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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Sheol", de Jean-Pierre Fontana

Publié le par Nébal

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FONTANA (Jean-Pierre), Sheol, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1976, 188 p.

 

‘tain, sauf erreur, c’est là mon premier Eons, puisque le fameux éditeur de beaux livres a repris ce roman de Jean-Pierre Fontana en 2004. Ça se fête !

 

 

Faut dire, c’est déjà ma fête.

 

Mais passons.

 

Si j’ai lu ce roman, c’est encore une fois à cause de La Science-fiction en France de Simon Bréan ; il n’y était évoqué que brièvement, mais le peu qui en était dit me paraissait potentiellement intéressant. Aussi me suis-je emparé de la chose, qui a intégré mon cycle de lectures science-fictives frrrrrrançaises.

 

Sheol (ce qui désigne le séjour des morts en hébreu) est un roman post-apocalyptique (eh oui, encore) teinté de dystopie (eh oui, encore) ; on y trouve aussi semble-t-il quelques relents vanvogtiens, mais bon, on va faire avec, hein.

 

Un futur qu’on espèrera lointain. La Terre est ravagée (probablement, en partie du moins, par un holocauste nucléaire), et l’humanité peine à y survivre. En fait, à peu de choses près, on ne trouve plus d’humains que dans la dernière des « villes-bulles », VILLE-ULTIME, qui se déplace régulièrement à la recherche de sources d’énergie. Elle est suivie par des nomades adaptés aux conditions terribles qui règnent sur la Terre, qui en dépendent et lui vouent une sorte de culte religieux.

 

VILLE-ULTIME est divisée en deux étages : en bas, on trouve les usineurs, sorte de prolétariat ultime exploité dans le cadre d’une organisation totalitaire ; en haut, les autres, divisés en deux castes à leur tour (les « sans-jambes » formant une sorte d’aristocratie) ; et, tout au sommet de la pyramide, il y a le Gouverneur, Jarle.

 

Tout commence quand un certain Art sort du coma. Si l’on en croit le mystérieux frère Théosophe qui vient lui rendre visite durant sa convalescence, Art est un usineur, qui devra bientôt reprendre son poste à l’étage inférieur. Mais Art est amnésique ; et, en même temps, il a quelques souvenirs perturbants d’un monde différent… Aussi ne croit-il pas être véritablement un usineur ; il trouve le moyen (assez facilement, d’ailleurs) de gagner le niveau supérieur, et c’est alors que débutent véritablement ses aventures, tandis qu’il émerge dans les appartements de Livine, la fille de Jarle (belle coïncidence).

 

Parallèlement, nous suivons aussi Yargo, un jeune étudiant de la cellule de Stoire, qui a des informations importantes à communiquer au Gouverneur. Las, alors qu’il se rend à son audience, il est tout d’abord attaqué par une petite bande d’assassins, puis coffré par la Garde. En prison, il ne tardera pas à faire la connaissance de cet invraisemblable intrus qu’est Art…

 

Et là, je n’en dirai pas plus, histoire de ne pas spoiler le gros twist qui scinde le roman en deux parties.

 

Le thème me plaisait bien, donc ; et il faut dire que j’aime beaucoup les genres post-apocalyptique et dystopique. J’avouerai toutefois que je m’attendais à quelque chose de plus ambitieux : en l’état, Sheol est cependant un pur roman d’aventure, dans la tradition la plus populaire (à vrai dire, il me semble qu’il aurait parfaitement eu sa place au Fleuve Noir « Anticipation »).

 

Petite déception à cet égard, donc, d’autant que tout ceci, malgré les quelques idées de base formant un cadre séduisant, ne se montre guère original. En fait, on y trouve à peu près tous les poncifs du genre post-apocalyptique ; certes, ici, l’ancienneté du roman plaide en sa faveur, mais le fait est que l’on a déjà lu tout cela, dans des romans plus anciens comme, évidemment, plus récents.

 

Cela dit, ça se lit plutôt bien, malgré quelques artifices de narration ici ou là (je n’ai guère été convaincu, notamment, par les « révélations » en cascade à la fin du roman, par ailleurs moyennement crédible). Et quelques idées sont malgré tout intéressantes, comme celle de la révolte « de confort » des citoyens de VILLE-ULTIME. Sheol constitue donc un honnête divertissement, sans doute.

 

 

Mais il est bel et bien un point qui m’a quelque peu gêné, et m’a empêché d’apprécier pleinement cette lecture (au risque de passer à nouveau, après Rayons pour Sidar, pour un infâme lecteur imprégné de « politiquement correct »…). Et c’est le discours sur la sexualité, assez consternant, qui occupe une place relativement importante dans Sheol et, du coup, le plombe pas mal.

 

En effet, dans VILLE-ULTIME, l’hétérosexualité est un vice (pour des raisons guère convaincantes, on s’en doute), une pratique répugnante, suscitant l’indignation de tous ; aussi la reproduction passe-t-elle par « l’Acte obligatoire », ponctuel, et accompli avec dégoût. Un des éléments fondamentaux du caractère cauchemardesque du futur décrit par Sheol est que les habitants de la ville-bulle se sont « réfugiés dans l’homosexualité ou l’onanisme », ce qui est MAL. Diantre. Et horreur glauque.

 

Or, c’est bien connu, l’amour ne saurait exister chez les pédés… Du coup, la relation amoureuse qui s’instaure très vite (pour de pures raisons de cul dans un premier temps) entre l’étalon macho Art et la vorace femelle Livine est-elle nécessairement unique en son genre, et à même de tétaniser d’incrédulité les autres habitants de VILLE-ULTIME, dont certains offrent d’impressionnantes caricatures de pédales (et notamment Ronse, le directeur de Stoire).

 

Tout cela est tour à tour risible et puant. Certaines scènes sont du plus grand comique involontaire, mais, si je n’irais pas jusqu’à dire qu’on a là du Serge Dassault dans le texte, y a de l’idée, tout de même. Et l’auteur d’enfoncer le clou dans les dernières pages avec une allusion quelque peu saugrenue à la destruction de Sodome… De manière générale, la sexualité comme les genres sont envisagés de manière passablement réac dans Sheol, et c’est quand même regrettable.

 

Mais si l’on veut bien fermer les yeux sur cet écart de conduite (…), reste un roman relativement divertissant… C’est très dispensable, cela dit.

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"Rayons pour Sidar", de Stefan Wul

Publié le par Nébal

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WUL (Stefan), Rayons pour Sidar, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1971] 2007, 212 p.

 

Après Niourk il y a de cela une éternité, et  Oms en série tout récemment, poursuite de mes (tentatives de) lectures wulesques avec Rayons pour Sidar, publié initialement au Fleuve Noir « Anticipation » en 1957, et qui, là encore, m’avait l’air intéressant à en croire  La Science-fiction en France de Simon Bréan. Un roman bien de son temps, comme on aura l’occasion de le constater... ou peut-être un peu en retard.

 

L’action se déroule donc sur Sidar, planète du système Alpha du Centaure habitée par deux races indigènes, les Sidariens primitifs et les Horbs assurément sauvages. Mais elle a également été colonisée (ou pas) par les Terriens (on reviendra sur ce terme par la suite) ; cependant, l’heure du, euh, « protectorat » terrien sur Sidar touche à sa fin : des accords ont en effet été passés avec les vilains pas beaux Xressiens, rats humanoïdes (c’est dire s’ils sont vilains pas beaux), prévoyant de leur remettre la planète (sans que les Sidariens et les Horbs aient été consultés, a priori, mais, là encore, on y reviendra).

 

Lorrain 1613 A.C. est un physicien afrançais, qui s’est rendu sur Sidar pour y retrouver son robot Lionel, construit à son image (chaque Terrien, semble-t-il, a ainsi un double robotique). Ce dernier était chargé d’établir une factorerie en plein territoire horb, mais on n’a plus de ses nouvelles depuis un moment. Or la situation presse : à l’en croire, Lorrain est, secondé par Lionel, la dernière chance de sauver Sidar (des Xressiens, donc).

 

Mais Sidar est une planète farouchement hostile, recelant mille dangers pour les Terriens, ainsi que Lorrain en fait très tôt l’amère expérience. Et si les Sidariens sont tout ce qu’il y a de sympathiques (« Na, na, na ! »), il n’en va pas de même de tout ce qui vit sur Sidar. Lorrain retrouve cependant bel et bien Lionel. Mais [SPOILER] il meurt presque aussitôt. Il est cependant « ressuscitable », et Lionel reprend à son compte la mission destinée à sauver Sidar…

 

Bon.

 

Commençons par le positif : si l’on excepte le début de la deuxième partie du roman, un peu mou, les rebondissements s’enchainent, aussi la lecture de Rayons pour Sidar n’est-elle pas trop ennuyeuse (du moins pour ce qui est de l’action à proprement parler). On appréciera en outre l’usage astucieux que fait Stefan Wul du thème du double, la relation éventuellement symbiotique entre le Terrien et son robot étant tout à fait intéressante et bien vue.

 

 

Pourtant, j’ai quand même eu bien du mal à lire Rayons pour Sidar.

 

Parce que, à vrai dire, j’ai eu un peu l’impression de me (re)farcir Tintin au Congo.

 

En plus naïf.

 

Je vous arrête tout de suite : il ne s’agit pas ici de faire dans le politiquement correct outrancier en négligeant le contexte de rédaction (bien au contraire : l’Algérie, tout ça…) et donc de prôner l’anachronisme vouant l’auteur aux gémonies et son bouquin au bûcher (pas plus que pour Hergé et son Tintin au Congo, d’ailleurs). Simplement de livrer ce constat : aujourd’hui, et surtout pour un lecteur adulte, aussi bien intentionné soit-il, c’est quand même rude, à la limite de l’illisible… Pour un gamin ne décryptant pas forcément le sous-texte, j’imagine que ça peut passer, mais c’est quand même un brin gênant.

 

Le problème, c’est donc celui du colonialisme. Le terme n’est employé ici que pour les méchants Xressiens à face de rats (« c’est un vieux vocable du XXe siècle, remis récemment à la mode pour traduire une expression xressienne n’ayant pas d’équivalent dans la nôtre. Cela signifie à peu près : abus de pouvoir sur les autochtones. »). Les Xressiens sont également qualifiés (par les Terriens…) d’envahisseurs. Mais jamais ces qualificatifs ne viennent s’appliquer aux Terriens installés sur Sidar. La vision que nous offre ici Wul de cette problématique est on ne peut plus manichéenne : en somme, il y a les bons « colonisateurs » (les Terriens, qui ne sont donc pas qualifiés ainsi) et les mauvais colonisateurs (les envahisseurs xressiens). La preuve, hein : les premiers font des campagnes de vaccination et construisent des routes, alors bon… Alors que les hideux rats humanoïdes sont caractérisés par leur agressivité, « la froide cruauté, la mauvaise foi et le cynisme ».

 

Pourtant, c’est bien de colonialisme qu’il s’agit pour les Terriens aussi… qui se montrent d’une condescendance insupportable à l’égard des Sidariens puérils et d’autant plus infantilisés, condescendance volontiers mêlée d’autoritarisme, inconsciemment sans doute. Pendant que les indigènes débiles font « Na, na, na ! » et se bourrent la gueule, suscitant chez leurs « grands-frères » terriens un sourire amusé ou parfois un brin agacé, les Terriens, eux, cherchent à les sauver (mais [SPOILER] seulement les Sidariens ; aucun problème pour ce qui est de génocider les Horbs…) ; tout le roman tient (assez maladroitement, d’ailleurs) sur cette idée que le salut ne saurait venir que de l’extérieur, en l’occurrence du colonisateur terrien. Comment voulez-vous que ces grands enfants de Sidariens, avec leur pénible langage « petit nègre » (pour ceux qui savent parler la vraie langue, celle des Terriens, le reste étant nécessairement barbare), puissent faire quoi que ce soit ? Aussi ne leur demande-t-on pas leur avis (il est dit de deux d’entre eux, lors d’une réunion des sauveurs terriens humains et robots, désintéressés cela va de soi, qu’ils « n’avaient que voix consultative », et encore).

 

« [La] politique est une chose bien compliquée, dit Lionel. Une politique peut paraître saine et probe tout en cachant d’abominables dessous. Elle peut aussi sentir la pourriture en masquant de nobles projets. » Mais malgré cette affirmation qui aurait pu laisser percer au moins l’esquisse d’une critique de la présence terrienne sur Sidar, non, rien (tout au plus leur reproche-t-on un tantinet leur lâcheté dans les accords Terre-Xress…) : il y a les gentils Terriens, et les méchants Xressiens. Et c’est tout.

 

C’est ennuyeux, tout de même. Et ça l’est d’autant plus que le reste du roman ne tient pas forcément la route (en dehors des points évoqués précédemment). En effet, le plan des héros pour sauver Sidar est artificiellement maintenu sous silence durant la majeure partie du roman (« je ne peux pas vous en parler maintenant, mais vous verrez », en gros…) et, quand la révélation survient (enfin !), elle ne convainc pas : c’est en effet non seulement improbable, mais franchement pas crédible pour un sou. Un projet pharaonique : à l’aide d’un dispositif que je ne vais pas détailler ici, il s’agit [SPOILER] de faire sortir Sidar de l’orbite d’Alpha du Centaure, et de la ramener dans le système solaire, loin de la présence xressienne. Jolie métaphore, pour le moins éloquente… Je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence du projet sur le plan scientifique (même si sa vitesse d’exécution me paraît plus que douteuse, et je ne peux qu’imaginer des conséquences assez terribles pour la vie sur la planète ; [SPOILER] seul la probable annihilation des Horbs est envisagée, mais pour être expédiée en trois lignes…) mais, sur le plan politique, ça ne tient de toute évidence pas la route.

 

Rayons pour Sidar est donc un roman extrêmement naïf, tout en étant moins ouvertement connoté jeunesse qu’ Oms en série. Manichéen, simpliste, il laisse un mauvais goût en bouche. Il ne s’agit pas ici d’en faire un roman « colonialiste » ou d’affubler Wul de ce qualificatif, ce serait aller bien trop loin (et Wul, semble-t-il, revendiquait ne pas faire de politique dans ses romans ; ici, pourtant, consciemment ou non…). Mais Rayons pour Sidar est bien, à sa manière, une variante SF du roman d’aventures coloniales. Ce qui en rend la lecture assez pénible aujourd’hui ; enfin, peut-être que vous pourrez faire l’impasse sur ces divers soucis, et vous régaler de l’utilisation du thème du double et du sense of wonder du projet de « sauvetage » de Sidar, mais, pour ma part, je n’ai pas pu (je n’en retiens donc que le double). Aussi suis-je un brin étonné par la réédition de ce roman en Folio-SF, mais bon…

 

Question : puis-je véritablement trouver mon bonheur chez Stefan Wul ? On m’a conseillé, malgré tout, La Mort vivante et L’Orphelin de Perdide… mais on m’a aussi laissé entendre que, à en juger par mes comptes rendus, je ne trouverais de toute façon probablement pas mon bonheur dans la SF « populaire » du FNA d’avant 1970 (au moins…), chez Wul comme chez les autres. Je ne sais pas. Un jour, peut-être, je retenterai l’expérience avec les romans mentionnés… mais pas tout de suite.

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"Les Guerriers de l'hiver", de David Gemmell

Publié le par Nébal

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GEMMELL (David), Les Guerriers de l’hiver, [Winter Warriors], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Karim Chergui, Paris, Bragelonne – Milady, coll. Fantasy, [1997, 2006] 2012, 443 p.

 

AVERTISSEMENT !

 

Suite aux pressions de la Société Protectrice des Auteurs, qui ne semblait pas se satisfaire de la proposition d’un label « Author advisory. Explicit Content » jugé insuffisant, la Nébalie a adopté la présente Charte de Respect des Auteurs :

 

Article 1er : Tous les Auteurs sont grands.

 

Article 2 : Tous les Auteurs sont beaux.

 

Article 3 : Tous les Auteurs sont forts.

 

Article 4 : Tout ce qu’écrivent les Auteurs est nécessairement bel et bon, intelligent et précieux, fruit d’un travail acharné et témoignage éloquent d’une puissance intellectuelle et d’une empathie rares.

 

Article 5 : La présente Charte de Respect des Auteurs s’applique tant aux Auteurs vivants qu’aux Auteurs morts, sans prescription ni discrimination d’aucune sorte.

 

Article 6 : D’ailleurs, elle s’applique même à David Gemmell, d’autant plus que BEUAAAAAAAAARH.

 

Article 7 : Alors, bon, hein, bon. Non mais.

 

Article 8 : Ta gueule, Nébal.

 

Merci de votre attention.

 

On ne présente plus David Gemmell, immense (deux mètres) Auteur de fantasy aux innombrables best-sellers (gage de qualité s’il en est). On lui doit bien des chefs-d’œuvre, à commencer par son inoubliable premier roman  Légende. Mais l’Auteur ne s’est certes pas arrêté à ce coup d’essai qui fut un coup de maître, et continua, jusqu’à son décès prématuré, à nous régaler d’histoires d’une inventivité et d’une subtilité sans pareilles.

 

En témoigne assurément Les Guerriers de l’hiver, grand roman qui est peut-être bien son chef-d’œuvre. Publié en France d’abord aux prestigieuses éditions Bragelonne, puis repris en poche dans l’irréprochable label Milady – nouveaux gages de qualité –, et remarquablement traduit par Karim Chergui, cette œuvre rare est un véritable déluge d’action épique, ne négligeant pas pour autant la réflexion. On aurait à vrai dire envie de parler, avec l’immense Bernard Werber, de « philosophie-fiction » pour qualifier cette production si singulière.

 

David Gemmell y poursuit avec brio, au travers d’une subtile variation, l’exploration du thème de prédilection du cycle « Drenaï », à savoir la condition de l’Homme confronté à la Vieillesse et à la Mort. Les Guerriers de l’hiver (l’hiver, d’ailleurs, étant, à l’instar du feu, un autre thème de prédilection de l’Auteur), ce sont en effet pour l’essentiel trois hommes d’un autre âge, trois vieillards diraient certains, et qui, comme tels, se trouvent rejetés par la société qui les met implacablement à la retraite (on sent percer, dans les premières pages du roman notamment, une puissante critique sociale, ce qui ne fait qu’ajouter à la majesté de l’œuvre).

 

Il y a tout d’abord Nogusta, redoutable épéiste noir à l’ascendance trouble et aux mystérieux pouvoirs prophétiques (on remarquera au passage que David Gemmell se joue des clichés, lui qui n’hésite pas [SPOILER] à faire mourir ce remarquable personnage en dernier, alors qu’il est noir) ; il y a ensuite Kebra, redoutable archer, aussi sage qu’habile ; il y a enfin le bien nommé et redoutable Bison, géant simple au grand cœur, à l’image de l’Auteur, qui est en outre l’occasion d’hilarantes scènes humoristiques (« Son cul est un tambour ! »), parfois d’une délicatesse qui n’a d’égale que sa pertinence (on se souviendra longtemps de la fameuse scène du « pet aux oignons sauvages »).

 

Ces trois hommes faits, et quelques autres plus jeunes, se retrouvent plongés dans une aventure impitoyable : la Vie. (« Le froid, c’est la vie », note intelligemment Nogusta dans les premières pages). Ils étaient au service de l’Empereur Skanda, Drenaï qui a vaincu les Ventrians en s’appuyant sur eux, mais les néglige désormais, à l’instar du charismatique Loup Blanc, leur général au surnom si original. Aussi les trois guerriers quittent-ils la capitale ventriane, sans trop savoir quel sera leur avenir.

 

Mais l’aventure, inévitablement, va les rattraper. En effet, la ville ploie sous les assauts des démons, qui menacent d’envahir à nouveau le monde, après 4000 ans d’exil. Ces démons suscitent d’innombrables crimes inexpliqués, et le pire est encore à venir : conformément à une ancienne prophétie, la mort de trois rois annoncera leur retour en force. Au début du roman, l’Empereur ventrian a déjà passé l’arme à gauche ; on comprend vite que Skanda sera la prochaine victime ; puis reste son enfant encore à naître…

 

Cependant, par un heureux concours de circonstances, la reine enceinte, accompagnée de sa fidèle prêtresse, femme forte, et d’un jeune officier qui se destinait à la vie monacale, ainsi que de trois enfants – qui sont autant d’occasions de scènes tendres et émouvantes –, trouve protection auprès des trois vieux guerriers. Mais ils ne pourront pas fuir éternellement devant les démons ; l’heure de l’affrontement approche !

 

L’originalité est le maître-mot de ces Guerriers de l’hiver : on aura beau chercher longtemps, le fait est que l’on n’a jamais rien lu de semblable. Il fallait bien un Auteur de la trempe de David Gemmell pour allier avec autant d’adresse l’action la plus tonitruante à la réflexion la plus profonde. Fable puissante sur la Vie et la Mort, le Destin et l’Honneur, riche en morceaux de Bravoure, Les Guerriers de l’hiver tétanise le lecteur par sa virtuosité. La plume de Gemmell, magnifiquement rendue par la traduction, n’a jamais été aussi précise et juste. Ses personnages, tous mieux campés les uns que les autres, suscitent un attachement irrémédiable, qui ne rend leur sort tragique que plus douloureux. Loin de tout manichéisme, Gemmell sait ici colorer ses splendides paysages hivernaux de subtiles nuances de gris (au moins 50), et rendre ainsi toute la complexité du Monde et de l’Homme. Et que dire de cette magnifique conclusion, si ce n’est qu’elle vaut bien celle de  Légende, voire fait encore mieux ?

 

Disons-le franchement : Gemmell fut une chance pour nous autres lecteurs, un Auteur hors-normes, au talent défiant les étiquettes, et qui n’est sans doute pas encore reconnu autant qu’il le mériterait. Et Les Guerriers de l’hiver est peut-être bien son chef-d’œuvre. Précipitez-vous sur cette leçon de littérature, aussi palpitante qu’intelligente, exigeante, certes, mais le jeu en vaut la chandelle : vous ne serez pas déçus.

 

Tu nous manques, David.

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"La Guerre olympique", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

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PELOT (Pierre), La Guerre olympique, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1980, 319 p.

 

Suite de ma découverte des œuvres SF de Pierre Pelot. Après, il y a peu, le tout à fait recommandable Fœtus-party, passons donc à La Guerre olympique (probablement un des plus célèbres romans de science-fiction de l’auteur ; en tout cas, ça faisait un moment que je comptais le lire). Et, cette fois, je peux bien le dire d’ores et déjà, nous sommes bien en présence d’un excellent roman, aussi pertinent que palpitant. Un véritable modèle du genre. Qui, pourtant, repose sur un postulat a priori absurde, mais que l’on adopte vite sans soucis, en suspendant très volontiers son incrédulité. Comme dans la meilleure SF, quoi.

 

Nous sommes en 2222. Le monde a finalement peu changé depuis notre époque (ou plus exactement depuis 1980, date de publication du roman). L’humanité n’est pas partie à la conquête de l’espace (Lune exceptée, où l’on trouve des hôpitaux psychiatriques), et la Terre est surpeuplée, avec environ 15 milliards d’habitants (comme dans Fœtus-party, tiens). Technologiquement, rien n’indique véritablement un grand bond en avant.

 

Mais nous sommes, depuis 2200, à l’ère de la GUERRE OLYMPIQUE. La Terre est en effet scindée pour l’essentiel (il reste bien quelques non-alignés) en deux blocs : d’un côté, les libéraux, les BLANCS ; de l’autre, les socialo-communistes, les ROUGES. Si, idéologiquement, les positions des deux camps semblent irréconciliables (mais, au travers d’un des personnages, on pourra en douter…), il n’en reste pas moins qu’ils se sont mis d’accord pour adopter un mode original de résolution des conflits. Plutôt que de se livrer à une guerre « traditionnelle », avec tout ce que cela implique, les deux antagonistes se livrent donc à la GUERRE OLYMPIQUE. Tous les deux ans, des champions BLANCS et ROUGES se retrouvent et s’affrontent aux cours d’Olympiades violentes, virant au combat de gladiateurs.

 

Mais la compétition a des conséquences dépassant largement la seule confrontation sportive. En effet, chaque victoire à une épreuve (course piégée, lancer de hache, etc.) confère des points, tandis que la défaite débouche sur l’exécution automatique d’un certain nombre d’indésirables dans le camp vaincu, parias, criminels ou éléments subversifs qui se sont vus implanter une mini-bombe dans le crâne, et suivent avec une attention renforcée par la terreur les épreuves sur les Champs d’honneur (BLANCS) ou les Champs d’expiation (ROUGES). Pour cette 12e GUERRE OLYMPIQUE, les ordinateurs qui préparent tout ça tablent sur une fourchette d’environ 10 millions de morts en tout. C’est beaucoup moins qu’une « vraie » guerre, non ? À l’évidence, c’est donc là la solution idéale.

 

Le roman suit pour l’essentiel quatre personnages. On commence avec Pietro Coggio, champion BLANC, Français d’origine italienne, « acheté » à ses parents à l’âge de six ans pour en faire une bête de compétition. Un peu concon, mais sacré sportif. En fait, à partir du combat de lutte sur lequel s’ouvre le roman, et au cours duquel il massacre son adversaire chinois, on n’en doute plus (d’autant qu’il a déjà remporté deux autres épreuves) : il sera du Grand Parcours des Héros qui clôt la GUERRE OLYMPIQUE. Il a été dressé pour ça, faut dire. Entouré par un trio de préparateurs (entraîneur, médicopsy, soigneur-dopeman), Coggio fait preuve d’une habileté sans pareille qui le destine à en faire un grand nom de la compétition sportive.

 

Virginia Vorane est la petite amie de Coggio. Mais il n’est pas facile pour les deux de se voir au cours de la GUERRE OLYMPIQUE (pour des raisons de sécurité, vous comprenez ?). Mal à l’aise, elle ne fête même pas avec son amoureux sa victoire à la lutte, dernière occasion pour elle de le voir avant la fin de la compétition, ce qui passe mal et soulève quelques suspicions. Enfermée dans un appartement où elle est harcelée par la presse et sous la surveillance permanente de la Sécurité, la jeune femme, typique à en croire certains de la fiancée de champion, attend et redoute la performance de Coggio le Héros.

 

Yanni Bog Bonnefaye est français. Il y a peu encore jeune homme bien sous tous rapports, il a eu le malheur de tomber dans la sédition, distribuant des tracts très critiques à l’encontre du système et notamment de la GUERRE OLYMPIQUE. Ce qui lui a valu une condamnation, et donc l’implantation d’une mini-bombe. Les ROUGES l’emportent largement sur les BLANCS dans la première partie de la compétition, mais Yanni a survécu jusque-là. Reste néanmoins le Grand Parcours des Héros : à la fin de celui-ci, tous les condamnés du camp perdant meurent… Il suscite la curiosité de la journaliste américaine Slim O’Aokey, qui lui propose de le suivre, façon télé-réalité, durant les derniers jours de la GUERRE. Yanni commence par refuser, puis se plie au jeu ; l’occasion pour lui de confier ses craintes et ses rancœurs…

 

Reste enfin le Hongrois Mager Cszorblovski. Lui aussi est un condamné, mais du camp ROUGE, et droit commun (il a tué sa compagne). Cet ancien artiste comique redoute le Grand Parcours des Héros. Aussi cherche-t-il à s’assurer les services d’un « coupeur de têtes » à même d’ôter la mini-bombe dans son crâne…

 

Des Olympiades antiques aux contemporaines, en passant par les jeux du cirque, les tournois et les matchs de foot, sport et politique ont toujours entretenu des relations serrées, et hélas souvent douteuses. On ne m’ôtera pas de l’idée (d’ailleurs, suffit de me regarder…) qu’il y a quelque chose de fondamentalement pourri et vicieux dans le sport. Sans nécessairement aller jusqu’aux Dieux du stade (je parle du film de Leni Riefenstahl, pas du calendrier, mais à la limite…), et même si j’aurais bien envie de dire, à ma manière péremptoire, que c’est un truc de fafs, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater ces liens : je me souviens, en 1998, du regain de popularité de Jacques Chirac suite à la victoire de la France à la coupe du monde de football (et, la même année, la très sérieuse revue politique Pouvoirs avait consacré un numéro entier, d’ailleurs passionnant, au foot…) ; et est-il nécessaire d’évoquer les enjeux de la désignation de telle ou telle ville pour les Olympiades ? Par ailleurs, si Nébal n’aime pas le sport et les sportifs, hors dimension purement ludique (malgré tout, j’ai donné…), il aime encore moins les supporters, brutes nationalistes à plus ou moins grande échelle, obunbilées par le légendaire « On a ga-gné ! », réflexe qui m’a toujours dépassé… Dès lors, le regard critique porté par Pierre Pelot sur les liaisons dangereuses entre sport et politique ne pouvait que me parler.

 

Ou presque. J’avoue, dans un premier temps, avoir émis quelques réserves, tant le postulat du roman peut, à le prendre au pied de la lettre, sembler absurde. Mais ces doutes ont été vite balayés par le talent remarquable de Pierre Pelot, qui traite de son sujet avec une pertinence des plus appréciables. La Guerre olympique est en effet un roman d’une grande intelligence (dans tous les sens du terme), qui sait pointer avec une astuce diabolique qui n’a d’égale que sa lucidité les collusions les plus abjectes du sport et de la politique. Le roman a de faux airs de fable noire, très noire, et se montre terriblement efficace.

 

C’est à l’évidence l’œuvre d’un grand écrivain, maître dans l’art de tenir ses lecteurs en haleine. Le lecteur, bon gré mal gré, vibre devant les exploits de Coggio, et tremble à chaque épreuve – et a fortiori lors du stupéfiant Grand Parcours des Héros –, tremble avec et pour Yanni et Mager ; après tout, l’un des deux au moins est destiné à périr… Pierre Pelot retranscrit à merveille l’excitation comme la peur qui imprègnent les rencontres sportives, à ceci près que les enjeux sont ici fatals, ce qui ne fait qu’en rajouter une couche.

 

Le roman, fort bien écrit – un style fluide, élégant dans sa simplicité –, se dévore tel un page-turner, sans abêtir pour autant. Leçon d’écriture maîtrisée et intelligente, La Guerre olympique est un excellent roman, aussi pertinent qu’haletant. Il jette un regard sans concession sur notre triste monde tragique, et le tableau qu’il dépeint, 32 ans plus tard et en dépit de la fin de la guerre Froide, n’a rien perdu de son actualité. Preuve s’il en était encore besoin du grand talent de Pierre Pelot.

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"Ortog et les ténèbres", de Kurt Steiner

Publié le par Nébal

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STEINER (Kurt), Ortog et les ténèbres, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1975] 1981, 157 p.

 

Suite et fin, après  Aux armes d’Ortog, du fameux diptyque de Kurt Steiner. Ortog et les ténèbres, publié initialement au Fleuve Noir « Anticipation » en 1969, est un livre qui m’intriguait passablement ; j’avais en effet du mal, à m’en tenir au pitch, à comprendre ce que ce livre faisait au FNA, ça me paraissait un peu trop « bizarre » pour ça… Mais en fait non. Entendons-nous bien : Ortog et les ténèbres est bien un roman « bizarre », ou, si vous préférez, foncièrement original, mais il remplit en même temps parfaitement le cahier des charges de la célèbre collection populaire. Mais voyez plutôt.

 

L’action prend place presque immédiatement après le retour de Dâl Ortog Dâl sur Terre. L’ancien berger devenu Chevalier-Naute a donc trouvé comment lutter contre l’épidémie de morts précoces qui frappait l’humanité.

 

Mais trop tard en ce qui concerne sa douce et tendre  Kalla Karella, qui a perdu la vie en son absence.

 

Zut.

 

Ortog est inconsolable. Et quelqu’un entend bien, semble-t-il, en profiter : un jour, alors que notre héros se recueille, au bord du suicide, auprès de la tombe de son aimée, il est accosté par frère Alban, un prêtre qui est loin de partager le rejet de la science de la plupart de ses collègues (voir  Aux armes d’Ortog) ; c’est même, à sa manière un peu étrange, un scientifique, en contact avec les biophysiciens de l’Université. Mais son titre exact est celui de nécrosophe. Nécrosophes et biophysiciens, depuis des années, cherchaient, en réaction à l’épidémie, à percer les mystères de la mort. Et si le succès de la mission du Solaris a rendu leurs recherches moins pressantes, il n’en reste pas moins qu’elles sont sur le point d’aboutir.

 

Frère Alban a en effet conçu une nécronef, capable à l’en croire de franchir les frontières de la mort, par-delà le temps et l’espace. Dâl, dans un premier temps, n’y voit que des élucubrations d’illuminé. Mais il finit par se laisser convaincre de la réalité de la chose et, accompagné du Maisonnier-Baron télépathe Zoltan, il embarque à bord de la nécronef en partance pour l’au-delà.

 

Les navigateurs se dédoublent, et, une fois franchi le chemin des Sept Agonies, parviennent dans un étrange univers quadridimensionnel, où s’affrontent perpétuellement les envoyés et les déchus…

 

Vous avouerez que ce n’est pas banal. Du moins si l’on s’en tient au principe du voyage dans l’au-delà, on peut se demander ce qu’il y a de science-fiction là dedans. Mais ça passe mieux, certes, quand on parle de voyage extradimensionnel ou d’univers parallèles (car c’est bien de cela qu’il s’agit en fin de compte). Et si le roman débute dans le pur délire métaphysique largement incompréhensible, il se met rapidement à tenter de « rationnaliser » et « matérialiser » tout ça, à grands renforts de pseudo-science et de jargon adéquat. Pourquoi pas, après tout ? Même si l’on renacle un peu devant certaines explications qui n’en sont pas vraiment, on suit donc assez volontiers notre Orphée des temps futurs dans son périple improbable.

 

Mais voilà : assez rapidement, et ce malgré quelques jolis tableaux dantesques et une action à peine moins frénétique que celle du premier tome, on s’emmerde quand même pas mal. Disons-le (mauvais point pour moi, je sais) : Ortog et les ténèbres est chiant… comme la mort (pardon). On est bien loin, en dépit des bonnes intentions de l’auteur qui justifient bien la publication de ce roman bizarre au Fleuve Noir « Anticipation », de la réussite palpitante (un peu trop, même) dans le genre « SF à papa » qu’était  Aux armes d’Ortog. Kurt Steiner a beau multiplier les rebondissements et construire un univers pour le moins original et foisonnant, on s’ennuie. Enfin, en tout cas, JE me suis ennuyé.

 

L’ambiance d’Ortog et les ténèbres, étrangement, et à la différence du premier tome là encore, n’a rien arrangé à l’affaire. En voulant jouer des ressorts de la tragédie grecque, Kurt Steiner a usé d’un style extrêmement pompeux et vite pénible. C’est écrit, oui, mais trop (jamais content le Nébal). Et si le morbide et l’épique ont leur mot à dire, c’est sans grande conviction, hélas.

 

 Donc voilà. C’est plein de bonnes choses, mais, bizarrement, ça ne passe pas, et c’est l’ennui qui domine. Une déception, donc. Bon, pas dramatique non plus… Mais j’attends davantage de l’auteur, sous son vrai nom d’André Ruellan cette fois, pour Tunnel, que je vais lire très prochainement. Un tout autre registre a priori.

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"Le Sceptre du hasard", de Gérard Klein

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KLEIN (Gérard), Le Sceptre du hasard, préface de Jacques Goimard, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1974] 1980, 187 p.

 

Je n’avais jusqu’à présent lu de Gérard Klein que deux recueils de nouvelles,  La Loi du talion et  Mémoire vive, mémoire morte, et un roman, probablement son plus célèbre,  Les Seigneurs de la guerre. C’était pas mal, tout ça. Aussi avais-je envie d’en lire un peu plus, sans forcément en trouver l’occasion, quand bien même Le Gambit des étoiles et Les Tueurs de temps prenaient la poussière dans ma pile à lire. Mais voilà, une fois de plus, la lecture de La Science-fiction en France de Simon Bréan est passée par là, qui m’a incité à m’y remettre, mais tant qu’à faire, non pas avec les deux romans sus-cités, mais de préférence avec Le Sceptre du hasard, roman initialement publié sous le nom de plume de Gilles d’Argyre dont le thème me paraissait tout à fait intéressant. À m’en tenir à la quatrième de couverture et à la préface de Jacques Goimard, toutes deux tellement élogieuses que l’on pourrait supposer qu’elles sont l’œuvre de Gérard Klein himself, il faut croire que c’était un bon choix. Le qualificatif de chef-d’œuvre est même avancé. Mazette, ça doit être bien, alors.

 

Environ quatre siècles dans le futur. L’humanité a essaimé dans la galaxie, colonisant les Cent Mondes (qui sont pas loin de 200 si j’ai bien tout suivi). Suite à des guerres meurtrières et à l’émigration vers les autres planètes, la population de la Terre a drastiquement diminué, mais celle-ci reste, théoriquement tout du moins, à la tête de l’humanité. Au sommet de la pyramide se trouve le stochastocrate, désigné aléatoirement par la Machine du Hasard, ultime reliquat de l’Ère des Sondeurs contemporaine (ce qui m’a tout naturellement fait penser à Loterie solaire de Philip K. Dick, voire aux abjects « non-A » de Van Vogt, souvent cité en modèle dans la préface, argh). Pour le reste, la société – nécessairement parfaite, a fortiori avec la relégation sous-terre des Indignes – est organisée par les robots. Ce système est dans l’ensemble apprécié de tous, même s’il existe quelques Démos (démocrates, au sens moderne, donc) pour le contester et se montrer désireux de remettre en place le principe d’élection.

 

Au début du roman, nous assistons à la désignation par la Machine du Hasard du nouveau stochastocrate, suite au décès du précédent. Manque de bol, ça tombe sur Ingmar Langdon, qui n’en a vraiment pas envie. Cet intellectuel vaguement réac n’a strictement aucune ambition politique (sa mère en a pour deux) et, s’il le pouvait, il refuserait cette charge. Hélas pour lui, la Constitution l’interdit : le stochastocrate désigné par le hasard doit exercer ses fonctions, qu’il le veuille ou non. Alors Ingmar Langdon tente de fuir à bord de son glisseur, se demandant même s’il ne pourrait pas, après tout, trouver refuge chez les Indignes, ce qui lui paraîtrait moins pire… Mais un attentat a lieu, auquel il ne survit que par miracle (ce n’est pas le cas de son glisseur et, horreur glauque, de ses livres, détruits au cours de l’assaut).

 

Il est retrouvé par Sandra Devon, fille du précédent stochastocrate et ardente Démo. Il n’a dès lors plus le choix, et doit se rendre à la capitale pour enfiler les habits de sa prestigieuse fonction… Et, ça tombe bien, il doit dès le départ prendre des décisions cruciales en ce qui concerne les « étrangers », extraterrestres mystérieux avec lesquels l’humanité vient tout juste de rentrer en contact ; un parti belliciste se dessine, ce qui ne l’enchante guère… Mais, hop ! nouvel attentat… Décidément, quelqu’un lui en veut.

 

Cette idée de la stochastocratie, qui plus est en situation de crise, me paraissait plutôt intéressante, et explique largement pourquoi mon choix s’est porté sur ce roman. Hélas, la réflexion politique est assez vite délaissée au profit de l’action à cent à l’heure avec rebondissements en veux-tu en voilà, ce qui n’est certes pas très surprenant (après tout, c’est du Gilles d’Argyre, le versant « populiste » de Gérard Klein – je reprends le qualificatif de la préface, qui n’est pas employé dans un sens péjoratif, alors que bon), mais tout de même un peu regrettable à mes yeux. En ce sens, le roman a bien quelque chose de vanvogtien, mais – heureusement – la confusion portnawak en moins.

 

Cela dit, quand on parle de chef-d’œuvre à propos de ce Sceptre du hasard, mon cul s’insurge, et entend bien préciser à la face de la Nébalie entière qu’il n’est pas constitué de poulet. Alors, certes, c’est divertissant, et on n’a pas le temps de s’ennuyer ; de ce point de vue, c’est sans doute une réussite. Mais voilà : ça ne dépasse jamais vraiment le seuil du roman de gare honnête, malgré l’ambition de son postulat. On s’amuse, oui, mais on aimerait bien réfléchir un peu plus. Raté, ça sera pour une autre fois…

 

Et, de temps en temps, on peste un peu, aussi. J’avoue, à cet égard, que la conclusion du roman ne m’a vraiment pas satisfait, nageant d’une part dans l’optimisme le plus béat, et nous infligeant d’autre part une ultime « révélation » (sur la nature du meuchant vraiment très très meuchant « maître inconnu ») qui paraîtra parfaitement ridicule à tout un chacun, mais intéressera éventuellement les psychanalystes.

 

Aussi, le roman a beau être foisonnant et d’une lecture plutôt agréable, il ne m’en a pas moins déçu. Personnages caricaturaux et propos simpliste viennent nuire à ce qui aurait pu donner un bon ersatz de science-fiction politique, et on se retrouve avec un roman d’aventure relativement banal. Pas désagréable, mais pas de quoi non plus en faire un fromage.

 

Sans parler d’une apothéose.

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"Le Temps incertain", de Michel Jeury

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JEURY (Michel), Le Temps incertain, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1973] 1979, 252 p.

 

J’avais pris un mauvais départ avec Michel Jeury, auteur phare s’il en est de la science-fiction frrrrrrançaise, et qui avait a priori tout pour me plaire, dans la mesure où on en a souvent fait un « Dick français ». En effet, je l’ai découvert en lisant au pire moment (pour des raisons toutes personnelles)  Soleil chaud, poisson des profondeurs, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’expérience n’avait pas été concluante : ce troisième tome de la « trilogie chronolytique » (mais chacun peut se lire indépendamment, peu importe l’ordre) m’avait fait l’effet d’un roman imbitable, auquel je n’avais absolument rien panné, et dont la lecture m’avait semblé d’autant plus pénible qu’il était pollué par un ennuyeux et omniprésent jargon SF… Du coup, arrivé à la fin, je n’avais absolument rien à en dire. Aussi est-ce en partie à cause de ce roman (l’autre partie étant l’excellent  Yama Loka terminus de Léo Henry & Jacques Mucchielli, que j’avais adoré mais dont je me sentais incapable de parler) que j’avais alors abandonné mon blog pour près d’un an. Ce qui a retardé d’autant plus ma lecture des deux autres tomes de la trilogie, Le Temps incertain et Les Singes du temps… Mais, une fois de plus, c’est la lecture de  La Science-fiction en France de Simon Bréan qui m’a décidé à sauter le pas, avec le premier volume, généralement considéré comme le chef-d’œuvre de l’auteur.

 

Le Temps incertain s’ouvre sur une citation… de Philip K. Dick, donc, influence revendiquée :

 

« J’ai le sentiment profond qu’à un certain degré il y a presque autant d’univers qu’il y a de gens, que chaque individu vit en quelque sorte dans un univers de sa propre création : c’est un produit de son être, une œuvre personnelle dont peut-être il pourrait être fier. »

 

Voilà qui annonce la couleur. Les manipulations temporelles de Michel Jeury via la chronolyse (pas évidente à définir, on va s’abstenir…) aboutissent en effet à autant d’univers subjectifs, dotés d’une réalité qui n’est pas moindre que la réalité supposée objective et la même pour tous ; c’est dans ce sens que le temps devient incertain, et que l’on navigue tant bien que mal dans l’Indéterminé.

 

Le roman s’ouvre sur une scène tout d’abord à peu près normale (pour un roman de SF s’entend) : vers le milieu du XXIe siècle, le docteur Robert Holzach, psychronaute de son état pour l’Hôpital de Garichankar, entre en chronolyse profonde ; il a pour mission de « contacter » un homme de 1966, Daniel Diersant, qui pourrait être d’une importance déterminante pour… on ne sait pas vraiment encore quoi. Et puis, dès la fin du chapitre, ça commence à partir en couille, formellement surtout ; mais fond et forme sont en fait indissociables dans ce roman, ainsi que la suite en témoigne bien vite.

 

Nous rencontrons donc bientôt Daniel Diersant. Nous sommes en 1966, dans la région parisienne. Diersant est (était ?) chimiste et traducteur technique pour une importante entreprise pharmaceutique franco-allemande (mais, ainsi qu’on nous le rappelle souvent, les chronolytiques n’existaient pas en 1966). Une guerre de succession fait rage dans la boîte, et Diersant, plutôt discret, a néanmoins choisi son camp. Il a rendez-vous avec un ponte de l’entreprise, et s’y rend en voiture.

 

Et c’est là que les choses dérapent.

 

Suite à… un accident ? l’absorption d’une drogue ? les deux ? tout autre chose ? Diersant se retrouve en chronolyse, plongé dans le Temps incertain. Ce qui se traduit par la répétition de scènes connaissant de subtiles variations (pour le coup, j’ai beaucoup pensé à Glissement de temps sur Mars de Philip K. Dick) et n’obéissant pas à la linéarité. On ne compte pas les fois où Diersant klaxonne à l’entrée de l’usine, puis, après un bref saut temporel, se retrouve harcelé par la 404 grise du flic de la boîte, Forestier. Sans parler du reste.

 

Et Diersant, bien malgré lui, de se retrouver ainsi plongé dans un cauchemar circulaire, où les boucles temporelles s’entremêlent sans que ne se dessine la moindre échappatoire (dans un premier temps tout d’abord ; mais peut-être la solution se trouve-t-elle sur la plage aux deux soleils de la Perte en Ruaba ?). En fait, il semblerait que notre « héros » se retrouve coincé dans la guerre que se livrent l’empire industriel HKH (pour Harry Krupp Hitler ?) et les hôpitaux autonomes dont Garichankar ; une guerre impitoyable, prenant place tant dans le Temps incertain que dans l’univers « physique ». Il lui faudra choisir son camp… ou pas.

 

En attendant, les séquences se répètent, avec d’infimes variations, pourtant fondamentales. Et Diersant, progressivement, d’acquérir un certain contrôle sur son périple dans l’Indéterminé, de faire varier les scènes, en disant ou pas les mots, en croisant ou pas tel ou tel personnage, parfois en s’effaçant devant la personnalité plus aventureuse du marin à la main atrophiée Renato Rizzi…

 

Bluffant.

 

On peut craindre, au début, l’exercice de style un peu vain, redouter que l’emboîtement des séquences « aléatoires » et répétitives ne tienne pas la route sur les quelques 250 pages du roman. Et pourtant si. Et c’est tout sauf vain. Et c’est tout sauf lassant. Michel Jeury fait preuve ici d’une dextérité rare, qui rend le roman (accessoirement – ou pas – fort bien écrit) aussi palpitant que fascinant. On pense effectivement beaucoup à Philip K. Dick, mais au meilleur de sa forme ; on peut aussi penser, de manière anachronique sans doute (mais bon, hein, c’est la chronolyse après tout), à Christopher Priest, puisque bien des choses ici se jouent sous l’angle de la perception.

 

Mais cela n’enlève rien à la singularité du Temps incertain, qui est bien, cette fois je ne prétendrai pas le contraire, le chef-d’œuvre que l’on a dit. Le roman est d’une efficacité redoutable, proprement cauchemardesque, et en même temps teinté d’espoir, avec les Pêcheurs de la Perte en Ruaba. Si la réalité est ici truquée, le « héros » comme le lecteur participent du truquage, et, en fonction des choix, délibérés ou subis, peuvent se dessiner tant des tableaux d’horreur (les incendies d’HKH sont proprement dantesques) qu’une vague utopie, séduisante dans son abstraction.

 

Roman unique en son genre et visionnaire (Jeury, ici, préfigure aussi dans un sens le cyberpunk), Le Temps incertain colle une sacrée baffe. Je suis bien loin de la déception de  Soleil chaud, poisson des profondeurs (qu’il faudrait peut-être que je relise, cela dit, dans de meilleures conditions), et mon enthousiasme pour ce roman ne saurait faire de doute. Brillant, aussi intelligent que beau et efficace, Le Temps incertain a effectivement tout du chef-d’œuvre. De la science-fiction française, certes, mais aussi au-delà. Indispensable.

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"La Quête des héros perdus", de David Gemmell

Publié le par Nébal

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GEMMELL (David), La Quête des héros perdus, [Quest for Lost Heroes], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alain Névant, Paris, Bragelonne – Milady, [1990, 2003] 2011, 413 p.

 

C’est Nouwël ! Et, chez Nébal, qui dit Nouwël dit Gemmell.

 

BEUAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARH !!!

 

 

Mais là, pour le coup, pas tant que ça, en fait.

 

C’est un peu décevant.

 

Mais ça ne fait aucun doute : La Quête des héros perdus est loin d’être le roman le plus beuarhesque du cycle « Drenaï ». Oh, je vous rassure, ça se frite tout du long pour un oui pour un non, et on y retrouve bien des traits typiques de la production BCF de David Gemmell, des héros nécessairement vieillissants à la fin toute naze (mais là, je dois dire qu’il s’est surpassé, ce type était décidément incapable de conclure un bouquin de manière satisfaisante). N’empêche, tout au long de la lecture de cette Quête des héros perdus, j’ai balancé entre deux opinions : 1°) Celui-là est VRAIMENT nul ; 2°) Mais en même temps, avec tout autre auteur que Gemmell derrière le clavier, ça aurait pu donner quelque chose de… ou pas.

 

 

Mmmh.

 

Probablement « ou pas ».

 

‘fin bon, n’allons pas trop vite en BEUA… besogne. Et commençons par résumer la chose.

 

La Quête des héros perdus se déroule en gros une génération après  Le Roi sur le Seuil. Tenaka Khan a bâti un empire nadir sans pareil, et s’est enfin emparé de Dros Delnoch. Il n’a connu qu’une seule défaite, en territoire gothir, à Bel-azar, où il a dû affronter un quintet de héros ‘ach’ment balaises : Charéos le Maître d’Armes, héritier caché du Comte de Bronze ; Beltzer le géant à la hache (comme d’hab’) ; les deux archers (potentiellement pédés) Finn et Maggrig ; et Okas, l’Homme Tatoué aux mystérieux pouvoirs. Il les a même rencontrés, un soir, mais les a épargnés. C’est que ce sont les fantômes-à-venir

 

Mais le roman débute bien après la bataille de Bel-azar, alors que c’est Jungir Khan, le fils de Tenaka, qui règne sur les Nadirs. Charéos a repris son boulot de maître d’armes auprès du comte de Talgithir. Mais, un jour, le héros de Bel-azar punit le fils du comte pour son arrogance, et le paternel le prend mal. Très mal. Charéos n’a d’autre choix que de s’exiler.

 

En route, il tombe sur Kiall, un jeune couillon de bouseux romantique, dont le village a été pillé par les Nadrens, qui se sont emparés des femmes pour les vendre comme esclaves. Parmi elles, Ravenna, la belle de Kiall. Enfin, façon de parler : elle ne l’aime pas (ça aussi, ça arrive souvent, chez Gemmell)… Mais Kiall est amoureux jusqu’au bout du gland, et a juré, ce qui est bien entendu absurde, de la délivrer. Et parce que Charéos est un peu con et n’a rien d’autre à foutre, il décide, là, comme ça, sans raison, de lui venir en aide.

 

Bien évidemment, très vite, la Volonté de la Source va faire que l’ancien groupe des héros de Bel-azar va se reconstituer. Et sans véritable raison, donc (à part peut-être la nostalgie de leurs anciens actes héroïques, notamment pour Beltzer), ils se mettent tous à aider Kiall dans sa quête absurde.

 

Mais, bien évidemment là encore, la Source voit plus loin, et la quête des héros perdus va prendre une tournure un peu plus grandiose (mais pas moins absurde) que de simplement partir à la rescousse d’une pouffiasse de fermière…

 

Vous aurez compris que ce roman, étant dû à la plume de David Gemmell, est très bête. Mais il aurait pu ne pas l’être totalement. Ce groupe de héros vieillissants, en effet, aurait pu fournir le prétexte d’une intéressante étude de caractères ; lancés dans une quête débile, et bien moins impressionnante et « nécessaire » que leurs anciens exploits, les héros perdus auraient pu, oui, constituer de bons personnages, et leur périple être propice à une réflexion un peu plus astucieuse que d’habitude sur la vanité de l’héroïsme et le temps qui passe… Mais on est chez Gemmell ; alors la psychologie des personnages, hein… Non, je vous rassure, nous sommes bien en présence d’archétypes en carton, tout justes bons, en dehors de la baston, à balancer des lieux communs pseudo-philosophiques et des vannes pourries, et la réflexion n’est pas vraiment de mise dans cet énième bourrinade au canevas décidément bien répétitif. Il s’agit de se latter contre le monde entier, de trancher des bras et des têtes, de hurler BEUAAAAAAAAAAAAAARH, et de sauver la princesse. Banal.

 

Et du coup frustrant, à plus d’un titre. Car si Gemmell nous prive dans La Quête des héros perdus de toute « profondeur » (mais ça on pouvait s’y attendre…), il nous prive également de ce pour quoi il est le plus doué (relativement s‘entend), à savoir les grosses scènes de bataille bien beuarhesques. On reste ici à l’échelle du petit groupe. Alors forcément…

 

Bon, après, même si c’est objectivement « pas très bon », voire « encore plus mauvais que d’habitude », je me suis quand même amusé à cette lecture couillonne (je suis décidément très bon public, des fois, mais je m’en rends compte, alors ça m’excuse presque). Il y a de l’action en permanence, justifiée par rien, mais c’est pas grave. Ça fuse, et ça divertit. C’est idiot, mais efficace. C’est du Gemmell, quoi.

 

Même si le « beuarh » est cette fois discret.

 

Prochain épisode : Les Guerriers de l’hiver.

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"Foetus-party", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

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PELOT (Pierre), Fœtus-party, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1977, 188 p.

 

S’il est un auteur que la lecture de  La Science-fiction en France de Simon Bréan m’a donné envie de découvrir plus avant, c’est à n’en pas douter Pierre Pelot (qui signait auparavant Suragne au Fleuve Noir). Il faut dire que le bonhomme m’a franchement bluffé avec son chef-d’œuvre (hors SF, cela dit)  C’est ainsi que les hommes vivent ; mais j’en avais bien aimé aussi, à un degré incomparablement moindre certes mais tout de même, La Rage dans le troupeau, et d’autres titres (souvent bizarres, les titres) me faisaient de l’œil depuis pas mal de temps déjà. Cette virée dans les romans de science-fiction français des années 1950-1980 était donc une occasion de choix pour découvrir un peu plus l’auteur, probablement un des plus importants des années 1970 pour ce qui est du genre, et le plus représentatif (avec Jeury ?) des « réalités truquées » plus ou moins dickiennes qui fondent, à en croire Simon Bréan, le paradigme de la science-fiction française de ces années-là. Ce qui, bien évidemment, ne peut que me parler. Je me suis donc emparé d’un certain nombre d’ouvrages dudit Pierre Pelot (généralement assez courts), et ai décidé un peu au pif (mais le titre me plaisait bien) de commencer par Fœtus-party.

 

Dans le futur glauque décrit par Pierre Pelot (se situant a priori aux environs de l’an 2600), la Terre paye les pots cassés du grand gâchis capitaliste de notre époque et de politiques paradoxales ayant abouti à une situation intenable. La nature n’est plus. Il n’y a plus de villes, il y a la Ville, qui recouvre les trois quarts de la planète. Et y vivent (vivent ?) tant bien que mal quinze milliards d’habitants. C’est trop, à l’évidence. Le problème de surpopulation est ici central (on pense, entre autres, à Soleil Vert, dont on retrouve la conséquence fameuse du recyclage des cadavres, bouffés par les vivants).

 

Le Saint-Office Dirigeant est à la tête de la société. Mais, s’il a été fondé sur des bases humanistes (comme un syncrétisme de diverses tendances religieuses réagissant au grand gâchis), il est aujourd’hui contraint à des mesures bien loin de ses origines et ambitions premières. Et la préoccupation constante de la société décrite dans Fœtus-party est la mort. Souvent (en principe, du moins) volontaire : on incite, par des slogans, les vieux au suicide ; lors des « fœtus-parties », on donne aux fœtus la possibilité de choisir de vivre ou non ; on joue au Poniachet, où le vainqueur comme le vaincu se voient offrir la mort… Mais il y a aussi, bien sûr, la répression, implacable, et qui fait grand usage de la peine capitale. Il faut, d’une manière ou d’une autre, que la mort de l’individu soit au bénéfice du plus grand nombre.

 

Mais les dés sont pipés. Au Poniachet, le Rebelle perd toujours. Et, au-delà, c’est la réalité elle-même qui est truquée, par les deux bouts : les fœtus, donc, se voient offrir un simulacre de vie destiné à déterminer s’ils veulent ou non vivre ; les suicidés à la pilule H-O, dit-on, se voient également offrir une autre vie, qui, pour eux, dure des années, quand seulement quelques secondes s’écoulent à l’extérieur. Comment, dès lors, être sûr de vivre ? Ne baigne-t-on pas dans l’illusion ? La question obnubile régulièrement les personnages de Fœtus-party.

 

Les personnages. Parlons-en. Il y a, outre les candidats du Poniachet que nous retrouvons de temps à autre, Gédéon Trash, qui a illégalement laissé tomber son emploi à la biscuiterie SOD pour devenir un minable petit trafiquant de drogue, en l’occurrence d’HYP – 1000, une substance supposée augmenter les chances du fœtus de choisir la vie. Il y a, du coup, ses premiers clients de la journée (l’action du roman reste centrée sur une seule journée), Mark et Eva Lipton ; ils en sont à leur troisième et dernière tentative d’avoir un enfant (les deux premiers ont choisi la mort lors de la fœtus-party), d’où leur recours au HYP – 1000. Et il y a, enfin, amnésique, le Visiteur. Ross ? Jent ? Le Visiteur. Qui, comme tel, se voit offrir un tour d’horizon de la Ville. Et qui pourra apprendre bien des choses au cours de son périple, à l’instar du lecteur.

 

J’avouerai que, au cours de ma lecture, je suis longtemps resté sceptique, voire un peu déçu, par Fœtus-party. Pourtant, au final, c’est une impression très positive qui demeure. Du fait, probablement, de l’ambiance merveilleusement glauque que Pierre Pelot parvient à instaurer en moins de 200 pages – belle performance –, une atmosphère très noire, désespérante, sordide, teintée (une fois n’est pas coutume) de cynisme, voire de misanthropie. Avec une louche d'absurde en prime.

 

« Le bien, comme le mal, n’existe pas. Rien n’existe. Sauf la connerie. »

 

Trash nous le dit très rapidement. Dès lors, la morale semble dépassée par le cauchemar humain de Fœtus-party. Le roman ne laisse absolument aucune échappatoire… si ce n’est la mort. Toujours. Horizon indépassable, solution unique, et tant qu’à faire pour le plus grand bien de tous.

 

Vraiment ?

 

Une réussite, donc. Au goût de vomi, certes, mais une réussite. Un bon Pelot, qui laisse augurer du meilleur pour mes lectures ultérieures.

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"Oms en série", de Stefan Wul

Publié le par Nébal

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WUL (Stefan), Oms en série, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1972] 1993, 190 p.

 

Stefan Wul, dit « le météore de la science-fiction française » (l’expression est de Jean-Pierre Andrevon, si je ne m’abuse), a assis sa réputation sur une dizaine de romans publiés au Fleuve Noir « Anticipation » dans les années 1950 (dont celui-ci), avant de revenir aux affaires seulement le temps de Noô quelques 25 ans plus tard. Pour ma part, je n’en avais lu jusqu’à présent que Niourk, dans ma prime adolescence (et dans une collection « jeunesse », si je ne m’abuse, mais on y reviendra), roman dont je ne me souviens quasiment de rien, si ce n’est que je l’avais trouvé ben chouette. La lecture de  La Science-fiction en France de Simon Bréan m’a donné envie d’approfondir, du coup, mes connaissances wulesques. Et il m’a semblé opportun de débuter par Oms en série, un des plus célèbres romans de l’auteur, et peut-être le plus célèbre, dans la mesure où il a été adapté  en film d’animation sous le titre La Planète sauvage par René Laloux sur des dessins de Topor (dans ma grande honte, je dois confesser ne pas avoir vu ce film, enfin je crois) (ou alors y a longtemps) (ou bien j’ai oublié) (ou y sentait pas bon…), et plus récemment, si j’ai bien tout suivi, en BD (mais en théorie toute l’œuvre de Wul devrait y passer, là encore si j’ai bien tout suivi).

 

Un lointain futur. Cela fait un bail que l’humanité a sombré dans la décadence, la civilisation ayant commencé par stagner avant de connaître un net recul. Puis les hommes, rebaptisés « Oms », ont été importés sur Ygam par les natifs de cette planète, les Draags, géants amphibies qui les envisagent comme d’amusants animaux de compagnie.

 

Au début du roman, la jeune Tiwa ne cache ainsi pas sa joie quand elle apprend que l’Ome des voisins a donné naissance à deux bébés, dont un doit lui revenir, qu’elle baptise Terr (ça va plus vite que « Terrible »). La petite famille draag est enchantée par le petit Om. Mais Tiwa ne doit pas négliger ses leçons pour autant ; alors, régulièrement, l’Om sur ses genoux – elle ne peut pas s’en passer – elle enfile ses écouteurs et suit l’instruction ; ce qu’elle ne sait pas, c’est que le petit Terr bénéficie lui aussi de ses leçons (d’autant que les Oms ont un développement bien plus rapide que les Draags). L’Om apprend ainsi à parler (véritablement, et pas seulement « sussucre »), à lire, l’ygamographie, etc.

 

Et arrive ce qui devait arriver : un jour, Terr s’enfuit. Et il tombe sur une communauté d’Oms « sauvages », qui bénéficie grandement de ses connaissances plus poussées que la moyenne. Notamment il parvient ainsi à sauver sa tribu (et une autre) d’une entreprise de désomisation dans le parc où il s’est réfugié. Et à partir de là, les choses vont très vite : Terr prend de plus en plus d’importance au sein de la communauté des Oms sauvages, jusqu’à en devenir le chef. Et il lance l’idée de l’Exode : les Oms doivent construire des navires pour aller vivre dans un des continents « naturels » d’Ygam, où les Draags les laisseront en paix.

 

Mais, parallèlement, un naturaliste draag, Maître Sinh, s’inquiète de la prolifération des Oms sauvages et de leur développement rapide, témoignant d’une intelligence croissante. À terme, les Oms ne vont-ils pas devenir une « race maîtresse », mettant en péril la domination des Draags ? Aussi en vient-il à suggérer des mesures radicales, comme une désomisation générale…

 

N’y allons pas par quatre chemins : il s’est produit pour Oms en série ce qui s’est produit dans mon souvenir pour Niourk (et peut-être pour d’autres Wul, mais ça, je le verrai prochainement), à savoir que, si le roman a été originellement publié dans une collection « adulte » (enfin, si tant est qu’un lecteur de SF, a fortiori au FNA, puisse être considéré comme adulte, bien sûr), il a aujourd’hui tous les traits d’un roman « jeunesse », et même vraiment très très « jeunesse ».

 

C’est que c’est bien gentillet, tout ça (pour ne pas dire niais). Et si ça se lit bien, d’autant que l’écriture est très simple, plus que simple même, le fait est que l’amateur de SF contemporaine « adulte » ne s’y retrouvera pas forcément. Oms en série est à cet égard sans doute une lecture bienvenue, voire idéale, pour initier les chiards à la science-fiction. Mais au-delà ? Je suis doute.

 

Certes, je ne me suis pas ennuyé un seul instant à la lecture de ce court roman débordant d’idées, et je ne regrette vraiment pas ma lecture. Mais de là à en faire l’éloge, et, une fois de plus, à en faire un chef-d’œuvre de la science-fiction française ? Non. Pour une classe d’âge bien précise tout au plus. Mais dès que les poils commencent à pousser, ça devient quand même « un peu trop » simple. La naïveté du propos, très caricatural, comme la fin qui, après l’inévitable phase de baston, se montre d’un optimisme qui a de quoi laisser pantois, les personnages archétypaux au possible, la plume régressive, tout cela réserve Oms en série au plus jeune lectorat. Celui-ci saura probablement s’en délecter ; mais les autres pourront faire l’impasse, ou – ce qui fut dans un sens mon cas – se contenter de le lire à titre « documentaire », comme le témoignage d’une époque où la SF ne s’embarrassait pas de chichis et allait à l’essentiel, pour le meilleur et pour le pire ; on a quand même, aujourd’hui, du mal à comprendre l’enthousiasme des lecteurs de SF « adultes » des années 1950 pour ce roman certes correct mais bien (donc) gentillet. Contexte, contexte… Mais ça ne fait pas tout.

 

À faire lire à vos gamins/neveux/victimes dans la cave, etc. Vous pouvez y passer aussi, ça ne peut pas faire de mal, mais il ne faut pas en attendre trop. Aujourd’hui…

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