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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 3, [Satsuma gishiden], traduction du japonais [par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 208 p.

 

LES SAMOURAÏS BIENTÔT TERRASSIERS

 

Retour à la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, de Hiroshi Hirata, avec ce troisième tome aussi différent du deuxième que le deuxième l’était du premier. La cohérence de la série demeure, pourtant, par quelque miracle. Par contre, la dimension « documentaire » du récit est toujours un peu plus marquée – et, ai-je l’impression, de manière un peu moins convaincante ici ?

 

Ce troisième tome n’est certes pas mauvais, mais m’a tout de même paru bien inférieur aux deux précédents – peut-être avant tout, cependant, parce que le questionnement moral essentiel de la série prend ici des atours qui me parlent moins ?

 

Ce troisième volume est focalisé sur une série d’histoires d'abord assez brèves destinées à mettre en scène tant les difficultés des fiefs affectés par les crues récurrentes que le comportement des samouraïs de Satsuma une fois arrivés sur place, avant de se mettre véritablement au travail.

 

« L’ampleur » du récit est du coup peut-être un peu moindre, et ce d’autant plus que les « héros » détaillés dans les deux premiers tomes sont largement absents – si ce n’est Jûzaburô Gondô dans le dernier épisode ; Sakon Shiba n’apparaît pas, et, sauf erreur, on se contente de mentionner le conseiller Hirata.

 

En même temps, revenir à un tableau plus « terre à terre » était sans doute à propos, eu égard au traitement des événements dans ce troisième tome… Surtout, disons, quand ce sont les particularismes locaux et la forme exacte des travaux à entreprendre qui occupent le devant de la scène.

 

On peut noter, je suppose, que ces récits-là sont entourés par deux autres, le premier et le dernier, qui jouent peut-être davantage du thème samouraï « classique », opérant sans doute la bascule qui est justement le propos de la série.

 

Ensemble, ces cinq épisodes, ainsi enchaînés, sont tous à leur manière l’occasion de dilemmes moraux variés, dressant un tableau complexe des difficultés (et le mot est faible) rencontrées par l’ensemble des protagonistes de l’histoire, paysans locaux toujours à la merci d’une crue fatidique, et samouraïs de Satsuma à l’honneur chatouilleux, néanmoins bien obligés de jouer aux terrassiers...

 

Enfin, dernier aspect global à mentionner avant de s’aventurer dans les épisodes, un par un, la mort, ou le rapport peu ou prou pathologique à la mort, occupe toujours une place centrale : les suicides ne manquent pas, ici, sans doute plus nombreux que les meurtres et duels…

 

L’ARRIVÉE DANS LES RÉGIONS DE MINO ET OWARI

 

Le premier épisode rapporte l’arrivée des samouraïs de Satsuma dans les régions de Mino et Owari où ils doivent exécuter les travaux d’aménagements fluviaux – on enchaîne donc directement depuis la fin du tome 2, qui annonçait leur arrivée pour le lendemain. Cet épisode détaillait par ailleurs la mesquinerie des autorités shogunales, qui interdisaient aux locaux de faire quoi que ce soit pouvant faciliter la tâche et adoucir le sort des hommes du clan Shimazu… Cette fois, ils découvrent eux-mêmes ce qu’il en est, auprès des paysans qui leur expliquent, gênés, la situation : impossible de faire quoi que ce soit pour eux – ne serait-ce que de leur offrir du saké ou les inviter à prendre un bain !

 

Mais, globalement, les samouraïs de Satsuma demeurent stoïques face à ces vexations diverses – ils avaient pourtant failli exploser, au tout début de l’épisode, quand ils avaient appris que le coût des travaux… serait en fait le double de ce qui avait été annoncé, un montant déjà exorbitant pourtant, déjà en mesure de ruiner le clan Shimazu, aussi riche soit-il ! Mais les plus calmes gèrent les plus impulsifs…

 

Le cœur de l’épisode est sans doute ailleurs – quand un vieux paysan du coin se met de la partie. Au milieu des remerciements des siens, qui ne peuvent donc pas avoir de conséquences « matérielles » le plus souvent, lui se montre plus agressif, même si c’est d’un ton courtois, qui ne trompe à l'évidence personne. Les fiers samouraïs de Satsuma sont-ils vraiment prêts à se faire terrassiers, eux qui ont préféré prendre leurs sabres avec eux plutôt que des outils adéquats, des pelles par exemple ? Les provocations du vieillard sont d’autant plus cinglantes que les hommes du clan Shimazu, à prendre le temps d’y réfléchir, sont bien contraints de reconnaître qu’il n’a pas tort… Sont-ils vraiment prêts à aller jusqu’au bout ? Peuvent-ils vraiment s’investir dans ces travaux comme ils le feraient dans une bataille ? Sont-ils prêts à mourir à la tâche ?

 

Le thème morbide étant introduit, nous savons sans doute très bien comment cela se terminera… La tension n’en est pas moins remarquable, qui fait de cet épisode une excellente entrée en matière – rude, empreinte de gravité, pertinente assurément.

 

À noter qu’un des samouraïs commente toute la scène à la première personne, procédé plutôt bien vu – j’ai cru un instant qu’il s’agissait de Jûzaburô Gondô, mais ce n’est semble-t-il pas le cas ?

 

RICHES ET PAUVRES FACE À LA MORT

 

Les trois épisodes qui suivent, et qui constituent donc le milieu du volume, se focalisent ainsi que dit plus haut sur les particularismes locaux – exposés à mesure que les samouraïs de Satsuma découvrent leur lieu de travail, et les implications éventuelles de leur entreprise.

 

La documentation, toujours essentielle dans cette série, l’est sans doute plus que jamais ici – même si la première double page du premier épisode consistait déjà en une carte de la région, extrêmement complexe… Pour le coup, c’est à la fois un atout et une difficulté – car, cette fois, le didactisme est sans doute de la partie.

 

Pour autant, la découverte progressive de la situation par les samouraïs, absolument inconscients à l’origine de ces données de base, est sans doute bien menée. C’est surtout que les dilemmes moraux épicent cette découverte, jouant à nouveau d’une tension pas si éloignée sans doute de celle du premier épisode…

 

Enfin, il faut relever combien ces différentes affaires appuient toujours un peu plus sur l’opposition entre riches exploitants et paysans pauvres – le pragmatisme égoïste des premiers ne s’embarrassant certes pas de craintes quant au sort potentiellement fatal des seconds. Nulle surprise sans doute à ce que Hroshi Hirata prenne le parti des humbles, mais il fait ça habilement – aussi moralement fautifs soient les propriétaires, ils ont ainsi des arguments à avancer, peut-être pas à même de convaincre le lecteur, tant ils sont égocentriques, mais permettant de montrer combien les diverses situations exposées sont complexes… au point peut-être de les rendre bel et bien indifférentes aux principes les plus nobles ?

 

LE « TERTRE VITAL »

 

Le premier exemple de ces dilemmes est bel et bien une question de vie ou de mort – sans la moindre ambiguïté à ce propos. Si les crues dans la région sont aussi terribles, c’est notamment parce que les terres agricoles autant que les habitations sont régulièrement situées à un niveau inférieur à celui des rivières. La majeure partie du temps, cela ne pose pas de problèmes, mais, en cas de crues, les zones plus basses sont inondées, et les eaux furieuses emportent tout – récoltes et habitants.

 

Pour s’en prémunir, les plus riches élèvent leurs constructions sur des monticules dépassant le niveau de l’inondation, mais les pauvres ne peuvent se permettre de voir les choses ainsi – et aussi « individuellement ». La coutume de la région les incite donc à construire en commun des « tertres vitaux », pas des habitations à proprement parler, mais de simples élévations de terrain destinées à un usage collectif – un refuge temporaire pour les paysans aux demeures submergées, le temps que le niveau de l’eau baisse et leur permette de rentrer chez eux… ou plutôt de constater les dégâts. Ces tertres sont bel et bien vitaux : sans eux, les paysans pauvres sont condamnés.

 

Ils n’en suscitent pas moins des conflits… surtout quand il s’agit, comme ici, d’élever semblable tertre sur les terres d’un propriétaire guère désireux de sacrifier ainsi ses richesses au bénéfice supposé de pouilleux qui croient, au seul nom de leurs craintes, pouvoir accaparer le bien d’autrui ! Aussi détestable soit le personnage, et brutal au travers de ses sbires, ses arguments, dans un registre distinct de celui de la morale, sont effectivement défendables : l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît. Il faudra bien toute la sagesse d’un samouraï de Satsuma pour trancher la question… même si la cause des humbles est nécessairement la nôtre – en fait, la violence de l’hostilité entre les deux camps constitue elle-même un argument de taille !

 

LES MŒURS DES WAJÛ

 

L’épisode suivant, « Les Mœurs des wajû », est très proche dans son déroulé – mais se montre astucieux en décalant, disons, la thématique directement morbide, pour s’intéresser d’abord à des questions d’ordre économique, d’une certaine manière – questions qui, à terme, peuvent très bien s’avérer aussi fatales pour les paysans que dans « Le ʺTertre vitalʺ », mais pour l’heure indirectement.

 

Les wajû, à l’origine, désigne des « îles » ou « îlots » dans les méandres complexes des rivières – mais le terme a ensuite été appliqué aux zones à l’intérieur des terres tout aussi susceptibles que les îlots de disparaître sous les flots en cas de crue.

 

Or tous les résidents ne sont pas logés à la même enseigne – notamment en raison du niveau des villages par rapport au lit de la rivière : en cas de crue, les conséquences peuvent être tout autres ; or certains paysans sont portés à faciliter la tâche de la nature…

 

Ici, un conflit oppose deux villages voisins, mais dont le premier est bien plus haut que le second – l’évacuation des eaux des crues, ou même peut-être en sens inverse leur rétention, peuvent avoir des conséquences terribles. Et si, là aussi, nous sommes portés à adopter instinctivement la cause des paysans humbles du village le plus bas, le tableau n’en est pas moins complexe…

 

Pour décider de la question, il faudra tout le courage d’un samouraï de Satsuma opportun, qui passait là par hasard et ne savait rien de la question. Nous savons bien sûr comment cela va se terminer… et sans doute peut-on y voir un reflet (inversé, donc ?) du vieillard agressif du premier épisode.

 

LES BATEAUX DES WAJÛ

 

Ces trois premiers épisodes étaient assez brefs, et d’un format comparable, tournant autour de la trentaine de pages chacun. Les deux derniers épisodes du volume sont plus longs – quelque chose comme une soixantaine de pages chacun.

 

Hélas, « Les Bateaux des wajû » ne m’a pas vraiment convaincu… Mais c'est compliqué, là encore.

 

Il poursuit les thèmes esquissés dans les deux épisodes précédents, en se focalisant encore davantage sur les seules réalités locales, sans qu’il y ait nécessité cette fois pour les samouraïs de Satsuma d’intervenir ; par ailleurs, il s’agit bien à nouveau d’une opposition entre un riche exploitant (exploiteur) et des paysans pauvres pour lesquels il n’a que mépris… Mas il n’y a plus ici la moindre ambiguïté : le riche propriétaire est cette fois, non seulement un gros connard, mais aussi quelqu’un dont le pouvoir repose sur la seule force – à la différence de ses prédécesseurs des deux épisodes précédents, lui ne peut faire appel au droit, sinon à la seule loi du plus fort, et pas davantage à la morale, ou sinon une morale de prédateur… Disposant du monopole des bateaux de commerce sur les rivières locales, il en profite pour s’approprier toujours davantage de terres et de bénéfices.

 

Mais certains paysans pauvres ne comptent pas se laisser faire – et, à leur tête, le nommé Ginji. Et ils sont prêts à se battre. Mais les Owari-ya se sont emparés de la famille de Ginji, et menacent d'en exécuter les membres si Ginji et ses hommes ne cèdent pas !

 

Or Ginji laisse faire – il laisse son ennemi massacrer ses parents.

 

Jusqu’ici ça fonctionne assez bien – il y a là encore une vraie tension, quelque chose d’horrible se déroule sous nos yeux : que les victimes de la barbarie de l’oppresseur se montrent stoïques et braves face à la mort ou autrement faibles et geignardes, ce ne sont au fond que des avatars différents et tout aussi puissants de l’homme confronté à sa fin. L’entourage de Ginji est outré par la scène – et ses récriminations participent de l’effet produit.

 

Mais Ginji laisse faire, donc – au point de susciter la perplexité, puis la haine, de ses propres partisans. Il se battra enfin, quand le massacre aura été mené à terme ou peu s’en faut, et l’emportera – et tous alors de louer son courage et sa détermination ! « Détermination », oui : c’est le mot clef du récit...

 

Là, je dois avouer voir eu du mal – surtout, sans doute, pour des raisons culturelles : je ne comprends tout simplement pas le procédé de Ginji, je ne comprends pas pourquoi il ne s’est pas battu d’emblée… Je crois être bien conscient des difficultés d’ordre éthique que la confrontation des pensées occidentale et japonaise peut susciter – en fait, c’est à n’en pas douter justement une des choses qui m’intéresse tout particulièrement dans nombre de lectures récentes… et aux premiers chefs les gekiga de Hiroshi Hirata, ou Lone Wolf and Cub !

 

Pourquoi donc cela ne passe-t-il pas cette fois ? Au-delà du questionnement de la motivation de Ginji (peut-être trouble, d’ailleurs : la fin de l’épisode, en le montrant triomphant des Owari-ya, pourrait laisser entendre qu’à terme il ne se montrerait lui-même pas forcément beaucoup plus « juste » ?), même si ce questionnement est central, je crois que, ce que je n’ai pas compris et apprécié ici, c’est que, en « décalant » la morale samouraï sur une population paysanne, l’auteur l’a surtout rendue plus unilatéralement admirable – dimension déjà sensible dans l’épisode précédent, via un samouraï cette fois, mais c’est peut-être la répétition qui accentue l’effet ; or, dans l’épisode précédent, le samouraï s’attirait les louanges de la foule en se sacrifiant lui-même – ici, Ginji obtient le même résultat… en sacrifiant les autres ?

 

Un atout essentiel des BD de Hiroshi Hirata que j’ai lues, et là encore de Lone Wolf and Cub tout autant, c’est le questionnement de la morale samouraï – et tout particulièrement de cet « honneur », au cœur du propos dès les titres ; ici, pourtant, les louanges me paraissent presque virer à la caricature d’une notion convenue et démonstrative de « l’honneur » des bushi ; rien d’étonnant dès lors, je suppose, si je ne m’y reconnais pas, tant c'est la remise en cause de ces principes qui me parle avant tout...

 

LE TRANSFERT DE JÛZABURÔ

 

Le dernier épisode, aussi long que le précédent, retourne cependant sans ambiguïté aux authentiques samouraïs de Satsuma – et non à leurs dérivés paysans et locaux. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de rappeler à notre bon souvenir un des quelques personnages principaux de la série : Jûzaburô Gondô.

 

Les samouraïs de Satsuma, dans cette phase qui précède les travaux à proprement parler, leur offrant l’opportunité de découvrir les lieux et leurs us et coutumes, sont comme de juste dévorés par la rancœur, en raison du traitement inqualifiable que le shogun leur impose ; mais ils obéissent tant bien que mal aux consignes du clan Shimazu, découlant de la politique prônée par le conseiller Hirata…

 

Ils ont cependant bien besoin d’un exutoire. Or, depuis leur départ de Satsuma, ils ne sont pas livrés à l’entraînement emblématique de leur école – consistant à frapper de 3000 coups de sabre un piquet, en hurlant, chaque matin : c’est ce qu’il faut faire !

 

Les samouraïs se livrent donc à leur exercice – un exercice bruyant… Un samouraï solitaire les accoste après coup, qui leur dit être au service des paysans locaux ; or les cris des samouraïs de Satsuma les ont proprement terrifiés… Il demande réparation pour les pauvres paysans.

 

Le jeune samouraï est moqueur ; en écho du vieillard du premier épisode, il ne dissimule guère, sous son expression globalement courtoise, une volonté affichée d’humilier les hommes du clan Shimazu… et ce d’autant plus qu’il est bien conscient que ses antagonistes ne pourront rien faire contre lui : la politique du conseiller Hirata est catégorique à ce propos ! Sa motivation est trouble, mais les faits parlent pour eux-mêmes.

 

Aussi le samouraï trouve-t-il un moyen particulièrement dégradant d’obtenir réparation, justement en s’inspirant d’une scène impliquant le conseiller Hirata dans le volume précédent : les paysans jetteront des pièce à la figure des samouraïs, qui devront encaisser (si j’ose dire) comme les vulgaires travailleurs qu’ils sont !

 

L’idée n’enchante certes pas les fiers bushi, qui sont toujours un peu plus humiliés, jour près jour, dans cette affaire… Mais effectivement : ils ne peuvent même pas protester.

 

Si ce n’est que se trouve parmi eux le jeune et bouillant Jûzaburô Gondô… Certes, en vassal fidèle, il acceptera le châtiment sans se plaindre. Mais après…

 

L’épisode m’a davantage parlé que celui qui précède – car le duel rhétorique est bien géré, avec une tension admirable, et les motivations de tout un chacun me paraissent plus compréhensibles. Dans la construction de ce troisième volume, cet ultime épisode opère de nombreux renvois, mais toujours avec pertinence. Ce n’est sans doute pas le moment le plus brillant de la série jusqu’alors, ni même de ce volume sans doute – même avec leur documentation cette fois écrasante, les épisodes 2 et 3 m’ont sans doute davantage parlé, en mettant l’accent sur de complexes dilemmes ; de même pour le sévère vieillard du premier épisode. Mais ça marche.

 

CONCLUSION

 

Globalement, il me paraît clair cependant que ce troisième volume m’a nettement moins parlé que les deux précédents. Encore une fois, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là ! Même le quatrième épisode, avec l’indiscernable Ginji, n’est pas mauvais – il m’a seulement moins parlé. Les autres épisodes, a fortiori, ne méritent pas vraiment de blâme…

 

Mais il manque ici quelque chose, qui faisait des deux premiers tomes de si brillantes réussites. Un je ne sais quoi dont j’espère qu’il reviendra, d’une manière ou d’une autre, dans les trois tomes qui restent – puisque nous en sommes bien ici à la moitié de la série.

 

Nous verrons bien – car je ne compte certes pas m’arrêter là

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Cent Onze Haiku, de Bashô

Publié le par Nébal

Cent Onze Haiku, de Bashô

BASHÔ, Cent Onze Haiku, traduits du japonais par Joan Titus-Carmel, Lagrasse, Verdier, 2003, 128 p.

 

Ces petits machins,

Le fait est – j’y capte Z...

Lire autre chose, oui !

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Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

Publié le par Nébal

Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

JESTAIRE (Alex), Contes du Soleil Noir : Crash, illustrations de Pablo Melchor, Vauvert, Au Diable Vauvert, coll. Hyperfictions, 2017, 117 p.

 

DE TOURVILLE AU SOLEIL NOIR

 

En…

 

Ah oui, putain, 2007, quand même, OLD...

 

En 2007 donc, sur l’injonction d’un camarade, j’avais lu et globalement beaucoup apprécié Tourville, premier roman d’un certain Alex (D.) Jestaire, publié Au Diable Vauvert – un gros monstre touffu, excessif, bardé de références, et dans l’ensemble très enthousiasmant, jusque dans son style oral suscitant comme tel les comparaisons inévitables (et je n’ai pas été le dernier à faire ce genre de comparaisons), et tout autant les critiques. Depuis, silence radio (ou presque – il y avait au moins un roman en 2010)…

 

Et voilà-t-y pas qu’Alex Jestaire nous revient, et au Diable encore, mais dans un format bien différent : le nouveau roman du bonhomme fait dans la centaine de pages tout mouillé, en gros caractères et avec des illustrations (chelou, pertinentes) signées Pablo Melchor. Le jour et la nuit, par rapport à Tourville. Sauf que c’est un peu un leurre… En effet, le présent Crash inaugure en fait une série de cinq courts « romans » titrée Contes du Soleil Noir – les quatre autres volumes devraient paraître courant 2017, l’un après l’autre. On verra si ce format est pertinent...

 

Un projet qui s’annonce différent de Tourville, donc ? Il reste cependant quelque chose dudit pavé dans Crash – ne serait-ce que dans le jeu sur les médias et les réseaux, même si la plume est autrement sage… mais par ailleurs très pertinente, cultivant toujours une dimension orale saturée de name-dropping mais avec une justesse appréciable – pas dit, à cet égard, que le texte vieillisse très bien, mais là, on est en plein dedans : un cliché, au sens photographique, hein, d’un instant T du monde. Comme Tourville, d’ailleurs, nous faisons plus que frôler l’imaginaire, ici, catalogage éditorial ou pas (mais le Diable réside souvent dans ces interstices et depuis toujours, sans la moindre ambiguïté) ; ceci étant, s’il y a là un prolongement du délire conspirationniste de Tourville (mais qui serait passé entretemps de X-Files aux illuminés du ouèbe, nettement moins sympathiques que Mulder et Scully...), et si la très vague anticipation du roman semble coller également, c’est – à en croire l’argumentaire, du moins (qui en fait forcément un peu trop, sinon ça ne serait pas drôle) – dans le registre horrifique que s’inscrit Crash, et que doivent s’inscrire ses petits frères et sœurs.

 

DES RÉFÉRENCES EN VEUX-TU NON EN VOILÀ QUAND MÊME

 

Et là, BLAM ! Stephen King, Clive Barker, David Cronenberg, et Alan Moore, nous dit-on, ah oui quand même. Ça fait beaucoup pour un seul homme... Et, concernant ce Crash, ça n’est guère convaincant (supposons que c’est la série dans son ensemble qui doit appeler à ces références). D’ailleurs, l’inscription du roman dans le registre horrifique n’est pas forcément si évidente que cela… Il y a du ricanement libérateur dans ce premier des Contes du Soleil Noir – le cauchemar débouche peut-être même sur quelque chose de positif… Et si cauchemar il y a (oui, il y a...), c’est dans la dimension réaliste du roman : le cauchemar, c’est la vie de merde, pas les fantômes en réseau.

 

Alors on pourrait, j’imagine, forcer un peu le trait, justifier la mention de Stephen King par cette dimension de cauchemar du quotidien, appuyer même sur l’impotence de l’héroïne, qui pourrait aussi bien être un Paul Sheldon devant sa machine à écrire (elle, elle est devant un poste de télé, est-ce si différent), et les autres avatars de cette figure ne manquent pas ; on pourrait appuyer encore sur le modèle du Roi, j’imagine, en insistant sur la dimension technologique de la terreur, mais c’est peut-être déjà un peu plus audacieux. Clive Barker, Alan Moore ? Là je sèche un peu, faudra peut-être y revenir par la suite… Avec Cronenberg, on touche peut-être quelque chose de plus pertinent, via Vidéodrome sans doute, eXistenZ peut-être… et Crash, bien sûr ; ce qui nous ramène à Ballard, et c’est sans doute par-là qu’il aurait fallu commencer, non ? Tant le court roman d’Alex Jestaire, jusque dans ses connotations apocalyptiques, semble entrer en résonance avec la civilisation à bout de souffle de La Foire aux atrocités, avec les pulsions inavouables et soudainement libérées de la « trilogie de Béton », avec la Sauvagerie du massacre de Pangbourne et les ultimes avatars, ensuite, d’une horreur sociale qui est aussi horreur de classe, et ce même si Alex Jestaire est nettement plus banlieue grise que face cachée de la Riviera.

 

Et le style ? Tiens, là, on ne cite rien, cette fois… On ne s'en était certes pas privé en 2007. J’en reviendrais bien à mes vieux présupposés – Chuck Palahniuk, oui, Bret Easton Ellis aussi, côté français j’avancerais bien un Michel Houellebecq en forme (en précisant, diable d’ambiguïté, que chez moi cela n’a absolument rien d’un reproche, bien au contraire). Mais comparaison n’est pas identité, et Alex Jestaire est sans doute bel et bien avant tout Alex Jestaire – d’où cette fluidité essentielle dans l’écriture, que je suppose inaccessible aux simples pasticheurs, calquant leur prose sur celle de l'efficace du moment.

 

LE SOLEIL NOIR DE GEEK

 

Le Soleil Noir ? Une sorte d’emblème, un référent commun des mystiques et des fous (je n’ai jamais cru qu’il y ait la moindre différence entre les deux). Associé à une fin de la civilisation qui pourrait être un écho à Tourville, mais qui, heureusement, ne me paraît pas broder sur un discours catastrophiste ambiant tristement convenu – qu’il soit de droite ou se prétende de gauche ; c'est plus malin que ça.

 

Geek sera notre guide. L’étrange bonhomme, peut-être uniquement réalisé dans sa fonction, est du genre à se noyer avec délectation dans les réseaux, tout au fond du fond. Adepte du data mining, il y pioche de l’insignifiant et en fait des histoires – en cela, il est un artiste, et pas si vain qu’on aurait pu le croire (lui-même y compris, si ça se trouve). Cette fois, il entend nous narrer l’histoire de Malika – et c’est une histoire pathétique au possible.

 

MALIKA EST DANS LA MERDE

 

Malika vit – si l’on peut parler de vie – dans le 94, où elle élève seule, tant bien que mal, son petit garçon Sami (le père est un connard, qui a mal tourné et l’avait laissé tomber même avant cela). C’est la misère – Malika est contrainte à gérer son budget avec la précision d’un ordinateur entièrement dédié à la seule comptabilité, car un euro peut faire la différence. Elle n’a guère de revenus – elle fait des ménages, quand même, sale boulot, insuffisant… Avant, elle avait d’autres ambitions, elle s’était inscrite à la fac, se voyait bien, à terme, raconter des histoires elle aussi… Mais ça c’était avant – avant le gros con, et avant Sami.

 

Pour autant, Malika n’est pas un cliché façon Les Misérables, de pauvre petite rebeu dans sa banlieue... Entendons-nous bien : elle est une pauvre petite rebeu dans sa banlieue ; mais Alex Jestaire, assez habilement, épice le tableau si tristement commun que représente Malika en lui conférant bien plus d’âme qu’à un personnage n’ayant d’autre but que d’être un vecteur d’indignation sociale. Sur le format de Crash, il ne s’étend guère, mais quelques traits savamment agencés suffisent à faire de Malika quelqu’un qui sonne juste – et, oui, finalement, même ainsi on peut sans doute dire qu’elle « vit ». Elle est humaine, pas un outil.

 

Mais ça peut toujours être pire, hein – et du coup, ça le devient. À moins que…

 

Bon, bref : crash ! Rentrant de son travail, inquiète du fait d’un appel de la baby-sitter comme quoi Sami serait malade, Malika n’arrivera jamais à destination : AVC, accident de voiture.

 

BFMTV

 

Mais elle ne meurt pas.

 

Enfin, pas tout à fait… Seulement voilà : nombreuses séquelles irréversibles, Malika est un légume. Elle n’est pas totalement inconsciente du monde qui l’entoure, en fait – ou du moins, au bout d’un certain temps. Sa situation s’améliore même un peu, avec les années – sans espoir qu’elle s’améliore vraiment, bien sûr…

 

Mais une chose la fait réagir : la télé. Elle en a une dans sa chambre, qui tourne en permanence. Le personnel soignant se rend compte de ce que les programmes – documentaires et informations, surtout – la captivent (si j’ose dire). Incapable de dire le moindre mot, Malika végétative sait cependant signifier qu’elle veut voir la télé, qu’on ne l’en empêche surtout pas ! Les infirmières le savent bien, qui peuvent faire de l’accès à l’écran un moyen de pression pour que Malika mange, ce genre de choses…Mais la télé ! La télé ! Même BFMTV ! Franchement, au point où elle en est…

 

C’est que la télé permet à Malika de voyager – de sortir de cette chambre, de sortir de son corps impotent. Son onirisme actif est plus escapiste que jamais – encore que le terme ne soit sans doute pas très juste… En effet, si elle se rend quelque part, c’est parce que les images l’y autorisent – et ce sont systématiquement, supposées la ramener au réel, des images de catastrophes… Sur un mode mineur, d’abord : on fait sauter une barre d’immeubles, etc. Les choses deviennent plus inquiétantes quand elle assiste, au Japon – elle, au Japon ? –, au tsunami de 2011…

 

Et, bien sûr, l’actualité est phagocytée par les attentats islamistes.

 

JACKIE O. EN FIGURANTE

 

STOP.

 

Et revenons en arrière – en disant SPOILER au cas où, jusqu’à la fin de cette chronique.

 

Rappelons-nous que c’est Geek qui nous raconte une histoire. D’abord engagé à la première personne, il nous a ensuite et assez longtemps fait le coup du narrateur omniscient, ou pas tout à fait – devenant indirectement Malika, fouinant pour nous dans sa tête, mais en s’effaçant lui-même, hypocrisie ou pas. Il jongle en fait avec les modes de narration, et son niveau d’implication. En tant que tel, il a sans doute quelque chose d’un « narrateur non fiable », auquel il ne faut donc pas faire pleinement confiance – un procédé de mise en abyme connu et reconnu, que gère bien Alex Jestaire. Car, après tout, Geek nous raconte des histoires… Et Alex Jestaire derrière lui.

 

(Et BFMTV si vous y tenez.)

 

Au bout d’un certain temps, cependant, Geek doit à nouveau se mettre en avant – lui le croisé du data mining : c’est sur Internet qu’il a découvert Malika… comme bien d’autres ont découvert cette improbable touriste des catastrophes, toujours là sur les images des pires drames, et qu’importe si c’était objectivement impossible ! Les conspirationnistes de la Toile sont fascinés par cette inconnue, cette Jackie O. (son modèle ! Et après tout, le film d’Abraham Zapruder constituait un prélude de choix…), foulard et valise, qui est… toujours… là. L’enquête obsessive des geeks et des paranoïaques révèle une vérité qui ne peut pas être – et qui, en tant que tel, pourrait donc bel et bien invalider toute vérité.

 

Et c'est pour ça, sans doute, qu'ILS tentent d'effacer toutes ces vidéos !

 

ET ÇA MARCHE

 

Tout cela est d’une certaine manière assez banal, je suppose… Et pourtant cela fonctionne très bien. Plusieurs raisons à cela – et je suppose qu’il y en a d’autres encore, hein, mais voici du moins ce que j’ai à en dire.

 

Mentionnons tout d’abord le style. J’en avais dit deux mots plus haut, mais j’y tiens : c’est admirable de fluidité et d’authenticité, à la limite joliment ambiguë de la narration interne, intime, et du regard extérieur plus détaché – avec sa part de manipulation dans les deux cas, si ça se trouve. Plus sobre que dans l’exubérant Tourville, la plume d’Alex Jestaire use ici d’expédients parfois assez proches, et pas forcément d’une originalité stupéfiante (name-dropping, donc, des célébrités, des marques, des séries télé…), mais avec une étonnante retenue (oui) qui bénéficie à la pertinence du propos, et lui permet d’exprimer une certaine poésie – entre béton et Chocopops sans doute, une poésie néanmoins.

 

En corollaire, il y a donc le caractère palpable de Malika : son histoire est poignante, oui, mais la jeune femme a une réalité en dehors du seul registre du pathos presse-bouton – et ce, parfois, non sans acrobaties qui auraient pu s’avérer très casse-gueule (la mère célibataire d’ascendance maghrébine et son rapport à l’Islam, via sa tenue, via ce gros con de père de Sami, et les voisines, et bien sûr les attentats tels que vus sur BFMTV), mais dont l’auteur se tire avec brio. Si Malika émeut, ce n’est pas (seulement) parce qu’elle a une vie de merde, c’est aussi parce qu’elle existe – et pas seulement sur des vidéos mystères enfouies dans les tréfonds du ouèbe.

 

Enfin, le propos me paraît plus subtil qu’on aurait pu le croire. Sur une base pareille, j’imagine qu’une tentation presque aussi forte que le misérabilisme aurait consisté en une « critique sociale », maniant la métaphore façon enclume, et dépassant la seule indignation (bien légitime, elle) devant les rudes conditions de vie de Malika pour tenir un discours plus englobant, nécessaire parfois, mais succombant bien trop souvent à de fausses illuminations, des condamnations qui ne tiennent pas forcément la route, disons des solutions qui n’en sont pas, à des problèmes qui peuvent être tout autres.

 

Certains auteurs de SFFF – suivez mon regard – tirent argument des insanités du capitalisme, bien réelles, pour condamner vertueusement (et paradoxalement ?) l’échappatoire du virtuel ; ce qui, dans le cas de Malika en légume, aurait été pour le moins indécent. Or j’apprécie, ici, que, derrière la façade (bien réelle là encore) d’horreur sociale, matinée comme de juste de discours apocalyptique sur la fin de la civilisation (adapté à la dimension conspirationniste de l’intrigue), la technologie, jusque dans ses excès – légume scotché devant BFMTV, geeks farfouillant inlassablement le ouèbe comme autant de moines zen à la recherche du satori perdu –, affiche un potentiel d’émancipation : la spectatrice captivée se libère en usant justement de l'outil symbolique de sa réclusion. De manière grinçante si vous y tenez : oui, notre touriste des catastrophes sourit quand le premier avion percute la tour nord du World Trade Center – et c’est bien un stade ultérieur après la contemplation simplement perplexe des ravages du tsunami dans le Tôhoku. Sans doute, par ailleurs, toutes ces catastrophes ont-elles quelque chose de préludes à une catastrophe ultime – si subsistent des enregistrements vidéo de cette conclusion du monde, nul doute que Malika y figurera : Jackie O., foulard, valise… et sourire. Mais, en mettant l’accent sur le personnage, comme si, par un retournement des choses, il s’accaparait soudain le statut de cause et non d’épiphénomène, il me semble qu’on aboutit paradoxalement à une forme de libération – ce que peut être la mort, certes… Mais avec un sourire, et la joie de laisser derrière soi un monde qu’il ne fallait plus trainer comme un boulet.

 

Lecture toute personnelle, peut-être, et nihiliste ou cynique si vous le souhaitez, mais que je crois discerner entre ces pages, et que je suis porté à envisager de manière plutôt positive. Si ça se trouve, c’est que j’ai au fond de moi le désir d’apercevoir à mon tour le Soleil Noir… ou d’y participer.

 

Une réussite, donc, que ce Crash ; on n’en fera certes pas un chef-d’œuvre, mais il passe très bien, séduit et convainc un peu plus à chaque page – en transcendant intelligemment un propos que l’on aurait pu craindre banal. Pas la même ambition que Tourville, certes, mais, en concentré, quelque chose d’efficace et pertinent, d’une fluidité admirable et non exempt de valeur poétique.

 

La suite de la série permettra peut-être d’envisager les choses différemment, et de revenir sur ce Crash ? Le deuxième épisode s’intitule Arbre, et paraîtra en mars – probable que je vous en dirai quelque chose…

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20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 8 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 15-16], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [434 p.]

 

ENTRE DEUX ARCS

 

Je reviens à 20th Century Boys, série au long cours de Naoki Urasawa, avec ce tome 8 « Deluxe », comprenant donc les volumes 15 et 16 de l’édition originale.

 

Un volume particulier – même si pas sans précédent : à l’instar du tome 3 (que j’avais adoré à l’époque, il constitue peut-être bien mon volume préféré de la série jusqu’à présent), ce tome 8 marque en effet une rupture dans le cours de la série, rupture entre deux « arcs » radicalement distincts. Le rassemblement de deux volumes en un seul tome produit donc le même effet que précédemment : l’histoire change du tout au tout en plein milieu du bouquin – entre les volumes 15 et 16 originaux…

 

Ce qui ne me facilite peut-être pas la tâche pour en causer… Mon enthousiasme concernant le tome 3, bien au contraire, m’avait stimulé, m’amenant à tenter d’expliquer pourquoi cette soudaine rupture était si palpitante à mes yeux. Ici, c’est moins vrai… D'autant que la rupture est plus « logique », sans l'effet de suspension du précédent bouleversement de la trame. Et, forcément, je me demande ce qu’il en sera de la suite, car 20th Century Boys, j’y suis revenu à chaque compte rendu ou presque, est tout de même une série très inégale… Globalement, les meilleurs moments suffisent – voire suffisent amplement – à racheter les plus faibles. Je suppose que c’est également le cas ici… Mais l’effet est quand même assez différent de celui produit par le tome 3 : ici, je suis davantage dans le doute, et davantage conscient que je manque d’éléments pour appréhender au mieux ce changement soudain (sans même parler de me livrer à des pronostics quant à l’évolution de la série, mais ça, j’imagine que c’est pas plus mal…).

 

Nous sommes donc entre deux arcs : le premier allait du tome 1 à la moitié du tome 3, le deuxième donc de la moitié du tome 3 à la moitié de ce tome 8, et il ne reste plus (sauf erreur) qu’un troisième et dernier arc, du milieu de ce tome 8 au tome 12 qui achève la série.

 

Pour autant, le présent volume se divise en fait plus logiquement en trois parties qu’en deux – car nous avons un long interlude entre les deux arcs, correspondant en gros à la première moitié du tome 16 initial (un peu plus, même), qui explique sans doute pourquoi je manque tant d’éléments, pour l’heure, pour m’appesantir sur le contenu du troisième arc tel qu’il est développé ici…

 

PAPE ET MOBILE

 

Or ce tome 8 m’effrayait un tantinet… Parce que je savais qu’il mettrait en avant la dimension de la série qui m’a le plus navré (non, je crois que le mot n'est pas trop fort) jusqu’à présent, et de loin ; à savoir, le projet d’assassinat du pape, trame dont je ne comprenais tout simplement pas ce qu’elle foutait là, et qui me paraissait responsable pour une bonne part du triste gâchis qu’était l’évolution de Kanna dans la série – un personnage que j’avais adoré à l’époque de son introduction (en tant qu’adulte…) au tout début du deuxième arc, mais, décidément, je ne me faisais pas à son utilisation par la suite, nettement moins enthousiasmante…

 

Mais bon : essayons de faire abstraction, hein.

 

L’Exposition universelle approche (« Hello ! Hello ! L’Expo ! », nous braille le sous-exploité Haru Namio dans les oreilles). Et, avec elle, la visite annoncée du pape… Le souverain pontife se rend d’ailleurs en partie au Japon précisément dans le cadre de cette Exposition universelle – et, tout autant, pour y faire les louanges d’Ami, « l’homme » qui a sauvé le monde après les horreurs du 31 décembre 2000…

 

Mais il a une autre visite à accomplir, là-bas : il compte se rendre dans le quartier malfamé de Kabukichô, pour y retrouver son ami le curé Nitani, l’ancien yakuza… Un flashback nous rapporte d’ailleurs l’origine de l’amitié entre les deux religieux.

 

Mais Nitani suscite ici d'emblée une sorte de miroir, avec l’introduction d’un nouveau personnage, le père Luciano… qui a en fait exactement le même profil que Nitani, mais en version italienne. Luciano, spécialiste des contrefaçons, a lui aussi lié des liens très resserrés avec le gentil pape, et lui doit sa vocation religieuse. Le connaissant bien, il subodore seul que son ami le successeur de Pierre fait l’objet d’un complot : il est persuadé que le pape mourra « en Orient » ! Et que cela ne s’arrêtera pas là – un catalogue abscons de prophéties apocalyptiques, qu’ont étudié les deux hommes, semble devoir à terme remplacer la Bible, horreur glauque… Bon, j'imagine que ça ressort assez comme ça, mais disons-le : je suis très, très perplexe quant aux apports de ce nouveau personnage (avec aussi une certaine invraisemblance linguistique, mais bon, on n'est plus à ça près)...

 

Au Japon, Kanna et compagnie sont sur le pied de guerre : il faut protéger le pape – ne serait-ce que parce que c’est Ami qui veut sa mort. Ami qui, ah oui, est mort, d’ailleurs… Il est mort ? Hein ? Il est bien mort ? Vous y croyez tous ?

 

 

Inutile d’en dire beaucoup plus ici... Embrouilles prophétiques mises à part, le déroulé de cette ultime tranche du deuxième arc de la série est globalement bien prévisible, comme de juste. Je ne dirais pas qu’elle est mauvaise pour autant… Le fait est que certaines occurrences antérieures de la trame « projet d’assassinat du pape » étaient bien, bien pires. Ici, globalement, ça coule – sans enthousiasme débordant, mais non sans efficacité, pour autant. Prévisible, mais honnête, je suppose…

 

Heureusement, la BD a sans doute mieux à nous offrir dans le présent tome 8.

 

1970 : THE YEAR (THAT) PUNK BROKE (SORT OF)

 

(Je passe sur les trois pages concluant le volume 15, ça vaut sans doute mieux…)

 

Avant d’inaugurer à proprement parler le troisième arc de 20th Century Boys, Naoki Urasawa concocte ici un long interlude, consistant en un crucial retour au passé – à l’époque où Kenji et ses copains étaient des enfants, plus précisément en 1970, l’année de l’Exposition Universelle d’Osaka.

 

ATTENDEZ ! D’ABORD, MON INTERLUDE À MOI…

 

Au passage, j’avais déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises, de parler de l’importance de cette Exposition Universelle dans la culture du Japon contemporain : elle était le pinacle de la Haute Croissance, et une occasion marquée, pour le Japon ayant su enterrer les vilénies des années 1930 et 1940, de se réaffirmer dans le concert des nations – en étant devenu un symbole de paix. Au Japon même, l’Exposition Universelle avait rencontré un énorme succès – avec un record de fréquentation qui ne serait dépassé que tout récemment ; il faut dire qu’il y avait bien des choses à y voir, dont Apollo, l’année d’après le premier homme sur la lune – le genre d’événement qui résonne forcément dans le contexte de 20th Century Boys, et la BD y faisait plusieurs fois allusion, comme au rock bien sûr.

 

Je poursuis ma parenthèse, rapidement, parce que c’est l'occasion de dire un truc qui me réjouit tout particulièrement : à apprendre des choses sur le Japon, même si je n’en sais somme toute guère pour l’heure, aucun doute à cet égard, je commence cependant à relever çà et là – par exemple lors de mon visionnage récent de Pompoko  de Isaho Takahata, ou, et ça je vous en causerai sous peu, à la lecture des Contes de pluie et de lune d’Akenari Ueda – je commence donc à relever parfois des éléments ou allusions qui me seraient passés par-dessus la tête il y a quelques mois à peine… Par exemple, concernant 20th Century Boys, je me demandais depuis un certain temps si, aussi improbable que cela puisse paraître, le nom de Yoshitsuné avait quelque chose à voir avec le fameux guerrier autrement hardi du Dit des Heiké… Eh bien, figurez-vous que oui : le lien est explicitement établi dans ce tome 8, et l’occasion d’un jeu de mots pour le coup expliqué en note, sur une certaine « bande à Genji » renvoyant ironiquement à la « bande à Kenji » à laquelle nous étions habitués…

 

Arf, avec tout ça, je me suis éloigné de cet interlude… Reprenons.

 

1970 : L’ANNÉE OÙ CE SALE GOSSE… (DISAIS-JE)

 

Adonc. Le cadre de 1970 (ou un peu avant, mais que cette année soit le tournant est assez logique), nous y étions habitués. Au cours du premier arc, nous y revenions souvent – et, à certains égards, c’était peut-être davantage le cœur de la BD que la trame de la toute fin du XXe siècle en fournissant le prétexte.

 

C’était moins vrai dans le deuxième arc… ou, plus exactement, c’était plus ambigu – dans la mesure où, aux retours « réels » dans le passé (s’ils étaient bien réels ?), se substituaient des retours « fictifs » (s’ils étaient bien fictifs ?), via le simulateur d’Amiland ; j’ai assez eu l’occasion de dire à quel point cette idée m’enthousiasmait – introduction de Kanna mise à part, c’est à mon sens de très, très loin ce qu’il y a de mieux dans le deuxième arc.

 

Et maintenant ? L’ambiguïté demeure peut-être… Mais, surtout, le point de vue change. Maintenant, nous ne voyons plus les événements à travers les yeux de Kenji ou d’un de ses copains, ou au travers d’un narrateur omniscient, néanmoins focalisé sur lesdits gamins – maintenant, nous voyons les choses du point de vue de Fukube, le futur Ami.

 

Littéralement, d’ailleurs, pendant un moment : nous sommes dans la tête de Fukube (et ce n’est pas un endroit très agréable…), nous sommes pleinement en vue subjective, même !

 

Ça ne dure pas forcément – surtout dans la mesure où, outre le point de vue de Fukube (qui reste essentiel), nous avons aussi l’occasion d’entrevoir les choses du point de vue de Sadakiyo – le sale gosse et le pauvre gosse, dans une relation d’une cruauté typiquement enfantine…

 

Il faut dire que la psychologie de Fukube, au moins, est pour le moins torturée… On est même à un tout petit doigt de la caricature, autant le dire. Mais cela ne rend l’expérience que plus déconcertante…

 

Une grande révélation du tome 7 est dès lors amoindrie, peut-être : non, Fukube n’était pas un ami (eh) de Kenji et de ses amis (eh). Mais il était bien là : le gamin qui voulait devenir leur ami, qui était prêt à tout pour cela, qui leur montrait même sa volumineuse collection de mangas… Mais rien à faire : sans même que ce soit méchanceté de la part de Kenji et Otcho (surtout) et des autres, ils tendaient systématiquement à ignorer Fukube…

 

Or Fukube est déjà porté à transmuter son dépit en haine – avec une même dimension égocentrique et mégalomane : c’est bien dans cette absence de relations d'amitié que se noue le destin de celui qui ne voudra pas qu’on l’appelle autrement qu’Ami… Et si, globalement, il ne parvient pas à susciter l’admiration en dépit de tous ses efforts, systématiquement ruinés sans même (donc) que l’on pense forcément à mal, il se crée néanmoins, par d'autres moyens, un cercle de proches qui, s’ils ne se reconnaissent pas en Kenji et compagnie, comprennent cependant très bien que Fukube est « quelqu’un », au moins autant que Kenji et Otcho, peut-être plus encore. Sadakiyo était déjà son souffre-douleur, mais Yamane et, du côté des adultes honnis, Manjôme Inshû, entrevoient bientôt tout le potentiel de l’enfant prétentieux et revanchard…

 

Et tout part de là – jusqu’à nouvel ordre, bien sûr.

 

(Et, bien sûr, avec un cliffhanger même à la fin de cet interlude…)

 

Bien. Maintenant je peux envisager le début du troisième arc. Et j’imagine qu’il est bien temps d’user de La Terrible Balise : SPOILERS ! Fuyez pauvres fous, etc.

 

L’AN 3 APRÈS AMI

 

L’interlude est long – il s’étend sur six épisodes, il n’en reste plus que cinq ensuite pour introduire le troisième arc de la série. D’où, pour une bonne part, l’impossibilité d’en dire grand-chose pour l’heure, et peut-être même dans le seul registre du « bien ou pas bien »… Tentons quand même une vague esquisse.

 

Nous sommes en « l’an 3 après Ami ». Le sale gosse semble bien avoir tout remporté… Il est Dieu, bien sûr – et, à un autre niveau, on nous le présente hâtivement comme étant « le président du monde », allez savoir ce qui est préférable...

 

Et il vit semble-t-il dans une tour colossale – un vrai bâtiment de science-fiction.

 

Sauf que quelque chose ne colle pas… Le Japon en dessous de la tour a, oui, quelque chose d’étrange…

 

Nous ne tardons guère à mettre le doigt dessus : il apparaît incroyablement régressif, à tous points de vue. Quand un poste de télé fait son apparition dans les cases, retransmettant un combat de catch, et quand nous suivons des personnages inconnus dans leur quotidien et constatons comment ils sont vêtus, nous en venons à comprendre que ce Japon-là est, au mieux, celui des années 1960 – celles de Kenji et Fukube gamins ? D’une manière ou d’une autre, Ami a, plus encore qu’on ne l’imaginait, « volé le futur »…

 

Et nous sommes par ailleurs loin des délires démographiques de la Mégalopole japonaise, en dehors même de cette ville étrangement « plate », à ras du sol, où la tour d’Ami ne figure que davantage une exception – à ce stade, le mot à même quelque chose de dérisoire… Nous verrons bientôt que nous sommes ici dans un monde constitué de petites communautés humaines enfermées derrière des murs (merci Donald). Et à l’extérieur ? Le virus ! C’est ce que disent les autorités, du moins – les séides d’Ami, donc. Des émeutiers portés sur l’humanisme réclament que l’on abatte ces murs – dehors, les gens souffrent, il faut leur venir en aide ! D’autres émeutiers, exactement au même moment, tiennent un discours tout autre : le mur ne saurait avoir d’autre but que de couper ceux de l’intérieur d’un extérieur en rien ravagé par le virus mais parfaitement idyllique, un extérieur que se sont accaparés des privilégiés !

 

Un « voyageur », car il y en a malgré tout, dit avoir écumé Honshu pendant deux ans – et constaté, partout, la présence de ces petites communautés humaines, toutes dirigées par des « petits Amis »… Il ne dit cependant rien du virus. Mais, bien sûr, il ne nous est pas inconnu, lui : c’est Otcho…

 

Pour l’heure, blessé, il se cache – c’est le petit garçon Katsuo qui lui a trouvé un abri, et bientôt sa sœur aînée Sanae est à son tour au courant. Or des rumeurs circulent – des rumeurs faisant état d’une opposition, ou même de plusieurs, à Ami et ses sbires…

 

Pour le moment, nous n’en savons guère plus. Et il n’en est que plus difficile de porter un jugement sur ces cinq épisodes… L’arc se met en place – sa dimension narrative est encore assez limitée.

 

Cependant, j’avouerai que l’idée de ce cadre « années 60 » dans le « futur » est très intéressante ; il faudra sans doute, le moment venu, prendre en compte la justification de cette ambiance particulière, mais pour l’heure, dans le vide, abstraitement d'une certaine manière, ça fonctionne bien…

 

Pas grâce à Otcho, sans doute – même si, isolé, blessé, déprimé, il est beaucoup moins agaçant qu’il ne l’était en mode « Shogun » (que ce soit lors de sa folle vie de défenseur des prostituées en Thaïlande, ou lors de son évasion de « La Luciole des Mers »). Mais Katsuo et Sanae sont assez intéressants – Katsuo comme un écho de Kenji et compagnie enfants, tout aussi énergique, sa sœur en jeune intello revêche, tranchant sur les (jeunes) personnages féminins envisagés jusqu’alors (Yukiji, Kanna et Koizumi), mais pour s’avérer aussi pertinent dans son registre que ces derniers.

 

Bien trop tôt cependant pour en dire davantage…

 

ENTRE DEUX EAUX

 

Et difficile, du coup, de tirer un bilan de ce tome de transition. La fin du deuxième arc est moins mauvaise que ce que je redoutais, elle n’est probablement pas mauvaise, en fait, mais, parfaitement prévisible et conduite sur un mode mineur, elle se lit sans passionner.

 

L’interlude contient nombre de choses intéressantes – mais il est en permanence sur la corde raide, à l’extrême limite de la caricature, boulot d’équilibriste compliqué, tantôt satisfaisant, tantôt un peu moins… C’est peut-être un peu trop long, par ailleurs – sans doute, même.

 

Et le début du troisième arc ? Pour l’heure, j’aime bien – surtout parce que l’ambiance est excellente. Les personnages de Katsuo et Sanae suscitent par ailleurs la sympathie, et le flou entretenu quant à la réalité du monde de « l’an 3 après Ami » est plus intriguant que frustrant ; une réussite, donc. Et oui, ça donne envie de lire la suite.

 

À dresser ainsi le bilan, après coup, cela devient flagrant : ce volume déconcertant, et longtemps un peu quelconque, ne m’a vraiment convaincu que dans ses cinq derniers épisodes. En tant que tel, il confirme mon impression générale d’une série qui a (vraiment) des hauts et des bas. Le bas domine peut-être ici, mais le haut, dans ce tome 8, résidant clairement dans les derniers épisodes, l’envie de lire la suite demeure – malgré tout ? Malgré tout.

 

Et donc à un de ces jours pour le tome 9

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La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

Publié le par Nébal

La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

PINGUET (Maurice), La Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 1984, 380 p. [+ 8 p. de pl.]

 

LE SEUL PROBLÈME PHILOSOPHIQUE VRAIMENT SÉRIEUX

 

Le suicide est une question complexe, d’autant plus difficile à appréhender qu’elle a sa charge inévitable d’émotion et de douleur – je ne vous apprends rien. En même temps, selon le mot de Camus, c’est peut-être le seul « problème philosophique vraiment sérieux »… Et, en tant que problème philosophique, il a suscité des questionnements variés aux réponses tout aussi diverses.

 

La science, ici, est-elle vraiment si différente de la seule philosophie dans son approche ? D’une manière ou d’une autre, elle en dérive. Si une « suicidologie » a pu se constituer, du côté de la sociologie (notamment via le célèbre ouvrage de Durkheim en forme de démonstration prosélyte de la pertinence de sa méthode sociologique) ou de la psychologie, et ce sans garantie que les deux tendances puissent s’accommoder, loin de là, la prise en compte du problème, dans toute sa complexité (ne serait-ce que parce qu’il y a des suicides et non un suicide), ne débouche finalement guère aujourd’hui sur des acquis bien appuyés : le fait demeure, et on ne le comprend jamais tout à fait – même en tant qu’objet sociologique établi (via la régularité des statistiques, notamment), il déjoue souvent la prospective, tandis que chaque jour qui passe semble susciter de nouvelles « raisons » de se suicider… ou de ne pas le faire. « Raisons »... Cela fait partie du problème : le suicide peut être absolument rationalisé, ou paraître parfaitement irrationnel, et il y a de la marge entre ces deux attitudes diamétralement opposées.

 

Rien d’étonnant sans doute à ce que la matière soit aussi envahie de prénotions. La question du suicide implique donc aussi celle de ses représentations – au sens le plus strict d’ailleurs : les suicides célèbres, toujours les mêmes, reviennent sans cesse dans la discussion, personnifiant le problème, ce que les statistiques ne permettent guère. Peut-être n’en sont-elles que plus inquiétantes, en fait… « Mythifier » le geste suicidaire, n’est-ce pas en partie l’édulcorer ?

 

LE PAYS DU SUICIDE ?

 

Or, parmi ces représentations, le cas japonais a clairement une position particulière. Dans les représentations de tout un chacun, et nul besoin de s’y intéresser spécialement pour cela, l’empire du soleil levant semble jouir ou pâtir d’une relation toute personnelle avec le problème de la mort volontaire. Tout le monde connaît le « harakiri » (ou disons plutôt seppuku), tout le monde connaît les kamikazes (même si le mot a hélas eu sa fortune bien au-delà du cas japonais, ces dernières années, au risque de biaiser les représentations).

 

Et il n’est guère besoin de creuser bien longtemps pour aller au-delà de ces éventuels épiphénomènes (chercherait-on là aussi à se rassurer en voulant les envisager comme tels ?), et associer bien plus intimement le Japon, dans son histoire et sa culture, et le suicide, et ce quelle que soit l’approche retenue.

 

À titre d’exemple, un amateur de littérature relèvera probablement le suicide de Yukio Mishima, si célèbre, mais pourra aussi envisager, au fil du même XXe siècle, ceux de Ryûnosuke Akutagawa, Osamu Dazai ou Yasunari Kawabata, et pourra assez légitimement trouver que ça fait beaucoup de monde, tout de même – surtout dans la mesure où ceux-ci ne sont que les plus célèbres, il y en a beaucoup d’autres !

 

Et, à la lecture de ces auteurs mais aussi de bien d’autres, même en s’en tenant au seul XXe siècle, ou au visionnage de si nombreux films de la même période, sans même parler des mangas, etc., cette relation intime des Japonais au désir de mourir n’en devient que toujours plus envahissante et même oppressante : le suicide est partout, absolument partout ; or ce n’est pas là un phénomène moderne : des farouches guerriers du Dit des Heiké aux amants maudits des tragédies « bourgeoises » de Chikamatsu (et donc jusqu’à un Takeshi Kitano, aujourd’hui), toujours le suicide, toujours…

 

Rien d’étonnant à cet égard à ce que l’on ait employé l’expression de « pays du suicide » pour désigner le Japon. Et il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas là (que) le fantasme de quelque Occidental sidéré par l’approche japonaise de la problématique de la mort volontaire, aux antipodes de sa propre extraction judéo-chrétienne – témoignage d’une incompréhension radicale qui ressort et de longue date de nombreux commentaires dans la presse ou les arts… Mais non, l’expression est d’abord le fait de sociologues japonais !

 

Pourtant, l’étude statistique en la matière ne manque pas de surprendre… en cassant bien des mythes sur son passage. L’étude qui avait abouti à cette dénomination de « pays du suicide », dans les années 1950, tablait sur un accroissement exponentiel des statistiques annuelles de la mort volontaire – or ses accents catastrophistes ont été presque aussitôt démentis : en fait, cette étude avait été réalisée lors d’un « pic » du suicide au Japon (dans le contexte si particulier de l’immédiat après-guerre, et même si la conception durkheimienne d’une guerre moins propice aux suicides peut sans doute être discutée dans ce cas précis…), et, dans les années qui ont suivi aussitôt, les suicides ont en fait diminué… jusqu’à atteindre des seuils « normaux », voire « faibles ». En fait, la même chose s’était déjà produite auparavant : entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, on envisageait au Japon comme ailleurs un accroissement jugé nécessaire du suicide, sans doute dans la perspective anomique que Durkheim avait justement mise en évidence à cette époque – craintes bientôt démenties par les faits là encore.

 

Mais cela va bien plus loin – parce que le suicide au Japon contrevient largement à nos prénotions (« nos » incluant ici aussi celles des Japonais eux-mêmes, le cas échéant) : en fait, le taux de suicide au Japon n’est pas spécialement élevé… et il est même plutôt faible : « harakiri » ou pas, kamikazes ou pas, on se suicide en fait plus en France ou en Allemagne qu’au Japon !

 

(Ou du moins était-ce le cas en 1984, quand est paru La Mort volontaire au Japon ; c’est une limite éventuelle de l’ouvrage, encore que l’expression ne soit pas très juste, l’auteur, décédé en 1991, n’y étant bien sûr pour rien… Mais trente ans se sont écoulés depuis, et la situation a forcément changé – notamment dans le traitement « économique et social » de la question, le Japon de 1984, s’il n’était plus celui de la Haute Croissance, étant encore celui d’avant les bulles et leur éclatement, et la démographie du pays ayant considérablement évolué tout au long de la période, dont je suppose qu’elle ne peut qu’avoir des répercussions, sinon sur les taux de suicide en eux-mêmes, mais peut-être, du moins sur leur appréhension, en tant que suicides égoïstes et anomiques ; il faudrait que je me penche sur la question, tiens…)

 

[Justement, du camarade Krieghund, je cite : le livre date de 1984, date à laquelle le taux de suicide était "normal", sauf que depuis (et malgré une baisse il y a quelques années), il a augmenté dans des proportions assez grandes. En 2004, vingt ans après l'écriture de ce livre, le Japon était n° 8 en terme de taux de suicide. En 2014, le taux de suicide était de 18,4/1000, ce qui est redevenu dans la moyenne des pays industrialisés (la France a 16,7). Mais on se suicide aujourd'hui plus au Japon qu'à l'époque de l'écriture de ce livre.]

 

UNE HISTOIRE CULTURELLE

 

Cette permanence culturelle du thème suicidaire n’en est pas moins réelle – et peut-être ce paradoxe n’en rend-il l’étude que plus précieuse encore. Tel est l’objet, d’une certaine manière, de La Mort volontaire au Japon, fameux essai de Maurice Pinguet, universitaire français vivant alors au Japon, et qui, semble-t-il, avait pu contribuer, avec ce livre mais aussi autrement (j’ai cru comprendre que c’était le seul livre qu’il avait publié de son vivant), à intéresser les intellectuels français à la culture japonaise.

 

Pareille étude est nécessairement interstitielle, interdisciplinaire. Si l’essai a été publié dans la collection « Bibliothèque des Histoires » des éditions Gallimard, il relève tout autant de la sociologie ou plus exactement de l’anthropologie culturelle – des statistiques initiales (ou presque) à « l’acte Mishima » qui conclut l’ouvrage (et qui a pu en constituer le prétexte, ai-je l’impression, même si le livre est paru quatorze ans après la mort choisie du grand écrivain), l’étude navigue de la science la plus froide et neutre à la critique littéraire, l’histoire plonge dans les siècles les plus reculés ou se fait parfaitement immédiate, la philosophie (et donc la théologie, et donc la psychologie) étant tout autant de la partie.

 

Cerise sur le gâteau ? L’ouvrage n’est pas que riche et pertinent dans ces matières qui pourraient avoir quelque chose d’un peu abstrait, austère et intimidant : il est aussi joliment écrit, et l’essai présente un intérêt spécifiquement littéraire tout à fait appréciable…

LE « HARAKIRI » DE CATON

 

Toutefois, avant d’envisager la question proprement nippone, on ne peut pas faire l’économie d’une étude de nos représentations (occidentales) en l’espèce – car elles sont peu ou prou diamétralement opposées… même si elles ne l’ont peut-être pas toujours été. La marche de l’essai, même en fonction de périodisations ou d’approches thématiques appropriées au contexte japonais, implique donc de se livrer de temps à autre à quelques allers-retours.

 

L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur le « harakiri » de Caton d’Utique – et sur les jugements très divers qu’il a suscités, à l’époque même puis au fil des siècles : d’aucuns y voyaient le geste superbe d’un homme libre refusant superbement César ; d’autres condamnaient l’acte comme scandaleux, sur les plans de la morale comme de la métaphysique.

 

La tradition condamnant sans contredit le suicide a fini par l’emporter. Des grands noms antiques, il faut sans doute mettre en avant Platon, quelques siècles avant le geste fatidique de Caton, qui, via son immortalité de l’âme, a eu sa part, essentielle, dans le développement d’une condamnation affichée, laquelle devait prospérer ensuite dans la théologie chrétienne de Rome – saint Augustin, tout particulièrement, aura un grand rôle intellectuel en l’espèce : la mort volontaire, dès lors, ne peut plus être jugée que scandaleuse et impie – car, en se tuant, l’homme outrepasse ses pouvoirs pour s’accaparer ceux de son créateur : Dieu seul peut tuer – ce Dieu qui, dans un état antérieur de la foi, exigeait de son prophète le sacrifice de son propre fils… Geste qui m’a toujours dépassé, mais passons. Puis ce Dieu s’est incarné lui-même dans un Fils se sacrifiant en Son propre nom. Du Dieu jaloux au Dieu d’amour, le fait demeure : le Père est une autorité, il est prompt au châtiment, et impitoyable le cas échéant – lui contester ses prérogatives est le pire des crimes, autant dire une lèse-majesté divine. Car c’est un Dieu qui est aussi César, d’une certaine manière… Et il faudra peu ou prou attendre la remise en cause de l’absolutisme, ainsi avec un John Locke, pour que le suicide en Occident ose à nouveau s’afficher en acte témoignant de la liberté de celui qui le commet – et ici les libres-penseurs ne tardent guère à succéder aux libéraux et libertins, ce sujet précisément occupant une place non négligeable dans l’arsenal rhétorique de leur lutte. Pourtant, cette liberté serait bientôt mise à mal par la science, sociologie ou psychologie donc, par un étrange retournement non dénué d’ironie…

 

Mais la relation à César est sans doute essentielle – autant que la perception religieuse de la mort et de sa signification, dans un Japon aux antipodes de la pensée autant que des populations et des territoires judéo-chrétiens. Non d’ailleurs que le « syncrétisme japonais » ait forcément « favorisé », ou même seulement « légitimé » le suicide… C’est une question complexe, il faudra y revenir. Les sectes bouddhiques, notamment l’amidisme sous ses divers avatars et le zen, pouvaient envisager la question de manières bien différentes – et éventuellement avoir des conséquences pas forcément envisagées de prime abord par les plus subtils de leurs théoriciens ; et, parallèlement à la foi, la morale, via Confucius et ses adaptations nippones ou d’autres penseurs encore, avait son mot à dire – éventuellement très différent. Mais l’acte ne pouvait probablement pas susciter le même rejet instinctif dans ce pays qu’en Occident, la perception globale de la question étant tout autre : le défaut du Dieu en tant que père, capital, change tout.

 

Il faut certes se prémunir de la tentation de faire dans le « spectaculaire », en opposant systématiquement le Japon et l’Europe (Maurice Pinguet est sans doute bien plus subtil ici que Ruth Benedict, même si La Mort volontaire au Japon entre plusieurs fois en résonance avec Le Chrysanthème et le sabre). Mais comparaison n’est pas non plus raison : or le suicide de Caton d’Utique, à vue de nez, nous paraît effectivement très japonais… On peut y voir une variation romaine (et anticipée, certes) du samouraï s’éviscérant en signe de protestation. Mais sans doute ne faut-il pas pour autant s’en tenir là ; car, s’il est une chose qui doit ressortir de cette étude mêlant histoire et anthropologie culturelle, c’est bien la complexité de la matière – pour l’appréhender, il faut vite percevoir combien parler du suicide au Japon peut être pernicieux : il y a des suicides, et dont les motivations, les rituels et les perceptions peuvent être extrêmement différents d’un cas à l’autre. Les seules catégories durkheimiennes doivent au mieux être affinées (même si le suicide altruiste jouera un rôle essentiel durant la majeure partie de l'histoire japonaise et par voie de conséquence de l'essai ; égoïsme et anomie prendront cependant le relais en temps utile), et il faut prendre garde à ne pas gommer instinctivement ce qui dépasse.

 

Car, à s’y attarder un peu, les suicides d’accompagnement de la protohistoire japonaise ne sont pas ceux des nobles dames et des guerriers du Dit des Heiké, qui n’ont à leur tour pas forcément grand-chose à voir entre eux, ni a fortiori avec ceux des amants bourgeois de Chikamatsu ; le même rite du seppuku peut avoir des significations diamétralement opposées (protestation contre l’injustice, ou au contraire obéissance à une décision de justice, quand le suicide est ordonné – on parle alors de tsumebara) ; les 47 rônin ne sont en fait pas des kamikazes ; et les motivations des suicides des quatre grands écrivains du XXe siècle cités plus haut (Akutagawa, Dazai, Mishima, Kawabata) n’avaient pas forcément quoi que ce soit de commun même entre elles… En matière de suicide, la systématisation a sans doute bien vite des limites, et la casuistique s’impose presque comme une nécessité, à vouloir saisir pleinement le phénomène.

 

LE POUVOIR ET LES SUICIDES D’ACCOMPAGNEMENT

 

La question de la mort volontaire au Japon implique de remonter aux temps protohistoriques (sinon préhistoriques ?), où elle adopte un premier avatar éventuellement ambigu, celui du suicide d’accompagnement ; en tant que telle, cette pratique n’a rien de spécifiquement japonais, et on la retrouve en maints endroits différents de par le monde (aujourd’hui encore, en fait – en Inde, notamment : on évoque régulièrement ces veuves qui se jettent sur le bûcher funéraire de leur époux… mais sans qu’elles en aient forcément le choix, bien sûr). Or les réactions du pouvoir japonais naissant, puis assis durant l’ère classique de Heian, sont ici très intéressantes.

 

Selon la classification traditionnelle, la protohistoire japonaise au sens le plus strict correspond à l’ère dite Kofun (300-710), prenant le relais des ères Jômon et Yayoi (cette dernière opérant la transition passablement floue entre préhistoire et protohistoire) ; or le terme de « kofun » renvoie à des tumuli, des tertres funéraires, souvent de taille impressionnante, inscrivant déjà et de manière très éloquente la question de la mort et de son appréhension au cœur des préoccupations politiques. Mais l’ère Kofun, concernant la thématique de la mort volontaire, est en fait déjà l’occasion d’une évolution radicale.

 

En effet, le suicide d’accompagnement s’était peu à peu établi au fil des siècles : pour faire simple, quand le chef (entendu largement, le cas échéant ?) mourrait, ses serviteurs se devaient de mourir avec lui. Le caractère proprement « suicidaire » de cette pratique peut sans doute être contesté, dans une certaine mesure (comme pour les veuves indiennes citées plus haut) : il y avait sans doute un poids de coercition qui forçait, le cas échéant, des domestiques ou concubines guère désireux de mourir avec leur maître, à succomber néanmoins pour obéir à l’usage ; cependant, dans d’autres cas, il fallait bel et bien parler de suicide, car la démarche était véritablement volontaire. Néanmoins, le terme de « sacrifice » serait peut-être plus juste, de manière globale – en autorisant la référence à bien des pratiques semblables de par le monde.

 

Mais l’usage du suicide d’accompagnement a fini par être contesté… Éventuellement dans une optique que nous serions tentés, aujourd’hui, de qualifier d’ « utilitariste » : pourquoi donc, quand le chef meurt, faudrait-il que meurent aussi tant de dévoués serviteurs, dont la compétence aurait été un atout crucial pour le successeur du défunt ? La légende a ici sa part (dans le Nihongi, complément du Kojiki), qui explique comment un empereur peut-être mythique a développé une nouvelle pratique : celle des haniwa, des sortes de figurines de terre cuite destinées à faire office de simulacres, et à remplacer les hommes auparavant sacrifiés dans les cérémonies funéraires. Au-delà du caractère éventuellement apocryphe de l’anecdote, le fait demeure : le suicide d’accompagnement, peu ou prou systématique jusqu’alors, a été progressivement remplacé par une figuration abstraite permettant d’éviter le bain de sang traditionnel des funérailles.

 

Et le pouvoir japonais « classique », de l’ère Heian, a suivi cette démarche, en prohibant plus ouvertement la pratique du suicide d’accompagnement, et en développant un arsenal de sanctions pour s’en prémunir. Législation rendue nécessaire, il est vrai, justement par la perpétuation, chez certains, de ce rite… Des religieux, notamment, sauf erreur – des épouses aussi, parfois.

 

En fait, ce rite aurait la vie dure : en 1912, à la mort de l’empereur Meiji, le général Nogi se suicide dans ce même esprit – geste qui stupéfie tant il paraît avoir quelque chose d’anachronique (en Occident, la presse se déchaîne pour condamner l’imbécilité barbare du vieux général, Maurice Pinguet en livre des exemples éloquents) ; mais il est vrai que Nogi était un héritier incongru du bushido, ce qui, en fait, change un peu la donne quant à l’interprétation de son geste, on aura l’occasion d’y revenir.

 

Mais revenons à l’époque Heian : ce qu’il faut en retenir à cet égard, c’est que le pouvoir, alors, dans la cour impériale, même si l’empereur est progressivement dépouillé de ses attributions politiques (par les régents Fujiwara, notamment), le pouvoir donc, bien loin de prôner une « culture du suicide », une idéalisation de la mort volontaire, combat en fait les comportements morbides que ces idéologies alors marginales pouvaient susciter. Le Japon de Heian n’est décidément pas le Japon des samouraïs… mais il lui laissera bientôt la place.

 

LA MORALE DES GUERRIERS

 

Le suicide, chez les guerriers, les bushi, a en effet d’autres connotations. Les dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké, qui rapportent l’effondrement du Japon de Heian et l’avènement du Moyen Âge japonais, témoignent en effet de ce que les guerriers des clans Taïra (Heiké) ou Minamoto (Genji) avaient développé une culture qui leur était propre (dans ce Japon de l'Est déjà opposé à celui de l'Ouest centré sur la capitale), où la mort et la façon de mourir avaient une importance toute particulière. Sans doute est-ce en partie en raison de leur imprégnation par des pratiques religieuses éventuellement hétérodoxes à l’époque (j’y reviendrai), mais les circonstances ont eu aussi leur importance, de manière moins « réfléchie », ou moins « théorisée », disons.

 

Je l’avais noté dans mes comptes rendus, mais le « cycle épique des Taïra et des Minamoto » baigne dans le sang – et les suicides y sont peut-être aussi nombreux que les morts au combat (ou les meurtres et exécutions sommaires…).

 

Les coups d’État de Hôgen et de Heiji amènent le chef des Heiké, Kiyomori, alors tout puissant, à éliminer par le menu tous ses adversaires : femmes et enfants y passent comme les guerriers (son clan se repentira de ses rares « oublis »…). En cela, il prend plus que jamais le contrepied de la pratique de Heian : le Japon classique ne tuait que fort peu, préférant exiler ou cloîtrer dans des monastères, des simulacres de la mort dans ce sens comparables aux haniwa...

 

Mais nombreux parmi les adversaires de Kiyomori sont ceux qui, conscients du sort que le tyran leur réserve, choisissent de prendre les devants – ou, à vrai dire, qui en décident pour leurs proches (Yoshitomo, du clan Genji, massacre littéralement sa famille) ; pour l’essentiel, cependant, il s’agit bien de morts volontaires. Or les motivations de ces nombreux suicides peuvent être variées : cela pouvait être de s’épargner la cruauté de l’ennemi, aussi bien que de lui adresser un ultime pied de nez, autant dire le jour et la nuit ; et bien d’autres choses encore, en fait… parmi lesquelles des avatars du suicide d’accompagnement, revenu (ou conservé ?) chez les bushi malgré la politique hostile de Heian : sous le shogunat de Kamakura, un peu plus tard, on compte des suicides de masse après la défaite des troupes shogunales, où l’effet d’entraînement, dans le camp vaincu, pousse des centaines de guerriers à se donner la mort en même temps…

 

Mais cette morale des guerriers – morale en gestation, qui n’atteindrait son stade de plein achèvement qu’à l’époque Edo, quelques siècles plus tard, avec le bushido ou « code du guerrier », exposé tout particulièrement dans le Hagakure, et conséquence d’une longue maturation philosophique empruntant pour l’essentiel au bouddhisme zen et au néoconfucianisme –, cette morale donc dépasse largement les seuls combattants, et Le Dit des Heiké notamment le montre bien : les non-guerriers y sont tout aussi prompts, les religieux éventuellement, les femmes sans aucun doute – y compris, du fait de son infiltration par les clans guerriers, au sein même de la famille impériale… Scène fameuse du Dit des Heiké, rapportant comment, la bataille de Dan no Ura, en 1185, étant perdue par les Taïra, la veuve de Kiyomori se jette à la mer avec dans ses bras son petit-fils de sept ans – qui n’est autre que l’empereur Antoku ! Geste révélateur – comme l’est aussi, dans un registre parallèle, la perception plus globale de la « bonne mort » : Heian pouvait moraliser sur des tentatives de suicide ratées, et en tirer de précieux enseignements, certainement pas le Japon médiéval, plus rigide et sévère eu égard à cette question…

L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE

 

La pensée religieuse a sans doute joué un certain rôle – éventuellement inattendu… De Chine venaient alors de nouvelles « sectes » (au sens bouddhique), auxquelles les clans guerriers étaient peut-être plus sensibles que la cour de Heian, qui entretenait des liens traditionnels avec un bouddhisme installé, plus conservateur en tant que tel, et éventuellement corrompu… L’amidisme, via les sectes concurrentes de la Terre Pure, ou le zen, notamment avec les écrits de Dôgen, tout opposés qu’ils soient à maints égards (salut extérieur, par la foi, et rédemption au paradis pour l’amidisme, salut personnel et « terrestre », par l’effort personnel et notamment la méditation, pour le zen), ont progressivement gagné du terrain en bénéficiant de la faveur des bushi, qui puiseraient dans ce corpus théorique pour édifier une morale qui leur soit propre, en la mêlant s’il le fallait de confucianisme ou néoconfucianisme donc. Le rapport à la mort pouvait alors devenir très différent – à la mort, et au suicide.

 

Finalement, il y a pourtant une certaine logique à cette évolution : le salut promis par le bouddha Amida vaut pour tous, la Terre Pure sera la récompense de tous ceux qui ont la foi, et ce quels que soient leurs crimes – Namu Amida butsu ! La simple répétition du mantra garantit la rédemption. Or Amida n’est pas le dieu des chrétiens, un créateur qui entend farouchement conserver ses droits sur sa création : s’ôter la vie, pour un chrétien, revient à insulter Dieu – mais Amida n’est pas ce démiurge, et le suicide lui est indifférent. Dès lors, quand la vie est trop dure, ou même sans en arriver à cette extrémité, d’ailleurs, un simple « calcul » peut rendre la mort volontaire séduisante – il n’y a pas de morale mortifère, imposant d’endurer la souffrance sans s’en plaindre… La Terre Pure est accueillante – pour les amoureux notamment, et j’y reviendrai.

 

Le cas japonais, en matière religieuse, présente des spécificités qui ont également leur rôle à jouer : bouddhas et kami, ou bouddhas assimilés aux kami, peuvent avoir leur mot à dire – au-delà même de la perception du « rôle » des morts, ainsi de ce haut fonctionnaire loyal jusqu’à la fin en dépit des calomnies… mais qui, une fois mort, se venge, impitoyable – au point que l’on ne parvient à s’en prémunir qu’en lui attribuant des récompenses et des grades posthumes (illustration d’un thème japonais classique, et que les conservateurs, notamment, mettent toujours en avant aujourd’hui : vie et mort ont « toujours » été mêlées aux yeux des Japonais, les morts y sont aussi « réels » que les vivants, voyez Morts pour l’empereur de Tetsuya Takahashi), puis en en faisant un dieu (comme plus tard au Yasukuni, je vous renvoie au même essai, dont c’est justement le sujet).

 

Il faut surtout mentionner ici Kannon. À l’origine, il s’agit d’une sorte de déité bouddhique, un bodhisattva répondant au nom sanscrit Avalokiteshvara. Mais, au Japon, encore plus qu’ailleurs, il devient un symbole de la compassion – dont le culte, puisqu’à terme c’est bien d’un culte qu’il s’agit, s’associe en fait à celui d’Amida. Or, si Amida a sa Terre Pure de l’Ouest, Kannon a son île où exercer sa compassion – qui devient bientôt une étape intermédiaire avant de gagner le paradis d’Amida, plus souriante et accueillante, c'est peu dire, que le purgatoire des chrétiens médiévaux. D’où de nombreux suicides « marins » : désireux de gagner l’île de Kannon, les candidats à la mort volontaire prennent le large (éventuellement dans des barques spécialement conçues pour ce lugubre commerce…), et se jettent à la mer, une forme de suicide très répandue pendant des siècles.

 

LE RITUEL SUICIDAIRE

 

Mais justement : c’est bien d’une formalisation qu’il s’agit, ou disons d’un rituel. La mort volontaire n’ayant rien de tabou, elle peut s’accompagner de commentaires autres que de simples condamnations unilatérales – autant de conseils pour s’assurer de ce que la mort volontaire soit une bonne mort, et honorable. Il y a donc des formes à respecter, progressivement dégagées par des générations de commentateurs.

 

C’est tout particulièrement vrai du seppuku. La pratique de l’éventrement volontaire, on la constate au moins dès Le Dit des Heiké : la mort de Yorimasa en est peut-être une des premières occurrences ? En tout cas, via la fortune du Dit des Heiké, elle en constitue au moins un exemple séminal. Il faut sans doute mentionner également Yoshitsuné, autre grande figure du même dit : il n’y meurt pas, mais les populaires chroniques bâties par la suite autour du charismatique personnage narrent avec un luxe de détail son suicide.

 

Or les formes sont sans cesse affinées. Le geste de s’ôter la vie par éventration n’est pas anodin ; sa gravité, même sans condamnation au moins implicite, impose des formes qui en assurent la sincérité et l'assurance en se démarquant des seules impulsions du moment. On enfonce la lame, et pas n’importe quelle lame, à un endroit précis ; après quoi on tire sur la droite, ce qui peut faire tomber les entrailles ; éventuellement, une seconde entaille remonte vers le haut du ventre… Et pendant ce temps-là ? L’assistant apparaît – qui, fonction du moment, prend acte du désir de mourir du suicidant, car il faut lui laisser l’initiative de sa mort, mais lui épargne la douleur en lui tranchant la tête (car mourir d’éventrement serait autrement une longue et terrible agonie – et il n’y a pas à cet égard de cette valorisation de la souffrance si caractéristique de nos monothéismes masochistes…). Mais ce sont là les gestes propres à l’accomplissement du suicide au sens le plus strict – et le rituel va bien au-delà : il y a l’endroit où mourir, spécifique, les nattes posées au sol, précisément définies, dont celle, rouge, qui doit absorber le sang, la façon de présenter la lame au suicidant, le costume dudit, comment il doit l’ôter, comment faire en sorte de tomber vers l'avant le moment venu… Tout un art du « bien mourir » qui ritualise le meurtre de soi, en lui conférant plus que jamais des atours moraux émanant de son caractère réfléchi et soigné.

 

Et, conséquence presque nécessaire, le suicide ainsi ritualisé se vêt bientôt des atours de l’institution.

 

POURQUOI MOURIR ?

 

Le rite est là – mais à quelles fins l’accomplir ? Ce même geste du seppuku, comme la mort en se jetant dans les flots, et sans doute pourrait-on mettre en évidence d’autres formes courantes, peut en fait avoir des causes très diverses, et, forcément, des conséquences tout aussi variées.

 

La pratique des bushi se distingue, de manière globale, de celle d’autres individus : j’en arrive bientôt aux bourgeois de l’époque d’Edo, mais ils ont des prédécesseurs notamment en matière amoureuse, et il faut sans doute aussi accorder une place particulière aux religieux, bonzes ou ermites, pouvant par exemple s’enfermer dans une caverne jusqu’à y devenir des momies (mais on prétend alors qu’ils ne meurent pas !), ou se jeter de telle cascade, etc.

 

Mais la signification du suicide est donc très variable. Bien exécuté, on n’y verra pas de lâcheté, bien au contraire (rien de plus opposé à la morale judéo-chrétienne) ; et l’honneur, surtout, est de la partie. Si le suicide d’accompagnement, malgré quelques persistances, n’est semble-t-il plus guère à l’ordre du jour (après Kamakura et ses suicides de masse, disons), le suicide d’expiation est plus que jamais présent : la faute, insurmontable – ou peut-être faudrait-il plutôt parler de la honte, et je vous renvoie à nouveau à Le Chrysanthème et le sabre de Ruth Benedict –, n’appelle souvent pas d’autre sanction, le suicide bien accompli étant alors le seul moyen de laver son nom, au bénéfice du clan sinon du suicidant.

 

Pas supplémentaire vers la contrainte : le tsumebara, rapidement envisagé plus haut, est une condamnation pénale – dans une optique « honorable », il confère à ceux qui en ont le statut la possibilité de payer leur dette envers la société (ou le shogun) par la mort volontaire.

 

Ceci, sans doute, parce que la mort volontaire, dans les mentalités d’alors et tout particulièrement celles des bushi, est l’argument ultime, la démonstration irrévocable et incontestable de la probité du suicidant, même quand il agit ainsi pour expier quelque chose, et quoi que ce soit. Le mot « agir » est ici capital, à en croire Maurice Pinguet : le Japon médiéval au moins, encore celui d’Edo, et peut-être cela a-t-il laissé des traces jusqu’après Meiji, se méfie des paroles, si légères, si vite trahies – le geste, par contre, l’action, n’a pas de ces ambiguïtés ; aussi leur est-il largement préférable, et sans qu’il soit besoin de l’envisager comme un dernier recours : il dit d'emblée ce qui doit être dit.

 

Et c’est bien pourquoi le suicide peut avoir quelque chose d’ « hostile » : on peut se suicider pour attirer le malheur sur un autre, contraint quoi qu’il en ait d’endosser la responsabilité du geste – avec comme conséquence probable la nécessité pour lui de se suicider à son tour, et de restaurer ainsi une forme d’harmonie tout en s’affichant comme un homme pas moins valable et honorable que celui qui s’était suicidé pour le réduire à cette extrémité.

 

Dans une optique finalement guère éloignée, le suicide adopte souvent les atours de la remontrance : si l’on entend protester contre une injustice, le suicide est peut-être le meilleur des moyens, car, conservant cette dimension fondamentale d’argument ultime, il suffit, à lui seul, à démontrer la justesse incontestable de la cause qui l’a suscité – on en arrive presque à une boucle de rétroaction, à même de provoquer le vertige… Mais oui : à l’époque Edo, nombreux sont ceux qui ne disposent en fait d’aucun autre moyen de faire parvenir leurs plaintes aux lointaines oreilles du daimyo, sans même parler du shogun – ils s’y résignent, sans regrets.

 

Dans cette même veine du « suicide altruiste », pour reprendre la terminologie de Durkheim, le cas le plus spécifiquement martial a cependant ses singularités et ses ambiguïtés. On rencontre, au fil des siècles, aussi bien des samouraïs prêts à mourir (essence du bushido en gestation, la base de leur morale) que des combattants tout bonnement désireux de mourir, et la frontière est parfois bien fine qui sépare ces deux comportements. À l’époque du Dit des Heiké, j’en avais fait la remarque dans ma chronique, à chaque bataille l’on trouve des bushi¸ souvent jeunes, qui déploient des efforts incroyables pour être les « premiers » sur les lieux – en sachant très bien qu’ils seront aussi parmi les premières victimes de la bataille… Mais ils semblent tirer, au moment d’expier, une satisfaction réconfortante (et sans doute un tantinet arrogante) d’avoir ainsi fait la démonstration de leur courage et de leur honneur… Guère stratégique, cela ! Avec les années, cependant, les attaques-suicides deviendront peut-être plus courantes, dans l’espoir d’avoir une utilité pour le clan même au prix de la perte de soi – suicide altruiste, donc, on ne peut plus altruiste, et qui déboucherait à terme sur les kamikazes. Mais méfiance ! Les kamikazes, c’est en fait encore autre chose – un pas de plus dans l’abîme, pour reprendre les titres de chapitres de Maurice Pinguet…

FIGURES MYTHIQUES DU SAMOURAÏ

 

À mesure que l’éthique du suicide, chez les samouraïs, s’institutionnalise, elle suscite comme de justes des modèles, des exemples, rapidement élevés aux dimensions de mythes – et ce tout particulièrement à l’époque Edo, ces deux siècles et demi de paix où les samouraïs, qui combattaient par la force des choses bien moins que durant l’ère Sengoku, n’en sont pas moins l’élite de la société nippone : le système de castes des Tokugawa leur confère une place à part, et forcément supérieure à celle des roturiers – paysans, puis artisans, puis commerçants, dans l’esprit néoconfucéen qui a inspiré le modèle de société. Modèle en fait déjà archaïque, tant l’époque voit l’ascension de la classe « bourgeoise » des marchands, sur lesquels je reviendrai juste après…

 

Mais l’essence supérieure des bushi a besoin de s’exprimer dans le mythe. Les vieilles figures héritées du Dit des Heiké cèdent la place à d’autres plus éloquentes – mais pas toujours aisées à bien appréhender pour un lecteur occidental… À Yoshitsuné et ses semblables, on préfère maintenant les quarante-sept rônin, ou les « loyaux serviteurs » vengeant leur maître Asano. Je ne vais pas revenir dans le détail sur cette fameuse histoire (en notant cependant que Maurice Pinguet, ici, se montre bien plus éloquent dans l’explication de leur geste que tout autre ouvrage où j’ai pu en entendre parler), mais elle constitue bien une forme de synthèse des différents aspects du suicide présentés juste au-dessus – c’est aussi pourquoi ce « mythe » (bien réel) a tant suscité la passion, le commentaire, parfois l’imitation.

 

Toutefois, le geste des quarante-sept rônin n’était pas aussi unilatéralement loué qu’on pourrait le croire… Certes, il s’en trouvait sans doute, au cœur du pouvoir, pour blâmer cet attentat, constituant en lui-même une forme de pied de nez au shogun, et ce sans doute d’autant plus qu’il était par la force des choses contraint à « récompenser » ses opposants en leur accordant l’honneur du seppuku. Mais cela va en fait au-delà.

 

Car l’institutionnalisation du suicide martial ne passait pas que par des prescriptions légales (il y en avait) et des modèles antiques, toujours les mêmes, sur lesquels prendre exemple. Le samouraï d’Edo se battait sans doute moins que ses ancêtres du Sengoku, mais il pouvait réfléchir et écrire. Ce n’est toutefois pas le Traité des Cinq Roues de Musashi Miyamoto qu’il faut mettre en avant, mais une œuvre bien différente, le Hagakure dicté par Tsunemoto Yamamoto – ensemble colossal, mais consistant en réflexions éparses, couchées sur le papier par un jeune disciple.

 

L’ouvrage constitue ainsi une somme de la réflexion des bushi sur l’éthique, la mise en forme ultime du bushido, ou « voie du samouraï » (oui, celle qui inspirera Ghost Dog dans l’excellent film de Jim Jarmush...) ; peut-être pas une systématisation, étant donné la forme très particulière de l’ouvrage, mais, oui, on peut bien parler de somme. Et en même temps d’aboutissement : le Hagakure est la transposition par écrit d’une morale complexe, le bushido formalisé qui dépasse en tant que tel l’informel et ancien kyûba no michi, ou « voie de l’arc et du cheval », en lui apportant des bases théoriques, héritées du zen et du néoconfucianisme – en tant que tel, le Hagakure déploie donc toute une morale de caste, en accord profond avec la philosophie officielle d’Edo (même si, en creusant un peu, je suppose que cela pourrait vite devenir contestable…).

 

Or le Hagakure semble bâti précisément sur l’institution du suicide altruiste ; Yamamoto y livre sans ambages l’aboutissement de sa réflexion : la voie du samouraï, c’est la mort… Les onze livres de ce « code d’honneur des samouraïs » y reviennent sans cesse, qui dérivent les vertus martiales et associées – ainsi l’honneur, forcément, la loyauté de même, etc. – de la condition, en pleine conscience du samouraï, d’être agissant comme s’il était déjà mort, et ne pouvant dès lors la craindre.

 

Pour autant, la question peut s’avérer toujours plus complexe : l’aphorisme a son pouvoir d’évocation, mais la réalité est nécessairement subtile. En témoigne par exemple le jugement porté par Yamamoto quant à l’affaire des quarante-sept rônin (contemporaine de la rédaction du Hagakure) – car notre sage samouraï ne les prise guère… La ruse des « loyaux serviteurs », leur plan à long terme, leurs mensonges destinés à détromper les autorités quant à leurs intentions, sont autant de procédés qui dépassent Yamamoto, ou lui déplaisent. Ce n’est en fait pas si étonnant que cela : il prône classiquement une morale du geste, et non du dire – et le geste doit être immédiat pour ne pas être entaché de suspicion et constituer bel et bien l’argument ultime d’un samouraï engagé en pleine conscience sur sa voie morbide… En tergiversant, en mentant, les quarante-sept se sont détournés de la voie du samouraï.

 

Précision importante, toutefois : à ce stade des événements, le Hagakure cristallise une pensée qui lui était antérieure et extérieure pour l’essentiel ; le livre ne sera en fait connu du grand public que bien plus tard, après Meiji – en tant que tel, il n’a certainement pas créé le bushido : il en est par contre une autre « figure mythique », surtout prise a posteriori… Car il serait plus tard l’ouvrage de référence des officiers nationalistes et militaristes de l’ère Shôwa, plongeant le pays dans la guerre à outrance. Après la défaite, le Hagakure serait renié comme étant une des causes de la dérive totalitaire du Japon… ce qui n’empêcherait pas d’autres nationalistes de s’en réclamer, tout particulièrement Yukio Mishima (voir notamment son essai Le Japon moderne et l’éthique samouraï) ; on avouera que c’est plus sympathique quand c’est Forest Whitaker qui le médite sur les beats de RZA…

 

SUICIDES BOURGEOIS, ITINÉRAIRES AMOUREUX

 

Mais il faut alors introduire une autre dimension de la problématique – là encore, l’accent mis sur la société des samouraïs ne doit pas nous tromper… Le Japon d’Edo est en effet le moment de l’ascension d’une nouvelle classe, bourgeoise, celle des marchands, qui s’enrichissent avec le développement du marché intérieur. Le système de castes imposé par les Tokugawa ne leur permettait pas d’atteindre les plus hauts échelons du pouvoir (en théorie), et mille et un procédés visaient à affirmer leur infériorité intrinsèque par rapport aux bushi ; mais leur richesse pouvait changer la donner, et la changerait à terme…

 

En l’état, cependant, et tout spécialement au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècles, période de grande prospérité, ils suscitent l’apparition d’une nouvelle culture dominante, attachée à la réalité d’un « monde flottant », et prenant le relais de la culture des bushi qui avait elle-même succédé à la culture courtisane de Heian. Cette nouvelle culture s’illustre alors notamment dans la littérature, avec divers auteurs qui livrent des œuvres au succès colossal, en tant que telles parfois dénigrées pendant un temps, mais considérées aujourd’hui comme parmi les plus importantes de toute l’histoire de la littérature japonaise. Trois écrivains brillent tout particulièrement, chacun dans son registre : Saikaku pour ce qui est des romans, Chikamatsu pour ce qui est du théâtre, Bashô pour ce qui est de la poésie – de ce dernier je ne suis pas en mesure de dire quoi que ce soit, et ne sais même pas s’il s’intègre bien dans cette thématique… Mais les deux autres doivent être envisagés.

 

D’abord Ihara Saikaku, j’imagine – que j’ai encore peu lu, seulement les extraits d’Un homme amoureux de l’amour dans l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, puis Vie de Wankyû, mais j’en ai plusieurs autres titres dans ma bibliothèque, cette découverte m’ayant beaucoup plu… Le célèbre romancier (qui était d’abord poète) exprime le « monde flottant » dans des œuvres diverses, qui peuvent renvoyer à l’archétype du samouraï, mais qui, surtout, mettent en scène des bourgeois volontiers libertins – et leurs femmes, d’une nuit ou d’une vie, qui sont tout autant au premier plan. La moralité de ces œuvres est bien différente de celle, austère, des bushi… Elle correspond par contre pleinement à celle de la classe montante des marchands, dont elle est un témoignage important. La thématique du suicide peut s’y insinuer, mais donc sur un ton passablement différent.

 

C’est cependant avec Chikamatsu Monzaemon que la perception du problème change du tout au tout. Fils de rônin, le tragédien (qu’on a parfois dit « le Shakespeare japonais », si tant est que cela veuille dire quelque chose) a livré de très nombreuses pièces, surtout destinées au jôruri, ainsi qu’on appelait alors le théâtre de marionnettes – on dirait plus tard bunraku (mais Chikamatsu avait aussi écrit des pièces de kabuki ; je ne crois pas qu’il ait écrit de , genre antérieur et alors nettement moins populaire… mais pour le coup associé officiellement par les shoguns Tokugawa à leur société et à celle des daimyo ! Je peux me tromper, hein…). Comme Saikaku en matière romanesque, Chikamatsu a livré des œuvres « historiques » et des œuvres « domestiques », ces dernières plus en phase avec les goûts de la classe marchande.

 

Parmi ces « tragédies bourgeoises », un thème dépasse tous les autres et c’est peu dire : celui du shinjû amoureux, ou jôshi, c’est-à-dire du « double suicide », accompli ensemble par deux amants qui ne sauraient trouver le bonheur dans notre monde. Chikamatsu – et d’autres – y reviennent sans cesse, et le mot même de shinjû apparait forcément dans les titres, comme un moyen d’appâter le chaland ; ainsi, pour citer deux pièces particulièrement importantes, dans Double Suicide à Sonezaki (Sonezaki no shinjû), en 1703, ou Double Suicide à Amijima (Shinjûten no Amijima), en 1720. Or ces succès colossaux tirent leur substance de sordides faits-divers… mais au point où, bientôt, on en vient à confondre cause et symptôme : les bonnes âmes d’alors, aussi pétries de certitudes en matière artistique (entre autres…) qu’aujourd’hui, dénoncent la mauvaise influence de ces pièces, qui inciteraient les gens à se suicider ! Le fait est qu’il y avait alors, semble-t-il, un « pic » des suicides (mais c’est une supposition – il n’y avait pas d’outil statistique...) ; mais si cela soit démontrer quelque chose, c’est sans doute l’adéquation des « tragédies bourgeoises » de Chikamatsu à leur temps, non leur influence délétère… Mais cela va loin : on en vient à prohiber l’emploi du terme « shinjû » dans les titres des pièces ! Absolument en vain, ceci dit. Le pouvoir est souvent démuni, dans pareil cas...

 

Chikamatsu, quoi qu’il en soit, n’a certes pas créé le thème du shinjû, s’il en a abondamment fait usage : des suicides amoureux de ce type, jusque dans la figure de l’itinéraire qui en est si caractéristique, on en connaissait avant. Mais le tragédien en a fourni des figures… immortelles, si j’ose dire. Or ses amants ne peuvent envisager la question du suicide de la même manière que les bushi qui, à l’époque même, font de leur voie celle de la mort. Le suicide est un phénomène qui transcende les distinctions sociales, mais qui peut aussi, en sens inverse, les renforcer en appuyant sur les différences.

 

Le suicide amoureux, cependant, et qu’il soit bourgeois n’y change pas forcément grand-chose, trouve assurément des bases philosophiques dans l’histoire culturelle japonaise. On peut ainsi en revenir à Kannon, kami de la compassion, étape intermédiaire avant la Terre Pure de l’Ouest… L’essentiel, c’est que le « monde flottant », pour mille et une raisons, prohibe l’amour si pur des protagonistes. Mais la rébellion ne semble pas une issue… en dehors du geste de protestation que constitue aussi le suicide – et, en définitive, on peut donc en revenir ici à la morale des bushi, par une voie détournée. Ou peut-être pas tant que ça, d’ailleurs : les marchands lisant ou entendant tant d’œuvres qui, depuis au moins Le Dit des Heiké, glorifiait la « bonne mort volontaire », pouvaient-ils faire l’impasse sur ce thème dominant ? On peut même supposer que ce suicide, tout bourgeois qu’il soit, avait quelque chose d’un marqueur d’ascension sociale, par appropriation d’une pratique culturelle de la caste supérieure, pas si hermétiquement que cela séparée du reste…

 

Le thème du double suicide amoureux a persisté – bénéficiant de ces figures inoubliables. Dans ses ambiguïtés (protestation ou résignation, foi ou désespoir, « bourgeois » ou « noble », etc.), il a fourni la matière de bien des œuvres, encore aujourd’hui – je vous renvoie notamment à certains films de Takeshi Kitano, tels Hana-bi, et bien sûr Dolls (où la référence à Chikamatsu est explicite), entre autres.

 

VERS L’ABÎME

 

Meiji change tout – et non sans paradoxe : le mouvement xénophobe désireux de « chasser les barbares » débouche sur l’ouverture du Japon au monde et l’appropriation des techniques et pensées occidentales, les samouraïs désireux de réaffirmer leur prédominance signent eux-mêmes l’acte définitif de leur disparition, le mouvement réactionnaire a d’étranges allures révolutionnaires…

 

Meiji change tout, oui – et pourtant, sous-jacentes, des tendances héritées n’ont pas dit leur dernier mot, dès lors en fait qu’elles adoptent une part d’évolution… Et pas tant comme le vieux général Nogi, dont le suicide d’accompagnement à la mort de l’empereur Meiji, en 1912, fait figure d’anachronisme déconcertant. C’est surtout la classe militaire, qui, à terme, revivifie son passé mythique de samouraïs, en redécouvrant le bushido, éventuellement via le Hagakure. Toutefois, le Japon de Meiji et d’après n’est plus celui d’Edo, et ils en prennent acte : leur dévotion fanatique, dès lors, ne se ralliera pas uniquement à des concepts abstraits, mais trouvera un modèle, une cause, une justification, dans la figure de l’empereur, sacralisé, issu de cette fameuse lignée non interrompue et d’ascendance divine… Comme tels, ces nationalistes et militaristes sont souvent comme de juste « plus royalistes que le roi », dirait-on chez nous…

 

Mais c’est bien de nationalisme qu’il s’agit – un fruit paradoxal de l’ouverture au monde : ce sont les puissances colonisatrices qui, via leurs traités inégaux, et leur arrogante supériorité technique, enseignent au Japon qu’ils jugent barbare la primauté de la nation, concept d'élaboration encore récente, avec la Révolution française et les guerres napoléoniennes. Dès lors, l’entreprise de colonisation, de la part du Japon même, ne tarde guère – comme un pied de nez à l’Occident, mais ambigu quant à ses implications en Asie orientale : la propagande panasiatique, qui pose les Japonais en libérateurs, s’avère rapidement, en Corée, à Taiwan, en Mandchourie, pour le moins mensongère…

 

« Pays riche, armée puissante » : c’est là le mot d’ordre de Meiji, puis des jeunes officiers qui murissent sous Taishô, et prendront progressivement le pouvoir sous Shôwa. Ils ont fait leur la violence politique, et ne rechignent pas aux attentats ; c’est dans cette optique, sans doute, qu’il faut envisager chez eux les transformations de l’idéal de mort volontaire – non sans ambiguïtés là encore : si les samouraïs faisaient du geste suicidaire l’argument ultime, les officiers terroristes sont davantage disposés à tuer d’abord les autres, et on verra après, c’est plus sûr…

 

Et le développement de la doctrine nationaliste, alors, prend de plus en plus des allures d’escalade. L’armée exploite un autre paradoxe de Meiji : la constitution de 1889 proclamait en effet que l’armée était directement responsable devant l’empereur ; les militaires en tirent la conséquence qu’ils ne sont pas responsables devant le gouvernement ou l’assemblée… Ils se passent bientôt de leurs autorisations, et à vrai dire tout autant de celle de l’empereur, même s’ils prétendent œuvrer pour sa plus grande gloire (et sans doute sont-ils sincères, par ailleurs) : les « incidents » à répétition, ainsi en Mandchourie, décident de l’invasion de la province, bientôt de la seconde guerre sino-japonaise, et ce sans en rendre compte à qui que ce soit… L'armée du Kwantung, secondée par des sociétés secrètes (que l'on retrouve dans la campagne de L'Appel de Cthulhu intitulée Les 5 Supplices, c'est assez amusant...), décide et complote seule, et cela ne lui pose aucun problème. Le régime de Meiji était sans doute autoritaire, même si quelques vagues tentatives orientées vers la démocratie et le parlementarisme ont tenté d’y germer ; le régime de Taishô leur était plus favorable… Mais cette timide « démocratie » est bientôt désarmée face aux coups de force des militaires. Sous Shôwa, ils accaparent toujours un peu plus le pouvoir, et de plus en plus officiellement…

 

Il est vrai que le Japon a connu un progrès phénoménal depuis 1868, qui avait de quoi faire briller les yeux des nationalistes : le pays féodal, en quelques années à peine, a su se protéger de l’impérialisme occidental, revenir sur les traités inégaux, et se livrer à son propre jeu avec succès – au point de défaire la Russie dans la guerre de 1904-1905, événement dont les Européens et Américains ne reviennent tout bonnement pas ! On peut parler de succès « insolents »… et ils montent à la tête des militaires : ils n’ont que les mots de « sacrifice » et de « loyauté » à la bouche, et, s’ils apprécient à leur juste mesure les progrès technologiques du Japon, ils se convainquent bientôt, à force d’en convaincre les autres, que le Japon est de toute façon intrinsèquement supérieur aux reste du monde – et qu’il l’est tout particulièrement par son « esprit », hérité du bushido, et doublement incarné par le divin empereur et par ses officiers descendants des samouraïs. Un tel peuple ne peut pas perdre…

DU SACRIFICE DES NATIONALISTES AU SACRIFICE DE LA NATION

 

L’engagement de la seconde guerre sino-japonaise était sans doute déjà hasardeux – celui dans la Deuxième Guerre mondiale, au sens où nous l’entendons en Europe, a bientôt quelque chose de… suicidaire. Mais les militaires, confiant dans la supériorité de leur « esprit », bien que conscients qu’ils ne sont pas en mesure de soutenir une guerre longue, s’y lancent à corps perdu. Leur progression ahurissante semble d’abord leur donner raison… mais, à partir de Midway disons, ils reculent ; et ils ne cesseront dès lors plus de reculer, à court de tout tandis que la machine américaine s'est mise en marche.

 

Pourtant la propagande demeure – et là le renvoi à Ruth Benedict s’impose sans doute, qui évoque, par exemple, la conviction sans cesse répétée, à chaque revers, que « c’était prévu », et qu’il n’y a donc rien à craindre. Pourtant ces revers s’accumulent…

 

Mais « l’esprit japonais » est toujours vanté. Pour les soldats, il a son corollaire essentiel : on ne se rend pas. Seuls les lâches se rendent – les Américains, par exemple. Les soldats japonais sont bénis de l’empereur, et ils sont les descendants des samouraïs : en tant que tels, ils se doivent de comprendre que leur voie, la voie du soldat, c’est la mort. Au cas cependant où leur morale martiale ne serait pas suffisante, on leur promet la plus grande des récompenses : ceux qui mourront pour l’empereur seront honorés en tant que dieux, au sanctuaire du Yasukuni (je vous renvoie à nouveau à l’essai de Testuya Takahashi, Morts pour l’empereur). Et, au bout du sacrifice : la victoire.

 

La problématique du suicide ressurgit alors de mille et une manières – tout d’abord dans l’optique voulant que les soldats japonais ne se rendent pas, qu’ils ne sauraient être faits prisonniers. Quand l’espoir de vaincre, contre toute attente, disparaît lors de telle ou telle bataille, même si « c’était prévu », c’est l’heure des charges suicides – parfois l’officier en tête, sabre de samouraï en main. Dans d’autres circonstances, à mesure que la défaite approche, on invite les soldats (on leur ordonne, donc) à se jeter avec une mine sous les chenilles des chars d’assaut. Ceux qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent rien faire de tout cela, n’en doivent pas moins se suicider, selon des formes précises, même si pas aussi ritualisées que le vieux seppuku – ainsi en se faisant sauter avec une grenade. Le suicide, ici, est autant une démonstration du courage et de l'honneur, qu'une sanction de l'insuffisance...

 

Quoi qu'il en soit, les morts s’accumulent. Et les militaires en viennent à institutionnaliser une nouvelle forme de suicide martial, plus radicale que toutes les précédentes, avec ceux que nous appelons kamikazes (les Japonais emploient ce terme, mais disent plus souvent « tokkôtai », pour « forces spéciales »), en référence au « vent divin » qui avait préservé le Japon de l’invasion mongole au XIIIe siècle : les kami interviendront forcément pour empêcher les Américains aussi de débarquer – mais peut-être faut-il leur forcer un peu la main ? Un chrétien dirait : « Aide-toi, et le ciel t’aidera… »

 

Mais, comme avancé plus haut, les kamikazes sont un cas-limite, qui va bien plus loin que toutes les pratiques de suicide au combat envisagées jusqu’alors – car leur caractère d’institution est plus que jamais essentiel. Au fil de la guerre, on avait déjà vu des soldats, sur l’impulsion du moment, se sacrifier délibérément, en se transformant en bombes humaines, pour assurer la victoire des leurs – au siège de Shanghai notamment, sauf erreur, où de tels sacrifiés volontaires avaient fait exploser les barricades ennemies. D’ailleurs, l’idée même des kamikazes avait été soufflée aux officiers par le comportement spontané de certains de leurs pilotes qui, sans qu’on leur en ait donné l’ordre, avaient d'eux mêmes jeté leur appareil contre les tours de contrôle des navires ennemis… Or cette pratique avait parfois été étonnamment efficace.

 

L’état-major envisage la question, puis décide de créer les tokkôtai : ce ne sont plus seulement des soldats prêts à mourir pour leur pays, voire enthousiastes à l’idée de le faire, c’est encore autre chose – ils sont sciemment formés pour cela. Après avoir gaspillé quelques bons pilotes dans des missions kamikazes, d’autant plus onéreuses, mais qui semblaient totalement désarçonner les forces américaines, et leur avaient coûté quelques bâtiments, les militaires se sont mis à former à marche forcée de jeunes pilotes dont, d’une certaine manière, la première mission serait aussi la dernière. Ils sont là pour mourir – c’est en mourant qu’ils vaincront. Ils ne sont plus des hommes, mais des bombes (ou des torpilles, dans certain cas : les kamikazes n’étaient pas que des pilotes, même s’ils en sont l’exemple le plus célèbre, on a pu retrouver ce procédé avec des sous-marins de poche, etc.) ; et c’est en agissant en tant que bombes qu’ils deviendront des dieux. Inutile de songer à survivre – d’ailleurs, on fait des économies d’essence : leurs appareils ne sont pas assez remplis pour un retour dès lors même pas hypothétique…

 

C’est le stade ultime du fanatisme suicidaire : une stratégie désespérée, qui remporte d’abord quelques succès notables, mais se révèle bien vite beaucoup trop coûteuse – l’évidence se fait jour, les kamikazes ne permettront pas de remporter la guerre… Il n'est même pas dit qu'ils ralentissent vraiment la progression américaine. Mais qu’importe, disent certains généraux ! De toute façon, les Japonais ne se rendront pas, ils ne peuvent pas se rendre : ils mourront pour l’empereur... et quoi qu’en dise l’empereur.

 

Et ils en emporteront beaucoup avec eux… et pas seulement des ennemis. Quand les Américains lancent l’assaut sur Okinawa, une population civile importante demeure sur l'île, la principale de l'archipel des Ryûkyû (alors japonais, mais depuis Meiji seulement). Les militaires nippons sont formels : les civils non plus ne se rendront pas. La propagande revient une fois de plus sur la barbarie des Américains, les civils qui tomberont entre leurs mains seront soumis aux pires sévices… Mieux vaut donc pour eux qu’ils meurent – et qu’ils meurent volontairement, ainsi que doit le faire un vrai Japonais ! De nombreux civils désespérés meurent ainsi – en se jetant du haut des falaises, notamment (on dispose d’images filmées de ce drame, qui m’ont proprement traumatisé quand je les ai vues, il y a quelques années de cela…). Mais si certains renâclent, les soldats peuvent les aider à mourir « volontairement »… Le rôle de l’armée dans la mort de tous ces civils ne fait aujourd’hui plus aucun doute – pourtant (enfin, sans surprise…), les conservateurs nippons, néo-nationalistes le cas échéant, en ont fait un cheval de bataille, affirmant qu’il n’y avait pas de preuves, et tentant par exemple de modifier le contenu officiel des manuels d’histoire pour nier toute responsabilité de l’armée dans cette terrible affaire… Encore récemment, cela a entraîné des manifestations monstres à Okinawa (et ailleurs au Japon) ; des intellectuels tels que Kenzaburô Ôe y ont aussi eu leur part. Pour l'heure, les négationnistes ne l'ont pas emporté...

 

Mais, dès lors, je ne peux m’empêcher de me poser une question, à laquelle je n’ai pas trouvé de réponses dans ces pages – peut-être et même sans doute parce que je n’ai pas su les discerner ? Le fait est que, depuis Durkheim, on relève souvent que les périodes de guerre tendent à faire diminuer les statistiques du suicide – peut-être en rognant sur le suicide anomique ? Mais ici je suis perplexe : à partir de quand peut-on ou faut-il parler de suicide dans le cas du Japon embourbé dans la Deuxième Guerre mondiale ? Sur les millions de soldats nippons morts en Asie orientale et dans le Pacifique, combien se sont-ils suicidés ? Combien « ont été » suicidés ? Quelle place, ici, accorder aux kamikazes, et est-ce une place particulière ? Et, au-delà des militaires, qu’en est-il des civils ? Ceux d’Okinawa, suicidés volontaires ou « contraints », ne changent-ils pas la donne ? Etc. Il y a peut-être une réponse, mais je ne la connais pas ; elle me paraît importante, pourtant, s’il faut en revenir à cette notion de « pays du suicide » envisagée par la sociologie japonaise des années 1950, constant un « pic » statistique dans les années d’après-guerre…

 

Quoi qu’il en soit, le sacrifice des seuls nationalistes, en confirmation de leur inclination guère samouraï à privilégier la mort de l’autre avant même d’envisager sérieusement la leur, toutes protestations de dévotion mises à part, lors des attentats d’avant-guerre, a ainsi débouché sur le sacrifice de la nation. Autant pour « l’esprit japonais ».

 

Ceux qui disaient mourir au nom de l’empereur ont même tenté le recours ultime au terrorisme pour l’empêcher de reconnaître et signifier la capitulation sans conditions du pays, exigée par la Déclaration de Potsdam – sans s’en prendre directement à lui, comme de juste, à ce dieu qu’ils honoraient, et auquel leurs successeurs de la droite nationaliste nippone n’ont sans doute jamais pardonné l’aveu de son humanité (sans même parler du pacifisme de son fils...).

 

Car ils ont échoué… mais sans forcément disparaître. Les procès de Tokyo aboutiront à quelques pendaisons notables, mais les réhabilitations ne tarderont guère, à mesure que l’occupant américain, obnubilé par la guerre froide, favorise les « purges rouges », et pactise enfin avec ses ennemis mortels de la veille, en leur confiant à nouveau le pouvoir ! La droite japonaise, autour du PLD, à peu près systématiquement au pouvoir depuis l’occupation, en a directement hérité… Et les enjeux de mémoire demeurent, qui divisent encore les Japonais soixante-dix ans après la Défaite.

 

LE NIHILISME ET L’ANOMIE

 

Mais il faut revenir une dernière fois en arrière. Ainsi qu’on l’a vu à plusieurs reprises, le thème suicidaire, pour être au cœur de la morale des guerriers, infusait dans l’ensemble de la société japonaise. Il pouvait éventuellement y prendre des formes différentes… ce dont témoigne tout particulièrement l’invraisemblable litanie des écrivains nippons qui se sont suicidés au XXe siècle.

 

Mais les causes sont sans doute bien différentes ; chez eux, le cas de Mishima mis à part (peut-être), le suicide n’est pas altruiste, plutôt égoïste ou anomique. Il est vrai que le contexte de Meiji était pour le moins propice à l’anomie… Le Japon connaît alors une évolution incroyable en l’espace de quelques décennies, voire de quelques années seulement. Il passe presque sans transition d’un système féodal et médiéval à un système moderne ; l’économie et la technologie connaissent en même temps une évolution comparable, et toutes se renforcent ainsi sans cesse ; le Japon change, d’abord un peu contraint, bien vite avec un enthousiasme et une curiosité débordants ; l’autorité fait d’abord venir des étrangers (des ingénieurs, notamment), mais ne tarde guère à envoyer ses propres hommes en mission d’ « observation » en Occident – à charge pour eux de s’inspirer des meilleurs modèles (armée prussienne, droit français, anglais ou américain selon les domaines, etc.), pour orienter la transformation du Japon dans la direction la plus pertinente ; l’économie largement archaïque, où l’agriculture rizicole occupait une place essentielle et où le système des castes réduisait les artisans et pire encore les commerçants aux plus bas échelons de la société, passe à l’industrialisation à marche forcée, et soigneusement planifiée, tandis que l’esprit du capitalisme, en alternative on ne peut plus grossière à l’esprit japonais tellement vanté, assure maintenant les meilleures places à ceux qui savent faire de l’argent… On pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Les intellectuels en sont eux aussi affectés, jusque dans leur substance même. La vieille « science hollandaise », réservée à une minorité, cède la place à une curiosité marquée pour tout ce que l’Occident a pu produire, y compris en matière d'œuvres de l'esprit ; les écrivains apprennent l’anglais, et l’enseignent, tel Sôseki et, sauf erreur, Akutagawa, parmi d’autres ; et ils lisent la littérature occidentale : dans les bagages de ceux qui reviennent au pays après avoir inspecté le monde, il y a le nihilisme – à travers Nietzsche et les romanciers russes, Dostoïevski en tête. Et le nihilisme, se mêlant plus généralement d’anomie, bouleverse la vision des choses.

 

Nombre de ces intellectuels, même parties prenantes à la modernisation et à l’occidentalisation rapides du Japon, se posent des questions d’identité. Sans être à proprement parler nationalistes ou xénophobes (ils n’ont pour la plupart absolument rien des militaires envisagés à l’instant), ils redoutent de voir le Japon disparaître sous les coups de boutoir d’une modernité en forme de rouleau-compresseur, et d’un occidentalisme envahissant. Leur tâche serait alors de concilier le meilleur des deux mondes ? Le Japon entre tradition et modernité, un thème promis à un certain avenir…

 

Ryûnosuke Akutagawa, par exemple, à la suite de son maître Sôseki, est dans le doute ; il s’engloutit parfois dans un Japon ancien qu’il revisite et transcende, ou laisse parler la modernité dans des œuvres aux antipodes des précédentes. Et il est sans doute un peu perdu, autant qu’il est tiraillé, entre ces deux tendances. Les « écrivains de Taishô » tels que lui sont à tous points de vue à la bascule entre deux mondes – terrain idéal de l’anomie : les changements rapides suscitent les conflits de normes, et, tant que ceux-ci sont irrésolus, c’est en fait l’absence de normes qui s’impose.

 

Sur le ton de la blague, j’ai entendu quelqu’un dire il y a peu qu’Akutagawa, « de toute façon », était « fou »… Je doute que le qualificatif de « fou » explique quoi que ce soit, le concernant ou, à vrai dire, de manière générale. Mais, dans ses écrits (tels Rashômon et autres contes ou La Vie d’un idiot et autres nouvelles, peut-être surtout ce dernier) comme dans sa vie, on peut, j’ai l’impression, palper cette anomie fondamentale ; peut-être, ou sans doute, s’ajoute-t-elle à un trouble proprement psychiatrique, mais elle n’en est pas moins, ai-je l’impression, un terreau des plus favorables à cette « vague inquiétude » qui, laconiquement, selon l’auteur lui-même, ne lui laissait d’autre choix que mourir…

 

En fait de cas psychiatrique, Osamu Dazai (que, honte sur moi, je n’ai jamais lu, il faudra y remédier…) semble en fait plus parlant : chez lui, le suicide est une obsession, plusieurs tentatives rythment sa vie, seul ou à deux (résurgence contemporaine du double suicide amoureux de Chikamatsu...), et le rituel, éventuellement modernisé, y a sans doute sa part.

 

Plus tard, là encore parmi d’autres, on est tenté de dresser un parallèle, ou plutôt d’établir d’emblée une radicale dissymétrie, entre Yasunari Kawabata et Yukio Mishima. Les deux hommes se connaissaient, ils correspondaient (leur correspondance a été publiée), et on a pu avancer que Kawabata avait joué un rôle essentiel dans la découverte et l’appréciation de Mishima. Tous deux, par ailleurs, étaient probablement affectés par ce même déchirement entre culture nationale et culture occidentale… Et, donc, tous deux se sont suicidés.

 

Mais leurs suicides étaient en fait on ne peut plus différents… Mishima meurt deux ans avant Kawabata. Mais quoi de commun entre la disparition de ce dernier, prix Nobel et vieil homme à la santé fragile, et qui se décide pour le gaz, s’éteignant discrètement, seul, dans un petit appartement, d’une part, et d'autre part l’exubérance de Mishima, 45 ans seulement au moment de mourir, se livrant après une longue préparation à une parodie de coup de force nationaliste, et se livrant rituellement au seppuku avec de jeunes disciples (qui, pour l’anecdote, ont dû s’y reprendre à plusieurs fois pour parvenir à lui trancher la tête) ? D’un côté un vieil homme qui s’en va sans un bruit, de l’autre une icône déconcertante autant que fascinante, façonnée soigneusement autant que ses livres, un homme encore jeune, mais qui claque la porte dans l’espoir plus ou moins sincère de ressusciter un Japon fier et fort, puisant aux sources mêmes d’une voie du samouraï idéalisée ?

 

L’ACTE MISHIMA

 

« L’acte Mishima », qui conclut le livre, boucle d’une certaine manière la boucle : l’essai s’ouvre en effet sur huit pages de planches iconographiques, et les trois dernières photos (sur dix-sept, dont cinq détaillent le rituel du seppuku à travers la performance d’un acteur de kabuki – la place particulière de Mishima n’en ressort que davantage) sont trois « visions » du fameux auteur, qui, à chaque fois, y interprète un personnage : dans la première, sans doute la plus célèbre, Mishima pose en saint Sébastien percé de flèches ; dans la deuxième, il incarne un fantasme éventuellement homo-érotique de bushi au corps musculeux et luisant travaillé dans les gymnases, sabre en main, bandeau sur la tête où le soleil rouge du drapeau japonais est entouré d’un slogan nationaliste ; dans la troisième, il « répète », au sens théâtral, son geste à venir, le seppuku dans la base militaire, en jouant lui-même un officier idéal dans son propre film Rites d’amour et de mort, titre « occidental » sauf erreur, dérivé exacerbé de sa nouvelle « Patriotisme ».

 

Or, même paru quatorze ans après le drame, j’ai le sentiment que La Mort volontaire au Japon a trouvé dans la fin si médiatique du si photogénique Yukio Mishima comme un prétexte, voire une raison d'être. D’une certaine manière, le seppuku de l’auteur du Pavillon d’or récapitule en effet tout l’ouvrage – c’est un suicide aux formes multiples, et éventuellement contradictoires, qui ne doit sans doute pas être réduit au seul rite voyant de l’éventration codifiée des samouraïs.

 

Mais celle-ci, à s'en tenir à elle, est donc de toute façon susceptible de plusieurs interprétations, et le cas de Mishima semble les rassembler : suicide de protestation, affiche-t-il jusqu’à l’absurde, mais, jusque dans son anachronisme, le rituel a peut-être tout autant une part d’expiation, une part d’hostilité, une part de résignation (paradoxale peut-être, néanmoins sensible ai-je l’impression).

 

Mais ce n’est pas tout – et, les jeunes disciples étant aussi de la partie, le geste fatidique, même si un seul desdits jeunes gens se tuera lui aussi (à la requête expresse de Mishima, qui l’y avait « autorisé », mais avait en même temps interdit tout aussi expressément à ses autres camarades de les suivre tous deux dans la tombe), il y a ici une part de suicide d’accompagnement – et, on en est à peu près certain, de double suicide amoureux.

 

Et ne voir dans ce suicide qu'une variation tardive de la seule mort volontaire altruiste, ne serait-ce pas naïf ? Dans le projet même, dans son exécution tout autant, le suicide égoïste et le suicide anomique sont très probablement de la partie, eux aussi...

 

Dans les outrances de « l’acte Mishima » se récapitule La Mort volontaire au Japon.

 

BILAN

 

 

Je me suis étendu… Parce que le sujet m’a passionné et fasciné. Un sujet complexe, cela dit – il n’est pas exclu que j’ai écrit mon lot de bêtises, et n’hésitez pas à m’en faire part le cas échéant…

 

Mais je vous encourage vraiment à lire ce remarquable essai, passionnant de bout en bout, et aussi beau que pertinent et fort. Vraiment une lecture enrichissante, un essai qui mérite bien de rester.

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Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d’hiver, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS TANT QUE LE LOUP ET SON LOUVETEAU Y SONT

 

Retour à Lone Wolf and Cub, le légendaire gekiga des années 1970 signé Kazuo Koike et Goseki Kojima, après un premier volume qui m’avait… impressionné. Je reviens à ce terme aussi, oui, car il demeure à mon sens le qualificatif le plus juste pour exprimer l’essence même de cette BD hors-normes – et qui ne se contente donc pas d’être seulement « autre », mais est aussi phénoménalement bonne, et même encore un peu plus...

 

L’histoire improbable d’Ogami Itto, le rônin assassin, et de son fils de trois ans qui l’accompagne jusque dans ses meurtres, Daigoro, constitue à elle seule un sujet génial – et qui, à vrai dire, se passe très bien pour l’heure de liant, même si celui-ci était apparu dans l’ultime épisode du premier volume (et si quelques renvois très discrets y sont faits dans celui qui nous occupe aujourd’hui).

 

UN FORMAT QUI CHANGE LA DONNE – ET POUR LE MIEUX

 

On retrouve dans ce deuxième volume intitulé Fleur d’hiver tout ce qui faisait la qualité d’En attendant la pluie : ce ton très adulte et d’une morale ambiguë, ce personnage central d’autant plus charismatique qu’il ne se montre guère honorable, ces personnages qu’il croise et qui, même dessinés en quelques cases seulement, sonnent vrais et justes ; ce cadre historique fouillé et précis, mais qui n’en est que plus fascinant ; ce dessin « cinématographique », expressif sans être expressionniste, et merveilleusement approprié pour transcrire tant la violence sèche de la série que, parfois, son étonnante poésie au milieu des cadavres…

 

Mais ce deuxième volume bénéficie aussi d’un atout considérable par rapport à son prédécesseur, et qui est le format des histoires qui nous sont narrées ; là encore, elles ne s’embarrassent guère de liant (même si Ogami Itto fait en une occasion mention de son passé en tant que kaishakunin du shogun ; et j’ai cru reconnaître, très brièvement, dans le premier épisode, le personnage de la prostituée figurant dans le plus long récent du premier volume), et, par ailleurs, elles ne respectent pas forcément une chronologie interne ; on peut éventuellement supposer que ces histoires sont un brin postérieures, dans la mesure où Daigoro semble un peu plus mur, voire parle en quelques rares occasions (dont surtout l’ultime case de l’épisode XI, soit le deuxième ici, où le bambin souriant dit « Papa », ce qui ne laisse pas indifférent…), mais aucune certitude à cet égard.

 

La vraie différence est ailleurs, et qui constitue un atout : c’est la longueur des épisodes. Ce deuxième volume comprend cinq histoires, tournant autour de la soixantaine de pages chacune – là où c’était le format le plus long dans le volume 1, qui singularisait une histoire d’autant plus marquante au milieu des huit autres qui l'environnaient, toutes au moins deux fois plus brèves. Cet épisode, justement, avait très utilement su éviter un écueil que l’on pouvait craindre à enchaîner les histoires courtes du début du volume : le risque était grand que tout cela se montre bien trop répétitif, mais ce format plus long y contrevenait, permettant de poser des personnages, un contexte et une ambiance avec bien plus d’assise et de pertinence. C’est une chose qui se vérifie ici – et ce deuxième volume en bénéficie donc grandement, qui m’a probablement encore plus parlé que le précédent, déjà très fort.

 

Par ailleurs, les cinq récits de Fleur d’hiver ont tous leur singularité, qui permet, à chaque fois, et à chaque fois d’une manière différente, d’éviter la répétition. La BD est impressionnante, oui – et elle est aussi souvent surprenante, à l’instar, pour en rester dans le registre du gekiga historique, des BD de Hiroshi Hirata, telles que (les seules que j’ai lues pour l’heure…) L’Argent du déshonneur, peu ou prou contemporaine, ou, un peu plus tard, la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs – BD parentes à plus d’un titre, et notamment dans leur rapport à la morale d’une part, à la violence d’autre part.

 

Je vais tenter de donner une vague idée de ce qui se trouve dans ces pages…

 

CHAT ROUX

 

Le premier épisode de ce volume (le dixième en tout, donc), intitulé « Chat roux », a deux atouts essentiels : sa violence ahurissante, et sa construction alambiquée, qui permet de servir au mieux une trame que l’on aurait peut-être pu juger un peu trop « facile » si elle avait été exposée de façon linéaire.

 

Nous y trouvons donc Ogami Itto... en prison. Et, au vu des capacités du personnage, dont le premier tome avait très certainement fait la démonstration, nous savons d’emblée, sans qu’on ne nous l’ait dit, que s’il se trouve là, c’est parce qu’il le voulait… Charge ensuite à l’épisode de nous montrer pourquoi, et pourquoi c’était en fait parfaitement nécessaire, en jouant d’une chronologie complexe et toute bienvenue.

 

Par ailleurs, cet épisode, même si c’est de manière plus discrète, est une bonne occasion de revenir sur la « moralité » de notre assassin – qui se doute qu’exécuter son contrat, pour les 500 ryôs habituels, n’équivaudra pas le moins du monde à une quelconque « justice »… Or il semble s’attacher à cette « justice », dépassant donc les attentes de sa cliente !

 

C’est d’ailleurs aussi l’occasion d’envisager, mais sans lourdeur démonstrative, sans même qu’on ne dise quoi que ce soit à ce propos de manière ouverte, d’envisager donc la question de la « responsabilité », et de manière bienvenue : en faisant de la cible du contrat un fou… Un fou dangereux sans doute, mais, au regard de nos conceptions pénales, un irresponsable…

 

Et il y a donc la violence – typée carcérale… La prison s’accommode, voire favorise, les exactions d’un « caïd » qui, secondé par ses « anciens », mène la vie dure aux petits nouveaux – au travers de rites barbares sous leur dénomination mesquine et même puérile. Ogami Itto y est proprement (non, salement) torturé – mais, comme de juste, il encaisse, et sans un mot… La BD insiste sur cette dernière dimension, au travers de très nombreux phylactères consistant en simples points de suspension – c’est une manière finalement pertinente, même si convenue vue de loin, de poser l’ambiance et de faire monter la sauce… jusqu’au déferlement de violence, au moment précis où notre assassin choisit de ne plus encaisser – parce qu’il a autre chose à faire. Effet garanti !

 

VAGUE DE FROID

 

L’épisode suivant, « Vague de froid », est probablement celui où l’ambiance se montre la plus saisissante – c’est aussi un récit à la structure fort complexe, là encore, et pas seulement dans sa dimension chronologique : comme dans « Chat roux », on se doute globalement de ce qui se produit, mais cela n’en laisse que davantage de place à l’ambiguïté quand au fond et à la méthode ; on peut y voir un trait majeur de la série, semble-t-il – pour l’heure du moins : Ogami Itto étant ce qu’il est, nous savons qu’il l’emportera à la fin – ce que nous ne savons pas, c’est comment il s’y prendra, et quels sont au juste les tenants et aboutissants de son contrat (sur des plans très divers, où la politique comme la morale sont à prendre en compte) ; cette double interrogation récurrente suscite toujours des réponses convaincantes (entendre par-là qu'elles se muent en d'autres questions ?), participant de l’impressionnante habileté de la BD, sur les plans narratif comme graphique – puisqu’ils sont intimement liés.

 

La scène a lieu pour l’essentiel dans des montagnes ensevelies sous la neige, constituant un enfer blanc où la nature même s'avère le plus redoutable des antagonistes – et un antagoniste qui, moins que quiconque, n’a la moindre considération pour ces impostures que sont la morale et la justice. Le dessin de Goseki Kojima se révèle ici particulièrement efficace.

 

Or, au milieu de ces si inhospitalières montagnes, se trouve une forteresse qui ne devrait pas exister – et c’est bien le problème… Mais notre loup se retrouve dès lors impliqué dans une intrigue très complexe, et qui dépasse les bêtes oppositions manichéennes auxquelles nous sommes habitués : au fond, dans cette histoire, il n’y a ni gentils, ni méchants – mais des points de vue divergents, rendus cependant intolérables par le carcan éthique resserré sur les samouraïs, avec les conflits de loyauté qu’il implique si souvent. Il s’agit en fait pour eux d’envisager la possibilité d’un avenir… et la pérennité du clan peut impliquer de s’en prendre à ses maîtres, aussi insoutenable soit cette résolution.

 

Le plan tordu pour infiltrer la forteresse, pas l’œuvre du seul Ogami Itto mais élaboré pour l’essentiel par son très digne employeur, introduit dans le récit un suspense remarquable, même si, à ce stade de la lecture, il renvoie peut-être un peu trop au procédé de l’épisode précédent ; mais ce n’est pas dit : dans le fond comme dans la forme, c’est en fait tout autre chose…

 

Notons enfin que cet épisode confère un rôle particulier à Daigoro – peu ou prou absent de « Chat roux » : jamais, si ça se trouve, son père ne l’a autant mis en danger… et, au fil de l’épisode, nous voyons l'ex-kaishakunin du shogun, maintenu dans l'ignorance parce que sa mission ne lui permet pas la moindre absence, envisager la mort de son fils – globalement avec le détachement essentiel au samouraï, mais nous devinons que la douleur perce juste en dessous, que l'assassin n'a rien d'indifférent dès lors que c'est la vie de son fils qui est en jeu, aussi paradoxal que cela puisse paraître au vu de son caractère impitoyable… J’ai déjà dit comment ça se termine – aucune révélation à cet égard, on se doute dès le départ de ce que Daigoro est bien vivant ; mais l’effet de sa « résurrection » n’en est que plus fort.

FRÈRE ET SŒUR

 

L’épisode suivant, intitulé « Frère et sœur », est très différent – on ne peut plus, même. Cette fois, ce n’est longtemps pas Ogami Itto qui se trouve sur le devant de la scène, mais, justement ! son fils Daigoro. Un bambin pas forcément commode, on s'en doute…

 

Hors de vue de son père, il s’est retrouvé impliqué dans un semblant d’altercation avec le gamin nobliau du coin – les samouraïs outrés, chaperons-nounous du gamin seigneurial, s’emparent de l'impertinent (non, ils n'osent pas le tuer sur place)… et découvrent que le petit a de la ressource ! Déjà un samouraï, même rônin – en confirmation de cet élément avancé dans le premier volume : le louveteau, pour être petit, n’en est pas moins déjà un loup… Rien de si « kawaï » dans ses poses adultes, du coup – il faut plutôt y voir cette idée que les pérégrinations de son assassin de père font pleinement partie de l’éducation du petit, nouvelle confirmation en l'espèce.

 

On ne le maltraite que davantage… et une jeune servante, tout juste embauchée par la maison, trouve intolérable ce comportement de ses maîtres ; d'autant qu'elle s'identifie bien vite au bambin... Et réciproquement : pour Daigoro, elle figure une sorte de sœur…

 

Et c’est bien ainsi que le metsuke local envisage les choses. Or il a entendu parler du louveteau et de son loup, et comprend que c'est bien le fils du tueur qu'il a entre les mains... à raison. Mais il ne s'arrête pas là : si le petit a ainsi été infiltré dans sa maison, car l'enquêteur ne doute pas un seul instant que l'altercation était préméditée, c’est sans doute le fait d’une ruse de l’assassin ! Et il aurait donc aussi une fille ? Personne n’en savait rien ! Mais voyons… Quelle serait alors la cible de cet improbable trio de tueurs ? Le metsuke se convainc bientôt... que cela ne peut être que lui-même !

 

Tout cela est très bien trouvé. La série, jusque là, nous régalait notamment en exposant les plans rusés et fourbes d’Ogami Itto pour parvenir à ses fins – des plans qui, plus qu’à leur tour, impliquaient bel et bien Daigoro, et même de le mettre en danger. Ici, nous savons que le metsuke se trompe sur toute la ligne… mais, pour le coup, nous pouvons dire qu’il a « raison de se tromper » !

 

Un étrange épisode, plus riche qu’il n’y paraît, et qui mêle humour et gravité avec brio – tout en faisant plus que jamais de Daigoro un personnage à part entière : qu’importe à cet égard qu’il ne puisse marmonner que « sœur » pour désigner une fille à laquelle il n’est pas le moins du monde lié… Même si on peut aussi y voir une manière d’introduire une thématique de la famille au-delà des seuls liens du sang – dans tous les sens du terme. Mais la fin est quelque peu ambiguë à cet égard.

 

LA BARRIÈRE SANS PORTE

 

Tout autre chose encore avec le récit suivant, « La Barrière sans porte » ; qui est cependant celui qui m’a le moins parlé dans ce volume, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là – d’ailleurs, sur le plan graphique, c’est peut-être le plus impressionnant et audacieux de ce deuxième volume (j'ai quand même une préférence pour les décors enneigés du deuxième épisode, mais bon).

 

Mais il adopte une tournure religieuse, ou peut-être plus exactement mystique, qui ne me parle guère dans l’ensemble – d’autant que la part d’allégorie y est assez marquée. En même temps, c’est à n’en pas douter un bon moyen d’approfondir le caractère d’Ogami Itto…

 

Notre assassin est en effet embauché, au tarif habituel de 500 ryôs, pour mettre fin à la vie d’un saint homme – un vieux sage admiré de la population, qui y voit un véritable bouddha vivant ; or c’est là le problème : le bouddha s’est fait défenseur des pauvres, et sans se livrer à proprement parler à une forme d’agitation populaire, il défend des thèses incompatibles avec les besoins les plus pragmatiques (ou « bassement matérialistes ») des autorités… lesquelles sont particulièrement fourbes et immondes, comme de juste : ce sont bien ces hommes de la loi qui engagent un assassin pour leur simplifier la vie, et nous nous doutons bien qu'ils n'ont aucune envie de se compromettre outre mesure une fois la mission accomplie...

 

Or notre assassin se montre ici un peu hésitant – comme si sa rudesse habituelle, et son absence de scrupules notoire, révélaient enfin des failles auxquelles lui-même, sans doute, ne croyait plus. Le doute l’amène à méditer, de manière très zen, et il se pose des questions auxquelles il n’imagine pas pouvoir trouver de réponses…

 

« Si tu rencontres le bouddha, tue le bouddha », proclame mystérieusement la sagesse bouddhique. Cet aphorisme en particulier entre en résonance avec les doutes de l’assassin – mais c’est justement auprès de sa victime qu’il trouvera les réponses inespérées : pour le saint homme, la voie de l’assassin n’est pas moins valable qu’une autre… Et le sage reste donc bel et bien une victime ; même volontaire à maints égards...

 

Un épisode décidément très étrange – et tout particulièrement au moment de la mise à mort du saint, parfaitement surréaliste, et qui évoque une scène antérieure de l'épisode, où Ogami Itto découpait des statues de bouddhas d’une manière tout aussi invraisemblable. En fait, ce récit se montre particulièrement fort à cet égard, et les séquences de méditation muettes offrent à Goseki Kojima l'occasion d'exprimer une facette peut-être inattendue de son talent.

 

Mais oui, tout cela est donc très étrange… Certainement pas mauvais – mais un brin hermétique, sans doute, pour qui n’est pas imprégné de sagesse bouddhique, notamment dans ses déclinaisons proprement japonaises ; je suis sans doute passé à côté de pas mal de choses, et y revenir un peu plus tard serait sans doute une bonne idée…

 

FLEUR D’HIVER

 

Dernier récit de ce recueil, et qui lui donne son titre (français – j’ai cru comprendre que c’était « La Barrière sans porte » qui avait été retenu pour l’édition américaine, avec ces mêmes couvertures de Frank Miller ; quant à savoir s’il faut en déduire quelque chose…), « Fleur d’hiver » adopte là encore une approche très différente. Et pour le moins !

 

Il s’agit en effet avant tout d’un récit policier, assez classique dans le fond ; pas vraiment un « whodunit », ceci dit (on sait très bien, sans qu'on ne nous le dise, que le tueur est Ogami Itto), et je suppose que les qualificatifs « howdunit » ou « whydunit » ne sont pas pleinement satisfaisants non plus…

 

L’important est sans doute que les auteurs ont mis l’accent sur l’enquête policière, au point, même pas de laisser notre loup et son louveteau dans l’ombre – cela va plus loin : Ogami Itto n’apparaît que très tardivement dans le récit (plus encore que dans « Frère et sœur », et d’autant plus que Daigoro est peu ou prou absent lui aussi).

 

Et, en fait, ça fonctionne très bien comme ça – le récit nous baladant avec astuce à mesure que les enquêteurs font preuve de perspicacité… ou se plantent complètement (comme dans « Frère et sœur », à cet égard) ; dans un sens ou dans l’autre, c’est de toute façon bien vu et palpitant.

 

Ces enquêteurs, d’ailleurs, pour être par essence des antagonistes de l’assassin qui est notre « héros », ne sont pas forcément des sales types – et si les « chefs » sont comme il se doit des plus rigides, un assistant plus naïf (mais pas totalement non plus ?) suscite plutôt la sympathie, dans son rôle de « gentil flic » en forme de larbin un peu couillon…

 

Mais l’épisode se montre encore surprenant bien au-delà de ce principe de base déjà étonnant : en effet, quand Ogami Itto apparaît dans le récit… c’est d’abord uniquement en tant que voix : il s’est réfugié dans un sanctuaire, et le moine local a concocté avec lui un mensonge, ni honorable, ni pieux (à vue de nez du moins), pour dissuader les enquêteurs de s’en prendre à l’assassin – ce qui ne manquerait pas de susciter un bain de sang… Mais justement : c’est la raison pour laquelle le moine a menti – il n’est pas à proprement parler un ami de l’assassin, loin de là : il a seulement voulu éviter un massacre de plus. Quand il s’en explique, même s’il n’emploie pas de mots durs, le résultat est le même : plane sur cette explication l’ombre du mépris que le sage vaut au tueur… et celui-ci n’y est pas indifférent, ou du moins pas autant qu’il pourrait le prétendre, et le lecteur avec lui… D'autant peut-être que la rigidité des codes héroïques tend à qualifier de lâche ce procédé d'évitement, de la part du rônin ?

 

Un épisode très bien conçu, inventif et malin, surprenant enfin, et plus subtil encore qu’à l’habitude : à tout prendre, c’est peut-être à mes yeux le meilleur moment de ce deuxième volume, avec « Vague de froid ».

 

CONCLUSION

 

Mais pareil classement n’a sans doute guère de sens : c’est le volume dans son ensemble qui est brillant, et à tous points de vue. Ce classique du gekiga renchérit sur le brio du tome initial : c’est toujours aussi impressionnant, adulte, documenté, inventif, subtil en même temps que violent ; mais, à mesure que les récits prennent de l’ampleur, permettant bien plus que dans le premier volume de travailler l’ambiance et les personnages, la série Lone Wolf and Cub, déjà brillante, parvient à se hisser encore un peu plus haut – laissant même entendre que cela pourrait continuer ainsi ?

 

En l’état, de toute façon, c’est fort, c’est très, très fort. Impressionnant, oui – toujours autant. Et vraiment bon.

 

Le tome 3 très prochainement...

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Ravive, de Romain Verger

Publié le par Nébal

Ravive, de Romain Verger

VERGER (Romain), Ravive, Paris, Éditions de l’Ogre, 2016, 185 p.

 

REVENIR À ROMAIN VERGER

 

Ravive, recueil de nouvelles paru l’an dernier aux Éditions de l’Ogre, et lu avec un certain retard qui ressemble de plus en plus à une pathologie chronique de ce blog, était l’occasion de revenir à la lecture de Romain Verger, auteur sans doute un peu à part (mais tant mieux), dont l’œuvre tutoie les frontières du genre (notamment fantastique, ou peut-être plus largement horrifique ; mais, en l’espèce, il y a aussi de la science-fiction dans le présent recueil, étrangement ou pas), mais sans, peut-être, s’y inscrire totalement…

 

Jamais si loin que ça, cependant : c’est après tout dans les pages de (l’excellent) Visage Vert que j’avais découvert l’auteur (dans le n° 17, pour des « nouvelles » à l’origine du « roman » Forêts noires), et c’est d'ailleurs pourquoi l’affirmation souvent reprise de ce que Ravive serait le premier recueil de nouvelles de l’auteur me paraît un brin contestable. Notons au passage qu'une des nouvelles composant le présent recueil y avait aussi été prépubliée (cette fois dans le n° 22 ; c'est en fait l'ouverture de Ravive – ce qui n’a sans doute rien d’innocent).

 

De l’auteur, après tout, j’avais beaucoup apprécié ses deux précédents ouvrages, le roman Fissions, et le « roman » Forêts noires (donc). J’ai toujours dans ma bibliothèque de chevet ses deux romans antérieurs, Grande Ourse et Zones sensibles – simplement pas eu l’occasion de les lire. Il faudra bien (notamment Grande Ourse, dont on m'avait dit vraiment beaucoup de bien) – mais en avouant que, même sur ces formats toujours très courts, Romain Verger n’est sans doute pas un auteur très « popcorn »… Pour le lire (car il le vaut bien, voilà qui ne fait aucun doute), il faut aussi prendre en compte la nécessité du timing, dirais-je. Parce que, fonction des circonstances, la réception peut s’avérer très différente.

 

Me concernant, j’imagine que mon retour sur les « nouvelles » à l’origine de Forêts noires est relativement éloquent à cet égard. Première impression, dans le n° 17 du Visage Vert : « Jolie plume, mais pas un souvenir impérissable. » Jugement qui s’était, il faut croire, vérifié, puisque, le temps de me mettre à Forêts noires, j’avais totalement oublié cette pré-lecture… Mais justement : la lecture de Forêts noires, à ce moment-là, m’avait bien davantage convaincu – et peut-être parce que j’avais lu juste avant Fissions ? Car ce dernier roman, plus concentré peut-être, me fait toujours l’effet d’une porte d’entrée plus qu’appréciable pour découvrir l’auteur… Quoi qu’il en soit, ça se vérifie encore une fois et pardon pour le cliché : les circonstances (et le timing) comptent, quand on lit un livre, quel qu’il soit.

 

UNE ŒUVRE (MÊME EN CONSTRUCTION)

 

Cela dit, ces ouvrages ont bien tous leur singularité – que la réception diffère de l’un à l’autre n’a absolument rien d’étonnant. Mais quelques traits, peut-être, pourraient être utilement mis en avant ? Demeurent en effet des manières, au-delà des éventuels codes, ou, dans un sens plus négatif, d’une éventuelle affectation, qui font l’œuvre – et par là même l’auteur.

 

Le premier point, celui qu’il faut forcément mettre en avant, celui qui saute à la gueule pour ainsi dire, c’est donc cette plume – très travaillée, très belle. Romain Verger est un styliste, et l’attention formelle, dans ses diverses publications, participe grandement de leur intérêt. L’expression est souvent galvaudée, et, de la part d’un Nébal notoirement guère réceptif à la poésie, elle peut faire un peu peur, mais oui : Romain Verger est (aussi ? avant tout ?) un poète, dont les récits (?) n’en sont pas toujours, mais brillent essentiellement par leur langue riche et joliment musicale (enfin, joliment, jusqu’à devenir angoissante…). Un aspect qui ressort sans doute tout particulièrement dans son goût un peu « décadent » (il m’évoque à cet égard Huysmans) pour le mot « rare », et/ou « précis » ; c’est une dimension qui m’avait d’emblée frappé il y a quelques années de cela, quand j’avais découvert l’auteur, et Ravive, pour le coup, ne m’incite pas à réviser cette impression initiale ; sachant, bien sûr, qu'elle n'a absolument rien d'une tare, c'est tout le contraire.

 

Et quant au fond ? Ah, question peut-être plus délicate… Je ne suis sans doute pas très bien placé pour disserter sur le fond de l’œuvre de Romain Verger – tant, bien souvent, je me retrouve tout con à la fin d’un chapitre ou, ici, d’une nouvelle, sans même parler du livre, et dois alors m’avouer vaincu : j’ai pu aimer ce que j’ai lu, oui, mais de là à y comprendre quelque chose… Et pire encore à savoir comment l’exprimer…

 

C’est peut-être, pour le coup, une limite – qui n’est pas tant, bien sûr, limite de l’auteur ou de son œuvre, plutôt muraille d’incompréhension du lecteur (nébalien), muraille qu’on peut et doit secouer autant que possible, mais sans garantie qu’elle s’effondre enfin pour laisser entrevoir quelque chose derrière…

 

Ouh, putain : moi, à la différence de Romain Verger, donc, je ne suis décidément pas un poète… Bah, oubliez ça...

 

Comprendre, quand même ? On peut essayer… sans grande certitude que ce soit bien pertinent, hélas. Tentons...

 

LE MONSTRUEUX : BASCULEMENT ET/OU TRANSCENDANCE

 

Clairement, des thèmes et des manières reviennent – pour ce que j’en sais du moins. Peut-être jamais totalement du fantastique (mais c’est à débattre, donc), mais qui y ressemble tout de même pas mal, en exprimant régulièrement la peur, et peut-être aussi souvent le monstrueux. Avec aussi, comme je vois les choses, des traits qui, aussi bien, renverraient aux « décadents » ou aux « gothiques » ? Ce qui n’exclut pas, le cas échéant, un encrage cohérent dans la réalité contemporaine, n'en suintant que davantage le malaise, palpable – un malaise bien particulier, celui qui surgit inopinément dans un quotidien monstre qui n’a nul besoin de s’affubler de crocs vampiriques ou d’inévitables tentacules pour stupéfier le lecteur. Nul hasard, ici, si le thème de la folie a quelque chose de récurrent – que l’auteur reste ou pas à sa lisière ; probablement plutôt « ou pas », d’ailleurs : le basculement est régulièrement au cœur du propos.

 

Éventuellement, ce basculement peut cependant prendre des formes inattendues… En fait, ici, certains textes me paraissent l’exprimer d’une tout autre façon – en l’occurrence, les nouvelles « Le Dernier Homme » et « Anton », qui font plus que loucher sur le registre post-apocalyptique (et donc SF), avec dans le premier, au titre éloquent, quelque chose qui transcende la mer (j’y reviens) en un « paysage intérieur » pas forcément très éloigné d’un Ballard (même sous sa forme essentiellement redoutable), tandis que le second récit, jouant d’une certaine façon de la carte grotesque, place, non le basculement à proprement parler, mais plutôt la mutation, de manière plus ouverte, au cœur de son propos (or c’est en fait là un élément qui pourrait rassembler plusieurs des textes de ce recueil) ; et ce qui m’intéresse tout particulièrement, ici (au-delà d’ailleurs de la lecture la plus « premier degré » de ces récits – à tout prendre certes pas les plus inventifs, c’est même relativement convenu), c’est que ce « changement », qu’il soit psychique ou physique, permet éventuellement le dépassement des impasses dans lesquelles les personnages semblent tout d’abord être acculés – lesdites impasses étant en définitive sublimées ou transcendées.

 

Peut-être « Reborn » devrait-elle, à son tour, être associée à ces deux nouvelles ? Elle a bien elle aussi quelque chose de plus ou moins vaguement science-fictif – et laisse envisager, même si sans doute d’un œil plus noir (car plus perplexe ?), la possibilité d’une post-humanité.

 

Auquel cas « Donvor » aussi serait sans doute de la partie – mais sur un mode qui m’a semblé davantage mineur.

 

Je suppose que c’est là ce qui est visé (en partie du moins, les réminiscences personnelles y ayant aussi leur part, à l'évidence) sous le titre Ravive ? Et l'on peut établir ainsi une forme de cohérence interne du recueil.

 

CONTES BRETONS (PROVOCATIONS !)

 

On peut d’ailleurs rebondir sur cette idée de nouvelles « parentes », suscitant ou révélant l’unité du livre. En témoignent de manière évidente (mais la manière évidente n’est pas forcément la plus pertinente) les trois brefs textes « bretons » du recueil, « Le Château », « Donvor » et « Ploumanac’h » ; avec plus ou moins de réussite à mon sens… De ces trois récits, c’est alors le premier que j’ai envie de mettre en avant – parce que cette nouvelle originelle, prépubliée dans le n° 22 du Visage Vert (et que, cette fois, j’avais déjà appréciée à l’époque…), constitue sans doute la meilleure des entrées en matière pour le recueil – avec un basculement, oui, où le décor, soudainement, suinte (à nouveau), et le mal se révèle là où l’on n’envisageait pas un seul instant qu’il s’y trouve ; ce « Château », comme de juste gothique à sa manière, introduit ainsi magnifiquement la suite – et ce quand bien même l’étrange et le malaise, au fil des huit nouvelles qui restent, emprunteront bien des atours, éventuellement contradictoires, d’ailleurs. C’est aussi, de tous ces récits, le seul qui me paraît pleinement jouer du dispositif de la « chute » ; mais avec adresse, donc.

 

Les deux autres nouvelles « bretonnes » m’ont bien moins marqué ; j’ai rapidement mentionné « Donvor », quant à « Ploumanac’h », elle élabore un cauchemar pas désagréable, mais qui ne m’a pas, si j’ose l’exprimer ainsi, « impressionné »…

 

Au regard du recueil dans son ensemble, sinon de l’œuvre entière de l’auteur, on peut donc traquer des thèmes et manières, soit pour eux-mêmes, soit en tant qu’illustrations des éléments déjà avancés. Ainsi, sans doute, de la mer, peu ou prou omniprésente (via la côte, du moins) – bien sûr dans ces trois récits « bretons », mais aussi dans d’autres, et notamment, bien sûr « Le Dernier Homme ».

 

Mais peut-être faut-il étendre la question : plutôt que de la mer, parler alors de l’élément marin, ou peut-être plus largement de l’élément liquide ? La symbolique diffère alors un peu – même si elle paraît couler de source (aha). Pas tant que cela, pourtant… mais justement dans la mesure où l’auteur me semble ici jouer des préconçus iconiques du lecteur.

 

DES RÉFÉRENCES – MON INCULTURE

 

Ce qui nous amène à une autre question : est-il pertinent, alors, de mettre en avant des références ? C’est toujours tentant, peut-être pas toujours très pertinent… Des noms reviennent souvent, dans les articles, etc., consultés sur le ouèbe – des choses très différentes, au fond. Ici, on dit Julien Gracq – ce qui me paraît se tenir. Là – et là, et là, et là encore –, on dit aussi Lovecraft, ce qui me laisse pour le moins perplexe (l’éditeur parle bien d’une « menace sourde » qui pourrait être horreur cosmique, mais globalement je ne sens pas trop l’auteur sur ce terrain-là… Il y a le thème marin, bien sûr, mais en l’état il ne me paraît pas suffisant pour fonder une réelle parenté).

 

Et l’auteur lui-même ? Dans cet enregistrement réalisé à l’inestimable Librairie Charybde, il avance plusieurs noms, dont je ne sais absolument rien ou presque (ben, y a des poètes dans le tas, en plus…).

 

Prenons « Les Hommes-soleil » : Romain Verger évoque sans hésitation Le Nécrophile, de Gabrielle Wittkop – l’inculte de moi, je n’y connais rien… Alors, naïvement, je suis tenté d’aller voir ailleurs, avec le peu de ce que je sais ou crois savoir – en l’espèce, cette nouvelle, sur le moment, m’avait plutôt évoqué, disons, un Kerouac en un peu plus pervers, mais mystique à sa manière, pas forcément si différente ; mais le fait est que ce périple psychotrope mâtiné de Freaks m’a laissé relativement froid, hélas, ce qui ne me facilite pas la tâche, maintenant…

 

Et, à mon grand regret, ce même effet s’est reproduit avec une autre nouvelle de Ravive : « L’Année sabbatique » (sauf erreur la plus longue). Cette fois, dans le même entretien à la Libraire Charybde, Romain Verger cite aussitôt Un homme qui dort, de Georges Pérec – dont je ne sais absolument rien. Qu’importe ? Espérons...

 

Mais, donc, « L’Année sabbatique », de même que « Les Hommes-soleil », ne m’a guère parlé – et peut-être d’autant moins que j’avais forcément tendance, dans les premières pages, à me reconnaître un peu dans ce personnage qui se remet bien tardivement à faire des études, et bascule peu à peu, lui aussi… Seulement voilà : les portraits psychologiques habiles et éventuellement goguenards du départ laissent bientôt la place, via une transcendance psychotrope encore (le recueil me paraît décidément tissé de semblables liens ; on pourrait aussi évoquer le thème des oiseaux morts, qui peut renvoyer quant à lui aux récits apocalyptiques ou post-apocalyptiques mentionnés plus haut), à une sorte de fantasme en forme de dérive hypersexuelle qui m’a paru bien terne…

 

DES RISQUES DANS L’ARGUMENTAIRE ?

 

Il faut dire que cette nouvelle, au fondement partiellement autobiographique, porte peut-être en elle un risque d’ « autofiction » plus ou moins pertinent ? Ici, mes préjugés parlent sans doute… mais aussi parce que la présentation de l’éditeur n’a pas manqué de m’inquiéter : « Ravive peut se lire à la fois comme un recueil de nouvelles ou comme les expériences et les fictions d’un écrivain aux prises avec ses angoisses et son sentiment de perdition. » Du coup, j’ai redouté de voir venir l’écrivain écrivant qu’il n’arrive pas à écrire… À tort, globalement – mais, dans le cas de « L’Année sabbatique », cette dimension, d’abord amusante, m’a assez vite lassé. À ce compte-là, la nouvelle finale, « Orcadi », est bien mieux passée, si elle demeure sans doute anecdotique. La réminiscence dans « Le Château » paraissait pourtant introduire un mode de l'expression de l'auteur plus enthousiasmant à mon sens.

 

La présentation de l’éditeur, outre cette voie dangereuse, appuie aussi sur le « dernier homme » et le « surhomme », avec du Nietzsche dedans – ce qui me paraît davantage pertinent, mais a pu là encore biaiser ma lecture, globalement, et pas forcément pour le mieux.

 

Mais ces deux « mauvaises » expériences (relativement), sur « Les Hommes-soleil » et « L’Année sabbatique », deux des plus longs textes de ce recueil (avec « Reborn », qui m’a bien davantage plu), ont peut-être, dans la même lignée, biaisé mon regard sur l’ensemble du recueil ? Je ne peux pas l’exclure…

 

TU N’ÉCRIRAS PAS À LA DEUXIÈME PERSONNE

 

Même s’il me faut bien avouer, en définitive, que certains de ces doutes n’avaient clairement pas attendu que je tourne la dernière page du recueil pour entretenir sur le moment mon scepticisme quant au livre que j’étais en train de lire…

 

Or le principal, ici, concerne la dimension où Romain verger, habituellement, me paraît le plus briller : le style. Mais c’est qu’il a recours à un procédé qui, à peu près systématiquement, suscite en moi un réflexe pavlovien de méfiance sinon de rejet : l’emploi de la deuxième personne du singulier...

 

Trois des neuf nouvelles de Ravive y ont recours : « Donvor », « Reborn », et « L’Année sabbatique » (ces deux dernières étant les plus longues du recueil ; le reste se partage entre première et troisième personne, plus classiquement). Et, décidément, je n’y arrive pas – trop souvent, en pareil cas, je fais dans le refus d’obstacle… Pour quelle raison, au juste ? Je n’en suis pas bien certain… Peut-être parce que cette manière de m’impliquer en tant que lecteur, dans une ambiguïté à l’égard du personnage qui est peut-être aussi ambiguïté à l’égard de l’auteur (machiavélique ?), me fait souvent l’effet d’une agression ? C’est bien possible – alors que je ne rechigne en principe pas à ce qu’un livre me secoue…

 

Mais, systématiquement, en pareil cas, je m’interroge sur la pertinence du procédé – et, bien trop souvent, n’y vois qu’affectation… Or Romain Verger n’a plus à démontrer qu’il est un styliste brillant – aussi ce procédé ambivalent me paraît-il le desservir plus qu’autre chose.

 

Mais c’est là un préjugé tout subjectif, j’en ai bien conscience… Reste qu’au troisième texte jouant de ce « tu » invasif, j’en ai eu un peu marre – et cela a donc sans doute participé de ma déception concernant « L’Année sabbatique ».

 

Plus haut, « Donvor » et « Reborn » s’enchaînent, qui usent donc de ce même procédé, mais cela m’a moins déplu – c’est simplement que, concernant « Donvor », je n’en ai peu ou prou rien retenu… « Reborn », par contre, m’a davantage parlé, deuxième personne du singulier ou pas – j’ai pu en faire abstraction, donc.

 

UN RETOUR…

 

Mais justement : qu’ai-je retenu de Ravive ? Pour l’essentiel, un style – le plus souvent brillant, imagé, musical, rassemblons tout cela sous l’épithète « poétique ». Quand le « tu » ne s’en mêle pas (trop), c’est parfaitement savoureux, et, je suppose, une raison suffisante pour tenter l’expérience de ce recueil de nouvelles.

 

Mais quant au fond ? Je suis bien moins convaincu, là… En fait, je ne suis convaincu que d’une chose, et c’est d’être bien souvent passé complètement à côté. Parfois (souvent ?), ce sentiment de frustration n’est pourtant pas sans attraits, et constitue une invitation à se repencher sur la question plus tard… Ici, j’en doute, hélas.

 

Et, en définitive, je ne peux guère conclure qu’en revenant à ma position originelle – ce qui me navre un peu, voire plus que ça… Même si je sais bien que c'est sans doute davantage révélateur de mes propres failles que de celles d’un recueil plutôt bien accueilli, ai-je l’impression, et de toute façon non dénué de qualités, à l’évidence.

 

Reste que, ayant achevé la lecture de Ravive et laissé mariner quelque temps la chose pour ne pas (totalement) commenter sur l’impulsion du moment, j’ai hélas plus que jamais l’impression d’en être revenu, donc, à cette « critique » bien lapidaire que j’avais en mon temps émise, suite à ma découverte de l’auteur dans ses nouvelles du n° 17 du Visage Vert (d’où naîtrait donc ultérieurement Forêts noires) : « Jolie plume, mais rien d’impérissable. » Et, à ce stade, c’est donc une déception…

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Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

Publié le par Nébal

Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

SAADAWI (Ahmed), Frankenstein à Bagdad, [Fraankishtaayn fii Baghdaad], traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, [s.l.], Piranha, [2013] 2016, 378 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 95-96).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

SCIENCE-FICTION DE LANGUE ARABE

 

Pas tous les jours qu’on lit de la « SF » (au sens large) de langue arabe… On ne saluera que davantage la traduction par Piranha (éditeur à suivre, désormais ? On lui devait déjà la traduction – critiquable, certes, mais… – de l’excellent Accelerando de Charles Stross, ce qui m’incite à la bienveillance) du Frankenstein à Bagdad de l’Irakien Ahmed Saadawi, ouvrage paru en 2013 là-bas et récompensé par l’International Prize for Arabic Fiction l’année suivante.

 

PLUTÔT KARLOFF

 

Frankenstein à Bagdad… Je ne suis pas bien certain de ce que je pense de ce titre. Mais, en définitive, s’il a suscité ma curiosité – et est donc probablement un « bon » titre à cet égard, mission accomplie –, je crains qu’il ne soit guère approprié… D’une certaine manière, je redoute qu’il sonne faux – et pire encore : qu’il sonne un peu comme une blague… Pourtant, ce roman n’est certainement pas une blague ; et s’il ne manque pas d’humour à l’occasion, il est au fond mortellement sérieux.

 

Frankenstein, ici, n’est comme de juste pas le savant fou, mais sa créature. Ce nom même, d’ailleurs, ne lui est attribué que par facilité, et en fin de compte en une seule occasion, par un rédacteur en chef désireux d’appâter le chaland – ce qui, j’imagine, entre en résonance avec le questionnement sur le titre du roman que je viens d’évoquer… La créature, ici, est désignée sous d’autres noms de manière bien plus fréquente : « Criminel X », dit encore la presse ; « Sans-Nom », disent d’autres… Et surtout « Trucmuche » : on ne trouvera pas mieux pour dédramatiser la chose, et lui confier une couche superficielle de grotesquerie… qui ne doit pas tromper, cependant.

 

ON NE FAIT PAS QUE MOURIR À BAGDAD

 

Mais cette potentialité est en fait canalisée par le contexte qui voit errer le monstre – un contexte qui se passe à vrai dire très bien de monstres pour susciter l’horreur… C’est que nous sommes à Bagdad, en 2005, dans la foulée de la dernière guerre du Golfe : Saddam Hussein est tombé, mais le pays et la ville sont en proie au chaos ; innombrables sont les factions qui s’affrontent les armes à la main ou la ceinture d’explosifs autour de la taille, et les attentats terroristes sont quotidiens. L’auteur, dans un sens, décrit une ville qui devrait être invivable, voire impossible, et qui, en même temps, ne l’est pas. On compte plusieurs explosions par jour, kamikazes et milices sèment la mort à tout va, face à une autorité irakienne défaillante et (déjà) corrompue et une armée d’occupation américaine qui n’attend que de pouvoir enfin se barrer de ce merdier qu’elle a largement contribué à créer. Vivre à Bagdad, dans pareil contexte, c’est avoir la mort pour compagne, qui peut frapper à tout moment – l’oublie-t-on vraiment, quand on se rend à son travail ou que l’on va boire un thé dans telle gargote qui survit comme elle peut, au voisinage d’hôtels autrefois prestigieux mais depuis longtemps désertés ? Le foyer lui-même n’a rien d’un havre de paix – dans ces logis à moitié en ruine, parfois même à ciel ouvert, mais il faut bien s’en accommoder, le risque qu’une voiture piégée, chargée jusqu’à la gueule, achève d’ensevelir les habitants chez eux est toujours à craindre.

 

Pourtant des gens vivent à Bagdad – encore, et malgré tout. Des gens qui, pour ce faire, doivent composer avec l’angoisse, à la limite même du déni, peut-être ? Ou qui vivent – simplement. Parce que c’est chez eux.

 

Ainsi dans le quartier de Batawin, en sale état sans doute, mais où les habitants demeurent – qui ont leur pittoresque, mais pas au prix de leur authenticité. Un escroc cupide – pardon, un agent immobilier – du nom de Faraj al-Dallal évacuerait bien tout ça pour mettre la main sur ces immeubles, d’ailleurs ; tandis que d’autres, mettant en avant ce qui demeure de patrimoine historique dans ces ruines, semblent presque oublier à leur tour que des gens vivent ici. Parmi eux, la vieille Elushia, qui s’entretient quotidiennement avec une peinture de saint Georges le Grand-Martyr, dans l’espoir toujours entretenu contre vents et marées que lui revienne un jour son fils Daniel – disparu vingt ans plus tôt, dans une autre guerre… Ou encore Hadi, chiffonnier de son état – canaille peut-être, haut en couleurs en tout cas, et conteur hors pair, qui régale de ses histoires invraisemblables une communauté locale qui feint par jeu de s’en lasser.

 

GENÈSE D’UN MONSTRE

 

Mais les histoires de Hadi sont peut-être de plus en plus étranges… Voilà qu’il évoque, sourire aux lèvres, sa dernière lubie : prélever sur les scènes d’attentat, ici un organe, là un autre, et assembler tout cela pour reconstituer un corps – afin, dit-il, d’avoir quelque chose de consistant à enterrer, pour une fois. Cette farce macabre, d’un goût plus que douteux, même à supposer que les intentions du chiffonnier soient effectivement « pures », va cependant connaître un développement inattendu… quand le cadavre reconstitué disparaît.

 

C’est qu’une âme passait par-là – celle d’un pauvre homme faisant le garde dans les environs, fauché par un chauffeur kamikaze… Une âme qui, peut-être, ne se satisfait pas de cette après-vie qu’elle redoute ? S’insinuant dans le corps à disposition, l’âme lui confère non seulement un semblant de vie, mais aussi une motivation – et le désir ardent de la voisine Elishua y participe également : celui que Hadi, bientôt, qualifiera par défaut de « Trucmuche », sera un ange de la vengeance – il obtiendra réparation dans le sang pour les innocents qui le constituent.

 

Vaste entreprise, et salissante… Tandis que la ville, même plongée dans le chaos de cette guerre civile qu’on n’ose pas qualifier ainsi, s’inquiète bientôt de cet étrange « tueur en série » ; ses meurtres, même au milieu des attentats, intriguent et attirent l’attention. Via Hadi, de plus en plus désarçonné par l’évolution des événements, le journaliste Mahmoud al-Sawadi se lance sur la trace du monstre…

 

Un monstre, oui – un pur objet de surnature… Est-ce si fou que cela, dans cette Bagdad qui traque les terroristes à l’aide d’astrologues et de cartomanciens, sous la direction conciliante du brigadier Majid Sourour, baasiste épargné (comme beaucoup sans doute) par la débaasification ?

 

Ou alors faudrait-il parler de « héros » ? Le vengeur surhumain pourrait avoir une aura chevaleresque… à ceci près que ses vengeances n’ont pas de fin. Chaque mort réclame d’autres morts – et faire la part des innocents et des assassins s’avère de plus en plus difficile : peut-être dit-il vrai, ce fidèle qui met en avant que tout homme a en lui de l’assassin… Tandis que d’autres fidèles, autour du « Sans-Nom », reproduisent peut-être bien sans même s’en rendre compte les divisions religieuses minant l’Irak, sur le mode d’une sinistre caricature.

 

METTRE DE L’ÂME

 

Qu’on ne se leurre pas, toutefois : dans pareil roman, le fantastique a sans doute quelque chose d’un prétexte – mais c’est un prétexte de choix pour décrire de manière authentique le chaos de la Bagdad de 2005, véritable objet du récit. À ce compte-là, la focalisation, pour l’essentiel, sur les habitants du quartier de Batawin, est pertinente et plutôt bien employée. On s’en éloigne toutefois régulièrement, et certains personnages sont, de par leur implication même dans ce monde, amenés à exposer le récit dans un cadre plus vaste et complexe – ainsi notamment du journaliste Mahmoud al-Sawadi, qui est, d’une certaine manière, celui qui « légitime », « authentifie », « officialise » les récits déments de Hadi le chiffonnier, non sans ambiguïtés et hésitations d’ailleurs ; plus tard, il faudra y associer « l’Écrivain », qui pourrait être Ahmed Saadawi, ou pas.

 

Mais cette médaille a son revers : pour faire de ces personnages très divers des véhicules de l’émotion autant que de l’intelligence de la situation irakienne, il faut leur donner du corps et de l’âme – si j’ose dire : laissez de côté le monstre un moment, le vrai Frankenstein, le créateur, est comme de juste le romancier. Or il y parvient plus ou moins bien… Et si certains personnages suscitent tôt l’attachement du lecteur – parmi lesquels, au premier chef, Elishua et Hadi –, d’autres, hélas, tendent à s’embourber dans d’ennuyeuses sous-intrigues, tel donc Mahmoud, partagé entre ses ambitions professionnelles et ses fantasmes amoureux, sans que ni les unes ni les autres n’intéressent véritablement ; et, paradoxalement, le personnage n’en est que plus creux – au regard de sa fonction dans le récit, cela pourrait faire sens, mais, globalement, c’est surtout bien lassant.

 

FOCALISATION BANCALE

 

Mais cela nous amène à une dimension essentielle du roman – et probablement son principal défaut : la focalisation. Comme de juste dans cette approche, Ahmed Saadawi use de points de vue multiples (à la troisième personne), mais avec plus ou moins de bonheur ; cela donne parfois de la vie au quartier de Batawin, mais c’est régulièrement d’un à-propos contestable tant, paradoxalement, sa plume se montre assez fade à cet égard. En fait, ce problème est sans doute aggravé du fait même de la structure du roman : non seulement on change de personnage point de vue en permanence, mais on change aussi sempiternellement d’époque. Un auteur habile, ou plus habile que Saadawi, peut susciter des merveilles en associant ces deux partis-pris ; hélas, ici, l’écrivain tend à s’y perdre régulièrement, et à y perdre donc son lecteur par la même occasion. Qui plus est, ce genre de développements, outre qu’ils ont sans doute tendance à expliquer pourquoi le roman est si long à démarrer, lassent d’autant plus vite qu’ils acquièrent au fur et à mesure du récit quelque chose de « passages obligés » ; Saadawi, enfermé dans les impératifs de sa structure, ne s’y perd que davantage.

 

Étrangement, il est un moment du roman où ces défauts deviennent criants – et c’est quand l’auteur en prend le contrepied pour, le temps d’un chapitre, passer à la première personne, et laisser s’exprimer le « Sans-Nom ». Or c’est là un chapitre tout à fait brillant – de très loin sans doute le meilleur moment du roman, et qui aurait peut-être même pu constituer un texte indépendant, de très haute tenue. Ce qui est assez déstabilisant, en même temps… D’une certaine manière, c’est là encore un « passage obligé », au fond, mais dans lequel l’auteur se révèle tout particulièrement talentueux. Et ce passage, en stigmatisant leur absence, ne rend les défauts de ce qui le précède et de ce qui le suit que plus flagrants encore…

 

JUSTE

 

Pour autant, il ne faudrait sans doute pas attacher une importance excessive à ces remarques très globales : même avec ces défauts récurrents, et à l’occasion pénibles, Frankenstein à Bagdad se hisse sans peine au-dessus de la médiocrité, il se lit dans l’ensemble avec plaisir, et quelques scènes, çà et là, sont judicieusement placées pour réveiller l’intérêt éventuellement défaillant du lecteur (le chapitre du « Sans-Nom » en est la plus flagrante illustration, mais il y en a d’autres).

 

Un bon roman, donc, on peut le dire – et qui touche juste, même s’il succombe sans doute un peu trop régulièrement à une forme d’affectation nuisible.

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Les Inhibés, de Boris Strougatski

Publié le par Nébal

Les Inhibés, de Boris Strougatski

STROUGATSKI (Boris), Les Inhibés, [traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye], [s.l.], Lingva, coll. Nuits Blanches, [2003] 2016, 349 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (p. 94).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (à peine) un peu plus longue...

PLUS DE STROUGATSKI

 

L’entreprise menée par Viktoriya et Patrice Lajoye dans le cadre de leur petite maison d’édition Lingva est à n’en pas douter admirable, qui vise à transmettre à un lectorat français sans doute peu au fait de la question des témoignages de ce qu’a pu produire la littérature d’imaginaire russe.

 

Le présent ouvrage, cela dit, tend à se distinguer des précédentes publications de Lingva, ce qui justifie peut-être qu’il inaugure une nouvelle collection du nom de « Nuits Blanches ». Cette fois, le nom de l’auteur n’est pas inconnu (ou l’est moins) des amateurs de science-fiction, puisque Les Inihibés est l’œuvre de Boris Strougatski (noter cependant qu’il avait été publié sous le pseudonyme de S. Vititski), lequel, avec son frère Arkadi, a publié parmi les plus importantes œuvres de la science-fiction soviétique ; en tête, sans doute, le magnifique Stalker, qui a débouché sur le film d’Andreï Tarkovski. Les frères avaient eu leur lot de traductions françaises, longtemps indisponibles, jusqu’à ce que la collection Lunes d’Encre, confiant justement le travail de révision des traductions à Viktoriya Lajoye, réédite quatre de leurs œuvres, Il est difficile d’être un dieu, Stalker donc, L’Île habitée et L’Escargot sur la pente (je n’ai pas lu ce dernier) ; point d’arrêt depuis ?

 

Ce qui explique peut-être la publication, dans une structure d’une tout autre taille, de Les Inhibés, dû au seul Boris Strougatski – lequel avait en effet continué à écrire après le décès de son frère Arkadi en 1991 (Boris, lui, n’est mort qu’en 2012), même si aucun de ses titres en solo n’avait jusqu’alors bénéficié d’une traduction française. Entreprise bienvenue, là encore… Sur le principe du moins.

 

FACULTÉS SANS UTILITÉ ?

 

Difficile de résumer Les Inhibés… même si nous disposons çà et là d’indices quant au propos essentiel du roman, tout de même assez hermétique. Le caractère « blanc » de la collection ne doit pas leurrer, ce livre relève largement de l’imaginaire – même si, peut-être, on peut voir dans le postulat SF du livre quelque chose d’un prétexte, et ce plus que jamais.

 

En effet, le roman met en scène des individus relativement divers, liés entre eux cependant, et qui disposent de facultés extraordinaires, d’ordre psychique disons. Ce que nous découvrons, à demi-mots, dans les premiers chapitres, et notamment dans le tout premier, où un homme du nom de Vadim est quelque peu brusqué par des individus guère recommandables, qui exigent de lui qu’il intervienne dans une élection toute proche, afin de faire gagner le candidat désigné sous le seul nom d’ « Intellectuel » face à son rival en meilleure posture, « le Général » ; Vadim, en effet, semble être en mesure, non seulement de voir l’avenir, mais aussi de peser sur lui, jusqu’à le transformer…

 

D’autres, autour de lui – encore que la distance soit longtemps maintenue dans ce roman extrêmement bavard, d’un rythme d’escargot (sur la pente) (aha), et ne développant que bien tardivement les liens entre les différents personnages – bénéficient également de facultés étranges, mémoire eidétique, capacité à percevoir le mensonge, ce genre de choses. Ces facultés, ils en jouent « professionnellement », en en faisant leur outil de travail…

 

Pas grand-chose de X-Men, et c’est peu dire. Nos « mutants » (encore que l’on ne sache rien de l’origine de leurs facultés) sont des individus d’âge variable, parfois aigris, souvent moroses. Peut-être avant tout parce qu’ils savent que leurs pouvoirs, en vérité, et toutes considérations spectaculaires mises à part, sont le plus souvent inefficaces ? Ces « Inhibés » peuvent-ils vraiment en faire quelque chose ? Ils en doutent…

 

Ils en doutent peut-être d’autant plus en raison du monde dans lequel ils vivent – un monde marqué de l’empreinte de grands projets, impliquant de grands pouvoirs (et de grandes responsabilités), mais qui ont débouché sur le vide, au mieux si ça se trouve… Ils ont dépassé ensemble le stade de la cuite sciemment entretenue : c’est maintenant la Russie post-soviétique, évocatrice d’emblée d’une forme de gueule de bois… On ne peut sans doute pas faire abstraction de ce contexte – pas plus que de la manière de l’aborder, qui peut probablement entrer en résonance avec les œuvres des Strougatski datant de l’ère soviétique, où le sentiment de médiocrité était parfois (souvent ?) de mise, et la morosité de même. À tout prendre, ces « Inhibés » ont peut-être quelque chose de « Stalkers », par exemple…

 

D’UN PAS LENT ET ENNUYEUX

 

Le problème étant que, non seulement leur morosité contamine le texte, ce qui est dans l’ordre des choses, mais tout autant leur médiocrité, et cela s’avère assez rapidement fâcheux, pour le coup… Les Inhibés adopte un pas lent et mortellement ennuyeux, en se dispersant au fil de séquences à peine reliées entre elles (au mieux, et à terme), disons donc décousues, passablement bavardes par ailleurs, et plus qu’à leur tour confuses.

 

Si quelques scènes, çà et là, produisent leur effet, elles sont cependant noyées dans les discussions interminables – et d’autant plus interminables qu’elles sont imprégnées d’absurde, mais aussi de références littéraires permanentes, généralement obscures pour un lecteur français, et horriblement envahissantes : un des personnages a en effet un goût prononcé pour la citation, suscitant un petit jeu d’abord vaguement amusant, mais bien vite lassant voire agaçant…

 

Les personnages peuvent passer pour intéressants de prime abord, mais, à se noyer dans ces diverses lourdeurs, ils perdent bientôt tout caractère, et il est peu ou prou impossible de vraiment s’y attacher – quand tout, dans le fond du récit, aurait dû le justifier.

 

DOMMAGE…

 

Hélas, la plume n’arrange rien à l’affaire – lourde globalement, souvent confuse, et d’un ennui sans nom. Ici, la traduction a sans doute sa part, hélas – qui aurait probablement bénéficié d’un regard davantage externe, d’une direction d’ouvrage plus détachée.

 

Triste résultat, donc : le livre était prometteur et alléchant, mais s’avère un pensum. L’entreprise des époux Lajoye demeure salutaire, mais, pour le coup, le choix de ce roman en particulier pour engager Lingva sur de nouveaux sentiers n’est probablement pas très concluant…

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L'Anaconda, de M.G. Lewis

Publié le par Nébal

L'Anaconda, de M.G. Lewis

LEWIS (M.G.), L’Anaconda, traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet, Le Bouscat, Finitude, [1808] 2016, 125 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 90-91).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est publiée sur le blog Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

À maints égards, l’Anglais Matthew Gregory Lewis est l’homme d’un seul livre, considéré comme un des chefs-d’œuvre du mouvement gothique : Le Moine. Ce roman horrifique et scabreux lui a valu bien des admirateurs, dans les lettres anglaises tout d’abord, mais aussi au-delà ; de par chez nous, nous pourrions ainsi citer, et sans surprise, le marquis de Sade, ou encore, plus tard, Antonin Artaud – qui a « adapté » le roman plus qu’il ne l’a traduit. Le succès a été tel, et l’assimilation de l’auteur à son livre si prononcée, qu’il y a gagné le surnom de « Monk Lewis »…

 

Pourtant, l’auteur ne s’en était pas tenu là, et avait publié – mais sans jamais atteindre de nouveau pareil succès – des ouvrages assez divers, parmi lesquels un recueil intitulé Romantic Tales, en 1808. C’est de ce recueil qu’est extrait le présent texte (sous-titré originellement « Conte Indien ») qui avait déjà bénéficié d’une traduction française… mais l’ensemble n’avait jamais été réédité depuis 1822. Les éditions Finitude ont décidé de republier uniquement L’Anaconda, ce qui nous vaut un petit ouvrage fort joli (mais sans doute un peu cher…), présenté dans une nouvelle traduction, signée Pauline Tardieu-Collinet, des plus agréable.

 

Le mot même d’ « anaconda » est aujourd’hui évocateur de bien des images et mythes, mais c’était probablement moins le cas à l’époque – ou différemment, peut-être : le serpent géant, peu ou prou inconnu, figurait bien une incarnation ultime de l’exotisme, avec des oripeaux de légende. Il semblerait que Lewis ait en partie trouvé son inspiration dans un article publié en Angleterre en 1768, rapportant un fait-divers tout ce qu’il y a d’étonnant, impliquant donc un « anaconda »… dans l’île de Ceylan (aujourd’hui Sri-Lanka). Ce qui, en soi, constitue déjà une étrangeté, du moins pour un lecteur moderne : en effet, il n’y a pas d’anacondas à Ceylan… Le serpent géant est associé pour l’essentiel à l’Amérique du Sud – mais il est vrai qu’il peut évoquer des pythons de belle taille du sous-continent indien et de Ceylan, d’où une possible confusion (qui est allée au point où l’on a parfois supposé que le mot même « anaconda » provenait du cingalais, hypothèse semble-t-il abandonnée aujourd’hui).

 

Mais peu importe, sans doute : il s’agissait de dépayser le lecteur, et, peut-on supposer, de lui procurer, via la créature hors-normes, de délicieux frissons pouvant toujours emprunter à la manière gothique, tout en bénéficiant d’un cadre autrement exotique que la vieille Europe (et l’Italie notamment) des « romans noirs ». Ceylan… Pourquoi pas ? Et que Lewis n’y ait (alors) jamais mis les pieds n’était en rien un problème – à tout prendre, ses lecteurs non plus…

 

De toute façon, Lewis s’amuse… C’est tout particulièrement sensible dans les premières pages du « roman » (très, très court pour être vraiment qualifié de roman…) où, bien loin de Ceylan, nous débutons l’histoire dans un salon anglais on ne peut plus feutré et élégant. Un milieu, sans doute, que l’auteur a envie de railler… Ces premières pages ne manquent pas d’humour, et la satire sociale est de la partie, qui s’exprime à plein dans ce cercle relativement fermé, avide de ragots horriblement scabreux… tout droits sortis de l’imagination de quelque romancier gothique ! Quoi qu’il en soit, on y jase avec délices sur la très suspecte fortune qu’un jeune homme du nom d’Everard Brooke a soudainement acquise lors d’un séjour à Ceylan… Cela va très loin : on l’accuse bientôt de meurtre ! Et notamment celui d’une innocente jeune femme… Or, dans ce salon, c’est bien du futur mariage du jeune homme que l’on débat – oserait-on livrer sa fille à pareil monstre ? La suspicion s’accroît, les projets de mariage tombent à l’eau avant même que l’on ait sommé « l’aventurier » de s’expliquer… Il n’y échappera pourtant pas.

 

Scandalisé, le jeune homme entend plaider sa cause, maintenant qu’on le confronte à la perfide rumeur ! Mais il a bien des choses à raconter – éloignées autant que possible de ce salon mesquin et propre sur lui : c’était à Ceylan, et cela impliquait, figurez-vous, un serpent géant… Quel rapport ? Mais Everard narre comment la demeure où il résidait là-bas a soudain subi les assauts d’un de ces redoutables serpents géants, qui terrifient tant les autochtones : l’anaconda est un mangeur d’hommes, et, maintenant qu’il est là, il ne s’en ira pas tant que sa faim colossale n’aura pas été assouvie ! Or le maître de maison, c’est fâcheux, ne se trouvait pas au même endroit que de sa jeune épouse et qu'Everard, et l’on n’a plus de nouvelles de lui depuis que le serpent a fait son apparition… Est-il déjà la victime de l’anaconda ? Non ! Mais peut-être que cela ne tardera guère… dans la mesure où il est assiégé par le monstrueux animal dans une autre partie, éloignée, de la résidence ! Il faudra bien tout le courage de l’héroïque Everard et de son compagnon de circonstances, le dévoué esclave indien du maître de maison, pour délivrer ce dernier de cette indicible menace !

 

L’anaconda décrit en long et en large par Lewis est certes monstrueux – et doué de capacités pour le moins singulières, qui en font une créature de cauchemar. Pour autant, il n’a en fait rien de surnaturel – ou du moins n’est-il pas présenté comme tel. Ses aptitudes étonnantes, et à vrai dire peu crédibles, peuvent faire sourire le lecteur contemporain – mais sans doute y croyait-on alors… Quoi qu’il en soit, ces facultés sont censément propres aux serpents géants des environs : l’animal en cause n’a rien d’exceptionnel. Nul fantastique ici, donc, nulle survivance de temps antédiluviens, par exemple. On peut être tenté par la comparaison cinématographique : à cet égard, l’anaconda de Lewis n’a rien de King Kong, il évoque bien davantage le requin blanc des Dents de la Mer… dont il figure à sa manière un bien lointain précurseur. Il faut cependant y ajouter une dimension, éventuellement – celle du siège de la demeure par la titanesque créature, principal élément générateur de frissons (en principe du moins). Même si Everard et son compagnon esclave devront bien affronter la bête sur son terrain – cette jungle plus que jamais périlleuse, où nul n’ose les suivre tant que la menace rôde…

 

Étonnant contraste, du coup, avec l’introduction gothique en salon – on n’y revient que pour une conclusion des plus brève, et aussi heureuse et convenue que vous pouvez le supposer ; avec peut-être, heureusement, un sourire en coin de l’auteur – auquel le lecteur complice est tenté de répondre de la même manière. Le mélange de satire sociale so British et d’aventure coloniale n’est sans doute pas d’une cohérence à toute épreuve, mais le résultat est plaisant. L’ouvrage étant par ailleurs assez joli, avec son papier épais et sa noire frise reptilienne reprise à chaque page, on pourra donc y trouver son compte. En regrettant peut-être la focalisation sur cet unique texte, décidément court ? Car, si c’est plaisant, c’est tout de même fort dispensable…

 

Une sympathique curiosité, disons. Probablement guère plus.

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