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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"L'Homme au boulet rouge", de Jean-Patrick Manchette & Barth Jules Sussman

Publié le par Nébal

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MANCHETTE (Jean-Patrick) & SUSSMAN (Barth Jules), L’Homme au boulet rouge, préface de Doug Headline, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1972] 2006, 213 p.

 

Je l’avoue, je l’avoue : dans mon immonde inculture crasse, je n’avais jusqu’à présent jamais lu de Manchette (à part sa traduction de Watchmen, bien entendu, mais je ne suis pas sûr que ça compte). Et L’Homme au boulet rouge, son unique western, et par ailleurs une commande, travail alimentaire, ne constitue sans doute pas la meilleure des portes d’entrée à son œuvre. Mais voilà : c’est un western. Alors forcément...

 

Une petite explication s’impose quant aux deux noms au générique. Contexte : fin des années 1960, début des années 1970, le western connaît un important renouveau, cinématographique comme littéraire, notamment grâce à son travestissement transalpin. C’est dans ce cadre que le scénariste (quasi inconnu) Barth Jules Sussman écrit The Red Ball Gang, scénario d’un film qui ne sera finalement jamais tourné, mais dont on demandait déjà une novélisation ; et c’est donc Manchette, alors quasi inconnu lui aussi, qui s’y est collé, ce qui nous a donné L’Homme au boulet rouge.

 

Le futur auteur de polars sociaux travaille vite, mais renâcle à la tâche (il y a, dans le scénario originel, de nets accents « spaghetti » – forcément ? – et Manchette déteste ça, lui qui éprouve beaucoup plus d’intérêt pour les westerns classiques américains) ; plus tard, quand il reviendra sur les circonstances ayant entouré l’écriture de ce roman de commande, il ne se montrera guère satisfait, évoquant néanmoins des « digressions marxistes » plus ou moins saugrenues, typiques semble-t-il de sa production ultérieure (au début, je craignais un peu cet aspect, mais finalement ça passe plutôt bien).

 

On est donc loin d’une oeuvre majeure, et c’est sans doute le seul nom de Manchette, sur lequel on a capitalisé (uh uh), qui explique cette réédition tardive, quand le roman était à peu de choses près sombré dans l’oubli entre-temps. Reste néanmoins un western assez atypique, et qui, ma foi, se lit fort bien ; un roman correct, disons, qui sent effectivement la commande effectuée avec plus ou moins d’envie (on n’osera vraiment pas parler de passion...), mais qui reste un divertissement passable ; guère plus, mais ce n’est déjà pas si mal.

 

Le roman débute en 1871 au Texas (mais Manchette ne peut s’empêcher, dans le premier paragraphe, de faire un détour par la Commune de Paris, ce qui a le mérite de clarifier les choses...). L’insoumis Greene, notre héros, a écopé d’une vilaine peine d’emprisonnement, et se retrouve « loué », avec d’autres prisonniers, à un entrepreneur vach’ment entreprenant, le paternaliste Potts, qui a décidé de planter du coton dans cette zone qui ne lui convient guère. Disons les choses, c’est un véritable bagne. Et Greene, à la première occasion (pas super crédible, au passage), de prendre la poudre d’escampette... Il se fait reprendre, bien entendu : lourde aggravation de sa peine, et il est renvoyé, en compagnie de fort mauvaises graines, dans la plantation qu’il avait eu l’indélicatesse de quitter sans un adieu ; il a désormais, de même que ses « camarades », un boulet rouge au pied... mais ne compte pas pour autant se laisser faire, et plier aux injonctions de Potts ou sous les coups du contremaître Pruitt. Peu importe la surveillance d’un tireur d’élite sempiternellement aux aguets, Greene compte bien à nouveau se faire la malle, tant qu’à faire pour retrouver la douce Callie, charmante prostituée des environs.

 

En fait de western, L’Homme au boulet rouge est donc plutôt une sorte de roman carcéral. On n’y verra pas vraiment de cow-boys ou d’indiens, tout juste un shérif de passage. À peu de choses près, l’histoire pourrait aussi bien se passer à Cayenne ou dans quelque autre enfer de travail forcé où, au hasard, on aurait déporté des communards... On retrouve cependant, malgré l’auteur sans doute, quelque aspect « spaghetti » dans ce roman, où la morale est pour le moins malmenée, et, s’il y a un héros, c’est dans une version taciturne qui ne manque pas d’évoquer, disons, l’homme sans nom incarné par Clint Eastwood dans la « trilogie des dollars ».

 

Mais là n’est sans doute pas l’important. La réussite (relative, hein, mais on parlera de réussite quand même) de cette œuvre de commande réside sans doute dans sa critique ouverte du capitalisme, de l’exploitation des travailleurs, et, bien souvent, de leur servitude volontaire. Les « digressions marxistes » annoncées, surtout sensibles au niveau du vocabulaire, ne viennent pas plomber le récit, mais bien au contraire lui donnent toute son ampleur. Mention spéciale, sous cet angle, à la figure très réussie de Potts, salaud sans l’être totalement, capitaliste vaguement condescendant obsédé par ses seuls profits et qui se fout du reste. Le vrai méchant de l’histoire, finalement, est sans doute la brute Pruitt, archétype du maton vicieux qui prend son pied à imposer son autorité à la racaille à grands coups de gourdin dans la tronche. Mais les autres personnages ne sont pas en reste, notamment, mais pas seulement, les autres boulets rouges. Et cela nous vaut quelques séquences ouvertement politiques plutôt intéressantes et assez lucides sans doute – l’épisode de la grève, puis celui de la course aux putes...

 

Ajoutons que, malgré les plaintes de Manchette à ce sujet, les dialogues, quelle que soit leur réelle paternité, sont assez efficaces, dans le genre cinglant et vaguement gouailleur. Malgré la commande, la plume n’est pas désagréable, plus généralement, et le roman se lit tout seul, rythmé par des chapitres très courts et une narration qui va à l’essentiel.

 

Aussi est-on tenté de passer sur les inévitables faiblesses du roman, au cadre flou (mais est-ce vraiment un problème ?), pas toujours hyper crédible, et quelque peu desservi par une fin précipitée, cinématographique certes, mais qui donne quand même une vague impression de bâclage. Malgré tout cela, L’Homme au boulet rouge reste un roman correct, qui se lit bien. On n’en fera certainement pas un chef-d’œuvre du genre (et quel genre, d’ailleurs ?), et ce n’est probablement pas ce que Manchette a fait de mieux, mais on ne va pas cracher dans la soupe pour autant : fidèle à sa commande, l’auteur a livré un roman court et très certainement efficace, tout en y infusant un peu de sa personne. Pas si mal, donc.

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"L'Haçienda", de Peter Hook

Publié le par Nébal

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HOOK (Peter), L’Haçienda. La meilleure façon de couler un club, traduction [de l’anglais] de Jean-François Caro, [Marseille], Le Mot et le reste, coll. Attitudes, [2009] 2012, 330 p.

 

J’aurai mis le temps – bien plus que je ne le pensais – mais voilà donc enfin mon compte rendu de L’Haçienda de Peter Hook, bassiste de Joy Division et New Order (dont j’avais déjà parlé, chez le même éditeur, d’Unknown Pleasures, écrit postérieurement ; notez également la chronique commune de Madame Mao et Gérard Abdaloff pour la Salle 101, qu’on peut entendre ici). Des impératifs divers m’ont effet amené à repousser longtemps cette lecture ; mais ça y est. Et je peux vous dire d’ores et déjà que ce livre fut parfaitement à la hauteur de mes espérances. Malgré une traduction parfois approximative, j’y ai retrouvé toute la verve et la gouaille de Peter Hook avec un plaisir indéniable.

 

Mais faut dire que le sujet, comme dans le cas d’Unknown Pleasures, m’intéressait tout particulièrement. L’Haçienda, quoi ! (Ne pas oublier la cédille.) Le légendaire club « de New Order » à Manchester, le club par excellence, en fait, qui a importé en Europe les modèles américains pour mieux les dépasser, et, en quinze années tumultueuses (1982-1997), entrer définitivement dans l’histoire de la musique… même si, aujourd’hui, l’Haçienda n’est plus, remplacée par des appartements. Peu importe : en son temps, ce fut LA salle de concert (malgré son acoustique douteuse) et LE club. C’est là qu’ont émergé les courants acid house (via Chicago) et rave, l’antre où les blancs ont appris à danser (l’expression est de Tony Wilson, patron de Factory, et donc lié au club, Fac 51) en gobant des ecstas.

 

Un projet complètement fou, marqué dès le départ par une gestion calamiteuse, qui aurait dû, en temps normal, tourner très vite au fiasco pur et simple : l’Haçienda était un gouffre (le mot est de Martin Hannet, cette fois), et l’histoire ne pouvait que se terminer par un naufrage ; mais il y a eu ces quinze années de folie, qui ont vu Manchester devenir Madchester, et s’ancrer définitivement dans l’inconscient collectif comme la « Music City » dont parlait John Robb (voyez ici).

 

Au commencement, il y eut donc New Order, très peu de temps après le suicide de Ian Curtis ayant mis fin à l’expérience Joy Division, et leur manager Rob Gretton. Fascinés par les grands clubs new-yorkais, ils décident de créer le leur à Manchester. « Il faut bâtir l’Haçienda. » Le nom, aujourd’hui, est un peu galvaudé – preuve de l’influence de l’original –, mais, à l’époque, ce mot d’ordre tiré des papiers de l’Internationale situationniste (c’était, je crois, Tony Wilson qui l’avait dégoté) prenait tout son sens. En plein Manchester, les gens de Factory construisent donc leur club (pour une fortune, les dépassements de budget sont énormes dès le départ, et l’Haçienda ne sera jamais rentable, mais ils semblaient tous n’en avoir absolument rien à foutre).

 

Au début, le succès est pour le moins douteux. Salle de concert pas super bien conçue, l’Haçienda n’attire guère les foules, même s’il s’y produit quelques concerts légendaires. Et là, je ne résiste pas à l’envie de vous citer cette anecdote concernant Einstürzende Neubauten :

 

« En février 1985, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten a joué un concert muni d'une foreuse pneumatique, qu'ils ont mise en route durant leur set pour s'attaquer au pilier au centre de la salle. Le public était comme hypnotisé, et nous aussi. Nous aurions très bien pu nous trouver à jouer de la lyre devant le grand incendie de Rome, parce que nous n'avons pas bougé d'un poil pour arrêter le mec – en dépit du fait que ce pilier soutenait le bâtiment à lui tout seul. Nous nous contentions de crier : « Ouais ! Vas-y ! »

 

« J'étais mort de rire. Plus que Terry Mason, en tout cas. Paniqué, et à juste titre, il s'est précipité sur le propriétaire de l'engin, histoire d'empêcher que le club ne s'effondre. Ces imbéciles n'avaient qu'à pas le laisser entrer avec une foreuse en premier lieu. Finalement, Terry – épaulé d'un videur – a réussi à lui confisquer son instrument. Le groupe n'a rien tenté et a continué le concert sans broncher. À les écouter, l'absence de la foreuse ne se faisait pas sentir. Einstürzende Neubauten en avait préenregistré une dizaine d'autres sur bande.

 

« Une jeune habituée de l'Haçienda, personnage assez farfelu (elle apportait un train électrique qu'elle installait dans le bar à cocktails et jouait avec des heures durant), a décidé de s'amuser un peu avec le groupe pendant le concert, et les attirait un par un en dehors de la scène pour se les taper dans la cage d'escalier. Trois des membres y sont passés mais le public n'a rien remarqué en raison de l'atrocité du vacarme. Le concert s'est achevé lorsque le chanteur s'est éclaté les cordes vocales à force de hurler, répandant du sang partout sur son micro. Ozzie, notre ingé son, est monté sur scène et l'a assommé. « Je l'avais prévenu », s'est-il justifié.

 

« Je dois admettre que je ne suis pas très friand de ce genre de musique et d'une telle anarchie. Mais malgré le volume assourdissant, la musique bruitiste que produisait le groupe était fantastique. Extrêmement puissante. Délirante. Quand ils ont sorti un marteau-piqueur, je me suis dit que ces types étaient des génies et que New Order devrait lui aussi s'en procurer un. »

 

Un exemple des innombrables anecdotes croustillantes et hilarantes qui parsèment ce livre.

 

Mais le meilleur est à venir, dans les années 1987-1990, en gros, qui marquèrent – enfin – l’âge d’or de l’Haçienda : acid house et ecstasy se répandent parallèlement, et créent une nouvelle culture musicale. Les groupes sont toujours à l’honneur à l’Haçienda (surtout ceux qui font le pont entre les genres, comme les Happy Mondays ou les Stone Roses), mais les DJs deviennent des rois (par exemple, Mike Pickering, Dave Haslam, ou même, plus tard, un tout jeune Laurent Garnier). Des milliers de personnes s’y retrouvent chaque semaine pour danser, dans une ambiance généralement jugée inimitable. Peter Hook était probablement dans un sale état, la plupart du temps, à cette époque, mais on l’a aidé à rebâtir l’Haçienda pour le plus grand plaisir des lecteurs, qui participent ainsi un peu – si peu, certes, mais c’est mieux que rien… – de la grande fête de Madchester.

 

Mais l’Haçienda devient hélas la victime de son succès. Les flics et la municipalité ont le club à l’œil – malgré l’atout incontestable qu’il constitue pour Manchester, qui devient une destination prisée des étudiants comme des touristes – essentiellement en raison de la drogue. Et à cela s’ajoutent les gangs de la ville et de sa banlieue, qui sèment bientôt la terreur à l’entrée du club, puis à l’intérieur. Manchester, devenue Madchester, vire à Gunchester. Vilaine descente… La sécurité ne peut rien faire contre les gangs… à tel point que les gérants n’ont d’autre choix que de la confier à des criminels notoires !

 

Et puis, progressivement, ce sera la décadence. L’Haçienda ferme quelque temps ses portes à cause de la violence en 1991, puis tient difficilement la route jusqu’en 1997, année de sa fermeture définitive. C’est le temps des regrets, celui où la fête n’est plus – l’Haçienda, qui a si longtemps été en avance sur le reste du monde, est désormais à la traîne… Et Peter Hook comme les autres finissent par en avoir marre. Fin de l’histoire.

 

Mais il reste ce livre passionnant, témoignage brillant même si parfois un brin douteux, qui se lit avec un plaisir énorme. C’est généralement très drôle, même si la fin est passablement mélancolique (et il y a toujours en arrière-plan la nostalgie…). C’est en tout cas un récapitulatif réjouissant d’une entreprise aussi dingue que géniale, sans véritable équivalent. Je recommande chaudement.

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"Tueur de bisons", de Frank Mayer

Publié le par Nébal

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MAYER (Frank), Tueur de bisons, [The Buffalo Harvest], traduit de l’américain par Frédéric Cotton, [s.l.], Phébus, coll. Libretto, [1958, 2010] 2013, 94 p.

 

Western encore, avec ce récit aussi épatant que navrant d’un « coureur » de bisons lors de la grande « moisson » des années 1870. Frank Mayer, mort plus que centenaire, est en effet à certains égards typique de l’old timer dont on recherchait les récits et anecdotes dans les années 1940-1950, et qui ont ainsi contribué à édifier la légende de l’Ouest. Depuis sa naissance en 1850 à La Nouvelle-Orléans, on a l’impression qu’il a quasiment tout connu des grands événements marquant l’histoire de la Frontière ; il aurait ainsi, très jeune, été clairon durant la guerre de Sécession ; mais c’est à la fin de cette dernière que sa vie va connaître un tournant majeur, en ce qu’il va participer, en en étant plus ou moins conscient, à un des plus grands désastres écologiques causés par l’homme. Son récit de ces années plus ou moins glorieuses a été édité à titre posthume ; il semble cependant authentique, du moins dans la mesure où il s’agit bien des souvenirs de Frank Mayer tels qu’il a pu les confier à un journaliste. D’où ce petit livre passionnant, écrit dans un style oral très gouailleur, et qui participe pleinement de la légende de l’Ouest.

 

Frank Mayer se présente volontiers, et peut-être avec un certain cynisme, comme un businessman. Il s’agissait pour lui, comme pour tant d’autres, de faire de l’argent, au cours de cet avatar improbable de la ruée vers l’or. Âgé d’une vingtaine d’années à peine, il apprend ainsi le métier auprès des meilleurs, avant de se lancer véritablement. S’ensuivront un peu moins de dix ans de carnage, de « meurtre » bien plus que d’aventure, comme Mayer le reconnaît volontiers.

 

Tous les aspects de la chasse aux bisons – essentiellement pour leur peau, dans une moindre mesure pour leur viande et leurs langues, plus tard viendra le temps des ossements… – sont détaillés dans cet opuscule parfois très technique (ainsi en ce qui concerne les fusils employés), mais qui sait toujours rester palpitant, Frank Mayer se montrant un narrateur habile et plein de verve. Et il nous offre ainsi une mémorable plongée dans l’univers des « coureurs », part intégrante de la mythologie de l’Ouest, riche en anecdotes croustillantes, que ce soit sur la « bêtise » des bisons, les performances des meilleurs chasseurs, ou leurs rencontres conflictuelles avec les Indiens.

 

Mais les causes et conséquences de cette « moisson » sont également envisagées. Pour ce qui est des causes, Frank Mayer insiste sur la bénédiction que leur donnaient les autorités (qui approvisionnaient notamment les chasseurs en munitions) : au-delà du seul aspect financier (qui l’a vite fait déchanter, il avait beau être un excellent tireur, les profits étaient considérablement moindres que prévus), il s’agissait selon lui de ruiner le mode de vie des Indiens des Plaines, dépendant dans une large mesure du bison ; et, effectivement, en annihilant les grands troupeaux des pistes du Nord et du Sud, les coureurs ont contribué à chambouler le territoire et le mode de vie des Indiens…

 

Car c’est bien d’un massacre qu’il s’agissait, même si le narrateur n’en a pris conscience que tardivement (bien trop tard… d’autres se sont montrés plus lucides, il le reconnaît volontiers) : en une dizaine d’années, des millions de bisons ont ainsi été tués, jusqu’à ce que l’espèce disparaisse presque complètement. Les méthodes quasi industrielles appliqué à la chasse ont ainsi eu un effet drastique, difficilement envisageable, et bien rares étaient ceux qui avaient alors conscience du drame en train de se jouer…

 

Aussi cette lecture est-elle tant passionnante que déprimante. Si Frank Mayer n’a livré cette « confession » qu’au crépuscule de sa longue vie, il y fait néanmoins preuve d’une grande lucidité, et se montre un conteur habile, à même de séduire son public tout en le prenant régulièrement à contre-pied. Au-delà des seules anecdotes – qui valent le détour, hein –, le vieux coureur livre ainsi un fragment de l’histoire de l’Ouest dont l’importance est essentielle. Et il nous offre à l’occasion quelques tableaux fascinants, que ce soit à propos de la chasse en elle-même, ou bien de ses conséquences : l’image de ces grandes plaines autrefois foulées par les bisons et désormais « civilisées » marque durablement ; les bisons et leur herbe ont disparu… de même que les Indiens. Et c’est ainsi une page peu glorieuse de l’histoire de la Frontière qui s’est tournée.

 

Témoignage exemplaire, fascinant de bout en bout, Tueur de bisons est une lecture éminemment recommandable.

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"True Grit", de Charles Portis

Publié le par Nébal

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PORTIS (Charles), True Grit, [True Grit], traduit de l’anglais (États-Unis) par John Doucette, postface de Donna Tartt, Paris, J’ai lu, [1968] 2011, 253 p.

 

Western toujours, avec un vrai classique du genre, le roman de Charles Portis ayant d’ailleurs été adapté par deux fois au cinéma, la première par Henry Hathaway avec John Wayne, la seconde par les Coen-Coen, ce qui, à la lecture de la bête, ne m’a pas vraiment étonné (le béotien que je suis n’a bien évidemment vu aucun de ces films…).

 

True Grit est une histoire de vengeance. Rien de plus classique, en somme. Sauf pour ce qui est de la personnalité de l’héroïne et narratrice, Mattie Ross, originaire de l’Arkansas, qui n’est pas exactement du genre à manger froid. La gamine de 14 ans, petite peste presbytérienne insolente au possible, entend bien faire payer la mort de son père au mystérieux Tom Chaney (sur qui le sort s’acharne…), par tous les moyens envisageables. Aussi l’intrépide jeune fille se rend-elle seule sur les lieux du drame, au Kansas, et, après avoir réglé de manière très adulte – et impitoyable – quelques affaires, elle s’empresse de chercher quelqu’un ayant le cran nécessaire pour que justice soit rendue.

 

Ça tombe bien : il y a Rooster Cogburn, marshal aux méthodes expéditives (il tire et pose les questions ensuite, quoi), vétéran de la guerre civile (il avait combattu avec le sinistre Quantrill) qui ne tarde pas à accepter l’offre de la fillette. Quelqu’un d’autre, cela dit, est sur les traces de Chaney, quand bien même il lui donne un autre nom : le Texas ranger LaBoeuf, qui entend livrer l’homme au visage taché de noir à la justice de son État, où il a tué un sénateur (et son chien). Ce qui ne fait pas vraiment l’affaire de Mattie Ross, qui n’a que faire des antécédents du meurtrier de son père. Toujours est-il que les deux officiers se mettent en route… avec la jeune fille dans leurs pattes : elle compte bien s’occuper de cette affaire personnellement. S’ensuit alors une traque brève et violente dans le Territoire indien (qui deviendra l’Oklahoma), où Chaney a trouvé refuge auprès de la bande de voleurs de Ned Pepper « le veinard »… avec qui Rosster Cogburn a comme qui dirait un contentieux.

 

Ce qui fait la force de True Grit, c’est à n’en pas douter la personnalité de sa narratrice, vieille fille qui se souvient de ses jeunes années qu’on ne qualifiera pas de tendres. Précoce, Mattie Ross l’est assurément ; mais c’est aussi une chipie invivable et sévère, prompte aux jugements définitifs et à la morale, citations bibliques à l’appui. Autant dire un personnage admirable et réjouissant, dont le récit est croustillant comme c’est pas permis. Mais les autres personnages ne sont pas en reste, et au premier chef le borgne vieillissant Rooster Cogburn (l’arrogant et un peu couillon LaBoeuf est quelque peu en retrait à côté de ces deux monstres), tantôt d’un charisme stupéfiant, tantôt d’un ridicule achevé et finalement touchant. Charles Portis campe remarquablement bien ses personnages, en quelques traits vigoureux et plein d’humour, qui laissent pourtant place à une indéniable complexité qui ne les rend que plus humains. Et c’est un vrai régal que de suivre ces héros improbables ou trop probables dans leur quête de vengeance.

 

Même si, à mon sens, le roman ne tient pas exactement toutes ses promesses. Le début – avant que la traque ne débute véritablement – est franchement exceptionnel : c’est vivant, drôle, bien écrit, servi par des personnages splendides, original… rien à jeter, là, c’est vraiment de la bonne. La suite, hélas, m’a semblé un peu plus convenue : si le ton employé par Mattie Ross reste des plus réjouissant, la traque tourne cependant à un western plus « classique », très bien fait certes, mais pour le coup un peu décevant à mes yeux.

 

Qu’on ne se méprenne pas pour autant sur mon propos : le fait est que j’ai passé un excellent moment à la lecture de True Grit, roman aux multiples facettes susceptible sans doute de bien des interprétations (sans avoir vu les films, je suppose qu’ils sont très différents dans leur tonalité…), et qui constitue un divertissement tout à fait recommandable, largement au-dessus du lot. Je n’en ferais cependant pas le chef-d’œuvre annoncé du fait de cette baisse de régime, relative sans doute, qui m’a quelque peu déçu… Reste l’impression d’un roman un peu bancal, qui aurait pu être énorme, mais se contente d’être très bon. On ne va pas faire le blasé, hein, ni bouder son plaisir… True Grit vaut assurément le détour.

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"Quatre Hommes pour l'enfer", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

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PELOT (Pierre), Quatre Hommes pour l’enfer, [s.l.], Le Navire en pleine ville, coll. Sous le vent-classiques, série Dylan Stark, [1967, 1980, 1997] 2006, 139 p.

 

Western toujours (encore que l’action soit plutôt située à l’est…), mais dans un registre assez différent de la plupart de ceux que j’ai pu lire jusqu’à présent. Le (très) court roman qu’est Quatre Hommes pour l’enfer est en effet, sauf erreur, le premier volume de la célèbre série « Dylan Stark » de Pierre Pelot (mais repris en troisième position au Navire en pleine ville ?). Et on fait ici dans le divertissement pur et simple, que l’on y voie un roman de gare ou une publication jeunesse, ou, pourquoi pas, les deux à la fois. Ce qui n’a bien évidemment rien de déshonorant, et – autant le dire de suite – c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu ce texte qui, pour être placé sous le sceau de l’efficacité, n’en est pas moins d’une plume travaillée et fort agréable ; simplement, il est clair que l’on n’est pas ici dans la même veine que, disons, Méridien de sang de Cormac McCarthy, pour prendre un exemple extrême…

 

L’action débute en 1864, en pleine guerre de Sécession. Le lieutenant de la Confédération Dylan Stark, métis de sang cherokee et français (pourquoi pas ?), refuse d’exécuter un ordre absurde au cours d’une bataille de toute évidence désespérée. Ce qui lui vaut d’être dégradé (sanction sans doute minime…).

 

Un an plus tard, nous retrouvons Stark simple soldat. Mais on reconnaît toujours ses qualités de meneur d’hommes, et c’est pourquoi on lui confie à peu de choses près une mission suicide, lui permettant de « se racheter » : il s’agit pour lui, accompagné de trois « mauvaises graines » (ou plutôt « mauvais soldats », promis au peloton d’exécution), de dérober aux Yankees un troupeau de bétail qui ferait le plus grand bien aux rebelles, ce qui permettrait en outre de fixer l’ennemi sur ses positions actuelles. Ni une ni deux, Stark accepte de se lancer dans cette périlleuse entreprise. Déguisés en nordistes, ces quatre hommes (on ne dira pas « quatre salopards », mais il y a de ça) s’enfoncent donc derrière les lignes ennemies pour jouer aux cow-boys…

 

La chose la plus admirable dans Quatre Hommes pour l’enfer, à mon sens, c’est que Pierre Pelot, pour écrire un divertissement jeunesse, s’applique néanmoins sur le plan de la forme. Sa plume est travaillée, toujours fluide cependant, très agréable en somme. Le roman est certes très court – ça aide – mais il se dévore avec un plaisir constant. Ce « Dylan Stark » remplit ainsi parfaitement son office de « page-turner », sans rabaisser son lecteur pour autant.

 

Il n’est cependant pas sans défauts. Si le style est irréprochable et les personnages plutôt intéressants (esquissés très simplement, ils n’en ont pas moins du corps, et suscitent l’empathie), c’est du côté de l’histoire que ça pèche. En effet, Pierre Pelot a beau nous asséner qu’il s’agit là d’une mission suicide, on ne peut s’empêcher de trouver que tout se passe excessivement bien pour nos quatre hommes, qui triomphent de l’adversité sans le moindre souci. Tout se passe trop « facilement », et c’est regrettable. Cela n’empêche certes pas de lire avec plaisir Quatre Hommes pour l’enfer, mais cette impression de trop grande aisance est tout de même dommageable sur le plan de la crédibilité.

 

Ce qui m’amène à penser que le véritable défaut de ce roman, c’est sa trop grande brièveté. Sans doute faisait-elle partie du contrat, mais elle nuit à l’intérêt de ce « Dylan Stark », en passant trop vite sur les difficultés que nos héros rencontrent en chemin. Et, comme la plume est de qualité, le fait est que l’on en voudrait encore, et que l’on n’est pas totalement rassasié au bout du chemin. Pour ma part, c’est peut-être absurde de le dire mais je le dirai quand même, j’en aurais bien pris le double sans rechigner, bien au contraire.

 

Bilan en demi-teinte, donc. Quatre Hommes pour l’enfer est à n’en pas douter une lecture très agréable, j’y ai pris beaucoup de plaisir, mais c’est sans doute bien trop court pour convaincre pleinement. Dommage, parce qu’il y avait sans doute là matière à livrer quelque chose de tout à fait passionnant. Reste, en attendant, un divertissement tout à fait correct, bien écrit à défaut d’être totalement bien ficelé, que l’on recommandera sans hésiter au jeune public en premier lieu, sans que les lecteurs plus âgés ne soient exclus pour autant.

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"La Décimation", de Rick Bass

Publié le par Nébal

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BASS (Rick), La Décimation, [The Diezmo], traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Paris, Christian Bourgois – Seuil, coll. Points, [2005, 2007] 2010, 268 p.

 

Je poursuis mon exploration du genre western, cette fois avec un titre très récent. En effet, La Décimation de Rick Bass a été publié originellement en 2005, et écrit au moment de l’invasion de l’Irak par les forces américaines. Pas de hasard : le roman de Rick Bass se veut ouvertement politique, et consiste pour une bonne part en une dissection de la guerre, et de son cortège d’atrocités et d’absurdités. Et il s’inspire, à la base, de faits réels, quand bien même l’auteur a pris avec l’histoire quelques libertés rendues nécessaires pour développer la dimension psychologique de son propos.

 

Le roman débute dans la jeune République indépendante du Texas, quelques années à peine après le célèbre siège d’Alamo et la victoire subséquente des Texans du général Houston sur les Mexicains de Santa Anna à San Jacinto. Les tensions restent vives entre les deux nations, et le Texas fait souvent les frais d’expéditions plus ou moins « régulières » de soldats ou maraudeurs mexicains sur son sol.

 

C’est là ce qui « justifie » l’expédition montée par deux officiers texans, Green et Fisher, l’un incarnant l’amour de la patrie, l’autre la haine de l’ennemi. Il s’agit, avec le consentement ambigu du président Houston, de combattre les incursions mexicaines sur le territoire texan… et éventuellement de franchir la frontière pour se livrer à une expédition punitive chez l’adversaire. La troupe d’irréguliers se constitue dans l’enthousiasme, et le narrateur, âgé d’une quinzaine d’années, n’hésite guère à la rejoindre, de même qu’un de ses camarades d’enfance, chacun s’attachant plus particulièrement aux pas d’un des chefs de l’expédition. Cinquante ans plus tard, le narrateur raconte tout ce qui s’est alors produit, le fiasco invraisemblable (ou inévitable ?) de l’expédition texane, condamnée sans doute dès l’instant où elle a franchi le Rio Grande…

 

Mais, avant cela, la troupe s’est déjà livrée (sur le sol texan, donc !) au pillage le plus éhonté, bien loin de la guerre « civilisée » recommandée dans la lettre contenant les instructions de Houston. Et l’expédition de se diviser de plus en plus, nombreux étant ceux qui la quittent après ces fâcheux désordres, ou qui ne souhaitent pas poursuivre au-delà de la frontière. Mais notre narrateur est un indécis perpétuel, pour son plus grand malheur, et va accompagner Green et Fisher jusqu’au bout…

 

Les irréguliers écument les villages mexicains. Puis, à Mier, c’est l’affrontement avec les forces ennemies. Lors d’une bataille épique (et « glorieuse »…), les Texans massacrent leurs adversaires par centaines, mais finissent par succomber sous le nombre, et sont contraints de se rendre, avec l’assurance qu’ils seront considérés, malgré leur statut douteux, comme des prisonniers de guerre. Le roman prend dès lors une tout autre tournure (après ce point de départ qui n’est pas sans évoquer Méridien de sang de Cormac McCarthy, mais la suite n’a rien à voir, la forme est incomparable, et le propos n’est pas le même), et le narrateur s’étend sur le calvaire enduré par les prisonniers texans au Mexique, entre tentatives d’évasion et travaux forcés (à vrai dire, notre narrateur en vient à construire son Pont sur la rivière Kwaï…). Atrocités et absurdités sont cependant toujours au programme, et trouvent leur expression la plus éloquente dans la pratique barbare du diezmo, la décimation du titre…

 

Le propos de Rick Bass est assurément critique, et on est bien loin ici de la gloriole en technicolor de l’Alamo de John Wayne. L’auteur interroge la naissance du Texas dans le sang, et met en évidence sa part d’ombre la plus répugnante. Le contexte de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines laisse bien entendu sa marque sur le roman.

 

Mais il y a plus, et La Décimation est probablement avant tout l’histoire d’hommes dépassés par les événements auxquels ils participent, jeunes couillons engagés de la sorte sur le chemin d’un difficile et douloureux apprentissage, qui les constituera parfois de manière franchement inattendue, ou au contraire, avec un certain sens de la fatalité, les précipitera le long d’une pente qu’ils ont choisie sur un coup de tête… D’où l’identification avec les chefs de l’expédition Green et Fisher (le véritable chef de l’expédition historique est à peine évoqué, et relégué à un rang subalterne pour les besoins du récit).

 

Le sort des prisonniers texans émeut, forcément, malgré les horreurs qu’ils ont pu commettre auparavant. Il faut dire que le diezmo vient largement les compenser, illustration ô combien parlante du règne absurde du hasard en la matière. Les personnages sont ainsi en quête de sens dans un monde qui leur dénie toute réponse satisfaisante…

 

Riche en scènes marquantes, porté par un questionnement plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, La Décimation est à n’en pas douter un bon roman. J’ai cependant eu le tort, probablement, de le lire immédiatement après Méridien de sang, dont il n’a certes pas la puissance, sur le fond comme dans la forme… Forcément, la note est moindre (si tant est qu’il soit pertinent de noter…). Mais je ne doute pas des qualités indépendantes du roman de Rick Bass, lecture assurément enrichissante et pertinente.

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"Contes noirs", d'Ambrose Bierce

Publié le par Nébal

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BIERCE (Ambrose), Contes noirs, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Papy, préface de Jacques Papy, Paris, Rivages, 1991, 159 p.

 

D’Ambrose Bierce, je n’avais à peu de choses près lu jusqu’à présent que l’indispensable Dictionnaire du diable, dans lequel tout le cynisme et l’humour noir propres à l’auteur se déploient à merveille. Mais j’avais depuis longtemps l’envie de me plonger dans les nouvelles de ce maître réputé de la forme courte, et en premier lieu ses nouvelles fantastiques. Il m’avait déjà été donné d’en lire quelques-unes (dont « Un habitant de Carcosa » dans Le Cycle d’Hastur, nouvelle également reprise dans le présent recueil, mais qui y tombe un peu comme un cheveu sur la soupe), et j’étais curieux d’en lire davantage. D’où ma lecture de ces Contes noirs, mais je suis loin d’en avoir terminé avec cet auteur, plusieurs autres de ses recueils patientant dans ma volumineuse pile à lire.

 

Le traducteur Jacques Papy (que je connaissais essentiellement pour ses traductions – tronquées… – de Lovecraft) affirme dans un avant-propos que le cynisme, la misanthropie et l’humour noir ne sont guère caractéristiques des textes repris ici ; je n’en suis pas si sûr : et c’est bien quand ces éléments entrent en jeu que je me suis le plus régalé, le plus souvent. Mais il est vrai que l’on y voit avant tout Bierce se livrer à l’exploration de quelques registres de l’horreur (surnaturelle ou pas), allant du pathétique au grand-guignol. On y trouvera nombre d’histoires de fantômes ou de morts qui ne le sont pas vraiment, de mises en scène macabres jouant avec les sens des victimes comme du lecteur, et l’ambiguïté est un élément fondamental de ces douze courts textes (comme à vrai dire du fantastique classique, sans doute).

 

On ne peut qu’admirer l’art d’Ambrose Bierce. Sa plume est adroite (a fortiori quand elle s’avance sur le terrain de l’humour noir), et la construction des nouvelles confine au modèle du genre, à la fois complexe et ambitieuse sans jamais pour autant desservir le propos.

 

Cependant, je ne peux qu’avouer une légère déception à la lecture de ce recueil. Très subjective : encore une fois, je n’ai guère de choses à reprocher à l’auteur sur le strict plan formel. Mais voilà : à la lecture de ces douze Contes noirs, je crains de m’être ennuyé plus que de raison… Les chutes, aujourd’hui, semblent souvent galvaudées, et l’adresse de l’auteur ne parvient pas à chasser les quelques désagréments que l’on peut ressentir malgré tout à la lecture de ces brefs textes (à mon sens tout du moins). Et je crains d’avoir trouvé, surtout, cette collection un brin malhabile du fait de la grande répétition des thèmes qui la caractérise, et qui donne un peu l’impression (sauf rares exceptions dont « Un habitant de Carcosa », donc) de lire un peu toujours la même chose…

 

Aussi, finalement, ne puis-je guère déterminer quels textes m’ont vraiment marqué. Tout se brouille dans un fouillis global de « ghost stories » ou d’histoires de profanation de sépultures plus ou moins efficaces, si indéniablement travaillées, et j’ai du mal à en faire ressortir le meilleur…

 

Essayons tout de même de citer les textes les plus marquants à mes yeux. J’évoquerais tout d’abord « La Route au clair de lune », étrange préfiguration du « Dans le fourré » de Ryûnosuke Akutagawa (dans Rashômon et autres contes), cependant moins stimulante. Quelques nouvelles empruntant un cadre « western » (ça tombe bien) m’ont également paru sympathiques, notamment en ce qu’elles dégagent une ambiance très particulière ; on peut citer dans ce registre, par exemple « Une sacrée garce » ou encore « L’Inconnu », qui constituent à mon sens le meilleur du recueil. Mais le reste ne m’a pas plus marqué que ça, en dépit, donc, de l’indéniable astuce dans la composition dont fait preuve Ambrose Bierce. On y trouve une théorie de maisons hantées (j’accorderais ici une mention spéciale à « Le Troisième Orteil du pied droit »), des sépultures violées (ce qui peut donner des nouvelles très différentes ; citons cependant celle qui ouvre le recueil, « Par une nuit d’été », plus amusante qu’autre chose dans son horreur baroque), des fantômes plus ou moins authentiques… Mais on tourne un peu tout le temps autour des mêmes thèmes et, au final, en ce qui me concerne, c’est la lassitude qui l’a hélas emporté…

 

Cela dit, malgré cette expérience finalement guère concluante, je n’en ai pas fini avec les nouvelles, notamment fantastiques, d’Ambrose Bierce, et compte bien remettre le couvert prochainement. J’aurai d’ici là le temps de changer d’avis…

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"Lettres à sa fille", de Calamity Jane

Publié le par Nébal

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CALAMITY JANE, Lettres à sa fille, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Sully et Grégory Monro, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Rivages, [1979, 1997, 2006] 2007, 126 p.

 

Où l’on persévère dans le western, mais avec un texte un peu particulier. En effet, bien que cette édition française n’en fasse pas du tout mention, même pas pour s’interroger à ce sujet, les Lettres à sa fille de la célèbre Calamity Jane sont un canular gros comme moi. Et probablement l’œuvre de Jean McCormick, celle, donc, qui se prétendait la fille de Calamity Jane (et de Wild Bill Hickok, tant qu’à faire – lisez ou relisez Deadwood de Pete Dexter). Mme McCormick, élevée dans l’Est par un certain Jim O’Neil auquel sa « mère naturelle » l’aurait confiée à l’âge de trois ans, fait cette révélation le 8 mai 1941, au micro de l’émission « We the People » sur CBS. Et elle n’en démordra jamais. Calamity Jane était bien sa mère, et a écrit pendant vingt-cinq ans ces lettres sur un cahier (une sorte de journal, finalement).

 

Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que le personnage qui transparaît dans ces lettres détonne avec l’image canonique de Calamity Jane, telle que l’histoire la rapporte, ou qu’on la retrouve « magnifiée » dans Lucky Luke (nostalgie…) ou Deadwood (donc). Celle qui avait hérité de ce surnom pour son attitude très mâle et son langage de charretier, gâchette mais aussi tour à tour conductrice de diligence, infirmière et prostituée, probablement analphabète qui plus est, devient ici une mère aimante (malgré son abandon…), rongée par les remords et la solitude. Au fil de ces lettres apocryphes se dessine une figure maternelle ambiguë, où la légende pleine de bagarres de bar, de Sioux et de hors-la-loi, se mêle à des considérations sentimentales variées aussi bien… qu’à des recettes de cuisine (les féministes n’ont pas du tout apprécié ce « détournement », bien lointain de la figure d’Américaine émancipée avant l’heure qu’elles avaient collée à celle qui se présente ici régulièrement comme « Mme Hickok »…).

 

Ce court texte, a fortiori du fait de son caractère fantasmé, est donc largement anecdotique. Bien évidemment dénué du moindre intérêt littéraire, il est tout au plus rigolo dans son délire… Il est cependant assez touchant, par ailleurs. Tant dans son portrait improbable de l’héroïne de l’Ouest victime de sa solitude et de ses obsessions, mère aimante qui ne peut témoigner de son amour, que dans ce qu’il laisse supposer de la personnalité de l’auteur probable de ces lettres. Finalement, bien plus que Calamity Jane, c’est en effet ici Jean McCormick qui devient une figure de légende, dans un registre pathétique. Celle que l’on est tenté de qualifier de mythomane au dernier degré émeut dans sa pathologie, qui ne manque pas d’évoquer celle de « sa mère » telle qu’elle est exposée dans Deadwood (et j’imagine qu’il n’y a là pas de hasard), notamment dans sa manière de prétendre à l’amour éternel que se vouaient Jane et Wild Bill.

 

Au fil des pages, on est ainsi tour à tour charmé et amusé. Ces lettres n’ont qu’un intérêt très limité, donc, mais elles n’en exercent pas moins une certaine fascination. Et finalement, malgré leur caractère de canular, elles en viennent, bien malgré elles sans doute, à interroger de manière pertinente l’héroïne de l’Ouest, et, plus largement, le processus d’accaparement des figures légendaires de la Frontière afin de constituer un mythe contemporain. L’histoire des hurlements poussés par les féministes à la lecture de ce texte en est un bon témoignage. Des personnages de la stature de Calamity Jane ou Wild Bill Hickok ne s’appartiennent plus, ils deviennent des phénomènes de foire exhibés par des « héritiers », certes généralement d’ordre « spirituel » et non « biologique » comme ici, amenés à servir bien malgré eux une cause ou une autre.

 

« Print the legend », comme disait l’autre… Les nombreuses rééditions de ce « fake » qui ne trompe plus personne aujourd’hui sont un témoignage de la pertinence de cette sentence. Et quand bien même c’est par la petite porte un peu honteuse des inconnus désireux de se forger à tout prix une légende, Jean McCormick a finalement réussi son pari : elle est entrée dans l’histoire.

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"Méridien de sang", de Cormac McCarthy

Publié le par Nébal

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McCARTHY (Cormac), Méridien de sang, ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest, [Blood Meridian, or The Evening Redness in the West], traduit de l’américain par François Hirsch, Paris, L’Olivier – Seuil, coll. Points, [1985, 1988, 1998] 2001, 416 p.

 

Western toujours, avec un monument, mais qui se mérite. On a très tôt attiré mon attention sur ce roman du grand Cormac McCarthy (dont je n’avais lu que La Route jusqu’à présent, je plaide coupable…), avec force louanges, et je ne pouvais pas décemment passer à côté. J’ai donc lu la bête. Et, oui, je l’ai aimé, ce livre. Beaucoup, même. Mais il m’a fait souffrir, aussi. Et je suis bien embêté, maintenant, pour en parler… Parce que si l’on est sans doute ici en présence de ce qui se fait de mieux en matière de western littéraire, aux côtés, disons, de Lonesome Dove de Larry McMurtry et Deadwood de Pete Dexter, l’impact n’est cependant pas le même, l’enthousiasme n’est pas aussi immédiat, et Méridien de sang demande probablement un certain temps de digestion pour être pleinement apprécié. Mais, à mon habitude, j’écris peu ou prou ce compte rendu à chaud… Et ce n’est donc pas sans une certaine perplexité que je tapote sur mon clavier.

 

Pourtant, la digestion a déjà commencé : j’ai, à l’heure où je vous parle, une opinion nettement plus positive de ce roman qu’au moment où je le lisais. Tandis que j’en tournais les pages, j’avais toujours au ventre la crainte de passer à côté de quelque chose, tant ce roman est dense. Et, je ne le cacherai pas non plus, même si j’étais régulièrement fasciné par la plume de l’auteur, louée à juste titre et d’une puissance évocatrice rare, j’étais en même temps quelque peu rebuté par l’austérité, la sécheresse de la prose de McCarthy, mêlant laconisme des dialogues et phrases interminables accumulant les « et ». Pour dire le vrai, j’ai assurément mis du temps à lire ce roman… aussi, sans doute, parce que je m’ennuyais un peu à sa lecture – je le confesse –, entre deux claques magistrales réveillant mon intérêt. Mais Méridien de sang fait partie de ces livres pas évidents qui ne prennent tout leur sens qu’une fois la dernière page tournée, et le temps de laisser un peu mariner tout ça…

 

Roman assez abstrait, il se résume en quelques lignes, malgré sa densité étouffante. Au milieu du XIXe siècle, nous suivons un gamin qui part pour le Texas (et y arrive en l’espace de quelques pages, là n’est pas le propos). Et ce gamin semble baigner dès le départ dans une atmosphère de violence effroyable, qui ne fera que grandir en atrocité au fil des pages, des tueries, des massacres. Car notre gamin se retrouve bientôt à rejoindre une bande d’irréguliers franchissant la frontière pour buter du Mexicain (à ce propos, je vous parlerai prochainement de La Décimation de Rick Bass), puis intègre une milice d’odieuses fripouilles hautes en couleurs vendant leurs services infâmes au plus offrant pour scalper de l’Indien (et plus puisque affinités).

 

On passe ainsi d’un périple individuel à un dérèglement collectif, où la violence devient de plus en plus omniprésente, et où la « cause » des origines ne manque pas de sombrer dans l’oubli, plus rien ne venant au bout d’un temps « justifier » les brigandages, rapines et tueries commis par cette horde sauvage…

 

À la tête de ces tueurs sanguinaires, on trouve une belle brochette de psychopathes, tel le sinistre Glanton. Mais le plus impressionnant, et de très loin, est le juge ; colosse bigger than life, surhomme cynique, le juge exerce la fascination d’un serpent, et marque de son empreinte l’ensemble du roman. Rarement ai-je vu, en littérature, de salaud aussi charismatique. Personnage aussi immonde que terrifiant, le juge incarne toute l’horreur des déchaînements de violence accumulés par Cormac McCarthy. Mais il est à mille lieues des truands de bas étage qui composent le gros de la milice. Ce chasseur-là est un esthète du crime, qui théorise l’horreur à grands renforts de sophismes dérangeants. Figure démoniaque, le juge a la beauté du diable, et ses tours de passe-passe relèvent de la sorcellerie pure. Il est la personnalité centrale de Méridien de sang, une ordure sans commune mesure ; ne serait-ce que pour le juge, il faut lire le roman de Cormac McCarthy.

 

Mais il n’y a pas que le juge, bien sûr. Il y a aussi cette plume extraordinaire, tour à tour lapidaire et baroque ; une plume dense, ainsi que je l’ai déjà signalé, et sur laquelle on peut à l’occasion achopper. Mais sans conteste la marque de fabrique d’un immense écrivain, capable de susciter des visions d’anthologie, à la limite du délire. Tenez, un exemple :

 

« Ils sillonnèrent pendant des semaines les terres frontalières à la recherche d'un signe des Apaches. Déployés sur cette plaine ils se déplaçaient dans une perpétuelle élision, agents consacrés du réel, partageant le monde qu'ils rencontraient et laissant pareillement éteint sur le sol derrière eux ce qui avait été et ne serait plus. Cavaliers fantômes, pâles de poussière, anonymes dans la chaleurcrénelée. Avant tout on eût dit des êtres à la merci du hasard, élémentaires, provisoires, étrangers à tout ordre. Des créatures surgies de la roche brute et lâchées sans nom et rivées à leurs propres rivages rapaces et damnées et muettes rôder comme les gorgones errant dans les brutales solitudes du Gondwana en un temps d'avant la nomenclature où chacun était tout. »

 

Western très noir et ultra-violent – là où, par exemple, Glendon Swarthout dans Le Tireur tétanisait en usant du chirurgical, Cormac McCarthy, lui, alterne avec maestria sécheresse et déferlements de grand-guignol, pour un effet tout aussi frappant –, Méridien de sang n’est pas un livre « facile ». Et je n’en ferais pas non plus un livre « palpitant ». Il se mérite. Mais il est à n’en pas douter d’une puissance qui n’appartient qu’aux meilleurs romans.

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"Une enfance comanche", de Bianca Babb

Publié le par Nébal

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BABB (Bianca), Une enfance comanche. La véritable histoire de ma capture et de ma vie avec les Indiens Comanches, [« Every Day Seemed to be a Holiday » : the Captivity of Bianca Babb], traduit de l’anglais [États-Unis] par Frédéric Cotton, introduction de Frantz Olivié, Toulouse, Anacharsis, coll. Famagouste, 2013, 72 p.

 

Après une petite pause, retour aux westerns. Enfin, plus ou moins : c’est que, cette fois, il ne s’agit pas d’une fiction, loin de là même, mais d’un témoignage. Ce très bref texte qu’est Une enfance comanche est en effet le récit de la captivité de Bianca Babb, enlevée alors qu’elle avait 10 ans, le 4 septembre 1866, au Texas, par des Comanches. Elle resta sept mois avec eux – pas deux ans, comme elle crut s’en souvenir au moment de la rédaction de ce texte, dans les années 1920 –, avant d’être rendue à son père.

 

Ce témoignage a surgi tardivement – il n’a été édité que très récemment – et est d’une valeur exceptionnelle. Non pas tant par son sujet – l’introduction passionnante de Frantz Olivié nous éclaire sur la longue histoire des Indian captivity narratives, de même que sur cette étrange institution des enlèvements – que dans la mesure où nous avons cette fois tout lieu de croire qu’il s’agit bel et bien d’un témoignage de première main, l’œuvre de Bianca Babb elle-même, et non une version « arrangée » par un journaliste ou ghost writer.

 

Or, justement parce qu’ils étaient généralement « arrangés » aux fins de publication, les Indian captivity narratives, qui furent longtemps très populaires, tendaient à verser dans le sensationnalisme, et, soit à présenter les Indiens comme des êtres foncièrement cruels et détestables, soit à donner dans la condescendance évangélisatrice. Autant de travers qui ne marquent pas le texte de Bianca Babb, lequel, en dépit de quelques (rares) inexactitudes relevées en notes, colle le plus possible aux faits sans véritablement émettre de jugement d’ordre moral.

 

Qu’on ne s’y trompe pas : cela ne signifie pas que Bianca Babb, en livrant le récit de sa captivité, verse dans l’angélisme. Il est bien une occasion où elle a des mots durs pour les Comanches – ou plus exactement pour certains d’entre eux, elle ne généralise pas –, et c’est le moment tragique de son enlèvement, avec son frère Dot, par des Indiens qui tuèrent sous leurs yeux leur mère… C’est pour le moins compréhensible. En outre, la petite Bianca, quand elle se vit offrir la possibilité de retourner chez les Blancs, n’a certes pas craché sur l’occasion, et, si elle a abandonné difficilement sa « mère squaw », elle n’en fut pas moins particulièrement heureuse de retrouver son père, puis son frère, libéré lui aussi contre rançon quelque temps plus tard.

 

Mais le récit de sa captivité à proprement parler est du plus grand intérêt, et présente une tonalité assez unique. Sans jamais idéaliser les Indiens ou se faire d’illusions sur sa situation précaire – sans doute a-t-elle frôlé la mort à plusieurs reprises, mais son courage teinté d’innocence l’en a toujours préservée –, Bianca Babb livre néanmoins un récit de sa captivité fort différent de ce que l’on trouvait habituellement dans les Indian captivity narratives… et le tableau qu’elle en dresse est presque idyllique. « Every day seemed to be a holiday », nous dit-elle – et cette déclaration singulière est tellement marquante qu’elle fut choisie par les éditeurs américains de son texte, tout récemment, en guise de titre. En se tournant vers ses quelques mois au milieu des Comanches, la vieille dame parvient à s’en tenir aux faits, mais aux faits tels qu’ils pouvaient être perçus par une enfant de 10 ans ; « C’était toujours amusant d’aller à une danse de guerre »… L’atrocité du point de départ est ainsi compensée par un récit presque onirique, à la charmante naïveté enfantine que l’on sent d’autant plus sincère, de ces jours anciens passés parmi des Indiens qui étaient sur le point de voir leur culture disparaître.

 

Aussi le récit de Bianca Babb est-il précieux sur le plan ethnologique, tout en dégageant une indéniable émotion ; le rapport de la petite Texane avec sa « mère squaw » est ainsi particulièrement touchant, déchirant presque. Et ce en dépit des inévitables faiblesses du style, bien évidemment dénué de toute qualité « littéraire » au sens strict, de la vieille dame qui n’avait rien d’un écrivain, mais n’a pas pour autant confié ces réminiscences à un plumitif chargé de leur donner plus d’éclat. Aussi l’aridité et la maladresse du texte en viennent-elles à constituer des forces de cette Enfance comanche.

 

Une longue introduction passionnante et bien vue, un témoignage poignant et unique en son genre : Une enfance comanche est un petit texte tout à fait enrichissant, et qui vient utilement compléter certaines des merveilleuses nouvelles de Dorothy M. Johnson dans Contrée indienne.

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