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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Pulptime", de P.H. Cannon

Publié le par Nébal

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CANNON (P.H.), Pulptime. Being a Singular Adventure of Sherlock Holmes, H.P. Lovecraft, and the Kalem Club, As if Narrated by Frank Belknap Long, Jr., illustrated by Fabian, foreword by Frank Belknap Long, afterword by Robert Bloch, Buffalo, Weirdbook Press, XIII + 94 p.

 

Peter Cannon est un exégète reconnu de Lovecraft, mais aussi un amateur de Sherlock Holmes. Aussi était-il sans doute tout naturel pour lui que de livrer un récit unissant ses deux passions littéraires. C’est l’objet de cet amusant Pulptime, sorte de « fan fiction » très particulière, dans la mesure où elle ne convoque pas le célèbre détective créé par Conan Doyle dans l’univers fictionnel de Lovecraft, mais bien dans sa vie authentique, en 1925, en plein dans la période new-yorkaise du pôpa de Cthulhu.

 

Autre singularité remarquable : le récit est présenté comme étant issu de la plume de Frank Belknap Long, le jeune ami de Lovecraft, et sans doute celui qui en fut le plus proche. Le créateur des « Chiens de Tindalos » prend ainsi la première personne pour confier au lecteur l’étrange aventure qui lui est arrivée ainsi qu’à « Grandpa » Lovecraft (qui affectait de jouer au vieillard face à « Sonny » Long), et à vrai dire aux autres membres du Kalem Club, le cercle littéraire qu’ils fréquentaient alors tous deux, et dans lequel figurait entre autres Samuel Loveman.

 

Et c’est, autant le dire de suite, le principal intérêt de ce très court roman que de décrire le quotidien de Lovecraft et de ses camarades. Disons-le tout net : l’intrigue « justifiant » la présence à New York d’un Sherlock Holmes vieillissant, à la recherche d’un mystérieux document dérobé à « son client » par un certain Jan Martense, est plutôt faiblarde ; elle ne vise en gros, outre le twist final aussi prévisible qu’incongru mais sans doute lourd de sens pour l’auteur, qu’à introduire les personnages « réels » dans un certain nombre de saynètes permettant l’étude de leur caractère.

 

C’est ainsi que nous verrons Lovecraft, Long et compagnie aborder une connaissance commune, à savoir Harry Houdini, s’impliquer du coup dans une séance de spiritisme, fréquenter – horreur glauque – un speakeasy (en cette période de Prohibition, on rappellera tout naturellement l’aversion de Lovecraft pour la consommation d’alcool), ou encore – horreur glauque derechef – arpenter le sordide quartier de Red Hook, débordant plus que jamais d’étrangers, ce qui inspirera au grand auteur weird la nouvelle que l’on sait, suintant le racisme le plus hystérique.

 

Peter Cannon s’est de toute évidence extrêmement documenté pour écrire Pulptime. On lui adressera volontiers bien des louanges pour cela, mais cette médaille a un revers, somme toute naturel : cette pochade s’adresse en priorité, voire exclusivement, aux fans les plus hardcore de Lovecraft. Le récit est en effet parsemé d’allusions très bien vues, témoignant d’une étude approfondie de la vie et du caractère de Lovecraft et du Kalem Club. Pour l’amateur, tel que votre serviteur, c’est tout à fait réjouissant, et l’on se plait à souligner tel ou tel trait en connivence avec Peter Cannon ; le récit est ainsi extrêmement ludique pour qui connaît un tant soit peu la vie des principaux protagonistes ; mais la relative faiblesse de l’intrigue, au-delà, laisse à penser que cette lecture ne sera d’aucun intérêt pour quiconque ne s’intéresserait que modérément à tout cela, ou chérirait en priorité Sherlock Holmes, lequel n’est ici esquissé qu’à gros traits, et se révèle somme toute un peu décevant.

 

Objectivement, on pourrait – voire devrait – sans doute confesser que Pulptime est « raté ». L’introduction du plus célèbre des détectives privés dans le quotidien de Lovecraft et Long ne convainc pas, l’enquête est sans intérêt, les saynètes s’enchaînent un peu n’importe comment, la fin est téléphonée… Sous cet angle, ça n’est donc guère fameux.

 

Et pourtant, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ce très court roman, dans la mesure où l’analyse et le rendu des protagonistes « réels » sont tout à fait remarquables et réjouissants. On se plait ainsi énormément à suivre un Lovecraft plus vrai que nature sous la plume supposée de « Belknapius », et à en examiner les qualités comme les défauts, dont un certain nombre de ridicules ; mais le portrait n’est pas à charge, loin de là : il témoigne d’une admiration sincère, se traduisant en complicité et tendresse, même quand ce sont les traits les plus sombres de l’auteur qui ressortent. Ainsi de son racisme, traité très intelligemment et avec beaucoup d’humour. On reconnaît véritablement Lovecraft tant dans son comportement que dans ses répliques, le plus souvent ô combien savoureuses ; le temps d’une pochade, Peter Cannon est bel et bien parvenu à le ressusciter.

 

Aussi, au-delà de l’introduction-prétexte de Sherlock Holmes dans un territoire qui ne lui est pas familier et qui peut légitimement laisser sceptique, et malgré quelques entorses décelables ici ou là (Robert Bloch en souligne à juste titre une en postface, concernant le parler de Houdini), c’est avec un grand plaisir que l’amateur lira Pulptime. C’est bel et bien, dans ce sens, une « fan fiction » : elle est réservée aux fans, qui sont seuls en mesure d’y trouver un quelconque intérêt ; et le fan est par nature prêt à pardonner bien des faiblesses…

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"No Man's Land", de John Buchan

Publié le par Nébal

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BUCHAN (John), No Man’s Land. Les Îles lointaines, [No Man’s Land. The Far Islands], avant-propos de Bernard Sellin, traduction de Lauric Guillaud et Bernard Sellin, postface de Lauric Guillaud, Paris, Michel Houdiard, coll. Littérature anglaise, 2005, 120 p.

 

Si John Buchan est aujourd’hui essentiellement connu pour avoir écrit Les Trente-Neuf Marches, dont Alfred Hitchcock a tiré un célèbre film, il n’en a pas moins écrit nombre de textes très variées au cours de son étonnante carrière, quelque peu sombrée dans l’oubli. Et il a notamment livré des textes fantastiques, dont voici deux exemples, datant de la jeunesse de l’auteur et traduits ici pour la première fois en français.

 

C’est l’indispensable Michel Meurger qui m’a amené à m’intéresser à John Buchan, et tout particulièrement à No Man’s Land, avec un article passionnant et très détaillé figurant dans Lovecraft et la S.-F. /1, qui mettait en parallèle cette longue nouvelle avec les récits du « petit peuple » d’Arthur Machen. On s’intéressait ainsi aux Pictes et aux théories les plus farfelues concernant leur survivance éventuelle et leur rattachement aux « pygmées » nordiques et aux « brownies ». L’article, même s’il lâchait le fin mot de l’histoire, m’avait rendu curieux, et j’ai donc voulu lire ce texte de mes propres yeux. On notera au passage que le lien est fait ici, effectivement, avec Machen, mais aussi directement avec H.P. Lovecraft et Robert E. Howard. Je ne pouvais dès lors passer à côté…

 

Les deux nouvelles ici reprises prennent pour cadre l’Écosse, patrie chère au cœur de l’auteur. Il s’en dégage une atmosphère très particulière, qui en justifie à elle seule la lecture. Que ce soit dans le « no man’s land » de montagnes et de collines de la première nouvelle ou sur la côte glaciale de la seconde, on voit ici divers aspects de l’Écosse, dont le folklore infuse les textes en dégageant un inévitable parfum de bruyère.

 

« No Man’s Land » est le récit d’un chercheur, passionné par l’histoire antique de la Grande-Bretagne, qui s’offre randonnées et parties de pêche dans une région particulièrement désolée de l’Écosse, où il s’est lié d’amitié avec un berger. Celui-ci, cependant, se fait l’écho de rumeurs concernant la survivance des Pictes, sous forme de « petit peuple », dans ces collines en apparence seulement abandonnées… et notre chercheur en fera bientôt les frais. Mais que ne ferait-on pas pour l’amour de la vérité ?

 

Si la nouvelle ne brille à mon sens guère par le style, elle vaut néanmoins le détour en raison de plusieurs atouts : au-delà du thème passionnant dont elle traite (mais je vous renvoie ici à l’article précité de Michel Meurger…), elle bénéficie donc d’une superbe atmosphère, mais livre aussi de beaux portraits tragiques, avec les figures du berger et surtout du chercheur ; ce dernier ne correspond en effet qu’en partie à l’archétype souvent présent dans ce genre de récit (et très lovecraftien, d’ailleurs) du rationaliste qui refuse de voir la vérité : il faut dire qu’il se la prend en pleine face… Mais ce n’est pas la fin du récit pour autant, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant : en effet, le chercheur, seul contre tous, revient de lui-même dans la région maudite en quête de preuves, tant pour s’assurer de ce qu’il a vécu que pour en tirer gloire… Ce qui m’a paru très bien vu, et offre des développements intéressants.

 

Mais la seconde nouvelle, « Les Îles lointaines », m’a paru encore plus réussie (d’autant qu’elle m’a semblé plus aboutie sur le plan formel). Le héros, cette fois, est un aristocrate écossais, issu d’une très vieille lignée aux origines mythiques. De tout temps ses ancêtres ont regardé vers l’ouest, vers l’île de Cuna et au-delà, et ont plus qu’à leur tour connu une fin tragique en mer. Dès son plus jeune âge, notre aristocrate est ainsi fasciné, littéralement, par un paysage marin embrumé, une plage, un cap, et au loin l’île inaccessible… vision qui ne le quittera plus de sa vie, jusqu’à ses tout derniers instants, bien loin de ladite plage.

 

John Buchan traite ici d’une sorte de « mémoire héréditaire », thème qui peut là encore renvoyer à H.P. Lovecraft, mais peut-être plus encore à Robert E. Howard (dont on connaît par ailleurs la fascination pour les Pictes et le « petit peuple », histoire de revenir au premier récit – voyez le très bon Bran Mak Morn). Il livre ainsi un portrait poignant d’aristocrate déphasé, portrait nostalgique également, porteur d’une satire douce-amère de la bonne société anglaise, mais vibrant également d’un éloquent amour pour les paysages écossais. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas vraiment dans le délire « la terre et les morts », mais, pour le coup, c’en est une très belle illustration, dont la beauté et la poésie n’ont d’égale que la justesse. Un très beau récit, vraiment.

 

Et tout cela me donne donc envie d’approfondir quelque peu ma découverte de l’œuvre de John Buchan, du fantastique en premier lieu, certes, mais aussi peut-être du reste… et notamment des Trente-Neuf Marches. On verra bien…

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"Là", de Ian Monk

Publié le par Nébal

Là Ian Monk

 

 

MONK (Ian), , Paris, Cambourakis, coll. Poésie, 2014, 171 p.

 

Je vieillis.

 

Ma mémoire me joue des tours.

 

L’autre jour, quand ma libraire préférée m’a (perfidement et de manière foncièrement intéressée) fait remarquer qu’un nouveau Ian Monk était sorti, ma première réaction a été un bête : « Euh, je ne crois pas en avoir jamais lu quoi que ce soit… »

 

Et puis TILT !

 

Plouk Town, bien sûr !

 

Comment avais-je pu oublier. Pour une fois, et ce grâce à l’IMMENSE Nicolas Richard, j’avais lu et aimé… de la poésie. Oui. De la POÉSIE ! Bon, un peu spéciale, certes. Oulipienne, qui plus est. Mais de la poésie. J’avais vraiment beaucoup aimé ce recueil incantatoire-PMU, qui savait dégager la beauté et l’émotion, avec aussi une bonne dose d’humour, du quotidien le plus banalement sordide.

 

Alors, forcément, je me suis empressé de parcourir ce joli . Et j’ai laissé le charme agir, avec autrement plus de plaisir que pour un déodorant. Quelques « vers » (mais s’en agit-il vraiment ?) saisis ici ou là (non, ) ont tôt fait de me convaincre qu’on était là (non, ) de nouveau devant quelque chose de très fort.

 

J’ai acheté, j’ai lu. Et si – je ne m’en cacherai pas – je n’ai pas pris avec la même baffe qu’avec Plouk Town, si, pour dire les choses comme elles sont, ce nouveau recueil me paraît un poil inférieur, c’est néanmoins à n’en pas douter de la bonne, et j’ai pris mon pied comme de juste.

 

Avec de la poésie.

 

Non mais franchement.

 

Oui, mais c’est du Ian Monk. Alors, au premier contact, c’est drôle. Au deuxième, c’est terrible. Et en définitive, c’est parfaitement juste. La poésie de Ian Monk, si elle lorgne un peu moins ici (non, ) sur le PMU, est toujours ancrée dans le quotidien le plus morose de notre triste et tragique pays d’en-France, à la langue si riche mon cul. Un quotidien fait d’envies avortées (superbe litanie des « je veux », dans la partie X, à mon sens le point d’orgue du recueil), d’amours nécessairement frelatées, de vies qui s’avancent péniblement vers la mort et rien d’autre, de soap operas à la con, enfin, qui viennent entrelarder le tout.

 

, qu’on se le dise, on regarde la télé, et notamment Les Feux de l’amour. Ce qui m’a rappelé, personnellement, une mienne tatie Parkinson, non sans émotion. , il y a des petits jeunes sans avenir, des mamies qui n’en ont bien évidemment pas davantage, et au milieu la horde des entre-deux-âges qui turbinent, ou plus souvent chôment, entre deux matches de foot ou, ce qui revient au même, deux pornos télévisés. , on se demande où t’as caché la putain de télécommande, merde, y a bientôt Question pour un champion qui commence (autres réminiscences…).

 

, on fait toujours dans l’incantatoire, même si c’est de manière moins systématique que dans Plouk Town. , on malmène le français avec adresse pour lui faire dire le vrai sous la couche de crasse (de cette langue extrêmement riche mon cul). , on se pose des questions, on a les sentiments à fleur de peau, on fait de la poésie en sifflant des bières, on suscite le Beau avec une putain de majuscule au détour d’un « vers » avorté (lui aussi), dans un enchaînement perpétuel qui se joue des limites. , on s’impose des contraintes (eh), mais pour mieux s’en jouer, peut-être.

 

, c’est tellement fort-drôle-triste qu’on a envie de lire à voix haute, sans pouvoir s’arrêter, sans jamais reprendre son souffle. , on a envie de tout citer (et de faire chier les camarades qui n’y sont pas forcément sensibles, ai-je cru comprendre). Là, je vais vous en balancer dans la gueule, comme ça, parce que je ne sais décidément pas parler de poésie, et qu’un extrait vaut mieux que mes pathétiques tentatives d’en rendre compte.

 

IX/I

 

Le premier outrage tu t’en souviens même pas

Tu étais pas encore là en fait et pour

Cause parce que c’est toi qu’on faisait

 

Le deuxième outrage tu t’en souviens pas non

Plus c’est les tubes de Johnny te faisant

Gigoter dans ce ventre de plus en plus étroit

 

Le troisième outrage c’est le goût de nicotine

De Long Island Ice Tea puis plus rien pour

Longtemps sauf des tisanes dégueus puis de la Hépar

 

Le quatrième outrage c’est un coup de queue dans

Ta tête puis dans tes fesses quand tu essaies

De te retourner pour éviter cette chose bizarroïde là

 

Le cinquième outrage c’est cette lumière blafarde cette

Odeur aseptique ces bruits de métal ce goût dans

L’air cette sensation de tissu sur ta peau

 

Le sixième outrage c’est la dernière tétée au

Sein familier plus de chair plus de chaleur plus que

Du caoutchouc poisseux et pour si longtemps encore

 

Le septième outrage c’est ta première claque de

Nulle part comme ça comme l’éclair d’un

Ciel si nouveau et mauve et étrange et beau

 

Le huitième outrage c’est ta première dent qui

Perce tes gencives gratouille ta langue empêche tes vieux

De dormir qui arrache la peau de tes fesses

 

Le neuvième outrage c’est ta première maladie infantile

Avec tes premiers boutons qui grattent nez qui coule

Gorge qui brûle tête qui bourdonne yeux qui collent

 

Le dixième outrage c’est ton premier jour à

L’école parmi tous ces mômes qui braillent qui

S’embêtent ces adultes qui s’énervent s’emmerdent

 

Le onzième outrage c’est ton premier repas à

L’école ces choses étranges qui portent les mêmes

Noms mais pas les mêmes odeurs que chez toi

 

Le douzième outrage c’est la découverte que le

Père Noël n’existe pas qu’on t’a

Menti pris pour un con et surtout tes vieux

 

Le treizième outrage c’est la découverte que le

Bon dieu n’existe pas qu’on t’a

Menti pris pour un con comme tout le monde

 

Le quatorzième outrage c’est se rendre compte que

Tu vas pas vivre éternellement pas plus que ta

Famille tes copines tes copains et ton poisson rouge

 

Le quinzième outrage c’est ton premier amour pour

Qui tu donnerais un bras cinq ans de ta

Vie et qui sait même pas que tu existes

 

Le seizième outrage c’est ton deuxième amour qui

T’aime aussi ouais mais tu fous tout en

L’air en le trompant bêtement sans faire exprès

 

Le dix-septième outrage c’est le lendemain de

Ta dixième cuite et le fait que tout soit

Pas parti dans les chiottes de l’espace-temps

 

Le dix-huitième outrage c’est l’après-lycée

Là où tout devait devenir plus génial sympa adulte

Libre mais tout reste compromis terne quotidien et enfantin

 

Le dix-neuvième outrage c’est se rendre compte

Qu’on deviendra pas pianiste footballeur star de cinéma

Au choix sauf si le père Noël existe finalement

 

Le vingtième outrage c’est ta première journée de

Vrai boulot et la réalisation qu’elle est loin

Oui même très très loin d’être la dernière

 

Le vingt-et-unième outrage c’est devenir propriétaire

Puis le lendemain la chaudière meurt et les voisins

D’au-dessus font saigner un mouton au balcon

 

Le vingt-deuxième outrage c’est tous les autres

Qui avancent plus vite que toi parce que plus

Beaux cons lèche-culs polytechnicien et compagnie

 

Le vingt-troisième outrage c’est être obligé de

Laisser tomber la clope l’alcool le sucre le

Beurre le café pour pouvoir s’ennuyer plus longtemps

 

Le vingt-quatrième outrage c’est le dernier jour

De travail avant ce vide qui aurait été génial

A l’époque où tu bouffais buvais baisais encore

 

Le vingt-cinquième outrage c’est ta dernière maladie

Qui ruine la sécu pour si peu de temps

Finalement mais bon tu as déjà payé largement pour

 

Le vingt-sixième outrage c’est rester cloué au

Lit parmi tous ces gens qui bougent circulent causent

Comme si rien n’était comme si tout était normal

 

Puis le vingt-septième outrage après tout ça surtout

Si tu as été sage c’est qu’y

A rien nada même pas un cadeau de Noël

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"Persistance de la vision", de John Varley

Publié le par Nébal

Persistance-de-la-vision.jpg

 

 

VARLEY (John), Persistance de la vision, [Persistence of Vision], traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1978-1979] 2000, 510 p.

 

Vous l’avez peut-être remarqué, hélas, à la lecture de mes récents texticules, mais j’ai en ce moment beaucoup de mal à rédiger des comptes rendus… C’est d’autant plus gênant quand j’ai affaire, comme ici, avec un bouquin vraiment excellent : je crains de ne pas être en mesure d’en parler de manière pertinente et convaincante. Croyez-moi donc sur parole, à tout hasard : Persistance de la vision de John Varley est bel et bien à la hauteur de sa réputation ; c’est un recueil de nouvelles de science-fiction tout à fait brillant, probablement un des meilleurs que j’ai jamais lus, rivalisant avec ceux de, disons, Ted Chiang ou Greg Egan.

 

Je n’ai découvert John Varley que tout récemment, à la lecture du Système Valentine. Mais c’est peu dire que j’ai été conquis, malgré un démarrage un peu difficile. Cet unique roman a en effet suffi à me convaincre que nous sommes là en présence d’un des plus importants auteurs de la science-fiction contemporaine. La densité de trouvailles, l’intelligence du propos, le foisonnement des détails, le jeu habile entre tragique et comique, font de ce pavé un exemple éloquent de ce que la science-fiction peut produire de meilleur. Bien évidemment, je ne comptais pas en rester là… d’autant que j’avais trouvé dans ce roman une sacrée matière à inspiration pour Eclipse Phase, le fascinant jeu de rôle dont je vous ai parlé il y a quelque temps et que je compte maîtriser prochainement. J’aurais pu enchaîner sur d’autres romans situés dans le même univers, comme Le Canal ophite ou Gens de la lune, mais l’excellente réputation du recueil Persistance de la vision, dont plusieurs nouvelles appartiennent également à ce cycle, a finalement décidé de mon choix. Et si, pour tout un tas de raisons plus ou moins valables, j’ai mis le temps pour achever cette lecture, je ne le regrette en rien : qu’est-ce que c’était bon !

 

Petit avertissement pour ceux qui chercheraient à se le procurer en occasion : faites attention, les gens, le présent recueil en Folio Science-fiction, qui correspond bien à un unique recueil en VO, avait autrefois été publié en deux volumes en Présence du futur, l’un intitulé Persistance de la vision (d’où un risque de confusion…) et l’autre Dans le palais des rois martiens. C’est bien ici de l’œuvre intégrale dont je vais vous entretenir.

 

Neuf nouvelles – ou sans doute plus exactement novellas – composent ce recueil hors-normes, qui fait son poids, sans jamais qu’il y ait du gras : rien, absolument rien n’est superflu dans Persistance de la vision, ouvrage à nouveau extrêmement dense et foisonnant. L’inventivité de l’auteur n’est jamais prise en défaut, qui sait nous régaler d’astucieuses trouvailles et de thématiques de réflexion passionnantes à chaque page, voire à chaque phrase.

 

J’avoue ne pas trop savoir au juste comment présenter ce livre de la manière la plus édifiante… Je crains d’avoir à recourir à nouveau à la mauvaise vieille méthode consistant à détailler le sommaire, dans l’ordre du recueil. Bon, on va faire avec…

 

J’ai tendance à croire qu’il était impossible de trouver une meilleure introduction à ce recueil que « Le Fantôme du Kansas », mais il est vrai que cette nouvelle est une des plus proches de mes préoccupations et de l’univers d’Eclipse Phase, ce qui peut biaiser mon jugement. Fascinante enquête policière, en tout cas, que cette histoire de meurtres à répétition, et que l’on aurait a priori tendance à juger absurdes, dans un univers où la sauvegarde semble garantir une certaine forme d’immortalité… S’y ajoute – et cela semble décidément important chez l’auteur – une belle réflexion sur l’art, en l’occurrence ici une nouvelle forme reposant… sur les manipulations météorologiques. Proche de la perfection.

 

« Raid aérien » me paraît impossible à résumer, tant l’histoire se met en place progressivement et accumule surprises et rebondissements. Contentons-nous donc de dire qu’il se passe des choses bien étranges dans ce vol d’un avion de ligne… La tragique actualité récente n’a pas manqué de me rappeler ce texte, dois-je dire.

 

« Un été rétrograde », pour être tout à fait recommandable, se situe probablement un cran en dessous. L’histoire en elle-même n’a rien de bien passionnant, la nouvelle valant surtout pour son cadre et ses personnages, tout à fait réussis. Là encore, grand foisonnement d’idées aisément adaptables à vous savez quoi.

 

« Le Passage du trou noir », de même, est un texte tout à fait réussi, mais moins bluffant que les plus belles réalisations de ce recueil. On appréciera tout de même là encore la charmante histoire d’amour entre les deux protagonistes, séparés par le vide spatial…

 

« Dans le palais des rois martiens » nous ramène au meilleur niveau du recueil. L’histoire de cette première expédition martienne et de son sort a priori dramatique – échouée sur la planète rouge loin de tout secours terrien – est d’une richesse exceptionnelle, et débouche sur une superbe utopie, dans un sens. Brillant, à nouveau.

 

On enchaîne avec « Dans le chaudron », belle nouvelle vénusienne évocatrice du mythe de la Frontière, focalisée sur un duo de personnages des plus sympathiques. Cadre superbe, là encore, et très belles idées. Et pour une fois qu’un happy end ne se montre pas agaçant…

 

« Dansez, chantez » fait probablement partie de mes nouvelles préférées de Persistance de la vision. Là encore, John Varley traite intelligemment de l’art dans un contexte science-fictif – la musique, en l’espèce. Mais, au-delà, il multiplie les idées géniales qui font de cette expérience une plongée fascinante dans la transhumanité la plus radicale.

 

On change pas mal de registre avec « Trou de mémoire », très intéressante variation sur les thèmes dickiens, avec lesquels l’auteur s’amuse énormément – et le lecteur avec. N’était une fin un peu abrupte, peut-être, on toucherait là à nouveau au chef-d’œuvre.

 

Mais, en dépit d’un reproche un peu similaire, c’est bel et bien sur un chef-d’œuvre que se conclut le recueil avec « Les Yeux de la nuit », extraordinaire réflexion sur la communication d’une richesse frôlant l’exhaustivité. On peut à vrai dire se demander s’il s’agit là de science-fiction, malgré le cadre utopique et la manière dont est traité le thème. Mais peu importe : c’est fascinant de bout en bout, d’une intelligence rare, et c’est peut-être bien, même borderline, le point d’orgue de ce recueil.

 

N’en jetez plus… ou plutôt si, encore ! Qu’est-ce que c’est bon ! On en redemande volontiers… Je me répéterai donc : Persistance de la vision est un recueil de science-fiction absolument génial, digne des tout meilleurs auteurs du genre. Un type-idéal, à vrai dire. Un modèle dont bon nombre d’auteurs feraient bien de s’inspirer. Une source de réflexions quasiment inépuisable. Porté par une langue fluide et un humour délicieux, comme pour achever de vaincre toute résistance, ce recueil de John Varley est donc plus que recommandable : qui s’intéresse au genre fera bien de se le procurer au plus tôt, il lira rarement quelque chose d’aussi puissant. Alors on ne galvaudera pas le terme, que l’on a pu appliquer à certaines nouvelles individuellement : globalement aussi, Persistance de la vision est un chef-d’œuvre. Indispensable.

CITRIQ

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"Enfer ! s'écria la duchesse", de Michael Arlen

Publié le par Nébal

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ARLEN (Michael), Enfer ! s’écria la duchesse. Un conte à lire le soir, [Hell ! said the Duchess – A Bed-Time Story], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, [s.l.], La Dernière Goutte, [1934] 2013, 149 p.

 

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu ce livre du fait de la traductrice – car on ne répétera jamais assez combien Anne-Sylvie Homassel est IMMENSE. Ce fut du coup l’occasion pour moi de découvrir la catalogue de La Dernière Goutte, petit éditeur qui me faisait de l’œil depuis quelque temps. Aucune idée de si la chose est représentative de la production dudit éditeur – même si, du fait du caractère très atypique de ce court roman, j’en doute un peu. Mais ne mettons pas la charrue avant les Bretons…

 

Enfer ! s’écria la duchesse : dès le titre, on se doute que l’on va lire quelque chose qui sort de l’ordinaire. Le sous-titre nous dit qu’il s’agit d’un « conte à lire le soir » ; allons bon ! C’est ce que j’ai fait, mais n’y voyez aucune malice. Pas plus qu’une tendance à me plier aux injonctions de l’auteur, qui est mort de toute façon, hein, alors bon.

 

Nous sommes dans les années 1930, dans la Perfide Albion. Et le moins que l’on puisse dire est que tout ceci, effectivement, est so british. Ca dégouline, ça sent la menthe et la noblesse frelatée, et c’est délicieux. À vrai dire, il y a même quelque chose dans les dialogues ô combien savoureux qui m’a ramené un demi-siècle plus tôt, du côté de chez Oscar Wilde (je parle de ses comédies), même si je ne doute pas – mais là mes connaissances me font défaut – qu’il peut y avoir aussi du Jeeves là-dedans.

 

Adonc, Mary, duchesse de Dove, est fort timide et au-dessus de tout soupçon. L’effroi n’en est que plus grand, dans le monde policé des lords et des ladies, quand de vilaines rumeurs se mettent à courir sur son compte. On dit, voyez vous, que la duchesse boit ! Et que cette digne veuve fréquente indignement des hommes ! Choquant, n’est-il pas ? Mais ce n’est pas tout : on en vient bientôt à la soupçonner… d’être la terrible Jane l’Éventreuse, dont les crimes horribles font les gros titres d’une presse avide de sensationnalisme ! On ne peut pas laisser dire des choses pareilles impunément ; aussi le policier Icelin et le cousin de la duchesse, le colonel Wingless, se lancent-ils dans l’enquête, afin de laver de tout soupçon la pure duchesse.

 

Il faut dire que le royaume de Sa Gracieuse Majesté, en ces années 1930, ne tourne pas vraiment rond. Dans les rues sinon dans les scrutins, fascistes et communistes s’affrontent. Et l’histoire de Jane l’Éventreuse est trop belle pour laisser les politicards en haillons indifférents… Le sordide fait-divers, ainsi, vire à l’affaire politique, au crime d’État – avec les soupçons de protection de la noblesse qui pèsent fort légitimement sur la chose. La simple rumeur conduit bientôt les Londoniens à mettre la capitale à feu et à sang ; l’urgence est d’autant plus grande de mettre un terme à l’affaire, si possible en innocentant la pure duchesse de Dove…

 

Un roman étrange que cet Enfer ! s’écria la duchesse. Malgré sa brièveté, il en vient à conjuguer plusieurs genres – et en premier lieu la satire sociale et le policier. Disons-le tout net : c’est la dimension humoristique qui à mon sens fait la force de ce bref texte. La satire est juste, très pertinente, et s’exprime surtout dans des dialogues ô combien savoureux, parfois même franchement hilarants, même si c’est le pince-sans-rire qui domine (voyez plus tôt l’allusion à Wilde). Au-delà, le portrait qui est ici dessiné de l’Angleterre des années 1930 est fort pertinent, surtout a posteriori ; la lutte entre fascistes et communistes n’est pas qu’un simple accessoire, elle a quelque chose de prophétique, quand bien même elle est traitée avec un sourire amer.

 

Mais ce n’est pas là ce qui fait l’étrangeté de ce roman, jusqu’alors somme toute « normal ». La conclusion vient en effet tout chambouler… et à vrai dire je ne sais toujours pas quoi en penser. La rupture de ton est brusque, c’est rien de le dire. Au-delà du changement de genre (à nouveau), l’atmosphère et la tonalité du roman changent du tout au tout ; nous ne sommes plus en présence d’une farce, mais devant quelque chose de bien autrement mélancolique.

 

Et je dois dire que cela m’a pas mal déstabilisé. Oui, ce court roman est déroutant… En temps normal, j’aime bien me faire malmener par mes lectures, j’adore quand elles m’envoient balader là où je ne m’y attends pas. Cette fois, pourtant, c’est bel et bien la perplexité qui domine… car tout cela est bien brusque. Je vais dire une chose qui ne m’est certes pas coutumière : pour une fois, j’ai trouvé le roman probablement trop court. Le choc produit par la conclusion est brutal – et c’est sans doute tant mieux –, mais peut-être un peu trop ; et surtout, la satire était si délicieuse ! L’histoire policière, du coup, donne un certain sentiment de bâclage, que cette fin si brutale ne fait que renforcer.

 

Aussi suis-je sorti quelque peu mitigé de ce court roman. J’en admire les qualités certaines, essentiellement drolatiques et satiriques ; mais la dimension policière et la conclusion me laissent autrement perplexe… Une expérience à tenter, sans doute, et qui n’est pas avare de délices, en particulier dans les échanges si piquants entre les divers protagonistes ; mais de là à en faire une lecture franchement recommandable, il y a un pas que je ne saurais franchir… Peut-être suis-je passé un peu à côté, à vrai dire ; mais, pour le coup, cette conclusion m’a vraiment dérouté, sans que je me délecte de ce sentiment comme à l’habitude. Bizarre…

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"Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles", d'Akira Yoshimura

Publié le par Nébal

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YOSHIMURA (Akira), Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles, [Hoshi e no tabi. Tomei Hyohon], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1974, 2006] 2014, 148 p.

 

D’Akira Yoshimura, j’avais beaucoup aimé La Jeune Fille suppliciée sur une étagère. À l’occasion d’une récente chronique de la Salle 101 consacrée à Mourir pour la patrie, que je me suis également procuré, l’indispensable Hyppolite Abdaloff a fait plusieurs allusions à d’autres récits de l’écrivain japonais, et notamment à Voyage vers les étoiles, qui complète ici Un spécimen transparent. Le bon goût dudit Abdaloff ne saurait être remis en cause, et ce qu’il disait de ce Voyage vers les étoiles laissait augurer du meilleur, voire – osons le mot – du chef-d’œuvre. C’est donc sans hésitation aucune que je me suis emparé de ce petit recueil, pile dans la plaque de ce que j’ai envie de lire en ce moment.

 

Nous voici donc à nouveau confrontés à deux brefs récits foncièrement morbides, d’une noirceur presque impénétrable. Un cher camarade à qui j’avais mentionné cette lecture avait qualifié Akira Yoshimura d’auteur « d’horreur ». Ce qui se tient presque, dans un sens : c’est bel et bien d’horrible et d’atroce qu’il s’agit ici, même si le but n’est pas tant de susciter la peur ou l’angoisse que le malaise. Disons, donc, qu’Akira Yoshimura fait dans le glauque. Et c’est rien de le dire… Au travers de ces deux récits, il nous amène à nouveau à côtoyer la mort, dans ce qu’elle a de plus concret, de plus matériel tout d’abord, puis de plus « spirituel », disons.

 

« Un spécimen transparent » ne manque pas de rappeler La Jeune Fille suppliciée sur une étagère, à tel point qu’on pourrait presque y voir une sorte de variation… en moins brillante cependant, en ce qui me concerne en tout cas. Le récit prend à nouveau le cadre d’un hôpital où l’on triture des cadavres d’une manière qui, pour légitime et sans doute utile qu’elle soit, ne manque pas de faire des nœuds dans l’estomac du lecteur, ramené ici à sa condition de tas de viande. Ou plus exactement d’os… Kenshiro, le « héros » de ce récit, a en effet pour fonction de procéder à des « désarticulations ». Il prélève sur les cadavres, généralement pas les plus frais, des spécimens osseux, qu’il s’agit de conserver dans le meilleur état possible. Hélas, cette occupation pour le moins morbide n’est guère gratifiante, et Kenshiro, s’il « aime » son travail, en souffre tout autant, et se voit contraint de le dissimuler pour avoir un semblant de vie sociale : quand une femme apprend qu’il fraye ainsi avec les morts – et, oui, il y a bien une sorte de nécrophilie là-dedans –, invariablement, elle le quitte… Aussi ment-il à sa dernière épouse et à sa belle-fille, afin qu’elles n’apprennent jamais la vérité. Mais Kenshiro a aussi des ambitions d’artiste à l’égard de ce travail étrange, des ambitions qui trouvent leur origine dans sa plus petite enfance ; et, dans une quête acharnée et illusoire de la perfection, il entend bien un jour mettre la main sur le cadavre idéal, qui lui permettra de réaliser un spécimen transparent.

 

Oui, ce récit renvoie bien à La Jeune Fille suppliciée sur une étagère, dont il constitue dans un sens le pendant, extérieur – on ne dira pas pour autant « objectif ». Le point de vue n’est plus celui du cadavre, mais celui de qui le manipule. Portrait subtil d’un artiste à sa manière, d’un obsédé aussi, d’une personnalité complexe en somme, suscitant tour à tour la compassion et le dégoût. N’en doutons pas, Akira Yoshimura est un maître pour ce qui est de manipuler les émotions les plus viscérales du lecteur, qui alterne ici entre un vague écœurement et un profond malaise qui prend aux tripes et vrille les os (forcément…). La lecture de ce récit est ainsi douloureuse, voire pénible ; mais aussi, peut-être, salutaire… Un cas-limite, à nouveau, du glauque littéraire, fascinant dans sa morbidité, communiquée avec brio. Je dois toutefois avouer avoir été un brin déçu par ce texte qui n’atteint pas à la perfection glacée de son illustre prédécesseur, dont il constitue un peu trop une redite ; surtout, en dépit de son indéniable efficacité, j’avoue en avoir trouvé la plume bien lourde… au point que je me suis demandé si c’était l’auteur ou la traductrice qui était en cause (mais j’avais déjà admiré son travail notamment sur les textes de Yôko Ogawa).

 

Heureusement, « Voyage vers les étoiles » est venu gommer ces préventions, et m’a parfaitement conquis ; ce second récit est bel et bien remarquable, et peut-être bien, oui, un chef-d’œuvre. Keichi est un jeune homme désœuvré, qui déserte les cours et passe ses journées à attendre sur un banc de la gare. C’est ainsi qu’un jour il fait la rencontre de la petite bande de Miyake, des jeunes gens qui ont semble-t-il des « occupations » assez similaires. Keichi se lie avec eux. Et, un jour, la plus jeune recrue de la petite troupe lance l’idée fatidique : « Et si on mourait ? » Le projet est pris très au sérieux, et le groupe de se lancer, à bord d’un camion « emprunté », dans un périple qui doit les conduire sur la côte, au nord du Japon… et au-delà.

 

Rien ne nous est épargné de ce suicide collectif de jeunes gens à l’abandon. Et sûrement pas la peur qui vrille les os (…) de Keichi, ce trouble qui le saisit à l’approche de la mort, cette incertitude sur sa capacité à aller jusqu’au bout. Mais – on s’en doute, je ne vous révèle rien – il passera bel et bien à l’acte, attaché (au propre comme au figuré) à ses camarades de perdition. Ce récit profondément tragique et en même temps étrangement radieux est au moins aussi insoutenable que le précédent, et probablement plus, sans qu’il soit nécessaire pour Yoshimura de recourir aux effets gores. « Voyage vers les étoiles » est un texte bouleversant, magnifiquement servi cette fois par une plume d’une délicatesse et d’une subtilité qui ne peuvent que déchaîner l’admiration. On n’en sort pas indemne, non ; le lecteur se suicide avec Keichi et ses amis, se jette en même temps qu’eux de la falaise… Mais là où le voyage des jeunes Japonais s’achève dans un plan fixe sur les étoiles, le lecteur, plus malheureux peut-être, doit faire face à la continuation de son existence absurde. Ce qui est terrible. Un récit aussi dur que beau, d’une beauté fatale, oui ; un texte peut-être même dangereux ? La mort, pour absurde et terrifiante qu’elle soit, n’en a pas moins ici des atours sinistrement séduisants… Votre serviteur, déjà à la base dépressif au dernier degré, n’a pas manqué de ressentir au plus profond de son corps l’angoisse de Keichi, et au-delà le malaise de ces jeunes gens issus d’une société moribonde, qui n’a rien à leur offrir, et dans laquelle, finalement, ne subsiste plus comme seule échappatoire, peut-être comme seul ersatz de liberté, que cette mort envisagée comme un jeu ou un pari, et que l’on va quémander un sourire tremblant aux lèvres. C’est splendide, c’est superbe, mais c’est affreusement noir. Je n’ai que rarement lu, à vrai dire, quelque chose d’aussi morbide, d’aussi épouvantable ; Yoshimura, avec « Voyage vers les étoiles », m’a ramené aux errances de Joseph K. dans Le Procès (auquel je faisais déjà allusion hier…). C’est dire la puissance de ce récit insoutenable, expérience limite et quelque peu perverse qui conduit le lecteur, impitoyablement, aux frontières les plus fines de la mort.

 

 

Que dire de plus après ça ?

 

 

Rien.

 

EDIT : Si. Gérard Abdaloff en cause dans le poste, . 

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"Personne n'en sortira vivant", de Marc Villard

Publié le par Nébal

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VILLARD (Marc), Personne n’en sortira vivant, Paris, Rivages, coll. Noir, 2003, 153 p.

 

Suite de mes pérégrinations dans des tout petit bouquins, et tant qu’à faire dans mes tentatives pour découvrir un brin les polars français. J’étais dans un lieu de perdition quand la conversation a porté sur Marc Villard. Intrigué, intéressé même par ce qui s’en disait, j’ai demandé un titre idéal pour découvrir l’auteur, et on m’a dirigé sur ce court recueil de nouvelles qu’est Personne n’en sortira vivant. Titre alléchant, qui en dit long sur la noirceur de la chose, ce qui n’est certes pas pour me déplaire.

 

Et, effectivement, Marc Villard assène ici au lecteur au fil des pages bon nombre de coups de poing dans la gueule, ou plus probablement dans le bide. Personne n’en sortira vivant, c’est noir, oui ; c’est rude, sec et violent ; mais c’est surtout plus qu’à son tour sordide. L’auteur fait ici volontiers dans le cracra, voire le franchement dégueulasse. Tout va mal, mais le pire est encore à venir. Le lecteur, du coup, s’il en sort vaguement vivant malgré tout, ne s’en va pas indemne après avoir fermé le recueil.

 

J’ai coutume de dire qu’un livre (ou une autre œuvre, d’ailleurs) qui parvient à mettre le lecteur mal à l’aise a nécessairement quelque chose d’intéressant. Mais j’ai l’impression, avec Personne n’en sortira vivant, d’avoir trouvé la limite à cet axiome un peu facile. En effet, si le goût du sordide de l’auteur se montre très efficace, et si l’on se retrouve bel et bien régulièrement nauséeux en tournant les pages de ce bref recueil, c’est à mon sens d’une manière trop « presse-bouton » pour être véritablement pertinente. Certes, Marc Villard sait manipuler son lecteur à merveille, il sait appuyer là où ça fait mal, et faire en sorte que la sensation de malaise se prolonge quelque temps encore après que l’on a fini telle ou telle nouvelle. L’atrocité des situations n’est pas un vain mot, et, sous cet angle, Personne n’en sortira vivant ne laisse certainement pas indifférent. Mais de là à emporter l’adhésion (mon adhésion, en tout cas) ? Je n’en ai pas le sentiment.

 

Je reconnais pourtant bien des qualités à la chose, et notamment une qui pourrait tout légitimer, au-delà de la seule efficacité : l’habileté de la plume de l’auteur. Car, oui, Marc Villard écrit bien, de toute évidence. Son style incisif et musical se montre particulièrement approprié, et autorise l’auteur à dénicher du beau dans le plus sordide. Assez jolie performance sous cet angle.

 

Mais ce n’est à mon sens pas suffisant pour me convaincre de l’intérêt de ce recueil. Oui, il est bien fait ; oui, il met mal à l’aise ; mais moi, en tout cas, il ne m’a pas vraiment passionné. J’en ai tourné les pages sans véritable plaisir, quand bien même un brin pervers ; la vague nausée qui m’a saisi m’a paru trop mécanique pour que je m’en délecte. Oui, décidément, c’est le caractère « presse-bouton » de ce recueil qui m’a déçu… Je n’irais pas jusqu’à parler de « facilité », le travail de l’auteur saute aux yeux, mais le fait est que toutes ces situations tragiques, ces drames (et surtout ceux du quotidien), m’ont finalement laissé assez froid. Paradoxe que je m’explique assez mal, même s’il tient peut-être en partie à une certaine répugnance à me laisser manipuler de la sorte.

 

Plus d’un auteur, pourtant, en usant de mécanismes assez similaires, a su me passionner, de Sade à Palahniuk ; et le malaise terrible que j’ai éprouvé à la lecture de la scène claustrophobe du greffe dans Le Procès de Kafka reste un de mes plus grands souvenirs de lecture. Au cinéma, j’ai pris mon pied devant des films d’horreur tels que La Dernière Maison sur la gauche ou Cannibal Holocaust pour des raisons assez similaires, et ce en dépit des imperfections flagrantes de ces réalisations. Et la lecture de Personne n’en sortira vivant m’a ramené à toutes ces expériences. Mais elle m’a finalement laissé assez froid ; pourquoi ce qui a marché si souvent ne s’est pas montré aussi convaincant ici, alors que l’auteur fait preuve d’une indéniable adresse formelle, je ne me l’explique pas très bien… Question à creuser.

 

Mais le fait est que je n’ai pas retiré grand-chose de cette lecture. Oh, il y a bien eu quelques nouvelles pour me séduire, et en premier lieu « Dany bécote les cieux », chouette histoire carcérale qui m’a vraiment plu en dépit d’un postulat pas hyper crédible. Quand Marc Villard s’amuse avec les stars du cinéma, comme dans « Joliet Jake » ou « Qu’est-ce que la vie, Marcello ? », c’est de même assez intéressant. Dans le registre le plus trash, vraiment jusqu’au-boutiste, j’ai aussi trouvé de l’intérêt à « Ceux de la colline » (pour le coup, le mot « sordide » tient de l’euphémisme). Mais le reste ? Pas grand-chose à se mettre sous la dent à mon sens. Il y a le style, oui ; la musique, dans la forme comme dans le fond ; mais ces histoires ne m’intéressent pas vraiment.

 

En fait, j’ai un peu eu à la lecture de ce court recueil la triste impression de voir se confirmer certains de mes plus bêtes préjugés à l’encontre du polar français (auquel je ne connais rien, faut-il le rappeler…) : la dimension sociale m’a paru caricaturale, et le trash tenir trop du « trashouille » pour être vraiment honnête. Les ficelles sont grosses, donc ; la mécanique est apparente, sans être belle ; et, au final, c’est l’ennui qui l’emporte.

 

Bon, c’est pas dramatique, hein ; mais je n’ai décidément pas trouvé mon bonheur dans Personne n’en sortira vivant

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"Le Pont de San Luis Rey", de Thornton Wilder

Publié le par Nébal

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WILDER (Thornton), Le Pont de San Luis Rey, [The Bridge of San Luis Rey], traduit de l’américain par Julie Vatain-Corfdir, Paris, L’Arche, [1927] 2014, 123 p.

 

J’allais écrire que cette lecture était le pur produit du hasard… Mais, en même temps, le thème de ce très court roman de Thornton Wilder, prix Pulitzer 1928, est justement celui du hasard et de la nécessité. Alors quoi ? Était-ce un accident, vraiment ? Ou bien y avait-il une intention, quelque part ? Après tout, ce n’était pas par hasard que je déambulais dans cette librairie précisément, et ce n’était pas un hasard si ce livre y était exposé bien en évidence… La couverture ne payait pas de mine, mais le livre était court, comme la plupart de ceux que j’ai envie de lire en ce moment ; n’y avait-il pas, dès lors, quelque complot de quelque perfide libraire qui, connaissant mes failles, aurait mis ce livre précis à cette place précise dans l’espoir de susciter ma curiosité et de m’extorquer, l’épicier, la somme de 18 € tout de même (oui, tout de même…) ? Allez savoir… En temps normal, je suis plutôt partisan du hasard ; je ne crois pas au destin (même si c’est une idée qui me fascine, maintenant que j’y pense, j’ai gribouillé plusieurs texticules en traitant…), et encore moins à un quelconque Vieux Barbu ordonnant de sa main impérieuse la marche du monde et des crétins qui le peuplent… Mais cette question est bien évidemment plus complexe, et ne manque pas de me séduire. Peut-être était-il donc « écrit », malgré tout, que je lirais et que j’aimerais Le Pont de San Luis Rey

 

Le 20 juillet 1714, au Pérou, le pont de San Luis Rey, sur la route reliant Lima à Cuzco, s’effondre, emportant avec lui cinq voyageurs. Voilà qui aurait pu n’être qu’un simple fait-divers, quand bien même tragique. Mais Frère Genièvre s’empare du drame, et va lui conférer une dimension inattendue ; en fait, il va même, à sa manière, le faire entrer dans l’histoire… Frère Genièvre, en effet, est un produit de son temps, au croisement de la foi et de la raison, et qui entreprend dans un sens de réconcilier les deux. Il faut dire qu’en France – or c’est bien la France qui inspire paradoxalement le conte péruvien de Thornton Wilder –, nous dirions que nous sommes alors au crépuscule du Grand Siècle, et à l’aube du siècle des Lumières ; autrement dit en plein dans cette Crise de la conscience européenne qui fait l’objet du célèbre essai de Paul Hazard. Frère Genièvre est à la fois homme d’Église et homme de science ; et c’est sur cette dernière qu’il entend fonder sa foi… au risque de basculer dans l’hérésie. Il s’interroge donc sur l’effondrement du pont de San Luis Rey (un roi français, donc…), et cherche dans la biographie des victimes « l’intention » permettant de l’expliquer.

 

Dès lors, ce bref roman est constitué pour l’essentiel des portraits de trois figures essentielles (les deux autres victimes y sont liées, bien sûr) : la Marquesa de Montemayor, destinée à devenir par-delà sa mort une grande dame des lettres espagnoles (le personnage est un décalque assumé de Madame de Sévigné) ; Esteban, le jumeau survivant bien malgré lui ; Oncle Pio, l’aventurier et homme de théâtre. Tous sont indirectement liés, notamment au travers d’un personnage bien réel, cette fois : la Périchole, immense comédienne de l’époque (Thornton Wilder l’a semble-t-il dénichée dans un texte de Mérimée).

 

Trois portraits tragiques : la Marquesa de Montemayor est en conflit permanent avec sa fille (mais c’est à elle qu’elle destine ses si brillantes lettres), est rejetée de la cour du vice-roi, et subit les quolibets de la Périchole ; Esteban ne se remet pas de la mort de son frère jumeau, fou amoureux de la Périchole ; Oncle Pio, enfin, ne parvient pas à admettre que la Périchole abandonne le théâtre, autant dire sa vie. L’actrice est ainsi au cœur de l’histoire, personnage aussi admirable que répugnant, tour à tour les deux, ou simultanément peut-être… Ombre charismatique qui écrase les victimes du pont de San Luis Rey de sa superbe impitoyable. Mais la raison de « l’accident » est peut-être ailleurs, dans ce qui les a poussés, chacun de son côté, à emprunter ce pont au moment fatidique… à l’aube d’une vie nouvelle, placée sous les signes conjoints de la rédemption et de l’amour, au sens le plus religieux du terme.

 

Peu importe, dès lors, que l’on adhère ou pas au propos de Thornton Wilder (sans même parler du Frère Genièvre…), si tant est qu’il y en ait vraiment un : « Un accident, peut-être »… « Une intention, peut-être »… Au-delà de cet agencement des chapitres qui porte sans doute en lui une part de la réponse, on est encore en droit de s’interroger. Mais, en ce qui me concerne, l’important est probablement ailleurs, dans ces portraits si finement exécutés de personnalités à part, dans un cadre à la fois exotique et tellement proche. L’adresse psychologique de l’auteur n’a d’égale que l’élégance de sa plume ; c’est ainsi dans le fond comme dans la forme que ces personnages sont merveilleusement campés.

 

Le Pont de San Luis Rey est un magnifique camée, où chaque détail est mûrement pensé et exécuté avec tout l’art que l’on est en droit d’attendre d’un auteur méticuleux. Une très belle œuvre, aussi dense que subtile, qui emporte l’adhésion du lecteur en suscitant son empathie. Le hasard a bien fait les choses, donc ; ou peut-être est-ce la nécessité qui, une fois n’est pas coutume, a fait le bon choix à ma place, en me glissant ce très beau roman entre les mains…

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"La Véritable Histoire de Billy the Kid", de Pat F. Garrett

Publié le par Nébal

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GARRETT (Pat F.), La Véritable Histoire de Billy the Kid, [The Authentic Life of Billy, the Kid, the Noted Desperado of the Southwest, Whose Deeds of Daring and Blood Have Made His Name a Terror in New Mexico, Arizona and Northern Mexico, by Pat F. Garrett, Sheriff of Lincoln County, N. Mex., by Whom He Was Finally Hunted Down and Captured by Killing Him], traduit de l’anglais par Estelle Henry-Bossonney, préface de Thierry Beauchamp, Toulouse, Anacharsis, [1882] 2008, 202 p.

 

Billy the Kid est à n’en pas douter une des plus fameuses figures mythiques du Far West. Mais aussi, paradoxalement peut-être, une des plus mystérieuses. Votre serviteur, en tout cas, a toujours eu du mal à le cerner, même s’il est vrai que je n’ai commencé à m’y intéresser un tant soit peu qu’avec la lecture de Quién es ? de Sébastien Doubinsky. Il faut dire que l’on a raconté à peu près tout et n’importe quoi sur son compte, et ce dès son meurtre par le non moins célèbre (du coup) Pat Garrett, shérif du comté de Lincoln, désormais indissociable de sa légende.

 

Le présent ouvrage en témoigne, et à plus d’un titre à vrai dire, qui prétend livrer enfin (ou déjà…) la « véritable » histoire du Kid, mais consiste pour une bonne part en affabulations pures et simples, d’ailleurs non exemptes de contradictions ; et la préface de Thierry Beauchamp en rajoute une couche, en apportant certes d’indispensables éclairages sur la rédaction de ce texte séminal, mais aussi en livrant, quand bien même de manière autrement synthétique, sa propre version de la vie du Kid… qui tourne à peu de choses près à l’hagiographie, ou du moins l’apologie. Cruel desperado pour les uns, héros pour les autres, le Kid, pour être mort à l’âge de 21 ans, n’en a pas moins suscité les fantasmes des deux camps « pour » et « contre ». Ce qui participe bien sûr de ce statut mythique, et en fait une figure comparable à, disons, Jesse James.

 

La « gloire » du Kid a rejailli étrangement sur son meurtrier, Pat F. Garrett, qui a signé cette « véritable histoire » parue en 1882, très peu de temps après les faits, alors que la littérature s’était déjà emparée du phénomène, essentiellement au travers des dime novels qui faisaient les délices des pieds-tendres avides d’Ouest sauvage et cruel. Mais il n’en est bien sûr pas le véritable auteur, quand bien même il apparaît dans le récit (très tardivement) à la première personne ; l’écrivaillon derrière la chose était un certain « Ash » Upson (qui apparaît d’ailleurs lui aussi dans le texte, à la troisième personne du coup), journaliste itinérant porté sur la boisson, nous dit-on, et les citations de Shakespeare… même si, à la lecture de son œuvre, c’est bien plutôt de Walter Scott qu’il s’agit, qui est cité par moments à peu près une page sur deux, et presque systématiquement à contre-emploi ! Il faut dire que l’auteur avait la plume volontiers lyrique, pour ne pas dire pompeuse, ce qui contribue d’ailleurs à l’intérêt de la chose. Disons-le tout net, nous ne sommes pas ici en présence de « grande littérature » ; mais c’est parfois sacrément rigolo…

 

L’ouvrage peut être en gros divisé en trois parties. La première, totalement fantaisiste ou presque, raconte les premières années du Kid (difficile de parler de sa « jeunesse », du coup…) ; la pièce centrale, passablement complexe, c’est la « guerre du comté de Lincoln », conflit entre un gros éleveur et des plus petits ainsi que des commerçants, ce qui n’a pas manqué de me rappeler L’Homme des vallées perdues (dont Shane, du coup, subit un éclairage un peu différent…), voire Warlock ; enfin, la dernière partie raconte la longue traque du Kid par Pat Garrett, jusqu’à son meurtre dans des circonstances un tantinet ambiguës (d’aucuns parlaient d’assassinat, et Pat Garrett, qui en avait été innocenté, se sent contraint de se justifier ici).

 

Le portrait du Kid qui y est fait est étonnant, voire déroutant ; Pat Garrett, soucieux de passer pour un héros, doit forcément avoir un adversaire à sa mesure (pas question, donc, de faire de Billy un couard, comme certains l’avaient prétendu) ; mais la geste chevaleresque du shérif du comté de Lincoln passe aussi par une amplification des traits du Kid, qui est finalement présenté sous un jour assez sympathique : si Pat Garrett justifie son action, il ne fait pas pour autant de sa proie un être démoniaque, foncièrement mauvais, dénué de toute qualité. Bien au contraire ! Par un étrange retournement, du coup, c’est bel et bien le Kid qui est le véritable héros de cette histoire, et Pat Garrett, s’il revendique à sa manière lui aussi sa part d’héroïsme, a quelque chose de la sinistre Némésis… Aussi, La Véritable Histoire de Billy the Kid, dès 1882, amorce-t-elle dans un sens la réévaluation des faits et gestes du Kid. On n’en est certes pas encore à l’apologie qui suivra, mais ce texte étrange et bancal la contient paradoxalement quelque peu en germe.

 

C’est pour une bonne part ce qui fait l’intérêt de cette publication, et justifie sa réédition chez les très recommandables gens d’Anacharsis. Le portrait ambigu qui y est dessiné est tout à fait fascinant, à sa manière ; et la traque finale a bien quelque chose d’épique. On n’en fera pas pour autant un « bon western » : il manque pour cela une vraie plume ; le récit, malgré son amusant lyrisme, est très « journalistique » et passablement lapidaire (ce qui ne le rend pas toujours très facile à suivre, d’ailleurs). On est donc loin du brillant des romans précités, et de la plupart des autres que j’ai pu lire depuis l’été dernier. Peu importe, ce n’est pas pour cela que l’on lit cette Véritable Histoire de Billy the Kid. Il n’en reste pas moins qu’arrivé aux dernières pages (très instructives, notamment pour ce qui est de la double justification de Pat Garrett, à la fois pour avoir tué le Kid et pour publier ainsi son histoire – on l’accusait déjà d’être une sorte de vautour capitalisant sur son fait d’armes…), je ne savais toujours pas, au juste, qui était le Kid… Desperado ou héros, probablement les deux… Voleur, oui, meurtrier, aussi, sans doute… Mauvais ? Voilà qui est plus délicat. Une légende, en tout cas…

 

On peut s’interroger à vrai dire sur ce statut de légende, sur cette étrange attraction pour les « mauvais garçons », les truands, les brutes, que l’on ressent volontiers, qui que l’on soit, et qui en vient à quasiment déifier des crapules qui ne le méritent probablement pas, voire de sacrés connards, et à excuser voire légitimer leurs actions les plus sordides. Mais on en restera ici au stade de l’interrogation, je n’ai pas le bagage pour tenter d’y apporter un quelconque éclaircissement. Simple lecteur, je ne peux que faire part de ma satisfaction à la lecture de ce texte, divertissant et plus qu’à son tour rigolo, même s’il faut bien prendre conscience de ce dont il s’agit : un récit journalistique et orienté, tout sauf littéraire. Intéressant à n’en pas douter ; mais pour les westerns, veuillez voir ailleurs.

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"Un cercle d'oiseaux", de Hayden Trenholm

Publié le par Nébal

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TRENHOLM (Hayden), Un cercle d’oiseaux, [A Circle of Birds], traduit de l’anglais (Canada) par Christophe Bernard, [s.l.], Les Allusifs, [1993] 2013, 125 p.

 

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu ce bref roman sur un coup de tête : la couverture m’a attiré, la quatrième de couv’ intrigué, tant par sa présentation de l’ouvrage que par celle de l’auteur, qui fait essentiellement dans la science-fiction, figurez-vous, mais dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à présent – il faut dire que c’est là sa première traduction française (le livre n’est cependant pas tout jeune – il a vingt ans, mais cela je ne l’ai découvert qu’en cours de lecture).

 

Nous sommes le 31 décembre 1999 ; tandis que le monde s’apprête à fêter le passage à l’an 2000, le narrateur – qui n’est a priori pas si vieux que ça – est cloîtré dans une chambre d’hôpital à Edmonton. Il souffre d’une affection baptisée « aminesis », la mort de la mémoire (une sorte d’Alzheimer ?). Ses souvenirs sont de plus en plus flous, il ne se rappelle pas toujours ce qui s’est passé, ni pourquoi il est là, ni la nature de cette affection (qu’il a notée sur une feuille à la tête de son lit, au cas où) ; il ne sait pas forcément davantage quand nous sommes, et où nous sommes ; il ne se souvient même pas quand il a pissé pour la dernière fois.

 

Mais il explore cette mémoire déficiente, des traces plus ou moins anciennes refont surface, jusqu’à perturber son présent. Il n’est pas en 1999, non, mais quelques années plus tôt à peine, ou bien quelques décennies, cela dépend. Il n’est pas forcément au Canada, mais peut-être en voyage en Espagne, ou au Mexique – sous acide. Il ne nous dit pas son nom, pas plus qu’il ne le dit aux autres, dans ses souvenirs tronqués – il prend soin de se dissimuler.

 

Et puis, un chapitre sur deux, nous suivons, dans la première moitié du XXe siècle cette fois, le destin tragique de Billy/Bill/William. Une histoire riche de souffrances, physiques comme morales : la crise s’abat impitoyable sur cet homme qui a connu la douleur et l’humiliation de bien des manières différentes.

 

Et, unissant ces deux trames, il y a, au-delà de la Grande Histoire que l’on n’oublie, elle, jamais en toile de fond, des indices, des révélations fugaces, des horreurs singulières. Un homme sombre. Un autre aux yeux gris très écartés. Des femmes, qui meurent. Des accidents de la route. Des sévices, des impostures, des mesquineries. Du feu. Des oiseaux, enfin, qui tracent des cercles dans le ciel…

 

Un cercle d’oiseaux n’est pas vraiment le livre idéal pour se réconcilier avec la vie. Il en développe au fil des pages une vision foncièrement noire, morbide même ; dans sa quête de souvenirs, le narrateur semble s’attarder surtout sur les mauvais (ça me rappelle quelqu’un…) ; quant à la vie de Billy/Bill/William, elle a les accents d’une tragédie personnelle, chaque étape ou presque étant plus horrible que la précédente. « Life is a hideous thing », comme disait l’autre…

 

N’empêche : se souvenir est important, constitutif. Un cercle d’oiseaux décortique avec une adresse certaine les mécanismes de la mémoire et du rêve. La mécanique est à vrai dire ici tellement belle qu’elle ne se cache pas – limite de l’exercice, peut-être, qui souligne coïncidences, traits saillants et autres mots-clefs, dévoilant une ossature minutieusement conçue où rien, absolument rien, n’est laissé au hasard.

 

Si Un cercle d’oiseaux oscille entre « blanche » et, disons, fantastique, il emploie ainsi en même temps quelques méthodes du roman policier, voire du thriller ; peu importe, dès lors, si le héros ne quitte véritablement son lit d’hôpital que pour essayer d’aller pisser : le roman n’en est pas moins palpitant, et le lecteur attentif note précieusement les récurrences pour percer la clef (car on suppose bien vite qu’il y en a une) des souvenirs du narrateur, et ce qui les unit à Billy/Bill/William. L’enquête avance au fil des pages, les traumatismes se recoupent ; le rire de l’homme sombre, l’attention de celui aux yeux gris très écartés, se font plus pressants. Il y a une lumière blanche à l’horizon – forcément. Et l’on s’y dispute à l’avance une âme en lambeaux.

 

Atout, donc, et limite en même temps. On reconnaîtra en effet que l’astuce de la mise en scène (l’auteur est aussi dramaturge) et l’adresse du marionnettiste jouent à la fois pour et contre le roman ; et qu’en définitive, les ultimes « révélations » tombent un peu à plat, le lecteur ayant facilement une longueur d’avance : c’est que tout, ici, apparaît nécessaire, déterminé, inéluctable. Dès lors, ce n’est pas forcément un problème : il ne faut sans doute pas s’attendre à une œuvre à chute, quand bien même Un cercle d’oiseaux en emprunte la forme et les méthodes. Encore une fois, ce roman est à mon sens avant tout une belle mécanique : celle des souvenirs et des rêves, méticuleusement analysée. Et, sous cet angle, c’est une assez belle réussite.

 

On ne reste en tout cas pas indifférent à ce qui nous y est conté, et Hayden Trenholm, en professionnel accompli, sait jouer avec son lecteur d’une manière assez intéressante, propice au questionnement, tant de la mémoire et de la mort que de la littérature, en tant qu’objet ou fin en soi. Pas mal du tout.

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