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Achtung ! Cthulhu : Guide du Gardien pour la Guerre Secrète

Publié le par Nébal

Achtung ! Cthulhu : Guide du Gardien pour la Guerre Secrète

Achtung ! Cthulhu : Guide du Gardien pour la Guerre Secrète, Sans-Détour, [2012-2013] 2014, 368 p.

 

Complément indispensable au Guide de l'Investigateur pour la Guerre Secrète, le présent Guide du Gardien pour la Guerre Secrète est d'une tout autre ampleur. Et correspond sans doute bien davantage à mes attentes ; en effet, ainsi que j'en avais fait la remarque lors de ma chronique du premier livre de la gamme, celui-ci était presque totalement dépourvu d'éléments spécifiquement lovecraftiens. S'il débordait de matériel (plutôt bienvenu – et bien fait) pour créer des investigateurs impliqués dans la « guerre secrète » sous-jacente au second conflit mondial, il ne donnait quasiment aucun élément sur le pourquoi et le comment de cet affrontement occulte. Tout cet aspect essentiel, ou peu s'en faut, a été réservé pour ce deuxième titre. J'avoue que la séparation en deux volumes, qui vient de l'édition originale, sauf erreur, me laissait un peu perplexe... Mais bon, hein, bon : admettons...

 

Une précision d'emblée, cependant : à la différence donc du Guide de l'Investigateur, le volume qui nous intéresse aujourd'hui ne contient que très peu de technique, et renvoie aux livres de base, soit de L'Appel de Cthulhu, soit de Savage Worlds. Deux brefs chapitres évoquent ainsi les spécificités de l'affrontement militaire pour ces deux systèmes ; par la suite, on trouve à vrai dire surtout des éléments concernant Savage Worlds, dans la mesure où la plupart des livres maudits, sorts et créatures du « Mythe » avaient déjà été couverts autrement pour L'Appel de Cthulhu ; mais ça ne vaut étrangement pas pour l'ensemble du livre, dans la mesure où il se conclut (de manière un peu « bizarre » là aussi...) par les deux premiers épisodes (largement indépendants il est vrai) de la campagne « Point Zéro », dans laquelle les (rares il est vrai) données techniques... se basent uniquement sur le BRP de L'Appel de Cthulhu ; ce qui est un peu dommage, tout de même...

 

L'essentiel est cependant ailleurs, dans le background (entendu très largement), qu'il soit spécifiquement « lovecraftien » ou adapté à l'époque du conflit et à ses conditions dans notre histoire. Même si, à vrai dire, l'essentiel du background original se rapporte aux sociétés secrètes occultistes de part et d'autre du Front de l'Ouest (oui, il faut préciser ça aussi : le front russe, celui du Pacifique, celui d'Afrique du Nord seront couverts par d'autres suppléments – celui du Front Pacifique est sorti il y a peu en français, d'ailleurs). Les plus longs développements concernent ainsi deux groupes occultes nazis, le Soleil Noir et Nachtwölfe. Ce qui nous vaut des choses très intéressantes... mais aussi, hélas, quelques déconvenues, la principale à mon sens concernant le sous-texte de cette histoire parallèle, qui s'avère plus derlethien que lovecraftien à proprement parler (et va même à l'occasion jusqu'à flirter avec le sinistre Brian Lumley) ; en effet, les auteurs ont eu recours à la mauvaise idée d'Auggie – véritable falsification philosophique des œuvres de son mentor – selon laquelle il y a un conflit manichéen entre les Grands Anciens et de prétendus « Dieux Très Anciens », lesquels auraient « enfermé » les meuchants Cthulhu et compagnie ; en l'occurrence, ici, on parle surtout [SPOILER!] de Yog-Sothoth, prisonnier dans les Contrées du Rêve – ce qui fait bizarre, pour un gazier indicible dont on nous dit par ailleurs qu'il réside entre les dimensions et qu'il est la porte et la clef de la porte...

 

Bon, après, il y a quelques machins d'un goût douteux, ou disons plus exactement très pulp ou bisseux, mais dans un sens pas terrible, quand même (j'en veux pour preuve cet ersatz d'Ilsa la Louve SS qui y joue un rôle important, et qui agite frénétiquement sa cravache de cuir, ce qui est à n'en pas douter très lovecraftien une fois de plus).

 

Mais bon : là, je dis du mal, alors que j'ai dans l'ensemble bien aimé ma lecture : le mélange entre l'histoire authentique et les délires conspirationnistes les plus weird passe plutôt bien dans l'ensemble. J'ajouterais – ce n'est jamais négligeable – que le livre est beau, avec des couleurs douces qui mettent bien en valeur les illustrations (très mignolesques, avec des aplats de noir en veux-tu oui en voilà merci), ou encore les cartes quand on en vient aux deux épisodes de la campagne « Point Zéro ».

 

Quelques mots d'ailleurs sur ces scénarios : le premier, « Opération : Trois Rois », se déroule dans le Protectorat de Bohême-Moravie, après Munich mais avant le déclenchement du conflit ; on y croise une résistance embryonnaire, confrontée à des atrocités nazies (déjà) qui constitueront probablement un des premiers épisodes authentiques de la « guerre secrète » ; cela, dit, ce scénario ne m'a pas vraiment convaincu – ou pas plus que ça, disons – et je lui ai de loin préféré le deuxième épisode, « Opération : Wotan », qui a la bonne idée de se dérouler en pleine opération Dynamo (l'évacuation des troupes britanniques et françaises de la poche de Dunkerque), ce qui fournit un cadre de choix, à condition de savoir le gérer utilement pour infliger de bonnes grosses doses de stress aux personnages (l'auteur propose des tables de rencontre, dont le principe me laisse tout de même assez sceptique, même si elles sont bien réalisées).

 

 

Mais il est une chose que je ne peux taire, et qui m'a fait fulminer plus qu'à son tour. Bon. Je ne regrette pas mon achat, hein, et suis curieux de voir où tout cela va nous mener... Mais, bordel, les gens de Sans-Détour, vous pourriez faire gaffe à ce que vous êtes supposés éditer et que vous vendez à un prix tout de même conséquent ! Parce que ce bouquin n'est « pas fini ». Le problème de base, c'est la traduction, qui est calamiteuse ; cependant, il y a eu en principe deux relectures, mais j'ai du mal à le croire, tant ce Guide du Gardien pour la Guerre Secrète, au-delà de la langue maladroite et trop souvent moche, déborde littéralement de conneries grosses comme moi. Il ne s'agit pas ici de simples coquilles (même s'il y en a : le grand incendie de Londres a ainsi lieu, à en croire ce texte, en 1966...), mais de bêtises pures et simples : les confusions et contresens ne manquent pas, et l'anglais mal digéré (enfin : pas digéré du tout...) est hélas de la partie, ce qui nous vaut régulièrement un affreux gloubi-boulga où le français, l'anglais et tant qu'à faire l'allemand se mêlent pour nous piquer les yeux. J'ai été particulièrement agacé par certains anglicismes inacceptables, notamment pour ce qui est des noms propres (même si, au-delà, le traducteur – euh... – nous inflige bien, à plusieurs reprises, un « Beer Hall Putsch » reproduit tel quel, en lieu et place de « Putsch de la Brasserie »... ce n'est qu'un exemple, il y en a plein d'autres, hélas) ; ainsi, on trouve (plusieurs fois) « Burma » quand on devrait trouver « Birmanie », ou encore « Warsaw » et pas « Varsovie »... Et « les œuvres complètes de Tacite », ça aurait peut-être été mieux, et sans coûter plus cher, que « les travaux complets de Tacitus », non ? J'en passe et des pires. Boulot bâclé par des gens qui ne savent pas de quoi ils parlent... et surtout qui s'en foutent. Quitte à faire mon « grammar nazi » (c'est de circonstance), voilà : j'en ai marre de lâcher de la thune pour des bouquins pas finis, et néanmoins onéreux ; à ce stade, je trouve ça pathétique, et même probablement scandaleux.

 

Bon... J'ai quand même apprécié ma lecture, hein, tout en fulminant régulièrement. Je suis même assez bête pour poursuivre les gammes cthulhiennes de Sans-Détour... Ma faiblesse a quelque chose de coupable, peut-être... Mais merde : appliquez-vous !

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Epées et mort, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Epées et mort, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Épées et mort, [Swords Against Death], traduit de l'américain par Jacques Parsons, Paris, Temps Futurs – Pocket, coll. Science-fiction, [1970, 1982] 1985, 281 p.

 

Retour aux aventures de Fafhrd et du Souricier Gris dans ce deuxième tome composé de (très) diverses nouvelles écrites sur une longue période, mais ordonnées selon une chronologie interne définie ultérieurement. Si le premier tome, déjà très recommandable, ne constituait à bien des égards qu'une introduction – on découvrait Fafhrd, puis le Souricier Gris, puis les raisons de leur alliance à Lankhmar –, nous sommes cette fois au cœur de l'action, avec des textes mettant en scène nos deux valeureux compères, même si l'accent est parfois mis sur l'un plutôt que sur l'autre.

 

Suite aux tragiques événements ayant conclu Épées et démons, Fafhrd et le Souricier Gris font le serment de quitter Lankhmar et de ne plus jamais y remettre les pieds. Mais, en chemin, ils rencontrent les énigmatiques sorciers Sheelba-au-Visage-Aveugle et Ningauble-aux-Sept-Yeux, qui les avertissent (prophétie ? Malédiction ?) de leur retour prochain dans ce centre majeur de la civilisation. Et, en effet, après un long périple hors-champ, nos deux compagnons, qui n'ont trouvé nulle part de réponses à leur chagrin, sont bien amenés à revenir...

 

Mais c'est pour en repartir presque aussitôt, en se lançant dans une odyssée folle par-delà la mer Extérieure, qui, plus que jamais, contient de beaux moments lovecraftiens (avec notamment la visite par le menu d'un terrifiant ersatz de R'lyeh).

 

Contre toute attente (ou pas, mais pour le lecteur...), Fafhrd et le Souricier Gris parviennent de nouveau à rentrer à Lankhmar, la Taverne de l'Anguille d'Argent constituant pour eux une sorte de foyer, jusqu'à ce qu'ils osent en bâtir un nouveau à l'arrière de l'auberge, sur les ruines de l'ancien. Et ils tombent alors dans le plus grand des pièges, en s'engageant contractuellement, le Souricier Gris avec la taciturne Sheelba-au-Visage-Aveugle, Fafhrd avec le volubile Ningauble-aux-Sept-Yeux – deux sorciers qui se livrent une guerre impitoyable...

 

Très tôt, en lisant ce chouette recueil, j'ai été saisi par son influence fondamentale sur la suite des opérations, et l'on voit bien ici à quel point le « cycle des épées » constitue un « classique ». On peut commencer avec le décor, et plus précisément la ville de Lankhmar, qui entretient avec la notion de civilisation une relation trouble. Mais l'on se rend compte surtout à quel point il n'y a qu'un pas à faire pour passer de Lankhmar à Ankh-Morpork (puis un autre pas jusqu'à Wastburg, probablement). Tout y est, ou presque : à vrai dire, on tient là le modèle de la métropole cosmopolite si prégnant dans la fantasy, notamment rôlistique.

 

Ce qui m'amène à cette autre remarque : généralement, quand on cherche les précurseurs et influences de Donjons & Dragons de Gary Gygax, on se tourne en premier lieu vers les figures tutélaires de la fantasy littéraire que sont J.R.R. Tolkien et Robert E. Howard. Je n'entends certes pas nier cette influence, simplement la relativiser, en notant que le vénérable ancêtre du jeu de rôle renvoie tout autant, voire davantage, au « cycle des épées » de Fritz Leiber (ainsi que, cela a souvent été remarqué, et par Gygax lui-même, d'ailleurs, au « cycle de la Terre mourante » de Jack Vance, notamment Un monde magique, même si Cugel a pu sans doute jouer un rôle – aha – dans la définition de la classe de voleur – mais on retrouve justement là encore Fahrd et plus encore le Souricier Gris...). Quoi qu'il en soit, nos deux aventuriers du « cycle des épées », le petit bretteur agile, ex-apprenti sorcier, et le grand barbare formé pour être scalde, ont donné lieu à des centaines de déclinaisons, et les aventures – souvent brèves – qu'ils sont amenés à vivre ne manquent pas d'évoquer, avec pas mal d'années d'avance, d'autres quêtes, faisant appel à des dés aux formes bizarroïdes...

 

C'est en même temps la seule véritable critique que j'oserais éventuellement avancer concernant ce très bon recueil (mais j'ai l'impression qu'il vaut pour le reste du cycle, par ailleurs, au-delà de ce seul deuxième tome) : après une longue et savoureuse mise en place, les conclusions sont souvent précipitées, comme s'il s'agissait de finir un one-shot avant le dernier métro ; mais cela tient sans doute, au moins pour partie, au format de publication original...

 

Dernière toute petite remarque, enfin : je n'ai pas pu m'empêcher de penser ici à l' « essai » de Francis Valéry intitulé maladroitement De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien ; il aurait été intéressant, peut-être, de chercher quelques auteurs à la croisée des chemins (même si, du coup, l'influence primordiale serait celle du Maître de Providence) ; or, ici, Fritz Leiber serait très bien placé (avec bien sûr Robert E. Howard et Clark Ashton Smith, mais leurs œuvres de « fantasy » sont antérieures).

 

L'important reste cependant qu'Épées et mort constitue une très chouette lecture, un divertissement rare ; suite avec Épées et brumes, très bientôt...

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L'Anneau Unique : Guide des Terres Sauvages

Publié le par Nébal

L'Anneau Unique : Guide des Terres Sauvages

L'Anneau Unique : Guide des Terres Sauvages, Ubik – Edge, [s.d.], 128 p.

 

Étrangement (enfin, pour moi...), ce Guide des Terres Sauvages n'a été publié qu'après le très recommandable par ailleurs recueil de scénarios Contes et Légendes des Terres Sauvages, qu'il aurait pu compléter utilement à l'occasion. Mais c'est qu'il s'agit dans un sens d'une série autour de la campagne Ténèbres sur la Forêt Noire, entamée avec le livre de base de L'Anneau Unique, et poursuivie avec le présent volume (mais le recueil de scénarios précité peut donc également y être inséré, sous la forme d'un prologue), et qui sera achevée par le volume Ténèbres sur la Forêt Noire à proprement parler. Et je dois dire qu'une chose m'effraie à ce niveau-là : le risque qu'il soit nécessaire de jongler entre tous ces ouvrages... Ainsi, par exemple, les caractéristiques de Radagast et de Béorn (et encore ! Seulement sous sa forme d'ours...) ne figurent pas dans le présent volume, où elles sont pourtant essentielles, mais dans le livre de base. Il en va de même pour le Loup-Garou de la Forêt Noire, ou pour les araignées géantes les plus basiques, qui infestent la contrée... Certes, on évite ainsi des répétitions, mais je ne suis pas certain que l'appréhension du cadre et la maîtrise par la suite y gagnent...

 

Cela dit, passé ce doute introductif, on peut prendre ce livre tel qu'il est – et dans l'absolu, il est très bien fait. Même si (nouveau petit grognement) je le trouve parfois un peu trop succinct pour la matière qu'il traite, tellement vaste... Bon, faut relire Le Hobbit, alors ?

 

Ce guide est découpé en trois parties : la Vallée de l'Anduin, la Forêt Noire, et enfin une sorte de « bestiaire » pour conclure tout ça (qui comprend aussi bien des personnages non-joueurs que les meuchantes bébêtes habituelles) ; les dernières fiches sont brèves mais bien faites, s'en tenant à ce qui est utile ; rien à redire à cet égard.

 

Évoquons plutôt les deux parties « géographiques » qui forment la quasi-totalité du livre. Elles décrivent des paysages variés, des contrées « fréquentables » (et même pour certaines fréquentées, par les Béornides, les Hommes des Bois ou les Elfes sylvains, sans même compter certaines bizarreries mentionnées ici ou là – comme les Hobbits de l'Anduin, dont la présence est plus logique en ces terres que celle des Hobbits de la Comté, mais qui me paraissent à vrai dire aussi peu jouables, quand bien même c'est pour des raisons différentes) à celles où il ne fait vraiment pas bon mettre les pieds, si tant est que l'on puisse jamais le faire, le retour des Nazgûl qui s'annonce à Dol Guldur n'arrangeant bien évidemment pas les choses.

 

Il y a tout de même ici une nette différence entre les berges de l'Anduin, même si elles ne sont pas exemptes de dangers, et la Forêt Noire, tout spécialement en son « cœur » ou bien entendu du côté de Dol Guldur, où la présence de l'Ennemi reste forte et est destinée à s'accroître encore au fil des années précédant la Guerre de l'Anneau. L'ambiance du livre, ici, est une vraie réussite, surtout à vrai dire pour ce qui concerne la Forêt Noire : il y a en effet de quoi avoir peur là-bas, avec toute une flopée de nouveaux périls s'ajoutant aux plus traditionnels.

 

Mais il y a d'autres « rajouts » à noter : j'avais vaguement évoqué les origines culturelles avec ces Hobbits restés en arrière, mais il y en a d'autres. Il y a aussi de très nombreuses possibilités d'action lors de la phase de Communauté (au-delà du seul fait d'établir un Sanctuaire ou de trouver un Garant). Les parties « techniques » (un peu plus que le reste, en tout cas) sont généralement traitées dans des encadrés bien placés et justifiés, s'intégrant parfaitement dans la lecture. Et il faut bien entendu y ajouter de nombreuses cartes...

 

En tant que tel, ce Guide des Terres Sauvages constitue donc dans l'ensemble un bon supplément de contexte ; rien d'exceptionnel, mais tout à fait agréable et utile, bien fait en somme. Mais je le trouve tout de même un peu frustrant, car trop bref à l'occasion, voire lacunaire : il appelle en effet clairement à être complété, par Ténèbres sur la Forêt Noire, donc ; je vous en parle prochainement.

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La Ménagerie de papier, de Ken Liu

Publié le par Nébal

La Ménagerie de papier, de Ken Liu

LIU (Ken), La Ménagerie de papier, ouvrage proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit [de l'américain] et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti, Saint-Mammès – Aulnay-sous-Bois, Le Bélial' – Quarante-deux, [2004, 2009, 2011-2014] 2015, 438 p.

 

C'est sans doute vrai dans tout milieu, a fortiori s'il est relativement fermé, mais ça se constate en tout cas très clairement dans le fandom SF : il y a une propension à l'enthousiasme exagéré, une tendance à voir dans telle ou telle nouveauté un « chef-d'œuvre », en tablant sur sa pérennité, une volonté de qualifier de « génie », de « prodige » ou de « surdoué » tel ou tel auteur qui fait l'actualité. Mais au final, tout cela nous donne régulièrement de bons bouquins, cependant rarement aussi bons que ce que l'on prétendait...

 

Ces derniers temps, dans cette catégorie, on a beaucoup vu circuler le nom de Ken Liu, jeune auteur américain d'origine chinoise, qui a livré en quelques années à peine tout un tas de nouvelles, de toutes tailles, dont bon nombre ont su attirer l'attention. C'est peu dire : ainsi que ne manquent pas de le rappeler un bandeau et la quatrième de couverture, la seule nouvelle qui donne son titre à ce recueil (sans équivalent en anglais) a été lauréate à la fois du Hugo, du Nebula et du World Fantasy Award, fait unique (« Mono no aware » a également été lauréate du Hugo 2013, mais ça me paraît plus discutable). Tout cela pouvait bien légitimement susciter la curiosité pour cet auteur au parcours déjà bien rempli, et l'idée de ce recueil s'imposait d'autant plus que, de son propre aveu (dans un avant-propos qui fait un peu peur pour la suite, à tort heureusement), l'auteur se tourne aujourd'hui davantage vers la forme longue et la traduction.

 

Alors ? Enthousiasme ? Chef-d'œuvre ? Génie ? Prodige ? Surdoué ?

 

Ben pour une fois c'est bien possible.

 

En tout cas, à la lecture de ce seul recueil, on ne peut que reconnaître que Ken Liu figure parmi les plus brillants nouvellistes SF actuels, même si j'avoue pour ma part ne pas le trouver aussi systématiquement bluffant qu'un Ted Chiang ou un Greg Egan ; il joue néanmoins indubitablement dans leur cour des grands.

 

L'auteur dit ne pas attacher beaucoup d'importance à la distinction entre les sous-genres de l'imaginaire (science-fiction, fantasy, fantastique), ni même, à vrai dire, accorder une grande importance à la notion de genre. Tant mieux pour lui comme pour nous, même si l'on note malgré tout dans ce recueil (au-delà du titre renvoyant à une nouvelle de fantasy, pour le coup) une assez nette prédominance de la science-fiction (mais cela traduit peut-être les goûts des Quarante-deux plutôt que ceux de Ken Liu à proprement parler?).

 

Quoi qu'il en soit, on trouve bien des choses variées dans cette Ménagerie de papier (dont quelques short short, mais pas vraiment de novelettes ou novellas). On est même parfois à la limite de l'exercice de style, mais le plus fort, c'est que ça marche quand même à chaque fois (ou presque : je trouve personnellement que le registre humoristique ne lui sied guère, ainsi qu'en témoigne à mon sens « Le Golem au GMS » – mais c'est un cas unique dans ce recueil). On ne prétendra pas que Ken Liu fait dans la « hard science », lui préférant un registre plus poético-philosophique. Mais, ceci mis à part, on trouve vraiment de tout ou presque dans ce recueil très bien conçu (et dont les dernières nouvelles, sans que l'on puisse forcément parler de « cycle » au sens strict, constituent un ensemble presque insécable jouant sur un lexique et des thèmes communs).

 

Le recueil est par ailleurs parcouru de thèmes transversaux, le plus important, et de loin, et ce dès la première nouvelle, étant le souvenir (ou la mémoire, comme vous voudrez) ; on s'interroge ainsi régulièrement sur la part jouée par le souvenir dans la constitution de la personnalité, ou sur le sens des traditions à l'heure de la conquête spatiale et des nanotechnologies. Se pose aussi, tout naturellement (?), la question de l'exil (ou immigration)...

 

Or le recueil sait systématiquement ou presque poser ces questions délicates avec une grande finesse... doublée d'une certaine astuce dans la manipulation du lecteur. Ainsi, on croit à un moment lire un énième pamphlet anti-Facebook-Apple-Google et compagnie, mais la vérité s'avère autrement plus complexe qu'une simple hostilité remâchant sans cesse les même arguments qui n'en sont pas. La première nouvelle est à vrai dire exemplaire (et d'autant mieux placée), qui joue des stéréotypes « gentil/méchant » jusqu'à l'extrême limite de la tension des contraires, avec une intelligence parfaite, et donc éloignée de tout manichéisme au final.

 

L'intelligence, oui : c'est sans doute ce terme qui, retourné dans tous les sens, définira le mieux La Ménagerie de papier. On a vanté les qualités de nouvelliste de Ken Liu ? On avait bien raison : là, on tient effectivement quelque chose, pour une fois. On en veut davantage, du coup ; d'autres traductions de nouvelles, déjà ; mais si le monsieur se montre aussi brillant dans la forme longue... Bon, verra bien. Mais avec impatience.

 

EDIT :

 

Raoul et Gérard Abdaloff en causent ici.

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Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

Publié le par Nébal

Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

WURLITZER (Rudolph), Zebulon, [The Drop Edge of Yonder], traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Chapman, [s.l.], Christian Bourgois, [2008] 2010, 346 p.

 

(Avant toute chose, je vous présente mes excuses ; ce « compte rendu » est en effet assez affligeant... Le problème est que j'ai lu ce roman il y a quelque chose comme deux mois de ça, et, si je me souvenais l'avoir apprécié sur le moment, je n'en avais cependant absolument rien retenu, comme si je ne l'avais jamais lu ; le présent compte rendu miteux se base sur les notes que j'avais prises alors... mais j'étais vraiment au fond du seau à ce moment-là, et j'ai eu du mal à déchiffrer mes pattes de mouche ; l'absence du moindre souvenir de cette lecture n'a pas exactement arrangé les choses... Mille excuses, donc, je ferai mieux ultérieurement.)

 

On ne juge pas un livre à sa couverture. Le décor océanique ici représenté est certes à propos, une bonne partie du roman se déroulant en mer, mais on y passe aussi, entre autres, par l'Oregon, le Mexique et surtout la Californie, en pleine ruée vers l'or. Ce qui fait de Zebulon un western, quand bien même atypique. Oh, on peut bien établir quelques liens ici ou là avec des grands classiques du genre : ainsi, le côté « odyssée » (mais en plus sordide) peut vaguement évoquer Lonesome Dove, tandis que l'aménagement disharmonieux des bourgades californiennes plongées dans le marasme de la fièvre aurifère peut faire penser à Deadwood (mais avec beaucoup moins d'humour)...

 

Le « héros » de l'histoire, Zebulon donc, n'a vraiment pas de chance, mais alors pas du tout. Il peut certes flamber aux cartes, mais c'est pour tout dilapider immédiatement. Et il fait deux rencontres qui ne vont pas exactement lui faciliter la vie : revient son demi-frère, Hatchet Jack, qui aimerait bien que Zebulon arrondisse les angles avec le paternel bourrin (qu'il n'a pas vu depuis longtemps) ; et (surtout ?) la belle métisse vaguement sorcière Delilah.

 

Ces trois-là savent qu'ils ne doivent pas se croiser, que cela ne fait qu'aggraver les choses ; mais leurs retrouvailles sont inéluctables. Comme si elles obéissaient à une sorte de prophétie, qu'on aurait envie de qualifier de biblique.

 

En tout cas, où qu'ils aillent, ça va mal pour eux. Ils se retrouvent ainsi pris dans de terribles fusillades qui leur valent, en dépit du bon sens, des inculpations pour meurtre (ou vol de chevaux, c'est la même chose). Quant à Delilah, son statut particulier de joueuse et sorcière lui fait subir bien des confusions fâcheuses.

 

C'est ainsi que, où qu'ils se trouvent, leurs retrouvailles dégénèrent systématiquement. Déjà pour des raisons « familiales » ; Zebulon et Hatchet Jack sont tous les deux, nécessairement, amoureux de Delilah ; et il y a bien sûr ce maniaque dangereux de paternel, qui dégaine son flingue pour un rien.

 

Mais, au-delà, les malentendus, volontaires ou pas, sont nombreux, qui viennent noircir le portrait de nos losers de « héros » : Zebulon, par exemple, que toute justice impartiale acquitterait pour ses premiers exploits, voit bientôt sa tête mise à prix, mort ou vif. Ce qui peut susciter la curiosité du quidam, et a fortiori celle des journalistes et photographes, qui en font une légende de l'Ouest comme l'Ouest les apprécie tant.

 

Mais Zebulon, dans tout ça, le vrai Zebulon ? Eh bien, il commence à en avoir gros sur la patate. Il n'en peut plus et ne croit plus en rien. D'où son envie immédiate de partir. Mais partir où ? Et surtout, avec qui ? Sa mulâtresse adorée le suivrait-elle (on la sait enceinte, mais de qui ?) ? Elle aussi est de toute évidence sur le point de tout lâcher. Elle ne se plaît pas dans cette Californie d'immigrants, où l'on est encore irlandais ou chinois avant d'être américain – alors cette négresse instruite, adroite et cultivée...

 

Peut-être parviendront-ils à fuir isolément et à mener leur propre vie. Ou pas : peut-être seront-ils systématiquement amenés à se croiser, parfois pour le meilleur (nostalgie...), le plus souvent pour le pire.

 

Si le roman est d'une facture assez classique au début, la donne change vraiment après un éprouvant voyage via Panama pour rejoindre la Californie, dont le tableau ici dépeint est aussi effrayant qu'affligeant. Mais d'une force indéniable, qui confirme la qualité de ce western atypique, riche de ses personnages puissants, et porteur d'une cinglante critique sociale.

 

(Pardon...)

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Tremulus

Publié le par Nébal

Tremulus

Tremulus, Reality Blurs, 2012, 243 p.

 

Dire que Lovecraft a eu une grande influence sur le jeu de rôle relève du lieu commun, voire de l'euphémisme. Le vénérable L'Appel de Cthulhu (septième édition pour bientôt) est incontestablement le plus célèbre jeu basé sur son univers, mais il y en a bien d'autres, comme, bien sûr, le plus moderne Cthulhu basé sur le système « Gumshoe », voire des choses qui s'éloignent du jeu de rôle « traditionnel » pour déboucher sur des expériences à part (j'avais ainsi évoqué De Profundis et Mnémosyne). On a le choix, donc. Mais, si le parfois décrié « BRP » ne me paraît pas si pire, et s'il faudrait sans doute que je relise le « Gumshoe », j'avoue que je n'étais pas contre l'idée, pas si saugrenue que ça, d'une sorte d'intermédiaire entre jeux « classiques » et autres plus « expérimentaux »...

 

On m'avait parlé, il y a de ça un bail, de Tremulus, jeu indépendant signé Sean Preston, et j'étais curieux. Je l'étais à vrai dire d'autant plus que le système sur lequel il se fonde, « Haiku », était censément dérivé pour l'essentiel de celui d'Apocalypse World, avec des morceaux de FATE dedans ; or ces deux systèmes sont semble-t-il placés par-dessus tous les autres par les rôlistes les plus au fait de ce qui se pratique... Pourquoi pas, donc ?

 

 

Hou-là...

 

Bon : ainsi que vous le savez, Nébal est un con ; ça s'est vérifié, j'imagine, dans la mesure où je n'ai absolument rien panné aux premiers chapitres de ce bouquin... Le monsieur Preston a peut-être des idées en veux-tu en voilà (j'y reviendrai), mais niveau pédagogie et clarté d'exposition, j'ai l'impression qu'il a encore du boulot. Pourtant, on ne lui reprochera pas de tirer à la ligne... car Tremulus m'a fait l'effet – désagréable, mais ça c'est moi – d'un jeu « anti-littéraire » ; sa présentation est « scientifique », à base de très courts paragraphes, de points, et de typographie précise. Bon, on s'y fait, hein, mais ça n'en rend pas exactement la lecture agréable... Et il m'a fallu attendre la fin de la première partie pour comprendre vaguement de quoi qu'y causait, le monsieur...

 

Et j'ai un problème avec cet aspect « scientifique », qui ne concerne hélas pas que la forme, mais aussi le fond. La mécanique, centrale ici, a tout d'une démonstration logico-mathématique, et ça m'a vite gavé. Surtout dans la mesure où ce système, bien loin d'assurer liberté et souplesse aux joueurs comme au MJ, me paraît extrêmement rigide et contraignant. Les « mouvements », qui permettent d'agir, sont ainsi en nombre limité, et renvoient forcément à telle ou telle caractéristique de base (précisée), que l'on additionne au résultat de 2d6 : si l'on fait 10 ou plus, c'est cool, ça passe ; de 7 à 9, le succès est mitigé, et le MJ présente en général une alternative au joueur (ce qui, en ce qui me concerne, présente le risque de casser narration et immersion) ; en dessous, c'est un échec, ce qui peut là encore déboucher sur des « mouvements » du MJ. Dit comme ça, cela a l'air élémentaire, et pourrait plutôt bien fonctionner, j'imagine... Pourtant, je ne suis pas convaincu ; j'ai vraiment l'impression d'une mécanique trop sévère et trop « hors-narration »... là où elle est censée participer à son élaboration. Mais de ce point de vue, Tremulus me paraît aux antipodes du séduisant FATE Accelerated, où la combinaison des approches (précises) et des aspects (innombrables et relevant d'un choix personnel), non seulement offre une grande liberté d'interprétation aux joueurs comme au MJ, mais, en outre, participe toujours, et obligatoirement, du récit, sans artifice ; j'y vois de bonnes règles, en ce que leur efficacité passe aussi par leur discrétion et leur simplicité tenant de l'évidence. Or je n'arrive pas à concevoir une partie de Tremulus satisfaisante sous cet angle ; bon, peut-être que je changerais d'avis si je pouvais véritablement essayer la chose, hein... Mais en l'état, non.

 

D'autant que ce que je dis là des « mouvements » se vérifie aussi pour d'autres concepts du jeu ; ainsi, formaliser la confiance que les PJ éprouvent mutuellement les uns pour les autres me laisse un peu perplexe...

 

(Et, c'est sans doute très accessoire, mais j'ajouterais bien que la plume de l'auteur, acharné à défendre le moindre point de son système, à la « faites comme je dis, vous verrez plus tard que j'ai raison (bande de moules) », m'a agacé de par son arrogance implicite...)

 

Bon : Tremulus n'est pas un jeu pour moi, faut croire... Est-ce à dire que tout y est à jeter en ce qui me concerne ? Peut-être pas. Il y a en effet des choses intéressantes après cette douloureuse entrée en matière, des choses qui concernent essentiellement le MJ. Le jeu repose semble-t-il énormément sur l'improvisation, le cadre étant déterminé au fur et à mesure par la table dans son ensemble, et le MJ étant appelé à réagir aux « mouvements » inattendus (et inévitables) des joueurs. Pour ce faire, Sean Preston disserte dès lors longuement sur la manière pour le MJ (notamment) de développer un cadre (même si les joueurs y participent) et de réagir aux « mouvements ». Le problème, à mon sens, consiste à nouveau à partir de schémas aussi rigides – ce qui me paraît un peu paradoxal pour de l'impro, mais bon – pour les plaquer, artificiellement à mon sens, sur la partie en cours ; mais d'un point de vue strictement théorique, c'est assez intéressant...

 

Et, d'ailleurs, le cadre de jeu d'Ebon Eaves qui occupe la fin de l'ouvrage regorge de bonnes idées. Sauf qu'il ne s'agit pas d'un cadre, mais d'une multitude, l'auteur se basant sur quelques concepts primordiaux pour lancer des dizaines (centaines?) de variantes, le plus souvent intéressantes (enfin, à ceci près que les lire toutes à la suite est à peu près aussi chiant que de se taper un annuaire...).

 

Mouais.

 

Bon, Tremulus n'est pas pour moi. C'est pas grave, hein...

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NanoChrome

Publié le par Nébal

NanoChrome

NanoChrome. Cyberpunk de poche, Chibi, [s.d.], 107 p.

 

Il y a certes des vieux grognards pour se plaindre, façon « c'était mieux avant », de ce qu'il ne paraît plus rien de neuf en jeu de rôle, mais ces gens-là ont à mon sens des œillères. Que ce soit chez les gros machins (tout relatifs, bien sûr) ou a fortiori du côté indépendant ou amateur, le catalogue me paraît amplement assez vaste pour que chacun y trouve son bonheur.

 

Et puis il y a cette chose étrange, que j'avais du mal à envisager jusqu'à une date toute récente : des auteurs. En l'occurrence, nous parlerons ici de John Grümph, très prolifique et dans tous les styles ou presque (en témoignent déjà les deux seuls jeux signés par le monsieur que j'avais déjà, l'intriguant Mahamoth et surtout l'enthousiasmant Oltréé ! qu'il faudra bien que je teste un jour). Et puis il s'est mis, via sa collection Chibi, à développer des jeux très simples (façon de parler, hein), au système élémentaire, sans véritable background, mais parfaits pour l'initiation – et sans doute aussi pour la réflexion sur ce qui est constitutif du genre en question. J'avais lu ainsi bien des critiques positives de Dragon de poche. Aujourd'hui, cependant, c'est de NanoChrome (ou Cyberpunk de poche) que je vais brièvement vous parler, et j'ai l'impression qu'il a été plus diversement accueilli. N'empêche qu'il me tentait bien, surtout après ma déconvenue avec le livre de base de la cinquième édition de Shadowrun, tellement complexe et simulationniste qu'il en devenait à mon sens injouable. Alors un petit jeu cyberpunk, abordable et sans prétention absurde d'exhaustivité, moi, je disais oui. La chose est disponible pour pas cher (sur le ouèbe uniquement, pour le moment en tout cas), et on me l'a de toute façon prêté, alors hop.

 

Le premier contact a cependant eu quelque chose d'un peu rude. NanoChrome utilise un système OGL tout con (avec des d6) qui, pour être très simple, ne me paraît pas forcément très pertinent ici. La relative, voire presque complète absence de background, je m'y attendais, donc (on est joyeusement invité à piller ce qui se fait ailleurs, ou – mieux et essentiel ici – à générer tout ça). Je note quand même l'idée de « Panopticon », qui renvoie pas mal à la « sous-veillance » d'Eclipse Phase telle qu'elle est définie dans... Panopticon.

 

Autre chose à signaler, bien sûr : si les tables vous effraient (ce qui est souvent mon cas), fuyez, pauvre fous ! Ce fut à vrai dire mon premier réflexe. Je l'ai dépassé, heureusement, et ai fini par y trouver mon bonheur. Car si, disons-le, NanoChrome n'est à mon sens pas très enthousiasmant pour lui-même en tant que jeu, il fournit par contre un merveilleux outil de création pour le maître de jeu. Besoin d'une faction, d'un allié, d'une nemesis sur le pouce ? Hop ! Ça y est, en quelques jets de dés. Et ça marche aussi pour tout le reste, en fait – les lieux, par exemple, ou encore les événements déclencheurs, les complications, etc. Vous l'aurez compris, tout cela est surtout utile en mode « sandbox », mais je suis persuadé qu'on peut également l'utiliser pour préparer une partie un peu à l'arrache, mais parfaitement à même de satisfaire tous les joueurs.

 

D'où ce bilan : non, NanoChrome n'est pas en ce qui me concerne un très bon jeu de rôle ; mais c'est un outil de choix pour le maître de jeu, aussi vaut-il quand même le détour.

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Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

Publié le par Nébal

Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

MOSIG (Yōzan Dirk W.), Mosig at Last. A Psychologist Looks at H.P. Lovecraft, with appreciations by Laila Briquet-Mosig, Donald R. Burleson, Peter Cannon, S.T. Joshi, & Robert M. Price, West Warwick, Necronomicon Press, [1973-1974, 1976, 1978-1980], 1997, 128 p.

 

Il va de soi que les psychiatres, psychologues, psychanalystes, et toutes ces sortes de choses, sont des gens infréquentables, qui seront tondus à la Libération. On accordera la priorité, comme de juste, à ceux qui se mêlent de critique (littéraire, cinématographique, etc.), et le prochain qui me dit que la tour, là, est un symbole phallique, je l'assomme avec un autre symbole phallique de son choix. Alors, forcément, qu'un psychologue se mêle de faire dans la critique lovecraftienne, ça me fout un peu les shoggoths (aha) (pardon) : je me souviens encore d'avoir lu des bêtises grosses comme moi usant de cette méthode dans le Cahier de l'Herne consacré au reclus frustré paranoïaque de Providence... Alors pourquoi lire – enfin, aha – Mosig at Last (titre étrange, qui se justifie je suppose par l'ancienneté des articles compilés dans ce petit volume, publiés une vingtaine d'années plus tôt) ? Masochisme, dites-vous ? Enflures. Non : c'est parce que le nom de Dirk W. Mosig (son « vrai » nom, « Yōzan » étant celui que lui a attribué son maître zen quand il est officiellement devenu moine, eh oui, ah quand même, eh oui) revient souvent dans la critique lovecraftienne de qualité. En témoignent d'ailleurs les « appréciations » qui concluent ce petit volume, où Donald R. Burleson (que je n'apprécie guère, avec son post-structuralisme déconstructionniste-truc ou que sais-je...), Peter Cannon, S.T. Joshi et Robert M. Price se posent peu ou prou en « disciples » dudit Mosig, ou, tout au moins, lui accordent une place centrale dans l'évolution moderne de l'exégèse lovecraftienne ; citons Joshi : « He was the first individual to raise Lovecraft criticism beyond the level of fandom to that of a serious intellectual discipline. » Eh.

 

Pfff... Bien sûr, que j'allais le lire ! C'te question. Et, autant le dire de suite, j'ai bien fait ; car, dans l'ensemble, ce petit volume se montre fort intéressant. Avec des bémols, certes (surtout les parties « originales » de la fin – sans même parler de ces « appréciations », donc), mais le fait est que Mosig at Last est un bon témoignage de ce que la critique lovecraftienne peut faire de mieux en recourant aux outils analytiques de la psychologie (essentiellement jungienne, ici – ce qui me dépasse largement en temps normal, mais là ça va) : Mosig, contrairement à nombre de ses petits camarades lovecraftiens, ne fait ici (presque) jamais dans l'interprétation tellement détachée du support original qu'elle se perd dans les hautes sphères pédantes et à vol d'oiseau, pas plus qu'il ne sombre dans une stérile paragraphe. En somme, il se situe le plus souvent au juste milieu (tel son Bouddha adoré, eh eh, même s'il aurait peut-être pu nous épargner ces considérations-là). Après avoir « lu » l'affreux Pelosato, et avant de lire Burleson, ça fait du bien, quoi.

 

Même si ce n'est pas formalisé, il me semble que l'on peut distinguer trois parties dans ce recueil d'articles (quatre, évidemment, en comptant les appréciations...). Dans la première, Mosig s'en tient pour l'essentiel à des généralités sur Lovecraft, sa vie, son œuvre, et, plus intéressant, sa philosophie (Mosig, qui développe sur le matérialisme mécaniste et indifférentiste du Maître, entend bien poser Lovecraft en authentique philosophe, profond penseur qui mérite que l'on s'attarde sur ses idées, telles qu'elles sont exprimées dans ses essais et ses innombrables lettres, et transparaissent éventuellement dans sa fiction et sa poésie ; à cet égard, Mosig fait probablement figure de pionnier ; j'imagine que tous ces développements seront utilement complétés par ma lecture – en cours – de H.P. Lovecraft : The Decline of the West de S.T. Joshi, semble-t-il l'ouvrage de référence sur la question), sans recourir encore aux outils pyshcologiques. L'intérêt de ces divers articles est essentiellement historique, toutefois, même s'ils fournissent une introduction nécessaire et plutôt bienvenue.

 

Le gros de l'ouvrage est cependant consacré à l'interprétation des œuvres de Lovecraft selon un angle analytique empruntant essentiellement à Carl Gustav Jung (mais aussi de temps à autre au bon docteur Freud, ou encore à Leon Festinger pour ce qui est de la « dissonance cognitive »). « The Outsider » (« Je suis d'ailleurs ») est au centre des préoccupations de notre psychologue (même s'il livre aussi des développements sur d'autres textes, comme « The Rats in the Walls », « The White Ship » ou encore The Dream-Quest of Unknown Kadath). On s'attardera du coup sur le plus long article du recueil, « The Four Faces of ''The Outsider'' », article qui m'a vraiment surpris (dans le meilleur sens du terme) et séduit, et dont je suppose qu'il a dû avoir un caractère révolutionnaire dans l'histoire de l'exégèse lovecraftienne, au moment de sa parution – 1973 – et dans les années qui suivirent. Comme le titre l'indique, Mosig y livre quatre interprétations différentes de la célèbre nouvelle (par ailleurs très poe-esque) : il commence par l'interprétation « autobiographique », qui a quelque chose d'une évidence à la lecture de ces pages inspirées – et ce même si ce genre d'interprétation doit de manière générale être manié avec des pincettes, mais c'est bien le cas ici. On passe alors à l'interprétation analytique, jungienne, étude de la psyché et odyssée de l'inconscient au conscient, avec l'Ombre qui vient foutre la zone ; et, malgré mon scepticisme initial, je ne peux que reconnaître que c'est assez bien vu (bon, hors les réminiscences freudiennes intempestives – avec inévitable tour phallique). Mosig qualifie la troisième interprétation d' « anti-métaphysique » (ce que je ne trouve pas très approprié...), le périple de l' « Outsider » étant dès lors une satire grinçante sur l'absurdité de la vie après la mort ; c'est à mon sens l'interprétation la plus faible, et Mosig lui-même semble de cet avis. Reste enfin l'analyse « philosophique », qui met l'accent sur la place de l'homme dans un univers matérialiste, mécaniste et indifférentiste – reprenant ainsi les éléments développés dans ce que j'ai envisagé comme étant la « première partie » de ce recueil. Dans tous les cas, Mosig se montre très perspicace et convaincant, et cet article est du coup à mon sens exemplaire – d'autant qu'en dernier recours, l'auteur vient apporter de sérieux bémols à ce qu'il a pourtant si précieusement analysé, et pondère ainsi toute interprétation avec une belle humilité : il y a de la place pour bien d'autres analyses, et si celles de Mosig sont brillantes, elles se complètent et peuvent être complétées par d'autres. Vraiment bien. La suite, sur la dissonance cognitive, m'a laissé un peu plus perplexe, mais il y a encore des choses à prendre dans ces développements psychologiques.

 

Après ce grand moment critique, le reste – des articles jamais publiés auparavant, et délibérément subjectifs – accuse un coup de mou... et, hélas, se montre nettement moins pertinent : qu'il s'agisse de lire Lovecraft à l'aune du bouddhisme zen (surtout, et avec un pénible prosélytisme en faveur de la méditation, à la limite du grotesque en ce qui me concerne) et de la physique quantique (euh...), ou de chercher une composition particulière derrière « The Music of Erich Zann » (le Concerto pour violon en ré mineur, opus 47, de Jean Sibelius, bien sûr ! Oui, Mosig est un fan... mais il ne s'appuie pas sur grand-chose, du coup). Un peu d'autobiographie, enfin. Bon...

 

Et suivent les « appréciations », dont une plus longue que les autres par sa fille Laila Briquet-Mosig, élevée en lovecraftienne par un lovecraftien...

 

Ces petits riens de la fin n'empêchent cependant pas Mosig at Last de constituer un grand moment de critique lovecraftienne ; et j'apprécie particulièrement l'humilité dont il témoigne, en n'assenant pas ses interprétations comme des vérités incontestables, en n'obligeant pas le lecteur à adhérer, à se positionner « pour » ou « contre », mais en l'incitant seulement à réfléchir, avec un enthousiasme communicatif. Subtil, limpide, passionné mais solide, érudit sans être pédant, original sans jamais oublier le texte de base, Mosig at Last est un ouvrage fort intéressant – et, donc, à bien des égards exemplaire.

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Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

Publié le par Nébal

Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

PELOSATO (Alain), Lovecraft au cinéma. Avec la lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh, Saint-Denis, Éditions Édilivre Aparis, 2011, 129 p.

 

Elle n'est pas facile, la vie de lovecraftophile compulsif. Pour dénicher très éventuellement un ou deux bijoux – en fait tout au plus des friandises la majeure partie du temps –, elle implique de se farcir quantité d'étrons, « hommages » au Maître dont celui-ci se serait sans doute bien passé. Cela vaut, à l'évidence, pour les très nombreux (trop, trop nombreux) « pastiches » censés participer de la mythologie lovecraftienne (ou plus souvent, hélas, derlethienne) ; mais c'est aussi vrai des essais. À l'évidence, les Joshi sont rares.

 

Prenez ce livre d'Alain Pelosato, par exemple. Je n'arrive pas à comprendre comment j'ai pu en faire l'acquisition. Bon sang : « édité » chez Édilivre – autrement dit pas édité du tout –, ça aurait dû suffire pour me faire fuir cette bouse indigente, mais non. Compulsion... Le nom d'Alain Pelosato aussi aurait dû me faire peur ; mais à l'époque de mon achat, je n'avais sans doute jamais entendu parler du monsieur. Depuis, cependant, on m'a dessiné à plusieurs reprises un portrait guère flatteur de ce sinistre personnage ; et là, après avoir lu – non, soyons honnête, « survolé », parce que bon – ce torchon, ben je comprends mieux, du coup.

 

Mais voilà : je me suis senti contraint de jeter un œil à ce machin quand j'ai appris que je devais participer prochainement, à l'occasion de la Necronomi'con lyonnaise (4 et 5 juillet 2015), à une table ronde sur les adaptations cinématographiques de Lovecraft où serait présent le monsieur (en tête d'affiche, même).

 

Mazette. Risque non négligeable que ça soit sportif, voire violent...

 

Car ce torchon est à n'en pas douter un des pires « livres » que j'ai jamais lus (et pas seulement dans le domaine fangeux de la lovecraftophilie la plus sordide). Rien d'étonnant à ce que ça ait fini chez Édilivre : aucun éditeur digne de ce nom n'aurait accepté de publier cette horreur.

 

Ce « livre » (bon sang que ça fait mal de reconnaître que cette abomination est un livre...) tient en effet de la performance scabreuse (et implique chez le lecteur une dose de masochisme franchement déraisonnable). Construit de bric et de broc, il a certes pour thème essentiel les adaptations cinématographiques de Lovecraft, mais comprend aussi un chapitre (dont on se demande franchement ce qu'il fout là) sur le rapport à la nature dans les œuvres du Maître de Providence, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est guère convaincant, ainsi qu'une nouvelle absolument dénuée du moindre intérêt, « La Lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh » (Pierre Dagon étant un pseudonyme de « l'auteur »). Bon, inutile de développer outre mesure sur ces bouche-trous...

 

Reste Lovecraft au cinéma, donc. L'essentiel, hein. En notant d'emblée, beau témoignage de sérieux et de professionnalisme, qu'un chapitre entier, d'une quinzaine de pages, est consacré aux films que Pelosato... n'a pas vus. Bon... Cela dit, le reste vaut le détour, même si tout cela est largement redondant dans les différents chapitres, qui reviennent sans cesse sur les mêmes films et les mêmes réalisateurs, témoignage supplémentaire mais particulièrement éloquent de l'absence de véritable plan, autant dire au-delà de méthode, caractérisant ce machin (dépourvu par ailleurs de toute réflexion d'ensemble, ne serait-ce que sur la difficulté à figurer, à représenter l'horreur lovecraftienne...). Le lovecraftophile, même très amateur, n'y apprendra somme toute pas grand-chose (à s'en tenir aux films listés), mais aura l'occasion, régulièrement, en tournant les pages les yeux exorbités et la sueur au front, de tomber sur des morceaux d'anthologie, à mourir de rire, ou à vomir, disons les deux, tiens, et en même temps.

 

Car Alain Pelosato, dans ce bouquin construit n'importe comment, écrit avec les tentacules et à l'évidence pas relu (ça dépasse les simples coquilles : il y a régulièrement d'authentiques fautes, voire, c'est récurrent, des fragments entiers manquants), fait preuve d'un sens critique extraordinaire. Sa synthèse est impressionnante à cet égard ; pour m'en tenir à un exemple, et non des moindres, je mentionnerais la « critique » finale du Re-Animator de Stuart Gordon : « Adaptation des nouvelles Herbert West de Lovecraft. Brrr... » Je vous épargne les autres, ça revient souvent au même. Considérer que ce film dont le gore se veut humoristique puisse faire frissonner, en même temps, c'est assez édifiant. Mais ne lui accorder qu'un « Brrr... » en guise de synthèse finale, même s'il y a eu davantage de développements concernant ce métrage auparavant, relève au choix de l'escroquerie, du je-m'enfoutisme ou de l'incompétence (et peut-être de tout cela à la fois).

 

Mais Alain Pelosato est à n'en pas douter un authentique cinéphile. Je dirais même un cinéphile punk. Seul un cinéphile punk peut en effet trouver du talent à Uwe Boll (pour Alone in the Dark et pour House of the Dead, « qui n'était pas non plus un si mauvais film que cela... »), ou dire de l'affreux Alien vs. Predator de Paul W.S. Anderson que c'est un « superbe film ! ».

 

Bon : le manque de discernement de « l'auteur » est stupéfiant, qui opère un nivellement par le bas dont on aurait envie de ricaner, même s'il se présentait sous la forme hélas commune d'un blog complaisant – alors un livre... Car presque tout est bon, aux yeux de Pelosato. Sans même parler de la fidélité à Lovecraft : pour en rester à Stuart Gordon, on peut ici évoquer le cas de son From Beyond, qui a certes bien des fans parmi les bisseux, mais pour une fois je n'en fais pas partie ; là n'est pas la question, et je veux bien jouer le jeu du « les goûts, les couleurs » ; par contre, prétendre que c'est « fidèle » ? Euh... Je ne me souviens plus des passages SM fétichistes dans la nouvelle de Lovecraft, mais ça doit être que j'ai une mauvaise mémoire.

 

La vision d'Alain Pelosato est à vrai dire plus qu'à son tour perturbante. Et, au-delà des questions d'appréciation, toujours discutables, les erreurs factuelles ne manquent pas : à titre d'exemple, insister, en 2011, sur le caractère « maudit » et « rejeté par l'establishment » de John Carpenter, là où ledit réalisateur est sans doute un des rares à bénéficier d'une reconnaissance critique pour ses films de fantastique ou de science-ficton, même pour les plus B, voire parfois Z, ça témoigne quand même assez de ce que Pelosato a des œillères...

 

J'imagine que je pourrais encore broder, quant à la pure critique, ou, et c'est encore plus gênant, aux lacunes dans l'énumération des films d'inspiration lovecraftienne, ce genre de choses. Mais ce n'est sans doute pas nécessaire : je suppose que les quelques paragraphes qui précèdent suffisent à reléguer ce Lovecraft au cinéma dans les oubliettes de l'auto-édition pour guignols. Fuyez cette horreur. La lovecraftophilie compulsive ne justifie pas tout...

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L'Usage des armes, de Iain M. Banks

Publié le par Nébal

L'Usage des armes, de Iain M. Banks

BANKS (Iain M.), L'Usage des armes, [Use of Weapons], traduit de l'anglais par Hélène Collon, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1990] 1992, 415 p.

 

(Euh...)

 

(Mf.)

 

(Faut que je vous avoue un truc : pour rédiger ce compte rendu miteux, je me base sur des notes prises il y a pas loin de deux mois de ça, immédiatement après ma lecture du roman.)

 

(Le problème, c'est que je ne m'en souviens pas du tout... C'est dire si ce troisième tome du « cycle de la Culture » m'a marqué...)

 

(Bon, les bêtises que je vais écrire par la suite sont donc à prendre avec des pincettes, comme d'habitude, oui, mais plus.)

 

(Mes notes d'alors commençaient ainsi :)

 

Tiens ! Ne crions pas victoire trop tôt, mais peut-être que je le tiens enfin, le Banks qui me botte vraiment.

 

(Ouais, tu parles, visiblement...)

 

Jusque-là (Efroyabl Ange1, Une forme de guerre et L'Homme des jeux), j'avais tendance à trouver ça « bon, mais... », et là j'ai envie de dégager le « mais... » (enfin, pas tout à fait, on ne se refait pas).

 

(Aheum...)

 

Le meilleur des livres que j'avais lus a été conservé (je ne parle pas ici des passages phonétiques d'Efroyabl Ange1), et le pire a été en bonne partie évincé (sous-entendu : il n'y a pas trop de tirage à la ligne ou ce genre de choses).

 

Un des principaux intérêts de L'Usage des armes par rapport aux romans précédents est qu'il permet de mieux appréhender la Culture de l'intérieur, quand bien même c'est essentiellement à travers les yeux de Cheradenine Zakalwe, mercenaire de son état (et espion et stratège), en principe non affilié ; ce qui peut rappeler, sur un mode inversé, le Bora Horza Gobuchul d'Une forme de guerre ; leur rapport à la Culture, à l'un comme à l'autre, est « forcé » ; Zakalwe, cependant, a un supérieur au sein de la Culture, Dziet Sma (lourd passif entre les deux), qui a parfois du mal à gérer les méthodes violentes de son pupille.

 

Se pose alors, une fois de plus et avant toute autre considération, la question de l'hégémonie de la Culture ; celle-ci est présente dès le début du cycle, dans une version « soft power », mais elle est cette fois beaucoup plus frontale : la Culture entend bien s'étendre sur les mondes qu'elle « protège », par la force si besoin est. Ambition classique de ces gens (enfin, ici, des Mentaux, probablement...) qui entendent faire le bonheur des autres malgré eux et sans leur demander leur avis...

 

L'Usage des armes est construit sur deux lignes narratives. Dans l'une, au « présent », nous voyons Sma rechercher par tous les moyens Zakalwe pour le faire réintégrer la branche Contact de Circonstances Spéciales (et c'est pas évident), puis, une fois le mercenaire retrouvé, l'engager dans une très complexe mission où la diplomatie et l'espionnage cèdent bientôt la place à la pure stratégie militaire (passablement tordue).

 

L'autre ligne narrative s'intéresse à Zakalwe seul, et remonte dans le temps pour mieux comprendre la psychologie du personnage (un « mieux » tout relatif, le mélange délibéré des époques rendant parfois la lecture confuse au premier abord).

 

Sma et surtout Zakalwe sont des personnages complexes et authentiques, que l'on suit avec plaisir (malgré le final « psychanalytique »?). Leurs motivations sont ambiguës, leurs émotions à fleur de peau, tout cela résultant d'un passé pas toujours facile à admettre, et qui, à l'occasion, remplace la pseudo-guerre « publique » par quelque chose de « privé ».

 

Le style est à l'avenant, qui parvient à éviter dans l'ensemble le tirage à la ligne qui m'avait semblé si pénible dans Une forme de guerre (notamment pour les interminables scènes d'action). On ne devrait pas cependant voir en L'Usage des armes un roman de science-fiction purement « cérébrale » : si l'univers qui y est dépeint est largement moins baroque que celui d'Une forme de guerre, le roman reste divertissant, et – ouf – on ne s'ennuie pas à sa lecture.

 

Et donc voilà : en dehors de quelques pages un peu trop confuses, peut-être, en milieu de roman (mais il y a ici une intention que je peux difficilement saisir avec le recul), L'Usage des armes m'a davantage convaincu que les précédents. Ceci étant, c'est bien avec le suivant, Excession, que j'ai enfin trouvé un roman de la Culture parfaitement à mon goût ; à bientôt, donc.

 

(Et pardon...)

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