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Infinités, de Vandana Singh

Publié le par Nébal

Infinités, de Vandana Singh

SINGH (Vandana), Infinités, [The Woman Who Thought She Was a Planet and other stories], traduit de l’anglais (Inde) par Jean-Daniel Brèque, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2008] 2016, 277 p.

 

Je ne vous apprends rien : pour ce qui est de la science-fiction et des autres genres de l’imaginaire, en France en tout cas, il n’y a guère de salut en dehors de l’abondante production anglo-saxonne, pondérée par un quota national de bon aloi. Et c’est sans doute très regrettable, tant je ne doute pas que d’autres pays, d’autres cultures le cas échéant, auraient bien des trésors à nous offrir en la matière. On mettra parfois en avant les difficultés liées à la découverte puis à la traduction, certes… Mais, parfois, cette barrière de la langue disparaît heureusement – ce qui nous amène à l’étonnant recueil dont je vais vous causer aujourd’hui.

 

Vandana Singh est une auteure de langue anglaise (fille de deux professeurs de littérature), et réside maintenant aux États-Unis – à vue de nez, elle participe donc du modèle dominant évoqué plus haut. Et pourtant pas tout à fait : car elle est d’origine indienne, et c’est bien la culture indienne qui est au cœur des dix nouvelles (et un essai) constituant ce recueil – l’Inde est la plupart du temps le cadre de ces récits et, les très rares fois où ce n’est pas le cas, du moins les principaux personnages en viennent-ils. Et ce simple aspect change considérablement la donne : l’Inde, après tout, n’est probablement pas le premier pays auquel on pense quand on évoque la science-fiction… Ce qui ne veut pas dire qu’elle est totalement terra incognita pour les auteurs occidentaux : dans cette même collection Lunes d’encre, après tout, on ne manquera pas de citer les ouvrages de Ian McDonald consacrés à ce pays, le roman Le Fleuve des Dieux et le recueil de nouvelles La Petite Déesse (que je n’ai toujours pas lus, aheum…). L’intérêt, ici, est cependant d’en déployer une vision de l’intérieur – sans doute plus à même d’éviter les clichés touristiques pour appréhender au mieux la réalité de la culture et de la société indiennes. Aussi la dimension exotique n’est-elle pas absente d’Infinités, loin de là – et le dépaysement est assuré pour le lecteur occidental lambda –, mais sans procéder à un catalogage externe, affadissant les particularismes à la façon d’un cabinet de curiosités… avec éventuellement à la clef le sentiment que tout ceci, pour être « joli » et « curieux », n’en est pas moins quelque peu de la pacotille. Vandana Singh est dans une position tout autre, et procède avec une très grande subtilité, une très grande délicatesse : l’Inde de ses nouvelles bénéficie d’un appréciable effet de réel, notamment dans la mesure où les détails y font sens, et surtout avec un grand naturel – à titre d’exemples récurrents, l’évocation de la cuisine ou de l’habillement indiens participe bien du dépaysement, mais n’apparaît pas dans le texte dans cette seule optique : il s’agit bien davantage de dépeindre une Inde véritable, où la nourriture et les vêtements ont leur place comme éléments nécessaires d’un quotidien dès lors en rien « curieux », mais parfaitement normal.

 

Sans trop en savoir davantage, j’ai vite été très alléché à l’idée de cette publication – j’avais pu constater qu’elle était globalement bien accueillie, mais sans m’attarder véritablement sur les critiques avant d’en entamer la lecture, histoire d’en préserver tout le sel. La collection, le traducteur, l’illustration de couverture (Aurélien Police, what else ?) ont tous participé de ce préjugé hautement positif. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que j’en aie entamé la lecture avec la conviction qu’il s’agirait d’un chef-d’œuvre. Et ça, c’est rarement une bonne idée… À la clef, du coup, une certaine déception – non que le recueil soit mauvais, loin de là ! Il est à n’en pas douter bon, et même plus que cela. Mais passablement déconcertant, aussi – et pas seulement en raison de son cadre… À vrai dire, je ne suis même pas certain que l’emploi de ce terme de « déception » soit véritablement pertinent ; ce n’est en effet pas tant l’œuvre qui est en cause que ma réception – surtout du fait que j’ai régulièrement eu le sentiment de passer à côté de quelque chose…

 

Cela vient sans doute de l’approche très particulière de Vandana Singh. Le goût de l’auteure pour les littératures de l’imaginaire ne saurait faire de doute : la première nouvelle, « Faim », est assez éloquente à ce sujet, avec son personnage de femme indienne prisant par-dessus tout les romans de SF même les plus cheap, à la plus grande consternation de son entourage ; le bref essai concluant le recueil, « Un manifeste spéculatif », éloge des mythes, de la science-fiction et de la fantasy, achève d’en convaincre (même s’il n’y a sans doute pas grand-chose à dire d’autre de ce texte – je suppose que, si vous lisez ce compte rendu, c’est que vous êtes déjà un convaincu, comme je l’étais moi-même…). Il n’en reste pas moins que son usage de l’imaginaire (pas toujours facile, d’ailleurs, de le ranger précisément, pour chaque texte, dans telle ou telle case précise, science-fiction, fantastique…) a quelque chose de très subtil et souvent discret, au point parfois de s’effacer, ou de ne consister qu’en un discours parallèle à la trame véritable (réaliste) du texte. On est ici très, très loin de la quincaillerie science-fictive (je n’y vois qu’une exception, contestable par ailleurs), et Vandana Singh atténue régulièrement ses effets, pour privilégier la justesse et l’émotion sur le spectacle, disons ; par ailleurs, l’imaginaire donne ici régulièrement l’impression de constituer un prétexte, au sens où Vandana Singh entend avant tout parler de l’Inde, des hiérarchies sociales et des drames qu’elles suscitent, et aussi et même surtout de la condition des femmes. L’apparition dans les rues de New Delhi d’un « Big Dumb Object », la malédiction familiale d’une femme, les visions de temps partagés d’un clochard errant dans la ville tentaculaire… Autant de moyens, finalement, de parler d’autre chose. C’est un trait commun de la science-fiction, je ne vous apprends rien : bien souvent, ses empires galactiques, ses robots empathiques ou ses excursions dans le temps ou les dimensions parallèles n’ont finalement pas d’autre objet que de traiter de notre monde – tarte à la crème, hein. Pas de problème, à cet égard ; le problème, c’est sans doute quand ça se voit un peu trop – et c’est parfois le cas ici… La subtilité globale de ces récits, conjuguée aux éléments que je viens de lister, « explique » enfin à certains égards (le mot est mal choisi, du coup…) un certain hermétisme de bon nombre d’entre eux, leur caractère plus ou moins « obscur »… Sans réclamer que l’auteure me prenne par la main, loin de là, je dois pourtant avouer que Vandana Singh, à l’occasion, m’a un peu (trop) largué – me laissant parfois en bouche la désagréable sensation d’être passé à côté de l’essentiel…

 

Cependant, cette approche en elle-même n’est pas pour me déplaire – vraiment pas. D’autant que, tout en prenant en compte les spécificités qui lui sont propres, l’auteure ne manque pas, au fil de ses contes, de renvoyer le lecteur à des références précises et souvent plus qu’enthousiasmantes. Elle-même, dans ses remerciements en fin de volume, cite pour l’essentiel des écrivains indiens, mais il y a bien une exception – flagrante et éloquente : Ursula K. Le Guin. Et c’est à bon droit, tant sa manière et plus encore ses thématiques ont quelque chose de tout à fait similaire. La quatrième de couverture, quant à elle, mentionne Ray Bradbury et Theodore Sturgeon, et c’est là encore tout à fait pertinent, tant Vandana Singh livre une science-fiction sensible et empreinte d’émotion, essentiellement humaniste. Dès lors, ses personnages ne peuvent qu’être riches et complexes ; ajoutons enfin qu’elle a un joli brin de plume (sans doute bien rendu par la traduction de Jean-Daniel Brèque) : en dépit de la vague déception évoquée plus haut, plus ou moins justifiable, vous aurez compris que ce recueil mérite amplement d’être lu.

 

Dans la quasi-totalité de mes comptes rendus les plus récents portant sur des recueils, j’ai adopté la solution de facilité consistant à traiter de chaque texte à la suite, dans l’ordre où ils figurent – ce qui n’est pas forcément très pertinent… Je préfère cette fois « trier » quelque peu, en commençant par les quatre nouvelles qui m’ont le plus séduit.

 

Ma préférée est peut-être bien « Delhi », nouvelle aussi habile que touchante, et débordant d’empathie au-delà de son prétexte incongru. Nous y suivons un jeune homme qui a bien des soucis, et qui est sur le point de se suicider… Mais un inconnu aux allures de clochard l’en empêche au dernier moment, l’assurant que ce qu’il comptait faire n’a rien d’une solution, et qu’il a par contre une raison de vivre – il lui confie une carte, renvoyant à l’adresse d’une étrange officine évoquant immanquablement une secte, et où un ordinateur tire pour notre jeune homme la photographie d’une femme : il doit vivre pour elle, ils se croiseront un jour, et tout s’éclaircira. Le jeune homme est d’abord sceptique… mais se met finalement assez vite à écumer les rues de la ville tentaculaire, et est amené à son tour à donner de ces cartes à des désespérés dans son genre – ils sont nombreux… La nouvelle se complique en outre du fait que, tandis qu’il arpente la ville, notre héros du quotidien y croise bien des « fantômes », en fait des échos du passé ou du futur, égarés dans un oppressant creuset temporel – tout s’y mêle, absurdement, et pourtant le jeune homme est jour après jour plus tenté d’y voir du sens : il trouvera un jour la femme, et tout s’éclaircira… On devine, bien sûr, une nécessaire boucle de rétroaction sublimant la quête acharnée du jeune homme ; ça n’en est pas moins très bien vu. Outre le traitement de la dépression et du suicide, qui ne pouvait manquer de me toucher, j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle pour deux raisons en apparence contradictoires – en apparence seulement : le caractère angoissant et étouffant de la ville, pondéré toutefois par la quête de sens des personnages – l’atout, bien sûr, étant que ce sens, cette raison d’être, n’a sans doute rien d’objectif, mais est intimement construit, comme un outil de choix pour poursuivre le combat, jour après jour…

 

Au deuxième rang, je vais placer « Infinités », un très beau récit d’un ordre bien différent, et où la dimension proprement imaginaire est finalement discrète, si la science est bien au cœur du propos. On y évoque un vieil homme, ancien professeur et passionné par les mathématiques depuis son plus jeune âge, qui se retrouve confronté à la cruauté absurde d’un monde hostile par essence à tout ce qui diffère. En l’espèce, il s’agit des tensions religieuses divisant l’Inde en opposant les hindous et les musulmans… Le professeur est musulman – mais son meilleur ami est hindou, et a une approche du monde bien différente : pour lui, c’est la poésie qui remplit le rôle des mathématiques… Dans les deux cas, il s’agit de langages complexes, dont l’apprentissage n’est jamais achevé, et qui peuvent, chacun à sa manière, décrire le monde et, de ce fait, toucher au divin, bien davantage assurément que les brutes fanatiques qui, tout en braillant le nom de leur idole, la desservent de la pire des manières en massacrant ceux qui ont eu le tort inacceptable d’en adorer une autre – et ce n’est parfois même pas nécessaire… La fascination pour certains aspects à jamais étonnants des mathématiques – des nombres premiers aux infinis – produit sans autre quincaillerie le « sense of wonder » de la meilleure science-fiction (même s’il a pu me rappeler, dans un genre bien différent, le roman de Yōko Ogawa La Formule préférée du professeur), tandis que l’évocation parallèle de sortes de figures angéliques participant de la réalité du monde louche un peu plus vers le fantastique (et peut-être même son versant psychologique – la santé mentale du professeur pouvant sans doute être remise en question). Au-delà, le texte a quelque chose de fondamentalement triste, peut-être même mélancolique (un sentiment que l’on met souvent en avant en traitant de ce recueil), et le tableau qu’il dépeint avec force d’un monde absurde et cruel touche au cœur ; pourtant, là encore, je n’ai pas eu le sentiment d’un texte dénué de tout espoir : en fin de compte, dans la beauté des langages mathématique et poétique, demeure quelque chose, et peut-être même une forme de rédemption…

 

La troisième meilleure nouvelle à mon goût est « Le Tétraèdre » (que j’avais en fait déjà lue, dans une autre traduction, dans le n° 8 de Fiction – mais c’était il y a longtemps, et j’avais oublié…). Elle use d’un procédé ô combien classique de la science-fiction : le « Big Dumb Object ». En l’occurrence, un tétraèdre qui apparaît instantanément en plein New Delhi (faisant disparaître les véhicules qui se trouvaient à cet endroit, et leurs occupants avec). Le personnage principal de la nouvelle est une jeune étudiante qui assiste au phénomène, et est fascinée par l’étrange apparition – dont le propos fait débat, d’aucuns y voyant un complot gouvernemental, une arme secrète pakistanaise ou la tête de pont d’une invasion martienne… Quoi qu’il en soit, cet « objet » improbable va bel et bien changer sa vie, et c’est tant mieux : la jeune femme était visiblement oppressée à l’idée du futur que la société indienne ne manquerait pas de lui imposer – notamment un pénible mari, arrogant et condescendant, le genre d’hommes dont sont bien obligées de s’accommoder ses rares camarades de fac (si elle en a) ainsi que ses sœurs… Obsédée par le tétraèdre – au point d’en oublier toutes ses « obligations », dont les études –, elle se met à fréquenter (innocemment) un étudiant qu’elle avait parfois croisé, un astrophysicien qui discute avec elle des implications éventuelles du mystérieux artefact ; parmi elles, la possibilité d’autres mondes, on ne saurait plus éloignés de celui-ci – notamment en raison des dimensions inaccessibles à la perception humaine (on pense forcément à Flatland, lisez Flatland). « Le Tétraèdre » est probablement, des nouvelles du recueil, celle qui accomplit le mieux l’alchimie entre prétexte SF et questionnement de la société indienne et de la condition des femmes, avec une part d’expression intime non négligeable. Le récit est fort et juste ; si « Delhi » et « Infinités » m’ont un peu plus parlé, pour des raisons toutes personnelles sans doute, « Le Tétraèdre » a quelque chose d’harmonieux qui le rend susceptible de toucher bien au-delà (rien d’étonnant si, dans les critiques que j’ai pu parcourir, c’est sans doute le seul texte du recueil à faire totalement l’unanimité).

 

Une dernière très bonne nouvelle : « La Femme qui se croyait planète » (qui donnait son titre au recueil anglais). Et c’est un texte tout particulièrement étrange, à la mesure de son titre… Nous y voyons une femme, issue d’une « bonne famille », déclarer dans l’enthousiasme qu’elle est une planète – or une planète se passe de vêtements, pour absorber la lumière vitale du soleil… Le personnage point de vue est son mari, austère vieux bonhomme fier de son rang (voire de sa caste), et qui s’avère bien vite autrement affecté par la mauvaise image sociale que pourrait susciter son excentrique de femme si quiconque la voyait succomber à ce délire obscène, que par le phénomène en lui-même… Le comportement de l’épouse, dans les premières pages, a quelque chose de fondamentalement burlesque, mais le texte est bien plus que cela, accumulant en fait les procédés comme les ressentis qui en font quelque chose de très différent. Ainsi, le burlesque est bientôt pondéré par une dimension vaguement horrifique (avec les « habitants » de la « planète »), qui a cependant quelque chose de grotesque, tirant, là encore, délibérément, la nouvelle dans la direction du rire. Mais ce n’est pourtant pas tout, loin de là – et la satire sociale impliquée par la panique de l’époux, au-delà du rire, a quelque chose d’une amertume douloureuse, qui vient considérablement noircir le tableau… Tandis que « l’émancipation » de l’épouse devenue planète porte en elle un improbable espoir. La nouvelle oscille ainsi en permanence entre le rire et l’angoisse, la satire enthousiaste et l’amertume inepte, pour un résultat hautement déconcertant, mais aussi tout à fait convaincant. Ce texte est du coup le plus original du recueil, et ce n’est pas pour rien dans mon appréciation.

 

Les quatre nouvelles citées sont vraiment de grande qualité, et justifient sans doute la lecture d’Infinités. Je vais moins m’étendre sur la suite, c’est probablement moins nécessaire… Continuons donc de descendre l’échelle, du meilleur au moins bon. Je rassemblerais deux nouvelles au deuxième rang – ce qui en fait des nouvelles plus que bonnes, simplement moins bonnes que celles qui précèdent. Tout d’abord, « Soif » (titre qui entre étrangement en résonance avec celui de la première nouvelle, « Faim », même si je serais bien en peine de dire ce qu’il faut en tirer, et si seulement il y a quelque chose à en tirer…), qui, en traitant d’une femme victime d’une malédiction familiale voulant que l’eau lui sera un jour fatale, comme à ses aïeules, a quelque chose de lovecraftien, que je ne m’attendais certes pas à trouver dans ce recueil (on peut penser au « Cauchemar d’Innsmouth », ou peut-être au « Festival » ; les serpents du texte pourraient aussi avoir un rapport avec « La Malédiction de Yig », mais c’est sans doute un peu trop tordre la référence…) ; par contre, la nouvelle brode encore sur le thème central de la condition des femmes en Inde, avec une pertinence indéniable.

 

Je placerais aussi à ce rang « Les Lois de la conservation », tout en relevant que c’est probablement la nouvelle la plus convenue (relativement) du recueil. Impression renforcée, sans doute, par le fait qu’elle emploie exceptionnellement la quincaillerie du genre : le récit débute sur la Lune colonisée depuis pas mal de temps déjà, avant qu’un des personnages discutant dans ce cadre narre à son auditoire ce qui lui est arrivé quand il a exploré Mars. La structure, à cet égard, est d’ailleurs un peu déconcertante, avec sa mise en place finalement guère exploitée par la suite… Pour le reste, c’est un récit efficace, non dénué d’une certaine angoisse cosmique là encore – ça passe bien, mais sans remuer outre-mesure.

 

Troisième rang, trois nouvelles, qui, sans être fondamentalement mauvaises, ne m’ont pas vraiment emballé – que ce soit en raison d’une certaine médiocrité intrinsèque, ou, plus probablement, parce que je suis passé à côté… Je constate par ailleurs que ce sont les nouvelles du recueil où la dimension imaginaire est la plus limitée (voire inexistante). Celle qui s’en tire le mieux est probablement la dernière, « La Chambre sur le toit », avec son artiste entretenant une relation complice avec des enfants, même si c’est la douleur du départ que l’on retient en définitive – ça se lit, oui, et ne laisse pas totalement indifférent. Je suis plus sceptique en ce qui concerne la première nouvelle du recueil, « Faim », pas inintéressante dans sa dimension de critique sociale, ainsi que dans le portrait du personnage féminin (accro, donc, à la SF), mais dont je n’ai finalement retenu rien d’autre. Quant à « L’Épouse », si elle dresse un poignant portrait de femme à l’abandon, exilée qui plus est bien loin de son Inde natale mais sans avoir pour autant de raison d’y retourner, elle me paraît cependant moins forte à cet égard que d’autres nouvelles figurant dans le recueil, abordant elles aussi le thème de la condition des femmes dans une société patriarcale (même si ici le cadre américain rend ce questionnement amèrement ironique), peut-être parce que ces autres nouvelles ont une dimension de « récit » plus affirmée là où celle-ci relève plus de la tranche de vie et de la peinture…

 

Rien de mauvais cependant. Je ne vois qu’un texte qui pourrait être qualifié ainsi, et encore, sans en être bien certain, et il s’agit du plus court : « Trois Contes de la rivière du ciel. Mythes de l’ère des astronautes » ; comme l’indique assez le titre, ce sont en fait trois histoires différentes qui sont ici associées, dans un cadre extraterrestre, quand bien même on est de ce fait porté à chercher des liens les unissant. Ici, de manière assez flagrante, j’ai le sentiment que Vandana Singh veut faire du Le Guin – mais, à mon sens, elle n’y parvient pas… Sans doute est-ce, là encore, que je suis passé à côté de quelque chose, mais ces petits contes ne m’ont en rien intéressé, et je n’en ai rien retenu…

 

Reste le bref essai « Un manifeste spéculatif », à propos duquel je ne vois donc pas grand-chose à dire…

 

Du côté des annexes, mentionnons un glossaire, renvoyant à des expressions indiennes ou à des personnalités (pas toujours indiennes, elles) figurant dans les nouvelles ; pas indispensable à proprement parler, mais appréciable, et ça peut être utile – en fonction des habitudes de lecture de chacun.

 

Bilan ? Un bon recueil à n’en pas douter – voire très bon. Simplement pas aussi bon que ce que j’en attendais, pour des raisons qui ne me sont pas très claires… Mais Vandana Singh est bien une auteure à suivre, dont l’élégance et l’empathie sont très appréciables, et Infinités un recueil habile et juste, poignant parfois, dépaysant toujours mais tout en demeurant authentique. Très recommandable, donc.

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Sandman, vol. 7, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 7, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 7, [Sandman #70-75, The Absolute Sandman Volume 4-5, The Last Sandman Story, The Dream Hunters, Endless Nights, The Sandman Companion], illustré par Michael Zulli, John J. Muth, Charles Vess, Bryan Talbot, Dave McKean, Yoshitaka Amano, P. Craig Russell, Milo Manara, Miguelanxo Prado, Barron Storey, Bill Sienkiewicz, Glenn Fabry et Frank Quitely, préface de Shelly Bond, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1995-1996, 1999, 2003, 2011] 2016, 560 p.

 

Les meilleures choses ayant une fin, et Sandman étant assurément une des meilleures choses que l’on puisse concevoir, la série mythique de Neil Gaiman devait s’achever, à terme. À bien des égards, d’ailleurs, la fin de la série se trouvait dans le volume président, consacré au très ambitieux arc des Bienveillantes, qui rassemblait mille ficelles pour aboutir à la conclusion inévitable, à y regarder après coup, de la série, à savoir la mort de son héros-titre, le Rêve lui-même. Mais ce récit méritait bien un épilogue à la démesure de son génie, et c’est le propos du tout dernier arc de la série, La Veillée, qui ouvre cet ultime volume (encore qu’il adopte une forme assez particulière à ce sujet : la veillée à proprement parler occupe les trois premiers chapitres de l’arc seulement, les trois derniers constituant à leur tour des codas plus resserrées).

 

Mais, si la série s’achève bien là, Neil Gaiman y ayant posé le point final (et DC/Vertigo n’ayant pas poursuivi cette série emblématique et lucrative en la confiant à quelqu’un d’autre, ce qui n’était peut-être pas gagné à la base), demeurait la possibilité de raconter, toujours, des histoires liées, encore que d’un autre ordre. Ce qui explique que ce dernier tome soit aussi volumineux : outre La Veillée, on y trouve notamment le récit Les Chasseurs de Rêves, superbement illustré par Yoshitaka Amano (on en avait trouvé l’adaptation en bande dessinée par P. Craig Russell, postérieure, dans le volume 5 de cette intégrale), ainsi que le spin-off Nuits d’Infinis, revenant sur la famille du Rêve avec une maestria graphique tout à fait remarquable – disons-le d’emblée, même si j’aurai l’occasion d’y revenir : ce tome 7, à tous les niveaux, est clairement à mes yeux celui qui brille le plus sur le plan du dessin ou de l’illustration, et de loin…

 

On y trouvera enfin les habituels et toujours aussi passionnants commentaires tirés pour l’essentiel du Sandman Companion, mais plus amples que jamais, puisqu’il ne s’agit pas d’y envisager uniquement La Veillée, mais bien l’ensemble de la série (notamment au travers de ses personnages emblématiques et de leurs sources – remarquons cependant que Nuits d’Infinis, étant postérieur au Sandman Companion, ne bénéficie pas de ces précieuses analyses : en ce qui le concerne, il faut s’en tenir aux postfaces de Gaiman lui-même).

 

Commençons donc par La Veillée. Ainsi que mentionné plus haut, cet ultime arc a une forme un peu particulière, puisqu’il mêle plus que jamais trame suivie et histoires courtes. Encore que « mêler » ne soit pas le bon terme : il ne s’agit pas ici d’alterner, ou – ce que faisait systématiquement Gaiman au début de la série – de couper la trame suivie avec une ou plusieurs histoires courtes ; ici, les trois premiers épisodes se suivent, concluant la trame générale, tandis que les trois derniers, pour être globalement indépendants les uns des autres, confèrent pourtant un sens supplémentaire à tout ce qui précède, le dernier jouant à cet effet pleinement son rôle de dernier, en autorisant Neil Gaiman à poser le point final, via un saisissant flashback en forme de présage autant que de récapitulation (et peut-être pas dénué d’une certaine mégalomanie…).

 

Les trois premiers chapitres rapportent donc la veillée funèbre du Rêve à proprement parler. En tant que tels, il est sans doute absurde de ne serait-ce que tenter de les résumer – l’histoire étant par essence relâchée ; Neil Gaiman, à plusieurs reprises, a pu dire combien, et tout particulièrement dans Sandman, il accordait plus d’importance aux personnages qu’aux histoires ; cela peut sembler quelque peu paradoxal au regard de sa maestria de conteur (et voyez par exemple ce que Stephen King en disait dans sa préface au volume 5), et, à vrai dire, on peut en douter de manière plus générale, mais c’est assurément le cas ici.

 

L’histoire est donc minimaliste : on y voit les frères et sœurs du Rêve, les Infinis, organiser la cérémonie funéraire du disparu – approchant la nécropole de Litharge (voir le volume 5), concevant un golem qui se rend là où eux-mêmes ne se rendent pas (et qui y entend une voix mystérieuse, ajoutant à certains égards un degré supplémentaire dans la profondeur cosmique de la série, déjà oppressante pourtant…), construisant un mausolée démesuré pour y accueillir les veilleurs, etc.

 

Mais, au fond, il s’agit avant tout de parler. De se souvenir du défunt, et pas uniquement pour le louer, loin de là – demeure après tout l’image de cet « homme » sévère et obtus, rétif au changement et morbide de tempérament, à tel point qu’il était hors de question pour lui de finir autrement. C’est bien, globalement, le propos de la série – à la relecture, j’ai plus que jamais perçu (il était temps…) combien le « héros » n’en était pas un, combien il n’était somme toute guère sympathique, et parfois même horripilant dans son caractère têtu (et conservateur) autant que dans sa tendance à l’autoflagellation… Il a de toute évidence changé – suite à son emprisonnement durant la majeure partie du XXe siècle ; mais, la BD commençant peu ou prou avec sa libération, c’est là une chose que le lecteur ne perçoit qu’occasionnellement, au fil d’allusions portant sur le comportement antérieur du Rêve.

 

Mais tout ceci doit sans doute être envisagé au regard de la famille dysfonctionnelle (et donc normale ?) des Infinis. Quand la Mort secoue les puces du Rêve abattu à la fin du tout premier arc de la série, le thème de la dépression est on ne peut plus joliment introduit, qui constituera un sous-texte essentiel de tout ce qui suivra, mais, au fond, la question du changement est tout aussi fondamentale, si ce n’est plus. Et elle apparaît notamment dans les complexes pour ne pas dire pathétiques rapports du Rêve avec ses amantes (les autres Infinis ne s’embarrassent semble-t-il pas de ce genre de liaisons…), ce qui, bien sûr, est l’occasion idéale d’opposer le Rêve au Désir, en faisant de ce dernier le « Méchant » de la série, même si les choses sont sans doute plus compliquées que cela, et si le Rêve souffre au fond autant si ce n’est plus de son romantisme pathologique que des manipulations ludiques et sadiques de son cruel frère/sœur…

 

Les autres Infinis ont eux aussi leur rôle à jouer dans tout ça, même si deux d’entre eux sont relativement effacés. Le moins présent est sans doute le Désespoir, mais cela s’explique sans doute, et de deux manières éventuellement : d’une part, le Désespoir est porté sur la passivité, et est donc peut-être moins démonstratif que ses frères et sœurs ; d’autre part, le Rêve est désespéré – sans qu’il soit nécessaire pour sa sœur d’agir visiblement : il est d’emblée sous son emprise… Le Destin est lui aussi assez discret – mais son rôle est tout à fait notable… Le premier des Infinis, l’aveugle qui poursuit sa marche obstinée dans ses labyrinthiques jardins perpétuellement remodelés, le froid personnage qui est enchaîné à son grimoire comprenant tout ce qui a été, est et sera (à moins que ce soit le grimoire qui est enchaîné à lui ?), celui qui n’est par essence jamais surpris de quoi que ce soit, qui sait déjà tout… s’avère finalement moins rigide que le Rêve lui-même ! Car le Rêve, aussi paradoxal que cela puisse paraître du fait même de son domaine, est pourtant obnubilé par les règles – la logique des rêves, aussi improbable soit-elle, est bel et bien une logique, et il s’y raccroche en permanence… On pourrait croire que le Destin serait encore plus rigide à cet égard… mais justement, ce n’est pas le cas ! Le Destin, parfois, se dédouble – laissant entendre que l’avenir est fait de possibles divergents et même incompatibles, malgré tout… Son austérité, sa froideur, ne sont plus parfois qu’un masque, et on devine même, derrière ses yeux aveugles et masqués par sa capuche de moine, des émotions ! Son masque, dès lors, est-ce une manière de s’exonérer de ce que subit son petit-frère ? Peu probable : les Infinis ne jouent pas ce jeu-là. J’en retiens bien davantage l’idée que le Rêve lui-même est responsable de sa perte, du fait de son intransigeance et de ses lubies dont il ne parvient pas à se débarrasser (car persuadé d’emblée que c’est impossible) ; au fond, quoi qu’en dise le grimoire du Destin, le Rêve a fait des choix, et ce sont ces choix, et non quelque gribouillage cosmique qui avait toujours été là, qui l’ont anéanti à terme…

 

Deux autres des Infinis ont un rôle autrement essentiel, cependant – et ce sont les plus sympathiques, à n’en pas douter (avec bien sûr la Mort, qui est nécessairement sympathique et réconfortante). Le Délire, tout d’abord – la petite-sœur fantasque, qui était le Plaisir, mais qui a changé… Le thème est donc d’entrée essentiel. Le Délire, à bien des égards, est infréquentable – ses pulsions, forcément irrépressibles, peuvent même l’amener à commettre des horreurs… Mais c’est en toute innocence, globalement. Son intérêt est ailleurs : elle est concrètement, des Infinis, la seule finalement à tenter de venir en aide à son grand-frère (la Mort s’y essaye aussi, au début, mais peut-être est-elle amenée à baisser les bras, devinant le terme et connaissant bien trop son petit-frère pour supposer qu’il puisse y échapper), même s’il n’est pas dit qu’elle en ait seulement conscience – leur odyssée dans Vies brèves (tome 4), après tout, est le moment où la trame globale bascule ; on pourrait en retenir, sans doute, que ce sont les choix commis par le Rêve dans cet arc qui l’ont en définitive mené à sa perte, et c’est parfaitement exact ; mais l’important n’est-il pas, justement, qu’ici le Rêve a choisi ? Et, en choisissant, il a changé – peu importe dès lors que ces choix débouchent sur une pente fatale pour le personnage, ils n’en restent pas moins connotés de rédemption…Comment en est-on arrivé là ? Eh bien, la sagesse du Délire n’y est sans doute pas pour rien – car elle incarne avec superbe l’étonnante sagesse qui se niche au cœur même de la folie… On a dit plusieurs fois que le Délire s’arrogeait les meilleures répliques de la série, et c’est sans doute très vrai – mais pas seulement parce qu’elles sont drôles : tout autant, en fait, parce qu’elles font sens. Bizarrement, oui, mais sens, quand même. Finalement, quel autre Infini pourrait prétendre avoir un lien aussi fort, quand bien même de circonstance, avec le Rêve ? Le Délire est sans doute le plus à même de prendre sa défense – tout en pestant régulièrement contre lui, contre sa pénible rigidité… Elle aussi, à l’instar de la Mort, remonte les bretelles au Rêve, à l’occasion – mais elle va bien plus loin, allant jusqu’à sermonner de manière impressionnante le Destin lui-même ! Et, même si ce n’est pas avec la même fougue (et, pour le coup, la même lucidité), sans doute a-t-elle aussi bien des choses à dire à la Mort… Par ailleurs, la quête du Rêve et du Délire dans Vies brèves porte sur les retrouvailles avec la Destruction – des Infinis, le Délire est la seule à penser que la Destruction manque à la famille, et à refuser le « fait accompli » de sa désertion : tous les autres font avec, ayant décrété une bonne fois pour toutes que leur frère avait disparu et qu’il ne servait à rien de le retrouver ; et si le Rêve s’engage dans la quête du Délire, c’est, dit-il, pour se changer les idées, il ne croit pas un seul instant qu’ils seront en mesure de retrouver la Destruction, et il sait, bien sûr, que ce n’est de toute façon pas souhaitable… Pourtant, c’est bien ce qui se produira – et, la Destruction incarnant le changement avant tout autre chose, le thème de la série sera alors plus éloquent que jamais. Bien sûr, l’artiste médiocre et colosse jovial fait à certains égards figure de dernier argument en faveur de la possibilité pour un roi d’abandonner son royaume (thème déjà important auparavant dans la série, qui y était revenu à plusieurs reprises – même si l’exemple le plus flagrant autant que complexe est, à n’en pas douter, dans La Saison des Brumes, celui de Lucifer quittant l’Enfer en en laissant la clef… au Rêve), mais Morphée n’en tient bien sûr pas compte… Il admet pourtant, contraint et forcé, qu’il lui faut changer, au moins un peu – et l’arc Vies brèves s’achève sur la bascule au cœur de la série, quand le Rêve s’humanise enfin (un degré supplémentaire après sa relation à Nada, qui avait introduit le thème du « pardon » dans la série, mais en illustrant peut-être plus encore la cruauté froide du Rêve « d’avant »…), et libère enfin son fils Orphée de la malédiction idiote qu’il lui avait infligée au nom des sacro-saintes Règles… en le tuant.

 

Tous les Infinis, bien sûr, participent à la veillée – à l’exception nécessaire de la Destruction, fort peu désireux de porter le deuil du Rêve avec ses frères et sœurs, mais qui n’en passe pas moins rendre une petite visite au Songe, sous la forme d’un éternel vagabond de bon conseil. Les autres assistent à la cérémonie, dont ils sont les maîtres d’œuvre, et tous ont leur mot à dire. Les Infinis étant ce qu’ils sont, sans doute ne sont-ils guère portés à l’extroversion, et les circonstances s’y prêtent moins que jamais… Notons quand même deux choses : la robe rouge de la Mort, qui ne saurait porter son noir habituel en cette occasion, et la simple vérité qui sort de la bouche du Délire – lapidaire, contrastée, juste.

 

Mais la veillée dépasse largement les seuls Infinis : des milliers de gens s’y rendent, qui, d’une manière ou d’une autre, ont été en relation avec le Rêve. Au premier chef, bien sûr, les habitants du Songe – qui ont aussi à gérer la transition avec le nouveau maître des lieux, Daniel, qui est plus humain que son prédécesseur, plus empathique (des traits qui apparaissent dans son comportement avec les gardiens de son palais, ou à l’occasion de quelques « recréations » de rêves abattus par les Bienveillantes – le cas le plus touchant étant celui de Gilbert, qui veut rester mort). Certains s’en accommodent sans trop de difficultés, comme Lucien, mais c’est plus difficile pour d’autre – l’exemple le plus éloquent étant Matthew, le corbeau du Rêve ; il avait entretenu une relation très forte avec Morphée, quand bien même largement fondée sur des incompréhensions et des allusions sibyllines ; il est bouleversé par la mort de son maître… et n’accepte pas son remplacement par Daniel. Pourtant, à terme, il devra bien prendre en compte la succession – et admettre, ainsi que les autres habitants du Songe, que si ce Rêve n’est pas son Rêve, il n’en est pas moins le Rêve. Et que le monde continue. La vie aussi, par-delà la mort…

 

Daniel, comme il se doit, ne participe pas à la veillée de son prédécesseur ; mais, le lendemain, il est là – nouveau frère des Infinis, poursuivant une tâche toujours à reprendre… et tout laisse à croire qu’il fera un très bon Rêve, plus sympathique et moins obtus que son prédécesseur.

 

Ces figures proprement mythologiques sont cependant rejointes par une foule considérable d’individus souvent plus ordinaires – encore que dieux et fées et anges et démons soient de la partie. C’est, pour les auteurs, l’occasion de faire réapparaître une multitude de personnages, parfois à peine entrevus dans les épisodes précédents (et parmi lesquels les super-héros de DC, ce qui renvoie à l’inscription de Sandman dans cet univers partagé, sensible dans le premier arc, nettement moins par la suite…). Les témoignages ne manquent pas, souvent émouvants, et peu importe que nombre de ces individus n’aient au fond pas la moindre idée de ce qu’ils font là, et de ce qui se déroule au juste… Relevons, tout particulièrement, les discours des amantes du Rêve – toutes ne parlent pas (ainsi Nada ressuscitée), mais Calliope et Thessaly s’avèrent tout particulièrement touchantes ; la relation du Rêve avec cette dernière n’avait jusqu’alors été mentionnée qu’au travers d’allusions hermétiques, elle devient explicite ici seulement – et si la sorcière grecque tente toujours d’arborer un masque sévère et dur, à son habitude, ses larmes, enfin, trahissent la réalité du personnage, autant que la douleur de l’amour…

 

Mais comment mettre en scène tout ceci ? Ce qui est narré dans ces trois épisodes n’a pas grand-chose à voir avec tout ce qui précède – ni, probablement, avec quoi que ce soit qui ait alors figuré dans des comics… Mais les auteurs ont eu une excellente idée, qui a marqué une certaine émancipation par rapport aux traditions les plus tenace de l’édition de BD américaine. Tout d’abord, Michael Zulli a employé un style graphique radicalement opposé à celui qu’avait employé Marc Hempel dans l’arc précédent, Les Bienveillantes : là où ce dernier usait d’un style « simple », expressionniste, d’une abstraction louchant parfois sur la caricature, à travers une mise en page sobre et enchaînant les petites cases, Michael Zulli a pour sa part fait usage d’un graphisme plus réaliste, mais aussi plus majestueux, avec une mise en page plus complexe et privilégiant les grandes cases. Mais cela ne s’arrête pas là : la meilleure des idées, en l’espèce, a été de recourir à des crayonnées, et non à l’encrage habituel des comics, à base de lignes noires bien marquées instituant des frontières infranchissables… Cet encrage traditionnel des comics s’expliquait par des raisons largement techniques, issues des premiers temps de l’édition de BD américaine ; mais Gaiman et Zulli ont avancé que, les moyens techniques ayant changé, on pouvait tenter de passer outre cet encrage. DC s’est d’abord montrée sceptique, mais a tenté le coup… et constaté que l’intuition des auteurs était parfaitement fondée. Il en résulte un dessin tout à fait splendide, à l’opposé de tout ce que l’on avait pu voir jusqu’alors dans Sandman. La série a souvent été critiquée pour son graphisme inégal, voire « moche », et, je ne prétendrai pas le contraire, j’ai moi aussi hurlé avec les loups, notamment lors de ma découverte de la BD ; cette relecture m’a fait considérablement réviser mes préjugés en la matière, peut-être en partie parce que l’encrage et les couleurs ressortent mieux maintenant que dans mes vieux exemplaires plutôt pâlichons… Mais j’ai régulièrement eu l’impression que c’était bien l’encrage et les couleurs qui posaient problème, le plus souvent, d’une manière que je ne m’expliquais pas forcément très bien. La perfection graphique de ce dernier arc tend à me conforter dans cette opinion… mais j’imagine qu’une relecture ultérieure pourrait encore changer la donne.

 

Si la veillée au sens strict s’arrête là, l’arc se poursuit cependant sur trois ultimes épisodes, des codas supplémentaires, épilogues à l’épilogue. Il ne s’agit pourtant pas de rajouts destinés à prolonger un peu artificiellement la sauce : ils font sens, et s’avèrent d’une grande (très grande) qualité. Dans « Dimanche de deuil », toujours dessiné et avec autant de réussite par Michael Zulli, nous suivons pour une dernière fois Hob Galding, l’immortel (revenu plusieurs fois dans la série) qui pouvait peut-être se targuer d’être ce qui se rapprochait le plus d’un ami pour le Rêve (avec Matthew dans le Songe même, mais c’est une relation d’un autre ordre – d’autant que lien avec Hob se passe de l’ambiguïté perturbant toujours le rapport entre un maître et son serviteur). Hob se trouve dans une situation absurde : sa compagne (une Noire – qui pour une fois ne brûle pas…) l’emmène participer à un « village Renaissance », où des cosplayeurs avant l’heure reconstituent à grands renforts de clichés ineptes une Renaissance idéalisée, bien loin de la réalité de l’époque (que Hob avait bien connue, et pour cause…) ; la situation a quelque chose de comique, mais Hob – sans doute affecté par la mort du Rêve, encore qu’il n’en ait pas bien conscience – a quelque chose d’un peu aigri, d’autant qu’il lève volontiers le coude… Mais la journée fantasmée, avec ses rencontres improbables et pourtant plus authentiques que toute la reconstitution naïvement hollywoodienne qui leur offre un cadre grotesque, amènera pourtant Hob à dépasser ses nombreux remords autant que ses tout aussi nombreux doutes ; à l’horizon : un futur riche de possibles, de tendresse et d’amour – et la Mort qui se tient à l’écart, parce que, décidément, Hob n’a aucune intention de mourir. Un épisode touchant et juste.

 

On atteint cependant un niveau de qualité encore supérieur avec l’épisode suivant, et c’est peu dire : cet « Exilés » illustré par John J. Muth est de toute beauté. Graphiquement, le dessinateur a là encore complètement retourné la tendance par rapport à ce qui précédait immédiatement : là où Michael Zulli ravissait en passant outre l’encrage, John J. Muth, lui, décide de se baser tout spécialement sur l’encre… de Chine. Car il s’agit d’un conte chinois, reprenant le thème des « zones floues » déjà envisagé auparavant, avec Marco Polo (volume 3) ; aussi l’illustrateur a-t-il joué sur l’utilisation de l’encre pour livrer une œuvre de toute beauté, fort éloignée des canons des comics, mais usant au mieux de l’imagerie chinoise classique ainsi que du noir et blanc, et c’est de toute beauté – peut-être le plus beau de tous les épisodes de Sandman ? Le scénario n’est cependant pas en reste, qui brille dans sa dimension de conte chinois – jouant d’une plume délicate et poétique, agréablement connotée –, mais aussi en tant qu’épilogue à la série : en effet, les « zones floues » étant ce qu’elles sont, il n’est pas impossible d’y croiser tant Morphée que son successeur Daniel… Et il y a nombre d’autres choses appréciables dans ce très bel épisode – ainsi, par exemple, le sort ultime des cavaliers perdus dans le désert : quel meilleur moyen de célébrer le changement et la fin ? Superbe, parfaitement superbe.

 

Et on en arrive (à regret ?) au dernier épisode de Sandman, le soixante-quinzième, après huit années de parution mensuelle… Un épisode en forme d’ultime flashback, où Morphée est une dernière fois le Rêve, et qui permet de jeter un regard global en arrière, sur ce que la série a accompli, sur ce qu’autorise le rêve, sur l’art enfin de raconter des histoires, ce qui lui confère quelque chose de « post-moderne », et appuie peut-être encore davantage sur sa relative « mégalomanie »… On aurait pu dire « prétention », j’imagine, mais non – parce que Neil Gaiman sait très bien ce qu’il fait, et a le talent pour le faire. Voici donc « La Tempête ». Où nous retrouvons bien sûr un autre personnage récurrent de la série, un certain William Shakespeare… Nous l’avions croisé dans le premier tome, avide de talent littéraire et de la gloire qui va avec, et désespérant de sa médiocrité – mais le Rêve était là, qui a proposé au Barde en devenir un pacte faustien (la présence de Marlowe dans la scène accentuant cette dimension) : il aura le talent qu’il désire tant, il racontera les plus fortes des histoires, avec les mots les plus justes, et on se souviendra éternellement de lui, comme étant le meilleur d’entre tous… En échange, l’écrivain lui offrira deux pièces. Nous avons vu ce qu’il en était de la première, vers le début de sa carrière, dans l’épisode « Le Songe d’une nuit d’été » (volume 2), où la troupe de Shakespeare se produisait en plein air devant un public de choix, tandis que l’art du dramaturge l’éloignait cruellement de son fils Hamnet (ce qui, au vu des événements ultérieurs, entre bien sûr en résonance, mais à la relecture seulement, avec le rapport entre Morphée et Orphée…) ; un épisode célébrissime, lauréat du World Fantasy Award de la meilleure nouvelle (une première pour un épisode de BD, et même, sauf erreur, un cas unique), mais dont j’avouais dans ma recension que je n’étais cependant pas en mesure de l’apprécier au mieux, pour cause d’inculture crasse concernant tout ce qui touche à Shakespeare ou presque… Un aspect qui, bien sûr, m’affecte aussi pour cet ultime épisode, où le Barde de Stratford accomplit sa promesse, en livrant la seconde pièce au Rêve – cette Tempête qui sera aussi la dernière de ses œuvres (écrites seul, du moins). Le dessin est ici plus varié que ce qui précède (et probablement moins convaincant à mes yeux, bon…) : Charles Vess est le principal illustrateur, mais il est assisté de Bryan Talbot et Michael Zulli. Le style est globalement réaliste, non sans réussite, mais brille surtout à l’occasion de peintures illustrant la pièce de Shakespeare en cours de rédaction. Le contenu de la pièce a bien sûr quelque chose de la métaphore filée, disons, éclairant la biographie de Shakespeare autant que la trame de Sandman ; peut-être a-t-elle aussi quelque chose à voir avec la biographie de Gaiman, j’imagine… Quoi qu’il en soit, cette évocation d’un Maître Will approchant de sa fin, auteur apprécié et vaguement bedonnant, retiré cependant dans sa province de Stratford, et entretenant une relation étrangement tendre avec son épouse plus âgée et un brin acariâtre (mariage forcé) et sa fille passablement naïve, ne manque pas de toucher. Au-delà de sa vie, cependant, il y a son art – ce talent unique, discuté avec le sage et sot Ben Jonson (type-idéal du critique littéraire inepte – du coup j’imagine que c’est un peu mon modèle), et dont les ramifications insoupçonnées sont plus subtiles qu’on ne le croirait au premier abord. Mais Shakespeare avance, quand bien même lentement, sur cette ultime pièce, la confiant enfin au Rêve – lequel le rassure une dernière fois : non, il n’est pas Méphistophélès, et Shakespeare n’est pas davantage Faust. Mais, de toute façon, Shakespeare en Prospero a gagné sa rédemption, si tant est qu’elle était nécessaire, en brisant son bâton de magicien, en abandonnant sa sorcellerie – en s’arrêtant, en somme, ce qui est changer. Le Rêve, lui, confie à son protégé qu’il ne change pas… Prémonition de son sort ultime, par un Morphée plus strict encore que celui qui s’est échappé de sa cage de verre à la fin du XXe siècle ? Demeure la joie de la création, la communication des sentiments et du sens et de la vérité via un art dépassant l’artiste ; et, sans doute, à la fin, le sentiment réconfortant du devoir accompli : Shakespeare met le point final à son œuvre, et Gaiman à la sienne. Arrogance ? Peut-être… Mais la subtilité et la finesse de l’ensemble laissent entrevoir de tout autres raisons, plus sympathiques, à cette conclusion d’une série de bande dessinée qui a bouleversé le monde, et demeure aujourd’hui encore un modèle peu ou prou indépassable – et sans doute Gaiman en a-t-il conscience. Ce tremplin pour sa carrière, à partir du moment où il a choisi de « finir », lui a bel bien permis de « changer » : à venir, ses romans et recueils de nouvelles, des scénarios de films ou d’autres bandes dessinées, une œuvre multiforme qui, si elle n’a à mon sens jamais tout à fait retrouvé le brio de Sandman, n’en a pas moins confirmé l’auteur comme un géant de l’imaginaire contemporain.

 

Point final.

 

Pourtant, il reste des choses, et pas des moindres… Du matériel directement en relation avec la série de base, qui est repris dans ce gros dernier volume de l’intégrale de Sandman, mais aussi d’autres choses, un peu plus éloignées, comme les mini-séries consacrées à la Mort (j’espère qu’Urban Comics en fera quelque chose…), ou encore la série The Dreaming (que je ne connais pas du tout) ; sans même parler de The Sandman : Overture, « préquelle » toute récente qui est semble-t-il au programme de traduction.

 

Mais restons-en à ce qui figure dans ce volume. Tout d’abord, nous avons « La Dernière Histoire de Sandman », un très bref épisode hors-série qui, en fait d’ « histoire de Sandman », est bien davantage un mélange de souvenirs et de réflexions de Neil Gaiman sur sa célèbre création, passant par l’évocation de coïncidences troublantes, mettant en scène des rencontres entre l’auteur et ses personnages (comme la Mort, bien sûr, mais aussi quelqu’un de bien autrement secondaire, comme le démon Choronzon). L’intérêt, cependant – au-delà de cette ambiance certes pas désagréable – réside surtout dans le graphisme : c’est Dave McKean lui-même qui s’en charge, avec sa maestria coutumière. Collaborateur privilégié de Gaiman tout au long de leurs carrières respectives, il a réalisé maints chefs-d’œuvre avec son style si particulier (ce qui vaut aussi, bien sûr, pour ses travaux avec d’autres, comme par exemple l’indispensable Batman : Arkham Asylum avec Grant Morrison, ou en solo, comme l’étonnant Cages), mais son rôle dans Sandman consistait surtout en l’élaboration des couvertures (pour le moins marquantes et inédites alors…), puis en l’assemblage et l’habillage des TPB de la série ; ici, il narre une histoire, et son style s’avère tout aussi approprié, pour un résultat fantastique.

 

Comme vous avez déjà pu le noter au fil de ce (long, très long…) compte rendu, ce volume 7 de Sandman brille tout particulièrement sur le plan graphique – et cela ne cessera de se vérifier jusqu’à la fin. D’ores et déjà, cependant, après Michael Zulli, John J. Muth et Dave McKean, il faut accorder une place toute particulière à Yoshitaka Amano, qui illustre le récit de Neil Gaiman Les Chasseurs de Rêves avec un brio incroyable – à vrai dire, en passant de la bande dessinée à l’illustration, on change complètement de domaine, et l’appréciation est à son tour d’un autre ordre… Je ne vais pas revenir ici sur l’histoire narrée par Neil Gaiman, l’ayant déjà présentée à l’occasion du cinquième volume de cette intégrale, où figurait l’adaptation en bande dessinée, par P. Craig Russell, du présent récit. Je l’avais beaucoup appréciée, et aussi en matière de graphisme : P. Craig Russell est à n’en pas douter un des plus talentueux dessinateurs à s’être succédé sur Sandman. Mais là… C’est autre chose. P. Craig Russell a fait quelque chose de beau et bien vu, aucun doute à cet égard – mais Yoshitaka Amano joue dans une tout autre catégorie, et son travail sur le conte nippon fantasmé de Gaiman est pour ainsi dire extraordinaire… Au passage, on n’oubliera pas de s’attarder sur la postface du récit par Neil Gaiman lui-même, un très joli canular. J’y note aussi la déclaration d’intention de Yoshitaka Amano, annonçant de futures collaborations avec Gaiman… mais c’était il y a un bail.

 

Reste un gros morceau (avant les annexes bien dodues), un recueil d’un genre très particulier, bien postérieur à la fin de la série : il s’agit de Nuit d’Infinis, un ensemble de sept histoires, chacune étant consacrée à un membre différent de la famille des Infinis, et chacune étant en outre illustrée par un auteur différent dans un style bien à lui – d’où une grande variété d’approches, des plus classiques au plus expérimentales, pour un résultat souvent épatant.

 

Cependant, je suis convaincu que c’est un recueil à lire après la fin de la série – précision qui me paraît utile en raison des bizarreries de la publication avortée de Sandman en français chez Delcourt, qui affirmait sur chaque quatrième de couverture que les recueils de Sandman étaient indépendants et pouvaient être lus dans le désordre (alors que non, non, franchement pas…) ; et, s’appuyant sur cette allégation douteuse, la maison d’édition avait publié les divers TPB dans le désordre : Delcourt avait commencé par La Saison des Brumes (en arguant qu’il fallait débuter par là parce que ce n’est qu’ici qu’apparaît la famille des Infinis, quelle bêtise…), puis était passé à ces Nuits d’Infinis (Nuits éternelles, alors) peu ou prou incompréhensibles dans cet ordre, avant de revenir au tout début de la série, en publiant enfin Préludes & Nocturnes, puis les deux TPB suivants faisant la jonction avec La Saison des Brumes… et s’arrêtant là. Si l’on y ajoute des couleurs passées et une traduction parfois déficiente (avec entre autres le gag sur Mike Hammer qui me hantera toute ma vie), on comprend assurément que cette édition avait tout pour énerver – au point sans doute de se retourner contre elle-même, en fâchant les lecteurs français avec Sandman (en fin de compte, cette édition intégrale par Urban Comics est donc une première… quelque chose comme un quart de siècle après la publication de la série et son succès international !). Mais revenons-en à Nuits d’Infinis : pourquoi cette publication précoce, avant la série à proprement parler, et au mépris du bon sens ? Peut-être en raison du prestige de certains des participants – je dirais en priorité Milo Manara, et peut-être Bill Sienkiewicz… Je ne sais pas. Demeure cette certitude : si les événements narrés dans Nuits d’Infinis se répartissent sur bien des époques et dans le désordre, ils ne font cependant sens que si l’on a découvert les Infinis au fil de la série, avec toutes les nuances s’y rapportant et assurant leur complexité. Et c’est sans doute bien pour cela que je n’avais finalement guère apprécié ce recueil lors de ma première lecture… Mais les choses ont changé, heureusement.

 

On commence avec la Mort – dessin de P. Craig Russell, réussi donc… et pourtant un brin faiblard tant il y a des merveilles par la suite ; enfin, « faiblard » n’est pas le terme – disons « classique », c’est surtout ça, en fait. Cet épisode suit les pas d’un militaire américain en permission, arpentant Venise où il avait vécu quelque temps étant enfant, et désireux d’y retrouver cette jolie jeune fille d’allure gothique, qui patientait le sourire aux lèvres à côté d’une porte infranchissable… L’histoire est bien conçue, qui met en valeur la Mort en tant que personnage et en tant que fonction, dans un cadre complexe où les époques s’entremêlent – d’autant que se cache derrière la porte un jour éternellement parfait, car libéré de la réalité de la Mort, où la débauche de libertins du XVIIIe siècle célèbre à sa manière une vie perdant pourtant de son sens à être débarrassée de son terme. Mais cela va au-delà : le narrateur est un « prêtre de la mort », en bon soldat… et le scénario a été écrit peu après les attentats du Onze-Septembre. Un récit intéressant, parfois dérangeant, mais on trouvera bien mieux ensuite, globalement (et le graphisme me paraît décidément trop sage au regard de ce qui suit).

 

L’Infini suivant est le Désir – et qui d’autre que Milo Manara pour illustrer le Désir ? Dessinateur inévitablement associé à l’érotisme en bande dessinée, il est probablement le plus célèbre de tous ceux qui se succèdent sur Nuits d’Infinis. Mais je ne suis pas certain que ce soit à bon droit… En fait, j’ai un vague préjugé à l’encontre de Manara – parce que j’ai tendance à trouver son érotisme vulgaire et trop brutal pour vraiment me parler. Cela se ressent ici : ces femmes qui prennent systématiquement la pose la plus excitante, de manière très matérielle, leurs formes d’une perfection plastique inhumaine, leurs lèvres toujours horriblement pulpeuses… Manara a du talent, je ne le nie pas – et certaines de ses cases, ici, sont vraiment de toute beauté, et vraiment érotiques ; son dessin très reconnaissable, par ailleurs, bénéficie de son don pour la couleur – là encore, on est de suite dans une tout autre catégorie par rapport aux canons des comics en général, mais aussi de Sandman en particulier. Disons que je trouve ça un brin inégal, tout de même… Par ailleurs, le récit, s’il n’est pas dénué d’intérêt – amour et vengeance dans un cadre assez archaïque, j’y ai trouvé quelque chose de gaulois(erie) mais sans certitude, peut-être faut-il plutôt chercher du côté des tribus germaniques voire des vikings (mais là j’en doute un peu) – est globalement un peu convenu ; ça reste au-dessus du lot – c’est du Gaiman, et c’est du Sandman – mais quand même…

 

Le Rêve est lui-même de la partie – après tout, il fait bien partie des Infinis, on n’allait pas s’en débarrasser comme ça… C’est Miguelanxo Prado qui illustre son histoire, avec un style tout à fait séduisant, et des couleurs qui lui sont propres, pour un résultat d’une grande élégance et qui relève à certains égards plus de la peinture que du dessin. L’histoire n’est pas en reste, qui parvient, chose improbable, autant à fasciner par son ampleur cosmique qu’à émouvoir par son contenu intime… Cela se passe il y a bien, bien longtemps – bien avant tout épisode de Sandman, hormis le passage kawaï inoubliable du « Parlement des freux » (volume 4), où Abel évoquait brièvement l’apparition de la Mort et du Rêve. L’univers est pourtant sans doute déjà vieux… Mais nous y voyons le Rêve se rendre à un « parlement d’étoiles », parmi lesquelles notre Soleil n’est qu’un gamin maladroit, rêvant de porter un jour la vie sur une de ses planètes… Le Rêve ne vient toutefois pas seul à cette assemblée hors-normes (où les autres Infinis aussi sont présents – dont le Plaisir qui n’est pas encore le Délire, ou la Mort qui, à l’époque, ne sourit pas encore) : il a (déjà) une compagne… qui, bien évidemment, le trompera avec son propre soleil. Le Désir n’y est pas pour rien, comme de juste – le Rêve, au début, remercie chaleureusement son frère/sœur pour le merveilleux don de l'amour qu'il lui a accordé, mais le lecteur sait déjà comment tout cela va se finir… cette fin étant tout autant celle de l’épisode que celle de la série. Le Rêve s’en rend bien compte, et c’est le début de sa dangereuse discorde avec le Désir – si cruciale dans Sandman. Pour autant, le plus navrant est sans doute que le Rêve, malgré cet épisode mythologique primordial, n’en tire pas la moindre leçon : il recommencera, encore et encore… Il n’a rien appris, et ne change pas – sans doute s’en est-il déjà convaincu, posture navrante qui simplifie absurdement le monde… Un récit important et merveilleux – à l’évidence un de ceux qui ne peuvent être compris si on lit Nuits d’Infinis prématurément, et peu importe qu’il soit chronologiquement antérieur à tout le reste…

 

Suivent les deux épisodes les plus étranges de ce recueil, et à tous points de vue… À vrai dire, l’épisode consacré au Désespoir n’a rien d’un épisode – et même rien d’une bande dessinée – et ce n’est pas non plus un récit, mais une succession de quinze « portraits ». Autant d’approches du Désespoir (le plus jeune membre de la famille des Infinis à certains égards, puisque le Désespoir originel avait péri et été remplacé), qui glacent le sang dans leur prose poétique suintant la douleur et la tristesse, et sont sublimées par un graphisme étrange et fou, indiscernable à vrai dire, conçu à la base par Barron Storey et « monté » par Dave McKean (cela évoque d’ailleurs pour une bonne part son propre style). Le résultat est parfaitement déconcertant, difficile, pourtant étrangement séduisant et d’un à-propos constant. Mais ce n’est donc pas de la bande dessinée – ça relève plutôt de l’art contemporain, académique et pourtant iconoclaste.

 

Après quoi nous passons au Délire, et pouvons reprendre une sentence antérieure : qui d’autre que Bill Sienkiewicz pour illustrer le Délire ? J’admire vraiment le travail de cet illustrateur hors-normes (notamment pour son bluffant Elektra Assassin avec Frank Miller, ou, en solo, son parfaitement dingue Stray Toasters), et c’est à n’en pas douter l’homme de la situation : son graphisme subtil et complexe, mêlant bien des techniques différentes (et usant notamment avec brio des collages) est d’une pertinence indéniable pour mettre en scène le « sauvetage » du Délire enfermé dans sa psychose par des fous égarés dans son domaine, et dont les obsessions et hallucinations contaminent les planches… C’est très bien vu, à tous les niveaux, tout en étant plus accessible que le chapitre précédent : cette fois, il s’agit bien de bande dessinée – une bande dessinée folle et ne ressemblant peu ou prou à rien d’autre, une bande dessinée néanmoins. Le subtil équilibre entretenu par cet épisode déconcertant entre mille et une tendances du récit et mille et une tendances du graphisme en fait probablement celui qui me parle le plus dans l’ensemble du recueil.

 

Les deux derniers chapitres sont bien plus sages… Glenn Fabry met en scène la Destruction ; il emploie cependant ici un graphisme assez « banal », certes pas mauvais, mais qui fait un peu terne après les délires expérimentaux de Storey et Sienkiewicz… Pas grand-chose à voir non plus, d’ailleurs, avec ses célèbres couvertures pour Preacher. De tous les épisodes de ce recueil, c’est à vrai dire probablement celui qui me séduit le moins. L’histoire de base – très science-fictive – sonne étrangement, et la Destruction retraitée (avec le Délire à ses côtés, en vacances/convalescence) manque finalement un brin de charisme, et, surtout, son essence est un peu trop laissée en retrait (cela peut s’expliquer par son abandon de poste, certes, mais il manque de raison d’être – là où son rôle dans la trame générale de Sandman était justement d’interroger la raison d’être au-delà de la fonction). Ce n’est pas mauvais, mais plutôt médiocre – pour moi, hein.

 

Reste un très court chapitre consacré au Destin – qui, d’une certaine manière, ne peut pas vraiment avoir d’histoire lui-même… Dès lors, contrairement à ce qui précède immédiatement, la fonction domine ici sur l’être. Sur le plan du scénario, on n’en retirera pas grand-chose, mais j’aime beaucoup le dessin de Frank Quitely – que j’ai apprécié dans des comics tels que The Authority, Ultimates ou All-Star Superman, mais qui livre ici quelque chose d’encore différent, plus personnel sans doute, même si pas « expérimental » pour autant : c’est un bel exercice d’équilibre et d’expression personnelle, plus que satisfaisant.

 

Bilan sans appel : ce septième et ultime volume est à la hauteur de tout ce qui précède – voire meilleur encore sur le plan graphique, irréprochable et plus que cela. Le travail admirable d’Urban Comics permet enfin de disposer d’une véritable intégrale, soignée, à la mesure de la qualité hors-normes de ce monument de la bande dessinée – il était bien temps… Autant finir, dès lors, par où nous avons commencé : Sandman est un objet à part, d’une perfection rare, et très probablement ce que Neil Gaiman a fait de mieux – lui dont on ne peut pourtant pas dire qu’il aurait ultérieurement enchaîné les drouilles…

 

Lisez Sandman, relisez Sandman.

 

Et faites de beaux rêves.

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Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata

Publié le par Nébal

Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata

KAWABATA (Yasunari), Les Belles Endormies, [Nemureru Bijo], traduit du japonais par René Sieffert, Paris, Albin Michel – LGF, coll. Le Livre de poche, [1961, 1970, 1982] 2013, 121 p.

 

Tant de lacunes à combler… Si j’éprouve depuis pas mal de temps déjà un intérêt marqué pour la littérature japonaise, ma méconnaissance du sujet m’effraie parfois. Il me reste tellement d’auteurs à découvrir – notamment parmi ceux que l’on considère d’ores et déjà comme des écrivains majeurs, et même des « classiques » contemporains… À vrai dire, il en va sans doute de même pour ce qui est du cinéma japonais – quant aux autres domaines artistiques, c’est encore pire ! Mais partons du principe qu’il n’est jamais trop tard pour découvrir et pour apprendre, hein ?

 

Parmi ces lacunes essentielles, le nom de Yasunari Kawabata s’impose. Unanimement considéré comme un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle, il a aussi reçu une consécration internationale jusqu’alors inédite, étant en effet, en 1968, le premier Prix Nobel de Littérature japonais (il n’y en a eu depuis qu’un seul autre, Kenzaburō Ōe, que je n’ai jamais lu non plus, honte sur moi, mais je compte m’y mettre très prochainement…). Ses œuvres, d’un modernisme étonnant pour un homme par ailleurs très attaché aux traditions (au point de l’avoir conduit au suicide, comme, un peu avant, son disciple et ami Yukio Mishima – sans la superbe du seppuku, toutefois), ont été abondamment traduites, et on le prise pour son élégance sobre, sa finesse dans la représentation des personnages, et son exploration presque compulsive de thématiques telles que la décrépitude, la solitude et la mort, encore que l’amour et l’érotisme y aient également leur part, dans une veine « sensualiste » qui constitue sa propre marque.

 

Parmi ses œuvres, Les Belles Endormies, probablement une des plus célébrées, offre un témoignage essentiel de cette approche. Ce très court roman – cadeau bienvenu et ô combien appréciable –, qui a été régulièrement adapté et cité, notamment par Gabriel Garcia Márquez, qui en a peu ou prou livré une « reprise », use d’une mécanique d’une élégante simplicité (apparente ?) pour illustrer tous ces thèmes avec un brio indéniable.

 

Le point de vue est celui du vieil Eguchi – un homme de 67 ans, et il est obsédé par cet âge, conscient de s’acheminer vers l’ultime phase de la vieillesse, inacceptable, mais entendant néanmoins se rassurer au départ, en affirmant sans cesse, dans une tentative désespérée de se convaincre lui-même à défaut des autres, qu’il n’en est pas encore là, qu’il n’a rien à voir avec ces « vieillards » qui lui inspirent un vague mépris teinté d’une crainte autrement plus essentielle, celle d’être bel et bien de leur groupe, à son corps défendant… Or c’est bien un comportement de vieillard qu’adopte Eguchi, quand il frappe par curiosité à la porte de l’établissement que nous connaîtrons sous le nom de « Belles Endormies ».

 

Dans cette maison de passe hors-normes, affichant un certain mystère permettant peut-être d’adoucir hypocritement son essence de proxénétisme, on accueille des vieillards – mais seulement des « clients de tout repos » – pour leur faire bénéficier d’une bien curieuse prestation, réservée à eux seuls, et qui semble les combler au-delà de toute atteinte : on leur offre de passer la nuit dans le lit d’une jolie jeune fille (mineure, souvent), endormie par une drogue puissante, de sorte que rien, absolument rien de ce que pourrait faire le client ne serait en mesure de la réveiller. Les clients sont invités à prendre à leur tour un somnifère (moins puissant : à leur âge, la drogue des jeunes filles pourrait bien s’avérer fatale…) et de dormir aux côtés de la beauté nue – au matin, le client s’en ira sans que la jeune fille ne se soit réveillée, et elle ne saura absolument rien de l’homme qui a partagé sa couche le temps d’une nuit.

 

La situation a bien quelque chose de sordide – et le proxénétisme initial se souille encore, à certains égards, de la sourde angoisse et de l’irrépressible tentation du viol… On pourrait sans doute arguer que le simple fait d’envisager autant les jeunes filles de la maison comme de purs objets manipulables, offerts aux perversions même uniquement fantasmées de ces vieillards salaces, relève d’ores et déjà du viol. Mais la maison, au travers de la maquerelle intransigeante qui accueille les vieux débris, y insiste : il ne faut rien faire « de mauvais goût », et c’est bien pour cela qu’elle n’accueille que des « clients de tout repos »… Triste euphémisme mettant en avant la décrépitude avancée de ces quasi-morts que sont les clients. Ils peuvent regarder, ils peuvent même toucher, mais doivent s’abstenir de toute incartade vulgaire – comme par exemple glisser un doigt dans la bouche de la « Belle Endormie »… Aussi étonnant que cela puisse paraître, les clients se tiennent à ce règlement – peut-être d’autant plus que la tentation d’y contrevenir les obsède… tout en leur faisant prendre conscience que leur âge canonique, finalement, ne les y autorise pas forcément davantage.

 

Et c’est bien le problème. Eguchi, s’il se rend dans la maison par curiosité un brin perverse, sur la recommandation d’un camarade tout aussi âgé, a beau mettre en avant qu’il est « encore un homme », les cinq nuits qu’il va passer dans la maison (une par chapitre, toujours avec une « Belle Endormie » différente – et même deux, en une occasion) l’amèneront à admettre que cette prétention a quelque chose de futile, et qu’il se voilait la face…

 

Mais est-ce si grave, au fond ? Ce n’est pas dit. Les ruminations d’Eguchi l’amènent bien, et plus que jamais, à prendre conscience de sa déchéance, illustrent cruellement sa solitude de vieux bouc dont les femmes ont quitté la vie (et parmi elles son épouse décédée ainsi que ses filles parties fonder leurs familles, ce ne sont pas les moindres), et l’amènent irrémédiablement à envisager, qui guette non loin, la mort, laquelle achèvera tout comme il se doit. Mais Eguchi, au fond, n’est pas totalement seul – il a pour lui ses souvenirs, éléments essentiels de ce qui fait l’homme (probablement davantage que la simple aptitude physique qui semble tout d’abord l'obséder…). Quand le vieillard scrute, voire dissèque de ses yeux, les « Belles Endormies », au fil de longs paragraphes dont la précision quasi clinique est heureusement balancée par une sensualité de tous les instants, exacerbée autant qu’il est possible, des images d’un passé peut-être mythique viennent systématiquement compléter le tableau et, en floutant la réalité des jeunes filles inconscientes, expriment une réalité d’un autre degré, et sans doute plus fondamentale encore pour le vieil homme : le spectacle morne autant qu’excitant des « Belles Endormies » le renvoie toujours à d’autres belles, bien conscientes pour leur part – le souvenir parfois douloureux, et pourtant réconfortant, de toutes ces femmes qui ont émaillé sa vie d’homme. Du premier flirt – l’odeur de lait de l’endormie le renvoyant à cette scène étrange et forcément inoubliable qui l’avait vu lécher une goutte de sang perlant au sein de sa fiancée – aux derniers échos d’une sexualité défaillante, qui aimerait persister contre tout espoir, et requiert pour simplement exister d’être pimentée d’adultère… Encore que le rapport d’Eguchi aux femmes soit sans doute plus complexe que cela – au cœur des premiers souvenirs, tournés vers la découverte adolescente, s’insinuent insidieusement les images de l’épouse et des enfants, tandis que, dans une quasi-parodie de satori psychanalytique, la fréquentation de la maison aux « Belles Endormies » l’amènera en définitive, tandis qu’il cherche à mettre de l’ordre dans ses souvenirs, à prendre conscience que la première femme de sa vie était sa mère…

 

L’exploration de ces souvenirs, quels qu’ils soient, convainc finalement Eguchi que, quoi qu’il ait pu prétendre à ce sujet, il est bien en fin de parcours, que l’issue fatale n’est sans doute guère éloignée, et qu’il n’a pas vraiment le choix : autant l’accepter. Pourtant, sa fréquentation de la maison de passe n’est pas aussi macabre qu’on pourrait le croire – car cette dimension, si elle est au cœur du propos, passe aussi par une vibrante exaltation des souvenirs ; que ceux-ci prennent la forme de rêves rassurants et nostalgiques ou de douloureuses réminiscences tendant vers le cauchemar – les deux sont forcément de la partie –, peut-être portent-ils en eux cet élément fondamental : l’admission que, si la vie doit avoir un terme, elle valait néanmoins d’être vécue. L’angoisse et la curiosité morbide qui caractérisaient tant Eguchi lors de sa première nuit dans la maison, ses fanfaronnades ne trompant personne, et probablement lui pas davantage que le lecteur témoin de ses fantasmes, cèdent progressivement le pas à une forme d’acceptation sereine – même si la tentation d’outrepasser le règlement de la maison est toujours là, même si les relations avec la maquerelle sont de plus en plus houleuses, autant de témoignages d’une volonté de puissance revendiquée sinon concrétisée (encore que l’on soit peut-être plus du côté du vouloir-vivre, c’est à débattre – la tentation du suicide au côté des belles demeure pourtant, comme une apothéose finalement non dénuée d’aspects hautement désirables), Eguchi n’en est pas moins, à mesure que l’on se rapproche de la fin (et de sa fin), autrement plus apaisé qu’il ne l’était au début ; et si ses visites répétées encore qu’impulsives – toujours au dernier moment, ce qui explique qu’il se voit confier à chaque fois une fille différente – à la maison des « Belles Endormies » ont un caractère d’addiction marqué, la sérénité qu’il hérite en fin de compte des jeunes filles inconscientes, ce don précieux qu’elles lui font sans en rien savoir, dégagent en définitive le roman d’une morbidité trop étouffante et, peut-être plus encore, parviennent paradoxalement à évacuer tout le sordide de la chose pour mieux mettre en lumière la richesse appréciable de la vie sensuelle, même chez un homme qui bientôt ne sera plus là.

 

Les Belles Endormies, au-delà de sa brièveté et de la simplicité apparente de son dispositif, répétitif par nature – les cinq nuits d’Eguchi dans la maison relevant peu ou prou du même schéma, ce qui, étrangement ou pas, souligne peut-être d’autant plus l’évolution du personnage –, est un roman d’une grande beauté et d’une grande richesse. Son contenu, d’ailleurs, suscitera sans doute des réactions différentes chez chaque lecteur, et « l’interprétation » que je viens d’en livrer pourra peut-être même passer comme étant complètement à côté de la plaque chez plus d’un… Peu importe ? Demeure la certitude de l’élégance et de la finesse du livre. Et la majesté humble d’une plume délicate et joliment rendue par la traduction de René Sieffert (avec peut-être un tout petit bémol en ce qui concerne les rares dialogues, pour le coup étonnamment ampoulés à l’occasion) est tout aussi indubitable. Enfin, il y a cet érotisme un brin pervers et déconcertant, délicieux à n’en pas douter dans son décalage – qui n’a pas manqué, mais peut-être à tort, de me renvoyer à d’autres belles pièces du genre dues à des auteurs japonais : La Clef de Junichirō Tanizaki, ou encore, au cinéma, L’Empire des sens de Nagisa Ōshima, où la morbidité est également de la partie, encore que d’une manière bien différente – et où la place de la femme est tout autre, sans doute…

 

À n’en pas douter, il me faudra poursuivre la découverte de Yasunari Kawabata – et de biens autres auteurs encore… Je ne m’en plains pas, loin de là – sachant qu’il y a bien des trésors à lire dans ce domaine que j’entends plus que jamais approfondir.

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Le Camp du chien, d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

Le Camp du chien, d'Algernon Blackwood

BLACKWOOD (Algernon), Le Camp du chien, nouvelles traduites de l’anglais par Jacques Parsons, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1962, 1964] 1975, 184 p.

 

Algernon Blackwood était un immense écrivain fantastique, très populaire en son temps outre-Manche. Cependant, je ne sais pas ce qu’il en est là-bas, mais dans notre triste pays d’en France, il a été largement oublié… La collection « Présence du futur » avait publié en son temps quatre recueils de ses nouvelles fantastiques, et, étrangement, « Rivages/Noir » un de plus, consacré à son plus célèbre personnage, le détective du surnaturel John Silence, mais tous ces titres ne peuvent plus se rencontrer, avec de la chance, que chez les bouquinistes… Le seul ouvrage de Blackwood aisément disponible aujourd’hui en français est l’excellent L’Homme que les arbres aimaient, publié il y a quelques années de cela par L’Arbre Vengeur (merci, L’Arbre Vengeur !), et qui compile cinq nouvelles (dont deux longues novellas) tirées des « Présence du futur », et notamment « Les Saules », souvent considéré comme le chef-d’œuvre de l’auteur. Lovecraft, en tout cas, qui citait Blackwood parmi les « maîtres modernes » du fantastique dans Épouvante et surnaturel en littérature (aux côtés de Lord Dunsany, Arthur Machen et M.R. James), considérait ce texte, à certains égards « proto-lovecraftien » par ailleurs, comme le sommet de la littérature « weird ». Il est d’autant plus triste qu’il soit relativement tombé dans l’oubli aujourd’hui…

 

Mais, enchanté par la lecture de L’Homme que les arbres aimaient, je me suis procuré les quatre recueils en « Présence du futur » pour approfondir le sujet. J’ai beaucoup apprécié, en dépit de son titre parfaitement idiot et inapproprié, Élève de quatrième… dimension (où figure également « Les Saules »), et poursuis aujourd’hui avec Le Camp du chien – titre bien terne sans doute, mais reprenant celui du plus long texte le composant ; le livre souffre en fait bien davantage, cette fois, de sa quatrième de couverture, absolument pas bandante du tout – mais il est vrai, peut-être, qu’en exprimer l’intérêt en quelques lignes à peine n’est pas des plus aisé…

 

Le recueil comprend seulement trois nouvelles – si la première est d’un format relativement classique, les deux suivantes sont bien plus amples.

 

On commence avec « La Folie de Jones », récit que j’avais déjà lu dans L’Homme que les arbres aimaient ; c’était probablement, dans le cadre de cette compilation, le récit qui m’avait le moins marqué, même si je l’avais tout de même apprécié. Peut-être est-il mieux repassé à la relecture, en fait… Le titre met l’accent sur la dimension psychologique du conte, qui fait sans doute l’essentiel de son intérêt. Nous y suivons donc Jones, un employé de bureau, qui entretient une relation passablement conflictuelle avec son supérieur. Rien que de très commun, sans doute… Mais Jones est doté d’un imaginaire puissant, et ses rêves l’amènent à envisager la question d’une manière bien différente ; il est en effet persuadé de se souvenir de ses vies antérieures (un thème décidément récurrent dans le fantastique de l’époque – et qui a par exemple beaucoup marqué Robert E. Howard, sous la forme de la « mémoire raciale », notamment dans les textes faisant figurer James Allison), et l’exploration de ces passés sans doute moins grisonnants que le quotidien d’un banal employé de bureau va décider de son avenir ; un mystérieux fantôme issu de ses souvenirs (Thorpe, un homme mort cinq ans plus tôt) hante bientôt Jones, et lui montre une scène odieuse de torture, quatre siècles auparavant, en Espagne ; et il lui explique que ce bourreau était l’incarnation d’alors de son chef, tandis que la victime n’était autre que Jones lui-même ! Jones, torturé et enfin mis à mort, mais qui n’a jamais dénoncé son ami Thorpe à la vindicte de la brute sanguinaire… Ce tort ancestral – présenté par Thorpe comme une dette qu’il lui faut enfin régler – obnubilera dès lors Jones, qui entendra s’accomplir en exerçant enfin sa vengeance… Bien évidemment, la nouvelle joue, du début à la fin, de la tension entre deux possibilités : la réalité des allégations de Thorpe (mais doit-elle pour autant légitimer cet ersatz de « justice karmique » ?), et… « La Folie de Jones ». Au-delà du titre, cependant, le récit ne tranche pas vraiment – encore que la passion vengeresse de Jones, difficilement défendable devant la moindre cour de justice, ne manque pas de perturber par son côté essentiellement malsain et obsessionnel… C’est un texte malin et bien fait, qui développe astucieusement le thème de la réincarnation, pour en tirer quelque chose de tout à fait propice à l’enthousiasme du lecteur.

 

« Le Camp du chien » est bien différent – presque à l’opposé, en fait. Par ailleurs, je n’en avais pas idée en en entamant la lecture, mais il s’agit là d’un long récit faisant intervenir le détective de l’étrange John Silence (mais ne figurant pas dans le recueil consacré au personnage chez « Rivages/Noir »). C’est ici, tout particulièrement, que la quatrième de couverture pèche par son impuissance : les points d’exclamation et de suspension n’y changent rien, se contenter de dire qu’une femme entend un chien, et qu’un chien sort d’une tente, présenté ainsi, ça n’a sans doute pas grand-chose de terrifiant… Mais la nouvelle, au fond, n’est pas terrifiante ; inquiétante, oui, mais débouchant sur une conclusion étonnamment positive… Toutefois, pour que cet effet d’inquiétude fonctionne, il faut en passer par une longue – très longue – mise en place ; et ce n’est pas un reproche de ma part, bien au contraire, en fait : cette mise en place qui prend son temps est clairement ce qui fait l’intérêt de la nouvelle… En fait, j’ai beaucoup aimé cette introduction – et c’est quand le personnage de John Silence arrive pour expliquer ce qui se produit et gérer le problème qu’il m’est devenu passablement indifférent… Car la nouvelle bénéficie avant tout de son cadre, brillamment décrit, et qui insère petit à petit la surnature, par essence inquiétante, dans une nature sauvage à la beauté fascinante, mais recelant forcément, au milieu des ombres et de la brume, de quoi faire frissonner les héros et le lecteur par leur biais… Dans un sens, « Le Camp du chien » est ici très proche de « Les Saules » ; nous y retrouvons là encore des gens issus de la bonne société accomplissant un voyage les plongeant dans la nature la plus indomptée – pas le cours du Danube dans ses régions les plus désolées, ici, mais un ensemble de petits îlots de la Baltique, non loin des côtes suédoises. Cinq personnages (un ancien pasteur, son épouse guère à sa place en un endroit pareil, leur fille passablement sauvageonne, un ami canadien fou amoureux de la précédente, et le narrateur) se sont en effet lancés dans une longue expédition dans la région, plusieurs mois de camping dans la nature sauvage. L’enthousiasme de nos touristes a quelque chose de communicatif, et la beauté quelque peu morne du cadre est bien rendue ; l’inquiétude qui lui est inhérente aussi… La jeune fille, notamment, se confie bien vite au narrateur : elle sait la passion que lui voue le Canadien, mais n’ose pas lui rendre la pareille, et le trouve bien trop envahissant… Le chien n’interviendra que bien plus tard ; et, bien loin de l’effet raté de la quatrième de couverture (et sans doute aussi de cette pauvre tentative de compte rendu), son apparition – ou plutôt sa perception, tout d’abord – suscite bien une certaine angoisse. Il faut comprendre qu’elle est à maints égards justifiée par le cadre : ce chien, que l’on entend hurler au loin, puis de plus en plus près, puis grattant la terre devant la tente de la demoiselle, puis… Ce chien, donc, effraie parce qu’il n’a pas lieu d’être : les îlots sont déserts, au point que nos campeurs n’y croisent peu ou prou pas la moindre faune, et la probabilité d’un chien sauvage nageant jusqu’à atteindre le campement des touristes est très improbable… Bon, je ne doute pas que vous ayez compris le pourquoi du comment, hein – il ne m’a pas échappé, après tout… Mais disons SPOILER au cas où : le « chien » en question relève plutôt du loup-garou, et, bien sûr, sa présence est directement liée à l’amourette contrariée du Canadien et de la jeune fille – l’idée, exposée par le docteur Silence qui rejoint nos héros à l’appel (qu’il avait d’ailleurs pressenti…) du narrateur, est que la nature sauvage du cadre fait ressortir la nature sauvage des individus ; le « loup-garou », ici, tient en fait du corps astral de l’amoureux, acquérant une certaine corporalité tant il se fait pressant et s’adapte à son environnement, pour lui parfait – et on ne manque pas, c’est amusant, de mentionner que le Canadien a du sang indien dans les veines, et est donc très proche de la sauvagerie, bien plus que nos quatre Anglais bon teint… À partir de l’intervention de John Silence, je dois confesser que la nouvelle a globalement cessé de m’intéresser – le gloubi-boulga occultiste (rappelons que Blackwood éprouvait un grand intérêt pour ces questions, et était membre – mais comme tout le monde à l’époque ? – de la Golden Dawn…) est vite lassant, le bonhomme a tant de certitudes qu’il en devient pénible (d’autant que sa sympathie amicale de tous les instants n’est pas exempte de condescendance pour « ceux qui ne savent pas »), l’explication et la solution qui s’ensuit n’ont pas l’élégance du mystère sauvage de la mise en place. Ce n’est pas totalement inintéressant, pourtant, et cela parvient même à conserver une certaine originalité – notamment dans la mesure où le dénouement est en fin de compte positif, sous la forme d’un « happy end » laissant augurer d’un heureux mariage à la clef (oui, c’est pas vraiment ma came non plus…), mais surtout dans la mesure où cette union semble en définitive justifiée par une sauvagerie assumée et partagée, une régression qui n’est pas nécessairement connotée négativement, et que la jeune fille, en y succombant d’une certaine manière à son tour, aura toutes les raisons d’apprécier, puisqu’elle lui révélera sa sincère passion pour le Canadien, le payant de retour, ce qu’elle n’osait pas s’avouer jusqu’alors… Et ça, ça me paraît plus intéressant. Il n’en reste pas moins que « Le Camp du chien » est une novella plutôt moyenne : encore une fois, j’ai franchement apprécié la longue mise en place, là où la résolution m’a paru autrement plate et guère enthousiasmante.

 

Reste « La Vallée perdue », dont je ne suis pas bien certain de mon appréciation… Pour des raisons toutes personnelles et qui n’ont pas lieu d’être détaillées ici, j’ai bizarrement ramé sur ce récit assez long (mais moins que le précédent) – il m’a fallu plusieurs jours pour l’achever, bordel ! Ce qui n’est pas normal – et a priori pas un bon signe… Pourtant, j’y trouve bien des choses tout à fait brillantes – mais peut-être la nouvelle est-elle un peu trop bavarde ? Je ne vois que ça, en fin de compte… La nouvelle met en scène deux médecins anglais, deux frères jumeaux, Mark et Stephen (ce dernier – un psychiatre, c’est plutôt bien vu – étant le personnage point de vue) ; inévitablement sans doute avec une base pareille, la nouvelle joue de la connivence, exacerbée au point d’être fusionnelle, entre les deux jumeaux. Celle-ci est telle – sans véritablement de connotations fantastiques pour l’heure – que chacun bénéficie d’une compréhension de l’autre de tous les instants, aux allures quasi télépathiques. Les deux hommes ont toujours vécu ce lien très fort – incomparable, en fait ; ils n’ont d’ailleurs pas manqué, chacun, de dire qu’ils n’avaient pas besoin de l’amour d’une femme – la complicité fraternelle est autrement satisfaisante, et aucune relation extérieure ne pourrait atteindre à ce degré de complicité dépourvu de la moindre ambiguïté. Et, bien évidemment, une femme va s’insérer dans leur couple, et bouleverser les certitudes des deux frères – ou en l’occurrence surtout celles de Stephen, puisque c’est à travers lui que nous vivrons cette épreuve… Lors d’un séjour au Jura, là encore dans une région passablement désolée (mais Blackwood ne s’attarde pas dans les descriptions, ce n’est cette fois pas son propos), Stephen croise à plusieurs reprises une très jolie jeune femme, qui lui fait signe depuis sa fenêtre… Et, malgré qu’il en ait, il doit bien finir par se l’avouer : il est fou amoureux de la sublime créature ! Cette intrusion soudaine, cependant, ne peut que mettre à mal la relation au frère… Il faut faire un choix, et ce choix ne peut qu’être douloureux. Mais c’est en fait bien pire que cela (disons SPOILER au cas où) : Stephen comprend enfin que, si la jeune fille à sa fenêtre lui faisait signe, c’était parce qu’elle le prenait pour Mark, qui avait déjà entamé une relation avec elle ! Dès lors s’impose le ressenti douloureux d’une confiance trahie, suscitant des débordements de nature paranoïaque, les ambiguïtés qui jusqu’alors avaient épargné la relation fusionnelle des jumeaux prenant de plus en plus de place, jusqu’à devenir obsédantes – la jalousie étant de la partie… La nouvelle aurait très bien pu se focaliser sur cette unique thématique (et les passages la mettant en scène sont assez forts), mais elle choisit pourtant d’emprunter une tout autre direction, dont je ne suis pas bien sûr de ce que j’en pense… En effet, chez les deux frères torturés par le doute, la relation instinctive qui les avait toujours unis domine pourtant, comme par réflexe, l’amour pour la jeune femme ; mais, cette fois, pour les désunir – Stephen, en fait, compte se suicider pour laisser Mark vivre heureux avec la beauté jurassienne, sans que le parasitage de la relation gémellaire ne vienne rendre cette union impossible… On peut douter, à vrai dire, que cette solution radicale et douloureuse soit vraiment efficace à cet égard, tant elle est à même de susciter les remords du survivant ; mais peu importe : l’essentiel est qu’elle apparaît inévitable à Stephen. Convaincu qu’il lui est nécessaire de se sacrifier pour le bonheur de son frère et de son aimée, il part, seul, en pleine nuit, pour arpenter une vallée des environs, « vallée perdue » en évoquant bien d’autres, et qui a la réputation, chez les autochtones, d’être un lieu de repos pour les âmes perdues, celles que ni Dieu ni diable n’accueillent ailleurs, et tout particulièrement celles des suicidés… Mais (nouveau SPOILER) Stephen y découvrira, ébahi quand il ne devrait pas l’être, que Mark a eu exactement la même idée, parvenant à la même conclusion, et est descendu dans la vallée avant lui… La nouvelle a plein de qualités : sur le coup, le moment où le doute puis la certitude perturbent la relation des deux frères est tout bonnement brillant ; quant à l’excursion dans la « vallée perdue », elle bénéficie d’un bien curieux onirisme macabre, qui en fait un rêve/cauchemar oppressant et impitoyable, et pourtant transcendé, quand bien même c’est d’une atroce dureté, par un sentiment amoureux dépassant tout – mais sans doute avant tout celui qui unit les frères, leur connivence se drapant d’atours de malédiction. Le traitement de la question du suicide est d’ailleurs impressionnant, à cet égard… Oui, cette nouvelle a de nombreuses qualités – à y retourner après coup, c’est encore plus flagrant. Mais alors, pourquoi ai-je autant ramé à sa lecture ? Est-ce uniquement pour des raisons extérieures ? Je tends maintenant à le croire, mais…

 

Toujours est-il que cela a joué sur mon appréciation globale du recueil : Le Camp du chien n’est pas mauvais, non, je ne peux vraiment pas le prétendre ; si la partie « résolution » de la novella-titre ne m’a pas parlé, il n’en reste pas moins que j’y ai trouvé bien des bonnes choses ailleurs. Mais j’ai quand même ressenti une certaine déception… Disons que ce recueil, sans être mauvais, et sans doute n’est-il même pas médiocre mais quand même au-dessus du lot, n’a pas suscité chez moi le même enthousiasme que mes précédentes lectures d’Algernon Blackwood ; disons alors que ce n’est pas une lecture prioritaire parmi les œuvres traduites de l’auteur… Quoi qu’il en soit, je ne manquerai pas, à terme, de prolonger l’expérience : Le Wendigo (surtout ?) et Migrations patientent dans ma bibliothèque de chevet – et peut-être même lirai-je un jour John Silence, même si son apparition ici est ce qui m’a le moins plu dans l’ensemble du recueil… On verra bien.

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Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft - J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft - J.R.R. Tolkien

Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft – J.R.R. Tolkien, Paris, Europe, avril 2016, 348 p.

 

La prestigieuse revue littéraire Europe a consacré son numéro d’avril 2016 à deux icones des littératures de l’imaginaire, sans doute toujours plus engagées dans la voie de la reconnaissance académique (encore que le phénomène, concernant ces deux cas à part, puisse en fait remonter assez loin, y compris dans les pages mêmes de la revue) : H.P. Lovecraft et J.R.R. Tolkien.

 

Deux auteurs que tout oppose à maints égards, et pourtant la tentation est grande de dresser des parallèles – à plus ou moins bon droit sans doute, mais quand même : nés avec deux ans d’écart, les deux auteurs sont d’exacts contemporains, à ceci près que Lovecraft a connu une fin relativement précoce, décédant en 1937, quand Tolkien poursuivra jusqu’en 1973. Mais si les auteurs sont contemporains, leurs œuvres ne le sont pas : Tolkien a certes entamé son « Légendaire » dès la Première Guerre mondiale, mais ne commencera à publier que tardivement – en fait, par une étrange ironie, en 1937, la date de parution du Hobbit coïncidant avec le décès de Lovecraft… Sans doute la vie des deux hommes est-elle bien différente : l’estimé philologue oxonien, dont la carrière universitaire était prestigieuse avant même qu’il ne se révèle aussi conteur, s’éloigne ici du « gentleman de Providence », certes érudit et passionné, mais dont la culture a été acquise sur le tas, Lovecraft n’ayant jamais pu – et à regret – intégrer l’Université. Les conditions matérielles des deux hommes sont sans doute différentes elles aussi : tous deux issus de « bonnes familles », ils ont cependant connu des trajectoires divergentes à cet égard, le jeune Tolkien orphelin étant peut-être soumis à une condition plus modeste durant son enfance, mais acquérant plus tard, avec d’abord ses postes universitaires, puis le succès de ses romans, une relative aisance, là où Lovecraft, frappé de plein fouet par la Grande Dépression, ne trouvant pas de « métier » et ne gagnant pas grand-chose avec ses travaux littéraires, a été contraint de ronger petit à petit un capital s’amenuisant sans cesse, et à se restreindre à tous points de vue… Rien de commun, alors ? Eh bien, peut-être que si, malgré tout : chez les deux auteurs, l’approfondissement, récit après récit, d’un univers tout personnel (encore que celui de Lovecraft n’ait jamais eu la cohérence poussée de celui de Tolkien, loin de là), une mythologie propre qui allait acquérir peu ou prou les dimensions d’un univers étendu (plus encore sans doute chez Lovecraft, où, très tôt, le jeu des emprunts d’un auteur à l’autre s’est mis en branle, aboutissant quelque temps après au « Mythe de Cthulhu » façon Derleth), et constituer bientôt un canon ultime, une référence absolue, influençant considérablement (sans commune mesure, même) le genre où chacun brillait (l’horreur d’un côté, la fantasy de l’autre), et suscitant quantité d’adaptations et autres produits dérivés, la « culture pop » (ou « geek », comme vous voulez) s’insinuant ici de plus en plus dans la culture « officielle ».

 

C’est sans doute là qu’il y aurait quelque chose à creuser, en définitive ; on pouvait espérer (naïvement ?) que le fait de consacrer un dossier commun à ces deux auteurs hors-normes irait dans ce sens… Hélas, ce n’est pas vraiment le cas : les rares articles qui mentionnent côte à côte les deux auteurs ne le font le plus souvent qu’en passant, et de manière sans doute bien artificielle (je n’y vois guère qu’une véritable exception, l’article de Denis Mellier, qui a effectivement des choses intéressantes à dire à ce sujet). Même souci, dès lors, que dans l’inutile petit machin de Francis Valéry De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien – mais ce numéro d’Europe est quand même autrement copieux, putain d’euphémisme ; il tend cependant à s’éparpiller un brin, et si, dans cette optique, il est sans doute légitime de consacrer nombre de pages à la postérité des deux auteurs et aux adaptations de leurs œuvres, il y a cependant un corollaire : le dossier a quelque chose d’un peu frustrant… En se partageant l’affiche, les deux se voient attribuer une centaine de pages chacun – ce qui est déjà très bien, mais j’ai quand même ressenti un goût de trop peu… Dès lors que la comparaison n’est pas véritablement à l’ordre du jour, ce « partage » n’apparaît finalement guère pertinent – demeure la conviction que chacun de ces deux auteurs aurait bien mérité un dossier à part entière…

 

Mais ne faisons pas trop la fine bouche : en l’état, c’est sans doute déjà très bien. Décortiquons donc un peu tout ça (je précise, à tout hasard, que je n’ai lu que le dossier de ce numéro – qui fait donc dans les 200 pages, réparties équitablement ; j’ai parcouru le reste – dans les 150 pages –, mais c’était à l’évidence bien trop pointu pour ma gueule d’ignare, et je m’en tiendrai donc ici au seul dossier…).

 

Lovecraft a régulièrement emprunté le principe de « l’attaque en force » à son Poe adoré : il s’agissait de prendre le lecteur à la gorge dès la première ligne ou peu s’en faut, et de ne plus le lâcher jusqu’à la fin – l’horreur s’impose d’emblée. Peut-être est-ce ce que Roger Bozzetto a voulu faire ici – en tout cas, j’ai eu immédiatement très, très peur… Dès la première page de son article introductif (« Ni un duel, ni un duo »), l’auteur enchaîne les boulettes au mieux critiquables, au pire parfaitement erronées : Lovecraft moins bien représenté que Tolkien dans le monde du cinéma ? Qualitativement, ça se discute peut-être, mais quantitativement… Le bonhomme ne manque bien sûr pas d’être qualifié de « Reclus de Providence », sans la moindre distance, perpétuant ainsi le vieux mythe. Et – pire encore ? – l’auteur évoque les pathétiques « collaborations posthumes » de Derleth, là encore sans la moindre distance, et affirmant même que ces récits reposaient bel et bien sur des « ébauches » de Lovecraft – ce qui est faux. Mais le pire n’est-il pas, d’emblée, de mettre en quelque sorte sur un pied d’égalité les œuvres de Lovecraft et les très mauvais pastiches de Derleth ? Ça n’est pas seulement absurde, c’est carrément périlleux – on a pu dire que les derletheries ont longtemps nui à la reconnaissance des qualités intrinsèques de l’œuvre proprement lovecraftienne ; alors « égaliser » peu ou prou les deux dans un dossier d’Europe… Ces erreurs, hélas, sont assez récurrentes dans la partie du dossier consacrée à Lovecraft (j’ai relevé notamment une note à l’article de Denis Moreau – intéressant par ailleurs – employant à son tour la mention de « Reclus de Providence » et reprenant les allégations erronées concernant l’apport de Derleth ; à vrai dire, ce concentré d’erreur m’a même fait me demander si la note n’était pas de Roger Bozzetto…) ; même si, globalement, elles ne parasitent pas excessivement le propos. Sauf, sans doute… dans le deuxième article de Bozzetto, plus loin, « Entre la magie et la terreur », évoquant par exemple « les entités maléfiques des Montagnes Hallucinées », vilain contresens, ou prétendant un peu hâtivement que tous les récits lovecraftiens, des contes dunsaniens première manière aux ultimes incarnations du « Mythe de Cthulhu », les plus SF, à la façon des Montagnes Hallucinées et de « Dans l’abîme du temps », en passant par les contes à la manière de Poe, le « cycle de Randolph Carter » et le « Mythe de Cthulhu » dans ses premiers avatars, font partie « du même univers »… ce qui est au mieux contestable, et mériterait au moins un semblant de discussion ! On y trouve aussi d’autres boulettes, plus anodines, sans doute – comme la mention de Clark Ashton Smith parmi les « jeunes disciples » de Lovecraft… Tout cela m’a vraiment fait très, très peur (trop, sans doute, le contenu de la suite étant globalement des plus corrects, même si souffrant parfois d’imprécisions ou de confusions) ; d’autant que le fond de ces deux articles n’est pas forcément très enthousiasmant non plus : dans « Ni un duel, ni un duo », Roger Bozzetto se contente peu ou prou de mettre les vies des deux auteurs en parallèle (chose sans doute indispensable en guise d’introduction, je ne le nie pas – il n’est pas dit que le lectorat traditionnel d’Europe soit très au fait de la biographie des deux auteurs, et quelques rappels sont toujours utiles) ; on regrettera cependant que leurs œuvres respectives, dans cette présentation, soient aussi peu évoquées (Tolkien s’en tirant sans doute mieux que Lovecraft). Dans « Entre la magie et la terreur », il s’agit pour l’essentiel de se pencher sur Lovecraft en tant que critique du fantastique (qu’il ne définit pas vraiment), que ce soit dans Épouvante et surnaturel en littérature ou dans son abondante correspondance. L’auteur y traite par ailleurs du rapport au rêve, ambigu chez Lovecraft, qui y puisait une part de son inspiration mais avait bien conscience de la nécessité d’une trame narrative cohérente – à vrai dire, cette ambiguïté va sans doute bien plus loin que ce que rapporte Roger Bozzetto, ce me semble…

 

Mais rassurez-vous : l’ensemble du dossier est globalement plus intéressant (même si, là encore, Tolkien s’en tire peut-être un peu mieux que Lovecraft ?).

 

Et on trouve bien vite des choses autrement pointues et enthousiasmantes, ainsi avec Lauric Guillaud, qui signe « H.P. Lovecraft et l’imaginaire américain : le passé et sa ʺcamisole d’acier rouilléʺ » : l’article inscrit Lovecraft dans l’histoire de la littérature américaine, au regard notamment des thèmes et procédés en rapport avec la « verticalité », mais surtout des sources puritaines du XVIIe siècle (désignées par Lovecraft lui-même, reconnaissant sans doute leur influence sur la littérature fantastique américaine en général et sur son apport personnel aussi, dans Épouvante et surnaturel en littérature) ; l’idée est celle d’un « pré-gothique », déployant l’image d’un monde extérieur sauvage et menaçant, terrain de chasse du diable ; mais, dans cette tradition, la menace est aussi ancrée dans le temps, et notamment dans la lignée – et ces deux caractères se rejoignent sans doute, chez Lovecraft, dans la crainte du métissage et de la dégénérescence. Ici, l’anglophile Lovecraft s’avère bel et bien un auteur « américain », par opposition à « états-unien ». L’article est riche et érudit – il m’a sans doute dépassé en bien des occasions… – et probablement pertinent. On regrettera quelques confusions dans les références : l’auteur classe « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » parmi les récits se déroulant à Arkham, ce qui est critiquable (Wilmarth en vient bel et bien, et de l’Université Miskatonic encore, mais l’essentiel de la nouvelle se situe dans le Vermont rural – ce qui, justement, fait sens au regard du propos de l’article) ; aussi, on y trouve Yog-Sothoth à la place de Nyarlathotep dans « La Maison de la sorcière »… Des broutilles – l’article vaut le détour.

 

Suit Valerio Evangelisti, avec « La Morsure du froid » (texte paru initialement en 1996) : ce bref article de l’auteur des « Nicolas Eymerich » dresse un éloge global tout en relevant des « défauts » dans l’œuvre lovecraftienne. Il traite aussi du rapport à Poe, concluant sur une opposition, à terme, Lovecraft se dégageant de l’emprise de « son dieu » : Poe craint en effet la maladie et la mort, là où Lovecraft craint avant tout l’extranéité, laquelle peut aboutir à des sorts pires que la mort (mais j’y mettrais un bémol, tout de même : quand la corruption débouche sur la dégénérescence, maladie et extranéité se mêlent). Et l’article en vient alors à s’interroger sur le rôle du froid à cet égard… Il ne m’a pas forcément convaincu, j’ai trouvé ça un brin tordu – même si on a bien sûr souvent évoqué la sensibilité de l’auteur aux basses températures (ou pas si basses, d’ailleurs), et, bien sûr, il y a « Air froid » (nouvelle qu’Evangelisti adore, mais qui me laisse… froid. Uh uh…).

 

On passe à Denis Moreau, avec « Une réinvention du fantastique ? Le cas Lovecraft », article assez riche, sans doute cohérent, mais empruntant un cheminement assez complexe, même si le thème essentiel est celui de l’objectivation du monstre, à n’en pas douter réel, par opposition à un fantastique intériorisé que n’a guère pratiqué l’auteur. Dans sa période dunsanienne, Lovecraft considère le rêve comme offrant l’opportunité d’une évasion loin de la triste réalité matérielle ; mais ce merveilleux, chez lui, n’exclut pas le fantastique et la peur (ainsi dans « Hypnos »), car ils ont leur place dans le rêve. C’est ainsi que Lovecraft en vient progressivement à s’émanciper du merveilleux dunsanien (et de ses à-côtés, on relève une citation intéressante portant sur Sidney Sime dans « Le Modèle de Pickman », texte par ailleurs souvent présenté comme « poesque ») ; c’est ainsi, à terme, que Lovecraft aborde l’horreur cosmique. Le rôle de la science, chez lui, est essentiel, permettant de révéler l’horreur. Et cette conception a d’autres implications, ainsi la simplicité psychologique des personnages, souvent reprochée à Lovecraft, mais qui s’avère utile à sa stratégie textuelle en permettant l’objectivation de l’horreur (ce qui m’a ramené à l’essai de Michel Houellebecq, insistant sur le fait que les personnages, chez Lovecraft, sont là pour ressentir) ; et il s’agit alors de « nommer pour révéler » (ce qui oppose d’ailleurs bon nombre de récits lovecraftiens au classique d’Algernon Blackwood « Les Saules », que prisait par-dessus tout Lovecraft, et qui a bien quelque chose de « pré-lovecraftien », mais cette différence est en effet à relever). Tout ça me paraît intéressant et juste, notamment en ce que c’est une autre manière de dégager Lovecraft du thème de l’indicible qui lui est communément associé, de façon parfois bien critiquable (que le terme même apparaisse dans ses textes, c’est autre chose…) ; car il n’hésite pas à recourir à des « descriptions hyperboliques », parfois même d’une précision scientifique (le cas le plus flagrant étant bien sûr Les Montagnes Hallucinées) : « […] c’est l’expression du dicible qui fait sens en exposant sa tâche paradoxale : dire l’impossibilité de dire, et sans cesse tenter de dépasser cette impossibilité afin d’exprimer ce qui se situe au-delà de toute description. » Ce thème reviendra ultérieurement, avec pertinence. Notons enfin que Denis Moreau incite à une réévaluation, à ses yeux très souhaitable, des récits « dunsaniens » de Lovecraft, trop écrasés par le « Mythe de Cthulhu » emblématique de l’auteur – et peut-être bien, en effet.

 

L’article de Jean Arrouye intitulé « Paragone fantastique » m’a moins parlé. Il faut dire qu’il part d’un présupposé contestable, en attribuant à Lovecraft une part prépondérante à l’écriture de « Night Ocean », en collaboration avec Robert H. Barlow ; mais il me semble qu’on en est revenu depuis… L’auteur note l’importance de l’évocation de la peinture inspirée par les rêves au début de la nouvelle (avec des références qui m’échappent totalement, béotien de moi…), thème qui figurera également au cœur de l’article suivant ; à en croire l’auteur, on peut en dériver une théorie du fantastique. Mais l’article abuse peut-être de la paraphrase… Reste cette idée de l’ambivalence de la mer, séduisante mais hostile, au point d’en devenir détestable. S’y ajoute l’impression d’être surveillé et menacé, subjective… ce qui entre peut-être en contradiction avec l’article précédent, accordant un rôle central à l’objectivation (et globalement, je m’y reconnais davantage).

 

Denis Mellier, dans « Voir la lettre, entendre l’innommable : Lovecraft et la terreur graphique », me paraît poursuivre et compléter la problématique de l’article de Denis Moreau concernant « l’indicible », ce qui me parle : « il n’y a donc pas, au final, d’indicible dans les récits de Lovecraft mais une dépense hyperbolique qui, en créant une déflation de la saisie possible par l’écriture, dans le même temps, lui offre ses conditions de possibilité. » L’auteur insiste notamment sur le procédé de l’ekphrasis, qui, bien loin d’afficher un caractère proprement indicible, est au contraire, au sens antique, une description extrêmement poussée et précise ; l’auteur relève que Lovecraft emploie régulièrement ce procédé dans son sens moderne, pour la description de tableaux, de statues, etc., qui acquièrent ainsi une fonction médiatrice (ainsi, pour l’exemple le plus flagrant, dans « Le Modèle de Pickman », au cœur de l’article). Cet article, par ailleurs, est peu prou le seul à creuser un peu la comparaison entre Lovecraft et Tolkien, en traitant des langues imaginaires : si Tolkien, le philologue joueur, est connu pour cet aspect de son œuvre, ce n’est pas le cas de Lovecraft ; lui aussi emploie bien des mots voire des sentences essentiellement autres, mais sans le moindre aspect de construction à proprement parler – aussi ne peut-on en fait parler pour lui de création de langues imaginaires ; les éructations en « r’lyéhen » ont une tout autre fonction, où l’essentiel est justement que le sujet ne comprend pas – il est avant tout un auditeur. Il s’agit alors d’opérer une figuration, une littéralisation : chez Lovecraft, la langue imaginaire n’offre pas d’aperçus du monde offerts à la compréhension via la communication ; chez lui, on bute sur la langue autre, et tout autant sur sa représentation dans le texte, sur son image : on débouche ainsi sur l’aphasie, qui est non-compréhension et non-communication…

 

Avec l’article de Liliane Cheilan, « L’Indicible dessiné : Alberto Breccia et Erik Kriek, deux versions de ʺThe Shadow over Innsmouthʺ », on commence à s’éloigner de l’œuvre de Lovecraft à proprement parler pour envisager sa postérité au travers des adaptations – tout en perpétuant le questionnement central de « l’indicible » lovecraftien, décidément un thème important de ce demi-dossier (et ça me parle). L’auteure compare donc deux adaptations en bande dessinée du « Cauchemar d’Innsmouth », que tout oppose : celle de l’Argentin Alberto Breccia dans l’extraordinaire Les Mythes de Cthulhu, et celle du Néerlandais Erik Kriek dans L’Invisible et autres contes fantastiques. Ce qui implique bien sûr de poser la question de l’adaptation, d’autant que les formats employés par les deux dessinateurs sont autrement courts, par rapport à la longue nouvelle de Lovecraft ; ils en livrent forcément des lectures personnelles, tournant autour de cette idée essentielle : abréger, c’est choisir (et magnifier aussi). Je préfère nettement, pour ma part, l’approche de Breccia, qui me paraît plus pertinente et débouche sur une esthétique unique, en multipliant les techniques pour figurer ce qui ne devrait pas l’être, mais l’article fait assurément ressortir la manière dont Kriek a pensé son adaptation plus « classique » – elle aussi murement réfléchie, et sans doute très défendable. J’ai trouvé dommage, cependant, que l’article se focalise tant sur le tout début et la toute fin du récit, par contre, évacuant tout ce qui se trouve entre les deux… C’est intéressant, mais il y aurait sans doute matière à bien plus de développements.

 

Quelque chose d’un peu différent, maintenant, avec l’article de David Roas intitulé « Le Jour où Cthulhu a traversé les Pyrénées : les débuts de la réception de Lovecraft en Espagne » : c’est, clairement, une première ébauche d’une étude à poursuivre, et qui est essentiellement consacrée aux fictions – surtout les œuvres mêmes de Lovecraft, mais aussi d’autres qui s’en inspirent, qu’elles soient littéraires ou cinématographiques ; la critique, en comparaison, est assez peu représentée – même s’il y en a, dont une préface importante de Rafael Llopis en 1969 (traduite plus tard en anglais dans Lovecraft Studies, le fanzine à Joshi ne se privant bien sûr pas de la trouver autrement plus pertinente que tout ce que Derleth avait pu écrire sur le sujet…). Je relève que les débuts de Lovecraft en langue espagnole ont eu lieu en Argentine, avec une revue reprenant des récits de Weird Tales, qu’il était parfois difficile de se procurer en Espagne, mais elle a pu avoir son influence. Il est toutefois amusant de noter que, en Espagne même, on a trouvé une nouvelle d’inspiration lovecraftienne (et revendiquant ce fait même dès son titre), signée Joan Perucho, avant même la moindre traduction de Lovecraft – on peut donc supposer que son nom était déjà connu malgré tout. Peut-être y a-t-il eu aussi une influence des traductions françaises, un peu antérieures, en Présence du futur ? L’auteur parle lui aussi des « collaborations » avec Derleth, ce qui se justifie davantage dans le contexte de cet article, là où c’était totalement hors-sujet dans les précédentes occurrences, mais il prend soin de mettre lui-même les guillemets… On comprendra nettement moins qu’il parle de « Belknap Long » et « Ashton Smith », ce qui renvoie sans doute à la maladie française consistant à parler de « K. Dick »… Mais passons. Bien sûr, ce sujet me dépasse largement, mais m’intéresse néanmoins – il y a sans doute beaucoup de choses à retirer de ce genre de considérations sur la réception internationale de Lovecraft. Dommage, cependant, que l’article en l’état donne autant l’impression d’une simple ébauche… En même temps, dans ce format, c’est sans doute compréhensible.

 

On revient aux adaptations pour un ultime article de la partie lovecraftienne du dossier, avec Gilles Menegaldo, pour « Lovecraft à l’écran : adaptations, hommages, réécritures ». C’est un article un peu déconcertant de par sa structure très aléatoire, au point de donner une impression de brouillon… Les difficultés inhérentes à l’adaptation de Lovecraft (et notamment à la figuration, bien sûr) sont évoquées, mais assez rapidement. On envisage brièvement quelques films assez récents (dont The Call of Cthulhu d’Andrew Leman), mais pour remonter bien vite à Roger Corman pour The Haunted Palace (d’après L’Affaire Charles Dexter Ward). Mais l’article se consacre pour l’essentiel à John Carpenter, avec des éléments (très brefs) sur Fog, un peu plus sur The Thing, un peu plus encore sur Prince des ténèbres, enfin et surtout, beaucoup plus longuement et avec une grande pertinence, sur L’Antre de la folie. Il va de soi que tout cela, même avec ce côté brouillon difficilement défendable, est un bon million de fois plus utile et pertinent que la drouille à Pelosato

 

Après quoi l’on passe (déjà ?) à la seconde moitié du dossier, consacrée à Tolkien. C’est le spécialiste français Vincent Ferré qui l’introduit, avec un très bref article intitulé « J.R.R. Tolkien et (l’)Europe » : pourtant, cette présentation n’est finalement guère liée à la revue… On y trouve pour la forme une très vague référence à Lovecraft, mais seulement parce que c’était un auteur que prisait Christian Bourgois, l’éditeur de Tolkien en France. Quelques éléments sur l’hostilité de l’auteur au nazisme, enfin – peut-être pour dédouaner d’emblée Tolkien des imbécillités que certains ont pondu sur son œuvre…

 

Suit « Ne perdons pas Frodo de vue : entretien avec Verlyn Flieger ». Sauf qu’il s’agit en fait d’un montage de questions et réponses piochées dans trois entretiens… ce qui explique sans doute le caractère décousu du résultat, qui aborde beaucoup de thèmes, mais sans les développer suffisamment. Notons quand même l’idée d’un Tolkien pas seulement « romantique » et attaché à un passé illusoire, comme on se le représente souvent, mais aussi moderne par certains aspects, voire post-moderne dans son rapport à l’écrit.

 

Un début en demi-teinte, donc… Mais la suite est autrement bien vue. Isabelle Pantin livre tout d’abord « Le Conteur en Janus Bifrons : le double courant du temps dans la création de Tolkien ». L’auteure s’intéresse au caractère chronologique de la création de Tolkien, partant des mythes les plus anciens, puis avançant progressivement vers un futur indécis et prenant de plus en plus d’ampleur, jusqu’à opérer progressivement le passage du mythe à l’histoire ; or Tolkien, comme ses personnages souvent, ne savait sans doute pas où il allait… Mais c’est en même temps un auteur « rétrograde », au sens où il lui fallait toujours revenir en arrière pour assurer la solidité et la cohérence de sa création mythologique. Des problèmes sont en effet apparus, nécessitant une révision, notamment dans la cosmologie fantasmée (la Terre plate, par exemple). Se pose aussi régulièrement chez lui le problème de la transmission des récits les plus antiques. Mais il en débouche une permanence du passé, à travers ce jeu sur les sources – l’auteur lui-même étant au cœur du phénomène. On interroge du coup son rapport au temps – Tolkien était intrigué par l’éventualité philosophique d’une coexistence du passé, du présent et du futur ; ce qui suscite un complexe débat dans The Notion Club Papers (roman inachevé que j’aimerais bien lire un jour – plus globalement, j’aimerais bien que Christian Bourgois poursuive enfin l’édition de « L’Histoire de la Terre du Milieu »…), avec pour corollaire un questionnement du rapport à la création de fiction, et notamment aux rêves couchés sur le papier, s’émoussant nécessairement au passage (ici, on aurait peut-être pu tenter la passerelle avec Lovecraft ?).

 

Suit un long article de Damien Bador, « J.R.R. Tolkien et Georges Dumézil : la linguistique au service de la mythologie ». On a plusieurs fois noté que l’idéologie tripartite qui a fait l’objet de bon nombre des recherches de Dumézil pouvait s’appliquer à des récits de Tolkien (un exemple : les trois peuples des Elfes). Ce n’est cependant pas une influence d’un auteur sur l’autre (Tolkien a entamé son « Légendaire », avec plusieurs occurrences de cette répartition fonctionnelle, durant la Première Guerre mondiale, tandis que Dumézil ne commencera véritablement à écrire à ce sujet que durant les années 1930 ; par ailleurs, Tolkien n’a semble-t-il jamais cité Dumézil). Par contre, les parcours étonnamment similaires à certains égards de ces auteurs peu ou prou contemporains, et tous deux des universitaires respectés, peuvent expliquer que des intérêts communs pour les questions linguistiques et de mythologie comparée aient abouti à des questionnements ou formulations d’un même esprit – en réhabilitant à certains égards la mythologie et en usant certes toujours de la linguistique, mais sans en faire nécessairement un principe primordial expliquant tout (voire le contraire ?) ; ce qui relativise peut-être le rôle crucial de la création de langues dans le « Légendaire », quoi que Tolkien lui-même ait pu en dire ? À terme, bien sûr, ce dernier devenant parallèlement un auteur de fiction tandis que Dumézil reste un chercheur, la comparaison entre les deux parcours ne peut se prolonger indéfiniment… encore qu’une citation de Dumézil, dans des entretiens tardifs, n’exclue pas la possibilité qu’il se soit trompé, et que ses travaux, en définitive, deviennent des sortes de « romans » ! L’article est intéressant, globalement, même si ma méconnaissance de Dumézil ne me permet sans doute pas de l’appréhender au mieux. Par ailleurs, peut-être la dimension comparative aurait-elle pu être plus poussée ? Au final, on a bien plus des vies parallèles qu’autre chose, là encore… Mais sans doute n’est-ce pas le propos de cet article, qui tient peut-être plus de l’introduction à une problématique complexe que de la recherche de pointe, domaine de spécialistes, qui n’aurait pas vraiment trouvé place dans cette revue.

 

Paul H. Kocher, dans « Le Peintre, l’écrivain et l’arbre des contes : à propos de Feuille, de Niggle », se livre à une étude du texte largement allégorique et autobiographique qu’est le conte « Feuille, de Niggle », mis en rapport avec la théorie contenue dans l’essai « Du conte de fées » (les deux textes ont été associés par Tolkien lui-même pour la publication anglaise, et figurent ensemble en français dans Faërie et autres textes). Le rapport du texte à la situation de Tolkien, confronté aux Montagnes lointaines de son « Légendaire », est notoire ; on y trouve cependant d’autres éléments à relever, ainsi dans la dimension chrétienne du conte (ressortant en partie d’emprunts au théâtre médiéval anglais), et, au-delà, l’idée de « subcréation » nécessairement liée à un contexte plus vaste et par essence réaliste, l’entreprise artistique devant cependant exprimer une sorte de vérité supérieure, une réalité idéale (au sens platonicien) dont elle est nécessairement reflet, prise en bloc ou dans ses parties. Dans l’aspect autobiographique, on relèvera plus particulièrement le pessimisme de Tolkien quant à la réception de son œuvre, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, anticipant sur quelques bêtes accusations dont sa fantasy ne manquera pas de faire les frais ultérieurement (l’idée de la réception est cependant très importante, et a d’autres conséquences, en débouchant sur la collaboration, d’une certaine manière, entre l’artiste et son public – ici le peintre Niggle et son voisin Parish)…

 

Anne Besson, dans « Tolkien et la fantasy, encore et toujours ? Légitimations croisées, filiations contestées », s’intéresse aux éléments sous-jacents de l’identification de Tolkien au genre fantasy. L’article s’ouvre sur des notions sociologiques (avec notamment du Bourdieu dedans), tournant autour de la « légitimité » et de la « légitimation ». Tolkien constitue, au sens le plus strict, un « prototype », mais la fantasy existait avant lui, dans une double entreprise, avec une version britannique notamment marquée par William Morris et Lord Dunsany, et une version américaine plus populaire et née dans les pulps : on évoque bien sûr Robert E. Howard, mais aussi Lovecraft (à plus ou moins bon droit en ce qui me concerne, les récits « dunsaniens » de Lovecraft s’inscrivant plutôt dans le modèle britannique, tandis que le « cycle de Randolph Carter » ne relève à mon sens pleinement du genre que dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, qui ne sera publié qu’après la mort de l’auteur), ainsi que Catherine L. Moore et Fritz Leiber (mais, étrangement, pas Abraham Merritt ou Clark Ashton Smith ?). Ultérieurement, pourtant, et surtout à partir des éditions de poche américaines, Tolkien et le genre fantasy en viennent à s’identifier et à se renforcer mutuellement – le succès du Seigneur des Anneaux permettant de revenir sur des œuvres antérieures, puis suscitant des reprises sous influence : l’auteure cite Terry Brooks, Raymond E. Feist, Tad Williams, Robin Hobb – autant d’écrivains qui, systématiquement, voient leurs œuvres comparées au Seigneur des Anneaux comme modèle nécessaire (ce qui ressort notamment des quatrièmes de couverture françaises, citées) ; une tarte à la crème, mais qui s’explique dans la mesure où Tolkien, qui avait le bon goût d’être un universitaire respecté, et suscitant finalement assez tôt l’intérêt de la recherche académique, contribuait par ce seul statut à légitimer tout un genre (quand bien même les œuvres citées n’avaient au fond pas grand-chose à voir en matière d’ambitions comme de fondations – les Elfes et les Nains ne suffisent pas pour faire du Tolkien…). Aujourd’hui, c’est peut-être moins vrai, ou, du moins, à en croire l’auteure, Tolkien et la fantasy n’ont plus besoin de se renforcer mutuellement ; si elle-même a, ainsi que Vincent Ferré et bien d’autres, profité du « bruit » suscité par les adaptations de Peter Jackson (on y reviendra), elle semble croire que cet engouement médiatique a pu contribuer en fait à singulariser Tolkien et son œuvre, mieux connus et par ailleurs différenciés des films – jugés assez négativement j’ai l’impression, et notamment du fait de leur caractère « adolescent »… C’est peut-être le problème de cet article : à certains égards, je ne suis pas tout à fait aussi optimiste en ce qui concerne la réception de Tolkien, et, par ailleurs, les jugements des dernières pages sur les divertissements sus-cités ou le succès des « Harry Potter » de J.K. Rowling me paraissent un peu reproduire la « distinction » évoquée en introduction – mais il est vrai que les œuvres citées tout d’abord, « Shannara » et compagnie, pour avoir été de gros succès commerciaux, ne sont pas forcément les plus admirables dans le genre… Je trouve plus pertinente la remarque ultime sur le succès actuel de George R.R. Martin pour « Le Trône de fer », qui s’exprime en fait surtout en succès de la série qui a été tirée des romans ; mais si la critique compare inévitablement toujours Martin à Tolkien – ce qui me paraît tout à fait critiquable, oui –, c’est pour en faire une alternative (plus « adulte ») aux romans de Hobbits, dès lors jugés plus « manichéens » (quand la réalité est autrement plus complexe…). Mais, à mon sens, si cela témoigne de ce que la tendance évolue, ça illustre aussi par l’absurde qu’on n’en a pas terminé avec ce jeu des modèles et des prototypes… Notons toutefois une autre chose, qui ressort de cet article : la tendance à la « patrimonialisation » de la fantasy, témoignant sans doute d’un début, au moins, de « légitimation » au-delà du seul Tolkien – l’auteure cite, en France, les éditions des œuvres de Robert E. Howard par Patrice Louinet, mais aussi, dans un domaine sans doute bien différent, la publication des œuvres de William Morris chez Aux Forges de Vulcain.

 

Après quoi on retrouve Vincent Ferré, qui s’interroge : « Peut-on (re)traduire J.R.R. Tolkien ? De la traduction en français d’une traduction fictive écrite par un authentique traducteur ». L’article, à l’occasion de la nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux par Daniel Lauzon, traite en fait de plusieurs thématiques liées à la traduction ; l’auteur y rappelle que Tolkien, en tant que professeur de philologie, a lui-même réalisé des traductions (notamment celle de Beowulf, avec cette bizarrerie qu’est sa traduction française toute récente…), et avait bien conscience des difficultés inhérentes à cette activité, qu’il entendait cependant affronter ; il savait par ailleurs très bien que Le Seigneur des Anneaux (on n’y insiste guère, mais Vincent Ferré rappelle au passage que le roman est censé être lui-même une traduction, thème plus détaillé dans son Lire J.R.R. Tolkien), notamment, susciterait bon nombre de difficultés pour être transposé dans une autre langue, a fortiori indépendante des sources germaniques du vieil anglais, et il avait lui-même rédigé une sorte de « guide » destiné aux traducteurs – mais qu’on a plus ou moins pris en compte… On a depuis longtemps souligné le caractère régulièrement fautif de la traduction française originale, réalisée dans les années 1970 par Francis Ledoux, qui n’a pas toujours su rendre avec la précision nécessaire, à la fois la cohérence essentielle de l’univers tolkiénien, mais aussi la richesse et la variété de sa langue, combinant, au-delà des nombreux noms propres et néologismes par essence problématiques, en une même œuvre et avec pertinence, le langage le plus soutenu, voire archaïque parfois, et la familiarité bonhomme du jardinier Sam Gamegie, avec une infinité de nuances entre les deux, comprenant même des cas à part (comme celui de Gollum, avec son parler qui lui est propre). Il ne s’agit pas forcément de taper sur le traducteur originel, qui ne disposait pas des outils parus ultérieurement, la recherche ayant considérablement progressé depuis, à mesure que les œuvres non publiées du « Légendaire » émergeaient des cartons… Mais Vincent Ferré multiplie les exemples, justifiant dès lors les choix de Daniel Lauzon. Ceux-ci, la plupart du temps, sont bien défendus, et paraissent justes (encore que l’on soit à l’occasion tenté d’y voir de simples détails, mais les détails sont sans doute fondamentaux dans l’esprit de Tolkien) ; pourtant, ils ne m’emballent pas toujours… Peut-être parce que je suis conditionné par ma première lecture, certes – c’est même probable. Mais certaines solutions, outre que leur précision (les justifiant) puisse déboucher sur une relative inélégance en français, me laissent parfois perplexes – mais sans doute est-ce la faute à mes yeux de béotien… Par exemple, quand on fait remarquer que la traduction de Francis Ledoux, à un moment, parlait de « cousins à la mode de Bretagne », il y a effectivement un problème de cohérence, la Bretagne n’ayant rien à faire là (ni ailleurs) (pardon) ; mais j'avais tiqué sur le remplacement par « cousins germains ou issus de germain », à tort (on m'a signifié l'étymologie)… Il y a certes des changements autrement importants : ainsi, il fallait bien abandonner « Dieu sait que… », le Dieu unique des chrétiens n’étant pas à sa place ici (en dépit du catholicisme de l’auteur, qui s’exprime bien dans son « Légendaire », mais de manière plus essentielle dans Le Silmarillion). Les exemples abondent… La précision du travail de traduction porte aussi sur les jeux de répétitions – question extrêmement complexe (et qui passe sans doute bien au-dessus de la tête du lecteur lambda tel que moi, qui ne se rend probablement compte de rien), et il en est d’autres encore… Mais certains « pièges » sont sans doute insolubles – ainsi, par exemple, de la forme de politesse, qui rend on ne peut plus différemment en anglais et en français, où le tu/vous devient d’une certaine manière handicapant ! L’article est riche et fondé, mais sa dimension quasi « promotionnelle » peut donc laisser malgré tout un brin perplexe….

 

Puis on passe au cinéma. Daniel Tron, dans « Les Voyages inattendus du Seigneur des Anneaux au cinéma », un article assez long, se penche sur les difficultés inhérentes à l’adaptation d’une œuvre aussi ample que Le Seigneur des Anneaux (et tout particulièrement aux questions de rythme). Il y a eu des projets très tôt, le premier – via Forrest Ackerman – ayant même suscité une réponse de Tolkien, prêt à laisser faire un film (les droits ont d’ailleurs été vendus sans limite de temps, une bizarrerie), mais commentant très négativement le script qu’on lui avait soumis… Sans doute ne faut-il pas y voir un auteur acharné dans la défense de son (gros) bébé : il avait conscience que des coupes étaient sans doute nécessaires dans le cadre d’un projet pareil ; mais préférait justement l’élision pure et simple à la dénaturation des personnages et du sens du roman, flagrante dans le projet qu’on lui avait soumis (il insistait par ailleurs sur le fait que Le Seigneur des Anneaux n’était pas une « trilogie », mais un unique roman, dont le découpage en trois tomes n’était justifié que par les nécessités de l’édition ; la seule division qu’il reconnaissait était celle, de son fait, en six livres ; par ailleurs – question plus complexe et interrogeant la grammaire propre au cinéma –, il ne croyait pas aux vertus du montage parallèle, préférant envisager d’un côté la Guerre de l’Anneau, de l’autre l’odyssée de Frodo et Sam, séparément – ici, sans doute, les mœurs ont bien changé, le cinéma ayant considérablement évolué depuis…). J’ai ensuite découvert le script ultra-hippie de John Boorman, et, avec tout le respect que j’éprouve pour ce grand réalisateur, il est heureux que son projet n’ait jamais été tourné (c’est bourré d’idées de scènes à la con, avec de la mystique à dix balles aux antipodes du roman, et qui seront recyclées avec plus ou moins de bonheur dans Excalibur et Zardoz…). Les difficultés concernant le dessin animé de Ralph Bakshi sont ensuite évoquées, mais assez brièvement. Le gros de l’article concerne bien sûr l’adaptation en trois volets réalisée par Peter Jackson – et se montre globalement positif à son égard, sans doute, même si le film, par nature, ne pouvait pas pleinement combler les attentes des lecteurs fanatiques (dont moi, probablement ; encore que j’avais considéré le premier volet comme une bonne surprise, finalement ; mais j’avais envie de hurler en sortant de la salle quand j’ai vu Les Deux Tours… même si un revisionnage ultérieur s’est finalement mieux passé ; et il y a toujours des bonnes choses dans Le Retour du Roi, oui… En fait, il faudrait peut-être que je revoie ces films, mais en version longue ?). Les aléas de la production sont évoqués, mais l’article se penche surtout sur le script, en traitant notamment des coupes les plus franches (et en les justifiant), celle de quatre chapitres du Livre I tournant autour de la Vieille Forêt et de l’inadaptable Tom Bombadil, et à l’autre bout celle des deux chapitres du Livre VI traitant du retour à la Comté et de ce qui s’y est déroulé – elles se défendent assurément. D’autres modifications sont cependant envisagées. Certaines sont toujours imposées par le rythme (le décalage de chapitres en ouverture ou conclusion, par exemple), mais il y en a de bien différentes, portant notamment sur les personnages : les gags à la con, très puérils, autour des Hobbits Pippin et Merry (mais admettons, en partie du moins) et (surtout, en ce qui me concerne, là j’ai trouvé ça vraiment affligeant) du Nain Gimli, sont plutôt critiqués (encore que le ton soit tout sauf à l’invective), de même que l’attitude ambiguë de Faramir transformé en simple obstacle sur la route de Frodo et Sam. L’auteur se montre étonnamment plus favorable à la dimension amoureuse accolée au film, via la surreprésentation d’Arwen, et les différences que sa présence entraîne chez Aragorn (avec son putain de sourire en coin ! Pourtant, j’avais été très agréablement surpris par l’interprétation de Viggo Mortensen dans le premier film…) – y voyant, à travers l’infidélité au roman, finalement un hommage bienvenu à Tolkien et au récit qu’il préférait entre tous au sein de son « Légendaire », celui de Beren et Lúthien… Mouais, pas convaincu – la dimension « faut de la romance, bordel, on est à Hollywood » me paraît bien plus prégnante en l’espèce, et ça m’avait considérablement agacé à l’époque… Par ailleurs, j’ai eu un autre souci (dans Les Deux Tours essentiellement, du coup) avec la conception de Saruman dans le film, qui ne suscite pas vraiment de commentaires ici (au-delà de la question du sort du mage blanc, forcément différent du roman puisque les ultimes chapitres sur la Comté ne sont pas repris) ; peut-être est-ce que ma lecture du Seigneur des Anneaux remonte trop loin (j’ai de toute façon l’envie de le relire, mais en anglais, depuis quelque temps déjà, et le ferai un jour), mais j’ai du mal à concevoir le bonhomme comme un serviteur zélé de Sauron… Notez que ce n’est pas le choix de Christopher Lee que je critique, hein. Quoi qu’il en soit, les films de Peter Jackson atteignent des proportions inenvisageables auparavant, et ont apporté une contribution essentielle à l’imagerie tolkiénienne (et je reconnais volontiers, avec l’auteur, que la plupart des choix visuels opérés dans la trilogie sont plutôt bien vus). Mon opinion, après cet article au ton modéré, demeure la même : ça aurait incontestablement pu être bien, bien pire ; est-ce que c’est une bonne adaptation pour autant ? Je ne sais pas… Il faudrait que je retente, à froid.

 

Gaspard Delon et Sandra Provini poursuivent la problématique avec « ʺLe Hobbitʺ de Peter Jackson : du roman pour la jeunesse au prequel du ʺSeigneur des Anneauxʺ (2001-2003) » : ici, je suis un peu embêté, cet article portant sur l’adaptation, en trois volets là encore, du Hobbit par Peter Jackson (en fait seulement les deux premiers, l’article ayant été rédigé avant la sortie en salles de La Bataille des Cinq Armées) ; or je n’ai rien vu de tout cela… J’étais un brin curieux à la sortie du premier, encore que mon expérience ambiguë et pétrie de contradictions avec Le Seigneur des Anneaux adapté par le même Peter Jackson m’incitait à la méfiance ; mais le déferlement de critiques unanimement négatives, de toutes parts, m’a dissuadé de tenter l’expérience… Peut-être me faudra-t-il pourtant, un jour, regarder tout ça – pour ma culture ou mon édification, disons… Les problèmes soulevés par Le Hobbit sont à l’opposé de ceux ayant marqué la réalisation du Seigneur des Anneaux : là où les auteurs avaient dû élaguer, il leur faut maintenant délayer – le diptyque originellement envisagé (déjà long pour un roman autrement plus bref) ayant vite été transformé en triptyque… Mais faire une trilogie à partir du Hobbit changeait forcément la donne ; ainsi que le titre de l’article le signale, la nouvelle trilogie a pris des allures de prequel du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, plutôt que d’adaptation du roman écrit par Tolkien avant même que ce dernier ait la moindre idée qu’il lui adjoindrait à terme une suite autrement monumentale… La comparaison avec la saga Star Wars s’impose. Le ton, dès lors, ne peut qu’être différent : il faut susciter une parenté entre les deux trilogies, là où les romans de Tolkien, et ce quand bien même le second constitue la « suite » du premier, sont fondamentalement différents – je ne vous apprends rien, Le Hobbit était un récit conçu à la manière d’un conte, destiné au premier chef aux propres enfants de Tolkien, et son ton léger et empreint d’humour n’a pas grand-chose à voir avec la sublime majesté et la grandeur épique du Seigneur des Anneaux… Les auteurs ont donc adapté Le Hobbit à la sauce du Seigneur des Anneaux de Jackson ; ce changement de ton s’accompagne nécessairement d’un bouleversement de la signification de l’œuvre : les auteurs décortiquent donc ces changements (dans les deux premiers films seulement, rappelons-le), montrant notamment, outre les nombreux clins d’œil assurant la continuité, comment le choix de focaliser la quête des Nains sur l’Arkenstone instaurait, plutôt qu’un parallèle, une symétrie avec Le Seigneur des Anneaux, la figure de Thorin se muant progressivement en anti-Aragorn, tandis que la compréhension de ce qu’est au juste l’Anneau (évidemment absente du roman original, où il n’avait en rien cette signification) corrompt – c’est approprié – la nouvelle trilogie… Et, étonnamment, sur le papier en tout cas, je me dis que c’est peut-être bien vu. Cet article m’incite donc, en dépit de mes préventions, à tenter le visionnage de la chose – un jour… Je n’en fais pas une priorité non plus, et redoute de souffrir le martyre le moment venu…

 

Bilan ? Globalement positif. À l’exception de quelques rares articles plus faibles (et en relevant quelques erreurs çà et là), l’ensemble est de bonne tenue, avec des textes qui, pour revenir parfois sur des lieux communs relatifs de l’analyse des deux auteurs et de leurs œuvres respectives, apportent cependant bel et bien quelque chose, et parviennent à conserver un équilibre appréciable entre la présentation des thématiques, adaptée aux néophytes curieux, et d’autres choses plus approfondies, et avec pertinence. La partie consacrée à Tolkien me paraît cependant un peu plus roborative (même si je regrette qu'elle se focalise autant sur les romans de Hobbits), là où la partie consacrée à Lovecraft, à mon sens, brille surtout dans les articles de Denis Moreau et Denis Mellier, et notamment dans le traitement de la problématique de l’indicible. Mais j’ai mentionné au début de cet article une certaine frustration, qui demeure à terme : ces « demi-dossiers », en évacuant presque systématiquement l’analyse comparée des deux œuvres, ont bien un arrière-goût de trop peu, sans doute renforcé d’ailleurs par les excursions du côté des adaptations les concluant ; en même temps, la question de l’adaptation et/ou de la continuation est sans doute un trait important chez les deux auteurs, et permet probablement, là aussi, une certaine « initiation » à l’analyse des œuvres personnelles au sens strict… Ceci ne doit donc pas dissuader de lire ce numéro d’Europe, dont la simple existence est déjà appréciable, mais qui ne s’arrête pas là. C’est tout à fait bienvenu.

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Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 6, [Sandman #57-69, The Absolute Sandman Volume 4, The Sandman Companion], illustré par Kevin Nowlan, Marc Hempel, Glyn Dillon, Charles Vess, Dean Ormston, Matt Brooker, D’Israeli, Teddy H. Kristiansen, Richard Case et Dave McKean, préface de Karen Berger, postfaces de Franck McConnell et Neil Gaiman, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1993, 1998, 2009] 2015, 408 p.

 

Où l’on poursuit Sandman, une des plus merveilleuses bandes dessinées de tous les temps, et à n’en pas douter le chef-d’œuvre de Neil Gaiman. On approche de la fin… et, à la limite, on l’atteint dans un sens avec ce sixième volume, qui constitue clairement l’apogée de la série – il reste bien un dernier tome, comportant un dernier arc (outre du matériel complémentaire), mais il s’agira alors clairement d’un épilogue ; les événements essentiels, au regard du récit, figurent bien dans ce sixième volume de l’édition chez Urban Comics (remarquable, répétons-le).

 

Il adopte d’ailleurs une forme un tantinet différente de ceux qui précèdent : jusqu’alors, chaque volume comportait plus d’un arc – ou au moins un arc, parfois disparate d’ailleurs, mais complété en outre par d’autres récits ; tandis que ce sixième volume ne comporte qu’un seul arc (avec un bref prologue), mais sans être plus court pour autant : c’est que Les Bienveillantes est (de loin ?) le plus long arc de la série, s’étendant sur treize épisodes – ou chapitres ; en effet, ainsi que s’en explique Neil Gaiman dans les toujours très intéressants commentaires qui concluent chacun de ces gros volumes, sans doute a-t-il été composé – et dans la douleur, Gaiman voyant venir la fin et sachant qu’il n’avait plus d’autre choix que de s’y mettre – d’une manière un brin différente là encore, le brillant scénariste ayant semble-t-il déjà en tête le TPB qui rassemblerait à terme ces épisodes, plutôt que la série en cours à proprement parler. D’où une ampleur romanesque significative, empruntant les méandres d’une trame complexe, pouvant donner des impressions de digressions quand tout, en fin de compte, y est bien à sa place – mais c’est sans doute là une chose qui ne peut véritablement être perçue qu’en enchaînant les épisodes, et qui avait pu décontenancer, à l’époque, ceux qui se procuraient au fur et à mesure les fascicules de la série. En est résulté cette bizarrerie qui n’en est pas forcément une : sur le moment, l’arc a parfois déstabilisé, au point même de susciter le rejet, quand il a été unanimement acclamé lors de sa reprise en recueil… Bien évidemment, pour ma part, j’ai toujours lu ce cycle en TPB, et n’ai donc pas de critère de comparaison ; mais il m’a bien, d’emblée, fasciné – même si peut-être pas autant qu’au fil des relectures, et notamment de celle-ci.

 

C’est, à n’en pas douter, un arc d’une ambition colossale : Les Bienveillantes ne se contente pas (façon de parler…) de mettre en scène l’apogée de la série ; il s’agit avant tout de rassembler de nombreux fils épars, des dizaines peut-être, y conduisant nécessairement – même si cette impression de nécessité, pour le lecteur, n’est sensible qu’après coup. C’est peut-être la difficulté essentielle de ce sixième volume, qui renvoie à des personnages ou des idées évoqués bien plus tôt – le lecteur ne peut sans doute ici que se montrer faillible : ça remonte parfois bien loin, et il n’est pas toujours facile d’établir les liens… D’autant que Gaiman, donc, et contrairement à ce qu’il avait fait dans les arcs précédents, ne s’embarrasse cette fois pas de fournir des cases de « présentation », rappelant au bon souvenir du lecteur qui est quoi et qui a fait quoi : on comprend d’autant plus que les lecteurs de la série, à l’époque, se soient parfois avoués largués… C’est d’autant plus vicieux, d’une certaine manière, que cela joue parfois sur les non-dits ; prenons un exemple : la sorcière Thessaly, que nous avions vu apparaître dans l’arc Le Jeu de soi (dans le troisième volume), joue un certain rôle ici, mais sous un autre nom ; en outre, nous « comprenons » (faut voir…) qu’elle a eu une aventure avec Dream… laquelle n’a cependant jamais fait l’objet d’un récit explicite, mais a seulement été évoquée par allusion dans Vies brèves (dans le quatrième volume), le nom de l’heureuse élue n’étant jamais prononcé ! Et ce n’est qu’un exemple, il y en a bien d’autres…

 

L’idée derrière Les Bienveillantes, à vrai dire, est peut-être celle d’une mécanique implacable – du fait de ce qui s’est produit au cours des arcs précédents (chacun d’entre eux !), des conséquences inéluctables s’imposent. Bien évidemment, la référence ultime, en l’espèce, est la tragédie grecque… Si le Destin, le frère aîné du Rêve, se dédouble à l’occasion, voire plus, demeure l’impression, inévitable au regard de l’allure même de l’Infini enchaîné à son épais grimoire, que ce qui arrive doit arriver – littéralement, c’était écrit. Rien d’étonnant dès lors à ce que le rapport entre Morphée et son fils Orphée soit aussi crucial…

 

Mais les figures mythologiques grecques essentielles – dans ce récit d’une ampleur mythologique à son tour, convoquant dieux et autres figures issus de bien des cultures fondamentalement différentes (à titre d’exemple, on y croise Loki et Odin, mais aussi Robin Bon Compère, et Lucifer, etc.) pour les transcender dans une mythologie propre – sont donc les Bienveillantes (les Euménides, qui sont plus frontalement les Érinyes, ou les Furies chez les Romains), qui sont tout autant les Parques, et sont en même temps associées au mythe plus global peut-être des trois sorcières (qu’on retrouve par exemple dans Macbeth… ou, du coup, chez Terry Pratchett, si le rendu n’est pas le même), ou de la divinité féminine aux trois aspects. La jouvencelle, la mère et la vieillarde cumulent ici les rôles : au cœur de l’histoire, leur fonction de persécutrices, de divinités incarnant la vengeance aveugle, s’accompagne ainsi de leur rapport au destin, mis en avant, presque systématiquement, dans la première case au moins de chaque épisode, où apparaît un fil – ce fil dévidé par la jouvencelle, qui est ensuite tricoté par la mère, jusqu’à ce que la vieille le coupe, mettant fin à tout ; ces cases, par ailleurs (elles ne sont certes pas les seules), jouent avec brio des doubles sens – trait récurrent de cet ultime arc – au point, à vrai dire, de constituer un procédé tenant peu ou prou du commentaire, de ce que l’on qualifie souvent (à plus ou moins bon droit ?) de post-moderne. L’astuce narrative de Gaiman, en tout cas, y fait des merveilles – plus que jamais peut-être…

 

Bien évidemment, ce fil destiné à être coupé, ici, renvoie à Morphée lui-même – je suppose, dès lors, ne pas révéler quoi que ce soit, en disant que cet arc met en scène la mort de Dream… et que cette mort, à certains égards, relève du suicide. C’est, au fond, un thème inévitable de la série – je me souviens d’un brillant camarade, il y a quelques années de cela, soulignant combien Sandman, à maints égards, était l’histoire d’une dépression… Les thèmes essentiels de la série – par exemple le changement, les remords, et les règles qui deviennent autant de prisons – n’en ressortent que davantage, sous cet éclairage particulier.

 

Mais comment en arrive-t-on là ? Nous retrouvons Lyta Hall, apparue bien plus tôt dans la série (dans le premier volume, je crois ?) ; la super-héroïne DC – qui fut en son temps, paf, la Furie, comme sa mère, ça tombe on ne peut mieux – avait vécu un temps dans le Songe avec son époux Hector, et son fils encore à naître (le temps étant aboli dans cette dimension) ; Dream l’en a sortie, quand il s’est échappé de sa propre prison, mais avec des conséquences inacceptables pour Lyta : Hector étant en fait mort depuis longtemps, elle s’en est retrouvée séparée à son retour dans le monde réel, et, peut-être pire encore, Dream a baptisé son fils du nom de Daniel, et a dit à Lyta – avec sa froideur habituelle – qu’il lui « appartenait »… Lyta et surtout Daniel sont brièvement réapparus ensuite dans l’épisode « Le Parlement des freux » (dans le volume 4). Et ils jouent cette fois un rôle essentiel : Daniel est en effet enlevé dans le premier épisode des Bienveillantes, et sa mère – très protectrice, on a eu l’occasion de le constater – sombre bientôt dans la folie. Elle a forcément sa petite idée du coupable – cela faisait des années qu’elle redoutait que Morphée vienne accomplir sa promesse/menace ! Il s’avère pourtant innocent – même si cette implication résulte bien de ses propres actes… Ceci, Lyta n’en est pas consciente – elle est persuadée que c’est Dream qui lui a volé son fils, et même, qui l’a tué (ainsi qu’on le lui fait croire) ! Sa descente aux enfers de la folie l’amènera – au terme de bien des détours en forme peut-être de refus d’obstacle – à contacter enfin celles que l’on n’ose pas qualifier de leur vrai nom, celles qui ne doivent être appelées que de quelque qualificatif en forme d’euphémisme à l’ironie lourde : les Bienveillantes, les femmes qui sont la vengeance. Celles-ci, il y a bien longtemps, avaient promis (elles n’étaient pas les seules…) de détruire un jour Morphée, qui les avait humiliées… Il ne leur manque qu’un prétexte, que Lyta leur fournira – car Lyta manipulée, bientôt, réclame vengeance… Pourtant, les Euménides aussi sont soumises à des règles, et pour s’en prendre à Morphée, elles auront recours à une autre justification, particulièrement cruelle : le Sandman a en effet commis le crime ultime, en répandant le sang de son sang, quand il a tué Orphée (dans Vies brèves), son propre fils… et qu’importe si c’était là un acte de charité, celui qu’il s’était si longtemps refusé à accomplir en vertu de ces maudites règles qui n’ont cessé d’entraîner des catastrophes ! Les Bienveillantes prendront alors le chemin du Songe, et l’issue ne pourra qu’être fatale…

 

Le Sandman ne manque pas d’en être conscient. L’arc, dès lors, quand il l’implique directement, au-delà de la dimension « enquête » (il confie à son corbeau Matthew – plus que jamais anxieux de savoir ce qui est arrivé aux précédents corbeaux du Rêve – et au Corinthien qu’il a recréé la tâche de retrouver Daniel et d’identifier les coupables), donne plus que jamais l’impression d’un homme qui règles les vieux comptes – mais pas au sens d’une vengeance en ce qui le concerne, loin de là : il s’agit, « simplement », de prendre ses dispositions… Il n’est pas seul dans ce cas – et l’on aura, au fil de l’arc, l’occasion de croiser bien d’autres personnages, en quête eux aussi, avec plus ou moins de bonheur (ainsi Rose Walker de La Maison de Poupées, qui va chercher l’inspiration en Angleterre, et y trouve le désir – littéralement d’ailleurs – et la frustration, ou encore le Délire, qui a perdu le chien Barnabas, que lui avait confié la Destruction dans Vies Brèves)… Mais il s’agit bien d’un de ces arcs où le Sandman est au cœur du propos – même quand il n’apparaît pas. Et, à terme, on s’en doute, le Rêve s’entretiendra à nouveau avec son indispensable sœur aînée la Mort – en un écho définitif du brillant épisode concluant Préludes & Nocturnes (et débutant à mon sens vraiment la série, d’une certaine manière), où un Rêve plus que jamais abattu après sa libération et la récupération de ses objets magiques, autant dire d’emblée dépressif au dernier degré, et se demandant que faire et à quoi bon, se faisait secouer les puces par la Mort l’entraînant dans sa tâche quotidienne – sourire aux lèvres, toujours, pour tous ces gens qu’elle rencontre pour la seconde et dernière fois…

 

Sur le plan du scénario, il ne fait aucun doute que Les Bienveillantes est un arc brillant – au moins à la mesure des meilleurs de ceux qui précédaient, par ailleurs d’une complexité et d’une ambition encore plus foudroyantes. Mais Sandman est une BD, et se pose donc aussi la question de l’illustration… Là encore, on voit bien des dessinateurs se succéder, mais l’immense majorité des planches tenant à la trame principale (les interventions des autres dessinateurs se justifient généralement par des apartés ou interludes) est le fait de Marc Hempel, qui emploie un style à mille lieux des canons des comics emblématiques de DC et Vertigo, y compris de ce qui avait été fait jusqu’alors pour Sandman. Ce qui peut sacrément déstabiliser – j’imagine que tout le monde n’y adhère pas… Mais, pour ma part, je trouve ça brillant (là où le dessin, dans cette fabuleuse série, n’a à mon sens que très rarement constitué un point fort – encore que je sois nettement moins sévère maintenant que je ne l’étais au premier contact) : ce style à part, anguleux, à la limite parfois du cubisme (avec une certaine dimension de caricature, peut-être), est globalement très minimaliste, et pourtant – le terme revient souvent dans les commentaires – étonnamment expressionniste ; il s’accompagne d’une mise en page qui m’a fait l’effet, globalement, d’être plus sobre que d’habitude, mais cela sied tout à fait au propos. On pourrait penser, à première vue, que ce graphisme « simple » (il ne l’est bien évidemment pas, je ne parle ici que d’apparence) trancherait sur la complexité du récit, mais il l’accompagne en fait au mieux – pour un résultat étonnant peut-être, unique sans doute, et finalement d’un à-propos constant.

 

Ce sixième et pénultième tome est comme de juste brillant, amenant la série à son apogée avec une inventivité et une finesse qui achèvent de faire de Sandman un monument de la bande dessinée – une œuvre résolument à part, inimitable et d’emblée parfaite. Suite et fin bientôt, avec le septième et ultime volume, comprenant l’arc La Veillée qui conclut la série, le récit illustré par Yoshitaka Amano Les Chasseurs de rêves (lu dans son adaptation en BD par P. Craig Russell dans le tome précédent), et enfin les Nuits d’Infinis.

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Une bien étrange compagnie, de Thierry Cladart

Publié le par Nébal

Une bien étrange compagnie, de Thierry Cladart

CLADART (Thierry), Une bien étrange compagnie, Paris, L’Harmattan, coll. Écritures, 2016, 302 p.

 

Un premier roman, paru chez L’Harmattan : autant dire que, si on n’avait pas attiré mon attention dessus, je n’aurais probablement jamais été conscient ne serait-ce que de l’existence de la chose… Pour tout dire, la recommandation a été essentielle pour que je lise cet ouvrage, même dans ces conditions : au-delà de ma méfiance instinctive concernant L’Harmattan (qui n’a pas tardé, hélas, à être « justifiée »), la quatrième de couverture quelque peu maladroite n’avait pas grand-chose pour m’attirer – sans même parler de ce titre bien terne et guère à propos, à vrai dire anti-bandulatoire au possible… Mais on m’avait suggéré d’y jeter un œil ; alors pourquoi pas ?

 

Une bien étrange compagnie est pour l’essentiel un roman post-apocalyptique, qui reprend l’essentiel des codes du genre. On notera une bizarrerie, qui aurait pu singulariser le roman : s’y ajoute en effet une dimension uchronique, puisque le roman suppose une terrible épidémie (due au mystérieux virus Wang) à l’aube des années 1950 – et c’est aussi le cadre temporel de l’action à proprement parler, qui débute en 1951 pour s’achever en 1953. Sans doute y avait-il là matière à quelque chose d’intéressant – sans même s’arrêter à Fallout, référence instinctive en la matière, qui use bien de ce principe de base, mais en le mêlant d’un certain rétrofuturisme qui change encore la donne (rien de la sorte ici). Le problème est que, en fin de compte, le roman ne joue guère de cette dimension, peu ou prou insensible quant à l’ambiance, et aux implications, au-delà, finalement très limitées – à moins de considérer que les apparitions, vers la fin, de Staline et Beria en guest-stars suffisent à justifier le procédé ; j’en doute…

 

La dimension post-apocalyptique est autrement essentielle. Nous avons donc ce virus Wang qui a ravagé la planète – mais en laissant en vie quelques rares individus, pour des raisons inconnues ; mais sans doute y a-t-il toujours des « chanceux » (ou « malchanceux » ?) pour être immunisés à ce genre de vilaines grippes… Parmi eux, Jean – durablement marqué par le drame, et qui n’a pas manqué d’être directement affecté par les ravages de l’épidémie (sa femme Éléonore fait partie des innombrables victimes, notamment). Il se retrouve seul survivant dans le patelin normand de Saint-Benoît, où il s’est aménagé une routine (à base de recherches, notamment) qui lui permet de continuer à avancer dans un monde plus que jamais privé de sens…

 

Il y a ici quelque chose d’intéressant – pas forcément très singulier, mais plutôt bien vu : le roman, à plusieurs reprises, évoque ainsi des personnages qui se retrouvent à vivre seuls, en ermites, dans les ruines de villes désormais fantômes, qu’ils arpentent quotidiennement sans même véritablement entretenir l’espoir de rencontrer, un jour, quelque autre survivant. Au fil du roman, nous verrons d’autres cas similaires, à Bayeux sauf erreur, à Nantes enfin. Le roman, globalement, ne se montre guère habile pour ce qui est de l’ambiance (et sans doute, comme dit plus haut, n’a-t-il pas toujours tiré le meilleur parti de ce que ses présupposés pouvaient entrainer), mais, lors de ces scènes en tout cas, il parvient bien à susciter quelque chose.

 

Quoi qu’il en soit, Jean n’est pas destiné à rester éternellement seul. Un jour, un petit groupe d’individus ô combien louches déboule dans Saint-Benoît. À leur tête, un inquiétant et charismatique Moldave, Andrei ; les autres sont trois Croates, dont un certain Drago qui fait l’interface entre le patron et les larbins. À l’évidence, il ne s’agit pas là des inévitables pillards associés au genre : ce sont des professionnels, et Jean comprend bien vite qu’ils ont une mission à accomplir, aussi secrète soit-elle. Notre Français se fait tout petit, espérant passer inaperçu, mais c’est peine perdue : la petite troupe met la main sur lui. Elle n’est pas du genre à laisser des témoins potentiellement gênants derrière elle… mais, pour des raisons pas forcément très claires (le mensonge de Jean quant à sa situation y participant, mais sans convaincre), les mercenaires épargnent le « petit » Français, à la condition qu’il les accompagne sur la route. Jean n’a guère le choix, et rejoint contraint et forcé la bande – qui prend la direction de Nantes, où Andrei doit « faire quelque chose », avant de s’embarquer pour le Canada, loin de l’Europe ravagée par l’épidémie (à ceci près que nous n’avons bien sûr aucune certitude de ce que le continent américain ait été épargné, et c’est même très improbable…). Au fil de leurs pérégrinations, Jean et Andrei en viennent à nouer des liens inattendus…

 

J’ai entamé la lecture d’Une bien étrange compagnie avec un certain scepticisme, mais en voulant bien croire qu’il y avait là quelque chose qui méritait d’être lu, ainsi qu’on me l’avait affirmé. Et, je dois dire, le premier contact a été étrangement positif. Même si le roman ne joue donc guère des spécificités de son cadre uchronique, même s’il a tendance à se disperser, aussi, dans des chapitres d’exposition qui ne lui apportent pas forcément grand-chose (quelques flashbacks, notamment impliquant Éléonore, ou une houleuse séance de l’OMS), il témoigne dans ses premières pages d’une certaine ambition, passant notamment par une attention bienvenue au style. Celui-ci est sans doute bancal à l’occasion, ou globalement inégal, disons, mais ce soin dans le choix des mots est d’abord plutôt enthousiasmant.

 

Mais un problème, d’emblée, se fait sentir – qu’on pouvait supposer à la base, et il est vrai que je ne m’en étais pas privé. Dans ces premiers chapitres par ailleurs plutôt corrects, Une bien étrange compagnie souffre d’emblée d’un manque de travail éditorial – ce qui, hélas, n’a sans doute rien d’étonnant de la part de L’Harmattan, qui, de quelque manière que l’on tourne les choses, n’a sans doute rien d’un véritable éditeur, à moins de supposer que ce statut s’arrête à imprimer un texte sous une couverture… L’expression aurait dû être lissée, afin d’éviter les pains stylistiques et autres maladresses qui ne tardent guère à se montrer envahissants ; la construction aurait peut-être bénéficié elle aussi de quelques révisions occasionnelles ; et, a minima, on comprend bien vite que le roman n’a même pas été relu : les coquilles sont innombrables, et, hélas, il en va de même d’autres fautes plus ennuyeuses encore – avec notamment une concordance des temps pour le moins aléatoire, ce qui devient vite très pénible, et plombera le roman jusqu’à la dernière page, et de plus en plus… De même pour ce qui est de la ponctuation, ce genre de choses (les dialogues, presque systématiquement, se paument dans les tirets, et ça devient bien vite très agaçant, à la limite de l’illisible…).

 

Pourtant, ces premiers chapitres s’en tirent bien mieux que ceux qui suivent… En fait, le roman, non relu par « l’éditeur » à l’évidence, se scinde bien vite en deux périodes : les premiers chapitres me font l’effet d’avoir été lus et relus, et travaillés encore et encore, par l’auteur lui-même – ça ne marche pas toujours, mais on y devine bien un certain soin (trait commun aux débutants, revenant sans cesse sur les premières pages ?) ; ultérieurement, hélas, ce soin n’est plus de mise : l’expression devient de plus en plus lourde, achoppant régulièrement sur de bien tristes maladresses, et sombrant régulièrement dans une affectation à la limite du pédantisme, qui nous épargnait globalement dans les premières pages, mais devient de plus en plus prégnante – impression sans doute renforcée, bien sûr, par l’appareil de notes en fin d’ouvrage, au mieux superflu, au pire agaçant d’étalage de culture malvenu…

 

L’expression est ainsi de plus en plus maladroite – contraignant bientôt le lecteur (ou en tout cas votre serviteur) à réévaluer toujours à la baisse un premier jugement éventuellement positif. Hélas, la maladresse ne s’arrête pas là – et la trame ainsi que les personnages en souffrent à leur tour, tous affectés d’autant de pénibles boulettes, qui achèvent d’éloigner le lecteur du texte. L’intrigue principale, bien faible, se tire mollement au fil de rebondissements ternes au possible, jusqu’à une conclusion en forme de « MacGuffin » insipide et tristement prévisible – mais pas moins absurde. Les incohérences abondent, que ce soit dans le plan d’ensemble, ou sous la forme de bévues plus anecdotiques, mais qui ne manquent pas de faire soupirer – prenez par exemple ces mercenaires croates qui semblent s’exprimer devant Jean, non seulement en français, mais encore dans un argot dont je doute qu’il soit bien connu dans les Balkans… Et pourquoi et comment tous les pontes soviétiques ont-ils survécu dans ces conditions, au point de toujours mener des intrigues secrètes dans un monde qui s’y prête moins que jamais ? Quant au fond, il est bien convenu – la nature humaine, le poids des circonstances, les atrocités commises au nom de l’idéologie… –, et au final desservi par tous ces pains qui empêchent de le prendre vraiment au sérieux.

 

Une bien étrange compagnie commençait plutôt bien – à même, peut-être, de constituer la bonne surprise qu’on m’avait recommandée. Mais, au fil des pages, il m’a semblé perdre de plus en plus d’intérêt… jusqu’à ce que sa lecture devienne peu ou prou un calvaire. Il ne fait aucun doute que ce roman aurait grandement bénéficié d’un véritable travail éditorial ; cela aurait-il cependant suffi à en faire un bon livre ? J’ai longtemps voulu le croire, mais, en définitive, j’en doute…

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Danse macabre, de Stephen King

Publié le par Nébal

Danse macabre, de Stephen King

KING (Stephen), Danse macabre, [Night Shift], préface de John D. MacDonald, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lorris Murail et Natalie Zimmermann, Paris, J.C. Lattès – LGF, coll. Le Livre de Poche – Fantastique, [1976-1978, 1980, 2010] 2012, 537 p.

 

Comme je l’avais mentionné en causant de Revival, assez récemment, je n’ai étrangement lu que très peu de bouquins de Stephen King depuis que j’ai commencé à tenir ce blog. C’est d’autant plus étonnant que c’est un auteur qui a beaucoup compté pour moi, et dont la production de ces dernières années n’est semble-t-il pas forcément déshonorante au regard de ses œuvres antérieures et si célèbres – j’ai notamment 22/11/63 dans un coin, dont des gens bien m’avaient dit beaucoup, beaucoup de bien, va falloir, quand même…

 

Ado, en tout cas, je le révérais. Je ne suis plus tout à fait sûr de ma première lecture kingienne : je sais que, pour quelque raison improbable et incompréhensible, son recueil de nouvelles Brume se trouvait dans la bibliothèque parentale, et peut-être ai-je commencé par là – ou par les extraits qui en avaient été tirés pour donner des petits bouquins de Librio, collection que j’ai beaucoup pratiquée ? J’en avais en tout cas lu Le Singe et La Ballade de la balle élastique… Ce dont je suis certain, c’est que le premier roman de King que j’avais lu était Shining (sous-titré étrangement L’Enfant-lumière), sans doute en raison de la célébrité du film de Kubrick, que j’avais par ailleurs vu assez gamin (et qui m’avait traumatisé comme de juste…). Mais dans quel ordre, tout cela ? Je n’en sais rien…

 

Ce dont je me souviens par contre très bien, c’est d’une anecdote assez improbable impliquant ma prof de français de troisième. J’ai peut-être déjà eu l’occasion d’en parler ici : la dame haïssait littéralement la science-fiction, sauf Robert Silverberg qu’elle adulait – son discours haineux m’a marqué au point de me faire prendre en grippe le célèbre auteur, qui n’y était pour rien, par pure opposition puérile, et il en est résulté cette bizarrerie que je n’ai toujours pas lu, des années plus tard, le moindre bouquin de Silverberg (alors que plusieurs patientent dans ma bibliothèque de chevet…). Ceci étant, à l’époque, j’étais déjà un gros lecteur, ce qu’elle ne manquait pas de savoir – et sans doute d’apprécier. Nous nous sommes retrouvés, dans des circonstances que j’ai oublié, à échanger des livres, à plusieurs reprises, même (je crois) ; je me souviens très bien, en tout cas, de quand elle m’avait prêté La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster (auteur que je n’avais alors jamais lu, même si, sauf erreur, j’en avais entendu parler notamment dans Les Inrockuptibles – oui, c’était une des époques où je lisais Les Inrockuptibles…) : ce fut une très belle découverte, très marquante, aussi ne puis-je pas totalement rejeter ladite prof dans les limbes, malgré l’anecdote sur Silverberg… et celle qui suit : quand j’ai été amené à mon tour à lui prêter un livre… Pour une raison que j’ignore, dans un contexte oublié, je lui avais justement filé Shining de Stephen King. Quelques jours plus tard, elle a fait son retour de lecture… mais pas en privé : devant toute la classe ! Et ce fut proprement une lapidation. Elle a massacré l’auteur et son livre, avec un dégoût visible, dénonçant l’infamie débordant de sang « et autres sécrétions corporelles », mentionnant enfin, comme à regret, le sperme – avec l’effet que vous pouvez imaginer devant une classe d’ados. Sur le moment, j’étais submergé par la honte – mais j’ai bien vite pris conscience que ce n’était pas en raison de ce que j’avais lu et aimé ce livre, cela relevait plutôt d’une vague confiance qui avait été aussi salement trahie ; en fait, j’en suis venu à me dire que je ne rougissais pas seulement pour moi, mais aussi pour elle, et peut-être davantage encore, pour sa haine, ses œillères, son incompréhension fondamentale d’un livre qui ne méritait certainement pas cette démolition en règles, pour de si mauvaises raisons, quand s’y trouvent tant de choses autrement plus saisissantes…

 

Le fait que King soit un auteur à succès n’était sans doute pas pour rien dans cette diatribe, bien sûr – réflexe très commun, et qui sans doute ne m’épargne pas moi non plus, à l’occasion… Mais, pour moi, en même temps, cela avait un avantage indéniable : ma petite ville, étonnamment, n’était pas un vrai désert culturel en matière de littérature – on y trouvait deux librairies plus qu’honnêtes, où je me ruinais régulièrement. Mais quand je sortais du collège, mon premier refuge, c’était les Nouvelles Galeries juste à côté, où le rayon consacré aux livres, assez peu fourni mais que j’ai beaucoup parcouru, abritait pour l’essentiel des J’ai lu (et Librio, donc), et notamment – sur le rayonnage, cela avait un effet impressionnant, les couvertures noires tranchant sur le reste – plein de best-sellers de Stephen King, aux couvertures souvent très, très gores : celles des trois tomes de Ça et des trois tomes aussi du Fléau m’ont marqué à jamais, notamment…

 

Et ce n’est sans doute pas pour rien si, à l’époque, j’ai dévoré plein de bouquins de Stephen King – qui restent associés pour moi à cette adolescence désireuse de s’affirmer, quitte pour ce faire à se vautrer dans ce que les bonnes âmes ne pouvaient qualifier que de « mauvais goût »… Peut-être, à l’époque, avais-je même envie d’insister sur cette dimension ? Façon « j’aime Stephen King et je vous emmerde »… C’est très possible. L’auteur, de toute façon, mais c’est sans doute le lot commun de ceux qui vendent, n’avait alors guère la réputation d’un « grand écrivain », et je m’en accommodais très bien. C’est pourtant une erreur ; car, au-delà du don certain du Roi pour façonner de « bonnes histoires », il ne fait maintenant à mes yeux aucun doute qu’il est bien plus qu’un « vulgaire » (allons bon…) « raconteur » : il est bien un grand écrivain. Quelqu’un qui sait manier les mots avec une aisance remarquable pour un effet optimal ; quelqu’un qui sait poser un univers en quelques pages à peine, qui sait camper des personnages authentiques en quelques lignes ; un maître de la communication des sentiments, ce qui va bien au-delà de la seule terreur associée à son nom…

 

Tenez, un autre souvenir – quelque temps plus tard, toutefois. J’étais en Dordogne, en pleine crise d’insomnie, que je comblais en lisant Jessie – là encore, quel pitch ! Concevoir un roman entier sur cette base presque grotesque a quelque chose de stupéfiant, révélant l’artisan hors-pair… Quoi qu’il en soit, à mesure que les heures défilaient, j’engloutissais les pages avec un plaisir constant. Pour « égayer » ma lecture, j’avais eu l’idée saugrenue de l’accompagner d’un fond musical – dont, du coup, je me souviens très précisément : il s’agissait du deuxième CD de la compilation Ant-Hology du label Ant-Zen (qui, à la différence du premier, louchait plus sur le dark ambient que sur l’indus), et que j’avais mis en boucle. Au bout d’un certain temps, le sommeil me gagne enfin, insidieusement, même si je somnole plus que je ne dors… La musique et le texte se mêlent dans mon semi-endormissement… Et quand le Japonais fou Aube, trafiquant des bruits d’eau, augmente discrètement puis moins discrètement le volume, une image m’apparaît : celle de ce curieux homme, si inquiétant, cet inconnu portant une valise que l’on sait instinctivement lourde de menaces indicibles… L’homme apparaît à ma fenêtre, il l’ouvre – mais comment ? – de l’extérieur, pénètre un peu gauchement dans ma chambre, et s’approche de moi, sans un mot, tandis que l’eau se fait plus envahissante, noyant mes oreilles… Je ne sais pas si j’ai alors hurlé, mais n’en serais guère étonné. Ce souvenir est resté ; sans doute l’association entre la lecture et la musique y a-t-elle joué un grand rôle, mais c’est bien là que j’ai compris combien les mots pouvaient faire peur… Cela reste mon expérience de lecture la plus terrifiante. J’avais pourtant abondamment lu dans le genre, et pas des moindres (Lovecraft en tête, dont certains récits, comme notamment « La Maison de la sorcière », ne me laissaient certainement pas de marbre ; et, enfant, dans un tout autre genre, j’ai entendu les tambours de la Moria résonner dans ma tête, annonçant l’irrémédiable assaut…), mais jamais, au grand jamais, je n’ai eu aussi peur en lisant un livre – le souvenir de l’apparition de l’homme à la valise dans ma chambre ne me quittant dès lors plus jusqu’à la dernière page du roman…

 

Cette expérience, je ne lui connais qu’un seul équivalent personnel : ma lecture du Procès de Kafka, dans des conditions somme toute assez proches (insomnie, notamment) – quand j’ai ressenti une terrible nausée à la lecture des errances paniquées de Joseph K dans le Greffe. Un livre qui rend malade… Il n’est donné qu’aux meilleurs de susciter des ressentis pareils chez le lecteur.

 

Il y a cependant une étrangeté dans mon rapport à King : j’ai beau avoir dévoré bon nombre de ses romans, dont de sacrés pavés tels que ceux cités plus haut, j’ai toujours eu la conviction de le préférer en tant que nouvelliste. Peut-être est-ce le souvenir émerveillé de Brume, qui fut donc peut-être, ou peut-être pas, ma première lecture du maître de l’horreur ? C’est très possible… Car je me suis rendu compte que ce jugement, que je ne manquais pas de reprendre régulièrement, ne se fondait finalement que sur bien peu de lectures. Je disais priser avant tout les nouvelles de King, mais qu’en avais-je lu ? Bien peu, au fond – nombre des recueils les plus essentiels m’ayant jusqu’alors échappé. Et c’est bien pourquoi je me suis procuré il y a quelque temps de cela deux de ses recueils les plus fameux, qu’étrangement je n’avais jamais lus, mais illustrant l’art de nouvelliste de King de manière bien différente : Danse macabre, dont je vais vous entretenir aujourd’hui, et Différentes Saisons

 

Danse macabre (ou Night Shift en VO) est le premier recueil de nouvelles de Stephen King, rassemblant des textes écrits sur une dizaine d’années, dont la plupart avaient été publiés auparavant, d’abord dans des revues universitaires, ultérieurement dans des magazines plus traditionnels (et autrement influents). Quand le recueil paraît aux États-Unis, en 1978, King est déjà une star : il a publié Carrie, qui a déjà été adapté au cinéma par Brian De Palma, puis Salem et Shining, qui le seront bientôt, respectivement par Tobe Hooper et Stanley Kubrick ; c’est aussi l’année de parution du Fléau. Un début de carrière pour le moins stupéfiant… Danse macabre est pour lui l’occasion de rendre « visible » un autre aspect de son art, sa maîtrise de la forme courte. Sans doute l’auteur, encore jeune, y fait-il toujours un peu ses gammes, et nous aurons l’occasion d’y revenir ; le recueil, à vrai dire, est régulièrement critiquable, et je ne manquerai bien sûr pas de pinailler ici ou là sur tel ou tel aspect qui me convainc « moins » ; mais voilà : « moins ». Car, dans l’ensemble, c’est là une très étonnante collection qui, dépassant sans peine les quelques écueils qu’on peut y relever ici ou là, s’affirme bien vite comme un vrai modèle du genre, témoignant ô combien de ce que son auteur est un grand écrivain.

 

La préface moche et bête signée John D. MacDonald (auteur à succès qu’admirait semble-t-il profondément King), mal écrite et mal construite, laisse pourtant craindre le pire, en faisant l’apologie des seules « bonnes histoires » au-delà de la qualité d’écriture ou « style »… Peut-être, ado, vaguement rebelle et à plus ou moins bon droit comme le sont tous les ados, aurais-je adhéré au propos, mais ce n’est certes pas le cas aujourd’hui. Ce bref texte, à mon sens, dessert en fait King, en colportant d’emblée ou presque cette image de l’habile artisan n’ayant que mépris pour ce que les autres envisagent comme étant art, et bien plus « noble »… Le fait est que, déjà à l’époque, King écrit bien mieux qu’on n’a longtemps voulu le dire… et probablement bien mieux, au passage, que ce préfacier – à se fonder sur cet unique texte tout du moins, que j’ai trouvé profondément désagréable, en plus d’être malvenu.

 

L’avant-propos de Stephen King lui-même est autrement plus intéressant, consistant en une réflexion, vue de l’intérieur, sur le genre horrifique et ses implications – passant notamment par le mépris affiché de certains critiques pour ces textes évoquant à les en croire un conducteur voyeur et avide de sang et de douleur, ralentissant à proximité d’un accident… « Sang et autres sécrétions corporelles… » Mais King ne voit en fait aucun inconvénient à ce qu’on l’envisage de la sorte ; il y discerne, et à bon droit, une dimension essentiellement humaine, et sans doute bien plus riche de connotations que le vague dégoût qu’on ne manque pas d’exprimer par réflexe à l’égard de ce comportement « bassement matériel »… Il y cite par ailleurs bon nombre d’auteurs, dont certains sans doute peuvent être vus comme des influences (Lovecraft inclus), mais aussi d’autres correspondant à une conception large du « fantastique » (on dirait sans doute plutôt « imaginaire » aujourd’hui et chez nous), relevant en fait davantage de la science-fiction ou de la fantasy (Tolkien y figure à plusieurs reprises, par exemple).

 

Une chose m’a cependant inquiété dès ce paratexte : j’ai eu l’impression d’une traduction (par Lorris Murail et Natalie Zimmermann) parfois très lourde… On a souvent dit que King n’avait guère été gâté par ses traducteurs dans la langue de Guillaume Musso, et tout récemment encore (beware the Nadine), et j’ai craint que ce soit aussi le cas pour ce recueil… Mais, heureusement, ces préventions plus ou moins fondées ne se sont pas vérifié au cours des nouvelles. Ouf. Détaillons donc par le menu, et dans l’ordre.

 

Le recueil s’ouvre sur « Celui qui garde le ver », que je n’ai pas relu cette fois, puisqu’il s’agit de la traduction de « Jerusalem’s Lot », que je venais tout juste de lire dans l’anthologie Tales of the Cthulhu Mythos « révisée ».

 

J’ai donc commencé par « Poste de nuit » (« Graveyard Shift ») : la nouvelle prend place dans une usine glauque, où des employés se voient accorder une rémunération supplémentaire à condition de participer au nettoyage du sous-sol, fort propice à la terreur – tant il est d’une puanteur fétide, d’une obscurité angoissante, et lourd de menaces indéfinies, quand bien même on s’inquiète au premier chef de ce qu’il est envahi par des rats d’une taille étonnante et qui n’ont certainement pas peur des humains… La nouvelle bénéficie surtout de son ambiance prolo-sordide, avec des personnages esquissés en quelques traits à peine mais bien suffisants pour leur donner de la chair – un aspect essentiel de l’art du Roi ; le personnage point de vue, tout ouvrier qu’il soit, n’en est pas moins, aux yeux de son contremaître, un « intellectuel »… et la relation entre les deux hommes virera au cauchemar lors de cette excursion chthonienne. La nouvelle n’a sans doute rien d’un chef-d’œuvre, mais témoigne d’emblée de l’art de Stephen King pour poser rapidement une ambiance et susciter bien vite de délicieux frissons. On notera par ailleurs que la nouvelle soulève bien plus de questions qu’elle n’offre de réponses, mais c’est très bien comme ça.

 

« Une sale grippe » (« Night Surf ») est une nouvelle aux allures de fragment – débutant sur une attaque en force, mais sans véritable conclusion – sur un groupe de jeunes gens errant sur une plage, dans un monde ravagé par une très vilaine grippe ; et peut-être même sont-ils les seuls survivants ? Mais pour un temps seulement… On pense forcément au Fléau (qui paraît la même année que Danse macabre) mais sur un format tout autre, et plus que jamais centré sur les personnages, à bout de nerfs, et leurs relations tendues autant que désespérées. Ce qui fonctionne bien.

 

« Comme une passerelle » (« I Am the Doorway ») est une nouvelle relativement surprenante – elle affiche une certaine dimension SF, en traitant d’un programme d’exploration spatiale (avec une dimension uchronique ?) aux conséquences imprévues. Le narrateur, astronaute revenu en pièces d’une expédition autour de Vénus, dissimule ses mains sous des bandages – convaincu qu’il est qu’une entité incompréhensible, à un moment ou un autre de son vol, a infiltré son corps, y générant des yeux extraterrestres à la perception foncièrement différente de la sienne ; le pire étant peut-être que son corps, dès lors, constituerait une « passerelle », permettant à ces intrus d’agir sur ce monde humain qu’ils ne peuvent que juger incompréhensible et, en conséquence, répugnant… Une nouvelle riche, où le background initial cède peu à peu la place à une forme d’horreur psychologique – bien vite illusoire cependant : après tout, le lecteur sait, à l’instar de l’astronaute lui-même, que ce qu’il dit est la pure vérité, n’est-ce pas ?

 

On passe à « La Presseuse » (« The Mangler »), nouvelle qui me laisse profondément perplexe… Le fait est qu’elle ne manque pas d’efficacité, et se montre joliment horrifique à la base – l’histoire de cette machine industrielle qui semble s’animer et avoir soif de sang, dans les premiers temps du moins, ne laisse pas indifférent. Le problème… c’est que les personnages en viennent très vite (et sans doute beaucoup trop vite) à supposer que la machine est littéralement possédée. Ce qui les amène bientôt à concocter un rituel d’exorcisme parfaitement délirant… Il est heureux, sans doute, que (SPOILER !) ce rituel s’avère foireux si ce n’est pire, mais cette nouvelle, d’ici-là, exige beaucoup trop de ma suspension volontaire d’incrédulité – je n’y crois pas ; dès l’instant que le flic et son pote le professeur d’anglais se mettent à tripper sur le sang de vierge, les sabots de chevaux et la mandragore, je ne peux plus suivre, je ne peux m’empêcher de trouver cela beaucoup trop ridicule… Je suppose que King souhaitait délibérément user de cette impression de corde raide, toujours à deux doigts de sombrer dans le grotesque achevé, et probablement non dénuée sans doute d’un certain humour noir, mais je trouve que ça ne fonctionne pas – malgré quelques belles scènes d’horreur, avec des vrais morceaux de gore, et une angoisse miraculeusement perpétuée au milieu des bêtises magiques. Le thème de l’objet hanté est sans doute relativement commun chez King – ça m’a fait penser à Christine, par exemple (mais le film de John Carpenter, je ne suis pas certain d’avoir lu le bouquin, je ne crois pas – on m’a signalé, en tout cas, que le contexte et l’histoire de « hantise » étaient en fait bien différents), mais, ce que je parviens à gober avec satisfaction et jouissance dans Christine (qui s’embarrasse nettement moins d’explications saugrenues, faut dire – le film, hein), je me sens contraint de le rejeter en bloc ici… alors que je n’en ai pas vraiment envie, tant il y a malgré tout de très bons moments. Diantre…

 

« Le Croque-mitaine » (« The Boogeyman ») obéit sans doute à une structure très classique : nous y voyons un homme – un gros beauf bien macho et bien violent comme il faut – s’entretenir avec un psychiatre de la mort de ses trois enfants, qu’il impute nommément au « croque-mitaine », le monstre dans le placard qui fait si peur aux enfants – et pas qu’aux enfants, à en croire l’inquiétude du « patient » jetant un œil en biais au placard du bureau du psychiatre… Il est vrai que c’est là, d’une certaine manière, la plus terrible des peurs (enfantines ou pas), en raison de son abstraction même, qui la rend d’autant plus insaisissable… À partir de là, il n’y a sans doute guère de possibilités : soit l’homme est un fou et/ou un menteur (auquel cas il est peut-être le vrai meurtrier, on ne manque pas de le supposer – c’est l’approche « psychologique », je suppose), soit le fantastique se réalise, et c’est bien le croque-mitaine le grand responsable de tout ça. Je vois plutôt Stephen King (et peut-être d’autant plus, comme ici, quand il reprend des monstres « classiques » pour les adapter à sa sauce) dans la deuxième catégorie, globalement, même s’il y a sans doute bien des exceptions – ici, en tout cas, ça semble se vérifier bel et bien ; même si, bien sûr, la nouvelle joue longtemps de l’ambiguïté, essentielle, au point de fonder le récit, d’ailleurs. Jusqu’à ce que la pirouette supplémentaire à la chute, qui a probablement quelque chose de grotesque, mais fonctionne néanmoins – avec un sourire en coin –, ne laisse finalement plus de place au doute… Par ailleurs, elle n’a pas manqué de me faire penser à Lovecraft, « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », je tends à croire que ce n’est pas un hasard, même si la nouvelle n’a rien de « mythique ». Elle bénéficie en outre, au-delà, du talent de King pour la caractérisation des personnages – et peut-être plus particulièrement encore quand celui-ci est un clampin de base, tel que cet homme aux abois (qui n’en a pas moins une vie, une âme, une chair, au-delà du seul stéréotype), et qui, pour être globalement désagréable, parvient cependant à susciter un semblant d’empathie plus ou moins aisé à admettre (et parfois mêlé de haine, avec un désir inavoué pour la punition du sinistre personnage ?) : c’est bien pour ça que ça marche. Le résultat final est sans doute relativement anecdotique, mais ça fonctionne plutôt bien.

 

« Matière grise » (« Gray Matter »), ensuite, ou les dangers de la bière… Bon, ce n’est pas exactement Street Trash, hein – même si, globalement, la nouvelle m’a paru assez rigolote. Ce qui n’est sans doute pas si évident que ça, parce que, derrière cette histoire saugrenue de vieux pochards, il y a probablement quelque chose de très grave, au fond – et au-delà même du seul caractère horrifique au sens le plus courant, délibérément fantastique : le fait que ce poivrot se mue en bactérie est sans doute relativement secondaire, par rapport aux thématiques de l’alcoolisme, voire de la dépression dans sa forme la plus apathique, avec de fâcheuses conséquences dans la relation père-fils, qui baignent ce récit, perpétuellement sur la corde raide ; autant de thèmes classiques de King. En tout cas, je l’ai trouvé drôle, oui, mais tout en me disant qu’au fond il ne l’est pas vraiment, voire pas du tout… Bizarre.

 

Les deux nouvelles qui suivent, là encore, après « La Presseuse » plus haut, jouent du principe des « objets » s’animant et acquérant une conscience homicide. Dans « Petits Soldats » (« Battleground »), un tueur à gages, qui a récemment abattu un industriel, fabricant de jouets, reçoit une boîte de G.I. Joe « Vietnam », des petits soldats accompagnés d’hélicoptères qui l’attaquent bien vite ; en dépit de leur taille minuscule, ils présentent un danger à ne pas négliger – tout particulièrement ceux armés de bazookas… Assiégé dans son appartement, le tueur à gages (qui fait preuve d’un sang-froid assez étonnant, acceptant bien vite et sans faire davantage de chichis une situation par essence irrationnelle – ça reviendra dans la nouvelle suivante) livre bataille contre le régiment… et, bien sûr, ne pourra que perdre en définitive, dans une conclusion qu’on voit venir, et pour le moins grinçante. C’est amusant…

 

J’ai cependant bien davantage apprécié « Poids lourds » (« Trucks »), où des automobilistes sont contraints de se réfugier dans la boutique d’une aire d’autoroute : les camions, dont ici beaucoup de semi-remorques, se sont rebellés contre leurs maîtres humains… mais peut-être leur réservent-ils un sort pire encore que l’extermination. La nouvelle, qui a débouché sur le film Maximum Overdrive, réalisé par King lui-même et de mauvaise réputation (mais je ne l’ai pas vu), est, dans ce registre, assez efficace ; la situation de huis-clos tandis qu’une menace inconcevable rôde à l’extérieur, a pu me faire penser, chez le même auteur, à « Brume », même si avec moins d’ampleur… Et là encore, bizarrement, un peu comme « La Presseuse », la nouvelle questionne mes capacités à la suspension volontaire d’incrédulité – d’une manière troublante : le postulat de base est par essence (aha) improbable, mais je joue volontiers le jeu – sinon à quoi bon ? Pourtant, j’ai du mal à admettre certaines conséquences de ce postulat, les jugeant « invraisemblables » (ici, notamment, les camions qui communiquent avec les humains en émettant des messages en morse avec leurs klaxons)… et je me rends compte qu’il y a sans doute quelque chose d’absurde dans mon rapport tout ça, à vouloir trier l’acceptable et ce qui ne l’est pas sur des bases aussi fragiles… Bizarre. Par ailleurs, l’orientation que prend à terme la nouvelle, quand se pose la question du carburant, m’a plus ou moins convaincu au départ, mais l’essentiel est sans doute qu’elle suscite en définitive de saisissantes visions d’apocalypse…

 

Puis nous avons « Cours, Jimmy, cours… » (« Sometimes They Come Back »). La nouvelle débute assez joliment, et déploie bien vite une ambiance oppressante à souhait, un vrai régal. Nous y suivons un jeune professeur, toujours traumatisé par l’assassinat de son frère aîné quand ils étaient gamins, par une bande de voyous juvéniles. Il enseigne maintenant dans des collèges assez difficiles – une classe tout particulièrement… où des élèves décèdent, pour être remplacés par trois des voyous d’antan, pas le moins du monde vieillis. Contrairement à ce qui se produit dans certaines des nouvelles qui précèdent, le héros commence tout naturellement par douter de ses perceptions et plus généralement de sa santé mentale, même s’il est bien amené à terme, devant l’évidence, aussi invraisemblable soit-elle, à accepter le fait accompli. Jusque-là, mais en incluant cette dernière évolution, c’est proprement excellent. Mais c’est là, à mon sens, que les choses dégénèrent… SPOILER, donc : le jeune professeur se retrouve subitement avec un Traité de démonologie dans les pattes, qui a le bon goût de comporter un rituel efficace pour convoquer les puissances des ténèbres (?!), et, usant du mal contre le mal, il bannit les trois voyous, morts depuis longtemps, en sacrifiant ses index au démon. Et franchement, ça ne passe pas… Pour moi, en tout cas : là encore, je trouve que King tire trop sur la corde de la vraisemblance, même avec une base pareille – ce que j’admets par nécessité autant que par jeu, et avec un grand plaisir, dans le dispositif de la nouvelle me paraît ne pas tenir le choc de ces pirouettes plus ou moins grotesques qui la concluent. Des fois, je me dis que j’ai peut-être été trop formaté, ces dernières années, par mes lectures de Lovecraft via Joshi, toujours au mieux sceptique, sinon carrément hostile, quand la magie, les fantômes et les démons entrent en scène… Mais pas sûr : si, pour Lovecraft, cette attitude me paraît globalement fondée (attention aux excès toutefois), ce n’est sans doute pas le cas pour King, qui use souvent d’un registre de l’horreur totalement différent ; aussi, à la base, j’y accepte magie et fantômes sans souci (et même les démons, mais faut voir comment, quoi…), mais la scène du rituel m’a ici complètement bloqué, et déçu. D’autant que, dans un sens, c’est pire que pour « La Presseuse », puisque nous y voyons un type lambda, pas le moins du monde impliqué dans l’occultisme, trouver d’emblée – au supermarché du coin peut-être ? – pile ce qu’il lui faut pour invoquer vraiment Satan ?! Même en tordant le machin, par exemple en envisageant d’emblée une manipulation diabolique ayant justement pour but d’amener le professeur à ce sacrifice rituel, ou, en sens totalement inverse, en forçant une lecture « psychologique » de la nouvelle (qui me paraît à vrai dire impossible)... Non, ça ne fonctionne pas. Et c’est vraiment dommage…

 

Les deux nouvelles suivantes sont certes horrifiques, mais pas fantastiques. « Le Printemps des baies » (« Strawberry Spring »), expression désignant un phénomène météorologique similaire à « l’été indien » (un redoux trompeur laissant croire à la fin de l’hiver, quand celui-ci n’a en fait pas dit son dernier mot), traite des assassinats commis sur un campus par un mystérieux serial killer jamais arrêté, et désigné par les médias sous le nom de « Jack des Brumes » ; le narrateur s’en souvient, alors que le printemps des baies, après une longue absence, surgit à nouveau… La fin se conçoit vite, mais l’ambiance est correcte ; sans doute un texte assez mineur, cela dit (c’est semble-t-il un des plus vieux textes de l’anthologie, encore que considérablement réécrit depuis sa première publication… dans une revue universitaire – mais il y en a d’autres dans ce cas).

 

« La Corniche » (« The Ledge ») tourne autour (si j’ose dire) d’un défi sadique lancé au narrateur, un prof de tennis avec un casier judiciaire, par le caïd de la pègre dont il a eu l’imprudence de « piquer » la femme : s’il parvient à faire le tour de l’immeuble sur la corniche du dernier étage, à plus de cent mètres d’altitude, il repartira libre et riche, et pourra convoler avec l’épouse infidèle… Inutile sans doute d’en dire plus ici, et le retournement final se devine, mais sans que cela nuise au texte. Ce « truc » de la corniche se trouvait déjà plus haut dans le recueil, où c’était un élément accessoire de « Petits Soldats » – mais ici, c’est la base du dispositif suscitant l’angoisse, et avec une certaine réussite : si l’introduction en forme de conversation lourde de menaces entre le narrateur et le truand instaure bien le malaise, avec une habileté indéniable, celui-ci prend de suite une autre dimension dès l’instant qu’il s’agit d’accomplir le défi. Inévitablement, par contre, ça m’a fait penser à l’un des histoires courtes concluant V pour Vendetta

 

La suite immédiate est on ne peut plus différente. « La Pastorale (travaux des champs et des jardins) » (« The Lawnmower Man ») est un texte clairement humoristique, même si pas dénué d’aspects cauchemardesques – encore que d’un genre bien différent de tout ce qui précède ou presque : l’absurdité quasi surréaliste de la situation, le grotesque des personnages, tirent bien cette nouvelle vers le rire, sans l’ombre d’un doute ; la tripaille et l’hémoglobine n’y changent rien, participant pleinement de la plaisanterie tordue. Une simple tondeuse y est censée devenir objet de terreur, mais, si elle semble s’animer d’elle-même, ce n’est pas dans un contexte comparable aux précédentes nouvelles du recueil à base d’objets possédés – dans la mesure du moins où se trouve bien quelqu’un qui semble la diriger, juste à côté, et qui participe pleinement du délire. C’est hautement improbable, une idée pour le moins saugrenue, mais amusant… Ce n’est cependant pas le registre où King excelle.

 

« Desintox, Inc. » (« Quitters, Inc. ») ne présente pas le moindre élément surnaturel, et traite d’une méthode pour le moins drastique afin d’arrêter de fumer. Je n’ai pas été très convaincu, cette fois : si le manque du fumeur désireux de lâcher la clope mais toujours tenté au point d’en souffrir est relativement bien transmis, et si la méthode génère à l’occasion une paranoïa correcte, j’ai le sentiment que King, ici, ne va en fait pas assez loin dans l’horreur – tout se passe finalement trop bien. Sans doute s’agissait-il – c’est bien le propos, après tout – de laisser planer en l’air la menace de sanctions terribles, sans la concrétiser nécessairement, mais je trouve que ça ne fonctionne pas ; d’autant plus, peut-être, que certaines implications de l’intrigue ne sont pas suffisamment développées et « justifiées » ? Ce n’est pas forcément mauvais, mais pas suffisant…

 

« L’Homme qu’il vous faut » (« I Know What You Need ») traite d’une jolie étudiante qui rencontre un moche jour un jeune homme à l’allure incongrue, qui s’avère bientôt, sans qu’elle en prenne bien conscience, savoir toujours ce dont elle a besoin. Ses sentiments évoluent, et celui qu’elle tendait instinctivement à prendre pour un énième lourdaud de dragueur devient à terme pour elle un homme idéal dont elle tombe éperdument amoureuse… Au début, j’avais l’impression d’un texte anticipant Bazaar, roman bien plus tardif, mais c’est en fait encore autre chose. La nouvelle joue plus sur l’inquiétude que sur la peur à proprement parler. Son ambiance est plutôt appréciable, même si, une fois de plus, je trouve que King tire peut-être un peu trop sur la corde à l’occasion – notamment quand la coloc de l’héroïne prend sur elle d’embaucher un détective privé pour enquêter sur le curieux petit copain, moui… Le point de vue féminin apporte peut-être quelque chose ; la thématique de l’obsession est plutôt intéressante (et inquiétante, oui), itou pour ce qui est de la frustration (et le viol ?) ; et la nouvelle se finit étonnamment bien… Je reste quand même un brin sceptique, ça se lit très bien, mais ne m’a pas emballé plus que ça. Pour l’anecdote, on y trouve une mention totalement gratuite du Necronomicon – mais la nouvelle n’a bien sûr absolument rien de lovecraftien.

 

Tout autre chose avec « Les Enfants du maïs » (« Children of the Corn »). Un couple en grosse, grosse crise, et qui n’a rien trouvé de mieux pour y remédier que de traverser les États-Unis en voiture, s’égare sur une route paumée du Nebraska, environnée d’immenses champs de maïs (une note amusante des traducteurs dit qu’il s’agit de la « route de la Bible », traduction qu’ils ont retenue pour « Bible Belt », disant quand même que c’est la région où s’est répandue « la secte ʺfondamentalisteʺ », sic…). Le chauffeur en pleine dispute roule sur un enfant… mais découvre que « sa victime » avait été préalablement égorgée. Le couple se dirige alors vers le seul patelin à des dizaines de kilomètres à la ronde, en quête d’un agent de police, mais la petite ville semble complètement abandonnée… à moins que les enfants...? Un texte très fort, très efficace, où se mêlent des thématiques importantes, notamment le fanatisme religieux et l’enfance « monstrueuse ». King concocte avec minutie l’angoisse, qui grandit page après page de mystères, avant de lâcher toute bride à l’horreur, et d’en ajouter sans cesse de nouvelles couches, tout en donnant l’impression appréciable de ne jamais en faire trop pour autant. Je ne peux m’empêcher de trouver à cette nouvelle un certain climat lovecraftien – renvoyant pour l’essentiel au « Cauchemar d’Innsmouth » –, mais mitonné à une sauce très personnelle, voire subvertissant les thématiques originelles, et pour le mieux. Et, tant qu’à avancer des noms, ce texte m’a aussi forcément fait penser à Brian Evenson, plus tard… On peut aussi mentionner, contemporain du texte cette fois, l'excellent film de Narciso Ibáñez Serrador très bêtement titré en français Les Révoltés de l'an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?)... Quoi qu’il en soit, et au-delà des références éventuelles, j’ai vraiment beaucoup aimé ; c’est un texte brillant, probablement un des meilleurs de l’anthologie.

 

Suivent deux nouvelles en rien surnaturelles. L’enchaînement, ici, est splendide : « Le Dernier Barreau de l’échelle » (« The Last Rung on the Ladder ») est une pure merveille. C’est aussi un texte extrêmement dur, traitant du suicide (on s’en doute très vite, je ne pense pas révéler quoi que ce soit)… Le récit est bâti sur un souvenir d’enfance : le narrateur et sa petite sœur jouant à un jeu dangereux dans la grange, qui a bien failli coûter la vie de la gamine, n’en réchappant qu’en raison de la confiance absolue qu’elle vouait à son grand-frère, certaine qu’il la protègerait. L’évocation de l’enfance, et du lien unissant le frère et la sœur, est d’une belle finesse, d’une acuité dans les sentiments pour le moins remarquable, tandis que les dernières pages, avec ce lien se délitant insidieusement, sont d’une morosité douloureuse peu ou prou insoutenable… Un texte aussi fort que délicat. Le préfacier, dont le ton m’avait tant agacé, y voyait la meilleure nouvelle du recueil – c’est bien possible, même si « Les Enfants du maïs », dans un genre on ne peut plus différent, rivalise sans doute en qualité ; mais c’est surtout pour moi la démonstration, pourtant, que Stephen King n’est pas un « simple » raconteur d’histoires, aussi bonnes soient-elles, comme il semblait le prétendre (ou plus exactement il le louait pour ce seul fait). Pour susciter tant d’émotion avec tant de justesse, King se doit d’être pleinement écrivain et habile à manier les mots au-delà du seul récit…

 

« L’Homme qui aimait les fleurs » (« The Man Who Loved Flowers ») est un court texte sans doute bien plus anecdotique. Un jeune homme que tout le monde sait amoureux rien qu’à voir son expression béate va acheter des fleurs pour la femme de sa vie, Norma ; j’ai tendance à croire que ce nom précis n’a pas été choisi au hasard, mais je dis peut-être n’importe quoi… Reste que le jeune homme en question a une conception de l’amour pour le moins violente, car obsessive – on s’en doute, hein… Oui, correct, mais anecdotique.

 

« Un dernier pour la route » (« One for the Road ») a un statut un peu à part, puisque ce texte est directement lié à une œuvre antérieure de Stephen King, le roman Salem (ou Salem’s Lot en VO), dont il constitue une sorte d’épilogue. Il y a sans doute une ambiguïté dans le nom du patelin, mais rappelons que, si Jerusalem’s Lot figure dans tous ces textes, la nouvelle inaugurant ce recueil et portant ce titre en anglais (mais titrée « Celui qui garde le ver » en français) n’a pourtant absolument rien à voir avec les deux autres (j’ai beau tenter bien des contorsions, au cas où, je ne vois pas comment le contraire pourrait s’avérer vrai). La nouvelle, très référentielle, se construit lentement : nous y voyons un homme trouver refuge contre la tempête de neige dans un bar du Maine, où deux petits vieux, le tenancier et le narrateur, plus qu’un habitué, papotent à leur habitude tandis que dehors les flocons ne cessent de tomber. L’intrus – à demi gelé et par ailleurs fort désagréable – les presse de retourner neuf kilomètres en arrière, pour y sauver sa femme et sa fille, qu’il a dû abandonner dans sa voiture immobilisée par la neige pour chercher du secours. Le problème est que c’est précisément la région de Jerusalem’s Lot : la ville a beau avoir entièrement brûlé deux ans plus tôt, et avoir été laissée à l’abandon depuis, les autochtones savent bien qu’elle est toujours hantée par ce qu’ils n’osent le plus souvent pas qualifier de vampires… J’ai lu le roman il y a beaucoup trop longtemps pour juger de la pertinence de cette brève suite. À vue de nez, ça m’évoque quand même pas mal un pur « fan service », manquant d’intérêt pour lui-même… L’ambiance de tempête de neige teintée de fatalisme n’est certes pas dégueu, et l’idée de confronter le naïf conducteur du New Jersey à ce qu’il ne peut percevoir que comme les superstitions ineptes de bouseux dégénérés du Maine est plutôt convaincante, mais le texte demeure anecdotique et sans surprise – on peut néanmoins en apprécier le semblant d’héroïsme au quotidien qui caractérise les vieillards du bar…

 

Et le recueil se conclut sur « Chambre 312 » (« The Woman in the Room »), texte résolument à part là encore, en rien fantastique, et probablement pas non plus horrifique au sens où on l’entend usuellement. Nous y voyons un homme, passablement ivre – il a plus que jamais besoin de se saouler –, rendre visite à l’hôpital à sa mère affligée d’un cancer et souffrant horriblement, en dépit d’une opération supposée la soulager, mais dont l’effet secondaire de paralysie est autrement plus flagrant. Jamais sa situation ne s’améliorera, elle est sur la pente ultime… Il s’agit donc pour le bon fils d’euthanasier sa mère, ou si l’on préfère de l’assister dans son suicide. Situation assurément terrible… C’est un texte très personnel – résultant directement de l’expérience de l’auteur, ô combien douloureuse, à la mort de sa propre mère. Sa forme est déstabilisante, adaptée à la condition mentale du fils se préparant à commettre ce qu’il ne peut envisager que comme un « matricide », tout en sachant que c’est là ce qui doit être fait – quoi qu’on en dise autour de lui : les points de vue changent sans cesse, la chronologie et les temps s’emmêlent, les idées sont brusquement interrompues tandis que d’autres font surface… Formellement, l’idée, pour être bienvenue et justifiée, a un rendu plus ou moins convaincant (ici, du moins, je ne sais pas ce qu’il en est en anglais). Mais le texte reste très fort ; et sans doute sa position terminale dans ce recueil dédié à l’horreur sous toutes ses formes a-t-elle quelque chose d’une nécessité, rappelant en définitive combien la peur, l’angoisse et la souffrance n’ont pas besoin de fantômes, de démons ou même de simples tueurs pour nous affecter au quotidien…

 

Le bilan est sans appel : Danse macabre est un gros recueil brillant, sans doute a-t-il même quelque chose d’un modèle du genre. À bien des égards, King y fait encore ses gammes, recyclant des poncifs à la pelle, mais son talent ne fait déjà aucun doute, son don pour raconter des histoires et provoquer l’émotion et l’empathie sont d’ores et déjà stupéfiants, et apparaissent aussi çà et là quelques singularités augurant de son œuvre à venir – par exemple l’utilisation des machines pour susciter la peur, ça revient souvent, ou bien sûr le thème de l’enfance, avec une ambivalence victime/monstre.

 

On pourrait sans doute s’étonner de ce que je me livre en définitive à cet éloge, tant j’ai pinaillé régulièrement dans mes comptes rendus nouvelle après nouvelle… Je ne le nierai pas, sous peine de me contredire : King, parfois, en exige un peu trop de ma suspension volontaire d’incrédulité – c’est le principal souci avec un certain nombre des nouvelles du recueil. Mais il s’agit là d’une analyse à froid, après coup, bien différente du pur ressenti sur le moment, à chaud. Le fait est que ces nouvelles sont, au pire, anecdotiques, et bon nombre sont bien plus que cela, jusqu’à atteindre, pour certaines d’entre elles (disons au moins « Les Enfants du maïs » et « Le Dernier Barreau de l’échelle »), le statut envié de chefs-d’œuvre. La lecture de Danse macabre, en dépit de nombreuses failles que l’on est tenté de critiquer pour se montrer honnête, ce que je n’ai donc pas manqué de faire, reste un plaisir rare, un vrai bonheur de littérature enthousiasmante, coulant tout seul et si souvent à même de susciter les délices du lecteur captivé… Ce sont généralement de bonnes à très bonnes histoires ; mais c’est souvent aussi davantage encore. Ici, je me sens envahi par le fantôme envahissant des pubs Rozana – horrifiques en leur genre – et ne peux donc conclure autrement : combien d’autres recueils peuvent-ils en dire autant ? Danse macabre est émaillé de faiblesses, oui – et il est quand même excellent. Longue vie au Roi !

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Sandman, vol. 5, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 5, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 5, [Sandman #50-56, The Absolute Sandman Volume 3, Sandman : The Dream Hunters #1-4, The Sandman Companion], illustré par P. Craig Russell, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Alec Stevens, John Watkiss, Michael Zulli, Dick Giordano, Michael Allred, Shea Anton Pensa, Vince Locke, Gary Amaro, Tony Harris, Steve Leialoha, Dave McKean et Yuko Shimizu, préface de Stephen King, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1991-1993, 1998-1999, 2008] 2014, 384 p.

 

Sandman, suite, avec ce cinquième volume construit pour l’essentiel autour de l’arc La Fin des Mondes, que Gaiman tend à présenter comme une ultime respiration à base de ces histoires courtes qu’il affectionne tout particulièrement, avant de s’acheminer vers la fin de la série en enchaînant les récits plus directement en rapport avec la trame générale des aventures et déboires de Morphée. D’où un côté disparate (à relativiser toutefois), et l’emploi de très nombreux dessinateurs, pour des raisons que l’on détaillera plus tard. Le volume est en outre introduit par l’épisode 50 de la série, conçu pour marquer le coup (et un petit peu plus long que les autres) : il s’agit du fameux « Ramadan », très joliment illustré par P. Craig Russell, et qui est l’épisode de la série qui a connu le plus grand succès commercial, et peut-être aussi critique ; on retrouve enfin P. Craig Russell, à l’autre bout du volume, pour la mini-série bien plus tardive Les Chasseurs de Rêves, élaborée dans un contexte tout différent.

 

Commençons donc par « Ramadan », qui est le dernier des Distant Mirrors (intégrés dans Fables & Reflets) mettant en scène des chefs d’État et questionnant la politique au regard du rêve (notons que le titre, chaque fois, désigne un ou des mois) : après Robespierre (dans un épisode que j’ai tendance à juger un peu faible), Auguste (plus intéressant) et l’Empereur Norton (là, une belle réussite, mais par essence différente), trois épisodes figurant dans le troisième volume de cette intégrale, Neil Gaiman se penche cette fois sur le calife Haroun Al-Rachid, régnant heureusement sur un immense empire, au centre duquel se trouve une Bagdad parfaite. Enfin, « heureusement »… C’est à voir. Car le monarque est troublé. Nous le voyons ici convoquer, puis, résigné, mander une audience, auprès d’un autre roi, celui des rêves, afin de parachever la gloire de son règne. L’histoire, comme de juste, use des procédés et images associés aux Mille et Une Nuits pour susciter une féerie orientale sans pareille – entrant forcément en résonance avec la situation géopolitique d’alors : la guerre du Golfe… Cet épisode a été conçu différemment des autres : Neil Gaiman avait travaillé dessus sur une période plus longue, ajoutant touche après touche à son récit tout en travaillant sur d’autres épisodes plus immédiats, sachant que le n° 50 devrait être hors-normes, et s’y mettant donc à l’avance. « Ramadan » a globalement été écrit plus comme une nouvelle que comme un épisode de bande dessinée. Mais quand Gaiman a raconté ce qu’il avait pour l’heure écrit à son camarade P. Craig Russell, celui-ci lui a demandé de le laisser illustrer l’épisode – à sa manière. Aussi, Gaiman n’a-t-il pas élaboré cette fois de script précis, contrairement à son habitude – laissant la tâche de l’adaptation, pour l’essentiel, à son camarade dessinateur. P. Craig Russell s’était déjà fait remarquer pour des adaptations de contes, nouvelles et opéras, et a procédé de la même manière pour « Ramadan ». Le résultat touche à la perfection – la féerie visuelle associée aux astuces narratives qui, pour le coup, tiennent cette fois plus du dessinateur que du scénariste, aussi beau son récit soit-il, suscite un grand moment de la bande dessinée : oui, « Ramadan » a bien marqué le coup du n° 50… On retrouvera plus tard P. Craig Russell et cette manière de procéder pour Les Chasseurs de Rêves – encore que dans un contexte un brin différent, appelant quelques développements supplémentaires.

 

D’ici-là, nous avons donc l’arc en six chapitres La Fin des Mondes. Il s’agit, comme dit plus haut, d’une nouvelle et ultime séquence d’histoires courtes, mais Gaiman a toutefois pris le soin d’y insérer un liant absent des précédents arcs disparates, une sorte de « méta-récit » (encore que c’est sans doute plus compliqué que ça) « justifiant » et/ou sous-tendant les contes. Nous y voyons deux collègues de travail, sans plus de lien, un homme et une femme engagés dans un long trajet sur les routes américaines. Survient une tempête de neige (en juin ?), qui ne manque pas de déboucher sur un accident. L’homme, affligé, et la jeune femme blessée trouvent alors refuge dans une étrange « auberge », La Fin des Mondes donc, où de bien curieux personnages (on ne manque pas de repérer bien vite le centaure médecin Chiron, notamment) patientent au coin du feu, en attendant que la tempête s’achève, leur permettant enfin de reprendre leur route ; une route différente pour chacun, car la « libre maison » est à la croisée des mondes – des mondes bien réels, mais peut-être amenés à disparaître, donc… Et quoi de mieux pour passer le temps que de raconter des histoires ? Tous (ou presque…) y passeront, régalant leur auditoire, toujours ravi d’écouter un bon conte, de leurs mystères et secrets, mythes et légendes, dans des contextes ô combien différents, du plus prosaïque au plus fantasque (mais avec sans doute une préférence pour ce dernier, hein…). Dès lors, La Fin des Mondes joue ainsi des récits enchâssés (on a souvent fait le lien avec Les Contes de Canterbury de Chaucer) : Gaiman nous raconte une histoire, dans laquelle des gens racontent des histoires, histoires pouvant faire intervenir d’autres gens encore racontant encore d’autres histoires, et ainsi de suite, dans un vertige d’accumulation tenant pour partie de la mise en abyme, mais pouvant aller bien plus loin, jusqu’à une sorte de boucle de rétroaction assommant le lecteur (ébahi, ravi) de virtuosité narrative ; car, assurément, Gaiman est quelqu’un qui sait raconter des histoires – ce qui fait l’objet, tout naturellement, de la préface d’un autre grand raconteur, Stephen King… Ici, plus que jamais, la narration se fait transmission, avec tous ses mystères, la sublimant en un art suprême.

 

Les cinq premiers épisodes usent tous de la même structure : si le premier pose d’abord le cadre, chacun commence donc et s’achève également à La Fin des Mondes, un univers à part entière dessiné par Bryan Talbot, tandis que le récit qui y est narré par un client de l’auberge fait chaque fois intervenir un autre dessinateur – d’où la longue liste des participants, même si Sandman a employé dès le départ bien des artistes, se relayant sans cesse ; mais peut-être jamais avec autant d’à-propos.

 

Le tout premier de ces récits est d’emblée brillant : « Un conte de deux villes », très joliment illustré par Alec Stevens (dans un style graphique très personnel et parfaitement approprié au conte, c’est sans doute, de toutes les prestations des dessinateurs invités sur cet arc, celle qui me parle le plus, et de loin) est un très étonnant et subtil récit mêlant onirisme et horreur, ne cachant en rien son inspiration lovecraftienne (jusque dans l’emploi référentiel de l’adjectif « cyclopéen ») ; Gaiman avait d’ailleurs repéré le dessinateur dans une adaptation de Lovecraft… Une horreur « cosmique » à maints égards, donc, étrangement abstraite aussi. L’histoire angoissée de cet homme errant dans le rêve d’une ville, aussi fascinant qu’oppressant, déploie des trésors d’ambiance pour un résultat imparable.

 

Suit « Le Conte de Cluracan », illustré par John Watkiss, où nous retrouvons l’arrogant et amoral prince de Féerie déjà croisé dans La Saison des Brumes ; le personnage, égal à lui-même, aussi agaçant que fantasque, en fait des caisses pour raconter sa dernière aventure, aux accents de fantasy épique teintée de haute politique, dans un cadre urbain là encore, où la collusion entre pouvoirs spirituel et temporel suscite bien des infamies. Neil Gaiman, dans les toujours précieux commentaires concluant chaque volume de cette intégrale, se montre très sévère pour ce récit – qu’il a condensé dans un unique épisode, là où la matière aurait sans doute nécessité bien plus de place ; aussi, pour lui, ça ne fonctionne tout simplement pas. C’est possible – et il est vrai que la dimension de cape et d’épée qu’il envisageait à l’origine n’en ressort guère (en dehors d’une seule case, par ailleurs très amusante justement parce qu’elle est gratuite, le conteur lui-même s’en expliquant après coup). On admettra que, des cinq histoires narrées dans la « libre maison », c’est sans doute la moins intéressante, et celle qui marque le moins – peut-être du fait d’un manque d’âme, de personnalité, résultant de cette condensation ? Mais, pour ma part, je n’irais pas jusqu’à le considérer raté – à moins bien sûr de supposer que chaque épisode de Sandman devrait par nature être époustouflant, ce qui se défendrait sans doute… Mais ça se lit très bien, si c’est relativement anecdotique.

 

On passe bien à quelque chose d’autrement plus intéressant avec « Le Léviathan de Hob », illustré par Michael Zulli, et faisant donc intervenir à nouveau Hob, l’homme immortel déjà croisé auparavant – « l’ami » de Dream. C’est un récit maritime, riche de références sans doute – et convoquant dès la première case Moby Dick. Le secret derrière le récit n’en est guère un – on comprend bien vite ce qu’il en est du narrateur –, mais l’évocation de l’appel de l’océan, empreinte d’une liberté rêvée, à la fin de l'âge des grands voiliers, suscite de beaux moments, dont une phénoménale double page (elles sont rares dans Sandman) exprimant plus que jamais toute la démesure des mythes, telle qu’elle peut être transmise au cours d’un récit, quand le conteur emporté par sa passion emporte à son tour ses auditeurs dans son rêve…

 

« Un garçon en or », dessiné par Michael Allred, est probablement la plus étonnante des histoires narrées à La Fin des Mondes (en privé, pour une fois, et non devant l’assistance rassemblée autour du feu dans la grande salle), voire la plus déconcertante. Nous y suivons Prez Rickard, un jeune homme blondinet idéal, incarnant la politique dans ce qu’elle a de plus enthousiaste et de plus noble – destiné dès le départ à devenir président des États-Unis, et le meilleur que le pays ait jamais connu. Un personnage étonnant, qui aurait sans doute tout pour être agaçant, mais suscite pourtant une affection et une admiration de tous les instants – en tant que type-idéal d’un homme politique trop parfait pour être réel. Rien que de très logique, alors, à ce que l’évocation de son parcours emprunte au style des Évangiles… jusqu’à sa destinée hors-normes même au-delà de la mort – que tout le monde ressent sans pourtant savoir ce qu’il en est au juste –, le jeune horloger parcourant une infinité d’Amériques pour y faire ce qu’il peut pour arranger les choses… Je n’en avais pas idée lors de mes précédentes lectures, et ça me stupéfie toujours, mais j’ai appris dans les commentaires que Prez n’est pas une création de Gaiman, c’est un personnage apparu chez DC au début des années 1970… Gaiman, cependant, dans son récit diablement malin, en extrait toute la sève avec une habileté consommée. Le conte est étrange, baigné d’une irréalité bien différente des connotations usuellement associées à ce terme dans le cadre précis de Sandman, mais il fait indéniablement son effet. Je relève aussi la présence de l’improbable Boss Smiley, qui me fait l’effet d’un des personnages les plus terrifiants de la série, au coude à coude avec le Dr. Dee et le Corinthien, inoubliables monstres apparaissant dans le premier volume de l’intégrale, même si c’est d’une manière bien différente : nul gore ici, nulle horreur à vrai dire, simplement la conviction que cet être d’allure impossible (sa tête est un smiley, donc) a quelque chose de fondamentalement louche et menaçant…

 

Le dernier des grands contes narré à La Fin des Mondes (car il y a d’autres petits récits çà et là, bien sûr) s’intitule « Linceuls », et est dessiné par Shea Anton Pensa. C’est celui où la virtuosité narrative de Gaiman s’exprime le plus, aboutissant à la vertigineuse rétroaction évoquée plus haut, tant les récits s’y entrecroisent, ou, plus exactement, s’y emboitent comme des poupées russes. C’est aussi, sans doute, mon préféré de tout l’arc… Gaiman y use d’un nouveau cadre urbain, mais plus que jamais incroyable, avec la Nécropole de Litharge, ville tentaculaire entièrement dédiée à l’exécution des rites funéraires. Le don de Gaiman pour susciter tout un univers en quelques cases à peine est proprement stupéfiant. Il m’est impossible de rapporter tout ce que cette histoire contient – à supposer même que ce soit bien une histoire, car, au fond, il ne s’y passe pas grand-chose… si ce n’est que les participants, l’un après l’autre ou peut-être même en même temps, y racontent de nouveaux récits, toujours plus, dans une parabole ahurissante sur la mort et l’héritage. On y croise par ailleurs les Infinis, pour un cortège funèbre en annonçant un autre… C’est phénoménal. Je n’ai pas d’autre mot.

 

Le dernier épisode de l’arc reste pour l’essentiel dans la « libre maison », où les personnages échangent au-delà des contes – notamment parce que, quand une histoire est narrée, elle n’est pas nécessairement finie pour autant : le plaisir d’en discuter, de commenter l’histoire en elle-même (dont ses traits « masculins » ?) autant que la façon de la raconter, fait pleinement partie du jeu. Car le conte est donc transmission, mais aussi échange, et une histoire peut bouleverser au point de tout transformer. La « libre maison », parce que libre, offre des opportunités de choix inespérées, et plusieurs des intervenants ne manquent pas d’en faire bon usage… Reste, pour ceux qui la quittent enfin – après un saisissant aperçu des Infinis –, la tempête s’achevant et leur route disparaissant vers l’horizon, le souvenir des paroles échangées au coin du feu, et du pouvoir incommensurable du récit. S’y ajoute, plus ou moins consciente, cette idée merveilleuse : que nous le sachions ou non, nous avons tous quelque chose à raconter – et il y aura toujours quelqu’un pour écouter.

 

La Fin des Mondes est un arc absolument splendide. Des histoires courtes glissées dans la trame de Sandman, ce sont peut-être bien celles qui me séduisent le plus – le liant y étant pour beaucoup, transcendant les contes pour leur conférer une dimension insoupçonnée, au-delà du seul contenu et de l’art de la narration constituant « une bonne histoire »…

 

Après quoi nous avons les quatre épisodes constituant la mini-série Sandman : Les Chasseurs de Rêves, publiée après la fin de la série principale – et que je n’avais jamais lue, c’est une complète découverte. À l’origine, Les Chasseurs de Rêves n’est pas une bande dessinée, mais un récit en prose sur le Sandman, écrit par Neil Gaiman, et illustré par Yoshitaka Amano – une œuvre dont j’avais entendu parler, mais sans jamais avoir eu l’occasion de la lire, et qui est reprise dans le septième et dernier volet de cette intégrale.

 

Il s’agit d’un conte japonais (pure création de Gaiman, qui avait cependant mentionné des références fantaisistes, que bien des lecteurs auraient pourtant prises au sérieux…), traitant pour l’essentiel de la relation entre un moine bouddhiste et une renarde qui en devient follement amoureuse ; aussi, quand un spécialiste du Yin et du Yang, désireux de remédier à la peur qui le hante nuit après nuit en dépit de son immense richesse et de ses immenses pouvoirs, choisit de sacrifier ce moine qu’il ne connaît même pas pour obtenir enfin la paix que lui promettent les esprits, la rusée renarde passe un pacte avec Dream – sous forme de renard bien sûr – afin de subir la malédiction à la place de son amour impossible, en lui volant son rêve… Chose que le moine, quand il comprend ce qui s’est produit, ne peut bien sûr pas accepter. Le récit, très juste et très fin, empruntant des thèmes à l’Extrême-Orient pour les mêler d’allusions à la mythologie personnelle de Gaiman (outre le Sandman, on y croise des versions nippones de Caïn et Abel, ou encore les trois sorcières), est d’une beauté certaine, et profondément émouvant – avec sans doute quelque chose de douloureux à l’occasion, comme il va de soi, et pourtant quelque chose de plus positif en ligne de mire. La fable est saisissante, et je m’en suis régalé : faut dire, Sandman + Japon + renarde, je vois difficilement comment j’aurais pu y rester indifférent…

 

C’est donc à nouveau P. Craig Russell qui est au dessin (notons cependant les très belles couvertures de Yuko Shimizu), et, cette fois, il s’agit sans ambiguïté aucune de l’adaptation d’un récit en prose (à ce compte-là, on peut considérer que Neil Gaiman n’en est donc pas le scénariste à proprement parler) ; je ne suis pas encore en mesure de comparer le résultat avec l’œuvre initiale (que je lirai en son temps, dans le septième et dernier volume de Sandman), et ne saurais donc dire avec précision quelle est la valeur ajoutée de cette mini-série. Ce que je peux en dire, toutefois, c’est que là encore le dessinateur fait des merveilles, avec un style sobre et faussement simple, parfaitement approprié au conte, mêlant à son trait des influences nippones à la façon des estampes, pour un résultat plus que séduisant ; en fait, à titre très personnel, je trouve ce travail encore plus parlant que pour « Ramadan » (mais il est vrai que je suis nettement plus attiré par la culture japonaise que par celle des Proche et Moyen-Orient, ce qui peut assurément fausser mon jugement).

 

Ce cinquième volume est donc excellent, une fois de plus – comment aurait-il pu en être autrement ? Prochaine étape, le sixième volume, avec le long arc des Bienveillantes

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Vie de Joseph Roulin, de Pierre Michon

Publié le par Nébal

Vie de Joseph Roulin, de Pierre Michon

MICHON (Pierre), Vie de Joseph Roulin, Lagrasse, Verdier, 1988, 72 p.

 

J’ai découvert Pierre Michon avec Les Onze, très court texte (roman ? Du moins en avait-il reçu le Grand Prix de l’Académie française) qui m’avait tout bonnement fasciné – merveille d’écriture d’une musicalité saisissante dont je ne soupçonnais même pas la possibilité, et qui m’a sans doute incité à réévaluer toutes les faibles notions que je pensais avoir du style. Cette heureuse rencontre m’avait très vite incité à lire d’autres ouvrages du même auteur, ceux que j’avais alors dénichés en poche chez Folio, à savoir La Grande Beune, et Rimbaud le fils, enfin sa première publication, plus ample, Vies minuscules, à n’en pas douter un des plus beaux livres que j’ai jamais lus. Mais Pierre Michon est largement associé aux éditions Verdier, et je n’ai guère tardé par la suite à me procurer la plupart de ses ouvrages parus sous ces typiques couvertures orangées – tous très brefs… mais pas moins intimidants, à certains égards – et c’est sans doute pourquoi j’en ai retardé finalement la lecture, ayant la conviction que je les aimerais voire adorerais sans doute, mais ne saurais pas en parler.

 

C’est un des mauvais aspects de mon activité de blogueur – un qui me navre profondément, dont je perçois bien la bêtise, mais qui ne m’en affecte pas moins. Parti dès le départ sur l’idée un brin stupide – contrainte que je m’impose tout seul et qui ne rime à rien – de parler de tout ce dont je lirais, je renâcle parfois à m’engager dans des œuvres que je sens « difficiles » pour la seule mauvaise raison que j’en ai le compte rendu final en ligne de mire ; l’œuvre en question me laissant craindre, en dépit de mes envies irrépressibles de partage, que je ne parviendrais qu’à produire laborieusement un texticule inepte, ne faisant guère honneur au sujet, qui mériterait tellement mieux… À vrai dire, c’est sans doute bel et bien le cas, de manière générale – y compris pour des ouvrages théoriquement plus accessibles : je ne sais souvent pas en parler, et commets de vagues comptes rendus à côté de la plaque, hérissés parfois de mes sentiments de lecture les plus exacerbés, en bien comme en mal – le genre d’articles qui, quand par quelque hasard j’y retourne après des années de refoulement plus ou moins conscient, me font honte…

 

Pourtant, je continue – parce que cela tient de la compulsion, parce que j’aime ça, à l’évidence, et que, dans un invraisemblable sursaut d’optimisme qui ne me correspond pourtant guère, mais sans doute est-ce en fait quelque prétention de ma part, vilain trait qui fait sans doute bel et bien partie de ma personnalité, celui-là, je veux garder l’espoir de transmettre quelque chose – au moins d’intéresser un très éventuel lecteur, au-delà de ma prose maladroite, et lui donner l’envie de lire des choses qui me dépassent, mais me parlent pourtant ; peu importe alors, peut-être, si je n’en disserte que naïvement : ce qui compte, c’est bien de passer quelque chose, si possible une envie…

 

Mais parler de Pierre Michon ? C’est dur… Les quatre titres cités plus haut avaient ici fait l’objet d’un bête article, initialement destiné à un autre support ; j’avais sans doute baissé les bras pour ce qui est d’expliquer en quoi Pierre Michon est merveilleux – je me contentais peu ou prou de dire qu’il l’était, croyez-moi sur parole, et hop ! C’est sans doute assez désolant…

 

Mais, par un étonnant hasard (ou pas), c’est en fait un thème essentiel de cette Vie de Joseph Roulin, très courte encore une fois, qui fut la deuxième publication de l’auteur, et, je crois, la première chez Verdier : l’ouvrage traite largement de la valeur des choses (dès l’exergue emprunté à Claudel), et tout particulièrement des œuvres d’art – en l’espèce les peintures de Vincent Van Gogh, prisées à titre posthume, et posant la question difficile de savoir pourquoi et comment elles méritent d’être louées, et par qui sans doute, a fortiori quand l’estime de l’œuvre, dépassant les seules notions toujours relatives du goût et de la culture (les miennes, en matière de peinture, étant peu ou prou inexistantes, au passage), dépassant enfin les rapports personnels, voire intimes, à l’art (au cœur du propos cependant), ne s’exprime plus, de manière peu ragoûtante, qu’en dollars passant d’une main à l’autre, l’achat de l’œuvre, quelque part, ne différant ici en rien de l’achat d’une propriété ou d’une boîte de haricots verts.

 

Pour traiter de ce thème, Pierre Michon use d’un procédé qu’on peut supposer récurrent chez lui, qu’on trouvait déjà bien sûr dans Vies minuscules, juste avant, et qui imprègnera toujours des récits ultérieurs, dont bien sûr Rimbaud le fils et Les Onze, pour m’en tenir à ceux que j’ai lus, mais on pourrait semble-t-il en citer d’autres : la biographie littéraire, reconstitution parfois plus ou moins fantasmée (ou totalement dans le cas des Onze) car artiste d’une vie pour ce qu’elle vaut, et qui est sans doute immense, aussi minuscule soit-elle en apparence – car Joseph Roulin est bien, sans doute, aux yeux de l’histoire, un minuscule relatif – encore que doté d’une étonnante célébrité posthume, via Van Gogh tout d’abord… et via Pierre Michon ensuite ; il n’en est pas moins le sujet qui permettra, en biais, de questionner Van Gogh – géant en puissance quand se déroule le récit, colosse inaccessible à l’heure où on le lit – et plus encore de questionner, au-delà, ce qui fait l’art, et aussi, en filigrane et qui n’est peut-être pas tout à fait la même chose, ce qui fait qu’une œuvre est « bonne » (on voit bien ici tout le dérisoire de ce qualificatif…).

 

(Procédé qui, au passage, a pu donner de très bonnes choses ailleurs, et je pense ici notamment à un autre ouvrage paru chez Verdier, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, d’Emmanuel Venet, très court texte – plus court encore que celui-ci – qui n’avait pas manqué, par contamination, de m’évoquer Pierre Michon.)

 

Joseph Roulin était un facteur, à Arles puis à Marseille. C’est à Arles qu’il a rencontré Van Gogh – ou plutôt Vincent – et qu’il est devenu son ami. On le connaît aujourd’hui – avant le livre de Pierre Michon, mais on le connaît néanmoins – pour avoir fait l’objet de plusieurs portraits réalisés par le grand peintre ; qui était alors peintre, sans doute, mais pas forcément « grand », l’estime venant après, mais du moins, ce qui est peut-être plus essentiel au fond, un ami, et peut-être d’autant plus quand, confronté à ses difficultés et aux tourments d’un psychisme fragile, il en venait à chercher en d’authentiques camarades un soutien nécessaire, via une compagnie sincère ; et c’est là une relation que Joseph Roulin, parmi d’autres, ont bien volontiers entretenue avec lui, au fil des rencontres puis des lettres, jusqu’à ce que le décès ignoré de l’artiste y mette un terme – ou pas tout à fait, puisque le souvenir persiste, avec parfois des traits plus ou moins assumés de légende.

 

Sans doute Joseph Roulin n’avait-il pas grand-chose d’un critique d’art, et, quand il lui était donné de voir ce que peignait son étonnant camarade, et notamment ses propres portraits, n’y comprenait-il pas grand-chose (et je ne lui jette certainement pas la pierre, c’est aussi mon cas après tout), émettant peut-être le vague sentiment que c’était « bizarre », et gardant sans doute pour lui que ce n’était pas forcément très « joli »… Sans doute ne faut-il pas se baser sur ce fait, et sur le procédé global employé par Pierre Michon, pour en déduire une vague et bête condescendance du cultivé à l’égard de celui qui ne l’est pas – le questionnement de l’appréciation de l’art implique bien de relativiser voire anéantir les catégories instinctives que l’on peut être tenté d’établir en la matière, tant elles paraissent futiles, bien vite.

 

Et, après tout, en écrivant la Vie de Joseph Roulin, Pierre Michon grandit à sa manière la figure – sans naïveté pour autant, bien sûr, mais avec quelque chose d’un mythe : le facteur devient ainsi « prince républicain », lui qui, né sous l’Empire, adule La Marseillaise et le drapeau tricolore, encore que son attirance pour la Sociale et le portrait de Blanqui, passé, affiché sur son mur l’incitent sans doute à envisager un avenir meilleur, plus ou moins bien admis, à la seule couleur du drapeau rouge. Quant à sa barbe étonnante, au cœur de ses portraits, elle en fait bientôt quelque réincarnation d’un Assyrien idéal, ou peut-être un moujik féroce, si l’on y tient…

 

Mais nous sommes ici dans le domaine de l’image, et du mythe ; au-delà, il s’agit bien de rendre Joseph Roulin, le facteur d’Arles, pour ce qu’il était – ou ce que l’on suppose qu’il était, au gré d’une reconstitution plus ou moins fantasmée car littéraire et, sans doute, servant un propos. Son goût de l’absinthe, par exemple, n’en fait certainement pas quelque esthète décadent prisant les paradis artificiels, et la cirrhose qui l’emportera n’a rien d’un blason d’honneur. Sans condescendance, certes, mais Joseph Roulin est bien un quidam – c’est, au-delà du mythe aussi savoureux soit-il, ce qui lui confère une certaine authenticité. Sa Vie, telle que supposée, est bien celle d’un homme. Et c’est peut-être là qu’il brille ?

 

Surtout, en fin de compte, quand toque à sa porte quelque courtier en art, promettant une somme folle au facteur en échange d’un portrait de lui qu’avait réalisé son ami – sans même véritablement cacher qu’il en obtiendra bien davantage auprès de tel ou tel capitaliste de l’art, désireux à tout prix d’incorporer à sa collection le portrait du simple facteur d’Arles, au motif dérisoire qu’on lui a certifié que c’était là du grand art, du meilleur ; alors qu’au fond il serait bien en peine de dire pourquoi… Est-il dès lors si différent du quidam Joseph Roulin, sous cet angle du moins ? Et du lecteur… Mais le facteur l’emporte sur lui, ou sur eux, en définitive, parce que son sentiment n’est pas un artifice imposé par un bon goût devenant conventionnel, et même une mode – il se fonde sur un lien autrement plus authentique, sans doute. Et le « prince républicain », peut-être amusé à l’idée de ces riches « amateurs » engageant des sommes folles pour la possession de choses qu’ils ne comprennent pas plus que lui – lui qui les avait reçues comme témoignage d’une indéfectible amitié – envisage peut-être, plus ou moins consciemment, la légende qui le perpétuera bien au-delà de sa mort.

 

« Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? » La question demeure à terme, suscitant pourtant à la conclusion une litanie de possibles – où l’argent, sans doute, la « valeur » au sens le plus triste, est noyé dans l’infamie qui lui sied, laissant entrevoir bien d’autres raisons d’apprécier et de chérir, avec une tout autre noblesse.

 

Arrivé ici, j’en reviens au point de départ… J’ai essayé de parler de ce livre, mais peut-être – sans doute – n’y suis-je pas vraiment parvenu. J’ai tenté des choses… Mais, si ça se trouve, je suis une fois de plus à côté de la plaque. Ne reste plus que cet artifice un peu vain du jugement de « valeur » (tiens…) lapidaire, instinctif, inexplicable peut-être, le « croyez-moi sur parole » si dérisoire et si commun…

 

Croyez-moi sur parole : la Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon est un très bel ouvrage, où la virtuosité artistique, la musicalité des mots, leur poésie, participent d’un propos fort et touchant et juste – un propos de « valeur ». C’est admirable.

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