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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Flatland", d'Edwin A. Abbott

Publié le par Nébal

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ABBOTT (Edwin A.), Flatland. Fantaisie en plusieurs dimensions, [Flatland, A Romance of Many Dimensions], traduit de l’anglais par Philippe Blanchard, préambule de Ray Bradbury traduit par Jean-François Caro, [s.l.], Zones sensibles, [1884, 1996] 2012, 151 p.

 

Le titre Flatland ne m’était pas inconnu, loin de là, et cela faisait longtemps que je comptais lire ce petit livre curieux, sans doute unique en son genre. Publié originellement en 1884 en Angleterre, Flatland ne connaîtra d’édition française qu’environ 80 ans plus tard ; depuis, les éditions se sont succédées, jusqu’à celle-ci, publiée l’an dernier par Zones sensibles, et qui est de toute beauté, avec sa couverture découpée et sa mise en page déconcertante mais toujours bien vue. C’était l’occasion ou jamais.

 

À l’époque de la parution de Flatland, on ne parlait pas encore de « science-fiction » ; pourtant, a posteriori, cette allégorie barrée semble bel et bien relever du genre, voire – pourquoi pas ? – de sa variante « hard science », poussée jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde, et cependant parfaitement cohérente dans son délire apparent. Amis des maths, ce livre est pour vous ! Mais, heureusement, il est aussi pour les autres – pour ma part, j’étais plutôt une quiche en maths, et plus particulièrement en géométrie, la matière au cœur de ce livre guère épais (double aha) ; ce qui ne m’a pas empêché de me régaler à sa lecture.

 

Tout, ici, tourne en effet autour des figures géométriques. Le narrateur est un carré, habitant de Flatland, un monde à deux dimensions. Il écrit son ouvrage à destination des habitants de Spaceland, monde à trois dimensions. Dans la première partie du roman, notre carré anonyme décrit Flatland, ses habitants, ses mœurs, son histoire, etc. L’échelle sociale est fondée principalement sur le nombre de côtés : aussi, tout en bas, trouve-t-on les femmes, qui ne sont que des lignes (le livre dans son ensemble est truffé d’une délicieuse vraie/fausse misogynie) ; il y a ensuite les isocèles, travailleurs et soldats, puis les carrés (comme notre narrateur, qui, pour être un intellectuel et un homme de loi, n’est donc pas situé bien haut dans l’échelle sociale), puis les pentagones, les hexagones, etc., jusqu’aux prêtres, les cercles (qui n’en sont pas vraiment ; simplement, ils ont tellement de côtés qu’ils tendent vers la circularité). Mais, dans ce système « parfait », relevant de l’aristocratie et de la théocratie, les vrais exclus sont les « irréguliers », contre lesquels certains (des eugénistes, dans un sens) suggèrent l’élimination pure et simple, « charitable » et sans douleur. Toutes les implications mathématiques de cet univers à deux dimensions sont décortiquées par le carré, schémas à l’appui, qui s’intéresse également à l’histoire de Flatland, et notamment à l’épisode particulièrement édifiant qu’est la révolte des couleurs. Tout ceci est absolument passionnant, aussi fascinant que drôle (d’un humour grinçant, certes), et s’inscrit largement dans la filiation de la littérature utopique (versant le plus critique, bien sûr).

 

La seconde partie change quelque peu la donne ; à la pure description succède maintenant un récit allégorique. Le carré, en rêve, va en effet découvrir Lineland, le monde à une dimension, et aura bien du mal à faire comprendre aux habitants de cet univers – et plus précisément à son roi – que ce qui constitue l’espace pour eux n’est pas le « véritable » espace, lui-même provenant d’un monde avec une dimension supplémentaire, absolument inconcevable pour les Linelandiens. Mais le carré va se trouver lui aussi confronté à ce délicat problème quand, à l’aube du troisième millénaire, il va être abordé par une sphère, provenant de Spaceland, qui va lui faire entrevoir l’existence d’une dimension supplémentaire, en l’amenant à prendre (littéralement) de la hauteur ; ce qui sera également l’occasion d’entrapercevoir Pointland, le monde sans aucune dimension… et de se poser la question particulièrement perturbante de l’existence de mondes à quatre, cinq, six dimensions, voire plus.

 

On l’aura compris : Flatland est une allégorie qui ne manque pas de profondeur (aha). Au-delà du seul délire mathématique, fascinant en tant que tel, le court roman d’Edwin A. Abbott se fait porteur d’une puissante et cinglante critique politique et sociale, puis d’une réflexion façon « mythe de la caverne » aussi séduisante que déconcertante. La perfection glacée de Flatland, son système de castes, son conservatisme, sont égratignés sans avoir l’air d’y toucher (notamment, donc, lors de l’épisode de la révolte des couleurs, moment d’anthologie), à l’aide d’une plume pince-sans-rire so british ; le résultat est aussi drôle que terrifiant.

 

Mais le « sense of wonder » à l’état pur (déjà !) est surtout l’apanage de la seconde partie, critique de l’empirisme le plus vulgaire et de ce que l’on appellera faute de mieux « l’ethnocentrisme », ici tendance à envisager comme totalité ce que l’on connaît soi-même, à l’exclusion du reste, il est vrai parfois difficilement concevable, mais qui n’en a pas moins une réalité. Apologie d’un certain relativisme idéaliste, Flatland vient remettre en cause les certitudes, et, plus d’un siècle après sa parution originelle, il reste extraordinairement pertinent à cet égard.

 

Flatland est donc une œuvre extraordinaire, à nulle autre pareille. Cette fantaisie mathématique, déconcertante au premier abord, séduit vite par la cohérence de son univers qui n’a que l’apparence de la folie, et amène à se poser des questions troublantes, sans jamais sombrer dans la lourdeur démonstrative. En ce sens, le court roman d’Edwin A. Abbott constitue peut-être une sorte de type-idéal de cette science-fiction qui n’avait pas encore de nom. Aujourd’hui, le roman n’a pas pris une ride, que ce soit dans ses aspects purement mathématiques ou critiques. Une lecture indispensable.

 

EDIT : Public chéri, si tu veux entendre, entres autres, tout le bien que Gérard Abdaloff pense de Flatland, alors clique ici.

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"Le Chant du Monstre", n° 1

Publié le par Nébal

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Le Chant du Monstre, n° 1, Paris, Intervalles, novembre 2012, 123 p.

 

Encore une découverte due à la librairie Charybde, qui avait fait comme qui dirait un certain lobbying en faveur de cette revue toute nouvelle toute belle (c’est rien de le dire : l’objet, au format iconoclaste, est franchement sublime) avant même la soirée qu’elle lui consacra ainsi qu’au Visage Vert. Je ne pouvais donc pas décemment passer à côté de cette revue de « création littéraire & curiosités graphiques », projet enthousiaste de Sophie Duc, Angélique Joyau et Céline Pévrier, visant à casser les frontières entre les arts et qui, ma foi, fait ça très bien, je peux d’ores et déjà vous le dire, bien que ne faisant sans doute pas partie du « cœur de cible » de la chose (mais j’y reviendrai).

 

La revue est organisée en six rubriques d’ampleur variable. On commence avec « Affinités électives », qui s’intéresse aux éditeurs « autres ». Cette fois, c’est Monsieur Toussaint Louverture qui s’y colle, un choix logique eu égard aux ambitions du Chant du Monstre, tant la maison de Dominique Bordes fait preuve d’exigence littéraire fonctionnant au coup de cœur, sans jamais négliger l’objet-livre pour autant, ainsi qu’en témoigne à merveille Enig Marcheur de Russell Hoban, que je ne vous recommanderai jamais assez. On commence donc avec une passionnante et passionnée interview de Dominique Bordes, suivie de trois extraits de productions maison (dont Enig Marcheur). Tout cela est plus qu’alléchant, et milite intelligemment en faveur d’une édition différente, dont Monsieur Toussaint Louverture est un représentant idéal.

 

Avec la rubrique « Alchimie », on est peut-être au cœur des préoccupations de la revue, puisqu’il s’agit bien ici de donner la parole à des couples d’auteurs mêlant littérature et graphisme. Au programme, deux poèmes illustrés. Si vous fréquentez quelque peu ce blog interlope, vous savez sans doute à quel point je suis réfractaire à la polésie, aussi ne suis-je guère en mesure de porter une appréciation un tant soi peu judicieuse sur ces textes… Mais visuellement, quelle claque ! « Géants » de Donatien Garnier & Guillaume Bullat est à cet égard une véritable merveille (j’avoue avoir été sur ce plan moins séduit par « Ce sera suffisant » de Thomas Vinau & Émilie Alenda, mais ça reste de la belle ouvrage).

 

Suit « Seul contre tous », rubrique destinée à « donner un coup de pied dans la fourmilière » de l’édition. La parole est à Fabrice Colin, qui, dans « Ne m’invite pas à déjeuner David », livre une chronique acide, tout droit échappée du Golden Path dont on retrouve bien le ton, qui « questionne les adoubements et excommunications prononcés par la critique littéraire » Au menu, David Foenkinos et Guillaume Musso. Si.

 

« Ex-qui ? » s’intéresse aux auteurs morts mais dont la plume est toujours bien vivante. La rubrique est, pour cette première occurrence, consacrée à Kathy Acker et à son Don Quichotte. Le portrait (en plagiat/sampling, bien sûr) de cette terroriste littéraire est passionnant (au passage, le sampling définit bien Le Chant du Monstre en général ; rien d’étonnant, du coup, si…). Suivent trois extraits : si le premier (« L’Avortement de Don Quichotte ») m’a paru tout à fait remarquable, j’avouerai cependant que la suite, pouvant évoquer William Burroughs (forcément), mais aussi La Foire aux atrocités de J.G. Ballard, m’a laissé assez froid ; trop expérimental pour ma pomme, sans doute…

 

On passe alors au « Cabinet de curiosités », collection de bizarreries dénichées en librairie ou sur le ouèbe. Les dessins de Frédéric Noël, à l’imaginaire enfantin perverti (ou bien… ?) sont tout à fait intéressants. Suit un autre duo écrivain/graphiste, avec Géométrie dans la poussière de Pierre Senges & Killoffer : c’est à nouveau très beau sur le plan visuel, mais je ne suis une fois de plus pas en mesure de critiquer de manière pertinente le texte…

 

Et puis il y a « Parce que ! », dernière rubrique sans autre justification que celle de l’enthousiasme (la meilleure justification possible, donc : « certains choix ne se défendent plus tant ils semblent évidents »). Une nouvelle de Pierre Terzian intitulée « À manger pour les cailloux », préfigurant la Crevasse de l’auteur. Belle plume, sujet qui, ai-je trouvé, entre bizarrement (ou pas) en résonance avec le début du Don Quichotte de Kathy Acker, mais j’avoue n’avoir pas adhéré plus que ça.

 

C’est que c’est pointu, tout ça. Exigeant. Ce n’est pas une critique, juste un constat. Il y a dans Le Chant du Monstre un goût de la création littéraire (et plus puisque affinités) la plus extrémiste, la moins sage ; ce qui est bien. Mais, du coup, ça ne m’a pas toujours parlé, ça allait parfois (souvent ?) trop loin pour mon pauvre petit moi… Non, je crois très franchement, même si je l’ai lu dans l’ensemble avec plaisir et si j’en ai pris plein les mirettes, que Le Chant du Monstre s’adresse à un public dont je ne fais pas vraiment partie. Je reconnais cependant la très grande qualité de la chose, le travail étonnant qu’elle représente, et son audace rafraîchissante. Je ne peux donc que souhaiter longue vie et prospérité à cette revue différente et passionnée, le plus sincèrement du monde, tout en n’étant pas certain de poursuivre l’aventure de mon côté ; mais on verra : je suis faible…

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"La Maison du Cygne", d'Yves & Ada Rémy

Publié le par Nébal

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RÉMY (Yves & Ada), La Maison du Cygne, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1978] 1986, 282 p.

 

Dix ans après l’extraordinaire    Les Soldats de la mer, sept ans après Le Grand Midi qu’il me faudra bien lire un jour, les si rares Yves & Ada Rémy ont publié, dans la collection Ailleurs & Demain, La Maison du Cygne, un roman de science-fiction cette fois, couronné par le Grand Prix de l’Imaginaire, mais qui devait longtemps rester leur dernière parution (depuis, il y a eu  Le Prophète et le vizir, qu’il vous faut, bien entendu). Mon enthousiasme pour les œuvres précitées et pour leurs si sympathiques auteurs devait nécessairement m’amener un jour à lire ledit livre – et il va de soi que je ne saurais en traiter de manière totalement objective, du fait des publications des Rémy chez Dystopia, vous êtes prévenus. C’est aujourd’hui chose faite. Reste à trouver les mots pour en parler…

 

La première partie du roman se déroule dans la citadelle d’El Golem, au cœur du désert mauritanien. Sous la houlette d’un Maître aussi mystérieux qu’affectueux, 25 enfants de toutes origines y sont élevés, loin des regards. Ils dépendent de la Maison du Cygne, constellation engagée dans une lutte millénaire avec celle de l’Aigle, lutte dont on ne connaîtra véritablement l’enjeu et les modalités qu’à la toute fin du roman. Là, les enfants apprennent à développer leurs pouvoirs psioniques, afin de servir au mieux les intérêts du Cygne. Pour les enfants, le castel est tout d’abord un lieu idyllique, une utopie de l’éducation parfaite, où exercices étranges et jeux farfelus rythment une vie heureuse et sans questionnement. Pourtant, de temps à autre, un enfant disparaît dans le désert, ou subit un sort étrange au sein même de la citadelle que l’on croyait à l’abri de toute attaque. Le Maître le leur dit : il faut y voir les actions malintentionnées de l’Aigle, leur ennemi de toujours. Aussi doivent-ils être sur leurs gardes…

 

Mais vient l’adolescence, et avec elle les interrogations existentielles… et la révolte. Chez le jeune Passy, notamment, qui, après avoir mis en doute la réalité de l’Enseignement Nocturne, en arrive à se poser la question de l’existence même du castel et de ses habitants. C’est que les révélations de l’Ordonnateur du Cygne sur leurs « rêves » ont chamboulé le quotidien des enfants d’El Golem. Et trop de questions restent en suspens… Qu’est-ce, au juste, que le Cygne ? Qu’est-ce que l’Aigle ? Quel est ce plan dans lequel les enfants instrumentalisés jouent un rôle, et quel est ce rôle ? Pourquoi ces « rêves », pour Passy celui d’un jeune Français du nom de François Vost, qui n’a jamais entendu parler du castel, et vit une vie banale dans une famille banale de Passy ? Qu’est-ce que la réalité, dans ce monde où tout semble illusoire ? Et l’ambiance utopique des premières années d’El Golem de laisser la place à l’angoisse, au doute, au reniement. Viendra plus tard le temps des réponses… et des regrets.

 

Si Yves & Ada Rémy délaissent ici le fantastique pour la science-fiction, on reconnaît néanmoins leur patte si particulière, au travers de leur plume sophistiquée, de leur style très ciselé ; un peu trop, d’ailleurs, à mon sens, surtout au début de la seconde partie (où certains dialogues sont franchement trop ampoulés en ce qui me concerne ; autant vous prévenir, c’est la seule « critique » que je me sens en mesure d’adresser à ce livre). Les images sont marquantes, l’ambiance superbe, et le propos aussi intrigant qu’intelligent.

 

Bien loin de se cantonner au registre de « l’histoire secrète » avec le conflit insidieux opposant le Cygne et l’Aigle (dont les implications philosophiques sont néanmoins très intéressantes, et fort troublantes), La Maison du Cygne se révèle avant tout être un très beau roman sur l’enfance, l’adolescence et le passage à l’âge adulte. La destinée des enfants d’El Golem, et plus particulièrement de Passy, est ainsi l’occasion de livrer une réflexion subtile sur l’éducation, qui évoque avec brio les rêves utopiques en la matière, aussi bien ceux de la littérature classique que les expériences concrètes d’enseignement alternatif. Mais la perfection du castel mauritanien est bientôt mise en doute, et c’est, au-delà, l’instrumentalisation de l’enfance qui est questionnée, d’une enfance formatée même si d’une manière originale, et considérée avant tout pour son potentiel « utile ».

 

La révolte adolescente y est aussi superbement décrite, avec des mots qui touchent, des images fortement évocatrices. Il y a de la parabole dans le destin de Passy/François Vost et dans ses interrogations si légitimes sur sa place dans l’univers. Le lecteur, à n’en pas douter, s’y retrouvera, y observera avec une fascination mêlée d’angoisse son propre reflet dans un miroir par nature trompeur.

 

Puis viendra le temps de la nostalgie, des regrets… Ce qui nous vaudra une conclusion absolument magnifique (qui rachète à merveille les quelques écueils stylistiques du début de la seconde partie, mentionnés plus haut).

 

Aussi l’argument science-fictif, pour intéressant qu’il soit, n’est-il largement à mes yeux qu’un prétexte, plus que jamais. La Maison du Cygne relève bien du genre, et mérite amplement sa récompense ; c’est un très bon roman de science-fiction, oui. Mais il s’inscrit dans une lignée utopique et fabuleuse qui dépasse le seul champ science-fictif, et les pouvoirs psioniques qui en sont ici le principal « cliché » ne jouent finalement qu’un rôle limité dans l’histoire, de même que la lutte entre le Cygne et l’Aigle est en définitive ramenée à des considérations toutes terrestres, n’impliquant pas véritablement, si ce n’est pour les besoins de la fable, de conjuration venue d’ailleurs. C’est l’humain qui intéresse ici les auteurs, un humain mis à nu, dans sa fragilité comme dans son potentiel. Et, ce qui marque, c’est bien cette subtile, et aussi tendre que douloureuse, évocation des années perdues de la prime jeunesse, avec tout ce qu’elles impliquent de joies comme de peines, d’espoirs comme de peurs.

 

Je ne vous cacherai pas que j’ai cependant largement préféré Les Soldats de la mer à La Maison du Cygne : les Rémy me semblent plus à l’aise dans le format de la nouvelle comme dans le registre du fantastique, et leur style si particulier s’y déploie à meilleur escient à mon sens. Mais ce roman est néanmoins des plus intéressants, et mérite bien qu’on s’y attarde ; c’est à n’en pas douter un des très grands romans de la science-fiction française.

 

Voilà : décidément, j’aime, j’adore les Rémy. Non, je ne suis pas objectif. Mais je m’en passe très bien, merci.

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"Descendre en marche", de Jeff Noon

Publié le par Nébal

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NOON (Jeff), Descendre en marche, [Falling Out Of Cars], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [2002] 2012, 310 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 69 (pp. 100-101).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Descendre en marche est le cinquième livre de Jeff Noon publié par La Volte ; à la différence des précédents, toutefois, ce roman datant déjà d’une dizaine d’années n’est en rien lié au Vurt. Il s’agit cette fois d’une sorte de road novel post-apocalyptique (on a à vrai dire un peu l’impression, sur ces autoroutes désertes, d’être dans un film de zombies sans zombies…), très éloigné des délires vaguement cyberpunks de Vurt, Pollen, Pixel Juice et NymphoRmation. Autant prévenir d’emblée les amateurs, donc : ils ne s’y retrouveront pas forcément. Car s’il est des éléments qui confirment bien que nous sommes en présence d’un roman de Jeff Noon – et notamment sa traditionnelle obsession pour Lewis Carroll, en l’occurrence ici, comme de juste, De l’autre côté du miroir –, la tonalité d’ensemble est très différente : rien de joyeusement barré et jubilatoire ; cette fois, Noon fait dans le noir, le douloureux, le mélancolique, et son style est beaucoup plus épuré que d’habitude, s’il a toujours quelque chose de déjanté.

 

L’Angleterre est sous le coup d’une terrible maladie de l’information. Le bruit vient perturber les signaux, quels qu’ils soient, rendant bon nombre d’objets ou de procédés inutilisables – ainsi les livres, les photographies, la musique, etc. On a l’impression d’objets qui deviennent fous ; mais ce sont bien les perceptions des malades qui sont ainsi faussées, et ce sont eux qui en viennent progressivement à sombrer dans l’aliénation la plus totale ; pour éviter ce triste sort, si c’est seulement possible, une seule solution : absorber régulièrement, et « tout en douceur », des comprimés d’une drogue appelée Lucidité (Lucy pour les intimes)…

 

L’héroïne et narratrice du roman, Marlene, a perdu sa fille Angela du fait de la maladie. Cette ancienne journaliste continue, contre vents et marées, à prendre des notes éparses sur les événements qu’elle est amenée à vivre, en compagnie de l’ex-soldat et petite frappe Peacock, de la colérique Henderson, et de la jeune auto-stoppeuse Tupelo. Ce quatuor roule à travers l’Angleterre désolée, plus ou moins au hasard en apparence. Mais il a en fait une mission à remplir, confiée par le mystérieux Kingsley : retrouver aux quatre coins du pays des fragments de miroirs – le miroir étant le symbole même de la perturbation de l’information – qui sont supposés, une fois rassemblés, offrir de quoi vaincre l’épidémie. Une quête passablement fantaisiste, donc, et hautement symbolique.

 

Mais ne nous y trompons pas : celle-ci relève à bien des égards du « McGuffin » (de même que la dimension vaguement paranoïaque du roman, avec cette mystérieuse limousine qui semble suivre nos héros). Ce qui intéresse vraiment Jeff Noon – et le lecteur – dans Descendre en marche, c’est bien de capter – si l’on ose dire – les impressions d’une personne qui, emportée par un deuil douloureux, devient folle… et en a en partie conscience. La perte de repères ne se contente pas de constituer le quotidien de Marlene et de ses compagnons, mais imprègne littéralement le texte, lui aussi en forme de miroir éclaté (d’où la couverture – très jolie une fois de plus). Aussi l’interrogation sous-jacente sur la nature de la réalité et la perception que l’on en a (on pense tout naturellement à Philip K. Dick et Christopher Priest) est-elle ici tant une question de fond que de forme. Une forme parfois hermétique – le roman, pour être plus épuré et moins baroque que les précédentes parutions de Noon à La Volte, n’en est certainement pas pour autant plus « facile », et demande un apprentissage – mais toujours pertinente, et qui contient quelques très beaux moments (ainsi de la scène du musée des choses fragiles, brève mais absolument superbe).

 

Au-delà, le roman porte sans doute en lui la réflexion (eh eh) désabusée d’un auteur sur sa propre production : Marlene s’interroge régulièrement sur ce qui la motive à écrire, et il y a ce passage aussi édifiant que troublant où, dans une bibliothèque, Tupelo et elle font, avec la prudence que leur intime le surveillant, l’expérience de livres dont les mots disparaissent une fois lus… On est bien loin, ici, de l’enthousiasme débordant des œuvres précédemment citées ; le ton est grave, dépressif, douloureux…

 

Impression renforcée par la récurrence du thème du deuil, nécessairement impossible ; la présence d’Angela, insidieuse, se fait toujours ressentir ; elle est à la fois, pour Marlene, incitation à poursuivre son chemin et rappel cruel de la vanité de sa quête. Et Marlene de vouloir à son tour passer de l’autre côté du miroir – le texte de Carroll est régulièrement évoqué, et même complété, au-delà des sempiternelles et improbables parties d’échecs de Tupelo –, là où rien n’a jamais été supposé faire sens. Tentation de vouloir tout laisser tomber. De descendre en marche…

 

Avec ce nouvel opus, La Volte nous offre la possibilité d’envisager l’excellent Jeff Noon d’un œil différent. Et si Descendre en marche n’est probablement pas aussi bluffant que Pollen ou Pixel Juice, s’il n’a rien en commun avec leur hystérie communicative, il reste à n’en pas douter une réussite dans son genre ; un roman dur, troublant, qui laisse un brin perplexe sur le moment comme à l’arrivée, mais riche en images fortes et interrogations… lucides, qui hanteront le lecteur un bon moment. Et n’oubliez pas : « Si vous lisez cette phrase, c’est que vous êtes en vie. »

 

EDIT : Gérard Abdaloff en parle ici, mais on y parle aussi d'autres trucs, c'est merveilleux.

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"La Symphonie des spectres", de John Gardner

Publié le par Nébal

La Symphonie des spectres

 

 

GARDNER (John), La Symphonie des spectres, [Mickelsson’s Ghosts], traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Mikriammos, postface de Fabrice Colin, Paris, Denoël, [1982, 1985] 2012, 786 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 69 (pp. 91-93).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

NB : Ce papier est à chier, j’en ai bien conscience… Mais bon, je suis bien obligé d’assumer.

 

Après Grendel il y a peu, Gilles Dumay continue son exhumation des œuvres de John Gardner avec son dernier roman, La Symphonie des spectres (on pourra légitimement préférer le titre original), mais pas en Lunes d’encre, cette fois (il est vrai que l’élément fantastique, s’il a son importance, reste relativement diffus tout au long des presque 800 pages de ce monstre littéraire). « Le chef-d’œuvre oublié de la littérature américaine », nous dit la couverture. Le procédé peut faire grincer des dents… mais pour une fois, c’est peut-être bien vrai.

 

Peter Mickelsson est un professeur de philosophie dans une obscure université de Pennsylvanie. Cet ancien footballeur (il y tient) traumatisé par Luther (il est issu d’une longue lignée de pasteurs) et obsédé par Nietzsche est à bien des égards un raté, cerné par les problèmes. Et notamment ceux qui concernent l’argent : son ex-femme Ellen est dépensière et inconséquente, mais il se sent tenu de lui verser plus que de raison, notamment pour assurer l’éducation de leurs deux enfants, dont il n’a pas eu de nouvelles depuis un bail ; aussi n’a-t-il pas payé ses impôts depuis quelques années, ce qui lui vaut d’être harcelé par l’IRS. Ses cours comme ses collègues le gonflent pas mal, et il ne s’intéresse plus guère à la recherche (même s’il envisage de publier un best-seller de philosophie pour les nuls). Il accumule par ailleurs les déceptions sentimentales, et les faux-pas qui vont avec, notamment avec la prostituée mineure Donnie et la sociologue (non marxiste, un cas unique !) Jessie. Il sombre peu à peu dans l’apathie, laissant traîner son courrier, et ne retrouve un tant soit peu de goût pour la vie qu’en s’exilant dans les Montagnes Infinies, à une heure de route de sa faculté : en effet, bien que n’ayant pas l’argent pour ce faire, il fait l’acquisition d’une vieille demeure près de Susquehanna, bled paumé infesté de sorciers et de mormons ; là-bas, il passe son temps à retaper la baraque et à fabriquer lui-même ses meubles. Seulement voilà : la maison a la réputation d’être hantée… et ça pourrait bien être davantage qu’une superstition campagnarde.

 

Peter Mickelsson, dans lequel on reconnaît pas mal John Gardner lui-même, est un superbe personnage, d’une humanité rare, aussi attachant qu’agaçant, et merveilleusement complexe. À travers lui, John Gardner dresse un portrait lucide de l’Amérique au tournant des années 1980, quand Reagan arrive à la Maison Blanche. Il faut dire que les digressions sont nombreuses (avec des vrais morceaux de cours de philo dedans), qui permettent de mieux cerner la personnalité de ce magnifique loser de héros.

 

Aussi le roman, loin d’être frénétique malgré ses faux airs de thriller fantastique vaguement conspirationniste (Mickelsson est passablement paranoïaque…), prend-il son temps, se développe avec une lenteur majestueuse. Mais, tout au long de ces presque 800 pages, il ne suscite jamais pour autant l’ennui. Belle performance : ce pavé, pour exigeant qu’il soit par moments, notamment du fait de sa trame diffuse et des délires philosophiques plus ou moins sérieux qui le parsèment, est, ainsi que le fait remarquer Fabrice Colin dans sa postface, impossible à lâcher. C’est qu’on se prend vite d’intérêt pour le sort du pathétique Mickelsson, et que Gardner, de sa plume habile et splendide, étonnamment fluide, sait toujours rattraper son lecteur et lui intimer insidieusement l’ordre de poursuivre.

 

La Symphonie des spectresest un roman souvent drôle, parfois même hilarant – ainsi dans sa satire lucide de l’université et des mondanités hypocrites qui vont avec –, mais aussi profondément émouvant. Et, si l’appellation un peu facile et parfois tellement creuse de « roman philosophique » peut sembler plus ou moins pertinente, on se prend cependant d’envie de le qualifier de « roman total », tant il balaye une multitude de thèmes avec un brio sans cesse renouvelé. Tout y passe, du plus trivial au plus sérieux, et les interrogations éthiques abondent à l’égard de l’ensemble. Et c’est passionnant.

 

Superbe description d’un homme qui sombre pas à pas dans la dépression et la folie (ou pas), l’ultime roman de John Gardner est une merveille d’une richesse insoupçonnée, à vrai dire inclassable. Jamais lassant en dépit de sa longueur, débordant d’humanité et d’empathie, soufflant le chaud et le froid avec une maestria qui n’appartient qu’aux meilleurs, c’est un livre fascinant et en tout point abouti, qui ne prête à vrai dire pas le flanc à la critique. Il relève de la meilleure littérature américaine, et au-delà, et constitue bel et bien un authentique chef-d’œuvre. Précipitez-vous sur cette merveille, réédition bienvenue après une trentaine d’années d’un injuste oubli. La Symphonie des spectres, avec son ambition phénoménale mais jamais étouffante, est bel et bien la confirmation du génie de son auteur. Un livre rare, bluffant, à chérir précieusement, et dont on espère qu’il augurera de nouvelles publications.

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"Dénonciation des inquisiteurs de la pensée", de Marie-Joseph Chénier

Publié le par Nébal

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CHÉNIER (Marie-Joseph), Dénonciation des inquisiteurs de la pensée, notes et postface par Thierry Gillybœuf, Paris, Fayard – Mille et Une Nuits, [1789] 2011, 85 p.

 

Marie-Joseph Chénier est nettement moins connu que son frère aîné, le fameux poète André Chénier, qui devait être guillotiné au plus fort de la Terreur, peu avant la chute de Robespierre et des siens. Dramaturge semble-t-il plutôt médiocre (semble-t-il, hein : je ne fais que rapporter ce qui en est dit ici, j’avoue n’avoir lu aucune de ses pièces), il fut néanmoins un zélé apôtre de la liberté tout au long de sa vie ; aussi embrassa-t-il bien plus radicalement que son frère la cause révolutionnaire, ce qui les amena à s’affronter (sur le terrain politique s’entend ; mais d’abjects calomniateurs, se fondant sur une de ses pièces jouée après Thermidor, voulurent y voir une confession de fratricide, et l’accusèrent d’avoir joué un rôle dans la mort d’André…). Tout jeune député à la Convention, il fut ainsi membre du parti de Danton, et vota notamment la mort de Louis XVI. On le retrouvera plus tard parmi les « Idéologues ».

 

Mais ce qui nous intéresse ici est antérieur à ces faits marquants de sa vie publique. En effet, son pamphlet intitulé Dénonciation des inquisiteurs de la pensée est une œuvre de l’aube de la Révolution (datée du 4 juillet 1789, elle paraît le mois suivant). Et si c’est à n’en pas douter un texte bien de son temps, témoignage parmi tant d’autres de la vigueur pamphlétaire de ces quelques mois si agités, on ne peut que constater qu’il est encore, à bien des égards, d’une actualité certaine. Défense acharnée et jusqu’au-boutiste de la liberté de pensée et de la liberté d’expression, ce court texte cinglant, imprégné de l’esprit des Lumières (et au premier chef de Voltaire, le modèle, et de Rousseau, très souvent cité), attaque avec la fougue de la jeunesse (l’auteur avait 25 ans…) la censure sous toutes ses formes.

 

Ce n’est certes pas un hasard si Marie-Joseph Chénier emploie le terme « d’inquisition » pour désigner la censure : l’expression est connotée, évocatrice de bûchers en tous genres, et l’inquisition espagnole, notamment, constitue un repoussoir efficace. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de stigmatiser la vieille institution ecclésiastique, qui ne jouait plus aucun rôle en France, mais bien la censure étatique (censure « au sens strict », préalable), puis celles de la Sorbonne, du Parlement et de l’Église, a posteriori.

 

Pour ce faire, l’auteur, qui connaît ses classiques, adopte une posture jusnaturaliste et très fortement légicentriste (on sent particulièrement ici l’influence de Rousseau et de son Contrat social). Il s’agit de faire l’apologie de la loi (souvent écrite en capitales, tout un symbole) contre l’abomination qu’est l’arbitraire (au sens le plus vulgaire, popularisé par les philosophes ; il y aurait sans doute à redire en ce qui concerne l’arbitraire des Parlements, mais ce n’est pas notre sujet). Pour Chénier, la loi est tout, et elle seule peut disposer des cas où une œuvre (notamment théâtrale : l’auteur s’était vu interdire son Charles IX, il prêche évidemment pour sa paroisse) peut entraîner une punition. Or le droit naturel postule l’égalité des droits de tous les citoyens, d’une part, et, d’autre part, leur liberté absolue, ou presque : elle ne connaît de limite, fort classiquement, que dans la liberté des autres. Aussi – et Chénier revient souvent sur ce point – la seule raison valable pour condamner l’auteur d’une pièce ou de toute autre œuvre de l’esprit est-elle la calomnie.

 

Au-delà, tout est permis. On pense bien évidemment à la célèbre formule attribuée à Voltaire (mais cette paternité a semble-t-il été contestée… et il est vrai que de la part de l’auteur du Candide, cela aurait été un peu gonflé) : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » L’idée est ici centrale. Hors le cas spécifique de la calomnie, donc, tout peut être dit, voire doit être dit : l’interdiction, quel que soit son motif, et quelle que soit l’instance qui la prononce, avant ou après publication, ne saurait être qu’arbitraire, et, en tant que telle, constituer un empiètement inacceptable de l’autorité sur les droits imprescriptibles du citoyen.

 

Pour défendre sa thèse (pas forcément très originale, si ce n’est peut-être par son caractère jusqu’au-boutiste, donc), Marie-Joseph Chénier, malgré une plume parfois un peu lourde (oui, décidément, ça sent son Rousseau dans le texte…), a quelques jolies formules, du genre cinglant : les censeurs sont ainsi pour lui « des eunuques qui n’ont plus qu’un seul plaisir ; celui de faire d’autres eunuques » (la sentence est reprise ici, mais provient d’un pamphlet antérieur sur le théâtre).

 

Citons également le début du paragraphe IX, admirable et qui constitue un bon résumé : « Si les premiers hommes d’une nation, c’est-à-dire, les hommes les plus éclairés, pouvaient empêcher les plus ignorants de publier leur pensée, cette autorité serait souverainement injuste. Premièrement, tous les hommes sont susceptibles de passions ; par conséquent, ils sont tous capables de parler, d’agir avec partialité. En second lieu, quand on pourrait trouver un homme toujours équitable, toujours impartial, son autorité arbitraire sur la publication de la pensée serait encore injuste, par cela seul qu’elle serait arbitraire et qu’elle détruirait l’égalité de droit, qui ne peut subsister qu’avec des lois écrites, établies par le peuple ou ses représentants. »

 

Et cet extrait du très orgueilleux paragraphe XXIV, apportant une précision utile : « [les censeurs nommés dans le pamphlet] ont blessé mon droit légitime, je n’ai blessé que leur amour-propre ; et l’amour-propre des citoyens, par conséquent des magistrats, ne peut être mis au rang de ces choses que la société doit protéger. »

 

Aujourd’hui, certes, « Anastasie » ne sévit plus en France a priori. Mais la Dénonciation des inquisiteurs de la pensée reste des plus pertinentes à l’heure du « politiquement correct »… La « liberté inconditionnelle » revendiquée par Marie-Joseph Chénier est plus que jamais nécessaire, contre toutes les formes d’empiètement, contre toutes les formes « d’inquisition ». En tout cas, elle me parle. Aussi ce pamphlet, avec ses faiblesses, ses sursauts d’orgueil et son caractère foncièrement « intéressé », reste-t-il, plus de deux siècles plus tard, une lecture pertinente, si ce n’est salutaire.

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"Le Vicomte pourfendu", d'Italo Calvino

Publié le par Nébal

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CALVINO (Italo), Le Vicomte pourfendu, [Il Visconte dimezzato], traduction de l’italien par Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1955, 2001, 2002] 2012, 143 p.

 

Je n’avais jusqu’à présent lu d’Italo Calvino que l’extraordinaire  Si par une nuit d’hiver un voyageur, mais je ne comptais certainement pas en rester là. Cela faisait un moment déjà que je désirais lire sa fameuse « trilogie héraldique », autrement intitulée « Nos Ancêtres », et composée du Vicomte pourfendu, du Baron perché et du Chevalier inexistant. Folio ayant eu la bonne idée de rééditer ces trois petits volumes l’an passé, j’ai enfin pu m’atteler à cette tâche. Joie ! Joie !

 

Le Vicomte pourfendu, donc (1952). Nous sommes au XVIIIe siècle, mais dans une version quelque peu fantaisiste, propice au conte philosophique dans la lignée de Voltaire. Le vicomte Médard de Terralba participe, au sein des troupes de l’Empire, à la guerre contre les Turcs. À peine a-t-il le temps de constater avec effroi les horreurs de la guerre dans quelques paragraphes saisissants d’humour noir qu’il est fait lieutenant… avant d’être fendu en deux par un boulet de canon lors de sa première bataille. Mais les médecins impériaux, ravis de se voir confier un cas pareil, parviennent à sauver sa moitié droite…

 

Le vicomte diminué retourne en Italie, et inaugure un règne despotique, caractérisé par d’innombrables cruautés et vilenies en tout genre. Prompt à condamner au gibet, Médard multiplie les mauvais tours, qui le font haïr de la population, laquelle le craint cependant encore plus. L’ignoble personnage ne manque pas d’attenter à la vie du narrateur, son neveu illégitime, un enfant fort naïf, et, voulant tâter de « l’amour », tente de forcer le mariage avec la paysanne Paméla, contrainte de se cacher dans la forêt.

 

Mais le Misérable rencontrera bientôt une adversité inattendue (mais toute relative…), quand un vagabond fait son apparition au pays ; en effet, il s’agit de l’autre moitié du vicomte : la bonne moitié.

 

Trop bonne…

 

La morale de cette succulente fable est donc que l’excès de perversion comme l’excès de vertu sont également inhumains, insupportables et, dans un sens, aussi néfastes l’un que l’autre. On pourrait donc y voir une sorte d’apologie du « juste milieu » (qui tend souvent au conservatisme, par nature…), mais le propos de Calvino est probablement plus subtil. En séparant ainsi le bien du mal dans un même homme, il tend avant tout à établir un tableau édifiant de la nature humaine, en tant que telle ni bonne ni mauvaise, capable du meilleur comme du pire (et, à l’en croire, c’est donc tant mieux).

 

Ce tableau ne se cantonne pas à la seule figure du vicomte pourfendu, mais s’exprime également dans les autres personnages de ce très bref roman, qui sont autant d’individus partagés entre leurs responsabilités, leur condition, leur rôle social et leur éthique : ainsi du charpentier Maître Pierreclou, contraint d’élaborer des instruments de supplice tous plus raffinés les uns que les autres, mais qui trouve à y exercer son grand talent d’artisan, là où les plans de machines « bénéfiques » que lui soumet le Bon sont irréalisables ; ainsi, également, des huguenots du fief, persécutés en France, en tant que tels prédisposés au rôle de victimes, mais qui n’en sont pas moins rudes en affaires, quand la disette (qui ne quitte pas la bouche du patriarche Ézéchiel) frappe la communauté villageoise ; ainsi, encore, des lépreux de Préchampignon, qui ne trouvent que dans la licence et l’égoïsme le moyen de faire face à leur triste sort, etc.

 

Mais il y a le vicomte, donc, figure de l’excès qui, par sa seule présence (dédoublée…), fait ressortir plus encore vertus et vices chez ses paysans. Si la condamnation de l’excès de perversion semble couler de source, celle de l’excès de vertu n’en est pas moins capitale, et, dans la figure du Bon, on retrouve la critique du Candide (voire d’un Sade pris au pied de la lettre, en version soft, certes, et avec ses inévitables contradictions…), de même qu’elle implique une réflexion d’ensemble, toujours légère mais non moins présente, sur l’engagement (le Bon refusant de faire face au Misérable, du fait de sa trop grande tendance à la pitié) et la capacité à faire le bonheur d’autrui… malgré lui, qui se voit apporter une cinglante et définitive réponse négative.

 

Fantasque conte philosophique aussi délicieux que pertinent, porté par une plume parfaitement appropriée et des plus agréables, Le Vicomte pourfendu est un très joli petit livre, qui inaugure avec brio la « trilogie héraldique ». Je me suis régalé à cette lecture, et ai d’ores et déjà hâte de poursuivre l’aventure avec Le Baron perché. À bientôt, donc.

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"Redrum", de Jean-Pierre Ohl

Publié le par Nébal

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OHL (Jean-Pierre), Redrum, Talence, L’Arbre vengeur, 2012, 242 p.

 

L’Arbre vengeur publie des bons bouquins, à n’en pas douter, et j’ai eu à plusieurs reprises l’occasion d’en témoigner sur ce blog interlope. C’était déjà un argument, dans un sens, en faveur de la lecture de ce Redrum. Le titre même en était un autre, immédiatement évocateur du Shining de Stephen King, ou, plus exactement ici, de son adaptation cinématographique par Stanley Kubrick. Or Kubrick est probablement mon réalisateur fétiche, dont je ne me lasse pas de voir et revoir les films, que j’apprécie généralement de plus en plus à chaque fois. Le pitch insistant sur Kubrick, et développant en outre un intriguant cadre d’anticipation, vous comprendrez que je ne pouvais pas faire l’impasse sur ce court roman…

 

Nous sommes dans un futur proche, à la veille d’une possible guerre nucléaire (tout va bien). Stephen Gray est un critique et historien du cinéma – alors que les vieux films 2D n’intéressent plus grand monde… –, auteur notamment d’un livre remarqué sur Stanley Kubrick. Il est du coup invité à un colloque concernant le réalisateur, colloque organisé par le mystérieux et richissime Onésimos Némos sur son île de Scarba, au large de l’Écosse. Némos est l’inventeur de la Sauvegarde, procédé permettant de « stocker » la personnalité des morts (leur « âme » ?) sur un support informatique pour la rendre accessible à des Visiteurs. Le père de Stephen avait travaillé pour lui, à Scarba, d’où venaient ses ancêtres. Le voyage de Stephen a donc tout d’un retour aux sources. D’autant que, parmi les invités du colloque, figure entre autres son ex-femme, Ruth, la fille de son directeur de thèse…

 

Très tôt, une ambiance particulière se dessine, mêlant franche bizarrerie (avec le personnage pittoresque de Laszlo Télek, la discrétion de Némos, ses délires kabbalistiques…), références cinéphiles (kubrickiennes, bien sûr, mais pas seulement : les invités sont ainsi assistés par des sosies d’acteurs et d’actrices fameux…), et introspection morbide (Stephen est fasciné et terrorisé par la mort, et, à bien des égards, c’est ce qui explique son goût du cinéma, dans lequel il a trouvé une échappatoire ; la fin est à cet égard intéressante). Ce qui n’est pas le moindre atout de ce Redrum.

 

Le roman est aussi plutôt bien écrit, et d’une lecture agréable. Il est en outre doté d’intéressants personnages, fort bien campés. Il est enfin assurément bien construit, adoptant une structure circulaire qui fait écho aux préoccupations du narrateur (qui développe très jeune une analyse solipsiste de 2001, avec la métaphore du cerceau et du bâton) comme, plus généralement, à la fiction dans son ensemble.

 

Redrum n’est donc pas un mauvais roman.

 

Mais…

 

Ben oui, après une entrée en matière pareille, il faut bien qu’il y ait un « mais »…

 

Mais ce livre m’a néanmoins déçu. Pour plusieurs raisons que je ne suis pas certain de bien comprendre moi-même. J’en retiendrai essentiellement deux.

 

Tout d’abord, et là c’est le petit fan qui s’exprime, j’ai regretté que l’argument kubrickien ne soit à bien des égards qu’un prétexte. Les quelques rares anecdotes sur le réalisateur et ses films qui émaillent Redrum ont quelque chose d’artificiel et de guère convaincant, on se dit que n’importe quel réalisateur, ou presque, aurait pu convenir (Stephen Gray est d’ailleurs semble-t-il le seul kubrickien convaincu parmi les invités du colloque). Certes, il y a la passion du narrateur pour 2001, et l’avertissement au rouge à lèvres de Shining ; la tension érotique qui parcourt le roman peut également évoquer, de loin, Lolita et Eyes Wide Shut… Mais là, j’ai l’impression, à l’instar de l’auteur, de forcer quelque peu le trait. Aussi, Kubrick ne saurait-il être une raison valable pour se plonger dans le roman de Jean-Pierre Ohl, dont ce n’est de toute évidence pas le sujet.

 

Mais le vrai problème est ailleurs : c’est qu’il se dégage de ce Redrum, malgré toutes ses qualités évoquées précédemment, une triste impression de « déjà-lu ». Au fur et à mesure que l’intrigue (minimaliste) se met en place, les références abondent, qui viennent cette fois plomber quelque peu le propos. On pense tout naturellement à Philip K. Dick (et à Ubik au premier chef), mais aussi, par exemple, à  L’Invention de Morel. Ce jeu sur l’art et la fiction, passant par la réflexion sur l’apparence et la réalité, les simulacres, l’humain, etc., est aujourd’hui terriblement galvaudé. Pris indépendamment, le roman de Jean-Pierre Ohl ne manque pas de qualités ; mais le problème est qu’il s’inscrit dans une tradition littéraire (mais pas que) où il fait quelque peu figure de rejeton tardif, habile dans l’art de l’imitation, certes, mais manquant horriblement de singularité. On préfèrera sans l’ombre d’un doute les originaux à la copie (Sauvegarde ?), les grands maîtres au « petit maître », pour reprendre une expression qui revient souvent…

 

C’est donc bien fait, mais un peu vain, passablement convenu, et du coup frustrant. Pas un mauvais bouquin en tant que tel, et je pourrais comprendre l’enthousiasme de ceux qui n’en ont pas lu les modèles ; mais pour moi, il était bien trop tard pour lire ce Redrum, séduisant de loin, mais finalement assez terne. Déception, donc.

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"Apocalypses !", d'Alex Nikolavitch

Publié le par Nébal

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NIKOLAVITCH (Alex), Apocalypses ! Une brève histoire de la fin des temps, Lyon, Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2012, 178 p.

 

Oui, certes. Ce livre devait nécessairement paraître alors qu’on nous faisait suer de partout avec la fin du monde censément prophétisée par les Mayas, et fut du coup affublé du bandeau qui va bien. Mais passons : cela n’a pas dissuadé ma lecture, loin de là (même si je l’ai repoussée après avoir « survécu » à ce 21 décembre 2012 de sinistre mémoire). Il faut dire que, en science-fiction, les genres apocalyptique et post-apocalyptique ont toujours suscité mon intérêt (ce dont ce blog a témoigné en maintes occasions), et que, en outre, j’avais été largement convaincu par la précédente publication d’Alex Nikolavitch dans la même collection, le tout à fait recommandable  Mythe & super-héros, d’un format comparable.

 

Une précision s’impose cependant d’emblée, qui va à l’encontre de ce que j’attendais de cet ouvrage, notamment en raison de l’éditeur publiant la chose, et qui du coup m’a peut-être (probablement…) un peu déçu : il ne s’agit pas d’un essai sur le thème apocalyptique en science-fiction. Si celle-ci a bien son mot à dire (pour l’essentiel dans le deuxième chapitre), elle est loin d’être au cœur des préoccupations de l’auteur ; des œuvres majeures telles que  Un cantique pour Leibowitz ou Génocides sont bien évoquées, mais en gros expédiées en quelques lignes, tandis que l’on constate des « lacunes » qui peuvent laisser perplexe (à titre d’exemple qui me paraît éloquent, le nom de J.G. Ballard n’y figure pas une seule fois).

 

Non, ce qui motive ici Alex Nikolavitch, et ce en dépit de la brièveté de son essai (par ailleurs largement illustré, comme d’habitude), c’est de saisir le thème apocalyptique dans sa globalité, à l’heure où celui-ci connaît, pour des raisons pas forcément si mystérieuses que ça, un regain d’intérêt. En trois chapitres essentiellement chronologiques, il retrace donc l’évolution du thème, ses connotations, sa symbolique, etc., avant de s’interroger dans une ultime section sur ce que la science peut dire à ce propos.

 

On commence donc tout naturellement avec les apocalypses antiques, religieuses, et notamment avec celle de Jean de Patmos, qui est loin d’être la première, même si on lui doit la désignation du genre – rappelons au passage que celle-ci, au départ, évoque avant tout l’idée de « révélation », et que ce n’est qu’ensuite que le terme a acquis toute sa portée eschatologique, pour devenir synonyme de « fin du monde ». L’exégèse biblique, tout à fait passionnante, domine donc dans ce premier chapitre. C’est l’occasion de revenir sur le rôle et la figure du prophète, sur la symbolique employée et, ce qui va de pair, sur la portée hautement contestataire des écrits apocalyptiques d’alors, etc.

 

Le deuxième chapitre s’intéresse pour l’essentiel au thème apocalyptique à l’époque contemporaine (les deux derniers siècles, en gros). Tandis que positivisme et scientisme mettent à mal le sentiment religieux, les révolutions intellectuelles suscitées par Darwin, Marx ou Freud, puis par la théorie de la relativité et la physique quantique, bouleversent l’ordre du monde et changent la donne en la matière ; l’apocalypse devient de plus en plus réactionnaire, bien loin de la portée contestataire des origines. Mais elle est une réponse singulière au « désenchantement du monde », qui continue de porter ses fruits. Le discours apocalyptique est, bien sûr, largement réactualisé avec la découverte de la bombe atomique, et cette idée d’une « fin du monde » on ne peut plus concrète, qui serait provoquée par l’homme lui-même. La science-fiction popularise le thème, de manière diversement connotée. Se développe aussi, notamment dans les milieux d’extrême droite, le complotisme, qui entretient des relations troubles avec le discours apocalyptique, sur lesquelles on reviendra dans le troisième chapitre.

 

Celui-ci se consacre à une période nettement plus courte que les précédentes, puisqu’il commence en gros avec les attentats du 11 septembre 2001. L’auteur y dresse un portrait guère rassurant de notre triste monde tragique ; le regain du religieux et les inepties New Age, dans ce siècle qui promettait d’être, aha, « spirituel » ou de ne pas être, parallèlement au complotisme, cette fois disséqué, popularisé par des fictions telles que les X-Files ou le Da Vinci Code, traduisent en temps de crise l’actualité toujours intacte de la thématique. De la chute de Mir à l’apocalypse maya (plus particulièrement décortiquée, comme de juste) en passant par le bug de l’an 2000 et les attentats déjà mentionnés, on ne peut que constater le retour en force, pour le pire, des discours apocalyptiques.

 

Reste enfin à s’interroger, dans un dernier chapitre, sur ce que la science peut dire des apocalypses envisageables (chute d’astéroïde, changement climatique, bouleversements du soleil, etc.).

 

L’essai est d’une lecture agréable et dans l’ensemble tout à fait intéressant, mais, chose qui peut rebuter et m’a parfois laissé un peu perplexe, il revendique hautement ce statut « d’essai » : la chose est brève (trop, en ce qui me concerne : les lacunes sont nombreuses, mais il est vrai qu’il y aurait tant à dire sur le sujet…), l’argumentation très personnelle (même si elle n’en est pas moins convaincante), et le style se montre volontiers impertinent et blagueur (ce qui ne m’a pas paru une très bonne idée, le résultat étant plus ou moins drôle…). Il s’en dégage du coup, à mon sens tout du moins, une impression, peut-être superficielle certes, de manque de rigueur, quelque peu préjudiciable à la démonstration.

 

Au final, Apocalypses ! est une lecture intéressante et pertinente, sans aucun doute enrichissante, mais je ne peux qu’avouer une légère déception devant la manière dont le thème a été traité. Aussi ai-je été beaucoup moins convaincu par cet essai que par  Mythe & super-héros. Quand on vous dit que c’est la FIN DU MONDE…

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"Waylander", de David Gemmell

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GEMMELL (David), Waylander, [Waylander], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alain Névant, Paris, Bragelonne – Milady, [1986, 2001, 2008] 2010, 441 p.

 

Après avoir adopté récemment la Charte de Respect des Auteurs, la Nébalie a encore fait un pas en avant dans le domaine de la critique littéraire, en se pliant à la Directive Pour la Propagation des Vraies Valeurs de la Vraie Bonne Critique Utile, à l’instigation du Parti Unifié des Donneurs de Leçons ; voici, à titre d’exemple, le modèle des critiques résultant de cette directive. En conséquence, la Nébalie promulgue la critique suivante de Waylander de David Gemmell.

 

Waylander est un roman de Davi Gemel. Il raconte l’histoire d’un personnage appelé Waylander, qui a aussi un autre nom. Après la dédicace et les remerciements, il y a un prologue, 25 chapitres et un épilogue. On y trouve aussi le début de Le Roi sur le Seuil. Rien que pour cela, il ne faut pas le manquer. Mais rien ne vous interdit d’apprécier, aussi, le reste.

 

 

*PIF*

 

*PAF*

 

*BOUM*

 

CITOYENS ! La Révolution nébalienne abroge les textes sus-cités, qui seront dorénavant remplacés par la Déclaration de Je Fais Tout Qu’est-ce Que J’veux Bordel Je Suis Chez Moi, formulée comme suit :

 

Article 1er : Oh et puis merde.

 

Article 2 : Envoyez-moi tout ça dans les rizières.

 

Article 3 : BEUAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARH !!!

 

Ouf.

 

(Oui, moi aussi je peux être mesquin.)

 

Nouveau compte rendu beuarhesque, donc… et probablement le dernier avant un petit moment. Eh oui. Parce que 1°) bon, au bout d’un moment, ça suffit les conneries, et surtout 2°) cette fois la magie du BEUAAAAAAAAAAAAAARH !!! n’a pas opéré.

 

Tristesse.

 

Mais voilà, je suis bien obligé de le reconnaître : Waylander, c’est mauvais.

 

 

Non, mais, je veux dire, VRAIMENT mauvais. Plus que les autres, quoi. C’est même pas divertissant (alors que les autres, avec tous leurs défauts, si). Et ça tient plus du navet que du nanar. Ce qui est tout de même désolant. Mais, une fois de plus, n’allons pas trop vite en BEUAAAAAAAAAAAAAAAARHsogne, et posons un peu le cadre et le récit.

 

Dans la chronologie interne du cycle « Drenaï », Waylander et ses deux suites sont les romans les plus anciens, et donc bien antérieurs à Légende et compagnie, dont ils contiennent d’ailleurs la genèse d’éléments importants (ici, les Trente, le Comte de Bronze et son armure, la forteresse de Dross Delnoch…).

 

Vous savez quoi ? SURPRISE ! C’est la guerre. Étonnant, non ? La Drenaï a été envahie par les Vagrians, et les « Chiens du Chaos » y perpètrent moult ravages. Pour couronner le tout (si j’ose dire), le roi de Drenaï a été assassiné. Pas par n’importe qui, non : par nul autre que Waylander, ZE Assassin, ancien soldat, ancien fermier, même que sa famille s’est fait démonter la tête, et que depuis il est comme qui dirait vach’ment aigri de la vie (et vieillissant, comme tout héros gémmellien qui se respecte).

 

Waylander nous est donc présenté dans un premier temps tout du moins comme l’archétype du « héros meuchant » (on y reviendra). Mais le roman éponyme est pourtant celui d’une (bête) rédemption. En effet, plusieurs événements vont venir bouleverser la vie du Voleur d’Âmes. Il va tout d’abord, là, comme ça, sur un coup de tête, sauver un prêtre de la Source, Dardalion. Puis il va rencontrer l’amour en la personne de Danyal (ce qui nous vaut plusieurs scènes hautement romantiques), une nécessairement jeune et jolie réfugiée accompagnant trois gniards qui sont là pour la figuration. Enfin, il va rencontrer l’esprit d’Orien, le pôpa du roi qu’il a buté, qui va lui confier pour mission (car telle est la Volonté de la Source !) de retrouver son Armure de Bronze, planquée en plein territoire nadir (pour changer), et de la filer au général Egel, dernier espoir de Drenaï.

 

Bien entendu, les Vagrians ne comptent pas laisser faire Waylander (ah, oui, ce sont eux qui l’ont payé pour assassiner le roi de Drenaï, mais ensuite, SURPRISE !, ils l’ont trahi et envoyé des assassins à ses trousses, les imbéciles) et, à vrai dire, les Drenaïs ne lui font étrangement pas beaucoup confiance… Mais peu importe, hein ?

 

De son côté, Dardalion, « contaminé » par le sang de Waylander, va devenir le fondateur des Trente, les fameux moines-soldats (alors que les prêtres de la Source sont pacifistes, et se font donc hacher menu). Et s’il va aider de son mieux Waylander dans sa quête, il va aussi, avec ses potes, prendre part à la bataille de Dros Purdol, la dernière forteresse drenaï, même que c’est l’ultime bataille avant la prochaine (et donc une mauvaise préquelle façon remake de Légende).

 

On le voit, dans ce roman, Gemmell ne fait pas exactement dans l’originalité foudroyante, et on y trouve bien des éléments typiques de sa production, antérieure et ultérieure. Mais, cette fois, ça ne marche vraiment pas, étrangement. C’est mal écrit (et/ou traduit ?), mais encore plus que d’habitude, et bourré de pseudo-philosophie à dix balles (d’où un paquet de citations à se tordre) ; c’est mal construit ; l’histoire ne tient pas la route, et c’est bourré à la fois de clichés et de rebondissements improbables ; les personnages sont mal campés, quand ils ne sont pas tout simplement ridicules (Kaï, mon Dieu…), etc.

 

Bref, c’est mauvais. Très mauvais. Et cette fois, ça n’est même pas divertissant : on n’y croit pas deux secondes, les combats systématiques sont mollassons et répétitifs, les situations vues et revues… On s’ennuie. On n’a même pas envie de hurler « BEUAAAAAAAAAAAAAAARH », alors que tous les éléments semblent pourtant réunis ; mais la sauce ne prend pas.

 

Et puis cette histoire de rédemption m’a un tantinet agacé. Sous cet angle, Waylander m’a fait penser à La Compagnie noire (qui est mieux, certes, mais pas terrible quand même à mon sens) : c’est de la « fausse » dark fantasy avec « héros meuchant ». On nous dit et nous répète que Waylander est un dur, il se la pète bien dans ce sens, genre « j’ai pas d’amis et je suis impitoyable », mais se comporte comme un gentil dès le début du bouquin, et le devient de plus en plus au fur et à mesure que les pages défilent péniblement. Ce qui est tout de même bien frustrant, trouvé-je. On a l’impression que, de même qu’avec Druss mais d’une autre manière, Gemmell a voulu avec Waylander faire son « Conan ». Mais ça ne marche pas, tant la morale est préservée du début à la fin (une morale bourrine et qui pue un peu des pieds, certes, mais une morale quand même). On lira donc de préférence, et sans surprise, le modèle (ou, autre lecture de choix, « Kane », qui reste le plus chouette exemple de « héros vraiment meuchant » du genre à ma connaissance) plutôt que ce triste ersatz.

 

Rien à sauver dans ce naufrage (plouf), qui ne fait même pas sourire, quelques citations exceptées. On s’ennuie ferme. Et on a envie de passer rapidement à autre chose. Des vrais livres, par exemple.

 

Du coup, pour la suite, ben, faudra attendre un peu. Parce que c’était pas très BEUAAAAAAAAAAAAARH !!! là, quand même.

 

(‘tain, je suis déçu par un Gemmell… Tout est foutu…)

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