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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Little Brother", de Cory Doctorow

Publié le par Nébal

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DOCTOROW (Cory), Little Brother, [Little Brother], traduit de l’anglais (Canada) par Guillaume Fournier, postfaces de Bruce Schneier et Andrew « Bunnie » Huang, Paris, Pocket, coll. Jeunesse, [2008] 2012, 442 p.

 

Ayant adoré Dans la dèche au Royaume Enchanté et Overclocked, je ne pouvais logiquement que me précipiter sur ce Little Brother, son étiquette « jeunesse » ne constituant en rien un frein (d’ailleurs, Overclocked, à la limite…). C’est que ces deux premières lectures m’avaient déjà amplement convaincu que Cory Doctorow était un des auteurs de science-fiction (même si, cette fois, on pourrait à la limite y mettre des guillemets, encore que… le roman est en tout cas publié hors « genre ») les plus intéressants du moment. Et ce n’est pas Little Brother qui va me faire changer d’avis.

 

Le titre, vous l’aurez sans doute noté, est (encore une fois) une référence évidente à George Orwell. Pourtant, il ne faut pas s’attendre ici à une affreuse dystopie totalitaire, ou du moins assumée comme telle, dans un futur encore relativement lointain. Little Brother, qui se déroule à San Francisco, relève du « présent visionnaire » : en l’occurrence, à l’époque de sa rédaction, l’Amérique de George W. Bush ; « la plus grande démocratie du monde », comme c’est qu’y disent, mais avec quelques fâcheuses entorses type Patriot Act, et une tendance au flicage exacerbée.

 

Pour notre narrateur et héros, Marcus (alias W1n5t0n), 17 ans, tout ça, c’est le quotidien. Mais il sait y faire. Geek jusqu’au bout des ongles, et petit génie de l’informatique, notre hacker en herbe n’a pas son pareil pour déjouer les innombrables systèmes de sécurité de son lycée, ambiance carcérale. Avec ses amis Darryl, Van et Jolu, il joue à un ARG (« alternate reality game ») du nom de Harajuku Fun Madness, ce qui est tout de même beaucoup plus intéressant que les cours. Aussi, un jour, ils décident de faire l’école buissonnière, et partent en ville en quête d’indices pour leur jeu.

 

C’est ainsi qu’ils se retrouvent au mauvais endroit au mauvais moment : des terroristes font sauter le Bay Bridge et noient le métro, « le pire attentat que notre pays ait jamais connu », comme on ne cesse de le marteler. Embarqués par la DHS (la Sécurité intérieure), Marcus et ses amis se voient détenus en toute illégalité pendant plusieurs jours, et interrogés à la dure. Aussi, quand ils sortent enfin de ce mini-Guantanamo – tous sauf Darryl… –, Marcus n’a plus qu’une seule idée en tête : faire payer ses bourreaux. Mais un Patriot Act II est voté dans l’urgence, Frisco tombe aux mains de la DHS, et les jeunes – Marcus en tête – sont plus fliqués que jamais… Qu’à cela ne tienne ! Marcus va utiliser ses connaissances en sécurité (informatique ou pas, d’ailleurs) et en cryptographie, et monter à l’aide de Xbox un réseau secret, Xnet, rassemblant bon nombre des jeunes geeks de la ville. Et tout ça commence à avoir comme un parfum de révolution assaisonnée de clash générationnel…

 

Marcus est un ado, avec des préoccupations d’ado (et des hormones en ébullition) : en cela, Little Brother est bel et bien un roman « jeunesse », ou disons plus exactement « young adult ». Mais il a le bon goût de ne pas prendre son cœur de cible pour un ramassis de crétins, ce qui en fait donc un bon roman « jeunesse ». À vrai dire, quand Doctorow part dans certains délires informatiques ou cryptographiques, ce qui arrive régulièrement, Little Brother devient même parfois relativement ardu… Quoi qu’il en soit, si ce roman peut séduire les plus jeunes lecteurs, il gardera la majeure partie de son intérêt et de son efficacité auprès d’un public plus âgé, qui ne sera en rien entraîné dans un trip régressif.

 

Et c’est un vrai page-turner. On se prend très vite de sympathie pour Marcus et sa cause, et son astuce nous enchante. Il y a quelque chose de jubilatoire dans Little Brother, et quelque chose d’indéniablement subversif. Petit manuel de rébellion informatique, ce n’en est pas moins un roman palpitant de bout en bout (même si certains épisodes – je pense notamment à la « grande folie vampire »… – sont un peu plus faibles que le reste). Type même du divertissement intelligent, Little Brother entraîne son supposé jeune lecteur dans un sous-monde interlope et réjouissant, une subculture geek où la rébellion devient ludique.

 

Le fond n’en est pas moins terriblement sérieux, et, là encore, Cory Doctorow ne prend pas ses lecteurs pour des buses. Belle réflexion sur la liberté et la sécurité, Little Brother dresse un tableau particulièrement noir de l’Amérique contemporaine, montrant comment une société peut très vite « dérailler », sous une façade toujours respectable. De l’obsession sécuritaire à la propagande qui s’insinue jusque dans les lycées – et fait passer les Xnautes pour des « terroristes », le mot étant, comme on le sait, employé à tort et à travers –, Cory Doctorow envisage avec son astuce coutumière, son brillant, une multitude de thèmes graves, et sait en traiter sans trop sombrer dans le manichéisme ou la naïveté.

 

Cela dit, on le sait, Doctorow est un optimiste et un volontariste. On s’attend – et on a raison, aussi ne pensé-je pas faire de spoiler ici – à un happy end, malgré tout, et on l’aura. C’est peut-être la limite de ce roman, d’ailleurs, et, à ce niveau, les pessimistes dans mon genre pourront trouver le propos général un brin candide, si les détails ne le sont pas, et si la subversion reste bien présente… Mais c’est là un jugement qui n’engage que moi, et, après tout, cela participe peut-être de la dimension « jeunesse » de l’ouvrage.

 

Peu importe. Si, avec Little Brother, je n’ai pas pris une baffe comme avec Dans la dèche au Royaume Enchanté et Overclocked, je n’en ai pas moins passé un très bon moment. Aussi, malgré quelques petites baisses de régime et autres petits défauts, conseillera-t-on sans hésiter ce réjouissant brûlot aux plus jeunes lecteurs, et aux moins jeunes aussi, tant qu’on y est : ils y trouveront probablement tous leur compte.

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"Les Compagnons de l'Ombre", t. 3, de Jean-Marc Lofficier (éd.)

Publié le par Nébal

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LOFFICIER (Jean-Marc) (éd.), Les Compagnons de l’Ombre, 3, textes de Matthew Baugh, Win Scott Eckert, Rick Lai, Jean-Marc & Randy Lofficier, Kim Newman, John Peel, John Shirley, Brian Stableford et Jean-Louis Trudel, traduits par Nicolas Cluzeau, Gabrielle Comhaire, Jean-Marc Lofficier, Sarah Millet, Jean-Louis Trudel, Michel Vannereux et Thierry Virga, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Noire, [2005] 2009, 305 p.

 

Retour auprès de ces si sympathiques Compagnons de l’Ombre, parce qu’ils le méritent bien. Au programme de ce troisième tome, on retrouve le cocktail qui avait si bien fonctionné dans les deux premiers, entre érudition pulpesque et régression jubilatoire : plein de héros et de vilains de la littérature (populaire mais pas que) ou du cinéma (populaire mais pas que), avec quelques personnages historiques de temps à autre, qui vont vivre, sous la plume d’auteurs anglo-saxons (pas toujours bien servis par des traductions parfois approximatives, hélas) ou francophones, des aventures toutes plus délirantes les unes que les autres. On en salive d’avance.

 

C’est ainsi avec un plaisir certain que l’on retrouve ici Kim Newman, maître ès pastiches furieux, qui, avec « La Marque de Kane », nous offre en quelque sorte une suite aux « Anges de la musique » dont il nous avait régalés dans le tome 1. On retrouve donc Erik, le Fantôme de l’Opéra, toujours aux commandes d’une agence de Drôles de Dames, même si la distribution a changé. Cette fois, la cible de leur courroux justicier n’est autre que le vil magnat de la presse Charles Foster Kane, prêt à toutes les bassesses pour provoquer une guerre en Europe. Mais ce ne sont là que quelques-uns des personnages faisant leur apparition dans ce vaste délire au générique interminable… Comme toujours, c’est parfaitement crétin (au meilleur sens du terme), d’une érudition impressionnante, et tout à fait jouissif.

 

Win Scott Eckert, avec « Les Lèvres rouges », nous offre lui aussi une suite à sa nouvelle « L’Œil d’Oran », publiée également dans le premier tome de la série. La fille d’Arsène Lupin revient donc pour de nouvelles aventures, accompagnée entre autres de son demi-frère Nestor Burma (si), pour remettre la main sur l’Œil d’argent de Dagon, tombé entre les mains d’une affreuse vampire amatrice de bains de sang. Très sympathique.

 

Rick Lai, dans « La Dernière Vendetta », fait intervenir tout un cortège de vilains, mais pas que, dans une vente aux enchères d’objets mythiques, où les évocations du western spaghetti, notamment, ne manquent pas. Pas mal.

 

On passe ensuite à « Ex Calce Liberatus » de Matthew Baugh, nouvelle épistolaire plutôt bien troussée, où Arsène Lupin, entre autres, s’intéresse de près à une collection d’épées historiques. Mais, outre des personnages d’Edogawa Ranpo, les Vampires sont de la partie… Pas mal aussi.

 

Un gros ratage suit, sans aucun doute la plus mauvaise nouvelle du recueil, avec « Les Deux Panaches de Cyrano » de John Shirley, texte ennuyeux et mal écrit dans lequel Cyrano de Bergerac voyage de quelques années dans le futur, manipulé par un sorcier, pour affronter en duel D’Artagnan… Catastrophique. On passe.

 

Hélas, « Le Trésor des Romanoff » de Jean-Louis Trudel ne vaut guère mieux. Une lupinade de plus, avec Rouletabille en bonus, mais qui se révèle confuse et guère palpitante. On passe aussi.

 

Les choses redeviennent plus intéressantes avec « Vingt mille ans sous les mers » de John Peel, qui confronte les univers de Jules Verne et de Lovecraft, le capitaine Némo faisant escale bien malgré lui à R’lyeh. Dommage que ça soit si bourrin au final, mais bon, ça se lit.

 

Les mêmes auteurs sont à l’affiche de « La Couronne du Chaos » de Jean-Marc & Randy Lofficier : cette fois-ci, c’est Robur qui intervient dans la mystérieuse vallée de K’n-yan auprès d’une expédition de l’Université Miskatonic. Plein de Mi-Go à l’affiche (plus tintinesques que lovecraftiens, cependant), et Yog-Sothoth pour le grand final, tandis que le Sâr Dubnotal veille. Résolument pulp, totalement hystérique, ça fonctionne plutôt bien.

 

Mais le meilleur est à venir avec la longue nouvelle de Brian M. Stableford qui conclut le recueil, « Le Sauvetage du Titan, ou La Futilité revisitée ». S’inspirant d’une histoire de naufrage antérieure à celui du Titanic (et a fortiori de, euh…), l’auteur place sur son gigantesque paquebot toute une flopée de célébrités, historiques ou imaginaires ; mais il semblerait bien qu’il y ait des vampires à bord ! Astucieusement construite, riche de clins d’œil réjouissants, souvent drôle, c’est là une vraie réussite, qui conclut ce troisième tome un peu inégal sur la meilleure note possible.

 

Aussi, on ne boudera pas notre plaisir. Malgré quelques ratages, ce troisième tome reste de très bonne tenue, a fortiori si l’on prend en compte le fait que les nouvelles de Kim Newman et de Brian Stableford, à n’en pas douter les meilleures, occupent à elles seules près de la moitié du volume. On se retrouvera donc un de ces jours pour le tome 4, et ad lib.

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Pub copinage : "Petites Morts", de Laurent Kloetzer

Publié le par Nébal

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KLOETZER (Laurent), Petites Morts. Les voyages de Jaël, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Dédales, 2012, 279 p.

 

Hop.

 

 

La première nouvelle.

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"La Loi des mages", t. 1, d'Henry Lion Oldie

Publié le par Nébal

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OLDIE (Henry Lion), La Loi des mages, t. 1, [Маг в законе], traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Dédales, [2000] 2011, 347 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 65 (pp. 116-117).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Dire que l’on connaît mal en France la littérature d’imaginaire russophone contemporaine relève de l’euphémisme. Le cas d’Henry Lion Oldie, pseudonyme commun de deux auteurs ukrainiens, Oleg Ladyjenski et Dimitri Gromov, est à cet égard symptomatique. De ces titulaires du prix Aelita, le plus ancien prix de SF russe, décerné pour l’ensemble de leur œuvre, nous ne connaissions en France – au Canada, un de leurs romans a été traduit –, en tout et pour tout, que deux nouvelles figurant dans l’anthologie Dimension Russie, dirigée par Viktoriya et Patrice Lajoye. Et c’est à nouveau grâce à ces traducteurs que l’on peut aujourd’hui se réjouir de la parution chez Mnémos de ce premier tome de La Loi des mages (roman unique scindé en deux volumes). Non pas une œuvre de science-fiction, pour le coup, mais un roman de fantasy résolument atypique, et qui change heureusement des tolkienneries sans saveur qui polluent le genre.

 

Nous sommes dans une Russie tsariste, fin xixe, légèrement autre. Une Russie où l’on s’enthousiasme pour le célèbre opéra Le Cimmérien triomphant, où l’aria de Conan proclame la haine de toute forme de magie. Car il y a, dans cette Russie-là, mais également a priori dans le reste du monde, des mages, qui ont leur Loi, et leur complexe hiérarchie basée sur les jeux de cartes. Mais cette « race de mage » est mal vue, et, autant le dire, persécutée en Russie, où il existe un corps spécial chargé de leur traque, que l’on appelle fort logiquement les « Barbares ».

 

Dans le livre premier de ce roman, nous suivrons essentiellement deux mages, le Valet de Pique Drouts l’amateur de chevaux, et la Dame de Carreau Rachka la Princesse, qui viennent tout juste d’être libérés du bagne. Mais cette libération est bien illusoire : ils sont en fait déportés au fin-fond de la Russie la plus inhospitalière, dans le froid village de Kous-Krendel. Ils restent bien entendu sous la surveillance des autorités, et Monsieur le lieutenant-colonel, le Prince Djandieri, du corps spécial de rafle « Barbare », s’intéresse tout particulièrement à leur cas. Il faut dire qu’en cas de récidive, c’est la mort qui est promise à nos deux héros… Aussi font-ils de leur mieux pour s’intégrer dans la communauté villageoise, portée à les rejeter, et doivent-ils s’abstenir de toute « action éthérée ».

 

Autant le dire de suite : ce livre premier est un pur bijou. L’ambiance, glaciale, est remarquablement travaillée, et rendue avec une finesse rare. Mais le style n’est pas en reste : au premier abord, on est sans doute un peu déconcerté, voire agacé, du parti-pris en la matière (deuxième personne, passé simple). Pourtant, on s’y fait. Et l’on découvre ainsi une plume très subtile, abstraite et poétique, de toute beauté, qu’ont fort bien su rendre les traducteurs (quand bien même, sans doute, leur texte n’est pas irréprochable, notamment pour ce qui est des répétitions : par exemple, on ne compte pas les « subito »…). Les auteurs nous livrent un tableau extraordinaire, et pour ainsi dire bluffant, d’une Russie millénaire où la nature est impitoyable et où les hommes, moujiks perpétuellement ivres, mènent à peu de choses près une vie de bêtes sauvages : un enfer de neige et de bois, beau étrangement, que le lecteur découvre et explore avec une fascination sans cesse renouvelée. La quasi-absence d’histoire dans ce premier livre, aussi, n’est en rien un problème : le fait est que cela marche, et que l’on dévore ces pages très stylées, riches de scènes marquantes, de personnages pittoresques, et d’une sorte de « naturalisme » froid.

 

La suite, le livre second, qui abandonne ce parti-pris stylistique et narratif pour des raisons que l’on se gardera bien d’exposer ici, sous peine de déflorer l’intrigue (même si la quatrième de couverture ne s’en prive pas…) – disons simplement que Drouts et Rachka, comme on pouvait s’y attendre, vont « replonger » et ne pas rester éternellement à Kous-Krendel –, est sans doute un cran en-dessous ; on n’y retrouve pas le brio de ce qui précède, non, mais cela reste néanmoins de la fantasy de grande qualité, originale et toujours très stylée, simplement d’une autre manière.

 

Aussi le bilan de ce premier tome est-il très largement positif : La Loi des mages fait mouche, séduit par son caractère atypique, son ambiance époustouflante, sa plume très travaillée et d’une poésie toute personnelle. De toute évidence, nous ne sommes pas là en présence d’un roman de fantasy comme les autres, et c’est tant mieux. Il y a de quoi rendre le fan du genre un peu perplexe – qui se fierait à la seule « histoire » résumée par la quatrième de couverture risquerait de s’exposer à une sévère déconvenue… C’est qu’il y a bien plus dans ce roman remarquable, affichant haut et fort sa singularité dans un paysage littéraire plus moribond encore que les environs de Kous-Krendel, et ne négligeant jamais la forme au profit du seul fond. Autant dire que l’on attend le  second tome avec impatience.

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"Dans la dèche à Paris et à Londres", de George Orwell

Publié le par Nébal

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ORWELL (George), Dans la dèche à Paris et à Londres, [Down and Out in Paris and London], traduit de l’anglais par Michel Pétris, Paris, Ivréa – 10/18, coll. Domaine étranger, [1933, 1935, 1982, 2001] 2005, 290 p.

 

Pour commencer, une petite anecdote.

 

Mon premier contact avec ce fameux livre de George Orwell, livre de souvenirs à l’instar de l’indispensable Hommage à la Catalogne, ce fut à Toulouse, avec une amie, probablement dans le cadre du Marathon des Mots, même si je ne suis pas tout à fait sûr de ce dernier point. Toujours est-il qu’une lecture publique et gratuite en était organisée, qui avait lieu au square Charles de Gaulle, juste derrière le Capitole. Ceux qui connaissent un tant soit peu Toulouse se douteront que le lieu n’avait probablement pas été choisi au hasard : ce square, à l’époque en tout cas – je ne sais pas ce qu’il en est maintenant – était fréquenté par pas mal de clochards, célestes ou pas, comme ceux dont parle Orwell essentiellement dans la partie londonienne de son ouvrage. Et ce qui devait arriver arriva : l’un d’entre eux se mit à foutre gentiment le bordel. Les bobos théâtreux qui lisaient essayaient tant bien que mal de l’ignorer, avec un certain mépris, puis un troisième homme – semble-t-il là pour ça – acheta le départ dudit clochard avec une tasse de café, qu’il lui servit avec une condescendance rare, et un imperturbable sourire aux lèvres. Personnellement, j’en étais malade. Le rapport (ou contraste) entre ce qui se disait et ce qui se faisait était on ne peut plus… glauque, je crois que c’était le mot que j’avais employé à l’époque. Nous sommes partis le ventre noué, gênés, et, quant à moi, j’aurais presque envie de dire traumatisé par cette scène pathétique.

 

En tout cas, ce souvenir déplorable m’a marqué, et peut-être m’a-t-il dissuadé de lire Dans la dèche à Paris et à Londres pendant un certain temps, le bouquin prenant la poussière dans mon étagère puis ma commode de chevet. Et, tout au long de ma lecture, j’en avais encore les images en tête…

 

Mais passons.

 

Tout est dans le titre : dans cet ouvrage – en son temps publié en français sous le titre La Vache enragée –, le jeune George Orwell, de son vrai nom Eric Blair, nous raconte ses années de galère à Paris et à Londres, au retour de la Birmanie où il avait servi dans la police indienne impériale.

 

Nous le suivons tout d’abord à Paris, pris dans la spirale infernale de la misère. Si, dans la capitale française, il a toujours eu un toit sur la tête, prenant la précaution de payer son loyer dans un hôtel miteux à l’avance, il n’en a pas moins connu des heures fort pénibles. Après avoir donné un temps des leçons d’anglais, le futur auteur de La Ferme des animaux et de 1984 s’est en effet retrouvé sans travail, à devoir vivre avec quelques sous par jour, et à connaître cette caractéristique fondamentale des miséreux : la faim. Après s’être séparé de quasiment tout et avoir mis ses vêtements au clou, il s’est retrouvé à errer désespérément dans les rues de Paris en quête d’un travail, notamment avec son ami Boris, un immigré russe. Il finit par en trouver : il fait la plonge dans un prestigieux hôtel, puis, sur les conseils de Boris, abandonne son tablier pour un métier en gros similaire à l’Auberge de Jehan Cottard, un restaurant naissant tenu également par un immigré russe. Et ce sont alors des heures et des heures d’exploitation sordide, dans des conditions infâmes : Blair travaille jusqu’à 17 heures par jour, sous le coup des insultes perpétuelles de ses supérieurs, et connaît un véritable enfer.

 

Pourtant, la spirale n’a pas fini de lui jouer des tours. Parti pour Londres où un ami lui a promis un travail autrement paisible – s’occuper d’un idiot, en gros –, il a la déconvenue d’apprendre que cet emploi ne pourra véritablement débuter qu’un mois plus tard. Et de se retrouver à la rue, en compagnie notamment d’un Irlandais du nom de Paddy, dans la cohorte des « trimardeurs » ou « chemineaux », qui errent d’asile de nuit en asile de nuit, ces derniers ne valant guère mieux que des prisons. Tableau édifiant, qui se conclut par un fort réquisitoire en faveur des vagabonds contraints à ce vagabondage permanent par une législation absurde, et qui sont bien loin, à ses yeux, d’être la lie de l’humanité que l’on présente généralement, ainsi qu’il s’emploie à le démontrer dans des pages puissantes.

 

Orwell présentait humblement son ouvrage comme un simple « journal de voyages ». C’est pourtant bien plus que ça. D’aucuns, à en croire la quatrième de couverture qui cite Henry Miller, en font le plus grand des ouvrages de l’auteur ; c’est à mon sens aller trop loin dans l’éloge – La Ferme des animaux et 1984, tout de même, et l’Hommage à la Catalogne aussi, dans un registre plus proche… C’est cependant un livre qui marque profondément, peint aux couleurs du réel, avec un sens de l’anecdote remarquable. Orwell, qui fait bien malgré lui dans l’observation participante, et s’affiche apolitique, nous fait vivre la misère sous tous ses aspects, celle du sans-travail, celle du plongeur, celle du trimardeur, navigant entre prolétariat et sous-prolétariat. Mais il ne sombre jamais, pas un seul instant, dans le misérabilisme. Son tableau n’en est que plus authentique et perturbant ; pourtant, tout n’est pas si noir, dans Dans la dèche à Paris et à Londres : c’est aussi le portrait d’une communauté vivante, malgré tout, traversé de figures fortes – on a cité Boris et Paddy, mais pensons aussi à « l’artiste de rue » Bozo, par exemple. On va des salauds ordinaires, poussant la mesquinerie aussi loin que possible, aux héros de la rue qui, même à sec, partagent leur dernier quignon de pain avec leur camarade de trimard. On vit, littéralement, avec eux, et on ressent, nous simple lecteur a priori bien loin de tout ça, leur faim, leur désespoir, leur ennui. Et leur joie, aussi, dans certaines occasions, notamment dans la partie parisienne de l’ouvrage, haute en couleurs, et qui contient quelques grands moments (je pense ici notamment à la description de la cuite du samedi soir…).

 

Quoi qu’il en soit, Dans la dèche à Paris et à Londres, magnifiquement servi par la plume simple et vivante d’Orwell, est de ces livres qui marquent profondément, et qui – éventuellement – peuvent permettre d’envisager le monde d’un œil nouveau. « Voilà le monde qui vous attend si vous vous trouvez un jour sans le sou. » Ça fait peur… d’autant que l’on ne peut s’empêcher de penser que ce qui est décrit ici reste sans doute largement vrai 80 ans plus tard. On relativise ainsi nos « petites » misères, confrontés que nous sommes avec la Misère avec un grand M. Et on prend conscience de certaines choses. À ce titre, j’aimerais conclure ce compte rendu par le dernier paragraphe de l’ouvrage, pour le moins éloquent :

 

« Je tiens toutefois à souligner deux ou trois choses que m’a définitivement enseignées mon expérience de la pauvreté. Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. Ceci pour commencer. »

 

« Ceci pour commencer »…

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"Madman Bovary", de Claro

Publié le par Nébal

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CLARO, Madman Bovary, Arles, Gallimard – Actes Sud, coll. Babel, [2008] 2011, 195 p.

 

Je ne connaissais jusqu’à présent, et seulement un peu, Claro qu’en tant que traducteur (d’excellents bouquins d’excellents auteurs) ; mais je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir Claro romancier. Certes, CosmoZ dort dans ma commode de chevet depuis sa sortie, mais j’ai finalement jeté mon dévolu sur Madman Bovary pour entrapercevoir le travail du bonhomme. Ne serait-ce que parce que le sujet me parlait énormément, et que, à l’instar de l’auteur et du narrateur, ben, je kiffe veugra Flaubert (même si, personnellement, j’avoue une préférence pour L’Éducation sentimentale, mais c’est une autre histoire). A priori, l’histoire de cet homme qui, sous le choc d’une rupture, relit pour la énième fois Madame Bovary jusqu’à s’y noyer m’intéressait donc.

 

 

Aïe.

 

Autant le dire tout de suite : j’ai abandonné ce bouquin à mi-chemin, chose que je ne fais normalement jamais, même pour les pires merdes (et vous avez pu constater récemment qu’il m’arrive d’en lire par pure perversion). Puis-je pour autant qualifier Madman Bovary de « pire merde » ? Je n’en suis pas certain.

 

Ce dont je suis certain, par contre, c’est que je n’ai (une fois de plus, dirons les mauvaises langues…) rien panné à ce machin (cette « graphomanie post-moderne en roue libre », m’a-t-on dit). Il est vrai que, déjà, à la base, bon, mais en plus, j’ai récemment lu du Gemmell, ce qui n’arrange rien. Quoi qu’il en soit, au bout de cent pages, j’en étais à me demander depuis quelque temps déjà pourquoi je continuais à lire ce délire absolument vain à mes yeux de profane. Et j’ai reposé le bouquin pour m’emparer d’un Orwell. Ce qui m’a paru tout de même vach’ment plus sain.

 

Dans un premier temps, j’avais pensé illustrer ce bête et lapidaire compte rendu d’une lecture avortée par quelques extraits de ce Madman Bovary, pris au hasard ou en tête de chapitre, que sais-je. Mais ça ne fonctionnait pas vraiment. Alors autant sauter directement à la conclusion.

 

Si j’étais méchant-bourrin, je chercherais sans doute à pasticher bêtement et sans talent la plume de Claro, et finirais probablement sur quelque chose comme AAAAAAAAAaaaaaaaaaah putain c’est bon ça, quand je m’entends écrire je oh je Estée S.T. ester oh je je jejejeje tremble, frémis, bande, hurle, j’en fous partout (par-tout)

((((Oh !))))

je désire-délire-suppure-suppute, PUTE

Il souffla bien fort ce jour-là

Et le court jupon s’envola !

Ici-là. LA LA LA.

Extase (Continuons, brodons, Homais à la maison, Homais-tépafou SI ! Madman Bovary, tovaritch !!!)

Et le nouveau avec sa casquette qui. Art scénique. C’est re-bon ça (rebond, boing) oui, quand je, ah, quand je, oh, Emma M.A. aima EEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEMMA je oh mets-moi ton doigt littéraire dans le cul critique je sens que je vais je vais je vais jevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisjevaisJEVAIS

 

STOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOP !!!

 

Calmons-nous.

 

N’écrivons pas, nous, le cancre, que Madman Bovary n’est rien d’autre à nos yeux qu’une triste fumisterie bobo-branchouillo-pédante illisible et vaine.

 

Ce qui serait méchant-bourrin, or je ne suis pas méchant-bourrin. Je suis gentil-con.

 

Je vais donc me contenter de noter que, en dépit des apparences, Madman Bovary n’était de toute évidence pas un livre pour moi.

 

Et que moi, bon, vous, hein, c’est vous qui voyez, hein, mais moi, perso, moi, je préfère Flaubert.

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"La Parallèle Vertov", de Frédéric Delmeulle

Publié le par Nébal

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DELMEULLE (Frédéric), La Parallèle Vertov, préface de Gérard Klein, Paris, Mnémos – LGF, coll. Le Livre de poche Science-fiction, [2010] 2011, 473 p.

 

Voilà un livre qui aura connu une drôle d’aventure éditoriale. Initialement intitulé Nec Deleatur, il est refusé par un paquet d’éditeurs, dont Gérard Klein pour sa collection Ailleurs & Demain. Et c’est chez l’obscur et improbable Éditeur Indépendant que sortira ce titre. Gérard Klein, qui avait déjà remarqué et recommandé l’ouvrage sans le prendre pour autant (on jugera pertinentes ou non ses raisons, qu’il expose dans une préface qu’il vaut mieux lire en postface, même si elle se montre essentiellement « généraliste »), attire alors l’attention sur ce roman, notamment en en parlant, si mes souvenirs sont bons, sur le Cafard cosmique. Il faut croire que ça marche, puisque le roman est repris chez Mnémos, sous le nouveau titre La Parallèle Vertov. Et il est très vite repris en poche par – devinez – Gérard Klein, au Livre de poche Science-fiction.

 

Un roman qui traite du voyage dans le temps. Donc, très probablement, un roman qui fait mal à la tête – c’est courant avec ce thème, tant les paradoxes qu’il suscite sont éprouvants, je ne vous ferai pas l’affront de les rappeler ici. Et aussi un roman qui s’aventure sur un terrain très balisé, pour ne pas dire rebattu : depuis la séminale Machine à explorer le temps de Wells, on a beaucoup écrit (et lu) sur le sujet. Peut-on encore, aujourd’hui, faire quelque chose d’un tant soit peu original et palpitant à ce propos ? Eh bien, il semblerait que oui…

 

Nous sommes en 1910. Trois frères meurent dans des circonstances bizarroïdes en Angleterre. Deux journalistes, un Français et un Anglais, mènent l’enquête.

 

Nous sommes en 1993. Un homme qui se présente sous le nom de Campbell (…) fait l’achat… d’un sous-marin nucléaire soviétique, le Dziga Vertov (et ce n’est pas la seule allusion cinématographique de ce roman…). Pourquoi pas, hein ?

 

Nous sommes de nos jours (enfin, presque) (eh eh). Child Kachoudas – pourrait pas s’appeler Pierre Dupont, comme tout le monde ? –, historien mais plus exactement « recherchiste », se voit confier une mission par son oncle, José-Luis de Almédia (pourrait pas, etc.), qui lui demande de visionner les archives des funérailles d’Édouard VII en 1910, en regardant attentivement la foule. Child s’exécute, et remarque – il ne pouvait pas le manquer – un homme qui lance un coup d’œil vers la caméra : de toute évidence, il s’agit de son oncle… Ce qui est bien évidemment impossible.

 

Sauf que le bonhomme a découvert le voyage dans le temps ; et qu’il utilise pour ce faire le Vertov (pourquoi pas, hein ? d’autres ont bien utilisé une DeLorean ou une cabine téléphonique…). Et l’oncle et le neveu de s’embarquer pour Sélinonte en 117 après Jean-Claude, dans l’espoir d’y entrevoir Trajan, comme décrit dans une scène des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (qu’il faut que je lise, ça peut plus durer).

 

Bien évidemment, ça ne se passe pas très bien. Et l’oncle et le neveu de se dire qu’ils ont commis une grosse boulette aux conséquences incommensurables…

 

La Parallèle Vertov démontre que oui, on peut bel et bien écrire encore de nos jours des trucs intéressants à propos du voyage dans le temps. Mais il faut dire qu’il se montre pour ce faire sacrément malin (un peu trop, même, parfois – et là, du coup, ça ne marche plus…), et promène son lecteur avec astuce tout au long d’une trame savamment orchestrée, encore que la construction puisse paraître quelque peu critiquable à l’occasion.

 

Le roman est en effet loin d’être parfait. S’il se montre toujours intelligent, il accuse à l’occasion quelques coups de mou. Je dois dire que le début du roman, avec les intrigues du XXe siècle, m’a paru particulièrement brillant, et qu’il m’a semblé très intéressant d’envisager ainsi la problématique du voyage dans le temps « de l’extérieur », en quelque sorte ; aussi, quand débute l’aventure plus conventionnelle de Child et de son oncle, j’ai été – temporairement (eh eh) – un peu déçu, d’autant qu’elle adopte un ton plus léger que ce qui précède, à plus ou moins bon droit. Mais Frédéric Delmeulle, qui use d’une plume simple mais efficace et même assez jubilatoire, finalement, récupère malgré tout assez vite son lecteur, et c’est avec un plaisir, certes pas constant, mais bien réel, que l’on suit l’épopée des deux hommes sur La Parallèle Vertov.

 

Sans être révolutionnaire, ce premier tome des « Naufragés de l’Entropie » sait renouveler le thème éculé du voyage dans le temps, et ouvre des perspectives fascinantes – comme un vrai bon bouquin de SF, quoi. Ce qu’il est, à n’en pas douter, malgré ses quelques faiblesses. Type même du divertissement intelligent, La Parallèle Vertov propose en outre une belle réflexion sur l’histoire – puisque c’est de voyage dans le passé qu’il s’agit ici, ce qui, dans un sens, inscrit ce roman dans la filiation de « La Patrouille du temps » de Poul Anderson… mais pour mieux en prendre le contre-pied en définitive. Ce qui est assez audacieux, mais finalement très convaincant.

 

Frais, efficace et stimulant, malgré quelques défauts « de jeunesse », c’est là un roman tout à fait recommandable. Il méritait bien, effectivement, que l’on attire l’attention à son sujet, et on ne peut qu’espérer que cette nouvelle vie en poche lui permettra d’obtenir tout le succès qu’il mérite.

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"Le Visage Vert", n° 19

Publié le par Nébal

 

Le Visage Vert, n° 19, Cadillon, Le Visage Vert, novembre 2011, 191 p.

 

Ben alors ? Pas de dossier dans cette deuxième livraison annuelle (ouééé) de l’excellent Visage Vert nouvelle formule ? En fait, dans un sens, si, même s’il se cache un peu. La première moitié de ce numéro est en effet consacrée au thème du péril jaune (décidément, après ma récente lecture de Yue Laou. Le Faiseur de lunes…), envisagé notamment (mais pas uniquement) sous l’angle des tortures ô combien raffinées dont se montrent capables les Célestes, au moins dans l’imagination des auteurs occidentaux du début de notre siècle. Car, c’est connu, le Jaune est cruel… C’est ainsi que le numéro s’ouvre sur « La Cité des tortures » de René Thévenin, un texte qui va vraiment très loin dans le genre. C’est d’un racisme consternant, mais, avouons-le, aussi rigolo que répugnant, tant il se montre excessif ; mais c’est aussi finalement, malgré une conclusion un peu plate, une nouvelle plutôt bien ficelée, si l’on parvient à faire abstraction de son idéologie puante, ou, plus exactement peut-être, si l’on parvient à la replacer sereinement dans son contexte. Raffinements de cruauté au programme, donc, mais aussi assimilation des Chinois aux rats qui pullulent, théorie du complot et suggestion génocidaire tant qu’on y est… C’est du lourd ! Et ça mérite bien une mise à plat par le toujours aussi convaincant Michel Meurger dans un long article intitulé « Célestes ou infernaux ? L’Extrême-Orient des bourreaux et des monstres », bien évidemment passionnant et pertinent. En guise de complément, nous trouvons ensuite un bref texte sur le mode de l’anecdote édifiante de Harry De Windt, « L’Oiseau gris », qui n’est en somme que le rapport d’un procédé de torture particulièrement sophistiqué. Et Michel Meurger d’en rajouter une (petite) couche avec « Un bestiaire de la cruauté ». Tout cela était tout à fait intéressant, et j’avoue que je n’aurais pas rechigné sur un peu de rab…

 

Suit une ghost story épistolaire de Rhoda Broughton intitulée « La Vérité, toute la vérité et rien que la vérité ». Plutôt intéressante (et amusante) sur le strict plan formel, celle-ci se révèle néanmoins un peu terne sur le fond.

 

On passe alors à Ernst Raupach, dont j’avais bien aimé « Laisse dormir les morts », séminale nouvelle vampirique reprise dans l’anthologie Les Femmes vampires. Un texte qui en faisait des tonnes, mais pour notre plus grand plaisir. Cette fois, « Le Voyage » est un conte tout à fait charmant et délicieux, malgré un symbolisme qu’on pourra à bon droit trouver « un peu » lourd. Ah, l’amour…  compliqué, hein.

 

François Ducos livre ensuite un article (est-ce une nouvelle rubrique ?) sur l’illustrateur Jacques Leclerc, très porté sur les dames en tenue légère, moult documents à l’appui. J’avoue que cela m’a laissé pour le moins froid, et que je ne suis guère sensible à son travail…

 

Puis c’est au tour du contemporain H.V. Chao, avec « Le Joyau du Nord », déconcertante nouvelle russe pour le moins cryptique et très précieuse, riche de belles images et d’idées troublantes, cependant.

 

Et le numéro de s’achever (déjà ? nooooooooon…) avec Théophile Bergerat et son plutôt nanardesque, à mes yeux tout du moins, « Curieux Assassinat du professeur Gusmaüer (culpabilité d’un animal antédiluvien) ». Le titre à rallonge est éloquent. Au menu, corps astral (avec des vrais morceaux de « théorie psychique » pour le moins, euh, « farfelue ») et Megatherium cuvieri. Toute une époque ! Rigolo, malgré une conclusion qui se veut dramatique et une plume pour le moins indigente.

 

Au final, un numéro un peu inégal, que j’ai peut-être trouvé un petit cran inférieur par rapport au niveau d’excellence habituel de cette brillante revue. Rien de grave, cependant, et c’est avec impatience que j’attends d’ores et déjà le prochain numéro, qui devrait contenir la suite du dossier sur les singes voleurs de femmes (miam !).

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"Monty Python !", de Patrick Marcel

Publié le par Nébal

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MARCEL (Patrick), Monty Python ! Petit précis d’iconoclasme, Lyon, Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2011, 242 p.

 

« And now, for something completely different… »

 

(Vach’ment original comme entrée en matière, non ?)

 

Qu’on se le dise : depuis qu’il a découvert émerveillé les Monty Python lors d’une diffusion de l’excellentissime La Vie de Brian sur Arte il y a de ça, ouf, au moins (mais c’était assez tardif, en même temps), Nébal est convaincu que ces gens-là étaient et resteront pour un bon bout de temps encore les plus drôles de notre continuum espace-temps. La découverte s’est prolongée tout d’abord avec les autres films du groupe, Sacré Graal, Le Sens de la vie (vu la première fois dans une version doublée en français, horreur glauque ! j’espère que les responsables de ce sacrilège ont payé, d’une manière ou d’une autre) et Pataquesse, avant de passer enfin (logique) aux quatre saisons du Monty Python’s Flying Circus par où tout a commencé. Chaque étape de cette initiation n’a fait que confirmer ce premier jugement : putain, qu’est-ce qu’ils étaient forts ! Et assez uniques, aussi. Leur humour n’est certes pas universel – j’ai eu maintes fois l’occasion de le constater, pété de rire que j’étais à côté d’autres spectateurs stoïques qui me regardaient bizarrement – mais, sur moi, en tout cas, il fait mouche à chaque coup. Tout ce que j’aime : grotesque, irrévérencieux, subversif, absurde, surréaliste, d’un mauvais goût réjouissant, et plus anglais qu’un five o’clock tea… La perfection faite sketch (sans chute, si possible). Aussi, quand j’ai vu paraître ce petit essai de Patrick Marcel (traducteur essentiel, mais aussi auteur, par exemple, chez le même éditeur, du très recommandable Les Nombreuses Vies de Cthulhu), je me suis en toute logique jeté dessus. Et j’ai dévoré le machin (sans SPAM).

 

Les Monty Python : cinq Angliches so Oxbridge, Graham Chapman (RIP), John Cleese, Eric Idle, Terry Jones, Michael Palin, et une pièce rapportée des ex-colonies, Terry Gilliam. Six terroristes de l’humour, qui ont tout dynamité ou presque en l’espace d’une vingtaine d’années. Je les aime, oh, oui, je les aime. Mais, finalement, je ne savais pas forcément grand-chose d’eux ; cet essai a le bon goût d’éclairer un peu tout ça, en commençant par resituer le groupe dans un contexte bien particulier, social autant qu’humoristique, en établissant notamment les influences qu’il a pu connaître, voire revendiquer (un exemple : le Goon Show, qu’avait l’air d’être pas mal dans le genre, aussi). Tout cela est franchement passionnant, et j’y ai appris plein de choses.

 

Il est temps, ensuite, d’étudier le (long) parcours de nos héros jusqu’à la création du Monty Python’s Flying Circus, puis de disséquer ses quatre saisons (la quatrième, avortée, étant un peu à part, et, avouons-le, en demi-teinte, voire en quart). Tout cela se fait pas mal sur le registre de l’anecdote, ce qui est tout à fait réjouissant, d’autant que l’auteur use d’une plume fort agréable, à la fois légère et sérieuse, en ayant le bon goût de s’abstenir dans l'ensemble de tenter d’être drôle (contrairement à la quatrième de couv’, qui peut un tantinet faire peur) pour mieux servir l’humour propre aux six joyeux drilles. C’est l’occasion d’en apprendre à nouveau beaucoup, notamment – c’est ce qui m’a le plus marqué – sur la « censure » occasionnelle (avec les pressions d’une effroyable bigote et la frilosité de la BBC) et sur les frictions qui parcouraient le groupe (au-delà de la seule distinction entre cantabrigiens et oxoniens ; on connaît bien sûr les problèmes de boisson de Chapman, mais il y avait bien d’autres éléments de discorde, et John Cleese, notamment, ne donne pas ici l’impression d’avoir été facile à vivre). Mais on se marre franchement, aussi, à l’évocation rapide mais suffisante de quelques gags mythiques, que je ne vous ferai pas l’affront de citer. Relevons également le chapitre sur les produits dérivés – de cela, je ne savais absolument rien – qui m’a plus qu’à son tour fait hurler de rire, avec sa belle et éloquente iconographie (où l’on voit que nos héros n’avaient peur de rien, et certainement pas de l’expérimentation). Puis l’on passe au cinéma : Pataquesse ne comptant pas vraiment, on étudie ici successivement, toujours dans le même registre, les trois véritables long-métrages des Monty Python dans leur ordre de parution, soit Sacré Graal, La Vie de Brian (et revoilà la « censure », sans surprise…) et enfin Le Sens de la vie. J’en ai moins appris ici que dans les chapitres précédents, mais ne regrette pas le voyage pour autant.

 

Et puis, la Mousse de Saumon du Destin frappe, et Graham Chapman meurt, ce qui marque la fin du groupe ; mais pas celle de la carrière des cinq autres, qui est ensuite brièvement évoquée (bien trop brièvement, à mon sens : il y avait de quoi dire, notamment pour Gilliam, qui a eu la carrière cinématographique que l’on sait ; en même temps, ben, on le sait, justement, alors bon…). Quelques mots, enfin, là encore trop brefs trouvé-je, sur l’héritage des Monty Python, notamment en France.

 

Tout cela, dans l’ensemble, est fort bel et bon. Les plus fans des fans n’y apprendront pas forcément grand-chose (encore que ça dépende des passages), mais tout amateur des Monty Python se régalera à la lecture de ce petit essai. Qui n’a à mon sens qu’un seul véritable défaut, et c’est celui, ben, d’être petit, justement : on en voudrait davantage, et c’est parfois frustrant. C’est qu’il y avait de la matière à explorer. On peut du coup regretter que Patrick Marcel en soit largement resté au stade de l’anecdote, qui fait un peu figure de surface, et, quand bien même le sérieux de son travail ne fait aucun doute, qu’il n’ait qu’occasionnellement étudié son sujet en « profondeur » (l’expression n’est pas très heureuse, mais j’espère que vous voyez ce que je veux dire), en décortiquant par exemple davantage les ressorts de l’humour pythonesque ou, pourquoi pas, la philosophie (si) qui le sous-tend.

 

N’empêche que tout cela se lit très bien : je l’ai dévoré en une journée, et c’est généralement bon signe. On ne fera donc pas la fine bouche, et appréciera comme il le mérite ce Petit précis d’iconoclasme.

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"Signal/Bruit", de Neil Gaiman & Dave McKean

Publié le par Nébal

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GAIMAN (Neil) & McKEAN (Dave), Signal/Bruit, [Signal to Noise], traduit de l’anglais par David Calvo et Charles Recoursé, Vauvert, Au Diable Vauvert, [1992, 2007] 2011, [n.p.]

 

Il est des duos qui ont marqué l’histoire de l’art. Bien sûr, on pensera en priorité à Stone & Charden, ou encore Ringo & Sheila. Pour autant, celui formé par Neil Gaiman & Dave McKean n’est pas à négliger, et on lui doit quelques fort belles réussites. Leur collaboration a d’abord donné le jour à quelques superbes bandes-dessinées : que l’on songe par exemple à Violent Cases ou à l’excellentissime Mr Punch ; dans un registre un peu différent, on pourrait d’ailleurs évoquer Sandman, qui reste à mes yeux le chef-d’œuvre de Gaiman tous médias confondus, dans la mesure où McKean a maquetté les albums et fourni les illustrations de couverture. Et puis leur association s’est poursuivie ailleurs, McKean illustrant les livres de Gaiman, ce dernier scénarisant le film du premier Mirrormask (à voir ; c’est pas parfait, loin de là, mais très intéressant).

 

Ce qui nous amène à Signal/Bruit, tout récemment publié en français par Au Diable Vauvert. Une BD, à l’évidence.

 

 

Ou pas. Enfin, un truc qui se dévore des yeux et qui se lit, en tout cas. Mais dans un registre assez expérimental, bien plus que les œuvres citées précédemment. Tout est dans le titre, dans un sens. Il y a le signal, et le bruit qui le perturbe. Signal/Bruit est une œuvre perturbée, qui fait notamment dans le collage et la découpe – on ne s’en étonnera pas de la part de McKean, mais Gaiman également se plie (…) à l’exercice –, pour ne pas dire (mais pourquoi ne pas le dire ?) le cut up.

 

Tout est parti du magazine The Face, pour lequel McKean avait déjà réalisé trois courtes œuvres dans le genre, dont une écrite par Gaiman, qui sont ici reprises en guise d’introduction. Mais Signal/Bruit, bien qu’assez bref, est en comparaison une œuvre de bien plus longue haleine, qui fut publiée par le magazine en feuilleton, puis en recueil en 1992, avant de faire l’objet d’une édition augmentée en 2007, celle qui nous est ici proposée.

 

« L’histoire » (un bien grand mot, peut-être, mais rien de péjoratif là-dedans) est fort simple : c’est celle d’un homme en train de mourir d’un cancer. Un réalisateur, en l’occurrence. Qui ne pourra pas tourner son dernier film, du coup. Mais qui le travaille néanmoins, dans sa tête tout d’abord, puis à l’écrit. L’histoire d’un village dans les dernières heures de l’an 999, à la veille de ce que tout le monde s’attend être l’apocalypse.

 

(Eh oui. Déjà.)

 

L’œuvre est presque nécessairement triste, évidemment morbide ; mais elle est aussi lumineuse, dans un sens ; et en même temps cryptique. Elle perturbe autant qu’elle est perturbée, en tout cas.

 

Perturbée par la forme, ces brèves séquences « narratives » (faut le dire vite, juste au cas où) entrecoupées d’intertextes façon cut up naturellement abscons, mais dont il se dégage pourtant une indéniable poésie. Parallèlement, les illustrations s’enchevêtrent, se fondent, se substituent, se génèrent, dans un magnifique chaos merveilleusement organisé. Perturbante, du coup, sur le seul plan formel ; mais aussi, bien sûr, au fond des choses, par son thème : la mort, sublimée et rendue plus atroce encore par l’expectative. Si Signal/Bruit est une histoire, c’est celle d’hommes qui attendent l’inéluctable ; mais il est bien des manières d’attendre, et notre héros n’a pas la passivité de ses personnages, figures égarées dans la brume et la neige. Aussi, en dépit de tout, construit-il son œuvre ultime sous nos yeux, peut-être à notre seule intention. L’attente de l’apocalypse : la mort, comme la révélation.

 

Signal/Bruit forme un tout indissociable, et on aurait sans doute tort de vouloir à tout prix séparer le travail de Neil Gaiman de celui de Dave McKean. Les deux sont à vrai dire exemplaires. Je ne cacherai pas, cependant, que, si la narration et le texte de Gaiman brillent par leur délicatesse, leur subtilité et leur émotion, c’est – comme souvent – avant tout le graphisme de McKean qui m’a séduit dans cette BD hors-normes. Il est ici à son sommet, ai-je le sentiment, meilleur encore (ou en tout cas aussi bon, cela au moins ne fait pas de doute) que dans les œuvres précitées, ou d’autres de ses réussites les plus marquantes, comme Batman : Arkham Asylum avec Grant Morrison ou, en solo, le monumental Cages. Signal/Bruit est sur ce plan une véritable merveille, conçue avec un art unique pour un résultat qui dépasse toutes les attentes. En d’autres termes : putain, que c’est BEAU !

 

À tomber par terre. À en mourir. Dieu, que la mort est belle, ainsi creusée, travaillée jusqu’au dernier souffle, au dernier battement de cœur… Malgré l’injustice, malgré la douleur, malgré l’inachèvement. Malgré le bruit qui vient perturber définitivement le signal, ou peut-être (sans doute) grâce à lui. On aura rarement lu cadavre plus exquis.

 

Précipitez-vous.

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