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"Le Livre des choses perdues", de John Connolly

Publié le par Nébal

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CONNOLLY (John), Le Livre des choses perdues, [The Book of Lost Things], traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Brévignon, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction – Fantasy, [2006, 2009-2010] 2011, 380 p.

 

Tiens ? Un livre qui a raflé en 2010 le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix Imaginales sans que j’y prête attention ? Étrange… Connais pas ça du tout, moi. Et l’auteur, l’Irlandais John Connolly, pas davantage… Bon, ben, essayons, hein.

 

Nous sommes en Angleterre, à l’aube de la guerre. La mère du jeune David est morte des suites d’une longue maladie, en dépit des « rituels » que David exécutait pour la protéger. Mais son père a retrouvé l’amour en la personne de Rose, et bientôt naît un demi-frère, Georgie. Deux intrus aux yeux de David, qui ne les porte pas dans son cœur et reproche à son père son comportement.

 

David est un jeune garçon passionné par les livres ; d’ailleurs – il se garde bien de le dire, craignant les conséquences – il les entend murmurer. Dans la vieille maison de Rose, David a trouvé les livres d’un enfant disparu. Bientôt, il entend la voix de sa mère l’appeler du fond du jardin… et, bien sûr, il ne résiste pas à cet appel.

 

Il passe alors dans un autre monde, peuplé de dangers redoutables. En quête de sa mère et/ou d’un moyen de retourner chez lui – le Livre des choses perdues du roi le permettrait peut-être ? –, le jeune David se met en route, poursuivi par une meute de loups gigantesque, avec à sa tête le premier des sire-loups, Monarque. Mais il y a bien d’autres dangers dans ce monde étrange… Et le pire pourrait bien être ce sinistre « Homme Biscornu » qu’il avait aperçu un jour à sa fenêtre…

 

Alors, alors.

 

La quatrième de couv’ invoque immanquablement les mânes de Tolkien et Lewis Carroll. Je veux bien l’admettre pour le second, mais pour le premier, nan, c’est vraiment n’importe quoi. Et c’est d’autant plus consternant que les influences plus flagrantes ne manquent pas : outre les innombrables contes, notamment de Perrault et des frères Grimm, qui fournissent le matériel de base de l’intrigue du Livre des choses perdues, on pense beaucoup, au cours de la lecture, à, par exemple, Neil Gaiman, ou au film de Guillermo Del Toro Le Labyrinthe de Pan, ou encore à la bande-dessinée Fables. Avec peut-être – probablement, même – un soupçon de Forêt des Mythagos par dessus.

 

Et c’est bien le problème, en fait. Ce Livre des choses perdues n’apporte rien de vraiment neuf, et chaque page donne une impression de déjà-vu ou lu, en mieux. Alors, certes, John Connolly maîtrise bien les codes des contes de fées, et s’amuse bien avec leur quota – ici exacerbé – de sexe et de sang. C’est assez professionnel, oui, plutôt bien foutu. Il y a quelques scènes d’horreur bien vues, et, j’avoue, j’ai laissé échapper un sourire devant les sept nains communistes.

 

Reste que ce Livre des choses perdues ne fait pas vraiment avancer le Schmilblick. Une fois que l’on a saisi les mécanismes essentiels du roman, tout se déroule machinalement ; c’est bien huilé, ça coule tout seul, mais c’est sans surprise. Le didactisme assez agaçant de quelques scènes n’arrange rien à l’affaire.

 

Bon, Le Livre des choses perdues n’est pas un mauvais roman pour autant ; il fonctionne. Mais il se contente de fonctionner, sans véritable audace, et surtout sans passion. On le lit sans y prêter plus d’attention que le strict nécessaire et, une fois la dernière page tournée, on sait que cette lecture ne laissera guère de souvenirs. Aussi ce double prix m’étonne-t-il : très franchement, si l’on a lu bien pire, on a aussi lu bien mieux. Et le roman de John Connolly donne au final l’impression d’être médiocre, au sens strict. Un roman moyen, pas désagréable, vite lu et tout aussi vite oublié. Pas de quoi en faire tout un plat…

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"Armageddon Rag", de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

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MARTIN (George R.R.), Armageddon Rag, [The Armageddon Rag], traduit de l’américain par Jean-Pierre Pugi, Paris, Denoël, [1983] 2012, 525 p.

 

C’était à prévoir : le succès du « Trône de fer aidant, et plus encore celui de son adaptation en série télévisée, tout un chacun y va de son édition ou réédition de George R.R. Martin. Ces derniers temps, ActuSF et Mnémos ont joué le jeu, et c’est maintenant le tour de Denoël (mais pas en Lunes d’encre, collection qui sent décidément de plus en plus le sapin…), avec cet Armageddon Rag, thriller rendant hommage au rock des 60’s.

 

Parmi les grands groupes de l’époque, il en est un que, nécessairement, les connaisseurs placent au-dessus du lot : les Nazgûl (merci tonton Tolkien), groupe de proto-hard-rock entré dans la légende, mais qui connaît une fin absurde et tragique en 1971, à West Mesa, quand un tueur non identifié abattit le chanteur en plaine interprétation de leur fameux et interminable « Armageddon/Resurrection Rag ».

 

Exactement dix ans plus tard, jour pour jour, un autre meurtre secoue la planète rock (ou ce qu’il en reste) : celui de Jamie Lynch… qui fut en son temps le producteur des Nazgûl. Y aurait-il un lien entre ces deux assassinats ? Le romancier et ex-journaliste Sander Blair enquête là-dessus, d’abord pour le Hedgehog, mythique magazine dont il fut un des piliers avant de s’en faire virer à coups de pied au cul, ensuite à son compte, pensant peut-être y trouver la matière de sa version très personnelle de De sang-froid (qu’il faudra décidément bien que je me décide à lire un jour), plutôt que de rester bloqué sur la page 37 de son dernier opus.

 

Alors Blair part en voyage ; il s’agit pour lui de retrouver les Nazgûl survivants, et par la même occasion ses anciens camarades du Hog, dix ans plus tard. Un « road-trip » qui permettra de tirer un bilan de ce qui reste du rock des 60’s et de l’esprit de cette époque, dans le milieu de la musique comme dans le terrorisme d’extrême gauche.

 

George R.R. Martin, déjà à l’époque, était un grand professionnel, et son thriller, finement ciselé, se révèle très vite être un page-turner d’une efficacité redoutable. Dialogues aux petits oignons et personnages bien campés contribuent largement à la réussite de ce roman qui prend aux tripes et passionne de la première à la dernière page (ou presque… mais on y reviendra). Armageddon Rag fait donc figure de divertissement plus qu’honnête, et, sans en faire un chef-d’œuvre pour autant, on peut bien le saluer comme une réussite.

 

Pourtant, disons-le tout net, l’intrigue… vaut ce qu’elle vaut, et, si l’on ne s’ennuie jamais à la lecture d’Armageddon Rag, on est plus ou moins convaincu par ce qu’on lit. Surtout vers la fin : le dernier chapitre est clairement de trop, et même, auparavant, le climax fait un peu léger, alors que George R.R. Martin a su habilement faire monter la pression tout du long avec le talent qu’on lui connaît.

 

Heureusement, le véritable intérêt d’Armageddon Rag est probablement ailleurs, dans ce bilan atrocement déprimant d’une décennie d’idéaux trompés ou déçus. Que ce soit auprès des Nazgûl ou de ses anciens camarades, ce loser de Sandy Blair ira de mauvaise surprise en mauvaise surprise, tombant sur des hommes et des femmes perdus dans un monde qu’ils ont bel et bien contribué à changer, mais qui est bien loin de ressembler à celui qu’ils appelaient de leurs vœux dans leur prime jeunesse. En fait, bien loin des utopies hippies (die, hippie, die !) et des projets révolutionnaires du Mouvement, c’est dans un sens l’Amérique de Patrick Bateman qui se dessine sous nos yeux. Pour un roman datant du début des années 1980, c’est faire preuve d’une lucidité tout à fait remarquable.

 

Et c’est bien ici que George R.R. Martin fait mouche. On sort profondément déprimé (surtout si l’on fait l’impasse sur le dernier chapitre…) de ces pages débordant de souffrance, de dépit et de rancœur. Impressionnant de voir à quel point une décennie a suffi pour tout foutre en l’air. Et les survivants de l’époque de faire figure, bien malgré eux, de tristes dindons de la farce, quand ils n’ont pas choisi d’y participer plus ouvertement.

 

Un thriller qui vaut ce qu’il vaut, donc, mais qui se fonde sur un arrière-plan solide, lucide et du plus grand intérêt. Ce qui nous donne au final une demi-réussite seulement, mais qui se lit néanmoins avec une grande facilité, et sans que l’on s’ennuie un seul instant. Un roman triste, aussi, plein de colère rentrée, et qui ne laisse pas indifférent ; c’est déjà pas mal.

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"Le Chant du bourreau", de Norman Mailer

Publié le par Nébal

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MAILER (Norman), Le Chant du bourreau, [The Executioner’s Song], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Rosenthal, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons poche, [1979, 2008] 2009, 1300 p.

 

Notre triste monde tragique a parfois une imagination des plus fertiles, devant laquelle le plus créatif des écrivains ne peut que s’incliner. La réalité n’est pas soumise aux règles de la vraisemblance, et s’autorise parfois des sujets étonnants, dans la série « incroyable mais vrai ». L’écrivain, confronté à semblables histoires, peut adopter plusieurs attitudes. L’une d’entre elles a été incarnée par Truman Capote avec son célèbre De sang-froid : le récit du fait divers sordide se devait de coller au plus près de la réalité, à tel point que la frontière entre fiction et reportage tendait à s’effacer (pour ce que j’en sais, tout du moins…). D’autres ont suivi cet exemple, comme, au hasard, Daniel Keyes avec Les Mille et Une Vies de Billy Milligan. Mais Norman Mailer nous en a donné un exemple particulièrement frappant avec Le Chant du bourreau, monumental pavé qui avait pour ambition affichée de faire aussi bien, sinon mieux, que De sang-froid.

 

Il faut cependant reconnaître que, avec l’affaire Gary Gilmore, Norman Mailer a hérité d’un sujet en or : le fait-divers, en effet, tend ici à s’effacer devant ses implications éthiques, pour ne pas dire philosophiques, ce qui produit au final un monstre d’intelligence aussi déconcertant que fascinant.

 

Le Chant du bourreau nous conte pour l’essentiel les neuf derniers mois sur Terre de Gary M. Gilmore, principalement dans l’Utah des mormons. Gary Gilmore, qu’on nous assure être d’une intelligence supérieure à la moyenne, était une personnalité fondamentalement antisociale (tu perds ton sang-froid, aha), qui a sombré très tôt dans la délinquance. Après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison et plus puisque affinités, le voilà de nouveau libre. Libre, hélas, d’enchaîner les conneries. Au bout de quelque temps, au cours d’une crise amoureuse – sa liaison « bigger than life » avec cette sublime pétasse qu’est la belle Nicole –, il en vient à tuer de sang-froid (…) deux personnes, de la manière la plus gratuite qui soit.

 

L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais elle ne fait en fait que commencer… Et c’est un époustouflant et hors du commun cirque médiatico-judiciaire qui se met bientôt en place. En effet, on a eu tendance à l’oublier, mais fut un temps où la peine de mort avait pour ainsi dire disparu des Etats-Unis. En Utah, malgré l’opinion populaire, la peine capitale était ainsi tombée en désuétude. Mais quand Gary Gilmore est reconnu coupable d’homicide volontaire avec préméditation, et subséquemment condamné à mort, il décide de ne pas faire appel. Il devient dès lors Gary Gilmore, « l’homme qui voulait mourir ».

 

Qu’est-ce que la peine de mort, dans un tel cas ? Un homicide légal ? Un suicide avec la complicité de l’État ? Le débat est lancé, et les implications sont lourdes : aux États-Unis, des centaines de détenus attendent dans les « couloirs de la mort », et leur sort est désormais inextricablement lié à celui de Gilmore : s’il est exécuté, alors plus rien ne s’oppose à ce que leur tour vienne en son temps.

 

Gary Gilmore sera bel et bien exécuté – fâcheux précédent. Et Norman Mailer de nous narrer avec brio, en se fondant sur une documentation de première main impressionnante, les différents épisodes de cette complexe affaire. À l’aide d’un style clinique (pas toujours bien servi par la traduction, hélas – « Samedi soir vivant », vraiment ?) et avec une étonnante volonté d’exhaustivité, l’auteur nous entraîne dans la ronde infernale qui tourne autour de Gary Gilmore, impliquant des dizaines de personnages, des plus banals aux plus charismatiques, parents, amis, journalistes, avocats (qui le défendent malgré lui), etc.

 

Un sujet en or, donc. Au-delà de la seule volonté de coller au plus près des faits, Le Chant du bourreau interroge tout un chacun et ébranle les convictions les plus solides (parole d’abolitionniste convaincu). Le dilemme éthique qu’il soulève est pour ainsi dire trop beau pour être vrai. Mais l’auteur n’oublie jamais, et ne manque pas de rappeler à son lecteur, que derrière les faits sordides et les grandes questions se tiennent des êtres humains, pensants, en chair et en os, et dont la vie ne tient parfois qu’à un fil.

 

Une autre marque du talent de Mailer réside dans la très grande « objectivité » du Chant du bourreau. Il nous offre tous les points de vue sans en privilégier aucun, et traite ses personnages avec respect, quel que soit leur camp, ne sombrant jamais dans la caricature. On sent cependant à l’occasion le pamphlétaire s’agiter derrière le narrateur et, à n’en pas douter, ce livre étonnant et monumental a bien quelque chose d’un cinglant réquisitoire contre le système carcéral et ses insuffisances. Mais, pour le reste, le lecteur doit faire face seul, comme Gary Gilmore devant le peloton d’exécution.

 

Un sujet en or, oui. Et magnifiquement traité. Le Chant du bourreau est très certainement un grand livre, et l’on peut bien dire que Norman Mailer a bien remporté son pari.

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"Elliot du Néant", de David Calvo

Publié le par Nébal

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CALVO (David), Elliot du Néant, [s.l.], La Volte, 2012, 312 p.

 

David Calvo déconcerte – c’est rien de le dire. On connaît le goût du bonhomme pour les marges et les interstices (on y reviendra), mais, et en partie justement pour cela, difficile de prédire ce qu’il va nous pondre pour la prochaine fois. Enfin, si : un œuf (en l’occurrence bourré de coquilles, c’est mal). Mais, que ce soit pour les initiés ou les béotiens – votre serviteur se situant plutôt dans la seconde catégorie –, il y a fort à parier que ce sera un Kinder Surprise.

 

On ne sait donc pas vraiment dans quoi on s’embarque en entamant la lecture d’Elliot du Néant, septième titre (et non pas roman, non, non) de l’auteur, publié cette fois chez La Volte. La couverture d’une étonnante – ou pas – sobriété ne nous aide à vrai dire pas vraiment pour déterminer le contenu. Alors, de quoi David Calvo nous parle-t-il dans Elliot du Néant ?

 

Eh bien, du Néant.

 

C’est-à-dire de Rien.

 

Ou peut-être que non, disons le Vide.

 

Voire le Non-Être.

 

Et là, le lecteur cuistre de brandir son Gorgias et quelques volumes de sagesses orientales en pensant y trouver la clé.

 

Raté.

 

« Et si le Néant était quelque chose plutôt que rien ? » La vérité est ailleurs. Dans les marges, les interstices. Comme par exemple dans l’espace qui sépare deux cases d’une bande-dessinée, ou, mieux encore, en continuant dans le même registre, de la ligne claire qui distingue Tintin du décor dans lequel il évolue. Et comme dans Tintin, à chaque page sa surprise. Il faut dire qu’avec un sujet pareil, David Calvo peut nous parler de tout ou de n’importe quoi. Voire de tout et de n’importe quoi. Alors pourquoi pas un peu de folklore islandais mâtiné de proto-cyberespace ludique, avec des vrais morceaux de féerie dedans ? Et, en majesté, Mallarmé qui fait dans l’-yx.

 

Nous sommes donc en Islande, et plus précisément à Hafnadjordur – franchement, on devrait les exterminer rien que pour avoir des noms aussi compliqués –, en 1986. Elliot, le vieux concierge de l’école, pas qu’un peu autiste, a disparu façon « chambre jaune ». La direction fait appel à Bracken, qui a la double malchance d’être professeur de dessin et français, pour retrouver la trace du vieux bonhomme, à la veille de la grande kermesse annuelle.

 

Et David Calvo de nous emmener ainsi, à force d’étranges dialogues pour le moins abscons sur la nature du Néant, et d’autant plus étonnants qu’ils paraissent tout à fait sensés et « normaux », dans une fente entre les mondes. L’intrigue se déroule dès lors sur deux plans : le nôtre, et celui du Néant, dont Elliot pourrait bien être le maître. D’un côté, une bande de profs qui en ont gros, mais alors très gros sur la patate ; de l’autre, un sympathique morse et plein de macareux.

 

On pense alors beaucoup, dans cette féerie absurde et grotesque, à l’univers d’un James Matthew Barrie ou plus encore d’un Lewis Carroll. « Alice », bien sûr, jusque dans la dimension ludique du Néant, mais peut-être plus encore Sylvie et Bruno, du fait de ces passages incessants, dont on ne sait trop s’ils sont brutaux ou du genre à se fondre discrètement, entre notre réalité, où l’on philosophe volontiers, et celle de la féerie, tellement plus enthousiasmante. Le grotesque fait des ravages dans les deux décors, et pour le mieux.

 

Armé de sa plume irréprochable, campant des personnages solides et sympathiques – et je ne vous parle même pas des tortues –, David Calvo nous livre ainsi avec Elliot du Néant un étonnant petit bouquin, dont on ne sait trop s’il est d’une simplicité enfantine ou d’une complexité, euh, « post-moderne », disons ; quoi qu’il en soit, il parvient aisément à son but, et se révèle tout à fait enthousiasmant de la première à la dernière page. Intelligent et joueur, jubilatoire et beau, Elliot du Néant séduit et convainc sans souci. Le Calvo nouveau est donc un bon cru, que l’on recommandera sans hésiter à ses admirateurs comme à ceux qui souhaiteraient découvrir son univers si particulier.

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"Le Maître et Marguerite", de Mikhaïl Boulgakov

Publié le par Nébal

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N.B. : Compte rendu rédigé à un mauvais moment, je vous prie de m’excuser pour ses flagrantes insuffisances.

 

BOULGAKOV (Mikhaïl), Le Maître et Marguerite, texte intégral précdé d’une introduction de Sergueï Ermolinski, traduit du russe par Claude Ligny, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons poche, [1968] 2012, 643 p.

 

Une fois n’est pas coutume, c’est à un ouvrage posthume et peu représentatif de la majeure partie de sa production littéraire (il était essentiellement dramaturge) que l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov doit sa renommée mondiale. Paru un quart de siècle après la mort de son auteur, venant parachever des années de lutte contre la censure sous toutes ses formes, Le Maître et Marguerite est un roman fantastique dans tous les sens du terme.

 

Un ouvrage riche et dense, saturé de personnages secondaires, et qu’il n’est guère aisé de résumer. On ne fera cependant pas de mystère : comme le champ lexical le laisse supposer très tôt, dans ce roman, le Diable et sa suite s’abattent sur Moscou, et vont en faire voir de toutes les couleurs aux Moscovites.

 

Tout commençait pourtant si « innocemment », par un débat – pour le moins pittoresque – sur l’existence ou non de Jésus, débouchant sur la première partie d’un récit de la Passion envisagée selon le point de vue de Ponce Pilate… Mais l’étranger qui s’est immiscé dans la scène dit avoir vu ces événements. Il prétend aussi voir le futur, et prédit la mort dans des circonstances atroces d’un de ses interlocuteurs… qui survient presque aussitôt. On le poursuit comme assassin et « hypnotiseur », mais impossible de mettre la main sur lui, de même que sur son comparse vêtu de carreaux qui se fait passer pour son interprète, ou cet étrange chat qui a tenté de monter dans le tramway et d’acheter un ticket… Les noms de Woland, Koroviev et Behemoth vont bientôt devenir célèbres à Moscou, après une série de « miracles » détournés en mauvaises blagues abusant de la cupidité du spectateur lambda.

 

Et le Maître et Marguerite dans tout ça ? Eh bien, malgré le titre, ils n’ont tout d’abord qu’un rôle éminemment secondaire, et l’auteur aura beau dire, son Maître – nous ne le connaîtrons jamais que sous ce pseudonyme – n’a pas vraiment la carrure d’un héros… C’est juste un auteur qui a écrit un roman sur Ponce Pilate, roman dont personne ne veut, et qui a sombré dans la folie.

 

Mais Marguerite est indéniablement plus charismatique. Maîtresse du Maître (ben oui), elle est de ces femmes adultères auxquelles on ne jettera pas la pierre. Elle vénère son amant et est prête à tout pour lui. Absolument tout. Alors pourquoi ne pas s’enduire le corps de l’onguent des sorcières et se rendre au bal du Diable ? La délicieuse amoralité des amours du Maître et de Marguerite ne les rend que plus belles, et, paradoxalement, pures.

 

Le roman de Mikhaïl Boulgakov offre donc une fort jolie romance. Mais ce n’est bien évidemment pas tout. En accumulant les scènes grotesques, en poussant parfois jusqu’au burlesque, Le Maître et Marguerite se présente également comme une satire vive, enjouée et jubilatoire de la société moscovite d’alors, et plus particulièrement de ses élites ô combien cupides et bornées.

 

Par un complet retournement des valeurs, les forces du mal nous sont donc présentées ici de façon plutôt sympathique. Mais il y a de quoi faire pencher la balance en sens inverse (ou bien…?) avec cette minutieuse et apocryphe reconstitution de la Passion qui constitue un des fils rouges de ce texte extrêmement riche et faisant feu de tout bois.

 

L’art de Mikhaïl Boulgakov impressionne. Sa plume, toujours juste, est capable de susciter une incroyable variété d’émotions. On notera plus particulièrement ce génie pour l’absurde et le grotesque, qui parvient à susciter à la fois et le rire et la peur, ce qui n’est pas une mince performance. Mais cet exploit est renouvelé à plusieurs reprises, dans ce roman qui sait aussi se montrer tendre comme fougueux, délicat comme brutal, spirituel comme matériel.

 

On comprend donc bien pourquoi Le Maître et Marguerite est si estimé, et très justement placé au sommet des chefs-d’œuvre du fantastique, russe certes, mais pas seulement. Un très grand roman, protéiforme, toujours surprenant mais toujours pour le mieux.

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"Ada ou l'Ardeur", de Vladimir Nabokov

Publié le par Nébal

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N.B. : Compte rendu rédigé à un mauvais moment, je vous prie de m’excuser pour ses flagrantes insuffisances.

 

NABOKOV (Vladimir), Ada ou l’Ardeur. Chronique familiale, [Ada or Ardor : A Family Chronicle], traduit de l’anglais par Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier, traduction revue par l’auteur, Paris, Fayard – Gallimard, coll. Folio, [1969-1970, 1975, 1994] 2009, 765 p.

 

Nabokov, l’immense Nabokov, disait, à ce qu’il semblerait : « Ada est probablement l’œuvre pour laquelle j’aimerais qu’on se souvienne de moi. » Pas de chance, il y a Lolita… Mais ça n’empêche pas Ada ou l’Ardeur de figurer parmi les ouvrages les plus plébiscités de l’auteur, même s’il se traîne l’étrange réputation de « roman pour écrivains ».

 

En tout cas, en faire une critique n’est pas particulièrement aisé… d’autant plus que l’auteur lui-même achève son roman sur sa critique : « Le château d’Ardis – les Ardeurs et les Arbres d’Ardis – voilà le leitmotiv qui revient en vagues perlées dans Ada, vaste et délicieuse chronique, dont la plus grande partie a pour décor une Amérique à la clarté de rêve – car nos souvenirs d’enfance ne sont-ils pas semblables aux caravelles voguant vers la Vinelande, qu’encerclent indolemment les blancs oiseaux des rêves ? Le protagoniste, héritier de l’une de nos plus illustres et plus opulentes familles, est le Dr Van Veen, fils du baron « Démon » Veen, mémorable personnalité de Reno et de Manhattan. La fin d’une époque extraordinaire coïncide avec la non moins extraordinaire enfance de Van. Il n’est rien dans la littérature mondiale, sauf peut-être les réminiscences du comte Tolstoï, qui puisse le disputer en allégresse pure, innocence arcadienne, avec les chapitres de ce livre qui traitent d’ « Ardis ». Dans cette fabuleuse propriété de campagne de l’oncle de Van, Daniel Veen, grand amateur d’art, un ardent amour d’enfance va naître et se développer en une série de scènes fascinantes entre Van et la jolie Ada, une gamine vraiment exceptionnelle, fille de Marina, l’épouse entichée de théâtre de Daniel. Le fait que leurs relations ne sont pas qu’un dangereux cousinage, mais présentent un aspect défendu par la loi, est suggéré dès les premières pages.

 

« Malgré les nombreuses complications de l’intrigue et de la psychologie, le récit va bon train. Avant même que nous ayons le temps de souffler et de contempler tranquillement le nouveau décor au milieu duquel le tapis magique de l’auteur nous a « versés », une autre charmant créature, Lucette Veen, sœur cadette d’Ada, s’emballe pour Van, notre noceur irrésistible. La destinée tragique de Lucette représente un des « highlights » de ce délicieux livre.

 

« Le reste de l’histoire de Van a pour sujet – présenté d’une manière franche et colorée – sa longue aventure amoureuse avec Ada. Leur roman est interrompu par son mariage dans l’Arizona avec un éleveur de bétail dont l’ancêtre fabuleux découvrit l’Amérique du Nord. Le mari meurt, les amants sont réunis. Ils passent leur vieillesse à voyager ensemble et à séjourner dans les nombreuses villas, chacune plus belle que l’autre, que Van a érigées un peu partout dans l’hémisphère occidental.

 

« La délicatesse du détail pittoresque n’est pas le moindre des ornements de la présente chronique : une galerie treillissée ; un plafond peint ; un joli jouet échoué parmi les myosotis d’un ruisseau ; des papillons et des orchis papilionacés en marge du roman, un lointain voilé vu d’un perron de marbre ; une daine héraldique qui tourne la tête vers nous dans le parc ancestral ; et bien des choses encore. »

 

 

Que dire de plus ? Non, mais franchement ? L’auteur lui-même a fort bien décrit son propos dans ces deux dernières pages narquoises et enjouées, comme l’est le roman dans son ensemble. Nous y vivons avec lui les amours pas très innocentes (autant le dire : incestueuses) de Van et des sœurs Ada et Lucette dans la magnifique demeure d’Ardis, sur Antiterra, planète jumelle et inaccessible, celle probablement où l’on attend sur Le Rivage des Syrtes, ou bien où l’on erre dans le dédale de Gormenghast. Mais avec plus de luminosité, sans doute.

 

Si le ton change en cours de route, la majeure partie du roman est frappée au sceau de la joie pure et de l’amour intégral. Ce qui peut être agaçant… Enfin, ça l’a été pour moi, mais le moment où je l’ai lu y était pour beaaucoup. Mais il y a ces si beaux personnages, si troublants tous autant qu’ils sont, et, bien sûr, cette plume inimitable et polyglotte (du coup, le texte est bourré de calembours et de mots-valises qui passent plus ou moins bien en français, mais aussi en anglais et en russe, ou alors peut-être que non… ?).

 

Roman amoureux et lumineux, Ada séduit avant tout, et se pose incontestablement en modèle d’érotisme.

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"Central Europe", de William T. Vollmann

Publié le par Nébal

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N.B. : Compte rendu rédigé à un mauvais moment, je vous prie de m’excuser pour ses flagrantes insuffisances.

 

VOLLMANN (William T.), Central Europe, [Europe Central], traduit de l’américain par Claro, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [2005, 2007] 2009, 1325 p.

 

Voilà ce qui s’appelle avoir de l’ambition, et pas qu’un peu : avec Central Europe, William T. Vollmann nous régale une fois de plus avec un monumental pavé aux frontières de la fiction et de la non-fiction (essai, journalisme) et d’une richesse inouïe. Bien éloigné cette fois de ses « sept rêves » américains, comme le très bon Les Fusils, l’auteur dresse le tableau pour le moins sinistre, du vieux monde en proie à la guerre et aux totalitarismes, au milieu du XXe siècle. Au travers d’une trentaine de récits enchevêtrés, nous découvrons ainsi le sort de quelques « figures » du temps, entre l’Allemagne et l’URSS pour l’essentiel.

 

Le Central Europe grésille ainsi d’innombrables communications plus ou moins cryptiques, que ce soit dans l’Allemagne du Somnambule ou dans la Russie du Réaliste. On y entend des voix perdues, comme celle de Paulus coincé à Stalingrad, ou celle de Kurt Gerstein, l’homme qui savait mais n’a presque rien fait, et tous deux sont ainsi confrontés à leurs responsabilités. Idem pour le touchant traître Vlassov…

 

Plus à l’est, le Central Europe résonne de musique : non pas le Ring de Wagner, mais celle de Chostakovitch pour l’essentiel, dont on peut à bon droit faire le « héros » du roman, et qui se retrouve impliqué dans un triangle amoureux imaginaire avec le cinéaste Karmen et la belle Konstantinovskaïa. Un moment de bravoure parmi tant d’autres : la composition d’une fameuse symphonie dans Leningrad assiégée. « Ce n’est pas Leningrad qui a peur de la mort, c’est la mort qui a peur de Leningrad ! » C’est rien de le dire, mais Central Europe, dont certaines pages sont un régal pour mélomanes avertis, donne une furieuse envie de découvrir ou redécouvrir l’œuvre de ce compositeur russe (qui n’achevait pas ses phrases).

 

Mais l’aventure se poursuit au-delà de la guerre, et réserve là encore d’impressionnantes figures, telle cette « Guillotine Rouge » qui aboit à la mort dans les combinés du Central Europe.

 

Petite sélection, certes pas exhaustive, des destins que nous serons amenés à suivre dans cet immense roman aux allures de monstre titanesque.

 

Avec Central Europe, William T. Vollman nous offre ainsi une prodigieuse radiographie du vieux monde pendant une de ses plus sombres périodes. Le projet est d’une ambition démesurée, mais parfaitement maîtrisé, en dépit de sa tendance à la dispersion (mais comment fait-il ?), et le résultat, irréprochable, ne peut que convaincre du magnifique talent d’écrivain de Vollmann, superbement servi par la traduction de Claro. C’est certes un pavé, mais il se dévore, et ne contient pas une ligne de trop.

 

Ouvrage d’une densité rare, Central Europe s’inscrit dans une vaste réflexion sur les totalitarismes et la création artistique. Le mélange entre pure fiction et « reportage » fonctionne remarquablement bien, à tel point que le non-initié ne saura bientôt plus faire la différence (mais Vollmann précise bien le caractère fictionnel de son œuvre, tout en nous en livrant ses volumineuses sources, précieuses au lecteur curieux).

 

D’une intelligence rare, bouleversant d’empathie, et ce notamment du fait de l’authenticité et l’humanité des personnages, ce roman émeut autant qu’il choque par les horreurs qu’il décrit, de la surveillance omniprésente des âmes damnées du Somnambule et du Réaliste aux atrocités de la guerre.

 

Ces derniers temps, j’ai lu beaucoup de pavés, et beaucoup de bons bouquins. Mais je place celui-ci sans hésiter au pinacle, c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel.

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"Transcendance", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Transcendance, [Transcendent], traduit de l’anglais par Dominique Haas, Paris, Presses de la Cité – Pocket, coll. Science-fiction, [2005, 2008] 2010, 794 p.

 

J’avais beaucoup aimé Coalescence, et plus encore Exultant, à mon sens un des tout meilleurs space opera qu’il m’ait été donné de lire. Il était donc bien temps pour moi d’achever enfin ce cycle des « Enfants de la destinée » par ce volumineux ultime tome qu’est Transcendance, un roman qui, ainsi que l’on va pouvoir le constater, ne manque pas d’ambition – c’est rien de le dire.

 

Nous sommes au milieu du XXIe siècle, alors que la Terre commence à se prendre en pleine gueule les effets du changement climatique (par exemple, la Floride devient un archipel), et ce malgré d’importants bouleversements politiques (suscités par l’administration américaine, comme de juste), hélas survenus trop tard. C’est le Siphon, prélude à une éventuelle Extinction…

 

Michael Poole (le neveu de George et Rosa, les héros de Coalescence), veuf inconsolable obnubilé depuis toujours par des visions de sa femme morte en couches, prend conscience d’une grave menace pesant sur la Terre, reposant pour l’heure sous les pôles, et qui pourrait bien précipiter les événements. Ceci à l’occasion d’un accident survenu en Sibérie à son fils, avec lequel les relations sont plutôt froides. Mais Michael, en partie poussé par le désir de renouer des liens avec son gamin, se lance dans un gigantesque projet d’ingénierie planétaire qui pourrait bien… eh bien, sauver le monde. Rien que ça, mais oui mais oui, ma bonne dame.

 

Car Michael Poole est quelqu’un d’important. Il a un destin et est appelé à devenir un personnage historique. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il soit Observé, à un demi-million d’années de distance, par la post-humaine Alia, dans son vaisseau générationnel Nord. Mais Alia à son tour n’est pas n’importe qui : elle est une élue, destinée à devenir une Transcendante, stade suprême de l’évolution humaine, et entame ainsi un long périple initiatique… riche en surprises et découvertes parfois déplaisantes sur ce que cache au fond la Transcendance.

 

Alors, certes, Transcendance pèse bien ses 800 pages. Pourtant, s’il est une chose dont on ne saurait accuser Stephen Baxter, c’est bien de tirer à la ligne : bien loin de faire des pages et des pages sur une seule idée, aussi brillante fût-elle, il procède par accumulation et son roman déborde littéralement de trouvailles géniales, des plus anecdotiques aux plus vertigineuses (et décidément, il s’y connaît, le sieur Baxter, en matière de vertige – il n’est que de voir les distances tant spatiales que temporelles franchies par le roman… le pire étant que Baxter fait tout pour les relativiser à l’échelle de l’univers !). Aussi Stephen Baxter fait-il figure, en quelque sorte, d’auteur de science-fiction idéal – d’autant que depuis ses premiers romans, il a fait de considérables progrès pour ce qui est du style et des personnages (la comparaison avec, au hasard, Gravité est éloquente).

 

Cependant, il faut bien le reconnaître, Transcendance n’est pas… eh bien, transcendant (aha). Il a en effet les défauts de ses qualités : ce roman se disperse énormément, part dans toutes les directions, sans grand souci (apparent) de cohésion interne. Le lecteur, qui se voit offrir ainsi plusieurs trames, peut en privilégier quelques-unes et se retrouver frustré ou lassé par les autres, selon qu’elles sont plus ou moins développées ou lâchées en cours de route. Les défauts de ses qualités, donc, pour l’essentiel.

 

Mais ce n’est pas tout. On avouera en effet que si Stephen Baxter sait concocter de fort jolies pages sur la post-humanité (c’est même un très bon roman sur ce thème), il n’en reste pas moins que le périple initiatique d’Alia prend régulièrement de bien tristes atours de mysticisme à dix balles et de philosopheries plus dignes (?) d’un Bernard Werber que de tout autre « être human pensant »©. Et on ne s’étendra pas sur la scène « d’exorcisme », pas plus que sur la coalescence scato visitée par Alia…

 

Un peu dommage, donc. Si Transcendance ne manque pas de qualités, il n’en reste pas moins qu’il est comparativement le volume le moins réussi du cycle – très relâché, par ailleurs, même si Baxter essaye ici, sur le mode du souvenir, de relier à sa trame les éléments fondamentaux de Coalescence et d’Exultant, ce qui ne convaincra pas grand-monde.

 

Nous avons donc au final un bon Baxter, et donc un bon roman de science-fiction, mais l’auteur britannique nous a maintes fois bluffés avec davantage de talent pour davantage de vertige (lisez Évolution et Les Vaisseaux du temps, c’est un ordre !).

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Trois délicieuses chinoiseries

Publié le par Nébal

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HUGHART (Barry), La Magnificence des oiseaux, [Bridge of Birds], traduit de l’anglais (U.S.) par Patrick Marcel, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1984] 2000, 348 p.

 

HUGHART (Barry), La Légende de la pierre, [The Story of the Stone], traduit de l’anglais (U.S.) par Patrick Marcel, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1988] 2001, 333 p.

 

HUGHART (Barry), Huit Honorables Magiciens, [Eight Skilled Gentlemen], traduit de l’anglais (U.S.) par Patrick Marcel, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1991] 2001, 300 p.

 

 À cause d’une malédiction chinoise et du temps qui s’est écoulé depuis ma lecture de ces trois succulentes enquêtes de Maître Li et Bœuf Numéro Dix, je ne suis pas en mesure d’en faire aujourd’hui un compte rendu correct (bouhouhou). Mais je peux vous assurer d’une chose : c’est de la bonne. Précipitez-vous dessus, ça le mérite vraiment.

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"La Peau froide", d'Albert Sanchez Piñol

Publié le par Nébal

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SÁNCHEZ PIÑOL (Albert), La Peau froide, [La pell freda], traduit du catalan par Marianne Millon, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [2002, 2004, 2007] 2010, 259 p.

 

Nébal est heureux, HEUREUX, de ce bonheur unique que l’on ressent au sortir de la lecture d’un excellent bouquin, et ça fait du bien des fois, quand même. Le bouquin en question, c’est La Peau froide du Catalan Albert Sánchez Piñol, roman qualifié en quatrième de couv’ de « véritable événement éditorial en Espagne », qui y a reçu le prix Ojo Crítico de Narrativa 2003 et a été depuis traduit dans une vingtaine de langues. Gros succès, donc, mais autant le dire de suite, c’est amplement mérité. Parce que ce petit roman d’horreur (dans une veine vaguement science-fictive mais chut, nous sommes dans une collection de littérature générale) est un vrai bijou du genre, un authentique chef-d’œuvre, même, oserai-je dire (soyons fous). En ce qui me concerne, et vous m’excuserez l’anachronisme, c’est ma meilleure lecture dans le domaine depuis le bien postérieur Terreur de Dan Simmons, roman avec lequel il partage plus d’un trait.

 

Pourtant, vu de loin, ça ne paye pas de mine. Le pitch, à le résumer excessivement, tiendrait même sur une feuille de papier OCB, puisque, autant le dire d’ores et déjà, c’est bien d’un bon vieux survival des familles dont il est question ici. Sauf qu’on remplace les rednecks dégénérés ou les zombies typiques du genre par des bébêtes qui évoquent passablement Lovecraft, même si le nom du pôpa de Cthulhu n’est avancé nulle part en quatrième de couv’ (qui préfère parler des « grands romanciers du XIXe siècle »… mouais, franchement, bof…).

 

Le roman se déroule quelque temps après l’indépendance irlandaise, pour laquelle le narrateur anonyme s’est battu ; mais, déçu par le résultat des événements, il a préféré quitter sa « patrie » (façon de parler pour un orphelin…), et a accepté un poste de climatologue sur un îlot perdu au fin fond de l’Atlantique Sud, non loin du cercle polaire. Mais, arrivé sur place, il ne trouve pas le précédent climatologue, qui a mystérieusement disparu, tandis que sa maison est dans un état épouvantable. Seul individu sur l’île : un homme qui dort dans le phare à l’autre bout, et qui dit répondre au nom incongru de Batís Caffó, mais ne pas être en mesure de le renseigner sur le sort du précédent climatologue. Le narrateur décide de rester néanmoins…

 

… Et dès la première nuit sur l’île – et donc très tôt dans le roman, qui démarre sur les chapeaux de roue –, il doit repousser l’assaut d’une horde de créatures humanoïdes amphibies, un peu à la manière des Profonds lovecraftiens, et n’en réchappe que par miracle. Très vite se fait jour une évidence pour lui : le seul moyen de survivre dans ce trou perdu, c’est de tenir le phare… où se trouve Batís Caffó, qui ne se montre a priori pas prêt à partager son refuge contre les « faces de crapauds ». Cependant, il existe un moyen de pression sur lui : « la Mascotte », une « face de crapaud apprivoisée ». Bientôt, les deux hommes que tout oppose devront cohabiter dans le phare et s’unir pour survivre face aux assauts incessants des hordes sous-marines…

 

Soyons francs : dès les premières pages, nous savons comment tout cela va finir. Mais peu importe, tant c’est bien fait. L’horreur et la folie suintent littéralement des pages de ce roman cauchemardesque à souhait, qui ne connaît aucune baisse de tension, et happe le lecteur dès les premières lignes pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin. C’est d’autant plus impressionnant que l’on pouvait craindre le côté répétitif de l’action, mais non : Albert Sánchez Piñol sait très habilement user de tous les registres de l’horreur, de la plus insidieuse et psychologique aux déferlements de violence et de gore, et jouer tant sur le suspense que sur l’action.

 

Les personnages sont en outre magnifiquement campés – condition indispensable à la réussite de cet oppressant huis-clos. La folie psychopathe mêlée de pragmatisme de Batís Caffó fait réellement froid dans le dos, tandis que le moralisme et l’humanisme désespéré du narrateur suscitent, tantôt la compassion, tantôt un vague dégoût devant ce qui peut passer pour une forme suprême d’hypocrisie, surtout quand la rivalité pour « la sirène » entre en jeu – ce qui amène de superbes scènes érotiques poisseuses (si j’ose dire…) et glauques, qu’on rêverait de voir filmées par un Cronenberg. Car le narrateur n’est pas un saint, en dépit des apparences : sa violence bien réelle, sous ses airs de ne pas y toucher, en fait un personnage finalement très complexe, de même que Batís Caffó ne saurait être réduit à un vulgaire archétype. Si La Peau froide est indéniablement un roman très cinématographique, on se dit qu’il faudrait néanmoins des putains d’acteurs pour tenir ces deux rôles…

 

On ne s’étonnera cependant pas qu’un projet d’adaptation soit en cours, malgré cette difficulté : le visuel est en effet d’une importance capitale dans ce livre, et on voit littéralement les assauts des « faces de crapauds » contre le phare, de même que l’on voit les « héros » préparer leurs pièges et assurer leurs défenses, ou forniquer avec « la Mascotte ». Et on voit les éléments déchaînés sur cette île perdue de l’Atlantique Sud, les vagues fouettant le phare, les premières neiges annonciatrices des bien trop longues nuits d’hiver, les soudaines tempêtes de printemps…

 

Mais on « voit » aussi les « paysages intérieurs » du narrateur, à la psyché riche et complexe. Albert Sánchez Piñol a su se faire le peintre d’une personnalité ambiguë et très humaine, à laquelle on s’identifie d’autant plus aisément. On vit ainsi l’action de l’intérieur, à proprement parler : le lecteur est sur place, dans le phare, à tirer sur les « faces de crapauds » depuis le balcon, ou à regarder terrifié la porte de cette timide forteresse céder sous les coups de boutoir des hordes qui se jettent dessus. L’effet est garanti…

 

Et, cerise sur le gâteau, ce roman d’horreur merveilleusement efficace et bien ficelé a oublié d’être con, même si le thème abordé n’a rien de surprenant : évidemment, c’est de la peur de l’autre qu’il s’agit ici, pour l’essentiel. L’auteur sait en traiter avec une certaine finesse, et s’autoriser même quelques scènes authentiquement émouvantes, et, sans surprise là encore, désespérantes.

 

 Bref : La Peau froide, c’est bon, mangez-en. Pour ma part, je me suis vraiment régalé, et je place illico ce court roman parmi mes romans de terreur fétiches. Parce que, même en Babel, c’est bien de ça qu’il s’agit, Madame. Quant à moi, je m’en vais de ce pas lire d’autres œuvres de l’auteur, qui m’a décidément l’air fort intéressant : à suivre (peut-être) avec Pandore au Congo

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