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Je suis un chat, de Cobato Tirol

Publié le par Nébal

Je suis un chat, de Cobato Tirol

COBATO Tirol, Je suis un chat, [吾輩は猫である, Wagahai wa neko de aru], d’après le roman de Natsume Sôseki, traduit du japonais par Patrick Honnoré, Arles, Philippe Picquier, [2010] 2016, [208 p.]

 

SÔSEKI : UNE GROSSE LACUNE PERSONNELLE…

 

Natsume Sôseki est une de mes plus flagrantes lacunes en matière de littérature japonaise contemporaine – entendre par là après Meiji (ou plutôt pendant, en l’espèce). Pourtant, cela fait un moment que je compte m’y mettre – et j’en ai deux titres dans ma pile à lire, le très bref Une journée de début d’automne, le plus volumineux Le Pauvre Cœur des hommes. Mais, en fouinant ici ou là, j’en avais forcément remarqué un autre livre, au titre assez aguicheur : Je suis un chat – il s’agit en fait de son premier livre, après une prépublication en feuilleton ; il a rencontré rapidement un grand succès, et demeure un classique souvent cité – ce que j’avais pu constater assez récemment encore, avec Nosaka aime les chats, livre de Nosaka Akiyuki qui m’avait par ailleurs franchement déçu, mais qui fait directement référence à Je suis un chat

 

SÔSEKI ET AKUTAGAWA

 

Quant à Sôseki (visiblement, on peut voire doit employer ce nom de plume éventuellement seul, de préférence au patronyme Natsume ?), son ombre semble planer sur la littérature japonaise d’alors et d’ensuite ; parmi mes lectures récentes, La Vie d’un idiot et autres nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke l’avait rappelé à mon bon souvenir : Sôseki était le maître, Akutagawa le disciple – même s’il a peut-être pu s’en émanciper, soulagé, à la manière des disciples de Bashô veillant le poète à sa mort, tels qu’il les évoque, en pleine connaissance de cause, dans la splendide nouvelle « Lande morte »… Les deux auteurs n’étaient effectivement pas sans lien, au-delà – ne serait-ce que parce qu’ils étaient tous deux professeurs d’anglais autant qu’écrivains, dans un Japon bouleversé par la Restauration de Meiji et l’ouverture sur le monde (Sôseki précède Akutagawa, il est au cœur de Meiji, là où le disciple est davantage associé à l’ère Taishô) ; et au-delà même de cette profession, ils étaient baignés de culture occidentale, notamment littéraire (on a souvent fait la remarque que Sôseki avait beaucoup étudié Laurence Sterne et son extraordinaire La Vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, le plus grand roman du monde et ça n’admet pas la moindre contestation – et la pratique essentielle de la digression dans ce gros volume, avec tout ce qu’elle peut avoir de loufoque, a d’ailleurs probablement influencé la rédaction de Je suis un chat), même si celle-ci entretenait un rapport éventuellement ambigu avec leur goût de la culture classique japonaise, associée à une morale bien définie, laquelle ne pouvait qu’être chamboulée par l’évolution rapide des événements et des mentalités. Par ailleurs, tous deux étaient portés à exprimer leur art, éventuellement, dans un registre autobiographique : c’est flagrant dans nombre des nouvelles de La Vie d’un idiot (les dernières tout particulièrement), mais cela vaut aussi pour Sôseki, dès ce premier livre qu’était Je suis un chat.

 

ÉTRANGE ADAPTATION…

 

Le hasard (ou presque…) m’a cependant fait tomber sur cette adaptation en manga du célèbre roman, toute récente de par chez nous – et j’ai craqué. Je ne sais pas s’il est très pertinent de lire cette BD avant le roman dont elle s’inspire, et j’en doute un peu… Mais trop tard.

 

Étrange ouvrage que celui-ci – publié chez Philippe Picquier (qui a dans son catalogue plusieurs ouvrages de Sôseki, mais pas Je suis un chat, pour le coup), guère habitué à la BD sauf erreur, et, surtout, dû à un mystérieux Cobato Tirol ; un nom qui, a fortiori dans ce rendu latin, ne sonne pas très nippon, mais, en fouinant un peu au pif, j’ai trouvé la graphie Kobato Chiroru, OK – renvoyant éventuellement à un manga dont je ne sais absolument rien, ceci dit… Et l’éditeur joue de ce secret dans cette présentation, laissant entendre que « Cobato Tirol » n’est très certainement pas un débutant, et pourrait être un célèbre mangaka désireux d’œuvrer sous couverture, ou l’assistant d’un célèbre mangaka, ou… Bref : le petit jeu habituel – prétendant même que l’éditeur japonais de la BD n’a aucune idée de l’identité du gazier… Et je suis à l’évidence bien trop ignare en matière de manga pour émettre quelque jugement que ce soit à cet égard.

 

« MOI, JE SUIS UN CHAT, QUI N’A PAS ENCORE DE NOM. JE N’AI AUCUNE IDÉE DE L’ENDROIT OÙ JE SUIS NÉ… JE MIAULAIS DANS LE NOIR… QUAND, POUR LA PREMIÈRE FOIS, JE VIS UN ÊTRE HUMAIN. »

 

Notre narrateur – anonyme, il y insiste – est donc un félin, ce qui peut renvoyer au Chat Murr d’Hoffmann, semble-t-il. Plus précisément, il s’agit d’un chaton… Mais son inexpérience (il n’a jamais attrapé une souris !) ne l’empêche certainement pas d’adopter une approche toute féline du monde et de la vie – hautaine et pleine de morgue… encore que cette dimension ne soit pas forcément trop mise en avant dans la BD, probablement davantage dès le roman (elle s’exprime cependant clairement dans le texte, dès cette phrase-titre, Wagahai wa neko de aru, tranchant sur le simple Neko desu, qui correspondrait bien plus exactement au sobre titre français Je suis un chat).

 

Le chaton trouve cependant à s’installer auprès des hommes, en l’espèce auprès du professeur d’anglais Kushami, jeune homme en dépit de sa moustache foisonnante qui le vieillit, et que les maux d’estomac rendent parfois aigre – par ailleurs désireux d’être artiste, mais d’un talent des plus contestable, quel que soit le domaine où il tente sa chance : c’est un évident décalque de Sôseki lui-même. Le chat apprécie, somme toute, cet environnement – et admire chez le professeur ce trait tout aussi professoral que félin, qui consiste à dormir la moitié du temps…

 

C’est que notre narrateur est un observateur des plus pertinent ! Au fond, ce ne sont guère ses propres aventures qu’il narre ici – même si, dans les premiers chapitres, ses rencontres successives de Kuro, chat noir donc, et qui a du vécu, et de l’on ne peut plus charmante Mikeko, que tout le monde s’accorde à considérer comme la plus jolie chatte du voisinage, sans contredit, ont une certaine importance (le sort de ces premières amitiés est d’ailleurs passablement étonnant…).

 

Mais, pour l’essentiel, le chaton observe des hommes – tout ce microcosme gravitant autour du professeur Kushami. Sa famille, tout d’abord – son épouse, leurs trois filles en bas âge, la domestique. Davantage, cependant, les collègues et amis de Kushami, aux traits d’autant plus marqués qu’ils ont eux aussi quelque chose d’archétypes, sans que cela les prive pour autant d’existence. Ainsi de Meitei, pédant peut-être, facétieux sans doute, qui aime en tout cas à faire tourner en bourrique le naïf Kushami – mais peut s’avérer d’une aide cruciale ; ainsi également de Mizushima Kangetsu, bon étudiant qui peine sur sa thèse, et qui en vient somme toute assez vite à occuper une place centrale dans le récit – si récit il y a vraiment, puisque les digressions, nombreuses, sont autrement essentielles, dans une perspective effectivement assez shandéenne.

 

UNE COMÉDIE DE MŒURS

 

C’est qu’il s’agit de marier le jeune homme ! Mais il vaudrait mieux, pour cela, qu’il ait achevé sa thèse et soit docteur ; s’il ne doit s’agir que d’un intellectuel sans titre, ça ne va pas – et ils courent les rues, de toute façon… Discours que tient à Kushami (et Meitei toujours là quand il le faut) sa voisine l’horripilante Mme Kaneda, désireuse de placer sa fille Tomiko, certes mignonne mais au fond tout aussi désagréable. Mme Kaneda (ou Hanako comme nos intellectuels l’appellent bientôt, sidérés par son nez horriblement proéminent) est la femme d’un industriel, typique des bouleversements de Meiji – elle est d’une classe qui n’a que l’argent en tête, assurant la considération de tout un chacun quand bien même c’est à la hideuse façon de snobs ; un « matérialisme » au sens le plus vulgaire, que l’on a tôt fait de qualifier de symptôme de l’ouverture au monde, et tout particulièrement à l’Occident…

 

La rencontre se passe mal – Kushami et Mme Kaneda sont issus de mondes tellement distincts qu’il leur est impossible de s’accorder. Les rancœurs ne tardent guère, débouchant sur des puérilités variées… Mais si Kushami, Meitei et quelques autres n’ont pour eux que leur satire du nez atroce de la pimbèche, à l’occasion de savoureusement méchants poèmes, elle et son époux ont bien d’autres ressources – ils se livrent rapidement à une conspiration de tous les instants pour nuire au prétentieux professeur ! Ce qui génère nombre de scènes cocasses (j’ai une affection particulière pour les gamins de l’école d’à côté qui « égarent » systématiquement leur balle dans le jardin du professeur, qui n’en peut plus…). Mais aussi des moments plus critiques, où le culte de l’argent est ausculté au regard de ses innombrables failles morales – ainsi avec le fourbe homme d'affaires Suzuki, prétendument un ami de Kushami (eux aussi avaient fait leurs études ensemble), en fait tout disposé à le trahir quand son intérêt « l’exige »… Heureusement, le jeune Tatara, pour être lui aussi un homme d'affaires, est autrement sympathique.

 

LE CHAT DANS TOUT ÇA

 

Tout ceci, notre chaton le voit – et l’étudie, même. Omniprésent, il peut passer de la demeure de Kushami à celle de Kaneda sans qu’on y prête attention, et prête l’oreille à ce qui se dit, démasquant ainsi des complots dont le professeur d’anglais n’a pas la moindre idée… Mais, bien sûr, il ne dispose d’aucun moyen de lui communiquer tout cela – bah, peu importe…

 

À vrai dire, à ce moment-là, notre chat n’est plus depuis un bon moment qu’un témoin – dimension qui m’a un peu déçu, je dois l’avouer… L’intrigue sentimentale, surtout la comédie de mœurs qui la sous-tend, prennent bien davantage d’importance. Toutefois, nous n’avons pas forcément lieu de nous en plaindre : parce que le tableau est pertinent, un microcosme bien rendu et d’une jolie vivacité, suscitant régulièrement des scènes vraiment drôles, où les caricatures et quiproquos, en se mêlant de burlesque, débouchent sur un sentiment d’absurde ma foi pas désagréable…

 

UNE FIN DÉCONCERTANTE…

 

Mais la fin est à cet égard assez déconcertante – qui voit pourtant le chat, de manière ultime, reprendre les commandes du récit.

 

La comédie de mœurs était réjouissante – la critique du « matérialisme » au sens vulgaire tout autant, qui faisait la balance entre conservatisme et progressisme aux divers niveaux où la question peut se poser.

 

Mais, tout à la fin, le ton change passablement – le tableau jusqu’alors léger cède la place à des considérations plus abstraites, pouvant s’accorder à la pompe naturelle du chat, mais qui tombent quand même quelque peu comme un cheveu sur la soupe…

 

Kushami, jusqu’alors systématiquement bourrique, laisse maintenant s’exprimer son aigreur, en dressant par exemple un portrait global des femmes qui aura de quoi faire hurler ces dernières (mais il est emprunté à un auteur anglais du XVIe siècle, paramètre à prendre en compte…), puis en s’étendant sur la futilité de la vie et la bénédiction de la mort – développant sous une forme apologétique le thème classique et nécessaire du suicide, qui, à vrai dire, avait déjà suscité quelques scènes dans les chapitres précédents.

 

Étrange… J’ai cru comprendre qu’à l’époque du feuilleton, Sôseki, qui s’en lassait, avait choisi d’expédier la fin, mais, oui, c’est très déconcertant – avec l’impression qu’il y a un peu plus qu’un simple désir d’en finir… Je dois avouer, sans l’ombre d’un doute, que je préférais nettement la comédie vive et fraîche qui précédait, jusque dans ses implications « romantiques », qui me laissent généralement sur le carreau, pourtant.

 

L’À-PROPOS D’UN DESSIN LIMPIDE

 

Et le dessin de « Cobato Tirol » ? Il est effectivement intéressant – mais très différent de ce que j’ai pu lire en manga ces derniers temps (sauf peut-être, mais l’outrance en moins, ce qui change tout, pour ce qui est de Kago Shintarô ?).

 

Il s’agit en effet d’un style très, très « simple », voire « simpliste », qui se focalise essentiellement sur les personnages, le décor n’étant souvent réduit qu’à quelques traits de situation. Les personnages, par ailleurs (je mets à part les chats, le narrateur on ne peut plus kawaï, la jolie Mikeko, si fémininement chatte et coquette, pour laquelle on ne peut que fondre…), sont eux aussi esquissés en quelques traits à peine, à la limite de la caricature – facilitant souvent l’identification, mais en affichant pourtant tous tel ou tel aspect privilégié qui permet de les singulariser d’emblée : l’abondante moustache « prussienne » de Kushami (personnage essentiellement drôle, et dont les colères sont régulièrement hilarantes), les lunettes de Meitei (facétieux bonhomme que l’on a envie de mépriser mais que l’on ne peut s’empêcher d’adorer), la dent cassée de Mizushima Kangetsu, ou bien sûr le gros nez de Mme Kaneda…

 

Autant de méthodes qui appuient la fraîcheur et la vivacité de l’ensemble – il faut y ajouter l’emploi du texte, dans les phylactères ou presque aussi souvent en dehors, qui participe également de ce rendu « naturel » et enjoué (même si quelques traductions m’ont un peu étonné de par leur familiarité qui me paraît parfois trop « moderne » pour le Japon des dernières années de Meiji, mais je dis peut-être n’importe quoi…).

 

Mais le découpage, qui relève tant du montage que de la mise en scène, est dans tous les cas très habile – ainsi quand c’est, littéralement, le point de vue du chat qui s’impose, mais aussi, plus globalement, pour rendre au plus juste des discussions sur le pouce, avec tout l’élan qui doit les caractériser ; c’est aussi manière, bien sûr, de mettre en avant les digressions…

 

BREF

 

Une lecture très agréable, donc. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une bonne adaptation du roman de Sôseki – en matière de fidélité, disons –, mais en l’espèce c’est très bien passé. Il me faudra tout de même lire le roman un de ces jours… et bien d’autres ouvrages de Sôseki, sans doute.

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Quartier lointain, de Jirô Taniguchi

Publié le par Nébal

Quartier lointain, de Jirô Taniguchi

TANIGUCHI Jirô, Quartier lointain, [Harukana machi-e], adaptation de Frédéric Boilet, traduit du japonais par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet, préface de Jaco Van Dormael, [s.l.], Casterman, [1998-1999] 2006, 405 p.

 

LE MANGA D’AUTEUR, ET TOUTES CES SORTES DE CHOSES ?

 

Si j’ai longtemps ignoré ce qui se faisait en manga – et « ignorance » est bien le mot –, je n’ai pourtant pas manqué, au fil des années, de relever des noms d’auteurs qu’il me faudrait bien découvrir un jour… chose que je n’ai toujours pas faite aujourd’hui pour la plupart d’entre eux. Mais il s’agit de changer tout ça…

 

À ce compte-là, le nom de Taniguchi Jirô s’imposait en tête de liste ; j’en ai probablement entendu parler pour la première fois à l’époque de L’Homme qui marche, mais, quelque temps plus tard, c’est bien le phénoménal succès critique (et commercial ?) en France de Quartier lointain qui a achevé de me convaincre qu’il faudrait bien que je le lise un jour… Peu importe que l’auteur lui-même en ait été surpris, d’ailleurs.

 

À tort ou à raison, et sans doute via l’activisme essentiel en la matière de Frédéric Boilet (qui signe ici « l’adaptation », ce qui, au-delà de la traduction, concerne bien des choses, comme le sens de lecture et donc l’inversion ou pas des cases, leur disposition, celle des phylactères, ou encore le traitement des onomatopées, voire d’autres choses encore, moins bien définies, destinées à rendre la BD plus « sensible » ou « évocatrice » à un lecteur français – j’avoue ne pas avoir la moindre idée concernant la portée de cette « adaptation », et encore moins concernant la pertinence du procédé…), on a dès lors fait, ai-je l’impression, de Taniguchi Jirô l’incarnation même du mangaka-auteur – livrant une « bande dessinée d’auteur », avec tout ce que le qualificatif peut impliquer d’éventuellement désagréable, je ne vous fais pas un dessin (aha). Associé aux éditions Casterman, sous des labels affichant plus que jamais dès leur intitulé cette dimension « auteurisante » (« Écritures » ou « Sakka »), Taniguchi a, à tort ou à raison, développé en France quelque chose d’une icône, peut-être aussi d’une exception, qui le hisse hors de l’arène du manga « de divertissement », bouh le divertissement. Ceci dit, il serait sans doute malvenu de se fonder sur cette image pour dénigrer le travail d’un auteur – oui – qui n’en est sans doute en rien responsable…

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes ici assez loin du manga d’horreur, « ero guro » ou SF que je découvre ces derniers temps. Et pas tout à fait, en même temps : d’une part, Taniguchi use ici d’un prétexte fantastique – même si ce n’est largement qu’un prétexte (et pourtant pas tout à fait, dans la mesure où l’auteur pèse avec précision les conséquences les plus puissantes, narrativement parlant, de son postulat) ; d’autre part, parmi mes découvertes récentes, il ne fait à mon égard aucun doute que des auteurs aussi divers que Umezu Kazuo (hop), Hino Hideshi (hop), voire dans un contexte plus radical Kago Shintarô (hop) le méritent bien, ce qualificatif d’ « auteurs » ; et un Maruo Suehiro (hop) en bénéficie sans doute déjà, sans la moindre ambiguïté.

 

Mais la différence de connotation demeure… Les auteurs cités restent globalement associés à des « mauvais genres », là où Taniguchi Jirô, même usant d’un filtre fantastique comme ici, donne plutôt l’impression de l’équivalent en manga d’un écrivain auteur de « blanche » s’encanaillant dans le genre… À tort ou à raison, encore une fois – et sans imputer la responsabilité de ce préjugé à l’auteur lui-même.

 

L’APPROCHE CINÉMATOGRAPHIQUE

 

L’association cinématographique est éloquente à cet égard : bien loin de la « J-horror » ou de l’ « ero guro », dont les déclinaisons essaiment dans tous les médias, j’ai l’impression qu’on évoque systématiquement, concernant Taniguchi Jirô (et lui-même n’est d’ailleurs pas le dernier à le faire), le cinéma d’Ozu Yasujirô – qu’il faudra bien que je découvre un jour, une fois de plus, ça fait bien longtemps que je me le dis sans passer à l’acte…

 

Connaissance des deux auteurs ou pas, cette assimilation suscite inévitablement des préconçus – certains positifs, d'autres moins... On insiste notamment sur la façon dont le travail graphique autant que narratif de Taniguchi Jirô a quelque chose de cinématographique, mais à la manière d’Ozu, en termes de cadrage, de point de vue, de découpage temporel, voire produit un délicat et habile « travail du son » dans le contexte même de la planche – ce qui n’est sans doute pas donné à tout le monde. La brève préface du réalisateur belge Jaco Van Dormael va dans ce sens.

 

À vrai dire, le (très) peu que je connais du manga m’a souvent incité à adopter ce genre de comparaisons – mais, cette fois, c’est encore autre chose… Prenons par exemple Akira, d’Ôtomo Katsuhiro – manga culte, inutile de vous le présenter, mais qui est entre autres caractérisé par une action débridée, à des années-lumière de Quartier lointain ; aussi, au-delà des seules questions cinématographiques de cadrage et de montage, communes, cette BD adopte et sublime un trait essentiel en découlant, que j’ai retrouvé dans la plupart des mangas qu’il m’a été donné de lire, bien plus marqué encore que dans les comics où on pourrait pourtant le juger capital, et peu ou prou incompatible avec les canons franco-belges : le dynamisme. Le découpage habile d’Ôtomo, le trait précis et vif impliqué par les choix narratifs, s’associent pour susciter un fantasme de mouvement rarement égalé – une symphonie chaotique, en tant que telle toute de bruit et de fureur, selon l’expression consacrée. Côté cinéma, nous serions peut-être du côté de Fukusaku Kinji, ou de tel ou tel maître du chanbara ? Voire un Kitamura Ryûhei, plus hystérique que jamais…

 

Mais pas Taniguchi – pas ici, du moins (mais il a pu s’exercer auparavant dans d’autres genres, dont le polar hard-boiled, sans doute plus propices à la mise en avant de cette dimension) : son cadrage est tout aussi habile, son découpage temporel – et donc son montage – est à son tour d’une pertinence impressionnante, mais c’est dans un registre autrement sobre et calme… et souvent serein, en définitive (je ne parle toujours que de Quartier lointain). Son trait admirablement épuré, à la fois très nippon, et pourtant pas forcément si éloigné que cela des principes de la « ligne claire », renforce cet aspect cinématographique, et sert au mieux le propos, d’une sobriété lumineuse.

 

Mais qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions quand j’oppose un dynamisme coutumier du manga (préjugé peut-être, sans doute même) à l’épure élégante de Taniguchi Jirô dans Quartier lointain : cette dernière œuvre n’a pour autant rien de statique – en fait, il est bien des occasions où le mouvement y est subtilement rendu par quelques traits bien placés ; rien à voir, de par chez nous, avec un Bilal, par exemple – que j’apprécie énormément, mais trouve globalement bien « monolithique ».

 

Par ailleurs, il ne s’agit surtout pas de déduire de ce constat (plus ou moins fondé…) un quelconque jugement de valeur, de légitimer ceci pour rabaisser cela, ou l’inverse : rien ne serait plus étranger à mes préoccupations. Ce n’est pas une quelconque subjectivité – que ce soit celle de l’auteur, ou celle, non moins redoutable et pourtant nécessaire, du lecteur – qu’il s’agit de mettre en avant, mais une nuance passablement objective : prétexte fantastique ou pas, auteur ou pas, avec Quartier lointain, nous sommes en présence… d’autre chose. Sans qu’il soit à propos d’en déduire davantage pour l’heure.

 

Mais il serait bien temps de parler du contenu de la BD, non ? Mes excuses, je m’étale à mon habitude, et peut-être bien pour raconter n’importe quoi…

 

LE PRÉTEXTE FANTASTIQUE

 

Adonc : Quartier lointain, qui est peut-être la BD la plus célèbre de Taniguchi Jirô (et la plus récompensée ? Belle liste, en tout cas – pour ce que ça vaut…), prolonge l’entreprise dont L’Homme qui marche avait été un jalon essentiel : il s’agit de livrer un manga « du quotidien » ; nul bruit, nulle fureur, décidément – plutôt une peinture subtile des petits riens qui font une vie, au travers de personnages entiers et d’une sensibilité joliment rendue. Ce qui n’exclut pas une éventuelle gravité, c’est flagrant ici, même si d’aucuns ont voulu mettre en avant ladite sensibilité, au risque toujours à craindre de la muer en sensiblerie…

 

Mais la BD se distingue – peut-être ? – par son prétexte fantastique ; « fantastique » au sens large… puisque c’est ici d’une variation sur le voyage temporel qu’il s’agit, thème plutôt associé en principe à la science-fiction. Toutefois, il s’agit ici d’une SF « sans boulons » (dirait un Pratchett...), et si le voyage, avec sa singularité, est au cœur du récit, sa « justification » s’avère parfaitement inexistante en dehors des seules et cruciales nécessités du récit – nulle machine, nul phénomène objectif, « explicable » ou pas, de quelque ordre que ce soit ; en fait, tout particulièrement ici, Quartier lointain me paraît plutôt tendre vers un fantastique « académique » (mais souvent bien trop intransigeant ou réducteur), au sens où le questionnement sur le point de vue du narrateur – son caractère éventuellement « non fiable » – sous-tend, classiquement une fois de plus, l’ensemble du récit, ce jusqu’à une conclusion attendue pour ne pas dire convenue, en forme de pirouette dont on pourra, au choix, déplorer l’artifice, ou bien l’apprécier au seul regard de la validité du récit.

 

LE VOYAGE DE HIROSHI

 

Nous avons donc, de nos jours, Hiroshi – 48 ans, et un cliché de Tokyoïte à sa manière, forcément sarariman, et dont quelques cases habilement conçues suffisent, sans trop en dire, à nous faire prendre la mesure de la médiocrité et de la monotonie d’une vie qui lui pèse, qu’il en ait bien conscience ou non. Ses excès de boisson de la veille n’ont sans doute pas d’autre origine…

 

Homme décidément fait d’actes manqués, il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce qu’il « se trompe » de train : plutôt que de retourner comme prévu auprès de sa terne petite famille, le voilà qui s’engage sur la route de Kurayoshi, sa ville natale, très campagnarde – ou du moins elle l’était, jadis. Finalement, Hiroshi s’accommode bien de cette « erreur », et ne cherche guère à la réparer – comme s’il se laissait guider par son inconscient. Il n’était pas revenu sur place depuis bien longtemps… L’occasion de retourner sur la tombe de sa mère, de longue date délaissée.

 

Mais Hiroshi perd connaissance dans le cimetière – et, à son réveil, il a bien d’autres préoccupations que l’horaire de son train ; la prise de conscience est progressive, mais bientôt les « faits » sont là : Hiroshi est retourné dans le passé – non pas en tant que quadragénaire, mais dans l’enveloppe de l’ado qu’il était, l’année de ses quatorze ans…

 

REVIVRE – ET CHANGER CE QUI PEUT L’ÊTRE ?

 

Mais ce voyage est bien singulier, au-delà des codes communément associés au thème du voyage temporel, inévitables paradoxes inclus – encore que l’idée d’une évolution parallèle dans le passé à partir d'un point de divergence identifié, celle donc d’une uchronie au niveau intime plutôt qu’historique, pourrait-on dire, soit de la plus haute importance dans la BD.

 

En effet, pour avoir l’apparence d’un gamin de quatorze ans, Hiroshi a pleinement conservé sa conscience, ses souvenirs et ses principes de quadragénaire – ce qui n’est tout d’abord pas sans cruauté… Il n’est donc pas tout à fait juste de prétendre qu’il « revit » son enfance, au sens où on l’entend souvent : les événements extérieurs ne s’imposent pas forcément tant que cela à notre héros déboussolé, contraint au rôle de spectateur de sa propre vie. Car, à mesure qu’il prend conscience des possibles, il « revit » pleinement, au sens le plus fort – c’est-à-dire qu’il est libre de faire d’autres choix que ceux qu’il avait fait « la première fois ». Et des choix meilleurs ?

 

Possibilité qui a bien vite quelque chose de grisant, en tout cas ! D’autant qu’être à nouveau, pour un temps indéterminé, un ado de quatorze ans, n’est pas sans charme aux yeux de notre sarariman un tantinet aigri ; sans doute, « la première fois », avait-il peiné comme il se doit, dans ses examens comme dans ses relations sociales – je doute que l’adolescence, vécue sur le moment, soit véritablement un paradis pour qui que ce soit… Mais y revenir, après ces longues et tristes années en tant qu’adulte ! Ça, pour le coup, ça s’avère très enthousiasmant… L’adolescence de Hiroshi n’était pas un paradis ? Qu’à cela ne tienne ! Sachant la suite des événements, peut-être est-il en mesure de la vivre au mieux – de créer lui-même cet hypothétique paradis…

 

Car Hiroshi brille, dans cette nouvelle adolescence – il est bien meilleur élève qu’il ne l’avait jamais été, meilleur sportif également (il n’y avait pas de mal…), tant ce corps vif et jeune lui paraît une bénédiction, à lui qui a bien trop longtemps subi son corps d’adulte oppressé. C’est une occasion unique à saisir au vol. Et les copains sont là… et les copines aussi – fantasme adolescent inclus, inaccessible dans sa précédente vie, maintenant à sa portée sans qu’il sache bien ni comment ni pourquoi…

 

LE POIDS DES CONSÉQUENCES

 

Mais c’est sans doute ainsi que Hiroshi prend le plus conscience de la portée de ses choix dans cette « nouvelle occasion » : en tombant amoureux de la fraîche jeune fille, ne trahit-il pas la femme qu’il avait épousée dans sa « première vie » ? Et tout autant leurs filles ? Certes, il n’a aucune idée de quand il les reverra – s’il doit jamais les revoir, si ce voyage dans le passé n’a pas tout simplement annihilé cette « première vie », sinon dans ses seuls souvenirs…

 

Jamais sans doute le sarariman n’avait-il eu pareille occasion de peser ses responsabilités, et de les interroger au regard de la morale… D’autant qu’il apparaît bientôt, juste en face de lui, le modèle même de ses propres errances et de leurs conséquences éventuellement gravissimes. Car l’année de ses quatorze ans a aussi été celle de la disparition de son père – parti du jour au lendemain sans dire un mot, abandonnant femme et enfants, les condamnant au doute et à la crainte, peut-être aussi à terme à la rancune… au risque qu’ils trouvent le moment venu dans leurs propres ménages un terrain propice à l’expression plus ou moins bien admise de leurs douleurs les plus traumatisantes, se répercutant ainsi de génération en génération en une chaîne sans fin de remords et de ruminations…

 

À bien des égards, ce questionnement moral est sans doute central dans Quartier lointain. Résumé en quelques lignes malhabiles, cela a éventuellement de quoi effrayer, j’imagine… Et, sans doute, en interrogeant la possibilité même du choix au regard de ses conséquences à long terme dans le microcosme familial, la BD devient-elle elle aussi « morale »…

 

LA SUBTILITÉ DE L’ENSEMBLE

 

Mais on aurait tort de s’arrêter là – car c’est précisément dans cette dimension que l’art narratif de Taniguchi Jirô se révèle le plus subtil. Le postulat avait sans doute en lui-même amplement de quoi dégénérer du côté du sentimentalisme, éventuellement pesant, voire de la niaiserie « éthique », croulant sous les lourdeurs d’un « bon sens » toujours à craindre, et éventuellement d’une pseudo-sagesse, aux racines sans doute profondes, mais débouchant banalement sur un « conservatisme » des plus fatiguant, si ça se trouve…

 

Ce n’est pourtant pas le cas, en définitive, car Taniguchi est autrement habile et pertinent : le rapport au père, ici, est loin d’être aussi convenu qu’on pourrait le croire – et une « simple » (façon de parler…) conversation sur le fatidique quai d’une gare suffit à détourner le propos vers des sphères plus complexes, et par là même plus enrichissantes et enthousiasmantes.

 

Et, pour y parvenir, Taniguchi fait preuve d’un réel brio – Quartier lointain est de ces BD (les meilleures) où le dessin et le texte se renforcent sans cesse, le scénario participant dans une égale mesure des deux. C’est ainsi que l’auteur nous campe des personnages entiers mais aussi humains, dont la sensibilité n’a finalement pas grand-chose d’exagéré, et qui sont bien vite pour le lecteur bien davantage que quelques traits couchés sur une planche – aussi précis soient ces traits.

 

Et, en traitant ainsi de l’adolescence (sous mes yeux de lecteur, à moi qui en abomine le souvenir !), avec ses joies oubliées autant que ses douleurs persistantes, il croque la vie comme seul un immense artiste peut le faire – d’abord en étant un témoin ouvert et perceptif, ensuite en sachant communiquer au lecteur le fruit de ses observations, avec la fausse simplicité d’un véritable maître, et l’épure qui sied aux sages. Le tableau est profondément touchant, et d’une justesse admirable.

 

Voilà : touchant, et juste. Ce sont là les qualificatifs à retenir, bien avant les fausses pistes telles que « moral » ou « sentimental », ou a fortiori « naïf ».

 

OUI, C’EST AUSSI BON QU’ON LE DIT

 

Disons les choses : j’ai entamé la lecture de Quartier lointain à moitié par « devoir » ; ce qui est rarement une bonne idée… À chaque page ou presque, au départ, j’ai ressenti le besoin de pondérer mon enthousiasme naissant (d’abord purement graphique) par de bien cyniques critiques fondées sur du vide. Je me voulais dubitatif, détaché donc, mais j’ai bien fini par m’abandonner au récit – acceptant sans plus le questionner pour le principe le brio de l’artiste. Au départ, je me devais de douter – comme si Quartier lointain ne pouvait à l’évidence être le chef-d’œuvre que l’on prétendait. Mais à l’arrivée, le bilan est clair : Quartier lointain est bel et bien ce chef-d’œuvre, et je n’ai pas envie de lui reprocher quoi que ce soit – sans doute le devrais-je pourtant, pour me montrer aussi juste que possible… Mais je n’en ai pas envie. Na.

 

Il me faudra donc poursuivre avec d’autres œuvres de l’auteur – car celle-ci m’a complètement désarmé ; sentiment pas désagréable, ma foi…

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20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 1-2], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2e éd. 2014, [416 p.]

 

PREMIÈRE IMPRESSION… ET PRÉJUGÉS

 

Hum.

 

J’ai pris du retard dans mes chros, ce qui ne me facilite pas exactement la tâche. Enfin, c’est un aspect du problème – l’autre, c’est que je ne suis pas bien certain de la pertinence de ce compte rendu consacré au seul premier tome (dans l’édition dite « Deluxe », reprenant en fait les deux premiers tomes de l’édition « normale » dans un plus grand format) de cette série au long cours (suivent onze autres volumes – mais la série est terminée ; à noter que sur la fin elle change – logiquement ? – de titre, pour devenir 21st Century Boys). Peut-être est-il trop tôt pour en dire quoi que ce soit – d’autant plus que l’auteur, assisté au scénario par son complice de toujours Nagasaki Takashi, prend son temps pour bien poser les choses…

 

Or j’ai souvent eu le même son de cloche concernant les mangas de Urasawa Naoki : s’il s’agit visiblement d’un mangaka tout particulièrement bankable à l’heure actuelle, j’ai régulièrement lu, ici ou là, qu’il avait tendance à se perdre dans ses longues séries – au point où elles ne se montraient pas toujours, dans leur développement, à la hauteur des belles idées introduites dans les premiers tomes…

 

Ici, j’avoue donc une crainte ; car si j’ai aimé ce premier tome « Deluxe » de 20th Century Boys (sa série la plus connue avec Monster et Pluto), ce n’était pas sans un certain nombre d’a priori, portant justement sur la « temporalité », disons, et l’habileté ou pas dans le développement de la trame.

 

Par certains côtés, on m’avait dit tellement de bien du tout début de cette série que j’en attendais énormément dans les premières pages – qui se sont du coup avérées un peu décevantes (sans pour autant être mauvaises – et, bien sûr, cette idée initiale du rock qui aurait dû tout changer, alors que bon, n’est certes pas sans charme…) ; et là où je redoutais un développement hasardeux (en tout cas, il m’a paru prendre un peu trop son temps – mais peut-être ai-je appuyé sur cet aspect en raison de ces préconçus, donc), c’est finalement dans les dernières pages de ce premier tome que j’ai commencé à me montrer franchement enthousiaste…

 

Bizarre… ou pas.

 

RÊVES DE GOSSES ET ROUTINES ADULTES

 

Bon, parlons quand même de ce premier tome – et des éléments de fond essentiels qu’il introduit, assurant la thématique de base de la série.

 

Il s’agit pour l’auteur de jouer avec les rêves de gosses. Un gamin normalement constitué envisage presque par essence un futur héroïque, où il aura l’occasion de briller en sauvant la Terre des horribles entreprises des méchants – nos héros, ici, ne font pas exception. L’association héroïque, bien sûr, passe par l’établissement d’une base secrète – cabane dans les bois ou autre, ici on fait plutôt dans le champ destiné à disparaitre sous les coups de boutoir d’un urbanisme galopant –, éventuellement associée à un mot de passe identifiant les initiées, lesquels ont par ailleurs leur langage secret au-delà, mêlant signes kabbalistiques (ça sonne mieux que « logos », non ?) et tentatives ambitieuses mais naïves de cryptographie enfantine ; il faut au moins ça pour suer en groupe au feuilletage de telle ou telle revue porno... D’aucuns considèrent que la réussite dans la vie se mesure à la Rolex ou au costume, les imbéciles – mais une enfance réussie (réussie même avec ses inévitables drames) est quand même autrement enthousiasmante.

 

Triste monde tragique, toutefois, qui, non seulement ne permet pas à ces rêves de gosses de se réaliser, mais, pire encore, les voue à l’oubli… les annihile à leur source même. Le héros d’hier, aux superpouvoirs à la mesure de son infaillible bonté, se retrouve du jour au lendemain à exercer un boulot de merde qui devient son principal mode d’identification, à peine tempéré éventuellement par la fonction familiale, qui n’en est guère qu’une variante. Aux rêves de gloire se substitue la routine, et il n’y a plus rien à attendre de la vie – rien qui compte, en tout cas. Attendre… C’est sordide – et parfaitement hideux.

 

KENJI ET SES COPAINS

 

Tel est le sort de Kenji. Gamin hardi à l’inévitable casquette, il a comme tout un chacun nourri ce genre de rêves, et ne s’en est pas moins retrouvé, adulte, à gérer un « konbini » (une sorte d’épicerie ouverte 24 heures sur 24), sous enseigne, remplaçant la boutique de spiritueux familiale – sordide, vous dis-je. La gamine de père inconnu que lui a confiée sa sœur avant de disparaître dans la nature rajoute tout juste une touche de fantasque dans un quotidien qui ne saurait cependant être autre que morne, tandis que la vieille mère est toujours là pour pester : la fonction familiale guette, si elle ne frappe pas tout à fait.

 

Dans son malheur, pourtant, qu’il ne perçoit pas forcément comme tel – c’est ce qui se montre si répugnant dans la notion de « normalité » –, Kenji n’a pourtant pas coupé tous les ponts avec son enfance ; et plusieurs de ses camarades, des meilleurs, sont toujours à portée, eux aussi engoncés dans leur triste banalité, à même néanmoins d’échanger sur de vagues souvenirs quand l’occasion s’en présente.

 

OUI, IL Y A BIEN UNE MENACE MILLÉNARISTE

 

Les occasions… Il ne s’en présente pas souvent. Et elles sont loin d’être toutes réjouissantes… Ici, c’est bien un drame qui renoue vaguement les liens que les années ont inévitablement rendus plus lâches – le décès de « Donkey », comme on le surnommait : un camarade de l’époque, souffre-douleur attitré mais qui avait pu s’émanciper de ce statut terrible en s’associant à la bande de Kenji.

 

Mais le plus terrible est sans doute que Kenji et ses camarades ont presque tout oublié – jusqu’au logo de leur bande, largement conçu par Otcho, le plus vif et intelligent d’entre eux, perdu de vue depuis. Ce logo représentait tant de choses…

 

Mais il n’en a pas fini : au crépuscule du XXe siècle (dans les fantasmes scénarisés de la bande de mioches, l’apocalypse était prévue pour le 31 décembre 2000, marquant la fin du millénaire – c’est original), le logo ressurgit… et Kenji ne le reconnaît même pas. Il sait qu’il y a dans ce dessin quelque chose de bien particulier, qui devrait lui parler, instinctivement, mais il ne retrouve pas ce dont il s’agit…

 

Pourtant, les pièces du puzzle s’assemblent progressivement, et le tableau commence à prendre forme – tableau qui est autant une validation des rêves héroïques des gamins, qu’un dévoiement particulièrement sinistre de la même matière.

 

Car le logo ressurgit pour l’essentiel autour de l’activité foncièrement inquiétante d’une secte millénariste comme il y en a (eu) tant, dirigée par un mystérieux « Ami », gourou autrement anonyme et qui, dans ses saillies cryptiques d’une pseudo-sagesse horrible de vacuité, semble comme de juste promettre salut et même mieux, gloire, à ses fidèles de plus en plus nombreux… On y devine un mal terrible, latent, mais qui ne tardera guère à s'exprimer ; bientôt, ce seront des meurtres...

 

La BD adopte alors des airs de thriller, mais en mêlant astucieusement cette dimension avec des tableaux autrement sensibles (et prenant leur temps, approche guère associée au genre thriller le plus souvent) de cette enfance perdue et qui paraît par nature impossible à retrouver…

 

AUTANT DE PROPHÉTIES

 

À moins que toute cette confusion riche de regrets pour un passé oublié et forcément meilleur ne soit justement l’occasion de leur donner corps ? Car il y a plus que le logo – et la menace représentée par Ami, car c’est bien d’une menace qu’il s’agit. Il y a en fait la réalisation des rêves d’antan ; pas sur un mode mineur, « matériel » au sens le plus vulgaire, de satisfaction des désirs – même si ce mode mineur, en tant que tel, apparaît déjà inaccessible. Se profile plutôt l’idée que les rêves des gamins étaient d’authentiques prophéties – quelle que soit la part de leur subjectivité dans cet état de fait. Et il ne s’agit pas de coïncidences – puisqu’il s’agit d’un récit (avec éventuellement mise en abyme du support ?) : le fil des événements, les rencontres faussement impromptues, les réminiscences instinctives ou conditionnées, tel objet ici, tel dessin là, sont autant d’occasions pour Kenji d’apprendre, enfin d’admettre, que lui, le petit tenancier de konbini, est bien plus que cela…

 

Car, enfant, il a contribué à écrire le futur.

 

Or il lui faut du temps pour l’appréhender… jusqu’à l’intervention de « Dieu », un clochard qui rechigne à ce surnom, mais semble absolument tout savoir. Si un héros crucial peut se déguiser en tenancier de konbini, après tout, pourquoi Dieu ne serait-il pas un clochard – ça serait même plus crédible, non ? Plus conforme éventuellement aux attentes d’un lecteur/spectateur confronté à un récit…

 

LE TEMPS ET LE THRILLER

 

Ce rapport au temps – je ne parle pas ici, même si elle est déterminante, de la seule alternance entre présent (2000) et passé (dans les années 1960-1970 pour l’essentiel) – ce rapport au temps, donc, me paraît essentiel, dans ce premier volume tout du moins. Mais je ne sais pas encore déterminer s’il est une force ou une faiblesse de 20th Century Boys…

 

Bon, probablement plutôt une force – notamment en ce qu’il permet, peut-être pas de casser véritablement les codes du thriller, mais du moins de les subvertir. Ou peut-être de les sublimer, au fond ? À vrai dire, la temporalité n’est pas le seul domaine où Urasawa Naoki en joue, et très habilement encore – voyez la scène terrible autant que jubilatoire du policier sur le point d’aboutir, mais qui se confie à la mauvaise personne… C’est là du vrai thriller – au sens le plus hitchcockien du terme : le frisson ne provient pas tant de la surprise que de l’expectative, éventuellement de l’appréhension ; dans cette scène où l’on attend toujours, où l’on réclame même, que le policier lâche enfin le morceau, tandis que mille et un obstacles censément insignifiants se dressent sur la route du personnage réduit à sa fonction purement narrative, l’auteur joue habilement avec les nerfs du lecteur, pour un effet optimal – et extrêmement réjouissant…

 

D’autres saynètes, sans doute, ont cet étrange pouvoir – et notamment, sur le tard, toutes celles mettant en scène « Dieu ».

 

Peut-être Urasawa Naoki en abuse-t-il à mesure que ses séries prennent de l’ampleur – on l’a dit, en tout cas –, mais, à s’en tenir à ce premier tome, il déploie l’habileté d’un maître du suspense, alternant avec une belle astuce entre cliffhangers et dilatations de l’intrigue, avec une bonne dose de McGuffin pour le compte : il joue, et le lecteur avec – pour l’heure, 20th Century Boys est une série essentiellement ludique.

 

DES ENFANTS, MAIS AUSSI DES ADULTES

 

Et puis, bien sûr, il y a le traitement de l’enfance… Ici, l’auteur se montre d’une admirable justesse – et ses évocations ont une force indéniable, suscitant des échos nécessaires chez le lecteur, amené par le fil d’une intrigue s’affichant comme un « divertissement » (bouh le vilain mot !) à procéder à une anamnèse éventuellement réconfortante, éventuellement douloureuse.

 

L’identification est forte, en tout cas, avec, au-delà du seul Kenji (je parle de lui depuis le début, mais, à ce stade du récit, il n’est guère plus qu’un personnage parmi tant d’autres, éventuellement primus inter pares, mais même pas sûr ; la multiplicité des personnages est en tout cas essentielle à ce stade du développement), toute cette petite bande – ces gamins qui ont, en apparence du moins, bien plus de caractère que les adultes qu’ils sont devenus…

 

Mais en apparence seulement : c’est un autre atout de la BD, dans un registre plus subtil – elle accorde de la vie, de la chair, à des figures qui auraient pu n’être qu’archétypales. Et si la problématique des rêves de gosses contribue à dessiner un arrière-plan nostalgique (mais sans exclure pour autant les authentiques malheurs que tout enfant subit en égale mesure – ne serait-ce que les brutes qui persécutent les plus faibles, il y en a nécessairement dans toutes les écoles, dans toutes les enfances), elle ne s’en tient cependant pas là, et dessine (si j’ose dire, aha) en tous ces personnages un vécu qui, pour anodin qu’il puisse paraître, n’en est pas moins le vécu authentique d’un humain qui ne l’est pas moins.

 

Parmi les copains de Kenji, Croacroa et peut-être aussi, plus étrangement, Mon-Chan, sont ceux qui s’en tirent le mieux ; mais de ces personnages jaillissant en bloc d’un passé éventuellement oublié, à moins qu’il n’en soit devenu que plus mythique, mon préféré est sans l’ombre d’un doute, d’apparition plus tardive, Yukiji – « la fille la plus forte du monde »… dans une BD globalement guère féminine il est vrai (pour l’heure du moins).

 

C’est là une possibilité essentielle, que permet l’alternance des scènes présentes et passées ; rien à voir sous cet angle avec Quartier lointain, de Taniguchi Jirô, que, par le plus grand des hasards, j’ai lu peu après, et qui, pour traiter de l’enfance telle qu’elle est perçue par un adulte amené à s’y replonger, adopte évidemment une optique on ne peut plus différente – c’est, dans un genre radicalement distinct, une belle réussite là aussi, et probablement un chef-d’œuvre, qualificatif que je n'emploierais par pour l’heure concernant 20th Century Boys ; faudra que je vous en cause, et en comptant mes mots…

 

Notons enfin, même si c’est pour l’heure relativement marginal (encore que… bon, disons en volume sinon en intensité), d’autres flashbacks sont aménagés qui permettent d’entrevoir le passage d’un état à l’autre – car, entre l'enfance et l'âge adulte, l’adolescence, bien sûr, a elle aussi ses rêves… Même si elle se montre sans doute plus douloureuse, teintée d’une noirceur épargnant largement l’enfance aux atours d’ « âge d’or ». La rock star avortée en Kenji est probablement au moins aussi importante que le gamin imaginatif à casquette pour décider du Kenji « actuel », trimant contre vents et marées dans son minable konbini, la gamine de sa sœur en permanence sur son dos…

 

LE DESSIN

 

Et le dessin ? Il est bon, oui – voire plus que ça. Plus sobre éventuellement que dans beaucoup de mangas, notamment pour ce qui est des décors j’ai l’impression (mais ce n’est qu’une impression, hein…), il sait se montrer hautement convaincant pour exprimer le dynamisme des scènes autant que la vie émotionnelle des personnages – dans un registre peut-être un peu moins expressionniste que d’habitude (vague impression, que je ne saurais finalement guère fonder…), mais qui, en contrepartie, gagne en fluidité et en lisibilité autant qu’en personnalité : le trait de Urasawa Naoki affirme à chaque page sa singularité, et la BD ne manque pas d’en profiter.

 

FINALEMENT…

 

 

Eh bien, ce n’est certes pas la première fois que ça m’arrive, mais le développement de l’article m’amène à reconsidérer sous un jour plus favorable cette BD que j’avais d’abord présentée sous un jour mitigé… Bon, n’exagérons rien : je suis convaincu que ce tome est bon, et très riche à sa manière ; mais, pour l’heure, je ne peux pas prétendre avoir pris une « baffe ». C’est bon, oui – mais mes attentes étaient probablement plus élevées, au regard de la réputation globalement très flatteuse des mangas de Urasawa Naoki. Toutefois, j’ai suffisamment apprécié pour souhaiter poursuivre l’expérience – ça n’est pas toujours le cas…

 

À un de ces jours, donc, pour le tome 2 (de l’édition « Deluxe »).

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Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict

Publié le par Nébal

Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict

BENEDICT (Ruth), Le Chrysanthème et le Sabre, [The Chrysanthemum and the Sword], traduit de l’américain par Lise Mécréant, préface de Jane Cobbi, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche, [1946, 1974, 1987] 1995, 355 p.

 

Le Chrysanthème et le Sabre, publié originellement en 1946, dans le contexte que l’on sait, est probablement le plus célèbre ouvrage d’anthropologie consacré aux Japonais ; son influence a été considérable (en fait, cela s’applique aux travaux « japonais » de l’auteure avant même la parution de l’ouvrage – on a dit que, si le régime impérial avait été conservé après la capitulation, c’était en partie du fait de son action et de son analyse), et on en a tôt fait un classique aux États-Unis – mais aussi au Japon, où il a été très rapidement traduit, et abondamment discuté. Bizarrement, il aura pourtant fallu attendre 40 ans pour en avoir une traduction française… ce qui est assez fâcheux pour un ouvrage « de circonstance », caractère que son statut postérieur de « classique » ne saurait lui enlever.

 

CIRCONSTANCES DE LA RÉDACTION ET DIFFICULTÉS MÉTHODOLOGIQUES

 

Décrire l’Ennemi : une anthropologie à distance

 

Car cet essai a été élaboré dans un contexte particulier. L’anthropologue américaine Ruth Benedict, disciple de Franz Boas et figure du mouvement culturaliste ou du relativisme culturel, s’était vue demander par l’armée américaine une étude permettant de comprendre les Japonais en pleine guerre du Pacifique, avec aussi dans l’idée de préparer le terrain de l’après-guerre. En cela, on peut la comparer à Edwin O. Reischauer, qui a conçu la première version de son Histoire du Japon et des Japonais dans des conditions similaires. Mais cette entreprise hardie posait pour l’anthropologue des difficultés bien particulières, et propres à sa discipline. On n’en était plus, alors, à l’anthropologie « de bureau » ou « de bibliothèque » ; on ne concevait plus qu’un anthropologue digne de ce nom puisse parler de manière pertinente d’une société dans laquelle il n’avait pas lui-même vécu. Or Ruth Benedict n’avait jamais mis les pieds au Japon, et était bien sûr dans l’impossibilité de s’y rendre pour étude en plein conflit… Par ailleurs, elle ne connaissait pas la langue japonaise.

 

Les Japonais interrogés

 

Pour construire son essai, elle a donc dû se soumettre à des biais méthodologiques éventuellement fâcheux : les Japonais qu’elle a pu interroger étaient, soit des immigrés aux États-Unis avant la guerre (de ceux qui étaient donc parqués dans des camps…), soit des prisonniers de guerre – et il est difficile de dire quelle situation est la plus biaisée des deux… On a beaucoup critiqué cette approche – on a pu dire, par exemple, que le modèle « totalisant » construit par Ruth Benedict (c’était son ambition et celle de son courant méthodologique, même dans ces conditions) ne renvoyait pas à un « Japonais idéal », mais à un « soldat japonais idéal », ce qui change radicalement la donne… Quant aux immigrés japonais, la guerre les a amenés à couper radicalement des ponts avec le Japon, mais sans doute le fait de vivre loin de l’archipel, éventuellement jusqu’à l’extranéité, les a-t-il considérablement changés par rapport à cet hypothétique « Japonais idéal » que souhaite décrire l’auteure…

 

Les témoignages écrits et la langue japonaise

 

Pour pallier à ces difficultés, mais en en soulevant en fait d’autres, Ruth Benedict a également fait appel à des sources littéraires ou plus globalement écrites – le problème étant donc qu’elle ne lisait pas le japonais : dès lors, il lui fallait avoir recours à des traductions parfois anciennes et sans doute plus ou moins précises, ou des rendus récents mais de seconde main, éventuellement via les Japonais immigrés ou prisonniers mentionnés plus haut, ce qui en rajoutait dans les biais…

 

En fait, c’est d’autant plus fâcheux que le cœur de l’ouvrage interroge des notions d’une extrême complexité renvoyant à l’obligation et à la dette ; or l’anthropologue fait ici usage de termes « spécifiques » qu’aucune traduction en anglais (ou en français, d’ailleurs) ne saurait rendre avec suffisamment de précision…

 

L’ambition culturaliste/relativiste

 

Pour autant, si elle doit composer avec ces difficultés, Ruth Benedict n’est pas une anthropologue de second ordre, et elle procède avec le plus grand sérieux – laissant toujours le champ ouvert à la contestation (qui ne manquera pas, mais ultérieurement). Si l’ambition « totalisante » peut s’avérer problématique, au regard de ses schémas éventuellement trop rigides, l’approche culturelle porte ses fruits – même si de manière un brin étrange parfois.

 

L’anthropologie d’alors ne pouvait bien sûr se permettre des jugements de valeur induisant une hiérarchie des modèles culturels. Ceux-ci doivent être envisagés le plus objectivement possible, et dans une relation d’égalité sinon d’identité. On ne saurait bien sûr se contenter d’un lapidaire « les Japonais sont bizarres » (voire « dingues »), réflexe qui laisse encore des traces aujourd’hui… Et peut-être d’autant plus en pleine guerre, où le réflexe est forcément de déshumaniser l’Ennemi, sous les traits d’un archétype essentiellement maléfique ou du moins barbare ! Danger considérable, que l’étude de Ruth Benedict doit justement circonvenir.

 

Il s’agit donc de définir un modèle japonais cohérent, et qui, pour être différent, n’en a pas moins sa logique propre et sa valeur intrinsèque. L’approche culturaliste a cependant quelque chose d’ambigu à cet égard, en appuyant sur les différences – et peut-être trop ? C’est un trait saillant du livre de Ruth Benedict, qui, pour « scientifique » qu’il soit en dépit de ses biais méthodologiques, n’en a pas moins parfois quelque chose de « spectaculaire » : on a l’impression, à lire Le Chrysanthème et le Sabre, que les Japonais font systématiquement tout à l’inverse des Américains… Cette perception un peu faussée doit donc être prise en compte, et, à son tour, relativisée le cas échéant.

 

La douteuse pérennité du modèle

 

Enfin, cette ambition « totalisante » dans un cadre circonstancié amène à un relativisme circonstancié : cet ouvrage a maintenant 70 ans, et, s’il reste pertinent à bien des égards, même en étant très justement critiqué notamment, mais pas seulement, par des chercheurs japonais, il n’en reste pas moins qu’il constitue un cliché à un instant T, d’une société déjà portée à l’évolution rapide, et qui, dans le contexte précis de l’immédiat après-guerre, ne pouvait qu’évoluer davantage et éventuellement plus vite encore…

 

LES JAPONAIS DANS LA GUERRE

 

Ruth Benedict débute donc son étude, et sur commande de l’Office of War Information, en pleine guerre du Pacifique. Pour expliquer « l’Ennemi », l’anthropologue se penche donc en premier lieu sur les motivations des belligérants. Or, dans l’optique évoquée juste un peu plus haut, mettant l’accent sur les différences, Ruth Benedict les envisage comme fondamentalement opposées, au point où elles sont incompréhensibles de part et d’autre – ce qui, au-delà du seul combat, peut avoir des conséquences paradoxales, ou, plus exactement dans l’approche de l’ouvrage, qui paraissent paradoxales aux Américains, mais qui ont leur cohérence propre selon le modèle japonais.

 

La supériorité de l’esprit japonais

 

Mais des traits saillants peuvent d’ores et déjà être ainsi mis en avant. On a beaucoup glosé sur la supériorité de « l’esprit » japonais sur le matérialisme américain, par exemple – et c’est effectivement un trait qui ressort souvent, tant des interrogatoires de prisonniers de guerre (rares – j’y reviendrai) que des sources écrites (tout particulièrement dans la presse ?).

 

Du point de vue occidental, au regard de l’évolution du conflit à cette époque (nous sommes nettement plus proches d’Iwo Jima et Okinawa, sinon Hiroshima et Nagasaki, que de l’expansion irrépressible du Japon, avec Midway pour faire la balance), on serait tenté d’y voir un déni de réalité – mais les choses sont évidemment plus complexes que cela.

 

Tout est prévu

 

Pourtant, ce déni a d’autres implications, peut-être plus sensibles cette fois sur le sol même du Japon, et non seulement chez ses soldats : l’idée que tout est « prévu » ; à chaque revers militaire, le commandement militaire japonais assure la population qu’il ne s’agissait pas vraiment d’un revers, dans la mesure où l’avancée alliée avait été « prévue », l’idée étant donc que les mesures pour y répondre ont été établies de longue date, et que leur efficacité à terme ne saurait faire de doute : dès lors, nulle raison de s’inquiéter des victoires alliées (temporaires) et pas davantage des bombardements américains…

 

Le respect dû à l’empereur

 

Dans un autre registre – mais peut-être plus essentiel encore aux yeux de l’anthropologue, au regard de l’anecdote mentionnée d’emblée quant au maintien de la dynastie impériale ? –, Ruth Benedict note bien sûr qu’on ne saurait, au Japon, critiquer l’empereur.

 

Mais cela tient du réflexe, héritage sans doute d’une longue histoire, et n’est en rien hypocrite, comme on pourrait le croire. Ruth Benedict note d’ailleurs, chose étonnante, que même dans le Japon militariste et totalitaire en plein conflit, un certain espace de liberté d’expression subsiste – sans doute inenvisageable dans les autres pays de l’Axe, et de même en URSS. En fait, les militaires au pouvoir sont du coup parfois critiqués – mais pas l’empereur : il est dans une autre sphère. Et, parmi les Japonais interrogés, tant ceux qui soutiennent l’effort militariste que ceux qui le conspuent une fois défaits, semblent dans l’incapacité d’établir une relation quelle qu’elle soit entre cette politique et l’empereur.

 

Le principe hiérarchique fondamental y a sans doute sa part – ainsi que la notion de « dette » ou de « responsabilité » : j’y reviendrai ultérieurement, c’est là le cœur de l’ouvrage.

 

Mais c’est aussi une manière d’expliquer le comportement étonnant des Japonais (aux yeux des Américains) après Hiroshima et Nagasaki. Nombre de prophètes de mauvais augure prédisaient une guerre longue avant de mater le Japon, et une occupation difficile, en proie à l’hostilité irrépressible des Japonais. Mais c’est le contraire qui s’est produit : une fois que l’empereur a annoncé la capitulation, même en disant que c’était une chose « impossible » qu’il fallait faire néanmoins (là encore, il faut sans doute renvoyer aux développements ultérieurs sur « l’obligation » et la « dette »), les Japonais ont aussitôt déposé les armes… et même accueilli avec déférence, respect voire enthousiasme les troupes d’occupation, leur facilitant la vie sur place à tous points de vue !

 

Mourir pour l’empereur : l’impossibilité de la reddition

 

Pourtant, auparavant, une conséquence notable de cette conception de l’empereur devait être soulignée, dépassant peut-être même le conditionnement totalitaire : les soldats, quelles que soient leurs idées sur la question de la guerre (car ils pouvaient éventuellement se permettre d’en avoir, même s’il leur fallait composer avec de nombreux biais, bien sûr), étaient tout disposés à « mourir pour l’empereur ».

 

C’est là un trait essentiel du comportement des soldats japonais durant la guerre du Pacifique – au point où il est devenu un cliché, j’imagine. Côté fictions, je vous renvoie par exemple à Mourir pour la patrie de Yoshimura Akira, ou côté essais à Morts pour l'empereur de Takahashi Testuya.

 

Mais ce trait fait sens tout particulièrement au regard de la question des prisonniers de guerre. Pour le soldat japonais « idéal », la reddition est inenvisageable – mieux vaut mourir, dans une charge suicidaire par exemple, plutôt que de se rendre, car il ne saurait y avoir pire honte (cela rejoint les notions essentielles de « dette » et de « responsabilité », tant au regard de la dette envers l’empereur que de la nécessité de laver son nom, voir plus loin ; il faut ici rajouter la fameuse distinction, quand bien même controversée par la suite, mais qui me paraît tout à fait intéressante, opposant « culture de la culpabilité » et « culture de la honte », j'y reviendrai également).

 

Dès lors, les soldats japonais sont dans l’incapacité de comprendre les soldats alliés qui se rendent : ils devraient avoir honte ! Et pourtant ça n’est visiblement pas le cas… La tentation, dès lors, est grande de les déshumaniser encore un peu plus. En résultent des traitements particulièrement sévères… mais avec des aspects parfois étonnants : ceux qui violent ouvertement les règles sont impitoyablement châtiés – mais ceux qui dissimulent, agissent en douce, sont bien mieux tolérés, même quand ils sont pris… Ceci provient d’un questionnement moral essentiellement différent, là encore avec les notions de « dette » et de « responsabilité » ainsi que de « culture de la honte ».

 

Mais ce rapport aux prisonniers de guerre peut avoir des conséquences bien autrement étonnantes : sans doute la supériorité de « l’esprit » nippon y joue-t-elle un rôle, mais on a souvent relevé que les conditions médicales des prisonniers de guerre, autrement maltraités comme tant de livres ou de films en témoignent, étaient en fait régulièrement meilleures que celles des soldats japonais qui les gardaient…

LE PRINCIPE HIÉRARCHIQUE : CHACUN À SA PLACE

 

La hiérarchie contre l’égalité

 

La société japonaise, depuis longtemps, est caractérisée par un très fort principe hiérarchique, résumé dans un mot d’ordre lapidaire : « Chacun à sa place. » C’est là la structuration essentielle du monde nippon. Et c’est une chose tout particulièrement incompréhensible pour les Américains, qui mettent en avant, instinctivement, la notion d’égalité (au-delà bien sûr des disparités de fortune...).

 

Ruth Benedict évoque ainsi le voyage d’Alexis de Tocqueville, qui allait déboucher sur la publication de sa fameuse analyse De la démocratie en Amérique – le jeune noble, après le chaos révolutionnaire, était naturellement porté à priser le modèle antérieur d’essence inégalitaire, mais a vu ainsi qu’un modèle différent, fondamentalement égalitaire, était possible et parfaitement viable. Cela reste une description essentielle de la mentalité américaine. Ici, le rapport au Japon est pour le coup inverse – mais sans voyage sur place, donc…

 

Un principe général, de la famille aux relations internationales

 

Ce principe est susceptible de bien des applications, dans tous les domaines. Il peut être réduit à la seule dimension familiale (notons au passage que le culte des ancêtres ne doit pas leurrer à cet égard, la famille japonaise honorée est considérablement restreinte par rapport au clan chinois englobant des dizaines de milliers de personne), mais aussi bien étendu à la scène internationale : en fait, c’est là un trait essentiel de l’effort colonial puis militaire du Japon en Asie continentale et dans le Pacifique, et une raison profonde de l’alliance au sein de l’Axe avec l’Allemagne et l’Italie.

 

Le chef responsable et non despote

 

Pour autant, ce principe admis, il ne faut pas se méprendre sur la conception de l’autorité au Japon – plus diffuse qu’on pourrait le croire. Ainsi, le chef de famille japonais n’est pas le chef de famille prussien : il n’a rien d’un autocrate, et son pouvoir n’a rien d’arbitraire – il s’inscrit dans les traditions, mais celles-ci, justement, ménagent une part importante à la consultation. Plutôt qu’un « chef » à proprement parler, le père de famille – mais tout autant le fils aîné – est avant tout un responsable.

 

Le système de castes des Tokugawa

 

Le principe hiérarchique au Japon, le « chacun à sa place » fondamental, a sans doute trouvé son expression la plus radicale dans le système de castes élaboré sous le shôgunat Tokugawa (période d’Edo) : les samouraïs, nobles combattants, y ont en fait une place à part et non seulement supérieure ; le système hiérarchise par contre, dans l’ordre, les paysans, puis les artisans, puis les commerçants ; quant aux parias (du fait de leur occupation, mais le statut est hérité), ils sont hors système. Ce système avait ses implications, nombreuses et plus ou moins faciles à appréhender ; on y voyait toutefois un garant essentiel du maintien de la paix, d’autant qu’il s’accompagnait de mesure visant à affaiblir le pouvoir des daimyos.

 

Mais ce système de castes n’était pas aussi rigide qu’on pourrait le croire au premier abord – à l’instar de la « fermeture » du Japon à laquelle on le relie, comme autant d’éléments caractéristiques de l’ère Edo. La « fermeture » n’a pas empêché l’économie monétaire de se développer, et a ainsi favorisé la mobilité sociale (au niveau de la génération sinon de l’individu). D’où, en fait, des intérêts liés entre les samouraïs pauvres et les marchands en quête de noblesse – élément crucial du mouvement de Meiji.

 

LES IMPLICATIONS DE MEIJI

 

Ce lien, voire cette alliance, permet de comprendre que le mouvement de Meiji n’a rien de révolutionnaire : il n’y a pas alors de lutte ouverte entre aristocrates et bourgeois, comme en France. Qualifier exactement le mouvement est délicat, mais, à la base, il tient donc plus de la « restauration » que de la « révolution » : on affiche en tout cas une volonté de retour en arrière – en ce sens, nous sommes donc aux antipodes de la révolution.

 

Mais Meiji est un mouvement paradoxal – et il entraîne des évolutions extrêmement rapides, et souvent inattendues. L’alliance d’intérêts des samouraïs pauvres et des riches marchands a favorisé l’émergence d’une nouvelle classe de dirigeants : « leurs excellences », dont on s’accorde à dire qu’elles savent ce qu’elles font… Mais l’absence de caractère révolutionnaire se constate à ce que le principe hiérarchique demeure, au-delà de la rigidité supposée des castes : « chacun à sa place » est un mot d’ordre qui a toujours pleinement son actualité sous Meiji.

 

Le nouveau système est d’ailleurs susceptible de variantes à cet égard. Ainsi, la démocratie a d’abord une place extrêmement limitée dans le système central, mais bien plus importante à l’échelon local… et, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, dans l’armée ! D’autant que celle-ci est globalement constituée au niveau local.

 

Pour autant, c’est un des passages où Ruth Benedict n’appuie pas systématiquement sur les différences inconciliables ; elle note en effet que ce système n’est pas nécessairement si original que cela : il peut évoquer, par exemple, les royaumes de Hollande ou de Belgique de l’époque (même si les modèles anglais, surtout, et éventuellement américain, ont pu intriguer les Japonais d’alors).

 

Il faut enfin relever le rôle du shintô d’État qui s’affirme alors. Pour Ruth Benedict, il ne fallait pas alors le considérer comme une religion – et, dès lors, il ne posait aucun problème au regard de la liberté des cultes : finalement, il pouvait davantage être comparé à une pratique patriotique plutôt que religieuse stricto sensu, comme le salut au drapeau américain… Mais c’est une question assez subtile, dont traite Takahashi Tetsuya dans Morts pour l’empereur, et je vous y renvoie donc.

 

LE CŒUR DU MODÈLE CULTUREL JAPONAIS : LES NOTIONS D’ « OBLIGATION » ET DE « DETTE »

 

Un lexique subtil : on, gimu, chu, ko, nimmu, giri

 

Mais nous en arrivons au cœur de l’ouvrage, qui consacre plusieurs chapitres relativement complexes à ce qui, selon Ruth Benedict, constitue l’essence même du modèle culturel japonais : la, ou plutôt les, notions de « dette » et d’ « obligation. Car plusieurs notions sont en fait en jeu, désignées sous des termes précis par les Japonais, usant d’un lexique subtil et riche de nuances intraduisibles en anglais (et probablement tout autant en français).

 

En partant de la notion de on, renvoyant à toutes les « obligations » contractées passivement, elle-même susceptible de variantes (le on général se subdivise éventuellement en plusieurs on spécifiques, renvoyant le cas échéant à l’empereur et à la patrie qui lui est liée, ou encore à la famille et aux ancêtres, etc.), on en arrive à plusieurs formes de « responsabilités », dont le règlement des « dettes » diffère, notamment entre gimu « infini » et donc impossible à jamais pleinement rembourser (le gimu renvoie ainsi au chu pour l’empereur et la patrie qui lui est associée, au ko pour la famille et les ancêtres, au nimmu pour le travail…), et giri, « dette » de quelque autre ordre que ce soit susceptible quant à elle d’être « remboursée » (pas forcément en numéraire, même si on tend à le présenter sous la forme d’une équation mathématique), mais se subdivisant à son tour en deux catégories, le « giri envers le monde » (par exemple devoir envers le suzerain ou la belle-famille), et le « giri envers son nom » (lequel décide du comportement irréprochable en société au regard de la honte éventuelle, mais aussi de toutes les occasions de « laver son nom », ce qui, dans une éthique radicalement différente de celles que nous connaissons en Occident, légitime éventuellement la violence, par exemple en cas de vengeance, et quitte à recourir à des comportements que nous aurions tendance à juger fourbes et guère honorables – mais dans l’optique japonaise, ces comportements, en tant qu’ils visent à « laver le nom », sont justement parfaitement honorables, et j'y reviendrai).

 

Une opposition spectaculaire

 

Ce système complexe aboutit à des comportements ou réactions franchement surprenantes pour un Occidental – c’est sans doute ici, dans ce cœur de l’ouvrage donc, que Ruth Benedict appuie le plus sur les différences entre modèles culturels, au risque de la systématisation « spectaculaire ».

 

Un exemple éloquent en est fourni, trouvé dans un magazine, dans une sorte de rubrique du « courrier du cœur », censément tenue par un psychiatre – qui répond à un vieil homme l’interrogeant sur le comportement à adopter (en l’espèce, le vieil homme, après avoir consacré bien des années après la mort de sa femme à élever ses enfants, souhaiterait, sur ses vieux jours, s’installer avec une jeune femme, et s’interrogeait sur la réaction des enfants) en lui prescrivant point par point un comportement parfaitement antithétique à celui que nous attendrions et apprécierions aux États-Unis et en Europe ! Et d'autant plus de la part d'un psychiatre...

 

Imposer le on

 

Mais c’est que le on a des implications terribles. Le on est reçu passivement, par principe ; en tant que tel, il peut être imposé, en fin de compte ; aussi un service rendu n’a-t-il pas du tout les mêmes implications qu’en Occident, où des notions de charité et de générosité viennent d’une certaine manière appuyer la gratuité du geste accompli.

 

Or le on pose toujours la question du « remboursement » ; aussi, imposer un on, bien loin de figurer un acte altruiste, est un comportement invasif, pouvant éventuellement passer pour une insulte ! Cela explique en partie les formules « de politesse » japonaises qui consistent en autant d’excuses, et franchissent régulièrement la limite de l’autodénigrement ; cela explique aussi un certain nombre d’institutions ou rites sociaux venant pondérer le poids global de l’obligation afin d’éviter autant que possible les réactions extrêmes (violentes, notamment – contre soi ou contre les autres). Ceci est vrai dans le cadre du gimu, impossible à rembourser, mais aussi, et de manière plus fourbe à certains égards, dans le cas du giri, « envers le monde » ou « envers son propre nom » : le giri, après tout, est par essence remboursable, mais « contre son gré », et, littéralement, désigne « la chose la plus dure à supporter »…

 

Aussi est-il, dans la société japonaise d’alors (je ne saurais dire ce qu’il en est aujourd’hui), d’une importance cruciale de ne pas s’imposer ou même s’immiscer ; les conséquences, éventuellement redoutables, sont presque impossibles à envisager pour un Occidental qui s’égarerait dans ce système… Je ne doute pas que ces chapitres ont joué un rôle essentiel dans le cadre de l’occupation américaine.

 

Pour mémoire, Ruth Benedict déploie notamment cette analyse en se fondant sur le roman Botchan, un des plus célèbres de Natsume Sôseki.

 

Une casuistique complexe

 

Les implications du on, et de toutes les notions liées, subalternes ou dérivées, sont innombrables. Mais ce lexique subtil autorise en sus une casuistique complexe – et qu’un non-Japonais pourrait trouver spécieuse.

 

Ainsi, le rapport d’obligation à l’empereur n’était pas le même que celui à l’égard du shôgun : aussi, si les complots contre l’empereur étaient jugés impossibles de manière générale, la trahison du shôgun n’avait pas les mêmes implications, et pouvait quant à elle être envisagée.

 

Le point a été évoqué plus haut, mais le rapport à l’empereur, dans cette perspective, a joué un rôle essentiel dans la capitulation du Japon en 1945, et plus encore dans le comportement – jugé « incompréhensible » par les Américains – du peuple japonais dans son ensemble : quand l’empereur s’est prononcé, la défaite est aussitôt devenue un fait acquis et incontestable, et le on envers l’empereur impliquait dès lors de faire bon accueil aux ennemis d’hier et de leur ménager une occupation paisible et volontaire, voire enthousiaste.

 

On comprend d’autant mieux que Ruth Benedict ait pu plaider la cause du maintien de l’institution impériale devant les autorités américaines… Et, à l’en croire, c’est dans ce modèle culturel de l’ « obligation » et de la « dette » que réside le « secret » de la capitulation japonaise et de l’occupation paisible qui a suivi (laquelle en était encore à ses débuts quand Le Chrysanthème et le Sabre a été publié, mais les années ultérieures ne feraient que confirmer ce premier contact), bien plus que dans l’ascendance divine supposée de l’empereur, souvent mise en avant.

 

Cette casuistique, ces subtilités diverses, se rencontrent bien sûr à d’autres niveaux de l’ « obligation » ; il y aurait tant de cas à citer… Je ne peux sans doute me le permettre dans ce compte rendu déjà trop long. Mais, à titre d’exemple, voyez le « culte des ancêtres », comme autre trait japonais souvent mis en avant : en fait, ce respect, s’inscrivant dans les schémas du on, etc., ne porte véritablement, ou concrètement, que sur les ancêtres immédiats – la famille est une unité relativement restreinte, les clans immenses à la chinoise n’ont guère leur place ici. Par contre, ce respect a des conséquences appréciables dans un vaste système réciproque d’ « obligations », par exemple en ce que le respect dû aux parents « se paye » par l’attention à l’éducation des enfants, etc. J'aurai là encore l'occasion d'y revenir.

 

LA VERTU ET LES CONFLITS D’OBLIGATIONS

 

Le héros japonais, écartelé entre les obligations contradictoires

 

Ce complexe système d’ « obligations » génère inévitablement des tensions, de l’ordre du conflit d’intérêts ou même de l’opposition radicales de deux « remboursements » incompatibles. Les loyautés partagées sont particulièrement redoutables dans ce cadre, et le « Japonais idéal » de Ruth Benedict est forcément, à un moment ou à un autre, déchiré entre deux « obligations » s’excluant mutuellement.

 

Cependant, dès lors qu’une au moins de ces « obligations » est « remboursée », le comportement y aboutissant est jugé honorable à sa manière. C’est là un trait culturel majeur, qui a par exemple son importance dans le traitement des récits, notamment littéraires ou cinématographiques : le happy end n’est guère recherché – voire supposé impossible ; par contre, les héros qui intéressent les Japonais sont déchirés entre des obligations incompatibles. La manière dont ils payent, éventuellement au prix du sacrifice, fournit la substance du drame.

 

Le gimu étant impossible à rembourser, le giri a ici un rôle particulier – mais, au fond, c’est l’entrelacement de toutes ces notions qui fait sens en rendant la vie impossible, au point éventuellement de justifier un sacrifice ultime.

 

Une illustration : les 47 rônins

 

Le thème classique des 47 rônins permet de mettre en lumière cette particularité : à tout prendre, ce « mythe » (mais attention, il est fondé historiquement) des 47 rônins est à maints égards incompréhensible pour un Occidental, qui plus est baigné de culture chrétienne ; au Japon, pourtant, cette histoire de loyauté poussée jusqu’au sacrifice, mais dans une optique de vengeance, et passant par de nombreuses ruses que nous jugerions intuitivement guère honorables, représente le sommet ultime de l’héroïsme… Je vous renvoie, tant que j’y suis, à la belle nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuke « Un jour, Ôishi Kuranosuke », dans La Vie d’un idiot et autres nouvelles (ledit Ôishi Kuranosuke est le personnage central de la conspiration).

 

On trouverait cependant bon nombre d’exemples moins « héroïques », mais également jugés honorables selon les critères japonais – car leur société est peut-être moins attachée à la pureté des moyens, dès lors qu’il s’agit de parvenir à la fin honorable : les moyens, eux, n’ont pas nécessairement à être honorables.

 

CULTURE DE LA CULPABILITÉ ET CULTURE DE LA HONTE

 

C’est là un autre point crucial de l’essai de Ruth Benedict – et qui a été âprement discuté… L’idée est cependant tout à fait intéressante, si sa systématisation est effectivement contestable. L’anthropologue, dans son élaboration d’un schéma général japonais par essence antagoniste au schéma général américain, avance qu’un trait culturel fondamental explique la distinction et les incompréhensions qu’elle suscite. En effet, à l’en croire, les États-Unis (en l’espèce – mais les causes étant essentiellement religieuses, dans les monothéismes bibliques, on peut étendre la qualification bien au-delà) seraient une « culture de la culpabilité », là où le Japon serait une « culture de la honte ».

 

La culture de la culpabilité

 

Or culpabilité et honte ne vont pas forcément de pair. La notion essentielle de la « culture de la culpabilité » est celle de péché ; dans une optique chrétienne, elle résulte d’une codification ancienne du « bien » et du « mal », permettant de qualifier objectivement les comportements : certains sont par essence fautifs et, en tant que tels, appellent à l’introspection ; la faute est caractérisée autant par le fait accompli que par son intégration intime, génératrice de remords.

 

Mais c’est bien ce tourment interne qui compte, outre la commission objective de l’acte : la honte ressentie par le coupable, dans cette perspective, n’est qu’un épiphénomène – au mieux : l’attachement excessif à la honte, perçue comme rapport social aux autres, ne manque pas, bien souvent, d’être taxé d’égocentrisme ou de narcissisme, avec le sentiment de superficialité mesquine que nous tendons à y accoler.

 

La culture de la honte

 

La mentalité japonaise serait tout autre. L’opposition codifiée entre bien et mal n’y est pas aussi prégnante – en fait, on tend plus à considérer qu’ils font tous deux partie du monde tel qu’il est, sans que cela appelle à un jugement quel qu’il soit, ou encore moins à un affrontement eschatologique. L’essentiel est bien plutôt le rapport de l’individu au système d’obligations qui le baigne. Dès lors, la faute en tant que fait objectif se voit relativiser son importance – et, surtout, l’intériorisation de la faute n’a guère de sens. Ce qui en a, c’est le rapport de l’individu à la société qui l’entoure : c’est ce qui en fait une « culture de la honte ».

 

La honte fait ici figure de châtiment suprême, non la conviction de la culpabilité ; et elle appelle à entreprendre tout ce qui est possible pour la faire disparaître – en « lavant son nom ». Mais, dans cette perspective, l’honneur au seul sens social est de la partie : les moyens pour « laver son nom », dès lors, ne peuvent pas être objectivement qualifiés d’ « honorables », ou plus exactement n’ont pas à l’être. Autant pour le bushido, construction anachronique, ou plus exactement son fantasme occidental ? En tout cas, c’est ainsi la honte qui, aussi étrange que cela puisse nous paraître, est là-bas à l’origine de la vertu.

 

Envisagé sous cet angle, on comprend mieux la permanence du thème des 47 rônins avec tout ce qu’il peut avoir d’étonnant pour des Occidentaux. Mais, là encore, nul besoin de recourir immédiatement à cet exemple « mythique » : au quotidien, la honte serait de toute façon de bien plus de poids que la culpabilité.

 

Un éclairage utile

 

Je ne suis pas certain de bien appréhender ces notions – et peut-être mon résumé est-il contestable dans cette optique. Le sujet m’a intéressé, toutefois – si j’ai bien conscience de ce que sa systématisation a de hardi et sans doute d’inacceptable : en conjuguant ce thème avec celui plus global des « obligations » et des « dettes », j’ai l’impression de mieux saisir certains comportements japonais tels qu’ils s’expriment au cinéma ou en littérature – mais aussi au-delà : j’ai l’impression, à lire ces développements, de mieux comprendre par exemple les scènes de « micro-trottoir » dans l’excellente novella de Ken Liu L’Homme qui mit fin à l’histoire. Je retiens par exemple ce bref témoignage d’un quidam déclarant que les anciens membres de l’Unité 731 avouant leurs exactions avaient déshonoré leur pays, non par ce qu’ils avaient fait, mais par ce qu’ils avaient dit… La question peut éventuellement être prolongée dans les stratégies adoptées par la droite pour rendre sa gloire au sanctuaire du Yasukuni, ainsi que les évoque Takahashi Tetsuya dans Morts pour l’empereur

 

LE CERCLE DES ÉMOTIONS HUMAINES ET LES PLAISIRS

 

Il ne faudrait sans doute pas pour autant développer à l'excès cette image, à nos yeux éventuellement névrotique (le rapport entre la psychologie/psychanalyse et l’anthropologie pourrait être ici une autre piste fructueuse) : le Japonais, même le « Japonais idéal » de Ruth Benedict, est bien plus que cela, et dispose dans sa vie d’occasions détachées le cas échant des systèmes du on et de la honte toujours à craindre.

 

C’est tout particulièrement le cas en ce qui concerne les loisirs, et même plus précisément les plaisirs. Nous sommes ici aux antipodes du modèle chrétien – et plus encore du sous-modèle protestant, notamment américain via le puritanisme. Le christianisme, disons, tend à réfréner le plaisir, à lui trouver forcément quelque chose d’immoral : cela imprègne la conception des sept péchés capitaux, mais va bien au-delà, et joue un certain rôle au quotidien. L’intention prime ici à nouveau – et on ne saurait, dans cette perspective, considérer le plaisir comme une fin en soi ; c’est même pire que cela : il est par essence suspect… et appelle donc à cette introspection de la faute envisagée à l’instant.

 

La conception japonaise est tout autre – même si l’on aurait tort de vouloir y déceler une opposition d’ordre symétrique. Sans doute le plaisir n’est-il pas, dans le Japon de Ruth Benedict, une fin en soi. Mais il occupe une autre sphère des comportements humains, où il a sa place et s’apprécie en tant que tel. Certes, un commandement moral demeure, qui impose de ne pas attacher trop d’importance à ce « cercle des émotions humaines », jugé d’essence secondaire. Toutefois, dès lors que cet écartement de la sphère principale des activités humaines est bien compris, le plaisir en soi n’a absolument rien de répréhensible : bien au contraire ! Sans être donc une fin en soi, le plaisir est apprécié pour ce qu’il est. Il n’y a aucun mal à aimer manger, même beaucoup, ou boire, éventuellement jusqu’à l’ivresse, ou dormir, ou faire l’amour (dans le cadre conjugal ou pas, cela n’a aucune importance, dès l'instant que les obligations au sein du mariage, au regard du système évoqué plus haut, sont respectées ; l’érotisme est autrement valorisé ; notons d’ailleurs que cela vaut aussi traditionnellement pour l’homosexualité ou « l’auto-érotisme »)… Tout cela fait partie de l’humain, et, dès lors, pourquoi le réprimer ?

 

Pour autant, l’espace mental japonais ne relève pas de « la quête du bonheur ». Mais le réconfort de la chair n’a rien d’obscène : il est appréciable, et l’art y trouve nombre de sujets à sublimer, sans pour autant reléguer aux orties sa dimension matérielle, pleinement assumée. Un trait japonais, qui, pour le coup, me séduit…

 

LA DISCIPLINE DE SOI

 

Ces considérations amènent à des développements concernant la perception japonaise de la discipline de soi. Sans doute ici le risque est-il grand de sombrer dans les clichés d’un zen mal compris… Mais j’en retiens d’autres aspects plus intéressants – et tout particulièrement, en rapport direct avec ce qui précède, le questionnement de l’efficacité : au Japon, contrairement à ce que nous connaissons, on ne considère pas le sommeil comme une « nécessité pour se montrer efficace le lendemain » ; cette optique performative n’a pas lieu d’être : on apprécie le sommeil en soi, sans le rattacher nécessairement (en le rabaissant au passage) à une finalité d’ordre éthique. Pour autant, la discipline de soi permet bien plus sereinement de parvenir à des résultats appréciables, si l’esprit de compétition a des connotations toutes différentes.

 

L’autodiscipline à la japonaise passe par un certain nombre de méthodes utiles, qui entretiennent une relation complexe avec les « émotions humaines » et les plaisirs envisagés à l’instant. La privation est en fait envisageable, voire approuvée, mais comme un mode de détachement ; et c’est bien sûr un nouveau témoignage de la supériorité de l’esprit sur le corps – mais avec donc cette nuance inédite quand j’avais envisagé cette question tout à l’heure, voulant que le corps ait après tout lui aussi sa place.

 

L’ÉDUCATION DES ENFANTS

 

Une culture n’a rien d’inné, bien sûr : elle s’apprend, comme le reste. C’est sans doute pourquoi Ruth Benedict consacre en définitive un long chapitre (le plus long, même, de l’essai ; reste ensuite un bref chapitre sur les Japonais depuis la capitulation, toute récente, mais cela tient de la conclusion) à la question de l’éducation des enfants. Sujet traité de long en large, et je ne me sens pas de rentrer dans les détails ici – d’autant que leur caractère d’opposition « spectaculaire » me paraît une fois de plus un peu trop forcé ; mais c’est peut-être surtout que j’ai tendance à croire (sans pouvoir me fonder sur rien de précis, certes) que c’est là un domaine où les mentalités japonaises ont tout particulièrement évolué depuis 1946.

 

Quelques points à relever, cela dit – notamment, bien sûr, la perpétuation de la famille conçue comme une « obligation » pleinement inscrite dans les systèmes du on, et permettant à chaque génération de s’insérer dans ledit système au niveau familial ; par exemple quand l’enfant « paye » ses parents en ayant lui-même des enfants, leur éducation étant une contrepartie de celle qu’il a reçue.

 

Mentionnons aussi le caractère très vite ultra-différencié de l’éducation des garçons et des filles – qui consiste déjà à les placer dans le monde. On tolère dès lors des choses que nous jugerions inacceptables – tout particulièrement la violence chez le petit garçon, sous la forme d’insultes ou même de coups portés contre sa mère. Laquelle est par ailleurs en conflit permanent avec la belle-mère (non, ce n’est pas une blague), situation difficile dont elle se remboursera en devenant elle-même belle-mère…

 

Par ailleurs, l’enfance peut être perçu comme un grand moment de liberté – ce que sera aussi la vieillesse. C’est entre les deux que le Japonais se retrouve tributaire du principe hiérarchique et du système impitoyable du on

 

CONCLUSION

 

Au-delà de ses biais méthodologiques éminemment contestables, au-delà de ses partis-pris théoriques qui ne le sont pas moins (notamment concernant la systématisation d’un modèle général du « Japonais idéal »), au-delà enfin de l’évolution de la société japonaise depuis 1946, Le Chrysanthème et le Sabre reste une lecture tout à fait passionnante. On aurait sans doute tort de balayer cet ouvrage, qui fut en outre d’une grande importance historique au moment de l’occupation du Japon par les forces américaines, mais aussi par la suite en diffusant une représentation commune du Japon et des Japonais, comme nul et non avenu en raison des progrès de la science.

 

En fait, à certains égards, on peut d’autant plus saluer le travail de l’anthropologue qu’il a été accompli dans ces circonstances guère propices – et son essai fait preuve d’une hauteur de vue appréciable, en développant le modèle d’une société certes différente mais pas moins cohérente et n’appelant en rien la bêtise des jugements de valeurs de « ceux qui sont nés quelque part », alors même que le conflit du Pacifique était propice à la déshumanisation de l’Ennemi.

 

On peut dès lors voir Le Chrysanthème et le Sabre comme une porte ouverte à d’autres analyses – que Ruth Benedict elle-même appelait de ses vœux. Que cet ouvrage ait été abondamment critiqué depuis ne fait que renforcer son statut de « classique », dont la lecture est sans doute nécessaire encore aujourd’hui à qui s’intéresse à l’anthropologie du peuple japonais. Le plus fort étant qu’en un certain nombre de points il reste tout à fait pertinent…

 

Un bel ouvrage, donc – malgré tout. Et une lecture aussi passionnante qu’instructive, au carrefour de l’anthropologie culturelle et de la sociologie des représentations. À lire !

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Le Dit de Hôgen – Le Dit de Heiji

Publié le par Nébal

Le Dit de Hôgen – Le Dit de Heiji

Le Dit de Hôgen – Le Dit de Heiji. Cycle épique des Taïra et des Minamoto, [Hôgen monogatari. Heiji monogatari], traduit du japonais et présenté par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature japonaise, [1976, 2007] 2013, 310 p.

 

Poursuivant ma découverte de la littérature japonaise classique, je change pour le moins de registre, après la lecture de plusieurs œuvres essentiellement poétiques, et généralement galantes, tels les Conte d’Ise et Le Dit de Heichû : place maintenant à la littérature épique, avec ce « cycle épique des Taïra et des Minamoto », comprenant trois ouvrages : Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, ici rassemblés en un unique volume, puis Le Dit des Heiké, le plus volumineux et aussi le plus célèbre des trois.

 

LA FIN D’UN MONDE

 

Mais ce passage d’un registre littéraire à un autre a des implications bien plus radicales : en fait, il témoigne de la fin d’un monde, et du début d’un nouveau… même si les contemporains, devant la brutalité du changement dont ces œuvres témoignent, étaient portés à y voir tout bonnement la fin du monde. Ils en ont livré plusieurs fameux comptes rendus – parmi lesquels je distingue forcément les splendides Notes de ma cabane de moine (Hôjôki) de Kamo no Chômei, à peine postérieures : leur introduction, qui traite aussi de catastrophes naturelles et de conditions climatiques désastreuses débouchant sur des famines et épidémies (dont le rôle dans cette affaire n’est pas négligeable, à en croire Pierre-François Souyri dans son Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, que je viens d’entamer), s'étend volontiers sur le chaos politique de l'époque.

 

Les Dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké sont en effet des chroniques historiques (ce qui n’enlève rien à leur valeur littéraire, j’aurai amplement l’occasion d’y revenir) rapportant, sur le vif ou presque, comment le système « classique » ou « antique » du Japon de Heian (nom alors de Kyôto, et donné plus globalement à cette ère bénie entre toutes), cet « âge d’or » d’un État centralisé autour d’une cour impériale d’un extrême raffinement, a cédé la place à un système ô combien différent, que les historiens japonais à partir de Meiji ont eu tendance à qualifier de « Moyen-Âge ». Ce qui se tient à bien des égards, mais la succession entre « Antiquité », de l’introduction relativement tardive de l’écriture à la crise qui fait l’objet de ces Dits, « Moyen-Âge » de ces événements à la mise en place du shôgunat Tokugawa, « Époque Moderne » pour tout le Japon d’Edo, et « Ère contemporaine » depuis Meiji, a potentiellement quelque chose d’un calque européen…

 

Quoi qu’il en soit, un changement drastique a alors eu lieu, et que les contemporains ont semble-t-il très vite vécu comme tel. La cour centralisatrice y cède la place aux « Guerriers » issus de la province, qui mettent en place un nouveau système de relations, susceptible de prendre bien des formes (dont celle du shôgunat), mais où les liens féodo-vassaliques occupent une place essentielle.

 

LE CYCLE ÉPIQUE DES TAÏRA ET DES MINAMOTO

 

La scène a lieu durant le du XIIe siècle de notre ère (vers le milieu ici, la deuxième moitié dans Le Dit des Heiké). Les crises de Hôgen puis de Heiji (du nom de deux très brèves ères) consistent en gros en deux coups d’État, qui révèlent l’importance inédite mais désormais cruciale dans les affaires intérieures de deux « clans » guerriers provinciaux, les Taïra (ou Heiké) et les Minamoto (ou Genji) ; rivaux plutôt qu’adversaires au départ, les clans se retrouvent, au fil des alliances de circonstance et des représailles qui suivent inévitablement, pris dans un engrenage terrible qui les oppose bientôt dans une lutte à mort : si ces deux premiers Dits témoignent de l’ascension irrépressible des Taïra, Le Dit des Heiké rapportera les circonstances dramatiques de leur chute, et la prise du pouvoir par leurs ennemis Minamoto.

 

LES INSTITUTIONS AVANT LA CRISE

 

Ce résumé très hâtif est néanmoins insuffisant. Pour comprendre la portée du changement radical rapporté par ce « cycle épique des Taïra et des Minamoto », il faut revenir un peu en arrière, et esquisser au moins à gros traits l’état des institutions quand la crise de Hôgen débute.

 

Les régents Fujiwara

 

Depuis bien longtemps déjà, l’empereur ne règne plus vraiment sur le Japon – s’il est toujours respecté. Dans l’atmosphère feutrée et raffinée de la cour de Heian, où l’aristocratie de fonction accumule les titres et offices, une famille s’est tout particulièrement bien débrouillée : celle des Fujiwara, qui en sont venus à constituer une dynastie parallèle de régents, et qui, par une habile politique matrimoniale, ont su placer leurs filles dans la famille impériale – le beau-père de l’empereur n’en a que davantage de poids. Les Fujiwara accaparant l’essentiel des plus prestigieux titres de l’administration, ils sont longtemps, à maints égards, les vrais maîtres du Japon.

 

Les empereurs retirés

 

Toutefois, cette situation est loin de satisfaire tout le monde, et une nouvelle institution va apparaître, au sein même de la dynastie impériale, afin de contrebalancer la toute-puissance des Fujiwara – une institution qui, pour relever de la famille de l’empereur descendant d’Amaterasu, n’en adopte pas moins des atours que d’aucuns jugent despotiques… Il s’agit de la pratique de l’ « empereur retiré » : l’empereur abdique, cède le pouvoir officiel à son successeur, son fils en principe, mais tire en fait largement les ficelles du pouvoir…

 

L’époque précédant immédiatement la crise de Hôgen voit se succéder six règnes impériaux, mais où le pouvoir appartient en fait à deux empereurs retirés (chacun sur trois règnes officiels) : Shirakawa (1053-1129, règne 1073-1086) et Toba (1103-1156, règne 1108-1123), et il faut y ajouter un troisième empereur retiré, pendant les événements ici décrits, Go-Shirakawa (1127-1192, règne 1156-1158).

 

C’est la mort de Toba (et ses décisions quant à sa succession) qui suscite la crise. La succession se passe mal, et deux camps s’affrontent, l’un autour de l’empereur régnant (qui, sauf erreur, est aussi le camp des Fujiwara), l’autre autour du récent empereur retiré.

 

Les clans guerriers provinciaux

 

Pour assurer leur pouvoir, tous deux font appel aux clans guerriers des Taïra et des Minamoto – dont les membres se partagent en fait entre les deux antagonistes, et c’est peut-être cela qui aura les conséquences les plus dramatiques…

 

Ces pouvoirs « guerriers » régionaux ont longtemps été ignorés, mais ils font cette fois irruption en plein Heian – ici, on parle toujours de la Ville, comme d’un microcosme essentiellement différant du reste, et qu’on aurait voulu croire intouchable. Ils témoignent de ce que, sans que la cour en ait bien conscience, le monde autour d’elle a déjà changé…

 

Je ne me sens pas d’entrer ici dans les détails extrêmement complexes de cette évolution des provinces (mais la fiscalité, les places relativement limitées à la cour a fortiori tant que les Fujiwara accaparent les fonctions les plus prestigieuses, la nécessité enfin de s’armer pour faire face aux troubles et notamment au brigandage et à la piraterie endémiques, y ont toutes leur place, entre autres…).

 

Quoi qu’il en soit, les Taïra et les Minamoto sont désormais des acteurs de la politique impériale d’un poids équivalent sinon supérieur à tous les autres. La crise le révèlera de manière incontestable.

 

LE DIT DE HÔGEN

 

Le tableau politique – et les choix éditoriaux

 

Le Dit de Hôgen commence par poser cette situation politique complexe, où magouilles et complots sont de rigueur, qui font parfois intervenir des personnages hauts en couleurs, tel notamment Shinsei, un bien curieux moine à la culture encyclopédique et d’une grande intelligence… mais aussi extrêmement ambitieux et porté aux solutions radicales, dans une optique « réaliste » (j’aurai l’occasion d’y revenir).

 

Mais j’avouerai que cette entrée en matière est un peu rude – pour un lecteur occidental d’une ignorance crasse tel que votre serviteur… René Sieffert, qui traduit ces œuvres brillamment sans doute – il en a traduit bien d’autres, dans un style qui en rajoute volontiers dans l’archaïsme, mais je suppose que c’est à bon escient –, entendait en faire une édition « littéraire » plutôt que « scientifique », d’où en particulier l’absence de notes, ou de répertoire des très, très nombreux protagonistes ; or leurs noms sont parfois (souvent) très proches, et ils sont prompts à mettre en valeur leur gloire en s’étendant sur leur imposante généalogie (rappelons au passage que tant les Taïra que les Minamoto descendaient de la famille impériale), qui s’accompagne à chaque étape des titres complexes et ronflants d’une cour envahie de prérogatives et d’offices hermétiques (héritage du modèle chinois via le confucianisme ?) ; si l’on y rajoute leurs liens familiaux complexes, et leur goût des épithètes (par ailleurs variables), on a tôt fait de s’y perdre…

 

Pourtant, la subtilité des complots politiques de la première partie ne laisse pas indifférent – même si leurs tenants et aboutissants peuvent nous échapper, tant il s’agit plus de luttes entre des personnes qu’entre des programmes politiques…

 

La bataille dans la Ville

 

Mais la guerre change la donne – s’invitant, au grand dam des contemporains, en pleine Ville ! En fait, cette unique bataille ne fait pas intervenir des effectifs colossaux, et doit composer avec le plan de Heian et les particularités du combat urbain – pas grand-chose à voir, somme toute, avec une bataille rangée opposant des contingents conséquents.

 

Pour autant, elle ne manque pas de caractère épique – et d’un souffle propre à ce genre d’épopée. D’autant sans doute que la bataille, plutôt que d’être envisagée dans sa globalité, est plutôt ici l’occasion de saynètes particulières, presque des duels en fait, opposant tel vaillant guerrier à tel autre. Invariablement, l’attaquant fait étalage de sa généalogie, laisse son adversaire répondre sur le même ton, et les deux livrent combat – mais il y a des particularités à noter : tout d’abord, contre l’image classique (mais sans doute ultérieure) du fier samouraï habile au sabre, ces affrontements, ici, tout en conservant ce caractère de duel, opposent avant tout des archers ; mais il faut aussi noter combien ces affrontements entretiennent une relation ambiguë au point d’honneur – la morale de l’archer pourrait être fluctuante, mais l’on voit ici, en maintes occasions, de vaillants guerriers choisissant de ne pas décocher telle flèche particulièrement stratégique parce que cela ne serait « pas honorable »... De même, on croise régulièrement des combattants admiratifs des dons martiaux de leurs adversaires, au point de demander à leur hommes… de les empêcher de les tuer ! Car ce seraient de bien trop grandes pertes… Tout cela ne tardera guère à changer.

 

Cette forme particulière singularise l’affrontement, sans pour autant lui faire perdre en intensité dramatique – bien au contraire ? Mais il est aussi l’occasion de comportements auxquels on s’attend davantage en pareil cas – ainsi de la fougue de ces jeunes combattants, dont la bravoure est admirable, mais qui demande à être parfois un brin contenue…

 

Une figure épique : Hachirô Tamétomo

 

Par ailleurs, on y trouve bien des héros (et des lâches tout autant, encore que cette dernière dimension me paraisse plus sensible dans Le Dit de Heiji, plus loin). Le plus remarquable guerrier lors de cette longue et complexe séquence, le plus « bigger than life » si vous m’autorisez cette expression barbare, est probablement Hachirô Tamétomo, dans le camp du nouvel empereur retiré (qui est donc vaincu) : de tous, il est le plus brave, mais aussi le plus efficace – et peut-être parce que sa morale est moins rigide ?

 

Quoi qu’il en soit, cet homme est d’une tout autre stature que ses compagnons et adversaires – il est une figure hors-normes ; aussi, plus loin, se verra-t-il réservé un triste sort à l’avenant : un temps brigand, et avec ô combien de fougue, il est enfin capturé par ses ennemis ; ceux-ci n’osent exécuter un si brillant archer… Mais, en même temps, lui laisser la possibilité d’user de son arc serait bien trop dangereux ! On se contente donc de l’exiler – mais non sans lui avoir brisé les membres au préalable… Ce dont le bravache héros s’accommode semble-t-il très bien, lui qui continue imperturbablement de railler ses ravisseurs !

 

L’heure des représailles

 

Toutefois, le grand moment à mon sens du Dit de Hôgen, et celui qui m’a en tout cas le plus fasciné, vient après la bataille, qu’on aurait pu croire le sommet du récit épique. Car le camp vainqueur, celui de l’empereur, se livre bientôt à des représailles extrêmement cruelles – mode d’action éventuellement inspiré par les rigoureux conseils de Shinsei. Et c’est alors, en fait, que l’on en arrive à mon sens au contenu pleinement littéraire du texte – le ton relativement détaché de la chronique politico-militaire laisse en effet la place à autant de tableaux poignants voire déchirants, que le narrateur met joliment en scène.

 

Le plus terrible est sans doute quand ces représailles en viennent à s’exercer dans une même famille – et en l’occurrence celle des Minamoto… En effet, si, comme dit plus haut, les clans des Taïra et des Minamoto ne se sont pas engagés en bloc pour tel ou tel parti, il n’en reste pas moins que la majorité des Minamoto ont servi le camp défait. Mais pas Yoshitomo, qui ne se contenta pas de se battre pour le camp vainqueur : c’est en effet à lui que l’on devait la stratégie d’attaque nocturne qui a décidé de la victoire !

 

Sans doute en a-t-il été bien mal récompensé… puisqu’on n’en a pas moins exigé de lui qu’il s’occupe personnellement d’éliminer les « rebelles » de sa famille. Parmi lesquels… son propre père, Taméyoshi ! Et peu importe que le vieil homme soit entré en religion… Yoshitomo a obéi aux ordres, ce qui a considérablement choqué alors – à vrai dire, on prétendait que c’était sans précédent…

 

Mais il y a plus terrible encore – car Taméyoshi avait une abondante descendante : Yoshitomo avait de nombreux frères… Et la scène la plus pathétique (au bon sens du terme) du Dit de Hôgen le voit donner l’ordre – ou plus exactement le transmettre – d’exécuter ses quatre plus jeunes frères, encore des enfants, mais pas moins considérés « dangereux »…

 

Yoshitomo obéit, oui… mais il en garde une profonde rancune : bientôt, à ses yeux, le triste sort qu’on lui a imposé de faire subir à son propre sang émane d’une manigance des Taïra ; or leur chef, Kiyomori, se montre toujours plus arrogant – et Yoshitomo compte bien en obtenir vengeance…

 

La fin du nouvel empereur retiré

 

La dimension pleinement littéraire de la fin du Dit de Hôgen s’affirme enfin dans un autre registre, s’il est tout aussi volontiers lacrymal, quand il s’agit de dépeindre la fin du nouvel empereur retiré : lui n’a pas été exécuté, famille oblige, mais simplement exilé. Le tableau de cet homme qui avait tout et n’a plus rien ne laisse pas indifférent, d’autant qu’il se mêle d’une touchante introspection poétique, alors même que l’allure du renégat, de plus en plus négligée, lui confère en ultime ressort une stature mythologique – on dit même qu’il en était venu à ressembler à un tengu !

 

Là encore, le récit s’éloigne du simple compte rendu factuel, pour dégager une atmosphère toute romanesque, imprégnée également de considérations philosophiques sur le thème classique de « l’inconstance du monde », qui n’est jamais aussi pertinent qu’à cette période précise… Par ailleurs, j’ai l’impression que l’auteur a ménagé des effets dans son récit (ou ceux qui l’ont repris ultérieurement, y compris les vagabonds aveugles qui chantaient l’épopée en s’accompagnant au biwa) : le sort du nouvel empereur retiré, et la froideur de Yoshitomo, laissent entendre que les choses ne s’arrêteront pas ainsi – dès lors, la nécessité d’une suite s’impose, et ce sera Le Dit de Heiji.

 

LE DIT DE HEIJI

 

Le Dit de Heiji se déroule quelque temps plus tard, sur une période là encore assez brève. Il rapporte le véritable commencement de l’affrontement entre les Taïra et les Minamoto – mais pour l’heure au bénéfice des Taïra et de leur chef avide de pouvoir, Kiyomori. Il faut en effet que les Minamoto se retrouvent plus bas que terre pour que, dans une perspective épique, leur vengeance ne soit que plus saisissante… Par ailleurs, les commentaires distinguant le récit d’un simple compte rendu factuel sont ici plus flagrants – on a l’impression, beaucoup plus assumée, d’un narrateur qui prend parti, et tire volontiers des leçons tant politiques qu’éthiques des événements qu’il rapporte ; et ce dès le tout début, en fait, qui tient plus de la dissertation politique abstraite que de la chronique, et, dès lors, donne un cap au récit qui suivra.

 

Shinsei contre Nobuyori

 

On retrouve ici le moine Shinsei, qui n’était pas pour rien dans la victoire de Hôgen et dans l’évolution de la politique intérieure depuis. L’ambitieux religieux avait acquis un pouvoir considérable, qui ne pouvait que susciter l’envie – a fortiori chez des plus ou moins parvenus au moins aussi arrivistes que lui-même… C’est le cas d’un certain Nobuyori, qui avait connu une ascension fulgurante ; il n’avait pas manqué d’attirer l’attention de Shinsei, qui y voyait un homme dangereux, et sans doute à abattre au plus tôt… De ceci Nobuyori était bien conscient, qui a décidé de frapper le premier.

 

Pour cela, il lui fallait un allié de poids. Il était tout désigné : Yoshitomo lui-même, qui vouait une haine mortelle aux Taïra dans l’entourage de l’empereur et de Shinsei, leur imputant la ruine de sa famille…

 

Ils lancent l’assaut sur la demeure de Shinsei, qu’ils incendient – stratégie semble-t-il très commune alors. L’assaut est d’une grande brutalité, et les hommes de Yoshitomo ne font pas de quartier : ils massacrent tous ceux qui tentent de fuir la demeure, femmes et enfants compris, au prétexte improbable que Shinsei aurait pu se déguiser !

 

En fait, Shinsei, confronté à ce drame, ne pouvait pas en réchapper indemne ; mais il choisit de mourir de sa propre main, encore que l’expression ne soit pas très pertinente, du fait du procédé incongru : il demande à ses serviteurs de l’enterrer vivant !

 

Shinsei, jusqu’alors, n’avait rien d’un personnage très sympathique. Mais le conteur, désireux d’appuyer sur ce qui le distinguait de son rival Nobuyori, revient longuement sur son immense culture et sa remarquable intelligence : c’était bien un homme hors du commun… et que, dans ces circonstances, on en vient à admirer d’autant plus que son rival nous est dépeint comme un lâche (Yoshitomo lui-même ne mâche pas ses mots à son encontre), et par ailleurs un arriviste beaucoup trop pressé d’arriver. Ses excès en la matière lui valent bientôt la haine de tout un chacun…

 

En fait, bientôt, tant l’empereur que l’empereur retiré en viennent à se méfier de l’ambitieux fonctionnaire – et alors même que Nobuyori comptait s’assurer de leurs personnes, les monarques fuient la ville ! L’affrontement recommence, désastreux pour le camp de Nobuyori, qui disparaît comme un pleutre, sans que personne ne le regrette.

 

Les ultimes malheurs de Yoshitomo

 

Mais le grand perdant dans cette affaire est Yoshitomo, sans doute – lui qui avait déjà dû massacrer, de sa propre main ou presque, nombre des membres de sa famille, dont son père, est maintenant un « renégat », avec les innombrables forces des Taïra à ses trousses…

 

À la différence de Nobuyori qu’il méprise, Yoshitomo n’a rien d’un couard – et rien non plus d’un imbécile. Mais sa fuite éperdue – il y est contraint par les circonstances – sera émaillée de nouveaux drames qui achèveront de faire du personnage, à son tour, une figure quasi mythologique. Ce qui vaut aussi sans doute pour un de ses fils, Yoshihira, surnommé « Genda le Mauvais » ; en fait, c’est ce Genda qui, dans une certaine mesure, reprend ici, et dans les mêmes dispositions littéraires, le rôle de Hachirô Tamétomo.

 

Il faut dire que la défaite est rude… et que Yoshitomo semble toujours porté à massacrer les siens, si c’est pour des raisons bien différentes : sa route est émaillée de meurtres afin d’éviter que ses proches ne tombent aux mains des Taïra, quand ils ne se suicident pas d’eux-mêmes…

 

Ce qui devait arriver arrive : Yoshitomo est enfin trahi par un féal – en outre lié par le sang et l’alliance matrimoniale avec le compagnon que le chef des Minamoto s’était choisi dans les derniers moments de sa fuite. Le traître abject est conspué de tous – Taïra compris : l’homme a trahi son suzerain dans l’espoir de s’accaparer ses domaines, et ose trouver toute récompense inférieure insuffisante ? Il n’aura rien du tout ! Aucun personnage ici sans doute, pas même Nobuyori, ou Yoshitomo lui-même après avoir fait tuer son propre père et ses petits frères encore enfants dans Le Dit de Hôgen, ne suscite autant la haine du conteur…

 

Les fils de Yoshitomo contre les Heiké

 

Mais le triste sort de Yoshitomo, là encore de manière très littéraire, fait quelque peu office d’ultime justification à la vengeance de ses fils – annonçant à terme le complet renversement de la situation, les Minamoto alors réduits à rien ou presque écrasant enfin les Taïra plus que jamais superbes…

 

Nous avions donc déjà croisé Genda le Mauvais. Guerrier habile et d’un courage sans faille, il entend se venger des Taïra – et peu importe qu’il soit tout seul contre le pouvoir central entier ! Évidemment, l’entreprise hardie échoue – mais cela ne fait que confirmer sa stature mythologique, à son tour : la malédiction qu’il jette à la face de ses bourreaux, et qui semble se produire ultérieurement (vague élément surnaturel, mais surtout d’un grand potentiel romanesque), laisse deviner la fin proche des Heiké.

 

C’est pourtant un autre fils de Yoshitomo qui accomplira l’ultime vengeance : Yoritomo, plus jeune que Yoshihira, mais que leur père lui préférait, y voyant un futur grand guerrier ; aussi lui avait-il, par exemple, confié le sabre familial. Pourtant, dans ces pages, Yoritomo n’a pas grand-chose d’un vaillant samouraï : nettement moins charismatique que son frère Genda le Mauvais, il est même à la limite du ridicule, à plusieurs reprises – notamment pour s’être endormi à cheval, et avoir été ainsi distancé par les siens dans leur fuite éperdue : c’est dans ces circonstances guère glorieuses qu’il est arrêté par les Taïra. Par miracle, ou au prix d’une argumentation spécieuse qui paraîtrait ne pouvoir porter ses fruits que dans le moins crédible des romans, Yoritomo échappe à la mort ; il n’est qu’exilé – et, là-bas, fait un rêve annonciateur de la suite…

 

Car Yoritomo, s’il ne sera pas le grand guerrier qu’imaginait son père, sera par contre un brillant politicien, et suffisamment sage pour tenir compte de la parole de ses conseillers plutôt que de se lancer dans telle ou telle action malencontreuse à force d’être précipitée ; et c’est en homme politique au moins autant qu’en stratège qu’il scellera le sort de ses rivaux : il écrasera enfin les Taïra (récit au cœur du Dit des Heiké, donc, que je lis prochainement), et, bien loin de reproduire les erreurs de ses prédécesseurs dans ces complexes affaires, comprendra qu’il est nécessaire de chambouler entièrement le système du Japon de Heian pour assurer le pouvoir des siens et sa pérennité – c’est lui qui, en définitive, mettra le terme à l’ère Heian, et inaugurera pleinement le Moyen-Âge japonais en instaurant le shôgunat de Kamakura en 1185.

 

L’ASTUCE D’UN GRAND RÉCIT LITTÉRAIRE

 

J’y suis revenu à plusieurs reprises, et peut-être dis-je des bêtises, mais c’est vraiment dans ces dimensions-là que les Dits de Hôgen et de Heiji acquièrent à mes yeux une allure pleinement littéraire. L’auteur anonyme, les auteurs peut-être, et peut-être aussi faut-il y rajouter les moines aveugles chantant l’épopée dans les châteaux en s’accompagnant au biwa, équivalents de nos trouvères et troubadours à peu près à la même époque, tous n’entendent pas seulement exposer des faits, mais en faire des récits. Si le tout début du Dit de Hôgen peut laisser redouter la sécheresse d’un rapport factuel, la donne change avec les grands gestes de la bataille, mais peut-être plus encore avec le tableau poignant et peut-être même cauchemardesque des représailles.

 

Or cette structure se répète dans Le Dit de Heiji (encore qu’avec plus de subtilité pour le livre premier – en témoignent tout particulièrement l’introduction au ton philosophique et l’apologie au moins intellectuelle de Shinsei), et les mêmes causes y produisent les mêmes effets : le souffle des batailles transporte le lecteur, mais, surtout, loin de l’honneur supposé du champ de bataille, ce sont bien plutôt l’horreur et la douleur des vaincus qui font le sel de l’œuvre. Ce contenu n’a rien de froid ou de sec : il se veut émouvant, et y parvient sans peine.

 

En soi, on n’est déjà plus ici dans l’œuvre d’historien – et quand, dans les deux ouvrages, de discrètes annonces des temps à venir se faufilent dans le récit, la conviction se fait nette de ce qu’on est en présence d’une narration pleinement conçue comme telle, qui entend distraire et toucher, peut-être aussi édifier, mais dans une perspective peu ou prou romanesque.

 

UNE CULTURE QUI ÉMERGE

 

C’est à mon sens ce qui rend ces Dits fascinants. J’en avais entamé la lecture « pour ma culture », disons, et ne m’attendais pas à ce que son contenu me touche autant – qui plus est en dehors des scènes de bataille que la qualification « épique » du cycle tend peut-être à mettre en avant, quand ce n’est pas forcément ce qu'il s’y trouve de plus remarquable.

 

Une très bonne surprise, donc – et dont on peut, j’imagine, tirer des enseignements ? Les contemporains choqués par ces crises y voyaient la fin du monde – mais c’était bien plutôt la fin d’un monde… Et la culture guerrière qui, dès lors, devient prépondérante au Japon, jusqu’à l’apogée du Sengoku plus de trois siècles après, avant que Tokugawa Iéyasu n’inaugure l’ère Edo et ses deux siècles et demi de paix, est pleinement culture : elle substitue sans doute au raffinement de la cour de Heian, à ses poèmes de circonstance, à ses journaux semi-intimes et aux galanteries du Dit du Genji d’autres formes littéraires – mais celles-ci ont leur valeur propre, et peut-être un raffinement propre, si essentiellement différent…

 

Je lis prochainement Le Dit des Heiké, on verra bien.

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La Bête aveugle, d'Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

La Bête aveugle, d'Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, La Bête aveugle, [Môjû], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche, série L’Asie en noir, [1931, 1992] 1999, 157 p.

 

Où je poursuis la découverte de l’œuvre d’Edogawa Ranpo, après L’Île panorama (le roman, mais aussi son adaptation en manga par Maruo Suehiro) ; inutile, donc, de revenir ici sur la présentation de l’auteur, esquissée à gros traits dans ces précédentes chroniques.

 

LE GENRE (SI NÉCESSAIRE…)

 

Rappelons seulement, car cela fait sens ici, que, pour être considéré comme le père du roman policier japonais, Edogawa Ranpo a en fait créé une œuvre finalement très personnelle, et pas toujours très évidente à classer dans telle ou telle case – c’est pas plus mal. Chose qui se vérifie ici : La Bête aveugle est présenté comme un roman policier, et la collection comme la couleur de la tranche appuient sur cette dimension. Pourtant, j’ai bien du mal à y voir un récit policier… d’autant qu’il n’y a guère d’enquête ici, voire pas du tout – moins encore que dans L’Île panorama, qui ne jouait pourtant qu’in extremis de cette carte, comme une concession aux attentes du lecteur. Et le « noir » au sens le plus large n’est finalement guère plus de la partie.

 

Thriller, peut-être ? Le terme fait vaguement anachronique, j’imagine, mais ça se tient quand même davantage.

 

Horreur, éventuellement ? Oui, en fait – pas fantastique, non, mais horrifique quand même, on peut le dire.

 

Cela nous renvoie en fait davantage à l’autre courant dont on attribue la paternité à Edogawa Ranpo : le genre « ero guro » (éventuellement complété par « nansensu »), soit « érotique/grotesque ». La Bête aveugle – récit réputé, et qui a eu doit à une assez célèbre adaptation cinématographique en 1969, par Masumura Yasuzô (je ne l’ai pas vue…) – joue en fait de ces deux cartes… mais plutôt alternativement qu'en même temps, en fin de compte.

 

Et c’est bien ce qui m’a décontenancé ; j’aime bien être décontenancé… mais, en l’espèce, j’ai peut-être été surtout déçu, en définitive. Mais il y a bien des bonnes choses dedans, hein ! Essayons d’expliquer la raison de ce retour un brin mitigé…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

En fait, le (court) roman souffre peut-être, à mon sens, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, de ce que son début est parfaitement brillant – la suite ne m’a dès lors pas semblé à la hauteur… Je me suis même demandé si, à s’en tenir à une « nouvelle » correspondant en gros au tiers du livre (jusqu’à la page 60, plus précisément), on n’aurait pas pu qualifier la chose de véritable chef-d’œuvre ; sa continuation au-delà, à mon sens, lui nuit tristement…

 

Mais pour parler de tout ça au plus juste, je vais devoir SPOILER comme un porc – tenez-vous-le pour dit !

 

Mizuki Ranko, star harcelée

 

Au départ, nous avons donc Mizuki Ranko, danseuse de music-hall réputée pour la beauté de son corps (ce qui en fait véritablement une star – le récit se développant, nous apprenons qu’elle n’a pas une jolie voix, ne chante ni ne danse vraiment bien… Elle est un corps, et pas grand-chose d’autre – ce qui suffit amplement à ses admirateurs, et sans doute tout autant à elle-même) ; elle n’est pas peu fière de ce qu’un sculpteur ait aussi fidèlement reproduit la perfection de ses courbes pour une exposition bien fréquentée. Mais elle y croise un amateur d’art bien saugrenu… Un aveugle, qui, bien évidemment, ne peut pas voir la statue, mais ne se prive par contre pas de la toucher – sensation ô combien désagréable pour la jeune beauté, qui ne manque pas de relever l’obscénité de ce comportement guère à propos dans une exposition…

 

Hélas, elle n’en a pas fini avec ce mystérieux aveugle – individu retors et littéralement obsédé, qui harcèle on ne peut plus vicieusement la starlette ; ainsi en se faisant passer pour un masseur, ce qui lui permet de pétrir avidement le corps de la belle ; et plus tard en l’enlevant purement et simplement…

 

La fascination

 

Le roman joue jusqu’à présent, et avec brio, de la carte du suspense ; la suite immédiate change pourtant la donne, en appuyant sur d’autres thématiques – même s’il en est bien une qui constitue le fil rouge du roman : la perversion… C’est là que le roman brille – en parvenant, quand bien même dans un style éventuellement « daté » (on a lu bien pire, ceci dit), à insinuer un sentiment permanent de malaise et d’angoisse, teinté de fascination érotico-artistique.

 

Car nous apprenons à connaître l’aveugle – qui est bien le véritable « héros » du roman : la danseuse, en fin de compte, est une Mary/Marion Crane dans Psychose. Notre Norman Bates nippon est autrement plus riche – à tous points de vue. Littéralement, sa fortune lui a permis de concevoir une utopie de l’enfermement, sadienne à maints égards, mais qui, plus simplement, renvoie sans doute à l’utopie artistique (et « factice ») de L’Île panorama, le rapport me paraît flagrant ; en effet, cet abri souterrain, « aveugle » lui aussi, est tout dédié au culte du corps, ou plus précisément du toucher – ce sens si crucial pour les aveugles, bien plus que tout autre, et qui leur permet de « voir » comme des « voyants » ne verront jamais… C’est là l’obsession du sinistre personnage, qui a fait appel à un talentueux sculpteur pour susciter un décor fou où les membres et les lèvres et les fronts et les dos, etc., sont tout à la fois parfaitement reproduits dans leur essence, et en même temps parfaitement difformes, dans leur agencement chaotique comme dans leurs proportions fantasques – sans même parler de leurs couleurs hideuses : car, à l’œil, la chose est d’une laideur qui n’a d’égale que celle de l’aveugle lui-même – l’auteur ne cesse d’y insister. Mais la vue est par nature superficielle – le toucher seul révèle la vérité cachée de cette construction hallucinée.

 

Et le roman d’adopter un nouveau tournant, quand la recluse, que tout incite à haïr son kidnappeur, sombre en fait insidieusement sous son charme, et prise à son tour les délices inimaginables du toucher… jusqu’à ce que leur relation développe quelque chose d’amoureux peut-être, de pervers assurément, dans un jeu de fantasmes sensuels à la tournure de plus en plus sado-masochiste – et qui ne peut que mal finir (enfin : « mal », ça dépend pour qui et c’est à débattre…).

 

Jusqu’ici, La Bête aveugle m’a fait l’effet d’un texte admirable – aussi inquiétant que dérangeant, avec un art consommé de la manipulation du lecteur, jusque dans les plus improbables délires de l’utopie artistique et sensuelle de l’aveugle. Très, très fort.

 

Mais si les retournements, jusque-là, ont été bien négociés, et même de main de maître, j’ai le sentiment que la suite n’est vraiment pas à la hauteur – quand l’érotisme, grotesque ou pas, cède la place au grotesque seul…

 

LE RETOURNEMENT GROTESQUE

 

L’aveugle, bien sûr, en vient à tuer Ranko. Et il s’amuse, de manière très puérile, à disposer de son cadavre dans un petit jeu macabre qui a tôt fait de susciter les rumeurs les plus folles sur le « tueur en série » (car, au fond, c’est bien vite de cela qu’il s’agit). L’aveugle a en effet découpé le corps de Ranko en plusieurs morceaux, qu’il sème çà et là, dans un enchaînement de brèves scènes grotesques, au sens humoristique cette fois – ce qui, à mes yeux (si j’ose dire), ne fonctionne tout simplement pas.

 

LA RÉPÉTITION D’UN MÊME SCHÉMA

 

Or c’est là un schéma qui se répète dans la suite du roman. Passé l’intermède (qui n’en est donc pas un, mais plutôt la deuxième scène de l’acte dont l’aventure avec Ranko constituait la première scène), l’aveugle – devenu cette fois bel et bien masseur, mais pas vraiment Zatoichi pour autant – s’en prend à une deuxième femme, Mme Pearl.

 

Et l’on procède en gros de la même manière : le masseur en dit sans trop en dire, semant ses dialogues inquiétants avec sa cliente d’allusions transparentes pour le seul lecteur (ce qui marche plutôt bien voire très bien), et ne laissant guère de doute sur la suite des opérations – inévitablement, Mme Pearl est tuée… et, c’est plus gênant, l’aveugle reproduit le même petit jeu idiot avec ses restes.

 

Suit un troisième acte, reprenant largement ce schéma, même s’il se montre peut-être plus habile – en ce que la victime, la jeune veuve Ouchi Reiko, a cette fois bien identifié la véritable nature du masseur aveugle, et, animée sans doute elle aussi par une certaine perversion, cherche à le prendre à son propre jeu…. Enfin, trait tout sadien mais qui me paraît d’ores et déjà être caractéristique d’Edogawa Ranpo (bon, après deux lectures, hein, ça sera à creuser…), elle cherche en outre à en faire un spectacle…

 

Je supposais, et redoutais, que ce soit l’occasion de ramener de force un semblant de « moralité » dans l’intrigue – à la fin, le « méchant » se doit de perdre… Mais Edogawa Ranpo est plus fin – et sans doute audacieux – que ça : finalement, que la jeune veuve périsse comme les autres a quelque chose d’assez jubilatoire… Aussi ce troisième acte est-il globalement plus satisfaisant que le deuxième – malgré le jeu des morceaux qui s’ensuit, toujours aussi lourd…

 

Schéma qui se répète enfin avec les plongeuses, et là ça m’a vraiment paru de trop – et notamment en ce que la répétition du procédé devient franchement lassante…

 

LA MORALE AUX ORTIES (OUF !)

 

Heureusement, la (véritable) fin du roman évite donc cet écueil de la moralité – et, en cela, elle peut renvoyer à nouveau au triomphe du « méchant » (ou « héros »...) de L’Île panorama, qui, même démasqué et acculé, a suffisamment de ressource et de foi dans son utopie pour se rendre inaccessible à quelque chose d’aussi vain que le châtiment.

 

C’est à nouveau le cas ici – l’aveugle obtenant d’un commissaire d’exposition la visibilité (eh) de son œuvre, qui boucle la boucle : nous finissons dans le monde de l’art, comme nous y avons commencé, et le masseur produit aux yeux de tous une sculpture empruntant à toutes ses victimes – grotesque, forcément ; laide pour qui ne la perçoit qu’au travers de ses yeux ; extraordinaire pourtant quand on la touche...

 

Et le roman de s’achever sur ultime éclat de rire sardonique, avec la scène où tous ces aveugles, jusqu’ici rejetés par l’art, en viennent à imposer, par leur seule présence et leur perception bien particulière – et bien plus fine ? –, de nouveaux standards de la beauté et de la sensibilité…

 

CONCLUSION

 

Oui, il y a bien des bonnes choses dans La Bête aveugle, roman qui s’avère toujours joliment angoissant et plus joliment encore dérangeant, après toutes ces années – et je suppose que publier une chose pareille dans le Japon de 1931 n’était pas sans audace.

 

Mais, en ce qui me concerne, ce court roman n’est pas pour autant le chef-d’œuvre que l’on a parfois voulu y voir – c’est que j’ai vraiment le sentiment que les (interminables…) scènes « burlesques », disons, nuisent en définitive à son propos, initial ou sublimé dans une conclusion irréprochable, mais j’imagine que ça se discute.

 

Le fait est que leur humour m’a paru lourdingue, et bien plus grossier que les scènes d’angoisse qui les environnent, lesquelles font preuve d’une étonnante subtilité dépassant le simple effet « presse-bouton ».

 

La répétition du même schéma me paraît encore moins défendable, mais sait-on jamais…

 

Aussi y a-t-il en définitive à boire et à manger dans cette œuvre étonnante, qui séduit par sa perversion et son audace, mais pèche quand elle veut se montrer plus « légère », même si c’est de manière tordue.

 

C’est dommage, je trouve… Cela reste une lecture intéressante, mais j’ai quand même l’impression qu’Edogawa Ranpo, avec La Bête aveugle, est passé à côté de quelque chose de très grand – vraiment très grand… et vraiment juste à côté.

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Morts pour l'empereur, de Takahashi Tetsuya

Publié le par Nébal

Morts pour l'empereur, de Takahashi Tetsuya

TAKAHASHI Tetsuya, Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, [Yasukuni mondai], traduit du japonais par Arnaud Nanta, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, Paris, Les Belles Lettres, coll. Japon, série Non-fiction, [2005] 2012, XXI + 170 p.

 

Le titre de cet essai, Morts pour l’empereur, est à la foi juste et quelque peu trompeur : mieux vaut appuyer sur le sous-titre (et qui est semble-t-il le titre original ?), La Question du Yasukuni, certes moins directement éloquent a fortiori pour un lecteur français qui, tel que votre serviteur, n’a à la base pas la moindre idée de ce qu’est ce « Yasukuni », mais qui correspond bien aux préoccupations essentielles de cet essai qui, en son temps, a connu un certain succès tant au Japon que, très vite traduit, dans des pays également intéressés à cette question, au premier chef la Corée et la Chine. Tout cela est sans doute très loin pour nous… et justifie quelques mises au point qui, d’emblée, témoignent de la singularité essentielle de cette « question du Yasukuni », tout en permettant de l’inscrire dans une perspective plus globale, touchant à la commémoration et à ses institutions.

 

Mais ce qu’il faut comprendre d’emblée, c’est que ce débat est très clivant, là-bas – bien plus que ses éventuels équivalents européens et américains ; on comprend mieux pourquoi l’auteur, Takahashi Tetsuya, avant tout professeur de philosophie contemporaine à l’université de Tôkyô (et notamment spécialiste de Derrida), mais également intéressé à d’autres sujets touchant à la guerre ou à la politique, et aux responsabilités et dilemmes moraux en la matière, a donc choisi de livrer un essai pareil, qui ne relève pas tant – ou pas uniquement – de l’étude historique, sociologique, philosophique, etc., « objective », que de la tribune militante. La « question du Yasukuni » est essentiellement politique, et l’auteur s’y engage – faisant face à une bête noire toute politique, le premier ministre japonais d’alors, Koizumi Jun’ichirô (à vue de nez con comme un Trump).

 

ORIGINES ET NATURE DU YASUKUNI

 

Le Yasukuni, donc. Il s’agit d’un sanctuaire shintô, sis à Tôkyô, et somme toute assez récent, puisque créé par l’empereur Meiji. Depuis son instauration à la fin du XIXe siècle, il a pour vocation d’entretenir la mémoire des militaires tombés dans les différents conflits, civils ou extérieurs, ayant impliqué le Japon. Mais cela va en fait plus loin que cela, dans la mesure où il s’agit bien d’un établissement religieux (ce qui a pu être contesté, par simple sophismes le plus souvent aisément balayés, mais d’autres contestations se sont avérées autrement pernicieuses et redoutables…), imprégné de la métaphysique shintô – et plus précisément celle du shintô d’État, j’y reviendrai. On ne se contente pas ici de lister des noms, comme dans tel ou tel ossuaire ou monument aux morts européen (lire cependant l’intéressante préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, qui opère une comparaison instructive) : on affirme que les « âmes des héros » rassemblées aux Yasukuni sont de nature essentiellement divine ; il s’agit de les glorifier, et pas seulement pour la forme : techniquement autant que littéralement, ils sont des divinités.

 

LES CONTINGENTS DES « ÂMES DES HÉROS »

 

C’est déjà une singularité importante, mais cela ne s’arrête pas là. En effet, les premiers conflits ayant apporté des « âmes de héros » au Yasukuni ont été relativement limités : deux guerres civiles de l’ère Meiji, la première guerre sino-japonaise, la guerre russo-japonaise, la Première Guerre mondiale (très peu mortifère dans la région), enfin et peut-être surtout des guerres coloniales sur lesquelles il faudra revenir. Mais tout change avec « l’incident de Mandchourie », puis « l’incident de Chine » débouchant sur la deuxième guerre sino-japonaise, enfin et surtout la « guerre de l’Asie et du Pacifique », c’est-à-dire la Deuxième Guerre mondiale. Les premiers contingents de héros se chiffraient en centaines ou milliers, parfois même en dizaines seulement ; certes, ce n’est pas rien, et ces morts étaient tout aussi morts que ceux qui les suivraient… Mais les statistiques explosent avec la seconde guerre sino-japonaise et la guerre de l’Asie et du Pacifique : ce sont alors 2 500 000 morts qui intègrent le Yasukuni ! Autant dire que la quasi-totalité, écrasante, des « âmes des héros » du Yasukuni relèvent de ces ultimes conflits. La démesure statistique influe fortement sur la perception de l’institution…

 

LA TRANSFORMATION DU YASUKUNI APRÈS LA DÉFAITE

 

D’autant qu’il s’agit donc d’une institution religieuse, mais dans l’optique du shintô d’État – à tout prendre bien différent du shintô traditionnel. De cela les troupes d’occupations américaines commandées par Douglas MacArthur ne veulent pas, y voyant, sans doute à bon droit, une cause essentielle du développement du militarisme japonais, et lui imputant donc pour partie la responsabilité de la guerre. Cela fait partie de ces points essentiels imposés par les troupes d’occupation et qui détermineront l’orientation du Japon de l’immédiat après-guerre à aujourd’hui : il faut séparer le politique du religieux, et anéantir le shintô d’État.

 

Mais le Yasukuni n’est pas supprimé pour autant : il devient en fait un simple établissement privé, sanctuaire shintô déclaré et reconnu légalement, jusque dans son caractère spécial.

 

En tant que tel, il ne dérange en rien les troupes d’occupation, et de même pour la majorité des Japonais. Même quand le Yasukuni accueille des criminels de guerre notoires, condamnés lors des procès de Tôkyô, on ne trouve rien à y redire. Même si, par la suite, le débat se focalisera surtout sur les « criminels de catégorie A », c’est-à-dire les responsables de « crimes contre la paix », parmi lesquels on retiendra surtout le premier ministre Tôjô Hideki… Le Yasukuni accueillait déjà au titre de héros les fauteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité – catégories B et C.

 

Note pour les lecteurs de l’excellente novella de Ken Liu L’Homme qui mit fin à l’histoire : on n’y trouve donc pas les responsables de l’Unité 731… tout simplement parce qu’ils n’ont jamais été condamnés, ayant bénéficié de la protection des Américains – c’est la seule mention qui en est faite ici, d’ailleurs, si l’essai se montre très éclairant sur le contexte japonais du récit de science-fiction.

 

LES VISITES DE PREMIERS MINISTRES

 

Le problème, c’est quand se réveille une collusion entre le politique et le religieux, aux relents plus ou moins marqués de shintô d’État.

 

Depuis longtemps, intellectuels conservateurs et politiciens, notamment au sein du PLD, le Parti Libéral-Démocrate qui n’est bien souvent ni libéral ni démocrate, incarnation de la droite nippone systématiquement aux affaires de l’après-guerre à l’aube de l’ère Heisei, depuis longtemps donc ces personnages entendent louer l’institution du Yasukuni, voire lui rendre son statut officiel, quoi qu’on en dise par ailleurs – et notamment en Chine et en Corée.

 

En 1985, le premier ministre Nakasone Yasuhiro se rend au Yasukuni pour y rendre un hommage officiel aux « âmes des héros » ; surtout, à l’aube du XXIe siècle, le premier ministre Koizumi Jun’ichiro s’y rend chaque année dans la même optique… témoignant peut-être d’un durcissement de la droite japonaise sur la question ; ce sont ces visites répétées qui incitent Takahashi Tetsuya à prendre la plume – en se faisant l’écho d’une politique dépassant le seul Japon, et d’un débat constitutionnel qui intéresse bien au-delà des seuls juristes ; se pose en effet la question de savoir si ces visites sont constitutionnelles ou pas, puisqu’elles semblent bien contrevenir à une laïcité nippone peut-être plus chatouilleuse encore que son équivalent français, au-delà des vociférations outrées que ce dernier suscite… En effet, chacune de ces visites a suscité des plaintes judiciaires, parfois strictement japonaises, parfois étrangères (chinoises ou coréennes), réclamant des tribunaux japonais qu’ils dénoncent l’anticonstitutionnalité de ces visites (ce qu’ils ont parfois fait) et exigeant éventuellement des réparations de l’État nippon (jamais accordées quant à elles).

 

Oui, la question est là-bas très clivante, qui s’appuie sur des thématiques plus larges, témoignant des bouleversements des mentalités japonaises depuis l’après-guerre. Le débat ne pourrait probablement pas avoir les mêmes implications en Europe – bien au-delà de la seule question religieuse, aussi importante soit-elle : c’est que le Japon a solennellement affirmé qu’il ne recourrait plus à la guerre – sa Constitution même en fait la promesse. Toutefois, la droite ne manque pas de relever systématiquement que cette Constitution leur a été imposée par les Américains… Et sans forcément verser dans le bellicisme (encore que les occasions ne manquent pas, indirectement – après tout, on ne dit pas « armée », mais « forces de défense », on ne dit pas « guerre » mais « opération de maintien de la paix » ou « de lutte antiterroriste »…), elle témoigne de la part de ces politiciens ou intellectuels d’un ressentiment imprégné de gêne à l’égard de la question de la responsabilité du Japon dans les « guerres d’agression », comme les qualifient leurs opposants, « guerres justes » ainsi qu’eux-mêmes les voient, qui ont alimenté le sanctuaire en innombrables « âmes de héros »… Pour le coup, Unité 731 mise à part, on peut renvoyer de nouveau à L’Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu.

 

Takahashi Tetsuya, bien sûr, a choisi son camp, et ne s’en cache certainement pas. D’où cet essai qui, divisé en cinq questionnements, vise à mettre à bas l’argumentaire (il est vrai plus ou moins solide ou plus ou moins borné, c’est selon…) des pro-Yasukuni – dans le cadre du débat constitutionnel et bien au-delà.

 

L’ALCHIMIE ÉMOTIONNELLE

 

Il s’intéresse avant tout au cœur de l’institution, à son propos le plus flagrant, qui relève, selon son expression, d’une « alchimie émotionnelle ». L’objet initial, mais sans doute à ce jour encore, du sanctuaire Yasukuni, est d’opérer une transmutation de la tristesse, bien légitime et parfaitement compréhensible, des familles des défunts, en une véritable allégresse, une joie pure et empreinte de gratitude pour la beauté du sacrifice accompli.

 

Ces notions de joie et d’allégresse sont sensibles dans nombre de témoignages de ces familles (les pro-Yasukuni ; on trouve aussi bien des familles hostiles à l’institution, bien sûr – éventuellement celles d’ « auxiliaires » défunts, recrutés de force en Corée ou en Chine, et « honorés » au Yasukuni pour avoir contribué à la défense du Japon : ces familles sont souvent furieuses de cet état de fait, et ont régulièrement demandé au sanctuaire de « libérer » leurs proches de la célébration commune, mais le sanctuaire s’y est toujours refusé…).

 

L’allégresse, de la sorte, est associée à l’honneur, mais produit un déconcertant effet pervers – c’est comme s’il s’agissait de rechercher la mort au combat, pour être honoré en tant que divinité ! On se demande parfois comment une mentalité pareille a pu être conciliée avec les impératifs stratégiques de l’armée nippone – comment vaincre si vos soldats cherchent à mourir ?

 

Quoi qu’il en soit, l’émotion est au cœur des discours pro-Yasukuni et anti-Yasukuni ; ce qui, bien sûr, dissuade d’autant plus le questionnement « objectif », « rationnel », « dépassionné » – et cela vaut probablement pour Takahashi Tetsuya autant que pour ses adversaires.

 

LES RESPONSABILITÉS DE GUERRE

 

Mais la question du Yasukuni, c’est aussi celle des responsabilités de guerre – qui intéresse tout particulièrement l’auteur.

 

Les criminels de catégorie A

 

La célébration commune des « âmes des héros » englobe notamment celle des criminels de guerre, et tout particulièrement celles des « criminels contre la paix » (catégorie A) ; ce qui chatouille tout particulièrement les pays voisins tels que la Chine ou la Corée… Pourtant, l’auteur fait à bon droit remarquer que la Chine, surtout, se montre étonnamment ouverte en l’espèce, dans la mesure où les seuls criminels de catégorie A semblent lui poser problème : dans la logique de la Chine Populaire, seuls ceux-ci sont à proprement parler « coupables » ; l’immense majorité des morts du Yasukuni, simples soldats, peuvent être envisagés comme autant de « victimes », et la Chine ne réclame pas l’abandon de leur célébration…

 

Mais que faire, alors, pour les criminels de catégorie A ? On a pu avancer l’idée d’une célébration séparée… mais elle apparaît bien hypothétique, voire inenvisageable : le sanctuaire lui-même est très intransigeant sur la question, qui tient comme de juste à son rite, et n’admet pas la possibilité de retirer de ses « listes » ceux qui ont été amenés à y figurer…

 

Guerres d’agression et guerres justes

 

Le problème, bien sûr, est au-delà celui de la perception de la guerre, opposant « guerre juste » et « guerre d’agression » ; et si, probablement, la majorité des Japonais envisagent aujourd’hui les conflits tels que la seconde guerre sino-japonaise et la guerre de l’Asie et du Pacifique comme des « guerres d’agression », l’idée d’une responsabilité en l’espèce est parfois difficile à avaler (je ne leur en veux pas forcément – je m’étais exprimé là-dessus en rendant compte de ma lecture passionnée de L’Homme qui mit fin à l’histoire, et y reviendrai en conclusion).

 

La dimension coloniale

 

Mais la dichotomie entre ces deux types de guerre s’éclaire en fait tout particulièrement en remontant à des opérations militaires antérieures – peu importe si, statistiquement, le contingent de morts qu’elles ont procuré au Yasukuni est dérisoire en comparaison : c’est en effet l’occasion de mettre en lumière la dimension coloniale du Japon à partir de Meiji, avec des opérations « de maintien de la paix » parfois très rudes, ainsi contre les « barbares de Taiwan » – et c’est semble-t-il un aspect de l’histoire contemporaine du Japon très méconnu des Japonais d’aujourd’hui… Cette dimension coloniale est pourtant essentielle dans la question du Yasukuni – et ne fait rien pour arranger les relations de l’empire du soleil levant avec ses voisins éventuellement rancuniers, et on les comprend…

 

LA QUESTION RELIGIEUSE

 

Se pose aussi la question de la religion – et elle est complexe, peut-être tout particulièrement au regard des spécificités du Japon en l’espèce.

 

Le shintô d’État dans le syncrétisme japonais

 

À la base, que le Yasukuni relève du shintô ne fait aucun doute. Le problème est cependant double : tout d’abord, faut-il envisager le shintô, ou du moins le shintô d’État dont ce sanctuaire émane, comme une religion ? En fait, ça n’est pas forcément si évident que cela – dans la perspective éventuellement syncrétique du Japon.

 

En témoignent d’ailleurs les soutiens affichés au Yasukuni, dans les années 1930 et 1940 notamment mais éventuellement ensuite, par des groupes religieux distincts, notamment des bouddhistes de tendance amidiste, mais aussi des chrétiens, aussi bien catholiques que protestants ! En fait, l’idée défendue était que le shintô d’État, plus qu’une religion à proprement parler, renvoyait aux seuls devoirs des citoyens japonais à l’égard de la patrie et de l’empereur, sans incompatibilité avec une foi et un engagement chrétiens ou bouddhiques.

 

Or ce patriotisme était jugé « évidemment nécessaire », impossible à remettre en cause, et constituer par ailleurs une des plus profitables singularités du Japon… Voir notamment ce discours chrétien sur « le sang », assez éloquent : on n’est pas ici dans la logique du martyre, autant pour l’exemple antique du refus des premiers chrétiens de se plier au culte impérial romain…

 

Mais il y a potentiellement un leurre : le shintô d’État ne serait en fait pas tant « non-religieux » que « super-religieux » ; ce qui explique comment les autres cultes peuvent s’en accommoder, mais il n'y a guère de doutes quant aux implications réelles du culte rendu au Yasukuni.

 

Les dangers de la laïcisation

 

On en arrive alors au débat sur la laïcisation éventuelle du Yasukuni, qui est d’autant plus complexe… Et l’auteur me paraît toucher à quelque chose de très juste quand il montre comme une laïcisation de la sorte serait en fait extrêmement pernicieuse, et même fondamentalement dangereuse, en ressuscitant peu ou prou le shintô d’État honni, propice à toutes les justifications, et tout particulièrement en matière de guerre – en masquant la religion sous le voile du patriotisme, ce processus ne serait que plus totalitaire, en s’imposant à tous au-delà des convictions personnelles.

 

Mais la question de la nature religieuse ou non du Yasukuni et de l’hommage qui y est rendu, et peut-être tout particulièrement telle qu’elle ressort des nombreux rapports conçus par le PLD ou des intellectuels gravitant autour afin de « re-légitimer », ou « re-officialiser » le sanctuaire, quitte à ce que ce soit en le « laïcisant », est donc saturée d’hypocrisie et de sophismes.

 

LA QUESTION CULTURELLE

 

Il en va de même pour la question « culturelle », faisant du Yasukuni une spécificité japonaise, à préserver en tant que telle – je n’ai jamais compris ce réflexe qui veut que les coutumes ou traditions soient par essence « bonnes », et doivent donc être préservées… En fait, ce discours « culturaliste », par exemple celui d’Etô Jun, ne tient pas la route tant il se perd dans ses contradictions – consciemment ou pas.

 

Par exemple, on cherche à inscrire le culte des morts rendu au Yasukuni dans une tradition ininterrompue depuis le Kojiki… Mais c’est absurde, au-delà même de l’idée improbable et aveugle d’un Japon statique sur treize siècles. Et quand bien même le culte des morts, ou plus exactement le rapport toujours mêlé des morts et des vivants, peut être perçu comme un trait essentiel de la culture japonaise, ce que ne nie pas Takahashi Tetsuya, cela n’implique en rien le culte tel qu’il est rendu au Yasukuni. En fait, taquin, l’auteur montre que, s’il était une tradition japonaise intéressante en l’espèce, elle serait tout autre… puisque visant à honorer tous les morts, y compris les morts ennemis ! Or on est là très loin de l’approche du Yasukuni, qui n’honore que les morts « du bon camp » et par ailleurs militaires ou « directement auxiliaires » militaires : les ennemis étrangers ne figurent pas dans la célébration commune, et pas davantage les morts japonais mais hostiles au pouvoir central (ce qui vaut pour les deux guerres civiles de Meiji) ; par ailleurs, les civils sont systématiquement ignorés…

 

Mais les « culturalistes » jouent un double jeu étonnant : quand on leur dénie la « spécificité japonaise » censée constituer la base de leur argumentaire, ils se retournent sur la position antipodale – après tout, tous les pays célèbrent leurs morts ! Oui – mais où passe donc la spécificité nippone, dans ce cas ? Il y a là une contradiction flagrante – mais peut-être aussi l’occasion de faire ressortir une autre spécificité, antagoniste éventuellement de la précédente.

 

L’auteur pioche des exemples dans l’histoire occidentale contemporaine, associant classiquement la mécanique de la commémoration et de la glorification des morts avec l’émergence de l’État-nation, tout particulièrement dans le contexte de la Révolution française, puis des guerres napoléoniennes, avant que le phénomène culmine avec la Première Guerre mondiale, mais en s’autorisant aussi de lointains retours en arrière, avec la Rome « pro patria mori », et plus encore le célèbre éloge funèbre de Périclès tel qu’il est rendu par Thucydide dans sa phénoménale Histoire de la guerre du Péloponnèse.

 

Mais il faut dépasser ce comparatisme et la tentation « relativiste » visant à justifier tout et n’importe quoi. Derrière, c’est l’idée même de commémoration qui doit être interrogée – et les implications en l’espèce du cimetière d’Arlington, de l’ossuaire de Douaumont et du Yasukuni peuvent être très diverses ; or le Yasukuni, ici, double la mise politique, peut-être d’autant plus en raison de sa nature religieuse ou « super-religieuse ».

 

EN QUÊTE D’UNE ALTERNATIVE ?

 

Mais peut-être pourrait-on concevoir une alternative, justement ? Un lieu de commémoration détaché des dangers du Yasukuni, envisageant le passé comme le futur d’une manière plus sereine ? Ne visant pas à glorifier les morts, mais à témoigner des horreurs de la guerre, en envisageant ensemble toutes ses victimes…

 

Takahashi Tetsuya se montre sceptique – au bout du compte, tout nouveau lieu de commémoration présenterait à ses yeux trop de risques de déboucher sur un « nouveau Yasukuni »… Aussi aboutit-on en définitive à une impasse.

 

Peut-être l’idée serait-elle donc de repenser au préalable la notion de commémoration – préalable indispensable à un traitement vraiment pertinent de l’héritage encombrant du Yasukuni…

 

LES LIMITES DE L’ARGUMENTAIRE

 

Ceci étant, cette dernière dimension éclaire peut-être plus particulièrement les limites de l’argumentaire de Takahashi Tetsuya – bien plus que sa dimension d’emblée militante.

 

L’auteur se montre régulièrement subtil et pertinent – ainsi quand il démonte l’argumentaire « culturaliste » ou les inepties populistes et bas du front de Koizumi « justifiant » ses visites au sanctuaire, ou encore, dans un autre registre, quand il s’interroge sur la « super-religion » du shintô d'Etat et les dangers pernicieux de la laïcisation.

 

D’autres fois, cependant, il m’a paru moins convaincant… J’ai l’impression qu’il est à l’occasion presque aussi borné que ses adversaires, en fait : en maintes occasions, son essai souffre de la même tendance à reléguer l’argumentaire au rang d’axiome – cela est ainsi, cela ne peut pas être ainsi, etc. Sans démonstration supplémentaire… La déclaration solennelle, et peut-être plus encore sa réitération d’essence rhétorique (l’auteur se répète régulièrement…), semblent suffire à ses yeux pour balayer l’adversité – presque au point de susciter l’effet contraire !

 

Même pour moi qui suis fondamentalement pacifiste, méfiant au mieux et souvent hostile à l’égard de la chose militaire, résolument opposé au nationalisme sous toutes ses formes, le sentiment à l’occasion que l’auteur lui-même s’en remettait à des prénotions m’a plus d’une fois déconcerté…

 

CONCLUSION ET PERSPECTIVES

 

L’essai reste intéressant. En traitant de manière très japonaise une question très japonaise, il fournit des aperçus plus larges d’une problématique éventuellement universelle.

 

Mais c’est peut-être avant tout un témoignage intéressant des mentalités japonaises contemporaines, que l’emprise de la guerre ne lâche toujours pas… Le tableau qui en ressort est à vrai dire assez effrayant, augurant d’un avenir sombre – je redoute, dans ces polémiques récentes, un retour de bâton, après toutes ces années, de la tendance à l’auto-humiliation qui a suivi la défaite de 1945… Car l’idée d’une responsabilité collective en l’espèce, et plus encore quand elle se communique « naturellement » à des « héritiers » qui n’étaient même pas nés, ainsi l’auteur, au moment du Japon totalitaire et militariste, me dérange toujours.

 

Aussi, quand bien même je rejoins largement l’auteur dans ses arguments et ses conclusions anti-Yasukuni et plus largement pacifistes, je ne peux m’empêcher de me demander si pareil essai, d’autant plus sous cette forme, n’est pas tout aussi symptomatique d’une évolution dangereuse de la question que les visites provocatrices de Koizumi au Yasukuni… Une question à suivre.

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Sin semillas, de Abe Kazushige

Publié le par Nébal

Sin semillas, de Abe Kazushige

ABE Kazushige, Sin semillas, [Shinsemia], traduit du japonais par Jacques Lévy, postface du traducteur, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [2003, 2013] 2016, 1022 p.

 

Se faire une culture littéraire nippone : y a du boulot. Plein de classiques à disséquer, que ce soit au sens le plus strict, ou en appliquant le qualificatif aux plus fameux auteurs d’après Meiji. On peut voir ça sous un versant plus positif : tant de choses encore à découvrir ! Mais l’idée serait aussi, tout de même, de ne pas écraser sous le poids d’un intimidant passé la littérature japonaise de maintenant. Quelques noms, sans doute, sont d’ores et déjà incontournables, peut-être les classiques de demain – et, même dans cette catégorie, j’ai du boulot : bon sang, même si j’en ai qui patiente dans la section nippone de ma bibliothèque, et depuis longtemps, je n’ai toujours rien lu de Murakami Haruki…

 

Le bonhomme n’est pas le seul, d’ailleurs – et bien des auteurs intéressants ne bénéficient pas de son aura médiatique. Peut-être est-ce le cas d’Abe Kazushige ? (Aucun lien.) Mais peut-être est-ce seulement ignorance crasse de ma part… J’ai appris depuis que cet auteur avait été « remarqué » avant le roman qui nous intéresse aujourd’hui, et qu’il a au fil des publications engrangé une sympathique collection de prix littéraires (le fameux Akutagawa inclus). Mais je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce que je tombe, par le plus grand des hasards, sur cet impressionnant pavé qu’est Sin semillas (dans cette édition de poche, il pèse tout de même ses mille pages), mis en avant dans une librairie bordelaise où je zonais curieux. La quatrième de couv’ m’a intrigué (ça arrive), les louanges librairiennes aussi, je me suis emparé de la chose et l’ai lue à mon rythme (c’est que j’ai du mal à m’enquiller les pavés, aussi bons soient-ils, d’un seul bloc – mais ici, à vrai dire, j’aurais probablement pu, tant ça coulait tout seul). Et c’est bien une chouette découverte – un excellent roman remarquable dans sa conception, d’une extrême efficacité mais qui ne s’impose pas au détriment du sens ou de la forme. Et, disons-le d’emblée même si ce n’est pas forcément le point que les critiques ont le plus mis en avant, c’est horriblement drôle…

 

LA VILLE DE DIEU... ET SES AMBIGUÏTÉS

 

Sin semillas est, sur moins d’un an, la chronique d’une ville, Jinmachi – littéralement « la ville de Dieu », rien que ça –, une bourgade paumée du nord-est du Japon ; on n’est pas vraiment dans la Megalopolis, plutôt dans un arrière-pays qui n’a pas grand-chose à offrir, à part ses pittoresques vergers, seule attraction touristique du bled, et ça gave pas mal un certain nombre de ses habitants, ce triste cliché de carte postale.

 

Bien sûr, le fait que Abe Kazushige soit né à Jinmachi n’est peut-être pas innocent au regard du propos du livre… ou pas : il nous précise d’emblée que cette Jinmachi-là est parfaitement fictive. On peut le croire… ou pas, là encore : après tout, l’auteur lui-même apparaît à la troisième personne dans le roman. Ou pas ? Question à se poser au moins à trois reprises… et pour toujours plus de perplexité dans la réponse, à moins de décider de déclarer forfait, et de faire avec.

 

Le traducteur Jacques Lévy, dans son utile postface, a développé tout un discours subtil à base de diégèse et de narrateur faussement omniscient, etc. – je vous y renvoie, ce sont des choses sur lesquelles je serais sans doute bien incapable de disserter…

 

Mais bon : Jinmachi. C’est, typiquement, au-delà de son nom ronflant, un endroit où il ne se passe rien. À supposer qu’il y ait bel et bien des endroits où rien ne se passe… Une illusion vite mise à mal, au travers de personnages qui, typiquement, ne devraient rien avoir à raconter, et pourtant si.

 

Une question de point de vue, sans doute – et qui justifie des approches diverses, qui se marient heureusement. Passé l’exergue biblique (en résonance avec le titre, fumette mise à part… ou pas), un premier prologue joue de la carte économique, en dressant un complexe tableau de la consommation de blé (américain) dans le Japon de l’après-guerre. Cette focale objective à la manière d’un cours connaît une première déviation dans un second prologue, qui, tirant parti des considérants économiques qui précèdent, montre comme la ville banale de Jinmachi, durant l’occupation américaine, a radicalement évolué – notamment du fait de la prostitution endémique. Toujours est-il qu’un sournois duo, associant Asô Shigezô, un « entrepreneur » si l’on veut, un « yakuza » si l’on préfère, et Tamiya Jin, un boulanger (oui) malin, a bientôt mis la ville en coupe réglée – et l’association fructueuse a perduré, même si le passage du temps et les héritages divers ont pu changer la donne au fur et à mesure… au point peut-être où la machine s’encrasse toute seule, présageant d’un anéantissement aux proportions apocalyptiques.

 

IL SE PASSE DES CHOSES…

 

La malédiction chinoise dit – ou on lui fait dire : « Puissiez-vous vivre des temps intéressants. » Les temps qui s’annoncent, en cet an 2000 placé sous le sceau des nouvelles technologies, et de l’anomie qu’en déduisent les quidams, même dans un patelin pareil, seront à n’en pas douter très intéressants… La morne Jinmachi, en effet, va, suite à trois faits-divers que rien ne relie a priori, connaître une agitation inopinée.

 

Il y a tout d’abord Hirosaki Masatoshi, ce professeur qui s’est suicidé en se couchant sur les rails du chemin de fer ; mais est-ce bien un suicide ? Il est vrai que le défunt était un ardent opposant à ce projet d’implantation d’une usine de traitement des déchets industriels que les élites pourries de la ville entendent bien à mener à terme pour en retirer de juteux bénéfices… C’est évident : on l’a tué, pour le faire taire !

 

Il y a ensuite Aizawa Kôichi, ce jeune homme, fou de voitures, et bon conducteur du coup, qui n’en périt pas moins dans un accident de la route, emboutissant son véhicule contre la pile d’un pont… Accident ? À voir ! Ce pont, notoirement, est hanté par un fantôme… à moins que la lueur inquiétante ne soit plutôt le fait de ces ovnis qui semblent tout particulièrement nombreux dans la région ? On ne compte pas les témoignages édifiants à ce propos…

 

Et d’ailleurs, le troisième fait-divers : Matsuo Kôta, le vieux bonhomme qui « disparaît » subitement, là, comme ça ? Il y a forcément une raison ; oui, ce pourrait être, prosaïquement, qu’il est parti sans mot dire rejoindre une maîtresse – on le disait chaud lapin, et il avait plusieurs fois disparu ainsi dans ses vertes années… Ou bien les ovnis ? Il en a photographié un paquet, après tout !

 

Tout ça, ça fait beaucoup pour la morne Jinmachi… On en parle même dans les journaux de la capitale, le temps d’un entrefilet ! Et fantômes et ovnis sont du pain bénit pour Hoshiya Kageo – le distributeur de journaux ne le répètera jamais assez : c’est lui qui protège la ville ! On ne l’en remerciera jamais assez… En tout cas, lui, il SAIT.

 

LA BANALITÉ DU VICE

 

Mais il s’y passe bien d’autres choses. Parce que Jinmachi n’est pas peuplée que de revenants et d’extraterrestres… On y trouve une population lambda, qui, en tant que telle, n’a pas rien à raconter, mais, bien au contraire, est percluse de ces petits secrets qui font le sel de la vie quand ils ne la rendent pas insupportable.

 

Cela dépasse la seule pourriture des élites – certes, pourries, elles le sont, jusqu’à l’os, mais le jeune flic Nakayama Tadashi, par exemple, vaut-il mieux, lui qui a un goût immodéré pour les nymphettes et qui profite de son statut de représentant de la loi pour l’assouvir dans les meilleures conditions ?

 

Et encore, ceci a quelque chose d’un brin fantasque qui le fait sortir de l’ordinaire – de même pour la déchéance des dynasties pourries des Asô et des Kasaya.

 

Mais la timide et docile Tamiya Wakako peut avoir elle aussi des choses plus banales à cacher à son naïf boulanger d’époux Hironori – lequel aura bien l’occasion de la voir user d’une poudre blanche guère appropriée à la fabrication du pain…

 

Cela touche jusqu’aux collégiennes et aux lycéens – les premières peu farouches, les seconds parfaitement crétins, qu’importe, ils ont tous des choses à cacher. Et bien d’autres encore : tous, absolument tous.

 

Mais c’est bien la banalité de tout ceci qui fait le prix du tableau, au fond. Car Sin semillas relève autant de la fresque que de la chronique. Et dans sa méthode – on pourrait dire son montage, pour ce romancier qui avait fait des études de cinéma à l’origine –, le roman fleuve tient de la série télé exhaustive, quelque part entre Les Soprano (franches canailles, humour tordu et violence sèche au programme) et, disons, le soap opera que vous voudrez – avec un net accent sur le sordide (toujours plus intéressant que l’amour, ouf).

 

DE VIDÉO-GAG AU SNUFF MOVIE

 

Ce qui fait toutefois basculer la fresque, le fil rouge qui, partant du statisme du tableau à l’instant T, génère le mouvement et la trame jusqu’à un inévitable dénouement – avec un effet boule de neige tout particulièrement savoureux –, c’est sans doute le petit jeu idiot que la prétendue Association de la Jeunesse de Jinmachi (qui n’est pas forcément très jeune de toute façon, et encore moins portée sur le bénévolat et les actions charitables au profit de vrais jeunes qui ne cherchent de toute façon qu’à se barrer au plus vite de cet enfer rural pour ne jamais y revenir) va initier pour passer le temps – avec à sa tête le propriétaire du vidéo-club Orange, Matsuo Takeshi, un vrai beau morceau de gros connard.

 

Le cercle s’ennuie – normal. Puis il découvre, au travers d’un de ses membres à l’enthousiasme déconcertant, les merveilles de la vidéo amateur. Pris de fascination pour les équivalents nippons de Vidéo-Gag – DES HEURES DE RIRE EN BARRE AH AH AH –, les réalisateurs autoproclamés gaspillent de la bande à filmer des animaux, des vieux ou des mioches qui font n’importe quoi ah ah ah et oh oh oh c’est rigolo. Mouais…

 

Il y a sans doute plus intéressant à filmer – du cul, bien sûr ! Pas besoin d’aller jusqu’au fist-fucking qui obsède tant un des associés : placer une caméra dans les douches des filles au lycée, ou dans les toilettes de telle boutique, procure une satisfaction puérile aux couillons du « cercle » ; épier les couples qui vont baiser sur le parking ou au love hotel a d’autres avantages : on peut les faire chanter…

 

L’image, c’est bien – mais si on pouvait aussi avoir le son ? De fil en aiguille, les vidéastes du « cercle » deviennent tous autant de Big Brother à l’échelle de leur bled pourri – et leurs activités perdent bientôt de la simple bêtise initiale pour devenir résolument criminelles, sous des formes allant de l’extorsion au harcèlement… voire au snuff movie.

 

LA STRUCTURE DU ROMAN

 

L’activité du « cercle » fournit un deuxième liant au roman – le premier étant le contexte économique et social développé dans les prologues. Mais on ne saurait pour autant faire de Sin semillas un roman à la trame resserrée et linéaire, avançant à son rythme du point A du départ au point B de l’arrivée. Entre les deux, et sans exclure les flashbacks et flashforwards, la ville de Dieu vit, et l’on savoure son quotidien.

 

Il ne s’agit en rien de digressions, il n’y a pas à digresser : on est au cœur du livre. Que celui-ci alterne rapidement de brèves séquences au montage serré ou choisisse tout compte fait de suivre une même sous-trame avec un même protagoniste sur trois ou quatre chapitres d’affilée (le passage le plus marquant à cet égard est probablement le voyage à Tokyo de Wakako et Hironori – passage qui s’avère étonnamment douloureux au point où c’en est presque insoutenable ; c’est par ailleurs la seule véritable rupture avec le théâtre unique de Jinmachi dans le roman) importe peu, si cela ne doit pour autant rien au hasard : tout sert une histoire, ou plutôt les histoires qu’elle ne dissimule finalement guère – ce serait presque à se demander si l’histoire est prétexte aux histoires ou si c’est l’inverse… à moins que la question ne soit vide de sens, et finalement j’ai plutôt tendance à le croire.

 

LA QUESTION DE L’EMPATHIE

 

Or les portraits sont fins et la psychologie subtile – bien plus qu’on pourrait le croire. Cette « comédie humaine » dépasse les archétypes apparents pour creuser d’authentiques personnalités, dont le quotidien, aussi bateau soit-il, nous devient subitement fascinant ; alors, bien sûr, quand les choses dérapent, ce n’en est que plus vrai…

 

Au milieu des louanges, on a parfois adressé des critiques à l’auteur à cet égard : d’aucuns ont trouvé qu’il manquait d’ « empathie »… et il n’a pas forcément cherché à répondre à l’accusation. Pour ma part, elle ne tient pas vraiment : s’il n’en fallait qu’un exemple, ce serait à nouveau cette longue séquence du séjour de Wakako et Hironori à Tokyo – mais tout autant les scènes qui la préparent (essentiellement les ruminations de Wakako qui redécouvre la cocaïne), et celles qui suivent (et surtout, bien sûr, l’étonnant plan-séquence que l’auteur leur accorde en pleine scène de déluge…).

 

Mais sans doute cela tient-il en fait aux connotations que l’on entend associer au terme d’ « empathie ». Ce qui, semble-t-il, a parfois déconcerté, ce serait la volonté de l’auteur d’appuyer sur les travers de ses personnages, au mépris de leurs éventuelles qualités. Tous, à leur manière, sont pourris.

 

AU CINÉMA

 

Une critique faisait pour cette raison allusion au film d’Ettore Scola Affreux, sales et méchants, et il y a effectivement de cela – à voir si cette abjection des personnages suffit à anéantir le sentiment d’identification du lecteur…

 

Toutefois, quitte à chercher des références cinématographiques, j’en aurais de plus récentes – entre un Quentin Tarantino première manière (ouf), et surtout les frères Coen quand ils sont tout particulièrement en forme, à la Fargo, etc.

 

Car la mesquinerie et la bêtise si communes à Jinmachi ont quelque chose de délicieusement loufoque, et l’on a souvent le sourire aux lèvres à la lecture de toutes ces turpitudes – quand on n’éclate pas tout bonnement de rire au spectacle d’une scène qui aurait absolument tout pour être dramatique, n’était l’astuce de l’auteur, son brio de narrateur, et son humour à froid, éventuellement jaune, éventuellement noir.

 

Abe Kazushige parvient ainsi à mêler les registres avec une fascinante habileté – qui conserve au pavé Sin semillas l’unicité d’un roman cohérent et parfaitement maîtrisé : c’est un roman choral, mais certainement pas un patchwork.

 

L’accumulation des déboires et des fiascos de tout un chacun, quoi qu’il en soit, se savoure à chaque instant ; on pourrait trouver ça tordu, mais je doute que cette farce cynique, outrancière et en même temps d’un joli naturel (jusque dans les artifices réjouissants de sa conclusion en forme d’explication systématique), puisse laisser indifférent.

 

LA MORALE DANS TOUT ÇA

 

J’ai dit « cynique », je suppose que c’est à débattre. Après tout, la farce de Sin semillas, aussi improbable que cela puisse paraître, n’est pas dénuée d’une vague téléologie éventuellement morale – avec un jeu de massacre à base de karma salement blagueur.

 

Les excès sidérants de l’apothéose vers laquelle se précipite toujours un peu plus Jinmachi au fil des pages n’en sont probablement que plus drôles encore – alors même que l’on y patauge dans le sang et la merde omniprésents, et que les cadavres s’empilent les uns sur les autres !

 

Pourtant, d’autres séquences se montrent quant à elles horriblement éprouvantes – notamment celle, terrible, qui semble remonter aux sources du mal affectant le patelin, « expliquant » tant la tournure de la ville que la légende du fantôme du pont – comme un rappel permanent de l’abjection à laquelle les hommes sont volontiers enclins, a fortiori si l’anomie est de la partie (celle de l’immédiat après-guerre valant bien les fantasmes des phobiques de l’ère numérique). En soi, que la ville de Dieu soit soudain frappée par une forme de justice cosmique façon Sodome et Gomorrhe à l’ère du conspirationnisme va sans doute de soi.

 

Abe Kazushige serait-il en dernier recours un moraliste ? J’aurais tendance à croire que ça n’est pas exclu – d’autant plus, peut-être, qu’on a très justement pu dire qu’un Sade était lui aussi un moraliste…

 

LA FLUIDITÉ

 

Mais la force du roman réside aussi dans son étonnante fluidité. Intimidant au premier abord par son seul volume, encore un peu plus à mesure que les personnages, par dizaines, s’y croisent, et ce très vite (on s’y perd tout d’abord ; répertoire en fin de volume au cas où, mais plus ou moins utile, en fait – car focalisé sur les liens familiaux en priorité, plutôt que sur les occupations), Sin semillas s’avère pourtant d’une très appréciable aisance formelle.

 

La plume est certes volontiers ample, peut-être trop parfois (pas si sûr), mais, et quand bien même on a pu dire de l’auteur qu’il était un « formaliste », ce n’est jamais au prix de l’esbroufe stylistique : Abe Kazushige s’en tient à la majesté tranquille d’une plume qui s’efface, et entraîne le lecteur sans lui imposer de superflues démonstrations de virtuosité – laquelle est pourtant bien là, mais sans doute avant tout dans le registre narratif (le traducteur me paraît aller un peu loin dans sa postface, mais voir plus haut…).

 

Le style est pourtant ludique en maintes occasions, et sait s’adapter au propos pour le rendre le plus justement possible en fonction des circonstances comme des intentions.

 

Ce n’est pas tous les jours que je m’enfile un pavé de 1000 pages sans soupirer un seul instant…

 

Globalement, la traduction de Jacques Lévy est à l’avenant, et je suppose qu’elle fait honneur au texte initial. Oserais-je cependant avancer l’ombre d’un bémol ? Le roman joue beaucoup de l’argot et de la familiarité – mais, sur ces registres, j’ai l’impression que Jacques Lévy ne fait pas toujours mouche… En fait, son expression est parfois « ringarde », j’ai l’impression – et, oui, je sais, quoi de plus « ringard » que le qualificatif « ringard » ? Mais c’est tout le problème, justement : les gamins du coin qui s’amusent avec des « jeux électroniques » ? En 2000 ? Ce n’est qu’un exemple : plusieurs termes souffrent un peu de cet anachronisme relatif. Les insultes, de même, sonnent plus ou moins « vraies », parfois… Avec le décalage sans doute inhabituel dû au seul cadre japonais, cela en rajoute parfois dans le déconcertant, et peut-être à plus ou moins bon droit ? Mais c’est l’ombre d’un bémol : globalement, ça se lit très bien ainsi, et sans doute même mieux que ça.

 

AFFAIRE À SUIVRE

 

Une heureuse découverte, donc, que ce Sin semillas. Il va falloir que je poursuive avec Abe Kazushige… La postface indique qu’après Sin semillas, il est revenu à Jinmachi dans d’autres œuvres ; mais, parmi ses textes antérieurs, il y a semble-t-il d’autres choses tout à fait intéressantes, et très diverses à tous points de vue (format inclus, l’auteur ne fait pas que dans le pavé, loin de là) – bon, faut dire, quand Jacques Lévy parle d’un roman intitulé initialement La Nuit des morts-vivants (mais édité sous le titre La Nuit américaine…) et impliquant le Philip K. Dick de SIVA, je suis forcément tenté, hein… Sauf erreur, en français, on ne trouve pour l’heure que Projection privée et Nipponia Nippon ; me faudra lire ça !

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Madame de Sade, de Yukio Mishima

Publié le par Nébal

Madame de Sade, de Yukio Mishima

MISHIMA Yukio, Madame de Sade, [Sado kôshaku fujin], version française d’André Pieyre de Mandiargues, établie d’après la traduction littérale effectuée à partir du texte original japonais par Nobutaka Miura, postface de l’auteur, Paris, Gallimard, coll. Du monde entier, série Théâtre, [1969, 1976] 2001, 133 p.

 

Pas tous les jours que je lis et chronique du théâtre, moi… Mais cette rencontre incongrue entre Sade et Mishima ne pouvait qu’attiser ma curiosité. En fait, cela faisait un moment que je souhaitais y jeter un œil – sans doute depuis ma première frénésie japonaise, qui m’avait amené à lire notamment Le Pavillon d’or (à n’en pas douter, il faudrait que je le relise…) et quelques autres textes de l’auteur (qu’il faudrait que je relise tout autant…) ; l’occasion ne s’était pas présentée, cependant, et je découvre donc ce texte maintenant seulement.

 

LE SUJET

 

La pièce a été composée par Mishima en 1969, suite à la lecture de La Vie du Marquis de Sade, de Shibusawa Tatsuhiko (il s’en explique en postface). Au-delà de la personnalité aussi trouble que fascinante du Divin Marquis, Mishima en avait conçu un profond étonnement concernant l’attitude à son égard de son épouse, Renée-Pélagie de Sade.

 

Il est vrai que c’est là un beau sujet littéraire, qui ressortira de toute biographie ou presque, quand bien même le personnage ne serait entraperçu que par la bande – j’en avais moi-même retiré cette impression, notamment, en lisant la biographie de Maurice Lever, après tout. Car il y a bien là une psychologie profondément complexe – et dès lors humaine.

 

On sait que la pauvre Madame de Sade a considérablement souffert du comportement de son époux : celui-ci, membre d’une vielle famille de la noblesse d’épée, avait été acculé à cette alliance avec une famille de la noblesse de robe – dès lors parvenue – pour de pures et viles raisons financières, ce qui n’a sans doute rien d’exceptionnel, c’était même peu ou prou l’usage… Mais il vouait une haine à l’état pur à l’encontre notamment de sa belle-mère, Madame de Montreuil, qui le lui rendait bien – à moins que ce soit prendre les choses à l’envers… Renée-Pélagie, quoi qu’il en soit, était le jouet des caprices du marquis, et il l’a humiliée, d’une manière ou d’une autre, plus qu’à son tour – que ce soit par ses tromperies innombrables, ou simplement la satisfaction de ses désirs charnels, ou encore, tandis que le marquis engrossait en prison, en en faisant la cible de violentes lettres où la paranoïa et la haine accablaient horriblement la pauvre créature ; ces lettres alternaient toutefois avec d’autres bien plus respectueuses, voire aimables, voire aimantes…

 

Mais, au fond, cela ne changeait rien pour la digne épouse : quel que fut son époux, quels que furent ses crimes, elle ne lui en a pas moins témoigné, tout au long de ses soucis judiciaires et de ses emprisonnements sous l’Ancien Régime, une fidélité absolue et de tous les instants.

 

Par contre, quand la Révolution éclata, qui devait amener à la libération temporaire du fauteur de troubles (mais il ne tarderait guère à retourner en prison, et à risquer de nouveau sa tête…), elle refusa de vivre à ses côtés – de même que ses enfants ; je crois me souvenir qu’elle avait fait usage de la législation tout juste adoptée, et guère catholique, libéralisant le divorce, avant d’émigrer ? Ce n’est pas tout à fait ce qui se produit ici.

 

Mais, quoi qu’il en soit, il y a là une tension entre deux attitudes que l’on pourrait supposer contradictoires, mais qui n’en font que rendre le personnage d’autant plus intéressant.

 

LES CHOIX NARRATIFS DE MISHIMA

 

D’où la pièce de Mishima, qui, au-delà de la bizarrerie de cet auteur japonais traitant d’un sujet français à destination de comédiens et de spectateurs japonais d’abord, vaut notamment pour son approche « féminine » de Sade. Tous les personnages sont en effet des femmes : Renée de Sade, donc, sa mère Madame de Montreuil, sa sœur Anne-Prospère de Launay, sont trois personnages « authentiques » (quand bien même Mishima n’avait pas ici vocation d’historien, et a pu tordre les faits – il l’assume pleinement, et à bon droit ; on relève quand même une certaine documentation, tout n’est pas ici le produit de ses propres fantasmes) ; il faut y ajouter trois personnages inventés, la baronne de Simiane et la comtesse de Saint-Fond, comme les deux revers d’une même pièce (j’y reviens), et la discrète Charlotte, servante de Madame de Montreuil après l’avoir été de la comtesse, incarnant un point de vue populaire caractérisé d’abord par l’effacement, mais que la Révolution tend à rendre plus hardie… Sade lui-même n’apparaît pas – tout au plus l’annonce-t-on à la fin, sans qu’il monte sur scène ; mais il est bien l’objet de toutes les conversations, le centre unique autour duquel gravitent les six femmes.

 

La pièce emploie un unique décor, qui est un salon chez Madame de Montreuil, à Paris. L’unité de lieu est respectée, mais pas l’unité de temps : si l’on revient toujours à ce décor, c’est au fil d’une longue période – le premier acte a lieu à l’automne 1772, juste après « l’affaire de Marseille » qui fournit le prétexte de la pièce ; le deuxième acte a lieu à la fin de l’été 1778 ; le troisième, enfin, se tient au printemps 1790, alors que l’Ancien Régime s’écroule devant une Révolution qui est loin d’avoir encore acquis toute sa mesure.

 

La pièce, par ailleurs, se veut anti-spectaculaire – dans sa brève postface, Mishima lui-même dit que l’exotisme des costumes devrait bien suffire… Il a délibérément conçu sa pièce comme un exercice oratoire, ou intellectuel : les mouvements sont limités, il s’agit pour l’essentiel de personnages qui débattent, voire dissertent – dimension qui rejoint peut-être l’art de Sade doublement, son goût des « tableaux vivants », et les longues et outrancières dissertations philosophiques si caractéristiques de ses romans, et notamment des plus pornographiques… C’est à vrai dire une approche tout à fait bienvenue, notamment dans l’ultime acte, où se dessine une dimension absente jusqu’alors – celle du Sade écrivain, dans une sorte de révélation tenant du tableau cauchemardesque autant que séduisant…

 

Je note enfin une particularité chromatique – la référence perpétuelle au rouge, avec toutes ses connotations ; sans doute y a-t-il aussi du blanc, associé à la lumière divine mais pas seulement, et du noir en contraste, mais je ne sais absolument pas ce qu’il faut en déduire, s’il faut en déduire quelque chose…

 

« L’AFFAIRE DE MARSEILLE » ET SES CONSÉQUENCES

 

La pièce s’ouvre au lendemain de « l’affaire de Marseille », décisive dans les ennuis judicaires du Divin Marquis. Certes, il n’en était pas à ses premières frasques – et il faut au moins mentionner le fâcheux précédent de « l’affaire d’Arcueil », rapidement évoquée ici ; les deux, d’ailleurs, témoignent autant des crimes réels du marquis que de la magnifique matière à fantasmes que sa vie dissolue suscitait déjà à l’époque, auprès d’un public avide de scabreux (voyez les accusations de vivisection sur la pauvre Rose Keller, où les rapports délirants sur l’orgie homicide de Marseille, avec ces fous furieux enivrés et empoisonnées qui se tuent à tours de bras…).

 

Quoi qu’il en soit, les pastilles de cantharide données par le marquis aux six compagnes de ses vices qu’avait choisies pour lui et pour une nuit son valet Latour ont eu un effet sans doute non désiré : Sade, qui connaissait leur réputation aphrodisiaque, et en attendait peut-être encore davantage de ces vents qui faisaient ses délices, n’avait probablement pas l’intention d’empoisonner les prostituées, mais la surdose leur a été très douloureuse, et on n’a guère tarder à accuser le marquis d’avoir voulu les tuer…

 

Sade fuit en Italie avec son valet, mais aussi tant qu’à faire avec Anne-Prospère de Launay, personnage de la pièce, qui avait le bon goût d’être tout à la fois chanoinesse et sa propre belle-sœur…

 

En son absence, le Parlement de Provence le condamne à la peine de mort par décapitation – et le brûle en effigie ainsi que Latour. De cela, en Italie, notamment à Venise, Sade se moque bien – son séjour avec Anne-Prospère, qui a lui aussi atteint des proportions mythiques, a parfois été présenté comme l’amour de sa vie…

 

Revenu en France, toutefois, il risque sa tête. Mais il est soustrait à l’application de la sentence du Parlement de Provence par une de ces lettres de cachet, qui deviendront bientôt l’exemple suprême de l’arbitraire royal, mais qui étaient susceptibles alors de nombreuses applications, tout particulièrement dans ces affaires de mœurs impliquant la noblesse, et souvent à la demande même des familles des détenus ; et, en l’espèce, en l’emprisonnant, on lui a sauvé la vie…

 

Par contre, c’est bien ainsi que Sade entame sa vie carcérale – il aura le douteux privilège, dans cette période confuse, d’être pensionnaire des geôles des trois régimes qui se succèdent rapidement, l’Ancien Régime, la Révolution, enfin l’Empire…

 

LE RÉCIT DE LA COMTESSE

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Quand la pièce débute, Sade est en Italie, à distance de la loi française ; mais « l’affaire de Marseille » est encore toute chaude, et fait les délices des amateurs de ragots scabreux.

 

Rien d’étonnant, sans doute, si la pièce s’ouvre sur le récit, par la comtesse de Saint-Fond, des abominations commises par ce Donatien qu’elle apprécie tant – lui qui était un si charmant enfant, avec ses belles boucles blondes…

 

La comtesse est armée d’une cravache d’équitation, qu’elle agite avant même de prononcer le moindre mot (on peut redouter un Sade à la façon du Grand-Guignol, mais la pièce se montre bien vite plus subtile, si l’auteur s’amuse sans doute quelque peu ici…) ; elle-même d’une vilaine réputation, et qui assume volontiers sa vie dissolue, elle se réjouit sans doute d’autant plus de la présence à ses côtés de la bigote baronne de Simiane – laquelle écoutera bien son récit, quand bien même elle lui ordonne de se boucher les oreilles : en cela, la baronne incarne bien toute une hypocrisie d’essence religieuse, qui blâme vertueusement mais prête l’oreille aux méfaits avec une fascination passablement perverse…

 

L’ORDRE ET LA RÉPUTATION

 

Les deux femmes ont été convoquées par Madame de Montreuil, mère de la pauvre Renée – laquelle fait cependant une apparition surprise, ayant tout juste gagné Paris depuis son château de La Coste tristement désert…

 

L’ambiguïté de Renée ne tarde guère à se révéler – on la devine complice de la fuite du marquis son époux… Et cette connivence changera sans doute l’attitude de Madame de Montreuil : la parlementaire avait requis l’aide de la comtesse et de la baronne afin que chacune, à sa manière on ne peut plus distincte, intervienne pour préserver, sinon la vie de ce gendre qu’elle feint parfois d’aimer mais qu’elle déteste bien plus probablement, du moins la réputation de la maison.

 

La réputation est sans doute ce qui compte le plus à ses yeux : en tant que telle, elle incarne la société, l’ordre moral qui va avec, l’hypocrisie qui lui est inhérente. En cela, peut-être y a-t-il quelque chose de japonais dans le personnage ; je lis en parallèle Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, et l’anthropologue me paraît toucher quelque chose d’essentiel quand elle signifie les conséquences éventuellement opposées, en tout cas bien différemment fondées, de la culture de la culpabilité et de la culture de la honte… Disons, plus exactement, que son comportement a quelque chose de cohérent dans les deux cultures, exceptionnellement peut-être.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bien sa fille qui a quelque chose d’incompréhensible dans sa démarche : pourquoi protège-t-elle donc ce mari qui l’humilie sans cesse ? C’est bien cette psychologie complexe qui est au cœur de la pièce. Et sans doute justifie-t-elle dès lors les manipulations de la fourbe Madame de Montreuil, qui, pour afficher sa décence avant tout, n’a rien à envier à une Madame de Merteuil… Au prétexte du bonheur de sa fille, elle n’entend après tout que défendre son image ; à moins que, dans son esprit, ce ne soit la même chose ?

 

LE RETOURNEMENT

 

La suite sera donc tout autant une affaire de rivalités – de Renée contre Anne-Prospère, et la jalousie y a sa part, de Renée contre sa mère surtout. Mais, les années passant, le rapport à Sade et à ses crimes évolue. C’est sans doute là que réside une des forces essentielles de la pièce, qui sait inscrire dans son récit une cohérence évolutive, où la psychologie des personnages demeure intègre dans un monde qui bouge, et qui de ce seul fait change la donne.

 

Au troisième acte, Renée apparaît vieillie. La nouvelle de la proche libération de son époux, qu’elle a si souvent tenté d’obtenir en vain depuis sa première incarcération, et éventuellement en dépit des manœuvres de sa mère, ne la laisse pas indifférente, mais elle ne peut l’envisager de la même manière qu’auparavant. Elle est consciente d’un changement – chez elle, chez son époux, dans la France entière.

 

Elle est surtout rattrapée en définitive par la baronne de Simiane – la comtesse de Saint-Fond a quant à elle péri dans l’agitation populaire, alors qu’elle avait revêtu les atours d’une prostituée pour satisfaire à ses désirs envahissants et à leur vilénie affichée : on en a fait une sainte putain de la Révolution en marche… La baronne est-elle victorieuse par défaut ? Elle a en tout cas peut-être transcendé sa bigoterie – à moins qu’il ne s’agisse que d’accepter une évolution fatidique ? Toujours est-il qu’elle est rentrée dans les ordres, et incite Madame de Sade à faire de même – laquelle y semble résolue (ici, je crois qu’il y a une entorse à l’histoire ? Il me semble que Renée-Pélagie s’était contentée d’obtenir le divorce, puis d’émigrer avec sa famille et ses enfants…).

 

Sa mère, plus que jamais à cheval sur les conventions, s’inquiète de ce choix de se retirer du monde – elle en vient même, maintenant, à recommander à sa fille de rester avec son époux, quand elle l’avait en vain intimée de se séparer de lui au long de toutes ces années ! La situation est donc soudainement inversée.

 

Mais sans doute les arrière-pensées y sont-elles pour quelque chose ? Madame de Montreuil, toujours à tirer des ficelles, redoute que l’alliance avec les Sade, et indirectement avec la famille royale, s’avère périlleuse en ces temps troublés… Mais on lui a dit que Donatien avait quelques connaissances dans le nouveau régime, et peut-être pourrait-il les en faire profiter ? On l’a dit intime de Mirabeau, lui-même incarcéré pour des motifs assez proches… Il se seraient disputés, en fait – mais n’est-ce pas là preuve d’intimité ?

 

L’APOCALYPSE DE L’ÉCRIVAIN

 

Le point de vue de Renée est tout autre – elle n’en est plus là. C’est qu’elle, sinon les autres et notamment sa mère, a perçu le changement chez Sade, enfin – produisant une lumière éblouissante, autant que la lumière divine dont la baronne lui assure qu’elle est la seule concevable.

 

C’est que le Divin Marquis s’est fait écrivain, et qu’elle a lu sa Justine – en fait, sauf erreur, Sade n’avait pas encore écrit ce roman, son plus célèbre ; peut-être faut-il y voir son premier état, Les Infortunes de la vertu ? Celui-ci, par contre, était bien rédigé alors. C’est sans doute de peu d’importance – encore une fois, Mishima n’est pas historien. Le thème de Justine est suffisamment fort et en rapport avec les déboires de Renée pour qu’on y fasse référence de préférence à tout autre texte qui aurait été plus historique – ce qui inclut Les Cent Vingt Journées de Sodome.

 

Renée en retire en tout cas une révélation qui pourrait bien avoir la force irrépressible d’une apocalypse, dans tous les sens du terme (pp. 124-125) :

 

« À force de se concentrer en pensée et d'écrire page sur page, Donatien, dans sa prison, a fini par m'enfermer dans un récit. C'est nous, ceux du dehors, qui sont emprisonnés par lui. Nos vies, nos souffrances, nos efforts ont été vains. Nous avons vécu, agi, crié, pleuré, uniquement pour lui donner matière à compléter son affreux roman.

 

« Quant à lui... Ah ! La lecture de son livre m'a permis de me rendre compte de ce qu'il avait fait pendant sa détention. La Bastille a été prise de l'extérieur, mais il en avait ruiné les murs de l'intérieur, sans même s'être servi d'une lime. Sa seule force avait effondré la prison. S'il ne s'échappait pas de ce débris, ce n'est que par libre choix d'y rester. Ma longue peine, ma lutte pour l'aider à fuir, mes démarches en vue de sa rémission, mes cadeaux aux geôliers pour les séduire, mes suppliques aux autorités, temps perdu que tout cela !

 

« Donatien, plutôt que de rechercher la futilité du plaisir charnel évanoui sitôt que goûté, essayait de construire une impérissable cathédrale du vice. Il essayait de soumettre ce monde à un véritable code du mal au lieu d'y commettre simplement des crimes ou de mauvaises actions, car il aime moins les actes que les principes, moins les nuits voluptueuses qu'une nuit si vaste qu'elle puisse recouvrir l'éternité, moins les esclaves du fouet que le royaume de la fustigation. Sa manie de détruire est devenue passion de créer. Quelque chose d'indescriptible, mais qui est inné chez lui, a donné naissance à de transparentes formes du mal, à une pure cristallisation du mal.

 

« Le monde où nous sommes en train de vivre, ma mère, est un monde créé par le marquis de Sade. »

 

SADE À LA PORTE, LE RÉEL ET L’IDÉAL

 

On ne saurait mieux conclure… ou presque. Car voici soudain que le marquis, libéré, se présente à la porte de Madame de Montreuil. Il a changé, oui – pas seulement parce qu’il a réveillé l’écrivain en lui… Il est un homme vieilli, et un obèse – il a considérablement engrossé durant ses séjours en prison, imposant à ses geôliers des menus délirants, où participaient pleinement les efforts de Renée pour adoucir sa détention. Pâle et mou, nerveux… Où sont passés ses rires d’enfant, et ses mèches blondes ?

 

Ce marquis s’est conçu un monde idéal – il ne cessera, par la suite, d’en rajouter dans les fantasmes de papier, au gré d’utopies carcérales où la raison triomphante et amorale balaie les conventions d’un monde finissant, et tente illico d’avorter celles de monde qui s’annonce… Mais lui-même n’a plus rien d’un idéal, et sans doute Renée, fatiguée, entend-elle conserver malgré tout de son difficile époux une image devenue tout aussi romanesque : elle refuse de le voir, et lui signifie qu’il ne la verra plus jamais.

 

LE TEXTE

 

La pièce est assez habile, qui joue intelligemment de son sujet, de ses personnages et de son cadre. On n’en fera pas pour autant un chef-d’œuvre, mais probablement plus qu’une simple curiosité.

 

Reste une question qui m’intrigue : que faut-il penser de cette « version française d’André Pieyre de Mandiargues » ? Faut-il en déduire des libertés par rapport au texte original ? Je n’en ai aucune idée, et, si vous en savez davantage, ça m’intéresse… Je me souviens que Mishima, sauf erreur, avait recommandé voire ordonné que ses traductions, française et autres, se basent sur la version anglaise, mais c’est semble-t-il encore autre chose ici…

 

Quoi qu’il en soit, « la plume » a ses bons moments – ainsi dans le passage que je viens de citer. Elle peut cependant s’avérer inégale – notamment au gré de comparaisons un peu tordues…

 

CONCLUSION

 

Reste que tout cela se lit bien. Cette rencontre assez saugrenue entre Sade et Mishima a produit ses fruits ; et le thème subtil de la pièce est bien servir par des personnages joliment rendus, tant dans leur complexité que dans leur caractère archétypal ou allégorique – que ces deux dimensions s’accordent n’est pas la moindre réussite de cette Madame de Sade.

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Planètes, de Makoto Yukimura

Publié le par Nébal

Planètes, de Makoto Yukimura

YUKIMURA Makoto, Planètes : intégrale, [Puranetesu], traduction [du japonais] par Xavière Daumarie, adaptation graphique de Monica Rossi, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2001-2004] 2015, 1040 p.

 

En dehors de la redécouverte d’Akira d’Ôtomo Katsuhiro, ma curiosité tardive pour les mangas, ce continent dont je ne sais rien, s’est essentiellement focalisée sur les œuvres d’horreur, éventuellement « ero guro », mais il n’y a aucune raison pour que cette approche se montre exclusive ; d’autres genres peuvent m’intéresser, dont, non des moindres, la science-fiction, bien sûr. Dans ce domaine, la recommandation de la série (achevée) Planètes de Yukimura Makoto a été unanime ; j’avais déjà eu de très bons échos de cette BD auparavant, et n’ai donc guère hésité à me la procurer. Dans son édition intégrale chez Panini France – même s’il n’est pas dit que rassembler toute la série dans une intégrale de plus de 1000 pages en format dictionnaire ait été une très bonne idée, mes bras en ont régulièrement souffert… C’est quand même lourd et difficile à manier. Bon, c’est un point secondaire, hein…

 

Le vrai problème est ailleurs – puisque problème il y a. Au sortir de cette lecture, je me dois en effet de faire part d’une déception – à la hauteur des attentes que les avis des camarades, mais aussi les tout premiers épisodes de la BD, effectivement excellents, avaient suscitées. Au final, j’ai donc l’impression d’une œuvre surestimée, et qui m’a laissé un goût un peu amer en bouche. Mais c’est une déception très personnelle, à l’évidence… Essayons quand même de dire pourquoi.

 

UNE ANTICIPATION RÉALISTE

 

En commençant peut-être par ce qui fait la force de la BD ? Je dirais pour l’essentiel son contexte, et son approche au regard du genre science-fictif. Yukimura a en effet choisi de traiter son histoire d’une manière aussi réaliste que possible (globalement…). Peut-être même peut-on parler de « hard science » à l’occasion.

 

En tout cas, l’histoire, qui débute en 2075, repose sur une anticipation plausible, et par ailleurs très documentée. C’est un aspect tout particulièrement sensible dans les premiers épisodes (de très loin les meilleurs en ce qui me concerne), qui interrogent de manière crédible les aléas et implications de la vie de l’homme dans l’espace – au regard de plusieurs critères allant de la politique la plus abstraite à la psychologie et la santé des astronautes, en passant par l’écologisme, la science, la volonté, le rêve…

 

Il y a des ambitions d’aller plus loin, certes – mais justement : dans cette BD, l’homme n’a pas encore atteint Jupiter, et le long voyage pour s’y rendre parasite bientôt, puis remplace (hélas…), le contexte initial des éboueurs de l’espace (oui, j’y arrive).

 

L’anticipation n’a donc rien d’excessivement hardi, sans être trop timide pour autant. Et la documentation est à l’avenant, qui laisse espérer une approche finalement assez rare en BD de science-fiction, j’ai l’impression – à la limite de la « hard science », oui, qui fait rêver et émerveille le lecteur sans se montrer outrancièrement spectaculaire pour autant : le « sense of wonder » au sens le plus strict.

 

LES ÉBOUEURS DE L’ESPACE

 

Pour mettre en place cette approche, Yukimura commence par nous faire vivre le quotidien d’un petit équipage de trois personnes, accomplissant à bord de leur Toy Box aux allures de quasi-épave le plus ingrat et le plus nécessaire des boulots : récupérer ou détruire les innombrables débris résultant de la conquête de l’espace et qui errent en orbite, au risque de générer des catastrophes (la BD revient régulièrement sur l’idée du « syndrome de Kessler », un scénario peu ou prou apocalyptique, d’autant plus glaçant qu’il est parfaitement crédible jusque dans son absurdité et son ironie). Sans surprise, tout cela débouche sur un questionnement écologique, mais plus ou moins bien mené… D’abord passionnant, puis plus lourdingue – j’y reviendrai.

 

Yuri

 

Mais l’équipage, d’abord. On commence avec Yuri, rescapé d’un tragique accident ayant causé la mort de sa jeune épouse – justement à cause d’un de ces débris (c’est la première scène de la BD) ; c’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce boulot, afin d’éviter que cela ne se reproduise… ou de trouver un débris cher à son cœur, ultime témoignage d’un traumatisme impossible à surmonter – à moins que cette découverte n’en soit justement l’occasion, sous forme de catharsis.

 

Au fond, peu importe : ce personnage très laconique, au premier plan tout d’abord, disparaît très vite de l’intrigue…

 

Hachimaki

 

Tout aussi rapidement, celui qui bouffe la caméra, si j’ose dire, c’est le Japonais de l’équipe, le jeune Hoshino Hachirota, surnommé Hachimaki en raison du bandeau dont il ceint toujours son crâne. Il incarne clairement, au tout début, le rôle du bouffon, suscitant le rire autant que l’identification chez le lecteur.

 

Au-delà, il est avant tout l’homme possédé par un rêve de nature obsessionnelle, et prêt à tout pour l’accomplir : en l’espèce, avoir un jour sa propre navette, pour se promener dans l’espace comme il le souhaite. Il est bien sûr très improbable qu’un insignifiant éboueur de l’espace parvienne un jour à accomplir ce rêve, mais Hachimaki s’y tient contre vents et marées – et le recrutement de la mission à destination de Jupiter est pour lui une occasion en or de s’en rapprocher un peu plus ; mais le contexte initial de la BD en pâtira…

 

Sa famille joue également son rôle dans l’intrigue globale : son père Goro, lui-même astronaute, sa mère un ersatz de bonne femme de pilote attendant patiemment que ses hommes lui reviennent en faisant la popote (on y reviendra aussi), son petit-frère qui lance fusée après fusée dans l’espoir d’en voir une s’échapper vraiment de l’atmosphère… Il faudra aussi parler de Tanabe, mais j’y arrive…

 

Fi

 

Le personnage le plus intéressant et peut-être le plus sympathique, paradoxalement, de l’équipage du Toy Box, est son capitaine, Fi Carmichael, afro-américaine d’autant plus soupe au lait qu’elle est grosse fumeuse, et qu’il n’est pas facile de trouver où fumer dans l’espace (sa scène de manque est probablement à mes yeux un des meilleurs moments de la BD – mais c’est sans doute parce que je suis moi-même gros fumeur…).

 

Personnage rebelle et excessif, pas dénué cependant de générosité, Fi est un beau personnage féminin, pleinement libre – à ce stade enviable où le questionnement de sa compétence et et de son rôle au sein de la société n’a même plus à se poser. Hélas, ça ne durera pas éternellement…

 

Tanabe

 

Il faut enfin mentionner Tanabe Ai, ou « celle par qui le mal arrive »… Tanabe, qui rejoint l’équipage un peu plus tard, puis remplace nommément Hachimaki parti pour Jupiter, est bien pour moi le personnage qui flingue la BD – ou commence à le faire, après quoi ça dérapera de toutes parts.

 

Portée systématiquement par « l’amour » (« ai », donc – prénom choisi par ses parents adoptifs pour décider de son destin), elle amuse d’abord vaguement par ses réactions surprenantes, jusqu’à ce que, assez vite, la lassitude s’installe du fait même de sa niaiserie permanente. Ses relations avec Hachimaki sont du plus haut pénible…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

Les premiers épisodes sont bons, voire brillants. Ce microcosme est joliment mis en scène, et les personnages, que ce soit lors de leurs missions (éventuellement très dangereuses…) de nettoyage des débris orbitaux, ou bien lors de leurs escales sur la Lune, ou même le cas échéant lors de leurs brefs et espacés séjours sur Terre auprès des leurs, sont l’occasion tout à la fois de questionner la conquête de l’espace et ses implications pour l’homme, mais aussi les relations humaines complexes qu’une telle vie suscite presque naturellement.

 

C’est très bien fait, documenté d’une part, relativement émouvant et empathique de l’autre, et, si la BD avait poursuivi sur cette voie, je ne doute pas qu’elle m’aurait pleinement convaincu : elle aurait été le chef-d’œuvre qu’on m’avait vendu.

 

Il y a de beaux moments : outre la crise de manque de Fi, versant plutôt humoristique, je retiens par exemple ces troubles physiques et psychiatriques liés à la vie dans l’espace, poussant un vieil astronaute au suicide (tandis que le cadavre de l’un de ses semblables, censé avoir disparu dans le vide, refait un tour dans l’orbite terrestre – suscitant des questionnements infiniment japonais, la lecture en parallèle de Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, notamment dans les chapitres portant sur la « dette » ou l’ « obligation », m’a fait tout particulièrement apprécier cette dimension), ou prohibant peut-être à terme le rêve de Hachimaki, confronté à l’horreur insupportable de la solitude dans le vide – d’autant plus forte qu’en se fixant sur ce rêve obsédant le jeune homme se coupe nécessairement des autres, questionnement ici joliment traité, mais qui deviendra hélas très vite lourdingue…

 

L’exposition des soucis en rapport avec le « syndrome de Kessler » est quant à elle passionnante, et un autre fil rouge est tout d’abord très enthousiasmant, qui voit des écoterroristes dits « Starworld Guardians » multiplier les attentats (d’abord dans les rares salles réservées aux fumeurs, d’où la crise de Fi…) pour dissuader l’homme de vivre dans l’espace.

 

Puis les choses changent – et à mon sens d’une manière très regrettable, voire pour le pire. En fait, c’est à la limite de la rupture de contrat : les éboueurs de l’espace, c’était bien sympathique, mais Yukimura passe à autre chose… Pourquoi pas ? Le problème est que ces « autres choses » sont infiniment moins bien gérées à mes yeux…

 

Gaffe, je ne vais pas rechigner aux SPOILERS

 

LE TOURNANT DE LA BD : LA FOCALISATION SUR HACHIMAKI

 

La BD se focalise ainsi davantage sur Hachimaki – dans son rêve, et son désir d’intégrer l’équipage du vaisseau à destination de Jupiter. Le sympathique bouffon se mue en gros con, dont l’obsession envahissante prohibe tout sentiment humain. Pourquoi pas, donc ? Mais c’est un peu brutal, comme changement… Et, surtout, cela entraîne vite des conséquences pénibles de sucrerie excessive.

 

Les écoterroristes, l’hôpital et la charité

 

Une première étape est sans doute la confrontation du jeune homme aux écoterroristes, incarnés par le brillant Hakim (forcément). Le questionnement derrière les « Starworld Guardians » était riche de possibilités palpitantes, mais j’ai vraiment eu l’impression que Yukimura en a fait n’importe quoi…

 

Un grand moment de « what-the-fuckisme » : Hakim méprisant Hachimaki, au principe qu’il serait « un de ces hommes prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme lui »… Mais, euh, n’est-ce pas exactement ce que font Hakim et ses comparses ? Dit comme ça, c’est tellement absurde que cela ressemble à une blague, mais la scène, telle qu’elle est construite, donne vraiment l’impression qu’elle implique le plus grand sérieux, avec Hakim ayant le beau rôle au moment même de sa réplique, là où Hachimaki incarne plus que jamais le connard égoïste… Très étrange, vraiment…

 

Tanabe et son amour envahissant

 

Mais ce n’est rien comparé à la suite – quand Tanabe, qui ne cessait de se prendre le chou avec Hachimaki parce qu’il n’avait « pas d’amour » (oui, « ai », son prénom), le sauve des « gentils terroristes » en l’embrassant sous leurs yeux… ce qui, visiblement, suffit à leur faire déposer les armes. Double dose de « what-the-fuckisme », et qui m’a cette fois ouvert les yeux sur l’orientation prise insidieusement par la BD – et dans laquelle je ne me reconnaissais plus.

 

Bon sang : on aura même droit au mariage de Hachimaki et Tanabe ! Celle-ci, femme courageuse et fidèle, prête à patienter sept ans avant le retour de son cher et tendre parti pour Jupiter… Et constituant, selon l’expression récurrente de la BD, un « port » où le bon marin saura toujours revenir – quand même… Peu ou prou la même chose, quoi, que la mère de Hachimaki, à l’égard de son époux autant que de son fils ainé…

 

UN SEXISME INSIDIEUX ET PARADOXAL

 

C’est là un aspect assez déroutant de la BD. Je ne la qualifierais pas de machiste, encore moins de misogyne, mais elle fait preuve d’un certain sexisme au sens le plus strict, que les premiers chapitres semblaient pourtant prohiber – en témoignant d’une civilisation tout juste spatiale où les femmes telles que Fi ou Tanabe (il y en a d’autres, dont une punkette à destination de Jupiter, Sally je crois) étaient pleinement à leur place, où il semblait plus que jamais absurde d’attribuer des rôles à tout un chacun au seul critère de son sexe, et tant mieux.

 

Mais cette idée du « port », un brin déconcertante, et le développement du personnage de Tanabe, son insistance pénible sur l’amour, l’amour ici, l’amour là, l’amour partout, dégénèrent encore sur le tard… cette fois en impliquant Fi, ce que j’ai trouvé vraiment navrant. Sa rébellion devient caricaturale – moto et base-ball comme autant de clichés de la « femme forte »… c’est-à-dire « virile ». Parallèlement, le personnage décidant de s’en tenir là avec l’espace (pour plein de raisons plus ou moins pertinentes), endosse son tablier pour préparer le petit-déjeuner ; réaction de son fils : ouah, t’es devenue une vraie maman ! Et donc papa va devenir un vrai papa ! Etc. À ce stade, le personnage perd à mon sens toute crédibilité et tout intérêt… Il y a certes encore quelques développements la concernant, pour la forme, revenant vaguement à sa rébellion essentielle, mais le mal est fait.

 

Ah, j’en vois venir certains : Nébal serait donc un abject SJW ? Même pas… Ces questionnements sont loin de systématiquement retenir mon attention, et je ne suis pas non plus du genre à exiger des personnages (féminins ici) garantis 100 % sans clichés (sexistes ici), comme ils seraient sans gluten et/ou sans saveur. Une BD, comme un livre ou un film, ou quoi que ce soit d’autre, n’a pas le devoir moral de présenter un état idéal biaisant le réel pour des motifs idéologiques – il y a peu de choses qui m’énervent autant que le « révisionnisme » en la matière, a fortiori quand il relève d’une égalisation anachronique des mœurs. Et cela s’applique à Planètes comme à tout le reste, bien sûr.

 

Ce qui m’a navré ici, c’est la portée invraisemblable du renversement opéré par rapport à la situation initiale ; Yukimura peut sans doute faire ce qu’il veut, et je dirais en temps normal « pourquoi pas ? », donc, mais, cette fois, au-delà du seul sens global du récit, c’est l’intégrité même des personnages et de leur contexte qui est atteinte, et qui, à mon sens, ne s’en relève pas.

 

UN TON PÉNIBLEMENT NIAISEUX

 

Mais sans doute n’est-ce qu’un aspect du problème : pris isolément, le sort fait à Fi ne m’aurait peut-être pas choqué – probablement pas, même – si le ton général n’avait pas viré, depuis pas mal d’épisodes, à la niaiserie générale, avec de l’amour partout, parce que l’amour, tu comprends, quoi, l’amour, veux-je dire, oui, c’est beau l’amour, blah blah, l’amour. Et là j’ai trouvé ça extrêmement pénible…

 

Comment se peut-il qu’une BD au départ aussi juste dans son appréciation des relations humaines, et sachant si subtilement les exprimer dans un contexte qui aurait autrement été sans doute trop froid – engageant justement une jolie boucle de rétroaction où le « réalisme scientifique » de la BD et l’humanité des personnages s’entretiennent et se renforcent sans cesse, aussi paradoxal que cela puisse paraître –, comment donc cette BD peut-elle autant se vautrer dans, disons, la sagesse bonsenseuse à dix balles de mes mysticouilles ?

 

Au fur et à mesure des épisodes, j’ai trouvé cette dimension de plus en plus pénible, à la limite même de l’insupportable… Il est vrai que le « bon sens » et la « sagesse pratique » figurent au nombre de mes abominations personnelles, avec disons le nationalisme, l’instrumentalisation de l’histoire, la réaction, le dogme, la Bretagne, ce genre de choses qui peuvent souvent en être imprégnées…

 

La BD se conclut sur un « discours » improvisé de Hachimaki arrivant sur Jupiter – une sorte d’anti « petit pas pour l’homme, bond de géant pour l’humanité », et assumé comme tel. Le discours se veut donc simple et humain, plein de bon sens… Un peu les revendications des gourous démagogues, quoi (tant qu’ils ne sont pas en mode « haine »). L’amour, l’amour, l’amour…

 

Merde ! Filez-moi un flingue, faut que je compense !

 

 

Bon, pas à ce point.

 

Mais je crois que dans la catégorie « discours final où on est tenté de chercher le sens de l’œuvre du seul fait de sa position, mais où on préfèrerait s’abstenir tant c’est pénible et creux », je n’avais peut-être pas lu aussi insupportable depuis, disons, La Zone du Dehors d’Alain Damasio (même si c'est d'un autre ordre)…

 

Compenser de la sorte le sentiment vertigineux de petitesse face à l’espace infini, si prégnant dans les premiers chapitres, par une niaiserie aussi commune, c’en est presque criminel à mes yeux.

 

RESTE LE GRAPHISME…

 

Quel gâchis ! Et d’autant plus que le graphisme est globalement admirable : précis et détaillé dans les éléments de décor, éventuellement dynamique dans les quelques scènes d’action éparses (pas toujours hyper lisibles, ceci dit), et adroit justement dans cette confrontation des personnages à la vastitude de l’univers silencieux, à ces espaces infinis qui effraient Pascal et pas mal de monde en sus dont moi, et qui demeurent un moteur essentiel du « sense of wonder ».

 

L’approche est différente pour les personnages, ne rechignant pas à un expressionnisme se muant éventuellement en caricature, mais avec à-propos – et le rythme des dialogues dans la mise en page, avec plein de petites astuces, est souvent savoureux.

 

UNE DÉCEPTION

 

Planètes avait donc tout pour être un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée de science-fiction. Elle l’est peut-être à s’en tenir aux premiers épisodes… Mais la suite m’a toujours un peu plus déçu à chaque page ou presque. Oui, vraiment : un sentiment de gâchis…

 

Poursuivre avec Yukimura ? Je ne sais pas. On m’a vanté Vinland Saga, série toujours en cours et visiblement très différente, mais, du coup, je suis un tantinet méfiant… Bon, verra bien, peut-être…

 

Mais là, déception. Triste, très triste déception.

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