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"Une course d'enfer", de Clive Barker

Publié le par Nébal

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BARKER (Clive), Une course d’enfer, [Books Of Blood, Volume 2], traduit de l’anglais par Dominique Dill, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction – Fantastique, [1984, 1988] 1994, 251 p.

 

Deuxième des six « Livres de sang », Une course d’enfer comprend cinq nouvelles d’horreur, nouveaux témoignages des morts sur les atrocités de la vie.

 

Le recueil s’ouvre sur « Terreur », récit dans lequel un « philosophe » obsédé par la peur, et y voyant la clef de tout, entend bien convaincre ses jeunes comparses de la justesse de son point de vue. La nouvelle séduit par son nihilisme quasi adolescent et son délicieux sadisme, mais est quelque peu convenue, et la fin est largement prévisible. Ambiance très correcte, toutefois.

 

On passe ensuite à « Une course d’enfer » : ladite course, épreuve de demi-fond dans les rues de Londres, oppose des humains inconscients de l’importance de l’événement à des démons désireux d’anéantir la démocratie et de faire rejaillir l’enfer sur Terre. Quelques jolies scènes d’horreur, à partir de ce postulat pour le moins saugrenu, et un beau suspense.

 

Cela dit, on sait que Clive Barker est capable de faire bien mieux, ce qu’il va montrer avec un brio tout particulier dans les deux nouvelles qui suivent, clairement au-dessus du lot.

 

Commençons donc par « Le Testament de Jacqueline Ess », ou l’histoire d’une femme qui, après une tentative de suicide, se découvre le pouvoir de manipuler la chair, la sienne et celle des autres, par la pensée. Un beau portrait de femme, des scènes de gore éprouvantes, et une tragique histoire d’amour au dénouement superbe. Vraiment une excellente nouvelle.

 

Excellente nouvelle également, « Les Démons du désert » prend place en Arizona, aux environs du bled paumé de Welcome (allons bon !), où d’étranges créatures – garantes de descriptions surréalistes de la plus belle eau – rôdent dans le désert. Ces « démons » se retrouvent confrontés à la bêtise et la beauferie humaines, ce qui donne au récit une tournure fortement misanthrope (et surtout misandre). La construction est audacieuse, les personnages bien campés, la douleur palpable, le fond comme la forme brillants (à l’exception peut-être d’un paragraphe explicatif probablement superflu) : j’ai beaucoup aimé.

 

Je serais plus réservé en ce qui concerne « Nouveaux Assassinats dans la rue Morgue », nouvelle qui conclut le recueil et qui, comme son titre (mensonger, d’ailleurs) l’indique assez, est un hommage à Edgar Allan Poe. Un descendant du fameux détective Dupin enquête à Paris sur un meurtre dont est accusé un de ses proches, et qui n’est pas sans évoquer la célèbre affaire de la rue Morgue (qui serait donc authentique). La nouvelle met tout de même un peu de temps à démarrer, et est parasitée par quelques clichés un brin pénibles. Toutefois, l’atmosphère qui s’en dégage progressivement, la bestialité perverse sous-jacente et le ton très dépressif de l’ensemble sauvent le texte, qui se révèle assez correct, même si, là encore, on a eu la preuve que Clive Barker était capable de tout autre chose.

 

Un bon recueil, donc, comprenant deux excellents textes et trois autres un peu moins bons mais très recommandables tout de même. Globalement inférieur à Livre de sang en ce qui me concerne, mais très appréciable néanmoins.

 

Suite avec Confessions d’un linceul.

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"Livre de sang", de Clive Barker

Publié le par Nébal

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BARKER (Clive), Livre de sang, [Clive Barker’s Book Of Blood, Vol. 1], traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction – Fantastique, [1984, 1987-1988] 2001, 248 p.

 

La terreur, y a que ça de vrai (voir tome 2). Je laisse parfois passer un peu de temps, mais j’y reviens toujours à un moment ou à un autre. Si j’ai surtout pratiqué l’horreur au cinéma, elle m’a néanmoins procuré de délicieux frissons en littérature également. Vous connaissez probablement ma passion pour Lovecraft, mais j’adule aussi des auteurs tels que Stephen King ou Dan Simmons, entre autres. Et, si je n’ai pas énormément pratiqué Clive Barker, ce que j’en ai lu (ou vu, puisque le monsieur est un touche-à-tout) m’inspire néanmoins le plus grand respect.

 

Aussi ne pouvais-je faire plus longtemps l’impasse sur ses fameux « Livres de sang », dont le premier tome, qui va nous retenir aujourd’hui, prenait la poussière depuis bien trop longtemps dans ma commode de chevet. Mais là, je suis en vacances, et je me suis dit qu’il était bien temps de me mettre à cette série de six recueils de nouvelles fantastiques, capitales dans l’œuvre de l’auteur, et tendant à revisiter, quasiment de manière encyclopédique, bon nombre des thèmes essentiels du genre. Un beau projet, de belle ampleur.

 

La première nouvelle, « Le Livre de sang », est probablement la moins intéressante de ce premier lot. Il faut dire que cette brève incursion dans l’horreur, tout d’abord très théorique, relève largement de la pure introduction à l’ensemble de ce qui va suivre. Nous y voyons en effet un faux médium se faire démasquer de manière pour le moins brutale par les morts avec qui il prétendait être en contact. Ceux-ci écrivent à même sa chair leurs histoires, en lettres de sang. Tout ce qui suit figure donc censément sur le corps du charlatan.

 

Et on commence (véritablement) avec du lourd : « Le Train de l’abattoir », qui évoque un serial killer œuvrant dans le métro new-yorkais, est un sommet de terreur, passant du thriller gore au complotisme antédiluvien que je n’ai pu m’empêcher de trouver passablement lovecraftien avec une maestria qui mérite d’être notée ; Clive Barker y démontre déjà son talent pour jongler avec les différents registres de l’horreur, et se révèle un conteur d’exception, porté sur les descriptions craspecs et les ambiances sordides.

 

Changement radical d’atmosphère avec « Jack et le Cacophone », puisque l’auteur nous offre cette fois une succulente friandise de comédie horrifique. Le Cacophone (qui a pu m’évoquer Jakabok Botch, voir Mister B. Gone) est un démon mineur dépressif ; il faut dire qu’il a pour tâche, à lui confiée par les puissances des ténèbres (« qu’elles tiennent une cour éternelle ! qu’elles chient éternellement leur lumière sur la tête des damnés ! »), de hanter Jack J. Polo, un homme tellement terne et inintéressant qu’il ne semble offrir aucune prise. À moins que… Pas vraiment horrifique, pour le coup, mais très rigolo.

 

Suit « La Truie », et là j’ai vraiment envie d’applaudir des deux mains (parce que d’une seule c’est difficile, sauf pour un moine zen). En effet, cette nouvelle prenant pour cadre un centre de réhabilition pour jeunes délinquants (glauque, glauque) et que je ne saurais résumer sans lâcher le morceau (de barbaque, of course) abonde tellement en scènes et images d’un grotesque extrémiste qu’elle aurait probablement été ridicule sous la plume de tout autre auteur que Clive Barker. Seulement voilà : lui, il assure. Vraiment très impressionnant.

 

« Les Feux de la rampe » évoque la mise en scène par une troupe théâtrale de branquignoles de La Nuit des rois. Sexe, sang et putréfaction ! Là encore, Clive Barker ne manque pas d’humour, mais sait aussi ménager quelques belles images horrifiques (plus ou moins grotesques, là encore) qui ne sauraient laisser indifférent.

 

Et le recueil de s’achever sur « Dans les collines, les cités », nouvelle confrontant un couple gay de touristes anglais à l’étrange rituel perpétué par les habitants de deux villages, tous les dix ans, dans le trou du cul de la Yougoslavie. L’horreur se teinte ici de surréalisme – difficile de se faire des images précises de ce qui se produit, du coup. Et on ne peut s’empêcher de noter, a posteriori, le caractère étrangement et tristement « prophétique » de ce texte, cela dit peut-être un cran en-dessous de ceux qui précèdent (à mon goût tout du moins).

 

Le bilan est sans appel : Livre de sang, c’est excellent. Je me suis régalé tout au long (ou au court…) de cette lecture, qui correspondait parfaitement à mes attentes comme à mes envies/besoins du moment. J’ai d’ores et déjà hâte de poursuivre l’expérience ; je vous entretiendrai donc très bientôt d’Une course d’enfer

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"Le Système Valentine", de John Varley

Publié le par Nébal

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VARLEY (John), Le Système Valentine, [The Golden Globe], traduit de l’américain par Patrick Marcel, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1998, 2003] 2013, 714 p.

 

Depuis le temps que l’on me disait qu’il fallait que je lise du John Varley ! Les avis autorisés ne tarissaient pas d’éloges quant à l’œuvre du monsieur, et l’on m’en avait recommandé plus d’un titre, dont le volumineux Gens de la Lune, qui prend la poussière dans ma commode de chevet depuis bien trop longtemps. Je pensais commencer par celui-ci, du coup… mais cette réédition en poche, bien tardive (et inattendue), du Système Valentine (également volumineux…), roman situé dans le même univers, a changé la donne, et c’est donc finalement par ce PRIX DU CAFARD COSMIQUE (la gloire) que j’ai abordé l’œuvre science-fictive de John Varley. Choix pertinent ou pas, je n’en sais rien. Mais peu importe.

 

Ce qui est certain, par contre, c’est que, à m’en tenir aux (en gros) cinquante premières pages de ce pavé, j’ai eu peur. Et je me demandais franchement ce qu’on pouvait bien trouver d’intéressant à cet auteur, ou en tout cas à ce roman, qui me paraissait aussi lourdingue que bavard, et franchement pas drôle malgré (ou à cause) des effets comiques hénaurmes. Du coup, j’ai crains de m’être embarqué dans un gros machin navrant, franchement pas à la hauteur de sa réputation (c’est rien de le dire).

 

Mais j’ai persévéré. Et maintenant je peux bien dire que oui, effectivement, Le Système Valentine est certes un excellent roman de science-fiction, et qu’on ne m’avait pas menti sur la valeur de la marchandise. Comme quoi…

 

Adonc. Nous avons Kenneth Valentine. Et Kenneth Valentine est le plus grand acteur de tous les temps et de tout le Système. Le problème, c’est que le Système n’est pas au courant. Ce n’est pas tant que Valentine en rajoute sur son talent (même si sans doute un petit peu), mais voilà : roublard et escroc, doué comme c’est pas permis pour se fourrer dans les pires guépiers, notre héros (et narrateur, même si pas toujours, ou alors, enfin bon, voir plus bas), en fuite perpétuelle depuis ouf, au moins, a dû et doit encore faire usage d’innombrables pseudonymes pour mener sa carrière, alternant productions relativement prestigieuses, immondes navets et saltimbanqueries douteuses pour pouvoir se payer ses hot-dogs, avant de fuir fissa vers une autre planète parce qu’il a des énervés aux basques.

 

Et là, il a énervé quelqu’un qui a contacté la mafia charonaise (ah, tant qu’on y est : ne lisez pas la quatrième de couverture…), ce qui était de toute évidence une très mauvaise idée. Car les Charonais sont des fils de putes de psychopathes, qui donnent un nouveau sens au mot « sadisme ». Alors Kenneth Valentine doit à nouveau fuir, en l’occurrence quitter Pluton au plus tôt. Mais cette fois, il a une destination toute choisie : Polichinelli, l’immense Polichinelli, monte en effet Le Roi Lear sur Luna, et Valentine compte bien interpréter ledit roi guedin du bon William S., ce qui pourrait bien représenter le couronnement de sa carrière.

 

Mais c’est loin, Luna. Et le voyage s’annonce dangereux, car Valentine a bel et bien un tueur à ses trousses, l’horrible Isambard Soulage. Mais ça ne l’empêchera pas de profiter de ce long trajet pour nous conter son histoire.

 

À la troisième personne, Kenneth Valentine (re)devient donc Sparky. Et Sparky, c’était une star de la télé, le héros préféré des gamins, qui a accumulé les millions avec sa série (dont tout le monde est nécessairement fan). Mais Sparky, anciennement (in)connu sous le nom de l’Esquive, a un gros problème : son père, le grand comédien (et escroc) John Valentine…

 

Le récit alterne donc première et troisième personne (avec en prime de nombreuses et réjouissantes adresses au lecteur) pour nous narrer la vie, qui est loin d’être de tout repos, de Kenneth « Sparky » Valentine. Et c’est jubilatoire, passé un début que j’ai donc trouvé un tantinet laborieux.

 

Et, bien évidemment, ça ne peut que se terminer sur un coup de théâtre. Un GROS coup de théâtre. Voire plusieurs.

 

(Et accessoirement un petit amalgame qui, ai-je trouvé, pue un peu du kiki, mais bon, ça n’enlève rien à la valeur du roman.)

 

Valentine est un personnage d’un très grand charisme, aussi agaçant que sympathique (enfin… la plupart du temps), et il en a, des choses à raconter. Le Système Valentine est un pavé, oui, mais il ne comprend pas une ligne de trop (même le pénible début a son importance, rétrospectivement). Et, finalement, oui, il se révèle très drôle. Mais aussi très inventif (malgré une tendance à s’arrêter au répertoire classique, Shakespeare en tête – d’ailleurs, ça m’a donné sacrément envie de lire les pièces du Barde), avec plein d’idées science-fictives intéressantes. Et puis, tout de même, chose pas si fréquente que ça en science-fictionnie, c’est fort bien écrit (et traduit par Patrick Marcel).

 

Roman passionnant sur les arts du spectacle (que je ne goûte que fort peu, pourtant, quand ils sont « vivants »…) comme sur la relation père-fils, hommage réussi à des auteurs aussi divers que Shakespeare (donc) ou Robert A. Heinlein, bijou d’humour et de divertissement intelligent, Le Système Valentine est bel et bien un grand roman de SF, qui mérite tous ses éloges. Et, de toute évidence, il faudra que je lise d’autres œuvres de John Varley ; Gens de la Lune, par exemple…

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"Le Voleur de temps", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), Le Voleur de temps, [A Thief Of Time], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1988-1989] 2006, 344 p.

 

Où l’on poursuit la lecture des polars navajos de Tony Hillerman. Depuis le précédent volume, Porteurs-de-peau, Joe Leaphorn et Jim Chee se retrouvent associés dans leurs enquêtes. C’est donc à nouveau le cas ici, et Le Voleur de temps permet entre autres d’approfondir quelque peu leur relation pour l’instant encore passablement ambiguë.

 

Côté personnel, ce n’est d’ailleurs pas la grande forme pour nos deux flics. Emma, la femme de Joe Leaphorn, vient de mourir, et celui-ci, fortement déprimé, compte tout laisser tomber : quand le roman débute, il est dans son congé de retraite… ce qui ne va toutefois pas l’empêcher d’enquêter pour ce qu’il s’imagine être sa dernière affaire, mais bon. De son côté, Jim Chee tire de plus en plus une croix sur Mary Landon ; il essaye bien de draguer sauvagement Janet Pete, la jeune avocate apparue dans le précédent volume, mais commence par une gaffe monstrueuse…

 

Cela dit, l’essentiel est ailleurs. Joe Leaphorn accepte d’aider un ami sur une affaire, et l’accompagne interroger une anthropologue spécialisée dans les poteries anasazies, Eleanor Friedman-Bernal, accusée par un coup de fil anonyme d’être une pilleuse de sites protégés, une « voleuse de temps ». Problème : quand Leaphorn et son collègue se pointent à sa résidence temporaire, ils découvrent que ladite Mme Trait d’union a disparu depuis pas loin d’un mois, sans laisser de trace…

 

De son côté, Jim Chee est également confronté à des « voleurs de temps » : on vole une pelleteuse sous ses yeux ou presque, et quand il la retrouve, sur un site de fouilles anasazi, il y a deux cadavres à côté…

 

Un lien se dessine très vite entre ces deux affaires, dans la mesure où l’on sait que le docteur Friedman-Bernal avait fait affaire avec les deux victimes, ainsi qu’avec d’autres individus plus ou moins louches, et notamment un pasteur navajo fondamentaliste, et un rancher mormon rescapé d’un tragique massacre (une vieille enquête de Leaphorn). Il s’agit donc pour nos deux héros de mettre la main sur l’anthropologue… avant qu’il ne soit trop tard.

 

Le Voleur de temps reproduit les qualités et les défauts de la plupart des romans de Tony Hillerman que j’ai eu l’occasion de lire jusqu’à présent. Au rang des faiblesses, on notera tout d’abord, comme d’habitude, que c’est toujours aussi mal écrit, et sans doute traduit, à un point parfois difficilement supportable (même si j’ai lu pire, c’est vrai) ; accessoirement, même si c’est nettement moins pénible et n’entrave pas l’intérêt du lecteur pour l’enquête, le coupable a une fois de plus écrit « coupable » en gros et rouge qui clignote sur son front…

 

Mais peu importe. Le fait est qu’une fois de plus, ça se lit très bien, car Tony Hillerman se montre un conteur efficace, doué pour agencer sa complexe intrigue et ménager le suspense. On s’attache en outre toujours autant à ses personnages – d’autant que leurs problèmes psychologiques et sentimentaux ne donnent pas l’impression d’être rajoutés pour le principe. Enfin, bien évidemment, le substrat anthropologique est tout à fait passionnant – avec ici cette particularité de se consacrer essentiellement au passé de la région, avec la mystérieuse et fascinante culture anasazie.

 

Au final, Le Voleur de temps constitue donc un Tony Hillerman très correct, d’autant qu’il n’est pas dénué d’originalité, et change du coup un peu la donne des précédents romans. Plutôt une bonne pioche, donc. À suivre…

 

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"Physiognomy", de Jeffrey Ford

Publié le par Nébal

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FORD (Jeffrey), Physiognomy, [The Physiognomy], traduit de l’américain par Jacques Guiod, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1997, 2000] 2002, 253 p.

 

De Jeffrey Ford, je n’avais lu jusqu’à présent que quelques nouvelles ici ou là (enfin, dans Fiction, si je ne m’abuse), qui m’avaient laissé plus ou moins de souvenirs. Mais un libraire (nécessairement perfide) m’avait fortement engagé à lire ce roman, qui a reçu le Wolrd Fantasy Award 1998. Un roman dont je ne savais à peu près rien en en entamant la lecture, si ce n’est qu’il tournait autour de cette fameuse pseudo-science qu’est la physiognomonie, appliquée en l’occurrence à la criminologie.

 

Nous sommes dans un monde autre, placé sous la férule du Maître Drachton Below, génial inventeur de la Cité impeccable, et qui a hissé la physiognomonie au rang de science de gouvernement. Cley est Physiognomoniste de Première Classe. Et c’est un personnage parfaitement odieux, débordant de mépris pour ses concitoyens, qu’il ne saurait envisager que comme des êtres nécessairement inférieurs.

 

Le Maître en personne lui confie de temps à autre des enquêtes, et le charge cette fois de se rendre dans le Territoire, à Anamasobie, minable petite ville qui confère tout son sens à l’expression si galvaudée de « trou du cul du monde ». On y a en effet dérobé le fruit du Paradis terrestre, lequel, dit-on, pourrait bien accorder l’immortalité (aussi le Maître entend-il bien le récupérer à son avantage exclusif). Cley se rend donc sur place afin de « lire » l’intégralité de la population de ce bled pourri, et de déterminer ainsi qui est le voleur et où est passé le fruit magique.

 

Là-bas, Cley tombe sur une populace répugnante qu’il juge particulièrement stupide et croulant sous les tares – il suffit de les regarder du bon œil, il n’est même pas forcément nécessaire de sortir ses instruments de physiognomonie pour ce faire. Il y a cependant une exception, d’autant plus troublante qu’il s’agit d’une femme (or les femmes, ainsi qu’on le sait, sont des êtres nécessairement chétifs et défectueux) : Arla semble en effet – horreur glauque – être aussi intelligente que belle, et Cley la charge de devenir son assistante dans cette enquête, dans la mesure où elle ne manque pas de connaissances en physiognomonie.

 

Mais tout ne se passe pas comme prévu, loin de là. Entre deux injections de « pure beauté » (ou deux sarcasmes particulièrement douloureux à l’encontre des pauvres habitants d’Anamasobie), Cley se met à rencontrer quelques difficultés, et il se pourrait bien qu’il ait perdu son aptitude pour la physiognomonie…

 

La quête du voleur à Anamasobie occupe en gros les cent premières pages du roman. Et celles-ci sont véritablement excellentes. Le roman de Jeffrey Ford déborde d’idées et d’astuces, et le caractère particulièrement dégueulasse de Cley contribue énormément à la qualité de la chose : c’est un salaud magnifique comme je les aime. Ajoutons que la plume de Jeffrey Ford est des plus savoureuses, tant dans les répliques cinglantes et méprisantes que dans les descriptions très perfectionnées et précises du fait du recours systématique à la physiognomonie.

 

Mais les choses changent ensuite radicalement. En effet [SPOILER ?], après l’aventure à Anamasobie, Cley va être déporté dans des mines de souffre, une colonie pénitentiaire singulièrement kafkaïenne. Là, il va progressivement prendre conscience de l’horreur de son métier et des dramatiques conséquences que son activité a pu avoir. Et quand [SPOILER] il va être libéré par le Maître, contre toute attente (c’est d’ailleurs plus ou moins convaincant…), il va devenir un ennemi acharné du régime de Drachton Below, et se lancer dans une longue et périlleuse tentative de rachat.

 

Disons les choses franchement : à cet égard, le projet de Jeffrey Ford ne m’a pas séduit, et m’a même quelque peu déçu… Après les cent premières pages proches de la perfection, cette histoire de rédemption est tout de même un peu convenue, et, si les idées brillantes ne manquent pas par la suite, qui font que l’on lit toujours ce roman avec un indéniable plaisir, on ne peut s’empêcher, de temps à autre, de regretter l’odieux personnage qui nous régalait dans les premières pages de sa boursouflure et de son mépris.

 

Impression un brin mitigée, donc, même si c’est peut-être pour de mauvaises raisons : encore une fois, tout ceci est très subjectif, et tient à ma relative déception à l’égard du projet de l’auteur. J’ai trouvé le début du roman excellent, la suite simplement bonne. Ce qui place déjà Physiognomy au-dessus du lot, incontestablement. Mais, en tournant la dernière page, je n’ai pu m’empêcher d’émettre quelques regrets, et de me dire que Jeffrey Ford a peut-être quelque peu gâché un sujet en or. Bon, j’ai aimé, hein… Mais voilà : c’est simplement bon, au final, quand le début laissait présager bien davantage.

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"Les Montagnes Hallucinées", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Les Montagnes Hallucinées et autres récits d’exploration, préface et nouvelle traduction par David Camus, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2013, 329 p.

 

Après Les Contrées du Rêve il y a de cela quelque temps, David Camus poursuit son entreprise de retraduction de Lovecraft avec ce nouveau volume paru il y a peu chez Mnémos, et reprenant six « récits d’exploration ». Une thématique qui peut sembler quelque peu étrange (et plus ou moins pertinente : à mon sens, il n’y a dans ce recueil que « Les Montagnes Hallucinées » stricto sensu pour correspondre à cette définition) en ce qu’elle n’est probablement guère caractéristique de l’œuvre de Lovecraft ; il s’agit surtout, plus exactement, de récits de races et/ou de mondes perdus (ce qui est déjà autrement plus caractéristique). Ces six textes – trois relativement mineurs, mais j’y reviendrai, et trois chefs-d’œuvre incontestables – permettent en tout cas d’apprécier l’évolution de l’œuvre lovecraftienne de 1917 à 1935.

 

De crainte de dire à nouveau des bêtises, à mon habitude, je ne reviendrai guère ici sur la question de la légitimité de ces nouvelles traductions. Je rappellerai juste que le texte qui donne son titre au volume, et qui est peut-être mon préféré de l’auteur, n’a longtemps été disponible en France que dans une traduction considérablement sabrée (peut-être un cinquième du texte ayant sombré dans les limbes en traversant l’Atlantique – voir à ce sujet Clefs pour Lovecraft), même si, ai-je cru comprendre, les rééditions les plus récentes en offraient une version « complétée ». Aussi était-il sans doute fort justifié qu’un traducteur unique se repenche sur tout ça, pour nous offrir une traduction cohérente et complète de ces six textes.

 

Je passerai assez vite sur la préface « L’Invitation au voyage » de David Camus, assez pertinente cela dit, quand bien même son angle d’attaque me paraît critiquable ; mais cette idée de « beauté derrière l’horreur » me paraît assez juste, surtout pour les deux très longs textes qui concluent le volume, et qui en constituent à eux seuls les deux tiers environ.

 

Abordons plutôt les textes en eux-mêmes. Le recueil s’ouvre sur « Dagon », un texte très important dans la carrière de Lovecraft, puisqu’il fut le premier à avoir été publié par Weird Tales (et on se souvient de la célèbre lettre de présentation de l’auteur, qui figure dans Lettres d’Innsmouth). Ça n’en est pas moins à mes yeux un texte relativement mineur – j’insiste sur le « relativement », il ne manque pas de qualités intrinsèques –, surtout en ce qu’il constitue dans un sens une sorte de brouillon de « L’Appel de Cthulhu », qui figure également dans ce recueil, et est bien plus à même de coller une baffe. Restent quelques images fortes, et c’est déjà bien.

 

Je me suis déjà brièvement exprimé sur « La Cité sans nom » en traitant de Cthulhu. Le Mythe, aussi ne me semble-t-il guère utile d’y revenir ici. Je noterai juste que ce texte contient quelques éléments que l’on retrouvera dans le suivant.

 

Un choix étrange, d’ailleurs, que de reprendre ici « Prisonnier des pharaons », texte clairement alimentaire, œuvre de commande pour Weird Tales – et travail de nègre, ou de « ghost writer », puisque cette nouvelle intégralement de la plume de Lovecraft fut signée du seul nom du prestidigitateur Harry Houdini, qui en est d’ailleurs le narrateur et héros. Pendant longtemps, la nouvelle ne présente absolument aucun intérêt, Lovecraft se contentant de réciter son Baedeker… La fin est plus intéressante, même si l’auteur traite son sujet un peu par-dessus la jambe, et se moque ouvertement de son « héros » ; on y trouve quand même un bel exemple de « dérèglement des sens », et une image finale assez forte. Ce qui ne suffit toutefois pas à en faire un grand texte, loin de là.

 

A fortiori si l’on compare avec les trois suivants et derniers, qui sont eux tous des chefs-d’œuvre. Des récits qui partagent plus d’un point commun – notamment cette idée de « rapport » certes écrit mais qu’il vaudrait mieux ne pas lire, et l’autre idée phare du « complot » antédiluvien, teinté d’utopie SF dans les deux derniers cas.

 

Le bal des merveilles s’ouvre donc sur « L’Appel de Cthulhu » – presque inévitablement (j’en avais déjà parlé pour L’Appel de Cthulhu et Cthulhu. Le Mythe). Une nouvelle séminale, à la construction parfaite. Une énième traduction, aussi, mais peu importe : c’est toujours un régal.

 

Le vrai bonheur, dans ce recueil, réside cependant dans ses deux derniers textes, très longs – « Les Montagnes Hallucinées » fait environ 120 pages, c’est un des plus longs textes de Lovecraft avec « L’Affaire Charles Dexter Ward » et « La Quête onirique de Kadath l’inconnue » (voir pour ce dernier Les Contrées du Rêve), et « Dans l’abîme du temps » environ 80 pages. Deux récits tardifs dans l’œuvre de Lovecraft, témoignant d’une grande maîtrise à tous les niveaux, et relevant bien plus ouvertement de la SF que les précédents (ils ont d’ailleurs été publiés dans Astounding et non dans Weird Tales). Ils partagent également un étrange contenu utopique (je me rallie finalement à la vision exposée par Charlène Busalli dans son mémoire H.P. Lovecraft, ou la quête de l’inconnu).

 

« Les Montagnes Hallucinées », donc, est peut-être – probablement, même – mon récit préféré de Lovecraft. Une entreprise démesurée, aux confins les plus mystérieux de l’Antarctique (ce qui rajoute encore en intérêt à mes yeux). Le récit du professeur Dyer, bien que très bavard, est passionnant de bout en bout, et la plume de Lovecraft y fait des merveilles (j’y reviendrai), tant dans le versant le plus froidement scientifique que dans celui de l’horreur hallucinée.

 

Et il reste enfin « Dans l’abîme du temps », récit en deux temps (Arkham, puis l’Australie) qui partage bien des points communs avec le précédent, et procède en outre à partir d’une ouverture très forte (un étrange cas « d’amnésie ») qui débouche sur une chute inévitable, mais remarquable dans un registre d’horreur peut-être plus subtil qu’à l’habitude. Clairement un excellent texte.

 

Reste à se poser la question du style de Lovecraft. Je ne doute pas que David Camus l’ait fort bien rendu, en collant au plus près. Mais à la question « Lovecraft écrivait-il bien ? », à s’en tenir à des critères purement académiques (donc probablement un peu idiots), on devrait sans doute répondre par la négative, devant cette suradjectivation hystérique (on ne compte évidemment pas les « indicible », « cyclopéen », etc.) et cette prolifération d’adverbes. Mais une chose est sûre – et Michel Houellebecq le notait très justement dans son petit essai : c’est un style. Qu’on l’aime ou pas, il est clair que Lovecraft œuvre tant formellement que sur le fond dans un registre très personnel. Or l’adéquation parfaite à mon sens entre ce fond et cette forme font qu’il n’y a en fait rien à reprocher à la plume de Lovecraft. Bien au contraire, même : elle crée une petite musique immédiatement reconnaissable, et suscite l’émerveillement comme l’horreur avec une maestria qui n’appartient qu’aux plus grands.

 

Et Lovecraft fut bien le plus grand auteur d’horreur du XXe siècle. Aucune raison, dès lors, de bouder son plaisir : si ce recueil est donc est un peu bancal, il m’a néanmoins procuré beaucoup de plaisir. Ce qui n’était pas gagné ; mais je dois pourtant le confesser, moi, fan décérébré : depuis que j’ai découvert Lovecraft adolescent, je prends toujours autant de plaisir à le lire et le relire, quand bien même c’est d’un œil différent. Qu’est-ce que c’est bon, tout de même…

 

EDIT : Gérard Abdaloff en parle dans la Salle 101 ici.

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"L'Art des bruits", de Luigi Russolo

Publié le par Nébal

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RUSSOLO (Luigi), L’Art des bruits. Manifeste futuriste 1913, [L’Arte dei rumori], Paris, Allia, [1913, 1916, 1954, 1975, 2003] 4e éd. 2013, 44 p.

 

Voilà un (vraiment tout petit) bouquin que je comptais lire – que je devais lire – depuis fort longtemps. C’est que le « manifeste futuriste » publié en 1913 par le peintre Luigi Russolo a été, très probablement, l’un des ouvrages majeurs, voire ZE ouvrage tout court, à avoir changé la perception de la musique contemporaine, savante comme populaire. Il a en effet inspiré bien des artistes, tels John Cage, les pionniers de la musique concrète, ou encore ceux de la scène industrielle, comme Throbbing Gristle ou, de manière plus flagrante encore, Einstürzende Neubauten. Or tout cela me parle énormément. Alors certes, 6,20 € pour moins de 50 pages abondamment illustrées, c’est un peu cher, mais voilà : je ne pouvais pas éternellement passer à côté.

 

L’Art des bruits prend la forme d’une lettre adressée au musicien futuriste Balilla Pratella. Ce court essai – manifeste, voire pamphlet – est très fortement marqué par la pensée futuriste en général (Marinetti est d’ailleurs longuement cité), et on y retrouve donc sans surprise tant un certain historicisme qu’un goût marqué pour la provocation.

 

L’idée, donc, est d’établir un rapport sur l’évolution de l’art musical des origines à 1913, exposé qui doit aboutir à l’apologie du « bruit musical » et des « sons-bruits ». Selon Russolo, la musique a ainsi connu une forte évolution depuis les premières notes jouées au cours de la préhistoire, allant vers toujours plus de complexité et de dissonances, en passant par l’harmonie et l’accord. Or, pour le peintre, ceci doit logiquement déboucher sur une nouvelle étape, d’autant plus nécessaire que les productions du passé, aussi admirables soient-elles, ne peuvent plus guère générer que de l’ennui :

 

« Chaque son porte en soi un noyau de sensations déjà connues et usées qui prédisposent l’auditeur à l’ennui, malgré les efforts des musiciens novateurs. Nous avons tous aimé et goûté les harmonies des grands maîtres. Beethoven et Wagner ont délicieusement secoué notre cœur pendant bien des années. Nous en sommes rassasiés. C’EST POURQUOI NOUS PRENONS INFINIMENT PLUS DE PLAISIR À COMBINER IDÉALEMENT DES BRUITS DE TRAMWAYS, D’AUTOS, DE VOITURES ET DE FOULES CRIARDES QU’À ÉCOUTER ENCORE, PAR EXEMPLE, « L’HÉROÏQUE » OU LA « PASTORALE ». »

 

Tout est dit : l’avenir est au bruit. Mais pas à n’importe quel bruit, car il s’agit toujours de musique. Il s’agit donc de produire, quitte à en passer par l’imitation du réel (éventuellement traficoté, par exemple en le ralentissant), du « bruit musical » basé sur les « sons-bruits », selon une organisation qui vaut bien toute forme de composition plus ancienne, pour ne pas dire archaïque.

 

Russolo propose ainsi la création d’un orchestre futuriste :

 

« 1. Grondement, éclats, bruits d’eau tombante, bruits de plongeons, mugissements.

 

« 2. Sifflements, ronflements, renâclements.

 

« 3. Murmures, marmonnements, bruissements, grommellements, grognements, glouglous.

 

« 4. Stridences, craquements, bourdonnements, cliquetis, piétinements.

 

« 5. Bruits de percussion sur métal, bois, peau, pierre, terre cuite, etc.

 

« 6. Voix d’hommes et d’animaux ; cris, gémissements, hurlements, rires, râles, sanglots. »

 

Et de la théorie à la pratique il n’y a qu’un pas, qui sera vite franchi, au moyen de l’orchestre futuriste en question, puis du « russelophone », à la source des pianos préparés, etc.

 

Je ne peux guère en dire plus ici, et ça ne serait sans doute pas d’une grande utilité. On l’aura compris, L’Art des bruits est une lecture séminale, d’une influence considérable, et pour le moins réjouissante. Ce manifeste extrémiste est à l’origine de quelques-unes des plus belles et des plus profondes créations de la musique contemporaine, et c’est une lecture indispensable pour qui s’y intéresse un tant soit peu.

 

COIN !

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"Porteurs-de-peau", de Tony Hillerman

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HILLERMAN (Tony), Porteurs-de-peau, [Skinwalkers], traduit de l’américain par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1986, 1989] 1990, 269 p.

 

Septième polar navajo de Tony Hillerman, Porteurs-de-peau marque un tournant crucial, dans la mesure où c’est dans ce roman que les deux héros de l’auteur, Joe Leaphorn et Jim Chee, se rencontrent enfin (sans beaucoup s’estimer, d’ailleurs…), pour mener en parallèle une enquête complexe qui fleure méchamment la sorcellerie.

 

Attaque en force : dans le premier chapitre du roman, la caravane où vit Jim Chee se fait canarder… Mystérieuse tentative de meurtre, perpétrée semble-t-il par quelqu’un qui prend notre héros, mi-flic, mi-yataalii, pour un porteur-de-peau. C’est à bien des égards ce qui va fournir le prétexte de la rencontre avec Joe Leaphorn, le légendaire lieutenant, qui a à l’égard des croyances navajos une position autrement plus rationaliste, et suppose d’emblée (étrangement, mais il n’est a priori pas le seul…) que son confrère a probablement quelque chose à se reprocher pour s’être attiré autant de haine…

 

Mais Leaphorn a déjà bien du pain sur la planche : trois homicides non élucidés sur une courte période, ce qui est franchement inhabituel. Y a-t-il un lien entre ces trois assassinats ? Ça se pourrait bien, et de même pour la tentative à l’encontre de Chee… L’histoire est d’autant plus compliquée que quand ce dernier se rend interroger un suspect, celui-ci s’accuse d’un de ces meurtres… mais prétend avoir tué par balle un homme qui a en fait été massacré à coups de pelle !

 

Ça fait beaucoup de choses. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que, pour leur première rencontre, Leaphorn et Chee ne vont pas chômer… d’autant qu’ils ont chacun leur lot de problèmes personnels, Leaphorn avec son épouse atteinte d’un probable Alzheimer, Chee avec sa compagne si loin de chez lui.

 

Et puis, tout ça pue la sorcellerie. Et, chacun à sa manière et pour des raisons différentes, Leaphorn comme Chee détestent les porteurs-de-peau…

 

On retrouve dans ce septième roman tout ce qui fait la force et la faiblesse des polars navajos de Tony Hillerman. Commençons par les faiblesses… L’une, somme toute, n’est que de peu d’importance : on identifie très vite et très facilement le grand responsable de tout ça ; mais l’enquête reste intéressante, dans la mesure où l’établissement du mobile et des relations entre ces trois homicides et demi reste autrement délicate. L’autre, bien plus gênante, tient à la plume de l’auteur : je ne nie pas les talents de conteur de Tony Hillerman, qui sait faire dans le palpitant et, notamment, sait remarquablement bien finir ses romans, avec une bonne dose de suspense (c’est le cas ici, de manière particulièrement flagrante) ; il n’en reste pas moins que, formellement, c’est pour le moins atroce, et sans doute desservi par une traduction guère élégante et qui mériterait probablement un bon dépoussiérage… Je continue d’aimer les romans de Tony Hillerman, mais dois bien le confesser : à chaque titre, cette faiblesse stylistique me paraît encore un peu plus pénible…

 

Heureusement, il y a tout le reste, qui vient amplement compenser ces fâcheux travers ; quelques qualités certaines ont d’ailleurs été évoquées dans le paragraphe précédent. Ajoutons, bien sûr, que les personnages de Tony Hillerman, Joe Leaphorn et Jim Chee en tête, sont très réussis, et s’attirent presque inévitablement la sympathie du lecteur, en outre particulièrement réjoui de voir enfin ses deux héros réunis. Et puis, évidemment, il y a cette singularité primordiale des polars navajos de Tony Hillerman, à savoir leur riche contenu ethnologique. Il poursuit ici avec brio son étude des mentalités et usages navajos, en s’intéressant donc plus particulièrement à la sorcellerie et aux sorciers, et tout cela est véritablement passionnant, d’autant que l’auteur sait multiplier les points de vue sur ces questions.

 

Je ne ferais pas de Porteurs-de-peau un des meilleurs Tony Hillerman que j’ai lus, même si on m’en avait dit beaucoup de bien (trop, sans doute), et si je ne peux que reconnaître que le crossover entre les cycles Leaphorn et Chee est astucieux et enthousiasmant. Cela reste néanmoins, une fois de plus, un polar tout à fait correct, que l’on dévore l’air de rien, et qui témoigne du talent de conteur de Tony Hillerman comme de l’intelligence de son propos.

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"La Cité dans l'oeuf", de Michel Tremblay

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TREMBLAY (Michel), La Cité dans l’œuf, présentation de Michel Lord, Montréal, Leméac – Bibliothèque québécoise, [1969, 1997] 2002, 189 p.

 

Un beau jour, un mécréant est venu à ma rencontre en me proposant la lecture de ce bref roman, qu’il présentait comme un pastiche de Lovecraft. Il est vrai que les indices ne manquent pas qui vont dans ce sens (ou peut-être dans celui de Lord Dunsany, puisque c’est surtout au Lovecraft de « La Quête onirique de Kadath l’inconnue » auquel on pense ici – voir Les Contrées du Rêve), ne serait-ce qu’au travers de ces étranges noms de divinités qui structurent le récit : le nain Ghô, Lounia, Anaghwalep-Waptuolep, Wolftung, Ismonde et M’ghara… Dès lors, je ne pouvais faire l’impasse sur ce roman fantastique québécois, quand bien même je ne savais rien de l’auteur – Michel Tremblay n’a semble-t-il guère écrit dans ce domaine. Ajoutons qu’il tend plutôt à le présenter comme une sorte de « polar fantastique », ce qui a de quoi laisser sceptique – non, décidément, nous sommes bien plutôt ici dans le registre de la quête onirique.

 

Le roman, qui emprunte aussi probablement au Malpertuis de Jean Ray, cité en exergue, fait intervenir trois narrateurs, mais pour l’essentiel un père et son fils. François Laplante père s’exprime tout d’abord (dans un registre plutôt humoristique pas forcément très convaincant), et nous rapporte comment il en est venu à toucher un singulier héritage d’un richissime et mystérieux oncle. En Afrique, dans la contrée de Paganka, il fait la découverte de sa nouvelle fortune et tombe, en explorant la villa qui est désormais sienne, sur un étrange œuf brumeux et verdâtre qui ne manque pas de susciter son intérêt… mais lui attire les foudres des autochtones, qui y voient un objet foncièrement maléfique.

 

Son fils en hérite à son tour, et est littéralement fasciné par cet œuf, dont il ne parvient pas à se séparer et qui génère en lui des rêves pour le moins troublants… jusqu’au jour où, à l’instar de Randolph Carter, il va se retrouver projeté dans le monde onirique de l’œuf, avec ses divinités rivales, et vivre une épopée surréaliste, entre rêve et cauchemar, riche en visions déstabilisantes et révélations mystiques.

 

La Cité dans l’œuf ne manque donc pas d’évoquer quelques prestigieux prédécesseurs. C’est néanmoins un roman assez atypique, et doté d’une voix très particulière. En effet, au-delà de Dunsany, Lovecraft ou Ray, Tremblay constitue un univers qui lui est propre, et qui a sa richesse singulière. Le ton, bien loin de l’enquête fantastico-policière supposée, évoque davantage une forme de surréalisme grandiloquent, où le dérèglement des sens et l’atmosphère générale de mégalomanie débouchent sur une quasi-écriture automatique emphatique, ce qui, en temps normal, aurait tout pour me déplaire, mais passe plutôt bien ici. C’est que, à l’instar de la suradjectivation lovecraftienne, cette emphase plus ou moins maladive participe du récit et le caractérise largement.

 

Dès lors, c’est avec un certain plaisir que l’on suit le périple de François Laplante fils dans La Cité dans l’œuf, cité étrange et délabrée, toute en vestiges d’un passé glorieux mais irréductiblement perdu, qui se fait néanmoins inquiétant à chaque page, et sourd d’une menace indicible pesant sur notre monde si fragile. Où l’on retrouve donc Lovecraft et son horreur cosmique, mais par la bande, et si le résultat n’est donc pas sans évoquer le maître de Providence, c’est néanmoins sans que le pastiche (assumé ?) ne vire au plagiat.

 

La brièveté du roman en est également évocatrice, même si, à la différence des écrits lovecraftiens (à part probablement « La Quête onirique de Kadath l’inconnue », donc), le rythme se fait frénétique, voire hystérique, dans l’enchaînement de séquences a priori sans queue ni tête, et pourtant lourdes de sens comme de réminiscences.

 

Je n’en ferais certes pas un chef-d’œuvre, sans avoir trop de choses à lui reprocher ouvertement cela dit, mais il est clair à mes yeux que La Cité dans l’œuf constitue une curiosité des plus plaisantes, et, effectivement, que cette dimension soit volontaire ou non, un pastiche lovecraftien réussi, ce qui n’est pas si courant, loin de là. Les amateurs devraient apprécier ce court roman à sa juste mesure. Alors merci, mécréant ; il te sera beaucoup pardonné (mais pas tout non plus, faut pas déconner).

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"Le Sphinx des glaces", de Jules Verne

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VERNE (Jules), Le Sphinx des glaces, 68 illustrations par Georges Roux, Paris, Hachette – Le Livre de poche, 1970, 498 p.

 

Suite de mon périple littéraire en Antarctique. Je vous avais parlé il y a quelque temps de cela des Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket d’Edgar Allan Poe : Le Sphinx des glaces de Jules Verne en est la conclusion, hommage écrit une soixantaine d’années plus tard (c’est une des dernières productions de l’auteur, ai-je cru comprendre) et visant à prolonger l’aventure tout en éclairant, à la manière de Verne, les éléments les plus mystérieux du roman de Poe. Aussi avons-nous affaire, du moins pour l’essentiel, à un roman nettement moins fantasque, et forcément beaucoup plus documenté (même si l’hypothèse majeure du roman quant au continent antarctique, rendue nécessaire par le récit de Poe, ne s’est pas vérifiée).

 

L’histoire commence aux Kerguelen, onze ans après les événements décrits dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, et peu de temps après la publication du roman de Poe. L’Américain Jeorling désespère de trouver un bateau lui offrant la possibilité de quitter ces froides contrées pour retourner dans son pays. L’aubergiste du coin lui vante l’Halbrane du capitaine Len Guy, qui doit bientôt faire escale. Mais quand le navire anglais arrive enfin, le capitaine ne se montre guère enthousiaste à l’idée de prendre un passager… C’est qu’il a, sans doute, déjà un projet en tête, projet qui sera rendu nécessaire par la découverte d’un cadavre sur un glaçon dérivant, confirmant que sept hommes, dont le capitaine William Guy, le frère de Len, ont survécu aux tragiques événements ayant entraîné la disparition de la Jane près de l’île Tsalal.

 

Eh oui : ainsi que le découvre effaré notre narrateur, Jeorling, les improbables aventures racontées par Poe dans son unique roman se révèlent bien réelles, le témoignage d’Arthur Gordon Pym authentique. Dès lors, le capitaine Len Guy entreprend de monter une expédition afin de secourir ses compatriotes survivant dans les glaces depuis onze ans, et Jeorling décide de prendre part à la chose. Et c’est le début d’une incroyable odyssée qui emmènera nos héros plus loin encore que les protagonistes du roman de Poe, jusqu’au cœur même de l’Antarctide.

 

Disons-le tout net : si le projet de Jules Verne est pour le moins sympathique, et témoigne d’une réelle admiration à l’égard de Poe, il n’en reste pas moins que Le Sphinx des glaces, sans être désagréable pour autant (encore qu’assez bavard, et sans doute trop long), est un roman mineur de la part de l’auteur des « Voyages extraordinaires ». On est bien loin ici du brio de, disons, Vingt Mille Lieues sous les mers (mon préféré), Voyage au centre de la Terre ou encore De la Terre à la Lune (dont je n’ai cependant jamais pu, malgré plusieurs tentatives, lire la suite, Autour de la Lune…). Et ce quand bien même le thème polaire ne pouvait que me séduire.

 

Mais voilà : Le Sphinx des glaces est un peu faiblard, tant pour ce qui est de l’aventure que de la construction et des procédés littéraires mis en œuvre. Si le roman n’est pas avare de surprises et révélations, le fait est que celles-ci tiennent plus ou moins debout, convainquent plus ou moins, sont plus ou moins dans la logique de Poe. Et il en est une, de ces révélations, qui mériterait sans doute à bon droit de figurer parmi les moins surprenantes de l’histoire de la littérature, d’autant que Jules Verne la fait traîner sur près de 200 pages… Procédé hélas assez caractéristique du Sphinx des glaces, qui a tendance à dilater excessivement et artificiellement l’intrigue (certes, on est ici dans du feuilleton, ça fait partie des règles du jeu, mais c’est tout de même nettement moins convaincant que dans les meilleures productions de Verne).

 

Encore une fois, je n’ai pas trouvé ce roman désagréable pour autant, et j’ai même pris un certain plaisir à suivre le périple de l’Halbrane en Antarctide. Pour des questions de goûts hautement personnels, j’ai peut-être même vaguement préféré ce roman par rapport à celui qui l’a inspiré, pourtant autrement plus célèbre, incomparablement plus astucieux, et sans aucun doute plus abouti (malgré, ou en raison de, sa fin ouverte). Je n’en ai pas moins conscience qu’il s’agit là d’un roman mineur, donc, dont je ne saurais guère recommander la lecture, si ce n’est aux inconditionnels de Verne les plus curieux des rapports existant entre son œuvre et celle de Poe.

 

Suite de mon périple antarctique avec ce qui l’a justifié, Les Montagnes Hallucinées de H.P. Lovecraft.

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