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CR Imperium : la Maison Ptolémée (29)

Publié le par Nébal

Le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

Le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

Vingt-neuvième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, le Docteur Suk Vat Aills, et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

 

I : TIRER LE BILAN, PRÉVOIR LA SUITE

 

[I-1 : Ipuwer, Bermyl, Németh, Vat] Ipuwer et Bermyl sont au Palais de Cair-el-Muluk, où ils tirent le bilan de la catastrophe, une fois l’alerte tombée (soit aux environs de 23h ou minuit). Németh, quant à elle, se trouve au relais de chasse de Darius, au nord-est de Memnon, avec les invités de la Maison Ptolémée et quelques notables. Tenue au courant des événements durant son voyage en ornithoptère, sitôt arrivée, après une brève allocution destinée à rassurer ses compagnons de voyage, elle s’isole dans une pièce pour entrer en communication radio avec le Palais – dès lors, c’est comme si elle se trouvait avec Ipuwer et Bermyl. Le Docteur Suk Vat Aills, quant à lui, est encore en route – il vient de monter à bord d’un ornithoptère à la base du Mausolée, sur le Continent Interdit, et survole actuellement l’océan à l’ouest de Cair-el-Muluk ; sitôt arrivé, il se joindra aux autres.

 

[I-2 : Ipuwer, Bermyl : Vat Aills, Apries Auletes, Ngozi Nahab] Ipuwer et Bermyl, d’ici-là, font le point sur les informations reçues – et tout d’abord le bilan des victimes dans les grandes villes : on compte plusieurs milliers de morts à Cair-el-Muluk, le nombre précis est encore à déterminer ; il s’agit pour l’essentiel de victimes des mouvements de panique et des bousculades, puisque le tsunami n’a finalement pas frappé la ville ; néanmoins, les pluies diluviennes ont provoqué des inondations dans une agglomération clairement pas conçue pour affronter ce genre de catastrophes impensables – si la partie « somptuaire » de la ville, soit le Palais, le Sanctuaire d’Osiris, et les jardins qui les ceinturent, n’a pas été vraiment affectée, plusieurs zones des quartiers populaires sont quant à elles sous les eaux, ce qui les rend inhabitables et pourrait présenter des risques sanitaires : au Docteur Suk de prendre en charge la situation (déjà, en vol, il réfléchit aux mesures à prendre – aux effectifs à déployer, à la mise en place de point de ravitaillement et de traitement, à la sécurisation des points d’eau, à la prévention des épidémies...). La situation est bien moins préoccupante à Heliopolis : il y a eu des victimes, mais moins d’une centaine ; là encore, il s’agissait de mouvements de panique, mais d’une ampleur bien moindre qu’à Cair-el-Muluk, puisque seulement provoqués en écho de ce qui se passait là-bas – la tempête n’a jamais véritablement menacé la capitale administrative. Ce qui peut s’avérer préoccupant, sur place, c’est la manière dont la crise a été gérée : le chef de la police, Apries Auletes, s’est avéré totalement inefficace (sans doute parce qu’il avait peur… pour lui), et ce sont en définitive les hommes de Ngozi Nahab, autant dire la pègre, qui ont fait régner l’ordre dans la ville... Mais les pertes les plus lourdes ont été subies en dehors de ces grands centres urbains, dans les archipels à l’est de Cair-el-Muluk et au nord-ouest d’Heliopolis, qui ont eux été balayés par le tsunami ; la zone n’est guère peuplée, mais il s’y trouve tout de même nombre de villages de pêcheurs, et les premiers ornithoptères à avoir survolé la zone après la levée de l’alerte ont fait état d’une situation apocalyptique…

 

[I-3 : Ipuwer, Vat, Bermyl : Ngozi Nahab] Se pose la question des camps de réfugiés, à Cair-el-Muluk, car il faut prévoir l’hébergement temporaire des victimes qui ne sont pas en mesure de regagner leurs quartiers inondés – ce qui inclut nombre de logements tout simplement inhabitables, même si les destructions au sens propre sont finalement assez rares ; il faut cependant compter avec des fondations fragilisées, etc. Outre les infrastructures, telles que les égouts qui ont débordé, autre problème à prendre en compte... Il est difficile pour l’heure de chiffrer les besoins – mais, dans l’immédiat, on peut tabler sur 500 000 personnes qui auraient besoin d’un hébergement d’urgence, à très court terme : une fois les inondations jugulées, l’affaire de quelques jours en principe, le nombre des réfugiés devant rester dans les camps tombera sans doute à 50 000 personnes, 100 000 au plus. Les jardins semblent appropriés pour établir ce genre de campements temporaires (éventuellement aussi les cours du Sanctuaire d’Osiris et du Palais qui accueillent encore les femmes et les enfants suite à la décision d’Ipuwer). L’urgence de la situation, et les capacités limitées de réaction de la Maison Ptolémée en l’espèce, compliquent la tâche… Il y a bien, à ce moment même, 500 000 personnes sans logis à Cair-el-Muluk, en proie à la nuit froide et à la pluie inhabituelle, dans les jardins, le Palais et le Sanctuaire ! Dans l’immédiat, ce sont des moyens militaires qui vont être déployés ; mais ça ne suffira pas – il faudra faire appel à des aides extérieures : on envisage des « appels d’offre », dans l’urgence, mais Ipuwer suppose que le plus efficace dans l’immédiat serait de faire appel directement… à la Maison mineure Nahab, qui n’aurait certes aucun scrupule à tirer profit de la situation – Ipuwer lui-même dira à Ngozi Nahab qu’il pourra sans doute, le moment venu, tirer de juteux profits de la reconstruction… et il a déjà des fantasmes haussmanniens et somptuaires en tête ! Ceci étant, la ville n’est pas détruite, loin de là, elle n’est pas à reconstruire intégralement… Vat approuve cette politique : ce serait un très bon moyen de s’assurer la fidélité de la Maison mineure Nahab durant cette période de crise – car les Ptolémée ne peuvent se l’aliéner : un prétexte tout trouvé, donc ! Et le Docteur Suk serait à vrai dire tout disposé à jouer de la table rase dans les quartiers les plus populaires et insalubres, des nids à vermine… Il est très optimiste, au fond, Ipuwer en fait même la remarque – non sans une vague gêne ? Mais il est vrai que Vat n’a pas assisté au phénomène et à la panique qu’il a suscité, à la différence d’Ipuwer et Bermyl… Dans l’immédiat, cependant, le Docteur Suk relève aussi que, outre ces campements dans les jardins, on peut sans doute abriter une partie de la population réfugiée dans des bateaux attachés au port de Cair-el-Muluk – c’est effectivement une solution bien pensée, et qui plaît à Ipuwer, même si, suite au traumatisme de la tempête, certains des habitants de la ville rechignent à s’installer ainsi sur la mer…

[I-4 : Bermyl, Ipuwer : Taho, Vat Aills, Elihot Kibuz, Kiya Soter, Németh, Hanibast Set] Se pose aussi, bien sûr, la question de la sécurité : Bermyl rappelle les soucis de loyauté dans ses services, et son manque d’agents fiables – a fortiori depuis la mort du fidèle Taho (dont il a fait transférer le cadavre dans les services du Docteur Suk)… Il lui faut retrouver des agents fiables, et il va s’atteler à la tâche ; mais, d’ici-là, il ne quittera pas Ipuwer d’une semelle. Le risque d’assassinat est non négligeable en cette période, et, d’ailleurs, on a tenté de tuer Bermyl via Taho, quelques heures à peine plus tôt ! Ipuwer en convient – que Bermyl mène son enquête, et, s’il le juge bon et dispose de preuves convaincantes, on se débarrassera d’Elihot Kibuz, plus suspect que jamais ; Ipuwer aimerait le faire parler, mais si Bermyl doit le tuer, qu’il n’hésite pas ! Maintenant, organiser une épuration en pleine crise risque d’être très problématique, et cela pourrait aggraver encore la situation… En même temps, sous le coup de la panique, les agents déloyaux pourraient commettre des erreurs dont il serait possible de tirer parti. Enfin, la sécurisation de la ville et du Palais est aussi une question militaire : il faut y associer le général Kiya Soter. Et, d’ores et déjà, rapatrier des troupes, plus utiles à Cair-el-Muluk que partout ailleurs – ainsi celles de la base du Mausolée sur le Continent Interdit.

 

[Je demande alors des jets à chaque PJ, en guise d’actions longues : Sécurité pour Bermyl, Stratégie pour Ipuwer, Médecine pour Vat Aills, et Lois pour Németh (à défaut de Commerce, l’apanage du Conseiller Mentat Hanibast Set, encore indisponible), pour voir comment ils gèrent la crise en tâche de fond. La réussite de Vat en Médecine garantit une situation sanitaire au pire correcte dans les jours qui viennent ; les autres jets sont bons sans être exceptionnels, ils appelleront à être complétés sans bonus ni malus en fonction des actions précises entreprises.]

 

[I-5 : Bermyl, Ipuwer] Bermyl fait aussi la remarque à Ipuwer qu’il ne faut pas laisser l’avantage en matière de communication à leurs adversairesIl faut se rallier la population, en lui faisant comprendre qui sont ses véritables ennemis ! Ipuwer le sait bien, il l’avait prévu – sans doute lui faudra-t-il parler lui-même à son peuple… même s’il déteste cet exercice pour lequel il sait ne pas être doué.

 

[En termes de jeu, Ipuwer a beau être un noble et même le siridar-baron de sa Maison, il est totalement inepte en matière sociale – il ne dispose d’aucune Compétence en l’espèce, à l’exception d’un Niveau de Maîtrise de 4 en Étiquette, qui est en soi déjà insuffisant pour son rôle ; en pareille affaire, c’est encore pire, puisqu’il ne peut se reposer que sur son score de 2 en Aura, sans Compétence liée… Ce handicap est en fait une dimension essentielle du personnage.]

 

[I-6 : Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi, Németh, Suphis Mer-sen-aki, Hanibast Set] Il lui faudra prononcer un discours dans la journée du lendemain ; incapable de l’écrire lui-même, il devra se reposer pour ce faire sur quelqu’un d’autre – en l’occurrence, même si la décision ne sera prise que bien plus tard, il s’agira en définitive d’Abaalisaba Set-en-isi (Németh et le grand prêtre Suphis Mer-sen-aki avaient d’abord été envisagés, avec l’assistance d’Hanibast Set) ; or Abaalisaba, même surchargé de travail ces derniers jours, est toujours à même de faire des merveilles !

 

[Concrètement, Abaalisaba obtient un score proprement exceptionnel de 10 succès à son jet de Rhétorique ! Mais Ipuwer n’a pas son aisance pour s’exprimer : même sur la base d’un discours aussi parfait, même en prenant la précaution d’éviter de s’exprimer en direct, en définitive, l’Aura limitée d’Ipuwer pourra anéantir tous ces efforts… On verra bien lors de la prochaine séance ; par ailleurs, j’ai demandé au joueur incarnant Ipuwer de rédiger lui-même un bref discours.]

 

[I-7 : Ipuwer, Németh, Vat : Hanibast Set] Ipuwer et Németh se posent aussi la question, plus que jamais pressante, du retour du Conseiller Mentat Hanibast Set – isolé dans une institution de repos à quelque distance de Memnon par ordre du Docteur Suk Vat Aills, afin d’y récupérer de son « gel du Mentat »… Il n’est pas totalement remis, ses capacités ne sont pas optimales, mais, devant la gravité de la situation, et quoi qu’en disent les soignants, il décide de lui-même de retourner à Cair-el-Muluk pour faire bénéficier la Maison Ptolémée de son assistance.

II : CE QU’IL EN EST DE LA GUILDE

 

[II-1 : Németh : Iapetus Baris] Németh, ulcérée par le comportement de la Guilde dans cette affaire, considère qu’il est bien temps de tirer les choses au clair, et donc d’avoir une petite conversation avec le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

 

[II-2 : Németh : Iapetus Baris] Mais Németh aimerait « court-circuiter » Iapetus Baris, même si elle doute de pouvoir le faire, car il est le plus haut gradé de la Guilde sur place, pour autant qu’elle sache, et elle ne dispose pas d’autres contacts ; toutefois, un rapport lui avait fait part que deux Navigateurs anonymes s’étaient rendus sur la lune de Khepri il y a quelque temps de cela… Mais comment les joindre, le cas échéant ? Ils pourraient être d’un grand secours, dans l’hypothèse où ils seraient des représentants sur place de la Guilde intègre, et Iapetus Baris seulement un agent d’une faction interne corrompue, sur lequel ils seraient venus enquêter… Mais ce n’est qu’une hypothèse : au fond, la Maison Ptolémée n’en sait absolument rien.

 

[II-3 : Ipuwer, Németh : Iapetus Baris] Mais ce serait un pari, quitte ou double, qui permettrait peut-être d’être fixé sur la question – Ipuwer suggère qu’une visite très démonstrative et en grande pompe pourrait décider ces Navigateurs anonymes à contacter Németh, car ils en auraient forcément vent. Iapetus Baris, à l’évidence, prohibera tout contact direct du fait de ses prérogatives, mais ce serait un moyen indirect de s’entretenir quand même avec eux, et d’en savoir un peu plus quant aux éventuelles factions au sein de la Guilde Spatiale.

 

[II-4 : Németh, Ipuwer : Nathifa, Mandanophis Darwishi, Abaalisaba Set-en-isi ; Iapetus Baris] Mais le timing est important dans cette affaire ; ils en discutent, et décident enfin que Németh se rendra sur Khepri et s’entretiendra avec Iapetus Baris (au moins…) avant que le discours d’Ipuwer ne soit diffusé par radio dans tout Gebnout IV, dans la journée du lendemain (probablement en milieu de journée, éventuellement dans la soirée, mais ce serait peut-être jugé un peu tardif dans ce cas). Németh quitte donc Darius pour se rendre à Heliopolis, et y monter à bord d’un vaisseau d’interface pour gagner Khepri (ce qui devrait prendre au moins six heures). Elle fait brièvement ses adieux à ses « invités », les rassure quant à leur prochain rapatriement à Cair-el-Muluk, confie à un des rares militaires sur place, la commandante Nathifa, la tâche de les chaperonner (pour rien au monde elle ne laisserait Mandanophis Darwishi s’en occuper), et à Abaalisaba Set-en-isi, pourtant surchargé, la tâche de travailler sur les contrats liant la Maison Ptolémée à la Guilde. Quatre heures plus tard, arrivée à Heliopolis, elle prévient cette dernière de sa visite (officiellement ; officieusement, la Guilde le savait déjà, puisqu’elle gère les vaisseaux d’interface entre Heliopolis et Khepri).

 

[II-5 : Ipuwer, Bermyl : Németh, Iapetus Baris] À Cair-el-Muluk, et quoi qu’en dise Bermyl, Ipuwer ne pense décidément pas avoir grand-chose à craindre, aussi ordonne-t-il finalement à son maître assassin réticent de gagner lui aussi Heliopolis pour assurer la protection de Németh sur Khepri (il n’a aucune confiance en « ce con de Baris »…) ; ils se rejoindront à l’astroport, où ils arriveront en gros en même temps. Bermyl renâcle un peu, mais obéit, après avoir désigné deux gardes du corps qu’il suppose fiables, chargés de suivre partout Ipuwer.

 

III : LES MAÎTRES D’HELIOPOLIS

 

[III-1 : Ipuwer : Bermyl, Apries Auletes, Németh, Iapetus Baris] Sitôt Bermyl parti, Ipuwer contacte Apries Auletes à Heliopolis. Il explique au chef de la police que Németh va arriver, et qu’il faut assurer sa sécurité à l’astroport. Mais Ipuwer ne veut pas d’un protocole « discret » : il s’agit cette fois de faire sentir qu’un personnage important va arriver, et se rendre officiellement sur Khepri, en grande pompe même – expressément, pour dénoncer la responsabilité de la Guilde et plus particulièrement de Iapetus Baris dans la catastrophe qui vient de se produire. Apries Auletes sait qu’il n’a pas été à la hauteur lors de la tempête, et cela ressort dans son comportement : à ce stade, il n’est même plus mielleux, mais très obséquieux, et sa consommation de zha ne suffit pas à masquer sa nervosité.

 

[III-2 : Ipuwer : Ngozi Nahab ; Apries Auletes] Après quoi Ipuwer contacte Ngozi Nahab, à Heliopolis également, et lui tient le même discours, à ceci près qu’il le félicite en outre pour sa « gestion de l’événement… ou plutôt du non-événement ». Il sait que la Maison mineure Nahab est désormais en position de force dans la ville – et Ngozi Nahab sait qu’il le sait… Il impute devant lui également la responsabilité du drame à la Guilde. Mais c’est le jour et la nuit, par rapport à Apries Auletes : Ngozi Nahab est digne, froid, austère, compétent… et un peu inquiétant aussi – comme il a toujours été. Ipuwer essaye de lui faire croire que la menace ayant pesé sur Heliopolis, de la part de la Guilde, était délibérément dirigée contre la Maison mineure Nahab, mais il n’est guère doué pour ce genre de subterfuges, même s’il s’applique ; Ngozi Nahab n’y croit pas deux secondes. Il ne s’embarrasse pas de répondre, d’ailleurs – de manière générale, il ne le fait pas s’il n’y a pas absolue nécessité ou demande expresse. Mais Ipuwer devine son avis sur la question ; il devine aussi que le chef de la Maison mineure Nahab n’a pas manqué de noter que le siridar-baron s’adressait maintenant directement à lui, plutôt que de passer par Apries Auletes en guise d’intermédiaire avec la pègre… D’ailleurs, Ipuwer conclut sa communication en disant qu’il « ne sera pas oublié » quand il faudra songer à la reconstruction, à Cair-el-Muluk – et cette fois Ngozi Nahab laisse passer, délibérément à l’évidence, un large sourire.

IV : UN POISON

 

[IV-1 : Vat] Vat Aills a convoqué à Cair-el-Muluk des médecins compétents pour s’occuper des questions sanitaires et épidémiologiques dans la capitale, qu’il déploie afin de quadriller au mieux les zones sensibles – il faut porter une attention particulière aux points d’eau. Ses bons réflexes en arrivant, et sa capacité à s’entourer de médecins compétents, jouent en sa faveur, mais il n’est guère formé à gérer des opérations de cette ampleur : ça devrait aller, mais quelques délais sont sans doute à envisager.

 

[IV-2 : Vat : Taho ; Bermyl] Mais Vat a d’autres tâches à effectuer – et il lui faut notamment se livrer à un examen du cadavre de Taho (qui avait été déposé à la morgue dans ses services ; dans l’agitation de la tempête, personne ne s’en est encore occupé) ; le Docteur Suk connaît les circonstances de la mort du loyal agent en raison du rapport de Bermyl il s’est précipité sur lui dans la rue, l’air affolé, s’est effondré dans ses bras et a rendu son dernier soupir ; Vat sait aussi que Bermyl a été affecté par le poison responsable de la mort de Taho, mais trop faiblement pour que cela présente un réel danger – la mithridatisation à laquelle se livre le maître assassin a pu le protéger ; hélas, Bermyl est parti pour Heliopolis sans que le Docteur Suk ait pu lui prélever du sang ou d’autres échantillons… Cela peut laisser supposer une transmission cutanée – mais on peut envisager des modes plus précis, le sang, la transpiration, etc.

 

[IV-3 : Vat : Taho ; Bermyl] Vat avait pu croiser Taho dans le Palais : un beau jeune homme, aux traits quelque peu androgynes, voire elfiques… Le cadavre témoigne cependant de son empoisonnement, au-delà de la rigor mortis : il a les traits tirés, des rides marquent son front, le pourtour de ses yeux est très sombre, et ses veines, sur tout son corps, ressortent, bleues et saillantes (ce dernier symptôme était également sensible chez Bermyl, mais pas les autres). Mais impossible de déterminer quoi que ce soit sur la base de ces seuls symptômes très apparents, même s’ils vont dans le sens d’un principe de transmission cutanée.

 

[IV-4 : Vat : Bermyl, Elihot Kibuz] Vat se livre donc à un examen plus approfondi. Très vite, sans même identifier très précisément le toxique, il peut supposer qu’il n’y a pas lieu de redouter un poison particulièrement rare : ces symptômes laissent plutôt envisager l’emploi d’une substance somme toute banale (plusieurs pourraient correspondre), ce qui ne rendra que plus difficile la tâche de désigner un mode opératoire particulier – propre à telle Maison, par exemple ; ceci, de toute façon, ne serait pas du ressort du Docteur Suk, mais plutôt de Bermyl (évidemment, Elihot Kibuz, en tant que principal suspect, est hors-jeu…). Ce poison mis à part, comme de juste, le corps de Taho était celui d’un jeune homme en bonne santé. L’examen du Docteur Suk n’a guère d’autres résultats médicaux à livrer – et l’approche plus « policière » ne donne pas grand-chose, Vat ne sait pas dans quelle direction chercher.

 

[IV-5 : Vat : Taho ; Bermyl] Cependant, les poisons qui pourraient correspondre, à la connaissance du Docteur Suk, ont un effet rapide, et Bermyl n’a donc rien à craindre maintenant : si le poison avait dû le tuer, il l’aurait déjà fait. Par contre, on peut supposer que l’empoisonnement de Taho avait sans doute été calibré pour affecter aussi Bermyl – la durée, peut-être, et la résistance aux poisons du maître assassin, lui ont permis de s’en tirer à bon compte, mais il était probablement une cible indirecte.

 

[IV-6 : Vat : Bermyl, Hanibast Set] Vat sait qu’il n’en tirera rien de plus – pour l’heure, du moins. Il rédige un rapport à destination de Bermyl (qui est en route pour Khepri), mais aussi pour Hanibast Set – le Docteur Suk suppose que les capacités de déduction du Conseiller Mentat pourraient s’avérer utiles pour en savoir davantage.

 

[IV-7 : Vat, Ipuwer] Vat retourne ensuite à ses tâches d’ordre sanitaire – en liaison avec Ipuwer, qui gère (avec compétence, si guère d’autorité) le rapatriement des troupes du Mausolée et des autres bases temporaires dont le maintien n’est pas prioritaire en cette heure de crise ; il s’adjoint les services de Kiya Soter à cet effet.

 

[IV-8 : Vat : Ipuwer, Anneliese Hahn] Quand Vat lui fait son rapport, Ipuwer l’enjoint aussi à se rendre au chevet d’Anneliese Hahn, ce qu’il fait aussitôt. Un examen médical superficiel confirme qu’elle n’a pas de blessures physiques – tout au plus quelques égratignures. Sur ce plan, elle est en parfait état. Au moral, c’est autre chose… Mais son état empêche d’en savoir plus pour l’heure ; elle a de toute évidence besoin de repos, et le Docteur Suk lui donne un tranquillisant. Il redoute une chose, cependant – s’agit-il bien de « la vraie » Anneliese Hahn, de « l’originale » ? Un examen plus approfondi serait nécessaire pour avoir une certitude à cet effet, examen auquel il ne peut pas se livrer maintenant.

V : UN POISSON

 

[V-1 : Németh, Bermyl : Apries Auletes, Ipuwer, Iapetus Baris] Après la poussée d’adrénaline qui les avait maintenus éveillés jusqu’alors, Németh et Bermyl, conscients que leur corps ne pourra pas encaisser longtemps pareil surplus d’activité, profitent de leurs voyages respectifs à destination d’Heliopolis, de quatre heures environ, pour se reposer un peu. Ils arrivent peu ou prou en même temps à l’astroport, où Apries Auletes a suivi à la lettre les consignes d’Ipuwer. La Guilde, avertie de la venue de Németh et Bermyl, a tenu à leur disposition un vaisseau d’interface spécial, et ils montent à bord, direction la lune de Khepriet un entretien tendu avec Iapetus Baris.

 

[V-2 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris, Ra-en-ka Soris, Ipuwer] Montés à bord de la navette à destination de Khepri, Németh et Bermyl discutent de leur approche. Németh doit rencontrer Iapetus Baris – mais ce sera un entretient de pure forme, car chacun sait très bien ce qu’il en est. Peut-être Bermyl devrait-il alors enquêter auprès de Ra-en-ka Soris ? Toute information serait bonne à prendre – mais tout particulièrement concernant les deux mystérieux Navigateurs qui s’étaient rendus sur Khepri il y a quelque temps de cela… Bermyl a cependant de nombreuses questions de sécurité en tête, et souhaite veiller sur Németh – il ne pense pas que la Guilde, ou du moins Baris (car il ne conçoit par ailleurs pas que la Guilde puisse être « inféodée » au Bene Tleilax), tentera quoi que ce soit ici, mais, dans ces circonstances, on n’est jamais trop prudent… Il souhaite donc accompagner Dame Németh auprès du représentant de la Guilde Spatiale ; ils pourront voir Ra-en-ka Soris ensemble par la suite – elle a beaucoup de choses à voir avec lui, il serait regrettable que Bermyl soit seul à s’entretenir avec le chef de la Maison mineure marchande Soris… Par ailleurs, la « couverture » de Bermyl ne leurre certainement pas la Guilde, il n’a rien à perdre à cet égard. Németh est d’abord hésitante, mais se plie enfin aux recommandations de son maître assassin. Mettre ainsi en avant que la Maison Ptolémée « se méfie » pourrait d’ailleurs inciter des éléments « secrets » (les Navigateurs anonymes ?) à passer à l’action et à les contacter ? C’était ce qu’Ipuwer pensait...

 

[V-3 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris, Ipuwer, Ra-en-ka Soris, Vat Aills, Soti Menkara, Ngozi Nahab] Difficile de « présager » grand-chose concernant Iapetus Baris (Bermyl est cependant convaincu que le Navigateur a, de son côté, prévu leur visite, et la possibilité qu’ils « déballent tout », comme Ipuwer le leur avait suggéré avant leur départ)… mais Németh et Bermyl profitent de ce trajet pour faire le point concernant Ra-en-ka Soris et l’aide qu’il pourrait leur apporter. Le vieux bonhomme s’est toujours montré très sympathique à leur égard (Németh et Vat lui ont rendu visite à plusieurs reprises), loyal (même s’il faut prendre en compte son rapprochement récent avec Soti Menkara contre Ngozi Nahab ; cela n’affecte pas directement ses relations avec la Maison Ptolémée mais c’est tout de même un aspect à prendre en compte – en relevant que, dans cette affaire, Soris n’était visiblement pas très enthousiaste et donnait à tout prendre l’impression d’un homme à qui on avait forcé la main…), et éventuellement de bon conseil. Mais Németh et Vat ont eu l’occasion de percevoir une dimension déconcertante du personnage – qui est certes un bon marchand, mais relativement aveugle sur les plans social et politique : un peu « autiste », Ra-en-ka Soris est souvent totalement inconscient de ces réalités qui le dépassent – ou, plus exactement, il n’en mesure pas la portée, généralement. Il bénéficie par contre d’une force de concentration et d’une capacité de calcul, disons, hors du commun (pour un non-Mentat, mais sans doute use-t-il de divers expédients pour accroître encore ses capacités de calcul et de projection, des drogues notamment) : s’il est un bon marchand, c’est parce qu’il sait compter. Mais il est aux premières loges, sur Khepri : peut-être ne pensera-t-il pas de lui-même à « révéler » des choses importantes – mais, en le « guidant », il devrait être possible d’en retirer bien des informations intéressantes : il faut simplement le mettre sur la bonne voie – les Ptolémée ont eu l’occasion de voir ce que cela pouvait donner concernant les « cargaisons disparues ».

 

[V-4 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh et Bermyl arrivent sur Khepri. Sans plus attendre, ils se rendent très officiellement à la représentation de la Guilde sur le marché-franc, exigeant de voir Iapetus Baris. Mais le Navigateur et ses services, à leur habitude, les font d’abord patienter un bon moment… Leur moyen habituel de rappeler qui est le maître, ici. Németh n’est pas reçue avant trois quarts d’heure – durant lesquels elle fulmine et ne cesse d’interpeller les agents de la Guilde, afin de susciter le scandale ; ce qui ne produit certes aucun effet : « le représentant Iapetus Baris vous recevra bientôt... » Pas d’autre réponse. C’est la Guilde : elle « accorde » des audiences, elle « octroie » des faveurs… Il en a toujours été ainsi, et c’est bien une chose qui ne changera jamais : Németh, et les Ptolémée avec elle, peuvent être tentés de se poser en « partenaires » de la Guilde, mais cette dernière est plus pragmatique – elle se sait infiniment supérieure à la médiocre Maison Ptolémée, qui n’est certes pas en position « d’exiger » quoi que ce soit : la Guilde est surpuissante, aussi n’a-t-elle pas à se montrer courtoise, et les faufreluches ne s’appliquent pas vraiment à son cas.

 

[V-5 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Puis un domestique – même pas déférent – annonce que le représentant Iapetus Baris va recevoir Németh et Bermyl dans la salle d’audience. Les Ptolémée s’y rendent, et y trouvent le Navigateur, indescriptible, flottant dans sa cuve – deux de ses agents, d’apparence encore humaine, restent à ses côtés. La salle est bien sûr sécurisée, et entièrement protégée par des cônes de silence propres à la Guilde (et qui empêchent tout enregistrement). Baris salue froidement « Dame Németh », sans s’enquérir de la raison de sa visite. Németh réclame des « éclaircissements » sur la cause des milliers de morts qui ont endeuillé Gebnout IV la veille, et rappelle les « engagements » de la Guilde en matière de contrôle climatique ; à sa connaissance… Baris l’interrompt – indéchiffrable sous son aspect résolument non humain, mais clairement pas le moins du monde impressionné : « À votre connaissance ? » Németh est un peu déstabilisée, mais poursuit : ces phénomènes ne sont pas normaux sur Gebnout IV, ils ne peuvent qu’avoir été provoqués. « Et ? » Németh insiste : ils ont un contrat, dont les termes doivent être respectés ! Iapetus Baris lui demande si elle compte intenter un procès à la Guilde devant le Landsraad. Németh dit que la Maison Ptolémée « étudiera toutes les possibilités ». Silence… Puis Iapetus Baris ajoute laconiquement : « Bien. Autre chose ? » Németh s’attendait à ce genre de discussion, mais n’en est pas moins décontenancée par la sécheresse du Navigateur ; cependant, elle parvient dans l’ensemble à se contrôler – sa discipline paye en définitive. Toutefois, il est impossible de le « lire », du fait de son apparence, et les agents mutiques qui l’accompagnent, s’ils ont toujours un aspect humain, ne sont guère plus déchiffrables – c’est comme s’ils n’avaient pas d’âmes, d’une certaine manière. Németh avance enfin que les Ptolémée ont « des alliés ». Iapetus Baris ne répond pas.

 

[V-6 : Bermyl, Németh : Iapetus Baris] Bermyl glisse à l’oreille de Németh qu’elle devrait lui demander de s’expliquer sur le « dysfonctionnement » qui a provoqué la tempête, de manière plus précise – car elle est restée très évasive à ce sujet. Ce que fait Németh – qui décide d’évoquer en outre la Tempête permanente dans le Continent Interdit : s’il ne leur dit rien à ce propos, alors elle saura à quoi s’en tenir ! Mais Baris lui rétorque qu’elle sait déjà à quoi s’en tenir… « Un dysfonctionnement. Un léger dysfonctionnement. Un problème vite réglé, et tout va maintenant pour le mieux. Les satellites de la Guilde, en orbite autour de Gebnout IV depuis des millénaires, ont pu connaître un léger raté – c’est dans l’ordre des choses : ces technologies vous dépassent, de toute façon. » Németh exige un rapport écrit et détaillé sur ce « dysfonctionnement ».

 

[V-7 : Bermyl, Németh : Iapetus Baris ; Rauvard Kalus IV] Bermyl, qui perçoit bien que Németh est contenue par le protocole, décide de brusquer les choses en prenant la parole, en surjouant l'homme du commun : Iapetus Baris se moque d’eux ! La Tempête du Continent Interdit, est-ce encore un « dysfonctionnement » ? Et la catastrophe climatique qui a affecté Cair-el-Muluk et les archipels à l’est de la capitale, elle n’a bien évidemment aucun rapport avec les investigations menées par la Maison Ptolémée sur ce phénomène clairement artificiel dans le grand désert de sable ? La Maison Ptolémée est certes de peu de poids face à la Guilde – mais l’affaire sera bien portée devant l’Imperium, car elle dépasse la seule Gebnout IV ; et aussi puissante soit la Guilde, elle ne pourra s’en tenir à ce mépris inqualifiable quand la Maison Corrino et le Landsraad lui demanderont des comptes, ce qu'ils ne manqueront pas de faire ! Iapetus Baris prend son temps, mais répond – sur un ton différent : « Je crois que vous n’avez pas compris comment les choses fonctionnent dans l’Imperium. Vous n’arriverez certainement à rien de cette manière. Je ne vous présenterai pas d’excuses. La Guilde ne vous présentera pas d’excuses. Elle n’en présentera à personne, pas même à l’empereur Rauvard Kalus IV, pas même au Landsraad. Elle n’en a pas besoin. Nous sommes la Guilde. Nous sommes le pouvoir. » Bermyl rétorque qu’il n’attend pas d’excuses – ce qu’il dénonce, c’est que la Guilde « fricote » avec des « ennemis de l’Imperium », et ceci sera porté à l’attention des autres pouvoirs de la galaxie. Iapetus Baris émet comme un soupir : « C’est bien ce que je disais, vous ne comprenez pas comment les choses fonctionnent. Vous avez l’air horripilé par cette idée d’un simple dysfonctionnement, vous mettez en avant que c’est totalement improbable… Bien sûr que c’est totalement improbable. Mais c’est justement ce qui est magnifique dans cette situation : si d’autres factions venaient à enquêter sur ce qui s’est passé sur cette planète, nous leur répondrions exactement la même chose – qu’il s’agit d’un dysfonctionnement… Et tous comprendraient les implications de ce terme. » Bermyl l’interrompt : tous comprendraient que la Guilde s’est compromise avec le Bene Tleilax ? « Inutile d’envisager cette hypothèse. Non, ils comprendrait simplement que c’est la Guilde qui tire les ficelles – depuis le début, et pour l’éternité encore. Ils comprendraient que si la Guilde "ment" en parlant d’un "dysfonctionnement", ma foi, elle peut se le permettre, étant la plus puissante… Les autres intérêts de l’Imperium ne souhaiteront certainement pas souffrir à leur tour de ce genre de "dysfonctionnements" ; clairement, ils ne feront… rien. Personne ne fera jamais rien contre la Guilde. Ne le comprenez-vous toujours pas ? Croyez-vous que la menace d’un procès au Landsraad, ou que sais-je, dissuaderait d’autres "dysfonctionnements" ? Plus conséquents le cas échéant ? Vous le croyez vraiment ? » Bermyl est plus colérique que jamais – mais sait ne pas avoir d’arguments à lui opposer…

 

[V-8 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh n’est guère plus à l’aise… mais, si son « visage » demeure indéchiffrable, elle perçoit bien que Iapetus Baris, attiré sur un terrain moins protocolaire par Bermyl, jubile, d’une certaine manière, à faire la démonstration de sa puissance écrasante. Ce n’est certes pas un imbécile qui se laissera prendre au piège de la conversation, et sans doute ne dira-t-il pas davantage que ce qu’il devrait, mais il y a peut-être moyen de le titiller ?

 

[V-9 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh tente donc une autre approche : les choses sont claires, dit-elle, à un point près – est-ce à la Guilde qu’elle s’adresse, ou au Bene Tleilax ? À moins qu’il n’y ait pas de différence ? Qui dirige vraiment cet univers ? Iapetus Baris reprend, sur un ton subtilement différent : « Voyez les choses autrement. Nous autres à la Guilde n’avons aucun intérêt à nous... "séparer" des Ptolémée. Les Ptolémée ne sont certes pas grand-chose, mais, ma foi, en 5000 ans de présence conjointe sur cette planète, nous avons pu conclure des arrangements profitables aux deux partis – dans la mesure bien sûr où ces deux partis sont totalement asymétriques. Il n’y a aucune raison pour que cela cesse. Vous devez prendre conscience de ce que la Guilde peut faire en pareil cas – sur cette planète, sur d’autres, peu importe. Vous semblez croire que l’on peut nous menacer – or vous ne le pouvez pas, personne ne le peut. Personne ne peu arguer d’un vieux bout de papier et de quelques considérations éthiques ou religieuses en sus pour dire que la Guilde ne respecte pas ses "engagements" et qu’elle doit être sanctionnée : il n’y aura pas de procès, de quelque manière que ce soit, il n’y en aura jamais. Soyons francs – la Guilde pourrait atomiser la Maison Corrino, et on ne dirait pas autre chose, dans l’Imperium entier, que ceci : la Guilde a le pouvoir… Ce qui est la vérité. Et c’est la seule chose qui compte. Encore une fois, ce petit… "dysfonctionnement"… est un simple "rappel" de la situation dans laquelle se trouve la Maison Ptolémée, qui ne peut pas, ou ne devrait pas, succomber à la folie des grandeurs, ne serait-ce qu’en s’imaginant régner sur "sa" planète, non, nous savons très bien, vous et moi, ce qu’il en est. Quand un… "domestique" tend à devenir pénible de par son ambition, eh bien, on le remplace. Cela pourrait se produire – les candidats à la succession ne manquent pas. Mais pourquoi se séparer autrement d’un… disons, par exemple, un bon maître d’écurie, qui connaît ses chevaux, qui sait les soigner, les maintenir au meilleur de leur forme ? Si les relations entre la Guilde et la Maison Ptolémée peuvent demeurer cordiales, tout le monde en profitera. Ce "dysfonctionnement", dès lors, pourrait être perçu non pas comme une menace, ou un avertissement, mais comme… une main tendue. »

 

[V-10 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Mais Németh fait alors valoir que, si la Maison Ptolémée n’est rien aux yeux de la Guilde, ce n’est visiblement pas le cas de Gebnout IV. Pour le coup, Iapetus Baris marque un temps d’arrêt, puis revient à sa sécheresse originelle : « Et ? » Bermyl chuchote à l’oreille de Németh que c’est bien joué de sa part… et elle poursuit – en gardant pour elle le contenu implicite de sa remarque, mais peut-être le Navigateur la comprend-elle très bien : elle menace en fait la Guilde, peu ou prou, de faire sauter Gebnout IV ! Et, techniquement, c’est tout à fait possible... Németh poursuit donc dans cette voie : la Guilde fait aux Ptolémée la faveur de s’adresser à eux comme à des domestiques raisonnables ; sans doute sont-ils des domestiques, guère plus… mais sont-ils si raisonnables que cela ? Iapetus Baris, sur un ton plus nerveux, répond : « Vous êtes des marchands – il n’y a rien au monde de plus raisonnable que des marchands. Je ne peux toutefois exclure qu’avec le temps vous soyez devenus de mauvais marchands – et, encore une fois, on peut remplacer un employé devenu incompétent. Cela peut être désagréable, car il est toujours délicat de se séparer d’un petit personnel auquel on s’est attaché avec le temps… S’il faut le faire, nous le ferons. »

 

[V-11 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh répond qu’elle le laisse à ses spéculations quant à ce que sont au juste les Ptolémée, et lui fait ses adieux – avec un signe de la tête à Bermyl pour qu’il la suive hors de la salle d’audience. Lequel s’exécute, non sans un dernier regard courroucé à l’adresse du Navigateur, accompagné d’un sarcasme sur le poisson dans son aquarium…

VI : AU CHEVET DE LA FINE LAME

 

[VI-1 : Ipuwer : Anneliese Hahn, Vat Aills] Après une courte nuit, trop courte sans doute, mais qui a permis à chacun de reprendre un peu ses forces après la tension de la veille, Ipuwer considère de son devoir de se rendre au chevet d’Anneliese Hahn – laquelle a réintégré ses quartiers, sous surveillance médicale. Il a pris connaissance du rapport de Vat Aills témoignant de ce qu’elle ne souffrait pas de traumatismes physiques.

 

[VI-2 : Ipuwer : Ludwig Curtius ; Anneliese Hahn, Namerta] Toutefois, avant d’aller la voir, Ipuwer prend soin de se renseigner auprès de son maître d’armes Ludwig Curtius (un Delambre également), qui l’a bien plus souvent vue que lui-même. Sans doute est-il meilleur escrimeur que psychologue, mais n’aurait-il pas quelque conseil concernant Anneliese Hahn ? Comment la sent-il ? Curtius a un temps d’arrêt, puis, assez froidement, concède qu’il a déjà vu ce genre de réactions – de la part de ces gens qui se croient infiniment supérieurs au reste du monde, et qui découvrent au pire moment qu’ils sont en fait comme les autres, ni plus ni moins… C’est ce qui s’est produit avec la jeune femme – et le choc en retour est proportionnel à la morgue qu’elle avait déployée durant toutes ces années. Et à raison, pour partie du moins : c’était assurément une brillante épéiste, probablement une des meilleures de tout l’Imperium… et issue d’une des meilleures familles… Consciente de ce qu’elle était un très beau partie, mais compensant ce statut par ce qu’il fallait de rébellion pour la rendre plus séduisante encore, et pimenter une existence qui lui aurait été autrement insupportable, car bien trop monotone. Mais elle n’était certes pas habituée à ramper dans la boue, à être bousculée par la populace, presque écrasée par elle, sans même avoir la moindre opportunité de faire la démonstration de ses talents avec une rapière en main… Qu’y a-t-il de plus à en dire ? Ipuwer suppose que Curtius a raison – et songe que son père Namerta avait très bien fait de l’envoyer, au cours de sa formation, auprès des militaires lambda de sa Maison, ce qui l’a beaucoup instruit : oui, il faut de temps en temps ramper dans la boue… Il va aller la voir – et lui proposer un entraînement commun ; Ludwig Curtius lui souhaite bonne chance…

 

[VI-3 : Ipuwer : Anneliese Hahn] Ipuwer se rend donc dans les quartiers d’Anneliese Hahn – dont il fait se retirer les domestiques présents (mais des gardes restent toujours à la porte). La jeune femme a pris une bonne douche et changé ses vêtements – ce qui produit un contraste avec le tableau pitoyable de la veille, et elle a récupéré un peu de son aura… mais guère, car tout cela demeure superficiel : dans ses yeux, dans ses attitudes et ses gestes, elle reste visiblement très affectée par son expérience. Et la morgue n’est plus de la partie : jusqu’à présent, chaque fois qu’Ipuwer l’avait rencontrée, elle se montrait d'emblée arrogante, et ne tardait guère, soit à lancer avec brutalité quelque remarque salace et crue, soit à offrir de manière insistante de lui livrer une humiliante leçon d’escrime… Ce n’est plus du tout le cas.

 

[VI-4 : Ipuwer : Anneliese Hahn ; Clotilde Philidor, Németh, Ludwig Curtius] Ipuwer s’enquiert de la santé d’Anneliese Hahn : tout va bien ? Comment se sent-elle ? Sans être totalement bloquée, sans être hostile non plus, elle est atone – et, assise au bord de son lit, elle garde les yeux fixés sur le sol. Ipuwer constate que son corps est rétabli, mais pas son âme… Veut-elle lui raconter ce qui lui est arrivé ? On l’avait fait chercher quand la tempête s’était mise à menacer, mais il avait été impossible de la trouver à temps pour qu’elle évacue Cair-el-Muluk avec sa cousine Clotilde Philidor ainsi que d’autres notables, sous la protection de NémethIl s’en excuse, un peu confusément, mais Anneliese Hahn perçoit sa sincérité sous la maladresse, ce qui n’est pas plus mal. Mais elle lui fait comprendre qu’elle n’a pas envie, pour l’heure du moins, d’en parler – nulle hostilité dans ces paroles : c’est factuel, d’une certaine manière. Ipuwer sent bien que ce n’est pas le moment, et il sait tout autant ne pas être le plus apte à la réconforter... Elle se confiera sans doute à un moment ou à un autre – mais probablement pas à lui, et certainement pas maintenant. Il se contente donc de lui offrir, quand elle sera remise, dès demain le cas échéant, d’échanger quelques coups d’épée en compagnie de Ludwig Curtius.

 

[VI-5 : Ipuwer : Anneliese Hahn ; Clotilde Philidor, Németh] Il précise enfin que Clotilde Philidor est en sécurité et en bonne santé, et qu’elle a fait part de son inquiétude la concernant – elle a été mise au courant de ce que sa cousine se trouve maintenant au Palais, loin de toute menace. Cela éveille très vaguement Anneliese Hahn, mais surtout car cela la surprend – et peut-être cela lui fait-il un peu honte ? Clotilde Philidor, dans l’ornithoptère avec Németh, avait fait part de son inquiétude concernant le sort de sa cousine – mais Anneliese Hahn n’a visiblement pas pensé un seul instant à Clotilde Philidor ; c’est comme si on lui rappelait son existence, et leurs liens familiaux… Et Ipuwer comprend bien que c’est la honte qui domine chez son invitée – la honte qui l’affecte depuis les tragiques événements de la veille, et qui se trouve encore renforcée, maintenant, par la prise de conscience de ce qu’elle n’a jamais pensé à qui que ce soit d’autre qu’elle-même sur le moment ; et, maintenant, elle s’en veut – ce qui ne se serait jamais produit un jour plus tôt. Ipuwer le comprend – et lui assure que « la boue, ça se lave » ; la veille, elle aura probablement réagi en lui collant une gifle, mais ce n’est plus le cas maintenant. Il insiste : elle se relèvera plus forte.

 

À suivre...

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Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, [Poruno wakusei no sarumonera ningen], traduit du japonais par Miyako Slocombe, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [1977, 1979] 2017, 91 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 93-94.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus longue.

UNE ŒUVRE DIVERSE – ET PAS QU’UN PEU

 

Pour le lecteur francophone, la science-fiction littéraire japonaise est largement terra incognita, même si quelques très rares exceptions peuvent être relevées çà et là. Dans ce registre, Tsutsui Yasutaka n’est pas le plus mal loti, le présent petit ouvrage étant le cinquième livre à son nom publié en français, et le second chez Wombat, après le très déconcertant et tout à fait fascinant Hell en 2013.

 

Des publications qui illustrent la diversité de l’œuvre de l’auteur : pas grand-chose de commun entre ce dernier roman, celui qui nous intéresse ici, et, par exemple, le classique de la littérature jeunesse (voire enfantine) La Traversée du temps – probablement son plus gros succès, avec le roman Paprika, jamais traduit de par chez nous en dépit de sa célèbre adaptation par Kon Satoshi.

 

En même temps, en l’espèce, titre et couverture sont éloquents : Les Hommes salmonelle sur la planète Porno ! « WTF », comme disent les jeunes… Oui, mais pas seulement – et, finalement, il s’agit d’un livre (disons une novella…) bien plus subtil qu’on ne le croirait tout d’abord.

 

Et, par ailleurs, ce texte de 1977 est bien un récit de science-fiction, avec tout ce que la science-fiction peut apporter de meilleur, et jusque dans sa dimension de parodie érotico-comique ; aussi encouragera-t-on le lecteur à dépasser ses éventuelles préventions en l’espèce… et la relative lourdeur éventuellement un brin machiste qui s’exprime çà et là, regrettable sans doute, peut-être inhérente au genre érotico-comique, et tout particulièrement sensible ici dans une série de jeux de mots, mots-valises, etc., qui sont autant de casse-têtes de traduction, même s’ils ont leur raison d’être.

 

LES JAPONAIS SUR LA PLANÈTE PORNO

 

Nous sommes sur la planète Nakamura – nom qui lui fut conféré par l’équipe japonaise qui l’avait découverte et explorée initialement. Mais, pour tous ceux qui en ont entendu parler, c’est le nom de « planète Porno » qui est employé pour la désigner… Parce que, sur cette planète, c’est l’orgie permanente : toutes les espèces vivantes, animales ou végétales, semblent passer leur temps à copuler – et, surtout, elles ne copulent pas qu’entre elles, mais avant tout entre espèces différentes ! Il y a là tout un complexe écosystème reposant intégralement sur le sexe, et inter-espèces…

 

Tableau qui ne manque pas de déconcerter les scientifiques japonais qui y conduisent leurs recherches. Cela va en fait plus loin : chez plusieurs d’entre eux, cette « obscénité » de Nakamura suscite une haine profonde... La planète est « vicieuse » ! Ses espèces sont « vicieuses » ! Le mot revient sans cesse dans les premières pages de la novella (et toujours par la suite, simplement moins souvent). Un jugement d’ordre « moral » a priori pas très scientifique en tant que tel, mais dont ne démordent pas nos savants nippons – tous un peu coincés du cul, disons-le.

 

Ou presque… Notre narrateur, le professeur Sona, n’est sans doute pas aussi obtus – mais avec ses raisons particulières, sur lesquelles nous reviendrons. Et, bien sûr, il y a Yohachi ; mais Yohachi n’est pas un scientifique, plutôt une sorte d’homme à tout faire, et d’ailleurs il baise tout le temps… Aussi est-il l’objet du mépris des savants, et doublement encore : il ne peut qu’être leur inférieur, à tous points de vue !

 

À LA RESCOUSSE DU DR SHIMAZAKI

 

Le problème, bien sûr, est que cet écosystème « vicieux » peut s’en prendre aux humains – entendre par-là aux scientifiques japonais, précisons-le ; car on trouve aussi sur la planète des Nunudiens, autochtones d’allure étonnamment humaine, pas hostiles, pas du tout, mais qui ont formellement interdit aux explorateurs de pénétrer dans leurs terres…

 

Cela devait arriver : la seule femme de l’expédition – ou plutôt non, la seule femme scientifique… –, le Dr Shimazaki, est enceinte. Non d’un membre de l’expédition (après tout…), mais de quelque spore issue d’une plante locale, dite engrosse-veuves (qu’importe si la scientifique n’est pas veuve : elle n’est pas vierge, et c’est bien suffisant)… Car c’est bien d’un écosystème qu’il s’agit : la copulation inter-espèces endémique sur la planète Porno n’est pas un simple passe-temps, aussi « vicieux » soit-il, mais contribue bel et bien à la perpétuation des espèces locales ! Ceci à un point dont les chercheurs japonais n’ont pas conscience…

 

Le Dr Shimazaki ne doit pas accoucher – au fond, on ne sait guère ce qu’elle en pense, ce sont les hommes qui en débattent, figurez-vous… Mais que faire ? Dans ces circonstances, avortement ou césarienne semblent hors de portée du médecin de l’expédition, un « charlatan » ; et le rythme de vie de la planète est tel qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour empêcher l’accouchement…

 

L’idée se fait jour : les Nunudiens doivent savoir que faire. Mais ils interdisent leur territoire à ceux qui ne pensent pas comme eux… Bah ! Yohachi est assez pervers pour leur convenir ! Mais il faut qu’il soit accompagné par des hommes ayant, quant à eux, un cerveau, et pas seulement un pénis très actif – des hommes qui seront ainsi à même d’aiguiller les recherches du queutard, lesquelles doivent porter uniquement sur le cas dramatique du Dr Shimazaki… L’accompagnent donc le professeur Sona, et le Dr Mogamigawa, homme têtu et borné, qui n’a que le mot « vicieux ! » à la bouche…

 

UNE ODYSSÉE BURLESQUE – ET PLUS QUE ÇA

 

Nos trois aventuriers quittent alors la base pour rejoindre au plus tôt l’État nunudien qui leur est interdit. Leur odyssée miniature est pour tous l’occasion de se frotter à l’écosystème pervers de la planète Porno – avec toutes ces espèces aux noms étranges, faisant référence à des espèces terriennes souvent bien différentes : alligators-pilleurs et crocopile-à-l’heure, tatami-popotames et myosotristes, touche-pipettes et engrosse-veuves… Des dénominations qui sont autant d’échos de l’humour quelque peu navrant d’un des premiers explorateurs (et présentées comme telles).

 

La randonnée, sur un mode craintif qui n’est pas sans sel, est forcément riche de rencontres incongrues, aux conséquences burlesques… Mais il y a plus : en fait, au premier rang, ce n’est pas l’action qui l’emporte, mais le débat scientifique. Et c’est ainsi que Les Hommes salmonelle sur la planète Porno adopte une voie médiane entre parodie de SF et SF parodique : Tsutsui Yasutaka a en effet bel et bien élaboré un écosystème extraterrestre complexe, qui n’a sans doute rien à envier aux plus grandes réussites du genre ; or c’est vrai aussi bien sous l’angle des images (avec cette faune et cette flore si spécifiques) que sous celui des idées.

 

UN ÉCOSYSTÈME DÉCONCERTANT

 

Les deux scientifiques de l’expédition nunudienne ne cessent en effet de débattre – et assez violemment. La nature profondément dérangeante de l’écosystème de Nakamura, et tout particulièrement dans sa dimension sexuelle (avec des corollaires aussi variés que la perpétuation des espèces ou la part de l’agressivité dans le comportement vivant), amène Sona et Mogamigawa à lutter intellectuellement. La science y a forcément sa part – mais peut-être tout autant son instrumentalisation, philosophique du moins, peut-être même politique… et non exempte d’une certaine dimension religieuse, disons. La théorie de l’évolution contre celle de la dégénérescence, Darwin et Lorenz, Freud et Jung – autant d’icônes auxquelles les savants militants font appel pour tenter de comprendre ce qui se passe autour d’eux, selon une grille de lecture relevant peu ou prou de la foi ; or la planète semble portée à nier les points de vue, quelque peu prosélytes et finalement pas si scientifiques que cela, de l’un comme de l’autre.

 

Et derrière tout ça ? La raillerie, oui – mais peut-être aussi autre chose : une éthique sexuelle dérivant plus ou moins de délires hippies gentiment moqués, mais en fait repris et transcendés dans une optique libertaire. Les préjugés les plus conservateurs sont impitoyablement moqués – et si le « progressisme » en la matière n’est pas non plus exempt de tous reproches, demeure tout de même, à la fin, cette idée d’un amour admirable, dans la chair comme dans l’esprit (pourquoi opposer les deux ?), construisant un modèle utopique où l’agressivité n’a plus lieu d’être : c’est l’orgie, si « vicieuse », qui devient parfaitement morale – en témoignant même d’une moralité d’un ordre supérieur. « Make love, not war », oui – mais avec absolument tout le monde, et autant que vous le voulez, quand vous le voulez, où vous le voulez ; qu’ils sont bêtes, ces Terriens qui se cachent pour aimer comme si c’était quelque chose de honteux, et qui s’imposent tant de règles au nom d’une prétendue décence parfaitement irrationnelle et qui n’a absolument pas lieu d’être…

 

Une novella à la croisée des chemins, donc. Parfois un peu lourdingue dans sa dimension érotico-comique, elle n’en contient pas moins de belles images et de belles idées – le ton un peu moqueur y participe, d’ailleurs. Le résultat n’est certes pas inoubliable, mais il est aussi bien plus qu’une mauvaise blague lubrique ; et, jusque dans sa façade de parodie, c’est une belle création SF, tout à fait digne qu’on s’y arrête.

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Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

LAINÉ (Sylvie), Fidèle à ton pas balancé, illustrations intérieures [de] Gilles Francescano, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2016, 481 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 77-78.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (beaucoup) plus longue.

LA MEILLEURE

 

Bon, je ne vais pas me montrer très original pour introduire le sujet, hein ? Répétons-le, répétons-le sans cesse, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste ; dans le champ de la SF francophone, cette auteure que j’avais jusqu’alors toujours le réflexe de qualifier de « trop rare » (mais, après tout, elle a son rythme que je ne saurais légitimement contester) est tout simplement la meilleure.

 

Le petit jeu, à chacune de mes précédentes chroniques, était de citer des noms d’autres auteurs en mesure de disputer (amicalement) cette première place – la liste évolue peut-être… mais surtout du fait d’abandons. Je citerais toujours Léo Henry ; peut-être aussi, encore (?), Thomas Day. Au-delà… Eh bien, si l’on sort du seul registre SF, je dirais bien Mélanie Fazi, en tout cas. Mais, même ainsi, je sèche un peu – certains auteurs qui étaient plus productifs à l’époque de la parution de chacun des quatre petits recueils de Sylvie Lainé chez ActuSF se sont faits bien plus discrets depuis, faut dire. Au point où les qualifier, eux, de « rares » ne fait plus du tout sens, en fait… Catherine Dufour, par exemple ? Reste donc Sylvie Lainé – d'autant plus la meilleure.

 

Mais elle n’est donc guère prolifique… ou peut-être est-ce quelque peu une illusion d’optique ? La bibliographie en fin de volume permet en effet de dresser un tableau éventuellement différent : Sylvie Lainé avait écrit un certain nombre de nouvelles, globalement remarquables, dans les années 1980 ; par contre, sauf erreur, un seul récit de sa plume est paru durant l’ensemble des années 1990 (« Le Passe-plaisir »)… Les choses ont changé à partir de l’an 2000 – et peut-être plus encore depuis 2007, c’est-à-dire le premier de ses petits recueils ? Cette opportunité de publication bien différente a pu, j'imagine mais peut-être à tort, changer le rapport de l’auteure à l’écriture – en tout cas, elle a très régulièrement livré des nouvelles depuis, sur divers supports.

 

Pas de romans, certes – des nouvelles. Tout au plus des novellas : « L’Opéra de Shaya » à l’évidence requiert ce qualificatif ; autrement, peut-être « Les Yeux d’Elsa », même si ce très beau récit (à la relecture peut-être celui que j’ai préféré ?) est d’une ampleur déjà bien moindre… Mais c’est très bien comme ça ! Sylvie Lainé est de ces auteurs qui montrent bien tout le ridicule d’une certaine fixette éditoriale selon laquelle, en dehors du roman, point de salut… C’est sans doute d’autant plus absurde en science-fiction, genre historiquement lié au format court – même si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ce constat ne doit pas non plus constituer un frein ou une « justification » en tant que telle, sur le mode du : « Pourquoi ? Parce que ! »

 

SYLVIE LAINÉ ET ACTUSF

 

Mais revenons à Sylvie Lainé – c’est plus sage… Les éditions ActuSF, fidèles pour le coup à son pas balancé (?), en avaient donc publié quatre brefs recueils, tous des plus recommandables, et mettant généralement en avant une thématique particulière : Le Miroir aux éperluettes, avec lequel j’avais découvert l’auteure, puis Espaces insécables, puis Marouflages, puis L’Opéra de Shaya. Petits livres admirables, abondant en nouvelles très justement primées – qu’elles l’aient été avant la compilation ou après.

 

Aujourd’hui, dix ans après le premier de ces recueils (aujourd’hui disponible seulement en numérique), Fidèle à ton pas balancé, que l’on ne qualifiera pas d’ « intégrale » (tout au plus d’ « intégrale raisonnée » ; y manquent, outre les non-fictions, quelques récits qui auraient mal trouvé à s’y intégrer, comme, du fait de sa dimension graphique, L’Animal), rassemble la totalité des nouvelles précédemment compilées, en y ajoutant quelques textes diffusés sur d’autres supports mais pas encore repris en volume, dont quelques raretés notables (et un seul « vrai » inédit, mais bien particulier). Initiative d’autant plus bienvenue qu’elle s’exprime dans un bel objet, hardcover, jaquette… Si cela pouvait, par ailleurs, enfin inciter les éditeurs poches à s’intéresser à l’œuvre de Sylvie Lainé ?

 

Ce beau volume, en tant que tel, appelait toutefois à une réorganisation des textes (indépendants – pas ici de « cycle » à la façon des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, même s'il s'agit d'une référence avancée par l’auteure elle-même dans sa préface), afin de les placer, le cas échéant, sous une lumière différente. Et c’était par ailleurs, pour moi, une très belle occasion de revenir sur nombre de textes dont je savais que je les avais adorés à l’époque, mais dont le souvenir était parfois un peu flou… Les nouvelles sont agencées ici sous sept rubriques, fonction de leur ambition ou de leur cadre, délaissant comme de juste la chronologie de la rédaction des textes (accessible cependant au travers de la bibliographie en fin de volume, sans même parler des brefs commentaires de l’auteure en introduction de chaque récit).

 

QUALIFIER UNE ŒUVRE ?

 

Avant d’aborder le recueil par le menu, il est tentant d’essayer d’en dégager des grandes lignes – qui seraient donc les grandes lignes d’une œuvre, entendue globalement. Ce qui, mine de rien, n’est pas si évident…

 

On trouve bien quelques thèmes récurrents – qu’à leur manière, les petits recueils d’ActuSF mettaient en avant, le plus souvent : ainsi de l’altérité, impliquant aussi bien la rencontre… que la séparation ; entre les deux, comme de juste, se pose la question de l’échange… et éventuellement aussi celle du choix ? Mais il y a un problème : l’autre, en tant que tel, est souvent un inconnu – et potentiellement inaccessible.

 

Car la question de la communication se pose toujours : sous la plume de notre auteure, qui est aussi enseignante et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, cela peut à l’occasion susciter des développements fort pointus mais qui n’en sont que plus fascinants ; mais, tout autant, cela peut s’exprimer d’une manière plus discrète, où l’éventuelle austérité de la science s’efface pour en revenir à l’humain… tout en fournissant des soubassements théoriques essentiels au traitement pertinent de la question.

 

Les nouvelles de Sylvie Lainé, sur ces bases, sont généralement d’une grande intelligence, et d’une grande subtilité – mais en gardant toujours une dimension humaine essentielle, qui les préserve des écueils du didactisme pontifiant.

 

Mais l’humanité peut se conjuguer à une altérité éventuellement radicale dans une approche commune du questionnement de la communication : la propension à « se raconter des histoires ». On quitte ici la sphère abstraite pour en revenir à l’individu, dont la perception du monde et des récits n’est pas moins « réelle », à sa manière, que l’environnement objectif qui l’entoure. Affaire de points de vue ? Oui, mais cela va sans doute plus loin encore ; en fait, l’intersubjectivité complique probablement encore un peu plus la donne.

 

Ça n’est sans doute jamais aussi vrai que dans le registre des relations sentimentales – et c’est peut-être bien là que l’auteure brille tout particulièrement : nombre de ses nouvelles content d’une manière ou d’une autre des histoires d’amour. Horreur glauque ! Ou pas ? On le sait, ces histoires « finissent mal en général »… quand elles commencent, d’ailleurs, ce qui n'a rien de garanti. Mais elles sont un terrain privilégié de l’interrogation sur la communication, et de la possibilité (au mieux douteuse) d’appréhender véritablement l’autre – Sylvie Lainé livre dans ce registre ses meilleurs textes, à mon sens. Dans sa préface à Espaces insécables, Catherine Dufour écrivait ceci : « le point commun de toutes ces histoires […] c’est l’amour, sinon conjugal, du moins interpersonnel, et surtout, c’est son échec » ; peut-être l’ampleur tout autre de Fidèle à ton pas balancé implique-t-elle de revenir sur ce « toutes », mais ça n’en est pas moins un thème essentiel de l’œuvre de Sylvie Lainé, envisagée dans sa globalité.

DES CONNOTATIONS ?

 

Voici pour les thème – en résumant, hein. Mais sans doute peut-on, voire faut-il, envisager aussi, disons, les « connotations » de l’œuvre ? Ici, j’ai l’impression qu’il y a eu une évolution courant sur les trente années de carrière de Sylvie Lainé – mais peut-être est-ce surtout affaire de perception ?

 

Toujours est-il que, de mes premières lectures de l’auteure, je conservais une image avant tout mélancolique – peut-être pas sombre, ce serait sans doute un peu fort, peut-être même pas « déprimée », même si on s’en rapproche… Oui, mélancolique, mais dans un sens plus poétique que rudement psychiatrique – doucement mélancolique. Sans doute est-ce (je ne vous apprends rien) l’approche qui me parle le plus.

 

Depuis, même s’il y avait clairement des textes précurseurs, j’ai l’impression d’avoir trouvé en plus grande proportion des récits davantage « positifs », ou peut-être « lumineux » ? Sans niaiserie, dans l’ensemble… Mais l’auteure ne s’en livrait pas moins, alors, à un jeu un peu dangereux – le plus souvent, elle s’en est tirée au mieux, et ces textes « positifs » balayaient en définitive mes préventions forcées ; j’avouerai, cependant, que ses approches du registre humoristique ne m’ont pas toujours convaincu, loin de là… Rien de nature à gâcher le plaisir de lecture sur la durée de ce beau recueil, heureusement.

 

Mais du coup : l’œuvre, à défaut de l’auteure que je ne me sens certainement pas de qualifier de la sorte, est-elle « optimiste », ou « pessimiste » ? En fait, elle est essentiellement ambiguë à cet égard – et tant mieux, sans doute : cette ambiguïté participe probablement de sa force. Et peut-être lui confère-t-elle-même quelque chose d’universel, transcendant les frustrantes considérations tenant à l’altérité et aux difficultés de la communication qui sont au cœur des textes ?

 

Et formellement, alors ? Je ne ferais pas de Sylvie Lainé une styliste – du moins pas au sens le plus exubérant du qualificatif ; après tout, Jean-Marc Ligny, préfaçant L’Opéra de Shaya, louait « les plumes invisibles »… Reste que l’écriture de l’auteure, au sens le plus formel, n’est probablement pas son plus grand atout. L’essentiel, cependant, est sans doute qu’elle se montre toujours sensible et juste – poétique, parfois (re-horreur glauque !), mais sans outrance, et notamment sans pathos. Ce qui mérite bien des éloges, j’imagine.

 

Tentons maintenant de décortiquer le recueil par le menu, en nous basant sur son découpage en sept catégories.

 

ÉBAUCHES ET TENTATIVES

 

Ici, je dois faire part d’un vague scepticisme : ce premier ensemble de nouvelles, à un niveau très « humain », me paraît globalement rassembler les textes les plus « faibles » (relativement…) du recueil – ce qui, pour une entrée en matière, peut être quelque peu fâcheux…

 

Ainsi, d’emblée, avec « Question de mode », nouvelle datant de 1985 – parmi les premières de l’auteure, donc – et qui avait été reprise dans Le Miroir aux éperluettes. La vague bizarrerie du propos, louchant sur l’absurde (jusque dans un certain humour décalé ?), n’est pas inintéressante, mais, globalement, cela me laisse assez froid…

 

« Le Prix du billet » (qui figurait dans Marouflages) ne m’a pas davantage parlé ; ce récit pas vraiment (voire pas du tout) SF, en forme de leçon de vie, a même quelque chose d’implicitement agaçant, trouvé-je… De la part d’une auteure que l’on sait autrement bien plus subtile, j’y ai même trouvé quelque chose de vaguement… grossier ? Employer ce terme ne me fait vraiment pas plaisir... Mais ça ressort peut-être tout particulièrement de sa tendance au pathos, heureusement hors-sujet dans le reste du recueil.

 

« Mélomania » a été publié dans l’anthologie 42, dirigée par Jeanne-A Debats – y ayant également publié une nouvelle, je ne peux en dire davantage ici.

 

« Sirius m’était compté » est une vignette entre deux eaux sur l’amour fou voué à un animal de compagnie hélas disparu. Gérant bien plus subtilement la douleur, en sachant le cas échéant la teinter de dimensions plus légères, que dans « Le Prix du billet », disons, cette brève nouvelle fonctionne tout à fait ; ce n’est sans doute pas inoubliable, mais c’est à-propos.

 

Dernier texte de cette première rubrique, « Le Printemps des papillons » est une ode en forme de cadeau d’anniversaire à la Légendaire Libraire Toulousaine, l’Immense, l’Inégalable M’âme Martin. Et c’est un très joli cadeau, pour quelqu’un qui le mérite assurément ! Sans doute ne puis-je pas être tout à fait objectif, ici, mais ce petit texte délicieux de fantaisie rêveuse m’a beaucoup plu – le meilleur moment de cette entrée en matière autrement un peu décevante.

 

ESSAYONS À NOUVEAU

 

La deuxième rubrique constitue un entre-deux, conservant la dimension essentiellement humaine des textes précédents, en s’aventurant peut-être davantage du côté d’une science-fiction plus « carrée », ou ambitieuse.

 

Je ne sais pas vraiment, en fait, comment la qualifier. D’autant que cette impression globale est d’emblée contredite par « Un rêve d’herbe », nouvelle précédemment compilée dans Le Miroir aux éperluettes, et qu’à l’époque j’avais été tenté d’associer au très beau récit qu’est « La Bulle d’Euze », figurant cette fois tout à la fin du recueil – cet éloignement incitant peut-être à marquer les spécificités des deux textes. Il y a sans doute ici quelque chose du désir de changer de vie, en s’abandonnant le cas échéant, thème qui revient à plusieurs reprises – et qui, plus haut dans le recueil, était sans doute déjà flagrant, notamment dans « Le Prix du billet »… sauf que cette fois l’auteure se montre autrement convaincante. La dimension de conte fantastique de ce « Rêve d’herbe » est par ailleurs tout à fait appréciable.

 

« Subversion 2.0 », qui figurait dans Espaces insécables, joue d’un thème très proche – le désir quelque peu subversif, de soi ou du monde, de changer de vie –, mais cette fois dans un contexte SF plus marqué, et ce alors même qu’il s’agit d’y travailler le thème souvent fantastique du double. Une réussite – peut-être d’autant plus du fait qu’elle met en scène un personnage globalement guère attachant ? Ce rêve de changement, en même temps, fait peut-être d’autant plus sens pour quelqu’un de médiocre et terne – au fond de lui, il y a malgré tout quelque chose d’autre…

 

« Thérapie douce » (qui figurait dans Le Miroir aux éperluettes) enchaîne bien, en détournant quelque peu le thème dans une optique un brin paranoïaque ; surtout, c’est l’occasion d’envisager plus frontalement les thématiques de l’altérité et de la communication, d’une manière tout à fait originale et pertinente.

 

Avec « Le Karma du chat », par contre, on passe à tout autre chose… De l’ensemble du recueil, c’est probablement le texte qui met le plus en avant cette dimension humoristique qui, globalement, ne me paraît pas vraiment montrer l’auteure à son meilleur… Mais je suis bien contraint d’avouer, moi le bougon, que cette satire joyeusement loufoque (et pas le moins du monde méchante) de la morale hippie (ou surtout antispéciste, en fait) appliquée à la domotique m’a bien tiré quelques sourires…

 

Mais « Un signe de Setty », qui suit (et que j’avais déjà lu dans Le Miroir aux éperluettes), me parle décidément bien davantage, au point de creuser un fossé considérable avec le très léger texte qui précède. On retourne ici au registre mélancolique, non sans une vague lumière pourtant, ou du moins un désir de lumière – cette femme désœuvrée, qui « invite » dans son « p’tit monde » virtuel une intelligence artificielle extraterrestre, est autrement émouvante, et l’altérité comme la difficulté de communication sont ici merveilleusement associées et traitées. Le premier très grand texte de ce recueil, qui en contient un certain nombre.

UN PIED DEHORS

 

Avec cette troisième rubrique, Sylvie Lainé tend à s’éloigner davantage de notre temps et de notre monde.

 

« Le Passe-plaisir », qui figurait dans Espaces insécables, est une nouvelle très étrange, qui convoque une multitude de dimensions éventuellement contradictoires. Ce traitement conjoint du voyage dans le temps et de l’utopie/dystopie s’ouvre sur une scène de farce, et conserve par la suite une certaine dimension humoristique venant perturber un propos plus complexe, où la thématique, classique chez l’auteure, de l’altérité se mêle aussi d’une autre déjà entrevue, et tout aussi fondamentale, qui est celle du choix. Elle entre peut-être en résonance avec « Carte blanche », plus loin dans le recueil – je crois, à la relecture, avoir préféré cette dernière, et m’être montré moins enthousiaste pour « Le Passe-plaisir » que je ne l’avais été lors de ma découverte de la nouvelle, mais c’est tout de même une réussite.

 

« Partenaires », nouvelle bien plus ancienne (en fait la plus vieille à être compilée dans Fidèle à ton pas balancé), et qui avait été elle aussi reprise dans Espaces insécables, traite d’un ordinateur poète : l’auteure, diplômée en informatique et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, joue de ses centres d’intérêt pour envisager d’un œil différent la thématique de la création artistique, et peut-être tout particulièrement du conte. En tant que tel, c’est sans doute bien vu, mais peut-être aussi un peu trop rigide – paradoxalement ? La nouvelle se lit bien, mais, dans ce registre, j’ai tout de même le sentiment que Sylvie Lainé a eu l’occasion de traiter de ces thèmes de manière plus subtile et personnelle, dans la suite de sa carrière.

 

« Petits Arrangements intragalactiques », nouvelle reprise de L’Opéra de Shaya, opère un bond dans le temps et dans l’espace qui, à mon sens, la rapproche bien plus, en fait, des nouvelles plus ou moins « planet opera » de la rubrique suivante. La différence est sans doute que l’approche est ici plus « légère », en apparence du moins, mais surtout du fait d’une certaine dimension humoristique. L’auteure y crée une belle écologie extraterrestre, occasion de choix pour traiter de l’échange et de l’altérité – dans une approche qui, miraculeusement ? s’avère harmonieuse et non conflictuelle, répondant ainsi pleinement au cahier des charges de l’anthologie Contrepoint, dirigée par Laurent Gidon, où elle avait été publiée originellement. Plus loin dans le recueil, d’autres nouvelles exploreront un registre proche en me parlant davantage (ne serait-ce que « L’Opéra de Shaya », justement), mais la présente nouvelle se lit avec plaisir, et vaut sans doute bien mieux que son titre.

 

Elle est suivie ici de « Petits Arrangements intragalactiques (verso) », qui constitue le seul véritable inédit de Fidèle à ton pas balancé. Une conséquence de l’invitation faite par Jeanne-A Debats à Sylvie Lainé de rencontrer ses élèves, avec un exercice à la clef : réécrire la nouvelle précédente en adoptant le point de vue de « l’autre » ; l’auteure a planché ainsi que les collégiens, et voici le résultat – un écho bienvenu, dans la lignée du texte original, mais qui en développe heureusement les thématiques centrales de l’altérité et de l’échange.

 

HISSONS LA VOILE

 

La quatrième rubrique aurait donc très bien pu accueillir les deux nouvelles précédentes, dans la mesure où elle s’intéresse tout particulièrement à la description d’univers dépaysants, aux frontières éventuellement du « planet opera », et ce même si, sans doute, d’autres passerelles pourraient être lancées vers des textes en apparence bien différents, sur l’ensemble du recueil.

 

« Carte blanche », que j’avais déjà lue dans Espaces insécables, est une nouvelle ancienne empruntant le cadre classique mais si souvent fascinant d’une arche stellaire. Mais le propos essentiel est en fait tout autre, oscillant entre l’échelle de la société et celle de l’individu : dans l’arche, on a institutionnalisé le changement – on l’a rendu obligatoire. Le ton relativement léger de la nouvelle, aux accents satiriques prononcés, ne change rien au fait que sont traitées ici des questions philosophiques et politiques complexes, qui, dois-je dire, me parlent tout particulièrement. Derrière, bien sûr, la liberté et le déterminisme sont de la partie… Et si, à cet égard tout particulièrement, la fin est peut-être un peu convenue – un autre moyen de le dire : elle coule de source –, l’ensemble est toutefois très réussi.

 

« Le Chemin de la Rencontre » (Espaces insécables là encore) est une nouvelle ancienne et, prise objectivement, des plus intéressante, où l’auteure crée une belle écologie extraterrestre, avec ses originalités appréciables, un cadre bienvenu pour mettre en scène l’altérité, bien sûr, et où l’intérêt de l’auteure pour les différentes manières de communiquer implique son lot de jolies trouvailles ; mais la question essentielle est pourtant probablement celle du choix, une fois de plus – choix qui débouche ici sur la séparation, en écho nécessaire de la rencontre (majuscule ou pas). Ce de manière pertinente et inventive. À tout prendre, « Le Chemin de la Rencontre » est donc une bonne nouvelle. Mais elle pâtit peut-être d’être accolée à « L’Opéra de Shaya », le plus long texte du recueil, et autrement récent, qui se montre peut-être ici plus subtil, pertinent et accrocheur…

 

En effet, « L’Opéra de Shaya » (dans le recueil du même nom) est probablement une des plus flagrantes réussites de l’auteur – un « planet opera » d’une ampleur inaccoutumée chez Sylvie Lainé, qui, sur des bases assez proches du « Chemin de la Rencontre », en approfondit intelligemment les thèmes, et les complexifie en y associant d’autres sujets ; en mettant en avant le personnage de So-Ann, « L’Opéra de Shaya » remet par ailleurs l’humain au cœur du propos, même dans le plus exotique et chatoyant des écosystèmes. Merveille d’équilibre – ce que sa longueur hors-normes ne garantissait pas –, la novella se met volontiers en danger, du moins en apparence, mais pour mieux subvertir les craintes éventuelles du lecteur (tel que moi, du moins), en parvenant en définitive à le surprendre souvent, à le convaincre toujours, notamment en se montrant plus ambiguë que ce que l’on pouvait croire initialement. Très bien, vraiment.

 

DÉCALAGES

 

On ouvre la cinquième rubrique avec « Définissez : priorités » (qu’on trouvait dans Espaces insécables), qui est sans doute une nouvelle très importante dans la bibliographie de l’auteure – en ce qu’elle marque son retour sur la scène littéraire, à l’aube du XXIe siècle, après des années 1990 où elle avait semble-t-il remisé de côté l’écriture de nouvelles. Pour ce retour, elle a d’une certaine manière subverti un thème classique de la science-fiction, mais qui n’était sans doute plus vraiment d’actualité depuis longtemps alors, à savoir la télépathie, en y injectant ses propres préoccupations en matière de communication – pour en revenir enfin à une altérité qui, en fait, avait sans doute toujours été là. La nouvelle est notamment habile en ce qu’elle exprime ces thèmes via un personnage féminin touchant et en définitive tragique, qui ramène le propos à l’humain d’une manière forte… et sans doute quelque peu déprimante. Une excellente nouvelle : Sylvie Lainé a bien fait de revenir !

 

« Grenade au bord du ciel », que j’avais lue une première fois dans Utopiales 13, puis dans L’Opéra du Shaya, passe toujours aussi bien. Outre le cadre « exotique », la nouvelle marque sans doute pour son questionnement moral, ainsi résumé : « Nous sommes une espèce vivante, et tout ce qui est vivant avance et marche, et bouge et se transforme. Ce qui ne bouge plus est mort. » Un écho de plusieurs des nouvelles qui précèdent, et notamment de « Carte blanche », mais traité cette fois d’une manière bien différente – à vrai dire un peu loufoque à son tour, mais bien loin pourtant de la satire, cette fois : plutôt dans un registre finalement presque fantaisiste dans ce cadre autrement (très) connoté SF. L’idée est originale et belle, et emporte l’adhésion.

 

« Un amour de Sable » (dans L’Opéra de Shaya également) me paraît davantage classique – non que cela en fasse une mauvaise nouvelle, loin de là d’ailleurs : c’est à son tour un bon texte. Il est moins surprenant dans son traitement de l’altérité, c’est tout. Aussi suscite-t-il quelques échos de récits déjà lus dans le recueil, dont celui qui précède immédiatement, d’ailleurs – avec ses scientifiques aux méthodes quelque peu brutales face à des mondes et des artefacts qu’ils ne comprennent tout simplement pas. Cela fonctionne très bien, mais sur un mode qui m’apparaît un peu plus mineur. Une chose appréciable, néanmoins : que cette fois « l’autre » s’exprime directement, à la première personne – le style en bénéficie, j’ai l’impression.

RETOUR EN BIAIS

 

La sixième rubrique revient à la terre et à l’humain – surtout à ce dernier, à vrai dire. Elle s’ouvre sur un bref texte un peu déconcertant, et qui, en tant que tel, ne m’a pas vraiment parlé : « Temps, bulles et patchouli », un peu à la manière du « Printemps des papillons » bien plus haut dans le recueil, est un texte « cadeau d’anniversaire », pour les dix ans de la collection des « Petites Bulles d’Univers » (Sylvie Lainé en ayant signé une, L’Animal, pas reprise ici, donc – et pour cause, puisqu’il s’agit d’un texte inséparable du graphisme qui l’a suscité… et qui, si je puis me le permettre, est bien quelques années-lumière au-dessus des illustrations de Gilles Francescano dans ce recueil, mais bon, ça n’a tout simplement rien à voir…). Une sorte de parabole de la création artistique par des scientifiques… Honnêtement, je n’ai rien à en dire – ce qui ne signifie pas forcément que le texte est mauvais : en l’occurrence, c’est seulement que je suis totalement passé à côté…

 

« La MIROTTE » (dans Le Miroir aux éperluettes), c’est autre chose – même si cette nouvelle ne m’a pas totalement convaincu, là non plus. Son problème, de manière un peu paradoxale, c’est peut-être qu’elle démarre superbement bien… Cette idée de rendre la vue aux aveugles au travers d’une IA traitant l’information perçue, produit tout d’abord de très belles scènes, inventives et subtiles, un peu effrayantes aussi parfois… Mais c’est ensuite cette dernière dimension, seule, qui me semble mise en avant, et j’ai trouvé ça un peu dommage. Il est clair que la nouvelle y gagne en originalité, du moins au sens où elle surprend sans doute le lecteur par ses ultimes implications – mais ça m’a tout de même laissé une impression… presque de hors-sujet ; l’impression, en fait, que j’avais eue à ma première lecture, et, dans ce cas précisément du moins, je n’ai donc pas changé d’avis.

 

Cette rubrique jusqu’ici un peu faible bénéficie heureusement d’un dernier texte d’un niveau à mon sens bien supérieur : « Toi que j’ai bue en quatre fois », nouvelle initialement publiée dans l’anthologie de SF érotique 69 (chez ActuSF), anthologie qui, par ailleurs, m’avait globalement laissé assez froid… Avec cependant deux belles exceptions, signées Mélanie Fazi, et, donc, Sylvie Lainé. L’auteure, qui emprunte un point de vue masculin, signe ici un texte pouvant tour à tour et sans contradiction se montrer cru et poétique, enthousiasmant et déprimant – autant dire qu’en quelques pages à peine, et au motif d’un postulat déconcertant qui aurait pu être perçu comme « matérialisant » le propos dans une pure perspective « chimique », c’est bien tout l’amour qu’elle balaye, dans toutes ses dimensions, dont celle essentielle de « l’histoire » que l’on est porté à se raconter. Très beau et très fort.

 

REPRENDRE DEPUIS LE DÉBUT… ET TOUT RECOMMENCER

 

Si la précédente rubrique était donc peut-être un peu en retrait, sauvée par son ultime texte, la septième et dernière tient peu ou prou du feu d’artifice – encore que le terme ne soit peut-être pas très juste, tant l’épate est plus que jamais hors-sujet. On y trouve cependant, à mon sens, les deux meilleurs textes du recueil (par ailleurs très bon globalement, j’imagine que vous l’aurez compris), et, en guise de conclusion, une nouvelle qui, pour être un peu inférieure à ces deux chefs-d’œuvre, n’en est pas moins très intéressante.

 

Et donc d’abord « Les Yeux d’Elsa », la deuxième nouvelle la plus longue du recueil (mais la première, « L’Opéra de Shaya », c’est quand même l’étape supérieure), et qui figurait dans le recueil Marouflages – que je n’avais pas chroniqué, l’ayant lu dans une « mauvaise période », mais qui, globalement, m’avait paru un peu inférieur aux deux précédents et à celui qui suivrait. Mais on y trouvait donc « Les yeux d’Elsa », qui est clairement une des meilleures nouvelles de l’auteure. Sur un postulat qui aurait aussi bien pu déboucher sur une mauvaise blague quelque peu scabreuse, Sylvie Lainé bâtit une magnifique histoire d’amour – entre un homme et une femme dauphin « surévoluée » et par ailleurs dotée d’une IA. Et c’est superbe – ça l’est d’autant plus que le personnage point de vue, Charlie, masculin donc, fait toujours un peu plus étalage de son incompréhension du dauphin Elsa… Ceci sans esbroufe – avec un naturel tellement désarmant qu’il s’associe à ce que l’on apprend au fur et à mesure du personnage pour susciter chez le lecteur un mélange de tristesse et de haine, des émotions très fortes. Mais c’est en fait justement dans cette relation passionnelle au narrateur que la nouvelle est si puissante, en impliquant directement le lecteur, et en le confrontant lui-même aux thématiques de l’altérité et de l’impossibilité de la communication… C’est très fin, c’est superbe.

 

Et suit donc un autre chef-d’œuvre, avec « La Bulle d’Euze », nouvelle que l’on trouvait dans Le Miroir aux éperluettes, et qui, déjà à l’époque, m’avait bouleversé, je crois que le mot n'est pas trop fort. Sur une base qui aurait pu être « de littérature générale », de l’aveu même de l’auteure, l’injection subtile d’une très légère touche science-fictive achève de rendre le récit terriblement touchant – même avec la brutalité du jargon « hard science », quand bien même cantonné à quelques lignes à peine ! En fait, cette brutalité participe de la tendresse empathique de la nouvelle, et s’accorde miraculeusement avec son propos triste et beau, comme une subtile évocation tragiquement humaine, et non exempte pourtant d’une certaine forme de « luminosité » jusque dans la plus poignante des détresses : les amours frustrées, sous la plume d’une auteure telle que Sylvie Lainé, sont peut-être les plus belles des amours. C’est très fort, parfaitement admirable.

 

Et le recueil de s’achever sur « Fidèle à ton pas balancé », nouvelle qui lui confère donc son titre et que l’on trouvait déjà dans le recueil Marouflages. Elle ne me paraît donc pas en mesure de rivaliser avec les deux chefs-d’œuvre qui précèdent, mais peut-être, d’ailleurs, dans la mesure où elle fait écho, d’une certaine manière, aux « Yeux d’Elsa » : dans son commentaire introductif, Sylvie Lainé l’avance elle-même, « Fidèle à ton pas balancé » devait compenser le désespoir ultime de la précédente nouvelle ; aussi en constituait-elle un reflet, d’une certaine manière : à la rencontre se dégradant jusqu’à une séparation inéluctable entre deux êtres ne pouvant communiquer, répond ici un récit où la séparation est le point de départ, et où, quand bien même dans la douleur, se dessine la possibilité d’un lendemain moins désespéré – jusque dans la relation entre l’homme et l’animal, mais bien différente (heureusement, si ça se trouve, parce que, pour le coup, l’écho a ici de quoi… déconcerter). L’homme affecté par la séparation au point de vouloir devenir celle qui l’a quitté – en forme d’aveu de ce qu’il ne l’avait jamais comprise, sans doute (et là encore on en revient aux « Yeux d’Elsa ») – est le point fort de la nouvelle ; sa tournure inattendue dans les dernières pages m’a laissé plus perplexe… Mais cela reste un bon texte – et sans doute judicieusement placé tout à la fin de ce recueil globalement très bon.

 

CONCLUSION

 

À la relecture (pour l’essentiel), cela se confirme : Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste – une chance toute particulière pour la science-fiction francophone, qu’elle éclaire de sa subtilité, de son intelligence, de son empathie. Très bonne idée que ce gros recueil qui, je l’espère, incitera nombre de lecteurs à découvrir cette auteure, qui le mérite amplement.

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L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

Publié le par Nébal

L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

DICK (Philip K.), L’Exégèse de Philip K. Dick, volume 1, [The Exegesis of Philip K. Dick], édition composée par Jonathan Lethem et Pamela Jackson, annotée par Erik Davis, Simon Critchley, Steve Erickson, David Gill, N. Katherine Hayles, Jeffrey K. Kripal, Gabriel McKee, Richard Doyle et les anthologistes, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Paris, J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [2011] 2016, 764 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 70-71.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

En voici autrement une version (un tout petit peu, cette fois) plus longue.

Les grands auteurs ont leur légende plus ou moins cachée – Philip K. Dick pas moins que les autres, et probablement davantage que beaucoup. Chez lui, le trésor accessible jusqu’alors aux seuls initiés a pour nom L’Exégèse – une entreprise folle courant sur environ 8000 feuillets, et dans laquelle l’écrivain interroge son œuvre et sa vie à la lumière d’éléments étranges, qu’il ne comprend pas, mais cherche à comprendre. De ce laboratoire insane jailliront les ultimes romans de l’auteur, dits de la « Trilogie Divine », mais L’Exégèse en tant que telle constitue une œuvre à part entière – pour peu que l’on ne rechigne pas à désigner ainsi un texte intime, écrit pour soi, et qui n’avait certes pas pour objet d’être publié un jour.

 

L’Exégèse, pour autant, ne nous était pas totalement inconnue – elle qui avait été abordée par les biographes de Dick, qui en révélaient çà et là des morceaux choisis ; on peut aussi évoquer la brève bande dessinée de Robert Crumb revenant sur cette expérience… Et nous connaissions bel et bien les traits essentiels de cette dernière.

 

Nous sommes en février-mars 1974. Dick, qui sort d’une relativement mauvaise passe, enchaîne alors les événements étranges, à caractère éventuellement hallucinatoire. Le rayon plasmatique rouge et or le frappe à la vision du pendentif en forme de poisson au cou d’une jeune fille aux cheveux noirs (forcément) – le symbole des premiers chrétiens pour se reconnaître en plein cœur des persécutions par l’empire romain, lui dit-elle. Et Dick s’interroge sur ce qu’il vit – le graphomane veut comprendre : sans doute est-ce Dieu qui lui parle ? Dieu… Dionysos, Érasme, l’évêque Pyke ? Haggia (sic) Sophia ? Les extraterrestres ? Les Soviétiques – auquel cas Stanislas Lem est sans doute impliqué ? L’interrogation de l’expérience, de manière très dickienne, débouche sur une interrogation de la réalité – et apparaissent alors peu à peu, avec cette conviction que « c’est toujours Rome », les murs oppressants de la « Prison de Fer Noir »… L’écoulement du temps lui-même doit être interrogé ! Et, avec lui, la notion d’entropie. Peut-être le temps s’écoule-t-il en fait en sens inverse ? Ou alors, il est orthogonal… La solution se trouve peut-être dans Parménide, ou bien dans la Gnose – plus probablement la Gnose… Dick compulse l’Encyclopedia Britannica avec l’enthousiasme d’un dilettante, et effectue des tirages du Yi King ; la vérité se trouve aussi bien dans les Actes des Apôtres que dans les conférences de Bergson, ou les tracts de la secte de surfeurs du coin. Au fond, tout est possible – jusqu’à l’éventualité que tout cela ne soit que des hallucinations provoquées par une épilepsie du lobe temporal… Mais, à tout prendre, pourquoi préférer cette explication à tout autre ? Après tout, Nixon est là ! Et si Nixon est réel, tout peut l'être...

 

L’entreprise est folle – l'entreprise sinon l’homme. Mais il est vrai qu’on pouvait avoir quelques doutes à ce sujet… Dans les premiers temps de ce questionnement maniaque, de cette quête de sens insensée, Dick confiait volontiers le fruit de ses méditations philosophico-théologiques à des amis et collègues, au fil de lettres improbables qui devaient en décontenancer plus d’un – ainsi Ursula K. Le Guin, qui, quand sortira Siva, émettra en public sa crainte que Dick soit devenu fou… ce qu’il n’appréciera guère. Aussi L’Exégèse adopte-t-elle rapidement une autre forme : des fragments intimes, cette fois, pas destinés à finir sous d’autres yeux que les siens. Pendant huit ans, du tournant de 1974 à son décès en 1982, Dick ajoutera page après page à son « journal philosophique » (pas vraiment un journal intime, en fait – au sens où ces feuillets, souvent non datés, ne rapportent pas des événements précis, mais seulement les réflexions qu’ils suscitent) – jusqu’à constituer cette somme colossale.

 

Et Dick ne se contente pas d’enchaîner les explications les plus folles et les plus fascinantes à son vécu quotidien – explications qu’il abandonne et remplace avec une légèreté qui ne le rend que plus sympathique. L’œuvre n’est pas qu’une quête philosophique dans le vide – et sans doute ne faut-il pas non plus se contenter d’y voir un cas clinique, même si c'est tentant. L’auto-analyse est de la partie, mais tout autant l’auto-critique, Dick revenant sans cesse sur son œuvre pour y déceler des signes précurseurs – c’est peut-être tout particulièrement ici qu’il se livre à une « exégèse », en mettant l’accent, sans surprise, sur Ubik, et aussi Coulez mes larmes, dit le policier, roman immédiatement antérieur aux expériences mystiques de 1974.

 

Et l’ensemble ne se contente pas d’être fascinant : le laboratoire débordant d’idées folles et géniales s’avère en définitive d’une pertinence étonnante… voire d’une cohérence inattendue jusque dans ses sautes d’humeur ; et disons-le, enfin – en fait de monstre cramé issu de la plume d’un auteur cramé, L’Exégèse s’avère… compréhensible ? Peut-être bien.

 

Aussi le présent ouvrage – et la somme colossale de travail qu’il représente, pour les anthologistes Jonathan Lethem et Pamela Jackson, taillant dans le gras, pour leurs nombreux annotateurs, pour Hélène Collon enfin, dickienne émérite qui traduit avec intelligence et sensibilité ce texte impossible –, le présent ouvrage, donc, se révèle pour ce qu’il est : bien plus qu’une curiosité absurde pour fans complétistes, une authentique plongée dans la psyché d’un génie (car à ce stade on ne parle plus de folie), éclairant son œuvre comme aucune critique ne pourra jamais le faire.

 

Certes, ce beau bébé n’est pas destiné à un lectorat très étendu – et même parmi les fans de Dick, il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui préfèreront passer outre. On ne les en blâmera pas. Pour les autres, L’Exégèse de Philip K. Dick jouera pleinement son rôle de monument – intimidant tout d’abord, d’une richesse insoupçonnée quand on s’en approche et que l’on en ausculte les secrets, avec pour guide l’artiste lui-même. Fascinant…

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Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

Publié le par Nébal

Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings of Cthulhu : Twenty-One Tales of Lovecraftian Horror, London, Titan Books, [2010] 2012, 507 p.

 

[EDIT 22/07/2018 : je viens de relire cette anthologie, un peu plus de deux ans après en avoir rédigé la chronique ; il ne me paraissait pas utile de refaire une chronique, mais je vais éditer l'originale, ce qui permettra de voir où et comment mon regard a pu changer depuis. Ces ajouts seront en italiques et entre crochets, comme le présent paragraphe.]

Où je reviens sur la série d’anthologies lovecraftiennes « Black Wings », dirigée par S.T. Joshi (je n’en avais pour l’heure lu que la troisième livraison, que j’avais bien appréciée – la série compte quatre volumes parus pour le moment, mais un cinquième de ne devrait pas tarder [il en existe six à ce jour, que je compte tous lire dans les mois qui viennent]). Le critique a donc bel et bien évolué, faut croire, quant à la perception du « Mythe de Cthulhu » en tant que genre à part entière. Même si pas tout à fait, hein : pour le fond théorique je vous renvoie à son essai The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, comme d’hab. Mais justement : nous parlons ici de récits « lovecraftiens », pas de récits « du Mythe de Cthulhu ». Distinction sans doute essentielle pour l’anthologiste, et peut-être quelques-uns de ses auteurs, et l’on regrettera d’autant plus, comme étant tout de même bien révélateur, le traficotage du nom de la série : ce premier volume, ainsi que les suivants, était originellement paru chez l’éditeur PS Publishing (à noter, Joshi avait semble-t-il d’abord Arkham House en tête, mais ça ne s’est pas fait ainsi) sous le titre Black Wings – faisant référence à une citation de Lovecraft tirée de Supernatural Horror in Literature, laquelle ne comprenait bien évidemment aucune allusion au Poulpe en chef… Rajouter à ce titre original, pour la reprise de ce volume (et ultérieurement des suivants) chez Titan Books, cet incongru « of Cthulhu », a donc quelque chose d’une vague trahison quant aux intentions de tout le beau monde écrivant dedans, ou du moins en déforme le propos…

 

[Par ailleurs, cette trahison s'est poursuivie... en français, puisque cette première anthologie a été traduite chez Bragelonne sous le titre Les Chroniques de Cthulhu.]

 

Mais bon, on ne va pas non plus en faire une maladie ; le fait est que le « Mythe de Cthulhu », au-delà du seul cercle de la critique lovecraftienne qui entend démonter le machin pièce par pièce depuis au moins 1972, est une notion qui a toujours et même sans doute plus que jamais un écho indéniable au-delà ; le nom « Cthulhu » fait vendre, à bon droit ou pas (jusqu’à des peluches kawaï ou des sextoys qui ne le sont pas moins, après tout) – alors, si cette petite trahison peut amener des lecteurs à découvrir, à prendre conscience de ce qu’est, bien plus au fond, le genre « lovecraftien », et à dépasser les bêtises d’August Derleth et Brian Lumley et compagnie, pour percevoir combien le « Mythe » (de Lovecraft, donc ?) s’insinue dans des textes absolument dénués de la moindre référence (ouverte, mais même au-delà parfois) à Cthulhu, au Necronomicon ou à Arkham, alors, ma foi…

 

C’est à vrai dire un trait saillant de cette anthologie (de manière peut-être plus marquée encore – disons « manifeste », je crois que c’est le mot – que dans la troisième livraison ?) : les références au lexique lovecraftien y sont somme toute très rares. Certes, on y trouve, comme souvent, plusieurs textes où Lovecraft lui-même est un personnage – avec plus ou moins de réussite. On y trouve aussi des récits s’appuyant sur un texte précis : en l’espèce, trois de ces vingt-et-une nouvelles se fondent sur « Pickman’s Model » – c’est une exception flagrante dans l’anthologie, aucun autre nouvelle de Lovecraft ne s’y voit accorder un tel honneur ; or ce n’est justement pas un récit relevant du « Mythe de Cthulhu » ! Au-delà, cependant, « dieux », livres et lieux ne sont finalement guère empruntés à la lovecrafterie « classique ». Pas plus mal.

 

Mais il est bien temps d’aborder le contenu du recueil, morceau par morceau. J’ai hésité quant à la forme la plus appropriée, mais peut-être, finalement, vaut-il mieux garder l’ordre des récits tel qu’il a été conçu par l’anthologiste…

La première nouvelle, signée Caitlín R. Kiernan, est « Pïckman’s Other Model (1929) »… et je l’avais déjà lue, dans New Cthulhu : The Recent Weird, même si je l’avais totalement oubliée… Elle est sans doute mieux passée cette fois : je n’en avais pas vraiment saisi l’intérêt alors, mais ai bien davantage apprécié ce texte à la relecture. Comme le titre l’indique assez, il s’agit d’une suite à la nouvelle de Lovecraft « Pickman’s Model », sans doute parmi les plus célèbres hors « Mythe » (on trouvera ultérieurement, comme mentionné plus haut, deux autres « suites »). Le narrateur en est un ami de Thurber, qui était quant à lui le narrateur de « Pickman’s Model », mais s’était suicidé après coup, non sans avoir tenu auparavant un discours délirant à son ami, sur les sources de la peinture macabre du génial Richard Upton Pickman. Bien évidemment, l’idée demeure la même – la révélation que Pickman peint d’après nature n’en est pas une pour quiconque a lu Lovecraft, et le pastiche de Kiernan en joue forcément. Si la conclusion est peut-être un peu terne de ce fait (mais ça se discute, il y a quand même un apport personnel non négligeable), la nouvelle fonctionne bien : son jeu assumé sur le narrateur « non fiable » (d’un à-propos essentiel, et qu’on retrouvera plus tard, à sa manière, dans la variation de Brian Stableford sur le même sujet), son évocation du cinéma hollywoodien de « l’âge d’or » du muet via la mystérieuse starlette Vera Endecott, impliquée dans un scandale à la Roscoe « Fatty » Arbuckle, mais forcément lourd de connotations encore plus sinistres dans un cadre pareil, enfin la vulgarité associée en définitive à ladite actrice, que ce soit au travers d’un déconcertant et répugnant métrage pornographique ou plus frontalement dans son langage à mille lieues de la préciosité affectée du narrateur, sont autant d’éléments bien vus qui tirent cette nouvelle vers le haut.

 

[A la re-relecture, c'est encore mieux passé. Cette nouvelle est très futée, très bien conçue, et son ambiance est remarquable ; c'est une des meilleures nouvelles de l'anthologie, je crois, vraiment un pastiche de qualité.]

 

Après quoi Donald R. Burleson, que je connais décidément plus en tant que critique qu’en tant qu’auteur de fictions (même s’il me laisse souvent sur le bas-côté, avec sa déconstruction-truc…), livre « Desert Dreams », nouvelle dans laquelle un homme résidant à Providence, et même à Benefit Street tant qu’à faire, est assailli de rêves récurrents (ou plutôt d’un unique rêve se déployant et poursuivant au fil de nouveaux épisodes) le transportant dans un désert qu’il connaît à la perfection (alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans quelque désert que ce soit), où il découvre auprès d’étonnants Indiens ce qui ressemble fort à un culte secret d’un dieu méconnu et ô combien inquiétant – et tout ceci s’avère bien sûr absolument vrai… L’idée n’est pas inintéressante, et le pastiche fonctionne en gros, à ceci près que la fin est probablement beaucoup trop ouverte : arrivé au bout, on est plus frustré qu’autre chose… Ceci étant, cette nouvelle est bien meilleure que celle que l’auteur livrera plus tard dans Black Wings III.

 

[Mais ça n'a vraiment rien d'extraordinaire ; c'est même décidément très médiocre, pas désagréable, mais sans vrai intérêt.]

 

Mais « Engravings », de Joseph S. Pulver, Sr., est moins convaincante [bah, classer les deux n'a pas de sens...] – et exactement ou presque pour les mêmes raisons qui m’avaient fait trouver sa contribution à Black Wings III peu ou prou insupportable… Nous y voyons une petite frappe effectuer une « livraison » pour un inquiétant personnage entouré de chats ; bon… Dans le fond, la nouvelle joue de la généalogie morbide, avec quelque chose qui n’a pas été sans m’évoquer Angel Heart ; mais le problème est que, dans la forme, elle appuie lourdement sur la confusion mentale du délinquant – au point où c’est plus indigeste que véritablement pertinent, à mes yeux en tout cas… Il y a vraiment une affectation dans le style, comme un désir de se compliquer la vie autant que celle du lecteur, pour sonner arty ; hélas…

 

[En fait, ça sonne d'autant plus faux que l'histoire est indigente et caricaturale ; on est à la limite du ridicule, en définitive, et je ne sais pas quelle était au juste la part de la volonté de l'auteur dans ce résultat...]

 

On passe à quelque chose d’autrement intéressant à mon sens avec « Copping Squid », de Michael Shea. Ricky Deuce, dans l’épicerie de nuit où il travaille à San Francisco, a maille à partir avec un jeune Noir au comportement étrange, un certain Andre, qui l’agresse au couteau. Normal, quoi… Mais il s’avère bien vite que le bonhomme a des motivations bien plus étonnantes qu’une simple pulsion d’agression pour gagner quelques billets… Quand Ricky l’entaille au bras avec son propre couteau, il se montre étonnamment satisfait, même s’il a encore des choses à demander au vendeur ; celui-ci, intrigué par la tournure incompréhensible des événements, en vient même à abandonner son poste pour accompagner le jeune homme en voiture… qui finit par lâcher que, ce dont il a vraiment besoin maintenant, c’est d’un témoin. Et Ricky sera ainsi amené à vivre cette expérience terrible, de voir « des choses » (« some shit » dans le texte, ça revient tout le temps), sans même être bourré (il n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans)… Au premier abord, je n’étais pas tout à fait certain de ce que je pensais au juste de cette nouvelle. Mais, en définitive, je l’ai plutôt appréciée [et même plus que ça], même si ça coince [vaguement] à l’occasion (les motivations de Ricky, notamment, sont tout de même un brin problématiques – mais peut-être faut-il y voir la personnification du lecteur curieux de récits « weird » ?). J’ai cependant trouvé nombre de choses bien vues – notamment l’atmosphère ultra-prolo-sordide [et communautaire], qui, dans les premières pages du moins, a sans doute quelque chose d’humoristique (à vrai dire, la nouvelle, par bien d’autres aspects, a des traits parodiques), mais qui me paraît acquérir, au fur et à mesure, des traits plus essentiels et profonds, et inquiétants ; on passe ainsi du T-shirt illisible d’Andre (qu’on comprend, bien avant Ricky comme de juste, arborer « Cthulhu Rules » ; on pense forcément à des logos tordus de groupes de black metal, ce genre de choses… [C'est par ailleurs le seul moment de l'anthologie où apparaît le nom du Grand Ancien, et à vrai dire de n'importe quel Grand Ancien]), à une tirade illuminée au milieu d’un cercle d’adorateurs, qui évoque peut-être davantage, mais à bon droit, les prêches enflammés de pasteurs américains fondamentalistes plutôt que les traditionnels délires cultistes (l’idée étant bien sûr de questionner la différence supposée entre les deux) ; si la « vision » en elle-même ne m’a pas transcendé, ses implications ultérieures – mêlant doute et fascination – sont assez intéressantes, le culte prenant des atours de virus n’affectant que des « initiés », pleinement volontaires ou pas (Ricky ne manque pas de se poser la question de son implication dans tout ça) ; la conclusion appuie d’ailleurs à nouveau sur la dimension ultra-prolo-sordide, et probablement raciale aussi (difficile de ne pas penser cela, d’emblée, avec le personnage d’Andre, et peut-être plus encore avec sa gouaille évoquant quelque ersatz contemporain de Zadok Allen transmuté par des clichés gangsta rap), qui fournit un contrepoint moderne intéressant aux obsessions de Lovecraft.

 

[Cette nouvelle est très bien passée à la relecture, j'ai vraiment apprécié son humour, son ambiance, et ce qui se terre derrière la légèreté de façade...]

 

Puis nous avons « Passing Spirits », de Sam Gafford, qui m’a vraiment plu. Nous y suivons un homme en phase terminale de son cancer, qui est hanté par le spectre de H.P. Lovecraft (à moins qu’il ne s’agisse que de sa conscience ?), puis, de plus en plus, par ses personnages – à mesure que le narrateur, conscient de sa mort prochaine, rêve plus profondément, intégrant pour sa part les récits du gentleman de Providence, vécus sur le moment. En résulte une nouvelle saturée de références – ce qui, au début, peut effrayer un peu –, mais finalement à bon et même très bon escient, et permettant d’envisager beaucoup de choses d’une manière très « fan », que ce soit, presque prosaïquement, dans le rapport du lecteur à son idole et à ses textes (avec de l’analyse critique en prime, notamment des liens avec Dunsany ou Hodgson, l’auteur étant un spécialiste de ce dernier), ou, plus globalement, dans l’échappatoire bienheureuse du fantastique et de l’horreur : les monstres et fantômes devraient être plus terrifiants que des maladies, dans l’idéal… La nouvelle est sans doute semée d’allusions un peu « gags » (par exemple quand le narrateur s’entretient avec Lovecraft des biographies respectives de Lyon Sprague de Camp et de S.T. Joshi), ce qui lui permet de ne pas sombrer dans un pathos pourtant difficile à éviter avec pareil sujet (la nouvelle s’ouvre sur le narrateur au chevet de Lovecraft à l’agonie – situation qui s’inverse bien sûr plus tard) ; et, au milieu de ce thème global par essence morbide, elle conserve ainsi quelque chose d’étonnamment lumineux, en fait – jusqu’à une très jolie conclusion. Oui, ce texte a quelque chose de « fan », mais avec subtilité, et sans user de l’inévitable quincaillerie des pastiches ; c’est vraiment très bon.

 

[Même avis après relecture.]

 

Une grosse déception ensuite, avec Laird Barron et « The Broadsword », une longue nouvelle que d’aucuns (Joshi inclus) considèrent comme un authentique chef-d’œuvre (en fouinant sur les critiques de l’anthologie, c’est presque systématiquement le récit qui est mis en avant et loué par-dessus tout)… mais je suis largement passé à côté, et ça me travaille. Je reconnais qu’il y a sans doute quelque chose dans le style, soigné et témoignant d’une voix toute particulière, mais le propos m’a laissé parfaitement froid. La dimension lovecraftienne s’affiche par moments (si elle est dénuée de renvois clairs au lexique lovecraftien, comme la plupart du temps ici), et renvoie sans doute – pour ce que j’ai cru en comprendre – à certains aspects de « The Shadow over Innsmouth », mettons, mais, au-delà des revendications d’ordre cosmique, la nouvelle, pour employer la troisième personne, me paraît en fait insister sur la dimension psychologique – le point de vue est clairement biaisé, d’une manière évoquant un narrateur non fiable. Le personnage point de vue est un homme vieillissant, vivant seul – il a une compagne, mais ils ont chacun leur logis – dans une résidence, vieillissante elle aussi, mystérieusement appelée « The Broadsword » ; Laird Barron prend soin de poser longuement l’ambiance, avec une certaine réussite sans doute dans un premier temps : le vieux bâtiment décrépit, la vague de chaleur qui touche la ville d’Olympia, dans l’État de Washington, où se déroule l’histoire, le personnage rongé par le remord et obsédé par la mort de son épouse et peut-être plus encore d’un collègue qui s’était égaré lors d’une opération en forêt, sa relation avec un cercle de petits vieux toujours battants dans son genre… Puis on commence progressivement à évoquer un comportement étrange de sa part, des visites impromptues d’une inconnue dans son appartement, des coups de fil déstabilisants, et il entend bientôt des voix… clairement menaçantes. Tout donne l’image d’un homme en train de perdre la raison, et – horreur suprême à certains égards – qui s’en rend plus ou moins compte ; le balancement avec l’idée qu’il soit en fait un être à part, amené à intégrer les us et coutumes d’une espèce ancestrale cachée au milieu de l’humanité (violemment maléfique, à mes yeux – le sadisme des voix me paraît aller dans ce sens, si le comportement de base peut conserver une dimension d’indifférentisme cosmique), espèce dont il ferait partie, ne m’a toutefois pas convaincu et, globalement, je n’ai pas tardé à m’ennuyer jusqu’à la fin… Mais c’est sans doute moi : je suis passé à côté. D’aucuns, nombreux, ont loué ce texte entre autres pour son originalité, par ailleurs, et là je dois dire que ça me dépasse tout particulièrement… Déception. Incompréhensible.

 

[Même constat après relecture : je ne vois tout simplement pas ce que ce texte a de si brillant. Il n'est pas mauvais, mais je le trouve tout de même bien banal ; à vrai dire, son caractère lovecraftien ne coule pas forcément de source, de toute façon. Pourquoi ce texte est-il si unanimement loué ? Je n'en sais rien, il faut donc croire que je passe toujours à côté...]

 

Passons à William Browning Spencer et « Usurped ». Un homme qui entretient une relation fusionnelle avec son épouse affligée d’un cancer est soudain attaqué par une nuée de guêpes alors qu’il roule dans quelque coin paumé du sud-ouest américain. Il survit à l’accident qui en résulte, encore qu’en sale état, et sa femme aussi, peu ou prou indemne pour sa part… voire mieux que ça... mais il ne la « ressent » plus. Le sentiment que l’accident ne s’est pas produit comme il aurait dû se produire assaille Brad – et un ex-universitaire [ou juste un tocard] passablement excentrique lui raconte bientôt des inepties à propos des conditions du drame, qui ne serait pas le seul à s’être produit sur ce coin précis de route… Brad, déphasé, se retrouve bientôt entraîné dans un piège cosmique – révélant ce qu’est le monde et ce qu’est sa destinée. Plutôt une bonne nouvelle, où les divers éléments – psychologiques, cosmiques – se marient bien. Le texte garde un certain côté « pulp », sans se montrer naïf pour autant.

 

[Il y a surtout un côté conspi à la X-Files vraiment sympa, et de l'étrangeté qui fait plaisir. Un bon texte.]

 

David J. Schow, dans « Denker’s Book », une nouvelle assez brève, évoque un scientifique de génie, lauréat du Prix Nobel, qui a la mauvaise idée de « tricher » dans ses recherches sur l’espace, le temps et les dimensions, en ayant recours à un livre anonyme et protéiforme (pour le moins évocateur du Necronomicon), qui a le pouvoir de changer la réalité – le « sorcier », en conséquence, est déchu de ses prestigieuses récompenses… Toutefois, son orgueil n’est sans doute pas le seul à en souffrir, le livre maudit pointant une nature de la réalité que la science ne peut concevoir, et qu’il ne vaut mieux pas mettre en évidence, d’une manière ou d’une autre… L’idée est bonne, mais l’écriture un peu terne, et je ne suis pas certain que l’auteur en fasse vraiment quelque chose en définitive – il y avait là de la matière, pourtant…


[Je serai plus sévère à la relecture : cette nouvelle est ratée, vraiment ratée. La bonne idée de base est bâclée, le texte ressemblant en définitive, bien plus qu'à une fiction, à rien d'autre qu'un très mauvais et très ridicule pamphlet occulto-mes-couilles dégoté sur Internet, le genre de merdouille obscurantiste qui réjouit les amateurs de conspirations anti-scientifiques, antivax, platistes, intelligent design et (navrante) compagnie. C'est peut-être volontaire de la part de l'auteur, mais ça n'en sonne pas moins aussi bêtasse, au point de l'extrême lassitude. Impossible d'apprécier l'idée de la sorte. C'est d'autant plus ennuyeux que les implications apocalyptiques de la fin de la nouvelle auraient pu être vraiment très intéressantes.]

« Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, est cité par S.T. Joshi comme étant une des trois nouvelles tournant autour de « Pickman’s Model » figurant dans l’anthologie, mais c’est d’une manière très particulière, très personnelle, et revendiquant haut et fort sa singularité. Nous y suivons un criminel en cavale, dont l’expression commune si ce n’est vulgaire ne doit cependant pas nous tromper : le bonhomme, pour être une petite frappe, n’est pas sans culture en matière d’art et de littérature (merci Maman). Le sort l’amène à se réfugier dans un endroit pour le moins « weird », fréquenté par d’étranges individus plus « weird » encore – en fait, d’une certaine manière, des œuvres d’art vivantes, dans la lignée des terribles sujets représentés d’après nature par feu Richard Upton Pickman. La nouvelle tient du cauchemar (la plupart des sections s’ouvrant sur un réveil du narrateur, qu’on est parfois tenté de remettre en cause), et en même temps de la farce macabre, portée par un humour étrange et hautement déconcertant. Un bon texte avec une belle ambiance – même si j’ai trouvé qu’il s’éternisait peut-être un peu trop.

 

[Sentiment plus mitigé à la relecture. C'est correct, mais ça ne m'a pas passionné, loin de là.]

 

Mollie L. Burleson livre quant à elle « The Dome », une nouvelle très courte, très banale, très vide, à l’instar de celle qui figurait dans Black Wings III, et qui m’avait fait supposer un copinage éhonté, tant le niveau était drastiquement inférieur à tout le reste de l’anthologie ou presque – et c’est exactement la conclusion à laquelle j’aboutis ici… Avec peut-être un peu moins de sévérité, admettons.

 

[Il y a pire dans la présente anthologie, mais c'est quand même un texte totalement inutile, sans le moindre intérêt, et assez puéril, en définitive.]

 

Après quoi « Rotterdam », de Nicholas Royle, m’a laissé au mieux perplexe. Il faut dire que j’en attendais sans doute beaucoup, une fois de plus (de l’auteur, je n’avais sauf erreur lu qu’une seule nouvelle, dans Le Visage Vert, mais qui m’avait vraiment séduit, et donné envie d’en lire davantage – l’occasion ne s’était toutefois pas présentée…), ce qui peut expliquer au bout du compte une certaine frustration, et la conviction d’être passé à côté du truc… Nous y suivons deux hommes, travaillant sur une éventuelle adaptation cinématographique de « The Hound », de Lovecraft, faire du repérage à Rotterdam (cadre de la nouvelle, même si cela n’a en fait aucune espèce d’importance chez Lovecraft). Le personnage point de vue est intéressant (un écrivain déprimé et parfois colérique qui aimerait bien que le producteur achète les droits de son roman pour en faire un film), et l’arrivée de son comparse, qui entretient un jeu ambigu avec lui (érotique, notamment, c'est assez clair), bénéficie à l’ambiance travaillée du récit (qui tournait jusqu’alors sur l’absence d’âme de la ville, détruite pendant la guerre et reconstruite après coup, perturbée cependant par des installations artistiques incongrues ; quant à la référence à la nouvelle de Lovecraft, elle pose sans doute des questions d’ordre esthétique autant que pratique, sur la signification du décor, la liberté de transposition, etc.). Et puis… on passe à tout autre chose, et ça ne m’a plus parlé du tout. Sans doute suis-je passé à côté, oui – ça ne serait pas la première fois, hein… Impression de gâchis, quand même.

 

[Oui. Il y a une bascule dans la banalité qui me laisse très perplexe. Sentiment vigoureux d'être passé à côté de quelque chose... Mais, du coup, non, je n'ai pas aimé ; toujours pas. Et c'est bien une déception, à titre personnel au moins aussi frustrante que celle concernant « The Broadsword »...]

 

Au rang des textes loués mais qui ne m’ont pas convaincu pour une raison ou une autre, il faut maintenant mentionner « Tempting Providence », novelette de Jonathan Thomas, qui traite d’un artiste exposant ses œuvres, dans les pires conditions, à Providence – et qui découvre, dès le lieu même de l’exposition, combien la ville a (horriblement) changé depuis le temps de Lovecraft ; impression confirmée, bien sûr, quand le fantôme de Lovecraft entre dans la partie. Eh bien… j’ai trouvé ça très chiant ; mais sans doute est-ce que je suis passé à côté, encore une fois… Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé le texte bavard au point d’en être vraiment ennuyeux, tandis que son canevas me laissait pour l’essentiel parfaitement froid : le fantôme de Lovecraft est ici nettement moins intéressant que celui que l’on avait croisé, plus haut, dans « Passing Spirits », de Sam Gafford, nouvelle qui m’avait vraiment botté, tandis que le discours décadence-blah-blah-c’était-mieux-avant-blah-blah-ils-ne-respectent-donc-rien-blah-blah, même tempéré avec un soupçon d’humour (plus ou moins drôle à vrai dire), m’a tenu éloigné du texte. Plutôt loué par ailleurs, j’ai donc l’impression, mais certes pas par moi…

 

[Sentiment plus sévère à la relecture. Là aussi, le côté pamphlet, mais dans un esprit très réac, m'a vite lourdé, et la répétition des mêmes récriminations sur le mode navrant du « c'était mieux avant » m'a même carrément agacé ; la puérilité du narrateur aussi. Quelle est la part de volonté dans tout ça ? Je ne m'avancerai pas à ce propos, mais c'était vraiment très pénible...]

 

J’ai bien davantage apprécié « Howling in the Dark », de Darrell Schweitzer, nouvelle autrement courte et concentrée, d’une extrême noirceur lourde de « cosmicisme » – et peut-être au sens le plus lovecraftien du terme, dans la mesure où le texte tourne autour de la vaine quête de sens à laquelle succombent si souvent les humains, dans un monde qui s’en fout, mais surtout joue de l’injonction terrible de « laisser les choses derrières soi », de « continuer à avancer », pour en exprimer toute l’horreur et l’impossibilité. Le tout dans un cadre familial oppressant, qui en suscitera presque nécessairement un autre, sous la houlette d’une sombre figure, une sorte de variation sur « l’ami imaginaire » qu’ont souvent les gosses, variation qui, cependant, procède sans doute bien différemment du mini-lutin-Dieu habituel, en confrontant les gniards puis les adultes à leurs fautes et à leurs regrets. Très noir, et très bien vu en ce qui me concerne.

 

[L'ambiance est remarquable, horriblement pesante ; ça fonctionne vraiment très bien.]

 

On en arrive à Brian Stableford, avec « The Truth About Pickman » (la troisième et dernière nouvelle de l’anthologie à prolonger « Pickman’s Model » de Lovecraft), un récit qui ne se contente pas d’être palpitant (en dépit d’une fin un petit peu terne, peut-être), mais est aussi bien plus rusé qu’il n’en a l’air, sans doute. L’ambiance est joliment travaillée – le cadre improbable d’une maison paumée dans quelque endroit infréquentable de l’île de Wight a beau être contemporain, la manière évoque bien davantage, mais délibérément, quelque chose de typique de l’horreur littéraire des années 1920 ou 1930, dimension cependant pondérée par l’accent qui y est mis sur la science la plus récente (en l’espèce, Stableford fait mumuse avec la génétique). Cette simple conversation entre deux érudits que tout oppose est lourde de non-dits, voire de menaces… L’astuce, ici, consistant pour une bonne part à jouer sur le procédé (affectant à sa manière « Pickman’s Model ») du « narrateur non fiable », mais d’une manière très bienvenue. C’est habile et ça fonctionne parfaitement.

 

[Oui, c'est vraiment bien. Le jeu sur le narrateur non fiable est particulièrement astucieux, en manipulant les préventions du lecteur, et l'investigation scientifique du texte est étonnamment palpitante. Une réussite marquée, dans un registre finalement inattendu, car transformant un « conte macabre » très poesque en un étonnant thriller SF, en même temps imprégné de policier feutré, peut-être à la Agatha Christie. J'ai vraiment beaucoup aimé.]

 

« Tunnels », de Philip Haldeman, est tout aussi efficace, si moins rusé – voire banal. L’ambiance est très chouette (c’est d’autant plus appréciable qu’elle se fonde sur un présupposé cthonien qui aurait pu évoquer le sinistre Brian Lumley…), avec ce gamin de narrateur qui fait des sales rêves, et, tout autour de lui, une bande disparate de petits vieux… qui ont la bougeotte. Sans doute à bon droit – même si cela peut aussi évoquer une sorte de délire sectaire, vu de loin ; mais le lecteur sait bien, lui, que la menace est là et bien là… En fait de Brian Lumley, du coup, j’ai trouvé à cette nouvelle un côté un peu Stephen King – et c’est de suite tout autre chose, hein…

 

[Cette fois, ça m'a bien moins parlé à la relecture. Le côté « secte » est très intéressant, tout autant cette fatalité qui plonge une famille dans la terreur, et donc forcément l'ambiguïté entre ces deux manières d'envisager ce qui se produit, mais... Je ne sais pas, il manque quelque chose pour que ça fonctionne vraiment. Je suppose que ça demeure correct, mais je suis visiblement bien moins enthousiaste.]

 

Une grosse surprise ensuite, avec « The Correspondence of Cameron Thaddeus Nash », qui, bien sûr, n’est pas une nouvelle écrite par Ramsey Campbell – simplement la divulgation de documents qu’il annote çà et là (et à peine, encore)… Surprise, parce que c’est un texte largement humoristique, et que j’ai en tout cas trouvé hilarant (le terme n’est pas trop fort, non) – je n’attendais vraiment pas l’auteur sur ce terrain, mais il est vrai que je ne le connais pas plus que ça… Il s’agit donc d’une correspondance jamais publiée, et dont nous n’avons ici que les envois du mystérieux Cameron Thaddeus Nash, un « rêveur » anglais – nous n'avons pas les réponses de son « idole » Lovecraft. Sauf que le fan transi des premières missives – s’il dérape déjà çà et là, de manière amusante d’ailleurs (Houdini !) – se transforme bientôt en un infect personnage, de plus en plus désagréable au fur et à mesure que les missives s’accumulent ; d’une arrogance invraisemblable, il abuse (comme tant d’autres l’ont fait ?) de la gentillesse du gentleman de Providence, jamais avare d’encouragements et de conseils à ses jeunes correspondants désireux de devenir écrivains… Nash lui soumet donc ses propres textes, mais certainement pas pour qu’il les retouche – pour qui se prend-il ?! Par contre, Nash accepte volontiers l’offre de Lovecraft – ou plutôt la force-t-il… – de faire circuler ces textes tels quels pour en assurer la publication – à fins d’édification de la racaille des pulps. Dont Lovecraft lui-même, bien vite – n’a-t-il pas eu le culot de « l’oublier » dans sa liste des auteurs contemporains admirables dans son essai sur la littérature d’imaginaire ? Inadmissible ! Ce qu’il produit est pourtant au-dessus de tout ! Voilà ce qu’un authentique rêveur peut écrire, à mille lieues des sinistres et ineptes pulperies dont Lovecraft et ses dégénérés de fans aux ridicules prétentions littéraires sont coutumiers, et dont le monde gagnerait assurément à se passer… La psychose devient de plus en plus flagrante, et, si la nouvelle demeure avant tout drôle (en étant par ailleurs saturée de gags biographiques et autres allusions en rien cryptiques pour qui s’intéresse au sujet), elle parvient pourtant à véhiculer, au fil des pages, une certaine gêne, vaguement inquiétante… et peut-être même, à terme, une forme de révolte futile à l’encontre d’un troll avant l’heure, qui, en tant que tel, ne mérite pourtant certainement pas qu’on lui réponde (voyez ce que cet abject connard écrit à propos du suicide de Robert E. Howard, pardon, « Rabbity Coward » !). La pirouette ultime, en pleine conscience, a quelque chose d’un ultime gag rattachant en définitive mais par la bande ce qui précède au fantastique le plus grotesque, mais l’intérêt est ailleurs, dans ce jeu habile et pertinent sur l’érudition lovecraftienne, riche en savoureux gags. Peut-être y a-t-il cependant quelque chose de plus ? Nash n’est-il pas à certains égards une sorte de reflet de Lovecraft lui-même dans un miroir déformant – un Lovecraft de caricature, qui aurait décidé de faire l’impasse sur la gentillesse et le dévouement dont il était coutumier dans ses lettres à ses amis, et qui s’en serait tenu à l’image « aristocratique » de l’écrivain rêveur ne conspuant jamais assez la lie des pulps ? Les jeux de mots sur les noms ne manquent pas d'y faire penser... Et, par ailleurs, dans les virulentes critiques adressées par Nash à quantité de récits lovecraftiens, n’y a-t-il pas un peu de Ramsey Campbell lui-même, qui fut sauf erreur fan, puis contempteur – son rejet ayant été à la mesure de son adoration –, puis bienveillant à nouveau, d’une manière plus sereine ? Nash, bien sûr, n’a quant à lui jamais atteint cette sage dernière étape… Plus prosaïquement, enfin, Ramsey Campbell semble avoir dit qu’il avait lui-même eu maille à partir avec un sinistre individu de cet acabit… Je m’égare peut-être, mais, quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup aimé, vraiment, ce texte à part dans l’anthologie – et il est rare qu’un récit délibérément humoristique, dans le sous-genre tout particulièrement périlleux des lovecrafteries rigolotes, me convainque autant…

 

[Oui, c'est hilarant ! Un vrai bonheur que ce texte, totalement inattendu, mais vraiment très drôle, et qui sonne tellement juste à l'heure des trolls d'Internet... et des écrivains auto-édités qui savent qu'ils sont les meilleurs de tous, quel scandale que tel blog minable refuse d'en rendre compte, par jalousie et bêtise à l'évidence...]

 

Changement d’ambiance radical avec Michael Cisco et « Violence, Child Of Trust ». L’histoire est légère, le cadre minimaliste… Mais cette fratrie dégénérée, finalement davantage échappée de La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse plutôt que de Dunwich ou Innsmouth, et qui sacrifie quand le besoin s’en fait sentir des femmes, sans en avoir une à disposition quand c’est de nouveau nécessaire, a quelque chose de profondément dérangeant – effet sans doute renforcé par le choix d’alterner le récit entre les trois frères, le simplet Crover, le violent Julius et le discret visionnaire Todd. Rien de bien stupéfiant d’inventivité sans doute, mais, là encore, ça marche.

 

[Oui. Mais la dimension lovecraftienne est assurément très limitée.]

 

Suit une nouvelle de Norman Partridge intitulée « Lesser Demons » (que, là encore, j’avais déjà lue dans New Cthulhu : The Recent Weird ; et, à l’instar de « Pickman’s Other Model (1929) », j’en avais tout oublié, et cette relecture s’est avérée autrement satisfaisante…). À première vue, pas grand-chose de très lovecraftien dans ce survival apocalyptique évocateur avant toutes choses de nombreux films de zombies (ou d’infectés, comme vous voulez), avec juste une touche un poil plus baroque dans les « mutations » des humains et autres animaux anthropophages – lorgnant peut-être davantage vers Clive Barker ? On peut penser à Stephen King, aussi – quelque part entre « Les Enfants du maïs » (peut-être) et « Brume » (plus probablement). J’étais quand même bien sceptique au départ… mais je me suis pris au jeu, et, sur un canevas pareil, qu’on pourrait supposer forcément convenu, « Lesser Demons » m’a en fait très agréablement surpris (c’est dire si je me souvenais de ma première lecture, broumf…), en instillant dans le récit juste ce qu’il faut d’originalité – l’occasion, finalement, de bel et bien rejoindre Lovecraft, même par la bande. Nous y suivons un shérif (le narrateur) dans un bled paumé des États-Unis, secondé par son adjoint, alors que le monde s’effondre – du moins le supposent-ils : un aspect essentiel de la situation, après tout, est la rupture des communications avec « l’extérieur »… Ce qui, à mon sens, fait la valeur de la nouvelle, c’est le rapport qu’entretiennent les deux personnages (et d’autres, en définitive…) avec la compréhension de ce qui est en train de se produire autour d’eux : le shérif est un plouc aux manières brutales, pour qui la compréhension n’a pas lieu d’être – qu’on lui montre où il doit tirer, c’est bien suffisant ; son adjoint, par contre, est d’un naturel curieux, a même quelque chose d’un rat de bibliothèque ou d’un scientifique (citation éloquente d’un personnage secondaire, vers la fin : « I met a scientist once […] I put a bullet in his head. »), et se lance dans une enquête approfondie sur le phénomène, ses causes et ses conséquences – notamment en fouinant dans de vieux bouquins incompréhensibles et vaguement inquiétants, dont les mots illisibles semblent entrer en résonance avec ceux que les « possédés » se gravent eux-mêmes sur le corps… Chose qui dépasse donc totalement le narrateur, pour qui cette attitude de « chercheur » est au mieux inutile, au pire dangereuse. Mais qui, dès lors, deviendra le monstre : celui qui cherche à comprendre ce qu’il affronte, au risque peut-être de se mettre à ressembler à son ennemi, ou celui qui se contente de tirer dans le tas, évacuant tout questionnement pour s’assurer des nuits raisonnables ? Il y a là une vraie question, plutôt subtilement posée dans un texte qui, par ailleurs, adopte la crudité de son narrateur en ne s’embarrassant délibérément pas de joliesses… Et là, pour le coup, ce rapport au savoir, et ce questionnement du lien nécessaire entre connaissance et peur, me paraissent vraiment bienvenus – rejoignant finalement le questionnement cosmique d’un Lovecraft tel qu’il s’exprime notamment dans le célèbre premier paragraphe de « The Call of Cthulhu », mais en l’appliquant à hauteur d’homme, ce qui rajoute de l’éthique dans la problématique – tout en jouant la carte de l’action, avec compétence. Bonne surprise, vraiment.

 

[Oui, c'est très bien. Mais parce que c'est aussi... révoltant ? Concrètement, depuis cette chronique, il s'est passé pas mal de choses aux USA, et... Bon, disons-le : cette apocalypse zombie me paraît une plongée terrifiante dans l'Amérique de Trump, de la NRA, etc. Au sens où le narrateur est bien plus inquiétant que les démons qu'il massacre. Dans la forme et dans le fond : la manière dont le narrateur s'exprime... C'est affligeant ; vous savez, ce bon sens du cowboy ou du shérif ou du fermier, qui cause simplement, naturel, ne s'embarrassant pas des complications des snowflakes libéraux de la côte Est... Un chat est un chat, he tells it litke it is, etc. Terrifiant et affligeant, oui.]

 

Tout autre chose avec « An Eldritch Matter », d’Adam Niswander… qui tient largement de la blague : nous y voyons un homme (le narrateur) qui se transforme brusquement en poulpe, dans la douleur d’abord, dans la joie ensuite. En fouinant ici ou là, j’ai vu qu’on avait régulièrement comparé cette brève nouvelle à « La Métamorphose » de Kafka ; peut-être par certains aspects (la tonalité absurde, non dénuée d’humour, encore que d’un autre ordre ; la réaction presque « normale » d’un collègue assistant au phénomène), mais, euh, oserai-je dire que c’est « un peu moins bon » ? Pis bon, hein, on a beau le répéter : le poulpe ne fait pas le lovecraftien…

 

[Cette comparaison avec Kafka, si elle a été avancée avec un tant soi peu de sérieux, est proprement sidérante. Ce texte est nul, absolument dénué du moindre intérêt, dans le fond comme dans la forme. C'est puéril et creux, probablement ce qu'il y a de pire dans ce recueil ; ou en tout cas de plus inutile.]

 

Michael Marshall Smith livre ensuite « Substitution », une nouvelle qui m’a laissé pour le moins perplexe… Notre « héros » est un éditeur/correcteur qui travaille chez lui, et réceptionne et trie les commandes passées par son active épouse au supermarché du coin. Passionnant, n’est-ce pas ? Et, un jour – horreur ! Il y a eu une erreur, on a livré les mauvais paquets… Terrible indeed. La vraie destinataire est cependant de suite identifiée, mais notre héros y voit une occasion de sortir de sa routine, en traquant et épiant la dame – construisant autour de ladite d’étonnants fantasmes… Je suppose que ce résumé traduit autant que faire se peut la quasi-totale absence d’événements de la nouvelle, et son caractère longtemps parfaitement prosaïque. La « révélation » finale est supposément « horrible », mais peut-être seulement dans la lignée des fantasmes du narrateur, quand bien même ils en sont chamboulés ? Le plus étonnant est cependant que cette histoire pleine de vide… m’a bien plu. Sans doute parce que Michael Marshall Smith est un artisan doué, qui sait narrer une histoire (voire ici une absence d’histoire), en jouant notamment de la psychologie, parfois bien tordue – sans autre connotation horrible –, de ses personnages…

 

[Oui, ça se lit très bien. Il ne s'y passe à peu près rien, mais ça fonctionne. C'est léger, drôle même. Mais je m'interroge vraiment sur son caractère lovecraftien ; franchement, ça n'a guère sa place ici... Pas du tout, même.]

 

L’anthologie se conclut sur la brève nouvelle de Jason Van Hollander intitulée « Susie ». C’est Susan Phillips qui est ainsi désignée, la mère de Lovecraft – reléguée dans un asile, où elle ne tardera pas à périr. Son rapport à son fils fournit les meilleurs moments du texte – car les plus dérangeants, sans nécessité de faire intervenir le fantastique : je pense notamment à sa conviction que son fils était hideux, difforme… Le portrait, dès lors, est intéressant ; mais les « Iä ! Iä ! » me paraissent superflus, à ce stade.

 

[C'est une bonne nouvelle, quoi qu'il en soit, mais sur un mode assez rude, qui noue le ventre... Oui, une réussite, sur un thème particulièrement casse-gueule.]

 

Bilan ? Assurément positif. Encore que peut-être pas autant que pour Black Wings III ? Je ne sais pas… Les textes qui m’ont le moins plu (à savoir ceux de Joseph S. Pulver, Sr., et de Mollie L. Burleson – tiens, y a de la continuité, exactement comme dans Black Wings III… Mais [il faut y ajouter au moins David J. Schow et Adam Niswander, et] il y en a un autre sur lequel je reviens de suite), ces textes donc sont sans doute plus médiocres que mauvais à proprement parler. Le reste est souvent bon à très bon… Mais je relève quand même une chose qui me tracasse un brin : ces « déceptions » par rapport à des textes (plutôt longs, le plus souvent), unanimement loués par ailleurs, mais qui m’ont laissé au mieux froid ou perplexe – je pense tout particulièrement à « The Broadsword », de Laird Barron, ou encore à « Tempting Providence », de Jonathan Thomas (qui est peut-être bien, en définitive, la nouvelle de cette anthologie que j’ai le moins aimée [c'est-à-dire en faisant la part des récits simplement médiocres et inutiles]). En fait, de ces longs récits, seul « Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, m’a séduit à la mesure de sa flatteuse réputation… [Peut-être même pas, en fait ; j'ai apprécié la nouvelle, mais tout de même pas à ce point non plus...] Je relève aussi que deux de mes textes préférés de cette anthologie, à savoir ceux de Caitlín R. Kiernan et Norman Partridge, m’étaient complètement sortis de la tête après une première lecture qui ne m’avait pas vraiment convaincu ! [Par contre, lors de cette nouvelle relecture, je m'en souvenais bien, et de pas mal d'autres textes de cette anthologie, à vrai dire.] J’imagine que je change, mon point de vue avec, ce qui vient relativiser toute entreprise critique… Je suppose aussi que les circonstances y ont leur part (j’étais dans un très sale état quand j’ai lu New Cthulhu : The Recent Weird, sauf erreur…). Cette chronique, j’imagine, doit donc être envisagée comme étant un point de vue particulier, à un instant « t »...

 

[Ce qui justifie, je crois, cette édition de ma première chronique suite à ma relecture deux ans plus tard...]

 

Mais, un de ces jours, je vais poursuivre avec Black Wings II.

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Le Prince-Marchand, de Poul Anderson

Publié le par Nébal

Le Prince-Marchand, de Poul Anderson

ANDERSON (Poul), Le Prince-Marchand. La Hanse galactique, t. 1, [Margin of Profit – The Man Who Counts], édition présentée par Jean-Daniel Brèque, traduit de l’anglais (US) par Jean-Daniel Brèque et Arlette Rosenblum, traduction révisée par Jean-Daniel Brèque et Olivier Girard, « Chronologie de la Civilisation technique » par Sandra Miesel, Saint Mammès, Le Bélial’, [1956, 1958, 1978, 1983, 2008] 2016, 273 p

Plusieurs éléments se sont mêlés pour m’inciter à la lecture du Prince-Marchand, premier tome (sur cinq prévus) du « cycle de la Hanse galactique » de Poul Anderson – une publication que je n’espérais plus, à vrai dire…

 

Il y avait, d’abord et surtout, une certaine curiosité, remontant à l’époque où je n’avais pas encore lu grand-chose de l’auteur (à peu près rien, en fait) ; ce qui ne m’avait toutefois pas dissuadé de lire Orphée aux étoiles, essai de Jean-Daniel Brèque qui lui était consacré (le traducteur est à n’en pas douter le champion de la cause andersonienne en France, et peu ou prou derrière tous les projets le concernant – dont celui-ci, bien sûr), et qui n’avait pas manqué, dans le panorama qu’il dressait de son œuvre, de m’intriguer tout spécifiquement, côté science-fiction, par l’évocation du « cycle de la Ligue polesotechnique », « histoire du futur » à la Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, mais ayant pour particularité de mettre en avant des personnages de commerçants, hâbleurs et roublards, et au premier chef Nicholas van Rijn, le Prince-Marchand du titre.

 

Or cette dimension m’intriguait, voire me séduisait d’emblée : sur le plan économique, je ne suis certes pas un apôtre du capitalisme et du libéralisme tristement réduit aux seules affaires, mais en admettant volontiers qu’il est des rares cas où je veux bien croire qu’il peut se montrer fructueux (et plus bénéfique que néfaste, exceptionnellement…) ; les récits portant sur une conquête de l’espace passée entre les mains avides du privé du fait du déplorable désistement des États m’ont régulièrement parlé, comme, emblématique et séminal j’imagine, « L’Homme qui vendit la Lune », de Robert Heinlein. Et puis, sans doute, la mise en avant de l’économie et du commerce, dans ces circonstances, débouche presque inévitablement sur une approche « soft power » certes pas désagréables au milieu des héros de la galaxie (comme Dominic Flandry ? J’y reviens bientôt…) et autres militaires bardés de certitudes « réalistes » (au sens du paradigme en relations internationales)…

 

Et sans doute les sources même du cycle doivent-elles être envisagées de la même manière : la Hanse, la véritable Hanse, est une organisation qui m’a toujours fasciné – encore que de manière abstraite, je ne me suis certes pas livré à des recherches approfondies la concernant… C’est un beau sujet historique, tout de même, que cette institution sans égale dans un monde médiéval livré aux rois et aux nobles, les premiers tentant difficilement de mettre en place l’État quand les seconds entendent contre vents et marées perpétuer le système féodo-seigneurial qui fonde leur autorité, laquelle ne trouve cependant à s’exprimer qu’à la guerre – bien vilain métier… Reste le clergé, certes, mais qui obéit en partie à ce modèle, quitte à le retourner, théocratie pontificale contre particularismes locaux façon gallicanisme, etc. La Hanse, c’est encore autre chose – et qui va bien au-delà de la bourgeoisie au sens le plus strict (tout en s’inscrivant bel et bien dans ce moule originel – souvenirs personnels de ma curiosité confinant à la passion pour l’histoire du droit commercial, lex mercatoria et compagnie… là où la matière envisagée en droit positif me donnait de l’urticaire, sans surprise) ; l’abstraction, le caractère plus ou moins informel de ce dominion de la Baltique, étonnent encore, et, à vrai dire, il était sans doute inévitable que cela débouche sur une transposition en science-fiction…

 

Et c’est donc Poul Anderson qui s’est acquitté de la tâche. Dans ces conditions, je ne pouvais pas passer à côté du Prince-Marchand

 

Pourtant, il me faut bien admettre que d’autres éléments me faisaient craindre, sinon le pire, du moins une déception potentielle… Je passerai sans doute sur les idées politiques et économiques de l’auteur, régulièrement aux antipodes des miennes – mais, après tout, ça ne m’avait pas empêché de lire et apprécier Robert Heinlein, et tout particulièrement la nouvelle précitée… Non, ce qui m’effrayait un peu, c’était la forte probabilité que tout ceci soit très pulp – et même trop, beaucoup trop, pour ma gueule. Les deux textes composant ce premier tome datent respectivement de 1956 et 1958, époque où Poul Anderson était à fond dans le genre ; en outre, le « cycle de la Ligue polesotechnique » s’inscrit dans un cadre d’ « histoire du futur » (baptisé globalement « cycle de la Civilisation technique », chronologie par Sandra Miesel en fin de volume) intégrant d’autres œuvres, et tout particulièrement le « cycle de l’Empire terrien » (chronologiquement postérieur, mais entamé plus tôt) ; or les quelques récits que j’en avais lu, dans Agent de l’Empire terrien, m’avaient fortement déplu : les aventures de Dominic Flandry me faisaient l’effet d’une SF à papy, on ne peut plus pulp, mais au point d’en être kitsch, et parfois difficilement lisible aujourd’hui – pour moi en tout cas ; aussi n’ai-je pas poursuivi le cycle en question (trois volumes en tout chez l’Atalante, mais un peu bordéliques et par ailleurs non exhaustifs – la maison d’édition n’ayant de toute façon pas cherché à poursuivre l’entreprise). Le risque était non négligeable que Le Prince-Marchand me fasse le même effet…

 

Mais je m’y suis mis quand même – en ayant en tête un autre cycle de Poul Anderson, celui de « la Patrouille du Temps », par lequel je l’ai découvert : là encore, les tout premiers récits du cycle sont extrêmement pulp (mais ça passe toujours bien – entre Manse Everard et Dominic Flandry, je n’hésite pas un seul instant…), mais la suite est somme toute fort différente, pouvant se révéler bien plus subtile et ambitieuse (lisez, relisez « Le Chagrin d’Odin le Goth » !), tout en conservant les atours pas désagréables d’un divertissement bien fait et toujours enthousiasmant en dépit du passage des années. J’espérais que le « cycle de la Hanse galactique » aurait quelque chose de ce schéma, et ce que j’en ai lu ici ou là me semble le confirmer… Aussi, d’emblée, me suis-je dit que, quel que soit mon sentiment sur ce premier volume, il me faudrait de toute façon jeter un œil à la suite ; on verra en temps utile…

 

Et donc ? Et donc, oui, comme on pouvait s’y attendre, c’est très pulp ; très, très pulp ; et probablement un peu trop pour moi… Pas au point de m’en rendre la lecture irritante, comme pour Agent de l’Empire terrien. Pas non plus au point de faire l’impasse sur les vrais atouts de ce premier volume, car il y en a. Pas au point, enfin, de décréter d’ores et déjà que je ne poursuivrai pas l’expérience. Disons simplement que, pris indépendamment, ce premier volume est sympathique, sans plus, et accuse sans doute parfois le poids des ans ; il n’en est pas moins émaillé de bonnes idées qui méritent bien qu’on en discute.

 

Les deux récits composant ce recueil (une nouvelle et un roman) se déroulent au XXVe siècle ; la Terre s’est lancée à l’assaut de la galaxie, la découverte de la propulsion supraluminique (bien sûr) étant un moment déterminant de l’expansion ; c’est ainsi que le Commonwealth terrien a pu rencontrer (pacifiquement) bien des races extraterrestres intelligentes, qualifiées collectivement comme étant des « sophontes » (terme forgé par l’épouse de l’auteur, Karen Anderson, et qui, sauf erreur, englobe tout autant les humains). Au-delà du seul Commonwealth, il existe cependant d’autres entités interstellaires, et tout particulièrement la Ligue polesotechnique, conglomérat de marchands galactiques inspiré de la Hanse de la Baltique (donc). Au moment où le cycle débute, ces institutions ont déjà quelques siècles – et on y devine, au milieu de la prospérité et de la puissance affichées, l’amorce d’une inéluctable décadence…

 

Nous n’en sommes toutefois pas encore là. L’époque de ces deux récits tient plutôt de « l’Âge d’Or », avec son cortège de figures destinées à devenir mythologiques. Parmi elles, et non des moindres, Nicholas van Rijn, directeur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs. Il correspond bien au modèle évoqué plus haut : presque un colosse, imposant par sa taille autant que par son embonpoint de bon gros bourgeois, il s’avère bel et bien hâbleur et roublard, oui ; par ailleurs peu ou prou dénué de morale, et obsédé par ses seuls bénéfices – mais de la manière qui sied aux meilleurs entrepreneurs, ne se focalisant pas sur l’immédiateté, mais sachant bien au contraire envisager le tableau dans son ensemble et les retombées probables sur le long terme…

 

C’est ce dont témoigne la première nouvelle de ce recueil, celle où il fait son apparition : « Marge bénéficiaire » (1956). La Ligue polesotechnique, mais tout autant d’autres corporations, dont notamment celle des pilotes, y a maille à partir avec une espèce de sophontes découverte assez récemment, foncièrement xénophobe et faisant preuve d’atavismes politiques (dans la conception du « territoire », tout particulièrement), traits qui, non seulement l’empêchent d’intégrer la société galactique, mais encore en viennent à nuire aux autres sophontes qui, sans même chercher à leur nuire en quoi que ce soit, ont néanmoins la mauvaise idée d’emprunter des routes notamment commerciales empiétant sur leur souveraineté intraitable. Que faire ? On ne manque pas d’envisager la « solution » militaire, mais elle risque de se montrer plus nuisible et coûteuse qu’autre chose… Nicholas van Rijn, pleinement impliqué dans l’affaire, va mettre en place un plan autrement astucieux – et mouiller la chemise lui-même, d’ailleurs : le gras bonhomme aurait pu se contenter de donner des directives à ses subalternes ainsi qu’aux pilotes, mais non, il se rend sur place, prenant lui-même (littéralement) les commandes. C’est pourtant ici que l’on constate toute la subtilité et l’astuce du personnage (et heureusement : j’avouerai que, au-delà, je l’ai trouvé extrêmement irritant, mais pas au point où cela devient un atout servant la caractérisation ; simplement pénible – sa litanie de jurons improbables passe tout particulièrement mal…), ce qui passe surtout par sa capacité à anticiper le long terme : son plan, mêlant subtilement mathématiques (statistiques et probabilités), psychologie (même extraterrestre), stratégie (voire polémologie) et science politique, permettra de trouver une solution idéale à l’épineux problème, certes coûteuse dans l’immédiat… mais, à terme, les marges bénéficiaires ne font aucun doute – et il ne s’agit pas seulement, pour van Rijn, de le savoir lui-même, mais aussi de le faire comprendre aux autres (et tout particulièrement à ces sophontes primitifs et récalcitrants) ; pas tout à fait du « soft power » au sens fort, néanmoins une approche « libérale » des problèmes à mille lieues des archaïsmes « réalistes » à base d’ « intérêt national » – ce qui est justement l’attitude adoptée par les sophontes problématiques, attitude dès lors condamnée comme inefficace autant qu’absurde.

 

J’ai bien aimé cette nouvelle. Si les répliques de van Rijn m’ont vite saoulé, j’ai pourtant apprécié les discussions et débats au cœur du récit ; la phase « aventure » m’a moins parlé (et le rôle exact du Prince-Marchand dans l’affaire m’a parfois taquiné la suspension volontaire d’incrédulité), mais cela reste un texte bien vu et qui, sous ses oripeaux pour le moins voyants de récit pulpissime, exprime des idées assez complexes et intéressantes.

 

Suit un roman, Un homme qui compte, dont l’approche est assez différente – et où van Rijn, par ailleurs, s’il est bien un personnage essentiel, bouffe cependant moins l’écran que dans la nouvelle qui précède. Notre Prince-Marchand, un de ses subalternes et la princesse qu’il fréquente alors, s’écrasent sur la planète méconnue de Diomède – de type terrestre, mais quatre fois plus imposante. L’environnement leur est très néfaste : ils ne peuvent en effet rien consommer de la nourriture indigène, totalement toxique pour eux ; or leurs vivres ne leur permettront pas de tenir bien longtemps – et probablement pas assez en tout cas pour contacter sinon atteindre le petit comptoir de la Ligue récemment installé sur cette planète dont ils ne disposent même pas de cartes… Van Rijn, pourtant, va les sortir de là – et d’une manière passablement tordue.

 

Diomède est habitée par des espèces d’hommes ailés. Leurs civilisations ont quelque chose de médiéval, voire plus primitif encore – ils sont bien loin de l’ère industrielle. Mais van Rijn, d’une certaine manière, va changer la donne, en tirant partie du conflit militaire opposant deux de ces espèces, l’une (celle qui trouve les trois humains) étant caractérisée par des traits monarchiques à bases militaires, constituant un peuple soudé et soumis, dont la puissance est essentiellement maritime, et dont la sexualité se passe en outre de saison des amours, tandis que l’autre est essentiellement terrestre et nomade, et d’une organisation politique peut-être plus archaïque, mêlant traditions religieuses et éléments démocratiques, dépendant enfin de cycles de reproduction inconnus de leurs adversaires. Ces différences essentielles amènent les deux camps, incapables de comprendre l’autre, à se refuser le statut d’êtres pensants, semblables et civilisés. Quoi qu’il en soit, la première de ces espèces l’emporte, clairement… Mais van Rijn se débrouille pour que les autres les « enlèvent ». Le Prince-Marchand, plus hâbleur que jamais, passe son temps à socialiser et à inspirer une politique et une stratégie bien déterminées, confiant à Wace, son subalterne, les tâches exténuantes ayant trait à la technologie et à l’ingénierie. Les nouvelles armes dont bénéficient ainsi les nomades peuvent à terme changer la donne, à condition toutefois d’en faire usage dans un cadre tactique précis – et souvent aux antipodes des traditions chéries de ce peuple superstitieux, formaliste et conservateur… Au bout du compte, pourtant, au-delà du seul retournement de tendance, c’est bien la victoire qui apparaît à l’horizon – une victoire qui, van Rijn en rajoutant une couche à base de génétique et de théorie de l’évolution, prendra en fait les traits d’un armistice bienveillant, avec l’espoir que cette guerre soit « la der des der », les deux peuples prenant enfin conscience de leur proximité…

 

Il va de soi que Nicholas van Rijn n’a accompli tout ceci qu’en raison de ses intérêts propres – sa survie et celle de ses camarades humains… Lui-même, sous la plume de Poul Aderson, ne cesse de vanter une « vertu d’égoïsme » aux connotations libertariennes (bien dans l’air du temps, c’est l’année du boom d’Ayn Rand) ; et van Rijn, qui passe aux yeux de tous ou presque (et tout particulièrement de Wace) pour une enflure finie, s’accommode très bien de cette image – il semble même la prendre comme un compliment… Mais la vieille « main invisible » complète sans doute cette « vertu d’égoïsme », dessinant une utopie libérale où les intérêts bien compris de chacun, dès lors qu’ils sont débarrassés des empiètements liberticides d’autorités politiques par essence néfastes, suscitent « naturellement » le bonheur de tous. Aussi van Rijn n’est-il peut-être pas aussi unilatéralement égoïste et haïssable que ce que l’on pourrait croire au premier abord, y compris dans ses propres manières d’être et déclarations d’intention. Que croit-il, au juste – s’il croit en quelque chose ? Et la morale n’y a-t-elle pas finalement sa part ? Le personnage est sans doute plus compliqué que cela…

 

Autant d’aspects thématiques intéressants, qui tirent le roman vers le haut, même si son atout le plus flagrant est ailleurs, dans la construction de monde : Poul Anderson concocte ici un planet opera soigné, où les implications astronomiques et planétologiques déterminent la faune et la flore, et tout particulièrement l’écologie variable des hommes ailés – l’essentiel étant alors d’expliquer cette variation ; ce qui implique toujours, là encore, de dresser un grand tableau, où les traits biologiques et génétiques s’expliquent par les traits culturels et sociaux, à moins que ce ne soit eux qui expliquent ces derniers – ou, plus probablement, les deux, dans une inévitable boucle de rétroaction. Je ne suis pas assez calé en sciences dites « dures » pour juger de la pertinence de la construction andersonienne (et j’avoue que les implications darwiniennes me dépassent largement), mais, en tout cas, ça fonctionne.

 

Bilan très positif, donc ? C’est à voir. Parce que la dimension pulp de ce roman est sans doute plus affichée encore que dans « Marges bénéficiaires » : j’appréciais tout particulièrement, dans cette première nouvelle, les conversations, les débats, la réflexion sur le long terme ; ces aspects reviennent ici, mais ils tendent tout de même à se contenter d’un rang subalterne – que la dimension planet opera soit mise en avant ne me dérange pas le moins du monde… mais le problème en ce qui me concerne est que l’action, et l’aventure plus globalement, occupent dès lors le premier rang. La dimension pulp, du coup, se montre plus envahissante – et c’est dommage à mon sens, parce que le prétexte militaire du roman est finalement très banal : son seul véritable intérêt est sans doute de poursuivre, encore que de manière un brin paradoxale, le questionnement du « soft power » et des paradigmes « réaliste » et « libéral » ; peut-être faut-il par ailleurs y associer une problématique concernant l’interventionnisme militaire, sans doute, même. Mais ces considérations sont à mon sens un peu trop noyées sous la frénésie (somnifère ?) des batailles… Il y a enfin un autre souci, assez indigeste : à l’exception de van Rijn, plus insupportable que jamais, les autres personnages sont au mieux en carton, bien plus souvent encore en papier mâché (ses deux comparses humains sont particulièrement ternes et creux – et c’est dommage, parce qu’on sent à plusieurs reprises qu’ils mériteraient bien d’être creusés davantage) ; ça ne facilite pas exactement les choses...

 

Alors disons bilan mitigé. Les amateurs de SF très pulp y trouveront probablement leur compte – d’autant que, dans ce registre, Le Prince-Marchand est sans doute bien au-dessus du lot. Les autres lecteurs pourront cependant y jeter un œil – il y a bien des choses intéressantes dans tout cela… Pas au point, cependant, d’en faire une lecture indispensable. En fait, je tends à croire (peut-être naïvement) que la suite du cycle sera déterminante, et permettra éventuellement de revenir sur les qualités propres à ce tome inaugural ; du coup, le moment venu, je vous causerai de la suite (le deuxième volume devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos)…

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Black Wings III, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

Publié le par Nébal

Black Wings III, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings III. New Tales of Lovecraftian Horror, introduction by S.T. Joshi, Hornsea, PS Publishing, 2014, IX + 338 p.

 

[EDIT 22/12/2018 : ainsi que je l'avais fait précédemment avec le premier volume de cette série, Black Wings of Cthulhu, plutôt que de livrer un nouvel article pour cette relecture, je vais revenir sur celui que j'avais rédigé il y a... pas loin de quatre ans de cela. Il faut peut-être noter que c'était le premier volume de cette série que je lisais, alors.]

Je ne vous apprends rien : du vivant même de Lovecraft, nombre de ses camarades (de correspondance, du moins) ont écrit des nouvelles à sa manière et usant de ses thèmes et procédés, voire de son lexique. Ces textes – compilés plus tard par August Derleth sous le nom de « Légendes du Mythe de Cthulhu » – se montraient certes plus ou moins pertinents et convaincants (notamment en ce qu’ils émanaient d’auteurs plus ou moins compétents, les plus célèbres ici étant probablement Robert E. Howard et Clark Ashton Smith – le jeune Robert Bloch n’était pas encore un auteur confirmé), mais ils avaient reçu la bénédiction de Lovecraft, qui n’a d’ailleurs pas hésiter à piocher lui-même dans les apports de ces pastiches. Et ils ont ainsi initié un jeu littéraire qui a largement survécu au pauvre HPL, encouragé peut-être par August Derleth, qui a copyrighté l’expression « Mythe de Cthulhu » et a lui-même mis la main à la patte, notamment au travers de ses prétendues « collaborations posthumes » de sinistre mémoire. Et d’autres auteurs, nombreux, ont ultérieurement fait dans le pastiche lovecraftien, dont certains qui sont devenus célèbres par la suite (comme Ramsey Campbell, bien sûr… ou Brian Lumley, malgré la nullité terrifiante de son « cycle de Titus Crow » ; plus récemment, on citera évidemment des gens comme Neil Gaiman ou Charles Stross, entre autres), si beaucoup sont restés dans un relatif anonymat – n’excluant pas une éventuelle reconnaissance fandomique, on est ici à un tout autre niveau.

 

Aujourd’hui plus que jamais, l’horreur lovecraftienne est devenue un genre à part entière. L’amateur tel que votre serviteur, qui reste curieux même s’il peste souvent devant le résultat, n’est plus en mesure de lire tout ce qui se publie en la matière, et depuis un bail. Fanzines et anthologies, confidentielles ou de diffusion plus large, se multiplient sans cesse. Et, dans tout cela, il y a à boire et à manger, le pire comme le meilleur… mais probablement un peu plus souvent le pire que le meilleur : c’est que l’exercice est délicat, a fortiori si l’on tient compte de l’évolution de l’exégèse lovecraftienne, qui a tendu ces dernières années à gommer les aspects « derlethiens » du « Mythe de Cthulhu » pour revenir à ce que l’on appelle parfois, un peu par défaut, « Mythe de Lovecraft ». Certes, tout le monde est loin d’en tenir compte, et les derletheries – plus que lovecrafteries – sont toujours abondantes ; pourquoi pas, après tout ? sauf que le résultat est rarement convaincant, à mon sens tout du moins.

 

Certaines de ces anthologies, néanmoins – je ne parle même pas ici des romans et recueils signés d’un seul auteur, dans lesquels on a pu trouver de très bonnes choses, qu’elles s’affichent comme étant clairement « lovecraftiennes » via le lexique, comme Les Furies de Boras d’Anders Fager, ou évacuent cet aspect pour s’en tenir aux thématiques et aux ambiances, comme La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol, pour m’en tenir à deux exemples tout à fait recommandables) –, peuvent se montrer plus alléchantes que la moyenne. Et j’avais ainsi un bon a priori sur la série des « Black Wings », éditée par S.T. Joshi chez PS Publishing… Parce que S.T. Joshi, à l’évidence, sait de quoi il parle, en bon spécialiste de Lovecraft qu’il est (d’une veine probablement moins « pop » qu’un Robert M. Price, disons, même si celui-ci a pu également éditer des choses intéressantes – je le trouve cependant un peu trop « bon client », mais c’est moi, hein…) ; et parce que les noms au sommaire m’intriguaient : en effet, outre quelques noms d’auteurs connus, j’y ai rencontré pas mal de gens que j’avais connus en premier lieu en tant que critiques lovecraftiens, et non nouvellistes – souvent dans le fanzine Lovecraft Studies. Des potes à Joshi donc, ce qui n’excluait pas un certain risque de copinage (et il y en a bien à mon sens un triste exemple dans le présent volume, mais un seul, heureusement [Bon, disons deux, et liés...]), mais me paraissait garantir une approche à la fois moderne, respectueuse, et en même temps détachée de la quincaillerie à laquelle on limite trop souvent le genre. Ça se tentait, en tout cas ; et comme je ne fais pas toujours les choses à l’endroit, j’ai commencé par le troisième volume (le plus récent, paru l’an dernier ; il semblerait qu’un quatrième soit en préparation [nous en sommes à six volumes, sauf erreur]), quand bien même j’avais (un peu par hasard…) mis la main sur le deuxièmele premier ne devrait pas être trop dur à se procurer [d'autant qu'il a été réédité chez Titan Books et même traduit en français, sous le titre Les Chroniques de Cthulhu].

 

Et le bilan me semble tout à fait satisfaisant, disons-le tout de suite. Certes – inévitablement ? – tout n’est pas bon, et il y a même là-dedans un texte dont la publication a quelque chose de criminel à mes yeux [l'expression est un peu forte, je vais la pondérer plus loin...] ; mais la plupart de ces nouvelles sont au moins correctes… et souvent plus que ça : on en compte même plusieurs de vraiment très bonnes, qui figurent à mon sens largement parmi les meilleures lovecrafteries qu’il m’a été donné de lire ; des textes qui remplissent parfaitement le contrat, constituant des variations modernes bienvenues d’une œuvre bien comprise et appréhendée de manière pertinente.

 

Passons donc au détail. Bon, j’évacue la première nouvelle – qui du coup m’a fait un peu peur pour la suite, mais à tort heureusement –, « Houdini Fish » de Jonathan Thomas, dense et complexe, qui se fonde plus ou moins sur « From Beyond », mais à laquelle, je plaide coupable, je n’ai absolument rien panné. Je ne suis donc pas en mesure de la qualifier de « mauvaise »… mais elle ne m’a vraiment pas du tout parlé, voilà qui est certain. [Même constat à peu près lors de la relecture en 2018. Je sens qu'il peut y avoir des choses rigolotes dedans, mais, globalement, je passe à côté...]

 

J’évacue aussi la nouvelle la plus catastrophique de cette anthologie, à savoir « Hotel del Lago » de Mollie L. Burleson (l’épouse de Donald R. Burleson, exégète lovecraftien qui m’a parfois laissé un brin perplexe, et qui a commis une petite chose ici aussi également) : mais qu'est-ce que ça fout là, cette horreur ? Ce machin (très court, heureusement, mais c'est en soi éloquent, dans un sens) est vraiment consternant, on dirait la pathétique tentative d'un wannabe écrivaillon de douze ans pour faire du Lovecraft – c'est-à-dire copier maladroitement du Lovecraft, sans y apporter quoi que ce soit (et certainement pas quelque chose d’aussi superflu que le style). Sans intérêt aucun. Que ce « texte » figure dans cette anthologie, par ailleurs de bonne voire très bonne tenue donc, ne peut se « justifier » que par un triste copinage, un peu trop flag' pour le coup... [Je serais moins indigné aujourd'hui : le texte est plus fondamentalement inutile que révoltant... Même si je m'en tiens à l'idée d'un pastiche de Lovecraft écrit laborieusement par un gamin de douze ans.]

 

Deux autres nouvelles sont franchement pas terribles, voire plutôt mauvaises, mais pour des raisons opposées. Ainsi, Donald R. Burleson (…), avec « Dimply Dolly Doofy », livre une mauvaise blague à base d’enfant du démon, qui fait plus penser à La Malédiction (en plus nanardesque encore) qu’au pauvre Lovecraft, qui n’en demandait certainement pas tant. Dans un genre radicalement différent, je n’ai pas aimé non plus la nouvelle de Joseph S. Pulver, Sr, « Down Black Staircases » ; mais ce n’est pas ici le fond qui est en cause (même si cette halte qui tourne – forcément – mal dans la bourgade désertée de Kingsport n’a pas grand intérêt), mais avant tout la forme « folle » : ce style affecté à base de pseudo-expérimentations mal placées m’a paru franchement insupportable. [Aujourd'hui, s'il y a une nouvelle dans cette anthologie que je dois juger catastrophique, ça serait bien plus probablement celle-ci ; et, pour avoir lu depuis quelques autres nouvelles de Joseph S. Pulver, Sr, ces traits sont assez caractéristiques, débouchant sur des textes systématiquement hermétiques, prétentieux, et profondément chiants.]

 

On trouve inévitablement pas mal de textes « intermédiaires », disons, allant du plutôt médiocre au assez correct, mais qui pèchent un peu pour convaincre pleinement, tout en se lisant sans trop renâcler. Jason V. Brock, avec « The Man with the Horn », fait ainsi une sorte de variation un peu convenue sur « La Musique d’Erich Zann », [en même temps qu'une référence à une nouvelle de T.E.D. Klein que je n'ai pas lue ; bon, ça passe...]. Don Webb, dans « The Megalith Plague », confronte un médecin raté revenu par défaut dans son bled natal du Texas à une « épidémie » d’ensembles mégalithiques à la Stonehenge ; l’ambiance très Wicker Man n’est pas désagréable, mais c’est quand même un peu médiocre, notamment sur le plan formel [je serais plus positif aujourd'hui, c'est un texte amusant et peut-être plus malin qu'il n'en a tout d'abord l'air]. Dans « The Turn of the Tide », Mark Howard Jones traite d’un curieux ménage à trois, témoin d’encore plus curieux phénomènes lors de vacances dans un cottage en bord de mer… mais le plus curieux est que tout cela m’ait laissé passablement indifférent, là où il y avait sans doute moyen d’en tirer quelque chose de bien plus puissant. [Le sentiment persiste plus ou moins ; j'ai envie d'aimer cette nouvelle, mais il y manque quelque chose...] « Thistle’s Find », de Simon Strantzas, est une histoire de goules, et on la résumera à cette citation éloquente : « I wondered how many men might pay for the experience of fucking an animal shaped like a teenage girl. Then when I realized the answer I wondered just how much they would pay. » Tout est dit ? Mouais... En ce qui me concerne, lisez plutôt La Peau froide d'Albert Sánchez Piñol, on y trouve cette thématique de manière bien plus convaincante, et d’autres choses en prime. On conclura cette catégorie en mentionnant « Further Beyond » de Brian Stableford : comme le titre le laisse entendre, il s'agit d'une suite à « From Beyond » (la dernière nouvelle de l'anthologie répondant ainsi à la première), avec le même narrateur, qui fait face aux « vautours » désireux de mettre la main sur la dernière invention de Crawford Tillinghast, sans savoir au juste de quoi il s'agissait ; il y a des choses intéressantes et même très pertinentes dans cette nouvelle, mais elle est à mon sens bien trop longue et bavarde. [Je serais beaucoup plus positif concernant cette nouvelle aujourd'hui : c'est un pastiche très habile, bien conçu, et qui joue avec adresse de certains codes sans pour autant faire dans l'exercice de style ; la tension progresse admirablement, et les implications de la fin sont remarquables. C'est une très bonne nouvelle, à l'instar d'autres pastiches lovecraftiens que j'ai lus de l'auteur, et je placerais aujourd'hui cette nouvelle parmi les plus grandes réussites de ce troisième volume de la série.]

 

Un bon cran au-dessus, mais sans encore atteindre l’excellence, « Underneath an Arkham Moon », de Jessica Salmonson & W.H. Pugmire, est une nouvelle contournée et grandiloquente à base de freak grotesque, qui joue sur l’atmosphère gothique et… ben, « weird », c’est le mot le plus approprié ; sans aller jusqu’à casser des briques, c’est d’autant plus sympathique que c’est délicieusement excessif. [C'est surtout très rigolo !] « Waller » de Donald Tyson traite d’un cancéreux en phase terminale qui découvre la vérité sur sa maladie, bien plus horrible que tout ce que l’on pourrait imaginer ; objectivement, ce texte a tout pour être ridicule de bout en bout, et fonctionne pourtant très bien (si c’est pas lovecraftien, ça !). [Je continue de beaucoup aimer cette nouvelle, qui flirte à chaque paragraphe avec le mauvais goût le plus consternant, en associant ainsi lovecrafterie et quelque chose de davantage mainstream horror, disons.] On glissera aussi dans cette catégorie, un peu à regrets, « China Holiday », du pasticheur expérimenté Peter Cannon : un touriste américain bourré de préjugés [c'est peu dire] – et obsédé par les toilettes – fait un voyage en Chine avec sa femme, désireuse d’y adopter une petite fille… et découvre la sinistre vérité derrière le projet de Barrage des Trois Gorges ; c’est amusant, comme on pouvait s’y attendre, mais surtout bien plus malin que ce que l’on pourrait croire ; dommage que ce soit en l’état un peu frustrant (car abrupt, surtout)… [Là encore, on flirte avec le mauvais goût, de manière très réjouissante ; le touriste xénophobe est parfait dans son genre.] Enfin, dans « Weltschmerz », Sam Gafford évoque un comptable en open space qui se fait draguer par une jeune geekette fan de Lovecraft ; une bonne occasion de prendre conscience, s’il en était encore besoin, de son insignifiance, mais aussi de celle du monde qui l’entoure… On dirait un peu du Houellebecq, comme ça, non ? Mais si j’aime beaucoup le début, la fin, qui coule de source, m’a un peu déçu… [Aujourd'hui, je rétrograderais cette nouvelle dans la catégorie en dessous ; elle fonctionne au départ du fait de son style nerveux et piquant, mais, assez rapidement, cela ne suffit pas à masquer le vide derrière...]

 

Et puis il y a les quatre meilleurs textes, qui m’ont paru franchement très bons, et permettent en définitive de tirer un bilan hautement favorable de cette anthologie. Le premier à m’avoir vraiment marqué est « The Hag Stone » de Richard Gavin, très beau récit sur un jeune couple qui sombre dans l’horreur, la demoiselle ayant voulu tenter l’expérience d’influencer ses rêves en glissant sous son oreiller une étrange pierre – comme l’avait fait le rêveur patenté Lovecraft en son temps, lui avait-on dit dans une boutique d’occultisme… mais la perception du monde qui en résulte est cauchemardesque ; tout cela est très émouvant, très juste, vraiment bien vu (si j'ose dire). [Il est intéressant de revenir à cet avis, maintenant que j'ai lu la nouvelle de Richard Gavin dans Black Wings II, que j'ai plus ou moins détestée ; dans le fond, elles sont proches, en définitive, mais celle-ci m'a paru beaucoup plus juste et inventive, là où l'autre était bien trop démonstrative et artificielle dans ses efforts pour impliquer émotionnellement le lecteur. Du coup, je ne vois pas vraiment de contradiction à maintenir ce jugement drastiquement opposé quant à ces deux nouvelles.] Darrel Schweitzer, avec « Spiderwebs in the Dark », dresse le portrait d’un étrange écrivain pour le moins excentrique, révélant à un libraire qui a raté sa vie l’infinité des dimensions ; c’est bien écrit, drôle puis terrifiant, toujours pertinent, et en prime une belle histoire d’amitié. [Même avis aujourd'hui, cette nouvelle m'apparaît clairement au-dessus du lot.] Caitlín R. Kiernan joue dans un tout autre registre avec « One Tree Hill (The World as Cataclysm) », où une journaliste scientifique se rend dans un Village paumé du New Hampshire pour y enquêter sur un curieux phénomène météorologique ; mais ce qui compte vraiment ici est l’atmosphère déprimante, absolument remarquable, et bien servie par la plume de l’autrice [toujours aussi admirable] et une construction parfaite. [Je suis vraiment en train de devenir un fan !] Dans « Necrotic Cove », enfin, Lois Gresh traite d’une femme hideuse, qui n’a pas vraiment eu de chance dans sa lamentable vie, et qui va, à la veille de sa mort, faire trempette dans un endroit interdit, en compagnie de sa meilleure – sa seule – amie, son exacte opposée ; un texte parfois douloureux, souvent dérangeant, et étrangement beau. [C'est avant tout rude, voire viscéral ; mon sentiment très positif demeure, mais cette nouvelle est probablement un bon cran en dessous de celles que je viens de citer, et peut-être aussi de celle de Brian Stableford ?]

 

Au final ? Quatre très bons textes, quatre autres qui sont au moins bons, cinq qui se lisent même s’ils n’ont rien d’exceptionnel… Le peu qui reste est d’autant plus négligeable. Pour moi, c’est du coup une très bonne surprise, je n’en attendais franchement pas autant de cette anthologie, malgré un bon a priori. On trouve vraiment là, au milieu de choses plus faibles mais inévitables et généralement encore supportables, ce qui se fait de mieux en matière de pastiches lovecraftiens, qui renouvellent intelligemment l’horreur cosmique propre au Maître de Providence, ou jouent avec astuce sur ses thèmes les plus « orthodoxes ». C’est incomparablement meilleur que 90 % au moins de ce qui se produit dans ce sous-genre aussi florissant que consternant (le plus souvent du moins). Du coup, je ne vais certes pas m’arrêter là, et compte bien lire prochainement les autres volumes de cette série, les deux précédents… et ceux encore à venir, puisqu’il semble qu’on puisse en espérer de nouveaux. [Yep, un bon cru, d'une bonne série. Bientôt, je vous causerai de Black Wings IV...]

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Le Cycle de Tschaï, de Jack Vance (relectures 2007 et 2018)

Publié le par Nébal

Le Cycle de Tschaï, de Jack Vance (relectures 2007 et 2018)

VANCE (Jack), Le Cycle de Tschaï : Le Chasch –  Le Wankh – Le Dirdir – Le Pnume, traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Opta – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1968-1971, 2000] 2004, 862 p.

 
EDIT 02/05/2018 : suite à une énième relecture de ce cycle (afin de préparer une autre lecture, celle du beau livre Tschaï : retour sur la planète de l'aventure), il ne m'a pas paru pertinent de livrer une nouvelle chronique en tant que telle, en remplacement de celle-ci, mais je vais m'autoriser à l'éditer par endroits, pour revenir sur certaines impressions ou souligner brièvement d'autres aspects que j'avais un peu trop laissé sous silence. Près de onze années se sont écoulées depuis l'article initial... Et certaines choses changent. Pas toutes...
Une fois n’est pas coutume, c’est d’une relecture [EDIT : doublement...] que je vais vous entretenir cette fois. Le Cycle de Tschaï, je m’en étais en effet régalé gamin, dans ma première phase de dévotion à la SF [EDIT : et à deux reprises sauf erreur, je crois que j'en suis à ma quatrième lecture, donc]. C’était alors une édition en quatre volumes plus ou moins poussiéreux, empruntés dans une bibliothèque ; j’avais été attiré par les sonorités étranges des titres – Le Chasch, Le Wankh, Le Dirdir et Le Pnume – et ces couvertures [EDIT : de Tibor Csernus] représentant chaque fois le portrait de l’espèce bizarroïde qui était au cœur du roman [EDIT : plus ou moins ? En relisant encore une fois le cycle, j'ai davantage relevé combien ces quatre espèces étaient de manière générale en retrait ; ceux qui sont vraiment au centre des romans, ce sont bien plutôt les « hommes hybrides » qui leur sont associés, et divers autres groupements humains « indépendants », dont les cultures sont décrites avec un luxe de détails que le mystère essentiel des espèces non humaines ne permet pas] (au passage, je regrette un peu ces couvertures, celle du présent recueil, pour être du grand Caza, n’en étant pas moins clairement inappropriée, moins poétique et saisissante ; probablement plus racoleuse, par contre… [EDIT : « racoleuse » n'est pas le mot ; mais mon sentiment demeure]). Mais la lecture de ces romans était un vrai bonheur, ça, je m’en souvenais très bien, à défaut d’autres choses.
 
La question était de savoir si cela me ferait toujours le même effet aujourd’hui, presque quinze ans plus tard [EDIT : et donc... encore onze ans plus tard ; OLD, Nébal, OLD...]. Entre temps, entamant ma rééducation science-fictionnelle, j’avais lu un peu de Vance, mais n’avais guère été convaincu – les intrigues me semblant clairement poussives et l’écriture inintéressante, que ce soit dans les « Alastor » ou dans Les Chroniques de Durdane, ces dernières m’ayant d’autant plus déçu que le premier tome me semblait de loin être le plus intéressant, du fait de la découverte du monde de Durdane et des sociétés qui l’habitent. [EDIT : Depuis cette chronique, cependant, j'ai lu d'autres titres de Vance qui m'ont bien davantage parlé : La Terre mourante, ou encore Planète géante, ou Les Langages de Pao, quelques nouvelles indépendantes dans Baroudeur...]
 
Car c’est bien là que réside le plus souvent l’intérêt des romans de Jack Vance. Celui-ci n’est clairement pas un styliste, c'est le moins qu'on puisse dire [EDIT : en fait, je suppose que c'est discutable, mais je maintiens l'assertion dans le contexte précis du Cycle de Tschaï et des quelques titres cités dans le paragraphe précédent de la chronique initiale] (même si on a lu bien pire) ; ses intrigues sont [EDIT : parfois un tantinet convenues et en mode automatique], efficaces ceci dit [EDIT : ou avant tout picaresques ? Sans jugement de valeur ? Cela tient peut-être à la part de fix-up dans ces récits qui peuvent donner une impression d'improvisation ; mais, dans Cugel l'astucieux, par exemple, cela fait clairement partie du plaisir], mais aussi un peu agaçantes (je n’aime pas les « héros », là, c’est dit… Du coup, faudrait probablement que je jette un œil à Cugel l’astucieux, une de mes nombreuses lacunes – honte sur moi –, qui a l’air plus intéressant à cet égard [EDIT : ce que j'ai fait depuis, lisant et appréciant La Terre mourante. Ce que je disais sur les héros... Je généralisais sans doute trop ; mais je maintiens que ça s'applique à Adam Reith – mais peut-être était-ce délibéré de la part de l'auteur, je n'ose pas me prononcer]). Non, Vance, avant d’être un conteur, est surtout un créateur d’univers [EDIT : opposer ces deux titres est sans doute une erreur, même si je maintiens que la création d'univers est son principal atout]. C’est bien dans l’élaboration de mondes et de sociétés que réside ce que l’on peut très légitimement appeler son génie. Vance est un démiurge, qui s’amuse de toute évidence comme un petit fou à bâtir des civilisations, fournissant un cadre exotique à ses récits, et prenant en définitive souvent la première place du roman, l’intrigue – comme un vulgaire « passage obligé » – étant reléguée au second plan [EDIT : c'est sans doute discutable, mais, dans le cas précis du Cycle de Tschaï du moins, cela m'apparaît toujours vrai]. Vance est un amateur de voyages et de descriptions ethnologiques, et cela se sent. Il est bien un maître de ce que l’on a pu qualifier d' « ethno-SF » (aux côtés, dans un genre bien différent, d’une Ursula K. Le Guin, ou, dans le sous-genre du planet opera – dont Le Cycle de Tschaï est par ailleurs une belle réussite –, d’un Frank Herbert, avec Dune, ou d’un Brian W. Aldiss avec Helliconia [EDIT : que je n'ai toujours pas lu...]).
 
D’où mon envie de relire Tschaï. D’autant que, si je me souvenais du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de ces quatre volumes, je n’en avais pas moins totalement oublié de quoi que ça parlait donc, tout ça… La mémoire vous joue de ces tours, ma bonne dame… Je me saisis donc de cette intégrale en un volume (et en poche, qui plus est), et hop, vaccins OK, passeport OK, et bon voyage Nébal !
 
Je ne m’étendrai guère sur l’histoire précise de ces quatre tomes, pas forcément palpitante de toute façon, ce qui évitera toute révélation inopportune. Contentons-nous de poser le point de départ. Dans un lointain futur, la Terre a découvert le secret de la navigation interstellaire, et s’est lancée dans un vaste processus d’exploration de la galaxie. Une émission radio vieille d’environ deux siècles, signe d’intelligence extraterrestre, a été captée, en provenance du système 4269 de la Carène ; le vaisseau terrien Explorator IV s’y rend donc pour établir le contact avec une éventuelle civilisation inconnue. Mais à peine a-t-il le temps d’éjecter une petite navette d’exploration qu’il est anéanti par un missile… La navette se pose en catastrophe sur la planète hostile. Seul survivant de la catastrophe : Adam Reith, qui devra dès lors mener une lutte de tous les instants pour survivre dans ce monde étrange, et trouver, peut-être, un moyen bien hypothétique de le fuir et de regagner la Terre, à 212 années-lumière de là…
 
Ca s’annonce pas facile. D’autant plus que Tschaï, ainsi que ses habitants la nomment, est une planète assez unique en son genre, théâtre de bien des luttes tout d’abord incompréhensibles pour le Terrien abandonné. Si tous les habitants de Tschaï parlent une même langue – petit tour de passe-passe, facilité peu crédible mais rendue presque nécessaire pour le déploiement du récit –, ils n’en sont pas moins extrêmement variés. Adam Reith comprend bien vite que la seule race intelligente autochtone est celle des énigmatiques et discrets Pnume, la plupart du temps confinés dans leurs souterrains. Mais il faut y ajouter trois races dominantes, en provenance d’autres systèmes, également réparties sur toute la surface de Tschaï, et se livrant à l’occasion une guerre impitoyable. C’est tout d’abord le cas des Chasch, par ailleurs divisés en sous-groupes, une race belliqueuse, mais dans l’ensemble assez décadente, la barbarie des uns rivalisant avec le sadisme raffiné des autres. Mais il y a aussi les Wankh, impénétrables et hautains, qui vivent presque coupés du reste du monde. Et, enfin, les Dirdir, agressif et farouche peuple tribal ayant maintenu d’ancestrales traditions de chasseurs, mais bénéficiant néanmoins d’une technologie remarquablement évoluée, [EDIT : et dont la société de caste est en même temps extrêmement subtile autant que cruelle].
 
Mais les surprises ne s’arrêtent pas là pour le pauvre Adam Reith. Il est en effet une cinquième espèce qu’il rencontre sur Tschaï : des humains. Oui, des humains, exactement semblables à lui (du moins sur le plan biologique [EDIT : et encore ? L'évolution et la science sont passées par là en même temps que le folklore…]). Ils sont sans doute l’espèce « intelligente » la plus répandue sur Tschaï, même s’ils n’en sont probablement pas natifs ; Adam Reith suppose bien vite que ces humains ont été pris sur Terre pour être transplantés sur Tschaï il y a bien longtemps par une des espèces extraterrestres, probablement les Dirdir – la mythologie semble en témoigner [EDIT : cependant, cette certitude de la part de Reith de ce que « la vraie planète des humains » est forcément la sienne est éloquente à sa manière...]. Ils sont dans une position d’infériorité flagrante par rapport aux quatre espèces non-humaines. Chacune a en effet « dressé » des humains pour en faire des serviteurs directement rattachés à leur espèce, et souvent dotés d’un fort esprit de caste : on parlera donc « d’hybrides » pour désigner ces Hommes-Chasch, ces Hommes-Wankh, ces Hommes-Dirdir et ces Pnumekin. Mais il faut y rajouter une infinité d’humains « libres », ou plus exactement « non affiliés », maintenus dans une position sociale encore plus inférieure (les « hybrides » les qualifient de « sous-hommes », et les envisagent à peu de choses près comme de vulgaires animaux), et qui forment une mosaïque bigarrée de sociétés toutes plus hétéroclites les unes que les autres. Dès le début du cycle, Adam Reith fait ainsi la rencontre des Hommes-Emblèmes, au système tribal complexe, chaque individu étant défini socialement par l’emblème – et donc la fonction – dont il a hérité ou qu’il a gagné au combat, cette fonction définissant par avance les comportements sociaux, jusqu’aux émotions, et prohibant par là-même toute initiative individuelle. Mais on peut très vite opposer à cette société « barbare » d’innombrables autres groupes sociaux [EDIT : plus ou moins « civilisés », comme les intriguants Yao du deuxième volume], prétextes à de savoureuses descriptions ethnographiques, et qui font de Tschaï un monde complexe et fascinant.
 
C’est en effet dans le détail des institutions et des comportements sociaux que Jack Vance laisse s’exprimer à plein son talent. Chaque société, chaque ethnie, est construite avec une minutie exemplaire, pour donner au final un résultat à la fois exotique et cohérent, intriguant et crédible. C’est ici que le lecteur se régale, bien plus qu’à suivre les aventures plutôt viriles et un brin laborieuses d’Adam Reith (pleines de bruit et de fureur, de traîtrises et de punchlines, et d’inévitables jeunes vierges enlevées par des meuchants [EDIT : Tout cela n'est par ailleurs pas très #MeToo, sans surprise... Notons tout de même le tragique destin d'Ylin-Ylan, dans le tome 2, qui m'a surpris à chaque relecture, et qui sort de ce schéma très pulp de la damsel in distress, auquel le premier tome s'était plié tout naturellement ; les tomes 2 et 3 n'appuient pas trop le trait, surtout parce que, la Fleur de Cath exceptée, donc, les personnages féminins y sont rares, mais le problème se pose à nouveau dans le tome 4, avec Zap 210, et là pour le coup c'est passablement lourdingue]…). Le personnage d’Adam Reith est d’ailleurs bien falot [EDIT : et agaçant... Notamment dans sa volonté, périodiquement, de remodeler l'humanité de Tschaï selon le modèle terrien, à la façon d'un colonisateur ; c'est un thème central de Tschaï : retour sur la planète de l'aventure, et à bon droit], et l’on s’intéressera davantage à ses compagnons de route, plus colorés, et notamment l’Homme-Emblème Traz Onmale et l’Homme-Dirdir Ankhe at afram Anacho, qui l’accompagnent tout au long du cycle [EDIT : le déroulé du tome 4, cependant, implique de les reléguer à une place secondaire, et, en ce qui me concerne, c'est probablement un problème ; mais j'ajouterai désormais qu'il faut aussi prendre en compte, de la même manière, certains antagonistes : dans le tome 2, l'insupportable Dordolio, qui aurait très bien pu figurer dans La Terre mourante, à égale distance de Cugel et de Rhialto, mais aussi Helsse, subtil et fascinant, qui joue un rôle essentiel, à la fois nécessaire et en apparence paradoxal, dans Tschaï : retour sur la planète de l'aventure ; le cas de Woudiver dans le tome 3 est peut-être davantage problématique, car Vance en abuse un peu, trouvé-je, mais c'est une sacrée figure de gros, gros connard...]. Adam Reith n’a qu’une seule chose pour lui : son ignorance de Tschaï et de ses coutumes lui confère de l’audace, et il triomphe souvent de ses ennemis, non parce qu’il est plus fort ou plus rusé qu’eux, mais parce qu’il pense à faire des choses impensables pour eux (« parce que ça ne se fait pas, tout le monde le sait ! »), ce qui, on en conviendra, ne manque ni de sens ni d’intérêt.
 
Mais Adam Reith n’est de toute façon qu’un prétexte. Le Cycle de Tschaï est un guide de voyage, empruntant aux plus savoureux récits de voyages philosophiques et autres « lettres édifiantes » sur les sociétés lointaines. [EDIT : et c'est aussi, comment ne pas le noter, un modèle de romans d'aventure ! Qui bouge dans tous les sens, bigarré, chatoyant, bourré de rebondissements et de personnages hauts en couleur... Durant cette énième relecture, alors que je savourais particulièrement cet aspect, je me suis demandé comment il se faisait que le cycle n'ait pas été adapté au cinéma ou, mieux peut-être, en série ; noter que le jeu de rôle Tschaï World est en approche, chez 500 Nuances de Geek, on verra... Mais c'est clairement un cadre parfait pour tout ça !] L’imagination sans limites de Vance est une garantie de dépaysement, et « Tschaï » est sans doute une de ses plus belles réussites. Un type-idéal du divertissement de qualité, un modèle de rigueur dans la création d’univers, et, autant le dire, un incontournable du planet opera, de « l’ethno-SF », et au-delà de la science-fiction en général. [EDIT : là aussi, le sentiment global demeure ; mais, sans rentrer dans les détails, je dirais tout de même aujourd'hui que le cycle n'est pas toujours aussi bon, il y a des hauts et des bas au fil de la progression d'une intrigue dont le moteur principal est le rebondissement ; globalement, je crois que Le Wankh a été mon volume préféré ; Le Chasch et Le Dirdir sont tous deux d'un bon niveau, mais quelques passages çà et là sont un chouia plus faibles – les passages les plus damsel in distress dans le premier volume, les pénibles marchandages avec Woudiver dans le troisième ; Le Pnume est un peu à part, ne serait-ce que parce que les compagnons de route d'Adam Reith en sont absents sur la plus grande partie, et, si le périple du héros dans les tunnels des Pnume a ses bons moments, sa relation à la femelle de service Zap 210 est un peu soûlante ; une fois hors des tunnels, avant même de retrouver Anacho et Traz, Vance retourne davantage à la manière des trois premiers volumes, et avec succès ; par contre, la fin est clairement précipitée, mais j'ai l'impression que c'est un trait commun aux quatre romans... Qu'importe : cette énième relecture a été globalement un vrai plaisir, que je ne bouderai certainement pas !]

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