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Le Fantôme de la tasse de thé, de Lafcadio Hearn, Jean-Philippe Depotte, N.M. Zimmermann & Jérôme Noirez

Publié le par Nébal

Le Fantôme de la tasse de thé, de Lafcadio Hearn, Jean-Philippe Depotte, N.M. Zimmermann & Jérôme Noirez

HEARN (Lafcadio), DEPOTTE (Jean-Philippe), ZIMMERMANN (N.M.) & NOIREZ (Jérôme), Le Fantôme de la tasse de thé, illustré par Rémi Maynègre, Nancy Peña & Johan Walder, Schiltigheim, Issekinicho, 2015, 159 p.

 

Ma chronique se trouve dans le complément de Bifrost n° 81 sur le blog de la revue, ici.

 

N’hésitez pas à régir ou truc, hein.

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Sous le vent du monde, de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

Sous le vent du monde, de Pierre Pelot

PELOT (Pierre), Sous le vent du monde, conseils scientifiques d’Yves Coppens, préface de l’auteur, Paris, Omnibus, [1997-2001] 2012, XIII + 1247 p.

 

Ma chronique de cet omnibus comprenant cinq romans de Pierre Pelot formant série se trouve dans le Bifrost n° 81, dans le guide de lecture consacré à l’auteur (pp. 161-162).

 

N’hésitez pas à régir ou truc, hein.

 

EDIT : La chronique est en ligne sur le blog Bifrost, hop.

 

Ceci étant, il s'agit nécessairement d'une synthèse, quelque peu lapidaire... C'est pourquoi je publie désormais mes notes sur les cinq romans pris individuellement.

 

Qui regarde la montagne au loin est le premier volet de la pentalogie Sous le vent du monde. Un texte qui se situe à l'aube de l'humanité, 1,7 million d'années avant notre ère, en Afrique. Où l'on suit essentiellement deux personnages, issus de deux clans aux langages différents, Moh'hr et Nî-éi ; le premier aime regarder la seconde (rejetée par son peuple pour avoir donné à un animal son enfant – la scène de l'accouchement est très douloureuse), mais il est aussi obsédé par l'idée de trouver la plus grande des montagnes, celle qui crache les nuages... Le thème essentiel, cependant, c'est probablement la communication, les différents groupes humains disposant d'un vocabulaire limité pour susciter des « images », et ces lexiques variant d'un groupe à l'autre. Ça, et la curiosité, aussi... Le résultat est un roman assez rugueux, pas très facile d'accès (d'autant qu'il a tendance à se montrer lent), mais qui contient des scènes très fortes, d'une grande puissance dans l'évocation comme dans l'émotion ; jusqu'à une fin terrible qui confirme que, oui, c'est bel et bien déjà l'humanité...

 

Le Nom perdu du soleil, deuxième tome, se déroule il y a un million d'années, dans ce qui sera un jour la Birmanie. Là encore, deux groupes humains que tout oppose ou presque : les Loh qui sont là depuis longtemps, et qui s'interrogent sur l'invisible (on voit un semblant de rites initiatiques, reproducteurs et funéraires, notamment) ; les Xuah qui voyagent depuis des générations vers l'Est, en quête de la chaleur et du nom du soleil. Les Xuah, ces voyageurs, sont peut-être un peu plus « évolués » (oui, bien sûr, les guillemets s'imposent), techniquement du moins, que les Loh enfermés dans leur monde. En tout cas, outre que leurs outils sont un peu plus perfectionnés, ils savent conserver le feu, même s'ils ne savent pas le créer, et doivent le trouver et l'entretenir. Or leur feu est de plus en plus faible... Mais Aaknah, des Loh, les a vus avec leur feu et n'en revient pas. Quand il le dit à sa tribu, quand il tente de leur transmettre les images de ce qu'il a vu, on ne le croit pas ; le brutal Oorh, notamment, affirme que les paroles d'Aaknah sont « faibles », « cassantes »... fausses. Alors Aaknah décide de prendre des femmes des Loh avec lui et de tenter de rejoindre ceux qu'il ne sait pas encore nommer Xuah (ils sont les hommes différents des Loh qui savent garder le feu)... Mais cette décision n'est pas du goût de tous les Loh, Oorh en tête. La communication est là encore un thème essentiel, avec deux lexiques différents (cette fois précisés en annexe) ; comme dans Qui regarde la montagne au loin, les tentatives parfois ardues pour se faire comprendre d'un groupe à l'autre occupent nombre de pages du roman... jusqu'à ce que les héros voient surgir devant eux l'incommunicable. On retrouve ici aussi la violence qui marquait les dernières pages du précédent roman – mais elle a cette fois quelque chose de « politique » qui la rend peut-être encore plus navrante... Mais il y a aussi des aspects plus positifs de l'humain qui sont mis en lumière : la curiosité, toujours, l'ingéniosité, parfois, et aussi l'entraide, la solidarité – notamment via le personnage de Sintshu, une femme aveugle, qui dépend donc des autres, qu'ils soient Loh ou Xuah... Je confirme la première impression de Qui regarde la montagne au loin : c'est une lecture un peu rude, du fait des lexiques opposés notamment, mais aussi en raison d'une certaine lenteur dans le récit qui va de pair ; Pelot use aussi (et abuse peut-être) de phrases interminables, forcément riches en périphrases, pas toujours faciles à gérer – même si peut surgir au détour d'une description un moment de pure beauté, ou encore d'émotion saisissante... Fascinant, donc, mais ardu.

 

Debout dans le ventre blanc du silence, troisième volet. Le Caucase, vers 380 000 avant Jean-Claude. Cette fois, on reste centré sur une seule tribu, même si elle est au départ scindée en deux groupes (partageant néanmoins le même lexique et bien des coutumes, on ne fait plus ici dans les difficultés de communication comme dans les deux tomes précédents), les Oourham. Ceux-ci ont fait des progrès par rapport à leurs prédécesseurs : notamment, ils maîtrisent cette fois le feu, sont capables de le créer. Chose indispensable dans leur environnement (d'autant qu'ils traversent une petite ère de glaciation) : la neige est partout. On évoque d'ailleurs, ce qu'on ne faisait pas avant sauf erreur, la construction d'abris (au moins pour les saisons les moins froides, sinon il y a les failles dans la montagne) et le port de peaux pour se protéger de la rigueur climatique. Le thème essentiel, cependant, est ailleurs – même s'il procède à bien des égards de la domestication du feu. C'est l'apparition, disons, du sentiment religieux, avec tout ce qu'il implique, notamment pour les rites de passage (puberté, mort – on assiste au début du roman à un long rite funéraire, parallèle aux premières menstruations d'une jeune femme) ; et, comme disait ce bon vieux Sigmund, il y a du totem (l'ours, boohr) et des tabous... encore que ceux-ci ne soient pas toujours très bien définis ; notamment celui de l'inceste, d'ailleurs (par rapport à la mère, en tout cas, même si on reconnaît d'une certaine manière le rôle du père, qui crache avec la bouche de son ventre la nourriture pour l'être à venir, dans la bouche du ventre de la femme). Chose importante à noter : ce sont les femmes qui jouent un rôle essentiel dans cet embryon de religion et dans les rites qui vont avec : elles sont, en tant que symboles de vie et de mort, en contact avec Oka'a, qui est le rêve, qui est la mort, qui est le créateur, celui qui a distingué les Oourham des autres bêtes (et notamment des ours), par le feu et par la parole... Le roman se joue sur une plus longue période que les précédents, une soixantaine d'années environ ; deux générations en tout cas. La première partie tourne pas mal autour d'un chasseur brutal, Ough-uaq, qui entend s'accaparer une femme qui ne l'a pas choisi, Inshki'a, laquelle lui préfère donc son propre frère, Ahur-'a-kï ; Ough-uaq commence par se montrer très sévère contre l'inceste inacceptable de celle qu'il désire (il est intéressé à l'affaire, faut dire), et en vient progressivement à balayer les quelques traditions du peuple, en affirmant notamment que les femmes mensongères ne communiquent plus avec Oka'a, qui l'a choisi lui pour s'exprimer ; et il en vient un jour à commettre le pire des sacrilèges, en tuant un ours... Cette première période, débouchant comme de juste sur une terrible violence, interroge ainsi, au-delà d'une éventuelle « guerre des sexes », le rapport au divin et le sens des coutumes. Mais la deuxième partie – deuxième phase d'un mythe fondateur –, bien plus tard, se focalise sur un enfant qui change maintes fois de nom à mesure qu'il prend de l'âge : fruit de l'inceste (donc), entretenant à en croire les femmes un rapport singulier avec les ours dont procèdent les Oourham, cet homme plein d'astuce dépasse à terme les doutes de son groupe le concernant, en affirmant sa singularité, qui fait de lui un héros résolument à part dans cette quête des origines... Le roman, pour aborder des thèmes différents, s'inscrit dans la filiation des précédents, du moins pour ce qui est de la forme : si l'on utilise ici un seul lexique, si la communication semble plus aisée (et peut plus facilement traiter de l'abstrait), l'abord du roman par le lecteur reste un peu rugueux ; c'est une lecture qui se mérite, une fois de plus. Mais toujours d'une grande puissance d'évocation, et d'autant plus que le caractère mythique de la chose, traité avec finesse, impressionne durablement.

 

Quatrième roman : Avant la fin du ciel. Il y a 65 000 ans, dans ce qui sera la France. J'ai eu un peu de mal, cette fois, à distinguer une trame... Bon, en tout cas, dans ce roman, les héros sont des Neandertal, pour changer. On navigue entre deux groupes de Wurehwê, qui se lancent éventuellement dans une grande odyssée, se croisent de temps à autre, se suivent parfois... Trois personnages me paraissent plus particulièrement notables : Eheni est issu d'un groupe en voie d'extinction. Au début du roman, dans une scène très forte, on le voit se déguiser en cerf en en arborant les bois, se battre avec un grand mâle, puis copuler avec une biche qu'il suivra dès lors à la trace : il croit donner ainsi naissance à un être tenant à la fois de l'homme et du cerf, qui rétablira l'alliance brisée depuis longtemps entre les hommes et les animaux (autre thème important : les hommes, dans le roman, tentent notamment de communiquer avec des cuons, sortes de chiens sauvages, mais aussi des loups). Visionnaire doux-dingue au départ, il se mue progressivement en un dangereux psychopathe... Ue-ll'ô-ueh est issu de l'autre groupe, qui se porte globalement mieux, et est riche de souvenirs des temps anciens. Une série d'incidents l'amène à se croire immortel. Vers le milieu du roman, une autre scène puissante le voit affronter un mammouth, se réfugier dans sa chair pour se protéger du froid, et en surgir plus tard, comme dans un simulacre de naissance, quand l'autre groupe l'atteint... Moins marquant mais tout de même important, Wuohoun passe son temps à suivre les autres, et est rongé par le désir et la jalousie. Vers la fin du roman, lui aussi a sa scène, quand il aperçoit l'espace d'un instant un homme et une femme qui ne sont pas wurehwê... Comme les précédents, ce roman ne manque donc pas de moments impressionnants, et se montre parfois beau, toujours intelligent. Il n'en reste pas moins que j'ai considérablement ramé dessus... J'avais dit des précédents qu'ils étaient relativement « exigeants », c'est tout aussi vrai de celui-ci, et, honnêtement, j'ai pas mal renâclé, à force... Notamment du fait d'un style très spécial, parfois d'une poésie remarquable, mais qui use et abuse de périphrases et qui, surtout dans les scènes « d'action » – au sens large –, se noie dans les propositions constituant au final de très longs paragraphes peu ou prou illisibles... Je ne prétendrais certainement pas que Pelot écrit « mal », bien sûr que non, c'est Pelot, mais c'est ardu et parfois lassant. Le problème est aussi que je dois m'enchaîner les cinq romans, mais je suis vraiment, vraiment épuisé... et j'ai hâte de passer à autre chose, pour être honnête.

 

Ceux qui parlent au bord de la pierre est le dernier volet de la pentalogie. Sur la côte de la Méditerranée, il y a 32 000 ans. Ce roman un peu plus concentré que les précédents – encore qu’il s’étend sur une période assez longue – s’intéresse surtout aux personnages de Naobah et Aruaeh, un homme et une femme originaires de la tribu des Doah, qui sont désignés par leur chaman pour trouver un endroit où vivre, plus éloigné de la mer dont ils craignent la montée des eaux. Au terme d’un long voyage dans la montagne, ils tombent sur le peuple des Wêrehé, bien différents : outre le vocabulaire distinct, ce qui renvoie aux premiers romans du cycle, il y a des divergences métaphysiques – pour les Doah, ainsi, l’autre monde des dieux et des morts réside dans le sous-sol, là où les Wêrehé considèrent que les morts deviennent des nuages, au milieu des puissances invisibles. Le roman donne l’impression de se focaliser tout d’abord sur Naobah, un homme colérique et jaloux – à l’instar de son rival Dohuka, chaman en puissance, qui attend néanmoins leur retour (la jalousie menant au pire est décidément un thème important de la pentalogie). Mais c’est finalement Aruaeh, qu’ils se disputaient, qui importe sans doute le plus. On voit apparaître ou du moins se développer plusieurs aspects nouveaux ; si la religion se complexifie, notamment au regard des mythes funéraires, on a ici des aperçus (plutôt rares cela dit) d’un art pariétal tout récent, et le cœur du roman interroge d’une certaine manière la notion de justice – via le blâme adressé par les Wêrehé à Naobah pour sa violation des coutumes (et bien pire encore), qui débouchera sur une sorte d’ordalie impliquant le totem ours. La fin, qui porte sur le voyage des derniers Wêrehé, guidés par Aruaeh, pour rejoindre les Doah et s’intégrer à leur groupe, n'en faire plus qu'un, est assez forte – avec notamment la figure de Dohuka, qui persiste à attendre le retour illusoire de Naobah et Aruaeh, celle qu’il aime et son rival. J’ai nettement préféré ce roman au précédent, Avant la fin du ciel : plus concentré, bien moins lourd, il développe des thématiques intéressantes via des personnages complexes et charismatiques.

 

N’empêche que je ne suis pas mécontent d’en avoir fini avec cette série d’un abord rugueux et pour le moins épuisante…

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L'Évangile selon Eymerich, de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

L'Évangile selon Eymerich, de Valerio Evangelisti

EVANGELISTI (Valerio), L’Évangile selon Eymerich. Rex Tremendae Maiestatis, [Rex Tremendae Maiestatis], traduit de l’italien par Jacques Barbéri, [s.l.], La Volte, [2007] 2015, 467 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 81 (pp. 87-88).

 

N’hésitez pas à régir ou truc, hein.

 

EDIT : La chronique est en ligne sur le blog Bifrost, hop.

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Focus Callidor, collection "L'Âge d'or de la fantasy"

Publié le par Nébal

Focus Callidor, collection "L'Âge d'or de la fantasy"
Focus Callidor, collection "L'Âge d'or de la fantasy"
Focus Callidor, collection "L'Âge d'or de la fantasy"

MIRRLEES (Hope), Lud-en-Brume, [Lud-in-the-Mist], traduit de l’anglais par Julie Petonnet-Vincent, préface de Neil Gaiman, introduction de Douglas A. Anderson, illustrations de Hugo de Faucompret, [s.l.], Callidor, coll. L’Âge d’or de la fantasy, [1926, 2000, 2005] 2015, XII + 358 p.

 

LAMB (Harold), Le Loup des steppes, [Khlit ; Wolf’s War ; Tal Taulai Khan ; Alamut ; The Mighty Manslayer], traduit de l’anglais [États-Unis] par Julie Petonnet-Vincent, préface de Patrice Louinet, illustrations de Ronan Marret, [s.l.], Callidor, coll. L’Âge d’or de la fantasy, [1917-1918, 2006] 2015, IX + 324 p.

 

MERRITT (Abraham), Les Habitants du Mirage, [Dwellers in the Mirage], traduit de l’anglais [États-Unis] par Thomas Garel, traduction des appendices par Pauline Firla, préface d’Alain Zamaron, illustrations de Sébastien Jourdain, retouches par Emmanuel Bardouil, [s.l.], Callidor, coll. L’Âge d’or de la fantasy, [1932] 2015, X + 340 p.

 

J’ai consacré un focus à ces trois livres dans le Bifrost n° 81 (pp. 78-80).

 

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EDIT : La chronique est en ligne sur le blog Bifrost, hop.

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Le Rêve du Démiurge - Intégrale 1/3, de Francis Berthelot

Publié le par Nébal

Le Rêve du Démiurge - Intégrale 1/3, de Francis Berthelot

BERTHELOT (Francis), Le Rêve du Démiurge. Intégrale 1/3, préface de Samuel Minne, Évry, Dystopia – Le Bélial’, [1994, 1996, 1999] 2015, 451 p.

 

« Le Rêve du Démiurge », ça fait un moment qu’on m’en parle, qu’on m’en vante les mérites même, et que j’ai donc envie d’y jeter un œil (voire deux, soyons fou). La complexe histoire éditoriale de ce cycle – sur laquelle revient en préface Samuel Minne – n’en facilitait cependant pas l’approche pour qui aurait, tel votre serviteur, raté les premiers coches ; trouver les différents ouvrages, et surtout les premiers, publiés en « blanche » il y a une vingtaine d’années, pouvait s’avérer délicat, notamment. Et même si cet ensemble de neuf romans n’est pas constitué à proprement parler de « suites », laissant dès lors la possibilité de les lire indépendamment, en théorie tout du moins, les retours que j’en avais me confirmaient dans l’idée qu’il valait tout de même mieux les lire dans l’ordre – sous peine de passer à côté de l’essentiel ?

 

Le projet d’une intégrale, cela faisait aussi quelques années qu’on en parlait, ce qui m’incitait d’autant plus à attendre le moment propice – alors que Francis Berthelot avait posé la plume pour se consacrer désormais à la musique. Une aventure complexe, mais qui a finalement abouti, sous la forme d’une intégrale en trois volumes coéditée par Dystopia et Le Bélial’. En voici donc le premier tome (les deux suivants sont encore à paraître), rassemblant les trois premiers romans du cycle : L’Ombre d’un soldat, Le Jongleur interrompu et Mélusath (on notera qu’il a été accompagné de la publication indépendante, toujours en coédition Dystopia/Le Bélial’, du dernier roman du « Rêve du Démiurge », Abîme du Rêve, resté inédit jusqu’alors, et qui sera repris dans le dernier volume de l’intégrale).

 

Mais qu’est-ce au juste que « Le Rêve du Démiurge » ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le cycle s’est construit progressivement, par agrégation d’éléments à l’origine indépendants – et ce premier volume en témoigne assurément : au-delà de quelques thématiques communes (essentielles sans doute, mais…), L’Ombre d’un soldat et Le Jongleur interrompu sont des romans parfaitement distincts ; le dessin (ou dessein ?) du cycle n’apparaît qu’avec Mélusath – en l’occurrence en reprenant des personnages des deux premiers livres, dont l’indépendance originelle est ainsi contredite a posteriori. La « suite » procède semble-t-il de cette manière également, affichant à terme un caractère englobant qui n’avait rien d’évident au départ.

 

Une autre question se pose – encore qu’elle puisse paraître bien vaine au regard d’une œuvre pareille –, et c’est celle du genre. Francis Berthelot, avant de se lancer dans « Le Rêve du Démiurge », s’était illustré dans l’imaginaire, science-fiction (on citera notamment Rivage des intouchables, très côté, et qui traîne dans ma bibliothèque-à-lire depuis bien trop longtemps) et fantasy. Les premiers romans du « Rêve du Démiurge » paraissent cependant dans des collections de littérature générale, même si la suite reviendra dans des maisons d’édition de « genre ». Francis Berthelot a ainsi oscillé entre les deux courants, mais pour mieux les rapprocher, via Limite du côté de la SF et la Nouvelle Fiction du côté de la « blanche ». « Le Rêve du Démiurge » s’en ressent, et c’est une des choses qui font sa singularité. Dans le présent volume, seul le troisième roman, Mélusath, peut sans hésitation (ou sans trop d’hésitation ?) être qualifié de « fantastique », en laissant le surnaturel opérer dans une dimension de « merveilleux noir » ; mais les deux premiers romans n’étaient peut-être pas si neutres à cet égard qu’on pourrait le croire au premier abord : le pantin du premier, quand il prend vie, pourrait certes être cantonné au registre du fantasme, de l’hallucination, mais pourquoi en rester là, après tout ? On pourrait très bien prendre tout cela au pied de la lettre – ce qui, à l’occasion, constitue le genre sans qu’on ait besoin d’aller plus loin… Quant au Jongleur interrompu, il tourne entre autres autour d’une légende bretonne évoquant le destin des morts – ce qui suffit amplement, a fortiori si l’on y rajoute l’ambiance connotée du cirque, à colorer le roman dans une optique « genrée », ne serait-ce que dans l’atmosphère. Mais, au fond, quelle importance ? Francis Berthelot, après tout, est l’homme des « transfictions » : j’avais déjà eu l’occasion, il y a quelques années de cela, de vous parler de Bibliothèque de l’Entre-Mondes, un essai qui éclaire d’une manière toute particulière les intentions et désirs de l’auteur dans le cycle du « Rêve du Démiurge » qui l’occupait parallèlement ; sur le plan théorique, certes, l’ouvrage ne m’avait pas tout à fait convaincu, mais j’en avais retenu un excellent guide de lectures, riche de merveilles inclassables, autant qu’un louable projet visant à abattre les cloisons séparant bêtement les différentes approches de la littérature, et les enfermant finalement dans des réduits qui ne peuvent que leur nuire…

 

Je m’en tiendrai là pour les généralités, il est bien temps d’aborder ce premier recueil par le menu – en notant cependant d’emblée que ces trois romans sont tous très courts, surtout eu égard aux standards actuels (dans les 150 pages chacun en moyenne, Mélusath est un peu plus long – à peine – que les deux précédents).

 

L’Ombre d’un soldat se déroule pour l’essentiel dans le petit village de Montaiguière, dans la Drôme, quelques années à peine après la Deuxième Guerre mondiale – et ledit patelin a beaucoup de mal à s’en remettre. Le passé récent empoisonne le quotidien (thème que l’on retrouve dans ces trois premiers romans), et des innocents en font les frais. En l’espèce, le petit Olivier Canteloup : l’enfant ne comprend guère ce qui se passe autour de lui, mais les péchés de l’Occupation l’affectent pourtant, via sa mère, sa trop jolie mère – aux beaux cheveux factices, il ne le comprend que tardivement ; mais qu’est-ce qui n’est pas artifice dans ce petit village où tout le monde connaît tout le monde, mais se méconnaît en même temps ? Sa mère, sa salope de mère, a eu le mauvais goût d’entretenir une liaison avec un soldat allemand – un Boche ! – alors même que son époux était prisonnier de guerre, alors même que la Résistance souffrait à Montaiguière. On ne le lui a jamais pardonné. Elle a plus tard été tondue, forcément – et perpétue désormais ce rite à la face de ses bourreaux… Olivier n’était même pas né à l’époque, il n’a rien à voir avec le beau Teuton – mais peut-être cela aurait-il mieux valu, dans un sens ? Sa conception après la Libération n’avait rien de romantique… Quoi qu’il en soit, il paye. La prise de conscience de ce passé douloureux, qui devrait l’épargner mais le détruit pourtant – la vie n’a rien à voir avec la justice, on le sait –, débouche à terme sur une cruelle quête des origines, où la réalité se révèle bien autrement sordide que tous les fantasmes villageois, sans doute… Court roman émouvant et éprouvant, L’Ombre d’un soldat est un récit d’une grande empathie, magnifiquement servi par une très jolie plume. Dire qu’il pose les bases du cycle serait peut-être un brin hasardeux, cependant – même si quelques thèmes se détachent déjà, qui parcourront également les deux romans suivants.

 

Le Jongleur interrompu (je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours aimé la sonorité et les sous-entendus de ce titre, qui aiguisait ma curiosité depuis bien longtemps…) se déroule quelques années plus tard à peine. Toujours publié en littérature générale, il bénéficie cependant d’une ambiance passablement connotée, en mêlant le monde inquiétant et fascinant du cirque – moi je le trouve surtout inquiétant, j'ai jamais pu blairer le cirque, mais c'est pas la question, heureusement, hein – à un fond de folklore breton – BRETON ! AAARGH !!! C’est à croire que Francis Berthelot m’en veut personnellement… Mais, mauvaise blague à part, tout cela passe très bien, avec la finesse dont il avait fait preuve dans le premier roman. Si l'idée d'un cycle cohérent n'était donc pas encore installée, on retrouve cependant un thème commun (et probablement d’autres, d’ailleurs, j’y reviens) par rapport à L'Ombre d'un soldat – celui d'une enfance douloureuse et à jamais entachée par un mystérieux passé trop lourd pour qu'on l'évoque, via cette fois le personnage du jeune Pétrel, orphelin, père inconnu, grand-père maternel qui le méprise et l'humilie, sorte d' « idiot du village » (image renforcée par ses crises d'épilepsie, sans doute), qui joue au taxidermiste (ce qui, là aussi, a peut-être quelque chose d'inquiétant, finalement…). Le roman s'articule essentiellement autour de sa relation avec Constantin, jongleur dans un cirque qui déboule brusquement dans son triste bled breton de Lesquirec ; une relation trouble, lorgnant peut-être sur un désir inavoué, arborant le masque de la fascination (il y a probablement un sous-texte traitant d’homosexualité ici, qu’on pouvait entrevoir également dans les derniers chapitres de L’Ombre d’un soldat, et qui reviendra sans la moindre ambiguïté dans Mélusath). Constantin, lourdement malade (un mal sans nom, une sorte de cancer peut-être, mais qui fait surtout anachroniquement penser au sida), n'en a plus pour très longtemps, et se définit dans un sens par son agonie. Il est obsédé par une légende bretonne, à propos d'une île – non loin de Lesquirec et pourtant inaccessible – où les morts se muent en oiseaux... Autour d'eux, d'autres personnages notables, comme le détestable grand-père de Pétrel, « patron » du village et mécène de son calvaire – ironie terrible –, ou, autrement plus sympathiques, le gardien de phare Alan, qui accorde son amitié virile à ceux qui souffrent, et la « voyante » du cirque Lily-Rhum, au visage mangé par une vilaine tache lie-de-vin, qui reste quand les autres s'en vont… Un beau roman, une fois de plus. Forcément émouvant, joliment écrit ; il ne m'a pas aussi immédiatement séduit que L'Ombre d'un soldat (lequel était plus direct, sans doute), mais m’a néanmoins convaincu au fil des pages et reste plus que recommandable.

 

Mélusath change la donne – mais pas d’une manière si radicale que cela, si l’on s’en tient aux apparences. Francis Berthelot y délaisse la province la plus rurale pour Paris, mais reste dans le domaine des arts du spectacle – le théâtre, cette fois-ci (qui ne me parle guère plus que le cirque, hein, mais ça, c’est moi…). Surtout, en metteur en scène (Direktor ?) autant que marionnettiste – pour ne pas dire démiurge ? –, il rassemble ficelles et personnages, créant du lien, certifiant l’amorce d’un cycle, en revisitant discrètement les deux premiers romans. L’histoire débute lorsque la comédienne Katri d’Alencourt, plus ou moins diva malgré elle (l’âge, sans doute), rencontre Gus, un jeune peintre amnésique (on se doute cependant bien vite de sa véritable identité…), adepte du trompe-l’œil ; séduite par cette figure vaguement maladive, elle le convie au petit théâtre où elle officie pour qu’il conçoive le décor de leur future pièce – une grecquerie à base d’Atrides (le destin, forcément ! Katri vieillissante redoute de se voir attribuer le rôle de la vieille et terrible Clytemnestre, alors, bien sûr...), dernière chance pour la troupe aux abois de subsister encore quelque temps. Gus rencontre ainsi le metteur en scène, un jeune Allemand du nom de Wilfried Retter – et, bien vite, c’est leur relation, un brin je-t’aime-moi-non-plus peut-être, qui occupera le centre de la scène, au grand dam d’une Katri jalouse, et plus ou moins consciente de ce fait. Mais Wilfried confie à Gus une tâche préalable : concevoir une peinture faisant office d’accueil (trompe-l’œil bienvenus), comprenant entre autres un « génie du théâtre » (qui en a bien besoin, étant sur le point de succomber à la ruine) ; or ce génie, un jour… jaillit de la fresque. Le « korrigan » se nomme Mélusath, et se charge de l’avenir du théâtre – en amenant chacun à prendre conscience de ce qu’il est tout au fond, et tout autant de ce qu’il désire. Ce qui s’avèrera peut-être salutaire… mais indéniablement douloureux. Le rôle du génie, dénué de l’ambiguïté relative du pantin de L’Ombre d’un soldat, inscrit le roman dans un registre plus ouvertement fantastique. Et c’est ainsi, pourtant, qu’il prolonge et approfondit les thématiques des deux premiers livres « blancs ». On y retrouve, mais d’une manière réarrangée, ce questionnement de l’identité, ce passé qui ne passe pas, et l’inquiétante étrangeté surgissant inopinément dans un quotidien qu’on jugerait autrement – ou même qu’on espérerait ? – terne et morose. Ces douleurs et angoisses s’expriment dans une dépression inévitable, l’écran noir de l’avenir – sans doute trop déterminé par le passé, mais seulement parce qu’on n’ose pas l’imaginer autre, peut-être ? – conduisant les personnages accablés aux choix les plus cruels et difficiles, qu’ils ne cessent de repousser au risque de leur préférer la mort… Mélusath, à sa manière provocatrice et brutale, les amènera pourtant tous à se révéler pour ce qu’ils sont – ce qu’ils auraient toujours dû être ? Reste à savoir si c’est pour le mieux ; mais, en fait de roman sombre et mélancolique, Mélusath a quelque chose de lumineux dans sa conclusion… Toujours aussi bellement écrit, et toujours fin dans son traitement des émotions – celles des personnages, celles du lecteur –, ce troisième volet se montre aussi séduisant que les premiers, à sa manière singulière.

 

Le deuxième tome de l’intégrale devrait sortir fin 2016 (et comprendre je suppose Le Jeu du cormoran, Nuit de colère et Hadès Palace). On sera au rendez-vous – cette œuvre si ambitieuse est pour le moment bien à la hauteur de sa réputation, pleinement convaincante, et donne envie d’approfondir les thèmes difficiles mais si intelligemment traités de ce premier recueil. À suivre, donc.

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L'Origine des Victoires, d'Ugo Bellagamba

Publié le par Nébal

L'Origine des Victoires, d'Ugo Bellagamba

BELLAGAMBA (Ugo), L’Origine des Victoires, édition révisée et augmentée par l’auteur, Chambéry, ActuSF, coll. Hélios, 2015, 225 p.

 

Ugo Bellagamba s’est fait assez rare en tant qu’auteur ces dernières années – tout en restant bien présent dans le petit monde de la science-fiction, notamment via son rôle aux Utopiales, ainsi qu’à Peyresq, sauf erreur. Il a tout de même trouvé le temps, en 2013, de publier un roman, L’Origine des Victoires, chez Mémoires Millénaires (où il avait déjà publié auparavant un roman historique). Et ce livre nous revient aujourd’hui dans une édition « révisée et augmentée par l’auteur », dans la collection Hélios partagée par les Indés de l’Imaginaire (sous le patronage ici d’ActuSF).

 

J’ai toujours eu envie d’aimer ce que fait Ugo Bellagamba – je suppose qu’un embryon particulièrement absurde d’esprit de corps a pu jouer dans les premiers temps : pensez donc, un historien du droit et des idées politiques qui écrit de la science-fiction ! Son goût pour la matière, de même que son érudition (encore que le terme ne soit peut-être pas très bien choisi, tant il peut s’avérer connoté de lourdeur envahissante – or Ugo Bellagamba use bien de sa science et de sa culture, mais sans étalage), transparaissent régulièrement dans ses œuvres (ici, les allusions à saint Thomas d’Aquin ou à Rome, l’Empire naissant et la gloire de son droit, me paraissent en témoigner), où l’histoire joue un grand rôle le plus souvent – l’exemple le plus frappant étant probablement son roman Tancrède, qui a été bien reçu par la critique (très bien, même)… tout en me laissant un peu sceptique. Je n’avais pas été pleinement convaincu par cette uchronie, et l’enthousiasme qu’elle avait suscité m’avait paru un brin incompréhensible…

 

Or le problème se pose à nouveau – mais sans doute de manière plus flagrante encore – avec L’Origine des Victoires. En parcourant les chroniques du roman (essentiellement de sa première édition, quand bien même relativement confidentielle), j’ai vu partout des marques d’approbation enjouées, qui, pour le coup, me dépassent pas mal. Cela dit, je n’entends pas démontrer ici que L’Origine des Victoires serait un « mauvais roman »… À vrai dire, il se lit bien, je ne peux pas prétendre le contraire – il n’a rien d’un pensum. Il n’en reste pas moins que je l’ai trouvé plutôt… médiocre, disons. Dans un entre-deux ne déchaînant guère ma passion…

 

Il faut dire que j’avais un problème, à la base, avec le postulat. L’idée, c’est donc qu’il y a un conflit millénaire, traité façon « histoire secrète » (ce que je n’apprécie guère de manière générale, même s’il y a de belles exceptions), opposant les femmes (ou des femmes), les Victoires, à une entité démoniaque (non, extra-terrestre), l’Orvet, se délectant de la douleur et de la haine, qu’elle génère et entretient en « possédant » des hommes (car les femmes lui sont inaccessibles…). Une idée qui ne m’emballe pas plus que ça, c’est rien de le dire. D’autant que je ne suis pas certain que cette dimension « hommage aux femmes » soit très pertinente a fortiori sous cette forme, qui entretient en fait et renforce même la division sexuelle en conférant arbitrairement aux deux genres des attributs distincts dans une perspective étrangement manichéenne – on pourra tourner la chose autant qu’on le voudra, en dépit de quelques allusions tardives qui allègent un chouia le propos (très éventuellement, je n’en suis vraiment pas convaincu), la base reste celle d’un conflit caché opposant des femmes bienveillantes à des hommes violents et haineux, vulgaires pantins d’une entité toute dévouée au mal…

 

Bon, admettons, hein, puisqu’il le faut… L’histoire, dès lors, se déroule au travers de huit vignettes lorgnant parfois sur le portrait, toutes à des époques différentes : on commence en 1973, on recule progressivement jusqu’en 31 avant Jean-Claude, on se propulse dans le futur (d’abord 2032, puis un avenir indéterminé mais qu’on peut supposer lointain), avant de rebrousser radicalement chemin pour s’arrêter en 19 000 avant notre ère.

 

En soi, cette idée n’est pas mauvaise, mais je suis plus sceptique quant à ce qui concerne son exécution. Dans les premiers chapitres tout du moins, on réitère en effet quelque peu un même schéma, ce qui lasse un tantinet : exposition générale, la région (j’y reviens), révélation du rôle des Victoires, affrontement avec tel ou tel orvet, fin plutôt ouverte… C’est moins vrai par la suite, heureusement, mais ça m’a quand même un brin gêné.

 

La dimension historique est par ailleurs accentuée de manière relativement ludique, l’auteur faisant intervenir des personnalités dans son récit – Alexandra David-Néel, Gustave Eiffel, saint Thomas d’Aquin, Octavien (futur Auguste)… Le jeu uchronique en la matière est assez classique, même s’il est donc envisagé ici sous l’angle différent de l’histoire secrète. Mais ces personnages brillent plus ou moins… Alexandra David-Néel est probablement celle qui s’en tire le mieux : je crois que c’est son chapitre qui m’a le plus parlé, avec son oppressant huis-clos ferroviaire tout en faux-semblants ; la révélation finale tient plus ou moins la route, et pourrait d’un instant à l’autre sombrer quelque peu dans le ridicule, mais non, ça passe, plutôt bien, même. Par contre, j’ai trouvé le chapitre impliquant saint Thomas d’Aquin parfaitement grotesque – le twist final, pour être « logique » dans le cadre du récit, n’est guère crédible à mes yeux, et accentue à sa manière malhabile la caricature du postulat… À mon sens en tout cas : à lire ici ou là d’autres retours sur ce chapitre « central » et sans doute essentiel, tous n’ont pas eu cette impression, loin de là. Mais bon…

 

Une autre dimension du roman me paraît autrement plus intéressante – toujours dans la perspective de « l’hommage », mais à la région cette fois. La majeure partie du roman se déroule dans le sud-est de la France, autour de Nice forcément (Nikaia renvoyant à l’idée de Victoire ; et Ugo Bellagamba y est né et y enseigne), mais aussi plus loin vers l’ouest, au fil de la Provence et un peu au-delà. Il ne s’agit pas ici de faire dans la bête « fierté locale » avec ce qu’elle peut impliquer d’absurdité chauvine, façon « gens qui sont nés quelque part » ; simplement de témoigner d’un intérêt pour la région, bien connue et ressentie, ce qui débouche sur d’assez jolis passages – la nuance, ici, est essentielle.

 

Reste un dernier aspect à envisager : le style. Là encore, j’ai lu plusieurs comptes rendus enthousiastes quant à la plume de l’auteur. Mais là je ne comprends vraiment pas… L’Origine des Victoires, ici, est assez semblable somme toute aux autres œuvres de l’auteur que j’ai pu lire, et notamment Tancrède : ce n’est pas « mal écrit »… mais de là à dire que c’est « bien écrit », il y a un pas que je ne saurais franchir. C’est utilitaire, en somme. Fonctionnel. Ça passe, ça se lit bien, sans déplaisir ni a fortiori haussements de sourcils, mais, très franchement, le roman ne me paraît vraiment pas briller sous cet angle. Là encore, au fond, il m’a paru avant tout… « médiocre ». Au sens le plus strict de cet entre-deux qui n’emballe pas sans rebuter pour autant.

 

Et c’est donc l’impression que je retiens globalement de ce court roman. Je ne doute pas qu’il soit très personnel, comme ça a été souvent dit – comme sur la quatrième de couverture de cette réédition ; mais parler de « subtilité » et de « finesse » me paraît plus difficile… J’ai envie d’aimer ce que fait Ugo Bellagamba, encore une fois ; mais pour le coup, ce n’est pas encore, et loin de là, l’œuvre pleinement convaincante que j’en attends…

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Les Enfants de Dune, de Frank Herbert

Publié le par Nébal

Les Enfants de Dune, de Frank Herbert

HERBERT (Frank), Les Enfants de Dune, [The Children of Dune], traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1976, 1978] 1983, 538 p.

 

Ça y est ! J’ai enfin (re)fini Les Enfants de Dune, après une première lecture il y a un peu plus de vingt ans, qui ne m’avait peu ou prou laissé aucun souvenir… D’où une très sévère déconvenue : j’ai vraiment peiné sur cette lecture, qui ne se contente pas d’être inférieure aux précédents ouvrages du cycle de Frank Herbert, Dune et Le Messie de Dune, mais s’avère bien vite très mauvaise, multipliant les travers au fil de ses interminables pages…

 

Aucun souvenir ? Peut-être pas tout à fait… Il est évident que j’ai lu le « cycle de Dune » bien trop tôt, tant, passée l’aventure relativement épique du volume inaugural, les suivants jouent de la carte philo ou mystique ou les deux à la fois. Or c’est bien la mystique omniprésente qui pose ici problème : dès les premières pages, et jusqu’à la fin, on est bombardé en permanence de sentences faussement fines et autres pseudo-koan parfaitement insupportables (le pompon, c’est sans doute le « jeu des énigmes » fremen…). Des délires cryptiques et souvent gratuits qui parasitent tout, et m’ont fait soupirer plus qu’à mon tour.

 

Pour être franc, j’ai failli abandonner à plusieurs reprises. Je n’ai persévéré que dans la mesure où cela me paraissait constituer une épreuve obligatoire afin d’aboutir ultérieurement à L’Empereur-Dieu de Dune, le volume qui m’avait le plus fasciné à l’époque, et qui garde semble-t-il bonne réputation auprès des camarades – lesquels semblent tout autant s’accorder pour critiquer Les Enfants de Dune… Bon, on verra.

 

Mais peut-être me faut-il maintenant décrire un peu le contenu de ce troisième volet. Adonc, nous sommes pour l’essentiel sur Arrakis (même s’il y a quelques détours par Salusa Secundus à l’occasion), une dizaine d’années après la conclusion poignante du Messie de Dune, lorsque Paul, aveugle, a disparu dans le désert, au moment où naissaient ses enfants jumeaux, Leto et Ghanima – leur mère Chani ne survivant pas à l’accouchement.

 

Les enfants sont les héritiers de Muad’Dib, Leto du moins. Mais, en attendant leur majorité, la régence a été confiée à leur tante, Alia, l’Abomination – mais eux-mêmes sont sans doute également des Abominations au regard du Bene Gesserit, et il paraît bien vite impossible de les traiter comme des enfants, en dépit des apparences… Tous sont en lien avec leurs « mémoires intérieures », essentiellement les innombrables générations de sœurs du Bene Gesserit qui les ont précédés. Le problème, c’est qu’Alia en devient folle, se laissant posséder par la personnalité envahissante de son grand-père caché… qui n’est autre que feu le baron Vladimir Harkonnen ! Alia sombre ainsi dans une paranoïa aiguë qui lui fait voir des complots partout – et l’amène du coup à en susciter d’elle-même. Les enfants savent qu’ils ne sont pas en sécurité avec leur tante aux environs, et la tentation de la fuite dans le désert s’imposera à eux.

 

Peut-être doivent-ils aussi craindre les représailles de la Maison Corrino – l’ancienne famille impériale, reléguée sur Salusa Secundus avec une poignée de Sardaukar pour faire joujou… Mais l’héritier Farad’n n’est pas un imbécile, et ne se laisse pas instrumentaliser facilement.

 

Il faut évoquer la place particulière de la grand-mère de Leto et Ghanima, à savoir Dame Jessica. Celle-ci, qui s’était longtemps retirée sur Caladan, semble avoir réintégré pleinement les rangs du Bene Gesserit, et accorder ses propres plans à ceux des sœurs. Elle jouera un rôle déterminant dans cette complexe affaire, appuyant d’un côté puis de l’autre…

 

Il y a aussi, dans l’entourage de ces Atréides, des compagnons de route de Paul, comme ses serviteurs Gurney Halleck, passé au service de Dame Jessica, ou encore Duncan Idaho – son ghola, plus précisément –, qui a épousé Alia, mais aussi des Fremen qui ne savent plus forcément où ils en sont, qu’ils s’impliquent eux aussi dans des complots dont ils ne discernent pas vraiment les conséquences, ou s’affichent, tel Stilgar, en « neutres » simplement désireux de sauver ce qui peut l’être de la culture millénaire de Dune. Or la planète change ; l’eau y devient plus commune, ainsi que la végétation – le désert recule, et avec lui les zones où règnent les vers des sables… et donc celles où l’on trouve l’indispensable épice. Faut-il craindre à terme une pénurie de cet outil indispensable à la cohésion de l’Imperium ?

 

Enfin, il y a une certaine agitation dans la populace, suscitée par les sermons enflammés et très hostiles aux Atréides que multiplie çà et là un mystérieux Prêcheur aveugle – qui, comme de juste, pourrait bien être Paul…

 

Avec tous ces éléments, ces complots en veux-tu en voilà, ces plans dans des plans, Les Enfants de Dune avait sans doute tout pour être un bon roman – palpitant et intelligent, sans forcément être du niveau de ce qui précédait, mais bien suffisant. Mais non : ça passe très mal. Le pénible délire mystique omniprésent, riche en sentences cryptiques absolument imbitables, en rend la lecture très difficile ; et, plus généralement, le roman se traîne, se montre répétitif, et a bien du mal à captiver sur le long terme une attention rapidement défaillante.

 

Les scènes qui se voudraient fortes, des sermons du Prêcheur à la transformation de Leto en un étrange être hybride, une sorte de post-humain appelé à régner pendant des milliers d’années – la base de L’Empereur-Dieu de Dune, donc –, sont généralement plus ridicules qu’autre chose, hélas. Et, avant d’en arriver là, il faut subir bien des conversations ineptes, submergées par le jargon à la mords-moi-la-mystique, qu’il s’agisse de concepts flous ou de références gratuites, plombant dans les deux cas le récit.

 

Les Enfants de Dune se traîne, ne parvient guère, en dépit de ses multiples rebondissements, qu’à susciter un ennui de tous les instants, et agace régulièrement, à force de dialogues aussi incompréhensibles que pompeux. N’y allons pas par quatre chemins : c’est un mauvais roman. J’espère que la suite – L’Empereur-Dieu de Dune, donc, avec son charismatique et inquiétant Leto millénaire (ce qu’il est déjà censé être ici, en même temps…) – sera d’un autre tonneau…

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L’Été de l’infini, de Christopher Priest

Publié le par Nébal

L’Été de l’infini, de Christopher Priest

PRIEST (Christopher), L’Été de l’infini, préface de Xavier Mauméjean, entretien avec Thomas Day, bibliographie par Alain Sprauel, traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, Marianne Leconte, Michelle Charrier, France-Marie Watkins, M. Mathieu et Pierre-Paul Durastanti, traductions harmonisées par Pierre-Paul Durastanti, Saint-Mammès, Le Bélial’, coll. Kvasar, [1970-1972, 1974, 1976, 1979, 1998, 2000, 2005, 2008, 2011, 2013] 2015, 490 p.

 

Un gros et beau volume que ce récent titre de la collection « Kvasar » du Bélial’. Mais aussi un ouvrage relativement déconcertant – même si cette impression, d’emblée, lui impose un caractère somme toute plutôt approprié. Il est en effet composé de deux parties bien distinctes, même si elles forment en définitive un tout singulier justifiant amplement la publication de l’ouvrage.

 

À la base, L’Été de l’infini est un recueil de nouvelles. Ce qui n’a rien de bien étonnant en tant que tel, mais il est vrai que, de son propre aveu, Christopher Priest est bien davantage un romancier qu’un nouvelliste… Ce qui ne l’a pas empêché – phénomène presque indissociable du genre science-fictif – d’en écrire plus qu’à son tour, et des bonnes, le présent recueil en témoigne assez. Mais, si l’on excepte L’Archipel du Rêve (qui fait figure de classique mais ne m’avait guère passionné pour ma part), on n’avait pas forcément grand-chose à se mettre sous la dent – chez nous et en recueil, en tout cas –, même s’il était possible de remonter à un Livre d’or de la science-fiction consacré à l’auteur, et dirigé par Marianne Leconte ; on y fait beaucoup référence. Il y avait bien d’autres nouvelles ici ou là, dispersées dans diverses anthologies, certes… L’idée, dès lors, était de concocter une sorte de best-of des nouvelles de Christopher Priest en dehors du « cycle » de « L’Archipel du Rêve » (complété depuis par des romans que je n’ai toujours pas lus, La Fontaine pétrifiante il y a de ça un bail et plus récemment Les Insulaires) ; douze ont été retenues, dont cinq inédites, publiées originellement entre 1970 et 2013 – une longue période, au cours de laquelle les préoccupations comme les méthodes de l’auteur ont nécessairement changé.

 

L’ambition de présenter le versant nouvelliste de Christopher Priest est parfaitement louable – et, au-delà de la vague gêne de l’auteur à ce sujet, on peut d’ores et déjà le dire : il a bel et bien écrit d’excellentes nouvelles, dont plusieurs dans ce recueil qui laissent des images fortes et satisfont pleinement le lecteur avide de se replonger dans les obsessions priestiennes – temps figé ou insaisissable, illusionnisme et autres arts de la scène, romances bizarres et avions croisant dans le ciel…

 

Certaines marquent tout particulièrement. « L’Été de l’infini », qui ouvre le recueil, entre en résonnance avec « Errant solitaire et pâle » qui le clôt (enfin… qui en clôt la partie fictionnelle) : ce sont deux touchantes (encore qu’un peu perverses ?) histoires d’amour perturbées par l’écoulement du temps, qui se fige dans la première – effet de la curiosité de bien étranges touristes – tandis qu’il se parcourt bien trop facilement dans la dernière, débouchant sur une accumulation de paradoxes ; dans les deux cas, le résultat est brillant.

 

Ma nouvelle préférée est peut-être bien « Haruspice », cependant – ce qui n’a rien d’étonnant somme toute, tant elle se montre éminemment lovecraftienne… Cette dimension-là, si elle m’a parlé, n’est pourtant pas celle qui m’a le plus marqué – j’avais déjà lu cette nouvelle dans Bifrost, il y a bien longtemps, et avais oublié ce caractère : ce qui me restait, c’était avant tout l’image saisissante de ce bombardier allemand, avant même la Deuxième Guerre mondiale, figé ou peu s’en faut en plein vol, dans les quelques précieuses secondes précédant le crash… La nouvelle – une des plus longues du recueil, mais relativement – déborde littéralement d’idées, parfois en plein dans les obsessions priestiennes, parfois s’en éloignant (en apparence ?), pour un résultat d’une étonnante originalité, dont la densité n’a d’égale que la richesse.

 

J’ai envie d’évoquer également parmi mes préférées « Le Monde du temps réel », qui date de 1971 et est donc une des plus vieilles nouvelles du recueil. On avait déjà eu un aperçu de la production de cette époque auparavant avec « Rien de l’éclat du soleil » (1970), nouvelle dotée d’une belle ambiance, cependant trop classique, sans doute, pour pleinement satisfaire (le cadre de guerre extraterrestre sonne un peu faux… mais peut-être est-ce dû avant tout à l’image que l’on s’est fait depuis de l’auteur). « Le Monde du temps réel » m’a donc bien plus convaincu : son huis-clos, dont on ne sait pas où il se situe au juste, mais qui se montre propice aux déviances psychologiques les plus fâcheuses, paranoïa en tête, fait mouche ; et s’il évoque d’autres choses – Philip K. Dick presque forcément, mais aussi J.G. Ballard (« Treize pour le Centaure » ?) –, il ne perd cependant rien de sa force, sinon de sa singularité.

 

En parlant de Ballard, on notera forcément « La Cage de chrome », très bref pastiche tout à fait réussi (tenant à vrai dire plus à ce stade du poème en prose en forme de gros clin d’œil que de la nouvelle à proprement parler)…

 

Le reste n’est pas mauvais, loin de là, même si un peu inférieur à mes yeux aux textes que je viens de citer. À vrai dire, une seule nouvelle m’a laissé totalement froid, et c’est « Le Baron » (la plus récente, 2013), une variation sur la magie rappelant nécessairement Le Prestige ; on retrouve un illusionniste dans la nouvelle « Les Effets du deuil », bien autrement convaincante, où un prestidigitateur rencontre une étrange femme aux innombrables compétences suite à un échange sur un site de rencontres… la conclusion, plus fantastique que SF, convainc plus ou moins, mais la nouvelle bénéficie d’une très belle atmosphère. On peut éventuellement en rapprocher « La Tête et la main », satire cruelle des performances de body art à la façon des actionnistes viennois notamment – ou plus exactement des fantasmes qu’elles ont suscité. La conclusion inévitable séduira plus ou moins, mais la nouvelle est admirable dans sa construction, et ses premières pages sont vraiment fortes. Au-delà, ça n’a pas manqué de m’évoquer La Confrérie des mutilés de Brian Evenson…

 

« La Femme dénudée » tient elle aussi d’une veine particulièrement cruelle et sordide, et qui ne manque pas de faire écho à des préoccupations contemporaines – celle de la « culture du viol » au premier chef. Efficace… Encore que j’imagine que l’on pourrait trouver à redire à sa conclusion.

 

« Finale » et « Transplantation », enfin, tournent autour de la mort, non sans une certaine grâce – mais je ne m’y suis finalement guère arrêté.

 

Mais l’ouvrage ne s’arrête pas là. Ces douze nouvelles occupent les 300 premières pages, mais il en reste encore près de 180, qui constituent un long paratexte inattendu dans un ouvrage de ce genre (et il faut y rajouter, au début, la préface de Xavier Mauméjean, assez pointue, sans doute bien vue, mais aussi bavarde quant au contenu exact des nouvelles qui suivent, à vous de voir).

 

Nous avons ainsi droit à un très long entretien entre Christopher Priest et Thomas Day (son principal éditeur de par chez nous), en deux parties : la première est un entretien de 2005, paru alors dans Bifrost ; la seconde le complète dix ans plus tard, tandis que diverses sorties ont quelque peu chamboulé les perspectives – et, non des moindres, celle de l’adaptation cinématographique du Prestige par Christopher Nolan, qui se voit consacrer un long « essai » de Priest intitulé « Magie, histoire d’un film » (je n’aime pas le réalisateur, à cause de ses Batman sans doute, mais reconnais que son adaptation de Priest est plutôt bonne ; l’auteur, en tout cas, se montre très précis dans son analyse du film et des divergences par rapport à son roman – car c’est bien d’adaptation qu’il s’agit, et non de transposition).

 

Et tout cela est vraiment passionnant. D’autant plus, peut-être, du fait que Priest n’y mâche pas ses mots ? En tout cas, il vient casser quelques clichés qui lui collent plus ou moins, comme à la SF britannique dans son ensemble – inévitable référence à New Worlds version Moorcock, et Priest n’est pas tendre… Il l’est cependant encore moins quand on en vient à évoquer les Dangereuses Visions d’Harlan Ellison. Et, çà et là, l’auteur pulvérise encore quelques comportements qu’il juge idiots, ainsi des comparaisons inévitables quand il s’agit de faire la promotion d’un livre, ou de l’inanité des critiques (encore que cet aspect concerne surtout les critiques cinématographiques). Lui qui dit ne quasiment plus lire de science-fiction depuis fort longtemps se montre par ailleurs assez impitoyable quant à ses « collègues »… Enfin, ses réponses, en ce qui concerne son œuvre, sont parfois relativement sèches (notamment dans l’entretien de 2015, j’ai l’impression). On avouera qu’il s’en dégage, au fil des questions, un portrait somme toute guère sympathique de l’auteur… Mais il est vrai que son talent indéniable l’autorise peut-être à ne pas faire démonstration d’humilité ou d’autres choses aussi futiles. Et peu importe, sans doute : l’ensemble est d’une lecture passionnante, et Priest s’y montre d’une finesse et d’une acuité quant à l’appréciation de son œuvre (et de son temps ?), que beaucoup d’auteurs pourraient lui envier.

 

Au final, L’Été de l’infini se montre donc pleinement satisfaisant. Ce n’est peut-être pas l’ouvrage le plus indiqué pour découvrir l’œuvre de Christopher Priest, mais il saura aisément convaincre et passionner ceux qui l’ont déjà quelque peu lu. Quant à moi, il faudrait indéniablement que j’en lise bien davantage, j’ai de grosses lacunes…

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Utopiales 15, de Jérôme Vincent (dir.)

Publié le par Nébal

Utopiales 15, de Jérôme Vincent (dir.)

VINCENT (Jérôme) (dir.), Utopiales 15, préface de Sylvie Lainé et Roland Lehoucq, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2015, 399 p.

 

Comme il est d’usage depuis quelques années maintenant, les éditions ActuSF ont publié l’anthologie officielle du festival des Utopiales, cru 2015. C’est, dois-je dire, une des rares anthologies périodiques que je suis, même si je ne saurais certainement pas justifier d’une manière ou d’une autre mon ignorance des autres…Mais peu importe. Ces anthologies-là m’ont la plupart du temps intéressé, même si elles sont – par la force des choses ? – toujours inégales, constituant en cela un tableau somme toute cohérent de la situation des littératures de l’imaginaire à un instant t, sans doute.

 

Elles sont aussi, presque inévitablement, plus ou moins en phase avec le thème imposé – cette année, il s’agit de « Réalité(s) », ce qui ne manquera pas d’évoquer chez le lecteur toute une ribambelle de souvenirs dickiens, mais ce sujet est en fait susceptible de bien d’autres approches, ainsi qu’en témoigne la préface signée Sylvie Lainé et Roland Lehoucq, fascinante quand bien même elle largue assez inévitablement le béotien que je suis quand elle s’aventure hardiment sur les terres intimidantes de la physique théorique, ce genre de choses… Les auteurs au programme s’embarrassent plus ou moins de cette supposée contrainte, la maniant parfois avec astuce, du moins avec pertinence… même si le lien est fort lâche chez bon nombre d’entre eux.

 

Et puis cette anthologie s’ouvre… sur une bizarrerie. Non pas une nouvelle, mais un extrait de roman – procédé qui la plupart du temps ne me séduit vraiment pas… En l’occurrence, il s’agit du premier chapitre (une soixantaine de pages, quand même) du futur roman d’Alain Damasio, Fusion (qui pourrait semble-t-il impliquer d’autres auteurs, dont Catherine Dufour, tiens donc). Or j’ai un problème avec Damasio : je trouve le bonhomme étonnamment surestimé, je ne m'explique pas son succès ahurissant pour La Horde du contrevent (un bouquin certes intéressant mais aussi bourré de défauts), j'ai vraiment trouvé La Zone du dehors insupportable (attention, vieux compte rendu que je ne rédigerais sans doute pas de la même manière aujourd’hui…), et pour les nouvelles c'est variable ; philosophiquement et politiquement, il me gonfle vite ; surtout, ses tics d'écriture, qui relèvent bien trop souvent de l'affectation démonstrative, m'ennuient (et je reste persuadé que ses textes gagneraient à en être débarrassés, ou du moins à les utiliser avec davantage de mesure et surtout de pertinence). Or, ici, question tics d’écriture, on est servi : dès les toutes premières pages, il y a tout ce que je n'aime pas chez Damasio (formellement, en tout cas : bizarrement ou pas, le fond politique avec de la philo-mes-couilles ne s'y montre pas encore plus que ça). C'est saturé de mauvais jeux de mots, mots-valises ou autres trouvailles sonores qui m'écorchent l'oreille autant que les yeux – des trucs au mieux gratuits, comme ses inévitables jeux avec la ponctuation ou la typographie, ce genre de choses : ) ( ( ))))( < >> < pour un des personnages, | || [ ] | pour l'autre... Ça ne sert à rien, c'est du faux style m'as-tu-vu à peu de frais. Plus loin on a aussi des jeux avec la mise en page, sortes de calligrammes et compagnie, ou figures géométriques s'imposant dans le texte ; bon, là, je veux bien me montrer un peu moins sceptique, admettre que oui pourquoi pas... Bref : quand j'ai entamé ma lecture, en tout cas, j'ai vraiment cru que je ne survivrais pas à ces soixante pages de damasialeries. Mais en fait, bizarrement, si... et j'ai même trouvé ça bien voire très bien, en définitive. Suffisamment même pour m'inciter à jeter un œil au roman le moment venu. Parce que, en dépit d'un fond pas forcément très original (des gens qui s'injectent les souvenirs des autres, OK – avec un petit trip sur la « mémoire de l'eau »...), les personnages ont étrangement une âme, et que tout ça est indéniablement riche en émotions finement rendues. Il y a certes le risque que ça déraille par la suite (les dernières pages ont une vague coloration thriller, qui me laisse un brin perplexe), mais faut voir... Une bonne surprise, donc. Voire très bonne. Parce que je n'en attendais au mieux rien, et étais peu ou prou persuadé d'avance que je détesterais... Mais c’est en fait la confirmation que l’auteur, malgré ses procédés parfois insupportables, est capable d’écrire des trucs vraiment chouettes.

 

Et tant pis pour mes préjugés, hein ? Il s’en est cependant trouvé d’autres parmi les auteurs au sommaire de cette anthologie pour les conforter : je n’espérais rien de « Un demi bien tiré » de Philippe Curval (malgré le paradoxe de Zénon d’Élée et la bière), pas plus que de « Coyote Creek » de Charlotte Bousquet (avec une vieille Amérindienne qui fait du ch’val), et, effectivement… Bon, on a lu pire, hein : c’est juste globalement sans intérêt.

 

En fait, il y a sans doute pire, même si pas scandaleux non plus : « Le vert est éternel » de Jean-Laurent Del Socorro, en rapport avec son roman Royaume de vent et de colères dont j’avais cru lire du bien ici ou là, est en effet un texte tristement faiblard – le style notamment m’a paru bien défaillant, tellement utilitaire qu’il en devient lourdement anachronique dans le contexte pourtant intéressant des guerres de religion qu’il met en scène ; par ailleurs, le fond est tellement convenu, jusqu’à sa chute mollassonne et ô combien prévisible… Non, franchement, ça ne passe pas. En fait, c’est probablement le texte qui m’a le moins plu de toute l’anthologie.

 

Cela dit, Fabien Clavel, avec « Versus », lui faisait tout de même un peu concurrence : passé les clins d’œil potaches, en tant que tels d’un intérêt douteux, on ne retire absolument rien de cette expédition militaire en terre inconnue, bien convenue là encore – et on se demande bien quel peut être le sens de ces partis-pris d’écriture adoptés par l’auteur, qui détonnent et semblent encore moins à propos que les expériences formelles… d’un Damasio, disons. Aïe !

 

Un cran au-dessus, mais tout juste, on trouve Stéphane Przybylski (« Intelligence extra-terrestre »), qui bombarde d’emblée le lecteur de notes de bas de page explicatives – qui font craindre le pire –, même si après, bon… Ça va… Mais cette histoire conspirationniste à base de pilotes tchèques de la RAF tombant sur des OVNI en pleine Deuxième Guerre mondiale tandis que Rudolf Hess leur passe sous le nez n’a pas grand intérêt pour autant.

 

Encore un cran au-dessus, on trouve des nouvelles qui commencent à être un peu plus intéressantes, même si pas terribles, terribles non plus : l’interrogation de la réalité augmentée dans « Immersion » d’Aliette de Bodard n’est pas des plus passionnante, mais contient tout de même quelques idées, et des personnages très corrects ; la nouvelle de Laurent Queyssi, « Pont-des-Sables », qui joue de la nostalgie de l’enfance, se lit plutôt bien, même si elle est parfois un peu limite sur le plan du style – mais le vrai problème est qu’elle entre en résonnance avec la nouvelle de Daryl Gregory qui, sur un thème parfaitement similaire, se montre autrement plus satisfaisante, j’y reviendrai. Pas de bol…

 

Deux textes, ensuite, m’ont paru « bons », voire plus, mais aussi un peu frustrants, en ce qu’ils contiennent en germe de belles idées pas toujours traitées de manière pleinement satisfaisantes dans ce format court. C’est tout d’abord le cas de « Welcome Home » de Jérôme Noirez, qui brille par son écriture dynamique et drôle et ses réminiscences du Hunter S. Thompson de Las Vegas Parano, mais laisse un peu sur sa faim. Ce dernier reproche s’impose d’autant plus pour « Dieu, un, zéro » de Joël Champetier (décédé le printemps dernier), nouvelle bourrée d’idées, et de très bonnes globalement, dans son approche d’une informatique non binaire comme dans la thématique judicieusement traitée de la cohabitation difficile de la science avec la foi, mais qui laisse d’autant plus un goût de trop peu, voire de précipitation dans les dernières pages – il y avait du potentiel pour noircir encore utilement bien des pages.

 

On passe alors à des nouvelles presque irréprochables, comme « Smithers et les Fantômes du Thar » du célébrissime vétéran Robert Silverberg (qu’il faudra bien que je lise un jour, quand même !), récit à la trame relativement convenue, mais qui bénéficie d’une belle ambiance (l’Inde sous la reine Victoria, et une civilisation perdue au milieu) et d’une plume appropriée. Quant à Mike Carey, avec « Visage », il livre sur un procédé similaire un texte certes pas époustouflant dans le fond (une classique histoire de paille et de poutre dans le « choc des cultures », qui fait inévitablement penser aux polémiques récurrentes par chez nous sur le « voile islamique »), mais heureusement tout sauf terne, grâce à une plume alerte et un fourmillement d’idées baroques esquissant en quelques traits bien vus un cadre à l’exotisme enthousiasmant.

 

Mais mon récit préféré dans cette anthologie – avec le Damasio, donc, horreur glauque ! – est sans aucun doute « Les aventures de Rocket Boy ne s’arrêtent jamais » de Daryl Gregory (nouvelle déjà publiée dans Fiction), qui m’a bien plus convaincu ici que dans ses deux romans parus aux éditions du Bélial’, L’Éducation de Stony Mayhall et Nous allons tous très bien, merci, certes pas avares de bonnes idées, et joliment surprenants dans leur déroulé, mais qui m’avaient cependant laissé un arrière-goût de perplexité. On retrouve bien ici la manière de l’auteur, mais avec une adresse à mon sens supérieure, pour un résultat vraiment très parlant. Une très belle et très émouvante nouvelle sur l’enfance, envisagée depuis l’âge adulte douloureux, avec son cortège de passions comme de cruautés. Vraiment bien vu – et, donc, la nouvelle très proche de Laurent Queyssi se retrouve pénalisée par cette comparaison inévitable : elle ne fait tout simplement pas le poids…

 

Oui, une anthologie forcément inégale, donc… Globalement un peu médiocre, peut-être ? Du moins n’y ai-je pas vu de textes véritablement « mauvais », comme ça avait parfois été le cas auparavant… le moins bon y est avant tout sans intérêt. Quelques textes surnagent cependant, bien plus convaincants – et parmi ces derniers figure donc l’extrait du futur Damasio.

 

Ben ça alors…

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Revival, de Stephen King

Publié le par Nébal

Revival, de Stephen King

KING (Stephen), Revival, [Revival], traduit de l’anglais [États-Unis] par Océane Bies & Nadine Gassie, Paris, Albin Michel, [2014] 2015, 437 p.

 

Stephen King est un auteur que j’ai pas mal pratiqué, mais surtout dans mon adolescence – quand j’inquiétais mes parents en achetant les éditions de Ça ou encore Le Fléau en poche chez J’ai lu, avec des couvertures passablement gores. À côté de ces gros pavés, cependant, je crois que c’est toujours le nouvelliste que j’ai préféré chez lui – ma première lecture, il est vrai, en a probablement été le gros et excellent recueil Brume, même si Shining n’a pas dû trop tarder ensuite.

 

Or, ces dernières années – mais je crois même qu’on peut remonter au passage à l’an 2000, bordel – je n’en ai quasiment rien lu. Je tiens ce blog depuis 2007, et il n’y figure pourtant qu’un seul compte rendu de lecture kingienne : Le Pistolero, lu en 2012 et apprécié, mais sans que j’enchaîne sur les volumes ultérieurs de son monumental cycle de « La Tour sombre ». Sur cette période, j’ai aussi lu le recueil de nouvelles Tout est fatal, mais ne l’ai pas chroniqué pour une raison que j’ignore maintenant (il me semble que j’avais plutôt aimé). Et peut-être le plus vieux Dead Zone, aussi ? Je ne m’explique pas ces absences…

 

Pourtant, j’ai amassé entre-temps pas mal de bouquins de Stéphane Roi, en français ou en anglais, en arbre mort ou en numérique… mais sans jamais trouver l’occasion de les lire – même 22/11/63, dont j’ai entendu dire globalement beaucoup de bien, et qui me fait sacrément de l’œil (je vais tâcher d’y remédier prochainement).

 

Il est vrai qu’un fâcheux point de détail a pu me dissuader d’en lire en français, parmi les plus récents : les traductions unanimement jugées calamiteuses de Nadine Gassie (vous trouverez sans souci, j’imagine des allusions à ce souci ici ou là sur le ouèbe, avec éventuellement des exemples à se pisser dessus – mais surtout énervants, bien sûr) – ici accompagnée par Océane Bies (bon, j’ai survécu, même si j’ai l’impression qu’il traîne des anglicismes et des traductions bien trop littérales, notamment). Certes, je pourrais le lire en VO – mais j’ai toujours un peu plus la flemme… Bon…

 

Et là, Revival. Le petit dernier. Je l’ai forcément acheté – dans ce supermarché de bled paumé où il faisait partie des très, très rares livres lisibles, les ventes colossales du King l’expliquant tout naturellement –, et je l’ai lu assez rapidement. Parce que ça faisait bien trop longtemps que je n’avais pas lu de King, déjà, donc. Et aussi parce que certaines allusions me rendaient curieux…

 

J’y reviens juste après, mais sans doute est-il bien temps de dire un peu de quoi Revival nous cause. C’est le récit à la première personne d’un certain Jamie Morton, lequel, vers la soixantaine, remonte le fil de toute sa vie ou presque pour narrer ses rapports à l’étrange et fascinant Charles Jacobs. Quand il l’a rencontré pour la première fois dans son Maine natal (forcément), Jamie n’était qu’un tout petit garçon, et Charlie un jeune pasteur charismatique, qui s’est vite attiré la sympathie des dévots du coin. Surtout, Jamie l’a vu accomplir un miracle, quand bien même le pasteur lui a dit plus tard que ce n’était guère qu’un effet placebo : toujours est-il que Jamie l’a vu guérir son frère de la surdité, en usant d’un dispositif électrique – car l’électricité est la grande passion de Charlie, dans laquelle il voit un miracle perpétuellement renouvelé, et sans doute pas apprécié à sa juste mesure. Du moins jusqu’à ce jour fatal où un drame atroce va bouleverser les perceptions du pasteur, qui en viendra à renier sa foi de manière tonitruante… Restera l’électricité, seule – bien autre chose que la vulgarité de compagnie d’assurances de la religion…

 

L’histoire ne s’arrête cependant pas là, c’est un point de départ. Et si King prend son temps pour construire un récit essentiellement réaliste – avec par exemple de longues pages sur la découverte du rock par Jamie, qui deviendra guitariste professionnel par la suite, et sombrera dans l’addiction à l’héroïne –, le fantastique revient bien de temps en temps, comme pour faire coucou pourrait-on croire de prime abord, mais il y a sans doute là quelque chose de plus profond. En tout cas, on recroise au fil du temps Charlie, revenu de tout sauf de sa passion pour l’électricité, et qui enchaîne à sa manière les miracles – avec une certaine ambition blasphématoire…

 

Revival est dédié à des auteurs que King présente comme des inspirations essentielles, et pas n’importe qui : Mary Shelley, Bram Stoker, H.P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, Donald Wandrei, Fritz Leiber, August Derleth, Shirley Jackson, Robert Bloch, Peter Straub, et par-dessus tout Arthur Machen (notamment pour Le Grand Dieu Pan). L’amateur relèvera forcément l’implication de pas mal de ces noms dans la « fiction lovecraftienne » (au sens large, des modèles aux disciples) ; et, juste au cas où, on trouve ensuite en exergue un fameux distique : « N’est pas mort ce qui à jamais dort, Et au fil des âges peut mourir même la mort. » Ah ben forcément…

 

D’où la question, peut-être un brin naïve : Revival relève-t-il bel et bien de la « fiction lovecraftienne », au-delà de cette déclaration d’intention ne laissant guère de doute ? Il faudrait d’abord s’entendre sur ce que cette désignation implique… L’aspect « name-dropping » auquel on a bien trop longtemps limité le genre n’est pas ici des plus flagrants, finalement ; tout au plus y relèvera-t-on un grimoire plusieurs fois évoqué (création de Robert Bloch si je ne m’abuse), le De Vermis Mysteriis de Ludwig Prinn (présenté de manière amusante comme étant le vrai livre interdit qui a inspiré Lovecraft pour son Necronomicon…), et, probablement aussi, quelques adjectifs récurrents et ô combien connotés dans le paroxysme final – dont on ne sait trop s’il est avant tout grotesque ou puissant, mais sans doute les deux à la fois, ce qui est on ne peut plus lovecraftien.

 

Il vaut sans doute mieux chercher ailleurs, par exemple du côté de l’horreur cosmique – même si King l’adapte à sa sauce, où le matérialisme radical et l’indifférentisme de Lovecraft sont quelques peu malmenés… Peut-être même au point, à vrai dire, de revenir à cette antithèse du cosmos qu’est l’homme, désireux de vivre, désireux aussi de trouver un sens à son existence à n’importe quel prix ; or, chez Lovecraft, dans ses grands récits, tout sens est par nature absent ; chez King, dans celui-ci en tout cas, il me semble que c’est un peu différent – encore que cela puisse renvoyer à un état plus jeune de la philosophie lovecraftienne (imprégnée de Schopenhauer ?) : si la foi est battue en brèche – thème essentiel du roman, avec son pasteur revenu de tout qui se fait un temps escroc forain, avant de se lancer dans des revivals, célébrations religieuses miraculeuses bien autrement enrichissantes (un aspect de la foi chrétienne très américain, sans doute, et qui dégouline particulièrement ici) –, on trouve bien un vague sens, mais antagoniste et horrible par définition. Philosophiquement, ça n’a sans doute pas grand-chose à voir, du coup, mais le pessimisme unit bien ces deux voies (quand bien même, dans le Lovecraft « classique », il n’est qu’un écho guère approprié de l’indifférentisme, donc).

 

Mais tout ceci renvoie en fait à un autre aspect qui rapproche les deux auteurs (avec aussi les épigones du premier) : le côté « weird science ». Celui-ci injecte de nouveau une forme de matérialisme dans le récit, en fait – difficile d’envisager autrement ces hommes qui ne sont qu’électricité, quand bien même « secrète ». On pense ici, effectivement, à certains textes de Lovecraft – je dirais surtout « From Beyond », notamment pour le final, peut-être aussi « Cool Air » voire « Herbert West, réanimateur » pour ce qui le sous-tend : des textes lovecraftiens, oui, mais non « mythiques » au sens le plus commun, et qui renvoient sans doute pas mal à l’influence de Poe (tiens, pas cité par King ? Je ne lui jetterais pas la pierre…). Cela dit, cette approche renvoie sans doute bien davantage à des modèles antérieurs : on pense forcément au Frankenstein de Mary Shelley, avec ce prototype de savant fou obsédé par la mort, et l’électricité bien sûr (même si ma lecture du roman de Mary Shelley remonte ; il est possible que ce thème tienne surtout du cliché des innombrables déclinaisons cinématographiques du Prométhée moderne) ; et, effectivement, la première place doit probablement être laissée au Grand Dieu Pan de Machen (inspiration essentielle pour Lovecraft, notamment dans « L’Abomination de Dunwich », mais c’est là une approche pour le moins différente).

 

La quatrième de couverture insiste sur le côté vachement chouette de cette conclusion. J’avoue être un peu plus partagé – peut-être l’ambiguïté philosophique évoquée plus haut y est-elle pour quelque chose. Mais pour le coup, la scène d’apothéose est peut-être un petit peu trop convenue (au-delà de la dimension « hommage », disons). Il n’en reste pas moins que les toutes dernières pages, celles d’après la grande horreur, sont très fortes – probablement bien plus que le grand-guignol qui précède immédiatement.

 

Et de même pour pas mal de choses qui précèdent, en fait. Mais pas forcément celles qui mettent le fantastique ou la « weird science » en avant, donc – certes, on ne boude pas son plaisir dans ces moments-là, mais on ne les réclame pas dans un soupir à force de peiner sur le reste. Il faut dire que King est toujours un aussi brillant conteur, mais peut-être s’est-il de plus en plus, au fil des années, intéressé aux à-côtés du surnaturel (pas sûr, en même temps ; faudrait probablement que je relise Ça, par exemple) ; en tout cas, ses personnages sont bons, l’évocation essentielle de la musique fort sympathique aussi, mêmes les amours adolescentes passent bien, c’est dire. Il y a du cliché dans tout ça (ou disons du « commun », ce qui est différent et peut avoir une vraie force), mais adroitement manié, permettant d’inscrire la relation de Jamie et Charlie dans une vraie vie, pleinement authentique (et la nostalgie mêlée d’effroi de ce vieillard qui se repenche sur son existence entière marche très bien).

 

En tout cas, le personnage de Charlie Jacobs est très intéressant, vraiment réussi – même si l’on n’en a qu’une perception extérieure, et donc sans doute biaisée, via Jamie). On pourrait le croire un peu trop caricatural à l’occasion, en bon ersatz du savant fou blasphématoire façon Victor Frankenstein et ses innombrables copies, mais c’est en fait bien plus compliqué que ça. Et le fait que Jamie parmi tant d’autres mette en avant l’inquiétude qu’il suscite (ou est supposé susciter – ici, je dois dire qu’en tant que lecteur je frissonnais nettement moins que la plupart des protagonistes, en dehors de quelques scènes bien glaçantes ; Stephen King est bien le Maître Ultime de l’Horreur, mais ce roman n’est somme toute guère horrifique) en lieu et place de la gratitude qui semblerait couler de source, sans doute du fait d’une crainte passablement religieuse de l’hybris, induit une tension bienvenue, autorisant par ailleurs un discours sur la foi nettement moins convenu et simpliste qu’on pourrait le croire tout d’abord.

 

Revival n’est peut-être pas un très grand King. Sans doute le grand auteur a-t-il fait bien mieux tout au long de sa prolifique carrière – plus fort, plus effrayant. Mais ça reste un bon roman, qui se dévore et séduit, tant dans sa dimension réaliste que dans ses déviations fantastiques. Faut vraiment que je me remette à King, moi…

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