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Conte de la plaine et des bois, de Jean-Claude Marguerite

Publié le par Nébal

Conte de la plaine et des bois, de Jean-Claude Marguerite

MARGUERITE (Jean-Claude), Conte de la plaine et des bois, Montélimar, Les Moutons Électriques, coll. La Bibliothèque Voltaïque, 2016, 159 p.

 

CONFESSION

 

On avait découvert (un « on » très impersonnel, j’y reviens très vite…) Jean-Claude Marguerite avec son premier roman, Le Vaisseau ardent, colossal pavé publié en son temps chez Denoël, puis repris en Folio-SF (le passage en poche ne le rendant pas moins intimidant pour ce qui est du volume – une belle brique comme on n’en voit que rarement). Ledit monstre littéraire avait reçu d’excellentes critiques, et, comme de juste, j’en avais fait bien vite l’acquisition…

 

Mais j’ai un problème avec les « gros livres » (je veux dire les « vraiment gros », hein…) : si l’enthousiasme est de la partie, et avec l’espoir bien entretenu au fil des retours de lire quelque chose d’aussi bon qu’on le disait, j’ai pourtant tendance à en retarder la lecture – systématiquement ou presque… Le truc, c’est de m’y lancer – sans m’embarrasser de cette très bête question qui revient pourtant à chaque fois : « Mais, euh, si je lis ça, ça veut dire que je ne lis rien d’autre pendant… Hou… Ah oui, quand même ? » Réflexe idiot, mais c’est moi, hein… Du coup, nombre de ces pavés, quelle qu’en soit la réputation, tendent à s’attarder dans ma pile-à-lire-scientifiquement-établie-mais-un-peu-conne-des-fois-quand-même ; je fais passer ceci devant, parce que c’est « l’actualité » (tsk, quelle bêtise…) ; je fais passer cela devant, parce que c’est très court et que je le sens bien ; et ça, encore, parce que, eh bien, « il le faut » ; et puis…

 

Ben, au final, je ne lis pas le monstre.

 

Il est là – toujours. Il me nargue (ou me supplie, ça dépend du bouquin – il y en a qui se contentent d’être là, sans doute, ce qui n’est pas sans majesté, et je suppose que c’est le cas de celui-ci) du haut de ma bibliothèque de chevet ; j’ignore bêtement ses « provocations », bien sûr – c’est qui le Maître, non mais ? Et le temps passe, et les achats livresques intempestifs s’accumulent, et voilà : nous sommes presque en 2017, j’ai acheté le livre à sa sortie en 2010, et je ne l’ai toujours pas lu.

 

Tsk.

 

MAIS HEUREUSEMENT…

 

Heureusement, Jean-Claude Marguerite a eu le bon goût de se rappeler à notre souvenir avec un nouveau livre autrement resserré, et c’est peu dire : 160 pages tout mouillé, encore qu’un peu tassées ; je vous laisse faire la bête opération mathématique : « Combien de Conte de la plaine et des bois je peux mettre dans Le Vaisseau ardent ? » Bien sûr, elle n’a guère de sens, et c’est bien pour cela que je vous la soumets, hein ?

 

Aheum.

 

Mais oui, c’est autrement court. Pas forcément sans rapport avec Le Vaisseau ardent, pour ce que j’en sais ou crois en savoir – une histoire d’enfant et de mythe…

 

DANS QUEL CATALOGUE… OU PAS

 

Là encore, par ailleurs, un ouvrage qui détonne peut-être un tantinet au sein d’une collection dédiée à l’imaginaire – disons du moins qu’ils sont tous deux forts de leur singularité, ce qui est toujours appréciable…

 

À ce compte-là, à vrai dire, c’est peut-être l’étroit Conte de la plaine et des bois qui détonne le plus. La quatrième de couverture s’empresse de qualifier le roman de « fantastique onirique », et le mot « conte », après tout, est suffisamment connoté comme cela. Un roman aux Moutons Électriques, c’est forcément de l’imaginaire, non ? Mais j’en doute, pourtant…

 

Amateurs exclusifs d’imaginaire, vous pourrez longtemps guetter fantômes et elfes au long (court) de ce conte – encore qu’ils puissent s’y trouver, hein : c’est simplement que ce n’est probablement pas essentiel au propos.

 

Si, au regard de l’ambiance, on peut être tenté d’appuyer un peu artificiellement sur la dimension fantastique, il n’en reste pas moins que ce texte, à mon sens, relève bien plus probablement de ces interstices que j’apprécie souvent, à la lisière du genre et de cette chose improbable que l’on qualifie improbablement de « littérature générale ».

 

Notez bien qu’au fond, cette classification n’a guère de sens – comme toute classification peut-être. Simple précaution, que les lecteurs sachent vaguement dans quoi ils s’engagent – si ces lecteurs sont du genre fanatiques auto-ghettoïsés ; mais, après tout, y avait-il vraiment le moindre risque qu’un lecteur affligé de ce stigmate se lance bel et bien dans la lecture de ce Conte de la plaine et des bois ? Pas dit. Mais on s’en fout, j’imagine…

 

Disons que le conte n’en est pas tout à fait un, quoi – on acceptera peut-être plus facilement le qualificatif de fable…

 

UN EMPIRE ET DES ENFANTS

 

Conte il y a, pourtant – mais comme une œuvre dans l’œuvre : le Conte de la plaine et des bois, avant d’être ce bref roman, c’est toute la vie de ce vieux bonhomme dont on suit les pas au fil du récit. Un dessin animé – une série, destinée à un jeune public, six à huit ans, disons ; pour les plus grands, c’est sans doute insupportablement naïf… Pas n’importe quelle série animée, cependant : les Contes de la plaine et des bois, mettant en scène l’écureuil Mr Kreekle et son copain le vieux crapaud Poc-Poc, sont un succès mondial, une référence colossale ; sur cette base, le vieux bonhomme a construit tout un empire, oui, le mot n’est pas trop fort ! Rendez-vous compte – son grand-œuvre est diffusé partout dans le monde, à toute heure du jour ou de la nuit, il y a forcément, quelque part, au fin fond du Gers comme à Nairobi en passant par l’Afghanistan et Seattle, Washington, des enfants qui se régalent des facéties de Mr Kreekle !

 

Forcément, on tend à chercher des inspirations/assimilations : on pense tout naturellement à Walt Disney, le modèle, non, le studio rival sans doute… Le goût prononcé du vieux bonhomme pour la nature, cette plaine et ces bois où il sait déceler la beauté dans la moindre feuille, le moindre oisillon, cela pourrait peut-être aussi le rapprocher d’un Hayao Miyazaki ?

 

Mais, finalement, le vieux bonhomme n’est sans doute autre que lui-même – ce qui est bien suffisant. L’empire et l’âge ont d’ailleurs pesé sur ses épaules : aujourd’hui, il est bougon – intraitable quant au sort de son art, qu’il ne laissera pas dénaturer par les jeunes commerciaux qui ont grimpé au fil des ans dans la hiérarchie de son entreprise, puisque c’est bien, en définitive, de cela qu’il s’agit ; avouons cependant qu’il est sans doute bien dépassé par ce monde qui semble s’être acharné à rajeunir sans cesse quand lui-même perdait une à une toutes ses feuilles…

 

LA NATURE – AVANT TOUTE CHOSE

 

La quatrième de couverture ne parle pas que de « fantastique onirique », elle avance aussi l’expression « nature writing ». Peut-être… Encore que dans un genre sans doute bien différent de ce que l’on entend souvent par-là ? Mon expérience est limitée, mais ce Conte de la plaine et des bois n’est pas très… Gallmeister, disons.

 

Ceci étant, le rapport à la nature est là et bien là, essentiel – et l’auteur fait preuve d’une belle maestria, celle de son personnage, sans doute, pour décrire par le menu tout ce que la vie sauvage autour de lui a de fascinant et enthousiasmant. Cet écureuil qu’il avait croqué jadis – affolé peut-être à l’idée d’en être à sa dernière noisette – Mr Kreekle, lui, n’en manquera jamais, ou plutôt aura toute une cargaison de « dernières noisettes » ! Ou bien… cette feuille tombée à l’automne, et qui révèle tout un monde dans son feu toujours étonnant – l’annonce de la résurrection globale au cœur de l’évocation de la mort individuelle.

 

Ne lui manque qu’un crayon et un papier pour s’approprier la beauté sauvage – et, peut-être, y trouver matière à un nouveau Conte de la plaine et des bois, qui saura, encore et toujours, enchanter son jeune public ; ils ont en commun des yeux pour voir, quand tant d’adultes ne sauraient y prétendre…

 

LA VIEILLESSE ET LES SOUVENIRS

 

Mais c’est un vieux bonhomme – il ressasse et, tout en protestant jour après jour de sa vivacité en engueulant les petits cons du studio, sans doute est-il conscient, sans forcément bien se l’avouer, de ce que la mort est proche : il partira, forcément, mais il laissera derrière lui quelque chose – tout le monde ne peut pas en dire autant ! Quant à savoir ce que cela deviendra au juste… C’est là tout le problème.

 

En vieux bonhomme, notre cinéaste se tourne tout naturellement vers son passé – son enfance, même. C’est bien pour cela, après tout, qu’il s’est réinstallé dans ce château merveilleux de son enfance, trou perdu en forme de plaine entourée de bois – par un caprice de millionnaire, il en a fait son refuge, à lui seul destiné, allant même jusqu’à l’insonoriser de part en part : son ami, au ministère, pourra sans doute trouver un autre itinéraire pour ces avions de chasse qui ont le mauvais goût de perturber la quiétude de son Xanadu rural !

 

Ce passé, sans doute est-ce celui qui, à terme, a généré chez l’enfant aux yeux curieux de tout l’envie de dessiner et de transmettre sa curiosité à ceux-là seuls qui sont en mesure de le comprendre – ses congénères d’abord, leur descendance ensuite. Lui-même se passera très bien « d’avoir des enfants » : allons bon, il en a des millions, après tout !

 

Et aussi un souvenir obsédant – celui de Dick, qui était son chien. L’animal, qui l’accompagnait dans ses excursions sylvestres, est mort il y a bien longtemps, lui – et dans des conditions passablement atroces. Sans doute ce traumatisme avait-il quelque chose de séminal – on pourrait même, cyniquement si ça se trouve, supposer qu’il y avait là une raison profonde à la tournure qu’ont pris les événements : peut-être la mort du chien a-t-elle été nécessaire, pour que naisse Mr Kreekle ?

 

Après, bien sûr, il y a eu cette invention extraordinaire : la télévision… Et donc ces images qui ne le lâchent pas depuis – images qui, peut-être, se rappellent à son bon souvenir en noir et blanc, la norme d’alors, ce qui est toujours préférable aux teintes sépia d’une fausse autant qu’amère nostalgie. Pourtant, les feuilles de l’automne sont si belles…

 

UNE PROMENADE INOPINÉE

 

Mais voilà : au petit matin, notre vieil homme entend aboyer à quelque distance ; et, plus de soixante ans après, il a la conviction de reconnaître cet aboiement, si caractéristique… Mais oui ! C’est Dick ! Dick, qui est mort… Il y a si longtemps…

 

Le cinéaste sort en pyjama – il s’en va arpenter cette nature dont il a fait une forteresse, cette fois dans l’espoir absurde d’y retrouver son chien… Et c’est ainsi qu’il rencontrera Manu – un petit garçon, tel qu’il l’était il y a bien longtemps ; un petit garçon, qui cherche son chien – lequel s’appelle Dick, mais oui !

 

La rencontre est trop belle pour tourner à l’engueulade : qu’importe si l’enfant a ainsi pénétré ses terres – c’est un enfant, il en a bien le droit. Et qui oserait reprocher à un petit garçon de parcourir ainsi les bois en quête de son compagnon forcément fugueur ? Peu importe, sans doute, que le garçon mente de manière aussi éhontée – et aussi mal… Il fait l’école buissonnière ? Mais tant mieux !

 

Et les voilà qui arpentent ensemble la nature sauvage – l’enfant s’est lancé dans une quête délicieusement enfantine, il s’agit de permettre à son vieux chien de voir enfin la mer ! Il y a une trotte, cependant, d’ici-là… Et le petit garçon, car parfaitement petit garçon, n’en a sans doute guère idée – parti des barres de céréales en poche, qui seraient bien suffisantes sans doute, et l’eau, après tout, il suffit de la laper à même la rivière…

 

COMPAGNONS DE ROUTE

 

Le trio avance – à moins qu’il ne se perde, et à supposer que cela soit si différent que ça. Le vieil homme a bien des choses à raconter, sans doute, à ses compagnons impromptus, le petit garçon lui rappelant ce qu’il était, tandis que ce Dick à peine ressuscité (vivant tandis que nous sommes morts ? Pardon, c’était gratuit, ça…) porte en lui la promesse, même pas forcément inquiétante, de la mort à venir – toujours un peu plus proche.

 

La promenade se charge de sens : elle est transmission, forcément, car c’est à cela que servent les vieux quand ils font face aux petits garçons. Elle est quête initiatique, aussi – pour l’enfant comme pour le vieil homme, qui, dans son discours aussi aléatoire qu’enthousiaste, accomplit sans doute ainsi ce que la réclusion dans sa forteresse autant que sa mainmise sur son empire ne pouvaient accomplir : il se prépare à la mort. Avec tout ce que pareille odyssée peut avoir de réconfortante sérénité…

 

D’ici-là, ils se promènent dans les bois (et la plaine). Le vieil homme ne peut guère que constater que ses souvenirs lui ont menti – non, les souvenirs ont forcément raison, disons plutôt que c’est le monde qui a changé, il est là pour ça, après tout. Tel arbre, point de repère de ses excursions enfantines, au point d’en acquérir la stature d’un géant immortel, n’est plus, au mieux, qu’une relique desséchée ; la rivière, ici, n’est pas franchissable comme il le croyait – ce barrage, sans doute… Ce qui rend le terme de la ballade plus incertain encore : c’est loin, la mer, quand on est à pied, un vieux bonhomme, un chien qui ne l’est pas moins, et un enfant qui n’a sans doute pas bien conscience du monde dans lequel il vit – et c’est tant mieux.

 

La transmission se fait : les souvenirs, même amochés par la réalité, ont une valeur en tant que telle ; la nature tout autant, si belle, toujours ; et ces facéties de la nostalgie : cette maison, par exemple, est forcément hantée ! Et quel petit garçon ne brûlerait pas, dès lors, du désir d’y passer la nuit ? C’est sans doute pour cela que les fantômes, comme les elfes d’ailleurs, n’ont pas forcément à se montrer – ils sont là d’une manière autrement essentielle…

 

Le trio de voyageurs, le temps d’une promenade indument prolongée, s’échappe dans une nature idéale. Un monde naïf, comme celui de Mr Kreekle ? Pour les six à huit ans ? Peut-être… Même dans un monde globalement désenchanté – celui du lecteur, à défaut d’être (totalement) celui des personnages : aveu terrible, à l’idée de ce vieux bonhomme en pyjama accompagnant, et coupé de tout, un naïf petit garçon, je n’ai pu m’empêcher de projeter mentalement l’ombre d’un fait-divers sordide, à base de vieux satyre et de victime innocente… En même temps, c’est peut-être là ce qui rend la balade aussi charmante – elle s’accorde l’innocence ?

 

LES REGARDS ET LA PLUME

 

Après, c’est affaire de regards – ceux des trois protagonistes, qui ont en définitive chacun leur idée sur ce qui se passe, et le sens que l’on peut y accoler. D’où ces trois fins, parallèles plutôt qu’alternatives – et qui, à tout prendre, sont peut-être la plus juste manière de passer le relais, du vieux bonhomme ramené à l’enfance à l’enfant qui, inéluctablement, grandira.

 

Pour conter tout cela, il faut une certaine plume, sans doute – qui s’autorise des excès d’enthousiasme. Le style est travaillé, exubérant d’une certaine manière, convainquant le plus souvent, encore que j’aie parfois tendance à croire que l’auteur en fait un peu trop ; surtout quand il s’agit de laisser la parole au vieux bonhomme, en fait.

 

En même temps, s’il s’agit bien d’une fable, quoi de plus naturel, pour un personnage s’assumant en tant que tel, que de parler comme un personnage ? Entendons par-là « pas (tout à fait) un vrai vieux »… ou du moins pas un « vieux lambda », si une chose pareille existe – c’est peu probable, en fait : sans doute y a-t-il, derrière ce Conte de la plaine et des bois, quelque chose de l’idée finalement banale, mais si difficile à mettre en scène, voulant que tout le monde ait quelque chose à raconter. Le style parfois alambiqué, ou contourné, oui, s’avère finalement sonner juste dans ce cadre, je suppose…

 

Il y a cependant aussi la question du point de vue – bien avant le coup des trois fins. L’histoire, en effet, si elle se focalise sur le vieux bonhomme, alterne de manière assez étonnante (et que je suspectais d’abord un peu gratuite) entre la troisième personne, au tout début puis vers la fin, et la première personne entre les deux. J’avoue ne pas être bien certain de ce que je pense au juste du procédé, de sa pertinence…

 

Globalement, j’ai sans doute préféré la relative (mais très relative) distance qu’autorise la troisième personne – mais c’est peut-être faire fausse route : en effet, au final, j’ai la vague impression que cette troisième personne, paradoxalement ou pas, « creuse » (le mot n’est peut-être pas très bien choisi) davantage le personnage, en s’écoulant au gré des pensées, récriminations et réminiscences du vieillard – autant de parenthèses et d’italiques qui émanent du bonhomme sans forcément qu’il en ait bien conscience ? La première personne, dans ce cas, serait en fait l’apanage du personnage s’assumant comme tel – du rôle incarné délibérément, mais surtout sans malice… Le vieillard s’improvise grand-père, délaissant pour un temps ses « millions d’enfants » hypothétiques pour transmettre à celui, devant ses yeux, qui s’est égaré sur ses terres, un goût de la nature et de la vie dont il pouvait assurément craindre d’être depuis longtemps délesté.

 

UNE JOLIE PETITE CHOSE ?

 

Dans ce cas, l’à-propos du style ne fait plus guère de doute. Et si le Conte de la plaine et des bois, qu’on le veuille ou non – la quatrième de couverture n’aide pas, donc –, peut tout d’abord sembler peiner à exister sous l’ombre écrasante des dix-huit années d’écriture du monumental Vaisseau ardent, il n’en acquiert en définitive que davantage le poli d’une miniature conçue avec tendresse et attention, d’une « petite chose » pourtant aussi soignée, et qui a bien le droit d’exister pour elle-même.

 

C’est peut-être, cependant, la limite de ce petit ouvrage – on dit « petit », et le terme a sa connotation… Absurdement sans doute, on peut être tenté d’y voir une relative indifférence – quelque chose de superficiel. Peut-être le triste sort de ces choses qu’on qualifie de « jolies », mais qu’on n’ose pas dire « belles » ?

 

Des critiques enthousiastes, entrevues çà et là, forcent un peu le trait – je ne suis pas le dernier à le faire, c’est vrai… On parle ici ou là de « chef-d’œuvre », de livre « qui restera ». Je n’en suis pas tout à fait convaincu… Non, pas du tout en fait – mais faites-moi mentir, hein.

 

Finalement, ce « joli », ce « petit », je suppose qu’on peut les prendre pour ce qu’ils sont, et ne pas s’embarrasser des connotations si souvent fâcheuses qui les accompagnant : en l’état, nous avons une agréable ballade – une promenade chargée d’émotion, mais pas au point d’en oublier tout naturel, jusque dans cette exubérance stylistique qui, sur le moment, me laissait un peu perplexe.

 

Je ne sais pas si le livre restera ; mais je crois savoir qu’il est chargé de quelque chose de pleinement signifiant – à la manière de ces souvenirs de tout un chacun, qui pourraient passer pour anodins au regard d’un monde qui bouge sans cesse et peut-être de plus en plus vite, mais qui, pour ceux qui les vivent, puis peut-être les cultivent, sont bien davantage porteurs d’émotion et de sens que tous les grands drames de l’histoire en marche.

 

Alors, mission accomplie, je suppose…

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20th Century Boys, t. 5 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 5 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 5 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 9-10], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [424 p.]

 

SUITE… ET PARADOXE ?

 

Suite de 20th Century Boys, de Naoki Urasawa, toujours dans l’édition dite « Deluxe » : ce cinquième volume correspond donc aux tomes 9 et 10 de l’édition originale.

 

Le précédent volume ne m’avait pas vraiment convaincu – je l’avais lu sans déplaisir, mais sans que cela me parle vraiment, et surtout sans que cela se montre à la hauteur des meilleurs moments de ce qui précédait. Hélas, ce volume 5 m’a probablement encore moins parlé… Aucun doute, même.

 

Ce qui est d’autant plus navrant que c’est en faisant cette fois de nouveau usage du personnage de Kanna, la nièce de Kenji, que j’avais tant appréciée lors de son « apparition » (c’est-à-dire en tant que jeune fille, en 2014) dans le volume 3 ; que l’auteur fasse peu ou prou l’impasse sur elle dans le volume 4 m’avait déçu – mais qu’il la ressorte de son tiroir pour en faire un pareil gâchis dans le présent tome, c’est probablement pire, en fin de compte…

 

Un paradoxe, alors ? Dans le volume 4, si l’on exceptait l’ultime séquence de « réalité virtuelle », déconcertante et finalement très riche, le personnage bouffon de Koizumi m’avait complètement laissé de marbre – au mieux. Pourtant, dans ce volume 5, c’est finalement dans les scènes la concernant que je me suis le plus retrouvé ; relativement…

 

À vrai dire, le présent volume se focalise pour une bonne part sur le destin croisé des deux jeunes filles – que nous voyons ensemble dans leur lycée, d’ailleurs. Mais ça ne m’a pas vraiment emballé, non…

 

KANNA, MESSIE MAFIEUX

 

La première partie, disons approximativement le tome 9 original, est donc centrée sur Kanna. Tout à ma joie de voir revenir ce personnage haut en couleurs et farouchement charismatique, qui m’avait plus que parlé, disons carrément séduit, dans le volume 3 « Deluxe », j’ai d’abord considéré, « bon prince », que je pouvais me montrer charitable quant à la faiblesse marquée des premiers chapitres de cette nouvelle trame, ne doutant pas, ou ne voulant pas douter, que la suite serait plus enthousiasmante…

 

Hélas, ça n’a pas été le cas. Loin de là… En fait, ce retour à Kanna m’a fait l’effet d’un bien triste gâchis, donc. Je n’y ai pas reconnu la jeune fille fantasque et excessive du volume 3 – dont les apparitions, même dans les moments les plus graves, n’étaient le plus souvent pas exemptes d’humour. Kanna avait alors quelque chose de « bigger than life », et en même temps de très humain – trait renforcée par son insertion soignée et bien pensée dans un quotidien éventuellement très prosaïque, même au milieu des guerres de gangs opposant mafias chinoise et thaïlandaise, endémiques de ce Shinjuku de 2014. Pour autant, elle n’était pas un personnage de comédie, et ce contexte pouvait s’avérer terrible – du fait de l’inquiétant ilotier au grain de beauté, plus particulièrement, qui avait tué une amie travestie de Kanna au cours d’une scène très douloureuse… Mais, là encore, cela participait de la définition du personnage, caractérisée par une profonde empathie.

 

La donne change complètement, cette fois. Ainsi qu’il ressort des discours éventuellement confus d’Otcho alias Shôgun, dont nous avions assisté à l’évasion de la prison de la Luciole des Mers dans le volume précédent, et dans la mesure où l'autrefois épatante Yukiji s'en tient là encore à une navrante figuration, Kanna a pleinement endossé cette fois ce rôle d’ « ultime espoir » de l'humanité, fondé sur on ne sait quoi – tant son apparition dans le « cahier de prédictions » de Kenji paraît problématique. Pouvoirs parapsychiques en poche, la jeune fille s’inscrit maintenant dans une thématique messianique lourdingue (je déteste le thème de « l’Élu », de manière générale, et n’en ai jamais fait mystère…), dont la dimension éventuellement chrétienne a quelque chose de franchement pathétique.

 

En effet, les capacités spéciales de Kanna lui permettent, d’abord de mettre un casino sur la paille, ensuite, via la distribution de la fortune accumulée ainsi, de rassembler mafieux chinois et thaïlandais, au travers de séquences pour le moins improbables… ayant pour l’essentiel lieu dans une église… et dans le but d’empêcher Ami de faire assassiner le pape (!), qui doit prochainement venir dans le quartier ! Bien sûr, nous n’avons aucune idée du pourquoi de la chose, ni véritablement du comment. Mais, après la démesure des exactions d’Ami lors du précédent millénaire, s’achevant sur le « grand bain de sang » du 31 décembre 2000, j’ai du mal à trouver ce projet d’assassinat d’un pape véritablement terrifiant et motivant... En fait, c'est bien convenu, outre que ça n'est pas convaincant.

 

Et, du coup, c’est l’ensemble de la trame qui est affectée par cette « faiblesse » ; au point, des fois, d’avoir quelque chose de presque ridicule…

 

À FORCE DE SE RETOURNER, ON NE VA PLUS NULLE PART…

 

Hélas, ce n’est pas tout. L’ensemble de cette trame narrative – qui comprend aussi tout d’abord quelques suites immédiates de la virée de Koizumi dans la réalité virtuelle d’Amiland, hésitations de Yoshitsune en prime, on y reviendra après – abuse horriblement des cliffhangers et retournements de situation.

 

Certes, c’était le cas dans l’ensemble de la BD jusqu’alors, c’en est sans doute un trait fondamental. C’est le rendu qui est différent…

 

Jusqu’alors, et même si, dans le volume précédent, je renâclais quelque peu sur le procédé « dernière case en bas de la page comme dans Tintin », c’était globalement assez habile – et surtout ludique. La série entière semblait bâtie sur ce genre de procédés feuilletonesques pour susciter et entretenir l’intérêt et l’enthousiasme du lecteur – mais en plaçant bel et bien ce dernier dans la boucle, en faisant preuve d’une forme de complicité particulièrement réjouissante (un peu post-truc si vous y tenez). Ce qui passait bien par un jeu sur les codes de genre de récit, mais aussi une utilisation inventive et futée des spécificités du suspense dans un manga, que ce soit au travers du dessin et/ou du texte. Du coup, il y avait un véritable plaisir, éventuellement un peu pervers de part et d’autre de la planche, dans ces nombreuses entreprises de manipulation du lecteur (tiens, ça me rappelle un peu Fraction, de Shintarô Kago, même si le propos et la forme sont tout autres…) ; le lecteur (ou moi, du moins) s’amusait ainsi, aussi bien à proclamer dans le vide : « Là je t’avais vu venir, coco ! », que : « Ah l’enflure ! Là, il m’a eu ! » Plus encore, il y avait ce jeu davantage rusé encore sur la « malhonnêteté narrative », disons, quand le lecteur s’offusquait, mais en souriant, de ce que le scénario tirait un peu trop sur la corde – en fait pour produire une sensation tout à fait délectable, et, là encore, parfaitement complice. La série n’a sans doute pas manqué de bons moments à cet égard – je repense notamment à cette longue et bavarde scène (mais c’est tant mieux !) du premier volume qui voyait le légendaire inspecteur Chô (dont nous croisons ici régulièrement le petit-fils, Chôno Shôei, policier lui aussi, mais surtout bouffon de la cour de Kanna) lâcher le pot aux roses, ou plus exactement tourner sans fin autour, en s'en entretenant avec la mauvaise personne…

 

Mais, à force d’abus, cela ne marche que de moins en moins, voire pas du tout, ai-je l'impression. C’est un phénomène qui s’est d’abord constaté, je suppose, au regard de la question de « l’identification » des personnages – au fil des trames, retrouver untel passe par un paquet de fausses pistes plus ou moins bien gérées, jusqu’à ce que la vérité s’établisse, ou, au contraire, que l’impossibilité de recouper lesdites pistes avec le réel ne fasse que renforcer le flou artistique – à ce stade une brume opaque. C’est, bien sûr, tout particulièrement le cas concernant l’identité d’Ami… Question qui reviendra dans la deuxième partie du volume, avec Koizumi au centre du récit – mais, si ces développements ultérieurs seront finalement assez corrects, voire plus, à la fin de ce volume 5, ceux qui en présagent au début de ce même volume sont d’une lourdeur fatigante : le procédé est connu, l’artifice trop marqué, ça ne prend pas, et les cadrages sélectionnés, qui, en appuyant sur les hésitations du « commandant » Yoshitsune autant que sur les craintes de Koizumi, auraient pu produire un effet « psychologique », disons, des plus intéressant (et c’était semble-t-il bien l’intention de l’auteur, à en juger par la résurgence de cette trame et de ce procédé dans les chapitres de la deuxième partie de ce volume consacrés à Koizumi), lassent bien vite ici, nous renvoyant à cette accusation de « malhonnêteté » liée aux codes et au moyen de les exprimer en manga – sauf que, cette fois, on ne lance plus cette accusation en l’air, avec avant tout un sourire complice figé au visage : non, ce n’est plus qu’un soupir de lassitude…

 

Bien sûr, ce problème se prolonge dans l’introduction d’éléments nouveaux, complexifiant la trame – car, pour le coup, ces éléments ne participent en rien à l’éclairer… Dans une série au long cours telle que 20th Century Boys, c’est sans doute dans l’ordre des choses (après tout, avec ce volume, on en est déjà à plus de 2000 pages de BD… et même pas encore à la moitié de la série complète !). Le problème est que, là aussi, « l’honnêteté » narrative est peut-être questionnable… Mais sans doute faut-il un peu attendre, à ce propos : l’introduction essentielle, ici, est celle du « nouveau cahier de prophéties » ; et il est sans doute trop tôt pour trancher sur la pertinence de ce procédé. C'est bien sûr a fortiori le cas concernant l'apparition annoncée de la « sainte mère », qui pour le coup me fait un peu flipper.

 

Il y a toutefois d’ores et déjà quelque chose de gênant à ce propos – cette très lourdingue prophétie cryptique, voulant qu’un « sauveur » se lève dans une église, qui y sera « tué ». Forcément, la Kanna messianique fait figure de cible idéale à ce propos, elle qui entend bien sauver le monde en discourant dans une église… La conséquence étant bien sûr, pour le lecteur, la quasi-certitude qu’elle n’est pas ce « sauveur » qui doit être abattu dans l’église. Du coup, c’est un « suspense négatif », disons : Naoki Urasawa appuie tant sur ce procédé, et avec une lourdeur si pachydermique, que, si l’on gaspille bien quelques pages à faire des suppositions sur l’identité de ce « sauveur » destiné à périr… on lâche en fait assez vite l’affaire, parce qu’au fond on (ou en tout cas moi) s’en fout. À cet égard, l’intervention opportune, façon deus ex machina, d’Otcho/Shôgun (qui n’est pas davantage ce « sauveur », hein), en en rajoutant une couche de lourdeur, m’a particulièrement navré…

 

KOIZUMI CHEZ NORMAN BATES

 

C’est étonnant, mais c’est finalement la seconde partie de ce volume 5 (approximativement le tome 10 original, donc) qui s’en tire le mieux, et en brodant sur le personnage de Koizumi, alors qu’elle ne m’avait pas du tout parlé dans le tome précédent, elle que je trouvais bien trop bouffonne, et prétexte à un « allongement » artificiel de la série, sans lui apporter grand-chose.

 

Avec une exception, certes : les ultimes séquences la faisant apparaître à la fin du volume 4, gros cliffhanger à la clef, avaient quelque chose de nettement plus intéressant, surtout de par leur ambiguïté – tant la séance en réalité virtuelle à Amiland se parait d’atours plus évocateurs de l’exploration intérieure de la psyché, sinon à proprement parler du voyage dans le temps ; d'où une incertitude totale du lecteur autant que des personnages quant à ce qu'elle y a « vécu ».

 

En fait, ce volume 5 « Deluxe », avant de se focaliser sur Kanna unifiant les mafieux façon Woodstock (le festival est ouvertement cité en référence), débute sur Koizumi sur le point de voir qui se cache derrière (le masque d') Ami, et Yoshitsune paniquant, supposant que, si elle a cette vision, elle en mourra – tandis que l’interruption forcée de la séquence de réalité virtuelle risquerait de considérablement affecter sa mémoire… Dans le fond, il y a là plein de choses potentiellement intéressantes ; le problème est que Naoki Urasawa semble alors avoir abandonné toute finesse pour exprimer tout cela – ce ne sont qu’artifices lourdingues et vite lassants, cadrages truqués et gouttes de sueur, répétition ad nauseam des mêmes cases pour traduire une hésitation pénible…

 

Koizumi a pourtant vu quelque chose – qui l’a fait hurler. Le lecteur, lui, n’a rien vu – effet de cadrage, donc, nous ne voyons pas ce que voit Koizumi, mais seulement sa réaction. Pour autant, cette vision, je vous le dis tout de suite, ne l’a donc pas tuée – tandis que l’interruption brutale de la séquence de réalité virtuelle par Yoshitsune ne l’a pas non plus rendue amnésique…

 

Nous laissons Koizumi de côté quelque temps, pour suivre en bâillant Kanna au casino et à l’église… Nous la recroisons ensuite à son lycée – où elle voit ladite Kanna, sans oser vraiment l’aborder et lui dire ce qu’elle sait. Marquée par l'expérience dystopique d'Amiland, Koizumi redoute, à bon droit, les incursions de Big Brother dans sa vie jusqu'alors innocente...

 

Surtout, elle fait face à un nouveau personnage – son nouveau professeur d’anglais…. Et c’est là que je dois placer, au cas où, la balise SPOILER (parce qu'il s'agit enfin d'une « révélation » qui porte ?)

 

Ledit personnage, là encore, n’est tout d’abord entrevu qu’au travers d’un cadrage « truqué », laissant toujours son visage dans l’ombre – à la façon de toutes les apparitions d’Ami jusqu’alors. Le personnage se révèle cependant à terme pour ce qu’il est – c’est-à-dire Sadakiyo… qui n’est donc pas Ami (deuxième grosse piste sur laquelle on appuyait lourdement à être abandonnée en la matière – la première, c’était Otcho, dans le volume 2, et ça laissait déjà présager de la poursuite de ce procédé...).

 

Pour autant, ce personnage est bien celui que Koizumi avait vu et supposé être Ami dans la simulation de réalité virtuelle – si elle avait été horrifiée, c’était par son visage adulte sur un corps d’enfant… Mais figurez-vous qu’il y a une explication à cela – et une explication étrangement… émouvante. Ce n’était pas gagné dans le cadre de cette BD, mais pour le coup ça marche très bien – en revenant sur le monde enfantin de Kenji et ses copains en 1969 ou par-là, essentiel dans les premiers volumes de la série, souvent délaissé par la suite, hélas.

 

En fait, ce Sadakiyo est probablement LA réussite de ce cinquième volume – notamment en ce que, au fil des révélations (et tout autant des dénégations, donc), il conserve un caractère ambigu, et tout autant inquiétant. L’inspiration première du personnage semble bien être Norman Bates, échappé du Psychose de Robert Bloch, puis d’Alfred Hitchcock… jusque dans sa relation à « sa mère ». Mais, au-delà de ce côté ouvertement référentiel, cela fonctionne bien : sa relation avec Koizumi, qui est complètement perdue, ne sachant en qui il faut avoir confiance – et en cela elle traduit, encore qu’avec une urgence toute différente, les propres interrogations du lecteur –, autorise bien des frissons et questionnements ; qui dépassent cette fois la seule « manipulation » du lecteur au gré des codes feuilletonesques – ou qui, plus exactement, en usent bel et bien, mais cette fois au point de les transcender : les gros sabots de la plupart des plus récents chapitres cèdent ici la place à quelque chose de subtil… Ouf.

 

Parce que, dans un sens, c’est la seule chose à vraiment sauver dans ce cinquième volume « Deluxe », m’est avis… Ou presque.

 

LE DESSIN, OUI…

 

Car le dessin demeure intéressant – je ne peux pas prétendre le contraire. Il séduit par sa fluidité et sa luminosité. Il est d’une extrême lisibilité qui fait parfois défaut à certains mangas du genre. Il est par ailleurs d’une cohérence admirable, notamment dans son traitement des personnages – qui conservent le plus souvent une unité, plutôt qu’une alternance marquée entre visage « normal » et visage « expressionniste », « caricatural », pour appuyer sur les émotions (il y a tout de même quelques exceptions à ce propos, dont bien sûr Koizumi, même si probablement moins que dans le volume 4 « Deluxe », et les bouffons de l’entourage de Kanna – laquelle rayonne, en contrepartie).

 

C’est à l’évidence un atout essentiel de ce manga : inégal pour ce qui est du scénario, et c’est peu dire, il est d’une constance dans la qualité graphique qui force le respect.

 

LE DOUTE M’HABITE

 

N’empêche que : ce cinquième volume « Deluxe » n’est globalement pas très glorieux – en fait, c’est clairement celui que j’ai le moins apprécié jusqu’alors. Est-il mauvais, alors ? Pas sûr, non… mais, à la différence de ce qui s’était produit pour les moments les plus faibles des tomes précédents, j’hésite davantage cette fois à dire que « je l’ai quand même lu avec plaisir » ; le fait est que la trame centrée autour de Kanna, au casino puis à l’église, m’a au mieux laissé de marbre… et au pire agacé – à la mesure du gâchis que cela représente à mes yeux, à moi qui étais littéralement tombé sous le charme de la Kanna du volume 3 « Deluxe »

 

Autant dire que les craintes suscitées par l’avis de quelques camarades concernant l’évolution de 20th Century Boys semblent soudain prendre plus de consistance… a fortiori si je prends en compte le fait que je n’ai toujours pas atteint la moitié de la série ! Ce qui, pour le coup, m’effraie quand même un peu…

 

Poursuivre, alors ? Eh bien, au moins jusqu’au volume 6 « Deluxe », que je me suis procuré en même temps que celui-ci – et qui sera donc l’occasion de parvenir à ce milieu de récit attendu/redouté, peut-être le bon moment pour décider de la suite des opérations...

 

Je reste curieux, hein – mais au stade où cela relève peut-être un peu de la « compulsion réflexe », disons : je veux savoir, parce que – ça n’appelle pas plus de justifications. Or j’aimerais bien redevenir curieux « par enthousiasme », comme je l’étais jusqu’alors, globalement… En fait, le récit, au fil des gros volumes, me paraît tellement inégal que je ne peux en rien exclure la possibilité de tomber sous le charme des épisodes suivants – on verra bien, hein…

 

Mais là je me mets (ou remets ?) à douter, quand même.

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Le Dieu-Poisson, de Fred Chappell

Publié le par Nébal

Le Dieu-Poisson, de Fred Chappell

CHAPPELL (Fred), Le Dieu-Poisson, [Dagon], traduit et préfacé par Maurice-Edgar Coindreau, [s.l.], Christian Bourgois, coll. Dans l’épouvante, [1968] 1971, 281 p.

 

Un livre improbable à bien des égards que ce Dagon – puisque tel est son titre originel, je reviendrai bientôt sur les raisons pour lesquelles la première édition française, celle-ci, employait pour titre Le Dieu-Poisson (avant que les rééditions ne décident d’accoler les deux : Dagon, le Dieu-Poisson). Même avec l’ambiguïté que véhicule par essence le nom de Dagon, après tout pas le moins du monde une création de Lovecraft, l’amateur de lovecrafteries est comme par nature incité à tendre l’oreille à cette occurrence et à souhaiter en apprendre davantage – et à bon droit, puisqu’il s’agit bel et bien d’une allusion délibérée et marquée au gentleman de Providence.

 

Mais elle ne vient pas d’un camarade en pulperies, ou même d’un « continuateur autorisé » par August Derleth : Fred Chappell était alors (1968) déjà, et l’est sans doute bien plus encore, un écrivain renommé de « littérature générale » et de poésie, dont l’origine « sudiste » a déterminé la classification de son œuvre, éventuellement sous le critère plus précis du « Southern Gothic ». Ce qui explique sans doute que ce Dagon, son troisième roman, ait été assez rapidement traduit en français, et par Maurice-Edgar Coindreau, pas le moindre des traducteurs et passeurs, puisque associé aux plus grands noms de la littérature américaine des années 1930, notamment sudiste, et tout particulièrement à Faulkner – peut-être son principal « protégé », qu’il aurait semble-t-il largement contribué à faire découvrir en France, avec d’autres, des Steinbeck, Dos Passos ou Flannery O’Connor, excusez du peu…

 

Et c’est d’ailleurs ce que Maurice-Edgar Coindreau met en avant dans sa préface au Dieu-Poisson : Fred Chappell est de ces auteurs sudistes, et « Southern Gothic », à sa manière un héritier de Faulkner. Sans doute – mais, si la mise en avant de ce trait est des plus légitime et pertinente, le contenu de cette préface n’en est pas moins assez déstabilisant pour l’amateur de lovecrafteries… Pinaillage obsessionnel de ma part, peut-être, mais cela m’inspire quand même quelques développements (assez longs, pour le coup), en préalable à la discussion du roman lui-même.

 

LES BIZARRERIES DE LA PRÉFACE

 

Lovecraft est bel et bien mentionné dans la préface de Maurice-Edgar Coindreau – mais une seule fois, et de manière très étrange...

 

« Il aurait pu citer également Lovecraft… »

 

En effet, après avoir cité quelques sources et références prestigieuses historiquement et/ou littérairement, avec du Samson biblique et du Paradis perdu dedans, le traducteur nous dit que, dans son roman, Fred Chappell « aurait pu citer également Lovecraft »…

 

Ce qu’il fait pourtant assurément : le roman est régulièrement émaillé d’allusions transparentes, via le « lexique » associé au papa de Cthulhu – ainsi « Cthulhu » lui-même, ou « Yogg Sothoth », ou « Nyarlath »… Également, en une occasion, un « Pnakotic » dont le traducteur ne savait visiblement que faire, et qu’il a donc laissé tel quel.

 

En fait, c’est à cet égard pire encore que ce que je croyais au fil de ma lecture, dans la mesure où j'ai appris après coup que, dans la version originale du roman, Fred Chappell citait et sans la moindre ambiguïté, en guise d’exergue, le fameux « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn » associé à notre céphalopode extraterrestre préféré… exergue qui a disparu dans cette traduction.

 

Ah.

 

Lovecraft, mais pourquoi ?

 

Mais il y a plus. On passera gentiment sur le fait que Maurice-Edgar Coindreau se plante dans son résumé de la nouvelle « Dagon » de Lovecraft, en conférant ce nom « divin » à la créature entrevue par le narrateur – alors que c’est un peu plus compliqué que cela. Mais oui, c’est là une confusion très fréquente encore aujourd’hui, et, j’imagine, on peut supposer que ma remarque à cet égard relève d’un pinaillage un tantinet pathétique, et très contestable…

 

Il est sans doute plus fâcheux que le traducteur se réfère à cette unique nouvelle – là où le roman de Fred Chappell, s’il joue sur l’ambiguïté historique du nom « Dagon », se rapproche en fait bien davantage de nouvelles ultérieures de Lovecraft, surtout « The Shadow Over Innsmouth » et « The Dunwich Horror », dirais-je.

 

Par ailleurs, le lexique ne doit pas nous tromper (qui n’est après tout que superficiel, bien souvent) : c’est le fond de la mythologie lovecraftienne qui imprègne en fait le poisseux roman sudiste de Fred Chappell, en mettant toutefois l’accent sur le culte, plutôt que sur le « surnaturel » (dont je suppose que la présence effective en ces pages est à débattre).

 

Peu importe – et peu importe au traducteur/préfacier, surtout, qui en arrive bien vite à la seule et unique raison à ses yeux de mentionner ici, s’il le faut, allez, mais hâtivement en tout cas, Lovecraft et son « Dagon » : la nouvelle, c’est fâcheux, étant titrée « Dagon », et un recueil avec, cela lui a « imposé » (?) de modifier le titre français du roman de Fred Chappell – et c’est ainsi que Dagon est devenu, en traversant l’Atlantique, Le Dieu-Poisson… avant, donc, de devenir Dagon, le Dieu-Poisson.

 

Rien d’autre ? Vraiment ? À l’en croire, probablement : c’est tout pour Lovecraft, parlons plutôt de Faulkner et des prêcheurs évangélistes américains qui font des trucs bizarres avec des serpents… Notez que c’est tout à fait pertinent que de parler de tout cela, hein ; et la place réduite accordée à Lovecraft aurait sans doute pu très bien se justifier en jouant sur d’autres tableaux – en disant tout simplement, ce qui paraît difficilement contestable, que le roman de Fred Chappell, pour être émaillé d’allusions, et sciemment, relève bel et bien d’une « horreur » psychologique avant tout, « Southern Gothic » sans doute, et témoigne, dans le fond peut-être, dans la forme en tout cas, d’une manière peu ou prou aux antipodes de celle de notre vieil aristo de Nouvelle-Angleterre. Là, OK.

 

Innocence, ignorance ?

 

Il n’en reste pas moins que cette préface me laisse perplexe : que faut-il penser de tout cela ? J’ai du mal à croire que Maurice-Edgar Coindreau était totalement « innocent », ou « ignorant », concernant l’inspiration lovecraftienne de ce roman...

 

Comme dit plus haut, Fred Chappell se montre assez explicite à cet égard, au fil d’allusions lexicales récurrentes (dont une, et pas la moindre, a donc été sabrée au passage, eh…).

 

Par ailleurs, même à supposer que l’éminent traducteur ne savait rien de tout cela, son éditeur, lui, était forcément conscient de ce qu’il en était : le dernier rabat de cette première édition annonce la parution prochaine, chez Christian Bourgois, dans cette collection « Dans l’épouvante » (nom emprunté à Hanns Heinz Ewers, au catalogue), ou dans celle intitulée « Dans le fantastique », de diverses lovecrafteries – en fait plus précisément des derletheries : deux sont justement attribuées à Derleth, mais les deux autres, faussement, à Lovecraft (pour l’anecdote, on y annonce aussi, bien sûr, la parution prochaine d’un petit livre oublié de tous depuis, le premier tome du Seigneur des Anneaux de Tolkien…). Il est tout de même très peu vraisemblable que l’éditeur n’ait pas établi, lui, de lien entre Lovecraft et le Dagon de Fred Chappell, donc… Même si cet ordre de parution est assez intéressant, je suppose.

 

Enfin, l’auteur lui-même, bien sûr, savait – or Maurice-Edgar Coindreau s’était à plusieurs reprises entretenu avec lui, ainsi qu’il l’explique justement dans cette préface : les anecdotes portant sur les prêcheurs et les cultes de snake handling sont censées provenir de Fred Chappell lui-même ; et il n’aurait jamais mentionné Lovecraft, dans ce cadre ? C’est quand même étonnant… D'autant que l'on a su depuis que l'auteur, bien loin de minimiser cette influence, la revendiquait tout à fait ; il a d'ailleurs récidivé, et à plusieurs reprises (mais ça, le traducteur ne pouvait certes pas le savoir, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit).

 

Alors quoi ? Est-ce, tristement, comme l’a suggéré un camarade et éminent traducteur, que traiter de Lovecraft, pour l’éminent spécialiste de Faulkner, etc., revenait à « s’encanailler » ? Je voulais croire – naïvement, en supposant le meilleur, ce qui est toujours absurde semble-t-il – qu’il s’agissait d’un jeu ambigu avec le lecteur, mais ça n’est certes guère probable… Voire pas du tout.

 

Mh.

 

 

Bon, OK, je vous emmerde avec ma perplexité préfacière – passons plutôt au roman en lui-même, oui…

 

Mais c’est « étrange », quoi. Voilà. Merde.

 

RETOUR AU PAYS

 

L’héritage – procédé lovecraftien par excellence ? Mais c’est peut-être que j’ai beaucoup joué à L’Appel de Cthulhu… Le chapitre initial, assez déstabilisant, consiste en une sorte d’état des lieux ou inventaire, relativement abstrait, encore que sentant d’ores et déjà la poussière, qui a ici son rôle, et pouvant, le cas échéant, user de réminiscences gothiques ne s’embarrassant pas forcément d’être « Southern ».

 

Mais oui, c’est bien de cela qu’il s’agit – et, corollaire éminemment lovecraftien à son tour, d’un retour au pays. Nous sommes en Caroline du Nord, et Peter Leland, notre « héros » (globalement d’une passivité toute lovecraftienne), est un jeune pasteur méthodiste, marié depuis peu à la ravissante et spirituelle Sheila. Mais c’est un pasteur bien trop « intello » pour ses ouailles… Quand ses prêches commencent à relever de l’exégèse biblique et de l’étude critique des sources, les paroissiens qui n’y comprennent mais émettent des signaux assez explicites.

 

Mais c’est ce que Peter Leland veut faire : étudier, découvrir, comprendre – avec un sujet de prédilection, du fait d’une intuition fatale : la persistance d’un certain paganisme dans l’Amérique puritaine – il y a notamment ce vieux Dieu du Levant, Dagon, régulièrement cité çà et là…

 

Mais, pour travailler, Peter a besoin de calme – et c’est ainsi que sa femme et lui emménagent dans la vieille demeure familiale, une ferme perdue au fin fond de l'Etat, où il n’avait jamais mis les pieds, ou alors il y a bien longtemps de cela : il n’y connaît rien, absolument rien, la proximité géorgraphique n'y change rien.

 

COUP DE FOUDRE

 

Lors d’une promenade qui aurait dû s’achever sur un tendre accouplement dans les fourrés, nos amoureux sont interrompus par un vieux bonhomme d’aspect louche – un certain Ed Morgan, qui vit sur ces terres depuis toujours, Leland n’est-il pas au courant ? Une sorte de métayer – là, il était sorti voir s’il avait pu choper quelques rats musqués dans ses pièges…

 

Sheila déclare forfait, mais Peter accompagne ce M. Morgan dans sa minable baraque, effectivement sur ses terres ; là, il fait la connaissance de la grosse bonne femme de Morgan, et surtout de Mina.

 

Mina… Une adolescente. Répugnante… Elle a quelque chose de « poissonneux » – le signal d’alarme se déclenche chez le lecteur amateur de lovecrafteries. Pourtant, elle ne manque pas de faire de l’effet à notre pasteur ; l’apparence, l’âge… Ses mots, aussi : « Vous êtes rudement beau, dit-elle. Ça, pour sûr, vous êtes tellement joli que pour un peu je vous mangerais. Oui, j’vous mangerais tout entier. » Et le père de ricaner : « Faites pas attention à ce qu’elle dit, fit-il, si vous l’écoutez, elle vous rendra fou. Je vous en donne ma parole. »

 

C’est bien sûr ce qu’il va se passer. Quoi d’autre ?

 

SURVIVANCES PAÏENNES

 

Le piège se referme – littéralement, d’ailleurs. Les collets d’Ed Morgan sont surpassés par les malles étranges du grenier – à moins que le vrai piège, plus insidieux, ne soit à l’intérieur ? Les pièges apparents étant alors des protections, des garde-fous... Il y a dedans ces lettres des ancêtres, truffées de fautes d'orthographe, mais aussi de mots incompréhensibles et qui n’ont rien d’anglais – ces « Cthulhu », « Yogg Sothoth », « Nephreu », « Ka nai Hadoth », « Nyarlath »…

 

Et tout ici est… poisseux. Tout colle et oppresse. Tout menace. Une réalité est entraperçue, qui est aussi et avant tout insignifiance...

 

Poisseux.

 

Et où quêter le réconfort ? Ce n’est pas le moindre aspect des révélations cryptiques que déniche çà et là Peter Leland, sans bien les comprendre : notre pasteur, dans un sens, est seul. Sheila ? Non, pas Sheila. Mina, peut-être… Une famille...

 

Et Peter Leland bascule, et avec lui le roman, et avec eux le lecteur.

 

UN AUTRE CULTE

 

L’écart était devenu trop grand, la pression extérieure trop forte, quand bien même insidieuse : à demi-mots, nous voyons Peter Leland chavirer… et tuer sa femme.

 

Pour autant, il ne finira pas derrière les barreaux, et ce sacrifice rituel plus ou moins conscient lui ouvrira les portes d’une famille autrement accueillante, famille qui est tout autant communauté et, disons-le, culte : Peter Leland se rend chez les Morgan, pas tant auprès d’Ed ou de son encombrante épouse, plutôt auprès de l’intrigante et cruelle Mina. Mais leur baraque immonde, est-elle un refuge ou une prison ? À supposer qu’il y ait une différence… Car le séjour de Leland chez les Morgan s’apparente bien vite à une séquestration – mais une séquestration choisie, volontaire.

 

Et plus poisseuse que jamais… Le sexe avec la répugnante Mina est sans doute répugnant, et douloureux, mais c’est en même temps une expérience unique, une transcendance à maints égards. Rien de commun avec quoi que ce soit d’antérieur. Et Mina, la poissonneuse créature, est tellement plus que cela…

 

Peter Leland découvre auprès d’elle la soumission réconfortante des sectes, et l'humiliation choisie. Masochiste heureux d’être en proie aux sombres délires d’une sadique hors-normes, le pasteur se fait adorateur, et oublie ses questionnements théologiques et historiques au profit d’une foi plus pure, simple et directe – qui demeure : elle a toujours été là, sera toujours là.

 

La jalousie est cependant de la partie – avec cet infect Coke Rymer qui fréquente Mina : l’abandonnera-t-elle pour ce jeune imbécile ? À tout prendre, c’est plus que probable, mais la foi demeure – et cet amour, ou désir peut-être, qui appelle aux pires vexations.

 

Suivra un voyage, où tous trois se rendront dans la ville de Gordon – une ville qu’absolument rien ne distingue de tant d’autres dans ce Sud Profond anémié, pauvre, vulgaire… et poisseux.

 

Là, l’expérience intime de la foi se muera en un sacrifice humain volontaire – autant dire une longue, très longue, séquence de torture au prétexte de tatouage, une longue agonie sans rime ni raison, dans l’espoir un peu vain d’entrapercevoir enfin Dieu, qui est donc Dagon.

 

Et qui est idiot.

 

Ne reste que la mort, et, peut-être, une parodie de résurrection – quelle blague…

 

POISSEUX

 

Le Dieu-Poisson n’est sans doute pas tant affaire de récit que d’ambiance – et cette ambiance, oui, plonge sans doute aux racines du « Southern Gothic ». Le mot, encore une fois, est « poisseux » ; il y a une oppression toute insidieuse dans ces pages, qui collent aux doigts sous l’effet délétère des sécrétions corporelles que vous voudrez.

 

Mais ce cadre de Sud Profond et bouseux n’est effectivement pas sans lien avec les rondes collines surmontées d’étranges cercles de pierre que l’on trouve de toutes parts dans la région de Dunwich, tandis que les habitants de ce quasi-désert, ces « rednecks » ou « white trash », assommés d’une foi ambiguë, qui gagne au paganisme sous-jacent, et survivant vaille que vaille, dans un esprit de communauté resserrée, gardant jalousement ses secrets qui sont autant de vérités, sont sans doute quant à eux des cousins des hybrides maudits d’Innsmouth.

 

Et qu’importe s’ils sont avant tout répugnants pour la bonne âme intellectuelle, qui débarque sans rien savoir, et en affichant pourtant son savoir plus vain que jamais.

 

Mais, pour retranscrire cette éprouvante réalité, Fred Chappell, de sa plume assez habile, qui saisit en tout cas le lecteur aux tripes, use de procédés radicaux, et éventuellement déstabilisants – tout en conservant, je suppose, une cohérence d’ensemble, qui fait de la lecture de ce Dieu-Poisson une expérience « pas très agréable » (je pique plus ou moins l'expression à S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos)…

 

LA BASCULE

 

Quoi qu’il en soit, le roman est clairement scindé en deux parties – avec le meurtre de Sheila pour bascule.

 

Après un premier chapitre un peu à part, mais utile sans doute à titre préparatoire, le roman adopte tout d’abord une démarche assez classique, disons, narrativement rigide, avec des personnages qui se croisent et se parlent, en humains, et pleinement humains, avec aussi des explorations et des fouilles louchant sur le policier ou les quêtes généalogiques morbides si fréquentes chez Lovecraft, et de lointains aperçus d’une horreur sous-jacente mais encore relativement convenue. Tout est poisseux, mais aussi étrangement lumineux – de cette lumière blanche et écrasante typique d’un soleil agressif et menaçant, finalement bien plus à craindre que la nuit réconfortante, car mettant en évidence, sous des couleurs outrancières, la réalité d’un monde qui ne peut être qu’inquiétant – d’autant plus quand ses « secrets » se révèlent, perdant aussitôt cette qualification pour ne plus être que la réalité incontestable de la matière ; et de la chair.

 

Mais tout change quand Peter Leland se rend auprès de Mina pour vivre avec elle. L’ambiance sourde et ambiguë qui prévalait, finalement assez commune encore que tout à fait pertinente et habile, est alors remplacée par une sensation permanente de cauchemar et de folie, oscillant avec des variations redoutables d’une abstraction froide à la plus sensible des séquences de torture. La lecture, ici, se fait plus ardue, peut-être – elle coule moins de source, en tout cas. Plus d’échappatoires dans les mystères, ici : la réalité crue prend le pas, et, si l’on ne comprend pas bien ce qu’il en est au juste, pas plus que Leland confit dans sa dévotion pour Mina, l’expérience de la souffrance prime.

 

Une souffrance, bien sûr, qui n’est pas qu'organique – en fait, elle ne l’est même qu’à la marge. C’est surtout dans la psychologie tourmentée et tortueuse de Peter Leland que réside l’horreur – s’il faut bel et bien qualifier ainsi ce roman, je n’en suis pas tout à fait persuadé. Le « snuff » prolongé, n’exprimant pourtant la douleur physique qu’épisodiquement et comme un corollaire de quelque chose de bien plus fondamental, stupéfie avant tout en raison de l’état d’esprit de Peter Leland, dont Fred Chappell livre un tableau éloquent et terrible : victime consentante, dévot avide de la contemplation de Dieu, qui pousse l’autodénigrement jusqu’à l’auto-flagellation et même l'humiliation, et enfin jusqu’au suicide, dans une démarche psychologique qui horrifie sans doute avant tout par ce qu’elle de tragiquement crédible.

 

La bascule, cependant, ne sera pas forcément du goût de tous – et j’avoue que, parce que je suis parfois un brin timoré sans doute, j’ai été autrement happé par la relativement classique première partie que par l’outrance psychopathologique de la seconde…

 

Mais ces deux variations sur le récit, aussi poisseuses l’une que l’autre, mais chacune à sa manière, expriment bel et bien, jusque dans cette articulation radicale, quelque chose de très fort et intimement perturbant – qui, pour le coup, Lovecraft et « Southern Gothic » mis à part, m’a notamment évoqué certaines choses de Brian Evenson, disons.

 

ET LOVECRAFT, ALORS ?

 

Et Lovecraft dans tout ça ? Il est là – ou pas. Tantôt cela fait l’effet de quelque chose d’assez superficiel, tantôt cela participe de quelque chose de bien plus insidieux et subtil – et jusque dans la quasi-pornographie des séquences de tatouage.

 

Les deux auteurs ont bien des manières antipodales, mais, par moments, quelque chose ressort, qui est à n’en pas douter bien plus lovecraftien que quantité de lovecrafteries en fait derléthiennes, et qui, pendant des décennies, mais peut-être tout particulièrement à l’époque de la publication de ce Dagon (1968), ont prétendu naïvement ou hypocritement que Lovecraft, c’était des noms imprononçables partout, un vieux grimoire relié en peau humaine ici, un sorcier là, 92 000 clins d’œil à chaque page, et une routine d’écriture sans cesse répétée, avec des bons et des méchants, des anges déchus et un putain de « signe des anciens » amplement suffisant pour se protéger du Mal.

 

Aussi Fred Chappell, extérieur au fandom, avait-il de toute évidence bien mieux saisi ce qui était au cœur des récits de Lovecraft. Et, même s’il met le poisseux en avant, même si son récit est parcouru d’une tenace odeur de sexe glauque et pervers parfaitement étrangère au « weird » lovecraftien, et plus globalement d’une sensation de chair, d’organique, qui l’emporte immanquablement sur le mental impuissant du « héros », jusqu’à traduire cette impuissance en des réalités autrement concrètes, même avec tout cela, donc, la part lovecraftienne demeure.

 

En sens inverse, on pourrait minimiser cette influence – et c’est vrai qu’au premier coup d’œil, l’approche des deux auteurs est tellement différente que c’est là une conclusion très raisonnable. D’ailleurs, pour être franc, rien ne garantit qu’un amateur de Lovecraft appréciera le roman de Fred Chappell, qui, pour être riche de traits lovecraftiens dans le fond du fond, je veux le croire, n’en adopte pas moins une forme bien éloignée – quant aux lecteurs de Fred Chappell, malgré cette incursion en terres « weird », ils ne seront probablement pas davantage attirés par l’œuvre « sous-littéraire » du gentleman de Providence, avec son « mythe » en toc pour idiots de geeks (je ne fais ici que retranscrire, dans l’esprit, des critiques lues çà et là).

 

Autant d’attitudes très compréhensibles. D’aucuns diront que Le Dieu-Poisson est lovecraftien, d’autres qu’il ne l’est pas – et peut-être auront-ils tous raison, c’est une question de curseur à placer ici ou ailleurs. Nier toute influence de Lovecraft serait cependant absurde – d’où mon problème avec la préface ; même à affirmer, ce qui se tient, qu’il ne suffit pas de citer « Cthulhu » et « Yogg Sothoth » pour faire du Lovecraft : m’est avis qu’il y a ici quelque chose de plus juste, et de bien plus profond (si j’ose dire).

 

CONCLUSION

 

Mais peu importe ? Prenons le roman pour ce qu’il est – en tentant, vainement sans doute, de l’extraire de tout contexte. Est-il bon ? Oui, pas de doute. Un chef-d’œuvre, alors ? Je ne crois pas – la seconde partie m’a parfois un peu laissé sur le carreau, faut dire ; mais il reste quelque chose de très fort dans tout ça, et finalement de singulier.

 

On a dit de ce roman qu’il était passé complètement inaperçu des amateurs américains de Lovecraft pendant deux à trois décennies (mais cela fait quelque temps que cela a changé, donc – et Fred Chappell a d’ailleurs eu l’occasion de livrer plus récemment d’autres récits pus ouvertement lovecraftiens, dont une nouvelle titrée « The Adder », au pitch très alléchant, il faudra que j’essaye de trouver ça)… Peut-être, en France, est-ce différent – voir le contexte de publication évoqué plus haut ? Quoi qu’il en soit, nous sommes là en présence d’une œuvre inspirée mais pas servile, et ce roman n’a rien d’un pastiche : s’il est lovecraftien, c’est à un niveau autrement pertinent – et c’est sans doute le mieux que nous pouvions espérer.

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Fraction, de Shintarô Kago

Publié le par Nébal

Fraction, de Shintarô Kago

KAGO Shintarô, Fraction, [フラクション], traduction [du japonais] et adaptation [par] Sylvain Lamy, [Paris], IMHO, [2009] 2e édition 2012, 208 p.

 

ON NE SE LASSE JAMAIS VRAIMENT DE L’EXCÈS

 

Après les lectures gouleyantes des raffinés deux volumes de Carnets de massacre publiés à ce jour en France, j’ai voulu prolonger quelque peu l’expérience avec Shintarô Kago, mais dans un registre sans doute un peu différent. Même s’il s’agit là encore d’ero guro, genre dont il est sans doute l’un des maîtres contemporains, tout en excès et mauvais goût assumé… J’avais de bons échos de Fraction, toujours aux éditions IMHO, qui s’est donc tout naturellement retrouvé sur ma pile à lire mangas ; et c’est bien une lecture tout à fait intéressante, qui questionne narquoisement le genre, tout en en usant avec une habileté consommée, n’excluant pas la diversité de registres.

 

Fraction se… fractionne… en plusieurs parties. La première, et la plus longue, correspond à « Fraction » au sens strict, un manga ero guro conçu spécifiquement pour être publié de la sorte, sans passer par une prépublication en revue imposant un… découpage… particulier. Ce récit d’environ 130 pages constitue donc l’essentiel du recueil, et s’accompagne d’un entretien entre Shintarô Kago et l’auteur de romans policiers (humoristiques ?) Ryûichi Kasumi, amusant (le « lexique » accompagnant tout ça est d’un intérêt plus douteux – ou, plus exactement, il ne m’a globalement pas servi à grand-chose, étant moi-même amateur de cinéma d’horreur, or c’est bien de cela qu’il s’agit ; j’imagine que, pour d’autres, cela peut s’avérer utile). Mais le volume se conclut sur quatre histoires courtes, davantage dans le style des Carnets de massacre, ou pas, on verra.

 

FRACTION

 

Le relativement long récit intitulé « Fraction » a d’emblée de quoi étonner qui, comme moi, n’a lu pour l’heure de l’auteur que les Carnets de massacre. Le dessin se montre en effet beaucoup plus soigné et propre, pour un effet peut-être un peu moins singulier, néanmoins tout à fait bienvenu et d’un à-propos incontestable.

 

Un serial killer – un quoi ?

 

Mais le récit surprend aussi, dans ses premières pages, par les thématiques qu’il traite – ou prétend traiter ? Toujours est-il que c’est au premier chef une fort classique histoire de serial killer que nous narre ici Shintarô Kago, avec ce qu’il faut de codes empruntés au thriller.

 

Forcément, Kôtarô Higashino, le gentil serveur du Chat Noir, amateur par ailleurs de films d’horreur, notamment ceux de Dario Argento (le pauvre va, sous nos yeux, voir La Terza Madre – Kago est bien un sadique !) ou de Lucio Fulci, ne peut être que le « mystérieux » tueur, dit « le Tronçonneur » en raison de son mode opératoire (il coupe ses victimes en deux), qui sème la terreur dans le quartier depuis quelque temps, à tuer une femme par mois… Chose dont, bien sûr, sa collègue Ryôko Fujioka, profileuse et enquêtrice à ses heures gagnées, n’a pas la moindre idée ?

 

On le sait, le meurtre est de toute façon un art… Mais apparaît bientôt la possibilité qu’un tueur « plagiaire », un « copycat », adopte à son tour le mode opératoire du Tronçonneur ; et c’est inacceptable ! Le tueur mène l'enquête...

 

L’ero guro, ça commence à bien faire

 

Mais nous ne suivons pas que le Tronçonneur dans cette BD – elle alterne en effet deux points de vue, et, quand ce n’est plus le tour de notre assassin devenu détective, c’est à un tout autre personnage de s’exprimer… un mangaka du nom de Shintarô Kago !

 

Oui, notre pervers préféré se met lui-même en scène dans « Fraction »… sous les traits d’un artiste irrémédiablement associé au genre ero guro, et qui en a un peu marre… Il aimerait faire tout autre chose, au grand dam de son éditrice : des histoires à énigme ! Du policier somme toute très classique, à base de chambres closes, ce genre de choses…

 

Catastrophe pour l’éditrice : ce que l’on attend de Kago, c’est du sang, du viol, de la torture, DU CACA ! Mais le mangaka veut passer à autre chose – et il y a une approche qu’il souhaite développer : la manipulation narrative…

 

Un récit et son commentaire – en même temps

 

De manière à la fois très convenue et étonnamment habile, Kago, en alternant « son » point de vue et celui du Tronçonneur, livre un récit qui est à lui-même son propre commentaire. Mise en abyme post-post-truc si vous y tenez, mais le résultat s’avère étonnant – ou, plus exactement, il est ludique : en commentant de lui-même son récit au fur et à mesure qu’il se développe, Shintarô Kago convoque le lecteur dans sa narration comme aucun procédé d’identification n’y parviendra jamais. Et la réjouissante dissection des spécificités du manga au regard des techniques de manipulation narrative (plus communément associées, mais bien sûr chaque fois avec leurs spécificités, à la littérature et au cinéma) incite bien vite le lecteur à questionner ce qu’il lit – puisque, à l’évidence, l’auteur le manipule… Il le lui dit, bon sang ! Mais la « mauvaise foi » éventuelle de l’auteur ne fait qu’en rajouter : il jubile à piéger son éditrice – et indirectement le lecteur – en usant des préconçus portant sur la mise en page, le « caniveau », les phylactères, etc. Ce qui est aussi rageant que jouissif…

 

En fait, son approche, dans le fond comme dans la forme, peut évoquer, par exemple, ce qu’avait pu faire un Scott McCloud dans le très recommandable L’Art invisible. La dissection des techniques d’expression propres à la bande dessinée, leur jeu sur le temps par exemple, les implications de la mise en page, l’idée d’un art séquentiel, etc., trouvent un écho marqué dans le récit de Shintarô Kago. Mais – justement, et c’est la différence essentielle – « Fraction » n’est pas qu’une dissertation savante, agrémentée de nombreux exemples : c’est en même temps un récit. Et c’est ici que l’ambiguïté du propos s’avère tout particulièrement savoureuse. Le lecteur, par la force des choses, sait qu’il est manipulé – mais cette conscience, justement, n’enlève absolument rien à la réalité de cette manipulation, elle ne fait que la renforcer ; et quand Kago nous révèle, procédé après procédé, comment il nous a trompés, on hurle à la « mauvaise foi », à la « malhonnêteté », mais on en redemande, aussi…

 

Excessif – forcément

 

Et si l’on se doute très vite que Shintarô Kago, en tant que personnage, n’est probablement pas quelqu’un de très fréquentable, Shintarô Kago en tant qu’auteur aiguille toutes nos perceptions sur des fausses pistes, avant de nous rassembler par la force de son art narratif sur une vérité qu’il faut bien enfin révéler… le plus fort étant qu’alors il parviendra quand même à nous surprise, et en étant lui-même – et donc en s’enfonçant avec délices dans les excès les plus sidérants, improbables, absurdes, enthousiasmants…

 

Oui, c’est bien du Shintarô Kago – avec ses idées ero guro ô combien tordues, et qui relèvent d’une relation plus ou moins sadomasochiste avec un lecteur qui, au fond, ne demande rien d’autre que d’être écœuré – mais tout autant amusé ; ici, toutes ces sensations sont bel et bien de la partie, mais la virtuosité complice et moqueuse tout à la fois de l’auteur dans son emploi, pourtant souligné à gros traits, des techniques de manipulation narrative, rajoute une couche supplémentaire de jubilation, au travers d’un récit diablement malin, et horriblement réjouissant dans son mauvais goût affiché…

 

« Fraction » est une belle réussite : dans un registre plus « sérieux » que les Carnets de massacre, avec un dessin plus appliqué (mais peut-être un peu plus commun, en même temps, mais peu importe car c’est à propos), cette histoire « longue » m’a convaincu de bout en bout, et j’ai adoré me retrouver impliqué par l’auteur lui-même tout à la fois dans le récit et dans son commentaire. Vraiment très chouette.

 

LES HISTOIRES COURTES

 

Le volume, outre l’entretien et le lexique mentionnés plus haut, se conclut sur quatre histoires courtes – d’un graphisme globalement plus « simple » (encore que je relèverais bien une exception, sobre plutôt que simple) que dans le long récit « Fraction » ; mais ce sont aussi des « histoires » (en fait, la part de scénario est éventuellement limitée jusqu’à l’abstraction) qui mettent bien davantage en avant les excès propres à l’auteur, dans une surenchère permanente. Au point, en fait, où le qualificatif « ero guro » paraît quelque peu dérisoire – disons donc « porno trash », ça le vaut bien.

 

Et c’est du lourd, dans le registre… Shintarô Kago, dans Les Étranges Incidents de Tengai, m’avait déjà mis quelque peu mal à l’aise à l’occasion, mais là c’est encore la gamme au-dessus. Je ne suis certes pas un apôtre de la censure et des « interdictions » (aux moins de 16 ans, nous dit-on ici – ou, pour employer la délicieuse formule, c'est là un ouvrage « pour public averti »), mais, eh bien, effectivement, ce n’est par pour mes neveux, quoi… Le gore comme le sexe sont employés de manière frontale, dans une sidération d’excès destinée à calmer radicalement le plus endurci des lecteurs – en lui donnant la pitance qu’il réclame, mais aussi bien davantage… Une relation kagomasochiste, quoi.

 

(Pour l’anecdote, je me suis retrouvé à lire ces histoires courtes en patientant à la médecine préventive, j’avais l’impression qu’un bataillon de psychiatres lisait par-dessus mon épaule, arf…)

 

Mais décortiquons – disséquons, truc.

 

De retour du Front

 

« De retour du Front » est un récit à la fois très frontal – sur le plan pornographique notamment, c’est la BD la plus explicite de tout le recueil – et dont je sens qu’il me manque des clefs pour pleinement l’appréhender, surtout dans cette histoire de « Front », à peine entrevu, et dans une perspective clairement traumatique, mais tout autant surréaliste.

 

Quoi qu’il en soit, « l’histoire » (un bien grand mot) tourne autour d’un couple horrible, un homme desséché, cadavérique, mais qui jouit au moindre stimulus, et une femme assez indiscernable, dont on ne sait trop, dans ses relations (peu ou prou uniquement sexuelles) avec le quasi-macchabée, si elle avant tout amoureuse ou sadique – les deux dimensions se mêlant sans doute.

 

En résulte alors une « histoire d’amour » qui est histoire de sexe, outrancière et maladive (mais pas drôle), qui choque assurément le bourgeois, mais dont je ne sais trop que penser au juste…

 

Secousses

 

L’histoire suivante, « Secousses », n’est guère plus facile à interpréter. Mais elle se distingue par son style graphique étonnamment sobre, qui tranche radicalement avec la pornographie frontale de « De retour du front », pour un résultat qui me parle sans doute davantage ; oh, je ne sais pas si l’on peut aller jusqu’à dire que Shintarô Kago fait dans la retenue… Peut-être, en même temps. Mais c'est qu'il capte le lecteur par une bizarrerie cette fois peut-être plus intellectuelle que graphique ; le sexe est là, la violence aussi, mais sur un mode un peu mineur, et leur expression dans le dessin n’a en tout cas rien d’outrancier – pas dit, pour le coup, que ce conte soit véritablement ero guro, j’en doute.

 

Un homme très propre sur lui – un bourreau, a priori – constate autour de lui, à la suite d’un tremblement de terre, que de plus en plus de gens se mettent à « trembler » eux-mêmes, comme pris par des « secousses » récurrentes et forcément annonciatrices d’une fin proche ; vous vous doutez de comment ça se termine…

 

Un récit étonnant. Là encore, je ne suis pas bien sûr de bien l’appréhender, mais ça me parle quand même davantage, dans l’ensemble – et, graphiquement, c’est irréprochable : le jeu, aussi sobre soit-il, sur les « secousses », est habile, en usant, comme en clin d’œil à « Fraction », de possibilités qu’offre le manga, art immobile, pour suggérer le mouvement, en faussant les perceptions, à moins qu’il ne s’agisse d’emblée de jouer des perceptions faussées du lecteur. Intéressant…

 

Effondrement

 

« Effondrement », après le sérieux et la sobriété de « Secousses », revient à quelque chose de bien plus outrancier, mais aussi drôle, cette fois.

 

Nous y suivons une femme totalement paranoïaque, dans ses relations au monde et aux hommes. Le tableau de la folie est tout à fait convaincant, mais la narration pèche sans doute un peu, à mesure que Shintarô Kago s’avance délibérément dans la mauvaise blague – chose qui fonctionne globalement très bien dans les Carnets de massacre, mais qui m’a laissé plus froid ici...

 

Notons quand même une fin parfaitement stupide et absurde (faisant apparaître un personnage de Final Fantasy, allons bon !), que je suis bien obligé de trouver amusante, oui ; mais peut-être colore-t-elle du coup l’ensemble de ce qui précède d’une teinte finalement très anodine…

 

Démangeaisons voraces

 

Le dernier récit, « Démangeaisons voraces », revient sur le terrain de l’horreur pure (très, très gore, ou peut-être avant tout très, très malsaine, pas forcément sexuelle par contre).

 

Une jeune fille, suite à une mauvaise rencontre tropicale – une de ces mouches qui pondent dans le corps des humains vivants –, est devenue obsédée par la présence d’insectes en elle, qui lui apportent un réconfort et même une jouissance inconcevables. La créature auto-amochée est ainsi parcourue de parasites – j’ai été particulièrement marqué par ce mille-pattes circulant dans les orbites, brrr… Les yeux, faut pas, faut vraiment pas, avec moi… Autant dire qu’elle n’a plus grand-chose d’humain, si ce n’est la souffrance recherchée et la jouissance paradoxale qu’elle procure.

 

L’histoire connaît un ultime rebondissement qui m’a évoqué Kazuo Umezu (notamment pour La Maison aux insectes, tiens), avec peut-être quelque chose d’un peu superflu… Mais peu importe : c’est le tableau horrifiant de ces parasites sciemment intégrés dans un corps qui marque durablement – et, s’il faut poursuivre le jeu des références plus ou moins bienvenues, cela peut faire penser aux tableaux organiques les plus surréalistes et grotesques d’un Junji Itô, dans Spirale par exemple ; mais avec une dose d’outrance complaisante bien supérieure.

 

Résultat très appréciable, donc.

 

BILAN

 

J’imagine que vous l’aurez compris : j’ai beaucoup aimé Fraction. La mauvaise blague est là, mais plus raffinée que dans la grosse gaudriole trash des Carnets de massacre. Ce qui fonctionne très bien, et marque probablement un peu plus.

 

Certes, c’est le récit « Fraction » qui emporte la mise, et de très loin – les histoires courtes qui suivent font un peu bouche-trou… et pourtant pas totalement tant leurs excès (surtout dans « De retour du Front » et « Démangeaisons voraces ») impressionnent le lecteur, et c’est peu dire – tandis que, parallèlement, « Secousses » laisse entrevoir une autre approche de la BD d’horreur qui n’est pas sans produire son effet à son tour…

 

Très recommandable, donc – faites juste attention au bataillon de psychiatres qui lisent par-dessus votre épaule…

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Capitaine Albator, le pirate de l'espace, de Leiji Matsumoto

Publié le par Nébal

Capitaine Albator, le pirate de l'espace, de Leiji Matsumoto

MATSUMOTO Leiji, Capitaine Albator, le pirate de l’espace : l’intégrale, [Uchu kaizoku Captain Herlock], traduit [du japonais] et adapté en français par Sylvain Chollet, Bruxelles, Kana, coll. Sensei, [1977-1979, 2014] 2015, 1082 p.

 

LA NOSTALGIE CAMARADE

 

Aaaaaaaaaaaaaaah… Albator.

 

C’est générationnel, hein.

 

J’imagine.

 

Mais, si je n’ai jamais tenté de revoir la chose depuis, je gardais un souvenir forcément biaisé, et forcément lacunaire, et forcément émerveillé, de la série animée phare de mon enfance, qui avait il est vrai tout pour plaire, et ce dès son titre : un pirate (enfin, la version française disait semble-t-il « corsaire », ce qui n’est certes pas tout à fait la même chose), et dans l’espace… Le meilleur de deux mondes !

 

Mais un souvenir flou, oui : au fond, de quoi que ça causait donc, Albator ? Eh bien, euh, d’un pirate… et, euh, dans l’espace… Voilà… Bon, j’avais conservé quelques vagues aperçus de l’équipage, quand même – et de ces silhouettes féminines improbablement longilignes…

 

En fait, jusqu’à maintenant, ma seule « reprise de contact » avec les histoires et le style graphique de Leiji Matsumoto, c’était probablement le fort sympathique film Interstella 5555, bâti autour du Discovery de Daft Punk, soit et de très loin le meilleur album du duo masqué – une chose assez improbable, mais très bien vue.

 

Il y avait bien eu un long métrage Albator assez récemment, mais je ne me suis pas penché sur la chose – d’autant que les échos, pour ce que j’en savais, étaient de mauvais à très mauvais…

 

Mais j’avais repéré le manga originel, en fouinant dans les librairies (notamment cette édition intégrale de plus de 1000 pages, pas forcément très maniable comme de juste, même si davantage que l'intégrale de Planètes...) – et, l’occasion faisant le larron, je me suis dit, tout récemment, que ma découverte bien tardive du manga m’imposait (tu parles…) probablement de revenir sur quelques classiques – dont ce bon vieux Capitaine Albator.

 

Mais ce n’était pas sans craintes : celle que le manga s’adresse à un public nécessairement bien plus jeune, ne pouvant toucher un éventuel lecteur adulte qu’au travers d’une nostalgie par essence irrationnelle ; celle, tout simplement, que l’œuvre, au-delà, s’avère nécessairement décevante eu égards aux souvenirs idéalisés que j’en conservais… D’autres choses encore, peut-être ?

 

Et, forcément, tout cela s’est peu ou prou vérifié… encore que ce soit sans doute un peu plus compliqué que cela ; mais, surtout, je me suis pris en pleine poire certaines dimensions du manga dont je ne me souviens pas si elles figuraient dans la série animée, et si oui comment elles y étaient traitées – dimensions éventuellement très déstabilisantes…

 

ALBATOR, IMPROBABLE CHAMPION DE L’HUMANITÉ, CONTRE LES VILAINES SYLVIDRES

 

L’histoire débute en « l’an de grâce » (gnu ?) 2997. Les humains dégénérés (oh, j’aurai bien l’occasion d’y revenir…) sont d’une indolence coupable, et, alors même qu’une inquiétante et titanesque sphère s’écrase sur la planète autrefois bleue (mais les mers ont censément disparu ? Sauf qu’on aura bien quelques séquences maritimes sur Terre, bon…), dont on devine aisément qu’elle annonce une invasion extraterrestre, eh bien, tout le monde s’en fout – tout particulièrement le « Premier Ministre » (de la planète entière semble-t-il) qui ne songe qu’à jouer au golf…

 

De rares scientifiques s’inquiètent pourtant de l’étrange phénomène – mal leur en prend, on ne les écoute pas, mais ils n’en sont pas moins les victimes de celles que nous connaîtrons bientôt sous le nom de Sylvidres, et qui ont l’apparence (l’apparence, hein) de femmes longilignes mais d’une grande beauté, et qui ont en outre comme particularité, quand elles meurent, de s’enflammer comme du papier… Le père du jeune Tadashi Daiba décède ainsi sous ses yeux – mais notre orphelin (qui est donc aussi notre guide, et notre véhicule d'identification) ne tarde guère à être récupéré par l’ultime rempart de l’humanité : l’Arcadia, fringuant vaisseau spatial, unique en son genre, du pirate Albator !

 

(Albator, c’est le nom français du personnage ; Harlock ou Herlock en VO, ça dépend comment on le retranscrit – la présente édition colle autant que possible aux noms originaux, mais certains, du fait du poids mémoriel de la série en France, ne pouvaient sans doute que conserver leur dénomination française antédiluvienne, Albator lui-même au premier chef.)

 

Albator – ou la classe incarnée, jusque dans sa cicatrice au visage, là où son bandeau de pirate, somme toute, disparaît le plus souvent sous sa crinière léonine. Et son équipage de héros ! Sauf que, en fait, non : il s’agit pour l’essentiel d’une bande de branques, dont pas mal de pochards ; Yattaran, le lieutenant du vaisseau, ne s’intéresse guère qu’à ses maquettes (d’où le running-gag vite lassant qui le voit répondre : « Je suis occupé ! » à chaque fois que Kei Yûki, disons « la secrétaire », j’y reviendrai, le demande sur le pont… sauf quand il a une opportunité de tout faire péter, certes) ; à tout prendre, c’est l’extraterrestre et dernière de son espèce Miimé qui s’en tire le mieux (même si elle a pour particularité de se nourrir uniquement avec de l’alcool, donc, source inépuisable de gags épuisants). Mais Albator lui-même, est-il vraiment si charismatique que cela, au fond ? En ce qui me concerne, eh bien, non… Gros drame par rapport à mes souvenirs enfantins : le bonhomme est avant tout un pénible, avec la subtilité d’une huître, et une tendance à la pose particulièrement irritante – c’est le problème bien commun, somme toute, des gens qui croient avoir la classe, presque au point d’en persuader les autres, alors qu’en fait, euh, eh bien, non…

 

Quoi qu’il en soit, ces pirates qui n’ont que le mot « liberté » à la bouche (au point où la répétition, sans cesse, du même discours d’Albator à ce propos lasse horriblement – il est quelque peu maladroit, en prime…), mais faut voir comment, et qui méprisent foncièrement les humains, ces « femmelettes » qui les haïssent en retour, entendent pour on ne sait quelle raison au juste sauver néanmoins l’humanité de la menace sylvidre.

 

Au fil des plus de 1000 pages de cette intégrale, tout tournera autour des Sylvidres – et je ne me souvenais franchement pas que c’était à ce point dans le dessin animé. Ceci étant, c’est peut-être là que l’on touche une dimension essentielle marquant la singularité de chacune des deux œuvres : si la série animée a bel et bien connu une fin, puis semble-t-il un développement ultérieur sous forme de préquelle, le manga, lui, publié entre 1977 (l’année de Star Wars, je crois, est-ce un hasard ?) et 1979, s’interrompt brusquement (Matsumoto, emporté par le dessin animé, ne tenait visiblement plus le rythme), alors que l’affrontement entre Albator et la cruelle reine Sylvidra se rapproche, ou, au contraire, devient plus improbable ; et l’on laisse du coup en plan d’autres sous-trames de la série, dont notamment celle de la « personnalité » de l’Arcadia, renvoyant sans doute à ce mystérieux « ami d’Albator », son concepteur, sempiternellement désigné ainsi et jusque dans ces toutes dernières pages, qui lui rendent d'ailleurs un hommage appuyé (dans un amusant cadre western). Frustration...

 

Et donc, Sylvidres, Sylvidres, Sylvidres. On apprend tout de même certaines choses à leur sujet (je ne crois pas qu’il s’agisse vraiment de SPOILERS, mais au cas où, ne finissez pas ce paragraphe) : les Sylvidres sont des êtres de nature végétale, qui n’ont que l’apparence de femmes, même si on ne sait pas pourquoi elles ont adopté cette apparence ; par ailleurs, les Sylvidres sont plus vieilles que l’humanité, et ont essaimé partout dans la galaxie, tout laissant en fait supposer qu’elles sont à l’origine du développement de l’humanité et éventuellement de bien d’autres races – notons cependant que, Sylvidres mises à part, la BD ne déborde pas d’aliens : Miimé, oui, mais c’est la dernière de sa race, et plus tard des petits gars trapus rapidement promis au même sort…

 

Il n’en reste pas moins qu’arrivés à la « fin », nous n’avons pas les réponses que nous attendions ; je suppose que le dessin animé peut en apporter quelques-unes, mais ne suis pas bien certain d’avoir envie de revoir tout ça…

 

AH QUAND MÊME ?

 

Il faut dire que cette découverte tardive du manga originel, bien plus qu’elle ne m’a rappelé mon émerveillement enfantin devant la série (mais voyez déjà plus haut ce que je disais à propos du « charisme » d’Albator), m’a surtout confronté à des traits dont je n’avais pas le moins du monde conscience auparavant, et qui, pour le coup, ont illico sauté à ma vilaine petite gueule de « social justice warrior » (ou plutôt « social justice necromancer », pour citer un mème bienvenu – y en a, des fois).

 

Macho, macho man

 

La BD est en effet d’un machisme ahurissant. Et c’est peu dire… On pourrait croire, au vu de ce qui précède, que le rôle des Sylvidres serait ici essentiel, mais pas forcément – après tout, on ne cesse de répéter qu’elles n’ont que « l’apparence » de femmes… Ceci étant, j’imagine qu’on pourrait trouver éloquent que ces « femmes » soient en fait des « plantes », bon.

 

Mais il y a plus. Et ce n’est pas non plus au premier chef le « virilisme », disons, de la BD qui est ici en cause – même si l’on revient souvent sur le qualificatif de « femmelette » appliquée aux pleutres et couards et indolents humains, qualificatif évidemment opposé à celui-ci : « un homme, un vrai », qui revient très souvent dans la bouche de ce blaireau d’Albator. Tout ça est bien vaguement pénible, et j’aurai l’occasion d’y revenir, mais j’ai maintenant autre chose en tête.

 

Une autre chose qui, cependant, pourrait j’imagine prêter à débat – en fait, je ne suis pas bien certain des intentions de Leiji Matsumoto en la matière : restons prudents, si ça se trouve, il fait en fait preuve d’ironie, à un degré qui m’échappe, moi le niaiseux… Mais j’en doute quand même sacrément.

 

Cela intervient, en fait, au fil de nombreuses saynètes impliquant l’équipage de l’Arcadia, volontiers porté sur les remarques beauf dès l’instant que des femmes (vraies ou « fausses ») sont en jeu – dans l’équipage, cela désigne avant tout Miimé, qui s’en sort globalement pas trop mal, disons (peut-être est-elle le seul personnage aimable de toute la série ; ça ne la libère pas des beauferies, mais elles ont peut-être tendance alors à se montrer plus discrètes), et Kei Yûki, qui, pour le coup, a un rôle parfaitement navrant, très « secrétaire de direction » ; or toutes deux, pour le coup, sont promptes à laisser dire « les hommes », qui ont forcément raison en tant que tels, y compris quand ils délirent sur les fonctions naturelles de chacun, en raison de la zigounette et du pilou-pilou – ou bien, du moins, « il faut les comprendre »…

 

Et il y a une scène – ou même une sous-intrigue, à ce stade – qui me paraît particulièrement éloquente à cet égard : Tadashi Daiba intègre enfin la hiérarchie de l’Arcadia… mais sous les ordres de Kei Yûki. C’est insupportable ! Et plusieurs pages montrent le garçon râler parce qu’il est placé sous l’autorité d’une femme, et le reste de l’équipage, commandement inclus, dont bien sûr Albator, mais aussi Miimé et Kei Yûki elle-même, de reconnaître que « c’est bien compréhensible », « normal », voire qu’il a « raison »… Si cela s’arrêtait là, j’imagine qu’on pourrait supposer de la part de Leiji Matsumoto un semblant d’ironie. Mais cela ne s’arrête pas là : ça débouche en fait sur une scène assez stupéfiante, où Kei Yûki contraint son « subordonné » Tadashi Daiba de monter à bord d’une navette, à sa suite… uniquement (?!) pour se mettre en danger comme une cruche (!), lui offrant ainsi l’opportunité de la sauver (carrément, et on parle bien d’un danger mortel, là), en faisant des acrobaties de kéké avec son appareil (!). Et non, ça ne s’arrête toujours pas là : tout l’équipage félicite en fait Kei Yûki pour son stratagème (?!) visant à réconforter le pauvre petit mec dans ses préjugés débiles (!). Et ça ne s’arrête toujours pas là… puisqu’une Sylvidre capturée, celle-là même qui avait bien failli abattre Kei Yûki, félicite à son tour cette dernière pour son plan habile destiné à flatter l’ego du pilote mâle !!! Quel admirable dévouement !

 

Euh…

 

Bon.

 

(Mais notez que, si c’est là à mon sens le moment le plus WTF à ce sujet sur la durée, plein de petites séquences pourraient être citées ici, hein.)

 

Oui. O tempora, o mores, tout ça… Mais ce machisme est si récurrent et si frontal qu’il n’a pas manqué de me laisser régulièrement un goût amer en bouche. Je ne suis sans doute pas le plus investi des « SJW » sur la question, mais là, quand même, bon…

 

D’autant que ce machisme peut s’accompagner d’autres connotations guère plus gouleyantes…

 

Heil Bator ?

 

Bon, ceci est sans doute une obsession personnelle, hein.

 

Dans une vieille chro bien maladroite, je m’en étais fait l’écho, mais nous pourrions, histoire d’intellectualiser la chose, renvoyer au (par ailleurs très mauvais en ce qui me concerne) Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini. Dans une des rares scènes qui m’ont paru pertinentes, nous voyons une des enflures libertines du régime de Salo confier à ses camarades en atrocité, de mémoire : « Nous autres fascistes sommes les seuls vrais anarchistes. »

 

Et, oui, c’est une chose que j’ai tendance à croire – non, d’ailleurs, sans que cela me picote un peu au niveau des convictions… Le fait est que l’anarchisme, à bien des égards, devrait tout avoir pour me plaire, et je devrais donc m’en sentir proche ; mais, est-ce du « qui aime bien châtie bien » ? Je suis sans doute beaucoup plus sévère à l’encontre des anarchistes que d’autres orientations politiques que je vomis pourtant bien davantage dans leurs principes mêmes (la réaction, le nationalisme et l’autoritarisme au premier chef) ; et, bien souvent, les dévoiements idéologiques que l'on accepte au nom de l'étiquette globale d' « anarchisme » me débectent tout particulièrement.

 

On s’éloigne d’Albator ? Eh bien, oui et non… En adoptant le rôle de pirate, en arborant son fier drapeau noir, Albator s’inscrit dans une généalogie mythique de la liberté – avec toutes les faussetés que ce genre de généalogie implique sans doute par essence. D’ailleurs, il n’a que le mot « liberté » à la bouche… Sa « profession de foi » est très régulièrement reproduite dans les pages de la BD, et c’est assez saoulant, à vrai dire (car assez maladroit, et d'une pompe pénible). Mais quelle liberté ? Finalement bien plus celle d’un « libertarien » que d’un « libéral » ou « libertaire », disons...

 

En fait, concrètement, Albator est très porté sur l’autorité : oui, il vante la liberté de son équipage, en particulier lors des scènes de découverte de l’Arcadia, où Tadashi Daiba perçoit certes l’anarchie, mais sous sa forme « vulgaire », « péjorative », tout particulièrement concernant la débauche alcoolique du docteur Zéro et de Miimé, qui le laisse pantois ; d’ailleurs, dans l’esprit de la section précédente, je suppose que le fait qu’on nous présente bien vite deux femmes à des postes de responsabilité (théorique…) participe de cette impression initiale…

 

Mais Albator précise bien vite : à bord de l’Arcadia, on fait en principe ce qu’on veut, oui, mais interdiction de partir une fois qu’on a intégré l’équipage ! Déjà un sacré bémol à la liberté tant vantée… Mais il y en a bien d’autres : au fil des scènes, Albator se montre en fait toujours plus autoritaire – et s’il tolère pour le principe quelques incartades, comme le je-m’en-foutisme global du lieutenant (je reviens bien vite sur la question de la condescendance), il n’en passe pas moins l’essentiel de son temps à beugler des ordres… puis à louer la liberté ; voire à faire les deux en même temps, sans que personne y trouve à redire.

 

Et, bien sûr, Albator est le sauveur de l’humanité… Une humanité qu’il méprise pourtant, avec des termes assez forts : ce sont tous des porcs ! Ils sont lâches et indolents, efféminés donc, et n’ont guère que le golf en tête, comme dans une caricature un brin datée et éventuellement populiste du capitaliste façon Monopoly, déteignant sur l'élu forcément corrompu et faible. Albator, du coup, est forcément meilleur qu’eux : il est « un homme, un vrai » (ça revient souvent), et il se battra donc (contre des « femmes », bon…) pour sauver ces gens qu’il exècre et qui ont peur de lui ; c’est qu’il est tellement meilleur qu’eux… Et les vrais hommes se battent ! En fait, ça vire au raisonnement circulaire.

 

Et il y a comme une forme de « darwinisme social » dans tout cela, qui s’accompagne de mentions ouvertes sur la « dégénérescence » des humains (terme qui revient régulièrement, et, bien sûr, il faut ici relever que la quasi-totalité des personnages masculins, Albator et Tadashi Daiba exceptés, ont des traits caricaturaux à l’extrême – Yattaran tout particulièrement, qui s’offusque quand on parle de porcs, par exemple) ; mais aux côtés de ce tas d’amibes qui méritent la mort, se tient le peux, courageux et viril Albator – avec sa grande gueule. En fait, cette position bien précise, là encore, ne fait que renforcer la certitude de la supériorité du « héros »…

 

Il est un homme (un vrai), par ailleurs, et donc porté aux solutions radicales – ainsi dans les nombreuses scènes ayant pour objet l’extermination des Sylvidres infiltrées, même si, via d’autres personnages (Yattaran pour la séquence la plus marquante, relativement), une forme d’hypocrisie assez agaçante est de la partie, comme quoi les Sylvidres aussi ont des sentiments, tout ça, mais bon, faut les buter quand même, d’autant plus que c’est les ordres du chef, hein ! Le chef a toujours raison !

 

Albator anarchiste, pour le coup, ça me paraît prêter à débat… S’il en est un, c’est peut-être via Nietzsche (ou Stirner ?) ; il adopte tout naturellement une position de supériorité à l’égard de quiconque – et quand il se montre plus généreux, voire laxiste, c’est avec une forme de condescendance que seuls les chefs « naturels » peuvent se permettre… et qui ne le rend au fond pas plus aimable.

 

Mais peut-être est-ce une manière de casser le mythe du pirate ? Après tout, la fascination (non, pas fascisation...) pour ce thème conduit régulièrement à présenter comme admirables des gros cons d’essence « supérieure »… Libertalia, c’est sans doute bien joli et tentant – mais l’Arcadia, avec tout son héroïsme, n’en est pas moins une communauté sciemment aux ordres d’un homme supérieur et ne tolérant pas la dissidence, quelles que soient ses prétentions. Alors en fait de liberté…

 

Je suis peut-être complètement à côté de la plaque, hein ; mais, l’idée, c’est tout de même que, à force de rassembler des éléments disparates, et qui, pris isolément, n’auraient somme toute pas grand-chose de dérangeant, Albator devient insidieusement une aventure moins innocente peut-être qu’il n’y paraît, et au sous-texte qui peut faire bizarre – le genre de choses, bien sûr, dont, gamin, je me foutais totalement, et ne pouvais avoir conscience ; peut-être ai-je déjà trop vieilli, pour me pincer le nez devant tout ça, et c’est moche de vieillir…

 

Dans cette optique, en tout cas, le « virilisme » est le moyen d’unifier un machisme de tous les instants, qui ne fait guère de doute en ce qui me concerne, avec un vague arrière-plan un peu faf, sans doute plus contestable, mais qui ne m’en a pas moins serré un peu les tripes à l’occasion…

 

BON, ADMETTONS…

 

Et au-delà ? Est-ce que, globalement et toutes choses égales par ailleurs, ça marche ? Eh bien, je suppose que oui… Mais c’est tout de même assez inégal.

 

Je ne prétendrai pas le contraire : certaines batailles spatiales m’ont fait un tantinet vibrer, et je ne rechignais certes pas à en apprendre davantage sur les Sylvidres en explorant une infinité de pyramides (délire maya inclus, mais ça passe assez bien, finalement).

 

Quelques gags fonctionnent bien, aussi – c’est surtout sur la durée, à force de répétitions, que l’humour tend à saouler un brin : les gags initialement drôles font soupirer à revenir sans cesse…

 

Enfin, certains personnages sont indéniablement plus intéressants que d’autres, même s’ils ont hélas tendance à être un peu unilatéraux : Miimé est donc celle qui s’en sort le mieux, si Yattaran peut réserver quelques surprises ; dans un registre presque purement humoristique, le Docteur Zéro est relativement amusant ; quant au Premier Ministre, il parvient parfois à s’émanciper un peu de la charge dont il fait l’objet pour susciter un rire plus franc et spontané.

 

Le problème est donc la durée, ici : globalement, Leiji Matsumoto sait tenir en haleine le lecteur, et concocter éventuellement quelques scènes d’action plus que correctes. Parfois, hélas, il s’enterre dans un procédé qui devient vite apparent, au risque de casser tout l’intérêt des scènes qu’il pollue. Le pire exemple concerne sans doute « l’ami d’Albator » et la personnalité de l’Arcadia, intimement liés ; l’idée est d’abord intrigante, mais à force de personnages qui répètent à chaque putain de page : « C’est étrange, on dirait que le vaisseau est vivant… » ou : « L’ami d’Albator était un génie et un homme, un vrai », eh bien, ma foi, j’en ai eu un peu plein le cul, quoi. Dommage…

 

ET LE DESSIN ?

 

Quant au dessin, c’est un peu la même chose : c’est très inégal, et de bonnes idées sont parfois sabordées à force de répétition.

 

Ce qui marche

 

Mais une chose est indéniable : Leiji Matsumoto a une patte immédiatement reconnaissable, avec un très fort potentiel d’identification (d’où la réussite d’Interstella 5555 à cet égard, qui jouait habilement sur la nostalgie référentielle). Son trait, dès lors, n’en est pas moins susceptible de grands écarts d’autant plus appréciables qu’ils ne nuisent paradoxalement pas à l’unité de l’ensemble, et sa simplicité apparente est plutôt un atout.

 

Sans doute, à ce sujet, l’auteur brille-t-il avant tout sur trois plans : tout d’abord, pour ses vaisseaux spatiaux (old school mais efficaces), et la manière de les mettre en scène dans un espace infini, régulièrement semé de batailles, pour autant, et plutôt bien gérées.

 

Ensuite, en usant de la caricature pour ses personnages : comme dit plus haut, si Albator, les Sylvidres, Miimé, Kei Yûki et Tadashi Daiba ont des traits « réalistes » (au regard de ce genre de manga, disons – pour ne pas s’arrêter aux silhouettes impossibles des personnages féminins et aux chevelures systématiquement envahissantes), tous les autres ont quelque chose de caricatures, qui s’intègrent bizarrement dans ce cadre, mais finissent par en faire pleinement partie ; le Docteur Zéro et son sourire d’ivrogne, la vieille cuisinière houspillant ses aides, ou le Premier Ministre se planquant sous sa couverture, somme toute, ça fonctionne bien, et participe de la singularité de l’œuvre.

 

Enfin, il faut mentionner ici les jeux « géométriques », disons, sur le décor – où des schémas sans cesse répétés plongent le lecteur volontaire dans une écrasante démesure cosmique, ou au contraire l’enferment avec sa claustrophobie pour seule compagne dans un délire technologique, cauchemar (ou idéal) d’ingénieur en aérospatiale, avec une infinité de cadrans abscons et de commandes qui ne le sont pas moins.

 

Ce qui saoule

 

Mais… C’est là ce qui nous amène à un gros problème : l’impression que Leiji Matsumoto, systématiquement à la bourre (disons quelque chose comme 300 planches de retard à chaque livraison, au doigt mouillé), use d’expédients un peu trop flagrants pour se faciliter la tâche – à leur manière, l’équivalent immobile de ces cellos simplistes sur lesquels on anime, mais à deux images par seconde, des personnages monolithiques…

 

Pour ce faire, l’auteur a très souvent recours à deux expédients : tout d’abord, la répétition de ces schémas de jauges et de cadrans, donc, qui dès lors perdent de plus en plus en pertinence à mesure que le procédé se répète, mais cela reste tolérable, j'imagine.

 

Mais aussi, et surtout, l’équivalent de cette méthode pour les personnages, qui consiste en gros plans sur les yeux de celui qui parle, avec une mèche de cheveux passant juste à côté pour faire bonne mesure… Dans un premier temps, cela autorise des cadrages amusants – mais nous en arrivons vite au moment où le procédé devient franchement pénible à force de systématisme : à chaque planche ou presque (disons les planches « d’intérieur » pour contraster avec les scènes spatiales), nous avons au moins une case usant de ce gros plan sur les yeux ; régulièrement, il y en a même deux ; parfois, cela peut monter encore au-delà… Et c’est un peu trop voyant, donc.

 

CONCLUSION

 

Le bilan est donc mitigé… Le bon et le moins bon alternent, on compte quelques idées réjouissantes, d’autres carrément agaçantes. Le problème essentiel de la répétition des schémas, que ce soit au niveau du scénario ou au niveau du dessin, lasse relativement vite, hélas…

 

Certes, c’était sans doute à craindre – mais cette lecture tardive, avec au fond des yeux les souvenirs idéalisés de la série animée de quand j’étais mioche, ne pouvait probablement qu’être décevante…

 

Pour autant, ça se lit – et on arrive en définitive à ce paradoxe qui n’en est pas forcément un : même avec tous ces éléments qui ne marchent pas, la compulsion de lire est là… et la « fin » sacrément frustrante !

 

Souhaiterais-je en lire davantage, alors ? Eh bien, je n’en sais rien… Il ne vaudrait sans doute mieux pas, je suppose. Mais je ne saurais dissimuler une vague curiosité pour les autres BD de « l’univers Matsumoto », ou surtout pour l’une d’entre elles, du moins – Galaxy Express 999 (où Albator fait d’ailleurs une apparition, comme Emeraldas dans le présent volume, d’ailleurs) ; parce que, finalement, je conserve là aussi de la série animée qui en avait été adaptée quelques merveilleuses images, idéalisées sans doute par la gniardise :  après tout, un train, et dans l’espace – le meilleur de deux mondes !

 

Aheum…

 

(Raisonne-toi, Nébal, raisonne-toi.)

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Les Insectes en moi, d'Akino Kondoh

Publié le par Nébal

Les Insectes en moi, d'Akino Kondoh

KONDOH Akino, Les Insectes en moi, traduction du japonais [par] Miyako Slocombe, préface de Noriko Miyamura, traduction anglaise [par] Mariam Tamari, Poitiers, Le Lézard Noir, [2000-2001, 2003-2004] 2009, 152 p.

 

Artiste protéiforme à la palette très diversifiée, Kondoh Akino a cependant construit, sur des supports variés, une œuvre essentiellement cohérente, peut-être même obsessionnelle. Si le présent recueil d’histoires courtes publiées originellement entre 2000 et 2004 nous livre avant tout son art de mangaka, il ne fait cependant pas l’impasse sur les autres prolongements de cette œuvre, tout particulièrement en matière d’illustration et d’animation – en usant de la préface de Miyamura Noriko pour transmettre quelque chose de ces variantes, au travers de reproductions en couleurs de l’art de Kondoh Akino ; initiative tout à fait bienvenue du Lézard Noir, tant le résultat impressionne d’emblée – tout au plus regrettera-t-on que le format de l’ouvrage ne soit guère propice à la mise en valeur des subtilités de ces œuvres, pour le coup bien réduites ; mais c’est sans doute un peu mesquin de ma part.

 

En tant que mangaka, Kondoh Akino exerce dans un registre considérablement éloigné de tout ce dont j’ai pu vous parler jusqu’à présent sur ce blog ; sa démarche indépendante (plusieurs des œuvres ici reprises ont été initialement publiées à compte d’auteur, d’ailleurs), arty peut-être, expérimentale si vous préférez, la singularise même au milieu des « auteurs » perçus comme tels – seul Maruo Suehiro aurait éventuellement quelque chose de commun, pas vraiment pour L’Île panorama, cela dit, mais davantage pour, par exemple, La Jeune fille aux camélias, BD lue il y a quelque temps de cela, mais pas encore chroniquée sur le blog, je vais tâcher de m’en occuper prochainement. À tout prendre, cet art est donc tout à fait singulier – le support autant que les variations sur le même thème achevant de conférer cette qualité essentielle à l’œuvre de l’auteure.

 

Ceci étant, on peut toujours être tenté d’établir des ponts avec telle ou telle œuvre… La pertinence de cette démarche est sans doute à débattre, mais c’est humain. À ce compte-là, Les Insectes en moi peut donc malgré tout susciter l’évocation de quelques noms ; mais, pour le coup, je ne les chercherais pas dans l’histoire du manga – ne serait-ce que parce que mon ignorance en la matière me l’interdit… Mais ce recueil m’a régulièrement évoqué, dans un tout autre registre et à une tout autre époque, Aubrey Beardsley – ça m’a paru très frappant, et ne m’a pas lâché jusqu’à la fin. En BD… Disons peut-être Marjane Satrapi ? L’usage du noir et blanc, l’attention aux formes, le foisonnement baroque des détails, fleurs, boutons ou onomatopées, s’associant avec la fausse simplicité des personnages et du cadre, d’un trait sobre et précis, essentiellement « clair »… Oui ?

 

Quoi qu’il en soit, tout ceci est très, très beau. Les reproductions en couleurs de la préface sont impressionnantes, mais le manga en noir et blanc, autrement simpliste en apparence, saisit tout autant, avec ses jeux riches et éventuellement géométriques sur les motifs récurrents, qu’ils fassent pleinement partie du décor ou relèvent des (nombreuses) onomatopées envahissant systématiquement la planche (et comme de juste rétives à la traduction).

 

Même si, pour en arriver à cet effet, il faut peut-être franchir la première de ces histoires (très) courtes ici compilées, « Kayoko Kobayashi » (2000 ; objectivement, « la plus ancienne », mais comme la suite apparaît dès 2001, ce n’est peut-être pas très significatif), dont le style liquide et psychédélique m’a laissé parfaitement froid.

 

Mais la suite, quel régal ! Les Insectes en moi est visuellement de toute beauté, vraiment un très bel objet, que l’on « lit » lentement, en dépit de la rareté du texte et de la brièveté des histoires, tant la tentation est forte de s’immerger dans ces rêves et cauchemars obsédants, fonctionnant comme autant de névroses insidieusement fascinantes ; on pénètre la psyché du personnage, dans une ronde de sensations tenaces qui peut à bon droit renvoyer au psychisme du lecteur lui-même.

 

Mais de quoi Kondoh Akino nous parle-t-elle dans Les Insectes en moi ? Oui – de rêves et de cauchemars… Mais encore ? Pas forcément tant que cela d’insectes, en fait – s’ils ont leur importance, névrotique, ainsi de cette coccinelle qui bouleverse le monde de cette jeune fille l’ayant écrasée par réflexe ou indifférence… Mais oui, voilà : une jeune fille, Kondoh Akino elle-même supposera-t-on ? et qui est, le plus souvent, au carrefour de l’adolescence (ou un peu après, mais guère) ; ici aussi, le premier récit se distingue, d’ailleurs, qui ne correspond guère à ce… « canevas » serait un peu fort, « thème », disons.

 

Pour autant, guère de suivi dans la narration, pas vraiment « d’histoires » à proprement parler, dans ces miniatures aux allures de fragments… Ce sont des échos intimes, à la façon d’un journal peut-être, où les faits les plus insignifiants en apparence tendent à révéler une charge latente de sens – l’art de la miniature participant alors pleinement de l’expression de ce ressenti.

 

La jeune fille nous parle ainsi d’insectes, éventuellement (et par exemple des boutons de couture qu’elle associe aux coccinelles, après le « drame » initial), mais peut-être plus encore de son dernier parapluie, ou d’un piano, ou… d’un coupe-ongles ; à vrai dire, ce dernier a même une importance toute spéciale, en se révélant ultimement comme un catalyseur de souvenirs, à l’instar d’autres objets anodins entrevus jusqu’alors, mais cette fois de manière plus systématique : chaque rognure d’ongles est assimilée à un événement bien précis, qu’il s’agisse d’en retrouver, au gré des divagations d’un esprit en maraude, le souvenir essentiellement anodin, mais potentiellement à même de se transcender, ou d’envisager que l’acte même de se couper les ongles… soit en fait le générateur de ces événements à part, pour peu qu’on s’y arrête. Ce qui peut relever du solipsisme, je suppose.

 

C’est… spécial, je ne vous le cacherai pas. Et je ne peux pas vraiment prétendre être sensible à cette poésie très arty (une fois de plus), prisant l’anodin pour exprimer l’intime. En fait, cela m’indiffère sans doute le plus souvent…

 

Et pourtant pas tout à fait. Parfois, je perçois quand même quelque chose – vaguement sans doute ; surtout quand l’expression du quotidien se montre particulièrement intime, et révèle, chez la jeune fille, des états d’âme ambigus, peut-être même chargés de traumatisme – qu’il s’agisse de ses premières règles, ou d’une tentation suicidaire la prenant par surprise, elle qui n’en réchappera qu’en se raccrochant à son onirisme décalé : ce dernier dépasse alors le stade névrotique pour s’exprimer en ultime planche de salut. Mais le lecteur… non, mieux vaut ici ne parler qu’en mon nom – moi, donc, j’ai d’autant plus fortement ressenti ces moments que j’avais l’impression d’une sphère intime envahissant violemment ma propre psyché ; ce qui est déstabilisant, pas forcément très agréable d’ailleurs, mais, dans les faits, oui, cela marche. Cela impressionne.

 

Le résultat est une œuvre visuellement superbe, donc, mais dont le propos, aussi délicat soit-il sans doute, tend à me dépasser – hors ces séquences bien précises qui m’ont assailli avec une relative violence, qu’on ne devine guère avant d’en faire l’expérience. Pour autant, la splendeur du graphisme suffit sans doute à emporter mon adhésion ; peut-être, quant au fond, me faut-il laisser mariner cette lecture encore un peu, puis y revenir le moment venu, pour davantage appréhender l’expression cathartique de cette intimité forcément envahissante ? Pas impossible, ça.

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One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, de Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, de Yusuke Murata

MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, [ワンパンマン, Wanpanman], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, [2012] 2016, 192 p.

 

Retour, parce que je suis faible et inconséquent, sur One-Punch Man, ce manga totalement hype qui m’avait pour le moins laissé perplexe au sortir du premier tome… Faible, inconséquent : l’occasion faisant le larron, j’ai chopé ce tome 2, pour voir si. Au cas où.

 

POUR FAIRE VITE – ET DE TOUTE FAÇON ÇA VA VITE

 

Et le bilan est peut-être un peu plus positif, aussi surprenant que cela puisse paraître. Pour ceux qui trouvent à bon droit mes articles trop longs, voici un résumé bien lapidaire comme il faut : c’est très con, même si peut-être pas autant que ça en a l’air ; c’est assez rigolo, ceci dit – probablement plus que le premier tome ; enfin, c’est aussi très agaçant, parfois : il y a un jeu pervers de One, sinon de Murata Yusuke, qui aboutit à cette même conclusion que dans le premier tome – l’impression que, régulièrement, les auteurs se foutent sciemment de ma misérable petite gueule de lecteur, en raillant le genre et ses poncifs… Et ça va peut-être plus loin que dans le premier tome, en fait.

 

Quant à l’histoire… Eh bien, elle a un peu plus de suivi que dans le premier tome, ce qui n’était pas dur, et n’est probablement pas plus mal – même si, d'une certaine manière, c’est du coup en porte à faux par rapport aux intentions affichées de la BD originelle.

 

CE QUI SE PASSE

 

On peut, dans ce deuxième tome, distinguer trois moments.

 

Dans le premier, qui prend directement la suite de la fin du tome 1 (même endroit, mêmes personnages), Saitama, le super-héros bidon mais qui terrasse tous ses adversaires, quels qu'ils soient, d'un seul coup de poing, accompagné du plat cyborg Genos, va péter la gueule au savant fou qui dirige la Maison de l’Évolution, d’où venaient les super-vilains animaliers qu’il vient de massacrer. Ledit savant fou est une sorte de transhumaniste, mf, non, disons nazillon, qui veut élever sans cesse l’espèce humaine, le con ; flippant à l’idée que Saitama, désireux de se venger de ses tentatives de kidnapping, lui démonte la gueule ainsi qu’au personnel de sa boîte (des clones de lui-même, forcément), il lâche sa création la plus redoutable, le Scaravageur – plus fort (ça se voit), plus intelligent (ça ne se voit vraiment pas, disons que c’est de la théorie), et surtout vraiment très, très moche…

 

L’affaire étant vite pliée (jusqu’à l’abus, mais pour le coup, oui, c’est assez rigolo), deuxième moment : la ville est en proie aux assauts violents d’un gang de feignasses chauves qui ne veulent pas travailler. Saitama, parce que chauve, est confondu avec ces types-là, ce qui lui pète les burnes ; mais, en voulant régler l’affaire largement pour ces motifs idiots et parfaitement personnels, il a maille à partir avec un « super-héros » parfaitement sadique, Sonic le Foudroyant, qui, forcément, n’a jamais entendu parler de ce con de Saitama… Et nous verrons qu’il y a une cause à cela.

 

Enfin, comme le tome 1, celui-ci se conclut sur un épisode bonus en forme de flashback revenant sur la formation de Saitama – son entraînement, révélé dans la première partie de ce volume (et qui est censé en être le point d’orgue, ainsi que le titre global le montre assez).

 

CE QUI MARCHE

 

Le dessin

 

Allez, commençons par ce qui fonctionne bien. Ce qui, une fois n’est pas coutume, impose sans doute de parler en priorité du dessin de Murata Yusuke.

 

N’étant certes pas un connaisseur en matière de mangas d’action, je ne suis sans doute guère en mesure de me livrer à un classement pertinent des illustrateurs du genre... Ce que je peux dire – pur ressenti renvoyant à cette seule expérience –, c’est que le dessin est d’une fluidité exemplaire, atteignant un juste milieu entre précision et simplification, au-delà même du seul Saitama minimaliste, généralement très bien intégré dans ces cases un peu plus complexes.

 

Le découpage n’est pas forcément très hardi, mais toujours à propos, l’action est agréablement lisible, jusque dans ses abus d’effets type floutage, finalement pertinents, et la part de caricature est appréciable, suffisamment bien dosée pour coller aux intentions du récit.

 

Les pages sont régulièrement émaillées de petits gags tout à fait bienvenus, et les personnages sont caractérisés en quelques traits efficaces – de la bêtise brutale du Scaravageur, tranchant délibérément sur son intelligence supposée, au sadisme de Sonic, exprimé à merveille dans son sourire « innocent » (dixit Saitama), délicieusement exagéré.

 

Un peu plus de suivi dans la narration

 

Au-delà du dessin, ce tome 2 bénéficie à mon sens d’une histoire plus développée – ce qui, donc, pourrait paradoxalement contrevenir aux intentions de la série originelle, mais s’avère plutôt plaisant en ce qui me concerne.

 

Les deux « mini arcs » de ce volume, s’ils ne brillent pas exactement par la complexité ou la subtilité, parviennent globalement à se montrer plus enthousiasmants que la seule succession d’affrontements rapides des premiers épisodes, en renouvelant le propos pile au moment où la lassitude était particulièrement à craindre.

 

L’humour – surtout

 

Surtout, ça m’a paru quand même beaucoup plus rigolo… Là encore, ce n’est pas fin – vraiment pas. Mais il y a bien des moments amusants, oui. Dans le premier arc, au-delà des détails graphiques mentionnés plus haut et qui jouent un grand rôle à cet égard, cela vaut par exemple pour le bourrinage super-héroïque de Genos (voir également le paragraphe suivant ; j’ai cru comprendre que certains lecteurs regrettaient que le cyborg soit aussi plat dans ce volume, mais à mes yeux c’est plutôt un atout, pour le moment du moins, que de le confiner à un rôle de figurant parfaitement caricatural), et bien sûr pour la motivation absurde de Saitama. Que la fin de l’arc soit expédiée aussi brutalement, après une mise en place étonnamment développée pour cette BD (mais constituant en elle-même un gag, voir plus loin), s’avère sans doute bien vu.

 

Entretemps, bien sûr, nous avons eu la « révélation » du « Secret de la Puissance » de Saitama. Que je connaissais déjà, en fait – les premières critiques s’en faisaient l’écho. Saitama grandiloquent expliquant son entraînement de muscu finalement assez banal, et Genos pétant un câble devant ce qui ne peut être qu’un mensonge particulièrement débile, oui, ça ne manque pas de saveur… Le flashback, comme de juste, y reviendra en fin de volume – avec un Saitama encore chevelu, mais dont les traits commencent à tendre vers le simplisme archétypal qui le caractérisera par la suite

 

Le postulat absurde du deuxième récit – avec ces terroristes chauves, et l’amalgame leur assimilant l’inconnu Saitama – est suffisamment crétin pour faire sourire (même si d’autres implications de ce passage me laissent davantage perplexe, j’y reviens de suite) ; et l’affrontement avec l’arrogant Sonic autorise une couche supplémentaire de raillerie à l’encontre du genre super-héroïque (shônen d’action ou comics, à ce stade), avec cet échappé de la vague « sombre » post-Watchmen et The Dark Knight Returns (pour m’en tenir à mes références habituelles, un connaisseur des mangas pourra sans doute vous trouver des comparaisons plus pertinentes), tranchant de manière bienvenue sur le ridicule de Saitama – d’autant que nous y croisons en chemin plus ridicule encore, l’improbable Roulette Rider, dont l’apparition est tout de même des plus cocasse.

 

Je ne suis pas bien certain d’apprécier pleinement les jeux de mots débiles dont regorge ce tome 2 – avec les inévitables « chauves-sourires » et « chauve qui peut », le pire étant probablement et de très loin « Mante le Joli »… Aucune idée de ce que le texte original peut donner à cet égard. Mais admettons – après tout, ça participe bien de la bêtise assumée du pitch…

 

CE QUI AGACE ?

 

Mais il est d’autres dimensions de la BD qui sont plus ambiguës… Je ne les dirais pas « mauvaises » à proprement parler, c'est peut-être même tout le contraire ; mais c'est surtout que ça n’a en fait rien à voir : nous sommes dans une autre sphère.

 

Voilà : si ce tome 2 m’a globalement amusé, il m’a aussi régulièrement agacé. Le problème, ou l’astuce – car il n’est donc pas dit que ce soit véritablement un problème –, étant que cet agacement est probablement en partie calculé : j’ai l’impression que One, sinon Murata Yusuke, joue en fait avec mes nerfs de lecteur… d’une manière un brin perverse, sinon hypocrite.

 

Des prolongements du premier volume

 

Ce qui commence sans doute, bien sûr, avec le gag initial (un bis, donc) où Saitama se lasse bien vite des explications à ses yeux trop détaillées (!) de Cyborgorilla concernant le savant fou et la Maison de l’Évolution. Genos, qui avait précédemment fait les frais de l’impatience absurde de son « maître », réclame de lui-même « un résumé en moins de dix mots » ! Rien d’étonnant, j’imagine, à ce que le graphomane Nébal (logorrhée, tout ça) ait du mal avec ce principe…

 

Peut-être faut-il mentionner aussi quelques gags un peu lourdauds, je ne sais pas... Sonic, androgyne, étant vaincu quand Saitama lui broie des couilles, ça n'est sans doute pas super fin, mais bon...

 

Plus loin, cependant, c’est – le mot peut paraître absurde dans ce contexte, mais tant pis – la « philosophie » de l’œuvre qui ma laisse un peu perplexe. Que Saitama, qui passe sempiternellement pour un crétin, ne soit guère un véhicule d’identification, en dépit de ses traits iconiques et de son rôle de « tête d’affiche », très bien. Que Genos soit peu ou prou inexistant, dans cette optique, de même. Mais d’autres points me chatouillent un peu plus – sans doute absurdement, hein…

 

Le Secret de la Puissance

 

Ainsi de la révélation du « Secret de la Puissance ». Certes, elle est avant tout un gag – le contrepied improbable des pourtant au moins aussi improbables sinon davantage araignées mutantes et expositions à des rayons gamma « créant » les super-héros de manière habituelle ; ce qui, en tant que tel, est sans doute bien vu. « Philosophiquement », cependant, cela peut participer d’un certain « you can get it if you really want », comme me le disaient mes camarades amateurs de reggae, qui m’a toujours laissé un peu perplexe – sans doute parce que je n’ai pas du tout le culte de l’effort.

 

Deux points Godwin

 

Mais justement : c’est que cette question se repose de nouveau de suite après, avec le gang des chauves-sourires, et Tête d’Enclume à leur tête, qui disent vouloir créer une société utopique où ils n’auraient pas besoin de travailler – « revendications absurdes », nous dit-on, et, sans surprise, l’arc se conclut sur la promesse que fait à sa maman la feignasse Tête d’Enclume, de trouver bientôt du travail… Que les chauves-sourires soient globalement ridicules, très bien – et la réalité de leurs exactions (quand ils se trompent de cible, tout particulièrement – gag qui passe plutôt bien) ne saurait faire de doute. Mais je redoute d’y déceler un propos sous-jacent qui ne me sied guère… sans doute parce que les revendications des « terroristes » ne me paraissent pas du tout absurdes, au fond. À moins qu’il ne s’agisse que de préparer le terrain à la thématique du super-héros « professionnel », sur laquelle se conclut le récit, laissant entrevoir la suite ?

 

Il n’en reste pas moins que les chauves-sourires, avec leur dégaine de skinheads tout de noir vêtus, tiennent d’une caricature fascistoïde peut-être malvenue, pour le coup. Or elle entre en résonance  avec la présentation du savant fou du premier arc, nécessairement nazillon dans ses délires de clonage et d’amélioration de l’homme. J’aurais pourtant tendance à croire que c’est plus compliqué que cela…

 

Certes, ce n’est sans doute pas la place, dans une BD pareille, que de se livrer à d’absurdes débats à ce sujet – que je ne réclame en rien. Somme toute, qu’elle ait la finesse et l’élégance d’un point Godwin en abordant ces problèmes, c’est cohérent – Saitama ne saurait sans doute « penser » autrement : les résumés en moins de dix mots n’y sont guère propices.

 

S’agit-il, alors, de pointer les soubassements idéologiques éventuels du genre super-héroïque ? Ça me paraît assez plausible, en fait, dans le cas du savant fou du moins – ça fait partie du truc. Mais est-ce pertinent ? Là, je ne sais pas…

 

Mais je suis curieux de voir comment tout cela évoluera par la suite – j’ai l’impression qu’il y a, sous-jacent, quelque chose d’insidieusement pervers… Mais ce n’est peut-être qu’un fantasme (crypto-fasciste, bien sûr) de ma part.

 

LA SUITE PEUT-ÊTRE : FAIBLESSE ET INCONSÉQUENCE DU NÉBAL

 

Du coup, eh bien, oui : je suis assez curieux de la suite. En même temps, en prenant cette BD pour ce qu’elle est à bien des égards – une lecture popcorn, qui distrait quelques dizaines de minutes, et c’est très bien comme ça. Au milieu des pattes et du Coca Zéro, je peux sans doute ménager une place dans mon panier de ménagère pour ce manga débile, dispo au supermarché du coin, et, finalement, oui, assez amusant…

 

Peut-être le tome 3 un de ces jours, donc – sans programme précis : occasion, larron. Hop.

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20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 7-8], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

SUITE…

 

Je poursuis à mon rythme la lecture de 20th Century Boys, d’Urasawa Naoki, avec ce tome 4 de l’édition « Deluxe » (comprenant donc les tomes 7 et 8 de l’édition originale). Et, autant le dire de suite, il me paraît tout de même un bon cran en dessous que celui qui précède

 

Ça reste plus que lisible, hein – et je l’ai lu avec plaisir, oui. Mais certains procédés tenant du gimmick m’ont un peu lassé, cette fois ; le scénario reste diabolique et efficace, mais expose parfois sans doute un peu trop ses ficelles – ces dernières, parce que visibles, ont donc éventuellement quelque chose de cordages…

 

Évidemment, vous vous en doutez, pour causer de tout ça, me faudra SPOILER à mort. Hein.

 

EN SENS INVERSE

 

Le tome 3 avait très bien fonctionné sur moi, et pour deux raisons essentiellement : le choix de zapper le récit des événements du 31 décembre 2000, tout d’abord, ce qui était frustrant, oui, mais délicieusement frustrant ; ensuite, la mise en place d’une nouvelle trame narrative, en 2014, tournant beaucoup autour du personnage de Kanna – que l’on pouvait, à ce stade, considérer comme un « nouveau » personnage (le bébé ne comptait pas vraiment), et central donc, et surtout particulièrement sympathique et attachant.

 

Or ce tome 4 prend assez vite le contrepied de ces choix du tome 3

 

CE QUI S’EST PASSÉ LE 31 DÉCEMBRE 2000

 

En effet, Urasawa Naoki décide donc de revenir (et plus tôt que ce que je pensais, peut-être) aux événements du 31 décembre 2000 – le soir de la fin du monde qui n'a pas été la fin du monde, mais en tout cas du « grand bain de sang »… Et ce qui devait soulager la frustration éventuelle du lecteur s’avère finalement bien trop faible pour pleinement satisfaire – à mes yeux du moins.

 

L’injustice

 

Que Kenji et sa Bande soient des « terroristes » aux yeux des médias, cela fonctionne toujours ; qu’Ami et son parti récoltent les lauriers pour avoir défait une menace dont nous savons pertinemment que c’était eux qui l’avaient suscitée, ça n’est certes pas sans saveur – en fait, et là Urasawa se montre sans doute tout particulièrement habile, le lecteur ne peut sans doute qu’être envahi par un terrible sentiment de révolte devant l’injustice des événements ; mine de rien, le fait est que beaucoup d’œuvres quelles qu’elles soient jouant de ce procédé ou tentant de le faire se montrent bien moins convaincantes à cet égard…

 

Jusqu’ici, tout va bien ? Peut-être.

 

Le robot et ce qui se cache derrière

 

Au regard de cette sous-trame, il y a cependant quelques choix qui passent moins bien (et c’est ici que déboulent les SPOILERS) : l’idée que le « robot atomique de 50 mètres de haut et de 1000 tonnes » s’avère une complète imposture, pas grand-chose de plus qu’une montgolfière, me laisse en effet un peu perplexe…

 

Sans doute s’agissait-il de retourner au réalisme, par rapport à la féerie puérile de Kenji et ses copains écrivant le futur, ce qui participe probablement d’une certaine cohérence de l’œuvre. Le problème est qu’en l’état, le fait que le robot soit ce genre d’imposture… me paraît moins crédible que son authenticité supposée.

 

Le souci, s’il y en a un, n’est donc pas forcément dans la BD – peut-être n’est-ce un problème que pour moi ; et je ne suis d’ailleurs pas bien certain de ce que je reproche à ce choix au juste… Il est sans doute trop tôt : sur cette base, les possibilités sont ouvertes, et l’auteur ayant jusqu’à présent réussi à me surprendre plus qu’à son tour, sans doute vaut-il mieux attendre la suite des opérations avant de balancer un quelconque jugement à ce sujet.

 

L’abus de cliffhangers – et leur artifice de plus en plus marqué

 

Mais d’autres procédés, tout particulièrement dans cette sous-intrigue (« sous » au regard de la construction de ce tome, c’est bien sûr essentiel dans la trame globale, pour ce que l’on en sait), m’ont clairement paru lassants, cette fois – et c’est la succession rapide de cliffhangers bien trop artificiels.

 

Il y en a certes depuis le début de la série, façon « dernière case en bas de la page comme dans Tintin », disons, mais c’était jusqu’alors assez futé et enthousiasmant, le plus souvent ; cette fois, la « réalité du robot » est questionnée par un emploi bien trop récurrent de ce gimmick, qui devient même pénible dans les jeux portant sur l’identité réelle d’Ami – l’effet d’une plaisanterie qui fonctionnait très bien sur un format court, mais s’avère un peu trop lourde à force de récurrence ; au point où ça n’est ni palpitant, ni drôle, ni rusé (cette dernière dimension est sans doute essentielle à la BD, qui interrogeait le récit de manière autrement subtile jusque-là – à tout prendre, nombre de ces cliffhangers relèvent bien d’un jeu post-truc tenant éventuellement de la mise en abyme).

 

Ce qui reste

 

Reste quoi ? Eh bien, l’injustice, donc – qui fait passer nos héros pour des terroristes, et piétine volontiers leurs cadavres (mais voir plus loin…), tandis qu’Ami, plus infect que jamais (ou non – en fait, c’est systématiquement au travers de son puant et irritant représentant Manjôme Inshû que son rôle est débattu, ce qui change forcément la donne), triomphe, porté aux nues par des décideurs ignorants et incompétents et leurs électeurs naïfs et dociles.

 

À ce titre, le jeu sur le premier ministre japonais, caricatural au possible, m’a paru plus lourd que convaincant, mais bon – nous vivons dans un monde qui, au sortir des urnes du moins, trouve un Trump cool et compétent, c’est vrai… La réalité qui dépasse la fiction, comme on dit ; parce qu’elle n’a pas à s’embarrasser du narrativium, elle ; mais 20th Century Boys en aurait peut-être bien besoin de temps à autre ?

 

Allez, admettons une chose – même si, là encore, cela tient du procédé, et sans doute un peu « facile » : Ami, quand il fait ses rares apparitions sous son masque de singe, est assez flippant, oui…

 

2014 – EXIT KANNA

 

Mais qu’en est-il de la trame de 2014 ? Eh bien… Kanna est peu ou prou aux abonnés absents. Personnage très secondaire sur l’ensemble de ce gros quatrième volume, elle ne suscite rien de l’enthousiasme et de l’empathie du tome précédent. Ce que je n’ai pas manqué de regretter…

 

Alcatraz – tranquille

 

D’autant que, en contrepartie, Urasawa Naoki met d’abord l’accent sur la sous-trame qui m’intéressait le moins dans le volume précédent : celle impliquant Otcho (pardon, Shôgun, puisque, même vieux, il est plus que jamais en mode gros badass) et le mangaka naïf Kakuta, lesquels s’évadent comme de juste de cette « Luciole des Mers » dont on ne s’évade pas – ersatz d’Alcatraz avec tous les poncifs de « l’aventure carcérale ».

 

Shôgun, en tant que personnage, m’indiffère totalement – trop « héros » pour être un héros intéressant, dans le contexte de 20th Century Boys. Quelques traits çà et là tentent d’injecter un peu de mystère à la trame, en la reliant de manière marquée au récit des événements du 31 décembre 2000 (pour l’essentiel, c’est donc Shôgun qui raconte) ; mais ça ne m’a pas emballé…

 

Koizumi travaille sur son exposé

 

Et sinon… Eh bien, Urasawa Naoki lance encore une autre sous-trame en 2014 – avec une nouvelle jeune fille, mais bien moins attachante que Kanna : Koizumi est une lycéenne médiocre et somme toute standard, et une groupie, sans guère de centres d’intérêt en dehors de ça. Un personnage délibérément ridicule.

 

Le hasard (forcé par les besoins de la narration, oui, normal) l’amène cependant à s’intéresser à la Bande à Kenji et aux événements du 31 décembre 2000.

 

Les reliques de la Bande

 

En résultent « naturellement » des rencontres cruciales, d’abord avec « Dieu », le clochard devenu richissime (et toujours aussi chouette, lui – en bon touriste de l’espace), puis… avec Yoshitsune, qui n’était donc pas mort, ta-daaam !

 

Cela dit, je me moque, mais le vieux Yoshitsune, pour le coup, est assez attachant, lui – il est un « résistant » malgré lui, et un chef qui plus est, rôle que l’on n’accolait pas instinctivement à cet intello lunetteux forcément timoré, tel qu’il nous était présenté jusque-là ; mais ça lui donne un caractère mélancolique assez intéressant.

 

À vrai dire, pour ce qui est du traitement des « terroristes » de la Bande à Kenji, c’est sans doute celui qui s’en sort le mieux – à moins que Maruo…

 

Mais non, il est mort !

 

Pour le moment ?

 

Bah, ce n’était pas mon propos : je voulais dire que Yoshitsune parvenait, en petit vieux las de tout, à susciter une forme d’attachement à laquelle le froid Otcho ne peut certainement pas prétendre.

 

Même s’il y a pire encore : Yukiji, autre chouette personnage féminin dans les premiers volumes, ensuite réduit, de manière largement incompréhensible, par Kenji lui-même, à un triste rôle de faire-valoir féminin – dont elle ne se dégage en rien : en tant que « tante » de Kanna, elle porte avec la jeunette tout « l’espoir du monde » (…), et ne fait rien d’autre. Un beau gâchis, j’espère que ça s’arrangera par la suite…

 

Amiland

 

Mais Koizumi, donc – un personnage qui se veut comique, tout particulièrement dans ses traits ultra-expressionnistes, mais qui, globalement, tombe à plat en permanence.

 

Enfermée du fait de ses curiosités malvenues dans une sorte de Disneyland dystopique tout à la gloire d’Ami – et c’est là qu’elle fait la rencontre de Yoshitsune –, elle y est promise à un lavage de cerveau qui devrait être glaçant, mais je n’ai pas l’impression que le récit use au mieux de ce cadre prometteur… pour l'heure en tout cas.

 

Sauf, sans doute, en ce qui concerne les expériences de réalité virtuelle à laquelle est soumise Koizumi – et tout particulièrement la dernière, à la toute fin de ce volume, qui amène la lycéenne à rencontrer Kenji et ses amis tout gamins, à la fin des années 1960 ; elle s’immisce comme elle peut au sein de leur petit groupe de garçons…

 

Là, il y a quelque chose d’intéressant – dans ce flou autour des événements narrés, quelque part entre flashback, voyage dans le temps, ou mise en scène totalement biaisée ; l’attitude de Yoshitsune en rajoute d’ailleurs une couche à cet égard. Ce qui, pour le coup, m’a paru assez bien vu – reste à voir ce qu’en fera ensuite l’auteur…

 

Qui, en attendant, conclut ce quatrième tome sur une nouvelle série de cliffhangers rapprochés – l’effet « dernière case en bas de la page comme dans Tintin », mais puissance 10.

 

Ce qui me laisse un peu perplexe. Ou de plus en plus…

 

BILAN

 

Globalement, ce quatrième tome n’est... pas mauvais : encore une fois, je l’ai lu avec plaisir, en fait. Mais la plupart de ses nouveaux développements, presque tous, oui, m’ont déçu sur le moment… et j’imagine que ça ressort de cette chronique mettant en avant les « mauvais points », peut-être un peu trop unilatéralement.

 

Mais voilà : il y a ici une succession de choix narratifs relativement hardis, quand ils ne sont pas trop convenus, et qui peuvent à terme s’avérer intéressants, sans doute, mais qui, pour l’heure, ne m’ont pas vraiment satisfait.

 

Et il y a donc cette crainte qu’à force de jouer d’effets divers pour livrer un récit palpitant et, tout à la fois, questionner les ressorts de ce type de récit, il devienne pourtant exactement la « formule » un peu navrante qu’il est supposé disséquer…

 

On verra. Tome 5 un de ces jours.

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Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

DUNSANY (Lord), Le Livre des Merveilles, ou Chronique de petites aventures au Bord du Monde, [The Book of Wonder : A Chronicle of Little Adventures at the Edge of the World], nouvelle édition revue, augmentée et illustrée, traduit de l’anglais par Marie Amouroux, traduction revue et corrigée par Anne-Sylvie Homassel, illustrations de S.H. Sime, préface de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1912, 1924] 2002, 127 p.

 

De temps en temps, un petit recueil de contes de Lord Dunsany, ça ne se refuse pas, hein ? Le Livre des Merveilles (qui a un « jumeau » plus tardif, Le Dernier Livre des Merveilles) est le cinquième recueil de nouvelles d’Edward John Moreton Drax Plunkett, 18e baron Dunsany, l’auteur irlandais cher à mon cœur et à celui de Lovecraft – lequel est sans doute aujourd’hui, par une ironie de l’histoire des littératures de l’imaginaire, le principal passeur incitant à la redécouverte d’une œuvre hélas largement oubliée.

 

Par un curieux hasard ou presque, j’ai lu jusqu’à présent ces recueils dans l’ordre – en commençant par l’extraordinaire Les Dieux de Pegāna, puis en enchaînant sur son « complément » Le Temps et les Dieux, après quoi il y eut L’Épée de Welleran, enfin les Contes d’un rêveur. Autant de très brefs recueils, tournant généralement autour de la centaine de pages, mais comprenant néanmoins nombre de textes très courts, parfois même de simples vignettes. Autant d’occasions, aussi, d’embarquer pour de délicieux et subtils périples oniriques, sous la houlette d’un guide particulièrement avisé, dont la finesse essentielle est à la fois la condition et le remède à ce que son art de conteur pourrait avoir de « naïf » en apparence ; à vrai dire, le bonhomme n’était certes pas sans humour, et sa féerie, aussi enchanteresse soit-elle, n’était pas sans ironie – douce-amère.

 

Mais, en dépit des apparences, Dunsany n’était pourtant pas tant que cela un écrivain « à formule » ; les similitudes de format (ici nous parlons de nouvelles tenant à peu près toujours en cinq ou six pages) ne doivent pas tromper, et plusieurs ensembles peuvent être distingués dans l’abondante production de nouvelles de l’auteur ; à tout prendre, Les Dieux de Pegāna n’a pas forcément grand-chose en commun avec le présent Livre des Merveilles – issu de « pré-nouvelles » publiées pour la plupart dans la revue Sketch en 1910-1911 (le recueil est daté de 1912) –, et dont on dit parfois, d’ailleurs, qu’il inaugurait plus ou moins une nouvelle phase dans la carrière de l’auteur. Chaque recueil, en tout cas, a une cohérence qui lui est propre, au-delà des apparences là encore – et si l’on croise ici de nouveau de ces dieux un brin pathétiques coutumiers de la première manière de l’auteur, par exemple dans « Chu-Bu et Sheemish », de ces villes fantasques et légendaires qui sont peut-être ses plus symptomatiques créations, qui peuvent ici avoir nom Jamais ou Bombasharna, de ces récits épiques sous un voile de farces ou de ces farces sous un voile épique, le fait demeure : Le Livre des Merveilles a sa singularité.

 

Qui va au-delà, si ça se trouve, de ce cadre de « Bord du Monde », figurant dans le sous-titre, et qui a son importance dans un certain nombre de ces contes – lesquels entretiennent le cas échéant d’autres liens, tel personnage croisé ici pouvant réapparaître là… quitte à ce que ce ne soit qu’au travers de sa silhouette fugacement entraperçue tandis qu’elle plonge sempiternellement dans le vide cosmique, pour avoir fait un pas de trop. Ceci étant, le monde onirique du présent ouvrage n’a probablement pas la relative cohérence de Pegāna – et Dunsany s’y amuse tout particulièrement à brouiller les pistes, nous ramenant en Angleterre et dans la banlieue de Londres quand nous croyions vagabonder dans un monde secondaire, à moins bien sûr que ce ne soit l’inverse, et à la condition bien sûr que se poser la question fasse sens.

 

On y croise en tout cas bien des personnages fantasques – et parmi eux, j’ai l’impression, un certain nombre de voleurs, même si leur profession peut être dissimulée sous le titre trompeur de « joailler », ainsi pour Thangobrind, ou sous la simple dénomination d’ « art », ainsi celui de Maître Nuth. On y croise aussi des pirates désireux de prendre leur retraite sur une île flottante, des princesses à séduire (mais qui ne pleureront pas) ou à sauver d'un monstre (mais qui y trouveront un prétexte à devenir ennuyeuses), des dieux et plus encore leurs exigeants fidèles, des rêveurs enfin, qu’un dragon vient opportunément chercher ou qui, tel le Kuranes de Lovecraft, plus tard, ont choisi de privilégier l’onirisme à la grisaille d’un quotidien travailleur – qui leur en tiendrait rigueur ? Enfin, à part un sarkozyste ? Ou un macronien ?

 

 

Aheum.

 

Deux autres traits de ce recueil me paraissent devoir être mis en avant. Le premier est l’humour – qui n’était donc pas absent des précédents recueils, mais j’ai quand même l’impression qu’il occupe ici une place plus importante. L’auteur, en effet, en jouant des bizarreries de son onirisme, mais aussi du décalage consistant à faire s’entrechoquer ledit imaginaire avec la réalité prosaïque de l’empire britannique du début du XXe siècle, obtient un effet que nous pourrions dire so British, voire montypythonesque à l’occasion – le genre de choses qu’un Pratchett, bien plus tard, pourra reprendre à son compte. L’absurde est bien de la partie, éventuellement secondé d’une ironie aussi cruelle que réjouissante.

 

Point positif, sans doute. J’ai toutefois l’impression qu’il a un effet secondaire moins appréciable, ou plus exactement qu’il y participe : la précipitation, souvent, des « chutes », à supposer que ce terme convienne, ce qui n’est pas garanti. Peut-être est-ce aussi que Dunsany, dans le présent ouvrage, délaisse un peu la tentation de la fable ? Cette fois, ses contes, le plus souvent, ne s’embarrassent pas de produire un ultime effet autre que celui, disons, d’une frustration amusée ; aussi les contes n’en sont-ils plus tout à fait, qui relèvent parfois de la vision ou de la tranche de vie, et peuvent même, le cas échéant, sonner comme des blagues… plus ou moins drôles.

 

Mais le miracle opère le plus souvent – notamment du fait de cette langue unique, dont je ne suis pas bien sûr qu’elle soit toujours très « traduisible » (un jour, il me faudra lire Dunsany en anglais), mais qui, même dans ce doute, emporte le lecteur dans un imaginaire baroque mais également subtil. Les vignettes sont belles, les voleurs et les princesses brillent de la gloire des récits fondateurs, les villes sont inconcevablement fabuleuses, les destinées tragiquement drôles…

 

Aussi, si Le Livre des Merveilles ne m’a pas forcément autant convaincu que certains des précédents recueils de Dunsany (Les Dieux de Pegāna tout au sommet de la pyramide), il n’en est pas moins d’une lecture des plus agréable, et contient quelques très beaux moments. Thangobrind entendant pour la première fois la sinistre toux, Pombo qui prie bien trop et mal et n’importe qui, ce roi se faisant passer pour un barde et qui part en quête afin de faire pleurer sa princesse, ces idoles jalouses et qui s’échinent à provoquer un tremblement de terre – un tout petit, allez ! – ou, plus classiquement, cette fenêtre donnant sur ailleurs (et qui m’a pas mal fait penser à « Polaris » de Lovecraft, récit « des Contrées du Rêve », mais censément antérieur à la découverte de Dunsany par le gentleman de Providence ?)… Autant de beaux souvenirs de beaux rêves.

 

Une petite remarque, ici, que la référence à Lovecraft implique plus ou moins : cela avait déjà été épisodiquement le cas dans les précédents recueils, mais Dunsany tend ici à plusieurs reprises vers la peur… Non sans effet, parfois (Thangobrind, ou la Maison des Gnoles, ce genre de choses), même si le merveilleux et l’humour ont globalement bien plus d’importance, au point souvent d’atténuer considérablement un hypothétique effet horrifique. Ce n'est pas l'essentiel, disons.

 

Ce bel objet – qui bénéficie comme les autres des étonnantes illustrations de S.H. Sime, l'illustrateur attitré, dont les images, cette fois, ont semble-t-il été parfois la source des récits de Dunsany, la collaboration des deux artistes s’inversant le temps de quelques contes – est donc une fois de plus pleinement satisfaisant : Dunsany mériterait vraiment d’être davantage lu aujourd’hui…

 

La prochaine étape sera probablement Le Dernier Livre des Merveilles. Un de ces jours – quand la nécessité de l’évasion se fera impérieuse…

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Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

Publié le par Nébal

Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

INOUÉ Yasushi, Le Fusil de chasse, [Ryoju], traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sandford Goldstein et Gisèle Bernier, Paris, Stock – LGF, coll. Le Livre de Poche – Biblio, [1949, 1963, 1982, 1988,1990, 1992] 2016, 87 p.

 

INOUE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Je n’ai pas beaucoup lu Inoue Yasushi – et, pour l’heure du moins, il ne m’a jamais emballé plus que ça. Ceci étant, il faudrait peut-être que je retente, et c’était bien l’objet de mon acquisition de ce très court « roman » (très, très court, même pas 90 pages) qu’est Le Fusil de chasse, souvent loué, en dehors même de sa seule quatrième de couverture croulant sous les superlatifs et compagnie ; après tout, jusqu’alors, je n’en avais lu que trois romans historiques, et n’empruntant même pas un cadre japonais, mais plutôt chinois ou mongol – des romans lus il y a longtemps, et dont je n’ai à peu près rien retenu…

 

Je suppose que ce Fusil de chasse, bien antérieur, témoigne d’une approche radicalement différente de la littérature – d’autant que c’est une des premières fictions de l’auteur, assez tardives ; Inoue était jusqu’alors, sauf erreur, davantage tourné vers la poésie.

 

TOUT PART D’UN POÈME

 

Ce très court « roman » adopte une structure épistolaire, mais d’un genre relativement particulier, et qui suffit sans doute à en exprimer toute la singularité.

 

Nous commençons avec un narrateur poète, qu’il s’agisse d’Inoue lui-même ou d’une projection purement fictionnelle, et qui, par un jeu de circonstances plus ou moins improbables, est amené à écrire, pour une revue consacrée à la chasse éditée par un vieil ami longtemps perdu de vue, un poème sur le sujet – sujet dont à vrai dire notre poète se moque totalement, lui qui n’a jamais pratiqué ce sport, et n’en a jamais eu l’envie… Le poème s’en ressent, d’ailleurs, qui, au travers d’une réminiscence portant sur un chasseur une fois entraperçu par hasard, n’a pas grand-chose d’une apologie de ce loisir singulier… Sans doute n’était-il vraiment pas à sa place dans pareille revue ! Peut-être lui en voudra-t-on ? Mais non : sans doute les chasseurs ne le liront-ils pas, de toute façon…

 

Pourtant, quelques années plus tard, le poète reçoit une lettre d’une calligraphie aussi belle que déconcertante, et signée d’un certain Josuke Misugi (mais nous savons très vite qu’il s’agit d’un pseudonyme) ; le correspondant, chasseur occasionnel, s’est reconnu dans le portrait dessiné par le poète, et dont la perspicacité le stupéfie…

 

À vrai dire, la réalité du lien est ténue, et, si le poète avait bien trouvé son inspiration dans une rencontre du genre, rien ne garantit que « son » chasseur soit bel et bien ce Josuke Misugi.

 

Pour autant, le chasseur est bien loin d’écrire à la seule fin de se plaindre, comme le redoutait tout d’abord notre poète ; loin de là, il semble vouloir lui communiquer à quel point son intuition était juste, et en même temps y fournir une sorte de justification. C’est pourquoi il promet l’envoi prochain de trois lettres qu’il avait reçues alors successivement…

 

TROIS FEMMES, TROIS REGARDS

 

Le poète reçoit bientôt ces trois lettres, toutes écrites par des femmes, mais trois femmes différentes, et portant un regard qui leur est propre sur un drame vécu ensemble : la mort d’une femme… dont nous comprenons bien vite qu’elle était l’amante de Josuke. La première lettre émane de Shoko, la fille de la défunte ; la deuxième, de Midori, l’épouse de Josuke ; la troisième et dernière, enfin, de Saïko, la morte elle-même.

 

La question du point de vue est donc sans doute essentielle ; peut-être, à cet égard, y a-t-il dans ce Fusil de chasse quelque chose de « Dans les fourrés », la superbe nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuke ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira ? Le fait que le dernier « témoignage » émane d’une morte m’incite d’autant plus à le croire – si le jeu fantastique est totalement absent de ce récit très « réaliste ». Je ne l’exclus pas, donc, mais c’est dans une sphère bien différente – moins « spectaculaire » à certains égards, plus sobre sans doute, car jouant de l’intime et du secret, dans les relations amoureuses…

 

L’idée n’est longtemps pas exprimée de manière frontale, mais se fait jour au fur et à mesure la probabilité que Saïko ne soit pas seulement morte de maladie, mais ait précipité son trépas en s’empoisonnant. Pour autant, le regard porté sur ce décès change selon les points de vue, le fait objectif se teintant, mais différemment à chaque fois, de rancœurs diverses, suscitées par la longue aventure amoureuse de Saïko et Josuke.

 

SHOKO, LA FILLE

 

Shoko, la fille de Saïko, ne comprend que tardivement que sa mère avait une affaire avec l’ami de toujours Josuke – en lisant le journal de Saïko, que celle-ci, dans une sorte d’acte manqué sans doute, lui avait confié pour qu’elle le brûle ; mais la tentation de le lire était bien autrement forte, comme de juste…

 

Shoko ne s’en remettra pas – et ses conceptions de l’amour comme de l’amitié en seront à jamais chamboulées. Elle est à vrai dire écœurée par le comportement « immoral » tant de sa mère que de ce Josuke qu’elle appréciait tant – la dizaine d’années de leur relation constitue à ses yeux une forme de trahison…

 

Aussi souhaite-t-elle couper les ponts, et ne plus jamais revoir l’amant de sa mère. C’est pour le lui signifier qu’elle lui écrit.

 

MIDORI, L’ÉPOUSE

 

Midori, l’épouse de Josuke, a un point de vue bien différent – car elle savait, et de longue date, ce qu’il en était, quant à elle – pour avoir un jour surpris les amants…

 

De mœurs plus ou moins « européennes » (à supposer que cela veuille dire quelque chose ici – j’ai en fait l’impression que la notion de « péché », à cet égard, pourrait être tout aussi « européenne », or elle a une importance cruciale dans le récit, j’y reviendrai), ou en tout cas plus libertines, à l’en croire, elle a multiplié les amants par vengeance autant que par jeu, tolérant autrement, mais sans jamais lui en faire part, les coucheries adultères de cet époux qu’elle aimait pourtant, et encore, par-dessus tout.

 

Mais, alors qu’elle est amenée, ainsi que les autres, à veiller Saïko malade, elle craque sur une impulsion, en voyant la maîtresse de son époux porter de nouveau, pour ses derniers jours, un vêtement de jeune fille, celui-là même qu’elle portait le jour, dix ans plus tôt, où Midori avait pris conscience de ce que son époux la trompait avec elle. La colère l’emporte, et, plus encore, probablement, la tentation de révéler in extremis « le secret » : elle savait, elle l’a toujours su, et sans doute, au-delà de la colère motivant en apparence cette révélation, éprouve-t-elle en son for intérieur une jubilation irrépressible, celle que l’on ressent toujours en se libérant d’un secret… et peut-être plus encore auprès d’une personne directement impliquée.

 

La révélation précipite d’ailleurs sans doute le suicide de Saïko ! Mais Midori rejoint Shoko sur un point : elle non plus ne veut plus entendre parler de Josuke : elle réclame le divorce – c’est l’ultime objet de la lettre.

 

SAÏKO, L’AMANTE

 

Reste Saïko, la défunte elle-même…

 

Sans doute n’est-elle pas tout à fait dans ce même registre de la « découverte » (forcément) et de la « révélation », même s’il y a un peu de ça ; elle se rapproche pourtant des deux autres femmes en ce qu’elle rompt elle aussi les ponts avec Josuke – quant à elle, par la mort, et même le suicide…

 

Demeure, dans ses ultimes confidences, la certitude de son amour pour Josuke (si la question se pose de ce qui est préférable, entre aimer et être aimé) ; mais, tout autant, le poids de la faute, qui l’a sans doute toujours oppressée, même au pinacle du bonheur ? Saïko est obsédée par l’idée du « péché », mot qui revient sans cesse, tant dans sa conversation que dans son journal, imprudemment (ou pas…) confié à sa fille Shoko… Mais, à l’époque, elle l’avait formulé ainsi à son amant Josuke : quitte à être des pécheurs, autant être de grands pécheurs !

 

Mais la tranquillité, dès lors, n’est guère envisageable : Midori confiant qu’elle savait, voilà un grand coup de tonnerre ; mais, en même temps, la nouvelle que l’époux divorcé de Saïko s’est remarié ne joue-t-elle pas tout autant dans sa décision d’en finir ?

 

JOSUKE, SEUL

 

Dans tous les cas demeure ce fait cruel : Josuke, soudainement, est seul – les trois femmes de sa vie l’abandonnent peu ou prou en même temps. Peut-être était-il trop sûr de lui, guère à même d’envisager ce genre de conséquences ? Sans doute état-il aveugle, du moins, à la possibilité que d’autres, autour de lui, puissent appréhender son « secret ».

 

MON INDIFFÉRENCE

 

À vrai dire, c’est peut-être là l’unique point où, en tant que lecteur, je m’identifie au personnage, à la manière de ce même personnage s’identifiant au chasseur évoqué par le poète : mon aveuglement, en matière sentimentale, est tel qu’il peut passer pour de l’insensibilité – peut-être parce qu’il en est bel et bien ?

 

Mais c’est bien mon problème face à ce texte – que je suppose bien conçu, comme une miniature polie avec une attention de tous les instants, oui… Mais globalement, ces histoires amoureuses et douloureuses m’indiffèrent…

 

Peut-être m’indiffèrent-elles d’autant plus qu’elles se teintent d’une connotation de « faute », voire de « péché » donc, à peu près aux antipodes de ma manière de voir le monde (même si, sans doute, « rationalité » mise à part, à laquelle on ne peut pas toujours se raccrocher, je supporte bien un poids culturel saturé de faute et de péché…).

 

Je ne comprends pas ces « secrets », pas plus leur « révélation » ; aveugle à tout ce qui m’entoure en l’espèce, je ne suis sans doute guère à même d’appréhender toute la douleur qu’expriment, chacun à sa manière, tous les personnages de ce Fusil de chasse : les trois femmes bien sûr, Josuke tout autant, le cas échéant le poète (Inoue ?) aussi.

 

TOUJOURS PAS

 

Dès lors, les superlatifs entourant ce Fusil de chasse me dépassent largement – d’autant que la plume n’est pas forcément très « brillante », adoptant une relative retenue certes pleinement en accord avec le fond du propos, autant qu’avec la « nature » des personnages.

 

J’en ai tourné les pages sans passion, relevant un peu de sens ici ou là, mais peu ou prou sans que cela m’affecte jamais.

 

À vue de nez, c’est sans doute bien différent des trois romans historiques chinois et/ou mongols que j’avais lus il y a bien longtemps de cela, mais, pour le coup, ça ne m’a pas davantage parlé...

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