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"Beowulf"

Publié le par Nébal

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Beowulf, [Beowulf], édition revue, nouvelle traduction, introduction et notes d’André Crépin, Paris, Librairie Générale Française, coll. Le Livre de poche – Lettres gothiques, [2007] 2010, 254 p.

 

Poursuite de mes lectures autour de Tolkien, cette fois avec Beowulf, le célèbre poème en vieil anglais datant au plus tard des environs de l’an mil (c’est en tout cas l’âge de son unique manuscrit), qu’il me paraissait indispensable de lire avant de m’attaquer aux Lais du Beleriand et plus encore à Les Monstres et les Critiques.

 

Bizarrement, je ne savais pas grand-chose de Beowulf, si ce n’est que, bien que le poème soit anglais, on y rencontre le héros du même nom en Scandinavie aux environs du VIe siècle, et qu’on le voit notamment péter sa gueule au monstre Grendel (eh oui, j’avais lu le roman bizarre de John Gardner avant de lire le poème héroïque, ce qui est mal). Mais ça ne s’arrête en fait pas là : la geste de Beowulf, le Gaut qui se rend chez les Danois, consiste en trois affrontements – Grendel, la mère de Grendel, et enfin, chez lui et bien plus tard, le dragon – se soldant par la mort du héros, avec entre-temps moult festins, récompenses et discours d’ordre moral et politique. Ce que je ne savais pas, d’ailleurs, c’est que, malgré son sujet « païen », Beowulf est un poème chrétien, dimension extrêmement importante (et un poil déconcertante, ai-je trouvé, mais j’y reviendrai).

 

Comment, dès lors, interpréter Beowulf ? Les réponses varient avec les exégètes, et il a été tentant d’y voir davantage que le « simple » récit des affrontements du héros contre des monstres aux sources de notre fantasy ; car ce n’est pas sérieux, les monstres, après tout… Et il est vrai que le très important contenu chrétien du poème (qui est tout de même essentiellement le fait du narrateur, commentateur éloigné qui rapporte l’histoire, non des personnages, et notamment des deux les plus importants, Beowulf et Hrothgar) amène à se poser des questions bien légitimes. André Crépin, qui a réalisé cette très belle édition à la traduction fort élégante, propose ainsi, de manière assez convaincante, d’y voir une sorte de « miroir du prince », manuel destiné à l’édification du suzerain, mais peut-être plus encore, trouvé-je, du vassal. On a pu, aussi, traiter Beowulf comme un « simple » document « historique », en le « déconstruisant » et en cherchant à la situer dans le temps…

 

Mais ce traitement, qui consiste plus ou moins à « négliger » le poème pour en privilégier l’aspect allégorique ou de source, ne convenait pas à Tolkien. Je cite ici un passage éloquent – et fort beau, trouvé-je – dans Les Monstres et les Critiques, dont la conférence-titre de 1936 porte justement sur Beowulf :

 

« Je décrirais toute cette affaire au moyen d'une autre allégorie. Un homme hérita d'un champ où se trouvait un amas de vieilles pierres, vestige d'un ancien palais. Une partie de ces pierres avait déjà été utilisée pour édifier la maison dans laquelle il résidait, en vérité, non loin de la vieille demeure de ses pères. Il prit des pierres parmi les ruines et érigea une tour. Mais en arrivant, sans même se donner la peine de monter l'escalier, ses amis virent immédiatement que ces pierres avaient jadis appartenu à un édifice plus ancien. Aussi renversèrent-ils la tour, non sans peine, afin de chercher sculptures et inscriptions enfouies, ou de découvrir où les lointains ancêtres de cet homme s'étaient procuré leurs matériaux de construction. Soupçonnant l'existence d'un gisement de houille dans le sol, certains se mirent à creuser, jusqu'à en oublier les pierres. Tous disaient : « Cette tour est très intéressante », mais aussi, après l'avoir renversée : « Dans quel état la voici ! » Et on entendit même les propres descendants de l'homme, dont on aurait pu s'attendre à ce qu'ils réfléchissent davantage à son entreprise, qui murmuraient : « Quel drôle de bonhomme ! Figurez-vous qu'il a utilisé ces vieilles pierres pour bâtir une tour qui n'avait aucune raison d'être ! Pourquoi donc n'a-t-il pas restauré la vieille maison ? Il n'avait aucun sens des proportions. » Mais du haut de cette tour, l'homme avait pu contempler la mer. »

 

Dès lors, il s’agit d’étudier le poème pour lui-même, en tant qu’objet littéraire, et non de viser à rendre l’allégorie qu’il est supposé porter, ou à en dégager le matériau historique, au mépris finalement des beaux vers allitératifs et de l’histoire qu’ils rapportent (ce qui ne manque bien sûr pas d’entrer en résonance avec l’œuvre fictionnelle de Tolkien lui-même, qui puise par ailleurs régulièrement dans Beowulf entre autres – voyez les vers allitératifs du « Lai des Enfants de Húrin », pour la forme, et l’histoire même qu’il raconte, que l’on retrouve en maints ouvrages : le sort de Túrin face au dragon Glaurung n’est certes pas sans rappeler Beowulf et le dragon s’entretuant, quand bien même la source première d’inspiration pour le personnage de Tolkien semble se trouver dans le Kalevala ; on notera aussi que Tolkien a lui-même traduit Beowulf, le volume vient de paraître – en anglais, of course).

 

Tolkien s’insurge donc contre les critiques « traditionnelles » de Beowulf, et entend montrer l’intérêt du poème, non seulement formel – qui ne fait aucun doute : je ne suis certes pas à même de juger le texte en vieil anglais, mais le rendu de la traduction est fort beau –, mais aussi sur le fond, indépendamment de tout contenu allégorique (la leçon étant que, si la tentation de l’allégorie est bien légitime chez le lecteur, elle ne doit pas nécessairement être envisagée comme l’intention première de l’auteur anonyme – là encore, Tolkien en a fait les frais…). Que sont les monstres, alors ? Des monstres. Et c’est bien suffisant (même si le très chrétien Tolkien succombe peut-être lui aussi un peu à ce jeu-là en s’interrogeant sur leur nature de « diables » ; mais après tout, il ne fait guère que suivre l’auteur, poru le coup, qui fait de Grendel et de sa parentèle des descendants de Caïn ; quant au dragon, l’assimilation est un classique).

 

Aussi, on ne doit pas à ses yeux considérer que « l’histoire principale est faible, et que ce sont les détails à la marge qui importent » – la lecture qui fait de Beowulf un document historique, une source. L’essentiel est bien dans la venue de l’étranger Beowulf au palais du roi danois Hrothgar, dans ses combats successifs contre Grendel et la mère de Grendel, puis, après avoir défait les ogres et être retourné chez lui, au sud de la Suède, quand bien des années ont passé, dans le combat final et fatal contre le dragon. Les sagas et les éléments historiques qui sont évoqués dans les digressions des festins et autres discours ne sont « que » cela : des digressions, certes pas gratuites – leur intérêt littéraire de même que leur contenu moral est important et justifie leur insertion dans la trame principale –, mais des éléments bel et bien « marginaux », sans qu’il faille y voir de jugement de valeur.

 

Dès lors, Beowulf atteint parfaitement son but – et avec adresse, encore. Ce texte aux sources de la littérature anglaise séduit toujours aujourd’hui, même en traduction, et la simplicité (fausse ?) de son histoire en trois temps participe de cet impact.

 

Je serais pourtant réservé sur ce point qui m’a donc tant surpris, et qui est le contenu chrétien du poème en vieil anglais. Il était certes bien naturel pour l’auteur, qui ne vivait plus dans le monde païen qu’il décrit (et dont certains éléments ressortent malgré tout : ainsi, si l’on ne trouve pas d’allusions au dieux nordiques – ce qui n’a rien d’étonnant, du coup –, les funérailles de Beowulf sont un passage éloquent à cet égard), et on ne s’étonnera pas que Tolkien l’ait prisé. Certes, comme Tolkien, je n’y vois pas pour autant la marque de la « confusion » d’un auteur maladroit : l’intention est ici délibérée. Mais elle débouche sur une morale qui, dois-je dire – et cela n’a sans doute rien d’étonnant non plus, le temps ayant filé – ne me parle guère…

 

Cet éloge du fidèle serviteur et plus encore de la bravoure du héros aurait donc naturellement de quoi me laisser de marbre. Et pourtant, pas tout à fait, peut-être parce que le contenu nordique, dans cette bravoure, ressurgit là où on ne l’attend pas (plus) forcément. Pour tout dire, ce sont les dernières pages qui m’ont en effet paru les plus belles, avec ce sacrifice attendu de Beowulf, et, à l’horizon, le sombre avenir qui se dessine… Malgré le triomphe du héros sur ses ennemis – qui sont les ennemis du genre humain –, la victoire du brave sur les monstres, et en dépit du christianisme latent (qui pose en même temps la question très déroutante pour les croyants d’antan : qu’advient-il des « justes » parmi les païens ?), Beowulf porte ainsi, au moins, une atmosphère teintée de pessimisme, tout à fait frappante, et qui fait son petit effet, même si l’on est bien loin des questions qui sous-tendent ce discours.

 

Je rejoins donc dans l’ensemble Tolkien : Beowulf reste encore aujourd’hui un poème puissant, tant dans le fond que dans la forme, surtout dès lors qu’on l’apprécie pour lui-même, pour sa valeur littéraire, qui n’est pas amoindrie par un sujet « faible », mais profite bien au contraire de l’intrusion de ces monstres et de cet ailleurs temporel et géographique. Parce que les ogres et les dragons, c’est chouette. Na.

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"Le Livre des contes perdus", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), Le Livre des contes perdus, [The Book of Lost Tales], édition établie et avant-propos de Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Adam Tolkien, [s.l.], Christian Bourgois, [1993, 1995, 1998, 2001] 2002, 698 p.

 

Ouf.

 

Je suis enfin venu à bout de ce monstre.

 

Mazette.

 

C’est qu’il ne s’agit pas exactement d’une « lecture récréative », là.

 

J’avais commencé Le Livre des contes perdus (alors en deux volumes) au moment de sa première publication française ; et j’avais craqué… C’était beaucoup trop compliqué dans le fond comme dans la forme pour parler à l’ado que j’étais, qui se croyait authentique petit fan de Tolkien, et découvrait, avec la virulence d’une grosse baffe dans la gueule, qu’il avait encore beaucoup de progrès à faire, jeune padawan. À vrai dire, cette tentative fut même traumatisante, et m’a longtemps dissuadé de poursuivre les tolkienneries, à savoir cette monumentale « Histoire de la Terre du Milieu » qui était ainsi inaugurée. Tentant bêtement de justifier mon échec par la mauvaise foi, je me suis mis à considérer cette vaste entreprise comme étant une escroquerie à base de fonds de tiroir.

 

Erreur de jugement dont je suis bien revenu aujourd’hui. Non, il ne s’agit pas là de fonds de tiroir, mais bel et bien de l’analyse en profondeur d’un processus de création et d’écriture. Ce qui est tout à fait passionnant, mais implique de se trouver dans un certain état d’esprit. En clair, pour lire Le Livre des contes perdus, il faut satisfaire à plusieurs conditions : être fan de Tolkien, certes ; mais aussi avoir du temps devant soi et ne pas redouter l’effort ; vouloir en savoir plus, pas tant sur la Terre du Milieu et compagnie que sur les processus mis en œuvre par l’auteur qui ont en définitive abouti aux chefs-d’œuvre que l’on sait ; enfin, et cela me paraît capital, bien avoir en tête Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés (ceux du Premier Âge, en tout cas). Non qu’il s’agisse ici de la même entreprise : Le Silmarillion, en effet, peut (et doit sans doute) être lu pour lui-même, et ne nécessite pas d’effort particulier ; les Contes et légendes inachevés, déjà, demandent un peu plus une tournure d’esprit d’exégète ; mais il y a un vrai fossé entre la lecture de ces ouvrages accessibles à tous et celle de « L’Histoire de la Terre du Milieu », à réserver aux plus acharnés des lecteurs, « amateurs » au sens le plus positif, prêts à se livrer à une complexe quête archéologique dans les plus archaïques des manuscrits de l’auteur. Cependant, pour que cette quête porte ses fruits, il faut être en mesure de comparer les différents états de la création tolkienienne. Condition nécessaire à mes yeux, donc, mais ça tombe bien : dans le cadre du dossier d’un futur Bifrost (où je ferai une synthèse des volumes traduits en français de « L’Histoire de la Terre du Milieu »), je venais de relire, avec quelle délectation, Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés (je vous en parlerai à cette occasion). Je satisfaisais donc désormais à tous les pré-requis pour m’attaquer au Livre des contes perdus. Taïaut !

 

 

N’empêche que c’est rude. Le traducteur (un certain Adam Tolkien…) a en effet pris le parti, sans aucun doute justifié, de rendre le texte anglais au plus près, préférant la précision à l’élégance. Or ces textes, datant pour les plus vieux de la guerre de 1914-1918, sont écrits dans une langue délibérément archaïque, une langue « autre », pas avare en bizarreries grammaticales et syntaxiques. Je vous balance le début dans la gueule :

 

« Maintenant il se trouva qu’en un temps un voyageur venu de pays lointains, un homme d’une grande curiosité, fut par le désir de pays étranges et d’us et de demeures de peuples inhabituels mené par bateau tant loin à l’ouest que l’Île Solitaire elle-même, Tol Eressëa dans le langage des fées, mais que les Gnomes nomment Dor Faidwen, le Pays de la Libération, et un grand conte s’y rapporte.

 

« Maintenant un jour au bout de longs voyages il vint à l’heure où l’on allumait les lumières du soir à de nombreuses fenêtres au pied d’une colline dans une large plaine boisée. Il se trouvait maintenant près du centre de cette vaste île et avait erré sur ses routes durant bien des jours, s’arrêtant chaque nuit dans telle demeure de gens où il arrivait par hasard, qu’il s’agisse d’un hameau ou d’une ville de bonne taille, vers l’heure du soir où l’on allumait les chandelles. Maintenant à cette heure le désir de nouvelles visions se fait moindre, même chez celui dont le cœur est celui d’un explorateur, et même un fils d’Eärendel tel ce voyageur-ci tourne plutôt ses pensées vers le souper et le repos et la narration de contes avant que n’advienne l’heure du lit et du sommeil.

 

« Maintenant, comme il se tenait au pied de la petite colline, il vint une faible brise suivie d’un vol de corneilles au-dessus de sa tête dans la claire lumière du soir. Le soleil avait depuis quelque temps sombré derrière les branches des ormes qui se dressaient de par la plaine aussi loin que l’œil put percevoir, et depuis quelques temps ses dernières dorures s’étaient évanouies à travers les feuilles et avaient glissé le long des clairières pour dormir sous les racines et rêver jusqu’à l’aube.

 

« Maintenant ces corneilles donnèrent de la voix pour le retour au-dessus de lui, et virant rapidement vinrent à leur demeure dans les cimes des grands ormes au sommet de la colline. Alors Eriol pensa (car ce fut ainsi que le nomma ensuite le peuple de l’île, et sa teneur est « Celui qui rêve seul », mais de ses noms antérieurs le conte ne parle nulle part) : « L’heure du repos est proche, et bien que je ne connaisse même pas le nom de cette ville à belle apparence sur une petite colline, ici vais-je chercher du repos et un logis et je n’irai pas plus loin jusqu’au lendemain, ni peut-être même alors, car l’endroit semble doux et ses brises de bon aloi. Il a pour moi un air à conserver maints secrets de choses anciennes et belles et merveilleuses dans ses trésors et endroits nobles et dans les cœurs de ceux qui demeurent entre ses murs. » »

 

Etc. Encore que non : la suite est pire, car les contes commenceront alors, récités auprès du feu dans la Chaumière du Jeu Perdu, et leur style sera encore plus ampoulé, et le lexique se fera autrement plus complexe, riche en noms propres déroutants et variantes de termes elfiques. Bref : il faut être prêt à se farcir 700 pages du genre (un peu moins, si l’on enlève l’appendice sur les noms), bien tassées, et dont les phrases commencent une fois sur deux par « maintenant » ou « voici ». Et c’est tout de même passablement hardcore.

 

Mais voilà : la magie opère. Et le lecteur de se retrouver dans la position de cet Eriol (ou bien Ælfwine ? La question, extrêmement complexe, est traitée dans le dernier « conte »), voyageur curieux qui a accompli un beau voyage, mais long et périlleux, et découvre émerveillé, de la bouche même des Elfes, les récits des temps anciens. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le développement (plutôt que l’esquisse ; comprenez par là que Le Silmarillion est en fait un abrégé extrêmement condensé…) de ce qui sera ultérieurement connu sous le nom de Premier Âge.

 

Ben oui : dès 1915-1916, Tolkien avait semble-t-il en tête bien des éléments de son « Légendaire », et certains n’ont connu qu’une évolution somme toute limitée. On y assiste donc à la création du monde, à l’établissement des dieux en Valinor, à la rébellion de Melko, à la venue des Elfes, etc. Mais, dans le détail, les changements peuvent être considérables.

 

Prenons ainsi un exemple frappant, le « Conte de Tinúviel » (qui sera connu plus tard comme étant celui de Beren et Lúthien). Beren n’y est pas un Homme, mais un Gnome (c’est-à-dire un Elfe, un Noldor plus précisément), ce qui change radicalement la donne (et, disons-le, enlève une bonne partie de son intérêt au conte, que l’on préfèrera largement dans sa version plus « achevée », mais ce n’est pas toujours le cas, loin de là) ; l’histoire se passe en une époque bien plus rapprochée de la fuite des Noldor que ce que l’on connaîtra ultérieurement (voir plus bas, à propos de Nirnaeth Arnoediad) ; si les Silmarils y apparaissent bel et bien, ce conte fait cependant exception (l’importance des joyaux était alors bien moindre) ; Beren y est nettement moins héroïque que dans les récits futurs, tandis que Tinúviel occupe sans aucun doute le devant de la scène ; le précurseur de Sauron, ici… est un chat, Tevildo ! et le récit prend ainsi des tournures étranges de conte animalier, avec des chiens et des loups en prime ; l’imbrication du récit dans une trame plus vaste, notamment du fait du serment des fils de Fëanor, est quasi inexistante (même s’il y a un lien qui se fait par la suite avec l’histoire de Túrin – on peut noter, dans le même ordre d’idées, qu’il n’est pas ici le cousin de Tuor – et celle du « collier des Nains », le « Nauglafring » – les Nains étant d’ailleurs présentés comme des créatures maléfiques d’origine inconnue, exit le joli mythe de leur création par Aulë) : pour employer les désignations « modernes », Doriath est à peine décrit (même si Thingol et Melian jouent bel et bien un rôle central), et « l’élément Nargothrond » est absent ; last but no least, la résurrection de Beren (un Elfe, rappelons-le…) au terme de la quête de Tinúviel dans les cavernes de Mandos est traitée brièvement dans un épilogue, bien loin de constituer un élément central du récit… Et tout ça fait une sacrée différence.

 

Cela dit, cet exemple ne prêche pas exactement en faveur du Livre des contes perdus : le conte, ici, est à tous les égards – et par nature – moins « achevé » que ce que l’on connaîtra ultérieurement. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas, loin de là : bien d’autres récits sont au contraire plus développés (prenez le « Conte du Soleil et de la Lune »), et on a même droit à un très grand morceau du « Légendaire » avec un de ses textes fondateurs, celui de « La Chute de Gondolin », qui n’a à ma connaissance jamais été aussi complet qu’ici. Même si, là encore, on peut noter bien des différences cruciales : Tuor, donc, n’est pas le cousin de Túrin, ainsi que je l’avais déjà noté ; son père (et donc a fortiori « son oncle ») n’a jamais mis les pieds à Gondolin, qui est nettement moins « ancienne » que dans Le Silmarillion (il faut dire que Nirnaeth Arnoediad, à vue de nez, suit presque immédiatement l’arrivée des Noldor dans les « Grands Terres », même si c’est sans doute plus compliqué que ça) ; mais Tuor accède à la cité cachée bien plus facilement que dans le récit des Contes et légendes inachevés, et Turgon l’accueille à peu de choses près à bras ouverts, même si l’on ne trouve pas l’élément proprement « prophétique » de sa venue, avec l’armure qu’Ulmo avait demandé à Turgon de laisser en arrière, etc. Il n’en reste pas moins que le récit de la bataille de Gondolin est fabuleux, sans aucun doute le très grand moment « original » de ce premier état du « Légendaire ».

 

Mais il est encore une autre dimension à noter, fort complexe, et qui correspond à l’intention de Tolkien derrière ses contes : il s’agissait en effet pour lui de « créer » une mythologie propre à l’Angleterre, et il est sans doute bon de garder cette idée en tête lors de la lecture des Contes perdus. Le problème est que cet aspect n’est véritablement traité que dans le dernier conte, réduit même pas à l’état de fragments, mais seulement d’esquisses, qui plus est contradictoires selon que le navigateur est Eriol (Tol Eressëa correspond alors à l’Angleterre) ou Ælfwine (auquel cas il vient d’Angleterre)…

 

Je pourrais continuer très longtemps ainsi, mais il serait sans doute absurde de se livrer à une exégèse érudite sur ce blog interlope, ce n’est guère le lieu. Il ne s’agit ici que d’un compte rendu de lecture. Le bilan, alors : eh bien, ce Livre des contes perdus est aussi fascinant qu’ardu… Répétons-le : c’est tout sauf une lecture récréative, et il y a de quoi écœurer le simple curieux. Mais pour qui veut approcher au plus près le processus de création tolkienien, c’est un régal de bout en bout ; il y faut du sang, de la sueur et des larmes, mais la récompense est au bout du chemin, et quelle récompense !

 

Aussi dois-je ici faire mon mea culpa. Non, « L’Histoire de la Terre du Milieu » inaugurée par ce Livre des contes perdus n’est pas une collection de fonds de tiroir ; l’immense entreprise de Christopher Tolkien (dont la connaissance de l’œuvre paternelle est stupéfiante, et les commentaires sont extrêmement pointus) est parfaitement louable ; à vrai dire, elle présente même un cas à part dans l’histoire de la littérature : une exception, une singularité, à la hauteur de l’œuvre immense de ce génie que fut J.R.R. Tolkien.

 

J’enchaîne avec Les Lais du Beleriand.

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"Nous sommes tous morts", de Salomon de Izarra

Publié le par Nébal

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IZARRA (Salomon de), Nous sommes tous morts, Paris, Rivages, 2014, 131 p.

 

Ma (très brève) chronique se trouve dans le Bifrost n° 75 (pp. 93-94).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Le jeune Nordnight, second d’un baleinier norvégien en 1927, nous rapporte dans Nous sommes tous morts (OK, pas de spoiler…) le terrible calvaire enduré par son équipage quand ledit bateau s’est retrouvé pris dans les glaces, là où il n’aurait pas dû y en avoir… Un effroyable cauchemar polaire, qui transforme les hommes, et notamment notre narrateur dont on a retrouvé le journal en partie illisible ; Nordnight, mais il n’est pas le seul, tourne ainsi au salaud dans cet enfer glacé, et nous sommes témoins de cette horrible dégradation…

 

Premier roman du jeune Salomon de Izarra, Nous sommes tous morts affiche d’emblée ses références. On parle ainsi de Stevenson, mais aussi de Lovecraft (et ce n’est sans doute pas un hasard si le baleinier cadre de l’intrigue se nomme Providence…) ; on pense, forcément, au Moby Dick de Melville, très tôt cité ; mais, au-delà, ce mélange d’aventure maritime et de fantastique horrifique peut aussi évoquer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et peut-être plus encore William Hope Hodgson (Les Pirates fantômes, par exemple). Plus récemment, on évoquera également Terreur de Dan Simmons… C’est dire, à la fois, l’ambition de ce très court livre, et en même temps la rude concurrence à laquelle il doit faire face.

 

Et, hélas, il ne se montre pas à la hauteur de ces prestigieux modèles. Le récit relativement convenu, les personnages à peine esquissés (sauf Nordnight et le capitaine) et bien trop caricaturaux, pèsent déjà douloureusement sur la balance… Mais c’est le style défaillant, souvent lourd et perclus de clichés, qui fait en définitive de la lecture de Nous sommes tous morts un calvaire presque aussi terrible que celui enduré par l’équipage du Providence.

 

C’est dommage. Le cadre est fascinant, les bonnes idées émergent de temps en temps, que l’on aurait souhaité voir mieux traitées, le propos est assez intéressant, mais cela ne suffit pas à emporter l’adhésion du lecteur, qui renacle à chaque page ou presque (heureusement, c’est très court… probablement trop, d’ailleurs). Un triste ratage que l’on fera bien d’éviter ; lisez plutôt les modèles cités plus haut…

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Focus lovecraftien

Publié le par Nébal

L'Abomination d'Innswich

 

 

Le Piège de Lovecraft 

 

Les Furies de Boras

 

 

J’ai fait un « focus lovecraftien » sur L’Abomination d’Innswich, Le Piège de Lovecraft et Les Furies de Borås dans le Bifrost n° 75 (pp. 88-89).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Piqûre de rappel après le numéro 73 de Bifrost, et démonstration qu’il y a toujours une actualité lovecraftienne. Trois publications récentes constituent en effet, à titres divers, des hommages au Maître de Providence ou des variations sur son œuvre (et encore, sans compter ce qui s’est publié en numérique, mais ne poussons pas le shoggoth dans les orties…) ; trois approches radicalement différentes, pourtant, de cette matière commune ; et, comme de juste, le résultat est plus ou moins bon…

 

Mythologica, parallèlement à son numéro spécial Lovecraft (eh), a également publié L’Abomination d’Innswich d’Edward Lee, titre ne laissant guère de doute sur l’objet du livre. Il s’agit bien ici de reprendre la fameuse nouvelle de Lovecraft qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth », avec ce riche dilettante, lovecraftien précoce d’une naïveté confondante, qui fait du tourisme en Nouvelle-Angleterre sur les pas du Maître. Il arrive ainsi dans la ville d’Olmstead (nom du narrateur de ladite nouvelle), et y découvre tant de coïncidences que cela ne peut être le fait du hasard ; de toute évidence, Lovecraft est passé par ici, et y a puisé son inspiration. Et sans doute pas seulement pour les noms propres… Un pastiche anecdotique, et certainement pas « pour public averti » en dépit des prétentions de la quatrième de couverture ; ça colle énormément à la nouvelle originale et ne surprendra guère le lecteur, mais se révèle malgré tout honnête, et c’est déjà pas mal ; une lecture distrayante pour amateur de lovecrafteries pas trop exigeant.

 

On passe à quelque chose de bien plus intéressant avec Le Piège de Lovecraft d’Arnaud Delalande, auteur à succès du Piège de Dante. Il s’agit cette fois d’un thriller ésotérique dans lequel le narrateur, confronté à la folie d’un camarade étudiant qui commet un meurtre de masse avant de se suicider sous ses yeux, en vient à s’intéresser à Lovecraft, au « Mythe de Cthulhu » (notamment dans ses variantes ludiques), et tout particulièrement aux « livres maudits », Necronomicon en tête. Bien entendu, se pose très vite la question de l’existence réelle, sous une forme ou une autre, de l’ouvrage de l’Arabe dément Abdul Alhazred… Mais la quête du narrateur va au-delà, baignant dans l’horreur cosmique et visant à circonscrire le mal à l’état métaphysique. On se doute là encore très vite de comment cela va finir, ce qui pourrait être rédhibitoire, d’autant que la pirouette finale, outre son évidence, a quelque chose d’arrogant, pour ne pas dire mégalomane. Et pourtant, ça marche. Car Arnaud Delalande se montre un conteur efficace, qui sait promener le lecteur, à l’aide d’une intrigue malgré tout palpitante et d’une plume agréable. Plus malin qu’il n’en a l’air, et assurément ludique, Le Piège de Lovecraft constitue donc, en dépit de quelques défauts notables, une bonne surprise.

 

 Le plus intéressant de ces trois volumes, cependant, est de loin Les Furies de Borås du Suédois Anders Fager, aux éditions Mirobole. Il s’agit d’une sélection de nouvelles piochées dans trois recueils, et quelle sélection ! On est là, de toute évidence, devant de l’excellente littérature fantastique, comme on n’en avait probablement pas lu depuis longtemps (hélas…). Anders Fager se place bel et bien dans la lignée de Lovecraft (les références ou allusions ne manquent pas, toujours réjouissantes), mais en modernisant sa matière ; aussi peut-on à juste titre le comparer à Stephen King (la quatrième de couverture ne s’en prive pas), mais aussi, sans doute, au Clive Barker des « Livres de sang ». Du sexe, du sang, des tentacules : joli programme pour un superbe recueil qui fait mouche à tous les coups, et dont les textes se répondent habilement. On se régale ainsi de ces jeunes ménades qui vont danser (et plus puisque affinités) dans les bois, de ce gamin qui fait l’apprentissage du mal auprès de « lapins-caca » pas tout à fait innocents, de cette femme (?) entourée d’aquariums et avide de conquêtes, de cet inexplicable suicide collectif de vieillards… ou, dans le passé, de la terrible vengeance d’un homme brisé par l’horreur de la guerre, ou encore de cette séance fondatrice à l’aube de la psychanalyse. Tout le recueil, à vrai dire, pourrait y passer. Répétons-le, ça le mérite : Les Furies de Borås comblera tout amateur d’horreur ; indispensable.

 

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"Le Visage Vert", n° 23

Publié le par Nébal

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Le Visage Vert, n° 23, Cadillon, Le Visage Vert, novembre 2013, 191 p.

 

J’avais pris du retard dans mes lectures du Visage Vert, comportement inqualifiable pour un petit fan tel que votre serviteur. Les habitués de ce blog savent en effet que je n’ai cessé de multiplier les louanges à l’égard de cette revue érudite sans être pédante, nous régalant à chaque livraison de délicieux textes fantastiques, décadents, et plus puisque affinités. Il est d’autant plus étrange que je ne me sois pas précipité sur ce numéro 23 que l’affiche était particulièrement belle, alignant les noms prestigieux : Fitz-James O’Brien, Régis Messac, J.-H. Rosny, Mary Shelley et Jules Lermina, notamment. Et tout de même.

 

 

Mais je dois vous faire une confession. Sans doute est-ce dû en partie aux attentes que je plaçais dans ce numéro particulier du fait de ce sommaire alléchant, mais c’est bien la première fois, je crois, que je suis déçu par Le Visage Vert… Oh, une déception « légère », hein, et qui n’a rien d’insurmontable : la lecture de cet opus reste agréable, et il contient de fort bons textes ; seulement, ce ne sont pas forcément ceux que j’attendais… Suivons donc l’ordre du numéro pour tenter d’expliquer cette vague amertume en bouche.

 

On commence avec un grand nom, Fitz-James O’Brien, traduit et commenté par un autre grand nom, Régis Messac. « Animula » est une nouvelle de proto-science-fiction teintée de policier, histoire complexe et richement élaborée (ou bien partant dans toutes les directions ?) tournant autour d’un microscope et de ce qu’on peut y voir. Ce n’est pas mauvais (encore qu’un brin dispersé, donc), mais n’en déplaise à l’illustre traducteur, je n’en ferais certes pas le sommet de l’œuvre de l’Irlando-américain : voyez plutôt l’excellent Qu’était-ce ?, à mon sens d’une tout autre tenue. Petite déception dès l’entrée en matière, donc.

 

La grosse déception, cependant, vient immédiatement après, et c’est sans doute là ce qui explique mon jugement un chouia négatif sur cette 23e livraison. On y consacre en effet nombre de pages à J.-H. Rosny, le célèbre binôme, et plus particulièrement à J.-H. Rosny aîné. J’avais depuis longtemps envie de découvrir cet auteur fondateur, dont je ne connaissais guère que des échos, La Guerre du feu en tête. Hélas, les commentaires érudits de Fabrice Mundzik ne parleront qu’aux exégètes… ce qui ne serait pas si grave, si les quatre (tout de même) nouvelles ici reprises valaient le coup. Hélas, j’ai un peu eu l’impression que l’on se trouve ici devant une entreprise d’exhaustivité, dénichant des textes oubliés et, on peut bien le dire à mon sens, légitimement oubliés (mais je ne jette pas totalement la pierre, voyez mon goût des lovecrafteries obscures…). Si, des deux frères, « Le Septième Sens » est relativement correct (proto-science-fiction là encore, avec des aveugles qui développent une conscience singulière de leur environnement), les trois textes suivants, dus à l’aîné seul, sont à mes yeux d’une totale absence d’intérêt, d’une fadeur que je ne m’explique pas. Grosse déception, donc…

 

Vient ensuite un texte contemporain, « Un cabinet » d’Yves Letort. Dans un premier temps, le style très ampoulé m’a quelque peu rebuté, et je craignais une nouvelle déception (ce qui aurait commencé à faire beaucoup…). Mais, en définitive, je m’y suis fait, et il y a bien dans tout cela une certaine musicalité finalement très agréable ; et si le fond est peut-être un peu convenu, la forme sur-travaillée emporte pourtant l’adhésion. Ouf.

 

Un autre mystère ensuite, avec la rubrique « En cimaise » de François Ducos, consacrée à l’illustrateur « populaire » Jacques Blondeau. Là encore, je ne vois aucun intérêt à cette brève démonstration d’érudition…

 

Suit un texte de Barry Pain, « Le Défi de la girafe », qui prépare semble-t-il une publication au Visage Vert de l’ensemble du recueil Le Club des défis. Une courte nouvelle humoristique so British, gentiment absurde, mais guère percutante. Ça se lit avec un demi-sourire, mais pas davantage…

 

Heureusement, la fin du numéro rehausse à mes yeux quelque peu le niveau. Nous avons tout d’abord droit à « L’Échange infernal », conte gothique délicieusement boursouflé (oui, pléonasme, je sais, mais justement) de Mary Shelley… ou presque, puisque l’original de l’auteur de Frankenstein a été ici « adapté » plus que traduit par une mystérieuse « Mme de Troyes ». Tout y est, ça en fait des caisses, mais ça se lit avec grand plaisir. On lira de même avec intérêt le bref article de Norbert Gaulard sur les adaptations et plagiats de ce texte (avec un morceau de critique « politique » absolument surréaliste).

 

Et le numéro de se conclure avec un petit conte fantastico-humoristique, faisant plus que loucher vers l’absurde, « Le Pommier » de Jules Lermina, assez amusant.

 

N’empêche : pour la première fois si je ne m’abuse, je ne peux que constater ma légère déception à la lecture de ce numéro du Visage Vert. Je me répète, mais c’est sans doute que j’en attendais trop… et la soixantaine de pages (eh oui, un tiers de la revue…) consacrée à J.-H. Rosny a vraiment douché mon enthousiasme. Bon, pas grave : l’erreur est humaine, comme disait l’autre. Je vous entretiens bientôt du n° 24, que j’espère bien supérieur ; ce qui ne serait que justice, eu égard à la tradition d’excellence de la revue.

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"Vermilion Sands", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

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BALLARD (J.G.), Vermilion Sands, [Vermilion Sands], nouvelle édition augmentée établie par Bernard Sigaud, traduction de l’anglais par Paul Alpérine, Laure Casseau, Alain Dorémieux, Alain le Bussy, Robert Louit, Lionel Massun, Arlette Rosenblum, Bernard Sigaud & Franck Straschitz, Auch, Tristram, coll. Souple, [1955, 1971-1973, 1975, 1992, 2008-2009] 2013, 278 p.

 

J’avais bien entendu déjà lu les nouvelles composant Vermilion Sands (à une exception près, l’inédit de 1955 « Le Labyrinthe Hardoon », dont c’est là la première publication ; un texte relativement mineur, sans doute, mais un Ballard mineur demeure plus que plaisant en regard de la médiocrité coutumière) en me régalant de l’intégrale des nouvelles de J.G. Ballard ; mais ces célébrissimes nouvelles étaient réparties sur les deux premiers tomes, une quinzaine d’années s’étant écoulées entre la publication du premier texte du recueil (« Prima Belladonna », qui fut d’ailleurs le premier texte publié de Ballard en général) et celle de la dernière (« Dites au revoir au vent »). En tout – et en comptant donc l’inédit sus-mentionné –, nous avons maintenant dans sa forme augmentée et définitive un livre admirable comportant dix textes d’exception, témoignage éloquent de la virtuosité de Ballard dès le début de sa carrière. Et j’avais sacrément envie de relire Vermilion Sands comme un bloc ; aussi me suis-je procuré dès sa sortie en « Souple » ce beau volume, Tristram ayant parfaitement compris que cette œuvre avait sa propre singularité au-delà de l’intégrale des nouvelles (mais j’ai cru comprendre que ce livre était déjà épuisé…). Ce n’est cependant que maintenant que j’ai enfin trouvé à le (re)lire… et ça tombe bien puisque, demain soir, à l’indispensable librairie Charybde, on va en causer, ainsi que du Portique du front de mer de Manuel Candré qui lui rend hommage.

 

Vermilion Sands est une station balnéaire léthargique, une utopie langoureuse pour milliardaires excentriques (pléonasme ?), artistes plus ou moins poseurs et stars sur le retour. La plage est presque systématiquement hors-champ, et le désert s’insinue bien davantage dans les visions du lecteur, comme si Saint-Tropez se faisait bouffer progressivement par l’Arizona. Là, la civilisation des loisirs a atteint son comble durant l’Intercalaire, « cette dépression mondiale d’ennui léthargique et de chaleur estivale qui nous entraîna allègrement dans dix années inoubliables » ; à Vermilion Sands – et dans la région qui l’entoure, Red Beach, Lagoon West, etc. –, le travail n’est pas une nécessité, et devient même la forme ultime de la distraction.

 

Aussi, tout le monde ou presque se veut artiste, à Vermilion Sands ; on ne compte pas les sculpteurs soniques, les architectes psychotropes, les poètes ou prétendus tels composant leurs œuvres au verséthiseur (jusqu’à ce qu’une muse pointe le bout de son nez arrogant…), les concepteurs et vendeurs de vêtements biotextiles, sans même parler des fameux sculpteurs de nuages de Coral D. Tout un bagage science-fictif accompagne ainsi les textes, des gadgets d’un futur antérieur où tout était possible et rien n’avait d’importance. Et puis, quand on ne produit pas – c’est-à-dire souvent –, on s’amuse comme on peut dans ce lieu unique où le temps semble se figer : on va chasser les raies des sables, on joue au i-Go… On peut, pourquoi pas, danser avec les vagabonds dans un night club abandonné, souvenir d’un bon vieux temps que l’on ne retrouvera plus.

 

Le regard est en effet volontiers nostalgique, mais avec quelque chose d’un sourire béat ; même les regrets sont positifs à Vermilion Sands. Pourtant, le passé peut y laisser des traces sinistres, ainsi dans la maison folle de Stellavista, qui offre à Ballard l’occasion d’une extraordinaire variation SF sur le thème fantastique de la maison hantée… Mais, au fond, c’est parce qu’on le veut bien : personne n’empêche l’acquéreur de couper les souvenirs de la maison, si jamais… mais cela reviendrait sans doute à lui faire perdre une bonne partie de son cachet.

 

On avait sous-titré jadis Vermilion Sands « Le Paysage intérieur », thème évidemment cher à Ballard. Ici, il est bien entendu à l’image de ce désert périphérique, cette mer de sables qui entoure la station balnéaire et semble la couper du monde : étouffant, doucement monotone, peut-être même vaguement ennuyeux, et d’une beauté implacable. Sous le soleil (exactement), le lecteur participe ainsi du quotidien aussi lumineux que désabusé des habitants et estivants ; sous la plume du brillant artiste, il devient peut-être même créateur à son tour, conceptualisant à grands traits un futur temporaire, nettement moins sinistre que ce que la science-fiction nous propose généralement, jusque dans ses versants les plus utopiques.

 

Il faut dire que la SF, ici, au-delà des gadgets précédemment évoqués – tous plus réjouissants les uns que les autres –, est, au sens strict, terre à terre. Cette œuvre magistrale, entamée peu avant Spoutnik, achevée immédiatement après Apollo XI, délaisse les planètes extérieures et une conquête de l’espace vouée à l’échec – autre thème important de Ballard – pour construire un temps immobile, ou presque, car s’écoulant peut-être lentement vers une apocalypse (forcément…) dans tous les sens du terme, à la fois fin d’une époque – le désert gagne, l’Intercalaire s’achève – et révélation ultime (de la vanité de toutes choses ?).

 

Autre aspect non négligeable de Vermilion Sands, et qui participe de la complicité du lecteur avec l’auteur et ses personnages : cet humour presque omniprésent, sous forme de distance ironique et un brin narquoise à l’égard de ces artistes qui n’en sont pas totalement, ces poètes d’un dimanche à jamais prolongé (à l’heure de la sieste, bien sûr) et autres plaisanciers pleins aux as, souvent reliques d’une jeunesse folle et insouciante, en forme de masque artificiel – ainsi le fascinant et sinistre visage d’adolescente éternelle du mannequin de la dernière nouvelle. Derrière la façade, certes, le tableau peut se faire horrible ; on n’apprécie pas forcément ce que le portrait révèle… tout en le recherchant. Car c’est Vermilion Sands : on n’y échappera pas, et on en fera un amusement, quelles qu’en puissent être les conséquences.

 

Œuvre visionnaire, Vermilion Sands ne ressemble finalement à rien d’autre. Un sommet de l’œuvre immense de l’immense Ballard, qui porte à la fois en germe certains de ses thèmes fondamentaux, et revendique pourtant sa singularité pleine et entière. L’auteur aura l’occasion, dans un sens, de tirer un trait sur la station balnéaire léthargique ; ce sera bientôt la folie de La Foire aux atrocités, les périphériques gris et mortels de la « Trilogie de béton »… ou encore, en clin d’œil ironique, la Riviera malsaine d’œuvres plus récentes. Mais Vermilion Sands demeure, brillant témoignage d’un auteur déjà au sommet de son art, aussi intelligent qu’habile ; l’occasion pour le lecteur d’un regard en arrière, béat forcément, sur un temps où tout semblait possible, et en premier lieu le plus vain et le plus absurde.

 

C’est un immense chef-d’œuvre, dans tous les sens du terme.

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"Dahut", de Poul & Karen Anderson

Publié le par Nébal

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ANDERSON (Poul & Karen), The King of Ys : Dahut, New York, Baen, coll. Fantasy, 1998, 398 p.

 

Il m’a paru nécessaire de faire une pause après la lecture des deux seuls tomes de la tétralogie du « Roi d’Ys » traduits en français, Roma Mater et Les Neuf Sorcières. Mais il était bien temps de m’y remettre, en VO donc – nécessité fait loi –, avec Dahut, troisième volume qui comprend le cœur de la légende d’Ys (à tel point que je me demande pas mal ce que peut bien contenir le suivant, The Dog and the Wolf, qui pèse bien ses 500 pages ; on verra bien, très bientôt, je viens tout juste de le commencer…).

 

Nous retrouvons comme de juste le bon roi Gratillonius, ou Grallon, ce centurion romain devenu monarque d’Ys en tuant son prédécesseur dans le Bois sacré, à l’instigation des Neuf Sorcières, les Gallicenae, qui sont donc devenues ses épouses. Gratillonius a fait un excellent travail à Ys, et est apprécié des Ysans. Enfin, de la plupart… Il en est en effet qui ne lui pardonnent pas son attitude ambiguë à l’égard des dieux de la cité, Taranis, Bélisama et Lir ; c’est que, non seulement Gratillonius est un adepte de Mithra, mais encore il trouve légitime de favoriser l’implantation du christianisme dans la ville merveilleuse, par l’intermédiaire du chorévêque et futur saint Corentin… On l’accuse régulièrement de blasphème ou d’impiété… et bientôt ses femmes elles-mêmes.

 

Et à l’extérieur aussi, tout n’est pas rose : les autorités romaines en crise ont certes bénéficié à bien des égards de la politique ysane, mais tendent de plus en plus à voir dans la puissance armoricaine une vilaine épine dans le pied de l’Empire… d’où, sans doute, l’arrivée inopinée de cette troupe de Francs fédérés qui viennent défier Grallon dans le Bois du Roi, à tour de rôle ! Sans même parler, en Ériu, du roi Niall aux Neuf Otages, qui cherche toujours, après toutes ces années, à se venger d’Ys et de son roi, qui lui ont pris une bonne part de son armée, et, surtout, son fils…

 

Pourtant, c’est à l’intérieur même de la ville que se situe le danger, et sous un frais minois qui n’inspirait jusqu’alors qu’adoration et tendresse : Dahut, la fille de Grallon et de Dahilis. Dahut, si belle… et si horrible. Elle le devient, en tout cas. Car les dieux d’Ys jouent un vilain tour à leur roi impie : quand une des Gallicenae meurt, c’est sur la vierge Dahut qu’apparaît la marque désignant celle qui doit lui succéder… Dahut est donc supposée épouser son père, et, bien sûr, consommer cette union. Mais c’en est trop pour Gratillonius, qui aime Dahut d’amour tendre, mais paternel : la loi de Mithra interdit l’inceste, si la loi d’Ys l’autorise ; aussi le Roi d’Ys refuse-t-il de faire de sa propre fille sa reine… Or Dahut, élevée dans une foi passionnée, enfant gâtée à laquelle on a assuré depuis sa naissance mouvementée qu’elle serait celle qui déclencherait une nouvelle ère pour la cité d’Ys, ne peut accepter le rejet paternel. Et, comme dit l’autre, de l’amour à la haine il n’y a qu’un pas… Dahut en vient ainsi à souhaiter la mort de son obstacle de père, seul moyen pour elle de devenir pleinement reine, la nouvelle Brennilis ; et il n’y a pas trente-six moyens d’y parvenir…

 

Ainsi se rassemblent tous les éléments mis en place depuis Roma Mater, qui doivent aboutir à la réalisation du funeste destin d’Ys.

 

Le cœur du mythe, donc. Tout est là. Ce qui n’enlève certes rien à la valeur des tomes précédents, indispensables et passionnants, mais confère à Dahut un statut tout particulier, des accents tragiques forts, qui trouvent leur résolution dans une conclusion grandiose, climax aussi terrible que beau, splendide dans son horreur…

 

Et Poul & Karen Anderson gèrent remarquablement bien ce douloureux épisode apocalyptique. Notamment en ce que la dimension sentimentale, présente dès les origines de la tétralogie, avec cet étrange ménage à dix voulu par la coutume, trouve ici toute sa raison d’être dans la complexe relation unissant (…) Dahut et son père. C’est très juste, très bien fait, réellement déchirant, et sans excès de moraline, comme on pouvait le craindre avec un tel sujet.

 

Il n’en reste pas moins que cette « devil-bitch » de Dahut, comme la qualifie une fois Corentin, en réalisant son destin devient parfaitement monstrueuse. C’est la Prostituée de Babylone, à bien des égards (la dimension chrétienne du roman est assez appuyée, même si pas au point de la « déconcertante » quatrième de couverture – et dans « déconcertante » il y a « dé » et « certante »), une incarnation du mal féminin, qui, passé un certain temps, ne suscite plus, comme à l’origine, amour, tendresse et compassion, mais pur et simple dégoût. Car la belle jeune fille en vient à allier la bêtise à l’égoïsme, combinaison fatale… Le livre idéal pour conforter ma misogynie, quoi (ce qui est sans doute très chrétien là aussi, horreur glauque ; mais bon : ainsi que je l’ai solennellement déclaré à plusieurs reprises, je cesserai d’être misogyne le jour où les femmes brûleront d’elles-mêmes toutes les rédactions de magazines féminins).

 

(Oui, j’en rajoute. Bien sûr. Pfff…)

 

Mais Dahut est bien une personnalité complexe, à l’instar de tous les personnages du roman ou presque. Et, si elle suscite la répugnance à force d’arrogance homicide, elle est bien une femme plus grande que nature, dont la destinée demeure poignante.

 

Dahut, quoi qu’il en soit, confirme le grand intérêt de la tétralogie du « Roi d’Ys », qui revisite avec brio une histoire que tout le monde connaît peu ou prou, en en faisant ressortir l’indéniable richesse ; ce qui fait le mythe, en somme.

 

Très bonne pioche une fois de plus. Suite et fin dans The Dog and the Wolf.

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"Batman : The Dark Knight Returns", de Frank Miller, Klaus Janson & Lynn Varley

Publié le par Nébal

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MILLER (Frank), JANSON (Klaus) & VARLEY (Lynn), Batman : The Dark Knight Returns, [The Dark Knight Returns #1-4 ; The Absolute Dark Knight], traduction [de l’américain] de Nicole Duclos, [s.l.], Urban Comics, coll. DC Essentiels, [1986, 2006] 2012, 240 p.

 

Je ne vous apprends rien : Frank Miller est un géant des comics. Je dois reconnaître cependant être loin d’en avoir tout lu, et avoir longtemps apprécié chez lui l’épatant graphisme bien plus que les scénarios (ce qui explique sans doute en bonne partie le culte que je voue à 300, BD ô combien stupide mais d’une beauté inégalée – ce qui, au passage, me donne presque envie de la relire, histoire de vous expliquer tout le bien que j’en pense, et tout le mal et toute la haine que m’inspire la purge de ce connard de Zach Snyder…). Mais j’ai changé, et, au fil du temps, je me suis rendu compte que Frank Miller n’était pas seulement un excellent dessinateur, au style immédiatement reconnaissable, mais aussi un scénariste tout à fait intéressant, habile dans sa construction, percutant dans ses dialogues et très rigolo dans ses provocations.

 

Oui, je vous parlerai sans doute un jour (prochain ?) de 300. De même que je vous parlerai sans doute de Sin City. Mais il y a eu un Frank Miller avant cela, dont je ne trouverai probablement pas l’occasion de parler de sitôt (pour tout un tas de mauvaises raisons). Et c’est un tout jeune Frank Miller, celui qui a fait un extraordinaire et mémorable run sur Daredevil, qui devait chambouler pas mal de choses (tiens, faudrait aussi que je vous parle de l’extraordinaire Elektra Assassin qu’il a scénarisé, illustré par le fantabuleux Bill Sienkiewicz) ; le célèbre héros de Marvel s’est en effet retrouvé transfiguré par ces trois années (en gros) où Miller a été aux commandes, en auteur complet qui s’était vu confier une sacrée responsabilité, sans doute assez rare dans le monde des comics « mainstream ». Le super-héros aveugle, jusque-là pas forcément super intéressant pour ce que j’en sais, a conquis un nouveau public avec ces aventures plus noires et violentes, plus réalistes aussi, servies par un dessin dynamique et un sens du rythme remarquable.

 

Mais c’est en jouant d’un autre super-héros que Frank Miller devait définitivement entrer dans la légende des comics. Et chez la Distinguée Concurrence, comme disait Stan Lee. Et pas le moindre, puisqu’il s’est agi de Bruce Wayne, alias Batman, rien de moins ! Mais Frank Miller a vraiment pris ce « Dark Knight » à sa manière, avec des brûlots qui devaient chambouler sévère la face du monde des comics de super-héros, dans une proportion égale (ou presque ?) à l’indispensable Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, contemporain. Il y eut (sénario seulement, dessin de David Mazzuchelli) Batman : Année un, qui revisitait la genèse du super-héros…

 

Mais il y eut surtout The Dark Knight Returns (que j’avais déjà, bien sûr, dans la précédente édition chez Delcourt, mais qu’on m’a offert de nouveau dans la belle réédition d’Urban Comics, alors bon), mini-série en quatre épisodes qu’il a scénarisée et dessinée (encrage de Klaus Janson, avec qui il bossait déjà sur Daredevil, couleurs de Lynn Varley – son épouse, je crois ? –, qui saura si bien servir le trait de 300), et dont le postulat est pour le moins audacieux. Il s’agit en effet de nous présenter un vieux Batman. Attention, hein, je n’entends pas par là un Batman remontant à Bob Kane, à la façon de ce qu’a fait plus tard Alan Moore avec Superman dans Suprême ; non, c’est bien le personnage qui se fait vieux : Bruce Wayne, dans The Dark Knight Returns, a 55 ans… et Batman a pris sa retraite depuis une dizaine d’années déjà. Vous vous le sentez, vous, de faire des acrobaties entre les gratte-ciel de Gotham, à cet âge-là ? Non, hein ? Alors, pouet.

 

Mais le monde a changé, en dix ans. Le commissaire Gordon est sur le point de partir à la retraite, lui aussi ; Superman est aux ordres de la Maison Blanche ; le Joker est à l’asile d’Arkham, plongé dans un état catatonique ; Harvey Dent alias Double-Face s’en tire mieux (?), avec une double thérapie, psychique et plastique…

 

Mais si ces géants du Bien et du Mal semblent d’un autre temps, le crime, lui, n’a pas pris sa retraite pour autant… Et quand les jeunes couillons qui se font appeler « Mutants » (…) sèment la zone à Gotham, Bruce Wayne décide de ressortir son vieux costume de chauve-souris. Certes, il n’est plus aussi leste qu’avant ; il a même quelques petits problèmes cardiaques… mais il est plus psychotique que jamais.

 

C’est BATMAN ! Le vrai. Le méchant ! Celui qui ne tue pas, certes – il se l’est juré, même si des fois, hein, bon –, mais qui aime FAIRE MAL. Dans la famille des super-héros DC, c’est définitivement celui qui n’est pas fréquentable, a fortiori avec le traitement que lui inflige Frank Miller. À la base, il y a un peu de la recette Daredevil dans The Dark Knight Returns : c’est plus noir, plus violent ; plus réaliste ? ça, faut voir, surtout dans l’épisode final, où tout le monde pète un câble…

 

Mais, surtout, c’est « politiquement très, très, très incorrect ». Manière polie de dire que Batman, sous la plume de Frank Miller, est complètement facho.

 

Ou pas.

 

Anar, peut-être ?

 

 

Libertarien, probablement.

 

Très, très, très incorrect…

 

Et, du coup, sa croisade ultra-violente pour ramener l’ordre à Gotham suscite immédiatement la polémique. Il y a les partisans – et vive l’auto-défense, y en a marre des petits voyous, etc. – et les adversaires, qui en viennent peu ou prou à imputer à Batman la responsabilité du crime qu’il combat… Il est vrai que Batman a toujours son aura charismatique, et qu’il suscite l’exemple ; ainsi chez la jeune et ô combien attachante Carrie, qui s’improvise nouveau Robin (ben oui : Robin, ici, est une fille…). Batman, mâchoire carrée, psyché en vrac, sourire sadique et voix inquiétante, ne laisse personne indifférent, en tout cas. Et, au fil de ces quatre épisodes, il va passablement remuer Gotham, jusqu’à ce que l’on décide de faire intervenir le Grand Boy-Scout en Pyjama Bleu pour régler la question…

 

Et c’est absolument génial. Le graphisme est brillant, bien sûr, remarquablement dynamique, et bien servi par les couleurs de Lynn Varley (même si elle fera encore mieux sur 300). Mais le scénario vaut aussi son pesant de cacahuètes. Riche en punchlines définitives et autres répliques hilarantes, le texte très dense (…) de Frank Miller (on prend son temps pour lire The Dark Knight Returns…) secoue et réjouit par ses excès. Tout cela est passablement dingue, voire complètement débile, mais qu’est-ce que c’est bon ! C’est à la fois très drôle et palpitant, en tout cas, et d’une violence et d’une noirceur délicieuses. Mais le pire, dans tout ça, le pire… c’est qu’on trouve ça aussi pertinent. Pas seulement l’idée de génie consistant à ramener un Bruce Wayne quinquagnéraire dans une Gotham plus décadente que jamais ; non, derrière tout ça, on a un peu honte de le reconnaître, mais il y a quelque chose de très juste, à un double niveau, tant dans la perception « politiquement très, très, très incorrecte » de la délinquance et de la criminalité… que dans le discours finalement porté sur le genre super-héroïque en lui-même. Et l’on rejoint ici Watchmen, mais avec une ambiguïté déstabilisante…

 

The Dark Knight Returns, vous l’aurez compris, est un chef-d’œuvre. Ce Batman-là est unique. Résolument hors-continuité, il a pourtant imprimé sa marque sur les aventures ultérieures du « Chevalier noir », pour le meilleur… et pour le pire (sans doute faut-il le préciser ici, au cas où : les abjects « Dark Knight » de ce tâcheron de Nolan – hop – n’ont rien à voir avec le Dark Knight de Frank Miller, au-delà de ce titre, et du côté facho, certes, mais nettement moins réjouissant sur pellicule…). Avec Watchmen, donc, il a généré toute une vague de comics plus noirs et violents, qui en ont plus ou sutout moins bien tiré les leçons. Mais qu’on ne le juge pas à sa postérité (si ce n’est sa suite, titrée en France La Relève, plus décriée, plus dingue encore il est vrai – à l’instar des couleurs pétantes de Lynn Varley –, mais assez intéressante, et parfois franchement réjouissante : « Get out of my cave ! ») : le Batman de Frank Miller, et surtout dans sa version quinquagénaire, reste pour moi définitivement le Batman par excellence.

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"Eclipse Phase : Sunward"

Publié le par Nébal

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Eclipse Phase : Sunward : The Inner System

 

Il était bien temps de commencer à chroniquer les « vrais gros » suppléments pour Eclipse Phase (en VO, donc, même si la traduction de celui-ci ne devrait plus trop tarder… en principe…). Mais c’est que ça prend du temps, la lecture de ces choses-là… En effet, ce livre d’un peu moins de 200 pages est bourré jusqu’à la gueule de trucs passionnants, bien vus, mais parfois complexes à intégrer. J’emploie souvent ce mot à l’heure actuelle, j’ai l’impression, mais oui : Sunward est dense, très dense ; à la mesure, en somme, du livre de base. Toujours aussi fascinant, mais toujours aussi exigeant.

 

Sunward, donc, traite du système intérieur, c’est-à-dire de l’espace compris entre le soleil et Mars (incluse ; il est complété par Rimward pour ce qui est du système extérieur, je vous en cause dès que). Ce qui offre déjà un superbe terrain de jeu, propice à des dizaines d’aventures (et plus puisque affinités). Pourtant, j’avouerai sans l’ombre d’un doute que le système extérieur déchaîne nettement plus mon enthousiasme, du fait de l’Alliance autonomiste, et de son transhumanisme réjouissant. Ici, dans cette zone essentiellement sous le contrôle du Consortium planétaire (le reste étant dans l’ensemble partagé entre la toute jeune Constellation de l’étoile du matin et l’Alliance Lune-Lagrange), le dépaysement, s’il est réel, n’est pas aussi prononcé ; c’est que l’hypercapitalisme du Consortium nous est finalement familier, de même que sa cyber-démocratie, dans un sens. Disons que ce futur-là est moins réjouissant, donc, que les entreprises libertaires du système extérieur. Mais il est néanmoins passionnant.

 

Et riche en images fortes, ainsi que la couverture le laisse déjà supposer, avec ses majestueux suryas nageant dans la couronne solaire… C’est ici que commence notre périple, et il y a déjà pas mal de choses à dire sur la zone allant du soleil à Mercure, malgré son caractère foncièrement inhospitalier. On enchaîne sur Vénus, récemment émancipée du Consortium planétaire, et qui offre deux visages, entre ses luxueux aérostats et sa surface infernale.Puis, la Terre… abandonnée ? Pas totalement ! Il y a sans doute des survivants, peut-être des millions d’entre eux… et, bien sûr, nombre de reliques des TITANs, et des exsurgents en pagaille. Un cadre post-apocalyptique très fort et brillamment décrit, mais encore faut-il pouvoir s’y rendre… et en repartir, tant qu’à faire ; pas facile, mais… L’orbite terrestre, quant à elle, nous offre le premier aperçu de la très conservatrice Alliance Lune-Lagrange. Le tableau est encore pire sur la Lune, avec son « biochauvinisme ». Mais la Lune, c’est aussi la richesse écoeurante des banques… et la beauté des morphes volants.  Mars, sans surprise, est un gros morceau ; mais le chapitre consacré à ce « nouveau berceau de l’humanité » est peut-être le meilleur de cet excellent supplément, avec ses points de vue multiples qui permettent de saisir au mieux la complexité politique, économique et sociale de la planète rouge. Restent encore des astéroïdes et autres habitats isolés dans cette zone (ce qui inclut les Troyens martiens). Et puis un autre chapitre remarquable est consacré au Consortium planétaire, sous tous ses aspects ; la complexité, là encore, est un maître mot. Le dernier chapitre, enfin, traite des informations de jeu les plus techniques (dangers environnementaux, nouveaux morphes, traits et équipement), avant de laisser la place à des informations réservées au meneur de jeu (secrets, un peu frustrants ai-je trouvé, et amorces de scénarios).

 

Bon, je me rends bien compte, au fur et à mesure de la rédaction de ce compte rendu, à quel point j’ai du mal et ne suis pas à la hauteur ; en ce moment, mes articles sont plus navrants qu’autre chose, j’en ai bien conscience et le regrette… Peut-être reprendrai-je un jour celui-ci afin d’en faire quelque chose de correct. Mais je voulais néanmoins en donner ici un aperçu ; car il ne faut pas s’y tromper : si mon compte rendu est naze, le supplément, lui, est excellent, parmi les meilleurs qu’il m’ait été donné de lire tous jeux confondus. Un travail admirable de bout en bout, pertinent, lucide, enthousiasmant, terrifiant, qui plus est remarquablement écrit, et doté d’illustrations souvent superbes. Confirmation de l’excellence d’Eclipse Phase, de son exigence aussi, certes, Sunward me donne une furieuse envie de jouer… et de me jeter sans plus attendre dans la suite ; je vous donne donc rendez-vous, en espérant être plus compétent, pour traiter de Rimward (je m’en régale d’avance).

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"L'Edda", de Snorri Sturluson

Publié le par Nébal

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SNORRI STURLUSON, L’Edda. Récits de mythologie nordique, traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard, coll. L’Aube des peuples, [1991], 2012, 231 p. + [8 p. de pl.]

 

En ce moment, pour préparer le dossier d’un futur Bifrost, je me suis remis à Tolkien. Et ça m’a donné envie, parallèlement, de remonter aux sources de son œuvre, sources qui me sont quasiment inconnues. Beowulf, par exemple ; mais aussi (et surtout) L’Edda, voire Le Kalevala finlandais, etc., et en tout cas les sagas islandaises (et je vais en profiter, en jeu de rôle, pour jeter un œil à Yggdrasill et Asgard, le Crépuscule des dieux). Bizarrement, malgré un certain intérêt pour la mythologie et les textes anciens, je n’ai quasiment jamais abordé ce pan de la culture mondiale (de même, d’ailleurs, pour continuer dans les sources tolkiéniennes, que la légende arthurienne…). Mais j’ai une vague idée du pourquoi ; je crois que cela tient probablement, en partie du moins, à un certain agacement devant le « nordic nonsense » qui peinait tant Tolkien, justement : l’accaparement de toute cette tradition culturelle par des crétins vaguement nazillons qui en ont tiré des conséquences débiles, parfois très nauséabondes, au-delà même des inévitables fiertés indues (ce qui s’applique aussi aux mythes celtes, d’ailleurs). C’est une « raison » un peu idiote, je vous l’accorde volontiers ; et il était bien temps de remédier à cette lacune…

 

D’où ma lecture de L’Edda de Snorri Sturluson, probablement le texte essentiel en matière de mythologie nordique, la somme la plus complète sur la question. Mais tout, dans L’Edda, n’est pas accessible au grand public dont je fais partie ; texte composite, l’œuvre la plus célèbre de l’historien islandais du XIIIe siècle (à l’époque, il est important de noter que l’Islande était chrétienne depuis deux siècles environ, et Snorri, malgré son œuvre mythologique, n’était certes pas un païen) se divise en trois parties : la Gylfaginning, qui est un recueil de mythologie à proprement parler ; les Skaldskaparmal, une poétique qui comprend des aspects mythologiques ; et enfin le Hattatal qui, en illustration de ce qui précède, est un poème accompagné d’un commentaire. Visiblement, une bonne partie de cette somme ne présente de véritable intérêt que pour les érudits… Aussi cette édition ne reprend-elle que la Gylfaginning en intégralité (comprendre par là ce dont l’attribution à Snorri ne fait pas de doute), et une partie, mythologique, des Skaldskaparmal ; le reste, pour les spécialistes, hein. Le texte, du coup, est assez court (130 pages environ), mais abondamment annoté (une centaine de pages, sur lesquelles j’ai fait l’impasse : il s’agit essentiellement de questions de traduction, qui, là encore, n’intéresseront que les exégètes). Mais il est aussi très dense…

 

Il faut dire que la Gylfaginning balaye large : on y va en gros de la Genèse (la création du monde, issu de l’Abîme, à partir du démembrement du géant Ymir) à l’Apocalypse (le célèbre Crépuscule des dieux). Entre temps, à travers les questions plus ou moins naïves d’un roi des temps anciens à trois Ases, on découvre ce qu’il en est du monde, de certains de ses phénomènes les plus étonnants (le vent, par exemple), et, bien sûr, des dieux. Toute la Gylfaginning est organisée selon ce principe de question/réponse. Les premiers chapitres sont très courts, puis deviennent de plus en plus longs à mesure que l’on aborde les hauts faits des Ases et le Crépuscule des dieux. Les Ases interrogés, qui citent régulièrement les « poèmes eddiques » comme à titre de preuve, dévoilent ainsi de larges pans de la mythologie nordique, en taquinant régulièrement le roi sur son ignorance. Le texte, ainsi, ne manque étrangement pas d’humour… mais il se révèle aussi très grave, et d’une rare puissance poétique, ce qui est moins surprenant dans ce cadre. La création du monde est très complexe et très dense, et je ne me sens pas d’en donner un résumé ici. Suivent, donc, des développements sur les Ases : le sagace et puissant Odin, cette brute épaisse et stupide de Thor, le rusé et facétieux Loki (mon préféré…), Tyr, Baldr, etc. Quelques épisodes fameux sont détaillés, comme par exemple les concours idiots auxquels se livrent Thor quand il ne va pas fritter du géant ou du troll, la mort de Baldr, ou encore le supplice de Loki qui en découle (ce qui m’a ramené immédiatement à Sandman, vol. 2…). Le Crépuscule des dieux, enfin, est longuement décrit : tout est prévu dans les moindres détails, le sort de tous les Ases est fixé, de même que certains événements majeurs, comme l’engloutissement du soleil par le loup Fenrir…

 

Les Skaldskaparmal reprennent un dispositif assez proche, avec ces contes dont on fait le récit au banquet des Ases. Mais les dieux ne sont pas cette fois les seuls évoqués, et les hommes y occupent une place importante. On y trouve ainsi des développements extrêmement denses (trop pour que je puisse véritablement les suivre…) sur l’histoire de Sigurd et de sa famille (la saga des Volsung, si je ne m’abuse, dont on connaît peut-être surtout la version germanique), ou encore sur Hrolf Kraki (voyez par exemple ici)…

 

Tout cela est passionnant et très beau, même si souvent violent, voire brutal : pas de hippie à la con pour tendre l’autre joue, ici, ça tatane sévère… L’Edda est un récit guerrier, qui suscite des images fortes, empruntes de neige et de vent glacial ; on ne peut s’empêcher, à la lecture des récits de Snorri, de visualiser ces Vikings et leurs dieux, engagés dans des faits d’armes aussi héroïques qu’absurdes… dont une très belle illustration, à mon sens, est fournie par le dernier paragraphe ici traduit (dans les Skaldskaparmal, donc) :

 

« Ils engagèrent alors la bataille qui est appelée « combat des Hiadningar » et ils s'affrontèrent pendant toute la journée. Le soir, les rois regagnèrent leurs bateaux, mais, au cours de la nuit, Hild alla sur le champ de bataille et ressuscita à l'aide de la magie tous ceux qui étaient morts. Le lendemain, les rois revinrent sur le champ de bataille et recommencèrent à se battre, de même que tous ceux qui étaient tombés la veille. Et, jour après jour, cette bataille se déroula de telle sorte que tous les hommes qui tombaient et que toutes les armes, y compris les boucliers, qui gisaient sur le champ de bataille, devenaient de pierre. Mais, au lever du jour, tous les morts se relevaient et recommençaient à se battre, et toutes les armes étaient à nouveau utilisables. Il est dit dans plusieurs poèmes que les Hiadningar continueront à se battre de la sorte jusqu'au Crépuscule des dieux. »

 

Le Crépuscule des dieux, ce terme du monde (mais a priori pas des hommes ?), qui vient ordonner tout ce qui précède, le justifier tout en le rendant un peu vain…

 

Une très belle lecture, donc, tout à fait fascinante : j’avais Thor (aha) de m’en méfier, c’est là une œuvre forte et indispensable. Et je compte bien poursuivre dans ces découvertes mythologiques septentrionales.

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