritable fantasme de fan, en écrivant la biographie fictive du grand Howard Phillips Lovecraft.
 
Lovecraft est probablement un des plus admirables écrivains du XXe siècle, un auteur qui compte, tant dans le domaine du fantastique que dans celui de la science-fiction (il est à vrai dire particulièrement difficile à classer de ce point de vue). Son œuvre a révolutionné la littérature de l’imaginaire, et donné une forme nouvelle à la peur. Nombreux sont ceux, aujourd’hui encore, qui lui doivent beaucoup, si ce n’est à peu près tout. Plus nombreux encore sont ceux qui, jeunes adolescents, se sont éveillés à la littérature en frissonnant devant ses textes les plus singuliers, tels « Le cauchemar d’Innsmouth », « Les montagnes hallucinées », « L’appel de Cthulhu », ou encore son unique roman L’affaire Charles Dexter Ward (et j’en suis…) ; la « mythologie matérialiste » lovecraftienne, si troublante et réelle, en a parfois amené à prolonger l’expérience, en lisant ses pasticheurs, certains renommés, tels ses amis Robert Bloch ou Robert E. Howard, d’autres beaucoup moins, et au talent plus contestable. C’est qu’il y a un manque, ici, qui se fait cruellement sentir : la mort de Lovecraft, fauché par un cancer en 1937, nous a privés à jamais de son imagination si fertile, et de sa prose unique.
 
C’est inacceptable. Alors autant ne pas l’accepter… Roland C. Wagner nous explique ainsi que le gentleman de Providence n’est pas mort en 1937 : son cancer était bénin, il s’en est préoccupé dès les premiers signes, et une simple opération l’en a à jamais débarrassé. Lovecraft, dès lors, est libre de poursuivre sa carrière, et en tant qu’écrivain professionnel, tant qu’à faire, plus officiellement rattaché à la science-fiction, et – soyons fous – reconnu et admiré de son vivant… C’est l’occasion de voir le reclus de Providence se brouiller avec un August Derleth trahissant son œuvre, polémiquer avec Robert Heinlein, ou prendre sous son aile un jeune écrivain débutant du nom de Philip K. Dick (en écrivant un texte en collaboration avec ce dernier, notamment ; je donnerais tout et n’importe quoi pour lire une chose pareille…).
 
C’est l’occasion de voir Lovecraft changer, aussi. Pourquoi pas ? Nous sommes dans l’uchronie, tout est imaginable : alors, autant construire un Lovecraft idéal, débarrassé de ses plus vilains aspects… Le Lovecraft que nous connaissons était un salaud de réactionnaire, antisémite, raciste et un temps pro-hitlérien ? Mais l’homme a eu le temps de changer : matérialiste convaincu, il se distancie de toute pseudo-science, condamne le racisme et le nazisme, joute en pro-démocrate contre un Heinlein aux tentations totalitaires ; il est même suspecté un temps durant la « chasse aux sorcières » ! Un Lovecraft de rêve est nécessairement de gauche…

Cette notice nécrologique érudite et plus vraie que nature (avec moult notes de bas de page tout aussi fantaisistes que le corps du texte) est ainsi bel et bien un fantasme, le vœu pieux d’un fan. Et tout admirateur de Lovecraft ne pourra qu’apprécier cet hommage pour le moins original. Alors ce n’est probablement pas une lecture indispensable, on pourra trouver l’écriture anodine, ou se dire que 5 €, c’est quand même bien cher pour une si courte (trop courte) nouvelle… en deux exemplaires (?!?), même s’il y a une sympathique couverture de Caza… En même temps, que ne donnerait-on pas pour que cette biographie fictive soit vérité, et avoir ainsi le bonheur de lire, encore et encore, tous ces textes merveilleux que Lovecraft n’a pas eu le temps d’écrire ?

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"Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers)", de Robert Anson Heinlein

Publié le par Nébal

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HEINLEIN (Robert Anson), Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers), traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1959, 1974] 2003, 314 p.
 
Etoiles, garde à vous ! (plus connu sous son titre original de Starship Troopers, mais j’aime bien ce titre français… étrangement repris d'une chanson de Guy Béart !) est un roman important dans la carrière de ce grand nom de la SF de « l’âge d’or » que fut Robert Heinlein, et qui, aujourd’hui encore, se traîne une assez triste réputation. En gros : Heinlein, plutôt libéral jusqu’alors, aurait tourné casaque et serait devenu un gros enculé de faf militariste… Et l’excellent film de Paul Verhoeven Starship Troopers, en jouant à fond la carte du second degré et de l’outrance pour mieux ridiculiser une certaine Amérique va-t-en-guerre avec une jubilation cynique, n’a sans doute guère arrangé les choses de ce point de vue (au passage, les différences sont très nombreuses entre le film et le roman, et pas seulement pour ce qui est du ton employé). Tout n’est pas si simple, pourtant, et on aurait tort de reléguer aux oubliettes cet excellent roman de science-fiction en raison d’a priori idéologiques mesquins.
 
Le roman, écrit à la première personne, nous place dans la peau de la jeune recrue de l’Infanterie Mobile Johnnie Rico, de son incorporation et sa rigoureuse formation jusqu’à une bataille décisive dans la guerre sans pitié que livre la Fédération humaine contre les terribles Arachnides. On est ici clairement dans un « roman d’apprentissage » (et j’ai par ailleurs cru comprendre que ce roman était dans un premier temps destiné à la « jeunesse », mais avait été refusé par l’éditeur habituel d’Heinlein en raison de son contenu « polémique » et de sa violence). Et, de ce point de vue, c’est d’ores et déjà une très grande réussite. On s’identifie en effet avec aisance à ce sympathique Johnnie Rico, très humain, très simple, capable d’exploits comme de bêtises, et ce en dépit des divergences idéologiques que l’on pourrait légitimement avoir à son encontre (j’y reviendrai). Rico est profondément crédible : ce n’est pas un héros, dont la moindre action est destinée à changer le monde, et qui va de combat en combat en triomphant nécessairement de ses ennemis ; non, c’est un type normal, un troufion parmi les troufions, qui se plante régulièrement. Et cette humilité est très appréciable.
 
Le roman, par ailleurs, est un modèle de rigueur pour ce qui est de la construction. Le premier chapitre, ainsi, nous plonge directement au cœur de l’action, tandis que le jeune soldat Rico, terrorisé, saute en compagnie de sa section des « Têtes Brûlées » sur une planète étrangère pour y effectuer un raid contre les Squelettes alliés des Arachnides ; l’action, remarquablement bien menée, a un parfum d’authenticité assez exceptionnel : on a vraiment l’impression d’accompagner ces soldats sur le terrain, d’être éjecté avec eux dans une capsule, puis de « sauter » à l’aide de son scaphandre en terrain ennemi, tandis que les explosions retentissent et que les ordres fusent. On y est, réellement. Puis, subitement, flash-back, et Rico de nous expliquer comment et pourquoi il a intégré l’armée : le droit de vote, sans doute ; en effet, dans la société de la Fédération, seuls ceux qui ont effectué leur service militaire ont le statut de citoyens et peuvent en conséquence voter. Mais Rico n’est pas un surdoué, ni un pistonné ; le seul horizon qui s’offre à lui est l’Infanterie Mobile, autrement dit l’armée, la vraie. Commence alors sa formation, d’une cruauté effarante (et qui occupe une bonne moitié du roman), puis on en arrive à son service actif, et puis ce sera l’école d’officier, etc. Et ce n’est qu’à la fin du roman que l’on retrouvera véritablement le combat, dans une parfaite symétrie… à ceci prêt que Rico découvre alors dans la douleur le contrepoids à l’autorité qu’il a fini par acquérir : la responsabilité.
 
Il n’y a donc guère d’action, finalement, dans ce roman guerrier (les Arachnides, d'ailleurs, ne sont quasiment pas mentionnés avant les deux-tiers du roman)… Mais on ne s’y ennuie pas pour autant ; le style fluide, les personnages attachants et tangibles, les anecdotes « authentiques » et les dissertations plus ou moins nauséabondes mais néanmoins cohérentes (voir plus bas…) font que l’on est tenu en haleine de la première à la dernière page. Un très bon divertissement, donc.
 
L’idéologie, dès lors, est-elle vraiment gênante ? Pas vraiment. En ce qui me concerne, du moins. D’ailleurs, même si le roman est très connoté « à droite », il ne faudrait probablement pas pour autant le cataloguer hâtivement comme « facho » (terme si souvent galvaudé, hélas, et je dois moi-même plaider coupable à l’occasion…). Il est une chose indéniable, ici : c’est l’éloge de l’armée. Pas de la guerre, du militarisme, de l’impérialisme, etc., non : de l’armée ; et la nuance est de taille… Heinlein, on le sait, est un militaire frustré, et c’est bien son amour de l’armée et de la discipline soldatesque qu’il clame ici (« amour », oui ; je vais probablement me faire huer pour cette pseudo-psychanalyse bidon machin chose, à laquelle je n’adhère pas totalement d’ailleurs, mais, en certains passages, j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait un côté érotique dans cet éloge très mâle, teinté d’un brin de perversion d’ailleurs, avec une complaisance pour la douleur subie passablement masochiste…). C’est là l’aspect principal du roman, et qui pourrait déjà en rebuter quelques-uns ; mais, pour hostile à l’uniforme que je sois, ça ne m’a pas vraiment gêné.
 
Au-delà, cependant, il est d’autres aspects polémiques, notamment dans les « cours d’histoire et de philosophie morale » du professeur Dubois, ancien de l’I.M., qui sont évoqués à l’occasion : Dubois, s’il ne fait pas à proprement parler l’apologie de la violence, est cependant ce que l’on appellerait en relations internationales un « réaliste », lointain disciple d’un Thucydide ou d’un Clausewitz, pour qui la violence peut être nécessaire, et a en tout cas été en maintes occasions un puissant moteur de l’histoire. Le lien avec Clausewitz, d’ailleurs, s’il n’est pas explicite, me paraît assez clair ici : on connaît la fameuse phrase du grand stratège selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » ; c’est un peu cela que l’on retrouve ici, même si l’on aurait plutôt tendance à inverser la formule : la société de la Fédération est issue de la guerre, elle a été crée au lendemain d’une énième guerre mondiale par d’anciens combattants désireux de rétablir l’ordre et de créer une société viable (pour ma part, cela m’a fait penser, avec un certain frisson, aux projets de certaines Ligues de l’entre-deux-guerres, et notamment des Croix-de-Feu du colonel de la Rocque...). La justification du droit de vote accordé aux seuls individus ayant accompli – volontairement, il est important de le noter – leur service militaire (et non aux soldats en service, d’ailleurs : on l’oublie souvent quand on évoque le roman, mais les soldats, pas plus que les civils, n’ont le droit de vote, qui est réservé aux vétérans) n’est pas « aristocratique » à proprement parler, on ne leur confie pas le pouvoir parce qu’ils sont les meilleurs, les plus capables ou les plus intelligents (ni a fortiori en raison d’un autre critère tel que la richesse, la race, la religion ou le sexe…) ; simplement parce qu’ils ont su, au moins pour un temps, sacrifier leur individualité au bénéfice du groupe. Mais Dubois lui-même n’est pas forcément totalement convaincu par ce dernier argument, et, au final, en bon réaliste, en homme pragmatique par-dessus tout, il se contente très bien de ce simple constat : ça marche...
 
Cette société n’est effectivement pas démocratique ; l’éloge de l’armée, la valorisation du sacrifice de l’individu au bénéfice du groupe, tout cela peut sentir assez mauvais. Mais ce n’est en fin de compte qu’un point de vue bien limité. Il est en effet un aspect que les critiques d’Heinlein, quelque peu donneurs de leçons, ont tendance à oublier : c’est que l’armée est loin de correspondre à l’ensemble de la société ; et, en de nombreux passages du roman, on peut à vrai dire déterminer que celle-ci n’est en rien autoritaire, ni a fortiori totalitaire, et que le système décrit par l’auteur ne saurait donc être qualifié de « fasciste » : au-delà de l’armée, c’est même, semble-t-il, une société très libérale. Du coup, si l’on tient à tout prix à chercher un modèle historique à ce système, on fait à mon sens fausse route en le cherchant du côté du IIIe Reich ; cette caractéristique centrale du soldat citoyen, ce corps électoral restreint à l’individu prêt à se sacrifier pour son groupe, m’ont bien davantage fait penser aux cités de la Grèce antique, une sorte de fusion entre la démocratie athénienne, malgré tout, et, de manière plus évidente, Sparte (dont la constitution vertueuse et le mode de vie rigoureux faisaient jadis l’admiration de nos révolutionnaires, rappelons-le : un Robespierre, un Saint-Just, étaient bien plus adeptes de Lycurgue que de Solon).
 
Certes, il y a bien, de temps à autre, quelques dérapages qui ne plaident pas forcément en faveur de l’auteur – ainsi, contexte oblige, quelques piques anti-communistes à l’occasion (dont une contre la notion marxiste de « valeur » qui tombe quand même un peu comme un cheveu sur la soupe, et une critique du « communisme » platonicien qui vient relativiser le modèle antique que je décrivais à l’instant, je l’admets…), un discours sécuritaire sur les « jeunes délinquants » qui fait particulièrement froid dans le dos au vu de l’actualité, ou encore une sorte d’apologie des châtiments corporels… Tout ça ne sent pas très bon, certes. Mais ce n’est à mon sens pas rédhibitoire, d’autant plus qu’Heinlein n’est pas dupe des inconvénients du système qu’il décrit (même si celui-ci est assurément crédible, à l’inverse des absurdités vanvogtiennes…), et qu’il ne fait, après tout, que présenter le point de vue, pas forcément très assuré, du jeune Rico découvrant, avec une certaine naïveté parfois, l’âge adulte et ses complications.

Etoiles, garde à vous ! est ainsi un roman honnête et fort, très réussi, et qu'il serait dommage d'ignorer au nom du « politiquement correct »...

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"Les Marchands d'armes", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), Les Marchands d’armes
, traduit de l’américain par Michel Deutsch et Jean Cathelin, Paris, Gallimard – Club du livre d’anticipation – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1943, 1951, 1961, 1965] 2003, 522 p.
 
Un beau jour, Jean-Pierre Dionnet a publié dans Métal hurlant une critique légendaire, à propos de je ne sais plus quoi, tenant en tout et pour tout dans cette simple phrase : « Je n’aime pas dire du mal des gens. » Simple et efficace. J’aime. Et j’ai été un peu tenté de me limiter à cette citation pour rendre compte de mon éprouvante lecture de cette intégrale du « cycle » des marchands d’armes d’A.E. Van Vogt. Mais non. Ca ne serait pas très honnête, et il faut que les gens sachent à quel point c’est affligeant, et pourquoi ; ça tient presque de la protection de la santé publique… Ceci dit, je vais essayer de ne pas m’étendre inconsidérément sur le sujet, qui ne le mérite vraiment pas (je ne reviendrai en tout cas pas sur la présentation de l’auteur et sur mes a priori à son égard, voyez ma note sur La Faune de l’espace ; pas que ça à fout’, non mais ho…). A vrai dire, cette énième chance que j’ai pu accorder à papy AEVV dans mon effroyable témérité n’a abouti qu’à ce tragique constat : non, décidément, Van Vogt, c’est pas pour moi (manière pondérée et polie de dire que C’EST VRAIMENT DE LA MERDE !!! Heu… pardon…) ; c’est même franchement une circonstance aggravante. Et pourtant, ces deux romans aussi, on en a dit du bien, beaucoup de bien même… Alors moi y’en a pas comprendre, mais alors vraiment pas du tout.
 
L’histoire… pardon, « l’histoire » (oui, je sais, déjà faite, celle-là) se déroule environ 7000 ans dans le futur. Depuis des milliers d’années règne sans partage la maison impériale d’Isher ; mais la société d’Isher a instauré un contrepouvoir permanent : la Guilde des Armuriers, en effet, est à même de fournir à tout citoyen des armes ultra-perfectionnées à même de garantir sa sécurité et de protéger sa liberté contre les velléités tyranniques du Gouvernement. Pour l’Impératrice actuelle, la jeune (et stupide…) Innelda, cette situation ne saurait perdurer ; à ses yeux, les Armuriers ne sont pas un contrepouvoir acceptable et même nécessaire, garantissant en fait la survie de l’Empire et son maintien entre les mains de la lignée d’Isher, mais une organisation subversive qu’il est de la plus urgente nécessité d’abattre.
 
En gros, voilà ; c’est cette trame narrative qui court sur les deux romans. Et là, on a déjà un premier problème. Parce qu’il faut quand même reconnaître que cette « utopie » politique est, au choix, a) ignoble ; b) stupide ; c) les deux. Et pas de critique ou de second degré, ici (à la différence, par exemple, du pourtant très vanvogtien Loterie solaire de Philip K. Dick, présentant de même une utopie bizarre et peu crédible, mais en train de se casser la gueule, en dépit de quelques aspects séduisants au milieu de l’abjection générale…) ; Van Vogt ne cesse de répéter tout au long des deux romans que ce système est merveilleux, et cherche à en persuader le lecteur.
 
Bon, admettons. Perso, les idées politiques des écrivains, quand bien même elles seraient fondamentalement opposées aux miennes, ne m’ont jamais empêché de me régaler à la lecture de certains de leurs ouvrages, et ce même si leurs idées y transparaissent, voire y sont martelées : par exemple, j’adore Lovecraft, même si c’était un bel enfoiré réactionnaire, raciste, antisémite et un temps séduit par le nazisme (ce qui, quoi qu’on en dise, ressort sacrément de certaines de ses nouvelles, notamment parmi les meilleures) ; j’aime beaucoup, de même, Huysmans, en dépit de ses délires de catho hystérique ; pareil pour Dick dans sa phase de quasi-gourou ; et, de par ma formation, je suis même amené à lire certains théoriciens aux idées répugnantes, et j’aime ça (les extrémistes sont de toutes façons plus rigolos que les modérés, hein…) : Maurras ou Carl Schmitt, par exemple, ben ça fout une boite, quand même. Etc. Je pourrais continuer comme ça longtemps. Seulement voilà : non seulement ces écrivains écrivent bien (étonnant, non ?), mais, en outre, leur pensée est au minimum argumentée, solide et en principe cohérente, même si l’on n’y adhère pas.
 
Van Vogt, non. Son monde ne se contente pas de puer du zboub : il est aussi absurde, inconcevable, et ne tient pas la route deux secondes. Plutôt gênant, hein, quand c’est ce système politique qui est censé faire l’originalité des romans et se retrouve au cœur de l’histoire… La société d’Isher a en effet tout de la monarchie absolue : l’Impératrice Innelda détient tous les pouvoirs, et, même s’il y a un Conseil pour la tempérer, c’est néanmoins elle qui tranche en dernier ressort ; dès sa première apparition, on la voit ordonner la mise à mort d’un pauvre type, comme ça, pour le fun. Elle ne tolère aucune opposition – c’est même la clé de voûte de tout le système (l’opposition, la division, sont présentées comme nécessairement dangereuses) –, et les concepts d’alternance ou de progressisme sont tombés dans les oubliettes. Les citoyens, en outre, sont profondément endoctrinés (on le voit rapidement avec le personnage – bien falot, mais là, dans un sens, c’est presque tant mieux – de Fara Clarke ; et Van Vogt nous annonce plus tard avec joie une nouvelle technique d’éducation centrée sur la « moralité » des citoyens qui fait franchement froid dans le dos…) et les administrations abominablement corrompues (toujours dans Les armureries d’Isher, voyez les pilotes de ligne et plus encore l’armée, avec son système – officieux, certes – de vénalité des charges). En prime, un peu de délire eugéniste, tant qu'à faire...
 
Pourtant, Van Vogt nous explique que ce n’est pas une tyrannie, qu’est-ce qui vous ferait penser ça, voyons, c’est même un régime idéal, non ? Car il y a un contrepouvoir, donc : les Armuriers, qui fabriquent des armes ultra-perfectionnées, incomparablement plus destructrices que les armes traditionnelles (qui foisonnent quand même, semble-t-il), afin que chaque citoyen puisse se protéger contre le Gouvernement et empêcher la tyrannie ! Ah ben voui, ça a l’air super-efficace, à vue de nez… On reste assez pantois devant cette argumentation « ultra-libérale » (pas de procès d’intention, ici, s’il vous plaît : j’entends par là une version extrémiste de la « liberté des modernes », prônée par Benjamin Constant, et centrée sur la possibilité de résistance de l’individu face à une autorité politique qui ne saurait être envisagée que négativement, à la différence de la « liberté des anciens » consistant en la participation à l’autorité politique), par ailleurs totalement incompatible avec l’éloge parallèle de la dynastie autoritaire d’Isher. C’est une sorte de melting pot invraisemblable fondé sur une mauvaise lecture de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique faisant allègrement l’impasse sur ses sources (Locke, voire Hobbes, pour cette question des armes) et sur le contexte (en période révolutionnaire, on a toujours vu ressurgir ce genre d’argumentation ; voyez la France en 1848, par exemple – j’évoque cette question dans mon mémoire de Master 2, que je compte mettre en ligne prochainement). Bref, dans le vide, ça sonne bien plus comme les délires de « libertaires » (au sens américain) paranoïaques beuglant devant un discours bourrin de Charlton Heston lors d’un meeting de la NRA que comme une argumentation politique rationnelle et intéressante, quand bien même on n’y adhèrerait pas.
 
Avec les mêmes contradictions, d’ailleurs. Ces armes, mises entre de mauvaises mains, ne risquent-elles pas de favoriser au contraire les tentatives de coup d’Etat, ou ne serait-ce que la délinquance ? Mais non, voyons, nous répond Van Vogt avec un sourire : ce sont des armes intelligentes, qui ne peuvent être utilisées qu’en cas de légitime défense ! Quelle horreur… Non seulement on retrouve la NRA ici, mais, qui plus est, sur le plan de la « suspension de l’incrédulité », c’est quand même beaucoup nous demander que d’admettre la possibilité de ces armes capables de trancher en une fraction de seconde la question si délicate et largement subjective, pour ne pas dire controversée, de la légitime défense… Mais bon, à vrai dire, on s’en fout : égal à lui-même, Van Vogt n’en fait pas trop pour ce qui est de la cohérence, et on se retrouve confronté, lors de plusieurs scènes, à l’utilisation de ces armes (parfois même des missiles atomiques !) dans un contexte où j’aimerais bien qu’on me dise où c’est qu’elle est, au juste, la légitime défense !
 
C’est que Van Vogt n’en est pas à une contradiction près, et, sur le plan de la thématique politique, il y a encore de quoi aggraver ce tableau pour le moins pathétique. En effet, pour maintenir « l’harmonie » dans ce système « idéal » (allez, faisons l’effort d’y croire), il est un homme qui joue le rôle de balancier, Robert Hedrock (au rôle secondaire dans le premier roman, mais héros du second) ; celui-ci, dont les motivations sont assez floues – travaille-t-il pour lui, pour les Armuriers, pour la maison d’Isher, pour un dessein plus vaste ? au fur et à mesure des Fabricants d’armes, toutes ces réponses semblent plausibles – a en effet conçu ce système il y a de cela plusieurs millénaires (faut dire qu’il est immortel, qu’il est le seul, et que personne ne s’en est rendu compte alors qu’il est toujours au premier plan de la scène politique ; encore un gros coup de « suspension de l’incrédulité », là…), et entend bien le préserver par tous les moyens, en tirant les ficelles dans l’ombre (autant pour la lutte contre la tyrannie). Et, chose remarquable, ce conservateur acharné, désireux de maintenir contre vents et marées ce système absurde vieux de plusieurs millénaires, n’a qu’un mot à la bouche pour dénigrer ses adversaires politiques, au sein de la maison d’Isher comme au sein de la Guilde : ce sont nécessairement… des conservateurs. Et je le répète : pas d’ironie ici, pas de second degré, Robert Hedrock est bien le véritable héros du cycle, et Van Vogt semble très sérieux et convaincu dans tout ce qu’il écrit à son sujet.
 
Bon. Nous savons d’ores et déjà qu’il s’agit de deux romans très cons et à l’idéologie puante. Mais c’est pas forcément totalement rédhibitoire (enfin, presque quand même…) : supposons, l’espace d’un instant, que ça soit malgré tout divertissant, riche en rebondissements intéressants, avec une intrigue solide, des personnages attachants, une écriture agréable ou raffinée : on pourrait (presque) faire l’impasse sur les incohérences de l’univers décrit, ça serait pas la première fois… Sauf que non. C’est du Van Vogt, hein… Donc c’est mal écrit et très chiant (pas autant que le « non-A », mais des fois ça s’en rapproche), les personnages sont inconsistants au possible, leurs motivations sont floues, ils sont souvent très très cons… sauf Robert Hedrock, qui est lui insupportable. Quant à l’intrigue, c’est à mourir (il s'agit à nouveau de fix-up, semble-t-il, mais particulièrement mal gérés...) : Les armureries d’Isher est clairement fait de bric et de broc, on passe sans transition d’un personnage inintéressant à un autre personnage inintéressant, sans jamais comprendre vraiment ce qu’ils font ou cherchent à faire, au juste. Et si Les fabricants d’armes semble de prime abord bénéficier d’une plus grande unité, dans la mesure où il est cette fois centré sur le personnage de Robert Hedrock, on doit vite déchanter : après quelques chapitres introductifs relativement attrayants, on retombe bien vite dans le nawak intégral, les séquences s’enchaînent au petit bonheur la chance, au mépris de la logique, de la cohérence, du rythme ou du simple bon goût ; c’est bien simple, il s’agit, avec Le monde du non-A du même auteur, d’un des romans les plus mal construits que j’ai jamais lus…
 
Plus
 
Jamais

Ca...

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