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L’Été de l’infini, de Christopher Priest

Publié le par Nébal

L’Été de l’infini, de Christopher Priest

PRIEST (Christopher), L’Été de l’infini, préface de Xavier Mauméjean, entretien avec Thomas Day, bibliographie par Alain Sprauel, traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, Marianne Leconte, Michelle Charrier, France-Marie Watkins, M. Mathieu et Pierre-Paul Durastanti, traductions harmonisées par Pierre-Paul Durastanti, Saint-Mammès, Le Bélial’, coll. Kvasar, [1970-1972, 1974, 1976, 1979, 1998, 2000, 2005, 2008, 2011, 2013] 2015, 490 p.

 

Un gros et beau volume que ce récent titre de la collection « Kvasar » du Bélial’. Mais aussi un ouvrage relativement déconcertant – même si cette impression, d’emblée, lui impose un caractère somme toute plutôt approprié. Il est en effet composé de deux parties bien distinctes, même si elles forment en définitive un tout singulier justifiant amplement la publication de l’ouvrage.

 

À la base, L’Été de l’infini est un recueil de nouvelles. Ce qui n’a rien de bien étonnant en tant que tel, mais il est vrai que, de son propre aveu, Christopher Priest est bien davantage un romancier qu’un nouvelliste… Ce qui ne l’a pas empêché – phénomène presque indissociable du genre science-fictif – d’en écrire plus qu’à son tour, et des bonnes, le présent recueil en témoigne assez. Mais, si l’on excepte L’Archipel du Rêve (qui fait figure de classique mais ne m’avait guère passionné pour ma part), on n’avait pas forcément grand-chose à se mettre sous la dent – chez nous et en recueil, en tout cas –, même s’il était possible de remonter à un Livre d’or de la science-fiction consacré à l’auteur, et dirigé par Marianne Leconte ; on y fait beaucoup référence. Il y avait bien d’autres nouvelles ici ou là, dispersées dans diverses anthologies, certes… L’idée, dès lors, était de concocter une sorte de best-of des nouvelles de Christopher Priest en dehors du « cycle » de « L’Archipel du Rêve » (complété depuis par des romans que je n’ai toujours pas lus, La Fontaine pétrifiante il y a de ça un bail et plus récemment Les Insulaires) ; douze ont été retenues, dont cinq inédites, publiées originellement entre 1970 et 2013 – une longue période, au cours de laquelle les préoccupations comme les méthodes de l’auteur ont nécessairement changé.

 

L’ambition de présenter le versant nouvelliste de Christopher Priest est parfaitement louable – et, au-delà de la vague gêne de l’auteur à ce sujet, on peut d’ores et déjà le dire : il a bel et bien écrit d’excellentes nouvelles, dont plusieurs dans ce recueil qui laissent des images fortes et satisfont pleinement le lecteur avide de se replonger dans les obsessions priestiennes – temps figé ou insaisissable, illusionnisme et autres arts de la scène, romances bizarres et avions croisant dans le ciel…

 

Certaines marquent tout particulièrement. « L’Été de l’infini », qui ouvre le recueil, entre en résonnance avec « Errant solitaire et pâle » qui le clôt (enfin… qui en clôt la partie fictionnelle) : ce sont deux touchantes (encore qu’un peu perverses ?) histoires d’amour perturbées par l’écoulement du temps, qui se fige dans la première – effet de la curiosité de bien étranges touristes – tandis qu’il se parcourt bien trop facilement dans la dernière, débouchant sur une accumulation de paradoxes ; dans les deux cas, le résultat est brillant.

 

Ma nouvelle préférée est peut-être bien « Haruspice », cependant – ce qui n’a rien d’étonnant somme toute, tant elle se montre éminemment lovecraftienne… Cette dimension-là, si elle m’a parlé, n’est pourtant pas celle qui m’a le plus marqué – j’avais déjà lu cette nouvelle dans Bifrost, il y a bien longtemps, et avais oublié ce caractère : ce qui me restait, c’était avant tout l’image saisissante de ce bombardier allemand, avant même la Deuxième Guerre mondiale, figé ou peu s’en faut en plein vol, dans les quelques précieuses secondes précédant le crash… La nouvelle – une des plus longues du recueil, mais relativement – déborde littéralement d’idées, parfois en plein dans les obsessions priestiennes, parfois s’en éloignant (en apparence ?), pour un résultat d’une étonnante originalité, dont la densité n’a d’égale que la richesse.

 

J’ai envie d’évoquer également parmi mes préférées « Le Monde du temps réel », qui date de 1971 et est donc une des plus vieilles nouvelles du recueil. On avait déjà eu un aperçu de la production de cette époque auparavant avec « Rien de l’éclat du soleil » (1970), nouvelle dotée d’une belle ambiance, cependant trop classique, sans doute, pour pleinement satisfaire (le cadre de guerre extraterrestre sonne un peu faux… mais peut-être est-ce dû avant tout à l’image que l’on s’est fait depuis de l’auteur). « Le Monde du temps réel » m’a donc bien plus convaincu : son huis-clos, dont on ne sait pas où il se situe au juste, mais qui se montre propice aux déviances psychologiques les plus fâcheuses, paranoïa en tête, fait mouche ; et s’il évoque d’autres choses – Philip K. Dick presque forcément, mais aussi J.G. Ballard (« Treize pour le Centaure » ?) –, il ne perd cependant rien de sa force, sinon de sa singularité.

 

En parlant de Ballard, on notera forcément « La Cage de chrome », très bref pastiche tout à fait réussi (tenant à vrai dire plus à ce stade du poème en prose en forme de gros clin d’œil que de la nouvelle à proprement parler)…

 

Le reste n’est pas mauvais, loin de là, même si un peu inférieur à mes yeux aux textes que je viens de citer. À vrai dire, une seule nouvelle m’a laissé totalement froid, et c’est « Le Baron » (la plus récente, 2013), une variation sur la magie rappelant nécessairement Le Prestige ; on retrouve un illusionniste dans la nouvelle « Les Effets du deuil », bien autrement convaincante, où un prestidigitateur rencontre une étrange femme aux innombrables compétences suite à un échange sur un site de rencontres… la conclusion, plus fantastique que SF, convainc plus ou moins, mais la nouvelle bénéficie d’une très belle atmosphère. On peut éventuellement en rapprocher « La Tête et la main », satire cruelle des performances de body art à la façon des actionnistes viennois notamment – ou plus exactement des fantasmes qu’elles ont suscité. La conclusion inévitable séduira plus ou moins, mais la nouvelle est admirable dans sa construction, et ses premières pages sont vraiment fortes. Au-delà, ça n’a pas manqué de m’évoquer La Confrérie des mutilés de Brian Evenson…

 

« La Femme dénudée » tient elle aussi d’une veine particulièrement cruelle et sordide, et qui ne manque pas de faire écho à des préoccupations contemporaines – celle de la « culture du viol » au premier chef. Efficace… Encore que j’imagine que l’on pourrait trouver à redire à sa conclusion.

 

« Finale » et « Transplantation », enfin, tournent autour de la mort, non sans une certaine grâce – mais je ne m’y suis finalement guère arrêté.

 

Mais l’ouvrage ne s’arrête pas là. Ces douze nouvelles occupent les 300 premières pages, mais il en reste encore près de 180, qui constituent un long paratexte inattendu dans un ouvrage de ce genre (et il faut y rajouter, au début, la préface de Xavier Mauméjean, assez pointue, sans doute bien vue, mais aussi bavarde quant au contenu exact des nouvelles qui suivent, à vous de voir).

 

Nous avons ainsi droit à un très long entretien entre Christopher Priest et Thomas Day (son principal éditeur de par chez nous), en deux parties : la première est un entretien de 2005, paru alors dans Bifrost ; la seconde le complète dix ans plus tard, tandis que diverses sorties ont quelque peu chamboulé les perspectives – et, non des moindres, celle de l’adaptation cinématographique du Prestige par Christopher Nolan, qui se voit consacrer un long « essai » de Priest intitulé « Magie, histoire d’un film » (je n’aime pas le réalisateur, à cause de ses Batman sans doute, mais reconnais que son adaptation de Priest est plutôt bonne ; l’auteur, en tout cas, se montre très précis dans son analyse du film et des divergences par rapport à son roman – car c’est bien d’adaptation qu’il s’agit, et non de transposition).

 

Et tout cela est vraiment passionnant. D’autant plus, peut-être, du fait que Priest n’y mâche pas ses mots ? En tout cas, il vient casser quelques clichés qui lui collent plus ou moins, comme à la SF britannique dans son ensemble – inévitable référence à New Worlds version Moorcock, et Priest n’est pas tendre… Il l’est cependant encore moins quand on en vient à évoquer les Dangereuses Visions d’Harlan Ellison. Et, çà et là, l’auteur pulvérise encore quelques comportements qu’il juge idiots, ainsi des comparaisons inévitables quand il s’agit de faire la promotion d’un livre, ou de l’inanité des critiques (encore que cet aspect concerne surtout les critiques cinématographiques). Lui qui dit ne quasiment plus lire de science-fiction depuis fort longtemps se montre par ailleurs assez impitoyable quant à ses « collègues »… Enfin, ses réponses, en ce qui concerne son œuvre, sont parfois relativement sèches (notamment dans l’entretien de 2015, j’ai l’impression). On avouera qu’il s’en dégage, au fil des questions, un portrait somme toute guère sympathique de l’auteur… Mais il est vrai que son talent indéniable l’autorise peut-être à ne pas faire démonstration d’humilité ou d’autres choses aussi futiles. Et peu importe, sans doute : l’ensemble est d’une lecture passionnante, et Priest s’y montre d’une finesse et d’une acuité quant à l’appréciation de son œuvre (et de son temps ?), que beaucoup d’auteurs pourraient lui envier.

 

Au final, L’Été de l’infini se montre donc pleinement satisfaisant. Ce n’est peut-être pas l’ouvrage le plus indiqué pour découvrir l’œuvre de Christopher Priest, mais il saura aisément convaincre et passionner ceux qui l’ont déjà quelque peu lu. Quant à moi, il faudrait indéniablement que j’en lise bien davantage, j’ai de grosses lacunes…

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Utopiales 15, de Jérôme Vincent (dir.)

Publié le par Nébal

Utopiales 15, de Jérôme Vincent (dir.)

VINCENT (Jérôme) (dir.), Utopiales 15, préface de Sylvie Lainé et Roland Lehoucq, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2015, 399 p.

 

Comme il est d’usage depuis quelques années maintenant, les éditions ActuSF ont publié l’anthologie officielle du festival des Utopiales, cru 2015. C’est, dois-je dire, une des rares anthologies périodiques que je suis, même si je ne saurais certainement pas justifier d’une manière ou d’une autre mon ignorance des autres…Mais peu importe. Ces anthologies-là m’ont la plupart du temps intéressé, même si elles sont – par la force des choses ? – toujours inégales, constituant en cela un tableau somme toute cohérent de la situation des littératures de l’imaginaire à un instant t, sans doute.

 

Elles sont aussi, presque inévitablement, plus ou moins en phase avec le thème imposé – cette année, il s’agit de « Réalité(s) », ce qui ne manquera pas d’évoquer chez le lecteur toute une ribambelle de souvenirs dickiens, mais ce sujet est en fait susceptible de bien d’autres approches, ainsi qu’en témoigne la préface signée Sylvie Lainé et Roland Lehoucq, fascinante quand bien même elle largue assez inévitablement le béotien que je suis quand elle s’aventure hardiment sur les terres intimidantes de la physique théorique, ce genre de choses… Les auteurs au programme s’embarrassent plus ou moins de cette supposée contrainte, la maniant parfois avec astuce, du moins avec pertinence… même si le lien est fort lâche chez bon nombre d’entre eux.

 

Et puis cette anthologie s’ouvre… sur une bizarrerie. Non pas une nouvelle, mais un extrait de roman – procédé qui la plupart du temps ne me séduit vraiment pas… En l’occurrence, il s’agit du premier chapitre (une soixantaine de pages, quand même) du futur roman d’Alain Damasio, Fusion (qui pourrait semble-t-il impliquer d’autres auteurs, dont Catherine Dufour, tiens donc). Or j’ai un problème avec Damasio : je trouve le bonhomme étonnamment surestimé, je ne m'explique pas son succès ahurissant pour La Horde du contrevent (un bouquin certes intéressant mais aussi bourré de défauts), j'ai vraiment trouvé La Zone du dehors insupportable (attention, vieux compte rendu que je ne rédigerais sans doute pas de la même manière aujourd’hui…), et pour les nouvelles c'est variable ; philosophiquement et politiquement, il me gonfle vite ; surtout, ses tics d'écriture, qui relèvent bien trop souvent de l'affectation démonstrative, m'ennuient (et je reste persuadé que ses textes gagneraient à en être débarrassés, ou du moins à les utiliser avec davantage de mesure et surtout de pertinence). Or, ici, question tics d’écriture, on est servi : dès les toutes premières pages, il y a tout ce que je n'aime pas chez Damasio (formellement, en tout cas : bizarrement ou pas, le fond politique avec de la philo-mes-couilles ne s'y montre pas encore plus que ça). C'est saturé de mauvais jeux de mots, mots-valises ou autres trouvailles sonores qui m'écorchent l'oreille autant que les yeux – des trucs au mieux gratuits, comme ses inévitables jeux avec la ponctuation ou la typographie, ce genre de choses : ) ( ( ))))( < >> < pour un des personnages, | || [ ] | pour l'autre... Ça ne sert à rien, c'est du faux style m'as-tu-vu à peu de frais. Plus loin on a aussi des jeux avec la mise en page, sortes de calligrammes et compagnie, ou figures géométriques s'imposant dans le texte ; bon, là, je veux bien me montrer un peu moins sceptique, admettre que oui pourquoi pas... Bref : quand j'ai entamé ma lecture, en tout cas, j'ai vraiment cru que je ne survivrais pas à ces soixante pages de damasialeries. Mais en fait, bizarrement, si... et j'ai même trouvé ça bien voire très bien, en définitive. Suffisamment même pour m'inciter à jeter un œil au roman le moment venu. Parce que, en dépit d'un fond pas forcément très original (des gens qui s'injectent les souvenirs des autres, OK – avec un petit trip sur la « mémoire de l'eau »...), les personnages ont étrangement une âme, et que tout ça est indéniablement riche en émotions finement rendues. Il y a certes le risque que ça déraille par la suite (les dernières pages ont une vague coloration thriller, qui me laisse un brin perplexe), mais faut voir... Une bonne surprise, donc. Voire très bonne. Parce que je n'en attendais au mieux rien, et étais peu ou prou persuadé d'avance que je détesterais... Mais c’est en fait la confirmation que l’auteur, malgré ses procédés parfois insupportables, est capable d’écrire des trucs vraiment chouettes.

 

Et tant pis pour mes préjugés, hein ? Il s’en est cependant trouvé d’autres parmi les auteurs au sommaire de cette anthologie pour les conforter : je n’espérais rien de « Un demi bien tiré » de Philippe Curval (malgré le paradoxe de Zénon d’Élée et la bière), pas plus que de « Coyote Creek » de Charlotte Bousquet (avec une vieille Amérindienne qui fait du ch’val), et, effectivement… Bon, on a lu pire, hein : c’est juste globalement sans intérêt.

 

En fait, il y a sans doute pire, même si pas scandaleux non plus : « Le vert est éternel » de Jean-Laurent Del Socorro, en rapport avec son roman Royaume de vent et de colères dont j’avais cru lire du bien ici ou là, est en effet un texte tristement faiblard – le style notamment m’a paru bien défaillant, tellement utilitaire qu’il en devient lourdement anachronique dans le contexte pourtant intéressant des guerres de religion qu’il met en scène ; par ailleurs, le fond est tellement convenu, jusqu’à sa chute mollassonne et ô combien prévisible… Non, franchement, ça ne passe pas. En fait, c’est probablement le texte qui m’a le moins plu de toute l’anthologie.

 

Cela dit, Fabien Clavel, avec « Versus », lui faisait tout de même un peu concurrence : passé les clins d’œil potaches, en tant que tels d’un intérêt douteux, on ne retire absolument rien de cette expédition militaire en terre inconnue, bien convenue là encore – et on se demande bien quel peut être le sens de ces partis-pris d’écriture adoptés par l’auteur, qui détonnent et semblent encore moins à propos que les expériences formelles… d’un Damasio, disons. Aïe !

 

Un cran au-dessus, mais tout juste, on trouve Stéphane Przybylski (« Intelligence extra-terrestre »), qui bombarde d’emblée le lecteur de notes de bas de page explicatives – qui font craindre le pire –, même si après, bon… Ça va… Mais cette histoire conspirationniste à base de pilotes tchèques de la RAF tombant sur des OVNI en pleine Deuxième Guerre mondiale tandis que Rudolf Hess leur passe sous le nez n’a pas grand intérêt pour autant.

 

Encore un cran au-dessus, on trouve des nouvelles qui commencent à être un peu plus intéressantes, même si pas terribles, terribles non plus : l’interrogation de la réalité augmentée dans « Immersion » d’Aliette de Bodard n’est pas des plus passionnante, mais contient tout de même quelques idées, et des personnages très corrects ; la nouvelle de Laurent Queyssi, « Pont-des-Sables », qui joue de la nostalgie de l’enfance, se lit plutôt bien, même si elle est parfois un peu limite sur le plan du style – mais le vrai problème est qu’elle entre en résonnance avec la nouvelle de Daryl Gregory qui, sur un thème parfaitement similaire, se montre autrement plus satisfaisante, j’y reviendrai. Pas de bol…

 

Deux textes, ensuite, m’ont paru « bons », voire plus, mais aussi un peu frustrants, en ce qu’ils contiennent en germe de belles idées pas toujours traitées de manière pleinement satisfaisantes dans ce format court. C’est tout d’abord le cas de « Welcome Home » de Jérôme Noirez, qui brille par son écriture dynamique et drôle et ses réminiscences du Hunter S. Thompson de Las Vegas Parano, mais laisse un peu sur sa faim. Ce dernier reproche s’impose d’autant plus pour « Dieu, un, zéro » de Joël Champetier (décédé le printemps dernier), nouvelle bourrée d’idées, et de très bonnes globalement, dans son approche d’une informatique non binaire comme dans la thématique judicieusement traitée de la cohabitation difficile de la science avec la foi, mais qui laisse d’autant plus un goût de trop peu, voire de précipitation dans les dernières pages – il y avait du potentiel pour noircir encore utilement bien des pages.

 

On passe alors à des nouvelles presque irréprochables, comme « Smithers et les Fantômes du Thar » du célébrissime vétéran Robert Silverberg (qu’il faudra bien que je lise un jour, quand même !), récit à la trame relativement convenue, mais qui bénéficie d’une belle ambiance (l’Inde sous la reine Victoria, et une civilisation perdue au milieu) et d’une plume appropriée. Quant à Mike Carey, avec « Visage », il livre sur un procédé similaire un texte certes pas époustouflant dans le fond (une classique histoire de paille et de poutre dans le « choc des cultures », qui fait inévitablement penser aux polémiques récurrentes par chez nous sur le « voile islamique »), mais heureusement tout sauf terne, grâce à une plume alerte et un fourmillement d’idées baroques esquissant en quelques traits bien vus un cadre à l’exotisme enthousiasmant.

 

Mais mon récit préféré dans cette anthologie – avec le Damasio, donc, horreur glauque ! – est sans aucun doute « Les aventures de Rocket Boy ne s’arrêtent jamais » de Daryl Gregory (nouvelle déjà publiée dans Fiction), qui m’a bien plus convaincu ici que dans ses deux romans parus aux éditions du Bélial’, L’Éducation de Stony Mayhall et Nous allons tous très bien, merci, certes pas avares de bonnes idées, et joliment surprenants dans leur déroulé, mais qui m’avaient cependant laissé un arrière-goût de perplexité. On retrouve bien ici la manière de l’auteur, mais avec une adresse à mon sens supérieure, pour un résultat vraiment très parlant. Une très belle et très émouvante nouvelle sur l’enfance, envisagée depuis l’âge adulte douloureux, avec son cortège de passions comme de cruautés. Vraiment bien vu – et, donc, la nouvelle très proche de Laurent Queyssi se retrouve pénalisée par cette comparaison inévitable : elle ne fait tout simplement pas le poids…

 

Oui, une anthologie forcément inégale, donc… Globalement un peu médiocre, peut-être ? Du moins n’y ai-je pas vu de textes véritablement « mauvais », comme ça avait parfois été le cas auparavant… le moins bon y est avant tout sans intérêt. Quelques textes surnagent cependant, bien plus convaincants – et parmi ces derniers figure donc l’extrait du futur Damasio.

 

Ben ça alors…

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Revival, de Stephen King

Publié le par Nébal

Revival, de Stephen King

KING (Stephen), Revival, [Revival], traduit de l’anglais [États-Unis] par Océane Bies & Nadine Gassie, Paris, Albin Michel, [2014] 2015, 437 p.

 

Stephen King est un auteur que j’ai pas mal pratiqué, mais surtout dans mon adolescence – quand j’inquiétais mes parents en achetant les éditions de Ça ou encore Le Fléau en poche chez J’ai lu, avec des couvertures passablement gores. À côté de ces gros pavés, cependant, je crois que c’est toujours le nouvelliste que j’ai préféré chez lui – ma première lecture, il est vrai, en a probablement été le gros et excellent recueil Brume, même si Shining n’a pas dû trop tarder ensuite.

 

Or, ces dernières années – mais je crois même qu’on peut remonter au passage à l’an 2000, bordel – je n’en ai quasiment rien lu. Je tiens ce blog depuis 2007, et il n’y figure pourtant qu’un seul compte rendu de lecture kingienne : Le Pistolero, lu en 2012 et apprécié, mais sans que j’enchaîne sur les volumes ultérieurs de son monumental cycle de « La Tour sombre ». Sur cette période, j’ai aussi lu le recueil de nouvelles Tout est fatal, mais ne l’ai pas chroniqué pour une raison que j’ignore maintenant (il me semble que j’avais plutôt aimé). Et peut-être le plus vieux Dead Zone, aussi ? Je ne m’explique pas ces absences…

 

Pourtant, j’ai amassé entre-temps pas mal de bouquins de Stéphane Roi, en français ou en anglais, en arbre mort ou en numérique… mais sans jamais trouver l’occasion de les lire – même 22/11/63, dont j’ai entendu dire globalement beaucoup de bien, et qui me fait sacrément de l’œil (je vais tâcher d’y remédier prochainement).

 

Il est vrai qu’un fâcheux point de détail a pu me dissuader d’en lire en français, parmi les plus récents : les traductions unanimement jugées calamiteuses de Nadine Gassie (vous trouverez sans souci, j’imagine des allusions à ce souci ici ou là sur le ouèbe, avec éventuellement des exemples à se pisser dessus – mais surtout énervants, bien sûr) – ici accompagnée par Océane Bies (bon, j’ai survécu, même si j’ai l’impression qu’il traîne des anglicismes et des traductions bien trop littérales, notamment). Certes, je pourrais le lire en VO – mais j’ai toujours un peu plus la flemme… Bon…

 

Et là, Revival. Le petit dernier. Je l’ai forcément acheté – dans ce supermarché de bled paumé où il faisait partie des très, très rares livres lisibles, les ventes colossales du King l’expliquant tout naturellement –, et je l’ai lu assez rapidement. Parce que ça faisait bien trop longtemps que je n’avais pas lu de King, déjà, donc. Et aussi parce que certaines allusions me rendaient curieux…

 

J’y reviens juste après, mais sans doute est-il bien temps de dire un peu de quoi Revival nous cause. C’est le récit à la première personne d’un certain Jamie Morton, lequel, vers la soixantaine, remonte le fil de toute sa vie ou presque pour narrer ses rapports à l’étrange et fascinant Charles Jacobs. Quand il l’a rencontré pour la première fois dans son Maine natal (forcément), Jamie n’était qu’un tout petit garçon, et Charlie un jeune pasteur charismatique, qui s’est vite attiré la sympathie des dévots du coin. Surtout, Jamie l’a vu accomplir un miracle, quand bien même le pasteur lui a dit plus tard que ce n’était guère qu’un effet placebo : toujours est-il que Jamie l’a vu guérir son frère de la surdité, en usant d’un dispositif électrique – car l’électricité est la grande passion de Charlie, dans laquelle il voit un miracle perpétuellement renouvelé, et sans doute pas apprécié à sa juste mesure. Du moins jusqu’à ce jour fatal où un drame atroce va bouleverser les perceptions du pasteur, qui en viendra à renier sa foi de manière tonitruante… Restera l’électricité, seule – bien autre chose que la vulgarité de compagnie d’assurances de la religion…

 

L’histoire ne s’arrête cependant pas là, c’est un point de départ. Et si King prend son temps pour construire un récit essentiellement réaliste – avec par exemple de longues pages sur la découverte du rock par Jamie, qui deviendra guitariste professionnel par la suite, et sombrera dans l’addiction à l’héroïne –, le fantastique revient bien de temps en temps, comme pour faire coucou pourrait-on croire de prime abord, mais il y a sans doute là quelque chose de plus profond. En tout cas, on recroise au fil du temps Charlie, revenu de tout sauf de sa passion pour l’électricité, et qui enchaîne à sa manière les miracles – avec une certaine ambition blasphématoire…

 

Revival est dédié à des auteurs que King présente comme des inspirations essentielles, et pas n’importe qui : Mary Shelley, Bram Stoker, H.P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, Donald Wandrei, Fritz Leiber, August Derleth, Shirley Jackson, Robert Bloch, Peter Straub, et par-dessus tout Arthur Machen (notamment pour Le Grand Dieu Pan). L’amateur relèvera forcément l’implication de pas mal de ces noms dans la « fiction lovecraftienne » (au sens large, des modèles aux disciples) ; et, juste au cas où, on trouve ensuite en exergue un fameux distique : « N’est pas mort ce qui à jamais dort, Et au fil des âges peut mourir même la mort. » Ah ben forcément…

 

D’où la question, peut-être un brin naïve : Revival relève-t-il bel et bien de la « fiction lovecraftienne », au-delà de cette déclaration d’intention ne laissant guère de doute ? Il faudrait d’abord s’entendre sur ce que cette désignation implique… L’aspect « name-dropping » auquel on a bien trop longtemps limité le genre n’est pas ici des plus flagrants, finalement ; tout au plus y relèvera-t-on un grimoire plusieurs fois évoqué (création de Robert Bloch si je ne m’abuse), le De Vermis Mysteriis de Ludwig Prinn (présenté de manière amusante comme étant le vrai livre interdit qui a inspiré Lovecraft pour son Necronomicon…), et, probablement aussi, quelques adjectifs récurrents et ô combien connotés dans le paroxysme final – dont on ne sait trop s’il est avant tout grotesque ou puissant, mais sans doute les deux à la fois, ce qui est on ne peut plus lovecraftien.

 

Il vaut sans doute mieux chercher ailleurs, par exemple du côté de l’horreur cosmique – même si King l’adapte à sa sauce, où le matérialisme radical et l’indifférentisme de Lovecraft sont quelques peu malmenés… Peut-être même au point, à vrai dire, de revenir à cette antithèse du cosmos qu’est l’homme, désireux de vivre, désireux aussi de trouver un sens à son existence à n’importe quel prix ; or, chez Lovecraft, dans ses grands récits, tout sens est par nature absent ; chez King, dans celui-ci en tout cas, il me semble que c’est un peu différent – encore que cela puisse renvoyer à un état plus jeune de la philosophie lovecraftienne (imprégnée de Schopenhauer ?) : si la foi est battue en brèche – thème essentiel du roman, avec son pasteur revenu de tout qui se fait un temps escroc forain, avant de se lancer dans des revivals, célébrations religieuses miraculeuses bien autrement enrichissantes (un aspect de la foi chrétienne très américain, sans doute, et qui dégouline particulièrement ici) –, on trouve bien un vague sens, mais antagoniste et horrible par définition. Philosophiquement, ça n’a sans doute pas grand-chose à voir, du coup, mais le pessimisme unit bien ces deux voies (quand bien même, dans le Lovecraft « classique », il n’est qu’un écho guère approprié de l’indifférentisme, donc).

 

Mais tout ceci renvoie en fait à un autre aspect qui rapproche les deux auteurs (avec aussi les épigones du premier) : le côté « weird science ». Celui-ci injecte de nouveau une forme de matérialisme dans le récit, en fait – difficile d’envisager autrement ces hommes qui ne sont qu’électricité, quand bien même « secrète ». On pense ici, effectivement, à certains textes de Lovecraft – je dirais surtout « From Beyond », notamment pour le final, peut-être aussi « Cool Air » voire « Herbert West, réanimateur » pour ce qui le sous-tend : des textes lovecraftiens, oui, mais non « mythiques » au sens le plus commun, et qui renvoient sans doute pas mal à l’influence de Poe (tiens, pas cité par King ? Je ne lui jetterais pas la pierre…). Cela dit, cette approche renvoie sans doute bien davantage à des modèles antérieurs : on pense forcément au Frankenstein de Mary Shelley, avec ce prototype de savant fou obsédé par la mort, et l’électricité bien sûr (même si ma lecture du roman de Mary Shelley remonte ; il est possible que ce thème tienne surtout du cliché des innombrables déclinaisons cinématographiques du Prométhée moderne) ; et, effectivement, la première place doit probablement être laissée au Grand Dieu Pan de Machen (inspiration essentielle pour Lovecraft, notamment dans « L’Abomination de Dunwich », mais c’est là une approche pour le moins différente).

 

La quatrième de couverture insiste sur le côté vachement chouette de cette conclusion. J’avoue être un peu plus partagé – peut-être l’ambiguïté philosophique évoquée plus haut y est-elle pour quelque chose. Mais pour le coup, la scène d’apothéose est peut-être un petit peu trop convenue (au-delà de la dimension « hommage », disons). Il n’en reste pas moins que les toutes dernières pages, celles d’après la grande horreur, sont très fortes – probablement bien plus que le grand-guignol qui précède immédiatement.

 

Et de même pour pas mal de choses qui précèdent, en fait. Mais pas forcément celles qui mettent le fantastique ou la « weird science » en avant, donc – certes, on ne boude pas son plaisir dans ces moments-là, mais on ne les réclame pas dans un soupir à force de peiner sur le reste. Il faut dire que King est toujours un aussi brillant conteur, mais peut-être s’est-il de plus en plus, au fil des années, intéressé aux à-côtés du surnaturel (pas sûr, en même temps ; faudrait probablement que je relise Ça, par exemple) ; en tout cas, ses personnages sont bons, l’évocation essentielle de la musique fort sympathique aussi, mêmes les amours adolescentes passent bien, c’est dire. Il y a du cliché dans tout ça (ou disons du « commun », ce qui est différent et peut avoir une vraie force), mais adroitement manié, permettant d’inscrire la relation de Jamie et Charlie dans une vraie vie, pleinement authentique (et la nostalgie mêlée d’effroi de ce vieillard qui se repenche sur son existence entière marche très bien).

 

En tout cas, le personnage de Charlie Jacobs est très intéressant, vraiment réussi – même si l’on n’en a qu’une perception extérieure, et donc sans doute biaisée, via Jamie). On pourrait le croire un peu trop caricatural à l’occasion, en bon ersatz du savant fou blasphématoire façon Victor Frankenstein et ses innombrables copies, mais c’est en fait bien plus compliqué que ça. Et le fait que Jamie parmi tant d’autres mette en avant l’inquiétude qu’il suscite (ou est supposé susciter – ici, je dois dire qu’en tant que lecteur je frissonnais nettement moins que la plupart des protagonistes, en dehors de quelques scènes bien glaçantes ; Stephen King est bien le Maître Ultime de l’Horreur, mais ce roman n’est somme toute guère horrifique) en lieu et place de la gratitude qui semblerait couler de source, sans doute du fait d’une crainte passablement religieuse de l’hybris, induit une tension bienvenue, autorisant par ailleurs un discours sur la foi nettement moins convenu et simpliste qu’on pourrait le croire tout d’abord.

 

Revival n’est peut-être pas un très grand King. Sans doute le grand auteur a-t-il fait bien mieux tout au long de sa prolifique carrière – plus fort, plus effrayant. Mais ça reste un bon roman, qui se dévore et séduit, tant dans sa dimension réaliste que dans ses déviations fantastiques. Faut vraiment que je me remette à King, moi…

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A Feast for Crows, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Feast for Crows, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Feast for Crows, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2005] 2011, 1060 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit. Forcément. Voilà.

 

Où l’on poursuit « A Song of Ice and Fire », l’immense saga de George R.R. Martin (« Le Trône de fer » chez nous). A Feast for Crows en est donc le quatrième tome… même si pas tout à fait.

 

En effet, même si George R.R. Martin ne s’en explique qu’au tout dernier moment, et même si ce livre pèse toujours dans les mille pages, comme les précédents en moyenne, il n’est à certains égards qu’un « demi-roman », du moins au sens où il développe pleinement certains arcs narratifs… mais en n’en envisageant pas du tout quelques autres, et pas des moindres. Ce qui passe plus ou moins : j’avoue avoir été déçu – très déçu – de ne pas croiser dans ce quatrième tome un peu bancal mes deux personnages préférés, Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen, notamment ; Jon Snow, pour sa part, est à peine entrevu… Et d’autres personnages, que j’envisage comme étant un cran moins fondamentaux mais qui ont néanmoins leur rôle à jouer dans ce récit, font les frais de ce choix : Bran, par exemple, ou encore Stannis, Davos…

 

C’est sans doute là un problème essentiel de ce tome, et au-delà de la saga dans son ensemble. Sans trop m’en dire, on m’avait laissé entendre que A Feast for Crows était beaucoup moins convaincant que les tomes précédents, voire pas du tout, et je suppose que cette dispersion y est pour quelque chose… Mais je trouve tout de même ce jugement un peu sévère en définitive : je ne peux nier avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce quatrième volet. Mais s’imposent effectivement plusieurs constats, qui laissent augurer du pire pour l’avenir.

 

Le problème essentiel est sans doute que George R.R. Martin s’est laissé dépasser par son histoire ô combien complexe. Dès lors, il a besoin de considérablement de place pour faire avancer ne serait-ce qu’un minimum (c’est souvent le cas ici, ça ne va finalement guère loin) ces différents fils narratifs, et sans doute beaucoup trop. Si la plupart des trames conservées dans ce quatrième tome connaissent un développement satisfaisant et toujours d’une lecture agréable, on peut néanmoins renâcler devant la lenteur forcée de cette construction, qui néglige tel ou tel arc sur des centaines de pages pour n’y revenir que le temps d’un bref chapitre, et se perd globalement en intrigues parallèles au risque de négliger l’essentiel ; encore que ces intrigues parallèles participent sans doute de l’intérêt de la saga… Mais, au fur et à mesure que l’on tourne les pages, on en vient de plus en plus à se dire que George R.R. Martin, emporté par l’ambition démesurée de son projet, ne pourra tout simplement jamais arriver un jour à une conclusion satisfaisante. Cela prendrait beaucoup trop de temps et de pages, et je doute vraiment que ça se produise. D’où une frustration supplémentaire : même si on apprécie la lecture – c’est mon cas –, on ne manque pas de regretter que tout cela tourne dans le vide, et on se convainc qu’elle ne connaîtra jamais de fin. Reste à faire avec, ou à laisser tomber. Je fais donc avec… pour le moment en tout cas.

 

Or George R.R. Martin ne se prive pas d’en rajouter une couche – comme toujours. Tout en négligeant donc – par choix – des personnages et intrigues essentiels, il ne peut s’empêcher de rajouter des à-côtés. Ici, par exemple, on se rend de temps à autre dans les Îles de Fer ou en Dorne, qui connaissent leurs propres tourments politiques, jusqu’alors à peine esquissés – à traers les personnages de Theon Greyjoy d’un côté, et d’Oberyn Martell de l’autre. Ce n’est pas forcément inintéressant – la dimension religieuse, assez importante dans ce nouveau volet, rend l’intrigue des Îles assez correcte –, mais parfois un peu vide à terme – le complot des gamines de Dorne ne convainc pas plus que cela, et fait peut-être un peu redite dans le fond avec les manipulations de Cersei…

 

Celle-ci est peut-être bien le personnage essentiel de A Feast for Crows. Et elle reste intéressante, mais son portrait est de plus en plus caricatural ; après la mort de son fils Joffrey et de son père Tywin, dont elle rend responsable son frère le nain Tyrion (à tort dans le premier cas), la reine régente sombre de plus en plus dans une paranoïa de tous les instants – notamment à l’égard des Tyrell, qu’elle trouve bien trop omniprésents dans l’entourage du roi son fils, le petit Tommen, via sa jeune épouse Margaery. Et Cersei, globalement, devient de plus en plus détestable, méprisant tout le monde (et notamment son frère jumeau et ex-amant Jaime, depuis qu’il est estropié), et manifeste une volonté de puissance malvenue et rancunière qui la conduit perpétuellement aux pires idioties – elle se croit fine politique à l’instar de son père, dont elle est convaincue d’être la seule héritière digne de ce nom, mais enchaîne en fait les décisions toutes plus stupides les unes que les autres (et sans doute trop). On attend qu’elle paye pour sa méchanceté et ses manœuvres irresponsables… et on n’est pas mécontent quand ça semble enfin se produire – car George R.R. Martin, là encore, sait jouer des sentiments exacerbés du lecteur, lui faire aimer à la folie certains personnages et en haïr d’autres…

 

Jaime est probablement mieux dessiné que Cersei. Décidément, ce personnage, qu’on n’a tout d’abord connu que via des on-dits, s’avère joliment complexe, quelque part entre son frère et sa sœur. Torturé physiquement et mentalement, il essaye de faire au mieux dans un environnement qui ne lui est guère favorable – que ce soit auprès du roi ou plutôt de sa sœur, ou sur le champ de bataille.

 

Le troisième axe essentiel du récit est bien différent : il s’agit de la vaine quête dans laquelle s’est lancée Brienne de Tarth, désireuse de remplir la mission que lui avait jadis confiée la défunte (…) Catelyn Stark, et ceci avec la bénédiction déroutante de Jaime Lannister : elle entend donc remettre la main sur Sansa Stark pour la protéger des Lions – ou peut-être sur Arya Stark, sinon, et pour les mêmes raisons. L’absurdité de la quête de Brienne, du moins de la manière dont elle s’y prend, m’a vaguement déplu au départ, mais devient finalement propice à de jolies scènes – notamment une dans un monastère étrange, et peu après dans une auberge d’orphelins…

 

Mais les filles Stark, on les voit par ailleurs – à ceci près qu’elles ne portent plus ce nom, jusque dans les entêtes de chapitres. Sansa s’avère nettement moins stupide qu’avant – elle apprend au près d’un bon maître, le sournois Littlefinger –, mais Arya reste plus intéressante, sa débrouillardise comme sa curiosité jouant en sa faveur.

 

Mentionnons enfin le voyage de Samwell Tarly vers la Citadelle, où il est censé devenir maester… L’exotisme, ici, n’est pas sans intérêt, mais c’est globalement assez peu palpitant.

 

Je ne sais pas s’il m’est possible de déterminer un thème central. Au-delà des sempiternels complots bien tordus caractéristiques de la série, et qui tendent donc ici à échouer lamentablement, j’en retiens surtout – peut-être à tort mais ainsi qu’avancé plus haut – la religion. Le roman s’ouvre sur le culte étonnant des Îles de Fer, et évoque quelque peu la situation de Braavos, mais on voit surtout par la suite les « sparrows » fanatisés du culte des Sept, répandus dans tout Westeros, qui interviennent régulièrement dans le roman pour infléchir la destinée de tel ou tel personnage – d’une manière fortement inquiétante dans l’ensemble ; disons du moins, et d’aucuns ne tarderont pas à le découvrir, que la foi est une arme à double tranchant…

 

La dispersion et la frustration corrélative ne jouent donc pas en faveur de ce quatrième volet. Mais, malgré tout, et contrairement à ce qu’on m’en avait dit, je l’ai trouvé tout de même très lisible, palpitant, et pas vraiment inférieur aux précédents. Sans doute parce que, même si l’auteur se perd régulièrement dans la complexité d’un monde à la hauteur du réel, il reste un conteur habile, qui sait accrocher son lecteur et lui donner envie de poursuivre jusqu’au bout – ce qui n’a rien d’évident avec une ampleur pareille. J’aime toujours ses personnages – le bémol concernant Cersei est somme toute très léger –, et plus encore ses dialogues, remarquablement bien ficelés. Il parvient ainsi à rapporter des scènes remarquables, d’une belle ambiance, qui maintiennent l’intérêt sur la distance. Quand bien même on tendrait de plus en plus à croire qu’on ne va nulle part – mais si la destination reste floue, le voyage reste beau…

 

Je n’ai donc pas envie de me montrer si sévère que cela pour ce roman, que j’ai bien aimé malgré tout ; on verra bien si ma frustration passera avec A Dance with Dragons (Tyrion ! Daenerys !), que je vais lire d’ici quelque temps. Quant à la suite, si jamais il doit bel et bien y en avoir une un jour… on verra.

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Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

Publié le par Nébal

Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

HENRY (Léo), Philip K. Dick Goes to Hollywood, Chambéry, ActuSF, coll. Les 3 Souhaits, [2014] 2015, 123 p.

 

Avant d’entamer ce compte rendu, je me dois de dire une chose : Léo Henry est un ami. Je ne crois pas que ça vienne perturber tant que ça mon appréciation de ce qu’il écrit, mais ce n’est pas exclu : après tout, je suis persuadé que le monsieur est un des tous meilleurs nouvellistes français dans le domaine de la SF (je ne vois guère que Sylvie Lainé pour lui disputer le sommet de la pyramide, dans un genre très différent ; à une époque, j’aurais peut-être dit Thomas Day, aussi…). Je n’ai aucunement l’intention de faire dans le copinage, et mon admiration est on ne peut plus sincère – mais ça va mieux en le disant, peut-être.

 

(Note par ailleurs : j’ai du coup beaucoup de mal à lire les livres écrits par des camarades, étant un peu sceptique quant à la possibilité de livrer des comptes rendus « objectifs » – si tant est que cela veuille dire quelque chose. Ce qui vaut d’ailleurs entre autres pour Léo Henry : je n’ai du coup pas encore lu Le Diable est au piano et Le Casse du continuum, ou encore la réédition des Cahiers du labyrinthe en « redux » ; faudra, quand même…)

 

Philip K. Dick Goes to Hollywood est un tout petit bouquin (le recueil en lui-même fait une centaine de pages, le reste c’est du bonus), diffusé d’une manière un peu particulière : en effet, il « ne peut être vendu », mais est offert pour l’achat de deux livres aux éditions ActuSF (qui ont bien changé avec les années, l’abécédaire promotionnel qui clot le volume en témoigne…). Ce que je trouve un peu regrettable, quand même. Mais bon…

 

La quatrième de couverture évoque des « univers uchroniques » pour caractériser ce recueil. Mais c’est une approche de l’uchronie assez particulière, sans doute – qui s’attache non pas tant à des événements qu’à des personnalités ; aussi les changements par rapport à notre trame historique peuvent-ils être de plus ou moins grande ampleur. Cinq nouvelles figurent au sommaire, mais je ne doute pas que d’autres auraient pu l’intégrer dans cette perspective (ainsi, récemment, la chouette nouvelle centrée sur Erckmann-Chatrian figurant dans l’anthologie Faites demi-tour dès que possible). D'ailleurs, le roman Rouge gueule de bois...

 

Cela dit, je ne suis pas tout à fait sûr de bien voir où se situe exactement l’uchronie dans « Fe6 !! ou La Transfiguration de Bobby J. Fischer », brillante nouvelle que j’avais déjà lue et adorée dans l’anthologie des Utopiales 2014 – j’ai l’impression que cet excellent texte, superbement conçu et écrit, en s’appuyant sur l’incroyable biographie du célèbre champion d’échecs américain – tellement folle que, selon le bon vieux cliché, la réalité, une fois n’est pas coutume (mais presque), dépasse la fiction –, relève peut-être surtout de l’interrogation du procédé et de ses limites, en envisageant au détour d’un paragraphe la simple (ou moins simple) possibilité que les choses se soient déroulées différemment… Mais je passe peut-être à côté. Cela dit, la référence dickienne du titre n’a sans doute rien d’innocent, et l’auteur qui est vivant quand nous sommes morts revient à plusieurs reprises dans ce petit recueil.

 

Ce qui m’amène cependant à noter un point qui me semble important. Ces nouvelles, en se fondant sur des personnalités plus ou moins issues de la culture pop (ou moins pop, certes), font appel justement à la culture du lecteur – et à sa curiosité ; celui-ci se réjouira sans doute d’autant plus quand il saisira telle ou telle référence… mais court aussi le risque d’être un brin largué, et de passer à côté de l’essentiel, pour les nouvelles qui traitent de personnalités et de sujets qu’il connaît mal, sinon pas du tout. J’avais rencontré ce problème avec la nouvelle mentionnée plus haut concernant Erckmann-Chatrian, ce qui ne m’avait pas empêché de l’apprécier (et du coup de me tordre un peu la cervelle en m’interrogeant sur les choses qui m’échappaient visiblement) ; à vrai dire, cela vaut peut-être ici aussi pour « Fe6 !! », donc : je connaissais certes un peu le personnage de Bobby Fischer, tant pour sa gloire aux échecs que pour son excentricité polémique, mais certainement pas assez pour appréhender au mieux le texte…

 

Et il est une très brève nouvelle, ici (pas pop, pour le coup), qui m’a complètement laissé en rade. « Les Règles de la Nuit » (un texte issu de l’expérience chelou-ambitieuse « Nouvelles par e-mail ») s’intéresse à Jean Vigo et Dziga Vertov. Je ne peux qu’avouer mon inculture en la matière : pour moi, hélas, ce ne sont là que des noms ; qui m’intriguent, certes, voir m’attirent (cela fait longtemps que je me dis qu’il faudrait que je voie L’Homme à la caméra, par exemple), mais que je ne connais pas. Dès lors, je peux bien deviner dans la nouvelle de Léo Henry l’évocation amère de la possibilité d’un autre cinéma (ce thème de la possibilité que je crois retrouver dans « Fe6 !! », donc), mais ne suis pas en mesure d’apprécier le texte en lui-même.

 

Heureusement, la question ne se pose pas – ou du moins pas en ces termes – pour les trois autres nouvelles. La fort chouette dernière – à nouveau une courte « Nouvelle par e-mail » – s’intitule « No se puede vivir sin amar »… et je ne peux pas en dire beaucoup plus, dans la mesure où le texte repose en partie sur l’identification du personnage au cœur du récit ; celle-ci a lieu assez vite, sans doute, mais mieux vaut que je me taise, au cas où… Je me contenterai de dire que cette nouvelle se distingue des précédentes en ce que le personnage central est issu d’une œuvre de fiction, et non un « vrai » personnage de notre monde. On y retrouve là aussi une certaine amertume…

 

Et c’est sans doute un point essentiel : le jeu uchronique, a fortiori quand il est aussi chargé de références historiques et culturelles, et des clins d’œil qui vont avec, pourrait donner – et c’est souvent le cas ces derniers temps, j’ai l’impression (a fortiori dans la mouvance steampunk) – une impression d’exercice ludique amusant, pas forcément très « sérieux » (horreur glauque !), mais Léo Henry rappelle utilement dans plusieurs des textes de ce bref recueil que le « sérieux », pouvant par exemple s’exprimer par des regrets ou des désirs avortés, a parfaitement sa place dans le genre ; une chose, sans doute, que l’on peut distinguer dans bien des classiques… comme par exemple Le Maître du haut-château de Philip K. Dick – eh oui, encore lui.

 

C’est donc bien le moment de se pencher sur la première nouvelle du recueil, « Philip Goes to Hollywood. Correspondance inédite (1980-1991) ». Et, paradoxalement si ça se trouve, c’est pourtant cette nouvelle, peut-être, qui s’affiche comme étant la plus ludique. Les points de divergence sont multiples – ou disons qu’on peut au moins en distinguer deux fondamentaux : tout d’abord, la réalisation de Blade Runner est ici confiée, non pas à Ridley Scott, mais à un petit jeune plein d’avenir, un certain David Lynch… Ensuite, Dick ne meurt pas en 1982. La correspondance, dans cette nouvelle, est à sens unique : nous n’avons que les lettres adressées par Dick à Lynch (puis d’autres…), pas les réponses. Mais on y retrouve bien des éléments provenant tant de la biographie de Dick et de sa personnalité (forcément parano, etc.) que de son œuvre, dès lors parasitée par l’agent Dale Cooper ou une étrange boîte bleue… entre autres. La nouvelle est très amusante ; toutefois, je la trouve un cran inférieure à mes préférées dans ce recueil ; c’est une bonne blague, certes, et c’est bien entendu malin, mais ça ne renverse pas – ou en tout cas ça ne m’a pas renversé, moi. Mais ça reste bien.

 

Par contre, « Meet the Beätles ! » est vraiment excellente, au moins du niveau de « Fe6 !! », et peut-être meilleure encore. Il s’agit d’une interview récente de John Lennon (qui n’a pas été assassiné, donc), empruntant pour la forme à la critique rock, avec des éléments renvoyant à Please Kill Me. Le point de départ est particulièrement loufoque : Paul McCartney est bien mort en 1967, et il a fallu le remplacer ; les autres Beatles ont ainsi accueilli un jeune bassiste très charismatique et musicalement assez radical, qui se fera bientôt connaître sous le nom de Lemmy Kilmister… Celui-ci n’a donc pas joué dans Hawkwind, ni formé Motörhead, mais a imposé sa marque sur la musique des Beatles – devenus Beätles –, qui, bien loin de s’arrêter vers 1970, ont poursuivi leur carrière dans des directions passablement inattendues. La nouvelle fait intervenir bien d’autres personnalités, parfois étonnantes – comme J.G. Ballard, dont la « Trilogie de Béton » est adaptée, d’abord par les Beätles pour Crash !, ensuite par Lennon seul pour L’Île de béton et I.G.H. Léo Henry crée ainsi une passionnante histoire alternative du rock (où, par exemple, le mouvement punk n’a pas eu lieu, même si les Beätles, poussés par Lemmy, se sont lancés dans un side-project appelé Ramones, ce genre de choses). Les personnages sont soignés, et la relation très particulière unissant ou opposant Lennon et Lemmy est remarquable. Enfin, la nouvelle emprunte avec astuce un procédé classique, plus ou moins au cœur du Maître du haut-château : dans cet univers là, un critique rock a écrit un roman imaginant que les choses ne se sont pas passées ainsi ; McCartney n’est pas mort en 1967, Lemmy n’a jamais intégré les Beatles, les Rolling Stones ne se sont pas dissous après Altamont (ce qui n’est pas crédible du tout !), ce genre de choses… Ce n’est peut-être pas tout à fait La Sauterelle pèse lourd, car c’est bien notre monde et notre histoire du rock qui y sont décris, et pas une troisième voie. Mais c’est très bien vu, et ce qui aurait pu se contenter d’être une bonne blague devient un récit vraiment pertinent, aussi inventif que juste, et là encore interrogeant le genre même. Excellent.

 

Et donc un très chouette petit recueil au final : les deux textes les plus longs, « Meet the Beätles ! » et « Fe6 !! », sont clairement au-dessus du lot à mes yeux, et suffisent à rendre le recueil hautement recommandable ; mais comme le reste vaut le coup aussi… Un beau cadeau, donc, que ce petit recueil.

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Nous allons tous très bien, merci, de Daryl Gregory

Publié le par Nébal

Nous allons tous très bien, merci, de Daryl Gregory

GREGORY (Daryl), Nous allons tous très bien, merci, [We Are All Completely Fine], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Philibert-Caillat, entretien avec l’auteur d’Erwann Perchoc, Saint-Mammès, Le Bélial’, [2014] 2015, 193 p.

 

J’ai envie d’aimer ce qu’écrit Daryl Gregory. Ne serait-ce que parce qu’il écrit de l’horreur (enfin, plus ou moins, il jongle pas mal entre les genres, au fond…), et que l’horreur littéraire est actuellement beaucoup trop délaissée à mon goût, pour des raisons que je serais bien en peine d’expliquer. Deux de ses livres ont été publiés récemment par les éditions du Bélial’ (lesquelles, tout slurp mis à part, me paraissent franchement les plus intéressantes de l’imaginaire français à l’heure actuelle, à en voir bon nombre de publications récentes, ainsi que ses très alléchants projets) : L’Éducation de Stony Mayhall, dont je vous avais parlé il y a quelque temps, et le court roman Nous allons tous très bien, merci, dont je vais vous causer aujourd’hui.

 

Cela dit, je n’avais pas été totalement convaincu par le premier de ces romans… Je l’avais trouvé bon, certes, mais j’en suis néanmoins sorti un peu déçu. Et je crois, en fin de compte, que c’est un peu la même chose pour celui-ci…

 

Pourtant, il ne fait pas de doute que l’auteur a du talent, et des idées – ainsi qu’une belle aptitude à projeter son récit dans des directions inattendues, promenant le lecteur avec une aisance remarquable. C’était vrai dans son roman de zombies, c’est toujours vrai dans celui-ci.

 

Mais chaque chose en son temps. Le point de départ de Nous allons tous très bien, merci, est vraiment bon. Il s’agit de mettre en scène une thérapie de groupe – pratique que je sais particulièrement anxiogène, vilaine expérience personnelle… –, et pas n’importe laquelle : le docteur Jan Sayer regroupe en effet cinq victimes, affectées de stress post-traumatique, tout droit sorties de films ou de livres d’horreur. Stan, ainsi, le plus âgé, coincé dans son fauteuil roulant et exhibant volontiers ses perturbants moignons, a survécu a sa capture et sa détention par une famille de cannibales dégénérés, qui sentent bon les films d’horreur américains des années 1970 (on pense en tout premier lieu à La Colline a des yeux et Massacre à la tronçonneuse). Barbara, pour sa part, a subi la folie du Scrimshander, un psychopathe qui sculptait les os de ses victimes – et elle ne manque pas, au-delà de cette particularité, d’évoquer une survivante de slashers, du coup. Harrison, c’est encore autre chose : adolescent, il a survécu à un étrange phénomène qu’on qualifiera de « lovecraftien » sans en savoir beaucoup plus – c’était à Dunnsmouth, hein… Surtout, il est devenu bien malgré lui le héros d’une série de romans jeunesse (Daryl Gregory a d’ailleurs écrit un bouquin centré sur lui, on verra bien si ça sort chez nous un jour), un « investigateur de l’impossible » adolescent… Il en reste deux autres, plus jeunes… et encore plus mystérieux, à certains égards : Martin, difficile à cerner derrière ses étranges lunettes qu’il ne quitte jamais, et Greta – qui se tait (mais a pu à un moment dévoiler une partie de son corps, recouverte intégralement d’inquiétantes scarifications…).

 

Daryl Gregory, via ce petit groupe, s’intéresse donc au sort des victimes de l’horreur, après que le générique de fin a débuté, ou quand on a refermé le livre après la dernière page. Une très bonne idée, vraiment, et qu’il gère assez adroitement – via les récits que font ces patients d’un genre très particulier. Si Stan aime raconter le cauchemar qu’il a vécu (et le montrer, lui dont les stigmates sautent aux yeux), les autres, globalement, se montrent logiquement plus réservés. D’où un aspect important de Nous allons tous très bien, merci : le récit comporte bien des zones d’ombre, et, autant le dire, toutes ne seront pas explicitées à la fin – ce qui me va très bien à l’occasion, et a souvent quelque chose de « réaliste », mais me paraît un peu frustrant ici… malgré ce point de départ qui légitime bien cette approche.

 

En tout cas, ainsi que noté plus haut, l’auteur se montre adroit pour aiguiller son récit sur des rails surprenants. La brièveté et la densité de la chose m’empêchent d’en dire beaucoup plus ici, mais avançons du moins que Nous allons tous très bien, merci ne relève pas seulement de l’horreur mais bien du fantastique (assez « pulp » pour le coup), et qu’il n’y a pas de hasard dans tout cela…

 

On reconnaît bien ici, en tout cas, l’auteur de L’Éducation de Stony Mayhall : les deux livres sont certes très différents, ne serait-ce qu’en volume et dans l’intention, mais ils ont néanmoins un certain nombre de points communs, jouant parfois pour eux, d’autres fois contre… Ainsi, l’intelligence des deux livres ne saurait faire de doute ; ils sont bien vus à tous les niveaux, et il est très appréciable qu’ils se montrent aussi surprenants jusque dans leur part d’hommage, laquelle est très pertinente, au-delà d’une simple compilation de clins d’œil : en tordant les clichés, Daryl Gregory interroge le genre de la meilleure façon. Ainsi se conclut le roman : « Nous ne nous sentons chez nous que lorsque nous avons un peu peur. » Il n’y a là non plus pas de hasard (même si l’on peut bien parler d’une certaine logique un peu tordue) : le lecteur amateur d’horreur se trouve ainsi questionné dans sa passion vaguement masochiste et en tout cas « pas normale ». Il est à vrai dire lui-même participant de la thérapie…

 

Impression renforcée, d’ailleurs, par un procédé stylistique qui saute à la gueule et se montre assez déconcertant : chaque chapitre du roman s’ouvre sur un « nous » flottant, dont on ne sait trop qui il inclut au juste, et qui laisse progressivement la place, dans une certaine confusion, au point de vue à la troisième personne, d’abord d’un seul des intervenants, puis de plusieurs, à mesure que le groupe apprend à se connaître et devient lui-même une « forme » à part entière.

 

C’est plus ou moins convaincant, ceci dit… Une fois de plus, j’ai trouvé le style de l’auteur… pas terrible, disons. Instinctivement, j’aurais envie de dire que tout cela est « mal écrit », ce qui est toujours un peu brutal, et je ne saurais trop dire exactement en quoi ça ne passe pas à mes yeux (sauf pour l’humour éventuel, qui ne marche tout simplement pas)… Pourtant, il y a une réflexion derrière l’écriture (le truc du « nous » en témoigne), mais le résultat n’est pas forcément très pertinent, je trouve.

 

Nous allons tous très bien, merci, n’est de toute façon pas exempt de défauts, loin de là : au-delà des (peut-être trop nombreuses à mon goût) zones d’ombre évoquées plus haut et de cette plume au mieux quelconque, on peut trouver certains personnages un peu faibles, peut-être car trop archétypaux, même si cette approche peut se comprendre dans ce contexte (Barbara, surtout, et dans une moindre mesure Greta, restent à mon sens les meilleurs, car les plus subtils, les moins unilatéraux). Par ailleurs, la voie dans laquelle s’engage le récit est plus ou moins satisfaisante : pour ma part, je l’ai trouvée un peu trop « pulp », donc, pas vraiment à la hauteur de ce superbe point de départ (même si elle fournit l’occasion d’autres mises en abyme)…

 

Et donc, au final, j’ai un peu le même sentiment que pour L’Éducation de Stony Mayhall : c’est bien, oui, mais ce n’est pas si bien que ça. J’ai apprécié ma lecture, mais en sors néanmoins un brin déçu – séduit par bien des aspects, mais un peu perplexe devant quelques autres. Je reste curieux, cela dit – et il y a bien des portes ouvertes qui pourront être utilisées ultérieurement, d’une manière ou d’une autre – Daryl Gregory n’exclut rien à cet égard.

 

(Il y a d’ailleurs un projet d’adaptation en série télé de Nous allons tous très bien, merci – qui devrait fortement extrapoler, vu la brièveté du matériau d’origine ; on notera inévitablement que c’était Wes Craven qui devait s’en charger, et réaliser notamment le pilote – oups… Mais le projet était semble-t-il assez avancé et devrait se poursuivre malgré la mort du papa de Freddy. On verra bien…)

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Le Messie de Dune, de Frank Herbert

Publié le par Nébal

Le Messie de Dune, de Frank Herbert

HERBERT (Frank), Le Messie de Dune, [Dune Messiah], traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1965, 1969-1970, 1972] 1980, 315 p.

 

Deuxième volet du monumental « cycle de Dune » de Frank Herbert, Le Messie de Dune tranche par sa brièveté (d’autant que vous pouvez oublier en gros les cinquantes dernières pages, qui se contentent de reprendre les appendices de Dune – peut-être le « Lexique de l’Imperium » est-il vaguement mis à jour, mais je n’en suis même pas sûr). Il tranche aussi, mais par rapport au célèbre tome inaugural seulement, en ce qu’il tend progressivement à mettre de côté la coloration « pop » qui m’avait un peu surpris à la relecture. Nous ne sommes cette fois plus en présence d’un roman d’aventure – et, avec ce volume, le cycle semble évoluer vers l’image globale dont je me souvenais, quelque part entre philosophie et mystique (éventuellement à dix balles, comme de juste). Ce qui peut passer ou casser… Néanmoins, on aurait sans doute tort, à se fonder sur cette brièveté relative et sur cette image de « pont » entre deux moments du cycle, de considérer Le Messie de Dune comme un ouvrage mineur : il a pleinement sa raison d’être, et, s’il est loin d’être parfait, il n’en contient pas moins de beaux moments et de belles idées.

 

L’action se situe douze ans après la fin de Dune. Et ces douze années ont été bien remplies : le Jihad des Fremen, au nom de Muad’Dib, a ravagé l’univers connu, les mondes tombant l’un après l’autre sous le joug des combattants fanatisés. Ce qui est bien loin de réjouir le fils divin du duc Leto : horrifié par les massacres, Paul en vient à se comparer à Gengis Khan ou Hitler, en relevant même combien ces « empereurs » du temps jadis étaient des petits joueurs par rapport à lui… Et l’Imperium est radicalement chamboulé : c’est bien Paul Atréides qui est désormais l’Empereur, Shaddam IV étant relégué sur Salusa Secundus où il fait mumuse avec une unique légion de Sardaukar. Les contre-pouvoirs traditionnels voient leurs prérogatives diminuer de jour en jour, et s’inquiètent grandement de la tournure des événements ; conséquence logique, dès lors : ils complotent.

 

Le Bene Gesserit est bien sûr de la partie, incarné surtout par la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam (celle de l’épreuve du gom jabbar dans Dune), mais assisté également au cœur du pouvoir par celle que l’on continue, malgré son statut d’épouse impériale, de qualifier de « princesse » Irulan : celle-ci a beau avoir rédigé d’impressionnantes œuvres consacrées à son divin époux, fournissant les exergues des chapitres de Dune, elle n’en est pas moins une épouse délaissée et frustrée… La Guilde des Navigateurs joue également un rôle dans cette affaire (je note que c’est la première fois, sauf erreur, que l’on voit un navigateur dans sa cuve, image très marquante dans les premières scènes du Dune de David Lynch, mais qui ne figurait pas dans le premier roman), même si son ambassadeur, Edric, n’est pas forcément très futé… Le vrai danger réside sans doute ailleurs, dans une faction qui n’avait été qu’à peine esquissée jusqu’alors, mais qui occupe désormais le devant de la scène (enfin, façon de parler, ils tirent les ficelles dans l’ombre et se dissimulent aisément…), à savoir le Bene Tleilax, avec notamment le rusé Danseur-Visage Scytale. Mais le plus inquiétant est probablement que des Fremen se mettent à comploter eux aussi…

 

Paul n’ignore rien de tout cela. Et pas davantage sa sœur, sainte Alia du Couteau, l’abomination (aussi agaçante que fascinante), ou encore ses plus fidèles serviteurs et amis tel Stilgar. La prescience de Muad’Dib le confronte en permanence à cette adversité, et lui dresse des esquisses terribles d’un avenir toujours à craindre, y compris et surtout du fait de sa position. Oserait-on dire que le « messie » est dépressif ? On le pourrait probablement. C’est qu’il est difficile d’être un dieu, comme disaient les autres… Écœuré par les atrocités commises en son nom et par le culte que lui vouent les innombrables pélerins qui se rendent sur Arrakis, assailli en permanence de visions tragiques, à petite ou grande échelle, Paul sombre dans le fatalisme – maladie du prescient –, voire l’apathie. En bon messie, il attend sa Passion… qui ne tardera guère et pourrait bien s’avérer sordide.

 

Sans doute est-ce pour cela qu’il entretient un jeu dangereux avec le « cadeau » que lui fait la Guilde, et qui a été conçu par le Bene Tleilax : Hayt, un ghola, c’est-à-dire le clone d’un cadavre ; mais pas n’importe lequel : celui de Duncan Idaho, le grand soldat des Atréides, qui était mort en protégeant la fuite de Paul et de sa mère, Jessica, dans les sables d’Arrakis… Devenu au-delà de la tombe un Mentat autant qu’un philosophe zensunni, Hayt, aux perturbants yeux métalliques, ne dissimule en rien qu’il est là pour détruire l’Empereur, qui ferait bien de le rejeter… Mais non. Paul l’accepte à ses côtés, cet être lui aussi torturé, partagé entre son rôle actuel plus ou moins défini et l’image obsédante de ce qu’il est censé avoir été…

 

Mais un autre problème se pose pour Muad’Dib : il lui faut un héritier. Chani, sa concubine fremen, sa sihaya, avait certes enfanté il y a de cela douze ans un petit Leto, mais il fut massacré par les Sardaukar lors de la bataille d’Arakeen, et Irulan l’empoisonne depuis d’un contraceptif ; or Paul refuse de concevoir un héritier avec la « princesse » Bene Gesserit – l’ordre redoute du coup de voir disparaître à jamais sa précieuse œuvre de sélection génétique dans les lignées des Atréides et des Harkonnen…

 

Le thème de l’Élu, central dans le premier roman, avait comme par essence quelque chose d’enthousiasmant, de positif ; la victoire inéluctable de Paul sur ses répugnants adversaires, non seulement allait de soi, mais pouvait donner une impression de justice cosmique – si tant est que cela veuille dire quelque chose. Mais, si la fin de Dune était une fête, Le Messie de Dune est la gueule de bois du lendemain, et c’est sans doute cela qui le rend intéressant. Le charisme indéniable de Muad’Dib, et son immense intelligence, ne changent rien à l’essentiel : ce « dieu », cet empereur-mentat, est au fond un homme qui doute, livré en permanence au remords pour les conséquences les plus terribles de ses actions, conscient de ce qu’il est et de ce qu’il a fait à un point insoutenable. La victoire du jihad, bien loin de réjouir, laisse un goût amer en bouche, et remue l’estomac. Frank Herbert, dans ce bref roman, délaisse la figure épique (et pénible en ce qui me concerne) du héros vengeur armé de son bon droit ; vient en guise de remplacement un nouveau Paul-Muad’Dib, figure tragique qui emprunte énormément à Œdipe (la référence est claire dans les derniers chapitres, les plus touchants). Et au travers de cette référence, c’est bien sûr le destin qui est questionné ; le Kwisatz Haderach a beau être en plusieurs endroits à la fois, il n’a guère de prise sur son avenir et l’avenir de l’univers autour de lui, ce que ses visions – tour à tour horribles de précision et d’autant plus inquiétantes qu’elles laissent quelques rares pans dans l’ombre – ne cessent de lui rappeler de manière frontale : le messie, l’homme fait dieu, est un pantin cosmique.

 

Mais il faut aussi envisager Hayt/Idaho dans cette perspective. Celui qui fut un homme est devenu un instrument politique, et son conditionnement semble impliquer un destin inéluctable. Mais, dans son cas, il n’y a au fond rien de certain ; la prescience trébuche sur des obstacles incompréhensibles, et, face à la cruauté de l’implacable, ressurgit peut-être en lui – le monstre, le cadavre – un élément humain, si humain, en tant que tel inaccessible au dieu Muad’Dib : le libre arbitre.

 

Et Frank Herbert joue fort bien de ces thèmes. Je parlais plus haut de « mystique (éventuellement à dix balles, comme de juste) », mais cela traduit surtout un blocage personnel général, et pas forcément si adapté que ça au Messie de Dune en tant que tel. Disons que, là, je ferais une distinction entre fond et forme : les aphorismes et autres sentences obscures façon pseudo-kôan caractéristiques du thème ne manquent pas, et me font parfois soupirer ; mais il y a heureusement quelque chose derrière – quelque chose de profond et juste –, ce qui est loin d’être toujours le cas, chez les auteurs amateurs de mystique chelou…

 

En définitive, Le Messie de Dune est donc un roman étonnamment riche eu égard à sa brièveté, et le plus souvent pertinent. Construit autour de la figure tragique de Paul-Muad’Dib, il en révèle paradoxalement, au prétexte de la divinité, une profonde humanité, qui le rend tellement plus intéressant… Pas si anecdotique que cela, donc – et en définitive émouvant, ce qui n’était pas gagné d’avance.

 

Ainsi s’achève, dans un sens, le « premier » cycle, consacré à Paul. Les deux tomes suivants, Les Enfants de Dune et L’Empereur-Dieu de Dune, constituent un autre « moment », et de même après pour Les Hérétiques de Dune et La Maison des mères. Petite pause pour le principe, et je m’y remets.

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Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal

Publié le par Nébal

Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal

KERANGAL (Maylis de), Réparer les vivants, Paris, Gallimard, coll. Folio, [2014] 2015, 298 p.

 

Cela faisait tout de même un moment que je n’avais pas lu de vrai litté… broumf, de littérature dite « générale ». Emporté dans les cycles d’imaginaire, je n’ai guère trouvé de temps récemment à consacrer à la « blanche ». Et c’est dommage, sans doute, mais cela s’explique en bonne partie par ce dont je dispose dans mon ermitage… Je végète en ce moment dans un désert culturel. Pas de librairie, ici, on se procure des livres – si l’on ose – au supermarché (ou sur Internet, certes, mais le réflexe n’est pas le même) ; et il n’y a vraiment pas grand-chose en la matière à l’Intermarché local. Forcément, la « littérature générale », ici, c’est d’abord et avant tout Musso-Lévy-etc. En fouinant, cependant, on peut éventuellement tomber sur quelque chose de plus intéressant, mais sans vraie garantie, c’est rien de le dire…

 

Mais il y avait bel et bien, au milieu des horreurs, ce récent roman de Maylis de Kerangal. Le bandeau affichant fièrement ses « dix prix littéraires » n’y est sans doute pas pour rien. Et, si je n’accorde pas une grande importance à ce genre de prix le plus souvent, je ne peux que me féliciter d’un tel succès critique, puisqu’il m’a permis, lui seul, de mettre la main sur ce livre.

 

J’avais (forcément) déjà entendu parler de ce roman – et en bien. Cela faisait un moment que je souhaitais découvrir cet auteur estimé, même si je ne pensais pas commencer par ce Réparer les vivants : j’avais noté dans un coin de ma tête Naissance d’un pont, beau projet, beau concept… mais ça viendra donc plus tard. On fait avec ce qu’on a : Réparer les vivants, donc.

 

Là encore, le roman repose (en partie ou en apparence, comme vous voudrez) sur un concept, une forme de « contrainte » narrative légitimant le récit. On peut craindre, parfois, que ce procédé tienne de l’artifice au pire sens du terme, et manque d’âme… Mais Maylis de Kerangal est sans doute trop intelligente et compétente pour sombrer dans ce travers. En travaillant sa contrainte, elle parvient, avec Réparer les vivants, à raconter une véritable histoire, à construire un authentique roman ; loin de l’exercice un peu gratuit, son texte touche et remue – avec un sujet au diapason, certes, mais le miracle est là : l’émotion ne relève ici jamais du presse-bouton, aussi étonnant que cela puisse paraître.

 

Réparer les vivants tient en l’espace d’une journée : on commence à 5h50 un matin, on achève à 5h50 le lendemain. Entre-temps, on suivra le destin d’un cœur, vibrant tout d’abord de passion juvénile, puis continuant à battre quand le cerveau s’éteint, avant d’être retiré, transféré, transplanté, porteur d’une vie à laquelle on ne croyait plus. La portée symbolique est là, essentielle sans doute, même si la quatrième de couverture en fait probablement un peu trop…

 

Simon Limbres, donc. Dix-neuf ans, passionné de surf. Du côté du Havre. Il part en camion avec ses potes, au petit matin, défier les vagues quand elles sont parfaites. Quelques moments de joie, renforcée sans doute par la maîtrise des éléments, à même de générer un sentiment d’immortalité. Mais, à vrai dire, on peut se demander si Simon, dix-neuf ans, conserve ne serait-ce qu’une petite place au fond de son cœur pour envisager l’éventualité de la mort. Dix-neuf ans… Peut-être, cependant ; comment savoir ? Mais sur le chemin du retour, de toute façon, c’est l’accident : Simon, pas attaché à la différence de ses camarades, est propulsé contre le pare-brise, s’écrase la tête la première contre un poteau.

 

On le transfère à l’hôpital, et il n’y a bientôt plus aucun doute le concernant : si son cœur bat, son cerveau, lui, se précipite vers l’extinction. Or, depuis quelques décennies, la définition médicale de la mort a changé : le cœur a beau battre, Simon est donc cliniquement mort ; les dégâts sont irréversibles, on ne le sauvera pas. La fin est là, terrible, insurmontable.

 

Commence alors véritablement le ballet qui est au cœur (…) de Réparer les vivants. On tourne autour de Simon. Le personnel de santé, d’une part, mais sa famille, de l’autre : Marianne, sa mère, la première à arriver sur place, puis son père Sean ; hors-champ, on entraperçoit sa petite sœur, et surtout sa copine, Juliette… Autant de scènes insoutenables, suscitant une douleur intense – elle devrait être insaisissable, ou se muer nécessairement en un pénible pathos dégoulinant d’effets de manche… Mais non : Maylis de Kerangal parvient à l’exprimer au mieux, au plus juste ; elle attrape le lecteur et lui tord le ventre, à la mesure de ce que ressentent bel et bien ces figures entourant Simon. L’émotion est puissante, justement parce que ces personnages entrevus sont d’une humanité parfaite ; car l’auteur prend soin de les narrer eux aussi : quelques paragraphes lui suffisent, pour infuser dans ces hommes et ces femmes une terrible authenticité. Cela vaut pour la famille, certes, mais aussi pour les soignants, qui sont bien plus que des silhouettes en blanc…

 

Puis viendra le moment d’envisager la transplantation. On laisse entendre à la famille effondrée que Simon contient dans son corps à la dérive de quoi faire vivre d’autres que lui. Une douleur supplémentaire en résulte, confinant un temps à la révolte – tout ceci est si difficile à accepter… Comment débattre d’éthique dans une situation pareille ? Mais oui. Dès lors, il faudra faire vite, très vite, trouver les receveurs, répartir les organes, opérer pour enlever, puis transférer… Le roman se mue alors en un combat contre la montre, mais sans jamais négliger pour autant l’humanité essentielle de tous les intervenants.

 

On sent la documentation, on voit le travail derrière. Mais si la technique est essentielle, elle ne relève jamais d’une vulgaire froideur détachée de tout sentiment. Au-delà des symboles, la perspective est sans doute ici plutôt matérialiste, mais celui-ci n’exclut en rien l’émotion, contrairement à ce que certains clichés pseudo-philosophiques pourraient laisser croire.

 

C’est sans doute là qu’intervient la plume. Elle est à n’en pas douter brillante – peut-être même un peu « trop » à l’occasion, si tant est que cela veuille dire quelque chose : la perfection formelle confine parfois à l’épate. Mais oui, c’est un style fort, saisissant, générateur de pure beauté, habile à susciter puis accompagner les sentiments les plus intenses. La quête au centre de Réparer les vivants, qui a parfois des accents d’épopée (la quatrième de couverture parle de « chanson de geste », ce qui me paraît pour une fois plutôt approprié, bizarrement), tient en partie du poème en prose. La finesse des tableaux et situations est impressionnante ; et, là encore, l’alliance inattendue d’un fond que l’on pourrait croire sordide à une forme que l’on pourrait craindre démonstrative s’avère en définitive d’une parfaite justesse, qui remue, bouleverse, convainc.

 

Réparer les vivants est donc bel et bien un superbe roman, douloureux mais juste, éprouvant mais nécessaire. Une lecture puissante, qui sublime la vie en littérature, puis accomplit la littérature en vie ; une transplantation aussi délicate qu’essentielle.

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Dune, de Frank Herbert

Publié le par Nébal

Dune, de Frank Herbert
Dune, de Frank Herbert

HERBERT (Frank), Dune, [Dune], traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1965, 1969-1970, 1972] 1980, 2 vol., 348 et II + 409 p.

 

Dune, le plus célèbre roman de Frank Herbert, est un monument de la science-fiction – je ne vous apprends rien. Titre emblématique de la collection « Ailleurs & Demain », il figure sans doute parmi les plus importants best sellers du genre, même si on a pu parler peut-être plus justement de long seller à son sujet. Son succès populaire, en attendant, ne se dément pas (et il en va probablement de même de son succès critique). Bien secondé par le film – pourtant décrié – de David Lynch (à défaut de celui, mythique, de Jodorowsky, qui continue de faire fantasmer), ou encore par des produits dérivés tels que des jeux vidéos qui ont beaucoup compté en leur temps (le bizarroïde Dune de Cryo me fascinait, mais celui que l’on a du coup baptisé Dune II était probablement plus important encore, en précurseur des jeux de stratégie en temps réel), Dune a imposé une imagerie qu’il est impossible d’ignorer. Au fond, que vous ayez lu le roman originel ou pas, vous connaissez tous Dune – et on peut du coup se demander ce que je fous là, à raconter mon retour de relecture…

 

Mais oui, voilà : relecture. Celle-ci s’imposait. En effet, si c’est Le Seigneur des Anneaux qui m’a introduit dans le monde des littératures de l’imaginaire, c’est bien le « cycle de Dune » (et pas seulement le roman fondateur) qui a constitué mon premier contact avec la science-fiction contemporaine (j’avais lu auparavant un peu de Jules Verne, forcément, mais aussi quelques starwarseries et startrekeries « jeunesse », qui me paraissaient déjà à l’époque si peu satisfaisantes qu’elles ont sans doute joué un rôle de déclencheur, en m’incitant à essayer de la « vraie » science-fiction – la célébrité de Dune et l’existence du film ont alors indéniablement influencé mon choix). En tant que tel, j’en garde un souvenir émerveillé. Mais il y avait néanmoins un problème : j’avais lu tout ça bien trop tôt… Je devais en effet avoir onze ou douze ans, quelque chose comme ça (oui, c’était il y a une vingtaine d’années, bordel, OLD !), et, si j’ai alors lu le cycle entier (je parle bien entendu uniquement des romans de Frank Herbert, hein), je me rendais pourtant bien compte que je passais largement à côté du truc – qui m’avait laissé au bout d’un moment l’image d’un machin « compliqué », très « philo », et qui causait beaucoup de sexe (autant de choses que je comprenais alors encore moins que maintenant, c’est dire). Du coup, l’envie de relire ces romans avec un esprit un peu plus formé, et un bagage un peu plus conséquent, me titillait régulièrement… Ma situation actuelle d’ermite dans le désert (culturel, au moins) m’en a fourni l’occasion, et la perspective de maîtriser le jeu de rôle Imperium pour des Duniens fanatiques a achevé de me convaincre qu’il était bien temps de m’y remettre.

 

Et donc Dune. Un roman relativement épais, même si on a lu bien pire ; il y a à vrai dire de quoi se demander pourquoi il avait été alors édité en deux tomes (découpés un peu bizarrement, qui plus est)… Il n’est probablement pas utile que je vous en résume l’histoire, vous la connaissez (même s’il y a parfois des divergences entre le roman originel et ses déclinaisons, quelles qu’elles soient – j’ai ainsi été très surpris de constater, comme le laissait entendre un supplément d’Imperium, que les « modules étranges », très importants dans le film de Lynch, ne figuraient pas dans le roman de Frank Herbert…). En fait, via l’imagerie qui en a découlé, j’avais gardé un assez bon souvenir de l’histoire de Dune, de toute façon…

 

La vraie surprise fut ailleurs, et concerna notamment la forme. Ainsi que dit plus haut, je gardais un souvenir global du cycle comme étant très « compliqué » et très « philo ». C’est peut-être vrai des tomes ultérieurs – on verra –, mais Dune ne m’a bizarrement pas fait cet effet. Du tout. J’ai découvert, ou redécouvert, que le roman fondateur était en fait très « aventure pop », pour ne pas dire « série B » (on en a causé ainsi avec des camarades sur Facebook). Bien évidemment, quand j’emploie ces termes, et malgré leur connotation éventuelle, je n’entends pas dénigrer Dune en me fondant sur un supposé caractère de « divertissement » qui l’empêcherait pour cette seule raison d’être un « vraiment bon bouquin », allons bon. D’autant que c’est bel et bien un excellent divertissement, et on peut bien dire « série A » pour le coup, bénéficiant notamment d’un univers remarquable, baroque et foisonnant, et qui contient en germe bien des éléments fascinants susceptibles d’approfondissements dans les tomes ultérieurs (vague impression, comme ça – mais qui sera peut-être démentie par mes relectures prochaines, on verra –, que Dune importe autant pour ce qu’il contient en lui-même que pour son potentiel encore à réaliser).

 

Mais oui, Dune me fait donc l’effet d’un roman d’aventure, et je n’en avais pas gardé du tout cette impression. Du coup, la relecture m’a parfois laissé un peu perplexe à cet égard. Et j’avoue que les premiers chapitres m’ont même fait craindre le pire : le tout premier, avec la Révérende Mère et son Gom Jabbar, a quelque chose de passablement kitsch, et on est pas loin de la frontière ténue qui sépare le sublime du ridicule (mais j’ai l’habitude avec Lovecraft…). Et que dire alors des chapitres faisant intervenir les Harkonnen ? Pour le coup, ceux-ci sont vraiment des méchants trop caricaturaux : le baron Vladimir (un sodomite, tout est dit), le na-baron Feyd-Rautha (qui n’est pas pour autant Sting en train de grincer des dents…) et le Mentat « déviant » Piter de Vries font figure de salauds unilatéraux, sadiques et décadents, et le trait est tellement appuyé qu’il en devient grotesque…

 

Sur un autre plan, j’avoue avoir été un peu décontenancé par l’alternance systématique des points de vue, d’un bref paragraphe à l’autre, mais c’est secondaire, sans doute ; de même que le caractère très « utilitaire », « fonctionnel », d’une plume qui ne cherche pas à briller par elle-même (encore que dans certains passages « mystiques », il y ait un peu de ça, avec plus ou moins de réussite ; mais sous cet angle, il me paraît y avoir comme un fossé entre la première partie et les suivantes).

 

Bon, j’ai quand même continué ma lecture. Et j’y ai retrouvé bien des choses que j’appréciais, autant d’éléments permettant à Dune de se poser, bel et bien, en modèle d’une certaine science-fiction largement au-dessus du lot (même si je m’interroge un peu, je l’avoue, sur son statut de « chef-d’œuvre impérissable » à proprement parler). Car Dune est bel et bien un très bon roman. Mais j’aurais presque envie de dire qu’il l’est en dépit d’une trame pas forcément plus intéressante que ça – à mes yeux en tout cas. Si la dimension politique essentielle dans la première partie et la dimension ethnologique de la deuxième (quand Paul et sa mère Jessica rejoignent les Fremen) sont brillamment conçues et narrées, indéniablement, c’est pourtant au service d’une histoire d’ « Élu » (qu’on l’appelle Kwisatz Haderach ou pas), et ce genre d’histoire, le plus souvent, m’énerve horriblement – les héros supérieurs à tout le monde, pointés du doigt de Dieu, ça tend à me gonfler…

 

Mais c’est peut-être bien là, pourtant, que Frank Herbert se montre incroyablement adroit : pour raconter son histoire d’ « Élu » et la justifier, il appuie sur le sous-texte religieux, mais en passant par des biais fascinants, notamment les magouilles indicibles du Bene Gesserit, tant sur le plan d’une sélection génétique millénaire que sur celui d’un travail de propagande sur le terrain via la Missionaria Protectiva et sa Panoplia Propheticus. Et du coup, on en vient, dans un sens, à le croire… mais d’autant plus, paradoxalement, que cette approche n’est pas exempte d’un certain cynisme (mais qui, éventuellement, se retourne sur lui-même).

 

Et c’est là ce qui est vraiment merveilleux dans Dune : la richesse d’un univers unique en son genre, catalogué SF mais qui à bien des égards rejoint à défaut d’intégrer la fantasy (au moins sur le plan « cosmétique », disons : un monde à la technologie contrariée du fait du Jihad Butlérien, et en même temps le Bouclier Holtzman qui réhabilite l’arme blanche ; un système féodo-seigneurial où l'on suit essentiellement des nobles qui complotent – et leurs serviteurs dévoués... ou traîtres infâmes ; lire « Le Trône de fer » en parallèle a quelque chose d’amusant, mais je m’amuse d’un rien il est vrai –, le poids de la religion notamment via le thème de l’Élu, donc ; les pouvoirs suscités par l'épice inexplicable et impossible à synthétiser, qui relèvent du coup plus ou moins de la « magie » – notamment la prescience et la capacité de « plier l'espace » , mais il y a aussi au-delà les méthodes étranges des « sorcières » du Bene Gesserit…), en passant par une tonne de concepts étranges (avec jargon à la clef, le deuxième tome s’achève sur une vingtaine de pages de lexique), tous plus enthousiasmants les uns que les autres.

 

À mon sens, on aurait ainsi tort, pour une fois, de s’en tenir au récit à proprement parler : on peut certes prendre du plaisir à l’atmosphère de complot politique des premiers chapitres, à l’errance de Paul et Jessica dans le désert, à leur découverte d’une civilisation aussi mystérieuse que fière et passablement martiale chez les Fremen, ce genre de choses… Mais pour moi, à la relecture, ces éléments de récit ont beau être mis au premier plan, ils s’avèrent en définitive bizarrement secondaires. Ce qui compte est ailleurs, dans ce qui sous-tend le récit de façade : le Jihad Butlérien et la Bible Catholique Orange (et plus généralement la religion, qui n’a sans doute que rarement été aussi bien traîtée en science-fiction) ; les navigateurs de la Guilde, plus tout à fait humains, mais peut-être peut-on en dire autant des Mentats et des Bene Gesserit ; l’écologie d’Arrakis (là encore, le thème écologique est vraiment remarquable, notamment en ce qu’il s’associe de manière très fine à l’économie), avec le cycle des vers des sables (prends-toi une grosse baffe de « sense of wonder » avec ces titanesques créatures) et de l’épice, mais aussi la promesse d’un lointain lendemain humide et paradisiaque ; la guerre revue et corrigée, via les assassins et les Boucliers Holtzman…

 

Pour moi, c’est vraiment là qu’est l’intérêt de Dune. Ce qui en fait assurément un grand roman de science-fiction en général, et un modèle de planet opera en particulier. Cette relecture était donc bienvenue ; en ce qu’elle m’amène à relativiser le brillant de ce roman séminal, à l’appréhender un peu plus justement pour ce qu’il est, et pas uniquement pour la légende qu’il a suscitée ; mais aussi en m’ouvrant les portes d’un univers fabuleux, d’une richesse exemplaire, qui le place bien au-dessus du lot. Je vais donc lire prochainement les tomes ultérieurs, que je perçois comme assez différents ; on verra bien vite avec le bref Le Messie de Dune

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Mémoires de sable, d'E. Jouanne & J. Barbéri

Publié le par Nébal

Mémoires de sable, d'E. Jouanne &amp; J. Barbéri

JOUANNE (E.) & BARBÉRI (J.), Mémoires de sable, Postface de Richard Comballot, [s.l.], La Volte, 2015, 390 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 80, pp. 86-87. Elle a été mise en ligne ici.

 

Mais n’hésitez pas à en causer sur cette page.

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