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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"The Illustrated Man and other short stories / L'Homme Illustré et autres nouvelles", de Ray Bradbury

Publié le par Nébal

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BRADBURY (Ray), The Illustrated Man and other short stories / L’Homme Illustré et autres nouvelles, traduit de l’américain par Constantin Andronikov et Brigitte Mariot, préface de Thomas Day, Paris, Gallimard, coll. Folio Bilingue, [1951, 2002] 2011, 169 p. + [8] p. de pl.

 

Je dois confesser à ma grande honte n’avoir que très peu lu Ray Bradbury. Quasiment pas, à vrai dire : les Chroniques martiennes et Celui qui attend quand j’étais ado (je n’ai aucun souvenir ni de l’un ni de l’autre ; ça fait d’ailleurs longtemps que je me dis qu’il faudrait que je relise le premier, classique entre les classiques, tout de même) et plus récemment l’indispensable Fahrenheit 451 en anglais. Et c’est tout.

 

La parution dans la collection « Folio Bilingue » de ce petit volume m’a donc offert l’occasion de redécouvrir un brin l’auteur. Mais une précision s’impose d’emblée : sous ce titre de The Illustrated Man and other short stories / L’Homme Illustré et autres nouvelles, le lecteur ne trouvera pas l’ensemble du (célèbre) fix-up qu’est L’Homme Illustré, loin de là. Il ne s’agit que d’une très brève sélection de quatre nouvelles dont un prologue, « simplement » destinée à faire la rencontre avec l’auteur et son œuvre dans sa langue.

 

Je dois dire que j’ai même eu l’impression renforcée d’un ouvrage à vocation, disons, « pédagogique », par le choix des textes originaux et leur ordre, la langue très simple des deux premiers textes devenant plus riche et un brin plus complexe (tout en restant très abordable) dans les deux suivants ; mais peut-être n’est-ce qu’une impression… De toute façon, le texte français en parallèle offre une béquille bienvenue au cas où surviendrait la moindre difficulté, ce qui est bien après tout l’optique de ce genre de petits volumes, dont l’usage « scolaire » paraît couler de source (ce qui justifie sans doute la brièveté du recueil – néanmoins frustrante).

 

L’Homme Illustré est donc à la base un fix-up publié en 1951, le troisième ouvrage de l’auteur (juste après, notons-le, les Chroniques martiennes ; on pourra de même noter, tant qu’on y est, qu’il a été « adapté » au cinéma, pour un résultat semble-t-il passablement médiocre). Le caractère artificiel du lien entre les nouvelles saute très vite aux yeux, dès le prétexte (dans tous les sens du terme) que constitue « Prologue: The Illustrated Man / Prologue : L’Homme Illustré » (pp. 21-39). Nous y faisons la rencontre d’un homme mystérieux, abordant un voyageur « par un après-midi chaud de début septembre », et dont le corps entier est tatoué. Ou, plus exactement, illustré, tant l’œuvre qui recouvre sa peau sort de l’ordinaire. Cet Homme Illustré prétend avoir été tatoué ainsi par une sorcière, qu’il entend retrouver et tuer ; et il affirme que ses tatouages, changeants, racontent des histoires, et pas n’importe lesquelles : elles prédisent le futur… Le voyageur se perd dans la contemplation des tatouages, et nous entraîne avec lui dans le recueil.

 

Seules trois histoires du texte original ont donc été conservées ici, trois nouvelles entre science-fiction et fantastique, fort différentes les unes des autres. Nous commençons avec « Kaleidoscope / Kaléidoscope » (pp. 41-73), et je dois avouer avoir été soufflé par ce texte de science-fiction horrifique reposant sur une idée pourtant très simple (mais c’est après tout généralement le cas des meilleurs textes de SF, non ?) : une fusée explose en plein espace, son équipage se retrouve propulsé dans le vide ; les hommes, en scaphandre, mais qui n’ont pas eu le temps de prendre leur équipement de survie, sont voués à une mort certaine, tandis que l’un se dirige vers la Lune ou l’autre vers la Terre. Et ils se parlent, ne pouvant rien faire d’autre ; ils gémissent, s’insultent, se souviennent… Un horrible cauchemar, exprimé de manière très simple, mais d’une efficacité redoutable.

 

Suit une nouvelle plus ambitieuse en apparence, et passablement déstabilisante, puisque, avec « The Exiles / Les Bannis » (pp. 75-123), nous oscillons en permanence entre science-fiction et fantastique. Difficile d’en parler sans trop en dire… On se contentera donc de poser que la nouvelle, qui prend prétexte de la première expédition humaine à destination de la planète Mars, se trouve être en définitive un hommage aux grands noms de la littérature fantastique anglo-saxonne, étonnant mais réussi. On notera également au passage que ce texte préfigure en partie Fahrenheit 451, puisque nous y trouvons déjà des brûleurs de livres…

 

Et le recueil de s’achever (déjà !) avec « The Illustrated Man / L’Homme Illustré » (pp. 125-169), nouvelle passablement contradictoire avec le prologue envisagé plus haut, ce qui ne fait que ressortir davantage encore le caractère artificiel du fix-up (mais peu importe, a fortiori dans cette version abrégée). Nous assistons cette fois au tatouage de l’Homme Illustré, un employé de cirque obèse qui n’a pas d’autre choix que de devenir un freak s’il entend conserver son job ; mais le tatouage – prédisant le futur ? – aura très vite des conséquences perverses… Un beau texte, assez poignant.

 

 Au final, ce petit recueil, avec ce qu’il a de frustrant, remplit donc parfaitement son objectif : introduction judicieuse à l’auteur dans sa langue, il séduit et donne envie d’en lire plus. Je lirai sans doute un de ces jours le recueil intégral, et tant qu’à faire d’autres textes de Ray Bradbury ; il n’est franchement pas dit que j’aurais eu cette envie sans cette parution…

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Le Porte-lame, de William Burroughs

Publié le par Nébal

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BURROUGHS (William), Le Porte-lame, [Blade Runner (A Movie)], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, Auch, Tristram, [1979, 1986, 1990] 2011, 89 p.

 

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique. Je la republie ici au cas où...

 

 

On ne dira jamais assez de bien des éditions Tristram. Après nous avoir régalé, entre autres, de J.G. Ballard et de Hunter S. Thompson, voilà que l’éditeur auscitain publie un inédit de William Burroughs, près de quatorze ans après la mort de l’auteur beat, et non des moindres : en effet, s’il ne nous avait pas été donné de lire en français ce petit livre de 90 pages jusqu’à présent, il ne nous était pas inconnu pour autant ; c’est là que Ridley Scott a trouvé – notamment – le titre de son incontournable Blade Runner… Mais, au-delà de cette anecdote, reste un projet bien particulier, un peu dingue évidemment, et qui vaut nécessairement le détour.

 

Le Porte-lame se présente comme un scénario de film imaginaire – l’éditeur a d’ailleurs choisi d’orner les pages de l’ouvrage de pellicules qui le traversent en tous sens –, inspiré par le roman The Bladerunner d’Alan E. Nourse, publié en 1974, et dont il reprend personnages et situations ; mais à la sauce Burroughs, bien sûr… Et on y retrouve bien vite les thèmes classiques de l’auteur du Festin nu. Avec moins de folie, sans doute… Mais, à la différence de l’ouvrage culte, dont la publication dans des collections de science-fiction tient un peu de l’exercice de haute-voltige, l’appartenance au genre du Porte-lame ne saurait faire de doute. Le récit se présente d’emblée comme une anticipation passablement dystopique (pour l’essentiel…), présentant une Amérique futuriste absurde, à la fois cauchemardesque et hilarante.

 

Le problème essentiel, dans cette Amérique de 2014, est – outre celui de la surpopulation, qui ne fait qu’aggraver les choses – celui de la santé publique et de la sécurité sociale, qui a suscité des émeutes meurtrières, scindant la population en deux groupes bien distincts. L’un tient du fantasme réactionnaire et autoritaire, s’incarnant passivement dans le brave Joe Toulemonde aux revenus moyens, nécessairement grincheux, qui en a marre de payer des impôts pour les nègres et les hispanos, et de manière plus vigoureuse dans les maniaques que sont les Soldats du Christ du révérend Parcival, prêts à mettre le monde à feu et à sang. L’autre… eh bien, c’est le reste, les drogués, les lépreux – ou ceux qui font semblant de l’être, parce qu’il vaut mieux être libre qu’être stérilisé (littéralement) et aux ordres. Inutile de préciser quel « camp » a la préférence de l’auteur…

 

Mais l’exercice de la médecine aussi, du coup, connaît une subdivision, et à la médecine officielle s’oppose une médecine clandestine, qui a besoin de matériel et de médicaments de contrebande. Ce matériel, ces médicaments, ce sont les porte-lames, des adolescents rebelles identifiés à Mercure aux pieds ailés, qui les fournissent aux docs undergound. Nous en suivrons plus particulièrement un, Billy, jeune homosexuel du Lower Manhattan ; un porte-lame efficace… qui peut aussi porter autre chose bien malgré lui.

 

Difficile, cependant – peut-être pas impossible, mais difficile – de réellement déterminer une intrigue dans ce « scénario » (d’autant qu’elle se dédouble aux deux-tiers du texte environ). Le cut-up se fait ici outil de narration filmique, effet de montage. Les séquences s’enchaînent, avec leur propre logique, parfois appuyées d’une voix off venant « éclaircir » le propos, et Burroughs construit un tableau vivant d’une Amérique au bord du gouffre, ou qui a peut-être déjà les pieds dedans, avant d’élaborer véritablement une histoire. Certes, celle-ci n’est pas absente – et rattrape le lecteur en bout de course, pour un final surprenant et non dénué d’une certaine majesté. Mais l’essentiel est ailleurs.

 

Dans la pertinence et l’humour de la métaphore, sans doute, qui saisissent le lecteur aux tripes, et déchaînent son rire grinçant lors des épisodes les plus ubuesques… ou burlesques, ainsi cette mémorable scène d’opération chirurgicale qui ne manque pas de rappeler l’opération à cœur ouvert du Docteur Benway dans Le Festin nu. Au-delà, Le Porte-lame est d’une actualité certaine, qui à bien des égards fait froid dans le dos…

 

Mais l’essentiel, c’est aussi cette écriture, incisive, surprenante, admirable – on saluera une fois de plus la traduction de Bernard Sigaud, irréprochable. William Burroughs était bien un immense écrivain, un des monstres sacrés de la littérature américaine du XXe siècle, et Le Porte-lame peut constituer une bonne porte d’entrée à son œuvre.

 

On ne fera peut-être pas de ce court texte un chef-d’œuvre – ce n’est malgré tout pas l’œuvre la plus marquante de Burroughs, loin de là –, mais on peut bien qualifier sa publication d’événement. Le Porte-lame est certes fort bref, mais il est d’une densité et d’une puissance qui valent mille pavés. À bon entendeur…

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Lavinia, d'Ursula K. Le Guin

Publié le par Nébal

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LE GUIN (Ursula K.), Lavinia, [Lavinia], traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2008] 2011, 311 p.

 

Ma chronique se trouvait sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

« Une fille lui restait, seule héritière de sa maison et de ses vastes domaines, déjà mûre pour le mariage, bien en âge de prendre un époux. Plusieurs princes du vaste Latium et de l’Ausonie tout entière briguaient son alliance. » C’est là, peu ou prou, tout ce que Virgile, dans son Énéide, nous dit à propos de Lavinia, la fille du roi du Latium Latinus, destinée à devenir la dernière épouse d’Énée. C’est peu… Et, le fameux poème pouvant donner un sentiment d’inachèvement, Ursula K. Le Guin a dans un sens pris le parti de le poursuivre, en prenant pour point de vue ce personnage secondaire du poème initial ; comme pour réparer une injustice… Ce qui donne au final un livre hors-normes, résolument inclassable – la légende y convole avec l’histoire, mais il faut y rajouter un doigt de science-fiction et une louche de « bizarreries » qui justifieraient, si l’on y tient, le qualificatif de « transfiction » –, et probablement un des plus beaux qu’Ursula K. Le Guin ait écrits.

 

C’est Lavinia elle-même qui, par-delà les siècles, nous conte son histoire et, à travers elle, celles d’Énée, de sa famille, et plus généralement du Latium. Lavinia nous avertit très tôt : elle a conscience de n’exister qu’au travers de l’écrit ; aussi mince soit-il, c’est à travers le souvenir qu’en a laissé « son poète » qu’elle est parvenue à l’existence, et qu’elle peut encore s’adresser à nous aujourd’hui. Aussi peut-elle aller jusqu’à dire (p. 140) qu’il ne lui a pas été difficile de croire en sa nature fictive… et d’en tirer les conséquences qui s’imposent.

 

Car, de même qu’elle s’adresse à son lecteur, Lavinia, à plusieurs reprises, rencontre un Virgile mourant, lors de scènes de toute beauté, et s’entretient avec lui du passé – la guerre de Troie, le voyage d’Énée, et notamment son escale carthaginoise auprès de Didon – comme du futur, le poète se faisant alors oracle, et prédisant à Lavinia son mariage avec le héros troyen, mais aussi une guerre sanglante…

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Au début du roman, Lavinia n’est « que » la fille de Latinus, roi du Latium, et de son épouse Amata, devenue folle. Nombreux sont ses prétendants parmi les Latins et peuples assimilés, le plus entreprenant étant son cousin Turnus, roi des Rutules. Mais Lavinia ne veut se marier avec aucun de ces prétendants, et bientôt ses conversations avec son poète la convainquent d’attendre l’arrivée d’Énée. Reste à convaincre également son père : elle l’emmène consulter l’oracle, et celui-ci est limpide : Lavinia devra épouser, non un Italien, mais un étranger ; mais il en résultera une conséquence inévitable : la guerre…

 

Le pieux Latinus obéit à l’oracle. Mais Amata n’a que le nom de son neveu Turnus à la bouche, et tente toutes les manœuvres pour forcer les épousailles. Lavinia se trouve ainsi prise malgré elle dans un avatar antique de la « guerre des sexes », où son choix, libérateur, l’amène à s’opposer à son camp « naturel »… quels qu’en soient les risques : « Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. »

 

Car les navires d’Énée accostent bientôt… et tous savent ce que cela signifie. Une série d’incidents fâcheux conduisent bientôt à la guerre, le camp italien étant mené comme il se doit par le bouillant Turnus, applaudi par Amata, tandis que Latinus et Lavinia, bien malgré eux, se retrouvent spectateurs d’un désastre annoncé… même si la jeune fille sait que l’issue ne saurait faire de doute : après tout, son poète l’écrira… mais il restera ensuite des pages à noircir, ces pages que Virgile n’a pas eu le temps d’écrire.

 

N’y allons pas par quatre chemins : Lavinia est un chef-d’œuvre, sans doute un des plus beaux romans d’Ursula K. Le Guin, très justement récompensé par le Locus Award 2009. Superbement écrit – et traduit par Marie Surgers –, ils nous dépeint une haute antiquité italienne crédible et riche en détails comme seule ce grand nom de « l’ethno-SF » était capable de le faire. Les personnages – en dépit du jugement peu amène que porte Lavinia sur elle-même – sont tout aussi réussis, complexes et humains, à la mesure de leur place dans l’histoire, la petite comme la grande. Le récit, enfin, est passionnant : outre qu’il donne furieusement envie de lire ou de relire l’Énéide, il fait preuve d’un art de la narration tout à fait remarquable, qui entraîne le lecteur à chaque page, qu’il s’agisse de séquences bucoliques ou introspectives, d’intrigues de palais ou de batailles portées par un puissant souffle lyrique.

 

À tout cela il faut encore ajouter l’ahurissante richesse des thèmes traités en seulement 300 pages, qui font de Lavinia un roman que l’on déguste, certes, mais pour lequel on suggèrera de prendre son temps. Sans surprise de la part de l’auteur, certaines réflexions relèvent d’un féminisme subtil, illustré par les choix de Lavinia, en opposition aux cérémonies « purement féminines » de sa mère Amata ; mais se pose également la question de la place de la femme dans la société, l’Italie de la haute antiquité se distinguant semble-t-il ici de la Grèce palatiale et de Troie. Le regard porté sur la religion est également intéressant : Lavinia, comme la plupart des personnages du roman, est très pieuse et très portée sur les rituels ; pourtant, et ce en dépit du substrat mythologique de l’Énéide, Lavinia est un roman assez résolument athée : les dieux n’y interviennent pas, et n’y sont envisagés que d’une manière très abstraite. Les réflexions politiques sont de même de tout premier ordre, notamment celles relevant de la diplomatie et de la guerre, cette « continuation de la politique par d’autres moyens », selon la fameuse formule de Clausewitz : le monde présenté est un monde de fermiers-guerriers, fait de conflits perpétuels pour des frontières indécises. On pourrait évoquer, de même, les nombreuses réflexions sur le pouvoir des mots, ou encore celles sur la liberté, bien sûr, dans ce monde où les oracles comme la poésie de Virgile semblent décider de tout ; jusqu’au bouclier d’Énée qui, bien que seule Lavinia le sache, porte gravé sur lui les étapes fondatrices de l’avènement d’une grande puissance à venir, la clé de tout : Rome.

 

Lavinia est à n’en pas douter un des meilleurs romans d’Ursula K. Le Guin. Dans sa catégorie hors-normes, il vaut bien Les Dépossédés ou La Main gauche de la nuit. Brillant d’intelligence et de beauté, il débute cette année 2011 sous les meilleurs auspices.

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La Course au Paradis, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

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BALLARD (J.G.), La Course au Paradis, [Rushing to Paradise], traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Paris, Denoël, [1994] 2010, 405 p.

 

Ma chronique se trouvait sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

Il semble aller de soi, en dépit de sa couverture gris-métal éminemment connotée – on fermera les yeux sur le bandeau, et, tant qu’à faire, on ne lira pas la quatrième de couverture –, que La Course au Paradis ne soit pas un roman de science-fiction – d’où son étrange positionnement hors-collection, mais pas en « Denoël & d’ailleurs » pour autant (?). Après tout, hein, il ne serait jamais venu à l’idée, un an après la publication du roman (1994), au Gouvernement français du président Jacques Chirac de faire comme dans le livre et d’envoyer ses soldats faire joujou avec des bombes atomiques sur un îlot paumé du Pacifique, au grand dam de la communauté internationale et des écologistes au premier chef ? Toute ressemblance avec des faits réels, etc.

 

Avec La Course au Paradis, roman parfois qualifié de « mineur » – c’est à voir – mais assurément polémique, nous sommes en plein dans le « présent visionnaire » cher à J.G. Ballard. On a parlé de roman prophétique, ce qui est peut-être un peu exagéré, cependant ; et Ballard pouvait en outre s’inspirer d’un fâcheux précédent, la fameuse affaire du Rainbow Warrior. Science-fiction ou pas, alors ? À vrai dire – qu’on nous pardonne cette réponse de Normand – tout dépend de la définition que l’on en donne, et il n’est sans doute guère opportun de lever ici le serpent de mer. D’autant qu’il y a plus intéressant à pêcher.

 

« Sauvez les albatros ! » Voilà le cri de guerre du Dr Barbara Rafferty, militante écologiste hors-normes aux allures de clocharde, ulcérée par la menace française de rompre le moratoire concernant les essais nucléaires sur l’îlot de Saint-Esprit, à quelque distance de Tahiti. C’est en effet un refuge naturel pour les albatros, espèce menacée, et elle entend bien le faire savoir. Par tous les moyens. Mais seule : pas question pour elle de militer au sein de Greenpeace et compagnie, et les grandes associations écologistes ne semblent pas s’en porter plus mal… Elle finit pourtant par trouver deux sympathisants à sa cause : le bourru Kimo, qui rêve d’un royaume hawaïen indépendant, et le jeune Anglais Neil Dempsey, orphelin de père, nageur émérite, et candide comme c’est pas permis. C’est à travers le regard de Neil, bien entendu, que nous vivrons cette histoire. Mais Neil, à vrai dire, s’en moque un peu, des albatros : lui, ce qui le botte, c’est la perspective des essais nucléaires ; et, il ne s’en cache pas, la fascination qu’il éprouve pour l’énergique Dr Barbara.

 

Mais leur expédition se solde par une bavure des soldats français, qui tirent sur Neil et le blessent au pied. Scandale ! La communauté internationale s’émeut, prend parti, et bientôt se monte une deuxième expédition, plus conséquente… qui fait plier les autorités françaises (plus ou moins représentées, pour l’anecdote, par un « voyagiste » du nom de Kouchner, ça ne s’invente pas…). Et le Dr Rafferty et ses joyeux camarades de prendre possession de Saint-Esprit au nom des droits de l’animal, et d’en faire un sanctuaire pour les espèces menacées, sous les applaudissements du public.

 

Nous avons donc une sympathique bande d’écologistes gentiment couillons, qui décident de jouer d’eux-mêmes aux « Robinsons suisses ». Mais – ce n’est un secret pour personne – l’enfer est pavé de bonnes intentions. Et les bonnes intentions, ils n’en manquent pas… Sous la houlette du Dr Barbara, les gamineries de l’utopie écolo-bobo paisiblement régressive de Saint-Esprit tournent à Sa Majesté des Mouches… avant de se muer en une tyrannie sectaire, portée essentiellement sur le délire féministe à poil dur option sécateurs, le Dr Barbara faisant dans l’émulation radicale de Valerie Solanas.

 

Débutant comme une farce grotesque – et très drôle, ce qui n’arrive pas tous les jours chez Ballard –, La Course au Paradis tourne ainsi progressivement au cauchemar dystopique, riche en scènes d’horreur pure – qui trouvent peut-être leur origine dans les souvenirs d’enfance de l’auteur ? –, avec une efficacité indéniable.

 

Roman grinçant, mal élevé, politiquement très incorrect, c’est en outre un réquisitoire vibrant de colère et de dépit contre toutes les sottises, les hypocrisies, les lâchetés, les médiocrités, qui trop souvent vont de pair avec « l’engagement », a fortiori de « bonne conscience », et peuvent le faire tourner au fanatisme quand l’idéologie, biaisée par un gourou, prend le pas sur la réalité. À l’heure de l’écologisme triomphant et du faux féminisme instrumentalisé pour servir les moins nobles des causes [EDIT : Hou-là... Mais halte au feu ! Promis, j'ai changé depuis 2011...], on comprendra que ce roman n’a rien perdu de sa force. Bien au contraire, il n’a peut-être jamais été autant d’actualité, même si la question des essais nucléaires ne se pose plus ; où l’on voit bien que celle-ci n’était qu’un prétexte…

 

Roman « mineur », alors ? Probablement pas. Cette réédition tombe à pic, accompagnant l’indispensable troisième tome de l’intégrale des nouvelles de Ballard chez Tristram, pour nous rappeler à quel point l’auteur britannique fut un observateur lucide de son temps. Certes, en usant des registres de la farce et de la dystopie, il tend nécessairement à l’exagération, d’aucuns diraient à la caricature ; mais c’est après tout bien de cela qu’il s’agit, étymologiquement : une « charge », qui grossit et alourdit les traits, mais qui, en même temps, fond sur l’ennemi sans faire dans le détail. Ce qui, de temps à autre, se révèle salutaire ; surtout quand, comme ici, on n’ose guère pointer du doigt les dérives pourtant éclatantes qui font l’objet du réquisitoire.

 

La Course au Paradis se révèle donc au final une réédition bienvenue d’un roman aussi intelligent que palpitant. Certes, on n’en fera pas le sommet de l’œuvre ballardienne – il y a sans doute un monde entre ce roman et la « Trilogie de béton » ou les plus brillantes des « Apocalypses » –, mais c’est néanmoins une lecture qui vaut amplement le détour, un roman drôle et effrayant, pertinent et irrévérencieux, bien digne du talent de son auteur.

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Pub copinage : "Planète à louer", de Yoss

Publié le par Nébal

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YOSS, Planète à louer, [Se alquila un planeta], traduit de l’espagnol (Cuba) par Sylvie Miller, Paris, Mnémos, coll. Dédales, [2002] 2011, 265 p.

 

Hop.

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"L'Homme Squelette", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), L’Homme Squelette, [Skeleton Man], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Payot & Rivages, coll. Noir, [2004, 2006] 2008, 289 p.

 

Je dois me rendre à l’évidence : si Blaireau se cache n’avait en soi rien d’un roman extraordinaire, il a cependant fait plus qu’attiser ma curiosité. Aussi, quand l’occasion s’est présentée de lire d’autres enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee, je n’ai guère hésité, quand bien même j’ai pris ce qui m’est tombé sous la main, là où, semble-t-il, il serait plutôt recommandé, même si chaque volume est indépendant et s’ils ont été publiés en français dans le désordre, de les lire dans l’ordre chronologique.

 

Pourquoi continuer, et aussi vite ? Deux raisons à cela : tout d’abord, le fait est que ça se lit bien, et que c’est pour le moins addictif. Mais, surtout, plus j’y pense, et plus je me dis que le nom de Tony Hillerman et les titres de certains de ses romans (je pense notamment à Là où dansent les morts, que je me suis procuré immédiatement après celui-ci, et qui est le deuxième roman de la série) ne m’étaient pas inconnus : je suis en effet à peu près persuadé qu’ils figuraient dans les conseils de lecture que nous avaient donnés notre (excellent) professeur d’ethnologie juridique lors de ma première année de DEUG Droit (ça remonte…), comme de bons exemples d’introductions ludiques à l’ethnologie…

 

Et si cette dimension était déjà assez marquée dans Blaireau se cache, elle l’est encore plus dans L’Homme Squelette, pour mon plus grand plaisir. Par contre, je ne qualifierai pas ce roman de polar, ou à peine : l’intrigue policière est en effet très limitée, et le lecteur, à la différence des personnages, qui naviguent dans le brouillard (façon de parler…), a rapidement toutes les clés en main ; on parlera plutôt de thriller, ce qui n’est d’habitude guère pour me plaire, voire de survival (si) pour la deuxième partie du roman – et ça, ça me parle déjà beaucoup plus.

 

Le roman se veut une illustration de la « croyance navajo en l’interconnexion universelle des choses » (p. 13), que l’on peut présenter ainsi (p. 14) :

 

« Un vent chaud et violent fatigue les oiseaux qui s’arrêtent de voler. Il y en a un de trop qui se pose sur la branche. Elle casse, tombe dans la rivière dont elle dévie le cours. Le courant sape la berge, provoque un glissement de terrain qui obstrue le lit, inonde la vallée, modifie la flore, ce qui, par voie de conséquence, modifie la faune, et les peuplades qui subsistaient grâce à la chasse aux cervidés sont contraintes d’émigrer. Quand on réfléchit en revenant au point de départ de tout ça, on peut en attribuer la responsabilité au vent. »

 

C’est ainsi que l’affaire criminelle au centre de L’Homme Squelette, qui prend place de nos jours, trouve son origine dans une catastrophe aérienne (authentique, de même que le fait divers qui a inspiré Blaireau se cache) qui a eu lieu un demi-siècle plus tôt, le 30 juin 1956, quand deux avions sont entrés en collision au-dessus du Grand Canyon ; ce fut la pire catastrophe aérienne de son temps, il n’y eut aucun survivant. Et l’événement influença les légendes locales, créant de nouveaux mythes…

 

Presque cinquante ans plus tard, un jeune Indien Hopi un peu simplet, Billy Tuve, par ailleurs cousin de Cowboy Dashee, se pointe l’air de rien chez un prêteur sur gage de Gallup et échange un diamant… contre 20 dollars. Le directeur de l’établissement, intrigué, fait estimer la pierre : elle en vaut 20 000 ! Or a eu lieu peu auparavant un braquage dans une bijouterie, qui a mal tourné, et qui a fait une victime : Billy Tuve est immédiatement suspecté et arrêté. Mais il clame son innocence : il prétend en effet que le diamant – qu’il pensait être un faux – lui a été donné en échange... d’une pelle par un mystérieux Indien vivant au fond du Grand Canyon… Alibi plus que douteux. Mais Cowboy Dashee est persuadé de l’innocence de son cousin, et entend bien la démontrer, avec l’aide de son ami Navajo Jim Chee, par ailleurs sur le point d’épouser (enfin !) Bernie Manuelito.

 

Quant au Légendaire Lieutenant Joe Leaphorn, retraité, il est également mis au courant de l’affaire ; et, lors d’une superbe scène à l’ambiance quasi fantastique, on lui fait un récit qui n’est pas sans évoquer celui du simplet Billy Tuve… Y aurait-il un Indien qui distribuerait des diamants au fin fond du Grand Canyon ? Et l’ethnologue Louisa Bourebonette d’évoquer les mythes Hopis et leurs « transformations » après la catastrophe de 1956 : tout cela aurait-il un lien avec le culte de Masaw, l’Homme Squelette, celui qui a appris aux Hopis, à l’origine des temps, à ne pas craindre la mort… et qui, à certains égards, l’incarne ?

 

Oui, il y a bel et bien des diamants au fond du Grand Canyon ; des diamants, dans une mallette, attachée à un bras gauche déchiqueté… que deux partis se disputent dans une impitoyable et complexe querelle successorale. Joanna Craig, la fille du défunt, entend bien retrouver ce bras, afin d’établir sa filiation et de récupérer son héritage, spolié par une peu scrupuleuse fondation prétendument caritative ; Chandler, une sorte de détective retors employé par cette fondation, est chargé de l’en empêcher par tous les moyens, et mettrait volontiers la main sur les diamants ; tandis que ces derniers seraient le seul moyen, pour Jim Chee, Cowboy Dashee et Bernie Manuelito, d’innocenter Billy Tuve.

 

Et tout ce beau monde de prendre la direction du Grand Canyon, complètement ignorant des intentions des autres, pour une excursion qui ne s’annonce pas exactement sous les meilleurs auspices, tandis que plane sur leur tête l’ombre énigmatique de l’Homme Squelette, et que le tonnerre gronde…

 

Si l’intrigue « policière » est un peu convenue (j'en ai dit beaucoup, certes, mais je ne crois pas que l'on puisse parler de spoilers pour autant : toutes ces révélations arrivent ou se devinent très vite), force est de reconnaître que tout cela fonctionne très bien, comme une mécanique bien huilée. Tony Hillerman a un réel don pour happer le lecteur, avec son style sobre, allant à l’essentiel, et sait tirer au mieux parti de ses atouts, que ce soit dans l’élaboration de personnages solides et bien caractérisés (Leaphorn est en retrait, mais ses apparitions sont toujours un plaisir, et sa scène avec Shorty McGinnis est d’anthologie), ou dans l’évocation détaillée et réaliste des décors sublimes des « Four Corners » – ici, le Grand Canyon, faut dire… Il sait par ailleurs, à l’occasion – vers la fin du roman, ici – faire preuve d’un vrai talent pour le suspense, sans trop user des gimmicks propres aux thrillers, ce qui est assez remarquable.

 

Mais c’est bien évidemment l’aspect ethnologique de L’Homme Squelette qui, d’un divertissement simplement sympathique, fait un roman tout à fait recommandable. Les nombreux éléments se rapportant, ici, essentiellement à la religion, et principalement aux mythes Hopis, sont passionnants, et ne font jamais l’effet de digressions arrivant comme un cheveu sur la soupe : bien au contraire, elles s’imbriquent avec une grande finesse et un indéniable naturel dans l’intrigue. Nul didactisme n’est à craindre, du coup. Enfin, la réflexion sur les transformations incessantes des mythes, encore de nos jours – ici notamment du fait de la catastrophe aérienne de 1956 – sont tout à fait saisissantes et du plus grand intérêt.

 

 Au final, L’Homme Squelette, sans être encore le grand roman que j’attends de la part de Tony Hillerman, se révèle à mes yeux bien plus concluant que Blaireau se cache. Je crois bien avoir chopé le virus… Et je sens que ma lecture prochaine de Là où dansent les morts, qu’on m’a vanté (et dont je suis donc à peu près certain d’avoir déjà entendu parler, pour le plus grand bien), ne va rien arranger à l’affaire. Misère…

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"Mister B. Gone", de Clive Barker

Publié le par Nébal

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BARKER (Clive), Mister B. Gone, London, Harper Collins, coll. Voyager, 2007, 248 p.

 

Inutile, sans doute, de revenir ici sur la présentation de Clive Barker. Vous avez nécessairement entendu parler d’Hellraiser, d’Imajica, des Livres de sang… et sur ce blog j’avais eu l’occasion de vous entretenir, en littérature, de Cabale, et, au cinéma, du Maître des illusions. Autant dire qu’en matière d’horreur et de fantastique le sieur Barker se pose là, ayant sa place bien particulière et sa patte immédiatement identifiable au sein du tiercé de tête des écrivains de terreur que j’aurais tendance à pronostiquer, et à composer à ses côtés de Stephen King (of course) et Dan Simmons.

 

Avec Mister B. Gone, je vais aujourd’hui vous entretenir plus précisément de son « long awaited return […] to the classic horror story ».

 

 

Enfin, ça, c’est ce que dit la quatrième de couverture, mais on aura vite l’occasion de se rendre compte que c’est des craques.

 

Non. Ce que l’on peut en dire plus objectivement, par contre, c’est qu’il s’agit de sa dernière publication française, puisque ce Mister B. Gone a été traduit il y a à peine un peu plus d’un an sous le titre assez peu compréhensible et qui lâche un peu trop le morceau de Jakabok : le démon de Gutenberg, en Denoël Lunes d’encre. Pourquoi l’avoir lu en anglais, alors ? Ben, parce que l’occasion fait le larron…

 

« Demonation! »

 

Ce livre n’est pas un livre comme les autres. Il a en effet la particularité de s’écrire au fur et à mesure de la lecture, les lettres se réarrangeant pour former les mots que lira le lecteur. Car ce livre est possédé par un démon du Neuvième Cercle du nom de Jakabok Botch, également connu sous le nom de Mister B. Oui, un démon. Bien sûr que les démons existent ! Et les anges aussi, cela va de soi. Mais peu importe. Non, ce qui compte, c’est de BRÛLER CE LIVRE.

 

 

TOUT DE SUITE !

 

« Burn that book. » Telle est la supplique lancinante de Jakabok Botch, qui revient telle un leitmotiv tout au long des quelques 250 pages de ce court roman (une taille idéale, juste ce qu’il faut). Tour à tour menaçant, séducteur, pathétique, Mister B. insiste : nous devons brûler ce livre.

 

 

Mais bien évidemment, nous autres lecteurs, nous ne sommes pas de ces gens qui brûlent les livres ; et la curiosité nous aiguillonne, qui nous pousse à tourner les pages jusqu’à la dernière, pour savoir, au juste, ce que ce livre si particulier raconte.

 

Car il en a, des choses, à raconter. Et, en échange du feu de joie qui lui ferait tant plaisir, Jakabok passe avec le lecteur un marché : il accepte de lui raconter son histoire.

 

Et c’est là que, pour ceux qui en douteraient encore devant la récurrence des « Burn that book! », apparaît clairement la vérité quant à la « classification » (beuh) de Mister B. Gone : ce livre-là n’est certainement pas un roman d’horreur – ou disons, plus exactement, à peine, car il y a bien de quoi frissonner un chouia sur le tard, dans la version baroque et sadique propre (non, sale !) à Barker –, mais bien avant tout une réjouissante comédie. À vrai dire, l’enfance de Jakabok dans le Neuvième Cercle évoque, tout autant que la manière de Barker si ce n’est plus, celle de son confrère Neil Gaiman, voire celle d’un Tim Burton première époque…

 

Mais si le déluge d’inventivité commence déjà, et se montre déjà séduisant, le livre ne décolle à mon sens (si j’ose dire) que lorsque Jakabok, parricide, tombe dans un piège tendu par des humains et se retrouve sur notre bonne vieille Terre en plein Moyen Âge. Les péripéties s’enchaînent alors à toute vitesse, parfois hilarantes – voyez Jakabok succomber à son premier amour –, jusqu’à ce que notre petit démon carbonisé à deux queues fasse, très vite, la rencontre de Quitoon, un démon autrement plus balaise. Et si Jakabok, dans son enfance, était fasciné par les mots, Quitoon, lui, l’est par les machines qu’inventent les hommes. Il propose à Jakabok de l’accompagner dans ses pérégrinations, et les deux démons d’arpenter bientôt les routes de l’Europe médiévale, formant un véritable couple (sans surprise, les connotations homosexuelles ne manquent pas, jusqu’à l’apothéose onirique du « mariage » entre Quitoon et Jakabok). Et ils feront ainsi pendant bien des années, jusqu’à ce qu’ils entendent parler d’une invention destinée à changer la face du monde ; le fruit du génie d’un certain Gutenberg (disons-le, puisque le titre français lâche l’affaire), dans la bonne ville de Mayence…

 

Mister B. Gone est un roman qui, à bien des égards, ne devrait pas fonctionner. Sans trop en dire, les menaces de Jakabok à l’encontre du lecteur tombent un peu à plat, ce qui nuit considérablement à l’efficacité du roman sur le plan horrifique. Mister B. Gone, en outre, joue la carte de la surenchère permanente, ce qui est toujours dangereux : Jakabok ne cesse de nous promettre, dans les pages qui suivront, des secrets toujours plus importants, jusqu’au grand Secret final… qui peut naturellement décevoir. Enfin, bien qu’étant court (et à mon sens d’une taille idéale, donc), Jakabok : le démon de Gutenberg joue énormément sur l’aspect répétitif, ainsi que cela a déjà été noté ; on peut être à cet égard bon public – ce fut mon cas –, mais je comprendrais très bien que l’on trouve le procédé lassant…

 

Et pourtant, à mes yeux en tout cas, ça marche. Tout d’abord parce que c’est très drôle : encore une fois, Mister B. Gone est clairement une comédie, même s’il n’est pas vendu comme tel (mais j’ai vu que l’édition française était à cet égard plus honnête et/ou lucide). Les malheurs de Mister B. sont souvent hilarants, et Barker maîtrise très bien tant le comique de situation que l’art difficile de la parodie (et, bien sûr, le comique de répétition…). On ajoutera que les personnages sont remarquablement bien campés, et plus particulièrement les deux principaux, Jakabok bien sûr, et son compagnon Quitoon : les sentiments de Mister B. à l’égard de ce dernier, sentiments contradictoires et très violents comme seuls le grand amour et la haine absolue peuvent les faire naître, ressortent avec brio de ces pages autrement légères. Encore que pas toujours si légères que cela, bien sûr : sous couvert de farce, Barker balance évidemment quelques piques bien senties… Le style de l’auteur, enfin, est d’une efficacité remarquable, à la fois fluide et baroque – ce qui n’est pas donné, tout de même –, d’une lecture très aisée en anglais au passage. On l’appréciera d’autant plus dans les – rares – passages réellement horrifiques, où son écriture fait mouche comme à l’habitude.

 

 Alors, certes, Mister B. Gone n’est pas un « grand roman ». Ce n’est pas, non, certainement pas, « the long awaited return of Clive Barker, the great master of the macabre, to the classic horror story ». Clive Barker a fait bien mieux (là, tout de suite, je pense à Imajica – mais peut-on vraiment les comparer, tant ça n’a rien à voir ?), on ne l’attendait pas forcément sur ce registre, et il est possible que ses fans soient déçus. On sent, par contre, comme le dit encore une fois très justement l’édition française, que l’auteur s’est fait plaisir en l’écrivant. Et c’est plutôt agréable, ma foi (si j’ose dire, bis), et assez communicatif. Pour ma part, si je ne saurais vous recommander véritablement la lecture de ce Mister B. Gone – cela me paraîtrait trop hasardeux –, je ne vous cacherai cependant pas que j’ai franchement pris beaucoup de plaisir à lire cette autobiographie démoniaque. À bon entendeur…

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"Monstre (une enfance)", de Frédéric Jaccaud

Publié le par Nébal

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JACCAUD (Frédéric), Monstre (une enfance), Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, 2010, 216 p.

 

Comme, j’imagine, beaucoup de monde par ici, j’ai tout d’abord « connu » Frédéric Jaccaud via son excellente rubrique « Les Anticipateurs » dans Bifrost, où il se penchait sur les précurseurs de la science-fiction moderne ; expérience qui aurait dû être prolongée, mais a priori c’est mort, par la collection « Terra incognita » chez Terre de brume, co-dirigée par ledit Frédéric Jaccaud et Sébastien Guillot, et dont je vous avais dit le plus grand bien… pour un des deux seuls titres publiés, à savoir Ignis.

 

Mais Frédéric Jaccaud n’est pas qu’un érudit farfouillant dans la poussière pour notre plus grand plaisir, il est aussi un auteur de fictions ; et c’est – justement – dans les pages de Fiction (t. 6) que j’avais pu tâter pour la première fois de ses écrits… pour un résultat que j’avais jugé peu convaincant.

 

Puis est paru Monstre (une enfance) dans l’excellente collection « Interstices » chez Calmann-Lévy. Un bouquin sur un serial-killer. Mouais… Ce thème – éculé au possible – ne m’emballait guère ; la mauvaise impression laissée par les « biographies aliénées » s’y ajoutant, j’ai décidé de faire l’impasse. Après tout, on ne peut pas tout lire… Mais, quelques mois plus tard, j’ai été rattrapé par un critique (fielleux), qui m’a littéralement mis le livre dans les mains ; alors, re-quelques mois plus tard, j’ai bien fini par le lire… et je peux remercier le (fielleux) critique, parce que c’était bien mieux que ce que je pensais. C’était même tout à fait bien, pour dire les choses comme elles sont. Très bien, même. Je n’irai pas au-delà, jusqu’au concert de superlatifs (…) – il me semble que l’on y trouve, en dépit d’une maîtrise globale assez remarquable, quelques imperfections qui sentent le premier roman –, mais c’est assurément une lecture tout à fait recommandable, largement au-dessus du lot, et pas, comme je le craignais sans doute bêtement, un énième bouquin sur un serial killer. Même si au fond c’est bien de ça qu’il s’agit, sauf qu’il y a l’art et la manière de.

 

Le récit alterne entre deux époques, le milieu du XXIe siècle – un cadre très abstrait, voire irréel (nous sommes à Traumstaat, après tout), avec ses pluies de cendres vaguement post-apocalyptiques qui viennent s’égarer au milieu des gratte-ciel et de l’asile-purgatoire infesté d’improbables débris humains – et le milieu des années 1980, lieu du récit d’une enfance plus ou moins fantasmée. En 2048, un vieillard – un monstre, un tueur de femmes, sorti d’un long coma – se livre, sur les instructions de la « psychiatre » (qui n’est cependant pas là pour le soigner) Mme Crab. Au milieu des années 1980, les enfants B., Ray et Thomas, s’ennuient ; alors ils cherchent des échappatoires dans un imaginaire enfantin encore florissant, se font imperator solaire et chevalier, découvrent les comics, les jeux de rôles et les jeux vidéos.

 

Des noms de femmes s’égrènent entre les chapitres, froidement.

 

Puis le lien se fait. La langue se met à déraper. Et progressivement Thomas B. devient « je », le vieillard devient Thomas B. Et le récit se poursuit, récit d’une quête vouée à l’échec, qui commence par un serment enfantin innocent – celui de toujours protéger maman (maman qui fait la pute pour protéger ses enfants) –, mais qui doit bientôt faire face aux assauts du Roi de l’Hiver, du temps qui passe, impitoyable, et qui laisse sa griffe, sous forme de boutons d’acné et de léger duvet au-dessus des lèvres.

 

Ne vous attendez pas, en entamant Monstre (une enfance), à une débauche graphique de meurtres sanglants. Autant vous le dire de suite, ce n’est pas du tout sur ce créneau que joue l’auteur, qui a banni toute forme de voyeurisme de son récit. Ce qui l’intéresse, c’est le souvenir, la nostalgie, celle de ce vieillard « monstrueux », bien sûr, mais plus généralement, et, de manière paradoxale, plus maladivement, celle, générationnelle, des « enfants-vieillards », qui regrettent à peine nés, sans trop savoir quoi ni pourquoi. Le roman entier est caractérisé par ce regard porté en arrière, avec ses mensonges et ses regrets. Et les personnages, au crépuscule, de se livrer à cet exercice, au « bilan » – froidement comptable. Ainsi Thomas B., mais lui n’a jamais compté les femmes qui sont passées sur son lit de vérité ; ainsi Jessica, son amie d’enfance, entraperçue le temps de brefs écarts narratifs, qui, elle, n’a fait que ça.

 

Monstre (une enfance) est ainsi un roman sur l’enfance avant d’être un roman sur la monstruosité ; mais il peut être un roman sur ce que l’enfance a de monstrueux, et plus encore, passé le temps des illusions et des enthousiasmes naïfs, cette horreur, ce drame qu’est l’adolescence. Thomas B. est atteint d’une forme de syndrome de Peter Pan, ainsi qu’on le comprend rapidement. Mais autour de lui, les gens changent ; lui reste « le petit débile » – mais qu’a-t-il, au juste, en dehors de cette incapacité à grandir ? –, mais Ray et les autres, c’est une autre histoire. Cruelle. Injuste, sans doute. Ce qu’il y a d’horrible, pour Thomas B., c’est d’être ainsi abandonné, laissé seul, en arrière. Le serment est trahi. Le Roi de l’Hiver triomphe. Pour le vaincre, il s’agira dès lors pour Thomas B. – et il ne sera plus question que de ça – de se documenter.

 

Pour explorer la psyché de Thomas B., Frédéric Jaccaud use d’un style dans l’ensemble remarquable, dense et précis – j’ai pensé, peut-être est-ce un peu bête de ma part, mais le fond comme la forme m’y ont incité, à Brian Evenson –, qui se laisse parfois emporter, la plupart du temps à bon droit, dans des quasi-délires d’accumulation à la limite de l’hermétisme pour les scènes les plus fortes. J’avouerai cependant que j’ai trouvé qu’il en faisait parfois un peu trop sous cet angle…

 

Ce qui est bien un des rares défauts que l’on puisse trouver à ce livre. On pourrait aussi trouver que l’anticipation ne sert pas à grand-chose, certes… mais elle participe sans doute de ce sentiment d’irréalité qui confère une bonne part de sa force au roman, et justifie sa puissante conclusion – quand bien même elle est assez attendue.

 

 Un très bon premier roman, à n’en pas douter, bien meilleur que ce à quoi je m’attendais. Alors merci, fielleux critique. Et bonne continuation, M. Jaccaud.

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Pub copinage : "Bifrost", n° 60. "Dossier sang pour sang vampires !"

Publié le par Nébal

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Bifrost, n° 60. Dossier sang pour sang vampires !, Saint Mammès, Le Bélial’, octobre 2010, 191 p.

 

Bon, ayant participé – même si ce n’est qu’un chouia – à la chose, il ne me paraît pas honnête d’en faire un compte rendu…

 

Donc je vais faire ma feignasse, et me contenter de rappeler que s’y trouvent six de mes comptes rendus : Interférences de Yoss (pp. 81-82), Nation de Terry Pratchett (pp. 91-93), Le Volcryn de George R.R. Martin (pp. 97-98), Les Femmes vampires de Jacques Finné et Jean Marigny (dir.) (pp. 101-103), et, dans le guide de lecture vampirique, Je suis une légende de Richard Matheson (pp. 161-162) et L’Échiquier du mal de Dan Simmons (pp. 169-170).

 

 

 Hop.

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Nouvelles complètes, volume 3 (1972-1996), de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

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BALLARD (J.G.), Nouvelles complètes, volume 3 (1972-1996), [J.G. Ballard: The Complete Short Stories], édition établie sous la direction de Bernard Sigaud, traductions de l’anglais par Jean Bonnefoy, Jacques Chambon, Michel Demuth, Élisabeth Gille, Monique Lebailly, Françoise Perrin, Bernard Sigaud, Auch, Tristram, [1972-1996, 2001] 2010, 692 p.

 

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique. Mais je la reproduis ici au cas où...

 

 

 

Avec ce troisième volume, la monumentale édition des Nouvelles complètes de J.G. Ballard est enfin complète. Et le terme de « monument » n’est pas exagéré, oh que non. On peut bien le répéter encore une fois : nous sommes là en présence d’une merveille de la littérature de science-fiction, et de la littérature tout court. Autant dire que vous DEVEZ vous précipiter pour faire l’acquisition de ces trois gros volumes. Et plus vite que ça. Hop.

 

Ce troisième tome, d’une taille comparable aux deux précédents et d’une qualité (au moins) égale, couvre vingt-cinq ans d’activité littéraire, de 1972 à 1996. Il n’en fait pas moins preuve d’une cohérence étonnante. Ne pas en déduire que Ballard aimait à se répéter ; si l’on excepte trois nouvelles contemporaines que l’on peut considérer comme autant de variations sur le même thème (« Nouvelles du soleil », « Mémoires de l’ère spatiale » et « Mythes d’un futur proche », 1981-1982), les textes ici compilés savent varier les plaisirs et les situations. Mais ils sont cependant traversés par des obsessions récurrentes, des thèmes fondateurs, des images emblématiques, qui leur donnent incontestablement un air de famille, et font œuvre. C’est ainsi que l’on croisera souvent, au cours de ces textes, des « héros » qui n’en sont pas vraiment, tant la passivité les caractérise avant toute chose, souvent des médecins et/ou des aviateurs (Ballard lui-même tenta brièvement de devenir l’un et l’autre, rappelons-le), qui errent inlassablement dans des zones désertées ou des décors empruntant aux surréalistes, longeant des piscines asséchées, rongés par le « mal de l’espace ». Car s’il est une certitude dans ces nouvelles où la science-fiction se fait parfois discrète, quand elle n’est pas aux abonnés absents, c’est bien celle de l’échec nécessaire de la conquête de l’espace, perçue parfois comme un « viol », débouchant inévitablement sur la maladie et la folie.

 

Les futurs de Ballard ne sont généralement guère souriants, il est vrai – mais il n’y croit pas, nous dit-il (« Je crois à l’inexistence du passé, à la mort du futur, et aux possibilités infinies du présent. » – « Ce que je crois », p. 497). Mais on ne trouve guère de refuge non plus dans son « présent visionnaire ». Exit la douce lumière léthargique de Vermilion Sands. Le ton se fait généralement noir… ou jaune, l’auteur ne rechignant pas à jouer la carte de l’humour grinçant, un registre auquel les précédentes nouvelles ne nous avaient pas forcément habitués.

 

Cohérence du volume, donc, qui s’explique aussi sans doute, en dépit de la longueur de sa période de référence, par sa focalisation sur trois recueils de nouvelles, dont deux sont ici repris en intégralité : on trouvera en effet dans ce dernier tome les ultimes nouvelles d’Appareil volant à basse altitude, mais aussi, en entier, Mythes d’un futur proche et Fièvre guerrière ; sans oublier trois textes « orphelins » et sept nouvelles inédites, pour la plupart datant des années 1990 (ce dernier volume est le plus riche des trois en la matière). Ce qui nous fait en tout trente-neuf histoires, généralement de la plus belle eau. Panorama.

 

APPAREIL VOLANT À BASSE ALTITUDE (1972-1976)

 

La première partie de ce recueil figurait dans le volume 2, où l’on trouvait les nouvelles suivantes : « L’Astronaute mort », « Un lieu et un moment pour mourir », « Les Anges des Satcom » et « Les Assasinats de la plage ». Restent cinq nouvelles qui, à peu de choses près, ouvrent ce troisième volume.

 

Lequel débute ainsi sur « Le Plus Grand Spectacle de télévision du monde » (1972), une nouvelle classique sur le voyage dans le temps, préfigurant la télé-réalité. Sympathique, mais on attend mieux. Et on l’obtient vite, avec la très belle nouvelle « Je rêvais de m’envoler vers l’île de Wake » (1974). « Appareil volant à basse altitude » (1975), ensuite, est une nouvelle emblématique de ce volume, qui traite d’une multitude de thèmes récurrents – une véritable synthèse des obsessions ballardiennes (p. 51 : « C’est un peu trop réaliste pour moi, commenta Forrester. Une collection d’archives cinématographiques en direct de l’Enfer. / — Oui, approuva Gould, une prédiction correcte de l’avenir. L’ultime dystopie est dans nos têtes. ») . « La Vie et la mort de Dieu » (1976) est par contre une nouvelle assez caustique sur la science et la foi… finalement assez anecdotique. On est bien loin, en tout cas, du chef-d’œuvre « L’Ultime Cité » (1976), le plus long texte de ce troisième volume, et sans doute le plus marquant d’Appareil volant à basse altitude. D’abord très descriptif (mais alors vraiment très descriptif…), il s’agit quasiment d’un poème en prose, véritable ode à contre-courant à la ville et à ses tares, contre la perfection des utopies bucoliques. Bien sûr, la « dystopie volontaire » que crée le « héros » de cette nouvelle tourne fatalement à l’échec, mais les images suscitées n’en sont pas moins d’une force exemplaire.

 

MYTHES D’UN FUTUR PROCHE (1976-1982)

 

En fait de « futur proche », les nouvelles les plus anciennes du recueil ne semblent guère correspondre au cahier des charges… sans que cela gêne véritablement. « Le Sourire » (1976) est en effet une nouvelle joliment perverse, à l’ambiance plus fantastique que science-fictive ; et « Le Temps mort » (1977) revient sur les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en Chine, préfigurant avec bonheur (façon de parler, bien sûr…) certaines scènes particulièrement traumatisantes de ce chef-d’œuvre qu’est Empire du Soleil. Ce n’est qu’ensuite que l’on passe à la science-fiction, tout d’abord avec « Unité de soins intensifs », nouvelle glauquissime sur une « famille » qui se rencontre pour la première fois, puis avec « Théâtre de guerre », nouvelle en forme de reportage sur une guerre civile en Angleterre (pour un résultat seulement moyennement convaincant). « Des vacances formidables » (1978) est un texte caustique et kafkaïen, très bien vu, qui, dans son approche de la société des loisirs, peut faire penser à du Houellebecq avant l’heure. « Zodiaque 2000 », s’il ne néglige certainement pas l’humour, est un texte assez expérimental, sans que l’on puisse dire pour autant que Ballard y retrouve la veine de La Foire aux atrocités… et encore moins la maestria de ce texte incomparable. On y préfèrera sans doute « Décor de motel », jolie nouvelle psychotique sur le double, avec une belle ambiance paranoïaque. De même pour « Hôte de furieux fantasmes » (1980), amusante variation psychanalytique sur Cendrillon, avec une jolie chute. Restent enfin « Nouvelles du soleil » (1981) et « Mythes d’un futur proche » (1982) qui, avec « Mémoires de l’ère spatiale » (de Fièvre guerrière) constituent une sorte de « cycle » sur le « mal de l’espace », des plus intéressants (même si l’effet de répétition – à lire les trois « variations » à la suite – peut lasser).

 

FIÈVRE GUERRIÈRE (1975-1990)

 

Fièvre guerrière est un recueil assez hétéroclite, comprenant des nouvelles écrites sur une assez longue période, et très diverses, certaines très classiques, d’autres franchement expérimentales, certaines relevant de la science-fiction, d’autres pas du tout. On commence ainsi avec « Catastrophe aérienne » (1975), une très bonne nouvelle cynique et grinçante sur les scoops. « Notes pour une déconstruction mentale » (1976) est une très intéressante nouvelle expérimentale : une phrase dont chaque mot est annoté par un fou… Avec « Index » (1977), tout est dans le titre : la nouvelle consiste en effet en un index, réjouissant jeu de pistes pour le lecteur… C’est très bien vu et assez drôle. « Mémoires de l’ère spatiale » (1982) ayant déjà été évoqué, passons à « Rapport sur une station spatiale non identifiée », très bonne nouvelle qui fait immanquablement penser à Borges et à sa fameuse « Bibliothèque de Babel ». « La Cible de l’attentat » (1984) rappelle dans un sens la thématique du « mal de l’espace », mais sous une forme différente, et des plus séduisante. « Réponses à un questionnaire » (1985) est à nouveau un texte relativement expérimental : nous n’avons que les réponses, pas les questions, et à nous de nous débrouiller… Une fois de plus, c’est très bien vu, et tout à fait convaincant. On change complètement de registre avec « L’Homme qui a marché sur la Lune », un très joli texte, remarquablement touchant. « L’Histoire secrète de la Troisième Guerre mondiale » (1988), par contre, est un texte caustique et drôle, passablement désabusé… de même que « L’Amour sous un climat plus froid » (1989), traitant par l’absurde de la sexualité forcée des années post-sida… « Univers en expansion » retourne à des préoccupations plus typiques des premières nouvelles de Ballard, et c’est une réussite. Quant à « Le Plus Grand Parc d’attractions du monde », c’est une nouvelle variation sur les vacances et la civilisation des loisirs à l’heure de la construction européenne, une nouvelle fois très bien vue et grinçante. « Fièvre guerrière » retourne à une science-fiction paranoïaque très classique ; à vrai dire, on ne peut s’empêcher de trouver ça un peu trop simple pour du Ballard… On y préfèrera largement le magnifique « Cargaisons de rêve » (1990), texte qui, dans sa manière d’aborder à contre-courant la thématique écologique, peut d’une part rappeler « L’Ultime Cité », et d’autre part annoncer La Course au Paradis.

 

« ORPHELINES » ET INÉDITES (1976-1996… ET 1951)

 

Trois textes de cet ultime volume sont empruntés à d’autres recueils que les trois précités. C’est tout d’abord le cas de deux excellentes nouvelles tirées des Chasseurs de Vénus : « Le Zoom de 60 minutes » (1976) est une nouvelle délicieusement perverse, reposant sur un astucieux dispositif filmique (tout est dans le titre…) ; « Un après-midi à Utah Beach » (1978) est également une réussite, prolongeant dans un sens la thématique voyeuriste de la nouvelle précédente, mais d’une manière plus sensible. Reste enfin « Ce que je crois » (1984, Science-fiction n° 3), qu’on ne saurait véritablement qualifier de nouvelle… Ce « manifeste » n’est pas dénué d’intérêt pour autant, et éclaire sans doute utilement maints aspects de la production ballardienne.

 

Restent enfin sept nouvelles inédites, datant pour l’essentiel des années 1990. « L’Autobiographie secrète de J.G. B*** » (1984) est sans doute, avec « L’Ultime Cité », quoique sur un format autrement plus court (c’est le moins qu’on puisse dire…), la plus saisissante des variations sur la ville fantôme, ici poussée à son extrême. « Neil Armstrong se souvient de son voyage dans la Lune » (1991) est une short short désabusée et cynique, et, avouons-le, assez anecdotique. « Guide de la mort virtuelle » (1992), qui prend l’aspect d’un programme de télévision, est tout aussi désabusé, et guère plus fameux. On se régale bien davantage avec le surprenant (de la part de Ballard) « Le Message de Mars », un retour à une SF très classique, mais aussi très bien vu, et qui renouvelle utilement la thématique du « mal de l’espace ». « Rapport sur une planète obscure » est un texte assez visionnaire, amusante variation sur le bug de l’an 2000… et préfiguration – une de plus ! – de Matrix… « Mortel penchant » (1996) se contente d’être amusant, par contre.

 

Et reste une surprise pour la fin… puisque « Midi le violent » nous ramène en 1951. Il s’agit probablement du premier texte de fiction de Ballard. En tant que tel, il est inévitablement bancal, mais pas complètement inintéressant pour autant, notamment dans sa cruauté sèche et sa vision d’un empire colonial en déliquescence…

 

CONCLUSION

 

À l’arrivée, il n’y a pas photo : si tout n’est bien évidemment pas parfait – c’est une intégrale, après tout… – l’ensemble est quand même de très haute tenue, et constitue bel et bien le monument attendu. Cette édition de l’intégrale des nouvelles de J.G. Ballard est exemplaire, et constitue une référence incontournable pour tout amateur de belles lettres, science-fictives ou pas. Car Ballard fut un géant, un des plus grands écrivains de son temps, et assurément un auteur à même de rassembler par-delà les plus stériles et absurdes querelles de chapelles.

 

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