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Howard Phillips Lovecraft : Dreamer on the Nightside, de Frank Belknap Long

Publié le par Nébal

Howard Phillips Lovecraft : Dreamer on the Nightside, de Frank Belknap Long

LONG (Frank Belknap), Howard Phillips Lovecraft : Dreamer on the Nightside, Sauk City, Arkham House, 1975, XIV + 237 p. [+ x p. de pl.]

 

Frank Belknap Long était un des principaux correspondants de Lovecraft, qui le considérait comme son « petit-fils » (malgré une différence d'âge de treize ans seulement), et l'appelait du coup « Sonny » quand ce n'était pas la version latinisée « Belknapius » ; les deux irritaient à vrai dire énormément Long, mais on pardonnait bien des choses au gentleman de Providence... Quoi qu'il en soit, Long était, à l'instar de Lovecraft, membre du Kalem Club, ce petit cercle littéraire qui se réunissait de temps à autre à New York, et dont tous les membres (originels) portaient un nom commençant par les lettres K, L ou M. Au-delà, on le connaît surtout pour avoir écrit une des plus célèbres « Légendes du Mythe de Cthulhu » compilées par August Derleth, à savoir « Les Chiens de Tindalos ». Mais si Arkham House, la maison d'édition d'August Derleth (donc) et Donald Wandrei, a publié plusieurs ouvrages du monsieur, on n'ira pas jusqu'à dire de Long qu'il a eu une brillante carrière littéraire ; à vrai dire, n'était son association avec Lovecraft, on l'aurait sans doute oublié depuis pas mal de temps déjà...

 

Il y avait donc une certaine logique, j'imagine, à ce qu'il commette Howard Phillips Lovecraft : Dreamer on the Nightside (traduit en français sous le titre H.P. Lovecraft : le conteur des ténèbres), ouvrage relativement bref qui ne constitue pas à proprement parler une biographie, mais un recueil de souvenirs, avec ce que cela implique de subjectivité. Le Lovecraft de cet ouvrage est donc, non pas le « vrai » Lovecraft, mais celui que percevait son cadet. Précision importante, sans doute, qui peut expliquer – sans véritablement excuser – çà et là quelques distorsions fâcheuses de la réalité.

 

Ce qui a de quoi laisser perplexe, néanmoins. Dès le départ, ainsi, quand Long reprend la fausse lettre à August Derleth sur laquelle se fondait ce dernier pour expliquer sa conception manichéenne, et/ou judéo-chrétienne, du « Mythe de Cthulhu » : comment Long, qui connaissait Lovecraft, et pas seulement au travers d'une abondante correspondance, a-t-il pu se méprendre à ce point sur le sens profond de l'œuvre de son aîné et mentor ? On est en droit de douter de son honnêteté, à ce stade. Mais il est vrai que ce volume d'Arkham House fait régulièrement de la lèche à l'éditeur, trop content, sans doute, de se voir ainsi « justifié »...

 

D'autres passages, à vrai dire, ont de quoi laisser tout aussi sceptique, cette fois en rapport avec la biographie de Lovecraft. Ainsi, on a le sentiment que Long retarde autant que possible l'évocation du racisme de HPL, et ne s'engage enfin dans cette thématique qu'à reculons... et pour se contenter de reproduire une longue citation de Dirk W. Mosig contestant cette « légende noire » – l'éminent critique, pour le coup, se voilait la face ; Mosig n'a bien entendu jamais rencontré Lovecraft, à la différence de Long : si l'analyse en question peut être pardonnée dans le cas du critique, sans doute, elle relève cependant de la mauvaise foi pure et simple sous la plume par ailleurs malhabile de Long...

 

Pour le coup, même dans les passages moins sensibles, il n'y a somme toute pas grand-chose à retenir de cet ouvrage : son contenu biographique est donc pauvre, et s'attarde volontiers sur des anecdotes insignifiantes ; et l'analyse, quand il y en a – c'est loin d'être systématique –, pèche par une certaine naïveté au ras des pâquerettes. Ces quelques 240 pages sont ainsi souvent pleines de vide, quand elles ne croulent pas sous les mensonges et déformations...

 

Il y a pourtant un passage qui, à mon sens, rachète presque le livre. Presque : s'il avait contenu davantage de scènes de ce type, il aurait pu être recommandé ; mais en l'état, ce n'est guère qu'une exception qui confirme la règle... Ce passage, c'est celui de la première rencontre entre Long et Lovecraft, si je ne m'abuse à Brooklyn chez Sonia Greene, la future madame Lovecraft. Ici, en dépit d'un style quelconque, le livre prend des atours romanesques assez séduisants ; et le portrait de Lovecraft qui s'en dégage, non seulement a des accents de réel, mais en outre réchauffe le cœur : ce Lovecraft-là correspond bien à celui que tous ses camarades ont décrit, un peu excentrique certes (dans son affectation de « vieux gentleman », par exemple), mais très sympathique, aimable, chaleureux même, érudit bien sûr, et entier ; un homme qui gagnait à être connu et qui, dans l'enthousiasme de ses premières virées new-yorkaises, n'avait certes rien à voir avec la légende du « reclus de Providence ». Oui, ce passage est émouvant... et on regrettera d'autant plus que Long n'ait pas davantage usé de ce procédé (a fortiori dans la mesure où il en a employé d'autres aux conséquences plus malheureuses, voir son « interview imaginaire », plus ridicule qu'autre chose...) ; car c'est au travers de cette charge romanesque qu'il livre finalement le portrait le plus convaincant de Lovecraft...

 

Mais la majeure partie de ce document – centré essentiellement sur la période new-yorkaise pour ce qui est des souvenirs « purs » ne faisant pas appel à d'autres sources parfois éminemment contestables – est hélas bien loin de séduire et encore moins de convaincre le lecteur lovecraftophile, plus qu'à son tour perplexe, et parfois un brin agacé...

 

Howard Phillips Lovecraft : Dreamer on the Nightside est ainsi au mieux anecdotique, au pire tout simplement faux, et de manière générale pas fiable et guère intéressant ; ouvrage à manipuler avec des pincettes, mais qui, même avec toutes ces précautions, n'apprend finalement pas grand-chose, et ne sert pas davantage à apprécier son auteur à défaut de son sujet. Reste un passage de biographie romancée, qui aurait pu voire dû inspirer le reste de l'ouvrage, mais Long a failli à sa tâche...

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H.P. Lovecraft : The Decline of the West, de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

H.P. Lovecraft : The Decline of the West, de S.T. Joshi

JOSHI (S.T.), H.P. Lovecraft : The Decline of the West, Berkeley Heights – Gilette, Wildside Press, coll. Reference, 1990, 155 p.

 

S.T. Joshi est indubitablement un des plus importants exégètes lovecraftiens à l'heure actuelle, et peut-être même le tout premier. On lui doit, notamment via Lovecraft Studies dont il a longtemps été rédacteur en chef, de très nombreuses communications parfois reprises ultérieurement en volumes, mais aussi deux ouvrages essentiels : I am Providence est sans aucun doute la biographie de référence à l'heure actuelle (c'est une version augmentée de H.P. Lovecraft : A Life), et il faut y ajouter l'ouvrage qui nous retiendra aujourd'hui, H.P. Lovecraft : The Decline of the West, qui fait figure de somme concernant la pensée du gentleman de Providence, ou, autant employer le mot, sa philosophie.

 

J'avais parlé il y a peu de Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig. Dans d'importants articles des années 1970, ce critique affichait sa conviction que Lovecraft n'était pas seulement un brillant écrivain et un épistolier incomparable, mais aussi un penseur remarquable. La publication en 1990 de l'ouvrage de Joshi, dès lors, constitue d'une certaine manière une confirmation de cette intuition.

 

J'avoue avoir trouvé le plan de ce bouquin (par ailleurs pas maniable du tout : format A4, imprimé sur deux colonnes aux caractères riquiqui...) quelque peu étrange, car largement redondant. Joshi commence par étudier la pensée de Lovecraft telle qu'elle s'exprime dans ses œuvres de non-fiction (essais et correspondance, en somme), selon quatre angles : métaphysique, éthique, esthétique et politique (après un développement sur la formation de la culture philosophique de Lovecraft et son orientation). Mais on retrouve ces quatre rubriques dans la deuxième partie, consacrée cette fois aux fictions lovecraftiennes (l'idée étant que la pensée philosophique de Lovecraft les imprègne, ce qui n'a rien d'étonnant, mais aussi qu'elle s'y montre plus nuancée qu'on ne le croirait à première vue, voire à la limite de l'ambiguïté). Enfin, la (très brève) dernière partie, en forme de conclusion justifiant (bof...) le titre de l'essai, s'intéresse au rapport de Lovecraft avec Le Déclin de l'Occident de Spengler.

 

Tout part probablement de la métaphysique, ou presque. On connaît bien le positionnement de Lovecraft à cet égard, qu'il a exposé dans bien des lettres, mais aussi dans quelques essais (par exemple – et l'on établit ainsi un lien avec sa production de nouvelliste – dans « In Defence of Dagon ») : à la base, il y a donc le matérialisme mécaniste, qui emprunte tant aux classiques (Lucrèce, notamment ; je suis en train de relire La Nature des choses, je vous en causerai prochainement) qu'à des penseurs plus contemporains, héritiers des bouleversements scientifiques du XIXe siècle (la théorie de l'évolution, par exemple), bouleversements qui allaient encore s'accroître du temps de Lovecraft, qui devrait donc intégrer à sa philosophie des choses aussi essentielles – et difficiles à appréhender – que la théorie de la relativité et la physique quantique, ou dans un autre domaine la psychanalyse. Cette base implique deux développements notoires : l'athéisme, vigoureux, et, ce qui va de pair – à la frontière de l'éthique – l'indifférentisme cosmique (et non le pessimisme, en dépit d'une certaine influence schopenhauerienne ; mais si les textes de Lovecraft, fictionnels ou non, ne sont guère joyeux, ce n'est pas dans la mesure où il y aurait un complot cosmique d'être néfastes et vicieux, entièrement tournés vers la dégradation et l'annihilation de l'homme, mais, au contraire dans un sens, parce qu'il n'y a rien, et que l'homme est éphémère et insignifiant ; il me semble toutefois que l'on peut y voir une philosophie de l'histoire pessimiste, et pas moins matérialiste et rationnelle, dans la mesure où, souvent, chez Lovecraft, tout est foutu, de toute façon – même si cela n'a pas la moindre espèce d'importance ; à rapprocher peut-être du racisme pseudo-scientifique d'un Gobineau ?).

 

Cet indifférentisme a donc un fort contenu éthique, mais, dans ce domaine de la philosophie, d'autres aspects sont à prendre en considération. En effet, Lovecraft se raccroche à quelque chose, ce que son matérialisme devrait pourtant prohiber : dans un monde dénué de sens, il entend, maladroitement – l'argument ne tient pas, et ses correspondants lui en faisaient parfois la remarque (et peut-être a-t-il fini par l'admettre, mais on rejoint sans doute là le domaine politique), trouver une échappatoire dans la tradition : le vieux gentleman défend ainsi son conservatisme viscéral (peut-on parler de réaction ? Je ne suis pas sûr : il y a certes chez Lovecraft une profonde admiration pour le passé, que celui-ci renvoie à Rome ou au XVIIIe siècle anglais, mais j'ai l'impression que la possibilité du retour en arrière lui paraît inaccessible – même s'il y aurait peut-être matière à débattre à ce sujet, avec une idée d' « éternel retour » ?), et cela le conduit parfois à des conséquences un tantinet absurdes eu égard aux soubassements de sa philosophie : c'est ainsi que notre matérialiste athée admire et fait parfois sien le puritanisme de certaines communautés de Nouvelle-Angleterre... Le rapport à la morale victorienne est sans doute plus complexe (une question traitée tout autant dans le domaine de l'esthétique). On notera enfin dans cette rubrique la position (faussement ?) ambiguë concernant la science et plus largement le savoir : Lovecraft, en bon matérialiste et rationaliste, n'allait certes pas dénigrer ou encore moins condamner la science ; mais certaines de ses nouvelles (notamment, et « L'Appel de Cthulhu » en tête, souvenez-vous de ce célèbre paragraphe introductif) témoignent d'une crainte devant les révélations produites par la science, et leur appréhension par le quidam. Je note aussi cette sentence : « To the scientist there is the joy in pursuing truth which nearly counteracts the depressing revelations of truth. »

 

Si Lovecraft était ainsi passablement conservateur sur le plan éthique (voir plus bas pour le politique), il est peut-être plus difficile de déterminer son positionnement en matière esthétique : certes, sa plume contournée renvoie au XVIIIe siècle anglais, et la question de « l'anxiété de l'influence » est chez lui fondamentale (rappelez-vous cette déclaration sur ses textes « à la Dunsany » et « à la Poe », lui qui cherchait désespérément des textes « à la Lovecraft ») ; mais il se situe à l'avant-garde sur d'autres plans – ne serait-ce, d'ailleurs, que dans son goût pour le genre, et le « weird » en particulier. Il entretient par ailleurs des relations ambiguës avec la littérature la plus avancée de son temps : parfois séduit par les productions artistiques des décadents (en réaction à la morale victorienne), il a cependant bien du mal à les apprécier en tant que personnes (voir son rapport à Oscar Wilde, par exemple) ; il lit les choses les plus modernistes (Joyce, Eliot), les condamne parfois farouchement, mais parfois aussi évoque une certaine admiration pour ce que ces œuvres ont d'important...

 

Reste enfin le domaine politique. Sans surprise (chassez le naturel...), c'était celui qui m'intéressait le plus ; ce qui explique peut-être pourquoi j'ai trouvé Joshi un peu trop bref, voire lacunaire, sur la question... À l'origine, comme de juste, il y a le conservatisme (on retrouve le domaine éthique), mais la question se complique au fil des années, et la donne change progressivement. Dans des lettres tardives, on voit d'ailleurs Lovecraft rejeter son conservatisme politique originel avec des termes passablement durs, et reconnaître que les « libéraux » (au sens américain) qu'il vilipendait avaient en fait raison... On sait que Lovecraft, dans ses dernières années, s'est tourné vers un socialisme (très) modéré, votant en faveur de Franklin Delano Roosevelt et du « New Deal », qu'il en vint à défendre avec un certain militantisme ; son expérience de dèche monstrueuse à New York et par la suite a sans doute joué un rôle à cet égard ; cela dit, son « socialisme modéré » est davantage justifié par la crainte d'affrontements de classes inéluctables autrement, que par un réel souci de justice. Il faut dire que, même dans la dèche, Lovecraft est avant tout un aristocrate ; certes pas un ploutocrate, c'est rien de le dire, et il a toujours méprisé le capitalisme. Mais il voulait croire en une aristocratie de l'intellect, dont, comme de juste, il faisait partie. Ce qui éclaire peut-être d'une certaine manière l'emploi du terme « fascisme » dans certains de ses textes les plus tardifs, et notamment les utopies des Choses Très Anciennes dans Les Montagnes Hallucinées et de la Grand-Race dans « Dans l'abîme du temps » ; Joshi regrette l'emploi de cette notion, mais je ne lui donne pas vraiment raison ; il me semble en effet que, si le fascisme est essentiellement populiste, il peut se combiner, chez les élites, avec cette idée d'aristocratie, tout en gardant une base sociale forte (voyez les libertins de Salo ou les Cent Vingt Journées de Sodome ? Je n'ai pas aimé le film de Pasolini, mais sous cet angle il me paraissait assez pertinent...). Aussi aurais-je apprécié davantage de développements sur cette question complexe (il est dommage, par exemple, que Joshi n'évoque quasiment pas du tout le rapport de Lovecraft au nazisme : ses lettres en la matière sont très intéressantes et édifiantes). Dans le domaine politique, il faut en outre accorder une place importante au racisme. Ici, contrairement à ce qui s'est produit pour l'orientation politique globale de Lovecraft, il n'y a pas vraiment eu d'évolution, ou en tout cas de changement d'optique aussi notoire, contrairement à ce que l'on a parfois prétendu ; ses textes, fictions ou non-fictions, restent longtemps imprégnés de racisme et, à titre d'exemple, il a toujours été persuadé, jusqu'au dernier moment, de l'infériorité biologique des Noirs, quoi que l'on ait pu lui dire à ce sujet (c'était semble-t-il un point d'achoppement avec certains de ses correspondants, bien éloignés de ce genre de doctrines) ; la question de l'immigration est sans doute plus complexe. Je regrette par ailleurs que Joshi n'ait pas accordé de développements spécifiques en ce qui concerne l'antisémitisme (à peine évoqué par la bande, pour « justifier » le rejet du christianisme) ; les rapports entretenus par Lovecraft avec son épouse Sonia Greene, ou encore avec Samuel Loveman, sont pourtant fort intéressants à cet égard...

 

Reste enfin le chapitre en forme de conclusion, consacré à Spengler et à son Déclin de l'Occident, œuvre qui a fortement marqué Lovecraft (même s'il n'en a semble-t-il lu que le premier tome, sur deux). Il ne m'apparaît cependant pas opportun de développer outre-mesure à ce sujet, craignant la redondance ; notons juste cette idée essentielle de l'assimilation des cultures à des organismes biologiques, qui se développent puis se dégradent... Encore une philosophie matérialiste de l'histoire, en somme.

 

Ouvrage passionnant (même si je regrette donc quelques vides dans le questionnement politique), H.P. Lovecraft : The Decline of the West est à vrai dire indispensable ou peu s'en faut à l'appréhension de Lovecraft le philosophe. S.T. Joshi a livré un travail remarquable, illustrant à merveille la complexité du gentleman de Providence ; car, en définitive, en disséquant le penseur, il a révélé l'homme ; et, comme tout homme, on ne saurait l'enfermer dans des formules toutes faites. Ce n'est pas là la moindre réussite de cet ouvrage de référence.

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Walden ou La Vie dans les bois, de Henry David Thoreau

Publié le par Nébal

Walden ou La Vie dans les bois, de Henry David Thoreau

THOREAU (Henry David), Walden ou La Vie dans les bois, [Walden or Life in the Woods], traduction et notes par Germaine Landré-Augier, préface par Michel Onfray, Paris, Flammarion – Climats, [1854, 1967] 2015, 410 p.

 

Cela faisait longtemps que je comptais lire ce classique d'entre les classiques de la littérature américaine qu'est Walden d'Henry David Thoreau, dont je ne connaissais pour lors que De la désobéissance civile, bref pamphlet d'une importance considérable, qui a eu la postérité que l'on sait. Un aimable citoyen, grand amoureux de la nature (ainsi que de la nature maîtrisée par l'homme), m'a gentiment offert Walden, c'était donc l'occasion ou jamais. Encore que... À vrai dire, je ne sais pas vraiment si mon hospitalisation était le meilleur moment, ou le pire, pour lire cet ouvrage de « philosophie concrète », prisant tout particulièrement l'optimisme et la confiance en soi...

 

Une chose est cependant à noter d'emblée : même si la lecture de Thoreau n'est sans doute pas aussi répandue et incontournable en France qu'elle l'est dans sa patrie, le fait est que, chez nous aussi, on se trimballe de manière un peu forcée et assurément caricaturale un « mythe Thoreau » : l'auteur de De la désobéissance civile est allé en prison pour avoir défendu ses idées politiques en refusant de payer l'impôt à un gouvernement esclavagiste ? En fait, il n'a passé qu'une nuit en cellule, dans des conditions de confort tout à fait raisonnables... L'auteur de Walden a vécu isolé dans une cabane construite de ses propres mains ? En fait, l'expérience a duré deux ans et deux mois, avec des pauses, de nombreuses virées dans la ville toute proche de Concord (une par semaine au moins), et des visiteurs très réguliers : Thoreau n'était pas, disons (je n'ai pu m'empêcher d'y penser), un Kamo no Chômei (hop), sa vie près de l'étang de Walden n'avait finalement pas grand-chose d'un ermitage.

 

Plus globalement aussi, on a fait de Thoreau un transcendentaliste, mais sa philosophie s'en éloigne souvent ; à vrai dire, il n'est pas étiquetable aussi facilement – on tendra donc à le qualifier de « non-conformiste » ou d' « hétérodoxe »... Il faut dire que sa pensée comme sa pratique (car Thoreau se pose en « philosophe agissant », et certainement pas en professeur de philosophie) jouent de manière complexe avec les courants, les notions, etc., et on peut même être déconcerté, assez régulièrement, par les nombreuses contradictions (apparentes ?) qui semblent en émerger. Ainsi Thoreau se moque-t-il souvent des « réformateurs », mais l'homme de la désobéissance civile, au-delà l'abolitionniste, ou dans un autre registre le – presque – végétarien (eh !), était-il vraiment autre chose ? Thoreau, libéral à bien des égards, n'en est pas moins franchement réactionnaire ici, l'expérience de Walden témoignant d'un certain primitivisme (vaguement luddiste) qui peut à bon droit laisser perplexe. Ses notions de Dieu comme de la foi sont aussi ambiguës que son rapport à l'opposition nature/culture. Il déplore la mode « orientale » de son temps, tout en revenant systématiquement aux textes sacrés de l'Inde, qu'il prisait par-dessus tout, ou encore à l'enseignement de Confucius... On pourrait probablement continuer longtemps comme cela.

 

Et c'est notamment pour cela qu'il me paraît difficile de se réclamer de la philosophie de Thoreau ; en tout cas, c'est au-dessus de mes forces... D'autant que je ne peux m'empêcher d'y voir une certaine naïveté (en espérant qu'il ne s'agisse pas de mauvaise foi !), que cette tentation réactionnaire (au sens anti-technologique notamment) me donne des boutons, ainsi que son éloge d'un certain égoïsme, tendant vers la « vertu d'égoïsme » qui a eu l'écho que l'on sait outre-Atantique, tout cela me paraissant difficile à louer.

 

Autant le dire, donc : la « philosophie en acte » de Walden m'a laissé au mieux froid, au pire m'a fait soupirer, et m'a par ailleurs souvent déconcerté. À Thoreau, sous cet angle, je préfère largement ses nombreuses inspirations antiques, comme les cyniques (à côté de Diogène, Thoreau fait vraiment petit joueur mondain, quoi qu'il en dise...), les épicuriens, voire les stoïciens (même si ce dernier courant me parle beaucoup moins que les deux précédents) ; étrangement, l'insupportable pseudo-philosophard médiaticouille Michel Onfray se montre à cet égard relativement pertinent dans sa préface, et, de manière encore plus étonnante, il n'y tire pas excessivement la couverture à lui... (Ah, et, tant qu'on est dans l'enrobage : les notes en fin de volume sont calamiteuses...)

 

Heureusement, Walden, ce n'est pas que ça. D'ailleurs, si cette philosophie est sous-jacente à l'ensemble du livre, elle n'est clairement mise en avant, pour l'essentiel, que dans le il est vrai très long premier chapitre, « Économie ». Walden est au-delà un récit de communion (même relative...) avec la nature, qui me paraît constituer un prédécesseur adéquat au « nature writing » tel qu'on le trouve pratiqué, par exemple, aux très bonnes éditions Gallmeister. Et, pour le coup, si la philosophie, ou, pire encore ! la science viennent parfois perturber le cours du récit (car récit il y a, finalement), le reste est parfois, voire souvent, d'une très grande beauté, et d'une finesse tout à fait remarquable. J'en veux pour preuve notamment l'étonnant et clairvoyant chapitre intitulé « Bruits » (du field-recording littéraire !), mais on pourrait aussi évoquer le rendu des saisons, générateur de très belles images (l'hiver, surtout).

 

C'est ici, dans un sens, que cette expérience philosophique devient pleinement littérature, et c'est à mes yeux ce qui vient la justifier. Car, à vrai dire, j'ai l'impression que cette retraite au bord de l'étang de Walden, à proximité de Concord (mais aussi, Thoreau y revient souvent, d'une ligne de chemin de fer), impliquait dès l'origine ce projet littéraire, qui vient biaiser l'aventure (et autant pour le rejet des mondanités...) ; c'est peut-être un peu mauvaise langue, mais après tout, dans sa cabane qu'il a bâtie de ses mains, Thoreau lit beaucoup (« les bons livres », c'est-à-dire essentiellement des reliques de l'Antiquité à l'en croire...) et écrit tout autant. C'est peut-être d'ailleurs la limite de l'expérience de Walden, au sens le plus noble que l'auteur semble défendre avec sa philosophie agissante (bien qu'il prétende ne pas en faire un modèle à suivre, il faudrait à l'en croire y voir une forme d'accomplissement personnel, dès lors pas nécessairement justifiable et bienvenu pour tous) : la littérature – et donc la culture – y entretient des relations ambiguës avec la nature ; mais, à tout prendre, a fortiori pour nous et a fortiori aujourd'hui, cette nature n'est accessible que par la littérature, ou peu s'en faut : Walden, récit d'une expérience, a dès lors quelque chose d'un reliquaire, et sa nature (aha) de témoignage s'en trouve renforcée. Et c'est là qu'il est juste, et efficace.

 

Un livre étonnant, donc, et difficile à classer. Ce qui est le plus souvent tant mieux à mes yeux... Cela dit, ce « classique », si sa lecture aujourd'hui reste pleinement justifiée, m'a donc laissé une impression mitigée ; car il est parfois vaguement agaçant, parfois même – oh ! – un peu chiant... Et pourtant, au-delà, il est bien à l'occasion paré d'une auréole de pure beauté.

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Super-Cannes, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Super-Cannes, de J.G. Ballard

BALLARD (J.G.), Super-Cannes, [Super-Cannes], traduction de l'anglais par Philippe Delamare, Auch, Tristram, coll. Souple, [2000] 2015, 461 p.

 

Reparu en même temps aux excellentes éditions Tristram, dans la collection « Souple », que La Face cachée du soleil, Super-Cannes, Ballard assez tardif, est représentatif de cette même veine de critique sociale déguisée en polar (ou l'inverse), n'ayant plus grand-chose à voir avec la science-fiction des origines, même si la prospective (à très court terme) y joue un rôle fondamental. La reparution concomitante de ces deux titres (qui se sont suivis en VO) est ainsi bienvenue, et l'on peut vraiment y voir un diptyque, dans la mesure où les analyses, dans l'un de la société des loisirs, dans l'autre de la société du travail, sont complémentaires, et dessinent un tableau sinistre de notre monde et de l'évolution dans laquelle il s'est engagé. On pensera aussi tout naturellement, une fois de plus, à Sauvagerie... mais aussi, de nouveau, on pourra remonter à Vermilion Sands, une utopie hideuse et hyperactive renversant le cocon arty léthargique des origines.

 

L'action prend place essentiellement à Éden-Olympia, un parc d'activités high-tech (inspiré de Sophia-Antipolis) sur les hauteurs de Cannes. S'y retrouvent gros cadres et scientifiques à la pointe, qui définissent, dans un cadre spécialement étudié pour accroître leur productivité, de quoi aura l'air le lendemain. Ici, les habitants sont riches, très riches ; et ils passent leur temps à travailler. Le travail est à vrai dire leur seule et unique préoccupation, tout le reste étant pris en charge. C'est un havre pour cadres sup qui ont décidé de sacrifier leur vie à leur entreprise. Il n'y a pas de criminalité à Éden-Olympia ; et tout y est propre, si propre que cela en devient effrayant. Les caméras forcément omniprésentes achèvent de transformer ce faux bucolique à richouzes en un cauchemar orwellien soft, autant dire un rêve pour les habitants, assurément volontaires et séduits par l'endroit.

 

Mais il y a eu un « petit souci »,,, Oh, trois fois rien : un médecin anglais, David Greenwood, y a pété un câble, et a tué dix personnes (sept gros cadres et trois « otages » des services d'entretien), avant de retourner son arme contre lui, en l'espace d'une matinée qui a fait tache. Personne, à vrai dire, ne comprend pourquoi le sympathique jeune homme, très consciencieux, investi dans l'humanitaire et l'associatif, a agi de la sorte, y gagnant sans doute la qualification de « forcené » dans les médias. Le psychiatre Wilder Penrose ne semble pas plus à même que les autres d'expliquer ce « moment d'égarement »...

 

Le poste et la maison de Greenwood ont été réattribués quelques mois après le drame. Le docteur Jane Sinclair – qui connaissait son prédécesseur, pour avoir étudié avec lui – se rend ainsi à Éden-Olympia afin de soigner les ultra-riches, contre un très joli revenu qu'elle ne pouvait espérer nulle part ailleurs. Son mari, Paul, ex-pilote qui a du mal à se remettre d'un accident au décollage, l'accompagne. Or Paul n'a pas grand-chose à faire, et, impressionné par cette histoire comme par le cadre d'Éden-Olympia, il décide de « rouvrir l'enquête ».

 

C'est ainsi qu'il va découvrir, au-delà de la façade ensoleillée et du gazon coupé au millimètre, un autre visage d'Éden-Olympia : un délire utopique sadien, où la folie et la perversion sont canalisées à des fins thérapeutiques par un médecin qui voit dans ces bouffées d'ultra-violence le meilleur moyen de préserver la santé, physique comme mentale, de ses patients, au mépris de toute morale. David Greenwood était-il fou ? Non : le problème est qu'il ne l'était pas assez... Sans doute est-ce pour cela qu'il n'a pas su tolérer indéfiniment les exactions du « club de bowling » d'Éden-Olympia, leurs « ratissages » racistes, descentes au milieu des putes mineures, le trafic de drogue qui accompagnait tout ça, etc. Et Paul Sinclair, alors ?

 

Virulent tableau d'un capitalisme jusqu'au-boutiste, déifiant la valeur travail et sacrifiant tout à la productivité, dans un ensemble hideux redéfini par la « vertu d'égoïsme », Super-Cannes assassine la Riviera rêvée des forçats volontaires du gros pognon. La critique, si elle est outrancière, est étrangement pertinente... en même temps que les dissertations de Penrose suscitent un vague trouble chez le lecteur qui, à l'instar de Paul, serait presque convaincu, par moments, du bien-fondé de cette pseudo-thérapie par l'ultra-violence, point culminant d'un nihilisme capitaliste englobant, assouvissant ses fantasmes de domination des corps et des âmes de manière irrésistible.

 

Pas vraiment de la science-fiction, non... Ballard ne déplace pas son utopie répugnante sur quelque exoplanète éloignée ou dans quelque lointain futur plus ou moins déterminé ; c'est de l'ordre du possible, certes, mais, finalement, l'écrivain n'en a pas besoin ici ; car, à tout prendre, nous vivons déjà dans ce monde-là, des arcologies de la côte aux horaires infernaux, mais souvent souhaités davantage que subis, de cadres qui ont abandonné toute conscience d'eux-mêmes comme du monde, au seul profit du profit. Ce qui est insoutenable, mais aussi, peut-on le craindre, inéluctable, du moins à brève échéance. La folie guette, ainsi, tant chez les acteurs de la grande escroquerie du fric virtuel que chez ceux qui en pâtissent d'ores et déjà.

 

Super-Cannes est probablement plus immédiatement convaincant que La Face cachée du soleil, à mes yeux en tout cas. Il y a encore trop de rêve honnête dans ce dernier, tandis que Super-Cannes anéantit toute illusion de répit, en s'assumant comme cauchemar grinçant. Aussi est-il plus convaincant. Mais est-il si bon que ce que l'on m'en avait dit ? Là, je ne suis pas tout à fait certain. Et pas seulement parce que la traduction m'a paru un peu bof, parfois, ou que la fin coule de source ; le côté vaguement couillon de Paul passe raisonnablement, aussi. Mais, si la farce ballardienne justifie bien une bonne dose de caricature, et l'auteur ne s'en prive pas, il aurait peut-être mieux fait à l'occasion ; le roman m'a paru probablement trop long, aussi ; enfin, il abonde en mini-scènes de cul un brin lassantes, dans leur vanité bourge (certes essentielle au propos), bien éloignée de l'authentique perversion du sublime Crash !, par exemple.

 

Super-Cannes est certes un bon roman. Mais peut-être pas si bon que ça... En tout cas, il a quelque chose de représentatif de cette « dernière manière » de l'auteur qui, si elle me parle toujours, n'atteint clairement pas à mon sens à la perfection de Vermilion Sands (et à vrai dire de la plupart des nouvelles de l'auteur) ou de la « trilogie de béton ». Mais bon : c'est du Ballard, hein, alors c'est bien.

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Guide des comics lovecraftiens, de Patrice Allart

Publié le par Nébal

Guide des comics lovecraftiens, de Patrice Allart

ALLART (Patrice), Guide des comics lovecraftiens : Le Mythe de Cthulhu en bandes dessinées, [s.l.], Éditions de l'Hydre, [2011] 2012, 96 p. [+ 60 p. de pl.]

 

De Patrice Allart, j'avais déjà lu le Guide du Mythe de Cthulhu, qui s'intéressait aux prolongements littéraires de l'œuvre de Lovecraft, des « Légendes dy Mythe de Cthulhu » compilées par August Derleth à tout ce qui a suivi : entreprise nécessairement un peu vaine, tant la matière est vaste et en constante évolution (on ne compte plus aujourd'hui les fanzines et anthologies s'inscrivant dans ce cadre...), mais qui donnait cependant un ouvrage fort sympathique. Le monsieur a depuis sorti un ouvrage sur les adaptations de Lovecraft au cinéma, dont je n'avais jamais entendu parler, mais qui ne saurait être pire que la bouse à Pelosato, même en passant par les griffes du légendaire Norbert Moutier.

 

Aussi le présent Guide des comics lovecraftienscomics » désignant ici les bandes dessinées en général, pas seulement les productions américaines, ni a fortiori les seules aventures de tapettes en collants) est-il présenté par son auteur comme le troisième essai d'une trilogie. On ne fait donc pas ici dans le lovecraftisme orthodoxe, mais peu importe ; le lovecraftophile a l'habitude d'ingérer des substances parfois peu ragoutantes, dès l'instant qu'on lui promet des tentacules. Certes, on se doute qu'il doit y avoir un paquet d'atrocités dans ces « adaptations » ou développements, mais aussi quelques très belles choses à l'occasion – Breccia ! Breccia ! –, et, de temps à autre, des bizarreries et autres curiosités d'autant plus savoureuses qu'elles sont improbables.

 

Bon : une chose est certaine, on fait là dans la micro-édition (voire nano ou pico, diraient certains), et ce petit bouquin souffre d'une fabrication très cheap (trop cheap, beaucoup trop : la reliure s'est très vite décollée sur mon exemplaire). On appréciera quand même les 60 pages de planches en couleurs – uniquement des couvertures, cela dit – qui reposent un peu les yeux après les pages de texte, pour le moins rudes.

 

Mais on ne s'arrêtera pas à ce premier contact, hein ? Il y a de quoi faire – et je dois dire qu'étant presque totalement inculte en la matière – Breccia ! Breccia ! est peu ou prou mon seul cri de guerre –, je m'attendais à faire d'étranges découvertes, et n'ai certes pas été déçu sous cet angle.

 

Il y a sans doute une certaine logique à ce que les premières adaptations de Lovecraft en BD firent leur apparition dans les légendaires EC Comics (Les Contes de la crypte et ce genre de choses)... avant que le couperet de la censure ne tombe, bien sûr. Cela dit, ce sont des textes parmi les plus « classiques » qui ont alors été retenus, et pas les grandes œuvres plus personnelles relevant de l'horreur cosmique, et que l'on qualifierait alors comme constituant le « Mythe de Cthulhu » (il y aura plus tard des héritiers de cet état d'esprit, cependant, qui s'aventureront davantage dans ces merveilles indicibles).

 

L'aventure se poursuit, cependant, y compris dans des BD un peu improbables pour ce genre de choses : des super-héros, si je ne m'abuse dans la période creuse entre « golden age » et « silver age », et notamment Superman, connaissent ainsi quelques incursions plus ou moins lovecraftiennes ; quand des petits nouveaux déboulent, dans un cadre d'horreur plus affirmé, comme Swamp Thing ou le Dr Strange, c'est à nouveau le cas, de manière sans doute plus appropriée.

 

Mais que doit-on dire alors de l'apparition de thématiques lovecraftiennes dans les fumetti per adulti transalpins ? Le gentleman, je n'en doute pas, aurait adoré voir ses textes ainsi malmenés dans un déluge pornographique et gore typique de certaines de ces BD, qui ont fait la GLOIRE ÉTERNELLE d'Elvifrance...

 

Mais, à vrai dire, c'est souvent au travers d' « adaptations » plus ou moins fidèles dans des univers autres que les lovecrafteries vont tout d'abord rencontrer un important écho. Ici, forcément, il faut mentionner les géniales BD autour du personnage de Conan le Barbare chez Marvel, qui ont cartonné notamment dans les années 1970 (autre période creuse pour les justiciers aux costumes ridicules ?). Ce n'est sans doute que justice, à certains égards, connaissant les liens unissant Robert E. Howard et H.P. Lovecraft (et là, je ne peux m'empêcher de regretter la disparition dans les limbes de ma collec pré-ado de ces aventures épiques en diable... que j'aimerais bien me refaire, du coup).

 

Cependant, si ces BD-là se vendent bien, il ne faut pas négliger pour autant les nombreuses adaptations dans des milieux plus confidentiels, comme l'underground américain (avec notamment Richard Corben) ou, bien sûr, de par chez nous, Métal hurlant (qui avait d'ailleurs commis un hors-série spécial Lovecraft, faudrait que j'arrive à mettre la main dessus un jour...). Et entre les deux, comme de juste : Breccia ! Breccia !

 

La donne va changer progressivement vers la fin des années 1980 et le début des années 1990 (les « anniversaires » respectivement de la mort et de la naissance de Lovecraft), avec pas mal d'œuvres revenant sur l'auteur et contribuant à le populariser, en attendant le grand succès de BD à fortes connotations lovecraftiennes, comme, bien sûr, Hellboy de Mike Mignola, et aussi un certain nombre de choses signées par DIEU, c'est-à-dire Alan Moore (dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, pour citer un gros succès, mais il y en a d'autres, avant le récent Neonomicon qui m'avait un peu déçu...).

 

À tout cela, et sur toute la période, il faut ajouter les adaptations en BD de films eux-mêmes inspirés (plus ou moins...) de Lovecraft, ainsi de ceux de Roger Corman (même s'ils avançaient le nom d'Edgar Allan Poe...), ou, plus tard, de gros succès des années 1980, tels les Re-Animator du tandem Gordon/Yuzna ou même les Evil Dead de Sam Raimi... sans même parler d'œuvres fortement influencées mais ne revendiquant pas de filiation directe, comme la saga des Alien.

 

Aujourd'hui, à l'évidence, Lovecraft est partout (pour le meilleur et pour le pire, comme de juste...), parfois carrément transformé en « héros » lui-même, ou servant de clin d'œil éloquent (ainsi dans Locke & Key, dont on m'a dit du bien, faudra un jour que...). Cela dit, je n'avais certainement pas conscience que c'était à ce point, et dans tous les registres, du plus sérieux et arty au plus pop et pulp, des grosses machines aux trucs beaucoup plus confidentiels.

 

Le guide de Patrice Allart est ainsi l'occasion de faire bien des découvertes, plus qu'à leur tour alléchantes... même si, pour certaines, le terme « consternantes » serait peut-être plus approprié. Une réussite, donc. Et rappelez-vous : on ne juge pas un livre à sa couverture... sauf, peut-être, si elle est reliée en peau humaine. Et encore...

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Excession, de Iain M. Banks

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Excession, de Iain M. Banks

BANKS (Iain M.), Excession, [Excession], traduit de l'anglais par Jérôme Martin, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le Livre de poche Science-fiction, [1996, 1998, 2002] 2007, 633 p.

 

Retour au « cycle de la Culture » de Iain M. Banks, avec ce quatrième roman qu'est Excession. Je vous ai fait part, en traitant des trois premiers romans, de ma déception relative à l'égard de ce cycle culte de la science-fiction contemporaine, dont j'attendais il est vrai beaucoup. Attention, hein : je ne dis pas que ces romans étaient « mauvais » ; ils étaient « bons », oui ; seulement, ils étaient (nettement) moins « bons » que ce que j'espérais en fonction des louanges adressées à ce cycle par des gens de bon goût. J'avais cependant l'impression de ressentir un léger mieux au fur et à mesure (même si j'avais perdu tout souvenir de L'Usage des armes...). Et avec Excession, ça y est, enfin : cette fois, à mon sens, nous n'avons pas affaire à un « bon roman », mais à un roman vraiment bon ; je trouve toujours ça un peu longuet par moments, et la construction m'a parfois laissé sceptique, mais le fait est que j'ai passé un excellent moment à la lecture de ce quatrième tome.

 

Deux raisons à cela, sans doute : la principale, sur laquelle je reviendrai un peu plus loin, c'est qu'on est vraiment ici au cœur de la Culture, qui, en même temps, paraît moins monolithique que d'habitude (et décidément de moins en moins sympathique ?), notamment du fait des dissensions bien pensées de certains Mentaux, ces intelligences artificielles qui tirent plus que jamais les ficelles, et qui fournissent les éléments les plus intéressants de l'intrigue.

 

Et puis, bien sûr, il y a l'Excession du titre. Qu'est-ce qu'une Excession ? C'est une très bonne question, et je vous remercie de l'avoir posée. Mais tout le problème est là : on ne sait pas ce que c'est que cet étrange et gigantesque artefact en orbite autour d'une naine brune. Il a tout d'un classique « Big Dumb Object », et c'est un sous-genre de la science-fiction qui a toujours eu ma sympathie. Cette Excession, quoi qu'il en soit, pourrait poser de graves problèmes, en elle-même, ou, de manière plus indirecte, parce qu'elle suscite tant la curiosité que la convoitise.

 

Par exemple celle d'une nouvelle espèce belliqueuse (qui nous ramène un peu aux Idirans d'Une forme de guerre), ces Affronteurs (ils se sont fait une gloire de ce sobriquet péjoratif), grands amateurs de chasse et de bataille, pas ouvertement en guerre contre la Culture, même s'il suffirait sans doute d'un rien pour que ça pète. Or, cette Excession, ce n'est pas exactement « rien »...

 

Genar-Hofoen fait figure de diplomate de la Culture au sein de l'Affront, et est bien conscient de ce risque de conflit permanent. En même temps, il éprouve une certaine sympathie pour ce peuple guerrier aux valeurs tranchées... Mais, dès le départ, avant même que l'Excession entre vraiment en jeu, Circonstances Spéciales interrompt sa mission pourtant plus que jamais cruciale, en le rapatriant pour qu'il vienne régler une bien mystérieuse affaire... qui le confrontera en définitive à son passé le moins reluisant.

 

Cela dit, si cette trame n'est pas inintéressante – et si les Affronteurs sont intéressants –, ce qui fait vraiment tout le sel d'Excession, c'est bien ce « Big Dumb Object », et le fait qu'il intrigue en premier lieu des Mentaux. Certains d'entre eux sont de la Culture, mais peuvent en représenter plusieurs tendances très diverses, chose que l'on n'avait guère ressentie dans les romans précédents (pour ma part et sans surprise, j'aime beaucoup les hédonistes de « Bof-Laisse-Tomber »...). Il y a aussi, juste à l'extérieur de la Culture, les Elenchs, qui s'en sont séparé du fait des questions d'hégémonie et d'impérialisme (thème essentiel du cycle, donc), eux qui sont prêts à subir des modifications au contact des autres plutôt que de chercher à leur imposer à tout crin un modèle immuable (forcément, je les aime beaucoup, eux aussi). Et, inévitablement, les Affronteurs seront bientôt de la partie... ainsi qu'un trouble-fête lui aussi issu de la Culture, l' « excentrique » (c'est rien de le dire) Service-Couchettes, qui permettra en outre de faire le lien avec la quête de Genar-Hofoen.

 

Mais cet humain est en définitive secondaire, à mes yeux en tout cas. Les Mentaux qui dirigent ces énormes vaisseaux spatiaux, qu'ils soient « bizarres » comme Service-Couchettes ou plus fermement impliqués dans la politique de la Culture, sont les vrais personnages centraux d'Excession. Et leurs échanges comme leurs divers complots, qui ne tardent pas à plonger le lecteur dans une inquiétante et en même temps amusante (…) paranoïa, sont tout à fait réjouissants (au-delà de leurs seules désignations tirées par les cheveux).

 

Et c'est grâce à eux que l'on aboutit enfin – même si ce thème était déjà présent, mais à mon sens d'une manière moins subtile, dans les trois premiers romans – à ce que j'attendais du « cycle de la Culture » : pas seulement du baroque et du « sense of wonder », mais aussi une vraie réflexion politique, critique d'une utopie qui se veut elle-même critique.

 

Banks réussit ainsi pleinement son coup, et son roman contient le meilleur de la science-fiction contemporaine, que ce soit sous l'angle du divertissement (car celui-ci reste très présent, qui plus est non dénué d'humour) ou sous celui de la réflexion, ici essentiellement politique et sociétale.

 

Et donc voilà : avec Excession, en ce qui me concerne, on entre enfin véritablement dans ce que le « cycle de la Culture » peut offrir de meilleur. Cette fois, mes petits bémols, quand bien même toujours présents à un moindre degré, s'écrasent devant la justesse de l'ensemble.

 

Suite des opérations avec Inversions... qui, hélas, est loin de m'avoir autant convaincu.

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Epées et mort, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Epées et mort, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Épées et mort, [Swords Against Death], traduit de l'américain par Jacques Parsons, Paris, Temps Futurs – Pocket, coll. Science-fiction, [1970, 1982] 1985, 281 p.

 

Retour aux aventures de Fafhrd et du Souricier Gris dans ce deuxième tome composé de (très) diverses nouvelles écrites sur une longue période, mais ordonnées selon une chronologie interne définie ultérieurement. Si le premier tome, déjà très recommandable, ne constituait à bien des égards qu'une introduction – on découvrait Fafhrd, puis le Souricier Gris, puis les raisons de leur alliance à Lankhmar –, nous sommes cette fois au cœur de l'action, avec des textes mettant en scène nos deux valeureux compères, même si l'accent est parfois mis sur l'un plutôt que sur l'autre.

 

Suite aux tragiques événements ayant conclu Épées et démons, Fafhrd et le Souricier Gris font le serment de quitter Lankhmar et de ne plus jamais y remettre les pieds. Mais, en chemin, ils rencontrent les énigmatiques sorciers Sheelba-au-Visage-Aveugle et Ningauble-aux-Sept-Yeux, qui les avertissent (prophétie ? Malédiction ?) de leur retour prochain dans ce centre majeur de la civilisation. Et, en effet, après un long périple hors-champ, nos deux compagnons, qui n'ont trouvé nulle part de réponses à leur chagrin, sont bien amenés à revenir...

 

Mais c'est pour en repartir presque aussitôt, en se lançant dans une odyssée folle par-delà la mer Extérieure, qui, plus que jamais, contient de beaux moments lovecraftiens (avec notamment la visite par le menu d'un terrifiant ersatz de R'lyeh).

 

Contre toute attente (ou pas, mais pour le lecteur...), Fafhrd et le Souricier Gris parviennent de nouveau à rentrer à Lankhmar, la Taverne de l'Anguille d'Argent constituant pour eux une sorte de foyer, jusqu'à ce qu'ils osent en bâtir un nouveau à l'arrière de l'auberge, sur les ruines de l'ancien. Et ils tombent alors dans le plus grand des pièges, en s'engageant contractuellement, le Souricier Gris avec la taciturne Sheelba-au-Visage-Aveugle, Fafhrd avec le volubile Ningauble-aux-Sept-Yeux – deux sorciers qui se livrent une guerre impitoyable...

 

Très tôt, en lisant ce chouette recueil, j'ai été saisi par son influence fondamentale sur la suite des opérations, et l'on voit bien ici à quel point le « cycle des épées » constitue un « classique ». On peut commencer avec le décor, et plus précisément la ville de Lankhmar, qui entretient avec la notion de civilisation une relation trouble. Mais l'on se rend compte surtout à quel point il n'y a qu'un pas à faire pour passer de Lankhmar à Ankh-Morpork (puis un autre pas jusqu'à Wastburg, probablement). Tout y est, ou presque : à vrai dire, on tient là le modèle de la métropole cosmopolite si prégnant dans la fantasy, notamment rôlistique.

 

Ce qui m'amène à cette autre remarque : généralement, quand on cherche les précurseurs et influences de Donjons & Dragons de Gary Gygax, on se tourne en premier lieu vers les figures tutélaires de la fantasy littéraire que sont J.R.R. Tolkien et Robert E. Howard. Je n'entends certes pas nier cette influence, simplement la relativiser, en notant que le vénérable ancêtre du jeu de rôle renvoie tout autant, voire davantage, au « cycle des épées » de Fritz Leiber (ainsi que, cela a souvent été remarqué, et par Gygax lui-même, d'ailleurs, au « cycle de la Terre mourante » de Jack Vance, notamment Un monde magique, même si Cugel a pu sans doute jouer un rôle – aha – dans la définition de la classe de voleur – mais on retrouve justement là encore Fahrd et plus encore le Souricier Gris...). Quoi qu'il en soit, nos deux aventuriers du « cycle des épées », le petit bretteur agile, ex-apprenti sorcier, et le grand barbare formé pour être scalde, ont donné lieu à des centaines de déclinaisons, et les aventures – souvent brèves – qu'ils sont amenés à vivre ne manquent pas d'évoquer, avec pas mal d'années d'avance, d'autres quêtes, faisant appel à des dés aux formes bizarroïdes...

 

C'est en même temps la seule véritable critique que j'oserais éventuellement avancer concernant ce très bon recueil (mais j'ai l'impression qu'il vaut pour le reste du cycle, par ailleurs, au-delà de ce seul deuxième tome) : après une longue et savoureuse mise en place, les conclusions sont souvent précipitées, comme s'il s'agissait de finir un one-shot avant le dernier métro ; mais cela tient sans doute, au moins pour partie, au format de publication original...

 

Dernière toute petite remarque, enfin : je n'ai pas pu m'empêcher de penser ici à l' « essai » de Francis Valéry intitulé maladroitement De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien ; il aurait été intéressant, peut-être, de chercher quelques auteurs à la croisée des chemins (même si, du coup, l'influence primordiale serait celle du Maître de Providence) ; or, ici, Fritz Leiber serait très bien placé (avec bien sûr Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, mais leurs œuvres de « fantasy » sont antérieures).

 

L'important reste cependant qu'Épées et mort constitue une très chouette lecture, un divertissement rare ; suite avec Épées et brumes, très bientôt...

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La Ménagerie de papier, de Ken Liu

Publié le par Nébal

La Ménagerie de papier, de Ken Liu

LIU (Ken), La Ménagerie de papier, ouvrage proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit [de l'américain] et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti, Saint-Mammès – Aulnay-sous-Bois, Le Bélial' – Quarante-deux, [2004, 2009, 2011-2014] 2015, 438 p.

 

C'est sans doute vrai dans tout milieu, a fortiori s'il est relativement fermé, mais ça se constate en tout cas très clairement dans le fandom SF : il y a une propension à l'enthousiasme exagéré, une tendance à voir dans telle ou telle nouveauté un « chef-d'œuvre », en tablant sur sa pérennité, une volonté de qualifier de « génie », de « prodige » ou de « surdoué » tel ou tel auteur qui fait l'actualité. Mais au final, tout cela nous donne régulièrement de bons bouquins, cependant rarement aussi bons que ce que l'on prétendait...

 

Ces derniers temps, dans cette catégorie, on a beaucoup vu circuler le nom de Ken Liu, jeune auteur américain d'origine chinoise, qui a livré en quelques années à peine tout un tas de nouvelles, de toutes tailles, dont bon nombre ont su attirer l'attention. C'est peu dire : ainsi que ne manquent pas de le rappeler un bandeau et la quatrième de couverture, la seule nouvelle qui donne son titre à ce recueil (sans équivalent en anglais) a été lauréate à la fois du Hugo, du Nebula et du World Fantasy Award, fait unique (« Mono no aware » a également été lauréate du Hugo 2013, mais ça me paraît plus discutable). Tout cela pouvait bien légitimement susciter la curiosité pour cet auteur au parcours déjà bien rempli, et l'idée de ce recueil s'imposait d'autant plus que, de son propre aveu (dans un avant-propos qui fait un peu peur pour la suite, à tort heureusement), l'auteur se tourne aujourd'hui davantage vers la forme longue et la traduction.

 

Alors ? Enthousiasme ? Chef-d'œuvre ? Génie ? Prodige ? Surdoué ?

 

Ben pour une fois c'est bien possible.

 

En tout cas, à la lecture de ce seul recueil, on ne peut que reconnaître que Ken Liu figure parmi les plus brillants nouvellistes SF actuels, même si j'avoue pour ma part ne pas le trouver aussi systématiquement bluffant qu'un Ted Chiang ou un Greg Egan ; il joue néanmoins indubitablement dans leur cour des grands.

 

L'auteur dit ne pas attacher beaucoup d'importance à la distinction entre les sous-genres de l'imaginaire (science-fiction, fantasy, fantastique), ni même, à vrai dire, accorder une grande importance à la notion de genre. Tant mieux pour lui comme pour nous, même si l'on note malgré tout dans ce recueil (au-delà du titre renvoyant à une nouvelle de fantasy, pour le coup) une assez nette prédominance de la science-fiction (mais cela traduit peut-être les goûts des Quarante-deux plutôt que ceux de Ken Liu à proprement parler?).

 

Quoi qu'il en soit, on trouve bien des choses variées dans cette Ménagerie de papier (dont quelques short short, mais pas vraiment de novelettes ou novellas). On est même parfois à la limite de l'exercice de style, mais le plus fort, c'est que ça marche quand même à chaque fois (ou presque : je trouve personnellement que le registre humoristique ne lui sied guère, ainsi qu'en témoigne à mon sens « Le Golem au GMS » – mais c'est un cas unique dans ce recueil). On ne prétendra pas que Ken Liu fait dans la « hard science », lui préférant un registre plus poético-philosophique. Mais, ceci mis à part, on trouve vraiment de tout ou presque dans ce recueil très bien conçu (et dont les dernières nouvelles, sans que l'on puisse forcément parler de « cycle » au sens strict, constituent un ensemble presque insécable jouant sur un lexique et des thèmes communs).

 

Le recueil est par ailleurs parcouru de thèmes transversaux, le plus important, et de loin, et ce dès la première nouvelle, étant le souvenir (ou la mémoire, comme vous voudrez) ; on s'interroge ainsi régulièrement sur la part jouée par le souvenir dans la constitution de la personnalité, ou sur le sens des traditions à l'heure de la conquête spatiale et des nanotechnologies. Se pose aussi, tout naturellement (?), la question de l'exil (ou immigration)...

 

Or le recueil sait systématiquement ou presque poser ces questions délicates avec une grande finesse... doublée d'une certaine astuce dans la manipulation du lecteur. Ainsi, on croit à un moment lire un énième pamphlet anti-Facebook-Apple-Google et compagnie, mais la vérité s'avère autrement plus complexe qu'une simple hostilité remâchant sans cesse les même arguments qui n'en sont pas. La première nouvelle est à vrai dire exemplaire (et d'autant mieux placée), qui joue des stéréotypes « gentil/méchant » jusqu'à l'extrême limite de la tension des contraires, avec une intelligence parfaite, et donc éloignée de tout manichéisme au final.

 

L'intelligence, oui : c'est sans doute ce terme qui, retourné dans tous les sens, définira le mieux La Ménagerie de papier. On a vanté les qualités de nouvelliste de Ken Liu ? On avait bien raison : là, on tient effectivement quelque chose, pour une fois. On en veut davantage, du coup ; d'autres traductions de nouvelles, déjà ; mais si le monsieur se montre aussi brillant dans la forme longue... Bon, verra bien. Mais avec impatience.

 

EDIT :

 

Raoul et Gérard Abdaloff en causent ici.

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Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

Publié le par Nébal

Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

WURLITZER (Rudolph), Zebulon, [The Drop Edge of Yonder], traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Chapman, [s.l.], Christian Bourgois, [2008] 2010, 346 p.

 

(Avant toute chose, je vous présente mes excuses ; ce « compte rendu » est en effet assez affligeant... Le problème est que j'ai lu ce roman il y a quelque chose comme deux mois de ça, et, si je me souvenais l'avoir apprécié sur le moment, je n'en avais cependant absolument rien retenu, comme si je ne l'avais jamais lu ; le présent compte rendu miteux se base sur les notes que j'avais prises alors... mais j'étais vraiment au fond du seau à ce moment-là, et j'ai eu du mal à déchiffrer mes pattes de mouche ; l'absence du moindre souvenir de cette lecture n'a pas exactement arrangé les choses... Mille excuses, donc, je ferai mieux ultérieurement.)

 

On ne juge pas un livre à sa couverture. Le décor océanique ici représenté est certes à propos, une bonne partie du roman se déroulant en mer, mais on y passe aussi, entre autres, par l'Oregon, le Mexique et surtout la Californie, en pleine ruée vers l'or. Ce qui fait de Zebulon un western, quand bien même atypique. Oh, on peut bien établir quelques liens ici ou là avec des grands classiques du genre : ainsi, le côté « odyssée » (mais en plus sordide) peut vaguement évoquer Lonesome Dove, tandis que l'aménagement disharmonieux des bourgades californiennes plongées dans le marasme de la fièvre aurifère peut faire penser à Deadwood (mais avec beaucoup moins d'humour)...

 

Le « héros » de l'histoire, Zebulon donc, n'a vraiment pas de chance, mais alors pas du tout. Il peut certes flamber aux cartes, mais c'est pour tout dilapider immédiatement. Et il fait deux rencontres qui ne vont pas exactement lui faciliter la vie : revient son demi-frère, Hatchet Jack, qui aimerait bien que Zebulon arrondisse les angles avec le paternel bourrin (qu'il n'a pas vu depuis longtemps) ; et (surtout ?) la belle métisse vaguement sorcière Delilah.

 

Ces trois-là savent qu'ils ne doivent pas se croiser, que cela ne fait qu'aggraver les choses ; mais leurs retrouvailles sont inéluctables. Comme si elles obéissaient à une sorte de prophétie, qu'on aurait envie de qualifier de biblique.

 

En tout cas, où qu'ils aillent, ça va mal pour eux. Ils se retrouvent ainsi pris dans de terribles fusillades qui leur valent, en dépit du bon sens, des inculpations pour meurtre (ou vol de chevaux, c'est la même chose). Quant à Delilah, son statut particulier de joueuse et sorcière lui fait subir bien des confusions fâcheuses.

 

C'est ainsi que, où qu'ils se trouvent, leurs retrouvailles dégénèrent systématiquement. Déjà pour des raisons « familiales » ; Zebulon et Hatchet Jack sont tous les deux, nécessairement, amoureux de Delilah ; et il y a bien sûr ce maniaque dangereux de paternel, qui dégaine son flingue pour un rien.

 

Mais, au-delà, les malentendus, volontaires ou pas, sont nombreux, qui viennent noircir le portrait de nos losers de « héros » : Zebulon, par exemple, que toute justice impartiale acquitterait pour ses premiers exploits, voit bientôt sa tête mise à prix, mort ou vif. Ce qui peut susciter la curiosité du quidam, et a fortiori celle des journalistes et photographes, qui en font une légende de l'Ouest comme l'Ouest les apprécie tant.

 

Mais Zebulon, dans tout ça, le vrai Zebulon ? Eh bien, il commence à en avoir gros sur la patate. Il n'en peut plus et ne croit plus en rien. D'où son envie immédiate de partir. Mais partir où ? Et surtout, avec qui ? Sa mulâtresse adorée le suivrait-elle (on la sait enceinte, mais de qui ?) ? Elle aussi est de toute évidence sur le point de tout lâcher. Elle ne se plaît pas dans cette Californie d'immigrants, où l'on est encore irlandais ou chinois avant d'être américain – alors cette négresse instruite, adroite et cultivée...

 

Peut-être parviendront-ils à fuir isolément et à mener leur propre vie. Ou pas : peut-être seront-ils systématiquement amenés à se croiser, parfois pour le meilleur (nostalgie...), le plus souvent pour le pire.

 

Si le roman est d'une facture assez classique au début, la donne change vraiment après un éprouvant voyage via Panama pour rejoindre la Californie, dont le tableau ici dépeint est aussi effrayant qu'affligeant. Mais d'une force indéniable, qui confirme la qualité de ce western atypique, riche de ses personnages puissants, et porteur d'une cinglante critique sociale.

 

(Pardon...)

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Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

Publié le par Nébal

Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

MOSIG (Yōzan Dirk W.), Mosig at Last. A Psychologist Looks at H.P. Lovecraft, with appreciations by Laila Briquet-Mosig, Donald R. Burleson, Peter Cannon, S.T. Joshi, & Robert M. Price, West Warwick, Necronomicon Press, [1973-1974, 1976, 1978-1980], 1997, 128 p.

 

Il va de soi que les psychiatres, psychologues, psychanalystes, et toutes ces sortes de choses, sont des gens infréquentables, qui seront tondus à la Libération. On accordera la priorité, comme de juste, à ceux qui se mêlent de critique (littéraire, cinématographique, etc.), et le prochain qui me dit que la tour, là, est un symbole phallique, je l'assomme avec un autre symbole phallique de son choix. Alors, forcément, qu'un psychologue se mêle de faire dans la critique lovecraftienne, ça me fout un peu les shoggoths (aha) (pardon) : je me souviens encore d'avoir lu des bêtises grosses comme moi usant de cette méthode dans le Cahier de l'Herne consacré au reclus frustré paranoïaque de Providence... Alors pourquoi lire – enfin, aha – Mosig at Last (titre étrange, qui se justifie je suppose par l'ancienneté des articles compilés dans ce petit volume, publiés une vingtaine d'années plus tôt) ? Masochisme, dites-vous ? Enflures. Non : c'est parce que le nom de Dirk W. Mosig (son « vrai » nom, « Yōzan » étant celui que lui a attribué son maître zen quand il est officiellement devenu moine, eh oui, ah quand même, eh oui) revient souvent dans la critique lovecraftienne de qualité. En témoignent d'ailleurs les « appréciations » qui concluent ce petit volume, où Donald R. Burleson (que je n'apprécie guère, avec son post-structuralisme déconstructionniste-truc ou que sais-je...), Peter Cannon, S.T. Joshi et Robert M. Price se posent peu ou prou en « disciples » dudit Mosig, ou, tout au moins, lui accordent une place centrale dans l'évolution moderne de l'exégèse lovecraftienne ; citons Joshi : « He was the first individual to raise Lovecraft criticism beyond the level of fandom to that of a serious intellectual discipline. » Eh.

 

Pfff... Bien sûr, que j'allais le lire ! C'te question. Et, autant le dire de suite, j'ai bien fait ; car, dans l'ensemble, ce petit volume se montre fort intéressant. Avec des bémols, certes (surtout les parties « originales » de la fin – sans même parler de ces « appréciations », donc), mais le fait est que Mosig at Last est un bon témoignage de ce que la critique lovecraftienne peut faire de mieux en recourant aux outils analytiques de la psychologie (essentiellement jungienne, ici – ce qui me dépasse largement en temps normal, mais là ça va) : Mosig, contrairement à nombre de ses petits camarades lovecraftiens, ne fait ici (presque) jamais dans l'interprétation tellement détachée du support original qu'elle se perd dans les hautes sphères pédantes et à vol d'oiseau, pas plus qu'il ne sombre dans une stérile paragraphe. En somme, il se situe le plus souvent au juste milieu (tel son Bouddha adoré, eh eh, même s'il aurait peut-être pu nous épargner ces considérations-là). Après avoir « lu » l'affreux Pelosato, et avant de lire Burleson, ça fait du bien, quoi.

 

Même si ce n'est pas formalisé, il me semble que l'on peut distinguer trois parties dans ce recueil d'articles (quatre, évidemment, en comptant les appréciations...). Dans la première, Mosig s'en tient pour l'essentiel à des généralités sur Lovecraft, sa vie, son œuvre, et, plus intéressant, sa philosophie (Mosig, qui développe sur le matérialisme mécaniste et indifférentiste du Maître, entend bien poser Lovecraft en authentique philosophe, profond penseur qui mérite que l'on s'attarde sur ses idées, telles qu'elles sont exprimées dans ses essais et ses innombrables lettres, et transparaissent éventuellement dans sa fiction et sa poésie ; à cet égard, Mosig fait probablement figure de pionnier ; j'imagine que tous ces développements seront utilement complétés par ma lecture – en cours – de H.P. Lovecraft : The Decline of the West de S.T. Joshi, semble-t-il l'ouvrage de référence sur la question), sans recourir encore aux outils pyshcologiques. L'intérêt de ces divers articles est essentiellement historique, toutefois, même s'ils fournissent une introduction nécessaire et plutôt bienvenue.

 

Le gros de l'ouvrage est cependant consacré à l'interprétation des œuvres de Lovecraft selon un angle analytique empruntant essentiellement à Carl Gustav Jung (mais aussi de temps à autre au bon docteur Freud, ou encore à Leon Festinger pour ce qui est de la « dissonance cognitive »). « The Outsider » (« Je suis d'ailleurs ») est au centre des préoccupations de notre psychologue (même s'il livre aussi des développements sur d'autres textes, comme « The Rats in the Walls », « The White Ship » ou encore The Dream-Quest of Unknown Kadath). On s'attardera du coup sur le plus long article du recueil, « The Four Faces of ''The Outsider'' », article qui m'a vraiment surpris (dans le meilleur sens du terme) et séduit, et dont je suppose qu'il a dû avoir un caractère révolutionnaire dans l'histoire de l'exégèse lovecraftienne, au moment de sa parution – 1973 – et dans les années qui suivirent. Comme le titre l'indique, Mosig y livre quatre interprétations différentes de la célèbre nouvelle (par ailleurs très poe-esque) : il commence par l'interprétation « autobiographique », qui a quelque chose d'une évidence à la lecture de ces pages inspirées – et ce même si ce genre d'interprétation doit de manière générale être manié avec des pincettes, mais c'est bien le cas ici. On passe alors à l'interprétation analytique, jungienne, étude de la psyché et odyssée de l'inconscient au conscient, avec l'Ombre qui vient foutre la zone ; et, malgré mon scepticisme initial, je ne peux que reconnaître que c'est assez bien vu (bon, hors les réminiscences freudiennes intempestives – avec inévitable tour phallique). Mosig qualifie la troisième interprétation d' « anti-métaphysique » (ce que je ne trouve pas très approprié...), le périple de l' « Outsider » étant dès lors une satire grinçante sur l'absurdité de la vie après la mort ; c'est à mon sens l'interprétation la plus faible, et Mosig lui-même semble de cet avis. Reste enfin l'analyse « philosophique », qui met l'accent sur la place de l'homme dans un univers matérialiste, mécaniste et indifférentiste – reprenant ainsi les éléments développés dans ce que j'ai envisagé comme étant la « première partie » de ce recueil. Dans tous les cas, Mosig se montre très perspicace et convaincant, et cet article est du coup à mon sens exemplaire – d'autant qu'en dernier recours, l'auteur vient apporter de sérieux bémols à ce qu'il a pourtant si précieusement analysé, et pondère ainsi toute interprétation avec une belle humilité : il y a de la place pour bien d'autres analyses, et si celles de Mosig sont brillantes, elles se complètent et peuvent être complétées par d'autres. Vraiment bien. La suite, sur la dissonance cognitive, m'a laissé un peu plus perplexe, mais il y a encore des choses à prendre dans ces développements psychologiques.

 

Après ce grand moment critique, le reste – des articles jamais publiés auparavant, et délibérément subjectifs – accuse un coup de mou... et, hélas, se montre nettement moins pertinent : qu'il s'agisse de lire Lovecraft à l'aune du bouddhisme zen (surtout, et avec un pénible prosélytisme en faveur de la méditation, à la limite du grotesque en ce qui me concerne) et de la physique quantique (euh...), ou de chercher une composition particulière derrière « The Music of Erich Zann » (le Concerto pour violon en ré mineur, opus 47, de Jean Sibelius, bien sûr ! Oui, Mosig est un fan... mais il ne s'appuie pas sur grand-chose, du coup). Un peu d'autobiographie, enfin. Bon...

 

Et suivent les « appréciations », dont une plus longue que les autres par sa fille Laila Briquet-Mosig, élevée en lovecraftienne par un lovecraftien...

 

Ces petits riens de la fin n'empêchent cependant pas Mosig at Last de constituer un grand moment de critique lovecraftienne ; et j'apprécie particulièrement l'humilité dont il témoigne, en n'assenant pas ses interprétations comme des vérités incontestables, en n'obligeant pas le lecteur à adhérer, à se positionner « pour » ou « contre », mais en l'incitant seulement à réfléchir, avec un enthousiasme communicatif. Subtil, limpide, passionné mais solide, érudit sans être pédant, original sans jamais oublier le texte de base, Mosig at Last est un ouvrage fort intéressant – et, donc, à bien des égards exemplaire.

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