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Articles avec #science-fiction tag

La Tétralogie Noire, de John Brunner

Publié le par Nébal

 

BRUNNER (John), La Tétralogie Noire (Tous à Zanzibar – L’Orbite d’échiquetée – Le Troupeau aveugle – Sur l’onde de choc), traduit de l’anglais par Didier Pemerle, Frank Straschitz et Guy Abadia, préface de Patrick Moran, Saint Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Univers, 2018, 1198 p.

 

Ma chronique de ce gros parpaing associant quatre des plus fameux romans de John Brunner (dont un seul que j'avais déjà lu, Tous à Zanzibar) a été publiée directement sur le blog de la revue Bifrost, dans le (premier !) cahier critique complémentaire en ligne du n° 95. J’en ai du coup aussitôt fait une vidéo.

 

Vos commentaires, critiques, etc., sont les bienvenus, comme d’hab’.

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Luke Skywalker : légendes, de Ken Liu

Publié le par Nébal

 

LIU (Ken), Luke Skywalker : légendes, [The Legends of Luke Skywalker], traduit de l’anglais par Tristan Nivert, Paris, Pocket, coll. Star Wars, [2017] 2018, 287 p.

 

Ma chronique de ce roman de Ken Liu attaché à la licence Star Wars a été publiée dans le Bifrost n° 94, dans le cahier critique, pp. 103-104.

 

Le moment venu, elle figurera sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien ici, en même temps que j’en ferai une vidéo.

 

EDIT 31/07/2019 : la chronique a été mise en ligne, et vous la trouverez ici.

 

Mais, d’ores et déjà, vos commentaires, critiques, etc., sont les bienvenus, comme d’hab’.

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Gunnm Last Order, vol. 2 et 3 (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

 

 

KISHIRO Yukito, Gunnm Last Order, vol. 2 (édition originale), [Ganmu Rasuto Ôdâ 銃夢 Last Order], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Seinen manga, [2000, 2011] 2019, 336 p.

 

 

KISHIRO Yukito, Gunnm Last Order, vol. 3 (édition originale), [Ganmu Rasuto Ôdâ 銃夢 Last Order], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Seinen manga, [2000, 2011] 2019, 305 p.

Retour à Gunnm Last Order, la suite/rectification de la cultissime série Gunnm par son auteur lui-même, Kishiro Yukito. Je ne vais pas revenir dans les détails sur la raison d’être et le caractère controversé de ce développement plus ample que prévu, je vous renvoie pour cela à ma chronique du premier tome. Cela dit, cette réception critique souvent boudeuse n’a pas manqué de m’affecter quand je me suis dit que je pouvais bien tenter l’expérience des tomes 2 et 3… Et, le résultat… Eh bien, à vrai dire, j’ai plutôt apprécié cette lecture, même si elle s’est ouverte sur un gros facepalm, et s’est plus ou moins conclue… disons sur l’anticipation d’un gros facepalm tout proche (ou même deux). Surtout, la lecture de ces deux tomes m’amène à m’interroger sur mes attentes au regard de cette série, mais tout autant sur celles des autres lecteurs, et ce qui peut les différencier – voire les opposer.

 

Ça commence plutôt mal, trouvé-je – avec la conclusion du gros combat amorcé à la fin du tome 1, un décalage éditorial déjà caractéristique de la série initiale. Le combat en lui-même est plutôt honnête, c’est ce qui l’entoure qui me gave : les notes de bas de page à la con, moins nombreuses que dans mettons The Ghost in the Shell de sinistre mémoire, mais aussi creuses et pénibles, et la surdose associée de techno-mystico-bla-bla – attention les yeux et les oreilles, Desty Nova, en bon commentateur sportif, a quelque chose d’important à vous dire (p. 14) :

 

Dans le plasma, les mouvements des différentes ondes magnéto-soniques ou acoustiques ioniques forment régulièrement des pics d’une grande amplitude qu’on appelle « solitons ».

 

[Note de bas de page : Soliton : onde solitaire. Onde qui se propage sans se déformer et sans déperdition d’énergie lors de la collision avec d’autres ondes. Les tsunamis sont un type de soliton.]

 

Gally a utilisé le plasma pour transmettre son Hertzscher Hauen à partir des solitons magnétohydrodynamiques qui s’y trouvent.

 

Dans un contexte normal, les mouvements ondulatoires devraient perdre de leur énergie à cause de l’amortissement cyclotron…

 

Mais un événement a amplifié l’énergie des ondes par la résonance… Pour schématiser, elle a renversé la puissance magnétique de Sarchmod contre lui et lui a renvoyée sous forme de solitons.

 

Si je devais le nommer, j’appellerais cela…

 

UN SOLITON DE PLASMA !

 

C’est dans ces circonstances qu’on plaint le traducteur – sauf que pas vraiment, parce que son boulot est assez dégueulasse de manière générale, au moins autant que dans Gunnm, alors que la nouvelle traduction était censée être un atout de cette réédition… En fait, cette citation en témoigne, et en plusieurs endroits – où c’est le français qui coince.

 

Je ne peux pas, dans l’absolu, exclure la parodie – mais ce genre de trucs est balancé avec un aplomb total et dans un contexte qui laisse bien croire qu’il s’agit de quelque chose de parfaitement sérieux.

 

Disons-le, si j’avais dû me payer un autre passage du genre dans les cent pages qui suivaient, j’aurais bazardé ce tome 2 pour ne plus jamais y revenir.

 

Mais, subitement, tout change.

 

Gally est toujours obsédée par le sort de Lou, sa « collègue » de Zalem du temps de Gunnm. Ce qui fournit un prétexte un peu fumeux mais qui en vaut bien un autre pour la suite des opérations. Dans la perspective transhumaniste de cet univers, Gally découvre que la personnalité (et, plus ou moins seulement, la mémoire) de Lou a été stockée quelque part dans Jéru, soit l’autre extrémité de l’ascenseur spatial dont Zalem constitue la base flottante dans l’atmosphère terrestre. Ni une, ni deux, et sans vraiment s'embarrasser des implications aussi bien éthiques que scientifiques de sa quête, Gally décide donc de gravir « l’Échelle de Jacob » (ou le Ladder) pour se rendre dans l’espace – la motivation essentielle de Kishiro Yukito dans Gunnm Last Order. Et, là, elle va découvrir un univers tout autre.

 

C’est le caractère essentiel du tome 2, dès lors : une longue exposition d’un univers très complexe, et pour ainsi dire totalement indépendant de ce que nous connaissions jusqu’alors de la Terre, Kuzutetsu et environs, et même de Zalem. Et Kishiro Yukito s’en donne à cœur joie, introduisant avec un luxe de détails tout un environnement à l’échelle du système solaire, riche en habitats fantasques (cités flottantes vénusiennes, stations orbitales titanesques, relais aux points de Lagrange, et même une sorte de sphère de Dyson en construction autour de Jupiter), aux relations diplomatiques tendues et plus subtiles qu’il n’y paraît, et en personnages qui, pour plusieurs d’entre eux, ont atteint un stade de développement relevant largement de la post-humanité.

 

Autant dire, à tous ces degrés, d’excellentes idées de science-fiction, du genre que je n’espérais plus dans cette série, surtout après les illuminations charabiesques à répétition de Desty Nova.

 

Et ceci même si une prémisse essentielle de cet univers, la mathusalisation, soit une politique délibérée de la part des transhumains peu ou prou immortels pour empêcher la naissance ou le développement de nouvelles générations humaines susceptibles un jour de les remplacer, ceci donc même si cette prémisse me laisse un peu froid voire sceptique, pas tant pour le fond (admettons…) que pour son traitement passablement gnangnan. Et je relève aussi, bien sûr, que ces longues dissertations scientifiques, technologiques, politiques, métaphysiques, etc., sont inévitablement accompagnées d’une foultitude de notes de bas page, par chance moins creuses que celles envisagées plus haut.

 

Par ailleurs, tout cet univers est riche en personnages plutôt bien conçus, car plus complexes qu’ils n’en ont tout d’abord l’air, et qui bénéficient tous d’un character design irréprochable : ainsi Aga M’Badi (couverture du tome 3), ex-héros devenu le patron du Ladder, un personnage qui suinte la puissance à tous les niveaux et n’en est que plus inquiétant, ou encore le hacker égocentrique et misanthrope Ping Ü (couverture du tome 2) et les robots qui l’environnent, mais aussi bien d’autres, d’importance comme la délégation martienne anachronique qui rapproche enfin Gally/Yoko de sa planète natale déchirée par la guerre civile (avec des bons gros cons de nazis de l’espace dedans), ou plus secondaires, comme les représentants de la République de Vénus, de l’Union des Régions du Système Jovien ou de la Fédération Orbiterrienne, tous singuliers et désireux de forcer leur propre agenda, radicalement incompatible comme de juste avec tous les autres.

 

(Je mets de côté Sechs en chibi psychopathe, pourquoi pas.)

 

Je n’ai pas seulement été agréablement surpris par cette tournure inattendue : avec quelques bémols çà et là, je l’ai adorée.

 

Kishiro Yukito y consacre beaucoup de soin et de temps – cette longue mise en place occupe l’essentiel du tome 2 et un bon tiers, ou une petite moitié, du tome 3. La médaille a son revers : durant toutes ces pages, il y a somme toute très peu d’action, et a fortiori de combats. À la fin du tome 2, dans ses petits gags « Petites scènes de la mise au placard », l’auteur en fait l’aveu : « Deux épisodes de combat mis au placard qui sont offerts ici à ceux qui trouvent que Gally ne s’est pas beaucoup battue dans ce tome 2 ! » Et c’est peu ou prou une constante des quelques critiques que j’ai pu lire çà et là sur le ouèbe : trop de bla-bla, pas assez d’action, on s’ennuie.

 

Et c’est là que je me rends compte, donc, combien mes attentes peuvent différer de celles de bien des lecteurs de Gunnm et de Gunnm Last Order – et je précise au cas où : je ne fais pas ici dans le jugement de valeur ! Je tente seulement un constat qualitativement aussi neutre que possible. Mais voilà, quant à moi, je ne me suis pas du tout ennuyé durant cette longue mise en place ; elle est bavarde, certes, mais à bon droit et je ne parlerais pas de bla-bla pour autant – le bla-bla, en ce qui me concerne, ce sont les héros combattants qui ressassent « mon adversaire est vraiment très très fort je ne vais jamais pouvoir le battre ! » en serrant la mâchoire, avant de faire usage d’un nouveau super-pouvoir (pompeusement nommé sur le vif, comme de juste) qui leur assure la victoire, et les personnages secondaires qui commentent les bastons en direct, peu ou prou micro en main. Le bla-bla, surtout, ce sont les fumisteries mystiques de Desty Nova, le mélodrame à un demi yen, les notes de bas de page absconses et qui ne servent absolument à rien.

 

Gunnm et Gunnm Last Order sont des mangas d’action, bien sûr. Je ne vais certainement pas me plaindre que ces séries abondent en scènes d’action… Elles font indéniablement partie de leurs atouts, et j’ai pris bien du plaisir à lire les combats les plus apocalyptiques dont ces séries sont capables. Mais cette « pause » ne m’a pas déplu, loin de là.

 

Là où j’ai fait la moue, c’est devant les promesses de l’auteur d’y « remédier » : durant une bonne partie du tome 2, Kishiro Yukito multiplie les effets d’annonce, sur le mode « Oui, certes, il n’y a pas beaucoup de combats en ce moment, mais ça va revenir ! », et, hélas, en se repliant sur un artifice « de sécurité » : l’imminence d’un grand tournoi – qui, allez, va décider du sort de tout le système solaire ; parce qu’il n’y a personne de mieux à même de résoudre les embrouilles politico-diplomatiques d’un univers complexe que le vainqueur d’un tournoi d’arts martiaux, de toute évidence.

 

Misère…

 

La BD japonaise populaire, en ce qui me concerne, a vraiment un problème avec ces tournois – une figure du nekketsu, m’avait-on appris il y a quelque temps de cela. Ils sont partout. Ils sont la raison qui m’a fait décrocher de Dragon Ball, notamment, avec le Tenkaichi Budokai comme expédient fainéant auquel on revient toujours quand il importe de relancer la machine et qu'on n'a pas grand-chose à dire – en jouant toujours plus absurdement de la logique pernicieuse de la montée en puissance. Gunnm, la série initiale, en était d’ailleurs affectée en au moins une occurrence : l’arc du motorball (tomes 3 et 4), que j’avais détesté… et qui figure pourtant parmi les plus mémorables de la série voire de l’histoire du manga, à en croire bien des lecteurs. J’aime les combats qui se justifient, et qui font avancer l’histoire – mais ces tournois, ça me gave à peu près systématiquement…

 

Par chance, cependant, Kishiro Yukito, à ce stade, repousse sans cesse l’échéance : il y a de la marge entre l’annonce et la réalité du tournoi. Ce qui me convient très bien. Par chance aussi, quand le tome 3 commence à se rapprocher dangereusement dudit tournoi, l’auteur fait en sorte de lui constituer comme un prologue tactique qui, scénaristiquement, ne tient absolument pas la route, c’est certain, mais qui autorise effectivement quelques scènes de combat réussies, palpitantes et bien menées (quand bien même, dans leur structure, elles sont tristement classiques : le gros boss pour le final, d’abord les sidekicks arrogants qui se font défoncer en n’en revenant pas, les héros qui serrent les dents devant le pouvoir largement supérieur du boss, etc.) ; et on a bien sûr le commentateur télé, hein…Mais si le tournoi à proprement parler doit adopter cette forme, je suppose qu’il n’est pas exclu que je trouve à m’en accommoder, même si le principe du tournoi me paraîtra toujours aussi débile.

 

Quoi qu’il en soit, j’ai été très agréablement surpris par ces deux tomes – que j’ai trouvés d’un niveau très solide, davantage à vrai dire que certains tomes de Gunnm. Ceci en dépit d’une entrée en matière relativement laborieuse, et des nuages noirs qui se dessinent à l’horizon (spatial – des nuages noirs dans l’espace, euh…). Car il y en a au moins deux : le tournoi est une chose, mais Kishiro Yukito a quelque chose de bien pire sous le coude, potentiellement – en effet, vers la fin du tome 3, l’auteur commence à insérer dans son histoire… des vampires. Et là je crois que les retours sont unanimes, pour ce que j’en ai lu, aussi bien chez ceux qui se sont d’emblée montrés hostiles à l’entreprise de Gunnm Last Order que chez ceux qui se sont montrés plus charitables, voire initialement enthousiastes : quand les vampires débarquent, tout cela sombre dans le grand nawak le plus affligeant… Ce qui n’inspire pas exactement confiance pour la suite des opérations, hein ?

 

Cela dit, la bonne surprise relative de ces tomes 2 et 3 m’incitera à poursuivre avec au moins le tome 4. Et on verra bien…

 

Oh, une dernière chose : ces deux volumes, comme le premier, se concluent chacun sur une histoire courte de Kishiro Yukito totalement indépendante de Gunnm, et antérieure à vue de nez – et c’est une excellente idée, même si le résultat convainc plus ou moins. Le tome 2 s’achève ainsi sur Dai Machine, une sorte de shônen de science-fantasy un peu trop hystérique formellement pour me convaincre tout à fait (notamment dans la récurrence plutôt lourdingue des déformations faciales ultra-expressives), outre que le propos globalement technophobe n’est pas exactement des plus fins – cela dit, à titre disons « documentaire », c’est une lecture assez intéressante, qui annonce certaines dimensions de Gunnm, même si de manière moins subtile (et enthousiasmante) que Hito (le peuple volant), qui concluait le tome 1. À la fin du tome 3, nous avons Astre abyssal, qui joue dans un tout autre registre, en mêlant SF transhumaniste (déjà) et horreur voire body horror un peu à la Itô Junji – le propos demeure, disons techno-sceptique, mais de manière un peu plus futée car juste un peu plus ambiguë ; j’ai bien aimé, pour le coup.

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Les Montagnes Hallucinées, t. 2, de Gou Tanabe

Publié le par Nébal

Les Montagnes Hallucinées, t. 2, de Gou Tanabe

TANABE Gou, Les Chefs-d’œuvre de Lovecraft : Les Montagnes Hallucinées, t. 2, [Kyôki no Sanmyaku Nite Lovecraft Kessakushû 狂気の山脈にてラヴクラフト傑作集 vol. 3&4], [d’après une nouvelle de Howard Phillips Lovecraft], traduction [du japonais par] Sylvain Chollet, [s.l.], Ki-oon, [2017] 2019, 336 p.

Attention, il y aura plein de SPOILERS !!!

 

Suite et fin de la sublime adaptation par Tanabe Gou des Montagnes Hallucinées de Lovecraft, avec un deuxième volume probablement encore plus bluffant que le premier – et toujours dans un aussi bel écrin, avec son simili cuir souple, la bonne idée que voilà (à noter au passage, ce second tome est un peu plus long que le premier, d’une cinquantaine de pages).

 

Quand le Pr Dyer et, avec lui, le gros de l’expédition antarctique de l’Université Miskatonic, sont arrivés au camp avancé du Pr Lake, au pied de ces colossales montagnes noires qui constituaient déjà une découverte exceptionnelle, ils ont trouvé une scène effroyable : le camp ravagé, les hommes et les chiens morts et mutilés… et les étranges créatures extraites de la glace disparues. Qu’est-ce qui a bien pu se produire ? La stupéfaction règne – l’angoisse, aussi. Mais la curiosité scientifique demeure – en outre, nos savants constatent qu’il manque un cadavre, celui de Gedney, un doctorant qui assistait le Pr Lake : il pourrait avoir survécu, et permettre de comprendre ce qui s’est passé au juste ! Mais comment retrouver sa trace ? À vrai dire, on est en droit de se demander si le sort de Gedney préoccupe tant que cela le Pr Dyer, quand il décide de partir en avion, accompagné seulement de son assistant, Danforth, pour franchir la passe et découvrir ce qui se trouve au-delà des montagnes…

 

Même s’il s’agira bien d’y trouver une explication au mystère du massacre au camp de Lake : une fois la passe franchie, c’est toute une cité titanesque (ou tentaculaire) qu’ils voient – une cité qui n’a de toute évidence pas été bâtie par des hommes. Ce qui nous vaut de ces doubles planches panoramiques ahurissantes, Tanabe Gou sachant à merveille retranscrire la démesure non humaine de cette mégalopole par essence cyclopéenne. L’avion se pose, et les deux scientifiques se mettent à parcourir cet environnement totalement fou, en quête de réponses… peut-être pas tant sur le sort de Gedney, ou ce qui s’est passé au camp de Lake, plutôt concernant l’histoire préhumaine de la Terre – et le caractère profondément dérisoire de l’humanité au regard du temps et de l’espace.

 

Dès lors, la où le premier tome mettait en scène toute une troupe de scientifiques agissant avec méthode, ce second volume, pour l’essentiel, se focalise sur deux personnages seulement, Dyer et Danforth – lesquels sont emportés par une pulsion de curiosité presque pathologique, où l’intérêt scientifique, la fascination métaphysique et la terreur pure se mêlent sans cesse. Et, à vrai dire, si nos « héros » demeurent des chercheurs avides de savoir, et si le récit se fait l’écho de découvertes scientifiques récentes (notamment la dérive des continents, selon Wegener, hypothèse avancée quelques années plus tôt mais qui ne serait totalement acceptée que bien plus tard), la science ne joue à ce stade plus le même rôle central que dans le premier tome – la transition entre ces deux parties étant par ailleurs remarquablement bien conçue. C’est que la science, cette fois, n’offre pas vraiment de réponses – elle botte en touche, d’une certaine manière, car ce que découvrent Dyer et Danforth dans la cité invalide trop de données censément « acquises », car bien trop centrées sur l'homme.

 

Mais, oui, la quête du savoir persiste – qui motive Dyer, surtout, et en dépit du bon sens ; là où le jeune Danforth, amateur de Poe, a bien conscience de ce qu’une menace inconnue rôde dans la cité, Dyer, lui, n’en tient pas compte – il lui faut toujours avancer un peu plus, ils ne sauraient repartir avant d’avoir jeté un œil à la pièce suivante, puis à la suivante, puis à la suivante, etc., c’est sans fin. Or il est vrai que les parois des couloirs et des plus grandes pièces abondent en révélations stupéfiantes, qui produisent sur le lecteur aussi bien que sur Dyer et Danforth cette sensation de « sense of wonder » trituré par Lovecraft, qui associe en vérité l’émerveillement scientifique à la terreur pure, la fascination faisant office de passerelle entre ces deux ressentis.

 

Car, comme dans le roman de Lovecraft, les frises instruisent nos explorateurs de toute l’histoire (et même de la société !) des « Anciens ». Or c’est à la fois un élément déterminant du récit, et quelque chose d’un peu problématique dans sa structure – on a du mal à croire que Dyer et Danforth puissent en apprendre autant en quelques heures seulement d’exploration, au rayon d’une lampe torche, et sans maîtriser l’écriture hiéroglyphique ou peut-être plutôt cunéiforme des bâtisseurs de la cité… Et c’est aussi un aspect de la narration qui peut paraître intimidant à mettre en scène.

 

Pourtant, là encore, Tanabe Gou a fait le choix de la fidélité, et s’attarde donc, le long de trois chapitres, à mettre en scène ces découvertes hallucinantes. Et le résultat… est tout bonnement bluffant. Je ne vais pas revenir dans les détails, ici, de ce qu’est, ou n’est pas, « l’indicible lovecraftien », tout spécialement au regard des Montagnes Hallucinées, je me suis étendu à ce sujet, entre autres, en chroniquant le premier tome de cette adaptation, qui s’y prêtait bien. Mais, dans ce deuxième volume, l’éventuelle ambiguïté à cet égard n’est clairement plus de mise : si ce qui nous est montré demeure essentiellement incompréhensible ou peu s'en faut, les monstres indicibles sont néanmoins en pleine lumière, car ce sont eux-mêmes qui racontent leur propre histoire, centrée sur eux et non sur l’humanité – laquelle s’avère bien être une de leurs créations périphériques, une fantaisie de peu d’importance, conçue par erreur ou par jeu… Et le mangaka en tire le meilleur parti, livrant des planches bluffantes, résolument non humaines, qui peuvent évoquer les gravures d’un Gustave Doré, celles de La Divine Comédie de Dante notamment, ou peut-être aussi, dans la profusion des détails surréalistes, les tableaux de Jérôme Bosch, et sans doute d’autres prestigieux noms encore. Tout spécialement, peut-être, quand le récit de la gloire et de la décadence des Anciens se pare d’atours épiques, en rapportant les guerres apocalyptiques qui les opposent aux rejetons de Cthulhu, puis aux Mi-Go, enfin… à leurs esclaves que sont les Shoggoths, qui prennent le relais de leurs anciens maîtres, et rapportent en définitive les faits à leur manière bien différente.

 

Un autre point appréciable de l’adaptation de Tanabe Gou est que, dans ces passages, mais aussi dans d’autres qui suivent, il a su rendre la dimension étrangement (ou pas) utopique de la description de l’univers antédiluvien des Anciens : ceux-ci ne sont pas simplement « des monstres », mais ils ont développé une civilisation brillante et qui devrait susciter, aux yeux d’un scientifique, l’admiration au moins autant et peut-être plus que l’effroi – si celui-ci persiste du fait de la requalification brutale de l’humanité que la découverte de cette histoire implique.

 

D’ailleurs, Tanabe Gou négocie plutôt bien à cet égard un autre passage périlleux du court roman de Lovecraft, quand Dyer, même en ayant bien en tête le sort de ses compagnons au camp de Lake, puis du « pauvre Gedney », fait cet aveu un peu naïf dans la forme, de ce que les « Anciens » sont d’une certaine manière des « humains »…

 

Et notamment en ce qu’ils sont aussi des victimes – de leurs propres créations, autant dire de leurs propres torts : les Shoggoths. Parce que Tanabe Gou a su aussi brillamment mettre en scène la gloire des Anciens, leur sort aux mains de leurs esclaves protoplasmiques peut toucher le lecteur comme Dyer et Danforth – et la vision de ces êtres décapités produit bel et bien, d’une certaine manière, un effet comparable à celui de la découverte des humains et des chiens mutilés dans le camp de Lake, par ces mêmes créatures.

 

Mais, oui, si l’horreur revient en force dans les derniers chapitres, c’est bien via les Shoggoths – ces monstres d’aspect fluctuant et indiscernable, ces masses changeantes et proprement indicibles. Mais parce que Tanabe Gou a su « montrer » les Anciens et leurs adversaires, il peut enfin montrer les Shoggoths – et, là encore, mêler la fascination et l’effroi, dans le ressenti de Dyer et Danforth comme dans celui du lecteur. Au point à vrai dire d’une séquence assez improbable, et qui aurait pu se montrer grotesque en d’autres circonstances, où l’on a l’impression… d’un arrêt sur image ? « Freeze », ce qui est approprié pour un récit en Antarctique… Quoi qu’il en soit, Dyer et Danforth fuient… mais en définitive se retournent pour voir ce qui les poursuit – ils « bloquent », comme le lecteur.

 

Et c’est peut-être ici que Danforth sombre dans la folie. Laquelle atteindra cependant une étape supplémentaire quand les deux explorateurs, parvenus tant bien que mal à quitter la cité et à retrouver la lumière du jour, montent dans leur avion et ont encore à franchir la passe qui les ramènera auprès des autres survivants de l’expédition de l’Université Miskatonic. Lors de ce vol tumultueux, Danforth voit… quelque chose. Mais, comme dans le roman de Lovecraft, l’adaptation par Tanabe Gou joue à nouveau ici, et à plein, de l’ambiguïté, après avoir tant montré (et de manière pertinente) au long de ce deuxième volume : ce que voit Danforth demeure cette fois insaisissable, indicible ; le dessin comme le récit autorisent bien des hypothèses, mais, cette fois, en dernier ressort, nous ne savons pas.

 

Et c’est terrible.

 

La bande dessinée s’achève sur un épilogue à Arkham, où Dyer évoque la folie de Danforth, et, surtout, fait le choix de raconter son histoire, mais en privé, pour dissuader l’expédition Starkweather-Moore de se rendre à nouveau dans cet endroit effroyable au bout du monde, abondant en révélations que l’humanité n’est à ce stade tout simplement pas en mesure d’encaisser… Peine perdue ? La suite, pour les rôlistes, ce sera Par-delà les Montagnes Hallucinées

 

Et… Oui, c’est bluffant. Tanabe Gou a réussi son pari, haut la main. Son adaptation des Montagnes Hallucinées est tout bonnement brillante, peu ou prou parfaite – très fidèle, par ailleurs, mais surtout très juste, fond et forme, parfaitement dans le ton. Si j’avais une seule petite, infinitésimale, réserve, au regard du dessin, ce serait encore une fois à propos de ces regards perpétuellement fous qui caractérisent… eh bien, à peu près tous les personnages humains. Cela dit, dans ce tome 2, le trop caricatural Pr Lake n’est plus de mise, et les découvertes stupéfiantes dans la cité des Anciens justifient sans doute le regard exorbité de Dyer – et que celui de Danforth soit de plus en plus fou au fur et à mesure de leur pérégrination. Mais c’est une critique bien dérisoire de toute façon…

 

Oui, Tanabe Gou a vraiment livré un travail exceptionnel. Cette brillante adaptation des Montagnes Hallucinées le hisse sans peine au niveau des meilleurs illustrateurs de Lovecraft – disons-le : au niveau de Breccia ; ils sont désormais deux tout en haut de la pyramide (cyclopéenne).

 

À cet égard, ce deuxième volume est à vrai dire probablement plus bluffant encore que le premier, ce qui n'était pas gagné, au regard des difficultés que présente le récit lovecraftien dans sa seconde moitié.

 

C’est peu dire que Tanabe Gou a progressé depuis sa première adaptation lovecraftienne, The Outsider

 

Et maintenant ? Maintenant, j’espèce que Ki-oon nous livrera la suite – les autres adaptations lovecraftiennes de Tanabe Gou. Le titre complet de cette édition, soit Les Chefs-d’œuvre de Lovecraft, semble laisser entendre que ça sera bien le cas – outre que, pour ce que j’en ai lu ici ou là, le premier volume des Montagnes Hallucinées a vraiment très bien marché, séduisant la critique comme le public, au point de rendre nécessaire une réimpression précoce. J’ai entrevu quelque part une rumeur évoquant Dans l’abîme du temps ? Je ne sais pas quel crédit il faut y accorder, mais, vraiment, j’espère de tout cœur que Ki-oon poursuivra dans cette voie – et on peut bien remercier l’éditeur pour ce choix et la qualité de cette édition française. C’est tout simplement parfait.

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Frères sorcières, d'Antoine Volodine

Publié le par Nébal

Frères sorcières, d'Antoine Volodine

VOLODINE (Antoine), Frères sorcières – entrevoûtes, Paris, Seuil, coll. Fiction & Cie, 2019, 299 p.

Frères sorcières, paru en début d’année, est à ce jour le dernier avatar du post-exotisme (il devrait, dit-on, y en avoir six autres ensuite, et puis silence), et publié pour le coup sous le nom d’Antoine Volodine. Il se voit associé le qualificatif de genre « entrevoûtes », qui avait déjà accompagné de précédentes publications signées Volodine et Lutz Bassmann, et qui serait semble-t-il défini dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, que je n’ai hélas pas lu – aussi est-il difficile pour moi de saisir pleinement ce concept, si cela a la moindre importance, mais relevons du moins que ce terme emprunté à l’architecture semble soutenir la structure de ce livre, composé de trois parties on ne peut plus différentes, mais qui n’en sont pas moins supposées se répondre.

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes en terrain connu. C’est à la fois ce qui est merveilleux avec le post-exotisme, et ce qui, si j’ose l’avouer, me fait redouter un peu chaque nouvelle lecture en la matière (en précisant que je n’en ai pas lu tant que ça non plus, a fortiori des autres avatars de l’auteur...) : Volodine et Cie cultivent une voix singulière depuis Biographie comparée de Jorian Murgrave, et brodent depuis sur les mêmes thèmes, sur les mêmes images, avec une patte stylistique caractéristique, sans pour autant jamais vraiment se répéter, car chaque livre a sa personnalité, mais en renouvelant toujours cette matière travaillée avec une dévotion maniaque. Toutefois, à chaque nouvelle lecture, au moment d’entamer le livre, je me demande presque systématiquement si ce ne sera pas « celui de trop » dans ce registre, celui dans lequel la manière propre à Volodine tournera à la formule – et, pour être honnête, à la lecture de Frères sorcières, je me suis posé cette question au-delà de la première page…

 

En définitive, je ne crois pas que Frères sorcières soit « le livre de trop », et j’ai apprécié ma lecture – je ne prétendrai pas pour autant avoir été parfaitement convaincu de la première à la dernière ligne… d’autant que l’auteur, ai-je l’impression, y joue un jeu dangereux avec l’autodérision, ce qui est généralement plutôt sympathique, mais qui, comme tant de post-trucs, louche peut-être un peu occasionnellement sur l’autoparodie ? Il faudra y revenir – mais disons d’emblée, pour les amateurs du TL;DR, que Frères sorcières, avec ses qualités, ses bons moments, sa puissance évocatrice typique, me paraît plutôt bon, oui, mais… relativement mineur ? En tout cas pas à la hauteur de mes Volodine préférés, Des anges mineurs et Bardo or not Bardo – mais peut-être davantage au niveau de, mettons, Terminus radieux, le précédent roman signé Volodine, et qui avait beaucoup enthousiasmé la critique, mais ne m’avait pas totalement convaincu à titre personnel (en même temps, je l’avais lu durant une « très mauvaise période »…).

 

Frères sorcières se scinde donc en trois parties, formellement très différentes. La première, intitulée « Faire théâtre ou mourir », est la plus « accessible » – celle aussi qui, d’emblée, ressort en vrac tout le corpus volodinien. Nous y assistons à l’interrogatoire (une figure classique du post-exotisme, lequel n’est pas tant un mouvement littéraire que l’association de fait d’auteurs dissidents emprisonnés), l’interrogatoire, donc, par une sorte de juge des enfers déguisé en agent du KGB, d’une femme du nom d’Éliane Schubert – qu’on imagine ficelée sur une chaise, les yeux agressés par un projecteur braqué en pleine face.

 

Éliane Schubert faisait partie d’une troupe de théâtre majoritairement féminine, que les aléas de la politique comme de la route ont entraînée dans les vallées et les collines d’une sorte d’Asie centrale mythifiée, semi-désertique, toujours imprégnée des habituels reliquats post-soviétiques caractéristiques du post-exotisme, mais sur un mode plus lointain et plus barbare. Et, justement, la troupe tombe entre les griffes d’une bande de brigands, comme un souvenir de Cosaques, et la situation dégénère bien vite : les hommes sont abattus, puis les femmes – à l’exception (?) de la seule Éliane Schubert… mais pas avant d’avoir servi d’esclaves sexuelles à ces mâles répugnants et pas peu fiers de leur brutalité criminelle, perçue comme un aspect essentiel de leur masculinité nécessairement agressive. Volodine à l’heure de #MeToo et des débats sur la culture du viol ? Peut-être, et peut-être pas non plus tout à fait, car le corpus post-exotique, depuis bien longtemps, abondait déjà en figures féminines fortes, rebelles et sorcières, en proie à l’agressivité des mâles mais certainement pas disposées à se laisser faire – dont Éliane Schubert n’est au fond qu’une nouvelle variation.

 

Mais le qualificatif de « sorcière », ou de « chamane », souvent employé par ailleurs pour désigner l’auteur et ce livre tout spécialement, doit sans doute plus que jamais être mis en avant (à l’heure, là encore, où l’on semble priser de nouveau l’éloge de la sorcière comme archétype féminin fondamental, ce qui revient par vagues). Car il établit une filiation entre Éliane Schubert et ses modèles passés, impitoyables mamies bolcheviques, prêtresses et magiciennes cachées dans la toundra ou dans les logements sociaux, et poétesses nomades et folles – comme Maria Soudaïeva et ses Slogans : Éliane Schubert a été élevée dans le théâtre des Vociférations, un « cantopéra » tout en IMPRÉCATIONS MAJUSCULES ET EXCLAMATIVES ! qui ont quelque chose de « mots de pouvoir » performatifs, les attributs d’une poésie archaïque qui est en même temps et peut-être surtout acte essentiellement magique, et donc profondément subversif – de l’ordre du monde naturel comme de la politique humaine.

 

Les Vociférations constituaient le substrat fondamental de l’éducation d’Éliane Schubert, comme un secret transmis de mère en fille, et ont décidé de sa vision du monde. Un temps, peut-être, l’artifice du théâtre a pu les dénaturer, les amoindrir, même. Mais dans l’enfer de la bande de brigands, pas un « enfer fabuleux » mais un cauchemar barbare aux relents concentrationnaires, qui noue perpétuellement les tripes, ces slogans d’agitprop retrouvent leur fonction magique, et sont bien perçus comme tels par les femmes brigandes (il y en a), qui y voient une ressource unique, proprement féminine, et digne de respect, dans un environnement masculin où le respect n’est jamais dérivé que de la force. Cependant, le sort d’Éliane Schubert demeure un calvaire – et son statut de survivante douteux…

 

« Faire théâtre ou mourir », oui, est la partie la plus accessible de Frères sorcières – et nous sommes bel et bien en terrain familier, ici. Mais, justement, la magie Volodine opère, avec une efficace qui renvoie à la pratique chamanique en même temps que théâtrale d’Éliane Schubert : ces thèmes, ces personnages, ces mots, nous les connaissons, et depuis Biographie comparée de Jorian Murgrave si ça se trouve, mais ils fonctionnent toujours aussi bien, ils ont toujours cette vertu caractéristique relevant presque de l’hypnose, ils suscitent, via l’accord tacite de l’auteur et du lecteur, un paysage mental typique et qui séduit toujours autant. Oui, le terrain est familier – mais on l’apprécie, on le vit, on le ressent, et tout cela est terriblement et magnifiquement juste.

 

Le reste… est plus ardu. La partie centrale de ces « entrevoûtes », intitulée « Vociférations », reprend, sous 49 items composés de 343 sentences, le texte du « cantopéra » qui a formé Éliane Schubert. Et nous sommes là encore en terrain connu, au fond, car ce texte renvoie évidemment aux Slogans de Maria Soudaïeva. Cependant, je ne garantirais pas que l’impact soit le même…

 

Nous sommes bien confrontés à une sorte de poésie surréaliste, relevant souvent de l’écriture automatique, habillée sous les oripeaux grotesques d’un réalisme socialiste d’emblée perverti, une rhétorique révolutionnaire tout en imprécations démentes braillées à pleins poumons – des FORMULES MAJUSCULES ! agressives et absurdes, qui prennent sans cesse le lecteur/spectateur à Parti. Mais rien de tout cela n’a de sens, au fond – les formules sont vides, car ce n’est pas ce qui compte vraiment : ce sont des « mots de pouvoir », des mantras même pas vraiment cachés derrière les ordres d’agitprop, des « Om̐ » déguisés en rhétorique révolutionnaire.

 

Cependant… Je crois que, non, l’effet produit n’est pas le même que dans les Slogans de Maria Soudaïeva, avec leur étrange poésie. Ici, on a davantage l’impression d’une production en roue libre, pour le coup, et si la déposition d’Éliane Schubert témoignait de la puissance performative de ces Vociférations, leur lecture sèche et enchaînée produit surtout un sentiment d’imposture et d’absurdité. Et on peut se demander, assez légitimement je crois, quelle est la part d’autodérision dans tout cela – voire, donc, d’autoparodie.

 

Une question qui se posera encore dans la dernière partie de Frères sorcières, intitulée « Dura nox, sed nox ». Et, formellement, c’est encore autre chose : une phrase unique s’étalant sur 120 pages (bon, avec quelques « tricheries », des points de suspension ou des répliques insérées dans le texte…), comme le long monologue intérieur, et nécessairement confus, d’une créature pas véritablement humaine, peut-être divine, peut-être démoniaque, probablement autre chose, et qui commente en direct ou après coup ses innombrables incarnations, masculines et féminines, sur des millénaires et des millénaires d’une humanité qui se perpétue contre vents et marées, absurdement – quand l’environnement de prédilection de la créature est un espace noir, dont on ne sait s’il est avant tout chaotique, sur un mode primordial notamment, ou bien parfaitement nihiliste.

 

Et, sans doute, cette litanie maladive nous renvoie, au moins dans les thèmes, à la déposition extorquée à Éliane Schubert, car les mille avatars du « narrateur », en naviguant sans plus s’y arrêter entre les genres, témoignent toujours d’un univers mental aussi bien que physique où le sexe est déterminant, et plus qu’à son tour sur un mode menaçant – relevant de la prostitution ou du proxénétisme, du viol et de l’inceste, etc. Çà et là, des couples se forment, se dissolvent, ou bien au contraire se perpétuent, mais souvent dans la rancœur et le mépris, la haine et la violence, la crainte et la malédiction, et l’esprit passe d’un partenaire à l’autre, ou, au sein de telle ou telle association de circonstance, intervertit les rôles masculins et féminins, dans un geste onaniste aux connotations symboliques fortes – et l’ensemble constitue une mythologie très à-propos pour cette figure immortelle et résolument non humaine, relevant tantôt du monstre, tantôt du trickster, tantôt (forcément) de la sorcière… et tantôt de la création littéraire pure, autosuffisante d’une certaine manière, encore qu’elle procède souvent par citations – de Howard Phillips Lovecraft (oui !) aussi bien que de… Lutz Bassmann… ou même un certain Antoine Volodine, raillé au passage pour sa mesquinerie à l’encontre de telle ou telle figure du post-exotisme bien plus douée que lui !

 

Car l’autodérision envisagée plus haut pour les « Vociférations » est assez marquée dans cette troisième et dernière partie – et elle présente là encore au moins le risque de l’autoparodie, ce qui ne facilite pas la tâche du lecteur.

 

Lequel est par ailleurs confronté de la sorte à un texte assez hermétique – et, disons-le si c’est peut-être risible à vos yeux, j’ai trouvé ça d'une lecture assez épuisante… Mais il est vrai que j’ai tendance à me montrer méfiant devant ce genre de procédés littéraires, ici cette longue phrase ininterrompue ou presque : à tort ou à raison, j’ai tendance, presque systématiquement, à y voir comme des « coquetteries d’écrivain », des outils plus tape-à-l’œil qu’autre chose, car d’une pertinence limitée au-delà de la seule démonstration formelle de l’auteur au travail et très désireux d’en faire étalage. Généralement, cela ne sert pas à grand-chose… Ici ? Eh bien, ici… oui, cela peut avoir du sens, car il s’agit après tout de pénétrer la psyché d’un être résolument autre, et d’une créature dont la conscience s’étend sur quarante-neuf fois sept mille ans et onze jours (ou quelque chose comme ça), d’une créature d’essence changeante par ailleurs, et qui suscite, entretient et, d’une certaine manière, légitime, un rapport au monde forcément un peu confus. Admettons… mais, oui, c’est assez épuisant, et si cela peut se justifier, je ne suis pas certain que ce soit vraiment utile, et encore moins nécessaire.

 

On avouera cependant que ce procédé, s’il a ses inconvénients, produit effectivement quelques belles pages. Si la narration est confuse, c’est peut-être qu’il faut davantage appréhender cette « seule longue phrase sorcière », comme le formule la quatrième de couverture (renvoyant, je suppose, aux slogans performatifs des deux premières parties de ces « entrevoûtes »), comme une sorte de long poème en prose, peut-être pas tant halluciné qu’étranger. Le style Volodine est reconnaissable derrière l’absence de points et de paragraphes, qui produit parfois des séquences de toute beauté. Mais disons que ça se mérite.

 

J’ai bien aimé Frères sorcières. Le Volodine nouveau est un bon cru – mais pas un des meilleurs, en ce qui me concerne, loin de là même. Il a en tout cas quelque chose de déconcertant – qui tient à la fois au jeu dangereux typique du post-exotisme explorant sans cesse les mêmes thèmes avec les mêmes procédés, si chaque livre du post-exotisme demeure singulier et doté d’une forme de personnalité appréciable, comme un renouvellement perpétuel plutôt d’une déclinaison sur le mode de la formule, et à ce que ce jeu dangereux est perverti encore d’une certaine manière par une forme d’autodérision marquée, peut-être salutaire, peut-être inquiétante. Si « Faire théâtre ou mourir » emballe sans peine, en raison de ou malgré son relatif « classicisme » volodinien, les « Vociférations » prises en tant que telles relèvent un peu de la mauvaise blague (aussi ne faut-il pas les prendre en tant que telles, mais seulement en les insérant à leur place dans le dispositif des « entrevoûtes », supposé-je sans bien comprendre véritablement ce qu’est au juste ce dispositif), et « Dura nox, sed nox » épuise et déconcerte, tout en fascinant par moments.

 

Un livre difficile à appréhender, donc – plutôt convainquant en définitive, mais avec peut-être quelques limites ? Inégal, dans ce format bâtard associant des formes très différentes ? Quoi qu’il en soit, j’ai encore plein de « voix du post-exotisme » à explorer, et peut-être certaines pourraient-elles m’éclairer, a posteriori, sur la valeur propre de Frères sorcières, tout en ayant leur intérêt singulier – ce qui est l’essence même de ce « cycle » en forme de cathédrale, ou d’usine, c’est la même chose, en ruines.

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Blame! Deluxe, t. 2, de Tsutomu Nihei

Publié le par Nébal

Blame! Deluxe, t. 2, de Tsutomu Nihei

NIHEI Tsutomu, Blame! Deluxe, t. 2, [Buramu! ブラム!], traduction [du japonais par] Yohan Leclerc, Grenoble, Glénat, coll. Seinen Manga, [1998-2003, 2015] 2019, 373 p.

Retour à Blame!, le manga culte de Nihei Tsutomu, dans sa récente réédition « Deluxe » chez Glénat – avec ce grand format si appréciable pour s’immerger totalement dans les planches virtuoses dépeignant la Mégastructure. Plus précisément avec le tome 2 (sur six prévus), sachant que le tome 3 sortira en principe dans une dizaine de jours.

 

Le premier volume m’avait collé une sacrée baffe – en même temps qu’il m’avait déstabilisé, ce qui, généralement, est plutôt une bonne chose. Le dessin tout en effet d’échelles, la narration mutique, l’absence de scènes d’exposition de quelque ordre que ce soit, tout cela contribuait à rendre ce tome 1 passablement cryptique – et une deuxième lecture s’était avérée précieuse pour ordonner un peu tout ça.

 

Ce trait caractéristique demeure dans le tome 2, mais sur un mode un chouia atténué : l’environnement comme le périple de Killee sont toujours plutôt obscurs, ou hermétiques, mais, avec la longue mise en place du premier tome, certains aspects, sans certes devenir limpides pour autant, sont désormais au moins vaguement de l’ordre du compréhensible.

 

Je suppose que cela doit beaucoup à ce que ce tome 2 est beaucoup moins elliptique que le premier. En effet, là où celui-ci consistait essentiellement en séquences juxtaposées sans vrai liant, avec des rencontres de passage qui ne se prolongeaient pas outre-mesure, une narration plus construite se dégage désormais, notamment du fait que Killee n’arpente plus seul les niveaux interminables de la Mégastructure : à la fin du premier volume, en effet, Killee a fait la rencontre de Shibo, une scientifique au passé un peu trouble (forcément) : le périple n’est dès lors plus solitaire, car les deux personnages voyagent désormais ensemble – et, si Killee demeure essentiellement taciturne, le simple fait d’avoir une compagne de voyage implique davantage de dialogues. La narration mutique du premier volume persiste dans les grandes lignes, mais sur un mode donc un tantinet atténué (les phylactères me paraissent à vue de nez au moins deux fois plus nombreux que dans le tome 1, qui était particulièrement extrême à cet égard). Et un troisième personnage les rejoint bientôt, Sanhakan, qui a ici un rôle de premier plan – et contribue largement, là encore, à faire basculer le récit, de la SF crasseuse et angoissante, à l’horreur pure et simple. Par ailleurs, et c’est lié, ce tome 2 commencera à dévoiler quelques éléments concernant la nature de Killee lui-même, ou son passé.

 

Et, enfin, les communautés rencontrées par les voyageurs ne sont plus nécessairement évacuées dans le sang et les explosions sitôt apparues. Killee et ses compagnes rencontrent ainsi un « village » dont les habitants sont de petite taille, et qui survivent tant bien que mal à proximité d’un immense chantier qui a pour eux quelque chose d’un mystère d’essence religieux. C’est que ces humains (?) ont oublié beaucoup de choses : ils ne savent plus fabriquer les redoutables armes qu’ils utilisent pour leur défense, des sortes de harpons, et ils ne savent pas lire les idéogrammes qui apparaissent çà et là à proximité des Industries : Shibo, elle, en est parfaitement capable, ce qui chamboule la vie de la communauté. On s’en doute cependant : cette révélation aura son coût, et l’utopie tant souhaitée, avec ses mystères, réclamera son lot de cadavres…

 

Mais cela tient aussi à ce que les conflits endémiques à la Mégastructure deviennent un tout petit peu moins hermétiques – car le tome 2 se montre ici plus formel, disons, que le tome 1. Deux factions (au moins – il y en a probablement une troisième) s’opposent en effet – de toute éternité ? Il y a, d’une part, l’Agence Gouvernementale, qui est intimement liée à la mystérieuse Netsphère – elle entend contenir la croissance folle de la Mégastructure, mais à besoin pour cela d’humains se connectant à la Netsphère en disposant des gènes adéquats – ce qui ne se produit tout simplement plus depuis longtemps à ce stade ; l’Agence gouvernementale est ainsi liée à la quête de Killee, à la poursuite de gènes d’accès réseau. Le problème, c’est que l’absence de ces gènes favorise la prolifération des Contre-Mesures attachées à la perpétuation de la Mégastructure et de sa croissance folle ; les objectifs des deux factions s’avèrent donc radicalement antagonistes, et irréconciliables ; or les humains sont pris entre les deux feux… ainsi que nos voyageurs.

 

Les Contre-Mesures sont clairement du côté de l'horreur. Pour autant, je crois que cette opposition fondamentale ne devrait peut-être pas être lue au prisme de l’eschatologie – les choses sont plus complexes que cela, et nos héros seront le meilleur vecteur de cette prise de conscience. Par ailleurs, la vie au sein de la Mégastructure n’est pas entièrement dépendante de cet affrontement, et, peut-être surtout, le développement de la Ville, via les Contre-Mesures mais aussi, de manière plus éloquente, via les titanesques Bâtisseurs (décidément très shoggoths en ce qui me concerne), le développement de la Ville donc ne saurait véritablement être envisagé selon une lecture d’ordre morale : c’est bel et bien toujours l’absurde qui domine, et il serait trop réducteur, je crois, de l’envisager sous un jour unilatéralement négatif, quand bien même il constitue à n’en pas douter un moteur essentiel du malaise, de l’angoisse, voire de l’horreur, qui suintent littéralement de ces pages.

 

J’imagine que certains lecteurs pourraient regretter que Nihei Tsutomu, dans ce tome 2, « explicite » un peu plus aussi bien son univers que ses personnages – une opinion qui se tiendrait parfaitement : l’abstraction absurde et elliptique du premier tome en constituait probablement une force, même si une deuxième lecture pouvait être dans l’ordre des choses pour vraiment apprécier ce que nous racontait l’auteur. Cependant, je crois quant à moi que Nihei a su « doser » ses révélations, tout en conservant l’ambiance hermétique du premier volume, et a ainsi atteint une forme d’équilibre que je trouve appréciable.

 

Mais, bien sûr, ce tome 2 de Blame! brille probablement surtout, ou en tout cas de manière plus immédiatement saisissante, par son graphisme tout bonnement exceptionnel. La Mégastructure est toujours aussi bluffante dans sa démesure, d’autant que les Industries mystérieuses que tentent d’explorer les personnages permettent d’en rajouter une couche, là encore dans les effets d’échelle, mais aussi d’autres manières, par exemple en jouant sur la gravité – et on pense plus que jamais à Escher. Mais il faut aussi prendre en compte ces créatures toutes plus étranges que les autres, dont la nature biomécanique renvoie plus que jamais à Giger outre Mœbius (et à Clive Barker en prose – avec aussi un peu de Lovecraft, décidément). La démesure est là aussi de la partie, qui produit des planches hallucinées et hallucinantes, que le grand format de cette réédition « Deluxe » sublime de manière très appréciable.

 

Les combats sont toujours très présents, mais, là encore, je crois que Nihei Tsutomu est parvenu à une forme d’équilibre dans ce tome 2 – d’autant qu’ils me paraissent un peu plus lisibles, à vrai dire. Le cadrage, dans ces séquences d’action, est toujours aussi génial, et la dynamique davantage palpable à mes yeux. L’auteur succombe peut-être parfois à quelques gimmicks (on ne compte pas les cases où Killee est emporté par le recul de son arme), mais le résultat est de toute beauté, et véritablement fascinant.

 

Ce deuxième tome, même sur un mode un peu différent, s’avère donc à la hauteur du premier – au moins. Je me suis régalé à sa lecture, et j’ai presque autant apprécié, à vrai dire, d’y revenir après coup en l’envisageant cette fois comme un artbook. Hâte donc de passer à la suite, avec le troisième tome, très bientôt.

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L'Autre Côté, de Léo Henry

Publié le par Nébal

L'Autre Côté, de Léo Henry

HENRY (Léo), L’Autre Côté, Paris, Payot & Rivages, 2019, 118 p.

L’Autre Côté est un (très) court roman de Léo Henry, et d’aucuns diraient, à vue de nez du moins, sa première publication dans une collection de « littérature générale » affichée comme telle (en vérité, ça se discute). Mais le le titre serait alors particulièrement adéquat, hein ? À tout prendre, peut-être surtout dans la mesure où, placement éditorial ou pas, il donnerait au public de « blanche » un aperçu de ce qui peut se passer dans les collections « de genre » ? Car ce livre relève bien de l'imaginaire, s'il renvoie à des drames très réels. Ceci étant, situer Léo Henry et ses ouvrages, romans et recueils de nouvelles, en solo ou en collaboration, dans une taxonomie parfaitement sûre d’elle, bien calibrée, avec des jolis traits bien noirs et bien droits pour séparer des registres impossibles à concilier, serait très probablement absurde (tout récemment encore, Hildegarde semble en avoir témoigné – et, bordel, depuis le temps, il faut que je le lise).

 

Et d’une certaine manière c’est peut-être de cela dont témoigne avant tout L’Autre Côté : Rivages ou pas, cette novella (disons) résonne avec des œuvres antérieures de l’auteur, et Kok Tepa, la ville qui comme toutes les villes ou presque s’arroge le titre de « plus vieille ville du monde », pourrait évoquer sans peine Yirminadingrad ou éventuellement, je suppose, Point-du-Jour (même si je n’avais rien panné à cette dernière, aheum). Ceci d’autant que L’Autre Côté traite d’un thème bien particulier, renvoyant sans ambiguïté à la crise des migrants, et ces thématiques de l’exil, du déracinement, etc., étaient déjà, de manière très flagrante, au cœur de Tadjélé, et je crois même qu’il y en avait déjà quelque chose à l’occasion dans Yama Loka Terminus et Bara Yogoï (et je crois que Point du Jour pourrait aussi intégrer cette liste ?). « Autre Côté » ou pas, Léo Henry demeure Léo Henry – ça ne signifie pas qu’il radote, certainement pas (lui dont la production est notoirement très diverse), plutôt qu’il approfondit quelque chose, et l’intègre en même temps toujours un peu plus, en demeurant lui-même. Il y a quelque chose d’un peu familier, presque intime, dans cette novella, oui – mais pas redondant. Un peu, disons, comme dans l’œuvre d’Antoine Volodine, à laquelle renvoient les récits autour de Yirminadingrad.

 

Et, de Yirminadingrad à Kok Tepa, la distance n’est peut-être pas si grande ? Et pourtant infranchissable – c’est bien le propos. En tout cas, vouloir situer Kok Tepa sur une carte terrestre serait une entreprise vaine – et si elle suscite des réminiscences chez le lecteur, celles-ci ne sont pas toujours mutuellement compatibles. Qu’importe.

 

Kok Tepa est une théocratie : de toute éternité, du moins à ce qu’ils prétendent, et cela suffit à forger le réel, Kok Tepa est dirigée par des moines, qui disposeraient du secret de l’immortalité. Mais Kok Tepa connaît aussi un système de castes, peut-être pas le plus rigide, mais bien assez pour étouffer toutes les velléités d’ascension ou même simplement de mixité sociales.

 

Ceci dit, on se débrouille – ainsi Rostam, notre « héros », le passeur. Car il y a des gens à faire passer : Kok Tepa est sous le coup d’une terrible épidémie, et les moines gardent jalousement pour eux seuls les antidotes à même d’y mettre un terme. Et Kok Tepa est enfermée derrière un épais cordon sanitaire : l’Outre-Mer par essence lointain et même utopique, un Autre Côté plus concret mais donc probablement pas le seul, n’a aucune intention d’accueillir toute la misère du monde (ding !), et délègue à des cités-États qui sont autant d’États-tampons la tâche de contenir les citoyens de Kok Tepa fuyant la mort. C’est là qu’interviennent des gens comme Rostam – qui assurent à leurs clients désespérés les moyens de quitter Kok Tepa et de rallier l’Outre-Mer ; contre une rémunération conséquente, bien sûr – mais comment pourrait-elle être trop élevée quand il s’agit de s’assurer ainsi la perpétuation de la vie même ?

 

Mais voilà : Türabeg, la fille de Rostam, tombe malade – de la maladie. Et Rostam découvre subitement que sa fortune, ou ses relations, ne lui sont d’aucune utilité en l’espèce – il demeure d’une caste inférieure, et enfermé dans Kok Tepa. Le passeur est bientôt contraint de passer lui aussi… et découvre ainsi l’envers du décor.

 

Ici, la quatrième de couverture… m’a fait un peu peur. Ça arrive, hein… C’est qu’elle qualifie en dernier ressort L’Autre Côté comme « un roman poignant sur l’exil et le déracinement » (OK), et « sur l’amour infini d’un père prêt à briser les règles et braver tous les obstacles ». Oh… Serait-ce donc un avatar méta-post-transfictionnel-truc de, je sais pas, mettons Jamais sans ma fille ? Avec des violons qui dégoulinent, et… Tom Hanks dans le rôle principal… Nan, plutôt Liam Neeson. Ou Mel Gibson. Takatak-boum (violons).

 

 

Pardon.

 

Mais ne vous en faites pas : L’Autre Côté, ça n’est pas du tout ça. Ou du moins je n’en ai vraiment pas eu le sentiment. Parce que, SPOILERS si jamais c'est pertinent ici, c’est une histoire qui empile avant tout échecs et déconvenues, prises de conscience bien tardives et ultimes pulsions autodestructrices. C’est une histoire où tout se passe mal – et comment cela pourrait-il se passer autrement ? Et c’est une histoire qui finit mal – parce qu’elle ne pouvait pas finir bien. Ce que l'on sait depuis le début, le serpent se mord nécessairement la queue.

 

Rostam n’est pas un héros. Est-il un connard, en tant que passeur ? Probablement d’abord un type un peu naïf alors qu’il se croyait très malin – il affichait sa confiance envers ses « subordonnés », et découvre bien tardivement que ça n’était pas exactement fondé ; éventuellement parce qu’il se voilait la face, plus probablement parce qu’il ne ressentait aucunement le besoin de se renseigner à cet égard. Naïf au mieux, donc – mais d’une naïveté parfois criminelle. Et aussi un peu trop mou, un peu trop terne – passé les copinages dorés auprès de l’élite monacale de Kok Tepa et des ambassades d’Outre-Mer, qui ne lui sont d’aucune utilité en dernier ressort. Sa femme Hadda est autrement active, autrement déterminée, véritablement prête à tout pour sauver Türabeg. Rostam, lui… est « à côté », disons – sempiternellement « à côté ». Comme un dépressif tout au fond du fond du seau, atone, apathique – et quand, après mille déconvenues, mille brimades, mille tragédies, etc., Rostam se lance enfin dans l’ultime traversée, l’objectif affiché de retrouver sa femme et sa fille (et dans quelles circonstances ils se sont retrouvés séparés...) ne convainc pas plus que cela, et on a bien plutôt le sentiment d’un passage à l’acte suicidaire (à supposer qu'il y ait une différence).

 

Pour autant, il constitue un point de vue des plus pertinent pour aborder la terrible réalité de l’enfer vécu par les migrants – et ceux qui tentent de fuir Kok Tepa pour l’Outre-Mer réveillent forcément des images de ceux qui quittent l’Afrique ou le Moyen-Orient pour l’Europe, ou l’Amérique latine pour les États-Unis. Or Rostam est tout à la fois la victime de ces horreurs, et, en raison de son statut initial, un symptôme sinon une cause. Sa tendance à se voiler la face, sans même pour l’heure envisager son activité de « passeur » dans ce qu’elle a de plus tragiquement concret, interpelle le lecteur – elle le confronte à ses propres tendances à simplement refuser de se poser certaines questions, pour se réfugier, si l’on ose dire, dans une ignorance par essence confortable… mais pas moins précaire, peut-être.

 

Et c’est là que L’Autre Côté se montre très fort, je trouve. Les premières pages de la novella, à Kok Tepa, se lisent très bien, mais ne chamboulent pas vraiment – un roman poursuivi jusqu’à son terme de la sorte aurait été une lecture agréable (si l’on ose dire, avec un sujet pareil), mais peut-être un peu médiocre. En revanche, quand Rostam se retrouve confronté à la réalité des mouvements de migrants, et tout spécialement quand sa famille se dissout, le roman touche bien davantage, mais précisément parce que Rostam n’est pas un héros, et parce que Léo Henry ne fait pas non plus péter les violons. C’est ici que le roman serre les tripes, ou les défonce au travers d’un vicieux coup de poing dans le bide, en mettant en scène un très douloureux sentiment d’impuissance – sans véritable appel. On tente bien des gestes, mais...

 

Et, pour y parvenir, le roman se fonde sur une plume parfaitement adéquate. Léo Henry sait écrire – je ne vous apprends rien. Je ne vous apprendrai rien non plus en relevant qu’il est porté aux expérimentations stylistiques, qui peuvent parfois rendre certains de ses textes un peu obscurs (et ce d’autant plus quand le fond est aussi de la partie, comme de juste – oui, Point du Jour, voilà…). L’Autre Côté est cependant d’un abord plus direct – le style parle immédiatement, d’autant qu’il fonctionne un peu à l’économie, ce dont le format même du livre est une autre illustration. Il en résulte une plume parfois un peu brute, délibérément, et pourtant pas sans mélodie – une poésie, même, se dégage de ces phrases arides en apparence, et qui du coup les transcende ; l’effet est remarquable, d’autant que c’est là aussi un moyen très bienvenu d’éviter de sombrer dans le pathos – car le sujet pouvait le laisser craindre, a fortiori tel que présenté sur la quatrième de couverture, donc.

 

Par contre, quand le même argumentaire fait état d’un roman « poignant »… Eh bien, oui. L’Autre Côté est un roman poignant – parce que c’est un roman juste. À lire, donc.

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Finançons Sturkeyville !

Publié le par Nébal

Finançons Sturkeyville !

Généralement, sur ce blog, je m’en tiens à mes chroniques, et pas grand-chose de plus. De temps en temps, cependant, je peux bien faire une exception – ainsi quand il s’agit de soutenir des petites structures camarades, tout particulièrement quand elles se lancent dans des projets enthousiasmants, qui valent bien que l’on passe le mot.

 

Dès lors, quelques lignes pour soutenir la plus récente initiative des Éditions Scylla, émanations de la Librairie Scylla – excellente et indispensable librairie spécialisée en science-fiction, fantasy et fantastique, qui était un peu mon antre, je crois que je peux bien le dire, du temps où je vivais sur Paris.

 

Ledit projet porte sur l’édition d’un recueil de nouvelles de Bob Leman (1922-2006), un auteur américain relativement confidentiel, et tout spécialement en France, même si quelques-uns de ses textes avaient été publiés en leur temps dans la revue Fiction (historique). Raison de plus pour le découvrir ! En l’espèce, il s’agit de publier un recueil composé de six nouvelles (dont deux inédites en français), tournant toutes autour de la ville imaginaire de Sturkeyville, délicieusement weird – et vous pouvez d’ores et déjà en avoir un aperçu en téléchargeant la chouette nouvelle (et, oui, passablement lovecraftienne, pour le coup) qu’est « Les Créatures du lac », en pdf ou en ePub (ici).

 

Reste cependant à financer ce recueil. Les Éditions Scylla ont donc lancé un crowdfunding, qui a débuté il y a quelque chose comme un mois, et doit durer encore un peu moins de deux mois. Vous trouverez les détails de l’opération ici – incluant les diverses contreparties, mais aussi l’équipe chargée du projet. Ce financement participatif doit couvrir les frais de traduction (par Nathalie Serval, en l’espèce) ainsi que d’impression, pour une parution fin 2019, début 2020 au plus tard.

 

Et je vous incite chaudement à participer : le projet vaut le coup, les gens qui y travaillent le méritent assurément, et le livre est plus qu’alléchant.

 

Finançons Sturkeyville !

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Les Derniers Jours du Nouveau-Paris, de China Miéville

Publié le par Nébal

Les Derniers Jours du Nouveau-Paris, de China Miéville

MIÉVILLE (China), Les Derniers Jours du Nouveau-Paris, [The Last Days of New Paris], roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2016] 2018, 254 p.

China Miéville ? Ça faisait un bail que je n’en avais plus rien lu… En fait, depuis The City & the City, ah oui tout de même. Je m’étais promis de poursuivre le « cycle du Bas-Lag », après avoir beaucoup aimé Perdido Street Station et adoré Les Scarifiés, mais ça ne s’est pas fait, pas plus que je n’ai lu… eh bien, quoi que ce soit d’autre de l’auteur depuis. Il faut dire que les retours portant sur ses ouvrages postérieurs n’étaient à vue de nez pas forcément très enthousiasmants, de manière générale (à part peut-être pour ce qui est de Légationville ? Peut-être ?) ; l’auteur, qui avait si brillamment commencé, semblait avoir quelque peu perdu de son aura…

 

Et c’est finalement avec Les Derniers Jours du Nouveau-Paris, un court roman traduit Au Diable Vauvert (comme Lombres en son temps, mais en France China Miéville était et est plutôt un abonné du Fleuve), que je retente l’expérience – un bouquin relativement bref, donc, que l’auteur lui-même (ou pas ?) qualifie de « novella » à vrai dire, ce qui serait sans doute quelque peu excessif, même selon les standards d’un pondeur de pavés comme, encore une fois, Perdido Street Station ou Les Scarifiés. Problème : je savais pertinemment qu’il n’avait pas très bien été accueilli… Et je me souvenais notamment d’avoir parcouru une recension assez sévère de nul autre que Christopher Priest himself. Mais j’étais quand même curieux, que voulez-vous...

 

Ne serait-ce que parce que l’idée de base était plutôt séduisante ? De fait, Miéville sait faire dans les concepts accrocheurs – ce qui vaut pour les trois autres romans que j’en ai lu, même si probablement d’abord et avant tout pour The City & the City. Ici, il nous sort un truc particulièrement bizarre – un monde dans lequel la Seconde Guerre mondiale s’est prolongée au moins jusqu’en 1950 (OK), en tout cas dans un Paris coupé du reste du monde depuis qu'il a été chamboulé et redéfini par l’explosion d’une bombe S qui a matérialisé les créations délirantes des surréalistes, oui, ceux-là mêmes, ces « manifs » se frittant avec les nazis qui font quant à eux appel à des démons (allons bon).

 

Le roman alterne deux époques : l’essentiel et de loin se déroule donc dans ce contexte très bizarre, le Stalingrad dément du Nouveau-Paris relooké par André Breton et son abondante et excessive clique, où Thibaut, un résistant unique en son genre (et pas très copain avec les gaullistes, on fait la Révolution ou on ne la fait pas), Thibaut donc, le dernier de la Main à Plume, survit sans plus d’objet dans un environnement absurde en même temps que sanglant. Il fait bientôt la rencontre de Sam, une… artiste ? espionne ? qui ne devrait en tout cas pas se trouver ici ; ensemble, ils parcourent la ville folle, traquant plus ou moins une inévitable arme secrète des nazis, mais passant bien plus concrètement d’une « manif » à l’autre (en prenant notes et photographies, c'est gentil de nous documenter tout ça), et takatak boum les Schleus et les démons (et l’art massif et massivement terne d’Arno Breker).

 

L’autre trame, bien moins développée, se déroule dix ans plus tôt, du côté de Marseille essentiellement, où le groupe surréaliste central s’est délocalisé pour fuir l’occupation. Là, Breton et compagnie jouent à des jeux débiles, c’est là leur forme de Résistance, l’art se revendiquant dégénéré opposant sa liberté absolue à la brutalité nazie, la fausse futilité au service de la Révolution. Et c'est tout ? Cela agace considérablement un curieux bonhomme qui se voudrait bien davantage proactif, Jack Parsons, un Américain prisant aussi bien la science de pointe et notamment les fusées, en alternative sans uniforme à Wernher von Braun, que l’occultisme à la sauce Aleister Crowley – et on y devine sans peine l’origine très concrète de la bombe S.

 

L’idée est suffisamment dingue, et grotesque, pour être bonne – du moins dans les grandes largeurs, c'est ce qui renvoie au surréalisme qui est bon : les nazis qui copinent avec les démons, c’est autrement banal, et je ne suis pas persuadé que ça se mêle bien au reste, la sauce ne prend pas toujours. Mais, ceci mis à part, l’idée centrale, surtout, suscite sans peine un imaginaire débridé, riche en images folles en même temps que fortes, et que la plume de l’auteur, et/ou la traduction de Nathalie Mège, servent plutôt bien – en fait, c’est quand le roman s’abandonne au délire, aux confluents de l’écriture automatique forcément, qu’il fonctionne le mieux, autant dire quand il louche sur le poème en prose, alignant cadavres exquis au sens le plus littéraire ou artistique et authentiques cadavres probablement un peu moins exquis, réifiés sous les yeux terrifiés des protagonistes, car on ne s’habitue jamais vraiment au non-sens du Nouveau-Paris.

 

Le problème, c’est que China Miéville… eh bien, se plie totalement à sa caricature – cette critique qu’on lui a souvent adressée, parfois à bon droit, parfois (je le crois, du moins) à tort : il a de bonnes idées, des idées fortes, mais ne sait pas en dériver d’intrigues qui tiennent la route. Et, de fait, The City & the City, même si j’ai beaucoup aimé ce roman, n’était probablement pas tout à fait à la hauteur de son postulat proprement génial. Ma première lecture de l’auteur, Perdido Street Station, était affectée d’un travers du même ordre, mais je dois dire que j’avais eu tendance à retourner la proposition, quant à moi : l’univers était tellement bon qu’il suffisait à m’emballer, et j’en venais presque à regretter que China Miéville, tardivement, ait jugé bon, malgré tout, de raconter une histoire, une concession sans vrai enthousiasme, voire sans vraie compétence… Mais Les Derniers Jours du Nouveau-Paris ? La folie grotesque de cet univers ne saurait avoir la cohérence foisonnante du Bas-Lag, et, passé quelques effets de manche, nous ne sommes plus guère surpris jusqu’à la fin. Quant à l’intrigue, disons-le, elle ne vaut absolument rien (et sa résolution passablement grotesque ne satisfera probablement personne) ; les déambulations de Thibaut et Sam dans les arrondissements parisiens virent bien vite au catalogue de « manifs », en même temps que les combats se poursuivent sans cesse, dénués d’âme – et la sauce ne prend absolument pas. Honnêtement, les chapitres de 1940 sont en fait ceux qui s’en tirent le mieux à mes yeux : c’est moins fou, forcément, mais on a tout de même parfois l’impression que l’auteur a quelque chose à nous raconter…

 

Dix ans plus tard, on n’a hélas plus guère qu’un catalogue d’exposition agrémenté de takatak boum. Les notes en fin de volume en rajoutent dans cette dimension (même si j’aurais pesté, sans doute, si je n’avais pas pu m’y référer). Miéville compulse ses histoires du mouvement surréaliste, et s’applique à reproduire les œuvres avec ses mots ; cela fonctionne peut-être au début, mais, assez rapidement, l’exercice devient laborieux, trop démonstratif, trop propre et trop servile quand c’est la liberté irrépressible de l’inconscient qui devrait triompher. Et les clins d’œil amusants virent aux clins d’œil pénibles, à la science qui s’étale gratuitement, comme du mauvais Alan Moore mais en bien plus agaçant, et le constat est sans appel : tout cela est, oui, parfaitement dénué d’âme.

 

(Y compris, d’ailleurs, dans la dimension politique, engagée, à laquelle l’auteur est notoirement attaché… Ici, je sauverais au mieux l’incompréhension de Jack Parsons, qui pourrait être l’auteur je suppose, face à la futilité de la « résistance » ludique et frivole des surréalistes de Marseille, puis la contamination exercée par cette idée, débouchant sur la bombe S. Ce qui devrait être, plus encore que le moteur du roman, le moteur de l’histoire, dans l’idée – mais il n’y a pas d’histoire.)

 

Ce manque d’âme vaut pour le Nouveau-Paris en général, et pour les protagonistes : Thibaut et Sam sont tristement creux – la ville, en fait, devrait être le protagoniste principal, le Nouveau-Paris devrait (forcément ?) répondre à la Nouvelle-Crobuzon, tout autant à Besźel, voire à Armada… China Miéville, c’est ça, au fond, et sa bibliographie en témoigne presque systématiquement, dès les titres le plus souvent : des villes folles, qui sont des personnages, les vrais personnages, ceux qui importent le plus – quand ces personnages brillent vraiment, ils se passent très bien de personnages plus conventionnels, aussi bien que d’intrigues ; seulement, ici, cela ne fonctionne pas. Nous n’avons rien d'autre qu’un catalogue de musée, absurdement terne, et des fusillades en guise de liant qui ne lie absolument rien.

 

Notez, je ne me suis pas forcément ennuyé à la lecture de ce roman : il ne fonctionne pas, en ce qui me concerne, mais il est plus médiocre que mauvais – c’est à se demander, cependant, si cela n’est pas pire, d’une certaine manière, avec un postulat pareil… Mais, oui, c’est certain, il ne fonctionne pas – et parce que le Nouveau-Paris ne brille pas, la vacuité des personnages ressort d’autant plus, et parce que l’hommage au surréalisme est trop servile, scolaire et d’une érudition plate, l’absence de véritable intrigue se montre criante et navrante.

 

L’auteur a pu faire tellement mieux…

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Population : 48, d'Adam Sternbergh

Publié le par Nébal

Population : 48, d'Adam Sternbergh

STERNBERGH (Adam), Population : 48, [The Blinds], traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Bonnot, Paris, Super 8, [2017] 2018, 418 p.

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du Bifrost n° 93, pp. 102-103.

 

Le moment venu, elle figurera sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien ici.

 

Mais n’hésitez pas à commenter d’ici-là si jamais !

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