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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"Le Tueur. Premier cycle", t. 1 & 2, de Jacamon & Matz

Publié le par Nébal

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JACAMON & MATZ, Le Tueur. Premier cycle, [s.l.], Casterman, 2008, 184 p.

 

JACAMON & MATZ, Le Tueur. Premier cycle – Tome 2, [s.l.], Casterman, 2010, 116 p.

 

Voici venu le temps de lire mon cadeau de Nouwël (ah, Nouwël…). En l’occurrence, cette bande-dessinée que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam (faut dire, moi, en dehors des comics… cela dit, ne serait-ce qu’en raison du format, elle louche quand même pas mal outre-Atlantique… et pour ce qui est du graphisme, voir plus bas), par des auteurs inconnus au bataillon (enfin, en ce qui me concerne, en tout cas ; mais il semblerait bien que le dessinateur soit « un débutant »). Une tentative de la part du frangin de me convaincre des saines vertus du polar, semble-t-il, ou du « noir » en général. D’ailleurs, à en croire le scénariste Matz dans le « making of » qui clôt le tome 2, Le Tueur était à l’origine destiné à être un roman, et c’est la rencontre du dessinateur Luc Jacamon qui a finalement changé la donne, et transformé le projet initial en BD. Et autant le dire tout de suite, ça n’engage que moi, hein, mais c’est heureux… Ouh là, oui.

 

Le Tueur. Premier cycle, donc. Cinq épisodes, trois dans le premier tome (« Long feu », « L’Engrenage » et « La Dette ») et deux dans le second (« Les Liens du sang » et « La Mort dans l’âme »), le tout formant une seule histoire. Nous y suivons l’itinéraire d’un tueur à gages français nécessairement anonyme et porté sur l’introspection pseudo-philosophique (voir plus bas) qui, après une affaire qui ne se passe « pas très bien », se retrouve dans une jolie merde. Point de départ classique pour une histoire ultra classique, avec des avocats et des médecins pourris, des trafiquants de drogue colombiens, des filles superbes, et un gentil flic (si).

 

En fait, c’est là que le bât blesse d’entrée de jeu, et que, je le maintiens, il est heureux que Le Tueur soit une BD et non un roman. Car, dès le départ, c’est le graphisme plutôt bien foutu de Jacamon qui sauve tout, ou presque, tant le classicisme du scénario vous saute à la gueule dès les premières pages. Pire : le premier épisode est carrément chiantissime. La « voix off » omniprésente – si je peux me permettre d’employer cette expression filmique pour le support BD – est agaçante au possible, et, dans son discours creux comme c’est pas permis (ou ça ne devrait pas l’être, en tout cas), notre tueur enfile les lieux communs comme on enfile les perles sur un collier – ou, tiens, comme je viens de le faire moi-même, là, à l’instant. En fait de personnage cynique et froid, nous avons juste un crétin de première, parfaitement beauf, surviril de surcroit – chose qui m’a toujours profondément agacé dans le polar (même si ce sont mes préjugés qui parlent, certes), où j’ai toujours l’impression que les personnages se doivent d’avoir une énoooOOOooorme paire de couilles. Et on s’emmerde, tant on a déjà lu/vu ça 42 000 fois.

 

Heureusement, il y a donc le dessin de Jacamon. Riche d’influences – tant du côté de la BD franco-belge – ligne claire incluse – que du côté des comics – m’est avis que le monsieur aime Miller et Mignola –, il n’en a pas moins une certaine personnalité, et se montre souvent très dynamique. Les couleurs, au départ, m’ont laissé assez sceptique, mais le rendu est finalement plus que correct.

 

Et puis l’histoire s’améliore. Si Matz, de temps à autre, ne peut s’empêcher de nous caler une nouvelle séquence d’introspection-philosophie de comptoir à s’arracher les cheveux de la tête (mais alors vraiment), il n’en reste pas moins qu’il sait construire une bonne histoire, certes pas transcendante et encore moins foudroyante d’originalité (c’est le moins qu’on puisse dire…), mais néanmoins indéniablement efficace, et qui se laisse lire comme un bon page turner. Si le Tueur reste tristement creux et son encéphalogramme aussi plat qu’une poitrine d’anorexique (à la différence des sculpturales créatures que ne peut s’empêcher de dessiner Jacamon), d’autres personnages se révèlent plus intéressants dans son entourage. Et, en définitive, on se prend au jeu.

 

 Au final, je ne me livrerai donc pas, concernant Le Tueur, au torrent d’éloges que laisse supposer la quatrième de couverture. Disons que c’est une bande-dessinée sympathique, mais « peut mieux faire »… En même temps, c’est un être foncièrement réfractaire au polar qui écrit ces lignes, et ceci explique peut-être cela. Il serait temps que je m’y mette, sans doute, mais, décidément, il y a quelque chose qui coince… Alors, dans le cas présent, est-ce que cela vient de la BD, ou est-ce que cela vient de moi ? Voilà bien le plus grand mystère de toute cette sombre affaire.

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"The Invisible Man", de H.G. Wells

Publié le par Nébal

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WELLS (H.G.), The Invisible Man, London, Penguin Books, Penguin Classics – Red, [1897, 2005] 2007, 150 p.

 

C’est avec raison que l’on a fait de H.G. Wells le « père de la science-fiction moderne » (ou son « parrain », à en croire le Guardian sur la couverture…), avant même que Hugo Gernsback ne forge le terme. Difficile, en effet, de passer outre certains chefs-d’œuvre tels que La Machine à explorer le temps, L’Île du docteur Moreau ou La Guerre des mondes, pour citer seulement ceux que j’avais eu le bonheur de lire jusqu’à présent. Ce qui m’en laissait une palanquée à découvrir, n’est-ce pas ? Et parmi les grands classiques wellsiens, s’il en était un qui me paraissait constituer une lacune insurmontable à réparer au plus tôt – il y en a d’autres, mais là je considérais qu’il y avait urgence –, c’était bien L’Homme invisible.

 

L’Homme invisible, on croit tous le connaître, tant il a été adapté et réadapté au cinéma et à la télévision, notamment. Nous avons tous en tête cette image, véhiculée en particulier par cette vieille série en noir et blanc, de cet homme enrubanné comme une momie, en chapeau mou et imperméable, avec ses inévitables lunettes teintées… Je me souviens plus particulièrement d’un épisode où l’on entendait le rire diabolique de l’homme invisible tandis que l’on ne voyait plus que ses bottes se déplacer toutes seules à l’écran… Mais, si je ne m’abuse, dans cette série, l’homme invisible avait quelque chose d’un justicier… ce qui est très éloigné de l’esprit du roman de Wells. À vrai dire, maintenant que j’ai lu le roman, je peux bien vous le dire : toutes les adaptations de l’homme invisible que je connais, qu’elles en fassent un justicier ou un criminel, un bourreau ou une victime, sont bien éloignées de Wells. Et cela vaut, à bien des égards, pour le traitement qu’en fait Alan Moore dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (disons que, de même que pour Hyde, le génial scénariste britannique a « grossi les traits »). D’où cette conclusion : nous croyons tous connaître l’homme invisible de Wells ; mais à moins de lire le roman – pardon pour la lapalissade –, nous ne le connaissons en fait pas du tout…

 

D’autant que la bête en question, de la part de Wells, se révèle surprenante à plus d’un titre. Le roman peut en effet se découper en approximativement trois parties, la première occupant en gros la première moitié, et les deux suivantes chacune un quart. Nous n’apprendrons comment Griffin (puisque son nom n’apparaîtra qu’à ce moment-là) est devenu l’homme invisible qu’au cours du long flashback constitué par la deuxième partie, qui entame le moment « sérieux et grave » du roman. « Sérieux et grave », oui. Parce que jusque-là, aussi surprenant que cela puisse paraître de la part de Wells, que j’avais toujours jusque-là connu « sérieux et grave » (dans les trois romans précités, qui ne manquent pas de scènes d’horreur pure, de même que celui-ci sur sa fin, encore qu’il joue davantage la carte du suspense), jusque-là, donc, Wells livrait un roman étonnament drôle, et même burlesque ! On aurait pu croire qu’à changer ainsi de registre il se serait cassé les dents, mais, bien au contraire, ça coule tout seul…

 

Nous sommes donc à la fin du XIXe siècle (du moins je le suppose), en Angleterre, dans la petite bourgade d’Iping. Un « étranger », ainsi qu’on le désignera longtemps, couvert de bandages, se présente à l’auberge « The Coach and Horses », et réclame une chambre. L’individu est antipathique au possible, et s’attire bientôt la suspicion des villageois – très jolie satire des mœurs rurales, et Wells s’amuse comme un petit fou à retranscrire leur patois… Cette situation ne fait que s’aggraver quand l’étranger se fait livrer une impressionnante quantité de « bouteilles » et autres ustensiles chimiques pour se livrer à de mystérieuses expériences… Au bout d’un certain temps, l’étranger se voit contraint de révéler sa véritable nature à la femme de l’aubergiste… et c’est la panique ! Contraint de fuir, l’homme invisible entame bientôt une campagne de terreur, plus ou moins malgré lui, volant, blessant, et finalement tuant…

 

Car Griffin a été rendu fou par ses expériences. Il est l’égoïsme incarné, et sa propension à la mégalomanie est incomparable. On connaît sa fameuse phrase, reprise par Alan Moore (p. 134) :

 

« This announces the first day of the Terror. Port Burdock is no longer under the Queen, tell your Colonel of Police, and the rest of them; it is under me – the Terror! This is day one of the new epoch, – the epoch of the Invisible Man. I am Invisible Man the First. »

 

Aussi est-il un personnage fascinant, à la fois un salaud et une victime. S’il se montre généralement extrêmement antipathique, on ne peut pourtant s’empêcher, régulièrement, de se prendre de compassion pour son sort – à l’imaginer ainsi, nu, affamé, dehors, en plein hiver, traqué par une foule en colère qui ne le comprend pas et a peur de lui sans vraiment trop savoir pourquoi…

 

Quoi qu’il en soit, Wells fait très fort avec ce roman. Durant toute la première partie, il sait se montrer très drôle, maniant avec brio comique de situation, quiproquos, burlesque – notamment avec le personnage de Mr Marvel – et satire sociale, tout en ménageant – déjà – quelques scènes de suspense tout à fait remarquables. La deuxième partie, toute en flashback, est passionnante, passant en revue tout ce que cela implique que d’être un homme invisible dans l’Angleterre victorienne, et peignant le portrait de Griffin avec brio, tout en ménageant là aussi une tension que ne renierait pas, plus tard, un Hitchcock ; quand à la dernière partie, c’est une véritable apothéose, très cinématographique, tout simplement brillante.

 

Aussi peut-on bien parler de chef-d’œuvre, une fois de plus, pour ce remarquable Homme invisible qui n’a étonnament pas pris une ride. La marque d’un vrai génie, auteur d’une science-fiction intemporelle.

 

 Bon, faut décidément que je continue ma découverte des œuvres de Wells, moi…

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"Le Visage vert", n° 17. "Présences cachées"

Publié le par Nébal

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Le Visage vert, n° 17. Présences cachées, Paris, Zulma, octobre 2010, 191 p.

 

Eh ben, on l’aura attendu, ce 17ème numéro de l’excellente revue qu’est Le Visage vert ! Pour tout dire, j’en étais venu à craindre qu’il ne sorte jamais… Mais si, ouf. Il est là, et bien là (malgré, semble-t-il, quelques fâcheux problèmes de distribution…). Et, sans surprise, il vaut sacrément le détour.

 

Un numéro spécial à plus d’un titre. Déjà, sachez-le, répétez-le : c’est le dernier numéro de la revue à être publié chez Zulma : dès le prochain, Le Visage vert volera de ses propres ailes, et ce – joie, joie ! – pour deux numéros l’an ! Ensuite, fait notable, comme vous allez très vite pouvoir le constater, ce numéro, une fois n’est pas coutume, fait la part belle aux auteurs contemporains ; enfin, la dominante reste quand même très fantastique / décadent fin XIXe / début XXe, comme d’hab’, mais les auteurs vivants (si, si) sont plus nombreux que d’habitude, et ma foi, ce n’est pas désagréable.

 

Sinon, comme d’hab’ (bis), on peut découper ce numéro en deux parties, la première « générale », et la seconde « spéciale », consacrée à un dossier concocté par l’inévitable – et c’est tant mieux – Michel Meurger – et intitulé cette fois « Présences cachées ». Mystère, mystère… Mais à vrai dire, de « présences cachées », il sera déjà question dans la partie « générale », à laquelle le dossier fera maintes fois écho.

 

Commençons donc par le commencement, c’est-à-dire par le contemporain Romain Verger et ses trois nouvelles « végétales », « Sylvia » (pp. 13-16), « Aux champignons » (pp. 17-21) et « Vlad » (pp. 23-28). Assez jolie plume… mais, pour être franc, ces textes ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable.

 

Il n’en va pas de même du suivant, « La Fleur-serpent » (pp. 31-47), que l’on doit à Judith Gauthier (oui, oui, la fille de…) ; mais peut-être pas pour les bonnes raisons… Cette histoire tarabiscotée de vengeance posthume, au style lourd, m’a en effet paru assez nanarde, disons du moins risible. Jusque-là, donc, mauvaise pioche, ou peu s’en faut. Le niveau d’excellence de la revue devrait-il être revu à la baisse ?

 

Démenti sérieux dès le texte suivant, heureusement, qui est un authentique chef-d’œuvre. « La Déconfiture d’Hypnos » (pp. 51-64) du Gallois Rhys Hughes, que l’on avait jusqu’à présent pu lire dans Fiction, est une vraie merveille, présentée comme un hommage à Borges. Ben l'est réussi, l'hommage. Un texte indispensable.

 

Suivent deux nouvelles de l’Autrichien Paul Frank, tout à fait recommandables. « La Gueule » (pp. 67-70), dans son délire baroque et culinaire, m’a fait penser à une hybridation psychotrope, grotesque et morbide entre les Monty Python de M. Creosote et le Joris-Karl Huysmans de À vau-l’eau ; bref : j’aime. Quant à « La Mort de Dick Silverside » (pp. 71-78), c’est une nouvelle, paradoxalement, d’autant plus efficace qu’elle est évidente. À noter que les deux sont joliment illustrées par Fritz Löwen, et que Robert N. Bloch consacre une note à l’auteur (pp. 79-82), très intéressante, et affreusement tragique.

 

La suite est également de la plus belle eau. « L’Alkekenge » (pp. 85-95) est une nouvelle très sensible de Jean des Roches (de son vrai nom Hélène – ou Fanny ? – Dufour), superbe hymne à la nature dans toute son ambiguité.

 

On retourne ensuite aux contemporains, d’abord avec le Chilien Cristián Vila Riquelme, qui semble goûter l’obscurité et l’hermétisme… Un peu trop à mon goût. Si le quasi-poème en prose qu’est « Nautilus » (pp. 99-104) ne manque pas d’un certain charme, « Retour » (pp.105-113), en dépit de quelques images fortes, m’a paru d’un ennui mortel. Dommage…

 

Un peu d’ethnographie pour finir – ce n’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre – avec l’Américaine Jessica Almanda Salmonson qui, avec « La Femme qui avait épousé un phoque » (pp. 117-122), nous livre un très beau conte de la région de Coos Bay, au nord-ouest des Etats-Unis. Une belle initiative, à renouveler.

 

On entame ensuite le dossier consacré aux « présences cachées ». Il s’agit de déceler le mystérieux, la présence du fantastique, non pas dans quelque région éloignée du globe, mais au cœur même de l’Europe, simplement dans les « blancs » de la carte, les régions où l’on ne s’aventure guère, et où ont pu survivre d’inquiétantes et/ou fascinantes créatures du passé…

 

Premier auteur : le « maître de la ghost story » Edward Fredric Benson, avec « La Corne d’épouvante » (pp. 125-135), et sa variation sur l’abominable homme des neiges dans les Alpes suisses. Une jolie réussite, avec une très belle atmosphère, et un suspense haletant.

 

On passe ensuite à John Buchan (l’auteur des 39 Marches), avec « Skule Skerry » (pp. 137-149). Cette fois, c’est dans les îles au nord de l’Écosse que se situe l’intrigue, cadre magnifiquement utilisé. L’atmosphère est absolument sublime. Mais la chute m’a paru un peu décevante, dommage…

 

Enfin, reste une nouvelle de l’Autrichien Paul Busson, « La Pierre qui fume » (pp. 151-164). Où l’on part en quête d’un satyre au Tyrol. Une jolie nouvelle, même si sans doute moins saisissante à mes yeux que Le Marais aux sorcières, que j’avais déjà eu le plaisir de lire… grâce au Visage vert, en tant qu’éditeur cette fois.

 

Et c’est bien évidemment à Michel Meurger de conclure, en se focalisant essentiellement sur cette dernière nouvelle : « Danse avec le sylvain. Paul Busson et la nostalgie du dionysiaque » (pp. 165-185). Un article eeeeeeeeeeeeextrêmement riche et passionnant où l’auteur fait preuve de sa sidérante érudition habituelle. Et je ne peux m’empêcher de me poser, comme à chaque fois, cette question : mais comment fait-il ?

 

 En somme, vous l’aurez compris, ce numéro du Visage vert est bien fidèle à la tradition d’excellence de la revue. Vivement la suite, en principe pour bientôt…

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"H.P. Lovecraft", de Michel Houellebecq

Publié le par Nébal

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HOUELLEBECQ (Michel), H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Paris, Éditions du Rocher – J’ai lu, coll. Document, [1991] 1999, 153 p.

 

Voilà un petit livre – très petit : c’est l’affaire de deux heures au plus – tout particulièrement cher à mon cœur. Ainsi que j’ai pu le dire, notamment, en chroniquant récemment La Carte et le territoire, il ne se passe pas une année sans que je le relise au moins une fois (eh : c’est court, j’en profite…). Il était donc bien temps que je vous en parle.

 

Voici donc le fameux « essai sur Lovecraft » de Michel Houellebecq, si je ne m’abuse sa première publication non poétique. Revenant dans sa préface sur ce texte « de jeunesse », l’auteur avoue l’avoir conçu, dans un certain sens, comme un « premier roman », dont HPL serait l’unique personnage. Ce qui est certain, c’est que, ainsi que le note pour une fois judicieusement la quatrième de couverture, il « nous livre les prémisses de son univers désenchanté qui a fait le succès des Particules élémentaires. » Allons même plus loin : l’amateur de Lovecraft n’apprendra pas forcément grand-chose sur le « reclus de Providence » dans ce petit ouvrage ; mais s’y dévoile au moins autant, si ce n’est plus, Houellebecq lui-même, avec une totale sincérité, sans la moindre pose. Certes, les deux auteurs n’ont pas eu les mêmes préoccupations : on peut même les dire franchement opposées, tant Houellebecq caractérise Lovecraft par sa détestation du réalisme, là où le réalisme – caractérisé essentiellement par le sexe et l’argent – tient une place fondamentale dans ses propres écrits. Mais il est des points où ils se rejoignent. Lisons ce passage éloquent (pp. 17-18) :

 

« Peu d’êtres auront été à ce point imprégnés, transpercés jusqu’aux os par le néant absolu de toute aspiration humaine. L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires. Le bien, le mal, la morale, les sentiments ? Pures « fictions victoriennes ». Seul l’égoïsme existe. Froid, inentamé et rayonnant. »

 

Voire des procédés… Après la « pseudo-affaire Wikipédouille », je ne peux m’empêcher de citer ce passage, ne serait-ce que pour la blague (pp. 82-83) :

 

« La description des Grands Anciens dans Les Montagnes hallucinées […] est restée classique. S’il y a un ton qu’on ne s’attendait pas à retrouver dans le récit fantastique, c’est bien celui du compte rendu de dissection. À part Lautréamont recopiant des pages d’une encyclopédie du comportement animal, on voit mal quel prédécesseur on pourrait trouver à Lovecraft. Et celui-ci n’avait certainement jamais entendu parler des Chants de Maldoror. Il semble bien en être arrivé de lui-même à cette découverte : l’utilisation du vocabulaire scientifique peut constituer un extraordinaire stimulant pour l’imagination poétique. Le contenu à la fois précis, fouillé dans les détails et riche en arrière-plans théoriques qui est celui des encyclopédies peut produire un effet délirant et extatique. »

 

Uh uh. Blague à part, l’utilisation d’un vocabulaire scientifique est bien caractéristique du style de Houellebecq, et c’est peut-être bien là une chose qu’il a retirée de Lovecraft.

 

Mais, avant d’attaquer le vif du sujet, je voudrais faire une dernière précision : on peut reprocher, sans doute, beaucoup de choses à ce H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, et les contempteurs du Terrible Michou comme (surtout) les idolâtres du Grand HPL n’y ont pas manqué. Oui, sans doute, par exemple, y avait-il de meilleure source biographique que Sprague de Camp (S.T. Joshi, pour ne pas le nommer, qu’il faudra bien que je lise un jour…). Mais, à ce propos – c’était là où je voulais en venir – ce petit ouvrage n’est pas une biographie de Lovecraft, et l’attaquer sur ce point est absurde : c’est un essai sur Lovecraft, et même, plus précisément, sur son œuvre. La vie de Lovecraft n’intéresse Houellebecq qu’en tant qu’elle éclaire son œuvre ; aussi les passages biographiques à proprement parler sont-ils relégués dans le dernier tiers de l’ouvrage (« Holocauste »), et même qualifiés « d’antibiographie », avec ces mots fameux (p. 106) :

 

« Howard Phillips Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie et, éventuellement, à réussir leur œuvre. Encore que, sur ce dernier point, le résultat ne soit pas garanti. »

 

Aussi Houellebecq ne retient-il de la biographie de Lovecraft que quelques brefs fragments, ceux à même d’éclairer son œuvre, bref, de manière délibérément partielle et partiale, ceux qui l’intéressent : en gros, la dépression, et le racisme. Mais nous y reviendrons.

 

Pour le moment, tenons-nous-en à la structure de ce petit ouvrage. Qui pratique, à l’instar de son sujet, « l’attaque en force », dans sa variante « théorique » (pp. 13-14) :

 

« La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée. Toutes ces « notations » d’une si prodigieuse finesse, ces « situations », ces anecdotes… Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d’écœurement déjà suffisamment alimentée par n’importe quelle journée de « vie réelle ».

 

« Maintenant, écoutons Howard Phillips Lovecraft : « Je suis si las de l’humanité et du monde que rien ne peut m’intéresser à moins de comporter au moins deux meurtres par page, ou de traiter d’horreurs innomables provenant d’espaces extérieurs. »

 

« Howard Phillips Lovecraft (1890-1937). Nous avons besoin d’un antidote souverain contre toutes les formes de réalisme. »

 

Superbe entrée en matière de la première partie (« Un autre univers »), consacrée à quelques généralités sur Lovecraft et son œuvre. Déjà pointent la dépression et le refus du réalisme ; puis, surtout, l’idée d’une « littérature rituelle », d’un mythe moderne, avec ses figures, ses clefs, ses méthodes, ses « techniques d’assaut » qui feront l’objet de la deuxième partie, laquelle décortique l’écriture lovecraftienne (style et procédés). Pour ce faire, un court poème, dont chaque vers titre un chapitre :

 

Attaquez le récit comme un radieux suicide

 Prononcez sans faiblir le grand Non à la vie

Alors, vous verrez une puissante cathédrale

Et vos sens, vecteurs d’indicibles dérèglements

Traceront le schéma d’un délire intégral

Qui se perdra dans l’innomable architecture des temps

 

Attaque en force, donc, et le plus souvent « abstraite » ou « théorique », contrairement au récit fantastique classique où la banalité du quotidien se fissure (Lovecraft n’a que faire de la banalité du quotidien). Refus de la vie, donc du réalisme, donc du sexe et de l’argent, jamais mentionnés. Puis, les descriptions lovecraftiennes : ses architectures incomparables, tout d’abord ; ensuite, les personnages lovecraftiens, délibérément plats (p. 75) :

 

« Ce n’est que progressivement qu’il en vient à reconnaître l’inutilité de toute psychologie différenciée. Ses personnages n’en ont guère besoin ; un équipement sensoriel en bon état de marche peut leur suffire. Leur seule fonction réelle, en effet, est de percevoir. »

 

D’où l’importance fondamentale des cinq sens dans l’écriture lovecraftienne ; un exemple particulièrement développé : son ouïe remarquablement fine, pour quelqu’un qui disait n’avoir aucun goût en matière de musique… Ensuite, descriptions scientifiques et objectives : l’horreur doit dépasser la psychologie, dépasser l’humain, à l’instar de la morale de Kant. Enfin, disproportion d’échelle, qui aboutit au délire pur et simple, et structuration complexe des nouvelles, l’exemple le plus saisissant étant fourni par « L’Appel de Cthulhu ».

 

Et le style, alors ? Paroxystique, baroque, débordant de boursouflures emphatiques dans ses explosions de délire, il n’est guère du goût des critiques en place, qui le jugent souvent déplorable. Mais (p. 102) :

 

« Ce n’est pas sérieux. Si le style de Lovecraft est déplorable, on peut gaiement conclure que le style n’a, en littérature, pas la moindre importance ; et passer à autre chose. »

 

Et de qualifier ce point de vue de « stupide ». Or nous aimons Lovecraft, justement, parce qu’il « dépasse les bornes »…

 

On passe ensuite aux aspects biographiques à proprement parler. Domine, ici, « le choc de New York ». Lovecraft a toujours été réactionnaire, antisémite, raciste. Mais c’était avant tout un gentleman de province, pas du genre à laisser éclater ses sentiments. Et, paradoxe, cela ne l’a pas empêché d’épouser, en la personne de Sonia Greene, une Juive divorcée… Les premiers temps de son mariage, qui coïncident avec l’installation à New York, sont la grande période heureuse de la vie de Lovecraft, qui n’a plus rien du « vieillard trentenaire », sans parler du « reclus de Providence ». Mais la perte de l’emploi de Sonia va générer une crise. Lovecraft, ne trouvant pas d’emploi, va se retrouver en concurrence avec la population immigrée ; son racisme discret et « bien élevé » va devenir progressivement phobique et haineux. C’est triste à dire, mais c’est incontestablement là qu’il trouvera la force incomparable de ses plus grands textes. La fameuse lettre à Frank Belknap Long décrivant la population immigrée du Lower East Side en est un témoignage éloquent (pp. 129-131) : « Indiscutablement, c’est du grand Lovecraft. » C’est – hélas – vrai… On ne saurait remettre en cause cet aspect de l’œuvre lovecraftienne, sur lequel, pourtant, il semblerait que l’on se soit longtemps tu.

 

Mais sans doute est-il également important de noter l’aspect « masochiste » de ce racisme, fondé à la fois sur la peur et la haine. Le WASP, la « projection » de Lovecraft, n’a rien du héros triomphant dans ses textes : elle fait au contraire une victime toute désignée. En face, les êtres « inférieurs » pactisent avec les Grands Anciens, quand – trait classique du racisme – ils ne commettent pas l’horreur suprême qu’est le métissage…

 

Ceci étant, loin de New York, le racisme de Lovecraft a de nouveau évolué, pour se faire moins virulent sur la fin de sa vie (à titre d’exemple, son admiration première pour Hitler a vite décru, et ses appels au meurtre – dans une de ses lettres, « sinistre précurseur, il préconisera l’utilisation de gaz cyanogène » (p. 132) – se sont transformés en « simples » éloges de la ségrégation…).

 

Mais il est temps de conclure (p. 149-150) :

 

« Cet homme qui n’a pas réussi à vivre a réussi, finalement, à écrire. […] New York l’a aidé. Lui qui était si gentil, si courtois, y a découvert la haine. De retour à Providence il a composé des nouvelles magnifiques, vibrantes comme une incantation, précises comme une dissection. La structure dramatique des « grands textes » est d’une imposante richesse ; les procédés de narration sont nets, neufs, hardis ; tout cela ne suffirait peut-être pas si l’on ne sentait pas, au centre de l’ensemble, la pression d’une force intérieure dévorante.

 

« Toute grande passion, qu’elle soit amour ou haine, finit par produire une œuvre authentique. On peut le déplorer, mais il faut le reconnaître : Lovecraft est plutôt du côté de la haine ; de la haine et de la peur. L’univers, qu’il conçoit intellectuellement comme indifférent, devient esthétiquement hostile…

 

« […] Là est le profond secret du génie de Lovecraft, et la source pure de sa poésie : il a réussi à transformer son dégoût de la vie en une hostilité agissante.

 

« Offrir une alternative à la vie sous toutes ses formes, constituer une opposition permanente, un recours permanent à la vie : telle est la plus haute mission du poète sur cette terre. Howard Phillips Lovecraft a rempli cette mission. »

 

 L’essai de Michel Houellebecq se dévore comme un savoureux roman, et un de ses meilleurs. La plume est splendide, élégante et simple ; la démonstration, sans être d’une originalité foudroyante, n’en est que plus convaincante. Très bel hommage d’un fan à un auteur qui l’a fait rêver depuis son adolescence, H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie est une jolie réussite, et, en ce qui me concerne, je continuerai encore longtemps de trouver mon bonheur dans cette alliance en apparence seulement incongrue entre deux auteurs que j’apprécie énormément.

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"The League Of Extraordinary Gentlemen. Century: 1910", d'Alan Moore & Kevin O'Neill

Publié le par Nébal

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MOORE (Alan) & O’NEILL (Kevin), The League Of Extraordinary Gentlemen. Century: 1910, [s.l.], Top Shelf – Knockabout, [2009], [n.p.]

 

Est-il bien nécessaire de rappeler ici la nature divine d’Alan Moore ?

 

Oui.

 

Donc : Alan Moore est Dieu.

 

Et Century – joie ! joie ! – correspond au tant attendu « volume III » de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, cette série ô combien fantabuleuse qui a fait l’objet de mes derniers comptes rendus, après le détour pour le moins particulier – mais nécessaire – constitué par Black Dossier.

 

Au passage, il me paraît important – pour ne pas dire indispensable – de noter ceci : j’ai appris que Delcourt avait traduit Century: 1910… sans que ni cet éditeur, ni Panini (qui, parallèlement, « retraduit » médiocrement, pour ne pas dire pathétiquement, les premiers volumes de la Ligue – avec ou sans les annexes « textuelles » ? Si un lecteur pouvait m’éclairer à ce sujet, je lui en serais infiniment reconnaissant…), n’envisage de traduire pour autant Black Dossier, pour d’obscures raisons juridiques (il semblerait, à ce que j’ai cru comprendre, qu’il y ait obstruction de DC ; il faut dire qu’Alan Moore a claqué la porte de la « Distinguée Concurrence » : Century: 1910, comme vous avez pu le constater, est paru chez un nouvel éditeur…). Or, précisons-le d’emblée pour les lecteurs non anglophones : Century: 1910 est à mon sens totalement incompréhensible si l’on n’a pas lu au préalable Black Dossier… album lui-même largement incompréhensible si l’on n’a pas lu au préalable « The New Traveller’s Almanac » dans le Volume II. Tout s’enchaîne… Autant dire, cher lecteur non anglophone, que tu ferais bien de réfléchir à deux fois avant d’acheter cette BD en français…

 

Ceci étant posé, abordons maintenant le contenu. Avec Century: 1910, nous attaquons le « volume III » de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, nous narrant cette fois ses péripéties au XXe siècle. Ce « volume III » comprendra trois volumes, séparés chacun par plusieurs années ; à l’heure actuelle, seul le premier – Century: 1910, donc – est paru, le deuxième étant annoncé (avec du retard…) pour l’année prochaine. L’album, comme d’habitude, se divise en deux parties : l’une en bande-dessinée, le premier chapitre de la nouvelle « saison » intitulé « What Keeps Mankind Alive? », et l’autre en texte illustré, la nouvelle « Minions Of The Moon », dont nous avons ici le premier chapitre, « Into The Limbus ».

 

Commençons par « What Keeps Mankind Alive? », épisode situé en 1910 (donc), essentiellement en Angleterre (mais pas que). On y suit, en gros, deux trames narratives distinctes. Nous y faisons la connaissance de la « seconde Ligue Murray » (la première étant bien évidemment celle de 1898) : Allan Quatermain Jr, l’immortel androgyne Orlando (un homme, alors ; son inspiration vient à la base de Virginia Woolf, essentiellement, mais nous savons depuis Black Dossier qu’il est également le Roland de la Chanson et on apprend dans « Minions Of The Moon » – voir plus bas – qu’il est aussi, en tant que femme cette fois, le O. d’Histoire d’O. de Pauline Réage… entre autres, sans doute), le détective du surnaturel Thomas Carnacki (créé par William Hope Hodgson) et le « gentleman cambrioleur » Arthur J. Raffles (créé par E.W. Hornung).

 

Si cette seconde Ligue est à bien des égards moins « monstrueuse » que la première – c’est peu dire ! –, elle n’en a pas moins du pain sur la planche : Carnacki multiplie les visions d’apocalypse, en rapport avec une secte satanique qui ne manquera pas de faire penser – une fois de plus – à Aleister Crowley, tandis qu’un meurtrier s’en prend aux prostituées dans les rues de Londres – Jack l’Éventreur (oui, encore lui) serait-il de retour, et y aurait-il un lien ? La Ligue se met à enquêter… et il n’est pas forcément évident pour Mina Murray de gérer cette bande indisciplinée, en particulier Orlando, qui tend à se montrer quelque peu agaçant quand il en a une paire… À vrai dire, ce qu’Alan Moore nous narre ici, et avec brio, c’est avant tout – sans spoiler excessivement – une grosse lose… ce qui, mine de rien, n’est pas très commun dans les comics. Et plutôt intéressant…

 

Parallèlement, nous suivons le destin tragique de la fille du capitaine Nemo (dont je tairai le nom, à tout hasard…), s’échappant de Lincoln Island pour gagner Londres et sa misère. Une histoire pathétique (dans le bon sens du terme) et politique, qui nous est contée en chansons… et dont je ne révélerai bien évidemment pas la conclusion. Juste une chose : elle marque. Définitivement.

 

La partie BD de Century: 1910 est donc une franche réussite. Alan Moore retrouve dans ce premier chapitre le sens du rythme et l’inventivité des premiers épisodes de la Ligue, tout en préservant la profondeur et la richesse particulières introduites dans le récit par « The New Traveller’s Almanac » et Black Dossier, et en y rajoutant une certaine touche, tantôt mélancolique et désabusée, voire désespérée, tantôt rageuse, qui en font bien un épisode « à part », avec son identité propre. Quant à Kevin O’Neill, il n’a à mon sens jamais été aussi bon : il livre dans cet album certaines de ses plus belles planches.

 

Quelques mots, maintenant, sur « Minions Of The Moon ». Cette nouvelle est présentée comme ayant été écrite par « John Thomas » (un pseudonyme de John Sladek, et un terme d’argot pour désigner le pénis…) et publiée pour la première fois en 1969 (…) par James Colvin (pseudonyme de Michael Moorcock) dans la revue Lewd Worlds Science Fiction (pour New Worlds, bien sûr, alors dirigée par Moorcock). Il s’agit donc d’un pastiche de la science-fiction anglaise de la fin des années 1960 et notamment de la « new wave »… mais pas uniquement. Ainsi, le premier fragment, dont le héros n’est autre qu’Orlando (qui s’appelle encore Bio, à l’époque) reprend une fameuse scène de 2001… Il consiste autrement en une réflexion sur l’immortalité, de même que le suivant, daté de 1910 et faisant suite immédiatement aux événements décrits dans la BD. Les fragments suivants prennent tous place en 1964. Et je préfère ne pas en dire davantage, de crainte de gâcher le plaisir du lecteur ; sachez seulement qu’on y croisera Captain Universe (!), et qu’on y évoquera un danger menaçant la Lune… Difficile, de toute façon, d’en dire grand-chose : on ne fait guère ici que poser le décor. Et – ah, si ! – apporter une réponse à une question que l’on était en droit de se poser depuis le Volume One

 

Vous l’aurez compris : Century: 1910 est indispensable. Mais – ça ne mange pas de pain que de le répéter une dernière fois – il faut au préalable avoir lu tout ce qui avait été publié concernant la Ligue par Alan Moore et Kevin O’Neill, et ce dans l’ordre où cela avait été publié. Sous peine de rien y panner. Ce qui serait quand même sacrément dommage.

 

 Bon. Moi, maintenant, je veux la « suite ». Mais pour ça, faudra patienter encore un peu…

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"The League Of Extraordinary Gentlemen: Black Dossier", d'Alan Moore & Kevin O'Neill

Publié le par Nébal

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MOORE (Alan) & O’NEILL (Kevin), The League Of Extraordinary Gentlemen: Black Dossier, La Jolla, DC Comics – Wildstorm – America’s Best Comics, 2007, [n.p.]

 

Première chose : Alan Moore est Dieu.

 

Deuxième chose : ayé.

 

 

ENFIN !

 

YEE-AH ! (zboing zboing zboing) YEE-AH !

 

J’ai ENFIN lu le Black Dossier ! ENFIN ! EEEEEEEEEEEENFIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIN !!!

 

(zboing zboing zboing)

 

...

 

« You know what? I’m happy. »

 

...

 

Broumf.

 

Je disais donc : Alan Moore est Dieu, et j’ai enfin lu le Black Dossier. D’où : je suis content. Parce que ça faisait un petit moment que je voulais lire la bête, et qu’il semblait que, pour une obscure raison de droits à ce que j’ai cru comprendre, il n’était même pas concevable d’en attendre un jour une traduction française.

 

Or, le Black Dossier, ce n’est pas rien, tout de même ; c’est en quelque sorte (mais pas vraiment non plus, voir plus bas) la « suite » de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, fantabuleuse série dont je vous ai dit le plus grand bien ces derniers jours, suite à ma redécouverte de la chose dans la langue de Shakespeare. Un passage presque obligé avant d’aborder cette « suite » (…), justement ; car, je me répète encore une fois – oui, je sais, mais c’est important, et maintenant que j’ai lu le Black Dossier je peux le confirmer pleinement –, cette bande-dessinée est à mon sens incompréhensible si l’on n’a pas lu au préalable le « New Traveller’s Almanac » figurant dans le Volume II de la série, et qui n’a semble-t-il été traduit en français que pour une édition collector en coffret. Une lecture ardue, exigeante, parfois pénible, mais indispensable.

 

Et une lecture qui, déjà, changeait quelque peu la donne, faisait prendre à la série une orientation qui n’était pas celle à laquelle on s’était habitué jusqu’alors – c’est-à-dire, pour schématiser, un très bon divertissement rendant un hommage enthousiasmant à la culture populaire (essentiellement) de l’époque victorienne (en gros). Déjà, le « New Traveller’s Almanac » semblait porté par une ambition plus grande, qui se traduisait de manière évidente par de drastiques changements d’échelle : on passait de l’Angleterre, en gros (les séquences égyptienne, française... et martienne étant pour le moins expédiées), au monde entier, et de l’époque victorienne (et encore ! de 1898, en fait…) à une période d’environ trois siècles, mais riche en vestiges d’un lointain passé…

 

Et Black Dossier renforce considérablement cette dimension historique, notamment par le biais des premiers documents constituant le « dossier » à proprement parler (j’y reviendrai). La série s’inscrit ainsi désormais dans l’Histoire (avec un énoooOOOooorme H), et, dotée d’une symbolique puissante et d’une ambition démesurée à la limite de la mégalomanie pure et simple (on est bien loin du gentil divertissement), rappelle, bien davantage que les premiers épisodes de la Ligue, le final bluffant et délirant de From Hell, ou, dans la même veine magique, mais plus contemporaine, l’extraordinaire Prométhéa (la conclusion de Black Dossier en est vraiment très proche dans l’esprit).

 

Aussi, vous êtes prévenus : ce n’est pas parce que vous avez adoré les volumes 1 et 2 de la Ligue que vous adhérerez nécessairement au propos de Black Dossier. Car, à vrai dire, cela n’a plus grand-chose à voir. Black Dossier, ainsi, n’est pas véritablement une « suite », et encore moins un « spin off ». C’est… autre chose.

 

Ceci étant posé, voyons voir ce qu’il y a à l’intérieur de la bête. Celle-ci se divise en deux parties bien distinctes, mais enchâssées l’une dans l’autre : il y a d’une part une bande-dessinée « classique » (même si…) et d’autre part un ensemble de « documents » très divers constituant le « Black Dossier » à proprement parler.

 

Nous sommes en Angleterre, en 1958. Mais pas n’importe quelle Angleterre, bien sûr : une Angleterre uchronique, qui sort tout juste du régime oppressif de Big Brother… Deux individus, un homme et une femme (sur lesquels je ne dirai rien, même si leur identité ne fait guère de doute…), manipulent un abruti d’agent secret (un certain Jimmy, qui boit des « vodka martini over ice » ; oui, c’est bien le petit-fils de…), et profitent de sa stupidité pour dérober un épais dossier à couverture noire. Les services secrets britanniques se mettent bientôt sur la piste du jeune couple, qui va faire tout son possible pour quitter l’Angleterre… mais parcourt en chemin le « Black Dossier ».

 

Ce dossier comporte une kyrielle de documents sur les différentes incarnations de la Ligue au fil des âges, ainsi que des pièces permettant d’éclairer les raisons de son existence ou la destinée de ses membres, triés dans l’ordre chronologique de leur sujet. Après des avertissements en novlangue, nous avons ainsi affaire à un premier document, un essai de l’occultiste Oliver Haddo, remontant aux Grands Anciens, puis descendant jusqu’à l’époque contemporaine en passant par l’Âge Hyborien et Melniboné… Suit une tout aussi passionnante autobiographie en bande-dessinée « à l’ancienne » (avec le texte en-dessous des cases) de l’immortel et androgyne Orlando, de sa naissance dans la Thèbes grecque de l’Âge de bronze à 1943…

 

Je ne vais pas citer tous les « documents » composant le « Black Dossier », ni, bien évidemment, détailler leur contenu ; je me contenterai ici d’évoquer les plus marquants d’entre eux. On peut noter, ainsi, une remarquable série de pastiches : Alan Moore, qui n’a peur de rien, écrit rien de moins qu’un bref acte d’une pièce perdue de Shakespeare ; il publie ensuite de nouvelles aventures de Fanny Hill (« racontées à John Cleland »…), ce qui nous vaut une amusante pièce érotique ; mais il se livre aussi à un hilarant pastiche lovecraftien de P.G. Wodehouse (dont l’auteur serait Bertie Wooster, bien sûr), avant d’emprunter l’alias de Jack Kerouac pour nous livrer quelques pages hallucinées (pas de ponctuation, écriture phonétique) d’un roman beat à la plume fascinante mais dont la compréhension est pour le moins ardue pour le béotien dans mon genre (mais là encore il y a du Lovecraft). Très impressionnant, n’empêche (même si, j’imagine, on pourrait renâcler devant l’exercice de style…).

 

Mais d’autres documents sont également intéressants, comme les mémoires de Campion Bond (oui, le grand-père, donc), qui comprennent en fait un long extrait du journal de Mina Murray narrant sa première rencontre avec le capitaine Nemo. Autre pièce de choix : celle qui décrit les groupes parallèles à la Ligue formés en Allemagne (dirigé par le Docteur Mabuse, tiens, tiens) et en France (Jean Robur, Arsène Lupin, Monsieur Zénith, le Nyctalope et Fantômas).

 

Cerise sur le gâteau : les dernières pages de la bande-dessinée… sont en trois dimensions !

 

(Enfin, trois… et plus, puisque affinités…)

 

De quoi conclure ce Black Dossier pour le moins fascinant sur une note de grand spectacle (qui pète un peu les yeux, cela dit…). Vous me direz, à vue de nez, ça fait un peu gadget, mais, non, je pense qu’il y a vraiment quelque chose, là-dedans… quelque chose qui participe du caractère hors-normes de Black Dossier. Difficile, à vrai dire, de recommander fermement cet ouvrage : il ne sera sans doute pas du goût de tous. Et l’on peut légitimement trouver la partie « BD » un peu « faible » par rapport aux « documents » (à l’exception de la conclusion, brillante… dans tous les sens du terme). Ici, une fois n’est pas coutume, je ne parlerai donc en définitive que pour moi : je me suis régalé à la lecture de cette bizarrerie inclassable. Je ne puis qu’espérer qu’il en ira de même pour vous.

 

« Suite » avec Century: 1910.

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"The League Of Extraordinary Gentlemen, Volume II", d'Alan Moore & Kevin O'Neill

Publié le par Nébal

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MOORE (Alan) & O’NEILL (Kevin), The League Of Extraordinary Gentlemen, Volume II, La Jolla, DC Comics – Wildstorm – America’s Best Comics, [2002] 2003, [n.p.]

 

Rappelons tout d’abord qu’Alan Moore est Dieu.

 

Ensuite, je vous prie de bien vouloir m’excuser pour mon retard dans le compte rendu de ce deuxième tome de The League Of Extraordinary Gentlemen, mais, outre les raisons habituelles (travail essentiellement), il en est une d’importance qui trouvera son explication infra.

 

Mais « allons-y Alonzo », comme dirait le Docteur, pour ce volume II. Je ne reviendrai pas ici sur la présentation générale de la Ligue, vous pouvez pour cela vous référer à mon compte rendu du Volume One. Contentons-nous donc de rappeler que la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, dirigée par Mina Murray et comprenant le Capitaine Nemo, Allan Quatermain, Henry Jekyll / Edward Hyde et Hawley Griffin alias l’Homme invisible, y a sauvé autant que faire se peut Londres d’un terrible danger venu des airs. Il en est résulté, en toute fin de volume, une reconfiguration complète des services secrets britanniques qui aurait pu sonner le glas de la Ligue… mais d’autres menaces sont à même de surgir, justifiant son maintien. Et la dernière planche du Volume One se montrait assez explicite en la matière…

 

En effet, après un prologue martien emprunté au cycle de « John Carter » (croisé, rappelez-vous, dans « Allan And The Sundered Veil ») et pauvre en dialogues (mais non moins fascinant), c’est La Guerre des mondes d’H.G. Wells qui fournira l’essentiel du canevas de ce Volume II (du moins de sa partie comics…). On pourrait d’ailleurs aller plus loin, et voir dans l’ensemble de ces six épisodes un hommage à Wells, dans la mesure où, non seulement La Guerre des mondes est au centre des événements, mais encore L’Homme invisible y joue un rôle essentiel… et un troisième grand roman wellsien est de la partie, mais sans doute vaut-il mieux ici que je me taise...

 

Cela dit, on aurait également envie de sous-titrer l’ensemble « Hyde Superstar », tant le monstrueux double du Docteur Henry Jekyll se montre ici charismatique (au cinéma, on dirait qu’il bouffe l’écran). Le personnage se révèle ici sous toutes ses coutures, bien plus complexe qu’on ne l’imaginait à la base, et nous offre un véritable festival. « You should see me dance the polka… »

 

Pour le reste, ce Volume II fait honneur au talent d’Alan Moore, qui ne se contente bien évidemment pas de copier-coller l’intrigue de Wells à l’univers de la Ligue. Il sait se réapproprier intelligemment La Guerre des mondes, avec une finesse qui n’appartient qu’à lui, mais qui n’exclut pas une salutaire dose d’humour, et même, disons-le franchement, de réjouissants éclats de pur mauvais goût. Ce Volume II est en effet, dans la mesure du possible, encore plus délirant et enthousiasmant, par bien des aspects, que le premier. Autant dire que les amateurs ne seront pas déçus du voyage.

 

Un voyage crépusculaire pourtant, et ce sans surprise – je ne pense pas ici spoiler quoi que ce soit : malgré le délire ambiant, malgré l’humour omniprésent, cette aventure marque la fin de la Ligue formée par Mina Murray. Une fin qu’on devine très tôt sanglante et définitive…

 

Mais ce n’est pas pour autant la fin de l’ouvrage… ni, sans doute, la véritable fin de la Ligue en tant qu’institution. Mais de cela il n’est possible de prendre conscience qu’à la lecture de la volumineuse seconde partie de ce tome 2, textuelle, « The New Traveller’s Almanac ». Il s’agit d’une sorte de « guide de voyage » dressé par les services secrets britanniques à partir des notes fournies par les membres de la Ligue sur plus de trois siècles : on découvre (ou plutôt, on obtient confirmation...) en effet que la Ligue créée par Mina Murray avait connu de précédentes incarnations, comprenant parfois des membres prestigieux (un certain Gulliver, par exemple), mais aussi que la Ligue a d’une certaine façon continué après l’invasion martienne de 1898… C’est ainsi l’occasion de faire la rencontre d’un certain nombre de personnages cruciaux, comme par exemple l’immortel et androgyne Orlando…

 

Mais disons les choses plus clairement : si, dans le premier volume, « Allan And The Sundered Veil » était une nouvelle sympathique et utile à la compréhension de la suite, « The New Traveller’s Almanac » n’est pas « simplement utile ». Pour avoir attaqué hier la lecture de Black Dossier, je peux d’ores et déjà vous dire que la lecture préalable de « The New Traveller’s Almanac » est tout simplement indispensable à la compréhension des événements qui y sont rapportés. Et je suppose qu’il en va de même pour Century: 1910 [EDIT : Oui.]. En effet, tous les éléments compris dans le « Black Dossier » à proprement parler trouvent leur origine dans ce long texte du Volume II, qui éclaire en outre l’identité des deux héros de cette « suite »… Autant dire que son absence dans la version française – hors édition collector en coffret, à ce que j’ai cru comprendre – est cette fois véritablement scandaleuse… Mais vous êtes avertis : n’essayez pas de lire Black Dossier si vous n’avez pas lu au préalable « The New Traveller’s Almanac », vous risquez de ne rien y comprendre.

 

Le problème, cela dit, c’est qu’il faut se le farcir, ce « New Traveller’s Almanac ». Et mine de rien, ça demande un effort assez consistant. Car il s’agit d’un texte extrêmement dense, qui bombarde le lecteur d’informations extrêmement érudites (et cependant lacunaires, ai-je trouvé, mais Alan Moore a nécessairement dû faire des choix…), et d’une lecture particulièrement aride, malgré les quelques illustrations ici ou là : la maquette sur trois colonnes n’arrange probablement rien à l’affaire. Je ne cacherai donc pas que j’ai peiné sur ce texte, d’autant que son caractère « répétitif », à le lire ainsi en bloc, lui confère en outre un aspect passablement ennuyeux par endroits (eh oui ; je sais, je n’en reviens pas moi-même, j’ai trouvé un passage d’Alan Moore ennuyeux…). Pourtant, les moments savoureux ne manquent pas, ni l’humour, là encore (notamment dans le dernier chapitre). Reste qu’il faut s’accrocher. Mais le jeu en vaut la chandelle : c’est toute la suite de The League Of Extraordinary Gentlemen qui devient accessible à la lecture de ces pages.

 

Détaillons-les brièvement. Six chapitres, donc, correspondant chacun à une zone géographique précise, dont on détaille les lieux, événements et personnages notables ou mystérieux : le premier de ces chapitres, sans surprise (chauvinisme oblige), concerne les Îles britanniques, et on y entend par exemple parler de la disparition d’une certaine Miss A. L. dans un trou, puis dans un miroir… On y parle surtout du « Blazing World », qui aura une grande importance par la suite. Deuxième chapitre, l’Europe, où je n’ai pu manquer (chauvinisme oblige ?) de m’attarder sur le cas français, et notamment sur les Hommes Mystérieux, contrepartie française de la Ligue, comprenant, pour l’anecdote, un certain Nyctalope (…), mais aussi Jean Robur, entre autres (on y reviendra plus en détail dans Black Dossier). Le troisième chapitre est consacré aux Amériques (j’avoue, sans surprise, m’être particulièrement attardé en Nouvelle-Angleterre). Le quatrième, à l’Afrique et au Moyen-Orient. Le cinquième, à l’Asie et à l’Australie (Laputa, Shangri-La, Xanadu…). Le sixième, enfin, aux régions polaires (les Montagnes hallucinées, la Mégapatagonie, Toyland…).

 

 Ce Volume II est donc une suite exemplaire, bien à la hauteur du premier tome. Et, je me répète, mais c’est important, il est capital d’y lire « The New Traveller’s Almanac » pour une bonne compréhension de la suite. Autant dire que cela en fait une lecture indispensable. De la part d’Alan Moore, on n’en attendait pas moins.

 

On se retrouve (ou pas) pour Black Dossier.

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"The League Of Extraordinary Gentlemen, Volume One", d'Alan Moore & Kevin O'Neill

Publié le par Nébal

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MOORE (Alan) & O’NEILL (Kevin), The League Of Extraordinary Gentlemen, Volume One, La Jolla, DC Comics – Wildstorm – America’s Best Comics, [1999] 2000, [n.p.]

 

Je ne sais pas si je vous l’ai déjà fait remarquer, mais Alan Moore est Dieu.

 

 

Ah, tiens, maintenant que j’y pense, si.

 

Mais vous reconnaîtrez qu’en plus il a la tête de l’emploi.

 

Et parmi Ses œuvres non négligeables, il y a la fameuse Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Qui n’a évidemment rien à voir avec l’étron filmique du même nom, pour lequel on ne remerciera pas Sean Connery. Jusqu’à présent, comme tout le monde (…), j’avais lu la Ligue en français, dans la très belle édition en format FRANÇOUAIS publiée par les Éditions USA.

 

Mais ce que je ne savais pas, c’est que cette édition était incomplète.

 

Non, je ne parle pas ici de Black Dossier et de Century: 1910, qui n’avaient pas été publiés en France (le premier semblant ne devoir jamais l’être, d’ailleurs… [EDIT : tandis que le second l'est déjà, ai-je appris depuis]) ; je parle bel et bien des deux premiers volumes de la Ligue. Il y manquait en effet nombre de petits « suppléments », certes pas forcément indispensables, mais quand même bien drôles, mais surtout de très longs textes publiés en « feuilleton », très utiles pour la compréhension de l’ensemble. En gros, pour vous donner un point de comparaison, c’est un peu comme si, dans Watchmen, l’éditeur français avait décidé unilatéralement de sabrer tous les passages « non-BD » ; et en volume, c’est même pire que ça…

 

En fin de compte, j’avais donc l’impression de n’avoir pas vraiment lu La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Et quand m’a été donnée l’opportunité de lire enfin Black Dossier et Century: 1910, j’ai d’abord voulu relire (en VO, donc) les deux premiers volumes de la série, avec ce qui m’avait manqué jusqu’alors. D’où la série d’articles que j’entame aujourd’hui.

 

Ce premier volume de The League Of Extraordinary Gentlemen peut dès lors être découpé approximativement en deux parties (sans compter les divers gags et autres suppléments en une planche, et la galerie de couvertures à la fin) : la première comprend la bande-dessinée à proprement parler, un story arc de six épisodes ; la seconde correspond à une longue nouvelle en « feuilleton » prenant place immédiatement avant les événements décrits dans la BD (mais qu’il vaut mieux lire après), intitulée « Allan And The Sundered Veil ».

 

Mais commençons de manière plus générale par présenter le principe de la Ligue. Nous sommes dans un monde que l’on pourrait largement qualifier de « steampunk », ou si l’on préfère de « rétro-futuriste », à la fin du XIXe siècle, en Angleterre essentiellement. Dans ce monde-là, où l’Empire victorien est à son sommet mais présente ses premiers signes de déliquescence, Alan Moore s’amuse à brasser tout ou partie de la culture plus ou moins populaire de l’époque, avec quelques pics vers le passé et d’autres vers le futur, pour élaborer un réjouissant team comic faisant appel aux plus célèbres figures du genre, et d’une richesse folle en références (pour ceux qui ne le connaîtraient pas, je recommande ce site – enfin, cette page d’archives, le site est mort, tiens donc ?).

 

Seront donc membres de la Ligue : Mina Murray, anciennement Mina Harker, dont l’écharpe rouge autour du cou rappelle assez qu’elle s’est échappée de Dracula de Bram Stoker ; le capitaine Nemo, de 20 000 lieues sous les mers et L’Île mystérieuse de Jules Verne (c’est dans ce dernier roman que son identité indienne est dévoilée, pour ceux qui s’en étonneraient) ; Allan Quatermain, son antithèse colonialiste crée par Henry Rider Haggard (Les Mines du Roi Salomon, etc.) ; Henry Jekyll et tant qu’à faire Edward Hyde, cette fois un colosse contrairement à ce que l’on trouvait dans le texte original de Robert Louis Stevenson ; et enfin Hawley Griffin, L’Homme invisible d’H.G. Wells, dont j’aurai bientôt l’occasion de vous reparler.

 

Le début du story arc présente les différentes étapes de la constitution de la Ligue, comme souvent dans les team comics, dans cet ordre. C’est déjà l’occasion de pages très réjouissantes, et de rencontres annexes non négligeables, comme celle, à Paris, d’Auguste Dupin, vieillissant mais toujours perspicace.

 

Mais l’histoire à proprement parler ne commence qu’ensuite, quand nos aventuriers sont chargés par Campion Bond, leur intermédiaire par rapport à leur chef suprême simplement désigné par la lettre « M » (et que Mina Murray suppose dès le début être Mycroft Holmes, le frère de Sherlock), de contrecarrer les plans d’un mystérieux et satanique « Docteur » asiatique de Limehouse, jamais nommé mais dans lequel on reconnaîtra aisément Fu-Manchu. À partir de là, nos héros iront de surprise en surprise, jusqu’à un finale pour le moins apocalyptique…

 

Que du bonheur. On voit bien là tout l’art narratif d’Alan Moore, qui parvient à faire une bande-dessinée à la fois intelligente et drôle, et extrêmement érudite sans jamais assommer ni perdre le lecteur, qui, au contraire, se régale d’autant plus du jeu de piste. À vrai dire, relire la Ligue après La Brigade chimérique (que je continue de bien aimer quand même, hein), ça m’a fait comme un choc… Définitivement, les deux projets, bien que ressemblants à bien des égards, ne jouent clairement pas dans la même catégorie ; et nos auteurs français, ici, ont bien des leçons à prendre du Maître (mais qui ne serait pas dans ce cas ?)…

 

Je ne m’étendrai pas sur les petits « suppléments » que l’on trouve ici ou là dans ce premier volume, même s’ils sont souvent fort amusants. Il faut par contre accorder quelques développements à la longue nouvelle (« feuilletonesque » : elle est composée de six chapitres, rappelant chaque fois au début ce qui s’est produit dans les épisodes précédents) intitulée « Allan And The Sundered Veil », et qui ne figurait donc pas dans l’édition française de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (ce qui est un peu scandaleux tout de même…).

 

L’histoire se situe donc avant la constitution de la Ligue, mais postérieurement à la mort simulée d’Allan Quatermain ; celui-ci n’est pas encore un opiomane, mais nous verrons justement dans cette nouvelle pourquoi il le deviendra… En attendant, il se rend chez Lady Ragnall pour prendre la plus précieuse des drogues : le taduki. Celui-ci le plonge dans un état comateux, qui lui fait faire un rêve étrange, un rêve où il croise de non moins étranges personnages : un certain Randolph Carter, rêveur de son état (la nouvelle est avant tout lovecraftienne), son grand-oncle John Carter, obsédé par Mars (eh eh !), puis un anonyme qui se présente comme étant « le voyageur temporel » (bien évidemment, il s’agit de celui de Wells). S’ensuivra un voyage halluciné dans le rêve, l’espace et le temps, entre les dimensions, là où rampent et murmurent de sinistres créatures qui cherchent à pénétrer dans notre monde…

 

Si la nouvelle a ses côtés pénibles – le rappel systématique des événements antérieurs –, il n’en reste pas moins qu’Alan Moore, qui a une jolie plume, sait instaurer une très belle ambiance et rendre hommage à Lovecraft et à Wells. Rien que pour ça, la nouvelle vaut le détour. Mais elle explique en outre des éléments de la BD, de ce premier tome a posteriori, mais aussi du second volume à venir, et peut-être (cela, je ne peux pas encore le dire) de ce qui va suivre : c’est dire si sa lecture est capitale, ce qui rend d’autant plus incompréhensible son absence dans l’édition française de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires

 

La suite très bientôt avec le volume II.

 

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Kadath : le Guide de la Cité Inconnue

Publié le par Nébal

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Kadath : le Guide de la Cité Inconnue, d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, illustrations de Nicolas Fructus, textes de David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Ourobores, 2010, 159 p.

 

Ma chronique se trouvait sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

Parallèlement à la nouvelle traduction des Contrées du Rêve d’Howard Phillips Lovecraft par David Camus, les éditions Mnémos enrichissent leur collection « Ourobores » d’un nouvel ouvrage consacré à la fameuse ville de Kadath, objet de la quête onirique de Randolph Carter. Étrange objet que voilà, quelque part entre beau livre (en couleurs, s’il vous plaît !), encyclopédie imaginaire, recueil de nouvelles et supplément de jeu de rôle…

 

Cinq rêveurs sont nos guides dans la Cité Inconnue, la Cité des dieux, la Cité des Très Hauts, tout au nord des Contrées du Rêve ; Kadath la mystérieuse, dont Lovecraft a fait l’objet d’une de ses plus fameuses nouvelles – l’extraordinaire « La Quête onirique de Kadath l’Inconnue » –, mais sans s’étendre vraiment sur la description de la cité en elle-même. Aussi a-t-il laissé le champ libre à une multitude d’interprétations, qui, pour ne pas être forcément du goût des lovecraftiens les plus orthodoxes, pour lesquels seule compte la parole du Maître de Providence, ont néanmoins de quoi séduire les esprits plus ouverts.

Cinq rêveurs, donc. Le premier – et le seul dont le nom figure sur la couverture, étonnant privilège – est Nicolas Fructus, l’illustrateur, qui emprunte ici les traits d’Auguste Philistin, le rêveur éveillé, peintre et cartographe. N’y allons pas par quatre chemins : il livre un travail absolument magnifique, superbement mis en valeur par une très belle maquette. Certes, ce Kadath coûte cher (36 €), mais il n’y a pas tromperie sur la marchandise : c’est vraiment de la belle ouvrage.

Les quatre autres rêveurs sont responsables des textes. Plutôt que de les citer par ordre alphabétique, ainsi que le fait le volume dans ses crédits, il semble plus pertinent de les classer en fonction des procédés mis en œuvre. Deux d’entre eux font effectivement fonction de guides, et livrent probablement les textes les plus intéressants de l’ensemble.

Citons tout d’abord Raphaël Granier de Cassagnac, ici l’Innomé, le voyageur, le vagabond, qui joue son propre rôle et compile l’ensemble des textes du recueil. « Le Témoignage de l’Innomé », dès lors, prend des allures de « fil rouge », faisant le lien entre les différents rêveurs. Mais le vagabond – à l’origine du projet du Guide – est aussi un de ceux qui arpentent le plus Kadath et ses quartiers, et, dès lors, nous en offrent un aperçu des plus saisissants, riche en détails.

Mais le récit le plus réussi est probablement celui de Mélanie Fazi, qui endosse ici la personnalité de sœur Aliénor, la Mère éternelle, la Toujours Féconde. Cette Bénédictine du Moyen-Âge, perpétuellement enceinte, est obsédée par le sort des dieux de Kadath. Son récit, très mélancolique, a tout d’une apocalypse lente, mêlée d’un incorrigible optimisme final qui ne l’en rend que plus touchant. Elle aussi, à la recherche des dieux, dont elle a vu le visage sur le mont Ngranek, arpente Kadath et les Contrées du Rêve, et se montre un guide efficace. « L’Évangile selon Aliénor » est probablement le texte le plus subtil du recueil, tout en en remplissant parfaitement les objectifs les plus « pratiques ». Joli tour de force.

Les deux textes restants ont en commun de mettre davantage l’accent sur la narration, quand bien même ils servent toujours de prétexte à errer en Kadath ; il témoignent aussi, dans un sens, d’une certaine « mégalomanie » (ou prise de risque…), dans la mesure où les auteurs incarnent cette fois des personnages créés par Lovecraft lui-même, et non des moindres…

Laurent Poujois, ainsi, devient le temps d’un rêve un certain Abd al-Azrad, le Saigneur, Seigneur du Lazaret. On reconnaît sans peine l’auteur du tristement célèbre Necronomicon dans le narrateur du « Kitab du Saigneur », écrivant son livre sur la peau d’un Hyperboréen chuchoteur. Le récit, fragmentaire, est très réussi et tout à fait passionnant ; le personnage d’Abd est un beau portrait de rebelle tragique, plus complexe qu’on ne l’imagine à première vue, et son histoire abonde en scènes marquantes.

C’est hélas moins vrai en ce qui concerne David Camus, le traducteur des Contrées du Rêve, qui a pour sa part choisi « d’incarner » – ou plutôt de « traduire » – Randolph Carter, le héros de Lovecraft, ici auteur supposé d’une nouvelle… dont le héros est un certain HPL. L’idée en soi n’est pas mauvaise, et quelques séquences sont correctes ; mais le traitement global, hélas, est nettement moins convaincant : la plume est fade, voire maladroite ; HPL n’a pas de personnalité, tantôt accro de la gâchette (?), tantôt mauvais pastiche du K. du Château de Kafka (l’auteur, en fin de récit, se sent obligé de préciser que les références abondent…). Qui plus est, ce texte est sans conteste le moins utile pour décrire Kadath, et celui qui s’intègre le moins bien à l’ensemble du volume… À n’en pas douter, « L’Inédit de Carter » est le point faible de ce Guide.

Pour des raisons d’ordre pratique, les « nouvelles » ont été présentées ici de manière « séparée ». Il est effectivement possible de les lire ainsi, grâce à un système de renvois. Mais ce n’est pas de la sorte qu’elles nous sont offertes dans l’ouvrage : les quatre récits s’emboîtent les uns dans les autres, au mépris de la chronologie, mais en fonction d’une seule logique interne, permettant de diviser le volume en trois parties (les rêves, les dieux et les quêtes). Vu de loin, cela paraît assez déstabilisant, mais c’est pourtant sans doute la meilleure manière de lire ce Kadath, prévu pour fonctionner ainsi. Les textes se répondent remarquablement bien dans l’ensemble, et la logique interne de l’ensemble ne saurait faire de doute.

Il est cependant une autre chose qui peut effrayer à première vue le lecteur non averti, et lui donner l’impression d’une lecture « malaisée » : l’abondance des commentaires et annotations en marge. Ici, nous pénétrons dans la dimension la plus « rôlistique » de ce volume. Régulièrement, en effet, quand des lieux ou des personnages sont mentionnés, ils se voient attribuer quelques lignes spécifiques ou une carte en marge, ainsi que deux notes : une de « folie », et une de « mythe ». Les joueurs de L’Appel de Cthulhu ou de Cthulhu système « Gumshoe » apprécieront tout particulièrement l’attention, ce qui n’empêchera pas les autres d’y jeter un coup d’œil. On s’y fait très vite, et cela ne vient en rien gêner la lecture, de toute façon aérée par l’abondance des cartes et illustrations.

Bilan très largement positif, donc, pour ce Kadath, si l’on excepte le bémol concernant « L’Inédit de Carter ». Mais on précisera cependant que cet ouvrage, à l’évidence, ne s’adresse pas à n’importe quel public. D’une part, en effet, il nécessite de connaître un minimum l’œuvre lovecraftienne, et notamment Les Contrées du Rêve (la sortie concomitante des deux ouvrages ne doit rien au hasard), même si les auteurs font de leur mieux pour rappeler ici l’essentiel. D’autre part, il s’agit d’un ouvrage respectant l’œuvre lovecraftienne, cela ne fait aucun doute, mais prenant néanmoins des libertés avec elle, suffisamment en tout cas pour faire hurler les puristes… En somme, pour apprécier véritablement Kadath, il faut être lovecraftien, sans être intégriste ; et sans doute la pratique du jeu de rôle est-elle une bonne idée, accessoirement…

 

Très bel ouvrage à la croisée de l’artbook, de la littérature et du jeu de rôle, Kadath : le Guide de la Cité Inconnue est une incontestable réussite. Les amateurs de Lovecraft – du moins les plus ouverts d’entre eux –, et a fortiori les rôlistes, ne manqueront pas de se régaler à arpenter en compagnie des cinq rêveurs la Cité des Très Hauts. Un objet livresque non identifié qui mérite qu’on s’y arrête, projet un peu dingue mais maîtrisé de bout en bout, et en définitive assez épatant.

 

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Les Contrées du Rêve, d'H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Les Contrées du Rêve, préface et nouvelle traduction [de l’américain] par David Camus, Saint Laurent d’Oingt, Mnémos, [1939, 1943, 1964] 2010, 296 p.

 

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique. Je la reproduis ici au cas où... Mais il me faut d'abord battre ma coulpe : j'ai écrit beaucoup de bêtises dedans, qui n'avaient vraiment pas lieu d'être... Et je me dois, à ce stade, de présenter des excuses aux intéressés (David Camus au premier chef). Nombre de mes vieilles chroniques, quand je suis amené pour une raison ou une autre à les relire, me collent un peu la honte ; mais là ça fait partie de celles que je regrette le plus. Je ne suis pas porté à effacer mes bêtises, ce qui me paraîtrait mesquin. Mais réviser le propos s'impose...

 

 

 

Ce n’est guère un secret : nombre d’œuvres dans nos genres de prédilections ont considérablement souffert en traversant l’Atlantique ou la Manche. L’immense Howard Phillips Lovecraft, à n’en pas douter le plus grand écrivain d’horreur du XXe siècle, ne fait pas ici exception. Aussi, à l’instar de son comparse et correspondant Robert E. Howard, mérite-t-il sans doute que l’on dépoussière quelque peu certaines des traductions de ses plus fameuses œuvres. C’est à cette tâche que s’est attelé David Camus avec ce volume reprenant l’intégralité des nouvelles de Lovecraft situées dans les Contrées du Rêve.

 

Si l’on a fait de Lovecraft le maître de l’horreur « cosmique », d’une épouvante « matérialiste » tenant plus de la science-fiction que du fantastique, c’est en retenant surtout les « grands textes » constituant ce que l’on a ultérieurement baptisé (sans doute un peu abusivement) [EDIT : plus qu'un peu, mais je suis souvent revenu là-dessus ces derniers temps...] le « mythe de Cthulhu ». Mais l’œuvre lovecraftienne ne s’arrête pas à ces seuls récits, et on aurait bien tort d’en négliger les autres facettes, notamment celle des Contrées du Rêve : quatorze nouvelles, publiées entre 1920 et 1938 (donc après le décès de l’auteur pour certaines d’entre elles), dont quatre composent le « cycle de Randolph Carter » (plus connu chez nous sous le titre de Démons et merveilles), composé sur une période d’une quinzaine d’années, entre 1919 et 1933.

 

Dans Les Contrées du Rêve, si l’horreur est souvent bel et bien présente – encore que d’une manière plus diffuse, parfois –, on est bien loin du matérialisme et de la science-fiction. Ces textes, plus ou moins inspirés de la manière de Dunsany, relèvent davantage de ce que l’on qualifierait aujourd’hui de fantasy : un univers « autre » [EDIT : qui peut être pleinement onirique, ou antédiluvien, ou les deux], plus ou moins cartographié, où le surnaturel et la magie sont omniprésents, et où les dieux sont une réalité (pas d’interrogation, ici, sur le statut divin des Très Hauts, dieux de la Terre, contrairement aux Grands Anciens tels Cthulhu et ses petits camarades) ; on y voyage dans ses rêves à dos de zèbre, les bateaux s’envolent à la frontière entre la mer et le ciel, et l’armée des chats bondit sur la face cachée de la Lune…

 

Le recueil se divise en deux parties. Le premier tiers rassemble une dizaine de brefs contes fantastiques, présentant diverses facettes des Contrées du Rêve. Lovecraft ne s’y montre pas toujours au sommet de son talent, mais l’ensemble ne manque pas d’intérêt. Si l’on jettera un voile pudique sur la triste allégorie raciste de « Polaris », on s’attardera par contre avec davantage de plaisir sur sa quasi-antithèse, « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath ». On pourra trouver l’allégorie très personnelle de « La Quête d’Iranon » un peu lourde, mais se régaler de textes plus aboutis tels « L’Étrange Maison haute dans la brume », « Celephaïs », « Les Autres Dieux », et ce délicieux petit bijou qu’est « Les Chats d’Ulthar ».

 

Les deux autres tiers du volume sont occupés par le « cycle de Randolph Carter », à savoir Démons et merveilles. Trois nouvelles et une novella centrées sur le même personnage, constituant une vaste fresque onirique sans équivalent. « Le Témoignage de Randolph Carter » est un récit d’horreur gothique assez bien ficelé [EDIT : en fait, je ne suis plus vraiment de cet avis...], mais dont le lien avec les Contrées du Rêve est pour le moins ténu : seul le personnage, à vrai dire, justifie sa place dans ce livre.

 

Mais suit immédiatement le chef-d’œuvre du recueil, qui en occupe un tiers à lui seul : La Quête onirique de Kadath l’Inconnue. Un court roman surréaliste totalement débridé, hystérique, grotesque au sens de Poe [EDIT : mouais...], parfois à la limite du ridicule (l’épisode lunaire…), mais d’une inventivité formidable, insensée, repoussant toutes les limites du bon goût pour notre plus grand plaisir. La Quête onirique de Kadath l’Inconnue submerge le lecteur, l’assomme d’idées toutes plus géniales les unes que les autres. C’est à n’en pas douter le point d’orgue du recueil, et, bien que l’on soit ici très loin de l’ambiance et des thème des « grands textes » du « Mythe de Cthulhu » (malgré la présence en guest-star de Nyarlathotep, le messager des Autres Dieux), une œuvre majeure de Lovecraft.

 

« La Clé d’argent » est également une réussite tout à fait remarquable. Un très beau texte, teinté de mélancolie, à la forme un brin déstabilisante, mais pour un résultat convaincant. C’est sans doute moins vrai de sa suite directe, « À travers les portes de la clé d’argent » (écrite en collaboration avec E. Hoffmann Price), texte peu crédible, d’un mysticisme saoulant et surtout atrocement bavard…

 

En dépit de quelques fausses notes ici ou là, Les Contrées du Rêve est bel et bien un régal, et, ne serait-ce que pour La Quête onirique de Kadath l’Inconnue, mérite le détour. Maintenant, se pose le problème de cette édition en particulier, a fortiori pour les heureux possesseurs du troisième tome des œuvres de Lovecraft dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont, qui rassemblait déjà ces nouvelles. En d’autres termes, la nouvelle traduction de David Camus justifie-t-elle l’achat de ces Contrées du Rêve (21 €, tout de même, pardon de faire dans le matérialisme) ? Difficile à dire. [EDIT : mais non, bon sang ! Pourquoi j'ai écrit une connerie pareille, moi...] On lui accordera que sa traduction de ces textes est probablement la plus complète et la plus « juste » ; par contre, ce n’est probablement pas la plus littéraire… Certes, on ne frissonne plus devant le désormais mythique « Si long, Carter ! » de la première traduction de Démons et merveilles. Mais rendre le très riche vocabulaire de Lovecraft – qui a tendance il est vrai à en faire des tonnes – n’est guère une tâche aisée, et David Camus, à l’occasion, a connu quelques défaillances [EDIT : je n'en suis plus aussi sûr, il faudrait que je relise, peut-être...] : les répétitions, notamment, sont nombreuses ; mais on peut aussi regretter quelques brutaux changements de registre (dont l’effet est pour le moins grotesque), ou l’emploi de quelques anglicismes ou quasi-anachronismes écorchant quelque peu l’oreille…

 

Toutes choses égales par ailleurs, Les Contrées du Rêve est donc – sans surprise – un excellent recueil de nouvelles, au sein duquel brille tout particulièrement La Quête onirique de Kadath l’Inconnue (mais le reste n’est pas à négliger pour autant). En tant que tel, il a indéniablement sa place dans toute bonne bibliothèque. Mais cette nouvelle traduction justifie-t-elle à elle seule l’achat de cet ouvrage ? C’est là une tout autre question, bien autrement complexe, et dont la réponse variera, en fonction des attentes et des finances de chacun [EDIT : la parution en poche, depuis, change la donne ; jetez-vous dessus, donc]…

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