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A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.), (ed.), A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, New York, NY, Hippocampus Press, 2010, 263 p.

 

Tiens, un petit peu de critique lovecraftienne, ça faisait longtemps... Avec cet étonnant volume, coordonné par l’inévitable ou presque S.T. Joshi, qui constitue une somme de documents à même de ravir l’amateur ou un peu plus que ça puisque affinités – le revers de la médaille étant que, plus que jamais, je crains que tout cela ne laisse sur le carreau bon nombre d'autres lecteurs, même portés sur Lovecraft et les lovecrafteries…

 

LA PART DES MYTHES

 

La légende s’est tôt emparée de la figure de Lovecraft autant que de son œuvre. Enfin, tôt… Avec un bémol de taille : après la mort du bonhomme… Mais c’est presque un lieu commun.

 

L’objet de la présente compilation est de se replonger dans la réception peu ou prou immédiate de Lovecraft (pour l'essentiel dans les années 1930 et 1940) – et, le cas échéant, de tordre le coup à certains mythes, mais plus encore de voir comment d’autres mythes ont pu être mis en place, et, régulièrement, perdurer de manière inattendue. Des exemples ? Le « Mythe de Cthulhu », bien sûr (voyez notamment ici, ici, et ici), fondé sur la « black magic quote », que j’ai déjà eu maintes fois l’occasion d’évoquer – merci August Derleth, surtout ; l’idée du « Reclus de Providence », aussi, forcément – au point où il est difficile de revenir à la source de cette imposture (même si, à vrai dire, Lovecraft lui-même n'y est pas pour rien...) ; ou encore l’image de cet homme dont l’œuvre la plus aboutie serait sa propre vie – selon la formule de Vincent Starrett, très vite systématique !

 

Parallèlement, certaines idées reçues sont sans doute à tordre – concernant par exemple la réception de l’œuvre dans les pulps : j'ai été tout particulièrement intéressé, ici, par la partie centrée sur les courriers des lecteurs de Weird Tales (surtout) et Astounding Stories. Mais c’est sans doute dans la suite que les éléments les plus étonnants sont à relever – à partir des compilations de Lovecraft effectuées par August Derleth et Donald Wandrei après la mort de l’auteur, sous l’étiquette spécialement créée dans cette optique des éditions Arkham House : en ressort une étonnante diversité dans l’accueil – où les fans de la première heure peuvent à l’occasion se montrer plus sévères que ceux de la génération suivante, où la critique académique ou dans la presse la plus prestigieuse n’est pas aussi unilatéralement hostile qu’on le dit souvent, ce genre de choses… Mais il est vrai que ce lectorat « secondaire », gobant sans le moindre recul tout ce que Derleth et quelques autres pouvaient prétendre concernant la vie et l’œuvre de Lovecraft, a eu sa part, essentielle, dans le colportage des mythes dès lors systématiquement rapportés jusqu’à ce que la nouvelle critique lovecraftienne fasse un peu le ménage dans les années 1970…

 

Il faut ici préciser quelque chose – qui m’a paru un peu regrettable : cette compilation ne prétend pas à l’exhaustivité, ayant surtout rassemblé des documents, sinon oubliés, du moins rarement ou jamais repris par la suite. Du coup, des articles essentiels manquent à l’appel, car jugés trop « connus » – et c’est surtout le cas pour la cruelle recension d’Edmund Wilson, « Tales of the Marvellous and the Ridiculous » (New Yorker, 24 novembre 1945), qui est en quelque sorte le mètre-étalon de la critique « légitime » hostile à Lovecraft ; on s’y réfère d’ailleurs à l’occasion… Bizarrement, cette raison ne semble pas avoir autrement affecté Joshi pour un certain nombre de textes également connus, voire davantage encore – ainsi, sauf erreur, plusieurs articles de Derleth. Il est vrai que, si ces articles avaient fait défaut, le caractère lacunaire de l’ouvrage aurait été autrement frappant, et, à bien des égards, il aurait été incompréhensible ; mais, tout de même, l’article de Wilson aurait à mes yeux tout autant eu sa place ici…

 

L’idée est donc plutôt de mettre à la disposition des textes généralement moins connus – mais, avouons-le, d’un intérêt intrinsèque régulièrement limité. Nombre de ces articles ne valent en effet rien pour eux-mêmes – nombreux sont même ceux qui s’avèrent complètement à côté de la plaque, ou ridicules pour quelque autre raison… Leur intérêt réside, a posteriori, dans la représentation de Lovecraft qu’ils contribuent à générer puis entretenir – et c’est à ce titre-là que leurs nombreuses approximations ou même inexactitudes se révèlent enrichissantes, là où certains jugements à l’emporte-pièce, dans un sens ou dans l’autre, figurent de précieux témoignages d’une histoire littéraire sans doute plus complexe que ce que l’on est souvent porté à croire.

 

Les textes ici rassemblés sont de format variable, allant de quelques lignes à peine pour les extraits du courrier des lecteurs de Weird Tales ou Astounding Stories, à la dizaine de pages pour les articles les plus bavards (bavards, oui : en effet, ce n’est pas parce qu’ils sont plus longs qu’ils sont pour autant plus pertinents, et c’est même régulièrement le contraire – médite, graphomane Nébal, médite !). Dès lors, il m’est bien évidemment impossible de décortiquer le recueil pièce par pièce – ouf. Vous l'échappez belle, hein ?

 

Avançons tout de même quelques éléments, prélevés çà et là, qui, à défaut de rendre parfaitement compte de l’ouvrage, donneront je l’espère une idée de ce que l’on peut en retirer.

 

SOUVENIRS DE LOVECRAFT

 

La compilation rassemble ces (très) divers textes sous cinq étiquettes générales – dont la distinction peut parfois être limite spécieuse, sur le tard du moins.

 

La première de ces étiquettes porte sur les « souvenirs » concernant la personne même de Lovecraft – c’est, en tant que tel, sans doute la partie du recueil la moins enthousiasmante, toute empathie mise à part dans ces témoignages régulièrement émus sinon émouvants. J’ai tendance à croire qu’ils ne font véritablement sens qu’à la condition d’envisager ensuite les développements qu’ils susciteront éventuellement, soit qu’il s’agisse de reprises sans autre vérification, soit qu’il s’agisse, le cas échéant, d’en prendre le contrepied.

 

À la limite, j’imagine que l’on peut y relever avant tout que certains de ces témoignages – déjà ! – sont plutôt suspects : dans ce sens, ils témoignent, ainsi que certains articles plus orientés vers la critique qui paraîtront dans la foulée des recueils d’Arkham House, de ce que le « mythe » Lovecraft nait en même temps que se développe un bien improbable « culte » pour son œuvre.

 

Dans cette optique, les témoignages hautement suspects de deux dames de la même famille, Muriel E. Eddy, l’épouse de C.M. Eddy, Jr. (qui avait fréquenté Lovecraft et lui avait soumis au moins quatre textes à « révision », voyez ici et ici, et qui, sauf erreur, devait également travailler avec le maître sur l'essai The Cancer of Superstition, commande de Houdini restée inachevée du fait de la mort du prestidigitateur), et leur fille Ruth M. Eddy, sont peut-être les plus intéressants, paradoxalement ou pas – le dernier tient même de la nouvelle, à certains égards, entendre par là « fantasme »…

 

LA CRITIQUE DU VIVANT DE LOVECRAFT

 

La deuxième partie porte sur la critique du vivant de Lovecraft – hors simples mentions dans le courrier des lecteurs de tel ou tel pulp, ça, on y reviendra juste après. Il n’y a pas forcément grand-chose, en fait… Mais c’est sans doute l’occasion de repérer les noms de quelques camarades, que l’amateur aura déjà notés dans les biographies de Lovecraft ou dans sa correspondance – même si, de ceux-là, seul Frank Belknap Long a eu un semblant de postérité (devant toutefois beaucoup à Lovecraft, et c'est peu dire).

 

On notera que le premier article critique portant sur Lovecraft, dû à Reinhart Kleiner et datant de 1919, porte sur la poésie de l’auteur – comme de juste.

 

La fiction, c’est, plus ou moins dans la foulée, W. Paul Cook qui s’en charge – et pour cause là encore : ledit Cook a été pour beaucoup dans la décision de Lovecraft de se remettre à écrire de la fiction, avec « Dagon », « The Tomb », etc. Pour la forme, je relève d’ores et déjà que ce fan de la première heure, qui a donc eu, qu’on s’en souvienne ou pas, une importance cruciale dans l’orientation de l’œuvre lovecraftienne et donc dans sa postérité, sera par la suite un des premiers à rejeter la tendance rampante au « culte » lovecraftien (c’est son expression), et notamment les publications d’Arkham House – même les toutes premières ! –, car elles ne s’embarrassaient pas suffisamment à son goût de trier le bon grain de l’ivraie…

 

Pas grand-chose de plus à relever ici – même s’il y a quelque chose d’un peu visionnaire, le cas échéant, dans l’article de Vrest Orton « A Weird Writer is in Our Midst », qui donne du coup son titre à ce recueil. Le dernier article de cette section, « What Makes a Story Click ? », signé J. Randle Luten, est à vrai dire une bonne occasion de ricaner – et, pour ceux qui en douteraient, l’occasion de vérifier que l’on n’a certes pas attendu l’émergence de la blogosphère pour pondre des articles « critiques » parfaitement ineptes ainsi que d’une étonnante prétention…

 

COURRIERS DE LECTEURS

 

Suit une longue partie consacrée aux réactions de lecteurs, dans les colonnes mêmes de leurs revues de prédilection (du vivant de Lovecraft, mais aussi après, du fait des republications régulières) ; sans surprise, l’essentiel de ces lettres provient de « The Eyrie », la rubrique du courrier des lecteurs de Weird Tales – avec quelques compléments, bien moins nombreux, dans Astounding Stories. Cette partie est des plus instructive et enrichissante, de manière globale.

 

Elle est aussi, disons-le, l’occasion de voir les effets d’un éventuel copinage, qui pouvait parfois passer au-dessus de la tête des lecteurs lambda du temps, j’imagine… En tout cas, nombreux parmi ceux qui ont fait part de leur enthousiasme dans « The Eyrie » sont les lecteurs ou éventuellement auteurs avec lesquels Lovecraft était en correspondance… ou qui deviendraient du coup bien vite de ses correspondants (un exemple en particulier : Robert E. Howard – j’ai eu l’occasion d’en causer ailleurs). Notez que je ne réfute en rien la sincérité de ces témoignages ! Mais ils sont parfois amusants, pris avec un certain recul (et pas uniquement en ce qui concerne le seul Lovecraft, d’ailleurs : Henry Kuttner qui dit bien aimer Lovecraft, mais préférer quand même C.L. Moore, c’est assez mignon…). Et ils témoignent, sans vraie surprise, de ce que le fandom en gestation avait déjà des traits de grande famille – ou de microcosme, je ne sais quelle expression est la plus appropriée…

 

En tout cas, la majeure partie, et de loin, de ces retours de lecteurs sont éminemment positifs : même quand Farnsworth Wright s’est mis à rejeter texte sur texte de Lovecraft, les échos favorables parmi les lecteurs demeuraient – appelant aussi bien à la publication de nouveaux textes qu’à la reprise d’autres plus anciens mais jugés parmi les meilleurs jamais publiés par le pulp ; et sans doute à bon droit ? Ça n’a rien d’une évidence – mais le « culte » ultérieur avait ici quelques présages et, même si Lovecraft n’avait pas alors la popularité d’un Seabury Quinn, par exemple, il semblait néanmoins considéré comme un des plus brillants auteurs de la revue, et peut-être même le premier d’entre eux. Bémol éventuel : je ne sais pas à quel point la compilation par S.T. Joshi est exhaustive ou pas… Il peut donc y avoir un (sacré) biais.

 

En tout cas, le contraste est marquant, qui oppose le courrier des lecteurs de Weird Tales à celui d’Astounding Stories – et qui relève en partie d’une querelle de chapelles hélas appelée à perdurer dans le petit monde des littératures de l’imaginaire, opposant fantasy/fantastique et science-fiction. Et là aussi, je redoutais un biais – du fait de la présentation à vue de nez partisane qu’en livre S.T. Joshi dans son introduction : il oppose en effet d’emblée le courrier des lecteurs de Weird Tales, globalement de bonne tenue, ou tolérable, et celui d’Astounding Stories, largement plus « pauvre »… Connaissant les affinités globales d’un Joshi, je supposais là aussi un biais ; mais, pour le coup (est-ce le fait de sa sélection, encore une fois ?), à la lecture des extraits ici repris, on ne peut que lui donner raison ; et si les lecteurs de Weird Tales n’étaient peut-être pas toujours très regardants, un certain nombre de ceux d’Astounding Stories se montrent tristement bornés, et en même temps sans doute bien moins exigeants encore en termes de qualité littéraire (ce qui à vrai dire ressort de la rédaction même de leurs lettres)… et, d’un point de vue critique, ils tendent bien davantage à se contenter d’un lapidaire « c’est bien » ou « c’est pas bien », ce dernier étant souvent accolé à un tout aussi têtu « ce n’est pas de la science-fiction » (rappelons que les textes en cause sont At the Mountains of Madness – à noter qu’une lettre de « The Eyrie », je ne me souviens plus de son auteur, appelait l’air de rien, ou plutôt via des allusions cryptiques, Farnsworth Wright à publier ce texte qu’il avait refusé… – et « The Shadow Out of Time ») ; par ailleurs, on discute au moins autant les illustrations que les textes...

 

Ceci étant, il ne faut pas généraliser ce constat – et le courrier d’Astounding Stories, quand il parvient à s’élever au-dessus des banalités coutumières, est peut-être plus enrichissant ici, dans la mesure où il oppose, et parfois vertement, admirateurs et détracteurs de Lovecraft, ou du moins des textes science-fictifs de Lovecraft. Si « The Eyrie » était peu ou prou unanime (dans les courriers « critiques », je ne relève guère que celui de cet amateur de « ghost stories » expliquant que les nouvelles de Lovecraft ne sont pas de bonnes « ghost stories », parce qu’elles rompent avec la tradition du genre – eh bien, comment dire…), la rubrique correspondante d’Astounding Stories est autrement plus clivante et même sanguine – et, en faisant la part des choses, on y trouve des points soulevés assez intéressants, dans les deux camps d’ailleurs.

 

Une note pour le principe, aussi : j’ai été surpris de voir revenir régulièrement, dans Astounding Stories, chez les défenseurs du texte, un appel du pied pour que Lovecraft écrive une suite à At the Mountains of Madness, portant sur l’expédition Starkweather-Moore… Auraient-ils apprécié Par-delà les Montagnes Hallucinées ?

 

LA CRITIQUE AU SEIN DU FANDOM

 

La quatrième partie porte sur la critique de Lovecraft au sein du fandom – qui se voit ainsi opposée à la critique du monde littéraire… Tous jugements de valeur mis à part, dont je ne suspecte pas nécessairement S.T. Joshi, je trouve cette distinction un brin spécieuse – de manière tout particulièrement flagrante quand des noms passent d’une rubrique à l’autre… Mais c’est bien ainsi que l’on aborde la critique posthume, très tôt liée aux publications d’Arkham House (pour l’essentiel – mais en fait, après un temps de réaction, d’autres maisons d’édition sont de la partie, et reçoivent leur lot de critiques, bonnes ou mauvaises).

 

Quoi qu’il en soit, l’intérêt à mes yeux principal de ces deux parties jumelles consiste surtout à voir comment des « mythes » concernant Lovecraft et son œuvre se sont très tôt – vraiment très, très tôt ! – mis en place, éventuellement du fait d’une sentence un peu irréfléchie tout d’abord (c’est ainsi que j’ai tendance à interpréter la phrase de Vincent Starrett sur Lovecraft qui serait lui-même, en tant que personnage, son œuvre la plus aboutie – mon point de vue est bien sûr à débattre), mais bientôt reprise pour argent comptant, et systématiquement encore…

 

Ceci étant, il est d’autres déformations qui sont plus suspectes et redoutables – et, bien sûr, cela vaut surtout pour la « black magic quote », qui apparaît dans un article de Derleth... de juin 1937 ! Quoi, trois mois à peine après la mort de Lovecraft ? Cette citation apocryphe (allez, je vous la redonne : « All my stories, unconnected as they may be, are based on the fundamental lore or legend that this world was inhabited at one time by another race who, in practising black magic, lost their foothold and were expelled, yet live on outside ever ready to take possession of this earth again. » Il faut y ajouter, mais cette fois de la plume du seule Derleth, l’assimilation de cette conception générale à la théologie chrétienne et au discours portant sur la chute de Satan et le Jardin d’Eden) sera hélas promise à un long avenir : parmi les articles qui suivent, très nombreux sont ceux qui citent à leur tour cette « forgerie », et aucun ne la remet en cause… même si plus d’un relève à quel point cette citation, de la part d’un athée et matérialiste notoire, avait quelque chose de « surprenant » ! Mais il faudra attendre l’avènement de la nouvelle critique lovecraftienne dans les années 1970 (en fait après la mort de Derleth, il n’y a pas de hasard…) pour que la véracité de cette citation soit enfin mise en cause… et enfin balayée comme le mensonge (plus ou moins conscient) qu’elle était ; je vous renvoie donc aux études à ce sujet contenues dans Dissecting Cthulhu, ainsi que dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos.

 

Il en va de même pour un certain nombre d’autres mythes – d’autant plus inexplicables, le cas échéant, que l’on voit des personnalités bien placées pour en connaître la fausseté (parmi les correspondants de Lovecraft au premier chef) laisser passer ces traficotages… et même, éventuellement, y participer à leur tour ! Ainsi, bien sûr du « reclus de Providence »… Dans cette optique, il faut sans doute mentionner ces anecdotes systématiquement rapportées, cette fois pas fausses en elles-mêmes, mais qui participent bien du « mythe » en construction : Lovecraft détestait la mer et les fruits de mer, il adorait les glaces et en mangeait des quantités invraisemblables, il ne supportait pas le froid et même la simple fraicheur, il adulait par-dessus tout les chats… Autant de choses qui, au fond, ne nous apprennent à peu près rien d’utile sur le bonhomme, mais permettent d’en dessiner à gros traits une caricature (même sympathique) appelée à perdurer – un schéma bien pratique, dont on ne s’éloignera guère, à tel point qu’aujourd’hui tout fan de Lovecraft connaît ces différents aspects de son comportement, là où des traits autrement essentiels sont laissés dans l’ombre – ce qui est parfois préférable, certes, tant le risque est grand qu’on les déforme à leur tour…

 

Toutefois, il est un autre aspect important à noter dans ces recensions fandomiques : elles sont sans doute bien moins unilatérales que celles figurant dans le courrier des lecteurs de Weird Tales. Comme dit plus haut concernant W. Paul Cook, il y a même parmi les amateurs originels de Lovecraft une tendance à dénoncer le « culte » qui s’est développé autour de l’auteur après sa mort – critique qui apparaît notamment devant certains choix éditoriaux d’Arkham House qui, après le programme originel (déjà ambitieux !) de compléter le « best-of » qu’était censément The Outsider par un deuxième volume de fictions (avec quelques compléments), Beyond the Wall of Sleep, puis un unique (et étonnant dans ce contexte, trouvé-je) volume de Selected Letters, tend en fait à repousser ce terme en éditant d’ici-là des Marginalia et autres textes, de Lovecraft ou de ses camarades, toujours plus « mineurs » ; tandis que les Selected Letters, entreprise de longue haleine, connaîtront en définitive cinq volumes – couvrant certes une part infime de l’abondante correspondance du gentleman de Providence. Le culte bourgeonnant s’accompagne donc de sa contestation, et les rôles ne sont pas aussi clairement définis qu’on pourrait le croire à première vue.

 

Il suffira somme toute de quelques années pour asseoir une réputation de Lovecraft comme « classique » dans son genre, quel que soit ce genre à proprement parler – ce qui, à son tour, suscitera la controverse : un exemple éloquent, bien que tardif au regard des autres documents ici reproduits, l’article du jeune John Brunner intitulé « Rusty Chains » et les réponses qui lui furent adressées par Sam Moskowitz, Fritz Leiber et Edward Wood – des textes que j’avais déjà lus (ainsi que d’autres dans cette compilation, d’ailleurs, par exemple de Hyman Bradofsky et bien sûr August Derleth) dans le fort sympathique volume édité par James Van Hise, The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft.

 

LA CRITIQUE « LÉGITIME »

 

Ces aspects fandomiques, éventuellement inattendus d’ailleurs, sont en outre à adosser à d’autres critiques – émanant cette fois de la « communauté littéraire », dit Joshi ; autant dire, mais ça c’est moi, de la critique littéraire « légitime ». C’est une partie intéressante à plus d’un titre – mais déjà, comme dit plus haut, parce qu’elle est en fait bien moins unilatérale que ce que l’on pourrait croire de prime abord, a fortiori si l’on a en tête le sévère article d’Edmund Wilson cité plus haut, un peu la pierre de touche de la critique « officielle » portant sur les œuvres de Lovecraft – dans les quelques années ayant immédiatement suivi sa mort en tout cas.

 

En fait, si certains aspects reviennent régulièrement dans ces articles – raillant volontiers la suradjectivation lovecraftienne, on ne leur en voudra pas, mais il y aurait d’autres exemples –, d’autres sont en fait tout aussi récurrents, mais autrement positifs. Un T.O. Mabbott, par exemple, alors reconnu comme une autorité sur Poe, loue globalement l’œuvre lovecraftienne – à ses yeux, Lovecraft, avec qui il avait brièvement échangé, figure sans doute et dès cette époque le plus impressionnant des héritiers du poète au corbac, et par ailleurs un des rares à l’avoir vraiment « compris ».

 

Si assez nombreux, dans cette rubrique, sont ceux qui ne peuvent concevoir la littérature « weird », de fantasy et/ou de science-fiction (éventuellement accolées voire assimilées) que comme, au mieux, une paralittérature, sinon une sous-littérature, même eux semblent ne guère douter que, dans ce registre « que Lovecraft avait fait sien », il était bien d’une habileté remarquable – on parlera alors du gentleman de Providence comme d’un « petit maître »…

 

Certains, cependant, commencent à comprendre que cette littérature-là peut constituer un objet d’étude sérieux, et éventuellement, soyons fous, une forme de littérature aussi valable qu’une autre. Ici, Robert Allerton Parker étudie les pulps, et, un peu plus tard, J.O. Bailey livre probablement une des premières études critiques « sérieuses » sur la science-fiction en tant que genre : l’article du premier, l’extrait de l’ouvrage du second, qui sont ici rapportés, ne sont pas des plus enthousiasmants pour un lecteur contemporain, et, tout particulièrement dans le cas de Bailey, le contenu proprement critique peut paraître assez « mince » (l’auteur paraphrase longuement At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time », plus qu’il ne les analyse à proprement parler), mais une étape est sans doute franchie ; et, dans les deux cas, Lovecraft est considéré comme un auteur essentiel – et pleinement dans le genre.

 

Cette critique « légitime », qu’elle soit favorable ou pas, est toutefois peut-être aussi édifiante par ses failles que par ses qualités… Ainsi que je l’ai avancé plus haut, nombreux ici sont les chroniqueurs qui reprennent sans la moindre hésitation les affabulations plus ou moins fandomiques (et tout particulièrement celles, ô combien néfastes donc, d’un August Derleth), qu’ils ne se sentent sans doute guère de « vérifier » ; on peut difficilement leur en vouloir, j'imagine. Mais, à côté, certains articles sont tout simplement… mauvais. Parfois au point d’en devenir drôles, tant le manque de sérieux qui les caractérise ressort de manière particulièrement fâcheuse ! Difficile de ne pas ricaner, ainsi, devant la très brève recension de Beyond the Wall of Sleep dans la New York Times Book Review (1944), due à un certain William Poster : en à peine plus d’une page, le critique écrit systématiquement « Cthulu » pour « Cthulhu » (bon, OK…), « Nyarlothep » pour qui vous savez, « Clark Wandrei » pour « Donald Wandrei » (sans doute fusionné avec Clark Ashton Smith…), etc. Là encore, les blogs, c’est pas si pire, hein…

 

Pour l’anecdote, on y trouve aussi une très brève recension par Algernon Blackwood, mais figurant originellement dans une correspondance parfaitement privée – sa place ici est donc sans doute critiquable… L’auteur anglais n’est pas très fan, disons.

 

ET POUR LE PLAISIR…

 

Notons d’ailleurs que l’ouvrage se conclut sur quelques très brefs jugements « indépendants » de personnalités ; parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft dans Supernatural Horror in Literature, outre Blackwood donc, nous trouvons également M.R. James, moqueur, ou encore Lord Dunsany, plus charitable – et supposant que Lovecraft avait créé ses récits des « Contrées du Rêve » de manière autonome, minimisant sa propre influence ; ce qui est en partie vrai au départ… mais par la suite l’influence de l’aristocrate irlandais avait été revendiquée par Lovecraft, et sans la moindre ambiguïté.

 

Un autre nom à relever enfin, dans cette bizarre conclusion : celui de Jean Cocteau – et je suis content : c’est la première fois que je lis directement (enfin, en anglais, broumf...) la fameuse remarque du Français sur Lovecraft qui gagne à être traduit dans la langue de... Maupassant, disons. Amusant par ailleurs – ou un brin consternant ? – de noter que Cocteau cite Lovecraft, pour La Couleur tombée du ciel…aux côtés de L’Atlantide et les Géants de Denis Saurat, et de Lueurs sur les soucoupes volantes d’Aimé Michel. Je vous renvoie à ce que Michel Meurger a pu écrire sur cet étrange état d’esprit de l’intelligentsia française d’alors, qui mettait sans sourciller dans un même panier ésotérisme et science-fiction – Lovecraft tout particulièrement en a fait les frais (voyez notamment l’article « ʺAnticipation rétrogradeʺ : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957 », dans Lovecraft et la S.-F./1).

 

CONCLUSION

 

Finalement, on peut en retenir pas mal de choses, de ce bouquin, hein… Même si je suppose décidément que cet ouvrage s’adresse avant tout aux acharnés dans mon genre. En fait, son optique assez particulière (dans le sens où c’est largement une étude des représentations et tout particulièrement de la construction d’un mythe, même si bien d’autres aspects pourraient être mis en avant) nécessite peut-être un minimum de bagage pour être pleinement appréciée – bagage dont je ne dispose pas forcément, d’ailleurs : outre ce qui concerne Lovecraft, une meilleure connaissance de l’histoire des pulps, puis de l’édition de SF en volume, enfin de la perception de la SF en tant que genre durant les années 1940, et les relations entretenues entre les différents genres de l’imaginaire alors, sont autant de prérequis ou presque pour bien appréhender la chose – et sur ces terrains je suis plus qu’à mon tour défaillant…

 

Mais la lecture demeure instructive. Et, pour pasticher la fameuse sentence de Vincent Starrett qui revient très régulièrement dans ces pages, non, Lovecraft n’est pas lui-même son œuvre la plus aboutie – mais il est peut-être bien l’œuvre la plus aboutie d’une critique en gestation, comme un prérequis avant d’aborder les textes... Aussi, en fait de citations, je vais conclure avec un gros classique : « When the legend becomes fact, print the legend. » Au pire, ça excitera des amateurs ultérieurs…

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20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 5-6], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Laura Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

LA RUPTURE – MAIS QUI MARCHE

 

Suite de 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, avec toujours un peu les mêmes préventions – la bizarrerie étant que, pour le coup, elles s’avèrent particulièrement justifiées… et en même temps totalement hors de propos : j’ai en effet pleinement marché, cette fois !

 

Je savais que ce troisième tome de l’édition « Deluxe » (rassemblant les tomes 5 et 6 de l’édition originelle) marquait la fin d’un « cycle », ou d’un « acte », dans la trame narrative de la bande dessinée au long cours. J’étais un brin inquiet à ce sujet, dans la mesure où, dans le tome précédent, le parti-pris de passer brutalement à tout autre chose – en abandonnant pour un temps Kenji et même le Japon, pour voir briller (bof...) « Shôgun » (donc Otcho) en Thaïlande – ne m’avait guère convaincu… Le procédé, ici, est pourtant à maints égards plus brutal encore. En fait, à ce stade du développement du récit, j’ai été tenté d’adopter l’un ou l’autre de ces deux avis extrêmes : soit Urasawa Naoki se fout de notre gueule, soit il est bien plus habile encore que tout ce que nous pouvions imaginer – avec quelque chose de diabolique dans cette habileté...

 

Mais, en l’état, disons-le, c’est vers la deuxième possibilité que je tends. À tort ou à raison, la suite le dira – ce que je sais pour l’heure, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce troisième tome « Deluxe », qui m’a emballé de bout en bout, outre qu’il m’a profondément surpris – mais dans le bon sens du terme. Je l’ai donc trouvé bien meilleur que le précédent – d’une lecture agréable, oui, mais dans lequel le long passage sur « Shôgun » m’avait semblé bien trop banal pour mériter que je m’y attarde davantage…

 

LE 31 DÉCEMBRE APPROCHE !

 

N’allons pas trop vite, toutefois : au départ, nous retrouvons Kenji et sa bande – une vraie bande, cette fois : ses camarades d’enfance répondent à son appel pour « sauver le monde », et le vieux gang de gosses se reconstruit autour de Kenji et Otcho. La prophétie – réinterprétée par l’inquiétant Ami ? – affirmait la nécessité qu’ils soient neuf, un chiffre pas facile à atteindre… D’autant plus, à vrai dire, si Kenji s’autorise quelques bêtises, comme de ne pas rallier Yukiji, parce que femme, alors que cette dernière était probablement pour l’heure celle qui s’était le plus investie dans la lutte contre Ami…

 

Mais la bande doit être secrète : aux yeux des médias, Kenji et ses camarades (anonymes quant à eux) sont des terroristes… et le Parti de l’Amitié incarne tant l’autorité que le bon droit. Par ailleurs, en fait de terrorisme, la secte s’est faite plus discrète ces dernières années – au point de faire douter Kenji de sa réelle nocivité et de la pertinence de sa mission. Mais le 31 décembre approche sans cesse, censé faire basculer le monde dans le XXIe siècle… ou pas : la menace d’Ami porte sur rien moins que la fin du monde ! Robot géant à la clef…

 

Nous en arrivons au tournant de la série dans ce volume – alors disons SPOILER pour le principe.

 

TOUT AUTRE CHOSE...

 

Brutalement, alors que tout nous oriente vers la confrontation fondamentale entre Kenji et Ami (éventuellement esquissée dans le tome 2, avant la Thaïlande)… Urasawa nous plonge dans un autre univers.

 

Où une jeune fille des plus charmante (Urasawa Naoki a un don pour les visages, mais peut-être tout particulièrement pour les enfants et les femmes, ce qui fait sens ici, du coup – voir plus loin) s’installe dans un immeuble connu pour avoir abrité nombre de mangakas, Tezuka Osamu en tête (ce qui autorise bien des références éventuellement cryptiques pour un béotien dans mon genre) ; si elle a l’âge d’une lycéenne, nous ne la voyons pas suivre des cours, mais bien plutôt faire la serveuse dans un restaurant minable d’un quartier très mal famé, où les mafias thaïlandaise et chinoise s’entretuent perpétuellement – un quartier à « pacifier » d’ici à la prochaine venue du pape en personne !

 

Où sommes-nous ? Ce n’est pas vraiment la question – il faut plutôt se demander quand. Et la réponse arrive bien vite : nous sommes en 2014.

 

Kenji et ses amis auraient donc réussi à empêcher la fin du monde voulue par Ami ? Ils auraient défait son terrifiant robot géant ? La Terre aurait survécu aux hémorragies endémiques qui, de par le globe, entraînaient la mort soudaine de tant d’individus ? Il semblerait…

 

Mais que s’est-il passé au juste en ce 31 décembre fatal ? Nous n’en savons absolument rien – nous n’avons pas assisté à l’aboutissement de la quête de Kenji, et n’en saurons pas davantage pour le moment ; tout au plus nous indique-t-on qu’il y a eu, au tournant du siècle, un « grand bain de sang »… Un mémorial a été bâti pour en honorer les innombrables victimes. Ce monde, pourtant, n’a rien de post-apocalyptique à vue de nez.

 

Mais quelque chose ne va pas… Ce monde présente des incongruités. On y envisage une immense et redoutable prison dans la baie de Tokyo, où figure, parmi les détenus destinés à y crever avec le temps, un jeune mangaka – dont le seul crime à l’en croire était bien d’avoir dessiné un manga (héroïque, semble-t-il – les mangakas de la résidence de Tezuka peuvent raconter des histoires d’amour, et ont peur de sortir de ce registre…). Le chaos urbain du quartier chaud est au moins autant l’occasion de mettre en scène la corruption de la police que la violence des gangs. Ailleurs, tout n’est… qu’amitié – lisse. La fin du monde a été évitée, mais Ami semble pourtant avoir triomphé ! Et c’est le logo inventé par Otcho et accaparé par la secte qui, ironiquement, défigure le mémorial dédié aux victimes du « grand bain de sang »...

 

Et notre jeune fille ? Elle n’aime pas les policiers… Ce qu’elle aime, c’est diffuser sans cesse et à fort volume une vieille cassette audio (l’archaïsme que vous supposez en 2014), sur laquelle figure un enregistrement amateur d’une chanson de son oncle… Ledit oncle, c’était Kenji – et notre jeune fille est donc Kanna… censée être la fille d’Ami !

 

MAIS POURQUOI EST-CE QUE ÇA MARCHE ?

 

Le brusque changement de cadre produit un effet déconcertant ; étrangement, la frustration de ne pas avoir assisté aux événements du 31 décembre fatidique ne l’emporte pas – chez moi, en tout cas : j’ai immédiatement acquiescé au procédé et à sa charge impressionnante de mystère…

 

Pourtant, au fond, l’intrigue au sens le plus resserré de cette première incursion en 2014 ne brille guère – et notamment guère plus que celle centrée sur « Shôgun » dans le tome précédent : semblant de dystopie aseptisée pour le fond général, ersatz nippon d’Alcatraz avec tous les clichés de rigueur pour une histoire dans pareil cadre, corruption policière et même implication directe de la police dans la criminalité…

 

Qu’est-ce qui peut bien expliquer, dès lors, que cette rupture brutale ait entraîné d’emblée mon adhésion et ma curiosité ? Outre l’art narratif d’Urasawa Naoki, qui sait assurément poser une ambiance, et en induire une tension haletante, je suppose que cela tient beaucoup à Kanna, qui est un très chouette personnage. La jeune fille têtue et hyperactive, qui fricote volontiers avec le sous-monde – au fil notamment de séquences essentielles en compagnie de travestis –, ne peut qu’emporter la sympathie du lecteur. C’était peut-être même déjà le cas dans la première partie du volume, en fait – quand Kanna enfant, dans les trois ou quatre ans, s’amusait dans les pattes de son tonton Kenji qu’elle idolâtrait. Mais elle a, faut-il croire, développé d’autres relations avec des tontons ou tatas… Du moins croise-t-on en 2014 une Yukiji toujours aussi dure… et pourtant portée aux excuses, allons bon. Là encore, la question se pose : que s’est-il passé au juste ?

 

En fait – et c’est là, j’ai l’impression, qu’Urasawa Naoki, peut-être aidé par son coscénariste Nagasaki Takashi (je ne sais pas dans quelle mesure), démontre tout son art narratif –, l’ensemble des développements de cette trame de 2014, à maints égards indépendante de la trame de la fin des années 1990, et sans doute plus encore de celle des années 1960, n’en est pas moins sous-tendu par cette interrogation permanente. Et la série, du coup, commence à prendre l’allure d’un gigantesque puzzle temporel, dont on a hâte d’assembler les pièces – le cas échéant au fil de tentatives avortées ? Ça, on verra,,,

 

Mais, en l’état, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce tome 3 « Deluxe » – bien plus qu’avec le tome 2, qui m’avait presque refroidi. Parce que l’auteur, cette fois, a pleinement su me manipuler, au point que j’en redemande – ce qu’il avait (à mon sens) raté avec « Shôgun », il est joliment parvenu à le faire avec Kanna.

 

La suite bientôt...

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Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

Publié le par Nébal

Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

IHARA SAIKAKU, Vie de Wankyû, [Wankyû Issei no Monogatari], traduit du japonais par Christine Lévy, [préface et notes de Christine Lévy?], illustrations de Makieshi Genzaburô, Arles/Paris, Philippe Picquier, [1685] 1990, 109 p.

 

SAIKAKU ET LE GENRE UKIYOZÔSHI

 

Côté littérature classique japonaise, je me suis engagé il y a quelque temps de cela dans un gros morceau : Le Dit des Heiké. Mais entrecouper la chose peut s’avérer bienvenu… Par exemple avec ce livre autrement court (c’est peu dire : la centaine de pages de cette édition n’est atteinte qu’au travers de nombreux sauts de pages et illustrations, sans même parler des abondantes notes de fin de chapitre ; on en fait un « roman », à bon droit sans doute dans son contexte éditorial, mais selon nos critères contemporains cela relèverait bien plus de la nouvelle – peut-être même pas de la novelette ou novella), signé Ihara Saikaku, nom de plume (plus souvent abrégé en Saikaku tout court) de Hirayama Tôgo.

 

Saikaku, je l’avais déjà croisé dans la fort belle anthologie Mille ans de littérature japonaise, où j’avais beaucoup apprécié les extraits de son roman (le premier) Un homme amoureux de l’amour. Convaincu par cette expérience, je m’en suis depuis procuré plusieurs autres œuvres, dont le présent roman est la plus courte. Je m’attendais à y retrouver les thèmes essentiels de Un homme amoureux de l’amour, et il y a bien de ça… et en même temps c’est tout autre chose.

 

Une belle illustration, dès lors, de ce genre romanesque dont on a fait de Saikaku le fondateur, à savoir l’ukiyozôshi, ou « écrits du monde flottant » (parent du style pictural ukiyo-e ?), souvent caractérisé par son réalisme bourgeois à l’extrême limite du prosaïsme, et, en même temps, par une certaine prédilection pour les thèmes galants voire clairement érotiques, bien distincts en cela de leur traitement dans les œuvres plus « aristocratiques » des ères précédentes. Au fur et à mesure, toutefois, et en fait dès Saikaku, le genre en est venu à traiter d’une multitude de sujets…

 

Mais rappelons, au passage, que le développement de cet art romanesque à cette époque (disons la deuxième moitié du XVIIe siècle, en pleine ère Edo) tient pour partie à des bouleversements dans l’économie du livre, accompagnant des évolutions sociales notables ; dans ce contexte, les romans de Saikaku font clairement figure d’œuvres populaires – et ont d’ailleurs remporté très vite un beau succès commercial. Ce qui n’a pas été sans s’accompagner d’inévitables jugements de valeur : une littérature populaire n’est au mieux qu’une sous-littérature, c’est notoire… C’était alors son image. Mais les jugements ont changé : aujourd’hui, Saikaku est unanimement considéré comme un des trois grands écrivains de l’époque Edo – lui en tant que romancier, à ses côtés Bashô pour la poésie, et Chikamatsu Monzaemon pour le théâtre.

 

LA FIGURE DE WANKYÛ (ET QUELQUES AUTRES)

 

La Vie de Wankyû date de 1685 ; son attribution à Saikaku ne fait aujourd’hui plus aucun doute, s’il y a eu une hésitation à ce sujet pendant quelque temps. L’auteur s’inspire d’un personnage authentique, du nom de Wanya Kyûemon, un jeune bourgeois porté à dépenser sans compter, tout particulièrement auprès des courtisanes des quartiers de plaisir (en l’espèce surtout celui d’Osaka, cadre essentiel du roman).

 

Le bonhomme, à la fois galant et un brin ridicule, peut, je suppose, évoquer un ersatz plus moderne de Heichû dans Le Dit de Heichû ; en sens inverse, le tableau de ses déboires n’a pas été sans me rappeler – très fortement – une œuvre postérieure d’un siècle, la Fricassée de galantin à la mode d’Edo signée Santô Kyôden – ce dernier a-t-il été inspiré, ou était-ce simplement un thème commun sur lequel broder ? Aucune idée…

 

Peu importe. Notons simplement que, déjà à l’époque, avant même que Saikaku, son contemporain, n’écrive son roman, le personnage avait été intégré à la littérature – plus particulièrement au théâtre, et Saikaku lui-même l’évoque.

 

LA VIE DE WANKYÛ ET UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR

 

Le point de départ pourrait être similaire à celui d’Un homme amoureux de l’amour – avec un même bourgeois dépensant à tour de bras dans les quartiers de plaisir… Mais le ton est pourtant bien vite différent, si les tous premiers chapitres peuvent s’accommoder de cette éventuelle parenté.

 

Un homme amoureux de l’amour, pour ce que j’en ai lu, est un roman enjoué et drôle, où l’érotisme exacerbé a quelque chose de ludique et badin qui se libère très vite, et en ricanant, des prescriptions morales… La Vie de Wankyû a une approche assez différente – et si le héros a d’emblée quelque chose de comique (via le ridicule, à la différence de l’Homme amoureux de l’amour), il se mue pourtant au fur et à mesure en une figure autrement plus sombre, et peut-être même tragique…

 

Et la morale refait peut-être ainsi son apparition – même si je ne suis pas bien certain de ce qui doit être pris au pied de la lettre et de ce qui est avant tout ironique, chez un auteur qui, à maints égards, avait fait de la débauche bourgeoise son commerce…

 

Quoi qu’il en soit, si l’on rit au début, on ne rit plus à la fin – et Wankyû, qui tantôt agaçait, tantôt faisait rire, susciterait presque à la fin, sinon des pleurs (mais pourquoi pas ? C’était semble-t-il l’optique adoptée par le spectacle théâtral dont Saikaku se fait l’écho), du moins une certaine compassion…

 

DÉPENSER – TOUJOURS PLUS

 

Tout commence pourtant très bien : Wankyû est un bourgeois d’Osaka, dont le commerce autorise un train de vie relativement dispendieux. Mais tout change quand Benzaiten, déesse de l’abondance, dans un rêve débarrassé de toute pompe religieuse, attribue à Wankyû une fortune considérable… dont elle semble aussitôt savoir qu’il en fera mauvais usage.

 

En effet : Wankyû ainsi béni dépense sans compter dans les quartiers de plaisir et ailleurs. Ce bourgeois n’en est pas un au sens où nous l’entendons en Occident dès lors qu’il s’agit du rapport aux choses matérielles et à l’argent : bien au contraire, il se montre dispendieux et fastueux à l’instar d’un noble… Et le trésor dont Wankyû hérite, dans ces conditions-là, ne peut faire long feu.

 

LA PENTE FATALE

 

Le roman consiste en une succession de très brefs chapitres, séparés en deux parties : dans la deuxième, le liant est essentiel, les tableaux se suivent directement, là où la première partie est plus libre – et cela participe sans doute de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous enchaînons donc tout d’abord les séquences où Wankyû dépense sans compter, tout particulièrement pour s’attacher les services des plus belles des courtisanes – tant qu’à faire ces rares tayû qui sont l’élite de la profession. Mais l’argent lui glisse décidément entre les doigts – en fait, il ne « s’attache pas », dépensant au gré des circonstances sur des impulsions irrépressibles…

 

Une mendiante, dans une scène assez forte, lui donne à cet égard une « leçon de dignité » qu’il n’est tout simplement pas en mesure de comprendre – aussi jette-t-il dans la rivière la coquette somme qu’il comptait donner à la mendiante quand celle-ci l’a refusée, lui demandant une simple piécette…

 

La chute est ici entrevue, qui devient inévitable à partir d’une scène où l’on conçoit plus que jamais le caractère pathologique du rapport de Wankyû à l’argent : sa propre femme, en dépit des dettes qui s’accumulent, lui offre une somme assez conséquente… pour s’attacher les services d’une tayû tout particulièrement notable, du nom de Matsuyama ! Qui n’était d’ailleurs pas sans éprouver quelque sentiment pour notre bourgeois frivole… Mais celui-ci, en chemin, dépense toute cette somme sur un nouveau coup de tête : il ne « libère » donc pas (ou ne « rachète » pas…) Matsuyama… qui ne s’en remettra pas. Son couple pas davantage...

 

LA FOLIE S’EMPARE DE WANKYÛ

 

Wankyû non plus ne s’en remettra pas. Matsuyama hantera ses pensées jusqu’au terme – fatal. Quoi que fasse pour lui son entourage, et tout particulièrement son compagnon Sôhachi, autrement sensé et admirablement dévoué, Wankyû s’enfonce dans une spirale de dettes : accumulant les obligations auprès de tous, il ne s’en libère jamais, et sa prodigalité insane lui interdit d’accomplir les beaux gestes généreux qu’il promet à tout va – peut-être même sincèrement (la scène la plus forte, ici, concerne un jeune garçon que Wankyû prétendait tirer de la misère et abriter dans une jolie maison…).

 

Et, les dettes s’accumulant, Wankyû perd bien plus que sa crédibilité de bourgeois : il sombre peu à peu dans la folie… Mendiant sans bien s’en rendre compte, moine même sans même percevoir ce que cela devrait impliquer, Wankyû erre de par le monde, des paroles incompréhensibles aux lèvres, et le souvenir de Matsuyama l’obsédant sans qu’il sache bien pourquoi.

 

Les aumônes dont il bénéficie, il les dilapide aussitôt, bien sûr – ce sont autant d’attaches qui se perdent à chaque fois… jusqu’à ce qu’une provocation dont il n’avait pas bien conscience sans doute lui vaille d’être précipité dans les flots, et de s’y noyer…

 

SE RECONNAÎTRE EN WANKYÛ

 

Je ne m’attendais franchement pas, après Un homme amoureux de l’amour, à tomber sur un Saikaku « moraliste »… C’est au point, en fait, où je ne suis pas bien certain d’avoir perçu comme il le faut le propos de l’œuvre, d’une ironie qui a pu m’échapper après les premiers tableaux ouvertement cocasses…

 

Mais il y a sans doute à cela une autre raison – et c’est que, toute galanterie, guère dans ma nature (hein), mise à part, je me suis identifié au dépensier Wankyû… J’ai, encore que dans des proportions inévitablement bien moindres – je n’ai bien sûr jamais eu de fortune entre les mains… – un même rapport pathologique à la dépense, une même propension à me laisser aller à des coups de tête regrettables (pour moi, mais éventuellement aussi pour d’autres). Aussi le récit de Saikaku ne m’a-t-il pas laissé indifférent sous cet angle… L’ai-je trop pris au sérieux, du coup ? C’est possible – je n’en sais rien…

 

L’HABILETÉ DE SAIKAKU

 

Quoi qu’il en soit, j’ai retiré de cette brève lecture un indéniable plaisir – aussi masochiste puisse-t-il paraître, ces éléments pris en considération. La langue habile de l’auteur s’allie à la finesse de ses portraits psychologiques et à l’authenticité des cadres qu’il met en scène pour produire un effet d’immersion admirable – le réalisme affiché de Saikaku introduit le lecteur dans un monde qui, au travers de son art romanesque, garde tout son cachet, et demeure étonnamment vivant.

 

Cette Vie de Wankyû m’a donc surpris – mais aussi pleinement convaincu, illustrant joliment combien l’ukiyozôshi, dès Saikaku, pouvait en fait évoquer des thèmes très différents, éventuellement sous une similarité de façade. Et je ne m’en tiendrai pas là...

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20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 3-4], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [416 p.]

 

SUITE…

 

Suite de 20th Century Boys, avec ce deuxième volume de l’édition « Deluxe », comprenant donc les troisième et quatrième tomes de l’édition originale. En tant que tel, il n’appelle probablement pas autant de développements que le volume inaugural, ou – si j’y arrive… – le volume final. Je vais donc faire bien plus bref que d’habitude.

 

Pour mémoire, tout de même, le premier tome m’avait plutôt parlé, mais je gardais toujours dans un coin de ma tête la « menace » évoquée par nombre de camarades lecteurs, d’une évolution décevante de la série au regard de sa chouette entrée en matière, Urasawa Naoki diluant beaucoup trop son intrigue pour la faire tenir sur les 12 tomes de cette édition (ou 24 autrement…).

 

Sans surprise, cette crainte ne m’a pas lâché quand j’ai lu ce deuxième volume – et d’autant plus que je crains de commencer à voir à quoi ce travers pouvait ressembler… En effet, pour le coup, la séparation originelle en deux tomes est ici particulièrement sensible – et si le « tome 3 originel » est dans la lignée des deux premiers, et plutôt enthousiasmant, j’avoue être autrement plus sceptique concernant les développements du « tome 4 originel »…

 

LE « TOME 3 » : LE PROPHÈTE DOIT SAUVER LE MONDE

 

Mais n’allons pas trop vite : nous reprenons là où nous nous étions arrêtés, avec Kenji, échappé malgré lui de son « konbini », sa nièce sur le dos, qui se voit révéler le pot aux roses par l’intriguant clochard que l’on appelle Dieu (quoi qu’il en dise lui-même) – la redoutable et angoissante secte constituée autour du mystérieux Ami planifie la fin du monde, rien que ça, et en appliquant à la lettre le scénario apocalyptique conçu par Kenji (surtout) et ses potes quand ils étaient gamins. Et Kenji ne saurait échapper à sa responsabilité en la matière : les choses étant ce qu’elles sont, à l’évidence, lui seul sera en mesure de sauver le monde – et devra donc le faire. Car tout le monde lui colle ce rôle de « prophète » qui doit décider de l’avenir de tous – et jusqu’à son pire ennemi…

 

Mais il est difficile, pour Kenji, de trouver des compagnons de route dans cette dangereuse quête : il a certes autour de lui nombre de ses camarades de jeu d’antan, vieillis désormais, tels qu’on les avait croisés dans le premier volume – ce qui, d’ailleurs, en faisait une bonne partie de l’intérêt. Mais, en dépit de toutes les découvertes étonnantes qu’ils ont été amenés à accomplir, ensemble ou isolément, il ne se sent pas vraiment – et on le comprend – de sonner à leurs portes et de leur balancer tout de go qu’ils ont pour mission de sauver le monde… En fait, seule Yukiji, celle qui fut « la fille la plus forte du monde », pourrait le comprendre, éventuellement.

 

Or il faut agir ! La secte se montre plus meurtrière jour après jour, multipliant de par le monde les attentats « prophétisés » par Kenji enfant… C’est peut-être là, pour le coup, que se décale l’intérêt dans ce deuxième volume – il introduit une tension jusqu’alors plutôt dissimulée au travers de la longue mise en place : subitement, Kenji est frappé, à l’instar du lecteur, par un sentiment d’urgence confinant à la panique pure et simple – et, du coup, exceptionnellement (?), Urasawa Naoki… nous prend de vitesse, en avançant l’affrontement entre Kenji et Ami. Certes, nous avons encore une vingtaine de tomes à lire, cet affrontement n’a rien de « final »… Et, en tant que tel et comme de juste, il introduit en fait de nouveaux éléments, plus ou moins inattendus, qui changent encore la donne de l’aventure.

 

Ça fonctionne assez bien, globalement. Si les flashbacks enfantins se font peut-être plus rares, ils bénéficient toujours de la même saveur due à l’authenticité de ce qui est narré ; ce qui vaut aussi pour d’autres souvenirs, lesquels peuvent laisser quelques traces non négligeables dans le présent de Kenji – tout particulièrement sa carrière avortée de guitariste de rock, qui, pour être traitée par la bande, a néanmoins une certaine importance ici.

 

Mais la tension opposant Kenji et Ami, et surtout en ce qu’elle confronte au premier chef Kenji avec son insignifiance, me paraît donc constituer l’atout essentiel de ce « troisième tome ». Le thème de la secte est bien traité, débouchant même sur une jolie séance oscillant entre la comédie et l’horreur pure, quand des adorateurs fanatiques envahissent le « konbini » de Kenji à la manière de zombies façon Romero… Les « révélations » portant sur Ami fonctionnent plus ou moins bien, la plus réussie étant probablement la scène finale de l’aéroport, quand celle du « lien de parenté » fait un peu trop « presse-bouton » à mon goût. Mais globalement, ça marche…

 

LE « TOME 4 » : TOUT AUTRE CHOSE

 

Or le « quatrième tome » adopte une approche plus « presse-bouton » encore, d’une certaine manière… en changeant tout bonnement de cadre. Bye bye Kenji et ses amis d’enfance – on n’y reviendra qu’en toute fin de volume. Bye bye le Japon aussi, pour l’essentiel : l’action se décale en Thaïlande. Et qui dit Thaïlande dit putes…

 

Elles ont néanmoins leur « justicier », un Japonais chevelu qui se fait appeler « Shogun », archétype même du preux chevalier en terrain sordide, entraînement drastique par un vieux sage mystique dans la jungle inclus… Comme si on en avait fini avec les vaguement losers qui faisaient jusqu’alors l’intérêt de la série, et la secte agissant via des quidams : place à une très classique « machine à tuer », juste forcément, mais froide pour le principe – et en face, une menace toujours plus grandiloquente. Et du coup c’est d’un banal…

 

La surprise, si c’en est une, c’est l’identité du bonhomme – que Kenji découvre sans que l’on sache vraiment comment, et ce n’est pas le moindre artifice de ce tome : Shogun serait donc Otcho, le gamin futé de la bande, dont Kenji et ses autres amis avaient perdu la trace. Effet « presse-bouton » redoublé, dans la mesure où tout jusqu’alors laissait supposer qu’Otcho n’était autre qu’Ami… Il y a là quelque chose d’un peu trop mécanique pour me convaincre – d’autant que je ne serais pas plus surpris (…) que ça si l’auteur pressait encore frénétiquement, et à plusieurs reprises, ce même bouton, pour introduire du rebondissement à la hussarde…

 

Quoi qu’il en soit, « Shogun », plus encore que Yukiji, est probablement de taille, lui, à se lancer dans la quête héroïque visant à combattre Ami – ça tombe bien. Vaut mieux avoir des gros-bras, sans doute… parce que la secte, dans ses projets destructeurs, ne va de toute évidence guère tarder à faire usage de robots géants ! (Je vous la fais courte à ce propos, histoire de ne pas tout révéler non plus, hein.)

 

DES DOUTES… MAIS À SUIVRE QUAND MÊME

 

Je ne crache pas dans la soupe : même avant que Kenji ne revienne dans l’histoire, ce « tome 4 » fonctionne lui aussi, en fin de compte – mais, globalement, il me paraît un peu trop artificiel pour pleinement me convaincre, et ce d’autant plus qu’il est autrement convenu que ce qui précède – au point de ne plus rien en garder ou presque ! Et ça, pour le coup, c’est problématique – et ça renforce mes craintes pour la suite.

 

Je vais continuer quand même, hein – je devrais récupérer sous peu les volumes 3 et 4 de cette édition « Deluxe », le prochain constituant d’ailleurs, à en croire ce que j’ai parcouru çà et là, la fin d’une sorte de « premier acte »… Mais la digression « Shogun » m’amène donc à redouter quelque peu la forme que pourrait prendre un hypothétique « deuxième acte ». On verra bien

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Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

Publié le par Nébal

Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

PELLETIER (Philippe), Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, nouvelle édition augmentée, cartographie de Carine Fournier, avec la participation de Rémi Scoccimarro, Paris, Autrement, coll. Atlas/Monde, [2008] 2012, 96 p.

 

Un livre qui ne se prête pas vraiment à la chronique, j’imagine que je n’ai pas grand-chose à en dire…

 

Adonc, après ma déconvenue relative avec la Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau, trop technique pour ma pomme, et trop datée aussi, il me fallait un autre ouvrage consacré au sujet – d’autant que j’avais entamé mes cours en la matière (passionnants, dois-je dire), et souhaitais les compléter un brin.

 

On avait attiré mon attention sur les ouvrages du géographe (libertaire) Philippe Pelletier, visiblement le spécialiste français du domaine (à noter, le deuxième nom qu’on me citait était probablement Rémi Scoccimarro, qui a participé à cette nouvelle édition augmentée, et tout particulièrement concernant le thème mis en avant dans le sous-titre) ; et on avait mentionné notamment ce petit volume abondamment illustré et riche en documents – dans les 120 cartes, en principe dues à Carine Fournier, mais aussi de nombreux graphiques, schémas, etc. C’est donc une optique passablement différente du vieux « Que sais-je ? » : cette fois, la documentation prime, si le texte (succinct – probablement beaucoup trop à mon goût…) l’encadre.

 

Mais c’est aussi ce qui le rend d’autant plus difficile à chroniquer : le plan d’ensemble a en effet ses limites, et, si l’on trouve cinq grands « thèmes », ils sont eux-mêmes subdivisés en études de cas passablement pointues, tenant toujours en deux pages, et qui n’ont du coup aucune prétention à l’exhaustivité – ces études relevant ainsi à leur manière de l’illustration, encore que le mot soit à débattre, tant le texte ainsi illustré est réduit à un essentiel lapidaire… au point peut-être de lui conférer sans ambiguïté un statut résolument secondaire. Aussi n’était-ce probablement pas, là non plus, exactement ce que je cherchais…

 

Cela reste une documentation bienvenue, d’un propos assuré, mais témoignant en même temps, au-delà des clichés inévitablement véhiculés sur le Japon et son histoire (tout particulièrement contemporaine), et qu’il est toujours bon de réévaluer, de ce que le pays et donc la matière évoluent sans cesse. Cette « nouvelle édition augmentée », avec son sous-titre éloquent, en témoigne d’autant plus : la catastrophe récente de Fukushima est ainsi perçue et affichée comme un jalon essentiel de ces dernières années. Le livre est à vrai dire un bon moyen de (re)prendre conscience de la gravité de l’événement – j’avoue, un peu honteux, qu’il avait suffi du passage de quelques années à peine pour que la portée du drame m’échappe… Au-delà, dans bien d’autres domaines (mais sans doute tout particulièrement en matière économique et sociale), l’évolution rapide des situations est ainsi mise en avant, qui rompt avec les idées reçues des époques antérieures (l’emploi à vie, etc.), et met éventuellement en lumière des phénomènes inattendus voire surprenants.

 

Le premier thème s’intitule « Les héritages territoriaux », et a une dimension avant tout historique ; on prend la mesure de ce que ces sujets traités en deux pages peuvent impliquer de lacunes en passant du premier « chapitre », protohistorique, au deuxième, portant sur l’époque Edo… et donc rien entre les deux. On ne s’attarde d’ailleurs guère auprès des Tokugawa, et la suite porte essentiellement sur la délimitation géopolitique du territoire japonais, matière complexifiée par les ambitions coloniales du Japon de Meiji à la défaite, et qui laisse des traces aujourd’hui – au travers de nombreux litiges frontaliers, insulaires… parfois pour quelques rochers perdus dans la mer, et inhabités.

 

On passe ensuite à l’étude des ressources et de l’environnement – en tordant éventuellement le cou à quelques clichés sur la pauvreté en ressources du territoire : l’eau, par exemple, est mise en avant – grande richesse du pays –, ainsi bien sûr que l’ichtyophagie des Japonais, avec ses corollaires en termes de flottes, etc. Ce n’est qu’après, bizarrement ou pas, que sont évoqués les périls communément associés à la situation géographique de l’archipel nippon, tremblements de terre au premier chef – et c’est donc à la fin de cette partie que nous trouvons les deux brèves études de Rémi Scoccimarro sur Fukushima, et, au-delà, la question du nucléaire, avant et depuis la catastrophe.

 

C’est ensuite la société qui est décortiquée, sous des angles divers – d’abord démographiques et/ou en relation avec l’économie (cela inclut le dépeuplement de l’arrière-pays aussi bien que le vieillissement de la population ou les écarts de revenus qui se creusent), ensuite dans une optique davantage culturelle, avec des aires spécifiques plus ou moins bien définies, à même le cas échéant de susciter des identités locales – les variations linguistiques pouvant aider. L’étude de cas peut alors se montrer très précise, au-delà de ces grandes lignes, en envisageant, par exemple, la question des îles et montagnes sacrées, ou encore le « délassement » (tourisme, stations thermales).

 

Un trait majeur de la géographie contemporaine du Japon est bien sûr la mégalopole, qui se voit accorder ensuite de nombreux développements – probablement les plus pointus de l’ouvrage, d’ailleurs. L’optique économique et sociale, forcément mêlée de démographie, autorise des approches variées d’une thématique trop vaste pour être exposée dans sa globalité. Se dessine néanmoins un tableau suffisamment consistant pour indiquer les traits les plus saillants (de la mobilisation des ressources aux avancées sur la mer), et appelant ainsi à des développements complémentaires.

 

Enfin, le dernier dossier est consacré à la puissance du Japon – entendue sur le plan international pour l’essentiel (on trouve cependant au milieu une étude plus « intérieure », portant sur les « héritages politiques », et notamment sur la mainmise longtemps irrésistible du PLD sur le pays – c’est aussi l’occasion d’envisager, très succinctement, la question du Yasukuni, je vous renvoie à mon compte rendu de l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur). Les fluctuations rapides du commerce international y occupent bien sûr une place importante, mais aussi, de manière peut-être plus surprenante, la puissance militaire de ce pays qui a pourtant renoncé à jamais à la guerre dans sa Constitution au lendemain de la défaite… et cela va bien plus loin que la seule image d’un archipel « porte-avions » des États-Unis, expression qui s’applique surtout (et encore aujourd’hui) à Okinawa – étrange ironie de l’histoire…

 

Ouvrage riche assurément, mais d’une lecture suivie guère à propos, tant il est avant tout propice à l’étude de cas, cet Atlas du Japon, là encore, ne correspond pas pleinement à mes attentes. Il est certes « bien fait », je ne le nie pas… Et il m’a éclairé sur un certain nombre de points, oui. Bon, je vais continuer à fouiner, au cas où…

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One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 01 : Un poing c’est tout !, [ワンパンマン, Wanpanman], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, [2012] 2016, 192 p.

 

Akira mis à part – mais c’était il y a plusieurs décennies… –, j’ai somme toute rarement lu de gros cartons commerciaux dans le domaine du manga (d’autant bien sûr que je n’ai pas lu beaucoup de mangas, certes). C’est d’autant plus vrai pour les œuvres les plus récentes… Les gros machins tels les Naruto, les One Piece et compagnie, je n’y connais absolument rien, mais alors rien de rien.

 

Il en va forcément de même pour les séries plus récentes encore, dont ce One-Punch Man à la genèse particulière, qui a débuté ses aventures en 2012 seulement (ce qui n’a rien changé au fait que les lecteurs francophones se plaignaient partout d’un retard inqualifiable dans la traduction française – mazette, le monde change…). La curiosité, via la recommandation enthousiaste d’un camarade, m’a donc amené à faire la tentative du premier tome de cette série, paru en France début 2016 (sauf erreur, au moins trois autres volumes lui ont déjà succédé – mazette, là encore…).

 

Genèse particulière, disais-je : à l’origine, One-Punch Man est l’œuvre d’un certain One, et est une série quelque peu iconoclaste diffusée sur Internet – où elle a rencontré un grand succès. Les éditeurs plus « traditionnels » n’ont pas manqué de s’intéresser à ce phénomène qu’ils supposaient fort rémunérateur, et il en est résulté une adaptation en manga « papier », confiée au mangaka Murata Yusuke – dont le trait plus précis et dynamique par rapport à celui, plus simpliste, de One, est considéré comme un atout essentiel à ce mode de diffusion. Étrange approche, tout de même, à la limite du paradoxe au regard des intentions initiales de l’œuvre… Mais c’est donc de cette adaptation que je vais vous parler aujourd’hui. L’histoire, globalement, est semble-t-il très proche de celle concoctée par One sur son site Internet, mais, d’allure, c’est donc passablement différent… Par ailleurs, il en est aussi résulté, inévitablement, un anime à succès (pas vu, aucune idée de ce que ça donne).

 

Qu’est-ce qui peut bien attirer, dans une série pareille, et la distinguer du lot ? Son pitch, tout d’abord, aussi idiot qu’enthousiasmant – disons « génialement idiot », j’aime bien, souvent, ce qui est « génialement idiot »… mais c’est sans doute aussi un brin périlleux.

 

Nous y « suivons » (encore que, j’y reviendrai, ce verbe n’est probablement guère approprié…) les aventures d’un certain Saitama (le nom n’apparaît pas dans les premiers épisodes, sauf erreur). Au fil de ce premier tome (qui pratique autrement l’attaque en force et, trait tout particulièrement essentiel, j’y reviendrai là encore, ne s’embarrasse guère de background), nous en apprendrons un minimum sur cet étrange bonhomme tout chauve, et dont le dessin simpliste et naïf dans un cadre qui l’est nettement moins (cette dichotomie entre le héros et son univers, dans un domaine bien différent, a pu me rappeler l’excellent Bone de Jeff Smith) suffit amplement, tant à le singulariser qu’à le rendre étrangement anti-charismatique, et probablement un tantinet ridicule.

 

Suite à une rencontre de mauvais augure, Saitama a décidé de devenir un super-héros (dans un monde qui en a bien besoin, systématiquement en proie aux déprédations de super-vilains tous plus super et vilains les uns que les autres) ; un simple entrainement quotidien, sans que s’y mêlent piqûres d’araignées mutantes ou exposition aux rayons gamma, a suffi à le transformer en cet improbable personnage au costume bidon… qui s’avère le plus puissant des super-héros : en effet, Saitama est en mesure de terrasser n’importe quel adversaire en un unique coup de poing. C’est pratique… mais bien ennuyeux, aussi – et Saitama se fait chier, ferme.

 

Le lecteur tel que votre serviteur, attiré par ce pitch tout con, court cependant le risque de s’ennuyer lui aussi, dès lors que ce shônen railleur affiche dans son postulat même que rien ni personne ne saurait vaincre Saitama, et qu’il lui suffira toujours de cet unique coup de poing pour triompher – mais tu parles d’un triomphe…

 

En fait, c’est là que le principe même de la série (ce qui englobe le pitch, mais va au-delà) laisse entrevoir tout à la fois ce qui le rend pertinent, et ce qui peut faire décrocher un béotien dans mon genre… Mais cela relève en fait peut-être de l’ambiguïté de la série au regard des codes du shônen – qu’il entend en principe démonter, façon vandalisme jubilatoire, tout en étant sans doute amené à composer avec, et ce plus ou moins malgré lui…

 

Car One-Punch Man demeure un shônen – et un shônen d’action. Genre qui m’est donc largement inconnu, et qui, pour ressembler à certains égards aux comics de super-héros dont je me suis longtemps régalé, me laisse cependant sur le carreau pour tout un tas de bonnes ou moins bonnes raisons.

 

J’ai lu ou vu ici et là des articles ou vidéos fort intéressants quant au sujet véritable de la série – « révélant » des choses que j’avais pu deviner inconsciemment, parfois, mais pour en tirer des critiques plus abouties, et toutes extrêmement laudatives. Le fait est que One-Punch Man, avec son pitch briseur de tout suspense (Saitama l’emporte toujours, et d’un seul coup), le caractère nécessairement décousu de la narration (puisque les antagonistes de Saitama, par principe, ne font pas long feu, et que la répétition du schéma est inscrite dans son principe même), enfin et surtout en ce qui me concerne sa dimension graphique essentielle, qui lui confère une forme d’immédiateté fondamentale (refusant délibérément de s’embarrasser de tout contexte ou background), est réduit, plus que jamais, à la substance même du shônen d’action le plus caricatural : la baston.

 

Tout, ici, n’est que baston. En dehors des inévitables onomatopées (riches comme il se doit), le texte est réduit au minimum syndical, voire bien moins encore en ce qui me concerne. La « lecture » est dès lors limitée dans son principe, et, en fait de bande dessinée, conjuguant par essence texte et dessin, j’ai eu l’impression d’un… imagier, disons – de baston. Trait éventuellement récurrent du shônen – et qui pourrait l’être également des comics de super-héros précités… à ceci près que mes tapettes en collant adorées sont autrement bavardes, jusqu’en plein assaut, et leurs histoires au long cours, faite de rivalités récurrentes et de mystère toujours plus nombreux, me paraissent bien autrement palpitantes. Je plaide coupable…

 

J’ai probablement davantage de difficultés avec le traitement de cette dimension dans les mangas, pour le peu que j’en sais – et si l’action graphique d’un Akira me fascine (avec un petit bémol : le tome 2, le plus ouvertement tourné vers l’action sans véritablement de mise en contexte, demeure celui qui me botte le moins, et de très loin), d’autres œuvres, à l’instar de ce One-Punch Man et au-delà de ses railleries plus ou moins fondées, me laissent bien autrement sur le carreau ; en fait, ça m’a quelque peu rappelé ces animes tels Dragon Ball Z ou Les Chevaliers du Zodiaque (je ne me prononcerai pas sur les mangas) qui, déjà à l’époque, alors que j’étais tout gamin (soit aux environs du XIVe siècle), me paraissaient d’un intérêt pour le moins limité – je ne m’expliquais dès lors pas leur succès auprès de mes petits camarades, enthousiastes sur la durée, quand j’en avais vite marre de regarder toujours le même épisode, jour après jour, pendant des années…

 

C’est un peu ça, ici – et, pour le coup, la moquerie à l’égard des codes du shônen, paradoxalement ou pas, renforce en fait cette dimension. Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et c’est l’épisode suivant : Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et ainsi de suite.

 

Or la portion congrue réservée au texte, au-delà, plus globalement, du récit, ne fait qu’appuyer davantage sur le bouton à cet égard. C’en est au point où, quand Saitama rencontre son camarade à venir Genos, le cyborg mélancolique, qui lui raconte toute son histoire (ridicule et percluse de clichés) avec force détails en deux grandes cases ironiquement submergées par le texte, notre petit chauve sans âme pète un câble, et explose : « C’est quoi cette intro de relou ! Refais-moi ça en une dizaine de mots, OK ? » Je dois dire que j’ai plus ou moins pris ça pour une attaque personnelle, du coup…

 

Mais c’est bien là le problème à mes yeux : en raillant les codes, dont ici ceux des backgrounds à formule sans doute, One-Punch Man se réduit à sa plus simple expression : baston, baston, baston. L’iconoclasme, c’est bien, globalement – mais, pour le coup, la BD a probablement sacrifié des aspects qui me bottent, avec tous leurs travers archétypaux dont je suis bien conscient, pour sublimer ce qui me botte moins : l’action systématique. Grosso merdo, c’est peut-être échanger une formule pour une autre, et sans vrai bénéfice – d’autant que, par principe, il s’agit d’une action sans suspense, sans enjeux… Bien sûr, dans les autres séries du genre le héros gagne, sans quoi il ne serait pas un héros – One-Punch Man pointe donc ici ce que l’on pourrait qualifier d’hypocrisie du genre… en en reproduisant pourtant la formule, mais débarrassée du moindre semblant d’illusion : c’est du frontal.

 

D’où cet aveu inévitable me concernant : je ne dis pas que One-Punch Man est mauvais, je dis que, au-delà de son pitch amusant, la BD m’apparaît bien trop répétitive pour susciter mon enthousiasme – et son ambiguïté finalement guère enthousiasmante au regard de mes attentes.

 

S’agit-il pour autant d’une BD « primaire » ? Là, c’est peut-être plus compliqué… Au fond, dans sa lucidité quant aux codes, la série est probablement bien moins primaire qu’elle n’en donne l’impression, à la survoler hâtivement. En fait, à prendre avec le recul nécessaire, c’est même probablement assez malin… Mais, à ce stade, je tends quand même à y voir une bonne grosse mauvaise blague : c’est réjouissant sur le moment, je ne crache certes pas sur les bonnes grosses mauvaises blagues en tant que telles, mais je doute d’y trouver beaucoup d’intérêt au fil de je ne sais combien de tomes…

 

Pourtant, je n’exclus pas totalement de lire au moins le tome suivant : le fait est que, si les premiers épisodes m’ont fait l’effet d’être globalement… eh bien, chiantissimes et sans enjeux, les derniers, dans ce premier tome, m’ont davantage parlé – en étant finalement plutôt drôles, enfin. À maints égards, c’était d’ailleurs ce que j’en attendais… Mais la série, ici, ne gagne-t-elle pas en intérêt en sacrifiant paradoxalement ses propres principes ? L’histoire commence à me botter quand elle devient vraiment « histoire », quand un contexte, aussi vague soit-il, commence à se dessiner, quand, en dépit des protestations outrées de Saitama qui ne veut pas qu’on l’emmerde avec quelque chose d’aussi futile qu’un passé et une histoire personnelle, des backgrounds commencent pourtant à être mis en lumière – le cas échéant au travers de longs flashbacks… D’où cette crainte d’un autre ordre – que la série ne commence à me parler véritablement qu’en perdant paradoxalement sa singularité ; autant dire alors que, ne me parlant pas pour les bonnes raisons, elle ne me parle pas du tout ? Peut-être bien…

 

Et graphiquement, alors ? C’est bien fait – pas de doute là-dessus. C’est dynamique, assez précis mais sans excès, fluide avant tout, avec le principe de contraste, noté plus haut, concernant la représentation de Saitama, qui est assez joliment rendu… Les personnages oscillant entre le terrible et le parfaitement ridicule sont à propos, et participent sans doute de l’humour un peu tordu de la série – voir notamment les déclinaisons animalières, sur le tard (je ne compte pas la femme-moustique toute en formes généreuses, une flèche au bas du dos pointant sur son anus)…

 

Peut-être tenterai-je l’expérience avec le tome 2 – qui sera probablement décisif quant à ma poursuite ou non de la série. En l’état, One-Punch Man me laisse quand même un brin perplexe : je crains, là aussi, de ne pas m’expliquer le succès colossal de la chose – les 90 % de pages de baston finalement bien convenue écrasant sous leur poids les 10 % de moquerie, d’humour plus généralement, et d’inventivité, qui auraient dû faire briller la série et lui conférer toute sa saveur. Bon…

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Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Publié le par Nébal

Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Le n° 84 de la revue Bifrost consacre son dossier à Robert E. Howard.

 

À cette occasion, outre les critiques habituelles (Les Ruines de Paris et autres textes ; Mondocane, de Jacques Barbéri ; Eschatôn, d’Alex Nikolavitch ; enfin Nuage, d’Emmanuel Jouanne), j’ai livré dans le guide de lecture consacré à Howard une chronique commune d’El Borak et d’Agnès la Noire.

 

Mais, surtout, j’y ai rédigé un article titré ici « Howard le barbare et Lovecraft le Romain civilisé », qui a pour objet les influences réciproques des deux auteurs l’un sur l’autre, avec pour toile de fond leur fameuse correspondance ; vous trouverez cet article aux pages 142-153.

 

N’hésitez pas à réagir ici le cas échéant !

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Agnès la Noire, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Agnès la Noire, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Agnès la Noire, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations par Stéphane Collignon, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2014, 518 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, dans le dossier Howard, pp. 173-174 – avec également El Borak.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique commune sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue, plus personnelle et spécifique ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

CYCLES AVORTÉS

 

Agnès la Noire est le onzième volume (sur douze – il ne reste plus après qu’Almuric) de la collection Robert E. Howard chez Bragelonne, supervisée par Patrice Louinet. C’était le seul qu’il me restait à lire – pourtant, ma curiosité était probablement un brin titillée par le personnage donnant son titre au recueil : inconscient chauviniste ou pas, j’étais sans doute curieux de voir ce que ferait Howard de cette héroïne française dans un cadre français (en fait, il y avait eu quelques précédents contenant la réponse… dans Solomon Kane et surtout Les Dieux de Bal-Sagoth, sauf erreur). Une raison fort bête, sans doute…

 

D’autant qu’Agnès de Chastillon n’occupe qu’une part très limitée de cet ultime volume de récits d’aventures essentiellement historiques – asseyant sa parenté avec Le Seigneur de Samarcande, mais aussi, quand le caractère historique est en retrait et le caractère oriental en avant, avec El Borak. Cependant, comme dans ce dernier volume notamment, on peut bien repérer ici, et de manière plus marquée encore, une errance (réflexe ?) de l’auteur indécis vers le surnaturel, ou plus largement le « weird »…

 

Le recueil contient en effet les textes de quatre « mini-séries » qui sont en fait des « cycles avortés » : Howard y développe quelque temps un personnage censément récurrent, puis, pour une raison ou une autre (et probablement plutôt l’autre ?), laisse tomber. Nous suivrons donc ici les aventures d’Agnès de Chastillon, oui, mais tout autant de Cormac Mac Art, Terence Vulmea et Kirby O’Donnell. Et il faut y rajouter trois nouvelles « hors-cycle », voire une quatrième en prenant en compte le récit inachevé figurant dans les appendices.

 

AGNÈS DE CHASTILLON

 

On commence donc avec Agnès de Chastillon, ou Agnès la Noire, personnage de femme forte qui ne manque pas de faire penser à Jirel de Joiry, créée semble-t-il exactement à la même époque par C.L. Moore (les deux auteurs échangeaient et se sont félicités respectivement pour ces œuvres « féministes » ; déterminer une inspiration de l’un sur l’autre est semble-t-il délicat).

 

Agnès la Noire

 

La nouvelle « Agnès la Noire » (à bien des égards la seule que l’on peut considérer achevée) est pour le moins étonnante – même si je ne manifesterais pas à son sujet l’enthousiasme de Patrice Louinet dans sa postface.

 

Dans une France improbable de la Renaissance dépeinte à gros traits (celle de François Ier, à vue de nez – mais où l’on jure sans cesse par saint Denis, sinon saint Trignan… Hein ? Globalement, le texte n’use en rien de ce cadre, qui fait carton-pâte – il n’y a aucune volonté de le rendre « authentique »…), Agnès, paysanne mais ne s’envisageant guère comme telle, fille d’un bâtard de duc, n’accepte pas la condition que l’époque et son sexe lui réservent. Le jour même de ses noces forcées, plutôt que de se suicider (ouch…) ainsi que le lui suggère sa sœur ainée déjà passée à la casserole, la diablesse rousse tue son promis qu’elle déteste à peu près autant que son brutal de père, mercenaire en son temps, et fuit dans la forêt.

 

Là, elle fait la rencontre d’hommes globalement détestables (et souvent « faibles » ou du moins geignards), et tout d’abord celle d’Étienne Villiers, évidemment faux ami et vrai brigand – la raison pour laquelle elle l’épargne le moment venu, et va même ensuite jusqu’à le sauver de la vindicte d’un noble du coin, puis à s’associer avec lui (dans la nouvelle suivante il n’y a plus d’ambiguïté à cet égard), me dépasse complètement. Elle rencontre aussi un mercenaire, Guiscard de Clisson, qui lui fait une formation expresse en escrime avant de périr malencontreusement d’une balle destinée à un autre (Étienne, comme de juste)…

 

Il y a assurément des bonnes choses là-dedans, au-delà du seul personnage féminin on ne peut plus « badass », et sans doute l’introduction du récit se montre-t-elle efficace dans sa violence radicale ; je note aussi que le récit – comme les deux suivants, mais où ce sera avec bien moins de réussite – est à la première personne, ce qui lui confère une certaine singularité, et peut-être un surcroit de profondeur psychologique… en autorisant aussi une violence et une perception de la violence très particulières, et plus crues que souvent, à bien des égards.

 

Le récit se lit volontiers – mais il est tout de même bien décousu… En fait – et sans doute son caractère de « récit des origines » (chose pas très commune chez Howard) y est-il pour beaucoup –, il y a quelque chose de picaresque dans cette nouvelle, et qui, à mon sens, en fait davantage l’introduction d’un roman qu’un texte se tenant tout seul. Peut-être un développement du genre aurait-il permis de rendre sa motivation, si improbable, plus plausible ?

 

Ce n’est cependant pas le seul mystère dans cette histoire – après tout, Agnès, qui n’a jamais manié une arme de sa vie (enfin, on précise quand même qu’elle a fait la bucheronne pour son odieux géniteur…), devient rapidement une épéiste redoutable, au mépris de toute vraisemblance (même à forcer sur l’instinct ou la lignée, le sang)…

 

Mais oui, ça se lit bien – ça bouge en permanence, avec suffisamment de singularité pour que le lecteur joue le jeu, selon les règles définies par l’auteur, et nulle autre.

 

Des lames pour la France

 

Hélas, on a tout de même l’impression d’un Howard qui ne sait pas trop qu’en faire… « Des lames pour la France » gomme largement ce qui faisait l’intérêt du personnage, en lui confiant un rôle finalement assez secondaire – quand bien même elle conserve la narration à la première personne. Surtout, le récit est tordu, voire carrément confus, et fort peu satisfaisant dans l’ensemble…

 

La Maîtresse de la mort

 

Quant à la nouvelle inachevée « La Maîtresse de la mort » (enfin, la précédente l’était à peu près autant, hein…), en dépit de l’introduction d’un partenaire à mon sens plus enthousiasmant que l’Étienne Villiers, mi noble en en cour, mi gredin des bois, sans la moindre cohérence, que l’on avait subi jusque-là, elle se perd sans doute à son tour, en introduisant le surnaturel dans le récit – ce qui fait encore plus ressembler cette Agnès de Chastillon émergente à Jirel de Joiry, et a pu jouer un rôle dans l’abandon du personnage, sinon une fausse piste, du moins une qui aurait appelé à un autre traitement, ai-je tendance à croire…

 

Bilan

 

Un personnage « féministe » ? Un Howard « féministe » ? Ce n’est sans doute pas la même chose, et cela pourrait appeler à de longues discussions – probablement un brin futiles, d’ailleurs.

 

Mais le fait est qu'Agnès, même en tant que « femme forte », a bien quelque chose d’un fantasme, dans tous les sens du terme – d’où quelques procédés peut-être un peu navrants, comme cette (légère, certes) touche de lesbianisme SM soft qui ressort à l’occasion (Agnès menace plus d’une femme de lui donner la fessée)…

 

Pour autant, il y avait sans doute quelque chose à en faire – quelque chose que Howard n’a donc pas fait. Quant à sa jumelle Jirel de Joiry, elle m’avait il est vrai globalement déçu quand j’en avais lu le recueil de ses aventures – à la tonalité par ailleurs très « howardienne »…

 

CORMAC MAC ART

 

Nous passons maintenant à Cormac Mac Art – un pirate gaël des âges sombres (quelques décennies après la chute de Rome), qui fricote avec les Vikings, et notamment son compagnon de toujours, le Danois Wulfhere, qu’on qualifiera d’un tantinet brutal pour ne pas dire couillon, là où notre héros est tout de même plus malin – et telle est bien sa raison d’être.

 

Le problème, c’est que la meilleure nouvelle où il figure, à en croire Patrice Louinet, ne se trouve pas dans ce recueil, mais dans Bran Mak Morn (j’avais oublié, j’avoue – faudrait vraiment que je le relise, celui-là, c'était peut-être bien mon préféré, mais je l'avais lu à un mauvais moment et ne l'avais pas chroniqué…). Alors on fait avec ce qui reste.

 

Les Épées de la mer Nordique

 

C’est-à-dire, là encore, une seule nouvelle achevée – et encore, on ne dispose que du premier jet. Dans « Les Épées de la mer Nordique », nous vivons une sorte de révolution de palais à l’échelle d’un clan viking – Cormac Mac Art n’est sans doute pas bien certain de ce qu’il y fait au juste, mais peu importe… L’intrigue est assez commune, oui – et avec un ersatz de princesse enlevée –, mais l’ambiance est des plus correcte, si elle n’a aucune prétention à l’authenticité historique. Cela reste un récit qui se tient tout seul… et c’est peut-être bien un cas unique dans ce recueil.

 

Wulfhere, le Fracasseur de Crânes

 

Suit, non pas une ébauche de nouvelle, à ce stade, mais un simple fragment, « Wulfhere, le Fracasseur de Crânes », évoquant donc le chef danois que conseille utilement Cormac Mac Art – lui-même n’a pas le temps d’y figurer. C’est une introduction d’une page à peine, dont le ton philosophique et morne (voire bien davantage) est sans doute un peu trop lourdingue pour vraiment convaincre – en tant que tel, cela fait très « mauvais départ » pour un récit d’aventures, et sans doute Howard en était-il bien conscient, qui a lâché l’affaire.

 

Les Tigres de la mer

 

« Les Tigres de la mer » joue plus traditionnellement de l’action échevelée – mais à vrai dire sans doute un peu trop. L’intrigue on ne peut plus banale (oui, avec une princesse enlevée – en l’occurrence une Bretonne – non, une vraie Bretonne) est l’occasion de parcourir les îles britanniques, à force de fausses informations ou de révélations périmées, si bien qu’au bout du compte on se bat avec tout le monde mais on ne va nulle part : on s’arrête quand le ménestrel suspect annonce à Cormac Mac Art qu’il a une meilleure idée… Laquelle donc ? Mystère, du coup…

 

Bon, ça se lit pendant un certain moment, mais les retournements intempestifs des dernières pages traduisent sans doute le scepticisme d’un auteur qui savait encore moins que ses héros où il se rendait…

 

Je note tout de même une sympathique bataille navale, passablement gratuite donc, pourtant au crédit de l’ambiance.

 

Le Temple de l’abomination

 

Quant à l’ultime récit consacré à Cormac Mac Art, « Le Temple de l’abomination » (inachevé, ou plus exactement se concluant en synopsis), il témoigne d’une incertitude comparable (mais antérieure) à celle relevée plus haut pour Agnès de Chastillon – Howard tentant ou se sentant obligé d’injecter du surnaturel dans une « série » (faut le dire vite) jusqu’alors essentiellement « historique » (faut le dire vite aussi).

 

Patrice Louinet (tout en avançant que c’est sans doute là une étape notable vers le développement de l’heroic fantasy howardienne, et qu’il peut y avoir un lien avec la correspondance tout juste entamée avec Lovecraft) se montre très sévère à l’encontre de ce récit noyé sous les contradictions, mais, à vrai dire, même en l’état, je ne le trouve pas forcément bien pire qu’un autre… Mais j’ai été bon public pour les digressions improbables sur le roi Arthur « historique » (ou disons « différent »…) et sa cour de brutes avinées, ou sur le christianisme si fondamentalement incompréhensible pour nos personnages certes pas portés à tendre l’autre joue et à pardonner à ceux qui les ont offensés... Rigolo !

 

AUTRES RÉCITS

 

Suivent trois « autres récits », bizarrement placés en milieu de recueil, quand il y a pourtant d’autres héros récurrents après (mais la dernière de ces trois nouvelles est peut-être un préalable utile pour les aventures de Terence Vulmea). On y louche pas mal sur le bizarre à nouveau, mais sans faire dans le surnaturel pour autant (on s’en tient aux cultes secrets et impies, et aux civilisations perdues) ; par contre, seul le troisième de ces textes à part relève du genre historique.

 

Le Paon d’airain

 

D’abord, nous avons « Le Paon d’airain », qui se déroule à Djibouti, mais trippe pour l’essentiel sur les élucubrations d’un Seabrook portant sur les Yézidis – vous savez, ces sinistres et pervers adorateurs du diable, redoutés dans tout l’Orient (fataliste, l’Orient est fataliste)…

 

Ceci étant, en faisant la part des choses, et, comme Howard probablement, en ne retenant que l’idée de la secte/tribu diaboliste qui fait flipper tout le monde, sans chercher à y voir quoi que ce soit d’ « authentique », il y aurait probablement de quoi faire…

 

Hélas, non. Le récit est ultra-convenu, d’une construction pas top, plombé par des personnages en carton, et se traîne mollement jusqu’à une conclusion pour le moins terne. C’est au mieux (vraiment au mieux) médiocre.

 

La Morsure de l’ours noir

 

Il y a pourtant bien pire, immédiatement après : « La Morsure de l’ours noir » est un texte navrant de bout en bout. Variation sur le « péril jaune » qui parvient à repousser au-delà de toutes attentes les limites de la caricature pourtant bien lointaines dans le genre, en mettant en scène à la première personne une brute épaisse (un « Black John » doté du charisme d’une huître pas fraîche, mais qui n’en est pas moins redouté par les diaboliques êtres jaunes comme étant la pire menace à l’encontre de leurs plans – c’est dire si eux-mêmes constituent une menace terrifiante…), c’est un texte fade et bête, à la conclusion fade et bête (et prévisible, histoire d’enfoncer encore un peu plus le clou – qui, à ce stade, a sans doute largement giclé de l’autre côté de la planche) ; y insérer (de manière on ne peut plus gratuite) les noms de Cthulhu et de Yog-Sothoth – hein, quoi, pardon ? – n’était probablement pas l’hommage le plus pertinent à rendre au pauvre Lovecraft, qui n’en demandait sans doute pas tant… Clairement un des pires textes de Robert E. Howard en ce qui me concerne (ou, disons, « que j’ai lus », soyons prudents…).

 

L’Île aux pirates

 

Le troisième de ces récits est le seul à être relativement lisible – en étant très bon prince ; disons du moins que c’est moins pire que ce qui précède immédiatement, et y a pas de mal.

 

« L’Île aux pirates » multiplie pourtant les clichés, et c’est assurément un texte « juvénile » pour ne pas dire « puéril » (mais on pourrait le dire). Il a pourtant ses moments relativement enthousiasmants – la naïveté, ici, est globalement rafraîchissante plutôt que d’être fatigante, c’est déjà ça…

 

Avec tout de même un sacré bémol : au-delà de ce que le texte peut ou pas révéler de la vie psychique de son auteur, il faut sans doute y relever l’apparition d’un premier ersatz de « « « « « « « femme forte » » » » » » » chez Howard, anticipant Agnès de Chastillon, peut-être plus encore Bêlit ou Valeria. Hélas, la (forcément jeune et belle) femme pirate de cette nouvelle est vite parfaitement insupportable, à mesure que se développe entre elle et le narrateur une inévitable et ô combien pénible romance. En fait, pendant un temps, j’ai voulu y voir une dimension « comique » (notamment dans la jalousie du narrateur pour le pirate légendaire que la jeunette ne cesse de vanter), mais doute que cela ait été bien délibéré… Et quand « l’intrépide » jeune femme… éclate en sanglots… parce que le marin sans cœur mais si moral avance qu’elle pourrait ne pas être « pure » (!), avec la vie d’homme qu’elle mène et c’est pas bien, on oublie toute la dimension « « « « « « « forte » » » » » » » du personnage comme l’imposture qu’elle était, et il est difficile de retenir un soupir – un long, très long soupir, interrompu tout de même quand nos héros et leurs rivaux pirates vont fouiner dans un temple antédiluvien qui a le bon goût se trouver là… mais qui revient pourtant lors de l’épuisant « happy end » qui voit notre femme « « « « « « « forte » » » » » » » et son singe de narrateur causer mariage. Pitié…

 

Avec tout ça, et cet indéniable caractère juvénile, que ce texte soit à mon sens le moins mauvais des trois, en dit long sur la qualité des deux abominations qui précèdent…

TERENCE VULMEA

 

On retourne aux « cycles avortés » avec deux nouvelles consacrées au pirate irlandais Terence Vulmea (XVIIe ou XVIIIe siècle à vue de nez – on cause de Versailles ; quant au cadre géographique, il a l’air classiquement caribéen, a priori, mais on y évoque régulièrement le Cap Horn, et d’autres endroits bien éloignés ?) – qui, pour user d’une thématique similaire à celle de « L’Île aux pirates », témoigne tout de même d’une plus grande maturité (on est en 1935, à la toute fin de la carrière de l’auteur, faut dire – le contraste se sent) ; pourtant, le résultat est déconcertant, et pas forcément pour le mieux, à quelques bonnes idées près…

 

Les Épées de la Fraternité Rouge

 

La première de ces deux nouvelles, qui est accessoirement la plus longue du recueil, s’intitule « Les Épées de la Fraternité Rouge », et c’est un recyclage (un peu écourté) d’un long récit de Conan refusé, « Le Maraudeur Noir » (qu’on trouve dans Les Clous Rouges), qui jouait déjà des thèmes colonial et pirate. Je dois avouer ne plus me souvenir du Conan, mais le récit en l’état est à la fois amusant et profondément insatisfaisant.

 

Terence Vulmea n’est peut-être pas à proprement parler le héros de la nouvelle – en fait, à l’instar de Conan dans le récit original, il n’apparaît que très tardivement (formellement : la nouvelle s’ouvre classiquement sur une attaque en force où il figure, mais sans être nommé), et le récit s’étend d’abord sur trois salopards, le comte Henri de Chastillon (nom recyclé de la série « Agnès de Chastillon »), qu’on suppose d’abord plus positif que cela mais qui ne l’est en rien, et qui s’est exilé dans les îles du Nouveau Monde où il a bâti par défaut une imposante forteresse pour se préserver d’une menace indicible ; le boucanier français Villiers (recyclé idem) ; et le pirate anglais Harston – autant de franches canailles qui lorgnent plus ou moins consciemment sur un (inévitable) fabuleux trésor caché dans la jungle infestée de Peaux-Rouges ; Vulmea, quand il s’ajoute à ce trio initial, n’est à vrai dire guère plus sympathique, tant il se montre aussi fourbe que les autres (il est navrant, sans doute, de constater qu’il est censé briller davantage qu’eux… pour la seule raison qu’il ne compte pas laisser des Blancs se faire massacrer par des sauvages d’une autre race, même s’il compte de toute façon tuer de sa main les trois salopards après coup !).

 

C’est à la fois un atout et une tare de la nouvelle – atout parce que cela contribue à l’ambiance particulière du récit, et suscite des alliances et contre-alliances paranoïaques assez amusantes, dans une tension perpétuelle qui se complique en exploration puis en siège façon survival ; tare parce que cela implique du coup de longues scènes très bavardes où les quatre enflures s’interrogent sans cesse sur leur intérêt en dénonçant mesquinement la fourberie des autres, façon hôpital et charité.

 

Il faut y ajouter deux personnages positifs, deux femmes – ou plutôt une femme, Françoise, nièce du comte de Chastillon (qui, exceptionnellement, ne figure pas dans le récit à seule fin d’être enlevée – enfin presque : le comte la vend peu ou prou à l’abject Villiers, hein…), et une mystérieuse gamine, Tina, d’origine largement inconnue, plus ou moins adoptée par la première, et qui se montre assurément futée pour son âge ; ceci étant, la scène où le comte de Chastillon flagelle la petite en tant qu’oiseau de mauvais augure est pour le moins, euh, « perturbante », dans ce contexte…

 

Il faut enfin compléter le tableau avec un inévitable « homme noir » qui rôde aux environs de la forteresse et fait flipper le comte – ce qui confère à la nouvelle une vague tonalité fantastique (ambiguë, du moins) en dépit de l’abandon du cadre hyborien ; mais j’ai trouvé que ça se greffait plutôt mal ici, d’autant plus sur une histoire déjà assez complexe comme ça…

 

La nouvelle a ses bons moments, elle est même parfois étrangement réjouissante – dans son nihilisme surtout ? Mais elle est à n’en pas douter trop longue car trop bavarde, tandis que la conclusion a quelque chose d’étonnamment expédié, en fâcheux contraste. Tout n’y fonctionne pas, mais c’est probablement la meilleure ou moins mauvaise nouvelle du recueil à mes yeux (« Les Épées de la mer Nordique » se tient plus en elle-même, mais celle-ci est autrement enthousiasmante malgré ses nombreux défauts) – ce qui est embêtant, tout de même… Et qu’il s’agisse d’un recyclage d’un texte déjà lu avant (même si je l’avais oublié) en rajoute sans doute une couche.

 

La Vengeance de Vulmea

 

La seconde nouvelle, « La Vengeance de Vulmea », a été écrite dans la foulée de la précédente, et présente à mes yeux la même association de ratages et de bonnes idées… ou disons plus exactement de bonnes intentions – du coup, elle m’a nettement moins convaincu…

 

Vulmea y est fait prisonnier par un salopard d’Anglais, Wentyard, qui l’avait déjà « tué » une fois, en le condamnant à la pendaison en tant que sale rebelle irlandais alors qu’il n’était âgé que de dix ans. Le pirate plus que jamais aveuglé par une haine inhumaine élabore un canular complexe (mais à base de civilisation perdue et de fabuleux trésor, tant qu’à faire) pour obtenir vengeance, en attirant l’abject Anglais dans un piège avec plein d’Indiens dedans...

 

Mais, alors même qu’il est sur le point d’obtenir satisfaction, et de la manière la plus cruelle encore, le voilà qui change subitement d’idée : prenant conscience de ce que le vil Anglais qui a jadis essayé de le pendre a une femme et une fille (?!), il décide, même pas seulement de l’épargner, mais carrément de le sauver du terrible piège dans lequel il l’a lui-même fourré !

 

En notant au passage que Vulmea avait pourtant délibérément choisi de faire l’impasse sur ses principes de « solidarité blanche » de la première nouvelle (qu’il expose lui-même ainsi ; ce n’en est pas le seul rappel, d’ailleurs, on y retrouve aussi les noms de Villiers et Harston, a priori bien vivants)…

 

L’idée est bel et bien de jouer sur l’ambiguïté des deux personnages, qui incarnent tour à tour la monstruosité et l’humanité (entendue positivement…) – en brisant les préconçus du lecteur. Bonne intention ? Sans doute. Mais en l’état, en ce qui me concerne tout du moins, ça ne fonctionne absolument pas, et même pire – ça devient ridicule… La psychologie de Vulmea m’est décidément incompréhensible (plus encore que celle d’Agnès de Chastillon, si ça se trouve !). Son inconstance, en tout cas, me paraît absolument invraisemblable dans ce cadre, et la scène où le pirate irlandais, en plein duel, décide finalement de sauver sa Némésis prise de sanglots (après son moment héroïque compensant la haine du pirate, qui lui avait donné temporairement le premier rôle) ne se contente pas de sonner faux – elle me fait l’effet d’être parfaitement grotesque, au mauvais sens du terme.

 

Après quoi, errance dans la cité perdue, finalement un trésor à la clef, une tribu de Nègres au milieu des tribus d’Indiens, un putain de serpent géant (qui tire donc la nouvelle vers le fantastique), et tout finit bien dans le meilleur des mondes – même si Vulmea refuse ultimement de faire « confiance » à l’Anglais, ce qui semble être en définitive sa « vengeance ».

 

Mais non, je n’y crois pas… La nouvelle m’a plu tout d’abord, il est vrai, justement parce que j’appréciais la haine de Vulmea, son plan tordu et tout sadique pour obtenir vengeance – en faisant un antihéros radical, exacerbant les thématiques howardiennes classiques au point où le lecteur, même conciliant et volontaire, ne parvient plus à s’identifier (ou presque) avec le personnage central. Le retournement – nécessaire ? attendu… – m’a fait lâcher l’affaire.

 

KIRBY O’DONNELL

 

Reste un dernier « cycle avorté », avec trois nouvelles mettant en scène Kirby O’Donnell – un ersatz de Francis Xavier Gordon dit « El Borak », avec moins de panache. D’où un jugement passablement sévère de Patrice Louinet dans sa postface, d’ailleurs…

 

Mais je suis d’un avis différent, tiens : que Kirby O’Donnell soit régulièrement un loser, bien loin de me déplaire, tend plutôt à me réjouir – ça fait des vacances, après toute une horde de brutes unilatérales qui, quel que soit le contexte de leurs aventures, se ressemblent toutes, et se la pètent toutes en gros « durs » vite pénibles… Kirby O’Donnell est bien dans cette lignée, hein – naturel et galop, tout ça –, mais le fait qu’il se plante systématiquement ou presque, qu’il prenne régulièrement de mauvaises décisions, et tombe tout aussi souvent dans des quiproquos aux allures de pièges, qu’il ait besoin des autres, enfin, mais soit incapable de juger combien certaines de ses mauvaises relations sont vraiment des mauvaises relations… Tout cela me le rendrait plutôt sympathique, en fait. Et de même pour son Orient codifié – certes pas épargné par l’absurde, au point où ça en devient presque drôle. Presque.

 

L’Or de Tartarie

 

Bon, ça reste des nouvelles globalement médiocres, hein – mais vu le niveau de ce recueil… « L’Or de Tartarie » est un condensé d’aventure howardienne, façon formule et efficacité ; très convenu somme toute, bien sûr, n’était cette ultime décision concernant le trésor caché, qui colore une trame qui en a bien besoin avec un peu d’absurde… C’est le seul point que j’ai envie d’en retenir.

 

Les Épées de Shahrazar

 

« Les Épées de Shahrazar » (après, rien que dans ce recueil – parce qu’on pourrait citer d’autres exemples dans les autres titres de la collection –, « Les Épées de la mer Nordique » et « Les Épées de la Fraternité Rouge », voire « Des lames pour la France », ça se répète un peu, quand même, mais les responsabilités sont partagées entre Howard et Glenn Lord…) prend la suite du texte précédent (allusions au trésor perdu et à une très mauvaise fréquentation de Kirby O’Donnell), mais a semble-t-il été publiée avant, bon…

 

Baston à tous les étages, bien sûr, et documents secrets capitaux pour l’avenir de l’Inde et du monde…

 

Mais le cœur de la nouvelle repose sur un très fâcheux quiproquo – très, très fâcheux – qui débouche sur une longue scène de siège (rappelant sans doute plusieurs moments d’El Borak, oui). Ce quiproquo, et ce siège relativement bien mené (je crois que je tends à préférer, chez Howard, ces batailles mêlées de tactique aux massacres plus individualisés auxquels se livrent régulièrement ses héros…), sauvent plus ou moins la nouvelle. Plus ou moins – là encore, relativement au reste du recueil, bon…

 

Le Dieu tâché de sang

 

Reste « Le Dieu tâché de sang », qui, en faisant davantage l’impasse sur cette dimension absurde (mais pas tout à fait non plus, vu le sort ultime du trésor, encore une fois – c’est bien moins rigolo et beaucoup plus convenu que dans « L’Or de Tartarie », cela dit), et en jouant à nouveau, mais avec encore moins d’à-propos que d’habitude, du thème de la civilisation perdue, illustre comme la plupart des petits « cycles avortés » de ce recueil l’impasse où se perd bien vite l’auteur avec ces (tentatives de) personnages récurrents… Au mieux médiocre, cette fois – vraiment au mieux.

 

AU SERVICE DU ROI

 

Et puis reste une nouvelle inachevée en appendice, « Au service du roi », qui est pour le moins… « improbable », avec, vers la fin de l’Empire romain d’Occident, ses Vikings et un prince celte (breton – non, vraiment breton) à bord de leur long-serpent, qui errent tellement loin pour fuir leurs implacables ennemis… qu’ils se retrouvent dans une cité glorieuse (et imaginaire) de l’Inde, allons bon ; balaises, quand même !

 

Au-delà de cette improbabilité, ne reste plus guère qu’une collection de clichés ; avec quand même une autre bizarrerie surnaturelle – à vue de nez du moins : le pouvoir du rajah (grec) sur les femmes, qui les convertit d’un regard en adeptes dévotes du « Oui, Maître »…

 

Une nouvelle fois, par ailleurs, la civilisation exotique, aussi brillante soit-elle, ne semble pas pouvoir exister sans qu’un Européen soit à sa tête, comme souvent dans El Borak notamment. Bon…

 

CONCLUSION

 

Bilan pas fameux, hein ? Agnès la Noire est probablement le moins bon (pour ne pas dire le pire) recueil de la collection (et tout n'y était déjà pas forcément recommandable – j'avais dit plus ou moins la même chose d'Almuric il y a peu, après tout, mais je crois tout de même le présent recueil encore inférieur – Almuric l'ayant suivi, on ne peut pas dire que la collection se soit achevée sur la meilleure image de l'auteur...) – en tout cas, c’est l’impression qu’il me donne maintenant que j’en ai enfin terminé…

 

Aucune de ses nouvelles n’est pleinement convaincante. Bon prince, on peut éventuellement sauver « Les Épées de la mer Nordique » (Cormac Mac Art, premier texte), sans doute le seul récit du lot à se tenir vraiment en tant que tel, s’il ne m’a guère enthousiasmé, voire « Les Épées de la Fraternité Rouge » (Terence Vulmea, premier texte), en acceptant de fermer les yeux sur ses nombreux travers pour se contenter de ses moments les plus palpitants ; en étant très, très, mais alors vraiment très, très bon prince, on pourrait peut-être sauver « Agnès la Noire » (Agnès de Chastillon, premier texte) en dépit de sa dispersion et de sa cohérence douteuse, et admettre que « Les Épées de Shahrazar » (Kirby O'Donnell, deuxième texte cette fois) est un récit d’aventure « qui se lit »… Le reste est au mieux médiocre, et parfois bien pire (« La Morsure de l’ours noir » remportant donc aisément la palme).

 

Non, décidément, c’est pas fameux…

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El Borak, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

El Borak, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), El Borak : l’intégrale, [El Borak and other desert adventures], traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations par Tim Bradstreet et Jim & Ruth Keegan, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, [2010] 2011, 518 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, dans le dossier Howard, pp. 173-174 – avec également Agnès la Noire.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique commune sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue, personnelle et spécifique ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

AVENTURES ORIENTALES

 

Où l’on poursuit la collection de Bragelonne consacrée à Robert E. Howard ; à l’instar du Seigneur de Samarcande, lu il y a quelques années de ça, et d’Agnès la Noire, postérieur et le seul titre de la collection qu’il me reste à lire [à l'époque de cette chronique...], El Borak ne relève pas du fantastique ou de la fantasy : le dénominateur commun est l’aventure – si d’autres de ces récits relèvent en outre du genre historique, ce n’est sans doute pas tout à fait le cas pour ces nouvelles-ci, qui se déroulent dans un passé très proche par rapport à leur rédaction : le début du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale pour la plupart de ces textes, avec cependant (au moins) une exception pour le dernier, qui prend place en 1917 ; mais il y a certes un autre point commun, avec au moins Le Seigneur de Samarcande, et c’est l’Orient…

 

LE PERSONNAGE

 

« El Borak », ou « le Rapide » en arabe, c’est un certain Francis Xavier Gordon – et les circonstances de sa genèse sont assez troubles… comme souvent quand les déclarations de Robert E. Howard sont la principale source d’information. À l’en croire, il s’agit là d’un de ses plus vieux héros – un qu’il avait conçu alors qu’il n’était qu’enfant (et de même pour Bran Mak Morn). En fait il est plus que douteux que ce personnage soit apparu en bloc, et sous ces noms, dans l’œuvre juvénile d’un Robert E. Howard qui, par ailleurs, ne s’imaginait sans doute pas encore auteur professionnel, à l’époque… Demeure cependant l’idée d’esquisses successives, « ressuscitées » à plusieurs reprises, et qui, partant de vagues brouillons enfantins, allaient aboutir au personnage tel que nous le connaissons, dans une série de nouvelles conçues entre 1933 et 1936, à la fin de la carrière de l’auteur ; en fait, la dernière nouvelle ici compilée, « Le Fils du Loup Blanc », est probablement un des derniers textes sur lesquels Howard a travaillé avant son suicide…

 

Le personnage, ainsi, s’il n’a probablement pas le charisme d’un Conan ou d’un Solomon Kane, ou la sombre majesté d’un Bran Mak Morn, a quelque chose d’une figure idéale ayant traversé toute la carrière du jeune auteur – témoignant de sa prédilection pour l’aventure (et les pulps qui vont avec, plus prestigieux et rémunérateurs que Weird Tales – y placer ses textes n’en était que plus délicat encore…) et pour le cadre oriental (l’Afghanistan surtout, l’Arabie ou le Moyen-Orient éventuellement), assaisonné de traits typiques de l’auteur.

 

Comme souvent chez Howard, nous n’en savons finalement que fort peu sur le personnage – ou plus exactement sur sa biographie. Francis Xavier Gordon est d’origine texane (ben tiens, et irlandaise au-delà, re-ben tiens), et d’un physique plutôt ramassé mais costaud (avec quelque chose de picte ?) ; son surnom arabe, mais typique du bon Texan, lui vient sans doute de sa rapidité à dégainer – encore qu’il soit tout aussi efficace avec une épée qu’avec un pistolet. Pour des raisons qui ne sont jamais vraiment précisées, Gordon s’est rendu en Orient et y a mené l’intégralité de sa carrière : en tant que Texan, il n’est pas exactement une figure de « civilisé » dans un cadre spécifiquement américain, mais, en Orient, il correspond bien à cette figure du Blanc qui rompt tout lien avec la civilisation pour vivre au milieu des barbares – les clans afghans pour l’essentiel.

 

Il a ses modèles historiques : surtout l’étonnant Sir Richard Francis Burton, même si l’on n’a pas manqué d’évoquer aussi Lawrence d’Arabie (en fait, dans la dernière nouvelle du cycle, Gordon est même nommément associé à l’auteur des Sept Piliers de la Sagesse). Mais, si ses aventures ont un cadre plus ou moins colonial (avec la mainmise de l’Empire britannique – qui a cependant maille à partir, sur le terrain oriental, avec d’autres intérêts et ambitions, de la Russie tout particulièrement), Gordon n’est pas à proprement parler un héros colonial : au mieux, les Britanniques l’indiffèrent (même s’il confesse, à un moment au moins, préférer l’emprise anglaise dans la région à tout autre, quand bien même c’est par défaut…), et il vit au milieu des colonisés, en totale indépendance (à vrai dire, les « colonisés » qu’il fréquente sont bien sûr tout aussi indépendants…). En fait, les Occidentaux, dans les nouvelles d’El Borak, sont souvent des ennemis (et il y a là, sans doute, un trait vaguement « colonial », même paradoxal à première vue : il faut presque toujours qu’un Blanc tire les ficelles, les indigènes sont systématiquement manipulés, ou presque…), ou, au mieux, des gens qui ne sont pas à leur place… là où lui y est parfaitement.

 

LA TENTATION DU « WEIRD »

 

Reste un point à aborder avant de faire le détail des nouvelles… Nous avons tendance, aujourd’hui, à associer immédiatement Howard à la fantasy, éventuellement au fantastique, disons globalement au « weird ». De son vivant, pourtant, il avait connu des succès conséquents, voire supérieurs, dans des genres totalement détachés du surnaturel, etc. – par exemple ses aventures « de boxe » centrées sur le marin Steve Costigan, ou plus tard ses westerns humoristiques autour de Breckinridge Elkins (sans même parler des avatars de ces deux-là). El Borak, à tout prendre, s’insèrerait donc parfaitement dans cet aspect de l’œuvre howardienne.

 

Mais il y demeure du moins une certaine tentation du « weird »… Si le surnaturel n’est à proprement parler jamais de la partie (mais on n’en est sans doute pas très loin avec le singe géant de la « version longue » de « La Mort à Triple Lame »), Howard use par contre bien volontiers d’une thématique abondamment employée dans ses récits fantastiques : celle de la civilisation ou au moins de la cité perdue – avec une certaine dose de conspirationnisme qui va bien.

 

Cela contribue sans doute, encore que d’une manière un brin paradoxale, à singulariser ce pan de son œuvre ; mais cela a aussi une autre conséquence – à vrai dire typique de ces « intégrales » exhaustives, dont le rythme de lecture n’a pas grand-chose à voir avec celui d’un fan d’alors lisant les textes directement dans les pulps : c’est pour le moins répétitif… Et, bien sûr, l’action débridée et riche de violents combats en rajoute encore une couche dans cet aspect.

 

LES ÉPÉES DES COLLINES

 

Passons maintenant au détail des sept nouvelles composant le recueil – assez longues pour la plupart (et dotées de titres aussi répétitifs que fades, une constante chez l’auteur… encore que, globalement, Glenn Lord y a eu sa part, titrant lui-même des manuscrits de Howard qui en étaient dépourvus).

 

On commence avec « Les Épées des collines », où notre héros tente d’empêcher le déclenchement d’un périlleux conflit généralisé en Asie Centrale (le conspirationnisme est donc d’emblée de la partie) ; en cherchant à échapper aux Turcomans et Afghans aux ordres du cruel Hongrois Hunyadi (le méchant Européen qui tire les ficelles), El Borak tombe par hasard – hop ! – sur une civilisation perdue (ben tiens) descendant directement des troupes d’Alexandre le Grand (forcément).

 

On a là à peu près tout El Borak, du coup… Mais en condensé, et d’autant plus convenu.

 

LA FILLE D’ERLIK KHAN

 

« La Fille d’Erlik Khan » est une nouvelle bien plus ambitieuse que la précédente… mais elle s’est pourtant avérée une déception. C’est d’autant plus regrettable que j’en ai énormément aimé le début, qui bénéficie d’une très belle ambiance – avec ces deux Anglais hautement suspects que guide un peu naïvement Francis Xavier Gordon dans une région très mal fréquentée de l’Asie centrale, non loin d’une inquiétante montagne abritant, cette fois pas tout à fait une civilisation perdue à proprement parler, mais du moins une ville vaguement mythique et largement inaccessible, bâtie par des ersatz kirghizes de satanistes (façon Yézidis ? C’est un thème sur lequel l’auteur aura l’occasion de revenir).

 

La trahison des deux Européens n’a rien d’une surprise, mais la situation dans laquelle ils abandonnent El Borak est suffisamment terrible pour susciter et entretenir l’intérêt du lecteur – et peu importe à cet égard que le récit tourne très vite, et une fois de plus, à la vengeance pure et simple.

 

Les problèmes sont ailleurs, et, par la suite, j’ai trouvé que ça ne marchait hélas plus du tout – du fait d’une motivation bien improbable des « méchants » (franchement, on n’y croit pas deux secondes…), débouchant sur un récit enchaînant les rebondissements, soit improbables, soit convenus, ainsi de cette nécessaire princesse qui se fait nécessairement enlever… Une autre constante, et pénible.

 

El Borak en chef de guerre d’une tribu barbare partagée entre la cupidité et sa conception très spécifique de l’honneur, ça n’est pas sans charme (et ça reviendra), mais tout le reste paraît tellement terne – et les scènes récurrentes où les méchants expliquent à grands renforts de détails, et tout de go, comment ils ont en fait survécu, mouhahahaha, sont vite bien navrantes…

 

LE FAUCON DES COLLINES

 

« Le Faucon des collines » est, à en croire la postface de Patrice Louinet, la meilleure nouvelle du recueil… Je n’en suis pas tout à fait convaincu : elle est bonne, oui, bien meilleure que celles qui précèdent sans doute, mais pas plus enthousiasmante que cela à mes yeux… Et si les récits qui suivront sont tous critiquables pour une raison ou une autre, ils n’en ont pas moins, régulièrement, de bons moments eux aussi, à même de les amener à rivaliser avec celui-ci.

 

Mais il y a dans cette nouvelle des choses intéressantes, c’est vrai : Francis Xavier Gordon y est pleinement intégré dans le monde des clans afghans, au point de se retrouver personnellement impliqué dans les querelles de sang du coin. Victime d’une abjecte trahison qui a coûté la vie à ses amis à la tête d’un certain nombre de clans, le Texan s’improvise à son tour chef de guerre afghan, dans un combat qui ne pourra prendre fin qu’une fois la vengeance accomplie…

 

Ce que n’est pas en mesure de comprendre l’Anglais Willoughby, incarnation sur place du pouvoir colonial, autant dire de la « civilisation », quand El Borak est plus « barbare » que jamais. Étrangement ou pas, Willoughby est le principal atout de la nouvelle – plus ou moins personnage point de vue, il a bien plus de chair et d’âme que bon nombre de personnages howardiens hors têtes d’affiche. Il n’a rien d’un « méchant », par ailleurs ; c’est simplement qu’il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui… Ce qui n’en fait pas un demeuré pour autant – juste un type qui n’est sans doute pas à sa place dans ce schéma, et est bien amené à l’admettre en définitive. Censé servir d’arbitre dans la vendetta, il n’est certainement pas envisagé comme tel par les antagonistes : pour les « méchants », il est une menace… et pour Gordon un outil. Quant à son agenda métropolitain, il a quelque chose d’absurde dans un cadre pareil… encore que pas tout à fait – dans la mesure où une autre puissance européenne est en fait de la partie (encore une fois)... Mais sans que le personnage, en tant que tel, en soit pénalisé, donc.

 

Mentionnons aussi le décor de la forteresse d’Akbar, qui parvient à intéresser, bizarrement, alors qu’elle est peu ou prou imprenable, assurant largement la sécurité d’El Borak et de ses hommes – mais Gordon n’est pas du genre à rester en place, et va au devant des combats…

 

Une bonne nouvelle, oui ; je n’en ferais pas pour autant une lecture exceptionnelle (et quelques traits lourdingues l’affectent bien, comme cette fâcheuse manie des « méchants », mais tout autant de Gordon, d’exposer toute l’ingéniosité et éventuellement la fourberie de leurs plans – les « méchants » sont ici très, très fourbes, envoyant aux orties une chose aussi superflue que « l’honneur » –, avant de se sauter à la gueule), mais je l’ai appréciée, c’est vrai.

 

LA MORT À TRIPLE LAME

 

Suit le plus long récit consacré au héros, « La Mort à Triple Lame », qui atteint les dimensions d’un court roman. C’est sans doute sa faiblesse : il est inégal, souffre parfois de remplissage, et d’une cohérence peut-être pas toujours au top… Mais globalement, j’ai bien aimé, en fait : le côté complot démesuré dans tout l’Orient, aussi improbable soit-il, ne m’a pas déplu, et si le procédé n’est décidément pas bien original, de la cité coupée du monde, encore que peut-être moins qu’on pourrait le croire, ça me paraît plutôt bien fonctionner.

 

Il est vrai que ladite « civilisation » relève plus ou moins du cliché – et sans doute déjà à l’époque… Il est vrai aussi que la novella est peut-être plus que jamais le cul entre deux chaises, louchant sur le surnaturel sans totalement se l’autoriser… Il est vrai enfin que certaines reprises, accompagnant le thème de la cité perdue, passent plus lourdement – ainsi de cette énième princesse tout juste bonne à être enlevée, et que connaît forcément El Borak, tombant dessus par le plus grand des hasards (comme dans « La Fille d’Erlik Khan », quoi)…

 

Mais l’aventure est épique, ne manque pas de souffle, et les combats éventuellement monotones à s’enquiller plein de Howard d’un coup m’ont paru mieux couler ici, en fait – notamment la grande bataille finale, où la stratégie a sa part, si l’audace et la force brute en ont une prépondérante…

 

Notons que Francis Xavier Gordon, ici, a plus ou moins, au début du récit, un rôle d’arbitre dans un conflit opposant l’amir de Kaboul et un chef de clan – comme un Willoughby, finalement, mais conscient de son environnement ; il n’est pas dit que le personnage y gagne en cohérence, mais ça ne m’a pas déplu…

 

(On trouve dans les appendices une « version courte » de cette novella… mais j’ai tendance à la considérer plus « inachevée » que « courte » : l’action est exactement la même ou presque sur la majeure partie du récit – notons tout de même que Howard a un peu étoffé le caractère de la cité cachée, et j’ai trouvé ça plutôt bien vu –, puis, d’un seul coup, tout s’accélère, et va beaucoup trop vite : dans les quarante ou cinquante pages qui giclent, certes le singe géant passe à l’as, mais aussi la longue bataille désespérée qui conclut le récit, et que je trouvais plutôt sympathique…)

 

LE SANG DES DIEUX

 

« Le Sang des Dieux » change radicalement de cadre : adieu les collines afghanes, et place à l’Arabie – pour un récit dont il est précisé qu’il a lieu après ceux déjà lus, même s’il est pour Francis Xavier Gordon, du moins je le suppose, l’occasion de revenir là où il a gagné son surnom arabe.

 

Quoi qu’il en soit, El Borak s’y enfonce seul dans le désert pour secourir un sien ami, un Russe mystique qui a voulu jouer au prophète érémitique, mais dont les trésors suscitent la convoitise d’une bande de brigands européens emmenés par l’Anglais on ne peut plus fourbe Hawkston – une sorte de jumeau maléfique de Gordon.

 

En ce qui me concerne, c’est une réussite : la lecture en bloc des nouvelles de Howard dans ces volumes tendant à l’exhaustivité a souvent quelque chose de lassant, au bout d’un moment, tant les sujets se répètent et l’action omniprésente plus encore ; mais, ici, les scènes de combat, etc., ont presque toujours un petit plus qui les distingue (j’ai tout particulièrement aimé l’affrontement pour un puits avec les Bédouins, El Borak seul contre tous s’engageant dans une lutte vraiment désespérée, et cette fois ce caractère est palpable, bien plus que dans bon nombre de nouvelles prétendant user de ce ressort), et le rythme enlevé du récit n’interdit pas l’approfondissement de quelques personnages – notamment Hawston, avec qui Gordon est contraint de nouer une alliance temporaire, mais pas moins paranoïaque, pour soutenir un siège dont le caractère oppressant est fort bien rendu, mais aussi le Russe, de son nom arabe Al Wazir, devenu fou du fait de l’isolement… ou pas – oui, la toute fin m’a sans doute un peu déçu, pour le coup…

 

Mais ça demeure un bon récit, très efficace – en fait, c’est peut-être celui qui m’a le plus parlé dans le recueil (même s’il ne bénéficie pas du sous-texte du « Faucon des collines » : c’est de l’aventure à l’état pur, mais c’est très bien comme ça).

 

LES FILS DE L’AIGLE

 

On retrouve le cadre afghan avec « Les Fils de l’Aigle »… mais pas tout de suite : l’aventure commence à San Francisco, de manière assez improbable, introduisant un Américain du nom de Brent qui sera bien vite amené à errer à Kaboul puis dans les collines afghanes, où il n’a bien sûr pas sa place – et se fait très vite capturer.

 

Par ailleurs, El Borak lui-même n’arrive que très tard dans la… Oui, non, bon, d’accord : il est là bien avant, sous une identité secrète, et on s’en doute…

 

La nouvelle, par ailleurs, joue encore une fois de la cité cachée – avec des relents de complot mondial plus ou moins crédible.

 

Mais figurez-vous que j’ai bien aimé ! Dans sa postface, Patrice Louinet relève des « facilités » de la part de Howard à partir du milieu environ, et, oui, sans aucun doute (inclus le méchant qui raconte tout son plan diabolique à Brent sans la moindre raison). Quant à la fin, elle est clairement expédiée… Mais il y a quelque chose, je trouve : une ambiance, en tout cas – avec de beaux moments y compris dans les parties incriminées, j’aime bien la scène du souk, par exemple –, et la couverture de Francis Xavier Gordon est assez savoureuse. Son identité secrète implique en outre d’user de points de vue différents – essentiellement celui de Brent, du coup – et ça fonctionne plutôt bien : le héros gagne à être ainsi vu de l’extérieur (ou plus que d’habitude, disons – mais cela renvoie sans doute au Willoughby du « Faucon des collines »). Quant à la cité des voleurs, elle acquiert de par son attachement aux coutumes qui la fondent, aussi absurdes et parfois contradictoires soient-elles, un supplément d’âme qui fait parfois défaut aux autres variations sur ce thème rencontrées précédemment dans le recueil (et il y en a un paquet).

 

LE FILS DU LOUP BLANC

 

Le recueil se conclut avec « Le Fils du Loup Blanc », un récit plus court que la plupart de ceux qui précèdent, et assez différent par ailleurs, notamment en raison de son cadre – pas tout à fait l’Arabie, plutôt le Moyen-Orient, mais (et c’est là qu’est la différence essentielle) un peu plus tard, en 1917 : le conflit mondial y joue un rôle à la fois essentiel, et, bizarrement, marginal – disons qu’une certaine ambiguïté est maintenue à cet égard.

 

Tout commence avec une garnison turque qui se mutine, le lieutenant Osman ayant été pris de folie des grandeurs : dans la foulée du mouvement nationaliste qui agite l’Empire, il rejette l’Islam, mais ne s’arrête pas là – honorant le Loup Blanc, il entend reconstituer le royaume touranien de ses ancêtres, avec lui tout au sommet, et lance sa petite troupe dans le pillage et le massacre des environs…

 

Mais El Borak est là, hein – El Borak qui, bizarrement là encore, est supposé se battre aux côtés de Lawrence d’Arabie, lequel monte du Sud avec ses Bédouins… Mais Francis Xavier Gordon est seul quand on le croise – et amené à lutter contre Osman dans l’esprit d’une querelle de sang, plutôt qu’en fonction des alliances du conflit mondial…

 

Je ne sais trop que penser de cette nouvelle. À maints égards, elle me paraît ratée ; même si Howard s’éloigne des intérêts des puissances européennes dans la région, dans le cadre spécifique du récit, j’ai tout de même du mal à gober ce Gordon en compagnon de route de Lawrence. Par ailleurs, le coup de l’espionne allemande, femme censément dure mais qui se réfugie bien vite dans les bras musclés d’El Borak, bof, bof – et le retournement final la concernant ne passe vraiment pas (sans même s’étendre sur son nom « révélé ») : en fait, il anéantit banalement le mince intérêt que sa présence pouvait malgré tout susciter (en dépassant donc les uniformes)… C’en est presque parodique.

 

Mais la nouvelle n’est pas totalement sans intérêt ; en fait, il est une chose qui la singularise – je n’irais peut-être pas jusqu’à dire que ça la sauve –, et c’est son étonnante ultraviolence. Howard, dans ses récits, n’est certes pas vraiment un tendre, de manière générale, mais là c’est quand même la catégorie au-dessus, avec ce dingue d’Osman incitant ses hommes aux pires exactions ; le héros ne peut qu’assister, et de manière assez graphique, au massacre des femmes enlevées par les mutins, ainsi que de leurs enfants – le sadisme à la petite semaine d’Osman menaçant l’espionne de son fouet avait quelque chose de vaguement ridicule prêtant à sourire, mais la suite, pas vraiment, non… Bizarre, tout ça.

 

CONCLUSION

 

Bilan ? C’est sans doute un peu médiocre, mais, globalement, ça se lit… El Borak n’est probablement pas le héros le plus charismatique créé par Howard, et ses aventures sont bien répétitives à force de cités cachées et de querelles de sang, mais nous sommes vers la fin de la carrière de l’auteur, et sa maîtrise se sent régulièrement – même s’il y a des pains çà et là, l’habileté de Howard, notamment dans sa manière de narrer les scènes d’action, est flagrante. Un volume à réserver aux fans, sans doute… Ce que je ne suis probablement pas tout à fait. Mais ça se lit, oui.

 

(Ah, si, un point positif en plus ! Les illustrations de Tim Bradstreet sont vraiment superbes – à mon sens, c’est le plus bel ouvrage de la collection, sous cet angle ; et de loin…)

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Nuage, d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

Nuage, d'Emmanuel Jouanne

JOUANNE (Emmanuel), Nuage, préface de Richard Comballot, [s.l.], La Volte, [1983] 2016, 330 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 95-96.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

JOUANNE À LA VOLTE

 

La parution de Mémoires de sable, roman inachevé par feu Emmanuel Jouanne, mais terminé des années plus tard par son complice Jacques Barbéri, pouvait laisser supposer une entreprise de réédition des œuvres du premier à la Volte. Cette reprise de Nuage, probablement le plus célèbre roman de l’auteur, publié en son temps en « Ailleurs & Demain », poursuit dans cette voie, et la préface enthousiaste de Richard Comballot laisse entendre qu’il devrait y avoir d’autres volumes par la suite – on ne s’en plaindra pas, tant l’auteur est intéressant : ses œuvres sont depuis bien trop longtemps indisponibles.

 

Par ailleurs, la réédition de ce Nuage en même temps que la dernière itération du Mondocane de Jacques Barbéri, le complice donc, et un des auteurs essentiels au catalogue de la Volte, souligne étonnamment (ou pas) tout ce qui rapproche les deux auteurs ; il y a là une cohérence éditoriale éloquente en elle-même.

 

SAGE ET FOU

 

Nuage, parfois considéré comme le chef-d’œuvre de l’auteur, n’est peut-être pas son roman le plus représentatif, pourtant.

 

Unique excursion de l’auteur dans le space opera, ou plutôt le planet opera, Nuage obéit à une structure relativement linéaire, avec un départ, une arrivée, et des choses entre les deux.

 

Le style, par ailleurs, est plus sage que souvent – ce qui est à vrai dire un peu décevant : les deux nouvelles qui complètent ici le roman, « Le Corps du texte » et « Trajectoire de chasse », sont autrement riches à cet égard – mais il est vrai que le projet, dans ces aperçus ciblés sur des pans inconnus de la vie des Immortels, est tout autre, et que le format court se prête sans doute davantage à l’expérimentation et à des audaces stylistiques qui auraient pu être malvenues dans un cadre romanesque.

 

Pour autant, Nuage n’a rien d’un livre neutre, et son auteur s’y implique à l’évidence ; sa folie légère, son goût du baroque, sa compulsion surréaliste, s’y expriment à plein – pour un résultat certes moins iconoclaste qu’on pourrait le croire au premier abord, néanmoins rafraîchissant, et avec quelque chose d’unique au-delà des références sempiternellement avancées (à bon droit cependant), qui peuvent souligner la dimension science-fictive du texte (Philip K. Dick, Robert Sheckley…) ou chercher la légitimité au-delà (Boris Vian, Lewis Carroll…).

 

FOYER, DOUX FOYER

 

Nous sommes à bord du Foyer, doux foyer, un astronef semi-organique, qui semble se balader dans l’espace selon un plan aléatoire.

 

À son bord, pas forcément grand-monde, ou du moins en revient-on toujours aux mêmes. Membres de l’équipage ou simples voyageurs, ils ont tous des noms de villes : le capitaine Washington, le « boucher » Dresde, le critique d’art Rangoon, la romancière Calcutta, le violoniste Moedruvellir (ce qui fait pas mal de monde tournant autour de l’art, et ça n’a rien d’innocent), l’avocat Paris, l’agent d’assurances Kyoto, la vieille Tunis… Des caractères tranchés qui, disons-le, ne sont pas toujours très sympathiques. Par ailleurs, chacun à sa manière a sans doute quelque chose de bouffon – qui passe plus ou moins bien…

 

Mais il y a aussi Prune – celle qui sort du lot à tous points de vue. Petite fille de neuf ans à peine, considérée folle sur son monde natal et sans doute tout autant par les membres de l’équipage et les autres passagers (le capitaine Washington mis à part, dont les sentiments inavouables pour la fillette évoquent immanquablement Lewis Carroll…), elle fait pourtant preuve à l’occasion d’une étonnante sagesse, et d’une faculté d’adaptation et de compréhension inaccessible aux adultes tous plus ou moins formatés du vaisseau.

 

PAS LE MOINDRE INTÉRÊT TOURISTIQUE

 

Un trait de caractère qui aura bientôt son importance, car le Foyer, doux foyer, suite à une avarie technique, est contraint de se poser sur la planète Nuage, dont le soleil est Chaos – planète qui, s’empresse-t-on de préciser, est entièrement dépourvue du moindre intérêt touristique, aussi serait-il absurde de s’y attarder…

 

Ceci à condition que Nuage leur en laisse le choix. Or la planète est fantasque. Elle accueille l’approche du vaisseau par un incroyable feu d’artifices, et un lâcher de confiseries dans l’espace. À la surface du monde apparaît en même temps une grande roue pour la plus colossale des fêtes foraines – elle atteint les 27 km de haut, et semble presque attendre la collision avec le vaisseau spatial incontrôlable…

 

Bienvenue sur Nuage ! Le monde du changement permanent, tout à la gloire de l’éphémère, dans une perspective très artiste. Un piège cosmique pour nos timorés voyageurs, habitués à des carcans autrement rigides… à l’exception de Prune – la fillette y trouve en effet un terrain de jeu idéal, où son doux délire pourra plus que jamais se révéler en sagesse, et contribuer, sinon au salut des naufragés, du moins dans un premier temps à leur édification.

 

Mais qu’est-ce au juste que Nuage ? Pourquoi la planète est-elle folle ? Le « boucher » Dresde avance bien une explication – la planète hallucinée serait le résultat d’une ambitieuse expérience ayant mal tourné –, mais, au fond, qu’importe ? Ce qui compte, après tout, c’est bien l’impossibilité de la saisir… Ce monde en creux, où se succèdent une infinité d’étages de formes toutes différentes et toujours fluctuantes, résiste à toute entreprise cartographique ou de systématisation. Ce qu’ont bien fini par comprendre les Immortels, asexués et ataraxiques, qui peuplent la planète – leur immortalité n’étant peut-être pas si conservatrice que cela dans un monde où tout s’écoule, et eux comme le reste. Ils n’en sont pas moins attachés, paradoxalement, à cet état des choses qui est en fait absence d’état – pour eux aussi, la venue des voyageurs a quelque chose d’une menace…

 

LE NON-SENS ET L'ART

 

Nuage est dès lors prétexte à une succession de saynètes folles – et souvent drôles, s’il y a des moments douloureux (et d’autres un peu lourdingues…), et si le rêve du lecteur est le cauchemar de ses protagonistes ; saynètes dont la succession n’est pourtant peut-être pas aussi nonsensique qu’on pourrait le croire de prime abord…

 

Mais le changement est au cœur du propos, justifiant de bien jolis délires immanquablement poétiques : « Ici, le petit Poucet se serait égaré ; ses cailloux blancs seraient devenus oiseaux ou arbres, locomotives ou papillons… »

 

L’art y a sa place, importante. Sans surprise, le critique Rangoon a plutôt le mauvais rôle – on sent des piques, çà et là, contre celui qui dit l’art sans le faire… Mais c’est peut-être, du coup, le personnage qui sera le plus sensible à l’épiphanie de Nuage – aussi douloureuse soit-elle, car, si elle a quelque chose de constant, c’est bien la sempiternelle remise en cause des préjugés. L’art, ici, est d’autant plus beau qu’il est éphémère – conception qui s’accorde mal au bagage académique de l’historien de l’art, qui est dans l’après-coup et la permanence…

 

D’où cette erreur ultime de la quête de sens ? Sans surprise, c’est encore Rangoon qui la commet :

 

« J'ai découvert le sens de tout ça, dit Rangoon.

—  Oh ! fit Prune, ça ne fait rien. Je te pardonne. »

 

Car la gratuité des séquences n’est pas le moindre atout de Nuage – et participe tout particulièrement à colorer le roman de baroque, dans une jubilation destructrice, génératrice de séquences marquantes quand leur disparition soudaine devrait les condamner à un irrémédiable oubli. Aussi, Nuage est sans doute structurellement et formellement sage par rapport à d’autres œuvres de l’auteur, mais il est bien imprégné d’une agréable folie qui le distingue du tout-venant. Unique planet opera de Jouanne, Nuage n’est certes pas un planet opera comme les autres. Par contre, on peut donc le rapprocher de Mondocane

 

D’AUTRES FACETTES

 

On peut regretter, peut-être, que Jouanne ait choisi de s’en tenir, bien plus que d’habitude en tout cas, à un style « utilitaire ». Les deux nouvelles qui concluent cette réédition – même si leur lien avec Nuage est somme toute limité ou contestable – sont autrement plus séduisantes à cet égard.

 

« Le Corps du texte » est une belle allégorie, dans une librairie fantasque, de ce qui fait les livres et de ce qui les unit à leurs lecteurs.

 

« Trajectoire de chasse », où c’est l’enfance en tant que concept qui suscite la passion absurde des chasseurs, est un étonnant poème en prose aux formules sensibles.

 

Autres facettes de l’auteur, qui ne s’expriment pas plus que cela dans le roman – où, il est vrai, ce n’était peut-être pas lieu de le faire.

 

UNE RÉÉDITION APPRÉCIABLE

 

Quoi qu’il en soit, Nuage méritait bien d’être réédité. Si l’on n’en fera pas nécessairement un chef-d’œuvre, ou une lecture inoubliable, cela demeure – si quelque chose doit y demeurer – une lecture des plus plaisante, et riche de sa singularité. Il n’y a plus qu’à espérer que la Volte poursuivra sur cette lancée.

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