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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Les Magiciens", de Lev Grossman

Publié le par Nébal

Les-Magiciens.jpg

 

GROSSMAN (Lev), Les Magiciens, [The Magicians], traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jean-Daniel Brèque, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2009] 2010, 508 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 61 (pp. 78-80).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop.

 

À première vue, on pourrait naïvement penser que l’absence d’idées originales aurait quelque chose de vaguement handicapant pour un écrivain. Hélas, il suffit de jeter un œil à la majeure partie de la production annuelle en fantasy pour rapidement se persuader du contraire. Et ce n’est certainement pas Lev Grossman (le frère d’Austin, auteur d’Un jour, je serai invincible, également traduit par Jean-Daniel Brèque) qui va faire mentir cette réputation, lui qui, avec son troisième roman Les Magiciens, pompe à droite à gauche avec l’abnégation d’un Shadock.

 

Le projet de base est en effet d’une simplicité remarquable : selon les mots du New York Times, cité en quatrième de couverture – et c’est bien sous cet angle qu’a été vendu le bous… bouquin –, il s’agit de livrer « un Harry Potter pour adultes ». Drôle d’idée… Après tout, le sorcier binoclard britannique a suffisamment montré qu’il pouvait être lu aussi bien par les pitinenfants que par leurs parents. En quoi cela peut-il donc bien consister, « un Harry Potter pour adultes » ? Eh bien, selon Lev Grossman, cela consiste en gros à plagier peu ou prou J.K. Rowling sur 300 pages (qui condensent cinq années d’études ; oui, c’est du Potter en digest…), en les saupoudrant d’un soupçon de drogue, d’une cuillère d’alcool, et d’une louche de pénibles coucheries adolescentes et des jalousies qui vont avec, mollement partouzardes pour la forme, et en définitive très racoleuses. TU LA SENS MA GROSSE SUBVERSION ? Ben, pas vraiment, en fait ; d’autant que l’auteur, en définitive, échappe assez difficilement à un certain moralisme et en prime à un certain machisme pour le moins consternant. Donc, en fait « d’Harry Potter pour adultes »… Disons pour ados aux hormones en ébullition, à la limite. Et encore.

 

Pour le reste, nous sommes donc en terrain connu. Le livre premier (près de 300 pages, donc) est une resucée pure et simple de la série à succès précitée. Tout y est, et deux allusions pas très fines y sont même faites (pp. 171 et 245). Nous suivons donc Quentin Coldwater au cours de ses cinq années d’études à Brakebills, l’Université des magiciens (oui, décalage d’âge oblige). On y joue à la bourbasse au lieu du quidditch. Pour le reste, c’est la même chose. Les cours, les amis, les amours, les disputes… Certes, il n’y a pas cette fois l’idée d’un élu, et l’ombre de Voldemort ne plane pas sur l’école (même si nous en avons une sorte d’ersatz), mais c’est à peu près tout. Sinon, tout pareil ; à la limite du plagiat, ou si vous préférez du foutage de gueule. Avec beaucoup moins d’intérêt que l’original, cela va sans dire : en 300 pages, on n’a pas le temps de développer un univers aussi construit et cohérent (à vrai dire, Lev Grossman, sous cet angle, ne développe rien du tout) ; et on ne manquera pas de regretter le côté british de l’institution, mal transposé aux Etats-Unis, où le traditionalisme de Poudlard cède la place à un éloge de la compétition au moins aussi nauséabond, si ce n’est plus…

 

Restent 200 pages à combler. On commence par du sexe, de la drogue, et sans doute du rock’n’roll, pour montrer que, attention, on n’est pas dans Harry Potter, hein, mais dans un roman adulte. C’est lourd. Très lourd.

 

Puis l’on passe à la seconde véritable partie du roman, qui se rattache grossièrement à la première. Quentin, dans son enfance – et au-delà – était un fan absolu des Chroniques de Fillory, une série de fantasy en cinq volumes. Bien évidemment, il va découvrir que Fillory existe réellement, et que les Chroniques disaient la vérité. Pompage, phase deux : cette fois, c’est semble-t-il essentiellement « Narnia » qui trinque, avec une grosse louche de Magicien d’Oz, et un soupçon d’Alice au pays des merveilles. Le tout traité comme une parodie d’une mauvaise partie de Donjons & Dragons, avec un total manque de respect pour le sujet et les lecteurs. Les rebondissements gros comme une maison abondent, parfois téléphonés, d’autres fois simplement too much. Et le lecteur s’ennuie ; à peine si son intérêt s’éveille quelque peu dans les passages les plus sombres de ce périple à Fillory. Mais rassurez-vous (ou désespérez) : ce n’est que passager ; d’ailleurs, Lev Grossman serait en train de « travailler » (?) sur une suite…

 

Le plus fort est sans doute qu’il y ait eu des critiques pour trouver ça « luxuriant et inventif… original et passionnant », comme le proclame fièrement la quatrième de couverture, encore une fois, citant cette fois le Washington Post. Pas compris…

 

Si l’on ajoute à tout cela des personnages tous plus agaçants les uns que les autres (dans le mauvais sens du terme), épais comme une feuille de papier OCB et dotés de la psychologie d’un hamster, plus un style quelconque perclus de traits jeunistes (on ne compte pas les « cool » et les « look »), le bilan est vite vu : allez, hop, poubelle.

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"Blaireau se cache", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), Blaireau se cache, [Hunting Badger], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Payot & Rivages, coll. Noir, [1999, 2000, 2002] 2006, 265 p.

 

De même que je suis (presque) une cause perdue pour la polésie (malgré mon coming out récent à ce sujet…), je suis assez peu réceptif à tout ce qui est polar, noir, thriller, etc. Si, dans mon enfance, j’ai comme tout le monde dévoré des récits policiers « classiques », type Sir Arthur Conan Doyle ou Agatha Christie – je me souviens encore de la jubilation avec laquelle j’ai lu Dix Petits Nègres –, je n’ai pas franchi par la suite l’étape supérieure vers le polar, « Série noire », « Rivages/Noir » et compagnie. Manque de curiosité avant toute chose ; l’impression, aussi, renforcée par des préjugés nécessairement un peu bêtes, que ce n’était pas pour moi, et que, ne disposant après tout pas de réserves de temps infinies, j’avais autre chose à lire (de la SF, par exemple, ou de la littérature dite « générale »). Je suis sans doute passé comme ça à côté de bien des merveilles, mais, voilà, on ne se refait pas : malgré quelques tentatives de temps à autre, je n’ai jamais acquis le goût du polar.

 

Mais il s’en trouve, de temps à autre, pour me prendre un peu par la main, et tenter de combattre mes préjugés. La dernière tentative extérieure en date, ce fut lors de mon dernier anniversaire, quand un ami m’offrit ce Blaireau se cache de Tony Hillerman. Et je ne crois pas qu’il ait choisi cet auteur par hasard : c’est que le fourbe connaît mon goût pour l’ethnologie, et que les romans de Tony Hillerman, pour être avant tout des polars, regorgent souvent d’aspects ethnologiques, en particulier ceux, tels celui-ci, qui mettent en scène, dans la région des « Four Corners », le tandem de policiers Navajos Joe Leaphorn et Jim Chee (et il y en a toute une tripotée). Le plaisir du bon polar se voit ainsi doublé d’un aspect quasi documentaire sur les us et coutumes des Indiens d’aujourd’hui, Navajos certes, mais aussi Utes, comme c’est le cas dans Blaireau se cache. D’où un abondant lexique en fin d’ouvrage (qui ne nuit pas au confort de lecture pour autant).

 

Pour son roman, Tony Hillerman s’est fondé sur un fait-divers à la fois tragique et grotesque. Le 4 mai 1998, un agent de police du Colorado est abattu à la suite d’une interpellation (un camion-citerne volé). Deux des trois malfrats parviennent à prendre la fuite, le troisième se suicidant. Débute alors une gigantesque chasse à l’homme dans les canyons (mal) coordonnée par le FBI, faisant intervenir plus de 500 hommes. C’est un fiasco total : un an plus tard, quand Tony Hillerman écrit son roman, les deux malfaiteurs courent toujours…

 

Cette fois, tout débute par un hold-up sanglant dans un casino Ute, qui laisse un flic mort et un autre sérieusement blessé (qu’on soupçonne d’ailleurs de complicité…). On suppose que les malfaiteurs se sont enfuis en volant un avion, ce qui devrait a priori éviter de reproduire le fiasco de la grande chasse à l’homme de 1998, qui reste encore dans les mémoires. Mais tout n’est pas si simple…

 

Jim Chee, qui vient d’être rétrogradé au rang de sergent, s’intéresse ainsi au vol de cet avion, et découvre bien vite qu’il y a anguille sous roche – entendre probable escroquerie à l’assurance… Il se pourrait donc fort bien que les malfaiteurs n’aient jamais pris la voie des airs, mais se soient réfugiés dans les canyons… ce qui n’arrangerait personne.

 

Le Légendaire Lieutenant Joe Leaphorn, pour sa part, est à la retraite, et coule des jours paisibles avec son amie l’ethnologue Louisa Bourebonette. Mais, très vite, un mystérieux indicateur vient le voir, avec une liste de trois noms. Retient particulièrement son attention celui d’un activiste d’extrême droite, Everett Jorie… qui s’est suicidé en dénonçant ses deux complices. Parmi eux, un Ute du nom de Bras de Fer, dont l’ancêtre aurait été un sorcier, que l’on surnommait parfois « Blaireau »…

 

Tout se met en place pour reproduire la grande chasse à l’homme de 1998, tandis que nos deux enquêteurs, enfin amenés à se retrouver, conduisent la traque à leur manière pour le moins non conventionnelle, faisant intervenir les mythes indiens dans leurs éléments d’investigation. Et, dans leur chasse au « Blaireau », ils auront l’occasion de rencontrer bien des ordures, et de jeter, dans le cadre pourtant si magnifique des « Four Corners », un regard pour le moins désabusé sur notre monde et les petites mesquineries qui en font le sordide quotidien.

 

Tout cela se lit très bien, je suis bien obligé de le reconnaître : le polar à la sauce ethnologique est savoureux, les personnages sont bien campés, le style, bien que minimaliste (et riche en dialogues), a pour lui d’être fluide. L’histoire, enfin, est assez palpitante, quand bien même elle se montre largement prévisible ; c’est d’ailleurs à mes yeux le seul véritable défaut de ce Blaireau se cache : on voit un peu trop facilement où l’auteur nous emmène, et, si l’on excepte deux, trois surprises vite surmontées, on se dit que – sans le devancer, peut-être – l’on seconderait efficacement le Légendaire Lieutenant, après tout…

 

Mais le plaisir de lecture est là, et c’est bien l’essentiel. Aussi n’est-il pas exclu qu’à l’occasion je rejette un œil sur les enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee, ce sont là des policiers selon mon cœur. Et – qui sait ? – j’y trouverai peut-être le goût d’aller plus loin, et de faire d’autres découvertes…

 

 Allez, merci Doudou.

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Alan Moore, tisser l'invisible, de Julien Bétan (dir.)

Publié le par Nébal

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BÉTAN (Julien) (dir.), Alan Moore, tisser l’invisible, Lyon, Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs – BD, 2010, 307 p.

 

Cette chronique se trouvait originellement sur le beau site du Cafard cosmique...

 

ALAN MOORE EST DIEU. Ceci étant posé, rien de plus naturel que les Moutons électriques consacrent un volume de leur « Bibliothèque des miroirs », dont tout un pan est consacré aux auteurs de BD, au génial scénariste (entre autres) britannique. Mais, direz-vous, il y avait déjà L’Hypothèse du lézard ? Très bonne remarque, ce fut même un des premiers titres de l’éditeur lyonnais. Et, autant le dire de suite pour les possesseurs du susdit « quasiment épuisé », les ovins survoltés, écolos par nature, ont fait dans le recyclage, et cet Alan Moore, tisser l’invisible en est largement une réédition « augmentée », moins la nouvelle titre (il est vrai que ce n’était pas ce que Moore avait fait de mieux). Une bonne part du matériel de ce « nouvel » ouvrage provient en effet de « l’ancien »… Ce qui a de quoi faire grogner un peu, et friserait l’escroquerie, n’était l’avant-propos de Julien Bétan, qui en fait mention d’emblée. Cette précision nécessaire ayant été apportée, voyons un peu ce que contient ce beau volume (mais en noir et blanc, pourrions-nous bourgeoisement regretter… surtout après les chatoyantes quatre premières pages).

 

Où l’on commence comme de bien entendu par un très long (une centaine de pages, soit le tiers du volume) et, disons-le tout de go, très bon article biographique de François Peneaud & Jean-Paul Jennequin (« Panorama d’une œuvre ») ; ici, vraiment rien à redire, c’est de la très belle ouvrage. Tous, y compris ceux qui avaient l’outrecuidance de prétendre s’y connaître un peu, apprendront pas mal de choses dans ce passionnant papier, très exhaustif, qui envisage l’homme Alan Moore sous toutes ses coutures et son œuvre sous tous ses aspects. On y parle bien entendu beaucoup de comics, mais aussi de littérature, de magie, de musique, bref, de plein de choses, et c’est tout à fait intéressant.

 

Passée cette gouleyante entrée en matière, il est possible de distinguer trois types de documents dans cet Alan Moore, tisser l’invisible : des entretiens avec le Maître, des témoignages divers et variés, et enfin des études ou articles de fond.

 

Commençons par les entretiens. Le premier est dû à Johan Scipion (« Ainsi parlait Alan ») ; assez bref, il est essentiellement focalisé sur From Hell, et n’est que moyennement intéressant. Celui de Sara Doke (« C’est presque comme le sexe », seul entretien qui ne figurait pas déjà dans L’Hypothèse du lézard) est déjà plus riche et instructif, d’autant que Moore s’y montre plus enjoué et bavard. Mais on appréciera également celui de Laurent Queyssi (« Au coin du feu avec Oncle Al »), qui aborde bon nombre de sujets du plus grand intérêt. Cela dit, ces entretiens, pour nous apporter la parole divine, ne sont clairement pas le point fort de l’ouvrage…

 

Et les témoignages ne le sont pas davantage. La plupart du temps, ils sont bien trop courts pour apprendre quoi que ce soit au lecteur ; dans le cas de l’intervention d’Eddie Campbell (« En direct de l’Enfer », un bien trop bref entretien de Johan Scipion), c’est particulièrement frustrant… Michael Moorcock (« Hommage à la corne d’abondance ») et Paul Di Filippo (« Top Cop », sur sa poursuite de Top 10) ne se livrent guère qu’à un cirage de pompes effréné, bien compréhensible, certes, mais qui n’apporte pas grand-chose… Une exception, mais de taille, heureusement : le passionnant témoignage de Stephen R. Bissette (« Monsieur Moore et moi »), incomparablement plus long que les autres, et très riche d’enseignements sur sa collaboration avec le scénariste sur Swamp Thing ; il semblerait pourtant qu’il s’agisse d’une « version abrégée », à en croire une note en fin de document (mais pourquoi donc ?). Quoi qu’il en soit, on trouvait déjà tout ça dans L’Hypothèse du lézard

 

Restent donc les articles de fond, et c’est essentiellement ici qu’on trouvera du « neuf ». Ne reste ici de L’Hypothèse du lézard (deux autres articles ont été « supprimés » pour des raisons qu’explique le directeur d’ouvrage dans son avant-propos) que l’excellent article de Pascal Blatter « Lumineuse redéfinition du super-héros », consacré à Suprême : cet anti-Watchmen y est très joliment analysé.

 

David Camus a rédigé deux articles : le premier, « L’Art du scénario », est d’un intérêt très limité, pour ne pas dire nul ; en commentant le déjà ancien – entendons par-là antérieur aux plus grandes réussites de l’auteur – Alan Moore’s Writing for Comics, il ne se livre guère qu’à une paraphrase vide de sens, quand il n’enfonce pas des portes ouvertes. On préfèrera, sur le mode de la présentation enthousiaste, son article sur Top 10 « Métro, boulot, super-héros (Banalité du super-héros dans Top 10 ?) », même s’il est parfois critiquable sur le fond.

 

Landry Noblet, avec « Killing Joke, Watchmen et le poids du passé », se penche en fait surtout sur la célèbre confrontation entre Batman et le Joker. C’est assez intéressant… mais il n’en reste pas moins, et il en est bien conscient, que Killing Joke est une œuvre de Moore mineure, qu’il a plus ou moins reniée, ce qui réduit quelque peu la portée de l’article.

 

On s’intéresse ensuite à la fabuleuse BD pornographique Filles perdues au travers d’un article d’Alexandre Mare : « « Gentil coquelicot, Mesdames » (Quelques suggestions à propos de Lost Girls) ». C’est dans l’ensemble très pertinent, et plutôt convaincant ; un bel article, pour un très bel ouvrage.

 

Guillaume Laborie, avec « Des mondes sans dieux ni maîtres ? », s’intéresse à la politique dans l’œuvre d’Alan Moore. Un article assez déconcertant : les passages consacrés à Swedenborg sont plus ou moins convaincants… mais surtout, parler de politique chez Moore en ne consacrant que cinq lignes à Watchmen – pour ne citer qu’un exemple frappant…–, c’est tout de même un joli tour de force.

 

On poursuit dans la voie des articles étranges avec Anthony Lioi et « La Cité radieuse (New York en tant qu’écotopie dans Promethea, Livre V) ». Pointu ! Sauf qu’on se demande un peu, tout au long de l’article, ce que l’écologie vient faire là-dedans ; et les développements sur Le Corbusier, s’ils sont intéressants, paraissent eux aussi un peu hors-sujet.

 

Reste enfin le déconcertant – et un brin pédant – « Jack l’Éventreur dans la planète Mars (Références littéraires et citation du réel chez Alan Moore) » de Harry Morgan & Manuel Hirtz. Déconcertant du fait de sa tendance – blasphématoire ! – à cracher dans la soupe. Certes, on évite ainsi l’écueil de l’hagiographie. Mais était-ce bien à propos pour autant ?

 

Au passage, on pourra regretter l’absence de véritables articles de fond consacrés pleinement à Watchmen, V pour Vendetta, From Hell et La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, ces piliers de l’œuvre de Moore, qui, finalement ne sont guère évoqués qu’en passant (et encore ! tout juste pour La Ligue…). Comme si ces œuvres étaient trop connues pour mériter qu’on en parle ? C’est là une position éminement critiquable. De même, les autres activités de Moore en dehors de la BD ne sont finalement évoquées qu’au cours de l’article biographique, et parfois dans les entretiens ; là encore, il y a peut-être une lacune à combler…

 

Reste néanmoins un bel ouvrage, qui se lit agréablement. L’article biographique à lui seul rattrape bien des défauts, et le témoignage de Stephen R. Bissette, de même que certains articles, valent le détour. Maintenant, si vous avez déjà L’Hypothèse du lézard, à moins d’être atteint de collectionnite aiguë, sans doute feriez-vous mieux de réfléchir à deux fois avant d’investir dans cet ouvrage…

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Le Fou de Laylâ, de Majnûn

Publié le par Nébal

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MAJNÛN, Le Fou de Laylâ. Le dîwân de Majnûn, traduit intégralement de l’arabe, présenté et annoté par André Miquel, calligraphies de Ghani Alani, Arles, Sindbad – Actes Sud, coll. La Bibliothèque arabe – Les Classiques, 2003, 506 p.

 

(Amûûûûûûûr et snrfl-teuheu-rhaaaa, épisode 3.)

 

Ce compte rendu va adopter une forme un peu particulière, je le crains. Il va en effet s’agir à la fois d’une confession, et, potentiellement, d’un rectificatif.

 

Commençons par la confession.

 

 

Alors, euh…

 

 

Putain.

 

 

Bon, OK, d’accord, c’est bon, j’avoue, vous m’avez eu : en fait, j’aime la poésie.

 

Pfff…

 

(À la base, je comptais réserver cet aveu pour mon compte rendu de Poètes de l’imaginaire, mais les circonstances m’amènent sans cesse à le repousser, c’est d’un pénible…)

 

Oui.

 

OUI, OK ! Bon, pas la peine de s’étendre là-dessus ! C’est vrai, je le redis encore une fois : en fait, j’aime la poésie. Avec une précision quand même : la poésie contemporaine me laisse totalement froid, elle, par contre (là, pour le coup, je suis très classique, pour ne pas dire conservateur). Et je continuerai quand même de parler de polésie et de pouètes pour les médiocres scribouillards qui prétendent poétiser quand ils ne font que de la merde.

 

Ceci étant dit – grmbl –, passons au livre du jour.

 

Oui, un livre de poésie, donc.

 

Et très beau, bien évidemment. En fait, autant le dire tout de suite, des trois pièces de mon « cycle amûûûûûûreux », c’est de loin celle qui m’a paru la plus fascinante.

 

Je parlais de « rectificatif » : en effet, hier, en traitant de la passion de Dante pour Béatrice, j’ai insisté (un peu lourdement sans doute) sur son caractère quasi pathologique, confinant à la folie. Et j’avais conclu naïvement ainsi : « on aura rarement vu en littérature amour aussi fou, aussi total, aussi inconditionnel » (j’adore m’auto-citer). Eh bien le moins que l’on puisse dire est qu’il ne m’aura guère fallu longtemps pour trouver pire…

 

C’est l’histoire d’un jeune Bédouin du nom de Qays Ibn al-Mulawwah, de la tribu des Banû ‘Amir, vivant à la fin du VIIe siècle de notre ère, soit à l’époque où l’Islam prend son essor et part à la conquête du monde. Qays tombe amoureux de sa cousine Laylâ, et, jusqu’ici, tout va bien : son amour est partagé, et les familles sont généralement favorables à ces mariages entre cousins. Mais (cet imbécile de) Qays est un pouè… un poète, et ne cesse de clamer son amour pour sa cousine ; ce faisant, il enfreint un tabou (cette première « folie » serait donc de l’ordre de la rébellion…), et tout s’enchaîne : la famille de Laylâ s’oppose soudain au mariage avec Qays, puis la contraint à un mariage forcé avec un autre ; Qays quitte sa tribu, et, toujours obsédé par sa cousine, sombre dans la folie : d’où son surnom de Majnûn Laylâ, « le Fou de Laylâ » (des médecins tentèrent bien de le guérir, mais en vain…) ; il s’en va vivre avec les bêtes du désert, et meurt, enfin, d’épuisement et de douleur, continuant jusqu’au dernier instant d’écrire des vers à sa bien-aimée…

 

C’est « un peu » pire que Dante et Béatrice, non ?

 

À condition, bien sûr, qu’il s’agisse de la vérité…

 

Ce qui est loin d’être sûr. Le récit que je viens de vous narrer est la légende de Majnûn, telle qu’elle ressort des (très nombreux) poèmes qui lui sont attribués et qui constituent le dîwân de Majnûn. Mais rien ne nous garantit que Qays ait réellement existé. Il s’agit peut-être d’un personnage de fiction derrière lequel se dissimuleraient plusieurs auteurs « courtois » de la seconde moitié du VIIe siècle, issus de diverses tribus, et dont le nombre pourrait aller jusqu’à 80, à ce que j’ai cru comprendre. Ces auteurs se seraient ainsi exercés à chanter au mieux l’histoire d’un amour parfait et impossible, celui du « Fou » pour « la Nuit » (comme on pourrait très approximativement traduire Laylâ).

 

Voilà qui est sans doute bien plus probable. Mais, comme disait John Ford, « print the legend » ! La légende de Qays est tellement belle, tellement fascinante, qu’on a envie de croire en l’existence de ce merveilleux Fou de Laylâ…

 

Mais, au final, peu importe. Ce qui compte avant tout, ce sont les poèmes. Et, qu’ils soient l’œuvre d’un seul ou d’une multitude, ils sont le plus souvent magnifiques – d’autant que le traducteur André Miquel, qui a dû s’y arracher les cheveux plus d’une fois, nous en livre une traduction en vers (le plus souvent des alexandrins) : un très beau travail.

 

Le plus souvent très courts, parcourus d’obsessions et de leitmotive, ces poèmes déploient une large palette de sentiments, où l’amour fou et inconditionnel prédomine, bien sûr, mais n’exclut pas pour autant la tristesse, le désespoir, parfois la colère, l’indignation, la rancœur, etc. Ce qui fait de Qays, s’il s’agit d’une invention, un personnage très humain et complexe… et terriblement attachant. Certes, comme tous les grands amoureux malheureux, il a une forte propension à l’auto-apitoiement qui peut agacer, mais ses malheurs bien réels – et tellement plus palpables que ceux d’un Dante, à titre d’exemple – attirent inévitablement la compassion du lecteur.

 

Lequel, de toute façon, ne peut que se laisser emporter par la beauté des vers de Qays ou de ses créateurs. Chaque pièce est un régal, et si l’ensemble est bien évidemment répétitif, le fait est que l’on ne se lasse guère à la lecture de ces petits bijoux finement ciselés, très délicats et sensibles. L’ensemble est d’une fluidité parfaite, et le dépaysement participe du charme de ce Fou de Laylâ.

 

 Une très agréable surprise, et l’un des plus beaux hymnes à l’amour qu’il m’ait été donné de lire, à n’en pas douter. En tout cas, au risque de me répéter, des trois épisodes de mon « cycle amûûûûûûûûreux », voilà bien le plus beau à mes yeux. Majnûn, un fou qui n’a peut-être jamais existé, vainqueur par K.O. de Dante et de Shakespeare… pas mal, non ?

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"La Vita nuova (La Vie Nouvelle)", de Dante Alighieri

Publié le par Nébal

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DANTE ALIGHIERI, La Vita nuova (La Vie Nouvelle), [La Vita nuova], traduction [de l’italien] accompagnée de commentaires par Max Durand-Fardel, Paris, Bibliothèque-Charpentier – Eugène Fasquelle, 1898, 218 p.

 

(Bon : je vous préviens, j’ai toujours la crève, ce qui ne me facilite pas exactement la tâche ; ne vous étonnez donc pas si je dis des conneries… enfin, plus que d’habitude, quoi.)

 

Après Shakespeare hier, Dante aujourd’hui : Nébal comble ses lacunes. Et toujours sous le signe de l’Amûûûûûûûr Majuscule, puisque, dans La Vita nuova, œuvre de jeunesse hétéroclite, tenant à la fois de l’autobiographie, du roman, de la poésie et de la scolastique, l’auteur de la Divine Comédie (qu’il faudra bien que je me décide à lire un jour ; d’ailleurs, j’ai L’Enfer dans ma commode de chevet) nous narre sa célèbre passion amoureuse pour la divine Béatrice.

 

Et l’on peut bien, ici, parler de « passion ». Pour une fois, le mot n’est pas trop fort. À vrai dire, il paraît même faible, tant La Vita nuova est placée dès le départ sous le signe de l’excès (à tel point, et les commentateurs s’accordent à ce sujet, qu’on ne peut guère lui accorder de trop grande crédibilité : si le jeune Dante s’était réellement comporté comme il le décrit dans son « petit livre », il aurait été un personnage pour le moins ridicule…). L’amour de Dante pour Béatrice – amour chaste, faut-il le préciser ? Eh bien oui, sans doute, tant l’époque était plutôt à la dissipation, et le Poète lui-même aura par la suite une vie plutôt agitée sur ce plan-là… ce que lui reprochera Béatrice dans Le Purgatoire ! – relèverait presque de la pathologie, à vrai dire, si l’on ne préférait pas en faire une sorte de type idéal.

 

Il confine en effet au délire pur et simple : régulièrement, Dante fait part de songes et d’hallucinations pour le moins évocatrices, même si, ainsi qu’il le dit lui-même, il ne faut pas prendre au pied de la lettre certains de ses procédés, ainsi sa personnification récurrente de l’Amour, qu’il dit rencontrer à plusieurs reprises, et avec lequel il a régulièrement des conversations… Sa passion pour la divine Béatrice vire presque à l’idolâtrie : en témoignage cet édifiant passage où, après sa mort, revenant une nouvelle fois sur la récurrence du chiffre 9 dans la vie de sa bien-aimée, il se livre à d’absconses considérations astrologiques… avant d’expliquer que 9 étant le cube de 3, symbole de la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’est bien là la preuve que Béatrice était un miracle.

 

C’est justement à l’âge de neuf ans que Dante rencontre Béatrice. Il dit en être tombé aussitôt amoureux, ou peu s’en faut. Pourtant, tout au long de sa vie, il n’osera quasiment jamais l’approcher. Là encore, on aurait envie de parler de pathologie (tout anachronisme mis à part), tant la timidité du Poète paraît exacerbée, la simple vision de Béatrice suffisant à le plonger – à l’en croire… – dans un émoi si flagrant qu’il susciterait la moquerie si Dante ne trouvait pas une quelconque parade ; en l’occurrence, il s’agit, soit de fuir, soit de faire croire… qu’il en aime une autre ! Stratagème dont il usera par deux fois, sur les conseils mêmes de l’Amour personnifié, et, toujours à l’en croire, sur une assez longue période (ce qui paraît peu crédible).

 

Aussi les vers que lui inspire Béatrice – car le jeune Dante est déjà un « rimeur », en langue vulgaire – sont-ils « maquillés », présentés comme étant inspirés par une autre, ou simplement dédiés à « ma Dame », sans autre précision… On attendra encore un peu « ma Béatitude ». Mais ces vers sont nombreux : sonnets, canzoni, ballades… Dante, qui a fait un tri dans sa production et y a probablement opéré des interpolations en compilant La Vita nuova après la mort de Béatrice (celle-ci meurt en 1290, et le livre a probablement été rédigé dans les deux ou trois années qui ont suivi), nous livre de très nombreux poèmes, revenant chaque fois sur les circonstances précises qui ont entraîné leur rédaction dans les passages en prose qui forment l’armature du « roman ». Puis, il se livre dans des commentaires « scolastiques » à d’assez pénibles divisions et subdivisions afin d’expliquer ce qu’il a écrit. C’est ainsi que l’on peut distinguer (moi aussi je subdivise, aha !) trois types de textes dans La Vita nuova : les passages en prose constituant le « roman autobiographique » et précisant les sentiments de l’auteur ; les poèmes ; et enfin les commentaires de Dante, ici relégués en fin d’ouvrage avec ceux du traducteur.

 

La traduction, justement : parlons-en. Max Durand-Fardel, dans cette édition antédiluvienne, explique qu’il s’est livré à une traduction « littérale » des poésies de Dante. Effectivement… Seul le sens en a été retenu, précis à l’extrême. Mais pour ce qui est de l’esthétique, on repassera. Inévitable, sans doute : la poésie, à la traduction, hein…

 

Cela n’empêche cependant pas La Vita nuova, même ainsi, d’être une œuvre d’une grande sensibilité. La douleur de Dante à la mort de Béatrice est palpable, et poignante.

 

(Même si, bon, au bout d’un moment, on a compris, ça va, l’en fait un peu trop…)

 

 Quoi qu’il en soit, on aura rarement vu en littérature amour aussi fou, aussi total, aussi inconditionnel. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que la passion maladive de Dante pour Béatrice ait traversé les siècles jusqu’à nous. Cette belle et triste histoire d’amour (manquée, aurait-on envie d’ajouter…) est un archétype, à sa manière excessive, sublimé par la plume de l’un des plus grands poètes de tous les temps, qui devait en rester marqué à vie. Une histoire d’amour comme il n’en existe que dans les livres ?

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"Roméo et Juliette", de William Shakespeare

Publié le par Nébal

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SHAKESPEARE (William), Roméo et Juliette, traduction [de l’anglais] de François-Victor Hugo, préface de Marc-Henri Arfeux, Paris, Pocket, coll. Classiques à petit prix, [1594-1595, 1860, 2005] 2010, 134 p.

 

(Bon, autant vous prévenir, j’ai à moitié la crève, donc ça s’annonce pas facile…)

 

Nébal n’est pas seulement un con, c’est aussi un ignare. Figurez-vous que je n’avais jusqu’à présent jamais lu la moindre pièce de Shakespeare. Je dis bien : « lu », car il m’avait par contre été donné d’en voir un certain nombre d’adaptations cinématographiques diverses et variées, plus ou moins fidèles et de plus ou moins bon goût (j’avais d’ailleurs eu l’occasion, en ces pages, de vous causer du brillant Macbeth d’Orson Welles). Mais lire Shakespeare, ben, étrangement, non. Et, tout aussi étrangement (…), il se trouve donc que j’entame ma découverte de l’œuvre du Barde avec une de ses pièces les plus célèbres, mais probablement pas pour les bonnes raisons, à savoir Roméo et Juliette.

 

Ah, Roméo et Juliette… L’Amûûûûûûûûûr, avec un « A » tellement majuscule qu’il vient étouffer toute autre considération… Tout le monde connaît les amants de Vérone et leur (putain de) balcon. On a fait de cette histoire, ainsi que le note Marc-Henri Arfeux dans sa préface (par ailleurs un peu condescendante et s’adressant à un supposé « jeune lecteur »), le type idéal de l’histoire « romantique ». Les guillemets s’imposent ; parce que ce « romantisme »-là n’a pas grand-chose à voir avec le vrai romantisme, largement postérieur, torrents de larmes mis à part : là, on parle plutôt du « romantisme » fade et cucul-la-praline – encore plus postérieur, certes – des barbaracartlanderies, harlequinades, dellys et autres comédies dites « romantiques ».

 

Or, Roméo et Juliette, ben, en fait, c’est pas ça du tout.

 

Je vous rassure : Roméo et Juliette s’aiment bien d’un Amûûûûûûr majuscule, on pleure beaucoup, ça finit mal (enfin… bon, voir plus bas). Mais il y a bien plus dans cette pièce qu’une histoire d’amour (j’ai failli écrire « vulgaire ») destinée à faire se pâmer la ménagère. Et avant d’être une histoire d’amour, Roméo et Juliette est une histoire de haine : celle qui oppose deux lignages, les Capulet et les Montaigu (rendus ici en Montague par la traduction – classique – de François-Victor Hugo).

 

La scène est à Vérone (pour l’essentiel ; il y aura dans le cinquième et dernier acte quelques séquences à Mantoue). La ville est déchirée par la haine que se vouent les deux maisons, brillamment mise en avant dès la première scène par Shakespeare… sous l’angle de la comédie satirique, n’hésitant pas à verser à l’occasion dans la grivoiserie. On le voit, on est bien loin, d’entrée de jeu, de la fadeur du « romantisme » aseptisé. Et on voit également là, immédiatement, tout ce qui fait le génie de Shakespeare, et que (cet imbécile de) Voltaire n’avait pas su apprécier : son don pour mêler des intervalles de comédie dans les tragédies les plus noires, notamment par le biais des personnages des valets (j’avais rapidement évoqué la question en traitant de The Castle of Otranto). Cette première scène est en effet hilarante, et pose d’emblée le vrai problème de la pièce : comment empêcher cette bande de jeunes crétins au sang chaud et obnubilés par le point d’honneur et les délires de la virilité de mettre Vérone à feu et à sang ? C’est sur cette question que se grefferont les amours de Roméo Montague et Juliette Capulet.

 

Roméo, dans un premier temps, n’a d’yeux que pour la chaste Rosaline, qui ne partage pas son amour ; aussi se languit-il… Ses amis décident alors de s’infiltrer avec lui, masqués, à la fête annuelle des Capulet pour qu’il y voie d’autres beautés et comprenne qu’il n’y a pas que Rosaline dans la vie, après tout. Mauvais calcul : Roméo rencontre ainsi Juliette, la fille de son ennemi mortel par le lignage, et en tombe éperdument amoureux. Mais cette fois, son amour est partagé… Avec la complicité de leur confesseur, le frère Laurence, qui y voit un moyen de sceller enfin la paix entre les deux maisons rivales, les deux tourtereaux, gentiment couillons (Roméo peut-être un peu plus que Juliette, à vrai dire) et un brin expéditifs, s’épousent en secret. Las, le même jour, (ce con de) Tybalt, de la maison de Capulet, commet l’irréparable, et Roméo le tue… Il est condamné au bannissement par le Prince. Capulet entend alors sauver sa fille, qui se répand en sanglots mal interprétés, en la mariant – de force – avec le comte Pâris. Le frère Laurence tente une complexe machination pour sauver le mariage secret… mais il en résulte une catastrophe, et, à la fin, tout le monde crève.

 

(Merde, j’ai pas dit « Spoiler »…)

 

Et c’est comme ça que les familles ennemies, en définitive, se réconcilient. Il aura fallu un drame atroce pour leur faire enfin ouvrir les yeux.

 

Bouhouhou, c’est triste…

 

Mais c’est beau, aussi. Et ça reste étonnement puissant, et d’une actualité certaine, plus de quatre siècles après sa composition. Justement parce que ce n’est pas vraiment l’histoire d’amour, en fin de compte, qui importe vraiment. Davantage que dans les pièces de Molière riches en mariages arrangés, celle-ci n’est qu’un symbole : celui d’une rébellion contre un ordre pré-établi, qui voudrait que le nom, le lignage, passe avant l’être, la personnalité, les actes. C’est ceci qui importe véritablement dans la célébrissime scène du balcon, ainsi que le note le préfacier, citations à l’appui. On peut, dès lors, trouver la conclusion finalement assez optimiste, en dépit des flots de larmes et de sang répandus… C’est en tout cas mon sentiment.

 

 

 Bon, m’en reste plein à lire, moi. Pfff… Vais jamais y arriver…

CITRIQ

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"L'o10ssée. L'odyssée Folio SF en 10 nouvelles"

Publié le par Nébal

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L’o10ssée. L’odyssée Folio SF en 10 nouvelles, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, 2010, 295 p.

 

Folio SF, qu’on se le dise, est la meilleure collection de poche dédiée à l’imaginaire (oui, j’emploie ce terme à dessein, parce que je sais qu’il fait râler Pascal Godbillon). Et quand j’écris ça, nulle flagornerie – de toute façon, vanter une collection, c’est nécessairement flinguer un peu les autres… Non, non, si je l’écris, c’est que je le pense, et les rayonnages surchargés de la bibliothèque parentale comme ceux de ma commode de chevet peuvent en témoigner. Il faut dire que le fonds « Présence du futur », ça aide un peu… et être lié à Lunes d’encre (soit la meilleure collection dédiée à l’imaginaire en grand format – voir plus haut), ça aide aussi. Mais on peut y ajouter quelques sympathiques inédits de temps à autre (voire plus que sympathiques, parfois – je pense ici à l’indispensable Dans la dèche au Royaume Enchanté), et, plus généralement, une politique de publication judicieuse, qui nous garantit régulièrement de beaux titres (il n’y a qu’à voir les premières publications annoncées pour 2011, c’est plus qu’alléchant). Bref : sluuuuuuuuuuuuuuurp.

 

Et donc, en 2010, Folio SF a fêté ses 10 ans. Et, pour fêter la chose, la collection ne s’est pas bêtement contenté d’entonner du Souchon, mais a souhaité offrir un cadeau à ses lecteurs, sous la forme du bouquin que voici (en théorie offert pour l’achat de deux titres de la collection, mais ça, c’était la théorie…) : un recueil de dix nouvelles (dont six inédites en France) par dix auteurs de la maison. Sympa, non ? Surtout quand on voit la liste des auteurs en question : dans l’ordre, Mary Gentle, Jean-Philippe Jaworski, Philip K. Dick, Maïa Mazaurette, Christopher Priest, Thomas Day, Robert Silverberg, Ray Bradbury, Stéphane Beauverger et Robert Charles Wilson. Ah oui, tout de même. Du beau monde, du beau monde.

 

Et pour compléter le bouquin, une initiative bienvenue, la maison a demandé à sept auteurs non associés à nos genres de prédilection (à savoir, dans l’ordre, Antoine Chainas, Antoine Bello, Tristan Garcia, Jean-Baptiste Del Amo, Mathieu Terence, Marie Darrieussecq et Jean-Pierre Luminet) « de nous offrir leur regard sur la collection, sur un titre, un genre ou un auteur ». Une bien belle idée.

 

Alors commençons par là, tiens. Et jubilons d’entrée de jeu avec l’excellent texte d’Antoine Chainas, « Physique quantique de la SF » (pp. 9-13) ; c’est déjanté, c’est drôle, c’est très bon. On aimerait bien que la suite soit du même tonneau. Hélas, c’est loin d’être le cas… Pour dire les choses franchement, ces « interventions extérieures » ne présentent la plupart du temps qu’un intérêt fort maigre, se limitant à quelques généralités cireuses de pompes, voire à la chronique laconique d’un bouquin ou l’éloge d’un auteur. Certains textes – je pense notamment à ceux de Jean-Baptiste Del Amo et de Marie Darrieussecq – dont j’avais pourtant bien aimé Truismes, en son temps – sont même plutôt pénibles, et largement à côté de la plaque. Il faudra en fait attendre la fin, avec Jean-Pierre Luminet et sa (re)lecture de « « L’Univers en folie » (Fredric Brown, 1949) » (pp. 257-260), pour retrouver un texte au-dessus de la moyenne. Dommage, c’était une bonne idée, mais seuls deux auteurs sur sept ont su en tirer vraiment parti…

 

Alors cherchons notre bonheur du côté des nouvelles. Et là… ça commence mal. Très mal. Je n’avais jamais rien lu jusqu’à présent de Mary Gentle, dissuadé par la taille monstrueuse de ses romans. Mais si tout est du même tonneau que son infecte novella « La Route de Jérusalem » (pp. 15-69), je crains d’être vacciné à vie. Yeurk. Immonde. Une uchronie militaro-templière à la mords-moi-l’nœud, sans aucun intérêt, et qui plus est écrite avec les pieds (je suppose que c’est « écrite », et non « traduite », vu que Michelle Charrier). Chiantissime. Bouh. Bah. Caca.

 

Heureusement, la suite est d’un tout autre niveau. Y’a pas, il est fort ce Jean-Philippe Jaworski. Avec « Kenningar » (pp. 71-82), il plonge dans les sagas islandaises pour en retirer une sword’n’sorcery farouche et poétique que ne renierait pas un Robert E. Howard. Un texte puissant et beau, superbe variation sur le double, à la conclusion astucieuse. Un des meilleurs textes de ce recueil.

 

Suit une nouvelle de Dieu, c’est-à-dire Philip K. Dick. Cela dit, perso, pour vanter son talent, j’aurais choisi autre chose que « Le Constructeur » (pp. 85-102), nouvelle à chute sympathique mais sans plus, au style plus que fade qui plus est. Il me semble qu’il aurait été facile de trouver autrement plus intéressant, m’enfin bon…

 

Next. Maïa Mazaurette  avec « Chronos » (pp. 103-122). Et décidément, elle ne parvient pas à m’intéresser. Non, j’ai beau faire des efforts, je ne vois pas le moindre intérêt à ce texte. Ce n’est pas véritablement mauvais, c’est juste inconséquent. Je passe.

 

À quelque chose d’autrement plus enthousiasmant, puisqu’il s’agit de Christopher Priest, et de sa nouvelle « Vestige » (pp. 127-137), appartenant au cycle de « L’Archipel du rêve ». Une très jolie nouvelle, très délicate, toute en nuances, portée par une sourde mélancolie. Remarquable.

 

Remarquable également, la longue nouvelle de Thomas Day intitulée « Éthologie du tigre » (pp. 143-202). Si la conclusion m’a laissé un peu sceptique, le reste est du meilleur goût, et vaut assurément le détour : très beau cadre bien exploité, beau personnage de « gueule cassée », superbe conte en introduction… Du bien joli travail. Dans le tiercé de tête, à n’en pas douter.

 

Suit « Passagers » (pp. 207-227) de Robert Silverberg, auteur « classique » qu’il faudra bien que je me décide à lire un jour… Une nouvelle de science-fiction paranoïaque à la thématique assez dickienne, dans un sens. C’est pas mal, même si très prévisible.

 

Beaucoup plus intéressant en tout cas que la suite, due à l’éminent Ray Bradbury : « La Bétonnière à mafiosi » (pp. 229-237) est une très courte nouvelle sans grand intérêt, mêlant SF et fantastique à la va-comme-je-te-pousse. Sous prétexte de polésie, j’imagine. Mais ça ne prend pas (aha). Sur moi, en tout cas.

 

Pas davantage, « Okw- » (pp. 243-256) de Stéphane Beauverger, mauvaise blague politico-judiciaire qui ne tient pas la route, et rappellerait presque, de la part de cet auteur qui a heureusement su nous montrer qu’il était autrement talentueux que ça, sa veine d’Appel d’air ; autrement dit, pas exactement ce qu’il a fait de mieux. Passons…

 

… Au troisième et dernier grand texte de cette anthologie, « Utriusque Cosmi » (pp. 261-296) de Robert Charles Wilson. Un très beau texte, débordant de sense of wonder tout en gardant une échelle humaine – ou plus exactement, en jouant de cet effet d’échelle. Fascinant, et indispensable.

 

 Bilan ? Mitigé, évidemment. Mais bon, pour un cadeau, on ne va pas cracher dans la soupe, non plus ? Rien que pour les textes de Jean-Philippe Jaworski, Thomas Day et Robert Charles Wilson, ce recueil est plus que sympathique ; les textes d’Antoine Chainas, Christopher Priest et dans une moindre mesure Philip K. Dick et Robert Silverberg valent également le détour. Alors on peut bien dire merci, et beugler comme des porcs bourrés à la mauvaise bière : « Jooooooaaaaaaaaayeeux zzzzzzaaaaaaaan’ iiiiiiiiiiiv’ eeeeeeeeeeeer’ saiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiar’ », ad lib. (ou ad nauseam, c’est comme vous voulez).

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"Le Tueur. Premier cycle", t. 1 & 2, de Jacamon & Matz

Publié le par Nébal

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JACAMON & MATZ, Le Tueur. Premier cycle, [s.l.], Casterman, 2008, 184 p.

 

JACAMON & MATZ, Le Tueur. Premier cycle – Tome 2, [s.l.], Casterman, 2010, 116 p.

 

Voici venu le temps de lire mon cadeau de Nouwël (ah, Nouwël…). En l’occurrence, cette bande-dessinée que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam (faut dire, moi, en dehors des comics… cela dit, ne serait-ce qu’en raison du format, elle louche quand même pas mal outre-Atlantique… et pour ce qui est du graphisme, voir plus bas), par des auteurs inconnus au bataillon (enfin, en ce qui me concerne, en tout cas ; mais il semblerait bien que le dessinateur soit « un débutant »). Une tentative de la part du frangin de me convaincre des saines vertus du polar, semble-t-il, ou du « noir » en général. D’ailleurs, à en croire le scénariste Matz dans le « making of » qui clôt le tome 2, Le Tueur était à l’origine destiné à être un roman, et c’est la rencontre du dessinateur Luc Jacamon qui a finalement changé la donne, et transformé le projet initial en BD. Et autant le dire tout de suite, ça n’engage que moi, hein, mais c’est heureux… Ouh là, oui.

 

Le Tueur. Premier cycle, donc. Cinq épisodes, trois dans le premier tome (« Long feu », « L’Engrenage » et « La Dette ») et deux dans le second (« Les Liens du sang » et « La Mort dans l’âme »), le tout formant une seule histoire. Nous y suivons l’itinéraire d’un tueur à gages français nécessairement anonyme et porté sur l’introspection pseudo-philosophique (voir plus bas) qui, après une affaire qui ne se passe « pas très bien », se retrouve dans une jolie merde. Point de départ classique pour une histoire ultra classique, avec des avocats et des médecins pourris, des trafiquants de drogue colombiens, des filles superbes, et un gentil flic (si).

 

En fait, c’est là que le bât blesse d’entrée de jeu, et que, je le maintiens, il est heureux que Le Tueur soit une BD et non un roman. Car, dès le départ, c’est le graphisme plutôt bien foutu de Jacamon qui sauve tout, ou presque, tant le classicisme du scénario vous saute à la gueule dès les premières pages. Pire : le premier épisode est carrément chiantissime. La « voix off » omniprésente – si je peux me permettre d’employer cette expression filmique pour le support BD – est agaçante au possible, et, dans son discours creux comme c’est pas permis (ou ça ne devrait pas l’être, en tout cas), notre tueur enfile les lieux communs comme on enfile les perles sur un collier – ou, tiens, comme je viens de le faire moi-même, là, à l’instant. En fait de personnage cynique et froid, nous avons juste un crétin de première, parfaitement beauf, surviril de surcroit – chose qui m’a toujours profondément agacé dans le polar (même si ce sont mes préjugés qui parlent, certes), où j’ai toujours l’impression que les personnages se doivent d’avoir une énoooOOOooorme paire de couilles. Et on s’emmerde, tant on a déjà lu/vu ça 42 000 fois.

 

Heureusement, il y a donc le dessin de Jacamon. Riche d’influences – tant du côté de la BD franco-belge – ligne claire incluse – que du côté des comics – m’est avis que le monsieur aime Miller et Mignola –, il n’en a pas moins une certaine personnalité, et se montre souvent très dynamique. Les couleurs, au départ, m’ont laissé assez sceptique, mais le rendu est finalement plus que correct.

 

Et puis l’histoire s’améliore. Si Matz, de temps à autre, ne peut s’empêcher de nous caler une nouvelle séquence d’introspection-philosophie de comptoir à s’arracher les cheveux de la tête (mais alors vraiment), il n’en reste pas moins qu’il sait construire une bonne histoire, certes pas transcendante et encore moins foudroyante d’originalité (c’est le moins qu’on puisse dire…), mais néanmoins indéniablement efficace, et qui se laisse lire comme un bon page turner. Si le Tueur reste tristement creux et son encéphalogramme aussi plat qu’une poitrine d’anorexique (à la différence des sculpturales créatures que ne peut s’empêcher de dessiner Jacamon), d’autres personnages se révèlent plus intéressants dans son entourage. Et, en définitive, on se prend au jeu.

 

 Au final, je ne me livrerai donc pas, concernant Le Tueur, au torrent d’éloges que laisse supposer la quatrième de couverture. Disons que c’est une bande-dessinée sympathique, mais « peut mieux faire »… En même temps, c’est un être foncièrement réfractaire au polar qui écrit ces lignes, et ceci explique peut-être cela. Il serait temps que je m’y mette, sans doute, mais, décidément, il y a quelque chose qui coince… Alors, dans le cas présent, est-ce que cela vient de la BD, ou est-ce que cela vient de moi ? Voilà bien le plus grand mystère de toute cette sombre affaire.

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"The Invisible Man", de H.G. Wells

Publié le par Nébal

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WELLS (H.G.), The Invisible Man, London, Penguin Books, Penguin Classics – Red, [1897, 2005] 2007, 150 p.

 

C’est avec raison que l’on a fait de H.G. Wells le « père de la science-fiction moderne » (ou son « parrain », à en croire le Guardian sur la couverture…), avant même que Hugo Gernsback ne forge le terme. Difficile, en effet, de passer outre certains chefs-d’œuvre tels que La Machine à explorer le temps, L’Île du docteur Moreau ou La Guerre des mondes, pour citer seulement ceux que j’avais eu le bonheur de lire jusqu’à présent. Ce qui m’en laissait une palanquée à découvrir, n’est-ce pas ? Et parmi les grands classiques wellsiens, s’il en était un qui me paraissait constituer une lacune insurmontable à réparer au plus tôt – il y en a d’autres, mais là je considérais qu’il y avait urgence –, c’était bien L’Homme invisible.

 

L’Homme invisible, on croit tous le connaître, tant il a été adapté et réadapté au cinéma et à la télévision, notamment. Nous avons tous en tête cette image, véhiculée en particulier par cette vieille série en noir et blanc, de cet homme enrubanné comme une momie, en chapeau mou et imperméable, avec ses inévitables lunettes teintées… Je me souviens plus particulièrement d’un épisode où l’on entendait le rire diabolique de l’homme invisible tandis que l’on ne voyait plus que ses bottes se déplacer toutes seules à l’écran… Mais, si je ne m’abuse, dans cette série, l’homme invisible avait quelque chose d’un justicier… ce qui est très éloigné de l’esprit du roman de Wells. À vrai dire, maintenant que j’ai lu le roman, je peux bien vous le dire : toutes les adaptations de l’homme invisible que je connais, qu’elles en fassent un justicier ou un criminel, un bourreau ou une victime, sont bien éloignées de Wells. Et cela vaut, à bien des égards, pour le traitement qu’en fait Alan Moore dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (disons que, de même que pour Hyde, le génial scénariste britannique a « grossi les traits »). D’où cette conclusion : nous croyons tous connaître l’homme invisible de Wells ; mais à moins de lire le roman – pardon pour la lapalissade –, nous ne le connaissons en fait pas du tout…

 

D’autant que la bête en question, de la part de Wells, se révèle surprenante à plus d’un titre. Le roman peut en effet se découper en approximativement trois parties, la première occupant en gros la première moitié, et les deux suivantes chacune un quart. Nous n’apprendrons comment Griffin (puisque son nom n’apparaîtra qu’à ce moment-là) est devenu l’homme invisible qu’au cours du long flashback constitué par la deuxième partie, qui entame le moment « sérieux et grave » du roman. « Sérieux et grave », oui. Parce que jusque-là, aussi surprenant que cela puisse paraître de la part de Wells, que j’avais toujours jusque-là connu « sérieux et grave » (dans les trois romans précités, qui ne manquent pas de scènes d’horreur pure, de même que celui-ci sur sa fin, encore qu’il joue davantage la carte du suspense), jusque-là, donc, Wells livrait un roman étonnament drôle, et même burlesque ! On aurait pu croire qu’à changer ainsi de registre il se serait cassé les dents, mais, bien au contraire, ça coule tout seul…

 

Nous sommes donc à la fin du XIXe siècle (du moins je le suppose), en Angleterre, dans la petite bourgade d’Iping. Un « étranger », ainsi qu’on le désignera longtemps, couvert de bandages, se présente à l’auberge « The Coach and Horses », et réclame une chambre. L’individu est antipathique au possible, et s’attire bientôt la suspicion des villageois – très jolie satire des mœurs rurales, et Wells s’amuse comme un petit fou à retranscrire leur patois… Cette situation ne fait que s’aggraver quand l’étranger se fait livrer une impressionnante quantité de « bouteilles » et autres ustensiles chimiques pour se livrer à de mystérieuses expériences… Au bout d’un certain temps, l’étranger se voit contraint de révéler sa véritable nature à la femme de l’aubergiste… et c’est la panique ! Contraint de fuir, l’homme invisible entame bientôt une campagne de terreur, plus ou moins malgré lui, volant, blessant, et finalement tuant…

 

Car Griffin a été rendu fou par ses expériences. Il est l’égoïsme incarné, et sa propension à la mégalomanie est incomparable. On connaît sa fameuse phrase, reprise par Alan Moore (p. 134) :

 

« This announces the first day of the Terror. Port Burdock is no longer under the Queen, tell your Colonel of Police, and the rest of them; it is under me – the Terror! This is day one of the new epoch, – the epoch of the Invisible Man. I am Invisible Man the First. »

 

Aussi est-il un personnage fascinant, à la fois un salaud et une victime. S’il se montre généralement extrêmement antipathique, on ne peut pourtant s’empêcher, régulièrement, de se prendre de compassion pour son sort – à l’imaginer ainsi, nu, affamé, dehors, en plein hiver, traqué par une foule en colère qui ne le comprend pas et a peur de lui sans vraiment trop savoir pourquoi…

 

Quoi qu’il en soit, Wells fait très fort avec ce roman. Durant toute la première partie, il sait se montrer très drôle, maniant avec brio comique de situation, quiproquos, burlesque – notamment avec le personnage de Mr Marvel – et satire sociale, tout en ménageant – déjà – quelques scènes de suspense tout à fait remarquables. La deuxième partie, toute en flashback, est passionnante, passant en revue tout ce que cela implique que d’être un homme invisible dans l’Angleterre victorienne, et peignant le portrait de Griffin avec brio, tout en ménageant là aussi une tension que ne renierait pas, plus tard, un Hitchcock ; quand à la dernière partie, c’est une véritable apothéose, très cinématographique, tout simplement brillante.

 

Aussi peut-on bien parler de chef-d’œuvre, une fois de plus, pour ce remarquable Homme invisible qui n’a étonnament pas pris une ride. La marque d’un vrai génie, auteur d’une science-fiction intemporelle.

 

 Bon, faut décidément que je continue ma découverte des œuvres de Wells, moi…

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"Le Visage vert", n° 17. "Présences cachées"

Publié le par Nébal

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Le Visage vert, n° 17. Présences cachées, Paris, Zulma, octobre 2010, 191 p.

 

Eh ben, on l’aura attendu, ce 17ème numéro de l’excellente revue qu’est Le Visage vert ! Pour tout dire, j’en étais venu à craindre qu’il ne sorte jamais… Mais si, ouf. Il est là, et bien là (malgré, semble-t-il, quelques fâcheux problèmes de distribution…). Et, sans surprise, il vaut sacrément le détour.

 

Un numéro spécial à plus d’un titre. Déjà, sachez-le, répétez-le : c’est le dernier numéro de la revue à être publié chez Zulma : dès le prochain, Le Visage vert volera de ses propres ailes, et ce – joie, joie ! – pour deux numéros l’an ! Ensuite, fait notable, comme vous allez très vite pouvoir le constater, ce numéro, une fois n’est pas coutume, fait la part belle aux auteurs contemporains ; enfin, la dominante reste quand même très fantastique / décadent fin XIXe / début XXe, comme d’hab’, mais les auteurs vivants (si, si) sont plus nombreux que d’habitude, et ma foi, ce n’est pas désagréable.

 

Sinon, comme d’hab’ (bis), on peut découper ce numéro en deux parties, la première « générale », et la seconde « spéciale », consacrée à un dossier concocté par l’inévitable – et c’est tant mieux – Michel Meurger – et intitulé cette fois « Présences cachées ». Mystère, mystère… Mais à vrai dire, de « présences cachées », il sera déjà question dans la partie « générale », à laquelle le dossier fera maintes fois écho.

 

Commençons donc par le commencement, c’est-à-dire par le contemporain Romain Verger et ses trois nouvelles « végétales », « Sylvia » (pp. 13-16), « Aux champignons » (pp. 17-21) et « Vlad » (pp. 23-28). Assez jolie plume… mais, pour être franc, ces textes ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable.

 

Il n’en va pas de même du suivant, « La Fleur-serpent » (pp. 31-47), que l’on doit à Judith Gauthier (oui, oui, la fille de…) ; mais peut-être pas pour les bonnes raisons… Cette histoire tarabiscotée de vengeance posthume, au style lourd, m’a en effet paru assez nanarde, disons du moins risible. Jusque-là, donc, mauvaise pioche, ou peu s’en faut. Le niveau d’excellence de la revue devrait-il être revu à la baisse ?

 

Démenti sérieux dès le texte suivant, heureusement, qui est un authentique chef-d’œuvre. « La Déconfiture d’Hypnos » (pp. 51-64) du Gallois Rhys Hughes, que l’on avait jusqu’à présent pu lire dans Fiction, est une vraie merveille, présentée comme un hommage à Borges. Ben l'est réussi, l'hommage. Un texte indispensable.

 

Suivent deux nouvelles de l’Autrichien Paul Frank, tout à fait recommandables. « La Gueule » (pp. 67-70), dans son délire baroque et culinaire, m’a fait penser à une hybridation psychotrope, grotesque et morbide entre les Monty Python de M. Creosote et le Joris-Karl Huysmans de À vau-l’eau ; bref : j’aime. Quant à « La Mort de Dick Silverside » (pp. 71-78), c’est une nouvelle, paradoxalement, d’autant plus efficace qu’elle est évidente. À noter que les deux sont joliment illustrées par Fritz Löwen, et que Robert N. Bloch consacre une note à l’auteur (pp. 79-82), très intéressante, et affreusement tragique.

 

La suite est également de la plus belle eau. « L’Alkekenge » (pp. 85-95) est une nouvelle très sensible de Jean des Roches (de son vrai nom Hélène – ou Fanny ? – Dufour), superbe hymne à la nature dans toute son ambiguité.

 

On retourne ensuite aux contemporains, d’abord avec le Chilien Cristián Vila Riquelme, qui semble goûter l’obscurité et l’hermétisme… Un peu trop à mon goût. Si le quasi-poème en prose qu’est « Nautilus » (pp. 99-104) ne manque pas d’un certain charme, « Retour » (pp.105-113), en dépit de quelques images fortes, m’a paru d’un ennui mortel. Dommage…

 

Un peu d’ethnographie pour finir – ce n’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre – avec l’Américaine Jessica Almanda Salmonson qui, avec « La Femme qui avait épousé un phoque » (pp. 117-122), nous livre un très beau conte de la région de Coos Bay, au nord-ouest des Etats-Unis. Une belle initiative, à renouveler.

 

On entame ensuite le dossier consacré aux « présences cachées ». Il s’agit de déceler le mystérieux, la présence du fantastique, non pas dans quelque région éloignée du globe, mais au cœur même de l’Europe, simplement dans les « blancs » de la carte, les régions où l’on ne s’aventure guère, et où ont pu survivre d’inquiétantes et/ou fascinantes créatures du passé…

 

Premier auteur : le « maître de la ghost story » Edward Fredric Benson, avec « La Corne d’épouvante » (pp. 125-135), et sa variation sur l’abominable homme des neiges dans les Alpes suisses. Une jolie réussite, avec une très belle atmosphère, et un suspense haletant.

 

On passe ensuite à John Buchan (l’auteur des 39 Marches), avec « Skule Skerry » (pp. 137-149). Cette fois, c’est dans les îles au nord de l’Écosse que se situe l’intrigue, cadre magnifiquement utilisé. L’atmosphère est absolument sublime. Mais la chute m’a paru un peu décevante, dommage…

 

Enfin, reste une nouvelle de l’Autrichien Paul Busson, « La Pierre qui fume » (pp. 151-164). Où l’on part en quête d’un satyre au Tyrol. Une jolie nouvelle, même si sans doute moins saisissante à mes yeux que Le Marais aux sorcières, que j’avais déjà eu le plaisir de lire… grâce au Visage vert, en tant qu’éditeur cette fois.

 

Et c’est bien évidemment à Michel Meurger de conclure, en se focalisant essentiellement sur cette dernière nouvelle : « Danse avec le sylvain. Paul Busson et la nostalgie du dionysiaque » (pp. 165-185). Un article eeeeeeeeeeeeextrêmement riche et passionnant où l’auteur fait preuve de sa sidérante érudition habituelle. Et je ne peux m’empêcher de me poser, comme à chaque fois, cette question : mais comment fait-il ?

 

 En somme, vous l’aurez compris, ce numéro du Visage vert est bien fidèle à la tradition d’excellence de la revue. Vivement la suite, en principe pour bientôt…

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