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Eschatôn, d'Alex Nikolavitch

Publié le par Nébal

Eschatôn, d'Alex Nikolavitch

NIKOLAVITCH (Alex), Eschatôn, Montélimar, Les Moutons Électriques, coll. La Bibliothèque Voltaïque, 2016, 269 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, p. 94.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

PREMIER ROMAN

 

Alex Nikolavitch, jusqu’alors scénariste et traducteur de BD ainsi qu’essayiste, livre avec Eschatôn son premier roman, que l’éditeur situe entre space opera et fantastique (faut voir…), avec une louche spécifiée de lovecrafterie dedans – au cas où les tentacules de la couverture ne nous en auraient pas déjà convaincus. En fait, il y a bien de tout ça, et sans doute d’autres choses encore – qui font de ce premier roman une chose très référentielle, et probablement un peu trop ; mais aussi pas toujours où on s’y attend.

 

PARADIGMES INCOMPATIBLES

 

Pour faire un sort à la dimension lovecraftienne, reconnaissons que le roman se montre ici plus malin que sa couverture : plus que les vilaines bébêtes poulpoïdes qui y figurent, qu’on les appelle Puissances ou Archontes en fonction du camp où l’on se trouve, j’y reviendrai, ce sont avant tout les implications cosmiques qui s’y rattachent qui fondent vraiment la parenté avec certains textes (tardifs, notamment) du gentleman de Providence.

 

L’idée est assez belle, d’ailleurs, de cette collision entre deux univers radicalement incompatibles : le passage des Puissances, qui n’ont rien demandé, dans notre monde, au-delà de toute considération malvenue d’ordre moral, en bouleverse la structure même – les lois de la physique qui avaient cours jusqu’alors sont désormais nulles et non avenues. En lieu et place, un univers bouleversé où les lois de la foi s’avèrent bientôt plus pertinentes que celles de la science, et déploient leur propre paradigme utile, et incontestable (quand bien même contesté).

 

LA FOI CONTRE LA SCIENCE – UN PEU DE DUNE

 

Paradigme qui a bien sûr quelque chose d’une réaction… Les gens de la Foi, cantres et diacres, le répètent sans cesse : le drame qui s’est produit il y a une ou deux éternités de cela résulte directement de la science impie. La nouvelle société rejette donc la science comme néfaste voire carrément diabolique – et ceux que l’on appelle désormais « hérétiques » sont des scientifiques, éventuellement des « scientistes » (qui doivent avoir recours à des technologies particulières pour reconstituer les conditions originelles de l’univers premier où la science avait raison, idée assez intéressante)… Même le calcul est banni de la Foi ! Seuls comptent des parias dont c’est la fonction première…

 

Par ailleurs, les vaisseaux de la Foi n’empruntent pas les longues et obscures immensités de l’espace pour aller d’un monde à l’autre ; leurs nefs (de pierre, belle idée encore) voguent à travers le Mental, dimension supplémentaire directement liée à l’irruption des Puissances dans notre univers (joli paradoxe, il y en a bien d’autres…), et c’est par la pensée qu’elles se déplacent.

 

On est tout de même tenté de combiner ces divers aspects pour pointer vers une autre référence essentielle : Dune, de Frank Herbert – la haine des machines renvoyant aux préceptes du Jihad Butlérien, tandis que les cantres pilotent leurs nefs dans le Mental comme des Navigateurs défoncés à l’épice…

 

… ET DE WARHAMMER 40,000 ?

 

Mais il y a plus, une autre référence peut-être plus inattendue. Car l’univers d’Eschatôn est avant tout guerrier, qui oppose depuis des millénaires deux camps irréconciliables, motivés l’un par la foi, l’autre par la science, dans une perspective de toute façon fanatique qui ne laisse guère de place à l’autre pour exister dans ses différences…

 

Le roman nous plonge d’emblée dans cette guerre, en suivant deux diacres, Wangen, le jeunot über-convaincu, et Alania, l’ex-lictrice moins unilatérale (mais dont la motivation n’en est pas moins bien légère et d’une crédibilité contestable), engagés en pleine lutte contre les hérétiques et/ou les Puissances.

 

Et difficile, au regard de ces avatars croisés de space-marines fanatiques échappés de vaisseaux baroques ayant traversé le Wa… pardon : le Mental, de ne pas penser à quelque chose comme Warhammer 40,000.

 

Et tout cela, finalement, nuit quelque peu à la personnalité d’Eschatôn. Que ce soit consciemment ou pas, cette tentation référentielle écrase les véritables singularités du roman, car il y en a sans doute quelques-unes, sous le poids du déjà-vu.

 

UNE STRUCTURE CRITIQUABLE

 

Ce n’est hélas pas le seul souci. La structure du roman est ainsi contestable – qui maquille plus ou moins une banale mais acceptable alternance entre la foi et la science sous un jeu mathématique peut-être trop rigide ; en découlent, comme résultant de contraintes plus ou moins bienvenues, des développements d’un intérêt parfois limité et probablement dispensables, qui ne sont là qu’afin de servir la mécanique.

 

Ce petit jeu d’abord amusant perd de sa pertinence au fur et à mesure de l’intrigue ; et quand, vers la fin, elle n’est plus autant formalisée, elle donne soudain une impression de précipitation assez fâcheuse…

 

DES PERSONNAGES INÉGAUX

 

Quant aux personnages, leur intérêt est variable. Beaucoup sont ternes…

 

La quatrième de couverture, s’en tenant uniquement au début du roman, cite le seul Wangen, jeune diacre über-convaincu par la Foi, et qui, en tant que tel, a somme toute assez peu d’intérêt. Alania, qui trahit, est sans doute plus riche – mais sa motivation est décidément problématique.

 

S’en sortent mieux, le cas échéant, quelques personnages secondaires – au premier chef, sans doute, l’inquisiteur relaps Lothe, dont la fonction paradoxale perçue comme une punition révèle toute l’hypocrisie de la Foi ; en face de lui, toutefois, il y a Girthee – qui fut inquisiteur avant d’embrasser l’hérésie scientiste, et a ainsi échangé un fanatisme pour un autre…

 

UNE ACTION ENNUYEUSE

 

Autre souci, mais vraiment de taille celui-là : les scènes d’action, assez nombreuses, sont globalement ennuyeuses… Ni la panique des combattants, ni la violence des échanges, ne suscitent bien longtemps l’intérêt du lecteur – pour du quasi-Warhammer 40,000, c’est tout de même fâcheux…

 

Les passages plus calmes sont plus intéressants ; mais au risque de virer à l’exposition théorique d’un monde, le récit à proprement parler en pâtissant… Ceci étant, il est bien des passages qui se montrent plus enthousiasmants, dans cette optique : la plupart de ceux où Lothe joue un rôle essentiel, en fait.

 

ET D’AUTRES BOULETTES…

 

Mais il faut y ajouter quelques ultimes boulettes – ainsi de l’insupportable et guère à propos langage « petit-nègre » de Maurc, personnage qui aurait pu être intéressant mais fait bien vite soupirer, ou encore des clins d’œil historico-scientifiques épars, qui fonctionnent comme autant de blagounettes malvenues nuisant en définitive à l’immersion dans l’univers et à la prise au sérieux de ses considérants fondamentaux…

 

Je ne voudrais pas me montrer trop sévère – Eschatôn n’est pas forcément un mauvais roman… Mais il pâtit de plusieurs soucis qui, à force d’accumulation, relèguent le roman au triste niveau de la médiocrité. Ses idées les plus intéressantes sont desservies par un trop-plein de références conscientes ou pas, et des choix narratifs contestables, laissant une regrettable impression d’inaboutissement. Dommage…

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Mondocane, de Jacques Barbéri

Publié le par Nébal

Mondocane, de Jacques Barbéri

BARBÉRI (Jacques), Mondocane, [s.l.], La Volte, 2016, 297 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 87-88.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

 

EDIT : en attendant, cette misérable petite pute fasciste de Gérard Abdaloff en cause ; à tes risques et périls.

REVENIR SUR SON ŒUVRE

 

Jacques Barbéri, abondamment publié par la Volte, après avoir été attaché à Présence du Futur dans les années 1980-1990, a saisi cette occasion de « résurrection » pour illustrer les multiples facettes de son talent (que ce soit dans le seul cadre de l’écriture – romans, nouvelles, collaborations, traduction… – ou encore autre chose, ainsi la musique, via son groupe Palo Alto notamment : un CD, fort enthousiasmant, avait ainsi accompagné Narcose, et un autre le présent roman), mais aussi, dans une perspective plus ou moins perfectionniste, pour revenir sur ses œuvres passées, et les retravailler pour les exprimer autrement. Après tout, c’était ce qui s’était produit avec la trilogie de Narcose, et il y avait eu d’autres « révisions » depuis, sans même s’attarder sur le cas à part de la « collaboration posthume » avec Emmanuel Jouanne, Mémoires de sable (et dont le roman Nuage ressort en même temps, il n’y a pas de hasard).

 

Mais Mondocane en est peut-être bien le cas le plus éloquent. À l’origine figurait une excellente nouvelle, « Mondocane » donc, publiée pour la première fois en 1983, et par ailleurs reprise à la Volte en 2011, dans le recueil Le Landau du rat (nouvelle qui, au passage, figure dans la grosse anthologie de la science-fiction mondiale concoctée par Ann et Jeff VanderMeer, les seuls autres auteurs français retenus étant Jean-Claude Dunyach et Gérard Klein) ; la nouvelle ne tenait guère du récit, plutôt du panorama riche en images choc (d’où son titre ? L’expression italienne est sans doute maintenant indissociable du célèbre « documentaire d’exploitation » et du genre auquel il a donné son nom…) ; un panorama très bref, d’un monde ravagé pour des raisons inconnues et par des méthodes inouïes – la nouvelle invitait ainsi à une exploration d’un monde fou, où l’expansion/compression, par exemple, avait écrasé des hommes sous le poids de leurs vêtements, tandis que d’autres s’étaient égarés dans des bâtiment dilatés, un voyage de plusieurs mois étant nécessaire pour en atteindre la sortie… Un tableau surréaliste, avec quelque chose d’effrayant autant que fou, justifiant à n’en pas douter l’inévitable référence à Jérôme Bosch accompagnant systématiquement le texte sous ses divers avatars – au-delà des références plus globalement associées à l’auteur, comprenant Philip K. Dick, J.G. Ballard, ou encore David Lynch ou David Cronenberg… Mais peut-être pourrait-on évoquer une autre piste encore ? N’y a-t-il pas aussi, dans la folie de ce monde, quelque chose d’Alice au Pays des Merveilles ?

 

Quoi qu’il en soit, ce texte avait suffisamment infusé chez l’auteur pour qu’il le « révise »… mais à plusieurs reprises, cette fois. En effet, l’auteur a commencé par en tirer un roman du nom de Guerre de rien, paru en 1990. Bien plus tard, en 2007, Palo Alto, le groupe de Jacques Barbéri, a sorti avec les comparses de Klimperei repassant sur les compositions originales, un album faisant office de BO, sous le titre Mondocane. Et donc, en 2016, voici que Mondocane ressort sous la forme d’un roman – distinct de Guerre de rien –, accompagné du CD Mondocane : Music Inspired By, signé Palo Alto/Klimperei.

 

D’UNE EXCELLENTE NOUVELLE À UN BON ROMAN

 

La nouvelle, ainsi que mentionnée plus haut, n’avait pas grand-chose d’un récit – la transformer en un roman, dès lors, n’était pas sans difficultés. Osera-t-on dire que, ce qui réussit le mieux à l’auteur, ce sont les images, les ambiances, la folie suintant des mots ? Peut-être bien… Au fond – même si c’est sans doute moins vrai en ce qui concerne les nouvelles, paradoxalement ou pas –, j’ai souvent du mal à dire, après coup, et pire encore après quelques années, de quoi tel ou tel roman parlait, ou plus exactement ce qui s’y déroulait… Par contre, je retiens les cuites à l’inévitable scotch-benzédrine, les perfides araignées omniprésentes et redoutables, les délires à la croisée des genres – cyberpunk et polar hard-boiled s’achevant en farce… Et une plume généralement très habile à susciter tout cela, sonore et puissante.

 

Mais ces diverses dimensions expliquent probablement pourquoi, à mes yeux, Mondocane est un bon, voire un très bon roman, mais qui ne parvient pas forcément à susciter pour autant la fascination enthousiasmante de la nouvelle « Mondocane », laquelle ne se contentait pas d’être bonne, voire très bonne, mais s’avérait bel et bien excellente…

 

ÉCLAIRER SANS EXPLIQUER

 

Certes, Jacques Barbéri ne tombe pas excessivement dans le plus dangereux des travers associés à cette entreprise périlleuse – l’explication excessive : globalement, il parvient à conserver un précieux flou nécessaire à l’enchantement ; et, s’il attribue des causes à la catastrophe, du moins prend-il le soin de les rendre en elles-mêmes assez hermétiques pour ne pas gâcher le tableau.

 

Il n’en reste pas moins que le début du roman a quelque chose de parfaitement compréhensible et logique, de très sage en comparaison avec ce qui suivra – comme souvent chez l’auteur ? J’ai l’impression que, régulièrement, il s’applique consciencieusement à poser une situation somme toute « simple », voire « banale »… avant de tout faire péter pour laisser la folie prendre les rênes. Ici, c’est en tout cas flagrant – et avec peut-être même un léger parfum « old school » ?

 

Quoi qu’il en soit, nous y faisons la connaissance de Jack Ebner, plus ou moins militaire, du moins affecté en tant que « nourrice » à l’intelligence artificielle Guerre et paix, dans un contexte géopolitique troublé – on redoute de plus en plus l’affrontement… et un vieux « syndrome de Frankenstein » affecte tout le monde, chacun redoutant que les IA façon Skynet ou peu s'en faut n’en fassent qu’à leur tête, avec leurs procédures automatisées, pour un résultat que l’on n’ose même pas imaginer. C’est bien pour cela, cependant, qu’elles ont des « nourrices » ! Mais qui sont plus ou moins en mesure d’agir…

 

Et l’insouciance de Jack Ebner, qui le porte au flirt tandis que le monde court à sa perte, n’arrange pas forcément les choses à cet égard. Les IA Guerre et paix et Petit Poucet, notamment, se lancent bientôt dans le conflit mondial ; leurs sécurités sont supposées assurer la survie et même plus que ça de l’humanité, mais il y a un biais cognitif lourd de menaces – si les humains ne sont guère en mesure de comprendre les IA, la réciproque est tout aussi vraie… Certes, les IA éviteront le (bon vieux) chaos nucléaire à la façon de la psychose des années 1950. Mais les assauts, tous plus délirants les uns que les autres, entrepris par les IA certainement pas en manque d’imagination, transmuteront à jamais la Terre…

 

COUPABLE – D’UN AUTRE MONDE

 

C’est ici que l’on rejoint peu à peu les fascinants tableaux de la nouvelle originelle. Or Jack Ebner sera lui-même en mesure de les voir – il est en effet parvenu à survivre par la cryogénisation ; il perd conscience au tout début de la guerre pour se réveiller sept ans plus tard – quand il est bien trop tard… Et sa culpabilité ne l’épargnera pas.

 

Jack Ebner découvrira éberlué un monde qu’il ne comprend plus, ou disons moins que jamais ; là aussi, la réciproque est sans doute vraie : ce nouveau monde ne comprend pas davantage notre échappé du frigo…

 

Ce contact s’effectue au travers de mystérieuses rencontres, de gens qui ne sont peut-être plus tout à fait humains, et qui portent en eux ou sur eux les stigmates du conflit autant que de la dangerosité intrinsèque du monde d’après le cataclysme. Mais pas des gens désagréables pour autant… En fait, la plupart se montrent amicaux, ou du moins serviables – leurs sarcasmes n’y changent rien, au fond – pas plus que leur apparence ne doit tromper en effrayant excessivement.

 

C’est tout particulièrement vrai des enfants, peut-être – de ces « crevettes » qui se sont accaparés le monde, en s’y adaptant. Si les adultes croisés çà et là ne sont somme toute guère adaptés à la vie dans ce chaos, et, bien sûr, Jack Ebner moins que tout autre, les enfants, eux, paraissent pouvoir s’y faire et mieux encore. Dans sa manière de les envisager, Jacques Barbéri me paraît se distinguer sur le fond noir à l’extrême typique du genre post-apocalyptique… Il y a quelque chose de lumineux qui laisse entendre que non, tout n’est pas fini ; l’image de ces enfants jouant, tout en faisant montre d’une étonnante maturité que l’on est tenté de juger tristement précoce, avec de farfelues machines volantes qui n’ont pas été sans m’évoquer Hayao Miyazaki, marque durablement.

 

TABLEAUX D’UN MONDE FOU

 

Même si, bien sûr, ce qui marque le plus provient de la nouvelle originelle – ces absurdités fascinantes à base de montagnes de chair, de colonies souterraines d’homoncules, de géantes/ogresses au sexe béant à s’y noyer, de villes enfermées dans des boules à neige quand leurs bâtiments peuvent atteindre des dimensions de plusieurs dizaines de kilomètres, de ces Champs Élysées dont le chaos apparent obéit pourtant à l’esthétique suprême du nombre d’or, de ces hommes-bouteilles qui sont autant de messages, de ces vaisseaux quantiques enfin, propulsés à la drogue psychokinésique, et qui sont là ou n’y sont pas ou les deux à la fois ou rien de la sorte – et peut-être pourtant y a-t-il, à l’intérieur, s’il y a seulement un intérieur, le spectre de la femme aimée quand tout était différent, « normal » ?

 

UNE QUÊTE EN FORME D’EXPIATION

 

Tout ceci, Jack Ebner va le percevoir au travers d’une quête plus ou moins définie, à la fois investigation et expiation. Prenant la route du nord dans l’espoir ou la crainte de tomber sur des explications, des aveux ou des accusations quant à ce qui s’est produit, Jack aura l’occasion de croiser bien des personnages hauts en couleurs, inscrits dans le tableau démentiel comme jamais lui-même ne pourra espérer l’être. Dès lors, la santé mentale de notre héros ne pourra que vaciller, jusqu’à l’abandonner totalement – dans d’ultimes scènes lui conférant, non seulement la certitude d’une dimension pathologique, mais bien au-delà quelque chose de mythologique.

 

LESS IS MORE

 

J’y vois cependant une confirmation : ce n’est pas le récit qui importe – et ce peut-être d’autant plus qu’on le sent vraiment constituer un prétexte pour balader le lecteur de tel tableau fascinant à tel autre terrifiant. Mais, après tout, c’est sans doute le principe d’un « road movie », et on avait parfois qualifié ainsi Guerre de rien, en son temps… Mais l’artifice est parfois un peu trop visible, tandis que la description « étendue » des conséquences de l’assaut démentiel des IA n’a pas toujours la force du concentré de mystère s’exprimant, ô combien plus troublant, dans la nouvelle « Mondocane »…

 

Et j’en reviens à ce que j’affirmais plus haut : Mondocane est un bon voire un très bon roman, sa lecture vaut le détour et vous satisfera plus que probablement ; mais « Mondocane » était une excellent nouvelle… et « less is more », dit-on parfois.

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Les Ruines de Paris et autres textes

Publié le par Nébal

Les Ruines de Paris et autres textes

Les Ruines de Paris et autres textes, présenté et annoté par Philippe Éthuin, [s.l.], publie.net, coll. ArchéoSF, 2016, 115 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 77-78.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

RIEN DE PLUS BEAU QUE LES RUINES

 

Il n’y a rien de plus beau que les ruines, hein ? Alors une excursion au milieu des vieilles pierres autrefois prestigieuses, et qui ne riment plus à rien ou presque, tant la nature y reprend ses droits, ça ne se refuse pas… C’est ce à quoi nous invite ce tout petit volume publié chez publie.net dans la collection ArchéoSF, émanant du site du même nom, où Philippe Éthuin exhume régulièrement des pièces étranges d’une science-fiction française qui ne portait pas encore ce nom. La collection, pour l’heure, portait essentiellement sur des livres numériques (dont certains qui me faisaient bien de l’œil, même si je n’ai pas encore craqué – par exemple Force ennemie de John-Antoine Nau, le premier prix Goncourt, eh oui), mais on commence maintenant à relever des publications en arbre mort, ce dont on ne se plaindra certainement pas. La finition n’est certes pas optimale, loin de là, mais on y verra un appréciable pas en avant.

 

Philippe Éthuin, dans sa présentation de la brève anthologie – indispensable et pertinente, mais, à dire le vrai, pour un pareil sujet, où les références plus ou moins cryptiques abondent, un appareil critique n’aurait sans doute pas été de refus… –, insiste sur le contexte qui, au XIXe siècle, a vu apparaître ce genre de textes : notamment, et comme en écho au nom de la collection, il s’agit d’établir un lien entre ce goût des ruines et le développement de la science archéologique – avec de nombreux chantiers de fouilles, comme celui de Pompéi, et bien des découvertes inespérées (il faut aussi mentionner l’engouement suscité par l’expédition napoléonienne en Égypte). Dans une sorte de boucle de rétroaction, ces découvertes se sont mêlées aux bouleversements dans la perception du temps historique pour dresser un tableau a priori effrayant ou déprimant : ces auteurs, et d’autres encore, nous montrent que rien n’est éternel ; même Paris, l’orgueilleux Paris, que nos écrivains, sous les visions et les blagues, ne peuvent envisager que comme le centre du monde, tombera un jour en ruines, et l’on oubliera tout de ce qu’il avait pu être, de ce qu’il avait pu signifier.

 

Ce qui nous conduit à un ultime aspect de la thématique, et non des moindres – il est même assez envahissant ici : la critique d’une archéologie se voulant scientifique mais ne l’étant pas encore – la satire raille, et sans doute à bon droit, les interprétations hardies et fondées sur des préjugés que nos savants maniant la pelle autant que la plume livrent au sujet de leurs découvertes, la distance ironique et la complicité du lecteur montrant bien à ce dernier combien ils se trompent du tout au tout…

 

Cette très brève anthologie – 115 pages toute mouillée, en assez gros caractères – comprend cinq textes, deux nouvelles relativement longues, et trois autres textes plus courts (une nouvelle, un essai, un poème).

 

LES RUINES DE PARIS

 

Commençons par les récits les plus longs. Et donc avec « Les Ruines de Paris », de Maurice Saint-Aguet, auteur qui en son temps avait connu l’espace d’un instant quelque succès, avant de sombrer de nouveau dans l’anonymat puis l’oubli. Le texte est paru en 1850 dans le Bulletin des Gens de Lettres, et c’est a priori la seule incursion de l’écrivain sur le terrain de l’anticipation.

 

Nous sommes « en l’an du Christ 4850 », et le texte se présente comme le rapport d’un sage babylonien, Amorgias, lequel, avec son frère le savant Elial, a monté une expédition quelque peu romantique afin de visiter les ruines de Paris – un voyage tenté au fil des siècles par d’autres Babyloniens, mais pas un n’en est revenu… Le monde à peine esquissé ici n’est pas vraiment une ode aux merveilles du progrès technologique : il est plus sauvage et dangereux que jamais, et l’expédition babylonienne met deux ans avant de parvenir à (ce qui reste de) Paris…

 

Là, au milieu des ruines, le sage et le savant tomberont sur un agréable et très opportun Parisien, qui leur fera le récit de la destruction de Paris en raison d’un coup de vent, la chute de la capitale ayant anéanti les provinces, et l’Europe sombrant à son tour après avoir ainsi perdu son âme. Pourtant la civilisation demeure – souterraine, troglodyte, mais dont les mœurs s’avèrent vite assez étranges, si elles ont quelque chose de séduisant…

 

Le récit comprend de belles idées çà et là – le retournement archéologique des Babyloniens fouillant Paris, d’emblée (même si c’est probablement un écho finalement assez logique des Lettres persanes), mais il y en a d’autres. On appréciera aussi, encore qu’avec quelques incertitudes sans doute, son humour un brin tordu, son ton parodique gentiment décalé…

 

Mais le texte souffre assurément de sa forme, très désuète, et horriblement pompeuse, au point où le procédé n’a plus rien de drôle ou plus globalement d’approprié ; l’auteur écrit avec une plume de plomb, et les maladresses sont aussi récurrentes que les poses… Le récit étant en outre plus ou moins palpitant, et ses rebondissements plus ou moins bienvenus, il est difficile sans doute d’en tirer un bilan positif.

 

LES RUINES DE PARIS EN 4875

 

Le deuxième « long » texte est autrement plus intéressant. Il s’agit de « Les Ruines de Paris en 4875 », d’Alfred Franklin – un auteur discret, érudit, qui est revenu plusieurs fois sur ce thème, révisant sans cesse son texte : son stade ultime a priori, plus ample en tout cas, a été réédité il y a quelques années de cela chez L’Arbre Vengeur sous le titre Les Ruines de Paris en 4908.

 

Il s’agit en l’état d’une nouvelle épistolaire, tournant autour des découvertes faites dans les ruines de Paris par une expédition scientifique partie de Nouméa, Nouvelle-Calédonie – ce qui rappelle le procédé des Babyloniens de Saint-Aguet, mais peut-être avec davantage de ruse, et une ironie plus subtile. Nos savants Calédoniens multiplient les trouvailles dans ces ruines oubliées de tous – sinon des indigènes par essence sauvages, et dont les mœurs, notamment politiques, sont parfaitement incompréhensibles.

 

Le problème, c’est d’interpréter ces découvertes… Et là, nos savants perdent bientôt de leur superbe, le lecteur se régalant de leurs erreurs et incompréhensions, qui n’en ont pas moins à leurs yeux le lustre sacro-saint et incontestable de la science.

 

C’est beaucoup plus intéressant que la lourdeur de Saint-Aguet, oui : c’est malin, inventif (avec des jeux sur la typographie ou les illustrations, par exemple), d’une plume souple et appropriée, et, miracle des miracles, cela demeure drôle autant que pertinent encore aujourd’hui – pour peu que l’on saisisse les nombreuses références fondant la satire. Le texte de Saint-Aguet était une relique noyée sous la poussière – mais cette nouvelle de Franklin, elle, fait toujours sens, et fait toujours rire : pour moi, c’est clairement et de très loin le meilleur moment de l’anthologie.

 

Qui, du coup, ne brille pas forcément dans l’ensemble… car il ne reste à aborder que trois très courts textes, et dont l’intérêt est assez variable.

 

EN L’AN 5000

 

En fait, je n’ai même absolument rien à dire concernant « En l’an 5000 », texte de 1901 (et donc le plus récent du recueil) signé Santillane, pseudonyme collectif employé par les rédacteurs du journal Gil Blas… Je suis totalement passé à côté. Je n’en retiens au mieux que les toutes premières phrases, qui pourraient faire « Péril Jaune », avec ces hordes de l’Extrême-Orient déferlant sur l’Occident et le ravageant – l’intérêt étant sans doute d’y voir, d’une certaine manière, un juste retour des choses, réponse des colonisés aux colons. Pour le reste…

 

QUE DEVIENDRA PARIS

 

Suit un auteur autrement célèbre, Louis-Sébastien Mercier, connu notamment pour L’An 2440. Pourtant, s’il se livre à nouveau à de l’anticipation avec le présent texte, « Que deviendra Paris », il s’agit en fait d’un extrait de son autre grand-œuvre, le Tableau de Paris – le chapitre final, je suppose –, et c’est du coup le texte le plus ancien du recueil, puisqu’il date plutôt de la fin du XVIIIe siècle.

 

Le ton est très différent de tout ce qui a été évoqué jusqu’alors : on ne fait pas dans la blague, ici, plutôt dans la méditation sur la grandeur et la décadence des civilisations – contemplant les ruines des métropoles antiques telles que Tyr ou Palmyre, l’auteur se doute de ce que son Paris adoré, qu’il a si exhaustivement décrit, connaîtra invariablement le même sort. Qu’en restera-t-il, encore ? Et que pourra-t-on en comprendre ? On pourrait, ici, anticiper la satire d’Alfred Franklin sur l’interprétation des incompréhensibles reliques du passé…

 

L’essentiel, pourtant, est peut-être ailleurs, dans la perpétuation du souvenir d’un état du monde – avec ce souhait de l’écrivain que son ouvrage perdure, permettant de comprendre ce qui était… mais l’arrogance éventuelle de ce vœu est justement contrebalancée par le constat que l’on ne peut en rien savoir ce qui perdurera – et tout particulièrement dans les arts, où les gloires d’un siècle peuvent être oubliées au profit d’ouvrages en leur temps jugés autrement anodins, mais acquérant du fait des hasards de l’histoire le statut de chefs-d’œuvre riches d’enseignements. De ces trois courts textes, je crois que c’est le plus intéressant.

 

LE TEMPS ET LES CITÉS

 

Reste une star, pourtant : ni plus ni moins que Victor Hugo himself, pour son ode « Le Temps et les cités ». Mais ce texte n’a sans doute rien du plus grand Hugo : il faut dire qu’il a été composé en 1817, par un auteur de quinze ans à peine – et il ne serait publié qu’à titre posthume, dans le cadre d’Œuvres complètes, en 1892…

 

Ceci étant, mon inaptitude en matière de poésie ne me permet guère de juger le poème ; sans doute a-t-il ses bons moments… Mais son thème, proche de celui de Mercier, emprunte sans doute beaucoup trop de passages obligés, passablement stériles – il y a de belles images, mais d’autres sont bien trop convenues ; et si l’élégance est de la partie, il y a sans doute çà et là quelques béquilles… Globalement, cela se lit bien, hein – bien sûr : le jeune Hugo était déjà d’une classe au-dessus du monde. Mais ça demeure une curiosité.

 

UNE CURIOSITÉ

 

Jugement qui pourrait très bien s’appliquer à l’ensemble de ce petit recueil. Oui, c’est une « curiosité », avec l’intérêt afférent. De ces cinq textes, seul celui d’Alfred Franklin me paraît valoir le coup pour lui-même. Mercier et Hugo se lisent bien, sans séduire plus que cela ; tandis que Santillane m’a largement indifféré, et que Saint-Aguet m’a fatigué de sa lourdeur…

 

Cela reste une pièce appréciable, a fortiori pour les érudits du domaine – et on encouragera ArchéoSF à livrer d’autres publications dans ce goût-là, l’entreprise est belle et bienvenue ; mais, concernant ce tout petit volume en particulier, il ne faut rien en attendre de plus.

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Histoire du Japon médiéval : le monde à l'envers, de Pierre-François Souyri

Publié le par Nébal

Histoire du Japon médiéval : le monde à l'envers, de Pierre-François Souyri

SOUYRI (Pierre-François), Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, édition revue, Paris, Perrin, coll. Tempus, [2013] 2015, 522 p.

 

MOYEN ÂGE EUROPÉEN ET MOYEN ÂGE JAPONAIS

 

La tentation peut être grande – et elle l’a d’ailleurs été au Japon même, à partir de Meiji – de découper l’histoire du Japon selon un « modèle » largement emprunté à celui de l’Europe, et plus particulièrement de l’Europe occidentale : traditionnellement, on voit alors se succéder Antiquité, Moyen Âge, époque moderne (avec éventuellement Renaissance), et enfin époque contemporaine. Ce « modèle », en tant que tel, est perclus de biais ; pour autant, il n’est pas totalement sans pertinence…

 

Le problème est bien celui de la connotation, a fortiori si l’on tient à en dégager, soit une influence (très improbable, voire impossible) de l’un sur l’autre, soit un principe d’évolution général, applicable en tout temps et en tous lieux – travers que le nationalisme d’une part et l’évolutionnisme anthropologique historiciste d’autre part (à supposer qu’il soit exempt quant à lui de nationalisme…) suscitaient volontiers.

 

Par contre, une comparaison plus sereine et objective peut éventuellement dégager des traits intéressants – qu’ils aient la semblance de traits « communs », ou, bien au contraire, témoignent d’écarts affichant la singularité irréconciliable de mondes divers évoluant chacun à leur manière.

 

UNE CONCEPTION ERRONÉE DU MOYEN ÂGE

 

Il faut sans doute y ajouter un autre problème, bien que relevant toujours de cette « connotation », et qui renvoie aux clichés entretenus sur ces différentes strates chronologiques – à force de les perpétuer au nom de la « simplification » ou « vulgarisation », on a en fait considérablement réécrit l’histoire, ou, du moins, on en a dégagé une image largement faussée.

 

C’est peut-être tout particulièrement vrai pour ce qui est du Moyen Âge – éventuellement, si ça se trouve, dès le terme employé : le Moyen Âge, dans cette optique, n’est au fond pas tant une époque en lui-même qu’un interlude, aussi long soit-il, entre deux « vraies » époques…

 

Je ne saurais dire au juste ce qu’il en est au Japon, même si le présent ouvrage donne quelques pistes, mais cette problématique m’a renvoyé à mon propre rapport au Moyen Âge en Europe occidentale et tout particulièrement en France lors de mes précédentes études. Voilà une très longue période – le Moyen Âge européen dure environ un millier d’années, de la chute de Rome à celle de Constantinople –, éventuellement découpée en deux sous-périodes, Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge.

 

À titre de comparaison, le Moyen Âge japonais est plus tardif et concentré, ou peut-être faudrait-il dire qu’il évoque notre Bas Moyen Âge, sans vraiment être précédé d’un Haut Moyen Âge ; mais c’est justement le type de schématisme dont il faut se méfier…

Et, dans l'ensemble, c'est là la base de visions erronées qui ont la vie dure.

 

Le Moyen Âge européen

 

Dans l’imagerie collective concernant le Moyen Âge européen, les chevaliers font joli, à moins qu’ils ne fassent que brutal ; pour le reste, nous sommes dans des « Âges Sombres » chaotiques, caractérisés par l’ignorance, l’inculture, le fanatisme religieux éventuellement… Et les choses ne redeviennent lumineuses qu’avec une Renaissance idéalisée, où le retour à Rome et même à la Grèce antique efface d’un vigoureux coup de brosse des siècles de barbarie, comme constituant, disons, un fâcheux malentendu...

 

En fait, c’était bien plus compliqué que ça… Et même à s’en tenir au retour salvateur à « l’Âge d’Or » de l’Antiquité, ce schéma classique est tout simplement faux ; ne serait-ce que parce qu’avant la Renaissance, celle que l’on distingue en lui accordant une éloquente majuscule, il y a eu plusieurs « renaissances » ; par exemple la renaissance carolingienne, autour de Charlemagne, plus tard une autre, et d’ampleur, aux environs des XIIe et XIIIe siècles – époque où l’on a redécouvert, via les Arabes le cas échéant, nombre de textes antiques, suscitant des bouleversements intellectuels considérables, même si essentiellement dans la sphère religieuse, avec des figures des plus notables et des controverses de haute volée (c’est intéressant par rapport au Japon, et j’y reviendrai).

 

Mais du côté des arts, il faut bien sûr relever l’apparition concomitante de nouvelles formes d’expression, et justement en substitution au vieux latin, englobant la « littérature courtoise », nombre de poètes majeurs, mais aussi Le Roman de Renart et les fabliaux, etc., et ceci dans la seule sphère littéraire.

 

Mais on pourrait évoquer bien d’autres arts (l’architecture des « bâtisseurs de cathédrales » au premier chef), tandis que des pratiques technologiques et/ou agricoles nouvelles faisaient leur apparition, et que la démographie était affectée de mouvements inédits et très marqués (via l’urbanisme notamment, et les essarts dans un entre-deux avec les pratiques agricoles).

 

Le Moyen Âge japonais

 

J’insiste sur la dimension intellectuelle et culturelle, toutefois, et peut-être à tort, mais parce que j’ai le sentiment que le présent ouvrage de Pierre-François Souyri, me concernant, a balayé nombre de clichés de la même eau – ce qui n’a rien d’étonnant : si notre propre histoire est ainsi déformée avec notre consentement tacite sinon explicite, qu’en est-il pour celle de ce pays lointain et si différent ? D’autant que l’histoire du Japon, telle qu’elle est schématisée en Occident, via la culture populaire tout particulièrement, et a fortiori donc si on use un peu trop hâtivement de cette idée dangereuse d’un « modèle » comparable, semble à son tour propice au développement de fâcheux clichés…

 

Ceci étant, si j’ai parlé à l’instant de culture populaire, il ne faut sans doute pas s’arrêter là. Et je dois admettre que ma découverte (et parfois redécouverte) de l’histoire et de la culture du Japon m’a parfois amené à ce genre de schématisations réductrices, et peut-être même davantage encore du fait justement que je me suis intéressé récemment, au travers de quelques lectures « classiques », à « l’Antiquité » japonaise, celle de l’ère Heian. Le réflexe, commun au Japon semble-t-il, d’y voir un « Âge d’or », s’appuie notamment sur les arts et lettres d’alors – la poésie classique, d’abord sous influence chinoise puis s’en émancipant, mais aussi d’autres œuvres, dont, pas la moindre, Le Dit du Genji, présenté aujourd’hui encore comme étant le classique de la littérature japonaise par excellence.

 

La fin de l’époque Heian, par contre, semble irrémédiablement associée à un violent sentiment de chaos et d’atrocité : cette fin d’un monde est présentée comme la fin du monde. C’est très sensible dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, que j’ai lus récemment, et qui narrent les événements essentiels de ce bouleversement radical – il faut les compléter par Le Dit des Heiké, que je lis sous peu.

 

TROIS ANGLES

 

Ces premiers paragraphes, et tout particulièrement la fin de celui qui précède, ont mis, plus ou moins inconsciemment, l’accent sur la vie intellectuelle et culturelle – à l’évidence, c’est l’aspect de l’ouvrage qui m’a le plus passionné. J’avais envisagé tout d’abord de m’étendre avant tout sur cette dimension… mais je suppose que parler de l’ouvrage dans son ensemble (enfin, sans excès de précision non plus, ce n’est pas le lieu et je n’ai pas le bagage) impose un plan un peu différent ; et personnel, celui du livre est très différent...

 

Il me faut commencer, sans doute, par un peu d’événementiel et institutionnel ; je reviendrai ensuite à ce bouillonnement intellectuel et culturel ; enfin, il me faudra évoquer, dans une perspective mêlant histoire des institutions et histoire économique et sociale, d’autres questions essentielles de l’essai, portant sur les mouvements populaires et les tensions entre centre et périphérie – avec là encore cet aspect remarquable, d’un monde nettement moins unilatéral que ce que l’on est porté à croire, par exemple en ce que l’économie et les mouvements sociaux ont leurs propres logiques, leurs évolutions éventuellement bien détachées des changements politiques et institutionnels.

UN NOUVEAU MONDE POLITIQUE

 

Il nous faut donc partir de ce sentiment, au XIIe siècle, de « fin du monde », explicite autant que récurent – mais qui peut, sur un mode un peu atténué, se traduire du moins par l’idée d’un « monde à l’envers », expression qui revient régulièrement alors, et cela sera toujours le cas pendant quelques siècles (jusqu’à l’ère Edo, en fait, et donc la fin du Moyen-Âge japonais).

 

On peut, probablement, interpréter cette expression à l’aune du principe hiérarchique que Ruth Benedict, dans Le Chrysanthème et le Sabre (ouvrage à manipuler avec précaution cependant), jugeait si caractéristique de la société japonaise…

 

Mais il correspond bien à une réalité d’alors, expliquant, le cas échéant, le catastrophisme dans la vie intellectuelle contemporaine – qui ne cesse de trouver dans les faits, à un niveau plus concret, la confirmation que les conceptions et les pratiques des Japonais ne sont plus les mêmes qu’avant ; dès lors, cet « avant » se pare de traits utopiques, et s’institue comme une boucle de rétroaction, où le constat du phénomène renforce sans cesse le phénomène concret, etc.

 

Le bouleversement initial : les Taïra et les Minamoto

 

Sans doute l’empereur n’avait-il plus forcément grand-pouvoir depuis quelque temps déjà, quand le bouleversement se produit. Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji en témoignent, qui montrent comment les institutions des régents et des empereurs retirés ont traduit dans les faits une pratique généralisée de la délégation de pouvoir, qui allait cependant encore s’accentuer.

 

Les deux « dits » rapportent en effet, sur un ton alarmiste souvent, l’irruption dans la vie politique japonaise de personnages qui, jusqu’alors, n’y avaient guère eu de rôle : les clans guerriers de province, fédérés sous les bannières rivales d’abord et bientôt antagonistes des Taïra et des Minamoto.

 

Issus du « Japon de l’Est », selon une frontière culturelle classique et qui demeure prégnante aujourd’hui, ils s’opposent au « Japon de l’Ouest », symbolisé par la cour impériale de Heian (Kyôto), avec sa vieille noblesse et son administration toute sinisée, et son raffinement louchant sur la décadence ; l’appel à ces clans suscite des conflits inédits dans la ville même, ce qui choque par-dessus tout, et la guerre s’étend bien vite au-delà, obéissant à une mécanique complexe détaillée dans les « dits » épiques d’alors.

 

Kamakura

 

Le pouvoir effectif, par ailleurs, glisse des mains de ses détenteurs traditionnels pour aboutir dans celles de ces guerriers d’une culture bien différente. Le principe de délégation, où l’empereur, même sans véritable pouvoir, demeure dans l’idéal la source de toute légitimité, à laquelle on ne saurait toucher, aboutit dès lors à une nouvelle institution, promise à un certain avenir : le shôgunat, ou gouvernement « sous la tente » du généralissime, dont les attributions ne sont pourtant certainement pas que militaires.

 

C’est l’époque de Kamakura qui, née du chaos, s’avère pourtant relativement stable – et s’accompagne donc de ce bouillonnement intellectuel sur lequel je reviendrai bientôt. Sur le plan politique, elle voit se développer des institutions nouvelles, dans cette optique de « régime des guerriers » (lesquels ne sont donc pas les ignares que l’on croit, et se montrent souvent des mécènes avisés), qui connaît son apogée lors des tentatives repoussées d’invasions mongoles – que le pouvoir y survive semble témoigner de sa force, et de sa pérennité…

 

De nouveau le chaos, puis Muromachi

 

Mais à tort, peut-être. Aux environs du XIVe siècle, le Japon est à nouveau balayé par le chaos politique. La tentative de restauration impériale de l’ère Kenmu ne dure guère que trois ans, mais les troubles se prolongent bien au-delà, dont le shôgunat de Kamakura ne se relèvera pas…

 

L’histoire semble à vrai dire se répéter, en partie du moins (mais c’est là une idée malvenue et éventuellement néfaste à mes yeux, de manière générale – pour ce que j’en sais, l’histoire ne se répète jamais vraiment…), et du chaos surgit un nouveau régime shôgunal, aux mains des Ashikaga. Ce sera l’ère Muromachi, qui, pour ne durer qu’un siècle environ, s’avère pourtant d’une extrême richesse à tous les niveaux.

 

Sengoku

 

Mais le shôgunat s’effondrera donc à nouveau, et il en résultera une nouvelle période de chaos, probablement pire encore que celles qui avaient précédé : c’est le Sengoku, apogée de la tournure féodo-vassalique du Moyen-Âge japonais – l’époque des guerres incessantes, l’âge des samouraïs par excellence.

 

Il faudra les actions successives de trois grands seigneurs féodaux, Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, enfin Tokugawa Ieyasu, pour y mettre un terme ; le triomphe ultime des Tokugawa débouchera sur un nouveau shôgunat, qui durera environ deux siècles et demi – c’est l’ère Edo, époque d’une stupéfiante stabilité, et ce n’est plus le Moyen-Âge.

LA VIE INTELLECTUELLE ET CULTURELLE : TOUT SAUF UN OBSCURANTISME

 

Ces grandes lignes événementielles et politiques étant tracées, je reviens donc à la question du bouillonnement intellectuel et culturel, en relevant qu’il y a peut-être un semblant de paradoxe – car la « fin du monde », le « monde à l’envers », imprègnent justement des œuvres essentielles de la littérature japonaise, parmi les plus importantes et les plus séduisantes ! Ces auteurs, tel Kamo no Chômei dans cette merveille que sont les Notes de ma cabane de moine, déplorent la fin du vieux monde, mais ne comprennent pas, sans surprise, qu’ils sont eux-mêmes et pleinement les incarnations d’une vie culturelle en rien atténuée, et peut-être même plus enrichissante encore... Il faut balayer les clichés traditionnellement associés à la notion de « Moyen Âge » : le Japon médiéval n’a en fait rien d’obscurantiste ; et il l’est d’autant moins que ce contexte troublé favorise en fait ces nouveaux courants culturels : pour reprendre l’expression bienvenue de l’auteur, Kamakura est « une société qui s’interroge ».

 

Un âge d’or de la réflexion bouddhique

 

En fait, ce bouleversement radical s’avère bien vite décisif pour expliquer un bouillonnement intellectuel qui, au fond, n’a rien à envier au classicisme éventuellement étouffant de l’ère Heian tardive, bien au contraire.

 

Il est vrai cependant, particularité à noter, qu’il concerne peut-être au premier chef la pensée religieuse, qui connaît alors une sorte d’apogée. La comparaison avec le modèle européen, tentante, pourrait évoquer un saint Thomas d’Aquin, ou un Guillaume d’Ockham… Mais les doctrines nouvelles au Japon sont probablement plus radicales encore. C’est l’époque où apparaissent et se développent les grandes sectes bouddhiques japonaises, en dépit des résistances d’un bouddhisme japonais antérieur résolument conservateur – et, finalement, si l’on souhaitait à tout prix établir un parallèle avec l’Europe, il faudrait peut-être chercher plutôt quelques siècles plus tard, en termes d’impact, avec la Réforme…

 

Quoi qu’il en soit, les différents courants de l’amidisme, ou de la « Terre pure », se développent alors – avec ce paradoxe apparent d’un mouvement qui, à bien des égards, s’affiche « anti-intellectuel », mais suscite pourtant une philosophie assez pointue… et étonnamment subversive.

 

Le salut généralisé et extérieur de la « Terre Pure » s’oppose alors au salut « intérieur », et acquis de soi-même, tel qu’il se développe avec le bouddhisme zen – non sans paradoxes là encore : on retrouve, via la mystique, le satori, le kôan, etc., une semblable prétention anti-intellectuelle, qui pourtant ne s’accommode guère de la réalité de la pensée d’un Dôgen (voyez par exemple ici), notamment mais parmi d’autres, d’une extrême complexité et subtilité ; par ailleurs, ce mouvement « intérieur » s’avère étonnamment moins subversif que le bouddhisme de la « Terre Pure », au point en fait où les moines zen ne tardent guère à devenir des gestionnaires avisés pour les autorités en place, tandis que leur philosophie devient peu ou prou la leur (même si elles sont diffuses dans cette période chaotique, forcément), ou du moins celle des classes supérieures, ainsi des samouraïs notamment, a fortiori quand elle se teinte d’un renouveau confucianiste d’inspiration chinoise.

 

Et il y a d’autres mouvements, bien sûr – dont, à noter tout particulièrement, le prosélytisme intolérant d’un Nichiren, avec lequel on retrouve ce trait plus ou moins paradoxal que, en France, on qualifierait peut-être de « plus royaliste que le roi »… à ceci près que la complexité du système politique japonais d’alors ne se prête guère à l’emploi d’une expression aussi polarisée – retenons-en cependant que ce défenseur de l’autorité et de la tradition, finalement, s’avère étonnamment subversif à son tour…

 

Au-delà de la religion

 

Il ne faut cependant pas s’arrêter à la pensée religieuse – si elle domine quelque peu, surtout au début du Japon médiéval. La vie intellectuelle sous ce « monde à l’envers » est d’autant plus agitée et fructueuse que « l’envers » trouve à s’élever et à s’exprimer.

 

Sur la fin de la période, par exemple, se développe avec la bénédiction des autorités (puis leur méfiance, voire leur hostilité…) le théâtre nô ; le fameux Zeami, prenant la relève de son père, théorise le genre en même temps qu’il contribue à le fonder, et marque ainsi de son empreinte la vie culturelle japonaise pour les siècles à venir.

 

Il faut d’ailleurs probablement sortir, là encore, du seul champ philosophique et littéraire – les arts, très divers, éventuellement « spécifiques » (cérémonie du thé, jardinage – et pas seulement les jardins de pierre, même s’ils font alors leur apparition…) mais aussi au-delà, connaissent alors une évolution rapide et gratifiante, de manière générale.

 

Globalement, il faut d’ailleurs mettre l’accent sur un trait particulier de la vie culturelle d’alors : sa tendance marquée à se montrer collective – on s’associe pour voir les pièces de nô ou entendre les récitations du Dit des Heiké, mais aussi pour créer ensemble : le renga, en poésie, connaît alors un grand succès – et, à terme, débouchera durant l’époque ultérieure sur les haïkus de Bashô et compagnie.

 

La réalité s’avère donc bien éloignée des clichés obscurantistes que l’on tend systématiquement à accoler à la simple idée de « Moyen-Âge »…

LES BOULEVERSEMENTS SOCIAUX ET L’ÉCONOMIE

 

Un troisième point est essentiel, après les développements politico-institutionnels et intellectuels/culturels, qui est peut-être un peu plus diffus, mais s’avère d’autant plus important qu’il arbore là encore des traits éventuellement paradoxaux, du moins en façade, et guère cohérents avec les clichés que l’on se fait généralement du Moyen Âge autant que du Japon, et donc du Moyen Âge japonais.

 

Dans une optique davantage économique et sociale (mais en tant que telle non dénuée d’aspects culturels – ceux qui ont été évoqués plus haut sont souvent liés à ces considérations plus populaires), il s’agit de se pencher, tant sur les succès économiques d’un Japon qui pouvait donc s’accommoder du chaos politique sous cet angle, que sur les conflits sociaux alors émergents, entretenant des relations complexes avec tout le reste, mais dessinant des évolutions possibles d’une importance essentielle, et atténuant le cas échéant les autres formes de domination qui pouvaient trouver à s’exercer dans le Japon médiéval.

 

Le centre et la périphérie

 

Éventuellement, tout ceci pouvait se produire dans un contexte de tension entre le centre et la périphérie qui a régulièrement été relevé (par Michel Vié, par exemple, pour citer une lecture assez récente) ; c’est bien sûr flagrant dans les premiers temps du Japon médiéval, quand les clans guerriers de province s’immiscent dans la politique de Heian, au cœur même de la ville.

 

Toutefois, ces clans ayant acquis le pouvoir central se trouvent à leur tour en porte-à-faux avec une province éventuellement lointaine désormais, et où leurs délégations de pouvoirs, même temporaires, justifiées par la nécessité pour le seigneur et ses proches d’aller se battre dans le Kansai ou ailleurs, tendent à se consolider, instaurant un nouvel état de la politique locale, qui reproduit les tensions antérieures. C’est en fait d’autant plus marqué que les luttes des Taïra et des Minamoto, en introduisant le « Japon de l’Est » dans la politique de Heian, lui ont d’une certaine manière conféré une existence prépondérante, guère envisageable auparavant.

 

Brigandage et piraterie

 

Mais ces conflits dépassent largement le champ des seules autorités « constituées » et « légitimes » d’une manière ou d’une autre.

 

Le brigandage y a ainsi sa part – peut-être tout particulièrement entre les périodes de Kamakura et de Muromachi, quand des bandes parfois considérables se constituent (et développent par ailleurs une culture qui leur est propre, de « vauriens », même si cette culture peut avoir des échos dans les plus hautes sphères).

 

Mais il faut aussi et peut-être surtout mentionner la piraterie, endémique au point de caractériser le Japon à l’extérieur, mais d’abord sur les côtes de la Corée et de la Chine ; en fait, cette piraterie a sans doute joué un rôle crucial dans l’évolution économique du Japon…

 

Une grande variété d’associations

 

Mais d’autres formes d’associations se constituent, pour devenir des acteurs non négligeables de la vie politique et sociale du Japon médiéval – on compte aussi bien des ligues de seigneurs, aux répercussions importantes dans cette atmosphère de guerre civile, que des associations de gens du commun, paysans surtout, mais pouvant s’accommoder d’un très vague urbanisme pour constituer des sortes de « communes », dont l’existence est parfois bien brève, mais certaines tiennent assez longtemps pour que seigneurs et nobles et religieux soient contraints de les prendre en compte.

 

Par ailleurs, je parlais à l’instant des religieux – ils jouent à leur manière un rôle déterminant à cette époque, au-delà de la seule vie intellectuelle : si nombre de monastères, ancrés depuis longtemps, étaient des propriétaires terriens finalement guère éloignés des seigneurs féodaux, le développement des nouvelles formes de pensée bouddhique est propice à l’association dans une optique éventuellement prosélyte, prenant directement part aux affrontements militaires.

 

Tout cela se vérifie particulièrement à l’époque Sengoku, où se constituent des ligues durables et puissantes, au travers le cas échéants de soulèvement populaires virulents et tenaces – développant les révoltes paysannes antérieures avec une organisation davantage poussée, et dès lors plus efficace. Plus que jamais, plus encore sans doute que dans les plus catastrophistes des augures du début de la période, c’est là le « monde à l’envers ».

 

L’économie internationale

 

Ce chaos politique, en même temps, n’affecte pas nécessairement la vie économique, ou disons pas de la manière que l’on croit.

 

Le siècle de Muromachi, tout particulièrement, pour constituer une période de stabilité relative, mais assez brève, s’accompagne d’un net développement des échanges internationaux (éventuellement via la piraterie, donc), quitte à employer des moyens détournés pour ce faire (par exemple en accordant un rôle de « pont » à Okinawa).

 

Je relève par contre, avec étonnement, que l’auteur ne traite quasiment pas de l’arrivée des Européens au Japon, à la fin de la période…

 

L’économie intérieure

 

Parallèlement, dans la sphère interne, et sur l’ensemble de la période cette fois, le monde rural se développe, pratiquant une agriculture plus intensive, laquelle produit des biens qui peuvent dépasser la seule autosuffisance pour trouver à être échangés sur un marché intérieur en plein développement ; certaines régions sont tout particulièrement prospères à cet égard, et la nature même de l’économie japonaise s’en ressent (par exemple en raison de l’usage plus généralisé de la monnaie).

 

La question des dettes

 

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois : les relations de dépendance à la campagne peuvent être tendues, et, très régulièrement sur l’ensemble de la période, les paysans pauvres réclament des édits de la part des autorités (shôgunales essentiellement) afin d’obtenir des remises de dettes – et ces dépendances sont donc parfois très lourdes, nécessitant une intervention extérieure, qui, au fond, tient parfois du cautère sur une jambe de bois…

 

D’autant plus de raisons pour les paysans de s’associer – même si l’on trouve dans ce cadre-là un jeu parfois ambigu entre les paysans les plus aisés et les samouraïs les plus pauvres, dont la communauté d’intérêts favorise le rapprochement.

 

Au-delà de la terre

 

Bien sûr, le peuple japonais ne vivait pas uniquement de la terre, si celle-ci en employait la très grande majorité. Les « gens de mer » ont été rapidement envisagés, qui ont un rôle déterminant ; les commerçants aussi ; mais il faut également prendre en compte aussi bien les artisans que les danseuses et courtisanes, et enfin les parias…

 

CONCLUSION

 

Le tableau étant ainsi détaillé, il est possible et sans doute nécessaire de revenir à la comparaison entre Moyen Âge européen et Moyen Âge japonais – en faisant fi de l’idée de « modèle », mais en relevant du moins tout ce qui peut rapprocher et tout ce qui peut éloigner l’un de l’autre ; car il y a beaucoup à retirer tant des ressemblances que des dissemblances.

 

Un très bel ouvrage : pointue sans être étouffante, détaillée à bon escient le cas échéant, pertinente sans doute et d’une lecture passionnante, cette Histoire du Japon médiéval m’a amené à relativiser bien des préconçus, dont je suis affligé comme tout le monde.

 

Tout particulièrement intéressé par les développements portant sur l’histoire des idées et des mentalités, et la vie intellectuelle et culturelle, j’y ai néanmoins trouvé matière à réévaluer globalement mon intérêt pour cette période, qui gagne à être approfondie.

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Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Le Vœu maudit, [Negai], postface de Kentarô Takekuma, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1975, 1983, 1985, 1992, 2005] 2016, 214 p.

 

TOUJOURS SURPRENDRE

 

La lecture de La Maison aux insectes, précédent recueil d’Umezu Kazuo (parfois « Umezz », parfois « Kazz ») paru aux éditions du Lézard Noir, m’avait fait très forte impression – aussi n’ai-je guère tardé à me procurer ce deuxième recueil qu’est Le Vœu maudit, afin de me plonger davantage dans l’œuvre fascinante autant que séminale de cet auteur dont on a fait le parrain du manga d’horreur moderne. Et ce sans trop savoir à quoi m’attendre – car si une chose avant tout m’avait bluffé dans La Maison aux insectes, c’était la capacité de l’auteur à toujours ou presque me surprendre…

 

Et pour le coup, ça s’est vérifié très vite : car, même si Le Vœu maudit dispose d’une patte singulière qui, dans la variété des situations, n’exclut pas pour autant l’empreinte d’une œuvre essentiellement cohérente, c’est en explorant des thèmes et en usant de procédés peu ou prou absents du précédent recueil. L’horreur, ainsi, y était le plus souvent psychologique ; cette fois, elle est bien plus souvent « objective », ou « réifiée », et de bien des manières différentes. Le gore n’était pas inenvisageable dans La Maison aux insectes, mais il est bien plus présent ici, dans cette optique. Les personnages essentiellement féminins dans l’album précédent ont pour la plupart cédé la place à des enfants ici, éventuellement des adolescents, mais plutôt des bambins. Ces divergences ne concernent pas que le fond ou les thématiques, par ailleurs : le graphisme s’en ressent, et Umezu Kazuo tente ici des choses différentes à chaque nouvelle ou presque…

 

UNE DISPERSION DANS LA COHÉRENCE

 

Ce dernier aspect est probablement d’une importance toute particulière. Il faut noter, d’emblée, que Le Vœu maudit est un recueil autrement éparpillé dans le temps que La Maison aux insectes : là où ce dernier se focalisait sur la charnière entre les années 1960 et les années 1970, le présent album rassemble des récits ayant été publiés au plus tôt en 1975, au plus tard en 1992, la plupart entre 1983 et (surtout) 1985.

 

Il n’y a sans doute à cet égard rien d’étonnant à ce que le style graphique d’Umezu Kazuo ait autant évolué sur une aussi longue période… Mais j’ai tendance à croire que ces changements sont plus profondément symptomatiques, sous deux angles différents : d’une part l’évolution, pas tant de l’œuvre personnelle d’Umezu Kazuo que du manga en général (mais éventuellement en raison de son impulsion, en partie du moins) ; d’autre part un désir tout personnel de varier les effets et d’expérimenter. D’une histoire à l’autre, c’est ainsi le jour et la nuit – puis un autre jour, une autre nuit, etc. C’est saisissant rien qu’à feuilleter l’ouvrage – comparez notamment le premier récit (1975), avec son gaufrier régulier, ses cases très petites où les personnages sont au cœur de la narration graphique, avec leurs têtes forcément rondes, et le septième (1985), où la plupart des cases… sont en fait des doubles planches : on ne saurait faire plus différent.

 

Peut-être cet aspect doit-il être envisagé aussi en parallèle des conditions de publication, ou disons des publics cibles, de ces divers récits : on y trouve aussi bien du shôjo que du shônen ou du seinen, ce qui renforce la variété du recueil, sans pour autant, une fois de plus, donner l’impression d’une dispersion de dilettante – l’unité de l’œuvre persiste malgré tout, ce qui n’est pas la moindre prouesse de l’auteur…

 

Ces considérations générales étant posées, nous pouvons maintenant envisager les sept histoires une par une.

 

LE VŒU MAUDIT (1975)

 

Première histoire du recueil, et la plus ancienne – même si ça se joue de peu avec « Le Serpent » un peu plus loin –, « Le Vœu maudit » est celle qui affiche le graphisme le plus « classique », renvoyant à une bonne partie des récits (antérieurs) compilés dans La Maison aux insectes, surtout en fait aux plus « sages » d’entre eux : comme dit plus haut, Umezu Kazuo y fait usage d’un gaufrier globalement régulier, avec généralement trois (petites) cases par ligne – qui lui permettent d’user d’effets de cadrage et de montage déjà sensibles dans le précédent recueil. Mais c’est aussi, dans un registre moins convaincant à mes yeux, un dessin focalisé essentiellement sur les personnages – et j’ai un peu de mal avec leurs têtes forcément rondes, yeux ronds, bouche ronde aussi car toujours ouverte sur un noir profond accompagnateur d’un cri permanent… Globalement, les histoires ultérieures me parleront bien davantage à cet égard (y compris « Le Serpent », nouvelle publiée la même année).

 

Ceci étant, je ne crache pas globalement sur le graphisme du « Vœu maudit »… car il est déjà une belle démonstration de l’auteur quant à son aptitude à susciter la peur. Laquelle a bien des facettes, bien des nuances… Avancer dans le recueil en fournira des témoignages éloquents. Mais c’est bien là une chose qui me fascine dans ces mangas d’horreur : Umezu Kazuo, à l’instar de son disciple Itô Junji, par exemple, sait faire peur en BD… Et je n’en ai pas beaucoup d’autres exemples en tête, a fortiori ailleurs (à part peut-être, parfois, un Gaiman en forme ?).

 

L’horreur repose ici sur une poupée hideuse – celle qui a les honneurs, ou les horreurs, de la couverture (j’ai du mal avec cet emballage, comme pour La Maison aux insectes…). Un enfant peu ou prou dépourvu d’amis, mais bricoleur, récupère dans les ordures des matériaux pour élaborer son véritable ami – une poupée d’apparence déconcertante, moche à faire peur, mais que l’enfant souhaiterait voir vivre, vœu malencontreux…

 

Quelque part entre Pinocchio et, plutôt que Chucky, disons certains récits « enfantins » de Stephen King (qui débutait plus ou moins à l’époque), « Le Vœu maudit » affiche son classicisme de fond, tout en se montrant plus inventif et subtil qu’on pourrait le croire sur le plan graphique – la régularité, la banalité des premières planches sont probablement ici des leurres, en partie du moins. On appréciera, d’autant que c’est heureusement par petites touches, ce tableau d’une enfance en souffrance, et d’une incommunicabilité systématique entre le gamin et ses parents. La peur suscitée par la poupée, admirable, tire également ce récit vers le haut. Il pâtit peut-être cependant de son graphisme un tantinet archaïque (hors rôle central de la poupée, disons), ainsi que d’une fin un peu trop plate. Cela demeure une lecture intéressante, et qui fait son effet.

 

DEATH MAKE (1985)

 

Changement radical de registre avec l’histoire suivante, publiée dix ans plus tard. Le graphisme est cette fois mis en avant, bien plus complexe et riche que dans « Le Vœu maudit », quitte à ce que ce soit à l’épate. Mais, en fait, c’est l’essentiel ici : l’histoire est très limitée, somme toute (des gamins errent dans un bâtiment interdit, où ils fabriquent avec des matériaux malsains un masque terrible – c’est qu’ils comptent réaliser un film d’horreur…), et le texte est à l’avenant – beaucoup plus de hurlements que de dialogues…

 

D’où cet effet détonnant par rapport au récit précédent : le classicisme n’est peut-être pas où on le croit… Mais le rapport du graphisme au texte est bien une composante essentielle de l’appréciation de chaque épisode. Ici, la matière narrative est donc un peu pauvre, mais on en retiendra quelques beaux effets d’horreur graphique, avec quelques éclats de gore surprenants mais bienvenus. Quant à la fin… Bon…

 

LE JEÛNE (1983)

 

Récit le plus typé shôjo du recueil, il est difficile d’envisager « Le Jeûne » sur le même plan que les autres récits compilés dans Le Vœu maudit. Pas en raison de ce public cible, bien sûr, mais plutôt de sa taille : là où la plupart des nouvelles rassemblées font une trentaine de pages, en pouvant pousser jusqu’à la cinquantaine pour « Le Serpent », « Le Jeûne » est par contre condensé en six planches. C’est peu – et cela renforce un peu l’impression de « mauvaise blague » du récit… On peut certes la trouver réjouissante – les « mauvaises blagues », en horreur, sont régulièrement les meilleures –, c’est plutôt au niveau des connotations que se situe le problème : ça ne fait pas sérieux…

 

Pourtant, le thème, à la base, l’est, sérieux : nous y suivons une jeune fille qu’un connard de son âge persécute parce qu’elle serait trop grosse… Ce qu’elle n’est pas vraiment, d’ailleurs. Mais justement : via les régimes draconiens que l’adolescente s’impose – car il lui faut devenir belle –, Umezu Kazuo évoque finalement l’anorexie non sans pertinence, et je ne suis pas bien certain que c’était si courant que cela en 1983.

 

Quand même un récit secondaire dans l’ensemble.

 

LE VIEILLARD (1985)

 

« Le Vieillard », par contre, est très probablement ma nouvelle préférée dans Le Vœu maudit ; c’est une vraie merveille, d’une inventivité étonnante, maniant avec habileté nombre de registres de la peur, mais peut-être avant tout du suspense, et esquissant sous des cases d’apparence anodine un cauchemar autrement global, qui pourrait être ridicule (car le récit n’est certes pas dénué d’un vague humour tordu) mais ne l’est finalement en rien – car avant tout glaçant.

 

La situation de départ est somme toute assez banale. Un gamin de cinq ans joue dans un terrain vague… Il passe non loin d’une fosse, et hurle de terreur au spectacle de ce qui se trouve au fond : quelque monstre au visage crevé de fissures… Un vieillard. L’horreur ne vient pas tant, pour le lecteur, de la représentation du vieil homme, mais de l’appréhension, petit à petit, de ce fait autrement troublant : le petit garçon n’a jamais vu un vieillard, il n’a pas la moindre idée de ce que peut être un vieillard…

 

Une nouvelle très habile, oui – très surprenante aussi, plus singulière probablement que la plupart de celles figurant dans ce recueil, avec une notion de l’effroi qui louche plus du côté de la science-fiction que de l’horreur surnaturelle, même en prenant en compte la monstruosité du vieillard. Le plus habile réside probablement en ceci que le lecteur, comprenant petit à petit ce qui se passe, hésite longtemps à savoir où se trouve exactement ce qui doit faire peur – chez le vieillard, ou chez l’enfant ?

 

L’à-propos du graphisme s’associe à l’inventivité du récit et à la subtilité des modes de narration pour faire de cette quatrième histoire le grand moment du Vœu maudit, et, autant le dire, un chef-d’œuvre.

LE CADEAU (1992)

 

« Le Cadeau », le récit le plus récent du recueil, n’en pâtit que davantage… Si « Le Vieillard » est le sommet du recueil, « Le Cadeau » en est en effet le ratage.

 

Le récit adopte la structure d’un cauchemar – ce qu’il est bel et bien – mais en empruntant des traits d’un humour improbable qui sonne systématiquement faux. Un groupe de jeunes gens, à Noël, se retrouve sans que l’on comprenne bien pourquoi ni comment dans un hôtel où leurs festivités ont quelque chose d’humiliant pour l’héroïne – une humiliation d’autant plus sensible que le récit n’est certes pas dépourvu d’un potentiel érotique marqué, que je n’avais pas vraiment senti jusqu’alors chez l’auteur, à vue de nez. Mais l’orgie en puissance tourne bientôt au survival grotesque, avec… un Père Noël psychopathe.

 

Comme « DEATH MAKE » plus haut, le récit se montre relativement pauvre en dialogues, passé le début pour le coup un peu bavard, et les hurlements prennent le pas sur les répliques – ce qui ne joue guère en faveur de son intérêt. Le côté convenu de l’ensemble, jusque dans le délire burlesque, de même… Par ailleurs, c’est plus surprenant, le graphisme de cet épisode de 1992 me paraît nettement moins bon que celui des trois récits datant de 1985 – et qui, chacun à sa manière, représentent ici le meilleur de ce que peut faire Umezu Kazuo…

 

Non, décidément, ce récit ne passe pas.

 

LE SERPENT (1975)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Le Serpent », publié la même année que « Le Vœu maudit », et dans la même revue shônen, mais un peu plus tard.

 

Nous y retrouvons un petit garçon pour héros, qui, avec ses copains, a la très mauvaise idée de vouloir voir un serpent colossal dont la rumeur dit qu’il est l’animal de compagnie d’une habitante des environs. Ladite propriétaire n’étant certes pas désireuse d’ouvrir sa maison à la curiosité des galopins, ces derniers pénètrent par effraction dans la demeure, et obtiennent confirmation de ce que la rumeur dit vrai… Mais le serpent n’a-t-il pas fixé des yeux notre héros ?

 

L’interrogation prend une tournure plus inquiétante quand la nouvelle tombe au journal télévisé : le serpent s’est enfui… Sous le coup de la panique, le garçon ne doute pas de ce que le serpent est à ses trousses. Il a peur, en permanence, et a bien besoin de la protection de son colosse de père… Mais, un jour, celui-ci part pour Kyûshû, où il va chercher la « nouvelle maman » du petit (sa vraie mère étant morte peu après sa naissance)… En son absence, le gamin ne reste cependant pas seul très longtemps – car toque à sa porte ladite fiancée de son père : ils se sont croisés… mais il ne faut en parler à personne ! Et la créature au sourire inquiétant s’installe dans la maison…

 

Là encore, sur un canevas somme tout basique, Umezu Kazuo fait des merveilles pour exprimer la peur – celle de l’enfant d’abord, celle du lecteur aussi, car ce ne sont pas exactement les mêmes, et la dissociation autorise des effets qu’une identification plus classique n’aurait peut-être pas permis. La situation familiale, par exemple, se charge d’échos que l’enfant lui-même aurait sans doute du mal à véritablement exprimer… Par ailleurs, si l’horreur est là encore « réifiée », ce n’est pas sans une certaine ambiguïté qui éloigne « Le Serpent » des autres récits du Vœu maudit, et le rapproche de La Maison aux insectes : l’horreur psychologique n’est peut-être pas tout à fait au cœur du propos, mais elle a tout de même une importance plus que notable.

 

Le graphisme, enfin, est des plus appréciable : moins rigide que dans « Le Vœu maudit », jouant plus volontiers de cases aux dimensions variables, et développant un art du cadrage et du montage non moindre mais essentiellement différent, il m’a bien davantage convaincu, et son indéniable à-propos autorise des plans glaçants – parmi lesquels les portraits de l’inquiétante intruse à la bouche dégoulinante de salive brillent tout particulièrement.

 

Pas de doute : le deuxième grand moment de ce recueil, après « Le Vieillard ».

 

LA FAUCILLE (1985)

 

Dernier récit du Vœu maudit, « La Faucille » a ceci de commun avec « Le Jeûne » que c’est une histoire très, très courte… Ce que la pagination ne laisse pas deviner. En effet, en contraste flagrant avec à peu près tout ce qui précède (mais de manière particulièrement éloquente avec « Le Vœu maudit », donc), Umezu Kazuo y délaisse presque systématiquement les cases, pour user de doubles planches – il y a quelques exceptions, qui autorisent le récit, mais elles sont rares.

 

Le plus étonnant cependant réside peut-être dans le contenu de ces doubles planches – car elles ne visent en fait pas du tout, comme c’est d’usage, à mettre en scène une richesse de textures et de détails qu’une pagination plus classique ne permet pas toujours ; l’autre usage en la matière est probablement de mettre la focale sur tel événement ou tel personnage, mais, ici, la succession de toutes ces doubles planches produit un effet tout différent… Le dessin, en fait, est globalement d’une sobriété parfaitement adaptée à la concision de la narration – mais cela passe donc par des effets « étranges » et « inattendus ».

 

Pourtant, la trame obéit quant à elle à une mécanique très « attendue », dans l’ensemble… Un père et sa fille se rendent, pour la fête des morts, auprès de leur mère/grand-mère – mais, quand ils pénètrent dans la maison de famille, c’est pour tomber sur la veillée funèbre ! La vieille dame est morte subitement, on n’a pas pu prévenir son fils à temps…

 

Et, par un artifice un brin grossier, la petite fille se retrouve seule avec le cercueil – sur lequel repose une faucille, talisman destiné à repousser les démons, et qu’il ne faut surtout pas déplacer ! Forcément, la faucille tombera… mais le démon à redouter, était-il dehors, ou dedans ?

 

Un récit minimaliste, très classique somme toute, jusque dans son twist final – avant ces quatre petites cases étonnantes où « Kazz » papote avec ses lecteurs… Il n’est pas dépourvu d’une certaine profondeur, cela dit, dans son traitement des générations et de la famille japonaise (s’éloignant sans doute alors de la famille traditionnelle). Mais l’intérêt est probablement graphique avant tout – et il a quelque chose d’une expérience, probablement concluante…

 

CONCLUSION

 

Effet décidément récurrent de ces comptes rendus sur mon blog : revenir après coup à ce que j’ai lu m’en fait davantage apprécier le contenu, et permet éventuellement de dépasser une première opinion, instinctive, moins enthousiaste.

 

Le fait est qu’en refermant la dernière page du Vœu maudit, je me sentais un peu déçu – je n’y avais pas retrouvé la puissance et l’habileté narrative de La Maison aux insectes, globalement : il y avait de cela dans « Le Vieillard » et « Le Serpent », mais nettement moins ailleurs…

 

Au fond, ma conviction demeure de ce que le premier recueil était bien supérieur au second. Mais celui-ci n’est pas pour autant dénué d’intérêt, loin de là ; les excellents récits que je viens de citer en justifient probablement la lecture, et la recherche graphique sensible dans les autres pallie éventuellement à des récits plus faibles sur le strict plan de l’histoire.

 

Et, au fond toujours, j’y ai après tout retrouvé, dans un joli paradoxe, ce que j’en attendais après avoir été bluffé par La Maison aux insectes : la surprise… Et, oui, Umezu Kazuo m’a très régulièrement surpris ici ; il n’est pas donné à tout le monde d’avoir cet effet sur le lecteur… et encore moins dans le cadre d’une œuvre demeurant cohérente au milieu même des expérimentations les plus divergentes.

 

J’espère que le Lézard Noir poursuivra sur cette voie, donc. Et il me faudra aussi lire L’École emportée, et d’autres choses encore, si ça se trouve…

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Nuit mère, de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

Nuit mère, de Kurt Vonnegut

VONNEGUT (Kurt), Nuit mère, [Mother Night], traduit de l’américain par Gwilym Tonnerre, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1961, 1966] 2016, 241 p.

 

MERCI !

 

Merci encore aux éditions Gallmeister de poursuivre la réédition des œuvres de Kurt Vonnegut. On ne dira jamais assez combien il s’agit d’un écrivain majeur, a priori admiré comme tel aux États-Unis, mais probablement un peu trop ignoré en France, où les traductions de ses ouvrages ont été un peu éparpillées n’importe comment, et éventuellement réalisées avec un très regrettable laissez-aller…

 

(Encore que, pour être franc, je ne suis pas certain que ces nouvelles traductions chez Gallmeister soient vraiment irréprochables…)

 

Après les excellents Le Petit-Déjeuner des champions et Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater, c’est donc à Nuit mère d’intégrer la collection « Totem ». Longtemps indisponible en français (il avait été traduit il y a pas mal de temps déjà sous le titre Nuit noire), le présent roman est le troisième que l’on doit à Vonnegut (ou du moins le troisième à avoir été publié, en 1961).

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT

 

À la différence de ses deux prédécesseurs (Le Pianiste déchaîné et Les Sirènes de Titan), mais aussi des plus célèbres Le Berceau du chat et surtout Abattoir 5, qui suivront (et rappelons qu’Abattoir 5 est un des plus grands romans de tous les temps, sans contestation possible), Nuit mère ne relève en rien de la science-fiction.

 

Pour autant, il constitue déjà un morceau non négligeable d’une œuvre en construction, qu’elle louche sur la SF ou s’assume comme « blanche », et qui fait abondamment usage de procédés de « métafiction », disons – avec un univers commun (le héros de Nuit mère fait ainsi une brève apparition dans Abattoir 5, s’il n’a pas l’importance essentielle autant que réjouissante d’un Kilgore Trout), et des techniques d’écriture qui singularisent l’auteur.

 

En fait, c’est probablement un des romans de l’auteur, voire le roman de l’auteur, où la métafiction se trouve tout particulièrement au cœur du propos. Cela repose sur une base assez commune (Vonnegut n’est pas l’auteur, il a édité un manuscrit qu’on lui a fait parvenir, et – deuxième couche, cruciale – ledit manuscrit est une autobiographie), mais prend au fil des pages une saveur toute caractéristique ; parce que l’auteur a une langue qui lui est propre, déjà imprégnée de cette pseudo-simplicité ou fausse naïveté de façade ; parce que l’auteur est déjà un moraliste habile – un de ceux, si rares, que l’on est porté à qualifier de moralistes sans que cela soit une critique ; parce que les personnages de Vonnegut sont forcément les meilleurs ; parce que Vonnegut, enfin, déploie un art sensible de la construction à base de fausses digressions dont je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup d’équivalents dans l’histoire de la littérature (je dirais éventuellement Laurence Sterne, mais sans grande certitude que cela soit véritablement pertinent).

 

HOWARD W. CAMPBELL JR. A DES CHOSES À DIRE

 

Passé un faux paratexte éditorial, où Vonnegut est pleinement Vonnegut, le roman devient l’autobiographie d’un certain Howard W. Campbell Jr. Ledit personnage attend, dans une geôle israélienne, son jugement pour crimes contre l’humanité (rappelons que le roman paraît en 1961, l’année même du procès d’Adolf Eichmann, qui avait été enlevé l’année précédente par les services secrets israéliens – comme Campbell ici ; Vonnegut, bien sûr, ne dissimule en rien cette inspiration dans l’actualité, aménageant même une brève rencontre entre son héros et le personnage historique). Car Howard W. Campbell Jr. est à l’évidence un criminel nazi de la pire espèce – propagandiste attitré du régime hitlérien, il a déversé sa bile sur les ondes fascistes, dressant les plus hideux tableaux de la « juiverie » et compagnie, appuyant dès lors de sa prose incendiaire les plus atroces exactions commises durant la guerre, et déjà avant.

 

Mais – forcément – les choses sont un peu plus compliquées que cela. Howard W. Campbell Jr. rédige en effet ici ses mémoires, pour expliquer qui il est et ce qu’il a fait. Il ne s’agit pas d’une ultime feinte d’un criminel prétendant contre l’évidence son innocence à l’égard des horreurs qu’on lui reproche… En fait, Campbell a sans doute douloureusement conscience de sa responsabilité. Il ne la nie pas. Il n’en a pas moins des choses à raconter, qui peuvent changer la donne… ou pas. Il n'est même pas dit que cela importe vraiment...

 

« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination. » Un portrait brossé en une simple déclaration d’intentions, déterminant le contenu de la suite. Car Campbell, américain mais implanté en Allemagne dès avant l’arrivée au pouvoir des nazis – et c’est un pays qu’il aime, et dont il apprécie la culture (deux rappels au passage, peut-être : l’Américain Vonnegut était lui-même d’ascendance allemande, ainsi qu’il l’évoque notamment dans Abattoir 5, dès son étonnant sous-titre ; par ailleurs, le titre Nuit mère renvoie au Faust de Goethe – et c’est peu dire qu’il y a du Faust et du Méphistophélès dans ce roman, à ceci près que nous ne sommes probablement jamais bien certains de qui est qui au juste) – Campbell, donc, écrivain en puissance, dramaturge tout particulièrement, et d’un talent certain, est un jour approché par un mystérieux personnage du nom de Wirtanen, lui offrant de servir son pays – son vrai pays, les États-Unis donc – en assumant une fonction d’agent double dans une Allemagne toujours plus nazie, et déjà tournée vers la guerre quoi que le régime prétende (et les États-Unis tout autant). Habile communiquant, Campbell est incité à faire la démonstration de son talent en jouant le jeu des nazis – plus précisément, en devenant, car il en a la faculté, un élément essentiel de l’appareil de propagande coordonné par Joseph Goebbels ; occasion pour lui d’approcher l’appareil de l’État fasciste, et de transmettre, sans qu’il en ait forcément conscience d'ailleurs, des informations cruciales pour les États-Unis, bien avant leur intervention dans le second conflit mondial… Campbell refuse tout d’abord – puis il y réfléchit… et accepte enfin cette tâche rocambolesque ; un espion, lui...

 

Mais justement : il s’agit donc de faire office d’agent double… ce qui n’est assurément pas sans danger. Son « employeur » ne le lui cache pas, d’ailleurs : aux yeux de tous, il doit être une ordure authentiquement nazie – condition sine qua non de l’accomplissement de sa mission. Dès lors, il ne saurait véritablement compter sur le soutien des services secrets américains… et quand viendra l’heure des comptes, eh bien, il sera seul.

 

DEVENIR CE QUE L’ON FEINT D’ÊTRE

 

La problématique est très tôt introduite : notre moraliste adoré, avant de verser dans les fausses platitudes dont il a le secret, nous annonce même que c’est, de ses romans, peut-être le seul où il ait clairement entrevu la morale du propos pendant la rédaction. Pour faire simple (sans son brio), en gros, il s’agit de bien faire attention à ce que l’on prétend être… car on est amené à le devenir véritablement.

 

En effet, que nous croyions ou pas la confession/révélation de Campbell ne change rien au fond du problème : même en agissant ainsi au profit des Alliés à venir, il n’en reste pas moins que Campbell a dû jouer pleinement le rôle de zélé propagandiste du régime nazi. Quand sonne l’heure des comptes, la possibilité qu’il ait pu avoir du bon, voire un rôle stratégiquement essentiel, cède le pas devant sa complicité indéniable dans le génocide des Juifs… Il devait prétendre être un nazi – aussi l’est-il devenu.

 

Non, d’ailleurs, qu’il ait jamais cru aux sottises qu’il débitait sur les ondes… Politiquement, au fond, au-delà de cette façade de circonstance, Campbell n’a rien d’un nazi. Absolument rien. Le problème est peut-être qu’il n’a rien de quoi que ce soit de toute façon... Campbell l’apatride est tout autant apathique sur le plan politique. Ce qui, à maints égards, et en sortant du champ très chrétien si ça se trouve de l’intériorisation des crimes et de l’intention du péché, en fait un criminel de toute façon : ses paroles, aussi fausses soient-elles, ont eu un impact considérable, et, face à ces atrocités, on pourrait probablement considérer que la simple abstention est criminelle ; alors, si elle se double de je-m’en-foutisme… Le cas de Campbell étant bien sûr encore aggravé par le sérieux avec lequel il a accompli sa mission.

 

On aurait cependant tort, bien sûr, d’assimiler Campbell à un quelconque « monstre froid » ; peut-être même n’est-il pas tout à fait nihiliste ? À supposer que cela ait eu une quelconque importance… Mais le bonhomme n’est pas sans traits autrement positifs – au-delà de sa seule compétence pour la tâche qui lui a été assignée, d’un point de vue technique, disons, avec l'indifférence qui sied à toute technique. Écrivain non dénué de talents, d’une grande culture artistique, porté par un amour dévorant pour sa femme, Helga… Non, je ne suis pas en train de vous faire une énième itération du classique : « Oui, il était nazi, mais il aimait les chiens, et… » Le fait est que le bonhomme, et peut-être paradoxalement d’autant plus en raison de son apathie coupable, est plutôt sympathique…

 

APRÈS LES CRIMES

 

Le roman, d’une construction typiquement vonnegutienne, saute avec allégresse d’une époque à l’autre, selon un plan complexe mais certainement pas confus. Les mémoires de Campbell passent ainsi sans cesse de l’Allemagne aux États-Unis ou à Israël ; le propagandiste passe autant de temps devant le micro nazi que dans sa prison dans l'État hébreu ou dans son appartement new-yorkais (inévitablement, on peut supposer que cela n’a absolument rien d’un hasard – car il s’agit au fond d’autant de prisons) ; haute politique, vie de famille, création artistique et entretiens avec ses geôliers, tout se mêle.

 

Mais le roman accorde une place toute particulière à l’immédiat après-guerre. Le régime nazi tombé, Campbell est inévitablement arrêté – et plus ou moins destiné à la potence. Wirtanen, devenu sa Bonne Fée Bleue, organise son rapatriement aux États-Unis, en sécurité peut-être, mais sans laver son nom – et sans rien dire à qui que ce soit de la nature d’agent double de Campbell ; ce n’était pas un héros, de toute façon, et, une fois de plus, sa propagande ayant été si efficace, il est responsable dans une certaine mesure de la Shoah…

 

AUTOUR DE HOWARD W. CAMPBELL JR.

 

Mais qui pourrait s’intéresser au seul nom de Howard W. Campbell Jr. ? La guerre est finie… Les Américains lambda, a priori, n’ont pas la moindre raison de se douter de qui il est et de ce qu’il a fait… Et pourtant, oui, cela intéresse du monde – tout particulièrement l’improbable microcosme rassemblé autour de son petit appartement new-yorkais : outre l’inévitable médecin juif (rescapé d’Auschwitz, et qui ne veut pas en parler, au grand dam de sa mère qui a une tout autre opinion sur la question), il y a d’autres figures plus pittoresques – dont ce grand, ce seul ami... forcément sous couverture lui aussi, s’avérant américain en façade, oui, mais soviétique au fond ; à moins que lui aussi ne soit devenu ce qu’il prétendait être ?

 

Et, surtout, il y a ces gens qui comptent faire de lui un symbole – sans rien savoir de cette éventuelle nature d’agent double. Des nazis américains, personnages extrêmement cocasses à force d’être ridicules (tout en conservant, et ce n’était pas gagné, une certaine humanité), ainsi de cet ardent militant racialiste qu’est « le révérend docteur Lionel Jason David Jones, docteur en chirurgie dentaire, docteur en théologie », qui déduit des dentitions des Juifs, des Noirs, des Catholiques et des Unitariens une nécessaire infériorité raciale, anti-américaine par essence ; ainsi de son compagnon au souffle court le Vice-Bundesführer Krapptauer, maître à penser de la « Garde de Fer des Fils Blancs de la Constitution Américaine », sans rire ; ainsi enfin, et très satisfait de son poste paradoxal de larbin, ce « Führer noir de Harlem », nazi par soutien à la lutte des Japonais contre la domination blanche – allez comprendre… Louant, sans lui demander son avis, les prouesses rhétoriques de Campbell, ce puissant et si convaincant orateur dont ils guettaient avec avidité les émissions propagandistes, n’en manquant pas une miette, ils le révèlent en fin de compte à ceux qui, par conviction ou par désœuvrement, comptent bien confronter l’animateur radio à la justice – celle d’Israël, ou celle de leurs propres poings…

 

Campbell est trop poli – et trop apathique – pour envoyer bouler ses niais et répugnants « partisans » ; et il est trop fatigué, si ça se trouve, pour fuir les justiciers, authentiques ou pas… Que Wirtanen, revenant à propos, lui dessine avec acuité le tableau de ses fréquentations imposées n’y change rien. Même en matière d’amour, figurez-vous – car il se pourrait qu’Helga lui revienne ? Ou pas…

 

HOWARD W. CAMPBELL JR., SEUL

 

Finalement, ce sont autant d’épiphénomènes – qui ont du coup leur importance paradoxale – dans une trajectoire conduisant inévitablement à la mort, ou peut-être à l’emprisonnement, à supposer que cela soit mieux ou même simplement différent… Ces confessions ne sont pas une exonération – Campbell ne nie pas son rôle effectif. Sont-elles alors une expiation ? Ce n’est pas certain… Dans la présentation, du moins : car, au fond, malgré toutes ses protestations d’apathie (le nihilisme, finalement, n’est guère à propos, car ressemblant bien trop à un engagement pour cet homme qui semble s'échiner à ne pas choisir), Campbell sait ce qu’il a fait. Qu’on lui rappelle, à de multiples reprises, qu’il aurait pu avoir une autre vie, et notamment celle d’un écrivain à succès (ce qu’il est en fait sans le savoir, ou même plus exactement sans que personne ne le sache, révélation d’une scène dont je ne dirai pas davantage ici), un artiste appréciable qui n’aurait jamais rien eu à voir avec le nazisme – et pas davantage avec les renseignements américains… Non, cela reste un jeu de l’esprit : l’histoire est là, la faute demeure, et peu importe qu’on ne veuille y voir que l’apparence de la faute – c’est amplement suffisant. Pour Campbell lui-même, du moins. Et, au fond, a-t-on tant que ça besoin de l’avis des autres ? Dans une cour de justice assurément – mais le tribunal intérieur a ses propres règles… pas moins cruelles.

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT – ENCORE

 

La fausse simplicité typique de Vonnegut s’associe ici avec une ironie noire dont il a le secret, qui se montre étonnamment cruelle dans son humanité, à moins que ce ne soit l’inverse – ou à supposer qu’il soit vraiment pertinent de différencier les deux. À certains égards, Nuit mère annonce le « So it goes » d’Abattoir 5 (« C’est la vie », chez nous) ; le plus étonnant est peut-être, comme dans ce chef-d’œuvre ultérieur, que la façade de nihilisme autorise néanmoins la peinture de personnages humains, d’une vie intérieure complexe, même sous le plus cocasse des vernis, à la mesure de la complexité d’un monde par essence impitoyable ; et, d'une certaine manière, il y a même de la lumière dans tout cela…

 

Pour autant, qu’on ne se méprenne pas : si j’ai aimé la lecture de Nuit mère, je ne peux en rien le comparer à la baffe monumentale que m’a collée Abattoir 5 – les deux œuvres sont bien parentes, notamment dans leur dimension de catharsis d'ailleurs, mais Abattoir 5, en impliquant davantage l’auteur, lequel y exorcise enfin le traumatisme de Dresde, bénéficie d’une puissance émotionnelle hors de comparaison.

 

Pour être franc, d’ailleurs, Nuit mère ne me paraît pas non plus pouvoir rivaliser avec d’autres romans de Vonnegut plus essentiels à mes yeux, tels Le Berceau du chat, ou Le Petit-Déjeuner des champions. Il est davantage comparable, peut-être, au regard de l’effet produit, à Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater – ma lecture des Sirènes de Titan remonte probablement trop loin pour autoriser une éventuelle comparaison dans ce sens ; par contre, il y a probablement bien plus de Vonnegut dans le présent roman que dans son premier, Le Pianiste déchaîné

 

Nuit mère n’est pas un chef-d’œuvre – ça ne l’empêche pas d’être bien au-dessus du lot, car Vonnegut est grand, pertinent, sensible autant que drôle, capable d’enrober de cocasserie les plus noirs des tableaux, à même de susciter chez ses lecteurs une identification inattendue avec ses personnages (j’ai souvent l’impression, à lire Vonnegut, d’un auteur qui aime ses personnages), habile enfin à insinuer sous une apparence trompeuse de banalité candide les questionnements les plus justes et pertinents d’un authentique moraliste – sous la singularité perce l’universel, l’omniscience avance déguisée sous les autours du témoignage, et la liberté demeure pourtant d’en faire ce que l’on veut.

 

Dieu vous bénisse, Monsieur Vonnegut. Oui, encore une fois.

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Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

KAGO Shintarô, Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, [Korokoro soushi ooedo kisou Tengai], traduction [du japonais] et adaptation par Aurélien Estager, [Paris], IMHO, [2006] 2013, 198 p.

 

CARNETS DE MASSACRE, UN ET DEUX

 

Deuxième volume des Carnets de massacre de Kago Shintarô après l’étonnant mais réjouissant 13 Contes cruels du Grand Edo, Les Étranges Incidents de Tengai s’inscrit dans la lignée de ce (délicieusement) fâcheux précédent, tout en affichant bien vite sa singularité. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé les délires tortionnaires et pornographiques du premier volume, mais le caractère suivi de la narration, distinction essentielle par rapport au tome précédent, permet à ces atrocités graphiques et salaces d’atteindre une tout autre dimension.

 

Pourtant, en dépit de ce caractère davantage suivi (relativement), rassurez-vous : c’est toujours aussi barré, et certainement pas restreint par une quelconque tentative pour assurer la crédibilité et a fortiori la « bonne tenue » de l’ensemble. Ce qui se constate notamment au regard de la temporalité du récit, en écho des incohérences assumées des 13 Contes cruels du Grand Edo. La première page situe ainsi le récit en 1783 (ou, si vous préférez, pour reprendre le texte de la toute première case, « le 1er janvier de l’an 3 de l’ère Tenmei ») ; mais, plus tard, cette première temporalité sera balayée, qu’il s’agisse de remonter dans le passé (au tout début de l’ère Edo, avec Tokugawa Ieyasu himself), ou de se précipiter vers le futur – jusqu’à arriver à notre époque, avec ses hordes de touristes, ses produits parapharmaceutiques pour lutter contre la calvitie, ses harceleurs du métro ou ses dessinateurs de manga en plein bouclage, et bien d’autres choses tout aussi improbables.

 

Mais peu importe – ou, plus exactement, il ne faut pas s’arrêter à ce je-m’en-foutisme apparent concernant le contexte. Et c’est là que Les Étranges Incidents de Tengai révèle toute sa sève – car le récit suivi n’en est pas moins fascinant. À se demander d’ailleurs s’il ne va pas encore plus loin que son déjà bien hardi prédécesseur en matière de délires pornographiques sadiques – même dans le registre par essence outrancier du genre « ero guro », ce deuxième volume des Carnets de massacre met d’emblée la barre très haut…

 

L'IMPÔT DE CHAIR ET LA PRINCESSE SAGIRI

 

1783 ou pas, peu importe ; ce qui compte, c'est que l'histoire débute alors qu'une terrible famine affecte le Japon, et plus particulièrement le Tôhoku. Les victimes se comptent par milliers, même si certains fiefs s'en tirent étrangement mieux que d'autres ; un mieux très relatif, toutefois, car pouvant dissimuler (mais à peine) une horreur d'autant plus grande...

 

Il en va ainsi en Tengai, où le seigneur local (invisible), à moins que ce ne soit sa fille, la princesse Sagiri ? a mis en place une politique hardie autorisant des aumônes en nourriture. Les pauvres paysans de Tengai ne meurent donc pas de faim. Mais il y a une contrepartie, et de taille : pour percevoir les aumônes et ne pas crever le ventre vide, les habitants du fief doivent payer un terrible « impôt de chair » à la seigneurie – untel sacrifie un bras, tel autre un œil, un troisième vend tout bonnement sa fille entière… Cette politique surréaliste produit une population entière d'éclopés, ne rechignant guère à tuer (indirectement le cas échéant), si cela doit leur permettre de survivre encore un peu plus

 

La princesse Sagiri – le plus important personnage de l’ensemble du volume – dissimule sous ses traits de mignonne gamine toutes les perversions d’un démon… à supposer qu’un démon soit vraiment pire qu’un être humain. Son égoïsme est impensable, son mépris pour la vie humaine tout autant – et elle raffole des tortures en tout genre, les plus invraisemblables au premier chef…

 

Tel un ersatz nippon du Divin Marquis, la jeune femme semble tout d’abord envisager une vague justification à ses atrocités au travers de cruelles scènes de vivisection. Et, oserais-je l'avouer ? quand la jeune femme découvre la lobotomie, à trifouiller de ses baguettes les cerveaux à vif de ses victimes (après avoir sucé littéralement leurs globes oculaires à l’aide d’une paille – quand même), je me suis senti mal… Quoi qu’il en soit, cette découverte essentielle de la lobotomie oriente immanquablement le récit vers une forme de critique sociale toujours sous-jacente.

 

TOUJOURS PLUS DE MAUVAIS GOÛT

 

Mais, en surface, ce sont le délire et l’humour qui priment, en affichant haut et clair leur mauvais goût outrancier – jusqu’à provoquer un bon gros rire éventuellement gras ; difficile ainsi de se contenir quand nous voyons, par exemple, des paysans mutilés de Tengai se disputer une bite coupée, plusieurs la revendiquant comme étant la leur – à courser ensemble l’organe contesté, ils en viennent bientôt à en user comme d’un palet dans un sidérant match de hockey sur glace !

 

Un mauvais goût assumé qui, toutefois, prend peut-être encore une dimension supplémentaire, lorsque nous assistons aux tortures sexuelles dont Sagiri raffole, appliquées pour l’heure aux seules femmes, même si la princesse a pour projet d’étendre ce dispositif aux hommes également – pas de discrimination ! Oui, enfin… Je ne me sens pas de vous décrire ici le procédé – découvrez-le par vous-mêmes, ça vaut son pesant de cacahuètes…

 

Mais hors de question de s’arrêter ici ! Kago Shintarô saura aussi nous régaler, dans cette optique, d’un Enfer factice dont mêmes les libertins de Silling n’osaient pas rêver…

 

DES VICTIMES ?

 

Un point commun unit à n’en pas douter ces divers ensembles, en ce qu’ils livrent un tableau de l’humanité guère flatteur : les victimes ne sont pas réduites à ce rôle, elles ne sont pas non plus des variantes de Justine, portées au bien mais qui n’en souffrent que davantage, leur innocence et leur bonne volonté étant bien mal récompensées… Non : ces femmes (surtout…), ces hommes (quand même…), sont autant d’ordures égoïstes – prêtes à tous les sévices pour survivre, et promptes quand cela leur est permis à se muer elles aussi en tortionnaires, avec un enthousiasme non dissimulé…

 

RIRE DE L’HORRIBLE

 

Tout cela est bien vu, et horriblement drôle – oui, c’est du Grand-Guignol : la torture, le viol, le meurtre, font rire. C’est sans doute « mal », mais le fait est qu’on s’amuse beaucoup… Et on ne peut manquer de témoigner d’une certaine admiration pour l’imagination pourrie de Kago Shintarô, qui invente les supplices les plus tordus, ou plus globalement les situations les plus invraisemblables, avec le don rare de nous livrer notre pitance de chair et de souffrance à point, tout en s’autorisant de nombreux espaces de liberté destinés à nous surprendre, pourtant – et ça marche à chaque fois ou presque.

 

LES NINJAS CRÉTINS

 

Je ne vais pas rentrer excessivement dans les détails concernant la suite des opérations. Notons simplement que l’on semble s’éloigner un moment des atrocités de Tengai, mais pour mieux y revenir ensuite, quand l’auteur décide de remettre au premier plan de son récit, en écho du passage le plus « suivi » des 13 Contes cruels du Grand Edo… des ninjas. Et on ne se lasse jamais des ninjas, hein ? Surtout de ceux-là – tous plus crétins les uns que les autres… Pas tout à fait sans doute les gwailo guignols d’un Godfrey Ho, mais il y a un peu de ça. Et difficile de ne pas rire à leurs affrontements débiles, où ils rivalisent de techniques spéciales qu’ils clament à haute voix avant d’en faire usage !

 

Deux clans s’affrontent : le premier, lié à Tengai et à la princesse Sagiri, a développé tout un ensemble de techniques reposant sur l’utilisation… des poils – lesquels sont d’ailleurs mis en culture, à seule fin semble-t-il de permettre à Kago Shintarô de faire un jeu de mots particulièrement mauvais sur des lotions capillaires d’usage courant dans le Japon contemporain ; mais, quitte à cultiver des poils, nos ninjas sont bien sûr amenés à cultiver aussi d’autres organes…

 

Le deuxième clan se focalise sur des techniques visant à « écarter » à peu près tout et n’importe quoi. Et pour cause ! Le maître, et tout autant le géniteur, des ninjas de ce clan, n’est autre que… Moïse. Sacrée guest star ! Bien évidemment, les ninjas de ce clan sont tout autant des gros connards que leurs adversaires…

 

ENCORE MIEUX ?

 

Le mélange de tous ces aspects donne un résultat parfaitement hilarant, jusque dans les scènes de torture les plus ignobles – pourtant bien à même de remuer le bide. Si la dimension ninja atténue peut-être un peu la perversion malsaine des premiers chapitres, le rire, lui, demeure. Et l’ensemble étant relativement cohérent (temporalité mise à part), le récit global accroche peut-être davantage le lecteur que les saynètes des 13 Contes cruels du Grand Edo – en tout cas, c’est mon ressenti.

 

LA FORME, MOINS ENTHOUSIASMANTE ?

 

Sur un plan purement formel, je ne suis pas plus que ça accroché par le dessin, comme dans le premier des Carnets de massacre – peut-être ce tome 2 est-il cependant un brin meilleur ? Quoi qu’il en soit, je n’en ferais clairement pas l’atout de la BD. Bon, il sert parfaitement le fond, hein – l’Enfer de Tengai est bien rendu, et la fraîcheur du minois de Sagiri vaut le détour…

 

Le texte est un peu déconcertant, de même ; je suppose que cela provient de l’original, mais, si le quasi-patois des bouseux rend plutôt bien, la familiarité, voire la vulgarité des « notables », dans leurs traits étrangement contemporains, me laissent un peu perplexe…

 

Autant d’aspects qui m’empêchent sans doute de hisser ces Carnets de massacre au sommet du genre.

 

UNE RÉUSSITE

 

Mais, dans ce domaine bien particulier, ça n’en est pas moins une réussite, et qui vaut amplement le détour. Réjouissant dans ses atrocités, hilarant dans son mauvais goût, d’une constance dans l’outrance qui force le respect, d’une inventivité ahurissante qu’on supposerait être l’apanage des plus dangereux des psychopathes, Les Étranges Incidents de Tengai m’a beaucoup plu – je l’ai clairement préféré aux 13 Contes cruels du Grand Edo.

 

Et affaire à suivre, ai-je cru comprendre ?

 

(N’oubliez pas cependant la précieuse injonction de l’ami Garth : « Si tu vomis, vomis là-dedans… »)

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Tomié, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Tomié, de Junji Itô

ITÔ Junji, Tomié, [Tomie – The Complete Comics of Tomie ; Tomie Again – Tomie Part 3], traduction [du japonais], adaptation, lettrage et maquette : Éditions Tonkam [sans autre précision...], Paris, Tonkam, [1987-1990, 1992-1995, 1999-2001] 2012, 744 p.

 

RETROUVER ITÔ JUNJI

 

Il y a peu somme toute, ma lecture de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre du mangaka d’horreur Itô Junji, m’avait collé une sacrée baffe – révélant des manières inédites à mes yeux d’exprimer l’horreur au travers d’une bande dessinée. Impression certes en partie relativisée par quelques lectures ultérieures – et tout particulièrement La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo – fondateur dit-on du manga d’horreur moderne, et d’une grande influence sur Itô Junji ; on y revient.

 

Et même, on en arrive à Tomié, en fait – autre œuvre d’Itô Junji d’un format à peu près comparable à Spirale, et disponible de même en français en une intégrale en un volume. Les gens qui savaient m’en avaient recommandé la lecture, et à raison sans doute – même si je n’avais pas bien conscience au départ de ce dans quoi je m’engageais. Quelque chose de « différent », une fois de plus – et en même temps très éloigné de Spirale, et bizarrement proche à l’occasion… « Bizarre » étant sans doute un mot-clef, comme de juste. Feuilleter l’ouvrage s’avère éloquent – mais ayant pour ma part commandé ce tome auprès du Diable, sur la foi de ces chaleureuses recommandations, je n’en avais pas eu l’occasion… C’est peu dire que le style change ! Car Tomié est une série – ou un personnage... – qui a accompagné l’auteur sur une quinzaine d’années environ… Et ça se voit.

 

UN SHÔJO D'HORREUR ?

 

Le tout premier épisode, sobrement intitulé « Tomié », est plus globalement la première BD publiée de l’auteur – en février 1987, dans la revue Mensuel Halloween, et sous une étiquette « shôjo », c’est-à-dire, selon la classification japonaise des publics cibles, à destination d’un lectorat de jeunes filles ; et c’est un élément essentiel, sans doute, et qui impose d’emblée sa griffe sur les premiers épisodes, même si la suite a pu, j’ai l’impression du moins, sortir de ce carcan relatif… sans dédaigner d’y revenir à l’occasion, d'une manière joueuse.

 

On comprend mieux ainsi ce cadre lycéen, mettant en avant des personnages de jeunes filles, cadre très prégnant tout d’abord, puis connaissant au fil des années quelques distanciations n’en ménageant que davantage des résurgences éventuellement ironiques.

 

Cependant, le Japon n’a probablement pas ici la même approche des « mauvais genres » que l’Occident en général, ou la France en particulier : un manga d’horreur, et d’horreur horriblement horrible – Itô Junji n’y va pas avec la dos de la cuillère, et on y retrouve tout le côté dérangeant et insidieusement malsain de Spirale, œuvre pour partie ultérieure (j'y reviendrai), mais avec probablement un coefficient de violence et d’horreur graphique plus élevé –, un tel manga, donc, dans une publication destinée aux jeunes filles, ça n’a absolument rien d’inattendu là-bas, faut-il croire. Et, en fait, un précédent de taille est sans doute à relever : nul autre que cet Umezu Kazuo évoqué précédemment, qui avait percé dans le genre plus ou moins au travers de supports « shôjo », environ 25 à 30 ans plus tôt. Or ce « Tomié » d’Itô Junji s’inscrit clairement et sans ambiguïté dans la filiation d’Umezu Kazuo (plus tard, Itô Junji a eu l’occasion de le célébrer comme étant sa principale inspiration… l’autre, littéraire, étant un certain H.P. Lovecraft, eh) ; et peut-être l’aîné lui-même l’a-t-il bien perçu ainsi – toujours est-il que le jury du prix Umezu, présidé par ledit Umezu, a récompensé aussitôt ce « Tomié »… Pas mal, pour une première BD !

 

UN PEU D'ÂGE...

 

Ceci étant… Il a vieilli, ce premier épisode. Et graphiquement, notamment – ce qui saute de suite aux yeux. Il n’a en effet pas grand-chose de, disons, « l’élégance académique » d’œuvres ultérieures, dont le côté propret, finalement, ne fait que renforcer les délires graphiques de l’horreur sautant à la gueule du lecteur dans sa forme la plus surréaliste.

 

Le trait est ici nettement moins précis, la mise en page nettement moins complexe, c’est très anguleux et expressionniste, mais d’une manière flirtant j’ai l’impression avec l’amateurisme (connoté, cette fois) – à ceci près, sans doute, que l’auteur y fait déjà la démonstration de son goût des aplats de noir, qui, au-delà d’éventuelles références occidentales en l’espèce (Will Eisner, Frank Miller, Mike Mignola si on s’y autorise de la couleur...), peut une fois de plus nous ramener… à Umezu Kazuo ? Et de même pour l’allure générale des personnages ? En nettement moins bien, toutefois…

 

Oserais-je le dire ? Eh bien, ce premier épisode… m’a fait l’effet d’être passablement moche. J’ai redouté un moment que l’ensemble de la BD soit de la même eau… mais un feuilletage hâtif a vite démontré que non – mettant bien au contraire en avant une évolution, sensible à chaque épisode ou presque, jusqu’aux ultimes épisodes louchant nettement plus sur le style de Spirale, BD publiée bien après les premiers épisodes de Tomié, mais avant les derniers.

 

(Il y a peut-être des assistants à la clef ? Je n’en sais rien ; je le suppose, mais…).

 

UNE SÉRIE DÉCOUSUE (UNE SÉRIE ?)

 

C’est que la « série » (si c’est bien une série, c’est peut-être à débattre, en fait) s’étend donc, comme dit plus haut, sur une quinzaine d’années, avec des « groupes » de publication : après l’épisode originel de 1987, un autre en 1988, deux en 1989, deux en 1990 ; petite pause, puis un en 1993, un en 1994, et, accélération, quatre en 1995 ; enfin le gros cycle final, sous le titre Tomie Again ou Tomie Part 3 semble-t-il, comprenant deux épisodes publiés en 1999, et, enfin, six en 2000 – à noter, puisque c’est ma référence depuis le début, que la publication originelle de Spirale a eu lieu en 1998-1999, et donc entre le deuxième et le troisième cycles de Tomié.

 

Une série très décousue, donc – ne serait-ce qu’au regard des publications. Mais c’est que la série au sens narratif l’autorise… En effet, Tomié, en dehors de son personnage-titre récurrent et encore, tient surtout de la succession d’histoires courtes largement indépendantes – même si l’on y trouve quelques rares autres personnages récurrents, et au moins deux semblants d’arcs, un vers le début, l’autre à la toute fin.

 

LES DÉBUTS DE TOMIÉ

 

La base, ou le thème si l’on préfère, apparaît déjà dans l’épisode originel de 1987 – car il tient pour l’essentiel dans le rôle-titre. Tomié, donc, est une jeune fille d’une grande beauté – ses cheveux lui valent l’admiration de tous, même si, chez le lecteur, c’est un autre gimmick visuel qui attire immédiatement l’attention (et, par la suite, suffit à devenir un présage de l’horreur…), à savoir un petit grain de beauté juste sous l’œil gauche, qui n'est pas pour rien dans le charme surréel de la jeune fille… Las, Tomié est morte – assassinée, démembrée –, et tout le lycée, comme de juste, en est profondément affecté : quel sinistre fait-divers ! Professeurs et lycéens – et surtout lycéennes ? – s’en entretiennent, à la manière d’une communauté qui parle, qui doit parler, pour exorciser sa douleur… quand la jeune morte revient, fraîche et aussi belle qu'à son habitude, comme si absolument rien ne s’était passé. Situation inacceptable ! La possibilité de la surnature, à peine esquissée encore (on évacue le fantôme, puisqu'elle a des pieds ! Mais la suite de la série jouera plus frontalement de la carte du succube avec un peu de vampirisme de bon aloi, et une touche de délire SF par-dessus), choque plus encore la communauté que sa mort assumée. Il faut rétablir l'ordre du monde ! En résultent (logiquement, d'une certaine manière) de nouvelles atrocités – puisque la seule présence de Tomié suffit à rendre folles et fous ses camarades et professeurs… pris dès lors de l’irrépressible pulsion de la tuer et, bien sûr, de la démembrer.

 

UN SCHÉMA

 

Ce qui fait une histoire… Probablement pas une série. Pour franchir l’étape entre l’histoire courte et la saga, Itô Junji use cependant de son expédient originel – ce sont ses connotations qui changent. Car Tomié revient sans cesse ; et, sans cesse, elle rend les gens autour de lui tous plus fous les uns que les autres – tous intimidés par son incroyable beauté : les jeunes filles en sont jalouses, les hommes de tout âge forcément fous amoureux, au point de se déchirer entre eux (littéralement). La réapparition de Tomié déchaîne ainsi le plus souvent le carnage… mais cela va plus loin – car la scène initiale est amenée à se répéter : inévitablement ou presque, Tomié finit découpée en morceau par tel ou tel homme habité par le désir insatiable de la posséder. Et peut-être n'est-ce pas un problème pour elle...

 

Car elle revient, systématiquement… profitant de la moindre faille pour quitter le monde des morts et s’insinuer dans celui des vivants – comme le blasphème qu’elle est. Une greffe change la greffée en une nouvelle Tomié ; des radiations accélèrent la croissance de fœtus qu'elle a généré ; ici, une Tomié siamoise apparaît dans les cheveux de la Tomié « originelle » (mais, comme de juste, éventuellement rejeton elle aussi)... Tomié, au fond, est une maladie – et des pires, un virus que rien ni personne ne saura jamais contenir… Elle reviendra toujours, et toujours avec les mêmes conséquences. Elle est l'incarnation de la fatalité.

 

UN PERSONNAGE DE PLUS EN PLUS HAÏSSABLE (ET POURTANT ?)

 

Et sans doute, au fond… parce qu’elle aime ça. Dimension guère sensible tout d’abord, mais qui devient assez rapidement centrale : Tomié n’est pas qu’une jolie jeune fille – elle est une jolie jeune fille pleinement consciente de sa beauté, elle en est extrêmement fière, et elle entend bien en profiter autant que possible jusqu’à son prochain décès… et au-delà, dans un cycle sans fin. L’esprit, si c'en est un, est d’un matérialisme, au sens le plus vulgaire, parfaitement consternant. Plus globalement, elle est d’un égoïsme forcené, d’un mépris répugnant pour qui n’est pas aussi bien loti qu’elle, c’est-à-dire tout le monde, d’une arrogance inacceptable, d’une prétention qui n’a d’égale que la superficialité… Il faut y ajouter, comme de juste, des pulsions sadiques essentielles ; car Tomié aime faire souffrir les gens, de mille et une manières – à vrai dire, si elle suscite bien des meurtres et bien des tourments physiques, elle-même joue bien davantage de la torture psychologique, se réjouissant des souffrances atroces qu’elle inflige à tout un chacun…

 

Le rapport à ces drames est peut-être vaguement ambigu – même si je ne me sens pas de m’interroger ici avec pertinence sur la condition féminine au Japon… Il y a sans doute un peu de ça là-dedans. Mais bref : au tout début, Tomié est avant tout une victime ; dans les quelques épisodes qui suivent, une mutation s’amorce, mais elle semble encore ne faire le mal (car c’est bien de « mal » qu’il s’agit) que dans une optique de « vengeance » (à supposer que cela suffise à rendre ses exactions plus « légitimes »), et ses victimes, qui sont donc tout autant ses assassins, n’inspirent guère la sympathie… On peut, toujours, du moins, leur trouver telle ou telle chose à se reprocher ; probablement pas de manière à justifier de telles conséquences, quand même… Mais à mesure que la BD avance, c’est de moins en moins le cas – même s’il y a toujours, au moins, un petit quelque chose qui peut faire que… Bon, c’est pour le principe – on humanise en fait les victimes de Tomié en admettant comme faisant partie intégrante de leur être quelques torts plus ou moins bien admis…

 

Il n’en reste pas moins que Tomié, toujours plus odieuse, est l’incarnation du mal ultime dans cette BD – avec donc quelque chose d’un succube, qui séduit et fait souffrir, et raffole de toutes ces douleurs et horreurs.

 

HEUREUSEMENT, L'HORREUR FAÇON ITÔ JUNJI

 

Cela peut, j’imagine, avoir un rapport avec la dimension « shôjo » initiale, en tordant un peu le traitement du personnage de la lycéenne – pas forcément dans une perspective si moralisante que cela, d’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire…

 

Mais je dois avouer que cet aspect – dont j’étais plus ou moins conscient au départ – s’est tout d’abord associé au dessin des premiers épisodes pour me faire craindre le pire… J’avoue ne guère raffoler des histoires d’ados et du cadre lycéen – à moins qu’il ne soit transcendé, d’une certaine manière, par… autre chose ; ainsi dans Spirale, d’ailleurs, où le lycée est un décor, avant tout inséré dans le cadre plus global de la ville (s'il faut citer une exception parmi mes lectures récentes, ce sera probablement Quartier lointain de Taniguchi Jirô). Ici, le lycée est tout d’abord autrement prégnant, et les rivalités et amourettes des ados en pleine poussée d’hormones ont eu tôt fait de me lasser… ou plutôt, cela aurait été le cas, si Itô Junji, déjà, ne faisait pas autant preuve d’un talent unique pour coucher sur le papier une horreur surréaliste et à même de foutre diablement mal à l’aise. « Mais où va-t-il chercher tout ça ? » Je vous le demande !

 

Le résultat est à la fois proche de certaines séquences de Spirale, et en fin de compte passablement différent – notamment en ce que le grotesque s’affiche plus franchement (jusqu'au rire le cas échéant, même si d'un humour tordu), en ne baignant pas dans une atmosphère de bizarrerie permanente ; aussi en ce que l’hémoglobine est davantage de la partie…

 

Mais c’est bien cette horreur improbable qui m’a d’abord tenu, et fait apprécier la suite de la BD – ou la majeure partie, disons : c’est-à-dire quand l’auteur ne cherche plus à établir des arcs narratifs avec personnages récurrents, mais s’adonne aux histoires courtes, sans personnages récurrents hors Tomié – mais est-ce pertinent de dire ainsi « Tomié » ? À tout prendre, plutôt qu’un unique personnage, nous avons bien plutôt une infinité de variations sur le même archétype…

 

LE RISQUE DE LA RÉPÉTITION

 

Ce jeu sur les histoires courtes n’est pourtant pas sans risque – le principal étant celui de la répétition. Au fond, chaque épisode ou presque obéit au schéma évoqué plus haut, et c'est de plus en plus flagrant : Tomié arrive dans un contexte rapidement esquissé, elle rend les gens fous, elle se montre toujours plus odieuse, les fous sont encore plus fous, on la tue, on la démembre, et on sait qu’elle ressurgira de toute façon…

 

Risque très présent, sans doute, et dont je conçois fort bien qu’il puisse lasser. Pour autant, c’est tout de même dans ces histoires courtes que j’ai le plus trouvé mon bonheur – justement parce qu’il s’agit de variations, en partie ; et le lecteur se régale (ou moi je me régale...) d’autant plus qu’il ignore encore quelle grotesquerie ignoble l’auteur infligera à son personnage ou via son personnage sur cette trentaine de pages… Les cadres ont leur importance – hâtivement posés, mais avec une certaine habileté ; et je préfère donc largement les épisodes s’éloignant du lycée, quels qu’ils soient, à ceux qui s’y déroulent… D’autant que les personnages récurrents sont plus ou moins ternes – la photographe cupide du principal arc du début est relativement correcte, mais sans susciter plus que ça mon adhésion, a fortiori mon empathie… L’arc final est un peu affecté des mêmes soucis – et de cette tendance malvenue à « expliquer » un minimum un phénomène qui ne saurait l’être (c'est toutefois bien la conclusion à laquelle on aboutit) ; on admettra tout de même que cette ultime « guerre des Tomié » n’est pas sans saveur, si sa toute fin est un peu plate…

 

Mais c’est entretemps que j’ai trouvé les épisodes qui m’ont le plus parlé – cette tragique randonnée en montagne, la séduction de l’enfant innocent par sa « mère de substitution », les frères meurtriers, les petits vieux qui n’ont pas de chance avec leurs enfants adoptifs… La variété des cadres, et finalement, de manière inattendue, des sentiments, suffit à mon sens à contrevenir au risque de répétition – mais c’est bien évidemment à débattre.

 

CONCLUSION

 

Bilan global ? Oui, c’est bien – voire très bien. Cependant, comparaison qui vaut ce qu’elle vaut mais il me faut bien y revenir encore, j’y ai largement préféré Spirale – œuvre autrement plus cohérente, et cela vaut pour le plan graphique aussi du coup, œuvre plus subtile à bien des égards, plus profonde si l’on y tient, et d’une singularité de tous les instants. Même si la présente variation sur le succube ne manque pas de bons moments, où l’auteur exprime pour notre plus grand plaisir malsain quelques échos de sa psyché forcément torturée, au travers d’un personnage que l’on adore détester… et redouter.

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Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

[Deuxième partie de mon article sur Dagon and other macabre tales. Pour la première, c'est ici.]

 

« EARLY TALES »… PLUS OU MOINS

 

Suivent cinq nouvelles assez courtes, rassemblées par August Derleth sous la désignation « early tales ». Elle n’est pourtant guère appropriée, à y regarder de plus près… En effet, seuls les deux premiers de ces cinq textes sont antérieurs à « Dagon », qui ouvre la partie « essentielle » du recueil ; étrangement, ces deux nouvelles, donc les seules à pouvoir mériter le qualificatif « early tales », sont probablement aussi les meilleures des cinq… Les trois qui demeurent (dont une collaboration, ce qui n’est pas précisé ici) datent en fait de 1919-1920.

 

Notons au passage qu’il existe en fait d’autres « early tales », antérieures – et pour certaines d’entre elles publiées. Mais ce sont pour l’essentiel des gamineries qui n’ont en tant que telles aucun intérêt – on n’attend pas d’un auteur de sept ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables…

 

The Beast in the Cave

 

(Titre français : « La Bête de la caverne » ; nouvelle écrite entre le printemps 1904 et avril 1905 ; première publication : The Vagrant, juin 1918.)

 

Mais est-on en droit d’attendre d’un auteur de quatorze ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables ? Probablement guère davantage. Mais, à cet égard, « The Beast in the Cave », que l’on peut considérer comme la première véritable nouvelle de Lovecraft, s’en tire étonnamment bien – au point que, treize ans plus tard, Lovecraft a jugé qu’elle pouvait décemment être publiée dans un journal amateur.

 

Bien sûr, Lovecraft n’est pas encore Lovecraft – à l’époque, son style est peut-être encore plus affecté qu’ultérieurement (si c’est possible), et forcément maladroit. Quant à l’histoire, on peut la juger relativement convenue…

 

Ceci étant, pour l’œuvre d’un ado, c’est quand même pas mal du tout. Et, surtout, on est tenté d’y voir des préfigurations de l’œuvre ultérieure – de l’œuvre à proprement parler. Il s’agit après tout déjà d’une nouvelle d’horreur, dans un cadre souterrain évocateur (une grotte que visite un touriste qui a la mauvaise idée de s’égarer…), et l’horreur finale est déjà imprégnée de ce mélange de survivances antédiluviennes et de dévolutions hideuses qui caractériseront un bon nombre des fictions lovecraftiennes par la suite…

 

Sans briller, ce n’est pas un simple document pour autant – et ça se lit bien.

 

The Alchemist

 

(Titre français : « L’Alchimiste » ; nouvelle écrite en 1908 ; première publication : The United Amateur, novembre 1916.)

 

La suite des opérations a lieu quand Lovecraft est âgé de 17 ou 18 ans. Il livre alors, avec « L’Alchimiste », une autre nouvelle fantastique, peut-être moins personnelle, néanmoins pas mauvaise.

 

Le théâtre est une France de carton-pâte ; le narrateur, issu d’une vieille famille noble, évoque la malédiction qui a frappé tous ses ancêtres, mourant tous au plus tard au même âge, depuis qu’un de ces vieux comtes a eu la mauvaise idée de s’en prendre à un sorcier un peu trop voyant…

 

La nouvelle est globalement très prévisible, et le cadre, absolument pas maîtrisé, en rend sans doute la lecture quelque peu amusante a fortiori pour un Français – qui appréciera de se retrouver confronté à des personnages ayant le bon goût de s’appeler « Mauvais » ou « Le Sorcier »… Erreurs de jeunesse, sans doute.

 

Ceci étant, on peut fermer les yeux sur ces travers – et considérer la nouvelle pour ce qu’elle est au fond : un texte assez correct, et probablement prometteur, où l’auteur se montre peut-être déjà un peu plus habile en termes de style et, disons, de mise en scène. Là encore, Lovecraft n’a pas rechigné à publier la nouvelle, des années plus tard, cette fois dans The United Amateur, l’organe officiel de son association de « journalisme amateur ».

 

Pourtant, « L’Alchimiste » une fois achevé, il s’écoulera pas loin d’une dizaine d’années avant que Lovecraft ne se remette à la fiction – avec « Dagon », « The Tomb », etc., ce qui nous renvoie au début de ce recueil. Les textes qui suivent sont donc en fait postérieurs à cette « résurrection » en tant que nouvelliste.

 

Poetry and the Gods

 

(Titre français : « La Poésie et les dieux » ; sous le pseudonyme de Henry Paget-Lowe, en collaboration avec Anna Helen Crofts ; nouvelle écrite en 1920 ? ; première publication : The United Amateur, septembre 1920.)

 

Un texte bien étrange… et avec ici un paratexte pour le moins lacunaire, et c'est fâcheux : il s’agit en effet à nouveau d’une collaboration, cette fois avec Anna Helen Crofts – et Lovecraft se déguise (plus ou moins) sous le pseudonyme « Henry Paget-Lowe ». On ne nous dit rien de tout ça dans cette édition...

Difficile, à maints égards, d’inscrire ce texte dans l’œuvre lovecraftienne – notamment parce que l’horreur n’est pas de la partie.

 

Le récit – si récit il y a vraiment – est centré sur une femme (hein ? Quoi ? Allons bon ! Merci la coauteure...), à la passion dévorante pour la poésie. Dans une sorte d’épiphanie parfaitement grotesque, elle a la vision de dieux et de poètes – l’idée étant que les poètes, par leur art exquis, ramèneront un jour les dieux antiques… Mouais. Et la jeune femme ? Eh bien, elle épousera un grand poète ! Youpi !

 

 

Nan, pas très lovecraftien, tout ça – même si le thème « poétique » n’est certes pas absent des récits des « Contrées du Rêve », où la pompe sera toujours de mise – mais avec plus d’à-propos : ici, c’est quand même passablement lourdingue…

 

La question que je me pose, sans oser avancer de réponse, c’est la part de la sincérité et de la parodie dans cette bizarrerie (la parodie me paraît plus que plausible dans le passage sur le vers libre, guère dans les mœurs de Lovecraft ; le problème se pose surtout pour les grotesques tableaux qui suivent…). Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas vraiment en présence d’un texte inoubliable…

 

The Street

 

(Titre français : « La Rue » ; nouvelle écrite fin 1919 ; première publication : The Wolverine, décembre 1920.)

 

Suit un texte que l’on préfèrerait oublier, pour le coup… « The Street » est probablement une des pires nouvelles de Lovecraft – je ne vois guère que la révision « Medusa’s Coil » pour rivaliser, à ce stade. Et, oui, dans les deux, le racisme outrancier de l’auteur n’est sans doute pas pour rien dans ce jugement…

 

Ce qui impose probablement quelques explications. C'est qu'il s’agit d’aller au-delà : car ces textes ne sont pas seulement racistes, ils sont tout autant ratés, et mauvais – bêtes, oui, mais aussi très mal exécutés. À titre de comparaison, « The Horror at Red Hook », tout aussi raciste, ne sombre pas autant dans l’abîme de la nullité (sans dépasser de beaucoup le seuil de la médiocrité il est vrai) ; quant à « The Call of Cthulhu », si l’on veut pointer cet aspect évoqué plus haut, ou « The Shadow over Innsmouth », de manière plus flagrante, ce sont des chefs-d’œuvre, en dépit de cet éventuel sous-texte (et j’ai failli écrire : « peut-être même en raison de ce sous-texte »…). Le problème n’est donc pas que le racisme, et c’est là ce que je veux souligner.

 

En fait de nouvelle, « The Street », sous sa forme d’évocation allégorique, tient probablement davantage du poème en prose (et évoque des poèmes antérieurs du même acabit). Si récit il y a, c’est dans le rapport des événements mondiaux et nationaux qui anéantissent peu à peu la glorieuse civilisation, ici celle de la plus belle Nouvelle-Angleterre, à grands renforts de hordes d’immigrés assoiffés de sang, et multipliant les plus terribles attentats, à moins que leur seule présence, par essence insidieuse, suffise à perdre à jamais les timides reliquats de la bonne société d’antan.

 

Le texte a ainsi tout d’un réquisitoire – et Lovecraft pioche dans l’histoire récente, et éventuellement dans l’actualité (surtout semble-t-il la grève de la police à Boston – dont jouera habilement Alan Moore dans le deuxième tome de Providence ; on est en droit de croire que « la rue » en question se trouve bel et bien à Boston – et ce texte est de toute façon antérieur à l’expérience new-yorkaise, qui exacerbera sans doute le racisme de Lovecraft, mais il prouve avec d'autres, à qui en douterait, que ce fond était déjà là de longue date), pour charger les immigrés, globalement, de toutes les horreurs possibles et imaginables, et au-delà. De l’indicible, quoi…

 

Le texte, submergé par une haine névrotique, tient du pamphlet bas du front, ne différant somme toutes guère sous cet angle de ceux que nos fachos contemporains sont toujours à même de pondre dans leur paranoïa idéologique – et avec, au choix, la même mauvaise foi, ou le même aveuglement.

 

Mais, par ailleurs, le texte est aussi étonnamment maladroit (à moins qu’il ne faille imputer ces manquements à la passion de l’auteur, c’est relativement plausible), d’une lourdeur invraisemblable, et d’une bêtise douloureusement transparente.

 

Pour dire les choses, Lovecraft, en tant qu’il est Lovecraft, ne permet pas de sauver quoi que ce soit de cette bêtise. On l’a pourtant vu, par la suite, ainsi que bien d’autres auteurs connotés, écrire des abominations semblables avec cependant un tel talent rhétorique et artistique qu’elles en deviennent d’une lecture douloureuse pour le lecteur assumant plus ou moins bien sa fascination pour la chose – pensez à cette répugnante mais si éloquente description de la population immigrée du Lower East Side, dans une lettre à Frank Belknap Long, souvent citée :

 

The organic things inhabiting that awful cesspool could not by any stretch of the imagination be call’d human. They were monstrous and nebulous adumbrations of the pithecanthropoid and amoebal; vaguely moulded from some stinking viscous slime of the earth’s corruption, and slithering and oozing in and on the filthy streets or in and out of windows and doorways in a fashion suggestive of nothing but infesting worms or deep-sea unnamabilities. They — or the degenerate gelatinous fermentation of which they were composed — seem’d to ooze, seep and trickle thro’ the gaping cracks in the horrible houses … and I thought of some avenue of Cyclopean and unwholesome vats, crammed to the vomiting point with gangrenous vileness, and about to burst and inundate the world in one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness. From that nightmare of perverse infection I could not carry away the memory of any living face. The individually grotesque was lost in the collectively devastating; which left on the eye only the broad, phantasmal lineaments of the morbid soul of disintegration and decay … a yellow leering mask with sour, sticky, acid ichors oozing at eyes, ears, nose, and mouth, and abnormally bubbling from monstrous and unbelievable sores at every point …

 

C’est répugnant, idiot et obsessionnel, oui – mais ça n’est pas sans une certaine puissance d’autant plus douloureuse. Même « the degenerate gelatinous fermentation », même « one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness », j’en passe et des pires, avec tout ce que ces expressions outrancières ont d’auto-parodique, témoignent d’un art incontestable.

 

Mais « The Street » n’est que bêtise puérile, et finalement très banale… On lira la même chose, sans cesse reproduite, dans les organes fafs pullulant sur le ouèbe ; on n'a pas besoin de Lovecraft pour cela.

Hélas.

 

The Transition of Juan Romero

 

(Titre français : « La Transition de Juan Romero » ; nouvelle écrite le 16 septembre 1919 ; première publication : posthume, in LOVECRAFT (H.P.), Marginalia, 1944.)

 

Dernière de ces « early tales » pas si « early » que ça, « The Transition of Juan Romero », sans affliger autant que « The Street », loin de là, n’est clairement pas une réussite. Il s’agissait plus d’un exercice qu’autre chose, dans le cadre du « journalisme amateur », Lovecraft pondant dans la journée cette nouvelle destinée à mettre en valeur un cadre conçu par un autre auteur. Exercice guère probant… et sans doute Lovecraft en était-il lui-même parfaitement conscient, puisqu’il a refusé de la voir publiée durant toute sa vie (mais, dans ses derniers moments, il aurait accédé à une demande de son jeune ami et futur exécuteur littéraire Robert H. Barlow, désireux au moins de taper le texte) ; elle apparaîtra aux yeux du public en 1944 seulement, bien après sa mort, dans un volume d’Arkham House intitulé Marginalia.

 

Nouvelle guère convaincante… En dépit des prétentions de l’auteur, il ne met guère en lumière son cadre, éventuellement séduisant, de mine inconcevablement profonde. Le narrateur et l’ouvrier mexicain donnant son titre à la nouvelle y errent, voient quelque chose (mais le narrateur refuse de dire ce que c’était – c’est peut-être bien le pire exemple du mauvais traitement de « l’indicible » dans l’œuvre précoce de Lovecraft…), puis le Mexicain meurt, paf, après une mention de Huitzilopochtli plus ou moins gratuite, et le narrateur est toujours là, fin.

 

La nouvelle est tellement abstraite, tellement allusive, tellement cryptique, qu’elle lasse bien vite – et, en définitive, elle paraît bien creuse – sans doute parce qu’elle l’est…

 

FRAGMENTS

 

Reste un tout petit dernier ensemble de « fictions », et les guillemets s’imposent d’autant plus qu’il s’agit de très courts « fragments », dont il n’est guère possible de tirer quoi que ce soit…

 

Azathoth

 

(Titre français : « Azathoth » ; fragment écrit en juin 1922 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

C’est très court… Et guère narratif. Il semblerait que ce soit le tout début d’un projet de roman, qui ne serait cependant jamais allé plus loin, pour une raison ou pour une autre – un projet à base d’Orient façon Mille et Une Nuits ou Vathek. Cela n’a donc rien donné… Peut-être, cependant, y avait-il encore de cela dans The Dream-Quest of Unknown Kadath ?

 

On relèvera enfin, bien sûr, que c’est là la toute première mention d’Azathoth – mais dans le titre seulement, le nom n’apparaît pas dans ce très, très bref fragment…

 

The Descendant

 

(Titre français : « Le Descendant » ; fragment probablement écrit en 1927 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

Pas grand-chose à dire là non plus… Cette mise en place est parsemée d’allusions référentielles – probablement trop : à l’œuvre de Lovecraft, à ses écrivains fétiches, etc. Reste l’idée de cet homme qui, littéralement, ne veut plus « penser » ; on peut y voir un écho de la peur que peut susciter la science, thème esquissé dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », et autrement développé dans « The Call of Cthulhu ». Le cadre est par ailleurs britannique, et peut évoquer « The Rats in the Walls ».

 

Sinon, nous avons un jeune rêveur… Reliquat peut-être d’une époque antérieure dans l’œuvre même de l’auteur.

 

Un Necronomicon qui tombe du ciel ou presque…

 

Ah, et des Romains…

 

Et un titre.

 

The Book

 

(Titre français : « Le Livre » ; fragment probablement écrit fin 1933 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

En 1933, Lovecraft n’est pas exactement au plus fort en termes de productivité… Déçu par de trop nombreux rejets, mécontent de son œuvre antérieure, il ne baisse pas encore tout à fait les bras, mais « tente des choses ». C’est semble-t-il dans ce contexte que s’inscrit le fragment « The Book ».

 

Mais, de manière plus flagrante, il s’agit pourtant d’un nouveau développement d’une œuvre antérieure – en l’espèce, le cycle de sonnets Fungi from Yuggoth. « The Book » en reprend clairement, en prose, les premiers développements.

 

Pas grand-chose de plus à en dire… Cela demeure une variation sur le livre maudit – que la prose rend moins originale que la poésie.

 

The Thing in the Moonlight

 

(Titre français : « La Chose dans la clarté lunaire » ; fragment originel figurant dans une lettre à Donald Wandrei en date du 24 novembre 1927 ; première publication, avec un texte complété par J. Chapman Miske : posthume, Bizarre, janvier 1941.)

 

Une autre bizarrerie à la limite de la magouille – peut-être plus encore que pour « The Evil Clergyman ». Là encore, nous partons d’un rêve de Lovecraft, figurant dans une de ses lettres, cette fois en date du 24 novembre 1927, et adressée à Donald Wandrei (cofondateur d’Arkham House, j’imagine que cela peut avoir son importance). Mais la présente édition ne dit rien de tout ça…

 

Or c’est un point essentiel – parce que, au-delà du rêve de Lovecraft en lui-même, ce que nous retenons de ce « fragment » (du coup « complété », ce qui rend sa place ici un peu problématique), c’est peut-être avant tout l’enrobage de Miske, qui glisse dans son texte un personnage du nom de Howard Phillips, 66 College Street, Providence, ce qui, immanquablement, nous fait penser à quelqu’un…

 

Mais ledit quelqu’un ne se livre donc pas ici à ce jeu qu’on aurait pu vouloir qualifier de « post-moderne » (ou « post-post-post-post-post-moderne », j’aime bien employer cinq fois de suite « post- », je trouve de suite que ça sonne plus « funky »…).

 

Qu’en retenir, alors ?

 

Pas grand-chose…

 

Nous en avons fini avec la fiction pour ce volume. Reste cependant un gros morceau…

 

SUPERNATURAL HORROR IN LITERATURE

 

(Titre français : Épouvante et surnaturel en littérature ; essai originel écrit entre novembre 1925 et mai 1927, révisé en 1933-1934 ; première publication, dans sa forme originelle : The Recluse, 1927.)

 

Oui, un gros morceau. Pas seulement parce qu’il s’agit, et de loin, du plus long texte compris dans ce recueil – mais aussi parce que c’est un texte essentiel, dans l’œuvre de Lovecraft sans doute, mais probablement aussi au-delà.

 

Cet essai, rédigé initialement à la demande d’un ami, constitue en effet un des très grands moments de la critique en matière de littérature horrifique (« fantastique » ou « surnaturelle » si l’on y tient, mais cela peut aller au-delà), et probablement un des premiers. Lovecraft y dresse un très complet panorama du genre, où l’enthousiasme du lecteur transparaît régulièrement, sans pour autant nuire à ses capacités d'analyse et de critique. Une œuvre, qui, en ce sens, n’a guère eu de précédents, et probablement pas tant de successeurs que cela. Lovecraft s’y montre un commentateur pertinent, qui sait inscrire son sujet dans l’histoire, mais tout autant en préserver ce qui mérite de l’être.

 

Homme de goût en même temps que lecteur curieux, il produit une somme sur le genre… à l’heure même où son approche personnelle est largement chamboulée par le débarquement de Cthulhu et compagnie. Ce qui n’a probablement rien d’un hasard ! Mais cela me renvoie aussi à une remarque faite par Michel Houellebecq dans son H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie (je crois m'en souvenir, en tout cas) : s’il est une chose qui déconcerte vaguement dans cet essai autrement très pertinent, voire uen chose qui déçoit quelque peu, tout en coulant de source, c’est que Lovecraft n’y prend pas lui-même la pleine mesure de son apport, considérable… Il ne pouvait sans doute guère se le permettre – et probablement n’avait-il pas bien conscience de ce qu’il apportait au genre.

 

Qu’importe : il dresse ici un panorama de la littérature horrifique, des temps les plus reculés à ses jours, et le fait avec habileté, érudition, enthousiasme et pertinence. Certes, il s’attarde pour l’essentiel sur le domaine anglo-saxon – le seul véritablement abordable pour lui –, mais ses excursions ailleurs n’en sont pas moins bien menées, qui l’amènent à traiter de la littérature germanique en la matière, surtout, éventuellement aussi de la littérature française… ou juive.

 

Avant d’en arriver là, cependant il s’agit de définir le genre – caractérisé par la quête de la peur, la plus forte des émotions humaines ; or il n’est peur plus puissante que celle de l’inconnu… On pourrait sans doute abondamment gloser sur cette entrée en matière – éventuellement en dehors du seul domaine littéraire, d’ailleurs… Mais on ne s’y risquera pas ici.

 

Demeure cette bizarrerie : que cette émotion si forte n’ait finalement obtenu droit de cité en littérature que bien tardivement… Bien sûr, les anciens ne manquaient sans doute pas de récits du genre – a fortiori quand la limite entre mythologie et fiction s’avère quelque peu floue. Plus tard, chansons de geste ou poèmes épiques accorderont éventuellement une certaine place à l’horreur et au surnaturel – et les plus grands auteurs, de tous pays et de tous styles, s’y sont régulièrement essayés : en Angleterre, cela vaut bien sûr pour Shakespeare, mais aussi pour bien d’autres.

 

Il n’en reste pas moins que la vraie révolution en la matière, celle qui inscrit la peur au registre des émotions que la littérature se doit d’exprimer, est bien tardive : la peur littéraire est fille du XVIIIe siècle. C’est la naissance du mouvement gothique, d’abord avec Horace Walpole et son curieux Château d’Otrante (très, très curieux… Le coup du heaume géant qui tombe du ciel au tout début du roman n’a pas fini de me laisser perplexe !), ouvrage que Lovecraft, pourtant, ne prise guère – il se montre même très sévère, peut-être à la mesure de l’estime qu’il semblait vouer à l’auteur quand il s’exerçait dans d’autres registres… Mais le succès est là, la peur et l’étrange deviennent des sujets dignes qu’on en parle, et suivent bientôt d’autres auteurs pour œuvrer dans le genre, avec plus de réussite – et pourtant toujours certains défauts, mais, à en croire Lovecraft, peut-être de moins en moins ; chaque œuvre (chaque œuvre essentielle, en tout cas – il fait l’impasse sur la plupart des pâles copies, comme il se doit) est meilleure que celle qui la précède. Nous passons de Horace Walpole et Otrante à Ann Radcliffe et Udolphe – l’auteure est plus subtile, mais hélas portée aux explications rationnelles (un trait qui agace considérablement Lovecraft – quand bien même sa propre approche du « weird » est globalement rationnelle, ou l’est de plus en plus, à cette époque même…), puis à Matthew Gregory Lewis, ou « Monk » Lewis, comme on disait en référence à son œuvre la plus célèbre, enfin et surtout à Charles Robert Maturin, dont le Melmoth est aux yeux de Lovecraft le sommet indépassable du genre.

 

Si l’aventure gothique au sens le plus strict s’arrête à peu près là, les auteurs qui comptent dans sa foulée ne manquent pas – Beckford pour son Vathek qu’adorait Lovecraft, plus encore Mary Shelley, dont il perçoit bien la puissance et l’inventivité du Frankenstein... Le XIXe siècle voit, dans toute l’Europe et aux États-Unis (certes, Lovecraft ne regarde pas vraiment ailleurs, ce qui n’a alors rien d’étonnant – je note pour le principe qu’il mentionne brièvement et apprécie Lafcadio Hearn pour ses histoires de fantômes japonais, ainsi Kwaidan…), bien des auteurs briller dans le genre – qu’ils s’y dévouent ou pas : les plus grands de ce que nous appellerions aujourd’hui « littérature générale », ou « blanche », s’y essayent volontiers à l’occasion. Dans le monde germanique, Lovecraft évoque Hoffmann, La Motte-Fouqué, Meinhold ou son contemporain Hanns Heinz Ewers ; en France, un peu de Hugo, davantage de Théophile Gautier, pourquoi pas Flaubert, Mérimée bien sûr, Maupassant par-dessus tous les autres… Dans la branche « sémitique », il accorde une place particulière à Meyrink…

 

Mais le monde anglo-saxon, comme de juste, le rend plus loquace. Toutefois, avant d’évoquer en détail quelques figures notables des îles britanniques ou des anciennes, aheum, « colonies », il est une idole qu’il lui faut à tout prix glorifier pour les siècles des siècles : nul autre qu’Edgar Allan Poe, qui se voit consacrer un chapitre entier de l’essai, fait unique. C’est son maître, son dieu a-t-il même dit à l’occasion. Pourtant, il ne l’épargne pas, le cas échéant – quelques traits, çà et là, sont bel et bien critiquables dans l’œuvre du géant… Pour le reste, eh bien, je n’ai pas grand-chose de plus à en dire ici : d’abord parce que je ne ferais que répéter des choses bien connues, et ensuite… parce que Poe, aheum, m’a toujours fait chier, en fait – ce qui me dépasse : tout chez lui devrait me parler – et pourtant, ça ne marche que très rarement sur moi… Je ne sais pas pourquoi. Mais bon – ce n’est pas moi le sujet, hein…

 

Poe envisagé, Lovecraft peut revenir à des panoramas plus globaux, centrés sur le monde anglo-saxon, donc. Étrangement – ou pas –, il commence par l’Amérique : l’occasion de parler (longuement) de Nathaniel Hawthorne (par exemple de La Maison aux sept pignons, qu’il adulait), d’Ambrose Bierce (longuement aussi), plus brièvement d’Olivier Wendell Holmes, de Henry James (pour Le Tour d’écrou), de F. Marion Crawford, de Robert W. Chambers (Le Roi en jaune, Yue Laou : le faiseur de lunes, En quête de l’inconnu), de Mary E. Wilkins, de Ralph Adams Cram, de Irvin S. Cobb (dont il cite Fishhead, évoqué plus haut comme une possible inspiration de « Dagon »), de Leonard Cline, de Herbert S. Gorman (pour le roman… A Place Called Dagon), de Leland Hall, d’Edward Lucas White… et d’un copain, quand même : un certain Clark Ashton Smith…

 

Lovecraft n’envisage donc les îles britanniques qu’après coup : Rudyard Kipling, Lafcadio Hearn, donc, en dépit de son exil nippon, Oscar Wilde bien sûr, d’abord et avant tout pour Le Portrait de Dorian Gray, Matthew Phipps Shiel, Bram Stoker évidement, Dracula en tête (il est autrement sévère pour Le Repaire du ver blanc), puis John Buchan, Clemence Housman, Walter de la Mare, William Hope Hodgson qu’il loue autant qu’il le critique (réservant cependant une place à part à La Maison au bord du monde), s’étendant volontiers à ce sujet, et regrettant déjà que cet auteur ne soit pas davantage lu… et beaucoup, beaucoup d’autres, dont quelques célébrités, aussi bien H.G. Wells qu’Arthur Conan Doyle, ou encore W.B. Yeats.

 

Reste enfin à parler des « maîtres modernes », quatre auteurs des îles britanniques que Lovecraft met en avant, délibérément – ce qui à vrai dire se justifie d’autant plus qu’insidieusement, en évoquant ces maîtres, ce sont en fait ses propres méthodes, ses propres questionnements, ses envies et ses ambitions, qu’il définit avec habileté et pertinence. Arthur Machen au premier chef, très longs développements ; Algernon Blackwood ensuite, envers qui il est globalement plus sévère, notamment en raison de son jargon « occultiste », mais dont il prise par-dessus tout les meilleurs textes – ainsi « Les Saules », nouvelle extraordinaire il est vrai, que Lovecraft qualifie ici de meilleur récit « weird » qu’il ait jamais lu, admettant bien volontiers qu’un Blackwood en forme est un maître insurpassable pour ce qui est de l’ambiance ; Lord Dunsany, bien sûr – et peu d’auteurs l’ont autant inspiré lui-même, si, à l’époque de la rédaction de cet essai, Lovecraft s’en est déjà un peu émancipé (mais, en même temps, il vient alors tout juste d’écrire The Dream-Quest of Unknown Kadath, comme une ultime révérence à cet auteur qu’il admirait tant) ; M.R. James, enfin, d’un apport plus discret, mais Lovecraft ne l’en loue pas moins avec enthousiasme – et il faudra que je me décide un jour à lire enfin ses fameuses histoires de fantômes… Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet ici (d’autant que j’en ai déjà causé, en fait, , si jamais) ; notons cependant que les éloges de Lovecraft sur ces auteurs ont ceci d’étrange… qu’aujourd’hui nous les avons largement oubliés (et, pour ce que j’en ai lu, c’est tout à fait regrettable !), là où Lovecraft, inconnu en son temps, est devenu aujourd’hui une sorte d’icône de la pop-culture sans beaucoup d’équivalents.

 

CONCLUSION

 

C’était bien appréciable, ma foi. L’appréciation de nombre des nouvelles ici compilées comme étant « mineures » pouvait me faire redouter, au début, une relecture un brin laborieuse. Mais s’il est bien des textes laborieux dans le tas, globalement, c’est très bien passé. Certes, on n’y atteint pas les sommets des grands textes compilés dans The Dunwich Horror and others ou At the Mountains of Madness and other novels, mais le résultat est globalement plus qu’honorable ; les récits des « Contrées du Rêve », notamment, sont bien mieux passés que ce à quoi je m’attendais – mais, dans les contes macabres, on trouve aussi à l’occasion de bien jolies pièces… Le recueil est certes l’occasion d’étudier l’évolution de Lovecraft, mais nombre de ces récits se tiennent très bien en eux-mêmes. C’est peu dire que Lovecraft était au-dessus du lot… et ces textes « inférieurs » en sont une démonstration aussi étonnante qu’éloquente.

Voir les commentaires

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

[Mon article est trop long pour être publié en une seule fois, arf... Bon, ben, je le coupe en deux... Ici, présentation générale, et nouvelles essentielles ; la suite là-bas.]

 

LOVECRAFT (H.P.), Dagon and other macabre tales, selected and with an introduction by August Derleth, Sauk City, Arkham House, [1939, 1943] 1965, IX + 413 p.

 

DES RÉCITS MINEURS ?

 

Je poursuis ma relecture de Lovecraft en anglais, dans les recueils d’Arkham House des années 1960, avec le seul qui me manquait encore côté fictions : Dagon and other macabre tales. Après The Dunwich Horror and others et At the Mountains of Madness and other novels, et à la condition bien sûr de conférer un statut à part à The Horror in the Museum and other revisions, le présent volume donne d’emblée une impression de fourre-tout, et, surtout, à s’en tenir aux œuvres de Lovecraft « seul », contient par la force des choses des récits globalement jugés « mineurs ». C’est vrai, à maints égards – et August Derleth, dans sa très brève introduction, ne dit pas autre chose ; en apportant toutefois ce complément qui s’avère en définitive tout aussi pertinent : même dans ces œuvres mineures, Lovecraft est globalement bien au-dessus du lot, très souvent…

 

Avant le « Mythe »

 

Pour l’essentiel, nous y trouvons des textes « anciens », ou en tout cas antérieurs à « The Call of Cthulhu », qui n’en devient que davantage une pierre blanche séparant le vieux du neuf. Il y a quelques exceptions, sans doute ; mais l’aménagement de la sorte de ces recueils chez Arkham House introduit ainsi, d’une certaine manière, un biais – a fortiori si l’on se lance dans les joutes critiques sur la pertinence ou pas, « contribution » de Derleth prise en compte, de la notion même de « Mythe de Cthulhu »…

 

Avant Lovecraft ?

 

Et une autre tentation surgit : celle de voir dans ces textes, du coup, une sorte de « pré-Lovecraft », pas encore abouti, les tentatives d’un auteur qui se cherche…

 

Là encore, ça n’est pas forcément tout à fait faux, en fin de compte ; et l’on pense inévitablement, à la lecture de ce recueil, à cette assertion dépitée de Lovecraft lui-même, à cette époque, qui déplorait trouver bel et bien dans sa bibliographie des textes « à la Poe » ou « à la Dunsany », mais cherchait désespérément ses textes « à la Lovecraft »…

 

Bien sûr, cette (auto)critique est passablement exagérée. Il n’en reste pas moins vrai que Lovecraft est alors, probablement bien davantage que par la suite, un auteur « sous influences », et nombre des contes macabres ici compilés renvoient bien au premier chef à Poe (sans exhaustivité – puisqu’on trouvait dans The Dunwich Horror and others, par exemple, d’autres récits très poesques, sans doute ses plus belles réussistes en la matière, comme « Cool Air » (enfin, on le dit, mais je n'apprécie pas vraiment cette nouvelle pour ma part...) ou « Pickman’s Model », ou encore, bien meilleurs, « The Rats in the Walls » ou « The Outsider ») ; tandis que nous y trouvons également, accroissant l’impression de fourre-tout, tous les textes dits « des Contrées du Rêve » à l’exception de ceux composant le « cycle de Randolph Carter », ou Démons et merveilles chez nous, textes compilés pour leur part dans At the Mountains of Madness and other novels – et cette fois c’est bien sur Dunsany que nous louchons (et faisons plus que loucher...).

 

Une œuvre en construction ?

 

Mais ces textes ne manquent pas d’intérêt – pour eux-mêmes en ce qui concerne les meilleurs, mais aussi d’une autre manière, certes moins immédiate, et davantage orientée vers une lecture critique. Nouvelle tentation : voir dans ces récits une œuvre en train de se construire. Car nombre des textes de ce recueil posent les bases de textes ultérieurs, généralement bien plus longs et bien plus complexes, et meilleurs, sans doute, mais cette archéologie des fictions ne manque pas d’intérêt en tant que telle.

 

Ordre du recueil : l’essentiel et les bonus

 

Les contes ici rassemblés le sont, globalement, dans l’ordre chronologique – mais il y avait quelques erreurs, corrigées ultérieurement pour la réédition coordonnée par S.T. Joshi…

 

Se pose aussi la question des « compléments », puisque Derleth distingue ici des « early tales » en fait pas si « early » que cela, puisque seules les deux premières des cinq nouvelles rassemblées sous ce titre sont antérieures à « Dagon », qui ouvre le recueil…

 

Au rang des plus ou moins gadgets, il faut y ajouter quatre « fragments », plus tardifs là aussi, ainsi que, glissée dans les « nouvelles » à proprement parler, « The Evil Clergyman », qui n’en est pas tout à fait une : c’est certes un récit qui se tient tout seul, mais il figurait dans une lettre dont Derleth l’a extrait – et lui-même concède que ce texte n’était sans doute pas destiné à être publié.

 

(Notons pour le principe que deux textes figurant dans le corps principal du recueil auraient peut-être davantage eu leur place du côté des « révisions » : « Imprisoned with the Pharaohs » – qui est entièrement de Lovecraft, certes, mais cela ne le distingue pas vraiment des « révisions » pour Zealia Bishop, par exemple – et « In the Walls of Eryx » ; parmi les « early tales », cela vaut aussi pour la collaboration « Poetry and the Gods » ; enfin, le dernier « fragment » est lui aussi une forme de « collaboration »... posthume.)

 

Par contre, dans un registre autrement plus enthousiasmant, le recueil s’achève sur de la non-fiction, avec la célèbre étude de Lovecraft sur la littérature fantastique et d’horreur, Supernatural Horror in Literature.

 

Retroussons nos manches, et décortiquons…

CONTES MACABRES ET CONTRÉES DU RÊVE

 

Dagon

 

(Titre français : « Dagon » ; nouvelle écrite en juillet 1917 ; première publication : The Vagrant #11, novembre 1919.)

 

Peut-être est-ce en raison de ce recueil, mais on fait souvent de « Dagon » le premier vrai récit de l’auteur « adulte ». C’est éventuellement discutable… Mais, au-delà de ses qualités propres (à débattre elles aussi, en fait), ce qui ne fait aucun doute, c’est l’importance de ce texte dans la carrière de l’auteur : déjà, il marque, avec quelques autres datant de la même période, le retour de Lovecraft à la fiction, genre qu’il avait délaissé les années précédentes, livrant dans le monde du « journalisme amateur » avant tout de la poésie et des essais ; mais c’est bien à la suggestion de camarades issus de ce milieu bien particulier qu’il s’est remis au travail dans ce domaine – on les en remercie ! Par ailleurs, si le texte a d’abord été publié dans ce contexte, il sera ultérieurement repris à titre professionnel dans Weird Tales – c’est la première nouvelle que Lovecraft publiera dans le fameux pulp, qui deviendra son principal débouché pendant quelque temps, et qui lui restera associé par-delà les décennies...

 

Si l’on en croit Lovecraft lui-même, la nouvelle – comme beaucoup alors semble-t-il – lui aurait été inspirée par un rêve (on a pu avancer une influence littéraire également, Fishhead, de Irvin S. Cobb) ; c’est assez vraisemblable – du moins dans la mesure où la nouvelle tient plus de la vision que du récit.

 

En tant que telle, elle ne manque pas de force, mais sans être tout à fait satisfaisante – l’emphase du début est problématique, notamment, qui voit le narrateur morphinomane en rajouter des caisses sur son horrible expérience ; et, quoi qu’ait pu en dire un S.T. Joshi, la fin aussi est bancale : même à supposer que, non, la vilaine bébête ne toque pas à la porte du narrateur suicidaire (ce qui serait bel et bien absurde), l’ambiguïté du propos, via ce journal tenu jusqu’à la dernière minute, et dans un style inévitablement oral sur le tard, peut à bon droit laisser un goût amer en bouche…

 

Mais la vision ne manque pas de puissance, donc. Par ailleurs, elle s’accompagne, même si cela ne saute pas aux yeux, d’un questionnement philosophique essentiel – que l’auteur révèlera et développera point par point dans le cadre du « Transatlantic Circulator », via un texte connu sous le nom de « In Defence of Dagon » (en français dans les Lettres d’Innsmouth). Et ces deux angles importants se combinent en fait pour laisser présager de l’œuvre à venir : « The Call of Cthulhu », surtout, doit beaucoup à « Dagon », mais aussi, peut-être à un niveau moindre, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Précisions à cet égard : le nom « Dagon », ici, ne renvoie pas à un « Grand Ancien » créé par Lovecraft, mais à un corpus mythologique préexistant – c’est un nom « choisi » par le narrateur dans une véritable mythologie humaine, sans lien objectif avec sa vision ; c’est bien pourquoi le nom ne sonne pas aussi « étrange » et « non humain » que les noms des Grands Anciens à venir. Par ailleurs, la créature embrassant le monolithe n’est pas une divinité, et donc cet hypothétique « Dagon », mais le représentant (ultime ou pas) d’une race hybride antédiluvienne. Plus tard, « The Shadow over Innsmouth », avec son « Ordre Ésotérique de Dagon », suscitera une ambiguïté à cet égard, éventuellement – mais, à tout prendre, et s’il fallait établir une cohérence globale dans l’œuvre lovecraftienne (je ne suis vraiment pas persuadé que ce soit une approche pertinente…), la créature entraperçue dans « Dagon » serait bien plutôt un « Profond » que « Père Dagon » lui-même (et, bien sûr, on n’y mentionne pas « Mère Hydra »).

 

The Tomb

 

(Titre français : « La Tombe » ; nouvelle écrite en juin 1917 ; première publication : The Vagrant, mars 1922.)

 

« La Tombe » a en fait été écrite un tout petit peu avant « Dagon », même si dans le même mouvement – tant pis pour la chronologie telle que Derleth la présente ; par contre, elle ne sera publiée, dans la même revue amateure, The Vagrant, qu’en 1922.

 

C’est un texte nettement moins convaincant… même s’il est révélateur de préoccupations récurrentes à l’époque chez l’auteur, comme l’apologie du rêve (« My name is Jervas Dudley, and from earliest childhood I have been a dreamer and a visionary. »), et une troublante obsession pour la profanation de sépulture, virant le cas échéant à la nécrophilie, thème qui reviendra à plusieurs reprises dans le recueil, et que Lovecraft associe alors à l’esthétique « décadente », dont il en fait un trait essentiel. Avant les décadents (et les symbolistes, éventuellement), toutefois, il y a Poe, dont l’influence se fait sentir… assez lourdement ici. Car Lovecraft en fait trop – on pourrait dire qu’il en a toujours fait trop, même dans ses meilleurs textes, mais l’à-propos est quand même tout autre.

 

La nouvelle contient quelques images fortes, et si la fin se laisse tôt entrevoir, elle n’est pas mauvaise pour autant… Mais c’est tout de même là un récit passablement convenu, et, sur cette durée pourtant relativement modérée, c’est aussi un texte très bavard… Peut-être peut-on en sauver le principe du « narrateur non fiable » ? Il reviendra par la suite dans l’œuvre de Lovecraft, mais globalement avec davantage de pertinence.

 

Polaris

 

(Titre français : « Polaris » ; nouvelle écrite en 1918 ; première publication : The Philosopher, décembre 1920.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Polaris » ; intéressant et déconcertant tout à la fois…

 

Un premier aspect à noter : on fait souvent de cette nouvelle la première des « Contrées du Rêve », et elle joue déjà sur l’ambiguïté essentielle de cet ensemble de fictions consistant à naviguer entre l’onirique et l’antédiluvien – l’histoire qui y est narrée, en fait, relève sans doute tout à la fois des deux. Lovecraft y emploie déjà un lexique très connoté, qui reviendra par la suite – y compris en dehors des seuls récits des « Contrées du Rêve », puisque, pour l’anecdote, c’est ici la première mention des Manuscrits Pnakotiques.

 

La ville d’ « Olathoe » dans le pays de « Lomar »… « on the plateau of Sarkia, betwixt the peaks Noton and Kadiphonek »… On se dit : pas de doute, c’est bien du Dunsany. Et pourtant il semblerait que non – Lovecraft, à l’en croire, ne découvrira l’auteur irlandais qu’un an plus tard… Et, dès lors, ne cachera en rien cette influence. « Polaris » serait donc une merveilleuse coïncidence, une conjonction de goûts communs ?

 

D’autres aspects sont à relever – ainsi l’éventuelle part d’autobiographie dans le récit : le narrateur, tel Lovecraft, se voit dénier le droit de combattre à la guerre (sa mère l’avait fait réformer quand il avait voulu s’engager dans l’armée américaine à la fin de la Première Guerre mondiale). Cependant, c’est la faute du narrateur qui importe avant tout – non-combattant, il avait néanmoins une tâche, qu’il n’a pas menée à bien : en résulte une catastrophe, et le poids oppressant de sa culpabilité, qui ne lui échappera jamais au fil des rêves comme des millénaires…

 

Cela fonctionne bien : l’évocation ne manque pas de puissance, le fatalisme de l’ensemble est angoissant, l’expression du remord troublante.

 

Ce qui permet de ne pas s’attarder plus que cela sur la dimension vaguement raciste du texte, avec ces conquérants barbares, les « Inutos », abattant la civilisation nordique des « vrais » hommes, avant de dégénérer en ces « squat, yellow creatures, blighted by the cold, whom they call ʺEsquimauxʺ »… On lira bien pire, de toute façon.

 

Beyond the Wall of Sleep

 

(Titre français : « Par-delà le mur du sommeil » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : Pine Cones, octobre 1919.)

 

On arrive cette fois à un texte relevant plus clairement de la science-fiction, si le thème du rêve demeure – essentiel. Peut-être faut-il relever à cet égard une vague ambiguïté d’ordre philosophique ? Dans nombre des textes de cette époque, l’éloge du rêve a des connotations vaguement idéalistes, pour le moins surprenantes – à moins qu’il ne faille y voir que la conviction de Lovecraft de la supériorité du mental sur le physique, d’un ordre peut-être étendu ici au spirituel contre le matériel… Ce qui autoriserait un accord avec sa position matérialiste globale. Dans le présent texte, Lovecraft critique en tout cas « Freud et son symbolisme puéril ». Plus tard dans le récit, pourtant, il confère à sa conception du rêve une allure plus ouvertement matérialiste, et dès lors plus conforme à sa philosophie telle qu’on la connaît, quand le narrateur avance : « It has long been my belief that human thought consists basically of atomic or molecular motion, convertible into ether waves or radiant energy like heat, light, and electricity. » Avec le charme de l’époque ! Mais cela ne tire que davantage le récit du côté de la science-fiction.

 

D’autres éléments sont à relever, comme l’emploi de la thématique « white trash », qui débouchera plus tard sur « The Colour Out of Space » et « The Dunwich Horror »… mais le ton ici, à l’égard de ces ploucs dégénérés, est méprisant de bout en bout – plus encore que par la suite, bien plus. Le narrateur est dissocié de celui qui subit l’expérience « surnaturelle » ; par contre, le cadre est un asile (comme dans « The Tomb » avant, et bien d’autres récits ensuite). Enfin, la thématique de ces créatures extraterrestres se projetant via la pensée, à travers le temps et l’espace, dans des humains qui ne se remettent guère de l’expérience, annonce à sa manière un texte bien plus tardif, et sans doute bien meilleur : « The Shadow Out of Time ».

 

« Beyond the Wall of Sleep » demeure un texte intéressant, qui fonctionne assez bien – notamment sur la fin. Aussi peut-on l’apprécier pour lui-même, sans nécessairement le mettre en rapport avec l’évolution ultérieure de l’œuvre lovecraftienne – mais, dans ce registre, il y a sans doute beaucoup de choses à en tirer.

 

The Doom That Came to Sarnath

 

(Titres français : « La Malédiction de Sarnath », « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Scot, juin 1920.)

 

Retour aux « Contrées du Rêve », pour une deuxième excursion que j’ai toujours appréciée – et, cette fois, Lovecraft connaît Dunsany, et ne s’en cache en rien. Son style exubérant, ainsi quand il décrit les richesses de la ville de Sarnath, en émane directement. On y retrouve par ailleurs cette dimension évoquée plus haut, de ces « Contrées du Rêve » qui sont tout à la fois oniriques et antédiluviennes ; en fait, la légende de Sarnath fera ultérieurement partie des références obligées à un passé mythique, et pas toujours dans le seul cadre des « Contrées du Rêve ».

 

Le récit, au fond, est surprenant à maints égards… L’histoire de ce crime atroce, consistant en la spoliation et l’extermination des hideuses créatures d’Ib par les hommes de Mnar fondant dès lors Sarnath (nom inventé, ne renvoyant pas à la ville bien réelle où le Bouddha a enseigné), crime qu’il leur faudra bien payer un jour, a un contenu vaguement « moral » assez rare chez Lovecraft – mais on le croise parfois, tout de même, et tout particulièrement dans les contes ou « fables » des « Contrées du Rêve ». Par ailleurs, on peut se demander comment accommoder ce récit avec le racisme obsessionnel de l’auteur… du moins jusqu’à ce qu’on lise ceci, peut-être ? « … only the brave and adventurous young men of yellow hair and blue eyes, who are no kin to the men of Mnar. » Peut-être s’en sort-il ainsi, oui…

 

Un autre aspect éventuellement surprenant concerne la mise en scène de la malédic… pardon : de la MALÉDICTION. Le sort de Sarnath, en effet, est relativement expédié, et en tout cas mystérieux plutôt que spectaculaire : la nouvelle ne se conclut pas sur la scène apocalyptique que l’on pouvait supposer, mais se contente pour l’essentiel d’exprimer, non sans subtilité, qu’il « va » se passer quelque chose… Et l’on passe presque aussitôt à un état ultérieur : il « s’est » passé quelque chose, et Sarnath n’est plus…

 

Mais c’est très bien comme ça.


 

The White Ship

 

(Titre français : « Le Bateau blanc » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : The United Amateur, Vol. 19, #2, novembre 1919.)

 

« Le Bateau blanc » relève également des « Contrées du Rêve », mais avec une approche bien différente. Encore que… La plupart des textes du « cycle », après tout, ont quelque chose d’allégories…

 

Mais c’est une dimension particulièrement marquée dans celui-ci : il s’agit d’un voyage philosophique (étrangement plus court que dans mon souvenir, au passage), et dont on a pu livrer des lectures relativement pointues (je me souviens vaguement d’un article de Paul Montelone, dans Lovecraft Studies, n° 36, sur une base schopenhauerienne…).

 

Le narrateur, le « héros », gardien de phare, monte à bord d’un bateau mystérieux pour naviguer vers des terres inconnues, toutes plus merveilleuses les unes que les autres… jusqu’à ce qu’on les aborde : en fait, il s’agit presque systématiquement de déconvenues, échos d’un passé glorieux qui n’est cependant plus guère palpable… Une exception, pourtant : Sona-Nyl, escale heureuse où le narrateur demeure longtemps ; mais il en part enfin, car il est curieux de l’inconnu – incarné dans la province censément plus merveilleuse encore de Cathuria : les fantasmes de merveilles l’emportent sur les merveilles bien réelles. Bien sûr, il n’aurait pas dû… Car il ne lui sera plus possible de revenir à Sona-Nyl, et, ne trouvant rien d’autre, il devra retourner à la monotonie de son existence antérieure de gardien de phare.

 

Le récit est très, très pompeux dans la forme. Sans que ce soit forcément désagréable… Je suppose, par contre, qu’on peut, ou peut-être même qu’on doit, établir une parenté avec la superbe nouvelle de Dunsany « Jours oisifs sur le Yann », dans Contes d’un rêveur ? À n’en pas douter, Dunsany l’emporte haut la main. Mais la variation pessimiste au possible de Lovecraft n’est pas inintéressante pour autant, loin de là.

 

Arthur Jermyn

 

(Titre original : « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ; titre alternatif : « The White Ape » ; titres français : « Arthur Jermyn », « Faits concernant feu Arthur Jermyn » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Wolverine, mars et juin 1921.)

 

Une nouvelle dont le titre a beaucoup changé au fil des publications… Mais c’est le titre complet, « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », qu’il faut retenir – pas, comme ici, le simple « Arthur Jermyn »… mais encore moins « The White Ape », titre imposé lors de la reprise de la nouvelle dans Weird Tales, et qui avait fait fulminer Lovecraft.

 

Et pas seulement parce que ce titre vend d’emblée la mèche : à tout prendre, la nouvelle ne vise pas forcément à surprendre le lecteur – des indices sont semés çà et là, nombreux, qui dénient en fin de compte tout caractère de « chute » à la conclusion…

 

Or la nouvelle, au fond, peut paraître risible. Témoignant de l’obsession lovecraftienne de la dégénérescence, elle est imprégnée d’un sous-texte raciste bien de son temps – mais, en même temps, c’est en partie son caractère névrotique chez Lovecraft qui la distingue quand même... et en rend la lecture « quand même » intéressante, ou du moins instructive. On avouera par ailleurs que, dans le genre, Lovecraft fera bien pire (le nadir étant probablement la « révision » de sinistre mémoire « Medusa’s Coil »). Mais il fera surtout bien mieux ? Les liens ne manquent pas, à simplement remplacer les poils par des écailles, avec « The Shadow over Innsmouth », pour un résultat aussi insidieusement raciste, mais en même temps bien plus convaincant – et terrifiant.

 

Il faut de toute façon probablement dépasser ce premier regard, pour en retirer d’autres choses plus instructives ou tout aussi emblématiques : ainsi le pessimisme désespéré de Lovecraft (nous n’en sommes pas encore à l’indifférentisme cosmique, ou pas tout à fait du moins ; en même temps, ce pessimisme s’accorde bien au racisme en tant que philosophie de l’histoire, ne serait-ce que chez un Gobineau), aux faux airs de fatalisme, exprimé dès la première phrase (souvent citée : « Life is a hideous thing. » Blam.), peut-être à mettre en rapport avec sa propre biographie (la folie héréditaire, emportant ses deux parents), et dont on trouvera d’autres échos par la suite (dans ce recueil, on peut citer « The Festival » ; plus tard et surtout, donc, « The Shadow over Innsmouth ») – mais cette question de la généalogie morbide va en fait bien au-delà, c’est un thème fondamental dans l’œuvre lovecraftienne ; l’éclairer par son racisme, quoi qu’en disent ceux qui ne veulent pas entendre parler de cet aspect du bonhomme, et voient rouge dès qu’on l’avance, cela fait sens, et sans contredit.

 

Autre aspect essentiel – lié, sans doute : le matérialisme, et le rôle de la science – avec cette idée qui sera davantage développée encore dans « The Call of Cthulhu », dès son célèbre premier paragraphe, d’une science qui rend fou en révélant le monde ; mais, bien sûr, c’est autrement efficace dans cette excellente nouvelle – puisque la « révélation », ici, ne porte que sur la « corruption raciale », mais à une échelle microcosmique, et même intime : comme dans « Medusa’s Coil », la nouvelle n’est au fond terrifiante que pour un raciste, à maints égards… Et c’est sans doute là que brille tout particulièrement, en comparaison, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Par ailleurs, c’est l’occasion d’inscrire ce récit dans la thématique du « chaînon manquant », issue des conceptions darwiniennes (et plus encore post-darwiniennes ?) de l’évolution – je vous renvoie à ce sujet à Michel Meurger, tout particulièrement à « De l’homme au singe : dévolution et bestialité dans l’œuvre de H.P. Lovecraft », figurant dans Lovecraft et la S.-F./2, et qui, comme de juste, revient abondamment sur la présente nouvelle.

 

The Cats of Ulthar

 

(Titre français : « Les Chats d’Ulthar » ; nouvelle écrite en juin 1920 ; première publication : The Tryout, novembre 1920.)

 

Changement radical d’ambiance avec ce petit texte aux faux airs de fable (avec une touche ironiquement morale pouvant rappeler « The Doom That Came to Sarnath »), et peut-être aussi de farce, une très jolie fantasy macabre qui n’a sans doute guère d’équivalent, voire pas du tout, dans le reste de l’œuvre lovecraftienne. Nouvelle essentielle de ces « Contrées du Rêve » qui prennent de plus en plus forme au fur et à mesure que les textes contribuent à leur géographie et à leur mythologie, ce récit, pour être sous haute influence dunsanienne, n’en fait pas moins preuve d’une forte personnalité.

 

Cela pourrait n’être qu’une mauvaise blague, et en même temps un témoignage enjoué de l’amour irrépressible que le gentleman de Providence vouait à la gent féline, et dont il a maintes fois témoigné par ailleurs. C’est probablement bien davantage – parce que l’auteur y injecte subtilement de la couleur et de l’âme, magnifiant par des allusions sibyllines un cadre qui aurait pu être banal, mais ne l’est finalement en rien. La plume, forcément un peu baroque dans pareil contexte, se montre quand même plus sobre que souvent dans ces récits, pour atteindre le délicat et appréciable équilibre entre sublime et grotesque. L’humour, noir et ironique, de ce charmant conte révèle enfin en fiction un caractère qui transparaît sans doute bien davantage dans les lettres de l’auteur – dissipant quelques préjugés qu’on avait de longue date entretenus, et auxquels il avait pu contribuer lui-même…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft, souvent très sévère pour ses propres textes, a toujours gardé une place à part pour celui-ci – un des rares dont il était vraiment heureux, et il le restera jusqu’à la fin. À bon droit !

 

Celephaïs

 

(Titre français : « Celephaïs » ; nouvelle écrite début novembre 1920 ; première publication : The Rainbow, mai 1922.)

 

Une autre nouvelle des « Contrées du Rêve », davantage dans la manière habituelle de Lovecraft – et de Lovecraft faisant du Dunsany (on a d’ailleurs pu établir une nette parenté entre cette nouvelle et un conte de l’Irlandais).

 

C’est sans doute une des plus marquantes de ces « apologies du rêve » dont Lovecraft était alors coutumier – avec une relative ambiguïté qui fait tout le sel de son propos. Mais certaines expressions se montrent très révélatrices, ainsi quand Lovecraft parle de « that world of wonder which was ours before we were wise and unhappy » (ce qui peut se lire de plusieurs manières, à l’échelle de l’individu comme à celle du monde).

 

Ici, nous avons donc un inconnu – dans notre monde – qui, à force de rêver, devient dans les « Contrées du Rêve » roi de la ville de Celephaïs sous son nom de rêveur, Kuranes. Parallèlement, le « vrai » Kuranes (qualificatif évidemment inapproprié…) meurt dans notre triste monde, réduit à l’état de mendiant qui se droguait tant et plus pour dormir et rêver…

 

L’histoire fonctionne bien en tant que telle. On peut y relever, par ailleurs, des éléments intéressants au regard de la mythologie lovecraftienne – ce qui inclut bien sûr Kuranes lui-même, à qui Randolph Carter rend visite dans The Dream-Quest of Unknown Kadath… et qui, insatisfait comme il se doit, se languit alors de cette Terre qu’il méprisait et où il était tout sauf un roi ! Mais on peut également s’arrêter à cette sentence : « the high-priest not to be named, which wears a yellow silken mask over its face and dwells alone in a prehistoric stone monastery in the cold desert plateau of Leng ». Ce qui nous conduit là encore à Kadath, et au plateau de Leng bientôt omniprésent, tout en dessinant quelque peu la figure de Nyarlathotep… Attention, par contre : il y est fait mention d’Innsmouth, mais c’est un nom emprunté, qui ne désigne pas alors la riante bourgade côtière que vous savez.

 

Une bonne nouvelle, oui – dans les réussites de la manière onirique de Lovecraft.

 

From Beyond

 

(Titre français : « De l’au-delà » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Fantasy Fan, vol. 1, n° 10, juin 1934.)

 

Retour sur Terre, pour une nouvelle qui, en dépit de sa publication très tardive (14 ans après sa rédaction, et dans un cadre amateur alors que Lovecraft avait depuis longtemps percé dans les pulps), a connu une étrange postérité – d’autant plus étrange à vrai dire qu’elle est tout à fait médiocre… au mieux.

 

Le thème de la perception de la réalité y est à nouveau central – mais cette fois sans ambiguïté philosophique : le propos affiche d’emblée son matérialisme. La science, cependant, y est toujours portée à soulever le voile, révélant des horreurs sans nom… Des éléments déjà classiques, mieux illustrés avant, et qui le seront mieux encore par la suite.

 

Mais la vraie horreur, dans cette nouvelle, est ailleurs, à tout prendre : chez le Dr Tillinghast lui-même, le savant fou (et on ne peut plus savant fou) auquel notre narrateur rend une petite visite – le bonhomme est un maniaque homicide en même temps qu’un paranoïaque achevé… Herbert West est presque davantage crédible ! Voir plus loin, ceci étant…

 

Quoi qu’il en soit, la nouvelle est bien terne et ennuyeuse – même son outrance fatigue plus qu’elle ne réjouit.

 

À mon sens tout du moins – l’écho qu’elle a rencontré témoigne sans doute de ce que des avis différents sont envisageables ; sinon pourquoi Erik Kriek l’aurait-il adapté, sous le titre « L’Invisible », employé pour qualifier l’ensemble de son recueil d’adaptations de Lovecraft en bande dessinée ? Et, bien sûr, il y a le film de Stuart Gordon… qui a sa réputation chez les bisseux, sans que je n’aie jamais compris pourquoi : c’est un film parfaitement ridicule, certainement pas aussi enthousiasmant que le débile mais jubilatoire Re-Animator, ou dans des genres très différents Dagon ou encore The Dreams in the Witch-House… Et, sans surprise, on ne trouve pas dans la nouvelle de Lovecraft les séquences fétichiste-bondage-SM-soft du film – étonnant, non ?

The Temple

 

(Titre français : « Le Temple » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : Weird Tales #24, septembre 1925.)

 

Suit une bien étrange nouvelle – mais qui s’avère probablement un ratage. C’est à vrai dire d’autant plus frustrant que son pitch est très enthousiasmant, qui niche l’horreur dans un sous-marin allemand à la dérive, en pleine Première Guerre mondiale ! Contexte pouvant évoquer « Dagon », et là encore pour un résultat final annonçant « The Call of Cthulhu »… Mais, et plus encore que pour « Dagon » (ou, dans un autre registre, « Beyond the Wall of Sleep »), cette comparaison avec le chef-d’œuvre ultérieur nuit au texte originel…

 

Tout est là, pourtant, qui devrait marcher ! Le mystère, la claustrophobie, la paranoïa, le passé oublié, la permanence d’une menace cachée, un sentiment de complot amenuisant l’homme de par sa seule existence… Mais la nouvelle se perd régulièrement en route, et est sans doute par ailleurs trop bavarde.

 

Au final, malgré tous ces éléments attrayants, on n’en retire pas grand-chose – si ce n’est une satire du patriotisme acharné du brutal capitaine teuton, tellement outrancière qu’elle en vient à colorer le texte d’absurde… mais à voir l’opinion de Lovecraft lui-même sur ces questions, on est en même temps tenté de parler de paille et de poutre – mais c’est là une mauvaise blague juive, certes…

 

The Tree

 

(Titre français : « L’Arbre » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Tryout, octobre 1921.)

 

Un court texte un peu à part, même si dans la veine macabre de l’auteur, en raison de son contexte : la Grèce antique, où l’on nous conte l’amitié et la rivalité heureuse de deux sculpteurs. Le contexte fait tout l’intérêt de ce conte – qui, à vrai dire, évoque plus la manière des « Contrées du Rêve » que les autres récits macabres de l’auteur ; avec un côté assez lumineux, d’ailleurs…

 

Une déception pourtant – car, de ce joli cadre, finement mis en place, Lovecraft ne fait en fin de compte pas grand-chose… Les promesses sont là, mais ne sont guère tenues. Dommage…

 

The Moon-Bog

 

(Titre français : « La Tourbière hantée » ; nouvelle écrite en mars 1921 ou un peu avant ; première publication : Weird Tales, juin 1926.)

 

On retrouve quelque chose d’un peu plus typiquement lovecraftien – mais en même temps passablement classique. En fait, « The Moon-Bog » n’est pas seulement affectée par la malédiction, envisagée plus haut, du texte ultérieur qui fera plus ou moins la même chose mais en beaucoup mieux (ici, disons « The Rats in the Walls ») : c’est aussi un texte qui montre combien Lovecraft a pu murir après coup, pour développer ses propres thématiques dans un cadre qui n’a plus que l’apparence de la banalité…

 

Ceci dit, Lovecraft ne croyait probablement pas suffisamment en ce texte pour s’y appliquer vraiment : c’était plus ou moins une « commande », au sens où il a été écrit à l’arrache pour une rencontre de « journalistes amateurs » sur le thème de la Saint-Patrick – d’où ce cadre irlandais, guère approfondi par ailleurs.

 

La nouvelle n’est pas forcément mauvaise… mais elle est terne. Plus tard, « The Rats in the Walls », donc, en usant de principes relativement similaires, au moins dans la mise en place, s’avèrera non seulement plus réussie, mais aussi plus personnelle – les deux dimensions se renforçant l’une l’autre. Inutile, donc, de trop s’attarder sur ce « brouillon »…

 

The Nameless City

 

(Titre français : « La Cité sans nom » ; nouvelle écrite en janvier 1921 ; première publication : The Wolverine, novembre 1921.)

 

Voici un texte autrement important : s’il convainc plus ou moins par lui-même, il contient par contre nombre d’éléments qui méritent qu’on s’y attarde, car ils dessinent, sans doute inconsciemment, des contours essentiels de l’œuvre à venir.

 

Bien sûr, le plus flagrant de ces aspects est une mention qui aurait pu être anodine : c’est en effet la première apparition d’Abdul Alhazred, le poète fou, que l’on n’associe pas encore au Necronomicon, mais dont on cite déjà le fameux distique :

 

That is not dead which can eternal lie,

And with strange aeons even death may die.

 

Mais la nouvelle préfigure le « Mythe » par d’autres moyens : bien sûr, il y a l’idée de cette civilisation préhumaine, thème qui sera bientôt essentiel dans l’œuvre lovecraftienne, mais qui était sans doute dans l’air du temps.

 

L’odyssée cthonienne du narrateur, pourtant – et même si elle peut évoquer en partie d’autres textes, de Dunsany (on y trouve d’ailleurs des références un peu ambiguës aux « Contrées du Rêve », notamment à Sarnath, Ib et Mnar, même si la nouvelle est spécifiquement située en Arabie) ou d’Edgar Rice Burroughs (Lin Carter évoque aussi Poe, mais, euh…) –, a quelque chose de jusqu’au-boutiste qui singularise la nouvelle.

 

La part de récit, en même temps, est limitée : dans ce texte comme dans un certain nombre d’autres, le propos tient plus de la vision hallucinée (de source onirique, semble-t-il) que de la narration construite…

 

Mais l’idée d’étudier la civilisation disparue au travers des fresques qu’elle a laissées, et qui témoignent déjà en elles-mêmes d’une histoire millénaire, fait quelque peu figure de préfiguration, avec beaucoup d’avance, de la progression de Dyer et Danforth dans la Cité des Choses Très Anciennes, dans At the Mountains of Madness

 

En ce sens, ce texte compte – et inaugure plus ou moins ce procédé si lovecraftien des vertigineux abîmes du temps, appuyant d’autant plus sur l’insignifiance d’un homme qui n’a pas la moindre idée du monde où il a le hasard de vivre…

 

The Other Gods

 

(Titre français : « Les Autres Dieux » ; nouvelle écrite le 14 août 1921 ; première publication : The Fantasy Fan, novembre 1933.)

 

Retour, et sans ambiguïté cette fois, aux « Contrées du Rêve », et à l’influence affichée de Dunsany. Les références abondent, à la géographie et à la mythologie de ces terres oniriques. Peut-être tendent-elles même à la systématisation, cette fois ?

 

La nouvelle, en tout cas, reprend le dispositif ironiquement moral que l’on a déjà eu l’occasion de croiser dans ce genre de contes. L’hubris du prétendu sage, qui se sait digne de voir les dieux, mais a le malheur de tomber en fait sur d’autres dieux, les autres dieux, va presque de soi, mais l’atmosphère est joliment composée, et le résultat s’avère convaincant.

 

L’édifice se construisant au fur et à mesure, on trouve dans ce texte plusieurs éléments qui seront réemployés dans les autres récits oniriques (et tout particulièrement The Dream-Quest of Unknown Kadath), ou même ailleurs : sur le plan anecdotique, cela vaut pour Les Sept Livres Cryptiques de Hsan, qui apparaissent ici en même temps que réapparaissent les Manuscrits Pnakotiques ; sur un plan plus global, l’idée de ces « autres dieux », ne serait-ce que dans sa formulation, est promise à un brillant avenir…

 

The Quest of Iranon

 

(Titre français : « La Quête d’Iranon » ; nouvelle écrite le 28 février 1921 ; première publication : Galleon, juillet-août 1935.)

 

Autre titre des « Contrées du Rêve » (les références abondent, à « Polaris », à « The Doom That Came to Sarnath », etc.), mais dans une tout autre veine – et qui s’avère probablement plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord.

 

À première vue, on pourrait y voir une reprise de thèmes anciens – ceux de la veine allégorique et « apologétique », qui avait donné notamment « The White Ship » et « Celephaïs », plus haut dans le même recueil ; dans l’optique récurrente de ce compte rendu, on pourrait alors être tenté d’établir des passerelles avec des textes ultérieurs – ceux mettant en scène Randolph Carter, et au premier chef « The Silver Key » et The Dream-Quest of Unknown Kadath.

 

Mais, en fait, non ? Pour deux raisons au moins : d’une part, le caractère allégorique est ici plus subtil – il apparaît, mais sous une couche de récit qui rend le propos moins abstrait, et probablement plus séduisant tout à la fois ; d’autre part, parce que la quête onirique, ici, s’avère parfaitement vaine, dès le départ, si l’on ne l’admet pleinement qu’à la fin… Il ne s’agit même pas du retournement ironique des récits de Démons et merveilles : l’approche est ici plus sombre, et l’accent est mis sur le pouvoir déceptif du rêve… Il y avait quelque chose du genre dans « The White Ship », sans doute, mais l’effet est autrement plus marqué ici : le rêve n’est plus libérateur – peut-être l’a-t-il été, mais « that night something of youth and beauty died in the elder world »… Lovecraft voulait croire à la valeur intrinsèque du rêve – ou du moins est-ce ce que l’on peut supposer à lire ses textes antérieurs ; si son allégorie du Bateau blanc traduisait déjà la possibilité pour l’homme d’être trompé et en définitive vaincu par ses fantasmes, ici, le discours est autrement dépressif… et lucide ? Car il s’applique au monde dans son entier. Oserait-on dire « réaliste », alors…

 

C’est en même temps ce qui fait de cette nouvelle une réussite – et non une simple variation sur un thème classique.

Herbert West–Reanimator

 

(Titre français : « Herbert West, réanimateur » ; nouvelle écrite entre octobre 1921 et juin 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, de février à juillet 1922.)

 

Le jour et la nuit… De toutes les nouvelles de Lovecraft, peu ont une réputation aussi exécrable – S.T. Joshi va jusqu’à dire qu’elle est unanimement considérée comme la pire de toute l’œuvre du gentleman de Providence, mais je n’en suis pas pour ma part convaincu (et Joshi, de toute façon, emploie sans doute un peu trop facilement des expressions telles que « unanimement »)… surtout depuis cette relecture, en fait : surprise, mais c’était nettement moins mauvais que dans mon souvenir !

 

Bon, c’est pas glorieux pour autant, hein… Faut dire que Lovecraft pouvait difficilement être à l’aise avec un projet pareil – s’affichant d’emblée comme un remake éventuellement parodique du Frankenstein de Mary Shelley (roman qu’il appréciait beaucoup par ailleurs, et à juste titre, il y consacre quelques paragraphes dans Supernatural Horror in Literature, plus loin dans ce même recueil). Pour la forme, on peut créditer Lovecraft d’avoir glissé dans son texte autrement laborieux des vrais morceaux de zombies « scientifiques », à la manière des « infectés » auquel le cinéma nous a habitués, post-Romero. Pour le reste… La première apparition de l’Université Miskatonic, à Arkham ? Pas grand-chose…

 

Clairement, ce projet n’était pas pour Lovecraft – formellement pas davantage que dans le fond (même si, à cet égard, on peut relever un certain nombre de nouvelles de Lovecraft tournant autour de la mort et de son éventuel contournement par la science) ; la nécessité de découper son récit en chapitres d’égale durée à peu près, et s’achevant systématiquement sur un cliffhanger, ceci afin de publier le bousin en serial, c’était le meilleur moyen de s’aliéner l’auteur… Il se met cependant à la tâche, et il en résulte ceci, de passablement laborieux (un peu plus tard, la même histoire se répètera peu ou prou pour « The Lurking Fear », texte guère plus convaincant, cependant autrement personnel).

 

Cette structure en épisodes est en effet problématique : Lovecraft n’est visiblement pas à l’aise avec cette approche, et, s’il s’exécute, parce qu’on le lui a demandé (et qu’il n’a pas su dire « non » ?), c’est en peinant visiblement sur la chose. En résulte un texte trop long (probablement le plus long que Lovecraft ait jamais écrit jusqu’alors), et très, très, très répétitif (je dirais même plus : très, très, très, très répétitif)…

 

Mais moins mauvais que dans mon souvenir – sans doute parce que j’ai davantage perçu maintenant des traits délibérément humoristiques dans le récit : Lovecraft, confronté à son calvaire, semble vouloir sauver le temps qu’il passe dessus en le dynamitant à coups de traits on ne peut plus excessifs, qui achèvent de faire de son récit une parodie.

 

Alors ça ne brille pas, hein… Mais c’est quand même assez rigolo !

 

The Hound

 

(Titre français : « Le Molosse » ; nouvelle écrite en septembre 1922 ; première publication : Weird Tales, février 1924.)

 

Tenez, par exemple : « The Hound » est-il si meilleur que « Herbert West–Reanimator » ? Je n’en suis pas tout à fait certain – même si le texte est souvent sauvé pour la seule et unique raison qu’il contient la première référence au Necronomicon

 

Si, peut-être une autre chose quand même – mais dans l’excès, là aussi : cette nouvelle histoire de profanation de sépulture appuie plus que jamais sur la dimension « décadente », un Baudelaire ou un Huysmans semblant légitimer ce genre de vie hors-normes : la profanation de sépulture en est peu ou prou un trait essentiel ! D’où cette bizarre collection qu’entretient notre couple (masculin) de protagonistes… Humour ? Espérons.

 

C’est tout de même très, très convenu…

 

Hypnos

 

(Titre français : « Hypnos » ; nouvelle écrite en mars 1922 ; première publication : National Amateur, mai 1923.)

 

« Hypnos » est dans la même veine – et probablement un peu plus intéressante, sans casser des briques pour autant. Mais on y retrouve bien le délire décadent, figuré dans la vie hors-normes d’un nouveau couple masculin.

 

L’idée de base est chouette – celle de cet homme qui est progressivement terrifié par le sommeil, au point de tout faire pour repousser l’endormissement… jusqu’au moment où il n’a d’autre choix que dormir. Et là…

 

(Remarque débile : il y a quelques années de cela, j’avais écrit un machin sur un canevas en fait très similaire… mais ne me souvenais pourtant pas le moins du monde de « Hypnos », promis juré. À moins que mon inconscient… ? Bon, bref…)

 

La nouvelle est probablement moins convenue que celle qui précède. Mais elle ne brille pas pour autant : dans un cadre pareil, l’emphase, aussi poussée, sonne faux et un brin puéril…

 

Et le jeu sur « l’indicible » (plusieurs nouvelles s’enchaînent ici qui jouent frontalement de ce thème, non sans humour le cas échéant) ne fonctionne pas vraiment – sans doute parce que Lovecraft se contente de balancer le terme çà et là. Il sera autrement plus intéressant par la suite, quand ses textes joueront le jeu ambigu de l’affirmation du caractère indicible de l’événement rapporté, là où le texte ne tentera que davantage de dire, pourtant : c’est là, au fond, le véritable « indicible » lovecraftien ; mais il n’en est pas encore là.

 

C’est une occurrence de l’outil fictionnel du narrateur non fiable, sinon…

 

The Lurking Fear

 

(Titre français : « La Peur qui rôde » ; nouvelle écrite en novembre 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, avril 1923.)

 

Composé peu ou prou dans les mêmes circonstances que « Herbert West–Reanimator », et pour la même revue, « The Lurking Fear » pâtit des mêmes obligations concernant le serial – le rédacteur en chef résumait chaque fois les épisodes précédents au cas où, ce qui soulageait un brin l’auteur, mais la nouvelle demeure assez répétitive…

 

Son principal problème est peut-être ailleurs – encore qu’il en découle probablement : c’est un côté un peu « patchwork » – le récit manque de vrai liant.

 

Il en résulte cependant quelques jolies scènes, ou plus précisément des images fortes – tout particulièrement dans les cliffhangers abhorrés, en fait…

 

Mais la nouvelle bénéficie peut-être surtout du joli cadre des montagnes Catskills, avec leur habitants dégénérés (mais il y a des degrés dans la dégénérescence… On est en plein dans la thématique lovecraftienne sur la question, la dévolution ou l’atavisme y étant plus radicaux que jamais). Peut-être faut-il y voir une mise en application des principes exposés au début de « The Picture in the House », vantant les délices d’horreur que l’arrière-pays de la Nouvelle-Angleterre est à même de procurer au « true Epicure in the terrible » ? À terme, cela débouchera notamment sur « The Colour Out of Space » ou « The Dunwich Horror »… C’est probablement le principal atout de ce texte autrement assez bancal – et sans doute trop abstrait, jusque dans ses moments les plus (délibérément) grotesques.

 

The Festival

 

(Titre français : « Le Festival » ; nouvelle écrite en octobre 1923 ; première publication : Weird Tales, janvier 1925.)

 

Voilà quelque chose de bien plus intéressant en ce qui me concerne ! Une nouvelle qui ne se contente pas de valoir pour ce qu’elle annonce – essentiellement « The Shadow over Innsmouth » – mais qui se tient déjà très bien en elle-même.

 

La scène est à Kingsport (inspirée par Marblehead – un périple sur place est directement à l’origine de la nouvelle), où le narrateur se rend à Noël, ou plutôt Yuletide, pour obéir aux traditions de sa lignée… dont il ne sait visiblement pas grand-chose. Et découvrir ce qu’est au juste sa famille – et donc, dans cette perspective, ce qu’il est lui-même – sera passablement traumatisant…

 

Ce résumé montre bien, je suppose, la parenté entre ce texte et « The Shadow over Innsmouth » ; l’approche est pourtant différente : il n’y a rien, ici, de la fuite haletante du touriste poursuivi par les hybrides et les Profonds… C’est vraiment dans le thème que le lien est flagrant.

 

Mais c’est aussi, peut-être, ce qui singularise ce premier texte, et évite, pour qui a d’abord lu « The Shadow over Innsmouth », de reléguer « The Festival » au seul rang de « brouillon ». Car la nouvelle parle pour elle-même, et exprime à sa manière d’autres veines du cauchemar, plus abstraites peut-être, plus poétiques sans doute.

 

On a parfois fait de cette nouvelle une des premières que l’on puisse rattacher au « Mythe de Cthulhu » ; à supposer que cela fasse sens (voyez ici, ici, ici…), je n’ai pas vraiment envie de trancher la question – ce qui compte, c’est que c’est une très bonne nouvelle.

 

(Pour l’anecdote, dans cette lignée, on peut éventuellement s’interroger sur le rôle, ici, d’un « masque de cire » : faut-il y voir également une préfiguration de « The Whisperer into Darkness » ?)

The Unnamable

 

(Titre français : « L’Indicible » ; nouvelle écrite en septembre 1923 ; première publication : Weird Tales, juillet 1925.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus anodin – mais pas dénué d’humour, ceci dit. En fait, la dimension parodique est sans doute essentielle au début du texte – qui joue un jeu passablement hypocrite mais aussi assez réjouissant, quelque part entre l’autocritique et la déclaration d’intention (à la façon de « The Picture in the House », encore une fois ?)…

 

Car le personnage de Carter (ainsi désigné ; on peut supposer qu’il s’agit de Randolph Carter, héros de Démons et merveilles, que cela importe vraiment ou pas) prise « l’indicible », là où son compagnon, dans ce cimetière (!), fait preuve d’un « matérialisme » aux antipodes de la position philosophique de Lovecraft – c’est un « matérialisme » de puritain qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, qui se veut « pragmatique », mais n’est que « prosaïque »…

 

Puis la nouvelle change du tout au tout, quand Carter se met à narrer à son camarade une histoire étrange, une fois de plus à base de généalogie morbide – comme, avant, dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ou « The Lurking Fear », comme plus tard dans « The Shunned House » ou The Case of Charles Dexter Ward… mais avec beaucoup moins d’à-propos : sans doute la dimension parodique est-elle toujours présente à ce moment du récit, pourtant.

 

Bien sûr, par la suite, surgit « l’Indicible », qui, à cette époque de l’œuvre lovecraftienne, et tout particulièrement dans ce texte qui se veut humoristique, est « parfaitement » indicible – comme avancé plus haut, je tends à croire que c’était plus ou moins une fausse piste, en tout cas bien éloignée de l’usage ultérieur de « l’indicible », autrement pertinent et subtil, qui consistera malgré tout à dire ce qui ne peut pas l’être.

 

En l’état, « The Unnamable » en reste au stade de la mauvaise blague, d’abord amusante, ensuite assez terne.

 

Imprisoned with the Pharaohs

 

(Titre original : « Under the Pyramids » ; titre alternatif : « Entombed with the Pharaohs » ; titre français : « Prisonnier des pharaons » ; nouvelle écrite en février 1924 ; première publication, sous le nom de Harry Houdini : Weird Tales, en serial, mai, juin et juillet 1924 ; attribuée à Lovecraft en 1939.)

 

« Imprisoned with the Pharaohs » est un texte étonnant – et je ne suis pas bien sûr de ce qu’il faut en penser au juste. Les circonstances de sa création auraient tout pour reléguer cette commande au même statut que « Herbert West–Reanimator », mais d’aucuns ont voulu mettre l’accent sur certaines qualités qu’elle présente pourtant… Je n’en suis pas très convaincu moi-même – encore qu’il y ait bien quelques bons moments, mais sur le tard. L’humour du texte me parle en fait davantage – et c’était pourtant un jeu dangereux de la part de Lovecraft…

 

Avec « Imprisoned with the Pharaohs », Lovecraft a joué à « l’auteur professionnel », ce qu’il ne prisait guère ; car il s’agit, dès le départ, de bien plus que d’une simple « révision » (même si certaines « révisions », notamment celles pour Zealia Bishop, sont en fait très comparables à cet égard) : il s’agit d’un travail de « nègre » (j’adore employer ce terme pour Lovecraft… mais vous pouvez préférer le terme anglais, « ghost-writer », sans doute plus à propos le concernant) de la première à la dernière ligne – une commande de J.C. Henneberger pour Weird Tales, désireux de s’associer le célèbre prestidigitateur Harry Houdini en ces temps de vaches maigres : la nouvelle est entièrement écrite par Lovecraft, mais paraît sous le seul nom de Harry Houdini ; il faudra attendre 1939, soit après la mort des deux bonshommes, pour que la nouvelle soit attribuée à Lovecraft.

 

Celui-ci a clairement écrit cette nouvelle pour l’argent – on ne lui avait jamais proposé autant… Il a même, anecdote fameuse, sacrifié sa lune de miel pour la rendre à temps, sa jeune épouse tapant sous sa dictée le texte malencontreusement perdu !

 

Bizarrement, la nouvelle a pourtant été plutôt bien reçue, et elle a même plu à Houdini… au point où le prestidigitateur a cherché à s’associer Lovecraft pour d’autres projets, dont l’essai The Cancer of Superstition, dont on a pas mal parlé ces derniers temps, mais qui devait rester inachevé, du fait de la mort précoce du « magicien ». L’essai, sans doute, montrait davantage ce qui pouvait rapprocher Houdini et Lovecraft… Bien plus en tout cas que cette nouvelle au ton étrange – car on sent régulièrement derrière la plume un auteur pas très à l’aise avec son « job ».

 

Le point de départ est de toute façon farfelu, puisqu’il s’agit de mettre en scène à la première personne le prestidigitateur, dont l’activité consistant à démasquer les charlatans n’était pas la moindre (c’est sans doute ce qui le rend intéressant, d’ailleurs – même pour Lovecraft, si ça se trouve). Pourtant, l’histoire, comme il se doit dans Weird Tales, vire en définitive à l’étrange, et même au fantastique… Très franchement, je me demande comment le lectorat dans son ensemble a accueilli un texte aussi invraisemblable.

 

D’autant qu’il se montre longtemps laborieux... La scène est en Égypte (ah bon ?), pays où, bien sûr, Lovecraft n’a jamais mis les pieds ; il construit donc les premiers temps de son récit (assez long au regard de sa production habituelle à cette époque) Baedeker en main, pour un résultat des plus factice.

 

Houdini – qui n’est d’ailleurs pas présenté sous un jour très favorable, même à la première personne : il se montre régulièrement arrogant, éventuellement méprisant, toujours désireux de se mettre en valeur – succombe, sur la grande pyramide de Khéops, à un complot improbable conçu par un étrange guide dans lequel il tient à tout prix à reconnaître le pharaon Khephren (associé à la reine-goule Nitocris), et donc le Sphinx. Enfermé dans un labyrinthe souterrain, notre maître de l’évasion n’a plus qu’une chose à faire : s’évader. C’est aussi gratuit que lourdingue… Et ce qui pourrait réjouir et fasciner sur une scène de music-hall ne fonctionne pas très bien en prose.

 

Mais le texte, progressivement, prend alors une autre tournure – non sans humour, sans doute : le « magicien », en parfaite caricature de « héros » lovecraftien, s’évanouit trois ou quatre fois à la suite ! J’ai du mal à croire que Lovecraft n’ait pas rédigé ce genre de scènes un sourire carnassier aux lèvres… Mais le plus étonnant est sans doute que le prestidigitateur, bien loin de lui en tenir rigueur, a apprécié son texte !

 

Il est vrai que c’est après cette succession d’évanouissements que la nouvelle prend une tournure véritablement lovecraftienne : nouvelle variante de l’odyssée cthonienne sous le sable du désert, après « The Nameless City », et qui aboutit à la vision hallucinée de momies hybrides (entre l’homme et l’animal), en marche : « Hippopotami should not have human hands and carry torches… men should not have the heads of crocodiles… » Ah, certes… Reste cependant une dernière vision : celle d’une étrange créature à cinq membres… jusqu’à ce que Houdini réalise qu’il ne s’agit que d’une gigantesque patte d’une autre créature de dimensions inconcevables ! Mais bon : c'était un rêve, hein ? Forcément...

 

Globalement grotesque, tout de même – au sens rigolard, sans doute, mais seul l’humour me paraît devoir être préservé de ce projet passablement improbable…

 

(Pour l’anecdote, Robert Bloch a pu s’en inspirer – lui qui a commis plusieurs nouvelles « lovecraftiennes » dans un cadre égyptien, qu’on lira par exemple dans Les Mystères du Ver.)

 

He

 

(Titre français : « Lui » ; nouvelle écrite en août 1925 ; première publication : Weird Tales, septembre 1926.)

 

Nouvelle en tant que telle sans grand intérêt, « He » ne fait vraiment sens qu’au regard de la biographie de Lovecraft – à vrai dire, sa première page, souvent citée, relève purement et simplement de l’autobiographie, même pas déguisée…

 

« My coming to New York had been a mistake… » Le narrateur, évidemment originaire de Nouvelle-Angleterre, dit en quelques paragraphes combien son expérience new-yorkaise s’est avérée désastreuse – après un premier temps d’illusion féerique, où la cité, plutôt que de paraître tentaculaire (si j’ose dire), l’émerveillait à la manière de prestigieuses villes antiques, ou de leurs recréations oniriques par un Dunsany. Mais c’était une erreur, donc : la ville, au fond, est ignoble, elle est insupportable, et d’ailleurs elle grouille d’étrangers…

 

La nouvelle a semble-t-il été composée après une nuit blanche passée à arpenter la ville – ce qui peut expliquer, passé ces premiers paragraphes, sa relative pauvreté ? La catharsis initiale en fait tout l’intérêt (Lovecraft conçoit alors plusieurs récits dans ce sens, dont bien sûr celui qui suit immédiatement, « The Horror at Red Hook »).

 

Après quoi, le narrateur rencontre un personnage extrêmement pompeux et désagréable, qui a tout – et pour cause – d’un anachronisme sur pattes. Tous deux forment un temps une nouvelle variation sur le couple masculin que nous avons régulièrement croisé, tout particulièrement dans les nouvelles d’inspiration « décadente ». La méchanceté et la folie de ce « Lui », hélas, ne sauvent pas la nouvelle – qui tente vainement d’acquérir du caractère en injectant de toute force un récit dans ce qui aurait peut-être gagné à demeurer un poème en prose traitant de l’inadéquation du gentleman narrateur à la mégalopole grouillante et sans âme…

 

The Horror at Red Hook

 

(Titre français : « Horreur à Red Hook » ; nouvelle écrite les 1er et 2 août 1925 ; première publication : Weird Tales, janvier 1927.)

 

Composée à la même époque que « He », et usant pour partie des mêmes thèmes, « The Horror at Red Hook » se coltine la fâcheuse réputation d’être une des nouvelles les plus racistes (ou xénophobes, si l’on entend viser plus large) jamais commises par Lovecraft. Ce qu’elle est probablement – même si, dans ce même recueil, nous lirons bien pire ultérieurement, avec « The Street »…

 

Pour autant, il ne faudrait pas forcément reléguer ce texte dans l’enfer des écrits lovecraftiens infréquentables – car, si cette nouvelle ne fonctionne sans doute pas très bien, peut-être tout particulièrement en raison de sa dimension policière, avec laquelle l’auteur n’était sans doute pas très à l’aise, elle contient cependant des éléments qui méritent d’être notés, et qui, s’ils ne la sauvent pas forcément, en font pourtant plus qu’un « document » à réserver aux exégètes avertis.

 

Peut-être, d’ailleurs, faut-il quelque peu dépasser cette sinistre réputation ? La nouvelle est indubitablement raciste, oui. Mais le problème est peut-être avant tout qu’elle se montre assez frontale à cet égard… Une nouvelle aussi prestigieuse que « The Call of Cthulhu » est-elle vraiment moins raciste, et donc plus fréquentable à cet égard ? Je n’en suis pas tout à fait certain… Bien sûr, « The Call of Cthulhu » est un chef-d’œuvre, ce que n’est certainement pas « The Horror at Red Hook ». Pourtant, la comparaison fait sens – car, sur bien des points, l’enquête policière de Thomas F. Malone dans l’infect quartier de Red Hook annonce la corrélation de documents au cœur de « The Call of Cthulhu »… nouvelle écrite seulement un an plus tard ! On n’associe généralement pas « The Horror at Red Hook » au « Mythe de Cthulhu », et à bon droit. Mais il me semble qu’il y a bien, dans ce texte de sinistre mémoire, une préfiguration notable de la suite – ne serait-ce qu’au travers de sa focalisation sur un culte impie, pratiquant la magie… qui trouve tout naturellement à prospérer au milieu des populations immigrées – en ceci guère différentes des adorateurs dégénérés, nègres ou inuit, de « The Call of Cthulhu » ! Les deux nouvelles, sur cette base, brodent sur des conspirations mondiales finalement très similaires… autant de menaces qu’un monde essentiellement étranger adresse à la sérénité aveugle des WASP.

 

Enfin, il faut bien sûr retenir de ce texte, comme pour « He » donc, une dimension de catharsis – même si elle s’exprime différemment : le narrateur de « He » n’était certes guère tendre avec New York et ses infernaux immigrés, mais, dans « The Horror at Red Hook », plus de chichis, ce sont la haine et la peur qui s’expriment à plein, et en même temps, irrépressiblement corrélées… ce qui rend le texte d’autant plus dérangeant, en tant que témoignage sur le vif et sans précautions d’enrobage d’une phobie d’essence névrotique. Le lecteur peut s’en tenir au dégoût, ou se pencher sur le cas clinique, disons… Et il y a sans doute de quoi en tirer des choses intéressantes – pour un Alan Moore, dans Providence, par exemple.

 

The Strange High House in the Mist

 

(Titre français : « L’Étrange Maison haute dans la brume » ; nouvelle écrite le 9 novembre 1926 ; première publication : Weird Tales, octobre 1931.)

 

Nous retrouvons ici Kingsport (avec un lien très fort établi notamment avec « The Terrible Old Man » – tiens, en parlant de nouvelles racistes…), et tout à la fois les « Contrées du Rêve » (tout particulièrement « The Other Gods ») ; mélange à vue de nez aussi étrange que la maison qui en est l’occasion, voire casse-gueule – comme l’est sans doute cette maison encore, isolée sur une falaise et donnant sur d’autres mondes...

 

Pourtant, cela fonctionne bien – et si le récit en lui-même n’est pas forcément très palpitant, l’ambiance est joliment réussie, qui fait de ce texte un bel exercice d’équilibre entre le rêve et le cauchemar, et sublime la terreur dans ce qu’elle comporte à la fois d’angoisse et de fascination. Difficile d’en dire davantage – au fond, j’aime cette nouvelle davantage comme un poème en prose que comme un récit.

 

Une note au passage : on y évoque le dieu Nodens (pas de création lovecraftienne, c’est à la base une divinité celtique), que l’on retrouvera aussi dans The Dream-Quest of Unknown Kadath. Hélas, ce satané Derleth se fondera sur ces deux occurrences bien innocentes pour développer son panthéon de « dieux bons » face aux divinités du « Mythe de Cthulhu »… C’est une des pires violations qu’il a infligé à l’œuvre lovecraftienne.

 

In the Walls of Eryx

 

(Titre français : « Dans les murs d’Eryx » ; collaboration avec Kenneth Sterling ; nouvelle écrite en janvier 1936 ; première publication : posthume, Weird Tales, octobre 1939.)

 

Alors là… Sacrée surprise en ce qui me concerne. À parcourir le sommaire, j’avais été intrigué par ce titre – qui ne me disait absolument rien ; mais bon, j’avais oublié plein de choses… Lire la nouvelle, cependant, m’a procuré un putain de choc : je ne m’en souvenais donc pas, mais, un truc pareil, j’aurais pourtant dû m’en souvenir ! À voir la bibliographie française concernant cette nouvelle, je me rends compte que je n’aurais pu la lire que dans le tome 2 des Œuvres de Lovecraft en Robert Laffont/Bouquins. En fait, pour une raison que j’ignore, j’avais dû faire l’impasse dessus à l’époque, et ne jamais y être revenu…

 

Je vois mal, en effet, comment j’aurais pu aussi totalement oublier un texte aussi détonnant dans la bibliographie lovecraftienne… car il s’agit d’un pur texte de science-fiction ! Et pas au sens éventuellement lovecraftien, que l’on a pu employer, notamment, pour « The Colour Out of Space », At the Mountains of Madness ou « The Shadow Out of Time » : non, de la SF on ne peut plus SF – la nouvelle se passe sur Vénus, où un vaillant astronaute (avec un simple masque à gaz, bon…) explore des ruines extraterrestres, ersatz de pistolet laser en main, pour se protéger de la fourbe faune indigène !

 

Bon, cela ne pouvait pas être du Lovecraft « pur », sans doute ; bien que figurant dans ce recueil, « In the Walls of Eryx » peut être qualifié de « révision » ; il s’agissait de retravailler un texte soumis par le jeune Kenneth Sterling ; finalement, la nouvelle ne sera publiée qu’en 1939, et donc après la mort de Lovecraft, les noms des deux « coauteurs » étant accolés. Mais puisque nous en sommes aux dates, il faut relever que cette « révision » a été effectuée en janvier 1936 : Lovecraft mourrait à peine un peu plus d’un an plus tard, c’est une des dernières nouvelles qu’on lui connaisse…

 

On suppose aujourd’hui que le texte est essentiellement de Lovecraft – mais l’idée de base vient bien de Sterling. Nous y voyons un explorateur de Vénus, donc (planète largement tropicale, ici), tomber malencontreusement sur le cadavre d’un de ses semblables, isolé de lui cependant par une sorte de muraille invisible ; en fait, il y a toute une structure invisible autour de lui – un véritable labyrinthe ! À partir du postulat SF, la nouvelle vire donc à l’horreur, ou du moins à l’angoisse, en témoignant à la première personne (notre astronaute a un carnet de notes) de sa quête désespérée d’une sortie… tandis que les Vénusiens, non loin, ricanent devant sa panique, jouissant de ce spectacle façon mime macabre (et vous savez très bien ce qu’il est d’usage de dire, confronté à ces abominations que sont les mimes).

 

En fait, cela fonctionne assez bien ; je n’attendais vraiment pas Lovecraft dans ce registre… et maintiens : je n’avais jamais lu cette nouvelle avant, sans quoi je m’en serais rappelé.

 

À noter, pour la forme : si le ton de la nouvelle est très sérieux, Lovecraft, comme il en avait parfois l’habitude, a semé quelques gags dans le texte – des allusions moqueuses à Forrest J. Ackerman, Farnsworth Wright et Hugo Gernsback, autant de personnages qu’il n’appréciait guère…

 

The Evil Clergyman

 

(Titre français : « Le Clergyman maudit », « Démoniaque Clergyman » ; récit extrait d’une lettre à Bernard Austin Dwyer, écrite en 1933 ; première publication : posthume, Weird Tales, avril 1939.)

 

Comme mentionné plus haut, « The Evil Clergyman » n’est pas à proprement parler une nouvelle de Lovecraft : il s’agit d’un rêve qu’il racontait à son correspondant Bernard Austin Dwyer, dans une lettre datée de 1933 ; ce passage en a été extrait (par qui ?) pour être publié en 1939 dans Weird Tales (deux ans après la mort de l’auteur, donc).

 

Certes, le récit pourrait en tant que tel constituer une nouvelle – mais c’est bien d’un rêve qu’il s’agit ; Lovecraft en a recyclé un certain nombre, avec plus ou moins de réussite, mais surtout dans une période antérieure de son œuvre ; or ici nous sommes en 1933, et le texte n’est clairement pas dans la manière lovecraftienne d’alors. Par ailleurs, il ne l’aurait jamais livré tel quel – il fallait le recycler, ou, si vous préférez, l’adapter pour en faire pleinement une nouvelle. Nous ne savons pas si telle était son intention (c’est peu probable – cela n’a rien donné dans les quatre années qui lui restaient à vivre, après tout), nous savons encore moins ce qu’il en aurait fait au juste, le cas échéant…

 

En attendant, il s’agit d’un rêve, relativement brut de décoffrage – il y a bien une forme de récit, mais la vision prime, somme toute assez convenue. Pas grand-chose de plus à en dire… Placer ce texte ici, et aux côtés de toutes ces nouvelles achevées, n’en est que plus douteux.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bizarrement avec ce bonus que s’achève la première et de très loin la plus longue partie de ce recueil. Pour autant, il reste en fait encore quelques fictions à envisager, et (surtout) un fameux essai…

 

Mais ça, c'est donc pour la deuxième partie.

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