Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

Publié le par Nébal

Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

SAADAWI (Ahmed), Frankenstein à Bagdad, [Fraankishtaayn fii Baghdaad], traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, [s.l.], Piranha, [2013] 2016, 378 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 95-96).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

SCIENCE-FICTION DE LANGUE ARABE

 

Pas tous les jours qu’on lit de la « SF » (au sens large) de langue arabe… On ne saluera que davantage la traduction par Piranha (éditeur à suivre, désormais ? On lui devait déjà la traduction – critiquable, certes, mais… – de l’excellent Accelerando de Charles Stross, ce qui m’incite à la bienveillance) du Frankenstein à Bagdad de l’Irakien Ahmed Saadawi, ouvrage paru en 2013 là-bas et récompensé par l’International Prize for Arabic Fiction l’année suivante.

 

PLUTÔT KARLOFF

 

Frankenstein à Bagdad… Je ne suis pas bien certain de ce que je pense de ce titre. Mais, en définitive, s’il a suscité ma curiosité – et est donc probablement un « bon » titre à cet égard, mission accomplie –, je crains qu’il ne soit guère approprié… D’une certaine manière, je redoute qu’il sonne faux – et pire encore : qu’il sonne un peu comme une blague… Pourtant, ce roman n’est certainement pas une blague ; et s’il ne manque pas d’humour à l’occasion, il est au fond mortellement sérieux.

 

Frankenstein, ici, n’est comme de juste pas le savant fou, mais sa créature. Ce nom même, d’ailleurs, ne lui est attribué que par facilité, et en fin de compte en une seule occasion, par un rédacteur en chef désireux d’appâter le chaland – ce qui, j’imagine, entre en résonance avec le questionnement sur le titre du roman que je viens d’évoquer… La créature, ici, est désignée sous d’autres noms de manière bien plus fréquente : « Criminel X », dit encore la presse ; « Sans-Nom », disent d’autres… Et surtout « Trucmuche » : on ne trouvera pas mieux pour dédramatiser la chose, et lui confier une couche superficielle de grotesquerie… qui ne doit pas tromper, cependant.

 

ON NE FAIT PAS QUE MOURIR À BAGDAD

 

Mais cette potentialité est en fait canalisée par le contexte qui voit errer le monstre – un contexte qui se passe à vrai dire très bien de monstres pour susciter l’horreur… C’est que nous sommes à Bagdad, en 2005, dans la foulée de la dernière guerre du Golfe : Saddam Hussein est tombé, mais le pays et la ville sont en proie au chaos ; innombrables sont les factions qui s’affrontent les armes à la main ou la ceinture d’explosifs autour de la taille, et les attentats terroristes sont quotidiens. L’auteur, dans un sens, décrit une ville qui devrait être invivable, voire impossible, et qui, en même temps, ne l’est pas. On compte plusieurs explosions par jour, kamikazes et milices sèment la mort à tout va, face à une autorité irakienne défaillante et (déjà) corrompue et une armée d’occupation américaine qui n’attend que de pouvoir enfin se barrer de ce merdier qu’elle a largement contribué à créer. Vivre à Bagdad, dans pareil contexte, c’est avoir la mort pour compagne, qui peut frapper à tout moment – l’oublie-t-on vraiment, quand on se rend à son travail ou que l’on va boire un thé dans telle gargote qui survit comme elle peut, au voisinage d’hôtels autrefois prestigieux mais depuis longtemps désertés ? Le foyer lui-même n’a rien d’un havre de paix – dans ces logis à moitié en ruine, parfois même à ciel ouvert, mais il faut bien s’en accommoder, le risque qu’une voiture piégée, chargée jusqu’à la gueule, achève d’ensevelir les habitants chez eux est toujours à craindre.

 

Pourtant des gens vivent à Bagdad – encore, et malgré tout. Des gens qui, pour ce faire, doivent composer avec l’angoisse, à la limite même du déni, peut-être ? Ou qui vivent – simplement. Parce que c’est chez eux.

 

Ainsi dans le quartier de Batawin, en sale état sans doute, mais où les habitants demeurent – qui ont leur pittoresque, mais pas au prix de leur authenticité. Un escroc cupide – pardon, un agent immobilier – du nom de Faraj al-Dallal évacuerait bien tout ça pour mettre la main sur ces immeubles, d’ailleurs ; tandis que d’autres, mettant en avant ce qui demeure de patrimoine historique dans ces ruines, semblent presque oublier à leur tour que des gens vivent ici. Parmi eux, la vieille Elushia, qui s’entretient quotidiennement avec une peinture de saint Georges le Grand-Martyr, dans l’espoir toujours entretenu contre vents et marées que lui revienne un jour son fils Daniel – disparu vingt ans plus tôt, dans une autre guerre… Ou encore Hadi, chiffonnier de son état – canaille peut-être, haut en couleurs en tout cas, et conteur hors pair, qui régale de ses histoires invraisemblables une communauté locale qui feint par jeu de s’en lasser.

 

GENÈSE D’UN MONSTRE

 

Mais les histoires de Hadi sont peut-être de plus en plus étranges… Voilà qu’il évoque, sourire aux lèvres, sa dernière lubie : prélever sur les scènes d’attentat, ici un organe, là un autre, et assembler tout cela pour reconstituer un corps – afin, dit-il, d’avoir quelque chose de consistant à enterrer, pour une fois. Cette farce macabre, d’un goût plus que douteux, même à supposer que les intentions du chiffonnier soient effectivement « pures », va cependant connaître un développement inattendu… quand le cadavre reconstitué disparaît.

 

C’est qu’une âme passait par-là – celle d’un pauvre homme faisant le garde dans les environs, fauché par un chauffeur kamikaze… Une âme qui, peut-être, ne se satisfait pas de cette après-vie qu’elle redoute ? S’insinuant dans le corps à disposition, l’âme lui confère non seulement un semblant de vie, mais aussi une motivation – et le désir ardent de la voisine Elishua y participe également : celui que Hadi, bientôt, qualifiera par défaut de « Trucmuche », sera un ange de la vengeance – il obtiendra réparation dans le sang pour les innocents qui le constituent.

 

Vaste entreprise, et salissante… Tandis que la ville, même plongée dans le chaos de cette guerre civile qu’on n’ose pas qualifier ainsi, s’inquiète bientôt de cet étrange « tueur en série » ; ses meurtres, même au milieu des attentats, intriguent et attirent l’attention. Via Hadi, de plus en plus désarçonné par l’évolution des événements, le journaliste Mahmoud al-Sawadi se lance sur la trace du monstre…

 

Un monstre, oui – un pur objet de surnature… Est-ce si fou que cela, dans cette Bagdad qui traque les terroristes à l’aide d’astrologues et de cartomanciens, sous la direction conciliante du brigadier Majid Sourour, baasiste épargné (comme beaucoup sans doute) par la débaasification ?

 

Ou alors faudrait-il parler de « héros » ? Le vengeur surhumain pourrait avoir une aura chevaleresque… à ceci près que ses vengeances n’ont pas de fin. Chaque mort réclame d’autres morts – et faire la part des innocents et des assassins s’avère de plus en plus difficile : peut-être dit-il vrai, ce fidèle qui met en avant que tout homme a en lui de l’assassin… Tandis que d’autres fidèles, autour du « Sans-Nom », reproduisent peut-être bien sans même s’en rendre compte les divisions religieuses minant l’Irak, sur le mode d’une sinistre caricature.

 

METTRE DE L’ÂME

 

Qu’on ne se leurre pas, toutefois : dans pareil roman, le fantastique a sans doute quelque chose d’un prétexte – mais c’est un prétexte de choix pour décrire de manière authentique le chaos de la Bagdad de 2005, véritable objet du récit. À ce compte-là, la focalisation, pour l’essentiel, sur les habitants du quartier de Batawin, est pertinente et plutôt bien employée. On s’en éloigne toutefois régulièrement, et certains personnages sont, de par leur implication même dans ce monde, amenés à exposer le récit dans un cadre plus vaste et complexe – ainsi notamment du journaliste Mahmoud al-Sawadi, qui est, d’une certaine manière, celui qui « légitime », « authentifie », « officialise » les récits déments de Hadi le chiffonnier, non sans ambiguïtés et hésitations d’ailleurs ; plus tard, il faudra y associer « l’Écrivain », qui pourrait être Ahmed Saadawi, ou pas.

 

Mais cette médaille a son revers : pour faire de ces personnages très divers des véhicules de l’émotion autant que de l’intelligence de la situation irakienne, il faut leur donner du corps et de l’âme – si j’ose dire : laissez de côté le monstre un moment, le vrai Frankenstein, le créateur, est comme de juste le romancier. Or il y parvient plus ou moins bien… Et si certains personnages suscitent tôt l’attachement du lecteur – parmi lesquels, au premier chef, Elishua et Hadi –, d’autres, hélas, tendent à s’embourber dans d’ennuyeuses sous-intrigues, tel donc Mahmoud, partagé entre ses ambitions professionnelles et ses fantasmes amoureux, sans que ni les unes ni les autres n’intéressent véritablement ; et, paradoxalement, le personnage n’en est que plus creux – au regard de sa fonction dans le récit, cela pourrait faire sens, mais, globalement, c’est surtout bien lassant.

 

FOCALISATION BANCALE

 

Mais cela nous amène à une dimension essentielle du roman – et probablement son principal défaut : la focalisation. Comme de juste dans cette approche, Ahmed Saadawi use de points de vue multiples (à la troisième personne), mais avec plus ou moins de bonheur ; cela donne parfois de la vie au quartier de Batawin, mais c’est régulièrement d’un à-propos contestable tant, paradoxalement, sa plume se montre assez fade à cet égard. En fait, ce problème est sans doute aggravé du fait même de la structure du roman : non seulement on change de personnage point de vue en permanence, mais on change aussi sempiternellement d’époque. Un auteur habile, ou plus habile que Saadawi, peut susciter des merveilles en associant ces deux partis-pris ; hélas, ici, l’écrivain tend à s’y perdre régulièrement, et à y perdre donc son lecteur par la même occasion. Qui plus est, ce genre de développements, outre qu’ils ont sans doute tendance à expliquer pourquoi le roman est si long à démarrer, lassent d’autant plus vite qu’ils acquièrent au fur et à mesure du récit quelque chose de « passages obligés » ; Saadawi, enfermé dans les impératifs de sa structure, ne s’y perd que davantage.

 

Étrangement, il est un moment du roman où ces défauts deviennent criants – et c’est quand l’auteur en prend le contrepied pour, le temps d’un chapitre, passer à la première personne, et laisser s’exprimer le « Sans-Nom ». Or c’est là un chapitre tout à fait brillant – de très loin sans doute le meilleur moment du roman, et qui aurait peut-être même pu constituer un texte indépendant, de très haute tenue. Ce qui est assez déstabilisant, en même temps… D’une certaine manière, c’est là encore un « passage obligé », au fond, mais dans lequel l’auteur se révèle tout particulièrement talentueux. Et ce passage, en stigmatisant leur absence, ne rend les défauts de ce qui le précède et de ce qui le suit que plus flagrants encore…

 

JUSTE

 

Pour autant, il ne faudrait sans doute pas attacher une importance excessive à ces remarques très globales : même avec ces défauts récurrents, et à l’occasion pénibles, Frankenstein à Bagdad se hisse sans peine au-dessus de la médiocrité, il se lit dans l’ensemble avec plaisir, et quelques scènes, çà et là, sont judicieusement placées pour réveiller l’intérêt éventuellement défaillant du lecteur (le chapitre du « Sans-Nom » en est la plus flagrante illustration, mais il y en a d’autres).

 

Un bon roman, donc, on peut le dire – et qui touche juste, même s’il succombe sans doute un peu trop régulièrement à une forme d’affectation nuisible.

Voir les commentaires

Les Inhibés, de Boris Strougatski

Publié le par Nébal

Les Inhibés, de Boris Strougatski

STROUGATSKI (Boris), Les Inhibés, [traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye], [s.l.], Lingva, coll. Nuits Blanches, [2003] 2016, 349 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (p. 94).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (à peine) un peu plus longue...

PLUS DE STROUGATSKI

 

L’entreprise menée par Viktoriya et Patrice Lajoye dans le cadre de leur petite maison d’édition Lingva est à n’en pas douter admirable, qui vise à transmettre à un lectorat français sans doute peu au fait de la question des témoignages de ce qu’a pu produire la littérature d’imaginaire russe.

 

Le présent ouvrage, cela dit, tend à se distinguer des précédentes publications de Lingva, ce qui justifie peut-être qu’il inaugure une nouvelle collection du nom de « Nuits Blanches ». Cette fois, le nom de l’auteur n’est pas inconnu (ou l’est moins) des amateurs de science-fiction, puisque Les Inihibés est l’œuvre de Boris Strougatski (noter cependant qu’il avait été publié sous le pseudonyme de S. Vititski), lequel, avec son frère Arkadi, a publié parmi les plus importantes œuvres de la science-fiction soviétique ; en tête, sans doute, le magnifique Stalker, qui a débouché sur le film d’Andreï Tarkovski. Les frères avaient eu leur lot de traductions françaises, longtemps indisponibles, jusqu’à ce que la collection Lunes d’Encre, confiant justement le travail de révision des traductions à Viktoriya Lajoye, réédite quatre de leurs œuvres, Il est difficile d’être un dieu, Stalker donc, L’Île habitée et L’Escargot sur la pente (je n’ai pas lu ce dernier) ; point d’arrêt depuis ?

 

Ce qui explique peut-être la publication, dans une structure d’une tout autre taille, de Les Inhibés, dû au seul Boris Strougatski – lequel avait en effet continué à écrire après le décès de son frère Arkadi en 1991 (Boris, lui, n’est mort qu’en 2012), même si aucun de ses titres en solo n’avait jusqu’alors bénéficié d’une traduction française. Entreprise bienvenue, là encore… Sur le principe du moins.

 

FACULTÉS SANS UTILITÉ ?

 

Difficile de résumer Les Inhibés… même si nous disposons çà et là d’indices quant au propos essentiel du roman, tout de même assez hermétique. Le caractère « blanc » de la collection ne doit pas leurrer, ce livre relève largement de l’imaginaire – même si, peut-être, on peut voir dans le postulat SF du livre quelque chose d’un prétexte, et ce plus que jamais.

 

En effet, le roman met en scène des individus relativement divers, liés entre eux cependant, et qui disposent de facultés extraordinaires, d’ordre psychique disons. Ce que nous découvrons, à demi-mots, dans les premiers chapitres, et notamment dans le tout premier, où un homme du nom de Vadim est quelque peu brusqué par des individus guère recommandables, qui exigent de lui qu’il intervienne dans une élection toute proche, afin de faire gagner le candidat désigné sous le seul nom d’ « Intellectuel » face à son rival en meilleure posture, « le Général » ; Vadim, en effet, semble être en mesure, non seulement de voir l’avenir, mais aussi de peser sur lui, jusqu’à le transformer…

 

D’autres, autour de lui – encore que la distance soit longtemps maintenue dans ce roman extrêmement bavard, d’un rythme d’escargot (sur la pente) (aha), et ne développant que bien tardivement les liens entre les différents personnages – bénéficient également de facultés étranges, mémoire eidétique, capacité à percevoir le mensonge, ce genre de choses. Ces facultés, ils en jouent « professionnellement », en en faisant leur outil de travail…

 

Pas grand-chose de X-Men, et c’est peu dire. Nos « mutants » (encore que l’on ne sache rien de l’origine de leurs facultés) sont des individus d’âge variable, parfois aigris, souvent moroses. Peut-être avant tout parce qu’ils savent que leurs pouvoirs, en vérité, et toutes considérations spectaculaires mises à part, sont le plus souvent inefficaces ? Ces « Inhibés » peuvent-ils vraiment en faire quelque chose ? Ils en doutent…

 

Ils en doutent peut-être d’autant plus en raison du monde dans lequel ils vivent – un monde marqué de l’empreinte de grands projets, impliquant de grands pouvoirs (et de grandes responsabilités), mais qui ont débouché sur le vide, au mieux si ça se trouve… Ils ont dépassé ensemble le stade de la cuite sciemment entretenue : c’est maintenant la Russie post-soviétique, évocatrice d’emblée d’une forme de gueule de bois… On ne peut sans doute pas faire abstraction de ce contexte – pas plus que de la manière de l’aborder, qui peut probablement entrer en résonance avec les œuvres des Strougatski datant de l’ère soviétique, où le sentiment de médiocrité était parfois (souvent ?) de mise, et la morosité de même. À tout prendre, ces « Inhibés » ont peut-être quelque chose de « Stalkers », par exemple…

 

D’UN PAS LENT ET ENNUYEUX

 

Le problème étant que, non seulement leur morosité contamine le texte, ce qui est dans l’ordre des choses, mais tout autant leur médiocrité, et cela s’avère assez rapidement fâcheux, pour le coup… Les Inhibés adopte un pas lent et mortellement ennuyeux, en se dispersant au fil de séquences à peine reliées entre elles (au mieux, et à terme), disons donc décousues, passablement bavardes par ailleurs, et plus qu’à leur tour confuses.

 

Si quelques scènes, çà et là, produisent leur effet, elles sont cependant noyées dans les discussions interminables – et d’autant plus interminables qu’elles sont imprégnées d’absurde, mais aussi de références littéraires permanentes, généralement obscures pour un lecteur français, et horriblement envahissantes : un des personnages a en effet un goût prononcé pour la citation, suscitant un petit jeu d’abord vaguement amusant, mais bien vite lassant voire agaçant…

 

Les personnages peuvent passer pour intéressants de prime abord, mais, à se noyer dans ces diverses lourdeurs, ils perdent bientôt tout caractère, et il est peu ou prou impossible de vraiment s’y attacher – quand tout, dans le fond du récit, aurait dû le justifier.

 

DOMMAGE…

 

Hélas, la plume n’arrange rien à l’affaire – lourde globalement, souvent confuse, et d’un ennui sans nom. Ici, la traduction a sans doute sa part, hélas – qui aurait probablement bénéficié d’un regard davantage externe, d’une direction d’ouvrage plus détachée.

 

Triste résultat, donc : le livre était prometteur et alléchant, mais s’avère un pensum. L’entreprise des époux Lajoye demeure salutaire, mais, pour le coup, le choix de ce roman en particulier pour engager Lingva sur de nouveaux sentiers n’est probablement pas très concluant…

Voir les commentaires

L'Anaconda, de M.G. Lewis

Publié le par Nébal

L'Anaconda, de M.G. Lewis

LEWIS (M.G.), L’Anaconda, traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet, Le Bouscat, Finitude, [1808] 2016, 125 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 90-91).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est publiée sur le blog Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

À maints égards, l’Anglais Matthew Gregory Lewis est l’homme d’un seul livre, considéré comme un des chefs-d’œuvre du mouvement gothique : Le Moine. Ce roman horrifique et scabreux lui a valu bien des admirateurs, dans les lettres anglaises tout d’abord, mais aussi au-delà ; de par chez nous, nous pourrions ainsi citer, et sans surprise, le marquis de Sade, ou encore, plus tard, Antonin Artaud – qui a « adapté » le roman plus qu’il ne l’a traduit. Le succès a été tel, et l’assimilation de l’auteur à son livre si prononcée, qu’il y a gagné le surnom de « Monk Lewis »…

 

Pourtant, l’auteur ne s’en était pas tenu là, et avait publié – mais sans jamais atteindre de nouveau pareil succès – des ouvrages assez divers, parmi lesquels un recueil intitulé Romantic Tales, en 1808. C’est de ce recueil qu’est extrait le présent texte (sous-titré originellement « Conte Indien ») qui avait déjà bénéficié d’une traduction française… mais l’ensemble n’avait jamais été réédité depuis 1822. Les éditions Finitude ont décidé de republier uniquement L’Anaconda, ce qui nous vaut un petit ouvrage fort joli (mais sans doute un peu cher…), présenté dans une nouvelle traduction, signée Pauline Tardieu-Collinet, des plus agréable.

 

Le mot même d’ « anaconda » est aujourd’hui évocateur de bien des images et mythes, mais c’était probablement moins le cas à l’époque – ou différemment, peut-être : le serpent géant, peu ou prou inconnu, figurait bien une incarnation ultime de l’exotisme, avec des oripeaux de légende. Il semblerait que Lewis ait en partie trouvé son inspiration dans un article publié en Angleterre en 1768, rapportant un fait-divers tout ce qu’il y a d’étonnant, impliquant donc un « anaconda »… dans l’île de Ceylan (aujourd’hui Sri-Lanka). Ce qui, en soi, constitue déjà une étrangeté, du moins pour un lecteur moderne : en effet, il n’y a pas d’anacondas à Ceylan… Le serpent géant est associé pour l’essentiel à l’Amérique du Sud – mais il est vrai qu’il peut évoquer des pythons de belle taille du sous-continent indien et de Ceylan, d’où une possible confusion (qui est allée au point où l’on a parfois supposé que le mot même « anaconda » provenait du cingalais, hypothèse semble-t-il abandonnée aujourd’hui).

 

Mais peu importe, sans doute : il s’agissait de dépayser le lecteur, et, peut-on supposer, de lui procurer, via la créature hors-normes, de délicieux frissons pouvant toujours emprunter à la manière gothique, tout en bénéficiant d’un cadre autrement exotique que la vieille Europe (et l’Italie notamment) des « romans noirs ». Ceylan… Pourquoi pas ? Et que Lewis n’y ait (alors) jamais mis les pieds n’était en rien un problème – à tout prendre, ses lecteurs non plus…

 

De toute façon, Lewis s’amuse… C’est tout particulièrement sensible dans les premières pages du « roman » (très, très court pour être vraiment qualifié de roman…) où, bien loin de Ceylan, nous débutons l’histoire dans un salon anglais on ne peut plus feutré et élégant. Un milieu, sans doute, que l’auteur a envie de railler… Ces premières pages ne manquent pas d’humour, et la satire sociale est de la partie, qui s’exprime à plein dans ce cercle relativement fermé, avide de ragots horriblement scabreux… tout droits sortis de l’imagination de quelque romancier gothique ! Quoi qu’il en soit, on y jase avec délices sur la très suspecte fortune qu’un jeune homme du nom d’Everard Brooke a soudainement acquise lors d’un séjour à Ceylan… Cela va très loin : on l’accuse bientôt de meurtre ! Et notamment celui d’une innocente jeune femme… Or, dans ce salon, c’est bien du futur mariage du jeune homme que l’on débat – oserait-on livrer sa fille à pareil monstre ? La suspicion s’accroît, les projets de mariage tombent à l’eau avant même que l’on ait sommé « l’aventurier » de s’expliquer… Il n’y échappera pourtant pas.

 

Scandalisé, le jeune homme entend plaider sa cause, maintenant qu’on le confronte à la perfide rumeur ! Mais il a bien des choses à raconter – éloignées autant que possible de ce salon mesquin et propre sur lui : c’était à Ceylan, et cela impliquait, figurez-vous, un serpent géant… Quel rapport ? Mais Everard narre comment la demeure où il résidait là-bas a soudain subi les assauts d’un de ces redoutables serpents géants, qui terrifient tant les autochtones : l’anaconda est un mangeur d’hommes, et, maintenant qu’il est là, il ne s’en ira pas tant que sa faim colossale n’aura pas été assouvie ! Or le maître de maison, c’est fâcheux, ne se trouvait pas au même endroit que de sa jeune épouse et qu'Everard, et l’on n’a plus de nouvelles de lui depuis que le serpent a fait son apparition… Est-il déjà la victime de l’anaconda ? Non ! Mais peut-être que cela ne tardera guère… dans la mesure où il est assiégé par le monstrueux animal dans une autre partie, éloignée, de la résidence ! Il faudra bien tout le courage de l’héroïque Everard et de son compagnon de circonstances, le dévoué esclave indien du maître de maison, pour délivrer ce dernier de cette indicible menace !

 

L’anaconda décrit en long et en large par Lewis est certes monstrueux – et doué de capacités pour le moins singulières, qui en font une créature de cauchemar. Pour autant, il n’a en fait rien de surnaturel – ou du moins n’est-il pas présenté comme tel. Ses aptitudes étonnantes, et à vrai dire peu crédibles, peuvent faire sourire le lecteur contemporain – mais sans doute y croyait-on alors… Quoi qu’il en soit, ces facultés sont censément propres aux serpents géants des environs : l’animal en cause n’a rien d’exceptionnel. Nul fantastique ici, donc, nulle survivance de temps antédiluviens, par exemple. On peut être tenté par la comparaison cinématographique : à cet égard, l’anaconda de Lewis n’a rien de King Kong, il évoque bien davantage le requin blanc des Dents de la Mer… dont il figure à sa manière un bien lointain précurseur. Il faut cependant y ajouter une dimension, éventuellement – celle du siège de la demeure par la titanesque créature, principal élément générateur de frissons (en principe du moins). Même si Everard et son compagnon esclave devront bien affronter la bête sur son terrain – cette jungle plus que jamais périlleuse, où nul n’ose les suivre tant que la menace rôde…

 

Étonnant contraste, du coup, avec l’introduction gothique en salon – on n’y revient que pour une conclusion des plus brève, et aussi heureuse et convenue que vous pouvez le supposer ; avec peut-être, heureusement, un sourire en coin de l’auteur – auquel le lecteur complice est tenté de répondre de la même manière. Le mélange de satire sociale so British et d’aventure coloniale n’est sans doute pas d’une cohérence à toute épreuve, mais le résultat est plaisant. L’ouvrage étant par ailleurs assez joli, avec son papier épais et sa noire frise reptilienne reprise à chaque page, on pourra donc y trouver son compte. En regrettant peut-être la focalisation sur cet unique texte, décidément court ? Car, si c’est plaisant, c’est tout de même fort dispensable…

 

Une sympathique curiosité, disons. Probablement guère plus.

Voir les commentaires

Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 212 p.

 

RETOUR D’UN CLASSIQUE, ÉTAPE 2

 

Où l’on fait dans l’actualité (éditoriale, française), avec ce deuxième tome de Gunnm dit (un peu paradoxalement) « édition originale », qui vient tout juste là maintenant de sortir, donc – ou ressortir, d’une certaine manière.

 

J’avais donc déjà lu tout ça, mais il y a looooooooooooooooooongtemps, lors de la première édition française du manga culte de Yukito Kishiro, dans les années 1990 – lecture qui, alors, m’avait procuré beaucoup de plaisir, et ce souvenir émerveillé n’est certes pas pour rien dans mon acquisition maintenant de cette « édition originale ».

 

En notant que celle-ci, outre une nouvelle traduction que je ne me sens toujours pas de juger, est essentiellement caractérisée (mais c’est une raison suffisante, certes) par le sens de lecture japonais – distinction essentielle par rapport à l’édition ori… euh, la première édition française, donc. Notons cependant, une fois de plus, ce choix d’une couverture très souple et de pages assez fines, qui m’évoque un avertissement du genre : « à manipuler avec précaution ».

 

Je redoutais, pourtant, en relisant le premier tome, que ça ne passe plus aussi bien que quand j’étais un pré-ado ou ado (disons ado : 1995, si j’en crois Wikipédia, j’étais persuadé que c’était bien deux ou trois ans plus tôt, mais à tort, faut croire)… Sauf que si, en fait : avec peut-être un peu plus de mesure dans le propos, et la prise de conscience que tout ceci n’était pas forcément bien original, mais le plaisir était toujours là – plaisir tenant certes avant tout à deux dimensions essentielles de la BD : un graphisme parfait dans son genre, et un univers attrayant et riche, s’exprimant autant dans la narration que dans ledit graphisme parfait. En dehors de ça, la trame était fort commune, et l’action omniprésente (un peu trop à mon goût), mais ça passait bien.

 

Ce deuxième tome est assez différent, mais je ne suis pas bien certain de ce qu'il faut en penser… Est-ce en mieux, est-ce en moins bien ? Probablement les deux à la fois, en fait – pour un résultat de qualité équivalente.

 

FAUSSE FIN ET FAUX DÉPART ET PAS DE FIN

 

Avec une bizarrerie, cependant – dont je me suis aussitôt rappelé qu’elle figurait déjà dans la première édition française, mais sans savoir au juste ce qu’il en est des tomes japonais : ce deuxième tome s’ouvre en fait sur l’épisode… qui aurait dû conclure le premier.

 

On y voit en effet Gally achever son combat contre Makaku – qui continue donc après la dernière planche du tome précédent, qui semblait pourtant exprimer, sur un mode inévitablement sentencieux, la victoire de Gally.

 

Plus que l’action, ici, on en retient surtout la « confession » de Makaku – ou plutôt son autobiographie rapide, qui accentue les traits pathétiques du personnage, en exprimant la souffrance qui l’a amené à devenir ce terrible tueur psychopathe ; le trait est forcé, mais ne peut sans doute pas laisser Gally indifférente – et il en va sans doute de même pour le lecteur…

 

Notons rapidement que cette « discussion » contient une brève remarque lapidairement explicitée plus loin dans ce tome 2, mais vraiment en passant, et qui sera sans doute d’un certain poids pour la suite des événements.

 

Et c’est donc après ce premier épisode en forme de rattrapage que débute véritablement l’histoire propre à ce deuxième tome – avec les habituelles pages en couleurs, d’ailleurs, qui ne sont donc pas les premières du bouquin…

 

À noter d’ores et déjà que ce schéma « éditorial » semble amené à se répéter, puisque ce tome 2 « édition originale » (comme son prédécesseur des années 1990, en fait, j’en suis à peu près certain maintenant) se conclut cette fois carrément sur un cliffhanger, laissant entendre que la véritable fin de ce tome 2… se trouvera au début du tome 3. Et donc pas à proprement parler de « fin » ici, pas même de « fausse fin » comme dans le tome 1, rien qui fasse même illusion. Un peu « bizarre », tout de même.

 

LE RÊVE DE GALLY

 

Mais, si l’on met donc un peu à part ce premier épisode avec Makaku, l’essentiel de ce tome 2 est consacré à un arc narratif resserré, une intrigue courant sur l’ensemble du volume, et qui, donc, exprime toute la différence entre les deux premiers tomes – que ce soir pour le mieux ou pas, au choix du lecteur.

 

Nous retrouvons Gally affalée dans l’herbe (?), et abîmée dans la contemplation du ciel, même si elle s’avère se trouver dans une usine désaffectée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là – mais on s’en doute, et on en obtient vite confirmation : elle faisait son boulot de hunter warrior, et, d’une manière ou d’une autre, s’est retrouvée sonnée…

 

Mais c’est ainsi – comme dans un rêve – qu’elle fait la rencontre de Yugo, un jeune homme (ou garçon, à ce stade) qui fait des bricoles dans Kuzutetsu : entretien et réparations diverses, ce genre de choses…

 

LE RÊVE DE YUGO

 

Yugo aussi a un rêve – et les yeux qui brillent en permanence, à cette idée qui ne le quitte jamais. D’une manière ou d’une autre, il a toujours les yeux fixés vers le ciel… C’est le projet d’une vie : un jour, il en est certain, il ira sur Zalem, la cité mythique qui flotte majestueusement au-dessus de sa répugnante Décharge…

 

Bien sûr, le premier volume, même sans se montrer trop explicite à ce sujet, avait bien laissé entendre, comme allant de soi, que la scission entre les deux mondes était absolue, la frontière rigoureusement hermétique… Ce deuxième tome est d’ailleurs l’occasion de mettre en avant des modalités et nuances de cette séparation : l’interdiction, pour tout habitant de Kuzutetsu, de construire et utiliser un engin volant, et, en miroir de la ville parfaite abandonnant ses détritus dans le sous-monde (littéralement) de la Décharge, des câbles qui convoient biens et denrées depuis le sol et ses usines qui y font la loi, à destination des privilégiés invisibles de la cité haute.

 

Yugo n’est donc pas censé pouvoir aller sur Zalem – il n’en est pas moins convaincu qu’il y parviendra. Et c’est vrai qu’il est débrouillard, le bougre… Mais, quand bien même il y parviendrait, que ferait-il là-haut ? Rien, si ça se trouve… Le rêve censé devenir réalité, c’est qu’il s’y rende – il constitue à lui seul l’objectif. Peu importe si, une fois là-haut, Yugo est aussitôt réduit à la condition de clochard… au mieux. L’important, c’est de s'y rendre.

 

LA GAMINE AMOUREUSE

 

Et Gally, comme de juste, fond pour le garçon. Ses grands yeux ronds qui lui mangent son si charmant minois, sous sa coiffure toujours aussi épique, font quant à eux fondre le lecteur, sans doute…

 

Globalement (en dehors de la couverture, une nouvelle fois ratée ?), Gally délaisse ici ses poses de pin-up (et sa bouche systématiquement quasi « duckface ») qui me navraient vaguement dans le premier tome – elle devient une gamine amoureuse, autrement mignonne et attendrissante…

 

Ici, je dois forcément revenir sur la première mouture de ce compte rendu : quand je l'avais rédigé, c'était dans l'optique que Gally était une sorte de « robot », une créature parfaitement artificielle ; d’allure féminine, certes, et, était-ce instinct, programmation, conditionnement ou éducation, son apparence semblait influencer sa psyché. Je dois dire que, si Gally est donc bien « humaine », l'histoire perd quelque peu en piquant à mes yeux... Il n'y a pas de « si », d'ailleurs : c'est bien le cas, mea culpa.

 

Reste que la gamine aux yeux mouillants se demande (et demande à Ido) si elle peut tomber amoureuse… ou plutôt, non : ça, c’est d’ores et déjà un fait acquis – c’est le lecteur qui se pose la question (surtout s'il commet ma boulette), Ido avec, éventuellement : Gally, elle, sait parfaitement ce qu’il en est. Sa vraie question est donc tout autre : Yugo, lui, pourrait-il tomber amoureux d’elle ? Question qui, là encore, n'a plus le même sens (et, je le crains, pour un effet amoindri).

 

Les amourettes adolescentes… Y a-t-il quoi que ce soit de plus terrible et douloureux ? Citons le Procureur de la République Desproges Française – parce que c’est forcément pertinent dans une chronique de manga : « Certes, elle est cruelle, l'heure où l'adolescente ou l'adolescent voit son corps lui échapper et se métamorphoser en un corps étranger, velu, acnéen, plein de fesses et de seins et de poils partout, alors que s'estompe l'enfance et que déjà la mort... »

 

Heure cruelle !

 

Je l'admets : ces gamineries dites « romantiques », directement issues de quelque collège où les hormones se mettent subitement à bouillir à mesure que les formes apparaissent, auraient sans doute tout pour m’agacer, de manière générale (j’assume, et livrez-en le diagnostic psychanalytique que vous souhaitez). Et pourtant, non…

 

Je crois qu’ici encore le graphisme y est pour beaucoup – Gally amoureuse est véritablement irrésistible, et Yukito Kishiro est bien plus pertinent dans sa représentation sous cette forme que sous celle du fantasme en mode automatique, cuir et formes, qui finissait par (me) lasser dans le premier volume. C’est certes passablement convenu, mais ça fonctionne très bien.

 

Ceci dit, il y a quelques à-côtés, hein… Gally qui ramène chez lui Yugo bourré (on verra pourquoi), et prend aussitôt sur elle de faire sa lessive, c’est… c’est… Bon.

 

CE QU’EST VRAIMENT GALLY

 

Mais cela renvoie à une autre dimension essentielle du personnage : Gally, instinctivement (ou… ? Voir plus haut), refuse que Yugo perçoive qui elle est vraiment – c’est fâcheux, pour une amourette… et si commun ? Mais voilà : il ne doit pas savoir qu’elle est une hunter warrior, et que son visage si charmant et son corps parfait mais d’allure si fragile abritent une bête de combat, championne de panzerkunst !

 

Dans mon premier compte rendu, j'avançais donc qu'en fait, mais en imaginant qu’il y avait là quelque chose d’assez juste, le risque que Yugo entrevoie cette réalité semblait bien plus faire peur à Gally que la possibilité (ou nécessité) qu’il découvre… qu’elle est un robot, en rien humaine – si ce n’est dans sa psyché. Ce qui ne manquerait bien sûr pas d’arriver, et sans doute y avait-il comme une vague suspicion d’emblée… mais dans un monde où cette dimension n’a au fond pas la moindre importance, « naturellement » ?

 

Là, pour le coup, j’avais l’impression qu’il y avait quelque chose de très bien vu ; à voir ce que l’auteur en ferait par la suite… S’il en faisait quelque chose : après ce tome, j’avoue que mes souvenirs de lecture adolescente, de toute façon bien parcellaire, sont, même plus flous à ce stade, mais carrément opaques…

 

Mais, là encore, je me trompais, donc (et je le regrette un peu...).

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL EN GÉNÉRAL

 

Mais les histoires d’amour finissent mal en général, hein ? Et encore, quand elles commencent, et quand elles commencent bien…

 

Il n’y a pas de secret, Yukito Kishiro lâche le morceau presque aussitôt : dans son rêve fou, son désir irrépressible de se rendre sur Zalem, Yugo n’est certes pas étouffé par les scrupules… et il a de très mauvaises fréquentations – un certain Vector, notamment, beau spécimen de mafieux retors.

 

Le si gentil garçon s’est fait une spécialité de dérober à ses victimes leur (précieuse et ô combien rémunératrice, car impossible à « fabriquer ») colonne vertébrale. Dans ce monde où les humains sont pour partie des machines et peuvent être « réparés », ça ne les tue pas, il n’est tout de même pas un assassin, mais ça n’en fait pas moins un criminel…

 

Inévitablement, Gally s’en rendra compte – et ses espoirs que tout puisse s’arranger, d’une manière ou d’une autre, s’avèreront plus vains que jamais quand la tête du joli garçon, inévitablement, sera mise à prix – à charge pour les hunter warriors comme elle de la lui trancher, contre une jolie récompense…

 

Occasion de remettre en scène un archétype du gros con, le « grand » (?) Zapan, que Gally avait humilié dans le tome 1.

 

MOINS D’ACTION – MAIS DE LA BONNE ACTION

 

On s’en doute, mais disons-le : cette trame sentimentalo-pas-de-bol implique un volume nettement moins tourné vers l’action que le premier.

 

Sans excès, hein : Gunnm demeure un manga d’action, et ça se bastonne régulièrement entre ces pages – mais de manière bien moins systématique, et sans doute aussi plus « directe », au sens que les combats ne s’éternisent pas.

 

D’autant sans doute que Gally, on en a eu amplement confirmation dans le premier tome, est forcément d’une classe au-dessus, tant par rapport à ses pairs que par rapport à ses proies.

 

C’est une évolution appréciable – les scènes d’action sont très bonnes, mais qu’elles ne s’éternisent pas contribue (paradoxalement ?) au dynamisme de la BD.

 

D’AUTRES NUANCES

 

Autre évolution notable, pour un résultat peut-être plus ambigu : Gally est plus que jamais au cœur de l’intrigue, avec Yugo ; dans leur proche périphérie figurent bien Vector et Zapan, mais pas grand-monde autrement – et, notamment, Ido est cette fois bien plus discret. Son rôle n’est pourtant pas inintéressant : le « papa » de Gally n’est plus aussi possessif que dans le tome 1, il a accepté le fait accompli – Gally est une guerrière, et il n’a pas son mot à dire à ce propos, elle vivra sa vie et fera ses choix, comme une « vraie » personne, car elle n'a rien d'une poupée sans âme. Il n’en reste pas moins, à sa manière, une figure paternelle – mais sur le mode du papounet compréhensif, qui est là pour accompagner Gally dans ses déboires sentimentaux, mais sans plus se montrer envahissant.

 

Enfin, il y a l’univers, qui était à mon sens un atout marqué du premier tome. C’est toujours le cas ici, mais en mettant l’accent sur des dimensions guère abordées jusqu’alors. Demeure cette impression, très positive, que le graphisme a au moins autant que le récit sa part dans l’exposition du contexte.

 

OUI – ÇA MARCHE TOUJOURS

 

Le graphisme est de toute façon une qualité fondamentale de cette BD. Dans ce deuxième tome, certains aspects de la question sont donc particulièrement affichés, et globalement pour le mieux : Gally des étoiles dans les yeux, qui fait plus que jamais fondre le lecteur, sans plus jouer à la pin-up ; une action moins systématique, et par ailleurs plus « directe » (mais toujours aussi lisible) ; un univers qui se constitue case après case, sans jamais en faire trop.

 

Autant d’atouts qui incitent à se montrer bon prince quant à d’autres aspects d’une qualité plus ambiguë. Et jusqu’à l’essentiel : cette histoire somme toute convenue de la gamine amoureuse d’un « mauvais gentil garçon » ; à ce stade, que la gamine en question soit une bête de combat, avec son comptant de décapitations à son actif, est d’une certaine manière secondaire… ou pas : car il y a là, bien sûr, un moteur de la narration.

 

Je ne suis plus un collégien de longue date, et heureusement – tant cette époque reste pour moi une des pires de toutes. L’amourette collégienne de ce tome 2 avait donc tout pour m’irriter, d’autant que je ne pouvais certes pas y accoler une vague nostalgie de ma première lecture dans un contexte plus propice, c’était même tout le contraire…

 

Et pourtant, c’est bien passé. Très bien, même. Sans doute parce que, dans sa conception et son illustration, dans tous les sens du terme, la BD est habile, et sonne juste. Ça n’en fait certes pas un chef-d’œuvre, mais assurément une lecture tout ce qu’il y a de plaisante. Parfois, les histoires les plus simples sont les meilleures, dit-on… « Meilleures » est peut-être un bien grand mot, mais, avec ce tome 2, Gunnm s’affiche toujours comme une réussite notable en son genre.

 

À suivre – le tome 3 « édition originale » est supposé sortir le 22 mars prochain. Hop !

Voir les commentaires

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 2, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, postface de Béatrice Maréchal, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 224 p.

 

RETOUR À SATSUMA

 

Très satisfait par le premier tome de la série de Hiroshi Hirata Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, je n’ai guère tardé à me procurer la suite. Laquelle, sans doute, ne pouvait cependant qu’être bien différente du très étonnant premier volume – et difficilement aussi bluffante, peut-être ? La longue séquence introductive du Hiemontori, c’est sans doute quelque chose que l’on ne peut pas répéter…

 

Par ailleurs, ce très bon premier volume ne faisait qu’amorcer, même si avec un luxe de détails tout à fait bienvenu, le récit qui forme la trame principale (et peut-être parfois le prétexte ?) de la série : cette magouille du shogunat, visant à ruiner l’arrogant clan Shimazu de la province de Satsuma – un vieux contentieux, datant au moins de la décisive bataille de Sekigahara, qui avait vu l'emporter les forces de Ieyasu Tokugawa ; lequel serait bientôt le premier shogun de son clan, inaugurant l’époque Edo et mettant ainsi un terme à l’époque Sengoku, de guerre civile généralisée. Or, à Sekigahara, les Shimazu avaient choisi le mauvais camp… Mais, de manière globale, les Tokugawa s'étaient ensuite engagés dans une entreprise de rabaissement des prétentions des grands féodaux – s’en prendre ainsi aux Shimazu, même si longtemps après Sekigahara, était d’une certaine manière l’occasion de joindre l’utile à l’agréable…

 

Il s’agissait donc de contraindre le clan Shimazu, prestigieux, certes, et riche qui plus est (je reviens ici sur une erreur d'interprétation de ma part...), à se ruiner néanmoins, en lui ordonnant de prendre en charge des travaux d’aménagements fluviaux au bénéfice de bien lointaines provinces… À l’autre bout du Japon, en fait. Bien sûr, de la part du shogunat, ce n’est pas là une « proposition » ou une « invitation » : c’est un ordre – et on ne refusera pas d’y obéir.

 

Le prétexte est très gros… Tout le monde sait très bien quelles sont les véritables intentions du pouvoir central dans cette affaire. Que les travaux n’aient rien de superflu, tant les crues dans les provinces visées sont récurrentes et fatales, ne fait aucun doute, mais là n’est pas le propos : il s’agit bien de dégrader les samouraïs de Satsuma (en en faisant des terrassiers), et de les ruiner…

 

Tout ceci n’avait été qu’esquissé dans le premier tome – en fait, il se concluait sur la réunion des samouraïs apprenant l’ordre du shogun, et c’est immédiatement là-dessus qu’embraye ce deuxième tome.

 

LA GRANDE HISTOIRE ET LES « PETITES HISTOIRES »

 

Mais notons d’ores et déjà que ce volume, à l’instar de son prédécesseur, est passablement surprenant – mais en en prenant largement le contrepied. En effet, au bout d’un certain temps, après la « grande histoire », il procède par « petites histoires », qui sont autant d’anecdotes suscitées par l’ordre du shogun, ou destinées à en éclairer le contexte, sans pour l’heure que les travaux commencent, d’ailleurs : à l’avant-dernière page de ce tome, la nouvelle tombe que les samouraïs de Satsuma arriveront le lendemain à destination.

 

Ce sont donc ici les débats et les préparatifs, à Satsuma même, qui sont narrés, puis les circonstances du long voyage jusqu’aux provinces nécessitant ces travaux (mais en biaisant adroitement), enfin les conditions de leur réception sur place.

 

SAKON SHIBA ET JÛZABURÔ GONDÔ ?

 

D’où, d’ailleurs, une autre différence marquée avec le premier tome – lequel avait une structure aussi habile que complexe, mais mettait en définitive en avant deux personnages hautement charismatiques et nettement plus complexes qu’on ne l’aurait cru de prime abord : le samouraï pauvre Sakon Shiba, orgueilleux mais pas si brute, et le jeune rebelle Jûzaburô Gondô, orgueilleux mais pas si bête.

 

Tous deux adoptaient des comportements inattendus, prenant le lecteur par surprise, mais sans gratuité – en le convainquant de bout en bout, bien au contraire. Ils n’étaient par ailleurs pas sans liens… et leur rencontre vers la fin de ce tome d’introduction était chargée d’électricité, en même temps que contenue par un profond respect : aussi différents soient-ils, et peut-être sans oser l’avancer eux-mêmes (surtout concernant Jûzaburô…), ils avaient donc bien une parenté – en partageant un orgueil qui n’était pas pour rien, ni dans leur rébellion, ni dans leur exaltation très personnelle d’un « honneur » dont tous les samouraïs se gargarisent, mais que bien peu pèsent à sa juste mesure…

 

Ce deuxième tome adopte une approche totalement différente. Et si l’on y croise bien tant Sakon Shiba que Jûzaburô Gondô, au détour d’une planche, cela ne relève guère que du clin d’œil – ils sont au fond des personnages très secondaires, parmi bien d’autres (Jûzaburô s'en tire un peu mieux que Sakon Shiba, toutefois : il a des apparitions relativement importantes, si elles sont essentiellement brèves). Je suppose toutefois que ces allusions discrètes ne sont pas gratuites – je le suppose et l’espère, car ce sont là deux très beaux personnages, qui méritent bien d’être mis en avant, et ont sans doute encore bien des choses à vivre et à raconter.

 

En fait, il y a bien, dans ce deuxième volet, quelques personnages pour leur griller la priorité... Mais le récit est cette fois très décousu – même s’il est bien focalisé sur la mission confiée aux samouraïs de Satsuma. Ce n’est donc pas une critique : l’auteur alterne chapitres presque purement documentaires et histoires plus ou moins brèves permettant d’illustrer la thématique globale par le petit bout de la lorgnette, approche qui s’avère vite pertinente.

 

Sans excès de détails (enfin, j'en fais toujours un peu trop, je suppose...), quelques mots donc de ces différents moments.

 

LE CONSEILLER HIRATA

 

Il en est bien un qui dure, tout d’abord – en fait, il faut sans doute rassembler les cinq premiers chapitres, soit près de la moitié de ce deuxième tome ; ils ne font pas totalement bloc, mais leur propos est quand même affirmé, et ils mettent en scène un personnage très charismatique à son tour, et éventuellement susceptible de voler la vedette à ses prédécesseurs Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô.

 

Il rencontre d’ailleurs ce dernier… et en triomphe (moralement) avec une telle classe que le jeune homme, qui l’avait agressé pour un prétexte futile, est bien obligé de reconnaître qu’il s’était comporté comme un imbécile – et que « l’honneur » est décidément une question bien plus complexe que ce que ce « rebelle » pensait ; c’est assez habile, de la part de l’auteur…

 

Mais je tourne autour du pot : l’homme en question est un éminent conseiller du clan Shimazu, aux plus hautes instances – et il se nomme Hirata, ce qui tombe plutôt bien, hein.

 

Or le conseiller Hirata joue bien un rôle déterminant dans cette affaire (en comparaison, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô ne sont guère que des médiocres, tant leur niveau d’implication est tout autre). Au milieu des samouraïs furieux et prompts à faire part de leur indignation à la lecture des ordres pervers du shogun, Hirata est celui qui demeure calme et lucide. Autour de lui, les protestations d’atteinte à l’honneur empruntent les voies habituelles : on hurle, on se bat… et, bien sûr, on annonce solennellement que l’on n’a d’autre choix que de se suicider devant pareil affront ! Ce qui nous renvoie bien à une dimension cruciale du premier tome, au passage – ce rapport pathologique à la mort, qui s’exprime dans tant de fins gratuites…

 

Mais Hirata est tout autre : contre tous, il accepte l’inacceptable – il soutient que les samouraïs de Satsuma doivent bel et bien obéir aux ordres du shogun (qui ne leur demande certes pas leur avis, et trouverait sans doute très bien à s’accommoder de tous ces seppuku de protestation…).

 

On ne manque pas, bien sûr, de traiter le conseiller Hirata de lâche – et c'est aussi l’occasion de revenir, dans des interludes très « documentaires », sur l’antagonisme ancien entre les Tokugawa et les Shimazu (peut-être même de manière plus affirmée que dans le premier tome, en fait – ainsi quand c’est l’histoire du clan maître de Satsuma qui est mise en scène) : autant de raisons de désobéir ! Quitte à ne manifester son refus qu’au travers de la mort volontaire…

 

Hirata n’a évidemment rien d’un lâche – et sait en faire la démonstration avec un stoïcisme tel qu’il en fait aussitôt un samouraï d’une stature bien supérieure, car bien plus authentique, au milieu de la foule de ses semblables aux prétentions pas toujours aussi bien assurées. Sans doute est-il aussi un homme rusé et manipulateur, le cas échéant… Mais nulle incompatibilité à cet égard.

 

Et sa conception de « l’honneur » l’emporte sur celle, si commune, des brutes lambda. Hirata comprend, et finit par en persuader les hommes du clan Shimazu, que le clan, s’il court la ruine à se lancer contraint et forcé dans pareille entreprise, y gagnera cependant en prestige et en autorité, car il aura d’autant plus fait la démonstration de son authentique sens de « l’honneur » (et, accessoirement, aura accompli œuvre utile…).

 

Au fond, la position du conseiller Hirata n’est peut-être pas si différente de celle des bavards qui brament à ses oreilles – tant le clan risque bien de se suicider à agir ainsi, au fond… Il le sait. Mais, en dernier ressort, ce deuxième tome au moins semblera bien confirmer la pertinence des idées du digne conseiller.

 

TRANSITION – AU COURS DU VOYAGE

 

Se succèdent alors trois histoires autrement courtes, mais qui n’ont rien de diversions : elles font toutes sens et permettent de mieux comprendre le contexte de l’affaire de Satsuma.

 

Or la maîtrise (relative, au moins…) de ce contexte est sans doute indispensable pour bien appréhender les thèmes essentiels de la série, et, je suppose, même s’il est encore trop tôt pour le dire, le sens que l’on peut attribuer à tout ça.

 

À ce que j’ai cru comprendre, d’ailleurs (au travers du paratexte plus que bienvenu concluant chacun de ces volumes, et de quelques fouilles sur le ouèbe), le lecteur japonais est inévitablement avantagé par rapport au lecteur français, on ne prétendra pas le contraire, mais peut-être pas au point de pouvoir se passer de ce genre d’interludes : l’histoire des travaux des Satsuma, même là-bas, n’est pas forcément des plus connue (ce qui m'étonne un peu, à vrai dire, mais j'ai lu ça, donc...), et Hiroshi Hirata, qui se documente à l’évidence énormément, fait d’une certaine manière œuvre pédagogique même (et, au fond, d’abord) pour ses compatriotes.

 

UN CONFLIT DE LOYAUTÉS

 

La première de ces plus brèves histoires, qui correspond au seul chapitre 6, intitulé « Le Message secret », montre ainsi non sans adresse combien la situation, complexe au niveau politique, peut l’être tout autant voire plus encore à l’échelle de la personne… ou disons de la famille. Ce qui, pour prendre le lecteur un peu par surprise, s’avère bien vite très enrichissant.

 

Hiroshi Hirata nous narre donc l’histoire forcément tragique d’une famille déchirée entre des obligations concurrentes. Trait, à ce qu’il semblerait, très japonais : au cœur même des récits jugés là-bas les plus édifiants, ou de leur transposition théâtrale, romanesque, cinématographique enfin (et peut-être aussi dans d’autres médias), on dit en effet souvent que, ce qui fait la bonne histoire, c’est avant tout le conflit de loyautés – les obligations contradictoires, dans un maillage complexe de dettes parfois impossibles à régler ; c’est notamment quelque chose qui ressort du célèbre essai, certes très critiquable par ailleurs, de Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le sabre. Sans doute devrais-je me montrer prudent en l’espèce… Mais la référence n’a pas manqué de me sauter aux yeux, en tout cas.

 

D’autant que ledit essai d’anthropologie culturelle évoque, notamment à ce propos, ce qui est sans doute une des histoires les plus populaires au Japon, celle des quarante-sept rônin – Hiroshi Hirata, comme de juste, ne se prive pas de mettre en scène ses samouraïs de Satsuma lisant et relisant sans cesse cette fameuse histoire, archétype ultime de l’honneur samouraï, sublime modèle de la loyauté que tout bushi doit à ses supérieurs… mais non sans ambiguïté vis-à-vis du pouvoir central du shogun, le cas échéant ? Après tout, les quarante-sept héros s’étaient bien sacrifiés pour venger leur seigneur de l’arbitraire des Tokugawa… Pour les samouraïs de Satsuma pris au piège des machinations shogunales, cela ne saurait être innocent.

 

Mais la question est donc complexe – surtout pour cette famille de samouraïs qui, pour vivre à Satsuma, devait composer avec une allégeance, antérieure encore, aux maîtres d’Edo ! Aussi font-ils office d’espions, depuis des générations. L’héritier de la famille n’apprend souvent ce conflit d’obligations que tardivement – révélation terrible, le cas échéant : ils sont donc tous autant qu’ils sont des traîtres à leurs propres voisins et au clan Shimazu ? Inacceptable ! Et pourtant…

 

Au fil du temps, certains de ces samouraïs tentent de trouver comment accommoder ces allégeances contradictoires, mais sans grand succès… et avec la crainte qu’un jour, une erreur, une maladresse, ou, ironiquement dans le cas présent, un fâcheux coup du sort, ne révèle à leurs voisins que, de toute éternité, et quoi qu’ils aient pu en penser, ils étaient en fait de « l’autre camp ». Même si eux-mêmes se refusent à envisager la question ainsi, ils savent cependant très bien ce qu’il en est…

 

C’est d’autant pire ici qu’un « second coup du sort » (impliquant, bien malgré lui, Jûzaburô Gondô !) précipitera encore davantage la fin navrante et cruelle de la famille déchirée entre deux maîtres… Pareille histoire, on s’en doute, ne peut que mal se terminer : c’est programmatique, à ce stade. Un récit terrible, à la tension admirable (évoquant le genre policier ou le thriller !) – et que le grotesque, voire le burlesque, y ait d’une certaine manière sa part, au fond, cela ne le rend que plus terrible encore.

 

LA FAMILLE DE CHÔBEI

 

Une nouvelle histoire « brève » (mais sur deux chapitres cette fois) permet à Hiroshi Hirata, et non sans adresse là encore, de raconter le voyage des samouraïs de Satsuma (ils partent à la dernière page de l’épisode précédent, de manière assez significative), mais avec une certaine distance narrative tout à fait bienvenue – et assez originale, en fait, si le fond du procédé est commun : les samouraïs en route discutent entre eux, tout simplement…

 

Ou, plus exactement, ils échangent des ragots. Surtout un trio à l’allure improbable, trois samouraïs moches comme des poux (le style graphique, de manière tranchée, a cette fois quelque chose qui relève de la caricature, tout en s’accordant paradoxalement très bien avec la majesté coutumière du trait de l’auteur), et sans doute pas beaucoup plus futés, qui s’interrogent sur le sort réservé à sa famille par un de leurs pairs, du nom de Chôbei…

 

Et quelle famille ! Un jeune frère simplet, mais d’une force colossale, et surtout – attribut essentiel – doté d’une verge énorme (« Il parait qu’elle fait trente centimètres de long pour un diamètre de six centimètres ! ») ; parfois, de manière imprévisible, le « fluide masculin » s’agite tant en lui que le bonhomme, pour se soulager, doit impérativement et au plus tôt carrer son imposant membre… quelque part, n’importe où, quelque part – quitte à faire des trous dans les murs ou les arbres. Un danger public, on s’en doute – et qui génère son lot d’histoires forcément salaces, dans ce microcosme qui sent le mâle… Et il faut y ajouter un père rendu fou par l’alcoolisme, sur un mode pas forcément plus mineur.

 

Impossible de laisser ces deux-là tout seuls, à l’évidence, mais il est plus encore (?) impossible de les embarquer pour le long voyage à destination des régions en proie aux crues ! Chôbei ne les a certes pas emmenés avec lui…

 

On jase, donc – sur la famille, mais aussi sur ce que le samouraï en a fait, puisqu’il a bien dû en faire quelque chose. Car on dit tout, à ce propos – or il ne veut rien en dire quant à lui… Mensonges de part et d’autre : les calomnies perfides équilibrent les protestations d’admiration, et la compassion peut prendre des tournures inattendues. Les rumeurs colportées, cependant, avec leur dimension humoristique à l’occasion, amènent le lecteur à s’interroger ainsi que les commères armées de sabres : que doit donc faire un vrai samouraï, en pareil cas ? Qu’est-ce qui est « honorable » ? Qu’est-ce qui est « bien » ? Et le conflit de loyautés ressurgit, dans un cadre inattendu...

 

En définitive, cependant, tous ces questionnements tourneront inévitablement sur le rapport pathologique à la mort qui est semble-t-il l’apanage de tous ces samouraïs – d’autant plus en fait quand ils n’ont que l’honneur à la bouche. Le caractère grotesque de la base de ce récit aboutit ainsi à un effet assez proche, somme toute, de celui produit juste avant par l’histoire de la famille d’espions malgré eux : tout cela est tragique… mais c’est peut-être avant tout absurde.

 

LE BRAVE HOMME

 

L’ultime histoire, aux dimensions d’un unique chapitre là encore, est très différente de tout ce qui la précède – notamment, d’ailleurs, en ce qu’elle s’éloigne des samouraïs de Satsuma (trop occupés à vomir toutes leurs tripes dans la cale des bateaux qu’ils ont empruntés pour se rendre à destination, ou à se plaindre de leurs ampoules tout le long de leur marche forcée à travers le Japon – trop occupés aussi, bien sûr, à jaser sur la famille de Chôbei…).

 

Nous sommes en effet là où ils doivent se rendre – dans une de ces provinces victimes de néfastes inondations. Là-bas se trouve un homme admiré de tous, du nom de Heïnaï Kito – pas un samouraï, par ailleurs, même si on lui a accordé, comme une reconnaissance de son statut bien particulier, le droit au nom et le droit au port du sabre. C’est qu’il est issu d’une famille illustre, même sans être lui-même samouraï, et qui impose le respect à tous : il descend de Hachirô Tametomo Chinzei – un personnage historique, mais hors-normes, celui qui attire tous les regards et suscite tant d’admiration dans Le Dit de Hôgen… Pas loin de six siècles plus tôt, donc !

 

Mais si cette ascendance presque mythique est pour beaucoup dans le renom du riche propriétaire, sa gentillesse et sa droiture ne le sont en fait pas moins. Or Heïnaï Kito est très reconnaissant de ce que les samouraïs de Satsuma viennent leur prêter main forte pour aménager Mino et Owari…. Aussi entreprend-il, lui qui est suffisamment fortuné pour cela, de faire construire des bâtiments destinés à les héberger le temps de leur mission.

 

Ce qui ne plaît pas du tout aux autorités shogunales dans la région : tout le monde sait, même s’il ne faut surtout pas le dire, que l’ordre du shogun est destiné à ruiner le clan Shimazu ! Il est donc interdit de faire quoi que ce soit qui pourrait faciliter la tâche des hommes de Satsuma – et tout particulièrement de construire pour eux, et gratuitement, ces si précieux hébergements : ce sont eux qui doivent payer pour tout cela, et à fonds perdus, sans quoi le plan du shogun tombe à l’eau !

 

Heïnaï Kito est donc sermonné d’abord, puis menacé, puis brimé… Mais le propriétaire débonnaire n’en affiche pas moins, au milieu des vexations quelles qu’elles soient, un aimable sourire dont il semble ne jamais devoir se départir. Au nom d’une forme de « morale » inaccessible aux autorités, il ne cèdera pas d’un pouce dans son projet – il exprimera sa gratitude de mille et une manières, quoi qu'on en dise, et quitte à se ruiner à la place de ses invités.

 

La scène est très intéressante – une nouvelle rébellion, mais qui n’a cette fois pas le moindre aspect martial, et qui illustre avant tout des vertus éminemment positives, sans plus quoi que ce soit de pathologique. Et c’est là-dessus que se conclut l’album – bientôt les samouraïs seront là, et leur venue est une joie !

 

Une ultime note positive, oui... pour le moins étonnante au regard du ton global de la série jusqu’alors (ou, pour ce que j’en sais, bien peu donc, d’un certain nombre d’autres œuvres de l’auteur – je n’en connais pour l’heure que l’excellent L’Argent du déshonneur, il est vrai…). Mais c’est très bien vu !

 

LE DESSIN – TOUJOURS PARFAIT

 

Je ne vais pas m’étendre outre mesure sur le graphisme – je ne ferais que me répéter après mes chroniques de L’Argent du déshonneur et du premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs

 

C’est toujours aussi beau et fort, en tout cas. Et d’une richesse et d’une précision admirables. Si les houleux débats où brille le conseiller Hirata au début de ce deuxième volume sont parfois difficiles à suivre – les samouraïs qui hurlent à cette occasion, au fond, suscitent comme un écho paradoxalement bavard du Hiemontori ouvrant la série –, le résultat demeure de la plus belle eau de la première à la dernière page. Dimension peut-être tout particulièrement sensible dans les scènes impliquant un décor à la démesure de la tâche confiée aux samouraïs de Satsuma ? Les bateaux m’ont impressionné, par exemple…

 

S’il faut singulariser un aspect, cependant, ce sont les légères mais bienvenues injections de caricature ou de burlesque dans la charte graphique de l’auteur – surtout, donc, dans les deux chapitres consacrés aux ragots sur Chôbei et sa famille. C’est étonnant (tout au plus y avait-il une seule case, mais d’autant plus déconcertante d’ailleurs, jouant de ce registre dans le premier tome), mais ça passe en fait très bien.

 

L’ÉDITION

 

Deux mots, enfin, sur cette édition. Outre son existence même, digne de toutes les louanges en tant que telle, on appréciera, d’abord et surtout, son paratexte, plus que nécessaire et très bien fait. On saluera, de même que dans le tome 1, les efforts qui ont été faits en matière de « typographie », disons, pour rendre la calligraphie de l’œuvre originelle : le résultat n’est peut-être pas toujours irréprochable, mais c’est une approche bienvenue de l’œuvre.

 

Je suis hélas plus sceptique en ce qui concerne la traduction, ou, peut-être plus précisément, la relecture – il y a quelques pains çà et là, et un certain nombre de coquilles… C’est tout de même regrettable : une série d’une qualité pareille aurait sans doute mérité bien plus d’attention à cet égard.

 

LA SUITE !

 

Ce petit bémol ne change évidemment rien à l’essentiel : si ce tome 2 n’est clairement pas aussi bluffant que le premier – parce que le Hiemontori, parce que la construction alambiquée, parce que Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô –, il est néanmoins plus que satisfaisant, et parvient là encore, miraculeusement ou plutôt, bien au contraire, tout naturellement, à surprendre le lecteur.

 

Avec le conseiller Hirata, l’auteur homonyme a mis en scène un personnage de taille à rivaliser avec les héros du premier tome, et j’espère que tous auront leur mot à dire quant à la suite des événements.

 

La dimension « documentaire » est toujours aussi pertinente, bien sûr – et la dimension « anecdotique » des « petites histoires » de ce deuxième volume parvient à ramener l’affaire à des dimensions humaines, là où l’on pouvait craindre le didactisme envahissant.

 

Le questionnement moral (au sens large) est toujours aussi subtil, et souvent aussi cruel.

 

Et le dessin est parfait.

 

Un très bon opus, et je ne tarderai probablement guère à lire le troisième.

 

À très vite…

Voir les commentaires

Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Histoire secrète du sire de Musashi, [Bishûkô hiwa], traduit du japonais par Marc Mécréant, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1931, 1997] 2012, 242 p.

 

IL FAUDRA, QUAND MÊME

 

Junichirô Tanizaki fait partie de ces immenses auteurs japonais qu’il me faut découvrir – car je n’en avais lu auparavant qu’un seul livre, le célébrissime et excellent roman La Clef, un classique de l’érotisme, il y a quelque temps de cela…

 

En fait, c’est d’ailleurs un auteur qui, au vu de ses thèmes fétiches, devrait assez souvent me parler – notamment dans sa dimension (a)morale ? Ceci étant, son œuvre pléthorique témoigne de ce qu’il s’est essayé à bien des thèmes, bien des genres, bien des registres… Son célèbre essai Éloge de l’ombre prend la poussière depuis bien trop longtemps dans ma bibliothèque de chevet, d’ailleurs.

 

Mais il faudra bien poursuivre, oui.

 

SEX AND VIOLENCE

 

Pourquoi l’Histoire secrète du sire de Musashi ? Comme ça, en fait – en errant dans une librairie, le titre m’a tapé dans l’œil… Pour de plus ou moins bonnes raisons, d’ailleurs : si la couverture (un détail de Cent Guerriers, de Yoshitoshi) est tout à fait appropriée, la quatrième de couverture l’est sans doute moins – qui parle d’un roman « excentrique » (admettons), mais aussi « d’une rare violence »… alors que pas vraiment – oui, même si cette couverture que je louais à l’instant pourrait le laisser croire…

 

Mais c’est plus compliqué que ça, en fait ; la violence a bien son rôle à jouer dans cette « histoire secrète », avec quelque chose de grotesque plutôt que d'horrible, mais avant tout comme un corollaire troublant de la sexualité, bien davantage mise en avant par l’auteur lui-même. Et pourtant, l’Histoire secrète du sire de Musashi n’est probablement pas un roman érotique ainsi que La Clef… Pas du tout, même.

 

Fausse piste encore ? Eh bien, non, pas forcément non plus… Mais, avant que d’être un roman « violent » ou « érotique », l’Histoire secrète du sire de Musashi m’a fait l’effet d’être… drôle, surtout ; ou disons ludique – ce qui n’exclut pas le sérieux, dans le cas présent ; mais j'ai quand même le sentiment que l'humour prime.

 

DEUX TRADUCTIONS

 

À noter qu’il existe deux traductions françaises de ce roman. La première, sous le titre La Vie secrète du seigneur de Musashi, était associée à l’origine à un autre texte de l’auteur, intitulé Le Lierre de Yoshino, et elle était le fait de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (dont j’avais beaucoup apprécié l’excellente anthologie Mille ans de littérature japonaise) ; la seconde, plus tard, a été réalisée par Marc Mécréant, sous le titre Histoire secrète du sire de Musashi, dans le cadre de l’édition des Œuvres de Tanizaki, en deux énormes tomes (parus en 1997 et 1998), dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (pour l’anecdote, Junichirô Tanizaki demeure à ce jour le seul écrivain japonais à figurer au catalogue de la collection), et c’est cette traduction plus récente qui est ici reprise (dans un petit volume au prix certes tout autre, hein).

 

Or ces deux traductions sont semble-t-il bien différentes – notamment en ce que celle de Marc Mécréant a l’air plus fidèle en même temps que plus joueuse : le rendu du texte est plus précis, ainsi que sa manière « archaïsante », délibérée, qui s’exprime à chaque page, non sans une certaine dimension humoristique, d’ailleurs.

 

En témoigne notamment cette « préface » à l’ouvrage, qui est bien le fait de l’auteur ; or Tanizaki, dans le texte original, l’avait écrite, non en japonais, mais dans un chinois quelque peu antique, langue des lettrés – et, pour rendre cette dimension en français, Marc Mécréant en a donc livré une traduction latine ! Je vous rassure, elle est suivie de la traduction française…

 

Au-delà cependant de cet exemple un peu extrême – et donc pas forcément si édifiant que cela –, la plume est assurément belle, et a pris le parti de la couleur et (je suppose) de la précision, le cas échéant contre la transparence. Quand René de Ceccatty et Ryôji Nakamura écrivent « 1549 », Marc Mécréant dit « l’an 18 de l’ère Tenmon » (sans note explicative ici, contrairement à ce qui se produit dans l’édition de la Pléiade, à ce que j’ai cru comprendre) ; mais, au-delà, il y a donc cette envie de rendre le caractère « ancien » du texte original, en faisant usage le cas échéant de termes désuets en français, là où les premiers traducteurs faisaient plus « simple » : les « mètres » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura deviennent donc chez Marc Mécréant des « toises », les « miradors » sont des « tours de guet », l’ « homme vaniteux » un « mirliflore »…

 

Globalement, c’est bien cette seconde approche qui me paraît plus pertinente – ou en tout cas, plus exactement, elle est davantage à mon goût. Et le texte gagne bien en couleur à être ainsi traduit. Mais, histoire de vous faire votre propre idée, je vous renvoie à cette page, qui fournit quelques comparaisons instructives des deux approches.

 

LE RÉCIT ÉPIQUE (OU PAS) ET SES SOURCES (FICTIVES)

 

Le roman, ainsi que je l’ai mentionné à l’instant, a donc quelque chose d’ « archaïque », mais non sans ambiguïtés.

 

Il rapporte des événements datant du XVIe siècle de notre ère (en plein dans l’époque Sengoku, celle des conflits incessants entre provinces, avant que les fondateurs du Japon moderne, et surtout, en dernier lieu, Ieyasu Tokugawa, n’y mettent un terme). Le roman cite nommément ses sources, deux ouvrages surtout, auxquels il a systématiquement recours, datant de l’époque même, qui sont Choses vues une nuit en rêve, dû à la nonne Myôkaku, et les Mémoires d’un curieux personnage du nom de Dôami ; des témoins de premier ordre de ce qu’il s’agit de raconter ; et, évidemment, de pures inventions.

 

Mais le narrateur, naviguant entre ces sources et quelques autres, comme la Chronique guerrière des Tsukuma, a beau user d’une plume extrêmement subtile, pour ne pas dire compassée, il n’est pas pour autant lui-même un homme du XVIe ou au plus tard du XVIIe siècle : la « préface » étant datée « en ce début de l’automne de la dixième année de Shôwa, année du cadet du Bois et du Sanglier », et signée « l’ermite du sud de Settsu », il semble bien être Tanizaki lui-même, au XXe siècle, donc…

 

(En supposant que le narrateur soit bien le « préfacier » ? Honnêtement, j’ai un vague doute, alors, au cas où...)

 

Tanizaki qui s’amuse avec les codes du roman historique, et au moins autant de l’exégèse historique ? Où l’on peut donc revenir sur la question de la traduction, j’imagine - mais celle de Marc Mécréant me paraît décidément très élégante…

 

LE SECRET DU GUERRIER

 

Quoi qu’il en soit, la corrélation de ces divers documents a pour objectif de nous narrer l’Histoire secrète du sire de Musashi – un personnage imaginaire, hein : rien à voir avec l’auteur du Traité des Cinq Roues, notamment (s’il lui est presque contemporain, mais un peu antérieur à vue de nez – si j’ose dire…).

 

Vaillant guerrier, connu pour ses exploits militaires en cette époque qui offrait plus que jamais maintes occasions aux bushi de briller, il avait cependant une personnalité trouble, qui ne ressortait pas forcément, voire pas du tout, dans les annales officielles toutes dédiées à la seule exaltation des vertus martiales.

 

D’où cette histoire « secrète » : les témoignages de la nonne Myôkaku et de Dôami, avec toutes leurs différences très vite mises en avant, s’accordent cependant pour livrer un portrait plus déconcertant du guerrier, et, dès la « préface », le mot est lâché : la vie du combattant a été tout du long ou presque placée sous le sceau de la satisfaction de désirs sexuels guère convenables…

 

MARQUÉ À VIE

 

Le drame commence alors que le sire de Musashi – ou plutôt Hôshimaru, à cette époque (il ne deviendra sire de Musashi qu’à la mort de son père Terukuni, et changera deux fois d’identité d’ici-là, et encore une dernière fois après – rien que de très normal, hein) –, Hôshimaru, donc, n’est encore qu’un enfant, dans les treize ans (dans une société, bien sûr, où l’adolescence n’est sans doute pas une réalité très pertinente ?). Il est alors un « otage », pratique courante en ces temps féodaux marqués par les guerres privées – un otage du seigneur Ikkansai du clan Tsukuma ; et il vit dans la forteresse montagnarde de ce dernier, du nom d’Ojika.

 

Or ladite forteresse est prise d’assaut par un seigneur rival, Yakushiji Danjô Masataka. L’affaire s’éternise, le siège se perpétue au fil de longs combats tous plus vains les uns que les autres, mais pas moins meurtriers… Et le petit garçon, comme tout petit garçon de sa condition sans doute, n’a qu’une envie : se battre. Las ! On ne lui permet même pas d’aller sur les remparts pour observer les événements ! C'est trop injuste !

 

Or le désir de se battre s’accompagne d’un autre pas moins prégnant, et peut-être même plus encore : celui de voir un cadavre… Aussi, dès avant l’événement « fondateur » qui va suivre, le futur sire de Musashi avait sans doute déjà quelque chose d’un peu tordu.

 

Hôshimaru est cloitré avec d’autres otages – rien que des femmes, de tous âges… Une compagnie qui humilie le mâle en puissance, d’une certaine manière ? Il n’en trépigne que davantage : il veut voir un cadavre ! Ou ne serait-ce qu’une tête tranchée ! Une vieille, parmi ces otages, prend sur elle de satisfaire aux désirs du jeune garçon : une nuit, elle le guide en secret dans une mansarde, où trois femmes – trois otages – se livrent à une bien curieuse activité : elles s’occupent, sur l’ordre du seigneur du château, de rendre « présentables » les têtes tranchées des ennemis tombés au champ d’horreur… Comme autant de scalps précieusement récoltés, chaque guerrier se faisant un devoir d’avoir la plus belle et la plus ample collection, aussi morbide soit-elle : la gloire est à ce prix.

 

Le tableau dans son ensemble a de quoi marquer – mais c’en est un détail qui décidera de toute la vie de Hôshimaru par la suite : de ces trois femmes, la plus jeune et la plus belle s’occupe de peigner les têtes tranchées – en obéissant à des rituels déconcertants. Comme de juste, Hôshimaru tombe irrémédiablement amoureux de la fraîche jeune fille. Mais, surtout, il gardera à jamais en tête cette séquence précise : quand la « toiletteuse », maniant une tête au nez coupé, esquisse un troublant rictus de pure délectation sadique…

 

Pourquoi cette tête est-elle privée de son nez ? On lui explique que c’est là ce qu’on appelle (opportunément…) une « tête de femme » : quand un guerrier, après avoir mis à mort un ennemi, fait dont il entend bien se glorifier par la suite, n’est pas en situation d’emporter sa tête, il se contente pour l’heure de lui prendre son nez ; le champ de bataille dégagé, ne lui reste donc plus qu’à retrouver la tête sans nez, sans risque qu’un autre se l’accapare, n’ayant pas quant à lui l’appendice qui sert de preuve ultime. Aucune idée quant à la véracité de cette anecdote ou pas, hein…

 

Hôshimaru est désormais hanté : il veut se battre, il veut tuer, il veut trancher des nez sinon des têtes – et voir, après coup, une charmante jeune femme manipuler la relique macabre… Ce désir lourd de perversité ne le quittera plus jamais.

 

LE HÉROS SECRET

 

Dans l’immédiat, le jeune garçon, n’y tenant plus, use d’un stratagème pour quitter subrepticement la forteresse assiégée, dans l’idée de récolter une tête. Contre toute vraisemblance sans doute, il parvient à la tente même du général ennemi… et le tue ! Las, il n’a que le temps d’en prélever le nez – il lui faut fuir, de crainte d’être saisi par les fidèles de sa victime.

 

Et ce n’est qu’alors, tandis qu’il rentre à la forteresse assiégée, qu’il comprend qu’il n’est certainement pas en mesure de se vanter de ce fait d’armes, aussi héroïque lui ait-il d'abord paru, pour tout un tas de raisons… Il gardera ce secret pour lui – son rôle déterminant dans la fin du siège… mais aussi cette infamie : il a non seulement lâchement assassiné Yakushiji, mais en plus il l’a mutilé, dégradé ! Et « gratuitement »…

 

L’affaire est tenue secrète par les familiers du défunt également – ils prétendent que leur seigneur est tombé malade, et que c’est pour cela qu’il a fallu lever le siège ; et personne, bien sûr, ne devait le voir sans son nez… mais c’est pourtant ce que fera sa fille Kikyô. Et elle en gardera rancune.

 

PERVERSION ET BASSESSES DU GUERRIER

 

Bon, je ne vais pas tout vous raconter, hein… Sachez seulement que l’enchaînement des circonstances ne fait que confirmer l’orientation première de Hôshimaru, alors même que celui-ci prend son nom de guerrier, Kawachi-no-suke, et enchaîne bientôt les exploits martiaux ; il en ira de même quand il deviendra sire de Musashi sous le nom de Terukatsu ; peut-être enfin quand il sera le révérend Zuiun-in…

 

La vision morbide le hante. Il a certes accès à la jouissance suscitée par le meurtre et la mutilation, mais le spectacle d’une jolie demoiselle manipulant une « tête de femme » surpasse donc toutes les autres jouissances ! Pour ressusciter ces délices incongrus, Kawachi-no-suke est prêt à toutes les bassesses : il ment à tous, trahit ses maîtres, tue et mutile à tout va…

 

Et le caractère sexuel de ces fantasmes, sous-jacent quand il n’était encore que Hôshimaru, devient toujours plus prégnant – jusqu’à éclater dans sa relation improbable avec Kikyô : celle-ci ne sait pas que c’est Kawachi-no-suke qui a tué son père avant d’en dégrader le cadavre – elle entend faire payer pour cela Norishige, le fils d’Ikkansai… Or Norishige est son époux : les deux clans ont signé la paix en concluant cette union ! Kikyô ne veut pas forcément le tuer… mais il perdra son nez ! Il le faut ! Kawachi-no-suke, en preux chevalier servant, est tout disposé à satisfaire à cette requête… alors même qu’il est employé dans la garde dudit Norishige, qu’il connait par ailleurs depuis l’enfance ! Et alors même, bien sûr, qu'il est, non sans délectation on peut le supposer, le véritable coupable de l'infamie que sa maîtresse le charge de châtier chez un innocent...

 

BLÂMER ?

 

Ce jeu pervers implique un héros pervers – le « vrai » sire de Musashi n’apparaît que dans cette histoire « secrète ». Et la nonne Myôkaku comme l’amuseur Dôami, qui ne se leurrent certainement pas sur la dimension sexuelle de ces troubles et inopportuns désirs, trouvent bien des occasions d’illustrer les fantasmes morbides du sire de Musashi, comme étant les véritables aiguillons de l’ensemble de sa carrière.

 

Mais, au fond, ils ne jugent pas vraiment – alors qu’ils auraient tout lieu de le faire, notamment le pauvre Dôami (victime du sadisme de son maître, dans une scène incroyablement oppressante, alors que le cadre paraît globalement plus « badin »). Si le sire de Musashi est vaguement blâmé, c’est peut-être surtout dans sa relation à sa naïve épouse, Shôsetsu-in ? Peut-être sa liaison avec Kikyô est-elle d’une certaine manière trop « joliment » romanesque pour susciter l’infamie – quelque chose d’une perversion (si j’ose dire) de la tradition importée de « l’amour courtois », rendue plus cocasse et édifiante justement par ses excès macabres et son immoralité ? Le sire de Musashi est un pervers autant qu’un héros – dont le sado-maso-fétichisme justifie toutes les bassesses, et est en fait la véritable source de ses faits d’armes ; un personnage odieux sans doute, mais peut-être à un point tel que le blâme ne saurait l’atteindre ?

 

L’HUMOUR, SURTOUT ?

 

Mais la satire a probablement sa part dans tout cela – satire d’une tradition littéraire de récits épiques, mais éventuellement aussi et surtout de leur « révision » à cette époque précédant de peu le totalitarisme militariste et nationaliste (qui cherchera en son temps des poux à Tanizaki, en promouvant une littérature de pure propagande héroïque, bien loin des thèmes fétiches et « moralement subversifs » de l’auteur) ? Cela, je n’en sais rien...

 

Tanizaki, après tout responsable d’une édition modernisé du Dit du Genji – long classique courtisan disséquant le désir sous toutes ses formes –, ne raillait probablement pas les œuvres anciennes, qui, dans leur approche de la moralité (notamment pour celles qui avaient échappé à la mainmise du confucianisme ?), avaient parfois quelque chose de bien conforme à sa manière. Peut-être est-ce plutôt du côté de leur héritage qu’il faut donc chercher ?

 

Ce qui me paraît certain, c’est que l’humour occupe une place essentielle dans l’Histoire secrète du sire de Musashi, et ce dans la forme autant que dans le fond : j’ai déjà évoqué la forme sous cet angle, mais l’humour du roman, même sacrément tordu (autant que les passions coupables de son héros ?), ne semble guère faire de doute, tout particulièrement dans les scènes où Kawachi-no-suke découvre les mauvaises intentions de Kikyô à l’égard de son benêt d’époux Norishige : celui-ci survit à plusieurs attentats qui le défigurent toujours un peu plus, sans jamais rien suspecter – ce qui en soi est déjà assez drôle. Mais le brave seigneur, affligé d’un bec-de-lièvre, du fait d’une flèche supposée emporter son nez mais l’ayant raté de peu, se ridiculise toujours un peu plus, son élocution maladroite n’ayant dès lors plus rien à voir avec la gravité solennelle que l’on est en droit d’attendre d’un seigneur... Lequel aura par la suite d’autres occasions de se ridiculiser, n’impliquant pas ce handicap,  ainsi quand il se pique de devenir poète ! Et que penser du procédé employé par Kawachi-no-suke pour enfin communiquer avec son fantasme Kikyô ? Je ne vais pas vous décrire la scène, mais elle me paraît bien moqueuse, tout de même – on ne voit guère de héros dans semblable position, d’habitude…

 

Ce qui n’empêche pas Tanizaki, le cas échéant, de livrer aussi des scènes fort sérieuses – dont le terrible supplice de l'amusant Dôami rapidement évoqué plus haut.

 

En fait, fond et forme s’associent comme de juste, et l’humour du roman est bien servi par la plume très contournée de l’auteur, aussi digne que ses modèles, authentiques ou pas ; les situations les plus absurdes et outrancières sont ainsi rapportées avec un ton élégant et pince-sans-rire des plus savoureux.

 

ENCORE !

 

Je ne saurais dire au juste où se situe l’Histoire secrète du sire de Musashi dans l’œuvre de Tanizaki – pas d’un point de vue chronologique, hein ; mais on en a fait ici un chef-d’œuvre, là un récit très mineur… Qu’importe sans doute.

 

Ce qui compte, c'est que j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’un amoralisme réjouissant et blagueur, et par ailleurs d’une précision et d’une habileté dans le style comme dans la conception, qui sont bien d’un grand auteur.

 

Non, ce n’est probablement pas un chef-d’œuvre (ce n’est notamment pas La Clef, ma seule lecture de Tanizaki auparavant), mais ça se lit vraiment bien – et avec beaucoup de plaisir, le maître mot du roman.

Voir les commentaires

20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 13-14], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [450 p.]

 

DES HAUTS, DES BAS

 

J’avance dans ma lecture de 20th Century Boys, de Naoki Urasawa, avec ce tome 7 « Deluxe », rassemblant les volumes 13 et 14 de l’édition originelle.

 

J’avance, oui… en dépit de nombreuses phases de scepticisme quant à l’évolution de la série au long cours. Et de plus en plus ? Le fait est que, si la série demeure globalement accrocheuse, c’est parfois un peu par addiction artificielle – disons que mon comportement à cet égard a quelque chose de « mécanique » : on m’a (je me suis ?) poussé dans le dos avec le premier tome, alors je continue… Et je peste régulièrement, mais, tout aussi régulièrement, la BD me reprend aux tripes quand je ne m’y attends plus, en prenant une orientation éventuellement surprenante – vraiment surprenante, j’entends, pas seulement la mise en œuvre des procédés façon thriller qui imprègnent la structure narrative même de l’œuvre, de manière tantôt réjouissante, tantôt agaçante. Il y a toujours ou presque des bonnes choses, en fait – voire des très bonnes… et elles suffisent à m’inciter à continuer.

 

Ce tome 7 « Deluxe » m’a fait l’effet d’une illustration plus qu’éloquente de ces dimensions mêlées de la série – avec un volume 13 originel très dispersé, où l’on trouve de très bonnes choses et d’autres nettement moins bonnes, mais surtout sans l’impression que les choses avancent de manière très utile… Mais suit un volume 14 originel qui, lui, autrement resserré dans l’ensemble, m’a paru vraiment bon, même si pas sans défauts.

 

Or il faut bien ça : il semblerait, à ce que j’ai pu en lire ici ou là, que la BD approche alors de la fin de son « second arc » (le premier, c'était celui qui s’achevait – obscurément, mais de manière plutôt bien vue – sur la « fin du monde », le 31 décembre 2000 ; c'était dans le tome 3 de cette édition). L’accroche du tome 8 « Deluxe », pourtant, ne me paraît guère enthousiasmante, en revenant à ce satané complot visant à assassiner le pape, allons bon (voyez dans le tome 5)… Autant dire, jusqu’alors, les seuls aspects de la BD qui ont pu me faire avancer, chose inédite autrement, que cette fois c’était tout bonnement « mauvais ».

 

Mais, d’ici-là, ce tome 7 « Deluxe » constitue bien un opus plus que correct, et même bien plus que ça : très bon, disons-le – même si en bonne partie parce que sa deuxième moitié rattrape bien des faiblesses (relatives) de la première.

 

AMI MORT – MAIS OUI

 

Le tome précédent s’était conclu sur une des plus grosses « révélations » de la série jusqu’alors – et en même temps une des plus grossières et ineffectives.

 

Nous y avions donc assisté à « la mort » (on y croit) d’Ami – et en même temps à la révélation de son identité : il était donc Fukube, un des membres de la « bande à Kenji », censément mort le 31 décembre 2000 comme tous les autres – sauf que même les autres s’avèrent en fait tous vivants, ou plus exactement ont survécu au moins quelque temps encore… Kenji, à ce stade du récit, demeure la seule exception. À maints égards, ça sent donc les gros sabots, et cela fait quelque temps sans doute que cette thématique n’est plus guère palpitante à mes yeux. En fait, c’en était arrivé au point où la mort d’Ami (on y croit) autant que le dévoilement de sa véritable identité (on y croit) m’avaient laissé complètement froid…

 

Mais, Naoki Urasawa n’étant pas une bille (et son complice Takashi Nagasaki non plus, sans doute), il a parfois su, au fil de sa BD, surprendre « après coup », mais surprendre « vraiment », au sens où la « vraie révélation » suit, en fait, les « révélations » autrement attendues et mises artificiellement en avant en abusant des procédés les plus artificiels du thriller – à la sauce BD le cas échéant, comme de juste. On n’en dévoilait que davantage le jeu sur les codes qui est au cœur de la série ; avec cependant une réussite, et/ou une pertinence, variables.

 

En tout cas, c’est en partie ce qui se passe ici. Ami est mort ? Bof… Ami était Fukube ? Mf… Rien à foutre ? Peu ou prou, oui… Pourtant, en confirmation de ce que j’avançais à l’instant, ce tome 7 « Deluxe » s’ouvre sur ce qui compte vraiment dans cette histoire : la prise de conscience, tardive, que Fukube… n’était pas un ami d’enfance de Kenji et compagnie. Et c’est bien pourquoi personne parmi eux ne s’en souvenait, quand ils s’étaient « retrouvés » dans les dernières années du XXe siècle ! Une idée pas forcément évidente à avaler, mais très riche, indéniablement – elle a en fait un potentiel énorme… mais guère exploité dans ce volume, pour être franc. Cela oriente toutefois un peu le volume 14 originel qui forme la deuxième partie de ce septième tome – qui est bien à mes yeux une brillante réussite.

 

LES CONSÉQUENCES DE LA MORT D’AMI

 

En attendant, toutefois, le tome 13 originel doit bien composer avec le caractère « énorme » (…) de cet événement : Ami est mort !

 

(On y croit.)

 

Pareil « drame » ne peut qu’avoir des conséquences : Ami, après tout, était le sauveur du monde, celui qui avait trouvé comment mettre un terme à la terrible épidémie propagée par les odieux terroristes de la bande à Kenji le 31 décembre 2000 !

 

Or l’épidémie était mondiale – l’émotion l’est donc tout autant. Partout, aux quatre coins du globe (quelle expression…), on pleure Ami. Mais tout particulièrement au Japon, certes, où des milliers, des millions de citoyens veulent rendre un ultime hommage au bienfaiteur ultime – qui, dans sa légendaire modestie, son merveilleux désintéressement, avait souhaité que l’on ne lui consacre pas de cérémonie officielle. Ben tiens…

 

Mais il y a d’autres répercussions au niveau local. Le Parti de l’Amitié, vrai parti politique si fondé sur les bases d’une secte, se déchire sur la suite des événements – littéralement : bientôt les menaces volent, et les « morts suspectes » déboulent tout aussi rapidement. Dans ce cadre, c’est étonnamment (ou pas) Manjôme Inshû, aka « LA PLUS GROSSE TÊTE DE POURRI DU CUL DE TOUTE LA BD », qui s’en tire le mieux – sur le plan narratif : le bonhomme effondré a même quelque chose… d’émouvant, à l’occasion, qui ne fera que se développer dans la deuxième partie de ce gros septième tome.

 

Et nos héros ? Décidément bien vivants – dernier rappel en date, le bon gros Maruo ! Ils se retrouvent chez Haru Namio, horrible chanteur de l’horrible « Hello ! Hello ! L’Expo ! », hymne à Ami autant qu’à l’Exposition Universelle prévue pour bientôt, en écho de celle, très marquante dans l’histoire du Japon contemporain, qui avait eu lieu à Osaka en 1970 – très justement évoquée dans les moments où la BD se concentrait sur Kenji et ses amis enfants (mais avec comme de juste quelques répercussions par la suite – dont la « Tour du Soleil » déportée). Or Haru Namio, ainsi que nous l’avions appris dans le tome précédent (et ça pour le coup c’était très surprenant), est un ennemi acharné d’Ami – qui complote de longue date sa perte avec son « agent » Maruo. Nous apprenons ici pourquoi – dans une scène qui m’a paru un peu faible au regard de ce qu’elle impliquait, bon…

 

L’essentiel est cependant, encore que cela se passe pour quelque temps d’explications, que nos résistants savent que leur combat ne s’achève pas avec la mort d’Ami. Ils ont bien des choses à faire, car la menace persiste – et les « cahiers de prédictions », le « premier » comme le « nouveau », laissent toujours augurer d’un avenir des plus sombre…

 

L’ÉPIDÉMIE - BIS

 

Cette intuition se révèle bien vite fondée… car une nouvelle épidémie se propage insidieusement de par le monde – une épidémie qu’Ami, mort, ne peut pas stopper ! Et pour laquelle il n’y a pas de vaccin, semble-t-il ; aveu qui, comme de juste, nous est indirectement fait par Kiriko, la sœur de Kenji et mère de Kanna – et nous « savons » que la scientifique a sa part de responsabilité dans l’élaboration du virus du « bain de sang de l’an 2000 ». Ce qui passe ici par une assez longue scène l’opposant à un Yamane décidément inhumain, scène qui, là encore, me paraît un peu décevante au regard de son potentiel.

 

Mais il y a donc une nouvelle épidémie – dont on nous « prédit » qu’elle sera bien pire que la première : elle est destinée à effacer de la surface de la Terre 99 % de l’humanité (parce qu’il y a toujours 1 % qui survit…). Pour l’heure, cependant, elle agit en douce – se limitant à des zones restreintes et vite isolées.

 

Mais de telles zones, on en trouve dans le monde entier… Comme en témoignent deux épisodes plus ou moins « post-apo », en forme de « nouvelles » aux liens très minces avec la trame principale (mais il y a bien de tels liens malgré tout), d’abord dans un trou perdu des États-Unis, ensuite dans une petite ville allemande – le premier est sans doute un peu convenu et presse-bouton, si pas inintéressant, mais le second est vraiment très joli (oui, oui : joli…).

 

La tentative de ramener tout ça dans le cadre japonais est plus ou moins convaincante, par contre – essentiellement via le petit ami d’une copine à Koizumi. Celle-ci adopte plus que jamais un rôle de bouffon, pas totalement désagréable dans un premier temps, d'ailleurs (avec un moment « soap de lycéennes » relativement rigolo) ; en fait, c’est cette fois quand la donne redevient subitement « sérieuse » que ça ne marche plus trop – il pourrait y avoir de vrais enjeux, pourtant, mais en l’état, cela fait un peu l’effet d’une « diversion »… plus encore, en fait, que pour les saynètes américaine et allemande, bizarrement.

 

UN VOLUME 13 EN DEMI-TEINTE…

 

C’est l’effet global de ce volume 13 ; il me semble, à tort ou à raison, peiner à exposer la suite des événements après la mort d’Ami. Il contient plusieurs idées intéressantes, mais globalement sous-exploitées. Bizarrement, c’est peut-être quand il prend le temps de s’éloigner un peu du cœur de l’intrigue qu’il se montre le plus convaincant – avec les petits vieux allemands, ou Koizumi qui souffle un peu en compagnie de ses copines écervelées.

 

En tant que tel, il n’est donc pas mauvais, et on a lu dans les tomes précédents des « mini-arcs » nettement moins bons (suivez mon regard du côté du tome 5 « Deluxe », avec Kanna unifiant les mafieux pour sauver le pape…). Mais il se disperse, et est un peu trop dans l’attente – ce qui, en même temps, au plan de la logique narrative, fait parfaitement sens, certes, mais bon : sentiment mitigé, quoi.

 

… MAIS UN TRÈS BON VOLUME 14

 

Le volume 14 originel m’a bien davantage convaincu. Il est très différent, en même temps… S’il y a bien quelques interruptions çà et là, presque des plans de coupe ou que sais-je, l’intrigue principale reste cependant focalisée sur un même petit groupe de personnages (avec des invités-surprises-ou-pas-vraiment-surprises pour le principe) engagé dans une unique action.

 

RETOUR À L’AMBIGU SIMULATEUR D’AMI

 

Je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant, au fond, si cette intrigue-là m’a autant parlé : elle fait en effet appel à une des meilleures idées de la BD à mon sens : le simulateur d’Ami.

 

Nous l’avions déjà vu bien plus tôt, essentiellement avec Koizumi, pour des séquences fortes qui donnaient au personnage gaffeur et égocentré de la petite lycéenne une épaisseur soudaine et bienvenue – en la mêlant, donc, à Kenji et ses copains enfants : c’était, pour la BD, un moyen pertinent de réintégrer dans sa trame narrative complexe les éléments mêmes qui la fondaient à l’origine – une alternative bienvenue aux seuls flashbacks, d’autant plus convaincante qu’elle se montrait d’une extrême ambiguïté.

 

En effet, cette « simple » simulation virtuelle s’avérait rapidement bien plus complexe. Et la BD, via les réactions des personnages à ce procédé, avançait à demi-mots des connotations tout autres : un simple « jeu »… Non. S’agissait-il d’explorer la psyché déviante d’Ami ? N’était-ce pas en même temps quelque chose de plus fort encore, tenant peu ou prou du voyage dans le temps ? Peut-être pas, c’est aller un peu loin… mais les réactions des personnages allaient dans ce sens, et cela ne faisait que rendre le procédé plus fascinant encore – et subtil : l’acte lui-même, et ses représentations, se mêlent donc sans cesse dans cette machine bizarre. S’en suit, en tâche de fond sinon au premier plan, un questionnement de la réalité qu’on aurait forcément envie de qualifier de dickien – et peut-être d’autant plus qu’au fur et à mesure que les « joueurs »… « progressent », de niveau en niveau, ils en viennent, ainsi que leurs contacts « extérieurs » (s’il y a bien un « extérieur » ? Ou si c’est bien le bon mot ?) à envisager avec toujours plus de perplexité ce qui aurait dû être une évidence : la part de mensonge dans tout ça. Sauf que cela ne fait qu’augmenter encore un peu plus leur trouble…

 

LA GLOIRE DE YOSHITSUNÉ

 

Dans le présent volume, Koizumi est largement contrainte (par les « gentils »…) de revivre ce cauchemar – qui avait bien failli lui coûter, sinon sa vie, du moins sa santé mentale ! Mais elle est accompagnée d’emblée par Yoshitsuné – le vieux « commandant » de la Résistance à Ami, qui n’a toutefois jamais pu s’envisager comme tel : bonhomme timoré et hésitant, il ne cesse de répéter qu’il n’a occupé cette fonction que par défaut… Alors, maintenant que ses camarades reviennent l’un après l’autre ?

 

Or Yoshitsuné est un très beau personnage – et ses interrogations, alors qu’il revit « ses » souvenirs de 1971 (mais via la machine d’Ami…), sont bien touchantes. À mesure que l’intrigue avance dans ce tome, à vrai dire, le personnage toujours un peu perdu n’en devient que toujours plus émouvant – jusqu’à l’avant-dernier chapitre, sauf erreur, où se produit enfin l’événement vers lequel il tendait sans doute d’emblée : la confrontation avec le petit garçon qu’il fut… C’est l’apogée de ce volume, un moment très touchant, très bien vu (aussi le peu qui reste encore après ça paraît-il un peu terne, sans doute…). La manière dont Naoki Urasawa fait bifurquer son récit jusqu’à cette rencontre est par ailleurs très habile.

 

COMME SI C’ÉTAIT VRAI ?

 

Et, bien sûr, le comportement de Yoshitsuné adulte, enfoncé dans cette simulation qu’il sait pourtant perverse, au-delà de son seul caractère virtuel, relève là encore de la conviction d’avoir affaire à la vérité – ce qui implique, d’une certaine manière, d’être véritablement revenu en 1971.

 

Et c’est bien pourquoi les personnages rencontrés dans le « jeu » ne sont jamais envisagés comme des « programmes », mais bien comme des êtres vivants à part entière et indépendants du contrôle ou de la volonté de quelque démiurge que ce soit. C’est comme s’ils vivaient même quand personne n’est connecté – ou du moins est-ce ainsi que se comportent les visiteurs avec eux ; aussi ont-ils tendance à « réconforter » les enfants (ou à chercher du réconfort auprès d’eux…), et à leur donner des sortes d’encouragements quant à leur avenir – or qu’est-ce que l’avenir peut bien signifier, pour un programme virtuel ?

 

On en revient à ce point que je trouve décidément très intéressant : à tort ou à raison, les personnages « connectés » se comportent comme s’ils voyageaient véritablement dans le temps – comme s’ils étaient bel et bien retournés en 1971. C’est une ambiguïté fascinante, qui hisse cette longue séquence au niveau des meilleures que contenaient la série jusqu’alors.

 

C’est peut-être d’autant plus vrai que la mise en scène de cette simulation fait intervenir une kyrielle de personnages, autant « joueurs » que « simulés », et qui, éventuellement dans ces deux dimensions à la fois, « profitent » du mensonge pour « s’élever » – moralement le cas échéant.

 

C’est sans doute vrai au premier chef de deux personnages que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver ici : Manjôme Inshû, comme Yoshitsuné à la fois PJ et PNJ, si j’ose dire – et qui continue à gagner en âme, lui qui était jusqu’alors l’essence même de l’ordure, et donc forcément dépourvu de quelque chose d’aussi « positif » qu’une âme –, mais aussi, et c’est probablement bien plus surprenant, « Dieu »… Le clochard visionnaire (et astronaute) a donc un passé – mais qui s’exprime bien dans le « mensonge » de la simulation ; or ce passé, au moins « virtuel », le lie ici à Kenji et ses copains, mais quand ils étaient enfants…

 

Kenji qui a d’ailleurs lui aussi sa scène : en écho (annonciateur, en fait) de Yoshitsuné adulte rencontrant (virtuellement ?) Yoshitsuné enfant, nous avons aussi Kanna qui, après avoir rejoint la « partie » sur une impulsion (d’autant plus impérative et cruelle qu’elle se voit maintenant plus que jamais en fille des deux plus grands criminels contre l’humanité que la Terre ait jamais porté), rencontre forcément son oncle Kenji adoré… âgé de dix ans. Scène un peu plus convenue, mais je ne prétendrai certainement pas qu’elle m’a laissé indifférent – d’autant qu’elle fonde bien plus justement le caractère de Kanna : elle est bien, on nous le rappelle in extremis, la nièce de Kenji avant que d’être la fille d’Ami et Kiriko – le sang ne signifie rien, au fond, ou du moins les liens qui comptent n’en dépendant pas forcément tant que ça…

 

THRILLER MALGRÉ TOUT…

 

Toutefois, tous ces moments – qui à mon sens font toute la valeur de ce tome 7 « Deluxe » – sont suscités par une intrigue plus « directe », et plus ou moins enthousiasmante, elle : il s’agit, plus que jamais, de percer les secrets d’Ami-Fukube, en rapport avec un « drame enfantin » essentiel, ramenant bien plus avant dans la BD : qu’a donc vu Donkey dans la salle de sciences ? La part de fantasme et (au sens le plus strict, d’ailleurs) de « reconstitution » permet à ce fil rouge bien plus thriller de fonctionner assez bien, même si la BD gagne surtout en intérêt lors des séquences les plus émouvantes qui parsèment cette « progression ».

 

… HÉLAS AVEC DES GROS SABOTS

 

Et ce même si, dans cette optique, Naoki Urasawa recourt à l’occasion aux « gros sabots », une fois de plus – d’autant que certains procédés narratifs sont un peu trop « malhonnêtes » pour vraiment convaincre (en l’espèce – car la « malhonnêteté », dans les meilleurs des épisodes précédents, pouvait être délicieusement ludique, à la manière des mauvaises blagues de Shintarô Kago dans Fraction, pour citer une lecture récente).

 

Ainsi de ces personnages « extérieurs » qui répètent les mêmes choses à longueur de cases : c’est dangereux ! Il y a un intrus ! Il va très vite ! Mais alors vraiment très vite ! C’est incroyable à quel point il va vraiment très très vite ! D’ailleurs je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais j’ai dit qu’il allait vraiment très très très vite, et c’est pour dire que ça va foncièrement hyper vite ! Ces personnages donc sont bien vite (vraiment très très vite !) très très pénibles… Quant à l’ultime invité-surprise-ou-pas-tant-que-ça, bon… Mais ces menus défauts ne suffisent heureusement pas à disqualifier la BD.

 

De même, d’ailleurs, pour les (brèves, heureusement) séquences « totalement extérieures » de ce tome 14 originel, qui abusent pourtant d’un procédé très semblable, et qui saoule encore davantage, si ça se trouve : du côté des « gentils » comme des « méchants », on croise des personnages qui « voient quelqu’un » (que nous ne voyons pas – ce jeu sur les spécificités de la BD a pu être très intéressant, mais là on fait plus que lorgner sur l’abus…), et qui, dans les cases ultérieures, alors qu’ils réintègrent leur microcosme, ne disent rien d’autre que : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! » Sans nous dire qui, bordel, même si, bon…

 

PLUTÔT HAUT QUE BAS

 

Reste que, en faisant la part de ces défauts, l’essentiel de la BD, cette fois, convainc – et fait même sans doute plus que cela. On peut y voir la confirmation de ce que ça marche – ou du moins que ça marche de temps en temps, suffisamment tout de même pour qu’on ait envie de poursuivre une série peut-être par essence inégale. Mais, globalement, dans ce tome 7 « Deluxe », et surtout pour sa deuxième partie donc, on est bel et bien dans les hauts – qui peuvent à l’occasion être vraiment très hauts.

 

Mais les hauts s’accompagnent de bas… Reste à espérer que le tome 8 « Deluxe », dont je suppose qu’il marquera la fin de ce « second arc » de la série, ne tombe pas « trop » bas, en revenant sur cet improbable complot portant sur l’assassinat du pape…

 

Mais Naoki Urasawa est donc toujours capable de me surprendre – et en bien, figurez-vous. Alors espérons…

Voir les commentaires

Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Notre-Dame des Ténèbres, [Our Lady of Darkness], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Denoël, coll. Présence du Fantastique, [1977, 1980] 1991, 252 p.

 

LEIBER – À VRAIMENT DÉCOUVRIR

 

Fritz Leiber est peut-être surtout connu pour « le cycle des Épées », ses récits de sword and sorcery mettant en scène Fafhrd et le Souricier Gris (que j’ai lus et globalement appréciés, même si un peu décroché sur la fin), encore qu’il puisse s’honorer aussi de belles réussites en science-fiction – Le Vagabond est souvent cité, mais, ici, je dois confesser mon ignorance (ceci étant, il n’est pas toujours évident, aujourd’hui, de mettre la main sur les œuvres du bonhomme – en français du moins). Mais il fut aussi (et peut-être d’abord ?) un grand écrivain de fantastique et d’horreur.

 

Correspondant (très) tardif de Lovecraft, il a su cependant, bien vite, tirer les meilleures leçons de ce bref échange, et ne pas s’enfermer dans de vains pastiches, afin d’explorer des routes plus personnelles. En fait, on lui doit bel et bien un certain nombre de récits que l’on peut considérer plus ou moins « lovecraftiens », semble-t-il, mais, forts de leur singularité, ils ne sauraient être enfermés dans ce sous-genre de l’horreur. S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, commente (et loue, pour autant que je m’en souvienne) abondamment ce pan de son œuvre ; mais il considère aussi que seule une nouvelle relativement tardive de l’auteur constitue pleinement un « pastiche lovecraftien », et par ailleurs un bon : « The Terror from the Depths », que j’ai lu et apprécié dans l’édition révisée de Tales of the Cthulhu Mythos il y a quelques mois de ça. Cette nouvelle date de 1976 – soit presque quarante ans après la mort de Lovecraft. Et, en 1977, Leiber a publié, d’abord sous forme de nouvelle, titrée « The Pale Brown Thing », un autre texte intéressant, puisant dans ce registre mais pour revenir d’autant plus à une forme d’expression personnelle ; la même année paraît une version « augmentée » de la nouvelle, étendue donc aux dimensions d’un roman, et bénéficiant sans doute d’un titre plus accrocheur (emprunté à Thomas De Quincey) : Our Lady of Darkness (Notre-Dame des Ténèbres chez nous, donc).

 

On en fait généralement une des plus belles réussites de l’auteur dans ce genre. En tout cas, j’en avais reçu des échos très favorables, et, comme cela faisait bien trop longtemps qu’il prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet, je me suis enfin décidé à me lancer dans ce roman. Le résultat ? Une lecture très appréciable, sans doute ; mais j’avoue être tout de même un peu déçu… Sans doute parce que les très bons échos me faisaient espérer un authentique chef-d’œuvre – mais peut-être, du coup, suis-je un peu passé à côté… Toujours est-il que j’ai trouvé le livre « bon », oui, peut-être même « très bon » (mais avec un peu moins de conviction), mais pas aussi « génial » que je le souhaitais ; satisfait sur la durée, j'ai un peu lâché l'affaire sur la fin... dont je ne sais pas vraiment que penser.

 

Ceci étant, c’est un livre très riche, et qui offre de multiples pistes de lecture ; il ne fait aucun doute que certaines m’ont échappé, d’ailleurs… Et c’est d’abord et avant tout un livre surprenant.

 

UN TON MODERNE

 

Ne serait-ce que par son ton, d’ailleurs : ce roman de 1977 « sonne », si j’ose dire, très « 1977 » ; ce qui n’avait rien de si évident pour un auteur ayant commencé à écrire quarante ans plus tôt. Mais peut-être cela témoigne-t-il d’une évolution du genre horrifique en littérature, évolution dans laquelle l’auteur a probablement eu sa part ? Au-delà de l’horreur lovecraftienne initiale, et via, disons, un Richard Matheson parallèlement, nous aboutissons à un roman, dans le cas présent, qui ne dépare pas forcément au milieu des Stephen King ayant à l'époque récemment fait leur apparition. En fait, pour le coup, certains aspects de Notre-Dame des Ténèbres m’ont beaucoup fait penser au Roi – en bien, hein.

 

Je m’égare peut-être. Reste que ce ton participe pleinement de la singularité, en fait, du roman – qui rappelle à notre bon souvenir la fantasy (au sens large) et le weird du début du siècle, mais afin d’infuser de réminiscences savoureuses une horreur autrement très moderne – jusque dans son ambiance mi érudite, mi prosaïque ?

 

LE MONDE DE FRANZ WESTEN

 

Le héros y est pour beaucoup – un héros écrivain d’horreur (forcément !), et qui, dans son histoire comme dans les sonorités germaniques de son nom, Franz Westen, s’affiche bien vite comme un avatar romanesque de Fritz Leiber lui-même. Il semble d’ailleurs avoir glissé bien plus de sa vie dans ce roman que ce qui saute immédiatement aux yeux… Néanmoins, un caractère autobiographique essentiel – l’évocation d’une longue dépression alcoolique suite au décès de son épouse – fait de ce Leiber-là un héros finalement très kingien là aussi ; encore que présenter les choses ainsi relève très probablement de l’anachronisme… L’idée, là encore, est en fait d’évoquer un ton assez semblable, mais j’imagine que c’est discutable. Ceci étant, ce Westen est un écrivain d’horreur de seconde zone – ce que n’était pas Leiber – même s’il pouvait le croire ? Je ne connais pas assez la biographie du bonhomme pour m’aventurer sur ce terrain…

 

Quoi qu’il en soit, Franz Westen, quand débute le roman, est (enfin !) sorti de sa dépression : il ne boit plus, en tout cas – et, s’il révère toujours son épouse, dont l’ombre plane dans son appartement, mais plus muse et modèle que spectre, un souvenir entretenu par de dignes et apaisées conversations quotidiennes, il semble pouvoir admettre que la vie, aussi improbable que cela puisse paraître, pourrait bel et bien continuer.

 

Le microcosme dans lequel il vit, dans ce petit immeuble de San Francisco, a sans doute contribué à l’amélioration de son état – notamment Cal, la jeune pianiste avec laquelle il entretient des relations épisodiques, un peu plus qu’amicales, pas totalement amoureuses, emplies d’un profond respect en tout cas, par-delà la barrière de l'âge (l'âge n'ayant pas à être une barrière). Ses autres voisins, Saul et Gun, qui forment un étonnant vieux couple, et même la gardienne de l’immeuble, Dorotea Luque, ainsi que sa fille Bonita et son frère Fernando, aussi habile aux échecs qu’inapte en anglais, ont sans doute également joué leur part...

 

Mais Westen a d’autres fréquentations… Littéraires, bien sûr. Dans le passé, surtout ? San Francisco, après tout, a connu bien des écrivains majeurs – et Westen évoque souvent, dans le désordre, les Jack London, Dashiell Hammett, Ambrose Bierce, George Sterling et tant d’autres qui ont intégré et fait l’histoire culturelle de la ville. Peut-être, dans cette énumération incomplète, faut-il toutefois singulariser un auteur ? Ni plus ni moins que Clark Ashton Smith – poète et nouvelliste brillant, qu’on ne saurait réduire au seul rôle de correspondant d’un H.P. Lovecraft résidant à l’autre bout du continent, et ce quand bien même Westen connaît et apprécie les récits du gentleman de Providence.

 

DE CLARK ASHTON SMITH À THIBAUT DE CASTRIES

 

Mais Klarkash-Ton, donc – qui intéresse d’autant plus Westen, ces derniers temps, qu’il compulse intrigué un étrange carnet de notes, trouvé chez quelque bouquiniste oublié lors d’une dérive éthylique plus que nébuleuse, carnet dont il se persuade toujours un peu plus qu’il était en fait le journal de Smith ; il lui faudra en discuter avec l’ami (quelque peu fantasque) Jaime Donaldus Byers, grand connaisseur de la vie et de l’œuvre smithiennes (le roman est sans doute semé d’allusions à des personnalités réelles, outre Leiber lui-même ; j’ai supposé qu’ici il faisait allusion à Donald Sidney-Fryer ? Mais au fond je n’en sais rien, c’est peut-être un peu gratuit de ma part…).

 

Mais ce « journal » faisait partie d’un lot bien étrange – il était associé à une rare édition d’un très étonnant ouvrage ésotérique, dû à un mystérieux Thibaut de Castries, et intitulé Mégapolisomancie, du nom de la « science » que disait fonder l’auteur. Celui-ci y pestait contre les grandes villes, et peut-être tout particulièrement les villes « hautes », entités néfastes et dangereuses en elles-mêmes, et suscitant d’autres entités qui en seraient pour partie des incarnations, et que Castries appelle « paramentales ». Mais Castries voyait sans doute partout des « paramentaux »… et bientôt Westen de même ?

 

En tout cas, l’association des deux pièces, le journal et l’essai bizarre autant qu'iconoclaste, ne devait rien au hasard. Parcourant le journal « de Smith », Westen comprend que l'auteur y fait bien des allusions à une curieuse fréquentation – qui ne peut être que l'étonnant Thibaut de Castries. Oui, décidément, il faudra en parler à Byers…

 

LE PARAMENTAL SUR LA COLLINE

 

En attendant, pourquoi ne pas faire une petite ballade ? Les lectures de Westen l’amènent à s’intéresser à la « généalogie » de son immeuble – et ses camarades se montrent eux aussi assez curieux. Une virée aux archives, peut-être ?

 

Mais aussi tout autre chose : depuis quelques jours, Westen est comme fasciné par Corona Heights, une colline peu ou prou déserte, tache noire dans la nuit brillante de San Francisco, qu’il observe depuis sa propre fenêtre… Et plus encore quand il aperçoit, à travers ses jumelles, un bien curieux personnage qui s’agite là-bas, au loin – et qui lui évoque aussitôt un de ces « paramentaux » dont parle Thibaut de Castries dans son cryptique ouvrage. Oui, aller se promener du côté de Corona Heights pourrait s’avérer une bonne idée !

 

Et regarder, de là-bas, son propre appartement, une idée très mauvaise…

 

À même cependant de révéler à l’écrivain d’horreur que la Mégapolisomancie de Thibaut de Castries n’est pas qu’un ouvrage étonnant – mais qu’il est aussi fondamentalement inquiétant…

 

PLUSIEURS DIMENSIONS

 

Notre-Dame des Ténèbres, dès lors, mêle adroitement plusieurs dimensions : l’évocation du quotidien de Westen, assez prosaïque, relève donc peut-être d’une forme de banalité délibérée, pas désagréable par ailleurs, car essentiellement humaine. C’est d’ailleurs l’occasion de mettre en valeur de beaux personnages, qui, comme tels, s’avèrent bien moins ordinaires qu’on ne le croirait au premier abord – Cal au premier chef, vraiment un personnage féminin entier et intéressant.

 

Qui peut, par ailleurs, susciter quelques fantasmes… à la manière de contes fantastiques plutôt que de tableaux ouvertement sexuels, le cas échéant. D’où une deuxième dimension, qui infuse dans le quotidien une appréciable dimension fantomatique, relativement classique (Leiber fait semble-t-il référence et plus d’une fois à M.R. James, que je n’ai toujours pas lu, honte sur moi) mais d’autant plus joueuse, et qui, en même temps, ne manque pas d’être subvertie par les élucubrations de Thibaut de Castries sur les « paramentaux ».

 

Mais, via Thibaut de Castries, le roman adopte une autre dimension encore, et, dois-je dire, celle qui m’a le plus parlé (sans surprise) : au travers d’une enquête aussi bien généalogique que géographique, et littéraire autant que philosophique, se traduisant par une forme d’érudition d’autant plus pointilleuse qu’elle est ancrée dans le local, Fritz Leiber produit une merveilleuse évocation d’une San Francisco idéalement littéraire, et semblant tourner comme de juste autour de l’occultiste de longue date oublié. C’est ce qui produit les plus passionnants chapitres du roman, en son milieu à peu près, quand Franz Westen a une longue, très longue conversation, toute en faux-semblants et procédés ironiquement artistes, avec le fantasque Jaime Donaldus Byers,

 

Et, ici, pour le coup, on est bel et bien ramené à Lovecraft – même si c’est par le prisme essentiel de Clark Ashton Smith. La Mégapolisomancie et son auteur prennent le contrepied de bien des « livres maudits » pondus à la chaîne par des pasticheurs de seconde zone, se sentant tenus de livrer au lecteur « leur » Necronomicon, sublime originalité, à ceci près que leur ersatz personnel est probablement moins effrayant qu’un catalogue de La Redoute – et plus banal encore. La Mégapolisomancie, au contraire, semble exister – et d’autant plus peut-être que son auteur a semble-t-il tout fait pour la faire disparaître ? Mais c’est justement que Thibaut de Castries en lui-même bénéficie d’une chair et d’une âme le distinguant pour le mieux de tant d’avatars en mode mineur de quelque « poète fou » séminal… L’auteur existe, d’une certaine manière – et peut-être même existe-t-il d’autant plus que le lecteur le sait fictif, au milieu d’un roman (« méta-fictionnel » ?) citant à tour de bras bien des auteurs tout à fait réels, eux. Il en va de même pour son livre – et les élucubrations de Castries sur les « paramentaux », du fait d’un jeu littéraire futé, prennent corps à leur tour (si j’ose dire), tandis que la science hermétique du « magicien » semble toujours plus susceptible de devenir vérité elle aussi… Après tout, ce charlatan obsédé par les grandes villes, et prétendant disposer de pouvoirs considérables justement pour avoir percé leurs secrets, s’est-il installé à San Francisco au hasard ? Il s’y est certes fait un improbable cercle d’amitiés littéraires, et des plus prestigieuses… Mais, à la différence de ces sommités portées sur le dandysme, Thibaut de Castries ne joue pas – il est mortellement sérieux. Et plus inquiétant que jamais, après le tremblement de terre de 1906… Y aurait-il eu sa part ?

 

Leiber se montre très rusé, en mêlant toutes ces dimensions de son récit, et en parvenant à en exprimer une cohérence qui n’avait rien d’évident. Le roman semble prendre plusieurs directions, mais sans jamais se disperser. Et il convainc aussi bien quand il décrit le petit cercle d’amis attablé dans un restaurant, la menace « paramentale » qui harcèle Westen parce qu'il le veut bien, ou ses recherches et entretiens destinés à percer le mystère de Thibaut de Castries, et tout autant celui de sa relation avec Clark Ashton Smith. Ce même si j’avoue avoir une préférence pour ces ultimes dimensions – une histoire de naturel chassé, puis de galop, sans doute…

 

MAIS POURQUOI ?

 

Mais, en même temps, je ne suis pas totalement convaincu… sans forcément savoir pourquoi. Peut-être, tout de même, du fait d’un procédé du roman souvent affiché dans les critiques que j’ai pu parcourir, et qui est son recours à des archétypes jungiens ? J’avoue ne rien comprendre à cette affaire – et ne pas m’y intéresser plus que ça, à tort sans doute… Elle joue peut-être plus particulièrement son rôle dans les derniers chapitres du roman, qui, pour le coup, après le brio des chapitres impliquant l’érudit Byers – et jusque dans leur conclusion pseudo-érotique, étonnamment « dérangeante » ! –, me paraissent tomber un peu à plat… L’horreur y reprend (ou plutôt semble reprendre, mais voir plus loin...) une dimension plus psychologique que jamais, avec un Westen en pleine chute libre paranoïaque, et forcément à la limite du délire éthylique (ou plus précisément de ce delirium tremens qui caractérise le sevrage, et non l’addiction ?), dimension qui aurait pu être intéressante, et l’est tout d’abord, mais l'auteur m’a semblé faire un peu trop durer le plaisir… D’autant, [SPOILER ?] et c’est davantage problématique, ou du moins étonnant, que le traitement des questions paramentale et mégapolisomancienne semble alors verser tout naturellement dans un occultisme de pacotille – à mille lieues de la forme de « grandeur » que l’on associait jusqu’alors aux (amusantes et pas si bêtes) bêtises hermétiques de Thibaut de Castries… et ce jusqu’à un « exorcisme agnostique » (et ridicule ?) qui m’a laissé plus que perplexe. Sans même parler du « happy end » qui suit aussitôt.

 

Tout cela, alors, n’était qu’une blague ? Mais c’était une bonne blague, pourtant ! Or j’ai l’impression que l’auteur rompt en définitive l’illusion, avec comme un rire sarcastique, qui m’a paru un brin désagréable… Non pas, d’ailleurs, en « rationalisant » l’horreur, et pas davantage en affirmant ultimement sa dimension essentielle psychologique : l’horreur, contrairement à ce que nous en étions plus que jamais venus à envisager, est bien externe, réifiée… mais elle ne fait plus peur. Est-ce là le propos ? Que Fritz Leiber questionne la littérature horrifique, voire la littérature tout court, au fil de ce roman érudit et joueur ne fait guère de doute. Mais qu’en dit-il vraiment, au fond ? Eh bien… Je ne sais pas. Ou ne veux pas savoir, peut-être.

 

JE NE SAIS PAS

 

Ce n’est certes pas le premier roman à m’échapper en définitive… Et ça ne sera de toute évidence pas le dernier. Cela dit, certaines œuvres, dans ce registre, tout en me laissant entendre que je n’y ai pas tout compris, voire rien du tout, sont autant d’appels du pied pour que je m’y remette avec plus d’attention et de sérieux. Ici… Eh bien, la perplexité demeure – mais sans m’inciter vraiment à y revenir. Même si, d’une certaine manière, c’est pourtant ce que je tente de faire avec cet article (que j’ai un peu laissé mitonner, au cas où)… Sans grand succès, comme vous le voyez.

 

Car il est fort probable que je sois passé à côté de quelque chose, en définitive ; pas mal de choses, oui, aussi, c’est possible ; absolument tout, peut-être… En tout cas, je me sens un peu floué, en définitive. Et le bilan s’en ressent, de manière ô combien subjective, éhontée : j’ai bien aimé l’essentiel du roman… Mais sa fin (entendue relativement largement) me laisse vraiment un peu trop perplexe, pour le coup. Une sensation que j'apprécie parfois, mais pas vraiment ici. Cela reste un exercice malin de littérature fantastique et sur la littérature fantastique. Mais… Il y a quelque chose… de trop, ou qui manque…

 

Je ne sais pas.

Voir les commentaires

Le Dit des Heiké

Publié le par Nébal

Le Dit des Heiké

Le Dit des Heiké. Cycle épique des Taïra et des Minamoto, [Heike monogatari], traduit du japonais et présenté par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature épique japonaise, 2012, 855 p.

 

HÔGEN, HEIJI, HEIKÉ

 

Il y a quelque temps de cela, dans mon approche de la littérature classique japonaise, j’avais lu et beaucoup apprécié Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (rassemblés dans un même volume), ouvrages qui forment les deux premières parties du « cycle épique des Taïra et des Minamoto », contant la longue crise, au XIIe siècle de l’ère chrétienne, qui a précipité la fin du Japon classique pour le plonger dans le Moyen Âge. En tant que tels, ces récits historiques éventuellement condensés avaient quelque chose de « tragédies », ainsi qu’en fait la remarque l’éminent traducteur René Sieffert – au sens le plus strict, car respectant globalement la « règle des trois unités ».

 

Mais le troisième et dernier temps du cycle, qui est aussi et de loin le plus connu, au point en fait d’être probablement un des plus importants ouvrages de la littérature classique japonaise, aux côtés disons du Dit de Genji, est un ouvrage d’une tout autre ampleur et à l’approche bien différente, à tel point qu’il relègue presque les deux précédents dits, avec leurs qualités certaines, au rang de « prologue » : c’est Le Dit des Heiké, gros volume (dans les 800 pages hors préface ; les deux dits précédents du cycle faisaient chacun moins de 150 pages) qui s’éloigne des seuls événements ayant eu lieu dans la Ville (entendre par-là la capitale, Heian, future Kyoto) pour embrasser le Japon entier, et non à l’occasion de l’évocation d’un coup d’État sur une période somme toute brève, de quelques mois au plus : à l’ampleur géographique répond une ampleur historique, qui fait s’étendre le récit sur plusieurs années, et même décennies (disons toute la seconde moitié du XIIe siècle, les deux dits précédents se concentrant sur des événements aux alentours des seules années 1150).

 

UN CLASSIQUE ESSENTIEL DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE


Par ailleurs, il nous faut revenir sur ce caractère de classique essentiel de la littérature japonaise. La popularité du Dit des Heiké y est pour beaucoup – l’œuvre sans cesse narrée par les moines aveugles s’accompagnant au biwa, au fil de longs siècles d’errances et de spectacles –, mais le fait est que l’ouvrage, y compris dans sa dimension orale, a participé à la création d’une langue commune littéraire.

 

Fait nouveau alors – mais Le Dit des Heiké était déjà, de manière générale, une forme de littérature nouvelle, associée au développement du genre romanesque, mais tranchant sur les œuvres antérieures en abandonnant le seul cadre courtisan ; rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit bien de témoigner de la fin d’un monde, et de l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante, constituée par les bushi, les guerriers – tout particulièrement ceux du « Japon de l’Est », selon une scission culturelle qui fait toujours sens aujourd’hui.

 

Et, en tant que récit guerrier, Le Dit des Heiké, au fil des récitations par les moines au biwa dans un contexte populaire, a fini par acquérir tous les caractères d’une épopée nationale. Peut-être est-ce pour cela que l’on y trouve des « modèles » aussi bien dans les deux camps qui se déchirent ? En tenant compte, en effet, d’une spécificité du dit dans ce registre : le récit n’est pas celui d’une union nationale contre un ennemi extérieur (et d’autant plus facile à identifier), mais celui de tragiques dissensions internes tournant à la guerre civile – avec les drames qui lui sont propres, en sus des drames de toute guerre : la lutte est ici fratricide, et ce n’est d’ailleurs pas toujours une métaphore, les frères qui se déchirent littéralement étant nombreux ; aussi, au terme de tout cela, plus que la gloire à la façon du « roman national », c’est un sentiment d’amertume qui domine...

 

L’INCONSTANCE DU MONDE DÉMONTRÉE PAR L’EXEMPLE

 

D’ailleurs, Le Dit des Heiké, en constituant bien une forme de couronnement d’une œuvre (sans exclure, loin de là, des traditions parallèles et/ou des compléments ultérieurs, comme les très populaires récits narrés à partir du XIVe siècle ayant Yoshitsuné pour héros), confère à l’ensemble du « cycle épique des Taïra et des Minamoto » un sens profond, qui élève le récit politico-guerrier aux considérations religieuses, morales et philosophiques. Le thème de l’inconstance du monde, certes déjà sensible dans les dits précédents comme dans bien d’autres œuvres japonaises classiques (je vous renvoie pour quelques titres à l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise), est affiché avec force dès les édifiantes premières lignes du dit :

 

« Du monastère de Gion le son de la cloche, de l’impermanence de toutes choses est la résonance. Des arbres shara la couleur des fleurs démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L’orgueilleux certes ne dure, tout juste pareil au songe d’une nuit de printemps. L’homme valeureux de même finit par s’écrouler ni plus ni moins que poussière au vent. »

 

Dès lors, cette entrée en matière fait figure de note d’intention prophétique, orientant nécessairement la lecture : nous avions vu, dans les précédents dits, l’élévation des Heiké, et de leur chef Kiyomori – le présent dit contera leur chute et même leur anéantissement. Ce thème fondamental trouve ainsi à s’illustrer à chacune des pages du Dit des Heiké ou presque.

 

Mais il y a peut-être une nuance. Le sentiment de la fin d’un monde, si prégnant dans les deux dits précédents, et dont témoignent bien d’autres ouvrages de la littérature contemporaine ou immédiatement postérieure (je vous renvoie une fois de plus aux splendides Notes de ma cabane de moine, de Kamo no Chômei), demeure dans ces pages, mais la donne change peut-être un peu ? Peut-être n’est-ce que la fin d’un monde, et non du monde, quoi qu’on ait voulu en dire sur le moment en se fondant sur des prophéties bouddhiques le dernier âge du monde », expression qui revient souvent, avec aussi l’évocation d’un « siècle dégénéré ») ; peut-être y aura-t-il encore quelque chose après ? Quelque chose d’autre… Je vous renvoie cette fois à l’Histoire du japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri.

 

UNE LECTURE EXIGEANTE

 

Ce sont là les multiples et colossales forces du Dit des Heiké – à proprement parler un monument. Mais c’en est aussi, non pas une faiblesse ou une limite, mais disons une difficulté essentielle : l’ouvrage, d’une complexité inouïe, faisant appel à des dizaines voire des centaines de personnages pas toujours bien faciles à identifier (du fait d’épithètes changeants, en rapport surtout avec leurs titres et charges de « fonctionnaires », j’y reviendrai plus loin), dans un cadre historique et géographique que le lecteur occidental lambda tel que votre serviteur n’appréhende pas très bien, sans même parler du contexte culturel et religieux, est, disons-le, quelque peu indigeste ; aussi ai-je pris mon temps pour le lire – parce que, s’il en vaut assurément la peine, il est aussi régulièrement susceptible de susciter une forme d’overdose…

LA DICTATURE DE L’ARROGANT KIYOMORI


Nous en étions, à la fin du Dit de Heiji, à la consolidation du pouvoir de Kiyomori, chef du clan guerrier des Heiké (ou Taïra). Il était en fait devenu le maître absolu du Japon, ayant éliminé ses principaux rivaux : Fujiwara no Nobuyori, du clan des régents ; Minamoto no Yoshitomo, chef du clan guerrier rival des Minamoto (ou Genji) ; l’étonnant Shinsei, aussi, ce moine que l’on qualifiait du titre de Bas Conseiller Religieux, mais qui n’avait certes rien de « bas » (au regard du pouvoir, du moins…). Par ailleurs, l’empereur régnant était alors un enfant, et l’empereur retiré, un sournois bonhomme, mis hors d’état de nuire… Kiyomori ayant définitivement supplanté les régents Fujiwara, en s’accaparant leurs titres et en adoptant leur politique de mariages impériaux, il n’a plus rien pour lui faire face : quand, en 1167, il devient Grand Ministre, celui que l’on appelle bientôt (c’est son principal qualificatif dans l’ensemble du Dit des Heiké) « le Ministre Religieux » (car il s’était prétendument retiré du monde, mais dans les faits cela n’avait rien changé…) dispose d’un pouvoir absolu, et proprement dictatorial – qu’il exercera de la sorte jusqu’à sa mort, en 1181.


Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji nous avaient déjà dépeint un homme d’une grande arrogance, assoiffé de pouvoir et guère étouffé par la morale. Le Dit des Heiké en rajoute encore dans cet ordre d’idées : Kiyomori, bien conscient d’être le seul maître à bord, en use et en abuse, au gré de véritables programmes politiques parfois, et très ambitieux, mais aussi de simples et tragiques caprices d’autres fois.

 

Il agace presque autant qu’il effraie – ainsi, par exemple, en raison de son népotisme outré, si personne n’ose en faire la remarque : il réserve tous les offices ou presque de la complexe administration impériale à des membres de son clan – mais au premier chef les titres des régents Fujiwara, qu’il s’agit donc de chasser définitivement du pouvoir. Les mariages impériaux, d’une certaine manière, procèdent de la même politique, justement reprise des Fujiwara, mais qui n’en fait pas moins jaser ceux qui n’y voyaient pas forcément d’inconvénient jusqu’alors...

 

Le point culminant du despotisme de Kiyomori, aux yeux des contemporains, sera cependant tout autre : la tentative de déplacer la capitale politique, de Heian (Kyoto) à Fukuhara (sur le site de l’actuelle Kobé) ; politique très malvenue, plus que tout autre auparavant, et qui scandalise outre-mesure, au point de figurer dans la litanie des « catastrophes » ouvrant les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, aux côtés des séismes, incendies et inondations ! La tentative s’avère vite infructueuse, et sera abandonnée, mais le mal est fait…

 

Aussi Kiyomori s’est-il progressivement constitué un réseau toujours plus dense et ample d’ennemis. Chacune de ces étapes n’en apparaît que davantage comme étant une confirmation de l’ouverture prophétique du dit : « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et « l’orgueilleux certes ne dure »…

 

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Mais, d’ici à l’ultime outrage du transfert de la capitale, bien des choses se produisent, et, au sein du clan des Heiké, l’arrogance ne manque pas, le Ministre Religieux n’étant pas le seul à en faire la démonstration… À l’apogée de la puissance du clan, un proche (beau-frère de Kiyomori, je crois) n’hésite pas à dire : « Quiconque n’appartient à notre Maison doit être tenu pour moins qu’un homme. » Ce qui n’arrange guère les choses…

 

LES REMONTRANCES DU SIRE DE KOMATSU


En fait, parmi les Taïra, il n’est peu ou prou qu’un homme pour blâmer les excès de Kiyomori, et le sermonner le cas échéant – et c’est son propre fils aîné, Shigémori ! Le Sire de Komatsu, comme on l’appelle le plus souvent dans ces pages, a beau être le successeur désigné de Kiyomori à la tête du clan (en fait d’ores et déjà son chef théorique, puisque Kiyomori est censé être entré en religion...), et un ministre de haut rang du fait de ses largesses, il n’hésite pas à le reprendre, et à lui tenir des discours hardis, longs et précis exposés de philosophie politique, toujours teintés de morale, que personne d’autre sans doute n’aurait pu se permettre. Il est vrai qu’en agissant ainsi, le Sire de Komatsu n’était pas forcément un « rebelle »… mais un fils dévoué.

 

C’est, disons-le, un des personnages les plus charismatiques du livre – et peut-être le seul à être véritablement sympathique, de tous les principaux acteurs du drame ! Encore que sa posture morale puisse agacer…

 

Sa fin n’en sera que plus tragiquement ironique : le sage, celui en qui l’on voulait voir l’espoir du clan, tombe malade… et meurt ; et l’on ne cesse alors de répéter, avec assurance et non sans arrière-pensées, qu’il avait auparavant prié les dieux, leur demandant de faire qu’il meure avant « le déclin de sa Maison », si les forfaits de son père devaient avoir de funestes conséquences…


C’est ainsi que s’achève, au livre troisième, le « premier acte » du Dit des Heiké – avec des connotations surnaturelles qui reviennent de temps en temps dans ce troisième dit, qui étaient peu ou prou absentes des deux précédents.


Or, peu avant, Kiyomori avait infligé un autre outrage, et considérable, aux yeux de ses adversaires, en destituant l’empereur régnant pour que prenne sa place son petit-fils, né d’un accouchement difficile… et âgé de quelques mois à peine ! Un fait sans précédent – les opposants (dans les cercles de l’empereur retiré, des Fujiwara, des familiers de Shinsei – les Genji ne sont pas encore vraiment de la partie) y reviennent sans cesse… ainsi que le Sire de Komatsu, qui quittera donc bien vite la scène.


LES GENJI QUI RESTENT


Mais c’est après la mort du Sire de Komatsu que l’opposition ne s’en tient plus aux ruminations, et commence à avoir des aspects militaires… et à impliquer plus frontalement des membres du clan Genji (ou Miyamoto) et leurs familiers.


Or il ne reste que bien peu de Genji à proprement parler, suite aux massacres ayant conclu Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji. Il y a cependant, à la tête du clan, celui qui porte tous ses espoirs : Yoritomo, le fils préféré de Yoshitomo, qui était le chef du clan quand il fut abattu en Heiji ; Yoritomo, impliqué dans l’affaire, n’avait dû la vie sauve qu’à une mansuétude inattendue de Kiyomori, désireux de satisfaire aux suppliques d’une dame ; le clan des Heiké ne tarderait guère à se mordre les doigts de cette générosité impulsive et si improbable…


Parmi les Genji survivants, il en est cependant un autre de grande importance dans Le Dit des Heiké, et c'est Yoshitsuné, neuvième fils de Yoshitomo, et demi-frère de Yoritomo ; nous aurons l’occasion de le voir briller...

 

PRÉLUDE À L’AGITATION DES GENJI : LA RÉBELLION DE YORIMASA

 

C’est pourtant un autre Genji qui ouvre les hostilités, de manière tout à fait inattendue : le vieux Yorimasa. Un Genji, oui… mais qui, en Heiji, avait trahi Yoshitomo en pleine bataille, pour rallier impudemment les Heiké vainqueurs !

 

Or le traître, maintenant âgé de 70 ans, est révolté par l’insolence de Munémori (fils de Kiyomori, son successeur désigné depuis la mort de Shigémori, le Sire de Komatsu). Son complot est toutefois déjoué…

 

S’ensuit la bataille du pont d’Uji, que l’on considère comme étant la première grande bataille de toute l’histoire du Japon – et qui est donc aussi la première grande scène épique du Dit des Heiké, au cours de laquelle les cavaliers des Taïra l’emportent par leur audace (ça reviendra souvent dans le dit… mais contre les Heiké !), en traversant à gué une rivière en crue… Le vieux Yorimasa, se sachant vaincu, se suicide ; il ne sera certainement pas le seul tout au long de cette tragique histoire.

 

MANIGANCES – L’AGITATION S’ÉTEND

 

Cet épisode a-t-il joué un rôle, en renforçant l’arrogance des Heiké ? C’est en tout cas à cette époque que Kiyomori décide du transfert de la capitale à Fukuhara – décision qu’il paiera très cher.


Là encore, comme à la mort du Sire de Komatsu, on évoque de nombreux « signes » surnaturels, des prodiges de toute sorte, qui, à l’instar de la cloche du monastère de Gion évoquée au tout début du roman, sont autant d’occasions de rappeler, même si loin des oreilles de Kiyomori, dans le doute, que « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et que « l’orgueilleux certes ne dure »...


Car les Genji commencent à s’agiter. Et ceci du fait surtout d’un bien curieux personnage, un moine du nom de Mongaku (pour l’anecdote, il est le héros, sous le nom de Moritô, du célèbre film La Porte de l’Enfer) ; en fait de saint homme, il est plutôt douteux…


Et il précipite les événements en se rendant auprès de Yoritomo, devant lequel il exhibe le crâne de son père Yoshitomo pour l’inciter à la révolte (en fait, ce n’est pas du tout le crâne de Yoshitomo, mais le crâne d’un soldat prélevé au hasard… Mongaku reviendra bien plus tard, à la fin du dit, et donc après la victoire de Yoritomo, pour montrer au vainqueur un autre crâne, en lui assurant que cette fois c’est bien le vrai !).


Mais ce n’est pas tout : Mongaku se rend ensuite auprès de l’empereur retiré, cloîtré à Fukuhara, et en obtient un décret… ordonnant aux fidèles Genji d’anéantir les Heiké, « rebelles à la cour » !


Aussi improbable que cela puisse paraître, mais le contexte y a bien sûr une part prépondérante et difficile à appréhender avec le recul, ces manigances du curieux moine produisent leur effet : autour de Yoritomo furieux, les Genji assemblent une immense armée…


PRÉLUDES À LA CHUTE DES HEIKÉ


Or les Heiké se doutent que cette rébellion-là ne sera pas aussi facile à mater que celle du vieux Yorimasa. Mais c’est en outre pour eux le pire moment : dans la foulée du transfert de la capitale, ils multiplient les erreurs politiques et stratégiques, tout en étant aussi victimes de coups du sort – qu’il est tentant, pour les contemporains, de qualifier de signes prophétiques…


Ainsi de la question des moines. Kiyomori, depuis qu’il avait obtenu le pouvoir absolu, avait régulièrement eu maille à partir avec les moines de divers ordres, solidement implantés autour de la Ville. Ces moines n’ont d’ailleurs pas forcément le beau rôle, dans Le Dit des Heiké : toujours très à cheval sur leurs privilèges autant que sur leurs rivalités de secte à secte, volontiers cupides, parfois fourbes, militarisés en outre, ils n’ont pas grand-chose d’admirables dévots et de saints hommes ! Quoi qu’il en soit, Kiyomori, à plusieurs reprises, a dû rappeler aux moines qu’il était le chef…


À cette époque, il confie à son quatrième fils, Shigéhira, le commandement d’une expédition punitive dirigée contre les moines de Nara. Las, une méprise quant aux ordres donnés… débouche sur l’incendie du monastère, et la disparition de ses nombreux trésors artistiques et religieux ! Shigéhira est dévasté par ce malentendu aux tragiques conséquences, mais le mal est fait : consternation générale ! De plus en plus de monde se rassemble autour des Genji – que l’on disait à jamais vaincus, mais tout semble alors démentir ce constat un peu trop hâtif : ce sont maintenant eux qui ont le vent en poupe, quand le prestige des Heiké ne cesse de dégringoler !


Et les événements se précipitent, systématiquement défavorables aux maîtres du Japon : l’ancien empereur, gendre de Kiyomori, décède – un mauvais signe…


Mais peu après, c’est Kiyomori lui-même qui meurt ! Et dans d’atroces souffrances, en châtiment de ses nombreux péchés…


Ainsi s’achève le livre sixième (sur douze, sans compter l’épilogue dit du « livre des aspersions »), qui précipite soudain la fresque politique en chronique épique d’un colossal affrontement militaire – inédit dans le Japon de Heian.

UN AUTRE PROTAGONISTE : YOSHINAKA


Mais la situation se complique de manière imprévue. Alors même que l’armée de Yoritomo avance toujours un peu plus en direction de la Ville, son cousin Yoshinaka, le Sire de Kiso, se rebelle dans les provinces du nord, autour des montagnes que l’on qualifiera plus tard d’Alpes japonaises.

 

Yoshinaka est un des personnages les plus charismatiques du Dit des Heiké, s’il n’est pas forcément très sympathique lui non plus (le Sire de Komatsu est vraiment une exception) : tout sauf un courtisan, il est un rustre et fier de l’être, qui ne mâche pas ses mots – au point de scandaliser considérablement les dignitaires qui ont affaire à lui, encore imprégnés des manières feutrées de Heian ; il est par ailleurs rusé, pour ne pas dire fourbe, et d’une grande ambition – qui n’a sans doute rien à envier à celles de Yoritomo et Yoshitsuné, autres personnages pas forcément très recommandables !

 

Quoi qu’il en soit, Munémori, maintenant officiellement à la tête des Heiké, et donc du Japon, part en guerre contre Yoshinaka, et, désireux d'écraser l'importun au plus tôt, il s'y rend avec toutes ses forces – laissant pour l’heure de côté la menace pourtant très tangible constituée par Yoritomo ! Mais il enchaîne à vrai dire les erreurs – d’autant qu’il pâtit d’une méconnaissance totale du terrain montagnard où s’est retranché Yoshinaka, qui lui le connaît sur le bout des doigts... La ruse du sire rebelle s’y ajoutant, les conséquences sont bientôt catastrophiques pour Munémori et ses hommes : il était parti avec 100 000 guerriers, force considérable, peut-être même inédite… mais 70 000 d’entre eux périssent dans l’expédition contre Yoshinaka ! Et sans lui avoir fait le moindre mal, qui pis est… Munémori, avec les débris de son armée, est contraint de se replier aussi vite que possible sur la Ville. La consternation s’accroît toujours un peu plus…

 

Or Yoshinaka pousse son avantage : en rien désireux de se soumettre à son cousin Yoritomo, il le devance à la capitale, qu’il rallie à marche forcée ; et les moines se joignent à lui ! Yoshinaka prend ainsi la Ville sans la moindre difficulté, et contraint à nouveau les Heiké à la fuite ; ils emportent avec eux l’empereur, nouveau né, et les « Trois Trésors Divins » associés à la dynastie impériale (ces regalia sont un miroir, un joyau, et un sabre – ce dernier sera définitivement perdu au cours de la guerre) – à les en croire, le pouvoir demeure donc avec eux jusque dans la fuite : il est là où ils sont… Mais on est en droit d’en douter.

 

Les citadins, par ailleurs, n’accueillent certainement pas Yoshinaka en libérateur, moines exceptés : le rustaud est d’une arrogance qui vaut bien celle des Heiké, et ses troupes barbares se comportent dans la Ville comme en pays conquis… Bientôt, ce ne sont que complots et révoltes – mais Yoshinaka écrase dans le sang toutes les tentatives de soulèvement populaire.

 

Toutefois, l’armée de Yoritomo approche – et le chef des Genji sait très bien que son cousin Yoshinaka, pour avoir défait Munémori, n’est pas pour autant son allié. Il sépare son armée en deux pour prendre la Ville en tenaille : le Sire de Kiso est à son tour contraint de fuir… Il se replie sur le lac Biwa, et meurt bientôt à la bataille d’Awazu – pour prix de son arrogance, une flèche lui arrache la vie alors même qu’il prenait ses dispositions pour se suicider…

 

L’AUDACIEUX YOSHITSUNÉ, LA GLOIRE DES GENJI

 

Alors que les Genji viennent de prendre la capitale, les Heiké ne s’en tirent pas mieux que Yoshinaka : leurs propres vassaux les refoulent de Kyushu, où ils pensaient trouver refuge !

 

Ils ont pu cependant reconstituer leurs forces – et disposent à nouveau d’une armée de plus de 100 000 hommes. Ils retournent en Honshu, désireux de défaire l’armée des Genji, et concentrent leurs troupes dans le val d’Ichi-no-tani, « forteresse naturelle » non loin de Fukuhara ; ils ne sont guère loin de la Ville, qu’ils comptent reprendre rapidement…

 

Mais une immense bataille a lieu dans le val – bataille où brille tout particulièrement Yoshitsuné, le demi-frère de Yoritomo, qui fait ainsi véritablement son apparition dans Le Dit des Heiké. À l’instar de Yoshinaka (et, en fait, de Yoritomo...), Yoshitsuné n’a rien de bien sympathique. Mais c’est un bon meneur d’hommes, et un général brillant, surtout caractérisé par son audace – qui va en fait de pair avec son arrogance intrinsèque ; or cette audace s’avère le plus souvent payante, même si, sur le moment, elle donne l’impression d’une folie pure et simple !


Ici, en l’occurrence, Yoshitsuné emporte cette bataille décisive en contournant les positions des Heiké par la montagne : il charge avec ses cavaliers en descendant une pente si raide que les Heiké avaient jugé qu’un assaut sur ce flanc serait impossible – aussi n’avaient-ils pas le moins du monde défendu cette zone… Mais Yoshitsuné démontre que c’était faisable : son audace paye.

 

La suite de la bataille n’est plus guère qu’un sidérant massacre. Les Heiké, ou ce qu’il en reste, sont une nouvelle fois contraints de fuir par la mer… Et ici s’achève le livre neuvième du Dit des Heiké, et avec lui un nouvel acte de la saga.

 

LA DÉFAITE DES HEIKÉ

 

Les Genji assemblent à leur tour une flotte, pour anéantir celle des Heiké, qui erre dans la Mer Intérieure, à proximité de l’île de Shikoku.

 

Et Yoshitsuné, une fois de plus, s’accapare la victoire du fait de son audace : il traverse un détroit en pleine tempête, méprisant les avertissements et les craintes de ses marins (et d’un officier timoré – à ses yeux, mais nous penserions plutôt « sage »… –, qui lui en voudra considérablement de cette humiliation, se répandant alors en calomnies contre l’audacieux général, ou du moins est-ce ce qui est ici rapporté) ; Yoshitsuné contourne ainsi les Heiké sans que ceux-ci n’en sachent rien, tant ils espéraient que la tempête leur offrirait un répit… et, les attaquant encore une fois dans le dos, le fougueux général les contraint à rembarquer.

 

Ils tentent à nouveau de fuir, mais cette fois c’est peine perdue : la flotte des Genji, en sens inverse, les intercepte – et c’est un nouveau et terrible massacre.

 

YORITOMO CONTRE YOSHITSUNÉ

 

C’en est alors fini des Heiké, dans les grandes largeurs. Mais Le Dit des Heiké ne s’arrête cependant pas là : il narre en effet comment la discorde s’accroît entre Yoritomo, chef nominal des Genji (et bientôt premier shogun de Kamakura, mettant de facto fin à l’ère Heian – mais en étant suffisamment adroit pour ne pas reproduire les erreurs de Kiyomori), entre Yoritomo donc et son demi-frère Yoshitsuné, l’héroïque et rusé général qui, par son audace, semble avoir décidé, à lui seul et à deux reprises, de la victoire ultime de son camp.

 

Les succès de Yoshitsuné éveillent sans surprise la méfiance de Yoritomo – et la calomnie y a donc peut-être sa part. Yoritomo tente alors de faire assassiner Yoshitsuné ; ce dernier en réchappe in extremis, et comprend qu’il lui faut fuir dans le nord.

 

De ce qui se produit là-bas, Le Dit des Heiké ne dit plus rien, mais c’est pourtant à ce moment de sa vie que Yoshitsuné, de brillant général qu’il était déjà, mais guère humain par ailleurs, deviendra en outre un véritable héros populaire – à travers une autre œuvre littéraire, le Gikei-ki, ou « Chronique de Yoshitsuné », datant du XIVe siècle, et qui à son tour, suscitera considérablement d’adaptations, par exemple en pièce de ou de jôruri.

 

TOUJOURS LE MASSACRE

 

Cependant, l’essentiel du dernier « acte » du Dit des Heiké, comme dans ses prédécesseurs Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, consiste en massacres tous plus abominables les uns que les autres : tous les Heiké doivent y passer, hommes ou femmes, vieillards comme enfants, tous, absolument tous. Au mieux Rokudaï, figure tragique ultime de ces derniers développements, pour être protégé par Mongaku qui fait alors son grand retour, n’obtient-il guère en fin de compte qu’un sursis. Yoritomo, après tout, était bien placé pour savoir ce que la faiblesse temporaire de Kiyomori le concernant lui avait en définitive coûté...

MISES À MORT ET SUICIDES


Il est vrai que Le Dit des Heiké n’est certes pas chiche de morts tragiques : les mises à mort sur le champ de bataille valent bien les exécutions sommaires après coup, et, bien sûr, il faut y ajouter un nombre considérable, proprement ahurissant même, de suicides – qu’il s’agisse de se donner soi-même la mort, par exemple en se jetant à la mer, procédé qui revient très souvent, ou de livrer une charge héroïque (et absurde ? j’y reviens très vite) pour être massacré de la main de l’ennemi...

 

Un trait culturel en forme de cliché nippon, mais qui, décidément, en France, ne se conçoit pas très bien. Ce n’est à vrai dire pas le seul, dans Le Dit des Heiké, long ouvrage mettant en scène des figures incompréhensibles, des caractères qui ne le sont pas moins, des comportements proprement insaisissables enfin, bien loin des attentes d’un lecteur occidental tel que votre serviteur, si elles font par contre probablement partie d’un « horizon mental japonais », disons.

 

DES HÉROS ARCHERS

 

Et ce jusque dans la dimension épique du dit ! Qui, à vrai dire, peut une fois de plus mettre à mal les clichés d’un lecteur français sur le Japon des samouraïs : par exemple, les duels au sabre sont finalement très rares, dans ce long récit décrivant comment les bushi ont atteint le sommet de la pyramide hiérarchique du Japon ancien.

 

Les guerriers, ici comme dans les deux dits précédents, sont avant tout des archers, et c’est au travers de véritables « concours » de tirs à l’arc, en plein cœur de la bataille, que l’on décide qui est un héros, qui n’en est pas un – nombre de scènes reviennent sur ce principe et l’illustrent à longueur de pages.

 

Ces combattants, dont on dit souvent qu’à eux seuls ils en valent mille, n’ont donc pas forcément grand-chose de commun avec notre représentation classique des samouraïs, héritée, via les gekiga et les chanbara, de l’ère Edo, quelques siècles plus tard.

 

LA GLOIRE DANS LA MORT

 

Mais, de manière générale, le comportement héroïque peut souvent paraître incompréhensible à un lecteur tel que votre serviteur, car empruntant à des considérations différentes voire carrément opposées.


Il est ainsi un trait qui m’a considérablement marqué (et perturbé...), moi personnellement, qui ne comprends de manière générale rien à la gloire – un trait qui peut paraître anecdotique, mais me paraît éloquent, à sa manière ; un trait, enfin, qui m’a renvoyé à d’autres lectures antérieures, dont notamment Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict, et peut-être plus encore, étrangement ou pas, Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Tetsuya Takahashi.

 

Voilà : Le Dit des Heiké nous décrit nombre de chefs de guerre efficaces, jusque dans leur ruse et leur audace : Yoshitsuné au premier chef, mais éventuellement d’autres, tel Yoshinaka. Ces généraux sont des meneurs d’hommes (et de troupes qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de soldats), mais aussi des stratèges ; et si le récit peut sembler leur donner parfois une tendance à l’impulsivité (surtout en ce qui concerne l’ambitieux Yoshitsuné, d'une confiance en soi à faire peur), globalement, ils prennent cependant soin de peaufiner leur plan, en tenant compte des circonstances, du terrain, etc.

 

Mais, chaque fois ou presque, on trouve des guerriers qui font totalement fi de la stratégie de leur chef… et ce à seule fin d’être les premiers à rencontrer l’ennemi – quitte à prendre des risques inconcevables pour ce faire, risques pour eux mais peut-être plus encore pour leur camp ! Une fois arrivés sur place, ils se présentent devant l'ennemi (généalogies complexes et titres abscons à l’appui), et concluent : « Premier à la bataille de, etc. » ; ce qu’ils ne sont d’ailleurs pas forcément toujours, d’autres avant eux ayant pu avoir exactement la même idée – auquel cas les retardataires se font moquer, et suscitent les plus insultants quolibets… Mais, dans tous les cas, ils se font donc massacrer sans avoir pour autant commis de véritables dégâts dans les rangs ennemis, et en ayant par ailleurs mis leur camp en danger… Pour la seule « gloire » d’avoir été le premier là – et parfois sans même obtenir ce résultat, donc.


Il est vrai que je ne comprends rien à la gloire. Mais, pour le coup, cela m’a donc ramené à l’essai de Tetsuya Takahashi : traitant des soldats japonais morts durant la grande guerre de l’Asie et du Pacifique, l’auteur avançait qu’ils cherchaient tout bonnement à mourir – pas seulement qu’ils y étaient prêts, mais qu’ils le cherchaient vraiment : pour la gloire, et l’intégration aux listes du Yasukuni… Ce qui me paraissait constituer un fâcheux problème pour l'état-major nippon, à se demander comment il pouvait espérer gagner des batailles…

 

Bizarrement, cette fois, en m’éloignant du Japon, c’est à l’ouverture du film Patton que je pense – le discours du fameux général américain s’ouvrant sur cette remarque pleine de bon sens (je cite de mémoire) : aucun soldat n’a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays ; le soldat gagne la guerre en faisant en sorte que ce soit le soldat d’en face qui meure pour son pays...

 

En fait, des pro-Yasukuni de divers ordres, issus de la droite japonaise, contestaient justement l'essai de Testsuya Takahashi sur ce point, disant qu'il était absurde de prétendre que les soldats japonais cherchaient à mourir... On serait tenté de le croire – mais, pour le coup, des fois, on doute quand même. Et en fait d'absurdité…

 

Certes, le contexte des années 1930 et 1940 n’était pas le même – et le shintô d’État, notamment, avait considérablement changé la donne ; mais Le Dit des Heiké occupant une place non négligeable dans la culture de base du soldat nippon, j'imagine...


Et on en revient à la question du suicide, esquissée plus haut : dans Le Dit des Heiké, au milieu de toutes ces batailles, trahisons, exécutions sommaires, etc., le nombre de personnages qui se suicident pour une raison ou une autre, « directement » ou en se précipitant sur l'ennemi comme dans les scènes décrites à l’instant, est tout de même très conséquent… Au point où je me demande parfois si ce « suicide altruiste » à la Durkheim ne serait pas encore plus meurtrier que les combats en eux-mêmes ! J’exagère à peine.


Sans doute me faut-il lire La Mort volontaire au Japon, célèbre essai de Maurice Pinguet, qui devrait pouvoir apporter quelques réponses ; c’est prévu, bientôt probablement...

 

LISTES ET TITRES

 

Cela dit, s’il est un particularisme nippon (mais pour partie hérité de la Chine, via le confucianisme) qui rend la lecture du Dit des Heiké passablement difficile (et c’était déjà le cas dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, mais l’ampleur tout autre de la présente œuvre met davantage encore en évidence cette difficulté), c’est à n’en pas douter sa tendance, surtout dans les chapitres dits de « dénombrement », mais aussi bien souvent ailleurs, à dresser des listes parfaitement imbitables et interminables de « fonctionnaires » aux titres ronflants autant qu’hermétiques, sans doute rendus plus complexes encore en impliquant des hiérarchies parallèles, les rangs, les entrées, etc., et qui plus est infestés de longues généalogies.

 

Oui, c’est une difficulté non négligeable. Sérieusement.

 

Car, pour le dire sur un ton badin (oui...), il y a de quoi se paumer, entre les Grands Officiers du Troisième Rang des Ministres de la Gauche Septième Religieuse avec Cinquante-Neuvième Niveau des Entrées de la Troisième Résidence Secondaire du Nouvel Empereur Triplement Retiré, d'une part, et les Septième et Huitième Gardes des Écuries de la Droite au Huitième Virgule Soixante-Quatrième Rang des Accès à la Niche du Septième Cabot Dérivé du Troisième Neveu du Moine de la Loi Anticipé, d'autre part.

 

Alors qu’ils n’ont rien à voir comme de juste, hein. C'est évident.

 

Mais c’est pire encore quand il faut déterminer qui, de ces deux camps, est l’allié du Septième Fils du Troisième Sous-Directeur de l'Haçienda du Secteur Sud Les Jours Impairs Où Il Ne Pleut Pas Trop Trop.

 

D’autant que Le Dit des Heiké navigue sans cesse entre ces titres, changeants, et entre les noms des personnages qui les portent, changeants eux aussi.

 

Et c’est dur.


Et lassant… Au point, parfois, où il vaut mieux remiser de côté le pavé pour quelque temps, de crainte de succomber à une overdose, et ce même si le retour n’en sera parfois que plus hermétique, le lecteur un peu trop distrait courant le risque d’oublier, d’ici à la reprise, telle titulature qu’il croyait avoir enfin percée à jour…

 

LA BEAUTÉ DU DIT


Or il serait très regrettable de s’arrêter là. Parce que Le Dit des Heiké est bien la grande œuvre que l’on dit.

 

Elle bénéficie régulièrement d’un souffle épique admirable, et pas uniquement dans les scènes de bataille, d’ailleurs ; mais elle a aussi une beauté poétique tout à fait saisissante, et finalement bien rendue par la traduction, certes délibérément contournée et archaïsante, de René Sieffert. Entre deux dénombrements de fonctionnaires, on peut en effet se régaler de moments d’intense poésie, et qui n’en sont que plus fascinants. L’auteur anonyme du Dit des Heiké, au XIIIe siècle, ou ses auteurs anonymes, ou l’auteur et les moines au biwa qui l’ont ensuite colporté oralement, nous réservent en effet bien des témoignages de leur attention formelle – qui participent bien sûr de l’inscription du Dit des Heiké dans un registre romanesque tranchant sur la seule évocation historique des faits à la façon d'une chronique sèche et froide.

 

Voyez par exemple ce paragraphe, sur lequel se conclut le livre septième :

 

« Au lever du jour, l'on mit le feu au Palais de Fukuhara, et tous, à commencer par le Souverain, s'embarquèrent. Moins certes qu'à l'heure de quitter la capitale, là non plus ce ne fut sans regrets. La fumée du soir des algues que brûlent les sauniers, la voix du daim de la colline qui brame au point du jour, le bruit des vagues qui battent la grève, le rayon de lune qui se repose sur la manche, le cri strident du grillon dans les mille herbes, de tout ce qui touche l’œil ou frappe l'oreille, il n'était rien qui ne suscitât leur émotion ni ne poignît leur cœur. Hier ils étaient cent mille cavaliers, mors contre mors au pied de la Barrière de l'Est, aujourd'hui ils étaient sept mille hommes qui avaient largué les amarres sur les vagues des mers de l'Ouest ; silencieuse était la mer de nuages, et déjà le ciel s'obscurcissait. Sur les îles désolées s'étendait la brume du soir, sur la mer voguait la lune. Les vaisseaux qui allaient fendant les vagues à l'horizon, entraînés par les flots, semblaient glisser sur les nuages en plein ciel. Ainsi coulaient les jours et déjà monts et rivières les séparaient de la Ville, par-delà les nuages. Lorsqu'ils songeaient à la distance parcourue, seules inépuisables étaient les larmes. Voyaient-ils à la surface des vagues une troupe d'oiseaux blancs, qu'ils se demandaient émus si c'étaient ceux-là à qui Ariwara le poète adressait son appel, ceux à qui l'on donnait le nom évocateur d'oiseaux-de-la-capitale. Le vingt-cinq de la septième lune de l'an deux de Jûei, les Heiké pour toujours avaient quitté la Ville. »


TOUJOURS PLUS DE LARMES

 

C’est l’occasion de remettre, au centre du dit qui leur est consacré, les Heiké et leur sort tragique. Tragique est le mot – et qu’importe, au fond, l’arrogance de Kiyomori : même si ce destin avait quelque chose d’une justice (or c’est sans doute plus compliqué que cela), il n’en serait pas moins profondément émouvant.

 

Il est vrai que l’on pleure beaucoup, dans Le Dit des Heiké ; et les bushi ne réservent pas cette démonstration d’affectivité aux seules femmes, ils sont tout aussi nombreux à « mouiller leurs manches » à tel spectacle, à telle pensée. C’en est au point, à vrai dire, où le vieux roman japonais semble présager le romantisme européen le plus lacrymal…

 

Mais, ce qu’il faut en retenir, c’est que, Le Dit des Heiké, ce n’est pas que des batailles – et que la dimension épique du cycle passe aussi par l’évocation systématique d’une profonde douleur, laquelle s’associe au sous-texte moral voire religieux pour créer en définitive une œuvre-monde, comme telle d’autant plus fascinante.

 

Le Dit des Heiké est une lecture ardue, qui se mérite, mais qui en vaut assurément la peine.

Voir les commentaires

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 1, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1980] 2004, 232 p.

 

GEKIGA – VRAIMENT

 

La très bonne surprise constituée par L’Argent du déshonneur m’a aussitôt incité à lire d’autres œuvres de Hiroshi Hirata (dont je ne savais absolument rien auparavant), tandis que, parallèlement, j’abordais tant qu’à faire le plus célèbre des gekigas du genre, à savoir Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima.

 

Des œuvres parentes, à l’évidence, et pas seulement parce qu’elles mettent en scène de redoutables sabreurs de l’ère Edo, en usant d’un dessin très « cinématographique ». Il y a quelque chose de plus – et qui fait une bonne partie de la saveur de ces différentes œuvres : le ton. Véritablement adulte – on peut certes se demander si ça signifie véritablement quelque chose, « adulte », mais le fait est qu’il y a là quelque chose qui tranche sur les seinen plus communs – même gores, même pornographiques, « adultes » à la façon « pour public averti ». Non, d’ailleurs, que ces gekigas manquent de violence : elle est là, et d’une sècheresse ahurissante ; côté sexualité, c’est sans doute bien moins marquant, certes (en dépit d’une scène ou deux dans le premier volume de Lone Wolf and Cub, qui font leur petit effet, mais sans démonstration explicite).

 

Mais ces bandes dessinées, qui auraient pu se focaliser sur la seule aventure, sont bien loin de s’y arrêter. Elles associent en effet une documentation extrêmement poussée (au point de nécessiter, pour un lecteur occidental, quelques précisions historiques, géographiques, culturelles, etc., en paratexte – mais tout ça me passionne, bien loin de me rebuter) et un questionnement moral (et éventuellement politique) complexe, fascinant... et peut-être redoutable.

 

NUANCES DE L’HONNEUR

 

Ces œuvres, tels les meilleurs chanbara, qu’elles ont suscité, cassent en fait les mythes les plus caricaturaux concernant le Japon des samouraïs – en dessinant un monde en nuances de gris, où les beaux principes autant que les beaux gestes sont bien souvent dévoyés, l’hypocrisie et la vilénie étant des moteurs narratifs parfois bien plus puissants que l’honneur, quoi que l'on prétende.

 

Mais c’est justement d’honneur qu’il s’agit ici. Car il peut, sans doute, ressurgir là où on ne l’attend guère, et c’est peut-être le propos de l’anecdote (pas des plus connues même au Japon, semble-t-il) que met en scène Hiroshi Hirata au fil des six tomes de la série Satsuma, sous-titrée L’Honneur de ses samouraïs.

 

Il ne faut de toute façon pas se méprendre sur la signification de ces jeux sévères sur la morale et l’honneur qui, pour l’heure, sont donc une des choses qui me fascinent le plus dans ces gekigas : Hiroshi Hirata n’entend probablement pas mettre tous les samouraïs dans le même panier, comme autant d’ordures abjectes ; il a lui aussi ses héros – souvent des « humbles » par ailleurs, même quand ils sont samouraïs, comme c’est le cas ici. Et l'honneur, enfin, peut bel et bien signifier quelque chose pour lui.

 

En fait, la rudesse et la sévérité du regard porté, en ayant quelque chose de plus authentique que le mythe construit autour du bushido, peut à son tour, quitte à détruire d’abord pour reconstruire ensuite, adopter des atours pleinement moraux – et je suppose qu’il n’y a à cet égard rien d’étonnant si un Yukio Mishima, dissertant volontiers sur Le Japon moderne et l’éthique samouraï (essai qu’il me faudra relire un jour, tiens, avec le Hagakure), prisait par ailleurs les gekigas violents et secs de Hiroshi Hirata (je ne trancherai pas la question de savoir s'ils sont subversifs ou non).

 

LE PRÉTEXTE DE LA SÉRIE

 

Satsuma est probablement une des bandes dessinées les plus fameuses de l’auteur. Conçue et publiée entre 1977 et 1982, en six volumes (au format poche dans la présente édition – contraste avec le beau grand format de L’Argent du déshonneur, BD un peu antérieure, mais qui est du coup sans doute plus marquante graphiquement), elle se fonde donc sur une anecdote authentique de l’ère Edo, mais tout juste esquissée dans ce premier volume – dont les vrais centres d’intérêt sont ailleurs. Mais sans doute faut-il en dire quelques mots, tout de même.

 

Le shogun contre les daimyos

 

L’histoire débute en l’an 1753 de l’ère chrétienne – c’est-à-dire, en gros, un peu avant le milieu de l’ère Edo (1600-1868), deux siècles et demi de paix intérieure (relative peut-être, des fois, mais c’est tout de même bien autre chose que les longs siècles de batailles systématiques du Moyen Âge japonais).

 

Les samouraïs, dans le système de castes formalisé par les shoguns Tokugawa, n’en occupent pas moins le sommet de l’échelle sociale – en principe, mais c’est là tout le propos…

 

Quoi qu’il en soit, il y a une tension marquée, si elle ne débouche en principe pas sur des rébellions ouvertes, entre le pouvoir central d’Edo (future Tokyo) et les seigneurs locaux, les daimyos, dans leurs fiefs. En fait, le pouvoir central d’Edo tente, de mille et une manières, d’affaiblir toujours un peu plus ces pouvoirs locaux – et c’est d’ailleurs un thème essentiel du premier tome de Lone Wolf and Cub, qui joue beaucoup de la fourberie du shogunat, usant de tous les prétextes pour anéantir ses éventuels rivaux à l’échelle des provinces.

 

Cette politique repose cependant souvent sur des ordres n’admettant pas la moindre contestation – le plus célèbre étant cette politique de résidence alternée, qui imposait aux seigneurs locaux de passer la moitié du temps à Edo et l’autre moitié dans leurs fiefs (mais en laissant des « otages » à la capitale…), efficace outil de surveillance et de contrôle, et en même temps injonction très coûteuse pour les daimyos, contraints d’entretenir deux lieux de vie à la fois, et à grands frais pour ne pas perdre en prestige… Avec enfin pour effet, le cas échéant, de les couper de leurs terres.

 

Satsuma et le clan Shimazu

 

C’est quelque chose du genre qui se produit dans Satsuma, l’honneur de ses samouraïs. Satsuma est une des provinces les plus méridionales du Japon, tout au sud de l’île de Kyûshû – avec pour capitale Kagoshima, non loin du volcan Sakurajima (très actif, et ce premier volume contient une scène clef en témoignant).

 

Excentrée, la province a des particularismes marqués (on y reviendra), et, par ailleurs, ses samouraïs, dirigés par le puissant clan Shimazu, ont une certaine réputation d’indocilité… Le clan Tokugawa, maître du Japon, avait tendance à s’en méfier – d’autant que, lors de la bataille cruciale de Sekigahara, en 1600, les Shimazu avaient combattu dans le mauvais camp…

 

En fait, pour l’anecdote, cette indocilité éclatera, mais bien plus tard, de façon tout particulièrement marquée : les samouraïs de Satsuma, accompagnés de ceux de Chôshû et de quelques autres provinces, joueront un rôle déterminant dans le processus devant entraîner la fin du shogunat Tokugawa et la Restauration de Meiji, dans la deuxième moitié du XIXe siècle – mais ils s’en mordront bientôt les doigts ! Partisans d’une politique réactionnaire tout à la gloire des samouraïs, ils ont vu le mouvement de Meiji leur glisser entre les mains pour devenir tout autre chose – et même tout le contraire : l’acte de décès du Japon des samouraïs ! À nouveau rebelles, contre un pouvoir central (non plus shogunal mais impérial, désormais) qu’ils avaient pourtant contribué à susciter, ils perdront derechef – y gagnant cependant, aux yeux de l’histoire « mythique », le titre de « derniers samouraïs » (techniquement, surtout conféré à Takamori Saigô, éminent guerrier au service des Shimazu, mais issu d’une famille plutôt modeste – ce qui peut faire sens au regard du contenu de cette BD, en même temps).

 

Les samouraïs au travail

 

Mais revenons en 1753 : il y a donc un ordre du shogun qui est adressé au clan Shimazu. Certaines provinces (de Honshû) ayant considérablement souffert des inondations, il faut de toute urgence s’y livrer à des travaux d’ampleur, notamment d’aménagement des rivières (une constante de la vie auprès des cours d’eau japonais, pour ce que j’en sais). Or le shogun demande (mais il faut comprendre par-là qu’il exige) que ce soit les hommes du clan Shimazu qui s’en chargent. Satsuma n’a pourtant absolument rien à voir avec ces inondations, et les provinces auxquelles il faut venir en aide sont bien éloignées…

 

La véritable motivation du shogun est transparente aux yeux de tous : il s’agit bien, au motif de travaux publics on ne peut plus éloignés des questions martiales, de ruiner le clan Shimazu (qui doit payer de sa poche pour tout cela, et des sommes qu’on devine considérables), et peut-être aussi de l’humilier, en imposant à ses rudes guerriers de se faire simples terrassiers… Tout le monde sait de quoi il s’agit, donc – mais on ne peut pas refuser cet ordre du shogun !

 

Les samouraïs de Satsuma accompliront donc cette tâche – pour l’heure, ils se montreront en fait tout à fait dociles… mais en retournant le piège pour qu’il contribue à leur réputation d’honneur, bien loin de la dégrader. C’est justement en faisant office de terrassiers, prêts à endurer tous les torts et toutes les humiliations du pouvoir central, et en mettant par ailleurs la plus grande application à leur travail, qu’ils feront la démonstration de leur honneur – et non sabre en main dans quelque bataille… Quelque chose du Pont de la rivière Kwaï ? Mais bien plus tôt.

 

Et peut-être les samouraïs de Satsuma se souviendront-ils de cet épisode cent ans plus tard…

 

Cette trame de fond n’est cependant qu’à peine esquissée dans ce premier volume – où elle n'apparaît qu'au fil de rares et brèves scènes passablement cryptiques, alors que le message du shogun est tout juste reçu ; c’est même sur l’annonce aux samouraïs du clan Shimazu de cette injonction des Tokugawa que se conclut l’album.

 

Habilement, Hiroshi Hirata use d’une tout autre trame pour en arriver là – et ce ne sera pas la moindre des surprises pour le lecteur : en fait, il ne cessera d’être surpris par les orientations de l’histoire, mais pour le mieux, car sans que cela fasse tape-à-l’œil, gratuit ou artificiel !

 

LE HIEMONTORI

 

J’avais vaguement évoqué tout à l’heure les particularismes de Satsuma, et c’est sur l’un d’entre eux que s’ouvre la BD, la pratique du hiemontori, ainsi définie par l'auteur : « Le hiemontori est une coutume de Satsuma où deux groupes de cavaliers pourchassent un condamné à mort et se livrent à une véritable bataille pour obtenir son foie. » Charmant…

 

Mais, passé cette très brève explication, suivent vingt pages absolument dénuées de texte, décrivant par le menu le rite horrible avec une précision maniaque, à mesure que le condamné est démembré, étripé, lacéré, etc., jusqu’à perdre tout semblant d’humanité en étant réduit à l’état d’un vulgaire sac de pommes de terre (disons...), rebondissant au gré des assauts… Le résultat est d’une violence proprement stupéfiante ; en fait, je ne suis pas certain d’avoir jamais lu quoi que ce soit d’aussi violent en bande dessinée ! C’est sidérant au point d’en être nauséeux… Mais très fort, aussi – une entrée en matière des plus marquante.

 

Mais qui a dit que cela devait s’arrêter là ? La victime que nous avons vue se faire broyer ainsi au nom d’une tradition on ne peut plus barbare n’était pas la première de la journée… ni la dernière : il reste un condamné à mort, du nom de Sakon Shiba. Nous n’en savons guère à son propos, alors – même si nous le devinons bien vite rudement charismatique, et si sa carrure invraisemblablement musculeuse (de Conan façon Marvel ?) le singularise au milieu des autres… Or Sakon Shiba raille les samouraïs assoiffés de sang et persuadés qu’ils ne tarderont guère à le mettre en pièces au cours du hiemontori – et il critique le rite barbare, mais certainement pas parce qu’il en a peur : il entend surtout confronter les guerriers à la bêtise de ce simulacre cruel censé « remplacer la guerre » en cette ère de paix ! Et il ne se laissera pas faire. Négociant habilement son sort sous couvert de provocations et d’insultes, il parvient en fait à circonvenir le rite même du hiemontori, et à humilier ses bourreaux !

 

Mais comment en est-on arrivé là ? Et qui est donc ce Sakon Shiba ? C’est ce que Hiroshi Hirata va désormais nous raconter à l’aide d’un long et complexe flashback – procédé récurrent de la BD, ou du moins de ce premier tome, qui multiplie ainsi les allers-retours, mais de manière très habile et pertinente, à même de surprendre le lecteur le cas échéant (à plusieurs reprises en ce qui me concerne), sans jamais le perdre cependant.

SAMOURAÏS RICHES ET SAMOURAÏS PAUVRES

 

Mais c’est en fait avant tout l’occasion d’introduire un autre procédé essentiel de la BD, à savoir sa perspective documentaire (les raisons de la condamnation de Sakon Shiba n’interviendront véritablement que plus tard, car elles nécessitent des développements préalables). Hiroshi Hirata prend bien soin, sans excès de didactisme, mais avec un luxe de détails, de décrire la vie des samouraïs de Satsuma.

 

Or ceux-ci ne forment pas un groupe uni : les samouraïs les plus gradés, jôshi et jôkashi, s’opposent statutairement et par la richesse aux gôshi, bien plus nombreux, qui sont des samouraïs, oui, mais très pauvres... Parfois plus que nombre de paysans, artisans ou commerçants, hiérarchiquement leurs inférieurs. [EDIT : C'est peut-être un peu exagéré, ça, m'a-t-on dit.] Et peut-être d’autant plus dans cette ère de paix ! En fait, les gôshi ne peuvent pas vivre de leur capital ou des générosités du daimyo : même nobles, en tant que samouraïs, ils doivent travailler… Contraste avec ce que nous connaissions dans la France de l’Ancien Régime, où, pour un noble, travailler, c’était déroger. Les samouraïs en principe vivaient sans doute ainsi, mais pas les gôshi : en fait, on trouve même des métiers qui sont spécifiquement réservés à ces samouraïs ! Et non des moindres : tonneliers, bucherons, charpentiers, tourneurs sur bois, laqueurs, carriers, tailleurs de pierre, forgerons, papetiers, teinturiers, fabricants d’ombrelles, de sandales en bois, de peignes, de tatamis, de roues… Mais même ce privilège (et quelques autres, mais de nature purement honorifique, destinés à soigner autant que faire se peut l’ego meurtri de ces guerriers déclassés) ne suffit souvent pas à assurer leur subsistance. Aussi participent-ils régulièrement aux travaux des champs, qu’il s’agisse de la moisson du riz… ou, surtout, de la culture des patates douces spécifiques de Satsuma, qui leur vaut, de la part des jôshi et jôkashi, le quolibet de « mangeurs de patates ».

 

C’est que les relations entre les divers samouraïs sont houleuses… Et les guerriers directement associés au château ont tous les droits ou peu s’en faut. Prompts à humilier leurs inférieurs, ils le sont tout autant à suspecter et châtier l’insulte de leur part ; nul besoin alors d’un juge pour trancher le différend : un coup de sabre suffira !

 

Certains gôshi n’en peuvent tout simplement plus – la pauvreté est déjà difficile à vivre, mais les humiliations perpétuelles des samouraïs du château, et les privilèges outrés de ces derniers, c’est plus qu’ils ne peuvent supporter.

 

Et Sakon Shiba figure parmi eux – dont la conception de l’honneur est très avancée, mais qui n’est certes pas disposé à faire n’importe quoi en son seul nom. Ce n’est pas qu’il se refuse aux solutions radicales et craigne la mort, absolument pas ; nous le verrons bien, en constatant ce qu’il a fait pour être condamné au hiemontori… Je préfère cependant ne pas en dire davantage ici : c’est une séquence très forte.

 

LE JEUNE SAMOURAÏ ET SES PAIRS NÉVROSÉS

 

Il me faut cependant dire quelques mots, mais aussi brefs que possible (et sans spoiler), sur la suite des événements – car Sakon Shiba n’est pas la seule figure charismatique de ce premier volume.

 

Contre toute attente, il faut lui adjoindre un jeune samouraï de plus haut rang, Jûzaburô Gondô – contre toute attente à au moins deux égards, en dehors même de son seul statut social supérieur : il a en effet toutes les raisons d’en vouloir à Sakon Shiba, d’une part, et, d’autre part, nous croyons voir en lui, tout d’abord, un de ces jeunes samouraïs idiots, qui n’ont que l’honneur à la bouche quand ils n’ont pourtant, mais peut-être sans même s’en rendre compte, que leurs privilèges en tête.

 

Mais Jûzaburô Gondô n’est pas ce genre de jeune imbécile – en fait, il est lui aussi un rebelle, à sa manière… Et il dénoncera à la face de tous les stupidités que l’on commet au nom de l’honneur, au prétexte que l’on est un samouraï – réquisitoire impitoyable, au cours duquel les samouraïs de Satsuma font toujours un peu plus figure d’idiots et d’obtus, conditionnés par des préceptes censément honorifiques mais en fait dévoyés depuis des siècles, et qui aboutissent aux comportements les plus ridicules, tout particulièrement en rapport avec les femmes !

 

Jûzaburô a certes conscience de son rang, et il n’est pas exclu qu’il l’amène un jour à commettre quelque bêtise à son tour. Mais il met habilement en lumière le caractère névrotique de la condition de samouraï, et tout particulièrement à Satsuma, et tout particulièrement en cette ère de paix.

 

Des traits qui, cependant, étaient déjà esquissés auparavant, par Sakon Shiba… ou contre lui – après tout, même pauvre, il est un de ces samouraïs, lui aussi. Que penser par exemple de ce « rite » martial, que l’on dit caractéristique d’une école de maniement du sabre, mais consistant simplement, chaque matin, pour le samouraï se levant, à frapper 3000 fois de son sabre un piquet de bois, en hurlant à chaque coup ?

 

Mais les pires névroses des samouraïs sont liées à la mort – et peut-être d’autant plus que celle-ci est minimisée à force d’être banalisée. Les samouraïs du château tuent leurs inférieurs sans même y penser. Mais qu’en est-il de tous ces hommes qui, au nom de l’honneur, toujours ce même satané honneur, se condamnent d’eux-mêmes au suicide, et pour les raisons les plus absurdes ? « Mieux vaut vire pour l’honneur que mourir pour lui », nous dit Sakon Shiba. Ce qui paraît sensé…

 

Mais c’est une thématique plus complexe encore qu’elle n’en a l’air – et peut-être d’autant plus que nos deux héros, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô, ne sont certainement pas parfaits : le premier aussi tue sans y penser, et, au nom des seuls symboles, il n’hésite pas à faire voler des têtes – son fanatisme en vaut peut-être bien un autre… Quant au second, il est à l’évidence imbu de son rang – et sans doute n’est-il pas des plus cohérent dans son attitude à l’égard des « mangeurs de patates »…

 

OÙ SE CACHE L’HONNEUR

 

Et c’est ainsi que Hiroshi Hirata promène le lecteur, en le surprenant toujours un peu plus, par des choix qui s’avèrent cependant bien vite parfaitement cohérents. Mais cela participe du ton « adulte » de la BD, qui use d’un cadre minutieusement décrit (au point de la restitution documentaire, donc, mais sans pour autant jamais éloigner le lecteur de son histoire) pour mettre en place des dilemmes moraux aux connotations politiques, dilemmes extrêmement complexes dans un monde qui ne peut guère s’en tenir à de grands principes, a fortiori dans la mesure où ces grands principes sont toujours un peu plus dévoyés.

 

Car c’est un monde en nuances de gris, et dans lequel, pour l’heure, on ne peut guère se montrer qu’indécis quant à savoir où se niche au juste l’honneur, et, le cas échant, s’il a quoi que ce soit d’admirable.

 

Je suppose, au vu de la trame globale à peine esquissée ici et du peu que je sais de l’anecdote portant sur les samouraïs de Satsuma, qu’il n’en ira pas toujours ainsi dans la suite de la série, bien au contraire, mais le double réquisitoire du colosse Sakon Shiba et du rebelle Jûzaburô Gondô fait mouche. A vrai dire, il pourrait sans doute être extrait de la bande dessinée pour dénoncer la bêtise des fanatiques obsédés par cette absurdité qu’est la « tradition », fanatiques de tout poil et dans tout contexte… Et ce que ce soit véritablement le propos de Hiroshi Hirata ou pas (en fait, j’en doute). Cependant, ici, le rattachement à un contexte bien précis participe bel et bien de la démonstration – qui porte assurément.

 

LE GRAPHISME

 

Puissant au-delà du format

 

Revenons sur le graphisme – très rapidement envisagé plus haut. Par rapport à L’Argent du déshonneur, qui m’avait vraiment secoué, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs pâtit quelque peu de son format poche. Peut-être… En fait, rien de bien certain – car le trait de l’auteur demeure tout à fait majestueux, et d’un à-propos constant.

 

Si la longue séquence initiale du hiemontori n’est pas toujours très lisible, on ne s’en plaindra pas forcément tant cela participe de la sauvagerie barbare de la scène. Par la suite, et pour l'heure du moins, la BD ne met pas vraiment l'action au premier plan, de toute façon.

 

On s'intéresse alors davantage à la focalisation sur les personnages, mais qui sont habilement intégrés dans un cadre à propos – minimaliste ici, très pointilleux là ; cela débouche régulièrement sur des images fortes et efficaces, parmi lesquelles j’aurais envie de citer au tout premier chef Sakon Shiba s’interrogeant sur son sort et celui des siens devant le Sakurajima crachant sa fumée.

 

L’ultraviolence

 

Il faut cependant, même si ça n’est pas à proprement parler une originalité de la BD, dire quelques mots de son ultraviolence – même si j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en parler pour d’autres… C’est sans doute un trait essentiel de cette série, de même que ça l’est dans Lone Wolf and Cub, série immédiatement antérieure.

 

Mais c’est décidément une violence bien différente de celle qui s’exprime plus couramment en manga, jusque dans ses déferlements de gore ; certes, j’ai eu l’occasion de lire plusieurs BD, d’horreur ou ero guro surtout, qui n’y allaient pas par quatre chemins en la matière, au point parfois de susciter une forme de malaise – j’avais mentionné à ce propos l’outrancier deuxième volume des Carnets de massacre de Shintarô Kago, et ce en dépit de son caractère de mauvaise blague…

 

Mais, ici, ou dans Lone Wolf and Cub, c’est vraiment autre chose : c’est excessif, et pourtant ça rend vrai ; peut-être parce que c’est surtout extrêmement sec ? L’interminable hiemontori excepté (mais pour quel effet !), la BD ne s’appesantit pas vraiment sur la violence – on tue un homme en un coup, paf ; giclée de sang, tête ou membre qui vole s’il le faut (plus qu’à son tour, en fait), mais ça tient en une case. Pourtant, cela participe sans doute de l’effet étonnant produit par cette violence – au point, donc, où ça m’affecte beaucoup plus, je crois.

 

La dimension documentaire

 

Autre point de graphisme à mettre en avant : la dimension documentaire.

 

Elle s’exprime tout particulièrement dans les quinze premières pages du deuxième épisode, où Hiroshi Hirata fait le tour des métiers réservés aux samouraïs pauvres de Satsuma ; en écho aux vingt pages du hiemontori, mais le contraste n’en est que plus marqué, ces quinze pages sont dénuées de tout dialogue (même si figure à chaque fois, sans autre explication, le nom de chaque métier illustré).

 

Dès ce moment mais aussi par la suite, quand il y revient sur un mode plus bavard, à mi-chemin donc entre le dessin et le texte, c’est l’occasion pour l’auteur de se livrer à un travail extrêmement méticuleux de reconstitution historique.

 

Mais ce procédé reviendra à l’occasion de scènes bien différentes…

 

Il faut sans doute singulariser, à cet égard, le réquisitoire de Jûzaburô Gondô contre la bêtise fanatique des samouraïs endoctrinés ; un nouveau décalage se produit, et la scène est ainsi cette fois un écho de celle qui décrit les différents métiers, mais, par contre, avec un texte abondant pour opérer le contraste, texte qui est celui du jeune samouraï.

 

Enfin, mentionnons les brèves (et quelque peu cryptiques) scènes où le clan Shimazu apprend les instructions du shogun.

 

Dans tous les cas, c’est admirablement bien fait – et, du coup, en dépit du « récitatif », ou de la « voix off » peut-être, qu’on aurait pu craindre didactique, le lecteur reste dans la BD, et dans la narration, pleinement conscient que tous ces détails exhaustivement rapportés et explicités font sens dans l’œuvre globale.

 

(Si j’étais méchant, je dirais que c’est un peu comme Alix, mais en beau et pas chiant.)

 

La calligraphie ?

 

Ah, et, pour le principe, une petite chose en sus : Hiroshi Hirata n’est pas qu’un gekigaka apprécié, il est semble-t-il aussi un calligraphe doué.

 

Bien sûr, une traduction ne peut pas vraiment en faire état… Mais il y a un effort graphique, le cas échéant (quand des personnages hurlent, disons…), pour rendre quelque chose de cette dimension originelle avec les lettres de l’alphabet ; c’est sensible dès la couverture, en fait, mais avec cette précision que c’est là Hiroshi Hirata lui-même qui s’en est chargé. Je suppose que ce n’est pas le cas à l’intérieur des pages... La BD crédite Vincent Zouzoulkovsky pour l’adaptation, Éric Montésinos pour l’adaptation graphique, et Trait Pour Trait pour la conception graphique – sans doute est-ce par-là qu’il faut chercher le responsable ? Mais je suis bien incapable de le désigner plus précisément… C’est intéressant, en tout cas.

 

À SUIVRE

 

Quoi qu’il en soit, et même si ce premier volume de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs ne m’a probablement pas autant bluffé que L’Argent du déshonneur (le privilège de la découverte), j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; il est nauséeux parfois, surprenant souvent, pertinent et fascinant et beau toujours – jusque dans les têtes qui volent.

 

La suite bientôt.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>