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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien", de Francis Valéry

Publié le par Nébal

"De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien", de Francis Valéry

VALÉRY (Francis), De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien, préface de Marc Attalah, Chambéry, ActuSF – Maison d’Ailleurs, coll. Les Collections de la Maison d’Ailleurs, 2014, 92 p.

 

Certes, je ne peux hélas pas, vu le rythme de parution, lire tout ce qui se publie sur H.P. Lovecraft (ni sur J.R.R. Tolkien, bien sûr, mais c’est que je ne me suis pas encore trop posé la question, même si j’ai bien envie d’approfondir un peu). Ce tout petit livre publié par les éditions ActuSF dans leur collection consacrée à la Maison d’Ailleurs, à l’occasion de l’exposition « Alphabrick » (et parallèlement à un deuxième fascicule consacré pour sa part à l’univers étendu de Star Wars), avait néanmoins pour lui d’être aisément accessible (et on a bien voulu m’en donner un service de presse, merci), aussi pouvais-je difficilement passer à côté.

 

D’autant que ce titre, en dépit de sa maladresse (il n’est bien évidemment pas question de « chronologie » allant de H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien, ce qui serait absurde), aiguisait quelque peu ma curiosité : l’idée de dresser un parallèle (car on ne peut pas faire plus, donc) entre ces deux auteurs phares de la culture populaire qui n’ont connu véritablement le succès que dans les années 1960 (et donc à titre posthume pour HPL, bien sûr) mais ont dès lors suscité un engouement transmédial comparable, me paraissait plutôt intéressante et bien vue. Hélas… mais ne mettons pas la charrue avant les shoggoths (ou les trolls, pour ce que ça change).

 

Trois choses frappent d’emblée. D’abord, la couverture, qui, selon l’usage de la collection, se veut sobre, mais est tristement moche (et dans le cas présent on aurait tout naturellement envie de dire « indicible », comme, on me l’a fait remarquer, une maladroite tentative de représenter de manière euclidienne une horreur toute non-euclidienne). Ensuite, l’iconographie (en couleurs), sélectionnée par Frédéric Jaccaud, et abondante à défaut d’être toujours très pertinente (n’en doutons pas néanmoins, et autant le dire de suite, c’est indéniablement le principal atout – et même le seul – de cette petite chose pleine de vide…). Enfin, l’extrême brièveté de « l’essai » en lui-même : sur ces 92 pages seulement, près des deux tiers sont consacrées à l’iconographie ; on ne compte en effet qu’une trentaine de pages de texte, ce qui est vraiment, vraiment peu…

 

Beaucoup trop peu. Les trois chapitres de ce fascicule se consacrent en effet uniquement, peu ou prou, à l’histoire éditoriale (très succincte…) des œuvres de H.P. Lovecraft puis de J.R.R. Tolkien (sans vraiment établir de comparaison pertinente, c’est totalement indépendant), avant de chercher (maladroitement) des prédécesseurs et successeurs dans cette optique transmédiale (type Sherlock Holmes, Tarzan ou Star Trek). C’est déjà une chose que l’on peut regretter... Certes, il n’est pas bien grave que les amateurs de biographie ne trouvent guère ici à se mettre grand-chose sous la dent, ils ont amplement de quoi se satisfaire ailleurs (mais il n’y a pas pour autant le minimum syndical). On regrettera par contre très fortement l’absence quasi totale d’analyse : ces trois « essais » séparés ne méritent guère cette désignation (sauf, à l’extrême limite, le dernier, le plus court, et seulement pour partie…) dans la mesure où ils sont purement factuels. Alors, en gros, on a des listes de parution, en VO et en français, avec des tirages et des ventes, et c’est à peu près tout… Trois mots pour conclure à chaque fois sur le portage de ces univers, « Mythe de Cthulhu » et Terre du Milieu, sur d’autres médias (cinéma, jeu de rôle, etc.), et hop ! c’est déjà fini. Bref (si j’ose dire…), ces quelques trente pages de texte, outre qu’elles ne sont vraiment pas assez nombreuses pour constituer une publication honnête (à 7,30 €, tout de même), sont pleines de vide.

 

D’autant que même le double sujet de l’histoire éditoriale et des « adaptations » diverses et variées est horriblement mal traité : ces « listes », dans les deux cas, sont en effet extrêmement lacunaires, procédant le plus souvent (mais tout particulièrement dans le cas du pauvre Lovecraft, ce qui n’étonnera personne au vu du rythme de publication pour le moins différent des deux auteurs envisagés), d’une sélection arbitraire vraiment mal venue, et qui, surtout, ne fait pas la part des choses : ainsi, parler des publications d’HPL dans le cadre du « journalisme amateur » (je crois que l’expression n’apparaît même pas…), c’est bien joli, mais sans étudier un minimum en quoi consiste ce phénomène, ni même le définir, on en arrive à des absurdités ; les publications en pulp elles aussi sont traitées de manière vraiment trop succincte pour que l’on puisse en tirer quoi que ce soit ; mais le pire est sans doute d'envisager tout cela sur le même plan ! Ce caractère lacunaire est déjà fâcheusement préjudiciable à « l’intérêt » (j’ai du mal à employer ce terme…) de ce fascicule. Et comme, en outre, il se montre en plus d’une occasion pour le moins approximatif…

 

Bref : tout cela est parfaitement inepte. Le lecteur qui connaît un tant soit peu la matière n’apprendra rien, au mieux, voire haussera de temps à autre le sourcil à la lecture expédiée de cette brochure. Le débutant sera quant à lui lâché sans la moindre préparation dans des listes qui ne veulent rien dire en elles-mêmes, et qui ne lui donneront sans doute guère envie d’approfondir. L’un comme l’autre, enfin, ne pourront pas tirer le moindre enseignement de ces « essais » qui n’en sont pas, qu’il s’agisse de s’intéresser spécifiquement à l’œuvre des deux auteurs, de tenter de dresser des passerelles entre ces productions singulières, ou d’envisager le phénomène pourtant sacrément intéressant a priori des « univers étendus » (à peine pourra-t-on noter l’affirmation finale, en rien étayée, selon laquelle cela n’a rien à voir ou si peu avec le marketing ; prendre le contre-pied de la vision critique globalement répandue à ce sujet aurait pu être intéressant, mais, bordel, on ne peut pas se contenter de balancer la chose comme ça, un minimum, rien qu’un minimum, d’argumentation s’impose, bon sang !).

 

Du vide. Absolument sans intérêt pour qui que ce soit. Passez votre chemin, vous avez bien d’autres choses à lire sur les sujets maltraités ici par Francis Valéry.

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"Le Monde merveilleux du caca", de Terry Pratchett (abandon)

Publié le par Nébal

"Le Monde merveilleux du caca", de Terry Pratchett (abandon)

PRATCHETT (Terry) [avec le concours de Bernard & Isobel Pearson], Le Monde merveilleux du caca, [The World of Poo], traduit de l’anglais par Patrick Couton, illustré par Peter Dennis, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2012] 2013, 122 p.

 

(Abandon à la page 52.)

 

Ce titre fait peur, hein ?

 

Oui…

 

Je connais un libraire qui a persiflé quand je lui ai acheté la chose. Mais bon.

 

Terry Pratchett, enfin, plus-ou-moins Terry Pratchett, le pauvre homme étant de manière générale bien diminué et ayant en outre été assisté ici par Bernard et Isobel Pearson, entend ici faire découvrir au lecteur amateur du Disque-Monde l’œuvre singulière de Mlle Félicité Bidel. Cet écrivain jeunesse adulé par les mioches d’Ankh-Morpork et d’ailleurs, et en premier lieu le petit Sam, le fils du commissaire Vimaire, pour ses délicieux livres traitant de caca, de pipi et de crottes de nez, a fait une apparition (pas vraiment remarquée) dans le très mauvais Coup de tabac, et ce Monde merveilleux du caca a été publié en français en même temps que le susdit roman. Et il a plutôt de la gueule, on peut pas dire le contraire… Relié, abondamment illustré (par Peter Dennis), ce tout petit livre trouverait aisément sa place dans toute bibliothèque respectable, n’était son titre, son sujet et son écriture.

 

Car tout, ici, en dehors de l’aspect général du bousin, est CACA.

 

Je ne suis pas psy, et je n’ai jamais compris la fascination des gosses pour le caca. Ils n’ont semble-t-il que ce mot à la bouche (ou pipi, éventuellement), quand ce n’est pas la chose elle-même qu’ils dégustent, ces petits cons. Oh, je sais bien, je suis passé par là comme tout le monde… Mais peu importe. La veille encore du jour où j’ai entamé (et bientôt abandonné, en dépit de sa brièveté) la lecture de ce petit ouvrage, j’ai croisé un gamin qui braillait à qui voulait l’entendre que le Père Noël lui avait apporté du CACA ! DU CACA ! Ce qui m’a mis en condition, sans doute.

 

Bon, il y a avait un acte préparatoire disque-mondien, néanmoins : la lecture préalable de Coup de tabac. J’avais eu l’occasion de dire dans mon compte rendu à quel point ce roman n’était pas drôle, caractère accentué par son étonnante vulgarité, fort peu à propos, et passant notamment par la scatologie. La scatologie la plus gênante dans ce navet était celle qui intervenait en dehors de toute référence, pouvant vaguement la justifier, au petit Sam et à Mlle Félicité Bidel, certes… Mais quand même : ça m’avait saoulé.

 

On peut se demander pourquoi, hein ? C’est la nature, tout ça… Et c’est bien, semble-t-il, le propos de Mlle Félicité Bidel, et au-delà sans doute de plus-ou-moins Terry Pratchett.

 

J’avais peur, oui, mais je me suis dit qu’après la lecture de Sade. Attaquer le soleil, qui faisait étonnamment l’impasse sur le goût prononcé du marquis pour le bon caca bien chaud, cette variante sur la pire (mais non, la meilleure !) des littératures enfantines s’imposait. Et j’ai donc tenté la chose, en dépit de mes nombreuses préventions.

 

Geoffroy est un gamin (ce qui suffit, oui, à le rendre répugnant). Ce petit con va passer des vacances auprès de sa grand-mère à Ankh-Morpork. Peu de temps après son arrivée, il se fait chier dessus par un pigeon, ah ah ah c’est rigolo (on l'a encore constaté récemment quand le président de la République a subi un attentat excrémentiel lors de la digne marche républicaine en hommage à Charlie Hebdo, après tout). Geoffroy tombe alors sur un jardinier débile qui lui dit que ça porte chance, chouette alors (Hollande approuve en regardant sa cote de popularité). Et puis il a l’occasion de faire lui-même caca (je parle bien évidemment ici de Geoffroy, pas de François Hollande : un président de la République, c'est comme une jolie femme, ça ne fait JAMAIS caca), et de s’interroger sur la multiplicité de formes des cacas d’animaux (avec plein de – pénibles – notes de bas de page qui jouent la carte de la science « amusante », mettant ainsi en valeur les vertus pédagogiques supposées de l’œuvre de Mlle Félicité Bidel comme de la littérature enfantine dont elle s’inspire). Il décide alors – avec la bénédiction des adultes du coin, le jardinier débile en premier lieu (je ne crois pas que François Hollande se soit prononcé) – d’entamer une collection de tous les cacas du monde (CACA !), afin d’ouvrir un musée du caca (DU CACA !), comptant bien devenir le spécialiste disque-mondial du caca (CACAAAAAAAAAAAAA !!! C’était déjà, dans Coup de tabac, ce que faisait le petit Sam, grosso merdo, ça se répète…). Il part ainsi en quête de caca (CACA CACA CACA) dans Ankh-Morpork, rencontre par exemple un gamin qui ramasse du caca de chien (CACA DE CHIEN !) pour Henri Roi, personnage (hélas) de plus en plus récurrent du cycle et qui illustre bien cette veine scato, et je ne peux pas vous en dire plus, car j’ai lâché l’affaire très vite.

 

Je ne comprends pas, en effet, l’intérêt du machin. Je ne comprends même pas à qui, au juste, il est destiné (si ce n’est au gogo-lecteur dans mon genre, toujours prêt à débourser quand il voit écrit « Disque-Monde » quelque part). Ce n’est ni drôle ni malin ni pertinent. Et, en outre, du moins pour ce que j’en ai lu, ça ne tire absolument pas parti du Disque-Monde : désolé, mais je ne crois pas qu’il suffise d’écrire « Ankh-Morpork » ici et (encore moins) « Henri Roi » là pour faire un bouquin du Disque-Monde. Ça pourrait en fait se passer n’importe où. J’imagine qu’on pourrait y voir un atout, universalité de la sagesse pratchettienne, tout ça, mais pas moi, en l’espèce en tout cas ; j'ai trouvé que ça tenait peu ou prou de l'escroquerie.

 

Mais je l'ai pas fini, hein, donc.

 

...

 

Avant de rédiger ce compte rendu d’abandon, d'ailleurs, j’ai par curiosité malsaine parcouru quelques avis de lecteurs sur Babelio ou des trucs du genre. Les gens…

 

Les gens ont aimé.

 

Ont trouvé ça délicieux.

 

Et drôle.

 

D’aucuns disent même avoir lu ce Monde merveilleux du caca des dizaines de fois.

 

Je ne comprends pas les gens.

 

J’ai eu un peu honte d’abandonner lâchement à la page 52 seulement (c’est-à-dire tout de même près de la moitié de ce très, très court bouquin), mais n’y voyant absolument aucun intérêt, après quelques hésitations, je me suis résolu à balancer la chose (pas aux chiottes, ça rentrait pas, et puis le livre est joli). Parce que – oui, je suis bien évidemment obligé de conclure ainsi –, pour ce que j’en ai lu, Le Monde merveilleux du caca, c’est vraiment, mais alors vraiment, de la merde.

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"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

Publié le par Nébal

"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

LE BRUN (Annie), Sade. Attaquer le soleil, préface de Guy Cogeval, Paris, Musée d’Orsay / Gallimard, 2014, 333 p.

 

Drôle d’idée a priori, de la part du Musée d’Orsay, que de consacrer une exposition (du 14 octobre 2014 au 25 janvier 2015, dépêchez-vous) à l’œuvre du marquis de Sade, sous ce titre cinglant emprunté aux Cent Vingt Journées de Sodome : « Combien de fois, sacredieu, n'ai-je pas désiré qu'on pût attaquer le soleil, en priver l'univers, ou s'en servir pour embraser le monde ? » Idée excellente, cependant, on n’en doutera guère. Car si l’influence de Sade sur les lettres du XIXe siècle est bien documentée, quand bien même clandestine (Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Apollinaire…), on peut sans doute aussi la déceler dans les arts graphiques, plus ou moins avouée, ou dont l’évolution témoigne en tout cas de préoccupations semblables, et en premier lieu celle, ô combien ambitieuse et centrale dans tout ce projet, de réprésenter l’irreprésentable. Car c’est bien là, sans doute, la singularité première de l’œuvre du « Divin Marquis », qui lui donne toute sa force : cette outrance, cette passion de l’excès, qui en fait un tournant définitif ; indubitablement, il y a un avant et un après Sade.

 

L’exposition permet toutefois de replacer cette œuvre dans son contexte : il ne s’agit pas seulement de rapporter l’influence directe de l’œuvre blasphématoire du Donatien dans des œuvres ultérieures, on jettera aussi un œil (et même deux) à des productions antérieures ou contemporaines. Plus ou moins artistiques, d’ailleurs – voyez toutes ces planches d’anatomie, ou ces écorchés qui ne bénéficient pas tous loin de là de l’indécente et fascinante mise en scène d’un Fragonard… Après les œuvres hagiographiques ou apocalyptiques des temps antérieurs (j’ai toujours eu un goût prononcé pour ces dernières, leur démesure et leur goût du détail…), sans doute, effectivement, peut-on dresser des parentés à l’époque troublée où vécut le marquis : les représentations grivoises les plus excessives, en cette ère révolutionnaire, connaissent un envol sans précédent, par exemple – on dépasse de très loin les libelles libertins antérieurs ; on peut citer de même cet engouement de la peinture d’alors pour la représentation de « catastrophes » ; et puis, bien sûr, il y a Goya, dont l’œuvre puissante semble émaner d’un esprit frère…

 

Peu importe, à vrai dire, que Goya ait ou non lu Sade. Et il en va de même pour certains grands noms de la peinture qui vont émerveiller le XIXe siècle ; difficile, en effet, de ne pas sentir vibrer un projet comparable dans le « grand tableau français » qu’est Le Radeau de la Méduse de Géricault (une des rares œuvres picturales à m’avoir authentiquement bouleversé, si je peux placer deux mots me concernant : quand je l’ai vu pour la première fois au Louvre, tout gamin, j’ai ressenti une fascination tenant peu ou prou du syndrome de Stendhal…). Et, quand on voit certaines œuvres de Delacroix – La Mort de Sardanapale au premier chef – on ne peut que retrouver l’ombre tenace du marquis… de même pour d’autres grands peintres d’alors, tel Ingres, ou tous ceux qui, comme Félicien Rops dans une pièce magistrale, ont joué du thème si prégnant alors, bien au-delà du seul Flaubert, de La Tentation de saint Antoine. Et quand représenter l’irreprésentable devient une préoccupation naturaliste, avec toute sa charge de provocation, on ne peut que penser à L’Origine du monde de Courbet…

 

Si le XIXe siècle pictural louvoie autour de Sade sans pour autant, le plus souvent du moins, afficher clairement cette influence définitive, il n’en va pas de même du XXe. Après Apollinaire, les surréalistes, notamment, ont revendiqué Sade comme un des leurs, et l’influence ouverte s’est révélée encore au-delà. Et on trouve, dans cette production plus moderne, bien des merveilles également, où dominent peut-être cependant, à mes yeux naïfs en tout cas, les noms de Man Ray (que je connais mal, mais qui me saisit à chaque fois d’une manière impressionnante) ou encore Marcel Duchamp.

 

Je ne vous le cacherai pas – et sans doute les lignes qui précèdent en témoignent-elles déjà… –, je suis une pine en histoire de l’art. Je ne suis que rarement enthousiasmé par les arts picturaux, et, surtout, je n’y connais à peu près rien… ce qui ne me facilite pas exactement la tâche ici. Mais peu importe : ce catalogue grandiose fascine à tout bout de champ, et, si je ne peux pas prétendre accrocher à tout ce qui y figure, l’impression d’ensemble est favorable, c’est rien de le dire, même pour un béotien dans mon genre.

 

Prévenons toutefois les âmes sensibles et chastes, même s’il n’y a bien entendu pas lieu de s’en étonner : l’ambition affichée de représenter l’irreprésentable, ce goût de l’infini du désir, le matérialisme outrancier du marquis, ne peuvent que déboucher sur la pornographie, même si l’ensemble ne force pas le trait à cet égard. Phallus géants et vulves béantes abondent dans ces pages, frémissant d’excitation à l’union sauvage des corps, quand bien même magnifiée par l’art (pas toujours, ceci dit…). La violence ne manque pas non plus à l’appel, même si elle est sans doute le plus souvent moins démesurée que sous la plume de Sade, en dehors de quelques épouvantables et sublimes scènes de cannibalisme, ou plus encore de martyres témoignant d’un goût délicieusement pervers de la souffrance et de l’atroce.

 

Et puis il y a cette impression définitive de liberté. A-t-on finalement connu œuvre plus libre que celle de cet homme qui a passé la majeure partie de sa vie enfermé, dans les geôles et les asiles de trois régimes successifs ? Sade a toujours été libre. Trop libre pour beaucoup… « Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres », sentence célèbre que reprend la quatrième de couverture. C’est aussi – surtout ? – cela que l’on peut révérer chez Sade, et chez les artistes qui l’ont suivi, qu’ils s’en revendiquent expressément ou non : l’art, sous leur plume ou leur pinceau, refusera toute limite ; il osera balayer toutes les barrières imposées par la « décence », le « bon goût »… et la foi. Je ne vais pas prétendre le contraire : au vu des événements de ces derniers jours, cette idée de « représenter l’irreprésentable », a fortiori dans l’optique blasphématoire, vigoureusement matérialiste et athée du marquis, résonne douloureusement… De même le blâme des idées ou de leur expression, qu’il soit religieux ou républicain d’ailleurs. Et l’on se prend dès lors à rêver de cette cellule de la Bastille où Sade a rédigé Les Cent Vingt Journées de Sodome, et des cachots de Silling qui lui répondent, et à voir dans ces souterrains gothiques à la manière du « roman noir » d’alors l’expression la plus souveraine, tranchante et définitive d’un désir de liberté que les murs comme les condamnations ne sauraient réprimer.

 

Tout cela, Annie Le Brun, grande spécialiste de Sade (j’avoue, honte sur moi, ne pas avoir lu ses autres essais, pourtant essentiels…), l’exprime bien mieux que moi de sa plume subtile. Entre histoire des lettres, histoire de l’art et philosophie, son exposé vibrant d’enthousiasme comme d’érudition, toujours juste et pertinent, saisit le lecteur et l’emporte avec une adresse à la hauteur des magistrales représentations qui ornent les pages de ce beau livre.

 

Je ne suis guère amateur de livres d’art en temps normal, mais ce Sade. Attaquer le soleil m’a amplement convaincu. Superbe et juste de bout en bout, il a quelque chose de plus que jamais salutaire.

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"Coup de tabac", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

"Coup de tabac", de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Coup de tabac, [Snuff], traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2011] 2012, 478 p.

 

On retourne donc aux romans des « Annales du Disque-Monde » avec ce Coup de tabac qui s’inscrit dans le cycle intérieur du Guet. Les personnages récurrents du Guet des Orfèvres ne sont pas mes préférés des « Annales » (je crois que j’ai un faible pour les sorcières de Lancre), mais j’aime généralement bien retrouver la route du commissaire Vimaire et de ses agents, même (surtout ?) Chicard Chique.

 

Mais, dans ce volume-ci, on ne va guère arpenter les rues nauséabondes d’Ankh-Morpork. En effet, Vimaire y est contraint par sa fascinante épouse dame Sybil Ramkin (avec peut-être un coup de pouce du Patricien Vétérini) à faire une chose parfaitement ignoble : prendre des vacances à la campagne. Le duc d’Ankh-Morpork se rend donc dans l’arrière-pays, dans la propriété des Ramkin, pour y jouer bien malgré lui au hobereau, avec sa femme et leur fils le petit Sam, obsédé comme de juste par le caca, obsession qui se trouve renforcée par la rencontre de l’auteur jeunesse mademoiselle Félicité Bidel (voir Le Monde merveilleux du caca, que je lis prochainement, et j’en ai des frissons d’appréhension…).

 

C’est horrible, la campagne. Pire que la ville. Et les gens y adoptent des comportements déconcertants, des roturiers confits d’admiration pour leurs bons maîtres aux infects nobliaux des environs, qui ne cessent de donner des bals pour tenter désespérément de marier leurs filles ingénues. Vimaire, bien évidemment, supporte très mal tout cela, lui qui n’est un aristo que bien malgré lui. Et il ne rêve que d’une chose : que du boulot lui tombe dessus, tant qu’à faire en provenance d’Ankh-Morpork histoire d’écourter ses congés.

 

Mais la campagne aussi connaît son lot de crimes. Les gens d’ici ont bien des choses à cacher, et certains puent la culpabilité. Assisté par son valet plein de ressources Villequin, Vimaire va ainsi soulever un lièvre, une sombre histoire impliquant des gobelins, ces méprisables vermines qui passent leur temps à voler les poules et à manger leurs propres enfants, rendez-vous compte ma bonne dame. Et on n’apprécie guère de voir Vimaire remuer ainsi la merde ; à tel point que quand le forgeron Jethro disparaît, dont on savait qu’il avait une dent contre les aristos en général et le duc d’Ankh-Morpork en particulier, on s’empresse de saisir l’occasion de mettre le commissaire en état d’arrestation… Enfin, d’essayer, du moins.

 

Coup de tabac est donc une sorte de polar rural qui fait intervenir une thématique chère à l’auteur, et déjà abondamment traitée dans des volumes précédents : le racisme. Cette fois, il porte donc sur les gobelins, ces étranges petites créatures barbares en apparence, mais peut-être pas tant que ça au fond, forcément. Pratchett avait déjà donné (avec les nains, les trolls, etc.), et se répète du coup un poil ici, même si les chapitres faisant intervenir les gobelins figurent parmi les meilleurs de Coup de tabac.

 

Ou les moins mauvais… En effet, n’y allons pas par quatre chemins, ce trente-quatrième (!) livre des « Annales du Disque-Monde » est probablement le moins bon (pour rester poli) qu’il m’a été donné de lire jusqu’à présent. Outre que Pratchett se répète, deux choses essentiellement m’ont gêné dans cet épisode raté.

 

Tout d’abord, l’humour. C’est quand même un trait fondamental du cycle de « fantasy burlesque », même si on aurait bien tort de le limiter à cela. L’humour n’a jusqu’à présent jamais empêché Terry Pratchett de parler de choses sérieuses, et il l’a parfois fort bien fait (le meilleur exemple étant probablement à mon sens l’excellent Les Petits Dieux, mon volume préféré des « Annales », aussi drôle qu’adroit et intelligent). Il a pu le mettre parfois un peu de côté, sans le remiser totalement. Mais ici, ça ne marche tout simplement pas… Or on sent que Pratchett a voulu être drôle dans Coup de tabac : simplement, ça tombe systématiquement à plat. Il y a des gags (des pseudo-gags…) à la pelle, mais ils ne font pas rire, pas même sourire, jamais (le pompon, c'est sans doute les notes de bas de page, toutes plus inutiles les unes que les autres). C’en est même assez désespérant. C’est du Pratchett tellement mauvais qu’on a l’impression d’un auteur à bout de souffle contraint à se parodier lui-même, et qui ne parvient plus à livrer qu’un pâle ersatz de ce qu’il avait si bien réussi auparavant, à peine digne des tâcherons qui se réclament de lui, généralement encore moins drôles qu’une blague Carambar. On ne rit pas, non ; et on s’inquiète même pour la suite des opérations, craignant que Pratchett ait perdu une fois pour toutes son talent… Le pire étant probablement que, pour tenter vainement de faire rire, Pratchett a régulièrement recours ici à des artifices qui me paraissent peu dignes des « Annales », en tout cas sous cette forme : la scatologie (pas seulement dans les passages consacrés au Petit Sam et à Félicité Bidel, d’ailleurs ; à vrai dire, Pratchett en use peu ou prou dès la première page, consacrée aux rites des gobelins…) et la grivoiserie beauf, qui donnent une impression de bien triste grossièreté à laquelle l’auteur ne nous avait guère habitué jusqu’à présent…

 

Et puis le roman est tout simplement mal conçu. Il tire atrocement à la ligne pendant un bon moment (il faut attendre près de la moitié du livre avant que la trame ne se mette véritablement en place, et c’est un calvaire que d’arriver jusque-là), use d’expédients faciles et de procédés éculés dès lors, avant de s’achever dans la précipitation, Pratchett ayant atteint et même sans doute dépassé son quota de signes. La fin est ainsi parfaitement bâclée, tandis que ce qui précède, à force de gags pas drôles et de péripéties inutiles ou téléphonées, plonge le lecteur fan dans l’embarras. À ce titre, les scènes qui s’éloignent de Vimaire, notamment pour revenir à Ankh-Morpork en coup de vent, sont généralement assez éloquentes, et pour le moins calamiteuses en plus d’être gratuites. De tout ce désastre, je ne sauve qu’un bref chapitre (en hors-champ, pourtant) sur les ruminations d’un ancien colonel de dragons quant à la noblesse rurale : c’est là, et seulement là, que l’on retrouve le vrai bon Pratchett. Quatre ou cinq pages sur près de 480…

 

N’ayons pas peur des mots : Coup de tabac est affligeant. Le plus mauvais tome des « Annales » à ce jour, raté de bout en bout. J’ai plus d’une fois hésité à l’abandonner en cours de route, ne poursuivant que par un automatisme gêné de petit fan à la peine… J’espère que Déraillé (un roman qui se situe dans l’optique plus « moderniste » du Disque-Monde, que j’ai plutôt appréciée jusqu’à présent) saura relever le niveau ; sinon, je pourrais bien être contraint d’arrêter les frais avec cette série, qui m’a pourtant procuré tant d’heures de lecture enthousiaste…

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Top 10 lectures 2014

Publié le par Nébal

Et si je faisais à mon tour le bilan de mes meilleures lectures de 2014 ? J'ai l'impression d'avoir peu lu en cette triste année... et, de toute évidence, je ne me suis guère intéressé à l'actualité. Bon... Voici quand même les dix titres qui m'ont le plus bluffé, ce qui inclut quelques relectures ; on s'en fout des genres, on s'en fout de la date de parution (il y a pas mal de vieux...). Hop, dans l'ordre de lecture :

- Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles, d’Akira Yoshimura
- Persistance de la vision, de John Varley
- Les Furies de Boras, d’Anders Fager
- Vermilion Sands, de J.G. Ballard (relecture)
- Je suis la reine, d’Anna Starobinets
- Des anges mineurs, d’Antoine Volodine
- Little Big Man, de Thomas Berger
- Le Silmarillion, de J.R.R. Tolkien (relecture)
- Victus, d'Albert Sanchez Piñol
- Intrabasses, de Jeff Noon

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"L'OEil du héron", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

"L'OEil du héron", d'Ursula Le Guin

LE GUIN (Ursula), L’Œil du héron, [The Eye of the Heron], traduit de l’américain par Isabelle Delord, [s.l.], Presses de la Cité – Futurama, coll. Superlights, [1978] 1983, 188 p.

 

Tiens, un Le Guin que je ne connaissais pas ? De science-fiction qui plus est (même si pas rattaché a priori au fantabuleux « cycle de l’Ekumen ») ? Publié directement et uniquement dans une collection de poche, et largement oublié depuis ? Il fallait nécessairement que je mette la main dessus. Et même si tout cela sentait « l’œuvre mineure », j’espérais malgré tout y trouver davantage mon content qu’avec les très décevantes (à mon sens, hein) Chroniques orsiniennes, bien autrement louées…

 

On a très vite l’impression ici – surtout si, comme moi, on a la mauvaise habitude de lire les quatrièmes de couverture – d’être confronté à une variation en (nettement) plus « light » de l’excellent Les Dépossédés. Et probablement en trop « light »… On est très loin de la subtilité de « l’utopie ambiguë » en question, et Ursula Le Guin verse ici un tant soit peu dans le simplisme, pour ne pas dire la caricature. C’est à vrai dire tout le problème de ce roman que j’ai par ailleurs trouvé plutôt sympathique, hein, autant le dire de suite. Pris indépendamment, il n’y aurait sans doute pas grand-chose à y redire, et bien des sous-écrivaillons du genre auraient de quoi être fiers s’ils parvenaient à commettre ce genre de chose… mais il est difficile, voire impossible, de l’envisager ainsi de la part de son auteur.

 

Nous sommes sur la planète Victoria, une sorte d’équivalent science-fictif de la Botany Bay australienne, qui a connu successivement deux vagues de déportation. La première, en provenance de l’Amérique-Brésil, n’était à vrai dire pas spécialement politique à l’origine : ce n’est qu’après coup que ces quelques milliers de criminels se sont authentiquement mués en brutes fascistoïdes, en oppresseurs qui avaient bien besoin de quelqu’un à oppresser. On leur a donné ce dont ils avaient tant besoin quelque temps plus tard, quand on a exilé sur Victoria environ deux mille membres de la Longue Marche, des non-violents adeptes de Gandhi et de Martin Luther King, autant dire des cibles de choix pour la tyrannie des premiers occupants.

 

Pas difficile de deviner qui sont les gentils et qui sont les méchants, hein ? Et c’est bien le problème : on est effectivement très loin ici de la justesse et de la mesure des Dépossédés qui, pour être une utopie anarchisante, ne versait tout de même pas dans cette opposition manichéenne… Nous avons donc des putains de hippies horriblement aimables, beaucoup trop sympathiques pour être véritablement sympathiques, confrontés à la violence extrême d’abjects aristos autoproclamés. Ce qui ne laisse guère de place pour les compromis et les demi-mesures. Seuls deux personnages s’en tirent un tant soit peu : Luz, la principale heureusement, fille du seigneur Falco qui en vient à effectuer littéralement le voyage de la Cité à la Commune ; et dans une moindre mesure le seigneur Falco lui-même.

 

À partir de là, tout suit son cours de manière finalement logique. Quand la Cité, paniquée, interdit au Peuple de la Paix de fonder une nouvelle colonie hors de sa portée, les hippies en viennent (enfin !) à se rebeller contre cette tyrannie, notamment grâce aux prêches enthousiastes des charismatiques Lev et Vera. Pas en usant de violence, bien sûr, mais en refusant de coopérer, en se lançant dans la désobéissance civile. La riposte de la Cité ne se fait guère attendre et se profile bientôt une oppression encore plus insoutenable. Jusqu’à ce qu’elle use enfin de la violence…

 

Ce qui vient poser, donc, le problème de la non-violence en termes plus concrets. Et, heureusement, ici, on retrouve un peu de la grande Ursula Le Guin, malgré tout : sur ces bases, on aurait pu aboutir à quelque chose d’atrocement niaiseux, mais l’auteur parvient à s’en tirer de la manière la plus juste – même si elle ne pose pas ouvertement la question de la pertinence de l’action non-violente quand il n’y a personne pour regarder si ce n’est la brute avec son gourdin… – au travers d’une conclusion douce-amère (peut-être un peu longuette, cela dit), dont on ne sait trop dans l’absolu si elle est avant tout désabusée ou pourtant lumineuse.

 

L’Œil du héron n’est pas un mauvais roman – et on peut se permettre de regretter qu’il ait ainsi été délaissé dans une collection morte. Agréable à lire, porté par une Luz convaincante si les autres personnages sont un peu trop schématiques, moins réducteur qu’on ne pouvait le craindre, il ne déshonore en rien son auteur. Mais il n’échappe certes pas à la comparaison… et son manque de subtilité, sous cet angle, ne peut que lui porter préjudice. Signé par tout autre que Le Guin, on aurait probablement pu en faire abstraction ; mais, on ne va pas se voiler la face, de la part d’un auteur qui nous a si souvent régalés avec des textes d’une intelligence et d’une subtilité admirables, il ne peut qu’être un peu décevant. Une œuvre mineure, oui. Mais pas pire que La Cité des illusions, par exemple. Je ne regrette pas de l’avoir lu, j’ai même plutôt passé un bon moment, mais objectivement cet Œil du héron n’a effectivement rien d’indispensable.

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"L'Art du Disque-Monde", de Terry Pratchett & Paul Kidby

Publié le par Nébal

"L'Art du Disque-Monde", de Terry Pratchett & Paul Kidby

PRATCHETT (Terry) & KIDBY (Paul), L’Art du Disque-Monde, [The Art of Discworld], illustré par Paul Kidby, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2004] 2007, [n.p.]

 

Ouep. Parfaitement.

 

Je me suis dit que, pour les fêtes, ça pourrait être sympa de rattraper mon retard en ce qui concerne les disque-monderies de Terry Pratchett.

 

Ouep. Parfaitement.

 

Bon, je n’avais pas tant de retard que ça, non plus. Juste deux romans des « Annales » à proprement parler, Coup de tabac et Déraillé, un petit machin parallèle qui m’a attiré des remarques sarcastiques de mon perfide libraire quand j’en ai fait l’acquisition, ce qui peut se comprendre, c’est-à-dire Le Monde merveilleux du caca (à lire semble-t-il dans la foulée de Coup de tabac), et deux beaux bouquins, L’Art du Disque-Monde qui date un peu et va nous retenir aujourd’hui, et le tout récent Tout Ankh-Morpork (je me garde les tomes 2 et 3 de La Science du Disque-Monde pour plus tard).

 

L’Art du Disque-Monde n’a absolument rien de narratif. Il s’agit d’un artbook de Paul Kidby, responsable de l’illustration des disque-monderies depuis un certain temps déjà (il a pris la succession de Josh Kirby, au style plus déconcertant, fouillé et baroque ; Kidby est plus classique, mais j’avoue préférer, pour le coup). Or, Paul Kidby parvient à ce tour de force incroyable : réaliser des chouettes couvertures pour des livres qui paraissent à L’Atalante. C’est pas rien, tout de même.

 

Au fil des pages de ce beau livre grand format, on passe ainsi par tout ce qui fait le Disque-Monde (enfin, essentiellement des personnages, cela dit). Et c’est très agréable à l’œil. Kidby sait manier crayons et pinceaux, et le résultat est généralement très impressionnant. De justesse, surtout : la plupart du temps, et mine de rien ce n’est pas toujours le cas loin de là, et c’est sans doute particulièrement délicat pour une œuvre au long cours telle que « Les Annales du Disque-Monde », Kidby tape dans le mille, et traduit graphiquement à merveille tant le propos de Pratchett que les fantasmes de son lecteur (enfin, les miens, en l’occurrence). Certains personnages sont même particulièrement bien vus, et là je pense notamment à la Mort (son regard !), à Nounou Ogg, ou encore aux Nac mac Feegle. Bon, il y a bien quelques cas où je ne suis pas d’accord (notamment, je trouve Vétérini bien jeune, ainsi représenté, et j’ai toujours du mal à me faire au look très « Clint Eastwood » de Vimaire), mais dans l’ensemble c’est tout de même assez remarquable de pertinence, et je suis loin d’accorder cette appréciation à tous les illustrateurs du genre, même aux plus prestigieux (à titre de comparaison, en matière de tolkienneries, j’aime beaucoup ce que font John Howe ou Alan Lee, mais suis loin de toujours acquiescer à leurs représentations de mes personnages fétiches ; il faut dire que cela fait plus de vingt ans que je m’en suis constitué une image mentale, certes…).

 

La variété des sujets est remarquable, tout comme l’est celle de leur traitement. On appréciera tout particulièrement, dans un esprit très pratchettien, quelques savoureuses parodies de tableaux célèbres (la « Mona Ogg » de la couverture est loin d’être la seule, et connaît une autre version dans le livre – plus intéressante, d’ailleurs – ; mais on pourrait aussi citer, je sais pas, moi, « Le Cri de Rincevent » ou encore « Lancrian Gothic »…), et même d’autres choses encore (j’avoue avoir explosé de rire devant l'affiche de « Feeglespotting »…). Un beau livre, donc, qui remplit bien son office ; je ne suis pas en temps normal très fan d’artbooks, mais celui-ci est tout à fait réussi, bien conçu, et vaut bien son prix. Un beau cadeau de Noël, quoi (c’est un peu tard cette année ? Ben, commandez-le au Père Porcher…).

 

Ce n’est cependant pas là le seul intérêt de cet Art du Disque-Monde. En effet, il est abondamment commenté. Assez peu, somme toute, par Paul Kidby lui-même, et essentiellement par Terry Pratchett (qui peut bien avoir son nom sur la couverture, du coup). L’auteur des « Annales » glisse bien quelques remarques, très justes le plus souvent, sur le travail de son illustrateur (pour le louer, bien sûr, même s’il émet à l’occasion quelques légers doutes – lui aussi a un vague problème avec « Clint Eastwood », par exemple –, très vite gommés au bénéfice de la liberté d’interprétation, sans surprise), mais le plus souvent il en profite pour revenir de manière assez intéressante sur son processus créatif, l’origine de tel thème ou tel personnage, et surtout leur évolution durant toutes ces années. Cela pourrait être convenu – d’autant que ce n’est certainement pas pour cela que l’on va faire l’acquisition de L’Art du Disque-Monde, en principe –, mais non, c’est tout à fait intéressant et instructif.

 

Un bien bel ouvrage, donc, riche et bien conçu, qui satisfait pleinement les mirettes mais sans négliger les neurones. Ce que sait parfaitement faire Terry Pratchett dans « Les Annales du Disque-Monde », en tout cas quand il est au mieux de sa forme (et là, je ne peux m’empêcher de faire cette remarque : j’ai donc entamé Coup de tabac, et, après 200 pages environ, ben, euh, je le trouve franchement mauvais… mais j’y reviendrai bientôt). L’Art du Disque-Monde, bien loin de constituer un simple gadget annexe et tristement mercantile, saura donc séduire les fans, même les moins jusqu’au-boutistes.

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"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz

Publié le par Nébal

"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
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"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz
"Snoopy & les Peanuts. Intégrale", de Charles M. Schulz

SCHULZ (Charles M.), Snoopy & les Peanuts. Intégrale, Paris, Dargaud, 15 tomes à ce jour

 

(Article de synthèse rédigé il y a de cela un bail, pour un autre support qui en met du temps à arriver ; mais j’en ai marre de le laisser traîner dans les limbes du ouèbe… Comme je viens de me remettre à cette intégrale – avec du retard, j’en suis au septième volume, 1963-1964 – et comme ça me paraît approprié pour Nouwël, hop, voilà.)

 

Dans le cadre d’une vaste entreprise de snoopysation des esprits initiée il y a quelque temps de cela par quelque perfide libraire parisien, j’ai eu l’occasion, non seulement de retrouver la joyeuse (ou pas) petite bande crée par Charles M. Schulz, mais aussi de rencontrer plusieurs personnes qui m’ont dit avoir instantanément accroché aux Peanuts. Ce ne fut certes pas mon cas. Il m’a fallu à vrai dire des années pour adhérer à ce strip légendaire, œuvre d’une vie (50 ans, tout de même ! Et sans baisse dans la qualité, comme le faisait très justement remarquer, si je ne m’abuse, Lewis Trondheim dans Désœuvré). Il faut dire que les conditions étaient contre nous, pauvres lecteurs francophones, qui n’avions accès qu’à quelques strips piochés ici ou là, publiés un peu n’importe comment dans des éditions qui n’étaient clairement pas à la hauteur du monstre. Mais, depuis quelques années déjà, les États-Unis bénéficient d’une édition intégrale (toujours en cours) des Peanuts, reprise en France par Dargaud au travers de très beaux ouvrages, véritables objets de collection. Dès lors, nous pouvons redécouvrir, ou découvrir véritablement, les Peanuts, et prendre toute la mesure du chef-d’œuvre des arts et lettres du XXe siècle qui se cache derrière ce titre dérisoire infligé à l’auteur, qui ne l’a jamais digéré.

 

Si les premiers strips sont encore très puérils, la donne change assez rapidement, et les mécanismes de l’œuvre se mettent en place, qui nous confirment bien vite qu’en dépit des apparences, Peanuts n’a rien d’une BD pour les pitinenfants (ou est tellement plus que cela, si vous préférez). On peut même, à vrai dire, se poser une question en apparence choquante : s’agit-il seulement d’une bande-dessinée humoristique ? Oui, sans doute ; répondre ainsi correspond à notre premier réflexe, et celui-ci se révèle en définitive le bon. Pourtant, on avouera qu’un strip des Peanuts pris isolément n’est pas nécessairement drôle – j’aurais même envie de dire qu’il l’est rarement, ou plus exactement qu’il perd en puissance si on l’isole du reste. Et c’est pourquoi je comprends volontiers le lecteur lambda qui n’accroche pas : j’ai été ce lecteur-là pendant des années.

 

C’est qu’il y a toute une poétique et une philosophie de l’humour dans Peanuts – je ne vais pas vous faire l’article à ce sujet, nombreux sont ceux qui s’en sont déjà chargés et l’ont fait bien mieux que je ne saurais le faire (tel Umberto Eco, s’il faut en citer un). L’humour des Peanuts se développe sur le long terme ; c’est un comique de répétition, qui joue beaucoup sur les running gags : le cerf-volant, le base-ball, la couverture de Linus, l’anniversaire de Beethoven , la « Grande Citrouille », etc. Aussi la lecture des Peanuts nécessite-t-elle, ou prend-elle la forme d’un apprentissage, voire d’une initiation. Au fil des années, tandis que les strips s’accumulent jusqu’à former une masse considérable, le lecteur découvre l’univers si singulier de Snoopy et compagnie, et c’est à force de familiarité avec le sujet qu’il acquiert les outils permettant de pleinement l’apprécier. Et de se marrer franchement devant des gags qui pourraient à bon droit laisser perplexe le lecteur innocent qui se contentait de passer par-là. Non, il faut accompagner les Peanuts ; c’est ainsi que l’on en vient à intégrer leur famille, et que l’on prend conscience de toute la richesse de l’univers créé par Charles M. Schulz.

 

Et ceci grâce à une magnifique galerie de personnages, tous plus attachants et plus névrosés les uns que les autres. Car c’est bien, le plus souvent, de névroses qu’il s’agit – rien d’étonnant, dès lors, si l’enquiquineuse Lucy ouvre régulièrement son bureau de consultations psychiatriques à cinq cents. Rien d’étonnant non plus si son patient le plus régulier est ce bon vieux Charlie Brown, archétype du loser dépressif ; mais les autres personnages ne sont pas en reste, tel Linus accroché à son doudou et qui continue contre vents et marées de croire à la « Grande Citrouille », ou encore le mélomane Schroeder, qui se coupe du monde avec son piano-jouet. Mais il y a aussi, parmi tous ces névrosés, un psychotique : Snoopy, beagle inoffensif au départ, mais qui devient bien vite, avec la conscience et la pensée, un archétype pour le moins singulier – celui du chien qui n’accepte pas sa condition de chien – et devient progressivement la vedette au sein de la troupe (confirmant ainsi que, décidément, Charlie Brown est un loser…). Snoopy est un mythomane complet, qui s’imagine en vautour, en Joe Cool, en célèbre avocat, ou en non moins célèbre pilote de la Première Guerre mondiale. Il est aussi un brin parano – souvenez-vous de cette planche légendaire où il s’assure que ses maîtres ne cherchent pas à le vendre – et sans doute un peu claustro – pas pour rien, après tout, qu’il prend l’habitude de dormir sur sa niche (image emblématique), même si celle-ci possède un jacuzzi…

 

Lire l’intégrale des Peanuts, c’est s’immiscer dans cet univers d’une richesse incroyable, peuplé d’enfants aux préoccupations existentielles parfois très adultes – je n’ai pas parlé de leurs amours, mais il y aurait tant à dire sur le sujet ! Un monde (plus ou moins) fixe, dans lequel les adultes sont systématiquement absents, et laissent le devant de la scène à leurs charmants bambins pour l’éternité. Lire Peanuts, aussi, c’est un peu se retrouver, avec un regard adulte, dans une cour de récré envahie par des personnages familiers, auxquels on s’attache très vite et qui nous inspirent tous – même Lucy, tiens – une tendresse étouffante et réconfortante. La familiarité avec l’univers et les personnages, renforcée par les running gags – qui sont autant de clins d’œil complices – permet d’appréhender enfin cette géniale bande-dessinée et d’en saisir ses incroyables beauté, délicatesse et subtilité.

 

Alors on peut bien le répéter : Peanuts est, qu’on se le dise, un monument de la bande-dessinée, et donc de la littérature comme de l’illustration. Ici, le terme de chef-d’œuvre n’est certainement pas galvaudé (on peut d’ailleurs en juger par l’influence remarquable des Peanuts sur quelques autres légendes du strip, comme Mafalda ou Calvin & Hobbes). Et l’édition de cette intégrale chez Dargaud étant irréprochable, vous n’avez plus aucune excuse. Précipitez-vous sur cette merveille : si vous accrochez immédiatement, ma foi, tant mieux ; mais sinon, je ne peux que vous encourager à persévérer : il faudra peut-être y mettre le temps, mais la récompense justifie amplement l’effort.

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"Mourir pour la patrie", d'Akira Yoshimura

Publié le par Nébal

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YOSHIMURA (Akira), Mourir pour la patrie. Shinichi Higa, soldat de deuxième classe de l’armée impériale, [Junkoku – Rikugun Nitôhei Higa Shin’ichi], traduit du japonais par Sophie Refle, Arles, Actes Sud, coll. Lettres japonaises, [1967] 2014, 173 p.

 

Akira Yoshimura, c’est bien, très bien même, mais, avouons-le, c’est souvent pas exactement joyeux (voyez mes comptes rendus de La Jeune Fille suppliciée sur une étagère et Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles). Mourir pour la patrie, du coup, rien qu’au titre on se doute que ça va être fun… Et ça ne manque pas, effectivement. Il faut dire que l’auteur nippon se penche ici sur un traumatisme durable de son pays, en traitant de la Deuxième Guerre mondiale, et plus précisément de l’engagement de soldats mineurs durant la bataille d’Okinawa. Et c’est terrifiant.

 

Shinichi Higa a quatorze ans. Au début du roman, comme tous les jeunes garçons de son âge à Okinawa, il est engagé pour intégrer l’armée impériale, dans une unité Fer et Sang pour l’Empereur, en tant que soldat de deuxième classe. Et il en est très fier. Il entend bien servir le Pays des Dieux du mieux qu’il pourra, et plaint ceux qui sont trop jeunes pour être engagés en dépit de leurs réclamations larmoyantes. Or, servir le Japon, cela impliquera probablement de mourir… Pas question pour les jeunes soldats japonais (et pour les civils pas davantage, à vrai dire) de se rendre aux Américains : ils doivent tous tuer au moins dix ennemis avant de mourir eux-mêmes. Shinichi Higa sait que c’est là son destin, et il s’en accommode, voire l’attend avec une certaine hâte.

 

Mais sans doute n’aura-t-il guère à attendre longtemps : les Américains sont aux portes d’Okinawa, les bombardements et pilonnages sont incessants, et le débarquement ne saurait tarder… Mais les jeunes soldats japonais entendent bien repousser l’ennemi à la mer, et lui disputer en attendant chaque mètre carré de l’île. Les habitants d’Okinawa, militaires comme civils, font preuve d’une motivation fanatique, renforcée par une ardente propagande qui ment sur les succès de l’armée impériale et sur les secours attendus, et propage des rumeurs horribles sur les atrocités commises par les barbares au service de l’Oncle Sam. Aussi n’ont ils guère le choix : oui, ils vont mourir ; il est même dans un sens de leur devoir de mourir ; mais pour la patrie.

 

Le thème suicidaire apparaît très tôt dans le roman, avec l’éloge absurde des troupes de choc qui se jettent sous les chenilles des chars et des célèbres kamikazes. L’approche en est cependant différente de ce que l’on avait pu lire dans l’extraordinaire Voyage vers les étoiles. La mort, ici, est non seulement souhaitée, mais idéalisée, et le suicide n’est pas égoïste, mais altruiste, pour reprendre la dichotomie de Durkheim. Il s’agit de mourir pour quelque chose de plus grand que soi.

 

Mais, en attendant, Shinichi Higa se rend utile. Dans un premier temps, il ne joue guère au petit soldat : s’il vient assister l’artillerie, il travaille essentiellement à la cuisine, puis dans les hôpitaux de campagne submergés par d’innombrables blessés. Notre jeune garçon fait la guerre, oui, mais sans user de son fusil, et en gardant précieusement ses trois grenades, la dernière étant destinée à se faire sauter lui-même le moment venu. Il n’en est pas moins confronté aux pires horreurs : au milieu des cris des blessés, dont bon nombre n’ont aucun espoir de s’en sortir, au milieu des cadavres qui jonchent le sol de part en part, Shinichi Higa, qui en vient lui-même à être recouvert d’asticots, obéit aux ordres, aussi improbables voire absurdes soient-ils ; et il espère bien pouvoir enfin se servir de son fusil…

 

Mais la bataille d’Okinawa, pour lui, sera avant tout une longue errance, à la recherche désespérée de son commandement qui ne cesse de se replier devant l’avancée des soldats américains. Et, au cours de ses pérégrinations, Shinichi Higa enchaînera les rencontres marquantes, qui tour à tour renforceront sa détermination et le plongeront dans des abîmes de terreur…

 

La résistance acharnée des soldats japonais face à la reconquête du Pacifique par les Alliés est bien connue. La bataille d’Okinawa – une des premières à avoir lieu officiellement sur le sol même du Japon, quand bien même nous sommes à des centaines de kilomètres au sud de Kyushu – est particulièrement documentée ; elle a, à certains égards, joué en faveur de l’emploi de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les Américains prenant ici plus que jamais conscience du fanatisme des Japonais de toute condition, bien décidés à leur faire payer cher le moindre pouce de terrain, et à se suicider quand rien d’autre n’apparaît possible.

 

Ici, je ne peux m’empêcher de penser à ce documentaire (Ils ont filmé la guerre en couleurs, peut-être ?) où l’on voyait des images terribles de ces femmes et ces enfants, notamment, qui jaillissaient des innombrables grottes parsemant l’île pour se jeter du haut des falaises, refusant d’être pris par les Américains… scène qui, bien sûr, figure dans ce roman, au milieu de dizaines d’horreurs toutes plus insoutenables les unes que les autres.

 

Mourir pour la patrie est insoutenable, oui. Roman d’une noirceur, d’une morbidité et d’une violence rares, il secoue le lecteur jusqu’à l’écœurement. Et il constitue un terrible tableau des horreurs de la guerre, sans jamais verser dans la dénonciation « facile ». Il ne s’agit en effet pas de « juger ». Les victimes de toutes ces abominations sont pleinement volontaires, convaincues de faire ce qui doit être fait, sans possibilité d’échappatoire ; et c’est avant tout ce fanatisme jusqu’au-boutiste qui laisse pantois. Shinichi Higa a peur, oui ; c’est encore un enfant, perdu dans tous ces événements qui le dépassent (et perdu dans l’île…) ; mais sa peur n’a d’égale que sa fierté, son patriotisme et sa conviction aveugle de « petit soldat », et c’est bien ce qu’il y a de plus déprimant dans tout ça…

 

Roman terrible et fort, Mourir pour la patrie secoue impitoyablement le lecteur en le revoyant à sa misérable condition d’être voué à la mort et en interrogeant la signification de cette dernière, ainsi que le rapport au devoir. On n’en ressort pas indemne.

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"Chroniques orsiniennes", d'Ursula Le Guin (abandon)

Publié le par Nébal

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LE GUIN (Ursula), Chroniques orsiniennes, [Orsinian Tales], traduit de l’américain par André de Los Santos, Arles, Actes Sud, [1976] 1991, 233 p.

 

(Abandon à la page 136.)

 

Cela n’aurait jamais dû arriver, et je ne comprends toujours pas comment cela a pu être possible. Mais voilà : j’ai abandonné un livre de la grande Ursula Le Guin. Celle-ci, ainsi que vous avez déjà pu vous en rendre compte en farfouillant sur ce blog interlope, figure incontestablement parmi mes auteurs d’imaginaire préférés. Bien sûr, tout ne m’a pas fait le même effet, et j’ai parfois connu d’étonnantes déceptions, mais relatives : ainsi avec le cultissime Terremer, qui a pris à mon sens un petit coup de vieux, mais reste néanmoins tout à fait recommandable. Disons simplement que l’on est loin, à mon sens, de l’excellence du cycle de « l’Ekumen », que je porte aux nues, ou, pour citer une œuvre plus récente et moins ouvertement typée imaginaire, du remarquable Lavinia. Mais je ne pensais pas, néanmoins, en arriver un jour à devoir déclarer forfait devant une de ses œuvres…

 

Il faut dire que, fort logiquement, la déception est à la hauteur de la réputation du livre : ces Chroniques orsiniennes, j’en avais entendu parler depuis un bail, et en bien, voire très bien, voire plus encore… Mais non.

 

Les Chroniques orsiniennes ont été publiées en France par Actes Sud, et, en effet, en dépit de cette idée d’une contrée imaginaire (mais sur notre bonne vieille Terre), elles ne relèvent pas à proprement parler de la science-fiction ou de la fantasy. Non, on peut bien parler de « littérature générale » ou « blanche » ici. Ce qui, loin de m’effrayer (je ne suis pas de ces gens-là), éveillait plutôt ma curiosité…

 

Avec l’Orsinie, pas forcément évidente à situer sur une carte, notamment du fait de ses noms propres aux racines très diverses, même si l’on penche instinctivement pour l’Europe centrale, on est très loin des mondes de « l’Ekumen » ou de « Terremer » et de leur prédilection pour le sens du détail anthropologique (or c’est bien là une des choses qui me parlent le plus en temps normal chez Le Guin). Ce pays ne constitue à vrai dire qu’un lien très vague entre des nouvelles très relâchées, d’autant qu’elles sont présentées dans un ordre non chronologique (l’année où se situe le récit étant chaque fois précisée à la fin du texte seulement). La quatrième de couverture promet à certains égards un vague État policier, un totalitarisme intrusif pouvant évoquer, j’imagine, Kafka ou Orwell, mais, dans les textes que j’ai lus en tout cas (un peu plus de la moitié du recueil, donc), cette dimension est finalement très discrète. C’est d’autant plus regrettable à mon sens que, pour peu originale qu’elle soit, c’est probablement quand cette thématique intervient que le recueil décolle vaguement…

 

Non, ce qui intéresse ici Ursula Le Guin (mais pas forcément son lecteur…), ce sont les personnages, forcément très humains, et leurs relations complexes. Dans ce que j’en ai lu, on a ainsi droit à beaucoup de personnages en roue libre, un peu perdus, à des histoires d’amour plus ou moins contrariées par exemple, ou à des situations de handicap difficiles à vivre… L’humanité est généralement un des grands atouts de Le Guin en ce qui me concerne, mais ici, ça n’est hélas pas passé. Peut-être parce qu’il n’y a pas le fond anthropologique habituel chez l’auteur, son goût du détail précis, son ambition aussi : on fait cette fois dans l’intimiste pur, et j’ai trouvé – c’est rien de le dire… – que cela ne lui réussissait pas.

 

En tout cas, je n’ai jamais pu m’intéresser vraiment à ce qui était raconté (vaguement : les trames sont assez minimalistes, hein). Disons-le, même si j’en ai honte et ne parviens pas à comprendre comment cela a pu être possible : je me suis fait chier comme un rat mort (enfin, plus, puisque le rat, lui, au moins, il est mort), peinant sur chaque page ou presque. J’ai mis plus d’une semaine à lire ces 130 pages environ…

 

Le style, il est vrai, n’a sans doute rien arrangé à l’affaire. Généralement, je suis assez preneur de la plume de Le Guin, qui me paraît clairement au-dessus du lot dans le monde souvent terne de la science-fiction et de la fantasy, a fortiori « classiques »… Ici, pourtant, ça n’est pas passé. Mais alors pas du tout. J’ai trouvé ça – mon Dieu c’est horrible… – « mal écrit », même, disons-le. Confus et laborieux. L’ancienneté des textes est peut-être en cause ? La traduction aussi, peut-être, plus ou moins inspirée ? Je manque à vrai dire d’éléments pour en juger. Mais pour une œuvre de « blanche », où l’on pouvait s’attendre peut-être à une plus grande attention stylistique que dans les textes de science-fiction ou de fantasy de l’auteur, c’est franchement décevant…

 

Non, les Chroniques orsiniennes ne sont pas passées. Du tout. C’est incroyable, donc, je n’aurais jamais cru ça possible, mais j’ai préféré déclarer forfait. La déception est énorme…

 

Actes Sud a publié d’autres œuvres de Le Guin. Outre le très bon mais rude d’accès La Vallée de l’éternel retour, depuis réédité chez Mnémos dans la belle collection « Ourobores », on peut ainsi mentionner Malafrena, roman plus ou moins lié à l’Orsinie ; en dehors, il faut également citer Le Commencement de nulle part, ainsi que le jeunesse Loin, très loin de tout. Je vais les lire prochainement, oui (il y a du dossier en préparation)… mais j’espère bien ne pas me retrouver confronté à la même déception que pour ces Chroniques orsiniennes. Une déception dont je ne reviens toujours pas…

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