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"KA TA", de Céline Minard

Publié le par Nébal

"KA TA", de Céline Minard

MINARD (Céline), KA TA, emballé par Scomparo, [s.l.], Rivages, 2014, [n.p.]

 

En ce moment, Léo Henry, qui est un gars bien et talentueux, est en résidence à la librairie Charybde, qui est bien et talentueuse, ce qui nous vaut plein de chouettes et instructives soirées parallèles à l’achèvement du premier jet de son gros livre bizarre et alléchant sur Hildegarde de Bingen (oui). Or Léo Henry est un fan de Céline Minard (qui est évidemment bien et talentueuse), et l’a du coup conviée à venir taper la causette en public, la bonne idée que voilà. C’était donc la troisième fois que la dame honorait la librairie de son auguste et fort charismatique présence (la première, c’était pour Bastard Battle, et la deuxième pour Faillir être flingué – avec un certain Nébal qui en avait profité pour rapporter quelques expériences de lectures westerneuses, voyez ici), et ça a donné une excellente rencontre croisée (que vous pourrez entendre ici).

 

Je m’étais juré de sortir de ce guêpier sans acheter le moindre livre (d’autant que j’ai toujours Le Dernier Monde qui prend la poussière dans ma bibliothèque, c’est mal), mais j’ai finalement craqué pour ce KA TA, que j’avais entraperçu sur les étalages de Charybde, mais sans m’y attarder plus que cela, sans doute du fait de la brièveté extrême et de la cherté corrélative de la chose (joliment « emballée » par Scomparo, ceci dit). Mais voilà : lors de ladite rencontre, KA TA a entraîné une passionnante question sur (je schématise) « l’exercice de style » (c’est qu’il s’est trouvé des buses pour critiquer cet aspect chez Céline Minard, du fait notamment de son exploration des genres), ou plutôt la contrainte que l’on s’impose comme paradoxalement génératrice de liberté. Céline Minard a traité de ce thème avec force enthousiasme, et l’échange entre les deux auteurs s’est avéré particulièrement intéressant. Ce qui, déjà, a pas mal aiguillé ma curiosité… Mais quand la dame a en outre lu deux extraits, deux katas de ce KA TA, j’ai craqué. Tsk.

 

Le kata, nous dit la quatrième de couverture, « est un entraînement formel dans lequel un sabreur se défend contre des ennemis imaginaires » (et là, je me rends compte que cette définition est susceptible de bien des interprétations dans le cas présent, peut-être, mais j’extrapole sans doute). KA TA, qui a été composé à l’occasion d’une résidence de Céline Minard à la Villa Kujoyama à Kyoto en 2011, consiste donc à rendre sur le papier cet exercice d’une rigueur et d’une précision intolérables. Il est composé « des douze katas communs aux différentes écoles de sabre japonaises », entourés de deux salut. Et il s’agit bien, sans doute, d’un exercice, dont la perfection est la raison d’être.

 

Au cours de ces tout petits chapitres (?) à la première personne indéfinie, on navigue ainsi – d’autant qu’il s’agit souvent de trajets – dans un Japon qui peut être aussi bien mythique, féodal ou moderne, c’est selon. Mais, toujours, l’ennemi invisible du kata, ce « fantôme », y trouve à s’incarner, sous une forme qui peut être animale ou humaine (ou autre encore, probablement). L’affrontement est dès lors inéluctable.

 

Mais l’art de Céline Minard lui permet de transcender l’horreur du combat, sa brutalité, pour rendre à la perfection la perfection des gestes, dans une chorégraphie d’une extrême précision, au millimètre, qui débouche sur une poésie de la violence sèche, une esthétique du démembrement harmonieux. La chair découpée d’un coup unique et irrémédiable, le sang qui gicle, la peur qui suinte (le temps si bref où elle parvient à s’exprimer), se combinent dans un tableau sur le vif d’une majesté étrange, d’un presque-gore détaché de la pornographie, pour révéler en définitive une beauté qui ne devrait pas être et qui pourtant tétanise le lecteur-spectateur d’une admiration sans faille.

 

Poésie, oui. L’exercice dans la contrainte, inévitablement ou presque, a cette connotation d’esthétique pure, où le geste du sabreur comme la plume de l’auteur auraient tout pour devenir une fin en soi, malgré l’ennemi, malgré le lecteur. Et pourtant, il y a quelque chose d’autre, comme une épiphanie jaillissant du bref chaos du combat : au-delà de la pure rigueur formelle tendant à la perfection, dans une économie de moyens stupéfiante, s’instaure, dans le cadre de l’affrontement comme dans celui de sa mise par écrit figeant la vitesse dans une éternité contemplative, une forme de dialogue, un échange douloureux, fatal, mais un échange néanmoins. D’où les saluts, sans doute.

 

Poésie… Les éventuels habitués de mes élucubrations bloguesques savent sans doute à quel point j’y suis imperméable, voire farouchement hostile (mais il y a bien sûr de la pose, ici…) – cachez ces sonnets que je ne saurais voir. Pourtant, cette fois, j’admire en admettant ma défaite. KA TA est beau, il est ce que la poésie devrait être (tout comme l’est, dans un tout autre registre, Intrabasses de Jeff Noon). L’exercice, la contrainte, en se jouant des structures académiques du vers pour les sublimer dans la prose, d’une musicalité et d’une puissance évocatrice étonnantes, fascinent le lecteur, et probablement le transforment.

 

Je ne sais pas si la littérature, de manière générale, a une « mission », une « fonction »… À vrai dire, j’en doute. Et je ne suis guère en temps normal un ardent défenseur du « travail »… Mais il y a dans KA TA comme une raison d’être, une justification de l’acte d’écrire comme une fin en soi… qui n’est pourtant, peut-être, qu’apparente. L’exercice, quoi qu’il en soit, est bouleversant de précision, de finesse et d’à-propos. Et générateur de quelque chose qui dépasse le lecteur, et peut-être même l’auteur. Démonstration éclatante que l’art peut atteindre à une supposée idée de la beauté, et que, oui, la contrainte peut être génératrice de liberté.

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"Le Groenland retrouvé. La 'Relation du Groenland' d'Isaac de Lapeyrère"

Publié le par Nébal

"Le Groenland retrouvé. La 'Relation du Groenland' d'Isaac de Lapeyrère"

Le Groenland retrouvé. La Relation du Groenland d’Isaac de Lapeyrère, établissement du texte, annotations et postface de Fabienne Queyroux, avant-propos de Frantz Olivié, Toulouse, Anacharsis, coll. Famagouste, [1647] 2014, 170 p.

 

Je ne saurais dire à quand remonte au juste mon goût des récits polaires – mais ça fait sans doute longtemps, je devais déjà les priser particulièrement quand, tout ado, j’ai découvert fasciné Les Montagnes Hallucinées de H.P. Lovecraft… Ceci dit, et justement, cet intérêt s’est longtemps tourné en priorité vers l’Antarctique. Mais ça a changé (au lycée, probablement) quand la lecture de Jean Malaurie – d’abord et surtout Les Derniers Rois de Thulé, ensuite Hummocks – m’a amené à envisager d’un œil plus attentif le grand Nord, avec cette dimension essentielle : le peuplement humain. Certes, dans un sens, l’altérité totale du désert antarctique a quelque chose de plus immédiatement saisissant, mais cette idée qu’il se trouve des hommes pour vivre dans des conditions très similaires, et pour nous si intolérables, m’a durablement fasciné ; pour continuer dans les évocations science-fictives, j’aurais envie de dire que c’est ce qui distingue la découverte d’une exo-planète sans vie et sans possibilité d’y établir vraiment d’établissement permanent, aussi bouleversante soit-elle, et celle d’un monde habité par de bien étranges extra-terrestres, qui s’avèrent pourtant si proches de nous, et nous renvoient du coup une image étonnante de notre propre condition. Et c’est donc notamment Les Derniers Rois de Thulé qui a joué en ce sens, en me faisait découvrir véritablement le monde inuit (le présent texte préfère parler d’ « Eskimos », ce qui m’a paru étrange, mais bon, je n’ai rien d’un spécialiste de la question), et plus largement le Groenland.

 

Le Groenland… La Relation qu’en livre ici le diplomate et humaniste français Isaac de Lapeyrère (1596 ? – 1676) en témoigne assez, ce fascinant « bout du monde » avait de quoi exciter l’imagination des Européens des époques médiévale et (peut-être plus encore ?) moderne. Car ce monde rude était lointain et difficilement accessible, au péril de la vie ; car ce monde, donc, était habité, quand bien même par des « Sauvages » ; à quoi s’ajoutait une dimension mythique, dans la mesure où l’on savait qu’il avait été « colonisé » par des Européens… avant que l’on en perde toute trace dans des conditions pour le moins mystérieuses.

 

Lapeyrère, en mission diplomatique au Danemark, répond aux attentes de ses amis humanistes en livrant des dissertations sur les terres méconnues du grand Nord. Il écrit d’abord une Relation de l’Islande – qui ne sera cependant publiée que bien plus tard –, puis, donc, cette Relation du Groenland qui en est dans un sens la suite logique, mais ô combien plus radicale. L’ouvrage rencontrera un certain écho, sera abondamment cité et commenté (ainsi que la carte qui l’ouvre), et constituera longtemps une source d’importance sur cette contrée lointaine et quasi inaccessible.

 

L’ouvrage (assez court, le texte de Lapeyrère s’arrête p. 110, après quoi suit une longue, érudite et passionnante postface de Fabienne Queyroux, qui a par ailleurs établi le texte et l’a copieusement annoté – tout ce paratexte s’avère bien vite indispensable), qui prend la forme d'une lettre au philosophe sceptique François de La Mothe Le Vayer (comme le précédent texte sur l’Islande), est quelque peu déconcertant au premier abord. Déjà dans sa volonté de mêler aspects strictement géographiques (assez arides pour un béotien tel que votre serviteur), historiques (en deux temps : le « Vieux Groenland » d’Erik le Rouge, puis le « Nouveau Groenland » redécouvert bien plus tard par une autre route et sur d’autres côtes) et ethnologiques (sur ceux que Lapeyrère appelle d’abord « Skrelingres » pour l’époque médiévale puis simplement « Sauvages » à l’époque moderne – ce qui fait sens, mais on y reviendra). Mais aussi dans son étrange rapport aux sources : Lapeyrère – qui ne s’est bien évidemment pas rendu lui-même au Groenland, c’était pour le moins compliqué... – se fonde sur les textes qu’il trouve au Danemark, ou que lui fournissent là-bas ses amis érudits (et pas des moindres) ; mais, si bon nombre de ces textes sont en latin, ce qui ne posait pas de problème pour notre humaniste, d’autres sont rédigés en danois, langue qu’il ne comprend pas : dès lors, il se fonde sur la traduction que lui font obligeamment ses amis, ce qui est d’une méthode a priori critiquable… Mais cela ne l’empêche certes pas de se livrer à une critique des sources qui fait de sa Relation du Groenland, à bien des égards, un ouvrage pionnier ; et cet aspect critique, pour ne pas dire sceptique, éclate en bien des occasions, au-delà du seul travail des sources – fondamental, et particulièrement déterminant pour l’établissement de la carte introductive, qui rejette les éventuelles « fantaisies » auxquelles se livraient volontiers les géographes du temps, complétant par des « tracés probables » les régions inconnues de peur de laisser des blancs… –, ainsi dans un long aparté sur les « cornes de licornes », dont le commerce était alors fructueux : si Isaac de Lapeyrère en profite pour étaler avec un brin de suffisance son érudition (biblique, grecque, latine), il décrit surtout le cheminement intellectuel qui l’a amené à admettre que ces prétendues « cornes de licornes » (dont, en France, celle du trésor de Saint-Denis) provenaient en fait d’animaux marins, les narvals, et par ailleurs qu’il s’agissait plus probablement de dents que de cornes à proprement parler… ce qui ne l’empêche pas, ceci dit, de reprendre à son compte une amusante chronique sur les monstres marins des eaux septentrionales.

 

Si le titre choisi pour cette édition fait état d’un Groenland « retrouvé », Lapeyrère ne s’en tient cependant pas là, et remonte à sa découverte par les Européens au Xe siècle, par le célèbre (et peu recommandable) Erik le Rouge et ceux qui l’avaient suivi dans son exil. Les Islandais y établissent deux colonies, une dite de « l’Est » (en fait au Sud, la côte Est ne sera véritablement découverte que lors des voyages de l’époque moderne) et l’autre de « l’Ouest ». La distance n’empêche pas d’établir (ou conserver) des liens avec la Norvège, qui entraîneront notamment bientôt la conversion au christianisme des colons païens. Se posera dès lors, bien vite, la question du tribut à payer à la « métropole »… Les liens seront ainsi entretenus, sans grande difficulté apparente, jusqu’au milieu du XIVe siècle (au moins), après quoi ils cesseront, dans des conditions et à une date mystérieuses… Qu’est-il donc advenu au juste de ces colonies ? Les couronnes scandinaves ont toujours voulu croire à la perpétuation des établissements européens du Groenland, ou du moins à la survie des colons (nuance importante, sur laquelle on reviendra), et l’idée derrière les expéditions de l’époque moderne était de ré-établir un lien interrompu par le fil du temps ; mais Lapeyrère se montre beaucoup plus sceptique… et, quand il évoque le rôle de la peste noire qui a frappé la Scandinavie en 1348 dans la rupture des liens, il suppose par la même occasion que celle-ci pourrait bien avoir anéanti les établissements du Groenland.

 

Puis, après une longue interruption, il y aura la « découverte » de l’Amérique. Et les voyages reprendront dans le grand Nord, visant soit à redécouvrir ces terres abandonnées (par les Européens…), soit, déjà, à établir un hypothétique « passage du Nord-Ouest » qui obsèdera longtemps les explorateurs (ce qui implique bien des questions quant au Groenland : est-ce un continent à part entière ? Est-il rattaché à l’Amérique ? Ou peut-être à la Tartarie, c’est-à-dire à l’Asie ?). L’ancienne route suivie par les marins islandais est devenue impraticable (pour des raisons qui m’ont un peu dépassé, mais tenant sans doute au climat) ; dès lors, c’est une nouvelle route qui est employée par les explorateurs (scandinaves, mais aussi anglais et hollandais), et qui aboutit à la « découverte », dans des conditions particulièrement difficiles – on a vraiment l’impression d’un contraste énorme entre les voyages médiévaux et leurs équivalents modernes –, de ce « Nouveau Groenland » qui enflamme l’imagination. Les monarques scandinaves souhaitent développer ces expéditions – dans le but affiché, donc, de retrouver les descendants des vieux colons –, mais celles-ci, coûteuses, rudes, et à bien des égards frustrantes, ne seront guère nombreuses, bien loin du commerce de l’époque précédente, et il faudra user d’artifices pour « forcer » de nouveaux voyages, presque toujours décevants…

 

Et puis il y a la dimension ethnologique de cette Relation du Groenland. Isaac de Lapeyrère (faute de sources ?) ne s’attarde guère sur les « Skrelingres » rencontrés par Erik le Rouge et ses compagnons (mais leur évocation est néanmoins essentielle et déterminante pour la thèse de notre humaniste). Il s’intéresse surtout à ceux qu’il qualifie simplement de « Sauvages », qui sont rencontrés par les expéditions de « redécouverte ». Ce ne sont pas les « bons sauvages » qui connaîtront un tel succès dans la littérature du siècle suivant : Isaac de Lapeyrère évoque des rencontres pour le moins conflictuelles, voire carrément violentes, et en dresse un portrait peu flatteur d’êtres cruels et rusés… Il leur reconnaît néanmoins bien des qualités, faisant notamment état de leur ingéniosité et de leur habileté, ainsi à propos des kayaks. Et on trouve ainsi bien des éléments d'ordre ethnologique, autrement plus sérieux (jusque dans les illustrations) que ce que l’on rencontrait alors dans la littérature « de voyage ». Mais il livre aussi quelques belles pages très émouvantes sur ces Groenlandais, et notamment sur le triste sort de ceux qui avaient été capturés par les Européens pour être ramenés au Danemark : leur attachement à leur terre natale, leur détresse à l’idée de la quitter, leurs tentatives désespérées (et à vrai dire suicidaires) pour fuir la captivité et retourner au Groenland par tous les moyens, sont profondément poignants. Sans même parler de l’évocation de leur mort de chagrin en captivité : aucun de ceux qui ont été pris ne reverra le Groenland…

 

Mais l’évocation de ces « Sauvages » remplit un rôle fondamental pour notre humaniste, en ce qu’elle entre en résonance avec sa thèse la plus fondamentale, même si pas encore publiée à l’époque, et qui lui vaudra bientôt des ennuis : celle des Préadamites. La « découverte » du « Nouveau Monde », et donc de ses habitants, avait entraîné d’importants questionnements historiques et théologiques : d’où venaient donc ces indigènes ? Étaient-ils touchés par le péché originel via Adam ? Si l’Église, lors du concile de Valladolid, et à la suite du fameux Bartolomé de Las Casas, a finalement affirmé que les Amérindiens étaient bien des hommes et qu’ils avaient une âme, cette question de la filiation à Adam restait âprement discutées : s’opposaient ceux qui, dans une vision biblique orthodoxe, faisaient descendre tous les hommes de l’Adam décrit par la Genèse, et ceux qui doutaient, imaginant qu’il ne fallait peut-être pas se livrer à une lecture littérale de la Bible, et que l’humanité pouvait émaner d’un certain « polygénisme », passant éventuellement par « plusieurs Adam » pour « justifier » la souillure initiale. C’est cette dernière vision que retient pour sa part Lapeyrère, et mine de rien c’était alors très audacieux (et cela lui vaudra des soucis religieux, qui le forceront en définitive à abjurer le protestantisme et à embrasser la religion catholique tout en condamnant ses thèses passées – même s’il ne le fera à certains égards qu’à reculons, et continuera parallèlement jusqu’au bout à défendre un certain « messianisme juif », confiant au roi de France le soin, non seulement de rassembler les chrétiens, mais aussi de reconduire le peuple hébreux en Terre sainte), même si certains allaient sans doute plus loin (ainsi le célèbre Giordano Bruno qui, pour ce que j’en ai compris, faisait de la nature – et non de Dieu – la cause suffisante de l’apparition de toute vie sur Terre, ce qui incluait l’humanité). Le fameux juriste et humaniste hollandais Grotius, que l’on connaît surtout pour être le fondateur de l’école moderne du droit naturel, entendait pour sa part faire descendre les Américains du Nord, dont les Groenlandais, des anciens colons norvégiens (en se fondant notamment sur des considérations philologiques pour le moins douteuses), et la couronne norvégienne allait également dans ce sens : les « Sauvages » ne pouvaient qu’être des descendants des compagnons d’Erik le Rouge, que les vicissitudes de l’histoire avaient ramené à un stade « primitif » (et, pire que tout, païen… ce qui justifiait bien entendu de nouvelles expéditions dans un but d’évangélisation). Lapeyrère n’y croit pas, et même si, prudent, il n’affiche pas clairement ici sa théorie préadamite pas encore publiée, il combat néanmoins « en creux » les arguments de ses adversaires (et s’en prend clairement à Grotius, même si c’est par des allusions détournées ; il faut dire que Grotius avait déjà auparavant critiqué notre auteur pour ses « songes »…). D’où l’importance de l’évocation de « Skrelingres », même si elle est assez brève : le Groenland, les chroniques en témoignent, était déjà peuplé quand les Norvégiens l’ont « découvert »…

 

Je m’arrête là, même s’il y aurait encore bien des choses à dire. Ce Groenland retrouvé, à l’édition irréprochable, est un bien bel ouvrage, un document passionnant, et dont, accessoirement, la langue précieuse et contournée m’a séduit. Au-delà de la seule évocation – en soi fascinante – de ce « monde perdu » qu’était alors le Groenland, il ressuscite également pour nous un autre « monde perdu » : celui des cercles intellectuels des humanistes du XVIIe siècle, qui, de par leur confrontation aussi érudite qu’audacieuse aux découvertes d’alors, ont permis de mieux comprendre notre Terre, et, en s’interrogeant sur les « autres », nous ont tendu un salutaire miroir, aboutissant à la redéfinition de la place de l’homme dans l’univers.

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"Soumission", de Michel Houellebecq

Publié le par Nébal

"Soumission", de Michel Houellebecq

HOUELLEBECQ (Michel), Soumission, [s.l.], Flammarion, 2015, 300 p.

 

Quand le titre et le sujet du nouveau roman du Terrible Michou Houellebecq ont été annoncés par la presse à scandales (Le Figaro, tout ça), peu de temps avant sa sortie, je dois dire que, bien qu’ayant dans l’ensemble aimé ce qu’il avait écrit jusqu’à présent, j’ai réagi comme nombre de gens très bien (ou moins bien), et j’ai fait, en gros : « Euh… Ah. » Bon, on sait tous que le Terrible Michou a le goût de la provoc, et qu’il joue habilement des ressorts sataniques des plus vils marketeux. Mais quand même…

 

Faut dire, y avait un biais : le livre avait été présenté uniquement comme l’anticipation à brève échéance de la victoire d’un parti islamiste aux élections présidentielles françaises (ce qui n’est qu’un de ses sujets, en fin de compte, et que je trouve dans un sens annexe après lecture, mais j’y reviendrai). Et, outre que cette prospective, balancée de la sorte, ne me paraissait pas hyper crédible (mais peu importe, sans doute, la « fable politique et morale » de la quatrième de couverture relevant à bien des égards de la farce, ce qui autorise pas mal de choses – mais pas tout, certes ; cependant, au fil des pages, on en vient insidieusement à se demander si…), je me rappelais comme tout le monde les déclarations à l’emporte-pièce du Terrible Michou à propos de l’Islam « religion la plus conne » (ou quelque chose du genre, je crois que c’était à l’époque de Plateforme), qui n’étaient pas exactement ce qu’il avait dit de plus intelligent. Alors, j’avoue, j’ai eu un peu peur moi aussi…

 

En tout cas, ça n’a pas manqué : dans les jours – non, même pas : les heures, bordel ! – qui ont suivi ce coup de pub, personne n’avait encore lu le livre, mais ce n’était pas un problème, faut croire (depuis quand faut-il lire les livres pour en parler ?), et nombreux ont été ceux qui ont immédiatement balancé du « Houllebecq = nouveau réactionnaire », forcément islamophobe, donc forcément raciste, Soumission à mettre dans le même panier nauséabond que Zemmour, ce genre de choses. Ce qui m’a vite énervé (et m’a parfois amené à répondre dans le vide à ces attaques dans le vide, alors que je n’avais bien évidemment pas davantage lu le bouquin, tsss… et que cela ne pouvait être qu’un dialogue de sourds, à base de convaincus qui se prêchent entre eux). Il y en avait heureusement quelques-uns pour suggérer, les fous, d’attendre, et qu’au-delà de la provoc à dix balles, il y avait de fortes chances pour que Soumission soit autrement plus subtil et malin que ça, au vu du passif de l’auteur. Certes, et après lecture (parce que je comptais bien le lire de toute façon, polémique idiote ou pas), même si je n’ai pas toujours été convaincu, loin de là, et si je ne ferais certainement pas du nouveau Michou un chef-d’œuvre indispensable (certains sont allés jusque-là, mais faut pas pousser), je peux bien le dire à mon tour, et cette fois en connaissance de cause : bien sûr, que c’est autrement plus subtil et malin que ça…

 

Mais bon : j’imagine que le livre en lui-même est secondaire, à certains égards… La polémique (j’allais écrire « stérile », mais suppose qu’il s’agit d’un pléonasme) a enflammé tant la presse que les réseaux sociaux, et on a dit et écrit beaucoup de bêtises, au moins aussi outrancières que la provocation initiale. Bon, le Terrible Michou récoltait ainsi ce qu’il avait semé, hein, je ne le plains pas, il savait parfaitement ce qu’il faisait…

 

Et puis il y a eu la tuerie de Charlie Hebdo. Et là le pseudo-débat littéraire-mes-couilles a pris une tournure parfois franchement puante ; je n’ai aucune envie de revenir là-dessus.

 

Tout cela, néanmoins, avec le sentiment d’overdose qui l’a rapidement accompagné, a probablement un peu repoussé ma lecture : j’en avais franchement plein le cul. Faut dire, le Terrible Michou a pendant un temps monopolisé les discussions à un point impressionnant, de manière totalement absurde ; si on en faisait autant pour chaque écrivain… mais bon. Et après Michou ce fut l’islamisme…

 

Mais j’avais quand même envie de lire le livre, parce que, sans aller jusqu’à me poser en petit fan, j’avais bien aimé, voire beaucoup, les précédents bouquins de Houellebecq : je l’avais découvert avec Les Particules élémentaires, que j’avais beaucoup aimé, j’étais du coup remonté à H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie et Extension du domaine de la lutte, tous deux très recommandables également même si pour des raisons bien différentes, j’ai même lu alors sa poésie, moi qui déteste la poésie en temps normal (et j’ai bien sûr écouté et adoré son album Présence humaine), et ses premières Interventions. Et puis j’ai poursuivi : Lanzarote (parfaitement dispensable), Plateforme (bof, bof, malgré des trucs franchement intéressants – a-t-on souvent lu des choses aussi pertinentes sur l’industrie du tourisme ?), La Possibilité d’une île surtout (pour moi un chef-d’œuvre, là je veux bien faire le petit fan, c’est ZE livre de SF française de ce début du XXIe siècle, na), après quoi La Carte et le territoire m’a fort logiquement déçu (malgré là encore des choses très bien vues ; son Goncourt relevait par contre de l’imposture). Et non, je n’ai par contre pas lu son machin avec BHL, là c’était trop pour ma pomme. Mais, forcément, j’allais lire Soumission, polémique ou pas… en redoutant un peu, certes, mais en restant curieux et en voulant bien croire que.

 

Il est assurément temps d’en venir au livre (ouf ! mais on ne peut pas en parler sans évoquer la polémique qui a accompagné sa sortie, pour le meilleur et surtout pour le pire, ça fait partie du truc). La base est très classiquement houellebecquienne – à la limite de la caricature. Nous sommes dans un futur très proche (2022, sauf erreur). Le narrateur-Droopy – dans lequel on est tenté de voir Houellebecq lui-même, bien sûr, on entend sa voix quand on lit, mais c’est sans doute plus compliqué que ça – est un certain François. Forcément un peu déprimé, assurément passif, évidemment pathétique, vaguement nihiliste (mais la version basique, pas celle qui théorise à tout va), c’est un universitaire sur le retour. Il a été brillant – du moins à l’en croire –, et est (ou a été) un spécialiste apprécié de Huysmans (très bon choix, je ne pouvais qu’approuver, j’aime beaucoup cet écrivain depuis qu’une prof de français ultra-catho mais ô combien sympathique a fait découvrir Là-bas au petit sataniste black metalleux que j’étais en quatrième ; je suis ensuite remonté à À rebours, puis À vau-l’eau, ce genre de choses, avant de poursuivre le « roman de Durtal » avec En route, et même La Cathédrale et L’Oblat…). Notre intellectuel d’anti-héros a par ailleurs quelque chose de vaguement… beauf, disons, dans ses relations aux femmes notamment, forcément utilitaires : macho inconscient et par défaut, il baise en gros, pour la forme, une étudiante à l’année, séduite (?) en octobre et qui le largue en septembre parce qu’elle a « rencontré quelqu’un ». Sinon, il ne s’intéresse pas à grand-chose. Il commente la météo (ça revient souvent). Il commande des sushis ou des trucs indiens (il a moins d'exigences que Huysmans en matière de gastronomie). Voilà. Il vieillit, ça ne peut donc que s’aggraver.

 

Sa rupture ambiguë d’avec la petite Myriam (qui se casse en Israël) l’assomme un peu, même si elle était inévitable. Bien plus, en tout cas, que les bouleversements politiques autour de lui – à l’échelle du pays comme à l’échelle universitaire (ce minable panier de crabes est assez bien rendu). Il ne peut cependant pas ignorer que la France à bout de souffle, qui a trouvé le moyen de réélire François Hollande en 2017 (merci le FN !), traverse une période bizarre : ce sont les élections présidentielles, et l’UMP de Jean-François Copé est déjà de l’histoire ancienne (bye !), mais le PS de Manuel Valls ne se porte sans doute pas beaucoup mieux (tu m’étonnes) ; on voit en tête des sondages le FN de Marine Le Pen, et, plus surprenant, la Fraternité musulmane de Mohammed Ben Abbes, un jeune parti islamiste.

 

Bon, tout ça, François s’en fout un peu, au fond. Même si les attentats et autres fusillades qui émaillent le pays, qu’on les doive à des islamistes ou à des identitaires (il est curieux et un peu inquiet en ce qui concerne ces derniers, il questionne à ce sujet le mari d’une amie, qui travaille dans les renseignements), ne le laissent pas totalement indifférent, mais pas loin (très amusante scène où ça canarde dans Paris pas très loin de là où François et ses collègues sirotent en cul-serré). Il redoute un peu la guerre civile, quand même. Et quand le PS se voit contraint de passer un accord avec la Fraternité musulmane pour faire barrage au FN – ou pour simplement conserver un semblant d’importance politicienne… –, ce qui assure la présidence de la République à Ben Abbes (qui confie le poste de premier ministre au revenant François Bayrou, là on est en pleine science-fiction), notre « héros » fuit dans la cambrousse désolée (ce qui nous vaut d’assez jolis tableaux dans une ambiance quasiment post-apocalyptique).

 

Mais il en revient bientôt. Parce que, finalement, ça se passe plutôt bien… Très bien, même. On n’a à vrai dire jamais connu un tel « état de grâce ». Ben Abbes, qui est d’une grande intelligence politique sans pour autant compromettre ses idéaux (de la science-fiction, vous dis-je), a un programme tant pour la France que pour l’Europe, et si sa politique en matière d’éducation ou en ce qui concerne la famille (et donc les femmes) fait un peu grincer des dents au début (y a de quoi !), finalement on s’en accommode très bien.

 

Reste, pour François, à se poser la question de son avenir, lui qui a immédiatement fui une Sorbonne devenue musulmane. Mais, alors qu'il désespérait mollement de vieillir, il trouve finalement dans cet état nouveau nombre de perspectives, sur tous les plans. Tel Huysmans, il se retrouve ainsi engagé dans la voie de la conversion – pour des raisons sans doute plus utilitaires, cela dit. Une carrière relancée avec un traitement autrement supérieur à ce qu’il connaissait jusqu’à présent, la possibilité de se caser enfin avec jusqu’à quatre femmes… Ce n’est pas si mal. Cette soumission, cet Islam, ne manque pas d’attraits, au final.

 

(Oui, c’est la fin du roman, mais je ne révèle rien au vu de ce qui en a été dit, et il y a de toute façon quelque chose de mathématique et inéluctable dans le déroulement du récit.)

 

Mon premier contact avec Soumission a été très bon. Surtout parce que le Terrible Michou, plus que jamais, s’y montre vraiment drôle. Son humour omniprésent, grinçant, avec des traits absurdes, et qui repose pour une bonne part sur un très efficace sens de la formule désabusée et parfois provocante, m’a plus que jamais séduit, et j’ai explosé de rire plus d’une fois – et ça, ça fait du bien, quand même. François a beau ne pas être fondamentalement sympathique, on s’attache à ses pas, du coup.

 

Mais il n’y a pas que l’humour. Il y a aussi Huysmans, donc. Et là, le Terrible Michou livre de très belles pages, très fines, et tout sauf gratuites ; c’est que Soumission, bien plus que l’itinéraire politique d’un pays, traite de l’itinéraire global d’un homme, et la vie comme l’œuvre de Huysmans l’éclairent et le justifient, qui ne sont jamais bien loin des développements du récit, l’autorisent et l’anticipent. Certes, l’homme comme le cadre sont très différents : François n’est certainement pas Huysmans, et la France de Ben Abbes est encore moins celle, disons, de Combes… L’approche de la religion, ainsi, est très différente – pour François, la conversion, dont l’aspect spirituel est finalement au mieux douteux, découle d’une démonstration scientifique (celle que lui fait Rediger, nouveau président de son université avant d’obtenir des fonctions ministérielles – c’est le principal personnage musulman du roman, un intellectuel d’origine belge, qui a longtemps fréquenté les identitaires sans trop se mouiller avec les néo-fascistes, avant de se convertir, et combine Islam et nietzschéisme, hauteur de vue et pragmatisme calculateur). C’est une chose qui trouble pas mal quand on en arrive à la fin du roman : on se doute que le Terrible Michou y versera dans l’utopie, c’est coutumier chez lui, mais on est aux antipodes du positivisme plus ou moins post-humain de ses principales œuvres antérieures, l’utopie est cette fois réactionnaire – mais d’une réaction détachée de la tradition du pays, une réaction importée, et reposant donc, par ailleurs, sur des bases… scientifiques.

 

Faut-il pour autant qualifier le Terrible Michou de réactionnaire (voire de « nouveau réactionnaire », donc, si tant est que cela veuille dire quelque chose) ? Lui, je ne sais pas ; son roman l’est dans un sens, au final et au final uniquement, mais c’est sans doute un peu plus compliqué que ça… Ce qui est certain, et peut donc troubler, voire gêner un chouia, un progressiste naïf tel que votre serviteur, c’est qu’il y a quelque chose d’insidieux dans cette narration en forme de démonstration mathématique. Un peu pervers, peut-être. Certainement pas angélique ou mensonger, en tout cas, les conséquences sont pesées, même si elles relèvent donc pour partie au moins de la farce. L’hypocrisie de François tend cependant un miroir à celle du lecteur – et c’est du coup assez intéressant.

 

Par contre, aucun doute sur le fait que Soumission n’a absolument rien d’islamophobe (comment peut-on prétendre une absurdité pareille ?), et n’est pas davantage xénophobe ou raciste (même si François, lui, peut l’être vaguement, en tout cas au début). Sous cet angle, les polémiqueux n’ont pu faire que la preuve de leur lecture (si tant est qu’ils aient lu le roman, bien sûr…) biaisée par leurs œillères et leurs préconçus. Il est inutile de s’étendre plus avant sur ce thème, on ne peut rien contre la mauvaise foi (si j’ose dire, aha).

 

Je ne prétendrai pas que tout m’a plu, ou même simplement parlé, dans Soumission. Le roman, après un très bon début, donc, vraiment très drôle, et en dépit de quelques scènes fortes ici ou là, accuse quelques coups de mou un brin fâcheux à l’occasion. Le discours n’en est pas toujours très pertinent, ou en tout cas convaincant – il y a bien des points sur lesquels l’analyse qui est développée par les personnages (mais ce sont des personnages, certes) ne me convainc pas, et, plus globalement, j’ai quand même du mal à croire à cette prétendue anticipation politique (mais après tout…).

 

Plus gênant, sans doute, il y a le style. Sous cet angle, Soumission est assez inégal (même si sans doute plus réussi que La Carte et le territoire) : on alterne des séquences très réjouissantes et d’autres plus molles, donnant presque une impression un peu triste de bâclage ; l’approche du Terrible Michou, qui fait ici beaucoup dans les phrases interminables à la ponctuation hasardeuse, donne parfois des choses intéressantes (notamment quand le trivial s’immisce ainsi dans l’intellectuel et le spirituel) mais tombe d’autres fois à plat… Heureusement, il y a régulièrement de vraies fulgurances qui remontent le niveau, et rappellent que Houellebecq, quand il veut bien s’appliquer, sait indéniablement écrire.

 

Se pose aussi le problème de l’ancrage de Soumission dans le réel, ce qui passe notamment par l’abus du procédé parfois pénible du name-dropping, même s’il m’a nettement moins gêné ici que dans La Carte et le territoire, une fois de plus. On rigole bien, sans doute, un peu mécaniquement, quand le Terrible Michou étale pour le compte un Jean-François Copé ou un Christophe Barbier, ou se livre à un éloge hilarant de l’ignoble David Pujadas, mais bon… En tout cas, il n’a clairement pas écrit ici pour l’éternité, je ne vois pas comment le roman pourrait survivre au-delà de quelques années, le temps que l’on oublie (vite ! vite ! par pitié !) ces figures lamentables… Je peux me tromper, cela dit. Bien sûr.

 

Du coup, après avoir vraiment beaucoup aimé le début, je n’ai cessé, en en tournant les pages (avec une aisance certaine, le roman se lit de toute façon très bien, et dans l’ensemble avec plaisir), de me demander ce que je pensais au juste de Soumission. Une chose est certaine : on est loin du meilleur Houellebecq, et ce roman ne méritait de toute évidence pas un tel foin. Il est parfois médiocre, à vrai dire… Mais, au final (et la conclusion marche à n’en pas douter), il fait rire, et il interpelle. On le pose, et on réfléchit à ce qu’on vient de lire. Qui était assurément bien plus subtil et malin que ce qu’on en a bêtement dit. Et c’est déjà pas mal, non ? Voilà : Soumission est pas mal, pas mal du tout, même. Certainement pas indispensable, mais intéressant.

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"Le Poids de son regard", de Tim Powers (abandon)

Publié le par Nébal

"Le Poids de son regard", de Tim Powers (abandon)

POWERS (Tim), Le Poids de son regard, [The Stress of Her Regard], traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1989] 1990, 541 p.

 

(Abandon à la page 180.)

 

C’est terrible, les attentes. On se construit parfois une image d’un bouquin, à force d’éloges appuyés, et c’est un coup à se retrouver déçu, non pas parce que le livre est à proprement parler mauvais, mais tout bêtement parce qu’il ne correspond pas à cette image…

 

C’est hélas ce qui m’est arrivé avec Le Poids de son regard de Tim Powers. Quand j’avais lu le guide de lecture qui était consacré à l’auteur dans Bifrost, c’est à n’en pas douter le titre qui avait retenu mon attention, du fait d’une très belle et ô combien alléchante chronique de l’immense Catherine Dufour (chronique que vous pourrez lire ici, à tout hasard). L’enthousiasme communicatif de la dame ayant été confirmé, dans mon entourage, par plein de gens au goût très sûr (malgré, dans un cas au moins, une étrange addiction au heavy metal des 80’s), j’ai noté la chose dans un coin de ma tête, espérant bien pouvoir me la procurer un jour (ce livre a en effet longtemps été indisponible ; mais il a été réédité assez récemment par Bragelonne, en grand format donc) ; et quand j’ai enfin trouvé d’occasion cette édition originelle en poche, je me suis fort logiquement rué dessus.

 

Le point de départ est très fort, faut dire. Vous connaissez forcément cette anecdote sur le défi que s’étaient lancé, lors d’un séjour en Suisse, les poètes Byron et Shelley, le médecin du premier, Polidori, et Mary (future, si j’ai bien saisi) Shelley, désireux d’élaborer chacun de leur côté une grande histoire d’épouvante ; la beauté de cette histoire, à mes yeux en tout cas, c’est que ce sont les inconnus d’alors qui ont accouché des livres les plus importants, Polidori (qui s’en prend systématiquement plein la gueule dans le bouquin de Powers…) donnant naissance au Vampire (son personnage de Lord Ruthven constitue une étape fondamentale dans l’élaboration de ce mythe littéraire moderne, le Dracula de Bram Stoker en émane à bien des égards), et, surtout, la jeune Mary accouchant de Frankenstein, livre fondamental s’il en est – déterminant dans l’évolution du genre horrifique, mais annonçant aussi (et surtout ?) la science-fiction (d'aucuns, tel Brian Aldiss sauf erreur, en font même la référence fondatrice du genre). Tim Powers, à bien des égards, part de cette belle anecdote, dans une introduction assez foudroyante ; ce qui lui fournit assurément de beaux personnages.

 

Cependant, s’ils auront leur rôle à jouer par la suite, ils ne sont pas à proprement parler les « héros » de Le Poids de son regard. Ce rôle revient au médecin anglais Crawford, qui n’a décidément pas de chance en matière de mariage : sa première épouse était décédée dans des circonstances quelque peu étranges… et la seconde est massacrée ô combien mystérieusement et hideusement lors de la nuit même des noces. Crawford, conscient que tout l’accuse, prend la fuite et retourne à Londres sous un pseudonyme ; il y rencontre notamment le jeune médecin et wannabe poète Keats, qui lui raconte une bien étrange histoire, à propos de créatures cauchemardesques (au nom incertain ; on retiendra de préférence celui, biblique, de « néphélims », même s’il n’apparaît que plus tard dans le roman dans la bouche de Byron, et si ces créatures ne manquent pas d’évoquer par ailleurs tant les vampires que les succubes) vivant dans l’ombre et qui l’auraient marqué à jamais, le désignant d’une certaine manière comme membre de leur « famille ». Mais ces créatures ne sont pas les seules à traquer Crawford, qui n’a guère le choix : il lui faut à nouveau fuir. Et il se sent bizarrement attiré par la Suisse…

 

Le thème vaguement complotiste des « néphélims » ne me botte de manière générale pas plus que ça... Mais je trouvais fort intéressante l’idée de Powers de les associer, dans la douleur, à la création littéraire – elles ont un goût prononcé pour les poètes, vous l’aurez compris, mais leurs assiduités sont fatales pour eux-mêmes comme pour leur entourage… Et c’était donc cela que j’attendais avant tout en entamant ma lecture de Le Poids de son regard.

 

Il est possible que ce thème soit traité plus abondamment et pertinemment par la suite, mais je ne me suis pas senti d’aller jusque-là, et ai abandonné à la page 180, parce que j’en avais marre d’attendre. En dépit de quelques jolies scènes d’horreur, j’ai en effet été très déçu par l’approche retenue par Tim Powers dans ce roman – mais la faute est entièrement mienne : je ne dis pas qu’il a eu tort, simplement que ça ne me parlait pas.

 

En effet, j’ai eu la fâcheuse surprise (façon de parler, c’est sans doute ma naïveté qui est en cause : les plus grands succès de Tim Powers, type Les Voies d’Anubis, même si je ne les ai pas lus, auraient dû me mettre sur la piste) de trouver en définitive dans ce livre dont j’attendais tant un mélange de roman d’aventure populaire (les nombreuses références à l’histoire de la littérature anglaise n'y changent rien, ça m’a paru être plus du verni qu’autre chose), qui m’a paru un peu chiant – ce qui est ballot, tout de même –, et d’une sorte de thriller ésotérique, qui m’a quant à lui paru fort convenu… Powers joue la carte des rebondissements à tout va – ce qui m’a vite saoulé, et, paradoxalement, ennuyé, là où tout semblait fait pour rendre la chose haletante – ainsi que d’une certaine confusion dans la perception qu’ont les protagonistes des événements – procédé qui aurait pu être intéressant, je n’ai rien contre l’ambiguïté, loin de là, mais ça m’a paru ici bien laborieux et m’a plus encore saoulé…

 

Aussi ai-je préféré abandonner à la page 180 : je m’ennuyais, je pestais même parfois un peu ; ce roman, surtout, ne correspondait décidément pas du tout à l’image que je m’en étais naïvement forgé… Aussi, encore une fois, je ne prétends pas qu’il est intrinsèquement mauvais ; mais il était bien trop éloigné de mes attentes indues pour me convaincre. Je ne m’y suis pas retrouvé, et il aurait été absurde de poursuivre dans ces conditions ; même si j’ai longtemps hésité avant de lâcher l’affaire, un peu curieux de voir en quoi ce roman était si bon, ainsi que des gens très bien l’avaient affirmé sans la moindre hésitation ; un peu honteux aussi de craquer pour une aussi mauvaise raison, sans doute… Mais il me paraissait déjà tirer à la ligne, et je ne me sentais vraiment pas de me taper encore près de 400 pages du même tonneau. Tant pis…

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"Déraillé", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

"Déraillé", de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Déraillé, [Raising Steam], traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2013] 2014, 474 p.

 

Je suis extrêmement têtu, mais je crois que ça s’est vu. Adonc, après le calvaire de Coup de tabac (je passe sur le consternant Le Monde merveilleux du caca…), je m’étais promis d’enchaîner rapidement sur le dernier roman des « Annales du Disque-Monde » à proprement parler paru à ce jour en français. Pourtant, on m’en avait dit bien du mal, de ce Déraillé ; d’aucuns avaient même laissé entendre qu’il serait pire encore que le précédent, et qu’il était bien temps de conclure à cette triste évidence : Terry Pratchett, ce n’est plus tout à fait ça, et les « Annales » ne méritent plus d’être lues…

 

Mais je restais curieux et, par rapport à Coup de tabac avec son Vimaire décidément de plus en plus insupportable, Déraillé me paraissait a priori plus enthousiasmant ; parce que c’était de toute évidence un roman faisant intervenir Moite von Lipwig, le dernier personnage récurrent créé par Pratchett, scandaleux margoulin qui offre un prétexte idéal pour traiter de la modernisation du Disque-Monde, avec options « révolution industrielle » et « capitalisme agressif » à la clef ; et j’aime plutôt cette optique, à mon sens la seule à avoir utilement renouvelé les « Annales » depuis un bail : Timbré est clairement à mes yeux le roman du Disque-Monde le plus intéressant (ou le moins mauvais…) paru ces dernières années (mais il est vrai que Monnayé n'était pas aussi convaincant...).

 

Et donc, cette fois, les trains. Le chemin de fer peut à bon droit faire figure de symbole de la révolution industrielle, et le Disque-Monde ne pouvait pas éternellement y couper, sans doute. Invention du génial (quand bien même rustique) ingénieur Richard Simnel, le premier à avoir véritablement maîtrisé la vapeur (sans doute parce que son papa avait été vaporisé au cours d’une expérience malheureuse), le chemin de fer ne tarde pas à séduire, et même à exercer une véritable fascination sur le quidam d’Ankh-Morpork (et au-delà). Le prototype appelé « Poutrelle-de-Fer », destiné à convaincre le richissime (et vulgaire) Henri Roi de placer son bon pognon dans le projet, suscite la curiosité de tous, des foules dévotes devant le progrès comme des puissants qui y voient un outil non négligeable (le patricien Vétérini en tête, bien sûr, même s’il se montre tout d’abord méfiant ; je note au passage que ce personnage que j’adorais me paraît de moins en moins intéressant au fil des romans, hélas : ici, ses colères m'ont même attristé…).

 

Curiosité, voire admiration, oui, pour beaucoup ; mais il y a aussi, inévitablement, ceux qui se montrent plus réservés, frileux, voire carrément hostiles, des simples technophobes (plus ou moins conscients) qui s’inquiètent des dangers supposés de la chose et des bouleversements économiques et sociaux qu’elle ne manquera pas de susciter, aux brutes ouvertement réactionnaires pour qui cette invention va nécessairement, en tant qu’innovation, contre tout ce qui est juste et bon. Au premier chef, ici, on trouve des Nains, plus précisément les grags, ou creuseurs, fondamentalistes autoproclamés gardiens de la nanitude authentique, déjà passablement énervés par des apports récents tels que le clac, et résolument opposés à l’impérialisme culturel d’Ankh-Morpork, ce creuset immonde où des Nains oublieux de leur être véritable en viennent à cohabiter et même des fois à lier amitié avec des Humains et même – horreur glauque – des Trolls, impérialisme concrétisé dans l’étrange affaire de la « bataille » (qui n’a pas eu lieu, en fait) de la Vallée de Koom. Or ces grags, sous l’impulsion du fanatique Ardent, en viennent à verser dans le terrorisme, détruisant des tours de clac et assassinant leurs opérateurs (de nombreux Gobelins dans le tas, que l’on retrouve à foison après Coup de tabac…), en attendant de pouvoir agir violemment contre le chemin de fer en développement rapide. Cela va même plus loin, au sein de la société naine, et le Petit Roi ouvertement progressiste a des soucis à se faire pour son Scone de pierre…

 

Et Moite von Lipwig, dans tout ça ? L’ex-escroc (qui à bien des égards en est toujours un) est chargé par Vétérini d’apporter tout son talent au projet de chemin de fer ; un talent qui passe énormément par l’entourloupe, pardon, la persuasion, et l’amène à voyager de part et d’autre et sans interruption pour convaincre les gens d’adhérer au projet du train, tandis qu’il cherche à en tirer le meilleur profit.

 

Au début, tout cela passe plutôt bien à mes yeux. La thématique m’intéressait, et je trouve que Pratchett l’emploie assez intelligemment. Il joue notamment très bien de la fascination exercée par le train (que celui qui ne l’a jamais ressentie parle maintenant, ou se taise à jamais !), et la question du fondamentalisme – que je n’ai pu m’empêcher de trouver d’une triste actualité, forcément… – est dans un premier temps remarquablement bien traitée. Quant aux personnages essentiels de cette première partie, à l’exception de Vétérini qui me déçoit de plus en plus donc, ils sont plutôt réussis, Moite von Lipwig et Richard Simnel en tête (mais même l’ennuyeux Henri Roi passe correctement). Certes, on est dans un roman « dernière manière » du Disque-Monde, et, pour dire les choses comme elles sont, on ne rit pas vraiment (et même, on ne compte pas les gags qui tombent tristement à plat) ; sous cet angle, on est donc bien loin des plus éclatantes réussites des « Annales », comme mon chouchou, Les Petits Dieux ; néanmoins, à l’instar de ce volume entre les volumes, Déraillé, sous ses dehors légers, se montre assez fin et intelligent. Aussi, à m’en tenir à, disons, la première moitié du roman, j’affirme que Déraillé est nettement meilleur (ou moins mauvais, mais j’en envie de positiver) que l’affligeant Coup de tabac.

 

Hélas, si ça commence plutôt bien, voire très bien, ça se poursuit mal… Notamment du fait de l’insistance de Pratchett à traiter du fondamentalisme des grags : ce qui passe très bien au début en vient assez rapidement à lasser, et l’on ne peut s’empêcher de regretter que l’auteur (assisté) en vienne ainsi à privilégier ce seul aspect du problème, qui plus est d’une manière guère convaincante. La fin du roman est en effet consacrée à un voyage en train qui se veut épique du fait des attentats des terroristes nains, mais suscite bien vite un ennui mortel : non seulement Vimaire le Parfait revient au premier plan, et je le trouve plus casse-couilles et creux que jamais, mais l’action se traîne dans un tirage à la ligne fort pénible, qui passe notamment par des séquences hors-champ parfaitement inutiles, alors que ce qui devrait en définitive constituer le plus important du propos est expédié à toute vitesse dans une conclusion bâclée. Certes, j’imagine que Pratchett s’est bien amusé avec sa baston westerneuse sur les toits du train, mais le lecteur, lui, s’emmerde, et regrette que les promesses de l’intéressant début ne soient pas tenues… Et j’ajouterais que la pelletée de bons sentiments qui accompagne tout cela me les brise un peu, à force, moi qui suis pourtant un libéral-progressiste bon teint.

 

Au final, Déraillé, s’il n’est à mon sens pas aussi mauvais que Coup de tabac (ouf), déçoit : ses premières pages assez franchement intéressantes (même si l’on ne rit pas vraiment) se voient ainsi compensées par des développements d’autant plus laborieux qu’ils sont clairement artificiels. Déraillé aurait pu constituer un chouette apport au Disque-Monde, mais, en l’état, sans être à proprement parler mauvais, il est tout de même au mieux médiocre. Pas dit que je continue à lire les « Annales », moi…

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"Lovecraft Studies", no. 36

Publié le par Nébal

"Lovecraft Studies", no. 36

Lovecraft Studies, no. 36, West Warwick, Necronomicon Press, Spring 1997, 40 p.

 

Lovecraft Studies, suite. N’ayant pas trouvé le trente-cinquième numéro (ou, plus exactement, ne l’ayant pas trouvé à un prix décent…), j’enchaîne directement avec le trente-sixième.

 

On commence avec Paul Montelone, qui poursuit plus que jamais sa lecture schopenhauerienne de Lovecraft dans « "The White Ship" : A Schopenhauerian Odyssey ». « Le Bateau blanc » est un des récits dits « des Contrées du Rêve », où l’influence de Lord Dunsany se fait particulièrement sentir. C’est aussi, au-delà de son seul caractère onirique très prononcé cette fois, clairement une allégorie. Aussi, l’idée de l’interpréter à l’aune des conceptions philosophiques de l’auteur, et éventuellement, donc, de sa lecture de Schopenhauer, n’a-t-elle rien de saugrenu. Mais, dans cet article, Paul Montelone retombe quelque peu dans les travers de sa communication sur « Ex Oblivione » dans la trente-troisième livraison du fanzine : beaucoup de blabla, et surtout beaucoup de paraphrase… Et on y retrouve à vrai dire aussi, en sens inverse, quelques argumentations faiblement étayées comme dans son article sur « Je suis d’ailleurs » dans le n° 34. Du coup, ça n’est guère convaincant dans l’ensemble… Mais la nouvelle est décortiquée, c’est rien de le dire. Et on en retiendra malgré tout quelques idées intéressantes, notamment celle des deux bateaux dans la conclusion (une évidence, peut-être, mais ma lecture de la nouvelle remonte un peu, et j’avoue ne pas l’avoir envisagée sous cet angle).

 

Richard Ward (un cousin, sans doute) livre ensuite « In Search of the Dread Ancestor : M.R. James’ "Count Magnus" and Lovecraft’s The Case of Charles Dexter Ward ». Il s’agit plus d’une comparaison des deux textes que d’une argumentation solide en faveur de l’influence directe du premier sur le second. Hélas, n’ayant pas lu la nouvelle de M.R. James (n’en ayant à vrai dire toujours pas lu une seule, il faudra y remédier un de ces jours, tout de même…), je ne peux guère juger de la pertinence de ce qui est avancé ici (même s’il y a bien un point commun essentiel dans la trame générale, sans doute). Au-delà, on peut effectivement s’interroger sur les reprises conscientes ou inconscientes par Lovecraft de thèmes développés par d’autres auteurs, mais Richard Ward ne s'avance pas trop dans cette approche dans son bref article (par ailleurs quelque peu pollué par des choses inutiles, trouvé-je, ainsi dans ses – heureusement très courtes – allusions à l’occultisme contemporain, bien après la mort des deux auteurs…).

 

L’article suivant est de loin celui qui m’a le plus intéressé… et c’est le plus « factuel », ce qui en dit long, j’imagine, sur mes attentes. Chris Powell, dans « The Revised Adolphe Danziger de Castro », s’intéresse donc au cas d’un médiocre scribouillard « révisé » par Lovecraft, et probablement celui qui l’a le plus énervé à en juger par sa correspondance pour le moins fielleuse. Je ne savais pas que ledit Adolphe Danziger (il deviendra officiellement Adolphe Danziger de Castro en 1921) avait été un proche d’Ambrose Bierce, et encore moins, donc, qu’il avait participé à l’élaboration de Le Moine et la fille du bourreau (qui traine dans ma bibliothèque), le plus long récit de l’auteur du Dictionnaire du Diable… et qui s’avère être un plagiat (et avait déjà suscité une querelle entre les deux hommes quant à la part exacte de la contribution de Danziger). L’article s’intéresse en effet à l’ensemble de la pathétique « carrière » littéraire du tâcheron, pas seulement à ses rapports pour le moins tendus avec Lovecraft, et c’est très intéressant. Et assez triste, finalement : le bonhomme a pas mal écrit, est sans cesse revenu sur ses premiers textes publiés en les soumettant plusieurs fois à révision, et est mort presque centenaire dans l’indifférence générale, ne laissant guère que le portrait d’un raté ; on ne se souviendra de lui que pour avoir été « révisé » par Bierce et Lovecraft, écrivains autrement plus compétents, et qu’il a largement escroqués…

 

Je n’ai pas lu intégralement l’article suivant, j’ai rapidement lâché l’affaire. « Lovecraft and Keats Confront the "Awful Rainbow" (part II) » (je suppose que la première partie se trouvait dans le n° 35) est en effet signé Robert H. Waugh, qui m’avait tant énervé dans son article du n° 34. Il se penche ici de nouveau (en principe tout du moins…) sur « Je suis d’ailleurs » et sur l’influence éventuelle du poème de Keats The Eve of St. Agnes (que je n’ai bien évidemment pas lu, béotien de moi). Mais ça vole haut, et ça s’éloigne bien vite de ces deux références, pour citer abondamment (et inévitablement) tant Shakespeare que Poe, mais aussi Newton évoquant l’arc-en-ciel... Je maintiens, pour les quelques pages que j’en ai lu avant de baisser les bras, mon jugement antérieur : cette analyse littéraire ultra-érudite est pédante bien avant d’être pertinente (si tant est qu’elle le soit). Pas ma came, mais alors vraiment pas du tout.

 

Le numéro se conclut sur une curiosité amusante (sans autre intérêt, à vrai dire) : « A Talk With H.P. Lovecraft », article signé Howard Wolf, a été publié (sans ce titre) pour la première fois dans l’Akron Beacon Journal en 1927 ; cette évocation élogieuse d’une rencontre avec le Maître de Providence et de la découverte émerveillée de quelques-uns de ses textes (première manière) dans Weird Tales est probablement le premier article traitant de Lovecraft et de son œuvre en dehors du « journalisme amateur » et de la presse spécialisée…

 

Un numéro inégal, donc, mais qui se lit assez bien dans l’ensemble (si l’on excepte le machin de Robert H. Waugh), voire très bien (Chris Powell). Pas mal, donc. Suite au prochain numéro…

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"Rêves cruels", de Rhoda Broughton

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"Rêves cruels", de Rhoda Broughton

BROUGHTON (Rhoda), Rêves cruels, traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, illustrations de Frédéric Bézian, Talence, L’Arbre vengeur, [1872, 1881, 1885] 2014, 124 p.

 

Il m’arrive parfois (sans déconner ?) d’acheter des livres sur un coup de tête, mu par la seule curiosité, ce qui peut susciter de fort belles découvertes comme de bien tristes déconvenues. C’est sur un coup de tête, ainsi, que j’ai fait l’acquisition de ce tout petit volume (assez onéreux, 11 € pour 120 pages…) comprenant trois nouvelles lorgnant sur le fantastique de Rhoda Broughton, auteur semble-t-il fort important outre-Manche, et qui y avait connu le succès en son temps, mais dont je n’avais jamais entendu parler.

 

L’idée de ces Rêves cruels (oui, Rêves cruels, et non pas Contes cruels, fâcheux lapsus de la page de garde… et ce n’est hélas pas le seul élément qui me fait douter de la relecture de ce recueil, mais on aura l’occasion d’y revenir) me paraissait intéressante : s'interroger sur les rêves les plus perfides et horribles – des rêves prémonitoires notamment – dans le cadre délicieusement cul-pincé et hypocrite de la bonne société victorienne, c’était un programme plutôt alléchant, non ? Alors, après quelques hésitations bien vite balayées, je me suis procuré la chose, et n’ai pas tardé à la lire.

 

Le contrat est respecté, sans doute. Dans ces trois nouvelles inédites en français (« Mrs Smith de Longmains », qui occupe à elle seule la moitié du recueil et c'est tant mieux, « Voyons, c’était un rêve ! » et « Ce que cela signifiait »), Rhoda Broughton nous plonge dans les tourments de ladies malmenées par leurs visions nocturnes, d’horribles assassinats dans les deux premiers textes (le troisième ne joue pas vraiment sur le prémonitoire), et qui ne savent pas comment y réagir… a fortiori quand la crainte de passer pour ridicules s’immisce dans la partie, ce qui est sans doute l’essentiel dans le cadre feutré de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie britanniques (et ce qui, autant le dire de suite, fournit les considérations les plus intéressantes de ces récits). La narration à la première personne, dans les trois cas (et le plus souvent au présent, mais j’y reviendrai), renforce ce sentiment d’immersion dans la psyché torturée de nos rêveuses désemparées.

 

Cela dit, ce recueil souffre vaguement des limitations imposées par son thème même. Il n’y a en effet probablement pas trente-six solutions quand un récit tourne autour d’un rêve prémonitoire (attention, je vais probablement SPOILER, là) : certes, il y a toujours la possibilité de s’en moquer et de ne rien faire, mais cette inaction ne serait sans doute guère propice au divertissement recherché par l’auteur ; il y a alors l’utilisation du thème de Cassandre, qui joue probablement dans « Voyons, c’était un rêve ! » (même si c’est sans doute plus vicieux ici : à certains égards, c’est en effet l’action préventive de la narratrice qui conduit au drame…) ; et, au-delà de ce versant « fataliste », il y a enfin l’éventualité que l’intervention porte ses fruits, et permette d’échapper au destin (ce qu’illustre « Mrs Smith de Longmains »). Le ton de la nouvelle laissant à chaque fois pas mal supposer l’approche qui est retenue, on n’est guère surpris en définitive, et, par voie de conséquence, on ne frissonne guère… La troisième nouvelle n’est au fond guère plus surprenante, même si elle œuvre par tours et détours intrigants… qui peuvent cela dit donner l’impression que l’auteur, bavarde, fait un peu trop durer le plaisir pour qu’il soit bien honnête.

 

Reste, dès lors, la peinture de cette bonne société so British confrontée à l’étrange et l’incompréhensible. C’est indubitablement le point fort de ce recueil, même si j’en attendais sans doute davantage. « Mrs Smith de Longmains » est à cet égard la nouvelle la plus réussie : la relation de l’énergique narratrice à ses trois (dindes de) filles est assez amusante, et, dans un registre plus subtil, il en va de même de sa gêne face à la lady destinée à périr (ou pas) aux mains d’un mystérieux assassin, notre héroïne ne se sentant pas de lui dire au juste ce qui la préoccupe. On peut éventuellement sourire, dans « Voyons, c’était un rêve ! », des saloperies déversées par les personnages à propos des prolos irlandais perfides et rusés qui les environnent (et j’avoue que le tableau de cet ouvrier qui massacre du propriétaire à la faucille m’a également amusé, mais bon, c’est moi, hein). « Ce que cela signifiait » ne joue par contre pas du tout sur ce tableau, y préférant la seule introspection déconcertée, et m’a paru du coup plus faible.

 

Tout cela se lit, mais sans grand enthousiasme à vrai dire (même si la première nouvelle passe mieux, donc, et est heureusement la plus longue). C’est sympathique mais, si j’ose dire, il n’y a pas de quoi s’en relever la nuit…

 

Ce qui ne serait sans doute pas en soi rédhibitoire… n’était l’agacement que j’ai ressenti au fil des pages de ce petit volume qui justifie mal son prix. En effet, j’ai plus d’une fois tiqué devant le style, et redoute que cela vienne pour partie de la traduction, et sans doute plus encore de la relecture, ou peut-être de son absence. La ponctuation est régulièrement malmenée, ce qui n’est sans doute pas dramatique, certes (mais je suis un peu un nazi de la virgule, c’est vrai). Plus gênant, le choix d’une narration au présent me paraît problématique : cela sonne étrangement en français dans ces circonstances ; j’imagine qu’il s’agit là de se montrer fidèle au texte original, ce qui est bien légitime… mais ça n’en est pas moins assez franchement perturbant à l’occasion, a fortiori quand d’autres temps se joignent à la partie : la concordance m’a paru quelque peu malmenée à l’occasion, ce qui m’a parfois fait grincer des dents (même si je n’ai pas d’exemple à vous fournir, c’est un sentiment général ; cela vaut surtout pour le deuxième récit, par contre). Et j’ai encore davantage grimacé devant certaines ruptures de ton pour le moins incongrues (surtout dans la deuxième nouvelle là encore, qui est vraiment mal passée sous cet angle) ; sans doute Rhoda Broughton en jouait-elle dans le texte original, je ne prétends pas le contraire, mais j’ai l’impression que le traducteur n’a pas forcément rendu au mieux ces décalages : le résultat m’a paru en tout cas guère convaincant dans ses tentatives maladroites de rendre la familiarité de ces langues de vipère de la haute, transformées en quidams à l’élocution hachée. Si le fond de ces trois récits est honnête, ils m’ont vraiment paru pécher sur le plan formel…

 

En somme, tout ceci est donc hautement dispensable. Pas inintéressant, mais certainement pas transcendant. Quant au manque d’application qui me paraît caractériser cette édition française (je peux me tromper, hein…), il est vraiment regrettable, et m’incite à vous déconseiller en définitive cette brève lecture, qui n’a certes pas constitué la belle découverte que j’en attendais ; petite déconvenue, donc…

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"Le Brig "Le Terreur", suivi de La Lutte à venir", de Ferdynand Ossendowski

Publié le par Nébal

"Le Brig "Le Terreur", suivi de La Lutte à venir", de Ferdynand Ossendowski

OSSENDOWSKI (Ferdynand), Le Brig « Le Terreur », suivi de La Lutte à venir, traduit [du russe] et préfacé par Viktoriya & Patrice Lajoye, [s.l.], Lingva, coll. « Classiques populaires », 2015, 123 p.

 

Viktoriya et Patrice Lajoye militent depuis quelques années déjà pour faire connaître en France la science-fiction (au sens large) russe (au sens large aussi) : au-delà du blog Russkaya Fantastika (aujourd’hui arrêté, mais qui avait déjà donné lieu à publication), on leur doit ainsi les chouettes anthologies Dimension URSS et Dimension Russie chez Rivière Blanche, par exemple, ou, dans la foulée, le très recommandable La Loi des mages de Henry Lion Oldie chez Mnémos, et la dame Viktoriya a en outre travaillé, chez Denoël « Lunes d’encre », sur la reprise des romans des frères Strougatski, dont l’indispensable Stalker. Leurs activités vont cependant bien au-delà, y compris sur le strict plan éditorial, comme en témoigne par exemple Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, chez Anacharsis.

 

Et ils ont souhaité voler de leurs propres ailes. C’est ainsi qu’ils ont fondé tout récemment leur propre structure, Lingva, qui est pour partie une petite maison d’édition, dont les publications dépassent le seul champ de la science-fiction russe, même si c’est bien ce qui va nous retenir aujourd’hui. Les quelques titres de la collection « Classiques populaires » à ce jour avaient suscité ma curiosité, mais je n’avais pas franchi le pas ; Patrice Lajoye himself m’ayant proposé un service de presse (horreur glauque ! Corruption !) de ce petit volume de Ferdynand Ossendowski (auteur polonais d’origine, mais ici de langue russe), et ledit volume, qui vient tout juste de paraître, traitant en outre pour partie d’exploration arctique (joie, joie ! Notons cependant que le brig Le Terreur dont il est ici question, même si son nom n’a sans doute pas été choisi au hasard, n’est pas pour autant le navire de l’expédition Franklin, qui a entraîné tant de littérature, dont le très chouette Terreur de – ce connard mais talentueux de – Dan Simmons), j’ai sauté sur l’occasion (et je dois confesser ici que, sans cela, je ne l’aurais probablement pas lu… pour une bête raison financière : franchement, 20,50 € pour ces quelques 120 pages, c’est indéniablement beaucoup, mais alors beaucoup trop cher…).

 

Il me faut bien mentionner ici, désolé, que cette publication souffre encore d’un certain « amateurisme »… La mise en page est moche, ce qui n’est pas dramatique certes, mais le texte souffre en outre de quelques coquilles malvenues, et, plus gênant, d’incontestables fautes de français à l’occasion (hélas récurrentes pour certaines, ce qui pique d’autant plus les yeux : le truc avec la mer, là, c’est un « golfe », bon sang, pas un « golf »…), et la traduction n’est sans doute pas toujours de la plus grande élégance. Quant à la préface, si elle a le bon goût de présenter de manière très complète et intéressante l’auteur, son positionnement philosophique et politique et les conditions de rédaction et de publication de ces deux nouvelles longtemps sombrées dans l’oubli, elle a peut-être aussi le mauvais goût de raconter un peu trop ce qui s’y passe (j’aurais donc plutôt tendance à en déconseiller la lecture préalable ; cela dit, dans le cadre de ce compte rendu, je vais bien être obligé de lâcher moi aussi quelques morceaux…).

 

Mais passons (enfin ?) aux textes, deux nouvelles de proto-science-fiction datant des années 1913-1914. « Le Brig "Le Terreur" » est donc pour l’essentiel un récit polaire (miam !), en dépit de son introduction déconcertante sur un étrange phénomène lunaire. On y trouve un très beau spécimen de savant fou (mais alors vraiment fou), mégalomane nihiliste – que les Lajoye placent dans la filiation du capitaine Nemo – qui entend bien détruire l’humanité à l’aide d’un champignon miracle à même de susciter une terrifiante apocalypse écologique, pour partie parce que la femme dont il est éperdument amoureux ne l’aime pas en retour (alors qu’il a fait l’effort de l’enlever, comme de juste – salope !). Face à ce « mauvais » savant, on trouve quelques « bons » savants, qui entendent bien l’empêcher de poursuivre plus avant ses conneries. Le récit, dès lors, en dépit de ce substrat de science-fiction assez intéressant (et pas si convenu que ça, promis), consiste essentiellement en la traque du brig Le Terreur par le Griffon (dont le capitaine est un gros malade lui aussi), et, sous cet angle, il m’a paru nettement moins intéressant – même si le cadre arctique est chouette. C’est à vrai dire le problème essentiel de cette nouvelle, et qu’on retrouve aussi dans la suivante : les idées fusent, souvent bonnes, et qui débouchent parfois sur des tableaux authentiquement fascinants (j’assume parfaitement le terme), mais de tout cela émane aussi un fâcheux parfum d’inachevé, j’aurais même envie de dire de « brouillon » ; la trame, expédiée et confuse, aurait sans doute pu donner matière à un court roman tout à fait passionnant, mais, en l’état, on ressent comme un manque, une frustration… C’est d’autant plus regrettable que le début de la nouvelle est à mes yeux une franche réussite : l’intrigue est amenée petit à petit avec un incontestable brio narratif et un sens du mystère tout à l’honneur de l’auteur ; mais la suite est, osons le mot, bâclée : on a vraiment le sentiment d’un texte écrit au fil de la plume, sans idée précise de la destination…

 

J’ai eu hélas le même sentiment – et même probablement encore plus prononcé – en ce qui concerne « La Lutte à venir », nouvelle (évidemment très politique) d’anticipation cette fois (« cent ans après l’exécution de la dernière suffragette »…), assez clairement dans la filiation de H.G. Wells (avec des vrais morceaux d’Elois et de Morlocks en devenir). On y retrouve le thème des « bons » et des « mauvais » savants, mais avec plus de nuances, grâce à la figure chouettement ambiguë de l’ingénieur anglais James Brighton. La Terre (pour partie ravagée, l’Asie ayant été transformée en un désert… par un champignon, bis) est aux mains de trusts scientifico-industriels qui ont réduit en esclavage les prolétaires, condamnés à travailler dans des souterrains glauques où ils mettent sempiternellement leur vie en danger ; mais il est des savants – qui se trouvent être russes – qui entendent bien lutter contre cette oppression capitaliste, et user de la science pour faire le bonheur de tous… Là encore, si la base tient peu ou prou du lieu commun, même pour l’époque (immédiatement pré-bolchévique ; notons que Ferdynand Ossendowski, s’il rejoindra plus tard l’armée blanche et sera proscrit par le régime soviétique, a alors participé aux événements révolutionnaires de 1905, ce qui lui a valu bien des soucis…), l’auteur fait néanmoins preuve d’un réel talent pour susciter des images fortes et introduire de très chouettes idées. Le tout début de la nouvelle me paraît ainsi vraiment remarquable : l’exécution publique de la dernière suffragette est joliment horrible, et développe une intéressante thématique féministe… dont l’auteur, hélas, ne fait pas grand-chose après coup. Si la nouvelle est parfois visionnaire, et contient de très impressionnants tableaux, elle se perd néanmoins assez vite dans une triste confusion pleine de raccourcis qui donne encore plus que la précédente une triste impression d’inachevé : la fin est salement expédiée, enchaînant les événements à toute vitesse sans grand souci de cohérence et de construction, et débouche sur une conclusion utopique parfaitement niaise. Dommage…

 

Bilan pour le moins mitigé, donc : dans les deux nouvelles, on trouve des scènes remarquables et de belles idées de science-fiction parfois étonnamment visionnaires ; hélas, dans les deux cas, si ça commence bien voire très bien, Ferdynand Ossendowski ne sait de toute évidence pas poursuivre et conclure, et ses textes, brouillons, se révèlent plus frustrants qu’autre chose. Rien d’étonnant dès lors si ces nouvelles, malgré de beaux moments, sont tombées dans l’oubli et n’ont été redécouvertes que récemment par pure érudition science-fictive : elles ne sont tout simplement pas finies…

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"Elle est pas belle, la vie ?", de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

"Elle est pas belle, la vie ?", de Kurt Vonnegut

VONNEGUT (Kurt), Elle est pas belle, la vie ? Conseils d’un vieux schnock à de jeunes cons, [If This Isn’t Nice, What Is ?], traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume-Jean Milan, postface de Dan Wakefield, [s.l.], Denoël, [2014] 2015, 153 p.

 

Décidément, ces derniers temps, on publie du Vonnegut en français, et cela est bon. Après les rééditions bienvenues du Petit Déjeuner des champions et de Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater chez Gallmeister, voilà que Denoël publie (dans un joli grand format, mais sans doute un peu onéreux pour le coup : 15,50 € pour un bouquin qui se lit en même pas deux heures…) ce bref recueil de neuf conférences de Kurt Vonnegut (essentiellement dans le cadre de cérémonies de remises de diplômes universitaires), sous le titre un peu effrayant Elle est pas belle, la vie ?, et avec le sous-titre autrement plus engageant Conseils d’un vieux schnock à de jeunes cons.

 

Le titre est un peu effrayant, donc. Enfin, surtout pour un gros con tel que moi qui, dès lors qu’on lui pose avec un grand sourire épanoui cette question, a instinctivement envie de se braquer et de répondre :

 

« Non. »

 

Et, plus largement, même si j’adoooOOOooore les romans de Kurt Vonnegut – j’en ai lu tout de même quelques-uns depuis ma découverte époustouflante de l’époustouflant Abattoir 5, le livre qui l’a rendu célèbre en 1969, et qui figure sans aucun doute parmi les romans les plus importants du XXe siècle –, j’avoue, un peu honteux, que je le redoutais vaguement sur ce coup-là… En effet, je craignais de renouveler l’expérience un peu navrante (à mes yeux, en tout cas) d’Un homme sans patrie, sorte de pamphlet, le dernier livre de Kurt Vonnegut (et un très gros succès de librairie outre-Atlantique, ai-je cru comprendre), qui s’en prenait essentiellement à l’administration Bush, Jr., et plus globalement à la politique de droite américaine. Le propos était sans doute juste, hein, ou en tout cas j’y adhérais volontiers, au fond ; c’était davantage la forme qui me chagrinait : la simplicité réconfortante et l’humanisme généreux de Vonnegut passaient certes magnifiquement bien dans ses romans, mais, ici, je trouvais que la « fausse naïveté » de ses fictions se muait en une naïveté « authentique », et du coup un peu gênante dans le cadre d’un « essai »… Tout cela faisait bien, effectivement, « vieux schnock » distribuant ses perles de sagesse aux « jeunes cons », mais avec plus ou moins de réussite. Et donc je craignais de retrouver ce travers, voire de le subir encore davantage, le contexte s’y prêtant tout particulièrement, dans le présent recueil de conférences (d’autant que celles-ci datent toutes, à l’exception de la première – 1978 –, des années 1990-2000).

 

Mais bon : c’était un livre de Vonnegut, alors je ne pouvais pas décemment faire l’impasse dessus.

 

Lu, donc. Très, très vite (ça se lit en une à deux heures grand max). Et pour tirer un bilan lapidaire : oui, on y retrouve les travers d’Un homme sans patrie… Ça passe cependant beaucoup mieux : là où la colère de Vonnegut rendait son pamphlet parfois fatiguant, l’humour presque omniprésent ici en rend la lecture autrement plus agréable à mes yeux. Cela n’en est pas moins très, très dispensable.

 

Les conférences ici recueillies sont très différentes dans leur format (plus ou moins construit) comme leur ton (plus ou moins sérieux). On y retrouve tout de même quelques thèmes essentiels : au-delà de la défense de l’humanisme en général, inévitable chez Vonnegut, mais qui passe aussi par un éloge de Jésus l’homme et de son Sermon sur la montagne, au-delà de la défense aussi d’un certain socialisme (il évoque des personnalités politiques du Midwest : un candidat à la présidentielle, un syndicaliste issu d’un milieu plutôt aisé mais qui s’est fait mineur, etc.), l’auteur – qui fait sans doute jouer quelques souvenirs de ses propres études d’anthropologie à son retour de la Deuxième Guerre mondiale (qui n’ont pas débouché sur une thèse, parce qu’on a refusé son sujet et qu’il n’avait sans doute pas les bons contacts…) – entend insister sur l’importance des « rites de passage » (ce qui s’explique il est vrai particulièrement pour des cérémonies de remise de diplômes, transformant les jeunes filles et jeunes garçons en femmes et en hommes, et ne laissez personne prétendre le contraire !), et plus encore des « familles élargies » (le problème du mariage, selon Vonnegut, est qu’il ne constitue pas une vraie « famille » : le mari n’est « pas assez de gens » pour la femme, la femme n’est « pas assez de gens » pour le mari), et dit même quelques mots en faveur de la « communauté » au sens de « là d’où on vient » (pour lui : Indianapolis). Tout cela est dit sur un ton frais et léger (naïf…), entrecoupé de nombreuses blagues idiotes et autres effets de rhétorique montrant bien que l’orateur connaissait parfaitement sa tâche. Bien sûr, Vonnegut ne s’arrête pas là : il saute à vrai dire volontiers du coq à l’âne (la première conférence est une suite de digressions, si tant est qu'on puisse parler de digressions quand il n'y a peu ou prou pas de fil principal), alternant le plus sérieux (la politique, la science, la religion, l’enseignement, la musique – car il n’est rien de plus important que la musique) et le plus frivole, et tout y passe, y compris – sans grande surprise – l’actualité la plus immédiate (sa conférence la plus « sérieuse » s’étend longuement sur la guerre en Afghanistan et en Irak).

 

Tout cela, oui, se lit bien (même si ça s’écoutait probablement beaucoup mieux). Au fil de ces quelques pages, une complicité s’instaure – ou se renforce – avec ce vieux type à la sagesse simple, presque évidente : comme un grand-père idéal, un peu frondeur, sans aucun doute grinçant, mais ô combien aimable et admirable. Il n’en reste pas moins que ça s’épuise vite – a fortiori pour un lecteur tel que vous et moi, pas directement impliqué : j’imagine qu’un jeune étudiant voyant débarquer, au milieu des cérémonies compassées, ce vieux bonhomme si charismatique, qui venait lui livrer personnellement ou peu s'en faut les fruits de son expérience, pouvait en être retourné à jamais… mais nous ne sommes pas cet hypothétique jeune étudiant.

 

Peut-on dès lors retirer grand-chose de ce petit ouvrage ? Je ne sais pas… J’en doute. Mais il est vrai que je suis d’un naturel beaucoup trop cynique et pessimiste, de manière générale, pour apprécier la « sagesse » et les « sages » (même si cela passe extraordinairement bien dans Abattoir 5, dont j’ai effectivement tiré des leçons)… Vonnegut évoque dans trois de ces conférences son « bon » oncle Alex, un type tout simple qui prenait le temps de vivre, et, de temps en temps, s’arrêtait subitement, et disait à voix haute : « Elle est pas belle, la vie ? » Vonnegut incite en conséquence les jeunes gens auxquels il s’adresse à faire de même…

 

Mais je ne m’en sens pas capable. Parce que je n’y crois pas…

 

À vous de voir si cette « sagesse » peut vous toucher.

 

EDIT : Gérard Abdaloff en cause ici.

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"Lovecraft Studies", no. 34

Publié le par Nébal

"Lovecraft Studies", no. 34

Lovecraft Studies, no. 34, West Warwick, Necronomicon Press, Spring 1996, 36 p.

 

Je poursuis mon rattrapage (façon de parler) des Lovecraft Studies avec ce trente-quatrième numéro… qui, autant le dire de suite, ne m’a pas vraiment convaincu, et c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Ça ne commence pas si mal, pourtant, avec « At the Mountains of Madness : A Panel Discussion », table ronde à propos des « Montagnes Hallucinées » réunissant Steven J. Mariconda (modérateur), Peter Cannon, Jason C. Eckhardt et Hubert Van Calenbergh (le public intervient également, à la fin bien sûr, mais on notera aussi quelques interventions au cours des débats, notamment de S.T. Joshi). Drôle d’idée de départ : se demander – les hérétiques ! – si ce « roman » de Lovecraft (probablement mon texte préféré du Maître) est une réussite foudroyante… ou un échec consternant. Bon, je vous rassure, en dernier lieu, tout en relevant quelques défauts (dont certains sont assez incontestables même pour un petit fan tel que votre serviteur), les participants se prononcent tous en faveur de la première hypothèse… Mais, à vrai dire, la question n’est pas tant creusée que ça : la discussion part vite dans tous les sens, chacun ayant ses éléments à apporter quant à son analyse du texte, de son style bien particulier, etc. Du coup, tout va très vite (le format de la table ronde l’impose…), et c’est passablement le bordel. C’est néanmoins plutôt intéressant, et on y trouve quelques idées bienvenues, offrant au moins des pistes de recherche.

 

La suite du numéro, hélas, joue dans une tout autre catégorie… Si l’on excepte le très court « Lovecraft in Brooklyn », texte sans grand intérêt de Rheinart Kleiner publié originellement en 1951 dans un « journal amateur », et consistant essentiellement en un portrait physique de Lovecraft du temps de son séjour new-yorkais, le reste du fanzine est occupé par des articles le plus souvent très pointus, et probablement trop, qui me sont largement passés au-dessus de la tête, à moi le béotien…

 

On fait ainsi dans le très, très pointu, très, très technique, très, très incompréhensible pour ma pomme avec le bref article de Dan Clore intitulé « Overdetermination and Enigma in Alhazred’s Cryptic Couplet », analyse grammaticale, syntaxique, rhétorique, poétique, etc., du fameux distique de l’Arabe fou cité pour la première fois dans « La Cité sans nom » et repris régulièrement depuis : « That is not dead which can eternal lie, / And with strange aeons, even death may die. » Ces considérations stylistiques supportent à vrai dire sans doute assez mal le passage à la traduction… Et la glose sur cette « mort qui meurt », avec d’autres exemples poétiques à la clef, est de même très anglo-saxonne. Le vrai problème, cependant, c’est que la technicité extrême de cet article dépasse largement les maigres compétences de votre serviteur, qui n’y a absolument rien panné… C’est sans doute très bien pour les spécialistes, ceci dit.

 

J’avais tout, en principe, pour comprendre et apprécier davantage l’article suivant, « "The Outsider", the Terminal Climax, and Other Conclusions », de Robert H. Waugh, qui analyse en détail la célèbre chute de « Je suis d’ailleurs » pour s’intéresser ensuite plus largement à ce procédé – dépassant la seule idée de chute – de point culminant de la nouvelle résidant dans ses dernières lignes (l’auteur cite d’autres nouvelles de Lovecraft l’appliquant). Mais je suis resté pour le moins perplexe devant cette analyse hermétique, qui m’a semblé bien pédante, à chercher midi à quatorze heures en s’attardant sur ce qui me paraît décidément n’être que des points de détail, et saoule notamment à force de balancer des références grecques pas forcément (…) très pertinentes. En ce qui me concerne – et ça vaut hélas pour une bonne partie de ce numéro –, c’est là un exemple assez consternant de ce que la critique littéraire (au sens fort) peut faire de pire ; autrement dit, vous me pardonnerez l’expression, hein, mais c’est de l’enculage de mouches (à défaut de shoggoths)…

 

Donald R. Burleson, dans « A Textual Oddity in "The Quest of Iranon" », s’intéresse quant à lui… à une coquille dans le texte de « La Quête d’Iranon » tel qu’il est reproduit dans Dagon and Other Macabre Tales ! Alors, certes, signaler l’erreur, et expliquer le pourquoi du comment, c’est très bien et même nécessaire… mais on ne peut pas dire que j’aie pour ma part retiré un grand bénéfice de cet article, sans surprise.

 

Et puis il y a enfin « The Vanity of Existence in "The Shadow Out of Time" » de Paul Monteleone, article que je redoutais un peu, dois-je dire, n’ayant guère été convaincu par sa communication sur « Ex Oblivione » dans la précédente livraison de Lovecraft Studies, dont on devine ici comme une suite logique… C’est mieux, cela dit – au moins formellement : l’auteur est toujours beaucoup trop didactique, mais ne sombre pas dans la paraphrase cette fois-ci, et c’est toujours ça de gagné… Pour ce qui est du fond, je suis davantage partagé, néanmoins. Paul Monteleone – qui, décidément, aime beaucoup Schopenhauer – livre parfois quelques idées intéressantes sur la signification profonde du texte, mais ne nous épargne hélas pas quelques lieux communs… et, plus gênant, s’avance parfois dans des interprétations hautement contestables, et qu’il n’étaye guère. Quant à ses considérations sur « l’humour » supposé de ce texte censément « ridicule » par moments, elles m’ont presque choqué, mais j’en suis un petit fan depuis ma moins tendre pré-adolescence, alors bon…

 

Bilan guère satisfaisant, donc, pour cette trente-quatrième livraison de Lovecraft Studies. Certes, il y a une bonne part de subjectivité dans cette critique, je ne prétendrai pas le contraire (et je ne peux bien évidemment pas me plaindre de ce que les deux articles de Dan Clore et Donald R. Burleson ne s’adressent en défintive qu’à un public anglo-saxon…). Mais on a fait dans l’excès, ce coup-ci… Ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre, hein.

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