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Sin semillas, de Abe Kazushige

Publié le par Nébal

Sin semillas, de Abe Kazushige

ABE Kazushige, Sin semillas, [Shinsemia], traduit du japonais par Jacques Lévy, postface du traducteur, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [2003, 2013] 2016, 1022 p.

 

Se faire une culture littéraire nippone : y a du boulot. Plein de classiques à disséquer, que ce soit au sens le plus strict, ou en appliquant le qualificatif aux plus fameux auteurs d’après Meiji. On peut voir ça sous un versant plus positif : tant de choses encore à découvrir ! Mais l’idée serait aussi, tout de même, de ne pas écraser sous le poids d’un intimidant passé la littérature japonaise de maintenant. Quelques noms, sans doute, sont d’ores et déjà incontournables, peut-être les classiques de demain – et, même dans cette catégorie, j’ai du boulot : bon sang, même si j’en ai qui patiente dans la section nippone de ma bibliothèque, et depuis longtemps, je n’ai toujours rien lu de Murakami Haruki…

 

Le bonhomme n’est pas le seul, d’ailleurs – et bien des auteurs intéressants ne bénéficient pas de son aura médiatique. Peut-être est-ce le cas d’Abe Kazushige ? (Aucun lien.) Mais peut-être est-ce seulement ignorance crasse de ma part… J’ai appris depuis que cet auteur avait été « remarqué » avant le roman qui nous intéresse aujourd’hui, et qu’il a au fil des publications engrangé une sympathique collection de prix littéraires (le fameux Akutagawa inclus). Mais je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce que je tombe, par le plus grand des hasards, sur cet impressionnant pavé qu’est Sin semillas (dans cette édition de poche, il pèse tout de même ses mille pages), mis en avant dans une librairie bordelaise où je zonais curieux. La quatrième de couv’ m’a intrigué (ça arrive), les louanges librairiennes aussi, je me suis emparé de la chose et l’ai lue à mon rythme (c’est que j’ai du mal à m’enquiller les pavés, aussi bons soient-ils, d’un seul bloc – mais ici, à vrai dire, j’aurais probablement pu, tant ça coulait tout seul). Et c’est bien une chouette découverte – un excellent roman remarquable dans sa conception, d’une extrême efficacité mais qui ne s’impose pas au détriment du sens ou de la forme. Et, disons-le d’emblée même si ce n’est pas forcément le point que les critiques ont le plus mis en avant, c’est horriblement drôle…

 

LA VILLE DE DIEU... ET SES AMBIGUÏTÉS

 

Sin semillas est, sur moins d’un an, la chronique d’une ville, Jinmachi – littéralement « la ville de Dieu », rien que ça –, une bourgade paumée du nord-est du Japon ; on n’est pas vraiment dans la Megalopolis, plutôt dans un arrière-pays qui n’a pas grand-chose à offrir, à part ses pittoresques vergers, seule attraction touristique du bled, et ça gave pas mal un certain nombre de ses habitants, ce triste cliché de carte postale.

 

Bien sûr, le fait que Abe Kazushige soit né à Jinmachi n’est peut-être pas innocent au regard du propos du livre… ou pas : il nous précise d’emblée que cette Jinmachi-là est parfaitement fictive. On peut le croire… ou pas, là encore : après tout, l’auteur lui-même apparaît à la troisième personne dans le roman. Ou pas ? Question à se poser au moins à trois reprises… et pour toujours plus de perplexité dans la réponse, à moins de décider de déclarer forfait, et de faire avec.

 

Le traducteur Jacques Lévy, dans son utile postface, a développé tout un discours subtil à base de diégèse et de narrateur faussement omniscient, etc. – je vous y renvoie, ce sont des choses sur lesquelles je serais sans doute bien incapable de disserter…

 

Mais bon : Jinmachi. C’est, typiquement, au-delà de son nom ronflant, un endroit où il ne se passe rien. À supposer qu’il y ait bel et bien des endroits où rien ne se passe… Une illusion vite mise à mal, au travers de personnages qui, typiquement, ne devraient rien avoir à raconter, et pourtant si.

 

Une question de point de vue, sans doute – et qui justifie des approches diverses, qui se marient heureusement. Passé l’exergue biblique (en résonance avec le titre, fumette mise à part… ou pas), un premier prologue joue de la carte économique, en dressant un complexe tableau de la consommation de blé (américain) dans le Japon de l’après-guerre. Cette focale objective à la manière d’un cours connaît une première déviation dans un second prologue, qui, tirant parti des considérants économiques qui précèdent, montre comme la ville banale de Jinmachi, durant l’occupation américaine, a radicalement évolué – notamment du fait de la prostitution endémique. Toujours est-il qu’un sournois duo, associant Asô Shigezô, un « entrepreneur » si l’on veut, un « yakuza » si l’on préfère, et Tamiya Jin, un boulanger (oui) malin, a bientôt mis la ville en coupe réglée – et l’association fructueuse a perduré, même si le passage du temps et les héritages divers ont pu changer la donne au fur et à mesure… au point peut-être où la machine s’encrasse toute seule, présageant d’un anéantissement aux proportions apocalyptiques.

 

IL SE PASSE DES CHOSES…

 

La malédiction chinoise dit – ou on lui fait dire : « Puissiez-vous vivre des temps intéressants. » Les temps qui s’annoncent, en cet an 2000 placé sous le sceau des nouvelles technologies, et de l’anomie qu’en déduisent les quidams, même dans un patelin pareil, seront à n’en pas douter très intéressants… La morne Jinmachi, en effet, va, suite à trois faits-divers que rien ne relie a priori, connaître une agitation inopinée.

 

Il y a tout d’abord Hirosaki Masatoshi, ce professeur qui s’est suicidé en se couchant sur les rails du chemin de fer ; mais est-ce bien un suicide ? Il est vrai que le défunt était un ardent opposant à ce projet d’implantation d’une usine de traitement des déchets industriels que les élites pourries de la ville entendent bien à mener à terme pour en retirer de juteux bénéfices… C’est évident : on l’a tué, pour le faire taire !

 

Il y a ensuite Aizawa Kôichi, ce jeune homme, fou de voitures, et bon conducteur du coup, qui n’en périt pas moins dans un accident de la route, emboutissant son véhicule contre la pile d’un pont… Accident ? À voir ! Ce pont, notoirement, est hanté par un fantôme… à moins que la lueur inquiétante ne soit plutôt le fait de ces ovnis qui semblent tout particulièrement nombreux dans la région ? On ne compte pas les témoignages édifiants à ce propos…

 

Et d’ailleurs, le troisième fait-divers : Matsuo Kôta, le vieux bonhomme qui « disparaît » subitement, là, comme ça ? Il y a forcément une raison ; oui, ce pourrait être, prosaïquement, qu’il est parti sans mot dire rejoindre une maîtresse – on le disait chaud lapin, et il avait plusieurs fois disparu ainsi dans ses vertes années… Ou bien les ovnis ? Il en a photographié un paquet, après tout !

 

Tout ça, ça fait beaucoup pour la morne Jinmachi… On en parle même dans les journaux de la capitale, le temps d’un entrefilet ! Et fantômes et ovnis sont du pain bénit pour Hoshiya Kageo – le distributeur de journaux ne le répètera jamais assez : c’est lui qui protège la ville ! On ne l’en remerciera jamais assez… En tout cas, lui, il SAIT.

 

LA BANALITÉ DU VICE

 

Mais il s’y passe bien d’autres choses. Parce que Jinmachi n’est pas peuplée que de revenants et d’extraterrestres… On y trouve une population lambda, qui, en tant que telle, n’a pas rien à raconter, mais, bien au contraire, est percluse de ces petits secrets qui font le sel de la vie quand ils ne la rendent pas insupportable.

 

Cela dépasse la seule pourriture des élites – certes, pourries, elles le sont, jusqu’à l’os, mais le jeune flic Nakayama Tadashi, par exemple, vaut-il mieux, lui qui a un goût immodéré pour les nymphettes et qui profite de son statut de représentant de la loi pour l’assouvir dans les meilleures conditions ?

 

Et encore, ceci a quelque chose d’un brin fantasque qui le fait sortir de l’ordinaire – de même pour la déchéance des dynasties pourries des Asô et des Kasaya.

 

Mais la timide et docile Tamiya Wakako peut avoir elle aussi des choses plus banales à cacher à son naïf boulanger d’époux Hironori – lequel aura bien l’occasion de la voir user d’une poudre blanche guère appropriée à la fabrication du pain…

 

Cela touche jusqu’aux collégiennes et aux lycéens – les premières peu farouches, les seconds parfaitement crétins, qu’importe, ils ont tous des choses à cacher. Et bien d’autres encore : tous, absolument tous.

 

Mais c’est bien la banalité de tout ceci qui fait le prix du tableau, au fond. Car Sin semillas relève autant de la fresque que de la chronique. Et dans sa méthode – on pourrait dire son montage, pour ce romancier qui avait fait des études de cinéma à l’origine –, le roman fleuve tient de la série télé exhaustive, quelque part entre Les Soprano (franches canailles, humour tordu et violence sèche au programme) et, disons, le soap opera que vous voudrez – avec un net accent sur le sordide (toujours plus intéressant que l’amour, ouf).

 

DE VIDÉO-GAG AU SNUFF MOVIE

 

Ce qui fait toutefois basculer la fresque, le fil rouge qui, partant du statisme du tableau à l’instant T, génère le mouvement et la trame jusqu’à un inévitable dénouement – avec un effet boule de neige tout particulièrement savoureux –, c’est sans doute le petit jeu idiot que la prétendue Association de la Jeunesse de Jinmachi (qui n’est pas forcément très jeune de toute façon, et encore moins portée sur le bénévolat et les actions charitables au profit de vrais jeunes qui ne cherchent de toute façon qu’à se barrer au plus vite de cet enfer rural pour ne jamais y revenir) va initier pour passer le temps – avec à sa tête le propriétaire du vidéo-club Orange, Matsuo Takeshi, un vrai beau morceau de gros connard.

 

Le cercle s’ennuie – normal. Puis il découvre, au travers d’un de ses membres à l’enthousiasme déconcertant, les merveilles de la vidéo amateur. Pris de fascination pour les équivalents nippons de Vidéo-Gag – DES HEURES DE RIRE EN BARRE AH AH AH –, les réalisateurs autoproclamés gaspillent de la bande à filmer des animaux, des vieux ou des mioches qui font n’importe quoi ah ah ah et oh oh oh c’est rigolo. Mouais…

 

Il y a sans doute plus intéressant à filmer – du cul, bien sûr ! Pas besoin d’aller jusqu’au fist-fucking qui obsède tant un des associés : placer une caméra dans les douches des filles au lycée, ou dans les toilettes de telle boutique, procure une satisfaction puérile aux couillons du « cercle » ; épier les couples qui vont baiser sur le parking ou au love hotel a d’autres avantages : on peut les faire chanter…

 

L’image, c’est bien – mais si on pouvait aussi avoir le son ? De fil en aiguille, les vidéastes du « cercle » deviennent tous autant de Big Brother à l’échelle de leur bled pourri – et leurs activités perdent bientôt de la simple bêtise initiale pour devenir résolument criminelles, sous des formes allant de l’extorsion au harcèlement… voire au snuff movie.

 

LA STRUCTURE DU ROMAN

 

L’activité du « cercle » fournit un deuxième liant au roman – le premier étant le contexte économique et social développé dans les prologues. Mais on ne saurait pour autant faire de Sin semillas un roman à la trame resserrée et linéaire, avançant à son rythme du point A du départ au point B de l’arrivée. Entre les deux, et sans exclure les flashbacks et flashforwards, la ville de Dieu vit, et l’on savoure son quotidien.

 

Il ne s’agit en rien de digressions, il n’y a pas à digresser : on est au cœur du livre. Que celui-ci alterne rapidement de brèves séquences au montage serré ou choisisse tout compte fait de suivre une même sous-trame avec un même protagoniste sur trois ou quatre chapitres d’affilée (le passage le plus marquant à cet égard est probablement le voyage à Tokyo de Wakako et Hironori – passage qui s’avère étonnamment douloureux au point où c’en est presque insoutenable ; c’est par ailleurs la seule véritable rupture avec le théâtre unique de Jinmachi dans le roman) importe peu, si cela ne doit pour autant rien au hasard : tout sert une histoire, ou plutôt les histoires qu’elle ne dissimule finalement guère – ce serait presque à se demander si l’histoire est prétexte aux histoires ou si c’est l’inverse… à moins que la question ne soit vide de sens, et finalement j’ai plutôt tendance à le croire.

 

LA QUESTION DE L’EMPATHIE

 

Or les portraits sont fins et la psychologie subtile – bien plus qu’on pourrait le croire. Cette « comédie humaine » dépasse les archétypes apparents pour creuser d’authentiques personnalités, dont le quotidien, aussi bateau soit-il, nous devient subitement fascinant ; alors, bien sûr, quand les choses dérapent, ce n’en est que plus vrai…

 

Au milieu des louanges, on a parfois adressé des critiques à l’auteur à cet égard : d’aucuns ont trouvé qu’il manquait d’ « empathie »… et il n’a pas forcément cherché à répondre à l’accusation. Pour ma part, elle ne tient pas vraiment : s’il n’en fallait qu’un exemple, ce serait à nouveau cette longue séquence du séjour de Wakako et Hironori à Tokyo – mais tout autant les scènes qui la préparent (essentiellement les ruminations de Wakako qui redécouvre la cocaïne), et celles qui suivent (et surtout, bien sûr, l’étonnant plan-séquence que l’auteur leur accorde en pleine scène de déluge…).

 

Mais sans doute cela tient-il en fait aux connotations que l’on entend associer au terme d’ « empathie ». Ce qui, semble-t-il, a parfois déconcerté, ce serait la volonté de l’auteur d’appuyer sur les travers de ses personnages, au mépris de leurs éventuelles qualités. Tous, à leur manière, sont pourris.

 

AU CINÉMA

 

Une critique faisait pour cette raison allusion au film d’Ettore Scola Affreux, sales et méchants, et il y a effectivement de cela – à voir si cette abjection des personnages suffit à anéantir le sentiment d’identification du lecteur…

 

Toutefois, quitte à chercher des références cinématographiques, j’en aurais de plus récentes – entre un Quentin Tarantino première manière (ouf), et surtout les frères Coen quand ils sont tout particulièrement en forme, à la Fargo, etc.

 

Car la mesquinerie et la bêtise si communes à Jinmachi ont quelque chose de délicieusement loufoque, et l’on a souvent le sourire aux lèvres à la lecture de toutes ces turpitudes – quand on n’éclate pas tout bonnement de rire au spectacle d’une scène qui aurait absolument tout pour être dramatique, n’était l’astuce de l’auteur, son brio de narrateur, et son humour à froid, éventuellement jaune, éventuellement noir.

 

Abe Kazushige parvient ainsi à mêler les registres avec une fascinante habileté – qui conserve au pavé Sin semillas l’unicité d’un roman cohérent et parfaitement maîtrisé : c’est un roman choral, mais certainement pas un patchwork.

 

L’accumulation des déboires et des fiascos de tout un chacun, quoi qu’il en soit, se savoure à chaque instant ; on pourrait trouver ça tordu, mais je doute que cette farce cynique, outrancière et en même temps d’un joli naturel (jusque dans les artifices réjouissants de sa conclusion en forme d’explication systématique), puisse laisser indifférent.

 

LA MORALE DANS TOUT ÇA

 

J’ai dit « cynique », je suppose que c’est à débattre. Après tout, la farce de Sin semillas, aussi improbable que cela puisse paraître, n’est pas dénuée d’une vague téléologie éventuellement morale – avec un jeu de massacre à base de karma salement blagueur.

 

Les excès sidérants de l’apothéose vers laquelle se précipite toujours un peu plus Jinmachi au fil des pages n’en sont probablement que plus drôles encore – alors même que l’on y patauge dans le sang et la merde omniprésents, et que les cadavres s’empilent les uns sur les autres !

 

Pourtant, d’autres séquences se montrent quant à elles horriblement éprouvantes – notamment celle, terrible, qui semble remonter aux sources du mal affectant le patelin, « expliquant » tant la tournure de la ville que la légende du fantôme du pont – comme un rappel permanent de l’abjection à laquelle les hommes sont volontiers enclins, a fortiori si l’anomie est de la partie (celle de l’immédiat après-guerre valant bien les fantasmes des phobiques de l’ère numérique). En soi, que la ville de Dieu soit soudain frappée par une forme de justice cosmique façon Sodome et Gomorrhe à l’ère du conspirationnisme va sans doute de soi.

 

Abe Kazushige serait-il en dernier recours un moraliste ? J’aurais tendance à croire que ça n’est pas exclu – d’autant plus, peut-être, qu’on a très justement pu dire qu’un Sade était lui aussi un moraliste…

 

LA FLUIDITÉ

 

Mais la force du roman réside aussi dans son étonnante fluidité. Intimidant au premier abord par son seul volume, encore un peu plus à mesure que les personnages, par dizaines, s’y croisent, et ce très vite (on s’y perd tout d’abord ; répertoire en fin de volume au cas où, mais plus ou moins utile, en fait – car focalisé sur les liens familiaux en priorité, plutôt que sur les occupations), Sin semillas s’avère pourtant d’une très appréciable aisance formelle.

 

La plume est certes volontiers ample, peut-être trop parfois (pas si sûr), mais, et quand bien même on a pu dire de l’auteur qu’il était un « formaliste », ce n’est jamais au prix de l’esbroufe stylistique : Abe Kazushige s’en tient à la majesté tranquille d’une plume qui s’efface, et entraîne le lecteur sans lui imposer de superflues démonstrations de virtuosité – laquelle est pourtant bien là, mais sans doute avant tout dans le registre narratif (le traducteur me paraît aller un peu loin dans sa postface, mais voir plus haut…).

 

Le style est pourtant ludique en maintes occasions, et sait s’adapter au propos pour le rendre le plus justement possible en fonction des circonstances comme des intentions.

 

Ce n’est pas tous les jours que je m’enfile un pavé de 1000 pages sans soupirer un seul instant…

 

Globalement, la traduction de Jacques Lévy est à l’avenant, et je suppose qu’elle fait honneur au texte initial. Oserais-je cependant avancer l’ombre d’un bémol ? Le roman joue beaucoup de l’argot et de la familiarité – mais, sur ces registres, j’ai l’impression que Jacques Lévy ne fait pas toujours mouche… En fait, son expression est parfois « ringarde », j’ai l’impression – et, oui, je sais, quoi de plus « ringard » que le qualificatif « ringard » ? Mais c’est tout le problème, justement : les gamins du coin qui s’amusent avec des « jeux électroniques » ? En 2000 ? Ce n’est qu’un exemple : plusieurs termes souffrent un peu de cet anachronisme relatif. Les insultes, de même, sonnent plus ou moins « vraies », parfois… Avec le décalage sans doute inhabituel dû au seul cadre japonais, cela en rajoute parfois dans le déconcertant, et peut-être à plus ou moins bon droit ? Mais c’est l’ombre d’un bémol : globalement, ça se lit très bien ainsi, et sans doute même mieux que ça.

 

AFFAIRE À SUIVRE

 

Une heureuse découverte, donc, que ce Sin semillas. Il va falloir que je poursuive avec Abe Kazushige… La postface indique qu’après Sin semillas, il est revenu à Jinmachi dans d’autres œuvres ; mais, parmi ses textes antérieurs, il y a semble-t-il d’autres choses tout à fait intéressantes, et très diverses à tous points de vue (format inclus, l’auteur ne fait pas que dans le pavé, loin de là) – bon, faut dire, quand Jacques Lévy parle d’un roman intitulé initialement La Nuit des morts-vivants (mais édité sous le titre La Nuit américaine…) et impliquant le Philip K. Dick de SIVA, je suis forcément tenté, hein… Sauf erreur, en français, on ne trouve pour l’heure que Projection privée et Nipponia Nippon ; me faudra lire ça !

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Madame de Sade, de Yukio Mishima

Publié le par Nébal

Madame de Sade, de Yukio Mishima

MISHIMA Yukio, Madame de Sade, [Sado kôshaku fujin], version française d’André Pieyre de Mandiargues, établie d’après la traduction littérale effectuée à partir du texte original japonais par Nobutaka Miura, postface de l’auteur, Paris, Gallimard, coll. Du monde entier, série Théâtre, [1969, 1976] 2001, 133 p.

 

Pas tous les jours que je lis et chronique du théâtre, moi… Mais cette rencontre incongrue entre Sade et Mishima ne pouvait qu’attiser ma curiosité. En fait, cela faisait un moment que je souhaitais y jeter un œil – sans doute depuis ma première frénésie japonaise, qui m’avait amené à lire notamment Le Pavillon d’or (à n’en pas douter, il faudrait que je le relise…) et quelques autres textes de l’auteur (qu’il faudrait que je relise tout autant…) ; l’occasion ne s’était pas présentée, cependant, et je découvre donc ce texte maintenant seulement.

 

LE SUJET

 

La pièce a été composée par Mishima en 1969, suite à la lecture de La Vie du Marquis de Sade, de Shibusawa Tatsuhiko (il s’en explique en postface). Au-delà de la personnalité aussi trouble que fascinante du Divin Marquis, Mishima en avait conçu un profond étonnement concernant l’attitude à son égard de son épouse, Renée-Pélagie de Sade.

 

Il est vrai que c’est là un beau sujet littéraire, qui ressortira de toute biographie ou presque, quand bien même le personnage ne serait entraperçu que par la bande – j’en avais moi-même retiré cette impression, notamment, en lisant la biographie de Maurice Lever, après tout. Car il y a bien là une psychologie profondément complexe – et dès lors humaine.

 

On sait que la pauvre Madame de Sade a considérablement souffert du comportement de son époux : celui-ci, membre d’une vielle famille de la noblesse d’épée, avait été acculé à cette alliance avec une famille de la noblesse de robe – dès lors parvenue – pour de pures et viles raisons financières, ce qui n’a sans doute rien d’exceptionnel, c’était même peu ou prou l’usage… Mais il vouait une haine à l’état pur à l’encontre notamment de sa belle-mère, Madame de Montreuil, qui le lui rendait bien – à moins que ce soit prendre les choses à l’envers… Renée-Pélagie, quoi qu’il en soit, était le jouet des caprices du marquis, et il l’a humiliée, d’une manière ou d’une autre, plus qu’à son tour – que ce soit par ses tromperies innombrables, ou simplement la satisfaction de ses désirs charnels, ou encore, tandis que le marquis engrossait en prison, en en faisant la cible de violentes lettres où la paranoïa et la haine accablaient horriblement la pauvre créature ; ces lettres alternaient toutefois avec d’autres bien plus respectueuses, voire aimables, voire aimantes…

 

Mais, au fond, cela ne changeait rien pour la digne épouse : quel que fut son époux, quels que furent ses crimes, elle ne lui en a pas moins témoigné, tout au long de ses soucis judiciaires et de ses emprisonnements sous l’Ancien Régime, une fidélité absolue et de tous les instants.

 

Par contre, quand la Révolution éclata, qui devait amener à la libération temporaire du fauteur de troubles (mais il ne tarderait guère à retourner en prison, et à risquer de nouveau sa tête…), elle refusa de vivre à ses côtés – de même que ses enfants ; je crois me souvenir qu’elle avait fait usage de la législation tout juste adoptée, et guère catholique, libéralisant le divorce, avant d’émigrer ? Ce n’est pas tout à fait ce qui se produit ici.

 

Mais, quoi qu’il en soit, il y a là une tension entre deux attitudes que l’on pourrait supposer contradictoires, mais qui n’en font que rendre le personnage d’autant plus intéressant.

 

LES CHOIX NARRATIFS DE MISHIMA

 

D’où la pièce de Mishima, qui, au-delà de la bizarrerie de cet auteur japonais traitant d’un sujet français à destination de comédiens et de spectateurs japonais d’abord, vaut notamment pour son approche « féminine » de Sade. Tous les personnages sont en effet des femmes : Renée de Sade, donc, sa mère Madame de Montreuil, sa sœur Anne-Prospère de Launay, sont trois personnages « authentiques » (quand bien même Mishima n’avait pas ici vocation d’historien, et a pu tordre les faits – il l’assume pleinement, et à bon droit ; on relève quand même une certaine documentation, tout n’est pas ici le produit de ses propres fantasmes) ; il faut y ajouter trois personnages inventés, la baronne de Simiane et la comtesse de Saint-Fond, comme les deux revers d’une même pièce (j’y reviens), et la discrète Charlotte, servante de Madame de Montreuil après l’avoir été de la comtesse, incarnant un point de vue populaire caractérisé d’abord par l’effacement, mais que la Révolution tend à rendre plus hardie… Sade lui-même n’apparaît pas – tout au plus l’annonce-t-on à la fin, sans qu’il monte sur scène ; mais il est bien l’objet de toutes les conversations, le centre unique autour duquel gravitent les six femmes.

 

La pièce emploie un unique décor, qui est un salon chez Madame de Montreuil, à Paris. L’unité de lieu est respectée, mais pas l’unité de temps : si l’on revient toujours à ce décor, c’est au fil d’une longue période – le premier acte a lieu à l’automne 1772, juste après « l’affaire de Marseille » qui fournit le prétexte de la pièce ; le deuxième acte a lieu à la fin de l’été 1778 ; le troisième, enfin, se tient au printemps 1790, alors que l’Ancien Régime s’écroule devant une Révolution qui est loin d’avoir encore acquis toute sa mesure.

 

La pièce, par ailleurs, se veut anti-spectaculaire – dans sa brève postface, Mishima lui-même dit que l’exotisme des costumes devrait bien suffire… Il a délibérément conçu sa pièce comme un exercice oratoire, ou intellectuel : les mouvements sont limités, il s’agit pour l’essentiel de personnages qui débattent, voire dissertent – dimension qui rejoint peut-être l’art de Sade doublement, son goût des « tableaux vivants », et les longues et outrancières dissertations philosophiques si caractéristiques de ses romans, et notamment des plus pornographiques… C’est à vrai dire une approche tout à fait bienvenue, notamment dans l’ultime acte, où se dessine une dimension absente jusqu’alors – celle du Sade écrivain, dans une sorte de révélation tenant du tableau cauchemardesque autant que séduisant…

 

Je note enfin une particularité chromatique – la référence perpétuelle au rouge, avec toutes ses connotations ; sans doute y a-t-il aussi du blanc, associé à la lumière divine mais pas seulement, et du noir en contraste, mais je ne sais absolument pas ce qu’il faut en déduire, s’il faut en déduire quelque chose…

 

« L’AFFAIRE DE MARSEILLE » ET SES CONSÉQUENCES

 

La pièce s’ouvre au lendemain de « l’affaire de Marseille », décisive dans les ennuis judicaires du Divin Marquis. Certes, il n’en était pas à ses premières frasques – et il faut au moins mentionner le fâcheux précédent de « l’affaire d’Arcueil », rapidement évoquée ici ; les deux, d’ailleurs, témoignent autant des crimes réels du marquis que de la magnifique matière à fantasmes que sa vie dissolue suscitait déjà à l’époque, auprès d’un public avide de scabreux (voyez les accusations de vivisection sur la pauvre Rose Keller, où les rapports délirants sur l’orgie homicide de Marseille, avec ces fous furieux enivrés et empoisonnées qui se tuent à tours de bras…).

 

Quoi qu’il en soit, les pastilles de cantharide données par le marquis aux six compagnes de ses vices qu’avait choisies pour lui et pour une nuit son valet Latour ont eu un effet sans doute non désiré : Sade, qui connaissait leur réputation aphrodisiaque, et en attendait peut-être encore davantage de ces vents qui faisaient ses délices, n’avait probablement pas l’intention d’empoisonner les prostituées, mais la surdose leur a été très douloureuse, et on n’a guère tarder à accuser le marquis d’avoir voulu les tuer…

 

Sade fuit en Italie avec son valet, mais aussi tant qu’à faire avec Anne-Prospère de Launay, personnage de la pièce, qui avait le bon goût d’être tout à la fois chanoinesse et sa propre belle-sœur…

 

En son absence, le Parlement de Provence le condamne à la peine de mort par décapitation – et le brûle en effigie ainsi que Latour. De cela, en Italie, notamment à Venise, Sade se moque bien – son séjour avec Anne-Prospère, qui a lui aussi atteint des proportions mythiques, a parfois été présenté comme l’amour de sa vie…

 

Revenu en France, toutefois, il risque sa tête. Mais il est soustrait à l’application de la sentence du Parlement de Provence par une de ces lettres de cachet, qui deviendront bientôt l’exemple suprême de l’arbitraire royal, mais qui étaient susceptibles alors de nombreuses applications, tout particulièrement dans ces affaires de mœurs impliquant la noblesse, et souvent à la demande même des familles des détenus ; et, en l’espèce, en l’emprisonnant, on lui a sauvé la vie…

 

Par contre, c’est bien ainsi que Sade entame sa vie carcérale – il aura le douteux privilège, dans cette période confuse, d’être pensionnaire des geôles des trois régimes qui se succèdent rapidement, l’Ancien Régime, la Révolution, enfin l’Empire…

 

LE RÉCIT DE LA COMTESSE

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Quand la pièce débute, Sade est en Italie, à distance de la loi française ; mais « l’affaire de Marseille » est encore toute chaude, et fait les délices des amateurs de ragots scabreux.

 

Rien d’étonnant, sans doute, si la pièce s’ouvre sur le récit, par la comtesse de Saint-Fond, des abominations commises par ce Donatien qu’elle apprécie tant – lui qui était un si charmant enfant, avec ses belles boucles blondes…

 

La comtesse est armée d’une cravache d’équitation, qu’elle agite avant même de prononcer le moindre mot (on peut redouter un Sade à la façon du Grand-Guignol, mais la pièce se montre bien vite plus subtile, si l’auteur s’amuse sans doute quelque peu ici…) ; elle-même d’une vilaine réputation, et qui assume volontiers sa vie dissolue, elle se réjouit sans doute d’autant plus de la présence à ses côtés de la bigote baronne de Simiane – laquelle écoutera bien son récit, quand bien même elle lui ordonne de se boucher les oreilles : en cela, la baronne incarne bien toute une hypocrisie d’essence religieuse, qui blâme vertueusement mais prête l’oreille aux méfaits avec une fascination passablement perverse…

 

L’ORDRE ET LA RÉPUTATION

 

Les deux femmes ont été convoquées par Madame de Montreuil, mère de la pauvre Renée – laquelle fait cependant une apparition surprise, ayant tout juste gagné Paris depuis son château de La Coste tristement désert…

 

L’ambiguïté de Renée ne tarde guère à se révéler – on la devine complice de la fuite du marquis son époux… Et cette connivence changera sans doute l’attitude de Madame de Montreuil : la parlementaire avait requis l’aide de la comtesse et de la baronne afin que chacune, à sa manière on ne peut plus distincte, intervienne pour préserver, sinon la vie de ce gendre qu’elle feint parfois d’aimer mais qu’elle déteste bien plus probablement, du moins la réputation de la maison.

 

La réputation est sans doute ce qui compte le plus à ses yeux : en tant que telle, elle incarne la société, l’ordre moral qui va avec, l’hypocrisie qui lui est inhérente. En cela, peut-être y a-t-il quelque chose de japonais dans le personnage ; je lis en parallèle Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, et l’anthropologue me paraît toucher quelque chose d’essentiel quand elle signifie les conséquences éventuellement opposées, en tout cas bien différemment fondées, de la culture de la culpabilité et de la culture de la honte… Disons, plus exactement, que son comportement a quelque chose de cohérent dans les deux cultures, exceptionnellement peut-être.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bien sa fille qui a quelque chose d’incompréhensible dans sa démarche : pourquoi protège-t-elle donc ce mari qui l’humilie sans cesse ? C’est bien cette psychologie complexe qui est au cœur de la pièce. Et sans doute justifie-t-elle dès lors les manipulations de la fourbe Madame de Montreuil, qui, pour afficher sa décence avant tout, n’a rien à envier à une Madame de Merteuil… Au prétexte du bonheur de sa fille, elle n’entend après tout que défendre son image ; à moins que, dans son esprit, ce ne soit la même chose ?

 

LE RETOURNEMENT

 

La suite sera donc tout autant une affaire de rivalités – de Renée contre Anne-Prospère, et la jalousie y a sa part, de Renée contre sa mère surtout. Mais, les années passant, le rapport à Sade et à ses crimes évolue. C’est sans doute là que réside une des forces essentielles de la pièce, qui sait inscrire dans son récit une cohérence évolutive, où la psychologie des personnages demeure intègre dans un monde qui bouge, et qui de ce seul fait change la donne.

 

Au troisième acte, Renée apparaît vieillie. La nouvelle de la proche libération de son époux, qu’elle a si souvent tenté d’obtenir en vain depuis sa première incarcération, et éventuellement en dépit des manœuvres de sa mère, ne la laisse pas indifférente, mais elle ne peut l’envisager de la même manière qu’auparavant. Elle est consciente d’un changement – chez elle, chez son époux, dans la France entière.

 

Elle est surtout rattrapée en définitive par la baronne de Simiane – la comtesse de Saint-Fond a quant à elle péri dans l’agitation populaire, alors qu’elle avait revêtu les atours d’une prostituée pour satisfaire à ses désirs envahissants et à leur vilénie affichée : on en a fait une sainte putain de la Révolution en marche… La baronne est-elle victorieuse par défaut ? Elle a en tout cas peut-être transcendé sa bigoterie – à moins qu’il ne s’agisse que d’accepter une évolution fatidique ? Toujours est-il qu’elle est rentrée dans les ordres, et incite Madame de Sade à faire de même – laquelle y semble résolue (ici, je crois qu’il y a une entorse à l’histoire ? Il me semble que Renée-Pélagie s’était contentée d’obtenir le divorce, puis d’émigrer avec sa famille et ses enfants…).

 

Sa mère, plus que jamais à cheval sur les conventions, s’inquiète de ce choix de se retirer du monde – elle en vient même, maintenant, à recommander à sa fille de rester avec son époux, quand elle l’avait en vain intimée de se séparer de lui au long de toutes ces années ! La situation est donc soudainement inversée.

 

Mais sans doute les arrière-pensées y sont-elles pour quelque chose ? Madame de Montreuil, toujours à tirer des ficelles, redoute que l’alliance avec les Sade, et indirectement avec la famille royale, s’avère périlleuse en ces temps troublés… Mais on lui a dit que Donatien avait quelques connaissances dans le nouveau régime, et peut-être pourrait-il les en faire profiter ? On l’a dit intime de Mirabeau, lui-même incarcéré pour des motifs assez proches… Il se seraient disputés, en fait – mais n’est-ce pas là preuve d’intimité ?

 

L’APOCALYPSE DE L’ÉCRIVAIN

 

Le point de vue de Renée est tout autre – elle n’en est plus là. C’est qu’elle, sinon les autres et notamment sa mère, a perçu le changement chez Sade, enfin – produisant une lumière éblouissante, autant que la lumière divine dont la baronne lui assure qu’elle est la seule concevable.

 

C’est que le Divin Marquis s’est fait écrivain, et qu’elle a lu sa Justine – en fait, sauf erreur, Sade n’avait pas encore écrit ce roman, son plus célèbre ; peut-être faut-il y voir son premier état, Les Infortunes de la vertu ? Celui-ci, par contre, était bien rédigé alors. C’est sans doute de peu d’importance – encore une fois, Mishima n’est pas historien. Le thème de Justine est suffisamment fort et en rapport avec les déboires de Renée pour qu’on y fasse référence de préférence à tout autre texte qui aurait été plus historique – ce qui inclut Les Cent Vingt Journées de Sodome.

 

Renée en retire en tout cas une révélation qui pourrait bien avoir la force irrépressible d’une apocalypse, dans tous les sens du terme (pp. 124-125) :

 

« À force de se concentrer en pensée et d'écrire page sur page, Donatien, dans sa prison, a fini par m'enfermer dans un récit. C'est nous, ceux du dehors, qui sont emprisonnés par lui. Nos vies, nos souffrances, nos efforts ont été vains. Nous avons vécu, agi, crié, pleuré, uniquement pour lui donner matière à compléter son affreux roman.

 

« Quant à lui... Ah ! La lecture de son livre m'a permis de me rendre compte de ce qu'il avait fait pendant sa détention. La Bastille a été prise de l'extérieur, mais il en avait ruiné les murs de l'intérieur, sans même s'être servi d'une lime. Sa seule force avait effondré la prison. S'il ne s'échappait pas de ce débris, ce n'est que par libre choix d'y rester. Ma longue peine, ma lutte pour l'aider à fuir, mes démarches en vue de sa rémission, mes cadeaux aux geôliers pour les séduire, mes suppliques aux autorités, temps perdu que tout cela !

 

« Donatien, plutôt que de rechercher la futilité du plaisir charnel évanoui sitôt que goûté, essayait de construire une impérissable cathédrale du vice. Il essayait de soumettre ce monde à un véritable code du mal au lieu d'y commettre simplement des crimes ou de mauvaises actions, car il aime moins les actes que les principes, moins les nuits voluptueuses qu'une nuit si vaste qu'elle puisse recouvrir l'éternité, moins les esclaves du fouet que le royaume de la fustigation. Sa manie de détruire est devenue passion de créer. Quelque chose d'indescriptible, mais qui est inné chez lui, a donné naissance à de transparentes formes du mal, à une pure cristallisation du mal.

 

« Le monde où nous sommes en train de vivre, ma mère, est un monde créé par le marquis de Sade. »

 

SADE À LA PORTE, LE RÉEL ET L’IDÉAL

 

On ne saurait mieux conclure… ou presque. Car voici soudain que le marquis, libéré, se présente à la porte de Madame de Montreuil. Il a changé, oui – pas seulement parce qu’il a réveillé l’écrivain en lui… Il est un homme vieilli, et un obèse – il a considérablement engrossé durant ses séjours en prison, imposant à ses geôliers des menus délirants, où participaient pleinement les efforts de Renée pour adoucir sa détention. Pâle et mou, nerveux… Où sont passés ses rires d’enfant, et ses mèches blondes ?

 

Ce marquis s’est conçu un monde idéal – il ne cessera, par la suite, d’en rajouter dans les fantasmes de papier, au gré d’utopies carcérales où la raison triomphante et amorale balaie les conventions d’un monde finissant, et tente illico d’avorter celles de monde qui s’annonce… Mais lui-même n’a plus rien d’un idéal, et sans doute Renée, fatiguée, entend-elle conserver malgré tout de son difficile époux une image devenue tout aussi romanesque : elle refuse de le voir, et lui signifie qu’il ne la verra plus jamais.

 

LE TEXTE

 

La pièce est assez habile, qui joue intelligemment de son sujet, de ses personnages et de son cadre. On n’en fera pas pour autant un chef-d’œuvre, mais probablement plus qu’une simple curiosité.

 

Reste une question qui m’intrigue : que faut-il penser de cette « version française d’André Pieyre de Mandiargues » ? Faut-il en déduire des libertés par rapport au texte original ? Je n’en ai aucune idée, et, si vous en savez davantage, ça m’intéresse… Je me souviens que Mishima, sauf erreur, avait recommandé voire ordonné que ses traductions, française et autres, se basent sur la version anglaise, mais c’est semble-t-il encore autre chose ici…

 

Quoi qu’il en soit, « la plume » a ses bons moments – ainsi dans le passage que je viens de citer. Elle peut cependant s’avérer inégale – notamment au gré de comparaisons un peu tordues…

 

CONCLUSION

 

Reste que tout cela se lit bien. Cette rencontre assez saugrenue entre Sade et Mishima a produit ses fruits ; et le thème subtil de la pièce est bien servir par des personnages joliment rendus, tant dans leur complexité que dans leur caractère archétypal ou allégorique – que ces deux dimensions s’accordent n’est pas la moindre réussite de cette Madame de Sade.

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Planètes, de Makoto Yukimura

Publié le par Nébal

Planètes, de Makoto Yukimura

YUKIMURA Makoto, Planètes : intégrale, [Puranetesu], traduction [du japonais] par Xavière Daumarie, adaptation graphique de Monica Rossi, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2001-2004] 2015, 1040 p.

 

En dehors de la redécouverte d’Akira d’Ôtomo Katsuhiro, ma curiosité tardive pour les mangas, ce continent dont je ne sais rien, s’est essentiellement focalisée sur les œuvres d’horreur, éventuellement « ero guro », mais il n’y a aucune raison pour que cette approche se montre exclusive ; d’autres genres peuvent m’intéresser, dont, non des moindres, la science-fiction, bien sûr. Dans ce domaine, la recommandation de la série (achevée) Planètes de Yukimura Makoto a été unanime ; j’avais déjà eu de très bons échos de cette BD auparavant, et n’ai donc guère hésité à me la procurer. Dans son édition intégrale chez Panini France – même s’il n’est pas dit que rassembler toute la série dans une intégrale de plus de 1000 pages en format dictionnaire ait été une très bonne idée, mes bras en ont régulièrement souffert… C’est quand même lourd et difficile à manier. Bon, c’est un point secondaire, hein…

 

Le vrai problème est ailleurs – puisque problème il y a. Au sortir de cette lecture, je me dois en effet de faire part d’une déception – à la hauteur des attentes que les avis des camarades, mais aussi les tout premiers épisodes de la BD, effectivement excellents, avaient suscitées. Au final, j’ai donc l’impression d’une œuvre surestimée, et qui m’a laissé un goût un peu amer en bouche. Mais c’est une déception très personnelle, à l’évidence… Essayons quand même de dire pourquoi.

 

UNE ANTICIPATION RÉALISTE

 

En commençant peut-être par ce qui fait la force de la BD ? Je dirais pour l’essentiel son contexte, et son approche au regard du genre science-fictif. Yukimura a en effet choisi de traiter son histoire d’une manière aussi réaliste que possible (globalement…). Peut-être même peut-on parler de « hard science » à l’occasion.

 

En tout cas, l’histoire, qui débute en 2075, repose sur une anticipation plausible, et par ailleurs très documentée. C’est un aspect tout particulièrement sensible dans les premiers épisodes (de très loin les meilleurs en ce qui me concerne), qui interrogent de manière crédible les aléas et implications de la vie de l’homme dans l’espace – au regard de plusieurs critères allant de la politique la plus abstraite à la psychologie et la santé des astronautes, en passant par l’écologisme, la science, la volonté, le rêve…

 

Il y a des ambitions d’aller plus loin, certes – mais justement : dans cette BD, l’homme n’a pas encore atteint Jupiter, et le long voyage pour s’y rendre parasite bientôt, puis remplace (hélas…), le contexte initial des éboueurs de l’espace (oui, j’y arrive).

 

L’anticipation n’a donc rien d’excessivement hardi, sans être trop timide pour autant. Et la documentation est à l’avenant, qui laisse espérer une approche finalement assez rare en BD de science-fiction, j’ai l’impression – à la limite de la « hard science », oui, qui fait rêver et émerveille le lecteur sans se montrer outrancièrement spectaculaire pour autant : le « sense of wonder » au sens le plus strict.

 

LES ÉBOUEURS DE L’ESPACE

 

Pour mettre en place cette approche, Yukimura commence par nous faire vivre le quotidien d’un petit équipage de trois personnes, accomplissant à bord de leur Toy Box aux allures de quasi-épave le plus ingrat et le plus nécessaire des boulots : récupérer ou détruire les innombrables débris résultant de la conquête de l’espace et qui errent en orbite, au risque de générer des catastrophes (la BD revient régulièrement sur l’idée du « syndrome de Kessler », un scénario peu ou prou apocalyptique, d’autant plus glaçant qu’il est parfaitement crédible jusque dans son absurdité et son ironie). Sans surprise, tout cela débouche sur un questionnement écologique, mais plus ou moins bien mené… D’abord passionnant, puis plus lourdingue – j’y reviendrai.

 

Yuri

 

Mais l’équipage, d’abord. On commence avec Yuri, rescapé d’un tragique accident ayant causé la mort de sa jeune épouse – justement à cause d’un de ces débris (c’est la première scène de la BD) ; c’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce boulot, afin d’éviter que cela ne se reproduise… ou de trouver un débris cher à son cœur, ultime témoignage d’un traumatisme impossible à surmonter – à moins que cette découverte n’en soit justement l’occasion, sous forme de catharsis.

 

Au fond, peu importe : ce personnage très laconique, au premier plan tout d’abord, disparaît très vite de l’intrigue…

 

Hachimaki

 

Tout aussi rapidement, celui qui bouffe la caméra, si j’ose dire, c’est le Japonais de l’équipe, le jeune Hoshino Hachirota, surnommé Hachimaki en raison du bandeau dont il ceint toujours son crâne. Il incarne clairement, au tout début, le rôle du bouffon, suscitant le rire autant que l’identification chez le lecteur.

 

Au-delà, il est avant tout l’homme possédé par un rêve de nature obsessionnelle, et prêt à tout pour l’accomplir : en l’espèce, avoir un jour sa propre navette, pour se promener dans l’espace comme il le souhaite. Il est bien sûr très improbable qu’un insignifiant éboueur de l’espace parvienne un jour à accomplir ce rêve, mais Hachimaki s’y tient contre vents et marées – et le recrutement de la mission à destination de Jupiter est pour lui une occasion en or de s’en rapprocher un peu plus ; mais le contexte initial de la BD en pâtira…

 

Sa famille joue également son rôle dans l’intrigue globale : son père Goro, lui-même astronaute, sa mère un ersatz de bonne femme de pilote attendant patiemment que ses hommes lui reviennent en faisant la popote (on y reviendra aussi), son petit-frère qui lance fusée après fusée dans l’espoir d’en voir une s’échapper vraiment de l’atmosphère… Il faudra aussi parler de Tanabe, mais j’y arrive…

 

Fi

 

Le personnage le plus intéressant et peut-être le plus sympathique, paradoxalement, de l’équipage du Toy Box, est son capitaine, Fi Carmichael, afro-américaine d’autant plus soupe au lait qu’elle est grosse fumeuse, et qu’il n’est pas facile de trouver où fumer dans l’espace (sa scène de manque est probablement à mes yeux un des meilleurs moments de la BD – mais c’est sans doute parce que je suis moi-même gros fumeur…).

 

Personnage rebelle et excessif, pas dénué cependant de générosité, Fi est un beau personnage féminin, pleinement libre – à ce stade enviable où le questionnement de sa compétence et et de son rôle au sein de la société n’a même plus à se poser. Hélas, ça ne durera pas éternellement…

 

Tanabe

 

Il faut enfin mentionner Tanabe Ai, ou « celle par qui le mal arrive »… Tanabe, qui rejoint l’équipage un peu plus tard, puis remplace nommément Hachimaki parti pour Jupiter, est bien pour moi le personnage qui flingue la BD – ou commence à le faire, après quoi ça dérapera de toutes parts.

 

Portée systématiquement par « l’amour » (« ai », donc – prénom choisi par ses parents adoptifs pour décider de son destin), elle amuse d’abord vaguement par ses réactions surprenantes, jusqu’à ce que, assez vite, la lassitude s’installe du fait même de sa niaiserie permanente. Ses relations avec Hachimaki sont du plus haut pénible…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

Les premiers épisodes sont bons, voire brillants. Ce microcosme est joliment mis en scène, et les personnages, que ce soit lors de leurs missions (éventuellement très dangereuses…) de nettoyage des débris orbitaux, ou bien lors de leurs escales sur la Lune, ou même le cas échéant lors de leurs brefs et espacés séjours sur Terre auprès des leurs, sont l’occasion tout à la fois de questionner la conquête de l’espace et ses implications pour l’homme, mais aussi les relations humaines complexes qu’une telle vie suscite presque naturellement.

 

C’est très bien fait, documenté d’une part, relativement émouvant et empathique de l’autre, et, si la BD avait poursuivi sur cette voie, je ne doute pas qu’elle m’aurait pleinement convaincu : elle aurait été le chef-d’œuvre qu’on m’avait vendu.

 

Il y a de beaux moments : outre la crise de manque de Fi, versant plutôt humoristique, je retiens par exemple ces troubles physiques et psychiatriques liés à la vie dans l’espace, poussant un vieil astronaute au suicide (tandis que le cadavre de l’un de ses semblables, censé avoir disparu dans le vide, refait un tour dans l’orbite terrestre – suscitant des questionnements infiniment japonais, la lecture en parallèle de Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, notamment dans les chapitres portant sur la « dette » ou l’ « obligation », m’a fait tout particulièrement apprécier cette dimension), ou prohibant peut-être à terme le rêve de Hachimaki, confronté à l’horreur insupportable de la solitude dans le vide – d’autant plus forte qu’en se fixant sur ce rêve obsédant le jeune homme se coupe nécessairement des autres, questionnement ici joliment traité, mais qui deviendra hélas très vite lourdingue…

 

L’exposition des soucis en rapport avec le « syndrome de Kessler » est quant à elle passionnante, et un autre fil rouge est tout d’abord très enthousiasmant, qui voit des écoterroristes dits « Starworld Guardians » multiplier les attentats (d’abord dans les rares salles réservées aux fumeurs, d’où la crise de Fi…) pour dissuader l’homme de vivre dans l’espace.

 

Puis les choses changent – et à mon sens d’une manière très regrettable, voire pour le pire. En fait, c’est à la limite de la rupture de contrat : les éboueurs de l’espace, c’était bien sympathique, mais Yukimura passe à autre chose… Pourquoi pas ? Le problème est que ces « autres choses » sont infiniment moins bien gérées à mes yeux…

 

Gaffe, je ne vais pas rechigner aux SPOILERS

 

LE TOURNANT DE LA BD : LA FOCALISATION SUR HACHIMAKI

 

La BD se focalise ainsi davantage sur Hachimaki – dans son rêve, et son désir d’intégrer l’équipage du vaisseau à destination de Jupiter. Le sympathique bouffon se mue en gros con, dont l’obsession envahissante prohibe tout sentiment humain. Pourquoi pas, donc ? Mais c’est un peu brutal, comme changement… Et, surtout, cela entraîne vite des conséquences pénibles de sucrerie excessive.

 

Les écoterroristes, l’hôpital et la charité

 

Une première étape est sans doute la confrontation du jeune homme aux écoterroristes, incarnés par le brillant Hakim (forcément). Le questionnement derrière les « Starworld Guardians » était riche de possibilités palpitantes, mais j’ai vraiment eu l’impression que Yukimura en a fait n’importe quoi…

 

Un grand moment de « what-the-fuckisme » : Hakim méprisant Hachimaki, au principe qu’il serait « un de ces hommes prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme lui »… Mais, euh, n’est-ce pas exactement ce que font Hakim et ses comparses ? Dit comme ça, c’est tellement absurde que cela ressemble à une blague, mais la scène, telle qu’elle est construite, donne vraiment l’impression qu’elle implique le plus grand sérieux, avec Hakim ayant le beau rôle au moment même de sa réplique, là où Hachimaki incarne plus que jamais le connard égoïste… Très étrange, vraiment…

 

Tanabe et son amour envahissant

 

Mais ce n’est rien comparé à la suite – quand Tanabe, qui ne cessait de se prendre le chou avec Hachimaki parce qu’il n’avait « pas d’amour » (oui, « ai », son prénom), le sauve des « gentils terroristes » en l’embrassant sous leurs yeux… ce qui, visiblement, suffit à leur faire déposer les armes. Double dose de « what-the-fuckisme », et qui m’a cette fois ouvert les yeux sur l’orientation prise insidieusement par la BD – et dans laquelle je ne me reconnaissais plus.

 

Bon sang : on aura même droit au mariage de Hachimaki et Tanabe ! Celle-ci, femme courageuse et fidèle, prête à patienter sept ans avant le retour de son cher et tendre parti pour Jupiter… Et constituant, selon l’expression récurrente de la BD, un « port » où le bon marin saura toujours revenir – quand même… Peu ou prou la même chose, quoi, que la mère de Hachimaki, à l’égard de son époux autant que de son fils ainé…

 

UN SEXISME INSIDIEUX ET PARADOXAL

 

C’est là un aspect assez déroutant de la BD. Je ne la qualifierais pas de machiste, encore moins de misogyne, mais elle fait preuve d’un certain sexisme au sens le plus strict, que les premiers chapitres semblaient pourtant prohiber – en témoignant d’une civilisation tout juste spatiale où les femmes telles que Fi ou Tanabe (il y en a d’autres, dont une punkette à destination de Jupiter, Sally je crois) étaient pleinement à leur place, où il semblait plus que jamais absurde d’attribuer des rôles à tout un chacun au seul critère de son sexe, et tant mieux.

 

Mais cette idée du « port », un brin déconcertante, et le développement du personnage de Tanabe, son insistance pénible sur l’amour, l’amour ici, l’amour là, l’amour partout, dégénèrent encore sur le tard… cette fois en impliquant Fi, ce que j’ai trouvé vraiment navrant. Sa rébellion devient caricaturale – moto et base-ball comme autant de clichés de la « femme forte »… c’est-à-dire « virile ». Parallèlement, le personnage décidant de s’en tenir là avec l’espace (pour plein de raisons plus ou moins pertinentes), endosse son tablier pour préparer le petit-déjeuner ; réaction de son fils : ouah, t’es devenue une vraie maman ! Et donc papa va devenir un vrai papa ! Etc. À ce stade, le personnage perd à mon sens toute crédibilité et tout intérêt… Il y a certes encore quelques développements la concernant, pour la forme, revenant vaguement à sa rébellion essentielle, mais le mal est fait.

 

Ah, j’en vois venir certains : Nébal serait donc un abject SJW ? Même pas… Ces questionnements sont loin de systématiquement retenir mon attention, et je ne suis pas non plus du genre à exiger des personnages (féminins ici) garantis 100 % sans clichés (sexistes ici), comme ils seraient sans gluten et/ou sans saveur. Une BD, comme un livre ou un film, ou quoi que ce soit d’autre, n’a pas le devoir moral de présenter un état idéal biaisant le réel pour des motifs idéologiques – il y a peu de choses qui m’énervent autant que le « révisionnisme » en la matière, a fortiori quand il relève d’une égalisation anachronique des mœurs. Et cela s’applique à Planètes comme à tout le reste, bien sûr.

 

Ce qui m’a navré ici, c’est la portée invraisemblable du renversement opéré par rapport à la situation initiale ; Yukimura peut sans doute faire ce qu’il veut, et je dirais en temps normal « pourquoi pas ? », donc, mais, cette fois, au-delà du seul sens global du récit, c’est l’intégrité même des personnages et de leur contexte qui est atteinte, et qui, à mon sens, ne s’en relève pas.

 

UN TON PÉNIBLEMENT NIAISEUX

 

Mais sans doute n’est-ce qu’un aspect du problème : pris isolément, le sort fait à Fi ne m’aurait peut-être pas choqué – probablement pas, même – si le ton général n’avait pas viré, depuis pas mal d’épisodes, à la niaiserie générale, avec de l’amour partout, parce que l’amour, tu comprends, quoi, l’amour, veux-je dire, oui, c’est beau l’amour, blah blah, l’amour. Et là j’ai trouvé ça extrêmement pénible…

 

Comment se peut-il qu’une BD au départ aussi juste dans son appréciation des relations humaines, et sachant si subtilement les exprimer dans un contexte qui aurait autrement été sans doute trop froid – engageant justement une jolie boucle de rétroaction où le « réalisme scientifique » de la BD et l’humanité des personnages s’entretiennent et se renforcent sans cesse, aussi paradoxal que cela puisse paraître –, comment donc cette BD peut-elle autant se vautrer dans, disons, la sagesse bonsenseuse à dix balles de mes mysticouilles ?

 

Au fur et à mesure des épisodes, j’ai trouvé cette dimension de plus en plus pénible, à la limite même de l’insupportable… Il est vrai que le « bon sens » et la « sagesse pratique » figurent au nombre de mes abominations personnelles, avec disons le nationalisme, l’instrumentalisation de l’histoire, la réaction, le dogme, la Bretagne, ce genre de choses qui peuvent souvent en être imprégnées…

 

La BD se conclut sur un « discours » improvisé de Hachimaki arrivant sur Jupiter – une sorte d’anti « petit pas pour l’homme, bond de géant pour l’humanité », et assumé comme tel. Le discours se veut donc simple et humain, plein de bon sens… Un peu les revendications des gourous démagogues, quoi (tant qu’ils ne sont pas en mode « haine »). L’amour, l’amour, l’amour…

 

Merde ! Filez-moi un flingue, faut que je compense !

 

 

Bon, pas à ce point.

 

Mais je crois que dans la catégorie « discours final où on est tenté de chercher le sens de l’œuvre du seul fait de sa position, mais où on préfèrerait s’abstenir tant c’est pénible et creux », je n’avais peut-être pas lu aussi insupportable depuis, disons, La Zone du Dehors d’Alain Damasio (même si c'est d'un autre ordre)…

 

Compenser de la sorte le sentiment vertigineux de petitesse face à l’espace infini, si prégnant dans les premiers chapitres, par une niaiserie aussi commune, c’en est presque criminel à mes yeux.

 

RESTE LE GRAPHISME…

 

Quel gâchis ! Et d’autant plus que le graphisme est globalement admirable : précis et détaillé dans les éléments de décor, éventuellement dynamique dans les quelques scènes d’action éparses (pas toujours hyper lisibles, ceci dit), et adroit justement dans cette confrontation des personnages à la vastitude de l’univers silencieux, à ces espaces infinis qui effraient Pascal et pas mal de monde en sus dont moi, et qui demeurent un moteur essentiel du « sense of wonder ».

 

L’approche est différente pour les personnages, ne rechignant pas à un expressionnisme se muant éventuellement en caricature, mais avec à-propos – et le rythme des dialogues dans la mise en page, avec plein de petites astuces, est souvent savoureux.

 

UNE DÉCEPTION

 

Planètes avait donc tout pour être un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée de science-fiction. Elle l’est peut-être à s’en tenir aux premiers épisodes… Mais la suite m’a toujours un peu plus déçu à chaque page ou presque. Oui, vraiment : un sentiment de gâchis…

 

Poursuivre avec Yukimura ? Je ne sais pas. On m’a vanté Vinland Saga, série toujours en cours et visiblement très différente, mais, du coup, je suis un tantinet méfiant… Bon, verra bien, peut-être…

 

Mais là, déception. Triste, très triste déception.

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La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryûnosuke

Publié le par Nébal

La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryûnosuke

AKUTAGAWA Ryûnosuke, La Vie d’un idiot et autres nouvelles, traduit du japonais par Edwige de Chavannes, préface de Jeannine Kohn-Étiemble, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [1987] 2009, 189 p.

 

Akutagawa Ryûnosuke est à n’en pas douter un des très grands noms de la littérature japonaise contemporaine – ce qui va bien au-delà du prix qui porte son nom, créé après sa mort précoce par un ami écrivain, Kikuchi Kan, et dont on fait régulièrement, à plus ou moins bon droit sans doute, le « Goncourt japonais » ; c’est bien, on le dit souvent, le prix littéraire japonais le plus prestigieux – notons cependant qu’il a un domaine particulier, visant à récompenser essentiellement des œuvres brèves. Or Akutagawa était bien un spécialiste de la forme courte, connu essentiellement pour ses nombreuses nouvelles (il n’a jamais écrit de roman, sauf erreur), mais on lui doit aussi des haïkus sous le pseudonyme de Gaki.

 

Il a, dans ces registres, livré une œuvre finalement très diverse, pourtant toujours personnelle, ainsi qu’en témoigne tout particulièrement ce recueil intitulé La Vie d’un idiot et autres nouvelles, plus ou moins conçu comme un complément à Rashômon et autres contes, dans la même collection, qui comprend sans doute ses récits les plus célèbres (dont « Rashômon » et surtout « Dans le fourré » ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira, mais on peut relever aussi, par exemple, « Le Nez » ou « Gruau d’ignames », qui ont beaucoup contribué à sa gloire au Japon, et je ne peux m’empêcher de mettre en avant de ses incroyables récits louchant sur le fantastique, comme « Figures infernales » ou encore « Les Kappas »).

 

Toutefois, cette nature de « complément » ne doit pas nous tromper – on aurait sans doute bien tort d’y voir une compilation de textes de second ordre, un bon cran en dessous du « best of » que serait Rashômon et autres contes. Bon, il y a peut-être un tout petit peu de ça quand même… Mais le présent recueil demeure nettement au-dessus du lot, et les textes qui y sont compilés sont tout à fait bons, voire excellents, toute comparaison à part, et j’y relève au moins un chef-d’œuvre (« Lande Morte », qui va me faire m’extasier abondamment tout à l’heure), et probablement d’autres encore.

 

En fait, la véritable singularité de ce recueil est ailleurs, à mon sens – qui lui confère sans doute un aspect « documentaire », mais là encore au fil de textes très bons pour eux-mêmes, et pas seulement pour ce qu’ils nous apprennent de l’auteur. En effet, cette compilation balaye toute la carrière d’Akutagawa, dans l’ordre chronologique, partant d’un texte de jeunesse (caractère flagrant…) pour s’achever avec deux textes posthumes, composés peu avant le suicide de l’auteur, et dont le caractère morbide a quelque chose d’étouffant et d’immensément douloureux, sans pour autant nuire à la valeur littéraire des textes en question, immense (je dis « textes » et non « nouvelles » car, quoi que le titre global puisse laisser supposer, « La Vie d’un idiot » ne me paraît pas relever du genre nouvelle – bien plutôt de la poésie, en fait ; à vrai dire, la part essentielle d’autobiographie dans plusieurs des textes qui précèdent pourrait éventuellement, elle aussi, légitimer une critique de l’emploi de ce qualificatif, mais c’est davantage à débattre).

 

Au-delà, ce voyage au fil d’une brève mais intense carrière est l’occasion d’apprécier les goûts comme les divergences de l’auteur ; un trait essentiel du personnage comme de son art est sans doute la bascule inconfortable entre la culture japonaise classique, qu’il connaît bien et apprécie sans succomber à la tentation passéiste, et les cultures occidentales qui, suite aux bouleversements de l’ère Meiji, imprègnent de plus en plus la vie japonaise, quotidienne comme intellectuelle, et pour lesquelles il a un goût marqué, citant notamment à tour de bras des auteurs européens qu’il admire par-dessus tout (anglais – il en était professeur –, allemands, français…). « La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Baudelaire ! », nous dit-il ici… Ce déchirement fondamental se double sans doute d’un autre, qui est donc le rapport ambigu au passé, sous la perspective des règles de l’art – l’écrivain prisant fort les récits « historiques », contre les mœurs « naturalistes » de son temps, dans sa classe tout du moins (cela passe même régulièrement par l’adaptation moderne de contes parfois fort anciens ; voyez ici), mais se livrant enfin dans des récits « réalistes » et « intimes », mettant l’accent sur le réel et la subjectivité de l’auteur exprimant et questionnant son propre vécu…

 

Dans tous ces possibles, cependant, demeure la présence de l’écrivain Akutagawa – et d’autant plus quand il questionne son art, dont il voudrait faire un rempart contre l’absurdité et la médiocrité menaçante du monde… Tentative prégnante, mais sans doute vouée à l’échec, hélas – la douleur, la peur, la honte, l’emportent en fin de compte, et l’écrivain, oppressé par cette « vague inquiétude » permanente (l’explication qu’il avait laissée des raisons de son suicide – Maruo Suehiro l’évoquait dans son adaptation en manga de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo, dont je vous avais parlé récemment), prend sa vie insupportable…

 

Mais décortiquons maintenant un peu ce recueil…

 

L’EAU DU FLEUVE

 

« L’Eau du fleuve » (« Ôkawa no mizu », 1912) est vraiment un texte de jeunesse – l’auteur a vingt ans, et ça se sent… Ce texte dénué de récit, à la limite du poème en prose, loue les eaux d’un fleuve de Tokyo, en vibrant de romantisme. L’auteur y fait ses gammes, oui : le texte est d’une affectation indéniable, et Akutagawa cite à tours de bras tout ce qu’il aime – que ce soit dans la culture japonaise ou occidentale (allant jusqu’à garder les mots « Stimmung » ou « lifelike » dans le texte). C’est surtout là en fait ce qui est le plus intéressant – pas pour le texte pour lui-même (ça lui est sans doute plutôt préjudiciable), mais pour ce qu’il révèle des passions de son jeune auteur déchiré entre deux mondes. Mais il faut sans doute relever aussi le caractère très positif et sans ambiguïtés du texte – ça ne sera pas toujours le cas par la suite… Petit pincement au cœur, d’ailleurs, à la lecture de la dernière phrase : « C’est parce que le fleuve existe que j’aime Tôkyô ; c’est parce que Tôkyô existe que j’aime la vie. »

 

UN JOUR, ÔISHI KURANOSUKE

 

Suit, avec un décalage de cinq années, « Un jour, Ôishi Kuranosuke » (« Aru hi no Ôishi Kuranosuke », 1917), et là c’est de suite autre chose – avec un auteur qui s’affirme, notamment en ce qu’il aime à puiser dans l’histoire, quoi qu’en disent les naturalistes d’alors, pour qui le réel immédiat, le vécu de l’auteur lui-même, est la seule voie envisageable.

 

Il s’agit d’une variation sur le thème des 47 rônin, authentiques personnages ayant depuis le tout début du XVIIIe siècle, époque de leur exploit, constitué l’exemple ultime, le modèle indépassable, de l’honneur et de la loyauté au sens de la culture nippone – on y est sans cesse revenu, et on y revient encore.

 

Mais Akutagawa, alors, est déjà plus enclin à se pencher sur les difficultés éthiques que ce thème peut soulever – comme dans bien d’autres de ses textes. C’est peut-être l’occasion d’afficher la vanité de revenir en arrière, aussi séduisant cela peut-il paraître ? L’idée est probablement là, d’un passé qui n’a absolument rien de préférable au présent.

 

Quoi qu’il en soit, nos rônin viennent de commettre leur légendaire vengeance, et sont assignés à résidence en attendant que le shogun décide de leur sort – autant dire de les condamner à mort, cela ne fait aucun doute. Les rônin, d’une certaine manière, se la coulent douce… L’atmosphère est assez décontractée ; on rit…

 

Pourtant, Ôishi Kuranosuke, qui n’est pas le moindre des 47, sombre peu à peu dans la morosité ; cela commence quand il apprend que les habitants d’Edo (future Tokyo), et notamment parmi les gens du commun, prisent tant leur extraordinaire accomplissement qu’ils en viennent à le copier – suscitant vengeance après vengeance, à l’échelle d’une boutique ou d’une banale altercation dans la rue… Par ailleurs, Ôishi Kuronasuke ne cesse de penser à ces autres rônin, généralement de plus haute naissance, qui, pour faire partie du même clan, ne les ont pourtant pas suivis dans leur entreprise de vengeance – ce dont il fait la remarque… mais pour aussitôt être gêné par la haine à leur encontre que manifestent ses complices – lui voulait seulement prendre en pitié les parjures, ou du moins est-ce ce qu’il leur confie enfin… Et les louanges qu’on lui adresse pour son astuce, à lui le brave rônin qui, pour tromper ses ennemis, a simulé une vie de débauche bien loin de tout désir de vengeance, contribuent encore plus à son malaise – questionnant ses actes et ses motivations, en envisageant peut-être d’un autre œil, après coup, cette vie factice de décadence, qui n’était pas sans attraits, d’autant plus en regard de cette vengeance que les mœurs leur imposaient mais qui n’en était pas moins absurde, peut-être…

 

C’est un très beau texte, d’une immense subtilité, d’une finesse psychologique admirable.

 

LANDE MORTE

 

Mais c’est encore plus vrai du texte qui suit immédiatement, « Lande morte » (« Kareno-shô », 1918) que l’on peut d’ailleurs lier au précédent et à un autre texte encore, « L’Illumination créatrice », lui aussi excellent, et qui figure dans Rashômon et autres contes ; cette fois, je n’hésite pas à parler de chef-d’œuvre : c’est une nouvelle bouleversante, et qui m’a fasciné autant qu’elle m’a pris aux tripes.

 

Ce qui n’était pas gagné eu égard à son thème, pourtant : la mort du poète Bashô, entouré de ses disciples… Akutagawa, ou Gaki, on le sait, prisait tout particulièrement l’œuvre de Bashô, et y est sans cesse revenu – notamment vers sa fin, il en avait fait alors un nécessaire « compagnon de route ». Ceci étant, nul besoin d’apprécier les haïkus (ouf ; voyez par exemple ici) pour admirer ce superbe tableau de l’agonie du poète, mais plus encore du trouble de ses disciples ; car chacun d’entre eux, au moment d’humecter d’eau les lèvres du maître mourant, comme la tradition l’exige, en vient à questionner ses propres motifs…

 

Leur attitude à l’heure fatale n’a en effet rien de la douleur théâtralisée qu’ils supposaient, ou de la « douleur infinie » que relèveront immanquablement les chroniqueurs enregistrant leurs actes aux yeux de l’histoire. L’un s’aperçoit avec stupeur qu’il ne ressent qu’indifférence ; un autre, à la probité par ailleurs indéniable, se rend compte qu’il a bien davantage en tête toute l’activité dont il a fait preuve en cette heure terrible, plutôt que la réalité de la mort frappant son maître – et, pire encore, il en tire une indéniable vanité… Celui-ci, qui s’est toujours dissimulé derrière un masque insolent de cynisme, joue une dernière fois sa partition – mais la façade n’en est que plus sensible et stérile ; celui-là, confronté à la mort du maître, n’y songe pas autrement que sous la forme d’un présage de sa propre mort – et c’est bien cela qui l’amène à pleurer, l’anticipation de sa fin, non celle du vieillard vérolé qui s’éteint doucement à côté de lui… Et il y a Jôsô, qui découvre ébahi que la mort du maître le libère du poids écrasant de son aura, et fait enfin de lui un homme libre.

 

Jôsô est probablement celui que l’on peut le plus rapprocher d’Akutagawa lui-même, dans ce texte qui fut clairement inspiré par la mort (1916) de Natsume Sôseki, son propre maître (qu’il faudra bien que je lise un jour…). Il reviendra d’ailleurs sur ce thème dans « Engrenage » et plus encore « La Vie d’un idiot », plus loin dans le recueil.

 

Il y a là une lucidité et une finesse qui n’appartiennent qu’aux plus grands écrivains – autant dire ceux qui s’émancipent ? C’est bien une très puissante esquisse de la douleur et de l’inconscient (thème important de l’auteur, qu’il emploie le terme freudien ou pas). Et cette nouvelle excursion historique questionnant les motifs de tout un chacun, comme « Un jour, Oîshi Kuranosuke », déploie en définitive une ironie tragique qui n’est pourtant pas entièrement dénuée d’aspects lumineux… Un texte extraordinaire – vraiment : d’une intelligence et d’une sensibilité bouleversantes.

 

LES MANDARINES

 

« Les Mandarines » (« Mikan », 1919) a beau être très bref, c’est un texte significatif d’une évolution essentielle. Akutagawa y délaisse l’histoire (éventuellement « mythique ») pour revenir à son quotidien, et probablement à lui-même et à sa subjectivité tant qu’à faire, ne serait-ce que pour un récit affichant son caractère anecdotique (et d’autant plus important ?).

 

C’est une brève scène dans un train, où un narrateur qui pourrait sans doute être l’auteur, las d’un monde qui l’ennuie, et méprisant par défaut, s’agace de la présence dans son compartiment d’une fillette évidemment pauvre et d’une allure qui le répugne. Le comportement envahissant de la fillette va pourtant le conduire à une épiphanie muette – et peut-être le ramener au monde.

 

C’est, comme sans doute la plupart des textes qui suivent, bien plus subtil que ça n’en a l’air, et d’une indéniable beauté formelle, même si elle est bien différente du chatoiement des textes « historiques » qui précèdent. Pour autant, si c’est bon, ça ne me fascine pas, je plaide coupable… Plus loin dans le recueil, cette approche donnera des choses plus hardies, mais éventuellement plus séduisantes à mon goût.

 

LE BAL

 

« Le Bal » (« Butôkai », 1919) retourne pourtant un peu à la manière « historique », même si c’est dans un cadre bien plus récent – le Japon de Meiji – et pas du tout « mythique » (ou bien… ?).

 

Nous y suivons une jeune femme se rendant à un bal, à Tokyo, dans un Japon de la haute passablement européanisé ; elle y danse avec un officier français… qui s’avère en définitive être Pierre Loti.

 

En fait, la nouvelle d’Akutagawa est directement liée à une nouvelle de Loti, « Un bal à Yedo », semble-t-il passablement méchante, et en tout cas ironique, pour ce Japon le cul entre deux chaises, et prompt à priser ce qui vient d’ailleurs. N’ayant pas lu cette nouvelle, une bonne dose de l’ironie de la réponse d’Akutagawa m’échappe forcément – à vrai dire, pour vraiment apprécier la nouvelle, sans doute faudrait-il aller au-delà, et connaître non seulement cette nouvelle de Pierre Loti, mais aussi le reste de son œuvre, et probablement sa vie tout autant… J’ai ce sentiment du moins – et comme je suis ignare…

 

En l’état la nouvelle n’est toutefois pas sans charme – la présentation relève son affectation, mais elle me paraît à propos, et elle ne saute pas à la gueule comme dans « L’Eau du fleuve » ; quant aux paillettes dans les yeux de la danseuse, a fortiori si on y ajoute la « révélation » finale, elles font sens à leur manière.

 

Je relève aussi, dans ce texte où l’on devine la déception nécessaire sous la joliesse du moment présent et de sa « mythification » après coup (tout compte fait…), la mention dès la première page d’une « vague inquiétude » étreignant la jeune fille – or c’est ainsi que l’on traduit en français la note d’Akutagawa expliquant son suicide, quelques années plus tard… Je ne sais pas toutefois si les expressions japonaises sont équivalentes. Quoi qu’il en soit, la « vague inquiétude » imprègne bien ce texte aux abords pourtant souriants…

 

Bien aimé.

 

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES DE YASUKICHI

 

Mais le recueil prend alors une orientation plus marquée, dans la foulée du prélude constitué par « Les Mandarines », mais sur un mode un peu plus ample – mais faussement, peut-être, car en jouant de la succession de brèves saynètes très « tranches de vie », où il ne se passe pas forcément grand-chose, l’idée étant de faire surgir malgré tout quelque chose de ce rien, dans un cadre contemporain où s’exprime la subjectivité de l’auteur ; à une époque par ailleurs où il écrit semble-t-il moins de fictions, mais se pose d’oppressantes questions d’ordre théorique. L’autobiographie y a un rôle essentiel, plus ou moins déguisé tout d’abord, mais de moins en moins par la suite.

 

C’est tout d’abord le cas de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » (« Yasukichi no techô kara », 1923). Yasukichi, qui enseigne l’anglais dans une école rattachée à l’armée de mer, s’ennuie, comme de juste ; à bien des égards, on peut sans doute y voir l’auteur (qui, si j’ai bien compris, a alors livré plusieurs de ces textes « Yasukichi »).

 

Se succèdent ici cinq brèves anecdotes rapportant son morne quotidien, les gens qu’il croise, leurs bassesses et grandeurs, ou plus probablement leur insignifiance – encore que… Non sans humour, à l’occasion – éventuellement un peu tordu. Non sans colère aussi – un caractère qui tendra à s’amenuiser par la suite, quand la peur et la honte l’emporteront…

 

Mais je ne peux pas prétendre que ça m’ait emballé plus que ça, si la plume est belle, et si les portraits sont fins.

 

BORD DE MER

 

Dans ce goût-là, « Bord de mer » (« Umi no hotori », 1925), m’a étrangement davantage séduit. Le mode est assez proche, mais la façon peut-être plus radicale – la dimension de « récit » s’amenuise encore dans les saynètes, il y a comme une affirmation parfaitement assumée de ce que « rien ne se passe », un néant évoqué avec une « touche lente », pour reprendre deux expressions figurant dans la brève présentation de la nouvelle.

 

C’est étonnamment plus souriant, aussi – du moins, j’ai eu cette impression passablement bizarre ; qui vient sans doute de la relative sérénité qui se dégage des esquisses ? Là où Yasukichi cédait éventuellement au mépris en sus de la morosité, il y a ici quelque chose de plus détaché et aimable, chez ce narrateur qu’on assimile plus que jamais à Akutagawa, et qui dissimule à peine ses amis et collègues sous des initiales…

 

La présentation relie pourtant la rédaction de ce texte au traumatisme du grand tremblement de terre du Kantô (1923) – qui a anéanti Tokyo, laquelle a été rebâtie très vite sur un mode plus « moderne » et occidental. Mais c’est une dimension qui me dépasse totalement à la seule lecture de ces saynètes en bord de mer…

 

ENGRENAGE

 

Les textes qui précèdent immédiatement, globalement, m’ont moins séduit que les récits « historiques » qui précédaient. Mais cette nouvelle manière est parachevée dans les deux derniers textes, dont la superbe a quelque chose de profondément douloureux voire gênant – il s’agit de textes posthumes, imprégnés de bout en bout du désir de suicide… C’est l’expression de la douleur d’un homme obsédé par la mort, au point de l’accueillir comme un soulagement nécessaire – terrible, mais inévitable. Il en livre donc un double récit terriblement frontal, d’abord sur un mode assez proche des deux textes qui précèdent, ensuite dans une tout autre veine relevant plutôt de la poésie, évoquant la pente inéluctable qui le conduit à mettre de lui-même un terme à une vie devenue impossible – à moins qu’elle l’ait toujours été. Lugubre et tragique…

 

« Engrenage » (« Haguruma », 1927, publication posthume) poursuit, au moins sur le plan formel, l’approche de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » et de « Bord de mer », mais l’effet est tout autre ; si, comme dans ce dernier, Akutagawa ne se déguise plus vraiment, écrivant à la première personne et semant son texte d’allusions à son œuvre (la rédaction des « Kappas », par exemple) ou à ses proches, le sentiment produit est on ne peut plus différent. À tort ou à raison, j’avais perçu dans « Bord de mer » une étonnante sérénité, une forme de détachement éventuellement lumineuse… Mais ici, c’est la douleur qui domine (la colère de « Yasukichi » n’est plus de mise elle non plus) – suscitée par la peur et l’identification.

 

Le texte s’ouvre peu ou prou sur le suicide du mari de la sœur de l’auteur, qui le teinte d’emblée de noir et de blanc – couleurs du deuil qui l’obsèdent, comme l’obsèdent mille autres choses insignifiantes, autant de détails du quotidien qui prennent pour lui la forme de sinistres augures de son inéluctable sortie. On a pu parler d’hallucinations – au caractère limite fantastique, d’ailleurs, ainsi avec cet inconnu en manteau de pluie qui pourrait être un fantôme… Mais tout constitue une menace – l’auteur est bien pris dans un engrenage de significations outrées, et sans doute est-il conscient à sa manière de ce caractère, mais il s’abandonne bel et bien au mécanisme suicidaire.

 

Texte terrible, à la conclusion sans appel : « Je n’ai plus la force de continuer à écrire. Vivre dans ces conditions m’est devenu une souffrance intolérable. Ah ! Si quelqu’un pouvait avoir le geste de m’étrangler tout doucement pendant mon sommeil… »

 

Au-delà, « Engrenage » n’est pas un document, un cas clinique : c’est un récit subtil et poignant, pleinement littéraire – au sens où il a bien plus qu’une « simple » valeur de témoignage.

 

LA VIE D’UN IDIOT

 

C’est sans doute encore plus vrai de l’ultime texte, « La Vie d’un idiot » (« Aru ahô no isshô », 1927, publication posthume – il s’agit d’un texte figurant dans une dernière lettre à un ami, Kume Masao, lui laissant le douloureux choix de la publication ou pas…).

 

Le titre du recueil ne doit pas nous tromper : cette dernière œuvre relève bien plus de la poésie que de la prose. Il s’agit d’une série de 51 brèves vignettes composées peu avant la fin, et ne laissant aucun doute la concernant (la dernière de ces vignettes, intitulée « Défaite », va jusqu’à mentionner le Véronal dont il fera une overdose…). Il s’agit là encore d’une variation sur l’autobiographie (retour à la troisième personne, étrangement ou pas), mais qui délaisse le rendu prosaïque du moment présent, dans une suite d’anecdotes élaborées, pour envisager la vie entière de l’auteur au travers d’instantanés, avec le recul d’un philosophe et la plume d’un poète – éventuellement d’un Bashô, qui l’a donc, semble-t-il, beaucoup « accompagné » dans ses derniers moments. La forme de ces miniatures peut certes évoquer le haïku, mais avec un effet bien différent sur votre serviteur…

 

Le texte pourrait être d’un auto-apitoiement insupportable – tentation qui sourd déjà dans « Engrenage », forcément ; mais il y a pourtant bien plus : une authentique valeur poétique, qui transcende les anecdotes et souvenirs ; le prisme est bien sûr douloureux et tragique, mais la force demeure.

 

Le texte renseigne en outre sur les obsessions névrotiques de l’auteur, et tout particulièrement son complexe de la folie : fils de la folle fréquentant la fille de la folle, il se voit marqué du sceau du destin, le condamnant à de lugubres séjours dans de terrifiants hôpitaux psychiatriques… L’ascendance en la matière impose sa griffe très vite, et ne lâche plus l’auteur.

 

Tout n’est cependant pas morose dans ce dernier témoignage – il y a des moments lumineux, quand par exemple l’auteur rencontre son maître Natsume Sôseki… ou que ce dernier décède, ce qui renvoie au soulagement de Jôsô dans « Lande morte » ; ou encore quand il apprend la peinture via Van Gogh, ou plus largement l’art et la beauté en contemplant un banal objet de cuisine…

 

Oui, l’art, sous toutes ses formes, y a une place essentielle. On aurait pu l’espérer salvatrice… mais ce n’est pas le cas. Au-delà, la souffrance et la honte, suscitant parfois la colère (« Mais lui savait fort bien quelles étaient les racines de son mal : la honte de soi et la peur des autres ; les autres... – cette société qu'il méprisait ! »), et le grand tremblement de terre du Kantô est bien une occasion de choix pour exprimer cette haine des autres fondée sur le dégoût de soi. C’est qu’il a toujours la conviction d’être en dessous de tout, de ne pas être assez bon époux ou père ou écrivain…

 

C’est aussi beau qu’insupportable.

 

CONCLUSION

 

Recueil étonnant et enrichissant, bouleversant aussi au point où c’en est douloureux, La Vie d’un idiot et autres nouvelles propose de nouveaux aperçus de la vie et de l’œuvre d’Akutagawa Ryûnosuke, qui ne s’est certes pas arrêté aux brillantes nouvelles composant Rashômon et autres contes. Il faut cependant prendre en compte cette dimension très éprouvante – qui, forcément, ne m’a pas laissé indifférent…

 

J’ai encore deux recueils d’Akutagawa dans ma bibliothèque de chevet, La Magicienne et Jambes de cheval ; ça viendra, ça viendra…

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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Publié le par Nébal

Un pont sur la brume, de Kij Johnson

JOHNSON (Kij), Un pont sur la brume, [The Man Who Bridged the Mist], traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 123 p.

 

La plus que sympathique collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ s’enrichit de deux nouveaux titres qui lui font toujours honneur, elle qui était déjà très honorable. Je vous avais causé il y a peu de L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et avec passablement d’enthousiasme… Je maintiens ici ce que je disais alors : c’est une des meilleures novellas de SF que j’ai lu depuis bien longtemps. Et c’est peut-être ce qui pose problème ici, dans la mesure où la comparaison avec Un pont sur la brume, son jumeau en termes de parution, originale comme française, tend à s’imposer alors qu’il s’agit de deux textes on ne peut plus différents, qui, en toutes autres circonstances, n’auraient pas dû appeler à cette compétition. Or les deux nouvelles datent de 2011, et ont concouru aux mêmes prix – et c’est en l’espèce Un pont sur la brume qui l’a emporté sous ce dernier aspect : prix Hugo, Nebula et Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine 2012, tout de même… Au final, nous avons bel et bien un très bon texte ; mais meilleur que L’Homme qui mit fin à l’histoire ? Je n’en suis pas convaincu – et ce souvenir récent parasite donc un tantinet la présente lecture…

 

Kij Johnson est une auteure assez peu traduite chez nous – à vrai dire, je ne suis pas certain d’en avoir entendu parler ou de l’avoir lue auparavant (malgré la passerelle rôlistique)… Impossible dès lors, pour votre serviteur d’une ignorance crasse, de situer Un pont sur la brume dans son œuvre. Ladite novella, en tout cas, adopte un cadre « archaïque » (relativement…) et mystérieux la tirant peut-être du côté de la fantasy, tout en mettant en scène une entreprise éminemment rationnelle et dépeinte avec une précision relevant peu ou prou de la science-fiction : la construction d’un pont (rien à voir, mais ça me rappelle qu’il me faudra bien lire un de ces jours Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal…). Rien d’innocent je suppose : un pont, après tout, c’est destiné à rejoindre des rives parallèles…

 

Ce n’est toutefois pas n’importe quel pont. Le monument est supposé traverser les 400 mètres qui séparent Procheville et Loinville, mais cela va bien au-delà – il s’agit en fait de joindre les deux parties de l’Empire qui, tout antique qu’il soit, a toujours été ainsi divisé. Car ce n’est pas un banal fleuve qui les sépare : entre les deux, il y a la brume, impossible à appréhender en tant que tel – un phénomène incompréhensible, qui emprunte des traits au solide, au liquide, au gazeux, et que l’on dit hanté par des créatures aussi fascinantes que dangereuses, poissons qui peuvent toujours être plus gros, et inquiétants Géants dont le courroux est toujours à craindre… On peut traverser la brume – entre Procheville et Loinville, ou en d’autres endroits où la distance demeure raisonnable : c’est l’affaire des bacs, depuis bien des générations. Mais, aussi bref soit le voyage, il a des traits d’odyssée – on ne franchit pas simplement la brume, il faut se plier à ses caprices sinon à ceux des maîtres des bacs ; et le danger est toujours là.

 

C’est ce que découvre bien vite Kit Meinem d’Atyar, jeune et talentueux architecte, issu d’une longue dynastie de bâtisseurs, et que l’Empire a chargé de reprendre la construction du pont sur la brume, et de la mener enfin à terme. Kit, s’il est jeune, n’en a pas moins une certaine expérience : il sait ce qu’une entreprise pareille implique – et il sait que les hommes employés à cet effet sont au moins aussi importants que les matériaux choisis. Pour autant, il ne connaît guère les conditions de vie dans cette région lointaine… Aussi, quand il arrive à Procheville, a-t-il quelque chose d’un innocent, vaguement « touriste », le perdreau de la lointaine capitale faisant ricaner les autochtones. Mais sans vraie méchanceté, et ça ne dure pas. Car Kit est sociable, curieux, sincère – prêt à apprendre et à faire avec les us et coutumes de la région.

 

Parmi ses rencontres sur place, il en est une qu’il faut tout particulièrement relever, et c’est Rasali Bac. Comme son nom l’indique (c’est l’usage dans la région, mais pas à Atyar, la capitale : le nom de Kit, Meinem, « ne veut rien dire »), elle dirige un des bacs faisant la liaison entre Procheville et Loinville – et de même son neveu Valo Bac. Les Bac sont une dynastie, eux aussi : ils font ce travail depuis des générations – pour leur plus grande joie, car Rasali aime la brume et ses mystères, pour leur plus grand malheur aussi, car c’est une vie dangereuse, et systématiquement écourtée… Un jour, forcément, tout Bac entreprend la traversée à un mauvais moment, et disparaît à jamais dans la brume…

 

Rasali est une femme forte – encore que cela n’a pas forcément les mêmes implications que souvent dans le genre (cet univers me paraît résolument non sexiste, les femmes peuvent être rencontrées à tous les offices, et le sont, d’ailleurs, tandis qu’il n’y a aucun présupposé sur la compétence de quiconque au seul motif de la zigounette ou du pilou-pilou ; et personne ne se pose la moindre question à cet égard, tout cela est parfaitement « naturel », j’y reviendrai). D’un abord qu’on pouvait craindre rugueux, elle se révèle bien vite une personne agréable, et qui s’accommode très bien de Kit – peu importe que, si son projet aboutit, elle devra se reconvertir, ainsi que son neveu, abandonnant à jamais l’antique tradition familiale : elle aime la brume, oui, mais a conscience de ce que le pont pourrait apporter, et ne va donc pas s’y opposer par un bête corporatisme. En fait, la relation entre les deux personnages permet d’ancrer l’intrigue – s’il y en a bien une – dans le réel, et de lui conférer toute sa dimension humaine. Au point de la romance, inévitablement ou presque… Encore que celle-ci prenne son temps pour s’installer, et conserve ainsi un air de « naturel », une fois de plus, qui lui évite toute pénibilité.

 

En fait, ce sentiment de « naturel » (le terme n’est probablement pas très bien choisi…) me paraît essentiel dans cette novella, peu ou prou sans adversité : bien sûr, l’entreprise est hardie, et ne s’accomplira pas toute seule ; bien sûr, rôdent au milieu de la brume des entités mystérieuses et inquiétantes, éventuellement fatales… Sur le chemin, les personnages rencontreront bien des contrariétés, des plus futiles – l’administration centrale, à l’instar de Kit au début du récit, ne semble pas avoir bien conscience de ce que cela implique au juste de traverser la brume… – aux plus tragique : un chantier de cette ampleur a ses morts… Mais l’idée me paraît quand même celle d’un accomplissement « nécessaire », sans doute pas aisé à proprement parler – chacun doit s’y mettre –, néanmoins inéluctable. La novella me paraît donc relever au moins en partie de la métaphore du progrès – mais sans naïveté, car les bémols sont bel et bien là, et, en définitive, le travail titanesque ou herculéen de domination du monde, de domestication de la nature (d’où mon doute concernant l’emploi jusqu’alors du qualificatif « naturel », car, à tout prendre, si l’on devait malgré tout relever une adversité, elle résiderait donc dans la nature) n’est pas épargné par un sentiment intérieur de futilité ou vanité ; mais j’en relève bien cette relative sérénité, où l’application à la tâche, paradoxalement, peut s’accompagner d’un certain détachement…

 

Le récit est ainsi aussi fluide que le proverbial « fleuve tranquille », avec ceci d’étonnant que c’est le pont qui incarne le fleuve. Le style est à l’avenant : sobre souvent, teinté de merveilles à l’occasion – car le cadre joliment décrit, tantôt abstrait, tantôt très concret, y incite énormément –, mais avant tout fluide : tout (s’é)coule, même au milieu de cette brume solide. Il y a le point A, le point B, quelques réminiscences pour la peine, mais il s’agit bien de joindre le début à la fin – même si ces début et fin sont relatifs, tant le récit a des allures de « tranche de vie » : il y avait quelque chose avant, il y aura quelque chose après. Je vais employer ce mot terrible : la lecture d’Un pont sur la brume est « agréable ». Et c’est une force indéniable de ce récit joliment mené.

 

Mais on en arrive au moment fatal – celui de la comparaison entre Un pont sur la brume et son jumeau dans la parution L’Homme qui mit fin à l’histoire (notons – gratuitement – la parenté des titres anglais, The Man Who Bridged the Mist et The Man Who Ended History ; en même temps, « bridged » et « ended » sont assez chargés des connotations distinguant en définitive les deux textes…). Comme dit plus haut, en dehors de toutes considérations éditoriales, cette comparaison n’a sans doute pas lieu d’être : ces textes sont on ne peut plus différent, le jour (Kij Johnson ?) et la nuit (Ken Liu ?). Mais il y a un réflexe malvenu – surtout si l’on prend en considération la question (toujours pénible ?) des récompenses… En ce qui me concerne, il n’y a aucun doute : j’ai trouvé la novella de Ken Liu bien meilleure. Non que celle de Kij Johnson soit mauvaise, elle ne l’est certainement pas – elle est même très bonne ; c’est seulement que celle de Ken Liu m’a bluffé, elle ne me paraît pas seulement « très bonne », mais véritablement « excellente ». C’est sans doute un rapport à l’imaginaire différent, par ailleurs – quitte à reprendre une vieille opposition souvent stérile : L’Homme qui mit fin à l’histoire est du côté des idées, de la stimulation intellectuelle ; Un pont sur la brume est davantage du côté du décor, de l’exotisme, du dépaysement – même si, bien sûr, les dimensions « opposées » peuvent bel et bien imprégner le texte d’en face par moments… Après tout, cette opposition est (tristement) schématique, ces conceptions n’ont rien d’irréductible. Mais si j’ai apprécié la ballade avec Kij Johnsonn, j’ai adoré la réflexion stimulante chez Ken Liu…

 

Au jeu débile du « s’il ne fallait en retenir qu’un », sur une île déserte ou dans un bête classement, je retiendrais donc L’Homme qui mit fin à l’histoire. Mais pourquoi s’en tenir à un seul ? Problèmes de sous mis à part, vous pourriez très bien lire les deux textes – chacun dans son genre est très réussi, et bien au-dessus du lot. Et la collection, décidément plus qu’appréciable, en bénéficie à tous points de vue, en excellence comme en variété.

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Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

Publié le par Nébal

Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

PEZEU-MASSABUAU (Jacques), Géographie du Japon, quatrième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1968] 1986, 127 p.

 

Nouvelle excursion du côté des « Que sais-je ? » nippons… mais cette fois avec un volume bien trop compliqué pour ma pomme, et par ailleurs en partie obsolète.

 

La géographie du Japon m’est largement inconnue – c’est à peine si je retiens les noms des quatre grandes îles de l’archipel (bon, maintenant, ça, ça va à peu près…), et les noms des régions demeurent le plus souvent mystérieux à mes yeux d’ignare (au mieux, je vois à peu près le Kantô et peut-être le Kansai) ; la localisation des villes en dépendant pour une bonne part, j’ai du mal à retenir où se trouve telle ou telle agglomération, au-delà de Tokyo et Kyoto, peut-être Osaka et Kobe – le fourmillement de la Mégalopolis n’arrange probablement pas les choses il est vrai… Les régions « naturelles » me sont peu ou prou inconnues au-delà de ces adaptations « politiques » par l’homme, et je serais bien incapable, sans préparation, de situer, par exemple, le mont Fuji sur une carte… ou a fortiori quoi que ce soit d’autre. Le peu que je sais, ou crois savoir, de la géographie du Japon se teinte en outre de confusions, parfois de simplifications, qui me nuisent considérablement dès lors qu’il s’agit d’en faire l’assise à, mettons, une étude historique, ou, pire encore, une étude économique ou sociale contemporaine…

 

D’où cette envie, avant de me remettre notamment à l’histoire, d’envisager d’un peu plus près, et de manière un peu plus solide, la géographie du Japon – cela me paraissait de plus en plus une mesure indispensable. Et c’est pourquoi je me suis procuré cette Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau – en l’espèce dans sa quatrième édition de 1986 (j’ai cru comprendre, après coup, qu’il y en avait au moins une de plus récente, en 1992 ? Par contre, l’ouvrage ne figure plus au catalogue de la collection, sauf erreur, et sans avoir été remplacé…). Cette question de l’édition, pour pareille matière, n’a rien de neutre. Si l’on peut supposer que la géographie « physique » (entendue au sens large – incluant par exemple le climat, l’activité tectonique, etc.) n’a « pas beaucoup changé » depuis 1986, il n’en va pas de même concernant la géographie économique et sociale, la démographie, etc., en évolution constante et éventuellement très rapide : le livre, à cet égard, ne pouvait qu’être dépassé. J’ai supposé que je pouvais m’en accommoder, l’idée étant surtout de développer une première image de la géographie japonaise, m’aidant à m’y retrouver dans d’autres lectures (historiques notamment), quitte à dénicher par la suite un ouvrage plus récent et mieux actualisé sur la question.

 

Les « Que sais-je ? », c’est parfois un peu la roulette russe… Le format est aussi propice à la vulgarisation qu’à la synthèse de pointe, pouvant éventuellement se colorer d’une dimension monographique. J’espérais, pour un sujet pareil, la vulgarisation… et suis comme de juste tombé sur quelque chose de bien plus costaud.

 

Et avec un gros souci d’emblée : cette première base, qui m’intéressait tout particulièrement, sur les villes et régions telles qu’elles ont été conçues par l’homme, n’est en rien abordée au début de l’ouvrage – il s’agit d’une question tellement « préalable »… qu’elle est en fait considérée acquise par l’auteur. Aussi livre-t-il des cartes qui m’ont fait l’effet d’être bien trop abstraites pour moi, tandis que, dans le corps du texte, pire encore, c’est un véritable bombardement de noms de villes et de régions, sans autre mise en bouche. La carte « préalable » que je cherchais existe en fait bel et bien dans l’ouvrage – présentant tout à la fois les « régions géographiques » et les préfectures… mais c’est l’avant-dernière du livre, p. 108, et donc à la toute fin ou presque ! Si j’en avais eu connaissance au début, cela m’aurait peut-être aidé dans la lecture de cet aride petit volume… mais pas sûr.

 

Car il est très aride. Ou, plus exactement, il est pointu à la hauteur des attentes de ses lecteurs les plus exigeants. Les premiers chapitres, consacrés à cette géographie « physique » qui constituait mon premier intérêt dans la matière avec la géographie, disons, « politique », sont ainsi très précis, employant sans définition préalable des notions fort complexes et fort hermétiques pour un quidam tel que votre serviteur consternant d’ignorance crasse… Cela ne m’a pas facilité la lecture, et explique largement pourquoi j’en ai si peu retenu. Il y a des quasi-clichés, certes – un pays allongé et montagneux, en même temps toujours en prise à la mer, et avec des côtes très découpées : OK, ça, je savais… Un milieu naturel violent, voire carrément hostile, du fait de l’activité tectonique (avec, outre les séismes, les glissements de terrain, plus discrets sans doute, mais redoutables), mais aussi du climat et notamment des typhons, je le savais aussi… mais pas à ce point – les statistiques sont assez effrayantes ! D’autres choses d’importance sont cependant plus difficiles à cerner à mes yeux : la Fossa Magna coupant l’archipel en deux par le milieu, par exemple… et bien d’autres notions qui m’échappent tellement que je ne me sens même pas de les citer ici ! Quelques développements, heureusement, m’ont davantage parlé – concernant le climat, par exemple, éventuellement surprenant au regard de la situation géographique de l’archipel : après tout, je n’avais pris conscience qu’à la relecture toute récente de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer du fait que le nord de Hokkaido se situe peu ou prou au niveau de Bordeaux, tandis que Tokyo équivaut en gros à Gibraltar, sans pour autant que le climat de l’archipel corresponde en rien ou presque à ce que l’on s’attendrait à trouver en Europe et en Afrique à ces latitudes ; pour tout un tas de raisons compliquées, dont l’influence continentale, ou encore les courants sur la façade pacifique, l’Oyashio froid qui vient du nord, le Kuroshio chaud qui vient du sud. Mais je relève aussi cette idée, qui fait transition, d’un pays fortement modelé par l’homme depuis longtemps – la question de l’eau a ici son importance, cruciale ; en contraste (ou pas), je relève aussi la relative permanence, encore aujourd’hui (ou en tout cas en 1986), de la forêt… C’est à peu près tout, cependant : le reste me dépasse largement, et je manque bien trop de précision dans les acquis de ces premiers chapitres…

 

Demeure au moins l’idée, qui aura son importance par la suite, dans les chapitres économiques, sociaux, démographiques, etc., de ces ensembles régionaux éventuellement « naturels » (mais aux conséquences humaines), qui découpent l’archipel : on peut distinguer, en gros, Hokkaido (qui demeure à part), Honshu coupée en deux (façade de la mer du Japon et façade pacifique, éventuellement « ubac » et « adret », avec d’autres subdivisions – si l’on met à part le Tohoku, nord de l’île qui fait la transition avec Hokkaido, on peut distinguer, à l’est, et du nord au sud, Kantô, Tokai, et Kansai, et à l’ouest Hokuriku puis San-In – ce dernier au statut plus ambigu, peut-être ?), la région de la mer Intérieure qui relie le nord de Shikoku au Kansai, le nord de Kyushu qui participe aussi des foyers de développement en rejoignant le San-In, tandis que les zones méridionales de Shikoku et Kyushu constituent une dernière zone… Autant de choses qui, bien sûr, ne me disaient peu ou prou rien au moment de ma lecture, et que je n’ai acquises qu’au fur et à mesure des récurrences.

 

Après quoi l’on passe à la géographie humaine, avec ce problème particulier concernant l’évolution rapide des données démographiques, économiques et sociales : je ne doute pas qu’en plusieurs endroits le présent volume (qui accuse tout de même ses trente ans) est très probablement dépassé… Quelques idées générales demeurent, sans doute – comme celle du problème du surpeuplement, qui a de tout temps ou presque affecté le Japon, mais jamais autant qu’au XXe siècle, et a fortiori depuis la Deuxième Guerre mondiale… L’étude historique du peuplement « justifie » davantage le découpage des régions que je viens d’exposer – en appuyant tout particulièrement sur le foyer primitif de la région de la mer Intérieure, incluant probablement le nord de Kysuhu, et débouchant sur le Kansai en Honshu, puis « l’envers » et « l’endroit » de Honshu (au net bénéfice de la façade pacifique). Je ne me sens guère de rentrer ici dans le détail des chapitres portant, par exemple, sur l’agriculture (relevons tout de même la question du riz, renvoyant à l’aménagement ancestral du territoire, et posant déjà la question corrélée de l’autosuffisance alimentaire ; peut-être aussi le développement radical de l’élevage au XXe siècle, mais je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, les choses ont pu changer ; enfin la tradition des petites exploitations, avec la même obsolescence éventuelle), ou la vie maritime essentielle (notoirement) ; peut-être encore moins pour l’industrie ou « activité de transformation » (au-delà de la question relativement étonnante des matières premières, décidant pour partie du jeu complexe de l’import-export ; sinon, les choses ont nécessairement évolué ici, et de manière sans doute trop considérable pour qu’il soit vraiment pertinent, dans le contexte de ce compte rendu en tout cas, de s’y attarder – mentionnons tout de même, y compris dans cette optique, la question de la pollution, avec par exemple un rappel de la catastrophe de Minamata)… Le sujet des transports et du commerce a au moins autant évolué, et probablement davantage encore. Concernant le développement et l’urbanisme, la carte des régions délaissées a pu changer, de même – et je suppose que la question de la Mégalopolis (la zone urbaine peu ou prou continue, même si très peu large parfois et s’accommodant de zones périurbaines faisant la transition avec des campagnes de plus en plus intégrées, allant, sur la façade pacifique, de Tokyo au nord à Fukuoka au sud, en passant par Yokohama, Nagoya, Kyoto, Osaka, Kobe, Hiroshima, Kitakyushu…), en trente ans, a pris une tout autre ampleur.

 

D’où ce constat : ce n’est pas que ce « Que sais-je ? » soit mauvais (il ne l’est probablement pas), mais il s’est avéré bien différent de ce que j’en espérais, en se montrant bien plus ardu que ce que je pouvais encaisser ; son obsolescence probable en matière de géographie « humaine » (démographique, économique, sociale) en fait par ailleurs une référence datée sur bien des points, et dès lors d’un intérêt limité (d’autant plus pour votre couillon de serviteur). Sa lecture n’a pas été une perte de temps pour autant, et j’en ai éventuellement retenu quelques choses qui pourront m’être utiles par la suite – en fin de compte, j’ai tout de même un peu clarifié ma perception de la matière, si c’est sans grande assise… Mais il me faudra revenir sur cette question de la géographie du Japon quand je disposerai de connaissances un peu plus solides et actualisées touchant au sujet.

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L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

Publié le par Nébal

L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

LIU (Ken), L’Homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire, [The Man Who Ended History : A Documentary], traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 106 p.

 

La chouette collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ se poursuit avec deux nouveaux titres, L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu (dont on avait pu lire, dans la même maison, le très recommandable recueil La Ménagerie de papier), et Un pont sur la brume, de Kij Johnson. Les deux nouvelles ont été publiées en 2011, et la deuxième a remporté face à la première les prix Hugo et Nebula 2012 (tandis que le prix Sturgeon a été remporté par Le Choix, de Paul J. McAuley, précédent titre de la même collection) ; j’en déduis qu’elle doit être vraiment très, très bonne… parce que celle de Liu me fait l’effet d’un vrai chef-d’œuvre. À vrai dire, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu une aussi bonne nouvelle de science-fiction – qui hisse sans peine son auteur, déjà très appréciable jusque-là, au rang des meilleurs nouvellistes contemporains du genre, tels Greg Egan ou Ted Chiang (ce dernier a d’ailleurs en partie inspiré la présente nouvelle puisque, de l’aveu de Ken Liu, sa forme « documentaire » s’inspire de « Aimer ce que l’on voit : un documentaire »).

 

C’est qu’il y a énormément de choses à dire, concernant ce texte fort et subtil à la fois, et je ne suis pas bien certain d’être à la hauteur… On va tenter. Mais croyez-moi sur parole : ça vaut vraiment le coup. Je sais que j’ai l’enthousiasme expansif, hein… Mais bon : franchement.

 

La novella traite d’un sujet terrible, et en lui-même d’une puissance certaine : les atrocités commises par l’Unité 731 – et tout autant le silence coupable et imprégné de mauvaise foi et d’aveuglement qui gangrène encore aujourd’hui la société japonaise à ce propos. L’Unité 731 a longtemps été inconnue ou peu s’en faut – tout particulièrement au Japon, où elle reste un tabou. Les choses ont cependant changé ces dernières années, et la réalité des faits devient de plus en plus incontestable… Vous en avez probablement entendu parler : pour faire simple, l’Unité 731 était une organisation militaire implantée à Pingfang, non loin d’Harbin, dans le Mandchoukouo (ainsi qu’avait été rebaptisée la Mandchourie, devenue alors un État fantoche censément dirigé par le dernier empereur chinois, Puyi, en fait sous contrôle japonais) et qui, tout au long de l’occupation japonaise (1932-1945), s’est livrée dans le plus grand secret à des expérimentations visant au développement d’armes chimiques. Des milliers de prisonniers y ont été torturés et massacrés afin de déterminer les effets de telle ou telle maladie et les moyens de l’inoculer pour en faire des armes (testées après coup sur les populations civiles des environs – faisant des dizaines de milliers de victimes supplémentaires…) ; mais il y eut aussi des tests de gaz, ou encore de chambres de décompression, l’étude à vif des effets du froid et des gelures, etc. Cela ne s’arrêtait pas là : censément pour former les médecins militaires japonais à la chirurgie de champ de bataille, on y a abondamment pratiqué la vivisection, par exemple ; et les femmes, comme partout ailleurs, étaient régulièrement livrées au viol, sans même forcément s’embarrasser de l’odieuse appellation de « femmes de réconfort »… L’Unité 731 est ainsi une des incarnations les plus terrifiantes de ce que l’homme peut commettre de pire, a fortiori quand le contexte militaire et idéologique vient tout justifier... et jusqu'à la science, en l'espèce.

 

Le sujet présente un risque à la hauteur de sa puissance – un double risque, en fait : se complaire dans l’horreur pure et verser dans le racolage, ou en faire un pur prétexte à une accusation d’ordre pamphlétaire. Mais Ken Liu gère tout cela au mieux – parce que, s’il sait choquer, il ne s’en tient pas là ; et s’il dénonce, ce n’est pas en s’aveuglant à son tour, et en aveuglant son lecteur, mais en prenant bien en considération tous les aspects d’une question infiniment plus complexe que ce que l’on pourrait croire de prime abord. Enfin, bien sûr, il use du thème dans une perspective science-fictive – qui n’a à son tour rien d’un prétexte, mais permet de mettre en lumière des considérations supplémentaires de la question, non moins fascinantes.

 

La nouvelle emprunte donc une forme de film documentaire, retraçant après quelques années l’extraordinaire découverte effectuée par un couple de chercheurs, et ses conséquences – scientifiques, philosophiques, politiques, juridiques…

 

Futur proche (éventuellement très proche). Akemi Kirino est une physicienne américaine d’origine japonaise ; elle a contribué à la découverte des particules dites de Bohm-Kirino – une application de la physique quantique que je serais bien en peine de véritablement comprendre et expliquer (et Ken Liu ne s’y attarde pas, on ne fait pas dans la « hard science » ici), mais consistant en gros en une association d’une particule fixe et d’une autre s’éloignant avec la lumière ; en jouant de leur intrication, il est dès lors possible de « voyager dans le temps », mais à des conditions précises : il s’agit en fait d’un voyage « de spectateur », ne permettant pas d’interagir avec l’époque visitée, simplement d’observer ; par ailleurs – et c’est là la trouvaille essentielle, le « novum » je suppose, qui fait emprunter à la science-fiction du texte des atours d’ordre philosophique, disons métaphysique (mais qui auront plus loin également des conséquences éthiques et épistémologiques) –, un tel voyage ne peut avoir lieu qu’une seule fois : le jeu des particules (avec je suppose quelque chose relevant du principe d’incertitude ?) « efface » en gros la scène une fois qu’elle a été revécue. D’où un souci considérable dans l’emploi de cette méthode dans la recherche historique, thème important de la novella : à l’instar de ce qui se pratique en archéologie (et surtout se pratiquait, mais il en reste des échos), l’obtention de la preuve implique son lot de destruction – ici, obtenir le témoignage efface littéralement la possibilité d’y revenir...

 

Akemi Kirino a épousé un autre chercheur, un historien cette fois, et sino-américain (comme l’auteur, donc), du nom d’Evan Wei ; sa spécialité est tout d’abord l’histoire du Japon, et plus particulièrement de la période Heian – autant dire « l’âge d’or » de la civilisation nippone. Mais un hasard va tout changer : avec son épouse, il assiste à la projection d’un film (bien réel) intitulé Philosophie d’un couteau, et qui porte sur les atrocités commises par l’Unité 731. Dont il n’avait absolument pas idée… Il faut dire que les États-Unis ont eu leur part dans la dissimulation de ces crimes de guerre (Douglas MacArthur a lui-même garanti l’impunité des criminels japonais en échange de l’obtention de leurs travaux, et ils n’ont donc pas été inquiétés lors des longs procès de Tokyo ; les États-Unis ont depuis toujours soutenu dans cette affaire le Japon, désormais son allié – a fortiori face à la Chine populaire !)… L’identité chinoise demeurant en Wei grossit encore le choc de cette découverte. Et quand, avec son épouse, il en vient à développer l’idée d’user des propriétés des particules Bohm-Kirino pour la recherche historique, son premier sujet d’étude est tout trouvé : il s’agit de faire la lumière sur les horreurs de l’Unité 731… De les rendre enfin incontestables.

 

Le problème est que la passion a ici sa part – empreinte d’un désir de justice d’autant plus difficile à soutenir que les événements ont eu lieu il y a bien longtemps, et qu’il n’y a plus de témoins (parmi les Japonais de l’Unité – leurs sujets d’expérience ont de toute façon été exterminés lors du démantèlement du centre de recherche de Pingfang, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale…). Mais, via cette méthode du voyage dans le temps, Wei produit de nouveaux témoins ; or, plutôt que d’envoyer dans le passé des historiens, dans une perspective purement scientifique, il fait le choix de réserver la possibilité du voyage à des descendants des victimes… Certainement pas les plus aptes à l’étude scientifique de la question (ne serait-ce que parce que ces personnes, des Chinois le plus souvent, ne comprennent pas le japonais, etc.). Approche « sentimentale » qui n’est pas pour rien dans les critiques qu’on lui adresse – d’autant que ces « voyages » passionnels effacent donc les scènes revécues, dès lors plus disponibles aux historiens à proprement parler… Le « voyage dans le temps » était une révolution de la science historique ; envisagé de la sorte, cependant, il produit un effet encore plus radical – et c’est bien en cela que Wei est « l’homme qui mit fin à l’histoire »…

 

Mais la polémique va bien au-delà. Car, des décennies après les faits, le contentieux demeure… Le Japon refuse de reconnaître ses crimes en l’espèce (c’est plus ou moins toujours le cas – des « excuses » d’ordre général ont bien été formulées, et l’empereur Akihito y a eu sa part, mais la réalité des faits précis reprochés à l’Unité 731 demeure largement occultée, a fortiori bien sûr par les nationalistes japonais, j’y reviendrai ; cela va cependant bien au-delà). Les accusations de la Chine « populaire » sont perçues comme intéressées et au fond purement politiques. Les États-Unis, globalement, se taisent – mais le soutien du Japon face à la Chine est dans sa nature et son idéologie… La découverte de cette application, très vite, implique dès lors des conséquences politiques (et même juridiques : on débat de la propriété dans le temps, au regard du droit public, et de ses répercussions en droit international !). Et si Evan Wei ne veut pas du soutien chinois, ces implications entachent néanmoins ses expériences…

 

Mais que veut-il, d’ailleurs – et tout particulièrement en réservant le voyage à des parties « intéressées », les descendants des victimes ? La recherche scientifique semble ici reléguée à un second plan, derrière un idéal de justice, abstrait par essence, mais qui, très concrètement, revient à identifier des coupables et éventuellement à exiger réparation… Ce dont le Japon ne veut toujours pas entendre parler. Ce en quoi je ne lui donnerais pas forcément tort, d’ailleurs : l’idée d’une « responsabilité collective » m’a toujours paru, au mieux inadaptée, au pire dangereuse et contre-productive – somme toute très peu juridique… Et faire peser le poids des exactions passées sur une population présente qui n'y a en rien pris part me paraît inacceptable.

 

Mais c’est l’occasion de mettre en lumière diverses formes d’un rapport pathologique au passé, qui ne manque pas d’imprégner la perception de l’histoire (et cela va comme de juste bien au-delà de ce seul cas précis – tous les pays, sans doute, sont ici autant de Japon). Associé à cette autre relation pathologique qui unit cette fois l’individu à sa nation, ce rapport peut avoir des conséquences diverses, et même opposées – mais pas moins néfastes en fin de compte. Il y a, d’une part, le vain désir d’expiation reporté sur un peuple entier (on connaît peut-être davantage, en Europe, cet effet sur le peuple allemand suite aux crimes contemporains des nazis – via des philosophes comme Habermas, sauf erreur) ; il y a d’autre part, et surtout, je tends à le croire, le négationnisme nationaliste : toute accusation entachant le passé de la nation est une insulte à la nation présente ; dès lors, les crimes reprochés à l’Unité 731 ne sauraient être que des affabulations politiquement motivées, et relevant de l’injure calomnieuse. Les nationalistes nippons, que ce soit par aveuglement ou mauvaise foi – avec leur cortège respectif de sentiments exacerbés, de passion par essence irrationnelle – nient en bloc : cela n’a jamais eu lieu, ce ne sont que des mensonges. Les aveux des membres de l’Unité 731, recueillis au fil des décennies, ne sont rien d’autre – consciemment ou pas : nombre d’entre eux, après tout, sont passés entre les mains des communistes chinois ; le « lavage de cerveau » est dès lors une certitude. Le réflexe de l’ignorance (« c’est du passé, n’en parlons plus ») est quant à lui fermement implanté, comme toujours ; mais tout autant le sentiment d’agression, au plus intime – voulant par exemple que les membres de l’Unité 731 aient déshonoré leur pays et se soient déshonorés eux-mêmes, non par leurs crimes allégués d’alors, mais par leurs déclarations injurieuses et antipatriotiques depuis… Forcément, dans ce contexte, les expériences menées par Evan Wei et Akemi Kirino ne sont certainement pas plus probantes que ces témoignages « classiques » déjà systématiquement réfutés : passionnelles d’emblée, elles ne reposent que sur des « illusions » (un mot malheureux de la physicienne, qu’elle a eu amplement le temps de regretter depuis…), et, étant impossibles à reproduire de toute façon, ne sauraient donc constituer des preuves scientifiques.

 

Et ici le propos adopte encore une autre dimension philosophique, en questionnant la science – et pas seulement la science historique : le problème de la preuve, sous cet aspect, a des implications autrement globales, de l’ordre d’une épistémologie générale. Ce n’est pas la moindre subtilité et le moindre intérêt de ce texte décidément très riche.

 

On comprend ainsi que l’expérience tourne en définitive à l’échec… En voulant rétablir la « vérité », Wei l’a rendue plus que jamais contestée, et par la suite invérifiable. Son approche ne résout rien, tant elle se heurte au mur des passions, et vient presque les justifier par son caractère « non scientifique », écho d’une vaine quête de justice qui s’accommode mal de la froideur concrète de l’étude universitaire…

 

Mais si les réponses déçoivent, les questions demeurent – habilement mises en scène par un Ken Liu dont on peut supposer qu’il n’était pas lui-même exempt de « passion » en rédigeant ce texte dédié à Iris Chang (historienne et journaliste sino-américaine, connue notamment pour Le Viol de Nankin, étude d’un autre fameux ensemble de crimes de guerre commis par les soldats Japonais durant la deuxième guerre sino-japonaise – celui qui est resté le plus ancré dans l’inconscient chinois –, et qui s’est suicidée par la suite), mais qui – et c’est là un atout indéniable de ce texte, et qui en fait un très grand texte – sait cependant laisser les portes ouvertes à des interprétations éventuellement différentes ; car il a un sujet complexe, qui, dès lors, ne peut bien évidemment – comme rien au monde sans doute – s’accommoder de ces « réponses simples », apanage des démagogues et des gourous. Lui est autrement fin, et compte généreusement sur la finesse des lecteurs, sans doute.

 

D’autant qu’au-delà, même si c’est au travers d’une pirouette relativement prévisible, et d’une pertinence éventuellement douteuse, il s’agit en fin de compte de questionner l’humanité et la monstruosité. On comprend vite que la deuxième est hors-concours : ce sont des hommes qui ont commis ces crimes – et en tant qu’hommes, non des brutes perverses aux motivations égoïstes : la plupart, sans doute, étaient persuadés de bien faire, d’œuvrer pour le plus grand bien… Dimension que l’on oublie bien trop souvent quand on traite de ces questions – mais qui, il est vrai, ne fait que compliquer encore davantage la problématique de la responsabilité, dépassant largement le seul champ concret des conséquences judiciaires pour figurer un caractère essentiel de l’humanité : blâmer vertueusement les monstres n’est pas seulement inutile, c’est aussi bien trop souvent préjudiciable – et trop facile.

 

L’affaire est complexe – et, par miracle, le traitement l’est tout autant, qui englobe une multiplicité de dimensions d’un abord intimidant, mais sans jamais imposer quoi que ce soit. La passion est là, mais sans jamais nuire à la réflexion. La froideur rationnelle des implications, pour autant, ne vient jamais passer outre à l’humanité des protagonistes – quels qu’ils soient. Et si le négationnisme nationaliste fait probablement figure d’adversaire dans le récit – attitude qui me convient il est vrai parfaitement, il y a peu de choses qui me dépassent et m’écœurent autant que le nationalisme et l’instrumentalisation de l’histoire –, l’approche opposée d’Evan Wei n’est pas présentée comme une solution si pertinente que cela, au fond… Et au milieu des crimes, mais tout autant des froides ratiocinations, ainsi que des manifestations outrées où le désir de justice pour le passé se mue insidieusement en haine de l’autre présent, l’humanité demeure, au premier plan – et s’il est un trait qui la caractérise avant tout autre, c’est très probablement sa faillibilité.

 

Je ne prétendrai pas que L’Homme qui mit fin à l’histoire brille par la forme. Si la construction sous forme d’un film documentaire est pertinente et efficace, le récit est d’autant plus sobre formellement – la plume est fonctionnelle, plutôt agréable par ailleurs, sans chichis en tout cas. Son à-propos est indéniable. Mais le fond, lui, est d’une luminosité fascinante. Ken Liu a réussi ici quelque chose de très fort, en construisant sur une base éminemment passionnelle, et porteuse de tant de dangers – le racolage et la simple indignation vertueuse n’étant pas les moindres –, une histoire dont la subtilité est à la mesure de sa complexité, et toujours humaine en même temps.

 

C’est là de la meilleure science-fiction – qui sait manier la science jusqu’à en exprimer une dimension étrangement poétique, et tout autant poser des questions difficiles avec la finesse du plus subtil philosophe, sans verser pour autant dans l’essai (ou a fortiori le pamphlet), mais en prenant toujours bien soin de raconter une histoire – passionnante –, mettant en scène des personnages dont l’humanité n’est pas qu’une caractéristique secondaire, fonction prétexte à un pur exposé intellectuel. C’est bien une excellente novella – un modèle du genre, comme je n’en avais pas lu depuis un bon moment.

 

Si Un pont sur la brume est encore meilleur, ma foi, on doit y atteindre des altitudes inenvisagées jusqu’alors… Je lis ça bientôt – et, d’ici-là, vous encourage à plonger dans cet Homme qui mit fin à l’histoire, d’une qualité et d’une intelligence qui n’appartiennent qu’aux meilleurs auteurs du genre.

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Annihilation, de Jeff VanderMeer

Publié le par Nébal

Annihilation, de Jeff VanderMeer

VANDERMEER (Jeff), Annihilation. La Trilogie du Rempart Sud 1, [Annihilation], traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2014] 2016, 224 p.

 

J’avais découvert Jeff VanderMeer, comme beaucoup de lecteurs francophones, avec son extraordinaire « truc indéfinissable » La Cité des saints et des fous, un livre aussi monstrueux et dingue que drôle et stimulant – assurément un livre qui m’avait fait une très forte impression, inaugurant peu ou prou la défunte collection « Interstices » chez Calmann-Lévy, dont je me suis régulièrement régalé. Hélas, depuis ce coup de maître, nous n’avions pas eu droit à d’autres traductions de cet apôtre du « new weird » (je parle de ses fictions – il y a eu deux bouquins sur le steampunk ; mentionnons aussi, outre Atlantique, son activité d’anthologiste, éventuellement avec son épouse Ann : sa colossale somme The Weird sommeille, intimidante autant qu’attirante, dans ma liseuse…)… L’auteur ne s’était pourtant pas arrêté là : il avait livré d’autres romans prenant le cadre d’Ambregris, mais aussi des choses indépendantes, dont un Veniss Underground à l’excellente réputation ; mais, si je désespérais de voir ça en français un jour, je n’avais pas vraiment le courage de m’y atteler en anglais…

 

La nouvelle de la parution d’Annihilation au Diable Vauvert m’a donc fait un immense plaisir, et je me suis procuré bien vite ce court roman – sans trouver, pour tout un tas de raisons plus ou moins bonnes, le temps de le lire jusqu’à présent, bon… En tout cas, cette publication en annonce d’autres, puisque Annihilation est le premier tome d’une trilogie, dite « du Rempart Sud » (« Southern Reach » en VO), dont les trois volumes sont sortis peu ou prou en même temps aux États-Unis en 2014, mais leur publication française (dans une traduction de Gilles Goullet, comme pour La Cité des saints et des fous) sera par contre étalée sur trois ans a priori.

 

Les échos étaient très bons – évoquant des références éventuelles enthousiasmantes, dont, sans surprise, Lovecraft (qui jouait déjà son rôle dans La Cité des saints et des fous), ou encore l’épatant Stalker d’Arkadi et Boris Strougatski. Et ça se vérifie très vite, sans pour autant que le roman vire au pastiche de l’un ou de l’autre ou d’autre chose encore, mais en gardant toute sa singularité, thématique, narrative, etc.

 

Il y a donc la Zone X – et on ne sait pas ce que c’est au juste : c’est bien le propos… Prosaïquement, c’est une zone sauvage, où la nature a repris ses droits (VanderMeer s’est ici inspiré d’un parc naturel de Floride, et sa description du cadre, soignée, peut éventuellement évoquer du « nature writing »), laissant tout juste paraître quelques traces anciennes d’occupation humaine (ou pas ?), notamment un phare et un tunnel que la narratrice tient à qualifier de tour, et qui s’enfonce indéfiniment dans le sol. Mais la Zone X, et c’est surtout cela qui la caractérise, est coupée du reste du monde – là encore, sans que l’on ne sache trop ni comment, ni pourquoi : on évoque bien une « catastrophe », mais sans en dire davantage ; on évoque aussi une « frontière », invisible et intangible, avec un unique point d’accès – ni comment ni pourquoi, idem ; on suppose enfin que cette frontière recule, ou, si l’on préfère, que la Zone X s’étend insidieusement… Mais c’est de toute façon une région qui semble résister aux entreprises de cartographie.

 

C’est pourtant à ces fins (ou pas ?) que l’organisation gouvernementale (secrète ?) dite « Rempart Sud » ne cesse d’y dépêcher des expéditions. Onze se sont ainsi succédées – pour lesquelles les choses se sont très mal passées… Mais chaque fois d’une manière différente ! Ici, les membres de l’expédition se sont entretués ; là, ils se sont tous suicidés ; là encore, ils sont sortis de la Zone sans savoir comment, mais ne sont revenus « dans le monde réel » que pour y périr d’un cancer à l’évolution extrêmement rapide… Pas exactement un lieu de villégiature, donc – mais d’emblée un endroit menaçant, voire fatal…

 

Or, étonnamment (ou pas ?), il y a toujours des volontaires pour s’y rendre, et tenter de percer à jour les indicibles secrets de la Zone X. Il y a donc une douzième expédition, et c’est celle qui nous intéresse plus particulièrement dans Annihilation – le titre, avec ces quelques informations préalables, sans même parler d’une laconique déclaration survenant très tôt dans le récit, laissant déjà supposer le pire… ou pas ? On en revient toujours à ce « où pas »…

 

Cette expédition est strictement féminine, et composée de quatre membres dont on ne connaît pas les noms, et qui ne sont désignés que par leur fonction – qu’ils emploient par ailleurs pour s’interpeller. S’il devait y avoir un chef au groupe, ce serait par défaut la psychologue ; il y a aussi (outre la linguiste qui a finalement dû renoncer à l’expédition) une géomètre, une anthropologue, et enfin une biologiste, qui est notre narratrice : Annihilation prend en effet la forme d’un journal, avec la subjectivité qui sied au genre, et qui donne très vite sa teinte essentielle au roman – la subjectivité y a en effet un rôle fondamental, couplée au procédé habilement développé du narrateur non fiable… l’astuce étant que c’est d’emblée cette narratrice elle-même qui expose ces dimensions.

 

Balancées en plein dans cette Zone X à laquelle elles ne comprennent rien, nos investigatrices passent d’abord un certain temps autour de cette structure souterraine que toutes envisagent comme étant « le tunnel », mais que la narratrice tient à appeler « la tour » – une tour inversée, qui s’enfonce dans le sol, au fil d’escaliers interminables. Les premières explorations, sans aller forcément bien loin, achoppent déjà sur nombre de phénomènes étranges, et tout particulièrement sur ces textes cryptiques et sans queue ni tête (littéralement : l’ensemble est constitué d’un amas de propositions n’ayant ni début ni fin mais s’enchaînant et se renouvelant sans cesse), que la biologiste devine bientôt être le fait d’organismes vivants, peut-être en rapport avec une entité éminemment lovecraftienne rôdant dans les étages inférieurs… Très vite, en fait, la biologiste suppose avoir été contaminée, d’une manière ou d’une autre, par la tour, ou les créatures qui y vivent, ou ces textes qu’elles écrivent. Elle en est pleinement consciente : elle sait, dès lors – et le lecteur avec elle –, ne pas être fiable…

 

Le problème est bien sûr que ses camarades ne le sont pas davantage. Et si l’anthropologue est trop effacée pour vraiment retenir son attention (et peu importe), il n’en va pas de même de la géomètre – la militaire de l’équipe – et a fortiori de la psychologue… dont l’usage de l’hypnose et de la suggestion a nécessairement quelque chose d’inquiétant.

 

À l’angoisse sourde et éventuellement cosmique en même temps qui suinte de la tour se superpose ainsi une seconde couche d’inquiétude, relevant cette fois davantage du fantastique psychologique – et, étonnamment, plus propice à l’action ? L’indicible et la curiosité morbide des « héros » lovecraftiens se doublent donc d’une dimension paranoïaque essentielle, qui colore bien autrement le récit. La certitude de la biologiste – qui entend bien en convaincre son hypothétique lecteur (ou pas si hypothétique que cela ?) – que Rempart Sud en sait bien davantage sur la Zone X qu’on ne leur a dit, la certitude qu’on leur a délibérément caché la vérité, imprègnent tout autant sinon plus les pages que les rapports d’exploration, lesquels n’ont finalement pour fonction que de revenir sans cesse sur le grand mensonge initial, avec toute l’obsession que peut y mettre un schizophrène au dernier degré.

 

Cette dimension psychologique se complique par ailleurs sous un autre angle, qui est celui de la motivation de la biologiste : nous apprenons en effet assez vite que ce personnage d’une extrême froideur et peu ou prou dénué d’empathie avait ses raisons de venir dans la Zone X – son mari avait fait partie de la précédente expédition, la onzième (qui s’est donc soldée par le cancer généralisé évoqué plus haut) ; si elle s’est portée volontaire pour la douzième expédition, c’est sans doute tout autant en raison de son sentiment de culpabilité, difficilement répressible, que de sa compétence et de sa curiosité scientifiques… Ce qui introduit donc un biais supplémentaire dans son propos.

 

Dimension qui s’accentue enfin quand la biologiste, nécessairement, aura l’occasion de lire d’autres journaux – confrontant sa subjectivité écrite à d’autres, et triant pour son lecteur le pertinent de ce qui ne l’est pas… Ceci dans le phare qui, pour figurer l’antithèse de « la tour », n’en est donc pas moins chargé d’un lourd bagage de peur – simplement d’un autre ordre.

 

Sur le plan narratif, tout cela fonctionne très bien, et se montre indéniablement pertinent. L’angoisse sourde des explorations cthoniennes n’a rien à envier à un Lovecraft au sommet de sa forme, tandis que les relations entre les différents membres de l’expédition parviennent à exprimer une étonnante humanité dans cet univers farouchement abstrait – les quatre femmes ont beau être réduites à des archétypes fonctionnels, elles n’en existent pas moins. Il y a donc une peur qui suinte à tous les niveaux – peur mêlée de fascination, comme de juste, dans la vaine appréhension des mystères de la Zone X, mais peut-être tout autant sur le plan humain : la question de la suggestion hypnotique a éventuellement ce rôle. Au-delà, la violence et la haine, au-delà des contaminations supposées de la Zone (ou, d’ordre psychique, résultant de suggestions hypnotiques ou d’autres formes de conditionnement ?), dessinent plus ou moins une humanité qui se perd toute seule, et n’a finalement guère besoin qu’on l’y pousse : à cet égard, les pièges de la Zone X sont tout autant des prétextes.

 

Au-delà de cette peur qui rôde, le roman brille donc surtout dans son utilisation du procédé du narrateur non fiable. Les déclarations mêmes de la biologiste dans son journal incitent le lecteur à intégrer cet aspect du récit, dont découlent des conséquences joliment paradoxales – relevant presque, d’ailleurs, du fameux « paradoxe du menteur ». C’est un moyen pertinent d’intégrer le lecteur lui-même dans la paranoïa ambiante – avec pour cause principale de ses inquiétudes la narratrice elle-même, si elle reporte bien sûr ses propres craintes sur ses collègues et l’organisation Rempart Sud. Et cela va peut-être encore au-delà, puisque l’on est amené à remettre en cause tout, absolument tout, de ce qui nous est narré. Ce qui revient à démonter les ressorts de la fiction : en temps normal, celle-ci, par jeu, affirme nous dire la vérité, quand nous savons que ce n’est pas le cas – elle n’en est pas moins conçue avec toute l’habileté d’un canular, pour reprendre l’expression connue de Lovecraft… Mais ici, il y a un renversement : le récit dont on sait qu’il est fiction en rajoute une couche : rompant avec les principes du genre, bien loin d’asseoir l’authenticité (d’un second ordre) de ce qu’il rapporte, il ne cesse de nous dire qu’il ment, ou, plus exactement et de manière plus insidieuse, il nous le laisse entendre au travers d’une multiplicité d’indices… qui devraient justement être eux aussi questionnés, à tout prendre. Si la narration est fluide et globalement ordonnée, elle n’en est pas moins riche de ces bizarreries fictionnelles ou anti-fictionnelles (un « post-machin », sans doute…), à même de susciter, de manière finalement ludique, tant la fascination que la migraine.

 

Tout ceci, on l’aura compris, fait un bon roman. Et peut-être même très bon. Pourtant, il me faut bien admettre une relative déception… Sans doute ne tient-elle pas au roman en lui-même, mais aux attentes extrêmement élevées que je plaçais en lui. C’est que j’avais encore le souvenir émerveillé de La Cité des saints et des fous, et espérais donc, consciemment ou pas, quelque chose d’aussi fort et d’aussi fou. Ce que n’est à mon sens pas Annihilation. Si les deux œuvres jouent dans la même catégorie du « weird », c’est pourtant de manière très différente. La Cité des saints et des fous était baroque, foisonnante, drôle, ludique, au point d’en être parfois gratuite, mais, avouons-le, délicieusement gratuite. Annihilation n’est rien de tout ça : c’est un récit autrement sobre, autrement humain, quand bien même paradoxalement, autrement focalisé aussi. L’humour n’y a guère sa place, le baroque encore moins. Si La Cité des saints et des fous tenait de l’encyclopédie absurdement cohérente d’un monde fantasque, Annihilation s’en tient au format autrement court, diffus, délibérément imprécis, sourdement pathologique, du rêve ou du cauchemar. Aussi folle soit-elle, Ambregris avait quelque chose de concret, de palpable – aux antipodes finalement de cette Zone X essentiellement abstraite et dont l’essentiel de la valeur réside justement dans l’indéfinition. Ce sont bien sûr deux approches aussi légitimes l’une que l’autre – et deux approches tout aussi à même de me séduire ; il n’en reste pas moins que mon souvenir, éventuellement idéalisé, de la première, a probablement parasité ma lecture de la seconde.

 

Ces attentes sont comme de juste vicieuses… Elles m’ont fait espérer le chef-d’œuvre, et, au final, j’ai donc été déçu de ne lire qu’un très bon roman… « Rien que ça… » Cela en vaut pourtant la peine – et je ne doute guère de prolonger l’expérience avec les deux romans suivants, semble-t-il très différents, et éclairant d’un regard singulier les mystères de la Zone X… et peut-être tout autant les mystères de la narration et de la fiction. Ce qui n’est certainement pas rien.

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L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Publié le par Nébal

L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Ranpo EDOGAWA et Suehiro MARUO, L’Île panorama, [Panorama-to Kitan], traduction [du japonais] par Miyako Slocombe, [s.l.], Casterman, coll. Sakka – Auteurs – 15x21, [2008] 2010, 270 p.

 

Bon, aujourd’hui, je devrais pouvoir faire (un peu plus…) bref (ouf, hein ?), puisqu’il s’agit d’évoquer l’adaptation en BD d’un bref roman que j’avais lu il y a peu – adonc, pour le contexte et pour l’intrigue et pour d’autres choses encore, je vous renvoie à mon compte rendu de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo.

 

RANPO PANORAMA

 

Le mangaka et illustrateur Maruo Suehiro est un admirateur de longue date d’Edogawa Ranpo, qu’il a abondamment illustré (voir son Ranpo Panorama), et adapté plusieurs fois (outre le présent ouvrage, il y a aussi La Chenille, peut-être d’autres choses encore ?). Ce qui n’a sans doute rien d’étonnant, dans la mesure où l’on a fait de l’écrivain le fondateur du courant « ero guro nansensu », ou « ero guro » tout court, qui est le genre de prédilection de Maruo – à vrai dire, il est considéré comme un des maîtres du genre, voire le maître, point barre. Ceci étant, le roman L’Île panorama ne correspond sans doute pas à cette définition (contrairement à La Chenille)… L’adaptation par Maruo n’en a pas moins quelque chose de logique, à sa manière, au-delà de la filiation des auteurs – d’autant que le roman, étonnamment graphique, posait là un vrai défi de représentation.

 

L’ADAPTATION : FIDÉLITÉ ET APPORTS PERSONNELS

 

Je ne reviendrai pas ici sur l’histoire, donc. Globalement, l’adaptation par Maruo est très fidèle – dans les meilleurs moments comme dans les moins bons (la conclusion policière, avec le détective récurrent d’Edogawa Ranpo ai-je l’impression – je n’avais pas fait gaffe en lisant le roman –, est plus encore expédiée, mais c’est une manière comme une autre de mettre en avant ou d’assumer sa dimension pas mal accessoire ; les toutes dernières cases n’en sont pas moins parfaites).

 

On y trouve cependant quelques apports personnels, tout à fait bienvenus.

 

Au registre de l’ambiance, cela peut passer par des choses très brèves et pourtant bizarrement bien vues – comme la mention du suicide d’Akutagawa Ryûnosuké, le célèbre écrivain laissant derrière lui cette seule note : « Vague inquiétude »…

 

On remarque aussi l’insertion d’une scène gore (au sens fort) à l’efficacité certaine : Hitomi Hirosuke se rendant compte que son « double » décédé Komoda Genzaburô avait une fausse dent, arrache de ses seules mains et sur le moment même – dans le cimetière, devant la tombe ouverte – une de ses propres dents, pour prendre la place du défunt…

 

Le rajout le plus essentiel, cependant, concerne l’autre versant du diptyque « ero guro » : la BD, longtemps très chaste (au point où ça m’étonnait, eu égard au positionnement de l’auteur – mais je suppose qu’il s’agissait en fait d’en jouer ?), explose sur le tard dans une frénésie pornographique, l’île panorama arpentée par les nymphes et les satyres, d’abord peu ou prou des éléments de décor, étant ainsi à la fois subvertie et pleinement accomplie dans une orgie évoquant peut-être davantage Rome que la Grèce antique, encore qu’il ne s’agisse que de représentations (enfin, « que »… et c’est bien l’ensemble de la BD qui est œuvre de « représentation », j’imagine…) ; pour autant, cette furie explicite, aussi brève soit-elle, n’a au fond rien de gratuit : le contexte de l’île la justifie pleinement, et j’ai l’impression qu’en usant de cette carte, Maruo se montre paradoxalement d’autant plus fidèle à l’esprit d’Edogawa Ranpo, sinon à la lettre de son roman. J’ajouterai en effet que cela participe de la dimension utopique de l’île panorama, qu’il s’agisse d’en exprimer le plaisir esthétique ou de faire les gros yeux devant la fascination éventuellement (éventuellement, hein) malsaine du personnage pour le factice et l’illusoire. En chroniquant le roman, j’avais mentionné à cet égard que j’avais trouvé une dimension sadienne dans cette utopie – pas tant pour un contenu érotique ou a fortiori pornographique sous-jacent, même si on le devine, donc, qu’en raison de son jeu sur les « tableaux vivants », la mise en scène de la chair, etc. (peut-être aussi une utopie de l’enfermement, parfois ? avec son lot de règles ?). C’est là aussi quelque chose qui ressort d’autant plus dans cette adaptation.

 

LE GRAPHISME

 

Cependant, à l’évidence, c’est le dessin de Maruo qui fait tout l’intérêt ou presque de cette adaptation globalement très fidèle – comme de juste.

 

Je dois avouer que, au premier regard, et sans doute en raison de mes attentes élevées, tant on m’avait dit du bien de Maruo, et plus encore, j’ai été presque un peu déçu, voire craintif pour la suite… En fait, j’avais l’impression d’y retrouver – un peu comme pour La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo, même si le style est très différent – cette étrange opposition entre les décors, superbes, parfaits, fascinants (et dans une relation complexe et habile avec la mise en page), et les personnages, plus « déconcertants »… avec notamment une gestuelle étrange, des dissymétries improbables, des effets de perspective qui passent plus ou moins bien…

 

Les visages

 

Première impression qui s’avère heureusement rapidement erronée. D’autant que les visages, notamment, sont ici un véhicule de l’émotion autant que de la narration assez remarquablement employé (et finalement plus convaincant que l’inévitable sueur à grosses gouttes et la bouche systématiquement ouverte sur un cri, traits semble-t-il récurrents du manga d’horreur avec lesquels j’ai encore un peu de mal, j’avoue).

 

Le visage de Hitomi Hirosuke, changeant, est ainsi merveilleusement expressif – jusque dans sa fadeur, paradoxalement. Sa transformation, impliquant la pousse de la barbe, temporairement, dépeint le « héros » en clochard céleste, et exprime visuellement sa folie intérieure ; tandis que sa fine moustache de dandy, par la suite, quand il a pris la place de son « double », devient le seul marqueur ou presque de son visage de marbre, exprimant cette fois une élégance froide (et non moins inquiétante) en parfaite adéquation avec le tableau factice et truqué de l’île panorama.

 

Chiyoko, l’épouse de Kodoma Genzaburô, bénéficie aussi de cette belle attention – la femme d’allure élégante et douce se muant progressivement en victime au fur et à mesure du développement de sa relation avec l’imposteur, puis de sa visite de l’île panorama ; ce qui correspond parfaitement à son rôle dans le roman.

 

Les décors

 

La vraie force de l’adaptation est cependant ailleurs – comme de juste. Le roman est par essence très graphique – au-delà de la pirouette du double qui le fonde, et qui constitue le récit au sens le plus classique, son moment fort est incontestablement la (longue, très longue) visite de l’île panorama par Hitomi Hirosuke/Kodoma Genzaburô et Chiyoko.

 

La part d’intrigue demeure dans le roman – notamment dans la mesure où il appuie page après page sur la menace représentée par l’imposteur, que trahit son enthousiasme plus malsain à chaque nouvelle merveille, tandis que la jeune femme, sentant venir le drame, tend toujours un peu plus vers la panique pourtant mêlée de résignation. J’ai l’impression, ici, que c’est une dimension largement amoindrie dans la BD : l’hôte est avant tout d’une élégance froide – tranchant sur l’enthousiasme maladif de son modèle – et la panique est moins sensible chez Chiyoko… Mais peut-être est-ce effectivement une approche plus adaptée au support BD.

 

Par contre, il y a les tableaux… et là Maruo s’en donne à cœur joie, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans le roman, la démesure de l’île est sans cesse mise en rapport avec son côté factice, mais les descriptions littéraires peuvent s’autoriser bien des facéties qui seraient trop dangereuses ou paradoxalement trop fades sur le plan pictural…

 

Mais Maruo maîtrise parfaitement son art et parvient ainsi à rendre, et même à sublimer, le propos initial, en lui conférant une majesté dans la représentation, qui, pour le coup, écrase le seul roman – en autorisant une identification qui lui est inaccessible, en dépassant le seul champ de l’intuition pour asseoir (imposer ?) une image parfaitement construite dans le regard du lecteur.

 

C’était sans doute le plus gros défi de cette adaptation, et il a été brillamment relevé. Pour le coup, avec un matériau aussi casse-gueule, la BD parvient probablement à dépasser le roman, en usant habilement des spécificités de chaque médium.

 

Le plus fort étant peut-être que la féerie visuelle n’exclut jamais le factice – le principe même des « panoramas » au sens « forain » qu’emploie Edogawa Ranpo dans son roman, l’abondance des trompe-l’œil par essence impossibles à figurer dans le format BD, sont intelligemment employés dans l’adaptation, quitte à faire un détour du graphisme au texte (ce qui questionne au passage l’idée même de représentation) ; mais c’est bien l’alliance des deux qui fait le neuvième art, après tout…

 

Et le travail de mise en page, à cet égard, est plus que remarquable : il est parfait.

 

C’est ici que la bande dessinée brille avant tout, et qu’elle acquiert paradoxalement sa singularité. Très beau travail d’adaptation, et, malgré la maîtrise de Maruo, ça n’était pas gagné d’avance…

 

Bon, un auteur de plus à approfondir…. Mazette, il y en a tant.

 

(Oh et lisez donc ceci sur le Cafard Cosmique. Oui.)

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Soleil, de Yokomitsu Riichi

Publié le par Nébal

Soleil, de Yokomitsu Riichi

YOKOMITSU Riichi, Soleil, [Nichirin], traduit du japonais par Benoît Grévin, postface de Benoît Grévin, Toulouse, Anacharsis, coll. Fictions, [1923-1924, 2003] 2016, 125 p.

 

Voilà une très jolie trouvaille des éditions Anacharsis – un court roman japonais de 1923 qui, au-delà des influences qui l’ont marqué et d’éventuelles voies parallèles que je discuterai bientôt, conserve aujourd’hui toute sa force et tout son brillant.

 

L’AUTEUR

 

Yokomitsu Riichi, né en 1898, n’est probablement pas le plus connu en France des écrivains de cette génération de Taishô – celle des « écrivains maudits », parmi lesquels on compte toutefois quelques stars, comme Akutagawa Ryûnosuké ou le futur Prix Nobel Kawabata Yasunari ; ce dernier était d’ailleurs un ami et collègue de Yokomitsu Riichi, lequel a eu son importance en son temps, en prenant la tête d’un mouvement « moderniste », le « néo-sensationnisme » (shinkankaku-ha), appelant à dépasser jusqu’aux apports les plus récents, du côté du réalisme comme du roman prolétarien.

 

La dimension expérimentale de l’auteur avait cependant déjà été mise en lumière avec entre autres (l’auteur a aussi commis d’importantes nouvelles) le roman qui nous intéresse aujourd’hui, Soleil, paru tout d’abord en épisodes en 1923.

 

Yokomitsu, à partir de là, a eu un parcours un peu confus… ou pas ? Quoi qu’il en soit, le Japon nationaliste et militariste des années 1930 et 1940 l’a progressivement amené à revoir peu ou prou toutes ses conceptions, au point de la contradiction absolue et du reniement total… À sa mort en 1947, il n’avait sans doute plus grand-chose à voir avec le trublion d’antan, et sa réputation s’en est probablement ressentie.

 

DE SALAMMBÔ À SOLEIL

 

Mais nous n’en sommes pas là : quand paraît Soleil, notre auteur a tout juste 25 ans, et l’envie de changer les choses. Pourtant, dans l’optique de ce court roman, il s’agissait bien d’intégrer une influence fondamentale – mais tout autant de la dépasser à sa manière…

 

En 1919, Yokomitsu découvre émerveillé Salammbô, de Flaubert, dans sa première traduction japonaise, due à Ikuta Chôkô, et parue en 1913 (pour rendre certains aspects stylistiques du texte français, le traducteur avait d’ailleurs eu recours à des effets très personnels, parfois bien éloignés du texte original ; par un juste retour des choses, les dialogues, dans Soleil, reposent sur des traits spécifiques à la langue japonaise, en tant que tels intraduisibles ; le traducteur Benoît Grévin s’en explique dans sa passionnante postface, et ses solutions pour résoudre cette difficulté m’ont paru très pertinentes, si elles sont par essence différentes). Fasciné par cette lecture, Yokomitsu est pris de l’envie de s’en inspirer – mais pas pour en faire « simplement » un pastiche : bien davantage pour exprimer ses propres conceptions, qui plus est dans un cadre tout autre, changeant radicalement le rapport à l’authenticité historique et donc à la documentation.

 

LES SOURCES HISTORIQUES

 

Yokomitsu décide en effet de situer son histoire dans un cadre bien différent de la Carthage en proie aux mercenaires décrite par Flaubert : celui du Japon protohistorique – aux environs du IIIe siècle de notre ère (à la lisière des ères Yayoi et Kofun).

 

Or c’est là une période pour laquelle nous manquons cruellement de documentation… Si l’archéologie a pu mettre en évidence les traits saillants d’une culture matérielle de ce Japon d’avant l’écriture, et donc pas encore sinisé, l’absence quasi-totale, justement, de données écrites sur ces temps-là laisse le champ libre aux spéculations les plus variées.

 

Mais c’est une absence « quasi-totale », donc : nous disposons bien de quelques traces écrites, très limitées, et comme de juste originaires du grand voisin chinois. Yokomitsu s’intéresse tout particulièrement à un très bref passage de la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo Zhi), qui date de la fin du IIIe siècle de notre ère, et qui discute des Barbares environnant l’Empire du Milieu ; parmi eux, le « peuple des Wa », ainsi que sont désignés les habitants de l’archipel nippon.

 

Or ce texte étonnant, s’il poursuit en partie les rares données antérieures décrivant hâtivement « l’organisation » du « peuple des Wa » au travers de petites chefferies rivales, comprend une anecdote pour le moins étrange – évoquant une sorte de « reine-chamane » du nom de Himiko, qui aurait suscité un embryon de centralisation étatique en unissant trois « royaumes », dont celui de Yamatai, désignation qui ne manque pas de faire penser au cœur mythique du Japon, appelé Yamato (à ceci près que l’emplacement géographique du Yamatai de Himiko et du Yamato « classique » diffère, le premier se trouvant sur Kyushu, le second sur Honshu).

 

Bien évidemment, les sources écrites japonaises, ultérieures de quatre ou cinq siècles, et notamment la tradition mythique contenue dans le Kojiki puis le Nihon Shoki, ne comprennent rien de la sorte – établissant de leur côté une succession dynastique impériale pour cette période dont on sait qu’elle n’a rien d’authentique (si les ultranationalistes la prenaient volontiers pour argent comptant, par principe)…

 

Séduit par cette « histoire parallèle », et peut-être là poussé par un vague sentiment de subversion à l’égard de tendances nationalistes (donc) qu’il ressentait peut-être, en même temps, Yokomitsu décide de raconter l’histoire de cette Himiko – mais pas vraiment celle que rapporte la chronique chinoise : l’auteur en livre en quelque sorte, pardon pour le vilain terme un peu ridicule ici, une « préquelle » ; il ne s’agit pas de parler de la reine-chamane Himiko régnant sur ses trois royaumes, dans son palais où les hommes étaient interdits de séjour, et pas davantage de la tradition matriarcale qu’elle avait semble-t-il mise en place ; ce qui intéresse l’auteur, c’est comment elle en est arrivée là.

 

Or les sources écrites n’en disent donc absolument rien, pas plus que du contexte culturel de ce pré-Japon largement inconnu… et fantasmé. D’où une différence essentielle avec le matériau historique : si Flaubert, pour écrire Salammbô, s’était abondamment documenté, les sources étant nombreuses et son ambition de réalisme essentielle, Yokomitsu, lui, profite en fait du vide des sources écrites pour recréer un monde – et c’est là une chose qui m’intéresse tout particulièrement, notamment en ce que cette approche me semble relever à certains égards davantage de la fantasy que du roman historique, j’y reviendrai.

 

LE RÉCIT

 

La trame est somme toute élémentaire – ce qui sied en fait bien à ce récit « mythique » –, et, par ailleurs, elle est très vive : le roman est court, une centaine de pages au plus, et perpétuellement en mouvement.

 

Nous y suivons donc Himiko, qui n’est pas encore la reine-chamane du peuple des Wa, mais « simplement » une princesse du pays maritime d’Umi (sur Kyushu, comme les autres « royaumes » cités, on ne traverse jamais la mer) ; elle doit épouser bientôt le prince Hiko no Ôe, qu’elle aime autant qu’il la taquine. Mais c’est alors que surgit en Umi un voyageur inconnu, ensuite identifié comme venant du pays rival de Na – on apprend bientôt qu’il s’agit en fait du prince du pays Na, Nagara… Malgré les tensions ancestrales entre les deux pays, Himiko plaide pour que l’on épargne l’homme de Na… et c’est là le début de ses malheurs.

 

Car Nagara est fou amoureux de Himiko – et, selon les mœurs du temps, qui nous renvoient en Europe, sinon à Hélène (mais peut-être, après tout), du moins aux Sabines (ceci étant, quitte à faire une référence à la fois antique et contemporaine, je serais tenté de mentionner la Lavinia d’Ursula K. Le Guin…), Nagara entend bien ravager l’Umi et enlever la beauté pour l’épouser – faisant de sa violence même un argument…

 

C’est le début d’un cycle d’affrontements barbares, les chefferies de Kysuhu n’étant en fait guère plus que des bandes, soumises au bon vouloir arbitraire de despotes régnant par la force et la cruauté. Les hommes, ici, sont tous (ou presque – Hiko no Ôe et Wakaro, les deux maris que Himiko s’est choisis successivement, sont peut-être différents, mais rien de certain au fond) autant de brutes avides de posséder la princesse par la force, et prêts pour cela à tuer quiconque se trouverait sur leur chemin ; elle passe ainsi de main en main, ses mariages « choisis » étant plus qu’éphémères… Et son itinéraire baigne dans le sang.

 

Germe bientôt en elle le désir de vengeance, plus particulièrement quand elle tombe aux mains des maîtres d’un autre pays, appelé Yamato (mais ce n’est donc pas le Yamato « classique » de Honshu), deux frères rivaux et visiblement prêts à s’entretuer pour elle. Maîtresse femme par la force des circonstances, habile à manœuvrer les hommes tous réduits en face d’elle à leurs pulsions les plus bestiales, elle saura aussi, le moment venu, paraître elle-même sur le champ de bataille pour mettre fin à un monde…

 

LA (RE)CRÉATION D’UN MONDE

 

L’histoire, pour être simple, ne manque pas de force – et elle s’habille régulièrement d’atours oniriques (ainsi avec la harde de cerfs emportant Himiko et Kawaro) autant qu’épiques (la bataille finale, avec un volcan en éruption à l’arrière-plan !).

 

Mais la grande habileté de l’auteur, dans cette (re)création d’un monde, réside dans une adéquation de tous les instants entre le fond et la forme, dont résulte un effet de dépaysement voire plus radicalement d’exotisme, les deux aspects se renforçant sans cesse comme dans une boucle de rétroaction.

 

Plus libre que ne l’était Flaubert pour recréer sa Carthage, Yokomitsu pioche certes dans le savoir archéologique, mais ne compte pas le laisser s’interposer entre lui-même et son histoire – il peut donc laisser passer sans y attacher plus d’importance quelques anachronismes qui lui paraissent préférables à l’authenticité, pour épicer son récit d’images fortes (ainsi des rites funéraires, par exemple, avec les tertres kofun et plus encore les « statues-cylindres » haniwa, en fait un brin postérieurs).

 

C’est qu’il vise à une authenticité d’un autre ordre – et dans un sens « supérieure », car liée aux fonctions du récit : c’est la puissance d’évocation qui doit l’emporter – et elle est tout autant immersion dans un monde radicalement différent (presque un « monde secondaire » de fantasy, en ce qui me concerne – oui, oui, j’y arrive…), où tout est prétexte à l’édification fascinée du lecteur, à condition de savoir doser les éléments pour que rien ne sombre dans l’artifice, et pas davantage dans une pénible exposition lourde de détails malvenus ; c’est à travers la fluidité et le naturel que s’exprime cette authenticité parallèle.

 

D’où, par exemple, les allusions nombreuses mais sans autres détails à la culture matérielle de la période – tout particulièrement les bijoux, et notamment les « pierres-courbes » (magatama) et « pierres-tubes » (kudatama), mais aussi ces étonnants colliers de becs d’oiseaux, etc.

 

LA NATURE ET LES HOMMES

 

Pourtant, la singularité et la force de Soleil, qui en font une vraie merveille bien digne d’attention comme d’éloges, réside encore dans d’autres procédés. Un, tout d’abord, oscille entre fond et forme, et c’est la dimension « naturalisée » du monde recréé par Yokomitsu – l’évocation, sans cesse entremêlée au mondes des hommes, qui du coup n’en est pas vraiment séparé, de l’animalité et de la végétation.

 

L’animalité s’exprime ainsi tant dans les nombreuses allusions à la chasse, avec notamment ces sangliers et plus encore ces cerfs omniprésents, que dans la thématique de la bestialité, à travers les pulsions irrépressibles de ces « chefs » qui sont autant de brutes.

 

La dimension « végétale » est probablement plus subtile – mais, au travers d’un champ lexical d’une précision et d’une richesse sensibles, elle imprègne tout autant cette humanité farouche d’avant la civilisation, vivant dans la nature et en faisant intégralement partie.

 

LES DIALOGUES ET LA LANGUE

 

Tout cela participe de la dimension « archaïque » de Soleil. Mais s’il est un point où elle ressort tout particulièrement, c’est encore ailleurs : dans les dialogues.

 

Je l’avais rapidement mentionné plus haut : le traducteur Benoît Grévin, qui a fait un superbe travail, évoque dans sa postface cette difficulté insurmontable, car témoignant de subtilités de la langue japonaise absolument inconnues (ou presque, mais à ce stade…) en français – Yokomitsu, dans Soleil, bouleverse la langue japonaise, en en exprimant un état « antérieur » (aux besoins de son récit, il est dans son livre parfois archéologue, parfois anthropologue, mais bien avant tout romancier) sans les complexes et subtils registres de politesse qui l’imprègnent, et sont autant de moyens de préciser, chez les locuteurs, les sentiments et les intentions ; il en va de même, d’ailleurs, pour le jeu des particules finales, qui ont un rôle éventuellement similaire, et dont l’auteur se passe délibérément ici.

 

Il en résulte une langue unique et tout à fait « autre », qu’il était impossible de rendre directement en français. L’idée étant cependant celle d’un archaïsme aux couleurs d’exotisme, le traducteur a eu recours à des procédés différents pour exprimer le même esprit, contre la lettre le cas échéant. Et si la dimension incantatoire des dialogues, presque chantés dans leurs nécessaires répétitions, peut s’accommoder de la traduction, l’archaïsme au regard des relations sociales et éventuellement hiérarchiques est rendu ici notamment par un emploi des « moi » et « toi » qui, tout en s’inscrivant globalement dans ce principe de scansion, le dépasse en exprimant, au-delà de la poésie ou dans un autre registre poétique, un caractère « brut », quelque part entre l’homme des cavernes et le mythe des origines, avec en outre quelque chose d’essentiellement autoritaire, appuyant la rudesse des chefs, tout en exigences, d’une manière étonnamment appropriée.

 

Ce n'est pas la seule difficulté de la traduction : il faut évoquer également les titres honorifiques, construits par association (par exemple « souverain-des-hommes » pour rendre « roi », etc.). Là encore, l'approche du traducteur est tout à fait pertinente.

 

LE GENRE, ENTRE ROMAN HISTORIQUE ET FANTASY ?

 

Inventif dans le fond comme dans la forme, Soleil est une lecture d’un charme étonnant, une affaire d’immersion autant que de poésie. Le roman, au-delà de l’influence assumée et même revendiquée de Salammbô, garde une forte singularité.

 

On peut toutefois être tenté d’établir des parentés, permettant de cerner un peu plus le propos. Mais c’est à plus ou moins bon droit… Quand la quatrième de couverture évoque « un Miyazaki par anticipation », ça me laisse passablement perplexe. Quand la postface évoque les mangas et animes de même, car c’est sans autre précision, et en traitant du médium plutôt que du genre.

 

Il y a pourtant une autre piste, qui n’est pas mentionnée une seule fois ici (sinon par la bande et par déduction à partir de ce que je viens de citer), et c’est la littérature de fantasy

 

Le monde recréé par Yokomitsu dans Soleil, étant peu ou prou le fruit de sa seule imagination, à peine fortifiée par quelques rares données archéologiques sur la culture matérielle et quelques paragraphes perdus dans d’antiques chroniques chinoises, et prête le cas échéant à « violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants », me paraît davantage appeler la comparaison avec la fantasy moderne, à cette époque même juste naissante dans le monde anglo-saxon, plutôt qu’avec la forme ici très aléatoire et pour le coup si peu appropriée du « roman historique ».

 

Et peu importe l’aspect surnaturel ou pas à cet égard – en relevant tout de même que ce « monde secondaire » est plus d’une fois ambigu (délibérément) à ce sujet.

 

J’ai en effet l’impression que cette parenté (et peu importe qu’elle soit consciente ou pas, admise ou pas) est d’autant plus remarquable qu’elle vaut pour les deux tendances qui se distinguent dans le genre naissant dans le monde anglo-saxon : on trouve après tout dans Soleil, tant un monde barbare et brutal, où la morale tente de se manifester mais cède éventuellement le pas au nihilisme, à la façon d’un Robert E. Howard, qu’une entreprise de (re)création d’un monde cohérent et « autre », archaïque par essence, (re)création qui passe au moins autant par la forme que par le fond, et affiche ainsi leur caractère indissociable – ce qui nous conduit plutôt du côté d’un Lord Dunsany ou d’un J.R.R. Tolkien.

 

Bien sûr, lecteur de fantasy, je prêche peut-être un peu pour ma paroisse… Mais d’autant plus que je suis persuadé que les amateurs du genre apprécieront ce très puissant roman qu’est Soleil, aussi fort que bref, à l’admirable pouvoir d’évocation et au style subtilement travaillé – et très joliment rendu.

 

Un excellent roman, une très belle exhumation.

 

EDIT : Par ailleurs, cet infect et abject snob de mes couilles de Gérard Abdaloff en parle ; enfin, il en parle... Il t'insulte, beaucoup - et il en parle un peu. Quelle grosse merde, alors...

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