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"Lonesome Dove", de Larry McMurtry

Publié le par Nébal

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McMURTRY (Larry), Lonesome Dove, [Lonesome Dove],traduit de l’américain par Richard Crevier, nouvelle édition établie par Marie-Anne Lenoir, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1985, 1990] 2011, 2 vol., 568 + 617 p.

 

« Western Summer », suite, et cette fois avec un très, très gros machin, dans tous les sens du terme : c’est qu’il pèse son poids, ce Lonesome Dove de Larry McMurtry, qui tourne autour des 1200 pages. Mais, surtout, il a une réputation des plus prestigieuses, et je ne parle pas que du prix Pulitzer qui l’a récompensé. C’est bien simple : tous ceux qui l’avaient lu m’avaient assuré que c’était absolument génial. Et James Crumley en aurait dit : « Si vous ne devez lire qu’un seul western dans votre vie, lisez celui-ci. » Ah, tout de même !

 

Je dois dire que, du coup, quand j’ai entamé la lecture de Lonesome Dove, j’ai craint d’être déçu du fait de ce trop grand nombre de louanges. Et puis j’avais quand même lu récemment des choses comme Contrée indienne de Dorothy M. Johnson ou encore Deadwood de Pete Dexter, qui ne sont pas exactement des westerns à négliger…

 

Mais mes craintes étaient infondées : Lonesome Dove est bel et bien un chef-d’œuvre, un roman d’une puissance rare, qu’on lit avec une délectation permanente, et qu’on a du mal à quitter ; hier soir, honnêtement, pour tout un tas de raisons, j’en avais la larme à l’œil, et c’est quand même pas tous les jours qu’un livre me fait cet effet… Est-ce pour autant ZE western à lire ? Je ne serais peut-être pas aussi catégorique, et puis ce petit jeu a quelque chose d’un peu absurde… Mais c’est assurément un excellent roman, de ceux qui laissent une empreinte profonde, des romans que l’on vit littéralement, et qu’on ne peut pas lâcher (ou qui ne nous lâchent pas).

 

1880, Lonesome Dove, Texas, au bord du Rio Grande. Les anciens Texas rangers Augustus McCrae et Woodrow Call (« le Capitaine »), des légendes en leur temps, se sont posés, et vivent tant bien que mal de l’élevage dans ce trou perdu. Il semble bien loin, le temps épique où ils combattaient les Comanches… Mais ils vont avoir l’occasion de vivre ensemble, en compagnie d’une petite troupe, une dernière aventure, et pas la moindre. En effet, la visite inopinée de leur ancien collègue Jake Spoon (qui a un shérif de l’Arkansas aux fesses) fournit au Capitaine le prétexte pour quitter – à jamais ? – Lonesome Dove. Car Jake leur dit que le Montana, à peine colonisé, serait une terre idéale pour établir un ranch, ce que personne n’a encore jamais fait. Mais c’est loin, le Montana : plus de 5000 kilomètres… Tant mieux ! Call et McCrae vont « récupérer » (bon, voler…) du bétail au Mexique, un immense troupeau, et se lancent sur la piste, direction le Yellowstone. Une odyssée sans pareille les attend, ainsi que les autres membres de leur expédition : les anciens rangers Deets et Pea Eye, le petit Newt, le cow-boy amoureux Dish Boggett (avec, à quelques pas, l’objet inaccessible de ses désirs, la belle putain Lorena), d’autres encore… Une odyssée crépusculaire, marquant la fin d’une époque qu’ils entendent à tout prix prolonger, sans doute en dépit du bon sens. Une folie…

 

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » ? Ou pas… Le lecteur, oui, est heureux, au terme de ce long périple (et un peu triste, donc). Mais il sait dès les premières pages qu’il n’en ira pas forcément de même pour les héros de Lonesome Dove. Pourtant, tout commence très bien, et sur un air de comédie (les répliques piquantes de ce bavard de McCrae y sont pour beaucoup) ; mais on se doute bien vite qu’au fil de l’aventure, ce sera d’une tragédie humaine qu’il s’agira. Avec ses coups de théâtre (feuilletonesques, à certains égards), ses coïncidences improbables, et ses drames innombrables…

 

Lonesome Doveest une vaste fresque, d’une ampleur et d’une ambition sans commune mesure. Chose admirable, ce monstre littéraire allie pour le meilleur et certainement pas pour le pire le genre le plus populaire avec la littérature la plus majuscule. Et tout y est. Tout participe de la réussite indéniable de ce roman rare, porté par une plume d’une fluidité exemplaire et des personnages extraordinairement bien dessinés, Call et McCrae en tête (mais les autres ne sont pas à négliger pour autant, certainement pas) ; la multiplicité des points de vue est gérée avec une adresse remarquable, et l’émotion est toujours à fleur de peau : on passe insidieusement du rire aux larmes en l’espace de quelques pages. Lonesome Dove est un concentré de vie, avec tout ce que cela implique. Et tout y passe. Absolument tout. Au milieu des cow-boys et des Indiens, des héros et des brigands, il y a tout un monde qui se dresse, un monde à conquérir, un monde hostile, mais un monde beau, aussi. Du désert texan aux blizzards du Montana, en passant par les plaines infinies, Lonesome Dove nous invite à un voyage unique, aux implications multiples, tant spirituelles que géographiques. La quête désespérée des vieux Texas rangers prend aux tripes, et on vit littéralement avec eux. Aussi a-t-on beaucoup de mal à les quitter…

 

Roman brillant, fresque chorale inimitable, Lonesome Dove, oui, est bel et bien un chef-d’œuvre. Un livre habité, palpitant, drôle, émouvant, beau, intelligent… n’en jetez plus. Lonesome Dove est à la hauteur de sa réputation prestigieuse. Indispensable.

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"Apologie pour le plagiat", d'Anatole France

Publié le par Nébal

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FRANCE (Anatole), Apologie pour le plagiat, Paris, Les Éditions du Sonneur, coll. La Petite Bibliothèque, [1891-1892] 2013, 42 p.

 

Dans ce tout petit ouvrage prisé par Alain Minc (entre autres) reprenant deux articles publiés originellement dans Le Temps les 4 et 11 janvier 1891, Anatole France (que je n’ai jamais lu par ailleurs, je plaide coupable…) part d’une énième accusation de plagiat (lancée par un inconnu à l’encontre d’Alphonse Daudet) pour livrer une brève réflexion pleine de « bon sens » (horrible expression) sur cette notion si controversée.

 

Je dois dire que le sujet m’intéressait, d’autant plus que mes idées ne sont guère fixées en la matière. L’accusation, de nos jours, revient régulièrement (et je ne suis d’ailleurs pas forcément le dernier à l’employer), parfois – souvent ? – de manière totalement illégitime ; mais il est vrai que notre époque croit – ou plutôt feint de croire… – que l’originalité est la première des qualités (en passant, je ne peux m’empêcher de noter ici que c’est particulièrement le cas en science-fiction, avec l’obsession du novum, surtout quand un thème SF est repris en littérature dite générale ; paradoxe, tant la SF est par essence une littérature intertextuelle : une histoire de nains – avec des putains de grosses haches – juchés sur des épaules de géants, quoi… ou l'inverse), et que les sommes parfois conséquentes en jeu peuvent justifier tout et n’importe quoi…

 

C’est contre ces deux aspects qu’Anatole France s’élève dans l’Apologie pour le plagiat, et il ne manque pas de déplorer tant la vaine course à l’originalité que le mercantilisme qui s’est installé dans l’art.

 

Le prix Nobel de littérature (enfin, pas encore, à cette époque-là) commence par montrer à grands renforts d’anecdotes édifiantes que les « situations » étant en nombre limité, elles appartiennent à tous ; peu importe à ses yeux qui a « eu » le premier l’idée, ce qui compte vraiment est de la traiter au mieux. En outre, le coupable de plagiat l’est souvent sans même le savoir (ce qui invalide totalement l’accusation, bien entendu). Mais Anatole France entend aussi démontrer que celui qui accuse de plagiat peut très bien en avoir commis un lui-même, inconsciemment donc, mais aussi sciemment, surtout à l’époque classique, où la notion même de plagiat recouvrait un sens bien différent, consistant, non pas simplement à emprunter à quelqu’un, mais à emprunter tout et n’importe quoi, le bon grain comme l’ivraie.

 

Dans le second article, ainsi, Anatole France se penche sur les cas de Molière et Scarron, le premier ayant emprunté (notamment dans le Tartuffe et L’Avare) au second, mais le second ayant lui-même trouvé ses situations – et il le reconnaissait volontiers – de l’autre côté des Pyrénées, dans la littérature espagnole florissante (où, si ça se trouve, Molière a pu piocher lui aussi sans nécessairement passer par Scarron).

 

Le problème, c’est qu’Anatole France ne va guère plus loin dans ces deux petits articles ; on sent la fatigue de l’auteur confronté à ces sempiternelles accusations, et son regret devant la marchandisation de l’art, conséquences à ses yeux de l’individualisme forcené de son temps (alors pour ce qui est du nôtre, hein…), mais c’est à peu près tout. Et je le regrette : on en reste donc au stade du « bon sens », sans atteindre à celui d’une véritable réflexion qui aurait pu être probablement très enrichissante (au figuré ; au « propre », mieux vaut conserver les accusations de plagiat). Ce que dit Anatole France est vrai, bien sûr, et devrait être plus souvent pris en considération dès lors que l’on brandit cette grave accusation, mais il n’en reste pas moins que des éléments subsistent dans l’ombre. On pourrait sans doute établir une typologie du plagiat, selon ce qui le motive et ce à quoi il aboutit ; ou encore s’interroger davantage sur la valeur intrinsèque de l’originalité. Mais Anatole France en reste au stade des faits et de leur premier degré d’interprétation ; c’est juste, c’est même érudit, mais c’est un peu décevant… Je n’y ai en tout cas pas trouvé ce que je cherchais (mais le format ne permettait sans doute guère une réflexion plus poussée). Ce n’est pas inintéressant, cela donne quelque peu matière à réfléchir, mais il y a sans doute encore de quoi faire…

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"Les Dieux de Pegāna", de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

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DUNSANY (Lord), Les Dieux de Pegāna, [The Gods of Pegāna], traduit de l’anglais par Laurent Calluaud, illustrations de Sydney H. Sime, introduction de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1905, 2000] 2002, 116 p.

 

C’est bien évidemment par le biais de Lovecraft que j’en suis arrivé à lire Lord Dunsany, et en priorité cet étonnant petit ouvrage, le premier de l’auteur, qui a eu une énorme influence sur le Maître de Providence et a directement inspiré ses récits dits des « Contrées du Rêve », mais portait également en germe bien des aspects de la pseudo-mythologie ultérieurement baptisée « Mythe de Cthulhu ». Car l’aristocrate irlandais, dans cette œuvre fondatrice, pionnière d’une certaine fantasy et en même temps irréductible à un seul genre et fortement singulière, déploie tous les trésors de son imagination pour créer une cosmogonie sans pareille, dans un univers étrange et indéfini, dont on ne sait trop s’il doit être considéré comme un monde secondaire, une vision onirique, un souvenir antédiluvien ou une pure allégorie.

 

Très bref recueil de nouvelles (encore que l’on puisse se demander si cette qualification s’applique vraiment, du fait de l’unité du propos et de sa construction d’un début à une fin, d’une part, mais aussi, d’autre part, du caractère parfois largement dénué de récit des très courtes vignettes qui le composent – entre une et quatre pages le plus souvent), Les Dieux de Pegāna décrit, sur un mode emphatique renvoyant directement tant à la Bible qu’aux récits mythologiques les plus divers (avec peut-être tout de même une prédominance orientale), le système religieux d’un monde autre, une théogonie nihiliste, où les hommes sont plus que jamais les jouets des dieux, et où leurs prières sont le plus souvent vaines. Plus que jamais, ici, les dieux sont au-delà du bien et du mal, et le culte tend à l’imposture.

 

« Dans les brumes d'avant le Commencement, le Destin et le Hasard jouèrent aux dés le droit de diriger la Partie ; puis celui qui avait gagné s'en alla à travers les brumes vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI et dit : « Maintenant crée des dieux pour Moi, car J'ai gagné et la Partie sera Mienne. » Qui gagna, et qui, du Destin ou du Hasard, s'en alla à travers les brumes d'avant le Commencement vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI – nul ne le sait. »

 

Alors MĀNA-YOOD-SUSHĀI (que personne n’adore, aussi dit-on des prophètes qu’ils le sont de Tous les dieux sauf Un) crée les dieux, et s’endort. On dit que lorsqu’il se réveillera, quand Skald cessera de battre son tambour, alors ce sera LA FIN. Mais les dieux, de leur côté, ont créé les mondes, puis l’un d’entre eux a créé la vie, et, enfin, dans un geste inconsidéré d’une suprême arrogance, l’homme. Celui-ci a été frappé de l’ignorance afin de séparer à jamais les dieux des hommes, et qu’ils ne soient pas semblables. Sont alors décrits quelques-uns des dieux créés par MĀNA-YOOD-SUSHĀI, puis les prophètes, avec leurs actes et leurs dires, jusqu’à ce que le chien des dieux, le Temps, touche à sa fin, et que ce soit LA FIN.

 

Difficile d’en dire beaucoup plus sur cet étonnant ouvrage – et il est bien évidemment hors de question de « résumer » les nombreuses petites « nouvelles » qui le composent. Notons cependant que Dunsany, au travers de ces fables (plus ou moins moralisantes), compose un superbe poème en prose, un poème philosophique aurais-je envie de dire, dont la perfection formelle (magnifiquement rendue par la traduction irréprochable de Laurent Calluaud ; on peut aussi mentionner au passage les très belles illustrations de Sydney H. Sime) n’a d’égale que la subtilité du fond. Les vignettes et récits s’enchaînent avec une grâce impressionnante, composant une vaste fresque dont l’unité et la cohérence ne sauraient faire de doute (et voilà bien une différence essentielle d’avec le soi-disant « Mythe de Cthulhu », n’en déplaise à August Derleth). Récit systématique de la création du monde à l’apocalypse, Les Dieux de Pegānaest d’une richesse insoupçonnée dans ses allégories, qui dépasse le seul jeu de l’imagination, et donne incontestablement matière à réfléchir. Mais – et c’est là toute la beauté de la chose – il le fait avec une étonnante légèreté : si Dunsany ne rechigne bien entendu pas à la gravité inhérente au « genre », il sait aussi user avec finesse et astuce du registre parodique. On lit Les Dieux de Pegāna avec une fascination extatique, mais aussi, régulièrement, le sourire aux lèvres.

 

Je ne sais que dire de plus. Ce premier ouvrage de Lord Dunsany m’a très fortement retourné, et je comprends sans peine l’admiration que lui vouaient Lovecraft et d’autres de ses contemporains, tel Yeats. C’est là, sans aucun doute, un chef-d’œuvre, dans tous les sens du terme, qui augurait de la carrière d’un très grand poète. On regrettera d’autant plus le relatif oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé…

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"Juvenilia", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Juvenilia. 1895-1905, edited by S.T. Joshi, introduction by S.T. Joshi, West Warwick, Necronomicon Press, 1984, 40 p.

 

Bon d’accord. J’avoue : là, c’est quand même un peu de la perversion. Mais que voulez-vous : on est un petit fan, ou on ne l’est pas…

 

On sait que Lovecraft était un enfant passablement précoce, qui s’est très tôt mis à écrire, dans des domaines très variés : articles scientifiques (qui ne figurent pas ici), nouvelles diverses et poésie. Ces Juvenilia reprennent des textes composés par H.P. Lovecraft entre 1895 (ou, semble-t-il en fait, 1897) et 1905, soit quand l’auteur avait entre 7 et 15 ans. On y trouve toutes les nouvelles et poésies de cette époque qui ont survécu (une bonne partie, la majeure sans doute, a disparu, probablement détruite par Lovecraft lui-même ; ce serait sa mère qui aurait sauvé la plupart des textes qui figurent ici), à l’exception de « The Beast in the Cave », nouvelle de 1905 témoignant d’une maturité plus importante, et dès lors plus connue et reprise ailleurs. On y trouve donc quatre nouvelles (« The Little Glass Bottle », « The Secret Cave », « The Mystery of the Grave-Yard » et « The Mysterious Ship »), et plusieurs œuvres poétiques de taille variable.

 

Ce qui frappe à cet égard – et c’est rien de le dire, le contraste est stupéfiant –, c’est, étrangement eu égard à la suite de la carrière littéraire de Lovecraft, l’incroyable précocité dont il fait preuve dans sa poésie, là où sa prose ne dépasse en rien ce que l’on est en droit d’attendre d’un enfant de cet âge.

 

Les quatre nouvelles ici reprises (respectivement une fable humoristique, une tragique aventure enfantine, un récit policier très pulp et, euh, un truc bizarre…) sont, disons-le tout net, bien entendu absolument dénuées du moindre intérêt sur le plan littéraire. Intéressantes à titre documentaire, ceci dit, elles ont en fait surtout pour elles le côté aussi risible que charmant des productions enfantines de ce type (avec, Lovecraft faisant bien les choses, présentation, prix, catalogue, etc.) ; à vrai dire, et là je ne peux m’empêcher de vous livrer une petite anecdote personnelle, cela m’a immanquablement fait penser aux petits machins que j’avais moi-même commis à l’âge de 8 ou 9 ans, et que dans ma grande générosité j’avais offerts à la bibliothèque de ma classe de cours élémentaire (la première de ces nouvelles – la seule, peut-être ? J’avoue que je ne me souviens plus, mais j’avais prévu toute une collection, et « supervisais » les productions similaires de mes petits camarades… – était d’ailleurs un truc à base d’OVNI, alors que je ne connaissais à l’époque strictement rien à la science-fiction…). Quoi qu’il en soit, si l’auteur fait déjà preuve ici d’une certaine ambition (et, si l’on ose dire, d’un vague « mercantilisme » qui disparaîtra totalement ou presque par la suite), il ne se montre pas particulièrement brillant dans ce domaine.

 

Il en va tout autrement de sa poésie, largement dédiée à la gloire des anciens : la Grèce, Rome, et les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles anglais. On trouve tout d’abord deux « adaptations » de textes antiques pour les jeunes lecteurs, L’Odyssée d’Homère via Pope, singulièrement ramassée, et le début d’une reprise des Métamorphoses d’Ovide (assez impressionnante). « An Account in Verse », a contrario, est un amusant poème humoristique sur un voyage en train. On retrouve ensuite les classiques avec le « volume II » des « Poemata Minora », dont trois textes ont été publiés ultérieurement par Lovecraft dans le petit monde du « journalisme amateur » (ceux-là, donc, il ne les avait pas reniés, et les considérait toujours valable à l’âge de 25 ans environ), chacun étant précédé d’une introduction en latin (!) ; reste enfin « De Triumpho Naturae », sur lequel je ne vais pas tarder à revenir. Ici, la précocité de Lovecraft ne saurait faire de doute, et est même assez bluffante. Je ne suis bien sûr pas en mesure d’apprécier pleinement ces vers, et doute de leur grande valeur intrinsèque, mais le contraste est énorme entre ces productions formellement très travaillées et d’une métrique sévère, d’une part, et sa prose médiocre et entièrement vouée au récit hystérique d’autre part. On a à vrai dire du mal à croire, dans certains cas, qu’il s’agit là de l’œuvre d’un enfant…

 

Mais il est hélas un autre domaine dans lequel Lovecraft fait montre d’une certaine précocité, ici, et c’est sans doute regrettable : en effet, ces diverses œuvres témoignent déjà, non seulement de son conservatisme – cela, on l’avait compris, et cela n’avait rien de surprenant sans doute – teinté de « paganisme », mais aussi de son racisme et de son antisémitisme… Dans les « Poemata Minora », ainsi, Lovecraft ne se contente pas de faire l’éloge de la mythologie gréco-romaine contre la religion chrétienne et d’attribuer la ruine de Rome à l’action « d’éléments étrangers », mais il fait aussi précéder son « On the Vanity of Human Ambition » d’une introduction latine et d’une caricature antisémites (chose « amusante », le « very avaricious and filthy Jew », pardon, « AVARISSIMVS ET TVRPISSIMVS IVDAEVS » dessiné tient des sacs ornés du symbole de la livre sterling et non du dollar, preuve supplémentaire que Lovecraft, déjà, se considérait plus anglais qu’américain…) ; quant à « De Triumpho Naturae », c’est un abject poème ethnocentriste et raciste, faisant l’éloge des Sudistes dans leur lutte pour conserver l’esclavage des Nègres, et dédié à William Benjamin Smith, auteur de The Colour Line

 

Bilan de ces Juvenilia ? Bien évidemment, sur le strict plan littéraire, ça n’a rien d’immortel… mais c’est très intéressant à titre documentaire, et, si leur lecture ne doit sans doute être réservée qu’aux plus hardcore des fans hardcore, c’est là une source très édifiante quand à la personnalité de Lovecraft, sa précocité dans certains domaines, voire son caractère brillant, et l’évolution de sa pensée. Et, avouons-le, au-delà de la fascination que l’on peut ressentir pour l’auteur d’exception qui n’est guère ici qu’en germe, c’est – à l’exception des quelques abominations sus-mentionnées – absolument charmant… mignon, même.

 

Lovecraft.

 

Mignon.

 

Tout arrive…

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"Où cours-tu mon adversaire ?", de Ben Bova

Publié le par Nébal

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BOVA (Ben), Où cours-tu mon adversaire ?, [Foeman, Where Do You Flee?], traduction de l’américain de Ben Zimet, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, coll. Dyschroniques, [1969] 2013, 110 p.

 

Nouvelle fournée de « Dyschroniques » au Passager clandestin. Ayant été plutôt convaincu par La Tour des damnés de Brian Aldiss et Le Mercenaire de Mack Reynolds, je n’ai guère hésité à me procurer les petits derniers de la collection, à commencer par cette novella de Ben Bova publiée originellement en 1969. Si je connaissais l’auteur de nom, je n’avais jusqu’alors jamais rien lu de lui (il faut dire qu’il a été relativement peu traduit en français), et c’était là une bonne occasion de le découvrir.

 

Où cours-tu mon adversaire ?prend place alors que la conquête de l’espace commence tout juste à prendre une nouvelle dimension. Nous y suivons en effet la première expédition terrienne, à bord du Carl Sagan, à destination de Sirius, où l’on a repéré une planète semblable à la Terre, susceptible d’abriter la vie et – qui sait ? – peut-être même une vie intelligente.

 

Notre héros, Sydney Lee, est un anthropologue. Dépressif et vaguement paranoïaque (on se demande un peu, du coup, comment il a pu être sélectionné pour cette mission essentielle, mais bon, admettons…), il est obsédé par les étranges machines découvertes sur Titan, et l’idée d’un conflit interstellaire antédiluvien qui pourrait être amené à se reproduire, et entraîner la disparition de l’humanité (sur la base d’intuitions guère rationnelles…).

 

Or, quand les membres de l’expédition arrivent aux abords de la planète en question, ils découvrent qu’elle est habitée… par un tout petit groupe d’êtres humains, vivant de manière « primitive », et probablement originaire d’une autre planète. Lee fait tout son possible pour amener l’expédition à se poser au plus tôt sur la planète, puis pour partir seul en mission d’observation au sein de cette communauté inattendue : il pense en effet y trouver la clef de ce conflit qui l’obsède tant…

 

La suite ? Eh bien, elle est cousue de fil blanc, hélas… Cette nouvelle était peut-être relativement originale en 1969, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle a très mal vieilli. Si Où cours-tu mon adversaire ? soulève des problématiques intéressantes (notamment en rapport avec le paradoxe de Fermi, la tendance à l’auto-destruction de l’humanité, le choc des civilisations, et en filigrane, peut-être, la domination coloniale), elle le fait de manière plutôt malhabile et confuse, et n’emporte guère l’adhésion du lecteur. Il faut dire que – cela n’arrange rien – la nouvelle de Ben Bova n’est pas très bien écrite, probablement pas très bien traduite non plus, et n’a de toute évidence pas été relue (le texte est bourré de coquilles)…

 

Et Où cours-tu mon adversaire ? accuse indéniablement son âge relativement vénérable, surtout dans la mesure où les questions qu’elle soulève ont été depuis abordées de manière autrement satisfaisante, dans le fond comme dans la forme. Ainsi, par exemple, le héros a beau être un anthropologue, il ne faut pas s’attendre ici à une « ethno-SF » à la Ursula K. Le Guin : la description des us et coutumes des humains de Sirius est limitée au strict minimum, et si l’observation participante est bel et bien questionnée, notamment sous l’angle du choc des cultures entre une civilisation « évoluée » et une société dite « primitive » comme l’est celle de Sirius, c’est hélas d’une manière guère satisfaisante, rapidement expédiée, et qui ne s’embarrasse pas de contradictions ultérieures pour le moins fâcheuses. De même, pour ce qui est du paradoxe de Fermi, on a lu autrement plus intéressant (chez Stephen Baxter, pour n’en citer qu’un).

 

Novella très artificielle, formellement lourde et semblant aujourd’hui un peu creuse, Où cours-tu mon adversaire ? ne présente pas vraiment d’intérêt autre que purement documentaire aux yeux du lecteur contemporain (et encore…). Déception, donc : cette fois, la réédition ne s’imposait pas vraiment. J’espère être davantage séduit par le second titre publié récemment, 37° centigrades de Lino Aldani ; je vous en parlerai prochainement.

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"L'Homme aux pistolets", de James Carlos Blake

Publié le par Nébal

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BLAKE (James Carlos), L’Homme aux pistolets, [The Pistoleer], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1995, 2001] 2002, 569 p.

 

« Western Summer », suite, avec cet étrange premier roman de James Carlos Blake qu’est L’Homme aux pistolets, qui me fut recommandé par quelqu’un de bon goût décidément et même que merci. Mais étrange, disais-je. Voire bizarre. Je dirais même étonnant. En effet, il s’agit là d’une biographie romancée du hors-la-loi texan John Wesley Hardin ; bon, jusqu’ici, ça va ; mais c’est formellement que James Carlos Blake signe quelque chose de passablement original : cette biographie prend en effet la forme d’une succession de témoignages reconstitués ; on compte ainsi, en dépit de l’unité du sujet, des dizaines de narrateurs dans L’Homme aux pistolets. Procédé un peu déconcertant de prime abord, mais à n’en pas douter astucieux, et finalement très convaincant, du fait du talent de l’auteur qui parvient à insuffler vie et personnalité à chacun de ces « témoins ». Jolie performance en soi, qui mérite déjà d’être saluée.

 

John Wesley Hardin. Ange, ou démon ? Es-tu mon ange, ou mon démon ? C’est la question que se pose (en d’autres termes, certes) la quatrième de couverture. Il s’agirait en somme de savoir si John Wesley Hardin fut un hors-la-loi dégueulasse, ou un héros admirable. C’est sans doute en partie le propos. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les témoignages présentés par James Carlos Blake sont généralement le fait d’amis, de proches ou du moins de partisans (rares sont les exceptions), et le portrait du tueur est ainsi pour le moins unilatéral ; oui, semble nous dire l’auteur, John Wesley Hardin fut bel et bien un héros. Mais c’est au lecteur, confronté à ces prétendus « documents », de faire la part des choses. Et il est clair que, en détaillant la vie et les œuvres de John Wesley Hardin, James Carlos Blake questionne bel et bien le mythe américain – c’est semble-t-il courant dans son travail – et, au-delà, sa transmission culturelle, notamment populaire, des dime novels au cinéma (le nom du dernier témoin est assez éloquent à cet égard...). Et il en ressort un portrait complexe, naturellement, qui ne permet pas de trancher la question de manière aussi manichéenne : John Wesley Hardin, tel qu’il nous est montré dans cette biographie romancée, est à la fois un hors-la-loi dégueulasse et un héros admirable ; il est aussi répugnant que sympathique, tour à tour, oui, mais aussi parfois en même temps. Comme un vrai type, quoi. Qui vit vraiment. Et, là aussi, la plume de James Carlos Blake se montre très habile tant pour dresser le portrait du personnage, sous son meilleur profil donc, que pour le questionner.

 

John Wesley Hardin fut donc... un tueur. L’homme le plus dangereux du Texas, disait-on. Il produit son premier cadavre à l’âge de quinze ans ; à dix-huit, ce petit con « défie » Wild Bill Hickok ; il est emprisonné à vingt-cinq, et l’on pense alors qu’il a tué au moins quarante hommes, nombre record – un journal précisant candidement que c’est « sans compter les Nègres et les Mexicains », sans même parler des Indiens, bien sûr (mais le lecteur en compte deux ; les Nègres, très vite, on ne les compte plus...).

 

Mais il ne fut pas un simple tueur (si tant est qu’une telle chose existe), et ses motivations étaient complexes, et en tout cas fort éloignées de celles du truand commun : John Wesley Hardin était un tueur, oui, mais pas à gage ; c’était un hors-la-loi, oui, mais pas un voleur ou truc. Il l’a toujours clamé, jusqu’à sa mort, se posant plus ou moins en victime : il n’a jamais tué qu’en état de légitime défense. Mais, comme le note à un moment du roman Wild Bill Hickok himself, « ça a l’air d’être de la légitime défense pure et simple, mais je veux bien être pendu si j’ai jamais rencontré quelqu’un qui était obligé de se défendre de manière légitime aussi souvent que ce garçon ». Car John Wesley Hardin, disons-le, avait quand même un peu tendance à chercher la merde... et il avait le sang chaud ; or, au Texas à cette époque, la réponse aux emmerdes, c’est de dégainer son flingue : la question, dès lors, est de savoir qui dégaine le plus vite et tire le plus précisément ; et la réponse, bien sûr, c’est John Wesley Hardin... jusqu’à ce qu’une enflure l’abatte dans le dos.

 

Mais Wes était un homme de convictions, sans doute. Trop jeune pour prendre part à la guerre de Sécession dans les rangs confédérés, il n’en est pas moins profondément sudiste dans l’âme (ce qui ne le rend pas forcément très sympathique, et James Carlos Blake nous décrit bien un personnage profondément raciste, mais contexte, contexte, et nous autres Français ne sommes sans doute pas très bien placés pour comprendre la guerre civile américaine, qui impliquait davantage que la seule question de l’esclavage). Et son combat – en position de légitime défense, donc –, c’est d’abord celui de la liberté texane contre l’oppression des Yankees ; c’est ce qui, aux yeux de bon nombre de Texans, en fait un héros : Hardin s’est dressé contre l’occupant et les forces de police de l’État, imposées de l’extérieur et corrompues comme c’est pas permis (enfin... on se comprend). C’est du moins ce qui se passe au début de sa carrière de tueur (sa première victime se trouvait être un ancien esclave, au passage...). Mais l’impératif de défense, l’instinct de conservation en somme, a « justifié » la suite, quand Hardin devint cow-boy (au sens strict), ou bien prit part, à regret, à la guerre privée opposant les clans Taylor et Sutton (ce qui l’a ramené au combat contre les Yankees, néanmoins). Le livre de James Carlos Blake peut dès lors passer pour une apologie de la légitime défense, que l’on serait en droit, au-delà de ses incontestables mérites littéraires, de trouver un poil nauséabonde... Mais sans doute, une fois de plus, la réalité est-elle plus complexe (et le lynchage, en tout cas, est impitoyablement condamné ; il faut dire que le frère de Wes en a fait les frais, alors qu’il n’avait clairement rien à se reprocher...).

 

D’autant que L’Homme aux pistolets, c’est aussi l’histoire d’une phénoménale rédemption (quand bien même temporaire…). Fait prisonnier, John Wesley Hardin tente pendant les premières années de sa réclusion de s’évader à plusieurs reprises, et se montre particulièrement dur à cuire. Et puis, presque du jour au lendemain, il change, devient un prisonnier modèle, étudie dans sa cellule, fait son droit, obtient une remise de peine et le pardon du gouverneur (le premier à être texan…). Homme libre, il entend se poser en citoyen respectable, s’établit avocat, renonce au meurtre bien sûr, mais aussi à l’alcool, au jeu, au bordel… en digne fils de pasteur qu’il aurait toujours dû être. Mais ses démons finissent hélas par le reprendre, la solitude n’arrangeant rien sans doute, et il finit par tomber pour une histoire particulièrement stupide, mêlant petites trahisons, adultère et inimitié personnelle…

 

Quoi qu’il en soit, L’Homme aux pistolets se montre très convaincant. Biographie romancée astucieuse et palpitante d’un personnage complexe et bigger than life, c’est aussi, au-delà du divertissement fondé sur la légende populaire, une œuvre habile dans sa composition et qui sait poser moult bonnes questions sans avoir l’air d’y toucher. C’est bien vu, et tout à fait remarquable. On m’a conseillé d’autres romans de James Carlos Blake ; après cette première expérience concluante, il n’est donc pas exclu, loin s’en faut, que je vous en recause un de ces jours…

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"Deadwood", de Pete Dexter

Publié le par Nébal

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DEXTER (Pete), Deadwood, [Deadwood], traduit de l’américain par Martine Leroy-Battistelli, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1986, 1994, 2007] 2012, 606 p.

 

« Western Summer », suite, avec un gros bouquin qui me paraissait indispensable... mais que j’ai pourtant entamé à reculons. En effet, comme beaucoup de monde j’imagine, j’ai connu la série télévisée avant d’avoir même ne serait-ce que connaissance du livre qui l’a « inspirée » (oui, les guillemets s’imposent, on verra très vite en quoi). Or, cette série, qui a remporté pas mal d’adhésion et que d’aucuns qualifient même de « culte », m’avait laissé pour ma part une impression des plus mitigées. Certes, je ne l’ai pas vue dans de bonnes conditions (la VF, c’est le mal) ; mais elle m’a, au-delà de ce petit problème, fait l’effet d’être plutôt tarte, finalement assez banale, et sans grand intérêt (en tout cas, pas de quoi s’extasier dessus). L’histoire – ou plutôt les histoires – ne me parlaient pas vraiment, et, en dehors d’un charismatique barman, les personnages me laissaient plutôt froid, quand ils ne m’agaçaient pas carrément (ce qui fut le cas notamment de Calamity Jane, que j’y trouvais franchement insupportable).

 

Mais bon : dans le cadre de mon « Western Summer », je me suis dit que la lecture de Deadwood s’imposait malgré tout, et que ce qui m’avait déplu dans la série télévisée pouvait passer bien mieux dans un cadre littéraire. Et là, très vite, énorme surprise : en effet, j’ai dévoré Deadwood le roman, et ai encore du mal maintenant à établir le lien avec Deadwood la série... Ce pavé que je me suis enquillé en à peine plus de deux jours tellement je trouvais ça bon ne me paraît en effet entretenir que des rapports fort distants avec la série éponyme : il y a le cadre, certes (la ville-champignon de Deadwood dans les Black Hills, donc), et quelques personnages (dont les plus « mythiques », Wild Bill Hickock et Calamity Jane). Certains événements aussi, sans doute – mais ils ne m’avaient pas marqué dans l’adaptation télévisée. Pour le reste, on a vraiment affaire à quelque chose d’entièrement différent. Et là où la série, passablement mélancolique, m’a laissé de marbre, le roman, avec sa richesse impressionnante, m’a par contre séduit en tous points, et j’ai envie de faire péter à son égard tous les superlatifs et les « plus » : Deadwood le livre est plus sale, plus drôle (c’est rien de le dire ! je ne crois pas avoir souri une seule fois en regardant la série, là où j’ai explosé de rire à plusieurs reprises en lisant le roman), plus coloré, plus original, plus subtil, plus humain aussi, bref : plus mieux, mille fois mieux. Aussi puis-je d’ores et déjà vous donner ce conseil : que vous ayez aimé ou pas la série importe peu tant ça n’a rien à voir, vous devez lire Deadwood. Hop ! et plus vite que ça !

 

Le roman débute en 1876, en gros avec l’arrivée à Deadwood du légendaire Wild Bill Hickock et de son ami le très sympathique Colorado Charley Utter (qui constitue plus ou moins le fil rouge du roman), à la tête d’une caravane composée essentiellement de putes. L’ambiance est vite donnée : le jour même de leur arrivée, nos héros voient deux hommes se balader dans les rues du bas-quartier (où se concentrera l’intrigue) avec une tête humain sous le bras, un Mexicain avec celle d’un Indien, et l’abject Boone May avec celle du hors-la-loi Frank Towles... C’est l’occasion, déjà, de faire la connaissance de quelques autochtones, dont bon nombre viennent accueillir en fanfare Wild Bill. Ainsi le détestable Capitaine Jack Crawford, par exemple. Ou encore le shérif Seth Bullock. Et bien d’autres, Blancs ou Chinois, gentilshommes et crapules, dames et catins, légendes et quidams, des deux côtés de la Loi, si tant est que la loi s’applique à Deadwood...

 

Dès lors, le roman nous conte sur deux années (je fais ici l’impasse sur le bref épilogue) la petite vie de cette communauté hétéroclite, les faits-divers qui l’agitent, avec pour événement central l’assassinat de Wild Bill Hickock (qui a lieu un peu avant la moitié du roman, mais est annoncé bien plus tôt). Si Charley Utter constitue donc une sorte de fil rouge auquel on peut en définitive toujours se rattacher, le roman se caractérise néanmoins par le très grand nombre de ses protagonistes. On pourrait craindre de s’y perdre, mais ce n’est jamais le cas, tant ils sont bien campés et Pete Dexter se montre adroit pour en faire ressortir les traits saillants sans les réduire à des archétypes pour autant. C’est aussi en cela que Deadwood se montre très humain : les personnages, tous, les plus admirables (mais y en a-t-il ?) comme les pires salauds, sonnent juste, et suscitent toujours en définitive, à un moment ou à un autre, la sympathie du lecteur.

 

Il faut dire que Deadwood – et ce roman s’inscrit à cet égard en plein dans une sorte de tradition du western littéraire que je ne fais qu’entrevoir pour le moment, mais qui me paraît significative – construit le mythe en même temps qu’il le déconstruit. En mêlant l’authentique et le fictif, les personnages réels et les pures créations, Pete Dexter décrit avec astuce tout un monde plus vrai que nature, où les connards ont un coeur et les héros leur part de ridicule (ainsi Wild Bill, avec sa vue qui baisse et son train-train bien peu héroïque, ou encore, de manière plus flagrante, Calamity Jane, personnage haut en couleurs qui a assurément un pet au casque, mais se révèle ô combien plus attachante que son adaptation télévisuelle pleureuse).

 

Aussi Deadwood est-il un roman plein de vie, et, en tant que tel, il déborde de drames authentiques comme d’anecdotes amusantes, et l’on y passe sans cesse – et, chapeau, sans jamais ressentir une impression d’artifice – du rire aux larmes. Car ce roman sait jouer avec les émotions du lecteur d’une manière remarquable : à titre d’exemples, j’ai rarement lu quelque chose d’aussi drôle que la confrontation de Charley Utter et Handsome Dick dans la chambre de la Poupée chinoise, ou d’aussi triste (même si pas seulement...) que l’amour de Calamity Jane pour Wild Bill Hickock, et sa conviction qu’elle ne cesse d’asséner que le grand homme assassiné était son époux... jusque devant sa véritable femme, lors d’une réception pour le moins agitée qui concentre dans l’unité d’espace et de lieu tout ce qui fait Deadwood, le plus pathétique comme le plus tordant. Très, très fort.

 

C’est ça, Deadwood : un concentré de vie et d’humanité dans un cadre fortement caractérisé ; la grande histoire qui se mêle à la petite, les légendes qui fricotent avec les anonymes. Du sang, de la boue, du whisky (ou du gin rose) et des putes, Dieu et sa Face maléfique, de la bravoure et de la lâcheté, des héros et des connards, tout ça mélangé avec habileté pour donner au final un très grand livre, western idéal, page-turner redoutable, doté de tant d’atouts qu’on en perd le compte ; autant le dire : un chef-d’œuvre. Le terme peut paraître un peu fort, mais voilà : j’ai adoré le roman de Pete Dexter, et ne lui trouve honnêtement rien à reprocher. Alors, bon. Hop. Lisez Deadwood.

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"Dans la brume électrique avec les morts confédérés", de James Lee Burke

Publié le par Nébal

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BURKE (James Lee), Dans la brume électrique avec les morts confédérés, [In the Electric Mist With Confederate Dead], traduit de l’américain par Freddy Michalski, Paris, Rivages, coll. Noir, [1992, 1995] 1999, 479 p.

 

Voilà encore un roman que j’avais envie de lire depuis un petit moment – au moins depuis son adaptation cinématographique –, et pas seulement en raison de son titre aussi splendide qu’intriguant. J’en avais en effet eu quelques échos, qui faisaient de ce livre un des meilleurs de James Lee Burke (jamais lu par ailleurs…), un très bon polar mâtiné, ce qui ne gâche très certainement rien, de quelques éléments fantastiques. Et, disons-le tout de suite, je n’ai pas été déçu. Car Dans la brume électrique avec les morts confédérés est certes un bon, et même un très bon polar, mais il brille surtout à mon sens par son ambiance incomparable ; et si le fantastique est en définitive assez discret, il y contribue néanmoins, en sus du très beau cadre qu’est la Louisiane du sud.

 

Dave Robicheaux est un flic à New Iberia. Et on peut même supposer que c’est un bon flic, avec tout ce que cela implique selon les canons du genre ; disons qu’il a des méthodes pas toujours très orthodoxes, qu’il est un brin réac, et qu’il a un goût prononcé pour les punchlines de dur à cuire. Un personnage un peu cliché au premier abord, donc, mais qui n’en constitue pas moins en définitive un narrateur de choix pour une intrigue complexe.

 

Au départ, il y a le viol et le meurtre (pas forcément dans cet ordre…) de Cherry LeBlanc, une jeune prostituée. Robicheaux est sur le coup, mais les pistes manquent ; a-t-on affaire à un maniaque type tueur en série ? Ce n’est pas exclu, auquel cas il vaudrait mieux le serrer avant qu’il ne recommence…

 

Mais le FBI (« Foutoir, Boxon et Incompétence ») vient fourrer son nez à New Iberia, en la personne de l’agent Rosie Gomez. Et le Bureau a sans doute quelque chose d’autre derrière la tête ; comme faire tomber le redoutable Julie « Baby Feet » Balboni, mafieux notoire qui fait son retour dans la petite ville après avoir fait fortune à la Nouvelle-Orléans… et qui se trouve être un ancien « camarade » de classe de Robicheaux, qui lui en doit une.

 

Et ce n’est pas tout. Alors que Dave rentré harassé du boulot, il est amené à arrêter pour conduite en état d’ivresse l’acteur hollywoodien Elrod Sykes, qui a un sérieux problème avec la boisson (de même que Robicheaux en son temps…). Sykes n’est pas une mauvaise poire, c’est même quelqu’un de plutôt sympathique, même s’il est définitivement en quête d’un baby-sitter qu’il croit avoir trouvé en Robicheaux. Mais il « voit » des morts. Tout d’abord le cadavre d’un Noir non identifié, réduit à l’état de momie… qui pourrait bien correspondre à la victime d’un lynchage auquel Robicheaux avait bien malgré lui assisté tout gamin, en 1957, mais qui n’avait jamais été puni.

 

Et ensuite… faut-il mettre cela sur le compte de l’alcool ? c’est tentant, certes… Toujours est-il que Sykes voit aussi des soldats confédérés en piteux état dans le bayou ; des soldats bien différents des figurants du film épique sur la guerre de Sécession qu’il est en train de tourner à Spanish Lake… Ce ne pourrait être que les élucubrations d’un pochard, certes ; si ce n’est que Robicheaux lui aussi se met à les voir, ces morts confédérés dans la brume électrique…

 

Tout ne plaide pas en faveur du roman de James Lee Burke, ce qui prohibe à mon sens la qualification de chef-d’œuvre : on relève ainsi, hélas, un certain nombre de clichés, dans les personnages comme dans l’intrigue, dont on se serait assurément passé ; notons aussi que si la plume de l’auteur est dans l’ensemble aussi travaillée qu’agréable, elle fait parfois preuve d’une certaine lourdeur dans l’accumulation de métaphores et comparaisons plus ou moins bienvenues.

 

Mais on ne va pas bouder son plaisir : Dans la brume électrique avec les morts confédérés est bien un excellent polar. L’histoire est aussi palpitante que complexe, avec des touches de thriller étrangement pas désagréables. James Lee Burke est à n’en pas douter un conteur talentueux, qui sait mener son lectorat en bateau avec adresse, et le gratifie régulièrement de séquences remarquables, dans tous les registres que le genre autorise. Par ailleurs, si les personnages, Robicheaux en tête, ne sont pas exempts de reproches, on reconnaîtra sans peine que l’auteur sait en jouer, et qu’ils sont dans l’ensemble fort bien campés.

 

Mais ce qui fait donc la grande force du roman de James Lee Burke, c’est son ambiance tout à fait singulière. Il y a tout d’abord ce superbe cadre qu’est la Louisiane du sud – avec quelques incursions à la Nouvelle-Orléans –, qui permet de bien mettre en valeur tant les personnages que l’intrigue. On est ici au cœur d’un « Sud profond » bien particulier, avec son influence française et catholique, sa corruption généralisée et son racisme endémique. L’héritage de l’esclavage reste très présent… et se trouve logiquement mis en lumière, au-delà du lynchage de 1957, par les quelques éléments fantastiques de l’intrigue, avec ces valeureux soldats de la Confédération qui se battent et meurent pour la plus bête des causes. James Lee Burke, ici plus qu’ailleurs, se montre particulièrement talentueux : on arpente avec Robicheaux le bayou et les bleds qui y sont paumés, et l’on subit fasciné les incursions étranges de la brume électrique, rares, certes, mais toujours marquantes. Il se dégage du coup du roman un parfum incomparable et immédiatement séducteur, qui n’est pas pour rien dans sa réussite. C’est à vrai dire sur ce plan qu’il est irréprochable. On n’en regrette que davantage les quelques faiblesses du « polar de base » sous-jacent…

 

Il n’en reste pas moins qu’au final Dans la brume électrique avec les morts confédérés tient toutes ses promesses. Bon roman noir, divertissement efficace, il se trouve transfiguré par son ambiance si particulière, qui lui confère un vernis bien supérieur ; un bien bel exemple d’une œuvre « de genre » qui, malgré son usage forcé des codes, trouve à s’élever avec grâce au rang de la meilleure littérature, toutes étiquettes confondues. Chaudement recommandé.

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"The Major Works of H.P. Lovecraft", de John Taylor Gatto

Publié le par Nébal

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GATTO (John Taylor), The Major Works of H.P. Lovecraft. A Critical Commentary, New York, Simon & Schuster – Monarch Press, coll. Monarch Notes, 1977, 110 p.

 

Allez, une dernière lovecrafterie pour la route, après quoi je fais une pause.

 

Voici un petit livre dont je n’attendais sans doute pas grand-chose : S.T. Joshi avait émis à son encontre un jugement négatif (mais laconique) dans I Am Providence, et Celui Qui M’a Généreusement Permis De Lire Tout Ça (que Son nom soit loué au cours d’infinis éons) m’avait prévenu que son contenu était largement obsolète. Tout cela est assez vrai, et on ne saurait nier que l’exégèse lovecraftienne a fait bien des progrès depuis la parution de ce The Major Works of H.P. Lovecraft.

 

D’un autre côté, l’existence même de ce petit ouvrage du professeur John Taylor Gatto m’a passablement surpris, et plutôt agréablement – je ne pensais franchement pas qu’il était possible de trouver dès 1977 un « Monarch Notes » (équivalent américain de « Profil d’une œuvre », en gros ; HPL aurait sans doute aimé cette désignation, lui qui n’avait que mépris pour l’abjecte révolution américaine qui a coupé les colonies de la Mère Patrie…) consacré au Maître de Providence. En soi, ce simple fait mérite d’être noté, et sans doute loué ; c’est probablement une étape importante dans la reconnaissance et légitimation de Lovecraft et de son œuvre.

 

C’est donc avec un sentiment mitigé, quelques appréhensions mais aussi une sincère curiosité, que j’ai entamé la lecture de ce petit volume « scolaire ». Et, au final, même si j’ai effectivement de nombreuses réserves à émettre sur le travail de John Taylor Gatto, je n’ai quand même pas trouvé cela « si » mauvais que ça. Remis dans son contexte, ce The Major Works of H.P. Lovecraft me paraît donc plutôt appréciable, même s’il n’a plus guère aujourd’hui d’intérêt qu’en tant que curiosité.

 

Mais le terme a été lâché : il s’agit bel et bien d’un ouvrage « scolaire », rédigé et organisé en fonction des attentes d’un public étudiant (« l’étudiant » est régulièrement interpellé tout au long du livre), avec tout ce que cela peut impliquer d’analyse un peu artificielle et de vulgarisation (je ne m’étendrai d’ailleurs pas sur la fin de l’ouvrage, qui, avant de se pencher sur la bibliographie, livre des sujets de dissertation et des thèmes clefs de l’œuvre).

 

The Major Works of H.P. Lovecraft s’ouvre en toute logique sur un chapitre biographique. C’est bref, trop sans doute, mais plutôt convaincant eu égard à ce que l’on pouvait savoir de la vie de l’auteur en 1977. Pas trop mal, donc, même si on se serait sans doute passé de quelques interprétations psychanalysantes plus ou moins bienvenues.

 

Suit un chapitre insérant Lovecraft dans la tradition du « grotesque ». Développements plutôt intéressants, quand bien même on frôle plus qu’à son tour le hors-sujet. L’accent est cependant mis sur certaines particularités non négligeables de la plume de Lovecraft, dont une qui est trop peu souvent évoquée : son humour…

 

Brèves considérations ensuite sur « l’esthétique de l’horreur », avant de passer à une étude hélas assez laborieuse et beaucoup trop englobante (Lovecraft s’y perd dans son « premier cercle » d’imitateurs) du « Mythe de Cthulhu », nécessairement imprégnée, même si c’est bien entendu regrettable, de la vision derlethienne de la chose, avec ses dieux « bons », « l’expulsion » des Grands Anciens, et en guise de « justification » la fameuse lettre sans doute apocryphe faisant de l’ensemble de l’œuvre de Lovecraft un « cycle » plus ou moins cohérent ; on notera cependant que John Taylor Gatto rejette à bon droit le parallélisme établi par Derleth avec la tradition chrétienne, ayant bien conscience de l’athéisme et de l’indifférentisme de Lovecraft. Mais, du coup, ce chapitre-là est passablement confus, et résolument obsolète, pas de doute cette fois.

 

La suite, c’est le gros morceau : l’analyse (généralement peu poussée, et mettant toujours l’accent sur un point particulier au détriment de tout le reste) de quelques unes des principales œuvres de Lovecraft. On notera pour commencer que cette sélection, nécessairement arbitraire, a de quoi laisser perplexe. On y trouve en effet un texte aussi mineur et dispensable (et puant, mais c’est autre chose, et Gatto ne le nie pas) que « The Horror at Red Hook », là où d’authentiques classiques de Lovecraft sont tout simplement ignorés (parmi lesquels, pour retenir quelques exemples frappants, « L’Abomination de Dunwich », « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue » et plus généralement les textes dits « des Contrées du Rêve », ou encore, et c’est là à mon sens particulièrement regrettable dans la mesure où ces œuvres témoignent d’un aspect fondamental de la fiction lovecraftienne et d’une évolution considérable de sa conception du « weird » et, en fait, de la science-fiction, « Les Montagnes Hallucinées » et « Dans l’abîme du temps »). On y trouve donc des commentaires pour le coup effectivement très scolaires de « Les Rats dans les murs » (interprétation plutôt alambiquée), « L’Appel de Cthulhu », « La Couleur tombée du ciel », « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », « L’Horreur à Red Hook », « Le Cauchemar d’Innsmouth », « La Maison de la sorcière », « L’Affaire Charles Dexter Ward », « Celui qui hantait les ténèbres » et, en guise de conclusion, « Épouvante et surnaturel en littérature ». L’analyse, toujours un brin superficielle, parfois un peu capillotractée, et même à côté de la plaque à l'occasion, ne convainc jamais totalement (et vire parfois dans le délire intégral…), mais n’est pas entièrement à jeter. On notera par contre, ce qui est à la fois admirable, étonnant, et un peu malvenu dans un ouvrage « critique », l’enthousiasme sans mélange dont fait preuve l’auteur à l’égard de l’œuvre lovecraftienne ; il ne tarit pas de louanges, et pas toujours à très bon droit…

 

Reste enfin, avant les annexes les plus « scolaires », un chapitre consacré à la redécouverte, à la résurrection même, de l’œuvre de Lovecraft, et à sa réception critique. De l’eau a bien entendu coulé sous les ponts, qui rend cette partie de l’ouvrage franchement datée, mais, à titre de curiosité, ce n’est pas inintéressant.

 

Jugement qui vaut à mon sens pour l’ensemble de The Major Works of H.P. Lovecraft, finalement. C’est certes très dispensable, mais, bon, pas si pire… Et je ne peux m’empêcher de noter, encore une fois, que la publication de ce petit volume en 1977, avec tout ce qu’elle a de surprenant, constitue plutôt une bonne chose. Contexte…

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"Quién es ?", de Sébastien Doubinsky

Publié le par Nébal

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DOUBINSKY (Sébastien), Quién es ?, Paris, Gallimard – Joëlle Losfeld, coll. Littérature française, 2010, 82 p.

 

« Western Summer », suite, mais avec un auteur français cette fois, même s’il vit au Danemark et écrit également en anglais (c’est pénible, les surdoués). Là encore, il y eut une intense propagande en faveur de Sébastien Doubinsky, mais je n’avais pas encore trouvé d’occasion de le lire. C’est désormais chose faite, avec ce très court roman (cette novella, disons) qui s’inscrit en plein dans mon cycle de lecture estival.

 

« Qui est-ce ? » Eh bien, non, pour une fois, ce n’est pas le plombier (pardon), mais bien plus probablement Pat Garrett, dans la mesure où il s’agit là des dernières paroles de William Bonney, alias Henry McCarty, alias William Antrim, alias Billy the Kid. Vingt ans, probablement pas toutes ses dents, mais déjà une légende de l’Ouest, une des plus fameuses et fascinantes, sans doute. Billy the Kid, c’est Rimbaud ou Saint-Just avec une Winchester 73, qui traverse l’histoire héroïque et mythique de l’Ouest à la vitesse d’une balle, ce qui suffit amplement pour laisser son empreinte (sanguinolente, comme de juste).

 

Et, sous la plume inspirée de Sébastien Doubinsky, Billy the Kid se livre. Quién es ? est un monologue, autant dire une confession (à qui ? c’est l’évidence même, mais ne dévoilons pas la fin ici, ce serait mal…). Dans les dernières heures précédant son destin tragique, Billy balance tout ce qu’il a sur le cœur, le bâtard. Et il tourne et vire autour de la notion de commencement, quand c’est bel et bien la fin qui s’approche. Car il faut bien que les choses aient un début. Pour Billy, ce ne fut pas sa naissance de père inconnu et d’une mère qui l’a abandonné, du moins il ne le croit pas ; ce ne fut pas non plus la première fois qu’il a volé du bétail, ou encore la première fois qu’il a tiré sur des boîtes de conserve avec un pistolet ou une carabine, mais bien plutôt quand la brute Windy Cahill a posé sa lourde main sur son épaule à la cantina. Il faut dire que, comme on le lui avait souvent dit, Billy cherche les emmerdes – même si lui pense plutôt que ce sont les emmerdes qui le cherchent.

 

Et, en confessant tant bien que mal, après moult détours, ce commencement, c’est au final – vraiment final – toute sa courte vie que Billy balaye du regard. Une vie tumultueuse, celle d’un outlaw qui se prend pour un justicier, même s’il n’a rien d’un Robin des Bois. Un desperado, plutôt, donc. Un voleur, oui, mais pas de banques ou de chemin de fer (c’est vulgaire, et il y a des innocents dans les parages). Un tueur, mais pas sans raison, quand bien même la raison peut être mauvaise. Un fils de pute, oui, mais qui trace sa route contre vents et marées, en s’affirmant pour ce qu’il est au-delà de ses identités multiples. « There is honor among thieves », comme c’est qu’on dit, et Billy n’en doute pas un seul instant, lui qui voue un attachement sans faille à ses compadres, à ses Regulators, et n’hésite pas à faire dans la vengeance froide pour dénoncer les exactions de tel shérif, puisque le gouverneur n’agit pas. Oui, Billy rêve de « justice »…

 

Mais ce Billy-là n’a peut-être pas grand-chose à voir avec la réalité historique de l’outlaw, et bien plus avec sa légende outrée. Pas un hasard, sans doute si, dans Quién es ?, malgré la menace qui pointe toujours pour le lâche auditeur de se faire descendre, même dans le dos, malgré l’alcool dont on suppose l’orateur imbibé plus que de raison, sinon de coutume, le fait est que Billy se montre philosophe, et poète. Je reprends mon Rimbaud où je l’avais laissé tout à l’heure (hop) : le bâtard armé, en tournant autour du pot, s’arrêtant longuement sur le geste fatal de Windy Cahill, s’interroge sur le sens de la vie – sa vie, mais celle des autres aussi, celles des amis morts au combat, celles des salauds qu’il a lui-même abattus en représailles ; et, si son discours est nécessairement décousu, il ne manque pas pour autant de grâce comme de lucidité, celles d’un poète forcément voyant. L’étoile filante de l’Ouest, dans sa confession, se livre à une réflexion complexe, dépassant les seuls moyens que sa maigre éducation a pu lui fournir. Il n’est sans doute pas très crédible, non – mais il est néanmoins vivant, il incarne quelque chose : sa propre légende, dont il a conscience.

 

On ne fera pas de Quién es ? un incontournable du genre – d’autant que, d’un point de vue bêtement matériel, c’est quand même bien bref et bien cher… Mais c’est néanmoins un petit livre original, bien vu même si guère crédible (peu importe), et qui se lit avec un plaisir constant et un art consommé du suspense, au sens où l’on sait ce qui va se produire, on sait ce qui va se passer avec Windy Cahill, on sait que Pat Garrett attend dans l’ombre, mais on veut quand même lire les choses, pour en avoir la certitude et se délecter de la plume de l’auteur. Ce qui n’est pas rien, et est même assez remarquable.

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