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La Femme-serpent, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

La Femme-serpent, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, La Femme-serpent, [へび女, Hebi onna], postface de Hitomi Kanehara, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1965-1966, 2005] 2017, 323 p.

 

UN SHÔJO D'HORREUR ESSENTIEL

 

Tiens, pour une fois, en causant manga, je fais dans l’actualité… enfin, au regard des publications françaises, hein.

 

La Femme-Serpent, qui est donc paru tout récemment, est le troisième recueil de Kazuo Umezu à être publié au Lézard Noir, après La Maison aux insectes et Le Vœu maudit (d’autres œuvres de l’auteur sont publiées ailleurs, et notamment sa plus célèbre série, L’École emportée, qu’il faudra bien que je lise un jour). Or La Maison aux insectes, tout particulièrement, m’avait fait une très forte impression – œuvre séminale, d’une intense originalité, et riche d’audaces tant graphiques que narratives, aux sources du manga d’horreur moderne, dont Kazuo Umezu est systématiquement présenté comme étant l’initiateur.

 

Mais plus encore avec une œuvre antérieure, en fait… Dans sa préface à La Maison aux insectes, le fameux réalisateur (qu’il faut encore que je « m’approprie », certes) Kiyoshi Kurosawa s’étendait tout particulièrement sur le choc produit, quand il était enfant, par une BD de Kazuo Umezu, alors tout jeune auteur (eh, c’était il y a cinquante ans, tout de même ! En 1965, très concrètement), BD titrée « J’ai peur de maman », et diffusée dans une revue destinée aux petites filles, selon la classification japonaise des mangas en fonction du public cible : c’était donc un shôjo, et la revue affichait cette orientation sans la moindre ambiguïté, s’intitulant Shôjo Friend (les deux précédents recueils du Lézard Noir, pour autant, n’étaient pas des shôjo, ou seulement par la bande – avec le court récit « Le Jeûne » dans Le Vœu maudit –, même si l’on pouvait y sentir une certaine influence, et surtout dans La Maison aux insectes, mettant l’accent sur les personnages féminins ; mais globalement, sauf erreur, il n’y avait guère plus de shônen, « pour jeunes garçons », même si un peu dans le second recueil, et on visait plutôt la catégorie seinen, « pour jeunes adultes » ; il faut cependant mettre en avant « Le Serpent », BD de 1975 figurant dans Le Vœu maudit, qui est forcément un écho des BD de dix ans antérieures du présent volume, mais dans une optique cette fois plus shônen que shôjo).

 

Mais ce shôjo a eu un effet peu ou prou traumatique, dont bien d’autres sources que le seul Kiyoshi Kurosawa qui en témoignait ici : les petites filles étaient littéralement terrifiées par ce qu’on leur faisait lire, mais elles en redemandaient – c’était la découverte de ce qu’avoir peur peut être divertissant (dont témoigne cette fois la romancière Hitomi Kanehara dans sa postface au présent volume… que, euh, je ne vais pas évoquer plus en détail, dans la mesure où elle se mue très vite en un délire scatologique dont je ne vois pas bien le propos) ; les petits garçons qui, dans la cour de l’école, empruntaient volontiers les magazines de leurs copines, étaient tout aussi terrifiés par cette lecture hors-normes… Et, chez nos petites têtes en fait pas vraiment blondes pour le coup, filles ou garçons, ça a suscité des vocations.

 

« J’ai peur de maman », et ses suites, puisque suite il y a eu, est un moment clef de l’histoire du manga (ça se vérifie çà et là, j’ai par exemple jeté un œil à ce qu’en disait Karyn Nishimura-Poupée dans son Histoire du manga, qu'il me faudra bien lire prochainement). Avant cette BD, on trouvait déjà des shôjo orientés « mystère », et même éventuellement « épouvante » ; en fait, c’était déjà un genre classique du registre, une subdivision commune du shôjo, même si peut-être un peu moins pratiqué que d’autres, visant davantage la romance ou la comédie. Mais quand Kazuo Umezu a livré « J’ai peur de maman » à Shôjo Friend, en 1965, il a pourtant peu ou prou suscité un nouveau genre, et même le manga d’horreur moderne, dépassant les catégories shôjo et compagnie, en raison de l’intensité de son récit – qui allait sans doute bien plus loin dans l’horreur que tout ce qui précédait.

 

UNE (DES) HÉROÏNE(S) DE SHÔJO

 

La BD n’en respecte pas moins des codes shôjo, qui peuvent être très déconcertants pour un public occidental qui n’en a pas l’habitude… Un béotien dans mon genre, tout particulièrement.

 

Graphiquement, cette dimension s’exprime surtout dans le personnage principal, systématiquement, et comme de juste, une petite fille – une écolière, vraiment pré-pubère.

 

À la différence de ce qui se produisait dans les deux précédents recueils du Lézard Noir, reprenant des histoires courtes sans lien entre elles, ici, les trois BD au programme de ce recueil par ailleurs plus long que les précédents (d’une bonne centaine de pages), se suivent et forment un tout. Dans les deux premières, « J’ai peur de maman » et « La Fillette tachetée », nous suivons donc la même héroïne, la petite Yumiko, et les deux BD sont directement liées, la seconde étant la suite peu ou prou immédiate de la première ; c’est un peu différent concernant la troisième histoire, qui est aussi la plus longue, « La Fillette-serpent », mais le lien est bien là ; sans doute vaut-il mieux que je n’en dise pas davantage ici…

 

Mais je parlais donc des codes graphiques du shôjo, tout particulièrement focalisés sur l’héroïne. Yumiko – tenons-nous-en à elle pour l’heure, mais il en va de même pour ses copines de même âge – est une sorte de poupée, aux formes naïves autant qu’invraisemblables ; ses membres longs et fins témoignent de sa fragilité, mais ce qui frappe avant tout, c’est sa tête, énorme – bien éloignée des proportions naturelles, mais délibérément, donc : une tête toute ronde, mangée par d’immenses yeux à la fois noirs et brillants (systématiquement – ou presque : à vrai dire, c’est mauvais signe quand ce n’est pas le cas…), et tout ronds également – ainsi que sa bouche, plus qu’à son tour ouverte sur un cri d’horreur ou de surprise ; et une abondante et ravissante chevelure noire par-dessus – peut-être la seule chose qui la distingue, disons, d’une Candy : autrement, c’est vraiment ça.

 

DES CRAINTES…

 

Je dois avouer qu’au premier contact, j’ai fortement redouté que cela ne passe pas – que ces codes envahissants nuisent à l’intérêt du récit pour un lecteur tel que moi, non japonais, par ailleurs mâle, et adulte (si, si)…

 

D’autant qu’en France nous ne sommes donc pas très portés à associer petites filles et horreur. C’est peu dire : si l’association est semble-t-il marquée au Japon, elle a peut-être quelque chose d’une totale invraisemblance dans l’hexagone – et le décalage que cela produit peut légitimement déconcerter.

 

MAIS PAS DU TOUT !

 

Mais il faut bien comprendre que l’horreur de Kazuo Umezu est intense ; l’auteur n’use vraiment pas de la petite cuillère avec ses jeunes lectrices… Cette BD est vraiment cauchemardesque. Ça ne se contente pas de faire « frissonner », comme généralement « l’épouvante » de littérature « jeunesse » en France, destinée à des écoliers (plus que des écolières ?) ou peut-être des pré-adolescents, et personne au-delà… Non, ça fait peur – vraiment peur – et peut-être même au point de traumatiser, les témoignages évoqués plus haut vont dans ce sens. Et il faut associer à cette peur intense et de tous les instants un très fort sentiment de désespoir…

 

Et, du coup, ces codes, pour être marqués, n’ont en rien nui à mon plaisir de lecture – dans le fond, mais aussi très vite dans la forme.

 

LE DESSIN

 

Parce que, pour s’en tenir encore à la dimension graphique de la BD, si ces fillettes sont donc très naïvement shôjo dans leur figuration, tout le reste dépasse ces codes.

 

Les « monstres », dans cette BD, sont donc autant d’avatars de la femme-serpent, avec une bonne dose de folklore façon yôkai et qui a forcément ses implications en matière de représentation, mais, si cette dernière a quelque chose de « naïf » par certains aspects, je ne le nie pas, l’effet est pourtant rapidement tout autre – et, notamment, ce sourire inhumain et bien trop large, par ailleurs en forme de rictus sadique permanent à la façon du Joker dans Batman, devient bientôt un véhicule très efficace de l’horreur, et tout autant du malaise. Et si l’on sourit (peut-être, même pas sûr…) aux toutes premières occurrences, c’est bientôt la peur qui devient la réaction essentielle – épidermique aussi, mais cela fait sens – du lecteur (ou de la petite lectrice).

 

Mais il y a aussi tout le reste : les décors, et les mille et une astuces de l’auteur pour figurer l’action autant que la peur. Là, Umezu, déjà en 1965 et dans ce cadre de publication bien particulier, fait preuve d’un goût prononcé pour l’utilisation du noir en grands aplats bien vus, et qui tranche sur la naïveté des personnages qui s’y inscrivent – mais pour le mieux, et jusqu’à susciter un ensemble en fait étrangement cohérent.

DIFFÉRENTES FACETTES DE LA PEUR

 

La forme, donc, m’a convaincu bien au-delà de mes craintes quant à la dimension shôjo de la bande dessinée. Mais il en va de même pour le fond.

 

Sans doute êtes-vous persuadés, ainsi que moi-même à l’origine, qu’une BD pour fillettes de 1965 ne peut pas avoir grand-chose de bien terrifiant. Ça paraîtrait sensé…

 

Mais détrompez-vous – ainsi que je me suis somme toute vite détrompé moi-même à cette lecture. La Femme-serpent est donc vraiment (oui, je me répète, je sais…) une BD cauchemardesque. En fait, de ce que j’ai lu pour l’heure de Kazuo Umezu (dans La Maison aux insectes et Le Vœu maudit, donc, et qui m’avaient beaucoup plu dans l’ensemble), La Femme-serpent est peut-être bien l’album où la peur se fait la plus viscérale, et le cauchemar le plus intense, absolument sans compromis…

 

Ce n’est pas ma maman !

 

Il y a certes une dimension attendue de l’épouvante, ici – mais qui n’en est pas moins habile. Elle apparaît dès le titre de la première bande dessinée, celle qui a donc tout changé : « J’ai peur de maman ». Forcément, le plus intense véhicule de l’horreur, pour la petite fille, consiste à la figurer dans les êtres qui lui sont le plus chers – et au premier chef sa mère. Plus tard, il en ira de même de nombre de ses copines… et, à vrai dire, d’à peu près tout le monde autour d’elle.

 

Il y a donc un glissement insidieux, pervers à n’en pas douter mais aussi et surtout très bien vu, de l’horreur enfantine « classique », en contexte familial et sensible, sur la base de l’idée très commune « ma mère n’est pas vraiment ma mère », disons, vers quelque chose de bien plus global. Et, en fait d’horreur, cela m’a plutôt évoqué un auteur de SF… à savoir Philip K. Dick : la femme-serpent prenant la place de la mère, au-delà du folklore yôkai et des connotations associées au reptile, au Japon comme en Occident (sans doute pas tout à fait les mêmes, si la crainte est semble-t-il toujours présente), est en fait tout autant un « Père truqué ».

 

La paranoïa prend de l’ampleur

 

Et à mesure que la « contamination », puisque c’est bien de cela qu’il s’agit au bout d’un moment, se répand autour de l’héroïne, qui ne peut plus se fier à personne, l’horreur prend une dimension paranoïaque tout à fait bienvenue : sous cet angle, à supposer que les craintes de l’héroïne soient bien légitimes, la campagne des environs de Nagano, dans les Alpes japonaises, où la petite fille se retrouve isolée, vaut bien l’Innsmouth de Lovecraft (ou quelque film du genre « survival », avec des zombies, mais en notant que nous étions alors trois ans avant La Nuit des morts-vivants…).

 

Mais on peut aussi supposer (en fait, pas vraiment, mais cette ambiguïté est un jeu classique du fantastique, après tout) que la petite fille se trompe… Et si elle était folle ? Si ce délire autour des serpents partout autour d’elle n’était que cela – un délire ? Kazuo Umezu joue naturellement de cette carte, et avec talent – pour le coup, cela annonce en fait certaines de ses œuvres ultérieures, mêlant hystérie et paranoïa à base de réalités subjectives, ainsi dans La Maison aux insectes.

 

Le désespoir est de la partie

 

Mais, bien sûr, c’est ici que surgit cette sensation étouffante de désespoir dont je parlais plus haut – et qui seconde la peur avec brio. Le cauchemar semble ne pas avoir de fin – d’une manière ou d’une autre, tout ne peut qu’empirer, l’horreur ne lâchera pas l’héroïne (et le lecteur pas davantage), elle ne fera que s’accroître, et les quelques moments de répit entraperçus çà et là – via de faux « happy end » qui ont sans doute quelque chose d’un peu bancal à ce stade – ne sont que des illusions : la peur est toujours là, elle a toujours été là, elle sera toujours là (la conclusion de l'album semble bien aller dans ce sens).

 

L’intensité de la peur

 

Sur une base relativement attendue de ce à quoi pouvait ressembler un shôjo d’épouvante, Kazuo Umezu brille donc déjà en pervertissant les thèmes basiques pour en tirer l’essence de l’horreur pure, d’une manière assez ludique, et souvent fine par ailleurs. Il brille aussi, donc, par l’intensité qu’il procure à ces bases horrifiques – et, sans doute, cela contribuait déjà à le singulariser dans ce contexte de publication.

 

Mais il va en fait encore au-delà... et, donc, il ne fait pas de chichi : il n’aseptise rien au bénéfice des écolières qui sont censées le lire – et à raison : elles en redemanderont, après tout…

 

La peur, la violence, et les censeurs

 

La BD exprime ainsi l’horreur d’une manière peut-être plus étonnante encore pour un lecteur français (ou plus globalement occidental), habitué à ce que la moindre violence un tant soit peu marquée suffise, aux yeux des censeurs et pères la pudeur, à déclasser un livre ou un film : c’est violent ? Donc ce n’est pas pour toi, mon enfant… Et si ça fait peur ? Même chose, mon petit... Encore que, passé les premiers cris d’orfraie, la diffusion des mangas en France, vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, a sans doute à terme quelque peu changé la donne.

 

Mais, un peu avant l’époque de la publication originelle de ces BD au Japon, c’était, aux États-Unis, la chasse aux sorcières (si j’ose dire) d’un Fredric Wertham et de bien d’autres, qui avaient eu raison notamment des Tales from the Crypt (revenir sur cette BD, justement, serait sans doute du plus grand intérêt pour apprécier, globalement, la BD d’horreur dans son rapport avec ses éventuellement jeunes lecteurs) ; en résulta la Comics Code Authority, dont le « label » garantissait des BD sans violence (et autres thèmes dérangeants le cas échéant, comme la drogue, par exemple) : les comics de l’époque, à la lisière du « Silver Age », en resteraient marqués pour un temps non négligeable…

 

En France, ce n’était certes pas mieux – voire pire ? Il fallait composer avec l’héritage de l’alliance entre catholiques et communistes, les deux tendances censément opposées s’étant associées au nom de l’intérêt supérieur de la morale : il en résultait une règlementation stricte des « publications destinées à la jeunesse », dont les effets pervers dureraient un bon moment, là encore, et parfois de manière très inattendue, d’ailleurs.

 

Je me souviens que, quand j’étais gamin, je lisais régulièrement des Buck Danny, ce genre de choses – surtout parce que mon frère était un grand fan de navions, avec donc toute la collec… Il y avait des « intégrales » avec un léger paratexte, lequel était revenu une fois sur cette question de la violence – pour un épisode, dans je ne sais plus quel album, où les personnages, dans une situation pas très buckdannyesque à la base, ont maille à partir avec une sorte de gros poulpe ; l’héritage de 20 000 Lieues sous les mers n’a pas tenu pour les censeurs, qui ont imposé de « refaire » cette scène, même en rien violente et somme toute très brève, parce qu’en l'état elle ferait sans doute « trop peur » à leurs chères petites têtes blondes… Ce qui serait mal, forcément ; personne n'oserait en douter...

 

Et là je n’ose imaginer la gueule qu’auraient tiré ces séides d’Anasthasie si on leur avait soumis La Femme-serpent. Mais, comme on dit chez les djeun’s anglophiles-tavu des rézosocio, sans doute aurait-ce été « priceless ».

 

Le sang, la douleur, la distorsion de la chair

 

Parce que tout cela, donc, est un bon milliard de fois plus horrifiant que Buck et ses partenaires aux prises avec un poulpe sur une demi-page. Et c’est aussi un peu plus violent…

 

Le Japon a sans doute un rapport très différent à la violence – ou du moins je le crois. Et cela transparaît dans cette BD.

 

Pour autant, n’exagérons rien : il ne s’agit pas de prétendre que la BD est gore, elle ne l’est pas (même si Kazuo Umezu, plus tard, tentera des choses dans ce goût-là, le recueil Le Vœu maudit en témoigne) ; elle comprend cependant une certaine dose de violence, qu’un lecteur français ne peut que trouver stupéfiante au regard du public cible de la BD. Mais les fillettes japonaises ne sont peut-être pas aussi impressionnables que les Françaises… ou différemment… à moins que les fillettes françaises ne soient pas aussi impressionnables que ce que les censeurs supposent ?

 

Quoi qu’il en soit, à l’occasion, le sang coule, et même ruisselle, et même en fout partout – et, je ne crois pas que ce soit un SPOILER (mais signalons-le au cas où ; sautez la fin du paragraphe si jamais), dans la mesure où la couverture (toujours aussi moche, hélas) le laisse supposer, Kazuo Umezu aime bien, ici, faire de vilaines choses avec les yeux… et, oui, l’énucléation, tout bonnement, est un thème, et plus qu’un thème, qui revient régulièrement.

 

Il faut y ajouter, comme dit plus haut, au registre de l’horreur graphique, les déformations du visage (surtout) de la femme-serpent puis de bien d’autres, qui sont à la fois naïves, iconiques, et non dépourvues d’un potentiel de terreur graphique devant le bizarre et l’impossible, qui s’exprime tout particulièrement dans de grandes cases où le hideux et ricanant faciès des monstres, en jaillissant en plein page ou presque, n’a absolument plus rien d’amusant… Leur sourire répugnant n’en est que plus cruel et menaçant.

 

La psyché torturée et le jeu sur les phobies

 

Mais il y a plus vicelard que la violence, ou même plus globalement l’horreur graphique : un jeu sur les phobies, très bien vu, et qui tétanise sans faire appel au sang, ou ce genre de choses, mais creuse au fond même de la psyché du lecteur (ou de la jeune lectrice d’abord, certes).

 

En faisant appel, le cas échéant, à la cruauté, ou même, autant le dire, au sadisme.

 

D’autres pathologies mentales ont pu être évoquées – comme la paranoïa ou l’hystérie, voir un peu plus haut. Mais, ici, intéressons-nous donc plus particulièrement aux phobies – car deux me paraissent d’une grande importance dans la BD, qui mérite qu’on la souligne.

 

L’herpétophobie, tout d’abord, est bien sûr de la partie, et Kazuo Umezu en joue, tout naturellement : outre les yôkaï d’apparence faussement humanoïde, et un beau spécimen (inévitable) de serpent géant, des serpents plus « classiques » sont régulièrement de la partie – et leur petitesse ne les rend pas moins effrayants, d’autant que leur venin est mortel ; il y a notamment une scène de sauvetage in extremis (ou bien… ?) qui gère remarquablement bien le suspense, avec une tension oppressante.

 

Il faut aussi mentionner ces maisons abandonnées où les serpents se comptent par milliers, qui rampent sans un bruit vers leur victime, ou submergent de leurs écailles la petite fille qui a eu le malheur de tomber dans leur nid… Je vous laisse, le cas échéant, la psychologie, éventuellement de comptoir, qui peut aller avec, mais le fait est que ça marche.

 

Mais une autre phobie joue un rôle essentiel dans la BD, plus inattendue, mais sans doute bien plus terrifiante – et c’est la claustrophobie. Kazuo Umezu joue ici souvent des espaces fermés – qu’il s’agisse d’une maison (que la victime en puissance verrouille elle-même, inconsciente de ce que la menace est déjà à l'intérieur...), ou d’une « cellule », en fait de chambre, dans un hôpital. Mais il y a pire – la terre elle-même… Ici, je ressens le besoin de SPOILER un chouia – alors sautez les deux paragraphes suivants, si vous voulez demeurer vierge de toute révélation intempestive…

 

Il y a donc un moment, dans la deuxième histoire, « La Fillette tachetée », où la petite héroïne est trahie par ses copines, en fait des fillettes-serpents, qui la trainent sous la maison de campagne des Alpes japonaises où elle s’est perdue, loin de toute aide (il y a classiquement un espace entre le plancher et la terre, c’est là qu’elles se rendent) ; là, les sadiques créatures ont creusé un trou, qu’elles présentent à l’héroïne comme devant être sa tombe – elles ont même préparé un poteau portant son nom, « Ci-gît Yumiko », qu’elles exhibent devant elle ! Elles la poussent dans le trou, et l’enterrent vivante – mais jusqu’au bout ! Au point où seule sa main jaillit encore de la terre, appelant muettement au secours, un secours bien improbable… Retranscrit comme ça, c’est sans doute bien moins fort que dans la BD ; mais je peux vous assurer qu’elle fait ici preuve d’une intensité dans le cauchemar, et donc aussi le désespoir, dont je n’ai pas beaucoup d’autres exemples en tête – alors, en plus, dans une BD pour écolières de 1965…

 

On trouve dans la BD d’autres scènes du même acabit – une autre, assez éprouvante elle aussi, figure dans la troisième histoire, « La Fillette-serpent » : l’héroïne (une autre, mais très semblable à la Yumiko des deux premières histoires, délibérément) est enfermée dans un cabanon ; aucune issue… ou plutôt, si, mais guère rassurante : il y a un tunnel qui s’enfonce sous terre – évocateur bien sûr d’un serpent, mais de taille colossale ! La petite fille s’y enfonce (littéralement), et le tunnel se resserre sans cesse – au bout d’un long moment, la frêle héroïne, qui redoute plus que jamais ce qui se trouvera forcément au bout du tunnel, sait cependant qu’elle n’a d’autre choix que de continuer, car le tunnel est bien trop étroit pour qu’elle puisse faire demi-tour… Le lecteur (ou la petite lectrice) sent alors le poids de la terre peser sur son dos, et l’atmosphère est plus oppressante que jamais – étouffante, même…

 

À QUOI L’ON RECONNAÎT UN SERPENT

 

La BD, au milieu de l’horreur, se mêle parfois d’autres aspects – à la limite du gag… L’humour et l’horreur peuvent faire très bon ménage, je ne vous apprends rien. C'est souvent dangereux, mais ça peut donner des choses très appréciables.

 

C’est peut-être une dimension qui ressort plus particulièrement des scènes décrivant les signes à quoi l’on reconnaît un serpent, mais avec une ambiguïté appréciable : faut-il rire, faut-il avoir peur ? En fait, la réponse n’est sans doute jamais totalement tranchée… Et ces scènes oscillent donc entre le burlesque et l’inquiétant, le cocasse et le dérangeant.

 

L’alimentation des serpents joue ici un grand rôle – et la femme-serpent est tout d’abord identifiée en raison de son goût pour les grenouilles… Yumiko, à sa requête, lui tend son manuel de sciences, et la femme affamée s’empresse d’arracher la page où figure une photo de grenouille, qu’elle dévorera plus tard ! La grenouille, dès lors, constituera un de ces « signes » qui reviendront sans cesse.

 

Un autre relève également de l’alimentation : le fait de gober des œufs. Les scènes de ce genre sont sans doute les plus amusantes – même si elles contiennent quelque chose de « déconcertant », tant cette manière de s’alimenter est radicalement non humaine…

 

Il y a d’autre de ces signes, qui, pour le coup, ne font plus du tout appel à l’humour. Ils ne relèvent pas forcément du seul comportement des serpents ; ainsi, la petite fille aveugle, parce qu'elle n'est pas trompée par ses yeux, sait très bien quand il y a un serpent dans la pièce...

 

Mais deux autres aspects à mentionner relève bien du comportement animal ; par exemple, le froid, que ne supportent pas les serpents – qui apprécient un bon feu, et redoutent les courants d’air et la neige…

 

Mais le plus important de ces signes est assez inattendu (ou du moins je n’en savais rien, et ne sais pas trop ce qu'il faut en penser...), et c’est l’intolérance des serpents à la nicotine : les héroïnes s’en « parfument » donc… et, surtout, l’amulette protectrice d’une des fillettes contient en fait une cache où elle a dissimulé de la nicotine. C’est un aspect très important de la deuxième histoire, où cette amulette joue un grand rôle – mais qu’est-ce donc qui est censé la protéger ? L’amulette elle-même, comme objet surnaturel, ou la substance toute naturelle qu’elle contient ? La BD semble donc s’orienter vers la deuxième solution ; en fait, la fin de la première histoire pouvait déjà donner l’impression d’une tentative (plus ou moins adroite, mais plutôt moins que plus…) de rationaliser le fantastique. Forcément, à la lueur des développements, cela ne tient guère… Le fantastique est bien là, il est même issu du folklore, et avec lui l’horreur.

 

TRÈS MESQUINES PETITES CRITIQUES DE RIEN DU TOUT – ET PEUT-ÊTRE MÊME PAS, EN FAIT

 

Ces « explications », semble-t-il abandonnées à la fin, ne sont donc clairement pas le point fort de la BD… et peut-être est-ce le moment d’envisager quelques points faibles ?

 

Oui, on peut sans doute y déceler çà et là quelques « défauts »… mais finalement pas grand-chose, et la sensation d’avoir lu un chef-d’œuvre l’emporte largement.

 

Que reprocher à La Femme-serpent, toutes choses égales par ailleurs ? Vraiment peu. Une fois que l’on s’est fait aux codes graphiques du shôjo, qui ne sont pas sans impact sur la narration – laquelle est bien, parfois, « naïve », mais c’est le personnage point de vue qui veut ça –, tout au plus me faut-il signaler que certains « répits » sont parfois incompréhensibles : les gamines passent des pages et des pages à hurler en fuyant la menace… et puis, tout à coup, dans le contexte familial notamment, elles font comme si de rien n’était, hop.

 

En fait, cela peut déboucher sur des scènes pas inintéressantes… Notamment concernant le rapport à la mère : la petite fille sait que « sa mère » est une femme-serpent, mais elle veut l’aimer quand même…

 

Et cela vaut bien au-delà des liens du sang : dans la troisième histoire, c’est dans un cadre d’adoption que cet aspect se développe – ce qui, en tant que tel, peut s’avérer touchant… d’autant que le portrait qui est alors fait de la femme-serpent, pour des raisons tout à fait censées qui apparaîtront en leur temps, est beaucoup moins unilatéral que précédemment. Qu’est-ce qui fait le monstre, au juste ? La femme-serpent peut-elle n’être rien d’autre qu’un monstre ?

 

Dans l’absolu, oui, c’est assez juste – et c’est une dimension qui fait sens dans le cadre de ce shôjo où la relation mère-fille joue un rôle central dès le début. Dans les faits, toutefois, cela ne marche pas vraiment… parce que l’horreur est telle, dans les scènes environnantes, que ce répit paraît impossible, qu’on ne voit pas comment la petite fille, qui sait toute l’horreur de la situation, pourrait bien en faire abstraction au nom d’une forme de compassion humaniste, même si l’on peut y voir avant tout, de manière plus intime et resserrée, un bien légitime désir inassouvi d’affection…

 

JE SUIS UNE PETITE FILLE JAPONAISE

 

Dans un registre pas forcément si éloigné que cela, mêlant horreur et enfance, j’avais lu tout récemment L’Enfant insecte, manga de Hideshi Hino postérieur de dix ans à La Femme-serpent (soit 1975) ; la BD n’était certes pas mauvaise, mais ne m’avait pas emballé plus que ça…

 

La Femme-serpent, par contre, oui – et ô combien ! Contre toute attente, cette BD vieille de 50 ans et destinée à un lectorat de fillettes japonaises m’a passionné, fasciné, terrifié… à un point rare. La Maison aux insectes m’avait bluffé, et fait l’effet d’une forme de révélation – quelque temps après une BD bien plus tardive, mais constituant un époustouflant sommet du manga d’horreur, à savoir Spirale, de Junj Itô (fan revendiqué de Kazuo Umezu, ainsi que de Lovecraft). Mais La Femme-serpent se hisse sans peine à ce niveau – et le dépasse peut-être même !

 

C’est un vrai chef-d’œuvre – une BD qui compte, qui surprend, et qui fonctionne toujours, après toutes ces années et bien loin de son unique cœur de cible initial. Un grand merci au Lézard Noir pour cette publication, qui confirme encore un peu plus combien Kazuo Umezu est un authentique génie. J'en veux encore !

 

Moi ! Oui, moi !

 

Parce que je suis une petite fille japonaise, et ça me va très bien comme ça.

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Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

Publié le par Nébal

Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

BIERCE (Ambrose), Histoires impossibles, traduction [de l’américain] de Jacques Papy, Paris, Bernard Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, [1956, 1985] 1997, 159 p.

 

AMBROSE BIERCE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Nouvelle tentative, après des Contes noirs qui m’avaient un peu laissé sur le côté, avec les nouvelles, surtout fantastiques, d’Ambrose Bierce – un maître du genre, même si peut être moins souvent mis en avant que bien d’autres, sauf, bien sûr, quand vient la mention inévitable de sa nouvelle la plus célèbre, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek ». À tort ou à raison, j’ai l’impression qu’on le connaît davantage en France pour son Dictionnaire du Diable, bible du cynisme qui fut bien, il y a longtemps, le premier texte de l’auteur que j’aie lu.

 

Mais son traducteur attitré Jacques Papy (ou du moins a-t-il joué un certain rôle dans sa découverte tardive en France ; à la même époque, il traduisait aussi Lovecraft, d’ailleurs) a livré plusieurs recueils, éventuellement faits de bric et de broc, destinés à illustrer les divers aspects de l’œuvre biercienne, et tout spécialement son pan fantastique. C’est le cas, très clairement, avec ces Histoires impossibles, piochées dans trois recueils originaux, In the Midst of Life, Can Such Things Be ? et Negligible Tales. Si j’ai bien tout compris, il s’agit d’ailleurs du premier recueil du genre en français, qui serait suivi notamment par Morts violentes (même éditeur, dans ma pile à lire), et donc Contes noirs, dont je vous avais déjà entretenu, mais il y a un bail.

 

UN « EFFET BIERCE »… COMME L' « EFFET POE » ?

 

Le bilan de ces Contes noirs était cependant à mes yeux assez déconcertant… Globalement, « objectivement » autant que faire se peut, je n’avais rien, ou pas grand-chose, à leur reprocher : adroitement conçus, et d’une belle plume, avec enfin une certaine singularité tenant souvent à un humour un peu tordu et en tout cas macabre, ils avaient tout pour me plaire…

 

Mais, dans l’ensemble, ils m’emmerdaient.

 

En fait, Bierce, à cet égard, me rappelait un peu l’effet incompréhensible qu’a sur moi Poe. En toute logique, je devrais aduler Poe, il a tout pour ça… Mais, après bien des tentatives, plus ou moins désespérées à force, le fait demeure : il m’emmerde. Et Bierce, ai-je l’impression, c’est un peu la même chose. Mais pourquoi donc ? Je ne sais pas…

 

Mais peut-être cela a-t-il à voir avec une utilisation des thèmes fantastiques devenue tellement célèbre de leur fait, qu’elle a maintenant quelque chose de convenu qui nuit à leur efficacité ? Bizarrement, en effet, des auteurs à peine plus récents parfois me font bien d’avantage d’effet – comme, parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft, un Arthur Machen, ou un Algernon Blackwood, ou, en dehors de ces maîtres mais néanmoins signalé, un William Hope Hodgson… sans parler bien sûr de Lovecraft lui-même – qui n’en louait pas moins Bierce dans Épouvante et surnaturel en littérature, et plus encore Poe, « son dieu », comme de juste…

 

L’effet joue avec pas mal des seize brèves nouvelles retenues dans ces Histoires impossible, hélas. Jusqu'à ce que... Mais n'allons pas trop vite.

 

CE QUI PASSA BIEN

 

Quelques-unes de ces histoires, dans la veine fantastique, se démarquent néanmoins.

 

La meilleure nouvelle du recueil, à mon sens, est très probablement la deuxième, « L’Homme qui se retrouva », dans le fond pas forcément très éloignée de « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek », et qui use joliment du contexte de la guerre de Sécession, vrai traumatisme pour l’auteur ; nous y suivons un soldat perdu, en quête de son unité… C’est un texte délicat et pourtant à la lisière du grotesque, intriguant mais aussi non dénué d’une forme d’humour absurde, mais qui, globalement, baigne surtout dans une atmosphère mélancolique et vaguement inquiète du meilleur aloi.

 

« Le Naufrage du Morrow » atteint peut-être à son tour cette excellence, avec sa romance subtilement décalée – et rappelle là aussi, éventuellement, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek » ; une autre manière de le dire consisterait à y voir une sorte de texte dickien bien avant Dick – avec quelque chose de charmant et badin qui n’est pas désagréable, dans une nouvelle qui déconcerte bien plus qu’elle n’angoisse ou a fortiori effraie.

 

Dans un registre moins puissant, mais plus que correct, « La Montre de John Bartine » n’est pas sans attraits, avec son héritage maudit et absurde, et la perversion malvenue du narrateur incrédule est pour beaucoup dans la réussite de la nouvelle.

 

CE QUI PASSA MOINS BIEN

 

Mais dominent quand même les textes qui me laissent peu ou prou de marbre. Il y a un certain nombre de « ghost stories » dans le tas, mais aussi quelques autres choses, pas forcément plus palpitantes hélas.

 

Ainsi du premier de ces textes, « Les Yeux de la panthère », en fait une variation sur le loup-garou ; la forme est intéressante, l’humour pas désagréable, l’angoisse est bien de la partie à l'occasion, mais c’est finalement bien convenu, et la chute tombe complètement à plat.

 

Autre texte décevant car non exempt de belles promesses, « L’Infernale Créature » ne tire pas au mieux parti de son contexte cynique de séance d’autopsie avec un coroner acerbe – ces passages sont brillants et cruels, mais le fond de l’histoire n’est pas à la hauteur….

 

CE QUI PASSA BEAUCOUP MOINS BIEN

 

Or nombre des textes qui restent passent encore moins bien, et, surtout, rien ne s'en démarque.

 

« L’Hallucination de Staley Fleming », peut-être efficace à l’époque, ne l’est plus guère aujourd’hui, en tout cas – c’est de la vengeance posthume tout ce qu’il y a de classique.

 

« Diagnostic de mort » m’a laissé parfaitement indifférent, au point où je n’ai rien à en dire.

 

« Le Secret du Ravin de Macarger », tant qu’on y est « Nocturne au Ravin du Mort (histoire invraisemblable) », et enfin, le plus long de ces courts textes, « La Mort de Halpin Frayser », de même – mais en fait, ce sont peut-être les textes qui, dans le présent volume, m’ont paru le plus affectés par cet « effet Poe » qui est donc peut-être aussi « effet Bierce » : c’est bien fait, bien écrit, adroitement conçu, mais ça m’ennuie profondément…

 

Un cas un peu à part enfin, avec « Le Maître de Moxon », qui ne m’a pas davantage parlé, mais probablement moins encore, en fait, tant ce texte sur l’intelligence des machines, peut-être inventif en son temps mais j’en doute un peu, prend bien vite des allures d’essai philosophique poussif, qui tranchent sur l’attention formelle tout de même caractéristique de la majeure partie des textes du recueil, réussis ou pas.

 

CE QUI SAUVA LE TOUT

 

Heureusement, à mon sens, le niveau remonte sacrément avec la plupart des dernières nouvelles du recueil, c’est-à-dire les quatre rassemblées sous la dénomination globale du « Club des Parenticides » (dont on trouve une édition séparée, ai-je vu), auxquelles on peut associer, sans l’ombre d’un doute, « La Tombe sans fond », et peut-être aussi « Le Célèbre Legs Wilson ».

 

Parce que ces récits, souvent moins fantastiques ou moins ouvertement que la plupart de deux qui précèdent, voire pas du tout, usent d’un cadre plus « western » tout à fait amusant, d’autant que l’humour macabre de Bierce y est plus que jamais de la partie – il s’y déchaîne avec un cynisme enthousiasmant, et, si le recueil échouait à faire peur, et n’intriguait sans doute pas aussi souvent qu’il le souhaitait, il parvient par contre à faire rire avec un brio incontestable.

 

Oui, « Le Célèbre Legs Wilson » est sans doute un peu à part, mais son ton de fable caustique sur la mort et la justice n’en introduit pas moins la suite des opérations – qui, quant à elle, met systématiquement en scène de franches canailles, escrocs, voleurs et assassins de western, qui enchaînent les pires atrocités (dont, bien sûr, les inévitables parenticides, mais ils ne s'en tiennent pas là) en conservant un aplomb de tous les instants, un détachement parfait, et en usant d’une langue châtiée qui ne rend leurs récits au fond horribles que plus désopilants dans la forme.

 

Ainsi débute « L’Épreuve du feu » : « À l’aube d’une journée d’été, en l’an de grâce 1872, j’assassinai mon père, acte qui, à cette époque, produisit sur moi une profonde impression. » Cela donne assez le ton, je crois. C'est presque anglais !

 

Mais il y a plus, et bien plus cynique : « La Tombe sans fond », qui ne fait pas officiellement partie du « club », même si le parenticide est de la partie, met en scène une famille entière de psychopathes au travers de tableaux hilarants, et préfigure en cela étrangement les classiques du cinéma d’horreur américain des années 1970 tels La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse – mais versant drôle et goguenard ; la mort et la souffrance y sont plus que jamais des plaisanteries. Un seul regret, encore que : une tentative bizarre de rationalisation de l’étrange à la fin du récit – mais en fait non : cela ne participe peut-être que davantage de la dimension absurde du texte.

 

Car les excès sont forcément de la partie : l’exemple le plus flagrant est sans doute « Mon meurtre préféré », ledit meurtre étant bien sûr celui du père (narré avec fierté devant un juge admiratif !) – et empruntant un dispositif pour le moins improbable et d’autant plus drôle, impliquant un bouc…

 

« L’Hypnotiseur » (le récit le plus fantastique ?) et « Huile de chien », qui raille en même temps le commerce des bonnes gens, sont autant de variations réussies sur ces thèmes.

 

C’est aussi l’occasion pour Bierce, de manière générale, de se livrer à une violente satire du système judiciaire américain, « le vrai » ou les solutions temporaires adoptées dans les « territoires », système accusé de lenteurs invraisemblables et d’absurdités procédurales que l’on dirait sans doute plus tard « kafkaïennes »sauf qu'elles sont au bénéfice des accusés : les parenticides jouissent systématiquement de la bienveillance de leurs juges ! Avouons que, pour le coup, ça ne fait pas toujours mouche, et si certains (la plupart) de ces traits sont très drôles, d’autres se contentent peut-être d’être un peu lourds... Mais heureusement jamais au point de tirer la nouvelle excessivement vers le bas. Notons cependant que, pour le coup, ces nouvelles du « Club des Parenticides » prennent le contre-pied du « Célèbre Legs Wilson », lequel semblait plutôt dénoncer la « justice » à la façon du juge Lynch.

 

DEUX AUTEURS EN UN – OU EN TOUT CAS DEUX EFFETS

 

C’est bien là que brille Bierce : dans la farce macabre, dans le cynisme, dans l’humour entre noir et jaune. Sa plume contournée fait des merveilles, paradoxalement, en mettant en scène d’odieux personnages au langage qui devrait sans doute, « réellement », se montrer bien plus direct. Mais c’est que l’absurde est roi ! Ou le nihilisme ? L’auteur excelle en tout cas à railler la mort aussi bien que la vie, à tourner en plaisanteries les pires souffrances, à faire rire avec ce qui ne devrait surtout pas faire rire.

 

Ces ultimes récits, fantastiques ou pas, sont donc ceux que je veux retenir avant tout – si ce n’est les trois contes mis en avant plus haut dans la chronique, ou en tout cas « L’Homme qui se retrouva ».

 

Le reste ? « Effet Poe »… Mais l’ensemble est bien sauvé – par les textes qui, en définitive, ne prétendent en rien effrayer ou même intriguer, mais ne respectent rien et désacralisent tout.

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L'Enfant insecte, de Hideshi Hino

Publié le par Nébal

L'Enfant insecte, de Hideshi Hino

HINO Hideshi, L’Enfant insecte, [Dokumushi kozo], traduction et adaptation [du japonais par] Aurélien Estager, Paris, IMHO, [1975] 2012, 206 p.

 

UN MALENTENDU

 

Plus que convaincu par le très bizarre et très marquant Panorama de l’enfer, ma première lecture du mangaka barré Hideshi Hino, un récit d’horreur grotesque au style sans pareil, j’ai logiquement voulu prolonger l’expérience.

 

Deux autres titres en ont également été publiés aux éditions IMHO, dont je ne savais rien, Serpent rouge et L’Enfant insecte ; j’ai jeté mon dévolu sur ce dernier, sans faire de plus amples recherches, et suis tombé… sur tout autre chose. Et en même temps pas tout à fait : la couverture évoque bien le style graphique ô combien perturbant du Panorama de l’enfer mais, à y regarder de plus près, en feuilletant les pages, la différence saute aux yeux : c’en est une version plus « simple » ; pas « épurée » à proprement parler, car on devine que c’en est sans doute un état antérieur…

 

Effectivement : même sorti plus tard en France, L’Enfant insecte est bien plus ancien que Panorama de l’enfer – en fait, il lui est antérieur de 25 ans… Oui, L’Enfant insecte remonte à 1975, et est donc une BD datant des débuts de l’auteur.

 

Et cela change pas mal de choses, oui.

 

DE GREGOR SAMSA À SANPEI HINOMOTO

 

Mais parlons d’abord brièvement du fond. Si Panorama de l’enfer affichait sans ambiguïté sa singularité, et était une BD unique en son genre pour autant que je sache, L’Enfant insecte n’avait peut-être pas cette ambition – ou en tout cas pas au même degré.

 

On dit souvent, çà et là, qu’il s’agit d’une « adaptation très libre » de « La Métamorphose » de Franz Kafka, ce qui me paraît plus ou moins pertinent ; enfin, si : l’auteur ne pouvait sans doute qu’avoir en tête la célébrissime nouvelle mettant en scène Gregor Samsa au moment de composer sa BD, mais, dans l’approche, dans le ton, dans le fond, il s’en éloigne tout de même rapidement, pour faire « son truc ». Si l’on tient à parler d’ « adaptation très libre », et c’est bien légitime, il faut donc mettre l’accent sur « très libre » plutôt que sur « adaptation », disons…

 

Nous avons un petit garçon, du nom de Sanpei Hinomoto – ce sera lui, notre Enfant insecte. À l’instar donc d’un Gregor Samsa, d’humain il va devenir insecte – expérience pour le moins incongrue et qu’on suppose bien traumatisante. Mais, là où la nouvelle de Kafka s’ouvre sur la métamorphose pour en exposer ensuite les tragiques conséquences, la BD de Hideshi Hino, si elle commence par donner un très bref aperçu du « monstre », revient bien vite au passé – à ce qui a précédé et produit la transformation ; celle-ci constituera alors une limite en forme de point culminant, l’histoire se prolongeant bien sûr bien au-delà.

 

Je n’ai pas relu « La Métamorphose » depuis très, très longtemps (tiens, ça pourrait être une idée, ça…), mais, pour autant que je m’en souvienne, les échos que nous avons du passé de Gregor Samsa évoquent (de même que pour son compère Joseph K., d’ailleurs) une personnalité terne et fondamentalement médiocre, d’une triste banalité, et qui, à vrai dire, ne suscite du coup guère de compassion de prime abord (l'épreuve changeant la donne)… Sanpei est bien différent, d’emblée : il est déjà un personnage « à part » avant sa transformation, et, par ailleurs, dans sa bizarrerie marquée, il suscite déjà la compassion.

 

L’ENFANT DIFFÉRENT – L’ENFANT BRIMÉ

 

Car Sanpei – qui pourrait j’imagine avoir quelque chose de l’auteur (Hinomoto pour Hino ? Sans même parler de sa propre enfance traumatique, que j’avais évoquée dans ma chronique de Panorama de l’enfer, qui y faisait plus ouvertement référence...), ou présager à sa manière le peintre fou du Panorama de l’enfer (donc) – est un petit garçon bien singulier, au grand dam de sa famille autrement conventionnelle.

 

Élève en dessous de la médiocrité, solitaire tant il intrigue et déstabilise ceux de son âge autant que ses aînés, Sanpei n’a qu’une passion : les animaux, et plus particulièrement les insectes.

 

À l’école, il ne suit pas les cours, préférant s’amuser avec des chenilles, ce genre de choses… Aussi ses résultats sont-ils catastrophiques : il enchaîne les 0, et tranche ainsi sur la réussite marquée de son frère aîné (d’un égocentrisme répugnant), ou même de sa mignonne petite sœur – leurs parents, forcément, ne peuvent que dénigrer toujours un peu plus le vilain petit canard, bon à rien et lunatique, aux passions écœurantes, inférieur à son aîné et à sa cadette… Le père, en bon sarariman arriviste (le fils aîné lui doit sans doute beaucoup), lui en fait sans cesse le reproche – de ses poings le cas échéant, car il n’hésite guère à battre son indigne rejeton…

 

Du côté des « camarades de classe », cela ne va pas mieux – et trois brutes, notamment, ont fait de Sanpei leur victime. Des sales gosses aux traits menaçants...

 

LA MUE – ET SES SUITES

 

Mais les choses peuvent encore se dégrader… Sanpei est donc piqué par un étrange insecte, une sorte de chenille au dard rougeoyant ; c’est ce qui amorce sa métamorphose. Ou sa mue adolescente ? Son corps change, se dessèche, ses membres fondent et tombent… Le poison laisse présager une mort prochaine et atrocement douloureuse, et pourtant non – il procède en fait autrement : un jour, une chenille géante s’extrait du corps de Sanpei – sauf qu’elle est Sanpei elle-même, et le « cadavre » n’est en fait qu’une mue…

 

On s’en doute : la transformation n’arrange pas exactement les affaires, entre Sanpei et sa famille… Les parents, le frère, même la sœur que l’on pouvait tout d’abord croire plus douce, sont terrifiés par le monstre (muet – Sanpei pense, mais ne peut communiquer), et le soumettent à un régime dégradant, cherchant bientôt à s’en débarrasser ; c’est sans doute, de toute la bande dessinée, le moment qui se rapproche le plus de la nouvelle de Kafka.

 

Sanpei, pour survivre – même sous cette forme hideuse de chenille, même au milieu de toutes ces brimades, il n’en a pas moins conservé un instinct de survie fondamental – devra donc partir ; ce sera l’occasion d’apprivoiser son corps et ses possibilités (jusqu’à devenir véritablement un monstre, on s’en doute…), mais tout autant de subir une solitude atroce, pire encore que celle dont il s’accommodait jusqu’alors, en étant simplement « ce gamin un peu bizarre qui aime les insectes »… car c’est désormais le monde entier qui le rejette, y compris les animaux qui étaient auparavant ses seuls compagnons.

 

MACABRE ENFANTIN

 

L’histoire, au fond, n’est peut-être pas si inventive que cela – si elle gagne certes en singularité en mettant en scène un enfant « bizarre », aux goûts sans doute un brin macabres, tranchant dès lors sur le Gregor Samsa lambda, mais s’inscrivant finalement dans une lignée abondante de gamins persécutés pour leurs différences par un monde brutal et idiot et matérialiste au sens vulgaire…

 

Ce qui singularise L’Enfant insecte, c’est sans doute avant tout son traitement graphique – qui s’avère parfaitement approprié à la dimension « enfantine » du récit.

 

Je ne sais pas si L’Enfant insecte est véritablement une BD d’horreur. Oui, sans doute… Mais clairement sans les outrances du Panorama de l’enfer, et même sans susciter ne serait-ce que l’ombre de la peur qu’à la même époque un Kazuo Umezu mettait si brillamment en scène, avec une sidérante variété de registres (voyez La Maison aux insectes encore ! Faut-il y ajouter aussi Les Insectes en moi d’Akino Kondoh ? – et Le Vœu maudit).

 

Graphiquement, la BD n’a somme toute pas grand-chose d’horrifique ou d’écœurant, quoi qu’en laisse supposer la couverture qui, en se focalisant sur la mue de l’enfant, biaise peut-être un peu son approche – c’est, relativement mais en même temps de très loin, le moment le plus rude à cet égard du récit. Finalement, guère de gore ici – même quand Sanpei s’assume en monstre tueur d’hommes, même quand il se vautre dans les cadavres de ses victimes choisies au hasard. Les personnages vomissent plus qu’à leur tour, certes, mais rien de plus répugnant – dans une tradition du manga d’horreur qui nous a servi bien, bien pire, et régulièrement, y compris chez le même auteur. Ou peut-être si ? Oui… Ces yeux si ronds qui pleurent si souvent, mais avec un rendu graphique donnant davantage l’impression qu’ils fondent…

 

Or le style graphique fait tout – qui annonce donc, 25 ans plus tard, Panorama de l’enfer, mais sur un mode plus authentiquement enfantin et considérablement plus « simple » : pas d’esbroufe dans ces cases aux gros traits, que ce soit dans la figuration ou la composition, qui assument une dimension caricaturale flagrante, laquelle est tout autant véhicule d’identification – surtout pour Sanpei, bien sûr, et y compris Sanpei insectoïde, qui conserve ces gros yeux ronds (et vairons ?) si marquants une fois devenu chenille. Des yeux qui expriment parfois la joie, plus souvent la tristesse – d’une manière expressionniste, mais donc enfantine. En fait, il y a une dimension kawaï, comme on dit, qui demeure tout du long : même psychopathe, la chenille a quelque chose de mignon et naïf… dans le trait. Un Totoro macabre ? Ce serait sans doute aller un peu loin, certes...

 

Mais c’est un exercice d’équilibriste, entre le macabre et l’enfantin. Pas facile… En tant que tel, si le style graphique très personnel qui est adopté contribue à singulariser grandement la chose, peut-être pourrait-on néanmoins avancer d’autres noms dans ce registre ? En faisant la part de l’anachronisme (puisque nous sommes en 1975), L’Enfant insecte m’a immanquablement fait penser à ce que, plus tard, un Tim Burton pourrait faire – un Tim Burton de l’époque un peu lointaine maintenant où il avait du talent… Il y a une parenté, dans ce registre du macabre enfantin, qui pourrait sans doute susciter d’autres noms, mais que je n’ai pas en tête là maintenant… Encore que, un Neil Gaiman, peut-être...

 

Mais, pour le coup, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je ferais de L’Enfant insecte une BD enfantine avant que d’être horrifique. Le label « pour lecteurs averti » n’a pas lieu d’être ici – outre que la thématique, et à plus forte raison du fait de ce traitement graphique, doit sans doute parler à bien des collégiens ou lycéens (OK, évitons le primaire au cas où…), peut-être davantage qu’à des adultes.

 

BILAN MITIGÉ – MAIS C’EST MA FAUTE

 

Le bilan ? Un peu mitigé à vrai dire – et notamment du fait de cette dimension, en fait, dont je n’avais donc pas idée en achetant la chose.

 

C’est bien fait – c’est pertinent, c’est à propos, ça marche.

 

Mais, pour le coup, ça se lit très vite, sans trop marquer trouvé-je, et c’est tout de même bien autrement classique que le délirant Panorama de l’enfer Cette référence en tête, autrement adulte, gore, obscène, etc., je ne pouvais sans doute qu’être un peu déçu à la lecture d’une œuvre de 25 ans antérieure, au graphisme plus simpliste, au récit plus convenu.

 

Bien sûr, le problème me concerne moi en tant que lecteur, bien plus qu’il n’est imputable à la bande dessinée en elle-même… Au final, elle est « bien ». Mais pas beaucoup plus à mon sens…

 

Il me faudra chercher dans un registre plus adulte, pour y retrouver la folie macabre si enthousiasmante du Panorama de l’enfer...

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Les Trois Imposteurs, d'Arthur Machen

Publié le par Nébal

Les Trois Imposteurs, d'Arthur Machen

MACHEN (Arthur), Les Trois Imposteurs, ou Les Transmutations, [The Three Impostors or The Transmutations], préface de Roger Dobson, traduction de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Jacques Parsons, Élisabeth Willenz et Nikki Halpern, illustrations originales de Stepan Ueding, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1895, 1968, 2001] 2002, 221 p.

 

ÉTRANGE...

 

L’écrivain gallois Arthur Machen a décidément commis des ouvrages bien étranges – et qui méritent amplement qu’on y revienne, influence sur Lovecraft en tête ou pas. Paru en 1895, un an seulement après le célébrissime et toujours très déstabilisant Le Grand Dieu Pan (associé à « La Lumière intérieure »), Les Trois Imposteurs est un roman (?) plus étonnant encore… Et qui, avant cette édition datant de 2002, chez les amateurs de vieille poussière de Terre de Brume (merci mille fois à ces gens-là d’avoir publié Machen, Dunsany, Hodgson et d’autres encore, je leur pardonne même d’être bretons, pour le coup), n’avait jamais eu l’heur d’une traduction française intégrale.

 

UNE ŒUVRE – ET D’AUTRES DEDANS (ET LOVECRAFT EN EMBUSCADE)

 

« Intégrale », oui – car Les Trois Imposteurs, s’il s’agit d’un roman, consiste à vrai dire en une succession de nouvelles pas toujours très liées les unes aux autres, ou, plus exactement, bel et bien liées dans le cadre romanesque, mais pour un certain nombre d’entre elles lisibles en dehors de ce cadre. Aujourd’hui, on parlerait sans doute de « fix-up », je ne suis pas bien certain que le terme existait en 1895 – mais, à vrai dire, je ne suis pas bien certain que cette dénomination s’applique vraiment aux Trois Imposteurs de toute façon...

 

Quoi qu’il en soit, des textes en avaient donc été extraits, pour figurer dans d’autres recueils ou anthologies – pratique qui n’a rien de scandaleux, d’autant qu’elle avait été avalisée par l’auteur lui-même.

 

Deux « nouvelles » de ces Trois Imposteurs, ses « moments » les plus célèbres, avaient donc été publiées séparément, et traduits tous deux en français par Jacques Parsons : « Histoire du Cachet Noir » et « Histoire de la Poudre blanche » ; deux textes, au passage, que Lovecraft admirait profondément, et distinguait sans doute lui aussi dans Les Trois Imposteurs – tout en vantant le volume dans son ensemble, ce qui est à la fois parfaitement légitime, et un tantinet curieux de sa part…

 

Ces « nouvelles » ont d’ailleurs eu une grande influence sur sa propre œuvre, notamment sur des nouvelles telles que – ce n’est pas rien – « L’Appel de Cthulhu », « L’Abomination de Dunwich » ou encore « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » ; mais il est vrai que nous sommes ici en terrain connu, pour Machen – ces textes (mais surtout le premier) renvoient en effet à la thématique essentielle du « Petit Peuple », associé au sabbat et plus globalement à la sorcellerie.

 

Pourquoi, alors, ai-je avancé que cette admiration globale, de la part de Lovecraft, pouvait surprendre ? Deux raisons à cela : d’une part, et qu’importe le titre de la collection, je ne garantirais pas que Les Trois Imposteurs relève bien de la littérature fantastique – en fait, le fantastique y est assez rare… sauf dans ces deux « nouvelles », et éventuellement une dernière – mais plus difficile à extraire du roman puisqu’elle en constitue l’apogée : « Histoire du Jeune Homme à lunettes ». Ce qui ne signifie en rien que le reste est négligeable – il ne l’est pas ; et, s’il ne relève sans doute pas du fantastique, il n’en exprime pas moins, très régulièrement, une peur insidieuse tout d’abord, mais toujours susceptible de se transformer en pure terreur : oui, c’est de l’horreur – et de la bonne. D’autre part ? Eh bien, Machen tend ici à faire une chose qui agaçait considérablement Lovecraft : rationaliser a posteriori « l’étrange »… Dans Épouvante et surnaturel en littérature, il se plaint régulièrement du procédé – tout particulièrement chez Ann Radcliffe… Mais ici, non. Peut-être parce que c’est davantage le propos, ceci dit – dès son titre... Et il adorait Machen, bien sûr.

 

Oublions (non : mettons de côté…) un temps Lovecraft pour revenir au livre et à ses traductions : une troisième « histoire » en avait été extraite, un an seulement avant la parution de ce volume, qui est « Histoire de la Vierge de fer » (probablement bien plus anodine, mais j’y reviendrai), dans les pages de l’excellente revue Le Visage Vert, dans une traduction d’Élisabeth Willenz et Nikki Halpern. Mais la transition du Visage Vert à ce volume chez Terre de Brume coulait sans doute de source – avec Xavier Legrand-Ferronnière à la tête de la collection « Terres Fantastiques », et Anne-Sylvie Homassel pour traduire tout ce qui ne l’avait pas encore été…

 

Et voilà : le livre entier. Enfin.

 

 

DÉCADENCE – À LONDRES SINON BAGDAD

 

Maintenant, il s’agit de trouver comment en parler, ce qui n’a au fond rien d’évident… Mais, en tout cas, la quatrième de couverture racoleuse au possible ne me paraît pas une solution pertinente – qui insiste sur l’œuvre « incomprise », même un siècle après, et parle de « répulsion », de « répugnant »… ce qui n’est pas forcément faux, et pas scandaleux en rapport avec l’œuvre « décadente » du Machen des années 1890 (encore que Le Grand Dieu Pan, immédiatement antérieur donc, mérite peut-être davantage ces qualificatifs), mais tout de même un peu vain pour une édition de 2002…

 

En fait, il y a bien quelque chose à en dire – ce que fait Roger Dobson dans sa préface autrement consistante : Machen lui-même a avancé, et semble-t-il à bon droit, que son livre avait pâti de l’actualité – en l’espèce une sorte de furie réactionnaire et portée à « brûler les livres », qui avait suivi la condamnation d’Oscar Wilde pour homosexualité : tout ce qui passait pour « décadent », c’est-à-dire beaucoup de chose dans l’esprit « fin de siècle », en a fait les frais.

 

AUX SOURCES DU CONTE

 

Laissons maintenant le contexte pour nous intéresser à l’œuvre elle-même. Il s’agit donc d’un ouvrage bien étrange, et bien singulier – pour autant, il n’est pas dégagé de toute influence (en fait, sur le fond, Le Grand Dieu Pan était peut-être plus audacieux).

 

En effet, le roman baigne dans une atmosphère « londonisant » les thématiques des Mille et Une Nuits, dans une optique qu’un autre auteur avait déjà faite sienne : Robert Louis Stevenson. En fait, Les Trois Imposteurs doit semble-t-il beaucoup au volume intitulé Le Dynamiteur, ou « More New Arabian Nights », après des Nouvelles Mille et Une Nuits qui avaient rencontré un certain succès Le Dynamiteur était signé Robert Louis Stevenson, mais en fait écrit pour l’essentiel par sa femme, Fanny van der Grift Stevenson.

 

Ce qu’il faut surtout en retenir, c’est qu’opère, derrière le livre, une forme de réflexion sur l’essence du conte, et la manière de raconter des histoires – raconter des histoires, c’est l’expression-clef… et c’est pourquoi, dès le titre, l’auteur nous parle d’ « imposture », j’y arrive.

 

Tous, ici, racontent des histoires – et les questionnent en même temps, par exemple au regard de la crédibilité scientifique (et nous sommes en 1895, H.G. Wells débute et le mot de « science-fiction » n’apparaîtra qu’une trentaine d’années plus tard sous la plume de Hugo Gernsback), ou en faisant la part de ce qui doit au style. « Raconter merveilleusement une histoire merveilleuse... » Projet crucial, presque idéal, mais dont les implications sont multiples – les récits des Trois Imposteurs en sont autant d’illustrations.

 

VIOLER LE PACTE – EN PROPOSER UN AUTRE

 

Mais qui sont-ils, ces Trois Imposteurs ? Je vous arrête tout de suite : non, il ne s’agit pas de Moïse, Jésus et Mahomet, ainsi désignés dans le titre d’un vieil ouvrage blasphématoire. Machen connaissait ledit titre, et l’a emprunté sans vergogne – il en aimait les sonorités et implications, voilà… Sans doute, même en cette ère de « décadence », ne faut-il pas y voir une véritable insolence religieuse, je suppose – chez un auteur qui, dans un autre moment de sa carrière, ultérieur, livrera de forts jolis exemples de ce qu’un merveilleux chrétien modernisé peut offrir (voyez par exemple « Le Grand Retour », « Les Archers » et éventuellement « La Terreur », trois nouvelles figurant dans le recueil Le Peuple Blanc). Non – il s’agit sans doute seulement de mettre en avant le « mensonge ».

 

Ce qui n’a rien d’anodin. Machen viole en effet ici un pacte essentiel, caractéristique de la littérature de fiction – en procédant de la sorte, il a peut-être même quelque chose de pré-post-post-post-post-pré-post-moderne, si ça se trouve… Voilà : le lecteur et l’auteur de fiction passent toujours un pacte – concernant la « véracité », et en fait la « crédibilité », de la fiction en cause : le lecteur sait que ce que lui raconte l’auteur est faux ; il n’en demande pas moins à l’auteur de tout faire pour qu’il lui soit possible de croire néanmoins que ce qui est raconté est vrai… Le récit doit être plausible, vraisemblable, autorisant ainsi au lecteur de « suspendre temporairement son incrédulité » ; jamais, au grand jamais (dans une perspective « classique », du moins), l’auteur ne peut se permettre de rompre l’illusion – il ne doit jamais dire qu’il ment, quand bien même le lecteur sait parfaitement qu’il ment… et le lit justement pour cette raison !

 

En désignant ses conteurs comme autant d’imposteurs, et ce dès le titre, Machen obtient du coup un effet déstabilisant pour le lecteur – et sans doute un peu pervers… Si la remise en cause de la « véracité » de ce qui est raconté n’opère pas à la façon d’une complexe (et sans doute fatigante) dissertation, l’effet est pourtant là : le lecteur, guettant les indices, est d’abord complice, mais à terme ne s’en sent que davantage perdu…

 

C’est pervers, mais c’est aussi jubilatoire : en questionnant le récit, en discutant ouvertement de sa vraisemblance, scientifique ou narrative d’ailleurs, et en glissant la délicate question du style dans le débat, Machen rompt certes un pacte, mais en crée peut-être un autre – et sans doute pas si commun en 1895. En résulte un texte qui est à lui-même son propre commentaire, et plus encore.

 

Et c’est important – parce que cela justifie la structure très rusée du roman : Les Trois Imposteurs n’est effectivement pas un recueil de nouvelles, ce n’est peut-être même pas un « fix-up », c’est une œuvre en tant que telle, et qui fait sens justement en raison de sa structure. On peut lire séparément « Histoire du Cachet Noir » et « Histoire de la Poudre blanche » ; mais lire ces récits dans le cadre des Trois Imposteurs produit un effet tout différent – parfaitement singulier.

 

TROIS SUSPECTS

 

Nos Trois Imposteurs – j’y reviens, mais je suppose que le détour s’imposait – sont en fait deux hommes et une femme, à l’identité fluctuante.

 

Dans un très déconcertant prologue (largement incompréhensible à la première lecture, et je recommande d’y revenir une fois la dernière page du roman tournée…), ces trois personnages échangent des remarques cryptiques, mais où l’on devine quelque chose de particulièrement sordide et répugnant – sans en savoir davantage pour l’heure. Les personnages abandonnant leurs identités d’emprunt, nous comprenons d’emblée que nous ne pouvons pas avoir confiance en eux : nous savons de suite qu’il s’agit d’imposteurs… et que, à la différence de l’écrivain les mettant en scène, ils ne font pas ce genre de choses pour la beauté de l’art. Ils sont très joviaux, et rient beaucoup – ils n’en sont que plus sinistres…

 

DEUX CRÉDULES

 

Puis ils quittent la scène – pour être remplacés par deux Londoniens quelque peu pompeux pour ne pas dire pédants, dissertant volontiers d’art et de science, sans forcément y comprendre grand-chose, devinons-nous assez vite…

 

Et, aussitôt, flashback. Nous revenons à la rencontre de nos deux amis, du nom de Dyson et Phillipps, et à leur goût prononcé pour les histoires « étranges », ainsi de la découverte improbable de cette pièce d’or datant de l’empereur Tibère, et louant quelque Pan forcément inquiétant (wink wink nudge nudge).

 

Mais les deux élégants ont également leur lot de rencontres – et de personnages qui ont bien des choses à raconter, des histoires cette fois plus qu’étranges… Les deux y passent – sans établir véritablement de lien, tandis que le lecteur, lui, sait ce qu’il en est, alerté qu’il est par cette « coïncidence », chez les conteurs : ils sont toujours, pour une raison ou une autre, sur la piste d’un « jeune homme à lunettes »…

 

Le lecteur dispose ainsi d’une avance sur Dyson et Phillipps : ces hommes, cette femme… oui, ce sont nos « imposteurs » ; leurs histoires sont donc de purs mensonges ; et, s’ils cherchent tous le « jeune homme à lunettes », leurs intentions à son encontre sont à l’évidence des moins charitables… Or Dyson et Phillipps ont probablement croisé la route de cette proie – et, crédules qu’ils sont, pourraient bien lancer sur sa trace des individus guère recommandables… et qui ne lui veulent sans doute pas du bien.

 

UNE STRUCTURE CRUCIALE

 

Passé le prologue, le roman adopte une structure à la fois habile et quelque peu rigide – mais cela participe de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous y suivons Dyson et Phillipps, ensemble ou successivement, qui, errant dans les rues de Londres, tombent toujours sur quelque rencontre appréciable – d’un parfait inconnu qui a des choses à raconter ; les courts chapitres mettant en scène les deux pompeux et leurs rencontres, souvent avec un ton badin et moqueur, à l’occasion très réjouissant (le meilleur moment, ici, me concernant, réside dans les deux chapitres successifs « Incident du bar privé » et « L’Imagination décorative », où la thématique même du mensonge est plus que jamais mise en avant, de manière fort ludique et fort drôle), ces chapitres « normaux » donc sont ainsi régulièrement interrompus par des « histoires » souvent bien plus longues, cinq en tout, mais disons d’abord quatre et ensuite une autre – on ne peut plus différente, en fait.

 

Ces quatre premières « histoires », nous le savons, sont donc le fait des Trois Imposteurs, qui empruntent chaque fois une identité différente (la femme raconte deux de ces quatre « histoires »… et ce sont les deux les plus « fantastiques », je suppose que cela n’a rien d’un hasard – de même, qu’elle s’appelle « véritablement » Helen n’est peut-être pas innocent, en renvoyant à la femme fatale du Grand Dieu Pan, dont elle pourrait aussi bien être une sorte d’avatar, plutôt qu’une simple réitération) ; à la différence des auditeurs Dyson et Phillipps, nous savons donc ce qu’il en est – mais, suprême habileté, nous ne nous régalons peut-être que davantage de leurs balivernes…

 

D’autant que ces fables, au cœur de l’art de Machen, sont autant de variations sur la peur – et parfois d’une efficacité encore redoutable plus de cent ans après la parution du livre. Ce qui tranche sur les chapitres « normaux », de manière éventuellement déconcertante...

 

Il ne me paraît pas utile de détailler les chapitres « normaux » – dire quelques mots des cinq « histoires », par contre, me paraît plus indiqué (mais notons qu’elles sont donc toujours, la dernière y compris, liées à un bref chapitre antérieur, se concluant systématiquement sur l’annonce que va suivre « l’… » [histoire de machin-chose], on enchaîne donc directement sur l’histoire elle-même par son titre, singularisé dans la table des matières).

HISTOIRE DE LA SOMBRE VALLÉE

 

La première de ces inventions est l’ « Histoire de la Sombre Vallée », récit pas le moins du monde fantastique (encore qu’il y ait quelque chose dans l’ambiance qui ne pouvait que séduire un Lovecraft…), mais parfaitement horrifique.

 

On y abandonne illico le cadre londonien pour un long (et mystérieux) voyage en Amérique – et dans un trou perdu des États-Unis ; là-bas, les Américains sont autant de brutes sauvages et guère accueillantes… Notre naïf narrateur (qui est donc en fait un menteur patenté et tout sauf naïf…) s’en fait l’écho, de plus en plus à mesure que la simple inhospitalité tourne à la menace sous une forme étrange, évoquant quelque secte aux rituels impies… et prompte au sacrifice humain, à moins qu’il ne s’agisse « que » de lynchage.

 

Cela fonctionne remarquablement bien : l’angoisse sourde de la majeure partie du récit est gérée de main de maître, mais sa conclusion virant à la franche terreur ne l’est pas moins. À ce stade, c’en est même parfaitement impressionnant… Et, donc, fantastique ou pas, il n’y a somme toute rien que de très logique à ce que Lovecraft ait apprécié un roman contenant des séquences horrifiques aussi puissantes, qui plus est avec cette dimension « rituelle » qu’il saura reprendre à bon compte.

 

HISTOIRE DU CACHET NOIR

 

La deuxième histoire est l’ « Histoire du Cachet Noir », racontée par notre menteuse donc, et qui est sans doute, de tous ces récits, celui dont la parenté avec l’œuvre lovecraftienne est la plus franche.

 

Il faut dire que Machen y met en scène son « dada » (mais c’en est du coup peut-être une première itération, en fait, le roman datant de 1895 ?), à savoir le « Petit Peuple », et sa survivance éventuelle – des « fées » toutes britanniques, mais qui, dans leurs cavernes, sont devenues bien sinistres, et tout naturellement portées au viol et au meurtre…

 

Un scientifique réputé se lance sur leur piste, subodorant en dépit des quolibets de ses pairs, tous persuadés qu’il a perdu la raison et n’a donc plus rien d’un scientifique, qu’il y a là une « Atlantide » à découvrir – qui ferait peut-être de lui un nouveau Christophe Colomb ? L’ethnologue, associant les coïncidences, et au premier chef en rapport avec cet étrange « cachet noir » qu’il suppose plurimillénaire et qui est orné d’une écriture indéchiffrable, s’en va rôder dans les collines à la lisière du Pays de Galles, où de sombres survivances peuvent sans doute être dénichées par celui qui sait où chercher… à moins bien sûr qu’elles ne le trouvent lui-même avant qu’il ne les trouve. Fouiller dans le sordide ne sera pas sans coût…

 

Dans la perspective de « l’imposture » au cœur du roman, c’en est peut-être le passage le plus redoutablement habile – car la menteuse de narratrice met en scène un vieil ethnologue qui lui aurait sans cesse menti, dans un cadre mystérieux où, sans doute, tout le monde ment.

 

Et le récit fonctionne à tous les niveaux : au premier degré, il constitue une enquête « mythique » très lovecraftienne alors même que notre HPL n’était à cette époque âgé que de cinq ans ; sa faconde conspirationniste reste assez délicieuse en notre triste époque où le thème semble devenir jour après jour plus puant ; et l’appréhension du mensonge à tous les niveaux de la narration – mais ceci à condition de lire le texte dans le contexte des Trois Imposteurs – est foncièrement ludique et même jubilatoire.

 

HISTOIRE DE LA VIERGE DE FER

 

La troisième de ces histoires est de loin la plus courte – mais aussi, de loin là encore, la moins intéressante. Encore que l’ambiance oppressante, dans cette « Histoire de la Vierge de fer », soit assurément travaillée et efficace – oui, on frémit, avec ce narrateur-menteur prétendant avoir passé une déconcertante soirée en compagnie d’un homme au bien curieux hobby : la collection d’instruments de torture…

 

Rien d’étonnant sans doute à ce que le collectionneur en fasse les frais – dans une perspective presque « morale » (qui n’a sans doute rien d’innocent – le conteur échangeant avec son pigeon dans les chapitres « normaux » préparant « l’histoire », ceux cités plus haut comme tout particulièrement amusants, revient systématiquement ou presque sur la question de la « morale », au travers de sophismes particulièrement acrobatiques et d’autant plus savoureux...).

 

Ceci étant, la conclusion grotesque (dans tous les sens du terme) peut malgré tout surprendre de par ses excès – avec moins d’habileté peut-être que dans l’ « Histoire de la Sombre Vallée », la peur sourde se mue bel et bien en terreur « graphique ». Mais peut-être, dans le contexte du roman, cela s’avère-t-il en fait des plus pertinent : en introduisant le grotesque dans les balivernes racontées à Dyson et Phillipps, on questionne peut-être plus frontalement la crédibilité de tout cela – ce qui nous amène donc à revenir sur les précédents mensonges, ce qui n’est pas sans intérêt ; et, bien sûr, il y a sans doute un impact sur la suite des opérations.

 

HISTOIRE DE LA POUDRE BLANCHE

 

La quatrième histoire « mensongère » est à nouveau le fait de la dame – et c’est à nouveau une histoire connotée de fantastique, lorgnant peut-être même sur la science-fiction ? Et à nouveau, en tout cas, une histoire souvent « extraite » du roman… Il s’agit de l’ « Histoire de la Poudre blanche ».

 

La prude et fragile jeune femme (donc ni prude ni fragile) y rapporte le sort étrange de « son frère », obsédé par son travail, et dont elle souhaitait l’en libérer quelque peu, tant son comportement avait quelque chose de pathologique – suite à une consultation médicale, le jeune homme se voit prescrire un médicament aux conséquences pour le moins inattendues…

 

En fait de référence à Robert Louis Stevenson, pour le coup, ça évoque tout de même pas mal son classique L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, antérieur d’une dizaine d’années ; façon miroir ? Mais Machen en tire encore autre chose, de plus surprenant, qui relie la drogue mystérieuse aux rituels de la sorcellerie…

 

Prise en tant que telle, l’ « Histoire de la Poudre blanche » me paraît moins enthousiasmante que celles « de la Sombre Vallée » et « du Cachet Noir », à s’en tenir à sa conclusion ; l’ambiance qui nous y conduit, toutefois, est remarquable, et peut-être supérieure – très perturbante, avec là encore quelque chose d’insidieux et sourdement menaçant… Pas exempt par ailleurs d’aspects plus « graphiques ».

 

Mais l’histoire gagne bien sûr à être lue dans le contexte des Trois Imposteurs : ces mensonges dans le mensonges, ces jeux littéraires pervers dissimulant une réalité plus sordide et perverse encore, font tout le sel de la nouvelle à mon sens.

 

HISTOIRE DU JEUNE HOMME À LUNETTES

 

Reste une cinquième « histoire », mais différente des quatre précédentes, et dont il vaut mieux sans doute que je ne dise pas grand-chose ici : l’ « Histoire du Jeune Homme à lunettes ».

 

C’est le point culminant du récit – le moment où tout, aussi disparate cela pouvait-il paraître jusqu’alors, se rassemble et fait sens… de manière horrifiante. Le fin mot de l’histoire y est dit, encore que ses ultimes conséquences soient comme de juste laissées à l’imagination du lecteur (pour l’heure – un ultime chapitre, en fait, changera bien la donne, en rompant la structure des histoires, ce qui nous renverra donc au prologue du roman) ; mais c’est forcément une imagination orientée par tout ce qui précède…

 

Si Les Trois Imposteurs avait globalement été boudé par la critique, il comptait néanmoins quelques fameux admirateurs – j’ai déjà évoqué Lovecraft, mais pour le coup, ici, c’est d’un autre qu’il s’agit, non moins légendaire : Arthur Conan Doyle – d’autant peut-être qu’il y a ici de son Moriarty ?

 

La suprême habileté dans ce récit est pourtant ailleurs, si ça se trouve : cette « histoire », rapportée dans des conditions différentes des quatre qui précèdent, et qui étaient le fait de nos imposteurs, est donc censée être « vraie » ; mais cela veut-il encore dire quelque chose ? Le lecteur, qui savourait tout d’abord son « avance » sur les crédules Dyson et Phillipps, est maintenant peut-être plus largué encore qu’eux… Les certitudes sont ultimement bannies de la « merveilleuse histoire racontée merveilleusement », et n’en demeure plus qu’une : celle que tout ceci, qui nous a tant amusés, est parfaitement horrible…

 

REMARQUABLE

 

Très étonnant roman que ces Trois Imposteurs, donc. Mais on peut tabler aussi sur sa réussite ; qu’il ait été aussi longtemps boudé a quelque chose d’invraisemblable (si j’ose dire), car il vaut assurément le détour. C’est un livre malin et joueur, bien plus subtil qu’il n’y paraît ; c’est, aussi, une vraie somme de la peur littéraire – et peut-être d’autant plus que l’horreur y est mêlée de badinerie ; c’est peut-être un livre en avance sur son temps ?

 

C’est en tout cas un bon livre – oui, une « merveilleuse histoire racontée merveilleusement » ; enfin, c’est aussi, j’en suis convaincu, une œuvre qui ne fait véritablement sens que prise pour elle-même : en extraire des récits pouvait bien sembler légitime, mais je tends vraiment à croire qu’ils perdent considérablement de leur intérêt à être ainsi éloignés de leur matrice.

 

Remarquable, vraiment...

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20th Century Boys, t. 6 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 6 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 6 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 11-12], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [458 p.]

 

À MI (AMI) PARCOURS

 

Suite de 20th Century Boys, fameux manga au long cours signé Naoki Urasawa, avec ce sixième tome de l’édition « Deluxe », comprenant donc les volumes 11 et 12 de la publication originale. Accessoirement (ou pas), c’est avec ce volume que nous arrivons (enfin) au milieu de la série, après quelque chose comme 2500 pages de BD, tout de même.

 

C’est sans doute un moment crucial dans la série, mais aussi dans ma lecture – après un tome 5 de l’édition « Deluxe » qui, globalement, ne m’avait guère parlé… Je m’étais procuré ce tome 6 dans la foulée, et supposais que cela serait le moment de faire le point – en décidant si je poursuis l’aventure ou non…

 

Et, arrivé à la fin de ce volume, je ne sais en fait pas ce que je vais faire concernant la suite. Arf... Parce qu’il y a des choses qui me saoulent, et d’autres que j’admire – des gimmicks qui m’amusent, d’autres qui m’irritent – des personnages que je déteste, d’autres que j’ai encore envie de suivre…

 

Il me paraît plus difficile de singulariser dans ce volume des trames principales – et même de le découper en fonction des deux tomes originels qu’il compile. Réalité de la BD ou pur effet subjectif de ma lecture, j’ai l’impression que tout cela est devenu plus brumeux – à l’étape au-dessus, disons… Ce qui, au fond, n’aurait pas forcément grand-chose d’étonnant, la série reposant sur des codes de thriller appliqués à grande échelle, sur une trame globale impliquant nombre de personnages dans une chronologie plurale et complexe, et, par ailleurs, subvertissant sans cesse ce que l’on sait ou croit savoir de ces personnages dans un jeu pervers de cliffhangers et révélations…

 

Le problème étant que ces derniers fonctionnent plus ou moins. Ce qui en témoigne le plus, et m’inquiète tout particulièrement, ici, c’est que la GROSSE révélation de ce volume, à sa toute dernière page, portant sur l’identité d’Ami (jusqu’au prochain retournement de situation ?), m’a laissé… totalement froid, en fait. Alors que l’identité d’Ami est censée être ZE Gros Machin depuis le début de la série…

 

Essayons quand même de voir ce qui se passe avant…

 

TONTONS, TATA, REMORDS ET (ABSENCE DE) SCRUPULES

 

L’album s’ouvre sur la prolongation de ce qu’il y avait de mieux dans le volume précédent : la jeune idiote Kyôko Koizumi coincée avec l’inquiétant (oui, cette fois) Sadakiyo, et une ribambelle de confusions et quiproquos qui va avec, où l’héroïne Kanna a sa part – tous ces personnages sont menacés par les « Dreamnavigators », ardents fanatiques d’Ami, guère étouffés par les scrupules (ou plus exactement leur cheffe – les grouillots sont lobotomisés, se contentant d’obéir dans la joie et les remerciements), et qui sont prêts à commettre un massacre pour conserver les petits secrets de leur secte.

 

Arrive opportunément Yoshitsune – que retrouve donc Kanna : tous ses tontons semblent revenir les uns après les autres ! Outre sa tata Yukiji, dont la tournure ne cesse de me décevoir…

 

Au passage, Sadakiyo se livre à une confession douloureuse portant sur un autre tonton, qui participe de son statut ambigu, indiscernable, de personnage « gris » dans un monde autrement en noir et blanc – on le hait et on le plaint, alternativement ou en même temps ; peut-être y a-t-il cependant autre chose en lui – peut-être même une sorte de héros, malgré tout ?

 

SUR LA PISTE DE LA MÈRE...

 

Mais l’essentiel, concernant Kanna, est la « révélation » (pour elle – le lecteur le « savait » depuis un épisode bien antérieur, impliquant le fameux tonton Kenji) qu’Ami, l’odieux Ami, serait son père... Il y avait aussi cette idée que sa mère, Kiriko, la sœur aînée de Kenji donc, pourrait ressurgir bientôt…

 

D’où notre Kanna qui se lance sur la piste de ses origines – via un hôpital perdu dans un (charmant) trou du Japon, où, avant de laisser la place à des cinéastes amateurs (plutôt une bonne idée, ça), une équipe de bactériologistes a peut-être accompli des travaux cruciaux… même si, avant tout, s’impose de plus en plus l’idée que Kiriko elle-même, en mode « Godzilla » de son propre aveu, a sans doute eu sa part dans la création du virus qui a provoqué « le grand bain de sang de l’an 2000 ».

 

Cette piste est relativement intéressante – mais aussi, peut-être, parce qu’elle éloigne Kanna de son délire messianique, à base d’union des mafias chinoise et thaïlandaise, pour protéger le pape (!) des exactions d’Ami… Ce qui constituait une part essentielle de la narration du volume 5, et qui m’avait considérablement déçu – et c’est peu dire.

 

ET DU DOCTEUR YAMANE

 

Mais la piste médicale ne s’arrête pas là – d’autres se lancent en effet sur la piste d’un personnage peu ou prou nouveau dans la série, mais lié à cet égard tant à Kiriko qu’à Kenji : le docteur Yamane.

 

Ici, ce sont les (rares) flashbacks enfantins qui fonctionnent le mieux – avec un petit Yamane lui aussi inquiétant, d’une manière plus perverse que le petit Sadakiyo, et deux, trois révélations qui changent la donne quant au pouvoir d’oracle supposé de Kenji, notamment en questionnant sous un angle assez inattendu, pour le coup, le « nouveau cahier de prédictions », qui constituait sans doute un apport essentiel du tome 5 – un des rares trucs à en sauver ?

 

Hélas, nos enquêteurs dans ce présent volume ne sont pas les plus attachants : le vieux tonton Otcho dit « Shôgun », décidément trop « héros couillu de chez couillu » pour me parler, et le terne jeunot de mangaka qui l’accompagne, Kakuta – nos deux évadés de la « Luciole des Mers », donc, et j’ai décidément du mal avec eux

 

UN INTERLUDE PLUS CONVAINCANT

 

Il est cependant une sous-trame qui m’excite bien davantage – mais qui, pour l’heure, n’est quasiment pas développée… Pourtant, elle repose sur une base assez trouble, puisqu’il s’agit, à nouveau, du retour d’un « tonton » de Kanna censément disparu – en même temps, je suppose que personne ne pouvait véritablement croire à la mort de ce bon gros Maruo ?

 

La surprise, c’est de le faire ressurgir bien loin des autres – et tout particulièrement du « commandant » qui ne s’assume pas comme tel, Yoshitsune. Maruo est en effet devenu une sorte de manager/conseiller/confident… pour Namio Haru ! Qui ça ? Eh bien, ce personnage tellement secondaire qu’à ce stade il n’en était même pas un – le chanteur passablement ridicule, mais star néanmoins, que l’on diffuse sans cesse sur toutes les ondes, pour son dernier « tube », le terriblement crétin « Hello ! Hello ! L’expo ! », hymne de l’exposition universelle nippone à venir (le souvenir de l’exposition universelle de 1970 à Osaka est très important dans la bande dessinée – et, en cela, elle contient quelque chose de très fort et très juste concernant les mentalités japonaises de l’après-guerre : cette exposition a effectivement été déterminante à cet égard ; les gamins de la bande à Kenji ne pouvaient qu’en être affectés).

 

Or le chanteur à l’élégant et anachronique kimono n’est sans doute pas la coquille vide que l’on croit tout d’abord – et, avec son comparse Maruo (bien changé sous ses lunettes de soleil, avec un catogan de rigueur), il semble bien décidé à agir contre Ami… envisageant même un temps l’option terroriste.

 

Voilà, du coup, deux personnages très énigmatiques et plutôt intéressants – j’espère que Naoki Urasawa parviendra à en tirer quelque chose…

 

Pour l’heure, dans la suite du volume (le petit « arc » consacré à Maruo et Namio Haru fait en gros la transition entre les deux tomes ici compilés, occupant les premiers épisodes du second), ne s’amorcent guère que les retrouvailles entre Maruo et Kanna…

 

RETROUVAILLES – ENCORE

 

Mais c’est justement en cela que les deux tomes, cette fois, ne me paraissent pas aussi évidents à distinguer que dans les volumes précédents : passé cet intermède, c’est bien la piste médicale/bactériologique qui reprend – mais pour le coup plus la traque de Yamane que celle de Kiriko ; là encore, le retour à l’enfance est probablement ce que l’on peut en tirer de plus satisfaisant – le passage « contemporain » (2014 – alors que l’on se met à redouter que 2015 soit la vraie fin du monde, bim, hop…) me paraît autrement convenu, jusque dans la confrontation avec Ami qu’il orchestre, avec des conséquences notables pour l’évolution de la série dans les toutes dernières pages… mais qui m’ont donc laissé passablement froid. Là, il y a vraiment un souci… Et alors même que c’est l’occasion d’importantes retrouvailles !

 

UNE BIZARRERIE CHRONOLOGIQUE

 

En fait, dans ce tome 12 originel, outre le bref arc centré sur Maruo et Namio Haru, donc, qui l’introduit, je ne retiens pas grand-chose – peut-être, cependant, cette bizarrerie assez complexe, quand Yoshitsune et Yukiji se rendent compte qu’il y a un problème chronologique dans les délires d’Ami dont a été victime Koizumi ?

 

Des dates ont été mélangées, avec des incompatibilités ; les personnages, Yoshitsune surtout, chez qui cela vire à l’obsession, cherchent donc à déterminer si Ami s’est trompé ou a menti, et pourquoi…

 

C’est potentiellement intéressant – en revenant sur la séquence de « souvenir virtuel » de Koizumi avec les enfants rôdant dans la maison hantée, plutôt un bon moment de la série (dans le tome 4)… mais aussi, du coup, avec quelque chose d’un peu absurde quant aux implications exactes de cette expérience, qui, pour être au fond une « simple » reconstitution virtuelle, semble dissimuler, aux yeux des personnages, une réalité qui ne pourrait véritablement se concevoir que dans un cadre autrement plus fantasque, d’exploration exacte de la psyché, sinon à proprement parler de voyage dans le temps.

 

Mais, en l’état, tout le monde se retrouve dans la « salle de biologie », et les « révélations » s’enchaînent, jusqu’à l’ultime concernant Ami, grosse pirouette en sus… sauf que je m’en foutais passablement, en fait. Souci…

 

LIRE LA SUITE ?

 

Lire la suite ? Il y a sans doute de la compulsion… mais je crois que j’en ai encore envie.

 

Pourtant, bien des choses ne me satisfont pas dans cette BD, à l’évidence – et je suppose qu’on peut dire, de manière globalement « objective », qu’elle est très inégale.

 

Elle manie certes une, ou plutôt des intrigues extrêmement complexes, qui plus est dans un cadre chronologique lui aussi bien compliqué, et faisant intervenir toute une kyrielle de personnages – quitte à en rajouter encore et encore, notamment en revenant tardivement sur des noms à peine entraperçus dans les tout premiers épisodes de la série… Pour gérer tout cela, Naoki Urasawa (et Takashi Nagasaki ?) fait régulièrement preuve d’habileté, et s’autorise de manière bien vue des jeux sur les codes assez réjouissant – conférant un côté délicieusement ludique à son récit. Mais ça, c’est quand ça marche… Quand ça ne marche pas, ne demeure que l’artifice, bien trop visible comme tel, et la sensation que l’auteur tire à la ligne, en se dispersant fâcheusement. Sait-il où il va, ou est-il en roue libre ? Allez savoir… Mais le bon alterne donc régulièrement avec le moins bon, voire avec le mauvais – très régulièrement.

 

Ceci étant, je suppose, avec un peu de recul, que ce tome 6 « Deluxe », plus resserré dans sa dimension mi-policière, mi-quête des origines, avec la thématique bactériologique au cœur, m’a globalement plus parlé que le précédent

 

Mais il y a tout de même un gros souci : cette fin (suspendue…) qui devrait être capitale, et qui ne m’a en rien fait vibrer… Mais peut-être y a-t-il un piège dans tout ça – la manipulation du lecteur, après tout, est un trait fondamental de 20th Century Boys, j’imagine… Alors, oui, la suite, peut-être…

 

On verra.

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Lone Wolf and Cub, vol. 1 : En attendant la pluie, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 1 : En attendant la pluie, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 1 : En attendant la pluie, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1970, 2001] 2004, [n.p.]

 

CULTE

 

Ma découverte, époustouflante, du gekiga historique avec le remarquable L’Argent du déshonneur de Hiroshi Hirata, appelait d’autres développements – et au premier chef celui-ci, essentiel : lire enfin le modèle du genre, au succès colossal et à l’influence incomparable, c’est-à-dire Lone Wolf and Cub, série culte des années 1970 due au scénariste Kazuo Koike (à qui l’on doit également Crying Freeman, tant qu’à faire dans les mangas légendaires) et au dessinateur Goseki Kojima.

 

Un titre étrange ? Oui, sans doute… En version originale, la série s’intitule Kozure Ôkami – et Lone Wolf and Cub n’en est d’ailleurs pas tout à fait une traduction exacte… Mais c’est que la BD (paradoxalement ? J’y reviendrai) s’est exportée, et a parallèlement suscité une série d’adaptations cinématographiques, en six films nippons à leur tour popularisés sous le titre « global » anglais Baby Cart.

 

À vrai dire, l’œuvre, sous ces deux aspects, a non seulement contribué à la définition du chanbara moderne, mais a aussi été d’une influence cruciale à l’étranger ; pour s’en tenir aux États-Unis, on pourra ainsi citer le fan avoué Frank Miller (qui signe d’ailleurs la couverture du présent volume avec son épouse Lynn Varley), ou, au cinéma, sans surprise, un Quentin Tarantino…

 

Effet pervers de cette célébrité via l’Anglo-saxonnie, le nom « Lone Wolf and Cub » est ici employé dans la BD elle-même, dans sa traduction du japonais, la drôle d’idée… Nous avons donc des samouraïs qui évoquent en frissonnant le fameux tueur « Lone Wolf and Cub », effet anachronique garanti, et peut-être d’autant plus appuyé du fait d'une grammaire approximative quant au nombre, « Je suis Lone Wolf and Cub », etc. L’expression est en effet employée pour désigner un unique personnage quand, en réalité, ils sont bien évidemment deux. Un écueil qui aurait gagné à être évité, tout de même... Passons, mais...

 

IMPRESSIONNANT...

 

La lecture de ce premier volume (sur 28, sauf erreur – une jolie masse, oui) justifie en tout cas assurément cette popularité et cette dimension référentielle. Avant même d’être « bonne », et indépendamment de tout jugement de valeur de cet ordre, la BD… impressionne. C’est en tout cas le mot qui me revenait en tête à chaque page ou presque : tout cela est systématiquement impressionnant.

 

Et à tous points de vue – le scénario et le graphisme se complètent bien à cet égard, qui affichent très tôt leur singularité, et en viennent à briller jusque dans leurs gimmicks éventuels.

 

PREMIER CONTACT : VISUEL

 

Le premier contact étant cependant visuel, commençons par dire quelques mots du dessin de Goseki Kojima. Est-il « beau » ? Sans doute... Mais il est peut-être avant tout approprié, inventif, et surtout marquant.

 

On ne s’étonne guère à cet égard de l’influence de Lone Wolf and Cub au cinéma, via Baby Cart ou autrement, tant le graphisme est ici d’emblée « cinématographique » (mais le mot n’est peut-être pas très juste, du coup – il y a de la contradiction voire du paradoxe dans l’air) ; c’est un peu l’effet Frank Miller, justement – tout particulièrement dans Sin City : la BD est tellement « cinématographique » qu’elle est à elle-même son propre synopsis… même si (aparté) l’erreur concernant les adaptations de Sin City a justement été de s’en tenir à ce « story board » initial – les temporalités de la BD et du cinéma étant essentiellement différentes, cela ne fonctionnait pas à mes yeux… Attention, donc, au qualificatif de « cinématographique » en bande dessinée.

 

Cependant, il y a bien quelque chose de cet ordre, ici… Dans les moments calmes, cela se traduit par un montage inventif, stylisé et parfois étonnamment « arty », qui vadrouille dans le décor et entre les personnages avec une habileté consommée ; mais les scènes d’action ne sont pas en reste, et, si elles ne sont pas toujours des plus lisibles sur le vif, elles n’en déploient pas moins une forme de majesté idéalisée, notamment en se focalisant sur les personnages, et en usant là encore de techniques très « cinématographiques », tout particulièrement le ralenti (en fin de combat, généralement).

 

Surtout, cette approche de l’action graphique participe de l’effet global de violence sèche de la BD : c’est très violent, têtes et membres volent régulièrement, mais sans compulsion gore à proprement parler – c’est bien la sécheresse qui prime, au fil de combats qui, comme de juste, se doivent d’être remportés en un unique coup…

 

On trouve peut-être un effet comparable dans les quelques séquences érotiques de la BD, relativement crues (mais sans rien d’explicite, certes, ou de pornographique du moins), et qui participent de sa dimension « adulte », sans faux-semblants.

 

L’ÉPOQUE EDO, CADRE POINTILLEUX

 

Passé ce premier contact, abordons maintenant l’histoire concoctée par Kazuo Koike. Mais notons d’emblée que les épisodes de ce volume sont largement indépendants, et il n’est même pas dit qu’ils s’enchaînent chronologiquement. Le dernier épisode, cependant, introduit un fond de background dont on peut supposer qu’il ressurgira ultérieurement, constituant une forme de « fil rouge » pour la série – j’y reviendrai le moment venu.

 

Nous sommes au XVIIe siècle – l’époque Edo au Japon, et ce n’est pas un cadre en carton-pâte : le scénario se montre très précis dans l’évocation de cette période et de la société qui allait avec ; il est étonnant, à cet égard, que la BD se soit aussi bien exportée, car elle fait appel à des notions bien connues du lectorat japonais, mais sans doute autrement plus cryptiques pour un lecteur occidental – même disposant de bases en la matière ; ce premier volume se conclut par une note synthétique sur l’histoire de cette période et un lexique adapté aux thèmes directement évoqués dans ces épisodes, et ça n’a rien d’un gadget - c’est franchement indispensable.

 

Quoi qu’il en soit, le pays est aux mains des shoguns du clan Tokugawa, régnant sans partage depuis leur ville d’Edo (la future Tokyo) ; ils ont opéré une centralisation du pouvoir qui a mis fin à des siècles d’affrontements féodaux, et gardent à l’œil les han, c’est-à-dire les fiefs provinciaux, dirigés par des daimyos ; aucune dissidence ne sera tolérée, et les seigneurs rebelles ou même simplement indélicats ne manqueront pas d’être rudement sanctionnés, par la mort le cas échéant, et avec des corollaires non négligeables tels que la spoliation des fiefs ou l’effacement du nom ; à vrai dire, la culpabilité de ces seigneurs n'est sans doute pas un prérequis pour justifier les sanctions shogunales...

 

Le pays est pacifié – par rapport à l’époque Sengoku, du moins : l’ère Edo est une improbable ère de paix. Pour autant, la violence n’a pas disparu du jour au lendemain, et les rivalités entre clans (éventuellement de même chez les roturiers, d'ailleurs, via les yakuzas le cas échéant) dégénèrent vite dans le sang. Les combattants « mercenaires » et les tueurs ont pleinement leur place dans cette société que l'on suppose calme…

 

LE LOUP ET SON LOUVETEAU

 

Ainsi, sans doute, de cet homme étrange qui parcourt le pays en offrant ses services : « fils à louer, sabre à louer », proclame son étrange bannière « publicitaire »… Car ce rônin, ce samouraï sans maître, est accompagné d’un tout petit garçon, son fils donc, guère en état de marcher et qu’il promène donc dans une poussette. La scène (génialement improbable) ne manque pas de stupéfier ceux qui croisent la route du samouraï et de l’enfant – au point de susciter des quolibets, mais aussi des jugements un peu trop hâtifs quant aux capacités martiales de l’étranger, qui ne peut qu’être handicapé par ce poids inattendu…

 

Terrible erreur – car le rônin sait très bien user au mieux de sa charge étonnante ; il n’hésite par ailleurs pas le moins du monde à mettre en danger son propre fils pour en tirer un atout essentiel dans la bataille… C’est que le tueur est double : le loup, et son louveteau – chaque affrontement relève de la formation éthique et martiale du petit garçon ; or il ne faut jamais oublier qu’un louveteau est aussi un loup…

 

Mais le rônin n’est pas qu’un brillant sabreur – il est aussi, et peut-être avant tout, à vue de nez du moins, un être fourbe et rusé, qui semble ne pas avoir le moindre scrupule… Il se bat pour les 500 ryôs qu’il exige à chaque meurtre – quelle qu’en soit la cible. Belle somme… mais il sait y faire. Et, ce qui importe, c’est de l’emporter – tous les moyens sont bons pour ce faire, mensonges, trahisons et fourberies sont des outils qui en valent bien d’autres. Autant pour le Bushido, le Hagakure, etc. – à l’instar de ce que j’avais pu dire concernant L’Argent du déshonneur, la légende du samouraï et de son code d’honneur est plus qu’à son tour écornée ici…

 

ET POURTANT…

 

Et pourtant, cette image évolue quelque peu au fil des épisodes : le tueur demeure sans scrupules et use de moyens fourbes, mais n’est sans doute pas aussi cynique (au sens vulgaire) qu’il le prétend. Il acceptera sans doute bien des missions sans se montrer trop regardant, mais, à l’occasion, il sera amené à défendre une forme de justice contre les exactions des pires malandrins ; il n’a pas de scrupules au regard des moyens, mais c’est peut-être un peu plus compliqué que cela concernant les fins…

 

Par ailleurs, apparaît très tôt cette certitude : le rônin est un père aimant. Certes, il met plus qu’à son tour son petit garçon en péril pour en tirer un avantage – mais, encore une fois, cela fait partie de sa formation… Et, d’une certaine manière, il faut y adjoindre une forme de confiance ultime du loup pour son louveteau, de l’homme pour son sang.

 

LE PASSÉ RESSURGIT

 

Aussi, après quelques épisodes totalement indépendants ou presque témoignant de la ruse impitoyable du tueur, nous en apprenons davantage – et le personnage perd de son caractère archétypal pour acquérir de la chair et de l’âme. Nous savons déjà qu’il a pour nom Ogami Itto, et que son fils s’appelle Daigoro ; nous savons qu’il maîtrise une forme de combat au sabre assez originale, faisant appel à un type de sabre pas si usité que cela. À l’évidence, avant d’arpenter les routes, il était « quelqu’un »… Mais en fait bien plus que ce que l’on pouvait supposer.

 

En effet, Ogami Itto était le chef d’un clan relativement prospère, et, surtout, fonction largement honorifique mais qui lui valait bien du respect, il était l’ « exécuteur » du shogun Tokugawa, son kaishakunin – c’était lui qui, de son sabre, écourtait les daimyos déchus, achevant rituellement le seppuku auquel ces seigneurs étaient contraints. Déjà tueur, donc, mais dans un cadre bien différent…

 

Cependant, ces fonctions et le respect qu’elles inspiraient lui valaient comme de juste bien des inimitiés… Le clan Yagyu a comploté dans son dos, et obtenu du shogun que le clan Ogami soit anéanti, et le kaishakunin… lui-même contraint au seppuku ! Nouvelle entorse aux codes idéalisés du samouraï, toujours prompt à s’ouvrir le ventre dès qu’on le lui ordonne ou au moindre revers humiliant qu’il subit : Itto, lui, refuse ; il ne se tuera pas, et ne tuera pas son fils Daigoro – alors les seuls survivants du clan Ogami. L’enfant est même soumis à une périlleuse épreuve, mais s’en tire au mieux, décidant du destin du loup et de son louveteau : ils s’engagent sur la voie de l’assassin, prennent la route des enfers… et sans doute l’idée de vengeance n’a-t-elle pas déserté l’ex-kaishakunin – le clan Yagyu ne perd rien pour attendre !

 

UN SCHÉMA D’ABORD RÉPÉTITIF

 

Le présent premier volume comprend neuf épisodes, qui tournent généralement autour de la trentaine de pages – le sixième, « En attendant la pluie », a beau donner son titre au recueil, il est un peu plus court, tandis que le huitième, « À l’oiseau les ailes, à la bête les crocs », exception plus marquée, atteint la soixantaine de pages.

 

(Au passage, j’aime bien ces divers titres… Ils participent de l’étonnante poésie de la bande dessinée, poésie qui est paradoxalement suscitée à la fois par le « pitch » plus ou moins loufoque de la BD – mais si bien trouvé ! –, et tout autant par sa violence sèche et sa crudité ; ce n’est pas le moindre exploit de ce manga décidément impressionnant…)

 

Le premier épisode, « Fils à louer, sabre à louer », pose bien sûr les bases de la série – en insistant sur la bizarrerie de ce rônin « encombré » de son fils, mais qui sait en faire un atout… La scène est à vrai dire assez grotesque dans ce premier épisode, avec la landau dévalant la colline (du Potemkine en chanbara ?), sans que je sache si cela appelle un jugement de valeur.

 

Les épisodes suivants brodent sur ce thème, mais à la manière de variations – souvent plus convaincantes, cela dit. Mais, du coup, se met en place un schéma assez répétitif, et qui pouvait faire craindre pour la suite : apparition de l’improbable duo, manigances très pointues des employeurs (avec beaucoup plus de texte que dans toutes les autres pages de chaque épisode, c’est du concentré – et c’est par ailleurs ici que le lexique en fin de volume s’avère indispensable), on raille le tueur encombré de son fils, il fait preuve d’une ruse diabolique quitte à mettre en péril Daigoro, ultime affrontement se concluant sur un ralenti, Itto et son fils s’en vont vers un autre forfait…

 

Certes, chaque épisode approfondit un peu plus toutes ces dimensions, mais ça se répète donc un peu… On peut cependant relever quelques singularités.

 

L’épisode 2, « Un père connaît le cœur de son fils, comme seul son fils connaît le sien », approfondit comme de juste la relation entre le loup et son louveteau, en introduisant de manière marquée ce thème de la confiance unissant les deux personnages. Itto, par ailleurs, s’y montre plus que jamais sans scrupules…

 

« Du nord au sud, d’ouest en est » en rajoute sur la « légende » naissante du couple assassin. Graphiquement, on notera le très beau duel final, ou plus exactement son ultime ralenti, qui assied tout particulièrement la dimension « cinématographique » de la BD.

 

« Un landau sur le Styx » renforce la dimension délibérément maudite de la voie empruntée par Itto et Daigoro ; on y trouve un combat d’une extrême violence, confirmant que le rônin est bien une redoutable machine à tuer…

 

L’épisode 5, « L’École de sabre Zanbato », annonce cependant plus ou moins une rupture à venir – même relative. On débute avec une scène pour le moins étonnante, où Daigoro fait pipi sur un noble samouraï… Innocence enfantine ? Le loup n’est pas loin derrière… Bizarrement, c’est peut-être avec ce geste que Daigoro commence à devenir véritablement un personnage – et non un simple visage joufflu babillant dans son landau, jusqu’au cœur des combats… L’absence de scrupules d’Itto est cependant toujours plus marquée, dans un épisode où la morale est sévèrement malmenée.

L’AMPLEUR QUI VIENT

 

Mais les choses commencent ensuite à prendre davantage d’ampleur, et par la même occasion à sortir de ce schéma des premiers épisodes.

 

L’épisode 6, « En attendant la pluie », est donc le plus court du volume, et pourtant celui qui lui confère son titre. Il est vrai que c’est une réussite à bien des égards – et, cette fois, je suppose que l’on peut bel et bien parler de rupture, de manière plus marquée que dans l’épisode précédent, qui l’annonçait cependant en partie. En effet, si les traits essentiels jusqu’alors demeurent (mais avec une évolution renforcée de Daigoro, qui, cette fois, parle, ou plutôt chante, une petite comptine incompréhensible…), le ton n’en est pas moins différent – peut-être du fait de ce personnage féminin central, et de la romance qui l’accompagne ; mais c’est une romance bienvenue, qui contribue à changer le regard que l’on porte sur le monde ! Le cynisme est sans doute toujours de la partie, mais il n’est plus la seule réponse envisageable. Et il en va de même pour Ogami Itto : il demeure fourbe, mais a peut-être malgré tout une âme ? C’est assez fort, ce qui est accompli ici : dans 90 % des cas, quand, dans une œuvre quelle qu’elle soit, on « humanise » soudainement un personnage jusqu’alors essentiellement salaud, je redoute instinctivement l’avalanche de bons sentiments, peut-être même le « happy end » ! Mais là, non : c’est étrangement cohérent, et parfaitement juste…

 

Hélas, l’épisode 7, « Les Huit Portes de la perfidie », est bien moins convaincant… C’est probablement le ratage de ce premier volume. L’épisode fait intervenir des femmes plus ou moins ninjas affrontant Ogami Itto, mais cela ne débouche somme toute pas sur grand-chose – et la dimension vaguement érotique du chapitre est plus lourdingue qu’autre chose (l’épisode suivant se montrera autrement plus convaincant à cet égard). Il y a bien une certaine esquisse de mélancolie çà et là, mais elle ne tient pas la route jusqu’au bout, hélas…

 

Par contre, l’épisode 8, « À l’oiseau les ailes, à la bête les crocs », le plus long du recueil (une soixantaine de pages, soit deux fois plus qu’un épisode « normal », disons), est une très jolie réussite – ce format plus long s’avère très approprié, qui permet de creuser davantage les personnages, et d’introduire plus sourdement une ambiance délétère et tout à fait convaincante. Or l’ambiance est ici un trait essentiel – il y a une tension qui parcourt l’ensemble de l’épisode, et qui s’avère tout à fait savoureuse. Itto et Daigoro s’y retrouvent, avec quelques autres, otages d’une bande de brigands, des sortes de samouraïs déchus, qui on fait d’un village abandonné leur havre – et leur utopie morbide ? S’y trouvent donc d’autres personnages, plus nombreux mais aussi plus fouillés que dans les épisodes précédents – et les personnages et l’ambiance se renforcent sans cesse, l’épisode n’en brillant que davantage. Parmi ces personnages, on retiendra tout particulièrement une femme, Kushimaki O-Sen, « voleuse occasionnelle et prostituée », qui devient prétexte à une scène érotique pour le moins étonnante, qui pourrait être jugée gratuite et s’avère pourtant tout à fait bienvenue ; d’autant qu’elle est l’occasion de creuser le personnage d’Ogami Itto, ainsi que dans « En attendant la pluie » : il a de plus en plus d’âme… Notons pour finir que ce long épisode, plus bavard sans doute que la plupart de ceux qui le précèdent mais à bon escient, est aussi nettement moins tourné vers l’action – mais cette dimension presque alternative lui réussit remarquablement, et, bien sûr, rompt plus que jamais le schéma répétitif des premiers épisodes.

 

Reste un ultime épisode, crucial, « La Route de l’assassin », sur lequel je n’ai cependant pas à revenir en détail ici, en ayant déjà dit l’essentiel plus haut : en effet, nous revenons ici dans le passé des personnages, et revivons les événements dramatiques qui ont amené Ogami Itto, le propre kaishakunin du shogun, et son jeune fils Daigoro, à prendre la route pour se faire assassin(s), au mépris des codes ineptes imposant au chef de clan abattu par les calomnies de ses fourbes rivaux de se tuer par seppuku… Un épisode brillant, et qui, soudainement, change totalement la donne de la série – tout en éclairant d’une lumière particulière les épisodes plus « abstraits » qui avaient introduit les personnages.

 

BILAN

 

Avec « En attendant la pluie », « À l’oiseau les ailes, à la bête les crocs » et « La Route de l’assassin » (mais peut-être faut-il donc y rajouter « L’École de sabre Zanbato » ?), la bande dessinée, déjà impressionnante mais sans doute un peu trop répétitive, s’émancipe de tout carcan pour gagner en ampleur et en profondeur ; je ne suis pas certain que cela se vérifie dans les 28 (?) volumes de la série au long cours, mais, en l’état, cela ne fait que renforcer l’effet hautement convaincant de ce premier volume.

 

Pour l’heure, donc, Lone Wolf and Cub s’avère bien à la hauteur de sa réputation. C’est vraiment une œuvre à part, tout à la fois peut-être un modèle et quelque chose d’inimitable.

 

Un pitch absurde et génial, un cadre historique fouillé, des personnages plus complexes qu’on ne le croirait au premier abord, une intrigue qui prend des détours inattendus et bienvenus, un graphisme audacieux, « cinématographique » et d’une richesse étonnante sous sa sobriété apparente, une violence sèche et un ton indéniablement adulte…

 

N’en jetez plus – ou plutôt si ! Encore ! Lecture du volume 2 dès que possible...

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Le Langage de la nuit, d'Ursula K. Le Guin

Publié le par Nébal

Le Langage de la nuit, d'Ursula K. Le Guin

LE GUIN (Ursula K.), Le Langage de la nuit : essais sur la science-fiction et la fantasy, [Language of Night : On Fantasy and Science Fiction], préface de Martin Winckler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Guévremont, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Essais, [1973-1977] 2016, 155 p.

 

IMMENSE

 

Commençons par rappeler une évidence : Ursula K. Le Guin est une des plus immenses auteures du XXe siècle, et même du début du XXIe siècle, tant qu’on y est – après tout, la dame, née en 1929, a livré encore récemment, somme toute, des ouvrages de très grande qualité (Lavinia, notamment, mérite bien d’être hissé au rang de ses plus fameuses réussites). Mais le point essentiel est ailleurs : elle est bien une des plus immenses auteures de cette période – mais de manière générale. Pas seulement dans les genres de la science-fiction et de la fantasy : il est indéniable que, dans ces domaines, elle trône tout en haut de la pyramide, et d’une certaine manière cela va sans dire. Mais non, cela va au-delà : de manière générale, elle est brillante, elle est admirable, et a livré des ouvrages, romans et nouvelles, d’une intelligence et d’une finesse tellement au-dessus du lot qu’ils en deviendraient presque intimidants – vus de loin : quand on s’y plonge, c’est un régal de tous les instants, et d’accès très spontané le plus souvent ; d’autant que ces livres, chose rare, contribuent à élever leurs lecteurs, d’une certaine manière – élever au sens le plus noble, on ne fait pas exactement ici dans la batterie.

 

On est curieux, forcément, de ce qu’une telle légende a à dire concernant ces genres qu’elle a ennoblis de ses chefs-d’œuvre ; la dame, au fil de sa carrière, a eu maintes occasions de s’exprimer à ce propos, mais nous n’en avions guère de témoignages en langue française… On appréciera d’autant plus l’initiative fort bienvenue des Forges de Vulcain, qui, avec ce Langage de la nuit, nous offrent quelques aperçus de la pensée de l’auteure à ce sujet – aperçus, précisons-le, qu’elle a livrés alors même que ses plus célèbres ouvrages venaient peu ou prou de paraître (côté SF, les deux sommets du « cycle de l’Ekumen » que sont La Main gauche de la nuit et Les Dépossédés, entre autres, et côté fantasy la trilogie initiale de « Terremer »).

 

C’est en même temps la limite de ce petit ouvrage : les essais, articles et discours, qu’il rapporte ont donc été publiés entre 1973 et 1977 – rien de plus récent. Bien sûr, Ursula K. Le Guin a conçu par la suite bien des merveilles dans les deux registres et dans d’autres encore, et, à n’en pas douter, elle a continué de questionner les genres, et sans doute d’autres sujets en sus…

 

Mais nulle intention de pinaillage de ma part, hein – plutôt, sans doute, un appel du pied pour d’autres publications du même genre, je suis forcément preneur

 

(En fait, je ne pinaille, mesquinement, que pour une chose – l’absence étonnante de table des matières ; rien de bien grave, certes…)

 

(Ça et la préface globalement inutile de Martin Winckler ; mais bon, rien de scandaleux.)

 

QUELQUES CRAINTES QUAND MÊME ?

 

Il me faut cependant avouer une vague crainte, concernant Le Guin essayiste – car j’ai bien eu, ces dernières années, quelques aperçus de ce que pouvait accomplir la dame en l’espèce, et, si je serais sans doute bien en peine de citer quoi que ce soit de précis, j’avais parfois eu l’impression d’une auteur autrement fine et subtile dans ses romans et nouvelles que dans ses essais, éventuellement émaillés de quelques réflexions à l’emporte-pièce, guère dans sa manière pourtant quand elle se livre à de la fiction

 

En fait, Le Langage de la nuit n’en est d’ailleurs pas totalement exempt : dans son juste et nécessaire combat pour « légitimer », d’une certaine manière, l’imaginaire (mais cela va bien plus loin qu’une simple « légitimation »), l’auteur succombe parfois aux mêmes travers qu’elle entend critiquer, en faisant preuve d’une sévérité pour le tout-venant du genre bien compréhensible la plupart du temps, mais qui ne s’embarrasse pas toujours de trier le bon grain (qui est malgré tout là ?) de l’ivraie ; à vrai dire, il est un domaine où ses préconçus se révèlent sans l’ombre d’un doute – un mépris des bandes dessinées, tout particulièrement des Batman et des Superman et compagnie, comme étant autant de balivernes sans le moindre intérêt… Mais elle n'est guère plus tendre pour d'autres genres littéraires, policier, western, ou sentimental.

 

UNE BÊTE NOIRE POUR LES « PUPPIES » ?

 

Il y a sans doute là un écueil, mais ne nous y attardons pas trop, s’il faut bien le reconnaître au passage : le propos global de ces essais est globalement très intéressant, souvent convaincant, parfois étonnement d’actualité quand bien même quarante années ont passé…

 

Peut-être n'est-ce toutefois pas si étonnant, pourtant, même si c’est avant tout regrettable (le mot est faible) : Ursula K. Le Guin, à maints égards, est l’antithèse des « Puppies » qui, ces dernières années, ont souillé de leur bêtise crasse le monde de la science-fiction littéraire…

 

Elle cumule les torts, faut dire : déjà, c’est une femme – horreur glauque. Et c’est aussi, souvent, une militante – même si, dans ses œuvres de fiction, le militantisme bénéficie de son extrême finesse, bien loin de consister en pamphlets lapidaires. Non contente d’être femme, donc, mais aussi féministe, diantre, et qui, au fil de ses fictions, a témoigné à maintes reprises d’une inclination vers le socialisme ou plus particulièrement l’anarchisme, s’accordant fort mal avec les « valeurs » de ces crétins de Chiots toujours prompts à suspecter le « SJW » hypocrite et menteur derrière tout auteur qui s’avère plus subtil qu’eux – et ça en fait un paquet… Or Ursula K. Le Guin est beaucoup, beaucoup plus subtile qu'eux ; au point où la comparaison succombe toute seule de son absurdité...

 

Sans doute, pour ces abrutis, est-il parfaitement inconcevable de louer une femme (horreur glauque, horreur glauque!) qui a pu écrire des choses aussi odieusement « libérales » que les deux romans centraux de « l’Ekumen » cités plus haut, ou encore, contemporain d’ailleurs, l’anticolonialiste et antiraciste et écologiste Le Nom du monde est Forêt, etc. Et le « cycle de Terremer », avec ses héros basanés et sa philosophie empruntant au taoïsme, ne leur inspire sans doute rien de plus aimable…

 

Ici, le bref article « La Science-fiction américaine et l’Autre » dresse un tableau impitoyable d’un genre « naturellement » destiné à des mâles américains blancs et capitalistes, et faisant donc l’impasse sur « l’Autre », qu’il s’agisse d’un « Autre » sexuel, social, culturel ou racial . Il est bien triste de constater que ce fâcheux constat n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui – les couillons de cabots en faisant même l’objet de revendications stupides et haineuses, dont je ne suis pas tout à fait certain qu’elles auraient été formulées comme telles dans les années 1970...

 

AUX SOURCES D’UNE PASSION

 

Laissons cependant, pour un temps, ces idiots à leurs idioties – sans pour autant perdre de vue qu’ils sont là et bien là, les fâcheux –, et revenons au cœur même de l’ouvrage ; une dizaine d’essais, donc, articles parfois, discours également, dans lesquels Ursula K. Le Guin interroge son goût pour l’imaginaire, et livre un plaidoyer vibrant louant ses mérites, sans s’aveugler pour autant sur ses failles éventuelles.

 

Il y a une certaine part d’autobiographie dans ces réflexions – même si, mais à plusieurs reprises justement, l’auteur dit n’être guère à l’aise à l’idée de se « présenter » à ses lecteurs, considérant que ses livres doivent parler pour eux-mêmes, ce qu’ils font assurément (article au titre éloquent : « Les Rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls »).

 

Parfois, cependant, le souvenir personnel pointe – sous la forme de réminiscences fondatrices. Ainsi, dans « Une citoyenne de Mondath », qui ouvre le recueil (mais dont nous ne disposons pas des références bibliographiques?), Ursula K. Le Guin évoque sa découverte, enfant, de la fantasy – non pas avec Tolkien, qui concernera plutôt la génération suivante (elle s’interroge d’ailleurs sur le ressenti qu’elle aurait éprouvé à lire Le Seigneur des Anneaux adolescente, tout en plébiscitant l’œuvre et l’auteur – sans doute la référence la plus récurrente dans ces essais), mais avec Lord Dunsany (et tout particulièrement les Contes d’un rêveur). Comme une révélation : il existe donc des gens, des adultes, qui écrivent des histoires « non réalistes », et destinées à un public adulte – des œuvres qui font appel à ce sentiment essentiel qu’est le plaisir, par essence suspect dans une Amérique aux soubassements puritains (sujet essentiel de l’essai « Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », et on peut supposer que cet article, pour le coup, n’est sans doute plus tout à fait aussi pertinent aujourd’hui ? Pas si sûr, en fait ; espérons-le, du moins...) ; des œuvres qui, pourtant, contiennent leur part de véracité… Un peu comme des mythes ou des contes, mais écrits maintenant, pour les gens de maintenant, et pas nécessairement pour les seuls enfants – ceux chez qui l’on « tolère », au mieux, l’imagination, laquelle ne saurait être, chez un adulte, qu’un stigmate de puérilité. Ceci étant, l’auteure louera aussi dans ces pages la littérature jeunesse (renvoyant pour le coup, mais non sans ambiguïté parfois, à « Terremer »), une littérature qui, alors, à l’en croire, « ne payait pas »…

 

Et concernant la science-fiction ? Là encore, comme une épiphanie – à la lecture du « Boulevard Alpha Ralpha » de Cordwainer Smith (dans La Planète Shayol, et faisant partie du « cycle des Seigneurs de l’Instrumentalité »). La science-fiction n’est donc pas que fiers et fringants cowboys nazillons de l’espace, commandant des vaisseaux rutilants, sauvant sans cesse des blondes évaporées livrées au sadisme salace d’extraterrestres aux yeux nécessairement globuleux…

 

LES VERTUS DE L’IMAGINAIRE, LES MYTHES ET LES ARCHÉTYPES

 

Rien, pour autant, ne destinait l’auteure à briller forcément dans ces deux registres – et, si elle a très tôt écrit, et beaucoup, c’était peut-être d’abord dans une veine plus « réaliste » (avec tout ce que ce mot, et ses connotations, peuvent avoir d’inapproprié au point d’en devenir presque risibles…). Cependant, le goût de l’imagination est là – et l’envie de faire l’apologie de ce trait essentiellement humain, de ce « langage de la nuit », que l’on balaye bien trop vite et si stupidement au prétexte qu’il serait « infantile » et, horreur glauque, efféminé…

 

C’est en fait l’objet de plusieurs des brefs essais de ce petit recueil – qui, au fil des approches, tendent à se complexifier quelque peu, notamment en passant la vertu d’imagination (puisque c’est bien d’une vertu qu’il s’agit, quoi qu’en disent pasteurs et traders) au crible des mythes et des archétypes, et en faisant notamment appel à la psychologie jungienne (en notant au passage que reprendre des archétypes, pour l’auteure, n’a rien de déshonorant – en fait, elle même s’admet plagiaire à certains égards, évoquant notamment la très belle nouvelle « Le Collier de Semlé », qui fournira le point de départ du premier roman de « l’Ekumen », Le Monde de Rocannon ; reste bien sûr à voir ce qu’on en fait...).

 

Revenir au contes peut alors s’avérer pertinent – quitte à se livrer à une lecture allégorique, que l’auteure pourtant dit ne guère priser, voire détester (un point essentiel qui la rapproche de Tolkien, si souvent cité et loué dans ses pages – on appréciera tout particulièrement les développements portant sur la « morale » du Seigneur des Anneaux, qu’elle veut bien considérer « simple », ce qui est une qualité, mais certainement pas « simpliste » ; cela vaut tout particulièrement pour une question qui reviendra en fin de volume, celle portant sur les personnages – avec une défense enthousiaste de Frodon/Sam/Gollum/Sméagol, qui là encore revient à plusieurs reprises).

 

Ici, c’est un conte d’Andersen qui fournit la substance des développements : dans « L’Enfant et l’Ombre », l’imagination est plus que jamais louée, mais en prenant en compte ce qu’elle peut avoir de pernicieux, éventuellement – ou subversif, et les connotations sont différentes ; c’est en cela, à l’en croire, que l’imagination est un « langage de la nuit » : elle émane de la part d’ombre de tout un chacun, mais il faut prendre en compte, justement, que cette ombre est indissociable de « l’homme » ; vouloir s’en distancier, pour quelque raison que ce soit, s’avère vite périlleux… autant qu’absurde. Mais l’Ombre, à condition de bien s’y prendre, et suffisamment tôt sans doute, peut être « disciplinée » ; dès lors génératrice de merveilles, elle n’a plus rien d’un « mauvais penchant » à réprimer au nom de quelque précepte puritain bêtement répété au fil des siècles, mais révèle l’homme pour ce qu’il est et pour ce qu’il a de plus noble – et, à sa manière, permet peut-être d’accéder à une « véracité de second niveau », disons : quand l’imaginaire est vrai, nous dit-elle, il n’y a rien de plus vrai.

 

LES PIÈGES DES GENRES

 

Mais, pour cela, sans doute, l’auteur d’imaginaire doit se pencher sur sa table de travail, questionner son art, et en dégager, à la lecture (car un auteur est d’abord un lecteur) comme à l’écriture, des outils éventuels. Littérature d’idées contre littérature d’images ? Le fond contre la forme ? Distinctions nulles et non avenues pour l’auteure. Ce n’est pas parce que la science-fiction et la fantasy sont singularisées en tant que genres dans la grande famille de la littérature qu’elles peuvent pour autant faire l’impasse sur des « nécessités » de la belle ouvrage littéraire. En fait, à tout prendre, ces genres doivent peut-être même y accorder une attention toute particulière – tant les pièges sont nombreux qui les menacent, et éventuellement aussi dans l’optique de cette « véracité » d’essence supérieure…

DISTANCIATION ET ARCHAÏSME DANS LES DIALOGUES DE FANTASY

 

Ainsi du style, tout particulièrement en fantasy – thème central de l’article « Du Pays des Elfes à Poughkeepsie », qui s’en tient cependant à un aspect précis du style, pas forcément celui auquel on pense en priorité en la matière : les dialogues.

 

Car les pièges sont alors très nombreux... L’essentiel consiste cependant en un juste milieu, idéal certes pas facile à atteindre, faisant la part entre la « distanciation » propre au genre (si ce dialogue aurait pu avoir lieu à Poughkeepsie plutôt qu’au Pays des Elfes, il y a un problème) et les outils permettant de la mettre en œuvre, avec notamment l’écueil d’un « archaïsme » sonnant faux, que ce soit du fait de l’emploi abusif d’un vocabulaire connoté (on ne dit pas « armée » mais « ost », etc., et attentions aux abus de l’ichor...) ou en jouant sans compétence, en langue anglaise, de malencontreux « thee » ou « thou », et des subtilités de conjugaison qui vont avec, si rarement maîtrisées par les écrivaillons du registre, au point où elles débouchent régulièrement sur le ridicule

 

Passage très amusant, où l’auteure ne s’épargne pas elle-même, d’ailleurs, tout en faisant part de ses admirations, parmi lesquelles on retrouve Dunsany, et sa langue unique, puisant à la King James Bible, mais si difficile à reproduire, ou à nouveau Tolkien – dont, là encore, elle loue la simplicité, comme très grande vertu d’un grand écrivain.

 

DES PERSONNAGES QUI DOIVENT EXISTER

 

L’article intitulé « Madame Brown et la science-fiction », le plus long (relativement) du recueil, se penche sur un autre aspect de l’écriture de science-fiction et de fantasy, non moins important… mais peut-être tout aussi négligé : les personnages.

 

Empruntant à un essai de Virginia Woolf prenant pour base la description d’une inconnue (« Madame Brown ») à peine croisée dans un train, Ursula K. Le Guin s’interroge sur ce qui fait de bons personnages, et le rapport que lecteurs et auteurs peuvent entretenir avec eux – mais, tout autant, sur leur place dans le processus d’écriture.

 

Ici, de même qu’en quelques autres occasions dans ce recueil (mais discrètes – car Le Guin ne veut donc guère parler d’elle), l’auteure, explorant sa « méthode », se livre sans doute à une forme d’autocritique ; mais on en retiendra tout autant sinon plus la place essentielle accordée par l’auteure à ses personnages, dans plusieurs œuvres essentielles : ici, elle s’attarde notamment sur le cas de Shevek, le physicien génial au cœur des Dépossédés (mais initialement malmené dans une nouvelle dont elle dit pis que pendre...) – et ce qu’elle en dit entre sans doute en résonance avec un passage antérieur, dans « Les Rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seul », portant notamment sur le personnage de Ged, dans Le Sorcier de Terremer.

 

Ici, au-delà de la réflexion sur l’importance des personnages et ce qui fait leur réussite (elle cite des exemples chez des « collègues », et notamment, outre ce qui a déjà été dit concernant Tolkien et Frodon/Sam/Gollum/Sméagol, elle loue le M. Tagomi de Philip K. Dick, dans Le Maître du haut-château, à bon droit en ce qui me concerne – et ce quand bien même l’auteur a souvent été critiqué pour ses personnages, justement), nous avons vraiment un aperçu très instructif de l’auteure au travail – la conjonction des deux articles dessinant une méthode qui n’en est donc probablement pas une, où la spontanéité prime sans doute sur la rationalisation, où, en tout cas, la « préparation » méticuleuse est délaissée au profit d’un imaginaire intérieur qui s'exprime directement.

 

Aussi, par exemple, n’a-t-elle pas besoin de situer au préalable telle île par rapport à telle autre sur une carte augurale, car elle sait, au fond d’elle-même, où elle se trouve ; et si elle ne le sait pas, c’est que cette donnée n’a pas la moindre importance, et qu’il vaut mieux dès lors s’abstenir de la fournir – il en va donc de même pour les personnages, souvent à l’origine des textes, et qu’elle voit bien plus qu’elle les conçoit.

 

CRÉER UN MONDE

 

Sur un mode sans doute plus anecdotique, Ursula K. Le Guin questionne dans un ultime article, intitulé « La Cosmologie pour tous », un trait important du genre science-fictif, le réalisme scientifique – en se fondant notamment sur un précieux guide de Poul Anderson, destiné aux auteurs, confirmés ou pas, sur la conception de planètes crédibles dans un texte de SF.

 

J’avoue cependant ne pas en avoir retenu grand-chose, en dehors de la blague de Dieu répondant à Poul Anderson que lui ne procède pas ainsi pour créer des mondes, et, sans doute – une suite logique ? –, l’idée que ce « world building » n’opère pas du tout de la même manière en science-fiction et en fantasy.

 

ENCORE ! ENCORE !

 

Bilan satisfaisant, donc, pour ce bref recueil d’essais, qui dévoile quelque peu l’auteure dans ses deux thèmes essentiels : l’apologie de l’imagination, et le questionnement des méthodes utiles aux écrivains d’imaginaire.

 

Mais aussi, donc, un vague sentiment de frustration – tenant pour l’essentiel à ce que ces articles datent d’une quarantaine d’années… Certes, ils sont pour l’essentiel toujours pertinents – ce qui est sans doute assez déprimant, parfois, reconnaissons-le…

 

Mais la question se pose tout de même : qu’est-ce que l’auteure a bien pu dire de tout cela, au long des quarante années qui ont suivi ? Sans doute la réponse est-elle disponible dans tel ou tel ouvrage en anglais… Mais il ne fait guère de doutes que je me jetterais sur d’éventuelles nouvelles publications françaises dans ce registre.

 

En attendant, on peut bien remercier et féliciter les Forges de Vulcain pour cette publication très appréciable, éclairant à sa manière l’œuvre d’une immense auteure, une des plus brillantes de son temps.

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Le Sommet des Dieux, t. 1, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 1, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 1, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], préface de Stéphane et Muriel Barbery, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2000] 2010, 335 p.

 

TANIGUCHI ET LA FRANCE ?

 

Ça, c’est pour offrir à un amateur de montagne, et, combo gagnant, de photographie.

 

Ceci étant, je comptais bien lire au cas où la chose tout d’abord – non, pas vraiment dans un esprit de sacrifice, certes : j’avais beaucoup apprécié Quartier lointain, du même Jirô Taniguchi (mais en solo), dont Le Journal de mon père a également intégré ma pile à lire BD.

 

Encore qu’il s’agisse ici peut-être de quelque chose d’un peu différent, dans la mesure où il s’agit de l’adaptation en BD (au long cours – cinq tomes de plus de 300 pages chacun, sauf erreur) d’un roman, fleuve forcément, dû à Baku Yumemakura – dont, sauf erreur encore, aucun livre n’est disponible en français, le présent pavé pas plus que les autres.

 

Mais la popularité toute particulière de Jirô Taniguchi en France – peut-être une forme de modèle, avec ce que cela implique de prénotions, du mangaka-auteur dans l’hexagone ? – justifiait assurément la publication de cette BD monstre, chez Kana cette fois, pour un égal succès critique et, je suppose, commercial. En tout cas, Taniguchi, qui avait déjà été récompensé à Angoulême pour le scénario (pour Quartier lointain) avant cette publication, l’a du coup été pour le dessin – et il y a sans doute de quoi, tant son style globalement sobre et étrangement lumineux s’avère ici à propos et éventuellement porteur d’une dimension spectaculaire qui coule moins de source.

 

LES CONQUÉRANTS DE L’INUTILE

 

Le Sommet des Dieux, c’est l’Everest. Et la BD, à la suite du roman original, traite donc d’alpinisme, avec un prisme japonais qui n’exclut pas une certaine forme d’universalité.

 

À vrai dire, on pourrait désigner cette BD en empruntant un titre à une autre œuvre, classique de la littérature alpine, Les Conquérants de l’inutile, du Français Lionel Terray – la cible de ce cadeau m’ayant souvent vanté ce titre, je suppose qu’elle devrait être parfaitement satisfaite par la présente BD… Mais oui, c’est exactement ça : Les Conquérants de l’inutile

 

Autant dire un comportement qui, à moi, m’échappe largement – avec un peu de pose peut-être, tant d’autres héros pas si différents à certains égards retiennent bien davantage mon attention, ces héros dont l’étoffe a si joliment été mise en scène par Tom Wolfe puis Philip Kaufman ; mais bon, ce n’est pas le propos…

 

Encore qu’il y ait bien un point commun, dans cet « héroïsme » affiché, qui doit sans doute en partie à l’égocentrisme et pue pas mal la mâle sueur, très peu pour moi merci, et pourtant… Oui, à terme, cela peut sans doute déboucher sur une forme de poésie, j’imagine – épique à maints égards, mais qui ne fait que davantage sens quand un habile observateur de l’âme humaine, sous quelque prétexte que ce soit, perce la carapace chevaleresque pour examiner de plus près la psyché qui se dissimule en dessous… Et ça, c’est bien le travail de Jirô Taniguchi – même si je ne doute pas que c’était déjà un aspect important du roman de Baku Yumemakura.

 

Mais la BD, comme le roman, n’est pas que cela – et c’est de suite une dimension plus surprenante : en effet, l’histoire de la montagne et plus encore de ces hommes qui sont obsédés par elle, au point de risquer toujours plus leur vie pour le dérisoire résultat d’être le premier arrivé là-haut, ou, à mesure que les sommets sont vaincus l’un après l’autre, le premier à y parvenir aussi vite, ou tout seul, ou par cette face réputée infranchissable et meurtrière, ou sans oxygène, ou en hiver, et puis en mélangeant tous ces divers aspects jusqu’à l’absurde, la compulsion autant que l’ego trouvant toujours plus difficile, plus meurtrier, et donc plus glorieux, quand bien même essentiellement vain, cette histoire donc s’autorise un prétexte, aux allures de fil rouge, et qui relève, disons, du roman policier – avec peut-être une part de thriller sous-jacente, on verra par la suite.

 

« PARCE QUE LA MONTAGNE EST LÀ »

 

D’où ce prologue : nous sommes en 1924, sur l’Everest – ou pas tout à fait : à plus de 8000 mètres, oui, mais pas encore au sommet… Mais l’alpiniste britannique Mallory, sommité (si j’ose dire) de la discipline, compte bien être le premier à vaincre le monstre. Pourquoi ? Réponse immortelle du héros : « Parce que la montagne est là. »

 

Las, il disparaît au cours de cette expédition – sans que l’on puisse déterminer, et à supposer que cela soit si important que cela (mais on touche sans doute au cœur de la BD, ici, avec ce que l’exploration alpine, en quête sempiternelle de records, peut avoir de vaine gloriole), sans que l’on puisse déterminer donc si, avant de disparaître, Mallory et son compagnon Irvine ont pu atteindre le Sommet des Dieux…

 

Dans le doute, on considère donc que c’est le Néo-Zélandais Hillary qui a le premier accompli cet exploit, en 1953 seulement (avec le sherpa Tensing Norgay, essayons de ne pas l’oublier, hein…).

 

UNE ANTIQUITÉ

 

Mais notre histoire débute véritablement en 1993, avec en guise de personnage point de vue le photographe japonais Fukamachi, spécialisé dans la photographie alpine, et quelque peu chamboulé par une mauvaise expérience récente – la mort de deux vieux Japonais qu’il accompagnait sur l’Everest ; car, soixante-dix ans après la disparition de Mallory et Irvine, qu’on ne s’y trompe pas : le monstre demeure meurtrier… La BD évoque d’ailleurs régulièrement des expéditions qui sont autant d’ « échecs », même sans se montrer aussi dramatiques ; atteindre le Sommet des Dieux demeure une épreuve, et, encore aujourd’hui, il intimide et menace autant qu’il séduit nos modernes touristes de l’extrême…

 

Au hasard de ses flâneries désœuvrées à Katmandou, Fukamachi fait une étrange découverte : un appareil photo datant d’Hérode, une antiquité dont il ne comprend guère ce qu’elle fait dans ce magasin un peu louche, vendant aux touristes du matériel de montagne et des babioles diverses et variées, à la provenance éventuellement trouble. Mais il l’achète sur une intuition – et entame quelques recherches…

 

Bientôt, sa conviction est établie : ça ne peut être que l’appareil photo de Mallory ! Et la pièce, au-delà de cette seule historicité, pourrait s’avérer d’une importance cruciale… au regard du moins de l’histoire héroïque de l’alpinisme : car il y a une pellicule à l’intérieur – qui pourrait bien permettre de savoir enfin si Mallory et Irvine ont atteint le sommet de l’Everest avant de disparaître !

 

Hélas, on lui vole l’appareil – tout indique, en fait, que c’est celui qui le lui avait vendu qui l’a ainsi repris, ayant bien compris que l’appareil, pour intéresser autant le jeune photographe japonais, devait valoir bien plus que les 150 dollars qu’il en avait demandés… même s’il n’a aucune idée de la raison derrière tout ça. Remettre la main sur l’appareil photo s’annonce toutefois difficile pour Fukamachi – même en ayant identifié le voleur et l’escroc…

 

UNE DÉVIATION

 

Mais c’est ainsi qu’il se retrouve sur la piste de l’homme qui avait semble-t-il vendu l’appareil photo au grigou de marchand – un alpiniste japonais, mais que l’on ne connaît ici que sous son nom « népalisé » de Bikhalu Sanh… qu’il identifie enfin comme étant Habu Jôji. Une légende de l’alpinisme japonais – mais une légende noire, tant le personnage s’est montré instable et désagréable au fil de sa carrière, au point que plus un alpiniste ne veut avoir quoi que ce soit à faire avec lui…

 

La BD prend alors un autre tournant – car c’est ce que fait l’enquête de Fukamachi. Obsédé et fasciné par la figure du légendaire alpiniste, le photographe veut en savoir plus sur lui. Il se met à enquêter dans le milieu de l’alpinisme japonais, pour retrouver des gens qui l’ont côtoyé – voire des gens qui ont pu être « ses amis »… mais ne le sont probablement plus depuis longtemps. La BD vire alors aux longs flashbacks, tout juste interrompus de temps à autre par les questions du photographe et les considérations de ses interlocuteurs.

 

LA LÉGENDE NOIRE

 

Se dessine (eh) alors une figure « bigger than life », celle d’un alpinisme de génie et en même temps d’un sale type, héroïque et brillant, mais cynique et égocentrique. Un jeune homme d’abord totalement incompétent, qui semble s’être destiné à la montagne sans rien en savoir, et peut-être sur un coup de tête. Mais quelqu’un qui apprend vite, aussi – et dont la méthode, bientôt, donne une impression d’élégance toute artistique : il grimpe plus haut que les autres, plus vite que les autres ; au point d’ailleurs où, confronté aux difficultés de l’ascension de telle ou telle paroi, il tend instinctivement à choisir délibérément le passage le plus dur – parce qu’il est aussi le plus rapide, et parce que lui-même est suffisamment fort pour se le permettre.

 

Mais notre Conquérant de l’inutile est un jeune homme frustré : sans le sou, il n’est pas en mesure de participer aux coûteuses expéditions internationales que monte régulièrement son club, essentiellement dans l’Himalaya et dans les Alpes européennes. Lui reste au Japon – il est pourtant bien meilleur que tous ceux qui se rendent dans ces endroits fantasmés ! La situation est d’une profonde injustice, qui le révolte…

 

Mais qu’importe ! S’il doit s’en tenir aux montagnes du Japon, il les vaincra toutes – plus vite, plus haut ! Conscient de ce que seule la gloire pourra un jour l’autoriser à bénéficier de sponsors lui permettant de financer des expéditions dans l’Himalaya ou les Alpes européennes, il se décide alors pour un coup de maître – absurde, forcément, et extrêmement dangereux : avec un compagnon qu’il ne considère bien vite plus que comme un faire-valoir, une forme de concession à la pratique « normale » de l’alpinisme, il est le premier à vaincre une paroi particulièrement redoutable, non dans l’absolu, mais dans des conditions particulières, les pires des conditions : en plein hiver, quand la glace et la neige menacent à chaque instant de précipiter l’alpiniste audacieux dans le vide…

 

Gloire, oui, mais vaine gloire. L’exploit est noté, et Habu Jôji s’engage bien sur la voie de la légende – mais son comportement détestable l’éloigne de ses coreligionnaires. Il fascine, pourtant – notamment ce jeune homme qui veut faire comme lui… et dont le sort forcément tragique n’a rien d’un mystère ; le problème est surtout qu’il devient tant un poids pour Habu Jôji lui-même, qu’une raison supplémentaire pour les autres de l’exclure de leur cercle fermé – car trop incontrôlable, infréquentable, instable, dangereux…

 

LE RIVAL

 

Or, pour Habu Jôji, la situation se complique encore quand un rival se met de la partie – un certain Hase Tsuneo (inspiré de manière transparente par un authentique alpiniste japonais, Tsuneo Hasegawa), plus brillant peut-être, plus charismatique et sympathique sans doute, au point de susciter, lui, l’attention des médias ; car il enchaîne les exploits… Et, surtout, il s’est fait une spécialité d’une pratique hétérodoxe : il ne conçoit pas de grimper autrement qu’en solitaire…

 

Hase Tsuneo admire Habu Jôji – et, le rencontrant par hasard, il lui en fait part, en lui demandant des conseils… pour réaliser un exploit qui ne fera qu’amoindrir la légende vite écornée de son prédécesseur. Pourtant, c’est avec le plus grand naturel qu’il lui pose ses questions et lui expose ses projets – sans malice, sans morgue…

 

Mais, on le devine, la suite des opérations ne pourra que consister, pour une part du moins, en un affrontement, ou une rivalité, entre les deux champions : ce sera la course absurde à celui qui grimpe le plus haut, le plus vite, le plus seul, le plus dangereusement… Des Conquérants de l’inutile, oui…

 

DU CONVENU, ET POURTANT…

 

Le Sommet des Dieux – ou ce premier tome en tout cas – est une incontestable réussite. Mais sans doute en partie parce qu’il se livre à une étonnante alchimie qui, en manipulant un matériau finalement assez convenu, parvient à opérer une transsubstantiation forcément miraculeuse, qui sublime tout ce qui peut être habituel au premier abord pour en extraire l’essence même de l’héroïsme, sur un mode épique.

 

Cela appelle sans doute quelques explications – surtout concernant ce caractère convenu : le thème alpin, certes, n’a probablement rien de convenu en lui-même ; et, dans son caractère d’ode à la montagne et aux hommes qui les gravissent, l’œuvre exprime sans la moindre ambiguïté sa forte singularité.

 

C’est derrière que se situe la dimension convenue – au sens où, passé l’étonnement du prétexte policier, la biographie reconstituée de Habu Jôji relève largement d’archétypes que l’on pourrait retrouver dans d’autres récits héroïques n’ayant pas le moindre lien avec l’alpinisme.

 

On sait que Habu Jôji, de petit jeune qui ne comprend rien, deviendra bien vite un homme d’une extrême habileté dans sa spécialité ; on sait que son comportement d’électron libre lui vaudra bien des inimitiés ; son disciple ne peut que payer cher son admiration, et la dette ne peut que se reporter sur le modèle qu’il est devenu sans trop savoir comment ; enfin, il faut, pour asseoir la légende, lui conférer un air de compétition sur le mode d’un affrontement éminemment personnel : que Hase Tsuneo se mette de la partie n’a dès lors absolument rien d’étonnant, et l’on peut supposer (on me fera peut-être mentir) que la rivalité entre les deux hommes sera essentielle dans la suite des opérations – sur un mode finalement archaïque mais sans cesse repris, de la mythologie aux « films de sport », notamment (et c’est bien naturel, Le Sommet des Dieux s’inscrivant pleinement dans ce cadre).

 

UN SUSPENSE ?

 

Rien d’étonnant, donc – mais peu importe ; car s’il peut y avoir une dimension thriller dans le récit, plutôt rattachée pour l’heure au fil rouge de l’appareil photo de Mallory, c’est d’une manière bien particulière – hitchcockienne, peut-être ?

 

Outre le MacGuffin de l’appareil photo, la BD, jusque dans ses aspects « biopic » les plus poussés, use bien d’une forme de suspense, mais au sens le plus strict, peut-être : on tremble, non pas parce que l’on devine que l’on sera bientôt surpris, mais au contraire parce que l’on sait en partie du moins ce qui va se passer – et c’est dès lors l’expectative qui suscite l’émotion.

 

DES PERSONNAGES SOUS LES ARCHÉTYPES

 

Là où la BD, pour s’en tenir encore au plan strictement narratif, se montre très forte, c’est en déconstruisant ces héros iconiques et leur comportement attendu voire inévitable, pour exprimer malgré tout une psychologie authentique – qui, quoi qu’on en dise, n’épargne pas les héros, de manière générale.

 

Habu Jôji est un archétype, à maints égards – Hase Tsuneo aussi, probablement. Pourtant, ils sont vivants – ils ont des paroles, un comportement, des introspections, qu’ils partagent avec tous les hommes, mais certainement pas au point de se fondre pour autant dans une masse indifférenciée : bien au contraire, cette psyché latente, que tel détail graphique ou telle anecdote racontée après bien des années par un interlocuteur de Fukamachi permet d’entrevoir, se révèle peu à peu dans toute son authenticité – la singularité qui appartient comme de juste à tout individu, or c’est aussi cela que sont les héros : des individus…

 

Je ne saurais dire comment cet aspect des choses est géré dans le roman de Baku Yumemakura, mais, dans son adaptation, Jirô Taniguchi demeure sans doute pleinement Jirô Taniguchi – un auteur que je ne peux pas prétendre encore connaître, mais je peux au moins dire qu’il y a, dans sa narration, bien sûr aussi graphique que textuelle, quelque chose de plus ou moins définissable qui faisait déjà la force de Quartier lointain.

 

Pour ce faire, cependant, nous avons un guide – sans doute plus dans la manière de Taniguchi que ses « héros » Habu Jôji et Hase Tsuneo : Fukamachi, bien sûr. Le photographe est un passionné, mais aussi, profondément, une nature mélancolique, juste au bord de la dépression. Il s’est de lui-même inscrit en retrait : il est celui qui prend les photos de ceux qui montent à sa place au sommet de la montage… Parfois, hélas, il est celui qui reste quand les « héros » meurent sous ses yeux – et devant son objectif. Fukamachi observe et rapporte – il est essentiellement un témoin. Il n’en a pas moins une âme, notez bien, qui contamine éventuellement le lecteur avec sa douce morosité ; jamais au point, cependant, de susciter le rejet – car il est, en même temps, un curieux, bien sûr, et sans doute aussi, malgré tout, un enthousiaste ; et il communique également tout cela… Comme un véhicule qui n’est pourtant pas que cela, un prétexte qui est en même temps bien plus qu’un prétexte.

 

PERFECTION DU DESSIN

 

Bien sûr, il faut alors mettre en avant le dessin de Jirô Taniguchi… J’ai retrouvé ici les qualités essentielles de Quartier lointain, cette forme de sobriété sereine, essentiellement lumineuse – la dominante est toujours blanche –, qui, avec un à-propos constant, inscrit dans un monde subtilement réaliste des personnages dont la complexité fondamentale pointe toujours sous les traits assurés qui les incarnent. C’est beau – sans épate, avec un naturel rafraichissant. Cinématographique sans doute, on l’a souvent dit, mais, oui, comme dans Quartier lointain, à la Ozu, probablement… Un cadrage soigné, un montage rigide mais pas moins habile, tout cela mettant en valeur les personnages, avec un sens de l’émotion indéniable.

 

Cependant, Le Sommet des Dieux, non, ce n’est bien sûr pas que cela. C’est la montagne qui obtient le titre, pas les personnages qui la grimpent. Et Jirô Taniguchi, à cet égard, sans se départir de sa sobriété coutumière, parvient pourtant à exprimer avec talent toute la démesure de la nature, au fil de cases dont la dimension spectaculaire, assumée, ne relève pourtant jamais du tape-à-l’œil. C’est la majesté qui prime – avec, au-delà de sa dignité fondamentale, ce qu’elle peut avoir d’intimidant, car demeure toujours, entre les cases, cette certitude de ce que la beauté des sommets peut bien vite s’avérer fatale.

 

C’est aussi, sans doute, une œuvre mettant en avant le réalisme, au travers d’une recherche pointilleuse, dans une documentation abondante. Le trait ne brille sans doute pas que par ce qu’il exprime et la narration qu’il porte, mais aussi, plus globalement, par son attention presque maniaque aux détails, son réalisme assuré et documenté – mais le plus fort est sans doute que cette exigence soit suffisamment bien dosée pour ne pas nuire aux autres dimensions de la BD.

 

OUI

 

Bien sûr, il est trop tôt, me concernant, pour que je puise me permettre de dire quelque chose du genre de : « Taniguchi, c’est ça – l’harmonie… » Mais c’est une piste que je suivrai probablement encore quelque temps – que ce soit en arpentant encore Le Sommet des Dieux, ou au travers d’autres œuvres, ainsi ce Journal de mon père que je ne tarderai sans doute pas à lire.

 

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Nipponia nippon, d'Abe Kazushige

Publié le par Nébal

Nipponia nippon, d'Abe Kazushige

ABE Kazushige, Nipponia nippon, [ニッポニアニッポン, Nipponia nippon], traduit du japonais par Jacques Lévy, Arles, Philippe Picquier, [2004] 2016, 142 p.

 

UN AUTEUR À APPROFONDIR

 

Mon premier contact – un pur hasard – avec l’œuvre d’Abe Kazushige (aucun lien) avait été l’épatant pavé Sin semillas, avec son millier de pages bien remplies de chronique d’un trou perdu du nord-est du Japon, son humour à froid et sa fluidité essentielle. Autant dire que cela avait été une réussite, et que je comptais bien prolonger l’expérience…

 

Ce que j’ai donc fait, tout d’abord, avec ce Nipponia nippon, paru ultérieurement en France (cette année, en fait), mais immédiatement antérieur dans la bibliographie japonaise de l’auteur (j’ai aussi dans ma bibliothèque de chevet Projection privée, plus ancien). Un roman qui, pour le coup, s’inscrit dans un tout autre format (pouvant rappeler, mais à l’envers, ce que je disais il y a peu concernant Jean-Claude Marguerite – un pur hasard là encore) : ici, tout tient en 140 pages aérées ; mais, par chance, l’auteur s’avère tout aussi à l’aise sur le format long à la Sin semillas et sur le format court à la Nipponia nippon – par ailleurs, il fait bien œuvre, et l’on peut trouver entre les deux romans peu ou prou contemporains nombre de passerelles éloquentes.

 

LA QUESTION NIPPONIA NIPPON

 

Un titre étrange là encore… Nipponia nippon, c’est le nom scientifique de l’ibis japonais, superbe oiseau (la couverture en témoigne) dès lors tout particulièrement associé au Japon en tant que tel – comme un trésor national, pour ne pas dire nationaliste.

 

La belle bête, cependant, n’est plus, ou peu s’en faut… C’est peut-être à débattre, avec des questions improbables de droit du sol et de droit du sang appliquées à des oiseaux qui n’en demandent pas tant, mais sans doute est-il éclairant que le problème se pose également ainsi, et non au regard des seules rigidités scientifiques de la zoologie.

 

Quoi qu’il en soit, de ces ibis, il n’y en a plus véritablement : sur l’île de Sadô, leur ultime refuge, où on les « protège » dans des cages, ce sont en fait des ibis chinois qui volètent – guère plus nombreux que leurs congénères « véritablement » japonais, mais pas encore officiellement éteints.

 

Tout cela, à n’en pas douter, relève absurdement d’un « scénario écrit par les hommes » qui agace prodigieusement notre héros…

 

HARUO ET SON DESTIN

 

Notre héros, c’est Tôya Haruo – un jeune homme, encore mineur, 17 ans. Et on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, hein ? À voir… Car Haruo s’est pris de passion pour ces oiseaux à part. Il y a pour lui une « question Nipponia nippon », qui appelle comme telle une solution. Laquelle ? Eh bien, dès la première ligne, le programme est annoncé, chargé encore d’une éloquente hésitation : « Trois solutions : les élever, les libérer, ou les abattre. »

 

Pourquoi ? Au nom de quelle revendication ? Mais y en a-t-il seulement une ? Haruo n’est pas une variation sur l’écoterroriste, disons, comme on aurait pu le croire. On ne peut pas aller jusqu’à dire qu’il se fout complètement de ces oiseaux – tant ils l’obsèdent –, mais ses motifs n’ont somme toute rien à voir avec les grands combats justifiés par de grandes revendications. Sa colère perce sans doute çà et là, notamment au regard de l’imposture nationale qui, à ses yeux, justifie seule la « préservation » de ces animaux, mais c’est peut-être au nom d’une autre imposture – le Nipponia nippon, voyez-vous, ne devrait pas être associé au Japon : il devrait l’être à Tôya Haruo, et à lui seul.

 

Prise de conscience : dans les kanji servant à écrire son patronyme, Tôya, se trouve celui qui désigne les ibis japonais, 鴇 (toki). C’est un signe – un marqueur de destin. Les oiseaux lui sont donc irrémédiablement associés – et de tout temps, sans doute : le jeune Haruo a beau haïr sa famille, il ne s’en livre pas moins à des recherches généalogiques, bien vite vaines, mais qu’importe, les extrapolations sont là pour ça – sa famille doit être originaire de tel endroit, où les toponymes font allusion aux ibis, ou le faisaient ; et c’est capital ! Pourquoi ? Eh bien… parce que Haruo, dès lors, voit son destin lié aux oiseaux… Il tourne en rond, le raisonnement si c’en est un circule en boucle, mais qu’importe.

 

Haruo, cela dit, s’il a des motivations très personnelles, et tout aussi floues (« les élever, les libérer, ou les abattre »), est tout disposé à maquiller, inconsciemment sans doute, son obsession sous des dehors militants – en bon adolescent, il dissimule son mal-être éventuellement prosaïque dans une forme d’engagement relevant largement de la foi pure et simple : une façade qui, pourtant, remodèle l’individu qui se cache – ou s’exhibe ? – derrière. D’où ses récriminations concernant le « scénario écrit par les hommes », qui abondent dans son journal intime, très suivi, pointilleux, abondant.

 

Haruo prépare son coup – avec attention et patience. Il lui faut s’équiper – d’armes, le cas échéant – pour mener à bien sa grande mission, qui est son destin : s’introduire dans la réserve de l’île de Sadô, et décider du sort de Nipponia nippon – lui et personne d’autre, car c’est son entreprise, c’est son destin. Il lui faut (pas le choix, dans un sens) régler une bonne fois pour toutes la question Nipponia nippon.

 

HIKIKOMORI

 

Or Haruo a du temps pour cela : 17 ans, mais il a quitté le lycée, et n’a pas de travail – ses parents, ses détestables parents, l’avaient un temps casé chez un pâtissier, mais quel ennui… Haruo s’absente bientôt de son travail – il s’absente de tout : ses odieux parents l’ont injustement chassé du foyer familial, ils l’ont exilé dans un appartement de Tokyo, les sans-cœur ! Il y vit (de leurs subsides), seul – avec son ordinateur et une bonne connexion Internet. Si c’est bien vivre.

 

Sans que le nom apparaisse tout d’abord (mais on en trouve bien au moins une occurrence plus tard), la vérité se fait jour, assez vite : Haruo est ce que l’on appelle un hikikomori (c’est le terme le plus juste – on l’associe parfois à otaku, mais il y a des connotations bien différentes, et sans doute tout particulièrement au Japon où sont donc nées ces deux dénominations). Adolescent en rupture du monde, Haruo reste enfermé chez lui, fuyant tout contact extérieur, toute activité sociale quelle qu’elle soit (enfin… « IRL », comme on dit…) ; il s’absorbe dans un monde virtuel, via son ordinateur, et c’est un monde qui, de plus en plus, entretient sinon suscite ses poussées délirantes à la limite de la paranoïa.

 

Pour ce qui est de l’obsession, plus globalement, les limites sont bien vite franchies… Haruo entame des recherches sur les ibis japonais, et s’y absorbe : son monde entier, aux dimensions d’un petit appartement, tourne bientôt autour de l’oiseau condamné. Tout ce qui concerne Nipponia nippon doit être compulsé – des plus savantes dissertations zoologiques aux plus cryptiques des législations à prétention écologique.

 

Internet est aussi un endroit rêvé pour se procurer tout le nécessaire pour son grand-œuvre ; et c’est fou tout ce que l’on peut s’y procurer légalement, même en matière d’armes… Ceci étant, Haruo aurait sans doute besoin de quelque chose d’un peu plus radical ; usant d’astuces de pseudo-pirate du dimanche, le jeune homme se tourne bientôt vers des sites moins fréquentables – et y lâche à qui voudra bien l’entendre qu’il recherche un pistolet, « un vrai »…

 

UN HÉROS INQUIÉTANT…

 

Et c’est sans doute là que se situe toute l’habileté d’Abe Kazushige : il livre un tableau convaincant et édifiant de la situation de hikikomori, mais sans véritablement juger, et en tout cas sans trop forcer le trait – si ce n’est au travers d’un procédé qui s’avère heureusement d’un à-propos indéniable, et qui est la citation de documents : l’obsession de Haruo ressort d’autant plus de ces longs extraits d’encyclopédies en lignes, d’articles oubliés dans les archives numériques des journaux, de textes de loi que ne consulte jamais personne, etc.

 

L’essentiel est cependant ailleurs, s’il relève toujours du regard porté sur le sujet – Haruo avant les ibis japonais. Par petites touches bien pensées, l’auteur pose d’abord son personnage, et l’on devine sans doute, dans quelques traits çà et là, un vague humour à froid (mais que je ne qualifierais pas de cynique – ironique, oui, autant que vous le voudrez, mais pas cynique). Mais, surtout, et pourtant sans vraiment « juger », donc, il révèle avec talent et astuce, au fil des pages, émaillées d’allusions sibyllines, une autre dimension de Haruo, toujours plus présente : le bonhomme, en fait, n’est pas drôle – pas du tout ; il peut certes, et le doit sans doute, susciter une forme de compassion, mais il n’est pas non plus… sympathique, disons – pas du tout, en fait ; et cela va plus loin encore, quand se dégage peu à peu ce sentiment oppressant : avant que d’être drôle, et tout autant qu’il est à plaindre sinon plus, Haruo s’avère… inquiétant.

 

Vraiment inquiétant. Son projet encore flou concernant les ibis de l’île de Sadô gagne en réalité à chaque page – non, ce n’est pas un vague fantasme d’un adolescent se dessinant mollement une illusion de but dans la vie, mais qui probablement ne fera en fait rien pour l'atteindre (prétendre suffit) : Haruo a la ferveur d’un fanatique, et s’est enfermé dans un univers paranoïaque où tout, quoi que ce soit, devient justification de sa « destinée ».

 

Mais, là encore, cela va plus loin – car le texte est émaillé d’échos d’un passé obsédant, tout d’abord incompréhensibles pour le lecteur. Ici, nous trouvons une vague allusion à une jeune fille du nom de Sakura – là, bien sûr, des récriminations à l’encontre de ses parents, toujours plus ; et des scènes cruelles les impliquant, où Haruo se montre odieux sans bien sans doute en avoir conscience – son univers égoïste reporte toujours sur l’autre la faute essentielle. Mais la vérité se fait peu à peu jour : non, Haruo n’est vraiment pas quelqu’un de sympathique – et il est d’autant plus inquiétant dans son projet fantasque que l’on devine, à demi-mots, qu’il en a déjà réalisé quelques-uns… qui peuvent pour le coup rappeler (ou plus exactement anticiper) Sin semillas.

 

UN JEU SUR LES CODES DU THRILLER

 

Ici, Abe Kazushige se montre très fort – bien plus que ce que cette présentation maladroite de ma part pourrait laisser entendre. Comme dans Sin semillas, j’ai été agréablement séduit par la fluidité de la plume de l’auteur – tout coule, sans esbroufe, sans doute néanmoins avec une grande attention formelle, mais, oui, de celles qui brillent en se faisant oublier. Le jeu sur les documents participe de cet à-propos global – et, paradoxalement peut-être, de cette fluidité. Dans la manière d'agencer tout cela ?

 

Mais, au-delà, il y a, disons-le, comme un jeu sur les codes du thriller – codes qui très souvent m’énervent en littérature, mais, là, Abe Kazushige en use vraiment au mieux (sa formation de cinéaste ?). Au travers de ces allusions cryptiques qui émaillent le récit, puis prennent chair à mesure que les obsessions de Haruo, mieux comprises, dessinent son passé fatal, l’auteur happe le lecteur et ne le lâche plus – et, surtout, quand bien même ce serait avec quelque malice joueuse, il parvient toujours un peu plus, et pourtant sans jamais verser dans la caricature, à asseoir chez le lecteur cette désagréable conviction, donc : ce héros est… inquiétant…

 

C’est peut-être d’autant plus efficace que l’auteur, ici très joueur – cette fois cela ne fait pas de doute –, ballade le lecteur sur des fausses pistes, en jouant savamment sur ses attentes : en satisfaire une, c’est toujours en invalider une autre – mais impossible, somme toute, de savoir quelle trajectoire sera la bonne. Certes, on est naturellement porté à croire que tout cela se finira mal – on est tout autant porté à croire que l’ironie règnera enfin, seule, pleinement maîtresse, sur le désastre final, inévitable… À moins que ? Après tout, c’est Haruo qui croit au destin – le lecteur n’a sans doute pas cette lubie ? Mais quant à savoir si tout cela s’achèvera dans un grand éclat de rire morbide, ou dans les larmes…

 

UNE RÉUSSITE

 

Tout cela fonctionne donc très bien – et avec une certaine malice ludique qui n’en rend le tout que plus satisfaisant. Le tableau très noir d’une jeunesse japonaise (ou pas seulement japonaise, d’ailleurs) en déroute s’avère très pertinent, et, tout en jouant avec le ressenti du lecteur, sans cesse, n’a au fond rien de caricatural.

 

Le fond est juste, mais la forme l’est donc tout autant – qui, sans épate, véhicule cependant bien du sens, avec l’habileté consommée d’un auteur de thriller suffisamment fin pour décortiquer les codes de son registre et les sublimer au-delà du genre.

 

Il est fort, cet Abe Kazushige, décidément… Nipponia nippon m’a pleinement convaincu – autant, sur son format resserré, que le chouette pavé Sin semillas. Il me faudra poursuivre – probablement avec Projection privée, donc, puisque, sauf erreur, nous n’en avons rien d’autre en français ? Je ne serais probablement pas contre d’autres traductions, du coup…

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Conte de la plaine et des bois, de Jean-Claude Marguerite

Publié le par Nébal

Conte de la plaine et des bois, de Jean-Claude Marguerite

MARGUERITE (Jean-Claude), Conte de la plaine et des bois, Montélimar, Les Moutons Électriques, coll. La Bibliothèque Voltaïque, 2016, 159 p.

 

CONFESSION

 

On avait découvert (un « on » très impersonnel, j’y reviens très vite…) Jean-Claude Marguerite avec son premier roman, Le Vaisseau ardent, colossal pavé publié en son temps chez Denoël, puis repris en Folio-SF (le passage en poche ne le rendant pas moins intimidant pour ce qui est du volume – une belle brique comme on n’en voit que rarement). Ledit monstre littéraire avait reçu d’excellentes critiques, et, comme de juste, j’en avais fait bien vite l’acquisition…

 

Mais j’ai un problème avec les « gros livres » (je veux dire les « vraiment gros », hein…) : si l’enthousiasme est de la partie, et avec l’espoir bien entretenu au fil des retours de lire quelque chose d’aussi bon qu’on le disait, j’ai pourtant tendance à en retarder la lecture – systématiquement ou presque… Le truc, c’est de m’y lancer – sans m’embarrasser de cette très bête question qui revient pourtant à chaque fois : « Mais, euh, si je lis ça, ça veut dire que je ne lis rien d’autre pendant… Hou… Ah oui, quand même ? » Réflexe idiot, mais c’est moi, hein… Du coup, nombre de ces pavés, quelle qu’en soit la réputation, tendent à s’attarder dans ma pile-à-lire-scientifiquement-établie-mais-un-peu-conne-des-fois-quand-même ; je fais passer ceci devant, parce que c’est « l’actualité » (tsk, quelle bêtise…) ; je fais passer cela devant, parce que c’est très court et que je le sens bien ; et ça, encore, parce que, eh bien, « il le faut » ; et puis…

 

Ben, au final, je ne lis pas le monstre.

 

Il est là – toujours. Il me nargue (ou me supplie, ça dépend du bouquin – il y en a qui se contentent d’être là, sans doute, ce qui n’est pas sans majesté, et je suppose que c’est le cas de celui-ci) du haut de ma bibliothèque de chevet ; j’ignore bêtement ses « provocations », bien sûr – c’est qui le Maître, non mais ? Et le temps passe, et les achats livresques intempestifs s’accumulent, et voilà : nous sommes presque en 2017, j’ai acheté le livre à sa sortie en 2010, et je ne l’ai toujours pas lu.

 

Tsk.

 

MAIS HEUREUSEMENT…

 

Heureusement, Jean-Claude Marguerite a eu le bon goût de se rappeler à notre souvenir avec un nouveau livre autrement resserré, et c’est peu dire : 160 pages tout mouillé, encore qu’un peu tassées ; je vous laisse faire la bête opération mathématique : « Combien de Conte de la plaine et des bois je peux mettre dans Le Vaisseau ardent ? » Bien sûr, elle n’a guère de sens, et c’est bien pour cela que je vous la soumets, hein ?

 

Aheum.

 

Mais oui, c’est autrement court. Pas forcément sans rapport avec Le Vaisseau ardent, pour ce que j’en sais ou crois en savoir – une histoire d’enfant et de mythe…

 

DANS QUEL CATALOGUE… OU PAS

 

Là encore, par ailleurs, un ouvrage qui détonne peut-être un tantinet au sein d’une collection dédiée à l’imaginaire – disons du moins qu’ils sont tous deux forts de leur singularité, ce qui est toujours appréciable…

 

À ce compte-là, à vrai dire, c’est peut-être l’étroit Conte de la plaine et des bois qui détonne le plus. La quatrième de couverture s’empresse de qualifier le roman de « fantastique onirique », et le mot « conte », après tout, est suffisamment connoté comme cela. Un roman aux Moutons Électriques, c’est forcément de l’imaginaire, non ? Mais j’en doute, pourtant…

 

Amateurs exclusifs d’imaginaire, vous pourrez longtemps guetter fantômes et elfes au long (court) de ce conte – encore qu’ils puissent s’y trouver, hein : c’est simplement que ce n’est probablement pas essentiel au propos.

 

Si, au regard de l’ambiance, on peut être tenté d’appuyer un peu artificiellement sur la dimension fantastique, il n’en reste pas moins que ce texte, à mon sens, relève bien plus probablement de ces interstices que j’apprécie souvent, à la lisière du genre et de cette chose improbable que l’on qualifie improbablement de « littérature générale ».

 

Notez bien qu’au fond, cette classification n’a guère de sens – comme toute classification peut-être. Simple précaution, que les lecteurs sachent vaguement dans quoi ils s’engagent – si ces lecteurs sont du genre fanatiques auto-ghettoïsés ; mais, après tout, y avait-il vraiment le moindre risque qu’un lecteur affligé de ce stigmate se lance bel et bien dans la lecture de ce Conte de la plaine et des bois ? Pas dit. Mais on s’en fout, j’imagine…

 

Disons que le conte n’en est pas tout à fait un, quoi – on acceptera peut-être plus facilement le qualificatif de fable…

 

UN EMPIRE ET DES ENFANTS

 

Conte il y a, pourtant – mais comme une œuvre dans l’œuvre : le Conte de la plaine et des bois, avant d’être ce bref roman, c’est toute la vie de ce vieux bonhomme dont on suit les pas au fil du récit. Un dessin animé – une série, destinée à un jeune public, six à huit ans, disons ; pour les plus grands, c’est sans doute insupportablement naïf… Pas n’importe quelle série animée, cependant : les Contes de la plaine et des bois, mettant en scène l’écureuil Mr Kreekle et son copain le vieux crapaud Poc-Poc, sont un succès mondial, une référence colossale ; sur cette base, le vieux bonhomme a construit tout un empire, oui, le mot n’est pas trop fort ! Rendez-vous compte – son grand-œuvre est diffusé partout dans le monde, à toute heure du jour ou de la nuit, il y a forcément, quelque part, au fin fond du Gers comme à Nairobi en passant par l’Afghanistan et Seattle, Washington, des enfants qui se régalent des facéties de Mr Kreekle !

 

Forcément, on tend à chercher des inspirations/assimilations : on pense tout naturellement à Walt Disney, le modèle, non, le studio rival sans doute… Le goût prononcé du vieux bonhomme pour la nature, cette plaine et ces bois où il sait déceler la beauté dans la moindre feuille, le moindre oisillon, cela pourrait peut-être aussi le rapprocher d’un Hayao Miyazaki ?

 

Mais, finalement, le vieux bonhomme n’est sans doute autre que lui-même – ce qui est bien suffisant. L’empire et l’âge ont d’ailleurs pesé sur ses épaules : aujourd’hui, il est bougon – intraitable quant au sort de son art, qu’il ne laissera pas dénaturer par les jeunes commerciaux qui ont grimpé au fil des ans dans la hiérarchie de son entreprise, puisque c’est bien, en définitive, de cela qu’il s’agit ; avouons cependant qu’il est sans doute bien dépassé par ce monde qui semble s’être acharné à rajeunir sans cesse quand lui-même perdait une à une toutes ses feuilles…

 

LA NATURE – AVANT TOUTE CHOSE

 

La quatrième de couverture ne parle pas que de « fantastique onirique », elle avance aussi l’expression « nature writing ». Peut-être… Encore que dans un genre sans doute bien différent de ce que l’on entend souvent par-là ? Mon expérience est limitée, mais ce Conte de la plaine et des bois n’est pas très… Gallmeister, disons.

 

Ceci étant, le rapport à la nature est là et bien là, essentiel – et l’auteur fait preuve d’une belle maestria, celle de son personnage, sans doute, pour décrire par le menu tout ce que la vie sauvage autour de lui a de fascinant et enthousiasmant. Cet écureuil qu’il avait croqué jadis – affolé peut-être à l’idée d’en être à sa dernière noisette – Mr Kreekle, lui, n’en manquera jamais, ou plutôt aura toute une cargaison de « dernières noisettes » ! Ou bien… cette feuille tombée à l’automne, et qui révèle tout un monde dans son feu toujours étonnant – l’annonce de la résurrection globale au cœur de l’évocation de la mort individuelle.

 

Ne lui manque qu’un crayon et un papier pour s’approprier la beauté sauvage – et, peut-être, y trouver matière à un nouveau Conte de la plaine et des bois, qui saura, encore et toujours, enchanter son jeune public ; ils ont en commun des yeux pour voir, quand tant d’adultes ne sauraient y prétendre…

 

LA VIEILLESSE ET LES SOUVENIRS

 

Mais c’est un vieux bonhomme – il ressasse et, tout en protestant jour après jour de sa vivacité en engueulant les petits cons du studio, sans doute est-il conscient, sans forcément bien se l’avouer, de ce que la mort est proche : il partira, forcément, mais il laissera derrière lui quelque chose – tout le monde ne peut pas en dire autant ! Quant à savoir ce que cela deviendra au juste… C’est là tout le problème.

 

En vieux bonhomme, notre cinéaste se tourne tout naturellement vers son passé – son enfance, même. C’est bien pour cela, après tout, qu’il s’est réinstallé dans ce château merveilleux de son enfance, trou perdu en forme de plaine entourée de bois – par un caprice de millionnaire, il en a fait son refuge, à lui seul destiné, allant même jusqu’à l’insonoriser de part en part : son ami, au ministère, pourra sans doute trouver un autre itinéraire pour ces avions de chasse qui ont le mauvais goût de perturber la quiétude de son Xanadu rural !

 

Ce passé, sans doute est-ce celui qui, à terme, a généré chez l’enfant aux yeux curieux de tout l’envie de dessiner et de transmettre sa curiosité à ceux-là seuls qui sont en mesure de le comprendre – ses congénères d’abord, leur descendance ensuite. Lui-même se passera très bien « d’avoir des enfants » : allons bon, il en a des millions, après tout !

 

Et aussi un souvenir obsédant – celui de Dick, qui était son chien. L’animal, qui l’accompagnait dans ses excursions sylvestres, est mort il y a bien longtemps, lui – et dans des conditions passablement atroces. Sans doute ce traumatisme avait-il quelque chose de séminal – on pourrait même, cyniquement si ça se trouve, supposer qu’il y avait là une raison profonde à la tournure qu’ont pris les événements : peut-être la mort du chien a-t-elle été nécessaire, pour que naisse Mr Kreekle ?

 

Après, bien sûr, il y a eu cette invention extraordinaire : la télévision… Et donc ces images qui ne le lâchent pas depuis – images qui, peut-être, se rappellent à son bon souvenir en noir et blanc, la norme d’alors, ce qui est toujours préférable aux teintes sépia d’une fausse autant qu’amère nostalgie. Pourtant, les feuilles de l’automne sont si belles…

 

UNE PROMENADE INOPINÉE

 

Mais voilà : au petit matin, notre vieil homme entend aboyer à quelque distance ; et, plus de soixante ans après, il a la conviction de reconnaître cet aboiement, si caractéristique… Mais oui ! C’est Dick ! Dick, qui est mort… Il y a si longtemps…

 

Le cinéaste sort en pyjama – il s’en va arpenter cette nature dont il a fait une forteresse, cette fois dans l’espoir absurde d’y retrouver son chien… Et c’est ainsi qu’il rencontrera Manu – un petit garçon, tel qu’il l’était il y a bien longtemps ; un petit garçon, qui cherche son chien – lequel s’appelle Dick, mais oui !

 

La rencontre est trop belle pour tourner à l’engueulade : qu’importe si l’enfant a ainsi pénétré ses terres – c’est un enfant, il en a bien le droit. Et qui oserait reprocher à un petit garçon de parcourir ainsi les bois en quête de son compagnon forcément fugueur ? Peu importe, sans doute, que le garçon mente de manière aussi éhontée – et aussi mal… Il fait l’école buissonnière ? Mais tant mieux !

 

Et les voilà qui arpentent ensemble la nature sauvage – l’enfant s’est lancé dans une quête délicieusement enfantine, il s’agit de permettre à son vieux chien de voir enfin la mer ! Il y a une trotte, cependant, d’ici-là… Et le petit garçon, car parfaitement petit garçon, n’en a sans doute guère idée – parti des barres de céréales en poche, qui seraient bien suffisantes sans doute, et l’eau, après tout, il suffit de la laper à même la rivière…

 

COMPAGNONS DE ROUTE

 

Le trio avance – à moins qu’il ne se perde, et à supposer que cela soit si différent que ça. Le vieil homme a bien des choses à raconter, sans doute, à ses compagnons impromptus, le petit garçon lui rappelant ce qu’il était, tandis que ce Dick à peine ressuscité (vivant tandis que nous sommes morts ? Pardon, c’était gratuit, ça…) porte en lui la promesse, même pas forcément inquiétante, de la mort à venir – toujours un peu plus proche.

 

La promenade se charge de sens : elle est transmission, forcément, car c’est à cela que servent les vieux quand ils font face aux petits garçons. Elle est quête initiatique, aussi – pour l’enfant comme pour le vieil homme, qui, dans son discours aussi aléatoire qu’enthousiaste, accomplit sans doute ainsi ce que la réclusion dans sa forteresse autant que sa mainmise sur son empire ne pouvaient accomplir : il se prépare à la mort. Avec tout ce que pareille odyssée peut avoir de réconfortante sérénité…

 

D’ici-là, ils se promènent dans les bois (et la plaine). Le vieil homme ne peut guère que constater que ses souvenirs lui ont menti – non, les souvenirs ont forcément raison, disons plutôt que c’est le monde qui a changé, il est là pour ça, après tout. Tel arbre, point de repère de ses excursions enfantines, au point d’en acquérir la stature d’un géant immortel, n’est plus, au mieux, qu’une relique desséchée ; la rivière, ici, n’est pas franchissable comme il le croyait – ce barrage, sans doute… Ce qui rend le terme de la ballade plus incertain encore : c’est loin, la mer, quand on est à pied, un vieux bonhomme, un chien qui ne l’est pas moins, et un enfant qui n’a sans doute pas bien conscience du monde dans lequel il vit – et c’est tant mieux.

 

La transmission se fait : les souvenirs, même amochés par la réalité, ont une valeur en tant que telle ; la nature tout autant, si belle, toujours ; et ces facéties de la nostalgie : cette maison, par exemple, est forcément hantée ! Et quel petit garçon ne brûlerait pas, dès lors, du désir d’y passer la nuit ? C’est sans doute pour cela que les fantômes, comme les elfes d’ailleurs, n’ont pas forcément à se montrer – ils sont là d’une manière autrement essentielle…

 

Le trio de voyageurs, le temps d’une promenade indument prolongée, s’échappe dans une nature idéale. Un monde naïf, comme celui de Mr Kreekle ? Pour les six à huit ans ? Peut-être… Même dans un monde globalement désenchanté – celui du lecteur, à défaut d’être (totalement) celui des personnages : aveu terrible, à l’idée de ce vieux bonhomme en pyjama accompagnant, et coupé de tout, un naïf petit garçon, je n’ai pu m’empêcher de projeter mentalement l’ombre d’un fait-divers sordide, à base de vieux satyre et de victime innocente… En même temps, c’est peut-être là ce qui rend la balade aussi charmante – elle s’accorde l’innocence ?

 

LES REGARDS ET LA PLUME

 

Après, c’est affaire de regards – ceux des trois protagonistes, qui ont en définitive chacun leur idée sur ce qui se passe, et le sens que l’on peut y accoler. D’où ces trois fins, parallèles plutôt qu’alternatives – et qui, à tout prendre, sont peut-être la plus juste manière de passer le relais, du vieux bonhomme ramené à l’enfance à l’enfant qui, inéluctablement, grandira.

 

Pour conter tout cela, il faut une certaine plume, sans doute – qui s’autorise des excès d’enthousiasme. Le style est travaillé, exubérant d’une certaine manière, convainquant le plus souvent, encore que j’aie parfois tendance à croire que l’auteur en fait un peu trop ; surtout quand il s’agit de laisser la parole au vieux bonhomme, en fait.

 

En même temps, s’il s’agit bien d’une fable, quoi de plus naturel, pour un personnage s’assumant en tant que tel, que de parler comme un personnage ? Entendons par-là « pas (tout à fait) un vrai vieux »… ou du moins pas un « vieux lambda », si une chose pareille existe – c’est peu probable, en fait : sans doute y a-t-il, derrière ce Conte de la plaine et des bois, quelque chose de l’idée finalement banale, mais si difficile à mettre en scène, voulant que tout le monde ait quelque chose à raconter. Le style parfois alambiqué, ou contourné, oui, s’avère finalement sonner juste dans ce cadre, je suppose…

 

Il y a cependant aussi la question du point de vue – bien avant le coup des trois fins. L’histoire, en effet, si elle se focalise sur le vieux bonhomme, alterne de manière assez étonnante (et que je suspectais d’abord un peu gratuite) entre la troisième personne, au tout début puis vers la fin, et la première personne entre les deux. J’avoue ne pas être bien certain de ce que je pense au juste du procédé, de sa pertinence…

 

Globalement, j’ai sans doute préféré la relative (mais très relative) distance qu’autorise la troisième personne – mais c’est peut-être faire fausse route : en effet, au final, j’ai la vague impression que cette troisième personne, paradoxalement ou pas, « creuse » (le mot n’est peut-être pas très bien choisi) davantage le personnage, en s’écoulant au gré des pensées, récriminations et réminiscences du vieillard – autant de parenthèses et d’italiques qui émanent du bonhomme sans forcément qu’il en ait bien conscience ? La première personne, dans ce cas, serait en fait l’apanage du personnage s’assumant comme tel – du rôle incarné délibérément, mais surtout sans malice… Le vieillard s’improvise grand-père, délaissant pour un temps ses « millions d’enfants » hypothétiques pour transmettre à celui, devant ses yeux, qui s’est égaré sur ses terres, un goût de la nature et de la vie dont il pouvait assurément craindre d’être depuis longtemps délesté.

 

UNE JOLIE PETITE CHOSE ?

 

Dans ce cas, l’à-propos du style ne fait plus guère de doute. Et si le Conte de la plaine et des bois, qu’on le veuille ou non – la quatrième de couverture n’aide pas, donc –, peut tout d’abord sembler peiner à exister sous l’ombre écrasante des dix-huit années d’écriture du monumental Vaisseau ardent, il n’en acquiert en définitive que davantage le poli d’une miniature conçue avec tendresse et attention, d’une « petite chose » pourtant aussi soignée, et qui a bien le droit d’exister pour elle-même.

 

C’est peut-être, cependant, la limite de ce petit ouvrage – on dit « petit », et le terme a sa connotation… Absurdement sans doute, on peut être tenté d’y voir une relative indifférence – quelque chose de superficiel. Peut-être le triste sort de ces choses qu’on qualifie de « jolies », mais qu’on n’ose pas dire « belles » ?

 

Des critiques enthousiastes, entrevues çà et là, forcent un peu le trait – je ne suis pas le dernier à le faire, c’est vrai… On parle ici ou là de « chef-d’œuvre », de livre « qui restera ». Je n’en suis pas tout à fait convaincu… Non, pas du tout en fait – mais faites-moi mentir, hein.

 

Finalement, ce « joli », ce « petit », je suppose qu’on peut les prendre pour ce qu’ils sont, et ne pas s’embarrasser des connotations si souvent fâcheuses qui les accompagnant : en l’état, nous avons une agréable ballade – une promenade chargée d’émotion, mais pas au point d’en oublier tout naturel, jusque dans cette exubérance stylistique qui, sur le moment, me laissait un peu perplexe.

 

Je ne sais pas si le livre restera ; mais je crois savoir qu’il est chargé de quelque chose de pleinement signifiant – à la manière de ces souvenirs de tout un chacun, qui pourraient passer pour anodins au regard d’un monde qui bouge sans cesse et peut-être de plus en plus vite, mais qui, pour ceux qui les vivent, puis peut-être les cultivent, sont bien davantage porteurs d’émotion et de sens que tous les grands drames de l’histoire en marche.

 

Alors, mission accomplie, je suppose…

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