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Ashes and others, de H.P. Lovecraft & divers hands

Publié le par Nébal

Ashes and others, de H.P. Lovecraft & divers hands

LOVECRAFT (H.P.) & divers hands, Ashes and others [Crypt of Cthulhu, vol. 2, No. 2 (10)], edited by Robert M. Price, Bloomfield, NJ, Miskatonic University Press, coll. Crypt of Cthulhu, 1982, 56 p.

 

Ce petit volume signé (entre autres) Lovecraft (mais, en fait, plus ou moins de son fait et plutôt moins que plus…) correspond au volume 2, numéro 2 (ou numéro 10 depuis le début) du fanzine de Robert M. Price Crypt of Cthulhu ; avec son compagnon, le numéro suivant (consacré plus classiquement aux articles de fond), il se penche sur les « révisions » de Lovecraft – constituant dès lors une sorte d’annexe au recueil The Horror in the Museum and other revisions ; j’avais noté lors de ma récente relecture qu’il existait des « révisions » dans le genre weird au-delà de ce seul recueil fondamental, et Ashes and others en témoigne – encore que de manière pas vraiment brillante… mais non moins édifiante.

 

Il convient cependant et tout d’abord de noter que l’implication réelle de Lovecraft dans les textes ici rassemblés est plutôt minime, quand elle n'est pas inexistante : il y a bien plus de « divers hands » que de Lovecraft… En effet, seuls les premiers textes de ce recueil peuvent être qualifiés de « révisions », et encore : la contribution de Lovecraft à « The Sealed Casket » s’arrête en fait à la rédaction d’un exergue (tellement hors-sujet qu’il avait été giclé lors de la publication originelle de la nouvelle dans Weird Tales en 1935 sans que cela pose vraiment problème) ; quant à la « révision » de « The Sorcery of Aphlar », très bref récit, elle fait débat – et peut-être même n’a-t-elle en définitive porté que sur le titre et le nom du personnage… Rien de sûr à cet égard cependant. Mais les seules « vraies révisions » de ce petit recueil porteraient donc sur la nouvelle « Ashes », signée C.M. Eddy, Jr., et sur le poème « Dreams of Yith », signé Duane W. Rimel… Pourtant, quand nous en arrivons là, nous n’en sommes encore qu’au tiers du volume ; les deux tiers restants ne sont en rien dus à la plume de Lovecraft – il s’agit de textes originaux qu’on lui avait soumis pour « révision », dont on trouve les versions « retouchées » dans The Horror in the Museum and other revisions (avec une exception)… et qui permettent de mesurer l’apport personnel de Lovecraft dans ces travaux, autant que de jauger le terrible matériau avec lequel il devait parfois composer.

 

Passé une indispensable introduction de Robert M. Price qui remet chacun de ces écrits dans son contexte, le recueil s’ouvre donc sur la nouvelle « Ashes », signée C.M. Eddy, Jr. Cet ami de Lovecraft avait à plusieurs reprises « collaboré » ainsi avec le gentleman de Providence – et, outre l’affaire dont on a parlé récemment portant sur les premières ébauches de The Cancer of Superstition, projet du magicien Houdini, on en connaissait trois nouvelles « révisées » figurant dans The Horror in the Museum and other revisions : « The Loved Dead », « Deaf, Dumb and Blind », et « The Ghost-Eater ». « Ashes », pourtant révisée dans les mêmes conditions, et publiée dans Weird Tales en 1924, n’y figurait pas – et on peut bien se demander pourquoi. Je doute que la « qualité » soit une explication vraiment suffisante, The Horror in the Museum comprenant son lot de pathétiques ratages (dont les nouvelles compilées de C.M. Eddy, Jr., à vrai dire…), mais sait-on jamais ? Ce qui est indéniable, par contre, c’est la médiocrité voire la nullité de la présente nouvelle – une histoire de substance magi… scientifique réduisant les gens en cendres, sur laquelle se greffent une lutte vaguement virile et une amourette plate. La nouvelle n’a au mieux aucun intérêt, souffre d’une certaine puérilité sur toute sa longueur, et plus encore d’un pseudo-twist à moins de dix balles, destiné soit à sauver la morale, soit à poursuivre un peu plus la nouvelle jusqu’à lui conférer une longueur adéquate pour la publication… sans grand succès, disons poliment. C’est très mauvais – et ça n’a par ailleurs absolument rien de lovecraftien.

 

« The Sealed Casket » est une nouvelle de Richard F. Searight, en fait pas révisée par Lovecraft : celui-ci s’était contenté d’y adjoindre un exergue, à savoir un « fragment » des Eltdown Shards, énième « livre » du « Mythe », qu’il utilisera à nouveau dans le round-robin intitulé « The Challenge from Beyond » (et peut-être dans d’autres textes, mais je ne crois pas). Or cet exergue n’avait pas été conservé lors de la publication de la nouvelle dans Weird Tales en 1935… ce qui ne changeait pas grand-chose au fond, les Eltdown Shards n’apparaissant même pas dans le texte. Il s’agissait donc ici de rétablir le texte tel qu’il avait été conçu… Au-delà, rien à dire de ce « fragment », et pas grand-chose non plus de la nouvelle à proprement parler – variation sur la boîte de Pandore, avec un soupçon de vengeance posthume sans doute ; c’est passablement convenu, et ça se traîne bien trop longuement jusqu’à une fin indifférente.

 

Suit « The Sorcery of Aphlar », nouvelle signée Duane W. Rimel, publiée dans The Fantasy Fan en 1934. Ici, il y a un doute sur la portée réelle de la « révision » ; ce que l’on sait de source sûre, c’est que Lovecraft a changé le nom du personnage, et en conséquence le titre de la nouvelle : Rimel avait employé le prénom « Alfred », et Lovecraft trouvait que ça faisait un peu tâche et bien trop anglais au regard du cadre du récit – en effet une fantasy « dunsanienne » (peut-être par l’intermédiaire de Lovecraft, je ne sais pas) ; ce fait figure dans une lettre de Lovecraft à Rimel datée du 23 juillet 1934, où il évoque d’autres petites retouches, mais sans s’étendre sur le sujet – s’agissait-il à proprement parler d’une « révision » ? C’est ce que Robert H. Barlow semblait croire… Il est vrai que, le texte étant fort bref, la moindre retouche pouvait prendre une ampleur conséquente… Il n’en reste pas moins, au final, que cette vignette jouant la carte de l’onirisme (sans doute teinté d’allégorie) ne m’a en rien parlé – c’est considérablement moins évocateur que les récits « dunsaniens » de Lovecraft, sans même parler des contes et vignettes de Dunsany lui-même…

 

La dernière « révision » de ce petit recueil porte exceptionnellement sur un poème, « Dreams of Yith », toujours signé Duane W. Rimel… qui avait semble-t-il un problème avec les titres, nécessitant une nouvelle intervention de Lovecraft – assez cocasse, dans un sens : le poème s’intitulait à l’origine « Dreams of Yid », et Lovecraft, aheum, a fait, aheum, remarquer que, aheum… « Yid » était un terme d’argot, péjoratif, désignant les, aheum, Juifs (on traduirait par « Youpin »)… D’où le maquillage et l’invention de « Yith » (qui reviendra bien sûr dans l’œuvre de Lovecraft, en désignant sauf erreur le monde d’origine de la Grand-Race dans « The Shadow out of Time »). Du poème original, il ne reste ici qu’une seule strophe, reproduite juste après le poème « révisé » ; mon inaptitude est totale en matière de poésie – qui m’interdit de critiquer d’une manière ou d’une autre le poème « révisé », bien à la manière cependant du cycle de sonnets Fungi from Yuggoth. À vue de nez cependant, le poème « révisé » est effectivement bien meilleur que l’original, dont pas grand-chose n’a été conservé a priori… Des textes « révisés » de Ashes and others, c’est donc probablement celui-ci qui porte le plus la patte du gentleman de Providence.

 

Suivent, donc, des textes non révisés – au plein sens du terme, puisqu’il s’agissait de texte soumis à Lovecraft pour qu’il travaille dessus, le résultat figurant dans The Horror in the Museum pour l’essentiel, avec une exception notable pour la dernière nouvelle. Notons au passage que les textes une fois retouchés sont globalement plus longs, et parfois beaucoup plus, que les originaux.

 

On commence avec « The Diary of Alonzo Typer. Found after his mysterious disappearance », texte commis par William Lumley. Un drôle de bonhomme – habitué semble-t-il de « The Eyrie », le courrier des lecteurs de Weird Tales, où il avait à plusieurs reprises fait part, très sérieusement, de son idée que Lovecraft et son « cercle », dans leurs écrits « mythiques », n’inventaient rien mais décrivaient la réalité – sans forcément en être bien conscients. Ce qui faisait un brin ricaner lesdits écrivains… L’excentrique lecteur n’en est pas moins entré en relation avec Lovecraft, et lui a soumis ce texte pour « révision ». S.T. Joshi, qui l’évoque dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, considère que le texte de Lovecraft, mauvais, ne brille – relativement – qu’au regard du catastrophique matériau original. Que ce dernier soit mauvais ne fait aucun doute : d’une plume pauvre et parfois maladroite, souvent puérile par ailleurs, d’une construction hasardeuse enfin, ce « journal intime » se traîne péniblement jusqu’à une bien fade conclusion… Ceci dit, j’ai tout de même l’impression que le texte suivant, au moins, est pire encore. Pas grand-chose de plus à en dire : sans forcer sur le lexique bizarre (on y trouve cependant la ville de Yian-Ho, employée par Lovecraft et semble-t-il dérivée de Chambers), la nouvelle s’efforce – déjà – de reprendre bien des procédés lovecraftiens, livre maudit inclus (un bien terne Book of Forbidden Things) ; Lovecraft en rajoutera encore des couches dans sa « révision », sans rien arranger au final – ou si peu…

 

Suit un… « document », disons, avec « The Automatic Executioner », nouvelle signée Gustav Adolf Danziger – qui prendrait ensuite officiellement le nom d’Adolphe de Castro, la nouvelle « révisée » étant re-titrée « The Electric Executioner » ; à l’instar du texte qui suit immédiatement, cette nouvelle avait en fait déjà été publiée sous cette forme, longtemps avant l’intervention de Lovecraft, et c’est peu dire : c’était en 1893, dans un recueil intitulé In the Confessional and the following. Ce qui n’a pas empêché le pénible personnage, qui n’avait plus Ambrose Bierce à disposition, de vouloir la « retoucher » plusieurs décennies plus tard, requérant pour ce faire les services de Lovecraft. Celui-ci, dans sa correspondance, s’est régulièrement plaint du pénible personnage, aussi dénué de talent qu’infernal à gérer, et sauf erreur mauvais payeur qui plus est… Réaction bien compréhensible à la lecture de cette nouvelle. Et rien d’étonnant à ce que « The Electric Executioner » soit un très mauvais texte – Lovecraft ne pouvait pas faire grand-chose pour récupérer la calamité originelle… C’est à n’en pas y revenir (si j’ose dire) ; on ne sait ce qui est le pire dans tout ça (mais peut-être bien, quand même, la conclusion expédiée, d’une absurdité invraisemblable). Ashes and others ne brille pas exactement par la qualité, sa nouvelle-titre en témoigne, mais ceci en est incontestablement le pire moment.

 

« A Sacrifice to Science », publié originellement dans les mêmes conditions, et longuement « révisé » par Lovecraft sous le titre « The Last Test », en bénéficie d’une certaine manière – sans être bon (faut pas déconner), c’est nettement moins mauvais, tout de même. Même sentiment, en définitive, que pour sa « révision » : ça aurait pu être pire… Par ailleurs, si Lovecraft a, autant que faire se peut, amélioré le matériau de base pour ce qui est de la caractérisation des personnages, notamment – et en prenant davantage son temps pour les inscrire dans un cadre évocateur –, il a sans doute péché en voulant à tout crin y insérer des allusions hors de propos à son « Mythe ». Mais la fin de la nouvelle était sans doute irrécupérable (Lovecraft ayant essayé de lui donner une ampleur vaguement « cosmique », mais sans grand succès).

 

Reste une nouvelle, « The Lord of Illusion », signée E. Hoffmann Price (publiée ici pour la première fois, elle dormait jusqu’alors dans les archives). Le cas est un peu différent : la version « révisée » (à moins qu’il ne faille vraiment y voir une « collaboration », pour une fois ?) ne figure pas cette fois dans The Horror in the Museum and other revisions, mais a intégré le corpus lovecraftien classique – en l’occurrence le « cycle de Randoplh Carter » (ou Démons et Merveilles chez nous), ou plus globalement les « Contrées du Rêve ». Il s’agit en effet de la première version de ce qui deviendra « Through the Gates of the Silver Key ». E. Hoffmann Price avait beaucoup apprécié la nouvelle de Lovecraft « The Silver Key », et souhaitait y donner une suite – idée peut-être un peu saugrenue, d’ailleurs, « The Silver Key » étant un texte allégorique, et passablement autobiographique, se suffisant tout seul (ceci étant, Lovecraft avait bien entretemps écrit The Dream-Quest of the Unknown Kadath, roman non publié alors, et revenant sur les aventures oniriques de Randolph Carter, mais d’une manière bien différente ; je ne sais pas si Price était au courant) ; le texte de Price s’inscrit d’ailleurs plus ou moins dans cette lignée (allégorique et « philosophique », avec plus ou moins de réussite, et peut-être plus ou moins de prétention – sans doute bien moins d’émotion, par contre), et laisse en définitive une image bien différente de « Through the Gates of the Silver Key » : rien, ici – à part une allusion sur laquelle Lovecraft, guère convaincu sauf erreur, a brodé, je suppose – sur l’étrange réunion où de bien étranges personnages, dont le mystérieux Swami Chandraputra et Etienne-Laurent de Marigny, discutent du sort du rêveur Randolph Carter… La nouvelle finale ne m’a jamais vraiment parlé (peut-être encore moins depuis que j’ai vu ce que Brian Lumley en a horriblement dérivé…), mais celle-ci pas davantage, et probablement moins encore…

 

Bref : tout ça n’est pas glorieux. Non que ce soit inintéressant, loin de là : en tant que tel, c’est un document édifiant pour les amateurs de Lovecraft et plus encore les lecteurs de Crypt of Cthulhu. Mais c’est une lecture critique – il ne faut pas en attendre de bons textes, mais des « pièces à conviction », disons, permettant de mieux comprendre la vie et l’œuvre de Lovecraft ; et en tant que tel, ça remplit pleinement son objectif.

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A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Dance with Dragons, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2011] 2012, 1112 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit, du moins à l'égard du cycle dans son ensemble. Forcément. Voilà.

 

« A Song of Ice and Fire » (ou « Le Trône de Fer » chez nous), suite, avec ce cinquième volet – pour l’heure le dernier publié : ça fait déjà quelque temps, les fans râlent, et sortent volontiers le fouet pour inciter George R.R. Martin à se mettre au boulot, feignasse, et plus vite que ça, non mais oh – insultant le bonhomme au moindre prétexte quand il semble, l’odieux personnage, faire autre chose qu’écrire le tome 6 (son investissement lors de la polémique des « Puppies », pour le dernier Prix Hugo, a suscité bien des interpellations consternantes, notamment…). Pour ma part, ainsi que je m’en étais expliqué dans mon compte rendu du tome précédent, A Feast for Crows, j’ai tendance à douter, de plus en plus, que cette série puisse être menée à terme, ou plus exactement jusqu’à une conclusion satisfaisante – tant l’auteur semble s’être fait dépasser par l’ampleur de son récit. Mais je suis prêt à faire avec… Parce que le plaisir, maintenant, est là et bien là.

 

Le « tome précédent », A Feast for Crows ? Et celui-ci, « cinquième volume » ? En fait, c’est peut-être discutable. Car A Feast for Crows était à certains égards, malgré sa taille imposante, un « demi-roman », dont A Dance with Dragons est du coup davantage un complément qu’une suite à proprement parler : en effet, ce cinquième volet se focalise pour l’essentiel sur des personnages qui n’avaient pas été traités (ou à peine) dans le précédent ; chronologiquement, il n’est donc pas postérieur, mais parallèle à A Feast for Crows – pour l’essentiel : dans les derniers chapitres, on envisage brièvement la suite au sens strict (je suppose que c’est la réapparition de Cersei – en mauvaise posture… – qui marque ce changement : Cersei, après tout, était un des personnages principaux du quatrième tome…).

 

J’étais en tout cas très curieux de lire ce dernier volume – même si j’ai pris mon temps pour l’engloutir : c’est une fois de plus un pavé dans les mille pages, hein… En effet, il devait se focaliser sur les personnages peu ou pas traités dans A Feast for Crows, dont mes deux chouchous : Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Auxquels il faut ajouter Jon Snow, autre figure essentielle de ce volet.

 

On envisage cependant aussi quelques personnages relativement plus « mineurs », et notamment « Reek », que je ne qualifierais guère de « mystérieux », dans la mesure où l’on comprend très vite qu’il s’agit en fait de Theon Greyjoy – plus ou moins cru mort depuis un bail. Une fois de plus, d’une certaine manière, George R.R. Martin fait mentir sa réputation sans doute erronée de « psychopathe t’as vu ? » qui massacre ses personnages à tours de bras, cette « résurrection » (bien sûr pas au sens strict – il s’agit de révéler comme étant bien vivant un personnage que l’on croyait mort, à tort, ce qui est arrivé auparavant avec Bran et Rickon, notamment, et quelques autres – en jouant sur la rumeur, les fausses nouvelles, expédient plutôt intéressant dans l’absolu et certes « justifiable », mais dont je trouve quand même que Martin abuse un peu trop…) n’étant d’ailleurs pas la seule dans ce volume ; par ailleurs, elle se montre finalement plutôt intéressante, dans la mesure où l’auteur, toujours aussi habile à susciter l’empathie du lecteur, ou son dégoût, pour ses personnages si bien campés, dépeint maintenant l’arrogant jeunot du Royaume de Fer, autrefois haïssable, comme étant devenu la victime pathétique de bien pire que lui : Ramsay Snow, maintenant Bolton. Je suis nettement plus sceptique pour ce qui est d’une autre « résurrection », à vrai dire : celle de Mance Rayder…

 

Notons par ailleurs quelques escapades, autrement plus rares, auprès d’autres personnages : Bran et ses compagnons (ça se traîne et ne me passionne guère), Arya (toujours aussi chouette, la gamine débrouillarde), ou encore Asha Greyjoy (en demi-teinte…). Et d’autres encore, qui m’ont moins marqué (jusqu’à ce que Cersei revienne, du moins).

 

Mais les personnages principaux sont donc Daenerys Targaryen, Tyrion Lannister et Jon Snow. Ce qui a d’emblée une conséquence notable : dans l’ensemble du roman, nous sommes globalement loin des Sept Royaumes de Westeros – au mieux à leur frontière avec la Garde de Nuit, sur le Mur (ou Winterfell, certes, avec « Reek »)…

 

Autant commencer par là. Jon Snow, lord commandeur de la Garde de Nuit, se retrouve bien malgré lui au cœur de complexes intrigues politiques. Le prétendant Stannis Baratheon, frère du défunt roi Robert, en intervenant sur le Mur pour vaincre les troupes des « sauvages » emmenés par Mance Rayder, le Roi au-delà du Mur, a considérablement chamboulé les principes régissant la vie sur la frontière. Jon Snow, par principe, maintient que la Garde de Nuit ne prend pas parti dans la vie politique des Sept Royaumes… mais doit bien faire avec la présence de Stannis, et peut-être plus encore de sa « sorcière » Melisandre, prêtresse fanatique d’un Dieu de la Lumière avide de sacrifices – que Stannis quitte le Mur pour reprendre à terme Winterfell, l’ancien foyer de Jon Snow, n’arrange en fait absolument rien à cet égard, loin de là si ça se trouve… Par ailleurs, plus que jamais, l’hiver est proche, oui, ce qui entraîne bien des difficultés sur le pur plan des subsistances, d’autant que Jon Snow, depuis la défaite de Mance Rayder, doit composer avec un afflux de réfugiés inattendu (que je ne m’explique d’ailleurs pas très bien, à vrai dire) : les « hommes sauvages », ou le « peuple libre », d’au-delà du Mur, si nombreux, entendent toujours passer de l’autre côté, loin des Autres, mais la question doit cette fois se régler diplomatiquement, et non l’arme à la main – les ennemis d’hier deviennent subitement des alliés ; mais cette masse colossale est pour le moins difficile à gérer, et, là encore, Jon Snow doit faire preuve d’astuce autant que de volonté en matière de politique « politicienne », dans un sens… Ce qui n’est sans doute pas du goût de tous – euphémisme : ça n’est sans doute du goût de personne…

 

Jon Snow est donc amené à changer, du fait de circonstances qui ne lui laissent pas le choix. C’est là sans doute un thème essentiel de ce cinquième volume – il affecte en tout cas tout autant les deux autres personnages principaux que sont Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Ce qui, d’ailleurs, peut déstabiliser… voire décevoir, du moins pour un temps – avant que l’on n’admette que cette nouvelle orientation de personnages ô combien charismatiques participe intelligemment de leur définition même.

 

Ainsi pour Tyrion Lannister : nous l’avions connu, jusqu’alors, rusé politique, bravant l’adversité et le mépris conséquence de sa difformité, son intelligence supérieure et sa (dangereuse...) virtuosité verbale compensant autant que possible ses faiblesses psychologiques et sentimentales, et l’ensemble composant un personnage d’une richesse et d’une complexité remarquables – un personnage qui, par ailleurs, et bien qu’étant par la force des choses dans le « mauvais camp », suscitait sans peine tant l’admiration que la sympathie du lecteur. Mais nous le voyons maintenant dans un cadre bien différent – adieu les nobles cours, leurs banquets riches en bons vins et leurs souriantes prostituées, le nain parricide se voit contraint à l’exil dans la fange des terres orientales au-delà de la mer, sous une fausse identité… pas forcément très efficace : en fait, nombre de ses compagnons de route, plus ou moins choisis, plus ou moins subis, ne manquent pas de le percer à jour – ce qui pourrait avoir des conséquences fatales, toujours à craindre : Cersei veut sa tête, voyant en lui, non seulement l’assassin de leur père Tywin, mais aussi celui de son détestable fils Joffrey, brièvement assis sur le Trône de Fer… Tyrion doit faire avec. Et l’adversité ne lui fait pas peur. Contraint à l’exil dans ces contrées exotiques, il se partage entre manigances politiques moins aisées à entreprendre du fait de son statut de paria, néanmoins toujours bonnes à prendre, et contraintes inhérentes à sa couverture – jusqu’à l’humiliation suprême, le noble nain tournant plus que jamais à l’attraction de foire, mais s’en accommodant finalement très bien. Il fait avec – pas le choix, et il est bien trop intelligent pour s’en offusquer. D’autant qu’à terme, il compte bien trouver le moyen de se protéger (ou de se venger ?) de sa méprisable sœur, en se tournant, soit vers Dorne, soit vers Daenerys Targaryen…

 

La Mère des Dragons, elle aussi, change du tout au tout dans ce cinquième volet – et c’est sans doute pour ce personnage que je reste en définitive le plus sceptique quant à cette évolution, tout en concevant bien ce qui peut la justifier. J’aime vraiment beaucoup cette figure hautement charismatique, depuis le premier tome. Et j’admire l’astuce avec laquelle George R.R. Martin a su la camper, mêlant avec une adresse remarquable une aura pleinement mythologique avec sa condition de femme, et ce au-delà de toute caricature – au sens où c’est, si j’ose dire, un vrai personnage féminin, dépassant les clichés qui ne sauraient envisager une femme pleinement féminine qu’en tant que conquête sinon épouse, voire mère en définitive, sans pour autant verser dans ce travers récurrent d’une certaine fantasy, où les héroïnes tendent à n’être véritablement admirables que dès l’instant qu’elles adoptent un comportement censément « viril » (ce qui est peut-être un peu le cas, ici, d’Asha Greyjoy, voire, au niveau enfantin, d’Arya Stark – outre Brienne dans le tome précédent ; mais Martin est trop malin pour bâcler ainsi ses personnages à coups de clichés machistes, et ces dames ont donc toutes un fond et une personnalité qui les sauvent, voire font plus que les sauver ; Ygritte, par ailleurs, était davantage dans la lignée de Daenerys, en versant « populaire », disons)… Et nous avons suivi cette femme remarquable dans sa complexe et parfois douloureuse éducation de reine, parmi les Dothraki puis au sein des fourbes cités-États de la Baie des Esclavagistes, et nous l’avons vu acquérir, au travers d’une authentique épopée d’autant plus foudroyante qu’elle jouait beaucoup du hors-champ et des rumeurs, un statut proprement légendaire – via ses dragons sans doute, via son mouvement de libération des esclaves aussi et peut-être plus encore, d’une certaine manière. Mais George R.R. Martin, à cet égard, a donc passablement changé la donne, cette fois : durant la majeure partie du roman, la reine que nous avions connue jusqu’alors fort vagabonde reste cantonnée dans la cité de Meereen. Et, loin de briller dans la haute politique, celle des principes, qui lui sont chers, elle aussi doit désormais composer avec une navrante « politique politicienne » : sa glorieuse ascension semble connaître un point d’arrêt, la reine aux dragons ne parvient pas à lutter efficacement contre les Fils de la Harpie qui massacrent « ses enfants », les esclaves qu’elle a libérés, et les troupes des Yunkai’i, composées pour l’essentiel de vastes contingents de mercenaires avides d’or et de massacres, approchent des portes de la ville (avec la maladie dans leurs bagages…) ; peu ou prou déchue, dans les faits du moins, de son statut de reine de légende par le seul jeu des circonstances, la jeune femme se retrouve contrainte au triste rôle qui ne saurait lui échapper dans une société on ne peut plus patriarcale – celui d’épouse, élevant par le mariage un homme au mieux douteux à son rang, mais qui, parce que homme, ne pourra à terme (ou du moins est-ce ce que l’on redoute) qu’imposer sa domination sur elle et sur son empire, prenant véritablement en mains les rênes du pouvoir, reléguant la quasi-déesse au triste rang d’accessoire d’une royauté « normale », masculine, ne pouvant s’encombrer d’ambitions féminines malvenues ; une évolution d’autant plus difficile à concevoir que la jeune reine, loin d’être une pure icône à la majesté glacée, se révèle avoir un cœur, et des sentiments – qui l’orientent vers un vilain bonhomme, le mercenaire Daario, certes ô combien viril, mais d’une loyauté au mieux douteuse, et dont les sentiments réels demanderaient sans doute à être éprouvés… Une adolescente se révèle derrière la jeune reine, ce qui m’a tout d’abord un peu peiné, même si j’ai bien dû admettre, à terme, que c’était dans l’ordre des choses – et pas inintéressant, au fond. Ceci étant, les derniers développements de la trame focalisée sur Daenerys et Meereen semblent devoir déboucher sur un nouveau changement – qui pourrait bien être un retour à la stature mythologique, et même une forme de transcendance… On verra.

 

Enfin, j’espère qu’on verra : sans vouloir pour autant rejoindre la horde des petits fans exigeants (rappelons-leur, comme disait Neil Gaiman, que « George R.R. Martin is not your bitch »), je ne peux que reconnaître avoir à nouveau pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce cinquième volet – même si je l’ai fait durer ; ou peut-être justement pour cette raison ? J’y vois sans doute des défauts, des orientations qui me parlent plus ou moins, et redoute que l’ampleur de la chose (qui m’a à l’occasion un peu étouffé – j’avoue m’être perdu dans tous ces personnages secondaires…), débouchant sur des développements bien lents, prohibe donc tout achèvement satisfaisant… Mais je ne suis pas sûr, au fond, que ça ait la moindre importance. L’essentiel est sans doute le plaisir que l’on retire déjà de la saga en cours, sans se tourner nécessairement vers un avenir hypothétique ; l’essentiel, oui, c’est que Martin est un conteur brillant, que ses personnages sont remarquables, et ses dialogues peu ou prou parfaits. « A Song of Ice and Fire » mérite donc pleinement son colossal succès, pour une fois – c’est un modèle de feuilleton, aussi ambitieux que palpitant.

 

À suivre ? J’espère bien ! Mais on verra, donc…

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The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, de S.T. Joshi

JOSHI (S.T.), The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, second edition, New York, Hippocampus Press, [2008] 2015, 412 p.

 

(Splendide couverture, n’est-ce pas ?)

 

L’éminent exégète lovecraftien S.T. Joshi, on le sait, n’est pas exactement un tendre – mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime, hein. Avec ses camarades, mais probablement plus encore du fait de son statut de patron de Lovecraft Studies et de ses très nombreuses publications faisant autorité dans le domaine (dont, s’il ne fallait en citer qu’une, son imposante biographie du Maître, la référence à l’heure actuelle : I am Providence, réédition bien bien augmentée de H.P. Lovecraft : A Life ; avouons, au passage, que Joshi, bien conscient de tout cela, se la pète quelque peu à l’occasion, sans doute…), il a participé d’un ample mouvement critique qui a passablement chamboulé le sujet, en déboulonnant bon nombre de… mythes. Aha.

 

Et, au premier chef, en fait, le prétendu « Mythe de Cthulhu » – même s’il s’en est trouvé quelques-uns pour se montrer encore plus violents à cet égard, David E. Schultz, par exemple (pour une brève synthèse de la question en français, voir Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, paru chez La Clef d’Argent, sous la direction de Joshi, d’ailleurs). Ces divers critiques rechignent à vrai dire souvent à employer l’expression même de « Mythe de Cthulhu », trop connotée – en rappelant sans cesse, au cas où cela serait encore nécessaire, qu’elle n’est pas le fait de Lovecraft lui-même (qui parlait pour sa part de « yog-sothotheries » ou de « cthulhuïsme », ce qui en dit long, ou au mieux, de manière plus neutre sans doute, de « cycle d’Arkham »), mais est une pure création du « disciple » August Derleth, qui s’est longtemps posé en Gardien du Temple, ce qui était à n’en pas douter le meilleur des moyens pour assurer la pérennité de la nouvelle religion – sa religion, cependant, en rien orthodoxe, mais d’emblée hérétique…

 

Je ne vais pas revenir ici sur le détail de la « lutte » des critiques contre ce concept largement frauduleux – mais n’en recouvrant pas moins, qu’on le veuille ou non, une certaine réalité, et c’est bien le souci. Mais cet ouvrage, en tant que tel, témoigne tant de la « révolution critique » à ce sujet… que d’une réévaluation plus tardive, faisant peut-être davantage la part des choses, et évitant désormais de balancer systématiquement le bébé (sans doute un hybride de Profond il est vrai) avec l’eau du bain.

 

The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos est en effet une deuxième édition, d’un livre (pourtant récent) qui s’intitulait autrefois simplement The Rise and Fall of the Cthulhu Mythos (que j’avais d’ailleurs depuis un bon moment dans ma pile de lovecrafteries à lire – mais ce changement notable m’a incité à passer directement à la deuxième édition…). Joshi lui-même y confesse que le titre original n’était sans doute pas très bien choisi : voir, ainsi qu’il le faisait, la « grandeur » seulement du vivant de Lovecraft, et la « décadence » tout de suite ou presque, unilatéralement, était sans doute excessif ; après tout, lui-même, ô combien sceptique voire instinctivement hostile aux productions « mythiques » via Derleth, n’en avait pas moins l’envie de louer certains textes, voire plus globalement certains auteurs (par exemple, Robert Bloch, Fritz Leiber ou, un peu plus tard, Ramsey Campbell)… Et sans doute fallait-il de toute façon prendre acte du fait que la lovecrafterie, que ce soit dans une optique derlethienne ou, a fortiori depuis les bouleversements de la critique dans les années 1970, dans une lignée pouvant être, soit plus « orthodoxe », soit – et c’est finalement ce qui intéresse le plus Joshi, à l’en croire – plus personnelle, était plus que jamais devenue un sous-genre à part entière, suscitant une quantité incroyable de publications, dans un mouvement d’ampleur tendant même probablement à s’accélérer durant ces dernières années. Joshi lui-même n’était certainement pas épargné par cette vague de fond – lui qu’on avait connu globalement si sévère pour les pastiches suscités par l’œuvre originale du gentleman de Providence (qui, de toute façon, en prenait elle-même régulièrement pour son grade dans ses essais…), s’est fait ces dernières années de plus en plus souvent anthologiste de fictions lovecraftiennes, notamment au travers de sa série intitulée Black Wings (comprenant déjà quatre volumes – je n’en ai lu pour l’instant que le troisième, que j’avais trouvé fort sympathique)…

 

Il était donc bien temps de réévaluer tout ça – en partant de la base (Lovecraft lui-même) pour en arriver à l’état présent de l’édition, tout en étant bien conscient que le genre est en constante évolution (ce qui peut constituer une limite de l’ouvrage, d’ailleurs, encore que sa dimension sans doute davantage théorique, en partie du moins, par rapport au Guide du Mythe de Cthulhu de Patrice Allart, pour citer une publication française qui date un peu, lui évite de sombrer trop vite dans une inévitable obsolescence – mais il y a bien un aspect « catalogue » dans tout ça, hein).

 

Ce qui implique toutefois de se livrer à un tri – la masse de textes est telle qu’on ne peut humainement pas en faire une analyse exhaustive, qui serait par ailleurs sans doute absurde. D’où ces quelques précisions : tout d’abord, seule la littérature est ici envisagée (la BD n’y a pas sa place, pas davantage que le cinéma, sans même parler du jeu de rôle, etc.). Ensuite, le présent ouvrage ne traite que de la production anglo-saxonne (ce qui est humain et probablement inévitable, même si parfois fortement regrettable – à titre d’exemple, le Suédois Anders Fager, traduit chez nous avec Les Furies de Borås, aurait clairement sa place parmi les meilleurs auteurs contemporains du genre, mais tant pis…). Enfin, Joshi reste un critique passablement sévère (une histoire de naturel et de galop) et, s’il massacre à l’occasion tel ou tel tâcheron, ou du moins tel ou tel de ses textes, avec le cas échéant un brin de complaisance, il préfère néanmoins garder un silence charitable, globalement, pour nombre de sous-produits ne méritant certes pas qu’on en parle – déjà sombrés dans le néant de toute façon, ou en voie de le faire très rapidement et c’est tant mieux.

 

Ceci étant, même en prenant en considération tout cela, on peut relever quelques « oublis » étonnants, sans savoir d’emblée ce qui est censé les justifier – ainsi de certains auteurs par ailleurs notables, ayant leur propre univers, mais s’étant livré, parfois en passant, parfois plus régulièrement, à l’exercice lovecraftien, même et surtout à leur sauce : Stephen King n’est cité que deux fois (pour sa nouvelle « Jerusalem’s Lot », et pour son roman The Dark Half – Joshi, semble-t-il guère fan du Roi, reconnaît cependant dans les deux cas que c’est « bien fait »…), quand il aurait sans doute pu l’être davantage, mais admettons. J’admets cependant moins facilement que Neil Gaiman ne soit cité qu’une seule et unique fois (pour « Only the End of the World Again »), et de même pour Charles Stross (pour « A Colder War », excellente nouvelle il est vrai, mais on peut s’étonner que son cycle de la « Laverie » ne soit pas mentionné une seule fois…). Quant à China Miéville ou Jeff VanderMeer, par exemple, ils sont tout simplement absents… J’imagine qu’on pourrait évoquer d’autres cas, ceux-ci n’étant que les plus étonnants à mes yeux.

 

Mais passons. Le premier tiers de l’ouvrage en gros est consacré au « Mythe » chez Lovecraft lui-même – du coup assez classiquement qualifié de « Mythe de Lovecraft », pour le distinguer du « Mythe de Cthulhu » postérieur (en relevant cependant, histoire de simplifier les choses, que certains textes chez Lovecraft anticipaient en fait le « Mythe de Cthulhu » – j’aurai l’occasion d’y revenir, notamment pour « The Dunwich Horror » –, mais aussi que certains textes ultérieurs d’autres auteurs, souvent parmi les plus intéressants, pour être instinctivement rangés dans la nébuleuse du « Mythe de Cthulhu », tenaient en fait bien davantage du « Mythe de Lovecraft », eh eh…). L’œuvre du Maître est inspectée sous ce crible, en distinguant trois périodes : les anticipations ou présages de 1917 (« Dagon ») à 1926 (« The Call of Cthulhu »), l’émergence de 1926 à 1931, l’expansion enfin (avec parfois des allures de redéfinition ?) de 1931 à 1936.

 

On peut, à en croire Joshi, relever divers éléments constitutifs permettant de qualifier un texte de « mythique » dans ce sens ; au moins quatre : 1) la topographie d’une Nouvelle-Angleterre imaginaire (Arkham, Kingsport, Dunwich, Innsmouth, le Miskatonic, etc. – notons que ce critère, chez les héritiers, sera parfois directement repris, mais aussi susceptible d’adaptations personnelles, par exemple avec la vallée de la Severn chez Ramsey Campbell ou encore celle de la Sesqua chez Laird Barron) ; 2) un corpus de « livres interdits » imaginaires (en expansion rapide, chaque auteur ou presque s’étant senti tenu d’ajouter à cette bibliographie fantastique sa propre contribution, éventuellement multiple) ; 3) des « dieux » et/ou entités extraterrestres suscitant éventuellement un culte (avec là aussi nombre de rajouts par chacun – c’est sans doute l’aspect le plus « visible » du « Mythe ») ; 4) et enfin, une dimension « cosmique » (on est là en plein dans le domaine philosophique, et c’est souvent là que tout se joue selon Joshi – nombre des disciples de Lovecraft ne partageant pas sa conception du monde, ou du moins ne s’en embarrassant guère dans leurs fictions, quand c’est essentiel chez le Maître ; il ne s’agit pas nécessairement de blâmer ceux qui ont une vision différente, bien sûr, mais bien davantage ceux qui ne se posent même pas la question : à titre d’exemple, Joshi trouve certains textes de Colin Wilson d’autant plus intéressants et intellectuellement stimulants qu’ils adoptent une philosophie parfaitement contraire à celle de Lovecraft, et même… optimiste !). On peut, éventuellement, relever un cinquième élément (non, Luc, ce n’est pas l’Amour, et ta gueule), à savoir le narrateur ou du moins protagoniste « érudit » (mais, chez Lovecraft, on le croise bien au-delà des seuls récits « mythiques »).

 

Il est important cependant de noter la juste place du « Mythe » dans les textes : en effet, chez Lovecraft, le plus souvent sinon toujours, les histoires ne portent pas à proprement parler sur le « Mythe » – ces différents éléments sont avant tout des outils d’ambiance (sauf sans doute la dimension cosmique, et c’est bien là tout le propos), ce qui explique peut-être, à en croire Joshi, un certain malentendu ultérieur quant aux « autorisations » censément données par Lovecraft à ses camarades pour piocher dans ses trouvailles (tandis qu’il piocherait à son tour dans les leurs) afin de participer d’une sorte d’œuvre globale : Lovecraft lui-même n’envisageait tout cela que comme du « background material » ; l’intérêt de l’histoire devait être ailleurs – c’est en fait, là encore, Derleth qui se plantera dans les grandes largeurs, en faisant passer ces divers éléments au premier plan du récit…

 

S.T. Joshi, dans ces trois premiers chapitres, décortique donc l’œuvre lovecraftienne dans l’optique bien particulière du « Mythe » (qui change passablement la donne, et évite de trop sombrer dans la redondance par rapport à ses autres essais critiques – sauf, bien sûr, pour « The Dunwich Horror », sans doute…). Ce qui nous vaut bien des développements intéressants (dès le départ avec « Dagon », d’ailleurs, texte éventuellement médiocre en lui-même, néanmoins d’une importance cruciale et d’une influence déterminante pour la suite des opérations – encore que pas forcément pour les raisons que l’on croit, tant les malentendus sur ce texte sont nombreux), et à l’occasion d’un enthousiasme certain et ô combien communicatif (notamment, bien sûr, pour la pierre de touche, « The Call of Cthulhu » – récit fascinant que je ne cesse de réévaluer à chaque relecture, en le tirant toujours plus vers le haut…).

 

Néanmoins, c’est Joshi ; alors, à l’occasion, il tape… « The Dunwich Horror » est clairement sa bête noire au sein du corpus lovecraftien. Il déteste littéralement ce texte et, à l’en croire, c’est le cas de la majorité des critiques contemporains – avec bien sûr au moins une exception notable, à savoir Robert M. Price, et pour cause : le patron de Crypt of Cthulhu a une approche radicalement différente de celle de Joshi en ce qui concerne le sens et la production de pastiches du « Mythe de Cthulhu », et s’est même attelé à réévaluer positivement l’apport d’August Derleth… En fait, « The Dunwich Horror » est probablement la nouvelle de Lovecraft que préfère Price ! Rien d’étonnant, donc : pour Joshi, c’est avant tout ce récit qui fonde l’émergence d’un « Mythe de Cthulhu » distinct du « Mythe de Lovecraft »… Il pointe de nombreux problèmes, avec une pertinence indéniable – s’attardant notamment sur la morale manichéenne du texte (ici, contrairement aux meilleurs récits de Lovecraft – le plus bel exemple étant « The Colour out of Space » –, on distingue clairement un camp du « bien » et un camp du « mal », alors que Lovecraft lui-même avait souvent répété que notre morale anthropocentrée ne pouvait en rien s’appliquer à des entités extérieures, et que c’était justement ce qui faisait leur intérêt ; l’auteur trahissait donc ici rien de moins que ses propres principes ! L’indifférentisme cosmique, dès lors, ne pouvait que passer à la trappe…), le rôle de la « magie » (y compris chez les entités extérieures ; c’est donc un retour en arrière par rapport à la dimension matérialiste et « scientifique » des meilleurs récits du « Mythe », mais Lovecraft corrigera globalement cette erreur avec des textes essentiels de la troisième période), les « héros » croisés du « bien » mais pas moins (voire d’autant plus) ridicules, pompeux et bouffons (Armitage s’en prend plein la poire…), et une fin « anticlimax » à un point absurde, via les gesticulations ésotériques desdits guignols traquant la bébête sur la colline tandis que les bouseux les guettent à bonne distance, les yeux rivés sur des jumelles, alors même que Lovecraft ne cesse de répéter dans le texte même, notamment via Armitage d’ailleurs, que le véritable danger dans cette histoire était Wilbur Whateley et non son jumeau invisible – or Wilbur est déjà mort à ce moment du récit, qui perd donc sa dimension cosmique pour devenir une banale chasse au monstre on ne peut plus terre à terre… On pourrait continuer comme ça longtemps. Donald R. Burleson (autre éminent critique, même si son déconstructivisme à la Derrida me dépasse allègrement, c’est rien de le dire – aussi me laisse-t-il régulièrement au mieux perplexe…) a même pu avancer que cette nouvelle était une parodie (au-delà du seul gag sur la Passion du Christ à la toute fin)… Mais peut-être, plus raisonnablement, peut-on supposer que Lovecraft, au moins pour cette fois, avait essayé de coller davantage à l’agenda de Weird Tales après plusieurs refus (et non des moindres) ? On peut probablement y trouver un prédécesseur avec « The Horror at Red Hook », que Joshi qualifie de « tout aussi mauvais », mais qui l’est bien davantage à mes yeux… Car, je le confesse, même si j’accorde bien des points aux critiques hostiles, qui m’ont fait réévaluer mon opinion globale de ce récit (et de quelques autres), je continue cependant de bien l’aimer et d’y trouver de très bonnes choses – ne serait-ce que l’ambiance, notamment dans les premières pages, jouant à merveille de la thématique de la dégénérescence chez des ersatz de rednecks en Nouvelle-Angleterre ultra-paumée (Joshi admet qu’il y a là quelque chose d’intéressant, tout en maintenant que c’est moins subtil que dans « The Colour out of Space »… Oui, moins subtil, sans doute ; néanmoins très bien vu et très efficace), mais aussi d’autres choses, jusque dans les dernières pages grand-guignolesques : le frangin invisible qui ravage l’arrière-pays et dont on suit les déplacements sur les lignes partagées du téléphone, j’aime bien, par exemple… Et si l’aspect « magique » de « The Dunwich Horror » constitue bel et bien une trahison de l’orthodoxie lovecraftienne (si tant est qu’on puisse s’exprimer ainsi, ce qui revient en effet absurdement à se montrer plus lovecraftien que Lovecraft… mais bien des critiques me semblent sombrer à l’occasion dans ce travers !), il n’en est pas moins générateur de très bons et très effrayants passages.

 

Mais Joshi est sévère, donc – et au-delà de ce seul cas, d’ailleurs. Il décortique ainsi bien des nouvelles ultérieures, en mettant le doigt sur les faiblesses ou incohérences dont elles sont truffées, mais j’avoue avoir trouvé ça plus ou moins convaincant : je le suis volontiers pour ce qui est de « The Whisperer in Darkness » (nouvelle que j’apprécie par ailleurs, notamment pour sa très belle ambiance une fois de plus, mais qui n’en est pas moins effectivement percluse de « difficultés » pour ne pas dire d’incohérences, c’est indéniable), probablement aussi pour « The Thing on the Doorstep » (texte sympathique mais que je tends à trouver un brin mineur de toute façon), nettement moins pour « The Haunter of the Dark », probablement pas du tout pour « The Dreams in the Witch House »… Il a cependant sans doute raison quand il pointe combien ce sont précisément ces nouvelles « problématiques » qui définiront bon nombre des traits essentiels du futur « Mythe de Cthulhu » (même si, sans doute, il ne faudrait pas sous-évaluer l’influence de textes autrement plus convaincants aux yeux de Joshi comme aux miens, notamment « The Call of Cthulhu » bien sûr, et probablement « The Shadow over Innsmouth » aussi). L’idée, en tout cas, est que ces textes ont constitué une sorte de vulgate propice au pastiche, mais en s’accordant parfois (hélas ? Le jugement de valeur intervient bien ici) la facilité de « revenir en arrière » sur les implications du « Mythe » tel qu’il prenait progressivement forme chez Lovecraft – se pose au passage la question au mieux douteuse d’une éventuelle cohérence globale, probablement illusoire (en témoignent les confusions sur « Old Ones », « Great Old Ones », « Elder Ones », etc.) –, et tel qu’il trouvera son aboutissement dans les récits de science-fiction « démythologisant » en définitive le « Mythe » que sont notamment At the Mountains of Madness et « The Shadow out of Time » (auxquels on peut sans doute adjoindre « The Mound »).

 

Voici pour Lovecraft lui-même – inutile de développer davantage ici. Mais le « Mythe de Cthulhu » dépasse largement sa propre personne, c’est notoire – et c’est une particularité fascinante, débouchant sur une œuvre collective unique en son genre : certes, le « Mythe de Cthulhu » peut souvent faire grincer des dents tant il croule sous les mauvais pastiches d’un creux navrant, intrinsèquement médiocres, et d’une pauvreté esthétique comme d’une indigence intellectuelle ne faisant guère honneur au matériau de base… mais, et au-delà des arguties critiques par essence peut-être plus ou moins fondées, il constitue en tant que tel un phénomène des plus intéressants.

 

Joshi se penche donc ensuite sur le développement du « Mythe » chez les « pairs » de Lovecraft (Frank Belknap Long, sans doute médiocre à bien des égards, néanmoins celui qui a initié le mouvement ; Clark Ashton Smith, qui a toujours su garder sa singularité, et a influencé Lovecraft en retour, et qu’il faut vraiment que je lise, bordel ; Robert E. Howard, là encore plus ou moins dans un jeu d’influences réciproques – même si, aux yeux de Joshi, sa tentative de livrer un authentique pastiche de Lovecraft avec « The Black Stone » ne s’est guère montrée concluante, tant le style adopté était étranger au créateur de Conan ; Donald Wandrei, enfin, un peu en retrait sans doute, mais pas forcément pour de bonnes raisons), puis chez ses « héritiers » (Robert Bloch, sur lequel Joshi s’attarde volontiers et positivement, et qui reviendra par la suite – Les Mystères du Ver ne m’avaient pas emballé plus que ça, pourtant, et Retour à Arkham encore moins, mais Joshi en parle plus tard ; Henry Kuttner, semble-t-il guère convaincant dans le sous-genre – j’ai son Livre de Iod à lire, mais n’en fais décidément pas une priorité ; Fritz Leiber, que Joshi admire clairement et célèbre pour sa personnalité et sa finesse, et qui reviendra lui aussi par la suite ; quelques autres plus anecdotiques enfin, et sans forcément de lien direct avec Lovecraft, à la différence de ceux qui ont été cités jusqu’à présent – ce qui n’a pas empêché ces « inconnus » de puiser dans le « Mythe » en expansion, du vivant même de son créateur). On s’en doute, c’est ici que l’analyse de Joshi commence à emprunter des allures de catalogue – non exempt de subjectivité à l’évidence ; c’est néanmoins tout à fait intéressant, notamment en ce que ça « casse » relativement certains mythes (si j’ose dire, aha) et réévalue des œuvres pas forcément bien appréhendées dans le détail jusqu’alors.

 

Il convient maintenant de se pencher sur August Derleth, bien sûr – qui a comme de juste une position « à part ». Il s’agit dès lors de voir comment le patron d’Arkham House a trituré à sa sauce le « Mythe de Lovecraft » pour engendrer le « Mythe de Cthulhu », et en faire une doxa impossible à ignorer ou presque – pour un temps du moins. Et le tableau qui nous est livré de ce processus m’a un tantinet surpris, dois-je dire…

 

En effet, très vite après la mort de Lovecraft, Derleth commence à célébrer son ami (on ne doutera par ailleurs pas de sa sincérité, hein ! On peut lui reprocher bien des choses, mais son amitié et son estime pour son aîné sont indéniables) via de brefs essais, un peu partout, qui contiennent d’emblée nombre de déformations (mais Derleth en avait-il conscience ?). Dans ces articles, on trouve en effet bien des choses fausses – sur quatre points, notamment : 1) le « Mythe » trouverait ses sources chez des auteurs tels que Edgar Allan Poe, Robert W. Chambers ou encore Ambrose Bierce ; 2) Lovecraft serait lui-même à l’origine de la désignation « Mythe de Cthulhu » ; 3) il aurait donné à quelques auteurs de son cercle, nommément, la « permission » d’écrire des récits du « Mythe de Cthulhu » ; 4) surtout, son « Mythe » serait essentiellement similaire au « mythe chrétien », opposant notamment, et de façon cohérente et réfléchie, des « dieux mauvais » pratiquant la magie noire à l’instar de leurs adeptes, et des « dieux bons » qui auraient exilé ou enfermé les premiers, à la façon de Dieu et ses anges livrant combat contre Satan et ses démons (c’est sans doute le point essentiel, cette interprétation, que l’on ne peut que juger absurde et incompréhensible aujourd’hui, se fondant sur un document sans cesse mentionné par Derleth – mais dont il était bien incapable de produire l’original, et pour cause : c’est ce qu’on appelle la « black magic quote »).

 

Mais, en fait – et c’est surtout cela qui m’a surpris, je n’en avais pas bien conscience –, Derleth a commencé à bâtir le « Mythe de Cthulhu » à sa sauce (avec notamment l’idée de dieux « bons », et par ailleurs, de manière plus ou moins cohérente à défaut d’être pertinente, les attributs élémentaires des Grands Anciens, ce genre de choses…) du vivant même de Lovecraft, via plusieurs pastiches (qu’il n’avait pas manqué de communiquer au Maître) développant d’ores et déjà ces diverses conceptions – tout en étant à la limite du plagiat par d’autres côtés (Farnsworth Wright de Weird Tales lui en avait d’ailleurs fait la remarque, et assez sèchement à vrai dire, pour justifier un refus…). En fait, Lovecraft, à sa manière courtoise et bienveillante, avait lui-même laissé entendre à Derleth (qu’il qualifiait dans une lettre à un autre de ses correspondants de « earth-gazer », signifiant par là son inaptitude à envisager les choses à sa manière « cosmique » ; ce qui ne l’empêchait pas de l’apprécier par ailleurs) que leurs deux conceptions étaient très différentes, sans que cela pose nécessairement problème, même si, à son goût, celle de Derleth péchait sans doute, au moins sur le plan esthétique (j’y reviens) ; et, dans le « cercle Lovecraft », peu après la mort du gentleman de Providence, Clark Ashton Smith, au cours d’un échange épistolaire avec Derleth, a bien montré au jeune homme – désireux de rassembler très vite tout le corpus du « Mythe », et s’en enquérant donc auprès de ceux qui l’avaient pratiqué – en quoi il se trompait du tout au tout dans sa perception du « Mythe » et des intentions sous-jacentes de Lovecraft… Il s’était d’ailleurs montré très étonné, pour ne pas dire sceptique, quand Derleth avait évoqué dans une de ses lettres la « black magic quote »…

 

Attardons-nous un brin sur cette citation : « All my stories… » On a longtemps cru que cette dernière était une pure invention de Derleth, mais c’est semble-t-il plus compliqué que ça ; en fait, elle lui avait été communiquée par Harold S. Farnese, un compositeur qui avait brièvement été en correspondance avec Lovecraft (il avait adapté en musique des sonnets de Fungi from Yuggoth, et avait demandé à Lovecraft s’il ne lui serait pas possible d’écrire une œuvre originale à cet effet – mais l’écrivain avait vite signifié au musicien qu’il ne s’en sentait pas capable, faute de vraies connaissances en la matière) – mais cette « citation » n’apparaît pas dans les deux lettres de Lovecraft à Farnese qui subsistent ; elle pourrait bien sûr figurer dans les quelques autres qui ont été perdues, et on n’a pas manqué d’en faire la remarque dans le camp pro-Derleth, mais c’est peu probable – tout laisse à croire que Farnese a en fait forgé cette citation apocryphe (on a pu constater, dans d’autres lettres, qu’il avait trafiqué d’autres citations, au mieux parce qu’il citait de mémoire)… dans des conditions troubles, et avec des intentions éventuelles difficiles à déterminer. Ce qui vient dédouaner le catholique Derleth d’une certaine responsabilité à cet égard, mais pas totalement non plus : le fait est que la « black magic quote » était pour lui du pain-bénit, puisqu’elle allait dans son sens, conférant une légitimité indispensable à sa propre interprétation – qu’il avait cependant développée du vivant de Lovecraft, et donc avant d’avoir connaissance de cette forgerie. Il l’a dès lors acceptée sans le moindre regard critique, et contre l’évidence – une évidence qu’il était semble-t-il de toute façon incapable de bien saisir, quoi qu’on ait pu lui signifier à cet égard…

 

Joshi, cependant, voit venir la critique de sa critique, et précise donc, à bon droit, que le problème n’est pas qu’August Derleth ait revisité le « Mythe de Lovecraft » à sa façon – pourquoi pas, après tout, et bien d’autres auteurs par la suite ont joué du « Mythe de Cthulhu » en en tordant les préceptes plus ou moins affichés pour livrer des récits qui leur étaient propres (parfois bien meilleurs, d’ailleurs, que ceux qui prétendaient s’en tenir aux concepts originaux)… Ce qui n’est pas excusable, à son sens, c’est qu’il ait attribué, sans la moindre marge de manœuvre et d’une manière incontestablement aveugle au mieux, frauduleuse au pire, ses propres conceptions à Lovecraft lui-même ; ensuite, il en est résulté des histoires autrement faibles sur les plans esthétique et philosophique – ce qui, en tant que tel, ne serait pas forcément si grave que ça… s’il n’en avait pas, là encore, imputé la responsabilité à Lovecraft lui-même, en prétendant par exemple toute sa vie que ses médiocres voire calamiteuses « collaborations posthumes » n’étaient pas de son seul fait, mais bien conçues par Lovecraft – y compris dans leurs éventuelles implications philosophiques, donc, à mille lieues pourtant des véritables préoccupations du Maître (cette paternité supposée a d’ailleurs sans doute joué un rôle dans le développement et/ou la perpétuation d’une « mauvaise image » de Lovecraft auprès de la critique « généraliste », pas très bien renseignée…). Enfin, il paraît difficile d’exonérer Derleth pour ses emprunts tenant peu ou prou du plagiat, que ce soit dans les intrigues (bancales et faites de bric et de broc, un élément emprunté ici, un autre là, etc.) ou même dans le texte à proprement parler (des phrases entières sont directement pompées à la source) ; en résultaient des textes inévitablement mauvais, mais ne se contentant pas de cela, et devenant en fait carrément nuisibles (en parlant de « livres maudits » qui contaminent la réalité…).

 

Certains, cependant, ont bien tenté de prendre la défense d’August Derleth : j’avais évoqué plus haut Robert M. Price – Joshi, tout en relevant que leurs interprétations ne sauraient être plus divergentes, aucun doute à cet égard, se montre globalement « courtois », disons, à l’égard de son collègue critique (relevant bien à l’occasion quelques arguments précis qui paraissent « infondés », et qu’il écarte « poliment »…). Il en va différemment d’un certain John D. Haefele, auteur d’un récent ouvrage intitulé A Look Behind the Derleth Mythos… et que Joshi massacre littéralement, pulvérisant le moindre aspect de l’argumentaire du bonhomme, et éviscérant par ailleurs le bonhomme lui-même, avant de lui arracher la tête, de lui chier dans le cou, et de pisser sur son cadavre fumant (j’en rajoute à peine : ces pages sont d’une violence sidérante…).

 

Il n’y en a pas moins, selon le mot de Joshi, un « interrègne » où la conception derlethienne du « Mythe de Cthulhu » est prépondérante, sinon omniprésente. Ce qui n’a pas empêché la publication de bons textes chez de bons auteurs : à l’évidence, Joshi raffole de Ramsey Campbell, et, même si ce dernier fera ultérieurement bien mieux en affichant davantage sa personnalité (Joshi évoquera certains de ses textes dans chaque chapitre ultérieur ou presque), il y a à l’en croire déjà des choses intéressantes dans ses premières nouvelles, écrites plus ou moins par un adolescent doué, compilées dans The Inhabitant of the Lake (j’ai, il faut que…). Le cas de Colin Wilson est sans doute différent : l’auteur avait commencé à se faire connaître dans le monde lovecraftien sous un jour guère favorable, en se montrant très critique envers l’œuvre du gentleman de Providence (ne pas confondre pour autant Colin Wilson avec un autre critique hargneux, Edmund Wilson), et notamment en ce qui concerne son « cosmicisme indifférentiste » (qu'il percevait donc malgré tout), aux antipodes de son propre optimisme ; chose que Derleth avait prise personnellement, au point d’en parler vertement dans la préface de The Dunwich Horror and others, et de mettre au défi le critique d’écrire un texte lovecraftien… Chiche ! Ce sera The Mind Parasites (que j’ai dans un coin, de même que les titres suivants de Wilson, faudra quand même que je lise ça un jour), qui joue astucieusement du « Mythe », et pousse la blague jusqu’à inclure August Derleth parmi les personnages… lequel lui demandera alors une nouvelle pour Tales of the Cthulhu Mythos (ce sera « The Return of the Lloigor ») ; Wilson reviendra sur le thème, toujours à sa manière, dans The Philosopher’s Stone, et avec moins de réussite et nettement plus par la bande dans The Space Vampires… avant de se perdre dans l’occultisme. Autre hommage inattendu (et longtemps ignoré des « lovecraftiens » !), le Dagon de Fred Chappell a décidément l’air très intéressant (celui-là aussi, je l’ai, faut que je trouve le temps…) ; Joshi cite enfin, dans les Tales of the Cthulhu Mythos, « The Deep Ones » de James Wade (un des rares récits de cette anthologie à m’avoir marqué, sans doute). L’idée étant que tous ces auteurs (même si ça serait peut-être à débattre pour les premiers récits de Ramsey Campbell ?) étaient bien trop singuliers et talentueux pour gober le « Mythe de Cthulhu » façon Derleth…

 

Et on en arrive ainsi à la démolition progressive de l’emprise derlethienne sur les pastiches lovecraftiens, longue entreprise émanant d’une « révolution critique » à laquelle Joshi lui-même avait pris part. Il en place le début dans un très bref article (500 mots ; je devrais méditer cet exemple...) de Richard L. Tierney de 1972, développant donc, lapidairement, l’idée que le prétendu « Mythe de Cthulhu » était une création de Derleth et non de Lovecraft. D’autres critiques s’engouffrent bientôt dans la brèche, et au premier chef Dirk W. Mosig (voir ici, par exemple), bientôt suivi par une ribambelle de « disciples », parmi lesquels on pourra mentionner Donald R. Burleson, Peter Cannon, David E. Schultz, et bien sûr Joshi lui-même, entre autres. Ceux-ci (qui écrivent pour la plupart dans Lovecraft Studies, fanzine dirigé par Joshi – tandis que Crypt of Cthulhu, lancé parallèlement par Robert M. Price, se montre nettement moins hostile à Derleth, et prétend prendre ainsi ses distances avec la « nouvelle orthodoxie » du fanzine d’en face) ont dû s’atteler à la difficile tâche de réduire à néant la « black magic quote », l’endroit le plus sensible de l’édifice derlethien – à même, une fois atteint, de faire s’écrouler l’ensemble…

 

Il était bien temps, sans doute – on subissait alors les atrocités de Brian Lumley, le dernier auteur du « Mythe » à avoir été en rapport direct avec Derleth, et qui avait brodé sur cette base fragile et douteuse des romans et nouvelles pires encore (dont les abjects « Titus Crow »)… Il y avait cependant des choses intéressantes çà et là (même si moins fréquentes et autrement moins visibles) : Karl Edward Wagner s’était montré habile (à son habitude ?), Basil Copper et Walter C. DeBill, Jr., plus inconstants et capables du pire comme du meilleur, tandis que la perception « dunsanienne » de Gary Myers l’éloignait du lot commun. T.E.D. Klein, enfin, est loué pour son « Black Man With a Horn ». Il y avait aussi des auteurs qu’on avait déjà lus auparavant et qui revenaient au genre : Fritz Leiber pour « The Terror of the Depths », son seul « vrai » pastiche ; Robert Bloch pour Strange Eons (Retour à Arkham, chez nous ; Joshi concède que cela n’a rien d’un chef-d’œuvre, mais pour le coup c’est moi, cette fois, qui me montrerais autrement sévère…) ; Ramsey Campbell toujours (avec plus ou moins de réussite par rapport à quelques textes antérieurs témoignant plus pertinemment de sa fusion de l’horreur cosmique lovecraftienne avec ses propres conceptions d’une horreur « interne »). Le boom de l’horreur dans les années 1970 a pu jouer, par ailleurs – par exemple avec Stephen King pour « Jerusalem’s Lot » du côté des réussites (même si Joshi n’est visiblement pas très enthousiaste), mais aussi, hélas, avec Graham Masterton (pour Manitou, qui s’en prend plein la poire – et Joshi confesse ne pas avoir eu le masochisme d’en lire les suites), F. Paul Wilson pour The Keep (moins pire, néanmoins médiocre) ou encore Michael Shea pour The Colour out of Time, remake de « The Colour out of Space » complètement à côté de la plaque (mais Joshi relève que l’auteur s’est amplement racheté de ce péché de jeunesse ultérieurement). Dans un genre à part, enfin, et autrement plus confidentiel, Joshi mentionne Peter Cannon, notamment pour « The Madness out of Space » : l’auteur, critique lovecraftien notoire, a en effet commis nombre de pastiches et parodies bien foutus et souvent drôles (j’en ai lu quelques-uns çà et là, dont Pulptime, et j’ai notamment Scream for Jeeves qui m’attend).

 

Le mouvement a pris de l’ampleur, et les anthologies se sont multipliées, bonnes ou mauvaises (par exemples les « Cycles » compilés par Robert M. Price pour Chaosium, repris chez nous pour certains d’entre eux dans la collection Nocturne d’Oriflam – évidemment, on y distingue l’influence du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu) ; le phénomène a touché aussi bien des gros éditeurs que des petits (pas seulement en langue anglaise, d’ailleurs, mais Joshi ne développe donc pas cet aspect). Au-delà des seules anthologies (où l’on peut relever, côté réussites, des noms tels que Brian Stableford, David Langford, Neil Gaiman, Nicholas Royle, Caitlín R. Kiernan, Steve Rasnic Tem, Kim Newman, Reggie Olivier, Adrian Cole, Conrad Williams ou Brian Hodge, outre des habitués comme Ramsey Campbell, ou Fred Chappell que l’on reconnaît enfin dans le milieu lovecraftien – il avait sa réputation au-delà), d’autres auteurs se distinguent de manière plus singulière, comme Thomas Ligotti (loin d’être populaire mais ô combien fascinant dans sa veine très personnelle), Stanley C. Sargent malgré quelques textes passablement faibles, ou encore W.H. Pugmire, plus régulier, qui a pu collaborer avec Jeffrey Thomas, lequel a également lovecraftisé en solo.

 

On en arrive au dernier chapitre de l’essai – celui qui, plus que tout autre, justifie son changement de titre. Joshi s’y montre en effet globalement très positif, très enthousiaste. Côté romans, il y a pourtant eu des déceptions, comme avec Richard L. Tierney (qui, après avoir sonné l’hallali anti-derlethien en 1972, a ici commis un pastiche étonnamment derlethien…), mais Joshi loue Résumé with Monsters de William Browning Spencer (pourtant, ce qu’il en dit ne m’emballe pas plus que ça…), un peu moins Mr. X de Peter Straub (sur une base comparable… mais cette fois, les aperçus m’intéressent davantage, bizarrement !), reconnaît la qualité de The Dark Half de Stephen King, est déçu par Nightmare’s Disciple de Joseph S. Pulver, Sr., loue le Alhazred de Donald Tyson (tout en le trouvant trop « timide » à l’égard du « Mythe de Cthulhu » et en appelant de ses vœux une suite, le roman s’arrêtant au milieu de la vie de l’Arabe dément – n’empêche que j’ai ça dans ma liseuse, faudra que ; je suis d’autant plus curieux que j’ai entendu des sons de cloches très divers concernant ce gros roman, et que l’intérêt pour l’occultisme de l’auteur m’effraie un peu… Cela dit, si Joshi a pu apprécier au-delà de cet obstacle, je devrais pouvoir le faire moi aussi, hein ?), apprécie The Cthulhu Cult de Rick Dakan, et enfin passe très vite (et un peu confusément ?) sur son propre The Assaults of Chaos (en parlant de lui à la troisième personne, c’est également le cas plus tard pour le Joshi anthologiste, alors qu’il n’hésite pas à employer la première personne dans le livre en tant qu’essayiste…). Mais c’est surtout du côté des nouvelles que tout se joue (avec des auteurs qui ont beaucoup écrit dans le sous-genre, parfois aussi des romans d’ailleurs) : Caitlín R. Kiernan, Laird Barron, Jonathan Thomas, Michael Shea (qui, avant son récent décès, s’est donc amplement rattrapé de son très mauvais The Colour out ot Time), Brian Stableford, Jason V. Brock, Donald Tyson, David Hambling, Ann K. Schwader… Autant d’auteurs qu’on retrouve régulièrement dans les anthologies que Joshi décrit par la suite, du moins les meilleures d’entre elles, et notamment bien sûr dans sa propre série des Black Wings ; il fait un peu sa promo en fin de volume, à vrai dire… mais son enthousiasme a l’air sincère.

 

Nous en sommes là. Au fil de cette longue et complexe histoire (plus complexe du moins que ce qu’on pourrait croire vu de loin), le « Mythe de Cthulhu » relooké par l’abandon du paradigme derlethien se porte bien, semble-t-il – quantitativement, ça ne fait aucun doute, mais on peut donc supposer que c’est aussi le cas qualitativement, en définitive… Disons, plus exactement, qu’il est possible de tirer d’excellents récits de la masse informe et protoplasmique des mauvais pastiches – car il y en a bien des mauvais, il y en aura toujours (enfin, à l’échelle insignifiante d’une civilisation humaine s’échinant à laisser une vague trace de sa misérable présence dans un cosmos indifférent, bien sûr), mais il n’y a donc pas que cela. The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos n’est certainement pas le meilleur essai de S.T. Joshi, qui s’y montre sans doute moins carré qu’ailleurs, et laisse, une fois franchies les indispensables considérations théoriques, sa subjectivité s’exprimer à plein ; on le trouvera donc plus ou moins juste, plus ou moins convaincant… Il n’en déblaye pas moins le champ de la fiction lovecraftienne, surtout contemporaine, avec un relatif enthousiasme, qui fait plutôt plaisir. J’ai relevé des noms… même si je ne sais pas quand je vais bien pouvoir trouver le temps de lire tout ça. Arf.

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The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

LOVECRAFT (H.P.), The Horror in the Museum and other revisions, foreword by August Derleth, Sauk City, Wisconsin, Arkham House, 1970, 383 p.

 

H.P. Lovecraft, s’il était issu d’une « bonne famille » de la bourgeoisie de Providence (louchant même un peu sur l’aristocratie du côté maternel), n’a jamais véritablement roulé sur l’or, et tenait même, peu ou prou, du déclassé dans ses dernières années. Le gentleman de Providence – parce que gentleman ? – n’a jamais trouvé de travail en dehors de l’écriture (ce qui, à vrai dire, me le rend peut-être d’autant plus sympathique…), quand celle-ci ne lui permettait guère de subsister. Il s’est donc retrouvé à rogner sur le capital familial, avec de plus en plus de difficultés – ou sur les revenus de son épouse Sonia Greene, durant leur bref mariage. Côté activités rémunérées, il ne pouvait donc guère compter que sur deux choses : ce qu’on lui payait pour ses textes « personnels » ici ou là (mais notamment dans Weird Tales, or le fameux pulp payait au mieux à publication et non à acceptation – et était loin d’accepter systématiquement ce que Lovecraft soumettait, peut-être plus particulièrement dans les dernières années, ce qui tendait à déprimer quelque peu l’auteur, voire l’incitait à baisser carrément les bras…), et les maigres revenus que lui procuraient ses travaux dits, parfois bien pudiquement, de « révision ».

 

En anglais, on parlait alors (et peut-être toujours, je le suppose du moins) de « ghost-writing », ce qu’on peut trouver d’un étonnant à-propos concernant Lovecraft ; mais il est vrai qu’en France on le qualifierait plus ou moins de « nègre » (en fonction de sa part de travail), ce qui ne manque vraiment pas de sel…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft a consacré beaucoup de temps à ces révisions (bien trop, à en croire certains, qui imputent à cette masse de travail un poids déterminant dans l’amoindrissement quantitatif de sa production de fictions « personnelles »). Dans bien des cas, le terme pouvait apparaître juste – le travail de Lovecraft consistant alors en une sorte de préparation de copie plus ou moins étendue, où il s’agissait avant tout de redresser une grammaire bancale et une orthographe approximative… Parfois, cependant, la révision devenait authentique « réécriture », à des degrés divers – notamment, comme de juste, pour ce qui est des textes « weird » dont il avait fait sa spécialité. Ce sont des récits de ce genre qui sont compilés dans The Horror in the Museum, l’anthologie essentielle en la matière, qui n’a cependant aucune ambition d’exhaustivité : on trouve des « révisions » passablement étendues ou des « collaborations » au-delà – je ne vise bien sûr pas ici les prétendues « collaborations posthumes » d’August Derleth, qui n’ont absolument rien de « collaborations »… – et même des travaux de nègre de la première à la dernière ligne, comme « Imprisoned with the Pharaohs » (aussi connu sous le titre « Under the Pyramids »), texte signé Houdini, mais dont le fameux magicien n’a pas écrit la moindre ligne.

 

Or The Horror in the Museum, au-delà de la seule qualité des textes le composant (variable, disons…), permet de bien prendre en considération la portée des « révisions » effectuées par Lovecraft – qui, dans un geste peut-être arrogant, éventuellement joueur aussi, s’appropriait tout bonnement certains des textes qui lui étaient soumis, pour les remanier de fond en comble et y glisser des thèmes ou même un lexique assurément personnels ; on trouve dès lors très régulièrement dans ce volume un ensemble de références propres à l’auteur, ainsi des allusions à des entités extraterrestres ou « divines », à des lieux perdus, à des livres maudits, qui empruntent directement à son œuvre personnelle, ou piochent à l’occasion dans les apports « mythiques » de ses petits camarades, tels Clark Ashton Smith ou Robert E. Howard – participant ainsi pleinement de la nébuleuse qualifiée ultérieurement par Derleth de « Mythe de Cthulhu », de manière assez audacieuse, et jouant sans doute à fond d’un certain « effet de réel », la multiplication des allusions « mythiques » sous des plumes différentes grossissant le canular à base de pseudo-mythologie et de crypto-bibliophilie…

 

Certes, l’implication de Lovecraft pouvait être très variable dans ces différents textes : mentionné comme « coauteur » pour les deux premiers récits compilés, mais sous pseudonyme (Winifred V. Jackson signant Elizabeth Berkeley, et Lovecraft signant Lewis Theobald, Jun.), il en a pourtant assuré l’essentiel a priori (à partir de rêves de sa « collaboratrice ») ; mais son nom n’apparaît plus par la suite, alors qu’il était régulièrement au moins un coauteur, voire l’unique responsable du texte définitif (ainsi, « The Mound », la plus ambitieuse novella du lot, a été entièrement écrite par Lovecraft à partir d’un unique paragraphe qui lui avait été soumis par « l’auteure », Zealia Bishop…). Dès lors, on peut probablement, sans trop de risque d’erreur a priori, insérer ces textes en apparence un peu à part dans l’ensemble plus vaste des œuvres de fiction de Lovecraft. Elles en constituent certes un pan discret, surtout au regard des « grands textes » de la dernière décennie de l’auteur en gros – mais on aura l’occasion de voir que certains de ces récits méritent pleinement d’être envisagés comme tout aussi importants dans la carrière littéraire de Lovecraft que les récits « mythiques » qu’il signait.

 

Après, oui, ils sont d’une qualité « variable »… Mais l’appréciation dépend sans doute, au moins en partie, des inclinations de tout un chacun, comme de juste : parallèlement à cette relecture – je n’avais pas touché aux « révisions » de Lovecraft depuis bien des années, j’en avais presque tout oublié à vrai dire –, je lisais l’essai de S.T. Joshi intitulé The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, dont je vous causerai sous peu ; le fameux exégète lovecraftien n’est pas exactement un tendre, de manière générale… Rien d’étonnant, sans doute, à ce qu’il s’y montre très sévère à l’encontre de certains de ces textes ; mais, s’il en est qui le méritent bien, à l’évidence, en bien des occasions j’ai développé un avis différent, voire carrément opposé, à celui de l’éminent critique…

 

Décortiquons donc la chose. Comme dit plus haut, les deux premières nouvelles de The Horror in the Museum (a priori les plus vieilles, et très brèves par ailleurs) sont cosignées (cette édition mentionne « H.P. Lovecraft and Elizabeth Berkeley », ce qui est pour le moins étrange – le pseudonyme employé par Lovecraft n’est donc pas retenu, mais c’est pourtant le cas de celui de Winifred V. Jackson…). Ce sont pour l'essentiel des visions hallucinées, à peu près dénuées de récit à proprement parler… « The Crawling Chaos » (1920/1921 ; l’expression est employée pour elle-même, sans lien avec Nyarlathotep), avec son délire sous opium, louche lourdement sur les récits « dunsaniens » des « Contrées du Rêve », avec un zeste finalement discret de « décadence », tandis que « The Green Meadow » (1918/1919), pour être avant tout onirique là encore, est enrobée dans un dispositif pulp qui sonne faux, au-delà de la fascination qu’il était censé susciter, et qui, du coup, ne convainc pas ; dans les deux cas, j’ai trouvé ça d'un ennui mortel...

 

On passe alors à deux textes signés Sonia Greene (avant qu'elle n'épouse Lovecraft). J'aime bien « The Invisible Monster » (aussi connu sous le titre « The Horror at Martin’s Beach »), et j'en avais conservé, après toutes ces années, l'image très forte quand bien même passablement absurde de ces hommes affolés au dernier degré, tirant vainement sur une corde qu'ils ne peuvent pas lâcher, tandis que la grosse bébête maritime (et invisible, donc) à l'autre bout les attire, minute après minute, jusqu'à la noyade inévitable... Un beau cauchemar en tant que tel, qui n'avait probablement pas besoin du semblant de pyrotechnie qui conclut la nouvelle. Le cas de « Four o'clock » est différent (et l’implication réelle de Lovecraft fait débat, on a pu dire que cette nouvelle était entièrement le fait de madame) ; c’est un récit fantastique plus commun, où le motif classique de la vengeance post-mortem dégénère à nouveau dans une sorte de vision hallucinée, qui m'a laissé passablement froid...

 

On en arrive au cas de Hazel Heald – cliente assidue de Lovecraft en l'espèce, cinq nouvelles signées de son nom figurent dans le présent recueil (soit bien plus que pour tout autre « auteur ») ; elles ont toutes été écrites/révisées entre février 1932 (dans la bibliographie lovecraftienne, cela correspond à l’achèvement de « The Dreams in the Witch House ») et août 1933 (rédaction de « The Thing on the Doorstep »). Elles ne sont cependant pas toutes présentées d’un bloc dans ce recueil, mais je vais pour ma part les rassembler.

 

Pour ce qui est de « The Man of Stone » (la plus ancienne de ces nouvelles, semble-t-il), une note de cette édition précise que l'apport de Lovecraft a été très limité – la nouvelle, à certains égards, serait donc livrée à titre de comparaison... Cela dit, le gentleman de Providence, même dans ces conditions, ne se prive pas de glisser des allusions à son « Mythe », passablement gratuites d'ailleurs (surtout des références au Livre d'Eibon, création de Clark Ashton Smith)... Ce qui est probablement un peu gonflé, mais on aura l’occasion d’envisager d’autres cas tout aussi éloquents. Sinon, cette histoire d'un sculpteur devenu statue n'est pas désagréable, même si passablement « artificielle » : la première partie, enquête de deux camarades, est assez amusante ; puis on trouve le journal du meuchant, sorte de savant fou mais présenté comme dernier rejeton d'une lignée de sorciers, et c'est d'une pertinence variable – la fin est relativement amusante là encore, ceci dit... Anecdotique sans doute.

 

« Winged Death », qui joue à nouveau mais plus encore du journal intime révélant tout (à peine entouré d'un bref prologue et d'un tout aussi bref épilogue), m'a plutôt amusé : c’est une histoire de vengeance et re-vengeance, jouant là encore de l'ambiguïté entre science (mais particulièrement outrée…) et fantastique le plus improbable – avec ses mouches tueuses, et plus puisque affinités ; la nouvelle, dans sa deuxième moitié en tout cas, a sans doute quelque chose de grotesque, dans tous les sens du terme, prêtant probablement à rire au moins autant qu'à frissonner, et sans doute bien davantage, mais ça passe sympathiquement de toute façon. Pour moi – pour Joshi, la nouvelle est parfaitement ridicule... Pour ce qui est des allusions au « Mythe », je n'en ai relevé qu'une, plus que jamais en forme de clin d’œil, mais sans doute plus à sa place que dans « The Man of Stone ».

 

On trouve plus loin deux autres textes signés Hazel Heald. Et tout d’abord « The Horror in the Museum », ledit musée étant un truc de mannequins de cire, façon Musée Grévin, ou surtout Madame Tussaud – cité, l’action se déroule d’ailleurs à Londres. Sauf que ces inquiétantes et dérangeantes figures d’un art pervers et décadent ne sont pas ce que l’on croit – forcément… Plutôt bien aimé. À bien des égards, j’y vois une reprise de « Pickman's Model » en plus perturbant – l’insertion d’éléments « mythiques », et la folie des représentations tentaculaires et indicibles, plutôt que de « simples » goules en plein festin, fonctionnent plutôt bien. Pour Joshi, par contre, c’est un texte calamiteux, et probablement une parodie de ce que deviendra le « Mythe de Cthulhu » via Derleth (notamment du fait du caractère « divin » de Rhan-Tegoth)... et c’est même, à l’en croire, cette dimension « pas sérieuse » qui sauve (presque ?) le texte !

 

« Out of the Eons », qui prend aussi place dans un musée, mais d’archéologie cette fois, est nettement moins convaincant à mes yeux… là où Joshi y voit plutôt une réussite. Décidément… Plus encore que le précédent, ce récit est émaillé d’allusions au « Mythe » – voire carrément saturé : Lovecraft utilise surtout le Nameless Cults, ou Black Book, de Von Junzt, inventé par Robert E. Howard (sauf erreur il n’apparaît pas ici sous le titre, mal germanisé par Derleth, Unaussprechlichen Kulten, contrairement au récit précédent), qui est au cœur de l’intrigue et longuement commenté – sans doute trop longuement, via un peu probable chapitre préhistorique sinon pré-humain… Cette histoire de momie originaire de Mu et « étonnamment bien conservée », de même que le sont, faut-il croire, les cultes impies du continent englouti (plutôt ambigus, d’ailleurs – on oscille entre le terrible Ghatanothoa et un sectateur de Shub-Niggurath qui lui est hostile ; sachant que notre chèvre adorée y est finalement abordée sous un jour plutôt positif ! En fait, on peut presque y voir un de ces « dieux favorables aux humains » qui feront délirer Derleth, note Joshi, pour qui c’est cependant la meilleure des cinq nouvelles signées Hazel Heald ici compilées…), cultes auxquels se livrent encore peu ou prou officiellement toute une cohorte de dégénérés du Pacifique (qui semblent avoir littéralement envahi la bonne ville de Boston où se déroule l’histoire), cette histoire donc est bien trop bavarde et finalement guère crédible dans ses divers développements – à mon sens tout du moins. J’y vois un « digest » du « Mythe », plus ennuyeux qu’autre chose… Pour l’anecdote, dans le registre des allusions, j’en note qui m’ont un peu étonné, puisque ne renvoyant pas, comme d’habitude, à des lieux, « dieux » ou livres, mais à de simples personnages (il y a d’autres cas, cependant, comme Wilmarth, issu de « The Whisperer in Darkness », qui apparaît aussi dans At the Mountains of Madness, certes) : Lovecraft glisse dans ce texte des références à « Through the Gates of the Silver Key », récit coécrit avec E. Hoffmann Price – on y trouve en tout cas les personnages de Swami Chandraputra ainsi que d’Étienne-Laurent de Marigny (attention, Brian Lumley à l’horizon ?).

 

Reste, plus loin, une cinquième et dernière nouvelle (la dernière à avoir été révisée) signée Hazel Heald, et intitulée… « The Horror in the Burying Ground » (oui, les titres se répètent un peu). Rien à voir avec tout ce qui précède ou presque, et absolument rien de « mythique » en tout cas ; cette histoire de morts qui ne le sont peut-être pas vraiment au moment de les enterrer louche probablement sur Poe – enfin, j’en ai l’impression, en tout cas. C’est passablement glauque, ce qui fait toujours plaisir, mais sans doute trop bavard… Cela dit, pour Joshi, c’est avant tout un texte assez clairement parodique (notamment de « The Dunwich Horror » pour le cadre – or on sait combien Joshi ne porte guère dans son cœur cette fameuse nouvelle de Lovecraft…), et il y a probablement un peu de vrai là-dedans… Bon, c’est à débattre. Je relève cependant un autre point, qui m’a plutôt étonné, et c’est le style : le récit a beau être à la troisième personne « objective », il tend, juste un peu mais quand même, vers une certaine familiarité plutôt rare chez Lovecraft (rien à voir avec les éventuellement très longs inserts bouseux dans une narration globale à la première personne le cas échéant, avec un classique « narrateur érudit » qui écoute et rapporte ; en l’espèce, d’ailleurs, ici aussi les bouseux prennent à l’occasion la parole – s’interrompant ici, se reprenant là, etc. –, pour un degré supplémentaire de registre familier). Bizarre – mais probablement pas plus convaincant que ça. Notons enfin qu’on y trouve plusieurs références à des personnages issus d’autres nouvelles.

 

C.M. Eddy, Jr., était lui aussi un client assidu de Lovecraft – on en a d’ailleurs reparlé il y a peu, pour son rôle dans The Cancer of Superstition, et il a commis d’autres choses encore (dont un « Ashes » a priori pas glorieux, je vous en causerai assez vite). Trois nouvelles de la présente anthologie sont publiées sous son nom.

 

« The Loved Dead » tient probablement plus de l’horreur que du fantastique. On pourrait sans doute qualifier ce texte de « décadent », j’imagine. L’histoire d’un nécrophile virant serial-killer… C’est extrêmement sordide, à un point qui m’a étonné, à vrai dire. C’est en même temps ce qui pourrait faire l’intérêt du texte. Hélas, c’est aussi très lourd formellement… L’adjectivite y est particulièrement redoutable – trait communément associé à Lovecraft, mais je ne me sens tout de même pas d’établir les responsabilités, là, comme ça. La fin, par ailleurs, tombe quelque peu dans le travers (récurrent dans ce recueil) de « Dagon », avec son narrateur qui écrit jusqu’à la dernière seconde – c’est moins improbable, tout de même, mais bon… Cela dit, ce texte est peut-être le plus intéressant des trois – aïe…

 

« Deaf, Dumb and Blind » part pourtant d’une chouette idée : confronter à l’horreur un homme (un écrivain) complètement coupé du monde sur le plan sensoriel (puisque sourd, muet et aveugle, donc, mais aussi impotent, histoire de) ; et pourtant…. Oui, ça aurait pu donner quelque chose. Le problème est que c’est très bavard… et que ça tombe finalement à plat – le chouette matériau n’est pas très bien servi, du coup… Là encore, un type qui écrit sur sa machine jusqu’à la toute dernière seconde ; ça se justifie mieux… mais ça ne fonctionne pas.

 

Quant à « The Ghost-Eater », je doute qu’on puisse y trouver le moindre intérêt, franchement… Ça part du cadre très cher à Lovecraft de la maison isolée dans un coin paumé de la Nouvelle-Angleterre – cadre idéal pour de l’horreur à l’en croire, peu ou prou théorisé dans « The Picture in the House », mais qu’on retrouve aussi dans « The Lurking Fear », par exemple. Problème : si Lovecraft, dans ces deux textes, parvient effectivement à tirer des frissons du lecteur, en y adjoignant les thématiques du cannibalisme et de la dégénérescence (et ce en dépit de la structure en épisodes du second texte, qui débouche un peu trop sur de l’artifice, trouvé-je), la nouvelle signée C.M. Eddy, Jr., se contente pour sa part d’y greffer une histoire de fantôme ultra-banale, même pas épicée par le semblant de lycanthropie qu’on y rajoute pour le fun. Très convenu, et au-delà du médiocre… Je n’ai pas repéré d’inserts « mythiques » dans ces trois récits.

 

On trouve ensuite un texte très différent des précédents, et à vrai dire tout autant des suivants, « ‘‘Till All the Seas’’ », signé Robert H. Barlow. C’est la seule nouvelle de Barlow dans ce recueil, mais pas la seule pour laquelle il a bénéficié de l’assistance de Lovecraft, il y en a eu d’autres, éventuellement dénichées ou identifiées comme telles plus tard : « The Hoard of the Wizard-Beast » et « The Slaying of the Monster », et surtout « The Night Ocean », longtemps présentée comme étant, sinon du seul fait de Lovecraft (ce que ses premières éditions françaises laissaient croire, il me semble ?), du moins majoritairement l’œuvre du gentleman de Providence – hypothèse réévaluée avec l’avancement de la recherche. Il faut aussi mentionner la collaboration blagueuse « The Battle That Ended the Century »… ainsi qu’un « Collapsing Cosmoses » inachevé, qu’on m’a signalé mais que je ne crois pas connaître ? Bon… Rappelons au passage que Lovecraft avait désigné ledit Robert H. Barlow pour être son exécuteur littéraire, rôle qu’il endossera effectivement après la mort du Maître – même si (je ne me souviens plus exactement des circonstances) August Derleth et Donald Wandrei récupèreront assez vite cette charge, via Arkham House. Mais bon : « ‘‘Till All the Seas’’ ». Différent, disais-je : c’est là en effet une nouvelle de science-fiction ; ou, pour ceux qui auraient la science trop chatouilleuse – ce qui pourrait bien inclure Lovecraft lui-même, à en juger par une note qu’il avait spécifiée à Barlow, reprise à la fin du texte dans cette édition –, du moins s’agit-il d’anticipation, et à très, très long terme. Pour une thématique infiniment lovecraftienne cependant : l’insignifiance de l’humanité au regard d’un cosmos indifférent (mais Barlow était semble-t-il sur la même longueur d’ondes de toute façon). On nous décrit ici la lente disparition de l’humanité, sur des milliards d’années, à mesure que (Terre et Soleil se rapprochant ?) la température ne cesse d’augmenter, au point d’assécher les mers et finalement tous les cours d’eau. La nouvelle décrit d’abord très froidement (si j’ose dire…) ce lent phénomène, avec une distance d’essayiste ; puis on suit brièvement le dernier des hommes… jusqu’à son trépas d’une affreuse ironie. J’aime beaucoup cette nouvelle un peu à part. Elle est parfaitement horrible, impitoyable, et riche en images fortes qui m’avaient traumatisé quand je l’avais découverte ado – en fait, je crois que ça fait partie des très rares textes qui m’ont véritablement fait faire des cauchemars… alors qu’il ne s’agit probablement pas d’un récit d’horreur à proprement parler. Le dernier cliché d’Ull, à la différence de ce pauvre animal, est impérissable, lui. Et là je vais encore faire des cauchemars. Pas d’allusions au « Mythe » dans ce texte à part (mais la topographie peut vaguement évoquer les « Contrées du Rêve »). Un bonus, par contre : une photo d’une page de la nouvelle de Barlow avec les très nombreuses annotations de Lovecraft en plein travail de révision – c’est assez éloquent…

 

Mais envisageons maintenant le cas de William Lumley (un drôle de bonhomme semble-t-il ; mais aucun lien avec « l’autre Lumley » a priori, c’est déjà ça), pour une nouvelle intitulée « The Diary of Alonzo Typer » (octobre 1935). Bon, passé une brève introduction, un journal, donc (avec un type qui écrit jusqu’à la toute dernière seconde au mépris de toute vraisemblance encore une fois… Cela dit, on m’a fait remarquer que nous sommes à l’ère de Twitter, hein). Et un conglomérat de thèmes et de procédés typiques même au-delà de ça : narrateur érudit, maison paumée dans la cambrousse (mais plutôt du côté de l’arrière-pays de New York que de la classique Nouvelle-Angleterre), non loin d’un village de dégénérés complets, avec de mystérieux cercles de pierres levées sur la colline voisine, rumeurs sur une lignée de sorciers, et la généalogie morbide qui va avec ; et en prime une bébête mystérieuse et invisible, et quelques allusions « mythiques » de bon aloi (surtout livresques et finalement pas trop envahissantes – on a lu bien pire, en tout cas). Ça fait beaucoup de choses d’un seul coup, peut-être – mais le vrai problème est qu’avec tout ça on s’ennuie quand même profondément… Pour Joshi, cette nouvelle ne brille relativement qu’en comparaison avec le premier jet affligeant de Lumley (dont je vous causerai sans doute prochainement)…

 

Continuons. Nous trouvons alors deux nouvelles signées Adolphe de Castro – un bien curieux personnage, et dont on sait qu’il était la bête noire de Lovecraft parmi ses clients de « révision »… ce qu’il avait d’ailleurs déjà plus ou moins été, quelques décennies plus tôt, pour un autre fameux auteur : ni plus ni moins qu’Ambrose Bierce (ils avaient été très proches, se sont brouillés, et notre tâcheron a plus ou moins fait son beurre de sa relation avec l’illustre auteur au décès mystérieux). Je vous renvoie, si jamais, au chouette article de Chris Powell dans Lovecraft Studies No. 36

 

On commence donc avec « The Last Test », nouvelle révisée par Lovecraft en 1927… mais c’est une réécriture d’un texte de 1893 intitulé « A Sacrifice to Science ». Je m’attendais forcément au pire… et c’est peut-être pourquoi j’ai été (presque ? peut-être même pas…) agréablement surpris. La nouvelle est peut-être trop longue (c’est une des plus étendues du recueil, il n’y a que « The Mound » signée Zealia Bishop pour durer davantage), encore que j’ai en tête des exemples plus flagrants de ce défaut dans l’œuvre lovecraftienne, mais, surtout, sa fin est probablement calamiteuse, oui… Les dix ou quinze dernières pages sont pathétiques au dernier degré. Mais en fait, ça commence sérieusement à patiner quand apparaissent, tardivement mais quand même, des références largement inutiles au « Mythe de Cthulhu » naissant (on peut d’ailleurs noter que c’est dans ce texte qu’apparaissent – façon de parler, hein – pour la première fois Nug et Yeb, qu’on ne trouvera ultérieurement que dans des révisions, mais aussi Shub-Niggurath) ; le propos, à partir de ce moment-là, est de moins en moins assuré… Mais ce qui précède me paraît finalement plutôt correct, surtout eu égard à sa très mauvaise réputation : ce portrait d’un médecin de stature légendaire sacrifiant tout à la science (à moins que…) n’est pas inintéressant, au fond, notamment dans sa dimension éthique ; les éléments « médiatiques » sont même plutôt bien vus ; la vague romance (chez Lovecraft ?! Diantre…) au second plan, par ailleurs, est longtemps tout à fait tolérable (là encore, c’est à la fin que ça coince et pas qu’un peu)… Non, franchement, ça aurait pu être pire – et il y a incontestablement pire dans ce recueil.

 

Et par exemple « The Electric Executioner » (1929), qui est sans aucun doute une très mauvaise nouvelle – mal construite, et ennuyeuse voire carrément pénible. Je suppose qu’il y a une intention humoristique là-dedans – ou du moins je l’espère. Le fait est que cette mauvaise rencontre dans un train mexicain est hautement ridicule… Les quelques allusions « mythiques », plus incongrues que jamais, n’arrangent rien à l’affaire – au contraire, même. Et un chouia de remarques bien racistes pour le principe… Beuh. On passe.

 

Et on en arrive ainsi à Zealia Bishop, pour trois nouvelles où elle n’a semble-t-il pas fait grand-chose, et c’est peut-être bien un euphémisme… Trois nouvelles de qualité variable par ailleurs : on y trouve les deux meilleures de The Horror in the Museum – et la pire…

 

La première de ces nouvelles est « The Curse of Yig », « révisée » début 1928, et qui est assez étonnante – dans un sens tout à fait positif. Tout n’est sans doute pas parfait dans cette histoire à base de phobie des serpents, mais l’exploitation d’un folklore plus ou moins amérindien (retouché, disons) dans un cadre très bouseux, mais bien différent de celui, habituel, de la Nouvelle-Angleterre (nous sommes cette fois en Oklahoma – ou dans ce qui deviendra cet État), se montre finalement tout à fait convaincante. Et la nouvelle, dans son déroulé, est même parvenue à me surprendre – deux fois, bam, bam. Je suis sans doute bon client, hein, mais quand même. Une réussite, clairement. Pas d’allusions « mythiques » dans cette nouvelle (à moins de vouloir à tout crin insérer Yig lui-même dans le pseudo-panthéon lovecraftien, mais il n’est pas dit que ce soit très pertinent… à s’en tenir à cet unique texte – « The Mound » changera la donne).

 

Le niveau baisse avec « Medusa’s Coil » (« révisée » durant l’été 1930) ; c’est rien de le dire… Cette nouvelle est une calamité du début à la fin, un machin ni fait ni à faire à tous les points de vue. Même en étant très bon public, je doute qu’on puisse vraiment trouver le moindre intérêt à ce texte cent fois trop long et horriblement mal construit, à partir d’un prétexte bidon dégénérant dans une longue et improbable confidence au coin du feu – et peu importe qu’un des twists finaux (nombreux : en fait, la nouvelle accumule, sur les quinze ou vingt dernières pages en gros tout de même, les pseudo-climax qui tombent à plat, les italiques frénétiques n’arrangeant rien à l’affaire… et pas davantage les allusions au « Mythe ») vienne en définitive y apporter un semblant de justification qui ne justifie au fond rien du tout. Mais, évidemment, il y a la cerise sur le gâteau : le racisme ahurissant de la nouvelle, qui atteint ici des proportions consternantes. Passons, si l’on veut se montrer bon prince relativisant du fait du contexte ou truc, sur les tendres regrets émis à propos de la charmante civilisation du bon vieux temps de l’esclavage, ou sur les splendides tirades très-très-petit-nègre de la vieille sorcière du coin… Nous n’en restons pas moins en présence d’un texte dont le fin mot, et donc l’élément horrifique absolu destiné à vous faire ultimement et plus que jamais dresser les cheveux (de Méduse) sur la tête, est de révéler (oui, je SPOILE, mais à ce stade, hein)… que la femme que l’on croyait blanche était en fait une négresse ! Oui, quand même : Ceci Est La Peur. Et ceci est probablement un des plus gros, et peut-être même bien le plus gros, facepalm de toute la carrière littéraire de Lovecraft. Cela dit, précisons quand même, à la décharge du pauvre Grandpa Theobald, que cette « idée » figurait semble-t-il dans l’esquisse lapidaire de Zealia Bishop – il a obéi, quoi… Par ailleurs, cette édition de 1970 édulcore bizarrement – et maladroitement – la dernière phrase de la nouvelle, qui, du coup, n’emploie pas le mot « négresse » (alors qu’on y trouvait régulièrement « niggers » ou « darkies » auparavant), mais une périphrase qui n’arrange absolument rien et s’avère plus ridicule qu’autre chose (le texte original a été rétabli depuis). Un autre point à relever, peut-être : lors de ma lecture récente de Les Ombres de Canaan de Robert E. Howard, j’avais relevé l’idée importante, telle qu’exprimée par Patrice Louinet, du changement crucial qui, chez le pôpa de Conan, avait consisté à adopter un cadre sudiste pour ses récits d’horreur, se dégageant de l’abstraction antérieure ou de la Nouvelle-Angleterre plébiscitée par Lovecraft ; ce qui n’arrivera cependant que quelques années plus tard, et débouchera effectivement sur de bons à très bons textes. Ici, du coup, j’ai eu l’impression d’une tentative antérieure, de la part de Lovecraft (mais peut-être décidée par Zealia Bishop – c’est bien le cas pour l’Oklahoma dans les deux autres nouvelles signées par ladite), de délocaliser ainsi son horreur dans les plantations du vieux Sud… mais c’est avec beaucoup moins d’à-propos que l’Oklahoma susmentionné dans « The Curse of Yig » et « The Mound » ; en fait, c’est même une sacrée déroute… À l’occasion, je n’ai cependant pu m’empêcher de penser à ces récits howardiens, et notamment à « Les Pigeons de l’enfer » (il y a vraiment de ça dans l’introduction, notamment) ; sacré contraste pour ce qui est de la qualité, quand même…

 

Reste donc « The Mound », le plus long texte du recueil – et par ailleurs un dont on sait de source sûre qu’il est en fait entièrement de Lovecraft, qui l’a rédigé (et non « révisé ») en 1929-1930. Zealia Bishop lui avait semble-t-il fourni un unique paragraphe, parlant d’un tertre dans l’Oklahoma, « hanté, parfois par une femme »… Sur cette base pour le moins limitée et guère palpitante, Lovecraft a élaboré un récit très ambitieux traitant de civilisations pré-humaines, avec un zeste non négligeable d’utopie (quand bien même la décadence est au cœur du propos) ; autant dire qu’il s’agit, d’une certaine manière, d’une première exploration du thème, qu’on retrouvera bien sûr dans At the Mountains of Madness (roman rédigé en 1931) et « The Shadow out of Time » (novella de 1934-1935). Dès lors, ce récit mérite bien d’être considéré comme un des grands textes de Lovecraft, illustrant la forme la plus achevée du « Mythe de Cthulhu » (notre poulpe adoré, sous le nom « Tulu », y est d’ailleurs régulièrement évoqué ; j’ai même l’impression que c’est là le texte où il est le plus mentionné après « L’Appel de Cthulhu » ; et pourtant ces diverses allusions s’intègrent bien dans le récit, et on n’y voit donc pas un abus de citations gratuites, comme trop souvent – la tendance au catalogue de noms incongrus ne parasite pas ce texte), où la dimension science-fictive est essentielle, qui joue autant voire plus sur l’émerveillement que sur la terreur des textes antérieurs. Cette novella n’est probablement pas sans défaut (la fin est au mieux terne – et constitue d’ailleurs presque un renversement de la catastrophique conclusion de « Medusa’s Coil », nouvelle postérieure, au sens où on est ici censément horrifié par le fait qu’un châtiment terrible a été infligé « à un Blanc ! »), mais l’introduction, pour être classique, est angoissante à souhait, et le plus gros de la novella – le rapport de l’explorateur espagnol du XVIe siècle Panfilo de Zamacona – fonctionne très bien. Le texte, hélas, a connu le même sort que ses prolongements plus tardifs : il a été refusé par Weird Tales, sans doute pour la même raison, à savoir qu’il était trop long et impossible à découper correctement pour une publication en serial ; pire encore, il ne sera en fait publié qu’après la mort de Lovecraft (contrairement aux deux autres récits cités, qui paraîtront finalement dans Astounding avant la date fatidique)… « The Mound » n’avait d’ailleurs semble-t-il même pas circulé au préalable auprès des correspondants du gentleman de Providence (contrairement à beaucoup d’autres de ses textes). Quoi qu’il en soit, et bien que « dissimulé » dans la masse des « révisions », « The Mound » fait à n’en pas douter partie des textes les plus importants de Lovecraft. Et c’est, à n’en pas douter, le texte le plus ambitieux et enthousiasmant de The Horror in the Museum.

 

La dernière nouvelle du recueil, « Two Black Bottles », signée Wilfred Blanch Talman, contraste sacrément avec « The Mound »… Cette brève nouvelle, publiée dans Weird Tales en 1927, est d’une extrême banalité – évoquant à sa manière un scénario typique de L’Appel de Cthulhu, aurais-je envie de dire : l’oncle mystérieux qui décède, le naïf citadin qui vient toucher l’héritage dans un village d’ultra-bouseux, des rumeurs sur des adorateurs du diable (mais pas d’allusions « mythiques » ici) se mêlant à une généalogie morbide, des morts qui ne le sont peut-être pas tout à fait… Bouh. On s’ennuie, et pas qu’un peu – d’autant que le texte, pourtant concentré, se montre péniblement confus…

 

Le bilan de ces « révisions » n’est sans doute pas très fameux, globalement ; si l’on y trouve de bons textes (voire très bons dans le cas de « The Mound »), beaucoup d’autres, et probablement bien davantage, se montrent au mieux médiocres, au pire carrément mauvais… Pour autant, cet aspect étonnant de la carrière littéraire de Lovecraft ne doit pas être négligé, tant il s’est accaparé ses commandes pour livrer quelque chose, parfois, qui lui tenait profondément à cœur (il y a certes des exceptions, des épisodes douloureux…). Et, au-delà du pur plaisir de lecture procuré par les meilleurs de ces textes, le fait est que l’ensemble du recueil a quelque chose d’un « document » utile à l’appréhension du corpus lovecraftien, autant que du bonhomme lui-même – forçat de l’édition, et parfois génial faussaire…

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Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

Publié le par Nébal

Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

KRESS (Nancy), Le Nexus du docteur Erdmann, [The Erdmann Nexus], traduit de l’anglais (États-Unis) par Erwann Perchoc & Alise Ponsero, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2008] 2016, 146 p.

 

J’en arrive au bout de la première fournée de la chouette collection « Une Heure-Lumière » du Bélial’, après avoir lu Le Choix de Paul J. McAuley, Cookie Monster de Vernor Vinge et Dragon de Thomas Day – autant de novellas que j’ai globalement bien apprécié, et qui avaient reçu dans l’ensemble un accueil enthousiaste. De ces quatre premiers titres, en fait, j’ai l’impression que c’est Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress, qui a le moins séduit (relativement, hein). Ce qui a pu m’inciter à faire passer la lecture de ce deuxième petit bouquin après les autres, Prix Hugo 2009 ou pas… Cela dit, je n’avais jusqu’alors quasiment rien lu de Nancy Kress (sans doute une nouvelle ici ou là, pas davantage), et n’avais donc pas à m’en plaindre comme certains camarades affirmant quand même que « plus jamais ça ». Quand même. D’où j’ai lu la chose sans vraiment de préconçus… et au final, j’ai franchement bien aimé.

 

L’histoire prend place dans une maison de retraite, à Saint Sebastian. Si le point de vue a en définitive (et pour cause ?) quelque chose de choral, nous sommes néanmoins introduits dans ce cadre par Henry Erdmann, docteur de son état (mais en physique) ; Erdmann, à 90 ans, enseigne toujours à l’université voisine – il faut dire qu’il a conservé toutes ses facultés, ou du moins les facultés cérébrales : celles qui comptent, pour lui. Bien sûr, l’époque où, jeune chercheur, il intégrait le gotha de la physique dans le cadre du programme nucléaire américain, à Los Alamos, est désormais tristement lointaine, mais le scientifique (porté aux jugements sévères contre les quidams ne pipant rien à son domaine, autant dire qu’ils sont légion, jusque parmi ses crétins d’étudiants…) ne compte pas se laisser abattre pour autant. Il a en tout cas sa singularité, comme à vrai dire tous les autres pensionnaires de l’établissement, qui, pour obéir à un stéréotype (Evelyn l’ultra-commère, Erin la baba cool, Anna l’ex-danseuse étoile, Gina la bigote, Bob le fruste bougon…), ont tous chair et âme – ces personnages, même esquissés en quelques lignes très simples, sont étonnamment vivants, et c’est là un des principaux atouts de la novella (on peut y rajouter, dans un genre différent, la très jeune aide-soignante Cassie, femme battue qui entretient une relation de confiance avec Erdmann – pas si cassant que ça, donc… Il y a quelques autres personnages « jeunes » ou du moins « pas vieux », mais ils touchent probablement moins – car aperçus plus dans leur fonction que dans leur intimité, tout en ayant le minimum requis de personnalité).

 

Et puis Erdmann va vivre des événements un brin étonnants – et du genre inquiétant pour une pareille antiquité, qui se rapproche jour après jour, consciemment, de la Faucheuse inéluctable : il est porté à interpréter ce vague trouble qu’il a ressenti comme une attaque, présageant d’un AVC, ou peut-être quelque chose de plutôt cardiaque… Hypothèse terrifiante ; et des plus sensées, bien sûr, mais qui est pourtant bien vite abandonnée devant l’évidence, aussi troublante soit-elle. Le plus étonnant, cependant, est qu’Erdmann n’est pas seul dans ce cas – en fait, bien d’autres patients parmi ses compatriotes imposés ont subi le même phénomène… et exactement au même moment. Comprendre ce qui s’est produit impliquera alors d’envisager jusqu’au plus improbable, en confrontant des grilles de lecture exclusives, chacune étant bien persuadée de son à-propos et, au-delà de sa seule légitimité, de sa bien plus grande pertinence ; même si la réalité peut s’avérer encore un cran au-delà… Quelque part entre terreur et extase, au-delà de la vieillesse, au-delà même de la mort.

 

Je ne vais pas vous mentir, hein : l’argument SF (et qui n’a probablement rien de fantastique, contrairement à ce que j’ai pu lire très souvent sur le ouèbe – gnu ?) a tendance à être relégué au second plan, et, s’il constitue un moteur de l’histoire, c’est presque de manière accessoire. Il n’est pas inintéressant, pourtant (même si on peut émettre quelques doutes quant à son traitement, notamment via les brefs intermèdes en italiques, peut-être) : Nancy Kress interroge la conscience, mais aussi, et de manière assez surprenante mais finalement bien vue, les phénomènes d’émergence – j’avoue avoir du mal à intégrer ici la nécessité (?) d’une sorte de stimulus extérieur, mais ça reste intéressant (avec aussi cette idée classique et nécessaire de l’observation chamboulant ce qui est observé – qu’il faut peut-être envisager, dès lors, comme dans une boucle de rétroaction, qui justifierait davantage l’apport extérieur ?).

 

La novella, par ailleurs, se montre d’une grande efficacité – le style est sobre mais toujours approprié (et émouvant au-delà de son seul caractère utilitaire), les dialogues sonnent justes, la construction est astucieuse et percutante. C’est très « pro », quoi, mais sans les vilaines connotations qui accompagnent parfois ce qualificatif.

 

Parce qu’il y a bel et bien une âme dans ces pages, et c’est ceci, sans doute, qui importe avant tout. Les personnages, comme dit plus haut, sont étonnamment concrets au-delà de leur caractère de stéréotype, et leur quotidien dans le cadre du désolant mouroir à vieux (même s’il y a sans doute bien pire) est très bien rendu. Chacun, à sa manière, suscite une sympathie pas nécessairement acquise chez le lecteur, et le cadre est très finement dessiné, touchant mais sans excès, sans facilités, sans pathos « presse-bouton », enfin. Ce qui peut, j’imagine, susciter des échos plus ou moins douloureux chez les lecteurs – en tout cas, chez moi, ça a pleinement fonctionné…

 

Cette thématique SF mêlée d’empathie au plus juste transcende la novella. Et, au jeu plus ou moins bienvenu des références, elle a pu m’évoquer (au-delà de Cocoon et Bubba Ho-tep, souvent cités) quelque chose comme Les Plus qu’humains de Theodore Sturgeon – ce qui n’est pas rien, tout de même.

 

Bien aimé donc – vraiment bien aimé. Ce titre est au moins à la hauteur des trois autres, et confirme ainsi combien cette nouvelle collection est éminemment sympathique et séduisante. Hâte de voir les prochains titres (le catalogue en fin de volume laisse déjà supposer Kij Johnson et Ken Liu…).

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Contes d'un Rêveur, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

Contes d'un Rêveur, de Lord Dunsany

DUNSANY (Lord), Contes d’un Rêveur, [A Dreamer’s Tales], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, préface de Max Duperray, [illustrations de Sydney H. Sime], Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1910] 2007, 143 p.

 

Contes d’un Rêveur est le quatrième petit recueil de Lord Dunsany que je lis, toujours chez Terre de Brume. Et, comme pour Les Dieux de Pegāna (surtout), Le Temps et les Dieux et L’Épée de Welleran, ce fut un régal absolu. Et, comme à chaque fois, naïvement peut-être, je me dis qu’il est proprement scandaleux qu’un auteur aussi brillant, à la voix aussi singulière, soit si peu édité et si peu lu aujourd’hui – il mérite pourtant bien qu’on s’y attarde, et plus encore… Étonnant paradoxe, tout de même, que Lovecraft soit aujourd’hui devenu, probablement, la principale porte d’entrée à l’univers de Dunsany (et c’est sans doute la même chose pour Arthur Machen et Algernon Blackwood, au moins). En tout cas, c’est bien ainsi que j’ai été attiré par Pegāna et compagnie – et je suis loin de le regretter. N’empêche : un auteur aussi extraordinaire mériterait bien qu’on le lise d’emblée pour lui-même…

 

Contes d’un Rêveur est un recueil d’allure étonnante, notamment en ce qu’il se montre très disparate – chose que j’avais déjà notée pour L’Épée de Welleran, mais qui me paraît encore plus frappante ici. Le recueil garde bien quelque chose de la fraîcheur onirique, teintée d’humour et baignée d’une fausse naïveté, des Dieux de Pegāna, mais au fil de textes relativement plus longs (même si aucun n’est long à proprement parler), et la dimension mélancolique que l’on pouvait déjà trouver dans Le Temps et les Dieux y est peut-être encore plus accentuée. Par ailleurs, Dunsany s’y accorde une grande liberté dans son choix des genres, au moins autant que dans le ton : les Contes d’un Rêveur sont tout à la fois des contes, oui, ou des allégories, ou des poèmes en prose, ou d’autres choses encore et tout ça à la fois. Et si la fantasy onirique domine relativement (« Poltarnees, qui surplombe la mer », « Bethmoora », « Jours oisifs sur le Yann », « La Ville paresseuse », « Dans Zaccarath »), elle se teinte un peu plus d’héroïsme à l’occasion (« Carcassonne »), tandis que d’autres textes résolument à part jouent de la carte d’un inquiétant fantastique maritime (« Le Pauvre Vieux Bill »), de l’anticipation horrifique peut-être pas science-fictive à proprement parler mais tout de même (« Là où la marée monte et se retire »), du récit des origines dans une préhistoire fantasmée (« L’Épée et l’idole »), en passant par un romantisme délétère (« La Folie d’Andelsprutz ») ou encore une touche décadente plus que jamais « fin de siècle », à l’aube d’un nouvel horizon imprévisible (« L’Homme au haschisch », qui entre cependant en résonance avec « Bethmoora ») – tandis que d’autres affichent tant leur singularité que l’on redoute de les classer où que ce soit, avançant éventuellement le qualificatif d’allégorie (« Blagdaross », « Les Mendiants », « Le Corps malheureux »), mais ne pouvant toujours le faire (« Le Champ », ou la satire « Le Jour du vote »)…

 

La dimension onirique est cependant affichée dès le titre, et Dunsany, régulièrement, balaie toute ambiguïté à ce sujet : il s’agit bien de rêves, et les habitants de ces rêves en sont d’ailleurs souvent conscients (dans « Jours oisifs sur le Yann », c’est explicite). Par ailleurs, il y a donc ce rêveur, qui emploie régulièrement la première personne dans ses pérégrinations oniriques, biaisant éventuellement la vision, mais à bon droit, affirmant ainsi sa personnalité ; car ce rêveur n’est pas nécessairement une abstraction : à bien des reprises, sans arborer son patronyme, il se révèle pour ce qu’il est – Dunsany lui-même. Dunsany qui évoque l’Irlande (« Jours oisifs sur le Yann ») ou arpente Londres (« Là où la marée monte et se retire », « Bethmoora », « L’Homme au haschisch », « Les Mendiants », « Le Champ »), et qui, hors de sa profession de rêveur, admet parfois être un écrivain (dans « L’Homme au haschisch », il rencontre un homme qui lui demande s’il est bien l’auteur de « Bethmoora » ; Dunsany acquiesçant, heureux de croiser un lecteur, l’homme lui dit alors quel est le fin mot de cette histoire…). Un écrivain, par ailleurs, qui a fait des rêves son domaine, accaparant ces contrées fantasques suscitées par son imaginaire débridé, mais qui semble par ailleurs comprendre, à regret, qu’il n’en sera peut-être pas toujours ainsi (dans « Jours oisifs sur le Yann », cette conclusion poignante : « Nous nous regardâmes longuement, sachant bien que nous ne nous reverrions pas, car mon imagination faiblit à mesure que le temps passe, et je vais de plus en plus rarement dans les Terres du Rêve. »).

 

Le recueil s’ouvre pourtant sur une belle pièce onirique, avec « Poltarnees, qui surplombe la mer », joli conte baigné d’une douce mélancolie, sur ces hommes des petits royaumes intérieurs, qui entendent un jour l’appel de la mer, au loin, et qui, parvenus à destination, s’absorbent dans sa beauté inégalée et ne reviennent jamais. Mais, tout en constituant une fort appréciable introduction, riche de souvenirs des précédents recueils, cette nouvelle ne doit pas induire en erreur quant à ce qui va suivre, et qui peut s’avérer très divers.

 

En témoigne aussitôt « Blagdaross », étonnant conte… à propos d’objets de rebut discutant de leurs hauts faits dans un terrain vague ! Mais le récit prend une tout autre dimension quand la corde évoque son pendu, puis quand hennit un cheval à bascule, qui a porté sur son dos bien des chevaliers avides de gloire, partis terrasser Saladin…

 

Je ne vais pas détailler ici toutes ces brèves nouvelles, mais me contenterai des meilleures à mon goût ; après les deux déjà citées, je passe donc directement à « Là où la marée monte et se retire », où l’étonnant supplice infligé à quelque traître à une cause indéfinie (il est enterré dans la boue des rives de la Tamise, où son cadavre ne connaît pas la paix ; et si la marée le délivre régulièrement, et si ceux qui le trouvent alors lui confèrent enfin une véritable sépulture, ses bourreaux pourtant, génération après génération, l’enlèvent à nouveau pour le rendre à la boue…) débouche sur un constat du temps passant et absorbant tout, dans un éternel et absurde mouvement.

 

« Bethmoora », à l’instar de plusieurs des contes ici rassemblés, traite d’une ville morte dans des circonstances mystérieuses, mais c’est probablement le plus réussi du lot, sans doute du fait de son appréciable ambiguïté – on notera donc qu’il se voit offrir plus loin un complément avec « L’Homme au haschisch », texte sans doute moins convaincant mais pas désagréable, insistant notamment sur la figure légendaire du détestable empereur Thuba Mleen.

 

Suit un gros morceau, si j’ose employer cette expression barbare, avec « Jours oisifs sur le Yann », qui est une des nouvelles les plus citées de l’aristocrate irlandais, et par ailleurs une des plus longues du recueil (avec « Carcassonne » un peu plus loin). C’est un récit de la plus pure veine onirique, avec cependant les bémols évoqués plus haut (faut-il y voir un quasi-adieu au genre ?) : le rêveur embarque sur L’Oiseau du Fleuve, avec la bénédiction de son aimable capitaine, pour un long périple sur le Yann, aboutissant à la porte du fleuve, ou Bar-Wul-Yann, là où le majestueux cours d’eau se noie dans la mer. Un voyage philosophique riche d’étapes fascinantes, où l’émerveillement est à son comble, sans exclure cependant une douce mélancolie. Incontestable réussite, d’un brillant délicieux. Je ne peux m’empêcher d’y voir un côté « Bateau Ivre » – peut-être à tort, mon ignorance en matière de polésie est notoire… Je suppose enfin que c’est là une inspiration essentielle de « The White Ship » de Lovecraft – une inspiration précise s’entend, l’influence globale de Dunsany sur ses récits dits des « Contrées du Rêve » est notoire (même s’il s’y était engagé avant de découvrir l’auteur irlandais).

 

Suivent quelques textes plus secondaires, sans doute, mais pas désagréables. Citons par exemple « L’Épée et l’idole », ou comment l’âge de pierre a pris fin – d’abord via une épée, ensuite via un dieu… « La Ville paresseuse », avec sa dîme de contes… « Le Pauvre Vieux Bill », qui joue de l’horreur maritime (alors, forcément mais peut-être naïvement, j’ai pensé à William Hope Hodgson)…

 

Mais il est encore un texte, bien plus long, qui écrase les vignettes l’environnant de son indéniable majesté, et c’est « Carcassonne ». Rien à voir avec la ville du sud-ouest de la France – Carcassonne, ici, nom dérivé d’une anecdote et sans doute prisé pour sa sonorité étonnante, est une cité imaginaire, dont la caractéristique essentielle est d’être inaccessible. Un prophète l’a bien dit au roi Camorak d’Arn : il n’ira jamais à Carcassonne. Le roi, dans son arrogance joviale, ses guerriers, dans leur servilité brute, comptent bien faire mentir cette provocation du Destin, et se lancent dans la quête de la ville impossible – une quête qui, après bien des années d’errance maudite, s’avèrera plus absurde encore que ce que l’on pouvait croire… « Carcassonne » est un très beau récit, à la puissance d’évocation remarquable, glissant de sa base de fantasy passablement héroïque vers la fable teintée d’absurde, que d’aucuns (Borges, semble-t-il ?) ont pu considérer comme quasi kafkaïenne. Au passage, je suppose que l’on peut voir dans ce récit célébré la source de la fameuse citation de Lovecraft, dans « He », écho de sa découverte fascinée de New York (ça n’allait pas forcément durer…) : « Then it had lighted up window by window above the shimmering tides where lanterns nodded and glided and deep horns bayed weird harmonies, and itself become a starry firmament of dream, redolent of faery music, and one with the marvels of Carcassonne and Samarcand and El Dorado and all glorious and half-fabulous cities. » Je m’étais toujours demandé ce que la ville médiévale restaurée par Viollet-le-Duc faisait dans cette liste… Peut-être est-ce donc plutôt le fantasme de Dunsany.

 

Les brèves nouvelles qui concluent le recueil sont globalement bien inférieures ; je relève cependant « Le Champ », plus qu’honnête – tandis que la satire un brin convenue de « Le Jour du vote » me paraît bien trop trancher sur le reste, et sans grande pertinence, constituant dès lors la seule vraie fausse note des Contes d’un Rêveur (encore que, un peu plus haut, la « perle de sagesse » de « Les Mendiants » puisse elle aussi faire cet effet, je suppose).

 

Mais globalement, ce petit recueil est bel et bien à la hauteur des précédents (même si je continue de placer Les Dieux de Pegāna tout au sommet de la pyramide). Riche de visions fantasques, bien servies par une plume souvent délibérément archaïque, qu’on devine plus que jamais sonore et aux appréciables accents bibliques (en même temps, si la Bible avait été écrite par Dunsany, j’en serais un lecteur autrement assidu…), laquelle plume est à son tour bien rendue par la traduction d’Anne-Sylvie Homassel, Contes d’un Rêveur me confirme dans la certitude que Lord Dunsany était bel et bien un immense auteur, à la voix sans pareille et fort d’une singularité rare. À lire et à relire – il faut le lire, et bien davantage encore…

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Dragon, de Thomas Day

Publié le par Nébal

Dragon, de Thomas Day

DAY (Thomas), Dragon, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, 2016, 151 p.

 

Retour à la collection « Une Heure-Lumière » récemment lancée par le Bélial’, avec son titre inaugural, Dragon, de Thomas Day – qui est aussi, pour le moment, son seul titre français, le plus long relativement, et, en toute logique, le seul à ne pouvoir (encore ?) afficher sur son bandeau promotionnel telle ou telle prestigieuse récompense littéraire.

 

Un titre qui m’attirait… alors que son pitch, là, comme ça, ne me parlait pas plus que ça, mais j’aurai l’occasion d’y revenir. C’est que Thomas Day, s’il s’est fait un peu rare ces dernières années, est à mes yeux un excellent nouvelliste – un des tout meilleurs de l’imaginaire français : il y a bien des Sylvie Lainé ou Léo Henry (ou, en fantastique, Mélanie Fazi) pour jouer dans la même catégorie de champions largement au-dessus du lot, dans des registres on ne peut plus différents, certes, mais, et a fortiori dans son genre, je ne vois guère de monde pour rivaliser. Thomas Day romancier, globalement, me parle beaucoup moins… C’est sur le terrain des textes courts et percutants (on dit « coup de poing », hein, forcément) que je l’apprécie le plus – encore qu’une longueur relative puisse lui être profitable : dès lors, le format de novella de la collection « Une Heure-Lumière » me paraissait tout désigné pour que l’auteur y exprime pleinement son art.

 

Dragon est un texte qui a eu une longue et difficile gestation – en cours d’écriture, l’auteur a tenu un blog détaillant son rapport au projet. Il revendique par ailleurs pour ce texte un certain caractère « unique » dans son œuvre, mais là je suis moins convaincu : dans sa thématique, et parfois même dans ses procédés, Dragon n’a pas manqué de me rappeler le recueil Women in Chains, à mon sens un de ses meilleurs… En tout cas, pour le coup, on est en plein Thomas Day viscéral et « adulte » – comme pour la plupart de ses nouvelles, et aux antipodes d’un roman tel Du sel sous les paupières, dont je n’ai jamais compris le succès…

 

Et donc sexe sordide dans les bas-fonds, et l’exploitation et la violence qui vont avec.

 

La Thaïlande, Pays du Sourire, dans un avenir tellement proche que ça pourrait être maintenant. Deux détails dans le cadre pour singulariser l’époque – un énième renversement de régime, tout récent, et surtout les conséquences du dérèglement climatique : la ville est envahie par les eaux, et on s’y déplace en pédalos, jet-skis, etc. Ce qui, honnêtement, n’apporte pas grand-chose… À ce compte-là, la dimension très vaguement SF de Dragon bénéficie plutôt à mon sens de la mise en avant de la transsexualité, acceptée et courante, et affichant des allures de posthumanité (thème qui me parle bien davantage). À s’en tenir là, cependant, la connotation SF du texte me donne un peu l’impression d’avoir été plaquée pour la forme – l’argument vaguement fantastique qui se dégage au fur et à mesure est sans doute d’une tout autre importance (même si plus ou moins convaincant) ; mais, globalement, Dragon est bien avant tout un polar ou thriller…

 

Qui dit Thaïlande dit prostitution infantile, hein ? Oui, c’est là le thème – sordide, vous dis-je. Mais on y sent un écœurement tout personnel de la part de l’auteur, mêlé sans doute de honte comme de crainte – renvoyant à la condition des femmes telle qu’elle était esquissée dans Women in chains (peut-être plus particulièrement dans « La Ville féminicide »). Nous y suivons pour l’essentiel un flic du nom improbable de Tannhaüser « Tann » Ruedpokanon (ce que c’est que d’avoir des parents musiciens, alors), habitué des bas-fonds et de la police « touristique » de Bangkok (encore que la prostitution infantile ne soit pas vraiment son rayon – lui, il est du côté des ladyboys, des transsexuels pas encore opérés, qu’il fréquente assidument). On ne lui impose pas moins une mission en plein dans les bordels à mioches… car un tueur – que l’on connaîtra bientôt sous le nom de Dragon – y rend la justice sauvage façon Charles Bronson ou Steven Seagal, massacrant avec habileté infâmes proxénètes et non moins infâmes touristes sexuels. Il s’agit, pour le nouveau régime, frileux quant à la question de la prostitution pédophile – aux mains de diverses mafias, chinoise en l’espèce à Bangkok –, et désireux plus que jamais de bénéficier des nécessaires apports des touristes (quels qu’ils soient, en dépit d’une façade « morale »), de se montrer discret : ne surtout pas ébruiter l’affaire, pour ne pas effrayer les clients – et, peut-être aussi, éviter de susciter des vocations… C’est d’ailleurs probablement là que se joue le récit, dans une zone de relatif flou moral – où tout incite Tann, à terme, à devenir quelque ersatz thaïlandais de l’Inspecteur Harry, le cas échéant.

 

À son habitude, Thomas Day n’y va pas vraiment avec les pincettes (ou le dos de la cuillère) : full frontal, lecteur – prends-toi la glauque réalité dans la face, et le vocabulaire n’est pas exactement PG-13. Bon, probablement tant mieux, hein… Mais pas de surprise ici. La (relative) originalité réside sans doute dans le questionnement éthique sous-tendant la trame – encore que le « questionnement » puisse paraître minime, justement : Dragon n’a au fond pas grand-chose d’un personnage grisâtre, tel qu’il est rendu ici – ses exécutions sommaires, une brève séquence de torture aussi, n’y changent rien, il est à sa manière une incarnation de la justice sinon du droit (ou alors un droit supérieur, indifférent aux contingences terrestres) ; sa suprême compétence en rajoute, lui conférant une nécessaire aura surhumaine – en fait, outre les références évoquées plus haut, on pourrait peut-être chercher quelques équivalents plus pertinents dans les comics : quelque part entre V et le Punisher, disons… Philippe Curval, dans son improbable commentaire repris au dos du bouquin et auquel je ne comprends, malgré bien des efforts, absolument rien, décrit l’auteur comme un « vengeur masqué », après tout ; ce qui n’est pas forcément rassurant, cela dit.

 

Le problème, du coup… c’est qu’on a un peu déjà lu/vu tout ça. L’intrigue en elle-même a bien quelque chose de passablement convenu, de l’entrée en matière à la conclusion inévitable ou peu s’en faut. Le cadre spécifiquement thaïlandais, l’accent mis sur le thème pas forcément si traité que ça, mais remuant par nature, de la prostitution infantile n’y changent au fond pas grand-chose : au centre, reste le vigilante plus ou moins questionnable, et sa traque forcée par un flic-lambda (pour l’essentiel – excepté le flashback musico-familial, il n’est guère défini en dehors de sa fonction que par sa sexualité), forcément bien vite séduit par sa proie hors-normes.

 

Pourtant, ça marche. Indéniablement. C’est d’une grande efficacité et, quoique dans un registre guère poétique, on va dire, Thomas Day n’a certainement pas de leçons d’écriture à recevoir de qui que ce soit. Il y a des moments assez forts – pas tant ceux où Dragon se la joue quelque peu puérilement (quand bien même à bon droit), que d’autres où l’intrigue, l’espace d’un instant, se relègue d’elle-même au second plan, pour révéler et dépeindre un quotidien au-delà du sordide, celui d’êtres bel et bien vivants débarrassés de leur encombrant stéréotype. Et puis il y a le conte final, très réussi – qui m’a ramené à La Maison aux fenêtres de papier, roman qui, à mon sens, bénéficiait surtout de ses prologue et épilogue légendaires, écrasant de leur superbe le récit central.

 

En fait, au-delà d’un pitch qui, confirmation d’après-lecture, ne m’emballe décidément pas plus que ça, Dragon bénéficie à mes yeux vraiment de sa forme, très travaillée – quelle qu’ait pu être sa gestation compliquée. Il faut évoquer ici sa structure non-linéaire, avec ses chapitres numérotés dans le désordre – procédé sans doute banal, mais utilisé avec plus ou moins de pertinence (le plus étant probablement, disons, Le Déchronologue de Stéphane Beauverger), y compris dans des œuvres antérieures de Thomas Day (la très bonne nouvelle « Eros-Center », sauf erreur, toujours dans Women in chains). Parcourant çà et là les critiques (unanimement positives) de Dragon sur le ouèbe, j’ai souvent lu des doutes à ce sujet, bizarrement – le procédé étant jugé au mieux inutile, au pire carrément malvenu. Mais pour ma part, j’ai bien apprécié : il y a un vrai sens de la construction, de la communication au meilleur moment des informations, participant de la grande efficacité de la novella – cette structuration en est peut-être même l’élément déterminant. Elle pourrait tenir du pur artifice façon thriller – genre qui, dans mes préjugés du moins, n’en a jamais manqué –, mais il y a finalement quelque chose d’autre, de bien plus intéressant et habile dans tout ça…

 

Bilan ? Eh bien, je ne suis pas très sûr de moi… C’est, au pire, « pas mal », au sens où c’est efficace et bien conçu – et ça se lit du coup avec un réel plaisir ; c’est peut-être bien plus que ça, en dépit d’une trame banale, de rajouts SF plus ou moins utiles, et de questionnements éthiques en suspens – encore que ces derniers puissent être perçus comme un atout, justement parce qu’en suspens… Au final, j’y vois probablement une novella rétive à l’appréciation « rationnelle » : on est au niveau des tripes (ou des couilles si vous y tenez) ; il y a quelque chose d’instinctif, peut-être, de réactif aussi, qui est essentiel dans Dragon… Le texte a du coup au moins le mérite de secouer un peu ; mais si je devais chercher ses véritables qualités, ce serait dans la forme.

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Blood & Thunder, de Mark Finn

Publié le par Nébal

Blood & Thunder, de Mark Finn

FINN (Mark), Blood & Thunder : the Life and Art of Robert E. Howard, introduction by Joe R. Lansdale, [s.l.], The Robert E. Howard Foundation Press, [2006, 2011] 2013, VIII + 384 p.

 

La vie et l’œuvre de Robert E. Howard ont longtemps été méconnues – ou, plus exactement, cela va en fait plus loin, elles ont longtemps été présentées sous un jour au mieux douteux, au pire parfaitement mensonger. Cela tient pour l’essentiel aux manipulations (assez incroyables…) effectuées par Lyon Sprague de Camp à partir du moment où, via d’improbables magouilles, il a mis la main sur le personnage de Conan – loin d’être la seule création de Howard, peut-être même pas la plus intéressante, mais clairement celle qui a le plus généré de ventes et de culte, au prix, là encore, de torsions invraisemblables – et au point de dissimuler le reste. Non seulement Lyon Sprague de Camp a-t-il « réécrit » les récits de Howard consacrés à Conan, colportant la légende d’ajouts nécessaires et bienvenus, profitables à des textes intéressants mais bâclés et mal conçus par l’auteur originel, mais il a aussi maquillé sous une couche vaguement hyborienne d’autres textes qui n’avaient absolument rien à voir, donnant par ailleurs sa bénédiction – dès l’instant qu’on ne contestait pas « sa » conception du personnage et de son univers – à la production de pastiches généralement des plus médiocres au mieux, intégrés dans une « saga » officielle à mille lieues des véritables préoccupations de Howard. Cette manipulation est en soi déjà assez consternante, mais elle s’est accompagnée d’une autre – portant cette fois sur la vie de l’auteur, détournée au profit d’une légende noire mettant l’accent sur l’inadaptation sociale de Howard, voire nommément sa folie, en usant d’anecdotes et témoignages détournés ; cette légende s’est d’abord propagée via des articles dans des fanzines, ce genre de choses, avant de culminer dans la biographie consacrée par les époux de Camp à Howard, Dark Valley Destiny.

 

Face à de Camp, toutefois, il y avait des fans – et notamment des gens comme Glenn Lord – qui ont progressivement soulevé le lièvre, pris conscience des déformations imposées à la vie et l’œuvre de cet auteur qu’ils chérissaient, et milité, dès lors, pour que les œuvres de Robert E. Howard soient traitées avec le respect qui leur était dû ; ce qui imposait tout naturellement, en parallèle, de réévaluer la vie de l’auteur au regard des faits. Une entreprise de longue haleine, qui n’a en fait abouti que très récemment : somme toute, les textes originaux n’ont été livrés au public (ou re-livrés dans le cas de ceux, nombreux, qui avaient été publiés à l’époque dans les pulps, qu’il s’agisse de Weird Tales ou d’autres titres fort importants alors mais davantage tombés dans l’oubli depuis) dans toute leur pureté, via des éditions pleinement respectueuses (et tendant à l’exhaustivité), que depuis le changement de millénaire… Une véritable redécouverte. Ce mouvement, parallèlement, s’est donc accompagné d’un travail d’ordre biographique, d’abord mené dans des fanzines – ne serait-ce que pour y contester sur des points précis les allégations de Lyon Sprague de Camp, d’abord en sa présence d’ailleurs. Des ouvrages plus amples ont progressivement été consacrés au sujet, comme la biographie fondatrice de Glenn Lord, The Last Celt, ou l’anthologie critique de Don Herron, The Dark Barbarian. Tous ces éléments, et bien d’autres encore, figurent dans le dernier chapitre (« Mythology ») du présent ouvrage de Mark Finn, mais ils me paraissent un préalable indispensable à sa bonne appréhension. Il a en effet participé de ce mouvement à l’heure de la redécouverte de Howard : Blood & Thunder, dès lors, constitue probablement la biographie de référence de Howard au regard des informations dont nous disposons aujourd’hui. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que le travail est achevé : il s’agit là de la seconde édition de cet ouvrage, et l’auteur évoque déjà des changements significatifs, dans certains chapitres du moins, par rapport à la première… Cette biographie n’a donc rien de « définitif », pour reprendre l’expression courante et ô combien contestable. Mais elle constitue bel et bien, pour l’heure, une mise au point essentielle (je lui reprocherais cependant une chose à cet égard : l’absence de notes précises, de véritable appareil scientifique, disons…).

 

Cependant, Mark Finn ne s’en tient pas à l’évocation froide de la vie et de l’œuvre de Robert E. Howard, façon catalogue de dates et de nouvelles. Il s’agit certes de combattre les assertions de Lyon Sprague de Camp, mais aussi – et c’est sans doute ce qui contribue à la singularité de l’ouvrage – de défendre une thèse, faisant ressortir des aspects jusqu’alors trop négligés de ce sujet, à en croire l’auteur tout du moins. Notamment, Mark Finn, texan lui-même, entend montrer l’importance du Texas pour Robert E. Howard, et son influence cruciale dans son œuvre (un aspect sur lequel appuie aussi Joe R. Lansdale dans sa préface). Une question d’identité, à bien des égards. Et, je plaide coupable, une question qui le plus souvent me laisse totalement froid – a fortiori quand la revendication d’identité débouche sur une « fierté » qui m’a toujours dépassé, la mise en avant de la singularité à cet égard pouvant en définitive s’avérer vite « excluante »… Préjugé de ma part : le fait est que cette question a souvent sa pertinence, que je le veuille ou non. Mark Finn a sans doute bel et bien déniché quelque chose d’intéressant, et son argumentaire est le plus souvent convaincant, qui inscrit l’œuvre dans un contexte nécessairement influent ; et on a en fait bien des témoignages, au-delà de la seule analyse et interprétation des fictions, toujours délicate, de l’importance du contexte texan aux yeux de l’auteur – qui, par exemple, y revient souvent dans sa correspondance (notamment celle, légendaire, qu’il a entretenue avec H.P. Lovecraft, et qui, au fil de lettres interminables et passionnées portant notamment sur leur célèbre controverse opposant la barbarie et la civilisation, revient souvent sur le contexte texan et plus largement l’idée de « frontière »). Pas n’importe quel Texas, par ailleurs : celui des booms pétroliers du début du XXe siècle, avec ses villes-champignons qu’écumait le père de Robert, le docteur Isaac Howard, traînant bon gré mal gré sa famille derrière lui, jusqu’à finalement s’installer à Cross Plains (les premières années de sa courte vie, Howard n’a cessé de déménager – ce qui ne lui a sans doute pas facilité la tâche pour ce qui est de se faire des amis…). Un cadre très particulier, et dont Howard ne pouvait se détacher, mais qui pouvait susciter des réactions très diverses : le créateur de Conan admirait la « frontière » et l’esprit pionnier, mais haïssait littéralement les booms pétroliers et leurs effets concrets… incursions à ses yeux d’une civilisation corruptrice et bien autrement vulgaire, génératrice de difficultés insolvables. « Son » Texas, dès lors, a peut-être quelque chose de vaguement idéalisé – faisant le tri, gardant le meilleur et rejetant violemment le pire, autant que possible du moins ; mais c’était sans doute une tâche bien difficile dans l’absolu, et la vie de Robert E. Howard, qui n’avait sans doute pas grand-chose d’un « pionnier » au regard de l’acception courante du terme (sur le plan littéraire c’est différent, étrange ironie…), suscitait bel et bien le doute et l’incompréhension (mutuelle sans doute) parmi ses compatriotes, qui ne pouvaient guère concevoir qu’un homme puisse gagner de l’argent en écrivant des livres, ce qui, à l’évidence, n’a jamais été un « vrai métier »… D’où son lot de frustrations. Mais qui ne font dans un sens que confirmer l’essentiel : bonne ou mauvaise, l’influence du cadre texan ne fait guère de doute.

 

Une influence qui, par ailleurs, se double d’un folklore précis (outre celui, parallèle, des esclaves, qui aura lui aussi, à terme, son influence – voyez par exemple « Les Pigeons de l’enfer »), et de pratiques culturelles déterminantes pour Howard. Mark Finn s’étend ainsi sur la tradition du « tall tale », sur ces menteurs gouailleurs aux anecdotes délibérément grossies jusqu’à l’absurde – un procédé qui ne manquera pas de laisser son empreinte sur Howard, et dont il usera volontiers, même si essentiellement dans ses récits humoristiques à la première personne, qui s’y prêtaient le plus : les histoires « de boxe » du marin Steve Costigan, et les westerns « légers » mettant en scène Breckinridge Elkins et son impayable famille (autant de textes que je n’ai pas lus, et qui ne seront a priori pas réédités chez Bragelonne, zut, mais dont je suis maintenant très curieux – ce qui n’était pas garanti avant la lecture de cet ouvrage…).

 

La famille… Un autre point crucial, sans doute. Et tout particulièrement en ce qui concerne la mère de Howard, Hester : une femme fragile à certains égards, souffrant de tuberculose, et dont le rapport à son fils unique avait sans doute quelque chose d’excessivement possessif ; Howard a passé la quasi-totalité de sa vie auprès de sa mère, à la « soigner ». C’est un point essentiel de la « légende », et qui a fort logiquement débouché sur d’inévitables raccourcis – on a notamment parlé d’Œdipe, forcément… Un point de plus rapprochant Robert E. Howard de son correspondant H.P. Lovecraft, d’ailleurs. Mais il est vrai que la mort de Robert E. Howard a forcément influé sur cette perception (au-delà de la mythologie qui s’est greffée sur les faits, les mensonges ou déformations portant sur un prétendu poème d’adieux laissé dans sa machine à écrire, ou l’histoire de sa virée en voiture dans le désert…) : quand Robert a appris que sa mère, sombrée dans le coma, n’en sortirait jamais, il s’est suicidé… Il avait seulement trente ans (dans un touchant texte « fictif » introduisant la première partie de l’ouvrage, Mark Finn fait joliment prendre conscience de ce fait en lui-même extrêmement poignant – le petit Robert, quand il achète son premier numéro d’Adventure, a quinze ans… et a déjà vécu la moitié de sa vie). Les passages consacrés au suicide de Robert E. Howard sont très douloureux – et troublants, inutile de prétendre le contraire : même en évacuant les racontars « mythologiques », même en insistant sur le fait qu’il s’agissait là d’une préoccupation ancienne de l’auteur (mais seuls ses proches, et le tout premier cercle encore, savaient ce qu’il en était au juste des idées noires et pulsions morbides du jeune homme – qui ont pris par surprise ses correspondants plus éloignés tel Lovecraft), tout en faisant la part de l’impulsion, les conditions de la mort de Howard ont quelque chose qui met profondément mal à l’aise, et qui demande sans doute à être plus profondément analysé (mais pas « à vol d’oiseau », comme c’était le cas jusqu’alors).

 

Sans doute faut-il parler ici, d’ailleurs, du grand amour de Howard – sa relation avortée avec Novalyne Price a elle aussi acquis des traits légendaires (au-delà du livre qu’elle y a consacré – plus ou moins en réaction aux allégations des époux de Camp, si je ne m’abuse –, One Who Walked Alone, toujours reconnu comme essentiel à la compréhension du créateur de Conan et compagnie). Rien d’étonnant à cela, sans doute : au-delà des maladresses et de l’excentricité, disons, du personnage de Howard, on est là devant un solide matériau pour une romance pleinement littéraire ; compliquée, hors-normes, mais pas moins touchante (et douloureuse…), bien au contraire – d’autant que Novalyne Price elle aussi a quelque chose d’un personnage (sans même s’arrêter à l’influence qu’elle a pu avoir sur certains textes howardiens, à moins que ce ne soit prendre les choses à l’envers – on cite ici souvent « Les Clous rouges »…).

 

On pourrait, j’imagine, prolonger ces développements sur l’entourage de l’auteur, bien d’autres aspects pourraient être pris en compte – des lointains correspondants à ses adversaires locaux, pour les matchs de boxe organisés à la fabrique de glace… Mais sans doute est-il temps d’en venir à l’œuvre.

 

Une œuvre étonnamment prolifique. Howard est mort à trente ans seulement, mais a livré quantité de textes, dans bien des genres différents – même si en vue d’un unique débouché ou presque : les pulps. Associé pour toujours aux yeux des amateurs de littératures de l’imaginaire à Weird Tales (dont il était un des « trois mousquetaires », selon l’expression consacrée, postérieure – les deux autres étant H.P. Lovecraft et Clark Ashton Smith ; on peut noter, d’ailleurs, que, des trois, il était incontestablement celui qui avait le plus de succès), Howard a publié dans bien d’autres revues – généralement bien plus profitables, d’ailleurs (ne serait-ce que parce qu’elles payaient souvent à l’acceptation du texte, Weird Tales repoussant au mieux à la publication). Très tôt convaincu qu’il voulait devenir un auteur professionnel (ses expériences scolaires et ses premières tentatives d’exercer un métier « normal » lui ayant laissé très vite une mauvaise impression, c’est rien de le dire), Howard a nécessairement dû arroser un peu partout – au prix d’un travail acharné. Ses récits consacrés à Steve Costigan et, plus tard, à Breckinridge Elkins sont probablement ceux qui se sont avérés les plus rémunérateurs – alors qu’on tend sans doute à les mettre un peu de côté aujourd’hui. Par ailleurs, il prisait par-dessus tout les récits historiques, souvent situés dans un cadre proche-oriental ou moyen-oriental, passablement fantasmé à l’occasion. Mais il n’en reste pas moins associé à l’heroic fantasy naissante (manière déguisée de faire de l’historique ?) – ou plus exactement, selon l’expression ultérieure de Fritz Leiber, au genre, qu’il a probablement fondé, dit sword’n’sorcery ; à distinguer, sans doute, des premiers apports anglais en matière de fantasy moderne, en ce que ses histoires relevaient plus d’une tradition proprement américaine, à rapprocher probablement du polar hard-boiled (inévitablement, il y a une comparaison avec Tolkien, que je trouve plutôt malvenue…). Ses personnages de Kull et de Solomon Kane sont apparus somme toute assez tôt – même si Bran Mak Morn (peut-être bien mon chouchou) est sans doute encore antérieur, dans sa première conception du moins, à concrétiser plus tard (ce qui sera aussi le cas d’El Borak, dans un autre domaine). Mark Finn ne s’attache pas forcément à décrire en long et en large ces divers « cycles » à héros récurrents – ce que je trouve un peu regrettable, d’ailleurs ; à ce compte-là, c’est probablement Kull qui s’en tire le mieux, pour des pages tout à fait passionnantes, mettant bien en avant la singularité de l’œuvre.

 

Et puis il y a Conan – pour un long chapitre, le plus long du livre… mais dans cette deuxième édition seulement. Les lecteurs de la première s’étaient en effet étonnés, et n’avaient pas manqué de mettre en avant leur déception, des développements somme toute très brefs de Mark Finn à l’égard de la plus célèbre création de Robert E. Howard – pourtant à redécouvrir, débarrassée des « ajouts » de Lyon Sprague de Camp. Mark Finn en a pris acte, et a gonflé son chapitre… sans doute un peu à regret : l’idée, après tout, était de retrouver Howard derrière et au-delà de Conan – de briser la domination plus ou moins justifiée des récits de l’Âge Hyborien sur le reste de l’œuvre de l’auteur. En fait, Mark Finn le confie – dans un aveu qui me paraît assez répandu chez les exégètes de Howard : il n’aime pas plus que ça Conan, au fond… Mais il s’exécute, dans un long chapitre bien détaillé, révélateur par ailleurs d’une certaine ambiguïté de sa part : globalement, au long de cet ouvrage, Mark Finn se montre plutôt « bon public » – ce qui n’a rien d’étonnant, c’est peut-être même la moindre des choses, mais cela peut s’avérer dommageable à l’occasion. C’est parfois vrai dans ce chapitre aussi, où l’enthousiasme dont il fait preuve ne convainc pas toujours, loin de là (son analyse, parfois, me paraît d’ailleurs un peu trop tirée par les cheveux – ainsi quand il met en avant une conception délibérée et ordonnée des premiers récits de Conan, qui me laisse assez perplexe, où quand il entend afficher la « cohérence » de l’Âge Hyborien, contre sa réputation traditionnelle de « patchwork » – là, je ne suis vraiment pas convaincu, et la comparaison qu’il glisse inévitablement avec la Terre du Milieu me paraît franchement absurde, tant les deux projets n’ont rien de commun… Je le suis volontiers, par contre, dans son analyse du monde de Conan comme illustrant sa conception de la barbarie et de la civilisation, ce qui n’a sans doute pas grand-chose de surprenant). Mais on en retient peut-être davantage, cette fois, les critiques inévitables, même chez un fan on ne peut plus fan, des pires récits « à formule » du Cimmérien… avec leur sorciers et monstres interchangeables, et leurs demoiselles gentiment dévêtues pour guigner la couverture le cas échéant. En définitive, même réécrit de la sorte, ce chapitre renforce donc l’idée initiale : au-delà de l’apport essentiel des récits de Conan, il y a une œuvre entière qui, pour être moins connue (encore que la dimension Conan ne soit pas forcément « connue » elle non plus, tant elle a été excessivement déformée, via, au-delà même des traficotages de de Camp, les cruciaux comics de la Marvel et le film de John Milius – sévèrement critiqué, comme d’hab’…), n’en est pas moins fort intéressante, et parfois bien davantage.

 

Globalement, le livre de Mark Finn est bien fait, d’une lecture passionnante, et riche de développements bien vus, souvent tout à fait convaincants. Il pèche cependant par endroits. Comme mentionné plus haut, je regrette qu’il n’adopte pas d’appareil scientifique – mais il est vrai que le ton ne l’est guère par ailleurs (on peut s’étonner, tout de même, des « explications » avancées dans les brèves notes à propos de la deuxième édition, sur le caractère incomplet des deux derniers chapitres dans la première livraison – au seul motif que l’auteur avait « manqué de temps »…). Je regrette aussi un peu qu’il se montre globalement tant « bon public » ; il est vrai que je ne saurais pour ma part me présenter comme un authentique « fan » de Howard, ce qui me porte peut-être à des jugements plus sévères et plus ou moins fondés – encore qu’un exégète admiratif puisse se montrer extrêmement critique avec bien plus de pertinence. Sur ces deux points, inévitablement peut-être, à plus ou moins bon droit sans doute, je ne peux m’empêcher de comparer l’entreprise de biographie howardienne réalisée ici par Mark Finn, à celle qu’a réalisé S.T. Joshi par rapport à Lovecraft – il est vrai que le volume est tout autre, et l’ambition de même, du coup, mais, non, Blood & Thunder n’est vraiment pas I am Providence… Cela dit, ce ne sont là que des questions d’attentes plus ou moins concrétisées, elles sont très personnelles et ne prêtent sans doute guère à conséquence. J’imagine que la relative subjectivité de l’ouvrage est du même ordre ; elle ne pose pas de problème, le plus souvent, mais c’est parfois plus délicat – et si l’on comprend bien la colère qui saisit Mark Finn quand il évoque, dans son dernier chapitre ô combien édifiant, Lyon Sprague de Camp, je ne peux m’empêcher de regretter, par exemple, que la science-fiction en tant que genre (notamment la SF « campbellienne », par opposition aux vieux space op’, etc.) et en tant que communauté en fasse les frais, façon dommage collatéral, d’une manière que rien ne justifie vraiment (et qui se fait l’écho des vaines querelles de clochers opposant les différents genres de l’imaginaire, dont on subit parfois encore aujourd’hui de pénibles escarmouches)… Parfois, enfin, je regrette un peu que la profonde sympathie, bien légitime, exprimée par l’auteur pour son sujet débouche sur quelques considérations hasardeuses, peut-être – ou, surtout, des refus d’obstacle ; il prend systématiquement la « défense » de Howard, sur tous les points quels qu’ils soient (mais voyez par exemple la question des « ennemis »…), et, désireux d’expurger la biographie de Howard de ses éléments de légende, ce qui est parfaitement louable bien sûr, il s’aveugle peut-être un peu à l’occasion – ainsi, notamment, dans le rapport de Howard à sa mère et peut-être aussi à Novalyne Price ; et Mark Finn est tellement obnubilé par le besoin de démontrer que Howard, notamment en rapport avec son suicide, n’était pas « fou » (mais qu’est-ce que ça veut dire, « fou » ?), qu’il en vient à balayer un peu trop vite la composante pathologique du personnage – il n’est pas dit que dresser un semblable voile pudique sur les mystères les plus troublants de la personnalité de Howard soit la meilleure manière de le « réhabiliter », si tant est qu’il ait besoin de l’être sous cet angle…

 

Des critiques pour le principe. Globalement, j’ai beaucoup aimé cette biographie, instructive et pertinente. Elle pourra d’ailleurs vraisemblablement intéresser des lecteurs qui, sans être des « fans » à proprement parler, se montrent curieux d’un sujet qui le mérite bien – ô combien.

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The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

Publié le par Nébal

The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

PEDERSEN (Nate) (ed.), The Starry Wisdom Library, rare book cataloging by Jonathan Kearns, illustrations by Liv Rainey-Smith, design by Andrew Leman, Hornsea, East Yorkshire, PS Publishing, 2014, 176 p.

 

« No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care and verisimilitude of an actual hoax. »

 

Oui, je sais, c’est mal de commencer par une citation, mais pour le coup celle-ci – tirée d’une lettre de H.P. Lovecraft à son comparse Clark Ashton Smith en 1930 –, pour être très connue, me paraît assez indispensable. Ce principe tout personnel, en tout cas, est d’une certaine importance dans l’œuvre lovecraftienne, notamment quand il est mis en rapport avec une de ses plus célèbres créations, le livre maudit par excellence : le Necronomicon d’Abdul Alhazred. C’est connu : du vivant même de Lovecraft, il se trouvait des lecteurs pour croire à l’existence réelle de ce livre, référence indépassable pour ce qui est des magouilles des Grands Anciens et compagnie… Lovecraft n’était probablement pas du genre à souhaiter « tromper » concrètement qui que ce soit (quitte à glousser un brin, en bonne compagnie, de la candeur de certains de ces lecteurs), mais a su utiliser avec astuce ce mécanisme littéraire, de même qu’un certain nombre de ses camarades affiliés à son « cercle ». Son « Histoire du Necronomicon » témoigne de son sérieux en l’espèce – constituant sans doute plus un document de travail qu’autre chose, mais fournissant dès lors une base « sérieuse » pour des utilisations ultérieures.

 

On voit là toute la différence entre la création lovecraftienne originelle, et les entreprises postérieures et malvenues de gens essayant de rédiger « leur » Necronomicon – le « vrai », forcément. Lovecraft s’y était bien sûr toujours refusé. Et il avait bien raison… Pour des raisons diverses, eu égard aux approches très variées de ces entreprises, ça ne marche tout simplement pas : le canular est raté, c’est mal fait, entre sourires en coin un peu trop appuyés et rendus grossiers du « texte original », on n’y croit pas un seul instant, on ne peut pas y croire (ou faire semblant, plus exactement) – ceci est particulièrement vrai du Necronomicon édité par George Hay, absolument dénué du moindre intérêt ; le cas de la bouse de Simon est sans doute un peu différent, même si cet aspect entre en compte. Il n’en reste pas moins que, couché sur le papier, le grimoire impie perd toute sa malignité pour devenir un bête livre de cuisine sans rien de fascinant…

 

Le présent ouvrage est bien différent – et autrement plus futé : dans un sens, il revient aux sources du procédé, et constitue dès lors une belle illustration de la déclaration d’intention de Lovecraft. Et, du coup, cette fois, le canular fonctionne, parce que, au-delà de la complicité acquise du lecteur, les auteurs prennent soin de maquiller intelligemment leur contrefaçon en lui conférant une aura d’authenticité troublante, jouant, comme souvent chez Lovecraft, d’une érudition apparente, s’appuyant sur un appareil critique bien digne des recherches universitaires les plus absconses. Il y a sans doute quelque chose de Borges là-dedans, par ailleurs…

 

Il ne s’agit donc pas, ici, de retranscrire directement tel ou tel « livre maudit », mais d’en dresser un catalogue – en usant du prétexte bien vu d’une vente aux enchères, via la firme Pent & Serenade, la plus importante jamais réalisée en matière de livres d’occultisme, à partir du fonds incroyable (eh eh) de l’Église de la Sagesse Étoilée, de Providence, Rhode Island, démantelée en 1877 (elle figure dans la nouvelle « The Haunter of the Dark », une des dernières de Lovecraft, voire la dernière – notamment connue pour être celle où il se venge et tue Robert Bloch, lui rendant la pareille après « The Shambler of the Stars » ; Bloch y reviendra après la mort – la vraie… – de Lovecraft, dans « The Shadow from the Steeple »). Vente qui n’aura cependant jamais lieu… Reste le catalogue, heureusement.

 

Car le présent ouvrage est un (très joli) fac-similé du catalogue dressé spécialement à cette occasion par la maison pour éclairer les enchérisseurs sur la valeur incroyable de ce fonds, renfermant bien des merveilles : Pent & Serenade livre donc un ouvrage pointu, à la mesure des attentes des clients autant que de la réputation de sérieux de la firme, où chaque lot se voit précisément décrit, à grands renforts de notions de bibliophilie très techniques, mais aussi commenté par les meilleurs érudits du domaine – hommes et femmes de science, occultistes, quelques fantastiqueurs aussi (la liste est longue, débouchant sur d’amusantes notices biographiques pour le moins fantaisistes – en dehors de Lovecraft lui-même, bien évidemment pour la notice du Necronomicon, conçue à partir de son « Histoire du Necronomicon » et de la longue citation de « L’Abomination de Dunwich », on peut citer quelques noms récurrents dans le milieu, par exemple Ramsey Campbell, S.T. Joshi, mais seulement pour une sorte de préface, Robert M. Price, Darrell Schweitzer et bien d’autres).

 

Or ce catalogue, dans sa globalité, est conçu avec une très grande subtilité – plongeant bien aux sources du canular lovecraftien. Ainsi, on trouvera dans le fonds de l’Église de la Sagesse Étoilée bien des ouvrages, recouvrant une conception « large » de l’occultisme : non, tous les livres présentés ici ne sont pas nécessairement d’obscurs grimoires traitant ouvertement des Grands Anciens, ou d’autres terribles réalités secrètes comparables dans leur ampleur ; on peut y trouver des livres bien plus communs dans leur sujet, quand bien même de fort belles pièces, traitant d’alchimie, par exemple, ou encore de thématiques on ne peut plus éloignées de l’horreur pure – ainsi des cultes saphiques, ce genre de choses. Tous ne sont pas effrayants, d’ailleurs – bon nombre sont même tout à fait « innocents » ! Et oubliez le cliché du livre relié en peau humaine, avec ses fermoirs étranges, et jadis enchaîné dans quelque obscure bibliothèque secrète ; ce genre de choses ne concerne, très éventuellement, que des livres particulièrement exceptionnels – la maison Pent & Serenade imposant alors des conditions particulières à l’accès aux ouvrages avant leur vente : il y a bien des précautions à prendre avant de consulter un grimoire aussi terrible que le Necronomicon (oui, l’Église de la Sagesse Étoilée en avait forcément un exemplaire inconnu dans son fonds – une édition en latin du XVe siècle), et la firme ne saurait être tenue responsable des conséquences ; mais d’autres ouvrages peuvent nécessiter des mesures spéciales : par exemple, on demandera à ces dames de bien vouloir quitter la salle lors de la présentation de Las Reglas de Ruina

 

Autre belle astuce directement reprise à Lovecraft : émailler le catalogue, riche en ouvrages purement imaginaires (dont un bon paquet que je n’avais jamais vus nulle part, et que je suppose, sans en être bien certain, avoir été inventés pour l’occasion), de références à des livres authentiques – on trouve ainsi parmi les lots L’Image du Monde de Gautier de Metz, ou encore le dérangeant De masticatione mortuorum in tumulis. Par la simple proximité, ces ouvrages rendent les autres « plus authentiques » ; le lecteur est sans doute parfaitement conscient de l’astuce (espérons-le !), mais peut dès lors s’amuser à trier le vrai du faux… et être à l’occasion surpris de ce que la réalité a pu produire, qui n’a pas forcément de leçons à recevoir de la fiction. On notera cependant que les notices de ces ouvrages bien réels peuvent sans doute passablement s’éloigner de leur véritable contenu – de même que certains auteurs prennent des libertés avec le canon lovecraftien, d’ailleurs (parfois pour le mieux : une des meilleures notices à mon sens est celle, particulièrement longue, de John Paul Langan consacrée aux Mystères du Ver, qui dresse une complexe histoire éditoriale avant et après le seul De Vermis Mysteriis de Ludwig Prinn, auquel on s’arrête le plus souvent ; c’est parfois plus déconcertant : Karin S. Tidbeck attribue ainsi les Cultes des Goules à une Mme Isabeau de Vézelay – le traditionnel comte d’Erlette passe à la trappe, du coup, et tant pis pour l'ouvrage d'Antoine Téchenet…). Cet effet de réel tient aussi en partie aux nombreuses allusions faites au fil des notices à des personnages ayant réellement existé, des célébrités au premier chef, name-dropping presque naturel dans un cas pareil : certains sont sans doute inévitables, comme John Dee ou Pierre Borel, auxquels Lovecraft lui-même se référait directement ; mais d’autres sont plus inattendus, ainsi, pour s’en tenir à quelques hommes de lettres, François Villon, le marquis de Sade, Lord Byron ou encore… Lewis Carroll (le dernier lot est une lettre, toute récente au moment de la vente, de Charles Lutwidge Dodgson à Alice Liddell…).

 

Les notices, par ailleurs, se montrent d’autant plus réjouissantes qu’elles sont généralement très subtiles – n’abordant les thématiques propres au soi-disant « Mythe de Cthulhu », entendu largement, que par la bande, au travers d’allusions cryptiques (d’autant que le lexique lovecraftien, comme chez l’auteur lui-même et certains autres dans son « cercle », est trituré, les noms « classiques » pouvant adopter des graphies très diverses) et d’autant plus saisissantes. Certes, tout le monde ne se montre pas aussi malin… Inévitablement, au regard du grand nombre des notices et des intervenants, il y a des ratages : le pire à mon sens est incontestablement l’article consacré par Edmund Phillips Berglund au Cultus Maleficarum de Jean-Louis de Hammais, qui balance frontalement et sans la moindre précaution des révélations sur le culte de Cthulhu (peu ou prou officiel !) en France et en Angleterre… Exactement ce qu’il ne fallait pas faire, à mon sens du moins – c’est heureusement un cas à part, dont la maladresse ressort du coup d’autant plus. Ce problème se pose sans doute différemment pour les ouvrages censément plus récents, il est vrai, et les dernières notices m’ont souvent paru moins intéressantes, globalement, que celles portant sur d’authentiques grimoires bien anciens – pouvant même renvoyer à la préhistoire la plus mystérieuse… Sans surprise, j’imagine. Cela dit, dans l’ensemble, ce n’est pas gênant. Mais on peut citer d’autres ratages, éventuellement (en mettant là encore l’accent sur le contraste, le reste du livre étant bien mieux pensé) ; par exemple, The Book of Azathoth, tel qu’il est évoqué par Glynn Owen Barrass : ce livre du Diable, du coup accolé à « l’Homme Noir », nommément Nyarlathotep, et signé par les sorcières, est par essence hors de tout contexte éditorial – mais c’est le cas de bien d’autres, forcément (surtout parmi les plus anciens) ; le problème ici est que la notice s’en tient au pur folklore, sans jamais illustrer la singularité de la pièce, paradoxalement …

 

Or c’est souvent là que ce catalogue se montre très fort : il traite en effet tant du texte que de l’objet, du livre « physique », en renvoyant à un exemplaire précis, qui est traqué au fil des siècles, passant entre les mains des écrivains, des imprimeurs et d’une cohorte d’acquéreurs et d’héritiers, annotant parfois leur bien d’une main tremblante autant qu’enthousiaste, jusqu’à finir, sans qu’on sache toujours très bien comment, dans la très riche bibliothèque de l’Église de la Sagesse Étoilée… Ces différents aspects sont en fait indissociables, et les notices les plus brillantes, ici, enchaînent les chouettes idées qui font une bonne part de la « personnalité », disons, de ces grimoires.

 

Mais bien évidemment, il y a aussi le contenu : j’ai évoqué sa variété et sa subtilité globale, mais, au-delà, les idées ne manquent pas, la plupart du temps, qui réjouissent le lecteur – même si l’on peut à l’occasion se sentir un peu assommé, peut-être, par la densité des informations (lire ce livre d’une traite n’est pas forcément conseillé – eh…). Les auteurs des notices multiplient ainsi les incursions dans l’ésotérisme le plus hermétique, pour en dégager des notions troublantes autant que fascinantes, d’ordre métaphysique ou théologique, ou autre encore ; des systèmes sont mis en place, des théories suggérées et testées, dans une frénésie d’inventions tenant du délire, et pourtant remarquable de cohérence – impression renforcée par les quelques renvois d’un texte à l’autre, sans doute.

 

The Starry Wisdom Library est donc globalement un très bel ouvrage – plein d’idées, bien pensé et subtilement accompli. Un modèle dans son genre. Mais – là aussi ? – l’aspect « physique » doit être pris en compte, et c’est à nouveau une réussite : solide couverture avec jaquette, fac-similé précis à la mise en page travaillée, émaillé de quelques éloquentes illustrations de Liv Rainey-Smith (j’en aurais bien pris davantage, cela dit…) – c’est vraiment du beau boulot.

 

(Bon, côté réalisation, il y a sans doute un truc qui coince : il y a un certain nombre de passages « en français dans le texte », qu’on qualifiera poliment d’un brin approximatifs – je suppose qu’il en va de même pour bien d’autres citations dans d’autres langues… Mais c’est rigolo, en même temps.)

 

Un fort joli ouvrage, donc – amusant mais conçu avec le plus grand sérieux, aussi subtil que dense, fascinant en définitive. Une lecture qui réjouira sans doute bon nombre d’amateurs de Lovecraft et de lovecrafteries, et – cela va sans dire – sans doute une mine d’inspirations toute désignée pour vos parties de L’Appel de Cthulhu et compagnie (c’est sans doute bien plus intéressant et enrichissant que le supplément Necronomicon & autres ouvrages impies, d’ailleurs)…

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Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Les Ombres de Canaan, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations de Miguel Coimbra, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2013, 520 p.

 

J’avais accumulé un certain retard dans la lecture des œuvres de Robert E. Howard éditées par Patrice Louinet, dans cette belle et étonnante collection de Bragelonne – les quatre derniers titres prenaient la poussière dans ma bibliothèque, et il était bien temps de m’y mettre. Et tout particulièrement à celui-ci : si El Borak et Agnès la Noire relèvent semble-t-il plutôt de la production « historique » de l’auteur, Les Ombres de Canaan s’attachent à un tout autre domaine de l’œuvre de Robert E. Howard ; ce deuxième tome d’une trilogie informelle, après Les Dieux de Bal-Sagoth et avant le tout récent (et le tout dernier, ai-je cru comprendre ? Snif…) Almuric, se penche sur la pratique de l’imaginaire chez Robert E. Howard, hors cycles à héros récurrents ; il est vrai qu’à ce compte-là, Les Dieux de Bal-Sagoth ne m’avait pas vraiment convaincu… Mais j’attendais bien davantage des Ombres de Canaan, pour des raisons toutes personnelles : ce deuxième recueil se focalise en effet sur le fantastique et l’horreur, et un de ses aspects essentiels sans doute tient de l’inspiration lovecraftienne alors très forte sur le jeune auteur de pulps – inspiration qui allait donner lieu à des textes connotés (ne serait-ce que « La Pierre Noire », le plus célèbre), avant d’être intégrée et digérée, permettant à Howard d’affirmer enfin sa propre conception du genre.

 

Les volumes de cette collection de Bragelonne ont quelque chose d’une édition « scientifique » (au-delà des seules introductions et postfaces de Patrice Louinet, toujours aussi appréciables), ce qui a sans doute un corollaire, éventuellement redoutable : la sélection n’est pas une priorité, on louche même plus ou moins sur l’exhaustivité, et on se retrouve ainsi avec une certaine quantité de textes foncièrement médiocres (au mieux ?), dont l’intérêt réside sans doute dans l’appréhension de l’œuvre dans sa globalité, permettant de dessiner la trajectoire de l’auteur, dans ses pires moments comme dans les meilleurs. C’est là une chose que j’ai ressentie, probablement, dans tous ces volumes sans exception, aussi divers soient-ils par ailleurs. Les Ombres de Canaan n’y échappe pas, forcément… Mais, dans l’ensemble, c’est là un volume tout à fait intéressant, et recommandable – plus encore, peut-être, si, au travers de la lecture, on s’intéresse derrière à l’auteur et à son parcours, mais aussi pris indépendamment, au regard du seul désir de lire de bons textes.

 

Cette question du parcours m’incite cependant à envisager le recueil au fil des textes, dans l’ordre où ils ont été présentés. Nous commençons donc avec un jeune auteur (mais il est vrai que Robert E. Howard n’a jamais été vieux…), désireux, par nécessité, de devenir un professionnel – et ce dans un milieu, familial et plus encore au-delà, qui ne parvenait pas à comprendre qu’écrire puisse être un travail. Howard, au cours de sa carrière, s’est essayé à bien des genres, jusqu’à trouver sa propre voix ; à l’époque, cependant, fort de ses premiers textes acceptés par Weird Tales, il a tout naturellement accru sa production de textes fantastiques et horrifiques, dans la ligne générale des publications du fameux pulp – quitte, le cas échéant, à soumettre ailleurs les textes rejetés par Farnsworth Wright, ou à s'adapter au regard des attentes d'autres revues. C’est bien à cette époque, pourtant, qu’il a défini, sans doute sans en être bien conscient d’ailleurs, des orientations cruciales de sa future production littéraire : il a alors vendu les premières nouvelles de Kull et de Solomon Kane, fondant l’heroic fantasy moderne. Mais, parallèlement, et sans doute à la limite de l’exercice de style, il s’attèle donc à la tâche fantastique et horrifique, avec une abnégation pas toujours bien récompensée ; Les Ombres de Canaan permet de déterminer plusieurs phases dans ce travail, d’ailleurs.

 

L’intérêt de Howard pour les questions d’ordre psychologique influence un certain nombre des premiers récits fantastiques de ce recueil – c’est en tout cas clairement ce qui se produit pour le tout premier, « Le Serpent du rêve », passablement abstrait d’ailleurs, et trouvant peut-être sa source dans les terreurs nocturnes de l’auteur (et sa phobie des serpents). Guère palpitant, cela dit…

 

Immédiatement après, toutefois, nous avons une bonne surprise – et particulièrement étonnante (du moins, je n’attendais franchement pas Howard dans ce registre). Dans « La Malédiction de la mer », l'auteur s’inscrit dans une tradition bien ancrée de l’horreur – celle où la terreur réside au fond des océans (William Hope Hodgson fut un grand maître du genre, mais je ne suis pas certain que ce soit la référence la plus édifiante ici) ; ce récit marin par ailleurs assez outré bénéficie d’une très belle ambiance, franchement inattendue – la dimension « exercice de style » ne nuit en rien au plaisir que l’on ressent à la lecture de cette surprenante et horrible aventure. On notera par ailleurs qu’il s’agit peut-être là de la première ébauche d’une tentative de « cycle » rapidement avortée : suivent un poème, « Une légende de Faring », et une autre nouvelle plus anecdotique, « Des profondeurs de l’océan », adoptant le même cadre. Mais sans doute ne faut-il pas y accorder trop d’importance – d’autant que Robert E. Howard promène souvent des noms propres d’un récit à l’autre, qui peuvent désigner ou pas les mêmes personnages, les mêmes lieux… C’est particulièrement sensible dans ce recueil, au-delà du seul cas, néanmoins intéressant, de Conrad et Kirowan, plus ou moins enquêteurs du surnaturel, et que l’on recroise régulièrement.

 

Globalement, le niveau redescend ensuite, au gré des tentatives et des exercices de style. « Au contact de la mort », qui affiche à nouveau une ambition « psychologique », est extrêmement convenu et sans véritable intérêt. L’étrange « Le Peuple de la côte noire » fascine et irrite tour à tour : ce récit – par ailleurs le seul à mon sens à jouer vraiment de la carte de l’exotisme (au sens strict, du moins) – donne l’impression d’un fourre-tout improbable, où le meilleur (l’idée centrale, évocatrice à sa manière de dérangeantes civilisations préhumaines – pas forcément sans rapport avec des récits lovecraftiens plus tardifs tels Les Montagnes Hallucinées ou « Dans l’abîme du temps », qui représenteront la quintessence de ce sous-genre) côtoie le pire (la caricature pulpissime des personnages et les considérations saugrenues sur l’intuition féminine et la plus grande sensibilité de ces dames aux influences psychiques…). Il y a cependant une vague personnalité dans ce texte entre deux eaux ; « L’Horreur sans nez », par contre, ne peut pas s’en vanter, texte remâché et pas le moins du monde enthousiasmant ; « Le Dernier Chant de Casonetto » n’est pas totalement dénué de charme, mais ne va guère loin ; « L’Ombre de la mort » est peut-être le plus mauvais récit de ce lot intermédiaire – texte sans surprise, et qui ne convainquait probablement pas davantage l’auteur que le lecteur.

 

On passe heureusement à tout autre chose avec « La Pierre Noire », un des textes fantastiques de Howard les plus connus ; le jeune auteur, qui avait découvert et apprécié les récits de Lovecraft dans Weird Tales, et était entré en correspondance avec le gentleman de Providence, joue ici le jeu de ce que l’on qualifiera ultérieurement de « Mythe de Cthulhu » au sein du « Cercle Lovecraft » : il livre son propre pastiche (respectueux), obéissant pleinement aux codes afférents (érudition, livres maudits – surtout le Nameless Cults de Von Junzt, qui deviendra la référence inévitable chez Howard, mais dont Lovecraft aussi fera usage, abondamment, même si bien vite sous son titre germanisé, quand bien même maladroitement, par August Derleth, et qui devait devenir canonique : Unaussprechlichen Kulten –, folie et évanouissements sont au programme, dans une nouvelle peu ou prou dénuée d’action mais certes pas de connotations inquiétantes d’un passé toujours prégnant, ouvrant des perspectives inattendues et terribles sur la réalité du monde), tout en y insérant quelques thèmes plus typiquement howardiens (via surtout l’évocation des conquêtes turques dans la région hongroise du drame, au XVIe siècle). Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu cette nouvelle, qui m’avait fait forte impression à l’époque, et elle reste très convaincante aujourd’hui – même si je ne la qualifierais pas pour autant de parfaite : cela vaut peut-être pour ses deux premiers tiers, disons – vraiment réjouissants et dotés d’une belle ambiance –, mais le dernier m’a paru plus faible, tirant un peu trop sur la corde au risque de nuire à la suspension volontaire d’incrédulité (pourtant, c’était peut-être ce dernier aspect qui importait le plus à Howard – le synopsis de la nouvelle, reproduit dans les appendices, appuie sur cette dernière dimension).

 

L’influence de Lovecraft ressortira encore dans d’autres textes, mais qui ne parviendront pas à égaler ce coup d’essai et coup de maître – influence cependant plus ou moins réelle, et sans doute discutable, au-delà de l’emploi d’un certain lexique, d’inévitables tentacules et de références communes (qui tendent cependant à disparaître derrière la seule mention, bien suffisante désormais, du Livre Noir de Von Junzt – notons cependant, autre création howardienne originaire de « La Pierre Noire », les allusions au poète fou Justin Geoffrey ; sa biographie apparaît dans un fragment inachevé des appendices, sobrement titré « La Maison », et qui permet de supposer qu’il y a beaucoup de Howard lui-même dans ce personnage intriguant). C’est notamment le cas de « La Chose sur le toit », récit plus commun mais correct, et des « Sabots de la créature », nouvelle non dénuée d’aspects intéressants (avec de la lovecrafterie directement pompée sur « L’Abomination de Dunwich », mais pouvant aussi, par la corde, évoquer d’autres récits – ce n’est peut-être pas pertinent, mais « La Musique d’Erich Zann » m’est très vite venue à l’esprit –, lovecrafterie par ailleurs mêlée à des éléments plus communs, vaguement policiers, mais pas forcément désagréables), mais péchant en définitive par trop de côtés pour pleinement convaincre – et sombrant même parfois dans le grotesque le plus achevé, au mauvais sens du terme (l’épée, sérieux ?). C’est en fait à mon sens dans cette période que l’on trouve en définitive les textes les plus médiocres, et qui du coup ne m’ont guère laissé de souvenirs – non qu’ils soient forcément mauvais et dénués de tout point positif, d’ailleurs : ça se lit… Le problème est que ça s’oublie presque aussitôt ; pas grand-chose à dire, dès lors, de « Ne me creusez pas de tombe », « Celui qui hantait la bague » et « Le Peuple des souterrains ».

 

Suivent deux textes un brin différents, plus typiquement howardiens à certains égards – notamment en ce qu’ils font tous deux intervenir une thématique chère à l’auteur, celle de la réincarnation, via le filtre d’une « mémoire raciale » (thème qu’on avait déjà pu trouver, régulièrement, dans la plupart des volumes antérieurs de la collection, si je ne m’abuse – et qui émaillait aussi sauf erreur sa correspondance : il ne s’agit pas nécessairement de dire qu’il y croyait, mais il y voyait au moins un outil littéraire de premier choix). Du coup, ces récits louchent plus ou moins sur l’heroic fantasy traditionnellement associée à l’auteur : on reste à la frontière des genres avec « Le Cairn de Grimmin » (à propos d’une grande bataille irlandaise, et avec un Odin étonnant), mais on s’y jette pleinement dans « La Vallée du Ver » (qui fait du coup un peu l’effet d’une anomalie dans ce recueil), où la présence contemporaine de James Allison, personnage traditionnellement associé à ces histoires de mémoire raciale, s’efface largement derrière la figure héroïque de son ancêtre antédiluvien, parti chasser le dragon dans un récit fondateur – celui qui aboutira ultérieurement à Beowulf et compagnie. Les considérations raciales peuvent faire vaguement soupirer (sans plus, mais je vais devoir revenir sur cette question très vite), le récit n’en est pas moins riche d’images fortes, et doté d’une belle atmosphère résolument à part.

 

On en arrive alors à une dernière phase dans les expérimentations fantastiques d’Howard – celle, probablement, qui donne lieu aux meilleurs textes du volume. L’auteur y a pleinement digéré l’influence lovecraftienne, et se révèle à son meilleur en mettant au centre de ses récits un cadre qu’il avait jusqu’alors délaissé, par conformisme sans doute, alors qu’il le maîtrise bien davantage, et dont il entend faire ressortir tout le potentiel horrifique : il dépasse l’abstraction de bon nombre de ses nouvelles antérieures dans le genre, pour ancrer cette fois son horreur dans une réalité palpable, celle du sud des États-Unis (aux dimensions certes encore passablement mythiques, mais l’atmosphère est néanmoins tout autre), voire, tant qu’à faire, celle de ce Texas dans lequel il vivait – et qu’il souhaitait de longue date employer. « L’Horreur dans le tertre » est au fond un récit de vampire, mais toute banalité en est écartée du seul fait de ce cadre différent – avec ses chouettes personnages, le Blanc vaguement redneck, sûr de lui et méprisant, et le Mexicain obsédé par ses superstitions… à bon droit. Cela fonctionne très bien. « Pour l’amour de Barbara Allen » est très différent – et revient sur le thème de la réincarnation : c’est un récit aux antipodes de l’image brutale que l’on se fait un peu trop souvent de l’œuvre howardienne, une histoire sensible et touchante, usant des souvenirs de la guerre de Sécession avec une grande habileté. « Le Cœur du Vieux Garfield » bénéficie là encore d’une très jolie atmosphère, transcendant son prétexte d’une belle manière – en évacuant largement l’horreur au passage, d’ailleurs, mais pour le mieux. « Kelly l’ensorceleur », enfin, dans son évocation allusive d’un inquiétant Noir aux mystérieux pouvoirs, a quelque chose du poème en prose, non sans brio.

 

Ce dernier texte est sans doute, à certains égards, une préparation aux « Ombres de Canaan », le plus long récit du recueil… et qui n’est pas sans poser problème. Cette nouvelle, plus radicalement que les précédentes, joue d’un matériau superbe pour des histoires d’horreur, à savoir l’esclavage et ses séquelles. Ce qui amène presque nécessairement à évoquer la question du racisme chez Robert E. Howard – en tout cas, moi, ça me paraît inévitable… Question complexe, sans doute – même si le point de départ, à mes yeux, ne saurait faire de doute : oui, Robert E. Howard était raciste. Bien sûr, qu’il l’était. Comment aurait-il pu ne pas l’être, dans un sens ? Et cela ressort de ses écrits « privés » autant que de ses fictions – la question a probablement pu se poser, d’une manière ou d’une autre, pour chaque volume de la collection, d’ailleurs. C’est cependant un racisme probablement bien différent de celui de son éminent correspondant Lovecraft – au sens où c’est cette fois, assez clairement, le racisme très convenu d’un Américain blanc de son temps, de sa région et de son milieu ; on a parfois (souvent) voulu en dire autant du racisme de Lovecraft, mais ça ne m’a jamais convaincu – dans l’œuvre (au sens large) du Maître de Providence, on ne manque en effet pas de témoignages du caractère foncièrement névrotique de sa haine raciale (cette peur de l’inconnu qui est la plus grande des peurs, pour reprendre une de ses expressions ?), mais aussi (voire surtout ?) de sa propension à l’intellectualiser et à la rationnaliser à outrance : il y a chez Lovecraft un véritable discours raciste, affiché, théorisé et omniprésent – il ne s’en tient pas au ressenti, mais entend à tout crin justifier son comportement par une sacro-sainte Raison expliquant et légitimant tout. Je n’ai pas l’impression, par contre, que Robert E. Howard ait adopté ce mode de fonctionnement (même s’il a peut-être pu, par politesse envers Lovecraft, abonder dans son sens, voire, dans un premier temps, faire quelque peu la course avec lui ?). Par ailleurs, on ne manque pas d’échos montrant un Howard finalement moins raciste, peut-être, que ce que l’on pouvait croire, plus ouvert et compatissant en tout cas (outre sa curiosité tôt reconnue à l’égard du folklore des esclaves, d’une importance indéniable pour ces dernières nouvelles des Ombres de Canaan, et notamment la toute dernière et la meilleure) – quand bien même ces anecdotes, sans doute, ne doivent-elles pas être démesurément grossies non plus, au risque de trahir la réalité du personnage, au bénéfice douteux d’une correction politique toujours quelques peu pénible, a fortiori si elle confine au révisionnisme idéalisant… Patrice Louinet, dans sa postface, évoque ainsi les difficultés rencontrées par « Les Ombres de Canaan » auprès de la critique américaine, un brin gênée par le propos, probablement plus encore par le ton du récit (il évoque notamment l’effet immédiatement répulsif produit aujourd’hui par le mot « nègre »…) ; l’éditeur marque incontestablement bien des points dans sa défense du texte, montrant adroitement qu’il serait sans doute erroné de le prendre parfaitement au pied de la lettre. Ainsi, il faudrait faire la part des choses, entre le racisme supposé de l’auteur et celui, indéniable, de ses personnages – le héros y compris (là, je suis moins convaincu par ce qu’en dit Patrice Louinet : Kirby Buckner me paraît bien devoir être logé à la même enseigne que ses comparses) ; les Blancs, censés avoir le beau rôle, qu’il s’agisse de victimes et/ou de héros, y sont tous autant de brutes bornées, haineuses et cruelles, ne valant pas mieux, objectivement, que les nègres diaboliques terrés dans le marais, qui se soulèvent et menacent de tous les exterminer, dans une énième émeute raciale (il y en avait alors beaucoup), en se pliant aux ordres d’un mystérieux et terrible prêtre vaudou issu de l’extérieur, plus ou moins secondé par une métisse arrogante et d’une sensualité exacerbée, engagée dans un jeu pervers avec le héros. Mais j’ai franchement soufflé à la lecture de ce long texte – et pas seulement en raison de son ton : le racisme des protagonistes ne s’arrête certes pas à l’emploi bien légitime du mot « nègre »… En fait, c’est la relative candeur des Blancs, dans ce texte, qui m’a le plus creusé l’estomac, sans doute – cette conviction de leur bon droit, via leur nécessaire supériorité ; on admire le passage où un personnage décrit une ancienne « expédition punitive » des Blancs de Canaan contre les nègres de Goshen, s’offusquant de ce que lesdits nègres les aient pris à revers et aient profité de cette occasion pour massacrer leurs familles – trop injuste. De même pour ce sidekick relativement effroyable, dont l’atout essentiel semble être de pouvoir renifler les nègres (et de prendre peur quand il ne les sent pas alors qu’il le devrait). On trouve ainsi toute une accumulation de détails parfois bien lourds à digérer, du moins pour un lecteur du XXIe siècle, sans doute (la nouvelle, après tout, avait été publiée dans Weird Tales, sans que cela pose le moindre problème – au-delà de révisions déplorées par Howard, mais qui ne semblent pas avoir été en rapport avec la question du racisme ; on trouve dans les appendices une version alternative du texte, de taille à peu près comparable, mais j’avoue ne pas avoir eu le courage de la lire immédiatement…). On peut cependant jouer le jeu – ou tenter de le faire. Dépasser la question de l’identification, ou peut-être bien au contraire la sublimer, en acceptant les personnages pour ce qu’ils sont, tout préjugé éthique mis à part, en acceptant surtout de s’imprégner de l’authentique horreur véhiculée par l’histoire – car il y a effectivement de quoi trembler dans tout ça. À l’occasion, cela fonctionne plutôt bien, voire très bien – il y a de beaux moments, dans ce cadre marécageux lourd d’une sourde et poisseuse menace ; par ailleurs, la relation du héros avec la mulâtresse, avec son sous-texte (pas si « sous » que ça, à vrai dire) érotique impliquant bien des perversités au regard des mœurs de l’époque, n’est pas inintéressante, quand bien même outrancière… Il n’en reste pas moins que j’ai peiné sur ce récit, et que, au-delà des nœuds dans l’estomac qu’il ne pouvait pas manquer d’infliger à votre bobo-serviteur, il ne m’a guère convaincu pour ses valeurs propres au regard de l’horreur littéraire – la fin hâtivement expédiée me confortant dans cette impression, acquise cependant relativement tôt.

 

On aurait cependant bien tort de s’arrêter là, car il reste encore une nouvelle, presque aussi longue que « Les Ombres de Canaan », et non des moindres : c’est clairement la meilleure nouvelle du recueil, sans doute une des meilleures de l’ensemble de l’œuvre de Robert E. Howard tous genres confondus, et peut-être même plus encore : dans sa postface, Patrice Louinet cite Stephen King, qui considère qu’il s’agit là d’une des toutes meilleures nouvelles d’horreur du XXe siècle – et ça ne me paraît pas exagéré, pour une fois. On peut sans doute parler de chef-d’œuvre ; la nouvelle ne pâtit guère, au fond, que d’une chose très secondaire : son titre, en français, donne à première vue l’envie de ricaner… Oui, voilà : « Les Pigeons de l’enfer ». Forcément, on pouffe… Mais ça n’en est pas moins un texte tout à fait brillant : plus que jamais, Howard s’approprie l’horreur en l’inscrivant dans un territoire qu’il connait, et sans doute va-t-il plus loin encore… en taquinant Lovecraft et ses préjugés en la matière, auxquels il s’était longtemps plié lui-même. Les titres des chapitres sont assez éloquents (surtout le premier, « Celui qui sifflait dans les ténèbres »…), et le fait que le personnage principal (au début du moins, intervient bien vite un comparse plus solide – plus texan…) soit natif de Nouvelle-Angleterre et prompt à s’évanouir n’a évidemment rien d’un hasard… Quoiqu’il en soit, l’atmosphère de cette nouvelle est superbe, bénéficiant d’un cadre subtil (Howard démontrant à son célèbre correspondant que, non, la Nouvelle-Angleterre n’est pas nécessairement le cadre rêvé du genre, et que par chez lui aussi on peut, peut-être encore mieux, susciter la peur la plus absolue), et puisant avec astuce dans le folklore, notamment celui des esclaves, pour susciter avec brio l’angoisse et la terreur. La nouvelle est très pulp : le genre est farouchement assumé, mais n’a que rarement été aussi bien servi. Il en résulte un texte étrangement personnel, toujours fort de sa singularité, et d’une efficacité admirable, où la peur est palpable, dans toutes ses manifestations – qu’il s’agisse de « visions » radicales ou d’allusions inquiétantes et quelque peu perturbantes. Splendide.

 

Au final, Les Ombres de Canaan m’a donc fait l’effet d’un bon cru dans la collection : on y trouve certes à foison du médiocre, voire du mauvais, comme de juste – mais, au-delà, ce livre s’avère précieux pour bien appréhender l’œuvre de l’auteur et son évolution rapide, et contient quelques textes résolument au-dessus des autres, qui méritent bien toute notre attention.

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