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20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 9 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 17-18], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [417 p.]

 

L’INATTENDU… AU CŒUR DES ATTENTES ?

 

Neuvième tome (sur douze) de l’édition dite « deluxe » (reprenant donc les volumes 17 et 18 de la publication originale) de 20th Century Boys, fameuse série de Naoki Urasawa – mine de rien, on se rapproche de la fin… C’est peut-être pas plus mal, dans la mesure où les ficelles de la bande dessinée, pas forcément inintéressantes en tant que telles, d’ailleurs, en sont au stade où elles sont depuis si longtemps visibles que leur effet en pâtit peut-être.

 

Mais, en fait, c’est sans doute une caractéristique essentielle de la BD – ou, peut-être plus exactement, du projet derrière la BD. 20th Century Boys est sans doute une série de science-fiction, mais ses codes relèvent probablement avant tout du thriller. Ou disons qu’il y a le récit, et les moyens du récit – qui sont en fait délibérément mis en avant : la série abonde en gimmicks emblématiques, de ceux que l’on qualifie le plus souvent en anglais – des twists, des cliffhangers, etc. Je crois que c’est en fait là que réside l’essentiel de l’entreprise, et, parce que je suis bon prince peut-être, d’une manière finalement plutôt futée… Même si, sur la durée, on ne se voilera pas la face : 20th Century Boys a des hauts et des bas – qui résultent directement du bon usage (ou non) de ces gimmicks.

 

En clair : la BD joue, de manière un peu vicieuse, avec les attentes du lecteur – et ça, ça me paraît important : il y a vraiment un caractère ludique dans tout ça, et souvent jubilatoire. Or ces attentes sont paradoxales : le lecteur réclame des codes, et réclame en même temps d’être surpris – les attentes doivent être satisfaites, mais elles affichent un goût parfaitement antithétique pour l’inattendu…

 

La grande astuce de 20th Century Boys à cet égard est peut-être de caractériser son intrigue comme un jeu d’enfants : Ami, au fond, est, et a toujours été, un gamin – c’est bien ce qui le rend terrifiant, d’ailleurs. Le plan pour la fin du monde, nous répète-t-on depuis le premier tome, a été imaginé par des enfants – des enfants qui sont tour à tour les héros du récit… et ses lecteurs ? Kenji, Otcho et compagnie, abreuvés de mangas et autres récits feuilletonesques, conçoivent une histoire délirante mais cohérente à leurs yeux brillants car naïfs : un robot atomique de je ne sais plus combien de mètres de haut, et d’un poids en tonnes que je n’ose même pas chiffrer, a parfaitement sa place dans ce schéma. Que ledit robot, le moment venu, s’avère une imposture, en dit peut-être plus long sur la BD que tout autre chose...

 

Et cette approche se combine au jeu sur les codes du thriller – ou, plus exactement, elle rend ces codes légitimes, d’une manière tenant plus ou moins du métarécit. C’est peut-être tout particulièrement sensible dans ce neuvième volume « deluxe », dont la couverture « révèle » largement son moment fondamental (au point que parler de SPOILERS – cette chose si prégnante de nos jours chez nous autres consommateurs avides de séries télé, etc. – ne fait tout simplement plus sens ; ça tient presque du doigt d’honneur, en fait...), et, surtout, elle ne s’arrête pas là : fait inédit, elle affiche un phylactère en forme de justification hasardeuse d’un gamin souriant mais mauvais perdant – « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! »

 

Eh oui : Kenji.

 

Ce sale petit tricheur…

 

Héros ultime d’une série qui a fait de la « triche » narrative son moteur – en pleine conscience du créateur, je n’en doute pas un seul instant. Le petit malin…

 

UNE DYSTOPIE QUI PERD DE SON CARACTÈRE

 

Mais n’allons pas trop vite. Le retour de Kenji, nous le subodorons depuis sa disparition dans le tome 3, et une brève scène entre le deuxième et le troisième acte (dans le tome 8, donc) l’annonçait de manière très prosaïque (en fait, à la limite du foutage de gueule, fonction de votre humeur) ; mais un peu de mise en place est encore nécessaire pour assurer la pertinence (euh ?) de ce twist le moins du monde inattendu.

 

Et donc, le Japon d’après Ami – introduit dans le tome précédent, avec une brutalité qui n’avait pas forcément grand-chose à envier à la sèche coupure entre le premier et le deuxième arc (dans le tome 3 « deluxe »), que j’avais cependant largement préférée.

 

Une chose me plaisait bien, dans cette introduction figurant dans le tome 8 « deluxe », et c’était l’idée de ce Japon en forme de dystopie, certes, mais surtout de dystopie rétrograde – reproduisant d’une certaine manière le Japon des années 1960, terrain de jeu d’Ami enfant… en louchant peut-être même un peu sur des années 1950 davantage entre deux eaux dans l’histoire du Japon contemporain ?

 

Hélas, cette dimension qui m’avait vraiment séduit est peu ou prou aux abonnés absents dès ce tome 9 « deluxe »… Le Tokyo d’après l’apocalypse, entre les deux volumes, a perdu en patine et en caractère – il n’est plus guère qu’un décor comme un autre. Heureusement qu’il y a la menace extraterrestre, tiens ! Mais ça, c’est pour plus tard.

 

Comment expliquer ce ressenti différent, pour l’heure ? J’imagine qu’il a ses raisons, découlant directement de la narration : Otcho et les gamins Sanae et Katsuo qui l’accompagnent déambulent ici bien davantage dans les souterrains et autres égouts de Tokyo que dans les rues miséreuses que nous avions parcourues dans le tome 8 « deluxe » ; et ce sous-monde n’a hélas pas de caractère : les trouvailles qu’y feront les personnages, d’ailleurs, seront d’une triste banalité, qui remisera cette fois sans l’ombre d’un doute toute ambiguïté concernant l’anachronisme éventuel de ce cadre. Et je trouve ça vraiment dommage.

 

D’ailleurs, Sanae et Katsuo en font très vite les frais : s’ils ont quelques scènes plutôt réussies vers le début du présent volume, ils perdent cependant à leur tour en caractère, jusqu’au moment où on les remise plus ou moins cyniquement dans la boite aux rebus, débordant de personnages et de décors qui étaient autant d'outils, et qu’on oublie bien vite une fois qu’ils ont accompli leur fonction : ici, guider Otcho jusqu’à la « Reine des Glaces »...

 

Qui, oui, est bel et bien Kanna ; bien sûr ; nous le savions tous dès le départ… Twist-mon-cul, qui pâlira cependant plus loin dans le volume devant le Twist-Kenji, sommet dans le genre parfaitement attendu depuis des plombes – mais c’est le jeu, n’est-ce pas ? Un jeu d’enfants…

 

RÉSISTANCE(S) !

 

Mais le souci, dans tout ça, n’est pas tant la réapparition (logique) de Kanna que la thématique qui en découle – elle aussi bien banale : nous traitons forcément de la résistance à Ami. Ou plutôt des résistances ? Car la bande de la « Reine des Glaces » n’a rien de commun avec d’autres groupes – celui de Yoshitsuné, notamment ; notons d’ailleurs, et c’est sans doute lié à ce dernier personnage, qu’il y a une certaine ambiguïté dans la BD entre « Bande à Kenji » et Bande à Genji » (j'en causais à propos du tome 8) ; j’ai redouté le souci de traduction/relecture, mais c’est peut-être seulement que je suis tombé dans le piège…

 

Ceci étant, difficile de faire dans l’innovation frontale et fascinante sur la base éculée de la Glorieuse et Juste Résistance Face à l’État Totalitaire Cauchemardesque – et Naoki Urasawa donne en tout cas l’impression de ne pas vraiment se fouler…

 

D’où les thèmes habituels – à base de taupes infiltrées dans le groupe, heureusement démasquées avec une facilité éhontée, etc.

 

En filigrane, cependant, il y a bien quelque chose de plus intéressant – ou qui aurait pu l’être ? La BD démonte quelque peu l’archétype du « kamikaze », dans le contexte « terroriste » de la Résistance à Ami. Et Otcho – toujours un peu terne, mais peut-être, à force de se prendre des baffes, a-t-il enfin acquis un vague semblant d’humanité ? –, Otcho donc invite Kanna à se poser la question qu’elle évite d'envisager, têtue qu'elle est : peut-on vraiment, au nom de ses convictions, se lancer dans une entreprise proprement suicidaire et n’ayant pas la moindre chance de réussir ? Peut-on, pire encore, donner l’ordre d’agir ainsi en dépit de tout à des subordonnés qui sont autant de cadavres en puissance ? La problématique est intéressante – et les « justifications » avancées par Kanna saisissent par leur fausseté : elle y serait contrainte ? Parce que « ses hommes ne comprendraient pas », autrement ? Tsk, Kanna… Nous t’avons connue plus futée, même si tu as toujours été impulsive et « bigger than life »… Le fait est que « ses hommes » ne sont pas des « kamikazes » ; non qu’ils aient peur de mourir pour leur cause ! Ils sont assez « subalternes » pour obéir à tous les ordres – mais ils n’ont pas le désir de mourir, c'est seulement qu'ils y sont prêts ; et si Kanna, aiguillée par Otcho, renonce à les lancer dans quelque assaut absurde, ils comprendront en fait très bien ses raisons, ils ne sont pas si bêtes…

 

Oui, ça, c’est assez intéressant – dans l’absolu, du moins ; car la scène a quelque chose d’un peu naïf, les sourires de tous ces parangons de bonté pouvant même s’avérer un peu crispants…

 

Bon, ils paieront, hein !

 

Hélas, une autre dimension de cette trame convainc bien moins, tournant toujours autour de l’idée de « sacrifice » : l’embrouille des mafieux chinois et thaïlandais, toujours les improbables alliés de Kanna, pour que celle-ci accepte de se faire vacciner contre le virus – sans qu'ils puissent le faire eux-mêmes. Mini-twist pas folichon, brodant sur un fil narratif pas folichon.

LES EXTRATERRESTRES EMPRUNTERONT LA ROUTE QUI VIENT DU NORD

 

Rien de bien palpitant, jusque-là, hein ? Il y a heureusement une dimension plus intéressante, et au traitement plus pertinent… Même si elle a son côté fonctionnel : légitimer et « magnifier » le retour de Kenji.

 

On repart sur les bases exposées dans le volume précédent – cette propagande ahurissante d’Ami et de ses sbires concernant une agression extraterrestre de la Terre : les ET sont responsables du virus ! Heureusement, Ami est là pour leur barrer la route… D’où cette invraisemblable « Brigade de Défense de la Terre », plus que jamais issue de quelque fantasme puéril – amusant sur le papier, bien plus inquiétant quand ce sont des adultes qui font joujou avec…

 

Bizarrement… Ou pas, puisque c’est en fait quelque chose qui arrive à plusieurs reprises dans la série – nous l’avons vu avec Koizumi, notamment. Bon, bref : un personnage bien fade jusqu’alors gagne subitement en intérêt dans ces épisodes, en étant confronté à des réalités tout autres que celles qu’il avait à affronter jusqu’alors. Il s’agit cette fois de Chôno Shôhei – qui, tout petit-fils du « légendaire » inspecteur Chô qu’il était, n’avait guère eu jusqu’alors l’occasion de briller… Il faut dire qu’il était associé pour l’essentiel aux épisodes les moins enthousiasmants du deuxième arc de la série – les avanies subies par Kanna et sa résistance héroïque et messianique… De plus, dans ce contexte, le jeune inspecteur n’était pour l’essentiel qu’un bouffon.

 

Les choses ont changé, en cet an 3 après Ami : Chôno Shôhei, comme bien d’autres flics sans doute, a été affecté à la Brigade de Défense de la Terre. Plus précisément, il fait la sentinelle dans un camp supposé constituer l’unique voie de passage vers « le nord » (un nord très abstrait – même s’il désigne sans doute prosaïquement Hokkaidô)… Car tous le savent très bien, Ami l’ayant martelé : les extraterrestres menacent ! Et s’ils doivent attaquer, ce sera en empruntant cette route…

 

Hein ?

 

C’est complètement con ?

 

Mais tout à fait.

 

C’est justement ça qui est bien…

 

En tout cas, ce cadre baignant dans l’absurde parvient à préserver un peu de l’anachronisme du Japon d’après Ami qui m’avait tant plu dans le tome précédent, mais qui avait déserté la Tokyo du présent volume. C’est aussi une manière bien autrement pertinente à mes yeux de mettre en avant le caractère cauchemardesque et proprement dystopique du régime d’Ami d’après l’apocalypse – avec ce « shérif » violent et totalement égocentré, d’une hypocrisie et d’un cynisme tout à fait scandaleux… Et notre Chôno Shôhei est désarmé, comme de juste : il ne peut rien faire. Rien...

 

Mais il fallait bien que les extraterrestres déboulent un jour par cette route en provenance du nord ?

 

C’EST DE LA TRICHE !

 

Et voici donc revenir Kenji… Enfin, il n’est jamais nommé comme tel. Nous supposons que c’est lui – ça ne peut être que lui… Et, en même temps, déjà manipulés plus qu’à notre tour au fil de la BD, nous gardons en tête la possibilité pour l’auteur d’user en définitive d’un twist dans le twist, sur le mode parfois réjouissant, parfois consternant, du : « Ah ah ! Je vous ai bien eu ! »

 

En fait, c’est même d’une certaine manière ainsi qu’il procède pour enrober le retour de Kenji, pardon, Joe Kabuki – aka le twist le moins inattendu de toute l’histoire des twists parfaitement attendus. Ce qui le dispense d’ailleurs pour l’heure de « justifier » l’événement, au travers d’explications que l’on redoute acrobatiques voire périlleuses…

 

En effet, même avec quelques effets d’annonce « ici et maintenant », l’essentiel réside peut-être avant tout dans cet ultime flashback – peut-être un des plus importants d’une série qui en compte par principe beaucoup ? Kenji et sa bande, gamins. Ils jouent – forcément. Et se produit alors une scène que tout le monde a vécu enfant : un des gosses est « tué » par son copain adversaire, BANG ! T'ES MORT ! Mais... il refuse ce fait, quitte à user d’une excuse parfaitement bidon. La plus courante est sans doute celle qui consiste à dire : « Évité ! » Et elle a la vie dure – tout rôliste vous le dira. Mais Kenji, le fourbe Kenji, justifie sa « survie » en lâchant solennellement que : « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! » Il aurait bien tort de s’en priver – c’est après tout un principe essentiel des comics, des mangas, des séries télé, etc. Il a derrière lui tout une foule de héros qui, par définition, et quitte à se risquer eux aussi dans des acrobaties scénaristiques vaguement navrantes et/ou rigolotes, ne peuvent tout simplement pas mourir. Impossible. La mort de Superman ? Mon cul...

 

La scène enfantine, bien sûr, constitue en tant que telle la meilleure justification (si c'est bien le terme) à la survie de Kenji dans la trame de fond de 20th Century Boys ; plus tard, nous aurons peut-être droit aux acrobaties scénaristiques – pour l’heure, nous nous en tenons au principe : abstrait, et pur.

 

Jusque dans sa mauvaise foi.

 

Bien sûr, les gamins jouant avec Kenji ne manquent pas de le traiter de « tricheur ! » quand il leur balance cette justification mesquine. Eux aussi auraient tort de s’en priver : c’est le principe avec les jeux d’enfants.

 

Mais, bien sûr là encore, c’est Naoki Urasawa le tricheur – et il peut se le permettre lui aussi : le principe même de la série voulait qu’il triche à chaque épisode ou peu s’en faut…

 

Et cette triche, disons-le : elle est le plus souvent très amusante, en s’inscrivant avec pertinence dans ce petit jeu fourbe avec les gimmicks du thriller… Oserais-je le dire ? Seule cette puérilité assumée me paraît en mesure de « valider » tant d’entorses au bon sens. Le thriller est peut-être un genre enfantin, au fond…

 

ROCK’N’ROLL !

 

Le retour de Kenji a une autre « justification », d’ordre essentiellement narratif : elle réintroduit sur le devant de la scène un thème latent dès les toutes premières pages de la série, qui ressurgissait, mais discrètement, de temps à autre, sans jamais toutefois occuper une place aussi frontale – et c’est le rock !

 

La BD s’ouvrait sur ce constat navrant : le rock devait changer le monde, et, au fond, il ne l’a pas fait.

 

C’est injuste ! Il aurait dû le changer !

 

Kenji a sans doute vécu l’essentiel de sa vie avec ce regret chevillé au corps – les souvenirs éventuellement douloureux de sa carrière avortée de musicien étaient là pour assurer la continuité du thème ; même si, dans le deuxième arc, en l’absence de Kenji forcément (encore que : le simulateur et les flashbacks…), le thème était perpétué via deux méthodes : la cassette qu’écoutait sans cesse Kanna, et la carrière ambiguë de Haru Namio.

 

Le thème ressurgit donc ici – avec une chanson « complète », par rapport à l’enregistrement de Kanna ; de ces chansons qui changent le monde…

 

Ouais, c’est pas crédible pour un sou ; c’est sans doute un peu lourdingue aussi – délibérément, j’imagine : les paroles du tube post-mortem de Kenji ne sont pas exactement un sommet de poésie… En fait, elles sont mêmes totalement ridicules. Mais ça n’en rend l’idée que plus rigolote, j’imagine – car l’auteur, dans ces pages, ne se prend pas au sérieux, même si l’impact de la chanson de Kenji sur son histoire est supposé en faire l’égal de, disons, une déclinaison hippie de la Bible (ou du Manifeste du Parti Communiste, pour ce que ça change) interprétée par Elvis Presley, James Brown et David Bowie sur une musique de John Lennon et des Sex Pistols. Pour le coup, c’est donc assez jouissif, jusque dans son absurdité assumée.

 

(Tout le contraire, pour citer une autre lecture manga, même non musicale, de la niaiserie pénible de Planètes.)

 

« Last night a DJ saved my world », par ailleurs – et ça, ça fait toujours plaisir…

 

ET LA SUITE ?

 

Reste, bien sûr, à voir ce que Naoki Urasawa fera de tout ça… avec la certitude que, d’une manière ou d’une autre, il trichera – parce que c’est l'idée.

 

Il lance d’ailleurs bien d’autres pistes dans ce tome 9 – impliquant notamment Manjôme Inshû (sans vraie surprise : les tomes précédents avaient amorcé une réévaluation du personnage – ce salaud qui ne doit pas en être totalement un ?), ou même… Ami, bien sûr – avec un potentiel 72e twist concernant sa VÉRITABLE IDENTITÉ.

 

Bon, faut voir.

 

Mais pour nous en tenir à ce tome 9 ? Il est inégal – je suppose même qu’il fait partie des volumes plus « faibles » de la série. La trame à Tokyo déçoit, elle n’est pas à la hauteur des promesses du tome précédent. Sur la route du nord, c’est sans doute plus intéressant – mais aussi tout particulièrement périlleux : à mesure que la fin de la série approche, Naoki Urasawa, sans doute un peu à court de munitions scénaristiques, doit compter ses tirs – et s’assurer qu’ils portent, au risque d’un échec en dernier recours. Redoutable.

 

Mais, bien sûr, il peut tricher… Et il le fera sans doute.

 

Ce qui pourra être jubilatoire, ou agaçant.

 

Ou les deux à la fois ?

 

Tome 10 « deluxe » un de ces jours…

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La Reine en jaune, d'Anders Fager

Publié le par Nébal

La Reine en jaune, d'Anders Fager

FAGER (Anders), La Reine en jaune et autres contes horrifiques, [Samlade svenska kulter], traduit du suédois par Carine Bruy, Bordeaux, Mirobole, coll. Horizons Pourpres, [2011, 2016] 2017, 320 p.

 

BACK IN YELLOW

 

Il y a quelques années de cela, les (alors) toutes jeunes éditions Mirobole avaient eu l’excellente idée de publier un recueil de nouvelles horrifiques intitulé Les Furies de Borås, dû à l’auteur suédois Anders Fager – recueil bien servi par une couverture tout simplement parfaite, cohérente avec l’identité graphique audacieuse de la maison et en même temps adaptée au contenu, avec son plus qu’explicite tentacule dans le bocal.

 

Car Anders Fager écrivait des nouvelles « lovecraftiennes », figurez-vous – et où la référence au gentleman de Providence était plus qu’à son tour affichée. Il en avait écrit pas mal, en fait – rassemblées dans un gros omnibus titré Samlade svenska kulter, entièrement dévoué au genre. En France, Les Furies de Borås était donc une sélection de nouvelles (et « fragments », j’y reviendrai) tirées de cette anthologie.

 

Le recueil, qui m’avait beaucoup plu, avait été bien accueilli, ai-je l’impression (il a été repris en poche depuis, d’ailleurs) ; et Mirobole, de manière assez logique, nous a donc concocté un deuxième volume puisant à la même source, avec une couverture toujours aussi excellente, sous le titre pour le moins connoté de La Reine en jaune – sachant que la référence ne porte pas tant sur Chambers, ni même sur Lovecraft d’ailleurs (qui n’a utilisé le lexique du Roi en jaune que dans une seule nouvelle, « Celui qui chuchotait dans les ténèbres »), plutôt sur les lovecrafteries qui ont suivi, et littéraires comme rôlistiques, semble-t-il.

 

J’avais hâte assurément de lire ce nouveau recueil de yog-sothotheries venant du froid… Oui, Les Furies de Borås m’avait vraiment beaucoup plu ! Mais, je ne saurais le cacher, cette hâte se mêlait aussi d’une vague inquiétude : le premier recueil ayant été plus ou moins présenté comme un best of, fallait-il illico en déduire que La Reine en jaune comprendrait des nouvelles forcément moins bonnes ? De second choix ? Le nouveau recueil pourrait-il vraiment rivaliser avec son prédécesseur ?

 

Après lecture, autant le dire d’emblée : non. Que ce soit en raison de ce problème éventuel ou d’autre chose que je ne parviens pas forcément bien à définir… Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : La Reine en jaune n’est certes pas un mauvais recueil horrifico-lovecraftien – il est même bon, pour ainsi dire. Mais moins bon…

 

DES NOUVELLES LOVECRAFTIENNES ?

 

Je suppose qu’il pourrait être opportun de discuter brièvement du caractère « lovecraftien » de ces nouvelles… Au fond, ça n’est peut-être pas si évident que cela – sauf à considérer que citer, ici Cthulhu, là Shub-Niggurath, suffit à apposer le label sur le texte présentant cette « audace ».

 

Il y a de semblables références explicites dans La Reine en jaune comme dans Les Furies de Borås ; elles ne se cachent donc pas, mais ne sont pas pour autant envahissantes. La pertinence de leur emploi, j’imagine, pourrait cependant être questionnée : dans les nouvelles impliquant My Witt, les allusions marquées à Carcosa ou à Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé (ou peut-être plus exactement le jeu autour de cette notion bâtarde) s’insèrent parfaitement dans la narration, ça coule tout seul, et c’est bienvenu ; Yog-Sothoth çà et là dans « Le Voyage de Grand-Mère », dernière nouvelle du recueil et par ailleurs la meilleure, ça glisse un peu moins bien…

 

Et, finalement, se focaliser sur les mythologies mésopotamiennes dans « Cérémonies », ou faire dans l’explicite-et-même-un-peu-plus-que-ça, mais sans jamais nommer pour autant, dans « Quand la mort vint à Bodskär », ça fonctionne aussi bien, voire plus.

 

Finalement, ces références passent sans doute mieux dans les « fragments » numérotés qui entourent les « nouvelles » (comme dans le précédent recueil) : leur format bref et concentré est plus propice à l’allusion évocatrice – incluant par exemple une « Femme Boursouflée » que je ne connaissais qu’au travers de la campagne Les Masques de Nyarlathotep pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu : apport purement rôlistique, ou bien il y avait une source littéraire ? Pas chez Lovecraft à vue de nez ; si vous avez des renseignements à ce propos, je suis preneur…

 

Lovecraft, alors ? Si Lovecraft = Grands Anciens Tentaculaires, Cultes Innommables et Vilaines Bébêtes, oui ; et quelques autres choses, certes (mais pas de grimoires). Amplement de quoi s’en satisfaire, d’ailleurs – à l’évidence, si je lis ce genre de recueils, c’est bien que ce lexique et ces thèmes inhérents me bottent… Alors je ne vais certainement pas faire la fine bouche !

 

Simplement, que ça soit « gênant » ou pas, il n’y a sans doute pas ici le « fond d'horreur cosmique » de Lovecraft – moi, ça ne me gêne pas vraiment, en fait ; ou pas autant qu'on pourrait le croire ? C'est bien sûr une dimension que j'apprécie, mais un conteur talentueux peut très bien en faire l'économie… Mais guère d’horreur cosmique ici, donc – si quelques aperçus surgissent bien çà et là qui peuvent en relever. Fager, dans son style comme dans sa narration et son traitement, n’est bien évidemment pas un auteur américain des années 1920 et 1930, et il serait absurde de lui en vouloir…

 

Il est d’une génération bien plus tardive, et on peut supposer, sans trop de risques de se tromper, qu’il a pas mal biberonné à Stephen King, et un peu plus tard à Clive Barker : du premier, il a clairement hérité cette « aisance », apparente du moins, qui lui fait raconter avec le plus grand naturel les histoires les plus folles, comme si c’était « facile » ; ça ne l’est certainement pas, mais c’est l’effet que m’a toujours fait le Roi, et Anders Fager, ici, me paraît clairement s’inscrire dans sa continuité – il est lui aussi, même si sans doute à un degré forcément moindre, un brillant raconteur d’histoires…

 

Et de Barker ? En a-t-il hérité quelque chose ? Je le crois – un goût du malaise, dirais-je… La capacité à mettre en scène le glauque et le dérangeant, en jouant par ailleurs d’effets d’échelle : au détour d’une ligne, la menace jusqu’alors latente peut se muer en démesure grotesque et hyper-graphique, et les deux approches, étrangement complémentaires dans leur contradiction apparente, n’en sont toutes deux que plus savoureuses…

 

Il faut enfin mentionner son ancrage historique, géographique et culturel : le XXIe siècle débutant, et la Suède (pour l’essentiel – mais « Le Voyage de Grand-Mère », car « heureuse qui comme Grand-Mère va faire un beau voyage », offre d’autres aperçus d’une Europe de l’ombre… Une Europe glauque, comme de juste. Mais cet ancrage participe à la réussite de ces nouvelles ; non qu’il soit spécialement exotique, d’ailleurs (sauf peut-être quand on rode aux environs de Bodskär ?) : en fait, c’est bien sa réalité toute matérielle, palpable, authentique par-dessus tout, et à peine (vraiment très très à peine) différente de ce que nous connaissons en France, qui en fait le sel…

FRAGMENTS

 

Comme dans Les Furies de Borås, donc, le recueil adopte une structure particulière, en mêlant cinq nouvelles « titrées », par ailleurs assez longues, et cinq « fragments », numérotés… et dont justement la numérotation permet de saisir qu’il y a des « trous ». Dans le gros recueil initial, ces « fragments » participent d’une certaine dimension « fix-up », qui ressort dans les éditions françaises, mais avec un écueil éventuel : certains éléments, ici, éclairent les nouvelles contenues dans Les Furies de Borås, et je suppose que l’inverse est tout aussi vrai… Or je ne m'en souviens plus, moi. Lire le gros recueil original, du coup, induit probablement un rapport différent à toutes ces nouvelles, les mini comme les autres...

 

Ces « fragments » ont cependant par essence quelque chose de frustrant : en rassemblant les nouvelles pour constituer un ensemble supérieur à la somme des parties, ils jouent avec jubilation de l’allusion, et tout autant des zones d’ombre – c’est bien le propos. Mais cette distinction en deux recueils (et il reste encore de ces textes dans le recueil suédois, qui sont donc toujours inédits en français) casse peut-être un peu la structure…

 

Cela dit, les « fragments » figurant dans La Reine en jaune sont globalement de très bonne tenue – et, en ce sens, oui, sans doute se suffisent-ils à eux-mêmes… Tout particulièrement, m’est avis, ceux qui, encore qu’avec une certaine mesure, nous laissent envisager la globalité d’un « mythe » aux allures de conspiration mondiale – un héritage, pour le coup, de « L’Appel de Cthulhu », entre autres. Et j’apprécie tout particulièrement ces petits vieux d’allure anodine voire fragile, qui discutent tout simplement des horreurs que recèle le cosmos, horreurs qu’ils « fréquentent » d’une certaine manière… C’est que ça peut faire peur, les petits vieux – et, pour le coup, quitte à avancer une autre référence de la littérature horrifique, ces entretiens d’un troisième âge probablement millénaire m’ont rappelé le premier chapitre de L’Échiquier du mal, de Dan Simmons… Avec peut-être un peu plus d’empathie, cependant : ces petits vieux-là sont peut être perdus pour l’humanité, mais ne paraissent pas aussi « méchants » que les vampires psychiques de Simmons – le vieux nazi en tête. En fait, ces « cultistes », à l'instar de quelques-unes des créatures que nous croiserons dans le recueil, ne sont peut-être pas si monstrueux... Peut-être...

 

J’ai beaucoup aimé ces « fragments », donc (celui du bateau, un peu moins que les autres, peut-être), qui inscrivent les récits « longs » d’Anders Fager dans un ensemble complexe et bizarrement cohérent.

 

LE CHEF-D’ŒUVRE DE MADEMOISELLE WITT

 

Mais les « fragments » ne sont pas seuls à opérer cette transmutation : on trouve dans les nouvelles « titrées », régulièrement, des allusions marquées à d'autres textes – on évoque ainsi les furies, notamment, et à plusieurs reprises ; dans le présent recueil, il faut d’ailleurs noter que deux nouvelles sont plus intimement liées encore : « La Reine en jaune » (quatrième nouvelle du recueil, hors « fragments ») est en effet la suite directe de « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » (première hors « fragments ») ; et toutes deux, donc, tournent autour du même personnage, une jeune artiste suédoise du nom de My Witt.

 

Dans « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », nous faisons donc sa connaissance – et elle n’est pas très sympathique, somme toute… La jeune artiste, non sans une certaine morgue, l’égocentrisme étant un terreau favorable à la prétention, a rencontré un succès phénoménal avec sa dernière exposition, consistant en photographies porno hardcore, où elle se met elle-même en scène dans toutes les positions possibles et imaginables. Sa démarche artistique s’accommode plutôt bien du succès de scandale qui va de pair : la jeune femme choque et fascine, elle fait le tour des plateaux télé (d’autant plus que son connard de mari ou d’ex-mari, célèbre comédien et alcoolique notoire, constitue un sujet passionnant pour la presse people), en même temps que des militantes féministes brandissent des pancartes devant sa galerie…

 

Mouais… Ce n’est pas le moindre souci de cette nouvelle : elle est finalement presque aussi convenue que l’art censément audacieux de My Witt, qui n’a plus rien d’audacieux depuis au moins quelques décennies ; et la pertinence « politique » ou « sociétale » de la nouvelle me paraît un brin douteuse… M'est avis que les féministes ne seraient pas les premières à hurler en pareil cas, par exemple. À moins que ce ne soit le propos ? Pas impossible, en fait – mais je suis à des années-lumières du milieu (ou des milieux ?) de l’art contemporain, ma position (...) n’est donc ici guère assurée.

 

Et peu importe, en fait – parce que, globalement, cette nouvelle marche très bien ; aussi convenue soit-elle, elle parle et séduit – de même, faut-il croire, que la pseudo-subversion pornographique de My Witt interpelle et provoque, quand elle ne devrait probablement pas le faire, et a fortiori avec cette ampleur…

 

Car, oui, Anders Fager sait raconter une histoire. Ici, il entre directement – et nous fait entrer avec lui – dans la tête de My Witt… où se trouvent nombre de choses bien plus irritantes que ce que son art censément hype exprime. La jeune artiste va à cent à l’heure, méprise tout le monde (mais a une relation ambiguë avec sa secrétaire finlandaise), multiplie les poses… Faudrait-il que quelqu’un vienne lui secouer un peu les puces ?

 

C’est en tout cas ce qui se produit – quand elle reçoit dans sa galerie la visite d’une petite vieille, friquée à l’évidence, et qui la sidère simplement en disant la vérité la plus évidente : ce qu’a fait My Witt dans cette exposition porno est au fond parfaitement innocent… L’artiste enrage, mais le lecteur sait que la vieille bique a raison. Cependant, cette dernière – qui représente une sorte de club du nom de « Carcosa » (eh) – croit volontiers que la jeune artiste a du potentiel ; elle lui commande donc un chef-d’œuvre, son chef-d’œuvre – quelque chose qui ne sera, cette fois, pas du tout innocent…

 

La nouvelle était en roue libre dès le départ, elle l’est à nouveau après cette intervention aux relents pas désagréables de conspiration sectaire de vieilles peaux au compte en banque bien rempli – un peu à la Society de Brian Yuzna… Nous nous doutons très bien de ce qui va se passer, mais peu importe : ça marche. Très bien, même.

 

Mais ça marche parce que l’auteur sait raconter une histoire ; laquelle, pour le coup, n’est donc pas forcément transcendante...

LA REINE EN JAUNE

 

Je casse un brin l'ordre du recueil, pour passer directement à « La Reine en jaune », deuxième nouvelle centrée sur My Witt : la précédente s’achevait forcément (d'où ça n'a rien d'un SPOILER) sur sa folie (et sa descente aux enfers de l’insanité, pour le coup, était bien rendue), sa suite s’ouvre donc sur My Witt enfermée dans un établissement psychiatrique qui fait aussi office de prison – comme de juste.

 

La part de récit, cette fois, est autrement limitée : en fait, il y a bien cette idée (assez convenue là encore) d’une forme de transcendance permettant à la folle de « s’évader », entre autres choses… Mais c’est peu.

 

En fait, ça ne fait sens, d’une certaine manière, que dans la mesure où les conditions atroces de détention de l’artiste cultivent, avec la bénédiction des médecins de Carcosa, sa folie sadique et homicide.

 

Pour l'essentiel, « La Reine en jaune », longtemps, procède comme une sorte d’adaptation moderne, particulièrement sordide, et en milieu psychiatrique, de quelque navet du registre « women in prison »… Mais avec quelque chose d’irrémédiablement glauque qui prohibe le rire et jusqu’à l’excitation, comme dans un bouquin de Sade versant « ésotérique » : oui, l’enfer de My Witt, en récompense de son chef-d’œuvre, a quelque chose d’un Silling sous sédatifs…

 

C’est probablement ce qui fait l’intérêt de cette nouvelle – d’autant plus sans doute que nous sommes toujours dans la tête de My Witt, et que ce n’est vraiment pas une situation très confortable… Les cachetons n'arrangent rien à l'affaire.

 

Rien d’exceptionnel cela dit ; peut-être (paradoxalement ?) le moment le moins intéressant du recueil – même si ça se lit bien.

 

CÉRÉMONIES

 

Hors « fragments », restent trois nouvelles qui, même semées d’allusions destinées à faire de l’ensemble davantage que la somme des parties, ont cependant quelque chose de plus « indépendant », ou disons « autonome ».

 

Ça ne signifie pas qu’elles n’ont rien de commun : en fait, « Cérémonies » gagne sans doute à être envisagée en parallèle de « La Reine en jaune », plus loin dans le recueil ; car nous sommes à nouveau dans un milieu clos, lourd de connotations médicales éventuellement morbides… Mais rien ici de la prison psycho-cauchemardesque de My Witt : nous avons ici affaire à quelque chose de bien autrement commun, prosaïque même – une maison de retraite…

 

Qui n’en est pas moins glauque, bien sûr – peu d’endroits sont aussi glauques que ces mouroirs à vieux, dans « la vraie vie »… Trossen, cependant, n’est peut-être pas tout à fait dans « la vraie vie » ? C’est qu’il s’y passe des choses étranges, tout de même – tout particulièrement au quatrième étage : celui où les résidents… ne meurent pas.

 

C’est presque scandaleux, pour une maison de retraite ! On y meurt : d’une certaine manière, c’est fait pour. Ça imprègne le personnel soignant, d’ailleurs, qui a ses « superstitions » fermement ancrées tout au fond de sa conscience professionnelle : ainsi, tous savent très bien que les morts, à Trossen, vont par trois. Toujours.

 

 

Enfin, sauf au quatrième étage.

 

Peut-être les étranges rituels auxquels s’y livrent patients et soignants y sont-ils pour quelque chose ? Assez des bingos, de l’art-thérapie, de ce satané disque de variétoche qui tourne en boucle ! Les résidents ont bien mieux à faire – du théâtre, d’une certaine manière : reconstituer les rites de la Mésopotamie antique ! Des Grands Anciens qui en valent bien d’autres… ou ne dissimulent qu’à peine les entités incompréhensibles qui se cachent derrière, comme de juste.

 

S’agit-il d’une nouvelle horrifique ? Je n’en suis pas persuadé, non… Au-delà de l’horreur qu’est par essence une maison de retraite, s’entend. Milieu décrit avec authenticité : à tourner les pages, ça pue la pisse, les sourds braillent aux oreilles des Alzheimer réclamant leur café à toute heure du jour et de la nuit, et la mort guette au détour d’un couloir, comme de juste – enfin, dans les autres étages…

 

Mais, en fait, le « mythe », ici, quel qu’il soit, surnaturel ou pas, a en fait quelque chose de positif, d’une certaine manière. Et le ton de la nouvelle est passablement loufoque. Oui, un humour... jaune, forcément. Hein. Mais ça fonctionne bien.

QUAND LA MORT VINT À BODSKÄR

 

« Quand la mort vint à Bodskär » joue d’une tout autre ambiance. C’est une nouvelle où l’action a une place tout à fait inhabituelle – et, en cela aussi bien sûr, elle ne manque pas de rappeler son illustre modèle qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth » ; d’une certaine manière, d’ailleurs, c’est à un épisode discret de la fin de la nouvelle de Lovecraft que nous pensons – avec ce commando venu, quoi qu’il en ait, pour éliminer de la surface de la terre des créatures qui ne sont pas les humains que l’on croit… Côté jeu de rôle, par ailleurs, plus d’un aspect de ce récit peut renvoyer à Delta Green, j’imagine.

 

Nous suivons donc un commando suédois – l’élite de l’élite, plusieurs armes différentes, des agents qui sont autant de spécialistes de la fonction qu’on leur a attribuée ; sauf sans doute ce type pas bien militaire, là – ouais, un bureaucrate, quelque chose comme ça…

 

Mais qui, lui, sait.

 

Les troufions ne savent en effet pas ce qu’ils vont faire sur cette île paumée tout au nord. Ou ils croient savoir, plus exactement – et cela les réjouit : quoi de mieux, pour un soldat, que de jouer à la guerre ? Mais jouer vraiment – à balles réelles, hein ! Mais sur qui tirer ? Notre personnage point de vue – la brute du lot, et ça c’est sans doute très bien vu – le sait parfaitement : c’est parce que des soldat russes ont violé la souveraineté suédoise ! Ils se sont rendus sur cette île, les Popov... Alors les braves soldats suédois vont les buter. Discrétos. La guerre, mais dont on ne parlera pas à la télé – parce que les Russes, une fois qu’ils se seront pris leur inévitable branlée, quitteront les lieux pour ne plus y revenir, et on étouffera l’affaire : ils n’auraient rien à gagner à ce que ça s’ébruite, bien au contraire !

 

Bien évidemment, la réalité est tout autre. Le lecteur le sait d’emblée, bien avant le premier coup de feu, et ça n’est pas le moins du monde un problème : ça fait partie du truc.

 

Et la nouvelle est une réussite – alors même qu’elle use, de même disons que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », d’une trame rebattue, au prisme d’un procédé rebattu : forcément, ici, les monstres ne sont pas les créatures, mais les militaires (avec le « bureaucrate » en tête) – d’une bêtise révoltante, mais dont, en même temps, on partage la peur… à partir du moment où notre personnage point de vue, du genre borné, se doit d’admettre qu’il a toutes les raisons d’avoir peur. Le massacre auquel il se livre n’en est que plus tragique…

 

C’est sans doute un aspect important de ce recueil – et qui, pour autant que je m’en souvienne, marquait aussi Les Furies de Borås : via la narration, nous sommes à peu près toujours du « mauvais côté » ; que le surnaturel soit dans le camp d’en face ou dans celui du point de vue n’est finalement que de peu d’importance.

 

Cela fonctionne très bien dans « Quand la mort vint à Bodskär », et ce quand bien même c’est une fois de plus une nouvelle très convenue – au moins autant que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt ». Et pourtant ça marche…

 

Mais ça marche bien, bien mieux dans la dernière nouvelle du recueil, qui est probablement la meilleure. Une nouvelle où nous sommes résolument dans le camp « monstrueux »...

 

LE VOYAGE DE GRAND-MÈRE

 

« Le Voyage de Grand-Mère » est l’équivalent sous forme de nouvelle d’un road-movie. Nous y suivons deux individus du nom de Zami et Janoch, qui partent en voiture d’un bled tout au nord de la Suède, afin d’aller chercher leur grand-mère – nous ne savons d’abord pas où –, laquelle « va partir en voyage » ; leitmotiv rythmant les « chapitres » de la nouvelle, presque systématiquement en en-tête (même si, sur le tard, d’intéressantes variantes sont à noter).

 

Mais, très vite, nous comprenons que Zami et Janoch sont… « bizarres ». Des asociaux, au mieux – des gens pas habitués à fréquenter leurs voisins, et pour qui conduire une voiture relève de l’odyssée ; il est vrai que, d’une certaine manière, c’est bien dans une odyssée qu’ils s’engagent… puisqu’ils seront amenés à traverser l’Europe du nord au sud !

 

Mais leur bizarrerie va bien au-delà. Et si Zami, principal personnage point de vue, essaye tant bien que mal de faire illusion, Janoch, lui, s’affiche somme toute rapidement comme non humain… Ce sont des « monstres » qui nous ont embarqués dans leur voiture – et des monstres qui ont bien conscience de ce que leur périple en forme de quête héroïque tournera court s’ils ne se montrent pas suffisamment prudents… Parce qu’il y a des monstres en face également ? Probablement : quoi de plus monstrueux que les démocrates danois ? L’Oncle Tanic l’a suffisamment répété à Zami, alors même qu’il lui faisait « mé-mo-ri-ser » toutes les étapes du trajet à venir (car il est hors de question de demander son chemin !) : les démocrates danois sont terribles, on ne peut pas leur faire confiance, ils sont dangereux… La famille le sait bien… Ou la meute ?

 

Et, au bout du chemin : Grand-Mère. Et Grand-Mère n’est pas n’importe qui : après tout, c’est elle qui a pactisé avec Yog-Sothoth…

 

Mais le pire, dans tout ça, n’est-il pas qu’aux épreuves de l’aller… il faille ajouter celles du retour ? Avec Grand-Mère – Grand-Mère qui part en voyage…

 

Et d’autres passagers.

 

Contraints…

 

Aucune hésitation en ce qui me concerne : « Le Voyage de Grand-Mère » est la meilleure nouvelle de La Reine en jaune. Contrairement au « Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » ou à « Quand la mort vint à Bodskär », rien de convenu ici – et l’effet, sur le moment et à terme, est autrement remarquable que dans « Cérémonies » et « La Reine en jaune ».

 

Le point de vue « monstrueux » est superbement géré ; et la répétition même des situations, dans le périlleux périple de Zami et Janoch, participe du caractère oppressant de la nouvelle – les routes européennes sont autant d’ennemies, d’une certaine manière… La nouvelle atteint par ailleurs des sommets de glauque – mais là encore avec bien plus d’habileté que dans le plus ou moins torture-porn qu’était « La Reine en jaune ». La nouvelle suinte littéralement – le malaise est là, sous-jacent ou, de plus en plus à mesure que le récit progresse, explicite, et ce à chaque page. Il se montre sans doute d’autant plus inquiétant que l’auteur sait ménager une forme d’empathie déconcertante pour ses monstrueux voyageurs… Et que nous redoutons avec eux les interventions malvenues des « humains », démocrates danois ou pas…

 

Oui, décidément : s’il ne faut retenir qu’une seule nouvelle dans La Reine en jaune, c’est bien « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

ET AU FINAL ?

 

Cette première place acquise, où se situe le reste ?

 

Aussi frustrants soient-ils, je mettrais les « fragments » en deuxième position ; ils bénéficient de leur beau travail d’ambiance, et de leur caractère forcément laconique.

 

Après ? Ça se complique… Disons probablement « Quand la mort vint à Bodskär », qui, bien que convenue, fonctionne très bien ; l’ordre des mots se retourne sans doute pour « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », qui fonctionne mais est vraiment très très convenue…

 

« Cérémonies » et « La Reine en jaune » sont deux nouvelles bien plus anodines, sans doute ; j’en aurai tout oublié dans quelques semaines au plus tard.

 

Le bilan est donc forcément moins bon que pour Les Furies de Borås : c’est moins inventif, beaucoup moins parfois, et le deuxième recueil ne peut bénéficier de l’effet de surprise du premier… Est-ce un recueil de second choix ? Je ne peux pas le dire, je n’en sais rien – même si, concrètement, ça m’a bien fait cette impression… Avec au moins une exception, bien sûr : « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

Un bon recueil, donc, ne vous y trompez pas – mais moins bon ; peut-être même beaucoup moins… Anders Fager a du talent, c’est indéniable : il sait en tout cas raconter des histoires. Même si son style peut irriter : je ne me souviens pas de ce qu’il en était dans le précédent recueil, mais, ici, le « sujet verbe COD », ou du moins les phrases très, très courtes s’enchaînant à la mitrailleuse, ça m’a parfois un peu saoulé – même si, globalement l’auteur sait se montrer plus subtil quand il pénètre vraiment dans la psyché d’un personnage point de vue.

 

Oui, il sait raconter des histoires… mais, dans le cas présent, elles sont tout de même parfois un peu trop banales pour faire totalement illusion. C’est peut-être en partie délibéré… Mais, ce qui faisait la séduction des Furies de Borås, c’était pour partie son usage habile des codes de la lovecrafterie, repris, transmutés, subvertis dans une narration plus « moderne » ; effet qui m’a paru nettement moins sensible ici… ou moins convaincant.

 

Cela dit, La Reine en jaune reste plus que lisible ; et je jetterais volontiers un coup d’œil à d’autres textes de Fager – « lovecraftiens » ou pas, d’ailleurs. On peut bien remercier Mirobole pour cette découverte – même avec un deuxième recueil nettement moins saisissant que le premier : le traduire et l’éditer était quand même une idée très bienvenue.

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Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya & SATOMI Yu, Nuisible, vol. 1, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 205 p.

 

UN COUP DE TÊTE

 

Ça m’arrive – moins ces derniers temps, mais ça m’arrive : déambulant dans telle ou telle librairie, je tombe subitement (à moins que ce ne soit qu’il me saute à la gueule de lui-même) sur un bouquin dont je ne sais absolument rien, mais dont je suppose qu’il serait parfaitement déraisonnable de quitter les lieux sans en faire l’acquisition.

 

 

Oui, c’est une rationalité particulière. Une rationalité plus orthodoxe consisterait à attendre au moins quelques retours avant de se lancer dans un achat forcément inconsidéré – surtout que je n’ai pas exactement le(s) compte(s) en banque de François « Rebel Rebel » Fillon, moi…

 

Bon, bref : je ne savais rien de Nuisible – et pour cause, seul ce premier tome est pour l’heure disponible et, quand je l’avais acheté, il n’était sur les rayonnages que depuis très peu de temps… Je ne savais rien non plus des auteurs, et n’en sais guère plus aujourd’hui. Il semblerait que le scénariste, Masaya Hokazono, a tout de même un peu de bouteille, et a livré nombre de mangas au registre très varié, de la comédie à l’horreur en passant par la romance et la science-fiction (plusieurs ont été traduits, tout récemment ai-je cru comprendre) ; j’ai lu aussi qu’il était parallèlement un romancier, ayant œuvré notamment dans le genre horrifique, mais n’en sais donc pas davantage (et n’ai pas trouvé de quoi me montrer plus catégorique pour l’heure). Quant à Yu Satomi, la dessinatrice, elle est d’une certaine manière une « débutante », car Nuisible est sa première série en tant que telle ; par contre, elle avait déjà une carrière appréciable en tant qu’illustratrice, responsable d’un certain nombre de couvertures – dont plusieurs pour des BD signées Masaya Hokazono, qui, très satisfait du résultat, l’aurait ainsi incitée à franchir le pas et à devenir pleinement mangaka sur sa dernière série.

 

Autant d’éléments que je n’ai donc appris qu’après coup, mais qui, pourtant, d’une certaine manière, n’ont fait que confirmer ma pulsion d’achat initiale… Le contexte avait sans doute son importance : j’ai trouvé ce premier volume (à prix de lancement riquiqui, quelque chose comme 5 €, ça a pu jouer) dans une petite librairie qui, rayon mangas, s’en tient peu ou prou à deux auteurs : Jirô Taniguchi, avec plein de bouquins, et Mari Yamazaki, pour sa série Thermæ Romæ (à laquelle je vais jeter un œil très prochainement). Autant dire que, dans ce cadre, il y avait sans doute quelque chose d’un peu « auteurisant », pour ce que ça vaut...

 

Nuisible, isolé au milieu de tout ça, n’en ressortait que davantage, d’une certaine manière… Avec des connotations plus ou moins à propos. Mais ce premier volume avait aussi, en ce sens, un atout de taille : sa superbe couverture. Œuvre de Yu Satomi, donc… et, disons-le tout de suite, la dame est bien meilleure illustratrice que dessinatrice : l’intérieur de ce premier volume n’est clairement pas à la hauteur de sa couverture... même si c’est plus compliqué que ça, en fait, et il me faudra bien y revenir ; mentionnons cependant d'ores et déjà que les têtes de chapitre, sur un mode « illustration », sont tout à fait satisfaisantes, elles, feuilles, fleurs et papillons...

 

Mais, si ce feuilletage m’avait à cet égard fait une impression un peu décevante (là, je m’en tiens donc au premier coup d’œil), il m’avait séduit par d’autres aspects, vite confirmés par le pitch de la série : un lycée, un soupçon de romance forcément, des choses dont je me passe généralement fort bien… mais aussi et surtout de l’horreur bien glauque ! En fait, ce premier coup d’œil m’a aussitôt imposé un nom en tête : celui de Junji Itô, dont j’avais adoré Spirale (la plus grande BD d’horreur de tous les temps et de tout l’univers ?), même si Nuisible louche sans doute davantage du côté de Tomié – au point, à vrai dire, où l’on pourrait, si l’on est un peu chatouilleux, avancer les accusations terribles de plagiat et/ou de clichés… Sans doute plutôt « clichés », comme de juste : je ne prétends certainement pas que les lycéennes horrifiques sont la chasse gardée de Junji Itô, ce qui serait absurde (outre qu’un autre de mes chouchous dans le manga d’horreur, que je découvre petit à petit, le vétéran Kazuo Umezu, a pu en jouer déjà avant)… Mais impression confirmée après lecture – et, si une chose m’a surpris dans tout cela, c’est peut-être, au-delà de la BD elle-même, que les retours sur ce premier tome que j’ai pu lire ici ou là depuis ne mentionnent jamais ledit maître du manga d’horreur – quitte à avancer d’autres références, qui me dépassent sans doute pour la plupart, mais dont les quelques-unes qui peuvent me parler en dépit de mon ignorance crasse me laissent d’autant plus perplexe : L’Enfant insecte de Hideshi Hino, sérieux ? Alors, oui : il y a dans les deux un « enfant » (une lycéenne, ici) qui est d’une certaine manière un « insecte »… Mais, fond et forme, ça n’a, en dehors de ce point commun pas si révélateur que cela, absolument rien à voir ; du coup, la comparaison me fait un peu l’effet… eh bien, disons que cela reviendrait peut-être, à mes yeux, à mettre La Métamorphose de Kafka et le Starship Troopers de Verhoeven sur le même plan ; notez, y a des gros insectes dans les deux, hein !

 

 

Bref. D’une manière ou d’une autre, cet agrégat de « plus » (couverture, horreur glauque) et de « moins » (dessin bof, risque de romance lycéenne non négligeable) ne m’a pas laissé indifférent, et c'est le positif qui l'a emporté. Prix de lancement, envie de faire exceptionnellement dans l'actualité, annonce dès ce premier volume que la série comportera trois tomes et, hop ! fini, quelques vignettes horrifiques qui m’alléchaient tout particulièrement… Allez, je pouvais bien tenter l’expérience !

 

Coup de tête, oui...

 

Mais c’est ainsi que.

 

HORMONES = MEURTRE MORT TUER

 

Nous serons tous d’accord pour considérer qu’il est peu de choses aussi répugnantes au monde que les adolescents.

 

 

Hein ?

 

Nous ne serons pas d’accord ?

 

Admettons : un vieux nazi obèse mangeant avec les doigts des tripes à la mode de Caen en boîte mélangées à de la purée et noyées sous de la sauce moutarde sucrée Heinz dans un PMU glauque du fin fond de la Creuse, où il s’est réfugié au prétexte de promener son caniche nain toiletté de la veille et qui pue affreusement de la gueule, est peut-être un tout petit peu plus répugnant. Un tout petit peu.

 

Admettons.

 

Bref : les adolescents ont des hormones envahissantes, et, comme dans tout bon slasher, il leur faudra bien payer pour ce tort à un moment ou à un autre. Même si…

 

N’allons pas trop vite.

 

La BD se focalise tout d’abord sur un petit groupe, deux filles, deux garçons, portés tous autant qu’ils sont à rougir pour un rien, la goutte de sueur au front – cons de jeunes, allez ! Parmi eux, se distingue néanmoins le blondinet Ryôichi Takasago, forcément un peu plus mignon que les autres, ce dont on l’excusera cependant volontiers, car il a le bon goût de faire des rêves qui ne tournent pas tous – ou pas directement, ou pas seulement, etc. – autour du SEXE.

 

Ce premier volume s’ouvre en fait sur un de ces rêves, et ménage donc d’entrée une pure scène d’horreur pour le coup très efficace : le garçon est à bord d’une barque que navigue un homme d’allure très « traditionnelle », et mutique ; dans l’eau, tout autour de la barque, des cadavres – des dizaines, des centaines de cadavres, qui dérivent à la surface… Parmi ces cadavres, l’un tout particulièrement attire l'attention de Ryôichi : celui d’une jeune fille – forcément, et forcément la plus belle de toutes… Nue, par ailleurs (ce qui la distingue d’autant plus). Sauf que ledit cadavre… ouvre brutalement les yeux – et décoche au jeune homme le plus terrifiant et redoutable des sourires… avant de muter en une affreuse créature, toute en dents démesurées, bien trop longues, bien trop nombreuses, et…

 

Et ce petit con de Takasago se réveille en cours – il s’était assoupi, le morveux ! –, cible comme de juste des lazzis de ses congénères imbéciles, et des brimades de son sadique de prof.

 

Sauf que…

ELLE !

 

Sauf que cette fille, ce n’est pas la première fois qu’il la voit dans ses rêves – en fait, elle revient sans cesse, toujours aussi belle, toujours aussi horrible.

 

La suite coule de source, n’est-ce pas ?

 

Eh oui : le lycée, figurez-vous, accueille une nouvelle élève ! Elle a pour nom Kikuko Munakata – charmante jeune fille, oui… dont la beauté est telle qu’elle attire tous les regards, ceux des garçons comme ceux des filles ; en fait, là où on aurait pu supposer une banale réaction de jalousie de la part de ces dernières à l’encontre de leur nouvelle « rivale », c’est en fait la fascination qui l’emporte : elle est si belle qu’on ne peut que l’admirer, tétanisé – sa beauté a un caractère tellement irréel qu’il la place d’emblée dans une catégorie à part : elle n’est pas une lycéenne « normale ». Aussi ces dernières n’ont-elles même pas à lui en vouloir.

 

Pas « normale »… C’est peu dire ! Car cette beauté hors-normes s’affirme bien vite et sans vraiment d’ambiguïté comme inhumaine – au plein sens du terme.

 

VEUVE NOIRE, MANTE RELIGIEUSE, ETC.

 

Inhumaine, d’accord… mais quoi, dans ce cas ? Là encore, la BD ne tergiverse pas cent-sept ans – révélant bien vite que la lycéenne est une sorte d’insecte… Des pointes acérées lui poussent, ou des dards, ou des aiguilles, dont la piqûre est redoutable. Et bientôt c’est tout bonnement de meurtres qu’il s’agit… impliquant par exemple ce vieux pervers adepte de l’enkô ; je cite la définition de la BD : « abréviation d’enjô kôsai (« relations d’entraide »), euphémisme désignant des rencontres entre des filles mineures et des hommes plus âgés, incluant ou non des rapports sexuels pour lesquelles elles sont payées. »

 

Glauque.

 

Même si le meurtre n’intervient qu’après coup… Déjà, auparavant, la BD ne nous a cependant pas ménagés côté horreur, éventuellement très graphique – les déformations du corps de Kikuko, ses aiguilles et sa bouche envahie de tentacules… et des éclats cinglants de gore, le cas échéant. Autant de séquences pour le coup assez fortes, et qui fonctionnent peut-être d’autant mieux qu’elles se montrent brutales : la narration est assez rythmée, et, sur le court format de ce premier tome, les amateurs d’horreur en ont assurément pour leur argent, très vite – nul besoin ici d’une longue mise en place…

 

Par ailleurs, avec ledit vieux sagouin, apparaît une autre dimension de la BD qui, pour le coup, rappelle vraiment beaucoup Tomié : la beauté fatale de Kikuko, autant que sa monstruosité, incitent les gens à lui « vouloir du mal », voire à la tuer, tout bonnement… Mais sans succès, comme de juste.

 

Mais – et là, pour le coup, c’est peut-être plus original, un tout petit peu du moins –, aussi dérangeante soit Kikuko dans son inhumanité, aussi horribles soient les blessures empoisonnées qu’elle inflige, voire les meurtres qu’elle commet, le lecteur – via son « témoin » Ryôichi – n’est pas forcément enclin à la juger foncièrement maléfique… En cela, pour l’heure du moins, Kikuko n’est donc pas Tomié. Et d’une manière assez intéressante, car double : d’une part, la BD nous incite très tôt à l’envisager comme non-humaine, donc, et, de manière relativement habile, elle nous prie de ne pas la juger et juger ses crimes ainsi qu’on le ferait s’ils avaient été commis par une humaine ; par ailleurs, et de manière éventuellement paradoxale, la narration insiste sur le fait que la lycéenne, quand elle blesse, quand elle tue… pleure. Larmes de crocodile, oui, peut-être… ou peut-être pas ? Pour le moment, elle conserve une certaine ambiguïté (oui) très appréciable à cet égard.

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL (EN GÉNÉRAL) ?

 

C’est d’autant plus saisissant, sans doute, que nous avons donc Ryôichi comme témoin, et que ses sentiments également sont mêlés…

 

Il « connaît » donc cette fille – pour l’avoir vue dans ses rêves. Il sait dès le départ que, sous sa beauté hors-normes, elle n’est tout simplement pas humaine ; elle est monstrueuse, même… et elle ne lui veut probablement pas du bien.

 

Les hormones sont cependant de la partie… mais, là encore, la romance (encore un peu vague) qui en découle, une fois du moins que Ryôichi a pris ses distances avec ses trois amis qui ne peuvent tout simplement pas comprendre, cette romance donc est complexe et ambiguë ; subtile, finalement... Malgré la monstruosité affichée et sans l’ombre d’un doute meurtrière de Kikuko, les sentiments unissant les deux personnages, de part et d'autre, ont quelque chose d’ « authentique » jusque dans leur dimension impulsive, et nous n’avons pas… envie, en fait, de juger la nouvelle venue monstrueuse et inhumaine.

 

D’une certaine manière, nous, à la différence de ses copains-copines, nous pouvons comprendre Ryôichi… Jusque dans la conséquence pour l’heure la plus notable de cette amourette ambiguë : la beauté supplémentaire qui semble désormais caractériser notre lycéen amoureux, dont les traits gagnent au fur et à mesure toujours plus en grâce – le dessin d’abord très simple de son visage, à la limite de l’abstraction, qui le caractérisait jusqu’alors tout en appuyant de la sorte sur sa relative « banalité » au milieu des copains-copines, laisse place à un dessin autrement plus précis et en même temps atténué par une sorte de « flou » d’une certaine manière hollywoodien – un « flou » qui est peut-être avant tout une aura ? Et qui, en tout cas, caractérisait déjà Kikuko, et elle seule.

 

Nous y devinons, bien sûr, une forme de contamination – dans pareil contexte, on pense forcément à une sorte de MST… Mais cette hypothèse, gonflée tout naturellement jusqu’à la pandémie, est peut-être d’une certaine manière timorée au regard du cauchemar qui s’annonce.

NUÉES DE SAUTERELLES – ET PLUS SI AFFINITÉS

 

Car les insectes en ville, que nous envisageons donc bientôt comme autant de parents de Kikuko, ont un comportement des plus étrange – ainsi de ces fourmis qui se lancent à l’assaut des chiens et des chats dès le premier chapitre de la BD. Les piqûres infligées par les bestioles diverses et variées s’ajoutent à celles de la nouvelle lycéenne… ou plus exactement les annoncent.

 

Que se passe-t-il donc ? Les morts mystérieuses s’accumulent, qui dépassent la police scientifique… Jusqu’à ce qu’un de ces médecins légistes, emporté par une intuition, vienne soumettre le problème à un sien camarade de fac – devenu entomologiste.

 

Ledit savant, du nom de Kuzumi, et assez jeunot, semble en fait parfaitement savoir ce qu’il en est ; tout indique qu’il pistait la jeune fille qui n’en est pas une… Car elle a laissé des cadavres derrière elle, au fil de son périple à travers le Japon – autant de morts mystérieuses qui ne peuvent être attribuées qu’à elle. Cela va plus loin : Kuzumi, qui a donc sa petite idée de ce qui se produit, semble d’ores et déjà savoir que la « suspecte » n’est pas humaine !

 

Il n’en est pas encore au point d’expliquer clairement son comportement. Mais quant à celui des insectes, de manière plus générale… Eh bien, ces animaux évoluent, non ? Et ils ont de bonnes, et même très bonnes, raisons de le faire, en ce moment...

 

Le réchauffement climatique !

 

Bon, ça, on verra plus loin ce que ça donne, hein, je préfère ne pas m’avancer sur ce thème pour l’heure…

 

Ce qu’il faut peut-être noter, par contre, c’est que, d’ores et déjà, Kuzumi compense d’une certaine manière l’inhumanité de Kikuko : aussi monstrueuse soit-elle, la jeune fille insectoïde, avec son lot de cadavres derrière elle, et ses dards qui poussent sur son corps, et ses tentacules qui jaillissent de sa bouche, son sourire plus qu’angoissant, sa beauté plus que jamais intimidante… Aussi monstrueuse soit-elle « objectivement », elle nous paraît parfois… moins inquiétante que le scientifique guère étouffé par l’éthique et absolument dénué d’empathie : et si c’était lui, le monstre, dans tout ça ? Le chasseur, et non la proie...

 

À moins, bien sûr, que nous ne soyons tous ensemble le monstre – nos déprédations et notre mépris de notre propre planète, après tout, pourraient suffire à constituer un dossier d’accusation pour le moins éloquent devant quelque tribunal cosmique…

 

PARFAITEMENT CONVENU – MAIS…

 

On l’aura compris : Nuisible ne brille guère par l’originalité, à s’en tenir à la trame globale. Et, dans ce registre, on a probablement lu bien plus convaincant – ainsi, donc, chez Junji Itô. À multiplier ainsi les codes ou les clichés, fonction de si vous êtes de bonne ou de mauvaise humeur, la série de Masaya Hokazono et Yu Satomi peine à affirmer sa singularité ; à maints égards, elle pourrait d’ailleurs relever du tout-venant… Une sorte de « manga jetable » ? Déjà lu, au fond, qu’on veut bien lire pour le coup, allez, puis que l’on range dans sa bibliothèque pour ne plus y revenir – quitte à s’enfiler d’autres succédanés du même ordre ?

 

Peut-être… et peut-être pas.

 

Parce qu’il y a des choses qui demandent sans doute encore à être développées, et que, en même temps, et en dépit de son caractère somme toute « banal », ce premier volume accroche suffisamment pour que l’on ait envie d’en lire la suite – en tout cas, il m’a suffisamment accroché moi, et, le moment venu, je pense faire l’acquisition du tome 2 ; sans en faire une priorité, certes, mais je garde ça derrière l’oreille.

 

Parce que, et peut-être surtout, j’apprécie l’ambiguïté du personnage de Kikuko – et de sa relation avec Ryôichi. Il y a là des passages où la BD se montre assez fine et, oui, intrigante : si le prix à payer pour accéder à ces scènes est, çà et là, un bref chapitre en forme de thriller limite poussif (pour l’heure, mais pas au point d'agacer), ma foi, je peux faire avec.

 

Parce que, enfin, ce premier volume ne manque pas de scènes d’horreur joliment conçues, et très efficaces – même si, là encore, dans un registre largement pratiqué ailleurs, et donc notamment par Junji Itô, auquel je n’ai cessé de penser de la première à la dernière page.

 

FINALEMENT, CE DESSIN ?

 

Et là, pour le coup, il faut revenir sur le dessin de Yu Satomi – comme je l’avais laissé entendre plus haut.

 

La base demeure : la majorité des 200 pages de ce premier volume est bien terne – au mieux. Le dessin y est « simple », limite simpliste ; la mise en page, quant à elle, est très sage. L’épure est sans doute à propos, mais sans séduire ; les personnages manquent souvent de caractère, et leurs traits interchangeables participent d’une vague « confusion » parfois un brin navrante (les répliques hors phylactères n'arrangent rien à l'affaire, par ailleurs). À tout prendre, disons-le : le dessin n’est clairement pas le point fort de Nuisible, et la débutante Yu Satomi manque peut-être encore de maîtrise autant que de singularité – et donc de pertinence.

 

Sauf que…

 

Sauf qu’il y a des choses qu’elle réussit très bien.

 

Bien sûr, ce qui marque tout d’abord – dès les premières pages, donc –, c’est qu’elle est à même d’illustrer des séquences d’horreur bien conçues et proprement cauchemardesques ; en fait, le tout début du premier chapitre est à cet égard exemplaire – et si le reproche du manque de personnalité demeure peut-être encore (blah blah Junji Itô blah blah), le fait est que ça marche très bien : la démesure du lac (?) noyé sous les cadavres, le sourire macabre de la morte, sa transformation en quelque entité à même de coller des sueurs froides à mon Howard Phillips Lovecraft adoré… En fait, c’est irréprochable. Et, par la suite, nous aurons d’autres scènes d’horreur de la plus belle eau – et peut-être tout particulièrement celles qui se mêlent « d’autre chose » : les toutes dernières pages de ce premier volume en témoignent avec brio ! Et, finalement, des amourettes lycéennes bien perverses de la sorte, je ne dis pas non, tout compte fait…

 

Mais c’est qu’il y a autre chose encore : ce jeu, donc, sur la beauté irréelle de Kikuko, qui semble contaminer à son tour Ryôichi… Tout est ici affaire de contrastes, et, à cet égard, le dessin plus fade qui est l’apanage de la majeure partie de ce premier volume prend peut-être un tout autre sens ? N’en faisons pas trop : j’aurais du mal à prétendre que ce procédé justifie tout… Mais, là encore, l’essentiel est que cela donne pas mal envie de lire la suite – histoire de voir comment tout ça va évoluer…

 

ALLEZ, À SUIVRE…

 

Bilan ? Partagé. Parce que tout cela n’est pour l’heure guère original, et parce que le dessin « basique » est bien trop fade à mes yeux. Mais, quand le dessin ose s’emballer un peu – et dans la continuité d’une narration serrée qui le justifie sans doute –, quand l’horreur imprime les pages (très régulièrement, et j’y vois un sacré atout), quand le récit ose une ambiguïté que son prédicat semblait rendre inenvisageable, le fait est : ça marche.

 

Nous sommes bien loin du chef-d’œuvre, hein – et, à m’en tenir à ce seul premier tome, je ne me sens pas de faire du prosélytisme pour cette série. Mais, en dépit de quelques préventions, Nuisible a globalement su me séduire et m’accrocher ; assez, du moins, pour me donner l’envie de poursuivre. Je n’en ferai donc pas une priorité, mais, le moment venu, je lirai probablement le tome 2 – et on verra…

 

Pas si mal, pour un coup de tête, je suppose.

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Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Éloge de l’ombre, [陰翳礼讃, In'ei raisan], traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Publications Orientalistes de France – Verdier, [1933, 1978] 2011, 90 p.

 

LA PATINE DE LA TRADUCTION…

 

L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanizaki… Il était bien temps que je me lance dans la lecture de cet ouvrage aussi bref que colossal – ou du moins est-ce sa réputation, fermement établie ici dans sa préface par l’éminent traducteur René Sieffert.

 

Dudit, j’avais essentiellement lu des rendus d’œuvres « classiques », entendons par-là antérieures à Meiji : Le Dit de Heichû, Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, Le Dit des Heiké, les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda (il faut y ajouter, sous le titre Les Notes de l’ermitage, une des trois traductions françaises du splendide Hôjôki de Kamo no Chômei que j’ai lues – mais la seule à être chroniquée sur ce blog est celle du Révérend Père Sauveur Candau, sous le titre Notes de ma cabane de moine) ; il avait cependant traduit également des auteurs contemporains – et pas des moindres, même si, sur ce blog, je ne peux renvoyer (pour l’heure ?) qu’aux Belle Endormies de Yasunari Kawabata.

 

Quoi qu’il en soit, René Sieffert rend ici en français un texte très important de Junichirô Tanizaki – immense écrivain japonais du XXe siècle (et, pour l’anecdote, encore le seul à avoir été publié dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade) : cet Éloge de l’ombre, écrit en 1933, est souvent cité comme une œuvre cruciale, permettant d’approcher, d’une certaine manière, « l’âme japonaise », ici au regard des préoccupations esthétiques.

 

Le traducteur lui-même a beaucoup « milité » pour cette œuvre avec sa traduction de 1978 ici reprise (à l’époque, elle figurait dans ses Publications Orientalistes de France – longtemps la seule édition, de longue date épuisée par ailleurs : cette reprise chez Verdier date de 2011 seulement) ; et il n’y a va pas par quatre chemins, dans sa présentation : c’est un chef-d’œuvre, nous dit-il – et peut-être même le chef-d’œuvre de Tanizaki… qui en compte pourtant un certain nombre à son actif. Il est vrai que je ne l’ai guère lu pour l’heure… Seulement La Clef et, bien plus récemment, l’Histoire secrète du sire de Musashi – que j’avais adorés tous deux ; mais le fait est : j’ai encore de la marge ! Et l’envie de creuser, parce que j’ai le sentiment d’un écrivain qui, littéralement, « me parle »…

 

En notant cependant d’emblée que les deux œuvres que je viens de citer sont des romans – pas l’Éloge de l’ombre, qui est un essai. C’est que Tanizaki, écrivain prolifique autant que doué, s’est exercé au fil de sa carrière dans bien des registres…

 

Cela faisait un bon moment que j’avais envie de lire cette œuvre, envie devenue ces derniers temps plus pressante – car pénétrer « l’âme japonaise » n’est pas la moindre des difficultés auxquelles je suis confronté depuis quelques mois que je m’y intéresse de manière plus concrète. Mais, étrangement, l’événement qui m’a amené à lire enfin cet essai avait quelque chose de paradoxal… puisqu’il s’agissait de la sortie d’une nouvelle traduction, signée Ryôko Sekiguchi, parue tout récemment aux éditions Philippe Picquier, sous le titre Louange de l’ombre.

 

Mais voilà : j’avais déjà l’Éloge de l’ombre dans ma bibliothèque de chevet – je n’allais pas me précipiter sur cette nouvelle traduction sans savoir davantage de quoi il retournait au juste… D’autant plus, sans doute, que René Sieffert (décédé en 2004) avait la réputation d’un excellent japonologue et traducteur : nous ne sommes pas ici dans le cas de figure, si fréquent en science-fiction, des traductions « anciennes » à la hache, qui gagnent assurément à être remplacées par un travail plus respectueux de l’œuvre originale… et parfois même de la langue française, tout bonnement. J’admets une chose, concernant les quelques traductions de René Sieffert que j’ai pu lire : quand il rend un japonais archaïque, il le fait délibérément dans un français « archaïsant », disons « contourné », qui ne facilite pas toujours l’approche du texte, même s’il y gagne souvent en élégance. « Problème » (éventuel) qui ne se pose cependant que pour les « classiques » comme définis plus haut : pour transposer ici Tanizaki, comme pour Kawabata dans Les Belles Endormies, le traducteur ne recourt certainement pas à ces méthodes, et le texte est « moderne » – fluide, et beau.

 

Ceci étant, Ryôko Sekiguchi ne prétend pas que la traduction de son prédécesseur était mauvaise : elle la dit même « très belle ». À l’en croire cependant, elle présente pourtant le défaut d’être « datée »… mais peut-être davantage dans le fond que dans la forme ? Dans les intentions, disons ? Ce que la nouvelle traductrice, pour ce que j’en sais ou crois en savoir, d’après quelques articles çà et là, semble avancer, c’est que le statut de chef-d’œuvre, appliqué à l’essai de Tanizaki, a de quoi le rendre « figé » et même « poussiéreux » (ce qui peut faire sens en même temps au regard de son contenu, j’imagine…), là où elle entend témoigner de sa souplesse et de sa vivacité – avec un autre corollaire : on pourrait, sur cette base, passer de « l’âme japonaise » à « l’universel ».

 

J’imagine qu’il y a là un passionnant débat de traduction – bien loin de n’intéresser que les seuls japonisants, d’ailleurs. Toutefois, je ne suis bien entendu pas en mesure d’y prendre part, ne sachant absolument rien de tout cela… Lirai-je un jour Louange de l’ombre ? Peut-être… Mais dans la mesure surtout où, d’ores et déjà, je sais qu’il me faudra revenir sur ce texte plus tard ? Il m’a plu et séduit, oui – mais je n’en suis pas moins conscient que, dans ses thèmes comme dans leur traitement, c’est là une œuvre qui m’est sans doute encore largement hermétique, et que, ne l’appréciant pas « totalement », je ne suis pas vraiment en mesure de ressentir et a fortiori exprimer tout son potentiel ; essai sur « l’âme japonaise », il fournit certes des clefs de compréhension, mais sans doute doit-il être complété par des approfondissements supplémentaires, extérieurs, pour y revenir encore une fois sinon plusieurs… et percer à jour ce qui demeurerait encore dans l’ombre ? Expression plus ou moins heureuse, comme on le verra bientôt…

 

En l’état, cependant, je ne peux donc livrer qu’un article guère assuré, sans doute à ne pas prendre pour argent comptant – du fait de mes insuffisances ; plus encore que d’habitude, s’entend… Mais je vais quand même le faire ! Et donc tenter d’en dire quelques mots – n’hésitez pas à me reprendre si jamais je m’égare dans des bêtises !

 

ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE : UN ESSAI D’ESTHÉTIQUE – ET PLUS ENCORE

 

L’Éloge de l’ombre, texte court mais passablement dense, est un essai parfois fort déconcertant – et, comme il se doit, il ne se « révèle » que peu à peu, et sans doute jamais totalement : c’est bien le propos...

 

Il arbore par ailleurs des atours étonnants, à la limite peut-être de susciter la stupéfaction pour un lecteur occidental tel que votre serviteur. En effet, le sublime de l’œuvre, dans son élévation comme dans sa profondeur, fonction de la direction que vous souhaitez emprunter, peut se dissimuler au moins pour un temps derrière des thèmes inattendus sous la plume de l’auteur appliqué à sa tâche de penser le beau – des thèmes, en fait, qui peuvent nous paraître antagonistes de l’idée même de beauté.

 

Ainsi, très prosaïquement, l’auteur commence par nous entretenir de l’aménagement de la maison qu’il vient d’acheter… et, assez vite, s’attarde longuement sur ce que cette question peut avoir de délicat concernant les « lieux d’aisance ». Là où le lecteur occidental pâlit – à moins de succomber à un rire bête – à la seule évocation des toilettes, Tanizaki, lui, explique avec le plus grand naturel que l’aménagement des lieux d’aisance est, pour les Japonais, le sommet du raffinement en matière d’architecture ! Et, d'ailleurs, de citer l’inévitable maître, Sôseki, qui « au nombre des agréments de l’existence […] comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager ». Après tout, ça se tient… Mais cette « satisfaction physiologique », pour Tanizaki, est aussi (ou doit être aussi ?) psychologique et donc esthétique – et c’est bien pourquoi, partant des WC (oui), nous envisagerons « l’âme japonaise », et, plus globalement, le beau…

 

Mouvement en sens inverse, à la fin de l’essai ? Peut-être, une fois le beau mis en valeur, s’agit-il bien de le faire ressortir encore une fois du quotidien le plus trivial ; et la démonstration se conclut... sur une recette de sushi. Mais c’est qu’entre-temps, le lecteur, habilement guidé par Tanizaki, en est venu à comprendre ou du moins mieux appréhender le subtil jeu de l’ombre et de la lumière qui qualifierait le beau aux yeux des Japonais… Dans cette recette de cuisine, le lecteur est invité à manger avec les yeux – et le poisson n’y a pas forcément davantage sa place que les bols ou les baguettes, et, bien sûr, l’endroit où l’on cuisine, et l’endroit où l’on mange.

 

« [Ce] que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : c’est peut-être, ici, ce qui se rapproche le plus d’une définition à portée universelle dans l’ensemble de l’ouvrage. Il semblerait donc, selon Ryôko Sekiguchi, que l’universalité de l’essai puisse aller au-delà ? Ai-je cru comprendre… Mais, en l’état, l’Éloge de l’ombre paraît bien au contraire mettre en avant un certain relativisme, s’il ne doit pas nécessairement être déterminant – et un relativisme que l’exemple des lieux d’aisance semble tout particulièrement mettre en avant : le beau, pour un Occidental et pour un Japonais (éventuellement un Oriental : là, certes, à plusieurs reprises, l’auteur semble prendre de la distance par rapport au seul cas nippon, si c’est bien ce dernier qui lui fournit l’essentiel de ses exemples et réflexions, pour étendre son propos à l’Asie extrême-orientale), le beau, donc, n’est pas nécessairement la même chose. Voire pas du tout ?

 

Trait culturel, sans doute – mais d’autant plus révélateur… euh… éclairant…

 

Arf.

 

Voilà le problème : ma langue même m’amène tout à la fois à confirmer le propos de Tanizaki, et à le trahir quand je cherche à l’exprimer !

 

C’est que, à en croire l’auteur, le beau pour un Occidental implique la lumière, l’éclairage, le brillant, la propreté éclatante ; pour un Japonais, bien au contraire, c’est l’ombre qui révèle (véritablement…) la beauté, en la cachant ou plus exactement en en atténuant les contours, en en occultant la perception – et la patine des objets y participe, cette « saleté » qui n’en est en pourtant pas une…

 

Or la question du beau est essentielle – et, à travers mille et un exemples, Tanizaki montre que la culture japonaise dans son ensemble est imprégnée de ces considérations sur l’ombre. Ou, plus exactement, la culture japonaise traditionnelle… car, depuis l’ouverture du Japon dans le courant du XIXe siècle, et tout particulièrement durant l’ère Meiji, le goût des choses venant de l’étranger, associées en tant que telles au progrès et à la civilisation, vient toujours un peu plus pousser dans ses derniers retranchements « l’âme japonaise » qui prisait tant l’obscurité : l’électricité, notamment, est partout – et tout est subitement éclairé qui, quelques décennies voire quelques années plus tôt seulement, demeurait dans l’ombre… La modernisation et son corollaire, l’occidentalisation, vont de pair pour anéantir « l’âme japonaise » ; Tanizaki en conçoit une certaine mélancolie… et suppose qu’il est d’autant plus urgent de repenser le rôle de l’ombre dans l’esthétique et plus largement la culture japonaises.

« L’ÂME JAPONAISE » : DE L’ESTHÉTIQUE À LA POLITIQUE ?

 

On est tout naturellement porté – ou je le suis, en tout cas – à prolonger le questionnement esthétique du côté de la politique : « l’âme japonaise » semble renvoyer à une problématique d’ordre identitaire (pas forcément exempte de traits raciaux par ailleurs, occasionnellement), qui fait peut-être d’autant plus sens qu’en 1933, à l’heure où Tanizaki écrit son essai, le Japon de Shôwa bascule insidieusement dans le nationalisme et le militarisme – avec les tristes conséquences que l’on sait. La question est en fait mêlée d’implications diverses : le Japon s’y oppose peut-être à l’Occident, mais le corollaire confronte tradition et progrès…

 

Qu’en était-il de Tanizaki ? La question n’a rien d’aisé, et sans doute ne peut-on y répondre – ou tenter de le faire – qu’en demi-teinte. Droite ? Gauche ? Cela ne l’intéressait semble-t-il pas vraiment… Il n’était pas un auteur aisé à « cataloguer » selon ce critère passablement aléatoire (et à maints égards franco-français, par ailleurs) ; en ce sens, il n’avait rien, pour citer des auteurs de la génération suivante, d’un Yukio Mishima, ou pas davantage d’un Kenzaburô Ôe.

 

Certes, son art a pu lui attirer des inimitiés politiques… et, le cas échéant, sa vie privée tout autant : l’homme qui interroge ici « l’âme japonaise », passé les louanges communes de ses prédécesseurs écrivains tant naturalistes que romantiques (qui se haïssaient entre eux mais s’accordaient pour reconnaître le talent du jeune auteur iconoclaste dès ses premières publications), Tanizaki donc a eu affaire à une hostilité plus ou moins sourde portant sur son « immoralisme » supposé ; les plus conservateurs ne l’en détestaient que davantage – et quand, engagé sur le chemin de la redécouverte du Japon traditionnel, il a voulu publier sa « traduction moderne » du Dit du Genji, un travail colossal, les nationalistes au pouvoir, bien loin de l’en féliciter, lui en voulaient, au contraire… parce que ce n’était pas ces vertus-là du Japon ancien qu’ils entendaient mettre en avant ! Au point où ce travail, à leurs yeux, avait même quelque chose de subversif…

 

Mais, globalement, le rapport de Tanizaki à la modernisation et à l’occidentalisation semble avant tout pragmatique – même avec un brin de résignation, voire de fatalisme… Ainsi de l’électricité : elle est très certainement utile ; refuser ce progrès, en tant que tel, n’aurait pas de sens… et serait sans doute parfaitement vain. De même pour les chasses d’eau, à vrai dire… Pourtant, cette maudite électricité l’agace, et il ne s’en cache pas : elle anéantit les ombres ! Et, si les ombres disparaissent, « l’âme japonaise » ne disparaîtra-t-elle pas avec elles ?

 

Conscient bien évidemment de ce que cette vitupération pourrait peut-être passer pour outrancièrement conservatrice – en dépit des concessions avancées d’emblée sur l’utilité de tout cela –, Tanizaki, et l’on devine alors comme un sourire las sur ses lèvres, admet que ce ne sont sans doute que les divagations d’un vieillard… Qui n’a alors que 47 ans, ceci dit.

 

Quoi qu’il en soit, il y a bien là une certaine tension… qui, en fait, n’a cependant pas grand-chose d’une attaque en règles contre l’Occident : c’est davantage le sentiment d’incompréhension qui est mis en avant, mais sans hostilité ni véritablement de jugements de valeur – sans rien non plus, j’imagine, d’une barrière fataliste : le présent essai, en comparant le sentiment du beau de part et d’autre, peut aider à l’appréhension de la culture étrangère, et tout autant permettre d'opérer un retour sur sa propre culture ; c’est vrai pour les lecteurs japonais, ceux à qui s'adresse avant tout Tanizaki, comme pour les lecteurs français. Mais s’il en est ici pour se voir adresser quelques piques plus vicieuses, ce sont bien avant tout ces Japonais qui, dans leur désir presque masochiste de modernisation et d’occidentalisation, sont « plus royalistes que le roi » !

 

Ainsi de ces lampes que l’on laisse briller en plein jour (anecdote, ici, rapportée par un ami de Tanizaki : Albert Einstein, de visite au Japon, avait pointé du doigt un éclairage public fonctionnant en plein jour, et s’étonnait de ce gaspillage ; l’ami de Tanizaki, qui lui ne s’en étonnait pas le moins du monde, car c’était fréquent, avait cependant une explication toute trouvée à la surprise vaguement outrée d’Einstein : c’était un Juif, après tout…), ou de cette « mode » alors récente des néons, dont Tanizaki espérait qu’elle ne durerait pas, et, pour le coup…

 

Le vrai problème, cependant, ce n’est pas l’électricité ou les chasses d’eau – c’est bien plutôt leur impact d’ordre culturel. C’est en cela que Tanizaki souhaite parler de « l’âme japonaise » dans ses rapports subtils avec l’ombre et la lumière : la technologie, ou plus largement les conditions de la vie matérielle, influent nécessairement sur la culture ; il s'agit donc de mesurer cet impact.

 

Or, sur le plan culturel, Tanizaki, à la base du moins, n’est pas davantage hostile en tant que tel à ce qui vient d’Occident – à ce qui est « moderne ». Il est curieux, voire plus, et en témoigne une partie non négligeable de sa production littéraire. Comme nombre des écrivains de Taishô voire de la fin de Meiji, et dans la foulée, peut-être, de leur maître à tous, Sôseki, Tanizaki s’intéresse beaucoup à la littérature occidentale ; et son œuvre, parfois, semble parcourue de cette tension entre tradition et modernité, et tout autant entre Japon et Occident, que l’on peut retrouver, par exemple, chez un contemporain tel que Ryûnosuke Akutagawa.

 

Cependant, son choix, après le grand tremblement de terre du Kantô, qui l’a considérablement affecté, et son déménagement subséquent dans le Kansai, semble se porter sur un Japon traditionnel qu’il entend, d’une certaine manière, redécouvrir – d’où, notamment, son entreprise de « modernisation » (eh !) du Dit du Genji ? Mauvais jeu de mots mis à part, il y a en fait sans doute là quelque chose d’important. Ce n’est pas que Tanizaki soit hostile à la modernité, ni même à l’Occident : simplement, il se prend à rêver de ce qu’un Japon plus mesuré dans ses emprunts en forme d’acculturation aurait pu devenir – un pays qui aurait su bénéficier des techniques et des connaissances de la modernité occidentale sans s’occidentaliser à marche forcée ; une manière de préserver ces ombres, si belles… et la beauté qu’elles révèlent en la dissimulant. Car Tanizaki, en tant que Japonais, y est tout particulièrement sensible.

 

Il veut croire, cependant, que l’on peut encore y faire quelque chose – et sans doute est-ce là l’objet essentiel de l’Éloge de l’ombre : pour l’auteur, il ne fait guère de doutes que l’engagement dans la voie de la civilisation occidentale est en tant que tel irréversible – en ce sens, s’y opposer serait parfaitement absurde ; mais, à condition qu’on s’y attelle, la culture japonaise, et par voie de conséquence « l’âme japonaise », peut ressurgir de mille et une façons : c’est pourquoi Tanizaki prend sur lui « d’éteindre sa lampe »… Il entend retrouver l’ombre, et l’âme qui va avec ; sa « traduction moderne » du Dit du Genji émane clairement (…) de cette approche – peut-être aussi, dès 1931, son Histoire secrète du sire de Musashi ? Quoi qu’il en soit, c’est sous cet angle que l’on peut déceler un propos militant dans l’Éloge de l’ombre – militant, et peut-être même politique ; mais à la condition de ne pas s’arrêter à des préconçus probablement trop... modernes : œuvre japonaise, et œuvre de 1933, le petit essai de Tanizaki contient par la force des choses une double distance pour le lecteur français de 2017.

 

L’AMÉNAGEMENT DE LA MAISON JAPONAISE

 

Pour expliquer cette sensibilité différente du beau entre Orient (et notamment Japon), d’une part, et Occident d’autre part, Tanizaki part donc très prosaïquement de son expérience personnelle récente : l’aménagement intérieur de la maison qu’il vient d’acheter.

 

Dans ces premières pages notamment, Tanizaki montre bien qu’il n’a rien d’un conservateur (ou pire, réactionnaire) outrancièrement borné : refuser l’électricité ? Allons bon… Non, sa maison bénéficiera bien sûr d’une installation électrique. La question des lieux d’aisance, bizarrement, est bien plus complexe à ses yeux… Et c’est semble-t-il là le moyen et le moment d’opérer la bascule entre le prosaïque et l’esthétique : si l’électricité ressurgira bientôt pour traiter de l’ombre, si essentielle, c’est d’abord la « saleté » qui suscite les réflexions de Tanizaki – cette « crasse » que, tout particulièrement dans les lieux d’aisances, qui, de tous, se doivent d’être les plus immaculés, et en même temps, par un étonnant paradoxe, les plus discrets au point qu’il ne faille surtout pas en parler, cette « crasse » donc que les Occidentaux s’acharnent à éliminer. Bien sûr, Tanizaki ne prétend certainement pas que les Japonais seraient moins portés sur l’hygiène que les Occidentaux dans leurs lieux d’aisance, ce qui serait parfaitement absurde ! La « saleté » qu'il évoque alors est d'un tout autre registre, et les guillemets s'imposent. Ce qu’il relève, c’est que le « brillant » et l’ « éclat » nécessaires des toilettes occidentales n’ont rien à voir avec ce sommet de raffinement que seraient les toilettes japonaises – puis bien d’autres aspects de l’aménagement intérieur ; en découle la réflexion sur la patine des objets, des laques notamment, sur laquelle je reviendrai juste après, réflexion qui introduit la thématique essentielle de l’essai : ce beau, qui, pour les Japonais, s’exprime dans la pénombre, quand, pour les Occidentaux, il implique la pleine lumière.

 

Pour démontrer tout cela, la maison est un cadre de choix. Rappelons-nous que « ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : Tanizaki, ultérieurement, traitera certes de la « culture » au sens le plus « restreint » et connoté, artistique (via le théâtre, tout particulièrement), mais son objet d’étude est bien plus vaste, et « l’âme japonaise », pour lui, s’exprime d’abord et avant tout dans le quotidien – elle réside dans la maison et les objets qui s’y trouvent au premier chef, et ensuite seulement déteint sur les maquillages des comédiens de ou de kabuki ou les marionnettes du bunraku : le théâtre sublime tout cela, mais en tant que forme dérivée de la culture matérielle – du moins est-ce ainsi que j’ai compris les choses, ou cru les comprendre, n’hésitez pas à m’éclairer (aha) sur mes erreurs de jugement si jamais.

 

La maison offre donc plusieurs pistes pour traiter de ce goût de l’ombre caractéristique de « l’âme japonaise », et si fondamental dans la définition de son esthétique. Je ne saurais me montrer exhaustif ici, bien sûr, mais relevons du moins trois pistes tout particulièrement signifiantes.

 

Tout d’abord, arrêtons-nous sur l’extérieur de la maison japonaise. Pour Tanizaki, ce qui la caractérise dans cette optique, c’est le toit, ou l’auvent – dont la fonction est précisément d’arrêter la lumière. La maison occidentale a une approche bien différente : le toit, qui s’avance moins, est une protection contre les aléas du temps, mais, en principe, il n’a certes pas pour objet d’empêcher le passage de la lumière – bien au contraire, celle-ci est indispensable à la mise en valeur de la maison selon les critères esthétiques européens : la lumière doit passer, éclairer littéralement les murs pour en faire ressortir tout le brillant immaculé, critère ultime du beau occidental. Le toit avancé de la maison japonaise, voire son auvent, bien au contraire, atténue la lumière – sans l’arrêter totalement, certes, mais l’essentiel est bien que l’ombre et la pénombre, même sous le soleil, ont leur place, essentielle, afin de définir le beau japonais.

 

Dans une forme de « transition » entre extérieur et intérieur (soto et uchi ?), Tanizaki s’attarde assez longuement sur un trait particulier des maisons japonaises : les shôji, c’est-à-dire ces cloisons mobiles quadrillées constituées de lattes et de papier, qui ont pour but, à leur tour, d’atténuer les rayons du soleil – et, en parallèle, d’empêcher l’intérieur d’être visible de l’extérieur, ou l’inverse. En ce sens, les shôji sont on ne peut plus éloignés des vitres et fenêtres occidentales : celles-ci doivent laisser passer toute la lumière, car en résulte l’éclairage de la pièce dans la journée, éclairage qui seul peut mettre en valeur le beau selon les critères occidentaux, que l’absence de lumière navre ; l’atténuation de la lumière est hors-sujet. Par ailleurs, à l’opacité des shôji, s’oppose ici la parfaite transparence des vitres – et la culture afférente en est forcément affectée. La réflexion devrait peut-être poursuivie sur l’impact de tout cela quant aux notions d’intimité et de vie privée ? J’avoue mon incompétence en l’espèce… Ce que relève cependant Tanizaki, ici, c’est aussi le bizarre « compromis » qui semble avoir la faveur de certains de ses concitoyens (et peut-être lui-même tout autant, je ne me souviens plus ?), qui, sur la voie de l’occidentalisation, combinent shôji et vitres (les secondes précédant les premières, sinon les remplaçant), alors même qu’il s’agit d’outils aux implications donc parfaitement contradictoires… Une combinaison improbable du japonais et de l'occidental, sur laquelle Tanizaki aura l'occasion de revenir, quand il traitera de la beauté de femmes ! Mais c’est semble-t-il la norme aujourd’hui, pourtant. On peut noter, par contre, que le papier des shôji entre d’une certaine manière en résonance, éventuellement paradoxale, avec le hôsho, papier blanc de haute qualité prisé par les écrivains japonais – moyen de passer de la culture matérielle à l’art ? Peut-être… Mais très certainement d'introduire le thème de la blancheur, qui ressurgira ensuite.

 

Reste que le cœur de la maison japonaise, pour Tanizaki, ce qui illustre au mieux sa problématique de l’ombre et de la lumière envisagées culturellement, c’est le toko no ma – une petite alcôve typique, surélevée, dont le propos est pleinement esthétique : c’est en tant que tel une sorte de lieu d’exposition, de dimensions réduites, où l’aménagement intérieur, subitement, délaisse la pure fonctionnalité pour se sublimer dans l’art et la beauté – y figurent des dessins, des calligraphies, des arrangements d’ikebana… C’est à la pertinence de cet aménagement que l’on juge de la beauté ou non de la maison japonaise traditionnelle. Tanizaki l’avance sans l’ombre (aha) d’un doute – mais précise aussi que, si le toko no ma est aussi essentiel à l’appréhension de « l’âme japonaise », c’est avant tout parce qu’il s’agit d’un endroit par nature retiré, ouvert à la pénombre, pénombre qui seule peut mettre en valeur les objets qui y sont exposés selon les critères esthétiques propres au Japon traditionnel. Aussi en parle-t-il comme de « la quintessence du clair-obscur ». Et ceci, comme de juste, est parfaitement étranger aux préoccupations esthétiques occidentales…

DANS L’OMBRE, LES OBJETS – ET LEUR PATINE

 

Mais il est donc bien temps d’envisager maintenant les objets – ceux mis en valeur par la pénombre inhérente au toko no ma, mais aussi bien d’autres encore, dans le cadre d’une culture « matérielle », du quotidien.

 

Les exemples ne manquent pas, mais Tanizaki mentionne surtout les laques – des objets associés à la culture de l’Extrême-Orient, que l’Occident, semble-t-il, ne comprend jamais tout à fait… C’est que les laques ne font sens que dans le cadre de ce jeu subtil de l’ombre et de la lumière : les laques en pleine lumière, pour Tanizaki, n’ont guère d’intérêt – ou du moins l’essentiel de leur intérêt est-il alors insaisissable ; car, pour séduire, pour ravir, les laques ont besoin de la pénombre. Seule la pénombre révèle leur nature véritable ; l’atténuation des contours, l’imprécision des courbes, sont autant d’atouts, dans la perspective japonaise : en fait, la pénombre est même la condition sine qua non de leur exposition artistiquement pensée et intégrée.

 

L’idée reviendra souvent – elle est le leitmotiv de l’essai, qui ne manque pas d’exemples à avancer au bénéfice de cette thèse d’ordre esthétique. Mais, concernant les objets, la thèse se dédouble en fait, dans la mesure où, peut-être aussi importante que la pénombre, la patine est un attribut essentiel – cette patine que les Occidentaux, obsédés par la brillance, par les surfaces immaculées, ne peuvent percevoir que comme un défaut, voire une « salissure », voire de la « crasse ». D’où, précisément, l’introduction de cette thématique au moment d’envisager la question « triviale » de l’aménagement des lieux d’aisance… Les carrelages et cuvettes au poli parfait ne parlent pas à « l’âme japonaise » : pour elle, les expressions multiples du vieillissement d’un objet contribuent à sa beauté ; à la froide perfection, brillante et lumineuse, aseptisée éventuellement, des goûts occidentaux, répond un goût prononcé de l’imperfection comme révélatrice d’une beauté d’un autre ordre : en cela, la pénombre et la patine s’associent pour décider de la valeur esthétique de tel ou tel objet.

 

C’est peut-être là l’occasion de faire intervenir une notion esthétique souvent avancée quand on traite du Japon, mais qui, sauf erreur, n’apparaît pas dans l’essai ? Ou du moins pas en tant que telle, et elle ne figure pas dans le glossaire en fin d’ouvrage… Il s’agit du sabi, ou peut-être plus exactement du wabi-sabi. La notion trouve ses sources philosophiques, semble-t-il, dans le bouddhisme notamment zen, peut-être aussi marqué de considérations taoïstes, et paraît imprégner au plus profond cette « âme japonaise » confrontée au sentiment du beau qui est au cœur des préoccupations de Tanizaki dans l’Éloge de l’ombre – du moins au regard de la patine. Quoi qu’il en soit, l’imperfection, ou plus exactement ce qu’un Occidental serait porté à juger comme telle, participe en fait aux yeux de l’amateur japonais de la beauté de l’objet. Les menus défauts çà et là (dans la symétrie, par exemple) s’accordent aux multiples impacts du vieillissement, inévitable, pour conférer à l’objet ainsi affecté une beauté supplémentaire : il s’agit de mettre en avant, d'apprécier tout particulièrement, tant le passage du temps que le travail imparfait de l’homme – dans un monde par essence changeant. Dans cette optique, un bol un peu de guingois, fendu par ailleurs mais toujours utilisable, est porteur d’une valeur esthétique inaccessible au bol parfaitement lisse ; et la patine participe de cet état sublimé : la « salissure » est beauté… tandis qu’un bol « parfait » n’est jamais rien qu’un bol.

 

Bien sûr, il faut aller au-delà : « l’âme japonaise » en quête de beauté combine en fait la patine et la pénombre, toutes deux associées. L’objet sera beau, qui sera placé dans la pénombre, laquelle atténuera ses traits pour laisser entrevoir seulement, et d’autant plus apprécier, telle ou telle minuscule imperfection, telle ou telle marque discrète de vieillissement – laquelle, trop criante peut-être en pleine lumière, gagne à être ainsi enrobée de ténèbres, au point d’en acquérir une valeur esthétique propre. Rien de plus beau, pour Tanizaki, que ces laques artistement disposées à la lisière du toko no ma, dont la patine s’entrevoit à peine, mais se devine néanmoins, à la lumière du soleil adroitement atténuée par l’auvent et les shôji. La simple idée d’un éclairage électrique, ici, devient d’une certaine manière criminelle – en annihilant de par sa brutalité la beauté propre à l’imperfection dans la pénombre.

 

DANS L’OMBRE, LES FEMMES…

 

Mais d’autres « objets » sont tout aussi éloquents aux yeux de Tanizaki pour traiter de ces considérations esthétiques – et c’est sans doute là un aspect qui peut, disons, décontenancer un lecteur de 2017… car c’est alors de la beauté des femmes qu’il s’agit – la beauté traditionnelle des femmes japonaises.

 

En effet, pour Tanizaki, l’ombre et la patine ont leur impact sur le corps humain – et participent là encore de la mise en valeur de la beauté japonaise. Cela implique une sorte de discours « racial », même à s’en tenir à la seule couleur de la peau : la teinte de l’Oriental, plus sombre peut-être que celle de ces Européens qui se définissent comme « blancs », est d’une certaine manière une forme de cette patine qui fait la beauté des objets à leurs propres yeux.

 

Ce qui ne va pas sans un certain paradoxe – ou un paradoxe apparent, du moins ; car la beauté japonaise entretient des rapports complexes avec l’idée de blancheur. Ce qu’illustre doublement Tanizaki (outre le cas brièvement envisagé plus haut du hôsho), avec les femmes, et avec les maquillages théâtraux.

 

Pourtant, le fait pour les femmes de blanchir leur peau ne fait pas sens en tant que tel : il participe de la beauté en ce que cette blancheur est plus propice aux jeux de pénombre – aux contrastes, peut-être ; d’où ces maquillages traditionnels, peu ou prou incompréhensibles aux Occidentaux, qui associaient à une peau d’un blanc de craie dents noircies et lèvres de jade… Deux manières, parmi tant d’autres, d’ombrer le visage : conçu artistiquement, le maquillage de la femme japonaise en fait un terrain d’expression des subtilités esthétiques de l’obscurité et de la patine, et ce à l’opposé de tout tape-à-l’œil – avec une certaine discrétion qui est d'abord réserve.

 

Cela va cependant plus loin – et, ici, je ne peux que me rappeler une petite bafouille que j’avais commise, sans doute bien hardie de ma part, à moi qui commence tout juste l’apprentissage de la langue japonaise, et qui portait sur un certain sexisme transparaissant (si j’ose dire…) étonnamment dans les kanji. J’avais remarqué, par exemple, cette idée récurrente, dans la représentation, de « la femme sous le toit » (témoignant par exemple de la sérénité), mais aussi celle qui, au travers de nuances complexes, semblait rattacher la « place » de la femme… à l’endroit le plus « retiré », tout « au fond » de la maison. En fait, c’est bien quelque chose qui me paraît sensible dans l’essai de Tanizaki : la beauté des femmes ne saurait être pleinement sublimée qu’aux travers des jeux d’ombre et de lumière qu’autorise la maison traditionnelle japonaise ; dit de manière plus brute : la femme japonaise est d’autant plus belle qu’elle est « retirée », comme le toko no ma, d’une certaine manière – voire qu’elle est « cloîtrée », tout au fond de la maison. Exprimer la beauté, la révéler pleinement (si paradoxalement), implique là encore, dans une certaine mesure du moins, de la dissimuler…

 

Ceci étant, si Tanizaki exprime ainsi une forme de la beauté « traditionnelle » de la femme japonaise, il a bien conscience de ce que les Japonaises de son temps sont très différentes. En fait, ici et ailleurs semble-t-il, il paraît d’une certaine manière envisager comme une typologie des femmes japonaises – notamment dans leur rapport à la modernité : ces « trois femmes », Tanizaki en a traité toute sa vie dans son œuvre – mais parce que sa vie même l’y confrontait. Et, à ce que j’ai cru comprendre, au regard de cette question du moins, la modération lui paraissait bien fade… Dans sa préface, René Sieffert nous présente ainsi ces « trois femmes » :

 

« La femme émancipée, à l’américaine, telle l’héroïne de L’Amour d’un idiot, celle que l’on appelait alors moga (abréviation de modern girl) et que les conservateurs voyaient d’un œil soupçonneux ; la femme japonaise classique, à la beauté discrète et effacée, faite pour l’ombre des maisons obscures ; la femme équilibrée enfin, mais terne et sans mystère. »

 

Le mystère… Faut-il l’associer à l’ombre et à la patine ? Peut-être… Mais cette typologie est éventuellement un révélateur de ce que Tanizaki pouvait pleinement concevoir la beauté d’une autre manière – ici, simplement, il traite avant toute chose de la beauté japonaise « traditionnelle » : dents noircies et femmes cloîtrées y sont, littéralement, chez elles – pour les moga, voyez le reste de l’œuvre ? Pour les femmes « équilibrées » aussi – mais quel ennui…

 

DES OMBRES SUR LA SCÈNE

 

Partant ainsi de l’aménagement de la maison dans sa dimension la plus matérielle, en passant par la patine des objets et la mise des femmes, Tanizaki aborde après coup – car elle est de l’ordre de la conséquence – la « culture » au sens le plus artistique et intellectuel, qui n’est donc qu’un dérivé de la culture matérielle s’exprimant dans les objets du quotidien. En tant qu’art visuel où l’esthétique, non contente d’imprégner le texte, doit tout autant tenir du spectacle ravissant les yeux, le théâtre est un « objet » particulièrement à propos. Tanizaki ne manque donc pas d’évoquer son ressenti visuel et esthétique devant les genres traditionnels du théâtre japonais, fort différents : le et le kabuki, ainsi que le bunraku.

 

Dans les deux premiers, la scène est occupée par des acteurs – et leur maquillage est essentiel. En fait, à maints égards, il emprunte alors des traits saillants au maquillage des femmes japonaises traditionnelles – la blancheur notamment y a sa part, mais là encore peut-être avant tout parce qu’elle autorise des contrastes en rapport avec l’éclairage de la scène : pas de projecteurs aveuglants, ici, pas de feux de la rampe d’une certaine manière clinquants, mais toujours cette même incertitude, où la pénombre est la condition de la vraie beauté.

 

Peut-être faut-il par ailleurs relever que l’auteur s’intéresse ici tout particulièrement au maquillage des comédiens masculins incarnant des rôles de femmes – les onnagata. Il y revient à plusieurs reprises, citant quelques grands acteurs dont la beauté a pour lui quelque chose d’idéal – associée il est vrai au charisme hors-normes qui prévaut chez les comédiens les plus admirés.

 

Le cas du bunraku (théâtre de marionnettes, anciennement jôruri, où s’est illustré notamment Chikamatsu) est peut-être un peu différent, puisque la scène, cette fois, n’est plus directement occupée par des acteurs, mais par les « poupées » qu’ils manipulent. Mais c’est une autre manière de revenir au propos central de l’œuvre tenant à la culture « matérielle » : en tant qu’objets, les marionnettes du bunraku aussi bénéficient, jusque dans le contraste que cela suscite avec la superbe de leurs costumes, le cas échéant, de la patine propre aux plus beaux des objets… L’éclairage, en outre, y a toujours sa part – et, en cela, le théâtre de marionnettes renvoie autant au et au kabuki qu’à la réserve feutrée et soigneusement apprêtée du toko no ma.

 

Réflexion qui pourrait sans doute être prolongée au cinéma (il me semble que Tanizaki esquisse cette possibilité, mais là je ne suis pas tout à fait sûr de ce que j'avance...) ? Quoi qu'il en soit, la scène montre – mais, même dans ce cas, pour être vraiment belle aux yeux de l’amateur japonais, elle doit, au moins par endroits, être envahie, presque mangée, par cette pénombre qui sublime tout…

 

UNE OMBRE MOUVANTE ?

 

Bien sûr, l’Éloge de l’ombre n’est pas qu’une thèse esthétique : il est lui-même objet esthétique. Tanizaki, auteur habile, sait user de sa plume pour ravir le lecteur – et la pertinence de l’essai ne serait peut-être rien sans cette faconde poétique, qui va traquer le beau jusque dans les toilettes et s’achève sur une recette de sushi où l’art le dispute, mais sans esbroufe, à la simplicité presque mécanique de l’exposition qui sied à l’exercice.

 

La langue française est traitresse, pour exprimer la superbe de cet essai – si attachée qu’elle est à définir le bien, et plus encore le génie, par le « brillant », ou à louer la « clarté » de l’expression ; ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, n’est-ce pas ? Que faut-il dire, alors ? Louer la clarté de l’Éloge de l’ombre ? Paradoxe peut-être amusant une fois, sans doute beaucoup moins à mesure que les occurrences s’accumulent – ce dont cet article témoigne, j’imagine, et je vous prie de m’en excuser… En même temps, c’est là un témoignage éloquent de ce que Junichirô Tanizaki a sans doute… touché quelque chose.

 

Cette lecture appelle des compléments, toutefois – pour pleinement appréhender le rôle de l’ombre et de la patine dans la notion japonaise du beau, peut-être au travers d’autres genres littéraires que le théâtre, et de bien d’autres arts encore : la peinture, comme de juste, mais éventuellement d’autres choses – le sabi n’est semble-t-il pas étranger à la conception japonaise de la musique, si foncièrement différente de celle de l’Occident… Et, j'y tiens, il faut probablement envisager la question au regard des codes éventuels du cinéma japonais.

 

Cette lecture appelle peut-être aussi des compléments d’un autre ordre : qu’en est-il du Japon d’aujourd’hui ? L’ombre y a-t-elle encore sa place, après la guerre et la Défaite, après l’occupation américaine, les bouleversements économiques et sociaux de la Haute Croissance, ceux aussi des crises qui ont suivi ? « L’âme japonaise » a-t-elle survécu au nationalisme – paradoxalement son pire ennemi ? Tanizaki pouvait-il vraiment espérer changer le cours des choses en « éteignant sa lampe » ? Peut-on encore opposer un beau occidental et un beau japonais ? De tout cela je ne sais absolument rien…

 

Une certitude, au milieu de toutes ces zones d’ombre (aha) ? Oui : la beauté, qui demeure, de l’essai de Junichirô Tanizaki – et, point qui a tout particulièrement retenu mon attention, la pertinence de traiter du beau dans la culture matérielle la plus prosaïque, comme véritable fondement du beau artistique, lequel est sublimation et non expression originelle.

 

Et une question – renvoyant au principe même d’une nouvelle traduction : quatre-vingt-cinq ans après sa parution au Japon, quarante ans après sa traduction française par René Sieffert, que retenir de l’Éloge de l’ombre ? S’agit-il d’une œuvre « figée » ? Traitant du relativisme culturel, est-elle à son tour relative ? C’est possible – je ne sais pas si c’est problématique.

 

Mais j’avoue que, me concernant, la tentation d’y voir une ombre mouvante est plus que séduisante ; une ombre qui, comme de juste, se déplace en fonction de la lumière… Peut-être est-ce bien là, en définitive, que réside la dimension universelle de l’essai ? Ce qui justifie assurément qu’on y revienne.

 

L’éclairage électrique, au fond, n’a peut-être pas autant triomphé que l’on pouvait le croire – et l’ombre peut subsister, génératrice d’une beauté qui lui est propre ; tandis que la patine imprègne à son tour les œuvres littéraires – non comme une condamnation au motif de l’obsolescence, mais comme un motif esthétique qui vaut bien qu’on s’y arrête, et susceptible d’enseignements inattendus que la lumière crue n’autorisera jamais.

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Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

LE SAKKI : LE PERCEVOIR… ET LE CACHER

 

Suite de Lone Wolf and Cub, la cultissime série de bande dessinée de Kazuo Koike et Goseki Kojima, avec ce troisième tome intitulé Le Chemin blanc entre les fleuves.

 

En tant que tel, il n’appelle pas vraiment des commentaires préliminaires : je ne pourrais que me répéter après mes comptes rendus des deux premiers tomes. Je vais donc très vite passer à la présentation, pas exhaustive mais parfois susceptible de SPOILERS (je vais tâcher d'éviter mais méfiez-vous), des cinq épisodes ici rassemblés – lesquelles poursuivent sur le format devenu régulier depuis le tome précédent, avec des chapitres d’une soixantaine de pages, permettant de bien mieux poser l’histoire, l’ambiance et les personnages, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin (qui en profite parfois pour tenter des choses inattendues, ainsi qu’en témoigne notamment ici l’épisode XVI – c’est-à-dire le deuxième de ce volume, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz »).

 

Je mentionne juste une chose qui me paraît importante, et c’est qu’une notion sauf erreur absente jusqu’alors intervient à plusieurs reprises dans ce tome 3, qui est le sakki – c’est-à-dire, selon les termes du glossaire en fin de volume (complété, de manière bienvenue, par un bref article sur « la vengeance dans le Japon féodal »), l’ « envie de tuer perceptible dans l’air et dirigée contre quelqu’un ». C’est une sorte d’émanation de la notion plus générale de ki, dont la perception est en principe accessible uniquement à ceux qui, suite à un long et rude entraînement, ont atteint un stade « empathique » pouvant tenir de l’ « éveil ». Quoi qu’il en soit, dans ce troisième volume, plusieurs personnages se distinguent de par leur faculté à percevoir le sakki chez les autres – mais d’autres, le cas échéant, s’illustrent tout autant par leur aptitude à le dissimuler aux regards indiscrets…

 

Sur un plan peut-être plus anecdotique, et en même temps un peu dans cet esprit, je relève que plusieurs de ces épisodes usent de manière récurrente, non pas d’un concept cette fois, mais d’un objet très concret, s’il a sans doute des implications métaphoriques : les ihai, plaques funéraires bouddhiques honorant les défunts avec le nom qui leur est alors conféré, et que l’on trouve, sous des formes un peu différentes, dans les cimetières, mais aussi dans les autels familiaux ; ainsi, l’épisode XVI comprend une longue séquence dans un cimetière, les ihai jouent un rôle crucial dans l’épisode XVII, et ils ressurgissent sur un mode un peu différent mais qui n’en est que plus saisissant dans l’épisode XVIII – je suppose que cela n’a rien d’un hasard…

 

Je vais maintenant dire quelques mots des cinq épisodes de ce volume (épisodes XV à XIX de la série prise globalement).

 

LA FLÛTE DU TIGRE TOMBÉ

 

Hélas, l’entrée en matière de ce tome 3 m’a paru plutôt décevante… « La Flûte du tigre tombé » m’a fait l’effet d’une histoire confuse et qui se cherche mais sans se trouver en errant sur des voies bien différentes, voire contradictoires.

 

Ça commence plutôt bien, pourtant – il y a une certaine ambiance dans ce bref voyage en bateau pour franchir un détroit noyé dans la brume… Une ambiance, à vrai dire, qui louche sans doute un peu sur le fantastique.

 

Nous y voyons trois hommes à l’allure aussi sévère que fantasque éliminer par le menu une bande conséquente d’adversaires – et le faire avec un style inimitable, faisant appel à des armes parfois très improbables… Ces ninjas (eh), nous dit-on, sont les redoutables frères Bentenrai – des tueurs craints de tous ceux qui ont entendu leur nom, mais dont le statut est passablement ambigu : loin d’être de vulgaires tueurs sans foi ni loi, les terribles ninjas sont en fait au service du shogun, pour lequel ils accomplissent de dangereuses missions d’escorte – ils ont en effet la charge de conduire à Edo les dignitaires que le Bakufu accuse de méfaits relevant de sa compétence (autant dire qu’il y en a beaucoup : les manigances des Tokugawa et de leurs sbires pour affaiblir les daimyos sont au cœur de la série et justifient même son point de départ – au sens de la chronologie interne de la série, c’est-à-dire l’anéantissement du clan d’Ogami Itto par le fourbe clan Yagyu, et nous y reviendrons très vite).

 

Mais voilà : les trois combattants ne manquent pas de remarquer qu’un homme, à bord de ce bateau, semble différent des autres – et il s’agit bien sûr de notre « héros »… ou plutôt de « nos héros », puisque le petit Daigoro accompagne bien sûr son père le rônin assassin. Sakki ou pas, de part et d’autres, on sait que l’adversaire potentiel a de la ressource – et on suppose, ainsi que le lecteur qui a vu ce schéma se répéter à plusieurs reprises depuis le début de la série, qu’il n’y a pas de hasard : ces personnages ont une raison d'être là…

 

Tout ceci part plutôt bien, donc – même si, très vite, une tension voire une contradiction s’instaure, tiraillant l’épisode entre la veine la plus fantasque de la série (ninjas aux armes étranges et aux capacités peu ou prou surnaturelles) et sa dimension plus « réaliste », « historique », qui s’exprime ici dans la thématique de l’escorte des daimyos réfractaires. J’avoue, pour ma part, préférer un peu cette dernière approche…

 

Le mélange peut certes être intéressant, dans l’absolu, mais ici il me paraît nuire à l’épisode, qui se disperse, donc, et ne tire pas forcément le meilleur parti des événements qu’il met en scène – bateau livré aux flammes inclus, alors qu'il y avait de la matière. La fin, hélas, n’en tombe que davantage à plat…

 

Je n’irais pas jusqu’à prétendre que « La Flûte du tigre tombé » est un « mauvais » épisode, ce serait très exagéré – mais il m’a paru bien inférieur à la plupart des épisodes antérieurs (oui, il y avait bien quelques exceptions çà et là…). D’où cette crainte que la série commence à perdre de sa magie ? Crainte bien hâtive – et infondée, ouf ! Car la suite des opérations est à mon sens d’une tout autre tenue, qui hisse bel et bien ce tome 3 au niveau d'excellence des deux précédents.

 

TAPIS, DEMI-TAPIS, POIGNÉE DE RIZ

 

L’épisode suivant, au titre particulièrement cryptique mais qui revient comme un leitmotiv tout au long du chapitre, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz », adopte une approche toute différente – même si c’est sur une base que l’on peut sans doute qualifier de « grotesque »… dans un sens presque « Grand-Guignol », d'ailleurs.

 

Nous y faisons en effet la connaissance d’un certain Sakon, lui aussi rônin de son état, mais qui a choisi une vie bien différente de celle d’Ogami Itto. Il gagne en effet sa pitance… en se réduisant au rôle d’attraction foraine : assis dans une installation ne laissant apparaître que sa tête, il met au défi les badauds de le décapiter (ou de lui écraser la tête, le cas échéant) en un unique coup ! Mais il est habile… notamment de par son aptitude à prévoir les coups – et personne ne parvient à le tuer, comme de juste.

 

Qu’on ne s’y trompe pas ! Aussi dégradante son activité puisse-t-elle paraître, Sakon est un samouraï d’une très grande compétence – cela ne fait aucun doute pour Ogami Itto, quand il croise sa route. Et Sakon, de son côté, sait très bien ce qu’il en est d’Ogami Itto – l’assassin…

 

Se met alors en place un double affrontement – philosophique puis martial ; mais les deux sont intimement liés. Car le rônin en apparence déchu qu’est Sakon est un homme qui sait parfaitement ce qu’il veut et où il va, et, tout bon vivant qu'il soit, louant les vertus du saké entre deux bouchées de tel plat roboratif, un homme subtil, par ailleurs – de ces hommes qui donnent des « leçons » d’ordre moral… mais qui sont suffisamment authentiques et pertinents pour que leurs leçons ne se contentent pas d’agacer, mais élèvent bel et bien ceux à qui il les destine. Bon vivant, oui ; mais, conformément au bushido, vivant d’une certaine manière comme s’il était mort, l’épicurien confronte Ogami Itto à ses contradictions issues de sa haine fondamentale – et qui, si elle est fort compréhensible, n’excuse en rien son comportement présent, ses meurtres à répétition comme la cruelle éducation qu'il donne à l'innocent Daigoro. Sakon s’est mué en attraction de foire, parce qu’il ne voulait plus tuer. Mais, sur un ton cordial, il exprime sans fard et le sourire aux lèvres qu’il fera une exception, si nécessaire, en tuant l’assassin… Car ce serait bien agir.

 

Et nous en arrivons ainsi au duel au sabre, inéluctable. Mais qui est ici traité d’une manière très inventive et étonnante. Le poli des mots, dans la conversation moins légère qu’elle n’en avait l’air entre les deux rônin, laisse maintenant du champ au crayon du dessinateur, au travers d’une longue séquence muette (pas loin de trente pages !) qui exprime au mieux toute la subtilité de l’escrime japonaise. Classiquement, l’idée est que l’on triomphe en un seul coup (écho de l'attraction foraine, dès lors d'une savoureuse ironie !) : les moulinets, les parades à répétition, le bruit des lames qui s’entrechoquent, n’ont pas leur place ici. Le vainqueur a déjà gagné au moment de donner son coup de sabre – un coup unique qui n'est plus dès lors que la démonstration de sa victoire. Et ceci parce qu’il a bien pris soin d’envisager toutes les éventualités. C’est ce que nous rapporte cette scène : Ogami Itto debout fait face à Sakon assis dans son dispositif de foire. L’un comme l’autre observent – et anticipent. Au travers de cases entrelacées, les adversaires évaluent des hypothèses d’assaut – avec d’autant plus de minutie que c’est leur vie qu’ils jouent. Les hypothèses sont ainsi balayées les unes après les autres... jusqu’à ce que les duellistes se ruent l’un sur l’autre pour placer leur botte unique. Ce duel, c’est donc avant tout celui, silencieux, qui précède l’assaut – et en décide : ce long moment où les adversaires semblent se contenter de se fixer mutuellement… alors que c’est sur cette durée faussement passive que l’un des deux, en définitive, triomphe. Un traitement très bien vu, très efficace.

 

Et, pour le loup et son louveteau (qui avait forcément sympathisé avec le gentil Sakon, le charmant bambin !), une terrible leçon – bien loin de toute pénible moraline : quoi qu’en aient décidé les armes, l’assassin sait que le forain a raison… Mais il ne peut l’accepter – ni pour lui, ni pour son enfant, le petit Daigoro, qui ne vivra que dans la haine ! Ses larmes témoignent cependant de ce qu'il a perçu la justesse de la leçon... C'est la deuxième fois, après l'épisode avec le bouddha dans le tome 2... mais ça me parle bien davantage ici, pour le coup.

 

Très bon épisode, à tous les points de vue.

 

LE CHEMIN BLANC ENTRE LES FLEUVES

 

Le troisième épisode est sans doute formellement plus classique, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – car il constitue un nouveau flashback de la « trame principale », à la manière de « La Route de l’assassin », ultime épisode du premier tome ; depuis, nous n’avions guère eu l’occasion de revenir sur le drame qui a décidé de la carrière du loup et de son louveteau (ou du moins jamais de manière aussi explicite, simplement par allusions çà et là), mais le présent épisode avance des éléments très concrets permettant de mieux comprendre les personnages.

 

En fait, ce flashback nous ramène à un état un peu antérieur à « La Route de l’assassin », et nous y voyons Ogami Itto exercer en tant que kogi kaishakunin, « exécuteur officiel » du shogun – pas tout à fait au sens de bourreau… En kaishakunin officiant là où aucun kaishakunin « normal » n’est envisageable, il tranche la tête des daimyos que le Bakufu a condamnés au seppuku – dont, scène assez terrible, un tout petit garçon simulant l’éventration rituelle avec un éventail…

 

La fonction est prestigieuse – ce qu’indique assez cette récompense honorifique : le titulaire de la charge peut arborer sur son kimono les armoiries en forme de roses trémières du clan Tokugawa ! Armoiries, hélas pour Ogami Itto, que l’on retrouvera là où elles ne devraient pas se trouver – sous la forme d’un ihai aux sinistres implications…

 

Car nous assistons ici à la ruse diabolique du clan Yagyu déterminé à ruiner le clan Ogami et à en récupérer les attributions – nous entrapercevons même son chef, fourbe autant qu’ambitieux vieillard qui, le bref temps de son apparition, donne déjà l’image d’un véritable démon…

 

Un épisode fort et tragique, tout à fait palpitant aussi, et vraiment très efficace. Sur le mode « divertissant », c’est irréprochable – un grand moment de chanbara baignant dans la politique la plus sordide…

 

ANNYA ET ANEMA

 

« Annya et Anema » joue encore d’une autre carte – même si elle constitue à son tour un écho de thèmes et traitement déjà employés dans la série ; certainement pas un décalque cependant, car la BD parvient toujours à prendre le contrepied des attentes du lecteur, et donc à le surprendre en définitive, sans que cela sonne artificiel pour autant…

 

Le thème est cette fois la prostitution – déjà entraperçu à plusieurs reprises auparavant. Ogami Itto, taciturne, et le charmant bambin Daigoro, autrement plus communicatif, font la rencontre d’une pauvre jeune fille vendue à un réseau proxénète. Mais, dans la maison de passe destinée à devenir son enfer personnel, le rônin intervient pour lui épargner ce triste sort…

 

Est-ce là une réaction « morale » ? En fait, c’est une question que nous avons déjà dû nous poser à plusieurs reprises : le froid assassin ne manque certes pas de cynisme, lui qui tue sans poser de question dès lors qu’on lui paie les 500 ryô convenus, et qui n’hésite par ailleurs jamais à mettre son petit garçon en danger s’il peut en retirer quelque avantage tactique. Pourtant, à l’occasion, nous avons vu le personnage – éventuellement contre ses prétentions de rônin à jamais engagé au nom de la haine et de la vengeance sur la cruelle voie de l’assassin, laquelle ne s'accommode pas de demi-mesures – adopter un comportement « éthique » sans en exiger paiement : ainsi par exemple dans le plus long épisode du premier tome, et alors déjà en rapport avec une prostituée ; mais nous l’avons aussi vu « interpréter » subtilement les termes du contrat l’ayant lancé sur la piste d’une proie en faisant en sorte que ce soit le « vrai » responsable qui paye – voyez l’épisode de la prison, dans le tome 2

 

Il y a donc sans doute de cela ici – et en même temps cette conviction, récurrente dans la série, que l’assassin n’est de toute façon pas là par hasard… Il a bien une mission à accomplir en ces lieux – dès lors, peut-être sa « gentillesse » pour la pauvre vierge est-elle… cyniquement tactique ? Ou peut-être pas… Question qui ressurgira tout particulièrement lors de la confrontation du rônin avec le maître des lieux – qui est une femme. Les deux ont une conversation tendue, étonnamment plus subtile qu’il n’y paraît, et riche de non-dits – nouveau témoignage, s’il en était encore besoin, de la précision et de la finesse de la plume de Kazuo Koike.

 

À mon sens, l’épisode s’oublie un peu durant la scène (fort brève, cela dit) où Ogami Itto est soumis à la torture (elle ne me paraît pas apporter grand-chose, même si je dois admettre que cette séquence a peut-être son sens dans l’optique du questionnement de la « moralité » du tueur : souffre-t-il au nom de la défense de l’innocent, ou seulement parce qu’il se sait en mesure de l’encaisser et que cela lui servira plus tard pour accomplir sa mission ?).

 

Mais la résolution de l’affaire relève le niveau, jusqu’au meilleur, en surprenant vraiment le lecteur – procédé habile qui, par répercussions, incite encore davantage à approfondir la sombre et complexe personnalité de l’assassin, et l’ambiguïté, le cas échéant, de son abandon à la haine…

 

Encore une réussite, donc !

 

SHISEKI-NO-CHI

 

Reste un ultime épisode – plus pertinent qu'il n'y paraît tout d'abord, et témoignant là encore de la finesse d’une écriture qui sait aussi bien briller dans le registre du chanbara débridé et palpitant, que dans un sous-texte étonnamment subtil et riche d’implications inattendues.

 

Ceci étant, la base est peut-être un peu plus convenue que dans les trois épisodes précédents (probablement même les quatre – c’est simplement que le premier s’égare un peu dans son traitement). Ogami Itto y est engagé par un homme qu’il sait et que nous savons fourbe. Nous savons dès le départ qu’il trahira son employé dès qu’il le jugera utile – rien de neuf en cela, il n’est certes pas le premier dans la série… Par ailleurs, le titre même de l’épisode, qui revient là encore comme un leitmotiv, renvoie à cette idée de piège – même si toute l’astuce réside sans doute dans le fait que le piège, ici, est multiforme… Qui le tend, ce piège, qui en est la victime, en quoi consiste-t-il au juste, est-il bien là où nous le supposons ou le vrai piège se situe-t-il ailleurs ? Autant de questions, davantage encore de réponses…

 

C’est que la mission confiée au rônin n’est pas un « banal » assassinat : il lui faut tuer, oui, mais d’une certaine manière – en obéissant à des critères relativement stricts ; car les implications de l’affaire dépassent largement la mort d’untel ou de tel autre : Ogami Itto se retrouve baignant jusqu'au coup dans une complexe question politico-économique, où les intérêts et les idéologies s’affrontent quant au sort que l’on doit réserver... à une forêt.

 

Celle-ci peut être une source de revenus considérable – et, à Edo ou ailleurs, nombreux sont ceux qui ont besoin de ce bois ; cependant, la déforestation peut avoir des implications terribles – car la forêt en jeu est une protection cruciale contre des cataclysmes tels que les inondations ou les glissements de terrain…

 

Cette préoccupation mêle une sorte de « sentiment écologique » (peut-être un peu anachronique ?) à un pragmatisme généreux – s’opposant en cela au seul pragmatisme financier, égoïste par nature ; la thématique « écologie contre économie » peut d’ailleurs se compliquer, de manière sincère ou, plus probablement ici, cynique, d’une opposition entre le progrès et la conservation – ou du moins est-ce ainsi que ceux qui y ont intérêt peuvent présenter les choses.

 

La question, enfin, peut se compliquer de considérations religieuses – qu’elles soient sincères ou pas : les kami ne veulent sans doute pas que l’on touche à la forêt…

 

Mine de rien, la mission d’Ogami Itto – avec toute son action échevelée – se teinte donc de considérations politico-économiques qui n’ont probablement rien d’innocent, et c’est pourquoi j’ai avancé, toutes choses égales par ailleurs, la notion d’écologie. Lone Wolf and Cub est une bande dessinée publiée initialement entre 1970 et 1976 ; ce sont les derniers temps de la Haute Croissance… mais peut-être aussi ceux de la « saison économique », qui avait mis fin aux affrontements idéologiques antérieurs, les partis s’accordant pour remiser au moins temporairement de côté les oppositions d’ordre strictement politique, au nom du développement économique du pays, jugé primordial. Or, à l’époque, le Japon a certes enchaîné les « booms » qui en ont fait, sur les ruines encore fumantes de la Défaite, la deuxième économie du monde… mais il commence peut-être aussi à en peser les effets pervers. Or les abus du capitalisme, à l’époque, sont tout particulièrement sensible en matière écologique : les années 1970 sont aussi au Japon celles des « grands procès » au cours desquels le cynisme des entrepreneurs a été exposé au grand jour – au nom du sacro-saint développement économique, on avait jusqu’alors toléré des abus inqualifiables et proprement criminels : l’environnement avait été dégradé par la pollution au point de devenir mortifère… Le cas le plus célèbre, bien sûr, est celui de la maladie de Minamata (les cas d’intoxication au mercure y ont été mis en évidence dès la fin des années 1950, même s'il y en avait sans doute bien avant, mais le premier de ces procès date de 1971, et l’affaire a encore des ramifications aujourd’hui), mais il y en a d’autres – pollution de l’air, etc. Enfin, dans un domaine proche, c’est aussi l’apogée du mouvement citoyen contre la construction de l’aéroport de Narita (vous kiffez les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? Moi, ils me laissent parfois un peu perplexe, par méconnaissance des enjeux peut-être, mais, en tout cas, là, vous avez du gros…).

 

Je suppose qu’il y a un lien – je peux me tromper, hein, et si vous pouvez m’éclairer à ce sujet, je vous en serais grandement reconnaissant… Peut-être vais-je un peu trop loin, ici, et, plus prosaïquement, la question de la déforestation et de ses effets sur les inondations ou glissements de terrain récurrents se pose de toute façon de longue date au Japon sans appeler d’autres précisions – avec ce paradoxe notable d'un pays qui, à bien des égards, a longtemps été une « civilisation du bois », mais qui a su, pourtant, conserver dans l’ensemble son domaine forestier jusqu’à aujourd’hui (il y a des forêts primaires au Japon), malgré les coupes franches du capitalisme à courte vue.

 

Ce qui m’amène, cependant, à envisager cette question, ici, sous l’angle de l’écologie dans un sens militant, proprement politique, c’est que l’épisode, tout en réservant ses flèches les plus cruelles à l’odieux personnage qui embauche notre « héros », incarnation du capitalisme le plus égoïste et immoral, n’épargne pas totalement non plus ses opposants… En effet, ces derniers, dans leur combat bien légitime contre l’exploitant, jouent d’une carte très dangereuse : ils menacent en effet eux-mêmes de faire disparaître la forêt, par l’incendie, si leur adversaire ne cède pas ! Oui – ils sont déterminés à détruire précisément ce qu’ils défendent… au nom même de cette défense. Politique du pire – sinon de la terre brûlée, littéralement… Je suppose qu’il n’y a là encore rien d’innocent – même si, dans le contexte japonais d’alors, peut-être faut-il alors se tourner vers les divers avatars de l’Armée Rouge Japonaise ? Les années immédiatement antérieures, surtout entre 1969 et 1971, ont constitué le pic de son activité… Mais je m’avance peut-être un peu trop, là encore ; n’hésitez pas à me le dire, je suis très demandeur de vos éclairages éventuels.

 

Dans tous les cas, même sur une base relativement classique dans sa fourberie, l’épisode est très efficace – beau moment d’action, notamment, que cette scène totalement folle où Daigoro est lancé sur son cheval dans la direction des gardes de la forêt pour mieux permettre à son père de s’en débarrasser ! On n’atteint peut-être pas le niveau de non-sens et de cynisme de l’assaut proprement « baby cart » du premier épisode de la série, mais, côté exposition du fils au danger pour en retirer un avantage tactique, ça se pose quand même un peu là… Toutefois, l’épisode me séduit avant tout, donc, par ses complexes considérations politiques, économiques et morales – ou, plus exactement, par sa manière très habile et jamais simpliste de mêler tous ces complexes éléments, sans jamais que cela sonne artificiel.

 

TOUJOURS

 

Mes doutes à la lecture du premier épisode ont donc été heureusement balayés par les quatre qui suivent : ce troisième tome est finalement bien dans la lignée de ses prédécesseurs, et Lone Wolf and Cub demeure, à ce stade, un monument de la bande dessinée – une série d’un brio rare, divertissante et intelligente, subtile jusque dans le grotesque et d’une inventivité constante, qui surprend encore aujourd’hui.

 

Tome 4 un de ces jours…

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La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

Publié le par Nébal

La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

WHITEHEAD (Henry S.), La Mort est une araignée patiente, traduction de l’anglais (américain) par Gérard Coisne, préface de David Vincent, Bordeaux, L’Éveilleur, coll. L’Éveilleur Étrange, 2017, 242 p.

 

VIA LOVECRAFT

 

J’ai déjà eu l’occasion d’y revenir à plusieurs reprises, mais le rôle de passeur, chez Lovecraft, n’est pas forcément le moindre. Le culte rendu aujourd’hui au papa de Cthulhu est aussi l’occasion de redécouvrir des auteurs qu’il admirait, prédécesseurs, contemporains, collègues parfois, pour lesquels l’histoire littéraire s’est éventuellement montrée moins charitable – étonnant retournement dans certains cas, d'ailleurs, dans la mesure où, parmi ces auteurs, certains étaient alors fort appréciés, dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui… si ce n'est via Lovecraft ; peut-être plus particulièrement en France, hélas, où les Dunsany, Machen, Blackwood, Hodgson, etc. (je ne vous parle même pas de M.R. James), ne sont peu ou prou plus publiés, ou de manière passablement obscure.

 

L’entreprise bienvenue de L’Éveilleur, via David Vincent, éditeur associé à L’Arbre Vengeur (où l’on trouvait déjà l’excellent recueil d’Algernon Blackwood L’Homme que les arbres aimaient, ainsi que, peut-être davantage dans l’esprit du volume qui nous intéresse aujourd’hui, La Chose dans la cave de David H. Keller), nous permet ainsi de redécouvrir l’œuvre fantastique de Henry S. Whitehead, concrétisant avec, espérons-le, davantage d’ampleur et de retours, une première initiative de traduction quelque peu ésotérique et remontant à une trentaine d’années (chez Crapule ; au traducteur Gérard Coisne, décédé en 1992, on pouvait y associer François Truchaud et Jean-Michel Nicollet...).

 

Précisons d’emblée, puisque nous en sommes aux aspects éditoriaux, que La Mort est une araignée patiente est un fort joli ouvrage – émaillé de beaux documents, des photographies d’époque essentiellement, qui sont autant d’outils bienvenus pour prolonger l’ambiance admirable des sept nouvelles ici compilées ; côté paratexte, il faut d’ailleurs mentionner l’utile et juste préface de David Vincent, qui livre aussi en fin d’ouvrage un bref texte davantage en forme de pochade, et de nombreuses notes du traducteur, souvent intéressantes, tout particulièrement quand elles traitent des subtilités de la langue créole et, bien sûr, du vaudou...

 

Mais patience – restons en pour l’heure à cette idée d’un Lovecraft passeur (chassez le naturel nébalien...).

 

Pour qui s’intéresse au gentleman de Providence, le nom de Henry S. Whitehead n’est pas inconnu. Ainsi, sans trop creuser dans la biographie des deux auteurs, on peut relever la nouvelle « Bothon », semble-t-il signée Whitehead, mais parfois attribuée aux deux auteurs en collaboration, même si cela a pu faire débat ; je ne m’engagerai pas plus avant, n’ayant plus le moindre souvenir de cette nouvelle que j’avais forcément lue… mais il y a bien trop longtemps.

 

Mais c’est là plus un symptôme qu’autre chose. L’essentiel, c’est que les deux auteurs s’appréciaient et, oubliez le « Reclus de Providence » de la légende, se connaissaient : Lovecraft avait rendu visite à Whitehead, et en avait alors dressé un portrait étonnant – celui de ce religieux (il était pasteur épiscopalien) d’allure athlétique, qui pouvait jurer comme un charretier et paraissait exempt de toute bigoterie… et qui, bien sûr, prisait la littérature fantastique, et avait commis dans le registre des réussites notables – essentiellement, comme de juste, dans le célèbre pulp, aujourd’hui mythique, Weird Tales.

 

En fait, Whitehead faisait pleinement partie d’une sorte de « communauté » de Weird Tales, où Lovecraft jouait peut-être un rôle de pivot. Les deux hommes, inévitablement, étaient en correspondance, d’ailleurs… même si pour une période fort brève, entre 1930 et 1932 : les échanges épistolaires s’interrompent brutalement avec le décès de Whitehead, à l’âge de 50 ans. Rétrospectivement, on en ferait le premier tragique décès de cette communauté étonnamment unie : en 1936, quand Lovecraft serait bouleversé par le suicide de Robert E. Howard, autre star du pulp, et se répandrait dans sa correspondance sur le drame, le souvenir du décès de Whitehead ressurgirait, et le liant unissant ces divers auteurs n’en est que plus assuré.

 

Mais voilà : si Lovecraft et Howard ont tous deux bénéficié, à titre posthume, d’une reconnaissance sans commune mesure et sans doute pour eux inenvisageable, ce n’est pas le cas de Whitehead – et de bien d’autres. Revenir sur la bibliographie de l’auteur n’en est que plus appréciable, car il avait bien sa patte, sa singularité, et un talent certain, justifiant bien l’appréciation flatteuse de Lovecraft.

 

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : les textes ici compilés n’ont rien de lovecraftien, Whitehead œuvre dans un tout autre registre ; certes, il est difficile de retenir un sourire de connivence à la description de la statuette d’un « dieu-poisson » dans « La Chambre des spectres », nouvelle publiée dans Weird Tales… en 1927 ; mais sans doute ne faut-il pas y attacher trop d’importance ?

 

VOODOO PEOPLE ?

 

C’est que les vraies préoccupations de Whitehead sont ailleurs – et directement liées à sa biographie. En effet, la vocation religieuse du futur auteur de contes fantastiques l’a amené à exercer en tant que pasteur épiscopalien dans les Îles Vierges, ces trois îles des Petites Antilles proches de Haïti, anciennement danoises et tout récemment passées sous le protectorat des États-Unis. Whitehead y séjourne régulièrement entre 1921 et 1929, et développe un goût prononcé tenant de la fascination pure pour ces îles tropicales et leur culture entre deux mondes. Forcément, l’amateur de récits « weird » autant que l’homme d’Église ne pouvait qu’être intrigué par cette spécificité créole : le vaudou…

 

Il n’est certes pas le seul – et son cas appelle à la comparaison avec un autre écrivain contemporain, William Seabrook, dont le livre The Magic Island, en 1929, initie grandement le public anglo-saxon à la matière vaudoue (haïtienne, en l’occurrence). Mais Whitehead ne l’a pas attendu : 1929, c’est la dernière année de son service aux Îles Vierges, où il s’était rendu dès 1921 ; et s’il cite volontiers Seabrook et son livre dans plusieurs des nouvelles ici compilées, comme une référence connue et peut-être même une forme ultime d’argument d’autorité, il peut néanmoins se baser avant tout sur sa propre expérience pour bâtir ses récits fantastiques évocateurs du vaudou.

 

Et des fantasmes qui l’accompagnent ? L’expérience de l’auteur a beau être de première main, elle n’est pas exempte de préjugés : pour le pasteur épiscopalien, il y avait forcément quelque chose de satanique dans les curieux rites des Noirs des Îles Vierges… Aussi ne comprend-il peut-être pas toujours si bien que cela ce dont il traite dans ses récits ? Pour autant, et paradoxalement peut-être, puisqu’en s’exprimant dans un registre fictionnel, il se montre sans doute moins sensationnaliste que Seabrook et ses « histoires vraies », et peut-être plus fin dans son appréhension de cette culture si déconcertante – témoignant à maintes reprises d’une curiosité sincère que les préjugés de sa vocation n’entachent finalement pas tant que cela : Lovecraft l’athée l’avait noté, Whitehead n’avait absolument rien d’un bigot.

 

D’ailleurs, à cet égard, il faut sans doute dépasser le seul cas du vaudou : dans ces récits, et semble-t-il nombre d’autres encore, Whitehead dépeint avec brio une société en forme de microcosme bien singulier, et qu’il connaît par le menu pour y avoir longtemps vécu : les Îles Vierges, dans les nouvelles de Whitehead, sont incroyablement vivantes et « authentiques », vaudou ou pas.

 

Enfin, le thème vaudou… doit sans doute être relativisé. Car si Whitehead en use abondamment – ici, c’est notamment le cas dans les nouvelles « Jumbee », « Passion sous les tropiques », « Le Taureau noir » et « L’Apparition d’un Dieu » –, il peut aussi, assez souvent, se contenter d’en faire un matériau d’ambiance, pour tirer le récit dans d’autres directions. D’ailleurs, et ce n’est pas la chose la moins surprenante de ce surprenant recueil, il y adopte régulièrement un ton « rationaliste » ; il ne faut pas entendre par-là, chose que Lovecraft détestait, que Whitehead donne en définitive une explication « réaliste » et tristement banale aux phénomènes étranges qu’il décrit tout d’abord, mais qu’il entend d’une certaine manière sublimer le fantastique par la science – même la science grotesque –, au point que certains de ces récits, pour relever clairement de l’épouvante, trouvent sans doute davantage à s’associer au registre SF naissant, ou au moins au courant dit « weird science », qu’au fantastique plus conventionnel façon « ghost stories » ; c’est particulièrement sensible, ici, dans « Cassius » et « L’Apparition d’un dieu », deux textes de 1931 qui se ressemblent beaucoup dans le fond sinon dans la forme (Lovecraft adorait « L’Apparition d’un dieu », pour lui le chef-d’œuvre de Whitehead), mais c’est aussi une dimension surprenante du « Taureau Noir », pourtant à maints égards la nouvelle la plus « vaudoue » du recueil.

 

LE CADRE : LES ÎLES VIERGES

 

Les sept nouvelles composant La Mort est une araignée patiente (titre renvoyant à un dicton créole) partagent donc un même cadre, et parfois aussi quelques personnages – procédé qui ajoute à la densité de l’ambiance, et qui confère au recueil, comme de juste… de faux airs de toile d’araignée.

 

Géographiquement, le cadre est donc celui des Îles Vierges – un archipel des Petites Antilles, en fait marquant la séparation entre Grandes Antilles et Petites Antilles, à l’est de Haïti et Porto Rico ; plus précisément, il s’agit des trois possessions autrefois danoises que sont Saint-John (52 km²), Saint-Thomas (83 km²) et enfin, plus loin (en fait, au point de ne pas vraiment faire partie du même archipel), Sainte-Croix (207 km²) ; un tout petit territoire donc, mais avec une culture qui, pour baigner dans le climat général des Caraïbes, et plus particulièrement des Antilles anglophones, a cependant une identité qui lui est propre.

 

La région a par ailleurs été disputée par les puissances colonisatrices, et son histoire à cet égard a été quelque peu tumultueuse : les Caraïbes en ont chassé les Arawaks avant que Christophe Colomb ne les « découvre » (et les nomme) ; les Espagnols ne s’y sont semble-t-il pas attardés, mais les Français et les Anglais s’y sont affrontés ; pourtant, dès le XVIIe siècle, ce sont en fait les Danois, que l’on n’associe généralement guère à l’entreprise colonisatrice (moi, du moins, et Groenland excepté, bien sûr – mais de la présence danoise aux Antilles, je confesse, moi l’ignare, que je ne savais absolument rien), qui s’y sont installés et maintenus ; en 1917, et donc tout récemment quand Whitehead s’y rend puis écrit à leur propos, ces « Indes occidentales danoises » ont été achetées au Danemark par les États-Unis (pour 25 millions de dollars), qui en ont fait un protectorat.

 

Sur le plan historique, Whitehead navigue entre l’époque qui lui est immédiatement contemporaine et l’occupation danoise encore récente – il peut remonter, assez régulièrement, au milieu du XIXe siècle disons, pour donner une sorte de profondeur historique à ses récits des années 1920.

 

Mais, bien sûr, la dimension essentielle à cet égard renvoie à la traite négrière… C’est bien l’esclavage qui a constitué la société si particulière des Îles Vierges – les esclaves noirs venus de « Guinée » (terme entendu de manière générale pour désigner leur berceau africain) y ont toujours, après l’abolition, un statut fondamentalement inférieur, on ne s’en étonnera pas, et les relations des Blancs avec eux en sont forcément marquées : ici, les Noirs sont des domestiques ou des « serviteurs » de tout ordre, et leur situation n’a pas forcément beaucoup évolué. Face à cette aristocratie d'héritage blanche, ils se singularisent par l’emploi de la langue créole, qui participe peut-être de cette domination – et aussi, donc, par le vaudou.

 

Mais le terme « créole » doit aussi être envisagé différemment – en fait, il y a là une ambiguïté, le mot pouvant désigner des choses bien différentes selon la langue qui l’emploie (les esclaves et leurs descendants, leur seul langage, les Blancs nés dans ces colonies, les seuls métis...) ; ce qu’il faut peut-être en retenir, c’est qu’il y a déjà une part de métissage dans cette société – part plus ou moins bien acceptée, mais le fait demeure que la société des Îles Vierges compte nombre de dominants qui ont du « sang noir » dans les veines ; d’où cette hiérarchisation distinguant plusieurs statuts comme « plus ou moins noirs » : on distingue ainsi les octavons, qui ont un huitième de « sang noir »…

 

Ces métis jouent peut-être un rôle tout particulier dans les nouvelles compilées dans La Mort est une araignée patiente, dans la mesure où s’y déploie le thème d’une sorte de « contamination » du vaudou : celui-ci est censé être propre aux Noirs – leur culte dégénéré, en tant que tel guère problématique : il suscite très certainement des fantasmes, mais le laissez-faire domine. Toutefois, dans cette optique, un jumbee ne peut qu’être noir, et un Blanc ne peut pas se livrer au vaudou – ou plutôt ne le devrait pas… mais certains le font, et c’est une bonne part du problème.

 

Pour l’anecdote, rappelons que c’est en 1932, l’année même de la mort de Henry S. Whitehead, que sort le film Les Morts-vivants, signé Victor Halperin, et avec en guise de star à l’affiche Bela Lugosi, film plus connu sous son titre original White Zombie, et dont c’est tout le propos… Outre que c’est aussi la première apparition du zombie au cinéma, semble-t-il. Si le cadre n’est pas tout à fait le même, je suppose qu’il y a tout de même une parenté marquée permettant d’appréhender l’ambiance si particulière des nouvelles ici compilées – et peut-être en va-t-il de même, un peu plus tard, pour l’excellent Vaudou de Jacques Tourneur (ou I Walked With a Zombie, en VO, mais pour le coup privilégions le titre français…).

 

Mais c’est justement un aspect tout particulièrement intéressant de La Mort est une araignée patiente, car il témoigne donc de la curiosité sincère de l’auteur pour ce monde étrange du vaudou – une curiosité où la méfiance le dispute certes à la fascination… Mais si l’homme d’Église soupçonne donc la patte du diable dans ces cultes barbares (dont il ne mesure probablement pas la part de syncrétisme, puisque la foi chrétienne y a en fait sa part ; mais le pasteur est forcément un peu manichéen en l’espèce), tout en proclamant à la face du monde que Dieu l’a toujours emporté, l’emporte encore et l’emportera toujours sur « le Serpent de Guinée » auquel il assimile Damballa Oueddo avec des connotations diaboliques qui n’ont pas lieu d’être, le fait demeure : il est séduit par ce monde obscur… Dimension qui se reporte sur ses personnages, aristocrates locaux tout disposés à s’encanailler dans le curieux sous-monde de leurs domestiques.

 

CANEVIN ET AUTRES

 

Les nouvelles de Whitehead situées dans les Îles Vierges ne se contentent en effet pas de partager ce cadre, mais, régulièrement, font appel aux mêmes personnages – ce qui participe de l’unité du recueil en même temps que de sa singularité.

 

De ces personnages, le plus important et de loin est Gerald Canevin, narrateur de plusieurs de ces nouvelles – mais narrateur selon les principes de construction propres à l’auteur, qui aime en fait jouer de structures alambiquées pour narrer ses contes macabres : en fait, Canevin est un témoin et un passeur – il est celui auquel on raconte une histoire, histoire qu’il nous raconte ensuite à nous lecteurs ; procédé pas forcément très original en tant que tel, mais Whitehead en use avec astuce, pour un résultat qui a quelque chose d’assez ludique ; en fait, c’est régulièrement pour lui un moyen d’injecter une certaine dimension humoristique à ses récits fantastiques éventuellement grotesques. En tant que tel, Canevin est un peu un personnage « en creux », mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – surtout, sans doute, dans la mesure où il constitue souvent un alter-ego de l’auteur : il partage son milieu, sa culture, et sa curiosité pour le folklore des anciens esclaves ; dans la dernière nouvelle du recueil, « L’Apparition d’un dieu », de manière explicite, Canevin est présenté comme un écrivain (amateur ?) de nouvelles fantastiques, toujours prêt à piocher dans les événements étranges dont il a connaissance pour élaborer des récits d’autant plus plaisants qu’ils sont sinistres…

 

Dans cette optique, il est associé à un autre personnage récurrent, le Dr Pelletier, savant chirurgien affilié à la Marine américaine. Le bon docteur, un peu bedonnant et qui a ses manies, pourrait représenter dans ce contexte la voie de la raison… mais, en fait, son attitude louvoie entre rationalité et surnaturel : sans aller jusqu’à exprimer une forme de « défaite de la science », il est un outil bien pratique pour révéler que le monde a ses mystères, que la science n’explique pas – ou pas encore… Dès lors, il confère un vernis supplémentaire d’authenticité aux explications « rationalisantes » de Whitehead portant sur tel ou tel phénomène incompréhensible ; dans cette optique, la science la plus « officielle » peut s’accommoder de dérives vers la pseudo-science, pour aboutir le cas échéant à un résultat « grotesque », mais dans le bon sens du terme – et donc de manière parfaitement délibérée.

 

D’autres noms sont récurrents dans ces nouvelles, par ailleurs – on croise à plusieurs reprises la famille Macartney, ou encore Papa Joseph, le papaloi –, mais sans doute de manière plus anecdotique.

 

Tentons maintenant de dire quelques mots de chacune des sept nouvelles de ce recueil… sans trop en dire non plus (oui, je sais...).

JUMBEE

 

« Jumbee » est, relativement, la plus vieille nouvelle du recueil, et a été publiée initialement dans Weird Tales en 1926. Ce récit assez court a surtout pour lui d’introduire des thèmes que, somme toute, les nouvelles ultérieures sauront approfondir et embellir. D’une construction relativement plus simple que les autres nouvelles du recueil, ce récit assume par ailleurs une dimension grotesque à la limite du traitement humoristique, en mettant en avant les dimensions les plus superstitieuses du folklore vaudou des Îles Vierges.

 

Mais la nouvelle, en tant que telle, fonctionne assez bien : bénéficiant déjà de ce beau contexte antillais, elle soulève à peine le voile sur les mystères qui y sont monnaie courante, avec cet omniprésent jumbee, qui demeure largement insaisissable – d’autant que cet esprit mauvais d’un homme qui était mauvais de son vivant paraît osciller entre une certaine dimension spirituelle typique des « ghost stories » et une autre dimension, plus matérielle, palpable, concrète : le zombie, qui en est j’imagine un dérivé.

 

Cela passe bien, mais la suite du recueil est autrement satisfaisante à mes yeux.

 

CASSIUS

 

À l’autre extrémité du spectre (si j’ose dire), « Cassius », une nouvelle bien plus longue – en fait la plus longue du recueil avec, plus loin, « Le Taureau noir », les deux tournent autour de la cinquantaine de pages – est très différente dans le fond comme dans le forme, et d’autant plus surprenante. Il semblerait que ce soit la nouvelle la plus récente du recueil, mais ça se joue à peu de choses : trois d’entre elles datent de la même année 1931… Je relève par contre qu’elle a été publiée dans Strange Tales, et non Weird Tales, ce qui en fait une exception, et j'y reviendrai.

 

Dans ce récit, la dimension grotesque est systématiquement mise en avant, au point où l’exercice devient sacrément périlleux – et pourtant Whitehead s’en tire très bien, sans doute avec un sourire en coin, qui infuse dans son récit des Îles Vierges, d’allure forcément vaudoue, une trame « weird science » d’une certaine manière convenue, mais qui gagne pourtant à être ainsi traitée dans ce cadre si singulier et que l’auteur rend merveilleusement vivant.

 

Nous y suivons un ancien esclave persécuté par une « bête » insaisissable, et qui n’en est que plus terrifiante. Son bon maître et ses compagnons enquêtent… et sont bien obligés de constater que le vaudou, coupable tout désigné, n’a en fait peu ou prou rien à voir avec cette affaire. C’est très bien fait, très efficace – pour un résultat relevant de ce qu’on qualifierait plus tard de réjouissante série B… à ceci près que le cadre de l’aventure, minutieux et authentique, tire clairement le bilan vers la série A. Un texte surprenant, et décisif à cet égard dans l’orientation du recueil (quand bien même c’est donc un biais à en juger par la chronologie des textes) : le cadre n’impose pas ses thèmes, quand l’auteur est habile, et Whitehead a plus d’une corde à son arc !

 

LA MALÉDICTION DE TRANCRÈDE

 

Parfois proche à première vue de « Cassius », avec là aussi une petite bestiole meurtrière autant qu’insaisissable, « Black Tancrede » (première publication dans Weird Tales en 1929), là encore en équilibre instable sur la corde raide, joue à son tour des attentes du lecteur, pour mieux le balader. Le thème central du terrible châtiment infligé longtemps auparavant à un esclave rebelle oriente tout à la fois le récit vers une classique vengeance posthume, tout autant une malédiction affligeant un lieu, et vers le traitement vaudou… à plus ou moins bon droit.

 

Je suppose que cette nouvelle ne peut plus totalement être prise au sérieux depuis que La Famille Addams est passée par-là, mais elle fonctionne pourtant très bien – et, jusque dans son grotesque affiché, elle n’est pas sans susciter quelques frissons d’autant plus agréables qu’ils sont paradoxaux…

 

LA CHAMBRE DES SPECTRES

 

Suit « The Shadows » (première publication dans Weird Tales en 1927), évoquée plus haut pour être la seule nouvelle du recueil qui, délibérément ou pas, semble avoir au moins un vague lien avec la matière lovecraftienne.

 

Au-delà de ce seul trait des plus discutable, c’est de toute façon une nouvelle à part dans le recueil – ou du moins qui tranche passablement sur les précédentes. En effet, si le cadre demeure bien sûr celui des Îles Vierges, l’ambiance est tout autre, me semble-t-il, surtout dans la mesure où c’est davantage entre Blancs que se joue l’intrigue. Certes, il y a sans doute cette idée du Blanc qui aurait fricoté avec des puissances interdites qu’il aurait mieux valu pour lui laisser en paix… et qui en paie nécessairement le prix.

 

Mais cette histoire de l’écho d’une mort atroce, passant par le biais étonnant mais pertinent de l’homme aux visions hallucinées qui dessine ses hallucinations pour les confronter, sinon à la réalité, du moins aux souvenirs que d’autres en ont, fonctionne tout à fait, non sans humour là encore, mais de manière peut-être plus pince sans rire ou so British que dans les textes qui précèdent, en contrepoint à la terreur des aperçus les plus inconcevables d'un sombre passé.

 

PASSION SOUS LES TROPIQUES

 

« Sweet Grass » (première publication dans Weird Tales en 1929 – mais pourquoi ce titre français barbaracartlandesque ?), après les bifurcations des nouvelles précédentes jouant de l’ambiguïté sur la dimension vaudoue des phénomènes étranges rapportés, introduit une nouvelle orientation du recueil où le vaudou est plus authentiquement présent – mais autorise autant de traitements différents.

 

Difficile, sans doute, de parler ici d’horreur. Voire absurde… Le surnaturel y a bel et bien sa part, mais les implications sont bien moins terribles que dans le reste du recueil.

 

En fait, le titre français barbaracartlandesque a certes un minimum, même vraiment minime, de justification, dans la mesure où la nouvelle traite avant tout de la rivalité amoureuse de deux femmes, que la jalousie peut porter aux pires extrémités… si on lui en laisse le temps : l’héroïne (puisque c’est au fond elle qui compte vraiment, et non son mari falot qui occupe pourtant le devant de la scène), une Macartney (nom qui reviendra par la suite, et associé systématiquement à des aristocrates écossais exilés dans les Antilles mais d’un naturel quelque peu « rude »), remet à sa place (devinez laquelle ?) une métisse insupportablement belle, mais que l’honorable époux avait pourtant rejeté – son unique trait d’héroïsme personnel. Bien sûr, elle ne pouvait se contenter d’être belle : il fallait qu’elle soit aussi fille de sorcière, sinon sorcière elle-même...

 

C’est au mieux anecdotique, pour le coup. Pas désagréable, mais tout sauf inoubliable. Dans ce registre un peu mineur, « Jumbee » fonctionnait mieux, mais la plupart des autres textes sont de toute façon bien meilleurs...

 

LE TAUREAU NOIR

 

Suit une longue nouvelle – la plus longue avec « Cassius », donc – que je trouve assez problématique ; et pas uniquement parce que la bibliographie semble renvoyer à deux textes originaux (?), « Black Terror » et « The Black Beast » (1931 de toute façon ; une révision ?). Elle contient de très bons moments, mais aussi quelques passages plus… déconcertants ; c’est peut-être, de ce recueil, le conte qui use le plus à fond de la thématique vaudoue, ce qui lui confère une unité particulière… mais ce récit « d’après anecdote authentique » me paraît aussi souffrir de quelques failles narratives, des imprécisions sinon des « trous » à proprement parler.

 

Sans doute faut-il aussi noter que c’est, de La Mort est une araignée patiente, la nouvelle où le racisme, sans doute inévitable dans pareil contexte (et d’autant plus que Whitehead opère ici un long flashback : si la narration globale se situe dans les années 1920, l’essentiel de la nouvelle réside dans une longue lettre censément écrite dans les années 1870, sauf erreur – et donc dans les Indes occidentales danoises), s’exprime le plus, au-delà disons de la seule domination « évidente » des autres récits, portés sur la condescendance à l’égard des Noirs superstitieux, ces « grands enfants », et ce de deux manières : d’une part en incarnant le Mal dans le demi-frère de l’auteur de la lettre, élevé exactement dans les mêmes conditions, mais qui avait pour seule différence avec l’honorable héros d’être un métis ; d’autre part en mettant en scène une séance de torture d’un papaloi par un flic danois façon « Dirty Harry », dont l’épistolier déplore la cruauté mais sans rien faire pour l’en détourner…

 

Peut-être ne faut-il pas s’y attarder – je ne le mentionne qu’ « au cas où »… Mais la nouvelle me paraît problématique au-delà : en mettant en scène les conséquences inattendues d’un « baptême vaudou », la nouvelle brille longtemps dans ce dangereux numéro d’équilibriste du traitement grotesque, dont elle se sort à nouveau très bien ; le ridicule de la situation, propice au rire, avec ce taureau qui a investi le coquet salon d’une belle bâtisse coloniale, n’interdit en rien le frisson, rationnel ou pas – d’autant plus, sans doute, dans la mesure où le lecteur comprend très vite le fond de l’affaire, évident à vrai dire, là où l’épistolier et son compagnon tortionnaire sont totalement ingénus ; en fait, la torture du papaloi n’en est que plus atroce…

 

Cela fonctionne sur la durée – mais la fin ne m’a pas convaincu. Faire durer le plaisir, si j’ose dire, c’était bien vu, mais la nouvelle, longtemps bavarde donc, se montre finalement imprécise… et quelque peu terne dans sa conclusion. La nouvelle n’est pas mauvaise dans l’absolu – puisqu’elle est bonne sur l’essentiel de sa longueur. Mais, en définitive, j’ai l’impression qu’il y manque quelque chose. Quoi ? Ben, j’en sais rien – demandez au taureau, peut-être que…

 

L’APPARITION D’UN DIEU

 

Reste une dernière nouvelle, « The Passing of a God » (première publication en 1931 dans Weird Tales), celle donc que Lovecraft admirait par-dessus tout, et le fait est qu’elle est très bonne. En matière de numéro d’équilibriste, expression revenue plusieurs fois dans cette chronique, c’est sans doute la réussite la plus flagrante.

 

Dans le fond, cette nouvelle est très, très proche de « Cassius », publiée la même année mais dans un pulp concurrent, Strange Tales ; ce qui n’a peut-être rien d’innocent, du coup : recyclage d’un même thème, adapté à un lectorat différent ? Je n’en sais rien. Mais si « Cassius » était à sa manière une réussite, « L’Apparition d’un dieu » l’est probablement plus encore, et dans un registre autrement subtil. Peut-être surtout dans la mesure où cette nouvelle rassemble tous les procédés précédemment envisagés ? Mais pour en tirer quelque chose d’autre encore, et singulier – comme un phénomène d’émergence ?

 

Le vaudou et la curiosité des hommes blancs à son sujet (le narrateur Canevin dont il est ici précisé qu’il est auteur de nouvelles fantastiques, mais aussi son comparse le Dr Pelletier, qui narre véritablement l’affaire, et la victime de ladite affaire – à supposer qu’il s’agisse d’une victime) occupent une place centrale dans le récit, mais la dimension « scientifique » ou « pseudo-scientifique » de « Cassius » est traitée ici sur un mode plus « sérieux » ; aussi, si le grotesque est toujours de la partie, le propos est finalement tout autre – et l’effet produit sur le lecteur de même. Le mariage entre ces diverses dimensions fonctionne à merveille. Et s’il ne s’agit peut-être pas, là non plus (à l’instar de « Passion sous les tropiques »), d’une histoire d’horreur à proprement parler, elle est assurément déconcertante – et donc essentiellement « weird ».

 

J’ajouterais que cette nouvelle contient le meilleur personnage du recueil, en la figure étonnante de Carswell, la « victime » ; un citoyen américain qui se sait condamné par un cancer et plaque tout pour vivoter dans les îles, où il se retrouve… au point d’en obtenir une bien étrange mais non moins réconfortante rémission, qui est à vrai dire tout autant rédemption, même si sur un mode paradoxal. D’où cette ambiguïté savoureuse : si Whitehead force le trait concernant Canevin, qu’on a plus que jamais envie de lui assimiler, n’est-il pas tout autant, voire bien davantage, Carswell ? Cet Américain blanc qui s’adapte aux Îles Vierges, et dont la curiosité pour le monde qui l’entoure, même noir, même vaudou, lui permet de toucher à quelque chose que les préjugés si communs de ses semblables leur prohibent tristement…

 

Entre vaudou et « weird science », aussi grotesque que profonde, tout à la fois légère et sérieuse, distrayante et édifiante, « L’Apparition d’un dieu » est bien à la hauteur de sa réputation.

 

BILAN

 

Je n’irais certainement pas jusqu’à qualifier La Mort est une araignée patiente de chef-d’œuvre inoubliable – mais le recueil est assurément de bonne tenue, justifiant que l’on ne laisse pas son auteur dans l’oubli.

 

Et c’est donc une très belle idée que cette compilation, moyen de choix de redécouvrir un auteur singulier, qui a su exprimer son art si complexe en puisant dans sa vie même pour un résultat admirable de maîtrise, entre frissons et connivence amusée. Le recueil a aussi pour lui de surprendre régulièrement – car Whitehead n’est pas toujours là où on l’attend, et tant mieux le plus souvent.

 

Mais s’il est un point où il brille systématiquement, c’est bien dans la description sensible et juste, curieuse voire érudite aussi, de ce très beau cadre des Îles Vierges. On cite souvent, de Lovecraft, l’ouverture de « L’Image dans la maison déserte », nouvelle de 1920 où notre hardi gentleman de la Nouvelle-Angleterre étale ses préjugés en faisant de ladite Nouvelle-Angleterre le seul pays au monde à satisfaire pleinement les attentes des « épicuriens de la terreur » ; je crois qu’il a eu le temps de changer d’avis par la suite, en lisant des collègues habiles dans leur traitement « régionaliste » du « weird » – son correspondant Henry S. Whitehead, si tôt disparu, en fait assurément partie ; et ses Îles Vierges, curieuses et séduisantes, oscillant entre deux mondes, sont à l’évidence un cadre de choix et qu'il a superbement rendu.

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Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 2, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], préface de Stéphane et Muriel Barbery, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2001, 2010] 2016, 347 p.

 

R.I.P.

 

Par un hasard qui n’a en soi rien de si curieux, au fond, j’ai fini la lecture du deuxième tome du Sommet des Dieux quelques heures à peine avant l’annonce du décès de Jirô Taniguchi, le 11 février dernier.

 

Et je dois dire que cette triste nouvelle ne m’a pas laissé indifférent, et ce alors même que je ne connaissais guère l’auteur – très peu, même, pour ne pas dire pas du tout : je n’en avais lu, après tout, que Quartier lointain, probablement sa bande dessinée la plus célèbre (avec L’Homme qui marche ?), et, donc, le premier tome du Sommet des Dieux, sa fameuse adaptation du roman fleuve de Baku Yumemakura. C’est bien peu pour prétendre apprécier une œuvre… Même et peut-être surtout en France, pays qui entretenait de longue date une relation toute particulière à l’art de Jirô Taniguchi, dont les nécrologies de par le monde se sont fait l’écho.

 

L’effet était là, pourtant – la nouvelle, irrationnellement peut-être, m’a peiné – et sans doute incité à reporter la chronique de ce tome 2 ; non que j’aie du mal à en dire, c’est même tout le contraire… Mais, dans la foulée, ce n’était tout simplement pas possible. Tentons aujourd’hui – avec la mémoire moins fraîche peut-être, mais peut-être aussi un certain recul qui m’aurait nécessairement fait défaut si j’avais chroniqué l’ouvrage dans la foulée de ma lecture, à mon habitude, mais dans des circonstances qui s’y prêtaient moins que jamais ?

 

L’ENQUÊTE – SUR DES FIGURES MOUVANTES

 

Le photographe alpiniste Fukamachi poursuit son enquête entamée par le plus grand des hasards dans une échoppe douteuse de Katmandou – mais cette enquête a dévié : si l’appareil photo de Mallory a fourni le prétexte, c’est maintenant au personnage haut en couleurs de Habu Jôji que Fukamachi s’intéresse avant tout – l’alpiniste japonais intraitable, infréquentable, qui a disparu sans laisser de traces. Une légende dans le petit monde de l’alpinisme japonais – mais une légende parfois noire…

 

À plus ou moins bon droit ? En fait, c’est sans doute un aspect important de ce deuxième tome : entamer, au moins, un nécessaire processus de réévaluation, en guise de témoignage que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit, même en maniant des archétypes d’ordre plus ou moins mythologique – ce que sont clairement Habu Jôji et son rival de toujours Hase Tsuneo, dont le rôle est donc à son tour envisagé sous un angle un peu différent.

 

Non que les faits héroïques et tragiques dont le premier tome se faisait l’écho s’avèrent faux ! Les éléments essentiels demeurent : Habu Jôji est un être brutal et capricieux, égoïste sans doute, et parfois… un peu con, disons-le – ou est-ce avant tout une question d’empathie ? Toujours est-il qu’il ne comprend pas les gens autour de lui – même les fleurs que ses « amis » peuvent lui faire, des « amis » qu’il ne perçoit pas toujours comme tels mais qui, quant à eux, sont pourtant bel et bien tout disposés à agir en sa faveur, sans être payés de retour…

 

Mais, pour véritablement appréhender Habu Jôji dans toute sa complexité, il est indispensable de dépasser le niveau confus et embarrassé des témoignages de ceux qui furent, contre vents et marées, ses proches, autant que faire se peut, pour accéder au témoignage de l’alpiniste maudit lui-même. Or Fukamachi – et le lecteur avec lui – en a enfin l’occasion, en tombant sur une pièce extrêmement rare : le journal tenu par Habu Jôji lors de sa mythique autant que désastreuse mésaventure dans les Grandes Jorasses…

 

SEUL

 

C’est le morceau de bravoure de ce deuxième tome – un épisode 10 (mais le deuxième du présent volume) considérablement plus long que tous les autres jusqu'à présent (il atteint la centaine de pages), plus complexe sans doute aussi, et d’une ambition sans commune mesure : une épopée en tant que telle, témoignage glaçant, terrible autant que fascinant, d’un héroïsme jusqu’au-boutiste typique pourtant de l’histoire de l’homme luttant contre la montagne, et pouvant renvoyer à tout un lot d’anecdotes façon « aventure humaine » au-delà même de la seule matière alpine ; j'avoue avoir pensé cependant à Guillaumet : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Et ce quand bien même Habu ne saurait tirer de pareil désastre un titre de gloire, c'est même tout le contraire...

 

Mais le drame demeure, cette fois vécu de l’intérieur : à l’extérieur, on sait que Habu Jôji a vécu une aventure éprouvante et qui aurait pu, voire dû, s’achever tragiquement – mais le témoignage de l’alpiniste lui-même demeure secret : lui seul sait ce qui s’est vraiment passé.

 

Cet épisode 10 retranscrit donc le carnet oublié de l’alpiniste : sur ces cent pages, nous suivons un homme seul (il a bien quelques « visites », mais d’un ordre tout particulier…), et un homme seul qui sait qu’il va mourir… Bien sûr, nous, contrairement à notre héros plus que jamais rétif à la pose, nous savons qu’il en réchappera – mais l’aventure humaine n’en est pas moins éprouvante.

 

Habu s’est lancé seul dans une ascension périlleuse – seul et hâtivement, pour griller la politesse à son rival Hase, spécialiste de l’alpinisme en solitaire. En fait, il précède de quelques heures seulement l’équipe censée faire le repérage pour Hase. Il n’en est pas moins seul quand il dévisse – un coup de malchance, même les meilleurs doivent composer avec ; et quand, à l'instar d'un Habu, on est porté à choisir d'emprunter les voies les plus difficiles justement parce qu'elles sont les plus difficiles...

 

Dans ces conditions si rudes, gravement blessé après avoir rebondi contre la paroi lors d’une chute de cinquante mètres, ne pouvant se réfugier dans sa tente, tout indique qu’il y passera. Et l’homme seul de ruminer son ambition et son échec. Comme de juste, sa vie défile devant ses yeux… mais lentement, très lentement – au rythme de sa souffrance, dont la fin se fait bien trop attendre.

 

L’homme seul reçoit la visite de ce jeune disciple mort sous ses yeux (et de sa faute ?) il y a quelque temps de cela – un fantôme aux intentions ambiguës, mais qui, au fur et à mesure que les heures défilent, semble toujours plus l’engager sur la voie de l’abandon et de la mort. Sans perversité, pourtant : avec un sourire complice, honnête et chaleureux…

 

Mais Habu n’est pas homme à abandonner – volontairement, en tout cas ; or c’est en partie le problème : l’homme volontaire est engagé dans une lutte insidieuse avec son inconscient – lequel, lui, semble tout disposé à précipiter les choses…

 

Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il écrit – absurdement, dans ces conditions si peu propices… Il est vrai qu’il ne peut pas faire grand-chose de plus, du fait de ses blessures – non qu’il s’abstienne de gestes héroïques démesurés : nous le voyons remonter sa corde de sécurité… avec ses dents ! Le courage et la détermination de Habu imprègnent ces pages, d'une sincérité étouffante et saisissante tout à la fois – on y voit l’alpiniste chevronné décidément d’un bon cran au-dessus de tous ses rivaux, sans vantardise. Un bon cran au-dessus de tous ses rivaux… si ce n’est Hase ?

 

Indirectement, c’est justement Hase qui le sauve… Mais non, sans grand éclat héroïque, sans, si j’ose dire, rencontre au sommet entre les deux mythes…

 

Mais l’expérience n’en est peut-être que plus terrible pour Habu Jôji : son acte fou autant que sa survie improbable auraient pu achever d’en faire une légende, mais, au plus intime, c’est l’échec qui domine dans les sentiments du héros – et l’échec n’est jamais bien loin de l’humiliation, pour un homme tel que lui.

 

Bien sûr, cette incroyable aventure humaine est aussi un immense moment de bande dessinée – tout l’art de Jirô Taniguchi, dans le graphisme comme dans la narration, transcende parfaitement le propos avec une justesse admirable ; jusqu’à la monotonie éventuelle implicite dans le récit de cet homme qui attend la mort sans pouvoir rien faire : elle devient un procédé d'une efficacité redoutable ! C’est clairement le sommet (…) de ce deuxième tome.

 

LE « VRAI » SOMMET DES DIEUX – ET LES DIEUX SONT ARROGANTS

 

La carrière alpine de Habu Jôji ne s’arrête cependant pas là, ainsi que Fukamachi le sait très bien – et le lecteur de même. Si cette pièce exceptionnelle qu’était le journal tenu par l’alpiniste durant sa tragique tentative dans les Grandes Jorasses amène à réévaluer quelque peu l’homme et son art en pénétrant son cœur, l’enquête doit cependant se poursuivre – au travers, à nouveau, des témoignages éventuellement biaisés de ceux qui l’ont connu, car on ne tombe pas tous les jours sur pareil document à la première personne.

 

Et l’image redevient moins flatteuse : celle, héritée du premier tome, d’un alpiniste incroyablement doué, mais dont la soif de victoires, de « premières », l’amène parfois à se comporter comme un vrai crétin. C’est une expédition sur l’Everest qui en fera la démonstration – expédition déjà évoquée dans les précédents épisodes, avec une aura de mystère qui laissait soupçonner un drame…

 

Et pourtant, c’est peut-être l’absence de drame au sens où nous le redoutions qui nous conduit à trouver le comportement de Habu Jôji pathétique dans son arrogance ; c’est, aussi, le constat que ce héros, handicapé de l’empathie, est dès lors totalement imperméable à ce que les autres peuvent faire pour lui – parce que généreux, humains, aux antipodes de son égocentrisme forcené… Pragmatiques, aussi, certes. Mais lui n'a pas à s'embarrasser d'aucune de ces considérations. Il est le meilleur, il le sait ; les autres aussi le savent – mais leur comportement à cet égard est systématiquement suspect pour le héros… Peut-être parce que, depuis qu’il a été amené à rivaliser avec Hase Tsuneo, il ne conçoit plus l’héroïsme que comme une carrière nécessairement solitaire ?

 

L’AUTRE DIEU

 

Et Hase, justement ? D’une certaine manière, il est toujours là – au moins en filigrane, ou comme une ombre qui pèse systématiquement sur les réalisations les plus folles de Habu Jôji. Cela vaut aussi pour cette ascension de l'Everest... Mais ce tome 2, en traitant du personnage, en découvre là encore de nouvelles facettes.

 

Sans doute faut-il là aussi mettre en avant le fait que l’alpiniste écrit ? Nous avions eu droit au carnet perdu de Habu Jôji, nous aurons droit ensuite aux notes de Hase Tsuneo. Mais l’effet est somme toute très différent : Habu Jôji se révélait dans un texte qui devait par la force des choses être son dernier – et qui n’en avait que davantage de raisons de demeurer secret. Hase Tsuneo a un rapport différent à l’écriture de la montagne – la publication pouvait être envisagée... Mais ce sont les circonstances qui pèsent en définitive sur ses écrits, pour les colorer d’une teinte rouge sang.

 

Ici, le drame ressurgit – au fil d’une enquête qui s’attarde sur la rivalité des deux alpinistes, et ses dimensions les plus intimes… qui sont aussi les plus démesurées. Mais avec donc une part de secret, de complicité muette, même ? Loin en tout cas des flash des appareils photo, dont Hase est autrement familier que Habu. En fait, c’est une caractéristique du personnage qui apparaissait déjà dans le premier tome, mais, là encore, avec une connotation différente. Hase, alors, était littéralement parfait – au point d’en devenir agaçant, sans doute, mais parce que l’idée essentielle, quand on en venait à aborder le cas de ce surhomme par ailleurs si charismatique et en même temps sympathique, était qu’il n’avait pas le moindre défaut ; un si gentil garçon, comparé au teigneux Habu…

 

L’image demeure, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – mais ce tome 2 est cependant l’occasion de la chatouiller un peu : nous y voyons, au moins une fois, l’alpiniste si parfait se comporter comme un connard, n’ayant rien à envier sur ce plan à son rival. Un défaut à peine perceptible dans l’armure scintillante du brave… et qui s’accompagne de cette question presque aussi terrible que le fait en lui-même qui la suscite : a-t-il seulement conscience de ce qu’il a dit et accompli ?

 

Hase, si ça se trouve, n’est finalement guère plus sensible et porté à l’empathie que Habu – comme il sied, peut-être, à ces « conquérants de l’inutile » engagés dans une lutte mythologique. L’empathie, c’est bon pour ceux qui restent derrière et en dessous – le commun qui vit à l’ombre des héros, le vulgaire qui peut aimer et détester, maudire… et pardonner ?

 

TRISTESSE DE FUKAMACHI

 

Cette mise en avant de la problématique de l’empathie est tout à fait bienvenue, et, surtout, remarquablement mise en scène, avec une belle finesse psychologique accompagnant systématiquement l’évocation épique des exploits des titans.

 

J’ai cependant l’impression qu’elle a un corollaire qui m’a nettement moins convaincu, peut-être à tort… Et c’est quand cette problématique, de manière très logique par ailleurs, se reporte sur notre témoin entre les témoins, notre point de vue responsable de la synthèses des informations extérieures : Fukamachi.

 

Le photographe, par nécessité narrative peut-être, est un peu un personnage « en creux », un véhicule de l’information et de son traitement sous forme de récit. Cependant, il ne saurait se limiter à cette dimension fonctionnelle. Si l’histoire de la rivalité entre Habu Jôji et Hase Tsuneo porte, c’est aussi parce que Fukamachi est là pour la déchiffrer, narrer, creuser. Il est bien un personnage point de vue, et, en ce sens, jusque dans ce biais qu’il impose, et qui a mille et une occasions de s’exprimer, il est fondamental.

 

D’emblée, ce personnage marque le lecteur par sa dimension humaine – en contrepoint nécessaire aux exploits des héros. Sa douce mélancolie, qui imprègne le récit dès le départ, est un constituant essentiel tant du personnage que de son récit. En tant que telle, dans le premier tome, elle était parfaitement bienvenue, d’autant qu’elle était très joliment et finement traitée… Or j’ai l’impression, dans ce deuxième tome, d’un traitement moins habile, plus convenu surtout, et qui, problème notable, n’apporte rien à l’histoire (mais je suppose que cela aura le temps de changer dans les trois tomes qui restent…) : la mise en scène de la dimension sentimentale de ses déboires ; cette fois, en effet, nous ne nous contentons plus d'allusions évasives, et je le regrette un peu.

 

Notez, c’est très secondaire – quelques pages çà et là. Rien de taille à nuire à l’intérêt global de la série ou de ce deuxième tome, qui est à maints égards excellent. C’est simplement que j’y ai vu comme un « passage obligé », pas très bien négocié qui plus est, qui, sans plomber le récit, n’est cependant pas à sa hauteur. Jusque dans la comparaison avec Habu Jôji, d'ailleurs, qui noue ici une relation heureusement plus ambiguë ? En même temps, Fukamachi a entre autres pour fonction de ramener l’histoire à l’échelle de l’humain – oui, c’est son rôle… Mais pour le coup, il m’a fait l’effet d’être « trop fonctionnel » : la BD est autrement fine, de manière générale.

 

Mais, répétons-le : c’est vraiment un point de détail.

 

TOUJOURS

 

Parce que ce deuxième tome confirme, et peut-être même amplifie, au moins dans le long épisode où Habu attend la mort dans les Grandes Jorasses, l’impression d’excellence du premier tome. Le Sommet des Dieux est à sa manière un miracle – qui, en mêlant habilement la démesure et la subtilité, parvient à emporter le lecteur très loin de son quotidien, sans pour autant négliger le retour essentiel à l’humain.

 

Au risque de me répéter, il n’y avait somme toute guère de raisons à ce que je m’enthousiasme pour une histoire de « héros » rivalisant de gloriole dans une quête absurde de l’accomplissement et du dépassement de soi… C'est on ne peut plus contraire à ma philosophie, si j'ose employer pareil terme. Mais je suis sous le charme, oui. Parce que l’histoire est bonne, son traitement très fin, sa mise en scène, dans la narration comme dans le graphisme, tout bonnement parfaite.

 

Un témoignage de l’art subtil de Jirô Taniguchi, un auteur bien digne de tous les éloges – à titre posthume comme auparavant.

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Cérès et Vesta, de Greg Egan

Publié le par Nébal

Cérès et Vesta, de Greg Egan

EGAN (Greg), Cérès et Vesta, [The Four Thousand, The Eight Hundred], traduit de l’anglais (Australie) par Erwann Perchoc, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2015] 2017, 106 p.

 

HARD ?

 

L’excellente collection Une heure-lumière des éditions du Bélial’ poursuit son sans-faute avec un septième titre dû à un habitué de la maison, et non des moindres : l’Australien Greg Egan, dont vous devez lire les nouvelles à tout prix – ce que vous avez probablement déjà fait, en même temps… Sinon, je ne saurais trop vous y engager, il n’est jamais trop tard – et en dépassant le cas échéant les préventions du type : « De la hard science, hou-là, j’y comprenions reun... » Après tout, je n’ai rien, mais alors absolument rien, d’un connaisseur en matière de sciences dites « dures », et je me régale quand même neuf fois sur dix : ne rien paner à « La Plongée de Planck » ne m’empêche pas d’aduler « Des raisons d’être heureux », etc. ; ça en vaut forcément la peine.

 

En même temps, peut-être ne faudrait-il pas tant insister sur cette dimension « hard science » sempiternellement accolée à l’auteur ? Ce que je fais moi-même ainsi, certes… Qu’il brille tout particulièrement dans ce registre, et éventuellement un ou deux bons crans au-dessus de ses collègues les plus habiles (un Stephen Baxter, ou, disent-ils, un Peter Watts, par exemple), n’implique pas qu’il ne sache faire que cela. Nombre de nouvelles dans les trois excellents recueils Axiomatique, Radieux et Océanique en témoignent, ou plus encore, même sur un mode moins fascinant, le roman Zendegi – et, maintenant, ce petit mais costaud Cérès et Vesta : la science et la technologie y ont indéniablement leur part, et qui compte, mais le propos, tout en prenant en considération ces diverses dimensions, a une portée tout autre, davantage philosophique (encore que la philosophie ait régulièrement sa part dans les récits les plus scientifiques de l'auteur) et en tout cas politique, à même de réjouir tout amateur de fiction spéculative.

 

C’est, par ailleurs, une novella qui peut entrer en résonance avec plusieurs autres titres de la chouette collection Une heure-lumière, et probablement au premier chef celui qui m’avait le plus emballé jusqu’alors, à savoir L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu…

 

LE COMMERCE ET LA POLITIQUE

 

Cérès et Vesta (notons au passage que le titre français est pour le coup bien différent de l’original, un biais qui peut se justifier mais change quand même un peu la donne) sont deux astéroïdes de la ceinture principale, entre Mars et Saturne, et qui ont été colonisés depuis semble-t-il pas mal de temps déjà. Deux astéroïdes, par ailleurs, d’allure bien différente, mais qui ont trouvé à tirer parti de leur nature complémentaire – ils échangent ainsi leurs surplus respectifs de glace et de roche, lesquels empruntent une route spatiale fort longue mais automatisée, pour un voyage d’environ mille jours d’un astéroïde à l’autre.

 

En dehors de cette dimension essentielle, les deux astéroïdes sont pourtant tout d’abord assez proches – culturellement s’entend (avec une dimension française ou du moins francophone marquée pour Vesta ?) –, même s’ils sont politiquement indépendants. Toutefois, l’évolution politique intérieure de Vesta va conduire à une crise opposant les deux mondes, avec des conséquences tragiquement concrètes…

 

LE POPULISME ET L’ENNEMI

 

Un mouvement populiste gagne en effet en ampleur sur Vesta, qui – on ne change pas les bonnes vieilles recettes – construit son ascension sur la base du rejet de l’autre : la faction menée par l’agaçant Denison entend faire payer (littéralement...) les Sivadier, après quoi tout ira forcément mieux, n’est-ce pas ?

 

Les Sivadier ? Ce sont les descendants d’un des « syndicats » qui avaient colonisé Vesta. Sauf que, à la différence des camarades des autres « syndicats » qui ont forcément sué sang et eau pour aménager l’astéroïde de leurs mains (…), les Sivadier, ces ordures, n’ont pas directement mis la main à la pâte, mais se sont contentés d’extorquer des fortunes sur la base de leurs brevets, eux qui étaient des spécialistes de la propriété intellectuelle… Avec de l’administration et de la planification en prime, sauf erreur. Or, à l’époque où sévit Denison, la propriété intellectuelle est perçue différemment : elle n’a absolument plus rien de légitime, elle passe aux yeux de tous pour une spoliation indue. Qu’importe si cela n’était pas le cas du temps de la colonisation de l’astéroïde : les Sivadier étaient « objectivement » des profiteurs… et leurs descendants, qui se voient ainsi accoler une identité qu'ils n'ont jamais réclamée et qu'ils ne comprennent même pas, eux qui jamais ne se sont perçus comme des Sivadier, le sont forcément tout autant ! Des « parasites », autant le dire ! Ils doivent rembourser leur dette – il faut mettre en place un impôt spécial pour réparer l’injustice fondamentale, un impôt que paieront seuls les répugnants Sivadier… La justice, ouais.

 

À mesure que le mouvement de Denison gagne en ampleur, passant de la faction vaguement ridicule et pittoresque au parti de gouvernement, l’hostilité anti-Sivadier s’accroît – en passant par des gadgets de reconnaissance faciale, le cas échéant, déterminant les Sivadier probables sur la base des traits de leurs dégoûtants ancêtres ; et les non-Sivadier ne se privent pas d’insulter et harceler les Sivadier, « parasites », etc. Au point où l'on vire à la ségrégation… et au meurtre.

 

Les Sivadier ne se laissent pas faire – certains d’entre eux du moins –, qui entendent lutter, dans la mesure de leurs moyens, contre leur exclusion ; des attentats symboliques, dérisoires en tant que tels, si la tentation terroriste ne les a pas toujours épargnés… Mais ils l'avaient assez vite rejetée. Reste que c’est quand même du pain-bénit pour leurs adversaires, qui n’hésitent pas à considérer comme des « criminels de guerre » les meneurs de la résistance, aussi symbolique soit-elle.

 

Or il y a des morts, dans cette triste affaire – et systématiquement des Sivadier, « malencontreusement » décédés lors de leur arrestation, ou, déjà avant, lynchés par la foule haineuse… laquelle s’en tire toujours à bon compte devant les tribunaux acquis à sa « cause ».

 

L’ACCUEIL DES RÉFUGIÉS

 

Et Cérès dans tout cela ? Si les deux astéroïdes sont liés économiquement, ils n’en sont pas moins indépendants – et Cérès n’a aucune envie de s’immiscer dans les affaires intérieures de Vesta. Mais voilà : la condition des Sivadier s’aggravant chaque jour un peu plus sur Vesta, de plus en plus nombreux sont les Sivadier qui prennent la voie de l’exil – selon une méthode compliquée, mais la seule pour eux accessible, et qui consiste à s’infiltrer, en combinaison cryogénique, dans le flux de roche à destination de Cérès : un voyage de près de trois ans pour ces « surfeurs », et non sans dangers…

 

Or Cérès accueille volontiers les réfugiés de Vesta – ce qui agace forcément Vesta… À tout prendre, les autorités de l’astéroïde ségrégationniste ne regrettent certainement pas que les « parasites » émigrent, comme autant de rats (qu’ils sont forcément) quittant le navire ; mais la question prend une tournure différente quand ce sont les « criminels de guerre » qui tentent ainsi d’obtenir l’asile sur Cérès – au point où les relations entre les deux astéroïdes se compliquent sans cesse, jusqu’à atteindre le point de non-retour du plus hideux chantage… contre lequel l’approche « raisonnée » ne pourra, dans la douleur, que s’avouer vaincue.

 

DEUX FEMMES ET LEURS CHOIX

 

Cette histoire nous est essentiellement contée au travers de deux personnages féminins, selon une temporalité complexe – les trames « parallèles » jouent en effet du flash-back et du flash-forward, jamais cependant au prix de l’opacité.

 

Sur Vesta, nous avons tout d’abord Camille – une femme médecin, d’ascendance Sivadier puisque cela veut dire quelque chose, absurdement, et que la situation enrage comme de juste : elle veut lutter, mais sans trop savoir comment… et, à terme, ne peut qu’à son tour emprunter la voie dangereuse de l’émigration (en fait, nous commençons par-là, dès le premier chapitre – nous reviendrons ensuite sur la lutte).

 

Sur Cérès, nous suivons Anna, dynamique jeune femme, très impliquée, qui, en accédant à la direction du port spatial de l’astéroïde, se retrouve confrontée à la question de l’immigration des Sivadier – en fait, elle choisit d’intervenir, à maints égards, et en leur faveur : par humanisme autant que conscience professionnelle et sens des responsabilités ; c’est ainsi elle qui aura à gérer le chantage de Vesta portant sur les « criminels de guerre »…

 

DU EGAN, OUI, MAIS PAS SI FROID

 

À ce propos : la connotation « hard science » y est pour beaucoup, mais on reproche souvent à Greg Egan d’être « froid » ; je suppose qu’il l’est, oui, dans une certaine mesure… même si cela peut constituer un atout, parfois, permettant de dégager de l’émotion à un second niveau, disons – voyez cette merveille qu’est « Des raisons d’être heureux ».

 

Concernant Cérès et Vesta, la mise en avant de ces deux personnages de femmes confrontées à des choix impossibles à assumer me paraît pallier à ce reproche très fréquent, elles ont de l’âme et de la chair, je trouve – plus que d’habitude peut-être, en tout cas suffisamment à mon sens pour que la froideur éganienne© ne soit pas problématique...

 

Par ailleurs, si l’entrée en matière est un brin hermétique, en décrivant le « surf » de Camille, la suite des opérations est autrement plus limpide. En fait, la dimension « hard science » de la novella, pour l’essentiel, concerne peu ou prou ce seul mode de transport. Le propos est davantage philosophique et politique, même s’il baigne bel et bien dans la science, moins « dure » peut-être : le droit, la sociologie et les dilemmes à la façon de la théorie des jeux, etc., jouent un rôle central dans l’histoire.

 

C’EST PLUS COMPLIQUÉ QUE ÇA ?

 

Et cette histoire est riche d’implications variées, et finalement bien moins manichéennes que l’on pourrait le croire – même si, pour le lecteur, l’empathie pour les Sivadier victimes est une nécessité, autant que le dépit et la colère à l’égard de leurs persécuteurs sur Vesta – jusqu’à l’écœurement pur et simple quand le chantage entre en scène. Aucun doute à cet égard, aucune ambiguïté.

 

Mais il me semble que, au moment où le lecteur est classiquement amené à opérer une transposition de cette intrigue allégorique aux faits qui lui sont contemporains, se produit une forme de synthèse alchimique étonnante qui complique un peu les choses – et c’est tant mieux.

 

Risque non négligeable que je parte en vrille, ceci dit, mais vous êtres prévenus...

 

QUI SONT LES SIVADIER ?

 

En effet, si certaines « identifications » semblent couler de source – la novella traite de l’immigration, en fait plus exactement de réfugiés politiques, sans la moindre ambiguïté à cet égard, ou encore elle met en avant la thématique de la ségrégation, qui ne manquera à son tour pas de nous rappeler de bien tristes souvenirs de par le monde –, d’autres sont peut-être plus délicates ?

 

Qui sont donc les Sivadier ? On a dit les réfugiés, parfois – mais Cérès étant favorable à leur accueil, cela ne me semble pas être tout à fait la même chose que la crise traversée actuellement ; arguant de ce que l’auteur est australien, on a pu préciser cette question migratoire (l’Australie n’est semble-t-il pas championne de l’accueil des immigrés), ou la décaler légèrement pour traiter des aborigènes, et de leur condition de « citoyens de seconde zone », au mieux – mais je ne suis pas certain que ce soit très pertinent (au risque de me tromper, hein, comme de juste).

 

Les Juifs ? Comme d'hab' ? Ben, ça me paraît déjà plus convaincant – sur la base du « comportement ancestral » à blâmer et dont il faudrait obtenir réparation, et au travers d’une rhétorique dénonçant les « parasites » et « profiteurs », associés aux forces de l’argent (niveau Grand Kapital, donc, et pas exactement fraude aux allocs), rhétorique qui semble hélas persister aujourd’hui, je ne vous apprends rien… et avec ce même basculement qui a fait passer au fil des siècles le sentiment anti-Juifs de l’hostilité culturelle et religieuse à l’antisémitisme de plus en plus connoté de considérations racistes.

 

En tout cas, dans Cérès et Vesta, la base, susceptible de très vite déraper dans le racisme ouvert alors même qu’elle semble partir de préventions certes bornées et indues mais pas le moins du monde ethniques, la base donc consiste à imputer aux « fils » les méfaits, réels ou supposés (au fond, cela n’importe guère – je crois, c’est à débattre), de leurs « pères ».

TAXE SIVADIER ET RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

 

Je crois que c’est ici que la question se complique – dans sa dimension éventuellement juridique, et ses relations ambiguës à la morale.

 

Le point de vue initial ne fait aucun doute : les Sivadier sont des victimes, Denison et ses partisans des ordures racistes, la taxe Sivadier une honte que rien ne saurait justifier. Aucun doute.

 

Mais je crois qu’il faut quand même envisager la question plus précisément – sans bien sûr rejoindre les rangs de Denison, ce n'est certainement pas mon propos, et la condamnation première demeure ; mais il y a des subtilités qu’il me paraîtrait dommageable d’évacuer sous le tapis pour se contenter d’une lecture vaguement manichéenne, laquelle, de la part d’un auteur aussi fin qu’Egan, aurait probablement quelque chose d’un peu décevant.

 

Dans leurs termes, les dominants de Vesta envisagent la question de la taxe Sivadier sous l’angle des « réparations », au sens juridique, disons des « indemnisations » pour un tort passé, en lui-même générateur d’obligations, ici de dommages et intérêt, dans un sens.

 

Et, là, je suis tenté de faire le lien avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et à partir de là à des questions qui sont toujours d’actualité, bien au-delà du seul cas disséqué si brillamment par l’auteur de La Ménagerie de papier (pas le dernier à traiter d'immigration, d'ailleurs) : après tout, les demandes d’indemnisation adressées au gouvernement japonais par les descendants des victimes des atrocités de l’Unité 731 ont des conséquences très proches de la taxe Sivadier, en mettant en avant cette optique, guère juridique pour le coup ou, plus exactement, guère juridique dans notre conception contemporaine encore (ouf) teintée de libéralisme, de « fils » devant payer pour les erreurs commises par leurs « pères »…

 

La distinction ? Oui, bien sûr qu’il y en a une, cruciale – et elle repose dans la dimension ségrégationniste de la taxe Sivadier : c’est-à-dire que nous ne sommes pas ici dans un contexte de relations internationales aussi tendu et chargé de haine soit-il ; nous avons là une communauté à la base unique (juridiquement et politiquement s'entend), mais qui se scinde en deux sur des bases parfaitement irrationnelles, au point où les deux partis n’ont bientôt plus rien à voir l'un avec l'autre, et où l’un, dominant, écrase l’autre de sa haine aveugle et de sa mesquinerie éventuellement mortifère ; l’égalité de droits est bafouée au nom d’un principe s’affichant ouvertement discriminatoire. C’est bien sûr une différence essentielle… contrairement, je crois, à la réalité des faits reprochés aux ancêtres des Sivadier ?

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes donc portés à rejeter avec dégoût le principe même de la taxe Sivadier ; mais peut-on dans ce cas se montrer en même temps ouvertement favorable aux idées d’indemnisations pour les crimes commis par des ancêtres ? Dans les cas de l’Unité 731, du régime nazi évidemment, de la colonisation aussi bien sûr… Relations internationales, oui, mais est-ce cela qui compte ? Je fais peut-être fausse route, et totalement si ça se trouve, mais cette dimension du propos me paraît en fait très intéressante, car bien plus complexe…

 

LA MORALE D’AUJOURD’HUI APPLIQUÉE AUX TORTS D’HIER

 

Or il y a un autre élément à prendre en compte dans cette optique, et qui en rajoute un peu plus dans la complexité – de manière tout à fait bienvenue ; il a d’ailleurs aussi son impact sur le problème esquissé plus haut de la réalité des faits commis – réalité disons morale, sinon juridique (morale et droit occupent deux sphères distinctes, dans une perspective positiviste du moins), mais la bascule de l'un à l'autre doit justement être prise en compte.

 

C’est le problème du « révisionnisme moral », si j’ose l’exprimer ainsi, mais bien sûr entendu de manière neutre, autant que possible, et consistant à imposer la morale présente à la situation passée (et donc à se livrer à une réécriture de l'histoire sur la base de questionnements qui n'étaient pas pertinents au moment des faits ainsi analysés, et c'est pourquoi je parle de révisionnisme, même avec des pincettes, eu égard à la polysémie du terme, quelque part entre son acception légitime au regard de la science historique même et ses utilisations éventuellement dévoyées).

 

Dans notre société contemporaine, si les grincements de dents sont régulièrement de la partie pour telle ou telle raison, la propriété intellectuelle (entendue au sens large : artistique, industrielle, commerciale) n’a pas grand-chose de choquant – elle paraît parfaitement légitime, hors abus marqués (il y en a, certes...), et que des individus tirent bénéfice des produits de leur esprit paraît normal (la question est sans doute un peu plus compliquée quand les droits sont hérités ou se transmettent, bien sûr…).

 

Ce n’est pas le cas dans le monde décrit par Greg Egan : la propriété intellectuelle y est clairement perçue comme un abus, une spoliation – et ce sans même forcément verser dans la rhétorique populiste de Denison, sur le « vrai » travail (une rhétorique qui ne nous est certes pas étrangère, à gauche comme à droite) : dans la novella, les Sivadier, qui haïssent à bon droit Denison, ne tentent pas pour autant, en guise de réponse, de défendre l’idée même de propriété intellectuelle, qui peut les mettre eux-mêmes mal à l’aise, en fait.

 

Dès lors, si les faits reprochés aux Sivadier, à l’époque, n’étaient certainement pas juridiquement criminels, et probablement pas beaucoup plus moralement, le point de vue des contemporains de Denison est tout autre, qui vise à considérer que ce qui est désormais juridiquement et moralement indéfendable l’a en fait et en tant que tel toujours été – dans une perspective peut-être jusnaturaliste, qui, d’Antigone à aujourd’hui, en passant par saint Thomas d’Aquin et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne nous est certes pas étrangère, même à l’heure du positivisme juridique supposé dominant ; mais, à examiner ces références de plus près, dans toute leur diversité en tant que telle éloquente, on perçoit bien toute la complexité du problème, selon que l’on tire la conception jusnaturaliste dans la direction des « lois non écrites d’un ordre supérieur », outrepassant le droit positif en faisant éventuellement appel à la foi, ou des garanties de type libertés publiques, prescrivant la non-rétroactivité de la loi notamment (mais pas seulement) pénale, etc.

 

On est tenté, là encore, de transposer – par exemple, avec l’esclavage, pour prendre un exemple parlant autant que désagréable, et qui me paraît être l’implication la plus évidente de la novella : il nous est bien moralement et juridiquement inacceptable aujourd'hui ; mais il était parfaitement intégré, légal et peut-être même moral (dans l'esprit d'une morale contingente, même si la thématique jusnaturaliste, en tant que tel, louche forcément sur l'absolu) il y a somme toute peu de temps.

 

C’est ici que l’on arrive donc à une forme de « révisionnisme moral », mais qui se dédouble : si la condamnation morale est toujours tentante (a fortiori pour ceux qui manient le mot de « relativisme » comme un stigmate et une insulte), et sans doute légitime dans l’absolu, donc (une sphère des principes tenant du monde idéal, et dès lors détaché des contingences terrestres), mais dans l’absolu seulement, la condamnation juridique (avec des conséquences pécuniaires, comme ici via la taxe Sivadier) est davantage problématique, parce que concrète…

 

Or ici cette question prend des atours de responsabilité collective héritée, où des individus qui n’ont en rien commis le forfait reproché doivent néanmoins en faire les frais parce que leurs « ancêtres » (cette fois entendus très collectivement, l’individu n’est plus en jeu et c’est une bonne partie du problème), eux, l’auraient commis : couche supplémentaire de complexité qui me paraît confirmer qu’en la matière, comme en tout autre, rien n’est jamais aussi simple qu’on le prétend parfois… voire souvent. L'illustration de ces difficultés dans le contexte de Cérès et Vesta n'en est que plus justifiée.

 

UNE BIZARRE FRUSTRATION… POUR LE MIEUX ?

 

Ces questionnements variés et donc peut-être plus subtils qu’il n’y paraît (mes excuses pour la confusion de mon exposé, c’est que tout cela n’est pas forcément très clair dans ma tête – justement !) s’ajoutent à la maîtrise de la narration de Greg Egan, et bien sûr à ses merveilleuses idées de science-fiction, pour produire une novella de grande qualité, qui fait une nouvelle fois honneur à la décidément excellente collection Une heure lumière. Sa parenté (à mes yeux du moins) avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, loin de la desservir, l’enrichit peut-être encore davantage, et la collection, comme de juste, ne s’en porte que mieux.

 

 

Mais je dois avouer avoir trouvé Cérès et Vesta un peu frustrante. À tourner autour depuis ma lecture, je me rends bien compte que c’est un sentiment très contestable « rationnellement », mais il n’en demeure pas moins…

 

Disons SPOILER, au cas où.

 

C’est qu’il y a là, d’une certaine manière, matière à un roman ; le format de la novella est-il le plus adapté ? En fait, « objectivement », peut-être, car le ressenti est dès lors tout autre – en achevant brutalement le récit sur les conséquences du chantage exercé par les fachos de Vesta sur les sympathiques gens de Cérès, la novella produit un effet très spécial, qui vient d’une certaine manière mettre à plat toutes les réflexions qu’elle suscitait jusqu’alors, devant la violence d’un acte émanant d’une rationalité perverse, certes, et froide, face à laquelle une rationalité d’un autre ordre, plus généreuse, s’avoue irrémédiablement vaincue. J’ai employé le terme si connoté éganien de « froideur »… mais pour le coup c’est peut-être plutôt de sècheresse qu’il s’agit.

 

Et là, je me pose la question : matière à un roman ou pas, prolonger le récit aurait-il été si pertinent ? Je me demande si cette frustration, d’une certaine manière, n’est pas de ma part une forme de révolte contre la bêtise meurtrière de Vesta – laquelle, ici, triomphe. En envisageant la possibilité d’un roman sur cette base, est-ce que je ne succombe pas à la tentation d’un récit positif – un récit qui, poussé à terme, ne pourrait que mieux se terminer ? Un mieux… « moral », pour le coup, je m’en rends compte. Pour ne pas dire niais. Peut-être, au regard de critères propres à la narration comme au fond de l’intrigue, le choix de Greg Egan de faire tomber le couperet et de ne pas s’y attarder ensuite est-il bel et bien plus judicieux…

 

D’un naturel passablement pessimiste, et guère porté à priser les « happy endings », je devrais à tout prendre me rallier à la manière adoptée ici par Greg Egan. À terme, avec du recul, c’est probablement ce que je ferai – mais, au sortir de la lecture, demeure cette frustration.

 

S’il faut en déduire une chose, pourtant, c’est sans doute… que Greg Egan a tapé juste. Violemment, mais juste. Constat déprimant… mais qui, peut-être, n’interdit pas la révolte ? Voire l’émotion, oui, même chez Egan : le chantage passé, demeure après tout une ultime scène, qui démontre à sa triste manière qu’au-delà des crimes et des abominations, la vie continue, jusque dans l'hommage bien vain rendu aux morts – et, avec elle, l’espoir, malgré tout, que la révolte contre l’injustice, un jour, portera bel et bien ses fruits ?

 

C’est pas gagné, c'est une autre histoire... mais n’excluons rien.

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Silence, de Shûsaku Endô

Publié le par Nébal

Silence, de Shûsaku Endô

ENDÔ Shûsaku, Silence, [, Chinmoku], traduit de l’anglais par Henriette Guex-Rolle, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio, [1966, 1992, 2010] 2016, 295 p.

 

DU FILM AU LIVRE

 

La sortie toute récente encore de Silence, dernier film en date de Martin Scorsese, et un projet qui remonte à fort longtemps, aura au moins eu cet avantage, indépendamment de ses qualités propres : rappeler à notre bon souvenir le roman de Shûsaku Endô dont il est l’adaptation (il y en avait déjà eu une, japonaise, pas vue) – en témoigne cette réédition datée de décembre dernier, avec forcément l’affiche du film en guise de couverture.

 

Cela faisait quelque temps que je comptais lire ce livre, probablement le plus célèbre de son auteur – une occasion toute trouvée, donc… et, dois-je avouer, que le film de Scorsese soit toujours à l’affiche a pu précipiter quelque peu cette lecture. À vrai dire, je me tâte – je ne sais pas si j’ai envie de le voir ou pas, je ne sais pas si je peux m’enquiller ces deux heures quarante ou pas, moi qui ai depuis fort longtemps déserté les salles de cinéma… Mais je me pose au moins la question.

 

Lire le livre ne m’a en fait pas permis d’apporter une réponse à cette question – mais peut-être avant tout, cette fois, parce qu’il s’agit d’un très bon roman, et dont je redoute d’autant plus l’adaptation, forcément périlleuse ? J’ai beaucoup aimé Scorsese, fut un temps – nettement moins ces dernières années, la plupart de ses projets les plus récents ne m’ayant pas emballé plus que ça… Peut-être à tort, hein. Mais, ici, outre le nom du réalisateur et ses connotations, il me faut sans doute composer avec la réception du film, ou plus exactement avec les points qui semblent avoir été mis en avant dans ces divers retours – je parle bien sûr de retours un minimum sérieux, hein : on peut évacuer d’emblée la tanche cosmique Durendal… même si je dois reconnaître avoir découvert (émerveillé) ledit guignol au travers de la réponse qui lui avait été faite sur Sens Critique, démontrant assurément, au-delà de ses goûts de chiottes éventuellement discutables, qu’il n’avait absolument rien panné à ce dont il parlait avec tant d’assurance.

 

Reste que le film a d’emblée suscité une image collective, peut-être en forme de préjugé, mais qui m’intrigue d’autant plus… qu’elle est passablement éloignée du contenu du roman. Vraies critiques qui portent authentiquement, à l’encontre d’un Scorsese qui se serait « approprié » le livre (ce qui est dans l’ordre des choses), mais pour le tirer dans une direction tout autre, et à mon sens moins enthousiasmante ? C’est possible…

 

Je n’exclus pas pour autant que des critiques aient pu se montrer chatouilleux devant le film, pour la seule et mauvaise raison qu’il était « chrétien » (ce qu’est le livre… mais d’une manière bien plus complexe que ce que l’on pourrait croire, et on ne peut plus éloignée de tout prosélytisme catho-nauséabond).

 

Et c’est le moment de l’aveu dans un soupir, juste histoire que les choses soient claires : je ne suis pas catholique – je me définis comme agnostique, mais sans cacher que je fais plus que pencher fortement vers l’athéisme ; précaution langagière donc, mais le fait est que je ne crois en aucun dieu. Surtout, je ne comprends tout simplement pas les idées de « révélation » et de « culte », la simple idée d’adorer un « créateur » pour cette seule raison, la conviction de la bonté de cet être supérieur dans un monde qui semble chaque jour un peu plus témoigner de ce qu’il ne peut être bon, sans même parler, bien sûr, du fanatisme exclusif amenant nos prétendus parangons de vertu aux comportements les plus atroces et scandaleux sans que cette contradiction fondamentale ne les touche en rien… Tout cela me dépasse totalement…

 

Qu’importe ? Eh bien, j’aurai sans doute l’occasion d’y revenir, mais, si je ne sais pas ce qu’il en est du film de Scorsese, le roman de Shûsaku Endô ne s’adresse pas spécifiquement aux catholiques ou plus généralement aux chrétiens, et il est parfaitement en mesure de faire vibrer quelqu’un qui, comme moi, n’a jamais pu se faire à l’idée d’adhérer à une foi quelle qu’elle soit – le contexte a bien sûr son importance, mais le livre, en questionnant justement l’universalisme, l’idée même d’une religion universelle de salut, déploie peut-être d’autant plus quelque chose d’universel. Pourquoi ces développements, alors ? Parce que j’ai trop lu de ces réponses bornées, chez les camarades, qui font dans le réflexe pavlovien dès qu’ils lisent ou entendent le mot de « Dieu », et d’autant plus, en France, quand c’est de christianisme ou de catholicisme que l’on parle. Il y a assurément des raisons à cela, raisons que je partage plus qu’à mon tour – mais faire la part des choses me paraît davantage appréciable… Et je suis convaincu qu’au milieu des atrocités qu’elle a sempiternellement suscité, la religion, quelle qu'elle soit, peut – parfois – être belle, et les croyants admirables.

 

Quoi qu’il en soit, mais donc d’autant plus en se focalisant sur la dimension chrétienne du film, on lui a énormément reproché de se complaire dans la description des persécutions atroces infligées par des Japonais fourbes à des Japonais tellement plus gentils parce que chrétiens et à des prêtres portugais que leur seule teinte de peau placerait d’une certaine manière au-dessus des autres… Concernant ce dernier point, le livre apporte là encore une réponse autrement subtile. Mais le fait à mettre en avant dans ce compte rendu, sans doute, c’est que le roman de Shûsaku Endô ne se complait certainement pas dans l’exploitation limite mondo et outrancièrement racoleuse des supplices sadiques infligés par de zélés tortionnaires nippons… Pas du tout, en fait : ces horreurs sont bel et bien évoquées, et sans fard – elles sont des faits historiques, que l’on ne saurait nier en tant que tels, ou balayer pour la seule raison que leurs victimes auraient été de bêtes croyants, alors finalement bien fait pour leur gueule, etc. Mais, quand Endô traite de tout cela, c’est sans complaisance aucune, et sans qu’il s’y attarde vraiment. On a pu comparer le film de Scorsese à La Passion du Christ de Mel Gibson, comme un nouvel avatar de navrant snuff bigot… Je ne sais pas ce qu’il en est du film, donc – mais je peux vous assurer que le roman, en tout cas, c’est tout sauf ça. Vraiment. L’exact opposé, à tous les points de vue.

 

Ceci étant, on ne peut sans doute se passer, dans quelque perspective que ce soit, de mentionner Silence comme un film catholique – même en s’inscrivant dans la filmographie récente du réalisateur de La Dernière Tentation du Christ, qui, on s’en souvient, n’avait pas exactement ravi les catho-fafs à sa sortie… Silence n’en a pas moins connu sa première au Vatican. Mais, en fait, La Dernière Tentation du Christ est sans doute une référence à garder en tête – non qu’elle « explique » à proprement parler Silence, mais, à la lecture de ce roman, d’un auteur catholique revendiqué, on comprend fort bien que Martin Scorsese ait eu de longue date l’envie d’en tirer quelque chose à l’écran ; et, en outre, Silence n’a rien d’un roman flattant les chrétiens et leurs convictions : à l’époque de sa sortie, en 1966, il avait semble-t-il passablement déplu aux communautés chrétiennes japonaises, qui en déconseillaient (au mieux) la lecture, et, en fouinant sur le ouèbe, entre critiques et commentaires du livre et du film, je suis tombé sur nombre de chrétiens affichés tout à fait contemporains qui en disaient pis que pendre, y voyant une insulte à leurs convictions… Et, au fond, cela n’a rien d’étonnant, à voir le propos essentiel du roman, qui est donc autrement profond. Il est d’autant plus appréciable d’en lire des recensions chrétiennes plus subtiles, j’imagine – car il y en a, heureusement, et en nombre.

 

ENDÔ, ROMANCIER CATHOLIQUE

 

Mais retournons donc aux sources – avec tout d’abord quelques mots concernant l’auteur, Shûsaku Endô. Je dois reconnaître que, Silence mis à part, je n’en connaissais absolument rien – il ne me paraît pas, à cet égard, avoir eu la popularité internationale de certains de ses contemporains, des Yukio Mishima, Yasunari Kawabata, Kenzuburô Ôe… Ou « me paraissait » ? C’est peut-être plutôt en effet une fausse impression de ma part : le fait est qu’Endô a rencontré un certain succès de son vivant, et qu’il a été abondamment traduit, y compris en français – une douzaine de volumes recensés dans la bibliographie en fin d’ouvrage, ce qui n’est certes pas rien ! Bon, après, ces traductions peuvent être problématiques, et j’y reviendrai juste après…

 

Mais Endô, dans le monde littéraire japonais, avait une particularité : il était catholique. Un héritage de sa mère, très dévote dans cette dimension hétérodoxe, qui l’a fait baptiser en 1935, à l’âge de douze ans, sous le nom de Paul. On se doute que cette singularité pouvait être difficile à assumer dans le Japon militariste des vingt premières années de Shôwa, dont l’idéologie officielle mettait en avant l’empereur de lignée directe et ininterrompue remontant à la déesse solaire Amaterasu… Ceci, bien sûr, sans préjuger des particularités de la vie spirituelle au Japon, portées le cas échéant au syncrétisme et aux assemblages complexes empruntant éventuellement à des fois très diverses, mais perçues comme n’étant pas contradictoires – en fait, Silence se révèle particulièrement instructif dans cette optique, à sa manière ; et, par ailleurs, des chrétiens japonais d’alors pouvaient très bien s’accommoder des exigences du shinto d’État – Tetsuya Takahashi en fournit nombre d’exemples surprenants mais d’autant plus éloquents dans son essai Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni. Il ne faut donc pas exagérer les conséquences de ce statut particulier, dans quelque sens que ce soit. Mais, oui, on peut sans doute y trouver une origine à ce sentiment semble-t-il récurrent dans l’œuvre d’Endô, d’être toujours « en terre étrangère », et ce où qu’il se trouve… Par contre, au cas où, je doute fort que les persécutions subies par les chrétiens dans Silence doivent être mises en rapport avec d’éventuelles brimades dans la biographie de l’auteur – la distance est telle que la comparaison devient d’une certaine manière indécente…

 

Toutefois, il ne s’agit pas ici d’une simple anecdote biographique : sa condition de chrétien et de catholique était bel et bien un élément déterminant de sa vie, mais tout autant de son œuvre – en fait, tout au long de sa carrière, il semble être systématiquement revenu sur cette question, y apportant éventuellement des réponses qui pouvaient varier avec le temps : Silence en est probablement le plus célèbre exemple, mais bien d’autres textes, romans ou nouvelles, creusaient déjà la question avant et continuèrent à le faire après… Au point de questionner la foi en elle-même, notamment dans ces deux dimensions éventuellement contradictoires, celle de l’universel et celle de l’intime, qui portent en définitive le roman.

 

Ici, Endô s’inscrit donc peut-être davantage dans une tradition littéraire européenne plutôt que japonaise – même si son œuvre tourne essentiellement autour du Japon et des Japonais, autant dire de « l’âme japonaise », et si, à n’en pas douter, il participait peut-être jusque dans cette singularité de la foisonnante vie littéraire nippone d’après-guerre. Il n’en reste pas moins que, jeune homme, diplôme universitaire en poche, Endô s’est rendu en France pour étudier tout particulièrement la littérature catholique contemporaine, qui le fascinait (l’expérience n’a cependant pas pu être bien longtemps prolongée, du fait de problèmes de santé ayant contraint l’auteur à retourner au Japon, où il devrait resté alité pendant un an…) ; parmi les auteurs français (dont je ne sais peu ou prou rien, inculte de moi…) qui le passionnaient, Mauriac en tête, Bernanos et Claudel également – mais si c’était là ses lectures d’alors, c’est surtout avec un autre écrivain catholique qu’on le comparerait par la suite : Graham Greene – tous deux, bien conscients de cette parenté, s’admiraient réciproquement et louaient volontiers les ouvrages de l’autre, à ce qu’il semblerait.

 

Dans ces traits originaux se définit une œuvre, avec sa part d’obsession : les mêmes questions primordiales seront sans cesse davantage creusées – pour obtenir des semblants de réponses quant à elles variables… et parfois très déconcertantes ; assurément, Silence, paru en 1966, récompensé par le prix Tanizaki, et le plus grand succès de l’auteur, en est un témoignage marquant – et l’occasion d’explorer des thématiques douloureuses pour l’écrivain chrétien, dont la vie entière, à l’instar de celle de son héros, semble être un combat forcément frustrant contre sa foi… ou contre lui-même. Aussi ce roman chrétien n’est-il pas forcément toujours prisé des chrétiens… En fait, à sa sortie, et en dépit (ou en raison ?) de son succès, les chrétiens japonais se voyaient donc déconseiller de le lire ! Les choses ont changé, sans doute – mais je n’en suis que davantage perplexe quand je lis çà et là que le film de Scorsese serait prosélyte et bêtement bigot… Que ce tableau corresponde bien à une réalité du film, ou à un fantasme pavlovien ; mais c’est bien tout le problème.

 

SILENCE EN FRANÇAIS

 

Endô a donc été beaucoup traduit – y compris en français. Mais il faut noter, cependant, ce que je ne peux m’empêcher de trouver regrettable, que nombre de ces livres (sinon tous ?), et en tout cas le présent Silence, ont été traduits en français… à partir de l’anglais.

 

Pas un cas unique, certes : on dit souvent, à titre d’exemple éloquent, que c’était après tout le cas pour Mishima, qui avait lui-même fait ce choix – par convenance personnelle ; on le dit, et je ne suis pas le dernier à le dire… mais j’avoue avoir du coup, par curiosité, jeté un œil à ma collection d’ouvrages de Mishima (romans, nouvelles, essais, théâtre…), et, en définitive, les traductions du japonais y sont majoritaires ; bon…

 

Peut-être faut-il prendre ici en compte la longévité des auteurs ? En effet, Silence, roman paru au Japon en 1966, a été traduit en français, depuis l’anglais donc, par Henriette Guex-Rolle, en 1992 – bien plus tard, oui, mais Endô était toujours vivant, il ne mourrait qu’en 1996. Je ne sais pas…

 

Mais je dois avouer m’être montré d’autant plus méfiant à l’égard de cette traduction – dans les premiers chapitres, sans forcément pouvoir relever quoi que ce soit de bien précis, j’avais un sentiment de lourdeur globale, voire de maladresse… et suspectais plus qu’à mon tour des approximations d’ordre culturel (ainsi sur la nature des samouraïs), à tort ou à raison. Il est d’ailleurs quelques occasions où l’intermédiaire de l’anglais s’affiche un peu absurdement – ainsi quand le prêtre portugais, s’entretenant avec un Japonais, lui parle de la fête d’ « Halloween »… Globalement, toutefois, c’est passé, et mes préventions initiales m’ont ensuite largement abandonné. Par ailleurs, il y a indéniablement de beaux passages dans ce texte français – je vais essayer d’en donner une idée tout à l’heure.

 

Dans un autre registre, mais c’est peut-être pour l’anecdote, un parti-pris m’a un peu étonné – mais sans doute à tort, une fois de plus, témoignant seulement cette fois de mon incompétence en la matière… Simplement, les noms (religieux ?) des personnages portugais du roman, semble-t-il bel et bien portugais dans la version anglaise du moins, dans la version japonaise aussi je suppose, sont ici francisés : Sebastião Rodrigues, le héros, devient Sébastien Rodrigues ; de même pour son camarade Francisco Garrpe, dès lors François – tandis que leur objectif supposé, Cristóvão Ferreira, devient Christophe. Mais peut-être est-ce l’usage ? Il est vrai, pour citer quelqu’un qui revient comme de juste régulièrement dans ces pages, que nous disons « François Xavier », sans vraiment envisager de préférer à cette dénomination « Francisco Javier » ou même « Frantzisko Xabierkoa » … Je suppose que c’est là la raison de ce procédé dans le roman – mais si quelqu’un pouvait m’éclairer à ce sujet, ce serait avec grand plaisir.

LES CHRÉTIENS AU JAPON

 

J’en arrive au roman ! Euh, ou presque… Un peu de contexte, tout d’abord : ça s’impose.

 

Le premier contact, au Japon, avec des Européens, a eu lieu en 1543 – et ce sont tout d’abord des Portugais qui se sont rendus sur place. Le commerce s’est assez vite développé – les marchands occidentaux avaient notamment des fusils dans leurs bagages –, et, bientôt, l’évangélisation a suivi. Saint François Xavier, « l’apôtre des Indes », était très enthousiaste à l’idée d’implanter le christianisme au Japon : il y voyait un terreau particulièrement favorable, peut-être le plus favorable de tout l’Extrême Orient. Un sentiment qui semble s’être tout d’abord vérifié : les missionnaires, notamment les Jésuites, portugais mais aussi très vite espagnols, ont rencontré sur place un certain succès, et les conversions progressaient constamment – y compris, fait crucial, parmi les daïmyos…

 

À noter que, parmi les puissances européennes, deux autres étaient très impliquées dans la région, protestantes quant à elles : les Anglais et surtout les Hollandais ; mais, globalement, ces protestants avaient moins d’ambition évangélisatrice – incomparablement moins en tout cas que les représentants sur place de la Compagnie de Jésus ; certes, l’opposition des deux camps pouvait avoir des conséquences parfois mesquines sur le sol japonais… où l’on ne comprenait probablement pas très bien ce qui pouvait opposer catholiques et réformés. Mais les Hollandais sont probablement ceux qui s’en sont le mieux tirés : focalisés sur le commerce, ils ont conservé le privilège d’échanger avec le Japon alors que celui-ci se coupait du monde, durant l’ère Edo (le roman s’en fait d’ailleurs l’écho, comme de bien d’autres de ces aspects).

 

Mais c’est une période bien particulière de l’histoire japonaise – la fin de l’époque féodale, du Moyen Âge au sens le plus strict (voyez ici), le Sengoku où s’affrontent de grands seigneurs ravageant le pays… De ces luttes endémiques, qui, malgré des accalmies shogunales non négligeables, perturbaient régulièrement le cours des événements depuis la fin du XIIe siècle, la bascule étant rapportée avec précisions dans le « cycle épique des Taïra et des Minamoto », c’est peut-être l’apogée – justement parce que de grands seigneurs se succèdent, qui entendent y mettre fin.

 

On nomme généralement trois chefs de guerre successifs : le premier est Nobunaga Oda – lequel s’implique dans notre affaire, dans la mesure où, ayant maille à partir avec les moines bouddhistes, pas forcément les derniers responsables du chaos ambiant, il tend à favoriser les conversions, ou du moins à se montrer plutôt bienveillant à l’égard des chrétiens. Son successeur, Hideyoshi Toyotomi, n’a pas le même sentiment : lui se montre hostile aux chrétiens, et c’est sous sa domination qu’apparaissent les premières persécutions organisées – des crucifixions, notamment, par une ironie dont les Japonais semblaient friands… Puis le pouvoir passe à Ieyasu Tokugawa, qui emporte enfin la partie notamment lors de la célèbre bataille de Sekigahara, en 1600, et fonde un nouveau shogunat – marquant le point de départ de l’époque Edo, qui durerait jusqu’en 1868.

 

Or les shoguns Tokugawa, à l’instar de leur prédécesseur, se méfient des chrétiens – et peut-être plus globalement de l’étranger ? Les mesures s’enchaînent durant les premiers règnes : Ieyasu lui-même, d’abord indifférent à la question tant il sait combien le commerce avec les Européens lui est profitable, change de politique à mesure qu’il soupçonne le potentiel subversif de la foi chrétienne implantée au Japon – et c’est ainsi qu’il expulse les missionnaires chrétiens en 1614 ; son successeur, Hidetada, lance une nouvelle vague de persécutions, mais son « règne » est bref ; c’est Iemitsu, le troisième shogun, qui est essentiel relativement à cette dimension de l’histoire japonaise. Il prend en main le Bakufu en 1622, et, dès 1624, ordonne l’expulsion de tous les Espagnols. Suit en 1637-1638 la rébellion de Shimabara, non loin de Nagasaki (le principal port, et bientôt le seul, où les Européens débarquaient et commerçaient), sur l’île de Kyushu – la région, de tout le Japon, où le christianisme s’était le plus implanté ; les causes de la rébellion sont complexes, et l’argent et le pouvoir local y ont au moins autant leur part que la foi, mais le résultat demeure : après avoir subi de surprenants et inquiétants revers, les troupes shogunales triomphent, et se livrent à un atroce carnage dans les rangs des vaincus – la répression est impitoyable. C’est un événement déterminant dans l’histoire du Japon : en découle presque aussitôt l’expulsion des Portugais, à l’instar des Espagnols avant eux, et, en 1640, c’est tout bonnement la fermeture du Japon qui est décidée…

 

Laquelle n’est en fait pas totale : comme avancé un peu plus haut, les Hollandais conservent un accès, limité, mais non moins important, dans le port de Nagasaki – il faut dire que ces commerçants habiles avaient usé de leurs canons contre les rebelles de Shimabara, à la demande du Bakufu

 

C’est à cette époque que débute le roman.

 

POURQUOI CES PERSÉCUTIONS ?

 

Reste cependant un point à envisager au moins brièvement : pourquoi ces persécutions ? La question est complexe, et je ne maîtrise pas assez bien le sujet pour m’avancer vraiment dans une réponse bien établie…

 

Il apparaît assez clairement que le mobile n’est pas religieux à proprement parler : aussi horribles soient-elles, les persécutions ne sont pas vraiment le fait de zélotes fanatiques – là encore, le Japon a une position bien particulière, en tant que telle on ne peut plus éloignée de ce que nous avons connu en Europe ainsi qu’au Moyen-Orient, où s’affrontaient des religions universelles de salut nécessairement exclusives…

 

Ce sont sans doute davantage des raisons politiques qui ont joué. Ieyasu Tokugawa, d’abord pas spécialement hostile aux chrétiens, aurait viré de bord en prenant conscience de certaines particularités de la foi chrétienne – en fait une forme de « double allégeance » qui, avec ses ambiguïtés, avait bel et bien eu des conséquences tragiques en Europe au fil des siècles : les chrétiens risquaient d’être loyaux d’abord à l’Église, ensuite seulement au shogun… Et c’était une éventualité bien trop dangereuse pour qu’on la laisse se développer – surtout, bien sûr, quand c’était les pouvoirs locaux qui se convertissaient ! Des daïmyos éventuellement hostiles au Bakufu­ – dans l’île de Kyushu, on comptait nombre de ces fiefs « extérieurs », qui avaient combattu dans le « mauvais » camp à Sekigahara, ou ne s’étaient du moins ralliés que bien tardivement aux Tokugawa… En fait, c’est sans doute une dimension essentielle de la rébellion de Shimabara.

 

Mais cela allait peut-être plus loin ? Parler de « colonisation » à l’époque est peut-être un peu ambigu, encore que les exactions des conquistadores en Amérique aient déjà assurément démontré combien la conquête européenne et chrétienne pouvait s’avérer redoutable autant que sanguinaire… Mais l’idée était sans doute là : avec les marchands venaient les prêtres, mais avec les prêtres viendraient les armées – la conversion suscitant en outre une forme de « cinquième colonne », pour emprunter un autre terme résolument anachronique cette fois, qui aurait facilité la tâche d’éventuels envahisseurs ? Le Japon, pays jamais conquis – le « vent divin » contre les Mongols… – ne pouvait se permettre de courir un tel risque. Or je me souviens – mais où l’avais-je lu ? Dans un de mes bouquins d’histoire du Japon, sans doute, mais lequel ? – de cette anecdote où des Espagnols, je crois, se montraient d’une certaine candeur en l’espèce, montrant fièrement à des samouraïs interloqués une carte du monde, où les possessions espagnoles s’étendaient toujours davantage, dans la foulée du christianisme… De quoi inquiéter le pouvoir japonais – à bon droit.

 

LES PRÊTRES PORTUGAIS ET L’APOSTASIE

 

Quoi qu’il en soit, quand le roman débute – par un « avant-propos de l’auteur » qui n’a en fait rien d’un avant-propos, on est déjà dans le récit –, le Japon semble perdu pour les chrétiens. Les prêtres européens se sont vu formellement interdire l’accès au territoire, et ceux qui sont restés malgré tout, contraints à la clandestinité, envoient épisodiquement et au péril de leur vie des rapports terrifiants sur les persécutions subies par les chrétiens du Japon…

 

En fait, en ouvrant ainsi le roman, Shûsaku Endô livre d’emblée un épisode atroce de la répression anti-chrétienne, d’un sadisme ahurissant – mais avec donc une certaine distance, qui, à sa façon, permet ensuite au roman de se développer, biaisé sans doute par cette première approche, mais en tirant aussi profit, dans le sens où les tableaux ultérieurs, directement vécus par le héros du roman, ne seront jamais aussi détaillés dans ce qu’ils pourraient avoir de scabreux et sordide.

 

La Compagnie de Jésus n’est pas folle : la situation étant ce qu’elle est, et mission évangélisatrice ou pas, elle ne compte pas risquer ses précieux prêtres dans une aventure d’emblée condamnée à l’échec – c’est sans doute regrettable pour les chrétiens japonais délaissés, car il y en a bel et bien, mais que voulez-vous…

 

Trois jeunes prêtres portugais, ardents comme de juste, ne sont pas de cet avis – on en retiendra surtout l’un d’entre eux, Sébastien Rodrigues, qui est le héros du roman (il s’inspire semble-t-il d’un personnage historique du nom de Giuseppe Chiara, un jésuite italien quant à lui). Ces trois jeunes hommes ont un point commun : ils ont eu pour professeur un très fameux théologien et missionnaire, du nom de Christophe Ferreira – un homme intelligent, charismatique et bon, dont l’enseignement les a profondément marqués. Or Ferreira avait par la suite été envoyé au Japon, en pleines persécutions ; contraint à se cacher, il était néanmoins resté sur place, et avait régulièrement écrit aux jésuites (à leurs bases d’opération de Goa et Macao) pour leur décrire les souffrances des fidèles nippons…

 

Puis plus rien.

 

Peut-être le bon père était-il mort ? Un martyr de plus aux mains des cruels Japonais ? Il y a cependant une éventualité bien plus embarrassante : la rumeur court en effet qu’il serait toujours vivant… mais parce qu’il aurait apostasié. Le jésuite aurait renié le Christ – pas seulement en marchant sur son effigie, « test » dit de l’efumi classiquement employé pour démasquer les chrétiens (mais le roman montrera avec habileté toute la fourberie de cette méthode !) ; non, bien plus : il aurait abandonné son titre de prêtre, il aurait épousé une Japonaise, il vivrait libre au Japon, proche des autorités, et rédigerait même des pamphlets condamnant le christianisme comme une religion fausse et démontrant que sa tentative de l’implanter au Japon était absurde, pernicieuse et subversive !

 

Cela, nos jeunes prêtres ne peuvent le croire – calomnie ! Le père Ferreira n’aurait jamais renié sa foi ! Il n’est sans doute pas anodin, dans le propos du roman, que ce soit la suspicion d’apostasie chez un prêtre portugais qui justifie l’odyssée de notre héros – plutôt que les souffrances des fidèles autochtones… En fait, la question de l’apostasie est centrale dans le roman – bien avant les persécutions, qui tiennent plus du cadre, voire du prétexte, qu’autre chose. L’apostasie hantera sans cesse le héros – jusqu’à ce que cette rumination lui impose de choisir enfin.

 

Mais nous n’en sommes pas encore là : les trois bouillants missionnaires obtiennent bel et bien l’autorisation de tenter l’entreprise risquée d’entrer clandestinement au Japon, afin d’enquêter sur cette bien triste affaire. Ils quittent Lisbonne, pour un bien long voyage – ce n’est qu’après plusieurs mois, peut-être même des années, que deux d’entre eux, Sébastien Rodrigues et François Garrpe, foulent enfin le sol du mystérieux Japon… d’autant plus mystérieux qu’au fond ils n’en savent pas grand-chose, s’ils en ont semble-t-il appris la langue.

 

LES FIDÈLES JAPONAIS… ET LEUR CHRISTIANISME ?

 

Avec l’aide d’un répugnant personnage du nom de Kichijirô – répugnant car, au-delà du soupçon fondé qu’il pourrait bien être un apostat, ce personnage « faible » et se drapant dans cette faiblesse pour justifier sempiternellement sa mesquinerie suscite le plus profond dégoût chez Rodrigues, et sans doute aussi chez le lecteur ainsi pris à parti quelles que soient par ailleurs ses convictions –, les deux prêtres accostent à Kyushu, pas si loin de Nagasaki, la région du Japon où le christianisme était le plus implanté. Que l’odieux Kichijirô soit là leur importe bien plus qu’ils n’osent se l’avouer : le fait est qu’ils sont venus sans guère de préparation, pas bien certains de comment trouver des chrétiens dans la région sans révéler leur présence à leurs nombreux ennemis…

 

Mais ils rencontrent bien de ces « chrétiens cachés », ainsi qu’on les appelle (kakure kirishitan). Des paysans d’une pauvreté affligeante, survivant tant bien que mal dans une région si rude… Pour les fringants jésuites portugais, c’est assez déconcertant ; sans doute ne s’attendaient-ils pas à un tableau réjouissant, mais ça…

 

En même temps, ces pauvres gens n’en sont que plus admirables d’avoir conservé leur foi contre vents et marées ! Et les pauvres ne sont-ils pas le vrai peuple du Seigneur ? Oui, par certains côtés, les jésuites n’en admirent que davantage ces gens simples et bons – qui font preuve d’un courage auprès duquel le leur pâlit dans une certaine mesure… Un personnage tout particulièrement suscite ce profond respect (peut-être pas exempt d’une forme de condescendance ?) : Mokichi – comme une antithèse à Kichijirô…

 

Mais la question doit bientôt se poser, à laquelle les prêtres n’étaient pas forcément préparés – alors même que leurs prédécesseurs au Japon avaient signalé le fait (saint François Xavier lui-même, sauf erreur) : ces paysans sont-ils vraiment des chrétiens ? Chez eux, le culte s’est adapté – d’autant plus depuis que ces brebis ont perdu leurs nécessaires bergers européens… Dans toutes autres circonstances, on aurait pu les qualifier d’hérétiques – car leur foi « simple » se mêle de superstition, leur rapport aux représentations du Christ et de la Vierge Marie vire à l’idolâtrie (tout particulièrement, en fait, concernant Marie : chez ces chrétiens, elle est parfois plus importante que le Christ), et la spiritualité locale infuse dans le pur christianisme des prêtres – Jésus, Marie, prennent au fil du temps de plus en plus l’allure de bouddhas ou de kamis (par exemple, Marie et Kannon sont associées)… Des traits qui se perpétueront dans les quelques rares communautés qui parviendront à survivre, cachées donc, tout au long de l’ère Edo, jusqu’à ce que la Restauration de Meiji autorise à nouveau le christianisme au Japon : on constatera alors tout ce qui séparait ces « anciens » chrétiens », après plus de deux siècles de culte clandestin et autochtone, et les « nouveaux chrétiens » convertis à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle !

 

Mais les prêtres jésuites n’en sont certes pas là – et c’est globalement l’admiration qui domine. Se pose ici la question du point de vue : le roman varie étrangement à cet égard, mais avec pertinence – l’ « avant-propos » qui n’en est pas un a déjà été évoqué, et le roman se conclut sur des sortes d’ « annexes » qui n’en sont pas davantage ; mais l’essentiel du roman se scinde en deux parties autrement volumineuses : dans la première, nous lisons de longues lettres de Sébastien Rodrigues à destination des supérieurs de son ordre – sans vraie garantie qu’elles leur soient jamais parvenues : elles tiennent à vrai dire plus du journal intime que de la correspondance… Dans la deuxième partie du roman, après l’événement que vous supposez, la narration passe à la troisième personne.

 

Mais, dans les deux cas, le point de vue reste celui du jeune prêtre… et c’est comme de juste un point de vue biaisé : c’est pourquoi, dans le roman, les chrétiens japonais sont tous admirables (Kichijirô étant l’exception – mais quelle exception ! En même temps, dans son rôle tout trouvé de Judas, il n’est pas sans une certaine grandeur paradoxale…), tandis que leurs persécuteurs, conformément à leur fonction, sont détestables – y compris, ou peut-être d’autant plus, quand ils empruntent une façade bonhomme : on peut sans doute balayer avec mépris la méchanceté crasse de celui qui ne sera jamais désigné autrement que par son office, « l’interprète » ; mais le cas du « commissaire » Inoue est tout différent – le vieil homme, apostat dit-on, qui supervise les persécutions dans la région, et contre lequel on avait tout particulièrement mis Rodrigues en garde à la veille de son départ pour le Japon : un démon ! Mais un démon intelligent, habile, qui donne d’abord l’impression d’être ouvert, et même sympathique… Un démon dont la fonction essentielle sera d’obtenir l’apostasie des prêtres étrangers. Mais il s’agit donc d’un point de vue – et parfaitement légitime dans l’optique narrative du roman ; je sais que l’ahuri Durendal a dit bien des bêtises à ce propos, gonflées de sa part qui plus est (le gag chinois de sa chronique de Lucy, mon Dieu, si j'ose dire...), mais ne sais donc pas ce qu’il en est dans le film de Scorsese – ça ne doit pas être facile à mettre en scène, tant c’est bien plus subtil (et risqué) qu’il n’y paraît, donc…

 

 

Plaçons ici, au cas où, la balise SPOILERS, même si je ne suis pas certain qu’elle ait sa raison d’être ; une précaution, quand même…

DIFFÉRENTS CHRÉTIENS, DIFFÉRENTS TOURMENTS

 

Et reprenons. Le temps n’est pas à l’admiration hébétée : le Japon est pour les chrétiens, portugais ou japonais, un cauchemar, un enfer. Le Bakufu, dans son entreprise de répression du christianisme, déploie les moyens et les méthodes d’une police secrète dans quelque État totalitaire du XXe siècle. Les contrôles sont systématiques et permanents – ils peuvent frapper d’un jour à l’autre, et ne manqueront pas de le faire. Que les paysans y échappent – parfois… – tient déjà du miracle. Alors les prêtres portugais ? Impensable : ils seront pris, tôt ou tard...

 

Et ils ne seront pas les seuls à en payer le prix – or ils s’en rendent compte, et c’est tout le propos. La fleur au fusil, si j’ose dire, nos jésuites ont débarqué dans un Japon sauvage et hostile où ils pensaient constituer des modèles d’un grand secours pour les chrétiens qui restaient sur place, d’une part, et d’autre part, où ils étaient certains de trouver à dénoncer comme telle la calomnie portant sur l’apostasie du père Ferreira. Ils doivent cependant finir par admettre que cela ne sera pas le cas : pour les paysans, et ce quand bien même ces derniers ne diraient jamais une chose pareille, et sans doute ne le penseraient même pas, ils sont une menace – et, très vite, ce n’est pas la question de l’apostasie du père Ferreira qui se posera, mais celle de leur propre apostasie, pointant à l’horizon…

 

Mokichi, l’admirable Mokichi, et d’autres avec lui, meurent pour eux dans les terribles supplices que leur infligent les hommes du « commissaire » Inoue. Et Kichijirô, son antithèse, joue nécessairement son rôle de Judas auprès d’un Rodrigues de plus en plus porté il est vrai à se voir lui-même comme le Christ…

 

Mais à une différence près : Rodrigues souffre sans doute dans son âme, mais ce sont les paysans qui souffrent dans leur chair. Les tourments infligés par Inoue et ses sbires sont en effet de deux ordres : les tortures physiques d’un raffinement sadique insoupçonnable, et les massacres, c’est bon pour les paysans japonais – mais ils n’ont aucune intention de tuer les prêtres, même après les avoir fait souffrir : ce qu’ils veulent, c’est leur apostasie. Ils ne se satisferont de rien d’autre.

 

Et l’apostasie, c’est bien plus que le rite de l’efumi consistant à fouler l’image du Christ ou de la vierge ! Un piège pour paysans… Leurs bourreaux savent très bien que ce simple geste n’est pas forcément en soi révélateur – si le refus de le commettre l’est assurément. L’apostasie qu’ils attendent des prêtres va au-delà – et si, dans leur sadisme cette fois d’ordre psychologique, ils comptent bien contraindre Rodrigues à poser le pied sur l’effigie de son Dieu, ils veulent en obtenir bien davantage : dans la parole autant que dans la pensée, le prêtre devra renier sa foi de bout en bout.

 

Et c’est ici qu’interviennent, dans l’optique égocentrée du père Rodrigues, les tourments physiques infligés aux pauvres paysans qui se croient chrétiens sans l’être forcément… Le chantage se met en place : si le bon père prêche le culte d’un dieu de bonté, peut-il rester insensible aux gémissements de ses ouailles, qui souffrent incomparablement plus que lui, et à cause de lui ? Poussera-t-il le fanatisme hypocrite à ce stade de l’indifférence aux souffrances de ceux qu’il prétend aimer et servir ? Un mot suffirait – un mot ! N’osera-t-il donc pas le prononcer… et pourtant continuer à révérer en façade un Dieu qui s’est fait homme pour souffrir à la place des hommes ?

 

Dieu…

 

Rodrigues s’adresse à Lui…

 

Et n’en obtient pas de réponse.

 

LE SILENCE DE DIEU

 

C’est bien cette idée du silence de Dieu qui impose son titre au roman.

 

Mais elle y apparaît très vite – nul besoin d’attendre pour cela les tourments extérieurs infligés par le « commissaire » Inoue au père Rodrigues, ou plus exactement les tourments l’affectant directement : le constat des souffrances des chrétiens japonais y suffit déjà – et peut-être même leur seule pauvreté, avant leur persécution.

 

Le roman bascule sans doute quand Rodrigues perçoit enfin de visu le contenu exact de la répression antichrétienne – quand il quitte le village où il avait d’abord été accueilli, et où les deux chrétiens dont il se sentait le plus proche ont péri dans un supplice aussi grandiloquent qu’ignoble ; parmi eux, l’admirable Mokichi :

 

« Et soudain résonna en moi le mugissement de la mer tel que nous l'entendions, Garrpe et moi, dans notre cachette solitaire. Le bruit de ces vagues, roulant dans l'ombre, comme un tambour voilé, le bruit de ces vagues, déferlant sans raison, la nuit durant, refluant et brisant à nouveau au rivage. La mer implacable qui avait baigné les corps de Mokichi et d'Ichizo, la mer qui les avait engloutis, la mer qui, après leur mort, se déroulait à l'infini, pareille à elle-même. Tel le silence de la mer, le silence de Dieu. Silence sans démenti.

 

« Non ! Non ! je secouai la tête. Si Dieu n'existe pas, comment l'homme pourrait-il supporter la monotonie de la mer et sa cruelle indifférence ? (Mais en supposant... je dis bien en supposant.) Au plus profond de mon être, une autre voix murmurait pourtant. En supposant que Dieu n'existe pas...

 

« Terrifiante idée ! S'il n'existe pas, tout est absurde. Absurde le drame de Mokichi et d'Ichizo, attachés aux poteaux et balayés par la mer. Absurde l'illusion des missionnaires qui ont passé trois ans en mer pour arriver jusqu'ici. Et moi... rôdant dans ces montagnes désertes... absurde ma situation ! Arrachant des brins d'herbe, j'en mâchai, chemin faisant, luttant contre les pensées qui nouaient ma gorge comme une nausée. Je ne le savais que trop, le plus grand crime contre l'Esprit, c'est le désespoir, mais du silence de Dieu je ne pouvais sonder le mystère. »

 

Oui : nous n’en sommes pas au tiers du roman, et le prêtre, déjà, ne se contente pas de faire part, dans une lettre censément destinée à ses supérieurs de la Compagnie de Jésus, de ses interrogations quant au silence de Dieu – cela va plus loin : d’une certaine manière, son inconscient l’incite d’ores et déjà à envisager l’hypothèse qui semble la plus logique eu égard à ce fait incompréhensible autrement – et ce serait que Dieu n’existe pas…

 

Le questionnement se fera toujours un peu plus envahissant : Rodrigues, capturé, constate son impuissance – ses prières, les prières des chrétiens japonais, nul n’y répond : les fidèles souffrent, leurs gémissements l’empoisonnent toujours davantage, mais nulle réponse, jamais, et nul sens à tout cela. Le Dieu de bonté des chrétiens, tant bien que mal implanté dans les cœurs simples des paysans de la région de Nagasaki, observe la scène terrible sans un mot, les bras croisés – à supposer même qu’il existe, et il y a de quoi en douter…

 

Qu’est-ce qui, en effet, pourrait bien justifier ces atrocités ? La seule promesse du paradis destiné aux martyrs ? Mais les martyrs endurent mille morts ! Leur foi intarissable les dissuade d’apostasier – mais cette foi est-elle seulement celle qui leur garantira l’accès au paradis ?

 

Le silence de Dieu, encore et toujours – Rodrigues prie, supplie, mais Dieu se tait, et les chrétiens condamnés au supplice de la fosse gémissent… Quand bien même il avait eu pour réflexe premier de « nier » inconsciemment la source de ces gémissements – cela devait être quelque garde, posté là pour s’assurer de ce que le prêtre, cet homme si important, ne s’évaderait pas, et qui s’était endormi… Rodrigues ramenait ainsi tout à lui – comme de juste : c’est peu ou prou ce qu’il a toujours fait – et non sans un certain orgueil, le bon père s’assimilant plus que jamais à « cet homme » qu’était le Christ, et à son visage mythique qui demeurait si beau jusque dans la souffrance, bien loin des grotesques idoles des Japonais... et de leurs traits déformés par le supplice. Rodrigues ignorait donc ce qu’il en était, hors de sa cellule plongée dans les ténèbres ; il a fallu qu’on le lui dise – ses « bourreaux », en fait avant tout les bourreaux des Japonais – pour qu’il comprenne et admette que ce bruit de fond n’était pas un ronflement…

 

Mais Dieu, lui, savait. Il sait tout !

 

Il sait… mais il ne dit rien.

 

Plaçons ici une balise MÉGA-SPOILERS, au cas où – ça vaut jusqu’à la fin de cette chronique.

 

LA DERNIÈRE TENTATION DE RODRIGUES

 

En effet, un jour, Dieu parle enfin… si c’est bien lui ?

 

De manière significative, cette manifestation a lieu au moment où le « commissaire » Inoue se décide enfin à confronter Rodrigues à son possible supplice de manière concrète – en usant de la première étape habituelle, avant l'épreuve de la fosse, qui est le rite de l’efumi. Le prêtre foulera-t-il la planche où est représenté le Christ ? Il sait très bien ce qu’il en est de la valeur de ce « test »…

 

Il sait aussi, alors, que son prédécesseur Christophe Ferreira, qu’il adulait tant, avait bel et bien apostasié – nulle calomnie, ici ! L’impensable était vrai. Il a rencontré l’ex-prêtre, et s’est longuement entretenu avec lui – du silence de Dieu, notamment. Et, comme lors d’autres entretiens, avec le « commissaire » Inoue cette fois, ou son larbin l’interprète, ils se sont posés la question de l’implantation du christianisme dans le « marais » japonais… Ferreira incite Rodrigues à apostasier ainsi que lui – parce que leur cause est mauvaise et absurde, et parce que leur obstination génère les souffrances des paysans et les entretient. Ils peuvent, ainsi que ces derniers, révérer abstraitement un Christ qui serait avant tout l’homme ayant souffert pour les hommes… Mais les souffrances des hommes sont bien trop concrètes – et il suffirait d’un mot de leur part pour y mettre fin ! Ne serait-ce pas là le vrai sacrifice du chrétien ?

 

Le père Rodrigues est devant la planche de l’efumi. Et, lui qui n’osait plus interroger son Dieu mutique, il entend pourtant alors une voix – dans son crâne, mais qui lui paraît jaillir de la représentation grotesque figurant sur la planche : « Apostasie ! »

 

Le prêtre foule l’image de son sauveur.

UN ROMAN CHRÉTIEN, MAIS TOUT SAUF BIGOT

 

Un roman chrétien, Silence ? Oui, sans doute – dans la mesure où, si elles peuvent faire vibrer tout un chacun, les questions posées par le livre jaillissent d’un contexte catholique et lui sont intimement liées.

 

Mais pas un roman bigot – certainement pas. On comprend, à la lecture, que les chrétiens japonais de 1966 aient pu se faire « déconseiller » l’ouvrage. On comprend aussi qu’aujourd’hui encore, des chrétiens puissent se sentir mal à l’aise à la lecture de Silence, voire sombrer dans la colère. Fouinant sur le ouèbe, je suis tombé aussi bien sur des articles intelligents que sur des commentaires idiots – normal... Mais, dans de nombreux cas de part et d'autres, cette fin fait polémique… Est-ce Dieu qui parle à Rodrigues ? Ou bien lui-même – son inconscient plus ou moins lâche ? D’aucuns avancent que cela pourrait être Satan… Et l’apostasie du père ? Elle en irrite un certain nombre : c’était le héros, et un héros chrétien, il ne devait pas céder ! Je suis même tombé sur une discussion où un lecteur américain supposait que le gouvernement japonais, qui avait « financé les études » de Shûsaku Endô, avait dû aussi le payer pour qu’il écrive cette fin répugnante de propagande antichrétienne. Misère…

 

Cependant, le roman ne s’arrête pas avec l’apostasie du père Rodrigues. Demeurent quelques chapitres, plus ou moins en forme d’annexes, et qui témoignent des trente ans que l’ex-jésuite a encore passé au Japon, en résidence surveillée, sous un nom japonais. On en retiendra surtout le journal tenu par un commerçant hollandais… qui, effectivement, n’a pas grand-chose à faire de l’évangélisation : le protestant, contrairement à ses rivaux espagnols, portugais, etc., peut toujours commercer avec le Japon ; dans ses cahiers en forme de « livre de raison », il fait sa comptabilité, et note quelques anecdotes ici ou là, mais sans s’y étendre – les apostats anciennement catholiques y figurent, mais au fond il n’a rien à en dire… Il se contente de s’assurer que ses hommes respectent bien la législation antichrétienne du shogunat – et avec un certain zèle. Pages d’un romancier catholique ?

 

L’UNIVERSEL ET L’INTIME

 

Mais Silence interroge donc le christianisme, et sous deux angles qui sont indissociables pour le père Rodrigues (et pour Endô ?), quand bien même ils paraissent tout d’abord opposés, voire contradictoire. En effet, il faut tout autant s’y poser la question de l’universel et de l’intime.

 

C’est parce que le christianisme se pose en religion universelle de salut que l’évangélisation même peut – et doit – être envisagée. Pour le père Rodrigues en partance pour le Japon, convaincu de la pureté de la foi de son prédécesseur le père Ferreira, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : le message du Christ s’adresse à tous les hommes, même ceux qui, pour quelque raison étrange, vivent aux antipodes de l’Europe – et le Christ a souffert pour ces hommes aussi bien que les autres !

 

Mais, là-bas, le tableau se fait bientôt tout autre : ce sont les hommes qui souffrent, et pour un Christ qu’ils ne conçoivent pas très bien… Ils aiment en lui, justement, l’homme qui a souffert – un réconfort dans ce monde si rude. Mais ils l’adorent presque comme une idole, ou d'une manière vaguement bouddhique, et de même pour la Vierge Marie : leur foi, constate Rodrigues, n’est déjà plus tout à fait celle des chrétiens.

 

Le christianisme peut-il seulement s’implanter, et dans la durée, dans ce pays de mœurs et de culture si différentes ? Rodrigues veut le croire – mais Ferreira n’y croit plus. Le « commissaire » Inoue, ce « démon » qui mène d’une poigne de fer les persécutions contre les chrétiens japonais, est si habile à provoquer l’apostasie parce qu’il n’a rien d’un fanatique imbécile : il sait, lui, et entend le faire comprendre à Rodrigues, que le Japon n’est pas ce qu’il croit – mais c’est un « marais », et l’arbre chrétien, simplement privé de ses racines, ne pourra dès lors pas s’y épanouir. La religion universelle ? C’est un leurre – une hallucination, détachée des faits… et en tant que telle parfaitement absurde. Par ailleurs, foncièrement hypocrite dans une perspective réaliste des relations internationales...

 

La foi doit dès lors se replier sur son autre dimension : l’intime. Désencombrée des rites et de sa dimension sociale, la religion s’exprime en l’individu lui-même – ce n’est peut-être même que là qu’elle peut constituer une réalité vécue. Et, au fond, cette foi-là pourrait très bien s’accommoder du contexte japonais… Mais elle y perd paradoxalement son universalité, et tout son décorum. Peut-être est-il pourtant envisageable d'en extraire une autre forme d'universalité ? Dans un sens, la simple existence du roman semble en témoigner...

 

La foi intime, par ailleurs, peut certes relever de la conviction fanatique – mais, chez le père Rodrigues, constatant les souffrances de ceux qu’il devait considérer comme étant les siens sans être toujours bien en mesure de les appréhender comme tels, le caractère intime de la croyance chrétienne tourne bientôt à la rumination, et il n’y a dès lors plus qu’un pas, vite franchi car si perturbant et en tant que tel séduisant, avant la remise en question… Le silence de Dieu y est propice – et ce n’est pas le moindre paradoxe en cette affaire.

 

LA FAIBLESSE DE L’HOMME ?

 

Peut-être faut-il alors envisager rapidement une dernière question ? Elle revenait de manière plus ou moins marquée dans les commentaires que j’ai pu parcourir en fouinant un peu sur les réseaux… Peut-être tout particulièrement chez les plus hostiles ? C’est la question de la faiblesse de Rodrigues – incompréhensible pour ceux qui s’en tiennent au rejet viscéral de l’apostasie du héros. Mais, à tout prendre, Rodrigues n’est pas toujours un personnage très sympathique… Et, oui, il est peut-être « faible », mais d’une certaine manière seulement.

 

Là réside une certaine habileté de l’auteur : quand Rodrigues apostasie, le lecteur non chrétien tel que moi-même peut sans doute avoir comme une réaction de vague dégoût… en parfaite contradiction avec la thèse que ledit lecteur agnostique était amené à se forger depuis le départ ! Nous sommes très tôt convaincus de ce que l’apostasie est le choix à faire – mais quand Rodrigues fait ce choix, nous sommes portés à le rejeter avec un vague mépris… Alors même que la distance devrait nous inciter à y voir le plus héroïque de ses gestes, et peut-être même le seul ?

 

Mais le jésuite doit sans doute ici être envisagé en parallèle de la première et de la plus problématique de ses ouailles : Kichijirô. Le répugnant bonhomme avec lequel il embarque pour gagner clandestinement le Japon est bel et bien un « faible » ; ou, plus exactement peut-être, il s’affiche en tout cas comme tel, et sans cesse : il geint, il pleure, « je suis faible », « ce monde est trop dur pour les gens comme moi », « vous au moins vous êtes forts mais moi »… Ad nauseam. Ce qui n’incite sans doute pas le lecteur à le prendre en sympathie, et peut-être même pas en pitié. Encore moins sans doute quand, dans son village, il roule des mécaniques pour être ce « héros » qui a guidé les prêtres portugais…

 

Mais la « faiblesse » de Kichijirô va bien plus loin que ces seules postures – ainsi quand il dénonce Rodrigues, lequel à vrai dire s’y attendait… mais n’a rien fait pour s’en prémunir. C’est peut-être orgueil de sa part, d’ailleurs : comme avancé plus haut, notre jésuite se verrait bien en Jésus… Et Jésus doit avoir son Judas : le Japonais peureux est tout désigné pour incarner ce rôle honni. Finalement, Kichijirô vendant Rodrigues pour 300 ryô vaut bien Judas et ses trente deniers – et les collines désolées des environs, encore qu’un peu mornes pour cela, peuvent bien constituer un ersatz noyé sous la brume des jardins de Gethsémani…

 

Sauf que les circonstances amènent Rodrigues à envisager tant Kichijirô que son modèle biblique supposé d’un tout autre œil – c’est qu’entretemps le prêtre a fait le constat inadmissible du silence de Dieu. Et, après tout, pourquoi le Christ a-t-il laissé faire Judas ? L’orgueil ? Non, pas chez cet homme qui était Dieu, c’est impossible… En fait, il n’a peut-être pas simplement « laissé faire » : il y a encouragé son disciple maudit – « Fais ce que tu as à faire, et fais-le vite. » Judas avait son rôle dans cette tragédie – un rôle plus complexe que celui d’un vulgaire traître cupide : sa trahison était peut-être loyauté, nécessaire à la Passion et donc à la rédemption de l’humanité.

 

Et Kichijirô ? Le « faible », qui un instant s’affiche chrétien et la seconde d’après saute à pieds joints sur l’efumi, en répétant toujours ce même schéma, n’a-t-il pas quelque profondeur supplémentaire ? Première des ouailles du père Rodrigues, il sera aussi la dernière – qui reviendra sans cesse à la prison, proclamant à la face des gardes que oui, il est bien chrétien… mais sans jamais en faire les frais ? Plus encore, Kichijirô incarnera ce rôle même après l’apostasie de Rodrigues – lequel aura beau lui rappeler sans cesse qu’il n’est plus prêtre, et même plus chrétien, qu’importe ! Kichijirô, lui, avec toutes ses trahisons, demeure à l’en croire chrétien – et il n’en réclame que davantage l’absolution de ce père qu’il a vendu et qui n’est plus à même de la lui accorder…

 

Kichijirô, au final, n’est-il pas le véritable chrétien du roman ? Ou du moins celui qui compte…

 

DIRE ?

 

Silence est bien un très bon roman – beau, subtil et fort. Il dépeint un tableau poignant et déprimant avant que d’être horrible, et n’a absolument rien à voir avec l’image parfois répandue à la suite de la sortie de son adaptation par Martin Scorsese : roman chrétien mais tout sauf bigot (au point même d’être éventuellement suspect aux yeux de certains « fidèles », d’ailleurs), roman intime et psychologique bien loin de tout caractère de « roman d’aventures » (qualificatif employé en quatrième de couverture, allons bon), et interrogation subtile de la foi à mille lieues du snuff-martyrologe que l’on a parfois prétendu, c’est une lecture hautement recommandable et à même de parler à tous, qu’importe la religion.

 

Roman chrétien ? Oui – mais tout autant et peut-être davantage roman humaniste ; car si Dieu se tait, les hommes, quant à eux, ont bien des choses à dire – et qui font autrement sens.

 

Et le film ? Peut-être… On verra… Ou pas.

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La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, La Traversée du temps, [時をかける少, Toki o kakeru shojo], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, Paris, L’École des loisirs, coll. Neuf, [1965, 1967, 1976, 1990] 2007, 103 p.

 

UN AUTEUR AU REGISTRE VARIÉ

 

Yasutaka Tsutsui est souvent présenté comme un des plus grands auteurs de la science-fiction littéraire japonaise – laquelle est toujours quelque peu terra incognita pour le lecteur francophone… Mais, à cet égard, Tsutsui n’est pas le plus mal loti : à l’heure où je rédige ce compte rendu, cinq livres à son nom ont été publiés en français, le dernier étant Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, chez Wombat, qui avait déjà publié auparavant l’excellent Hell. En fait, c’est d'ailleurs la lecture des Hommes salmonelle sur la planète Porno (dont je causerai dans le prochain Bifrost) qui m’a incité à lire dès maintenant La Traversée du temps… dans un registre pour le moins différent.

 

C’est peu dire : aux antipodes de la SF érotico-comique du dernier titre en date, mais à vrai dire tout autant du déconcertant mais fascinant Hell, La Traversée du temps est un récit de science-fiction destiné à la jeunesse… sauf que le qualificatif n’est pas suffisamment éclairant : c’est en fait un livre destiné aux enfants – je dirais de huit à dix ans à vue de nez –, ce qui ressort de son style plus que simpliste autant que de son histoire finalement assez simple elle aussi. En fait, c’est probablement tout le problème, me concernant…

 

LE CULTE

 

Mais il faut sans doute d’emblée mentionner que cette nouvelle, à l’origine publiée en 1965 dans une revue, et traduite dès 1983 par L’École des loisirs, est à proprement parler « culte » ; au Japon du moins, peut-être ailleurs également. Elle a connu un immense succès, et une immense postérité ; la page Wikipédia française qui lui est consacrée, sans doute pas exhaustive, recense déjà quatorze adaptations, sur des supports très différents : mangas, films d’animation ou « live », chansons, publicités…

 

La plus célèbre de ces adaptations est le dessin animé titré La Traversée du temps, de Mamoru Hosoda, datant de 2006 – que je n’ai pas vu, mais qui a semble-t-il très bonne réputation, et a pu susciter à son tour le même culte que son inspiration. Mais attention : ce n’est en fait pas tout à fait une adaptation de la nouvelle de Yasutaka Tsutsui qui lui a donné son titre – techniquement, le film est supposé en constituer une suite, bien des années après : l’héroïne de la nouvelle originale est en fait ici la tante (un peu « sorcière ») de l’héroïne du film, laquelle, lycéenne ainsi que son modèle à l'époque, vit à son tour des événements étranges et assez similaires (et c’est bien pourquoi ladite tante s’y intéresse et semble en savoir quelque chose ; à ce que j’ai pu lire, le film n’est pas forcément très explicite à ce propos – comme si tout le monde devait instinctivement identifier la mystérieuse tantine ?). À lire le résumé du film, aucun doute : celui-ci déploie une trame autrement complexe que la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, tout en se fondant sur des bases essentiellement proches – plutôt qu’une adaptation à proprement parler, on devrait peut-être alors parler de « variation »…

 

Le fait demeure : La Traversée du temps, avec toute cette postérité même parfois ambiguë, est une œuvre essentielle de la littérature enfantine, versant SF, japonaise mais pas seulement, et probablement le texte le plus célèbre de l’auteur, qui a pourtant, au fil de sa longue carrière, amplement témoigné de la variété de son registre – avec une majorité de textes qui n’ont absolument rien de commun avec cet antique succès.

 

Ceci étant, en termes de popularité et de culte, une autre œuvre de Yasutaka Tsutsui doit être mentionnée – et qui a là encore gagné en renommée via un fameux film d’animation : le roman Paprika, qui a débouché sur l’anime de Satoshi Kon – et, oui, honte sur moi, je ne l’ai toujours pas vu, et c’est scandaleux, et il faut y remédier au plus tôt… Le roman, par contre, n’a cette fois pas eu l’heur d’une traduction française – espérons qu’un jour…

 

UNE ODEUR DE LAVANDE

 

Kazuko Akiyama est une lycéenne lambda – peut-être un peu garçonne ? Elle est en tout cas inséparable de deux garçons (qui quant à eux la trouvent « maternelle »…), le grand distrait Masaru Fukamachi, et le petit excité Goro Asakura – les meilleurs amis du monde, avec de telles différences sur un mode Laurel et Hardy.

 

Au début de la nouvelle, ils nettoient la salle de sciences naturelles du lycée. Mais Kazuko se rend seule dans une pièce où elle devine la présence d’un intrus… et s’évanouit bientôt, ne gardant de sa rencontre éventuelle (n’a-t-elle pas rêvé ?) qu’une vague odeur de lavande…

 

ANTICIPER/REVIVRE

 

Tout aurait pu s’arrêter là… Mais ce n’est en fait que le commencement. Kazuko vit en effet ensuite des événements marquants – dont un tremblement de terre, débouchant sur un incendie dont elle craignait qu’il ne soit fatal à son ami Goro, résidant dans les environs… Mais, quand elle en parle à ses copains, elle ne recueille que des regards perplexes – mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Il n’y a pas eu de tremblement de terre ni d’incendie…

 

Puis c’est une autre bizarrerie : en cours de mathématiques, Kazuko a l’impression de revivre ce qu’elle a déjà vécu la veille – elle parvient d’ailleurs à résoudre une équation compliquée au tableau, parce qu’elle se souvient de la méthode ; la veille, quand le professeur leur avait soumis pour la première fois ce problème, elle n’y arrivait pas… La veille ? Et un exercice déjà fait ? Mais non… La veille, il n’y avait pas ce cours – et c’est bien la première fois que le professeur attelle ses élèves à la résolution de cette satanée équation… Quel jour sommes-nous ?

 

CE N’EST PAS UN DON, C’EST UNE MALÉDICTION !

 

Kazuko, stupéfaite, doit bientôt se faire une évidence, aussi impossible soit-elle : d’une manière ou d’une autre, depuis son évanouissement dans la salle de sciences naturelles, elle voyage dans le temps.

 

Parfois en avant : le tremblement de terre ? Elle l’a anticipé. Il est normal que ses camarades ne sachent pas de quoi elle parle : c’est qu’il n’a pas encore eu lieu ! Mais il aura lieu – immanquablement...

 

Parfois en arrière : elle revit ainsi son cours de maths – c’est bien pourquoi, seule, elle avait cette troublante impression de déjà-vu.

 

Mais d’où vient donc ce pouvoir ? Sans doute de sa mystérieuse « rencontre » dans la salle de sciences naturelles… Elle a en tête cette odeur de lavande, unique indice afin de trouver le responsable – et les réponses à ses nombreuses et angoissantes questions.

 

Car, pour Kazuko, cette faculté surnaturelle (qu’elle apprend difficilement à contrôler, plus ou moins...) n’a rien de grisant – bien loin de l’envisager comme un pouvoir ou un don, elle y voit une malédiction ! D’abord, elle n’a rien demandé. Et puis, ça en fait une « anormale »… Quand elle anticipe l’avenir, elle ne peut guère jouer qu’à la Cassandre forcément incomprise ; quand elle retourne dans le passé, c’est plus seule que jamais – les amis à qui elle a pu se confier, au premier chef Masaru et Goro, ont tout oublié… ou, plus exactement, ne se souviennent pas de ses dires pour la bonne et simple raison qu’ils ne les ont pas encore entendus !

 

Enfin, il y a cette scène terrible, qui angoisse profondément Kazuko – cet accident de la route qui pourrait bien lui être fatal… ou plus probablement à Goro. Au fond, peut-elle vraiment changer les choses, avec cette faculté hors-normes ? Ou bien ne sera-t-elle plus jamais que la spectatrice impuissante de sa propre vie et de celle des autres…

 

Il lui faut trouver le responsable de son nouvel état – pister cette odeur de lavande…

 

SIMPLE

 

Comme vous vous en doutez sur la base de ce résumé, la trame de La Traversée du temps est fort simple – du moins autant que peut l’être une histoire de voyage dans le temps, mais en évitant autant que possible les paradoxes propres à susciter la migraine chez le lecteur (fort jeune ici).

 

C’est aussi une trame passablement convenue. Encore que je ne sache pas très bien ce qu’il en était en 1965 au Japon… Ici et maintenant, cependant, c’est du déjà-lu : le texte, et derrière lui l’auteur, n’en sont pas forcément responsables, ou plus exactement il n'y a pas lieu de leur en faire le reproche, mais le sentiment demeure.

 

Le résumé de « l’adaptation » cinématographique de Mamoru Hosoda donne l’impression d’une intrigue bien plus complexe, bien plus subtile – c’est sans doute qu’elle ne s’adresse pas au même public : car la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, très clairement, vise donc un public enfantin – huit à dix ans. Je doute qu’elle puisse vraiment emballer un collégien, encore moins un lycéen ; si ce n’est du seul fait de la curiosité : lecteur adulte, après tout, j’ai voulu y jeter un œil…

 

Que l’héroïne soit une lycéenne, avec des préoccupations de lycéenne – et l’amûûûr a forcément sa place dans les derniers « chapitres », plutôt lourdement d’ailleurs – n’y change pas grand-chose : c’est bien naïf – délibérément. Non sans une certaine poésie, parfois… Et sans doute le traitement de la normalité fait-il sens ; sans doute aussi est-ce bien vu, dans cette lignée, que de présenter le don comme une malédiction... Oui...

 

Sauf que cette simplicité globale imprègne également le style de la nouvelle : c’est très, très, trèèèèèèèèès simple. Des phrases courtes et minimalistes, des paragraphes courts et directs – l’auteur ne s’embarrasse pas ici de faire dans le « joli », il adopte sciemment une plume « fonctionnelle » : en somme, il raconte une histoire – tout ce qui ne relève pas directement et sans ambiguïté du seul récit entendu le plus strictement n’a pas sa place dans la nouvelle. Tant pis pour les métaphores, les descriptions...

 

BIEN POUR LES GNIARDS…

 

D’où, en définitive, cette déception.

 

Je n’ose pas me prononcer sur la valeur « absolue » de cette nouvelle culte. Je n’arrive pas à prendre la distance nécessaire. Le fait est qu’en tant que lecteur adulte, je n’y ai pas trouvé le moindre intérêt, ou presque.

 

C’est que, encore une fois, La Traversée du temps va au-delà de la seule dimension « jeunesse » : ça ne m’arrive pas tous les jours, certainement pas, mais je peux à l’occasion lire des récits typés « jeunesse » ou « young adult », comme on dit ; mais La Traversée du temps est clairement destinée à un public plus jeune encore, bien plus jeune : enfantin. Mais de manière assez prosaïque, par ailleurs : des classiques dits de la « littérature enfantine », même au-delà du seul et si génial Lewis Carroll que j'adule, ont su emporter mon adhésion par leurs nombreux charmes, leur inventivité, leur capacité d’évocation, leur poésie… Pas grand-chose de la sorte ici – tout au plus cette odeur de lavande… Forme et fond, La Traversée du temps ne me paraît pas vraiment pouvoir toucher des adultes, tout particulièrement des adultes ayant un vague bagage SF.

 

Mais des enfants ? Là, peut-être – entendons par-là que c’est toujours possible aujourd'hui, sans doute : la nouvelle en l’état a déjà touché bien des enfants, au Japon et ailleurs, après tout… Peut-être, oui, est-ce toujours un récit à même d’emballer les plus jeunes lecteurs, avec ces personnages simples auxquels ils peuvent s’identifier, et ce récit pour le récit qui, en introduisant à la thématique (éventuellement intimidante...) du voyage dans le temps, peut j’imagine séduire et enthousiasmer – et ensuite amener à lire des variations sur le thème davantage roboratives… et migraineuses.

 

BILAN

 

Bilan ? En trois points :

1) Non, lecteur adulte, je ne te recommande pas de lire La Traversée du temps – ça n’est probablement pas pour toi, au point de constituer une déception, de la part d’un auteur dont les textes adultes m’ont paru bien autrement intéressants (ils n’ont vraiment absolument rien à voir).

2) Par contre, lecteur adulte, si tu as dans ton entourage tel ou tel gniard dans les huit à dix ans, cela peut valoir le coup de lui faire lire ce tout petit livre – avec bien sûr dans l’optique de contaminer le nabot avec la redoutable infection science-fictionneuse ! Sadique que tu es… Pas dit que mes neveux y échappent, tiens !

3) J’ai bien envie de voir le film de Mamoru Hosoda – il a l’air bien meilleur, ou plus exactement bien plus intéressant pour un adulte. Il faudra que je fasse ça, oui (mais d’abord Paprika, oui !).

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