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Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

Publié le par Nébal

Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

NAKAMURA Hikaru, Les Vacances de Jésus et Bouddha (Saint Young Men), vol. 1, [Saint Oniisan, vol. 1], traduction [du japonais par] Étienne Robert, Paris, Kurokawa, [2008, 2011] 2015, 144 p.

 

J’AURAIS PAS DÛ

 

Les achats impulsifs, des fois, c’est le mal – et prendre le temps se renseigner avant d’acquérir une BD (ou tout autre chose) peut sans doute s’avérer salutaire… Encore que, là, les bons échos dominant globalement les mauvais, j’aurais pu me faire avoir quand même.

 

Or, pas de mystère, concernant ce premier tome des Vacances de Jésus et Bouddha, série de la mangaka Hikaru Nakamura bénéficiant d’un succès plus que confortable au Japon (dans les dix millions d'exemplaires écoulés ; je ne sais pas ce qu’il en est chez nous, mais douze volumes parus, je suppose que ça doit se vendre), je me situe clairement dans le camp des hostiles. Mais vraiment – au point d’avoir envie de faire péter les superlatifs et les invectives !

 

Pour dire les choses comme elles sont, j’ai peiné à la lecture de ce premier tome pourtant court, j’ai plus d’une fois grincé des dents ce faisant, ou simplement constaté, sur un mode plus navré, que ce manga censément humoristique ne m’a pas fait rire une seule fois, et peut-être tout juste sourire, allez, une ou deux fois ? Mais l’agacement l’emportait largement en définitive – associé à l’incompréhension de ce qui a pu faire le succès de cette chose : j’ai trouvé ça horriblement mauvais ; en fait, j’ai le sentiment que cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi mauvais ; au point même où je me suis demandé si ce n’était pas la pire BD que j'avais lue depuis, oh, allez : quinze ans ?

 

Vous allez dire que j’exagère. Objectivement, c’est très possible. Mais je ne me sens pas de retenir une telle réaction de rejet. Péremptoire, je dirai donc que ce premier tome est une purge, qui m’a d’emblée vacciné de la curiosité de lire la suite ; et je suis d’autant plus peiné/énervé par ce désastre que le pitch de la série était très enthousiasmant…

 

UN PITCH SYMPA, MAIS…

 

Oui, tout ça partait plutôt bien…

 

Nous avons donc Jésus et Bouddha, qui ont eu beaucoup de boulot aux environs du tournant du millénaire. Les deux « entités » décident alors de prendre un peu de repos après cette période d’hyperactivité – or les deux se connaissent, forcément, et décident de prendre ensemble des vacances au Japon ; ils louent un appartement au nom de MM. Saint, et c’est pour eux l’occasion de découvrir le monde (ou plus exactement le Japon) « à hauteur d’homme ». D’apparence plutôt jeune en dépit de leurs milliers d’années, Jésus et Siddhârta jouent donc aux touristes en t-shirts, dans un pays qui les fascine autant qu’il les surprend.

 

Au fond, ça n’est sans doute pas si original, comme pitch… Juste une version (théoriquement...) un peu plus blasphématoire (mais très, très gentiment…) de De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett (ou, d’ailleurs, d’American Gods de Neil Gaiman tout seul), ou du jeu de rôle In Nomine Satanis/Magna Veritas (euh, époque « classique… »), mais s’en tenant au camp « céleste ».

 

Pas si original, mais plutôt alléchant, oui ! En tout cas, dans l’idée, ça me parlait pas mal… Et la couverture, avec Jésus et Bouddha « casual », t-shirts débiles (attention : « Doux moi-même » est peut-être le gag le plus drôle de tout ce ratage, et je le connaissais déjà…), sac en bandoulière, guide touristique ou appareil photo en main… OK, plutôt amusant !

 

Sauf que non.

 

PAUVRETÉ DES GAGS – S’IL S’AGIT BIEN DE GAGS

 

Les Vacances de Jésus et Bouddha se présente comme une BD comique. Le problème est qu’elle n’est pas du tout drôle – pas… du… tout. Ce qui est un peu ennuyeux, tout de même.

 

En effet, l’auteure ne fait absolument rien de son pitch croquignolet. En tant que tel, il est une mine, promettant bien des gags absurdes, du comique de situation et/ou de répétition, des anachronismes et compagnie à foison, et une toute petite touche d’irrévérence peut-être…

 

Mais non. Le pitch est là, mais rien n’en découle – rien de drôle. Hikaru Nakamura – et ses lecteurs, faut croire – semble considérer qu’il suffit de mettre, ici Bouddha, là Jésus, pour susciter automatiquement le rire. C’est sans doute l’idée de base… mais il n’y a donc en fait pas de gags, ou très peu ; car rien n'est développé au-delà.

 

Jésus tient un blog, uh uh uh. Oui, c’est là qu’il faut rire – le contenu du blog n’a pas d’importance.

 

Bouddha va dans le métro, oh oh oh. C’est là qu’il faut rire, parce qu’il ne s’y passe à peu près rien.

 

Jésus et Bouddha mangent une pizza warf warf warf.

 

Ah et puis y vont aux bains aussi ROFL XD PTDR.

 

 

Vous avez là l’essentiel de ce premier tome : nos héros qui se trouvent en décalage dans des situations incongrues pour eux, mais ça s’arrête 95 % du temps là. Il n’y a pas de gags à proprement parler – il n’y en a que des amorces, visiblement jugées autosuffisantes, pourtant bien fainéantes.

 

Et ça n’est absolument pas drôle. Au mieux, quelques très, très vagues sourires çà et là – Jésus constate qu’un certain Judas le lurke sur Internet, ah ah ah. Ne prenez pas la peine de fouiller dans le détail, il n’y a rien de plus drôle que ça dans tout ce premier tome.

 

À ce stade, j’ai même trouvé sidérant qu’on puisse livrer une BD pareille, avec un tel sujet, sans rien produire de plus amusant – c’est comme si l’auteure avait délibérément gommé tout ce qui aurait pu être drôle pour s’en tenir à une épure… de rien du tout. Et ce d’autant plus que les quelques gags « théologiques » qui surnagent malgré tout sont au moins aussi navrants (et parfaitement innocents).

 

Et ça ne marche vraiment pas. D’autant que le comique de répétition n’arrange rien : ah ah ah Bouddha il a un truc au milieu du front, alors les gens ils appuient dessus comme si c’était un bouton alors ça lui fait mal à la tête ah ah ah ; oh oh oh Jésus les lycéennes elles disent qu’il ressemble à Johnny Depp oh oh oh.

 

Produire quelque chose d’aussi fade avec un sujet pareil relève de la performance artistique.

 

Et le résultat n’est pas seulement pas drôle, il est aussi invraisemblablement gamin – c’est d’autant plus invraisemblable que le propos ne devrait pas avoir grand-chose de puéril, à la base. Au final, Les Vacances de Jésus et Bouddha, c’est à peu près aussi inoffensif, moche et niais que Placid et Muzo, mais en moins drôle.

 

(Oui, je sais.)

 

(Non, je n’exagère pas.)

 

LEÇONS D’HUMOUR PAS DRÔLE

 

Une chose me dépasse tout particulièrement, ici – et c’est que cette BD fondamentalement pas drôle du tout… semble se piquer de leçons d’humour ?

 

Et à deux reprises. Une seule, j’aurais pu vaguement comprendre – et interpréter la chose comme une sorte de gentille humiliation des protagonistes par une auteure désireuse pour le coup de ne pas être drôle, mais la deuxième occurrence, outre qu’elle relève d’un certain « comique de répétition » propre à la BD (assurément répétitive, mais tout aussi assurément pas comique pour un sou), m’a conduit à envisager, la goutte au front… que Hikaru Nakamura pensait véritablement livrer quelque chose de drôle. Et qu'il n'était pas pertinent de se poser la question du premier ou du second degré, etc.

 

La première fois, nous avons Jésus et Bouddha naviguant dans un festival, et qui se retrouvent embringués dans un spectacle comique amateur. Le terme n’apparaît pas dans la BD en français, mais je suppose qu’il s’agit de manzai, certes pas la forme d’humour japonaise la plus facile à exporter. Toujours est-il que cette scène n’est absolument pas drôle, le spectacle improvisé par « Perma et Chevelu », ainsi que, ah ah ah, ils appellent leur duo, ah ah ah (c’est le gag le plus « drôle » de toute la séquence, une fois de plus), est parfaitement affligeant.

 

Délibérément ? J’ai donc voulu le croire… L’idée était alors que Jésus et Bouddha, tout divins qu’ils soient, étaient parfaitement ridicules dans ces situations si peu en accord avec leurs personnages. OK, c'est l'idée de base, après tout.

 

Mais, plus loin, nous voyons Bouddha, fanatique de la BD que lui a consacré le grand Osamu Tezuka, envisager encore qu’à reculons (ou timidement) de devenir lui-même mangaka, et de livrer des histoires drôles. Dans un registre théologique marqué. Sauf que c’est tout aussi navrant – mais sans l’ambiguïté du spectacle de manzai, cette fois. Et la scène s’accompagne, d’une certaine manière, de commentaires de l’auteure quant aux moyens de provoquer le rire en bande dessinée ?!

 

Je n’osais pas me l’avouer jusqu’alors, mais je crois que c’est ici que j’ai définitivement dû faire avec : Hikaru Nakamura se foutait de ma gueule, et ce depuis le début. C'est pas possible autrement.

 

DESSIN SANS INTÉRÊT ET MISE EN PAGE PÉNIBLE

 

Bon. Un truc pas drôle, donc. Un truc puéril et qui ne tient pas les promesses de son pitch. Mais c’est une BD : le graphisme rattrape peut-être la chose ?

 

 

Vous voulez rire ?

 

Si j’ose dire.

 

Non, donc – le graphisme ne rattrape absolument rien du tout. Le dessin est tristement fade et moche – il n’a pas de personnalité, et, même dans son classicisme ultra-simpliste, il ne convainc pas. Rien n’en ressort, personnages et décors sont tout aussi ternes et sans intérêt.

 

La mise en page n’arrange rien – globalement classique là encore, mais aussi régulièrement confuse, elle participe en outre de l’effet « pas drôle pour un sou » de la BD, notamment en glissant çà et là des « gags » purement textuels totalement affligeants, au moins un par chapitre. Exemple : « Bouddha a acheté le DVD d’entraînement sportif Billy’s Bootcamp », suivi la page d’après de : « Jésus doute de l’efficacité des méthodes pour maigrir comme Billy’s Bootcamp car cela demande trop d’efforts pour y arriver. » Oui, c’est le gag – double, aha. Méga fun, non ? Et pas le moindre rapport avec le contenu des deux planches, au cas où… Et les phylactères narratifs sont globalement du même tonneau. Sans même parler des paroles hors-phylactères, d'un prosaïsme pénible.

 

J’y étais au début indifférent ; à force de répétition, ça a fini par carrément m’énerver…

 

PLUS JAMAIS ÇA

 

Bilan sans appel : ce premier tome est une purge absolue, et je ne veux rien savoir de la suite. Une BD absolument pas drôle, alors qu’elle prétend sans cesse l’être ; une BD moche et mal foutue par ailleurs ; au mieux aucun intérêt, au pire de quoi montrer les crocs.

 

Je ne comprends tout simplement pas comment une merde pareille a pu avoir un tel succès – et pas seulement au Japon, faut croire (là, le décalage culturel aurait pu l’expliquer, j’imagine ?).

 

Plus.

 

Jamais

 

Ça.

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Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 3 : L’Ange de la mort (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 206 p.

 

OH GALLY GALLY

 

Glénat poursuit sa réédition du célèbre manga de Yukito Kishiro Gunnm, dans un format dit « édition originale » en principe plus respectueux de l’œuvre que celui sous lequel je l’avais découvert dans les années 1990.

 

Relire les deux premiers tomes avait globalement été un vrai plaisir, même si non exempt sans doute d’une forme de nostalgie à même de fausser la donne. Cependant, avec ce troisième tome, le regard que je porte sur la série change radicalement. En effet, les deux premiers volumes, je les ai longtemps lus et relus… mais sans aller forcément beaucoup plus loin. Et notamment, sans doute, à cause de ce rutilant troisième tome, à l’esthétique assurément travaillée et efficace, mais aux thématiques qui me laissaient au mieux froid… J'étais surpris, par ailleurs, que cela arrive aussi tôt dans le déroulement de la série, ma mémoire me jouait donc des tours.

 

Car Gally, ici, n’est plus la charmante jeune fille et l’impitoyable chasseuse de primes des deux premiers volumes, d’une fraîcheur touchante au milieu de la violence de la Décharge, et ce alors même qu'elle incarnait ironiquement partie de cette violence ; ici, elle n’est même plus tout à fait un mystère, si ça se trouve ! Car elle consacre l’essentiel des pages de ce troisième tome, en attendant la suite, à un arc stéréotypé et de nature à me navrer, en y devenant… une sportive.

 

Allons bon.

 

BYE BYE YUGO

 

Mais, tout d’abord, il nous faut comme d’habitude « finir » le tome précédent… Et les raisons de ce découpage me laissent toujours aussi perplexe. La fin du tome 1 se trouvait dans le tome 2, la fin du tome 2 se trouve « logiquement » dans ce tome 3 – mais la distance entre les volumes en atténue sensiblement l’effet, ai-je l’impression ; et j’ai du mal à croire qu’on puisse justifier ce procédé au nom du cliffhanger et de la surprise – car le sort de Yugo, ici, n’a décidément rien de surprenant.

 

Nous l'avions laissé en plein milieu d'une petite explication avec le truand Vector, qui lui extorquait des sommes folles, impliquant des activités criminelles, en prétendant pouvoir arranger son départ pour Zalem – le rêve, l’unique rêve, du jeune homme. Aidé par une Gally amoureuse, il avait compris seulement alors qu’on l’escroquait – et bien sûr qu’il se faisait avoir ! C’est Kuzutetsu ! On ne peut pas quitter la Décharge pour la cité flottante de Zalem ! Quel imbécile…

 

Une révélation tenant de l’évidence – mais qui n’en est pas moins un rude choc pour Yugo. C’est une chose qui arrive, hein – voyez les militants reli… politiques, par exemple. Bon, bref : Yugo pète un câble.

 

Et, à propos de câble, il décide d’en grimper un – un de ces énormes conduits qui relient Zalem aux Usines de Kuzutetsu… Il ne peut pas voler jusqu’à Zalem ? Il marchera ! Ce qui est bien évidemment impossible, et l’utopie des nuages a naturellement prévu quelques mesures pour se préserver des intrus qui auraient cette idée saugrenue… Un bon moment sur le plan graphique, qui joue de ce thème fondamental de Gunnm, série où les corps cybernétiques sont réduits en charpie mais où la vie demeure malgré tout.

 

Mais, vous savez quoi ? L’amour de Gally ne sera pas suffisant pour sauver Yugo de sa folie. Surprenant, hein ?

 

Échec sur toute la ligne, ma petite – ou tout le câble, avec des morceaux qui collent un peu.

 

Elle a donc de quoi péter un câble elle aussi…

 

MOTORBALL

 

Le tome 3 « véritable » commence alors, avec un Ido quelque peu négligé, qui part à la recherche de Gally, laquelle ne s’est plus manifestée depuis la fin tragique de Yugo ; ses pérégrinations vaguement aléatoires le conduisent à l’autre bout de la Décharge, presque un autre monde, et il y découvre enfin le pot aux roses : Gally… est devenue… une sportive ?!

 

Pas n’importe quel sport, hein ! Du motorball – un ersatz adapté de tant de sports violents de la science-fiction littéraire, cinématographique ou vidéoludique : rollerball et speedball, notamment… Dans le motorball, des candidats dotés de corps adaptés mais aussi réglementés (pour éviter une trop grande inégalité de départ entre les concurrents, qui serait due à un plus grand talent cybernétique, ou, bien sûr et surtout, aux capacités financières supérieures autorisant des achats impensables pour les autres…), des sportifs, donc, se livrent à un mélange de course, de match de rugby et de sport de combat. Ils sont sur un circuit, et doivent toujours aller en avant ; ils ont une balle à attraper et conserver pour « marquer » ; et ils ont des concurrents tout aussi portés qu’eux-mêmes à l’ultraviolence, et prêts à tout pour empêcher un autre de remporter la manche en conservant la balle : la baston est de la partie, elle est même l'essentiel pour bon nombre d'amateurs…

 

Côté spectateurs, il y a plusieurs manières de révérer connement ses idoles sportives. Les plus pauvres se contentent sans doute d’assister aux matchs depuis des gradins surpeuplés et bourrés d’angles morts ; mais d’autres peuvent bénéficier d’une forme d’immersion virtuelle, qui les plonge dans la course en leur faisant littéralement prendre la place d’un joueur (OK, classique, mais intéressant).

 

Et c’est comme ça qu’Ido « retrouve » Gally – avec des guillemets, parce que la sportive ne semble pas désireuse de s’entretenir avec Ido ou, pire encore, de retourner à son ancienne vie, même si elle gardde toujours un profond respect pour celui qui l'a ressuscitée ; tandis que ce dernier, sous le coup d’une impulsion… étonnante, suppose qu’il pourrait être bienvenu de filer un bon coup de pied au cul à sa protégée partie en roue libre.

 

LE SPORT, C’EST TROP LA MORT

 

Mais le motorball occupe donc une place très importante dans ce troisième tome – hélas ? Je sais que le procédé a ses fans, mais je n’en fais pas partie – d’autant que ces idées de sport, de compétition, de « you can get it if you really want » (mais ta gueule !), non, ce n’est vraiment pas ma came… Surtout quand Gally est aussi évidemment supérieure à tous les autres, mais aussi d’une arrogance dont elle n’était guère coutumière jusqu’alors ; d’une certaine manière, on est plus dans Rocky 3 que dans Rocky, disons. Beuh...

 

Techniquement ? C’est bien fait, je suppose que je ne peux pas prétendre le contraire… Ou du moins graphiquement, en tout cas : le trait de Yukito Kishiro est toujours pertinent, et parvient tant à susciter une esthétique cohérente et finalement inventive qu’une sensation de vitesse nécessaire au rendu de l’action (même si, du coup, la lisibilité des combats est plus ou moins assurée).

 

Sur le plan du récit… C’est déjà moins convaincant – parce que terriblement convenu, surtout. Gally fait ses débuts en troisième division, fascine tout le monde, grimpe en deuxième, la première en ligne de mire… Et d’ici-là ? Baston, baston, baston, Gally gagne, et ses concurrents survivants sont tous sidérés par son talent, ce dont leurs yeux forcément exorbités témoignent, etc.

 

D’un ennui mortel – pour moi ; et ce n’est certes pas la « description » des « coups spéciaux » (arts martiaux coréens, technique germanique entrant en résonance avec le Panzerkunst de Gally, qui fait forcément des ravages) qui y change quoi que ce soit, ça ne me fatigue que davantage.

 

GALLY, IDO ET LES AUTRES

 

Heureusement, les choses sont un peu moins navrantes en dehors du circuit. Voire réussies. Même s'il y a là aussi quelques pains occasionnels…

 

C'est que les personnages peuvent encore poser souci, à cet égard. Et les changements dans le comportement d’Ido et de Gally ne sont peut-être pas les moindres de ces difficultés ? J’avoue avoir du mal à comprendre… surtout Ido, disons. Gally « justifie » après tout sa nouvelle carrière au nom de la nécessité du combat, pour affiner son Panzerkunst et peut-être en apprendre davantage sur elle – pour moi, ça sonne faux, mais j’imagine qu’un drame tel que la mort de Yugo peut sans doute plonger quelqu’un dans ce genre de délire obsessif, le sport comme la drogue, mouais…

 

Mais Ido ? Ido qui était parti à la recherche de Gally, mais qui, une fois qu’il l’a retrouvée, ne semble plus désireux que d’une chose, lui donner une leçon, et sans rien savoir au juste de ce dans quoi il s’engage ? Je suppose qu’on pourrait tenir le même argumentaire que pour Gally, en le pimentant de jalousie, oui ; mais je demeure quand même un brin sceptique… Bon, admettons. Et relevons qu’un bref élément, ici, semble s’inscrire davantage dans une trame générale : la conviction chez certains habitants de Kuzutetsu que la marque au front d’Ido fait de lui un « docteur », ce qui suppose donc qu’ils ont déjà vu ce signe, hérité de Zalem…

 

Le motorball pourrait autoriser des personnages intéressants, dans l’absolu, mais l’auteur, ici, multiplie plus que jamais les caricatures, et les concurrents de Gally comme les gens autrement plus sympathiques qui gèrent son « écurie » sont finalement bien ternes – admettons cependant que le « patron » toxicomane au masque de cuir s’en sort un peu mieux que les autres.

 

Mais deux nouveaux personnages sont sans doute plus marquants. Tout d’abord, Shmila, une (charmante, voire über-fantasmatique) jeune fille que sauve Ido d’une bande de violeurs. La jeunette, un peu écervelée peut-être, hyper-expansive assurément, et du genre à crier tout le temps, n’est pas sans attraits, même si elle n’est certainement pas d’une profondeur sidérante ; elle permet tout de même de mettre en scène quelques gags, dont celui, récurrent, qui l’oppose à Gally – laquelle est toujours suivie dans ce volume par une petite bestiole kawaii, sorte de mini-cyclope sans membres et volant grâce à une hélice sur sa tête… Or Shmila fond pour le petit machin, et aimerait bien le récupérer ; mais Gally n'est pas d'accord.

 

Enfin, il faut aussi compter avec le frère de Shmila, Jasugun – ou l’Empereur… du motorball. Le n° 1 de la première ligue, autant dire l’objectif de Gally – auquel Ido s’est donc lié, via Shmila. Le champion n’est pas un bonhomme détestable et arrogant ; tel qu’il est dépeint ici, il est plutôt cool, en fait… et, en tout cas, Yukito Kishiro, parvient bien à exprimer son charisme hors-normes.

 

EN EXTÉRIEUR

 

Tout ce petit monde, cela dit, ne peut donc véritablement briller qu’en dehors de l’arène du motorball. Les meilleures pages de ce troisième tome, et de loin, se déroulent « en extérieur », dans des rues bondées où se marchent littéralement dessus des milliers d’habitants de la Décharge, dans une atmosphère de souk très bien rendue. Il y a de la vie dans ces cases – des bruits, des odeurs, une ambiance… Ça fonctionne très bien, et c’est un bon moyen de « sauver » les personnages.

 

Même s’il y a quelques ratés, hélas… Et notamment cette scène parfaitement ridicule où Jasugun, rencontrant pour la première fois Gally, lui fait un speech mystico-martialo-mes-couilles sur le chi, avant de l’affronter dans un bras de fer… où la cyborg, d’elle-même et sans vraie raison (à moins d’y voir une pulsion suicidaire, j’imagine ?) met sa vie en jeu – en posant littéralement son cœur sur la table. Ce qui aurait pu faire sens, ou, dans une tout autre optique, aurait pu être drôle, mais n’est ici que navrant…

 

C'est une manière, en effet, de revenir au principe du « tournoi » dans un environnement qui bénéficiait grandement de s’en être émancipé. Saleté de « tournoi »…

 

NEKKETSU ?

 

Oui, j’ai vraiment l’impression que c’est ce « tournoi » qui fout la zone – avec sa gratuité, qui est tout autant la répercussion un peu fainéante d’un code sur une série qui valait mieux que ça…

 

En fait, ça m’a ramené à une époque antérieure à ma découverte de Gunnm­ – quand j’étais un gamin et que je cramais des journées entières à zyeuter sans vraie passion le Club Dorothée, où les séries animées japonaises usaient souvent de ce « principe », ainsi Dragon Ball (mais c’était sauf erreur avant que je décroche du fait de Dragon Ball Z, dont je n’ai jamais compris le succès auprès de mes petits camarades et de tant d’autres), ou, d’une certaine manière, Les Chevaliers du Zodiaque (que j'ai vite détestés)...

 

À l’époque, bien sûr, je ne savais absolument rien des codes des animes comme des mangas. En fait, jusqu’à une époque très récente, je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait bien être un shônen, et je ne n’ai découvert le concept de nekketsu que plus récemment encore – sur ce blog, en fait, il y a quelque mois à peine, quand un aimable lecteur me l’a mentionné à propos de mon retour sur le premier tome de One-Punch Man. Ce qui m'a donc ramené à cette enfance presque bénie... et à mes goûts dès cette époque ? Peut-être pas quand même... Mais cela a de quoi m'inciter à envisager les choses d'un œil différent, là maintenant. À l’évidence, tout cela reste encore bien abstrait à mes yeux, et sans doute ne suis-je pas très bien placé pour faire à mon tour usage de ce concept, semble-t-il développé par Osamu Tezuka himself, puis sempiternellement repris par la suite…

 

Mais, quand je regarde Gunnm avec un minimum de recul (mais à m’en tenir à ces trois premiers tomes, hein, ça peut fausser la donne), je suppose que cette série relève largement de ce registre, et ce en dépit de sa « classification » seinen. En fait, c’était un point que j’avais déjà timidement abordé dans mon compte rendu du premier tome, mais je ressens le besoin d’y revenir… Cela dit, c’est peut-être justement parce que je suis obnubilé par ce principe du tournoi qui me paraît si décevant – et, pour le coup, un peu paresseux… J’ai l’impression d’un « passage obligé », qui en tant que tel n’apporte pas grand-chose et ne fait véritablement sens que dans une perspective où la reprise des codes l’emporte sur l’inventivité, jusqu’à constituer une valeur en soi, et peut-être même la seule qui mérite qu'on s'y attarde.

 

Gunnm n’était sans doute pas exempte de tels codes dès le départ – et de codes pouvant donc figurer sur la feuille de route du nekketsu : si le héros typique du registre est un jeune garçon orphelin, je ne suis pas certain que le seul sexe de Gally suffise vraiment à en faire quelque chose de totalement différent ; la quête, l’innocence voire la naïveté, le combat contre le mal, le rôle des amis dans ce combat, le héros qui se relève plus fort que jamais en puisant dans sa force intérieure… Tout cela, à vrai dire, dépasse allègrement le nekketsu – mais justement : le principe du tournoi, lui, parce qu’il est autrement spécifique, ne laisse plus guère de place à l’ambiguïté, et j’ai l’impression, un peu navrante, qu’il n’en devient que davantage une forme d’étendard ou de signe de ralliement – comme une manière de dire au lecteur : « Tu veux des codes ? T’en auras ! »

 

DOMMAGE…

 

Je me fourvoie peut-être totalement. Ce que je sais, c’est que ce parti-pris du motorball, dans ce troisième tome, me déçoit dans les grandes largeurs – il ne correspond pas à ce que je recherche moi, et que je trouvais dans les deux premiers tomes, lus et relus à l'époque, encore relus plus récemment avec satisfaction.

 

Est-ce mauvais pour autant ? Ce troisième tome est-il à jeter ? Non... Le dessin est irréprochable, et, comme dit plus haut, la plupart des scènes « en extérieur » sont intéressantes, parfois même très réussies, car bénéficiant d’une ambiance remarquable ; les amateurs d’action trouveront par ailleurs de quoi se satisfaire, tant sur le circuit de motorball qu’ailleurs – avec éventuellement en avant la scène étonnante où Ido sauve Shmila de ses agresseurs. Et, côté personnages, avec des hauts et des bas, il y a tout de même de quoi faire, j’imagine...

 

Mais ce motorball m’ennuie quand même – il m'ennuie vraiment ; et je n’y reconnais plus tout à fait Gally.

 

Et la suite ? Un souci : je ne sais plus du tout ce qu’il en est – comme dit en introduction, je n’avais pas vraiment lu les épisodes ultérieurs à l’époque, et ne me souviens absolument pas de leur contenu… Mais si ça continue sur cette lancée de la compétition sportive, ma foi, je suppose qu’il vaudra mieux pour moi lire autre chose – qui ne m’évoquera pas autant un triste gâchis ? En espérant que le niveau remonte... On verra.

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Le Lézard noir, d'Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

Le Lézard noir, d'Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, Le Lézard noir, [黒蜥蜴, Kuro-tokage], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche – Policier, [1929, 1993, 2000] 2002, 156 p.

 

ÉLÉMENTAIRE, MON CHER NÉBAL

 

Nouvelle tentative auprès de l’œuvre étonnante d’Edogawa Ranpo – soit la figure emblématique du roman policier japonais naissant dans les années 1920, prisant les récits macabres, voire horrifiques, à la lisière du fantastique le cas échéant, ou d’autre chose encore : son goût pour la perversion, le sordide et l’outrance en a fait une figure essentielle et probablement séminale du registre « ero guro nansensu », fréquemment abrégé en « ero guro » tout court, soit ce mélange typique d’érotique et de grotesque où se sont exercés par la suite bien des auteurs japonais, dans bien des supports (on notera sans doute tout particulièrement le mangaka Maruo Suehiro, qui a d’ailleurs adapté Edogawa Ranpo à plusieurs reprises, je vous renvoie à ma chronique de son adaptation de L’Île panorama).

 

J’en avais donc déjà lu L’Île panorama – le roman, cette fois ; une « chose » absolument inclassable et passablement fascinante – et La Bête aveugle, roman qui m’avait séduit par son outrance macabre, tout en me laissant bien davantage perplexe quant à sa relative « légèreté » perçant entre les tableaux les plus sordides. Le Lézard noir est donc ma troisième lecture de cet auteur – et ça n’a pas grand-chose à voir.

 

En effet, cette fois, l’étiquette « roman policier » est parfaitement appropriée – là où elle pouvait paraître un brin forcée pour les deux titres précédents. Le Lézard noir est peut-être le plus célèbre récit d’Edogawa Ranpo à faire figurer son personnage récurrent d’Akechi Kogorô, soit « le » détective privé japonais, personnage qui empruntait beaucoup à Auguste Dupin (rappelons qu’Edogawa Ranpo est un pseudonyme, une forme de « japonisation » du nom d’Edgar Allan Poe) comme à Sherlock Holmes, et peut-être à quelques autres (Rouletabille ? Son antagoniste, ici, pourrait d’une certaine manière renvoyer à Arsène Lupin, par ailleurs…).

 

Au-delà, ce court roman (très court – en fait d’un format comparable à celui de L’Île panorama et de La Bête aveugle) a semble-t-il marqué, au Japon, au point d’avoir une postérité éventuellement inattendue. Que Fukusaku Kinji en ait livré une adaptation cinématographique est peut-être dans l’ordre des choses (même si je ne l'ai pour l'heure connu que dans un registre autrement violent, de ses fameux films de yakuzas à Battle Royale) ; mais, parmi les seconds rôles, on y trouvait ni plus ni moins que Mishima Yukio… lequel, par la suite, adapterait à son tour Le Lézard noir, sous la forme d’une pièce de théâtre ! Au-delà, j’imagine que la bestiole emblématique constituait une sorte de signe de ralliement ne laissant aucune place au doute – ainsi pour l’éditeur français de mangas Le Lézard Noir, qui a donc publié notamment Maruo (et Maruo adaptant Edogawa Ranpo, donc), mais aussi d’autres choses très recommandables et peut-être d’une certaine manière dans cette même filiation du macabre japonais – lisez Umezu Kazuo, c’est un ordre !

 

Mais Le Lézard noir est donc un pur roman policier. En cela, même si ce n’était peut-être pas le cas au Japon au moment de sa parution (1929), il nous fait l’effet, ici et maintenant, d’un court roman très daté, et peut-être même convenu… Pas grand-chose, en tout cas, de la folie oppressante de L’Île panorama et de la perversion morbide de La Bête aveugle. Globalement, le présent roman est autrement « sage », et propre... Hélas.

 

Mais il existe bien quelques passerelles, oui : Edogawa Ranpo prisait semble-t-il énormément les repaires souterrains à la démesure utopique, que l’on trouve dans les trois romans, et les jeux dangereux auxquels ils sont toujours propices… impliquant souvent des mannequins, ou des hommes et des femmes réduits à la condition d’objets !

 

Et, de manière plus édifiante peut-être, on est frappé à la lecture de ces trois romans autrement bien différents de ce que la sympathie de l’auteur va assez clairement à ses criminels… Toutefois, ici, Akechi Kogorô oblige, cette passion sordide ne s’exprime pas autant que dans L’Île panorama, avec son criminel génial jusque dans les replis les plus obscurs de ses obsessions les plus insanes, ou dans La Bête aveugle, avec son serial killer pervers et sophistiqué – même si son humour, bon… Le Lézard noir, ici, bénéficie donc du titre, ce n'est pas rien, et suscite bien davantage l’intérêt du lecteur que son antagoniste censément héroïque : les meilleures pages du roman sont celles qui lui sont consacrées, Akechi Kogorô séduit bien moins, si leur compétition fait tout le sel du roman – mais il faut donc cette fois que la loi et l’ordre triomphent ? Et... la décence ? Dommage…

 

VICIEUSE !

 

Le Lézard noir… est une femme. Une moga, pour modern girl, comme je crois qu’on disait alors ? Dans les fortes premières pages du roman, ladite fascine en tout cas par son charisme hors du commun autant que par sa liberté dans un Japon guère porté alors et à vrai dire encore aujourd’hui à laisser la moindre marge d’expression à ces dames. Bien vite, Edogawa Ranpo nous la dépeint comme une alliance détonante de ruse et de sensualité, avec quelque chose d’une Salomé, et qui, la vicieuse, ne se délecte véritablement de ses si nombreux crimes qu’à la condition de les rendre perversement ludiques.

 

Car elle est une criminelle, oui – mais peut-être était-ce alors la seule vocation envisageable, pour une femme japonaise entendant affirmer sa liberté essentielle ? Il y a cependant un flou dans sa biographie, que l’auteur entretient non sans l’épicer d’ambiguïtés. Nous la savons très tôt cambrioleuse, pickpocket, maître-chanteuse le cas échéant… et, à l’évidence, les cadavres ne l’effraient en rien : très tôt, nous la voyons faire usage de sa ruse diabolique pour dissimuler les corps des victimes d’un jeune homme de sa connaissance – et, tout autant, nous la voyons alors tirer profit de ces méfaits pour s’attacher à elle ce genre de seconds couteaux, naïfs sans doute mais parfois bien utiles à qui se lance dans de telles entreprises…

 

Car la dame a de l’ambition – et, surtout, elle en a les moyens ; pas seulement intellectuels ! Mais c'est là une chose qui ne sera rendue évidente qu’au fur et à mesure, au fil des très brefs chapitres du roman : le Lézard noir des premières pages, que nous percevions presque solitaire et, d'une certaine manière, anarchisant, s’avère la maîtresse d’un empire criminel aux ramifications démesurées – il y a en elle de l’Arsène Lupin, mais tout autant du Moriarty…

 

JOUONS !

 

Sa dernière lubie ? Mettre la main sur l’Étoile égyptienne, un diamant d’une valeur incroyable, propriété d’un fameux joailler d’Osaka, M. Iwase Shôei. Elle a sur le vieux bonhomme un moyen de pression tout trouvé, en la personne de sa fille Sanae… L’idée est toute simple : enlever la fille, et exiger la pierre en rançon. C’est d’un banal…

 

Mais le Lézard noir – ou Mme Midorikawa, son identité d’emprunt au début de cette affaire – déteste la banalité. Il faut rendre l’entreprise amusante – pour cela, elle a besoin d’un adversaire à la hauteur de ses capacités ! Aussi prévient-elle ses victimes de ce qu’elle compte faire, afin de les inciter à prendre des mesures radicales pour assurer leur sécurité – et quelle meilleure garantie, pour cela, que l’implication dans l’affaire du fameux détective privé Akechi Kogorô ? C'était bien lui qu'elle visait...

 

Voilà un homme qu’elle peut admirer ! Presque aussi futé qu’elle – presque ! De quoi pimenter l’enlèvement de la jeune Sanae, en le rendant plus difficile, plus périlleux… plus amusant ! Et Mme Midorikawa ne se cachant guère, tous deux ont bientôt pleinement conscience de ce dans quoi ils se sont embarqués : ils se rencontrent, même ! Et ils vont se livrer une farouche compétition d’astuce ; c’est un sport, ou peut-être plus exactement un jeu… et sans doute non exempt d’une certaine dimension amoureuse, voire « érotisante », que l’auteur associe immanquablement à son brillant personnage féminin (même si le roman est donc très « sage », hélas, sans les excès de La Bête aveugle, notamment).

 

TAMBOUR BATTANT

 

En tout cas, tout va très vite, dans ce roman pour le coup aux antipodes des deux précédemment cités, et ce quand bien même ils sont tous à peu près du même format. L’Île panorama était à maints égards bâti autour d’une longue, très longue et très méticuleuse randonnée hallucinée au milieu de l’utopie « poesque » du héros/criminel ; La Bête aveugle s’attardait avec délices et perversion (n’est-ce pas la même chose ?) sur les crimes sordides et les mises en scène macabres du héros/criminel. Et ici ? Nous avons quelques aperçus de cette posture dans les pages les plus réussies du roman, tout à la gloire de son héroïne/criminelle… Mais l’effet est pourtant tout autre.

 

Car le roman va tambour battant. Impossible de s’y attarder sur quoi que ce soit : à chaque page, il doit se produire quelque chose. Les chapitres sont très brefs, et l’on y trouve toujours trois, quatre rebondissements peut-être ? Le roman file à toute allure et use de tous les expédients pour susciter et maintenir l’intérêt du lecteur… mais au point de l’overdose, ai-je trouvé. Mais cela participe, je suppose, d’une certaine dimension « populaire » du récit, ici bien plus évidente que dans les deux autres courts romans évoqués.

 

La joliesse n’est pas de mise, les descriptions sont hors-sujet : il faut que ça avance, toujours, à chaque page. Les dialogues doivent être vifs, les retournements de situation fréquents, les ruses de part et d’autre toujours plus outrées et fantasques.

 

Je ne sais pas ce qu’il en était de l’édition populaire japonaise à l’époque, mais, de l’autre côté du Pacifique, Le Lézard noir aurait assurément trouvé sa place parmi les pulps – et j’imagine qu’en Europe nombre de fascicules l’auraient tout aussi bien accueilli entre leurs pages.

 

TOUTES CES CHAMBRES SONT JAUNES

 

De la ruse, donc ! Toujours plus ! Mais dans un registre, peut-être alors inédit encore au Japon, mais qui, en Occident, avait déjà quelque chose d’un peu daté ? Le Lézard noir n’est certes pas un polar à la Dashiell Hammett ou à la Raymond Chandler (pour le peu que je crois en savoir, moi l'ignare en la matière) ; il ne relève pas non plus du whodunit posé à la Agatha Christie, même s’il emprunte probablement à des sources communes – mais ce sont donc bien ces dernières qui importent le plus.

 

Les noms ont déjà été cités : Edgar Allan Poe, forcément, Arthur Conan Doyle aussi, probablement, peut-être donc un Maurice Leblanc (très certainement, en fait) ou un Gaston Leroux (je suppose). Le registre policier du Lézard noir, c’est celui des neurones actifs et jamais pris en défaut – dimension accentuée par la rivalité consciente du détective et de la criminelle. Aussi tous ces maîtres de l’art déductif sont-ils immanquablement convoqués par l’auteur dans l’élaboration de son crime – pardon, de son roman… C'est un policier cérébral, pas social ou que sais-je ; c'est un policier très classique.

 

L’approche peut varier, car, au fil des chapitres, ce sont des dispositifs différents qui sont mis en place par l’auteur : tantôt nous sommes du côté du Lézard noir, tantôt d’Akechi ; l’astuce est parfois délibérément exposée dès la planification de ses forfaits par notre criminelle, ou retardée jusqu’à sa compréhension par le détective ; régulièrement, l’un semble pris de vitesse par l’autre, mais ce n’est le plus souvent qu’une illusion : la partie d’échecs est serrée. Et, bien sûr, une partie du plaisir consiste pour le lecteur à deviner ce qui se produit hors de toute explication, par Mme Midorikawa ou par Akechi Kogorô…

 

L’autre partie du plaisir ? Elle emprunte directement au principe de la « chambre jaune » : Edogawa Ranpo s’ingénie à inventer les situations les plus bloquées et les ruses les plus fantasques pour les circonvenir (s’amusant même à glisser une allusion parlante à un de ses propres récits, présenté comme une source d'inspiration !). Tout est parfaitement tordu, excessif, outré, dans ces plans méticuleux forcément dénoncés, mais toujours riche de suffisamment de sorties de secours pour que le jeu se poursuive un chapitre de plus. La cruelle criminelle voit loin, et son adversaire tout autant – les portes closes ne sont dès lors guère un souci, car il est mille et une manières de perpétrer un crime en apparence impossible pour peu qu’on s’y livre avec suffisamment d’attention… et d’audace.

 

JUSQU’AU DÉLIRE

 

Mais cela va très loin. Edogawa Ranpo, consciemment, a bâti son roman populaire sur la surenchère : chaque astuce improbable suscite une autre astuce plus improbable encore, dans ce jeu du chat et de la souris – mais qui est le chat et qui est la souris ? Le genre de ces animaux en français pourrait nous tromper… Il est sauf erreur inconnu du japonais, et cela joue son rôle dans la perception du roman. Car, finalement, l’histoire n’est pas, ou plutôt pas seulement, celle de la traque de la criminelle par le détective ; il s’agit au moins autant pour ce dernier d’échapper aux pièges de la dame…

 

Quoi qu’il en soit, les développements sont toujours plus outrés – et l’atmosphère du roman s’en ressent. Le policier vaguement feutré du début du roman, plus ou moins cantonné à de luxueuses chambres d’hôtel, cède alors la place aux excès les plus marqués d’une traque indéniablement périlleuse : Akechi Kogorô, à ce stade, n’a plus simplement à craindre d’être humilié par Mme Midorikawa – la menace essentielle planant sur lui dans les premiers chapitres : cette fois, c’est clairement sa vie qui est en jeu – et celle de Sanae… et celle du Lézard noir.

 

D’où cette utopie chtonienne semble-t-il typique de l’auteur, avec ses installations démesurées n’ayant rien à envier à L’Île panorama, pas même ses mannequins ou ses otages spoliés de leur humanité pour ne plus être que des objets décoratifs voués à l’amusement sadique de leurs « propriétaires »…

 

Pourquoi pas ? À ceci près que la manière dont Akechi Kogorô parvient (inévitablement, je ne vous révèle rien…) à déjouer en dernier recours les plans odieux du Lézard noir… est peu ou prou incompréhensible (d’autant qu’Edogawa Ranpo s’y attarde encore moins que dans les chapitres précédents, il faut aller vite, très vite). En fait, ces ultimes séquences donnent presque l’impression que nous avons changé de roman – on est à la lisière du fantastique, et, en définitive, on retrouve en fait quelque chose de L’Île panorama comme de La Bête aveugle (ou, plus exactement concernant ce dernier, on anticipe sur son contenu), mais sur un mode tellement laconique qu'il évoque presque une sorte de synopsis...

 

Hélas. Car, oui, j’ai trouvé que c’était avec bien moins d’habileté et, disons, de conviction… C’est comme si l’auteur cherchait en fin de compte à démontrer à son lecteur que la compétition dans laquelle il s’était de lui-même engagé ne pouvait, à force d’excès, que sombrer dans le grotesque et l’incroyable. On est peut-être à deux doigts de la violation du pacte associant le romancier et sa vict… son admirateur.

 

TROP

 

Et, du coup… je n’ai pas été convaincu. À vrai dire, j’ai du mal à comprendre comment ce roman (pas désagréable, hein) a pu acquérir une telle réputation et susciter autant d’admiration – tout en prenant en compte les distances culturelle autant que temporelle suffisant sans doute amplement à justifier cette étrangeté qui n’en est peut-être pas tout à fait une.

 

Le problème a plusieurs facettes : je pourrais insister sur le côté daté de la chose (indéniable, mais au point où la vague nostalgie du lecteur et son goût de la poussière ne suffisent pas à lui rendre la lecture véritablement jouissive), sur son style pauvre et drastiquement utilitaire, sur son rythme tellement frénétique qu’il en devient épuisant… Sur le falot Akechi Kogorô, tellement moins charismatique que le Lézard noir… Comme s’il y avait une injustice, d’ailleurs : c’est elle, la meilleure, c’est elle qui suscite tous les meilleurs moments du livre… Elle doit l’emporter car elle seule brille ! Autant dire, alors, que j’aurais souhaité lire un autre roman ? Problème qui se pose souvent, j’imagine… et qui ne rend la critique que plus difficile.

 

Mais c’est d’autant plus troublant que la démarche suivie par Edogawa Ranpo dans la construction de son récit, « objectivement », aurait sans doute dû bien davantage me convaincre : moi qui suis bien plus adepte du fantastique et du grotesque que du policier, quel qu’il soit et c’est peu dire, n’aurais-je pas dû adhérer d’autant plus au virage amorcé par l’auteur dans les ultimes chapitres de son roman ? Mais non – ça n’est pas passé… Rigidité de ma part, peut-être, mais la bascule m’a fait soupirer : je n’y croyais plus, et ne me sentais même plus de faire l’effort d’y croire – ou même d’en donner simplement l’illusion, quitte à ne tromper que moi-même, l’auteur n’étant certes plus là pour que je lui fasse cette « faveur »…

 

Et, en définitive, je n’ai pas retenu grand-chose de ce roman – je l'ai lu sans vrai déplaisir, mais sans vraie passion non plus. Aussi, à l'heure du bilan, je suis tenté d'y voir une incitation, peut-être malvenue, à me détourner du Edogawa Ranpo « strictement policier ». Car, si j’ai pu apprécier pour leurs bizarreries et leurs excès L’Île panorama (surtout) et dans une moindre mesure La Bête aveugle, Le Lézard noir, par contre, m’a laissé au mieux froid – et son mélange des genres m’a nettement moins parlé (en même temps, je relève que mon souci concernant La Bête aveugle tenait un peu à ça – si cette dimension m’avait par contre enthousiasmé dans L’Île panorama). Ça ne signifie pas que j’en ai fini avec Edogawa Ranpo, certainement pas, mais cela m’incite à me montrer plus prudent – et, peut-être, à me méfier des prestations fort classiques d’Akechi Kogorô ? Nous verrons bien…

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Thermae Romae, t. 2 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 2 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 2 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2010-2012] 2014, 373 p.

 

DANS LE BAIN

 

Il y a peu, somme toute, je vous avais fait part de ma lecture du premier tome de la série de Mari Yamazaki Thermæ Romæ (dans son édition intégrale cartonnée, hélas en sens de lecture occidental – l’éditeur y voit un atout, mgnf…) ; un gros succès tant commercial que critique, partant d’une idée… totalement improbable.

 

Rappelons-la au cas où : Lucius Modestus, un architecte romain du temps de l’empereur Hadrien, se retrouve régulièrement projeté dans le Japon contemporain, sans qu’il comprenne bien ce qui se passe au juste – mais il en tire de précieux enseignements en comparant (pas très consciemment) la culture du bain dans les deux civilisations… ce qui lui permet, de retour à Rome et au IIe siècle de notre ère, d’élaborer des thermes hors du commun, qui lui valent l’admiration de tous, et jusqu’à l’empereur lui-même !

 

Le problème – car à mon sens il y en avait un – était que cette idée, parfaite dans le cadre d’une histoire isolée, tendait à se perdre sur la durée ; une durée qui n’était sans doute guère envisagée à l’origine ? Mais voilà : le succès étant là, Mari Yamazaki a prolongé l'aventure, pour ne pas dire rallongé la sauce, avec la bénédiction de son éditeur – et, bizarrement, elle a remporté le pari, puisque le succès ne s’est pas démenti. Cependant, cette réjouissante idée de départ n’était sans doute pas susceptible de mille et une variations, et si l’auteure est incroyablement parvenue à maintenir l’intérêt du lecteur au fil des dix chapitres constituant le premier tome, il n’en restait pas moins que l’idée tournait à la formule… Sans totalement lasser, ce gros premier tome mettait toujours un peu plus en avant un schéma répétitif, au point où la blague risquait de ne plus demeurer drôle très longtemps.

 

Du coup, en concluant mon précédent compte rendu, j’avançais que je ne savais pas si j’avais vraiment envie de lire la suite. Bah, je me mentais sans doute à moi-même, hein… Après tout, même en prenant en compte cette grosse réserve, je m’étais bien amusé avec le premier tome. Et, surtout peut-être ? j’ai eu des échos très favorables de la suite des événements – de la part de gens de goût m’assurant que le schéma répétitif du premier tome ne devait pas tromper, et que, dès le tome suivant, la série parvenait à s’en dissocier sans pour autant perdre sa personnalité.

 

Alors fallait bien que je tente l’expérience, hein ?

 

DÉPASSER/SUBLIMER LA FORMULE

 

Et, pour le coup, on ne m’avait pas menti : ce gros tome 2 de l’édition intégrale cartonnée parvient à dépasser la formule du tome 1, mais sans brusquerie par ailleurs, et sans… compromission, disons, de ce qui faisait l’intérêt de la BD, et, tout autant, de ses thèmes.

 

La base demeure, de cet aller-retour perpétuel de Lucius Modestus entre la Rome d’Hadrien, son monde, et le Japon contemporain – ce pays des « Visages Plats » que l’architecte serait bien en peine de situer sur une carte, et il en est tout excusé… de même, sans doute, qu’il doit être excusé de ne pas vraiment appréhender que son voyage a également une dimension temporelle ? Quoi qu’il en soit, les deux passions de l’auteure, qui sont Rome et les bains, y sont bien toujours associées – mais, pourtant, les choses changent, assez subtilement ; peut-être parce que, à mesure que les voyages de Lucius deviennent moins « utilitaristes », notre héros est davantage amené à s’interroger sur ce monde qu’il ne comprend pas ? Et peut-être pas au seul prisme des bains – même si les bains sont toujours là…

 

À cette fin, l’auteure fait enfin ce qu’à mon sens elle aurait peut-être dû faire plutôt : elle change de formule narrative, pour adopter un format plus long, qui permet de diluer le schéma répétitif et d’approfondir thèmes et personnages au fil de récits moins unilatéralement tournés vers la formule, laquelle a ses artifices propres – et notamment, outre la réitération des mêmes scènes comme autant de passages obligés (rappelez-vous qu'il y a deux sortes de comique : le comique de répétition, et le comique de répétition), notamment donc une tentation de la chute qui pouvait être fatale à l’intérêt du lecteur…

 

Dans le premier tome, nous avions dix chapitres qui étaient autant d’histoires à part entière, mais reproduisant donc une même formule : dans chacun, Lucius avait des soucis à Rome, il plongeait sans le vouloir dans telle ou telle étendue d’eau, ce qui le faisait voyager jusqu’au Japon contemporain, où il s’extasiait devant les bains et leurs à-côtés (nourriture et boisson surtout, presque systématiquement), et y trouvait inévitablement la solution à ses ennuis ; après quoi il rentrait à Rome, mettait en application ce qu’il avait vu chez les Visages Plats, et rencontrait un succès fou…

 

Ce n’est plus vraiment le cas ici : en fait, sur les quatorze chapitres compris dans ce tome 2, un seul, le XIV (soit le quatrième dans ce volume), procède vraiment de la sorte (une histoire de baignoire transportable...) ; et l’effet est sans doute un peu différent, pour plusieurs raisons, dont cette position en forme d’interlude entre deux récits plus longs et complexes, et le rappel à notre bon souvenir, même sur un mode très comique qui aura bien vite sa compensation, terrible, du personnage d’Aelius, successeur désigné d’Hadrien, un coureur de jupons que l’on n’est guère porté à prendre au sérieux…

 

Quoi qu’il en soit, cet interlude opère une transition entre deux récits (deux arcs ?) plus longs, s’étendant sur trois chapitres chacun. Et la suite change encore la donne… puisque les sept épisodes restant de ce deuxième tome constituent eux-mêmes un récit plus long – ou plus exactement une partie d’un récit plus long, puisqu’il n’y a aucune conclusion ici ! En fait, de ces sept épisodes, le premier se passe à peu près intégralement à Rome… et les six suivants au Japon, sans la moindre interruption : on est bien loin du format du premier tome, où chaque chapitre impliquait son aller-retour qui lui était propre !

 

TOUT LE MONDE AIME LES BAINS

 

Quelques mots de ces trois récits ? Sur cette base, ils changent forcément la donne…

 

Mais, à vrai dire, concernant le premier d’entre eux, c’est relativement « en douceur » : le format est différent, mais, somme toute, le principe reste le même – simplement distendu.

 

Lucius Modestus y est la victime d’un duo de sénateurs crapoteux, vouant une haine mortelle à Hadrien, et prêts à tout pour lui nuire – ce qui peut donc inclure de s’en prendre à ses hommes, ainsi cet arrogant Modestus… Sur la base d’une fausse convocation de l’empereur en personne, l’architecte est baladé en Campanie – une région très mal fréquentée, au brigandage endémique… Mais un endroit rêvé pour construire des thermes ! Lucius tombe certes sur des brigands, mais son charisme et sa maniaquerie excentrique lui permettent d’enrôler ceux qui devaient l’abattre afin de construire la « station thermale » qu’il croit lui avoir été commandée par Hadrien…

 

Bien sûr, PLOUF ! Lucius quitte la Campanie pour ce pays des Visages Plats qui, en dépit des nombreux voyages qu’il y effectue, parvient toujours à le surprendre, tant il regorge de merveilles qui le stupéfient, l’enchantent, le terrifient… Mais, du coup, son séjour est plus long que d’habitude, ce qui permet à notre architecte d’envisager quelques à-côtés des bains nippons – un festival de jeux, de peluches, de plats inquiétants mais savoureux… Rien que de très classique cependant eu égard aux procédés du premier tome.

 

Ou pas tout à fait ? On a l’impression, en effet, que Lucius, tout incapable qu’il soit de communiquer avec les Visages Plats, n’en décide pas moins de se livrer à des explorations plus méthodiques – il essaye bien des choses, et croule plus ou moins sous les étrangetés qu’il aimerait rapporter à Rome…

 

Mais ce n’est là qu’un avant-goût de ce qui se produira ensuite.

 

BAINS ROMAINS AU JAPON

 

Passé l’interlude mentionné plus haut, un deuxième récit en trois chapitres, bien plus intéressant à mon sens (même si le premier ne manque pas de moments drôles), permet plus subtilement de faire progresser une sorte de principe général, sinon de trame, que la BD impliquait sans doute dès le départ, mais qui n’avait pourtant guère été mis en avant jusqu’alors : la question de la communication. Et Mari Yamazaki se montre très habile pour aborder ce moment périlleux de sa série…

 

La base reste pourtant classique : Lucius a un problème, que son voyage au Japon lui permettra de résoudre. OK. Mais un problème un peu différent ? Notre architecte n’a a priori guère à se plaindre, lui qui se voit confier un travail très rémunérateur… Mais, d’une certaine manière, c’est bien ce qui l’ennuie, et c'est bien pourquoi il chipote : il est censé travailler pour une organisation d’affranchis – des parvenus d’un mauvais goût stupéfiant, qui ont la charité démonstrative, et qui aiment par-dessus tout faire étalage de leur immense richesse ! Et ils veulent du clinquant… Somme toute l’antithèse des projets personnels de Lucius – ou d’Hadrien, d’ailleurs. Rien d'étonnant à ce qu'il fasse sa princesse, hein ?

 

Bien sûr, PLOUF ! Lucius fait un saut au Japon – comme chaque fois qu’il a un problème, et il tombe chaque fois sur l’élément nécessaire à la résolution de l’équation. Mais voilà : au pays des Visages Plats, il est amené à faire la rencontre… d’un jeune architecte japonais ; et d’un architecte qui doit lui aussi s’accommoder du mauvais goût de son commanditaire : un parvenu qui vaut bien l’affranchi de Lucius (les personnages ont les mêmes traits, comme souvent dans la série ; dans le présent tome, on recroisera notamment Aelius en Japonais...), et qui a eu une idée « géniale » pour attirer les clients : faire des bains « à la romaine » ! Ou plus exactement selon sa propre représentation de Rome : du clinquant, des baignoires en or, des statues de Vénus avec des gros nichons… et des carpes koï. Quoi, il n’y en avait pas à Rome ? C’est clinquant ! Ça coûte cher ! C’est forcément romain dans l’esprit !

 

Bien sûr, Lucius ne parle pas le japonais, et son alter ego ne parle pas davantage le latin. Mais ils ont leur art pour se comprendre ! C’est une forme de partage – de même qu’ils partagent leur talent et leur goût, jusque dans cette commande des plus vulgaire qui les horripile tous deux. Collaboration fructueuse pour tous deux – et aux conséquences quelque peu paradoxales, car la série affiche ici un thème dont elle n’usait éventuellement jusqu’alors qu’avec une certaine ambiguïté : plus que jamais, ici, les bains rapprochent ces deux cultures qui n’ont autrement rien en commun, par-delà les kilomètres et les siècles. Ce qui est amusant, c’est que ceci ne se vérifie enfin qu’en raison des imprécisions, malentendus et préjugés du quidam sur ce qu’étaient les bains à Rome, et ce qu’ils doivent être au Japon… Certes, depuis le départ, Lucius « japonise » toujours un peu plus ses bains romains – mais, cette fois, l’architecte japonais l’autorisant, nous assistons donc enfin à une forme de « romanisation » des bains nippons. Sauf que, bien sûr, on n’y parvient pas en respectant les exigences idiotes et laides du proprio répugnant d’inculture, mais en les subvertissant, pour atteindre à une autre forme d’authenticité, dans l’esprit (pas le même que celui des carpes koï !), qui, paradoxalement ou pas, semble alors se vêtir au moins a minima d’atours universels…

 

La manière dont les deux architectes s’accommodent de la lamentable baignoire en or massif que leurs employeurs, de part et d’autre, leur imposent, en est peut-être l’illustration la plus saisissante (en même temps que fourbement ironique) : l’association de ce clinquant absurde à la divinité permet d’outrepasser sa vulgarité essentielle…

 

COINCÉ CHEZ LES VISAGES PLATS

 

Mais la suite se montre plus radicale à tous les niveaux : aux sept chapitres que nous venons de voir, sept autres répondent, qui forment cette fois une seule histoire… et incomplète, donc. Avec pour l’heure uniquement un voyage « aller », de Rome au Japon – pour le « retour », voir plus tard ; à moins que… ?

 

Le premier de ces sept chapitres se passe toutefois presque intégralement à Rome (et ça non plus, bien sûr, nous n’y étions pas habitués), et joue de la trame « haute politique » qui épiçait régulièrement la narration jusqu’alors – mais peut-être encore jamais à ce point ? C’est qu’il y a une tournure dramatique : Aelius, le successeur désigné d’Hadrien, est mourant. Lors de ses quelques apparitions jusqu’à présent, le bellâtre et coureur de jupons n’inspirait guère le respect – et, même dans ce moment difficile, le personnage conserve une dimension comique essentielle. Pourtant, l’heure est grave : Hadrien sait qu’il ne vivra pas lui-même éternellement… Il avait déjà envisagé sans doute de confier le trône au futur Marc-Aurèle, mais il est bien trop jeune pour cela ; se profile alors l’idée d’une succession par Antonin (dit plus tard « le Pieux »)… Mais, pour l’heure, l’empereur est dévasté. Peut-être a-t-il dès lors plus que jamais besoin de son fidèle Lucius Modestus ? L’empereur et l’architecte, comme de juste, partagent un bain… et, comme de juste, Lucius disparaît alors du palais d’Hadrien pour réapparaître chez les Visages Plats.

 

Mauvais timing : il ne voulait pas partir ! Il devait rester auprès de l’empereur, c’était cela qui comptait vraiment ! Lucius est alors obsédé par l’idée du retour à Rome – qui ne l’avait jamais possédé ainsi. Ironie du sort : maintenant que notre architecte souhaite rentrer « chez lui », il n’en trouve pas le moyen – malgré bien des tentatives, il est coincé chez les Visages Plats…

 

Et, du coup, pour un séjour bien plus long que tous les autres. Les six derniers chapitres de ce tome 2 se passent donc intégralement au Japon – et si les bains sont bien au cœur de cet énième voyage dans le temps et dans l’espace, la situation très particulière dans laquelle se trouve Lucius justifie une approche différente – qui, d’une certaine manière, prolonge quelque peu les deux petits arcs ouvrant le recueil : du premier, il conserve cette idée d’une exploration plus méthodique de ce monde qui le déstabilise tant ; du second, il hérite d’une possibilité incongrue de communication.

 

Mais c’est surtout ce deuxième aspect qui retient l’attention. En effet, quand les brumes du voyage se dissipent, Lucius se retrouve aux bains avec une très jolie jeune Japonaise… mais elle n’est pas qu’une beauté des thermes – toute fille de geisha qu’elle soit, nous l’apprendrons par la suite. Cette Satsuki a peut-être quelque chose de Mari Yamazaki elle-même ? En tout cas, elle est passionnée par Rome (et les Romains…) ; historienne et archéologue douée, elle est à même de discuter en latin – pour Lucius, c’est une grande première : il est donc parmi ces barbares des gens qui connaissent la langue de Rome !

 

Ce qui n’est pas forcément un soulagement – car la situation de Lucius défie bien sûr la raison : Satsuki n’ose croire que cet homme est bien le Romain de ses fantasmes – un fou, sans doute ? Et pourtant… Un homme étrange, en tout cas. Et s’esquisse enfin la possibilité que Lucius soit bel et bien ce qu’il prétend être, même sans bien en peser les implications ; tandis que, pour notre Romain, s’esquisse parallèlement la possibilité que son voyage l’ait projeté dans l’avenir ? Rien de très franc dans un sens ou dans l’autre, pour l’heure – mais de bien étranges expériences, ainsi de cet apprentissage quelque peu brutal de la domestication de l’électricité, via la télévision notamment…

 

Avec ce nouvel arc, inédit dans sa durée, Thermæ Romæ adopte en effet une tout autre ampleur, et une tout autre portée. Les personnages y gagnent, et le rythme plus posé de la narration permet de la rendre plus subtile – de la sublimer, d’une certaine manière. Et ce sans pour autant y perdre en personnalité : les thèmes demeurent, mais leur traitement, moins répétitif, n’en est que plus juste – et plus drôle : c’est une série comique, après tout, et nombre de tableaux ici s’avèrent tout à fait hilarants.

 

JE SUIS VENU, J’AI VU, J’AI ÉTÉ CONVAINCU

 

J’ajouterai enfin que j’ai été davantage convaincu par le dessin dans ce deuxième tome – même si je suppose qu’il faudrait plutôt en déduire que mon appréciation mitigée du premier, sous cet angle, n’avait en fait pas lieu d’être…

 

Quoi qu’il en soit, Thermæ Romæ, conformément à ce qu’on m’en avait dit, a su, au fil de ce gros deuxième tome, s’émanciper de sa formule initiale, amusante mais par trop étouffante à force de répétition, et mieux s’accommoder de son caractère éventuellement imprévu de série, sans pour autant perdre ce qui en faisait le charme.

 

Je n’irais certainement pas pour autant crier au chef-d’œuvre – et le succès colossal, commercial comme critique, de la série, me laisse toujours un peu perplexe. Mais c’est à n’en pas douter une œuvre de qualité, inventive, documentée, drôle, plus profonde qu’elle n’en a l’air – une lecture plus que recommandable, donc.

 

Sauf erreur, cette édition intégrale cartonnée compte trois tomes ; suite et fin un de ces jours, donc…

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Le Cirque des horreurs, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Le Cirque des horreurs, de Junji Itô

ITÔ Junji, Le Cirque des horreurs, [Itoh Junji Kyofu Manga Collection, vol. 13], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, Paris, Tonkam, coll. Frissons – Intégrale Junji Itô, [1991, 1994-1995, 1998] 2012, 200 p.

 

REMONTER LA SPIRALE

 

Si l’on excepte la plus ou moins relecture d’Akira de Katsuhiro Otomo, j’ai entamé ma récente et encore timide « vraie » découverte des mangas avec Spirale, sans doute la plus célèbre bande dessinée de Junji Itô – et ça a été une baffe colossale. Je n’avais jamais rien lu de pareil – le traitement, le malaise, l’outrance m’ont fasciné, et j’en suis aussitôt arrivé à la conclusion (qui demeure pour l’heure) qu’il s’agissait là de la meilleure BD d’horreur que j’avais jamais lue.

 

Dès lors, je ne comptais pas en rester là, et il me fallait tout naturellement lire d’autres œuvres de l’auteur… en supposant toutefois que pareil coup de maître était difficile à reproduire, et en ne m’attendant donc guère à retrouver quelque chose du même niveau chez l’auteur, avant ou après Spirale. Impression confirmée à la lecture ultérieure de l’autre « gros machin » de Junji Itô en français, à savoir l’intégrale de Tomié, qui m’avait globalement convaincu, et qui constitue assurément encore un beau morceau de manga d’horreur, mais qui n’atteignait pas, ou rarement, à l’excellence de Spirale.

 

Parallèlement, j’ai certes commencé à envisager d’autres auteurs du registre – et ai régulièrement été bluffé par Kazuo Umezu, surtout ; d’ailleurs le « maître », d’une certaine manière, de Junji Itô (qui cite souvent deux influences majeures sur son œuvre : Umezu, donc… et un certain H.P. Lovecraft cher à mon cœur). Umezu a livré depuis la fin des années 1960 des monuments d’horreur en bande dessinée – à vrai dire, si Spirale demeure à mes yeux au sommet du genre, j’ai été saisi par l’inventivité virtuose d’Umezu, dans ses mangas séminaux figurant dans les recueils La Maison aux insectes et La Femme-serpent (surtout), et dans une moindre mesure dans Le Vœu maudit (j’en attends avec impatience l’édition prochaine, toujours chez le Lézard Noir, de Je suis Shingô, et, ailleurs, il me faudra bien mettre la main sur les volumes de L’École emportée). J’imagine que, sur le plan de l’histoire du genre, c’est là un auteur plus important encore que Junji Itô – même si je conserve donc la première place à Spirale.

 

Mais j’avais donc envie de poursuivre avec ce maître moderne – et la matière ne manque pas, d’autant que Tonkam, parallèlement aux éditions intégrales sus-mentionnées de Spirale et Tomié, avait publié bien des volumes plus brefs constituant une « intégrale des mangas d’horreur de Junji Itô » (directement reprise, sauf erreur, d’une édition japonaise équivalente) : pas mal de bouquins, donc (quelque chose comme une vingtaine ?), reprenant des œuvres diverses de l’auteur, même si l’horreur en est probablement toujours le maître mot – des bouquins aussi, j’ai l’impression, qu’il ne sera probablement pas facile de me procurer tous ? Pour l’heure, en tout cas, j’ai réussi à mettre la main sur trois d’entre eux – qui se suivent dans l’ordre de publication, d’ailleurs : Le Cirque des horreurs, Le Tunnel et Le Mort amoureux ; et c’est donc dans cet ordre que j’ai décidé de les lire, ne sachant rien de leur contenu exact.

 

VUE D’ENSEMBLE

 

Le Cirque des horreurs correspond au treizième tome de l’intégrale de Junji Itô ; l’auteur a surtout été actif dans les années 1980 et 1990, pour ce que j’en sais – livrant Spirale et achevant Tomié vers le tournant du millénaire –, et le présent volume rassemble cinq histoires courtes, publiées en 1991 (pour la plus « vieille », qui donne son titre au recueil), 1994 (pour la deuxième, qui est aussi et de très loin la meilleure) et 1995 (les trois autres… à mon sens un bon cran en dessous). Quatre de ces histoires (à l’exception donc de la troisième, de loin la plus courte) ont été publiées dans le mensuel Halloween, bien nommé faut-il croire.

 

Au travers de ces cinq « nouvelles », relevant certes toutes du genre horrifique, mais à des degrés divers, nous voyons l’auteur s’exercer dans des registres subtilement (ou moins subtilement) différents. Ce qui marque sans doute dans ce petit volume – et qui le distingue notamment de Spirale et Tomié, à l’évidence –, c’est la part importante, voire prépondérante, accordée à l’humour. Les deux séries citées ne manquaient pas forcément de moments « drôles » (d’un humour noir ou jaune, certes), mais le malaise et la peur dominaient largement ; là c’est quand même autre chose… Même si cette association de l’humour et de l’horreur peut donc prendre des formes très diverses : « Le Cirque des horreurs » joue d’un burlesque extrémiste, façon Grand-Guignol, et ne fait ainsi pas mentir son titre. Si « La Ville aux pierres tombales » préfigure allègrement Spirale, « La Fenêtre d’à côté » est un bref récit outrancier, où le malaise, la peur et le rire s’associent étrangement. Quant aux deux dernières histoires, faisant intervenir les mêmes personnages, « les mystérieux enfants Hikizuri », elles évacuent presque totalement la peur, en jouant à nouveau de la carte burlesque mais dans un contexte global unissant d’une certaine manière La Famille Addams à une « horreur » plus moderne et bisseuse, dont le seul propos est bien de susciter le rire.

 

En fait, un peu gratuitement peut-être, je supposais avant la lecture qu’il en serait probablement ainsi, pour je ne sais quelle raison – aussi n’ai-je pas été véritablement surpris. Autre conviction qui s’est vérifiée : je ne m’attendais certes pas à retrouver dans Le Cirque des horreurs la qualité exceptionnelle de Spirale – et même pas forcément celle, remarquable mais déjà bien inférieure à mes yeux, de Tomié Et ça s’est bien entendu vérifié : le présent volume ne joue clairement pas dans la même catégorie… Mais il contient ses bons moments, voire très bons – cependant, il est sans doute avant toute chose inégal.

 

Tentons de disséquer un peu la chose, histoire par histoire.

 

LE CIRQUE DES HORREURS

 

« Le Cirque des horreurs », datant de 1991, est donc très, très relativement la plus « vieille » des nouvelles ici rassemblées – bizarrement, le temps très limité entre cet épisode et le suivant (1994) a peut-être suffi pour que le trait de Junji Itô évolue vers une plus grande précision, et son traitement de l’horreur vers davantage d’audace, narrative autant que graphique. Pour autant, cette histoire courte excessive de bout en bout est à mes yeux une réussite : bonne entrée en matière, donc, si le meilleur est encore à venir – cette histoire courte, avec la suivante, constitue de très loin le meilleur moment de ce volume disparate.

 

Nous y suivons un jeune garçon du nom de Yoshiyuki tellement pressé de se rendre au cirque qu’il laisse en plan sa petite-sœur en larmes… Mais c’est que ce cirque produit un spectacle exceptionnel, sous ses dehors un peu pouilleux ! En fait, Yoshiyuki – comme tous les garçons de son patelin – s’y rend avant tout pour zyeuter la belle Mlle Lélia, si charmante… au plein sens du terme.

 

Il a bien tort – car le spectacle sur la piste ne manque pas de sel ! Dès l’apparition de ces connards abjects de clowns (je HAIS viscéralement les clowns – ce n’est pas spécialement qu’ils me font peur, même si le Ça de Stephen King m’a bien sûr fait de l’effet, ado ; c’est vraiment que je les DÉTESTE – plus encore que tout autre ersatz de « spectacle vivant » : les clowns sont des connards pas drôles – ce que Terry Pratchett a assurément démontré d’une manière hilarante), des clowns « pas très doués » par ailleurs, le spectacle foire et dégénère – un mort ? Nan, ça fait partie du spectacle ! Sauf que ça se répète… Et chaque numéro ne se contente pas d’être pathétique : il est aussi fatal.

 

Figurez-vous que ça m’a fait beaucoup rire ! L’horreur (légère) n’est pas vraiment graphique, ici, mais ça s’accorde bien au propos global, totalement absurde, et burlesque – comme une manière de retourner les codes tant du cirque que du Grand-Guignol. C’est totalement débile, forcément répétitif une fois que le canevas est mis en place, mais qu’importe : ça m’a fait mourir de rire ! La vague gravité qui intervient autour de la belle Mlle Lélia, et le sens profond de tout ça, n’y changent globalement rien : c’est une nouvelle drôle avant tout, caractérisée par l’outrance… et peut-être un certain mauvais goût. Mais c’est vraiment une réussite dans ce registre, sur le mode d’une bisserie excessive – voire d’une zèderie à deux doigts du nanar volontaire, exercice si souvent dangereux, mais qui pour le coup fonctionne parfaitement en faisant appel à la jubilation sadique du lecteur complice.

 

La BD a certes un point faible : sa fin n’est pas à la hauteur. Sans doute l'épisode, avec un canevas pareil, ne pouvait-il pas s’étirer outre-mesure, il fallait donc conclure à un moment ou à un autre – mais la fin est tout de même précipitée, bizarrement ; prévisible, par ailleurs, j’imagine… mais aussi nettement moins drôle que ce qui précède.

 

LA VILLE AUX PIERRES TOMBALES

 

« La Ville aux pierres tombales » (1994) constitue très clairement le sommet du recueil. Et ce qui m’a surpris, ici… c’est d’y trouver en fait quelque chose de Spirale, encore à venir à l’époque, mais guère, quatre ans seulement plus tard. Je suppose qu’il y a quelque chose de révélateur, me concernant sinon concernant l’auteur, dans ce jugement : ce récit tranche sur ses voisins de volume par son absence d’humour (enfin, pas tout à fait non plus…), mais développe en même temps une horreur très personnelle et inventive. En fait, « La Ville aux pierres tombales », sur une base assez proche (une ville perdue succombe à une malédiction qui lui est propre, et dont la bizarrerie se mue insidieusement en horreur pure et cauchemardesque – oui, il y a sans doute un peu de Lovecraft là-dedans, même si moins que dans Spirale), a étonnamment réussi… à me surprendre. Comme Spirale, en fait – et même si j’avais déjà lu ladite série monumentale, donc. Pas le moindre des paradoxes, hein ? Mais c’est en même temps une des choses qui me fascinent au premier chef dans les quelques mangas d’horreur que j’ai pu lire, dus certes aux plus grands maîtres du genre, tel Kazuo Umezu donc : ils parviennent souvent à me surprendre...

 

Une jeune fille du nom de Kaoru répond à l’invitation de son amie Izumi, qui a déménagé l’année précédente dans un trou perdu du Japon, et s’y rend donc, en compagnie de son frère Tsuyoshi, qui, par chance, vient d’avoir son permis de conduire et offre de la convoyer… car il n’est sans doute pas indifférent à l’idée de retrouver la mignonne copine de sa petite-sœur.

 

Mais c’est un long trajet… Et, l’inattention aidant, un drame se produit : Tsuyoshi percute avec son véhicule une jeune fille qui se trouvait sur la route ! Et rien à faire, inutile de se leurrer : elle est morte. Mais la ville où réside Izumi n’est plus très loin – et les deux visiteurs la gagnent bientôt, un cadavre encore chaud dans le coffre de leur voiture...

 

Situation déjà assez horrible comme ça ? Sans doute… mais le bizarre est bientôt de la partie, qui change radicalement la donne. En effet, arrivé dans le patelin paumé, Tsuyoshi manque percuter encore autre chose – une pierre dressée au milieu de la route ! Et… mais oui, c’est une pierre tombale ! Que fait-elle là ? Et d’avancer dans la ville – et de découvrir partout de semblables monticules ; absolument partout. Descendant de voiture, et retrouvant bientôt Izumi, les étrangers apprennent qu’il s’agit bien de pierres tombales : elles sont dressées à l’endroit exact où des gens sont morts… Aussi en trouve-t-on partout : dehors, en pleine rue ou sur les trottoirs, mais aussi, très nombreuses, à l’intérieur même des maisons ! Et cela produit des scènes qui ont quelque chose de cocasse – ainsi, à l’hôpital, de l’évacuation de ce vieil homme qui ne doit surtout pas mourir dans sa chambre, qui deviendrait dès lors inutilisable ! Qu’il meure dehors – pour son bien, et celui des vivants !

 

Étrange coutume, tout de même, que d’enterrer ainsi n’importe où n’importe qui, simplement parce qu’ils sont morts à cet endroit précis, et de dresser au-dessus de leurs cadavres ces pierres tombales envahissantes…

 

...

 

Mais attendez : qui a dit que c’était une coutume, et que l’on dressait ces pierres ?

 

J’ai adoré ce récit – qui m’a donc bel et bien renvoyé à Spirale. Bien sûr, il s’agit là d’une histoire tenant en une soixantaine de pages – quelque chose comme un onzième de Spirale ! Le traitement est forcément différent. Mais, sur ce format court, Junji Itô parvient à produire, déjà, ce merveilleux sentiment de bizarrerie et d’étrangeté confinant toujours un peu plus au malaise. L’histoire est inventive, bien construite, et produit bel et bien ce délicieux effet d’angoisse et d’horreur, où l’étonnement le dispute à l’outrance. L’humour n’en est peut-être pas totalement absent, mais « Le Village aux pierres tombales » demeure et de loin l’histoire la plus « horrible » du Cirque des horreurs. C’est vraiment très fort.

 

LA FENÊTRE D’À CÔTÉ

 

Tout autre chose avec « La Fenêtre d’à côté », le seul de ces récits à avoir été publié en dehors du mensuel Halloween, et surtout de très loin le plus court, puisqu’il tient en une quinzaine de pages seulement. Et c’est bien le problème : c’est beaucoup trop court… et particulièrement frustrant, parce que très bon autrement.

 

Le canevas est somme toute assez simple : une famille s’installe dans une maison au prix étrangement bas – au point où la mère se demande si elle ne serait pas hantée… Elle ne l’est pas, non : c’est celle d’en face qui l’est ! Cette étrange bâtisse dotée d’une unique fenêtre – laquelle donne sur celle de la chambre du jeune homme qui vient d’emménager. S’y terre en effet une petite vieille que personne ne voit plus depuis bien longtemps – mais notre héros, pour son plus grand malheur, va la voir, et l’entendre… car la monstrueuse vieille femme semble entichée de lui !

 

L’effet de la bande dessinée atteint son pic d’intensité avec la représentation, presque en pleine page, de la vieille bique : un visage.. insaisissable, dont on ne sait trop s’il doit faire peur ou faire rire – et il fait probablement les deux tout à la fois ! C’est très étonnant : Junji Itô use ici de son talent pour les représentations monstrueuses hors-normes suintant le malaise – nombreuses dans Spirale, quelques années plus tard à peine – mais pour un effet peut-être plus ambigu encore. On est vraiment… Ou du moins j’ai vraiment été partagé par le rire devant une créature aussi grotesque, et la peur pour la menace inéluctable qu’elle représente – le malaise faisant bizarrement la jonction entre ces deux émotions qui devraient être parfaitement incompatibles. La BD est sans doute drôle avant tout ; et la passion dévorante de la vieille bique a quelque chose d’absurde, qui trouve bien sûr à se réaliser graphiquement dans les dernières pages « réifiant » la dimension surnaturelle du récit. Mais c’est un bel exercice d’équilibriste.

 

Hélas, cette « nouvelle » n’en est que plus frustrante… Une quinzaine de pages, c’est bien trop peu : à peine s’est-on immergé dans cette succulente ambiance entre rire et peur, teintée par ailleurs de terreurs enfantines et sans doute d’inavouables fantasmes adolescents, que la fin nous tombe sur le coin de la figure ! C’est vraiment regrettable – parce qu’il y a bien quelque chose dans ces quelques pages. Frustrant, oui…

 

LES MYSTÉRIEUX ENFANTS HIKIZURI

 

Les deux dernières histoires, qui occupent la moitié du volume, sont autrement moins intéressantes à mon sens. Sans doute jouent-elles des codes de l’horreur, avec éventuellement quelques insanités graphiques typiques de l’auteur, mais il s’agit avant tout, et sans ambiguïté, de récits humoristiques, pouvant faire penser à une sorte de Famille Addams débarrassée des clichés gothiques-bouffons pour lorgner sur une « horreur » plus moderne dans ses connotations – mais pouvant emprunter aussi à d’autres familles dégénérées du cinéma horrifique contemporain, comme celles de Massacre à la tronçonneuse ou La Colline a des yeux, orientées cependant vers un divertissement autrement inoffensif. Côté manga, même s’il s’agit de deux œuvres on ne peut plus différentes en définitive, je suppose qu’on pourrait envisager, un peu plus tard, le Panorama de l’enfer de Hideshi Hino, éventuellement… ou pas. Car c’est bien d’une famille de psychopathes dégénérés qu’il s’agit ici… Ou, en fait de famille, il s’agit plus exactement d’une fratrie : les six « mystérieux enfants Hikizuri », dont les parents sont morts semble-t-il récemment (mais dans quelles circonstances?), et qui survivent tant bien que mal dans un Japon porté à les envisager comme des monstres… ce qu’ils sont bel et bien. Quoi qu’il en soit, ces deux dernières histoires se focalisent donc sur cette bande de malades – je ne crois pas que Junji Itô en ait fait usage dans d’autres de ses récits, mais au fond je n’en sais rien.

 

Mais ce sont donc clairement des récits humoristiques, sans la moindre ambiguïté cette fois. Bien sûr, ils usent des codes de l’horreur, et la mort et les sévices sont au programme – mais l’intention n’est clairement pas de faire frissonner ou encore moins terroriser. Et, même en mettant en scène des thématiques éventuellement graves, ainsi le suicide (ou le chantage au suicide) dans « L’Amoureux de la cadette », ce qui peut faire « bizarre », l’intention comique demeure au premier plan.

 

Ce qui fonctionne plus ou moins – mais à mon sens plutôt moins que plus. La sauce ne prend jamais tout à fait, les artifices de la narration peinent à convaincre, et, en définitive, on ne retient pas grand-chose de cette histoire, et guère plus de la fratrie sociopathe qui en fournit le prétexte – peut-être, allez, la petite dernière de la famille, écolière à couettes complètement frappée et ultraviolente, ce qui produit quelques scènes rigolotes…

 

J’imagine qu’on pourrait chercher au-delà – notamment concernant la « responsabilité » de l’aîné des six frères et sœurs, qui prend sur lui, en bon sarariman, de subvenir aux besoins de la famille (dit-il) : je suppose qu’il y a un peu de satire là-dedans… En fait, c’est probablement plus sensible encore dans la deuxième de ces « nouvelles », intitulée « La Séance de spiritisme », d’ailleurs bien plus amusante que la première – et où ladite séance, basée comme la première histoire sur une vague amourette (mais cette fois l’amoureux fait partie de la famille, quand, dans « L’Amoureux de la cadette », le désir venait de l’extérieur, et portait sur celle des filles Hikizuri qui avait l’air la plus « normale »), produit bien quelques moments rigolos, sur la base d’une imposture témoignant de la rivalité pouvant exister entre les frères Hikizuri.

 

Mais c’est globalement pas terrible, donc. Un peu amusant, oui, mais sans vrai intérêt sur la durée : aussi ces deux histoires sont-elles à mes yeux bien inférieures aux trois qui précèdent.

 

CONCLUSION

 

C’est problématique, en définitive – car c’est du coup une moitié de ce volume qui patauge dans la médiocrité, sur un mode ouvertement humoristique qui ne me paraît pas vraiment réussir à l’auteur, du moins dans ce cas précis. C’est dommage, parce que les deux premiers récits du recueil sont plus que recommandables (même en mettant de côté le troisième, bien trop frustrant pour que l’on puisse le louer).

 

Un recueil inégal, donc, où le mauvais n’est peut-être pas de la partie à proprement parler, mais où la médiocrité des histoires portant sur « les mystérieux enfants Hikizuri » dévalue bien trop l’ensemble, alors qu’il partait sur de très bonnes bases.

 

Mais je ne tarderai guère à vous reparler de Junji Itô, j’imagine – parce que, quand cet auteur est en forme et s’applique, il est peut-être bien le meilleur dans son registre.

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La Princesse qui aimait les chenilles

Publié le par Nébal

La Princesse qui aimait les chenilles

La Princesse qui aimait les chenilles, contes japonais réunis et racontés par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Arles, Hatier – Philippe Picquier, [1987, 1999] 2017, 138 p.

 

CONTES JAPONAIS

 

Sous le titre La Princesse qui aimait les chenilles, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, à qui l’on devait notamment l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, ont constitué un petit volume de contes japonais des plus goûtu. L’ouvrage, dans sa forme initiale, a trente ans : il était originellement paru en 1987 dans la collection « Fées et gestes » chez Hatier, agrémenté d’illustrations signées Claude Lochu qui n’ont hélas pas subsisté dans cette réédition toute récente chez Picquier poche.

 

On s’en accommodera tant bien que mal – car demeure un très charmant petit livre, à même de séduire un large public, d’amoureux des contes ou du Japon ou a fortiori des deux ; un livre par ailleurs éminemment « accessible », qui se passe de notes scientifiques et autres commentaires érudits sans que cela ne lui soit nuisible, bien au contraire, mais qui n’a pour autant rien d’infantilisant – aussi peut-il constituer une porte d’entrée idéale vers tel ou tel domaine qu’il peut incarner, sans jamais rabaisser le lecteur, mais en faisant appel à sa curiosité.

 

Ces contes sont tous empruntés au folklore japonais, et puisés dans des ouvrages « classiques » ou « académiques » qui, pour la plupart, n’ont pas eu l’heur d’être traduits en français – ainsi le Nihon minzoku jiten (« Dictionnaire du folklore japonais »), le Nihon mukashibanashi jiten (« Dictionnaire des légendes anciennes japonaises »), le recueil Nihon no densetsu (« Légendes du Japon ») de Miyoko Matsutani, le Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller Tsutsumi »), et, accessoirement, Le Dit des Heiké. Les anthologistes ont également pu puiser dans les ouvrages de Lafcadio Hearn, Kwaidan et Esquisses japonaises. On peut, j’imagine, envisager d’autres « sources » encore – un des récits, notamment, est évocateur de Ryûnosuke Akutagawa… Mais ces références diverses sont lapidairement énumérées dans une brève note en fin de volume : les six contes ne renvoient pas spécifiquement à telle ou telle source.

 

RÉUNIS ET RACONTÉS

 

Mais j’ai dit « les anthologistes », et « six contes »… Expressions en fait des plus contestables.

 

René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, ici, à la différence de ce qui s’était produit pour Mille Ans de littérature japonaise, ne sont à proprement parler, ni des anthologistes, ni même des traducteurs. Les contes figurant dans La Princesse qui aimait les chenilles sont réarrangés, adaptés (« librement », disent-ils, l’assumant parfaitement), réécrits par les deux auteurs – qui méritent bien ce qualificatif. Ils le font, d’ailleurs, dans une langue assez belle, très appropriée à l’essence même de ces contes, avec quelque chose de léger et de frais à même d’enchanter tout lecteur.

 

Par ailleurs, si la table des matières singularise six textes, le fait est qu’il y a bien plus de six contes dans ce petit recueil : la plupart, sinon tous, de ces « textes » renvoient en fait à plusieurs contes, assemblés avec habileté pour produire un ensemble cohérent – même si, au cœur même de ces textes, le passage d’un conte à l’autre est le plus souvent flagrant : pas un problème, cela fait partie de la relation de complicité entre les conteurs et leurs lecteurs/auditeurs… Et, d’autres fois, les enchaînements, les retours, les rappels, peuvent surprendre – mais la cohérence essentielle demeure, aussi ces procédés relèvent-ils eux aussi d’une forme de complicité.

 

C’est tant mieux ! Et c’est aussi la raison pour laquelle il ne faut pas, en fait, s’attarder sur le sommaire – ou pas tant que ça… Car les titres « génériques » de ces six ensembles ne dévoilent parfois qu’une partie infime de leur contenu. À feuilleter l’ouvrage, à me focaliser sur ces titres, j’ai en effet vaguement craint une certaine redite – car plusieurs de ces titres ne m’étaient pas inconnus… « Hôichi sans oreilles » ? J’avais lu ça dans Kwaidan – et l’avais également vu dans son extraordinaire adaptation cinématographique par Masaki Kobayashi… Même chose, un peu plus loin, pour « La Femme des neiges ». « Les Kappas » ? Dans Rashômon et autres contes de Ryûnosuke Akutagawa, bien sûr ! Quant à « La Princesse qui aimait les chenilles »… eh bien, j’avais déjà lu ça dans Mille Ans de littérature japonaise – anthologie due aux mêmes René de Ceccatty et Ryôji Nakamura.

 

Ne me restaient donc, d’inédits, que « Le Village des vieillards sans enfants » (le plus long de ces six textes, certes…) et « Le Spectre sans visage » (le plus court, cette fois…) ? Erreur ! Certes, « Hôichi sans oreilles » demeure pour autant que je m’en souvienne relativement proche du récit de Kwaidan – même si j’ai l’impression que les auteurs se montrent peut-être un peu plus amples sur le contexte historique et culturel du conte (en l’espèce, la défaite du clan Taïra à la bataille de Dan-no-Ura, dans Le Dit des Heiké) ; de même sans doute pour « La Princesse qui aimait les chenilles »… à ceci près que la manière de raconter me paraît cette fois très clairement différente (et ça se tient : on ne lit pas Mille Ans de littérature japonaise de la même manière et pour les mêmes raisons que le présent recueil de contes) ; les histoires sont donc peut-être connues, mais l’art narratif est inédit. Mais ce sont là des cas particuliers, et les autres récits sont bien différents de ceux auxquels je croyais pouvoir les rapporter : « Les Kappas », titre et thème mis à part, n’ont finalement pas grand-chose à voir (pour autant que je m’en souvienne, en tout cas) avec la fameuse nouvelle d’Akutagawa, qui use d’un dispositif narratif tout autre ; quant à « La Femme des neiges », ici, elle désigne un récit bien plus long et complexe que chez Lafcadio Hearn – comme une sorte d’anthologie de mariages maudits… On ne peut plus loin de la « sècheresse anecdotique » d’un certain nombre de contes rapportés dans Kwaidan.

 

Ce recueil a donc été en maintes occasions une véritable redécouverte. Loin d’être une simple compilation, La Princesse qui aimait les chenilles a quelque chose d’une œuvre dérivée – elle a ses sources, indéniablement, mais aussi sa singularité essentielle, passant par l’adaptation, la réunion et la réécriture. Pour un résultat que j’ai trouvé très convaincant.

 

Je vais maintenant tâcher de dire quelques mots, un peu plus en détail, de ces six « contes » qui sont donc en fait des assemblages de contes.

 

HÔICHI SANS OREILLES

 

« Hôichi sans oreilles », qui sauf erreur ouvre le fameux recueil de Lafcadio Hearn Kwaidan, en est aussi un des moments les plus forts – sans même parler de l’adaptation cinématographique, extraordinaire, qu’en a tiré Masaki Kobayashi : le présent conte, à l’instar de « La Femme des neiges » un peu plus loin, fait partie des « sketchs » retenus dans ce film composite.

 

Mais, dans le cas présent, la « réécriture » demeure globalement « sage » : entendre par-là qu’elle s’en tient à une unique trame, qu’elle dévide de bout en bout. Je ne vais pas revenir sur l’histoire à proprement parler, aussi belle qu'inquiétante – notons cependant qu’il s’agit d’un récit assez clairement horrifique, avec des fantômes et un peu de sang…

 

Le recueil, à ce propos, envisage les « contes » d’une manière assez large : globalement, la dimension fantastique/horrifique est la plus marquée ici, quitte à emprunter les tortueuses voies de l’humour, mais d’autres contes tirent davantage du côté du merveilleux (même un merveilleux triste, le cas échéant) ; à vrai dire, le surnaturel n’est même pas forcément toujours de mise, si c’est le cas le plus fréquent…

 

Maintenant, mais c’est sans doute un effet de mes lectures récentes, cette « révision » d’une vieille légende m’a peut-être d’autant plus saisi que j’appréhendais mieux le contexte culturel qui la fonde : la lecture, bien sûr, du Dit des Heiké, ne pouvait que changer mon regard sur cette histoire. Et je n’ai pas manqué, aussi, de repenser à un passage particulièrement édifiant de l’essai de Maurice Pinguet La Mort volontaire au Japon

 

À maints égards, même « sage » par rapport à ce qui va suivre, cette relecture m’a donc été tout à fait profitable.

 

LES KAPPAS

 

Avec « Les Kappas », on change radicalement de registre : les fantômes cèdent la place à ces étranges bestioles du folklore japonais, caractérisées notamment par leur « creux » sur la tête où se trouve un liquide dont dépend leur force vitale. Ces créatures, par ailleurs, sont aussi fantasques dans leur comportement, très variable – aussi les récits portant sur elles peuvent-ils osciller entre une sorte de merveilleux loufoque, et, comme dans le cas présent, la fable teintée d’horreur mais bien plus fondamentalement humoristique.

 

La nouvelle du même titre signée Ryûnosuke Akutagawa (en français, elle clôt le splendide recueil Rashômon et autres contes) a mis en avant ces thématiques, et d’autres encore sans doute : j’ai le souvenir d’un texte plutôt « léger »… mais c’était il y a longtemps de cela, et, sauf erreur, il s’agit d’une des dernières nouvelles de l’auteur, achevée somme toute peu de temps avant son suicide... Je suppose dès lors que son traitement de la folie chez son personnage humain peut avoir d’autres connotations. Par ailleurs, Akutagawa présente l’idée d’une véritable « civilisation des kappas » dans son texte, c'est peut-être moins sensible ici. Mais, passé l’introduction destinée à nous décrire ces étranges créatures sans véritable équivalent en Europe (ou alors il faudrait adopter une conception très large des fées ou du Petit Peuple), le récit bifurque radicalement, en adoptant donc une posture censément horrifique, mais avant tout humoristique.

 

Car nos kappas, ici, ne sont pas forcément très sympathiques… Le folklore les concernant ne manque pas de récits colportant leurs mauvaises blagues, parfois guère nuisibles (voler de la nourriture ou lâcher des pets…), mais qui peuvent aller jusqu’à l’enlèvement d’enfants ou le viol de femmes ! Or nous avons ici cinq vilains kappas qui se mettent au défi d’embobiner des humains des environs – et cruellement, encore ! Le meurtre est à l’ordre du jour…

 

Mais, heureusement pour nos semblables, il n’est pas si difficile de leurrer les kappas – pas toujours bien futés… Comme en témoigne la célèbre anecdote du salut à la japonaise : on incline la tête devant le kappa, et celui-ci, poli, fait de même en retour… mais le liquide dans son crâne déborde alors de son creux pour se répandre par terre, rendant la bestiole inoffensive ! Et les rusés paysans des environs connaissent bien d’autres astuces pour se prémunir des mauvaises blagues des kappas…

 

L’enchaînement de ces cinq tableaux produit un ensemble convaincant, piochant sans doute dans plusieurs sources, mais avec une belle cohérence dans le résultat. Délicieux – comme la nouvelle d’Akutagawa, peut-être, mais d’une manière tout autre : nulle redondance dès lors entre les deux lectures, mais plutôt une appréciable complémentarité.

 

LA FEMME DES NEIGES

 

Avec « La Femme des neiges », nous retournons au Kwaidan de Lafcadio Hearn – et, car là encore ce récit a débouché sur un « sketch », tout autant au Kwaidan de Masaki Kobayashi.

 

Ou du moins nous y retournons en apparence… En fait, seuls quelques brefs passages du début et, plus fondamentalement, les dernières pages du récit correspondent vraiment au conte rapporté par Lafcadio Hearn. De manière très bien vue, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura ont concocté sur cette base comme une anthologie de « mariages maudits », où le surnaturel a toujours sa part. En font les frais deux pauvres bucherons, qui décidément n’ont vraiment pas de chance en amours…

 

« Les Kappas », juste avant, empruntait probablement à plusieurs sources, mais cette dimension est nettement plus marquée dans ce récit plus long et complexe – car il ne s’agit pas que de faire se succéder les contes, ils sont plutôt sempiternellement mêlés, intriqués, dans une architecture étonnante mais pertinente ; aussi le récit est-il joliment construit, et l’acharnement du sort sur les deux pauvres bucherons en vient à détourner le ressenti produit par la seule anecdote de « la femme des neiges » au sens le plus restreint – mais qu’on ne s’y trompe pas : cette dimension qui aurait pu déboucher sur du grotesque, ici, produit plutôt l’effet d’une amère mélancolie… C’est bien vu, et très beau.

 

LE VILLAGE DES VIEILLARDS SANS ENFANTS

 

« Le Village des vieillards sans enfants » est le plus long récit ici compilé – c’est aussi le plus complexe et varié ; au point, en fait, où l’assemblage est peut-être moins cohérent, et donc réussi, que dans « La Femme des neiges » ? C’est à discuter… Mais le récit demeure tout à fait savoureux.

 

Le village du titre constitue pour l’essentiel un décor, un arrière-plan – et, bien sûr, un motif d’introduction. Ces vieillards, comme de juste, se languissent de ne pas avoir d’enfants – curieuse malédiction pesant sur leur hameau, et dont nous ne connaitrons jamais véritablement les raisons, à supposer qu’il y en ait. Sur cette base, le texte nous décline en fait toute une théorie d’enfants à la naissance improbable, et proprement surnaturelle. Plusieurs récits découlent donc de cette situation de base, qui, comme dans « La Femme des neiges » juste avant, s’emmêlent plutôt qu’ils ne se suivent – au moyen en tout cas de rappels bienvenus, de temps à autre, qui permettent de tisser un complexe récit d’ensemble.

 

On trouve bien des enfants différents – sur la base de ce village qui ne connaît en principe pas d’enfants… Mais au fil d’une narration étendue, sur plusieurs années, qui permet donc de conserver ce caractère d’ultime étrangeté au hameau. Ici, un enfant est trouvé vivant dans la tombe de sa mère, décédée avant que d'accoucher – mais elle a quitté un temps le monde des morts pour acheter à son petit du sucre d’orge auprès du vieux confiseur du village, dont on suppose que le commerce ne doit guère être florissant… Là, un enfant nait d’une coquille. Là encore, un homoncule s’éveille d’un noyau de pêche ; et là, plus loin, nous avons la femme des neiges qui ressurgit, avec un enfant participant de son essence ; tandis que là-bas, ce sont des fantômes qui, la nuit, rendent difficile le sommeil d’un marchant…

 

Sur cette base, se construisent des récits finalement bien différents : tel enfant sera propice à des développements passablement tristes, tel autre sera un véhicule d’une forme d’humour tordu…

 

Mais, mon préféré dans tout ça, c’est clairement le petit Momotarô, né donc d’un noyau de pêche. C’est un tout petit bonhomme, bien sûr – à peine un mulot… Par ailleurs, quand il sort de son noyau, il sait déjà parfaitement parler le japonais, et les jérémiades de la vieille qui l’a découvert le chagrinent, voire l’agacent : même s'il est petit, il n’en est pas moins un homme ! Il en fera la démonstration… en se lançant dans une quête : lui, si minuscule, saura affronter le cruel et gigantesque oni qui terrorise le village, et qui a enlevé il y a si longtemps de cela une petite fille (une princesse ?) dont on est depuis sans nouvelles ! Le courageux petit bonhomme se trouve des alliés en chemin – des animaux plein de ressources… Qui, chose, amusante, l’interpellent tous en japonais, en usant exactement de la même phrase – qui, pour le coup, figure donc à chaque fois d’abord en japonais, ensuite en français, procédé déconcertant, mais assurément musical ! « Momotarôsan, Momotarôsan, okoshi ni tsuketa kibidango hitotsu watashi ni kudasai na » (« Monsieur Fils-de-pêche, Monsieur Fils-de-pêche, donne-moi une des brochettes qui pendent sur ta hanche… »). J’aime beaucoup cette histoire dans l’histoire, où le merveilleux enfantin et animalier se teinte de quête, évocatrice de Tom Pouce (mentionné, d’ailleurs) ou de haricots géants… C’est très drôle, et très... charmant ! Pourquoi pas ? Si d’autres enfants suscitent bien plutôt la compassion voire les pleurs, Momotarô émerveille et fait sourire. Merci à lui !

 

LE SPECTRE SANS VISAGE

 

Tout autre chose, encore une fois, avec « Le Spectre sans visage » – récit qui se singularise très vite à deux titres : d’une part, il est bien plus court que tous les autres récits du recueil – adoptant plus frontalement une dimension « anecdotique » que l’on pouvait ressentir, par exemple, dans le Kwaidan de Lafcadio Hearn, mais dont ici « Hoîchi sans oreilles » et « La Femme des neiges » s’éloignaient en développant le contexte de l’histoire. D’autre part (et surtout ?), si le conte a des bases fort anciennes, il délaisse cependant le Japon ancien pour adopter un cadre contemporain (ou qui s’en rapproche pas mal).

 

Ça a son impact sur l’ambiance du conte, bien sûr… En fait, ce texte, empreint d’une certaine critique sociale par ailleurs, aurait très bien pu fournir une scène emblématique d’un film de la vague « J-horror » qui n’atteindrait toutefois l’Europe qu’à la fin des années 1990, et donc bien après la constitution de ce petit recueil. Mais, oui, nous avons ici une sorte de Sadako, disons… Très convaincante par ailleurs. La nouvelle (pour le coup, le qualificatif de « conte » sonne un peu bizarrement) est d’ailleurs passablement cinématographique. Et quand la nuance de critique sociale s’associe au grotesque, sur un mode à la lisière de l’humour, l’impression d’être confronté à un texte d’horreur « moderne », louchant sur le septième art, n’en est que plus saisissante. Même si, pour le coup, le procédé employé renvoie peut-être, quitte à jouer de ces références cinématographiques ultérieures, à quelque chose de bien différent – une scène marquante de l’excellent Pompoko d’Isao Takahata… Manière de boucler la boucle ? Le merveilleux et l'horrible se mêlent dans le Japon contemporain comme dans l'ancien...

 

LA PRINCESSE QUI AIMAIT LES CHENILLES

 

Reste un ultime texte, qui tient à cœur aux auteurs sans doute, puisqu’ils en avaient déjà livré une version (assez différente dans mon souvenir, sur le plan narratif du moins) dans l’anthologie Mille Ans de littérature japonaise : nous retournons donc au Japon médiéval, avec le récit qui donne son titre au recueil (décidément) « La Princesse qui aimait les chenilles »…

 

Ici aussi, la qualification de « conte » peut à nouveau être problématique – en français s’entend : en japonais, on rend parfois ainsi monogatari, mais cela peut désigner des œuvres extrêmement diverses… Mais, pour le coup, il s’agit bien d’un extrait du Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller de second rang de la rive de la rivière »), recueil dont la forme originelle remonterait à l’ère Heian (mais, dans Mille Ans de littérature japonaise, on parlait plutôt d’un texte de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle – une histoire d’achèvement, peut-être ?). Seulement, en fait de conte, nous avons ici un récit absolument dépourvu de merveilleux ou de fantastique. Sans doute joue-t-il sur « l’étrangeté », c’en est même tout le propos, mais on serait plutôt tenté d’y voir avant tout une nouvelle au contenu essentiellement satirique.

 

Cela dit, ce qui est peut-être le plus intéressant dans ce texte, c’est justement la difficulté qu’il pose au regard de ses intentions moqueuses : qui l’auteur anonyme raille-t-il au juste ? On peut en effet supposer que la réponse diffère éventuellement selon le contexte historique et culturel du lecteur… mais peut-être aussi « l’adaptation » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura change-t-elle à son tour la donne ? C’est assez probable, en fait.

 

Peut-être le texte original, émanant d’un certain conservatisme sarcastique, visait-il, au travers de ce personnage de jeune fille refusant, par goût, affectation ou les deux, d’adopter le comportement attendu d’une princesse de son rang pour se consacrer, jusqu’à la dévotion, à ses passions bizarres, peut-être donc le texte original visait-il à railler les excentricités des personnages prétendant ne pas tenir compte des comportements normés que leur extraction et leur sexe devraient leur imposer ? Lu en 2017, et/ou dans cette version, le propos peut être perçu tout différemment : n’est-ce pas plutôt l’excentricité de la princesse qu’il faudrait louer, justement ? Car la jeune femme n’a pas que des goûts étranges – elle est aussi intelligente, érudite, habile à tourner des réponses cinglantes aussi bien que de délicieux poèmes, et se moque éperdument du qu’en-dira-t-on, jusqu’à – horreur glauque ! – ne pas tenir compte de ce qu’un homme pourrait la voir ! Et de s’engager avec lui dans un jeu de séduction où la galanterie compassée de l’ère Heian, même au travers des échanges de poèmes de rigueur, a quelque chose de brut de décoffrage, assez savoureux pour le coup…

 

Faut-il se moquer d’elle, ou l’admirer ? Si un texte, au-delà de ses intentions, doit aussi être apprécié en fonction de sa réception, alors peut-être peut-on, en refermant cet agréable petit ouvrage, conclure sur une note rebelle et excentrique : la princesse aux goûts inconvenants aurait alors conservé son potentiel de subversion parfaitement intact – au travers des siècles, et par-delà les océans et les continents…

 

Il n’est certes pas dit qu’on ait à s’en féliciter – le corollaire étant que notre monde est parfois tout aussi porté que l’ancien à railler les comportements soi-disant « déplacés » au seul motif du sexe ou de l’ascendance. Travaillons...

 

UNE BELLE INTRODUCTION

 

Au travers de ces textes variés, mais tous joliment rendus, La Princesse qui aimait les chenilles atteint parfaitement son objectif : introduire les amateurs de contes ou les amateurs du Japon (a fortiori les amateurs des deux) à un folklore fort de sa singularité comme de sa diversité, et qui, pourtant, à quelques adaptations près, peut aussi toucher à l’universel – en véhiculant les plus forts des sentiments, la peur et l’émerveillement. Vraiment un très agréable petit volume.

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Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 1 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2008-2010] 2013, 366 p.

 

IMPROBABLE

 

J’imagine qu’on peut écrire sur tous les sujets – des livres, des films, des mangas, pour ce que ça change… Mais il est quand même des sujets un peu plus improbables que les autres. Cependant, ce qui est encore plus improbable, c’est que ces traitements improbables de sujets improbables rencontrent le succès… et un succès aux dimensions improbables.

 

(Pardon.)

 

En témoigne la série de la mangaka Mari Yamazaki intitulée Thermæ Romæ, mêlant récit historique, science-fiction et comédie, et qui traite… des bains. Sur un mode comparatiste : les bains dans la Rome antique, à l’époque de l’empereur Hadrien plus précisément, sont mis en parallèle avec les bains dans la société japonaise contemporaine – avec un personnage d’architecte romain spécialisé dans la construction de thermes qui voyage entre les deux, pompant les bonnes idées des « visages plats » pour les développer à Rome.

 

Pas tous les jours qu’on lit ça, hein ? Les bains… L’espace d’un ou deux épisodes, je suppose que ce sujet peut se concevoir. Mais sur l’ensemble d’une série qui doit compter, sauf erreur, quelque chose comme une trentaine de chapitres (soit plus de mille pages de BD, je crois), c’est déjà plus surprenant.

 

Mais il y a une raison à cela… et c’est l’immense succès rencontré par la série. On a pu parler de best-seller, sans exagération, et tout particulièrement au Japon, où il s’est vendu plusieurs millions d’exemplaires de chaque tome de Thermæ Romæ – succès moins foudroyant en France peut-être, mais très notable néanmoins, ce que traduit sans doute la multiplicité des éditions, très vite (avec ici l’intégrale en volumes cartonnés – présentant le sens de lecture occidental comme un atout, mf… Casterman, quoi, comme avec Taniguchi). Ce succès commercial s’est accompagné d’un succès critique, et Mari Yamazaki s’est vu attribuer plus d’une prestigieuse récompense pour ce que l’éditeur appelle ici son « péplum balnéaire ».

 

Étrange, tout de même…

 

LES BAINS ? VRAIMENT ?

 

Les bains, donc ? Les bains, oui – japonais, et romains : l’occasion pour l’auteure de traiter de ses deux amours… Mari Yamazaki a longtemps vécu en Italie, où elle a étudié l’art, après quoi, ailleurs, elle a enseigné l’italien ; l’auteure semble avoir la bougeotte et a vécu un peu partout, comme à Lisbonne ou Chicago…

 

Quoi qu’il en soit, elle entretient un rapport particulier avec l’Italie et son passé romain. La bande dessinée en témoigne assurément, qui fait appel à une documentation précise, s’exprimant dans le récit comme dans le graphisme.

 

La question des bains à Rome semble donc l’avoir particulièrement marquée, ce qui, en soi, n’a rien de si étonnant pour une femme japonaise se disant amoureuse des bains. Elle a pu peser, cependant, combien ces bains antiques étaient différents de ceux auxquels elle pouvait s’adonner au Japon… Car, si les deux cultures, par-delà l’espace et le temps, y attachent une importance particulière, c’est dans une optique bien différente ; et s’il y a des points communs marqués (la dimension « sociale » des bains, notamment), les différences sont peut-être plus saisissantes – par exemple, si les bains romains avaient bien pour objectif de se laver, ce n’est pas le cas des bains japonais… Une différence essentielle telle que celle-ci débouche tout naturellement sur mille et un détails comportementaux tout simplement incompréhensibles pour qui ne dispose pas des clefs.

 

Et c’est sans doute là une partie essentielle du propos de la BD, qui établit un parallèle qui est tout autant une opposition entre deux cultures bien éloignées, dans le temps comme dans l'espace, et peu ou prou insaisissables l’une pour l’autre. Thermæ Romæ n’est pas – ou pas uniquement – une série documentaire : elle est construite autour d’un récit, fait appel à des personnages récurrents qui vivent des aventures qui leur sont propres, etc. Mais le projet semble bien de traiter de ces différences culturelles – sur un mode assez humoristique, d’ailleurs –, moyen bienvenu d’approfondir notre connaissance de l’une et de l’autre civilisations, et, le cas échéant, de méditer sur l’universel et le particulier.

 

LUCIUS MODESTUS DANS LA ROME D’HADRIEN

 

Pour en arriver là, il faut cependant disposer d’un prétexte… Il s’avèrera comme de juste plus qu’improbable.

 

Rome, donc. Sous le règne de l’empereur Hadrien – dont on nous rappelle sans cesse en notes qu’il fut l’un des cinq « bons empereurs ». Il est vrai qu’à tout prendre c’est l’âge d’or de la Rome impériale – un âge d’or qui s’incarne dans la pax romana, un véritable programme pour l’empereur qui, plutôt que de chercher à étendre encore les frontières de l’empire, trouve plus pertinent et utile de voyager dans ses déjà fort nombreuses provinces pour s’assurer le soutien et l'unité des citoyens. Hadrien est un personnage important dans la BD, qui en vient à entretenir une relation particulière avec son héros… avec les ragots inévitables que cela suscite, du fait de l’homosexualité notoire de l’empereur. Notons que le futur Marc-Aurèle apparaît également dans la série.

 

Mais notre héros est donc tout autre. Il s’agit d’un architecte du nom de Lucius Modestus – sans doute pas si « Modestus » que cela, d’ailleurs : il a son caractère, ses préjugés, et l’orgueil qui justifie qu’il les remette sans cesse sur le tapis… Par ailleurs, Modestus a quelque chose d’un anachronisme : il est un architecte compétent, sans doute, mais qui manque d’idées… Notamment, peut-être, parce qu’il tient en bien trop grande estime les réalisations de ses prédécesseurs – le mieux, pour notre bonhomme réactionnaire, c’était forcément avant…

 

C’est d’autant plus regrettable qu’il passe ainsi à côté de nombre de choses intéressantes plus récentes – même en révérant son maître Apollodore, qui a bâti des thermes admirables… Modestus est pourtant très intéressé par la conception des thermes – qu’il s’agisse des bâtiments restreints et quelque peu austères gérés par des particuliers, ou des grandioses constructions publiques que les empereurs se doivent de financer pour laisser leur nom dans l’histoire, à terme (aha), et déjà s’attirer le soutien des Romains, patriciens comme plébéiens ; car tous ont droit aux bains, jusqu'aux esclaves.

 

Modestus, en bon Romain, aime les thermes, et s’y rend régulièrement. Et c’est ce qui va changer sa vie…

 

LUCIUS MODESTUS AU PAYS DES VISAGES PLATS

 

Morose, notre architecte accompagne quelques amis aux thermes. Alors qu’il plonge la tête sous l’eau, Modestus distingue une faille… qui l’aspire. Mais l’histoire ne s’arrête bien sûr pas là, avec un décès prématuré : Modestus jaillit de l’eau, à deux doigts de l’asphyxie… mais pas dans les thermes où il se trouvait.

 

Il est bien dans un établissement de bains, cela dit – sans doute la faille l’a-t-elle entraîné dans quelque partie des thermes réservée aux esclaves ? Car les baigneurs n’ont certes rien de romain ! Leurs visages plats, leur sabir incompréhensible – ces barbares ne parlent pas un mot de latin ! Cela dit, ils ont l’air amicaux…

 

Mais ces bains sont étranges bien au-delà : ils ne ressemblent en fait en rien aux thermes de Rome ! Indice qui, pour l’heure, ne va pas plus loin, mais Modestus suspectera bientôt la vérité : ces bains ne se trouvent pas à Rome, ni où que ce soit dans l’empire romain… Ils sont barbares au sens le plus strict. Mais, tout amicaux qu’ils soient, ces visages plats bénéficient semble-t-il d’une civilisation avancée – bien plus que celle de Rome ! Constat insupportable pour le bon Romain Modestus. Reste que les bains de ces barbares bénéficient d’innovations appréciables – autant de témoignages de leur supériorité intrinsèque…

POUR LA PLUS GRANDE GLOIRE DE ROME

 

Et Modestus retourne à Rome – comme par magie, sans bien comprendre au juste ce qui s’est passé. Mais il sait qu’il n’a pas rêvé : il en a la preuve en main.

 

Et, surtout, il sait maintenant ce qu’il doit faire : l’architecte guère couru et si passéiste, seul à Rome à avoir entrevu la civilisation avancée des visages plats, décide, pour la plus grande gloire de l'empire, d’y adapter ce qu’il a vu là-bas.

 

Il devient dès lors l’architecte le plus apprécié de Rome ! Car, maintenant qu’il s’est spécialisé dans l’édification de thermes, il fait preuve d’une inventivité sans commune mesure : ses innovations sont autant de merveilles ! Il a des intuitions géniales, lui permettant de créer des installations ou des ustensiles qui, après coup, paraissent de simple « bon sens », alors que nul n’y avait jamais pensé auparavant !

 

C’en est au point où la renommée de Modestus atteindra jusqu’à l’empereur Hadrien. Or le « bon empereur », qui est lui aussi un architecte talentueux, rejoint Modestus au moins sur un point : la conception astucieuse et inventive de bains pratiques et efficaces relève du salut public – elle contribuera à la gloire de Rome peut-être autant que l’invincibilité de ses légions !

 

UN MOTIF TRÈS RÉPÉTITIF…

 

Le problème, c’est que, dès lors, la bande dessinée use d’un motif extrêmement répétitif… Dans chaque épisode, c’est la même chose : un problème se pose pour Modestus, il plonge la tête sous l’eau pour une raison ou une autre, et en ressort chez les si sympathiques et si brillants visages plats (pour qui il est un étranger pas forcément plus bizarre que les autres – au cours des dix chapitres de ce premier volume, jamais les Japonais ne comprendront le latin de Modestus, et jamais Modestus ne comprendra leur japonais – pas plus qu’il ne comprendra avoir fait un voyage dans le temps autant que dans l’espace) ; il admire leur génie et se régale de leurs boissons (systématiquement ou presque, et avec toujours exactement les mêmes codes graphiques…), retourne sans savoir comment à Rome, et règle le problème qui se posait à lui en adaptant les trouvailles bienheureuses des Japonais. Ce qui lui vaut gloire et fortune, même si, en secret, il sait qu'il n'est guère qu'un plagiaire...

 

Chaque épisode use peu ou prou de ce motif – et c’est tout de même bien répétitif… et donc lassant. Encore que, pas tout à fait autant que je l’aurais cru : le fait est que j’ai lu ce gros volume sans m'ennuyer… Mais l’inventivité remarquable et réjouissante du premier épisode s’amenuise quand même au fur et à mesure.

 

Ainsi, après les trouvailles initiales du tout début, Modestus n’aura de cesse de ramener de chez les astucieux visages plats bien des procédés ou ustensiles, ainsi que des aliments ou des boissons – qui font pleinement partie de l’institution des bains.

 

Les situations se répètent, jusque dans leur mise en scène (j’avais évoqué le cas des boissons) ; par ailleurs, en dépit de la reprise sempiternelle du même schéma, Modestus semble ne faire aucun effort pour tenter de le comprendre ou de comprendre son impact ; en fait, il n’a même pas l’air de trouver cela si bizarre… Il n'a pas, par exemple, le réflexe de plonger de lui-même pour rejoindre le Japon ; c'est toujours par accident qu'il se retrouve la tête sous l'eau et accomplit le voyage... Il est vrai que les Japonais chez lesquels il débouche subitement, et qui l’accueillent toujours à bras ouverts, avec un sourire à pleine dents, semblent ne pas se poser davantage de questions ; et qu’importe si « l’étranger » incompréhensible a un comportement si invraisemblable – c’est le lot des barbares, après tout…

 

LES INNOVATIONS DE MODESTUS

 

Quoi qu’il en soit, Modestus tire de ces excursions spatio-temporelles bien des trouvailles. C’est ainsi que nous le verrons, après la « révolution thermale » du premier chapitre, aménager des bains en extérieur, faisant face au Vésuve – après une très amusante scène, pour le coup, où il assiste au bain de singes au Japon ; puis il concevra (ou empruntera…) l’idée de construire des « petits thermes chez soi », autant dire une salle de bain avec douche ; il régalera l’empereur Hadrien d’un aquarium incrusté dans un mur, avec des méduses à l’intérieur – adaptation romaine de la télévision aux bains ; il saura également, toujours pour l’empereur, aménager des bains « naturels » à la semblance du Nil où s’est noyé le bel Antinoüs (crocodiles inclus) – et même transformer les thermes en aires de jeu avec des toboggans !

 

Parfois, ses innovations sont d’un autre d’ordre, un peu moins concret : il s’inspire des cures thermales japonaises contre les douleurs (pour le coup, je ne suis pas bien certain qu’il ait apporté grand-chose aux Romains – mais l’essentiel est peut-être que son travaille bénéficie à la légion de l’empereur coincée devant Jérusalem rebellée) ; il met en place un système afin d’éduquer les barbares au comportement approprié dans les bains (sur un modèle japonais, bien sûr – avec des « Germains » qui foutaient le bordel à Rome, et qui ont exactement la même allure 2000 ans plus tard chez les visages plats ; très amusante scène de combat au balai façon pilum !) ; ou encore il développe une sorte de carte d’abonnement permettant aux thermes les plus modestes de bénéficier également de la clientèle qui s’était reportée sur les seuls et luxueux thermes à même de mettre en place les trouvailles nippones…

 

En fait, un seul chapitre de ce gros premier tome, tout en usant lui aussi de ce schéma répétitif (mais pour le coup de manière très rigolote !), semble aller dans une autre direction, pas nécessairement liée aux bains, et c’est le sixième (qui, du coup, avait surpris les lecteurs, à l’époque) : on y traite avant tout des cultes phalliques, communs à Rome et au Japon contemporain… Variation qui a plus ou moins convaincu, donc (je note le rapport ambigu, du coup particulièrement sensible dans cet épisode, concernant la représentation du pénis – sur des statues de Priape, OK, mais pas sur les « vrais » personnages !).

 

Mais ce chapitre un peu à part introduit un élément de « trame générale » sans doute important : les relations houleuses entre Modestus et sa femme ; c’est tout de même sur un mode mineur par rapport à une autre trame de fond, plus prégnante, impliquant cette fois Hadrien et sa succession prochaine… par un bellâtre guère moral et pas si malin ; tandis qu’apparaît tout de même en arrière-plan le futur Marc-Aurèle, ultime avatar du « bon empereur romain »…

 

DES ATOUTS…

 

Thermæ Romæ a sans doute plein d’atouts : déjà, bien sûr – au moins dans un premier temps… – , son étonnante et rafraichissante inventivité, et l’originalité qui va de pair : sur la base de ce sujet très improbable, Mari Yamazaki a bien su concevoir une série pareille à nulle autre.

 

Par ailleurs, c’est extrêmement documenté, comme de juste – dans le récit comme dans le dessin ; lequel est à propos, sans doute… Mais j'y reviendrai...

 

C’est bien pensé, en tout cas – avec des réflexions de fond sur la barbarie et la civilisation, les chocs culturels, la mondialisation, le relativisme historique et géographique, l’innovation et l’adaptation, la place cruciale des occupations du quotidien dans la vie de tout un chacun, ce qui fait les « bons empereurs » et les mauvais… Auteure passionnée, Mari Yamazaki sait traiter de ses sujets fétiches avec une pertinence admirable.

 

Et, last but not least, c’est une série régulièrement très drôle : il y a vraiment des scènes hilarantes (le bassin des singes, l’arrivée inopinée de Modestus à poil en pleine cérémonie phallique japonaise, le combat au balai avec le Germain chevelu…).

 

Autant de qualités que je ne saurais nier – et qui m’ont accompagné tout au long de la lecture de ce volumineux premier tome : non seulement je ne m’y suis pas ennuyé un seul instant, mais Mari Yamazaki a su, globalement, battre mes préventions tenant à la répétition si sensible d’un même motif.

 

DES DÉFAUTS…

 

Mais je demeure sceptique sur la durée – parce que c’est quand même vraiment toujours la même chose. Sur une dizaine de chapitres, j’ai pu faire avec, mais si le procédé est repris sur les vingt suivants, je crains de devoir déclarer forfait… Je ne sais même pas si je compte lire la suite, en fait ; faudra voir…

 

J’ajouterais aussi que le dessin, pour être parfaitement à propos, et quand bien même il peut briller à l’occasion pour les décors, architectures et paradis naturels, le dessin, donc, globalement, m’a paru bien fade et sans vraie personnalité…

 

Un dernier souci, peut-être ? Il est mesquin et je ne suis pas bien sûr de moi… Mais voilà : à mesure que le même schéma se répète, il tend à devenir, pas seulement lassant, mais aussi un peu agaçant – et je me demande si la répétition ne conduit pas l’auteure, en fait, à aller en définitive contre ses intentions de départ ? Modestus en adoration devant le génie japonais, craignant pour l’avenir de Rome face aux si brillants visages plats, et prenant sur lui d’adapter les innovations desdits pour assurer le salut de l’empire, même à travers l’institution relativement prosaïque des thermes, c’est pertinent, bien vu et drôle. Le problème n’est-il pas qu’à force ce fond cède un peu la place à une opposition plus manichéenne, où le Japon contemporain l’emporte nécessairement sur la primitive Rome 2000 ans plus tôt ? Formulée ainsi, on voit bien toute l’absurdité même de la question… Mais, sans pouvoir l’affirmer, j’ai l’impression que Mari Yamazaki, si habile tout d’abord à cet égard, s’égare parfois légèrement sur cette mauvaise pente… Cela pourrait être drôle – et ça l’est tout d’abord. Mais après dix chapitres répétant sans cesse « Les visages plats sont géniaux ! Ils sont géniaux ! », eh bien, j’ai un peu soupiré…

 

Si l’on y ajoute la dimension répétitive des situations, le problème s’accroît. Par exemple, peut-être, lors des plus absurdes (et, au fond, innocentes) de ces scènes ? Les dégustations de boissons… Ce qui est hilarant (oui) dans le premier épisode, et délibérément, fatigue au bout de quelque temps, parce que la blague est bien trop longue, et parce que ses implications, insidieusement, changent peut-être un peu ? Bien sûr, je suis sensible à cette dimension absurde – tout particulièrement dans ce cas particulier. Mais je me pose quand même la question, sans être pleinement convaincu…

 

ALORS ?

 

Alors ?

Alors je ne sais pas.

J’ai bien aimé, oui – et reconnu bien sûr l’originalité de la chose. De là à révérer le chef-d’œuvre et saluer le best-seller ? Probablement pas. D’autant que le caractère très répétitif de la série me fait vraiment craindre pour la suite des événements…

Et du coup, donc, je ne sais même pas si je vais la lire.

Bah, peut-être… Verra bien…

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La Source au bout du monde, de William Morris

Publié le par Nébal

La Source au bout du monde, de William Morris

MORRIS (William), La Source au bout du monde, [The Well at the World’s End], texte intégral, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Shelledy et Souad Degachi, illustrations [d'Edward Burne-Jones et] de William Morris issues de l’édition originale de Kelmscott Press, préface d’Anne Besson, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Fiction, [1896, 2012-2013] 2016, 398 p.

 

Attention, préalable navrant : la chronique contient pas mal de SPOILERS, j'imagine... Mais c'est que je n'avais pas vraiment envie d'en parler différemment. Méfiance, donc...

 

WILLIAM MORRIS ET SES MILLE FACETTES

 

William Morris (1834-1896) est un bien curieux personnage, aux innombrables facettes, et qu’il paraît presque impossible de saisir en bloc. C’est peut-être pour cela qu’il est méconnu – et tout particulièrement en France, où ses œuvres littéraires ont longtemps été indisponibles, voire tout bonnement ignorées, tandis que ses autres activités, au sein de la « confrérie préraphaélite » (aux côtés de ses amis Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones – la superbe couverture du présent ouvrage est tirée d’une toile de ce dernier) ou du mouvement « Arts and Crafts » qu’il a initié, pour avoir eu un impact notable en leur temps de l’autre côté de la Manche, n’ont probablement pas eu ne serait-ce que l’ombre ténue de ce retentissement de par chez nous. Peut-être, à cet égard, est-ce l’activiste politique, socialiste dit « utopique » et libertaire, qui s’en est le mieux tiré ? Au risque néanmoins, à l’envisager uniquement sous cet angle, de passer totalement à côté du personnage…

 

Car tous ces aspects doivent être pris en compte : Morris, quand il crée un motif d’ameublement intérieur ou imprime ses ouvrages fétiches à sa manière, avec un soin exemplaire, « chez lui » à Kelmscott Press, avec des polices de caractère et des lettrines de sa propre confection, témoigne aussi bien de ses goûts et curiosités littéraires que de ses conceptions artistiques, le portant vers un Moyen Âge idéalisé où l’artiste n’était pas encore distinct de l’artisan ; et aussi luxueux ces objets soient-ils, ils n’ont rien de contradictoire avec son engagement socialiste, bien au contraire : il s’agit tout à la fois d’élever le travail de l’artisan, et de s’assurer une forme de « démocratisation du beau », via l’alliance du beau et de l’utile, au sein même d’un carcan victorien d’une rigidité sociale angoissante. De même pour ses écrits, divers et variés : le conférencier inlassable, ardent propagandiste de la cause socialiste libertaire, sait user de la fiction pour faire passer ses idées – et pas seulement avec ses Nouvelles de nulle-part, longtemps son plus célèbre ouvrage en français : son imaginaire chevaleresque est tout aussi indiqué pour véhiculer, au travers de ce que l’on n’appelait pas encore ses « mondes secondaires », sa ferveur utopique… laquelle imprègne donc en retour ses adorations littéraires et conceptions esthétiques, dans les beaux « objets » que sont ses livres : tout est lié.

 

Tous ces aspects doivent être pris en compte, oui… mais ça n’a rien d’évident : si l’Enyclopedia Universalis, à en croire la préface nécessaire et utile d’Anne Besson, fait l’impasse sur tous les romans de Morris (!), vous imaginez bien qu’un ignare tel que moi, qui découvre (à une exception près) Morris et ses écrits, n’a pas grand-chose de pertinent à dire à ce propos… Ce qui, bien sûr, ne va pas m'empêcher de faire une très, très longue chronique, hein ? Oui, oui, je sais...

 

Le fait demeure : Morris, homme énergique, a beaucoup écrit, entre autres choses – dans tous les registres, d’ailleurs, fictions comme essais ou poésies ; il a aussi énormément traduit, « adapté » ou « recréé », de ces textes archaïques qui parlaient tout particulièrement à son cœur, comme notamment la saga des Volsungs, ou encore le vieux Beowulf… Sans oublier l’Antiquité gréco-romaine, autre sujet d’adoration, qu’il était tenté de concilier avec un imaginaire davantage « nordique » – chevaleresque à la manière arthurienne, ou plus barbare et viking le cas échéant. Grand lecteur dès son plus jeune âge de ce genre de choses – mais avec en guise de première étape et introduction les récits de Walter Scott –, Morris, au travers de ses propres « romances » (au sens anglais de prose narrative dans une tradition non réaliste), même tardifs dans sa complexe et exubérante carrière, a ainsi joué un rôle essentiel dans l’histoire de la littérature contemporaine, en accouplant avec élégance et naturel la matière historique (médiévale, surtout) et les délicieux mystères de l’imaginaire et de la magie : c’est bien pourquoi on en a fait « le créateur de la fantasy », et une influence déterminante de Tolkien, notamment…

 

MORRIS ET LA FANTASY AVANT TOLKIEN

 

En fait, c’est là une référence peu ou prou inévitable aujourd’hui : Tolkien incarnant la fantasy, ceux qui l’ont précédé ne peuvent être que des précurseurs. C’est un peu triste, sans doute… Mais si c’est néanmoins l’occasion pour nous de lire ces récits parfois injustement oubliés, j’imagine que nous n’avons pas à nous en plaindre ; et certainement pas moi, qui, dans un registre pas si éloigné, via Lovecraft, ai redécouvert avec délice quelques-unes de ses idoles – Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood, William Hope Hodgson, Robert W. Chambers… Si Lovecraft est un passeur, Tolkien ne l’est après tout pas moins.

 

Tolkien, effectivement, n’a rien caché de son admiration pour l’œuvre romanesque de Morris – même si son camarade C.S. Lewis s’est peut-être montré davantage explicite encore. On a pu traquer, d’ailleurs, dans le présent gros roman – le chef-d’œuvre de Morris dans le registre, nous dit-on, paru en 1896, soit l’année même de sa mort –, des noms, au moins, qui ne sont pas sans résonner étrangement : qu’un personnage (détestable, par ailleurs) de La Source au bout du monde s’appelle Gandolf n’est peut-être pas si important (le nom même de Gandalf figure dans des textes de la littérature nordique dont Tolkien était spécialiste – ainsi dans L’Edda, sauf erreur), mais on peut supposer qu’il y a bien une filiation du cheval Silverfax chez Morris au cheval Shadowfax chez Tolkien… Mais les liens les plus éloquents et solides (nettement moins critiquables, en tout cas) concernent davantage le fond – du principe même du « romance » recréant un monde imaginaire aux rapports ambigus avec le monde contemporain, à l’importance cruciale du retour une fois la quête « achevée », en passant par la présence très discrète de la magie (dont le rapport à la religion est ambigu) ou la géographie fantasque du « bout du monde », à base de montagnes démesurées et de longs et ternes déserts volcaniques…

 

Soit : Morris a influencé Tolkien. Et que le succès de Tolkien et de la fantasy aujourd’hui autorise ce genre de retours en arrière, c'est tant mieux : des livres parfois injustement oubliés ressurgissent, auxquels les simples lecteurs n’avaient pas forcément accès jusqu’alors, mais qui n’étaient pour autant pas des choses obscures à réserver à l’examen critique des seuls chercheurs.

 

On redécouvre, donc – et, pour m’en tenir au cas français, il me faut louer quelques initiatives : celle ici des Forges de Vulcain, qui appelle quelques développements supplémentaires dans la section suivante de cette chronique ; celle aussi des éditions Callidor, qui ont publié pour la première fois en français les très bons Lud-en-Brume de Hope Mirrlees et Le Loup des steppes de Harold Lamb, et réédité Les Habitants du Mirage d’Abraham Merritt (j’attends avec impatience la suite des opérations, en espérant qu’elle aura bien lieu – pour l’heure, seul un deuxième tome de Lamb est annoncé, mais sans date…) ; Ou encore, peut-être, l'initiative des éditions Mnémos pour son ambitieuse édition à venir de la fantasy de Clark Ashton Smith (j’avais participé au financement, et ai hâte là encore)… Autant d’initiatives récentes auxquelles je souhaite le plus resplendissant avenir (sans oublier le travail plus ancien d’éditeurs tels que Terre de Brume ou L’Arbre Vengeur).

 

Autant de livres et d’auteurs, en effet, qui sont bien trop longtemps sans doute restés dans l’ombre des géants – et parfois, d’ailleurs, de géants pas toujours très bien servis par leurs éditions antérieures ? Forcément, il faut mentionner ici Robert E. Howard, et l’admirable travail accompli par les éditions Bragelonne sous la supervision de Patrice Louinet… Mais disons-le : ces livres méritent le plus souvent d’être lus par eux-mêmes – sans se focaliser sur le seul prisme de « l’influence » exercée par un « précurseur » ; non que cette influence n’ait pas à être discutée, bien sûr… Mais ces livres ont vécu avant Le Seigneur des Anneaux : ils n’ont rien de brouillons.

 

WILLIAM MORRIS, OUVRIER AUX FORGES DE VULCAIN

 

Cette fois, c’est donc la très recommandable maison d’édition Aux Forges de Vulcain qu’il s’agit de remercier pour cette belle exhumation – maison qui, en fait, n’en est certainement pas à sa première tentative avec les œuvres de William Morris ; je me demande même si ce n’est pas l’auteur ayant le plus de titres dans son catalogue ? Au point, en fait, où la destinée de cet auteur lui serait intimement liée ?

 

La maison, fondée en 2010, a publié dès 2011 deux petits ouvrages de William Morris, le très étonnant Le Pays creux (le seul que j’avais lu jusqu’alors), dans la veine fantasy avant l’heure, et Un rêve de John Ball, louchant semble-t-il davantage vers l’utopie. Il faut y ajouter le « romance » plus volumineux Le Lac aux îles enchantées, en 2012…

 

Mais aussi deux titres associés, La Route vers l’amour en 2012 et La Route des dangers en 2013 – présentés comme faisant partie d’un ensemble titré Le Puits au bout du monde… mais rien depuis, jusqu’au bel ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, intitulé La Source au bout du monde. En fait, les deux « romans » n’en étaient pas tout à fait – ou, plus exactement, ils n’avaient pas été conçus comme des œuvres « distinctes », même faisant partie d’un cycle commun : La Route vers l’amour et La Route des dangers étaient les deux premières parties, sur quatre, d’un unique roman, passablement volumineux, désigné alors sous le titre Le Puits au bout du monde. L’initiative était très appréciable – et cette traduction (par Maxime Shelledy et Souad Degachi), même parcellaire alors, d’une œuvre aux dimensions monumentales, avait d’ailleurs été récompensée aux Imaginales en 2013. Seulement, ce format de diffusion n’était probablement pas très approprié… Car c’est bien d’un seul roman qu’il s’agit. D’où, en 2016, la publication de La Source au bout du monde, le roman entier (jamais traduit intégralement jusqu’alors) : le livre reprend donc (avec quelques amendements) la traduction des deux premiers volumes, présentés enfin comme les « parties » qu’ils sont, sous les mêmes titres, mais les complète avec les deux dernières parties, « La Route vers la Source » (la plus courte, largement – cela a pu jouer sur la décision éditoriale, je suppose ?), et « La Route du retour ».

 

« Reconstituer » le volume initial était une initiative bienvenue. Mais, pour un auteur tel que William Morris, « Arts and Crafts » et compagnie, le livre ne pouvait pas se contenter de n’être « qu’un » livre… D’où ce très bel objet, en grand format. Très grand – je crois que c’était le format initial ? Mais je dis peut-être des bêtises, corrigez-moi si jamais, c’est bien, la correction, j’aime bien, des fois, fouettez-m… Non, pardon. Aheum. Adonc : très grand format – on avouera que ça ne le rend pas très, très maniable : La Source au bout du monde n’est pas très indiqué pour la lecture dans le métro, disons… Mais c’est assurément très joli – dès, bien sûr, cette couverture parfaitement splendide, due à l’ami de Morris, et préraphaélite jusqu’à l’os, Edward Burne-Jones. L’ouvrage est également des plus attrayants à l’intérieur – même s’il ne faut pas s’y tromper : les illustrations de Morris lui-même [EDIT : en fait, non, elles sont elles aussi d'Edward Burne-Jones !], mentionnées dès la couverture, sont au nombre de quatre (les entêtes de chacune des parties du roman) ; l’essentiel, en fait, sur le plan graphique, relève bien de l’optique « Arts and Crafts », avec des motifs décoratifs à base de fleurs et d’entrelacs s’ajoutant aux entêtes [EDIT : et ça c'est bien de Morris...], et, surtout, des lettrines complexes au début de chaque chapitre (or ces chapitres sont le plus souvent courts, et on peut donc compter quasiment sur une lettrine à chaque double page). Je ne sais pas si la police employée est également le fait de Morris (j’en doute), mais la lecture, en dépit de ce format guère maniable et de la disposition du texte en doubles colonnes, est étrangement agréable.

 

Cela fait partie du bel objet, d’une certaine manière, alors revenons-y : l’ouvrage bénéficie enfin d’une préface éclairante autant qu’enthousiaste due à Anne Besson – qui s’y connaît.

LE MONDE AVANT LA SOURCE

 

Oui, j’en arrive au roman, oui, oui…

 

Mais bon : c’est de la fantasy, hein ? Alors j’imagine qu’on peut commencer par s’intéresser au monde du roman – son « monde secondaire », si le terme est bien approprié…

 

Pour le coup, c’est assez étonnant – parce que les critères ne pouvaient tout simplement pas être les mêmes à l’époque : nous étions avant Howard consacrant quelque temps à réfléchir à son Âge Hyborien et à en dresser la carte, et avant Tolkien constituant une véritable encyclopédie de sa Terre du Milieu (et de ce qui se trouve à l’ouest de celle-ci) au fur et à mesure de la rédaction de son « Légendaire » (ou, plus exactement, en faisant déjà partie en tant que telle). Avant même Lord Dunsany et l’onirisme de Pegāna et compagnie…

 

Nulle carte, ici. Et, en fait, je serais curieux de voir ce qu’elle donnerait… Parce que le monde de La Source au bout du monde n’a au fond rien à voir avec ces fameux successeurs. En fait, et même s’il s’avère propice à l’idée même de l’accomplissement d’une quête impliquant un long voyage, le monde du roman a l’air… étonnamment réduit. Dans un premier temps, du moins – où le héros parcourt des royaumes, communes et autres seigneuries dont il semble possible de faire le tour en l’espace d’une seule journée, parfois !

 

Cela n’est cependant pas le cas tout du long. Après les premiers périples étonnamment brefs, la carte du monde semble enfin se dilater – de même, d’ailleurs, que sa chronologie : à mesure que la réalité de la Source au bout du monde devient plus palpable, la géographie se transforme – les champs semés de hameaux, les châteaux paisiblement installés sur telle ou telle colline de dimensions modestes, les bois qui font figure de terra incognita sans excéder au plus quelques hectares, cèdent la place à des montagnes démesurées en forme de murailles, derrière lesquelles s’étendent à perte de vue des déserts volcaniques, austères et rudes, en forme d’épreuve avant d’atteindre le bout du monde. Si l’on doit (…) comparer à Tolkien, c’est assez différent (et ce alors même qu’à tout prendre la Terre du Milieu, ou plus exactement la partie de la Terre du Milieu où se déroule l’essentiel des aventures des « romans de hobbits », si l’on préfère mettre de côté pour l’heure Valinor et le Beleriand ainsi que Nύmenor, et ce alors même donc que la Terre du Milieu n’est en fait pas si démesurée que cela – sauf erreur, l’aventure de Seigneur des Anneaux, si riche de voyages, aller et retour, ne dure d’ailleurs pas plus d’une année ?) : c’est comme si, ici, nous nous attardions longtemps dans la Comté – puis dans quelques villes sans doute un peu plus grandes que Bree, oui, mais bien plus dans l’esprit de cette dernière que de Minas Tirith ; mais, subitement, sans vraiment prévenir en fait, nous avons à faire face à des Monts Brumeux presque infranchissables – et, derrière, le Mordor… Sauf que cette ultime partie (avant le retour, essentiel, s’entend), pour n’occuper que peu de pages (fort peu, même), couvre en fait les plus longues distances du roman, ce qui vaut tant sur le plan spatial que sur le plan temporel : le monde est dilaté, la chronologie des événements aussi…

 

Le monde de La Source au bout du monde a d’autres particularités éventuellement étonnantes – car il est antérieur à ce qui deviendrait les canons du genre fantasy. Ainsi, s’agit-il d’un « monde secondaire » ? Même avec l’ambiguïté de l’Âge Hyborien et de la Terre du Milieu, censément des passés mythiques de notre monde ? C’est assez difficile à déterminer… car d’autres ambiguïtés sont de la partie. En fait, à tout prendre, ce monde pourrait être le nôtre : les toponymes (francisés, ici) ne sonnent certainement pas comme Kush ou la Stygie, pas davantage comme Angmar ou la Lorien ; on est davantage, oui, du côté de la Comté, de Fondcombe, ce genre de choses… Les noms sont en fait « fonctionnels », pourrait-on dire : ils expriment le plus souvent directement la particularité du lieu – les Haults-Prés, le Bourg-des-Quatre-Bosquets… Nul problème ici. Le problème… c’est qu’on y fait aussi mention de noms renvoyant clairement à notre monde : on y cite régulièrement Rome, par exemple, et aussi quelques autres villes (dont Jérusalem, probablement) ; sans doute notre monde peut-il se superposer à un autre qui, dans sa coloration médiévale idéalisée, pourrait parfaitement s’y intégrer. Mais ça devient plus problématique quand on approche de la Source au bout du monde – avec sa géographie fantasque détaillée plus haut, et cette fois radicalement incompatible… Sans doute, pour autant, ce questionnement peut-il passer pour un peu vain ? La cohérence à tout prix, c’est très tolkiénien, au fond… Et ledit Tolkien ne s’est pas privé d’expliquer la différence entre son monde et le nôtre par le recours à des catastrophes (ou « eucatastrophes »), pouvant aller jusqu'à remplacer un monde plat par un monde sphérique...

 

Mais on en arrive à une autre ambiguïté qu’il me paraît important de mettre en avant, et qui découle de la précédente : le monde de la Source est essentiellement chrétien. C’est dit, très clairement : on y lit les Évangiles (et ce sont bien celles des chrétiens), on y loue nommément Jésus et on y prie quantité de saints. En fait, ce sont sans doute ces derniers qui dominent, concrètement… Une foi médiévale, donc, et qui, comme de juste, s’accommode presque naturellement de résurgences païennes çà et là. Notre héros est sans doute bon chrétien – en bon chevalier qu’il est. Il n’en succombe pas moins au charme de la Dame d’Abondance, passablement sorcière, sinon sainte, et, si la quête de la Source peut, je suppose, être dérivée de celle du Graal, elle implique des miracles guère catholiques… La magie est rare dans le roman (autre point rapprochant Morris de Tolkien ?), mais elle pointe à l’occasion, forcément un peu en porte-à-faux avec l’orthodoxie chrétienne ; mais pas totalement… Et c’est sans doute pour partie le propos.

 

RODOLPHE ET L’AVENTURE

 

Bon, et quelle histoire dans ce monde ambigu ? Celle, bien sûr, d’un chevalier accomplissant une quête – un chevalier avec sa dame…

 

Le minuscule royaume des Haults-Prés est fort paisible. Y règnent la justice et l’amour… Ce qui est terriblement ennuyeux. Le vieux roi sait bien que ses enfants aimeraient partir à l’aventure… Il le leur permettra – enfin, à trois des quatre d’entre eux : le plus jeune, qui est aussi son préféré, restera auprès de lui pour apprendre le métier de roi, et lui succéder le moment venu. Mais Rodolphe, car tel est son nom (tous les noms propres sont francisés dans cette traduction ; il s’appelle Ralph dans la version originale), est d’autant plus bouillant qu’il est minot, et n’y voit qu’injustice : lui aussi veut partir à l’aventure ! N’importe laquelle, plutôt que de s’ennuyer dans ces Haults-Prés sans surprise et qu’il connaît par cœur ! Aussi ne se laisse-t-il pas faire – et il fugue… avec son armure de chevalier sur le dos.

 

Les environs ne sont certes pas très différents des Haults-Prés… Mais c’est déjà le monde extérieur : c’est bien ! De village en ville, par champs et forêts, Rodolphe découvre ce monde qui lui est inconnu. Mais il ne s’en satisfera pas : il veut de l’aventure ! Sans doute, à errer ainsi, finira-t-elle bien par lui tomber sur le coin de la figure ? Il faut quitter les villes – les forêts y sont plus propices, avec leurs brigands… Preux chevalier, et vif à brandir l’épée, Rodolphe a bien quelques occasions de briller…

 

Mais pas tant que cela, en fait. C’est un autre point saisissant du roman : l’adversité y est longtemps très limitée… Guère de matière, pour un chevalier ambitieux ! Les gens sont horriblement aimables, dans l’ensemble… Même si tel chevalier déshonorant ses armes par son irrépressible jalousie constitue déjà un antagoniste plus notable. La quête, alors… Venir au secours de tant de belles dames ? Oui, sans doute...

 

Mais il y a autre chose – comme une vague rumeur, et peut-être même pas tout à fait cela… Une fois sorti des Haults-Prés, en effet, Rodolphe, à plusieurs reprises, tombe sur des personnages tous enclins à jurer sur la Source au bout du monde… Mais qu’est-ce donc ? Lui n’en avait jamais entendu parler… Mais ils n’en savent pas grand-chose de plus. On dit, oui, qu’il se trouve une Source au bout du monde – sans bien savoir où donc se situe ce bout ; en fait, les informations varient avec les... sources (pardon). Mais qu’a-t-elle donc, cette Source, pour qu’on en parle sans cesse ? Là encore, les rumeurs varient… Très longtemps, en fait, on se contente de suggérer, plutôt que de le dire, qu’elle pourrait avoir des propriétés miraculeuses – qui en boirait deviendrait immortel ? Ou du moins vivrait-il bien plus longtemps que quiconque…

 

La Source ! En voilà, une quête à propos pour le jeune et fringant chevalier ! Il se lance sur sa piste… Mais sans peut-être en faire sa priorité ? Car, sur la route de Rodolphe, se trouvent donc certaines dames…

 

RODOLPHE ET CES DAMES

 

Le jeune et beau Rodolphe est en effet très agaçant : où qu’il se rende, il tombe systématiquement sur les plus belles des femmes, lesquelles tombent toutes éperdument amoureuses de lui !

 

Mais deux sont particulièrement importantes – qui entretiennent d’ailleurs une relation assez complexe, et éventuellement ambiguë : on tend en fait à deviner derrière ces deux femmes, au comportement tellement similaire, une seule et même figure… Qui, de toute façon, relève assez clairement d’un idéal courtois : elles sont tour à tour la Dame de Rodolphe, plus que d’énièmes princesses enlevées par les méchants – même si cette dimension ne les épargne pas. Et, bien sûr, toutes deux sont directement impliquées (et d’autres avec elles, ainsi la marraine de notre héros !) dans la quête pour la Source au bout du monde…

 

Car la première – appelons-la la Dame d’Abondance – a il y a de cela bien longtemps accompli le trajet et bu l’eau de la Source : nous nous en doutons depuis le départ, et Morris lâche somme toute assez vite le morceau. Mais cela n’explique que davantage le caractère « non humain » de la Dame d’Abondance : elle est une figure féminine relevant de la religion comme de la magie, tout à la fois une sainte et une sorcière – pas une « simple » femme, aussi belle et bonne soit-elle. Aussi ses rapports avec Rodolphe sont-ils souvent imprégnés d’une vague gêne… Rodolphe devait rencontrer, et à plusieurs reprises, la Dame d’Abondance sur sa route. Il y avait bien de l’amour, entre eux – mais un amour qui ne pouvait durer éternellement, car les deux personnages ne jouaient tout simplement pas dans le même registre. Il fallait donc mettre un terme à cette amourette aussi rafraichissante qu’absurde, aussi tendre que frustrante… Un terme radical – car la jalousie n’épargne pas les hommes et les femmes de ce monde en miniature où vagabonde Rodolphe.

 

Il fallait donc une autre femme – qui soit à la fois la Dame d’Abondance, et humaine ; en tant que telle, elle évoque une fille et tout autant une disciple du premier amour de Rodolphe. Ursule, puisque tel est son nom, joue cependant un rôle actif – elle n’est pas une plante en pot faisant de la figuration, saluant Rodolphe de ses pleurs amoureux au moment de son départ, et l’accueillant enfin à son retour, des années plus tard le cas échéant, quand vient le moment du repos du guerrier et de la ponte des marmots pour assurer la succession… Non : Ursule participe à la quête – au point où il ne s’agit pas seulement pour elle d’accompagner le héros mâle, mais d’accaparer ses prérogatives pour prendre une part égale à son aventure. Ce n’est plus la quête de Rodolphe : c’est la quête de Rodolphe et d’Ursule.

 

Oh, certes, en tant que femme, elle est un nécessaire véhicule de l’amour… Quelque peu fatigant, d'ailleurs. Mais peut-être faut-il noter que les tendresses envahissantes de tant de femmes (même si d’abord ces deux-là) pour le charmant Rodolphe ont quelque chose de franc et entier qui peut surprendre ? En fait, tout particulièrement entre Rodolphe et Ursule peut-être, l’amour ne se contente pas des démonstrations d’affection grandiloquentes de la tradition courtoise ou de l’hypocrite naïveté que l’on dit platonicienne : leur amour est aussi charnel ; rien d’explicite, hein, mais nulle ambiguïté non plus – et nulle morale malvenue pour condamner l’union des corps au nom de la pureté des seules âmes. Rodolphe et Ursule, certes, se marient avant d’atteindre la Source – je suppose qu’on pourrait y voir une allégorie… Et ils le font pour partie parce qu’ils redoutent que le miracle n’opère pas, ou qu’ils meurent en chemin, pour prix de leurs péchés… Mais c’est comme si le péché, finalement, n’avait rien à voir avec tout cela. Pas plus mal, hein ?

 

RODOLPHE ET LE MAL

 

Si le péché n’a guère de place ici, il n’en va peut-être pas ainsi du mal ? Mais sans grande certitude… Car c’est là un aspect (annoncé plus haut) qui m’a paru particulièrement déroutant dans le roman : le manque d’adversité.

 

Longtemps notre aventurier Rodolphe n’a en fait pas vraiment d’ennemis. Il y a bien quelques brigands çà et là, et des bourgeois d’essence douteuse, des ambiguïtés enfin qui semblent tout particulièrement concerner les autres porteurs d’armures… Mais pas de figure maléfique à proprement parler – pas de Sauron, pas davantage de sorcier stygien corrompu par son art ténébreux. En fait, cela va plus loin : même les personnages qui paraissent d’abord négatifs se voient souvent accorder des pages consacrées, sinon à leur réhabilitation à proprement parler, du moins à réévaluer quelque peu leur vilénie…

 

Il faut attendre assez longtemps pour rencontrer un premier personnage véritablement répugnant : le ménestrel Mort-Fine. Mais il n’est en fait que l’ombre d’un mal plus grand encore, le seigneur d’Outre-Malmont, figure tyrannique de longue date redoutée… même si, quand il apparaît enfin dans le roman, il n’a tout d’abord pas l’air si « mauvais », au fond.

 

Et pourtant, si – dans la mesure du moins où il incarne les caprices d’un despotisme esclavagiste : anti-chevalier, Outre-Malmont oppresse parce qu’il en a la possibilité. En cela, il ne faut peut-être pas tant l’envisager comme un « personnage » à proprement parler, mais comme l’incarnation sur le mode de la métaphore de la brutalité égoïste d’un système capitaliste impitoyablement darwinien dépouillant les hommes de tous leurs attributs. C’est pourquoi il est associé avant tout à l’esclavagisme, et, en cela, constitue une sorte de « pont » permettant l’identification du véritable mal en ce monde : la bourgeoisie la plus vulgaire, sans foi ni loi, qui trompe et exploite au seul nom de son profit – unique valeur de son horizon mental pervers. Pas un hasard, sans doute, si la seule véritable scène de bataille du roman, tout à la fin, oppose lesdits bourgeois à la troupe disparate de Rodolphe, où chevaliers et bergers combattent côte à côte, avec également les renforts d’une bourgeoisie autrement plus sympathique – car plus noble jusque dans son réalisme ? Morris était un auteur socialiste, hein…

LE BOUT DU MONDE

 

Mais pas de magie et autres maléfices dans le tableau de ces rares antagonistes marqués. La magie, encore une fois, est discrète. En bien des endroits, La Source au bout du monde pourrait n’être qu’un avatar particulièrement archaïsant de roman de chevalerie – les toponymes imaginaires n’ayant pas les connotations que l’on trouvera plus tard chez un Tolkien.

 

Pourtant, il s’agit bien de fantasy : les Dames sont là pour le rappeler, et, tout autant, bien sûr, le motif de la quête de la Source au bout du monde. Mais les quatre parties du roman sont donc quatre routes – et c’est donc peut-être le voyage qui prime ? La troisième route, qui conduit enfin à la source, après l’amour, après les périls, fait basculer le roman dans l’onirisme le plus fantasque – ce qui passe notamment, comme dit plus haut, par la dilatation de l’espace comme du temps. Subitement, les paysages changent : ils gagnent avant tout en démesure, comme un moyen de renforcer leur exotisme.

 

Et, passé la rencontre (très importante, cela dit !) du peuple ancien et mystérieux qui vit à la lisière du désert séparant le monde de son bout où se trouve la source, l’aventure change également de tonalité en ceci que nos héros, Rodolphe et Ursule, sont alors seuls, et ce fort longtemps. Même si les images n’ont certes pas le même effet, car traduisant des situations bien différentes, j’ai été porté, à lire ces passages, à repenser à Frodon et Sam seuls au cœur du Mordor… C’est bien sûr au mieux contestable ; d’autant plus, bien sûr, que le désespoir, en dehors de rares hésitations (ainsi à l’Arbre Sec), n’est pas de mise ici – c’est bien l’enthousiasme qui domine, une joie baignant dans la foi (quelle qu'elle soit). Car La Source au bout du monde est un roman éminemment positif.

 

LE RETOUR – POUR LE MIEUX

 

C’est une dimension tout particulièrement sensible dans la dernière partie du roman, intitulée « La Route du retour ». Car, si accomplir la quête est une chose, ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Les « amis de la Source » doivent encore revenir sur leurs pas – et, enfin, rentrer « chez eux »… c’est-à-dire dans les Haults-Prés, où Ursule suit tout naturellement son époux.

 

Or ce retour a aussi pour fonction de témoigner de ce que le monde change – et, dans La Source au bout du monde, il change pour le mieux. Le roman, bien sûr, ne s’appesantit par sur les voyages, mais prend bien soin d’en marquer les étapes – et, à chaque fois, les choses se sont arrangées : ainsi, notamment, le tyran d’Outre-Malmont a-t-il été vaincu et remplacé par quelqu’un de bien autrement sympathique, et les bourgeois semant la terreur dans les bois en ont de même été chassés. Joie dans les chaumières ! Plus d’esclaves, mais des paysans et artisans heureux de connaître des temps meilleurs ; des hommes et des femmes libres, qui n’ont plus à craindre les caprices des despotes !

 

À ceci près, bien sûr, que les bourgeois chassés de leur place-forte, dans leur égoïsme rapace, en cherchent une nouvelle… Les Haults-Prés, comme de juste. Il faudra y affronter les oppresseurs – et pour ce faire le chevaleresque Rodolphe ainsi que sa Dame Ursule passeront quantité de pactes solennels, assurant dans la fraternité que les hommes libres sauront toujours s’unir contre l’exploitation !

 

C’est là un aspect très important du roman – qui justifie a posteriori, à la façon d’un miroir, la construction des premières parties, qui pouvait sembler passablement alambiquée. Et j’ai tendance à croire qu’ici, tout particulièrement, Tolkien a en définitive payé son tribut à Morris : « There and Back Again », dit le sous-titre du Hobbit. Mais, surtout, difficile ici de ne pas penser au livre VI du Seigneur des Anneaux, et tout particulièrement au retour des hobbits dans la Comté oppressée par Saroumane en exil…

 

LA FRAÎCHEUR ET L’ARTIFICE

 

Mais La Source au bout du monde est donc un roman assez déconcertant… Et je me rends bien compte, à revenir sur cette lecture, de ce que cette chronique n’est pas forcément si engageante que cela. En fait, je m’en rends compte d’autant mieux que, au moment même de ma lecture, j’avais ces divers éléments en tête !

 

Nous avons là un roman où il ne se passe finalement… pas grand-chose, dans un monde somme toute guère singularisé, et où abondent les personnages « fonctionnels », guère différenciés. En fait de « romance » au sens britannique, le fait est que la romance est de la partie – et envahissante. L’adversité, par contre, est réduite peu ou prou à rien… et, ainsi que dans les plus naïfs des contes (et les plus naïves des utopies politiques ?), tout change pour le mieux ! Think positive !

 

C’est horrible, hein ? Ou ça devrait l’être ? Parce que le fait est que… non, en fait. Et ça passe même très bien.

 

Ce qui justifie en fait ce bonheur de lecture, et ce bilan ultimement favorable, et même plus que ça, c’est sans doute que, cent-vingt ans après sa publication, La Source au bout du monde a su conserver, mais par quel miracle ? une incroyable et revigorante fraîcheur… Cela tient peut-être au fait que ce roman, tout séminal qu’il soit, a conservé une très forte singularité le distinguant de ses plus fameux épigones – ou prétendus tels. En fait, l’adversité limitée et même le caractère foncièrement positif du roman deviennent à cet égard des atouts – et ils ont bien, oui, quelque chose de… rafraichissant. Affaire de sincérité, sans doute ?

 

Mais pas uniquement – vous savez comme moi ce que l’on dit des bonnes intentions… Il faut donc y adjoindre un art narratif particulier, témoignant du talent d’écrivain de Morris. Celui-ci sait parfaitement agencer son histoire, sur un mode picaresque bien maîtrisé et d’une admirable efficacité. Non, il ne se passe pas forcément grand-chose dans les pages de La Source au bout du monde – et on y croise nombre de personnages peu ou prou interchangeables, car peu de choses somme toute permettent de les distinguer (et probablement pas leurs dialogues) ; pourtant, on ne s’y ennuie jamais ! Peut-être parce que l’auteur a su, d’une manière ou d’une autre, établir une forme de complicité bienheureuse avec son lecteur ?

 

Cela passe sans doute, aussi paradoxal que cela puisse paraître, par le caractère délibérément « artificiel » du roman, qui devient étrangement une garantie de sa qualité. Morris en fait des caisses, côté archaïsant – une dimension du récit qu’il ne devait pas être évident de retranscrire en français, d’ailleurs… Et pourtant cela marche très bien, c’est un beau travail. Et d’autant plus beau que, même en ce qu’il est « faux », il ne vient en rien nuire à la sincérité dont je parlais un peu plus haut ? En fait, il l’appuie – et cela relève donc peut-être de la complicité évoquée entre deux. C’est comme si l’auteur expliquait ses dispositifs et procédés, comme s’il violait cette sacro-sainte loi de l’écriture romanesque consistant à ne jamais afficher le caractère forcément « mensonger » de ce qui est narré. L’artifice, ici, est pourtant au premier plan – mais il est aussi délicieux… Le Moyen Âge idéalisé de Morris a quelque chose de carton-pâte, les armures sont en toc, et les arrière-plans des décors peints sur la scène d’un théâtre grotesque. Nous le savons – et en partie parce que Morris a fait en sorte que nous le sachions. Mais cela participe en fait du plaisir de l’entreprise – de cette fantasy naissante qui s’accommodait fort bien du factice, en en faisant une vertu. Peut-être est-ce aussi en cela que le roman a conservé toute sa jubilatoire vigueur : il prend le contrepied des encyclopédies fantaisistes ultérieures – en même temps qu’il les annonce !

 

MERCI !

 

Ce roman n’aurait pas dû me plaire, hein ? Mais non, je ne trompe personne : bien sûr, qu’il m’a plu ! Je ne suis donc pas bien certain de comprendre véritablement pourquoi, mais, oui, il m’a plu – indéniablement.

 

Un très bel ouvrage, et une très belle entreprise de la part des Forges de Vulcain – qui mérite bien tous nos applaudissements.

 

Et comme on n’en a jamais assez, reste à espérer que d’autres livres du genre paraîtront, aux Forges ou ailleurs, en fait, qui sauront (aha) rappeler utilement à notre bon souvenir que la fantasy n’est pas née d’un seul bloc (ou de deux, avec Tolkien et Howard), et que bien des maîtres du genre restent encore à découvrir ou redécouvrir…

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Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Publié le par Nébal

Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Lovecraft : au cœur du cauchemar, ouvrage publié sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro, Chambéry, ActuSF, 2017, 458 p.

 

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Vient tout juste de sortir aux éditions ActuSF ce beau livre (hardcover, jaquette, signet, abondamment illustré et en couleurs), touffu par ailleurs, intitulé Lovecraft : au cœur du cauchemar, sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro.

 

Et, euh, ben, j’y ai contribué avec trois articles : tout d’abord, un article biographique, « H.P. Lovecraft, entre mythe et faits » (pp. 12-34) ; ensuite, « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106 ; à compléter, immédiatement après, par la traduction de lettres de Lovecraft et Howard par Patrice Louinet !) ; enfin, une bibliographie raisonnée et commentée, « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).

 

Mais rassurez-vous, on y trouve aussi plein de gens bien ! Très bien, même !

 

D’ailleurs, en voici le sommaire intégral :

  • VINCENT (Jérôme) et DEL SOCORRO (Jean-Laurent), « Introduction » (pp. 7-9).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft : entre mythe et faits » (pp. 12-34).
  • THILL (Christophe), « Lovecraft et les préjugés… » (interview ; pp. 36-45).
  • JOSHI (S.T.), « [Je] n’avais jamais rencontré des écrits aussi poignants et puissants que ceux de Lovecraft » (interview ; pp. 46-50).
  • MANCHON (Mathilde), « Les Lieux et Lovecraft » (pp. 52-65).
  • BON (François), « Sur les traces de Lovecraft à Providence » (interview ; pp. 66-70).
  • BONNET (Bertrand), « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106).
  • LOUINET (Patrice), « Robert E. Howard et Howard Phillips Lovecraft, morceaux choisis de la correspondance » (pp. 108-142).
  • SPAULDING (Todd), « Lovecraft et les révisions : le docteur de la weird fiction » (pp. 144-152).
  • THILL (Christophe), « H.P. Lovecraft sous presse : brève histoire (et préhistoire) éditoriale des écrits de Lovecraft » (pp. 156-166).
  • MAMOSA (Emmanuel), « Cthulhu, l’envergure d’un mythe » (pp. 168-187).
  • GRANIER DE CASSAGNAC (Raphaël), « Le Mythe de Cthulhu » (interview ; pp. 188-193).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).
  • THILL (Christophe), « L’Œuvre de Lovecraft » (interview ; pp. 246-254).
  • MONTACLAIR (Florent), « Lovecraft et la Génération Perdue » (pp. 256-267).
  • GORUSUK (Elisa), « Lovecraft et la science » (pp. 268-280).
  • THILL (Christophe), « L’Anti-heroic fantasy de H.P. Lovecraft » (pp. 282-299).
  • CAMUS (David), « L’Invitation au voyage » (pp. 300-316).
  • PERRIER (Marie), « Les Traductions françaises de Lovecraft : de l’introduction à la tradition » (pp. 318-341).
  • CAMUS (David), « Traducteur de Lovecraft » (pp. 342-353).
  • CHEVALIER (Michel), « La Poésie de Lovecraft » (interview ; pp. 354-357).
  • MARCEL (Patrick), « Lovecraft héros de fiction – Cthulhu est une création qui me semble correspondre à l’air du temps » (interview ; pp. 360-364).
  • NIKOLAVITCH (Alex), « Cthulhu de 7 à 77 éons, ou Lovecraft en bande dessinée » (pp. 366-375).
  • GUENEY (Jean-Marc), « Adapter Lovecraft en jeu vidéo… » (interview ; pp. 376-383).
  • AZULYS (Sam), « Pour une poignée de tentacules… H.P. Lovecraft au cinéma » (pp. 384-407).
  • BARANGER (François), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 408-413).
  • FRUCTUS (Nicolas), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 414-419).
  • CAZA (Philippe), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 420-423).
  • SANS-DÉTOUR, « Lovecraft et le monde du jeu 1/2 » (interview ; pp. 424-426).
  • FERRAND (Cédric), « Lovecraft et le monde du jeu 2/2 » (interview ; pp. 428-432).
  • « Lovecraft et eux » (pp. 434-452).

 

Je suis très preneur de vos retours, de manière générale : n’hésitez donc pas à vous signaler si jamais, ou si vous avez dégotté une chronique ici ou là – je vais tâcher d’en rassembler ici les liens !

 

Ph’nglui !

 

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On en parle sur le forum hplovecraft.eu, ici.

 

Julian_Morrow dit que 5/5 sur Babelio, .

 

Gromovar en cause sur Quoi de neuf sur ma pile, ici.

 

Gilthanas donne une note de 8,5/10 sur Elbakin, .

 

La chronique de Gorian Delpâture sur la RTBF s'écoute ici.

 

Baptiste en parle sur Erreur 42, .

 

Lotseshar Au pays des cave trolls, ici.

 

BaptisteAndTheHat donne une note de 9/10 sur Sens Critique, .

 

Gernier donne son avis sur Psychovision, ici.

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20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 9 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 17-18], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [417 p.]

 

L’INATTENDU… AU CŒUR DES ATTENTES ?

 

Neuvième tome (sur douze) de l’édition dite « deluxe » (reprenant donc les volumes 17 et 18 de la publication originale) de 20th Century Boys, fameuse série de Naoki Urasawa – mine de rien, on se rapproche de la fin… C’est peut-être pas plus mal, dans la mesure où les ficelles de la bande dessinée, pas forcément inintéressantes en tant que telles, d’ailleurs, en sont au stade où elles sont depuis si longtemps visibles que leur effet en pâtit peut-être.

 

Mais, en fait, c’est sans doute une caractéristique essentielle de la BD – ou, peut-être plus exactement, du projet derrière la BD. 20th Century Boys est sans doute une série de science-fiction, mais ses codes relèvent probablement avant tout du thriller. Ou disons qu’il y a le récit, et les moyens du récit – qui sont en fait délibérément mis en avant : la série abonde en gimmicks emblématiques, de ceux que l’on qualifie le plus souvent en anglais – des twists, des cliffhangers, etc. Je crois que c’est en fait là que réside l’essentiel de l’entreprise, et, parce que je suis bon prince peut-être, d’une manière finalement plutôt futée… Même si, sur la durée, on ne se voilera pas la face : 20th Century Boys a des hauts et des bas – qui résultent directement du bon usage (ou non) de ces gimmicks.

 

En clair : la BD joue, de manière un peu vicieuse, avec les attentes du lecteur – et ça, ça me paraît important : il y a vraiment un caractère ludique dans tout ça, et souvent jubilatoire. Or ces attentes sont paradoxales : le lecteur réclame des codes, et réclame en même temps d’être surpris – les attentes doivent être satisfaites, mais elles affichent un goût parfaitement antithétique pour l’inattendu…

 

La grande astuce de 20th Century Boys à cet égard est peut-être de caractériser son intrigue comme un jeu d’enfants : Ami, au fond, est, et a toujours été, un gamin – c’est bien ce qui le rend terrifiant, d’ailleurs. Le plan pour la fin du monde, nous répète-t-on depuis le premier tome, a été imaginé par des enfants – des enfants qui sont tour à tour les héros du récit… et ses lecteurs ? Kenji, Otcho et compagnie, abreuvés de mangas et autres récits feuilletonesques, conçoivent une histoire délirante mais cohérente à leurs yeux brillants car naïfs : un robot atomique de je ne sais plus combien de mètres de haut, et d’un poids en tonnes que je n’ose même pas chiffrer, a parfaitement sa place dans ce schéma. Que ledit robot, le moment venu, s’avère une imposture, en dit peut-être plus long sur la BD que tout autre chose...

 

Et cette approche se combine au jeu sur les codes du thriller – ou, plus exactement, elle rend ces codes légitimes, d’une manière tenant plus ou moins du métarécit. C’est peut-être tout particulièrement sensible dans ce neuvième volume « deluxe », dont la couverture « révèle » largement son moment fondamental (au point que parler de SPOILERS – cette chose si prégnante de nos jours chez nous autres consommateurs avides de séries télé, etc. – ne fait tout simplement plus sens ; ça tient presque du doigt d’honneur, en fait...), et, surtout, elle ne s’arrête pas là : fait inédit, elle affiche un phylactère en forme de justification hasardeuse d’un gamin souriant mais mauvais perdant – « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! »

 

Eh oui : Kenji.

 

Ce sale petit tricheur…

 

Héros ultime d’une série qui a fait de la « triche » narrative son moteur – en pleine conscience du créateur, je n’en doute pas un seul instant. Le petit malin…

 

UNE DYSTOPIE QUI PERD DE SON CARACTÈRE

 

Mais n’allons pas trop vite. Le retour de Kenji, nous le subodorons depuis sa disparition dans le tome 3, et une brève scène entre le deuxième et le troisième acte (dans le tome 8, donc) l’annonçait de manière très prosaïque (en fait, à la limite du foutage de gueule, fonction de votre humeur) ; mais un peu de mise en place est encore nécessaire pour assurer la pertinence (euh ?) de ce twist le moins du monde inattendu.

 

Et donc, le Japon d’après Ami – introduit dans le tome précédent, avec une brutalité qui n’avait pas forcément grand-chose à envier à la sèche coupure entre le premier et le deuxième arc (dans le tome 3 « deluxe »), que j’avais cependant largement préférée.

 

Une chose me plaisait bien, dans cette introduction figurant dans le tome 8 « deluxe », et c’était l’idée de ce Japon en forme de dystopie, certes, mais surtout de dystopie rétrograde – reproduisant d’une certaine manière le Japon des années 1960, terrain de jeu d’Ami enfant… en louchant peut-être même un peu sur des années 1950 davantage entre deux eaux dans l’histoire du Japon contemporain ?

 

Hélas, cette dimension qui m’avait vraiment séduit est peu ou prou aux abonnés absents dès ce tome 9 « deluxe »… Le Tokyo d’après l’apocalypse, entre les deux volumes, a perdu en patine et en caractère – il n’est plus guère qu’un décor comme un autre. Heureusement qu’il y a la menace extraterrestre, tiens ! Mais ça, c’est pour plus tard.

 

Comment expliquer ce ressenti différent, pour l’heure ? J’imagine qu’il a ses raisons, découlant directement de la narration : Otcho et les gamins Sanae et Katsuo qui l’accompagnent déambulent ici bien davantage dans les souterrains et autres égouts de Tokyo que dans les rues miséreuses que nous avions parcourues dans le tome 8 « deluxe » ; et ce sous-monde n’a hélas pas de caractère : les trouvailles qu’y feront les personnages, d’ailleurs, seront d’une triste banalité, qui remisera cette fois sans l’ombre d’un doute toute ambiguïté concernant l’anachronisme éventuel de ce cadre. Et je trouve ça vraiment dommage.

 

D’ailleurs, Sanae et Katsuo en font très vite les frais : s’ils ont quelques scènes plutôt réussies vers le début du présent volume, ils perdent cependant à leur tour en caractère, jusqu’au moment où on les remise plus ou moins cyniquement dans la boite aux rebus, débordant de personnages et de décors qui étaient autant d'outils, et qu’on oublie bien vite une fois qu’ils ont accompli leur fonction : ici, guider Otcho jusqu’à la « Reine des Glaces »...

 

Qui, oui, est bel et bien Kanna ; bien sûr ; nous le savions tous dès le départ… Twist-mon-cul, qui pâlira cependant plus loin dans le volume devant le Twist-Kenji, sommet dans le genre parfaitement attendu depuis des plombes – mais c’est le jeu, n’est-ce pas ? Un jeu d’enfants…

 

RÉSISTANCE(S) !

 

Mais le souci, dans tout ça, n’est pas tant la réapparition (logique) de Kanna que la thématique qui en découle – elle aussi bien banale : nous traitons forcément de la résistance à Ami. Ou plutôt des résistances ? Car la bande de la « Reine des Glaces » n’a rien de commun avec d’autres groupes – celui de Yoshitsuné, notamment ; notons d’ailleurs, et c’est sans doute lié à ce dernier personnage, qu’il y a une certaine ambiguïté dans la BD entre « Bande à Kenji » et Bande à Genji » (j'en causais à propos du tome 8) ; j’ai redouté le souci de traduction/relecture, mais c’est peut-être seulement que je suis tombé dans le piège…

 

Ceci étant, difficile de faire dans l’innovation frontale et fascinante sur la base éculée de la Glorieuse et Juste Résistance Face à l’État Totalitaire Cauchemardesque – et Naoki Urasawa donne en tout cas l’impression de ne pas vraiment se fouler…

 

D’où les thèmes habituels – à base de taupes infiltrées dans le groupe, heureusement démasquées avec une facilité éhontée, etc.

 

En filigrane, cependant, il y a bien quelque chose de plus intéressant – ou qui aurait pu l’être ? La BD démonte quelque peu l’archétype du « kamikaze », dans le contexte « terroriste » de la Résistance à Ami. Et Otcho – toujours un peu terne, mais peut-être, à force de se prendre des baffes, a-t-il enfin acquis un vague semblant d’humanité ? –, Otcho donc invite Kanna à se poser la question qu’elle évite d'envisager, têtue qu'elle est : peut-on vraiment, au nom de ses convictions, se lancer dans une entreprise proprement suicidaire et n’ayant pas la moindre chance de réussir ? Peut-on, pire encore, donner l’ordre d’agir ainsi en dépit de tout à des subordonnés qui sont autant de cadavres en puissance ? La problématique est intéressante – et les « justifications » avancées par Kanna saisissent par leur fausseté : elle y serait contrainte ? Parce que « ses hommes ne comprendraient pas », autrement ? Tsk, Kanna… Nous t’avons connue plus futée, même si tu as toujours été impulsive et « bigger than life »… Le fait est que « ses hommes » ne sont pas des « kamikazes » ; non qu’ils aient peur de mourir pour leur cause ! Ils sont assez « subalternes » pour obéir à tous les ordres – mais ils n’ont pas le désir de mourir, c'est seulement qu'ils y sont prêts ; et si Kanna, aiguillée par Otcho, renonce à les lancer dans quelque assaut absurde, ils comprendront en fait très bien ses raisons, ils ne sont pas si bêtes…

 

Oui, ça, c’est assez intéressant – dans l’absolu, du moins ; car la scène a quelque chose d’un peu naïf, les sourires de tous ces parangons de bonté pouvant même s’avérer un peu crispants…

 

Bon, ils paieront, hein !

 

Hélas, une autre dimension de cette trame convainc bien moins, tournant toujours autour de l’idée de « sacrifice » : l’embrouille des mafieux chinois et thaïlandais, toujours les improbables alliés de Kanna, pour que celle-ci accepte de se faire vacciner contre le virus – sans qu'ils puissent le faire eux-mêmes. Mini-twist pas folichon, brodant sur un fil narratif pas folichon.

LES EXTRATERRESTRES EMPRUNTERONT LA ROUTE QUI VIENT DU NORD

 

Rien de bien palpitant, jusque-là, hein ? Il y a heureusement une dimension plus intéressante, et au traitement plus pertinent… Même si elle a son côté fonctionnel : légitimer et « magnifier » le retour de Kenji.

 

On repart sur les bases exposées dans le volume précédent – cette propagande ahurissante d’Ami et de ses sbires concernant une agression extraterrestre de la Terre : les ET sont responsables du virus ! Heureusement, Ami est là pour leur barrer la route… D’où cette invraisemblable « Brigade de Défense de la Terre », plus que jamais issue de quelque fantasme puéril – amusant sur le papier, bien plus inquiétant quand ce sont des adultes qui font joujou avec…

 

Bizarrement… Ou pas, puisque c’est en fait quelque chose qui arrive à plusieurs reprises dans la série – nous l’avons vu avec Koizumi, notamment. Bon, bref : un personnage bien fade jusqu’alors gagne subitement en intérêt dans ces épisodes, en étant confronté à des réalités tout autres que celles qu’il avait à affronter jusqu’alors. Il s’agit cette fois de Chôno Shôhei – qui, tout petit-fils du « légendaire » inspecteur Chô qu’il était, n’avait guère eu jusqu’alors l’occasion de briller… Il faut dire qu’il était associé pour l’essentiel aux épisodes les moins enthousiasmants du deuxième arc de la série – les avanies subies par Kanna et sa résistance héroïque et messianique… De plus, dans ce contexte, le jeune inspecteur n’était pour l’essentiel qu’un bouffon.

 

Les choses ont changé, en cet an 3 après Ami : Chôno Shôhei, comme bien d’autres flics sans doute, a été affecté à la Brigade de Défense de la Terre. Plus précisément, il fait la sentinelle dans un camp supposé constituer l’unique voie de passage vers « le nord » (un nord très abstrait – même s’il désigne sans doute prosaïquement Hokkaidô)… Car tous le savent très bien, Ami l’ayant martelé : les extraterrestres menacent ! Et s’ils doivent attaquer, ce sera en empruntant cette route…

 

Hein ?

 

C’est complètement con ?

 

Mais tout à fait.

 

C’est justement ça qui est bien…

 

En tout cas, ce cadre baignant dans l’absurde parvient à préserver un peu de l’anachronisme du Japon d’après Ami qui m’avait tant plu dans le tome précédent, mais qui avait déserté la Tokyo du présent volume. C’est aussi une manière bien autrement pertinente à mes yeux de mettre en avant le caractère cauchemardesque et proprement dystopique du régime d’Ami d’après l’apocalypse – avec ce « shérif » violent et totalement égocentré, d’une hypocrisie et d’un cynisme tout à fait scandaleux… Et notre Chôno Shôhei est désarmé, comme de juste : il ne peut rien faire. Rien...

 

Mais il fallait bien que les extraterrestres déboulent un jour par cette route en provenance du nord ?

 

C’EST DE LA TRICHE !

 

Et voici donc revenir Kenji… Enfin, il n’est jamais nommé comme tel. Nous supposons que c’est lui – ça ne peut être que lui… Et, en même temps, déjà manipulés plus qu’à notre tour au fil de la BD, nous gardons en tête la possibilité pour l’auteur d’user en définitive d’un twist dans le twist, sur le mode parfois réjouissant, parfois consternant, du : « Ah ah ! Je vous ai bien eu ! »

 

En fait, c’est même d’une certaine manière ainsi qu’il procède pour enrober le retour de Kenji, pardon, Joe Kabuki – aka le twist le moins inattendu de toute l’histoire des twists parfaitement attendus. Ce qui le dispense d’ailleurs pour l’heure de « justifier » l’événement, au travers d’explications que l’on redoute acrobatiques voire périlleuses…

 

En effet, même avec quelques effets d’annonce « ici et maintenant », l’essentiel réside peut-être avant tout dans cet ultime flashback – peut-être un des plus importants d’une série qui en compte par principe beaucoup ? Kenji et sa bande, gamins. Ils jouent – forcément. Et se produit alors une scène que tout le monde a vécu enfant : un des gosses est « tué » par son copain adversaire, BANG ! T'ES MORT ! Mais... il refuse ce fait, quitte à user d’une excuse parfaitement bidon. La plus courante est sans doute celle qui consiste à dire : « Évité ! » Et elle a la vie dure – tout rôliste vous le dira. Mais Kenji, le fourbe Kenji, justifie sa « survie » en lâchant solennellement que : « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! » Il aurait bien tort de s’en priver – c’est après tout un principe essentiel des comics, des mangas, des séries télé, etc. Il a derrière lui tout une foule de héros qui, par définition, et quitte à se risquer eux aussi dans des acrobaties scénaristiques vaguement navrantes et/ou rigolotes, ne peuvent tout simplement pas mourir. Impossible. La mort de Superman ? Mon cul...

 

La scène enfantine, bien sûr, constitue en tant que telle la meilleure justification (si c'est bien le terme) à la survie de Kenji dans la trame de fond de 20th Century Boys ; plus tard, nous aurons peut-être droit aux acrobaties scénaristiques – pour l’heure, nous nous en tenons au principe : abstrait, et pur.

 

Jusque dans sa mauvaise foi.

 

Bien sûr, les gamins jouant avec Kenji ne manquent pas de le traiter de « tricheur ! » quand il leur balance cette justification mesquine. Eux aussi auraient tort de s’en priver : c’est le principe avec les jeux d’enfants.

 

Mais, bien sûr là encore, c’est Naoki Urasawa le tricheur – et il peut se le permettre lui aussi : le principe même de la série voulait qu’il triche à chaque épisode ou peu s’en faut…

 

Et cette triche, disons-le : elle est le plus souvent très amusante, en s’inscrivant avec pertinence dans ce petit jeu fourbe avec les gimmicks du thriller… Oserais-je le dire ? Seule cette puérilité assumée me paraît en mesure de « valider » tant d’entorses au bon sens. Le thriller est peut-être un genre enfantin, au fond…

 

ROCK’N’ROLL !

 

Le retour de Kenji a une autre « justification », d’ordre essentiellement narratif : elle réintroduit sur le devant de la scène un thème latent dès les toutes premières pages de la série, qui ressurgissait, mais discrètement, de temps à autre, sans jamais toutefois occuper une place aussi frontale – et c’est le rock !

 

La BD s’ouvrait sur ce constat navrant : le rock devait changer le monde, et, au fond, il ne l’a pas fait.

 

C’est injuste ! Il aurait dû le changer !

 

Kenji a sans doute vécu l’essentiel de sa vie avec ce regret chevillé au corps – les souvenirs éventuellement douloureux de sa carrière avortée de musicien étaient là pour assurer la continuité du thème ; même si, dans le deuxième arc, en l’absence de Kenji forcément (encore que : le simulateur et les flashbacks…), le thème était perpétué via deux méthodes : la cassette qu’écoutait sans cesse Kanna, et la carrière ambiguë de Haru Namio.

 

Le thème ressurgit donc ici – avec une chanson « complète », par rapport à l’enregistrement de Kanna ; de ces chansons qui changent le monde…

 

Ouais, c’est pas crédible pour un sou ; c’est sans doute un peu lourdingue aussi – délibérément, j’imagine : les paroles du tube post-mortem de Kenji ne sont pas exactement un sommet de poésie… En fait, elles sont mêmes totalement ridicules. Mais ça n’en rend l’idée que plus rigolote, j’imagine – car l’auteur, dans ces pages, ne se prend pas au sérieux, même si l’impact de la chanson de Kenji sur son histoire est supposé en faire l’égal de, disons, une déclinaison hippie de la Bible (ou du Manifeste du Parti Communiste, pour ce que ça change) interprétée par Elvis Presley, James Brown et David Bowie sur une musique de John Lennon et des Sex Pistols. Pour le coup, c’est donc assez jouissif, jusque dans son absurdité assumée.

 

(Tout le contraire, pour citer une autre lecture manga, même non musicale, de la niaiserie pénible de Planètes.)

 

« Last night a DJ saved my world », par ailleurs – et ça, ça fait toujours plaisir…

 

ET LA SUITE ?

 

Reste, bien sûr, à voir ce que Naoki Urasawa fera de tout ça… avec la certitude que, d’une manière ou d’une autre, il trichera – parce que c’est l'idée.

 

Il lance d’ailleurs bien d’autres pistes dans ce tome 9 – impliquant notamment Manjôme Inshû (sans vraie surprise : les tomes précédents avaient amorcé une réévaluation du personnage – ce salaud qui ne doit pas en être totalement un ?), ou même… Ami, bien sûr – avec un potentiel 72e twist concernant sa VÉRITABLE IDENTITÉ.

 

Bon, faut voir.

 

Mais pour nous en tenir à ce tome 9 ? Il est inégal – je suppose même qu’il fait partie des volumes plus « faibles » de la série. La trame à Tokyo déçoit, elle n’est pas à la hauteur des promesses du tome précédent. Sur la route du nord, c’est sans doute plus intéressant – mais aussi tout particulièrement périlleux : à mesure que la fin de la série approche, Naoki Urasawa, sans doute un peu à court de munitions scénaristiques, doit compter ses tirs – et s’assurer qu’ils portent, au risque d’un échec en dernier recours. Redoutable.

 

Mais, bien sûr, il peut tricher… Et il le fera sans doute.

 

Ce qui pourra être jubilatoire, ou agaçant.

 

Ou les deux à la fois ?

 

Tome 10 « deluxe » un de ces jours…

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