Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, L’Argent du déshonneur, [Kubidai hikiukenin], traduction [du japonais par] Tetsuya Yano, adaptation de Patrick Honnoré, préface de Pierre Jovanovic, postface de l’auteur, [s.l.], Akata, [1971, 1973, 1999] 2014, 392 p.

 

DÉCOUVERTE ALÉATOIRE

 

Poursuite de ma découverte aléatoire du manga… avec un titre qui, semble-t-il, n’en est en fait pas un – on parle plutôt de gekiga, dont la dimension adulte est plus marquée, faut-il croire, et qui, ici, relève en même temps d’un sous-genre disons « historique », jidaimono, par un des maîtres du registre : Hirata Hiroshi.

 

Inculte de moi, je n’en avais probablement jamais entendu parler jusqu’à une époque très récente… Un camarade dont le nom m’échappe (mais mille merci à lui!) avait cependant attiré mon attention (et celle d’autres, espérons-le) sur ce titre en particulier qu’est L’Argent du déshonneur, sur quelque réseau social ou forum – ma mémoire est défaillante… Curieux – et séduit par le peu que j’avais vu du graphisme, dès cette superbe couverture à vrai dire –, j’ai eu envie de tenter l’expérience, et donc voilà. Ce fut au passage l’occasion de découvrir l’éditeur Akata, longtemps associé à Delcourt, leur collaboration ayant débouché sur un bon paquet de parutions de gekigas signés Hirata Hiroshi, entre autres… Voici en tout cas un très bel objet, de bonne taille par ailleurs, et qui fait honneur à la bande dessinée.

 

 

MAIS QU’EST-CE QUI LEUR A PRIS ?

 

Il est hélas une chose qui lui fait nettement moins honneur, et dont je ne comprends pas ce qu’elle fout là : la « préface » d’un certain Pierre Jovanovic ; à la lecture de ces quelques lignes maladroites et idiotes, on suppose que le bonhomme est passablement funky, et quelques recherches en ligne l’associent à des mouvements charmants, sans vraie surprise… Mais qu’est-ce qui leur est passé par la tête ? Offrir à quelqu’un de rédiger une préface, éventuellement militante, sur le rôle de l’argent, eu égard au thème bien précis de la bande dessinée, cela fait sens, aucun doute à cet égard – mais ce guignol ? Franchement ?

 

D’autant que le propos de la BD, même au-delà des préconçus que l’on pourrait se forger à cet égard, s’avère bien autrement subtil – et si l’auteur est peut-être impliqué dans l’idéalisation du Bushido ne serait-ce que parce qu'elle va souvent de pair avec le genre, ce qui peut d’une certaine manière expliquer, j’imagine, les louanges d’un Mishima Yukio (tout de même) quant à son œuvre, par exemple, il se montre cependant très fin, et suffisamment impartial, au fond, pour que l’on puisse le prendre au sérieux dans son rôle de « moraliste ». Même dans ces histoires d'argent, forcément immorales...

 

LA SOUILLURE DE L’ARGENT RACHETANT LA MORT

 

Le titre est certes éloquent : L’Argent du déshonneur… Que l’argent se mêle d’une chose aussi pure qu’est censée l’être la voie du samouraï, voilà qui ne peut déboucher que sur une souillure ! Dès lors, cet ensemble de récits situés pour l’essentiel au début de l’ère Edo véhicule une atmosphère sombre et violente, décadente aussi éventuellement, signant, comme souvent, la fin d’un monde presque entrevue comme la fin du monde – et ceci alors même que le Japon pacifié par Tokugawa Ieyasu entame une longue et improbable époque de paix intérieure… laquelle, certes, ne fait qu’entériner le fait : à bien des égards, les samouraïs sont déjà des anachronismes.

 

Tout tourne autour d’une pratique qui s’était développée à cette époque, même si, ai-je cru comprendre, les témoignages ne sont pas forcément très nombreux, permettant de bien identifier le procédé honni. Cela implique peut-être tout d’abord de se replonger dans le contexte des affrontements féodaux de la fin du Sengoku, dont quelques-uns persistaient semble-t-il encore début Edo : la guerre était une activité « normale », et n’impliquait en rien la haine de tel camp pour tel autre ; les samouraïs, en professionnels, se battaient au gré des circonstances, et, s’ils faisaient sans doute de leur mieux, au service de leurs maisons respectives, ils n’étaient pas dans une optique idéologisée d’extermination de l’Ennemi. Rien d’étonnant, somme toute, dans ce contexte, si des guerriers vaincus ont enfin tenté de « racheter » leur vie – c’est dans le contexte idéalisé du Bushido que c’est problématique… le samouraï n'étant certes pas censé redouter la mort au point de s'abaisser à la marchander.

 

Voici ce qui se passait : un guerrier vaincu, au moment de recevoir le coup de grâce de son adversaire, l’interpellait, et lui proposait de racheter sa vie ; à même le champ de bataille, les deux contractants négociaient le montant de la vie ainsi rachetée ; le samouraï vaincu, ou tireur, signait alors de son sang, via le sceau infalsifiable et dramatique de sa propre main, une sorte de reconnaissance de dette, qu’emportait avec lui le vainqueur, ou preneur. Cette dette n’était pas limitée dans le temps, et le preneur, à tout moment, pouvait se présenter chez le preneur, ou le cas échéant chez son suzerain, disons, pour exiger le paiement convenu…

 

La pratique était d’emblée emprunte de « déshonneur », sans doute, mais, comme de juste, elle a connu diverses évolutions qui n’ont fait que la rendre plus détestable : ainsi, par exemple, les preneurs se sont-ils mis à exiger des sommes de plus en plus démesurées, profitant de leur position de force pour exercer un odieux et cupide chantage, lequel pouvait le cas échéant s’exercer par contrecoup sur la maison dont dépendait le tireur ; un mauvais payeur devait faire face à bien des ennuis, sans doute, mais la répercussion de la dette sur sa maison était peut-être plus encore néfaste, d’autant qu’elle pouvait devenir un nouveau motif de guerre privée…

 

Par ailleurs, certains preneurs – a fortiori s’ils accumulaient ce genre de reconnaissances de dettes – ne souhaitaient guère s’embarrasser de la tâche pénible, et éventuellement dangereuse, de sommer les tireurs de payer ; s’est donc développée une nouvelle profession, celle de « recouvreur de vies humaines » (kubidaï-hikiukenin) ; ces professionnels, éventuellement des rônins, cumulaient ainsi les fonctions, disons, d’huissier à titre privé et de chasseur de primes… Enquêteurs et combattants – car le risque était grand que la réclamation du paiement de la dette débouche sur un affrontement ; et, si le tireur refusait de payer, le recouvreur était censé emporter sa tête... –, ces personnages se devaient de se montrer aussi intelligents qu’habiles au sabre, mais aussi rusés enquêteurs et peut-être enfin habiles négociateurs.

 

C’est là le sujet abordé par Hirata Hiroshi dans L’Argent du déshonneur, dans tous les récits composant le recueil – le premier (1971) consistant en une sorte d’introduction détaillant les limites du procédé, tandis que les six suivants (1973), de taille très variable, sont autant d’aventures mettant en scène le « recouvreur de vies humaines » Kubidai Hanshirô, bonhomme taciturne mais charismatique, et sans doute moins « mercenaire » qu’il ne le prétend (il m’a fait penser à « l’homme sans nom » de Sergio Leone, davantage qu’à son modèle nippon le « yojimbo » Sanjuro – une question d’humour, pour l’essentiel) ; cela dit, c’est un personnage avant tout mystérieux, et dont, au fond, on ne sait rien...

 

UN PROPOS MORAL MAIS SUBTIL

 

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de ce sujet au regard de la véracité historique… Hirata Hiroshi a semble-t-il la réputation d’être un bon connaisseur de l’histoire du Japon, mais je ne suis pas bien certain que ce soit le propos ; après tout, et jusque dans l’arrière-plan du Bushido, éventuellement malmené dans une perspective moraliste, mais dans un cadre d’une extrême noirceur et baigné de cynisme, nous sommes largement ici dans les codes du chanbara, plus connu sans doute en Occident que ce genre de gekiga (avec toutefois des passerelles, Baby-Cart, Zatoichi, etc.).

 

Or, comme dit plus haut, cette dimension morale me paraît essentielle ici – mais auréolée de noirceur et de cynisme, donc. Le Japon féodal tel qu’il est décrit par Hirata Hiroshi, au-delà du mythe du Bushido, n’est certes pas un monde tranché, manichéen : les personnages « noirs » ou « blancs » font défaut, tous sont gris, et le reste est affaire de nuances… pas toujours faciles à délimiter.

 

Les preneurs ne sont pas unilatéralement des salauds cupides, les tireurs ne sont pas unilatéralement des couards abjects ; les pires menteurs peuvent avoir une raison tout à fait charitable de mentir, tandis que les adeptes les plus acharnés du Bushido s’avéreront des monstres froids d’une ingratitude répugnante, etc. Hanshirô, dans le rôle de l’inconnu qui arrive en ville pour y réveiller les vieux souvenirs et provoquer le chaos, voire des bains de sang, n’est pas sans états d’âme, en fait de mercenaire – et combine les deux aspects sans même que l’on puisse véritablement l’accuse d’hypocrisie… En fait, par la force des récits, le « recouvreur de vies humaines » côtoie sans cesse des tireurs – et la honte censée marquer ces derniers est donc plus qu’à son tour relativisée, même si l’on ne va pas jusqu’à en faire des personnages « admirables » ou même simplement « bons ». C’est peut-être le seul bémol à cette noirceur générale ?

 

Dans ce sens, le thème de la dette d’argent sur la vie est dès lors un merveilleux prétexte à la description d’un monde complexe et éventuellement hideux – les connotations de décadence sont donc peut-être de la partie, sans doute même, mais le fait demeure : tout cela est infiniment plus subtil qu’une bête de question de « bien » ou « pas bien ». Les circonstances pèsent de tout leur poids sur les principes, et l’honneur si essentiel de prime abord se révèle parfois pour l’absurdité qu’il est tout au fond. Approche tout à fait bienvenue, et peut-être même un peu surprenante – pour le mieux.

 

UN GRAPHISME ÉPOUSTOUFLANT

 

Or l’étonnante subtilité des récits, par ailleurs très efficacement conçus sur le plan scénaristique – le lecteur est promené par l’auteur, mais avec délice – se double d’un graphisme absolument superbe, d’une très grande maestria visuelle ; pour le coup, d’ailleurs, le trait n’adopte à peu près rien des codes traditionnellement associés aux mangas (une toute petite exception, peut-être : lors de l’épisode « Pleine Lune du huitième mois », d’une cruauté ahurissante, figurent des enfants, dont la représentation emprunte davantage à ces codes, têtes rondes, yeux ronds, pas de rayures marquant le visage, etc.) ; il peut semble-t-il évoquer celui d’autres classiques du gekiga (comme Lone Wolf and Cub, le très grand titre du genre, source si je ne m’abuse des Baby-Cart) ; mais, à prendre des références côté occidental, je suis instinctivement tenté de me tourner vers l’Italie, pour parler au moins de Hugo Pratt, peut-être aussi de Sergio Toppi ? Peut-être à tort…

 

Quoi qu’il en soit, c’est beau – très beau. Le dessin est à même d’exprimer tant une certaine majesté protocolaire, même puant le vice, que la violence ahurissante quand bien même sèche des affrontements sabre en main – ils font très mal, d’ailleurs, le sang se répandant en noires giclées d’encre contaminant la page, et les têtes volant plus qu’à leur tour…

 

Tout ceci est d’une adéquation parfaite au propos, et se double d’un montage dynamique impressionnant (même si pas toujours très lisible dans les scènes d’action – ça, c’est moi), très à même de mettre en valeur les personnages, ainsi bien sûr Hanshirô, avançant de son pas lent et irrépressible, en début d’épisode, vers le tireur dont il exigera paiement…

 

UN APERÇU DES HISTOIRES

 

Contrairement à une mauvaise habitude que j’ai développée depuis quelque temps, il ne me paraît pas opportun de détailler ici chaque épisode outre mesure. Je vais néanmoins en donner de très vagues aperçus, en guise de témoignages de la variété des situations que le thème de base autorise, aussi étonnant cela soit-il.

 

Dans le « prologue », « Le Sceau de la main », Hirata Hiroshi nous présente le procédé qu’il a à cœur de mettre en scène ; ici, c’est peut-être son aspect le plus « évident » qui semble tout d’abord exposé : le tireur a menti, il a donné un faux nom, et refuse de payer sa dette, car exorbitante, alors que le preneur vient réclamer à la maison du tireur de payer cette somme colossale. L’affaire prend des allures de récit policier, mais la politique n’est jamais bien loin – et l’ambiguïté est essentielle : le tireur est un menteur, le preneur abuse de sa position de force, tous sont autant d’ordures, et les plus héroïques des sacrifices, ici, sonnent absurdes et vains…

 

« Vivre pour le faux et mourir pour le vrai » introduit le personnage de Hanshirô – de la plus belle manière, avec ces trois pleines pages successives où le « recouvreur de vies humaines » s’avance sans un mot, et impitoyable, vers le lecteur… C’est l’occasion de mettre en scène toute l’hypocrisie du procédé, mais – de manière inattendue et tout à fait bienvenue – en dénonçant avant tout l’inhumanité du Bushido ; de tous ces récits, c’est peut-être celui où la part de morale est la plus saisissante, et en même temps la plus difficile à exprimer, car d’une noirceur redoutable…

 

« Les Rancuniers » (le plus long récit du recueil, une centaine de pages) m’a considérablement surpris dans son introduction – qui reprend très exactement ou presque le point de départ du superbe film de Kobayashi Masaki Harakiri : des rônins se rendent auprès d’une riche maison au prétexte d’y commettre le seppuku, quand ils cherchent en fait à obtenir un poste ou quelques pièces, certainement pas à se suicider… et les samouraïs en place abusent de leur position de force avec une cruauté impensable. Influence directe, ou simplement inspiration commune ? Je ne peux m'empêcher de noter que le héros du film de Kobayashi s'appelle... Hanshirô. Mais l’affaire est ici autrement complexe (façon de parler, Harakiri n’était pas exactement schématique !), qui traite des responsabilités à long terme, et tourne avec l’aisance d’une mécanique bien huilée – la ruse est de la partie, du « recouvreur de vies humaines » notamment, et tout manichéisme est absolument hors de propos, quand bien même notre héros a bel et bien quelque chose d’héroïque, plus ici qu’ailleurs.

 

« Recouvrement à Hida » est très étonnant, qui délaisse le cadre des riches maisons nobles, Hanshirô étant sur la piste d’un ex-samouraï, devenu paysan, qui a tenté de se faire oublier dans un coin perdu du Japon… Sur place, le recouvreur se retrouve au beau milieu d’un affrontement entre deux villages : lui, par la force des choses, est amené à combattre dans le camp de celui qu’il devine être sa cible, tandis qu’en face les paysans ont engagé un rônin – et impossible de savoir au juste qui est dans son bon droit, si seulement cela veut dire quelque chose ! Le récit se conclut sur une pirouette, sans doute, mais pas malvenue : elle ne fait qu’appuyer davantage sur l’absurdité du monde, et confère à Hanshirô une mélancolie de fond qui ne le lâchera plus…

 

Changement radical avec « Les Onze Salopards » (bon, le titre, bon…), qui traite à nouveau d’ingratitude, mais sur un mode presque surréaliste – passant par la torture la plus atroce. L’atmosphère est résolument horrifique, le résultat dérangeant ; mais c’est probablement le récit qui m’a le moins parlé, à vue de nez – il est court, faut dire, et plus « direct » que la plupart des autres. Il reste bon quand même, hein !

 

« Pleine Lune du huitième mois » adopte une approche à nouveau très différente, si la cruauté est là aussi de mise – et Hanshirô n’y est d’ailleurs qu’à peine entrevu. On y voit les conséquences terribles d’une dette somptuaire, dans un monde qui, en mettant « l’honneur » au-dessus de tout, réclame les sacrifices les plus cruels : la dette du samouraï dépensier, (un preneur, cette fois) par ricochet, affecte ici sa mère, son épouse et leurs enfants… Hanshirô ne pourra que constater l’absurdité du monde. Malsain…

 

Enfin, « Les Aspirations d’un homme de peu » renoue avec les complexes fresques du début du volume, avec une égale réussite – les personnages, tous plus ou moins secrets, sont baignés dans un flou éthique qui empêche longtemps le lecteur autant que le « recouvreur de vies humaines » de déterminer s’il existe un hypothétique bon droit quelque part… Heureusement, nous ne sommes que des « mercenaires », hein ? Et n’avons donc pas à nous poser ces questions...

 

CHEF-D’ŒUVRE

 

Bilan sans appel : c’est absolument superbe, ça louche sur la perfection. Faites donc l’impasse sur la préface débile, le cas échéant – ou lisez-la à titre d’édification personnelle, mais sans surtout que cela oriente votre lecture de la suite : L’Argent du déshonneur combine maestria graphique et subtilité du propos avec bonheur – la BD est à cet égard à peu près tout ce que n’est pas la préface. On peut parler de chef-d’œuvre, et il faudra que je poursuive la découverte de cet immense artiste qu’est à l’évidence Hirata Hiroshi.

Voir les commentaires

Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

Publié le par Nébal

Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

FRUCTUS (Nicolas) et DAY (Thomas), Gotland, textes de Thomas Day et Nicolas Fructus, illustrations de Nicolas Fructus, mise en scène graphique de Franck Achard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, [2014] 2016, 151 p.

 

FRUCTUS (Nicolas), Le Petit-Neveu de Pickman, introduction d’Olivier Girard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, 2016, [80 p.]

 

NÉBAL À SON TOUR JOUE À TROUVER LE CORBEAU

 

Le crowdfunding s’inscrit de plus en plus dans le paysage éditorial français – au sens large : l’édition de jeu de rôle a, j’ai l’impression, intégré la méthode, au point qu’elle en devient « normale ». Il y a peut-être davantage de résistance en littérature ? Ceci dit, dans les genres de l’imaginaire, si la situation n’est probablement pas encore comparable à celle du jeu de rôle, la pratique s’est développée… Très honnêtement, je ne sais pas ce qu’il faut en penser – je préfère réserver mon opinion, le temps de digérer les atouts et inconvénients de la méthode, et son évolution à terme ; d’autant que j’ai l’impression que nous sommes encore largement dans le flou – peut-être même certaines conséquences d’ordre juridique doivent-elles être envisagées ? On verra, j’imagine.

 

Reste que, moi qui n’avais jusqu’alors jamais eu recours à ce procédé, j’ai enchaîné trois financements participatifs au printemps dernier – dans l’ordre, Les Contrées du Rêve, gros supplément ou ensemble de suppléments (du coup) pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, chez Sans-Détour ; ensuite « l’intégrale » des œuvres de fantasy de Clark Ashton Smith chez Mnémos ; enfin cet étonnant objet qu’est Gotland, aux éditions du Bélial’ – et qui, sans que ce soit forcément très étonnant, d’ailleurs, est finalement le premier de ces trois projets à être livré ; c’est allé très, très vite, en fait…

 

(Oui, vous aussi vous avez noté qu’il y avait comme une passerelle entre ces trois financements ?)

 

UN BEAU LIVRE – TRÈS BEAU

 

Gotland se pose d’emblée comme un objet à part ; c’est même ainsi que le livre définit par l’exemple la collection « Wotan » qu’il inaugure – après « Une Heure-Lumière », admirable, et « Pulp », c’est la folie des nouvelles collections aux éditions du Bélial’ ! Mais il est vrai que ces trois ensembles sont on ne peut plus opposés…

 

Gotland relève donc du « beau livre » ; c’est un très bel objet, oui, qui associe texte et image, et l’œuvre pour l’essentiel de Nicolas Fructus – que nous connaissons surtout en tant qu’illustrateur, mais qui livre ici deux nouvelles, forcément illustrées par ses soins ; tout cela dans une optique résolument lovecraftienne (avec le nom du gentleman de Providence qui figure en gros sur la couverture – j’avoue ne pas savoir qu’en faire en rédigeant la notice bibliographique de Gotland), qui ne surprend pas forcément, mais réjouit probablement, l’amateur qui s’était déjà régalé du précédent projet de l’illustrateur dans ce registre, le très beau Kadath : le guide de la Cité Inconnue, publié en « Ourobores » chez Mnémos il y a quelques années de cela. Il n’est toutefois pas seul aux commandes de Gotland : une troisième nouvelle s’y inscrit tout naturellement, « Forbach », de Thomas Day, qui avait été en son temps publiée dans le n° 73 de Bifrost, consacré à H.P. Lovecraft. Entre les trois récits, Nicolas Fructus livre des interludes purement graphiques. L’ensemble, sans doute, doit aussi beaucoup à Franck Achard, responsable de la « mise en scène graphique ». Le résultat, disons-le, est de toute beauté – à la hauteur des attentes que l’on pouvait placer dans pareil projet.

 

Oui, tout cela est vraiment très, très joli. Le livre, amélioré par paliers lors du crowdfunding, est un véritable objet de collection, et Nicolas Fructus y démontre avec passion et application la variété de sa palette, même en traitant du seul registre lovecraftien : les trois récits ont ainsi tous une approche graphique qui leur est propre, des délires « géométriques » de « Gotland » aux photomontages de « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », tandis que « Forbach », entre les deux, joue l’intermédiaire entre la nature dont on ne sait si elle est avant tout vivace ou malade, qui fait également l’objet du premier interlude, et une approche plus « BD » qui se déploie ensuite, dans le second interlude, en un ensemble de visions lovecraftiennes plus « organiques » que celles qui précèdent, en mettant cette fois la faune mythique davantage en avant. Mais si la palette est variée, elle n’a pour autant rien d’incohérent – c’est bien plutôt qu’elle renvoie aux multiples approches qu’un même genre autorise, chez un illustrateur aussi talentueux qu’enthousiaste.

 

Après, les goûts de chacun entrent sans doute dans la partie, esquissant des « préférences » toutes personnelles – plus ou moins communicables, d’ailleurs. Ainsi, amateur pourtant de photomontages en temps normal, j’avoue n’avoir pas été tout à fait convaincu par les illustrations du troisième récit (par ailleurs le moins séduisant à mes yeux, mais j’y reviendrai), que je trouve un peu trop « propres »… Les croquis purement naturalistes du premier interlude m’ont sans doute plus ou moins parlé, par ailleurs. Mais – est-ce classicisme de ma part ? Je n’exclus rien... – je me suis surtout retrouvé, d’abord et avant tout, dans la démesure grotesque (au bon sens du terme) du second interlude, mais les géométries absurdes et autres constructions cyclopéennes de « Gotland », ainsi que la relative réserve des illustrations de « Forbach » – comme une sorte de « gothique paradoxal et modernisé » m’ont elles aussi pleinement convaincu ; à vrai dire, il s’agit de modèles en matière d’illustrations : elles accompagnent à merveille le texte, tout autant que le texte les accompagne ; il y a ainsi une belle synergie entre les deux dimensions de l’œuvre, qui, par phénomène d’émergence disons, produit une super-œuvre émanant des deux mais les enrichissant encore jusqu’à définir un registre qui leur est propre. Globalement, c’est donc absolument superbe – et la très belle mise en page, toujours appropriée, relativement sobre par ailleurs, mais s’autorisant des pages dépliantes du plus bel effet, contribue à son tour à la perfection graphique de Gotland.

 

LES TEXTES

 

Quelques mots sur les textes, maintenant.

 

Gotland

 

Par un bête réflexe que je suppose assez commun, moi qui « connaissais » (…) Nicolas Fructus en tant qu’illustrateur, je n’en attendais pas grand-chose en tant que nouvelliste. Mais je me rends bien compte que ça a quelque chose d’absurde – après tout, les gens qui cumulent les talents, ça existe… Alors je n’irais pas jusqu’à prétendre que les deux récits signés Nicolas Fructus dans cet ouvrage sont des chefs-d’œuvre – ils ne le sont pas.

 

Mais « Gotland » fait plus qu’assumer sa fonction. Le récit adopte un point de départ relativement étonnant, notamment du fait de sa dimension historique : il prend place au VIIe siècle après Jean-Claude, et donc sur l’île de Gotland, au large de la Scandinavie.

 

J’ai dit « récit »… En fait, c’est peut-être à débattre – mais de manière assez bien vue, car éminemment lovecraftienne : « Gotland » emprunte aux odyssées chtoniennes récurrentes chez l’auteur, où le narrateur est avant tout témoin, rapportant fébrilement ses découvertes hallucinées, dans des souterrains antédiluviens martelant l’insectoïde humain qui les arpente de son insignifiance cosmique ; en ce sens, la nouvelle peut éventuellement tenir au moins autant de la « vision » que du récit – ce qui est pour le mois à propos, puisqu’il s’agit d’illustrer la chose… Chez Lovecraft, cela a pu donner des choses comme « The Nameless City », en plein dans ce schéma, ou plus tard des choses plus ambitieuses, dans At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time » ; d’autres exemples pourraient sans doute être cités.

 

Nicolas Fructus relève le défi avec un certain brio. Il introduit, dans le périple dans l’espace autant que dans le temps auquel est compulsivement attelé le narrateur, une thématique graphique globale, évoquant plus que jamais M.C. Escher, insinué dans une débauche cyclopéenne immédiatement connotée (et empruntant peut-être aussi à d’autres œuvres sous influence – Nicolas Fructus aime les œufs, qui font penser à Alien, le cas échéant via Giger…).

 

Pour autant, comme au travers d’un clin d’œil complice, il en revient en fait au récit – qu’il conclut sur une pirouette passablement pulp et en même temps très bien trouvée, et plus habile qu’on ne le croirait tout d’abord. La plume a peut-être quelques rares défaillances, très passagères, encore que je n’en sois pas tout à fait certain – globalement, dans son registre bien particulier, et dans son rapport essentiel à l’image, « Gotland » m’a fait l’effet d’une réussite.

 

Forbach

 

Nouvelle plus ancienne, et due cette fois à Thomas Day, « Forbach » s’inscrit tout naturellement dans l’objet fructussien. Ce texte me paraît représentatif de préoccupations formelles relativement récentes chez l’auteur, en tout cas prégnantes dans un certain nombre de ses nouvelles de ces dernières années – ce qui peut inclure la novella Dragon, parue récemment, mais j’y ai largement préféré « Forbach » ; bon, sans surprise, j’imagine…

 

Cette préoccupation première transparaît dans la structure même du texte – lequel, plutôt que de suivre une narration parfaitement chronologique ou, au contraire, se projeter dans tous les sens au travers d’un complexe séquençage temporel, adopte une solution étrangement plus rare, j’ai l’impression, mais tout à fait pertinente ici, en procédant à l’envers. Chaque séquence, dans Forbach, est postérieure à celle qui la suit. Les écarts chronologiques d’abord limités tendent, sans surprise mais avec pertinence, vers un ultime vertige cosmique qui n’aurait pas manqué, je suppose, de séduire notre cher HPL, qui prisait tant les durées préhistoriques voire préhumaines dilatées sous les auspices d’une science révélant toujours un peu plus le statut de fœtus cosmique de l’humanité – peut-être aussi son camarade CAS ? « Forbach », approche « noire » mise à part, certes, a peut-être quelque chose du vertige tétanisant d’un « Ubbo-Sathla »… Bon, je m’égare sans doute.

 

Pour le reste, le récit tient presque de la mise en abyme (re ; et d’autant plus qu’il y a à nouveau ici du périple chtonien, si l’auteur semble prendre plaisir à tourner autour plutôt qu’à le mettre véritablement en scène, jusqu'à ce que...), soit de Lovecraft… soit de ce que le jeu de rôle en a fait ? Là encore, je dis peut-être des bêtises ; mais l’histoire d’héritage, telle qu’elle est gérée, me paraît relever de ce cliché du registre, néanmoins très joliment employé ici – car la narration à rebours autorise bien des miracles en matière d’ambiance.

 

Et c’est bien l’ambiance qui prime, ici – et elle est parfaite. Le « récit », au sens le plus strict ? Peut-être est-il secondaire, dès lors – ou peut-être pas, mais tout en s’en accommodant assez bien. Un point intéressant, d’ailleurs, dans cette chronologie inversée, réside dans le rapport ambigu avec un autre procédé lovecraftien typique : celui de la corrélation de documents ; l’ignorance, ici, s’accumulant par strates, renouvelle de manière assez bien vue cette approche, en construisant une chape de secrets, secrets terribles en eux-mêmes, à moins que leur dévoilement en tant que tel constitue le véritable terrible dans tout cela…

 

Note au passage : quand la nouvelle avait été publiée dans le Bifrost n° 73, j’avais vu chez plusieurs membres avisés de la blogosphère qu’après avoir lu la nouvelle dans le sens imposé par l’auteur, ils l’avaient relue dans l’ordre chronologique – et avaient unanimement trouvé que ça ne marchait pas. La drôle d’idée… Ce n’était sans doute pas fait pour marcher dans ce sens, non ? Mais en l’état, oui – ça marche.

 

Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal

 

Je suis nettement moins enthousiaste pour le dernier texte, « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », dû à nouveau au seul Nicolas Fructus.

 

Sans être mauvaise à proprement parler, cette nouvelle, si c'en est bien une, ne me paraît pas vraiment s’élever au-dessus de la médiocrité… D’autant qu’elle a un côté inabouti, qui s’exprime peut-être tout particulièrement au regard de sa dimension relative d’ « exercice de style ». Certes, de l’ « exercice de style », il y en a, et de manière flagrante, dans les deux textes qui précèdent… Mais là où « Gotland » en exprimait une unicité de propos entre texte et dessin, là où « Forbach » ménageait une ambiance gothique moderne plongeant soudainement dans le gouffre d’un temps intimidant et terrible, « Mémoire des mondes troubles » use d’effets moins efficaces et plus grossiers – le « récit » au sens le plus strict n’étant guère de la partie, il en ressort une inféodation relative du texte à l’illustration plutôt qu’une symbiose des deux dimensions.

 

Or non seulement le texte est ici davantage subordonné au dessin, mais c’est aussi, du coup, pour les illustrations qui, globalement, m’ont le moins parlé… Certes, elles ne sont pas moches pour autant : le livre est beau de bout en bout, il est simplement moins bon ici. Mais l’association de ces deux travers aboutit à cette conséquence inéluctable que « Mémoire des mondes troubles » se lit sans qu’on s’y attache vraiment, et qu’on en tourne les pages finalement sans guère d’enjeu – la dernière page tournée, on se souvient que le livre est beau, mais cet ultime texte a déjà disparu dans les limbes, là où « Gotland » et « Forbach » demeurent, titulaires d’une majesté grotesque qui fait bien trop défaut à ce dernier développement, au style par ailleurs moins convaincant.

 

BILAN

 

Ne pas attacher trop d’importance à ce dernier jugement : j’ai été pleinement satisfait par ce Gotland, vraiment un très bel ouvrage, et qui vaut le détour. Je crois volontiers qu’il n’aurait jamais pu être édité hors crowdfunding ; à cet égard, c’est une belle illustration de ce que ce procédé peut produire d’intéressant. Je ne suis guère collectionneur, a fortiori de beaux livres, mais Gotland figure une appréciable exception, dont je ne doute pas que j’en tournerai régulièrement les pages, à l'instar de mon Kadath, pour m’imprégner de ces lovecrafteries graphiques – celles que l’on dit souvent, et souvent à bon droit, particulièrement périlleuses, mais pour le coup des plus convaincantes.

 

PS : LE PETIT-NEVEU DE PICKMAN

 

Ah, une dernière chose au passage : le financement participatif a débloqué une sorte de « bonus » intitulé Le Petit-Neveu de Pickman, petit livre supplémentaire constitué de quarante « dédicaces » de Nicolas Fructus, en noir et blanc cette fois, s’enchaînant pour former un semblant de récit – un semblant, hein… C’est plus léger que Gotland – plus pulp aussi… et s’autorisant en même temps un bref éclat pornographique. Amusant, du coup, mais rien d’exceptionnel non plus.

 

En tant que contrepartie pour Gotland, c’était tout à fait bienvenu – ainsi que les divers tirés à part, cartes, marque-pages, etc. L’achat séparé (possible) me paraît plus superflu… Ceci étant, c’est un témoignage, à sa manière, du sérieux autant que de l’enthousiasme investis dans le projet Gotland – mené à terme rapidement, plus que satisfaisant, et laissant désirer de nouvelles entreprises un peu « folles », dans ce goût-là ou dans d’autres. Et longue vie à Wotan !

Voir les commentaires

Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2016, 216 p.

 

RETROUVAILLES

 

Gunnm… Pour moi, c’est un peu une exception. La fameuse série de Yukito Kishiro, lorsqu’elle avait été publiée par Glénat (déjà) dans les années 1990, aux côtés d’Akira et quelques autres, n’avait pas été pour rien dans la grosse baffe suscitée par cette phase initiale, ou peu s’en faut, de découverte des mangas en France. Pour moi, cela avait tout particulièrement été le cas ; en fait, Gunnm avait été une des rares séries, alors, à provoquer mon enthousiasme, suffisamment en tout cas pour que je me risque à aller plus loin qu’un premier contact ; peu d’autres titres à l’époque étaient dans ce cas, hormis Akira (donc), même si j’avais feuilleté quelques Dragon Ball et compagnie (mais pas Z, sûrement pas, faut pas déconner), ou, dans un registre bien à part, les Gon de Tanaka. Je n’avais certes pas poussé jusqu’au bout (ni, a fortiori, lu Gunnm Last Order plus tard – la question ne se pose même pas pour la récente déclinaison Gunnm Mars Chronicle, dont la publication française débute parallèlement à celle qui nous intéresse aujourd'hui) pour telle ou telle raison, mais j’en gardais un bon souvenir – peut-être un peu idéalisé…

 

La BD, si elle avait compté à cette époque, était toutefois indisponible depuis pas mal de temps déjà. Il y avait pourtant sans doute un marché, de jeunes amateurs de mangas frustrés d’une bonne édition française et récente de cette série… Et Glénat, dans la foulée de ce qui a été fait pour Akira, a donc annoncé la publication d’une nouvelle édition de Gunnm, baptisée du coup (paradoxe ou presque) « édition originale », et conservant notamment une chose jugée aussi superflue, à l’époque de la première parution française, que le sens de lecture… Autres temps, autres mœurs ? Tant qu’à faire, la traduction a été révisée.

 

Sur ce dernier plan, je ne peux pas me livrer à une comparaison des deux traductions : après tout, c’est bien parce que j’ai égaré mes vieux exemplaires, et l’occasion faisant le larron, que je me suis procuré ce « nouveau » premier tome « original »… La question du format est différente – et pour un résultat qui m’a surpris. Naïvement, et sans aucune raison au fond, je supposais que cette « édition originale » emploierait un format relativement grand – celui, d’ailleurs, utilisé par l’éditeur pour Akira ; il me semble qu’une précédente réédition l’avait adopté, mais je dis peut-être n’importe quoi ? Ici, ce n’est de toute façon pas le cas : Gunnm édition originale adopte un format poche… [EDIT : et parfaitement normal, je disais des bêtises dans la première version de cet article (pour changer)...] Autre surprise au passage, mais à la limite de la déconvenue cette fois : la BD est très, très, TRÈS souple, et le papier très, très, TRÈS fin – aussi ai-je peur que tout cela ne s’abîme assez vite… d’autant, à vrai dire, que mon exemplaire a été quelque peu malmené par la Poste, aheum.

 

L’ESQUISSE D’UN MONDE

 

Mais passons à la BD en elle-même. Un de ses atouts essentiels sans doute, ou en tout cas était-ce un aspect qui m’avait marqué à l’époque de mes premières lectures, consiste en l’exposition finalement assez subtile d’un univers à la fois très référencé, et, pourtant, ne manquant pas de personnalité. Gunnm est une BD de science-fiction, et pioche un peu partout dans le vaste patrimoine du genre, mais parvient à s’approprier les éventuels lieux communs pour les tourner à sa sauce. Avec éventuellement quelque chose de relativement « original » le cas échéant, d’ailleurs ; s’il y a, dans Gunnm, des clins d’œil assez marqués tant au cyberpunk qu’au post-apocalyptique, je n’étais peut-être pas en mesure, jeune ado, d’y repérer ses thèmes lorgnant sur un transhumanisme ambigu… Et il y a aussi de l'utopie/dystopie pour faire bonne mesure.

 

Très vite, le monde, dans sa structure la plus schématique, se déploie sous forme d’opposition : il y a Zalem, la cité des nuages, flottant au-dessus de la « Décharge », ou Kuzutetsu ; classiquement, on y devine une utopie close et donc inaccessible, intraitablement opposée à un « sous-monde » tout de chaos et de violence – littéralement le monde de ses déchets, et dont les habitants, à tout prendre, sont tout autant de déchets.

 

Car il y a des habitants, à Kuzutetsu – et pas forcément, d’ailleurs, uniquement des brutes tout droit sorties d’un Mad Max. Ainsi Ido, souriant cybernéticien, qui fouille dans les montagnes d'ordures en quête de pièces utiles… Car la cybernétique est ici une activité essentielle : un humain « purement humain » y serait probablement une aberration (à ceci près que, pour certaines raisons, on ne peut exclure qu'Ido lui-même soit une aberration de ce genre...). Qu’on aille jusqu’à parler de cyborgs ou pas (et pour l'heure de transhumanisme ou pas ?), le fait est que les habitants de Kuzutetsu mêlent à leur chair quantité d’implants et autres « ajouts » technologiques, à même de faciliter un peu leur rude vie, voire de simplement permettre de vivre au jour le jour… La base humaine demeure, mais la qualité d’homme-machine n’en est pas moins la norme. Et ces éléments se remplacent, on répare les hommes : le rapport à la violence physique en est forcément affecté.

 

GALLY

 

Un jour, Ido, en fouinant dans les détritus, tombe sur une belle pièce – à tous points de vue : un tronc cybernétique surmonté d'une tête d'une femme. Il parvient à « remettre en marche » la créature, et lui donne un nom : Gally.

 

Ici, je vous dois des excuses, parce que j'avais (encore !) dit des bêtises dans la première mouture de ce compte rendu... Depuis ma première lecture de la BD, ado, et qui avait donc sans doute conditionné cette récente relecture, j'avais tout naturellement considéré que Gally était purement artificielle ; autant dire une androïde, voire un robot, « l'autre côté » par rapport aux humains cybernétisés qui sont la norme à Kuzutetsu. La représentation de l'artefact déniché dans les ordures, ses branchements divers, son absence prolongée sur des siècles, autant de choses qui me confirmaient dans cette vision... Un camarade m'a cependant dit que je me trompais, et que Gally était bien humaine. Le fait est que, dans ce premier tome, Ido se contente d'évoquer son « cerveau », bien conservé « comme en hibernation ». Je n'en avais pas déduit qu'il s'agissait d'un cerveau humain, j'imaginais plutôt quelque chose de bionique. Mais je me trompais et, à ce que m'en a dit ledit camarade, la deuxième série, Gunnm Last Order, lève toute ambiguïté à ce propos, si ambiguïté il y avait (chose vite confirmée en fouinant rapidement sur le ouèbe). Toutes mes excuses, donc, et il me faut reprendre cette chronique ainsi que celle du deuxième tome : cette prise de conscience change bel et bien la donne...

 

Mais revenons à Ido et à sa trouvaille. Ido est possessif : il tend à vouloir gérer la vie de Gally, sur tous les plans. Car elle est son rêve... En cela, il nie sans forcément en être très conscient, cette qualité humaine qu’il lui reconnaît autrement (et j'en reviens à l'ambiguïté, pour le coup...). Or Gally s’en accommode mal… Car, aussi mignonne soit-elle, et frêle d’aspect – mais cela se modifie, donc –, Gally pense bien par elle-même ; mais, en même temps – ce qui ne rend le personnage que plus complexe encore –, elle a un instinct, ou des aptitudes, qui semblent résulter d’un conditionnement antérieur… dont, amnésique, elle n’a pas la moindre idée. Quelle identité faire sienne ? De quelle liberté dispose-t-elle vraiment ? L’évidence se fait bientôt jour : Gally n’a rien d’une poupée douce et tendre, destinée unilatéralement à apporter un peu de beauté dans un monde qui, il est vrai, en a sans doute bien besoin… Non. Elle a des souvenirs d’ordre martial – elle recourt instinctivement au panzerkunst, une technique de combat antique et particulièrement redoutable ! Elle est une guerrière ; et ne peut être autre chose ?

 

En effet, très vite, confrontée à la violence de la Décharge, Gally doit se battre… Ce qu’Ido fait lui aussi, par ailleurs. Notre gentil cybernéticien a sa part d’ombre, et joue, la nuit, au chasseur de primes, au hunter warrior, traquant et massacrant les criminels – et peut-être bien dans une certaine mesure parce qu’il aime ça… Gally, dans sa relation ambiguë avec Ido, son « père » d’une certaine manière, veut suivre ses traces – littéralement ; et ce quoi qu’il en dise d’abord… Il devra pourtant accepter le fait accompli : Gally sait se battre, peut-être même qu’elle doit se battre – dès lors, il lui faut un corps adapté, et non cette armature de jolie poupée, mignonne mais fragile, qu’il lui avait d’abord attribuée…

 

PREMIÈRE PRIME

 

Devenue chasseuse de primes, Gally a d’emblée affaire à forte partie – le cinglé Makaku, à la fois « ver » et montagne colossale, mais psychopathe avant que d’être une brute ; d’autant, à vrai dire, que changer de corps, dans ce monde-là, est parfaitement dans l’ordre des choses… Il s’approprie d'ailleurs le corps d’un champion/gladiateur, et n'en sème que davantage le chaos dans une Décharge déjà suffisamment chaotique comme ça !

 

Le maniaque suceur de cerveaux fait peur – même aux plus hardis chasseurs de primes, soudainement tout timides dès qu’on leur en parle : eux font cela pour vivre, pas question de s’engager à l’aveuglette dans une mission aussi périlleuse, au seul principe de faire régner la « justice » ! Et la prime a intérêt à être sacrément plus élevée pour qu’elle les décide à agir… Ido et Gally, par la force des choses, seront pourtant amenés à affronter le monstre. Et à plusieurs reprises ; c’est comme si Makaku, d’emblée, affichait des traits de Némésis de Gally : l’affaire est personnelle… Mais Gally a de la ressource !

 

COMME UNE RÉSONANCE

 

Je me demandais tout naturellement, au moment même d’acquérir ce premier tome « édition originale », si mon ressenti serait le même qu’à l’époque de ma première lecture, ado. Forcément, ce n’est pas tout à fait la même chose…

 

En fait, et avant tout, cette relecture a peut-être été affectée par mon abord récent de One-Punch Manshônen d’action raillant le shônen… Et ce même si on considère Gunnm comme un seinen. L’ultraviolence est certes de la partie – mais ça ne m’avait certainement pas empêché de lire cette BD jeune ado ; je me souviens bien des critiques, alors, de nos bonnes âmes s’inquiétant de l’ultraviolence des mangas en général, mais sans doute avec des choses comme Akira et Gunnm en tête ; il est vrai qu’à tout prendre les éditeurs de mangas alors, ou d’animes pas toujours très bien distingués des mangas à l'époque, n’étaient pas les derniers à mettre l’accent sur l’ultraviolence ! Remember le générique de Manga Vidéo, avec du Sepultura en guise de bande son ?

 

Mais je m’éloigne : ce que je voulais dire, c’est que Gunnm, public cible mis à part, est bien un manga d’action, où le combat occupe une place essentielle. Dès lors, ma lecture ne pouvait qu’entrer en résonance avec celle de One-Punch Man… au bénéfice cependant de Gunnm, mais justement parce que cette vieille série use d’un certain nombre des codes raillés par One-Punch Man. Le combat est certes omniprésent (et globalement très lisible, ce n’est pas toujours le cas dans d'autres mangas de ma très vague connaissance, loin de là), mais le texte ne fait pas pour autant défaut – y compris en plein combat, sans atteindre au bavardage des comics de super-héros, mais sans doute davantage dans cet esprit-là tout de même ; ce qui me convient bien mieux…

 

Là où la critique portée par One-Punch Man se montre sans doute plus efficace, c’est donc au regard des codes narratifs. Quand j’avais livré mon compte rendu du premier tome du manga inspiré par l’œuvre originale signée One, un aimable lecteur m’avait fait découvrir le terme de nekketsu – comme une forme de schéma sempiternellement repris. Or, à voir les différents points qui permettent de qualifier un nekketsu, j’ai l’impression que Gunnm rentre pleinement dans ce cadre, pour bon nombre d’éléments déjà présents dans ce premier tome, ou figurant dans mes vagues souvenirs de la suite des opérations. La très relative originalité par rapport à ce schéma… serait le sexe de l’héroïne (dans ce monde cybernétique…) ; je n’ai aucune idée de ce que ce type de « femme forte » pouvait avoir d’original ou de convenu alors (au Japon ; la question ne se pose peut-être pas tout à fait de la même manière pour la France des années 1990 ?), même s'il semblerait que cela ait participé du succès de la série – mais, au-delà de cette interrogation aux connotations éventuellement absurdes, le fait demeure : tout ceci est globalement assez banal… Bien plus en tout cas que ce dont je me souvenais.

 

MAIS ÇA MARCHE

 

Pour autant, cette relecture n’a en rien constitué une déception. Le fait est que ça marche, et même très bien… Il y a sans doute plusieurs raisons à cela, que je ne suis pas bien certain d’entrevoir toutes.

 

Une fois n’est pas coutume, je mettrai le dessin en avant. Dans le registre éventuellement étouffant du manga d’action, Yukito Kishiro fait d’emblée très fort : son sens du montage s’accompagne d’un beau dynamisme, condition probablement sine qua non du genre ; mais il se singularise par d’autres aspects, qui contribuent à hisser Gunnm au rang des plus belles réussites en l’espèce – par exemple, dans son usage des personnages, esquissés avec un certain sens du détail qui leur confère d’emblée une vie, sans pour autant abuser d’un « expressionnisme », disons, pouvant loucher sur la caricature, et qui me paraît à vue de nez assez récurrent dans le genre : Ido, par exemple, dès sa première apparition, avec sa bonne bouille souriante et ses grosses lunettes, suscite immédiatement la sympathie du lecteur – ce qui ne fait que rendre plus troublante encore la possibilité qu’il ait un côté plus sombre… À l’autre bout du spectre, Makaku est tout en excès ; pour lui, la quasi-caricature est à propos, parce que c’est un personnage d’essence outrancière, dès lors plus propice à l’expressionnisme – son faciès dément ne laisse pas indifférent, ainsi dans cette séquence assez marquante, où il se livre à un petit jeu sadique de grimaces avec un bébé…

 

En fait, la dimension caricaturale intervient peut-être davantage dans un autre registre, tenant au rapport des proportions – et découlant immédiatement de la dimension « cyborg », voire « transhumaine », de l’univers : un corps, ici, n’a pas à être conventionnel, et peut se permettre mille et un écarts sur la norme ; à vrai dire, pour l'heure, seuls Ido et Gally (parmi les personnages principaux, du moins) relèvent bien de cette « norme », qui n’en est donc pas une à Kuzutetsu… La démesure de Makaku, d’emblée, s’inscrit dans cette méthode – et peut-être encore davantage quand le ver acquiert son corps de champion. Cela confère une certaine folie aux planches, qui peuvent se permettre des incongruités morphologiques, pour un résultat tout à fait appréciable.

 

Au-delà, le trait le plus admirable du graphisme de Yukito Kishiro est peut-être ailleurs, et en même temps dans la continuité : c’est la manière dont il bâtit un univers cohérent et relativement singulier, de manière visuelle avant que d’être textuelle ; le dessin fourmille de détails dans le décor ou les figurants qui participent de la genèse de ce monde fictionnel, et c’est assez remarquable. La conjonction, en fait, de cet univers et de ce dessin, fait à mon sens et pour l’heure tout l’intérêt de la BD.

 

Un bémol, peut-être ? Je suppose… ou peut-être pas. Il concerne Gally – c’est bien le problème. La « jeune fille » (qui n’est donc pas jeune, si plus ou moins fille) est certes très mignonne, et l’auteur sait lui conférer, outre sa chevelure unique, un minois charmant, tout en inscrivant sur ce dernier, le cas échéant, les stigmates de ses sentiments – de la peur à la haine, en passant par l’amour et l’incompréhension. Tout cela est bel et bon… Ce que je regrette un peu, mais peut-être était-ce inévitable, c’est la tendance à lui faire adopter des poses langoureuses de pin-up à tout moment ou presque – avec un autre attribut, cette bouche systématiquement ouverte sur un petit « o » de stupéfaction, qui lui donnerait presque un air de cruche… J’exagère peut-être ; mais c’est là une chose que je n’avais pas ressentie ado, étrangement, ou pas si étrangement que cela. Demeure, certes, ce rendu essentiellement pertinent d'un individu à part entière, en pleine quête d'identité...

 

Le reste ? Eh bien, ça tourne – efficacement. Le propos est certes très banal, au fond, mais l’attention au monde et au graphisme qui l’exprime suffit largement à compenser tout caractère convenu. L’action est omniprésente, mais sans être lassante, et en demeurant toujours lisible. Les personnages sont attachants, et suffisamment complexes, même par petites touches, pour qu’on s’intéresse à leur sort. Que demander de plus, dans ce cas ?

 

Probablement le deuxième tomeA priori, c’est pour janvier.

Voir les commentaires

A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.), (ed.), A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, New York, NY, Hippocampus Press, 2010, 263 p.

 

Tiens, un petit peu de critique lovecraftienne, ça faisait longtemps... Avec cet étonnant volume, coordonné par l’inévitable ou presque S.T. Joshi, qui constitue une somme de documents à même de ravir l’amateur ou un peu plus que ça puisque affinités – le revers de la médaille étant que, plus que jamais, je crains que tout cela ne laisse sur le carreau bon nombre d'autres lecteurs, même portés sur Lovecraft et les lovecrafteries…

 

LA PART DES MYTHES

 

La légende s’est tôt emparée de la figure de Lovecraft autant que de son œuvre. Enfin, tôt… Avec un bémol de taille : après la mort du bonhomme… Mais c’est presque un lieu commun.

 

L’objet de la présente compilation est de se replonger dans la réception peu ou prou immédiate de Lovecraft (pour l'essentiel dans les années 1930 et 1940) – et, le cas échéant, de tordre le coup à certains mythes, mais plus encore de voir comment d’autres mythes ont pu être mis en place, et, régulièrement, perdurer de manière inattendue. Des exemples ? Le « Mythe de Cthulhu », bien sûr (voyez notamment ici, ici, et ici), fondé sur la « black magic quote », que j’ai déjà eu maintes fois l’occasion d’évoquer – merci August Derleth, surtout ; l’idée du « Reclus de Providence », aussi, forcément – au point où il est difficile de revenir à la source de cette imposture (même si, à vrai dire, Lovecraft lui-même n'y est pas pour rien...) ; ou encore l’image de cet homme dont l’œuvre la plus aboutie serait sa propre vie – selon la formule de Vincent Starrett, très vite systématique !

 

Parallèlement, certaines idées reçues sont sans doute à tordre – concernant par exemple la réception de l’œuvre dans les pulps : j'ai été tout particulièrement intéressé, ici, par la partie centrée sur les courriers des lecteurs de Weird Tales (surtout) et Astounding Stories. Mais c’est sans doute dans la suite que les éléments les plus étonnants sont à relever – à partir des compilations de Lovecraft effectuées par August Derleth et Donald Wandrei après la mort de l’auteur, sous l’étiquette spécialement créée dans cette optique des éditions Arkham House : en ressort une étonnante diversité dans l’accueil – où les fans de la première heure peuvent à l’occasion se montrer plus sévères que ceux de la génération suivante, où la critique académique ou dans la presse la plus prestigieuse n’est pas aussi unilatéralement hostile qu’on le dit souvent, ce genre de choses… Mais il est vrai que ce lectorat « secondaire », gobant sans le moindre recul tout ce que Derleth et quelques autres pouvaient prétendre concernant la vie et l’œuvre de Lovecraft, a eu sa part, essentielle, dans le colportage des mythes dès lors systématiquement rapportés jusqu’à ce que la nouvelle critique lovecraftienne fasse un peu le ménage dans les années 1970…

 

Il faut ici préciser quelque chose – qui m’a paru un peu regrettable : cette compilation ne prétend pas à l’exhaustivité, ayant surtout rassemblé des documents, sinon oubliés, du moins rarement ou jamais repris par la suite. Du coup, des articles essentiels manquent à l’appel, car jugés trop « connus » – et c’est surtout le cas pour la cruelle recension d’Edmund Wilson, « Tales of the Marvellous and the Ridiculous » (New Yorker, 24 novembre 1945), qui est en quelque sorte le mètre-étalon de la critique « légitime » hostile à Lovecraft ; on s’y réfère d’ailleurs à l’occasion… Bizarrement, cette raison ne semble pas avoir autrement affecté Joshi pour un certain nombre de textes également connus, voire davantage encore – ainsi, sauf erreur, plusieurs articles de Derleth. Il est vrai que, si ces articles avaient fait défaut, le caractère lacunaire de l’ouvrage aurait été autrement frappant, et, à bien des égards, il aurait été incompréhensible ; mais, tout de même, l’article de Wilson aurait à mes yeux tout autant eu sa place ici…

 

L’idée est donc plutôt de mettre à la disposition des textes généralement moins connus – mais, avouons-le, d’un intérêt intrinsèque régulièrement limité. Nombre de ces articles ne valent en effet rien pour eux-mêmes – nombreux sont même ceux qui s’avèrent complètement à côté de la plaque, ou ridicules pour quelque autre raison… Leur intérêt réside, a posteriori, dans la représentation de Lovecraft qu’ils contribuent à générer puis entretenir – et c’est à ce titre-là que leurs nombreuses approximations ou même inexactitudes se révèlent enrichissantes, là où certains jugements à l’emporte-pièce, dans un sens ou dans l’autre, figurent de précieux témoignages d’une histoire littéraire sans doute plus complexe que ce que l’on est souvent porté à croire.

 

Les textes ici rassemblés sont de format variable, allant de quelques lignes à peine pour les extraits du courrier des lecteurs de Weird Tales ou Astounding Stories, à la dizaine de pages pour les articles les plus bavards (bavards, oui : en effet, ce n’est pas parce qu’ils sont plus longs qu’ils sont pour autant plus pertinents, et c’est même régulièrement le contraire – médite, graphomane Nébal, médite !). Dès lors, il m’est bien évidemment impossible de décortiquer le recueil pièce par pièce – ouf. Vous l'échappez belle, hein ?

 

Avançons tout de même quelques éléments, prélevés çà et là, qui, à défaut de rendre parfaitement compte de l’ouvrage, donneront je l’espère une idée de ce que l’on peut en retirer.

 

SOUVENIRS DE LOVECRAFT

 

La compilation rassemble ces (très) divers textes sous cinq étiquettes générales – dont la distinction peut parfois être limite spécieuse, sur le tard du moins.

 

La première de ces étiquettes porte sur les « souvenirs » concernant la personne même de Lovecraft – c’est, en tant que tel, sans doute la partie du recueil la moins enthousiasmante, toute empathie mise à part dans ces témoignages régulièrement émus sinon émouvants. J’ai tendance à croire qu’ils ne font véritablement sens qu’à la condition d’envisager ensuite les développements qu’ils susciteront éventuellement, soit qu’il s’agisse de reprises sans autre vérification, soit qu’il s’agisse, le cas échéant, d’en prendre le contrepied.

 

À la limite, j’imagine que l’on peut y relever avant tout que certains de ces témoignages – déjà ! – sont plutôt suspects : dans ce sens, ils témoignent, ainsi que certains articles plus orientés vers la critique qui paraîtront dans la foulée des recueils d’Arkham House, de ce que le « mythe » Lovecraft nait en même temps que se développe un bien improbable « culte » pour son œuvre.

 

Dans cette optique, les témoignages hautement suspects de deux dames de la même famille, Muriel E. Eddy, l’épouse de C.M. Eddy, Jr. (qui avait fréquenté Lovecraft et lui avait soumis au moins quatre textes à « révision », voyez ici et ici, et qui, sauf erreur, devait également travailler avec le maître sur l'essai The Cancer of Superstition, commande de Houdini restée inachevée du fait de la mort du prestidigitateur), et leur fille Ruth M. Eddy, sont peut-être les plus intéressants, paradoxalement ou pas – le dernier tient même de la nouvelle, à certains égards, entendre par là « fantasme »…

 

LA CRITIQUE DU VIVANT DE LOVECRAFT

 

La deuxième partie porte sur la critique du vivant de Lovecraft – hors simples mentions dans le courrier des lecteurs de tel ou tel pulp, ça, on y reviendra juste après. Il n’y a pas forcément grand-chose, en fait… Mais c’est sans doute l’occasion de repérer les noms de quelques camarades, que l’amateur aura déjà notés dans les biographies de Lovecraft ou dans sa correspondance – même si, de ceux-là, seul Frank Belknap Long a eu un semblant de postérité (devant toutefois beaucoup à Lovecraft, et c'est peu dire).

 

On notera que le premier article critique portant sur Lovecraft, dû à Reinhart Kleiner et datant de 1919, porte sur la poésie de l’auteur – comme de juste.

 

La fiction, c’est, plus ou moins dans la foulée, W. Paul Cook qui s’en charge – et pour cause là encore : ledit Cook a été pour beaucoup dans la décision de Lovecraft de se remettre à écrire de la fiction, avec « Dagon », « The Tomb », etc. Pour la forme, je relève d’ores et déjà que ce fan de la première heure, qui a donc eu, qu’on s’en souvienne ou pas, une importance cruciale dans l’orientation de l’œuvre lovecraftienne et donc dans sa postérité, sera par la suite un des premiers à rejeter la tendance rampante au « culte » lovecraftien (c’est son expression), et notamment les publications d’Arkham House – même les toutes premières ! –, car elles ne s’embarrassaient pas suffisamment à son goût de trier le bon grain de l’ivraie…

 

Pas grand-chose de plus à relever ici – même s’il y a quelque chose d’un peu visionnaire, le cas échéant, dans l’article de Vrest Orton « A Weird Writer is in Our Midst », qui donne du coup son titre à ce recueil. Le dernier article de cette section, « What Makes a Story Click ? », signé J. Randle Luten, est à vrai dire une bonne occasion de ricaner – et, pour ceux qui en douteraient, l’occasion de vérifier que l’on n’a certes pas attendu l’émergence de la blogosphère pour pondre des articles « critiques » parfaitement ineptes ainsi que d’une étonnante prétention…

 

COURRIERS DE LECTEURS

 

Suit une longue partie consacrée aux réactions de lecteurs, dans les colonnes mêmes de leurs revues de prédilection (du vivant de Lovecraft, mais aussi après, du fait des republications régulières) ; sans surprise, l’essentiel de ces lettres provient de « The Eyrie », la rubrique du courrier des lecteurs de Weird Tales – avec quelques compléments, bien moins nombreux, dans Astounding Stories. Cette partie est des plus instructive et enrichissante, de manière globale.

 

Elle est aussi, disons-le, l’occasion de voir les effets d’un éventuel copinage, qui pouvait parfois passer au-dessus de la tête des lecteurs lambda du temps, j’imagine… En tout cas, nombreux parmi ceux qui ont fait part de leur enthousiasme dans « The Eyrie » sont les lecteurs ou éventuellement auteurs avec lesquels Lovecraft était en correspondance… ou qui deviendraient du coup bien vite de ses correspondants (un exemple en particulier : Robert E. Howard – j’ai eu l’occasion d’en causer ailleurs). Notez que je ne réfute en rien la sincérité de ces témoignages ! Mais ils sont parfois amusants, pris avec un certain recul (et pas uniquement en ce qui concerne le seul Lovecraft, d’ailleurs : Henry Kuttner qui dit bien aimer Lovecraft, mais préférer quand même C.L. Moore, c’est assez mignon…). Et ils témoignent, sans vraie surprise, de ce que le fandom en gestation avait déjà des traits de grande famille – ou de microcosme, je ne sais quelle expression est la plus appropriée…

 

En tout cas, la majeure partie, et de loin, de ces retours de lecteurs sont éminemment positifs : même quand Farnsworth Wright s’est mis à rejeter texte sur texte de Lovecraft, les échos favorables parmi les lecteurs demeuraient – appelant aussi bien à la publication de nouveaux textes qu’à la reprise d’autres plus anciens mais jugés parmi les meilleurs jamais publiés par le pulp ; et sans doute à bon droit ? Ça n’a rien d’une évidence – mais le « culte » ultérieur avait ici quelques présages et, même si Lovecraft n’avait pas alors la popularité d’un Seabury Quinn, par exemple, il semblait néanmoins considéré comme un des plus brillants auteurs de la revue, et peut-être même le premier d’entre eux. Bémol éventuel : je ne sais pas à quel point la compilation par S.T. Joshi est exhaustive ou pas… Il peut donc y avoir un (sacré) biais.

 

En tout cas, le contraste est marquant, qui oppose le courrier des lecteurs de Weird Tales à celui d’Astounding Stories – et qui relève en partie d’une querelle de chapelles hélas appelée à perdurer dans le petit monde des littératures de l’imaginaire, opposant fantasy/fantastique et science-fiction. Et là aussi, je redoutais un biais – du fait de la présentation à vue de nez partisane qu’en livre S.T. Joshi dans son introduction : il oppose en effet d’emblée le courrier des lecteurs de Weird Tales, globalement de bonne tenue, ou tolérable, et celui d’Astounding Stories, largement plus « pauvre »… Connaissant les affinités globales d’un Joshi, je supposais là aussi un biais ; mais, pour le coup (est-ce le fait de sa sélection, encore une fois ?), à la lecture des extraits ici repris, on ne peut que lui donner raison ; et si les lecteurs de Weird Tales n’étaient peut-être pas toujours très regardants, un certain nombre de ceux d’Astounding Stories se montrent tristement bornés, et en même temps sans doute bien moins exigeants encore en termes de qualité littéraire (ce qui à vrai dire ressort de la rédaction même de leurs lettres)… et, d’un point de vue critique, ils tendent bien davantage à se contenter d’un lapidaire « c’est bien » ou « c’est pas bien », ce dernier étant souvent accolé à un tout aussi têtu « ce n’est pas de la science-fiction » (rappelons que les textes en cause sont At the Mountains of Madness – à noter qu’une lettre de « The Eyrie », je ne me souviens plus de son auteur, appelait l’air de rien, ou plutôt via des allusions cryptiques, Farnsworth Wright à publier ce texte qu’il avait refusé… – et « The Shadow Out of Time ») ; par ailleurs, on discute au moins autant les illustrations que les textes...

 

Ceci étant, il ne faut pas généraliser ce constat – et le courrier d’Astounding Stories, quand il parvient à s’élever au-dessus des banalités coutumières, est peut-être plus enrichissant ici, dans la mesure où il oppose, et parfois vertement, admirateurs et détracteurs de Lovecraft, ou du moins des textes science-fictifs de Lovecraft. Si « The Eyrie » était peu ou prou unanime (dans les courriers « critiques », je ne relève guère que celui de cet amateur de « ghost stories » expliquant que les nouvelles de Lovecraft ne sont pas de bonnes « ghost stories », parce qu’elles rompent avec la tradition du genre – eh bien, comment dire…), la rubrique correspondante d’Astounding Stories est autrement plus clivante et même sanguine – et, en faisant la part des choses, on y trouve des points soulevés assez intéressants, dans les deux camps d’ailleurs.

 

Une note pour le principe, aussi : j’ai été surpris de voir revenir régulièrement, dans Astounding Stories, chez les défenseurs du texte, un appel du pied pour que Lovecraft écrive une suite à At the Mountains of Madness, portant sur l’expédition Starkweather-Moore… Auraient-ils apprécié Par-delà les Montagnes Hallucinées ?

 

LA CRITIQUE AU SEIN DU FANDOM

 

La quatrième partie porte sur la critique de Lovecraft au sein du fandom – qui se voit ainsi opposée à la critique du monde littéraire… Tous jugements de valeur mis à part, dont je ne suspecte pas nécessairement S.T. Joshi, je trouve cette distinction un brin spécieuse – de manière tout particulièrement flagrante quand des noms passent d’une rubrique à l’autre… Mais c’est bien ainsi que l’on aborde la critique posthume, très tôt liée aux publications d’Arkham House (pour l’essentiel – mais en fait, après un temps de réaction, d’autres maisons d’édition sont de la partie, et reçoivent leur lot de critiques, bonnes ou mauvaises).

 

Quoi qu’il en soit, l’intérêt à mes yeux principal de ces deux parties jumelles consiste surtout à voir comment des « mythes » concernant Lovecraft et son œuvre se sont très tôt – vraiment très, très tôt ! – mis en place, éventuellement du fait d’une sentence un peu irréfléchie tout d’abord (c’est ainsi que j’ai tendance à interpréter la phrase de Vincent Starrett sur Lovecraft qui serait lui-même, en tant que personnage, son œuvre la plus aboutie – mon point de vue est bien sûr à débattre), mais bientôt reprise pour argent comptant, et systématiquement encore…

 

Ceci étant, il est d’autres déformations qui sont plus suspectes et redoutables – et, bien sûr, cela vaut surtout pour la « black magic quote », qui apparaît dans un article de Derleth... de juin 1937 ! Quoi, trois mois à peine après la mort de Lovecraft ? Cette citation apocryphe (allez, je vous la redonne : « All my stories, unconnected as they may be, are based on the fundamental lore or legend that this world was inhabited at one time by another race who, in practising black magic, lost their foothold and were expelled, yet live on outside ever ready to take possession of this earth again. » Il faut y ajouter, mais cette fois de la plume du seule Derleth, l’assimilation de cette conception générale à la théologie chrétienne et au discours portant sur la chute de Satan et le Jardin d’Eden) sera hélas promise à un long avenir : parmi les articles qui suivent, très nombreux sont ceux qui citent à leur tour cette « forgerie », et aucun ne la remet en cause… même si plus d’un relève à quel point cette citation, de la part d’un athée et matérialiste notoire, avait quelque chose de « surprenant » ! Mais il faudra attendre l’avènement de la nouvelle critique lovecraftienne dans les années 1970 (en fait après la mort de Derleth, il n’y a pas de hasard…) pour que la véracité de cette citation soit enfin mise en cause… et enfin balayée comme le mensonge (plus ou moins conscient) qu’elle était ; je vous renvoie donc aux études à ce sujet contenues dans Dissecting Cthulhu, ainsi que dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos.

 

Il en va de même pour un certain nombre d’autres mythes – d’autant plus inexplicables, le cas échéant, que l’on voit des personnalités bien placées pour en connaître la fausseté (parmi les correspondants de Lovecraft au premier chef) laisser passer ces traficotages… et même, éventuellement, y participer à leur tour ! Ainsi, bien sûr du « reclus de Providence »… Dans cette optique, il faut sans doute mentionner ces anecdotes systématiquement rapportées, cette fois pas fausses en elles-mêmes, mais qui participent bien du « mythe » en construction : Lovecraft détestait la mer et les fruits de mer, il adorait les glaces et en mangeait des quantités invraisemblables, il ne supportait pas le froid et même la simple fraicheur, il adulait par-dessus tout les chats… Autant de choses qui, au fond, ne nous apprennent à peu près rien d’utile sur le bonhomme, mais permettent d’en dessiner à gros traits une caricature (même sympathique) appelée à perdurer – un schéma bien pratique, dont on ne s’éloignera guère, à tel point qu’aujourd’hui tout fan de Lovecraft connaît ces différents aspects de son comportement, là où des traits autrement essentiels sont laissés dans l’ombre – ce qui est parfois préférable, certes, tant le risque est grand qu’on les déforme à leur tour…

 

Toutefois, il est un autre aspect important à noter dans ces recensions fandomiques : elles sont sans doute bien moins unilatérales que celles figurant dans le courrier des lecteurs de Weird Tales. Comme dit plus haut concernant W. Paul Cook, il y a même parmi les amateurs originels de Lovecraft une tendance à dénoncer le « culte » qui s’est développé autour de l’auteur après sa mort – critique qui apparaît notamment devant certains choix éditoriaux d’Arkham House qui, après le programme originel (déjà ambitieux !) de compléter le « best-of » qu’était censément The Outsider par un deuxième volume de fictions (avec quelques compléments), Beyond the Wall of Sleep, puis un unique (et étonnant dans ce contexte, trouvé-je) volume de Selected Letters, tend en fait à repousser ce terme en éditant d’ici-là des Marginalia et autres textes, de Lovecraft ou de ses camarades, toujours plus « mineurs » ; tandis que les Selected Letters, entreprise de longue haleine, connaîtront en définitive cinq volumes – couvrant certes une part infime de l’abondante correspondance du gentleman de Providence. Le culte bourgeonnant s’accompagne donc de sa contestation, et les rôles ne sont pas aussi clairement définis qu’on pourrait le croire à première vue.

 

Il suffira somme toute de quelques années pour asseoir une réputation de Lovecraft comme « classique » dans son genre, quel que soit ce genre à proprement parler – ce qui, à son tour, suscitera la controverse : un exemple éloquent, bien que tardif au regard des autres documents ici reproduits, l’article du jeune John Brunner intitulé « Rusty Chains » et les réponses qui lui furent adressées par Sam Moskowitz, Fritz Leiber et Edward Wood – des textes que j’avais déjà lus (ainsi que d’autres dans cette compilation, d’ailleurs, par exemple de Hyman Bradofsky et bien sûr August Derleth) dans le fort sympathique volume édité par James Van Hise, The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft.

 

LA CRITIQUE « LÉGITIME »

 

Ces aspects fandomiques, éventuellement inattendus d’ailleurs, sont en outre à adosser à d’autres critiques – émanant cette fois de la « communauté littéraire », dit Joshi ; autant dire, mais ça c’est moi, de la critique littéraire « légitime ». C’est une partie intéressante à plus d’un titre – mais déjà, comme dit plus haut, parce qu’elle est en fait bien moins unilatérale que ce que l’on pourrait croire de prime abord, a fortiori si l’on a en tête le sévère article d’Edmund Wilson cité plus haut, un peu la pierre de touche de la critique « officielle » portant sur les œuvres de Lovecraft – dans les quelques années ayant immédiatement suivi sa mort en tout cas.

 

En fait, si certains aspects reviennent régulièrement dans ces articles – raillant volontiers la suradjectivation lovecraftienne, on ne leur en voudra pas, mais il y aurait d’autres exemples –, d’autres sont en fait tout aussi récurrents, mais autrement positifs. Un T.O. Mabbott, par exemple, alors reconnu comme une autorité sur Poe, loue globalement l’œuvre lovecraftienne – à ses yeux, Lovecraft, avec qui il avait brièvement échangé, figure sans doute et dès cette époque le plus impressionnant des héritiers du poète au corbac, et par ailleurs un des rares à l’avoir vraiment « compris ».

 

Si assez nombreux, dans cette rubrique, sont ceux qui ne peuvent concevoir la littérature « weird », de fantasy et/ou de science-fiction (éventuellement accolées voire assimilées) que comme, au mieux, une paralittérature, sinon une sous-littérature, même eux semblent ne guère douter que, dans ce registre « que Lovecraft avait fait sien », il était bien d’une habileté remarquable – on parlera alors du gentleman de Providence comme d’un « petit maître »…

 

Certains, cependant, commencent à comprendre que cette littérature-là peut constituer un objet d’étude sérieux, et éventuellement, soyons fous, une forme de littérature aussi valable qu’une autre. Ici, Robert Allerton Parker étudie les pulps, et, un peu plus tard, J.O. Bailey livre probablement une des premières études critiques « sérieuses » sur la science-fiction en tant que genre : l’article du premier, l’extrait de l’ouvrage du second, qui sont ici rapportés, ne sont pas des plus enthousiasmants pour un lecteur contemporain, et, tout particulièrement dans le cas de Bailey, le contenu proprement critique peut paraître assez « mince » (l’auteur paraphrase longuement At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time », plus qu’il ne les analyse à proprement parler), mais une étape est sans doute franchie ; et, dans les deux cas, Lovecraft est considéré comme un auteur essentiel – et pleinement dans le genre.

 

Cette critique « légitime », qu’elle soit favorable ou pas, est toutefois peut-être aussi édifiante par ses failles que par ses qualités… Ainsi que je l’ai avancé plus haut, nombreux ici sont les chroniqueurs qui reprennent sans la moindre hésitation les affabulations plus ou moins fandomiques (et tout particulièrement celles, ô combien néfastes donc, d’un August Derleth), qu’ils ne se sentent sans doute guère de « vérifier » ; on peut difficilement leur en vouloir, j'imagine. Mais, à côté, certains articles sont tout simplement… mauvais. Parfois au point d’en devenir drôles, tant le manque de sérieux qui les caractérise ressort de manière particulièrement fâcheuse ! Difficile de ne pas ricaner, ainsi, devant la très brève recension de Beyond the Wall of Sleep dans la New York Times Book Review (1944), due à un certain William Poster : en à peine plus d’une page, le critique écrit systématiquement « Cthulu » pour « Cthulhu » (bon, OK…), « Nyarlothep » pour qui vous savez, « Clark Wandrei » pour « Donald Wandrei » (sans doute fusionné avec Clark Ashton Smith…), etc. Là encore, les blogs, c’est pas si pire, hein…

 

Pour l’anecdote, on y trouve aussi une très brève recension par Algernon Blackwood, mais figurant originellement dans une correspondance parfaitement privée – sa place ici est donc sans doute critiquable… L’auteur anglais n’est pas très fan, disons.

 

ET POUR LE PLAISIR…

 

Notons d’ailleurs que l’ouvrage se conclut sur quelques très brefs jugements « indépendants » de personnalités ; parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft dans Supernatural Horror in Literature, outre Blackwood donc, nous trouvons également M.R. James, moqueur, ou encore Lord Dunsany, plus charitable – et supposant que Lovecraft avait créé ses récits des « Contrées du Rêve » de manière autonome, minimisant sa propre influence ; ce qui est en partie vrai au départ… mais par la suite l’influence de l’aristocrate irlandais avait été revendiquée par Lovecraft, et sans la moindre ambiguïté.

 

Un autre nom à relever enfin, dans cette bizarre conclusion : celui de Jean Cocteau – et je suis content : c’est la première fois que je lis directement (enfin, en anglais, broumf...) la fameuse remarque du Français sur Lovecraft qui gagne à être traduit dans la langue de... Maupassant, disons. Amusant par ailleurs – ou un brin consternant ? – de noter que Cocteau cite Lovecraft, pour La Couleur tombée du ciel…aux côtés de L’Atlantide et les Géants de Denis Saurat, et de Lueurs sur les soucoupes volantes d’Aimé Michel. Je vous renvoie à ce que Michel Meurger a pu écrire sur cet étrange état d’esprit de l’intelligentsia française d’alors, qui mettait sans sourciller dans un même panier ésotérisme et science-fiction – Lovecraft tout particulièrement en a fait les frais (voyez notamment l’article « ʺAnticipation rétrogradeʺ : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957 », dans Lovecraft et la S.-F./1).

 

CONCLUSION

 

Finalement, on peut en retenir pas mal de choses, de ce bouquin, hein… Même si je suppose décidément que cet ouvrage s’adresse avant tout aux acharnés dans mon genre. En fait, son optique assez particulière (dans le sens où c’est largement une étude des représentations et tout particulièrement de la construction d’un mythe, même si bien d’autres aspects pourraient être mis en avant) nécessite peut-être un minimum de bagage pour être pleinement appréciée – bagage dont je ne dispose pas forcément, d’ailleurs : outre ce qui concerne Lovecraft, une meilleure connaissance de l’histoire des pulps, puis de l’édition de SF en volume, enfin de la perception de la SF en tant que genre durant les années 1940, et les relations entretenues entre les différents genres de l’imaginaire alors, sont autant de prérequis ou presque pour bien appréhender la chose – et sur ces terrains je suis plus qu’à mon tour défaillant…

 

Mais la lecture demeure instructive. Et, pour pasticher la fameuse sentence de Vincent Starrett qui revient très régulièrement dans ces pages, non, Lovecraft n’est pas lui-même son œuvre la plus aboutie – mais il est peut-être bien l’œuvre la plus aboutie d’une critique en gestation, comme un prérequis avant d’aborder les textes... Aussi, en fait de citations, je vais conclure avec un gros classique : « When the legend becomes fact, print the legend. » Au pire, ça excitera des amateurs ultérieurs…

Voir les commentaires

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 5-6], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Laura Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

LA RUPTURE – MAIS QUI MARCHE

 

Suite de 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, avec toujours un peu les mêmes préventions – la bizarrerie étant que, pour le coup, elles s’avèrent particulièrement justifiées… et en même temps totalement hors de propos : j’ai en effet pleinement marché, cette fois !

 

Je savais que ce troisième tome de l’édition « Deluxe » (rassemblant les tomes 5 et 6 de l’édition originelle) marquait la fin d’un « cycle », ou d’un « acte », dans la trame narrative de la bande dessinée au long cours. J’étais un brin inquiet à ce sujet, dans la mesure où, dans le tome précédent, le parti-pris de passer brutalement à tout autre chose – en abandonnant pour un temps Kenji et même le Japon, pour voir briller (bof...) « Shôgun » (donc Otcho) en Thaïlande – ne m’avait guère convaincu… Le procédé, ici, est pourtant à maints égards plus brutal encore. En fait, à ce stade du développement du récit, j’ai été tenté d’adopter l’un ou l’autre de ces deux avis extrêmes : soit Urasawa Naoki se fout de notre gueule, soit il est bien plus habile encore que tout ce que nous pouvions imaginer – avec quelque chose de diabolique dans cette habileté...

 

Mais, en l’état, disons-le, c’est vers la deuxième possibilité que je tends. À tort ou à raison, la suite le dira – ce que je sais pour l’heure, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce troisième tome « Deluxe », qui m’a emballé de bout en bout, outre qu’il m’a profondément surpris – mais dans le bon sens du terme. Je l’ai donc trouvé bien meilleur que le précédent – d’une lecture agréable, oui, mais dans lequel le long passage sur « Shôgun » m’avait semblé bien trop banal pour mériter que je m’y attarde davantage…

 

LE 31 DÉCEMBRE APPROCHE !

 

N’allons pas trop vite, toutefois : au départ, nous retrouvons Kenji et sa bande – une vraie bande, cette fois : ses camarades d’enfance répondent à son appel pour « sauver le monde », et le vieux gang de gosses se reconstruit autour de Kenji et Otcho. La prophétie – réinterprétée par l’inquiétant Ami ? – affirmait la nécessité qu’ils soient neuf, un chiffre pas facile à atteindre… D’autant plus, à vrai dire, si Kenji s’autorise quelques bêtises, comme de ne pas rallier Yukiji, parce que femme, alors que cette dernière était probablement pour l’heure celle qui s’était le plus investie dans la lutte contre Ami…

 

Mais la bande doit être secrète : aux yeux des médias, Kenji et ses camarades (anonymes quant à eux) sont des terroristes… et le Parti de l’Amitié incarne tant l’autorité que le bon droit. Par ailleurs, en fait de terrorisme, la secte s’est faite plus discrète ces dernières années – au point de faire douter Kenji de sa réelle nocivité et de la pertinence de sa mission. Mais le 31 décembre approche sans cesse, censé faire basculer le monde dans le XXIe siècle… ou pas : la menace d’Ami porte sur rien moins que la fin du monde ! Robot géant à la clef…

 

Nous en arrivons au tournant de la série dans ce volume – alors disons SPOILER pour le principe.

 

TOUT AUTRE CHOSE...

 

Brutalement, alors que tout nous oriente vers la confrontation fondamentale entre Kenji et Ami (éventuellement esquissée dans le tome 2, avant la Thaïlande)… Urasawa nous plonge dans un autre univers.

 

Où une jeune fille des plus charmante (Urasawa Naoki a un don pour les visages, mais peut-être tout particulièrement pour les enfants et les femmes, ce qui fait sens ici, du coup – voir plus loin) s’installe dans un immeuble connu pour avoir abrité nombre de mangakas, Tezuka Osamu en tête (ce qui autorise bien des références éventuellement cryptiques pour un béotien dans mon genre) ; si elle a l’âge d’une lycéenne, nous ne la voyons pas suivre des cours, mais bien plutôt faire la serveuse dans un restaurant minable d’un quartier très mal famé, où les mafias thaïlandaise et chinoise s’entretuent perpétuellement – un quartier à « pacifier » d’ici à la prochaine venue du pape en personne !

 

Où sommes-nous ? Ce n’est pas vraiment la question – il faut plutôt se demander quand. Et la réponse arrive bien vite : nous sommes en 2014.

 

Kenji et ses amis auraient donc réussi à empêcher la fin du monde voulue par Ami ? Ils auraient défait son terrifiant robot géant ? La Terre aurait survécu aux hémorragies endémiques qui, de par le globe, entraînaient la mort soudaine de tant d’individus ? Il semblerait…

 

Mais que s’est-il passé au juste en ce 31 décembre fatal ? Nous n’en savons absolument rien – nous n’avons pas assisté à l’aboutissement de la quête de Kenji, et n’en saurons pas davantage pour le moment ; tout au plus nous indique-t-on qu’il y a eu, au tournant du siècle, un « grand bain de sang »… Un mémorial a été bâti pour en honorer les innombrables victimes. Ce monde, pourtant, n’a rien de post-apocalyptique à vue de nez.

 

Mais quelque chose ne va pas… Ce monde présente des incongruités. On y envisage une immense et redoutable prison dans la baie de Tokyo, où figure, parmi les détenus destinés à y crever avec le temps, un jeune mangaka – dont le seul crime à l’en croire était bien d’avoir dessiné un manga (héroïque, semble-t-il – les mangakas de la résidence de Tezuka peuvent raconter des histoires d’amour, et ont peur de sortir de ce registre…). Le chaos urbain du quartier chaud est au moins autant l’occasion de mettre en scène la corruption de la police que la violence des gangs. Ailleurs, tout n’est… qu’amitié – lisse. La fin du monde a été évitée, mais Ami semble pourtant avoir triomphé ! Et c’est le logo inventé par Otcho et accaparé par la secte qui, ironiquement, défigure le mémorial dédié aux victimes du « grand bain de sang »...

 

Et notre jeune fille ? Elle n’aime pas les policiers… Ce qu’elle aime, c’est diffuser sans cesse et à fort volume une vieille cassette audio (l’archaïsme que vous supposez en 2014), sur laquelle figure un enregistrement amateur d’une chanson de son oncle… Ledit oncle, c’était Kenji – et notre jeune fille est donc Kanna… censée être la fille d’Ami !

 

MAIS POURQUOI EST-CE QUE ÇA MARCHE ?

 

Le brusque changement de cadre produit un effet déconcertant ; étrangement, la frustration de ne pas avoir assisté aux événements du 31 décembre fatidique ne l’emporte pas – chez moi, en tout cas : j’ai immédiatement acquiescé au procédé et à sa charge impressionnante de mystère…

 

Pourtant, au fond, l’intrigue au sens le plus resserré de cette première incursion en 2014 ne brille guère – et notamment guère plus que celle centrée sur « Shôgun » dans le tome précédent : semblant de dystopie aseptisée pour le fond général, ersatz nippon d’Alcatraz avec tous les clichés de rigueur pour une histoire dans pareil cadre, corruption policière et même implication directe de la police dans la criminalité…

 

Qu’est-ce qui peut bien expliquer, dès lors, que cette rupture brutale ait entraîné d’emblée mon adhésion et ma curiosité ? Outre l’art narratif d’Urasawa Naoki, qui sait assurément poser une ambiance, et en induire une tension haletante, je suppose que cela tient beaucoup à Kanna, qui est un très chouette personnage. La jeune fille têtue et hyperactive, qui fricote volontiers avec le sous-monde – au fil notamment de séquences essentielles en compagnie de travestis –, ne peut qu’emporter la sympathie du lecteur. C’était peut-être même déjà le cas dans la première partie du volume, en fait – quand Kanna enfant, dans les trois ou quatre ans, s’amusait dans les pattes de son tonton Kenji qu’elle idolâtrait. Mais elle a, faut-il croire, développé d’autres relations avec des tontons ou tatas… Du moins croise-t-on en 2014 une Yukiji toujours aussi dure… et pourtant portée aux excuses, allons bon. Là encore, la question se pose : que s’est-il passé au juste ?

 

En fait – et c’est là, j’ai l’impression, qu’Urasawa Naoki, peut-être aidé par son coscénariste Nagasaki Takashi (je ne sais pas dans quelle mesure), démontre tout son art narratif –, l’ensemble des développements de cette trame de 2014, à maints égards indépendante de la trame de la fin des années 1990, et sans doute plus encore de celle des années 1960, n’en est pas moins sous-tendu par cette interrogation permanente. Et la série, du coup, commence à prendre l’allure d’un gigantesque puzzle temporel, dont on a hâte d’assembler les pièces – le cas échéant au fil de tentatives avortées ? Ça, on verra,,,

 

Mais, en l’état, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce tome 3 « Deluxe » – bien plus qu’avec le tome 2, qui m’avait presque refroidi. Parce que l’auteur, cette fois, a pleinement su me manipuler, au point que j’en redemande – ce qu’il avait (à mon sens) raté avec « Shôgun », il est joliment parvenu à le faire avec Kanna.

 

La suite bientôt...

Voir les commentaires

Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

Publié le par Nébal

Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

IHARA SAIKAKU, Vie de Wankyû, [Wankyû Issei no Monogatari], traduit du japonais par Christine Lévy, [préface et notes de Christine Lévy?], illustrations de Makieshi Genzaburô, Arles/Paris, Philippe Picquier, [1685] 1990, 109 p.

 

SAIKAKU ET LE GENRE UKIYOZÔSHI

 

Côté littérature classique japonaise, je me suis engagé il y a quelque temps de cela dans un gros morceau : Le Dit des Heiké. Mais entrecouper la chose peut s’avérer bienvenu… Par exemple avec ce livre autrement court (c’est peu dire : la centaine de pages de cette édition n’est atteinte qu’au travers de nombreux sauts de pages et illustrations, sans même parler des abondantes notes de fin de chapitre ; on en fait un « roman », à bon droit sans doute dans son contexte éditorial, mais selon nos critères contemporains cela relèverait bien plus de la nouvelle – peut-être même pas de la novelette ou novella), signé Ihara Saikaku, nom de plume (plus souvent abrégé en Saikaku tout court) de Hirayama Tôgo.

 

Saikaku, je l’avais déjà croisé dans la fort belle anthologie Mille ans de littérature japonaise, où j’avais beaucoup apprécié les extraits de son roman (le premier) Un homme amoureux de l’amour. Convaincu par cette expérience, je m’en suis depuis procuré plusieurs autres œuvres, dont le présent roman est la plus courte. Je m’attendais à y retrouver les thèmes essentiels de Un homme amoureux de l’amour, et il y a bien de ça… et en même temps c’est tout autre chose.

 

Une belle illustration, dès lors, de ce genre romanesque dont on a fait de Saikaku le fondateur, à savoir l’ukiyozôshi, ou « écrits du monde flottant » (parent du style pictural ukiyo-e ?), souvent caractérisé par son réalisme bourgeois à l’extrême limite du prosaïsme, et, en même temps, par une certaine prédilection pour les thèmes galants voire clairement érotiques, bien distincts en cela de leur traitement dans les œuvres plus « aristocratiques » des ères précédentes. Au fur et à mesure, toutefois, et en fait dès Saikaku, le genre en est venu à traiter d’une multitude de sujets…

 

Mais rappelons, au passage, que le développement de cet art romanesque à cette époque (disons la deuxième moitié du XVIIe siècle, en pleine ère Edo) tient pour partie à des bouleversements dans l’économie du livre, accompagnant des évolutions sociales notables ; dans ce contexte, les romans de Saikaku font clairement figure d’œuvres populaires – et ont d’ailleurs remporté très vite un beau succès commercial. Ce qui n’a pas été sans s’accompagner d’inévitables jugements de valeur : une littérature populaire n’est au mieux qu’une sous-littérature, c’est notoire… C’était alors son image. Mais les jugements ont changé : aujourd’hui, Saikaku est unanimement considéré comme un des trois grands écrivains de l’époque Edo – lui en tant que romancier, à ses côtés Bashô pour la poésie, et Chikamatsu Monzaemon pour le théâtre.

 

LA FIGURE DE WANKYÛ (ET QUELQUES AUTRES)

 

La Vie de Wankyû date de 1685 ; son attribution à Saikaku ne fait aujourd’hui plus aucun doute, s’il y a eu une hésitation à ce sujet pendant quelque temps. L’auteur s’inspire d’un personnage authentique, du nom de Wanya Kyûemon, un jeune bourgeois porté à dépenser sans compter, tout particulièrement auprès des courtisanes des quartiers de plaisir (en l’espèce surtout celui d’Osaka, cadre essentiel du roman).

 

Le bonhomme, à la fois galant et un brin ridicule, peut, je suppose, évoquer un ersatz plus moderne de Heichû dans Le Dit de Heichû ; en sens inverse, le tableau de ses déboires n’a pas été sans me rappeler – très fortement – une œuvre postérieure d’un siècle, la Fricassée de galantin à la mode d’Edo signée Santô Kyôden – ce dernier a-t-il été inspiré, ou était-ce simplement un thème commun sur lequel broder ? Aucune idée…

 

Peu importe. Notons simplement que, déjà à l’époque, avant même que Saikaku, son contemporain, n’écrive son roman, le personnage avait été intégré à la littérature – plus particulièrement au théâtre, et Saikaku lui-même l’évoque.

 

LA VIE DE WANKYÛ ET UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR

 

Le point de départ pourrait être similaire à celui d’Un homme amoureux de l’amour – avec un même bourgeois dépensant à tour de bras dans les quartiers de plaisir… Mais le ton est pourtant bien vite différent, si les tous premiers chapitres peuvent s’accommoder de cette éventuelle parenté.

 

Un homme amoureux de l’amour, pour ce que j’en ai lu, est un roman enjoué et drôle, où l’érotisme exacerbé a quelque chose de ludique et badin qui se libère très vite, et en ricanant, des prescriptions morales… La Vie de Wankyû a une approche assez différente – et si le héros a d’emblée quelque chose de comique (via le ridicule, à la différence de l’Homme amoureux de l’amour), il se mue pourtant au fur et à mesure en une figure autrement plus sombre, et peut-être même tragique…

 

Et la morale refait peut-être ainsi son apparition – même si je ne suis pas bien certain de ce qui doit être pris au pied de la lettre et de ce qui est avant tout ironique, chez un auteur qui, à maints égards, avait fait de la débauche bourgeoise son commerce…

 

Quoi qu’il en soit, si l’on rit au début, on ne rit plus à la fin – et Wankyû, qui tantôt agaçait, tantôt faisait rire, susciterait presque à la fin, sinon des pleurs (mais pourquoi pas ? C’était semble-t-il l’optique adoptée par le spectacle théâtral dont Saikaku se fait l’écho), du moins une certaine compassion…

 

DÉPENSER – TOUJOURS PLUS

 

Tout commence pourtant très bien : Wankyû est un bourgeois d’Osaka, dont le commerce autorise un train de vie relativement dispendieux. Mais tout change quand Benzaiten, déesse de l’abondance, dans un rêve débarrassé de toute pompe religieuse, attribue à Wankyû une fortune considérable… dont elle semble aussitôt savoir qu’il en fera mauvais usage.

 

En effet : Wankyû ainsi béni dépense sans compter dans les quartiers de plaisir et ailleurs. Ce bourgeois n’en est pas un au sens où nous l’entendons en Occident dès lors qu’il s’agit du rapport aux choses matérielles et à l’argent : bien au contraire, il se montre dispendieux et fastueux à l’instar d’un noble… Et le trésor dont Wankyû hérite, dans ces conditions-là, ne peut faire long feu.

 

LA PENTE FATALE

 

Le roman consiste en une succession de très brefs chapitres, séparés en deux parties : dans la deuxième, le liant est essentiel, les tableaux se suivent directement, là où la première partie est plus libre – et cela participe sans doute de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous enchaînons donc tout d’abord les séquences où Wankyû dépense sans compter, tout particulièrement pour s’attacher les services des plus belles des courtisanes – tant qu’à faire ces rares tayû qui sont l’élite de la profession. Mais l’argent lui glisse décidément entre les doigts – en fait, il ne « s’attache pas », dépensant au gré des circonstances sur des impulsions irrépressibles…

 

Une mendiante, dans une scène assez forte, lui donne à cet égard une « leçon de dignité » qu’il n’est tout simplement pas en mesure de comprendre – aussi jette-t-il dans la rivière la coquette somme qu’il comptait donner à la mendiante quand celle-ci l’a refusée, lui demandant une simple piécette…

 

La chute est ici entrevue, qui devient inévitable à partir d’une scène où l’on conçoit plus que jamais le caractère pathologique du rapport de Wankyû à l’argent : sa propre femme, en dépit des dettes qui s’accumulent, lui offre une somme assez conséquente… pour s’attacher les services d’une tayû tout particulièrement notable, du nom de Matsuyama ! Qui n’était d’ailleurs pas sans éprouver quelque sentiment pour notre bourgeois frivole… Mais celui-ci, en chemin, dépense toute cette somme sur un nouveau coup de tête : il ne « libère » donc pas (ou ne « rachète » pas…) Matsuyama… qui ne s’en remettra pas. Son couple pas davantage...

 

LA FOLIE S’EMPARE DE WANKYÛ

 

Wankyû non plus ne s’en remettra pas. Matsuyama hantera ses pensées jusqu’au terme – fatal. Quoi que fasse pour lui son entourage, et tout particulièrement son compagnon Sôhachi, autrement sensé et admirablement dévoué, Wankyû s’enfonce dans une spirale de dettes : accumulant les obligations auprès de tous, il ne s’en libère jamais, et sa prodigalité insane lui interdit d’accomplir les beaux gestes généreux qu’il promet à tout va – peut-être même sincèrement (la scène la plus forte, ici, concerne un jeune garçon que Wankyû prétendait tirer de la misère et abriter dans une jolie maison…).

 

Et, les dettes s’accumulant, Wankyû perd bien plus que sa crédibilité de bourgeois : il sombre peu à peu dans la folie… Mendiant sans bien s’en rendre compte, moine même sans même percevoir ce que cela devrait impliquer, Wankyû erre de par le monde, des paroles incompréhensibles aux lèvres, et le souvenir de Matsuyama l’obsédant sans qu’il sache bien pourquoi.

 

Les aumônes dont il bénéficie, il les dilapide aussitôt, bien sûr – ce sont autant d’attaches qui se perdent à chaque fois… jusqu’à ce qu’une provocation dont il n’avait pas bien conscience sans doute lui vaille d’être précipité dans les flots, et de s’y noyer…

 

SE RECONNAÎTRE EN WANKYÛ

 

Je ne m’attendais franchement pas, après Un homme amoureux de l’amour, à tomber sur un Saikaku « moraliste »… C’est au point, en fait, où je ne suis pas bien certain d’avoir perçu comme il le faut le propos de l’œuvre, d’une ironie qui a pu m’échapper après les premiers tableaux ouvertement cocasses…

 

Mais il y a sans doute à cela une autre raison – et c’est que, toute galanterie, guère dans ma nature (hein), mise à part, je me suis identifié au dépensier Wankyû… J’ai, encore que dans des proportions inévitablement bien moindres – je n’ai bien sûr jamais eu de fortune entre les mains… – un même rapport pathologique à la dépense, une même propension à me laisser aller à des coups de tête regrettables (pour moi, mais éventuellement aussi pour d’autres). Aussi le récit de Saikaku ne m’a-t-il pas laissé indifférent sous cet angle… L’ai-je trop pris au sérieux, du coup ? C’est possible – je n’en sais rien…

 

L’HABILETÉ DE SAIKAKU

 

Quoi qu’il en soit, j’ai retiré de cette brève lecture un indéniable plaisir – aussi masochiste puisse-t-il paraître, ces éléments pris en considération. La langue habile de l’auteur s’allie à la finesse de ses portraits psychologiques et à l’authenticité des cadres qu’il met en scène pour produire un effet d’immersion admirable – le réalisme affiché de Saikaku introduit le lecteur dans un monde qui, au travers de son art romanesque, garde tout son cachet, et demeure étonnamment vivant.

 

Cette Vie de Wankyû m’a donc surpris – mais aussi pleinement convaincu, illustrant joliment combien l’ukiyozôshi, dès Saikaku, pouvait en fait évoquer des thèmes très différents, éventuellement sous une similarité de façade. Et je ne m’en tiendrai pas là...

Voir les commentaires

20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 3-4], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [416 p.]

 

SUITE…

 

Suite de 20th Century Boys, avec ce deuxième volume de l’édition « Deluxe », comprenant donc les troisième et quatrième tomes de l’édition originale. En tant que tel, il n’appelle probablement pas autant de développements que le volume inaugural, ou – si j’y arrive… – le volume final. Je vais donc faire bien plus bref que d’habitude.

 

Pour mémoire, tout de même, le premier tome m’avait plutôt parlé, mais je gardais toujours dans un coin de ma tête la « menace » évoquée par nombre de camarades lecteurs, d’une évolution décevante de la série au regard de sa chouette entrée en matière, Urasawa Naoki diluant beaucoup trop son intrigue pour la faire tenir sur les 12 tomes de cette édition (ou 24 autrement…).

 

Sans surprise, cette crainte ne m’a pas lâché quand j’ai lu ce deuxième volume – et d’autant plus que je crains de commencer à voir à quoi ce travers pouvait ressembler… En effet, pour le coup, la séparation originelle en deux tomes est ici particulièrement sensible – et si le « tome 3 originel » est dans la lignée des deux premiers, et plutôt enthousiasmant, j’avoue être autrement plus sceptique concernant les développements du « tome 4 originel »…

 

LE « TOME 3 » : LE PROPHÈTE DOIT SAUVER LE MONDE

 

Mais n’allons pas trop vite : nous reprenons là où nous nous étions arrêtés, avec Kenji, échappé malgré lui de son « konbini », sa nièce sur le dos, qui se voit révéler le pot aux roses par l’intriguant clochard que l’on appelle Dieu (quoi qu’il en dise lui-même) – la redoutable et angoissante secte constituée autour du mystérieux Ami planifie la fin du monde, rien que ça, et en appliquant à la lettre le scénario apocalyptique conçu par Kenji (surtout) et ses potes quand ils étaient gamins. Et Kenji ne saurait échapper à sa responsabilité en la matière : les choses étant ce qu’elles sont, à l’évidence, lui seul sera en mesure de sauver le monde – et devra donc le faire. Car tout le monde lui colle ce rôle de « prophète » qui doit décider de l’avenir de tous – et jusqu’à son pire ennemi…

 

Mais il est difficile, pour Kenji, de trouver des compagnons de route dans cette dangereuse quête : il a certes autour de lui nombre de ses camarades de jeu d’antan, vieillis désormais, tels qu’on les avait croisés dans le premier volume – ce qui, d’ailleurs, en faisait une bonne partie de l’intérêt. Mais, en dépit de toutes les découvertes étonnantes qu’ils ont été amenés à accomplir, ensemble ou isolément, il ne se sent pas vraiment – et on le comprend – de sonner à leurs portes et de leur balancer tout de go qu’ils ont pour mission de sauver le monde… En fait, seule Yukiji, celle qui fut « la fille la plus forte du monde », pourrait le comprendre, éventuellement.

 

Or il faut agir ! La secte se montre plus meurtrière jour après jour, multipliant de par le monde les attentats « prophétisés » par Kenji enfant… C’est peut-être là, pour le coup, que se décale l’intérêt dans ce deuxième volume – il introduit une tension jusqu’alors plutôt dissimulée au travers de la longue mise en place : subitement, Kenji est frappé, à l’instar du lecteur, par un sentiment d’urgence confinant à la panique pure et simple – et, du coup, exceptionnellement (?), Urasawa Naoki… nous prend de vitesse, en avançant l’affrontement entre Kenji et Ami. Certes, nous avons encore une vingtaine de tomes à lire, cet affrontement n’a rien de « final »… Et, en tant que tel et comme de juste, il introduit en fait de nouveaux éléments, plus ou moins inattendus, qui changent encore la donne de l’aventure.

 

Ça fonctionne assez bien, globalement. Si les flashbacks enfantins se font peut-être plus rares, ils bénéficient toujours de la même saveur due à l’authenticité de ce qui est narré ; ce qui vaut aussi pour d’autres souvenirs, lesquels peuvent laisser quelques traces non négligeables dans le présent de Kenji – tout particulièrement sa carrière avortée de guitariste de rock, qui, pour être traitée par la bande, a néanmoins une certaine importance ici.

 

Mais la tension opposant Kenji et Ami, et surtout en ce qu’elle confronte au premier chef Kenji avec son insignifiance, me paraît donc constituer l’atout essentiel de ce « troisième tome ». Le thème de la secte est bien traité, débouchant même sur une jolie séance oscillant entre la comédie et l’horreur pure, quand des adorateurs fanatiques envahissent le « konbini » de Kenji à la manière de zombies façon Romero… Les « révélations » portant sur Ami fonctionnent plus ou moins bien, la plus réussie étant probablement la scène finale de l’aéroport, quand celle du « lien de parenté » fait un peu trop « presse-bouton » à mon goût. Mais globalement, ça marche…

 

LE « TOME 4 » : TOUT AUTRE CHOSE

 

Or le « quatrième tome » adopte une approche plus « presse-bouton » encore, d’une certaine manière… en changeant tout bonnement de cadre. Bye bye Kenji et ses amis d’enfance – on n’y reviendra qu’en toute fin de volume. Bye bye le Japon aussi, pour l’essentiel : l’action se décale en Thaïlande. Et qui dit Thaïlande dit putes…

 

Elles ont néanmoins leur « justicier », un Japonais chevelu qui se fait appeler « Shogun », archétype même du preux chevalier en terrain sordide, entraînement drastique par un vieux sage mystique dans la jungle inclus… Comme si on en avait fini avec les vaguement losers qui faisaient jusqu’alors l’intérêt de la série, et la secte agissant via des quidams : place à une très classique « machine à tuer », juste forcément, mais froide pour le principe – et en face, une menace toujours plus grandiloquente. Et du coup c’est d’un banal…

 

La surprise, si c’en est une, c’est l’identité du bonhomme – que Kenji découvre sans que l’on sache vraiment comment, et ce n’est pas le moindre artifice de ce tome : Shogun serait donc Otcho, le gamin futé de la bande, dont Kenji et ses autres amis avaient perdu la trace. Effet « presse-bouton » redoublé, dans la mesure où tout jusqu’alors laissait supposer qu’Otcho n’était autre qu’Ami… Il y a là quelque chose d’un peu trop mécanique pour me convaincre – d’autant que je ne serais pas plus surpris (…) que ça si l’auteur pressait encore frénétiquement, et à plusieurs reprises, ce même bouton, pour introduire du rebondissement à la hussarde…

 

Quoi qu’il en soit, « Shogun », plus encore que Yukiji, est probablement de taille, lui, à se lancer dans la quête héroïque visant à combattre Ami – ça tombe bien. Vaut mieux avoir des gros-bras, sans doute… parce que la secte, dans ses projets destructeurs, ne va de toute évidence guère tarder à faire usage de robots géants ! (Je vous la fais courte à ce propos, histoire de ne pas tout révéler non plus, hein.)

 

DES DOUTES… MAIS À SUIVRE QUAND MÊME

 

Je ne crache pas dans la soupe : même avant que Kenji ne revienne dans l’histoire, ce « tome 4 » fonctionne lui aussi, en fin de compte – mais, globalement, il me paraît un peu trop artificiel pour pleinement me convaincre, et ce d’autant plus qu’il est autrement convenu que ce qui précède – au point de ne plus rien en garder ou presque ! Et ça, pour le coup, c’est problématique – et ça renforce mes craintes pour la suite.

 

Je vais continuer quand même, hein – je devrais récupérer sous peu les volumes 3 et 4 de cette édition « Deluxe », le prochain constituant d’ailleurs, à en croire ce que j’ai parcouru çà et là, la fin d’une sorte de « premier acte »… Mais la digression « Shogun » m’amène donc à redouter quelque peu la forme que pourrait prendre un hypothétique « deuxième acte ». On verra bien

Voir les commentaires

Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

Publié le par Nébal

Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

PELLETIER (Philippe), Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, nouvelle édition augmentée, cartographie de Carine Fournier, avec la participation de Rémi Scoccimarro, Paris, Autrement, coll. Atlas/Monde, [2008] 2012, 96 p.

 

Un livre qui ne se prête pas vraiment à la chronique, j’imagine que je n’ai pas grand-chose à en dire…

 

Adonc, après ma déconvenue relative avec la Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau, trop technique pour ma pomme, et trop datée aussi, il me fallait un autre ouvrage consacré au sujet – d’autant que j’avais entamé mes cours en la matière (passionnants, dois-je dire), et souhaitais les compléter un brin.

 

On avait attiré mon attention sur les ouvrages du géographe (libertaire) Philippe Pelletier, visiblement le spécialiste français du domaine (à noter, le deuxième nom qu’on me citait était probablement Rémi Scoccimarro, qui a participé à cette nouvelle édition augmentée, et tout particulièrement concernant le thème mis en avant dans le sous-titre) ; et on avait mentionné notamment ce petit volume abondamment illustré et riche en documents – dans les 120 cartes, en principe dues à Carine Fournier, mais aussi de nombreux graphiques, schémas, etc. C’est donc une optique passablement différente du vieux « Que sais-je ? » : cette fois, la documentation prime, si le texte (succinct – probablement beaucoup trop à mon goût…) l’encadre.

 

Mais c’est aussi ce qui le rend d’autant plus difficile à chroniquer : le plan d’ensemble a en effet ses limites, et, si l’on trouve cinq grands « thèmes », ils sont eux-mêmes subdivisés en études de cas passablement pointues, tenant toujours en deux pages, et qui n’ont du coup aucune prétention à l’exhaustivité – ces études relevant ainsi à leur manière de l’illustration, encore que le mot soit à débattre, tant le texte ainsi illustré est réduit à un essentiel lapidaire… au point peut-être de lui conférer sans ambiguïté un statut résolument secondaire. Aussi n’était-ce probablement pas, là non plus, exactement ce que je cherchais…

 

Cela reste une documentation bienvenue, d’un propos assuré, mais témoignant en même temps, au-delà des clichés inévitablement véhiculés sur le Japon et son histoire (tout particulièrement contemporaine), et qu’il est toujours bon de réévaluer, de ce que le pays et donc la matière évoluent sans cesse. Cette « nouvelle édition augmentée », avec son sous-titre éloquent, en témoigne d’autant plus : la catastrophe récente de Fukushima est ainsi perçue et affichée comme un jalon essentiel de ces dernières années. Le livre est à vrai dire un bon moyen de (re)prendre conscience de la gravité de l’événement – j’avoue, un peu honteux, qu’il avait suffi du passage de quelques années à peine pour que la portée du drame m’échappe… Au-delà, dans bien d’autres domaines (mais sans doute tout particulièrement en matière économique et sociale), l’évolution rapide des situations est ainsi mise en avant, qui rompt avec les idées reçues des époques antérieures (l’emploi à vie, etc.), et met éventuellement en lumière des phénomènes inattendus voire surprenants.

 

Le premier thème s’intitule « Les héritages territoriaux », et a une dimension avant tout historique ; on prend la mesure de ce que ces sujets traités en deux pages peuvent impliquer de lacunes en passant du premier « chapitre », protohistorique, au deuxième, portant sur l’époque Edo… et donc rien entre les deux. On ne s’attarde d’ailleurs guère auprès des Tokugawa, et la suite porte essentiellement sur la délimitation géopolitique du territoire japonais, matière complexifiée par les ambitions coloniales du Japon de Meiji à la défaite, et qui laisse des traces aujourd’hui – au travers de nombreux litiges frontaliers, insulaires… parfois pour quelques rochers perdus dans la mer, et inhabités.

 

On passe ensuite à l’étude des ressources et de l’environnement – en tordant éventuellement le cou à quelques clichés sur la pauvreté en ressources du territoire : l’eau, par exemple, est mise en avant – grande richesse du pays –, ainsi bien sûr que l’ichtyophagie des Japonais, avec ses corollaires en termes de flottes, etc. Ce n’est qu’après, bizarrement ou pas, que sont évoqués les périls communément associés à la situation géographique de l’archipel nippon, tremblements de terre au premier chef – et c’est donc à la fin de cette partie que nous trouvons les deux brèves études de Rémi Scoccimarro sur Fukushima, et, au-delà, la question du nucléaire, avant et depuis la catastrophe.

 

C’est ensuite la société qui est décortiquée, sous des angles divers – d’abord démographiques et/ou en relation avec l’économie (cela inclut le dépeuplement de l’arrière-pays aussi bien que le vieillissement de la population ou les écarts de revenus qui se creusent), ensuite dans une optique davantage culturelle, avec des aires spécifiques plus ou moins bien définies, à même le cas échéant de susciter des identités locales – les variations linguistiques pouvant aider. L’étude de cas peut alors se montrer très précise, au-delà de ces grandes lignes, en envisageant, par exemple, la question des îles et montagnes sacrées, ou encore le « délassement » (tourisme, stations thermales).

 

Un trait majeur de la géographie contemporaine du Japon est bien sûr la mégalopole, qui se voit accorder ensuite de nombreux développements – probablement les plus pointus de l’ouvrage, d’ailleurs. L’optique économique et sociale, forcément mêlée de démographie, autorise des approches variées d’une thématique trop vaste pour être exposée dans sa globalité. Se dessine néanmoins un tableau suffisamment consistant pour indiquer les traits les plus saillants (de la mobilisation des ressources aux avancées sur la mer), et appelant ainsi à des développements complémentaires.

 

Enfin, le dernier dossier est consacré à la puissance du Japon – entendue sur le plan international pour l’essentiel (on trouve cependant au milieu une étude plus « intérieure », portant sur les « héritages politiques », et notamment sur la mainmise longtemps irrésistible du PLD sur le pays – c’est aussi l’occasion d’envisager, très succinctement, la question du Yasukuni, je vous renvoie à mon compte rendu de l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur). Les fluctuations rapides du commerce international y occupent bien sûr une place importante, mais aussi, de manière peut-être plus surprenante, la puissance militaire de ce pays qui a pourtant renoncé à jamais à la guerre dans sa Constitution au lendemain de la défaite… et cela va bien plus loin que la seule image d’un archipel « porte-avions » des États-Unis, expression qui s’applique surtout (et encore aujourd’hui) à Okinawa – étrange ironie de l’histoire…

 

Ouvrage riche assurément, mais d’une lecture suivie guère à propos, tant il est avant tout propice à l’étude de cas, cet Atlas du Japon, là encore, ne correspond pas pleinement à mes attentes. Il est certes « bien fait », je ne le nie pas… Et il m’a éclairé sur un certain nombre de points, oui. Bon, je vais continuer à fouiner, au cas où…

Voir les commentaires

One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 01 : Un poing c’est tout !, [ワンパンマン, Wanpanman], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, [2012] 2016, 192 p.

 

Akira mis à part – mais c’était il y a plusieurs décennies… –, j’ai somme toute rarement lu de gros cartons commerciaux dans le domaine du manga (d’autant bien sûr que je n’ai pas lu beaucoup de mangas, certes). C’est d’autant plus vrai pour les œuvres les plus récentes… Les gros machins tels les Naruto, les One Piece et compagnie, je n’y connais absolument rien, mais alors rien de rien.

 

Il en va forcément de même pour les séries plus récentes encore, dont ce One-Punch Man à la genèse particulière, qui a débuté ses aventures en 2012 seulement (ce qui n’a rien changé au fait que les lecteurs francophones se plaignaient partout d’un retard inqualifiable dans la traduction française – mazette, le monde change…). La curiosité, via la recommandation enthousiaste d’un camarade, m’a donc amené à faire la tentative du premier tome de cette série, paru en France début 2016 (sauf erreur, au moins trois autres volumes lui ont déjà succédé – mazette, là encore…).

 

Genèse particulière, disais-je : à l’origine, One-Punch Man est l’œuvre d’un certain One, et est une série quelque peu iconoclaste diffusée sur Internet – où elle a rencontré un grand succès. Les éditeurs plus « traditionnels » n’ont pas manqué de s’intéresser à ce phénomène qu’ils supposaient fort rémunérateur, et il en est résulté une adaptation en manga « papier », confiée au mangaka Murata Yusuke – dont le trait plus précis et dynamique par rapport à celui, plus simpliste, de One, est considéré comme un atout essentiel à ce mode de diffusion. Étrange approche, tout de même, à la limite du paradoxe au regard des intentions initiales de l’œuvre… Mais c’est donc de cette adaptation que je vais vous parler aujourd’hui. L’histoire, globalement, est semble-t-il très proche de celle concoctée par One sur son site Internet, mais, d’allure, c’est donc passablement différent… Par ailleurs, il en est aussi résulté, inévitablement, un anime à succès (pas vu, aucune idée de ce que ça donne).

 

Qu’est-ce qui peut bien attirer, dans une série pareille, et la distinguer du lot ? Son pitch, tout d’abord, aussi idiot qu’enthousiasmant – disons « génialement idiot », j’aime bien, souvent, ce qui est « génialement idiot »… mais c’est sans doute aussi un brin périlleux.

 

Nous y « suivons » (encore que, j’y reviendrai, ce verbe n’est probablement guère approprié…) les aventures d’un certain Saitama (le nom n’apparaît pas dans les premiers épisodes, sauf erreur). Au fil de ce premier tome (qui pratique autrement l’attaque en force et, trait tout particulièrement essentiel, j’y reviendrai là encore, ne s’embarrasse guère de background), nous en apprendrons un minimum sur cet étrange bonhomme tout chauve, et dont le dessin simpliste et naïf dans un cadre qui l’est nettement moins (cette dichotomie entre le héros et son univers, dans un domaine bien différent, a pu me rappeler l’excellent Bone de Jeff Smith) suffit amplement, tant à le singulariser qu’à le rendre étrangement anti-charismatique, et probablement un tantinet ridicule.

 

Suite à une rencontre de mauvais augure, Saitama a décidé de devenir un super-héros (dans un monde qui en a bien besoin, systématiquement en proie aux déprédations de super-vilains tous plus super et vilains les uns que les autres) ; un simple entrainement quotidien, sans que s’y mêlent piqûres d’araignées mutantes ou exposition aux rayons gamma, a suffi à le transformer en cet improbable personnage au costume bidon… qui s’avère le plus puissant des super-héros : en effet, Saitama est en mesure de terrasser n’importe quel adversaire en un unique coup de poing. C’est pratique… mais bien ennuyeux, aussi – et Saitama se fait chier, ferme.

 

Le lecteur tel que votre serviteur, attiré par ce pitch tout con, court cependant le risque de s’ennuyer lui aussi, dès lors que ce shônen railleur affiche dans son postulat même que rien ni personne ne saurait vaincre Saitama, et qu’il lui suffira toujours de cet unique coup de poing pour triompher – mais tu parles d’un triomphe…

 

En fait, c’est là que le principe même de la série (ce qui englobe le pitch, mais va au-delà) laisse entrevoir tout à la fois ce qui le rend pertinent, et ce qui peut faire décrocher un béotien dans mon genre… Mais cela relève en fait peut-être de l’ambiguïté de la série au regard des codes du shônen – qu’il entend en principe démonter, façon vandalisme jubilatoire, tout en étant sans doute amené à composer avec, et ce plus ou moins malgré lui…

 

Car One-Punch Man demeure un shônen – et un shônen d’action. Genre qui m’est donc largement inconnu, et qui, pour ressembler à certains égards aux comics de super-héros dont je me suis longtemps régalé, me laisse cependant sur le carreau pour tout un tas de bonnes ou moins bonnes raisons.

 

J’ai lu ou vu ici et là des articles ou vidéos fort intéressants quant au sujet véritable de la série – « révélant » des choses que j’avais pu deviner inconsciemment, parfois, mais pour en tirer des critiques plus abouties, et toutes extrêmement laudatives. Le fait est que One-Punch Man, avec son pitch briseur de tout suspense (Saitama l’emporte toujours, et d’un seul coup), le caractère nécessairement décousu de la narration (puisque les antagonistes de Saitama, par principe, ne font pas long feu, et que la répétition du schéma est inscrite dans son principe même), enfin et surtout en ce qui me concerne sa dimension graphique essentielle, qui lui confère une forme d’immédiateté fondamentale (refusant délibérément de s’embarrasser de tout contexte ou background), est réduit, plus que jamais, à la substance même du shônen d’action le plus caricatural : la baston.

 

Tout, ici, n’est que baston. En dehors des inévitables onomatopées (riches comme il se doit), le texte est réduit au minimum syndical, voire bien moins encore en ce qui me concerne. La « lecture » est dès lors limitée dans son principe, et, en fait de bande dessinée, conjuguant par essence texte et dessin, j’ai eu l’impression d’un… imagier, disons – de baston. Trait éventuellement récurrent du shônen – et qui pourrait l’être également des comics de super-héros précités… à ceci près que mes tapettes en collant adorées sont autrement bavardes, jusqu’en plein assaut, et leurs histoires au long cours, faite de rivalités récurrentes et de mystère toujours plus nombreux, me paraissent bien autrement palpitantes. Je plaide coupable…

 

J’ai probablement davantage de difficultés avec le traitement de cette dimension dans les mangas, pour le peu que j’en sais – et si l’action graphique d’un Akira me fascine (avec un petit bémol : le tome 2, le plus ouvertement tourné vers l’action sans véritablement de mise en contexte, demeure celui qui me botte le moins, et de très loin), d’autres œuvres, à l’instar de ce One-Punch Man et au-delà de ses railleries plus ou moins fondées, me laissent bien autrement sur le carreau ; en fait, ça m’a quelque peu rappelé ces animes tels Dragon Ball Z ou Les Chevaliers du Zodiaque (je ne me prononcerai pas sur les mangas) qui, déjà à l’époque, alors que j’étais tout gamin (soit aux environs du XIVe siècle), me paraissaient d’un intérêt pour le moins limité – je ne m’expliquais dès lors pas leur succès auprès de mes petits camarades, enthousiastes sur la durée, quand j’en avais vite marre de regarder toujours le même épisode, jour après jour, pendant des années…

 

C’est un peu ça, ici – et, pour le coup, la moquerie à l’égard des codes du shônen, paradoxalement ou pas, renforce en fait cette dimension. Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et c’est l’épisode suivant : Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et ainsi de suite.

 

Or la portion congrue réservée au texte, au-delà, plus globalement, du récit, ne fait qu’appuyer davantage sur le bouton à cet égard. C’en est au point où, quand Saitama rencontre son camarade à venir Genos, le cyborg mélancolique, qui lui raconte toute son histoire (ridicule et percluse de clichés) avec force détails en deux grandes cases ironiquement submergées par le texte, notre petit chauve sans âme pète un câble, et explose : « C’est quoi cette intro de relou ! Refais-moi ça en une dizaine de mots, OK ? » Je dois dire que j’ai plus ou moins pris ça pour une attaque personnelle, du coup…

 

Mais c’est bien là le problème à mes yeux : en raillant les codes, dont ici ceux des backgrounds à formule sans doute, One-Punch Man se réduit à sa plus simple expression : baston, baston, baston. L’iconoclasme, c’est bien, globalement – mais, pour le coup, la BD a probablement sacrifié des aspects qui me bottent, avec tous leurs travers archétypaux dont je suis bien conscient, pour sublimer ce qui me botte moins : l’action systématique. Grosso merdo, c’est peut-être échanger une formule pour une autre, et sans vrai bénéfice – d’autant que, par principe, il s’agit d’une action sans suspense, sans enjeux… Bien sûr, dans les autres séries du genre le héros gagne, sans quoi il ne serait pas un héros – One-Punch Man pointe donc ici ce que l’on pourrait qualifier d’hypocrisie du genre… en en reproduisant pourtant la formule, mais débarrassée du moindre semblant d’illusion : c’est du frontal.

 

D’où cet aveu inévitable me concernant : je ne dis pas que One-Punch Man est mauvais, je dis que, au-delà de son pitch amusant, la BD m’apparaît bien trop répétitive pour susciter mon enthousiasme – et son ambiguïté finalement guère enthousiasmante au regard de mes attentes.

 

S’agit-il pour autant d’une BD « primaire » ? Là, c’est peut-être plus compliqué… Au fond, dans sa lucidité quant aux codes, la série est probablement bien moins primaire qu’elle n’en donne l’impression, à la survoler hâtivement. En fait, à prendre avec le recul nécessaire, c’est même probablement assez malin… Mais, à ce stade, je tends quand même à y voir une bonne grosse mauvaise blague : c’est réjouissant sur le moment, je ne crache certes pas sur les bonnes grosses mauvaises blagues en tant que telles, mais je doute d’y trouver beaucoup d’intérêt au fil de je ne sais combien de tomes…

 

Pourtant, je n’exclus pas totalement de lire au moins le tome suivant : le fait est que, si les premiers épisodes m’ont fait l’effet d’être globalement… eh bien, chiantissimes et sans enjeux, les derniers, dans ce premier tome, m’ont davantage parlé – en étant finalement plutôt drôles, enfin. À maints égards, c’était d’ailleurs ce que j’en attendais… Mais la série, ici, ne gagne-t-elle pas en intérêt en sacrifiant paradoxalement ses propres principes ? L’histoire commence à me botter quand elle devient vraiment « histoire », quand un contexte, aussi vague soit-il, commence à se dessiner, quand, en dépit des protestations outrées de Saitama qui ne veut pas qu’on l’emmerde avec quelque chose d’aussi futile qu’un passé et une histoire personnelle, des backgrounds commencent pourtant à être mis en lumière – le cas échéant au travers de longs flashbacks… D’où cette crainte d’un autre ordre – que la série ne commence à me parler véritablement qu’en perdant paradoxalement sa singularité ; autant dire alors que, ne me parlant pas pour les bonnes raisons, elle ne me parle pas du tout ? Peut-être bien…

 

Et graphiquement, alors ? C’est bien fait – pas de doute là-dessus. C’est dynamique, assez précis mais sans excès, fluide avant tout, avec le principe de contraste, noté plus haut, concernant la représentation de Saitama, qui est assez joliment rendu… Les personnages oscillant entre le terrible et le parfaitement ridicule sont à propos, et participent sans doute de l’humour un peu tordu de la série – voir notamment les déclinaisons animalières, sur le tard (je ne compte pas la femme-moustique toute en formes généreuses, une flèche au bas du dos pointant sur son anus)…

 

Peut-être tenterai-je l’expérience avec le tome 2 – qui sera probablement décisif quant à ma poursuite ou non de la série. En l’état, One-Punch Man me laisse quand même un brin perplexe : je crains, là aussi, de ne pas m’expliquer le succès colossal de la chose – les 90 % de pages de baston finalement bien convenue écrasant sous leur poids les 10 % de moquerie, d’humour plus généralement, et d’inventivité, qui auraient dû faire briller la série et lui conférer toute sa saveur. Bon…

Voir les commentaires

Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Publié le par Nébal

Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Le n° 84 de la revue Bifrost consacre son dossier à Robert E. Howard.

 

À cette occasion, outre les critiques habituelles (Les Ruines de Paris et autres textes ; Mondocane, de Jacques Barbéri ; Eschatôn, d’Alex Nikolavitch ; enfin Nuage, d’Emmanuel Jouanne), j’ai livré dans le guide de lecture consacré à Howard une chronique commune d’El Borak et d’Agnès la Noire.

 

Mais, surtout, j’y ai rédigé un article titré ici « Howard le barbare et Lovecraft le Romain civilisé », qui a pour objet les influences réciproques des deux auteurs l’un sur l’autre, avec pour toile de fond leur fameuse correspondance ; vous trouverez cet article aux pages 142-153.

 

N’hésitez pas à réagir ici le cas échéant !

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>