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"Même pas mort", de Jean-Philippe Jaworski

Publié le par Nébal

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JAWORSKI (Jean-Philippe), Même pas mort. Rois du monde, première branche, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque voltaïque, 2013, 270 p. [épreuves non corrigées]

 

Je vous avais, à l’époque, dit beaucoup de bien des deux précédents ouvrages de Jean-Philippe Jaworski, le très bon recueil de nouvelles Janua Vera et l’époustouflant roman Gagner la guerre, tous deux publiés à l’origine aux Moutons électriques et situés dans l’univers du « Vieux Royaume ». Et ces deux livres, bardés de récompenses pour une fois justifiées, ont connu un succès mérité, et suffi à faire de leur auteur ZE écrivain de fantasy francophone. C’est dire s’il était attendu au tournant.

 

Or on avait annoncé il y a de cela quelque temps la parution prochaine de Même pas mort (titre pas terrible, trouvé-je, m’enfin bon), premier tome d’une trilogie intitulée « Rois du monde », et ne prenant pas place dans le « Vieux Royaume ». Ce qui a suscité en moi – et j’imagine chez d’autres amateurs de Jaworski – des réactions diverses : la première et la plus importante, bien sûr, c’était la hâte de pouvoir enfin lire la chose, parce que tout de même, quoi ; on pouvait sans doute saluer également une certaine audace de la part de l’auteur, qui aurait pu se contenter de faire tourner à nouveau la mécanique bien huilée du « Vieux Royaume ». Mais, en même temps, l’idée de cette trilogie pouvait laisser sceptique (pourquoi encore une trilogie, hein ? je vous le demande)… surtout, à vrai dire, quand on a vu la taille de ce Même pas mort, très fin par rapport à l’énorme pavé qu’était Gagner la guerre ; suspicion de découpage de roman pour capitaliser sur la locomotive ? Je ne fais qu’évoquer cette question qui m’a moi aussi traversé l’esprit, sans prendre parti pour autant (il me semble que cela ne sera possible qu’au vu du tome 2, et Jean-Philippe Jaworski pourrait nous réserver bien des surprises…). Mais on ne va pas bouder son plaisir, hein : quand j’ai eu l’opportunité de lire ce Même pas mort, je me suis rué dessus la bave aux lèvres, désireux de lire le Jaworski nouveau au plus tôt, et supposant qu’il s’agirait là, d’une manière ou d’une autre, d’excellente fantasy.

 

Ben vous savez quoi ?

 

Même pas mort, c’est de l’excellente fantasy. Et en dépit de sa brièveté passablement frustrante, c’est même probablement ce que l’auteur a fait de mieux jusqu’à présent. Autant dire qu’il a parfaitement réussi son coup, le monsieur, et ce au-delà même de mes espérances les plus folles (je ne pensais sincèrement pas que ce nouveau roman me blufferait autant que Gagner la guerre, mais si, et même probablement davantage, donc).

 

Nous sommes bien loin de la Renaissance italienne fantasmée du « Vieux Royaume » : Même pas mort adopte en effet pour cadre l’antiquité celte (ou gauloise). Ce qui pouvait faire un peu peur, peut-être : c’est qu’on en a bouffé, du celtique, en fantasy, et que la concurrence est donc rude (voyez, par exemple, le cycle de « La Forêt des Mythagos » de Robert Holdstock, auquel je n’ai pu m’empêcher de penser ici ou là, l’importance du cadre sylvestre et des êtres étranges habitant la forêt y étant pour beaucoup). Mais Jaworski sait utiliser ce décor de main de maître, notamment en ce qu’il use de ce pour quoi il est tellement doué : le réalisme le plus poussé. Même pas mort, ça sent la grosse documentation salaambesque, qui se traduit notamment par un style, certes délicieux (j’y reviendrai) (et vous aussi), mais qui ne rechigne pas à faire étalage de mots rares. Et, en même temps, l’aspect le plus ouvertement fantaisiste est probablement plus sensible ici que dans la plupart des récits du « Vieux Royaume »… L’auteur jongle avec ces deux tendances avec une adresse qui n’appartient qu’aux meilleurs. C’est normal, C’EST le meilleur.

 

 

Bon, il serait peut-être temps que je dise un brin de quoi ça parle, tout de même. Notre narrateur est donc Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Et c’est un roi sans royaume : il aurait dû régner sur les Turons, mais son père a été tué par le haut-roi Ambigat, son oncle, lors de la guerre des Sangliers. Sa mère Danissa, son frère Ségovèse et lui-même ont été épargnés, mais relégués dans le trou du cul du royaume, sur les terres du héros Sumarios. Mais, une fois que les gamins ont grandi, voilà-t-y pas que le haut-roi leur impose de participer à la guerre qu’il livre contre les Ambrones… en espérant bien que les deux freluquets potentiellement dangereux à terme perdent la vie au cours de la bataille. Et, effectivement, Bellovèse, lors du premier assaut auquel il participe – contre une place-forte réputée imprenable – est transpercé d’un méchant coup de lance.

 

Mais il ne meurt pas.

 

Il aurait dû mourir sur-le-champ, mais ne meurt pas.

 

Et c’est inadmissible. Un interdit plane sur Bellovèse ; pour le lever, il doit se rendre auprès des terrifiantes Gallicènes, sur l’île des Vieilles… ce qui est interdit (justement).

 

Et c’est en fait là (après un intrigant prologue) que le roman commence, sur un bateau malmené par la houle, qui se rend hors du monde, avec à son bord Bellovèse, Sumarios, et le barde Albios. En effet, Jean-Philippe Jaworski, dans Même pas mort, malmène avec talent la chronologie, et le récit initiatique de l’enfance de Bellovèse, du meurtre de son père à sa confrontation avec son oncle, est largement raconté à l’envers. Ou, plus exactement, les récits s’imbriquent les uns dans les autres, remontant progressivement le temps jusqu’à ce que la source de la légende vienne éclairer d’un regard neuf son accomplissement. C’est admirable d’intelligence et d’astuce. Et donc remarquablement bien fait (et certainement pas gratuit : c’est bien au contraire la marque d’un conteur qui sait aller au cœur du conte).

 

Même pas mort est donc un récit initiatique, chose commune en fantasy. C’est aussi, chose commune également, un récit de vengeance, une tragédie (grecque, mais à poil dur). Pourtant l’auteur, sûr de son fait, est capable de faire du neuf avec du vieux, et passionne le lecteur au-delà des lieux communs que l’on pouvait craindre. Outre le brio incontestable de cette narration « déstructurée », deux éléments jouent en faveur de Même pas mort.

 

Le premier, c’est l’ambiance. On y est, tout simplement. Dans les premières pages, on sent la houle, on sent la pluie, on sent la peur. Et, plus tard, on vit la société celte, jusque dans la moindre de ses coutumes. La mythologie imprègne discrètement le récit, la surnature n’étant jamais bien loin. La forêt, lieu mythique par excellence, bruisse de mille créatures invisibles, dont on ne craint que trop l’apparition. Parallèlement, on se prend très fortement d’affection pour les personnages, pourtant a priori peu sympathiques : grandes brutes obsédées par l’honneur et la baston, toujours le défi à la gueule, les héros de Même pas mort incarnent tout ce que je hais, ce mélange débile de bravoure et de virilité qui fait les petits chefs, les adjudants, les sportifs et les toreros (je me comprends). Mais on vit avec eux ; au cœur des batailles comme des banquets, on prend plaisir à leur arrogance bourrine, et surtout on la comprend, on la ressent. On est comme eux, le temps d’un récit. Très belle performance, qu’il n’est certes pas donné à tout le monde d’accomplir. Il y a du coup quelque chose d’un peu régressif dans Même pas mort, ça sent la sueur et les muscles bandés, mais c’est particulièrement jubilatoire, et finalement très fin.

 

Second élément : le style. Car, oui, Jean-Philippe Jaworski nous démontre une fois de plus, mais sans doute plus encore qu’à l’habitude, qu’on peut écrire de la fantasy et avoir une plume malgré tout. Si j’ai pu relever quelques pains ici ou là (mais je vous rappelle que j’ai lu ce roman sur épreuves non corrigées), le fait est que, dans l’ensemble, ça déboîte. Le style est ici le complément naturel de l’ambiance : on y retrouve la même force, et la même finesse. Aussi ces deux éléments tendent-ils à s’imbriquer pour ne plus en former qu’un seul. Et c’est beau, c’est touchant, c’est vibrant, c’est excellent.

 

N’en jetez plus : Même pas mort n’est pas « aussi bon » que ce que l’on pouvait espérer ; il est encore meilleur. Son seul défaut est, encore une fois, sa relative brièveté, dans la mesure où elle est terriblement frustrante : attendre 2014 pour lire la deuxième branche ? Mais ça va être atroce, on ne va jamais y arriver ! J’EN VEUX ENCORE ! MAINTENANT !!!

 

Parce que voilà, c’est un fait : Jean-Philippe Jaworski règne sur la fantasy francophone. Il est largement au-dessus du lot, et je ne lui connais pas de rival. À vrai dire, il dépasse la seule sphère francophone, d’ailleurs : il figure parmi les meilleurs, tout simplement. Indispensable, vous dis-je.

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"Looking Backward", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Looking Backward, West Warwick, Necronomicon Press, 1980, [n.p.]

 

Pas grand-chose à dire sur cette lovecrafterie-ci, donc, exceptionnellement, on va pouvoir aller vite… Looking Backward est un essai que je suppose dater de 1920 (ou à peu près), d’abord paru dans The Tryout (« célèbre » pour ses erreurs typographiques…), puis repris dans The Aonian (cette édition-ci en est un fac-similé).

 

Lovecraft s’y interroge sur « l’âge d’or » du « journalisme amateur », qu’il situe – ou que ses contemporains situaient – dans les années 1880. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer caustique, loin de là. Si Looking Backward célèbre certaines publications de cette époque (en nombre limité, d’ailleurs), la croyance en un « âge d’or » authentique est tout de même passablement mise à mal… En fin de compte, Lovecraft dresse ici avec humour un tableau de ce « journalisme amateur » antédiluvien qui ne manque pas de rappeler la situation qu’il connaissait dans les années 1920, en mettant notamment l’accent sur les dissensions entre – essentiellement – ceux qu’il qualifie de « littéraires » et ceux qu’il qualifie de « politiciens », obsession qui fut sienne tout au long de son engagement dans ce mouvement (Lovecraft se rangeant bien sûr parmi les « littéraires »… ce qui ne l’empêchait pas, loin de là, de participer plus qu’à son tour aux polémiques « politiciennes »).

 

Si les éloges ne manquent pas, louant la qualité de certaines publications tant pour le fond que pour la forme, d’autres remarques se font plus perfides, et Lovecraft n’hésite pas à stigmatiser les ridicules de ce prétendu « âge d’or » ; ainsi, par exemple, de ce « journaliste amateur » qui ne manquait jamais de faire la promotion de son autobiographie sur son investissement dans le mouvement… que Lovecraft reconnaît néanmoins avoir une certaine valeur documentaire. L’hypocrisie des « Fossiles » est également évoquée, par exemple pour ce qui est de leur attitude moralisante à l’égard des lieux et des personnes qu’il est bon de fréquenter : Lovecraft montre le sourire aux lèvres que ces « Fossiles », en leur temps, ont eux aussi fait les quatre-cent coups à New York, à l’instar des petits jeunots qu’ils ne peuvent s’empêcher de critiquer…

 

Pas grand-chose à dire de plus… Je manque en effet de connaissances pour livrer un compte rendu plus approfondi de ce fascicule, connaissances touchant tant le « journalisme amateur » des années 1880 que celui des années 1920. Aussi ai-je tendance à penser que cet opuscule n’intéressera que les plus acharnés des exégètes lovecraftiens (dont je ne suis pas, exceptionnellement…), et notamment ceux qui s’intéressent au petit monde du « journalisme amateur », qui nous est bien étranger aujourd’hui…

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"Letters to Samuel Loveman & Vincent Starrett", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Letters to Samuel Loveman & Vincent Starrett, edited by S.T. Joshi & David E. Schultz, West Warwick, Necronomicon Press, 1994, 42 p.

 

On le sait, Lovecraft, tout au long de sa vie, a écrit énormément de lettres : sa correspondance intégrale remplirait des dizaines de livres, bien au-delà des cinq volumes de Selected Letters sur lesquels on se fonde essentiellement aujourd’hui. Ce petit fascicule permet d’appréhender deux pans de sa correspondance, dans la mesure où les lettres adressées par Lovecraft à son ami Samuel Loveman et à Vincent Starrett sont très différentes, dans le fond comme dans la forme.

 

On pourra rester sceptique devant le rapprochement qui est ici fait entre les deux destinataires, supposés être des hommes de lettres reconnus : si l’on peut l’admettre pour Starrett, quoi que ce soit surtout en tant que critique et introducteur de l’œuvre d’Arthur Machen aux États-Unis (ce qui lui a d’ailleurs valu quelques problèmes avec l’auteur gallois…), ce n’était pas vraiment le cas de Loveman, même s’il était par contre en relations avec nombre de personnalités des lettres. Mais peu importe.

 

Samuel Loveman a été un des grands amis et correspondants de Lovecraft, et les quelques lettres reproduites ici ne représentent à coup sûr qu’une part infinitésimale de leurs échanges épistolaires. Hélas, la majeure partie de ces lettres a disparu, et il est même fort possible que Loveman les ait détruites quand, dans les années 1940, il a véritablement pris conscience de l’antisémitisme de Lovecraft, ce qui l’a conduit à le « renier ». Il aura mis le temps… dès sa lettre d’introduction de Loveman au journalisme amateur, Lovecraft écrivait : « Jew or not, I am rather proud to be his sponsor for the second advent to the Association. » Ce « Jew or not » est assez cocasse… mais il est vrai que Lovecraft voyait en Loveman le type même du « Juif assimilé », et donc inoffensif. Quoi qu’il en soit, les deux hommes ont amplement correspondu, bien au-delà des quelques lettres reproduites ici. Celles-ci n’en sont pas moins du plus grand intérêt pour appréhender la personnalité du Lovecraft correspondant ; leur style est assez délicieux, qui mélange archaïsmes invraisemblables et familiarité, avec beaucoup d’humour ; ce sont par ailleurs, dans la majeure partie des cas, de très longues lettres, riches de détails intéressants concernant la vie et les opinions de Howard Phillips Lovecraft. On relèvera notamment ici, à l’occasion d’un portrait d’Alfred Galpin, d’intéressantes considérations philosophiques sur « l’indifférentisme cosmique » et sur Nietzsche, puis le récit détaillé d’escapades touristiques de Lovecraft, notamment à Danvers et Salem. Il y a également quelques éléments renvoyant au journalisme amateur, mais ceux-ci sont tout de même nettement moins intéressants (faute pour le lecteur de pouvoir réellement s’impliquer dans ce petit monde).

 

Les lettres adressées à Vincent Starrett, qui avait émis un avis favorable sur quelques fictions lovecraftiennes et semblait disposé à les promouvoir, éventuellement pour une publication en volume, sont très différentes. Ici, Lovecraft ne témoigne en rien de la familiarité des lettres à Loveman ; le ton est très solennel, et emprunt de modestie, d’une humilité exacerbée, à la limite de l’auto-flagellation… Lovecraft, décidément, n’était pas très doué pour faire la promotion de ses écrits (que l’on songe à sa fameuse lettre à Weird Tales accompagnant le manuscrit de « Dagon », entre autres ; voir Lettres d’Innsmouth). Finalement, le plus intéressant ici réside dans la dernière et la plus longue de ces lettres, quand Lovecraft se lâche un peu, pour faire le portrait de l’illustrateur John Martin.

 

En appendice, on trouvera deux lettres intéressantes adressées par Lovecraft au Haldeman-Julius Weekly, début 1923. La première n’est à vrai dire que résumée par l’éditeur, mais assez amusante, dans la mesure où elle dresse la liste des « héros » (Homère, Épicure, Alexandre, César, Shakespeare, Balzac, Poe, Schopenhauer, Nietzsche et Rémy de Gourmont) et des « haines » (Platon, Jésus, tous les Pères de l’Église, Héliogabale, Dante, Rousseau, Kant, Hegel, Walt Whitman, Ralph Waldo Emerson, Karl Marx, Harold Bell Wright, Lénine et T.S. Eliot) de Lovecraft… La seconde, dans la continuité, est reproduite intégralement, Lovecraft ayant été accusé par un lecteur d’être un « snob intellectuel » : HPL s’explique, et en rajoute une couche sur « le sens de la vie » ; en résumé : « The paramount end, aim and object of life is contentment or tranquil pleasure ; such as can be gained only by the worship and creation of beauty, and by the adoption of an imaginative and detached life which may enable us to appreciate the world as a beautiful object (as Schopenhauer tells us it is) without feeling too keenly the pain which inevitably results from reflecting on its relation to ourselves. » La pensée de Lovecraft aura encore le temps d’évoluer…

 

On trouve enfin deux poèmes de Samuel Loveman dédiés à HPL, « To Satan » et « Bacchanale ». Je ne suis bien évidemment pas en mesure de les apprécier…

 

Étrange petit volume, donc, par essence lacunaire et un peu bancal, mais riche d’enseignements.

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"Contrée indienne", de Dorothy M. Johnson

Publié le par Nébal

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JOHNSON (Dorothy M.), Contrée indienne, [Indian Country], traduit de l’américain par Lili Sztajn, [s.l.], Gallmeister, coll. Totem, [1948-1951, 1953, 1976-1977, 1979-1981, 1986] 2013, 246 p.

 

J’ai décidé, là, comme ça – mais mon acquisition du jeu de rôle Deadlands n’y est pas pour rien – que cet été serait western ou ne serait pas. Western littéraire, s’entend (quand bien même ma culture cinématographique en la matière est des plus limitées, ainsi que ce premier compte rendu va bientôt en témoigner…) : je ne connais absolument rien à ce genre, mais suis curieux de le découvrir. Je me suis donc emparé d’une dizaine de bouquins, et ai entamé mon « Western Summer » avec Contrée indienne de Dorothy M. Johnson (chez Gallmeister, éditeur de prédilection pour ce thème). Et ce fut un très bon choix pour commencer : ce recueil de onze nouvelles est en effet absolument superbe.

 

Pourtant, j’ai eu peur, au début : « Flamme sur la plaine », la première nouvelle du recueil, commence en effet assez étrangement – et d’une manière que j’avoue n’avoir trouvé guère convaincante : c’est très dense, tout va très vite, et on s’y perd un peu… Pourtant, le destin de cette famille de colons brisée par un assaut indien – thème récurrent – se révèle en définitive tout à fait passionnant. On se retrouve ainsi au cœur des préoccupations essentielles de ce volume, avec ces personnages entre deux mondes, Blancs égarés chez les Indiens et vice-versa. Ici, nous suivons deux filles enlevées par les Peaux-Rouges, et qui s’adaptent différemment à cette nouvelle condition… jusqu’à ce que la possibilité du retour soit envisageable. Très touchant.

 

« L’Incroyant » développe encore cette problématique, avec un homme blanc qui a vécu chez les Indiens, est retourné chez les Blancs, et accompagne sur le tard une mission en terre indienne ; va-t-il retourner chez les Braves, qui l’appelaient Iron Head pour sa chevelure rousse qui leur apportait une bonne médecine ? Mais ce « Little Big Man » est un cynique… Pas mal du tout.

 

Pas d’Indiens dans « Prairie Kid », mais un jeune garçon qui chasse un desperado du ranch de sa famille. Cette idée de l’accession précoce à l’âge adulte, arme au poing, est également un motif important de Contrée indienne ; ici, cela nous vaut une belle séquence de suspense, grâce à des personnages magnifiquement campés.

 

« L’Exil d’un guerrier » se passe a contrario uniquement en territoire indien. Nous y suivons un guerrier malchanceux, qui va tardivement faire son rêve pour découvrir sa bonne médecine. Une fois de plus, c’est très touchant.

 

Suit « Retour au fort » : on retrouve la première thématique du recueil avec l’histoire de cette femme enlevée par les Indiens qui est échangée contre rançon et retourne chez les Blancs ; mais l’accord a-t-il été bien respecté ? Et qu’est-il advenu de sa fille ? Là encore, le style simple mais expressif et les personnages bien dessinés rendent ce récit très puissant.

 

« L’Homme qui tua Liberty Valance » est probablement la nouvelle plus célèbre de ce recueil, du fait de son adaptation par John Ford (que, je plaide coupable, je n’ai pas vue…). Fort récit de vengeance d’un homme qui fait tout pour être détesté, et connaîtra un destin singulier. C’est une nouvelle fois une grande réussite.

 

Mais j’avoue préférer les nouvelles faisant intervenir les Indiens… et « La Tunique de guerre » est peut-être bien ma préférée du recueil. Poignant récit d’un pied-tendre venu chercher son frère parti vivre chez les Indiens, et qui entend bien continuer ainsi. La confrontation des civilisations est ici remarquablement mise en scène, avec un simple dialogue – avec interprètes… – entre deux hommes que tout sépare désormais malgré les liens du sang. Magnifique.

 

« Après la plaine », par contre, m’a beaucoup moins convaincu, sans être mauvaise pour autant. Nous y suivons une famille récemment installée sur le Territoire et ruinée par une attaque indienne, qui décide en conséquence de tout laisser tomber ; prétexte, en fait, à une intrigue sentimentale, ce qui ne me parle guère… Mais la nouvelle est « sauvée » (façon de parler, hein : ça reste très bien fait) par ses personnages, et notamment le Dogie Kid, gamin devenu homme après avoir défendu les femmes et les enfants.

 

Mais suit une autre nouvelle que j’ai véritablement adorée, avec « Cicatrices d’honneur » : on y délaisse l’époque mythique du Far West pour les années 1940, quand de jeunes Indiens, prêts à partir pour la guerre, demandent à un vieillard d’exécuter pour eux les rites oubliés de la religion ancestrale. C’est vraiment très beau, très touchant.

 

« Et toujours se moquer du danger » est une réminiscence, chez une vieille femme, de sa relation ambiguë avec un hors-la-loi, un tueur. Si, là encore, le côté sentimental m’a quelque peu laissé de marbre, la superbe des personnages a néanmoins remporté sans peine mon adhésion.

 

Et le recueil de se conclure sur « Un homme nommé Cheval », adapté au cinéma par Elliot Silverstein (pas vu non plus…). Cette fois, c’est un homme qui est capturé par les Indiens, pour devenir l’esclave d’une vieille femme. Nous le verrons s’assimiler à un cheval, jusqu’à en revendiquer fièrement le nom, et s’intégrer à la tribu, tout en gardant derrière la tête l’idée de la fuite… ou pas. Une réussite, là encore.

 

Vraiment rien à jeter dans ce recueil, qui sait explorer avec cohérence mais sans répétition excessive la thématique des rapports conflictuels entre Indiens et Blancs. Le style lapidaire et percutant, l’émotion à fleur de peau, les personnages tous plus magnifiques les uns que les autres, l’intelligence du propos qui sait fuir tout manichéisme, autant d’éléments qui font de Contrée indienne un superbe recueil western, dont je me suis régalé à chaque page. Du coup, la barre est haute pour la suite… Mais on verra bien. Prochaine étape de mon « Western Summer » : Journal des années de poudre du grand Richard Matheson (R.I.P.).

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"H.P. Lovecraft le dieux silencieux", de Didier Hendrickx

Publié le par Nébal

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HENDRICKX (Didier), H.P. Lovecraft le dieu silencieux, Lausanne, L’Âge d’homme, coll. Revizor, 2012, 173 p.

 

Un énième essai sur Lovecraft, moi, je ne crache pas dessus a priori. Francophone qui plus est. Alors bon. Sauf que – pour des raisons plus ou moins valables sans doute, je veux bien l’admettre – ce Dieu silencieux du Belge Didier Hendrickx m’a très vite quelque peu hérissé le poil… et au final, j’ai eu l’impression, au mieux, de perdre mon temps à la lecture de cet ouvrage pourtant pas bien épais.

 

L’essai s’ouvre sur cette déclaration tonitruante et un brin naïve, pour ne pas dire arrogante : « « Il n’a pas pris une ride », ai-je pensé en achevant la lecture de mon mémoire de fin d’études universitaires sur Howard Phillips Lovecraft. » Qu’on me permette d’en douter… Si le mémoire originel a semble-t-il été retravaillé malgré tout, on décèle vite bien des aspects témoignant d’une lecture au mieux hâtive du Maître de Providence. Je passerai charitablement sur le fait que cet essai ne se fonde que sur des publications francophones (après tout, c’est le cas d’autres tout à fait fréquentables… mais pour une publication de 2012, ça me paraît tout de même un peu limite). Mais j’avoue avoir fait un bond de dix mètres (ou peu s’en faut) quand j’ai lu la présentation du « Mythe de Cthulhu » par l’auteur, laquelle, bien loin de correspondre à la substance réelle du « Mythe de Lovecraft » (à l’existence douteuse, rappelons-le), emprunte en fait à August Derleth, avec ses dieux « bons » et « mauvais », etc. ; ce qui revient à entamer cette lecture par un contresens tout de même assez fâcheux… Je passerai aussi, même si ça me démange, sur la bête attaque de l’auteur contre les jeux inspirés de Lovecraft (j’imagine que c’est bien le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, pour l’essentiel, qui est dans sa ligne de mire) ; même si c’est sans doute là une nouvelle preuve d’ignorance plus qu’autre chose, à mon sens, mais bon… Le problème, c’est qu’à chaque page ou presque, j’ai tiqué sur des analyses ou qualifications à l’emporte-pièce du même tonneau (à cinq pattes) ; pour s’en tenir à la seule biographie de Lovecraft, la perpétuation du mythe du « reclus de Providence » est quand même pour le moins gênante, maintenant que l’on en sait un peu plus sur la réalité de son quotidien ; quant à le qualifier, en une occasion, de « Victorien » (si, si), c’est une nouvelle fois un contresens navrant…

 

Mais passons. Tout cela donne une impression d’approximation – sans doute tolérable pour un vieux mémoire de fins d’études, moins toutefois pour une publication en volume de 2012 – mais l’auteur pourrait malgré tout avoir des choses intéressantes à dire. Après tout, la « lecture » de Michel Houellebecq, par exemple, n’est elle-même pas exempte de ces défauts, ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier énormément…

 

Didier Hendrickx entend donc nous parler ici pour l’essentiel de deux choses fortement intriquées : l’impossibilité de la communication dans l’œuvre de Lovecraft (voire dans sa vie, sauf que l’on sait aujourd’hui ce qu’il en a été réellement), et la dégradation des structures mythiques dont elle témoigne. Ce qui pourrait, à vue de nez, être intéressant, et constituer un angle d’approche relativement original.

 

Mais non.

 

Parce que l’ouvrage, une fois de plus, souffre énormément de problèmes de méthode, sans doute. Ainsi, il est pour une bonne part constitué d’une litanie (très lovecraftienne, probablement) d’exemples piochés ici ou là, et balancés à tire-larigot, qui s’arrêtent cependant au stade de la paraphrase. Tant pis pour l’analyse, laquelle, dès lors, ne peut plus guère que s’arrêter au mieux aux lieux communs, au pire aux contresens témoignant d’une lecture superficielle. Du coup, aussi intéressante la problématique soit-elle, Didier Hendrickx ne parvient jamais (ou presque : le chapitre sur les réminiscences de l’enfance et sa valeur de refuge est à peu près correct) à questionner pertinemment l’œuvre et l’homme ; et le Nébal de s’ennuyer, quand il ne s’arrache pas les cheveux.

 

Et s’il est une dimension de ce Dieu silencieux qui a plus particulièrement entraîné ce second effet, c’est – j’entends déjà les quolibets – la manie passablement pénible de l’auteur de s’approprier l’œuvre lovecraftienne et sa philosophie sous-jacente (telles qu’il les comprend, cela va sans dire) pour balancer régulièrement, au détour d’un paragraphe, de consternantes saillies franchement réactionnaires, au nom de « l’objectivité » et de la lutte (bien entendu…) contre le « politiquement correct ». En découle, même avec des pincettes pour les sujets les plus glissants, une véritable apologie du conservatisme lovecraftien, et même de sa tendance à la réaction au sens strict, qui, à l’occasion, pue quand même un peu du zboub (mais, ainsi que vous le savez peut-être, votre serviteur est un vilain libéral, et donc foncièrement « politiquement correct »…). Le « melting pot », notamment, le « multiculturalisme » en d’autres termes, est ainsi impitoyablement stigmatisé, au nom d’une défense de « l’identité » (terme douloureux) et de la tradition. C’est, aux yeux du Nébal, très pénible – bien plus que les abominations que Lovecraft lui-même pouvait balancer il y a de ça pas mal de temps tout de même –, et parfois proche du délire surréaliste (voir les passages sur la France et plus encore le catholicisme, c’est très rigolo). Citons le dernier chapitre (« Enracinement et identité »…) :

 

« A contrario, les nations européennes ont brusquement renoncé à leur unité culturelle, à leurs formidables fondements pagano-chrétiens désormais soumis aux saccages d’une nomenklatura sidérée par le dogme multiculturel et la promotion du métis, iconolâtrie aux relents de totalitarisme [sic !]. Il est difficile de prédire à quoi les transformations en gestation vont aboutir. L’inventaire des dégâts présents a déjà été dressé par des universitaires et des essayistes : négation et réécriture de l’histoire, muséification du patrimoine artistique, communautarisme, effacement de la culture chrétienne, destruction des anciennes classes traditionnelles, individualisme, nouveaux obscurantismes religieux, déclin démographique, novlangues, etc. »

 

Je m’arrête là. Je voulais en citer davantage, mais je n’ai pas de seau à portée pour y vomir tout ce que cette diatribe parano-faf m’inspire.

 

Bref : un essai au mieux dispensable, au pire puant, dans tous les cas approximatif. En langue française, si l’on doit s’en tenir là, on préfèrera largement les essais de Maurice Lévy, Michel Houellebecq et Cédric Monget, par exemple. Et celui-ci, on le laissera à sa place : dans la poubelle.

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"The Hoard of the Wizard-Beast", de Robert H. Barlow & H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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BARLOW (Robert H.) & LOVECRAFT (H.P.), The Hoard of the Wizard-Beast and one other, introduction by S.T. Joshi, West Warwick, Necronomicon Press, 1994, 29 p.

 

Ce petit fascicule comprend deux brèves nouvelles de Robert H. Barlow, alors un adolescent, révisées par H.P. Lovecraft, et qui n’ont été mises à jour que récemment (c’en est la première publication). Mais la mention « & H.P. Lovecraft », si elle se justifie assurément (voir plus bas), ne doit pas nous tromper : cette fois, il s’agit bien de « révisions », au sens où Lovecraft s’est « contenté » de faire des suggestions, même « poussées », pour améliorer le style, le rythme, etc. Il ne s’agit cependant pas d’un authentique travail de nègre comme il a pu en accomplir par ailleurs, écrivant véritablement la quasi-totalité d’un texte à partir d’un maigre synopsis, par exemple. Non, cette fois, Lovecraft conserve toutes les idées de départ, et se livre bien à une sorte de travail éditorial, accompli gratuitement pour venir en aide à un auteur débutant avec lequel il avait noué progressivement des liens très forts (rappelons au passage que ce fut Robert H. Barlow qui devint l’exécuteur littéraire de Lovecraft, ce qui posa d’ailleurs des problèmes avec August Derleth).

 

S.T. Joshi le dit dans son introduction, et c’est repris en quatrième de couverture : « Certainly, no one is likely to consider « The Hoard of the Wizard-Beast » or « The Slaying of the Monster » preeminent masterworks of weird fiction... » En effet. Ces deux textes – le second tenant en une page – n’ont pas une grande valeur intrinsèque. Il s’agit bien des œuvres d’un adolescent, sans doute relativement doué, mais par nature bancales et d’un intérêt limité (euphémisme).

 

Non, ce qui importe ici – et cette édition permet intelligemment d’en juger, qui reproduit les manuscrits originaux en fac-similé –, c’est de voir comment pouvait travailler Lovecraft pour venir en aide, avec patience et tact, à son jeune correspondant. Et ce n’était pas un mince travail, même dans le cadre d’une pure révision gracieuse. Certains paragraphes sont bien entièrement réécrits, même si Lovecraft entend respecter au mieux le travail original. Mais entre les coupes, les ajouts, les déplacements, le texte de Barlow subit (bien volontiers) une remise en ordre complète, qui tente autant que faire se peut de gommer les maladresses pour aboutir à quelque chose de plus élevé. « Travail éditorial », disais-je plus haut ; vu de loin, oui. Mais, en replaçant le travail de Lovecraft dans son contexte, on voit bien qu’il s’agit ici de faire œuvre de pédagogie, de manière amicale et désintéressée.

 

Les deux nouvelles sont, à en croire Lovecraft, « visiblement » inspirées par Lord Dunsany. Il y a sans doute de ça, et le lecteur de HPL ne peut que penser à ses propres productions dites « des Contrées du Rêve ». Mais S.T. Joshi suggère aussi une autre influence : celle de Clark Ashton Smith, que révérait Robert H. Barlow. Quoi qu’il en soit, ces deux récits censément « weird » relèvent davantage, selon nos conceptions modernes, de la « fantasy » (au sens « français »). De même que pour les textes « dunsaniens » de Lovecraft, il y a une ambiguïté sur leur caractère onirique ou antédiluvien (mais, de même que pour Lovecraft, c’est sans doute le deuxième qualificatif qui se rapproche le plus de la « vérité »).

 

Le premier texte, qui occupe la majeure partie de ce petit volume (en deux fois, donc), « The Hoard of the Wizard-Beast », est particulièrement bancal dans sa construction en deux parties (Lovecraft en avait gentiment fait la remarque à Barlow), mais, à mon sens, il n’est pas dénué dans les premières pages d’un certain charme « onirique » (voir plus haut…) : l’univers est posé, et le héros, Yalden, rencontre une étrange créature qui lui livre un oracle ; problème : la quête qui s’ensuit n’est elle guère folichonne…

 

Pas grand-chose à dire sur le très très court texte qu’est « The Slaying of the Monster », si ce n’est qu’il s’agit d’une sorte de fable sans grand intérêt.

 

Peu importe. Ce n’est donc pas ici la valeur des textes en eux-mêmes qui justifie véritablement la publication, mais bien l’étude qu’elle autorise du travail de révision de Lovecraft sous son angle le plus désintéressé. Et à cet égard, c’est un joli témoignage. Qui n’intéressera vraisemblablement que les fans les plus acharnés, certes… Mais je suis un peu acharné, comme vous avez sans doute eu l’occasion de le constater particulièrement ces derniers temps (pardon, pardon)…

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"Dieu-qui-Parle", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), Dieu-qui-Parle, [Talking God], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1989-1990] 1997, 338 p.

 

Et hop, là, comme ça, un polar navajo de Tony Hillerman de plus. C’est que je commence à en avoir lu un certain nombre, tout de même… Et ça fait toujours plaisir de temps en temps, malgré certains défauts récurrents sur lesquels on aura l’occasion de revenir.

 

Nous retrouvons donc notre duo de policiers navajos préférés, Joe Leaphorn – l’agnostique pas commode – et Jim Chee – le traditionaliste entre deux mondes. Qui vont de nouveau être amenés à bosser ensemble, mais pas tout de suite, pas tout de suite… et sur des affaires qui ne les regardent pas vraiment comme d’habitude.

 

Le chapitre introductif du roman est assez fort, qui nous présente les agissements du dénommé Henry Highhawk, un Blanc qui a un peu de sang navajo dans les veines, et aimerait bien rejoindre le Dineh, du coup. Et un activiste, donc, qui s’insurge contre la détention par diverses institutions américaines de squelettes d’Indiens, à des fins d’études anthropologiques. Aussi décide-t-il de déterrer les grands-parents d’une conservatrice de musée et de les lui envoyer par la poste… Un peu plus tard, Jim Chee est donc chargé d’arrêter Highhawk, à l’occasion d’une cérémonie appelée Yeibichai – celle qui fait intervenir Dieu-qui-Parle. Pas de problème – d’autant que le bougre est finalement plutôt sympathique (même si un peu taré). Sauf qu’il apprend ultérieurement que son amie Janet Pete est l’avocate dudit Belagaana… et qu’elle a l’impression qu’on la suit depuis qu’elle a été chargée de cette affaire. Ni une, ni deux : Jim Chee prend un congé et hop ! direction Washington, D.C.

 

Joe Leaphorn, de son côté, n’est pas parti en retraite. Et il s’intéresse de près – il est bien le seul, ou presque – à un cadavre retrouvé au milieu de nulle part, au bord d’une voie ferrée, cadavre dépouillé de tout signe d’identification, jusqu’à ses fausses dents qui ont été prélevées… L’affaire n’est pas de son ressort, mais, comme d’habitude, c’est plus fort que lui, Leaphorn enquête. Et remonte la trace de la victime jusqu’à…

 

Jusqu’à ?

 

Eh bien, oui, bravo, vous avez gagné : Washington, D.C. Ni une, ni deux : Joe Leaphorn prend un congé et hop ! direction la capitale.

 

Bien entendu, ces deux affaires sont amenées à se croiser – Highhawk et le Yeibichai constituant le lien, le lecteur le sait très tôt – et nos deux Indiens dans la ville vont de nouveau travailler ensemble.

 

Ce changement de cadre – la côte Est urbaine, bien loin des Four Corners – est un peu déstabilisant pour les amateurs de la série. Même maintenant, je suis incapable de déterminer si c’est un point fort ou un point faible du roman…

 

Mais, à côté de ça, j’ai le sentiment que Dieu-qui-Parle est plutôt un bon cru : l’enquête est riche et complexe, Tony Hillerman gère très bien son timing, et les personnages sont très réussis : Leaphorn et Chee, bien sûr, on a l’habitude, mais aussi Highhawk, couillon mais sympathique… et un tueur à la personnalité complexe. Enfin, Dieu-qui-Parle est un roman plus riche que de coutume pour ce qui est du fond, dans la mesure où il introduit avec adresse de passionnants et délicats problèmes éthiques.

 

Mais il y a toujours certains défauts (donc) ; essentiellement, le style est toujours aussi pourrave, et sans doute encore rendu plus pénible par une traduction décidément détestable (un bon dépoussiérage serait de rigueur…). C’est fort dommage, tout de même… Ajoutons que, malgré le changement de cadre, c’est quand même un peu toujours la même chose pour ce qui est des trames parallèles et de l’implication des personnages ; bon, pas trop grave non plus…

 

J’ai néanmoins, comme le plus souvent, passé une fois de plus un très bon moment en compagnie de Joe Leaphorn et Jim Chee. Et j’en redemande ; à suivre, donc.

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"The Boiling Point", de Clark Ashton Smith, Forrest J. Ackerman, H.P. Lovecraft...

Publié le par Nébal

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SMITH (Clark Ashton), ACKERMAN (Forrest J.), LOVECRAFT (H.P.) and many others, The Boiling Point, West Warwick, Necronomicon Press, [1933-1934] 1985, [n.p.]

 

The Boiling Point, c’était le nom d’une rubrique du Fantasy Fan, important fanzine (donc) du début des années 1930, rubrique de courrier des lecteurs qui se voulait résolument polémique. Ben ça n’a pas manqué… Ce tout petit fascicule, qui ne fait qu’une petite dizaine de pages, offre ainsi au lecteur épouvanté un aperçu pour le moins consternant du fandom des origines, qui n’était visiblement pas beaucoup plus appréciable que celui qui vivote aujourd’hui.

 

Tout commence avec une lettre du jeune critique Forrest J. Ackerman, qui, dans le numéro de septembre 1933, met avec joie les pieds dans le plat, en dénigrant vigoureusement la publication d’une nouvelle de Clark Ashton Smith, « Dweller in Martian Depths », dans les pages de Wonder Stories, revue en principe dédiée à la science-fiction (enfin, on disait encore « scientifiction » ou « stf », alors). Le point d’Ackerman est tout simple : pour lui, la nouvelle en question ne relève pas de la SF, mais davantage de la « fantasy » ou du « weird », et n’avait donc pas sa place dans cette revue ; avec pour corollaire qui coule de source (ou peu s’en faut) l’idée que – en schématisant – c’était mauvais parce que ce n’était pas de la SF…

 

Dès le numéro suivant, tir de barrage de la défense, représentée par Clark Ashton Smith himself, et ses copains H.P. Lovecraft, August Derleth et R.H. Barlow. Le jeune Ackerman s’en prend plein la tronche (de manière plus ou moins subtile selon les intervenants, mais c’est à la hauteur de l’attaque), la nouvelle est défendue pour ce qu’elle est – un truc a priori pas moins crédible que la plupart des publications estampillées « scientifiction » alors – et, au-delà, c’est la classique (déjà) querelle des genres : « weird » et « fantasy » (au sens anglo-saxon, hein, et des années 1930 encore) sont revalorisés, et la mauvaise SF impitoyablement descendue en flammes. La lettre de R.H. Barlow est à cet égard la plus révélatrice, qui condamne, citons-le, « the conventional type of […] trash printed in the average mercenary scientifiction magazine » : « a few helpless ray-projectors, heroines consisting mainly of lipstick and legs, and a dastardly villain ». Et CHBIM !

 

Et c’est parti pour une polémique particulièrement stérile (tellement, en fait, qu’on la retrouve sous diverses formes de nos jours…), opposant en gros partisans de l’imagination-qui-prend-le-pouvoir aux sectateurs de la TRUE SF déjà ghettoïsée.

 

(Arf. Je me rends compte que je prends malgré moi position rien que dans ma formulation du, aha, « débat » ; c’est que je suis faible…).

 

Polémique stérile, donc. On en vient très vite aux attaques personnelles des deux côtés (pour citer le camp « fantasy » / « weird », une certaine Natalie H. Wooley demande, chose stupide que l’on retrouve hélas encore aujourd’hui, si Forrest J. Ackerman, qui critique volontiers les textes des autres, serait capable d’en écrire lui-même, ce qui m’a rappelé de tristes phénomènes…), on s’énerve, et on campe sur ses positions, sans rien développer de vaguement, même très vaguement, constructif. Personne n’en ressort grandi, à vrai dire, et certainement pas le Fantasy Fan, qui, après le numéro de février 1934, jette l’éponge, et décide – ouf – de supprimer cette rubrique idiote (nombre de lecteurs avaient fait part de leur lassitude devant la querelle) (déjà, oui).

 

Moralité (enfin, si l’on veut…) : le fandom des origines pouvait déjà se montrer très con. C’est hélas le principal enseignement de cette toute petite brochure, pour le coup fort édifiante. Même si le pire, dans tout ça, c’est sans doute le triste constat que nous n’avons guère évolué en 80 ans…

 

Ah, le fandom…

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"The Illustrated Challenge From Beyond", de H.P. Lovecraft, A. Merritt, Robert E. Howard, C.L. Moore & Frank Belknap Long

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), MERRITT (A.), HOWARD (Robert E.), MOORE (C.L.) & LONG (Frank Belknap), The Illustrated Challenge From Beyond, illustrated by David Ireland, West Warwick, Necronomicon Press, [1935] 1978, [n.p.]

 

Étrangement (ou pas), je ne crois pas avoir jamais lu cette courte nouvelle qu’est « The Challenge From Beyond » (rien à voir avec « From Beyond ») en français, aussi ai-je sauté sur l’occasion de la lire en anglais dans le texte.

 

Il s’agit d’un « round robin » (c’est-à-dire une histoire dont chaque segment est écrit successivement par un auteur différent), composé à l’initiative de Julius Schwarz pour le troisième anniversaire du Fantasy Magazine (septembre 1935), qui voulait une collaboration « weird » et une de science-fiction ; celle-ci est la première des deux (l’autre, que je ne connais pas, et qui n’est semble-t-il pas glop du tout, faisant intervenir Stanley G. Weinbaum, Donald Wandrei, E.E. « Doc » Smith, Harl Vincent et Murray Leinster). Le moins que l’on puisse dire est qu’il y a ici du beau monde, Frank Belkap Long, le grand ami de Lovecraft à qui l’on doit notamment le chouette pastiche « Les Chiens de Tindalos », étant clairement le moins célèbre des cinq (aujourd’hui, a fortiori)… ce qui lui a d’ailleurs porté préjudice : il avait à l’origine écrit le deuxième segment, mais A. Merritt ayant refusé de poursuivre dans son sillon, il s’est d’abord retrouvé exclu de l’histoire, avant de revenir, mais en dernière position, à l’instigation de Lovecraft (toutes informations que je tire de la lecture de I Am Providence de S.T. Joshi)…

 

Envisageons donc brièvement chaque segment. C’est C.L. Moore qui entame les hostilités, de manière plutôt inoffensive d’ailleurs, en nous présentant simplement un campeur du nom de George Campbell qui « tombe » sur un étrange cube d’apparence antédiluvienne et semblant pourtant artificiel. Un point de départ un peu faiblard…

 

Cela dit, le ronchon A. Merritt n’arrange rien à l’affaire, sa contribution ne faisant très certainement pas avancer le schmilblick. Rien à en dire, en fait. Tout ça pour ça ?

 

Le gros de la nouvelle est finalement rédigé par H.P. Lovecraft : son fragment est le plus important en taille comme en matière de développement d’une intrigue jusque-là fort terne. Mais on ne peut pas dire qu’il se foule vraiment, dans la mesure où il ne s’agit guère que d’une variation (sur le plan spatial) de « Dans l’abîme du temps », excellente nouvelle qui forme un bloc avec celle-ci (les deux gagnent à être lues en parallèle ; de manière amusante, on pourra cependant noter que ce texte-ci a en fait été publié avant la nouvelle de Lovecraft…). On a un peu l’impression d’un auteur qui se contente de recycler une idée obsédante (sur le transfert d’esprit), sans trop s’appliquer (ou s’impliquer), mais peut-être cette impression vient-elle de la lecture antérieure de « Dans l’abîme du temps », nouvelle autrement aboutie…

 

C’est Robert E. Howard qui prend le relais. De manière aussi amusante que pathétique, il se livre à une véritable caricature de sa propre production ; autrement dit : BASTON ! Pas très convaincant. Dommage, le retournement de situation qu’il suscite aurait pu être intéressant – et se révèle étrangement lovecraftien sur le plan philosophique à maints égards –, mais, dans les faits, tout cela est bien artificiel…

 

À Frank Belknap Long de conclure, donc. Il renchérit sur le retournement de situation opéré par le pôpa de « Conan », en moins caricatural, mais le côté « fable » auquel tout cela aboutit, avec un sorte de « morale amorale », ne convainc pas vraiment…

 

Cette édition, comme son titre l’indique, comprend en outre quatre illustrations (vertes, très vertes) de David Ireland, assez correctes.

 

Au final, voici donc un texte très franchement anecdotique d’un point de vue objectif. Par contre, on peut très clairement en faire, plus qu’un « round robin » à proprement parler, un texte de Lovecraft, dans la mesure où c’est à peu de choses près le Maître de Providence qui fait tout le (sale ?) boulot. Au regard des noms des auteurs impliqués dans la chose, c’est sans doute un peu décevant, mais c’est ainsi. Pour les fans uniquement, donc.

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"I Am Providence", de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

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JOSHI (S.T.), I Am Providence. The Life and Times of H.P. Lovecraft, New York, Hippocampus Press, [1996, 2010] 2013, 2 vol., X + 1148 p.

 

Ayé. Il y aura fallu du temps, du sang, de la sueur et des larmes, mais je suis enfin venu à bout de I Am Providence, version « augmentée » de H.P. Lovecraft: A Life, qui constitue sans doute à l’heure actuelle, non pas la biographie « définitive » du Maître de Providence (qui sait ce que Joshi ou d’autres nous réservent encore ?), mais bien la plus complète que l’on puisse pour le moment concevoir.

 

Ce livre est un monstre. Ces plus de 1000 pages en deux volumes resserrés contiennent une somme d’informations inégalée, se rapprochant autant que possible – toujours en fonction de ce qui est connu à l’heure actuelle, hein – de l’exhaustivité. C’est que ça va très, très loin. On a l’impression, au fil des pages, de vivre avec Lovecraft au jour le jour. Le moindre détail de son emploi du temps semble consigné avec une frénésie vorace par Joshi, qui paraît capable de dire précisément ce que son sujet faisait à tel jour et telle heure, ce qu’il avait mangé la veille, combien ça lui avait coûté et si sa digestion était bonne (je n’exagère pas, ou à peine). On pourrait, dès lors, craindre le pensum… Mais non : tout cela est passionnant de bout en bout, et constitue une somme remarquable d’intelligence (dans tous les sens du terme).

 

Il faut dire que le sujet a de quoi fasciner. Lieu commun : si l’on ne fera pas de Lovecraft quelqu’un dont la vie à proprement parler est aussi extraordinaire que son œuvre (même s’il s’en est trouvé pour prétendre qu’il fut lui-même « sa plus grande création »), à l’instar d’un Philip K. Dick, disons (voyez Invasions divines de Lawrence Sutin, par exemple), ou encore d’un Sade (je suis sûr qu’il aurait adoré cette comparaison…), on accordera sans peine que sa personnalité hors-normes a généré, de même que son œuvre, un enthousiasme démentiel, proche du culte (eh). Et votre serviteur plaide coupable : je suis de ces grouillots en adoration extatique devant HPL (comme je le suis, pour évoquer d’autres auteurs à la vie relativement « paisible », devant Flaubert ou Kafka). Non que « j’aime » à proprement parler le personnage (dont bien des aspects me débectent encore, quand bien même, au fil des pages, on ne peut que se prendre de sympathie pour cet énergumène à la face lunaire), mais voilà : je veux le comprendre. Et Joshi est un très bon guide à cet effet ; quelqu’un qui, sans aller jusqu’à l’adoration inconditionnelle, loin de là (il est parfois un critique assez cinglant, notamment en ce qui concerne la polésie, mais aussi certaines nouvelles que j’apprécie énormément pour ma part), aime néanmoins profondément Lovecraft, lui, et qui sait trouver les mots pour aller au cœur de ce qu’il fut et de ce qu’il écrivit. Et I Am Providence constitue ainsi le compagnon idéal pour tout lovecraftien, permettant d’approcher au plus près l’homme, sa vie, son œuvre, et tout ce qui s’ensuit.

 

C’est toutefois un livre qui fait peur : dès les premières pages, le lecteur se voit bombarder d’informations généalogiques pointilleuses, remontant aussi loin que possible. Aussi commence-t-on bien avant la naissance d’HPL en 1890. Ce qui permet d’appréhender son milieu – celui d’une bourgeoisie WASP plutôt aisée –, de comprendre, du coup, certains aspects idéologiques du personnage, et d’entrevoir la chute à l’horizon, Lovecraft acquérant sur le tard tous les traits d’un déclassé, réduit quasiment à la misère.

 

Lovecraft est à n’en pas douter un enfant précoce, et – évacuons d’emblée la « légende noire » – son enfance est idyllique. Si sa santé fragile ne lui permet pas de suivre un parcours scolaire « normal », et si des drames entachent bientôt ses premières années (la mort de son père, la folie de sa mère, la mort de son grand-père Phillips, qui précipitera la ruine de la famille), HPL est néanmoins alors un enfant somme toute bien dans sa peau, qui a des amis (si), et fait des trucs de gamin « normal » ; mais pas que : il se tourne ainsi très vite vers l’écriture, notamment de polésie (avec sa fascination de « païen romain » pour les humanités, puis pour le XVIIIe siècle anglais – l’époque dans laquelle il se reconnaissait le plus, ce satané réactionnaire, voir la célèbre illustration de Virgil Finlay le représentant en perruque) et d’essais « scientifiques » (même si les guillemets peuvent être enlevés assez rapidement en ce qui concerne notamment l’astronomie : adolescent, il livre des chroniques régulières à des journaux locaux) ; quelques fictions, aussi, mais c’est loin de constituer l’essentiel de son travail (et, à vrai dire, cela restera vrai par la suite, même si c’est bien sa fiction qui lui vaudra une célébrité posthume ; mais, en regard notamment de son ébouriffante correspondance, c’est peanuts).

 

Mais voilà : « L’âge adulte, c’est l’enfer. » On ne se livrera pas ici à de la psychanalyse de comptoir ; on se contentera simplement de noter que, au sortir de l’adolescence, rattrapé par les drames familiaux, Lovecraft craque, et sombre dans la dépression nerveuse ; pendant quelques années, il sera effectivement le « reclus de Providence » de la légende (et il en jouera, d’ailleurs).

 

Ce qui sauvera Lovecraft – et permettra à terme l’émergence de son œuvre si singulière –, c’est le « journalisme amateur ». Et là j’ai envie, d’ores et déjà, de féliciter Joshi : j’ai l’impression, avec I Am Providence, de comprendre enfin ce qu’était ce « journalisme amateur », ce qu’il impliquait, en quoi il consistait au juste, quelles étaient ses tendances, ses dissensions, etc. Lovecraft, membre tout d’abord de l’UAPA – rivale de la NAPA qu’il rejoindra néanmoins plus tard –, se lance à fond dans cette activité, que ce soit au travers de son propre Conservative (titre éloquent…) ou des publications de ceux qui ne tardent pas à devenir ses amis (correspondants tout d’abord, et certains ne seront que cela toute sa vie, mais d’autres, plus nombreux, rencontreront notre héros en chair et en os ; c’en est bientôt fini du « reclus »). Pour le moment, il s’agit encore essentiellement pour lui de livrer de la polésie (médiocre, au mieux ; Lovecraft, et il en sera bientôt conscient, est un obsédé – compétent – de la métrique, mais ne brille guère sur le plan des images et de l’émotion) et des essais (notamment « politiques » ; surtout au sens des rivalités du monde du « journalisme amateur », à vrai dire, où Lovecraft n’hésite pas à polémiquer) ; la fiction ne viendra que tardivement.

 

Mais elle viendra, enfin (ou reviendra, plutôt), et ce sera résolument dans le genre « weird » (j’ai envie de préférer ce terme à celui de « fantastique », plus flou et pas forcément si juste que ça en ce qui concerne Lovecraft – a fortiori si l’on se tourne vers la fin de sa carrière, qui s’ancrera davantage dans la science-fiction, malgré tout le mal que l’intéressé a pu en dire). Des textes qui lui vaudront bientôt l’admiration de ses confrères. « Dagon » est à n’en pas douter une étape majeure : préfigurant déjà l’horreur cosmique des « grands textes » ultérieurs, cette nouvelle, qui sera plus tard sa première publication en pulp, dans Weird Tales, lui offre déjà l’occasion d’exposer sa conception du genre, et même sa philosophie (voir les lettres composant In Defence of Dagon, reprises en français dans Lettres d’Innsmouth : « cosmicisme », « indifférentisme » plutôt que « pessimisme » à proprement parler, matérialisme mécaniste, athéisme).

 

C’est par le « journalisme amateur », donc, que Lovecraft va rencontrer ceux qui deviendront ses admirateurs autant qu’amis. Et parmi eux, horreur glauque, une femme, Sonia. Juive d’origine russe et divorcée, tout pour plaire à notre conservateur vaguement « puritain », résolument raciste et antisémite (depuis longtemps, ça). Forcément (aha), ils se marient. Et Lovecraft de partir s’installer à New York, où il retrouve bon nombre de ses amis. Dans les premiers temps, c’est le paradis sur terre : cette fois, c’est sûr, Lovecraft n’a plus rien d’un reclus ; époux certes peu attentif, il passe son temps avec le « gang », à multiplier les réunions nocturnes et les promenades interminables. Tout va bien. Ou presque. Car Sonia perd son emploi, et Lovecraft n’en trouve pas (au cours de sa vie, il ne gagnera guère que ce que ses publications dans les pulps lui rapportent, c’est-à-dire franchement pas grand-chose, et, surtout, même si le montant est là aussi dérisoire, ce que lui rapportent ses travaux dits pudiquement « de révision », quand il s’agit parfois clairement de faire dans le « ghost writing », terme que Lovecraft devait apprécier, mais pour ma part – eh eh – je dirais plutôt « nègre »). Les tourtereaux, qui n’étaient sans doute pas aussi proches que les jeunes mariés traditionnels, s’éloignent de plus en plus. Et Lovecraft supporte de moins en moins New York ; c’est peu dire : il en vient à haïr littéralement cette nouvelle Babylone, incarnation du melting pot… Sonia part chercher du travail dans le Midwest, Lovecraft reste un temps… puis saisit la première occasion de retourner à Providence. Le divorce, un peu plus tard, ne sera qu’une formalité.

 

Et c’est alors que Lovecraft va commencer à écrire ses plus grands textes. Nouvelle étape fondamentale, asseyant une bonne fois pour toutes sa philosophie et dessinant les orientations de son œuvre ultérieure : « L’Appel de Cthulhu », bien sûr. Nouvelle dont on fait la pierre de touche du prétendu « Mythe de Cthulhu » (appellation derlethienne que Joshi tend à rejeter, acceptant tout au mieux de parler de « Mythe de Lovecraft » – voir Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, par exemple)… Et les grands textes de s’enchaîner, dès lors (même si Joshi, donc, se montre parfois très réservé – voyez par exemple comment il massacre « L’Abomination de Dunwich »…). Des textes qui lui vaudront une certaine estime, mais ne lui ouvriront pas nécessairement les portes des pulps – Farnsworth Wright se montre plus qu’à son tour réticent, et les lecteurs de Weird Tales ne se montrent pas toujours convaincus, loin de là –, et encore moins celles de la publication en volume. Peu importe : Lovecraft, qui développe toute une esthétique à cet égard, écrit pour lui, na. Et il écrit des chefs-d’œuvre, de plus en plus singuliers.

 

Lovecraft ne fait pas qu’écrire, cependant : il n’est définitivement pas le « reclus de Providence » de la légende ; ainsi, il voyage énormément, quand bien même c’est souvent pour revenir aux mêmes endroits (comme Charleston, ou, trois fois, Québec – sa seule incursion en-dehors des États-Unis). Il rend visite à des amis, des amis lui rendent visite – même s’il ne rencontrera jamais, notamment, Clark Ashton Smith, Robert E. Howard et August Derleth. Il connaît la misère, mais se contente de peu, et on ne saurait voir en lui le dépressif de sa grande crise post-adolescente. Cordial, enjoué, profondément sympathique, il voit sa pensée évoluer, aussi – notamment sur le plan politique : séduit un temps par le fascisme, il développe sa propre idéologie, mêlant « socialisme modéré » (le conservateur républicain se rallie à Roosevelt et au New Deal) et net penchant pour l’aristocratie (mais certainement pas la ploutocratie).

 

Lovecraft meurt en 1937, d’un cancer, quasiment inconnu. Et ce n’est qu’après sa mort qu’il atteindra à la célébrité. Derleth, bien que n’étant pas l’exécuteur littéraire de Lovecraft, prend les choses en main, pour le meilleur et pour le pire : Joshi se montre (à bon droit) très sévère à son égard, notamment pour sa dénaturation de l’œuvre et de la philosophie lovecraftiennes, avec le « Mythe de Cthulhu » copyrighté et sa cohorte de tâcherons qui tentent de « faire du Lovecraft » à grands renforts de déités imprononçables et manichéennes et de livres maudits (phénomène déjà enclenché du vivant d’HPL, qui aimait bien emprunter et se faire emprunter, mais qui dégénère vite). Pourtant, j’ai quand même envie de célébrer en Derleth l’homme qui a fait connaître Lovecraft (Joshi semble penser que, sans l’intervention précipitée de Derleth, Lovecraft aurait pu connaître malgré tout la célébrité, et dans le mainstream, mais, personnellement, j’en doute) ; une sorte de Max Brod, quelque part (pourquoi pas ?). Quoi qu’il en soit, Lovecraft deviendra à titre posthume le géant que l’on sait ; et génèrera le culte dont je parlais au tout début, la boucle est bouclée.

 

Ce résumé fort succinct ne saurait bien évidemment remplacer la lecture de ce monstre d’érudition qu’est I Am Providence, et n’entend qu’en dresser les grandes lignes, telles que j’ai pu les ressentir (ce qui n’exclut pas des erreurs d’interprétation, donc). Mais sans doute fallait-il en passer par-là. Quoi qu’il en soit, I Am Providence est une biographie aussi passionnante que pointilleuse ; tout amateur de Lovecraft désireux de véritablement se renseigner sur son auteur de prédilection ne saurait faire l’impasse sur ce texte. Et ressentira peut-être, comme moi, cet étrange phénomène d’identification avec Lovecraft… Car la sympathie, dans tous les sens du terme, est une donnée fondamentale de la biographie de S.T. Joshi.

 

Je me suis pour ma part régalé à la lecture de ces deux gros volumes, même s’il m’en a coûté. Et, si vous aimez Lovecraft, je ne peux que vous engager à les lire à votre tour : c’est là une somme pour l’instant inégalée, fascinante et intelligente, un vrai modèle du genre.

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