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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Transmetropolitan", t. 1. "Le come-back du siècle", de Warren Ellis et Darick Robertson

Publié le par Nébal

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ELLIS (Warren) et ROBERTSON (Darick), Transmetropolitan, t. 1. Le Come-back du siècle
, introduction de Garth Ennis, Panini France, coll. Vertigo Big Book, [1997-1999] 2007, [n.p.].
 
Les comics ont bien changé, depuis quelques années, et je ne vais certes pas m’en plaindre, quand bien même je continue à prendre beaucoup de plaisir à la lecture des exploits de tapettes en collants plus ou moins niaises et fascisantes. Depuis qu’Alan Moore (c’est-à-dire Dieu) a balancé dans le monde des comics mainstream quelques bombes plus adultes, plus noires, plus politiques, plus déjantées, avec notamment les extraordinaires Watchmen et V pour vendetta, il s’est trouvé quelques francs-tireurs pour le suivre sur cette voie. Le label Vertigo – branche « adulte » de DC – a été une vraie pépinière dans ce domaine, et en a même rajouté dans l’outrance avec des gens comme Garth Ennis et son Preacher, notamment, mais aussi la série Hellblazer, The Filth de Grant Morrison, etc., parallèlement à d’autres BD de très grande qualité mais moins directement subversives, comme le génial Sandman de Neil Gaiman, Fables de Bill Willingham, ou encore, histoire de faire un pont entre les deux, Y le dernier homme de Brian K. Vaughan. D’autres, depuis, ont poursuivi dans cette voie : ainsi, le studio Wildstorm a vu apparaître quelques brillantes séries dans le genre, plus directement orientées vers l’action, mais néanmoins toujours fortement subversives, à l’instar de The Authority, série créée par Warren Ellis et qui a permis de révéler l’excellent Mark Millar, lequel n’a eu de cesse, depuis, de dynamiter les séries plus « traditionnelles », que ce soit au travers de sa mini-série Superman: Red Son, de sa prestation jubilatoire avec les Ultimates, ou, à l’heure actuelle, avec le crossover Civil War, qui change pas mal la donne au sein même de l’univers classique de Marvel.
 
Mais revenons, justement, sur Warren Ellis, scénariste aujourd’hui incontournable dans le mainstream, et qui, à vrai dire, ne m’a pas toujours convaincu dans ce domaine. Mais le bonhomme « se méfie des gens « gentils » », comme le dit Garth Ennis dans son introduction (et il sait de quoi il parle). Alors, de temps en temps, il se lâche, comme on a pu le voir récemment en France avec le très chouette Desolation Jones. Mais, une fois,il s’est particulièrement lâché, il a balancé tout ce qu’il pouvait avoir sur le cœur, et ça a donné cet impressionnant Transmetropolitan, réjouissant brûlot anar, cynique et trash, qui tape sur tout le monde à tout bout de champ, ne s’interrompant que pour varier les plaisirs en pointant sur le spectateur médusé et la société dans laquelle il végète un agitateur d’intestins réglé sur « prolapsus ». Et ça fait du bien, ce genre de lavements, à l’occasion…
 
Un futur à l’éloignement difficile à déterminer, mais qui ressemble encore pas mal, sur bien des points, à notre « triste monde tragique ». Une Amérique où un président ultra-sécuritaire et magouilleur est sans cesse réélu (vous voyez bien que c’est de la science-fiction !). Et puis il y a « la ville ». Dingue mais vivante. Elle pue, et elle séduit en même temps. Invraisemblable et si réelle, « voici une ville frappée de tous les vices imaginables, et de quelques-uns imaginés spécialement pour l’occasion » (Garth Ennis). On y trouve de tout : des ressuscités rendus dingues par leur retour à la vie dans un monde qu’ils ne comprennent pas, des dissidents échappés d’une « réserve » improbable, des chiens policiers qui parlent et pissent sur les prévenus, des chats mutants à trois yeux et deux bouches amateurs de geckos et de cigarettes Black Russian sans filtre, des extra-terrestres et des types qui voudraient bien être comme eux, des morts qui vivent et bossent pour les webcanaux omniprésents, une nouvelle religion toutes les heures, des humains qui se téléchargent en cumulus, des « faiseurs » mécaniques mafieux et toxicomanes, et, nécessairement, des putes, des avocats, et des politiciens.
 
Et un journaliste dingue, accroc à la vérité et à toutes les dopes qui stimulent l’intelligence, une ordure vicelarde et infréquentable, un messie de l’info adepte du coup de tatane dans la tronche et de l’agitateur d’intestins en mode « prolapsus » (donc). Spider Jerusalem. Il a fui la ville où il ne trouvait plus la vérité il y a de cela cinq ans, et s’est cloîtré dans la montagne ; il était célèbre, alors, son bouquin Une balle dans la tête avait été un vrai best-seller qui lui avait valu l’hostilité des puissants. Et la célébrité, ça lui a pas plu. Il s’est exilé dans un chalet, le jardin truffé de mines anti-personnel, et un lance-roquettes toujours à portée (au cas où). Mais voilà : un petit enfoiré de baiseur de putes d’ignorant d’éditeur de mes deux le rappelle un jour et lui rappelle qu’il lui doit deux bouquins ; et puis Spider Jerusalem a claqué toute sa thune, d’abord pour acheter des armes, puis en les revendant pour s’acheter de la came. Il lui faut un boulot. Alors il retourne dans la ville, obtient une chronique, un appart’ pourri avec un « faiseur » qui le menace avec une tête de cheval coupée dans son lit et exige de lui qu’il passe des disques des Grateful Dead. Après un accident de douche qui le libère de sa fourrure très « Alan Moore », Spider Jerusalem se lance dans la bataille, fout un bordel monstrueux et retrouve bien vite la célébrité. Et plein d’ennemis, qui lui défoncent la trogne. Pas un souci : « Je bougerai pas ! Butez-moi et je vous cracherai vos putains de balles à la gueule ! Je suis Spider Jerusalem et je vous emmerde ! Ah ! » C’est qu’il est prêt à tout, pour la vérité. Aucun danger ne lui fait peur : Spider Jerusalem est capable des pires folies, comme de noyer le président dans son caca (« Je n’aurai de repos que quand on t’aura violé, brûlé, castré, farci de merde de chien, et qu’on aura suspendu ton cadavre au milieu de Century Square pour que les nécrophiles puissent jouer avec. ») ou regarder la télé pendant toute une journée (avec presque que des talk-shows insipides, des bombes à pubs et plein de soap operas plus ou moins porno, comme celui qui se passe dans la réserve du parti républicain, avec Ronald, atteint d’alzheimer, qui baise tout le temps et met en cloque un pote à lui).
 
Spider Jerusalem est un dingue complet, anar plus ou moins nihiliste, un fouteur de merde diplômé qui adore faire suer les cons. Dr Gonzo dans la jungle urbaine d’un futur dingue, celui que l’humanité, nécessairement mal informée (ou alors vraiment trop conne) a choisi de se construire. Il y a des culs à latter, et il se porte volontaire. Mais il sait aussi être plus tendre des fois, sous sa façade d’enfoiré de première. Il sait, avec ses articles, pointer du doigt les problèmes dont personne n’a rien à foutre, et qui comptent pourtant ; il veut expliquer, faire réfléchir, ne pas se contenter de prendre les gens pour des cons mais essayer en outre – en Don Quichotte du web – de leur faire ouvrir les yeux, de les sortir un peu de leur connerie, de leur monter qu’il y a malgré tout, toujours, des choses qui valent le coup d’être vécues, qu’il y a des opportunités, que l’on peut faire quelque chose. Et ça le rend très sympathique tout ça. Son cynisme outrancier ne se veut pas stérile, mais éducatif, comme avec son assistante imposée par la rédaction, ex-strip-teaseuse qui veut devenir journaliste : il lui apprend le journalisme sur le terrain, autrement dit il lui apprend à voir. Parce que tout est déjà là. Pas forcément un mauvais bougre, donc, enfin pas totalement ; il peut même être un peu naïf, des fois. Et malgré tout humain. Et dingue. Oui, bon, humain, quoi, mais la version intéressante. Pas le pseudo-agitateur bobo, qui n’agite que les salons distingués, mais le vrai trublion qui veut vraiment faire quelque chose. Mais si dans l’immédiat ça peut lui payer ses clopes – cinq paquets par jour, plus les pilules anti-cancer –, c’est déjà bien.
 
Warren Ellis décrit ainsi avec brio un univers fou et fascinant, parcouru de long en large par un type tout aussi fou et fascinant. Attention, ça trashouille sévère, les adeptes du politiquement correct et autres faux rebelles au moralisme fascisant risquent de ne pas apprécier. Ce qui est tant mieux, d’ailleurs. Un petit « prolapsus » pour ces gens-là, gniark gniark… Mais il y a plus. Une profonde humanité derrière le délire. Un sens de la narration assez détonnant, confinant même à l’expérimentation dans le dernier récit, en trois épisodes, géniale étude des conséquences à plus ou moins long terme de faits en apparence insignifiants, multipliant les angles de vue pour mieux perdre le lecteur, et mieux le retrouver au final.
 
Le dessin de Darick Robertson, c’est la cerise sur le gâteau. Lui aussi s’est lâché. Quelque part entre comics « traditionnels », SF à la Mœbius et délire graphique plus ou moins caricatural, il construit un monde riche en détails, et un héros expressionniste, hilarant et réjouissant, n’hésitant pas à l’occasion à donner dans le gore ou le scabreux pour le plus grand plaisir des adeptes du mauvais goût dans mon genre.

Transmetropolitan est une BD nécessaire, qui perturbe les intestins, suscite le rire et l’indignation, qui touche tout ce qui peut être touché, avec la subtilité d’un marteau-piqueur (ou d’un lavement). Et ça fait du bien. Je veux la suite. Pas dit que ça sorte un jour, hélas (EDIT : en fait, si ; youpi !) : Spider Jerusalem n’aura probablement pas autant de lecteurs qu’un Lanfeust en manga ou qu’un Lucky Luke laurentgerraïsé. Ce qui troue le cul. Et ne rend Transmetropolitan que plus indispensable.

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"La Théorie des cordes", de José Carlos Somoza

Publié le par Nébal

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SOMOZA (José Carlos), La Théorie des cordes, traduit de l’espagnol par Marianne Millon, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2006] 2007, 514 p.
 
L’habit ne fait pas le moine, comme on dit. Les Anglo-saxons ont en la matière un proverbe plus approprié : « Don’t judge a book by its cover. » Dont acte. Ca s’applique bien ici, puisque, derrière cette couverture très classieuse, et aux éditions « généralistes » – souvent excellentes, il est vrai – Actes Sud, c’est bien un roman de science-fiction qui se cache. Voire de « hard SF ». Et un thriller, aussi. Assez porté sur l’horreur. Tiens donc. Pourquoi pas ? Dans l’ensemble, cet ouvrage a reçu d’assez bonnes critiques, et c’est en outre l’occasion de voir un petit peu ce qui se fait de l’autre côté des Pyrénées (Somoza est bien né à La Havane, mais il vit à Madrid).
 
La Théorie des cordes est en effet un thriller de science-fiction, dont l’action se situe entre 1992 et 2015, dont la plupart des héros sont des physiciens, et qui fait souvent appel à des développements scientifiques assez récents (et éventuellement abscons pour les ignares dans mon genre…), comme son titre le laisse entendre. Je serais bien en peine, ceci dit, d’expliquer même vaguement à quoi correspond cette fort complexe théorie des cordes… Pour ce que j’en ai compris, il s’agirait, en gros, d’une théorie fondamentale de la physique contemporaine cherchant à concilier la théorie de la relativité et la physique quantique et postulant l’existence « d’au moins neuf dimensions supplémentaires dans l’espace, chose inconcevable pour l’esprit humain ». Tout part de cette théorie, ou, plus exactement, de certaines conséquences possibles de cette théorie générale.
 
2015. Elisa Robledo est une jeune et – nécessairement… – jolie physicienne, assurant des cours de physique théorique dans une université madrilène. Etant donné son talent, on s’interroge parfois dans son entourage sur son manque d’ambition – son ami et confrère Victor Lopera, notamment. Mais, un jour, la vie d’Elisa Robledo bascule, simplement parce qu’elle ouvre le journal. Elle y apprend la mort à Milan, dans un incendie, d’un physicien italien qu’elle avait eu l’occasion de fréquenter autrefois. Cette nouvelle la perturbe, elle rentre chez elle affolée, s’arme d’un couteau, reçoit un mystérieux coup de fil, puis fait appel à Victor, sans lui donner la moindre précision, pour qu’il vienne chez elle. Victor s’exécute… et elle s’empresse de monter dans la voiture, son gigantesque couteau toujours entre les mains ; elle le prie de démarrer, et craint qu’on ne les suive. Et elle s’explique.
 
Dix ans plus tôt, Elisa, Victor et un ami d’enfance de ce dernier, l’ambitieux et insupportable Ricardo Valente, étaient de jeunes étudiants en physique talentueux, qui, ayant réussi un concours, ont été sélectionnés, avec quelques autres, pour assister à un cours spécial du professeur David Blanes, physicien espagnol de renom, qui avait défrayé la chronique quelques années plus tôt en émettant une théorie dite « du séquoia », conséquence de la théorie des cordes, selon laquelle il était – du moins sur le plan mathématique – possible d’ouvrir des « cordes temporelles » afin, non pas de voyager dans le temps, mais du moins de voir dans le passé. Cette théorie avait fasciné la communauté scientifique, et avait valu à Blanes et à ses confrères (dont le physicien italien décédé au début du roman) une énorme renommée ; mais, depuis, on ne semble pas avoir progressé dans ce domaine, et l’on commence à dire que cette théorie, pour séduisante qu’elle soit, n’en est pas moins stérile. Blanes effectue néanmoins ce séminaire, et l’étudiant qui aura le plus attiré son attention devrait pouvoir faire une thèse sous sa direction, ultime consécration. Mais le perfide Ricardo fait bientôt remarquer à sa principale rivale Elisa qu’ils sont sous surveillance, et que des inconnus semblent s’intéresser particulièrement aux travaux de Blanes et de ceux qui pourraient être amenés à le seconder… Elisa et Ricardo sont finalement sélectionnés tous les deux, et accompagnent Blanes, non pas à Zurich, comme il était prévu, mais sur une île isolée au cœur de l’océan Indien, où quelques scientifiques d’élite travaillent sur la théorie du séquoia, et commencent à obtenir quelques résultats… avant que l’horreur ne les submerge.
 
Pendant un bon moment, La Théorie des cordes constitue un très agréable thriller scientifique, riche en rebondissements et assez palpitant. Les personnages d’Elisa, de Ric et de Blanes sont mystérieux et intrigants, Victor est attachant, le style est fluide, les considérations scientifiques sont intéressantes… Hélas, la suite n’est pas du même tonneau…
 
Autant le dire tout de suite : ce roman m’a terriblement déçu, dans la mesure où il ne tient pas les promesses des plutôt attrayants premiers chapitres. Il s’éternise comme c'est pas permis, on peine franchement sur les derniers chapitres avec une éprouvante envie que le calvaire s’achève, et l’on en vient surtout à maudire l’auteur pour ses tics d’écriture insupportables. En effet, Somoza a retenu ici les pires aspects du thriller, et plus largement du « roman de gare ». En gros, ça donne un cliffhanger, un retournement de situation ou une « phrase choc » jouant le même rôle toutes les quatre ou cinq pages. Il s’agit, chaque fois, de susciter puis de maintenir le suspense et l’intérêt du lecteur, mais de manière totalement artificielle, « presse-bouton », sans subtilité aucune. Du coup, un autre proverbe peut s’appliquer ici : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise…
 
Cela devient très vite agaçant, et cela a un double effet pervers : d’une part, Somoza insiste tant que le lecteur se met à imaginer quelque chose de vraiment horrible pour la suite… et, à moins d’avoir une imagination atrophiée, se retrouve déçu à l’arrivée. Somoza nous dit, nous répète, à longueur de pages, que « c’est horrible » ; mais on n’en a pas l’impression : « C’est tout ? » C’est que tout le monde n’est pas à même d’employer efficacement ces tournures risquées, ou de maintenir l’intérêt du lecteur après une « attaque en force » : Somoza n’est certainement pas Lovecraft, à cet égard…
 
D’autre part, cela finit par constituer une sorte de gimmick verbeux et inutile, prévisible et stérile du fait de l’overdose ; on a envie de s’écrier : « OUAIS ! C’EST BON ! ON A COMPRIS ! ACCOUCHE, MAINTENANT ! Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin tu m’les brises ! »
 
Et cet inconvénient – de taille – se retrouve aggravé par la longueur du roman : les premiers chapitres (I à IV) sont assez agréables ; mais, à partir du chapitre VI (p. 309), ça devient franchement de plus en plus lourdingue, sur 200 pages imbuvables amenant lentement à une conclusion assez pathétique par rapport aux attentes suscitées par les 250 premières pages…
 
Etrange effet de rétroaction, au final : l’ensemble du roman semble minable, alors que le début, je m’en souviens, m’avait franchement plu. Bref, une grosse déception. Les amateurs de thrillers type best sellers y trouveront peut-être leur bonheur, mais pas moi. Il y a des thrillers bien plus intéressants, de la SF – y compris « hard SF » – cent fois plus palpitante, et des récits d’horreur moins artificiels et du coup mille fois plus efficaces ; lisez-les, plutôt que de perdre du temps avec cette Théorie des cordes séduisante au premier abord, mais indéniablement stérile et bâclée à l’arrivée. Moi, en tout cas, ça m’apprendra – doublement – à « ne pas juger un livre sur sa couverture »…

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"Le cri du corps", de Claude Ecken

Publié le par Nébal

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ECKEN (Claude), Le cri du corps, [Paris], Fleuve noir, coll. Anticipation, 1990, 184 p.
 
J’ai découvert l’auteur français de SF Claude Ecken avec une chouette et longue nouvelle publiée dans le numéro spécial anniversaire de Bifrost ; j’avais été très convaincu par ce récit médical à la forte atmosphère zombifique. Aussi, l’autre jour, quand j’ai entraperçu un roman du Monsieur perdu entre deux Van Vogt dans les étals d’un bouquiniste, je me suis dit que je pouvais bien lui accorder 1,50 € et une journée. J’ai bien fait…
 
Je ne serais pas surpris d’apprendre que le sieur Ecken a eu une formation médicale. En effet, dans Le cri du corps, le héros est un médecin, de même que dans la nouvelle précédemment évoquée, et les aspects scientifiques qui y sont développés renvoient à peu près exclusivement à la médecine.
 
Aziki M’Bouhilé est une jolie jeune femme, depuis peu installée à Montpellier en tant que médecin généraliste. On connaît la chanson : s’installer à son compte, c’est pas évident. A fortiori quand on est noire et qu’on a le nom typé qui va avec. Certes, elle a bien « acheté la clientèle » de son prédécesseur en même temps que le local, mais le fait est que bon nombre des patients du docteur Solimon ont préféré aller voir ailleurs. Sa secrétaire, par contre, est toujours là, ainsi qu’il était prévu dans le contrat : or cette Mme Vassonier, si elle est efficace dans son travail, n’en est pas moins une vieille peau aigrie qui regrette le passé, comprend fort bien (pour la ressentir probablement) la xénophobie latente du Français méridional de base, et se plaint sans cesse des retards de paiement de la petite nouvelle, là. C’est que l’argent ne rentre pas, avec cette clientèle très réduite – et assez, heu, « colorée » – et les prêts à rembourser. Bref, ça va pas fort…
 
Sur le plan personnel, c’est pas génial non plus. Aziki s’est amourachée du séduisant et futile Francis, chirurgien de son état, très chaud du caleçon, impossible à retenir dans ses filets. Elle persiste, pourtant, et devient malgré elle complice des nouvelles conquêtes de ce play-boy superficiel au possible. Ajoutez à cela un grand frère drogué et dealer, Mako, qui vient de s’échapper de son centre de désintox et frappe un soir à la porte de sa sœur, qui lui doit beaucoup, en lui expliquant que des sales types le recherchent pour lui faire la peau… Il y a de quoi péter un câble.
 
Et sur ce déboule un jour dans le cabinet M. Raymond Corlet. Un type mal dans sa peau, à l’air plus vieux qu’il ne l’est réellement. Il est malade, dit-il ; ouais : il somatise à bloc, surtout, traduit bien vite Aziki. Bon ; elle le guérit. Mais il revient avec une autre maladie. Bon ; elle le guérit… Ca fait des rentrées d’argent, plutôt agréables en ces temps difficiles… Le problème est qu’il revient quasiment tous les jours, et toujours avec une nouvelle maladie. Et, un jour, il se met à gonfler étrangement, jusqu’à devenir franchement monstrueux : et là, la médecine est désarmée, et le docteur M’Bouhilé se retrouve avec un sacré problème sur les bras, d’autant que Raymond Corlet, « son » patient, ne veut plus avoir affaire qu’à elle…
 
La somatisation est un sujet fascinant et diablement perturbant (je parle d’expérience…). Claude Ecken en traite fort intelligemment, à travers le personnage à la fois horripilant et émouvant de Raymond Corlet : un type mal dans sa peau comme il y en a beaucoup, un inadapté, quelqu’un qui ne sait pas comment font les autres pour vivre (ce qui, personnellement, me parle énormément, mais bon, là n’est pas la question…). La somatisation devient pour lui un refuge, lui permettant de retrouver une sorte de réconfort fœtal et d’exercer ses caprices : on n’exige pas du malade ce que l’on exige du bien portant ; la maladie, dès lors, a pour lui des aspects sécurisants, en dépit de la souffrance qu’elle provoque, et il confère à Aziki une multitude de rôles : mère, amante, confidente, celle qui peut soigner (lire : prendre soin), une déesse, à peu de choses près.
 
Et cela, Aziki le vit fort mal, ce que l’on peut très bien comprendre. C’est une jeune femme forte : toute sa vie, elle a dû batailler plus que les autres, sa couleur de peau constituant trop souvent un handicap. Elle éprouve un mépris instinctif pour la faiblesse, qu’elle ne tolère pas, même chez elle (et pourtant, elle sanglote régulièrement dans ce court roman très sombre…). Corlet en attend de la chaleur, mais elle est finalement quelqu’un d’assez froid. En tant que médecin, elle regarde les symptômes, établit un diagnostic, rédige une ordonnance, allez hop salut. La vie de Corlet ne l’intéresse pas ; si il tient tant que ça à en parler, il n’a qu’à se faire des amis (c’est facile, non ? tout le monde y arrive naturellement !), ou sinon aller voir un confesseur, ou, tiens, encore mieux, un psychiatre. Un de ses vieux professeurs cherche pourtant à lui faire comprendre que ce n’est pas si simple, et que guérir et soigner, ce n’est pas la même chose…
 
Je crois que c’était Charcot qui avait dit à ses étudiants, en substance : « Pour avoir obtenu vos diplômes, ne vous considérez pas comme des médecins pour autant ; car il n’est pas donné à tout le monde d’être un artiste. » La phrase, paraît-il, est souvent citée aux étudiants en médecine ; elle est assez prétentieuse, et sent un peu l’esprit de corps… Mais elle a sans doute un fond de vérité et, même si les préoccupations de Charcot à cet égard étaient probablement bien différentes, ce bref roman m’y a néanmoins fait penser. Au-delà d’une histoire de science-fiction (vaguement horrifique) assez entraînante, Claude Ecken livre ici une intéressante étude des relations entre le médecin et son cli… pardon, son patient. Les torts sont partagés, dans cette histoire, et si Aziki est à bon droit agacée par le comportement intolérable et envahissant de Corlet, elle a néanmoins quelques reproches à se faire ; et la métamorphose du malade résulte bien de l’attitude des deux intervenants dans cette relation. Sous cet angle, le roman est vraiment intéressant, et, à bien des égards, le pragmatisme hautement réducteur d’Aziki peut aisément être transposé à d’autres professions, d’autant plus que tout l’encourage à l’heure actuelle… A l’occasion, enfin, Ecken esquisse légèrement une transposition plus globale de cette relation médecin / patient à l’échelle du colonialisme, ce qui m’a semblé plutôt bien vu, bien que contestable.
 
Autre point positif : les personnages, s’ils ne sont pas tous aussi approfondis qu’Aziki et Corlet, sont néanmoins assez crédibles, notamment dans la mesure où ils ont tous quelque chose de répugnant, sans être uniformément monstrueux pour autant. Le récit, très noir dans l’ensemble, est ainsi profondément humain, et ne se contente pas d’appliquer des stéréotypes à une trame finalement très réduite, quand bien même elle est intéressante.
 
Ne nous méprenons pas : Le cri du corps n’est pas un chef-d’œuvre, le style est assez anodin (mais on a vu bien pire, ça reste très correct), il y a à l’occasion quelques gratuités et une certaine tendance à meubler pour faire un roman de ce qui aurait sans doute dû à la base constituer une assez longue nouvelle. Reste que c’est une lecture intéressante, un peu plus qu’un bon divertissement, et c’est déjà bien.

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"Maître de l'espace et du temps", de Rudy Rucker

Publié le par Nébal

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RUCKER (Rudy), Maître de l’espace et du temps, traduit de l’américain par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1984-1985, 2000] 2005, 743 p. (Contient : Maître de l’espace et du temps – roman – ; Le secret de la vie – roman – ; A l’assaut du cosmos – nouvelles).
 
Rudy Rucker, mathématicien et informaticien compétent, est, en plus d’être un vulgarisateur apprécié, un important écrivain de science-fiction, considéré même comme une des grandes figures du cyberpunk, avec William Gibson et Bruce Sterling. Il a pourtant été très peu traduit par chez nous, injustice qu’entend réparer ce beau volume de la collection Lunes d’encre comprenant deux romans et un recueil de nouvelles, pas vraiment cyberpunk dans l’ensemble, mais toujours inventif et souvent très drôle.
 
Commençons par évoquer le délirant roman qui donne son titre au volume. Un jour, Fletcher, le narrateur, fait une rencontre étrange à l’intérieur même de sa voiture : son pote Harry, savant génial mais totalement irresponsable, en version miniature… Celui-ci lui explique qu’il revient du futur après avoir inventé une machine phénoménale, le « blonzeur », reposant sur la distorsion de la constante de Planck à grands coups de gluons, et le rendant à peu de choses près « maître de l’espace et du temps » : il peut voyager dans le temps, dans des univers parallèles, apporter de subtiles modifications ici ou là… Mais, pour cela, il est nécessaire que Fletcher participe au projet, en le suggérant à Harry et en lui faisant un prêt (attention, paradoxe temporel inside). Fletcher sait que les projets de son ami ont une certaine tendance à mal tourner, mais, attiré notamment par l’appât du gain, il s’exécute. Le blonzeur est créé, et les deux hommes, dès lors qu’ils emploient l’invention, ne connaissent plus vraiment de limites : il leur est permis de voler, ils peuvent devenir riches et beaux (ce n’est qu’un exemple, hein…), ils peuvent tout faire. Génial, non ?
 
Sauf qu’il y a les conséquences, dont Harry se moque un peu, mais qui peuvent vite devenir très gênantes : quand Godzilla se met à ravager votre ville, vous êtes en droit de vous poser des questions… Mais c’est peut-être pas pire que ces étranges cerveaux sur pattes qui se baladent partout pour prendre le contrôle des gens… Et d’ailleurs, les porcôtiers et beignetiers destinés à résoudre enfin le problème de la faim dans le monde sont-ils une si bonne idée que ça ? Finalement, Dieu, c’est pas si facile que ça comme boulot…
 
Un roman hilarant, bourré de bonnes idées, au style agréable et à la narration fluide : un vrai petit bonheur, en somme ! On avait parlé d’un projet d’adaptation au cinéma par Michel Gondry ; je ne sais pas où ça en est, ni même si ça tient toujours, mais j’espère de tous mes vœux que cela se fera un jour.
 
Le deuxième roman du recueil, Le secret de la vie, n’est pas moins intéressant, et souvent très drôle également, mais un peu plus sérieux, ou, plus exactement, plus touchant. « Conrad Bunger avait seize ans quand ça le frappa pour la première fois : un jour, tu seras mort. » Rien que de très normal. Conrad découvre donc, à peu près en même temps que les premières cuites et un indéniable attrait pour les séduisantes formes des jeunes filles, l’existentialisme (il cite à tout bout de champ La nausée de Jean-Paul Sartre…) et la rébellion. C’est un adolescent, quoi ; normal. Pas forcément facile à vivre, ceci dit, quand on habite au fin fond des Etats-Unis au début des années 1960, que son père est diacre, et que l’on fréquente un établissement catholique ; disons que cela suscite quelques menus conflits. Mais Conrad résiste : il s’interroge sur l’existence, sur la vie, il veut en percer le secret. Pourquoi tout ça, hein, d’abord ? Et à quoi bon ? Il y a là quelque chose de perturbant dont les autres, enfin, les vieux, surtout, ne semblent pas avoir conscience… Conrad en vient à se dire qu’il n’est peut-être pas comme les autres, à se bâtir un mythe de « l’enfant trouvé ». Une réaction assez compréhensible, une fois de plus, sauf qu’en ce qui le concerne c’est vrai. La preuve : il découvre un jour – bon, d’accord, il était bourré, mais là n’est pas la question – qu’il sait voler, entre autres pouvoirs étranges… Raison de plus pour chercher à comprendre le secret de la vie, ou, pour dire les choses autrement : bordel, mais qu’est-ce que je fous là ?
 
Un roman fort réussi, bourré de bonnes idées. Les personnages sont très humains, crédibles et attachants ; scènes drôles et touchantes s’enchaînent, et l’évocation de l’adolescence est assez remarquable. Et quand la science-fiction entre véritablement en jeu, cela devient un véritable régal. Il y a bien eu quelques esprits chagrins pour regretter de temps à autre une prétendue vulgarité, s’indigner, non mais vous vous rendez compte, de ce que les personnages boivent (et vomissent), se droguent (et vomissent) et baisent (et… ben pourquoi pas ?). Scandale ! Ce à quoi je répondrais, désireux de rester poli : hey mec, c’est un roman sur des djeuns dans les sixties, pas un petit traité des bonnes manières ! Non mais franchement… Rien de choquant ou de nauséeux ici, c’est même plutôt sobre par rapport à ce que l’on peut légitimement craindre à force de récits jeunistes racoleurs au trash branchouille qui fait bander le bobo et défaillir la rombière ; disons que c’est très supportable, un honnête juste-milieu, quoi. Et que le bouquin est bon.
 
On passe enfin à A l’assaut du cosmos, un recueil de nouvelles, écrites pour la plupart en collaboration : ainsi, « La racine carrée de Pythagore », écrit avec Paul Di Filippo, amusant délire présocratique. Trois récits, ensuite, sont écrits avec Marc Laidlaw, se déroulant tous dans la ville balnéaire de Surf City, dont on devine assez le principal centre d’intérêt : « La bougie des sables d’Andy Warhol », excellente nouvelle, drôle et tragique à la fois, confronte un clochard artiste et sa copine schizophrène à un étrange paradoxe temporel qui les amène à côtoyer le gourou du pop-art, pour le meilleur et pour le pire ; plus directement drôles, les deux récits suivants, « Surfer sur les probabilités » et « Surfer sur le chaos », mettent en scène une bande de jeunes surfers quand même un peu couillons, qui ont l’idée saugrenue de se fabriquer un surf « attracteur de chaos », ce qui peut susciter un assez terrifiant bordel – comme on en juge essentiellement dans la première nouvelle – ou les amener à faire des rencontres étranges, comme la fameuse Cthulha, qui évoque bien vous savez qui, mais dans une piscine ; et avec un surf pas loin… Enfin, deux nouvelles écrites en collaboration avec Bruce Sterling : tout d’abord « Méduse », récit hilarant sur l’étrange invention d’un jeune savant travesti et son exploitation absurde par un capitaliste sauvage accroc du téléphone portable et du flux-tendu ; puis « A l’assaut du cosmos », récit très drôle une fois de plus contant l’âge glorieux de la conquête de l’espace en Union soviétique, avec des vrais morceaux de KGB et de chamanisme en Tunguska dedans. Entre temps, on a eu droit à deux nouvelles écrites par Rudy Rucker seul : « Le cinquante-septième Franz Kafka », un peu trop hermétique à mon goût, et, plus intéressante, « L’école Jack Kerouac de poésie désincarnée », bel hommage à l’auteur de Sur la route.
 
L’ensemble de ce volume est donc très convaincant, et l’on ne peut qu’espérer voir venir un de ces jours de nouvelles traductions de Rudy Rucker.

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"Regards sur Philip K. Dick. Le kalédickoscope", d'Hélène Collon (éd.)

Publié le par Nébal

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COLLON (Hélène) (éd.), Regards sur Philip K. Dick. Le kalédickoscope, anthologie de témoignages et de textes critiques, entretien avec Philip K. Dick et bibliographie, textes choisis, présentés et traduits par Hélène Collon, à l’exception de « Dans le monde qu’il décrivait : la vie de Philip K. Dick », de J. Wagner, traduit par P.-P. Durastanti, révisé par H. Collon, [s.l.], Les Belles Lettres – Encrage, coll. Travaux, [1970, 1975, 1982-1983, 1985, 1987-1988, 1990-1992, 1996] 2e éd. revue et augmentée 2006, 270 p.
 
Oui, Philip K. Dick ! Encore et toujours Philip K. Dick ! C’est le plus grand, vous dis-je. Alors je ne pouvais décemment pas passer à côté de cette anthologie éditée par Hélène Collon, et multipliant les points de vue, éventuellement contradictoires, sur sa vie et son œuvre. Décortiquons un peu.
 
Tout commence avec un bref texte de Philip K. Dick lui-même (« Le Monde que je décris », pp. 7-8), sorte de « déclaration d’intention » assez déstabilisante, et qui sera souvent citée dans les études qui suivent, ces autres « regards », parfois bien différents, mais toujours intéressants.
 
On commence avec un assez long texte « universitaire » de Jeff Wagner à la tonalité essentiellement biographique (« Dans le monde qu’il décrit : la vie de Philip K. Dick », pp. 11-43). Ce fut sans doute une des premières entreprises du genre, ce qui explique quelques lacunes par-ci par-là, quelques anecdotes contestées depuis et quelques mystères éclaircis (notamment par Lawrence Sutin dans son excellent essai biographique, déjà évoqué en ces pages, Invasions divines). Mais cela reste dans l’ensemble très intéressant, et contient quelques approches critiques originales qui en justifient amplement la lecture.
 
L’article suivant (« La transmutation de Philip K. Dick », pp. 45-62) est dû au fameux écrivain de science-fiction Norman Spinrad, et est assez déstabilisant. L’auteur de Jack Barron et l’éternité était en effet un intime de Philip K. Dick, et le tableau qu’il en dresse est à l’occasion fort touchant (ainsi quand il évoque la mort de son ami et les circonstances bien particulières dans lesquelles il l’a apprise). Mais Spinrad, sans doute pour cette raison, se fait ici assez polémique, et entend dresser un portrait de Dick bien différent de celui que l’on a eu un peu trop coutume de faire, à savoir celui d’un écrivain irrémédiablement dingue, toxico jusqu’au bout des ongles, et – horreur suprême – devenu bigot. C’est en soi parfaitement légitime, et même louable. Le problème, cependant – mais Spinrad est le premier à reconnaître que son texte est subjectif au possible –, est qu’il tend, dès lors, en partant de l’éloge parfaitement justifié de La transmigration de Timothy Archer – roman brillant et trop souvent négligé quand on évoque les grandes œuvres dickiennes –, à dénigrer, en gros, tout ce que Dick a pu écrire entre Ubik et ce dernier opus. Pour Spinrad, le « vrai » Dick n’est pas celui de l’Exégèse et de Siva, sur lesquels s’enflamment trop les commentateurs, et je veux bien le suivre sur ce point. Mais de là à dire que des romans tels que Coulez mes larmes, dit le policier, Substance mort ou Siva sont des « romans mineurs » ! Non, il y a là un pas que je ne saurais franchir, moi qui place justement ces trois romans parmi les plus grandes réussites de Dick, aux côtés des grands textes des années 1960 qui remportent sans surprise la faveur de l’auteur. Cette critique ne me paraît valable que pour, par exemple, Mensonges et Cie et L’invasion divine ; et, si le point de vue de Spinrad est très compréhensible, on peut néanmoins regretter qu’il jette ainsi le bébé avec l’eau du bain.
 
Pierre-Louis Malosse nous livre ensuite un petit texte curieux et dans l’ensemble remarquable (« La Pythie dans le labyrinthe », pp. 63-69). Il s’agit d’une analyse, un peu à vol d’oiseau parfois mais dans l’ensemble très convaincante, de ce que l’on a pourtant l’habitude de qualifier comme un « roman mineur » de Philip K. Dick, à savoir Le Zappeur de Mondes (publié en France dans un premier temps sous le titre de Dedalusman), à l’aune de la philosophie et de la culture de la Grèce antique. Passionnant ! Où l’on voit que, même dans ses moments de « petite forme » et d’écriture alimentaire, Dick avait beaucoup de choses à dire…
 
Le fameux écrivain britannique Brian W. Aldiss livre ensuite un article très dense, partant de Glissement de temps sur Mars pour évoquer bon nombres d’aspects de l’œuvre entière de Philip K. Dick (« Le Piège maudit de Philip K. Dick : autour de « Glissement de temps sur Mars » », pp. 71-77). Ce texte de 1975 a un aspect « propagandiste » assez marqué : il s’agit, pour Aldiss, de contribuer à faire connaître et estimer l’œuvre dickienne du public britannique. D’où quelques approximations ou points contestables dans une analyse dans l’ensemble très séduisante, mais hélas trop riche pour un si petit nombre de pages. Intéressant, ceci dit.
 
C’est ensuite à Robert Galbreath de nous échauffer les neurones, en prenant à peu de choses près un point de vue diamétralement opposé à celui de Norman Spinrad (« Doute et rédemption dans la « Trilogie divine » », pp. 79-89). Entendons-nous bien : il ne prétend certes pas que Dick était fou, ou quoi que ce soit du genre… Seulement, à l’en croire, loin d’être une œuvre mineure, la « Trilogie divine » est une remarquable « somme théologique » à sa manière, incroyablement riche et pertinente, et qu’on aurait tort de reléguer aux oubliettes sous prétexte de délire religieux (comme on aurait tort, d’ailleurs, d’en faire une lecture au pied de la lettre revenant à peu de choses près à faire de Dick une sorte de gourou…). On peut être un brin effrayé par cet article : en se fondant sur la « Trilogie divine » et l’Exégèse, le risque est que l’on en arrive – un peu comme Dick, diraient les mauvaises langues… – à dire tout et n’importe quoi en noyant le poisson sous un charabia mystique sans intérêt ; et, à vrai dire, considérer la « Trilogie divine » comme un « bloc » présentant une certaine unité, en dépit des différences flagrantes, tant pour ce qui est de la forme que pour ce qui est du fond, entre Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer, c’est tout de même très contestable… Seulement voilà, Robert Galbreath évite remarquablement bien tous ces écueils et livre au final une analyse érudite, très originale, passionnante et très convaincante (même si, sur certains points, nécessairement…). En gros : loin d’avoir tourné bigot décérébré, Dick, confronté à ces étranges phénomènes de 1974, s’est en fait retrouvé à questionner la « foi » qu’il plaçait au centre de ses préoccupations en 1970 (dans le premier texte du recueil), questionnement rationnel qui débouche sur l’Exégèse et sa retranscription dans les romans de la « Trilogie divine », mais avec une conscience aiguë de tous les problèmes que cette investigation soulève ; c’est l’occasion de voir combien cette enquête est riche et érudite, empruntant, non pas au seul dogme épiscopalien mâtiné de gnose que l’on relève souvent, mais à bien des traditions philosophiques et théologiques différentes, des présocratiques à Kant, de la Kabbale à Luther, en passant par l'hindouisme et la phénoménologie, etc. Au final, cependant, Dick, confronté à l’impossibilité de la preuve, tend à déboucher sur une forme d’aporie, et retrouve son questionnement traditionnel sur la réalité. Si les « événements de 1974 » ont traumatisé Dick, cela n’a été que pour mieux réaffirmer ultérieurement le stade ultime et profond de sa foi, non pas en un complot permanent, un démiurge maléfique ou un Système Intelligent Vaste et Actif, mais en l’homme, dès lors qu’il est « vraiment » humain, et donc sensible à la caritas, à l’agapè : le trouble religieux de l’auteur le conduit, au travers d’une vaste enquête épistémologique, ontologique et métaphysique imprégnée d’un profond scepticisme qui exclut la qualification de « cinglé » ou même de « mystique » ayant connu une « révélation », à réaffirmer avec force un humanisme bien plus caractéristique, et très perceptible dans les trois romans. Une lecture sans doute critiquable, mais néanmoins passionnante ; un des grands moments de cette anthologie, en ce qui me concerne.
 
On passe ensuite à quelque chose de plus léger, avec un texte de Robert Silverberg consacré aux premières nouvelles de Dick et à leur influence ultérieure sur sa propre production (« Philip K. Dick : les fictions courtes », pp. 91-99). Intéressant et touchant.
 
Retour à l’analyse, politique cette fois, avec le réjouissant mais parfois très contestable article de Daniel Fondanèche (« Dick, prophète libertaire », pp. 101-111). L’ombre de Mai 68 plane sur ces développements parfois probablement un peu idéalisés, mais qui ont néanmoins pour intérêt de dégager certaines thématiques politiques chez Dick (j’ai toujours envie d’écrire un gros truc sur ce sujet, moi, quand je suis pris de délire mégalomane... mais, rassurez-vous, il y a peu de risques pour que je le commette un jour…), mais aussi et peut-être davantage encore d’expliquer de la sorte le retentissement soudain pris par l’œuvre dickienne dans l’immédiat après-68 de la France pompidolienne ; très intéressant sous cet angle.
 
Suit un gros morceau : un long et fascinant entretien avec Philip K. Dick par D. Scott Appel et K.C. Briggs, découpé en deux parties (pp. 113-140, et pp. 195-210). Trop de thèmes sont abordés ici pour que je puisse véritablement aborder la chose. Je me contenterai juste de dire que la première partie, très chaleureuse et détendue, nous montre un Dick extrêmement sympathique et parfois tout bonnement hilarant, mais qui sait aussi devenir plus sérieux et franchement impressionnant ; la tonalité de la seconde partie est bien différente, Dick s’embarquant dans un étrange (et amusant) délire d’interprétation sur ses capacités précognitives dans Coulez mes larmes, dit le policier et la nécessaire implication de l’Union soviétique dans son expérience de 1974… Indispensable.
 
Les articles d’analyse suivants sont hélas moins convaincants : l’article de Philip Strick (« Le cinéma dickien », pp. 143-152), datant de 1992, me paraît aujourd’hui complètement dépassé, et à vrai dire assez léger pour ce que l’on pouvait alors en dire. Jay Kinney (« Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick », pp. 153-163) revient sur la « Trilogie divine » et l’Exégèse, en en axant l’analyse sur la gnose, ce qui est certes pertinent, mais bien moins original et intéressant que l’article de Galbreath sur un thème finalement assez proche. Enfin, Ernesto Spinelli (« Philip K. Dick et la philosophie de l’incertitude », pp. 165-175) n’est pas inintéressant dans son évocation des influences existentialistes et phénoménologiques dans la pensée dickienne, mais n’apporte pas grand chose non plus.
 
Restent enfin deux textes inclassables, sortes d’hommages à Dick : « La Voix du sang parle à Kensington Gore » (pp. 177-190), petite saynète de Brian W. Aldiss, assez émouvante ; puis un poème de Jacques Chambon, « Dick déclik » (pp. 191-193), parfois maladroit mais néanmoins amusant, un peu à la manière de Gainsbourg, je trouve ; pas indispensable, ceci dit.

Suit une imposante bibliographie, qui vaut surtout pour ses développements consacrés aux articles et essais sur Dick et son oeuvre, plutôt que sur l'oeuvre dickienne en elle-même (les bibliographies figurant en annexe des recueils de Dick en Omnibus et en Lunes d'encre me semblent plus complètes).
 
Cette anthologie est donc dans l’ensemble assez remarquable, comprenant nombre de textes passionnants, de « regards » variés sur l’œuvre de Dick, et un entretien fascinant avec l’auteur. Le lecteur assidu y trouvera sans doute quelque chose ; en tant que lecteur fanatique, je me suis régalé…

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"L'Homme nu", de Dan Simmons

Publié le par Nébal

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SIMMONS (Dan), L’Homme nu, traduit de l’américain par Monique Lebailly, Paris, Albin Michel – LGF, coll. Le livre de poche, [1992, 1994, 1996] 2007, 316 p.
 
Dan Simmons est un auteur qui m’inspire un respect énorme, ne serait-ce que pour ses deux grands chefs-d’œuvre, Hypérion et L’échiquier du mal : d’énormes pavés de science-fiction (et éventuellement de fantastique pour le second, je ne vais pas rentrer dans les querelles de frontières) superbement écrits, très érudits, riches, profonds et en même temps fascinants, parfois terrifiants, parfois touchants et en tout cas remarquablement divertissants, voire jubilatoires, dans leur usage, à l’occasion, des pires clichés des séries B et des « romans de gare », manière de dire aux intégristes de la « littérature blanche » : « Ouais, je fais du genre, et j’vous emmerde ! » (‘fin, c’est comme ça que je le vois, en tout cas, mais j’abuse peut-être un peu…). Simmons est à même de mettre Keats et Stephen King dans le même panier, et d’en tirer le meilleur. Chapeau, Monsieur, vous êtes vraiment très très fort, quand vous le voulez bien.
 
Le problème étant qu’il ne l’est pas toujours autant : Les chiens de l’hiver, par exemple, m’avait un peu déçu… L’Homme nu, par contre, m’a comblé au-delà de toute attente : c’est une petite merveille, qui mérite qu’on en parle bien davantage (j’avoue avoir été assez interloqué par le peu d’écho rencontré par ce roman sur les forums SF…). Un roman difficile à classer, ceci dit ; en dépit de la couverture très noire, le voici publié en poche dans une collection « générale », et l’on y retrouve au final l’éventuel problème de définition suscité par L’échiquier du mal : fantastique ou science-fiction ? Un peu des deux en fait (même si, contraint de choisir, je dirais plutôt SF). Mais jugez-en vous-mêmes.
 
Jeremy Bremen est un mathématicien talentueux. Lui et son épouse Gail forment un couple heureux, mais guère banal, ceci dit. Ils sont en effet tous deux télépathes, liés en permanence, et à même de trouver dans cette union particulièrement profonde un rempart inviolable contre la « neuro-rumeur » formée des « pensées » environnantes – non pas seulement des « bruits », comme on le présente trop souvent dans les bouquins de SF dont Gail raffole et que Jeremy dénigre, mais un flot entier et irrépressible de sons, d’images, de sensations et d’autres choses encore, incommunicables, et qui font l’être à proprement parler.
 
Mais Gail meurt d’un cancer. Terrible épreuve pour Bremen, qui sombre dans la dépression et décide de tout plaquer, abandonnant son poste et son chat et mettant le feu à sa maison, avant de partir au hasard pour « se retrouver ». Pourtant ses malheurs ne font que commencer, et Bremen ne pourra trouver aucun refuge dans une solitude pour lui désormais inenvisageable : après toutes ces années, la disparition de Gail semble avoir affaibli les protections mentales de Bremen, et la « neuro-rumeur » devient subitement un insupportable déferlement de sensations contre lequel il ne peut plus rien faire. Agressé sans répit par les pensées les plus intimes de ceux qu’il croise, pensées souvent sordides, abjectes, agressives, désespérées, Bremen commence à perdre pied, à sombrer dans la folie et la misère la plus totale, s’enfonçant toujours plus profond dans les sombres cercles de l’Enfer : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate »…
 
Non, Bremen n’est pas seul, jamais. Et il se trouve à vrai dire quelqu’un – ou une étrange entité ? – pour se souvenir de lui, de Gail et de ses recherches en mathématiques, hautement abstraites ; se souvenir, dans un chaos total, nullement limité par la chronologie, de la mort de Gail, de la rencontre des deux époux, de leurs difficultés à concevoir un enfant – et peut-être de leurs secrets, malgré leur lien télépathique ? Se souvenir, surtout, de l’exaltation de Bremen à la lecture d’un article encore non publié du professeur Jacob Goldmann, dont les travaux pourraient permettre d’expliquer l’étrange faculté du couple Bremen, et au-delà chambouler totalement les conceptions traditionnelles de l’homme et du monde. Mais il est un autre souvenir que l’entité évoque à l’occasion : celui de ce pauvre enfant attardé mental, né sourd et aveugle… Et c’est ce commentateur récurent qui emploie la première personne, en n’étant véritablement aucun de ceux qui ont été cités, ou bien…
 
On l’aura compris : L’Homme nu est un roman étrange, déstabilisant et extrêmement noir. Bremen est un personnage remarquablement bien dépeint, sa souffrance est palpable, sa descente aux enfers est vécue de l’intérieur, partagée par le lecteur ; les quelques tableaux évoquant son heureux couple avec Gail sont d’autant plus touchants. Sur le plan de l’empathie, la réussite de Dan Simmons est donc totale, et contribue à renforcer la puissance à la fois angoissante et fascinante de la réflexion du roman sur l’autre, sur l’homme et sur le monde.
 
Je suis tout sauf un scientifique, et j’ai toujours été une quiche en maths ; je ne saurais donc certainement pas dire si les fort complexes délires mathématiques de Bremen et Goldmann sont véritablement convaincants sur le plan scientifique. Mais, à vrai dire, je m’en moque : les perspectives philosophiques qui s’en dégagent sont remarquablement troublantes, un peu à la manière de ce que l’on peut ressentir à la lecture des meilleurs écrits de Philip K. Dick, mais avec cette touche supplémentaire de « réalisme », en apparence tout du moins, qui contribue à donner des bases d’autant plus solides au sense of wonder qui s’exprime ici à plein. Dans les remerciements, Dan Simmons évoque notamment « le mathématicien Ian Stewart, pour avoir provoqué chez l’ignorant ès mathématiques que je suis une réaction passionnée » ; et il communique cet enthousiasme à merveille.
 
Mais ce ne sont pas là les seules références de ce très riche roman. Passons sur les références philosophiques pour ne pas en révéler trop (et je serais à vrai dire bien en peine d'aller au-delà de quelques lieux communs...). Mais il est d’autres références, davantage littéraires, qui ressortent très clairement (ainsi que me l’a fait remarquer, notamment, Jean-Daniel Brèque, quand j’ai brièvement évoqué ce roman sur le forum du Cafard cosmique) : ainsi, outre Robert Silverberg et son fameux L'oreille interne dont on rapproche souvent L'Homme nu, on trouve en exergue Dante (et nous avons déjà un peu vu en quoi, même s’il ne faut probablement pas s’arrêter à L’Enfer – c’est après tout ici Le Paradis qui est cité…) et T.S. Eliot, pour son poème Les Hommes creux (The Hollow Men, en anglais : précisons que le titre original du roman est The Hollow Man, et donc « L’homme creux », titre bien plus approprié que cet énigmatique « Homme nu » ; d’après Jean-Daniel Brèque, à nouveau, ce titre français aurait été imposé par l’éditeur – mais pour quelle raison ? ça me dépasse… – contre la volonté de la traductrice, Monique Lebailly, qui en aurait d’ailleurs légitimement conçu une certaine rancœur…), poème dont les vers, démembrés, introduisent les interventions du « commentateur ». Dans les remerciements, Simmons évoque de même Joseph Conrad, ce qui ne surprendra guère. Dans le corps de texte, on retrouve à nouveau Keats… mais aussi Stephen King (qui figure de même dans les remerciements, ainsi que son épouse, « pour leur marathon de lecture », et qualifie ce roman « d’authentique chef-d’œuvre » en quatrième de couv’, comme d’hab’, quoi… mais il a raison, le bougre !) ou encore Alfred Bester.
 
C’est que ce roman n’est pas seulement noir, triste, touchant, profond et riche (ce qui serait déjà pas mal, en même temps !). Il est aussi palpitant, avec même un certain côté série B assez typique de Dan Simmons – voyez certains passages de L’échiquier du mal, ou encore Les fils des ténèbres –, ménageant à l’occasion quelques scènes d’action ou d’horreur pure terriblement efficaces, quelques tableaux érotiques aussi, certains particulièrement bien vus. On pourrait trouver tout cela un peu gratuit, à lire le roman un peu trop vite, et ce fut, je le confesse, ma première impression. Mais le sens qui se dégage peu à peu du roman modifie bientôt ce jugement hâtif, et confirme que ces scènes ne sont pas là par hasard…
 
C’est brillant, tout simplement. Un excellent roman, à tous les points de vue.

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"Modulations. Une histoire de la musique électronique", de Peter Shapiro et Caipirinha Productions (éd.)

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SHAPIRO (Peter) et CAIPIRINHA PRODUCTIONS (éd.), Modulations. Une histoire de la musique électronique, traduit de l'anglais par Pauline Bruchet et Benjamin Fau, Paris, Editions Allia, [2000-2004] 2e éd. 2007, 340 p.
 
 Mine de rien, établir une histoire de la musique électronique est un vaste programme. C’est qu’il s’en est passé des choses, en environ un siècle. Des manifestes futuristes à Daft Punk, en passant par l’invention du Theremin, le Poème électronique de Varèse, la musique concrète de Pierre Schaeffer et Pierre Henry, les expérimentations space-jazz de Sun Ra, les premiers Moogs, le Krautrock de Can et de Neu!, le « Love To Love You Baby » de Donna Summer et Giorgio Moroder, le « Autobahn » de Kraftwerk, le dub jamaïcain, le disco des clubs noirs gays de New York, la musique post-punk et industrielle, le hip-hop, la house de Chicago, la techno de Detroit, la jungle britannique, le hardcore… Et encore ne voit-on ici que quelques jalons particulièrement marquants.
On ne saurait décemment remplir ce programme de manière exhaustive en 340 pages, et prétendre le contraire serait une imposture. Ce n’est donc pas le parti pris des nombreux auteurs de cet ouvrage, sorte de pendant écrit au film documentaire éponyme de Iara Lee. Et, de même que le film Modulations, le livre Modulations est à la fois intéressant, voire fascinant, et lacunaire, reflétant souvent les préjugés des auteurs, leur érudition dès qu’il s’agit d’évoquer leurs artistes fétiches, et leur ignorance dès que l’on sort un peu de leurs préférences. Au final, on a donc un ouvrage nécessairement inégal, mais néanmoins fort riche, et couvrant un vaste spectre de thématiques : on y découvrira nécessairement quelque chose. Notons en outre que les entretiens réalisés pour le film sont ici repris in extenso, et sont souvent passionnants. Le résultat est cependant parfois déconcertant : ainsi, on retrouve avec plaisir Genesis P.-Orridge, le charismatique leader de Throbbing Gristle, qui, dans le film, tenait un peu lieu d’intervenant « fil rouge », au travers d’un long et passionnant entretien ; pourtant, on ne parle quasiment pas de Throbbing Gristle, et aucun article n’est consacré à la musique industrielle… Oui, je l’avoue, je prêche pour ma paroisse en faisant cette remarque, mais cet oubli m’a tout de même paru fâcheux… Tant pis.
 
Après une « Introduction » assez intéressante de Peter Shapiro, on entre véritablement dans le vif du sujet avec l’article de Rob Young intitulé « Les pionniers. L’esprit d’avant-garde de la musique concrète » ; article passionnant, dont le titre n’est cependant guère approprié : c’est ici la musique dans son ensemble qui vit une véritable révolution spirituelle, dont la musique concrète, pour fascinante qu’elle soit, n’est finalement qu’un aspect ; en partant des manifestes futuristes et des théories de John Cage – incomparablement plus intéressantes que sa musique, mais ce n’est que mon avis… – c’est la conception même de la musique occidentale qui change, que ce soit en matière de composition, d’exécution ou d’enregistrement. Un des mérites de cet article est d’ailleurs de faire le lien entre les formes les plus avant-gardistes de la musique savante et leur lointain héritage populaire ; certes, on ne saurait faire passer Pierre Henry pour un ancêtre direct de Justice ou des Chemical Brothers ; mais il y a néanmoins une certaine filiation qui devient assez flagrante à la lumière de cet article.
 
Tous les textes qui suivent, hélas, n’ont pas nécessairement cette richesse. Ainsi, si Peter Shapiro développe de manière intéressante sur le Krautrock (en évoquant à peine Kraftwerk, ceci dit…) et le disco, il se fait bien plus expéditif pour évoquer, par exemple, le dub (trois pages) ou le post-punk (quatre pages, avec une annexe de trois pages sur la synth-pop ; voir plus haut, groumf…), et c’est parfois – souvent – bien trop léger… Shapiro s’occupera en fait par la suite de la plupart des brefs articles de « remplissage » (freestyle, Miami bass, etc.)
 
L’article de Kodwo Eshun consacré à la House atteint une taille plus correcte, mais n’est pas toujours très convaincant, étant assez lourd en partis-pris.
 
David Toop, même s’il se livre lui aussi à une sélection très érudite, est bien plus intéressant quand il traite du hip-hop, et s’étend notamment sur la technique du scratch. De même que dans son remarquable ouvrage intitulé Ocean Of Sound et consacré essentiellement à l’ambient, il est passionnant, pertinent, et fascinant : loin des clichés gangsta et clinquants du pire rap contemporain, c’est un tout autre monde que l’on découvre ici, d’une inventivité et d’une audace proprement stupéfiantes.
 
Mike Rubin est assez convaincant également, bien que de manière plus académique, pour traiter de la techno au travers d’un assez long article essentiellement consacré aux pionniers de Detroit (on peut d’ailleurs trouver étrange que Underground Resistance, notamment, ne se voit pas accorder une place plus importante).
 
Chris Sharp est ensuite assez intéressant pour évoquer la jungle (qui se voit cependant accorder une importance quelque peu démesurée à mon sens).
 
Quant à Tony Marcus, sa « Petite histoire de l’ambient » est vraiment trop petite… tandis que Kurt B. Reighley donne à mon sens une extension bien trop large à la notion de downtempo, en l’utilisant essentiellement pour désigner la techno « intelligente » caractéristique du label Warp (Aphex Twin, Autechre, Plaid, LFO, etc.).
 
Suit un article passionnant et assez indispensable de Mike Berk consacré à l’aspect technologique (« Fétiches analogiques et futurs numériques »).
 
Et l’on en arrive à peu de choses près aux annexes, très dispensables pour la plupart : une discographie mal foutue, un glossaire parfois consternant, et des « biographies des artistes » tenant en deux lignes hagiographiques qui ne servent à rien et oublient un nombre phénoménal d’icônes majeures.
 
Au final, Modulations constitue donc une lecture généralement assez sympathique pour qui s’intéresse à la musique électronique sous toutes ses formes, et une invitation à des recherches plus approfondies. Ce n’est donc pas véritablement « une histoire de la musique électronique », mais ce n’en est pas moins une ouverture vers d’autres styles musicaux assez unique en son genre, et l’on ne saurait s’en plaindre, même si le contrat n’est qu’à moitié rempli.

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"L'Instinct de l'équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes", de Thomas Day

Publié le par Nébal

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DAY (Thomas), L’Instinct de l’équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes, [Paris], Mnémos – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2004, 419 p.
 
Gilles Dumay, éditeur, directeur de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Aka Cid Vicious, critique acerbe, qui a développé le concept des razzies awards dans le domaine de la SF, aujourd’hui dans les pages de Bifrost une fois par an, et s’est ainsi fait pas mal d’ennemis (pas moi ; mais je suis un jeune connard prétentieux, élitiste, bête et méchant, il est vrai). Aka Thomas Day, jeune auteur de l’imaginaire français, avec à son actif pas mal de nouvelles et de plus en plus de romans, dont certains écrits en collaboration avec Ugo Bellagamba, et qui, généralement, aime quand ça tranche et quand ça gicle, à en croire sa réputation. Un homme aux multiples facettes, donc, et aux multiples talents.
 
Moi aussi j’aime bien quand ça tranche et quand ça gicle. Du coup, un titre comme L’Instinct de l’équarrisseur, ça sonne bien à mon oreille. Mais je ne savais pas de quoi que ça parlait donc, ce machin. D’où surprise quand j’en ai fait l’acquisition : Sherlock Holmes ? Un bouquin de SF où le fameux détective cocaïnomane et violoniste existe bel et bien, mais dans un univers parallèle ? Eh bien oui. Et non, dans un sens. Parce qu’il faut bien reconnaître que ce Sherlock Holmes là est bien différent de la création d’Arthur Conan Doyle :
 
« Et vous êtes sans doute le plus grand enquêteur de votre génération ? lui demanda Wolcroft.
 
- Non, annonça Holmes avec une certaine nonchalance, j’ai bien peur que mes domaines d’excellence ne soient plutôt l’assassinat et la torture. »
 
Sherlock Holmes est en effet « l’Assassin de la Reine ». Un cas unique dans la Monarchie Libertaire Britannique : la reine Epiphany Ire lui a accordé, et à lui seul, le droit de tuer sans justification aucune. Et Holmes aime ça, tuer des gens. « Les méchants », en principe, les violeurs, les assassins ; mais, à l’occasion, une victime innocente, un psychiatre viennois du nom de Siegfried Fraulein, ou peut-être Sigmund Freud, par exemple ; ou encore un poète aigues-français du nom d’Arthur Rimbaud, qui fut en son temps son amant, mais a eu le tort de vaincre Holmes en duel. Or Holmes n’aime pas perdre… Et il ne compte surtout pas perdre dans la partie d’échecs qui l’oppose au cruel Professeur Moriarty, « le Napoléon du crime ».
 
C’est là, pourtant, le vrai Sherlock Holmes. Rien d’étonnant à ce que la plume d’Arthur Conan Doyle en dresse un portrait bien différent : le jeune auteur et médecin n’entend pas faire l’apologie d’un être aussi vicieux, violent et immoral, apôtre de la justice expéditive ; cela détonnerait quelque peu dans la société victorienne, et Conan Doyle ne partage pas cette vision du monde, lui qui a prêté serment de venir en aide à quiconque. Aussi ne manque-t-il pas de frémir, à chaque apparition tumultueuse du docteur Watson, le grand ami de Holmes, savant génial mais un brin fêlé, qui a mis au point un ondovibrateur permettant de passer de son univers à celui de Conan Doyle (il travaillerait accessoirement, avec son ami H.G. Wells, sur une machine à explorer le temps…).
 
Conan Doyle, pourtant, et quand bien même cela serait néfaste à son mariage avec Touie, n’hésite guère avant de suivre Watson dans la Monarchie Libertaire Britannique. C’est que ce monde parallèle est fascinant, bien plus avancé sur le plan technologique, et pour cause : les humains y vivent en bonne entente avec les énigmatiques Worsh – sont-ils des extra-terrestres ? ou bien le résultat d’une évolution parallèle ? cela fait débat – qui ont beaucoup apporté à l’humanité, et changé la face du monde. Peut-être ce monde-ci est-il celui des crédules, quand celui de Conan Doyle serait celui des incrédules ? Toujours est-il que c’est un monde mystérieux, où rêves et cauchemars prennent une forme concrète ; un monde de science et de magie, où Watson invente un prototype de téléphone portable et une « watsonmobile » à l’allure de side-car échappant aux lois de la gravité, mais où les vampires et les étranges divinités rôdent et ourdissent des plans diaboliques…
 
Conan Doyle se retrouve ainsi entraîné dans d’étranges aventures, et tout d’abord la chasse au Jack l’Eventreur de ce monde parallèle (dont il s’inspirera en partie pour chasser celui de notre monde en compagnie d’un autre détective de choc, à savoir Oscar Wilde), puis dans une longue quête destinée à éclairer sous un nouvel angle le mystère des Worsh ; car il est indispensable de contrer les plans de Moriarty, lequel, en suivant les principes cachés de « l’Instinct de l’équarrisseur », serait bien en passe de découvrir le secret de l’immortalité, et de mettre Holmes échec et mat…
 
Thomas Day nous a donc concocté un réjouissant divertissement, plein d’humour et d’action, à base d’univers parallèles et d’uchronie steampunk. On y retrouve ce qui fait généralement le sel de ce genre de récits : la multiplication des références. On a évoqué Freud, Rimbaud, H.G. Wells, Oscar Wilde ; mais on pourrait évoquer de même Thomas Edison, Jack London, Butch Cassidy, Bill Cody, et bien d’autres encore. Thomas Day s’appuie sur une solide documentation pour chacun de ces personnages, et le résultat n’est pas sans évoquer parfois la pratique similaire d’Alan Moore dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (et a fortiori, bien sûr, From Hell, qui a, à l’évidence, inspiré l’auteur pour sa chasse à Jack l’Eventreur, même s’il ne rapporte dans sa bibliographie que leur source commune, privilégiant à nouveau la thèse de Stephen Knight faisant du docteur William Gull le coupable – dans notre monde –, même si ses motivations sont ici différentes).
 
Toutefois, à mon sens, Day n’a pas ici la subtilité de Moore. Là où le génial scénariste sait manier ses innombrables références avec une érudition et un sens de l’à propos véritablement stupéfiants, Thomas Day, je trouve, en fait un peu trop, bombardant à droite à gauche des références parfois inutiles, et qui ne parviennent pas toujours à susciter le sourire du lecteur, qui se lasse, à force, de ce petit jeu. Il en va de même pour certaines « blagues » : L’Instinct de l’équarrisseur est un roman très drôle dans l’ensemble, mais Thomas Day ne fait pas toujours mouche, et le récit devient même assez franchement lourdingue à l’occasion, notamment dans quelques scènes de la deuxième partie où l’humour et le délire sont placés un peu artificiellement au premier plan…
 
Reste que, malgré ces imperfections, ce roman se lit bien dans l’ensemble. Un sympathique divertissement qui devrait ravir les amateurs de steampunk et de pastiche érudit.

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"Tout Corum", de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

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MOORCOCK (Michael), Tout Corum, traduit de l’anglais par Bruno Martin et Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. Bibliothèque de l’évasion, [1971-1973, 1988-1990] 1998, 862 p.
 
Pour certains, dont je suis, le jeu de rôles a pu constituer une invitation à la découverte des littératures de l’imaginaire. Attiré par Donjons & Dragons, Warhammer, et bien sûr JRTM, je ne pouvais qu’avoir envie de me plonger dans l’œuvre de Tolkien. Ma pré-adolescence pseudo-goth m’amenant à me régaler avec Vampire : la mascarade, j’ai fort logiquement enchaîné et dévoré bien des classiques de la littérature vampirique, de Dracula à Âmes perdues, en passant par Je suis une légende, Salem… et Anne Rice (oui, bon, hein, ça va…). Subjugué par l’horreur délirante de L’appel de Cthulhu, j’ai découvert, adoré, lu, relu et re-relu Lovecraft. De même, c’est le jeu de rôles Ambre qui m’a amené à Zelazny, etc.
 
Et c’est comme ça que j’ai découvert Moorcock. En feuilletant un catalogue de jeux de rôles, je suis tombé sur Elric, un nom que j’avais probablement déjà croisé auparavant. D’après la couv’, il avait pas l’air commode, l’albinos. Et puis on parlait de lui comme étant « Elric le nécromancien », et moi, les nécromanciens, ça m’a toujours botté. Bon. Page suivante : Hawkmoon, toujours d’après Moorcock. La description de l’univers me séduit énormément, et je décide d’entamer la lecture du cycle en question. Bilan : sept bouquins très brefs, écrits avec les pieds, mais qui se lisent tout seul ; une histoire franchement bof, mais un univers très sympa. Pas vraiment convaincu quand même…
 
Les années passent. Je m’intéresse beaucoup moins aux jeux de rôles et à la science-fiction. Mais j’entends toujours, à l’occasion, parler de Moorcock. Et j’apprends que l’Angliche n’est pas « que » l’auteur de ces grands cycles de fantasy que sont « Elric », « Hawkmoon », « Corum » et « Erekosë », et qui n’en forment un définitive qu’un, mais aussi un auteur reconnu et estimé dans le monde de la science-fiction, un éditeur important dans l’histoire du genre, une figure incontournable de la « new wave of science-fiction », etc. Du coup, quand je me suis enfin remis à dévorer toutes ces sortes de choses, je me suis dit que Moorcock méritait bien que je lui accorde une deuxième chance. Et surtout que je ne pouvais pas décemment parler de fantasy sans avoir lu l’incontournable cycle d’Elric… J’attaque la bête, et, dans l’ensemble, je m’emmerde franchement ; intrigues inintéressantes, univers flou, style médiocre pour rester poli, deus ex machina en veux-tu en voilà, … Seul le personnage même d’Elric, plutôt réussi, me semble à la hauteur de la réputation du cycle. Pas convaincu, mais alors pas du tout. Je veux bien croire, ceci dit, que ça m’aurait amplement contenté à l’âge de 12 ans, mais voilà, à 25, ça ne me fait pas le même effet… Mais, comme vous avez eu l’occasion de le constater si vous avez suivi mes comptes-rendus des romans de Van Vogt, je suis un brin masochiste, faut croire. J’avais lu « Elric » et « Hawkmoon » ; bon, ben autant lire « Corum » et « Erekosë »…
 
Corum, donc. Corum Jhaelen Irsei, le Prince à la Robe Ecarlate. Un avatar du Champion éternel, et donc d’Elric, d’Hawkmoon et d’Erekosë. Et, comme il se doit, une figure noble et tragique, un être d’une puissance incomparable mais au triste destin, un héros avec une part d’ombre et une certaine faiblesse. Et cette intégrale nous amènera à suivre ses aventures le long de deux cycles de trois romans chacun, écrits de 1971 à 1973 – Moorcock, qui a dédié certains de ses romans à ses créanciers, écrivait parfois un roman entier en moins d’une semaine ; il faut le rappeler, cela explique parfois bien des choses…
 
Commençons donc par la « trilogie des épées ». C’était il y a bien longtemps, dans un monde mystérieux, un monde de science et de magie, quand l’homme, primitif, était encore bien loin de dominer la Terre. Il y avait en effet d’autres races, plus anciennes, pour occuper le premier plan, les Vadhaghs et les Nhadraghs, qui se sont longtemps affrontés dans une guerre cruelle et sans merci, avant de sombrer lentement dans une molle décadence caractérisée par le repli sur soi et l’ignorance du monde extérieur. Aussi Vadhaghs et Nhadraghs n’ont-ils pas pris conscience de l’essor des hommes – les Mabdens –, et cela leur sera fatal. Il se trouve en effet, parmi les Mabdens, de sinistres personnages, tels que le cruel comte Glandyth-a-Krae, pour s’être donnés corps et âme aux Seigneurs du Chaos, les Maîtres de l’Epée, qui dominent ce plan du Multivers. Et le comte Glandyth s’est lancé dans une croisade sanguinaire pour éliminer les anciennes races de « démons ». Vhadhaghs et Nhadraghs, inconscients du danger, succombent bien vite, dans leur isolement et leur incompréhension, ainsi que tous ceux parmi les Mabdens qui ne partagent pas la haine du comte. Et la famille de Corum toute entière est ainsi massacrée par les cruels Mabdens, et son château réduit en cendres. Le Prince à la Robe Ecarlate, quant à lui, est capturé et torturé par Glandyth, qui compte s’amuser un peu avec celui qui est probablement le dernier des Vhadhaghs ; il lui tranche une main, et lui arrache un œil. Mais l’avatar du Champion Eternel – il n’a pas encore conscience de l’être – trouve cependant la force de fuir en usant de l’antique faculté des Vhadhaghs leur permettant de voyager entre les plans. Il trouve alors refuge auprès de la belle Rhalina, margravine d’Allomglyl, une Mabden certes, mais bien différente du comte Glandyth-a-Krae, et dont il finit par tomber éperdument amoureux. Mais la horde de Glandyth compte bien poursuivre son combat pour anéantir ce Vadhagh qui lui a échappé, ainsi que tous ceux qui seraient prêts à lui venir en aide. Commence alors la quête de Corum, qui devra tout mettre en œuvre pour sauver le monde des exactions des Maîtres de l’Epée et de leurs sbires, et se venger de son tortionnaire. Mais le prince mutilé ne sera pas sans ressources dans cette quête : un étrange sorcier lui confiera de puissants artefacts, l’œil de Rhynn et la Main de Kwll, pour pallier à son handicap et être en mesure de débarrasser le monde du Chevalier des Epées, le maître ultime de Glandyth, que les lecteurs d’Elric connaissent sous le nom d’Arioch. Et bientôt arrivera également un étrange individu du nom de Jhary-a-Conel, un petit chat ailé perché sur son épaule ; il dit être « le compagnon des héros », et voyager à travers les plans pour seconder le Champion Eternel, qu’il s’appelle Corum, Hawkmoon ou Erekosë ; et il explique au prince borgne que sa quête ne saurait s’arrêter à une mesquine vengeance : il doit débarrasser le monde des Maîtres de l’Epée pour restaurer le pouvoir des Seigneurs de l’Ordre ; c’est son destin, et il ne saurait y échapper…
 
C’est plutôt réussi. Corum, notamment, est un personnage intéressant, qui ressemble certes à bien des égards à Elric (qu’il croise à l’occasion), mais n’en a gardé que les aspects les plus intéressants, évacuant la puérilité et la tendance à l’auto-apitoiement qui pouvaient agacer chez le détenteur de Stormbringer. Corum est une figure noble et tragique, un jouet des Dieux qui entend bien se rebeller contre eux, un archaïsme égaré dans un monde qu’il ne comprend pas et découvre sous tous ses aspects, les plus horribles comme les plus séduisants. Le monde de Corum est d’ailleurs bien plus intéressant que celui d’Elric, qui est toujours resté un peu flou à mon sens. Il y a par moments de brillantes idées, quelques scènes très fortes, notamment les plus cauchemardesques (ainsi la mutilation de Corum, les diverses utilisations de l’œil de Rhynn et de la Main de Kwll, ou encore la dantesque rencontre entre Corum et Arioch ou enfin l’intervention de Xiombarg). L’histoire, en outre, se tient bien, avec des personnages attachants – Rhalina, Jhary – ou repoussants – Glandyth en premier lieu, bien sûr, mais aussi Gaynor le Damné, subtil « vilain », parfois touchant, que l’on croise à l’occasion dans d’autres récits du Multivers. Chaque roman, centré sur le combat contre un des Maîtres de l’Epée, a une certaine unité, mais les trois romans s’enchaînent bien pour former au final une saga fort distrayante. L’écriture n’est certes pas transcendante, mais cela passe tout de même nettement mieux qu’Elric dans l’ensemble ; on regrettera juste une fin un peu en queue de poisson… Bien plus convaincant qu’Elric à mon goût, donc.
 
Passons à la deuxième trilogie, celle de « Caer Mahlod ». Bien des années ont passé depuis la conclusion de la « trilogie des épées ». Le monde est calme, et l’harmonie règne. Mais Corum s’ennuie : Rhalina est morte, tandis que le Vhadhagh vivra encore potentiellement bien des siècles ; Jhary a disparu, parti aider un autre avatar du Champion Eternel ; quant aux Mabdens, que Corum a pris en sympathie maintenant que les fanatiques tels que Glandyth-a-Krae sont de l’histoire ancienne, il ne saurait véritablement les fréquenter pour autant : en effet, le temps réécrivant les souvenirs, les Mabdens voient désormais en Corum un Dieu, une figure héroïque digne d’un culte, ce qui agace le Prince à la Robe Ecarlate. Corum s’ennuie, donc. Il en viendrait presque à regretter ses anciennes aventures. Et, de temps à autre, il rêve ; il entend d’énigmatiques voix, qui l’appellent, qui le supplient de leur venir en aide. Sur ce Jhary refait brièvement son apparition, et explique cet étrange phénomène à Corum : oui, il y a bien des gens qui l’appellent ; ce sont des Mabdens, descendants du peuple de Rhalina, dans un lointain futur, pour qui Corum est un Dieu, seul en mesure de les aider. Or, si Corum ne peut plus à lui tout seul voyager entre les plans, l’invocation de ces hommes du futur peut l’amener parmi eux, à condition qu’il le veuille bien, et Jhary lui conseille d’accepter. Corum n’hésite guère, et rejoint bientôt les Tuha-na Cremm Croich dans leur forteresse de Caer Mahlod. Leur monde est près de succomber sous les assauts incessants des Fhoi Myore, sinistres créatures stupides et sans âmes, quasi divines, échappées des Limbes et qui entendent anéantir toute vie sur ce monde pour en faire de nouvelles Limbes, en le plongeant dans un rigoureux hiver perpétuel. A en croire les anciennes légendes, seul Cremm (c’est-à-dire Corum) pourra conjurer cette tragique destinée : il lui faut donc partir en quête, trouver d’anciens artefacts et des alliés, surnaturels ou non, pour triompher de la folie destructrice des Fhoi Myore, secondés du cruel et désespéré Gaynor le Damné. Mais il lui faudra, dit-on, se méfier de trois choses : une harpe, la beauté et un frère destiné à le tuer…
 
Après la sympathique « trilogie des épées », la « trilogie de Caer Mahlod » a tendance à tirer un peu sur la corde. Il y a de très bonnes choses, certes, dans ces trois romans ; le monde décrit, notamment, est assez intéressant, plongé dans un hiver perpétuel et mortel, et assailli par des adversaires finalement plutôt réussis (les Fhoi Myore, les spectres de glace, les chiens de Keranos, les Gooleghs et le Peuple du Pin, qui forment un assez joli bestiaire fantastique et donnent l’occasion de quelques mémorables batailles). Il y a là encore des personnages intéressants – Gaynor, le nain géant Goffanon – et Corum est toujours aussi crédible. Mais c’est pour ce qui est de l’intrigue que le bât blesse : le « mode quête » est très sensible et peu inspiré, les retournements de situation invraisemblables abondent, les Deux ex machina irritent particulièrement, et, au final, on tend à s’ennuyer quelque peu… Bref, on pourrait s’en passer.

Tout Corum a donc de quoi séduire les nombreux fans d'Elric, qui y trouveront à mon avis, non pas une déclinaison ratée, mais une variation bien plus intéressante, en tout cas dans sa première partie, laquelle devrait satisfaire, au-delà, tout amateur d'heroic fantasy n'y cherchant pas autre chose qu'un bon divertissement. Je serais plus réservé en ce qui concerne la seconde trilogie, qui ne retiendra vraisemblablement l'intérêt que des moorcockiens les plus intégristes.

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"Dr Adder", de K.W. Jeter

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JETER (K.W.), Dr Adder, postface de Philip K. Dick, traduit de l’américain par Michel Lederer, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1972, 1979, 1984] 1985, 247 p.
 
Pan dans ta gueule. On pourrait résumer ainsi l’effet produit par ce Dr Adder, premier roman de l’écrivain de SF et de fantastique américain K.W. Jeter, probablement plus connu, et sans doute à tort, pour ses suites à Blade Runner et sa paternité blagueuse à l’égard du mouvement steampunk. Dr Adder, c’est très différent ; c’est parfois un peu immature, certes, mais c’est du costaud, du vilain, du sauvage, qui tape là où ça fait mal. Laissons la parole au personnage-titre : « Toute ma vie j’ai voulu que le monde, le monde entier ait besoin de moi, vienne vers moi, me supplie, m’aime, m’adore ! Et j’y étais presque arrivé ! Et je voulais juste ça pour... juste pour... parce que je m’imaginais que si j’y parvenais, je pourrais dire à tout le monde en même temps, à L.A., à Orange County, au monde entier, d’aller se faire foutre ! » Ca a le mérite d’être clair.
 
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce roman écrit en 1972 n’ait pas trouvé d’éditeur avant 1984. Pourtant, Jeter avait des arguments de poids dans son dossier. D’une part, il n’était pas vraiment – comme on l’a dit un peu trop facilement – en avance sur son temps, mais en plein dedans : l’heure était à la provoc’, à l’outrance ; c’était l’époque des Dangereuses visions d’Harlan Ellison, et celle de Crash! de J.G. Ballard, c’était l’époque de Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad, roman avec lequel Dr Adder présente bien des similitudes. D’autre part et surtout, ce premier roman avait un fan de tout premier ordre en la personne de Philip K. Dick (d’ailleurs un brin caricaturé par l’auteur à travers le personnage de KCID), à qui un professeur de K.W. Jeter avait confié le manuscrit en 1972 en le présentant comme « bon » ; pour Dick, qui s’en explique dans une postface, ce n’est pas seulement « bon » : c’est « grand », et pour tout dire indispensable. Dick s’est par la suite lié d’amitié avec Jeter (aux lecteurs de Siva : Jeter serait plus ou moins le nihiliste passionné tenant à tout prix à demander à Dieu une explication pour la mort de son chat, semble-t-il – même si cette anecdote précise renvoie à une autre connaissance de Dick, d’après Lawrence Sutin), et n’a cessé de batailler pour faire publier ce roman. En vain : les éditeurs – américains, anglais, français… – restaient frileux devant ce brûlot acide, cru et sauvage. Et il faudra attendre douze ans, soit après la mort de Dick, pour que Dr Adder trouve enfin preneur…
 
En exergue du roman, une citation, que j’espère apocryphe (mais j’ai un gros doute, malgré l’énormité du machin…), d’une lettre adressée par un lecteur à la revue Penthouse en novembre 1972 donne le ton : « J’aimerais joindre ma voie à ceux qui réclament des images de femmes amputées dans votre magazine. Les femmes qui n’ont qu’un bras, et surtout celles qui n’ont qu’une jambe, sont particulièrement excitantes et des photos représentant de jolies amputées seraient certainement appréciées par un grand nombre de vos lecteurs… » Ambiance !
 
Le futur (?) décrit par K.W. Jeter est en effet terriblement glauque. Los Angeles est une mégalopole qui suinte, sombre, dégoulinante, gangrenée, parfois tout bonnement cauchemardesque. C’est pourtant là que décide de se rendre E. Allen Limmit, lequel travaillait jusqu’alors à l’Unité de ponte de Phoenix, où il tenait plus précisément le bordel. E. Allen Limmit n’a rien d’un héros, étant bien au contraire apathique et mal dans sa peau, obnubilé par le décès de sa mère et son abandon par son père, le génial et ignoble Lester Gass – criminel de guerre, authentique boucher, dont les inventions ont grandement contribué à la répression sanguinaire d’une tentative d’insurrection anarchisante aux Etats-Unis quelques années plus tôt… E. Allen Limmit en a un peu marre ; mais il possède quelque chose qui pourrait intéresser, lui a-t-on dit, le fameux docteur Adder, à Los Angeles. Mais qui est-il donc, ce docteur ? Le maître de l’Interface, un gigantesque et lugubre quartier de la débauche, en gros ; le psychochirurgien génial qui, en usant d’une drogue inventée par Lester Gass pour interroger les « terroristes », plonge au plus profond de l’inconscient de ses clients pour repérer leurs perversions les plus intimes, et agir en conséquence, notamment par le remodelage des prostituées, que ce soit par l’amputation d’un ou de plusieurs membres, ou d’une manière plus sinistre encore. Ainsi, tout le monde est content, à l’en croire, et Adder est une figure incontournable, une légende, de ce triste L.A.
 
Tout le monde ? Pas tout à fait. Il y a une opposition : l’évangéliste vidéo John Mox et ses Forces Morales, qui trouvent un appui certain dans les couches les plus aisées et âgées de la population d’Orange County, ainsi les membres de l’O.F.P., riches quadragénaires qui arpentent les égouts de la Zone-Rat, submergée par les crève-la-dalle et quelques reliques révolutionnaires, à la recherche du Fils Prodigue, et ont une manière bien particulière de tuer le veau gras… Car l’hypocrisie règne, dans ces soi-disant beaux quartiers que déserte une jeunesse vouant un véritable culte au docteur Adder, et les plus débauchés ne sont pas forcément ceux que l’on croit, quand les moralistes les plus austères rêvent en secret d’un gigantesque parc d’attractions du sexe et de putes amputées artificielles…
 
Pan dans ta gueule, donc. Le monde décrit par K.W. Jeter est uniformément noir et sordide, et certaines scènes tiennent de l'horreur pure. L’hypocrisie règne en maître, les « valeurs » sont en premier lieu violées par ceux qui s’en font une bannière, et le héros, dans l’histoire, est bien ce charismatique docteur Adder, qui joue le jeu au mépris des règles, poussé par un profond nihilisme et l’envie tenace d’envoyer au final tout le monde se faire foutre. Tout le monde : Mox et ses fafs en costume gris, mais tout autant ses innombrables « disciples », agités de la gâchette au cerveau cramé, les putes, les macs, les révolutionnaires qui ne craignent rien davantage qu’une révolution… Tous les mêmes, au final, tous dans le même panier. Et si Adder, par la force des choses, se trouve au premier rang dans la guerre civile imminente, il n’en voue pas moins le plus profond mépris pour tous ces délires, et peut bien se satisfaire, après tout, de régner sur des cendres. Adder incarne ainsi une facette de Jeter : celle d’une puissance nihiliste et ricanante, égocentrique et mégalomane, qui attire les regards et suscite l’adoration, ce qui lui donne toute légitimité pour cracher sa haine bien compréhensible.
 
Mais il y a l’autre face, E. Allen Limmit, apathique et irrésolu, paumé dans une L.A. dont il ignore tout, et se retrouve bientôt atteint par une sorte de fascination / répulsion pour le psychochirurgien : l’homme lui fait peur, il le dégoûte, mais il veut à certains égards devenir comme lui, voire devenir Adder lui-même ; qu’importe si cela choque son ex-compagne, révolutionnaire très à cheval sur les principes… Adder, au moins, est quelqu’un. Et Limmit n’aspire pas à autre chose, en définitive, même si, pour cela, il lui faut « tuer le père »…
 
Noir, perturbant, pertinent, Dr Adder est aussi dans l’ensemble un roman très prenant, mais il n’est cependant pas exempt de défauts, à vrai dire inhérents à un premier roman : Jeter, ainsi, tend à se disperser quelque peu à l’occasion, tout ne s’enchaîne pas à merveille (et notamment les deux parties du roman), et le propos évoque parfois une crise d’adolescence un peu tardive. Je ne le qualifierais donc pas pour ma part de chef-d’œuvre, comme cela a pu être avancé ailleurs. Mais Dr Adder reste un très bon roman – a fortiori premier roman – original, cinglant et délicieusement suversif, aujourd’hui encore. A lire.

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