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Cérès et Vesta, de Greg Egan

Publié le par Nébal

Cérès et Vesta, de Greg Egan

EGAN (Greg), Cérès et Vesta, [The Four Thousand, The Eight Hundred], traduit de l’anglais (Australie) par Erwann Perchoc, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2015] 2017, 106 p.

 

HARD ?

 

L’excellente collection Une heure-lumière des éditions du Bélial’ poursuit son sans-faute avec un septième titre dû à un habitué de la maison, et non des moindres : l’Australien Greg Egan, dont vous devez lire les nouvelles à tout prix – ce que vous avez probablement déjà fait, en même temps… Sinon, je ne saurais trop vous y engager, il n’est jamais trop tard – et en dépassant le cas échéant les préventions du type : « De la hard science, hou-là, j’y comprenions reun... » Après tout, je n’ai rien, mais alors absolument rien, d’un connaisseur en matière de sciences dites « dures », et je me régale quand même neuf fois sur dix : ne rien paner à « La Plongée de Planck » ne m’empêche pas d’aduler « Des raisons d’être heureux », etc. ; ça en vaut forcément la peine.

 

En même temps, peut-être ne faudrait-il pas tant insister sur cette dimension « hard science » sempiternellement accolée à l’auteur ? Ce que je fais moi-même ainsi, certes… Qu’il brille tout particulièrement dans ce registre, et éventuellement un ou deux bons crans au-dessus de ses collègues les plus habiles (un Stephen Baxter, ou, disent-ils, un Peter Watts, par exemple), n’implique pas qu’il ne sache faire que cela. Nombre de nouvelles dans les trois excellents recueils Axiomatique, Radieux et Océanique en témoignent, ou plus encore, même sur un mode moins fascinant, le roman Zendegi – et, maintenant, ce petit mais costaud Cérès et Vesta : la science et la technologie y ont indéniablement leur part, et qui compte, mais le propos, tout en prenant en considération ces diverses dimensions, a une portée tout autre, davantage philosophique (encore que la philosophie ait régulièrement sa part dans les récits les plus scientifiques de l'auteur) et en tout cas politique, à même de réjouir tout amateur de fiction spéculative.

 

C’est, par ailleurs, une novella qui peut entrer en résonance avec plusieurs autres titres de la chouette collection Une heure-lumière, et probablement au premier chef celui qui m’avait le plus emballé jusqu’alors, à savoir L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu…

 

LE COMMERCE ET LA POLITIQUE

 

Cérès et Vesta (notons au passage que le titre français est pour le coup bien différent de l’original, un biais qui peut se justifier mais change quand même un peu la donne) sont deux astéroïdes de la ceinture principale, entre Mars et Saturne, et qui ont été colonisés depuis semble-t-il pas mal de temps déjà. Deux astéroïdes, par ailleurs, d’allure bien différente, mais qui ont trouvé à tirer parti de leur nature complémentaire – ils échangent ainsi leurs surplus respectifs de glace et de roche, lesquels empruntent une route spatiale fort longue mais automatisée, pour un voyage d’environ mille jours d’un astéroïde à l’autre.

 

En dehors de cette dimension essentielle, les deux astéroïdes sont pourtant tout d’abord assez proches – culturellement s’entend (avec une dimension française ou du moins francophone marquée pour Vesta ?) –, même s’ils sont politiquement indépendants. Toutefois, l’évolution politique intérieure de Vesta va conduire à une crise opposant les deux mondes, avec des conséquences tragiquement concrètes…

 

LE POPULISME ET L’ENNEMI

 

Un mouvement populiste gagne en effet en ampleur sur Vesta, qui – on ne change pas les bonnes vieilles recettes – construit son ascension sur la base du rejet de l’autre : la faction menée par l’agaçant Denison entend faire payer (littéralement...) les Sivadier, après quoi tout ira forcément mieux, n’est-ce pas ?

 

Les Sivadier ? Ce sont les descendants d’un des « syndicats » qui avaient colonisé Vesta. Sauf que, à la différence des camarades des autres « syndicats » qui ont forcément sué sang et eau pour aménager l’astéroïde de leurs mains (…), les Sivadier, ces ordures, n’ont pas directement mis la main à la pâte, mais se sont contentés d’extorquer des fortunes sur la base de leurs brevets, eux qui étaient des spécialistes de la propriété intellectuelle… Avec de l’administration et de la planification en prime, sauf erreur. Or, à l’époque où sévit Denison, la propriété intellectuelle est perçue différemment : elle n’a absolument plus rien de légitime, elle passe aux yeux de tous pour une spoliation indue. Qu’importe si cela n’était pas le cas du temps de la colonisation de l’astéroïde : les Sivadier étaient « objectivement » des profiteurs… et leurs descendants, qui se voient ainsi accoler une identité qu'ils n'ont jamais réclamée et qu'ils ne comprennent même pas, eux qui jamais ne se sont perçus comme des Sivadier, le sont forcément tout autant ! Des « parasites », autant le dire ! Ils doivent rembourser leur dette – il faut mettre en place un impôt spécial pour réparer l’injustice fondamentale, un impôt que paieront seuls les répugnants Sivadier… La justice, ouais.

 

À mesure que le mouvement de Denison gagne en ampleur, passant de la faction vaguement ridicule et pittoresque au parti de gouvernement, l’hostilité anti-Sivadier s’accroît – en passant par des gadgets de reconnaissance faciale, le cas échéant, déterminant les Sivadier probables sur la base des traits de leurs dégoûtants ancêtres ; et les non-Sivadier ne se privent pas d’insulter et harceler les Sivadier, « parasites », etc. Au point où l'on vire à la ségrégation… et au meurtre.

 

Les Sivadier ne se laissent pas faire – certains d’entre eux du moins –, qui entendent lutter, dans la mesure de leurs moyens, contre leur exclusion ; des attentats symboliques, dérisoires en tant que tels, si la tentation terroriste ne les a pas toujours épargnés… Mais ils l'avaient assez vite rejetée. Reste que c’est quand même du pain-bénit pour leurs adversaires, qui n’hésitent pas à considérer comme des « criminels de guerre » les meneurs de la résistance, aussi symbolique soit-elle.

 

Or il y a des morts, dans cette triste affaire – et systématiquement des Sivadier, « malencontreusement » décédés lors de leur arrestation, ou, déjà avant, lynchés par la foule haineuse… laquelle s’en tire toujours à bon compte devant les tribunaux acquis à sa « cause ».

 

L’ACCUEIL DES RÉFUGIÉS

 

Et Cérès dans tout cela ? Si les deux astéroïdes sont liés économiquement, ils n’en sont pas moins indépendants – et Cérès n’a aucune envie de s’immiscer dans les affaires intérieures de Vesta. Mais voilà : la condition des Sivadier s’aggravant chaque jour un peu plus sur Vesta, de plus en plus nombreux sont les Sivadier qui prennent la voie de l’exil – selon une méthode compliquée, mais la seule pour eux accessible, et qui consiste à s’infiltrer, en combinaison cryogénique, dans le flux de roche à destination de Cérès : un voyage de près de trois ans pour ces « surfeurs », et non sans dangers…

 

Or Cérès accueille volontiers les réfugiés de Vesta – ce qui agace forcément Vesta… À tout prendre, les autorités de l’astéroïde ségrégationniste ne regrettent certainement pas que les « parasites » émigrent, comme autant de rats (qu’ils sont forcément) quittant le navire ; mais la question prend une tournure différente quand ce sont les « criminels de guerre » qui tentent ainsi d’obtenir l’asile sur Cérès – au point où les relations entre les deux astéroïdes se compliquent sans cesse, jusqu’à atteindre le point de non-retour du plus hideux chantage… contre lequel l’approche « raisonnée » ne pourra, dans la douleur, que s’avouer vaincue.

 

DEUX FEMMES ET LEURS CHOIX

 

Cette histoire nous est essentiellement contée au travers de deux personnages féminins, selon une temporalité complexe – les trames « parallèles » jouent en effet du flash-back et du flash-forward, jamais cependant au prix de l’opacité.

 

Sur Vesta, nous avons tout d’abord Camille – une femme médecin, d’ascendance Sivadier puisque cela veut dire quelque chose, absurdement, et que la situation enrage comme de juste : elle veut lutter, mais sans trop savoir comment… et, à terme, ne peut qu’à son tour emprunter la voie dangereuse de l’émigration (en fait, nous commençons par-là, dès le premier chapitre – nous reviendrons ensuite sur la lutte).

 

Sur Cérès, nous suivons Anna, dynamique jeune femme, très impliquée, qui, en accédant à la direction du port spatial de l’astéroïde, se retrouve confrontée à la question de l’immigration des Sivadier – en fait, elle choisit d’intervenir, à maints égards, et en leur faveur : par humanisme autant que conscience professionnelle et sens des responsabilités ; c’est ainsi elle qui aura à gérer le chantage de Vesta portant sur les « criminels de guerre »…

 

DU EGAN, OUI, MAIS PAS SI FROID

 

À ce propos : la connotation « hard science » y est pour beaucoup, mais on reproche souvent à Greg Egan d’être « froid » ; je suppose qu’il l’est, oui, dans une certaine mesure… même si cela peut constituer un atout, parfois, permettant de dégager de l’émotion à un second niveau, disons – voyez cette merveille qu’est « Des raisons d’être heureux ».

 

Concernant Cérès et Vesta, la mise en avant de ces deux personnages de femmes confrontées à des choix impossibles à assumer me paraît pallier à ce reproche très fréquent, elles ont de l’âme et de la chair, je trouve – plus que d’habitude peut-être, en tout cas suffisamment à mon sens pour que la froideur éganienne© ne soit pas problématique...

 

Par ailleurs, si l’entrée en matière est un brin hermétique, en décrivant le « surf » de Camille, la suite des opérations est autrement plus limpide. En fait, la dimension « hard science » de la novella, pour l’essentiel, concerne peu ou prou ce seul mode de transport. Le propos est davantage philosophique et politique, même s’il baigne bel et bien dans la science, moins « dure » peut-être : le droit, la sociologie et les dilemmes à la façon de la théorie des jeux, etc., jouent un rôle central dans l’histoire.

 

C’EST PLUS COMPLIQUÉ QUE ÇA ?

 

Et cette histoire est riche d’implications variées, et finalement bien moins manichéennes que l’on pourrait le croire – même si, pour le lecteur, l’empathie pour les Sivadier victimes est une nécessité, autant que le dépit et la colère à l’égard de leurs persécuteurs sur Vesta – jusqu’à l’écœurement pur et simple quand le chantage entre en scène. Aucun doute à cet égard, aucune ambiguïté.

 

Mais il me semble que, au moment où le lecteur est classiquement amené à opérer une transposition de cette intrigue allégorique aux faits qui lui sont contemporains, se produit une forme de synthèse alchimique étonnante qui complique un peu les choses – et c’est tant mieux.

 

Risque non négligeable que je parte en vrille, ceci dit, mais vous êtres prévenus...

 

QUI SONT LES SIVADIER ?

 

En effet, si certaines « identifications » semblent couler de source – la novella traite de l’immigration, en fait plus exactement de réfugiés politiques, sans la moindre ambiguïté à cet égard, ou encore elle met en avant la thématique de la ségrégation, qui ne manquera à son tour pas de nous rappeler de bien tristes souvenirs de par le monde –, d’autres sont peut-être plus délicates ?

 

Qui sont donc les Sivadier ? On a dit les réfugiés, parfois – mais Cérès étant favorable à leur accueil, cela ne me semble pas être tout à fait la même chose que la crise traversée actuellement ; arguant de ce que l’auteur est australien, on a pu préciser cette question migratoire (l’Australie n’est semble-t-il pas championne de l’accueil des immigrés), ou la décaler légèrement pour traiter des aborigènes, et de leur condition de « citoyens de seconde zone », au mieux – mais je ne suis pas certain que ce soit très pertinent (au risque de me tromper, hein, comme de juste).

 

Les Juifs ? Comme d'hab' ? Ben, ça me paraît déjà plus convaincant – sur la base du « comportement ancestral » à blâmer et dont il faudrait obtenir réparation, et au travers d’une rhétorique dénonçant les « parasites » et « profiteurs », associés aux forces de l’argent (niveau Grand Kapital, donc, et pas exactement fraude aux allocs), rhétorique qui semble hélas persister aujourd’hui, je ne vous apprends rien… et avec ce même basculement qui a fait passer au fil des siècles le sentiment anti-Juifs de l’hostilité culturelle et religieuse à l’antisémitisme de plus en plus connoté de considérations racistes.

 

En tout cas, dans Cérès et Vesta, la base, susceptible de très vite déraper dans le racisme ouvert alors même qu’elle semble partir de préventions certes bornées et indues mais pas le moins du monde ethniques, la base donc consiste à imputer aux « fils » les méfaits, réels ou supposés (au fond, cela n’importe guère – je crois, c’est à débattre), de leurs « pères ».

TAXE SIVADIER ET RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

 

Je crois que c’est ici que la question se complique – dans sa dimension éventuellement juridique, et ses relations ambiguës à la morale.

 

Le point de vue initial ne fait aucun doute : les Sivadier sont des victimes, Denison et ses partisans des ordures racistes, la taxe Sivadier une honte que rien ne saurait justifier. Aucun doute.

 

Mais je crois qu’il faut quand même envisager la question plus précisément – sans bien sûr rejoindre les rangs de Denison, ce n'est certainement pas mon propos, et la condamnation première demeure ; mais il y a des subtilités qu’il me paraîtrait dommageable d’évacuer sous le tapis pour se contenter d’une lecture vaguement manichéenne, laquelle, de la part d’un auteur aussi fin qu’Egan, aurait probablement quelque chose d’un peu décevant.

 

Dans leurs termes, les dominants de Vesta envisagent la question de la taxe Sivadier sous l’angle des « réparations », au sens juridique, disons des « indemnisations » pour un tort passé, en lui-même générateur d’obligations, ici de dommages et intérêt, dans un sens.

 

Et, là, je suis tenté de faire le lien avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et à partir de là à des questions qui sont toujours d’actualité, bien au-delà du seul cas disséqué si brillamment par l’auteur de La Ménagerie de papier (pas le dernier à traiter d'immigration, d'ailleurs) : après tout, les demandes d’indemnisation adressées au gouvernement japonais par les descendants des victimes des atrocités de l’Unité 731 ont des conséquences très proches de la taxe Sivadier, en mettant en avant cette optique, guère juridique pour le coup ou, plus exactement, guère juridique dans notre conception contemporaine encore (ouf) teintée de libéralisme, de « fils » devant payer pour les erreurs commises par leurs « pères »…

 

La distinction ? Oui, bien sûr qu’il y en a une, cruciale – et elle repose dans la dimension ségrégationniste de la taxe Sivadier : c’est-à-dire que nous ne sommes pas ici dans un contexte de relations internationales aussi tendu et chargé de haine soit-il ; nous avons là une communauté à la base unique (juridiquement et politiquement s'entend), mais qui se scinde en deux sur des bases parfaitement irrationnelles, au point où les deux partis n’ont bientôt plus rien à voir l'un avec l'autre, et où l’un, dominant, écrase l’autre de sa haine aveugle et de sa mesquinerie éventuellement mortifère ; l’égalité de droits est bafouée au nom d’un principe s’affichant ouvertement discriminatoire. C’est bien sûr une différence essentielle… contrairement, je crois, à la réalité des faits reprochés aux ancêtres des Sivadier ?

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes donc portés à rejeter avec dégoût le principe même de la taxe Sivadier ; mais peut-on dans ce cas se montrer en même temps ouvertement favorable aux idées d’indemnisations pour les crimes commis par des ancêtres ? Dans les cas de l’Unité 731, du régime nazi évidemment, de la colonisation aussi bien sûr… Relations internationales, oui, mais est-ce cela qui compte ? Je fais peut-être fausse route, et totalement si ça se trouve, mais cette dimension du propos me paraît en fait très intéressante, car bien plus complexe…

 

LA MORALE D’AUJOURD’HUI APPLIQUÉE AUX TORTS D’HIER

 

Or il y a un autre élément à prendre en compte dans cette optique, et qui en rajoute un peu plus dans la complexité – de manière tout à fait bienvenue ; il a d’ailleurs aussi son impact sur le problème esquissé plus haut de la réalité des faits commis – réalité disons morale, sinon juridique (morale et droit occupent deux sphères distinctes, dans une perspective positiviste du moins), mais la bascule de l'un à l'autre doit justement être prise en compte.

 

C’est le problème du « révisionnisme moral », si j’ose l’exprimer ainsi, mais bien sûr entendu de manière neutre, autant que possible, et consistant à imposer la morale présente à la situation passée (et donc à se livrer à une réécriture de l'histoire sur la base de questionnements qui n'étaient pas pertinents au moment des faits ainsi analysés, et c'est pourquoi je parle de révisionnisme, même avec des pincettes, eu égard à la polysémie du terme, quelque part entre son acception légitime au regard de la science historique même et ses utilisations éventuellement dévoyées).

 

Dans notre société contemporaine, si les grincements de dents sont régulièrement de la partie pour telle ou telle raison, la propriété intellectuelle (entendue au sens large : artistique, industrielle, commerciale) n’a pas grand-chose de choquant – elle paraît parfaitement légitime, hors abus marqués (il y en a, certes...), et que des individus tirent bénéfice des produits de leur esprit paraît normal (la question est sans doute un peu plus compliquée quand les droits sont hérités ou se transmettent, bien sûr…).

 

Ce n’est pas le cas dans le monde décrit par Greg Egan : la propriété intellectuelle y est clairement perçue comme un abus, une spoliation – et ce sans même forcément verser dans la rhétorique populiste de Denison, sur le « vrai » travail (une rhétorique qui ne nous est certes pas étrangère, à gauche comme à droite) : dans la novella, les Sivadier, qui haïssent à bon droit Denison, ne tentent pas pour autant, en guise de réponse, de défendre l’idée même de propriété intellectuelle, qui peut les mettre eux-mêmes mal à l’aise, en fait.

 

Dès lors, si les faits reprochés aux Sivadier, à l’époque, n’étaient certainement pas juridiquement criminels, et probablement pas beaucoup plus moralement, le point de vue des contemporains de Denison est tout autre, qui vise à considérer que ce qui est désormais juridiquement et moralement indéfendable l’a en fait et en tant que tel toujours été – dans une perspective peut-être jusnaturaliste, qui, d’Antigone à aujourd’hui, en passant par saint Thomas d’Aquin et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne nous est certes pas étrangère, même à l’heure du positivisme juridique supposé dominant ; mais, à examiner ces références de plus près, dans toute leur diversité en tant que telle éloquente, on perçoit bien toute la complexité du problème, selon que l’on tire la conception jusnaturaliste dans la direction des « lois non écrites d’un ordre supérieur », outrepassant le droit positif en faisant éventuellement appel à la foi, ou des garanties de type libertés publiques, prescrivant la non-rétroactivité de la loi notamment (mais pas seulement) pénale, etc.

 

On est tenté, là encore, de transposer – par exemple, avec l’esclavage, pour prendre un exemple parlant autant que désagréable, et qui me paraît être l’implication la plus évidente de la novella : il nous est bien moralement et juridiquement inacceptable aujourd'hui ; mais il était parfaitement intégré, légal et peut-être même moral (dans l'esprit d'une morale contingente, même si la thématique jusnaturaliste, en tant que tel, louche forcément sur l'absolu) il y a somme toute peu de temps.

 

C’est ici que l’on arrive donc à une forme de « révisionnisme moral », mais qui se dédouble : si la condamnation morale est toujours tentante (a fortiori pour ceux qui manient le mot de « relativisme » comme un stigmate et une insulte), et sans doute légitime dans l’absolu, donc (une sphère des principes tenant du monde idéal, et dès lors détaché des contingences terrestres), mais dans l’absolu seulement, la condamnation juridique (avec des conséquences pécuniaires, comme ici via la taxe Sivadier) est davantage problématique, parce que concrète…

 

Or ici cette question prend des atours de responsabilité collective héritée, où des individus qui n’ont en rien commis le forfait reproché doivent néanmoins en faire les frais parce que leurs « ancêtres » (cette fois entendus très collectivement, l’individu n’est plus en jeu et c’est une bonne partie du problème), eux, l’auraient commis : couche supplémentaire de complexité qui me paraît confirmer qu’en la matière, comme en tout autre, rien n’est jamais aussi simple qu’on le prétend parfois… voire souvent. L'illustration de ces difficultés dans le contexte de Cérès et Vesta n'en est que plus justifiée.

 

UNE BIZARRE FRUSTRATION… POUR LE MIEUX ?

 

Ces questionnements variés et donc peut-être plus subtils qu’il n’y paraît (mes excuses pour la confusion de mon exposé, c’est que tout cela n’est pas forcément très clair dans ma tête – justement !) s’ajoutent à la maîtrise de la narration de Greg Egan, et bien sûr à ses merveilleuses idées de science-fiction, pour produire une novella de grande qualité, qui fait une nouvelle fois honneur à la décidément excellente collection Une heure lumière. Sa parenté (à mes yeux du moins) avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, loin de la desservir, l’enrichit peut-être encore davantage, et la collection, comme de juste, ne s’en porte que mieux.

 

 

Mais je dois avouer avoir trouvé Cérès et Vesta un peu frustrante. À tourner autour depuis ma lecture, je me rends bien compte que c’est un sentiment très contestable « rationnellement », mais il n’en demeure pas moins…

 

Disons SPOILER, au cas où.

 

C’est qu’il y a là, d’une certaine manière, matière à un roman ; le format de la novella est-il le plus adapté ? En fait, « objectivement », peut-être, car le ressenti est dès lors tout autre – en achevant brutalement le récit sur les conséquences du chantage exercé par les fachos de Vesta sur les sympathiques gens de Cérès, la novella produit un effet très spécial, qui vient d’une certaine manière mettre à plat toutes les réflexions qu’elle suscitait jusqu’alors, devant la violence d’un acte émanant d’une rationalité perverse, certes, et froide, face à laquelle une rationalité d’un autre ordre, plus généreuse, s’avoue irrémédiablement vaincue. J’ai employé le terme si connoté éganien de « froideur »… mais pour le coup c’est peut-être plutôt de sècheresse qu’il s’agit.

 

Et là, je me pose la question : matière à un roman ou pas, prolonger le récit aurait-il été si pertinent ? Je me demande si cette frustration, d’une certaine manière, n’est pas de ma part une forme de révolte contre la bêtise meurtrière de Vesta – laquelle, ici, triomphe. En envisageant la possibilité d’un roman sur cette base, est-ce que je ne succombe pas à la tentation d’un récit positif – un récit qui, poussé à terme, ne pourrait que mieux se terminer ? Un mieux… « moral », pour le coup, je m’en rends compte. Pour ne pas dire niais. Peut-être, au regard de critères propres à la narration comme au fond de l’intrigue, le choix de Greg Egan de faire tomber le couperet et de ne pas s’y attarder ensuite est-il bel et bien plus judicieux…

 

D’un naturel passablement pessimiste, et guère porté à priser les « happy endings », je devrais à tout prendre me rallier à la manière adoptée ici par Greg Egan. À terme, avec du recul, c’est probablement ce que je ferai – mais, au sortir de la lecture, demeure cette frustration.

 

S’il faut en déduire une chose, pourtant, c’est sans doute… que Greg Egan a tapé juste. Violemment, mais juste. Constat déprimant… mais qui, peut-être, n’interdit pas la révolte ? Voire l’émotion, oui, même chez Egan : le chantage passé, demeure après tout une ultime scène, qui démontre à sa triste manière qu’au-delà des crimes et des abominations, la vie continue, jusque dans l'hommage bien vain rendu aux morts – et, avec elle, l’espoir, malgré tout, que la révolte contre l’injustice, un jour, portera bel et bien ses fruits ?

 

C’est pas gagné, c'est une autre histoire... mais n’excluons rien.

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Silence, de Shûsaku Endô

Publié le par Nébal

Silence, de Shûsaku Endô

ENDÔ Shûsaku, Silence, [, Chinmoku], traduit de l’anglais par Henriette Guex-Rolle, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio, [1966, 1992, 2010] 2016, 295 p.

 

DU FILM AU LIVRE

 

La sortie toute récente encore de Silence, dernier film en date de Martin Scorsese, et un projet qui remonte à fort longtemps, aura au moins eu cet avantage, indépendamment de ses qualités propres : rappeler à notre bon souvenir le roman de Shûsaku Endô dont il est l’adaptation (il y en avait déjà eu une, japonaise, pas vue) – en témoigne cette réédition datée de décembre dernier, avec forcément l’affiche du film en guise de couverture.

 

Cela faisait quelque temps que je comptais lire ce livre, probablement le plus célèbre de son auteur – une occasion toute trouvée, donc… et, dois-je avouer, que le film de Scorsese soit toujours à l’affiche a pu précipiter quelque peu cette lecture. À vrai dire, je me tâte – je ne sais pas si j’ai envie de le voir ou pas, je ne sais pas si je peux m’enquiller ces deux heures quarante ou pas, moi qui ai depuis fort longtemps déserté les salles de cinéma… Mais je me pose au moins la question.

 

Lire le livre ne m’a en fait pas permis d’apporter une réponse à cette question – mais peut-être avant tout, cette fois, parce qu’il s’agit d’un très bon roman, et dont je redoute d’autant plus l’adaptation, forcément périlleuse ? J’ai beaucoup aimé Scorsese, fut un temps – nettement moins ces dernières années, la plupart de ses projets les plus récents ne m’ayant pas emballé plus que ça… Peut-être à tort, hein. Mais, ici, outre le nom du réalisateur et ses connotations, il me faut sans doute composer avec la réception du film, ou plus exactement avec les points qui semblent avoir été mis en avant dans ces divers retours – je parle bien sûr de retours un minimum sérieux, hein : on peut évacuer d’emblée la tanche cosmique Durendal… même si je dois reconnaître avoir découvert (émerveillé) ledit guignol au travers de la réponse qui lui avait été faite sur Sens Critique, démontrant assurément, au-delà de ses goûts de chiottes éventuellement discutables, qu’il n’avait absolument rien panné à ce dont il parlait avec tant d’assurance.

 

Reste que le film a d’emblée suscité une image collective, peut-être en forme de préjugé, mais qui m’intrigue d’autant plus… qu’elle est passablement éloignée du contenu du roman. Vraies critiques qui portent authentiquement, à l’encontre d’un Scorsese qui se serait « approprié » le livre (ce qui est dans l’ordre des choses), mais pour le tirer dans une direction tout autre, et à mon sens moins enthousiasmante ? C’est possible…

 

Je n’exclus pas pour autant que des critiques aient pu se montrer chatouilleux devant le film, pour la seule et mauvaise raison qu’il était « chrétien » (ce qu’est le livre… mais d’une manière bien plus complexe que ce que l’on pourrait croire, et on ne peut plus éloignée de tout prosélytisme catho-nauséabond).

 

Et c’est le moment de l’aveu dans un soupir, juste histoire que les choses soient claires : je ne suis pas catholique – je me définis comme agnostique, mais sans cacher que je fais plus que pencher fortement vers l’athéisme ; précaution langagière donc, mais le fait est que je ne crois en aucun dieu. Surtout, je ne comprends tout simplement pas les idées de « révélation » et de « culte », la simple idée d’adorer un « créateur » pour cette seule raison, la conviction de la bonté de cet être supérieur dans un monde qui semble chaque jour un peu plus témoigner de ce qu’il ne peut être bon, sans même parler, bien sûr, du fanatisme exclusif amenant nos prétendus parangons de vertu aux comportements les plus atroces et scandaleux sans que cette contradiction fondamentale ne les touche en rien… Tout cela me dépasse totalement…

 

Qu’importe ? Eh bien, j’aurai sans doute l’occasion d’y revenir, mais, si je ne sais pas ce qu’il en est du film de Scorsese, le roman de Shûsaku Endô ne s’adresse pas spécifiquement aux catholiques ou plus généralement aux chrétiens, et il est parfaitement en mesure de faire vibrer quelqu’un qui, comme moi, n’a jamais pu se faire à l’idée d’adhérer à une foi quelle qu’elle soit – le contexte a bien sûr son importance, mais le livre, en questionnant justement l’universalisme, l’idée même d’une religion universelle de salut, déploie peut-être d’autant plus quelque chose d’universel. Pourquoi ces développements, alors ? Parce que j’ai trop lu de ces réponses bornées, chez les camarades, qui font dans le réflexe pavlovien dès qu’ils lisent ou entendent le mot de « Dieu », et d’autant plus, en France, quand c’est de christianisme ou de catholicisme que l’on parle. Il y a assurément des raisons à cela, raisons que je partage plus qu’à mon tour – mais faire la part des choses me paraît davantage appréciable… Et je suis convaincu qu’au milieu des atrocités qu’elle a sempiternellement suscité, la religion, quelle qu'elle soit, peut – parfois – être belle, et les croyants admirables.

 

Quoi qu’il en soit, mais donc d’autant plus en se focalisant sur la dimension chrétienne du film, on lui a énormément reproché de se complaire dans la description des persécutions atroces infligées par des Japonais fourbes à des Japonais tellement plus gentils parce que chrétiens et à des prêtres portugais que leur seule teinte de peau placerait d’une certaine manière au-dessus des autres… Concernant ce dernier point, le livre apporte là encore une réponse autrement subtile. Mais le fait à mettre en avant dans ce compte rendu, sans doute, c’est que le roman de Shûsaku Endô ne se complait certainement pas dans l’exploitation limite mondo et outrancièrement racoleuse des supplices sadiques infligés par de zélés tortionnaires nippons… Pas du tout, en fait : ces horreurs sont bel et bien évoquées, et sans fard – elles sont des faits historiques, que l’on ne saurait nier en tant que tels, ou balayer pour la seule raison que leurs victimes auraient été de bêtes croyants, alors finalement bien fait pour leur gueule, etc. Mais, quand Endô traite de tout cela, c’est sans complaisance aucune, et sans qu’il s’y attarde vraiment. On a pu comparer le film de Scorsese à La Passion du Christ de Mel Gibson, comme un nouvel avatar de navrant snuff bigot… Je ne sais pas ce qu’il en est du film, donc – mais je peux vous assurer que le roman, en tout cas, c’est tout sauf ça. Vraiment. L’exact opposé, à tous les points de vue.

 

Ceci étant, on ne peut sans doute se passer, dans quelque perspective que ce soit, de mentionner Silence comme un film catholique – même en s’inscrivant dans la filmographie récente du réalisateur de La Dernière Tentation du Christ, qui, on s’en souvient, n’avait pas exactement ravi les catho-fafs à sa sortie… Silence n’en a pas moins connu sa première au Vatican. Mais, en fait, La Dernière Tentation du Christ est sans doute une référence à garder en tête – non qu’elle « explique » à proprement parler Silence, mais, à la lecture de ce roman, d’un auteur catholique revendiqué, on comprend fort bien que Martin Scorsese ait eu de longue date l’envie d’en tirer quelque chose à l’écran ; et, en outre, Silence n’a rien d’un roman flattant les chrétiens et leurs convictions : à l’époque de sa sortie, en 1966, il avait semble-t-il passablement déplu aux communautés chrétiennes japonaises, qui en déconseillaient (au mieux) la lecture, et, en fouinant sur le ouèbe, entre critiques et commentaires du livre et du film, je suis tombé sur nombre de chrétiens affichés tout à fait contemporains qui en disaient pis que pendre, y voyant une insulte à leurs convictions… Et, au fond, cela n’a rien d’étonnant, à voir le propos essentiel du roman, qui est donc autrement profond. Il est d’autant plus appréciable d’en lire des recensions chrétiennes plus subtiles, j’imagine – car il y en a, heureusement, et en nombre.

 

ENDÔ, ROMANCIER CATHOLIQUE

 

Mais retournons donc aux sources – avec tout d’abord quelques mots concernant l’auteur, Shûsaku Endô. Je dois reconnaître que, Silence mis à part, je n’en connaissais absolument rien – il ne me paraît pas, à cet égard, avoir eu la popularité internationale de certains de ses contemporains, des Yukio Mishima, Yasunari Kawabata, Kenzuburô Ôe… Ou « me paraissait » ? C’est peut-être plutôt en effet une fausse impression de ma part : le fait est qu’Endô a rencontré un certain succès de son vivant, et qu’il a été abondamment traduit, y compris en français – une douzaine de volumes recensés dans la bibliographie en fin d’ouvrage, ce qui n’est certes pas rien ! Bon, après, ces traductions peuvent être problématiques, et j’y reviendrai juste après…

 

Mais Endô, dans le monde littéraire japonais, avait une particularité : il était catholique. Un héritage de sa mère, très dévote dans cette dimension hétérodoxe, qui l’a fait baptiser en 1935, à l’âge de douze ans, sous le nom de Paul. On se doute que cette singularité pouvait être difficile à assumer dans le Japon militariste des vingt premières années de Shôwa, dont l’idéologie officielle mettait en avant l’empereur de lignée directe et ininterrompue remontant à la déesse solaire Amaterasu… Ceci, bien sûr, sans préjuger des particularités de la vie spirituelle au Japon, portées le cas échéant au syncrétisme et aux assemblages complexes empruntant éventuellement à des fois très diverses, mais perçues comme n’étant pas contradictoires – en fait, Silence se révèle particulièrement instructif dans cette optique, à sa manière ; et, par ailleurs, des chrétiens japonais d’alors pouvaient très bien s’accommoder des exigences du shinto d’État – Tetsuya Takahashi en fournit nombre d’exemples surprenants mais d’autant plus éloquents dans son essai Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni. Il ne faut donc pas exagérer les conséquences de ce statut particulier, dans quelque sens que ce soit. Mais, oui, on peut sans doute y trouver une origine à ce sentiment semble-t-il récurrent dans l’œuvre d’Endô, d’être toujours « en terre étrangère », et ce où qu’il se trouve… Par contre, au cas où, je doute fort que les persécutions subies par les chrétiens dans Silence doivent être mises en rapport avec d’éventuelles brimades dans la biographie de l’auteur – la distance est telle que la comparaison devient d’une certaine manière indécente…

 

Toutefois, il ne s’agit pas ici d’une simple anecdote biographique : sa condition de chrétien et de catholique était bel et bien un élément déterminant de sa vie, mais tout autant de son œuvre – en fait, tout au long de sa carrière, il semble être systématiquement revenu sur cette question, y apportant éventuellement des réponses qui pouvaient varier avec le temps : Silence en est probablement le plus célèbre exemple, mais bien d’autres textes, romans ou nouvelles, creusaient déjà la question avant et continuèrent à le faire après… Au point de questionner la foi en elle-même, notamment dans ces deux dimensions éventuellement contradictoires, celle de l’universel et celle de l’intime, qui portent en définitive le roman.

 

Ici, Endô s’inscrit donc peut-être davantage dans une tradition littéraire européenne plutôt que japonaise – même si son œuvre tourne essentiellement autour du Japon et des Japonais, autant dire de « l’âme japonaise », et si, à n’en pas douter, il participait peut-être jusque dans cette singularité de la foisonnante vie littéraire nippone d’après-guerre. Il n’en reste pas moins que, jeune homme, diplôme universitaire en poche, Endô s’est rendu en France pour étudier tout particulièrement la littérature catholique contemporaine, qui le fascinait (l’expérience n’a cependant pas pu être bien longtemps prolongée, du fait de problèmes de santé ayant contraint l’auteur à retourner au Japon, où il devrait resté alité pendant un an…) ; parmi les auteurs français (dont je ne sais peu ou prou rien, inculte de moi…) qui le passionnaient, Mauriac en tête, Bernanos et Claudel également – mais si c’était là ses lectures d’alors, c’est surtout avec un autre écrivain catholique qu’on le comparerait par la suite : Graham Greene – tous deux, bien conscients de cette parenté, s’admiraient réciproquement et louaient volontiers les ouvrages de l’autre, à ce qu’il semblerait.

 

Dans ces traits originaux se définit une œuvre, avec sa part d’obsession : les mêmes questions primordiales seront sans cesse davantage creusées – pour obtenir des semblants de réponses quant à elles variables… et parfois très déconcertantes ; assurément, Silence, paru en 1966, récompensé par le prix Tanizaki, et le plus grand succès de l’auteur, en est un témoignage marquant – et l’occasion d’explorer des thématiques douloureuses pour l’écrivain chrétien, dont la vie entière, à l’instar de celle de son héros, semble être un combat forcément frustrant contre sa foi… ou contre lui-même. Aussi ce roman chrétien n’est-il pas forcément toujours prisé des chrétiens… En fait, à sa sortie, et en dépit (ou en raison ?) de son succès, les chrétiens japonais se voyaient donc déconseiller de le lire ! Les choses ont changé, sans doute – mais je n’en suis que davantage perplexe quand je lis çà et là que le film de Scorsese serait prosélyte et bêtement bigot… Que ce tableau corresponde bien à une réalité du film, ou à un fantasme pavlovien ; mais c’est bien tout le problème.

 

SILENCE EN FRANÇAIS

 

Endô a donc été beaucoup traduit – y compris en français. Mais il faut noter, cependant, ce que je ne peux m’empêcher de trouver regrettable, que nombre de ces livres (sinon tous ?), et en tout cas le présent Silence, ont été traduits en français… à partir de l’anglais.

 

Pas un cas unique, certes : on dit souvent, à titre d’exemple éloquent, que c’était après tout le cas pour Mishima, qui avait lui-même fait ce choix – par convenance personnelle ; on le dit, et je ne suis pas le dernier à le dire… mais j’avoue avoir du coup, par curiosité, jeté un œil à ma collection d’ouvrages de Mishima (romans, nouvelles, essais, théâtre…), et, en définitive, les traductions du japonais y sont majoritaires ; bon…

 

Peut-être faut-il prendre ici en compte la longévité des auteurs ? En effet, Silence, roman paru au Japon en 1966, a été traduit en français, depuis l’anglais donc, par Henriette Guex-Rolle, en 1992 – bien plus tard, oui, mais Endô était toujours vivant, il ne mourrait qu’en 1996. Je ne sais pas…

 

Mais je dois avouer m’être montré d’autant plus méfiant à l’égard de cette traduction – dans les premiers chapitres, sans forcément pouvoir relever quoi que ce soit de bien précis, j’avais un sentiment de lourdeur globale, voire de maladresse… et suspectais plus qu’à mon tour des approximations d’ordre culturel (ainsi sur la nature des samouraïs), à tort ou à raison. Il est d’ailleurs quelques occasions où l’intermédiaire de l’anglais s’affiche un peu absurdement – ainsi quand le prêtre portugais, s’entretenant avec un Japonais, lui parle de la fête d’ « Halloween »… Globalement, toutefois, c’est passé, et mes préventions initiales m’ont ensuite largement abandonné. Par ailleurs, il y a indéniablement de beaux passages dans ce texte français – je vais essayer d’en donner une idée tout à l’heure.

 

Dans un autre registre, mais c’est peut-être pour l’anecdote, un parti-pris m’a un peu étonné – mais sans doute à tort, une fois de plus, témoignant seulement cette fois de mon incompétence en la matière… Simplement, les noms (religieux ?) des personnages portugais du roman, semble-t-il bel et bien portugais dans la version anglaise du moins, dans la version japonaise aussi je suppose, sont ici francisés : Sebastião Rodrigues, le héros, devient Sébastien Rodrigues ; de même pour son camarade Francisco Garrpe, dès lors François – tandis que leur objectif supposé, Cristóvão Ferreira, devient Christophe. Mais peut-être est-ce l’usage ? Il est vrai, pour citer quelqu’un qui revient comme de juste régulièrement dans ces pages, que nous disons « François Xavier », sans vraiment envisager de préférer à cette dénomination « Francisco Javier » ou même « Frantzisko Xabierkoa » … Je suppose que c’est là la raison de ce procédé dans le roman – mais si quelqu’un pouvait m’éclairer à ce sujet, ce serait avec grand plaisir.

LES CHRÉTIENS AU JAPON

 

J’en arrive au roman ! Euh, ou presque… Un peu de contexte, tout d’abord : ça s’impose.

 

Le premier contact, au Japon, avec des Européens, a eu lieu en 1543 – et ce sont tout d’abord des Portugais qui se sont rendus sur place. Le commerce s’est assez vite développé – les marchands occidentaux avaient notamment des fusils dans leurs bagages –, et, bientôt, l’évangélisation a suivi. Saint François Xavier, « l’apôtre des Indes », était très enthousiaste à l’idée d’implanter le christianisme au Japon : il y voyait un terreau particulièrement favorable, peut-être le plus favorable de tout l’Extrême Orient. Un sentiment qui semble s’être tout d’abord vérifié : les missionnaires, notamment les Jésuites, portugais mais aussi très vite espagnols, ont rencontré sur place un certain succès, et les conversions progressaient constamment – y compris, fait crucial, parmi les daïmyos…

 

À noter que, parmi les puissances européennes, deux autres étaient très impliquées dans la région, protestantes quant à elles : les Anglais et surtout les Hollandais ; mais, globalement, ces protestants avaient moins d’ambition évangélisatrice – incomparablement moins en tout cas que les représentants sur place de la Compagnie de Jésus ; certes, l’opposition des deux camps pouvait avoir des conséquences parfois mesquines sur le sol japonais… où l’on ne comprenait probablement pas très bien ce qui pouvait opposer catholiques et réformés. Mais les Hollandais sont probablement ceux qui s’en sont le mieux tirés : focalisés sur le commerce, ils ont conservé le privilège d’échanger avec le Japon alors que celui-ci se coupait du monde, durant l’ère Edo (le roman s’en fait d’ailleurs l’écho, comme de bien d’autres de ces aspects).

 

Mais c’est une période bien particulière de l’histoire japonaise – la fin de l’époque féodale, du Moyen Âge au sens le plus strict (voyez ici), le Sengoku où s’affrontent de grands seigneurs ravageant le pays… De ces luttes endémiques, qui, malgré des accalmies shogunales non négligeables, perturbaient régulièrement le cours des événements depuis la fin du XIIe siècle, la bascule étant rapportée avec précisions dans le « cycle épique des Taïra et des Minamoto », c’est peut-être l’apogée – justement parce que de grands seigneurs se succèdent, qui entendent y mettre fin.

 

On nomme généralement trois chefs de guerre successifs : le premier est Nobunaga Oda – lequel s’implique dans notre affaire, dans la mesure où, ayant maille à partir avec les moines bouddhistes, pas forcément les derniers responsables du chaos ambiant, il tend à favoriser les conversions, ou du moins à se montrer plutôt bienveillant à l’égard des chrétiens. Son successeur, Hideyoshi Toyotomi, n’a pas le même sentiment : lui se montre hostile aux chrétiens, et c’est sous sa domination qu’apparaissent les premières persécutions organisées – des crucifixions, notamment, par une ironie dont les Japonais semblaient friands… Puis le pouvoir passe à Ieyasu Tokugawa, qui emporte enfin la partie notamment lors de la célèbre bataille de Sekigahara, en 1600, et fonde un nouveau shogunat – marquant le point de départ de l’époque Edo, qui durerait jusqu’en 1868.

 

Or les shoguns Tokugawa, à l’instar de leur prédécesseur, se méfient des chrétiens – et peut-être plus globalement de l’étranger ? Les mesures s’enchaînent durant les premiers règnes : Ieyasu lui-même, d’abord indifférent à la question tant il sait combien le commerce avec les Européens lui est profitable, change de politique à mesure qu’il soupçonne le potentiel subversif de la foi chrétienne implantée au Japon – et c’est ainsi qu’il expulse les missionnaires chrétiens en 1614 ; son successeur, Hidetada, lance une nouvelle vague de persécutions, mais son « règne » est bref ; c’est Iemitsu, le troisième shogun, qui est essentiel relativement à cette dimension de l’histoire japonaise. Il prend en main le Bakufu en 1622, et, dès 1624, ordonne l’expulsion de tous les Espagnols. Suit en 1637-1638 la rébellion de Shimabara, non loin de Nagasaki (le principal port, et bientôt le seul, où les Européens débarquaient et commerçaient), sur l’île de Kyushu – la région, de tout le Japon, où le christianisme s’était le plus implanté ; les causes de la rébellion sont complexes, et l’argent et le pouvoir local y ont au moins autant leur part que la foi, mais le résultat demeure : après avoir subi de surprenants et inquiétants revers, les troupes shogunales triomphent, et se livrent à un atroce carnage dans les rangs des vaincus – la répression est impitoyable. C’est un événement déterminant dans l’histoire du Japon : en découle presque aussitôt l’expulsion des Portugais, à l’instar des Espagnols avant eux, et, en 1640, c’est tout bonnement la fermeture du Japon qui est décidée…

 

Laquelle n’est en fait pas totale : comme avancé un peu plus haut, les Hollandais conservent un accès, limité, mais non moins important, dans le port de Nagasaki – il faut dire que ces commerçants habiles avaient usé de leurs canons contre les rebelles de Shimabara, à la demande du Bakufu

 

C’est à cette époque que débute le roman.

 

POURQUOI CES PERSÉCUTIONS ?

 

Reste cependant un point à envisager au moins brièvement : pourquoi ces persécutions ? La question est complexe, et je ne maîtrise pas assez bien le sujet pour m’avancer vraiment dans une réponse bien établie…

 

Il apparaît assez clairement que le mobile n’est pas religieux à proprement parler : aussi horribles soient-elles, les persécutions ne sont pas vraiment le fait de zélotes fanatiques – là encore, le Japon a une position bien particulière, en tant que telle on ne peut plus éloignée de ce que nous avons connu en Europe ainsi qu’au Moyen-Orient, où s’affrontaient des religions universelles de salut nécessairement exclusives…

 

Ce sont sans doute davantage des raisons politiques qui ont joué. Ieyasu Tokugawa, d’abord pas spécialement hostile aux chrétiens, aurait viré de bord en prenant conscience de certaines particularités de la foi chrétienne – en fait une forme de « double allégeance » qui, avec ses ambiguïtés, avait bel et bien eu des conséquences tragiques en Europe au fil des siècles : les chrétiens risquaient d’être loyaux d’abord à l’Église, ensuite seulement au shogun… Et c’était une éventualité bien trop dangereuse pour qu’on la laisse se développer – surtout, bien sûr, quand c’était les pouvoirs locaux qui se convertissaient ! Des daïmyos éventuellement hostiles au Bakufu­ – dans l’île de Kyushu, on comptait nombre de ces fiefs « extérieurs », qui avaient combattu dans le « mauvais » camp à Sekigahara, ou ne s’étaient du moins ralliés que bien tardivement aux Tokugawa… En fait, c’est sans doute une dimension essentielle de la rébellion de Shimabara.

 

Mais cela allait peut-être plus loin ? Parler de « colonisation » à l’époque est peut-être un peu ambigu, encore que les exactions des conquistadores en Amérique aient déjà assurément démontré combien la conquête européenne et chrétienne pouvait s’avérer redoutable autant que sanguinaire… Mais l’idée était sans doute là : avec les marchands venaient les prêtres, mais avec les prêtres viendraient les armées – la conversion suscitant en outre une forme de « cinquième colonne », pour emprunter un autre terme résolument anachronique cette fois, qui aurait facilité la tâche d’éventuels envahisseurs ? Le Japon, pays jamais conquis – le « vent divin » contre les Mongols… – ne pouvait se permettre de courir un tel risque. Or je me souviens – mais où l’avais-je lu ? Dans un de mes bouquins d’histoire du Japon, sans doute, mais lequel ? – de cette anecdote où des Espagnols, je crois, se montraient d’une certaine candeur en l’espèce, montrant fièrement à des samouraïs interloqués une carte du monde, où les possessions espagnoles s’étendaient toujours davantage, dans la foulée du christianisme… De quoi inquiéter le pouvoir japonais – à bon droit.

 

LES PRÊTRES PORTUGAIS ET L’APOSTASIE

 

Quoi qu’il en soit, quand le roman débute – par un « avant-propos de l’auteur » qui n’a en fait rien d’un avant-propos, on est déjà dans le récit –, le Japon semble perdu pour les chrétiens. Les prêtres européens se sont vu formellement interdire l’accès au territoire, et ceux qui sont restés malgré tout, contraints à la clandestinité, envoient épisodiquement et au péril de leur vie des rapports terrifiants sur les persécutions subies par les chrétiens du Japon…

 

En fait, en ouvrant ainsi le roman, Shûsaku Endô livre d’emblée un épisode atroce de la répression anti-chrétienne, d’un sadisme ahurissant – mais avec donc une certaine distance, qui, à sa façon, permet ensuite au roman de se développer, biaisé sans doute par cette première approche, mais en tirant aussi profit, dans le sens où les tableaux ultérieurs, directement vécus par le héros du roman, ne seront jamais aussi détaillés dans ce qu’ils pourraient avoir de scabreux et sordide.

 

La Compagnie de Jésus n’est pas folle : la situation étant ce qu’elle est, et mission évangélisatrice ou pas, elle ne compte pas risquer ses précieux prêtres dans une aventure d’emblée condamnée à l’échec – c’est sans doute regrettable pour les chrétiens japonais délaissés, car il y en a bel et bien, mais que voulez-vous…

 

Trois jeunes prêtres portugais, ardents comme de juste, ne sont pas de cet avis – on en retiendra surtout l’un d’entre eux, Sébastien Rodrigues, qui est le héros du roman (il s’inspire semble-t-il d’un personnage historique du nom de Giuseppe Chiara, un jésuite italien quant à lui). Ces trois jeunes hommes ont un point commun : ils ont eu pour professeur un très fameux théologien et missionnaire, du nom de Christophe Ferreira – un homme intelligent, charismatique et bon, dont l’enseignement les a profondément marqués. Or Ferreira avait par la suite été envoyé au Japon, en pleines persécutions ; contraint à se cacher, il était néanmoins resté sur place, et avait régulièrement écrit aux jésuites (à leurs bases d’opération de Goa et Macao) pour leur décrire les souffrances des fidèles nippons…

 

Puis plus rien.

 

Peut-être le bon père était-il mort ? Un martyr de plus aux mains des cruels Japonais ? Il y a cependant une éventualité bien plus embarrassante : la rumeur court en effet qu’il serait toujours vivant… mais parce qu’il aurait apostasié. Le jésuite aurait renié le Christ – pas seulement en marchant sur son effigie, « test » dit de l’efumi classiquement employé pour démasquer les chrétiens (mais le roman montrera avec habileté toute la fourberie de cette méthode !) ; non, bien plus : il aurait abandonné son titre de prêtre, il aurait épousé une Japonaise, il vivrait libre au Japon, proche des autorités, et rédigerait même des pamphlets condamnant le christianisme comme une religion fausse et démontrant que sa tentative de l’implanter au Japon était absurde, pernicieuse et subversive !

 

Cela, nos jeunes prêtres ne peuvent le croire – calomnie ! Le père Ferreira n’aurait jamais renié sa foi ! Il n’est sans doute pas anodin, dans le propos du roman, que ce soit la suspicion d’apostasie chez un prêtre portugais qui justifie l’odyssée de notre héros – plutôt que les souffrances des fidèles autochtones… En fait, la question de l’apostasie est centrale dans le roman – bien avant les persécutions, qui tiennent plus du cadre, voire du prétexte, qu’autre chose. L’apostasie hantera sans cesse le héros – jusqu’à ce que cette rumination lui impose de choisir enfin.

 

Mais nous n’en sommes pas encore là : les trois bouillants missionnaires obtiennent bel et bien l’autorisation de tenter l’entreprise risquée d’entrer clandestinement au Japon, afin d’enquêter sur cette bien triste affaire. Ils quittent Lisbonne, pour un bien long voyage – ce n’est qu’après plusieurs mois, peut-être même des années, que deux d’entre eux, Sébastien Rodrigues et François Garrpe, foulent enfin le sol du mystérieux Japon… d’autant plus mystérieux qu’au fond ils n’en savent pas grand-chose, s’ils en ont semble-t-il appris la langue.

 

LES FIDÈLES JAPONAIS… ET LEUR CHRISTIANISME ?

 

Avec l’aide d’un répugnant personnage du nom de Kichijirô – répugnant car, au-delà du soupçon fondé qu’il pourrait bien être un apostat, ce personnage « faible » et se drapant dans cette faiblesse pour justifier sempiternellement sa mesquinerie suscite le plus profond dégoût chez Rodrigues, et sans doute aussi chez le lecteur ainsi pris à parti quelles que soient par ailleurs ses convictions –, les deux prêtres accostent à Kyushu, pas si loin de Nagasaki, la région du Japon où le christianisme était le plus implanté. Que l’odieux Kichijirô soit là leur importe bien plus qu’ils n’osent se l’avouer : le fait est qu’ils sont venus sans guère de préparation, pas bien certains de comment trouver des chrétiens dans la région sans révéler leur présence à leurs nombreux ennemis…

 

Mais ils rencontrent bien de ces « chrétiens cachés », ainsi qu’on les appelle (kakure kirishitan). Des paysans d’une pauvreté affligeante, survivant tant bien que mal dans une région si rude… Pour les fringants jésuites portugais, c’est assez déconcertant ; sans doute ne s’attendaient-ils pas à un tableau réjouissant, mais ça…

 

En même temps, ces pauvres gens n’en sont que plus admirables d’avoir conservé leur foi contre vents et marées ! Et les pauvres ne sont-ils pas le vrai peuple du Seigneur ? Oui, par certains côtés, les jésuites n’en admirent que davantage ces gens simples et bons – qui font preuve d’un courage auprès duquel le leur pâlit dans une certaine mesure… Un personnage tout particulièrement suscite ce profond respect (peut-être pas exempt d’une forme de condescendance ?) : Mokichi – comme une antithèse à Kichijirô…

 

Mais la question doit bientôt se poser, à laquelle les prêtres n’étaient pas forcément préparés – alors même que leurs prédécesseurs au Japon avaient signalé le fait (saint François Xavier lui-même, sauf erreur) : ces paysans sont-ils vraiment des chrétiens ? Chez eux, le culte s’est adapté – d’autant plus depuis que ces brebis ont perdu leurs nécessaires bergers européens… Dans toutes autres circonstances, on aurait pu les qualifier d’hérétiques – car leur foi « simple » se mêle de superstition, leur rapport aux représentations du Christ et de la Vierge Marie vire à l’idolâtrie (tout particulièrement, en fait, concernant Marie : chez ces chrétiens, elle est parfois plus importante que le Christ), et la spiritualité locale infuse dans le pur christianisme des prêtres – Jésus, Marie, prennent au fil du temps de plus en plus l’allure de bouddhas ou de kamis (par exemple, Marie et Kannon sont associées)… Des traits qui se perpétueront dans les quelques rares communautés qui parviendront à survivre, cachées donc, tout au long de l’ère Edo, jusqu’à ce que la Restauration de Meiji autorise à nouveau le christianisme au Japon : on constatera alors tout ce qui séparait ces « anciens » chrétiens », après plus de deux siècles de culte clandestin et autochtone, et les « nouveaux chrétiens » convertis à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle !

 

Mais les prêtres jésuites n’en sont certes pas là – et c’est globalement l’admiration qui domine. Se pose ici la question du point de vue : le roman varie étrangement à cet égard, mais avec pertinence – l’ « avant-propos » qui n’en est pas un a déjà été évoqué, et le roman se conclut sur des sortes d’ « annexes » qui n’en sont pas davantage ; mais l’essentiel du roman se scinde en deux parties autrement volumineuses : dans la première, nous lisons de longues lettres de Sébastien Rodrigues à destination des supérieurs de son ordre – sans vraie garantie qu’elles leur soient jamais parvenues : elles tiennent à vrai dire plus du journal intime que de la correspondance… Dans la deuxième partie du roman, après l’événement que vous supposez, la narration passe à la troisième personne.

 

Mais, dans les deux cas, le point de vue reste celui du jeune prêtre… et c’est comme de juste un point de vue biaisé : c’est pourquoi, dans le roman, les chrétiens japonais sont tous admirables (Kichijirô étant l’exception – mais quelle exception ! En même temps, dans son rôle tout trouvé de Judas, il n’est pas sans une certaine grandeur paradoxale…), tandis que leurs persécuteurs, conformément à leur fonction, sont détestables – y compris, ou peut-être d’autant plus, quand ils empruntent une façade bonhomme : on peut sans doute balayer avec mépris la méchanceté crasse de celui qui ne sera jamais désigné autrement que par son office, « l’interprète » ; mais le cas du « commissaire » Inoue est tout différent – le vieil homme, apostat dit-on, qui supervise les persécutions dans la région, et contre lequel on avait tout particulièrement mis Rodrigues en garde à la veille de son départ pour le Japon : un démon ! Mais un démon intelligent, habile, qui donne d’abord l’impression d’être ouvert, et même sympathique… Un démon dont la fonction essentielle sera d’obtenir l’apostasie des prêtres étrangers. Mais il s’agit donc d’un point de vue – et parfaitement légitime dans l’optique narrative du roman ; je sais que l’ahuri Durendal a dit bien des bêtises à ce propos, gonflées de sa part qui plus est (le gag chinois de sa chronique de Lucy, mon Dieu, si j'ose dire...), mais ne sais donc pas ce qu’il en est dans le film de Scorsese – ça ne doit pas être facile à mettre en scène, tant c’est bien plus subtil (et risqué) qu’il n’y paraît, donc…

 

 

Plaçons ici, au cas où, la balise SPOILERS, même si je ne suis pas certain qu’elle ait sa raison d’être ; une précaution, quand même…

DIFFÉRENTS CHRÉTIENS, DIFFÉRENTS TOURMENTS

 

Et reprenons. Le temps n’est pas à l’admiration hébétée : le Japon est pour les chrétiens, portugais ou japonais, un cauchemar, un enfer. Le Bakufu, dans son entreprise de répression du christianisme, déploie les moyens et les méthodes d’une police secrète dans quelque État totalitaire du XXe siècle. Les contrôles sont systématiques et permanents – ils peuvent frapper d’un jour à l’autre, et ne manqueront pas de le faire. Que les paysans y échappent – parfois… – tient déjà du miracle. Alors les prêtres portugais ? Impensable : ils seront pris, tôt ou tard...

 

Et ils ne seront pas les seuls à en payer le prix – or ils s’en rendent compte, et c’est tout le propos. La fleur au fusil, si j’ose dire, nos jésuites ont débarqué dans un Japon sauvage et hostile où ils pensaient constituer des modèles d’un grand secours pour les chrétiens qui restaient sur place, d’une part, et d’autre part, où ils étaient certains de trouver à dénoncer comme telle la calomnie portant sur l’apostasie du père Ferreira. Ils doivent cependant finir par admettre que cela ne sera pas le cas : pour les paysans, et ce quand bien même ces derniers ne diraient jamais une chose pareille, et sans doute ne le penseraient même pas, ils sont une menace – et, très vite, ce n’est pas la question de l’apostasie du père Ferreira qui se posera, mais celle de leur propre apostasie, pointant à l’horizon…

 

Mokichi, l’admirable Mokichi, et d’autres avec lui, meurent pour eux dans les terribles supplices que leur infligent les hommes du « commissaire » Inoue. Et Kichijirô, son antithèse, joue nécessairement son rôle de Judas auprès d’un Rodrigues de plus en plus porté il est vrai à se voir lui-même comme le Christ…

 

Mais à une différence près : Rodrigues souffre sans doute dans son âme, mais ce sont les paysans qui souffrent dans leur chair. Les tourments infligés par Inoue et ses sbires sont en effet de deux ordres : les tortures physiques d’un raffinement sadique insoupçonnable, et les massacres, c’est bon pour les paysans japonais – mais ils n’ont aucune intention de tuer les prêtres, même après les avoir fait souffrir : ce qu’ils veulent, c’est leur apostasie. Ils ne se satisferont de rien d’autre.

 

Et l’apostasie, c’est bien plus que le rite de l’efumi consistant à fouler l’image du Christ ou de la vierge ! Un piège pour paysans… Leurs bourreaux savent très bien que ce simple geste n’est pas forcément en soi révélateur – si le refus de le commettre l’est assurément. L’apostasie qu’ils attendent des prêtres va au-delà – et si, dans leur sadisme cette fois d’ordre psychologique, ils comptent bien contraindre Rodrigues à poser le pied sur l’effigie de son Dieu, ils veulent en obtenir bien davantage : dans la parole autant que dans la pensée, le prêtre devra renier sa foi de bout en bout.

 

Et c’est ici qu’interviennent, dans l’optique égocentrée du père Rodrigues, les tourments physiques infligés aux pauvres paysans qui se croient chrétiens sans l’être forcément… Le chantage se met en place : si le bon père prêche le culte d’un dieu de bonté, peut-il rester insensible aux gémissements de ses ouailles, qui souffrent incomparablement plus que lui, et à cause de lui ? Poussera-t-il le fanatisme hypocrite à ce stade de l’indifférence aux souffrances de ceux qu’il prétend aimer et servir ? Un mot suffirait – un mot ! N’osera-t-il donc pas le prononcer… et pourtant continuer à révérer en façade un Dieu qui s’est fait homme pour souffrir à la place des hommes ?

 

Dieu…

 

Rodrigues s’adresse à Lui…

 

Et n’en obtient pas de réponse.

 

LE SILENCE DE DIEU

 

C’est bien cette idée du silence de Dieu qui impose son titre au roman.

 

Mais elle y apparaît très vite – nul besoin d’attendre pour cela les tourments extérieurs infligés par le « commissaire » Inoue au père Rodrigues, ou plus exactement les tourments l’affectant directement : le constat des souffrances des chrétiens japonais y suffit déjà – et peut-être même leur seule pauvreté, avant leur persécution.

 

Le roman bascule sans doute quand Rodrigues perçoit enfin de visu le contenu exact de la répression antichrétienne – quand il quitte le village où il avait d’abord été accueilli, et où les deux chrétiens dont il se sentait le plus proche ont péri dans un supplice aussi grandiloquent qu’ignoble ; parmi eux, l’admirable Mokichi :

 

« Et soudain résonna en moi le mugissement de la mer tel que nous l'entendions, Garrpe et moi, dans notre cachette solitaire. Le bruit de ces vagues, roulant dans l'ombre, comme un tambour voilé, le bruit de ces vagues, déferlant sans raison, la nuit durant, refluant et brisant à nouveau au rivage. La mer implacable qui avait baigné les corps de Mokichi et d'Ichizo, la mer qui les avait engloutis, la mer qui, après leur mort, se déroulait à l'infini, pareille à elle-même. Tel le silence de la mer, le silence de Dieu. Silence sans démenti.

 

« Non ! Non ! je secouai la tête. Si Dieu n'existe pas, comment l'homme pourrait-il supporter la monotonie de la mer et sa cruelle indifférence ? (Mais en supposant... je dis bien en supposant.) Au plus profond de mon être, une autre voix murmurait pourtant. En supposant que Dieu n'existe pas...

 

« Terrifiante idée ! S'il n'existe pas, tout est absurde. Absurde le drame de Mokichi et d'Ichizo, attachés aux poteaux et balayés par la mer. Absurde l'illusion des missionnaires qui ont passé trois ans en mer pour arriver jusqu'ici. Et moi... rôdant dans ces montagnes désertes... absurde ma situation ! Arrachant des brins d'herbe, j'en mâchai, chemin faisant, luttant contre les pensées qui nouaient ma gorge comme une nausée. Je ne le savais que trop, le plus grand crime contre l'Esprit, c'est le désespoir, mais du silence de Dieu je ne pouvais sonder le mystère. »

 

Oui : nous n’en sommes pas au tiers du roman, et le prêtre, déjà, ne se contente pas de faire part, dans une lettre censément destinée à ses supérieurs de la Compagnie de Jésus, de ses interrogations quant au silence de Dieu – cela va plus loin : d’une certaine manière, son inconscient l’incite d’ores et déjà à envisager l’hypothèse qui semble la plus logique eu égard à ce fait incompréhensible autrement – et ce serait que Dieu n’existe pas…

 

Le questionnement se fera toujours un peu plus envahissant : Rodrigues, capturé, constate son impuissance – ses prières, les prières des chrétiens japonais, nul n’y répond : les fidèles souffrent, leurs gémissements l’empoisonnent toujours davantage, mais nulle réponse, jamais, et nul sens à tout cela. Le Dieu de bonté des chrétiens, tant bien que mal implanté dans les cœurs simples des paysans de la région de Nagasaki, observe la scène terrible sans un mot, les bras croisés – à supposer même qu’il existe, et il y a de quoi en douter…

 

Qu’est-ce qui, en effet, pourrait bien justifier ces atrocités ? La seule promesse du paradis destiné aux martyrs ? Mais les martyrs endurent mille morts ! Leur foi intarissable les dissuade d’apostasier – mais cette foi est-elle seulement celle qui leur garantira l’accès au paradis ?

 

Le silence de Dieu, encore et toujours – Rodrigues prie, supplie, mais Dieu se tait, et les chrétiens condamnés au supplice de la fosse gémissent… Quand bien même il avait eu pour réflexe premier de « nier » inconsciemment la source de ces gémissements – cela devait être quelque garde, posté là pour s’assurer de ce que le prêtre, cet homme si important, ne s’évaderait pas, et qui s’était endormi… Rodrigues ramenait ainsi tout à lui – comme de juste : c’est peu ou prou ce qu’il a toujours fait – et non sans un certain orgueil, le bon père s’assimilant plus que jamais à « cet homme » qu’était le Christ, et à son visage mythique qui demeurait si beau jusque dans la souffrance, bien loin des grotesques idoles des Japonais... et de leurs traits déformés par le supplice. Rodrigues ignorait donc ce qu’il en était, hors de sa cellule plongée dans les ténèbres ; il a fallu qu’on le lui dise – ses « bourreaux », en fait avant tout les bourreaux des Japonais – pour qu’il comprenne et admette que ce bruit de fond n’était pas un ronflement…

 

Mais Dieu, lui, savait. Il sait tout !

 

Il sait… mais il ne dit rien.

 

Plaçons ici une balise MÉGA-SPOILERS, au cas où – ça vaut jusqu’à la fin de cette chronique.

 

LA DERNIÈRE TENTATION DE RODRIGUES

 

En effet, un jour, Dieu parle enfin… si c’est bien lui ?

 

De manière significative, cette manifestation a lieu au moment où le « commissaire » Inoue se décide enfin à confronter Rodrigues à son possible supplice de manière concrète – en usant de la première étape habituelle, avant l'épreuve de la fosse, qui est le rite de l’efumi. Le prêtre foulera-t-il la planche où est représenté le Christ ? Il sait très bien ce qu’il en est de la valeur de ce « test »…

 

Il sait aussi, alors, que son prédécesseur Christophe Ferreira, qu’il adulait tant, avait bel et bien apostasié – nulle calomnie, ici ! L’impensable était vrai. Il a rencontré l’ex-prêtre, et s’est longuement entretenu avec lui – du silence de Dieu, notamment. Et, comme lors d’autres entretiens, avec le « commissaire » Inoue cette fois, ou son larbin l’interprète, ils se sont posés la question de l’implantation du christianisme dans le « marais » japonais… Ferreira incite Rodrigues à apostasier ainsi que lui – parce que leur cause est mauvaise et absurde, et parce que leur obstination génère les souffrances des paysans et les entretient. Ils peuvent, ainsi que ces derniers, révérer abstraitement un Christ qui serait avant tout l’homme ayant souffert pour les hommes… Mais les souffrances des hommes sont bien trop concrètes – et il suffirait d’un mot de leur part pour y mettre fin ! Ne serait-ce pas là le vrai sacrifice du chrétien ?

 

Le père Rodrigues est devant la planche de l’efumi. Et, lui qui n’osait plus interroger son Dieu mutique, il entend pourtant alors une voix – dans son crâne, mais qui lui paraît jaillir de la représentation grotesque figurant sur la planche : « Apostasie ! »

 

Le prêtre foule l’image de son sauveur.

UN ROMAN CHRÉTIEN, MAIS TOUT SAUF BIGOT

 

Un roman chrétien, Silence ? Oui, sans doute – dans la mesure où, si elles peuvent faire vibrer tout un chacun, les questions posées par le livre jaillissent d’un contexte catholique et lui sont intimement liées.

 

Mais pas un roman bigot – certainement pas. On comprend, à la lecture, que les chrétiens japonais de 1966 aient pu se faire « déconseiller » l’ouvrage. On comprend aussi qu’aujourd’hui encore, des chrétiens puissent se sentir mal à l’aise à la lecture de Silence, voire sombrer dans la colère. Fouinant sur le ouèbe, je suis tombé aussi bien sur des articles intelligents que sur des commentaires idiots – normal... Mais, dans de nombreux cas de part et d'autres, cette fin fait polémique… Est-ce Dieu qui parle à Rodrigues ? Ou bien lui-même – son inconscient plus ou moins lâche ? D’aucuns avancent que cela pourrait être Satan… Et l’apostasie du père ? Elle en irrite un certain nombre : c’était le héros, et un héros chrétien, il ne devait pas céder ! Je suis même tombé sur une discussion où un lecteur américain supposait que le gouvernement japonais, qui avait « financé les études » de Shûsaku Endô, avait dû aussi le payer pour qu’il écrive cette fin répugnante de propagande antichrétienne. Misère…

 

Cependant, le roman ne s’arrête pas avec l’apostasie du père Rodrigues. Demeurent quelques chapitres, plus ou moins en forme d’annexes, et qui témoignent des trente ans que l’ex-jésuite a encore passé au Japon, en résidence surveillée, sous un nom japonais. On en retiendra surtout le journal tenu par un commerçant hollandais… qui, effectivement, n’a pas grand-chose à faire de l’évangélisation : le protestant, contrairement à ses rivaux espagnols, portugais, etc., peut toujours commercer avec le Japon ; dans ses cahiers en forme de « livre de raison », il fait sa comptabilité, et note quelques anecdotes ici ou là, mais sans s’y étendre – les apostats anciennement catholiques y figurent, mais au fond il n’a rien à en dire… Il se contente de s’assurer que ses hommes respectent bien la législation antichrétienne du shogunat – et avec un certain zèle. Pages d’un romancier catholique ?

 

L’UNIVERSEL ET L’INTIME

 

Mais Silence interroge donc le christianisme, et sous deux angles qui sont indissociables pour le père Rodrigues (et pour Endô ?), quand bien même ils paraissent tout d’abord opposés, voire contradictoire. En effet, il faut tout autant s’y poser la question de l’universel et de l’intime.

 

C’est parce que le christianisme se pose en religion universelle de salut que l’évangélisation même peut – et doit – être envisagée. Pour le père Rodrigues en partance pour le Japon, convaincu de la pureté de la foi de son prédécesseur le père Ferreira, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : le message du Christ s’adresse à tous les hommes, même ceux qui, pour quelque raison étrange, vivent aux antipodes de l’Europe – et le Christ a souffert pour ces hommes aussi bien que les autres !

 

Mais, là-bas, le tableau se fait bientôt tout autre : ce sont les hommes qui souffrent, et pour un Christ qu’ils ne conçoivent pas très bien… Ils aiment en lui, justement, l’homme qui a souffert – un réconfort dans ce monde si rude. Mais ils l’adorent presque comme une idole, ou d'une manière vaguement bouddhique, et de même pour la Vierge Marie : leur foi, constate Rodrigues, n’est déjà plus tout à fait celle des chrétiens.

 

Le christianisme peut-il seulement s’implanter, et dans la durée, dans ce pays de mœurs et de culture si différentes ? Rodrigues veut le croire – mais Ferreira n’y croit plus. Le « commissaire » Inoue, ce « démon » qui mène d’une poigne de fer les persécutions contre les chrétiens japonais, est si habile à provoquer l’apostasie parce qu’il n’a rien d’un fanatique imbécile : il sait, lui, et entend le faire comprendre à Rodrigues, que le Japon n’est pas ce qu’il croit – mais c’est un « marais », et l’arbre chrétien, simplement privé de ses racines, ne pourra dès lors pas s’y épanouir. La religion universelle ? C’est un leurre – une hallucination, détachée des faits… et en tant que telle parfaitement absurde. Par ailleurs, foncièrement hypocrite dans une perspective réaliste des relations internationales...

 

La foi doit dès lors se replier sur son autre dimension : l’intime. Désencombrée des rites et de sa dimension sociale, la religion s’exprime en l’individu lui-même – ce n’est peut-être même que là qu’elle peut constituer une réalité vécue. Et, au fond, cette foi-là pourrait très bien s’accommoder du contexte japonais… Mais elle y perd paradoxalement son universalité, et tout son décorum. Peut-être est-il pourtant envisageable d'en extraire une autre forme d'universalité ? Dans un sens, la simple existence du roman semble en témoigner...

 

La foi intime, par ailleurs, peut certes relever de la conviction fanatique – mais, chez le père Rodrigues, constatant les souffrances de ceux qu’il devait considérer comme étant les siens sans être toujours bien en mesure de les appréhender comme tels, le caractère intime de la croyance chrétienne tourne bientôt à la rumination, et il n’y a dès lors plus qu’un pas, vite franchi car si perturbant et en tant que tel séduisant, avant la remise en question… Le silence de Dieu y est propice – et ce n’est pas le moindre paradoxe en cette affaire.

 

LA FAIBLESSE DE L’HOMME ?

 

Peut-être faut-il alors envisager rapidement une dernière question ? Elle revenait de manière plus ou moins marquée dans les commentaires que j’ai pu parcourir en fouinant un peu sur les réseaux… Peut-être tout particulièrement chez les plus hostiles ? C’est la question de la faiblesse de Rodrigues – incompréhensible pour ceux qui s’en tiennent au rejet viscéral de l’apostasie du héros. Mais, à tout prendre, Rodrigues n’est pas toujours un personnage très sympathique… Et, oui, il est peut-être « faible », mais d’une certaine manière seulement.

 

Là réside une certaine habileté de l’auteur : quand Rodrigues apostasie, le lecteur non chrétien tel que moi-même peut sans doute avoir comme une réaction de vague dégoût… en parfaite contradiction avec la thèse que ledit lecteur agnostique était amené à se forger depuis le départ ! Nous sommes très tôt convaincus de ce que l’apostasie est le choix à faire – mais quand Rodrigues fait ce choix, nous sommes portés à le rejeter avec un vague mépris… Alors même que la distance devrait nous inciter à y voir le plus héroïque de ses gestes, et peut-être même le seul ?

 

Mais le jésuite doit sans doute ici être envisagé en parallèle de la première et de la plus problématique de ses ouailles : Kichijirô. Le répugnant bonhomme avec lequel il embarque pour gagner clandestinement le Japon est bel et bien un « faible » ; ou, plus exactement peut-être, il s’affiche en tout cas comme tel, et sans cesse : il geint, il pleure, « je suis faible », « ce monde est trop dur pour les gens comme moi », « vous au moins vous êtes forts mais moi »… Ad nauseam. Ce qui n’incite sans doute pas le lecteur à le prendre en sympathie, et peut-être même pas en pitié. Encore moins sans doute quand, dans son village, il roule des mécaniques pour être ce « héros » qui a guidé les prêtres portugais…

 

Mais la « faiblesse » de Kichijirô va bien plus loin que ces seules postures – ainsi quand il dénonce Rodrigues, lequel à vrai dire s’y attendait… mais n’a rien fait pour s’en prémunir. C’est peut-être orgueil de sa part, d’ailleurs : comme avancé plus haut, notre jésuite se verrait bien en Jésus… Et Jésus doit avoir son Judas : le Japonais peureux est tout désigné pour incarner ce rôle honni. Finalement, Kichijirô vendant Rodrigues pour 300 ryô vaut bien Judas et ses trente deniers – et les collines désolées des environs, encore qu’un peu mornes pour cela, peuvent bien constituer un ersatz noyé sous la brume des jardins de Gethsémani…

 

Sauf que les circonstances amènent Rodrigues à envisager tant Kichijirô que son modèle biblique supposé d’un tout autre œil – c’est qu’entretemps le prêtre a fait le constat inadmissible du silence de Dieu. Et, après tout, pourquoi le Christ a-t-il laissé faire Judas ? L’orgueil ? Non, pas chez cet homme qui était Dieu, c’est impossible… En fait, il n’a peut-être pas simplement « laissé faire » : il y a encouragé son disciple maudit – « Fais ce que tu as à faire, et fais-le vite. » Judas avait son rôle dans cette tragédie – un rôle plus complexe que celui d’un vulgaire traître cupide : sa trahison était peut-être loyauté, nécessaire à la Passion et donc à la rédemption de l’humanité.

 

Et Kichijirô ? Le « faible », qui un instant s’affiche chrétien et la seconde d’après saute à pieds joints sur l’efumi, en répétant toujours ce même schéma, n’a-t-il pas quelque profondeur supplémentaire ? Première des ouailles du père Rodrigues, il sera aussi la dernière – qui reviendra sans cesse à la prison, proclamant à la face des gardes que oui, il est bien chrétien… mais sans jamais en faire les frais ? Plus encore, Kichijirô incarnera ce rôle même après l’apostasie de Rodrigues – lequel aura beau lui rappeler sans cesse qu’il n’est plus prêtre, et même plus chrétien, qu’importe ! Kichijirô, lui, avec toutes ses trahisons, demeure à l’en croire chrétien – et il n’en réclame que davantage l’absolution de ce père qu’il a vendu et qui n’est plus à même de la lui accorder…

 

Kichijirô, au final, n’est-il pas le véritable chrétien du roman ? Ou du moins celui qui compte…

 

DIRE ?

 

Silence est bien un très bon roman – beau, subtil et fort. Il dépeint un tableau poignant et déprimant avant que d’être horrible, et n’a absolument rien à voir avec l’image parfois répandue à la suite de la sortie de son adaptation par Martin Scorsese : roman chrétien mais tout sauf bigot (au point même d’être éventuellement suspect aux yeux de certains « fidèles », d’ailleurs), roman intime et psychologique bien loin de tout caractère de « roman d’aventures » (qualificatif employé en quatrième de couverture, allons bon), et interrogation subtile de la foi à mille lieues du snuff-martyrologe que l’on a parfois prétendu, c’est une lecture hautement recommandable et à même de parler à tous, qu’importe la religion.

 

Roman chrétien ? Oui – mais tout autant et peut-être davantage roman humaniste ; car si Dieu se tait, les hommes, quant à eux, ont bien des choses à dire – et qui font autrement sens.

 

Et le film ? Peut-être… On verra… Ou pas.

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La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, La Traversée du temps, [時をかける少, Toki o kakeru shojo], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, Paris, L’École des loisirs, coll. Neuf, [1965, 1967, 1976, 1990] 2007, 103 p.

 

UN AUTEUR AU REGISTRE VARIÉ

 

Yasutaka Tsutsui est souvent présenté comme un des plus grands auteurs de la science-fiction littéraire japonaise – laquelle est toujours quelque peu terra incognita pour le lecteur francophone… Mais, à cet égard, Tsutsui n’est pas le plus mal loti : à l’heure où je rédige ce compte rendu, cinq livres à son nom ont été publiés en français, le dernier étant Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, chez Wombat, qui avait déjà publié auparavant l’excellent Hell. En fait, c’est d'ailleurs la lecture des Hommes salmonelle sur la planète Porno (dont je causerai dans le prochain Bifrost) qui m’a incité à lire dès maintenant La Traversée du temps… dans un registre pour le moins différent.

 

C’est peu dire : aux antipodes de la SF érotico-comique du dernier titre en date, mais à vrai dire tout autant du déconcertant mais fascinant Hell, La Traversée du temps est un récit de science-fiction destiné à la jeunesse… sauf que le qualificatif n’est pas suffisamment éclairant : c’est en fait un livre destiné aux enfants – je dirais de huit à dix ans à vue de nez –, ce qui ressort de son style plus que simpliste autant que de son histoire finalement assez simple elle aussi. En fait, c’est probablement tout le problème, me concernant…

 

LE CULTE

 

Mais il faut sans doute d’emblée mentionner que cette nouvelle, à l’origine publiée en 1965 dans une revue, et traduite dès 1983 par L’École des loisirs, est à proprement parler « culte » ; au Japon du moins, peut-être ailleurs également. Elle a connu un immense succès, et une immense postérité ; la page Wikipédia française qui lui est consacrée, sans doute pas exhaustive, recense déjà quatorze adaptations, sur des supports très différents : mangas, films d’animation ou « live », chansons, publicités…

 

La plus célèbre de ces adaptations est le dessin animé titré La Traversée du temps, de Mamoru Hosoda, datant de 2006 – que je n’ai pas vu, mais qui a semble-t-il très bonne réputation, et a pu susciter à son tour le même culte que son inspiration. Mais attention : ce n’est en fait pas tout à fait une adaptation de la nouvelle de Yasutaka Tsutsui qui lui a donné son titre – techniquement, le film est supposé en constituer une suite, bien des années après : l’héroïne de la nouvelle originale est en fait ici la tante (un peu « sorcière ») de l’héroïne du film, laquelle, lycéenne ainsi que son modèle à l'époque, vit à son tour des événements étranges et assez similaires (et c’est bien pourquoi ladite tante s’y intéresse et semble en savoir quelque chose ; à ce que j’ai pu lire, le film n’est pas forcément très explicite à ce propos – comme si tout le monde devait instinctivement identifier la mystérieuse tantine ?). À lire le résumé du film, aucun doute : celui-ci déploie une trame autrement complexe que la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, tout en se fondant sur des bases essentiellement proches – plutôt qu’une adaptation à proprement parler, on devrait peut-être alors parler de « variation »…

 

Le fait demeure : La Traversée du temps, avec toute cette postérité même parfois ambiguë, est une œuvre essentielle de la littérature enfantine, versant SF, japonaise mais pas seulement, et probablement le texte le plus célèbre de l’auteur, qui a pourtant, au fil de sa longue carrière, amplement témoigné de la variété de son registre – avec une majorité de textes qui n’ont absolument rien de commun avec cet antique succès.

 

Ceci étant, en termes de popularité et de culte, une autre œuvre de Yasutaka Tsutsui doit être mentionnée – et qui a là encore gagné en renommée via un fameux film d’animation : le roman Paprika, qui a débouché sur l’anime de Satoshi Kon – et, oui, honte sur moi, je ne l’ai toujours pas vu, et c’est scandaleux, et il faut y remédier au plus tôt… Le roman, par contre, n’a cette fois pas eu l’heur d’une traduction française – espérons qu’un jour…

 

UNE ODEUR DE LAVANDE

 

Kazuko Akiyama est une lycéenne lambda – peut-être un peu garçonne ? Elle est en tout cas inséparable de deux garçons (qui quant à eux la trouvent « maternelle »…), le grand distrait Masaru Fukamachi, et le petit excité Goro Asakura – les meilleurs amis du monde, avec de telles différences sur un mode Laurel et Hardy.

 

Au début de la nouvelle, ils nettoient la salle de sciences naturelles du lycée. Mais Kazuko se rend seule dans une pièce où elle devine la présence d’un intrus… et s’évanouit bientôt, ne gardant de sa rencontre éventuelle (n’a-t-elle pas rêvé ?) qu’une vague odeur de lavande…

 

ANTICIPER/REVIVRE

 

Tout aurait pu s’arrêter là… Mais ce n’est en fait que le commencement. Kazuko vit en effet ensuite des événements marquants – dont un tremblement de terre, débouchant sur un incendie dont elle craignait qu’il ne soit fatal à son ami Goro, résidant dans les environs… Mais, quand elle en parle à ses copains, elle ne recueille que des regards perplexes – mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Il n’y a pas eu de tremblement de terre ni d’incendie…

 

Puis c’est une autre bizarrerie : en cours de mathématiques, Kazuko a l’impression de revivre ce qu’elle a déjà vécu la veille – elle parvient d’ailleurs à résoudre une équation compliquée au tableau, parce qu’elle se souvient de la méthode ; la veille, quand le professeur leur avait soumis pour la première fois ce problème, elle n’y arrivait pas… La veille ? Et un exercice déjà fait ? Mais non… La veille, il n’y avait pas ce cours – et c’est bien la première fois que le professeur attelle ses élèves à la résolution de cette satanée équation… Quel jour sommes-nous ?

 

CE N’EST PAS UN DON, C’EST UNE MALÉDICTION !

 

Kazuko, stupéfaite, doit bientôt se faire une évidence, aussi impossible soit-elle : d’une manière ou d’une autre, depuis son évanouissement dans la salle de sciences naturelles, elle voyage dans le temps.

 

Parfois en avant : le tremblement de terre ? Elle l’a anticipé. Il est normal que ses camarades ne sachent pas de quoi elle parle : c’est qu’il n’a pas encore eu lieu ! Mais il aura lieu – immanquablement...

 

Parfois en arrière : elle revit ainsi son cours de maths – c’est bien pourquoi, seule, elle avait cette troublante impression de déjà-vu.

 

Mais d’où vient donc ce pouvoir ? Sans doute de sa mystérieuse « rencontre » dans la salle de sciences naturelles… Elle a en tête cette odeur de lavande, unique indice afin de trouver le responsable – et les réponses à ses nombreuses et angoissantes questions.

 

Car, pour Kazuko, cette faculté surnaturelle (qu’elle apprend difficilement à contrôler, plus ou moins...) n’a rien de grisant – bien loin de l’envisager comme un pouvoir ou un don, elle y voit une malédiction ! D’abord, elle n’a rien demandé. Et puis, ça en fait une « anormale »… Quand elle anticipe l’avenir, elle ne peut guère jouer qu’à la Cassandre forcément incomprise ; quand elle retourne dans le passé, c’est plus seule que jamais – les amis à qui elle a pu se confier, au premier chef Masaru et Goro, ont tout oublié… ou, plus exactement, ne se souviennent pas de ses dires pour la bonne et simple raison qu’ils ne les ont pas encore entendus !

 

Enfin, il y a cette scène terrible, qui angoisse profondément Kazuko – cet accident de la route qui pourrait bien lui être fatal… ou plus probablement à Goro. Au fond, peut-elle vraiment changer les choses, avec cette faculté hors-normes ? Ou bien ne sera-t-elle plus jamais que la spectatrice impuissante de sa propre vie et de celle des autres…

 

Il lui faut trouver le responsable de son nouvel état – pister cette odeur de lavande…

 

SIMPLE

 

Comme vous vous en doutez sur la base de ce résumé, la trame de La Traversée du temps est fort simple – du moins autant que peut l’être une histoire de voyage dans le temps, mais en évitant autant que possible les paradoxes propres à susciter la migraine chez le lecteur (fort jeune ici).

 

C’est aussi une trame passablement convenue. Encore que je ne sache pas très bien ce qu’il en était en 1965 au Japon… Ici et maintenant, cependant, c’est du déjà-lu : le texte, et derrière lui l’auteur, n’en sont pas forcément responsables, ou plus exactement il n'y a pas lieu de leur en faire le reproche, mais le sentiment demeure.

 

Le résumé de « l’adaptation » cinématographique de Mamoru Hosoda donne l’impression d’une intrigue bien plus complexe, bien plus subtile – c’est sans doute qu’elle ne s’adresse pas au même public : car la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, très clairement, vise donc un public enfantin – huit à dix ans. Je doute qu’elle puisse vraiment emballer un collégien, encore moins un lycéen ; si ce n’est du seul fait de la curiosité : lecteur adulte, après tout, j’ai voulu y jeter un œil…

 

Que l’héroïne soit une lycéenne, avec des préoccupations de lycéenne – et l’amûûûr a forcément sa place dans les derniers « chapitres », plutôt lourdement d’ailleurs – n’y change pas grand-chose : c’est bien naïf – délibérément. Non sans une certaine poésie, parfois… Et sans doute le traitement de la normalité fait-il sens ; sans doute aussi est-ce bien vu, dans cette lignée, que de présenter le don comme une malédiction... Oui...

 

Sauf que cette simplicité globale imprègne également le style de la nouvelle : c’est très, très, trèèèèèèèèès simple. Des phrases courtes et minimalistes, des paragraphes courts et directs – l’auteur ne s’embarrasse pas ici de faire dans le « joli », il adopte sciemment une plume « fonctionnelle » : en somme, il raconte une histoire – tout ce qui ne relève pas directement et sans ambiguïté du seul récit entendu le plus strictement n’a pas sa place dans la nouvelle. Tant pis pour les métaphores, les descriptions...

 

BIEN POUR LES GNIARDS…

 

D’où, en définitive, cette déception.

 

Je n’ose pas me prononcer sur la valeur « absolue » de cette nouvelle culte. Je n’arrive pas à prendre la distance nécessaire. Le fait est qu’en tant que lecteur adulte, je n’y ai pas trouvé le moindre intérêt, ou presque.

 

C’est que, encore une fois, La Traversée du temps va au-delà de la seule dimension « jeunesse » : ça ne m’arrive pas tous les jours, certainement pas, mais je peux à l’occasion lire des récits typés « jeunesse » ou « young adult », comme on dit ; mais La Traversée du temps est clairement destinée à un public plus jeune encore, bien plus jeune : enfantin. Mais de manière assez prosaïque, par ailleurs : des classiques dits de la « littérature enfantine », même au-delà du seul et si génial Lewis Carroll que j'adule, ont su emporter mon adhésion par leurs nombreux charmes, leur inventivité, leur capacité d’évocation, leur poésie… Pas grand-chose de la sorte ici – tout au plus cette odeur de lavande… Forme et fond, La Traversée du temps ne me paraît pas vraiment pouvoir toucher des adultes, tout particulièrement des adultes ayant un vague bagage SF.

 

Mais des enfants ? Là, peut-être – entendons par-là que c’est toujours possible aujourd'hui, sans doute : la nouvelle en l’état a déjà touché bien des enfants, au Japon et ailleurs, après tout… Peut-être, oui, est-ce toujours un récit à même d’emballer les plus jeunes lecteurs, avec ces personnages simples auxquels ils peuvent s’identifier, et ce récit pour le récit qui, en introduisant à la thématique (éventuellement intimidante...) du voyage dans le temps, peut j’imagine séduire et enthousiasmer – et ensuite amener à lire des variations sur le thème davantage roboratives… et migraineuses.

 

BILAN

 

Bilan ? En trois points :

1) Non, lecteur adulte, je ne te recommande pas de lire La Traversée du temps – ça n’est probablement pas pour toi, au point de constituer une déception, de la part d’un auteur dont les textes adultes m’ont paru bien autrement intéressants (ils n’ont vraiment absolument rien à voir).

2) Par contre, lecteur adulte, si tu as dans ton entourage tel ou tel gniard dans les huit à dix ans, cela peut valoir le coup de lui faire lire ce tout petit livre – avec bien sûr dans l’optique de contaminer le nabot avec la redoutable infection science-fictionneuse ! Sadique que tu es… Pas dit que mes neveux y échappent, tiens !

3) J’ai bien envie de voir le film de Mamoru Hosoda – il a l’air bien meilleur, ou plus exactement bien plus intéressant pour un adulte. Il faudra que je fasse ça, oui (mais d’abord Paprika, oui !).

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Contes de pluie et de lune, d'Ueda Akinari

Publié le par Nébal

Contes de pluie et de lune, d'Ueda Akinari

UEDA Akinari, Contes de pluie et de lune, [Ugetsu monogatari], traduit du japonais, présenté et annoté par René Sieffert, traduction relue par Ch. Haguenauer, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [c. 1776, 1956, 1997] 2010, 228 p.

 

LE GRAND CLASSIQUE DU FANTASTIQUE NIPPON

 

Voilà un immense classique de la littérature japonaise qui prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet alors que j’avais toutes les raisons de le lire : en effet, ce classique, au-delà de ce seul statut, est un recueil d’histoires fantastiques (dimension qui apparaît dans son sous-titre original, mais pas dans l’édition française), qui, à la fois, emprunte beaucoup et reproduit des schémas antérieurs (chinois, le plus souvent), et, en même temps, produit quelque chose de résolument nouveau, et d’un impact certain dans l’histoire des lettres japonaises – c’est d’ailleurs un titre essentiel du registre dit yomihon (soit « livres à lire » ; un nouveau mode de diffusion autant que de lecture), et qui a largement contribué à faire de son auteur, Ueda Akinari, un des plus grands noms de la littérature de son temps (d’autant qu’il était, ai-je cru comprendre, assez populaire, ainsi qu’un Ihara Saikaku avant lui, qui avait d’ailleurs inspiré la première manière de l’auteur, dans le registre ukiyo-zôshi, ou « récits du monde flottant ») ; peut-être même, on l’a dit, le plus grand écrivain japonais du XVIIIe siècle de notre calendrier grégorien.

 

Par ailleurs, mais dans cette continuité, c’est une œuvre qui a eu une influence considérable, à bien des niveaux – le plus marquant ou évident étant sans doute son adaptation (partielle) au cinéma par Mizoguchi Kenji, sous le titre français plus connu (et plus joli, en ce qui me concerne) de Contes de la lune vague après la pluie (je note au passage que la présente traduction de René Sieffert date de 1956, soit trois ans après que le film de Mizoguchi soit sorti et ait remporté le lion d’argent au festival de Venise, ce qui devait assurer sa diffusion et son succès en Occident ; pour autant, le traducteur et éditeur n’en fait pas la moindre mention, je ne sais pas s’il faut en déduire quoi que ce soit – tout en supposant que le succès même du film avait pu « justifier » cette traduction ?) ; un très grand film assurément, et l’occasion est donc toute trouvée de le revoir – je vais tâcher de faire ça dans les jours qui viennent, et cela débouchera peut-être (peut-être, hein) sur un autre article.

 

L’influence ne s’arrête cependant pas là : dans le registre fantastique voire horrifique, et quand bien même cet Ugetsu monogatari empruntait à de nombreuses sources, il a imposé des codes et travaillé des thématiques d’une manière qui ne pourrait être que séminale pour les « fantastiqueurs » japonais ultérieurs – et sans doute aussi bien au cinéma qu’en littérature, à vrai dire (tenez, je me souvenais de cet article établissant une passerelle entre la J-horror cinématographique dans la foulée du Ring de Nakata Hideo et les Contes de pluie et de lune) ; en cela, on peut éventuellement, j’imagine, le rapprocher du Kwaidan de Lafcadio Hearn, plus tardif (sans même parler de son adaptation cinématographique là encore, le superbe film de Kobayashi Masaki) – mais c’est bien le recueil d’Ueda Akinari qui a joué le plus grand rôle ici. Quoi qu’il en soit, c’est aussi l’occasion d’envisager, d’ores et déjà, la versatilité du genre fantastique : les fantômes et compagnie d’Ueda Akinari peuvent aussi bien susciter la peur que le rire ou l’édification… Il y a même sans doute une dimension d’exercice de style à cet égard, dans la volonté d’illustrer ces traitements différents par le menu – dimension qui se rajoute à une autre, semblable, s’exprimant dans le jeu des références et citations et la manière de se les approprier.

 

Il était donc bien temps que je lise tout ça, hein…

 

BÉNI PAR LA DÉESSE-RENARDE

 

Quelques mots sur l’auteur, tout de même ? Né en 1734 à Ôsaka, de père inconnu et de mère courtisane, abandonné par cette dernière, il est rapidement adopté par un riche marchand du nom d’Ueda, qui en fait son héritier. Aussi le jeune Akinari fait-il l’apprentissage du commerce, afin de succéder à son père adoptif le moment venu – mais c’est une carrière pour laquelle il n’a guère d’attirance…

 

Mais remontons un peu en arrière : âgé de quatre ans, notre futur auteur manqua périr de la variole – il en réchappa, mais la maladie laissa des traces, sous la forme de doigts paralysés, affliction fatale pour un lettré, et qui le rendait notamment inapte à la calligraphie. Cependant, l’auteur, le moment venu, saura faire avec, et même en rire – ainsi en usant de pseudonymes se rapportant à cette infirmité, par exemple en se dépeignant comme un crabe par essence déséquilibré.

 

L’essentiel n’est-il pas qu’il a survécu ? Lui-même en est convaincu ; avec le temps, se repenchant sur cet épisode qui aurait pu être tragique, Ueda Akinari en vient à attribuer sa guérison à l’intervention d’Inari, kami à la représentation fluctuante, tantôt mâle, tantôt femelle (même si ce dernier aspect est semble-t-il un peu plus fréquent), et associé aux renards – aux kitsune, rusés animaux ou esprits trompeurs… Pas forcément très dévot par ailleurs (mais surtout en matière bouddhique, on aura l'occasion d'y revenir), Ueda Akinari sera cependant très régulier dans son adoration d’Inari, qu’il tenait à remercier sempiternellement, une vie n’étant sans doute pas assez pour ce faire. L’anecdote est intéressante en soi, mais d’aucuns supposent que ce rapport à Inari n’est pas pour rien dans l’approche par notre auteur de la littérature et notamment des thèmes fantastiques. Je suis bien sûr incapable de trancher à ce propos… mais cette idée de tromperie me plait bien, et j'y reviendrai en définitive ; peut-être pour dire des bêtises plus grosses que moi, hein.

 

Mais pour l’heure, Ueda Akinari est donc un marchand – peu doué, et que cette activité ennuie... Il écrit déjà, en parallèle – dans une veine pouvant donc rappeler Saikaku. Et quand, dix ans après son accession à la tête de la famille Ueda, un incendie ravage son échoppe, ça ne lui déplait pas forcément…

 

Il a envie de faire tout autre chose – et d’abord d’apprendre. Il lit beaucoup, et s'instruit notamment en médecine ; c’est bien en tant que médecin qu’il sera d’abord connu de ses contemporains. Mais tant d’autres matières l’intéressent ! Sa soif d’érudition n’a pas de limites, et il acquiert un bagage considérable – le rendant bientôt apte à se livrer à des joutes philologiques, et souvent à emporter la victoire…

 

Mais ses recherches l’incitent aussi à réévaluer son œuvre littéraire en gestation. Ici, les données sont parfois quelque peu floues, mais on peut semble-t-il affirmer que l’auteur avait entamé la rédaction des Contes de pluie et de lune en 1768, et l’avait même poussée à un stade assez avancé, presque en mesure d’être publiée ; mais l’arrivée à Ôsaka d’un éminent philologue change tout : l’auteur se met à son école, dévore avec lui les sources antiques, et revient minutieusement sur ses récits inédits. Des premières ébauches, aussi avancées soient-elles, en 1768, à la publication du livre (bientôt l’exemple parfait du yomihon), huit années se sont écoulées – huit années d’un travail de précision, où l’érudition remanie sans cesse les textes, sans pour autant devenir étouffante… et surtout sans devenir stérile, risque toujours à craindre quand la citation est en tant que telle encouragée, au point même où cela peut paraître la seule chose qui importe vraiment, le seul critère de qualité aux yeux des lettrés comme des simples lecteurs, pour qui l'originalité est essentiellement suspecte !

 

Ueda Akinari poursuit sa carrière – de médecin, de philologue, d’écrivain, activités parallèles. Quelques années plus tard, il quitte Ôsaka pour Kyôto ; là-bas, la mort de son épouse l’affecte considérablement ; il devient par ailleurs aveugle, et doit dicter ses dernières œuvres. Il meurt à la capitale le 6 août 1809.

 

Un peu isolé en son temps, après la grande période au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles qui avait vu briller Saikaku (et dans d’autres registres Chikamatsu et, oui, Bashô, même si personnellement, aheum…), et avant un nouvel essor de la littérature japonaise dans les derniers temps précédant Meiji (sans même parler du cataclysme de Meiji en lui-même), Ueda Akinari est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur, peut-être le plus grand écrivain japonais de cette période, vers la fin du XVIIIe siècle.

 

REPRENDRE ET CRÉER

 

Ces Contes de pluie et de lune sont toutefois d’un abord un peu délicat, a fortiori pour un lecteur français, car ils nécessitent pour être bien appréhendés nombre de notes et des commentaires parfois pointus – que livre ici un (alors jeune) René Sieffert avec sérieux et talent, c'est véritablement passionnant.

 

(Pour l’anecdote, ces notes de 1956 sont parfois assez étonnantes quant à ce qu’elles peuvent révéler de la perception du Japon en France à l’époque – en une occasion, le traducteur nous explique même, au cas où, que les Japonais mangent avec des baguettes… Mais le plus souvent cela demeure très utile.)

 

C’est sans doute vrai de bon nombre d’œuvres de la littérature japonaise classique (et de quelques-unes de la littérature japonaise contemporaine, d’ailleurs), mais de manière particulièrement marquée ici. En effet, en conformité aux usages littéraires de son temps – et en parfait accord avec sa sensibilité de philologue –, Ueda Akinari « emprunte » énormément, et, régulièrement, il cite explicitement. Nous ne sommes ici pas du tout dans les considérations contemporaines portant sur le plagiat, et faisant de l’inventivité personnelle une vertu sans pareille : il est ici « normal » de citer ainsi, et même plus – c’est souhaitable, c’est admirable, c’est en fait exactement ce que l’on attend d’un bon auteur ! Il n'a pas à inventer, ce serait passablement louche et d'un goût forcément douteux... Rien d’étonnant dès lors à ce que l’auteur ne se « cache » pas, bien au contraire. Or ces références sont le plus souvent très cryptiques – et il n’est pas dit, pour le coup, qu’un lecteur japonais contemporain soit toujours suffisamment armé pour percevoir toutes ces références de lui-même…

 

Parmi ces références, on en compte un certain nombre de japonaises. Ainsi, dans « Shiramine », le premier conte du recueil, Ueda Akinari emprunte expressément à l’histoire du Japon, mais telle qu’elle a été rapportée dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (pas encore vraiment Le Dit des Heiké), ou même, plus exactement, dans les pièces de qui s’étaient inspirées de ces chroniques médiévales. Le genre théâtral du , rappelons-le, était assez propice à l’emploi de fantômes de toute sorte – à cet égard, la perception du fantastique littéraire au Japon était probablement assez différente de ce que nous connaissions alors en Europe : les « histoires de fantômes » étaient en fait d’ores et déjà populaires quand sont parus les Contes de pluie et de lune. Je l’avoue, la période m’avait tout d’abord incité à dresser un parallèle avec le roman gothique anglais… mais ce n’est sans doute pas très pertinent, j’ai préféré remisé de côté cette comparaison hasardeuse, que je ne mentionne que pour mémoire...

 

Un outil parfait de la citation, par ailleurs, est la poésie : Ueda Akinari cite nombre de courts poèmes, pouvant remonter (assez souvent, en fait) à l’anthologie originelle du Man’yôshû, ou, un peu plus tard mais fort loin néanmoins, aux Contes d’Ise, etc. Et des œuvres d’une tout autre ampleur peuvent aussi bien y passer, comme, expressément, Le Dit du Genji.

 

Mais les sources essentielles sont en fait chinoises – et, là encore, en pleine conformité avec les usages du temps, ce qui tombait bien pour un érudit dans le genre de l'auteur (et n’avait donc sans doute rien d’un hasard : Ueda Akinari était bien un écrivain japonais du XVIIIe siècle). L’écrivain philologue fait preuve d’une extrême érudition en la matière, citant des œuvres parfois fort antiques, parfois plus récentes – des traités philosophiques éventuellement obscurs, de la poésie bien sûr, mais aussi d’autres choses encore, des brèves anecdotes aux longs romans : d'ailleurs, si le format est tout autre, on a semble-t-il pu comparer l’essor du yomihon et le développement (bien antérieur, forcément) des romans fleuves tel qu’Au bord de l’eau. Pour les lecteurs cultivés d’alors, sans doute la plupart de ces références et citations avaient-elles quelque chose d’immédiatement reconnaissable – cela faisait donc partie des critères majeurs pour déterminer la qualité de l’œuvre. Mais maintenant ? Ça n’en est que plus cryptique encore…

 

Mais, heureusement, jamais au point de rendre la lecture des Contes de pluie et de lune ennuyeuse voire pénible. Loin de là – ouf !

 

Le tableau doit cependant être nuancé à cet égard – notamment parce que, au regard de nos critères contemporains, si différents, Ueda Akinari pourrait alors donner l’image, sinon d’un plagiaire, du moins d’un auteur « de seconde main ». On pourrait alors malgré tout l’apprécier du seul fait de sa plume – à la manière d’un exécutant brillant d’une composition due à un autre que lui… Oui, il a une belle plume ; ici, au regard de nos critères autant que de ceux d’alors, les Contes de pluie et de lune sont assurément admirables.

 

Mais il se trouve que l’auteur n’est pas ce vil « plagiaire » que nous pouvions croire – loin de là, une fois de plus ; et, en fait, c’est sans doute pour une bonne part ce qui a contribué à singulariser alors son œuvre, et à faire qu’elle mérite sans l’ombre d’un doute d’être encore lue aujourd’hui.

 

Ueda Akinari, s’il pioche dans les références du Japon classique et plus encore de la Chine, ne se contente certes pas d’assembler un patchwork d’emprunts : de ses références, il tire tout autre chose, une œuvre d’une valeur propre, et finalement toute personnelle, en dépit des citations. Pour filer la (très lourde, oui…) métaphore musicale, Ueda Akinari serait cette fois un excellent DJ : il ne se contente pas de passer des disques pour la kermesse, il assemble, copie-colle, atténue ici, appuie là… Des morceaux diffusés, ou des samples si vous préférez, surgit ainsi quelque chose de neuf et de particulier. Au point, en fait, où les sources sont de peu d’importance, tant le brio de l’exécution personnelle les transcende – elles peuvent même paraître bien fades en comparaison, à l’occasion…

 

Ceci, de deux manières. D’une part, quand il a affaire à des thèmes chinois, Ueda Akinari prend bien soin de les « japoniser ». C’est un procédé tout particulièrement sensible dans le premier des contes du recueil, « Shiramine ». La scène empruntée aux dits médiévaux japonais et aux qui s’en inspiraient est en tant que telle parfaitement nippone ; à un deuxième degré, cependant, elle débouche sur un débat politico-moral empruntant clairement à des sources philosophiques chinoises, et non japonaises ; mais, à un troisième degré, Ueda Akinari détourne le débat de sorte que les citations chinoises en viennent à éclairer expressément la situation japonaise, mais au point où ce contexte japonais en remodèle considérablement le sens : les sources primordiales traitaient de la Chine – mais en les citant ainsi, l’auteur fait qu’elles ne peuvent plus s’appliquer qu’au Japon. On n’est plus très loin de la pure création, ici – qui illustre la méthode de l’auteur, sans doute d’autant plus appréciée par les lettrés d’alors : d’une certaine manière, Ueda Akinari fait ainsi « exactement ce qu’il faut faire ».

 

Mais cela va en fait bien plus loin. D’autre part, en effet, Ueda Akinari crée bel et bien – il invente des histoires, et en invente les traitements adéquats. Ce qui, pour le coup, devait davantage perturber les lecteurs érudits d’alors… Ce d’autant plus que l’auteur n’hésitait pas, dans ce registre, à épicer ses pures inventions (ou presque, il a pu emprunter à des sources traditionnelles nippones çà et là, mais en se les appropriant de bout en bout) de références « fausses » ; pas au sens où il « créait » des citations de toutes pièces, il citait toujours à bon escient – ces références étaient « fausses » au sens où l’essentiel des contes n’en dérivait pas le moins du monde, elles étaient même parfois tout bonnement « gratuites »… même si le terme est sans doute peu approprié, car l’auteur, lui, savait très bien ce qu’il faisait, à l’évidence. C’est une dimension discrète au début du recueil, mais qui, sans que je sache s’il faut en tirer quelque conclusion que ce soit, me paraît devenir de plus en plus marquée, et enfin prépondérante, à mesure que l’on avance dans le livre. Stade appréciable, en tout cas, où nous voyons le recycleur s’affirmer, non sans quelque sourire ironique si ça se trouve, en véritable créateur et ce sans la moindre ambiguïté.

 

Autant de raisons de lire encore aujourd’hui ces remarquables contes – et, sans doute, de prendre son temps pour les lire, peut-être pas le crayon à la main, mais du moins en accordant une attention particulière au contexte historique, culturel et littéraire des textes, tel qu’il ressort de l’appareil scientifique du recueil, et des précieux commentaires de René Sieffert, qu’il vaut cependant mieux lire après coup – parler de « spoilers » serait sans doute un sacré abus en l’espèce, mais le jeu de piste, à s’engager ainsi sans préconçus, n’en est que plus enrichissant… et amusant !

LES CONTES

 

Je vais tâcher maintenant de dire quelques mots de chacun des neuf contes composant le recueil (après une très brève préface louant les fantaisies divertissantes, et remontant aux plus grands classiques, pour en louer la perfection formelle… et peut-être aussi leur potentiel subversif ?).

 

Shiramine

 

« Shiramine » est une redoutable entrée en matière, qui a de quoi désarçonner le lecteur, a fortiori français. Si un fantôme est bien de la partie, et qui suscite même une séquence surnaturelle joliment hallucinée, le propos central est cependant une sorte de dialogue philosophique, aux thématiques politiques et morales. Sa place en tête d’ouvrage n’a sans doute rien d’un hasard, et « Shiramine » entre d’une certaine manière en résonance avec le dernier conte de l’Ugetsu monogatari, « Controverse sur la misère et la fortune », au titre plus explicite à cet égard... mais sans doute d'une portée bien différente, et j'y reviendrai en temps utile.

 

Comme dit plus haut, ce premier texte s’inspire, via de célèbres pièces de , du Dit de Hôgen et du Dit de Heiji. Le héros, personnage historique, un moine errant du nom de Saigyô, se rend, au hasard de ses pérégrinations, sur la tombe de « l’empereur-retiré » Sutoku, au lieu-dit Shiramine ; dans une lecture de l’histoire s’attachant aux personnes, aux individus, plutôt qu’aux faits globaux, Sutoku a une bonne tête de « coupable idéal », de grand responsable du chaos dans lequel a sombré le Japon classique de Heian durant la deuxième moitié du XIIe siècle – évidemment, les choses étaient sans doute un peu plus compliquées que ça… Mais ça ne manque pas : alors que le moine approche le mausolée du controversé personnage, le fantôme de celui-ci se manifeste.

 

Mais il en faut bien plus qu’un fantôme pour terrifier le sage Saigyô… Et il a une petite conversation avec le défunt. Leurs échanges deviennent rapidement assez pointus, et la rencontre surnaturelle tourne à la controverse politico-morale, où le démoniaque défunt incarne le parti de la colère et de la violence, tandis que le moine est l’homme de la sagesse et du bien commun.

 

Ce qui nous amène à un autre aspect du texte, esquissé plus haut : Ueda Akinari y use de savantes références, qu’il dissémine au mieux dans l’argumentaire des deux partis – et donc de références chinoises pour l’essentiel ; on peut par exemple relever dès ce texte, mais il reviendra très souvent par la suite, Meng-tseu (de son vieux nom « français » Mencius).

 

Mais, donc, ces références étant employées par Saigyô et le fantôme de Sutoku dans un contexte spécifiquement japonais, au travers des événements de Hôgen et Heiji (avec en filigrane Le Dit des Heiké pour la suite des opérations), elles voient leur sens original subtilement altéré pour devenir pleinement nippones – et en fait inadaptées à tout autre contexte.

 

« Shiramine » est donc un bel exercice d’érudition. Les considérations politiques et morales au cœur du conte avaient sans doute une certaine résonance dans le Japon ancien, et jusque dans cette ère Edo pacifiée qui tranchait tant sur le chaos des temps féodaux (à plusieurs reprises dans le recueil, l’auteur loue ainsi le système mis en place par les shoguns Tokugawa…), mais cela nous est sans doute quelque peu lointain aujourd’hui… L’exercice est intéressant, intellectuellement, disons – notes et commentaire à l’appui, indispensables ; mais sans doute pas exactement palpitant… Heureusement, la suite du recueil ne reviendra en fait plus sur ce genre d’exercice, précieux certes, mais peut-être un peu trop. Même l’ultime « Controverse sur la misère et la fortune », nouvelle itération du dialogue philosophique, saura prendre des atours plus universels et intemporels – sans doute aussi plus personnels, et donc inattendus dans ce contexte, outre que le ton y est plus léger : « Shiramine » me fait l’effet, même dans le contexte de 1776, de quelque chose de plus… convenu, disons. Le conte, en tout cas, avait tout pour satisfaire les lecteurs érudits d’alors – en tant que tel, c’est une belle pièce, mais j’y sens (moi le béotien) un peu trop d’artifice.

 

Finalement, plus que le débat politique opposant deux figures éminentes, c’est peut-être bien le surnaturel qui séduit ici le plus, malgré tout – avec un fantôme volontiers grandiloquent, et porté sur les « effets spéciaux » !

 

Le Rendez-vous aux chrysanthèmes

 

Avec « Le Rendez-vous aux chrysanthèmes », nous passons déjà à tout autre chose. Le texte est toujours aussi bardé de références, mais il acquiert une valeur propre en tant que récit, et non dissertation philosophique maquillée en récit. Et, par ailleurs, ses références à leur tour chinoises à l’origine sont transcendées par l’auteur dans un contexte qui ne peut être autre que nippon – produisant une conclusion logique dans cet esprit, alors qu’elle est d’une certaine manière en parfaite contradiction avec le propos initial. Ce qui, sans doute, devait avoir quelque chose de surprenant pour un lecteur japonais du XVIIIe siècle – qui pouvait s’attendre à y trouver semblables références, mais pas cette ultime subversion, et ce alors même qu'elle correspond bien davantage à sa culture.

 

À en croire René Sieffert, il s’agit là, pour beaucoup, du chef-d’œuvre d’Ueda Akinari. Mais sans doute la traduction joue-t-elle ici, aussi bonne soit-elle : le fait est que je me suis bien davantage régalé avec plusieurs des textes ultérieurs. Et, par « traduction », il ne faut bien sûr pas s’en tenir ici à la seule langue, mais tout autant à la culture et à son éthique, si difficiles à rendre ; et c'est bien le problème.

 

Par ailleurs, le surnaturel ici ne vise certainement pas à provoquer la peur – moins encore que dans « Shiramine », qui ne tendait pas non plus vers cet effet, mais où le démoniaque empereur-retiré avait malgré tout quelque chose d’une figure propre à susciter l’effroi. En fait, « Le Rendez-vous aux chrysanthèmes » fait peut-être bien partie de ces textes qui, bien loin de jouer la carte de l’excès, ou d’un fantastique « transgressif » comme l’est celui des Occidentaux depuis les expériences gothiques au moins, témoigne plutôt d’un univers japonais où les morts sont intimement liés aux vivants. Aussi l’horreur ne réside-t-elle pas dans le fantôme, mais, d’abord et surtout, dans les circonstances qui ont amené le personnage à mourir – pour honorer une dette d’une manière qui nous paraît pour le moins démesurée ! –, et peut-être aussi, ensuite, dans la réaction « héroïque » de son ami (mais c’est bien l’héroïsme qui l’emporte). Réaction très nippone, donc – et pourtant surprenante pour un lecteur tel que (ce béotien de) moi : sur la base du canevas minutieusement établi par Ueda Akinari, je m’attendais à quelque texte purement mélancolique, où l’on se lamente beaucoup, sans avoir la force d’agir… En fait, il semblerait bien que ce soit le propos de l’anecdote chinoise originelle – la subversion que lui inflige l’auteur n’en est que plus déconcertante, et, tout à la fois, bien vue.

 

Une dernière chose, d’ailleurs – et ce même si René Sieffert cite l’hypothèse pour mémoire, mais sans vraiment y adhérer, car elle lui paraît pour le coup trop subtile : un critique japonais a pu arguer que l’auteur, ici, se jouait doublement du lecteur – dans la trame même de l’anecdote telle qu’il la file ; notamment, il laisse tout d’abord croire au lecteur qu’il s’agira ici d’une histoire d’amitié trahie… alors que c’est tout le contraire qui s’avèrera vrai. Bien évidemment, je ne peux certes pas me prononcer, n’y connaissant rien ; mais l’idée me paraît vraiment séduisante – car j’ai bien cru voir ce genre de « pièges » tendus par l’auteur, dans un récit habile où la part de manipulation est non négligeable…

 

La Maison dans les roseaux

 

« La Maison dans les roseaux » (une des inspirations marquées du film de Mizoguchi) témoigne là encore d’une évolution dans l’utilisation de la thématique du fantôme – et c’est peut-être, à cet égard, un texte un peu plus subtil que les précédents ? Son effet est en tout cas tout bien différent : le fantôme de « Shiramine », dans ses manifestations, avait quelque chose d’outrancier louchant sur le grotesque ; celui du « Rendez-vous aux chrysanthèmes » exprimait davantage une forme de douce mélancolie, mais dans cette idée d’un paysage où les morts cohabitent avec les vivants ; « La Maison dans les roseaux » a bien quelque chose de cette deuxième approche, mais avec un apport non négligeable : sans contrevenir pour autant à la dimension mélancolique du conte, primordiale, Ueda en effet y infuse davantage de frisson… Aussi, avec ce texte, nous rapprochons-nous peut-être de ce que nous qualifions de fantastique dans la littérature occidentale.

 

L’histoire, qui emprunte aux sources antiques chinoises, mais via cette fois, semble-t-il, un roman japonais qui avait allègrement pillé ces mêmes ultimes références, l’histoire donc est somme toute très classique : un homme guère attentif à sa femme quitte sa demeure, reste bien des années loin de son foyer pour des prétextes futiles relevant de l’auto-persuasion hypocrite, puis revient, et retrouve sa maison et sa femme… Scène surréelle, et pour cause : ainsi que le lecteur s’en doute, le lendemain, l’époux volage retrouve sa maison en ruines, et apprend d’un voisin que sa femme si fidèle, avec qui il s'est entretenu dans la nuit, est morte il y a bien longtemps, en se consumant pour son retour. Classique – efficace néanmoins. Et, donc, non exempt de délicieux frissons, même dans un registre qui n’a rien d’horrifique, mais se montre avant tout délicat…

 

Le texte, avec ses qualités indéniables, pose semble-t-il problème dans son usage des sources antiques (dimension toujours plus sensible dans le recueil, jusqu'au point où cela change en fait radicalement la donne) : Ueda Akinari y jongle avec bien des références, anciennes ou récentes, chinoises ou japonaises (il s’inspire notamment de la manière d’un épisode fameux du Dit du Genji) ; mais peut-être en fait-il un peu trop ? Et peut-être délibérément… Sur le tard, une référence appuyée paraît en effet totalement hors-sujet. Mais que faut-il en déduire ? La maladresse de l’auteur, porté à polir soigneusement ses contes, paraît assez invraisemblable – que cette maladresse n’ait affecté le texte que dans son état final, ou que ces allusions déconcertantes soient un reliquat d’un état premier du texte, qui aurait subsisté au fil des remaniements ; effectivement, ça paraît assez difficile à croire… Alors, une hypothèse : et s’il se moquait du jeu systématique des allusions ? Au moins dans une certaine mesure, et avec l’érudition qui sied au philologue habile à citer, mais au point où ça en devient caricatural ? Bien sûr, là encore, je ne suis certainement pas en mesure de me prononcer. Mais l’idée me paraît intéressante – surtout dans la mesure où, parmi les textes suivants, beaucoup semblent témoigner de la volonté de l’auteur de créer pleinement, et non seulement à partir d’un matériau ancien, et ce même s’il prisait fort ce dernier…

Carpes telles qu’en songe…

 

Nouveau changement de registre radical avec « Carpes telles qu’en songe… » : cette fois, l’auteur joue de la carte humoristique… et ça lui réussit très bien ! Cependant, le texte sait aussi manier la poésie, et joliment encore. En fait, ces deux dimensions sont intimement liées, pour un résultat magnifique : les précédents textes avaient pu éveiller ma curiosité, et me séduire par leur plume habile – mais c’est avec le bien plus léger « Carpes telles qu’en songe… » que j’ai véritablement commencé à me régaler pour l’œuvre en elle-même, et non uniquement pour ce qu’elle révèle de son époque et de la culture nippone qui allait avec.

 

Nous sommes cette fois on ne peut plus loin du frisson d’épouvante – même si quelque chose peut s’en rapprocher, une forme de tension du moins, mais d’une manière délicieusement ironique et drôle.

 

Notre héros est un peintre remarquablement talentueux – dont l’art a pu s’exprimer dans des dessins de carpes faisant l’admiration de tous. Mais le talent n’exonère pas de la mort… Et notre artiste décède.

 

Ou peut-être que non ? Il se réveille bientôt, en fait... et a une bien étrange histoire à raconter : en voie pour l’autre monde, engagé dans le cycle des réincarnations, il est devenu une carpe… Mais une carpe attrapée par un pêcheur, et qui comptait bien offrir cette belle pièce à son seigneur ! Le peintre incapable de communiquer voit s’approcher de lui le couteau du cuisinier…

 

Il y échappera, pourtant, et, de retour parmi les vivants, en tirera la conclusion, conforme à ses propres principes, de ce que l’homme de bien doit respecter la nature et la vie sous toutes ses formes. Sagesse bouddhique ou pas, les végans militants apprécieront, j’imagine.

 

Ce conte n’est cependant pas qu’une blague – même édifiante : d’une belle construction et d’une plume sans défaut, le récit adopte des atours poétiques remarquables, culminant dans cette ultime scène, fort brève et pourtant le point d’orgue de son traitement surnaturel, quand le peintre jette ses tableaux dans l’eau… et que les carpes qu’il avait si artistiquement peintes prennent vie sous ses yeux, et s’échappent dans l’onde.

 

Par une ultime pirouette, Ueda nous explique que c’est là pourquoi ce grand peintre a sombré dans l’oubli : ses toiles ont disparu… J’imagine que l’on pourrait y voir une forme de parabole sur l’art, et des plus à-propos.

 

C’est aussi un texte où la dimension référentielle était sans doute moins évidente que dans les précédents : à tout prendre, Ueda Akinari semble donc bel et bien s’émanciper quelque peu des codes lettrés qu’il avait scrupuleusement suivis jusqu’alors, et s’aventure davantage vers une création « pure », si c’est possible, guère dans les mœurs du temps, mais dont il démontre avec brio qu’elle relève bien davantage du génie que le seul maniement des classiques.

 

Un très beau texte, vraiment.

 

Buppôsô

 

« Buppôsô », qui suit, joue à son tour de la carte humoristique, de manière assez claire, tout en retournant à quelque chose de plus « épouvantable » que la jolie parabole des carpes. En comparaison, c’est probablement un texte plus mineur…

 

L’histoire en elle-même est autrement convenue : un semblant de sage, qui tient visiblement de l’auto-caricature – il est d’une certaine manière l’auteur lui-même, plus vieux, mais surtout plus pédant que jamais, à manier ainsi à tout bout de champs l’érudition philologique ! –, lors d’une excursion dans la nature (où retentit à la nuit le cri de l’oiseau « buppôsô ») fait une fâcheuse rencontre : un cortège proprement démoniaque ! Toute une troupe de guerriers morts depuis longtemps, avec à leur tête le difficile neveu de Toyotomi Hideyoshi…

 

Mais voilà : ces guerriers se piquent de poésie ! Sans doute le vieil érudit peut-il leur faire la démonstration de son savoir et de son bon goût ?

 

Au lendemain, bien sûr, notre homme ne trouve plus trace de l’assemblée des fantômes. A-t-il donc rêvé tout cela ? Peut-être est-il fou… L’hypothèse est expressément envisagée – là où, dans les contes précédents, le surnaturel avait somme toute quelque chose de « normal », qui n’appelait pas le doute. Le vieillard part donc à la ville, en quête de quelque remède… Noter que ce thème-là n’était peut-être pas innocent sous la plume du médecin Ueda Akinari – mais, plus loin dans le recueil, un autre conte traitera à son tour de la thématique « psychiatrique » (mais le mot pourrait sans doute se passer des guillemets, même pour l’époque) : il s’agit du « Capuchon bleu », plus convaincant à mon sens.

 

Car, si « Buppôsô » contient de belles pages sur la nature, et si son humour teinté d’ironie n’est certes pas désagréable, le propos paraît cependant un peu convenu, donc… C’est d’autant plus regrettable que c’est là à nouveau un texte où la dimension référentielle est au mieux problématique, laissant entendre que l’on se rapprochait là encore d’une forme de création inédite. Ce conte n’est certes pas mauvais, et il se lit avec plaisir, comme de juste, mais il pâtit de la plus grande ambition et de la plus grande adresse de ses voisins de recueil, souvent davantage enthousiasmants.

 

Le Chaudron de Kibitsu

 

« Le Chaudron de Kibitsu », par exemple – texte plus étonnant… et qui, cette fois, peut être qualifié d’horrifique sans trop tirer sur la corde. Il en ira clairement de même du suivant, « L’Impure Passion d’un Serpent », et peut-être aussi du « Capuchon bleu » ensuite. Aussi ai-je tendance à accorder la première place, de tous les Contes de pluie et de lune, à ces trois-là, qui forment un ensemble plus approprié j’imagine à mes goûts ; et ce avec la concurrence, donc, de « Carpes telles qu’en songe… ».

 

« Le Chaudron de Kibitsu », malgré un thème finalement très banal, dépasse à son tour le registre référentiel – on n’a finalement guère suggéré de sources, et encore moins de sources convaincantes… Péché d’originalité ? Péché pour l’époque peut-être, mais qui, aujourd’hui, ne fait plus sens – et la réalisation parfaite de cette histoire fortement teintée d’épouvante emporte donc la conviction du lecteur contemporain.

 

Ici, le fantôme fait peur – bien plus que le grotesque Sutoku, ou, dans un registre proche, la cohorte du conte précédent, aux faux airs de « chasse sauvage »… sans même parler bien sûr du samouraï loyal du « Rendez-vous aux chrysanthèmes », dont la fonction est tout autre. Mais, dans « Le Chaudron de Kibitsu », on dépasse allègrement le vague frisson de « La Maison dans les roseaux » : ici, nous ne sommes en fait pas bien loin de la terreur pure et simple…

 

Sur une base très proche, par ailleurs : il s’agit à nouveau du fantôme d’une femme délaissée par un époux inconstant et égocentrique. Mais si la femme morte de « La Maison dans les roseaux » représentait, sous une forme douloureusement mélancolique, le modèle de la femme fidèle jusqu’à l'agonie, celle du « Chaudron de Kibitsu » se mue en esprit vengeur, qui compte bien faire payer au coupable époux le sort terrible de la femme délaissée et poussée au trépas !

 

Noter, par ailleurs, que cela n’implique pas que la femme elle-même ait eu quelque chose de maléfique de son vivant : pas le moins du monde, en fait ! Et ce quand bien même, dans son propos, le conte fait preuve d’ambiguïté, prétendant dénoncer les méfaits des « épouses abusives », quand ce sont peut-être davantage les « maris faibles » (et infidèles ?) qui sont à blâmer, dans une galerie de personnages où, par ailleurs, la femme bientôt fantôme est à tout prendre bien plus aimable que tous les autres hommes et femmes du récit, dans sa famille même…

 

Mais l’esprit qui jaillit de son cadavre n’a finalement plus rien à voir avec elle : ectoplasme de vengeance pure, il a pour seul et unique but de terrifier et tuer ! Ce qui, en passant, m’a ramené à l’anecdote citée par Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon, de ce fonctionnaire idéal, loyal et bon, qui, une fois mort, devient un redoutable esprit, générateur d'épidémies et de tremblements de terre, et qu’il faut donc s’accommoder par des honneurs posthumes ! À ceci près, bien sûr, que l’esprit vengeur de la femme délaissée n’a que faire de semblables gratifications : seul compte pour elle de châtier le coupable.

 

L’époux volage, prenant conscience de la menace, a recours aux bons offices d’un occultiste, grand connaisseur de l’ésotérisme chinois, et qui lui fournit des talismans à disposer autour de son logis pour en barrer l’entrée au cruel fantôme (et c’est là, sans doute, quand l’esprit trépigne de rage en faisant le tour de la maison qu’il assiège, ne trouvant aucun passage à emprunter, que le récit approche de la sensation de terreur avec une maestria notable) ; il lui dit par ailleurs qu’il ne doit sous aucun prétexte sortir de sa maison en proie au fantôme durant quarante-deux jours très précisément ! Je ne vous surprendrai pas en avançant que notre détestable bonhomme, pour le coup, n’est pas très habile avec les chiffres…

 

Une réussite incontestable, et le premier véritable moment d’horreur dans un recueil qui ne joue qu’occasionnellement de cette carte. Mais son sommet, à ce niveau, réside très probablement dans le conte suivant…

L’Impure Passion d’un serpent

 

« L’Impure Passion d’un serpent », qui est le second conte de l’Ugetsu monogatari à avoir été repris dans le film de Mizoguchi, est aussi et de loin le plus long de ces récits fantastiques. C’est aussi, dans la lignée du précédent, celui qui relève le plus de l’épouvante.

 

Au cœur du récit, nous trouvons un jeune homme – le troisième avatar, dans le recueil, du fils guère désireux de prendre la succession de son père, et la fuyant d’une manière ou d’une autre… Au vu de la biographie de l’auteur, cela n’a sans doute rien d’un hasard. D’ailleurs, de ces trois exemples, il est probablement à la fois celui qui se rapproche le plus d’Ueda Akinari lui-même (car il vise une carrière de lettré), et, disons-le, il est bien plus sympathique que les sales types de « La Maison dans les roseaux » et du « Chaudron de Kibitsu »… Même si Ueda Akinari se livre à une forme d’autocritique, là encore, en dépeignant le jeune homme comme un peu fat.

 

Mais il est globalement une victime, cette fois – la situation est donc retournée. Peut-être y a-t-il une part de responsabilité, mais il est sans doute plus à plaindre que ses prédécesseurs – car en proie à un monstre, un serpent qui est tombé amoureux de lui, et s’est fait femme pour le séduire… Inévitablement, cela m’a renvoyé à La Femme-serpent, génialissime manga de Umezu Kazuo, même si le traitement est forcément différent : c’est la relation de couple qui est ici tragique et terrible, et les petites filles n’y ont pas leur place.

 

La longueur inaccoutumée du récit permet à l’auteur de soigneusement mettre en place son cadre et ses personnages, au bénéfice de l’ambiance. Le conte en lui-même n’est pas aussi « uni » que les vignettes précédentes, ce qui permet de narrer une histoire au long cours, riche en rebondissements – qui n’ont certes rien de surprises pour un lecteur qui sait d’emblée ce qu’il en est, mais qui n’en sont pas moins habilement conçus. Et l’amour dévorant de la femme-serpent a bien quelque chose de terrifiant, jusque dans ses vengeances mesquines à l’encontre du jeune homme adoré mais qu’il est tellement tentant de tourner en bourrique… quand il ne s’agit pas purement et simplement de se venger de quelque tort réel ou imaginaire qu'il aurait causé : même amoureuse, la femme-serpent est foncièrement maléfique, et c’est tout d’abord l’objet de ses désirs qui en fait les frais ! Voyez ainsi l’épisode où le jeune homme est accusé d’un vol qu’il n’a pas commis – mais bel et bien son amoureuse hors-normes ; sa réputation n’en est pas moins ruinée…

 

Et c’est justement en raison de cette longueur et de ces rebondissements que le conte tient toujours un peu plus du cauchemar. Et jusque dans les solutions proposées pour y mettre fin ? Comme dans « Le Chaudron de Kibitsu », l’occultisme traditionnel est de la partie ; mais si un authentique sage permet bel et bien de mettre un terme aux exactions de l’esprit démoniaque (en cela le conte se finit « bien », ce qui n’avait rien de gagné, surtout au regard des précédents dans le recueil même), passe tout d’abord un imposteur, un charlatan, qui ne se contente pas de se ridiculiser pour son faux savoir…

 

De l’ensemble des Contes de pluie et de lune, celui-ci est peut-être le plus « moderne » : il se lit en tout cas comme un très bon récit fantastique, habilement conçu et toujours efficace – probablement le sommet du recueil avec le bien différent « Carpes telles qu’en songe… ».

 

Le Capuchon bleu

 

Encore un récit louchant sur l’horreur, ensuite, mais tout autre : « Le Capuchon bleu ». Un texte passablement étonnant – où le bouddhisme zen se mêle de psychiatrie, avec pour sujet un mort-vivant anthropophage anticipant de beaucoup les films de zombies ! Si, si…

 

L’horreur est en fait ici plus marquante que le surnaturel à proprement parler, d’ailleurs. Les deux aspects se rejoignent dans une certaine dimension graphique, avec ce redoutable homme changé en démon, et dont la turpitude marque son apparence même de mort-vivant, sans même parler des tableaux horribles que sa malfaisance meurtrière suscite.

 

Mais, d’une certaine manière, Ueda Akinari se livre ici à un exercice de « rationalisation du surnaturel » (exercice souvent périlleux, je ne vous apprends rien) : le mort-vivant et sa décomposition sont des façades ultimes, peut-être métaphoriques ; car cet « homme changé en démon », ou « possédé par les démons », selon les mots de la populace (qui est ici nippone, mais aurait très bien pu être européenne, pour le coup), est sans doute tout simplement… un fou.

 

Il s’agit donc de le soigner – l’auteur médecin n’entend pas dire autre chose. Et il met en scène un moine zen qui y parvient – ce qui est assez intéressant : en effet, Ueda Akinari, cela a été rapidement mentionné et ressort de plusieurs des Contes de pluie et de lune, n’était pas un bouddhiste dévot – et il critiquait volontiers, de manière parfois très cinglante, les dérives superstitieuses de la foi bouddhique populaire. Ici, c’est différent – car la méditation zen, la quête du satori au travers d’exercices spirituels mais tout autant intellectuels, et ce qu’elle soit porteuse de salut ou pas, lui paraît constituer au moins une thérapie pertinente et efficace, et c'est tout ce qui importe.

 

Enfin, ce texte, décidément plus riche qu’il n’y paraît, n’est pas non plus sans humour – un humour que j’aurais tendance, de manière sans doute un brin excessive et peut-être parfaitement hors de propos, à rapprocher d’un certain gore rigolard contemporain, un héritage du Grand-Guignol où l’horreur fait rire…

 

Controverse sur la misère et la fortune

 

L’ultime conte de l’Ugetsu monogatari, en miroir du premier, consiste en un dialogue philosophique, mené par un homme et, non pas un fantôme à proprement parler, mais l’esprit de l’or… Et, du coup, c’est en fait un texte on ne peut plus différent de « Shiramine ». Même si, dans son ton en apparence autrement léger, il renvoie en fait à des questionnements philosophiques, politiques et moraux d’ampleur non moindre : il est « sérieux », ainsi que son prédécesseur, et, en encadrant les sept contes à la forme plus « classique », tous deux s’associent pour conférer à l’ensemble ce caractère sérieux.

 

L’esprit de l’or, ici, n’a rien de la démesure grotesque de l’empereur-retiré : il n’a aucunement l’intention de faire peur, et l’horreur est absolument hors-sujet dans ce texte. L’esprit bonhomme est en fait complice de son interlocuteur, et leurs échanges n’ont absolument rien de venimeux ; c’est qu’ils ne visent pas à se convaincre l’un l’autre dans une opposition conflictuelle, mais tendent plutôt à bâtir une éthique par accrétion, ensemble, l'un se retrouvant toujours dans les paroles de l'autre.

 

Mais quelle éthique ? À tout prendre, celle d’un marchand bourgeois… et ce quand bien même l’interlocuteur de l’esprit de l’or est un samouraï – un personnage dont une anecdote historique dressait un portrait peu flatteur en mettant en avant son goût de l’or… ou plutôt de l’économie.

 

Rien de plus éloigné des prétentions politiques de Sutoku et Saigyô, alors ? C’est pas dit. Car le propos est sans ambiguïté : les bushi ont bien tort de dénigrer les richesses, au seul bénéfice des compétences martiales et « spirituelles ». Ils feraient bien, en fait, de s’inspirer davantage de ces bourgeois qu’ils méprisent en tant qu’inférieurs (dans la société de caste des Tokugawa, par ailleurs à nouveau loués) ; parce que les guerres se gagnent au moins aussi souvent avec l’argent qu’avec le sabre – et probablement davantage. Les guerriers méprisant l’or au nom de préceptes ancestraux en rien fondés, et par ailleurs détachés des réalités d’un monde qui change, pourraient bien perdre des guerres pour ne pas avoir accordé sa valeur à un outil crucial de la victoire – piètres stratèges…

 

Le ton est léger, mais le fond sérieux. Par ailleurs, la controverse est sans doute davantage universelle et intemporelle que celle opposant le moine et le fantôme dans « Shiramine » ; nul besoin, dès lors, de noyer le texte sous les références lettrées, qui rendaient la lecture du premier conte passablement ardue. Pas plus mal…

 

DIVERTIR ET TRANSFORMER ?

 

Ce dernier texte a peut-être un autre intérêt, enfin – qui implique de revenir sur la construction du recueil dans son ensemble, en justifiant le parallèle avec « Shiramine ». Attention, je vais peut-être m’avancer un peu loin, là…

 

Mais c’est comme si, de « Shiramine » à « Controverse sur la misère et la fortune », l’auteur érudit avait en fait tendu un piège à son lecteur lettré. Il avait capté son attention avec des contes bardés de références classiques et de pensée chinoise, des contes adéquats, conformes aux mœurs du temps… mais pour ensuite, insidieusement, l’égarer dans des compositions souvent bien plus personnelles, et raillant même parfois le systématisme des allusions philologiques. Au fil des pages, la création « pure » prend de plus en plus d’importance, et les sources sont toujours un peu plus remisées de côté, au point même de s’en passer tout bonnement, parfois (ou d’en avancer de « fausses », ce qui revient au même) ; d’ailleurs, même quand elles sont bien là, les inspirations chinoises comme japonaises voient leur sens changer en profondeur, y compris au point où le conteur peut dénigrer quelque peu le folklore le plus superstitieux pour avancer des considérations plus « rationnelles ». Ceci, cependant, sans jamais perdre de vue la qualité essentielle de « divertissement » de l’ensemble ; mais l’ultime conte est là pour rappeler que le divertissement fantaisiste, louable en tant que tel, peut sans contradiction véhiculer des messages plus profonds – éventuellement plus en phase avec le moment présent que les antiquités supposées fonder les récits.

 

J’ai ainsi le sentiment d’un auteur qui, après avoir feint d’être aussi « réactionnaire » que ses concurrents lettrés, a en fait bâti une œuvre prosélyte, et qui, en rendant hommage au classicisme, sait en définitive s’en éloigner pour proposer une littérature ancrée avant tout dans le présent, et dégageant, à terme, les grandes lignes d’une évolution possible, tournée vers le futur. Ultime tromperie de l'homme béni par Inari ?

 

J’exagère peut-être un peu, oui… Il n’est pas exclu que je raconte n’importe quoi, ici, en fait.

 

Mais demeure un fait plus objectif : la très grande qualité de ces Contes de pluie et de lune, bien dignes de leur réputation ; le recueil est un chef-d’œuvre, habile en tous points, plus subtil encore qu’il n’y paraît – en bon recueil « fantastique », il mêle avec brio et sans contradiction le divertissement et la profondeur, pour un résultat toujours imparable.

 

C’est, certes, une œuvre d’un abord parfois ardu : notes et commentaires sont ici indispensables. Je suppose qu’on peut s’y noyer, au point de rendre la lecture du tout pénible… Et tout particulièrement, en fait, dans le premier texte du recueil, « Shiramine », entrée en matière qui fait sens dans le contexte de composition de l’ouvrage, mais qui ne facilite vraiment pas la tâche du lecteur français contemporain. Mais je vous engage franchement à dépasser cette première impression : le livre en vaut la peine, et c’est peu dire.

 

Allez, un de ces jours, je me refais les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi Kenji, je vous en parlerai peut-être…

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 3, [Satsuma gishiden], traduction du japonais [par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 208 p.

 

LES SAMOURAÏS BIENTÔT TERRASSIERS

 

Retour à la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, de Hiroshi Hirata, avec ce troisième tome aussi différent du deuxième que le deuxième l’était du premier. La cohérence de la série demeure, pourtant, par quelque miracle. Par contre, la dimension « documentaire » du récit est toujours un peu plus marquée – et, ai-je l’impression, de manière un peu moins convaincante ici ?

 

Ce troisième tome n’est certes pas mauvais, mais m’a tout de même paru bien inférieur aux deux précédents – peut-être avant tout, cependant, parce que le questionnement moral essentiel de la série prend ici des atours qui me parlent moins ?

 

Ce troisième volume est focalisé sur une série d’histoires d'abord assez brèves destinées à mettre en scène tant les difficultés des fiefs affectés par les crues récurrentes que le comportement des samouraïs de Satsuma une fois arrivés sur place, avant de se mettre véritablement au travail.

 

« L’ampleur » du récit est du coup peut-être un peu moindre, et ce d’autant plus que les « héros » détaillés dans les deux premiers tomes sont largement absents – si ce n’est Jûzaburô Gondô dans le dernier épisode ; Sakon Shiba n’apparaît pas, et, sauf erreur, on se contente de mentionner le conseiller Hirata.

 

En même temps, revenir à un tableau plus « terre à terre » était sans doute à propos, eu égard au traitement des événements dans ce troisième tome… Surtout, disons, quand ce sont les particularismes locaux et la forme exacte des travaux à entreprendre qui occupent le devant de la scène.

 

On peut noter, je suppose, que ces récits-là sont entourés par deux autres, le premier et le dernier, qui jouent peut-être davantage du thème samouraï « classique », opérant sans doute la bascule qui est justement le propos de la série.

 

Ensemble, ces cinq épisodes, ainsi enchaînés, sont tous à leur manière l’occasion de dilemmes moraux variés, dressant un tableau complexe des difficultés (et le mot est faible) rencontrées par l’ensemble des protagonistes de l’histoire, paysans locaux toujours à la merci d’une crue fatidique, et samouraïs de Satsuma à l’honneur chatouilleux, néanmoins bien obligés de jouer aux terrassiers...

 

Enfin, dernier aspect global à mentionner avant de s’aventurer dans les épisodes, un par un, la mort, ou le rapport peu ou prou pathologique à la mort, occupe toujours une place centrale : les suicides ne manquent pas, ici, sans doute plus nombreux que les meurtres et duels…

 

L’ARRIVÉE DANS LES RÉGIONS DE MINO ET OWARI

 

Le premier épisode rapporte l’arrivée des samouraïs de Satsuma dans les régions de Mino et Owari où ils doivent exécuter les travaux d’aménagements fluviaux – on enchaîne donc directement depuis la fin du tome 2, qui annonçait leur arrivée pour le lendemain. Cet épisode détaillait par ailleurs la mesquinerie des autorités shogunales, qui interdisaient aux locaux de faire quoi que ce soit pouvant faciliter la tâche et adoucir le sort des hommes du clan Shimazu… Cette fois, ils découvrent eux-mêmes ce qu’il en est, auprès des paysans qui leur expliquent, gênés, la situation : impossible de faire quoi que ce soit pour eux – ne serait-ce que de leur offrir du saké ou les inviter à prendre un bain !

 

Mais, globalement, les samouraïs de Satsuma demeurent stoïques face à ces vexations diverses – ils avaient pourtant failli exploser, au tout début de l’épisode, quand ils avaient appris que le coût des travaux… serait en fait le double de ce qui avait été annoncé, un montant déjà exorbitant pourtant, déjà en mesure de ruiner le clan Shimazu, aussi riche soit-il ! Mais les plus calmes gèrent les plus impulsifs…

 

Le cœur de l’épisode est sans doute ailleurs – quand un vieux paysan du coin se met de la partie. Au milieu des remerciements des siens, qui ne peuvent donc pas avoir de conséquences « matérielles » le plus souvent, lui se montre plus agressif, même si c’est d’un ton courtois, qui ne trompe à l'évidence personne. Les fiers samouraïs de Satsuma sont-ils vraiment prêts à se faire terrassiers, eux qui ont préféré prendre leurs sabres avec eux plutôt que des outils adéquats, des pelles par exemple ? Les provocations du vieillard sont d’autant plus cinglantes que les hommes du clan Shimazu, à prendre le temps d’y réfléchir, sont bien contraints de reconnaître qu’il n’a pas tort… Sont-ils vraiment prêts à aller jusqu’au bout ? Peuvent-ils vraiment s’investir dans ces travaux comme ils le feraient dans une bataille ? Sont-ils prêts à mourir à la tâche ?

 

Le thème morbide étant introduit, nous savons sans doute très bien comment cela se terminera… La tension n’en est pas moins remarquable, qui fait de cet épisode une excellente entrée en matière – rude, empreinte de gravité, pertinente assurément.

 

À noter qu’un des samouraïs commente toute la scène à la première personne, procédé plutôt bien vu – j’ai cru un instant qu’il s’agissait de Jûzaburô Gondô, mais ce n’est semble-t-il pas le cas ?

 

RICHES ET PAUVRES FACE À LA MORT

 

Les trois épisodes qui suivent, et qui constituent donc le milieu du volume, se focalisent ainsi que dit plus haut sur les particularismes locaux – exposés à mesure que les samouraïs de Satsuma découvrent leur lieu de travail, et les implications éventuelles de leur entreprise.

 

La documentation, toujours essentielle dans cette série, l’est sans doute plus que jamais ici – même si la première double page du premier épisode consistait déjà en une carte de la région, extrêmement complexe… Pour le coup, c’est à la fois un atout et une difficulté – car, cette fois, le didactisme est sans doute de la partie.

 

Pour autant, la découverte progressive de la situation par les samouraïs, absolument inconscients à l’origine de ces données de base, est sans doute bien menée. C’est surtout que les dilemmes moraux épicent cette découverte, jouant à nouveau d’une tension pas si éloignée sans doute de celle du premier épisode…

 

Enfin, il faut relever combien ces différentes affaires appuient toujours un peu plus sur l’opposition entre riches exploitants et paysans pauvres – le pragmatisme égoïste des premiers ne s’embarrassant certes pas de craintes quant au sort potentiellement fatal des seconds. Nulle surprise sans doute à ce que Hroshi Hirata prenne le parti des humbles, mais il fait ça habilement – aussi moralement fautifs soient les propriétaires, ils ont ainsi des arguments à avancer, peut-être pas à même de convaincre le lecteur, tant ils sont égocentriques, mais permettant de montrer combien les diverses situations exposées sont complexes… au point peut-être de les rendre bel et bien indifférentes aux principes les plus nobles ?

 

LE « TERTRE VITAL »

 

Le premier exemple de ces dilemmes est bel et bien une question de vie ou de mort – sans la moindre ambiguïté à ce propos. Si les crues dans la région sont aussi terribles, c’est notamment parce que les terres agricoles autant que les habitations sont régulièrement situées à un niveau inférieur à celui des rivières. La majeure partie du temps, cela ne pose pas de problèmes, mais, en cas de crues, les zones plus basses sont inondées, et les eaux furieuses emportent tout – récoltes et habitants.

 

Pour s’en prémunir, les plus riches élèvent leurs constructions sur des monticules dépassant le niveau de l’inondation, mais les pauvres ne peuvent se permettre de voir les choses ainsi – et aussi « individuellement ». La coutume de la région les incite donc à construire en commun des « tertres vitaux », pas des habitations à proprement parler, mais de simples élévations de terrain destinées à un usage collectif – un refuge temporaire pour les paysans aux demeures submergées, le temps que le niveau de l’eau baisse et leur permette de rentrer chez eux… ou plutôt de constater les dégâts. Ces tertres sont bel et bien vitaux : sans eux, les paysans pauvres sont condamnés.

 

Ils n’en suscitent pas moins des conflits… surtout quand il s’agit, comme ici, d’élever semblable tertre sur les terres d’un propriétaire guère désireux de sacrifier ainsi ses richesses au bénéfice supposé de pouilleux qui croient, au seul nom de leurs craintes, pouvoir accaparer le bien d’autrui ! Aussi détestable soit le personnage, et brutal au travers de ses sbires, ses arguments, dans un registre distinct de celui de la morale, sont effectivement défendables : l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît. Il faudra bien toute la sagesse d’un samouraï de Satsuma pour trancher la question… même si la cause des humbles est nécessairement la nôtre – en fait, la violence de l’hostilité entre les deux camps constitue elle-même un argument de taille !

 

LES MŒURS DES WAJÛ

 

L’épisode suivant, « Les Mœurs des wajû », est très proche dans son déroulé – mais se montre astucieux en décalant, disons, la thématique directement morbide, pour s’intéresser d’abord à des questions d’ordre économique, d’une certaine manière – questions qui, à terme, peuvent très bien s’avérer aussi fatales pour les paysans que dans « Le ʺTertre vitalʺ », mais pour l’heure indirectement.

 

Les wajû, à l’origine, désigne des « îles » ou « îlots » dans les méandres complexes des rivières – mais le terme a ensuite été appliqué aux zones à l’intérieur des terres tout aussi susceptibles que les îlots de disparaître sous les flots en cas de crue.

 

Or tous les résidents ne sont pas logés à la même enseigne – notamment en raison du niveau des villages par rapport au lit de la rivière : en cas de crue, les conséquences peuvent être tout autres ; or certains paysans sont portés à faciliter la tâche de la nature…

 

Ici, un conflit oppose deux villages voisins, mais dont le premier est bien plus haut que le second – l’évacuation des eaux des crues, ou même peut-être en sens inverse leur rétention, peuvent avoir des conséquences terribles. Et si, là aussi, nous sommes portés à adopter instinctivement la cause des paysans humbles du village le plus bas, le tableau n’en est pas moins complexe…

 

Pour décider de la question, il faudra tout le courage d’un samouraï de Satsuma opportun, qui passait là par hasard et ne savait rien de la question. Nous savons bien sûr comment cela va se terminer… et sans doute peut-on y voir un reflet (inversé, donc ?) du vieillard agressif du premier épisode.

 

LES BATEAUX DES WAJÛ

 

Ces trois premiers épisodes étaient assez brefs, et d’un format comparable, tournant autour de la trentaine de pages chacun. Les deux derniers épisodes du volume sont plus longs – quelque chose comme une soixantaine de pages chacun.

 

Hélas, « Les Bateaux des wajû » ne m’a pas vraiment convaincu… Mais c'est compliqué, là encore.

 

Il poursuit les thèmes esquissés dans les deux épisodes précédents, en se focalisant encore davantage sur les seules réalités locales, sans qu’il y ait nécessité cette fois pour les samouraïs de Satsuma d’intervenir ; par ailleurs, il s’agit bien à nouveau d’une opposition entre un riche exploitant (exploiteur) et des paysans pauvres pour lesquels il n’a que mépris… Mas il n’y a plus ici la moindre ambiguïté : le riche propriétaire est cette fois, non seulement un gros connard, mais aussi quelqu’un dont le pouvoir repose sur la seule force – à la différence de ses prédécesseurs des deux épisodes précédents, lui ne peut faire appel au droit, sinon à la seule loi du plus fort, et pas davantage à la morale, ou sinon une morale de prédateur… Disposant du monopole des bateaux de commerce sur les rivières locales, il en profite pour s’approprier toujours davantage de terres et de bénéfices.

 

Mais certains paysans pauvres ne comptent pas se laisser faire – et, à leur tête, le nommé Ginji. Et ils sont prêts à se battre. Mais les Owari-ya se sont emparés de la famille de Ginji, et menacent d'en exécuter les membres si Ginji et ses hommes ne cèdent pas !

 

Or Ginji laisse faire – il laisse son ennemi massacrer ses parents.

 

Jusqu’ici ça fonctionne assez bien – il y a là encore une vraie tension, quelque chose d’horrible se déroule sous nos yeux : que les victimes de la barbarie de l’oppresseur se montrent stoïques et braves face à la mort ou autrement faibles et geignardes, ce ne sont au fond que des avatars différents et tout aussi puissants de l’homme confronté à sa fin. L’entourage de Ginji est outré par la scène – et ses récriminations participent de l’effet produit.

 

Mais Ginji laisse faire, donc – au point de susciter la perplexité, puis la haine, de ses propres partisans. Il se battra enfin, quand le massacre aura été mené à terme ou peu s’en faut, et l’emportera – et tous alors de louer son courage et sa détermination ! « Détermination », oui : c’est le mot clef du récit...

 

Là, je dois avouer voir eu du mal – surtout, sans doute, pour des raisons culturelles : je ne comprends tout simplement pas le procédé de Ginji, je ne comprends pas pourquoi il ne s’est pas battu d’emblée… Je crois être bien conscient des difficultés d’ordre éthique que la confrontation des pensées occidentale et japonaise peut susciter – en fait, c’est à n’en pas douter justement une des choses qui m’intéresse tout particulièrement dans nombre de lectures récentes… et aux premiers chefs les gekiga de Hiroshi Hirata, ou Lone Wolf and Cub !

 

Pourquoi donc cela ne passe-t-il pas cette fois ? Au-delà du questionnement de la motivation de Ginji (peut-être trouble, d’ailleurs : la fin de l’épisode, en le montrant triomphant des Owari-ya, pourrait laisser entendre qu’à terme il ne se montrerait lui-même pas forcément beaucoup plus « juste » ?), même si ce questionnement est central, je crois que, ce que je n’ai pas compris et apprécié ici, c’est que, en « décalant » la morale samouraï sur une population paysanne, l’auteur l’a surtout rendue plus unilatéralement admirable – dimension déjà sensible dans l’épisode précédent, via un samouraï cette fois, mais c’est peut-être la répétition qui accentue l’effet ; or, dans l’épisode précédent, le samouraï s’attirait les louanges de la foule en se sacrifiant lui-même – ici, Ginji obtient le même résultat… en sacrifiant les autres ?

 

Un atout essentiel des BD de Hiroshi Hirata que j’ai lues, et là encore de Lone Wolf and Cub tout autant, c’est le questionnement de la morale samouraï – et tout particulièrement de cet « honneur », au cœur du propos dès les titres ; ici, pourtant, les louanges me paraissent presque virer à la caricature d’une notion convenue et démonstrative de « l’honneur » des bushi ; rien d’étonnant dès lors, je suppose, si je ne m’y reconnais pas, tant c'est la remise en cause de ces principes qui me parle avant tout...

 

LE TRANSFERT DE JÛZABURÔ

 

Le dernier épisode, aussi long que le précédent, retourne cependant sans ambiguïté aux authentiques samouraïs de Satsuma – et non à leurs dérivés paysans et locaux. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de rappeler à notre bon souvenir un des quelques personnages principaux de la série : Jûzaburô Gondô.

 

Les samouraïs de Satsuma, dans cette phase qui précède les travaux à proprement parler, leur offrant l’opportunité de découvrir les lieux et leurs us et coutumes, sont comme de juste dévorés par la rancœur, en raison du traitement inqualifiable que le shogun leur impose ; mais ils obéissent tant bien que mal aux consignes du clan Shimazu, découlant de la politique prônée par le conseiller Hirata…

 

Ils ont cependant bien besoin d’un exutoire. Or, depuis leur départ de Satsuma, ils ne sont pas livrés à l’entraînement emblématique de leur école – consistant à frapper de 3000 coups de sabre un piquet, en hurlant, chaque matin : c’est ce qu’il faut faire !

 

Les samouraïs se livrent donc à leur exercice – un exercice bruyant… Un samouraï solitaire les accoste après coup, qui leur dit être au service des paysans locaux ; or les cris des samouraïs de Satsuma les ont proprement terrifiés… Il demande réparation pour les pauvres paysans.

 

Le jeune samouraï est moqueur ; en écho du vieillard du premier épisode, il ne dissimule guère, sous son expression globalement courtoise, une volonté affichée d’humilier les hommes du clan Shimazu… et ce d’autant plus qu’il est bien conscient que ses antagonistes ne pourront rien faire contre lui : la politique du conseiller Hirata est catégorique à ce propos ! Sa motivation est trouble, mais les faits parlent pour eux-mêmes.

 

Aussi le samouraï trouve-t-il un moyen particulièrement dégradant d’obtenir réparation, justement en s’inspirant d’une scène impliquant le conseiller Hirata dans le volume précédent : les paysans jetteront des pièce à la figure des samouraïs, qui devront encaisser (si j’ose dire) comme les vulgaires travailleurs qu’ils sont !

 

L’idée n’enchante certes pas les fiers bushi, qui sont toujours un peu plus humiliés, jour près jour, dans cette affaire… Mais effectivement : ils ne peuvent même pas protester.

 

Si ce n’est que se trouve parmi eux le jeune et bouillant Jûzaburô Gondô… Certes, en vassal fidèle, il acceptera le châtiment sans se plaindre. Mais après…

 

L’épisode m’a davantage parlé que celui qui précède – car le duel rhétorique est bien géré, avec une tension admirable, et les motivations de tout un chacun me paraissent plus compréhensibles. Dans la construction de ce troisième volume, cet ultime épisode opère de nombreux renvois, mais toujours avec pertinence. Ce n’est sans doute pas le moment le plus brillant de la série jusqu’alors, ni même de ce volume sans doute – même avec leur documentation cette fois écrasante, les épisodes 2 et 3 m’ont sans doute davantage parlé, en mettant l’accent sur de complexes dilemmes ; de même pour le sévère vieillard du premier épisode. Mais ça marche.

 

CONCLUSION

 

Globalement, il me paraît clair cependant que ce troisième volume m’a nettement moins parlé que les deux précédents. Encore une fois, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là ! Même le quatrième épisode, avec l’indiscernable Ginji, n’est pas mauvais – il m’a seulement moins parlé. Les autres épisodes, a fortiori, ne méritent pas vraiment de blâme…

 

Mais il manque ici quelque chose, qui faisait des deux premiers tomes de si brillantes réussites. Un je ne sais quoi dont j’espère qu’il reviendra, d’une manière ou d’une autre, dans les trois tomes qui restent – puisque nous en sommes bien ici à la moitié de la série.

 

Nous verrons bien – car je ne compte certes pas m’arrêter là

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Cent Onze Haiku, de Bashô

Publié le par Nébal

Cent Onze Haiku, de Bashô

BASHÔ, Cent Onze Haiku, traduits du japonais par Joan Titus-Carmel, Lagrasse, Verdier, 2003, 128 p.

 

Ces petits machins,

Le fait est – j’y capte Z...

Lire autre chose, oui !

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Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

Publié le par Nébal

Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

JESTAIRE (Alex), Contes du Soleil Noir : Crash, illustrations de Pablo Melchor, Vauvert, Au Diable Vauvert, coll. Hyperfictions, 2017, 117 p.

 

DE TOURVILLE AU SOLEIL NOIR

 

En…

 

Ah oui, putain, 2007, quand même, OLD...

 

En 2007 donc, sur l’injonction d’un camarade, j’avais lu et globalement beaucoup apprécié Tourville, premier roman d’un certain Alex (D.) Jestaire, publié Au Diable Vauvert – un gros monstre touffu, excessif, bardé de références, et dans l’ensemble très enthousiasmant, jusque dans son style oral suscitant comme tel les comparaisons inévitables (et je n’ai pas été le dernier à faire ce genre de comparaisons), et tout autant les critiques. Depuis, silence radio (ou presque – il y avait au moins un roman en 2010)…

 

Et voilà-t-y pas qu’Alex Jestaire nous revient, et au Diable encore, mais dans un format bien différent : le nouveau roman du bonhomme fait dans la centaine de pages tout mouillé, en gros caractères et avec des illustrations (chelou, pertinentes) signées Pablo Melchor. Le jour et la nuit, par rapport à Tourville. Sauf que c’est un peu un leurre… En effet, le présent Crash inaugure en fait une série de cinq courts « romans » titrée Contes du Soleil Noir – les quatre autres volumes devraient paraître courant 2017, l’un après l’autre. On verra si ce format est pertinent...

 

Un projet qui s’annonce différent de Tourville, donc ? Il reste cependant quelque chose dudit pavé dans Crash – ne serait-ce que dans le jeu sur les médias et les réseaux, même si la plume est autrement sage… mais par ailleurs très pertinente, cultivant toujours une dimension orale saturée de name-dropping mais avec une justesse appréciable – pas dit, à cet égard, que le texte vieillisse très bien, mais là, on est en plein dedans : un cliché, au sens photographique, hein, d’un instant T du monde. Comme Tourville, d’ailleurs, nous faisons plus que frôler l’imaginaire, ici, catalogage éditorial ou pas (mais le Diable réside souvent dans ces interstices et depuis toujours, sans la moindre ambiguïté) ; ceci étant, s’il y a là un prolongement du délire conspirationniste de Tourville (mais qui serait passé entretemps de X-Files aux illuminés du ouèbe, nettement moins sympathiques que Mulder et Scully...), et si la très vague anticipation du roman semble coller également, c’est – à en croire l’argumentaire, du moins (qui en fait forcément un peu trop, sinon ça ne serait pas drôle) – dans le registre horrifique que s’inscrit Crash, et que doivent s’inscrire ses petits frères et sœurs.

 

DES RÉFÉRENCES EN VEUX-TU NON EN VOILÀ QUAND MÊME

 

Et là, BLAM ! Stephen King, Clive Barker, David Cronenberg, et Alan Moore, nous dit-on, ah oui quand même. Ça fait beaucoup pour un seul homme... Et, concernant ce Crash, ça n’est guère convaincant (supposons que c’est la série dans son ensemble qui doit appeler à ces références). D’ailleurs, l’inscription du roman dans le registre horrifique n’est pas forcément si évidente que cela… Il y a du ricanement libérateur dans ce premier des Contes du Soleil Noir – le cauchemar débouche peut-être même sur quelque chose de positif… Et si cauchemar il y a (oui, il y a...), c’est dans la dimension réaliste du roman : le cauchemar, c’est la vie de merde, pas les fantômes en réseau.

 

Alors on pourrait, j’imagine, forcer un peu le trait, justifier la mention de Stephen King par cette dimension de cauchemar du quotidien, appuyer même sur l’impotence de l’héroïne, qui pourrait aussi bien être un Paul Sheldon devant sa machine à écrire (elle, elle est devant un poste de télé, est-ce si différent), et les autres avatars de cette figure ne manquent pas ; on pourrait appuyer encore sur le modèle du Roi, j’imagine, en insistant sur la dimension technologique de la terreur, mais c’est peut-être déjà un peu plus audacieux. Clive Barker, Alan Moore ? Là je sèche un peu, faudra peut-être y revenir par la suite… Avec Cronenberg, on touche peut-être quelque chose de plus pertinent, via Vidéodrome sans doute, eXistenZ peut-être… et Crash, bien sûr ; ce qui nous ramène à Ballard, et c’est sans doute par-là qu’il aurait fallu commencer, non ? Tant le court roman d’Alex Jestaire, jusque dans ses connotations apocalyptiques, semble entrer en résonance avec la civilisation à bout de souffle de La Foire aux atrocités, avec les pulsions inavouables et soudainement libérées de la « trilogie de Béton », avec la Sauvagerie du massacre de Pangbourne et les ultimes avatars, ensuite, d’une horreur sociale qui est aussi horreur de classe, et ce même si Alex Jestaire est nettement plus banlieue grise que face cachée de la Riviera.

 

Et le style ? Tiens, là, on ne cite rien, cette fois… On ne s'en était certes pas privé en 2007. J’en reviendrais bien à mes vieux présupposés – Chuck Palahniuk, oui, Bret Easton Ellis aussi, côté français j’avancerais bien un Michel Houellebecq en forme (en précisant, diable d’ambiguïté, que chez moi cela n’a absolument rien d’un reproche, bien au contraire). Mais comparaison n’est pas identité, et Alex Jestaire est sans doute bel et bien avant tout Alex Jestaire – d’où cette fluidité essentielle dans l’écriture, que je suppose inaccessible aux simples pasticheurs, calquant leur prose sur celle de l'efficace du moment.

 

LE SOLEIL NOIR DE GEEK

 

Le Soleil Noir ? Une sorte d’emblème, un référent commun des mystiques et des fous (je n’ai jamais cru qu’il y ait la moindre différence entre les deux). Associé à une fin de la civilisation qui pourrait être un écho à Tourville, mais qui, heureusement, ne me paraît pas broder sur un discours catastrophiste ambiant tristement convenu – qu’il soit de droite ou se prétende de gauche ; c'est plus malin que ça.

 

Geek sera notre guide. L’étrange bonhomme, peut-être uniquement réalisé dans sa fonction, est du genre à se noyer avec délectation dans les réseaux, tout au fond du fond. Adepte du data mining, il y pioche de l’insignifiant et en fait des histoires – en cela, il est un artiste, et pas si vain qu’on aurait pu le croire (lui-même y compris, si ça se trouve). Cette fois, il entend nous narrer l’histoire de Malika – et c’est une histoire pathétique au possible.

 

MALIKA EST DANS LA MERDE

 

Malika vit – si l’on peut parler de vie – dans le 94, où elle élève seule, tant bien que mal, son petit garçon Sami (le père est un connard, qui a mal tourné et l’avait laissé tomber même avant cela). C’est la misère – Malika est contrainte à gérer son budget avec la précision d’un ordinateur entièrement dédié à la seule comptabilité, car un euro peut faire la différence. Elle n’a guère de revenus – elle fait des ménages, quand même, sale boulot, insuffisant… Avant, elle avait d’autres ambitions, elle s’était inscrite à la fac, se voyait bien, à terme, raconter des histoires elle aussi… Mais ça c’était avant – avant le gros con, et avant Sami.

 

Pour autant, Malika n’est pas un cliché façon Les Misérables, de pauvre petite rebeu dans sa banlieue... Entendons-nous bien : elle est une pauvre petite rebeu dans sa banlieue ; mais Alex Jestaire, assez habilement, épice le tableau si tristement commun que représente Malika en lui conférant bien plus d’âme qu’à un personnage n’ayant d’autre but que d’être un vecteur d’indignation sociale. Sur le format de Crash, il ne s’étend guère, mais quelques traits savamment agencés suffisent à faire de Malika quelqu’un qui sonne juste – et, oui, finalement, même ainsi on peut sans doute dire qu’elle « vit ». Elle est humaine, pas un outil.

 

Mais ça peut toujours être pire, hein – et du coup, ça le devient. À moins que…

 

Bon, bref : crash ! Rentrant de son travail, inquiète du fait d’un appel de la baby-sitter comme quoi Sami serait malade, Malika n’arrivera jamais à destination : AVC, accident de voiture.

 

BFMTV

 

Mais elle ne meurt pas.

 

Enfin, pas tout à fait… Seulement voilà : nombreuses séquelles irréversibles, Malika est un légume. Elle n’est pas totalement inconsciente du monde qui l’entoure, en fait – ou du moins, au bout d’un certain temps. Sa situation s’améliore même un peu, avec les années – sans espoir qu’elle s’améliore vraiment, bien sûr…

 

Mais une chose la fait réagir : la télé. Elle en a une dans sa chambre, qui tourne en permanence. Le personnel soignant se rend compte de ce que les programmes – documentaires et informations, surtout – la captivent (si j’ose dire). Incapable de dire le moindre mot, Malika végétative sait cependant signifier qu’elle veut voir la télé, qu’on ne l’en empêche surtout pas ! Les infirmières le savent bien, qui peuvent faire de l’accès à l’écran un moyen de pression pour que Malika mange, ce genre de choses…Mais la télé ! La télé ! Même BFMTV ! Franchement, au point où elle en est…

 

C’est que la télé permet à Malika de voyager – de sortir de cette chambre, de sortir de son corps impotent. Son onirisme actif est plus escapiste que jamais – encore que le terme ne soit sans doute pas très juste… En effet, si elle se rend quelque part, c’est parce que les images l’y autorisent – et ce sont systématiquement, supposées la ramener au réel, des images de catastrophes… Sur un mode mineur, d’abord : on fait sauter une barre d’immeubles, etc. Les choses deviennent plus inquiétantes quand elle assiste, au Japon – elle, au Japon ? –, au tsunami de 2011…

 

Et, bien sûr, l’actualité est phagocytée par les attentats islamistes.

 

JACKIE O. EN FIGURANTE

 

STOP.

 

Et revenons en arrière – en disant SPOILER au cas où, jusqu’à la fin de cette chronique.

 

Rappelons-nous que c’est Geek qui nous raconte une histoire. D’abord engagé à la première personne, il nous a ensuite et assez longtemps fait le coup du narrateur omniscient, ou pas tout à fait – devenant indirectement Malika, fouinant pour nous dans sa tête, mais en s’effaçant lui-même, hypocrisie ou pas. Il jongle en fait avec les modes de narration, et son niveau d’implication. En tant que tel, il a sans doute quelque chose d’un « narrateur non fiable », auquel il ne faut donc pas faire pleinement confiance – un procédé de mise en abyme connu et reconnu, que gère bien Alex Jestaire. Car, après tout, Geek nous raconte des histoires… Et Alex Jestaire derrière lui.

 

(Et BFMTV si vous y tenez.)

 

Au bout d’un certain temps, cependant, Geek doit à nouveau se mettre en avant – lui le croisé du data mining : c’est sur Internet qu’il a découvert Malika… comme bien d’autres ont découvert cette improbable touriste des catastrophes, toujours là sur les images des pires drames, et qu’importe si c’était objectivement impossible ! Les conspirationnistes de la Toile sont fascinés par cette inconnue, cette Jackie O. (son modèle ! Et après tout, le film d’Abraham Zapruder constituait un prélude de choix…), foulard et valise, qui est… toujours… là. L’enquête obsessive des geeks et des paranoïaques révèle une vérité qui ne peut pas être – et qui, en tant que tel, pourrait donc bel et bien invalider toute vérité.

 

Et c'est pour ça, sans doute, qu'ILS tentent d'effacer toutes ces vidéos !

 

ET ÇA MARCHE

 

Tout cela est d’une certaine manière assez banal, je suppose… Et pourtant cela fonctionne très bien. Plusieurs raisons à cela – et je suppose qu’il y en a d’autres encore, hein, mais voici du moins ce que j’ai à en dire.

 

Mentionnons tout d’abord le style. J’en avais dit deux mots plus haut, mais j’y tiens : c’est admirable de fluidité et d’authenticité, à la limite joliment ambiguë de la narration interne, intime, et du regard extérieur plus détaché – avec sa part de manipulation dans les deux cas, si ça se trouve. Plus sobre que dans l’exubérant Tourville, la plume d’Alex Jestaire use ici d’expédients parfois assez proches, et pas forcément d’une originalité stupéfiante (name-dropping, donc, des célébrités, des marques, des séries télé…), mais avec une étonnante retenue (oui) qui bénéficie à la pertinence du propos, et lui permet d’exprimer une certaine poésie – entre béton et Chocopops sans doute, une poésie néanmoins.

 

En corollaire, il y a donc le caractère palpable de Malika : son histoire est poignante, oui, mais la jeune femme a une réalité en dehors du seul registre du pathos presse-bouton – et ce, parfois, non sans acrobaties qui auraient pu s’avérer très casse-gueule (la mère célibataire d’ascendance maghrébine et son rapport à l’Islam, via sa tenue, via ce gros con de père de Sami, et les voisines, et bien sûr les attentats tels que vus sur BFMTV), mais dont l’auteur se tire avec brio. Si Malika émeut, ce n’est pas (seulement) parce qu’elle a une vie de merde, c’est aussi parce qu’elle existe – et pas seulement sur des vidéos mystères enfouies dans les tréfonds du ouèbe.

 

Enfin, le propos me paraît plus subtil qu’on aurait pu le croire. Sur une base pareille, j’imagine qu’une tentation presque aussi forte que le misérabilisme aurait consisté en une « critique sociale », maniant la métaphore façon enclume, et dépassant la seule indignation (bien légitime, elle) devant les rudes conditions de vie de Malika pour tenir un discours plus englobant, nécessaire parfois, mais succombant bien trop souvent à de fausses illuminations, des condamnations qui ne tiennent pas forcément la route, disons des solutions qui n’en sont pas, à des problèmes qui peuvent être tout autres.

 

Certains auteurs de SFFF – suivez mon regard – tirent argument des insanités du capitalisme, bien réelles, pour condamner vertueusement (et paradoxalement ?) l’échappatoire du virtuel ; ce qui, dans le cas de Malika en légume, aurait été pour le moins indécent. Or j’apprécie, ici, que, derrière la façade (bien réelle là encore) d’horreur sociale, matinée comme de juste de discours apocalyptique sur la fin de la civilisation (adapté à la dimension conspirationniste de l’intrigue), la technologie, jusque dans ses excès – légume scotché devant BFMTV, geeks farfouillant inlassablement le ouèbe comme autant de moines zen à la recherche du satori perdu –, affiche un potentiel d’émancipation : la spectatrice captivée se libère en usant justement de l'outil symbolique de sa réclusion. De manière grinçante si vous y tenez : oui, notre touriste des catastrophes sourit quand le premier avion percute la tour nord du World Trade Center – et c’est bien un stade ultérieur après la contemplation simplement perplexe des ravages du tsunami dans le Tôhoku. Sans doute, par ailleurs, toutes ces catastrophes ont-elles quelque chose de préludes à une catastrophe ultime – si subsistent des enregistrements vidéo de cette conclusion du monde, nul doute que Malika y figurera : Jackie O., foulard, valise… et sourire. Mais, en mettant l’accent sur le personnage, comme si, par un retournement des choses, il s’accaparait soudain le statut de cause et non d’épiphénomène, il me semble qu’on aboutit paradoxalement à une forme de libération – ce que peut être la mort, certes… Mais avec un sourire, et la joie de laisser derrière soi un monde qu’il ne fallait plus trainer comme un boulet.

 

Lecture toute personnelle, peut-être, et nihiliste ou cynique si vous le souhaitez, mais que je crois discerner entre ces pages, et que je suis porté à envisager de manière plutôt positive. Si ça se trouve, c’est que j’ai au fond de moi le désir d’apercevoir à mon tour le Soleil Noir… ou d’y participer.

 

Une réussite, donc, que ce Crash ; on n’en fera certes pas un chef-d’œuvre, mais il passe très bien, séduit et convainc un peu plus à chaque page – en transcendant intelligemment un propos que l’on aurait pu craindre banal. Pas la même ambition que Tourville, certes, mais, en concentré, quelque chose d’efficace et pertinent, d’une fluidité admirable et non exempt de valeur poétique.

 

La suite de la série permettra peut-être d’envisager les choses différemment, et de revenir sur ce Crash ? Le deuxième épisode s’intitule Arbre, et paraîtra en mars – probable que je vous en dirai quelque chose…

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20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 15-16], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [434 p.]

 

ENTRE DEUX ARCS

 

Je reviens à 20th Century Boys, série au long cours de Naoki Urasawa, avec ce tome 8 « Deluxe », comprenant donc les volumes 15 et 16 de l’édition originale.

 

Un volume particulier – même si pas sans précédent : à l’instar du tome 3 (que j’avais adoré à l’époque, il constitue peut-être bien mon volume préféré de la série jusqu’à présent), ce tome 8 marque en effet une rupture dans le cours de la série, rupture entre deux « arcs » radicalement distincts. Le rassemblement de deux volumes en un seul tome produit donc le même effet que précédemment : l’histoire change du tout au tout en plein milieu du bouquin – entre les volumes 15 et 16 originaux…

 

Ce qui ne me facilite peut-être pas la tâche pour en causer… Mon enthousiasme concernant le tome 3, bien au contraire, m’avait stimulé, m’amenant à tenter d’expliquer pourquoi cette soudaine rupture était si palpitante à mes yeux. Ici, c’est moins vrai… D'autant que la rupture est plus « logique », sans l'effet de suspension du précédent bouleversement de la trame. Et, forcément, je me demande ce qu’il en sera de la suite, car 20th Century Boys, j’y suis revenu à chaque compte rendu ou presque, est tout de même une série très inégale… Globalement, les meilleurs moments suffisent – voire suffisent amplement – à racheter les plus faibles. Je suppose que c’est également le cas ici… Mais l’effet est quand même assez différent de celui produit par le tome 3 : ici, je suis davantage dans le doute, et davantage conscient que je manque d’éléments pour appréhender au mieux ce changement soudain (sans même parler de me livrer à des pronostics quant à l’évolution de la série, mais ça, j’imagine que c’est pas plus mal…).

 

Nous sommes donc entre deux arcs : le premier allait du tome 1 à la moitié du tome 3, le deuxième donc de la moitié du tome 3 à la moitié de ce tome 8, et il ne reste plus (sauf erreur) qu’un troisième et dernier arc, du milieu de ce tome 8 au tome 12 qui achève la série.

 

Pour autant, le présent volume se divise en fait plus logiquement en trois parties qu’en deux – car nous avons un long interlude entre les deux arcs, correspondant en gros à la première moitié du tome 16 initial (un peu plus, même), qui explique sans doute pourquoi je manque tant d’éléments, pour l’heure, pour m’appesantir sur le contenu du troisième arc tel qu’il est développé ici…

 

PAPE ET MOBILE

 

Or ce tome 8 m’effrayait un tantinet… Parce que je savais qu’il mettrait en avant la dimension de la série qui m’a le plus navré (non, je crois que le mot n'est pas trop fort) jusqu’à présent, et de loin ; à savoir, le projet d’assassinat du pape, trame dont je ne comprenais tout simplement pas ce qu’elle foutait là, et qui me paraissait responsable pour une bonne part du triste gâchis qu’était l’évolution de Kanna dans la série – un personnage que j’avais adoré à l’époque de son introduction (en tant qu’adulte…) au tout début du deuxième arc, mais, décidément, je ne me faisais pas à son utilisation par la suite, nettement moins enthousiasmante…

 

Mais bon : essayons de faire abstraction, hein.

 

L’Exposition universelle approche (« Hello ! Hello ! L’Expo ! », nous braille le sous-exploité Haru Namio dans les oreilles). Et, avec elle, la visite annoncée du pape… Le souverain pontife se rend d’ailleurs en partie au Japon précisément dans le cadre de cette Exposition universelle – et, tout autant, pour y faire les louanges d’Ami, « l’homme » qui a sauvé le monde après les horreurs du 31 décembre 2000…

 

Mais il a une autre visite à accomplir, là-bas : il compte se rendre dans le quartier malfamé de Kabukichô, pour y retrouver son ami le curé Nitani, l’ancien yakuza… Un flashback nous rapporte d’ailleurs l’origine de l’amitié entre les deux religieux.

 

Mais Nitani suscite ici d'emblée une sorte de miroir, avec l’introduction d’un nouveau personnage, le père Luciano… qui a en fait exactement le même profil que Nitani, mais en version italienne. Luciano, spécialiste des contrefaçons, a lui aussi lié des liens très resserrés avec le gentil pape, et lui doit sa vocation religieuse. Le connaissant bien, il subodore seul que son ami le successeur de Pierre fait l’objet d’un complot : il est persuadé que le pape mourra « en Orient » ! Et que cela ne s’arrêtera pas là – un catalogue abscons de prophéties apocalyptiques, qu’ont étudié les deux hommes, semble devoir à terme remplacer la Bible, horreur glauque… Bon, j'imagine que ça ressort assez comme ça, mais disons-le : je suis très, très perplexe quant aux apports de ce nouveau personnage (avec aussi une certaine invraisemblance linguistique, mais bon, on n'est plus à ça près)...

 

Au Japon, Kanna et compagnie sont sur le pied de guerre : il faut protéger le pape – ne serait-ce que parce que c’est Ami qui veut sa mort. Ami qui, ah oui, est mort, d’ailleurs… Il est mort ? Hein ? Il est bien mort ? Vous y croyez tous ?

 

 

Inutile d’en dire beaucoup plus ici... Embrouilles prophétiques mises à part, le déroulé de cette ultime tranche du deuxième arc de la série est globalement bien prévisible, comme de juste. Je ne dirais pas qu’elle est mauvaise pour autant… Le fait est que certaines occurrences antérieures de la trame « projet d’assassinat du pape » étaient bien, bien pires. Ici, globalement, ça coule – sans enthousiasme débordant, mais non sans efficacité, pour autant. Prévisible, mais honnête, je suppose…

 

Heureusement, la BD a sans doute mieux à nous offrir dans le présent tome 8.

 

1970 : THE YEAR (THAT) PUNK BROKE (SORT OF)

 

(Je passe sur les trois pages concluant le volume 15, ça vaut sans doute mieux…)

 

Avant d’inaugurer à proprement parler le troisième arc de 20th Century Boys, Naoki Urasawa concocte ici un long interlude, consistant en un crucial retour au passé – à l’époque où Kenji et ses copains étaient des enfants, plus précisément en 1970, l’année de l’Exposition Universelle d’Osaka.

 

ATTENDEZ ! D’ABORD, MON INTERLUDE À MOI…

 

Au passage, j’avais déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises, de parler de l’importance de cette Exposition Universelle dans la culture du Japon contemporain : elle était le pinacle de la Haute Croissance, et une occasion marquée, pour le Japon ayant su enterrer les vilénies des années 1930 et 1940, de se réaffirmer dans le concert des nations – en étant devenu un symbole de paix. Au Japon même, l’Exposition Universelle avait rencontré un énorme succès – avec un record de fréquentation qui ne serait dépassé que tout récemment ; il faut dire qu’il y avait bien des choses à y voir, dont Apollo, l’année d’après le premier homme sur la lune – le genre d’événement qui résonne forcément dans le contexte de 20th Century Boys, et la BD y faisait plusieurs fois allusion, comme au rock bien sûr.

 

Je poursuis ma parenthèse, rapidement, parce que c’est l'occasion de dire un truc qui me réjouit tout particulièrement : à apprendre des choses sur le Japon, même si je n’en sais somme toute guère pour l’heure, aucun doute à cet égard, je commence cependant à relever çà et là – par exemple lors de mon visionnage récent de Pompoko  de Isaho Takahata, ou, et ça je vous en causerai sous peu, à la lecture des Contes de pluie et de lune d’Akenari Ueda – je commence donc à relever parfois des éléments ou allusions qui me seraient passés par-dessus la tête il y a quelques mois à peine… Par exemple, concernant 20th Century Boys, je me demandais depuis un certain temps si, aussi improbable que cela puisse paraître, le nom de Yoshitsuné avait quelque chose à voir avec le fameux guerrier autrement hardi du Dit des Heiké… Eh bien, figurez-vous que oui : le lien est explicitement établi dans ce tome 8, et l’occasion d’un jeu de mots pour le coup expliqué en note, sur une certaine « bande à Genji » renvoyant ironiquement à la « bande à Kenji » à laquelle nous étions habitués…

 

Arf, avec tout ça, je me suis éloigné de cet interlude… Reprenons.

 

1970 : L’ANNÉE OÙ CE SALE GOSSE… (DISAIS-JE)

 

Adonc. Le cadre de 1970 (ou un peu avant, mais que cette année soit le tournant est assez logique), nous y étions habitués. Au cours du premier arc, nous y revenions souvent – et, à certains égards, c’était peut-être davantage le cœur de la BD que la trame de la toute fin du XXe siècle en fournissant le prétexte.

 

C’était moins vrai dans le deuxième arc… ou, plus exactement, c’était plus ambigu – dans la mesure où, aux retours « réels » dans le passé (s’ils étaient bien réels ?), se substituaient des retours « fictifs » (s’ils étaient bien fictifs ?), via le simulateur d’Amiland ; j’ai assez eu l’occasion de dire à quel point cette idée m’enthousiasmait – introduction de Kanna mise à part, c’est à mon sens de très, très loin ce qu’il y a de mieux dans le deuxième arc.

 

Et maintenant ? L’ambiguïté demeure peut-être… Mais, surtout, le point de vue change. Maintenant, nous ne voyons plus les événements à travers les yeux de Kenji ou d’un de ses copains, ou au travers d’un narrateur omniscient, néanmoins focalisé sur lesdits gamins – maintenant, nous voyons les choses du point de vue de Fukube, le futur Ami.

 

Littéralement, d’ailleurs, pendant un moment : nous sommes dans la tête de Fukube (et ce n’est pas un endroit très agréable…), nous sommes pleinement en vue subjective, même !

 

Ça ne dure pas forcément – surtout dans la mesure où, outre le point de vue de Fukube (qui reste essentiel), nous avons aussi l’occasion d’entrevoir les choses du point de vue de Sadakiyo – le sale gosse et le pauvre gosse, dans une relation d’une cruauté typiquement enfantine…

 

Il faut dire que la psychologie de Fukube, au moins, est pour le moins torturée… On est même à un tout petit doigt de la caricature, autant le dire. Mais cela ne rend l’expérience que plus déconcertante…

 

Une grande révélation du tome 7 est dès lors amoindrie, peut-être : non, Fukube n’était pas un ami (eh) de Kenji et de ses amis (eh). Mais il était bien là : le gamin qui voulait devenir leur ami, qui était prêt à tout pour cela, qui leur montrait même sa volumineuse collection de mangas… Mais rien à faire : sans même que ce soit méchanceté de la part de Kenji et Otcho (surtout) et des autres, ils tendaient systématiquement à ignorer Fukube…

 

Or Fukube est déjà porté à transmuter son dépit en haine – avec une même dimension égocentrique et mégalomane : c’est bien dans cette absence de relations d'amitié que se noue le destin de celui qui ne voudra pas qu’on l’appelle autrement qu’Ami… Et si, globalement, il ne parvient pas à susciter l’admiration en dépit de tous ses efforts, systématiquement ruinés sans même (donc) que l’on pense forcément à mal, il se crée néanmoins, par d'autres moyens, un cercle de proches qui, s’ils ne se reconnaissent pas en Kenji et compagnie, comprennent cependant très bien que Fukube est « quelqu’un », au moins autant que Kenji et Otcho, peut-être plus encore. Sadakiyo était déjà son souffre-douleur, mais Yamane et, du côté des adultes honnis, Manjôme Inshû, entrevoient bientôt tout le potentiel de l’enfant prétentieux et revanchard…

 

Et tout part de là – jusqu’à nouvel ordre, bien sûr.

 

(Et, bien sûr, avec un cliffhanger même à la fin de cet interlude…)

 

Bien. Maintenant je peux envisager le début du troisième arc. Et j’imagine qu’il est bien temps d’user de La Terrible Balise : SPOILERS ! Fuyez pauvres fous, etc.

 

L’AN 3 APRÈS AMI

 

L’interlude est long – il s’étend sur six épisodes, il n’en reste plus que cinq ensuite pour introduire le troisième arc de la série. D’où, pour une bonne part, l’impossibilité d’en dire grand-chose pour l’heure, et peut-être même dans le seul registre du « bien ou pas bien »… Tentons quand même une vague esquisse.

 

Nous sommes en « l’an 3 après Ami ». Le sale gosse semble bien avoir tout remporté… Il est Dieu, bien sûr – et, à un autre niveau, on nous le présente hâtivement comme étant « le président du monde », allez savoir ce qui est préférable...

 

Et il vit semble-t-il dans une tour colossale – un vrai bâtiment de science-fiction.

 

Sauf que quelque chose ne colle pas… Le Japon en dessous de la tour a, oui, quelque chose d’étrange…

 

Nous ne tardons guère à mettre le doigt dessus : il apparaît incroyablement régressif, à tous points de vue. Quand un poste de télé fait son apparition dans les cases, retransmettant un combat de catch, et quand nous suivons des personnages inconnus dans leur quotidien et constatons comment ils sont vêtus, nous en venons à comprendre que ce Japon-là est, au mieux, celui des années 1960 – celles de Kenji et Fukube gamins ? D’une manière ou d’une autre, Ami a, plus encore qu’on ne l’imaginait, « volé le futur »…

 

Et nous sommes par ailleurs loin des délires démographiques de la Mégalopole japonaise, en dehors même de cette ville étrangement « plate », à ras du sol, où la tour d’Ami ne figure que davantage une exception – à ce stade, le mot à même quelque chose de dérisoire… Nous verrons bientôt que nous sommes ici dans un monde constitué de petites communautés humaines enfermées derrière des murs (merci Donald). Et à l’extérieur ? Le virus ! C’est ce que disent les autorités, du moins – les séides d’Ami, donc. Des émeutiers portés sur l’humanisme réclament que l’on abatte ces murs – dehors, les gens souffrent, il faut leur venir en aide ! D’autres émeutiers, exactement au même moment, tiennent un discours tout autre : le mur ne saurait avoir d’autre but que de couper ceux de l’intérieur d’un extérieur en rien ravagé par le virus mais parfaitement idyllique, un extérieur que se sont accaparés des privilégiés !

 

Un « voyageur », car il y en a malgré tout, dit avoir écumé Honshu pendant deux ans – et constaté, partout, la présence de ces petites communautés humaines, toutes dirigées par des « petits Amis »… Il ne dit cependant rien du virus. Mais, bien sûr, il ne nous est pas inconnu, lui : c’est Otcho…

 

Pour l’heure, blessé, il se cache – c’est le petit garçon Katsuo qui lui a trouvé un abri, et bientôt sa sœur aînée Sanae est à son tour au courant. Or des rumeurs circulent – des rumeurs faisant état d’une opposition, ou même de plusieurs, à Ami et ses sbires…

 

Pour le moment, nous n’en savons guère plus. Et il n’en est que plus difficile de porter un jugement sur ces cinq épisodes… L’arc se met en place – sa dimension narrative est encore assez limitée.

 

Cependant, j’avouerai que l’idée de ce cadre « années 60 » dans le « futur » est très intéressante ; il faudra sans doute, le moment venu, prendre en compte la justification de cette ambiance particulière, mais pour l’heure, dans le vide, abstraitement d'une certaine manière, ça fonctionne bien…

 

Pas grâce à Otcho, sans doute – même si, isolé, blessé, déprimé, il est beaucoup moins agaçant qu’il ne l’était en mode « Shogun » (que ce soit lors de sa folle vie de défenseur des prostituées en Thaïlande, ou lors de son évasion de « La Luciole des Mers »). Mais Katsuo et Sanae sont assez intéressants – Katsuo comme un écho de Kenji et compagnie enfants, tout aussi énergique, sa sœur en jeune intello revêche, tranchant sur les (jeunes) personnages féminins envisagés jusqu’alors (Yukiji, Kanna et Koizumi), mais pour s’avérer aussi pertinent dans son registre que ces derniers.

 

Bien trop tôt cependant pour en dire davantage…

 

ENTRE DEUX EAUX

 

Et difficile, du coup, de tirer un bilan de ce tome de transition. La fin du deuxième arc est moins mauvaise que ce que je redoutais, elle n’est probablement pas mauvaise, en fait, mais, parfaitement prévisible et conduite sur un mode mineur, elle se lit sans passionner.

 

L’interlude contient nombre de choses intéressantes – mais il est en permanence sur la corde raide, à l’extrême limite de la caricature, boulot d’équilibriste compliqué, tantôt satisfaisant, tantôt un peu moins… C’est peut-être un peu trop long, par ailleurs – sans doute, même.

 

Et le début du troisième arc ? Pour l’heure, j’aime bien – surtout parce que l’ambiance est excellente. Les personnages de Katsuo et Sanae suscitent par ailleurs la sympathie, et le flou entretenu quant à la réalité du monde de « l’an 3 après Ami » est plus intriguant que frustrant ; une réussite, donc. Et oui, ça donne envie de lire la suite.

 

À dresser ainsi le bilan, après coup, cela devient flagrant : ce volume déconcertant, et longtemps un peu quelconque, ne m’a vraiment convaincu que dans ses cinq derniers épisodes. En tant que tel, il confirme mon impression générale d’une série qui a (vraiment) des hauts et des bas. Le bas domine peut-être ici, mais le haut, dans ce tome 8, résidant clairement dans les derniers épisodes, l’envie de lire la suite demeure – malgré tout ? Malgré tout.

 

Et donc à un de ces jours pour le tome 9

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La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

Publié le par Nébal

La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

PINGUET (Maurice), La Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 1984, 380 p. [+ 8 p. de pl.]

 

LE SEUL PROBLÈME PHILOSOPHIQUE VRAIMENT SÉRIEUX

 

Le suicide est une question complexe, d’autant plus difficile à appréhender qu’elle a sa charge inévitable d’émotion et de douleur – je ne vous apprends rien. En même temps, selon le mot de Camus, c’est peut-être le seul « problème philosophique vraiment sérieux »… Et, en tant que problème philosophique, il a suscité des questionnements variés aux réponses tout aussi diverses.

 

La science, ici, est-elle vraiment si différente de la seule philosophie dans son approche ? D’une manière ou d’une autre, elle en dérive. Si une « suicidologie » a pu se constituer, du côté de la sociologie (notamment via le célèbre ouvrage de Durkheim en forme de démonstration prosélyte de la pertinence de sa méthode sociologique) ou de la psychologie, et ce sans garantie que les deux tendances puissent s’accommoder, loin de là, la prise en compte du problème, dans toute sa complexité (ne serait-ce que parce qu’il y a des suicides et non un suicide), ne débouche finalement guère aujourd’hui sur des acquis bien appuyés : le fait demeure, et on ne le comprend jamais tout à fait – même en tant qu’objet sociologique établi (via la régularité des statistiques, notamment), il déjoue souvent la prospective, tandis que chaque jour qui passe semble susciter de nouvelles « raisons » de se suicider… ou de ne pas le faire. « Raisons »... Cela fait partie du problème : le suicide peut être absolument rationalisé, ou paraître parfaitement irrationnel, et il y a de la marge entre ces deux attitudes diamétralement opposées.

 

Rien d’étonnant sans doute à ce que la matière soit aussi envahie de prénotions. La question du suicide implique donc aussi celle de ses représentations – au sens le plus strict d’ailleurs : les suicides célèbres, toujours les mêmes, reviennent sans cesse dans la discussion, personnifiant le problème, ce que les statistiques ne permettent guère. Peut-être n’en sont-elles que plus inquiétantes, en fait… « Mythifier » le geste suicidaire, n’est-ce pas en partie l’édulcorer ?

 

LE PAYS DU SUICIDE ?

 

Or, parmi ces représentations, le cas japonais a clairement une position particulière. Dans les représentations de tout un chacun, et nul besoin de s’y intéresser spécialement pour cela, l’empire du soleil levant semble jouir ou pâtir d’une relation toute personnelle avec le problème de la mort volontaire. Tout le monde connaît le « harakiri » (ou disons plutôt seppuku), tout le monde connaît les kamikazes (même si le mot a hélas eu sa fortune bien au-delà du cas japonais, ces dernières années, au risque de biaiser les représentations).

 

Et il n’est guère besoin de creuser bien longtemps pour aller au-delà de ces éventuels épiphénomènes (chercherait-on là aussi à se rassurer en voulant les envisager comme tels ?), et associer bien plus intimement le Japon, dans son histoire et sa culture, et le suicide, et ce quelle que soit l’approche retenue.

 

À titre d’exemple, un amateur de littérature relèvera probablement le suicide de Yukio Mishima, si célèbre, mais pourra aussi envisager, au fil du même XXe siècle, ceux de Ryûnosuke Akutagawa, Osamu Dazai ou Yasunari Kawabata, et pourra assez légitimement trouver que ça fait beaucoup de monde, tout de même – surtout dans la mesure où ceux-ci ne sont que les plus célèbres, il y en a beaucoup d’autres !

 

Et, à la lecture de ces auteurs mais aussi de bien d’autres, même en s’en tenant au seul XXe siècle, ou au visionnage de si nombreux films de la même période, sans même parler des mangas, etc., cette relation intime des Japonais au désir de mourir n’en devient que toujours plus envahissante et même oppressante : le suicide est partout, absolument partout ; or ce n’est pas là un phénomène moderne : des farouches guerriers du Dit des Heiké aux amants maudits des tragédies « bourgeoises » de Chikamatsu (et donc jusqu’à un Takeshi Kitano, aujourd’hui), toujours le suicide, toujours…

 

Rien d’étonnant à cet égard à ce que l’on ait employé l’expression de « pays du suicide » pour désigner le Japon. Et il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas là (que) le fantasme de quelque Occidental sidéré par l’approche japonaise de la problématique de la mort volontaire, aux antipodes de sa propre extraction judéo-chrétienne – témoignage d’une incompréhension radicale qui ressort et de longue date de nombreux commentaires dans la presse ou les arts… Mais non, l’expression est d’abord le fait de sociologues japonais !

 

Pourtant, l’étude statistique en la matière ne manque pas de surprendre… en cassant bien des mythes sur son passage. L’étude qui avait abouti à cette dénomination de « pays du suicide », dans les années 1950, tablait sur un accroissement exponentiel des statistiques annuelles de la mort volontaire – or ses accents catastrophistes ont été presque aussitôt démentis : en fait, cette étude avait été réalisée lors d’un « pic » du suicide au Japon (dans le contexte si particulier de l’immédiat après-guerre, et même si la conception durkheimienne d’une guerre moins propice aux suicides peut sans doute être discutée dans ce cas précis…), et, dans les années qui ont suivi aussitôt, les suicides ont en fait diminué… jusqu’à atteindre des seuils « normaux », voire « faibles ». En fait, la même chose s’était déjà produite auparavant : entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, on envisageait au Japon comme ailleurs un accroissement jugé nécessaire du suicide, sans doute dans la perspective anomique que Durkheim avait justement mise en évidence à cette époque – craintes bientôt démenties par les faits là encore.

 

Mais cela va bien plus loin – parce que le suicide au Japon contrevient largement à nos prénotions (« nos » incluant ici aussi celles des Japonais eux-mêmes, le cas échéant) : en fait, le taux de suicide au Japon n’est pas spécialement élevé… et il est même plutôt faible : « harakiri » ou pas, kamikazes ou pas, on se suicide en fait plus en France ou en Allemagne qu’au Japon !

 

(Ou du moins était-ce le cas en 1984, quand est paru La Mort volontaire au Japon ; c’est une limite éventuelle de l’ouvrage, encore que l’expression ne soit pas très juste, l’auteur, décédé en 1991, n’y étant bien sûr pour rien… Mais trente ans se sont écoulés depuis, et la situation a forcément changé – notamment dans le traitement « économique et social » de la question, le Japon de 1984, s’il n’était plus celui de la Haute Croissance, étant encore celui d’avant les bulles et leur éclatement, et la démographie du pays ayant considérablement évolué tout au long de la période, dont je suppose qu’elle ne peut qu’avoir des répercussions, sinon sur les taux de suicide en eux-mêmes, mais peut-être, du moins sur leur appréhension, en tant que suicides égoïstes et anomiques ; il faudrait que je me penche sur la question, tiens…)

 

[Justement, du camarade Krieghund, je cite : le livre date de 1984, date à laquelle le taux de suicide était "normal", sauf que depuis (et malgré une baisse il y a quelques années), il a augmenté dans des proportions assez grandes. En 2004, vingt ans après l'écriture de ce livre, le Japon était n° 8 en terme de taux de suicide. En 2014, le taux de suicide était de 18,4/1000, ce qui est redevenu dans la moyenne des pays industrialisés (la France a 16,7). Mais on se suicide aujourd'hui plus au Japon qu'à l'époque de l'écriture de ce livre.]

 

UNE HISTOIRE CULTURELLE

 

Cette permanence culturelle du thème suicidaire n’en est pas moins réelle – et peut-être ce paradoxe n’en rend-il l’étude que plus précieuse encore. Tel est l’objet, d’une certaine manière, de La Mort volontaire au Japon, fameux essai de Maurice Pinguet, universitaire français vivant alors au Japon, et qui, semble-t-il, avait pu contribuer, avec ce livre mais aussi autrement (j’ai cru comprendre que c’était le seul livre qu’il avait publié de son vivant), à intéresser les intellectuels français à la culture japonaise.

 

Pareille étude est nécessairement interstitielle, interdisciplinaire. Si l’essai a été publié dans la collection « Bibliothèque des Histoires » des éditions Gallimard, il relève tout autant de la sociologie ou plus exactement de l’anthropologie culturelle – des statistiques initiales (ou presque) à « l’acte Mishima » qui conclut l’ouvrage (et qui a pu en constituer le prétexte, ai-je l’impression, même si le livre est paru quatorze ans après la mort choisie du grand écrivain), l’étude navigue de la science la plus froide et neutre à la critique littéraire, l’histoire plonge dans les siècles les plus reculés ou se fait parfaitement immédiate, la philosophie (et donc la théologie, et donc la psychologie) étant tout autant de la partie.

 

Cerise sur le gâteau ? L’ouvrage n’est pas que riche et pertinent dans ces matières qui pourraient avoir quelque chose d’un peu abstrait, austère et intimidant : il est aussi joliment écrit, et l’essai présente un intérêt spécifiquement littéraire tout à fait appréciable…

LE « HARAKIRI » DE CATON

 

Toutefois, avant d’envisager la question proprement nippone, on ne peut pas faire l’économie d’une étude de nos représentations (occidentales) en l’espèce – car elles sont peu ou prou diamétralement opposées… même si elles ne l’ont peut-être pas toujours été. La marche de l’essai, même en fonction de périodisations ou d’approches thématiques appropriées au contexte japonais, implique donc de se livrer de temps à autre à quelques allers-retours.

 

L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur le « harakiri » de Caton d’Utique – et sur les jugements très divers qu’il a suscités, à l’époque même puis au fil des siècles : d’aucuns y voyaient le geste superbe d’un homme libre refusant superbement César ; d’autres condamnaient l’acte comme scandaleux, sur les plans de la morale comme de la métaphysique.

 

La tradition condamnant sans contredit le suicide a fini par l’emporter. Des grands noms antiques, il faut sans doute mettre en avant Platon, quelques siècles avant le geste fatidique de Caton, qui, via son immortalité de l’âme, a eu sa part, essentielle, dans le développement d’une condamnation affichée, laquelle devait prospérer ensuite dans la théologie chrétienne de Rome – saint Augustin, tout particulièrement, aura un grand rôle intellectuel en l’espèce : la mort volontaire, dès lors, ne peut plus être jugée que scandaleuse et impie – car, en se tuant, l’homme outrepasse ses pouvoirs pour s’accaparer ceux de son créateur : Dieu seul peut tuer – ce Dieu qui, dans un état antérieur de la foi, exigeait de son prophète le sacrifice de son propre fils… Geste qui m’a toujours dépassé, mais passons. Puis ce Dieu s’est incarné lui-même dans un Fils se sacrifiant en Son propre nom. Du Dieu jaloux au Dieu d’amour, le fait demeure : le Père est une autorité, il est prompt au châtiment, et impitoyable le cas échéant – lui contester ses prérogatives est le pire des crimes, autant dire une lèse-majesté divine. Car c’est un Dieu qui est aussi César, d’une certaine manière… Et il faudra peu ou prou attendre la remise en cause de l’absolutisme, ainsi avec un John Locke, pour que le suicide en Occident ose à nouveau s’afficher en acte témoignant de la liberté de celui qui le commet – et ici les libres-penseurs ne tardent guère à succéder aux libéraux et libertins, ce sujet précisément occupant une place non négligeable dans l’arsenal rhétorique de leur lutte. Pourtant, cette liberté serait bientôt mise à mal par la science, sociologie ou psychologie donc, par un étrange retournement non dénué d’ironie…

 

Mais la relation à César est sans doute essentielle – autant que la perception religieuse de la mort et de sa signification, dans un Japon aux antipodes de la pensée autant que des populations et des territoires judéo-chrétiens. Non d’ailleurs que le « syncrétisme japonais » ait forcément « favorisé », ou même seulement « légitimé » le suicide… C’est une question complexe, il faudra y revenir. Les sectes bouddhiques, notamment l’amidisme sous ses divers avatars et le zen, pouvaient envisager la question de manières bien différentes – et éventuellement avoir des conséquences pas forcément envisagées de prime abord par les plus subtils de leurs théoriciens ; et, parallèlement à la foi, la morale, via Confucius et ses adaptations nippones ou d’autres penseurs encore, avait son mot à dire – éventuellement très différent. Mais l’acte ne pouvait probablement pas susciter le même rejet instinctif dans ce pays qu’en Occident, la perception globale de la question étant tout autre : le défaut du Dieu en tant que père, capital, change tout.

 

Il faut certes se prémunir de la tentation de faire dans le « spectaculaire », en opposant systématiquement le Japon et l’Europe (Maurice Pinguet est sans doute bien plus subtil ici que Ruth Benedict, même si La Mort volontaire au Japon entre plusieurs fois en résonance avec Le Chrysanthème et le sabre). Mais comparaison n’est pas non plus raison : or le suicide de Caton d’Utique, à vue de nez, nous paraît effectivement très japonais… On peut y voir une variation romaine (et anticipée, certes) du samouraï s’éviscérant en signe de protestation. Mais sans doute ne faut-il pas pour autant s’en tenir là ; car, s’il est une chose qui doit ressortir de cette étude mêlant histoire et anthropologie culturelle, c’est bien la complexité de la matière – pour l’appréhender, il faut vite percevoir combien parler du suicide au Japon peut être pernicieux : il y a des suicides, et dont les motivations, les rituels et les perceptions peuvent être extrêmement différents d’un cas à l’autre. Les seules catégories durkheimiennes doivent au mieux être affinées (même si le suicide altruiste jouera un rôle essentiel durant la majeure partie de l'histoire japonaise et par voie de conséquence de l'essai ; égoïsme et anomie prendront cependant le relais en temps utile), et il faut prendre garde à ne pas gommer instinctivement ce qui dépasse.

 

Car, à s’y attarder un peu, les suicides d’accompagnement de la protohistoire japonaise ne sont pas ceux des nobles dames et des guerriers du Dit des Heiké, qui n’ont à leur tour pas forcément grand-chose à voir entre eux, ni a fortiori avec ceux des amants bourgeois de Chikamatsu ; le même rite du seppuku peut avoir des significations diamétralement opposées (protestation contre l’injustice, ou au contraire obéissance à une décision de justice, quand le suicide est ordonné – on parle alors de tsumebara) ; les 47 rônin ne sont en fait pas des kamikazes ; et les motivations des suicides des quatre grands écrivains du XXe siècle cités plus haut (Akutagawa, Dazai, Mishima, Kawabata) n’avaient pas forcément quoi que ce soit de commun même entre elles… En matière de suicide, la systématisation a sans doute bien vite des limites, et la casuistique s’impose presque comme une nécessité, à vouloir saisir pleinement le phénomène.

 

LE POUVOIR ET LES SUICIDES D’ACCOMPAGNEMENT

 

La question de la mort volontaire au Japon implique de remonter aux temps protohistoriques (sinon préhistoriques ?), où elle adopte un premier avatar éventuellement ambigu, celui du suicide d’accompagnement ; en tant que telle, cette pratique n’a rien de spécifiquement japonais, et on la retrouve en maints endroits différents de par le monde (aujourd’hui encore, en fait – en Inde, notamment : on évoque régulièrement ces veuves qui se jettent sur le bûcher funéraire de leur époux… mais sans qu’elles en aient forcément le choix, bien sûr). Or les réactions du pouvoir japonais naissant, puis assis durant l’ère classique de Heian, sont ici très intéressantes.

 

Selon la classification traditionnelle, la protohistoire japonaise au sens le plus strict correspond à l’ère dite Kofun (300-710), prenant le relais des ères Jômon et Yayoi (cette dernière opérant la transition passablement floue entre préhistoire et protohistoire) ; or le terme de « kofun » renvoie à des tumuli, des tertres funéraires, souvent de taille impressionnante, inscrivant déjà et de manière très éloquente la question de la mort et de son appréhension au cœur des préoccupations politiques. Mais l’ère Kofun, concernant la thématique de la mort volontaire, est en fait déjà l’occasion d’une évolution radicale.

 

En effet, le suicide d’accompagnement s’était peu à peu établi au fil des siècles : pour faire simple, quand le chef (entendu largement, le cas échéant ?) mourrait, ses serviteurs se devaient de mourir avec lui. Le caractère proprement « suicidaire » de cette pratique peut sans doute être contesté, dans une certaine mesure (comme pour les veuves indiennes citées plus haut) : il y avait sans doute un poids de coercition qui forçait, le cas échéant, des domestiques ou concubines guère désireux de mourir avec leur maître, à succomber néanmoins pour obéir à l’usage ; cependant, dans d’autres cas, il fallait bel et bien parler de suicide, car la démarche était véritablement volontaire. Néanmoins, le terme de « sacrifice » serait peut-être plus juste, de manière globale – en autorisant la référence à bien des pratiques semblables de par le monde.

 

Mais l’usage du suicide d’accompagnement a fini par être contesté… Éventuellement dans une optique que nous serions tentés, aujourd’hui, de qualifier d’ « utilitariste » : pourquoi donc, quand le chef meurt, faudrait-il que meurent aussi tant de dévoués serviteurs, dont la compétence aurait été un atout crucial pour le successeur du défunt ? La légende a ici sa part (dans le Nihongi, complément du Kojiki), qui explique comment un empereur peut-être mythique a développé une nouvelle pratique : celle des haniwa, des sortes de figurines de terre cuite destinées à faire office de simulacres, et à remplacer les hommes auparavant sacrifiés dans les cérémonies funéraires. Au-delà du caractère éventuellement apocryphe de l’anecdote, le fait demeure : le suicide d’accompagnement, peu ou prou systématique jusqu’alors, a été progressivement remplacé par une figuration abstraite permettant d’éviter le bain de sang traditionnel des funérailles.

 

Et le pouvoir japonais « classique », de l’ère Heian, a suivi cette démarche, en prohibant plus ouvertement la pratique du suicide d’accompagnement, et en développant un arsenal de sanctions pour s’en prémunir. Législation rendue nécessaire, il est vrai, justement par la perpétuation, chez certains, de ce rite… Des religieux, notamment, sauf erreur – des épouses aussi, parfois.

 

En fait, ce rite aurait la vie dure : en 1912, à la mort de l’empereur Meiji, le général Nogi se suicide dans ce même esprit – geste qui stupéfie tant il paraît avoir quelque chose d’anachronique (en Occident, la presse se déchaîne pour condamner l’imbécilité barbare du vieux général, Maurice Pinguet en livre des exemples éloquents) ; mais il est vrai que Nogi était un héritier incongru du bushido, ce qui, en fait, change un peu la donne quant à l’interprétation de son geste, on aura l’occasion d’y revenir.

 

Mais revenons à l’époque Heian : ce qu’il faut en retenir à cet égard, c’est que le pouvoir, alors, dans la cour impériale, même si l’empereur est progressivement dépouillé de ses attributions politiques (par les régents Fujiwara, notamment), le pouvoir donc, bien loin de prôner une « culture du suicide », une idéalisation de la mort volontaire, combat en fait les comportements morbides que ces idéologies alors marginales pouvaient susciter. Le Japon de Heian n’est décidément pas le Japon des samouraïs… mais il lui laissera bientôt la place.

 

LA MORALE DES GUERRIERS

 

Le suicide, chez les guerriers, les bushi, a en effet d’autres connotations. Les dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké, qui rapportent l’effondrement du Japon de Heian et l’avènement du Moyen Âge japonais, témoignent en effet de ce que les guerriers des clans Taïra (Heiké) ou Minamoto (Genji) avaient développé une culture qui leur était propre (dans ce Japon de l'Est déjà opposé à celui de l'Ouest centré sur la capitale), où la mort et la façon de mourir avaient une importance toute particulière. Sans doute est-ce en partie en raison de leur imprégnation par des pratiques religieuses éventuellement hétérodoxes à l’époque (j’y reviendrai), mais les circonstances ont eu aussi leur importance, de manière moins « réfléchie », ou moins « théorisée », disons.

 

Je l’avais noté dans mes comptes rendus, mais le « cycle épique des Taïra et des Minamoto » baigne dans le sang – et les suicides y sont peut-être aussi nombreux que les morts au combat (ou les meurtres et exécutions sommaires…).

 

Les coups d’État de Hôgen et de Heiji amènent le chef des Heiké, Kiyomori, alors tout puissant, à éliminer par le menu tous ses adversaires : femmes et enfants y passent comme les guerriers (son clan se repentira de ses rares « oublis »…). En cela, il prend plus que jamais le contrepied de la pratique de Heian : le Japon classique ne tuait que fort peu, préférant exiler ou cloîtrer dans des monastères, des simulacres de la mort dans ce sens comparables aux haniwa...

 

Mais nombreux parmi les adversaires de Kiyomori sont ceux qui, conscients du sort que le tyran leur réserve, choisissent de prendre les devants – ou, à vrai dire, qui en décident pour leurs proches (Yoshitomo, du clan Genji, massacre littéralement sa famille) ; pour l’essentiel, cependant, il s’agit bien de morts volontaires. Or les motivations de ces nombreux suicides peuvent être variées : cela pouvait être de s’épargner la cruauté de l’ennemi, aussi bien que de lui adresser un ultime pied de nez, autant dire le jour et la nuit ; et bien d’autres choses encore, en fait… parmi lesquelles des avatars du suicide d’accompagnement, revenu (ou conservé ?) chez les bushi malgré la politique hostile de Heian : sous le shogunat de Kamakura, un peu plus tard, on compte des suicides de masse après la défaite des troupes shogunales, où l’effet d’entraînement, dans le camp vaincu, pousse des centaines de guerriers à se donner la mort en même temps…

 

Mais cette morale des guerriers – morale en gestation, qui n’atteindrait son stade de plein achèvement qu’à l’époque Edo, quelques siècles plus tard, avec le bushido ou « code du guerrier », exposé tout particulièrement dans le Hagakure, et conséquence d’une longue maturation philosophique empruntant pour l’essentiel au bouddhisme zen et au néoconfucianisme –, cette morale donc dépasse largement les seuls combattants, et Le Dit des Heiké notamment le montre bien : les non-guerriers y sont tout aussi prompts, les religieux éventuellement, les femmes sans aucun doute – y compris, du fait de son infiltration par les clans guerriers, au sein même de la famille impériale… Scène fameuse du Dit des Heiké, rapportant comment, la bataille de Dan no Ura, en 1185, étant perdue par les Taïra, la veuve de Kiyomori se jette à la mer avec dans ses bras son petit-fils de sept ans – qui n’est autre que l’empereur Antoku ! Geste révélateur – comme l’est aussi, dans un registre parallèle, la perception plus globale de la « bonne mort » : Heian pouvait moraliser sur des tentatives de suicide ratées, et en tirer de précieux enseignements, certainement pas le Japon médiéval, plus rigide et sévère eu égard à cette question…

L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE

 

La pensée religieuse a sans doute joué un certain rôle – éventuellement inattendu… De Chine venaient alors de nouvelles « sectes » (au sens bouddhique), auxquelles les clans guerriers étaient peut-être plus sensibles que la cour de Heian, qui entretenait des liens traditionnels avec un bouddhisme installé, plus conservateur en tant que tel, et éventuellement corrompu… L’amidisme, via les sectes concurrentes de la Terre Pure, ou le zen, notamment avec les écrits de Dôgen, tout opposés qu’ils soient à maints égards (salut extérieur, par la foi, et rédemption au paradis pour l’amidisme, salut personnel et « terrestre », par l’effort personnel et notamment la méditation, pour le zen), ont progressivement gagné du terrain en bénéficiant de la faveur des bushi, qui puiseraient dans ce corpus théorique pour édifier une morale qui leur soit propre, en la mêlant s’il le fallait de confucianisme ou néoconfucianisme donc. Le rapport à la mort pouvait alors devenir très différent – à la mort, et au suicide.

 

Finalement, il y a pourtant une certaine logique à cette évolution : le salut promis par le bouddha Amida vaut pour tous, la Terre Pure sera la récompense de tous ceux qui ont la foi, et ce quels que soient leurs crimes – Namu Amida butsu ! La simple répétition du mantra garantit la rédemption. Or Amida n’est pas le dieu des chrétiens, un créateur qui entend farouchement conserver ses droits sur sa création : s’ôter la vie, pour un chrétien, revient à insulter Dieu – mais Amida n’est pas ce démiurge, et le suicide lui est indifférent. Dès lors, quand la vie est trop dure, ou même sans en arriver à cette extrémité, d’ailleurs, un simple « calcul » peut rendre la mort volontaire séduisante – il n’y a pas de morale mortifère, imposant d’endurer la souffrance sans s’en plaindre… La Terre Pure est accueillante – pour les amoureux notamment, et j’y reviendrai.

 

Le cas japonais, en matière religieuse, présente des spécificités qui ont également leur rôle à jouer : bouddhas et kami, ou bouddhas assimilés aux kami, peuvent avoir leur mot à dire – au-delà même de la perception du « rôle » des morts, ainsi de ce haut fonctionnaire loyal jusqu’à la fin en dépit des calomnies… mais qui, une fois mort, se venge, impitoyable – au point que l’on ne parvient à s’en prémunir qu’en lui attribuant des récompenses et des grades posthumes (illustration d’un thème japonais classique, et que les conservateurs, notamment, mettent toujours en avant aujourd’hui : vie et mort ont « toujours » été mêlées aux yeux des Japonais, les morts y sont aussi « réels » que les vivants, voyez Morts pour l’empereur de Tetsuya Takahashi), puis en en faisant un dieu (comme plus tard au Yasukuni, je vous renvoie au même essai, dont c’est justement le sujet).

 

Il faut surtout mentionner ici Kannon. À l’origine, il s’agit d’une sorte de déité bouddhique, un bodhisattva répondant au nom sanscrit Avalokiteshvara. Mais, au Japon, encore plus qu’ailleurs, il devient un symbole de la compassion – dont le culte, puisqu’à terme c’est bien d’un culte qu’il s’agit, s’associe en fait à celui d’Amida. Or, si Amida a sa Terre Pure de l’Ouest, Kannon a son île où exercer sa compassion – qui devient bientôt une étape intermédiaire avant de gagner le paradis d’Amida, plus souriante et accueillante, c'est peu dire, que le purgatoire des chrétiens médiévaux. D’où de nombreux suicides « marins » : désireux de gagner l’île de Kannon, les candidats à la mort volontaire prennent le large (éventuellement dans des barques spécialement conçues pour ce lugubre commerce…), et se jettent à la mer, une forme de suicide très répandue pendant des siècles.

 

LE RITUEL SUICIDAIRE

 

Mais justement : c’est bien d’une formalisation qu’il s’agit, ou disons d’un rituel. La mort volontaire n’ayant rien de tabou, elle peut s’accompagner de commentaires autres que de simples condamnations unilatérales – autant de conseils pour s’assurer de ce que la mort volontaire soit une bonne mort, et honorable. Il y a donc des formes à respecter, progressivement dégagées par des générations de commentateurs.

 

C’est tout particulièrement vrai du seppuku. La pratique de l’éventrement volontaire, on la constate au moins dès Le Dit des Heiké : la mort de Yorimasa en est peut-être une des premières occurrences ? En tout cas, via la fortune du Dit des Heiké, elle en constitue au moins un exemple séminal. Il faut sans doute mentionner également Yoshitsuné, autre grande figure du même dit : il n’y meurt pas, mais les populaires chroniques bâties par la suite autour du charismatique personnage narrent avec un luxe de détail son suicide.

 

Or les formes sont sans cesse affinées. Le geste de s’ôter la vie par éventration n’est pas anodin ; sa gravité, même sans condamnation au moins implicite, impose des formes qui en assurent la sincérité et l'assurance en se démarquant des seules impulsions du moment. On enfonce la lame, et pas n’importe quelle lame, à un endroit précis ; après quoi on tire sur la droite, ce qui peut faire tomber les entrailles ; éventuellement, une seconde entaille remonte vers le haut du ventre… Et pendant ce temps-là ? L’assistant apparaît – qui, fonction du moment, prend acte du désir de mourir du suicidant, car il faut lui laisser l’initiative de sa mort, mais lui épargne la douleur en lui tranchant la tête (car mourir d’éventrement serait autrement une longue et terrible agonie – et il n’y a pas à cet égard de cette valorisation de la souffrance si caractéristique de nos monothéismes masochistes…). Mais ce sont là les gestes propres à l’accomplissement du suicide au sens le plus strict – et le rituel va bien au-delà : il y a l’endroit où mourir, spécifique, les nattes posées au sol, précisément définies, dont celle, rouge, qui doit absorber le sang, la façon de présenter la lame au suicidant, le costume dudit, comment il doit l’ôter, comment faire en sorte de tomber vers l'avant le moment venu… Tout un art du « bien mourir » qui ritualise le meurtre de soi, en lui conférant plus que jamais des atours moraux émanant de son caractère réfléchi et soigné.

 

Et, conséquence presque nécessaire, le suicide ainsi ritualisé se vêt bientôt des atours de l’institution.

 

POURQUOI MOURIR ?

 

Le rite est là – mais à quelles fins l’accomplir ? Ce même geste du seppuku, comme la mort en se jetant dans les flots, et sans doute pourrait-on mettre en évidence d’autres formes courantes, peut en fait avoir des causes très diverses, et, forcément, des conséquences tout aussi variées.

 

La pratique des bushi se distingue, de manière globale, de celle d’autres individus : j’en arrive bientôt aux bourgeois de l’époque d’Edo, mais ils ont des prédécesseurs notamment en matière amoureuse, et il faut sans doute aussi accorder une place particulière aux religieux, bonzes ou ermites, pouvant par exemple s’enfermer dans une caverne jusqu’à y devenir des momies (mais on prétend alors qu’ils ne meurent pas !), ou se jeter de telle cascade, etc.

 

Mais la signification du suicide est donc très variable. Bien exécuté, on n’y verra pas de lâcheté, bien au contraire (rien de plus opposé à la morale judéo-chrétienne) ; et l’honneur, surtout, est de la partie. Si le suicide d’accompagnement, malgré quelques persistances, n’est semble-t-il plus guère à l’ordre du jour (après Kamakura et ses suicides de masse, disons), le suicide d’expiation est plus que jamais présent : la faute, insurmontable – ou peut-être faudrait-il plutôt parler de la honte, et je vous renvoie à nouveau à Le Chrysanthème et le sabre de Ruth Benedict –, n’appelle souvent pas d’autre sanction, le suicide bien accompli étant alors le seul moyen de laver son nom, au bénéfice du clan sinon du suicidant.

 

Pas supplémentaire vers la contrainte : le tsumebara, rapidement envisagé plus haut, est une condamnation pénale – dans une optique « honorable », il confère à ceux qui en ont le statut la possibilité de payer leur dette envers la société (ou le shogun) par la mort volontaire.

 

Ceci, sans doute, parce que la mort volontaire, dans les mentalités d’alors et tout particulièrement celles des bushi, est l’argument ultime, la démonstration irrévocable et incontestable de la probité du suicidant, même quand il agit ainsi pour expier quelque chose, et quoi que ce soit. Le mot « agir » est ici capital, à en croire Maurice Pinguet : le Japon médiéval au moins, encore celui d’Edo, et peut-être cela a-t-il laissé des traces jusqu’après Meiji, se méfie des paroles, si légères, si vite trahies – le geste, par contre, l’action, n’a pas de ces ambiguïtés ; aussi leur est-il largement préférable, et sans qu’il soit besoin de l’envisager comme un dernier recours : il dit d'emblée ce qui doit être dit.

 

Et c’est bien pourquoi le suicide peut avoir quelque chose d’ « hostile » : on peut se suicider pour attirer le malheur sur un autre, contraint quoi qu’il en ait d’endosser la responsabilité du geste – avec comme conséquence probable la nécessité pour lui de se suicider à son tour, et de restaurer ainsi une forme d’harmonie tout en s’affichant comme un homme pas moins valable et honorable que celui qui s’était suicidé pour le réduire à cette extrémité.

 

Dans une optique finalement guère éloignée, le suicide adopte souvent les atours de la remontrance : si l’on entend protester contre une injustice, le suicide est peut-être le meilleur des moyens, car, conservant cette dimension fondamentale d’argument ultime, il suffit, à lui seul, à démontrer la justesse incontestable de la cause qui l’a suscité – on en arrive presque à une boucle de rétroaction, à même de provoquer le vertige… Mais oui : à l’époque Edo, nombreux sont ceux qui ne disposent en fait d’aucun autre moyen de faire parvenir leurs plaintes aux lointaines oreilles du daimyo, sans même parler du shogun – ils s’y résignent, sans regrets.

 

Dans cette même veine du « suicide altruiste », pour reprendre la terminologie de Durkheim, le cas le plus spécifiquement martial a cependant ses singularités et ses ambiguïtés. On rencontre, au fil des siècles, aussi bien des samouraïs prêts à mourir (essence du bushido en gestation, la base de leur morale) que des combattants tout bonnement désireux de mourir, et la frontière est parfois bien fine qui sépare ces deux comportements. À l’époque du Dit des Heiké, j’en avais fait la remarque dans ma chronique, à chaque bataille l’on trouve des bushi¸ souvent jeunes, qui déploient des efforts incroyables pour être les « premiers » sur les lieux – en sachant très bien qu’ils seront aussi parmi les premières victimes de la bataille… Mais ils semblent tirer, au moment d’expier, une satisfaction réconfortante (et sans doute un tantinet arrogante) d’avoir ainsi fait la démonstration de leur courage et de leur honneur… Guère stratégique, cela ! Avec les années, cependant, les attaques-suicides deviendront peut-être plus courantes, dans l’espoir d’avoir une utilité pour le clan même au prix de la perte de soi – suicide altruiste, donc, on ne peut plus altruiste, et qui déboucherait à terme sur les kamikazes. Mais méfiance ! Les kamikazes, c’est en fait encore autre chose – un pas de plus dans l’abîme, pour reprendre les titres de chapitres de Maurice Pinguet…

FIGURES MYTHIQUES DU SAMOURAÏ

 

À mesure que l’éthique du suicide, chez les samouraïs, s’institutionnalise, elle suscite comme de justes des modèles, des exemples, rapidement élevés aux dimensions de mythes – et ce tout particulièrement à l’époque Edo, ces deux siècles et demi de paix où les samouraïs, qui combattaient par la force des choses bien moins que durant l’ère Sengoku, n’en sont pas moins l’élite de la société nippone : le système de castes des Tokugawa leur confère une place à part, et forcément supérieure à celle des roturiers – paysans, puis artisans, puis commerçants, dans l’esprit néoconfucéen qui a inspiré le modèle de société. Modèle en fait déjà archaïque, tant l’époque voit l’ascension de la classe « bourgeoise » des marchands, sur lesquels je reviendrai juste après…

 

Mais l’essence supérieure des bushi a besoin de s’exprimer dans le mythe. Les vieilles figures héritées du Dit des Heiké cèdent la place à d’autres plus éloquentes – mais pas toujours aisées à bien appréhender pour un lecteur occidental… À Yoshitsuné et ses semblables, on préfère maintenant les quarante-sept rônin, ou les « loyaux serviteurs » vengeant leur maître Asano. Je ne vais pas revenir dans le détail sur cette fameuse histoire (en notant cependant que Maurice Pinguet, ici, se montre bien plus éloquent dans l’explication de leur geste que tout autre ouvrage où j’ai pu en entendre parler), mais elle constitue bien une forme de synthèse des différents aspects du suicide présentés juste au-dessus – c’est aussi pourquoi ce « mythe » (bien réel) a tant suscité la passion, le commentaire, parfois l’imitation.

 

Toutefois, le geste des quarante-sept rônin n’était pas aussi unilatéralement loué qu’on pourrait le croire… Certes, il s’en trouvait sans doute, au cœur du pouvoir, pour blâmer cet attentat, constituant en lui-même une forme de pied de nez au shogun, et ce sans doute d’autant plus qu’il était par la force des choses contraint à « récompenser » ses opposants en leur accordant l’honneur du seppuku. Mais cela va en fait au-delà.

 

Car l’institutionnalisation du suicide martial ne passait pas que par des prescriptions légales (il y en avait) et des modèles antiques, toujours les mêmes, sur lesquels prendre exemple. Le samouraï d’Edo se battait sans doute moins que ses ancêtres du Sengoku, mais il pouvait réfléchir et écrire. Ce n’est toutefois pas le Traité des Cinq Roues de Musashi Miyamoto qu’il faut mettre en avant, mais une œuvre bien différente, le Hagakure dicté par Tsunemoto Yamamoto – ensemble colossal, mais consistant en réflexions éparses, couchées sur le papier par un jeune disciple.

 

L’ouvrage constitue ainsi une somme de la réflexion des bushi sur l’éthique, la mise en forme ultime du bushido, ou « voie du samouraï » (oui, celle qui inspirera Ghost Dog dans l’excellent film de Jim Jarmush...) ; peut-être pas une systématisation, étant donné la forme très particulière de l’ouvrage, mais, oui, on peut bien parler de somme. Et en même temps d’aboutissement : le Hagakure est la transposition par écrit d’une morale complexe, le bushido formalisé qui dépasse en tant que tel l’informel et ancien kyûba no michi, ou « voie de l’arc et du cheval », en lui apportant des bases théoriques, héritées du zen et du néoconfucianisme – en tant que tel, le Hagakure déploie donc toute une morale de caste, en accord profond avec la philosophie officielle d’Edo (même si, en creusant un peu, je suppose que cela pourrait vite devenir contestable…).

 

Or le Hagakure semble bâti précisément sur l’institution du suicide altruiste ; Yamamoto y livre sans ambages l’aboutissement de sa réflexion : la voie du samouraï, c’est la mort… Les onze livres de ce « code d’honneur des samouraïs » y reviennent sans cesse, qui dérivent les vertus martiales et associées – ainsi l’honneur, forcément, la loyauté de même, etc. – de la condition, en pleine conscience du samouraï, d’être agissant comme s’il était déjà mort, et ne pouvant dès lors la craindre.

 

Pour autant, la question peut s’avérer toujours plus complexe : l’aphorisme a son pouvoir d’évocation, mais la réalité est nécessairement subtile. En témoigne par exemple le jugement porté par Yamamoto quant à l’affaire des quarante-sept rônin (contemporaine de la rédaction du Hagakure) – car notre sage samouraï ne les prise guère… La ruse des « loyaux serviteurs », leur plan à long terme, leurs mensonges destinés à détromper les autorités quant à leurs intentions, sont autant de procédés qui dépassent Yamamoto, ou lui déplaisent. Ce n’est en fait pas si étonnant que cela : il prône classiquement une morale du geste, et non du dire – et le geste doit être immédiat pour ne pas être entaché de suspicion et constituer bel et bien l’argument ultime d’un samouraï engagé en pleine conscience sur sa voie morbide… En tergiversant, en mentant, les quarante-sept se sont détournés de la voie du samouraï.

 

Précision importante, toutefois : à ce stade des événements, le Hagakure cristallise une pensée qui lui était antérieure et extérieure pour l’essentiel ; le livre ne sera en fait connu du grand public que bien plus tard, après Meiji – en tant que tel, il n’a certainement pas créé le bushido : il en est par contre une autre « figure mythique », surtout prise a posteriori… Car il serait plus tard l’ouvrage de référence des officiers nationalistes et militaristes de l’ère Shôwa, plongeant le pays dans la guerre à outrance. Après la défaite, le Hagakure serait renié comme étant une des causes de la dérive totalitaire du Japon… ce qui n’empêcherait pas d’autres nationalistes de s’en réclamer, tout particulièrement Yukio Mishima (voir notamment son essai Le Japon moderne et l’éthique samouraï) ; on avouera que c’est plus sympathique quand c’est Forest Whitaker qui le médite sur les beats de RZA…

 

SUICIDES BOURGEOIS, ITINÉRAIRES AMOUREUX

 

Mais il faut alors introduire une autre dimension de la problématique – là encore, l’accent mis sur la société des samouraïs ne doit pas nous tromper… Le Japon d’Edo est en effet le moment de l’ascension d’une nouvelle classe, bourgeoise, celle des marchands, qui s’enrichissent avec le développement du marché intérieur. Le système de castes imposé par les Tokugawa ne leur permettait pas d’atteindre les plus hauts échelons du pouvoir (en théorie), et mille et un procédés visaient à affirmer leur infériorité intrinsèque par rapport aux bushi ; mais leur richesse pouvait changer la donner, et la changerait à terme…

 

En l’état, cependant, et tout spécialement au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècles, période de grande prospérité, ils suscitent l’apparition d’une nouvelle culture dominante, attachée à la réalité d’un « monde flottant », et prenant le relais de la culture des bushi qui avait elle-même succédé à la culture courtisane de Heian. Cette nouvelle culture s’illustre alors notamment dans la littérature, avec divers auteurs qui livrent des œuvres au succès colossal, en tant que telles parfois dénigrées pendant un temps, mais considérées aujourd’hui comme parmi les plus importantes de toute l’histoire de la littérature japonaise. Trois écrivains brillent tout particulièrement, chacun dans son registre : Saikaku pour ce qui est des romans, Chikamatsu pour ce qui est du théâtre, Bashô pour ce qui est de la poésie – de ce dernier je ne suis pas en mesure de dire quoi que ce soit, et ne sais même pas s’il s’intègre bien dans cette thématique… Mais les deux autres doivent être envisagés.

 

D’abord Ihara Saikaku, j’imagine – que j’ai encore peu lu, seulement les extraits d’Un homme amoureux de l’amour dans l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, puis Vie de Wankyû, mais j’en ai plusieurs autres titres dans ma bibliothèque, cette découverte m’ayant beaucoup plu… Le célèbre romancier (qui était d’abord poète) exprime le « monde flottant » dans des œuvres diverses, qui peuvent renvoyer à l’archétype du samouraï, mais qui, surtout, mettent en scène des bourgeois volontiers libertins – et leurs femmes, d’une nuit ou d’une vie, qui sont tout autant au premier plan. La moralité de ces œuvres est bien différente de celle, austère, des bushi… Elle correspond par contre pleinement à celle de la classe montante des marchands, dont elle est un témoignage important. La thématique du suicide peut s’y insinuer, mais donc sur un ton passablement différent.

 

C’est cependant avec Chikamatsu Monzaemon que la perception du problème change du tout au tout. Fils de rônin, le tragédien (qu’on a parfois dit « le Shakespeare japonais », si tant est que cela veuille dire quelque chose) a livré de très nombreuses pièces, surtout destinées au jôruri, ainsi qu’on appelait alors le théâtre de marionnettes – on dirait plus tard bunraku (mais Chikamatsu avait aussi écrit des pièces de kabuki ; je ne crois pas qu’il ait écrit de , genre antérieur et alors nettement moins populaire… mais pour le coup associé officiellement par les shoguns Tokugawa à leur société et à celle des daimyo ! Je peux me tromper, hein…). Comme Saikaku en matière romanesque, Chikamatsu a livré des œuvres « historiques » et des œuvres « domestiques », ces dernières plus en phase avec les goûts de la classe marchande.

 

Parmi ces « tragédies bourgeoises », un thème dépasse tous les autres et c’est peu dire : celui du shinjû amoureux, ou jôshi, c’est-à-dire du « double suicide », accompli ensemble par deux amants qui ne sauraient trouver le bonheur dans notre monde. Chikamatsu – et d’autres – y reviennent sans cesse, et le mot même de shinjû apparait forcément dans les titres, comme un moyen d’appâter le chaland ; ainsi, pour citer deux pièces particulièrement importantes, dans Double Suicide à Sonezaki (Sonezaki no shinjû), en 1703, ou Double Suicide à Amijima (Shinjûten no Amijima), en 1720. Or ces succès colossaux tirent leur substance de sordides faits-divers… mais au point où, bientôt, on en vient à confondre cause et symptôme : les bonnes âmes d’alors, aussi pétries de certitudes en matière artistique (entre autres…) qu’aujourd’hui, dénoncent la mauvaise influence de ces pièces, qui inciteraient les gens à se suicider ! Le fait est qu’il y avait alors, semble-t-il, un « pic » des suicides (mais c’est une supposition – il n’y avait pas d’outil statistique...) ; mais si cela soit démontrer quelque chose, c’est sans doute l’adéquation des « tragédies bourgeoises » de Chikamatsu à leur temps, non leur influence délétère… Mais cela va loin : on en vient à prohiber l’emploi du terme « shinjû » dans les titres des pièces ! Absolument en vain, ceci dit. Le pouvoir est souvent démuni, dans pareil cas...

 

Chikamatsu, quoi qu’il en soit, n’a certes pas créé le thème du shinjû, s’il en a abondamment fait usage : des suicides amoureux de ce type, jusque dans la figure de l’itinéraire qui en est si caractéristique, on en connaissait avant. Mais le tragédien en a fourni des figures… immortelles, si j’ose dire. Or ses amants ne peuvent envisager la question du suicide de la même manière que les bushi qui, à l’époque même, font de leur voie celle de la mort. Le suicide est un phénomène qui transcende les distinctions sociales, mais qui peut aussi, en sens inverse, les renforcer en appuyant sur les différences.

 

Le suicide amoureux, cependant, et qu’il soit bourgeois n’y change pas forcément grand-chose, trouve assurément des bases philosophiques dans l’histoire culturelle japonaise. On peut ainsi en revenir à Kannon, kami de la compassion, étape intermédiaire avant la Terre Pure de l’Ouest… L’essentiel, c’est que le « monde flottant », pour mille et une raisons, prohibe l’amour si pur des protagonistes. Mais la rébellion ne semble pas une issue… en dehors du geste de protestation que constitue aussi le suicide – et, en définitive, on peut donc en revenir ici à la morale des bushi, par une voie détournée. Ou peut-être pas tant que ça, d’ailleurs : les marchands lisant ou entendant tant d’œuvres qui, depuis au moins Le Dit des Heiké, glorifiait la « bonne mort volontaire », pouvaient-ils faire l’impasse sur ce thème dominant ? On peut même supposer que ce suicide, tout bourgeois qu’il soit, avait quelque chose d’un marqueur d’ascension sociale, par appropriation d’une pratique culturelle de la caste supérieure, pas si hermétiquement que cela séparée du reste…

 

Le thème du double suicide amoureux a persisté – bénéficiant de ces figures inoubliables. Dans ses ambiguïtés (protestation ou résignation, foi ou désespoir, « bourgeois » ou « noble », etc.), il a fourni la matière de bien des œuvres, encore aujourd’hui – je vous renvoie notamment à certains films de Takeshi Kitano, tels Hana-bi, et bien sûr Dolls (où la référence à Chikamatsu est explicite), entre autres.

 

VERS L’ABÎME

 

Meiji change tout – et non sans paradoxe : le mouvement xénophobe désireux de « chasser les barbares » débouche sur l’ouverture du Japon au monde et l’appropriation des techniques et pensées occidentales, les samouraïs désireux de réaffirmer leur prédominance signent eux-mêmes l’acte définitif de leur disparition, le mouvement réactionnaire a d’étranges allures révolutionnaires…

 

Meiji change tout, oui – et pourtant, sous-jacentes, des tendances héritées n’ont pas dit leur dernier mot, dès lors en fait qu’elles adoptent une part d’évolution… Et pas tant comme le vieux général Nogi, dont le suicide d’accompagnement à la mort de l’empereur Meiji, en 1912, fait figure d’anachronisme déconcertant. C’est surtout la classe militaire, qui, à terme, revivifie son passé mythique de samouraïs, en redécouvrant le bushido, éventuellement via le Hagakure. Toutefois, le Japon de Meiji et d’après n’est plus celui d’Edo, et ils en prennent acte : leur dévotion fanatique, dès lors, ne se ralliera pas uniquement à des concepts abstraits, mais trouvera un modèle, une cause, une justification, dans la figure de l’empereur, sacralisé, issu de cette fameuse lignée non interrompue et d’ascendance divine… Comme tels, ces nationalistes et militaristes sont souvent comme de juste « plus royalistes que le roi », dirait-on chez nous…

 

Mais c’est bien de nationalisme qu’il s’agit – un fruit paradoxal de l’ouverture au monde : ce sont les puissances colonisatrices qui, via leurs traités inégaux, et leur arrogante supériorité technique, enseignent au Japon qu’ils jugent barbare la primauté de la nation, concept d'élaboration encore récente, avec la Révolution française et les guerres napoléoniennes. Dès lors, l’entreprise de colonisation, de la part du Japon même, ne tarde guère – comme un pied de nez à l’Occident, mais ambigu quant à ses implications en Asie orientale : la propagande panasiatique, qui pose les Japonais en libérateurs, s’avère rapidement, en Corée, à Taiwan, en Mandchourie, pour le moins mensongère…

 

« Pays riche, armée puissante » : c’est là le mot d’ordre de Meiji, puis des jeunes officiers qui murissent sous Taishô, et prendront progressivement le pouvoir sous Shôwa. Ils ont fait leur la violence politique, et ne rechignent pas aux attentats ; c’est dans cette optique, sans doute, qu’il faut envisager chez eux les transformations de l’idéal de mort volontaire – non sans ambiguïtés là encore : si les samouraïs faisaient du geste suicidaire l’argument ultime, les officiers terroristes sont davantage disposés à tuer d’abord les autres, et on verra après, c’est plus sûr…

 

Et le développement de la doctrine nationaliste, alors, prend de plus en plus des allures d’escalade. L’armée exploite un autre paradoxe de Meiji : la constitution de 1889 proclamait en effet que l’armée était directement responsable devant l’empereur ; les militaires en tirent la conséquence qu’ils ne sont pas responsables devant le gouvernement ou l’assemblée… Ils se passent bientôt de leurs autorisations, et à vrai dire tout autant de celle de l’empereur, même s’ils prétendent œuvrer pour sa plus grande gloire (et sans doute sont-ils sincères, par ailleurs) : les « incidents » à répétition, ainsi en Mandchourie, décident de l’invasion de la province, bientôt de la seconde guerre sino-japonaise, et ce sans en rendre compte à qui que ce soit… L'armée du Kwantung, secondée par des sociétés secrètes (que l'on retrouve dans la campagne de L'Appel de Cthulhu intitulée Les 5 Supplices, c'est assez amusant...), décide et complote seule, et cela ne lui pose aucun problème. Le régime de Meiji était sans doute autoritaire, même si quelques vagues tentatives orientées vers la démocratie et le parlementarisme ont tenté d’y germer ; le régime de Taishô leur était plus favorable… Mais cette timide « démocratie » est bientôt désarmée face aux coups de force des militaires. Sous Shôwa, ils accaparent toujours un peu plus le pouvoir, et de plus en plus officiellement…

 

Il est vrai que le Japon a connu un progrès phénoménal depuis 1868, qui avait de quoi faire briller les yeux des nationalistes : le pays féodal, en quelques années à peine, a su se protéger de l’impérialisme occidental, revenir sur les traités inégaux, et se livrer à son propre jeu avec succès – au point de défaire la Russie dans la guerre de 1904-1905, événement dont les Européens et Américains ne reviennent tout bonnement pas ! On peut parler de succès « insolents »… et ils montent à la tête des militaires : ils n’ont que les mots de « sacrifice » et de « loyauté » à la bouche, et, s’ils apprécient à leur juste mesure les progrès technologiques du Japon, ils se convainquent bientôt, à force d’en convaincre les autres, que le Japon est de toute façon intrinsèquement supérieur aux reste du monde – et qu’il l’est tout particulièrement par son « esprit », hérité du bushido, et doublement incarné par le divin empereur et par ses officiers descendants des samouraïs. Un tel peuple ne peut pas perdre…

DU SACRIFICE DES NATIONALISTES AU SACRIFICE DE LA NATION

 

L’engagement de la seconde guerre sino-japonaise était sans doute déjà hasardeux – celui dans la Deuxième Guerre mondiale, au sens où nous l’entendons en Europe, a bientôt quelque chose de… suicidaire. Mais les militaires, confiant dans la supériorité de leur « esprit », bien que conscients qu’ils ne sont pas en mesure de soutenir une guerre longue, s’y lancent à corps perdu. Leur progression ahurissante semble d’abord leur donner raison… mais, à partir de Midway disons, ils reculent ; et ils ne cesseront dès lors plus de reculer, à court de tout tandis que la machine américaine s'est mise en marche.

 

Pourtant la propagande demeure – et là le renvoi à Ruth Benedict s’impose sans doute, qui évoque, par exemple, la conviction sans cesse répétée, à chaque revers, que « c’était prévu », et qu’il n’y a donc rien à craindre. Pourtant ces revers s’accumulent…

 

Mais « l’esprit japonais » est toujours vanté. Pour les soldats, il a son corollaire essentiel : on ne se rend pas. Seuls les lâches se rendent – les Américains, par exemple. Les soldats japonais sont bénis de l’empereur, et ils sont les descendants des samouraïs : en tant que tels, ils se doivent de comprendre que leur voie, la voie du soldat, c’est la mort. Au cas cependant où leur morale martiale ne serait pas suffisante, on leur promet la plus grande des récompenses : ceux qui mourront pour l’empereur seront honorés en tant que dieux, au sanctuaire du Yasukuni (je vous renvoie à nouveau à l’essai de Testuya Takahashi, Morts pour l’empereur). Et, au bout du sacrifice : la victoire.

 

La problématique du suicide ressurgit alors de mille et une manières – tout d’abord dans l’optique voulant que les soldats japonais ne se rendent pas, qu’ils ne sauraient être faits prisonniers. Quand l’espoir de vaincre, contre toute attente, disparaît lors de telle ou telle bataille, même si « c’était prévu », c’est l’heure des charges suicides – parfois l’officier en tête, sabre de samouraï en main. Dans d’autres circonstances, à mesure que la défaite approche, on invite les soldats (on leur ordonne, donc) à se jeter avec une mine sous les chenilles des chars d’assaut. Ceux qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent rien faire de tout cela, n’en doivent pas moins se suicider, selon des formes précises, même si pas aussi ritualisées que le vieux seppuku – ainsi en se faisant sauter avec une grenade. Le suicide, ici, est autant une démonstration du courage et de l'honneur, qu'une sanction de l'insuffisance...

 

Quoi qu'il en soit, les morts s’accumulent. Et les militaires en viennent à institutionnaliser une nouvelle forme de suicide martial, plus radicale que toutes les précédentes, avec ceux que nous appelons kamikazes (les Japonais emploient ce terme, mais disent plus souvent « tokkôtai », pour « forces spéciales »), en référence au « vent divin » qui avait préservé le Japon de l’invasion mongole au XIIIe siècle : les kami interviendront forcément pour empêcher les Américains aussi de débarquer – mais peut-être faut-il leur forcer un peu la main ? Un chrétien dirait : « Aide-toi, et le ciel t’aidera… »

 

Mais, comme avancé plus haut, les kamikazes sont un cas-limite, qui va bien plus loin que toutes les pratiques de suicide au combat envisagées jusqu’alors – car leur caractère d’institution est plus que jamais essentiel. Au fil de la guerre, on avait déjà vu des soldats, sur l’impulsion du moment, se sacrifier délibérément, en se transformant en bombes humaines, pour assurer la victoire des leurs – au siège de Shanghai notamment, sauf erreur, où de tels sacrifiés volontaires avaient fait exploser les barricades ennemies. D’ailleurs, l’idée même des kamikazes avait été soufflée aux officiers par le comportement spontané de certains de leurs pilotes qui, sans qu’on leur en ait donné l’ordre, avaient d'eux mêmes jeté leur appareil contre les tours de contrôle des navires ennemis… Or cette pratique avait parfois été étonnamment efficace.

 

L’état-major envisage la question, puis décide de créer les tokkôtai : ce ne sont plus seulement des soldats prêts à mourir pour leur pays, voire enthousiastes à l’idée de le faire, c’est encore autre chose – ils sont sciemment formés pour cela. Après avoir gaspillé quelques bons pilotes dans des missions kamikazes, d’autant plus onéreuses, mais qui semblaient totalement désarçonner les forces américaines, et leur avaient coûté quelques bâtiments, les militaires se sont mis à former à marche forcée de jeunes pilotes dont, d’une certaine manière, la première mission serait aussi la dernière. Ils sont là pour mourir – c’est en mourant qu’ils vaincront. Ils ne sont plus des hommes, mais des bombes (ou des torpilles, dans certain cas : les kamikazes n’étaient pas que des pilotes, même s’ils en sont l’exemple le plus célèbre, on a pu retrouver ce procédé avec des sous-marins de poche, etc.) ; et c’est en agissant en tant que bombes qu’ils deviendront des dieux. Inutile de songer à survivre – d’ailleurs, on fait des économies d’essence : leurs appareils ne sont pas assez remplis pour un retour dès lors même pas hypothétique…

 

C’est le stade ultime du fanatisme suicidaire : une stratégie désespérée, qui remporte d’abord quelques succès notables, mais se révèle bien vite beaucoup trop coûteuse – l’évidence se fait jour, les kamikazes ne permettront pas de remporter la guerre… Il n'est même pas dit qu'ils ralentissent vraiment la progression américaine. Mais qu’importe, disent certains généraux ! De toute façon, les Japonais ne se rendront pas, ils ne peuvent pas se rendre : ils mourront pour l’empereur... et quoi qu’en dise l’empereur.

 

Et ils en emporteront beaucoup avec eux… et pas seulement des ennemis. Quand les Américains lancent l’assaut sur Okinawa, une population civile importante demeure sur l'île, la principale de l'archipel des Ryûkyû (alors japonais, mais depuis Meiji seulement). Les militaires nippons sont formels : les civils non plus ne se rendront pas. La propagande revient une fois de plus sur la barbarie des Américains, les civils qui tomberont entre leurs mains seront soumis aux pires sévices… Mieux vaut donc pour eux qu’ils meurent – et qu’ils meurent volontairement, ainsi que doit le faire un vrai Japonais ! De nombreux civils désespérés meurent ainsi – en se jetant du haut des falaises, notamment (on dispose d’images filmées de ce drame, qui m’ont proprement traumatisé quand je les ai vues, il y a quelques années de cela…). Mais si certains renâclent, les soldats peuvent les aider à mourir « volontairement »… Le rôle de l’armée dans la mort de tous ces civils ne fait aujourd’hui plus aucun doute – pourtant (enfin, sans surprise…), les conservateurs nippons, néo-nationalistes le cas échéant, en ont fait un cheval de bataille, affirmant qu’il n’y avait pas de preuves, et tentant par exemple de modifier le contenu officiel des manuels d’histoire pour nier toute responsabilité de l’armée dans cette terrible affaire… Encore récemment, cela a entraîné des manifestations monstres à Okinawa (et ailleurs au Japon) ; des intellectuels tels que Kenzaburô Ôe y ont aussi eu leur part. Pour l'heure, les négationnistes ne l'ont pas emporté...

 

Mais, dès lors, je ne peux m’empêcher de me poser une question, à laquelle je n’ai pas trouvé de réponses dans ces pages – peut-être et même sans doute parce que je n’ai pas su les discerner ? Le fait est que, depuis Durkheim, on relève souvent que les périodes de guerre tendent à faire diminuer les statistiques du suicide – peut-être en rognant sur le suicide anomique ? Mais ici je suis perplexe : à partir de quand peut-on ou faut-il parler de suicide dans le cas du Japon embourbé dans la Deuxième Guerre mondiale ? Sur les millions de soldats nippons morts en Asie orientale et dans le Pacifique, combien se sont-ils suicidés ? Combien « ont été » suicidés ? Quelle place, ici, accorder aux kamikazes, et est-ce une place particulière ? Et, au-delà des militaires, qu’en est-il des civils ? Ceux d’Okinawa, suicidés volontaires ou « contraints », ne changent-ils pas la donne ? Etc. Il y a peut-être une réponse, mais je ne la connais pas ; elle me paraît importante, pourtant, s’il faut en revenir à cette notion de « pays du suicide » envisagée par la sociologie japonaise des années 1950, constant un « pic » statistique dans les années d’après-guerre…

 

Quoi qu’il en soit, le sacrifice des seuls nationalistes, en confirmation de leur inclination guère samouraï à privilégier la mort de l’autre avant même d’envisager sérieusement la leur, toutes protestations de dévotion mises à part, lors des attentats d’avant-guerre, a ainsi débouché sur le sacrifice de la nation. Autant pour « l’esprit japonais ».

 

Ceux qui disaient mourir au nom de l’empereur ont même tenté le recours ultime au terrorisme pour l’empêcher de reconnaître et signifier la capitulation sans conditions du pays, exigée par la Déclaration de Potsdam – sans s’en prendre directement à lui, comme de juste, à ce dieu qu’ils honoraient, et auquel leurs successeurs de la droite nationaliste nippone n’ont sans doute jamais pardonné l’aveu de son humanité (sans même parler du pacifisme de son fils...).

 

Car ils ont échoué… mais sans forcément disparaître. Les procès de Tokyo aboutiront à quelques pendaisons notables, mais les réhabilitations ne tarderont guère, à mesure que l’occupant américain, obnubilé par la guerre froide, favorise les « purges rouges », et pactise enfin avec ses ennemis mortels de la veille, en leur confiant à nouveau le pouvoir ! La droite japonaise, autour du PLD, à peu près systématiquement au pouvoir depuis l’occupation, en a directement hérité… Et les enjeux de mémoire demeurent, qui divisent encore les Japonais soixante-dix ans après la Défaite.

 

LE NIHILISME ET L’ANOMIE

 

Mais il faut revenir une dernière fois en arrière. Ainsi qu’on l’a vu à plusieurs reprises, le thème suicidaire, pour être au cœur de la morale des guerriers, infusait dans l’ensemble de la société japonaise. Il pouvait éventuellement y prendre des formes différentes… ce dont témoigne tout particulièrement l’invraisemblable litanie des écrivains nippons qui se sont suicidés au XXe siècle.

 

Mais les causes sont sans doute bien différentes ; chez eux, le cas de Mishima mis à part (peut-être), le suicide n’est pas altruiste, plutôt égoïste ou anomique. Il est vrai que le contexte de Meiji était pour le moins propice à l’anomie… Le Japon connaît alors une évolution incroyable en l’espace de quelques décennies, voire de quelques années seulement. Il passe presque sans transition d’un système féodal et médiéval à un système moderne ; l’économie et la technologie connaissent en même temps une évolution comparable, et toutes se renforcent ainsi sans cesse ; le Japon change, d’abord un peu contraint, bien vite avec un enthousiasme et une curiosité débordants ; l’autorité fait d’abord venir des étrangers (des ingénieurs, notamment), mais ne tarde guère à envoyer ses propres hommes en mission d’ « observation » en Occident – à charge pour eux de s’inspirer des meilleurs modèles (armée prussienne, droit français, anglais ou américain selon les domaines, etc.), pour orienter la transformation du Japon dans la direction la plus pertinente ; l’économie largement archaïque, où l’agriculture rizicole occupait une place essentielle et où le système des castes réduisait les artisans et pire encore les commerçants aux plus bas échelons de la société, passe à l’industrialisation à marche forcée, et soigneusement planifiée, tandis que l’esprit du capitalisme, en alternative on ne peut plus grossière à l’esprit japonais tellement vanté, assure maintenant les meilleures places à ceux qui savent faire de l’argent… On pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Les intellectuels en sont eux aussi affectés, jusque dans leur substance même. La vieille « science hollandaise », réservée à une minorité, cède la place à une curiosité marquée pour tout ce que l’Occident a pu produire, y compris en matière d'œuvres de l'esprit ; les écrivains apprennent l’anglais, et l’enseignent, tel Sôseki et, sauf erreur, Akutagawa, parmi d’autres ; et ils lisent la littérature occidentale : dans les bagages de ceux qui reviennent au pays après avoir inspecté le monde, il y a le nihilisme – à travers Nietzsche et les romanciers russes, Dostoïevski en tête. Et le nihilisme, se mêlant plus généralement d’anomie, bouleverse la vision des choses.

 

Nombre de ces intellectuels, même parties prenantes à la modernisation et à l’occidentalisation rapides du Japon, se posent des questions d’identité. Sans être à proprement parler nationalistes ou xénophobes (ils n’ont pour la plupart absolument rien des militaires envisagés à l’instant), ils redoutent de voir le Japon disparaître sous les coups de boutoir d’une modernité en forme de rouleau-compresseur, et d’un occidentalisme envahissant. Leur tâche serait alors de concilier le meilleur des deux mondes ? Le Japon entre tradition et modernité, un thème promis à un certain avenir…

 

Ryûnosuke Akutagawa, par exemple, à la suite de son maître Sôseki, est dans le doute ; il s’engloutit parfois dans un Japon ancien qu’il revisite et transcende, ou laisse parler la modernité dans des œuvres aux antipodes des précédentes. Et il est sans doute un peu perdu, autant qu’il est tiraillé, entre ces deux tendances. Les « écrivains de Taishô » tels que lui sont à tous points de vue à la bascule entre deux mondes – terrain idéal de l’anomie : les changements rapides suscitent les conflits de normes, et, tant que ceux-ci sont irrésolus, c’est en fait l’absence de normes qui s’impose.

 

Sur le ton de la blague, j’ai entendu quelqu’un dire il y a peu qu’Akutagawa, « de toute façon », était « fou »… Je doute que le qualificatif de « fou » explique quoi que ce soit, le concernant ou, à vrai dire, de manière générale. Mais, dans ses écrits (tels Rashômon et autres contes ou La Vie d’un idiot et autres nouvelles, peut-être surtout ce dernier) comme dans sa vie, on peut, j’ai l’impression, palper cette anomie fondamentale ; peut-être, ou sans doute, s’ajoute-t-elle à un trouble proprement psychiatrique, mais elle n’en est pas moins, ai-je l’impression, un terreau des plus favorables à cette « vague inquiétude » qui, laconiquement, selon l’auteur lui-même, ne lui laissait d’autre choix que mourir…

 

En fait de cas psychiatrique, Osamu Dazai (que, honte sur moi, je n’ai jamais lu, il faudra y remédier…) semble en fait plus parlant : chez lui, le suicide est une obsession, plusieurs tentatives rythment sa vie, seul ou à deux (résurgence contemporaine du double suicide amoureux de Chikamatsu...), et le rituel, éventuellement modernisé, y a sans doute sa part.

 

Plus tard, là encore parmi d’autres, on est tenté de dresser un parallèle, ou plutôt d’établir d’emblée une radicale dissymétrie, entre Yasunari Kawabata et Yukio Mishima. Les deux hommes se connaissaient, ils correspondaient (leur correspondance a été publiée), et on a pu avancer que Kawabata avait joué un rôle essentiel dans la découverte et l’appréciation de Mishima. Tous deux, par ailleurs, étaient probablement affectés par ce même déchirement entre culture nationale et culture occidentale… Et, donc, tous deux se sont suicidés.

 

Mais leurs suicides étaient en fait on ne peut plus différents… Mishima meurt deux ans avant Kawabata. Mais quoi de commun entre la disparition de ce dernier, prix Nobel et vieil homme à la santé fragile, et qui se décide pour le gaz, s’éteignant discrètement, seul, dans un petit appartement, d’une part, et d'autre part l’exubérance de Mishima, 45 ans seulement au moment de mourir, se livrant après une longue préparation à une parodie de coup de force nationaliste, et se livrant rituellement au seppuku avec de jeunes disciples (qui, pour l’anecdote, ont dû s’y reprendre à plusieurs fois pour parvenir à lui trancher la tête) ? D’un côté un vieil homme qui s’en va sans un bruit, de l’autre une icône déconcertante autant que fascinante, façonnée soigneusement autant que ses livres, un homme encore jeune, mais qui claque la porte dans l’espoir plus ou moins sincère de ressusciter un Japon fier et fort, puisant aux sources mêmes d’une voie du samouraï idéalisée ?

 

L’ACTE MISHIMA

 

« L’acte Mishima », qui conclut le livre, boucle d’une certaine manière la boucle : l’essai s’ouvre en effet sur huit pages de planches iconographiques, et les trois dernières photos (sur dix-sept, dont cinq détaillent le rituel du seppuku à travers la performance d’un acteur de kabuki – la place particulière de Mishima n’en ressort que davantage) sont trois « visions » du fameux auteur, qui, à chaque fois, y interprète un personnage : dans la première, sans doute la plus célèbre, Mishima pose en saint Sébastien percé de flèches ; dans la deuxième, il incarne un fantasme éventuellement homo-érotique de bushi au corps musculeux et luisant travaillé dans les gymnases, sabre en main, bandeau sur la tête où le soleil rouge du drapeau japonais est entouré d’un slogan nationaliste ; dans la troisième, il « répète », au sens théâtral, son geste à venir, le seppuku dans la base militaire, en jouant lui-même un officier idéal dans son propre film Rites d’amour et de mort, titre « occidental » sauf erreur, dérivé exacerbé de sa nouvelle « Patriotisme ».

 

Or, même paru quatorze ans après le drame, j’ai le sentiment que La Mort volontaire au Japon a trouvé dans la fin si médiatique du si photogénique Yukio Mishima comme un prétexte, voire une raison d'être. D’une certaine manière, le seppuku de l’auteur du Pavillon d’or récapitule en effet tout l’ouvrage – c’est un suicide aux formes multiples, et éventuellement contradictoires, qui ne doit sans doute pas être réduit au seul rite voyant de l’éventration codifiée des samouraïs.

 

Mais celle-ci, à s'en tenir à elle, est donc de toute façon susceptible de plusieurs interprétations, et le cas de Mishima semble les rassembler : suicide de protestation, affiche-t-il jusqu’à l’absurde, mais, jusque dans son anachronisme, le rituel a peut-être tout autant une part d’expiation, une part d’hostilité, une part de résignation (paradoxale peut-être, néanmoins sensible ai-je l’impression).

 

Mais ce n’est pas tout – et, les jeunes disciples étant aussi de la partie, le geste fatidique, même si un seul desdits jeunes gens se tuera lui aussi (à la requête expresse de Mishima, qui l’y avait « autorisé », mais avait en même temps interdit tout aussi expressément à ses autres camarades de les suivre tous deux dans la tombe), il y a ici une part de suicide d’accompagnement – et, on en est à peu près certain, de double suicide amoureux.

 

Et ne voir dans ce suicide qu'une variation tardive de la seule mort volontaire altruiste, ne serait-ce pas naïf ? Dans le projet même, dans son exécution tout autant, le suicide égoïste et le suicide anomique sont très probablement de la partie, eux aussi...

 

Dans les outrances de « l’acte Mishima » se récapitule La Mort volontaire au Japon.

 

BILAN

 

 

Je me suis étendu… Parce que le sujet m’a passionné et fasciné. Un sujet complexe, cela dit – il n’est pas exclu que j’ai écrit mon lot de bêtises, et n’hésitez pas à m’en faire part le cas échéant…

 

Mais je vous encourage vraiment à lire ce remarquable essai, passionnant de bout en bout, et aussi beau que pertinent et fort. Vraiment une lecture enrichissante, un essai qui mérite bien de rester.

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Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d’hiver, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS TANT QUE LE LOUP ET SON LOUVETEAU Y SONT

 

Retour à Lone Wolf and Cub, le légendaire gekiga des années 1970 signé Kazuo Koike et Goseki Kojima, après un premier volume qui m’avait… impressionné. Je reviens à ce terme aussi, oui, car il demeure à mon sens le qualificatif le plus juste pour exprimer l’essence même de cette BD hors-normes – et qui ne se contente donc pas d’être seulement « autre », mais est aussi phénoménalement bonne, et même encore un peu plus...

 

L’histoire improbable d’Ogami Itto, le rônin assassin, et de son fils de trois ans qui l’accompagne jusque dans ses meurtres, Daigoro, constitue à elle seule un sujet génial – et qui, à vrai dire, se passe très bien pour l’heure de liant, même si celui-ci était apparu dans l’ultime épisode du premier volume (et si quelques renvois très discrets y sont faits dans celui qui nous occupe aujourd’hui).

 

UN FORMAT QUI CHANGE LA DONNE – ET POUR LE MIEUX

 

On retrouve dans ce deuxième volume intitulé Fleur d’hiver tout ce qui faisait la qualité d’En attendant la pluie : ce ton très adulte et d’une morale ambiguë, ce personnage central d’autant plus charismatique qu’il ne se montre guère honorable, ces personnages qu’il croise et qui, même dessinés en quelques cases seulement, sonnent vrais et justes ; ce cadre historique fouillé et précis, mais qui n’en est que plus fascinant ; ce dessin « cinématographique », expressif sans être expressionniste, et merveilleusement approprié pour transcrire tant la violence sèche de la série que, parfois, son étonnante poésie au milieu des cadavres…

 

Mais ce deuxième volume bénéficie aussi d’un atout considérable par rapport à son prédécesseur, et qui est le format des histoires qui nous sont narrées ; là encore, elles ne s’embarrassent guère de liant (même si Ogami Itto fait en une occasion mention de son passé en tant que kaishakunin du shogun ; et j’ai cru reconnaître, très brièvement, dans le premier épisode, le personnage de la prostituée figurant dans le plus long récent du premier volume), et, par ailleurs, elles ne respectent pas forcément une chronologie interne ; on peut éventuellement supposer que ces histoires sont un brin postérieures, dans la mesure où Daigoro semble un peu plus mur, voire parle en quelques rares occasions (dont surtout l’ultime case de l’épisode XI, soit le deuxième ici, où le bambin souriant dit « Papa », ce qui ne laisse pas indifférent…), mais aucune certitude à cet égard.

 

La vraie différence est ailleurs, et qui constitue un atout : c’est la longueur des épisodes. Ce deuxième volume comprend cinq histoires, tournant autour de la soixantaine de pages chacune – là où c’était le format le plus long dans le volume 1, qui singularisait une histoire d’autant plus marquante au milieu des huit autres qui l'environnaient, toutes au moins deux fois plus brèves. Cet épisode, justement, avait très utilement su éviter un écueil que l’on pouvait craindre à enchaîner les histoires courtes du début du volume : le risque était grand que tout cela se montre bien trop répétitif, mais ce format plus long y contrevenait, permettant de poser des personnages, un contexte et une ambiance avec bien plus d’assise et de pertinence. C’est une chose qui se vérifie ici – et ce deuxième volume en bénéficie donc grandement, qui m’a probablement encore plus parlé que le précédent, déjà très fort.

 

Par ailleurs, les cinq récits de Fleur d’hiver ont tous leur singularité, qui permet, à chaque fois, et à chaque fois d’une manière différente, d’éviter la répétition. La BD est impressionnante, oui – et elle est aussi souvent surprenante, à l’instar, pour en rester dans le registre du gekiga historique, des BD de Hiroshi Hirata, telles que (les seules que j’ai lues pour l’heure…) L’Argent du déshonneur, peu ou prou contemporaine, ou, un peu plus tard, la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs – BD parentes à plus d’un titre, et notamment dans leur rapport à la morale d’une part, à la violence d’autre part.

 

Je vais tenter de donner une vague idée de ce qui se trouve dans ces pages…

 

CHAT ROUX

 

Le premier épisode de ce volume (le dixième en tout, donc), intitulé « Chat roux », a deux atouts essentiels : sa violence ahurissante, et sa construction alambiquée, qui permet de servir au mieux une trame que l’on aurait peut-être pu juger un peu trop « facile » si elle avait été exposée de façon linéaire.

 

Nous y trouvons donc Ogami Itto... en prison. Et, au vu des capacités du personnage, dont le premier tome avait très certainement fait la démonstration, nous savons d’emblée, sans qu’on ne nous l’ait dit, que s’il se trouve là, c’est parce qu’il le voulait… Charge ensuite à l’épisode de nous montrer pourquoi, et pourquoi c’était en fait parfaitement nécessaire, en jouant d’une chronologie complexe et toute bienvenue.

 

Par ailleurs, cet épisode, même si c’est de manière plus discrète, est une bonne occasion de revenir sur la « moralité » de notre assassin – qui se doute qu’exécuter son contrat, pour les 500 ryôs habituels, n’équivaudra pas le moins du monde à une quelconque « justice »… Or il semble s’attacher à cette « justice », dépassant donc les attentes de sa cliente !

 

C’est d’ailleurs aussi l’occasion d’envisager, mais sans lourdeur démonstrative, sans même qu’on ne dise quoi que ce soit à ce propos de manière ouverte, d’envisager donc la question de la « responsabilité », et de manière bienvenue : en faisant de la cible du contrat un fou… Un fou dangereux sans doute, mais, au regard de nos conceptions pénales, un irresponsable…

 

Et il y a donc la violence – typée carcérale… La prison s’accommode, voire favorise, les exactions d’un « caïd » qui, secondé par ses « anciens », mène la vie dure aux petits nouveaux – au travers de rites barbares sous leur dénomination mesquine et même puérile. Ogami Itto y est proprement (non, salement) torturé – mais, comme de juste, il encaisse, et sans un mot… La BD insiste sur cette dernière dimension, au travers de très nombreux phylactères consistant en simples points de suspension – c’est une manière finalement pertinente, même si convenue vue de loin, de poser l’ambiance et de faire monter la sauce… jusqu’au déferlement de violence, au moment précis où notre assassin choisit de ne plus encaisser – parce qu’il a autre chose à faire. Effet garanti !

 

VAGUE DE FROID

 

L’épisode suivant, « Vague de froid », est probablement celui où l’ambiance se montre la plus saisissante – c’est aussi un récit à la structure fort complexe, là encore, et pas seulement dans sa dimension chronologique : comme dans « Chat roux », on se doute globalement de ce qui se produit, mais cela n’en laisse que davantage de place à l’ambiguïté quand au fond et à la méthode ; on peut y voir un trait majeur de la série, semble-t-il – pour l’heure du moins : Ogami Itto étant ce qu’il est, nous savons qu’il l’emportera à la fin – ce que nous ne savons pas, c’est comment il s’y prendra, et quels sont au juste les tenants et aboutissants de son contrat (sur des plans très divers, où la politique comme la morale sont à prendre en compte) ; cette double interrogation récurrente suscite toujours des réponses convaincantes (entendre par-là qu'elles se muent en d'autres questions ?), participant de l’impressionnante habileté de la BD, sur les plans narratif comme graphique – puisqu’ils sont intimement liés.

 

La scène a lieu pour l’essentiel dans des montagnes ensevelies sous la neige, constituant un enfer blanc où la nature même s'avère le plus redoutable des antagonistes – et un antagoniste qui, moins que quiconque, n’a la moindre considération pour ces impostures que sont la morale et la justice. Le dessin de Goseki Kojima se révèle ici particulièrement efficace.

 

Or, au milieu de ces si inhospitalières montagnes, se trouve une forteresse qui ne devrait pas exister – et c’est bien le problème… Mais notre loup se retrouve dès lors impliqué dans une intrigue très complexe, et qui dépasse les bêtes oppositions manichéennes auxquelles nous sommes habitués : au fond, dans cette histoire, il n’y a ni gentils, ni méchants – mais des points de vue divergents, rendus cependant intolérables par le carcan éthique resserré sur les samouraïs, avec les conflits de loyauté qu’il implique si souvent. Il s’agit en fait pour eux d’envisager la possibilité d’un avenir… et la pérennité du clan peut impliquer de s’en prendre à ses maîtres, aussi insoutenable soit cette résolution.

 

Le plan tordu pour infiltrer la forteresse, pas l’œuvre du seul Ogami Itto mais élaboré pour l’essentiel par son très digne employeur, introduit dans le récit un suspense remarquable, même si, à ce stade de la lecture, il renvoie peut-être un peu trop au procédé de l’épisode précédent ; mais ce n’est pas dit : dans le fond comme dans la forme, c’est en fait tout autre chose…

 

Notons enfin que cet épisode confère un rôle particulier à Daigoro – peu ou prou absent de « Chat roux » : jamais, si ça se trouve, son père ne l’a autant mis en danger… et, au fil de l’épisode, nous voyons l'ex-kaishakunin du shogun, maintenu dans l'ignorance parce que sa mission ne lui permet pas la moindre absence, envisager la mort de son fils – globalement avec le détachement essentiel au samouraï, mais nous devinons que la douleur perce juste en dessous, que l'assassin n'a rien d'indifférent dès lors que c'est la vie de son fils qui est en jeu, aussi paradoxal que cela puisse paraître au vu de son caractère impitoyable… J’ai déjà dit comment ça se termine – aucune révélation à cet égard, on se doute dès le départ de ce que Daigoro est bien vivant ; mais l’effet de sa « résurrection » n’en est que plus fort.

FRÈRE ET SŒUR

 

L’épisode suivant, intitulé « Frère et sœur », est très différent – on ne peut plus, même. Cette fois, ce n’est longtemps pas Ogami Itto qui se trouve sur le devant de la scène, mais, justement ! son fils Daigoro. Un bambin pas forcément commode, on s'en doute…

 

Hors de vue de son père, il s’est retrouvé impliqué dans un semblant d’altercation avec le gamin nobliau du coin – les samouraïs outrés, chaperons-nounous du gamin seigneurial, s’emparent de l'impertinent (non, ils n'osent pas le tuer sur place)… et découvrent que le petit a de la ressource ! Déjà un samouraï, même rônin – en confirmation de cet élément avancé dans le premier volume : le louveteau, pour être petit, n’en est pas moins déjà un loup… Rien de si « kawaï » dans ses poses adultes, du coup – il faut plutôt y voir cette idée que les pérégrinations de son assassin de père font pleinement partie de l’éducation du petit, nouvelle confirmation en l'espèce.

 

On ne le maltraite que davantage… et une jeune servante, tout juste embauchée par la maison, trouve intolérable ce comportement de ses maîtres ; d'autant qu'elle s'identifie bien vite au bambin... Et réciproquement : pour Daigoro, elle figure une sorte de sœur…

 

Et c’est bien ainsi que le metsuke local envisage les choses. Or il a entendu parler du louveteau et de son loup, et comprend que c'est bien le fils du tueur qu'il a entre les mains... à raison. Mais il ne s'arrête pas là : si le petit a ainsi été infiltré dans sa maison, car l'enquêteur ne doute pas un seul instant que l'altercation était préméditée, c’est sans doute le fait d’une ruse de l’assassin ! Et il aurait donc aussi une fille ? Personne n’en savait rien ! Mais voyons… Quelle serait alors la cible de cet improbable trio de tueurs ? Le metsuke se convainc bientôt... que cela ne peut être que lui-même !

 

Tout cela est très bien trouvé. La série, jusque là, nous régalait notamment en exposant les plans rusés et fourbes d’Ogami Itto pour parvenir à ses fins – des plans qui, plus qu’à leur tour, impliquaient bel et bien Daigoro, et même de le mettre en danger. Ici, nous savons que le metsuke se trompe sur toute la ligne… mais, pour le coup, nous pouvons dire qu’il a « raison de se tromper » !

 

Un étrange épisode, plus riche qu’il n’y paraît, et qui mêle humour et gravité avec brio – tout en faisant plus que jamais de Daigoro un personnage à part entière : qu’importe à cet égard qu’il ne puisse marmonner que « sœur » pour désigner une fille à laquelle il n’est pas le moins du monde lié… Même si on peut aussi y voir une manière d’introduire une thématique de la famille au-delà des seuls liens du sang – dans tous les sens du terme. Mais la fin est quelque peu ambiguë à cet égard.

 

LA BARRIÈRE SANS PORTE

 

Tout autre chose encore avec le récit suivant, « La Barrière sans porte » ; qui est cependant celui qui m’a le moins parlé dans ce volume, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là – d’ailleurs, sur le plan graphique, c’est peut-être le plus impressionnant et audacieux de ce deuxième volume (j'ai quand même une préférence pour les décors enneigés du deuxième épisode, mais bon).

 

Mais il adopte une tournure religieuse, ou peut-être plus exactement mystique, qui ne me parle guère dans l’ensemble – d’autant que la part d’allégorie y est assez marquée. En même temps, c’est à n’en pas douter un bon moyen d’approfondir le caractère d’Ogami Itto…

 

Notre assassin est en effet embauché, au tarif habituel de 500 ryôs, pour mettre fin à la vie d’un saint homme – un vieux sage admiré de la population, qui y voit un véritable bouddha vivant ; or c’est là le problème : le bouddha s’est fait défenseur des pauvres, et sans se livrer à proprement parler à une forme d’agitation populaire, il défend des thèses incompatibles avec les besoins les plus pragmatiques (ou « bassement matérialistes ») des autorités… lesquelles sont particulièrement fourbes et immondes, comme de juste : ce sont bien ces hommes de la loi qui engagent un assassin pour leur simplifier la vie, et nous nous doutons bien qu'ils n'ont aucune envie de se compromettre outre mesure une fois la mission accomplie...

 

Or notre assassin se montre ici un peu hésitant – comme si sa rudesse habituelle, et son absence de scrupules notoire, révélaient enfin des failles auxquelles lui-même, sans doute, ne croyait plus. Le doute l’amène à méditer, de manière très zen, et il se pose des questions auxquelles il n’imagine pas pouvoir trouver de réponses…

 

« Si tu rencontres le bouddha, tue le bouddha », proclame mystérieusement la sagesse bouddhique. Cet aphorisme en particulier entre en résonance avec les doutes de l’assassin – mais c’est justement auprès de sa victime qu’il trouvera les réponses inespérées : pour le saint homme, la voie de l’assassin n’est pas moins valable qu’une autre… Et le sage reste donc bel et bien une victime ; même volontaire à maints égards...

 

Un épisode décidément très étrange – et tout particulièrement au moment de la mise à mort du saint, parfaitement surréaliste, et qui évoque une scène antérieure de l'épisode, où Ogami Itto découpait des statues de bouddhas d’une manière tout aussi invraisemblable. En fait, ce récit se montre particulièrement fort à cet égard, et les séquences de méditation muettes offrent à Goseki Kojima l'occasion d'exprimer une facette peut-être inattendue de son talent.

 

Mais oui, tout cela est donc très étrange… Certainement pas mauvais – mais un brin hermétique, sans doute, pour qui n’est pas imprégné de sagesse bouddhique, notamment dans ses déclinaisons proprement japonaises ; je suis sans doute passé à côté de pas mal de choses, et y revenir un peu plus tard serait sans doute une bonne idée…

 

FLEUR D’HIVER

 

Dernier récit de ce recueil, et qui lui donne son titre (français – j’ai cru comprendre que c’était « La Barrière sans porte » qui avait été retenu pour l’édition américaine, avec ces mêmes couvertures de Frank Miller ; quant à savoir s’il faut en déduire quelque chose…), « Fleur d’hiver » adopte là encore une approche très différente. Et pour le moins !

 

Il s’agit en effet avant tout d’un récit policier, assez classique dans le fond ; pas vraiment un « whodunit », ceci dit (on sait très bien, sans qu'on ne nous le dise, que le tueur est Ogami Itto), et je suppose que les qualificatifs « howdunit » ou « whydunit » ne sont pas pleinement satisfaisants non plus…

 

L’important est sans doute que les auteurs ont mis l’accent sur l’enquête policière, au point, même pas de laisser notre loup et son louveteau dans l’ombre – cela va plus loin : Ogami Itto n’apparaît que très tardivement dans le récit (plus encore que dans « Frère et sœur », et d’autant plus que Daigoro est peu ou prou absent lui aussi).

 

Et, en fait, ça fonctionne très bien comme ça – le récit nous baladant avec astuce à mesure que les enquêteurs font preuve de perspicacité… ou se plantent complètement (comme dans « Frère et sœur », à cet égard) ; dans un sens ou dans l’autre, c’est de toute façon bien vu et palpitant.

 

Ces enquêteurs, d’ailleurs, pour être par essence des antagonistes de l’assassin qui est notre « héros », ne sont pas forcément des sales types – et si les « chefs » sont comme il se doit des plus rigides, un assistant plus naïf (mais pas totalement non plus ?) suscite plutôt la sympathie, dans son rôle de « gentil flic » en forme de larbin un peu couillon…

 

Mais l’épisode se montre encore surprenant bien au-delà de ce principe de base déjà étonnant : en effet, quand Ogami Itto apparaît dans le récit… c’est d’abord uniquement en tant que voix : il s’est réfugié dans un sanctuaire, et le moine local a concocté avec lui un mensonge, ni honorable, ni pieux (à vue de nez du moins), pour dissuader les enquêteurs de s’en prendre à l’assassin – ce qui ne manquerait pas de susciter un bain de sang… Mais justement : c’est la raison pour laquelle le moine a menti – il n’est pas à proprement parler un ami de l’assassin, loin de là : il a seulement voulu éviter un massacre de plus. Quand il s’en explique, même s’il n’emploie pas de mots durs, le résultat est le même : plane sur cette explication l’ombre du mépris que le sage vaut au tueur… et celui-ci n’y est pas indifférent, ou du moins pas autant qu’il pourrait le prétendre, et le lecteur avec lui… D'autant peut-être que la rigidité des codes héroïques tend à qualifier de lâche ce procédé d'évitement, de la part du rônin ?

 

Un épisode très bien conçu, inventif et malin, surprenant enfin, et plus subtil encore qu’à l’habitude : à tout prendre, c’est peut-être à mes yeux le meilleur moment de ce deuxième volume, avec « Vague de froid ».

 

CONCLUSION

 

Mais pareil classement n’a sans doute guère de sens : c’est le volume dans son ensemble qui est brillant, et à tous points de vue. Ce classique du gekiga renchérit sur le brio du tome initial : c’est toujours aussi impressionnant, adulte, documenté, inventif, subtil en même temps que violent ; mais, à mesure que les récits prennent de l’ampleur, permettant bien plus que dans le premier volume de travailler l’ambiance et les personnages, la série Lone Wolf and Cub, déjà brillante, parvient à se hisser encore un peu plus haut – laissant même entendre que cela pourrait continuer ainsi ?

 

En l’état, de toute façon, c’est fort, c’est très, très fort. Impressionnant, oui – toujours autant. Et vraiment bon.

 

Le tome 3 très prochainement...

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