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"Douze Cordes"

Publié le par Nébal

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Douze Cordes. 12 nouvelles musicales, [s.l.], aNTIDATA, 2010, 137 p.

 

On a beaucoup fait, autour de moi, de propagande en faveur des éditions aNTIDATA, et notamment de leurs anthologies thématiques. Il était donc bien temps que je m’y mette. Mon choix s’est tout naturellement porté sur Douze Cordes, recueil de douze brèves nouvelles musicales (dépassant rarement les dix pages), parce que la musique, c’est la vie (sauf quand c’est sa fête). Chaque texte se voit attribuer un genre musical plus ou moins précis, ainsi qu’une playlist en guise de présentation de l’auteur (on notera au passage une forte proportion de débutants ou presque, ce qui, j’imagine, peut expliquer bien des choses).

 

Je me sens un tantinet désarmé pour livrer le moindre commentaire intéressant sur cette courte anthologie, et la brièveté des nouvelles n’y est pas pour rien : difficile de ne pas en dire trop dans certains cas, quand, dans d’autres, le récit cède la place à la saynète plus ou moins rétive au compte rendu. C’est d’ailleurs là à mon sens un défaut de cette anthologie, pour laquelle je suppose un appel à textes très restrictif, et peut-être trop, en ce qui concerne la longueur… Mais bon, on va tenter de faire comme si.

 

Commençons par le meilleur. Ça tombe bien, la première nouvelle, « Hamburger chéri » de Cécile Coulon (« punk rock vintage ») en fait partie : joli portrait d’une jeune femme, effectivement aussi naïf qu’une chanson des Ramones, mais mieux écrit, ça se lit bien. Autre franche réussite, « Sixième bleue » d’Olivier Salaün (« variété à pleurer ») est une tendre évocation d’amour pré-pubère sur fond de l’immortelle « Aline » de Christophe ; bien vu. Je retiens également dans cette catégorie « Le Schnark de Levallois » de Malvina Majoux (« indus »), amusant et touchant, quand bien même hermétique, récit de la lutte d’un vieillard contre les travaux qui anéantissent sa ville. Mais c’est hélas à peu près tout…

 

Il y a quand même d’autres nouvelles assez correctes : « Le Seuil (variation sur Free Bird) » de Scarlett Allainguillaume (« blues blanc ») en fait partie, plus du fait de son écriture que de ce qu’elle rapporte. Je note également ici « Sur un air d’Elena » de Ludmila Safyane (« King of pop music »), avec sa lolita obsédée par Michael Jackson. J’ai hésité à faire figurer dans le premier ensemble « Un café et une guitare » de Gilles Marchand (« psyché de bar »), évocation sympathique d’un musicien (?) un peu à l’ouest, mais le style m’a semblé souffrir de quelques petits pains, pas dramatiques, mais tout de même regrettables. Enfin, à la limite, j’accorde le bénéfice du doute à « Tout ce que tu fais est merveilleux » de Charlotte Monégier (« chanson française »), avec du Piaf et de l’imposture.

 

Le reste, hélas, me paraît au mieux sans intérêt (« La Faucheuse n’aimerait pas les aubades ? » de Bertrand Redonnet, « folk old school » ; « Le Trombone en or » de Christophe Ségas, « fanfare » ; « Armor – Andalousie » de François Martinache, « beach flamenco »), au pire mal écrit ou construit (« 35 » d’Amandine Bellet, « musique d’ascenseur ») ; « Un crime parfait (pour Massenet) » de Christophe Despaux, « electro-pop tueuse »), et je ne vois pas vraiment ce que je pourrais en dire de plus…

 

Bilan des plus mitigés, donc, pour ce premier contact avec aNTIDATA… Mais bon, je retenterai l’expérience tout de même.

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"La Route perdue", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), La Route perdue et autres textes. Langues et légendes avant Le Seigneur des Anneaux, [The Lost Road And Other Writings], édition de Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Paris, Christian Bourgois – Pocket, coll. Science-fiction – Fantasy, [1987, 2008] 2012, 755 p.

 

Ah ben ça faisait un moment que je n’avais pas lu du Tolkien, moi. Et, du coup, j’avais oublié la règle d’or pour les volumes de « L’Histoire de la Terre du Milieu » : ne surtout pas lire les commentaires (abondants) du fiston Tolkien. Ceux-ci sont à l’évidence réservés aux plus maniaques des tolkiénistes, et à ceux qui veulent apprendre les différents dialectes elfiques. Ce qui n’est pas mon cas. Mais il m’a fallu un certain temps avant de me résoudre à sauter ces pages ultra-pointues et, disons-le, chiantes comme la mort. J’ai néanmoins fini par me contenter de ce qui reste (malgré tout), fragments plus ou moins intéressants du grand J.R.R. ; car, oui, on peut bien le dire, il s’agit là de versions de travail, pour ne pas dire de fonds de tiroir…

 

Il y a cependant des choses intéressantes dans ce gros volume hétéroclite, qui se partage en deux grosses parties (pour ce qui est lisible, s’entend). La première, qui vaut son titre au recueil, se concentre sur l’histoire de Númenor, la version tolkiénienne du mythe de l’Atlantide. On commence par s’intéresser à la genèse de la légende, et aux différentes versions de « La Chute de Númenor » : « L’Esquisse originale » n’est qu’un simple brouillon, qui présente la première ébauche du Deuxième Âge. Suivent deux versions de ce texte, dont la seconde est un peu plus rédigée… du moins le début, qui diverge sensiblement de la première version (après, Christopher Tolkien se contente de citer les extraits différents). « L’Évolution ultérieure de La Chute de Númenor » n’est quant à elle composée que de commentaires de Christopher Tolkien sur quelques variantes dans une copie dactylographiée. Tout cela est plus moins intéressant… mais n’apporte pas grand-chose pour qui a déjà lu Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés.

 

Il en va autrement pour ce qui est de « La Route perdue » à proprement parler, ébauche d’un long récit sur ce mythe prenant la forme d’un voyage dans le temps. On dispose tout d’abord des deux premiers chapitres, assez pointus ; nous y faisons la connaissance d’un homme et de son fils, Oswin et Alboin (« Ami des elfes » = Elendil), en commençant par nous interroger sur la signification et les l’origine de ces noms ; on trouve ensuite bien des noms tolkiéniens dans la bouche d’Alboin, dont celui de Númenor, qui renvoient aux langues « inventées » de Tolkien (que l’on identifie sans peine à Alboin, avec son intérêt pour les langues anciennes) ; le père, Oswin Errol, est un historien ; quant au fils d’Alboin, il s’agit d’Audouin (Herendil). Pointu, vous disais-je… Mais pas inintéressant, surtout avec la biographie de l’auteur à portée. Suivent deux « Chapitres númenóréens », situés bien plus loin dans l’histoire ; Herendil y prend le parti de Sauron, contre son père Elendil ; puis ce dernier résume les faits. Les notes qui suivent témoignent de l’ambiguïté sur ce qui doit advenir du père et du fils. « Les Chapitres ébauchés » ne consistent guère qu’en notes complexes et confuses et poèmes sur ce qui devait advenir par la suite. Disons-le tout net, tout ceci est quand même d’un abord difficile, et le plaisir de lecture n’est guère de la partie, on est quand même pas mal dans le domaine de l’érudition…

 

La deuxième partie – beaucoup plus longue, et qui n’a donc rien à voir – s’intéresse au Valinor et à la Terre du Milieu avant Le Seigneur des Anneaux, autant de choses qui se rapportent pas mal à l’élaboration du Silmarillion. Ce qui, à vrai dire, n’est pas forcément pour me déplaire, dans la mesure où j’adoooOOOooore Le Silmarillion, lecture qui m’avait encore plus enthousiasmé que Le Seigneur des Anneaux du fait de son incroyable souffle épique et de sa langue délicieusement archaïque, renvoyant aux mythes fondateurs et aux sagas scandinaves.

 

« Les Nouvelles Annales du Valinor » sont une chronologie jusqu’à la création du soleil et au retour des Elfes dans le Beleriand. « Les Nouvelles Annales du Beleriand » poursuivent cette première chronologie, de manière plus détaillée, jusqu’à la victoire sur Morgoth et la fin du Beleriand. Bon, là, on est vraiment dans le domaine des notes de travail…

 

La donne change avec « Ainulindalë », qui est le très beau récit de la création du monde. « Le Lhammas » revient au pointu, avec de savantes dissertations philologiques sur l’origine des langues de l’univers tolkiénien, leur liens et leur évolution ; ici, l’auteur s’amuse tout en  faisant son boulot… Et l’on poursuit dans les versions de travail du Silmarillion avec la « Quenta Silmarillion », très gros morceau dont je me suis régalé, mais qui est hélas incomplet (notamment en ce qui concerne les histoires de Beren et Luthien et des Enfants de Húrin). Alors, certes, on n’y apprend pas grand-chose de neuf. Mais, bordel, qu’est-ce que c’est bon ! Ça m’a donné une terrible envie de relire pour la énième fois Le Silmarillion, que je tends décidément à considérer comme le sommet de l’œuvre de Tolkien.

 

Il va ensuite de soi que, non, je n’ai pas compulsé « Les Étymologies » (ça va pas la tête ?).  J’ai de même fait l’impasse sur les appendices du fiston…

 

Au final, il est clair que ce gros volume ne présente guère d’intérêt en lui-même pour le lecteur lambda. J’en déconseille donc assez franchement la lecture. Son principal atout est en effet de donner envie de (re)lire d’autres œuvres, plus « achevées » (même si…), de J.R.R. Tolkien, Silmarillion en tête. Et je sens qu’un de ces jours…

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Villette Sonique - Neurosis + guests @ Grande Halle de La Villette, Paris, 25/05/2013

Publié le par Nébal

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Hop, mon compte rendu de concert se trouve sur le site des Immortels.

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"Heresy", de Lustmord

Publié le par Nébal

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LUSTMORD, Heresy (Ant-Zen, 2013)

 

Tracklist :

 

01 – Heresy Part I

02 – Heresy Part II

03 – Heresy Part III

04 – Heresy Part IV

05 – Heresy Part V

06 – Heresy Part VI

 

Hop, ma chronique se trouve sur le site des Immortels.

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"Trente-trois Sonnets composés au secret", de Jean Cassou

Publié le par Nébal

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CASSOU (Jean), Trente-trois Sonnets composés au secret ; La Rose et le Vin ; La Folie d’Amadis ; avec un inédit, préface d’Aragon, édition présentée par Florence de Lussy, Paris, Gallimard, coll. Poésie, 1995, 186 p.

 

 

Je vous entends ricaner d’ici. Ouais, ouais, foutez-vous de ma gueule. « Nébal il lit de la polésie, gna gna gna, Nébal il va voir les pouètes à leur Marché, gna gna gna… »

 

Ben oui. Que voulez-vous que je vous dise ? C’est la pure vérité. L’autre jour, ON m’a tendu une embuscade, et je me suis rendu au Marché de la Polésie, place Saint-Sulpice. J’y ai même passé un agréable après-midi, en très bonne compagnie ; et je me suis dit, là, comme ça, que je ne pouvais pas décemment en partir sans un livre de polésie. Mais pas n’importe laquelle, hein !

 

Mon regard a été attiré par la couverture du n° 15 du Visage Vert. Et là, illumination ! Je me suis souvenu que j’y avais lu deux magnifiques textes, très pouétiques justement, de Jean Cassou, qui m’avaient collé une sacrée baffe. J’ai cherché à savoir s’il était possible de se procurer d’autres œuvres du monsieur, du coup, et, au stand de Gallimard (paye ton petit éditeur), j’ai déniché ces Trente-trois Sonnets composés au secret. Et je me suis dit que l’expérience méritait d’être tentée.

 

Voilà.

 

C’est tout.

 

 

Sauf que maintenant faut que j’essaye d’en parler.

 

Contexte : la Deuxième Guerre mondiale. Jean Cassou fait partie d’un réseau de résistance à Toulouse (France dite « libre »…). Il est arrêté, et envoyé en prison (il sera libéré provisoirement, avant d’être condamné à la réclusion). C’est là qu’il compose, de mémoire tout d’abord, ses Trente-trois Sonnets. Qui seront publiés clandestinement par les Éditions de Minuit, sous le nom de Jean Noir, avec une préface d’un certain François La Colère, qui n’est autre qu’Aragon.

 

Arrêtons-nous un instant sur cette préface, parce qu’elle vaut sacrément le détour. D’une plume aussi élégante qu’hargneuse, Aragon nous y dépeint tout d’abord, avant de faire l’éloge du pouète, les prisons de Vichy, et le sort qu’elles réservent aux résistants, et notamment aux communistes. Pages édifiantes, puissantes, d’une beauté qui n’a d’égale que la vigueur. Puis « François La Colère » dissèque la polésie de « Jean Noir » (de manière relativement technique, ce qui m’a plus ou moins parlé).

 

Cette polésie, pour être une émanation de la prison, n’en parle que fort peu. Elle est, à sa manière, une évasion. Mais il est « amusant » (le terme n’est peut-être pas très bien choisi…) de constater que « Jean Noir » s’évade de la prison de Vichy par le biais d’une polésie « recluse », au lourd carcan formel, et qui plus est passablement anachronique. Des sonnets ? Allons bon ! Ben si.

 

J’avoue n’avoir été que moyennement séduit par les rimes de « Jean Noir ». Mais il y a tout de même quelques beaux passages dans ces Trente-trois Sonnets composés au secret. Tenez, par exemple (XXIII) :

 

Aux fées rencontrées le long du chemin

Je vais racontant Fantine et Cosette.

L’arbre de l’école, à son tour, répète

 

Une belle histoire où l’on dit : demain…

Ah ! Jaillisse enfin le matin de fête

Où sur les fusils s’abattront les poings !

 

J’aime bien. J’aime bien ça, aussi (XXXI) :

 

Oh ! ce soir soit pour nous le dernier soir tombé,

Et puisqu’il faut rêver, rêvons la mort des rêves.

 

Et je pourrais sans doute livrer d’autres exemples. Mais bon, sans plus, quand même (ben oui, c’est de la polésie…).

 

La Rose et le Vin, également composé en prison si j’en crois les dates et la dédicace, présente une autre facette, bien différente, de la polésie de Jean Cassou. Dans le « Commentaire » qui accompagne cette œuvre, le pouète renvoie dos à dos les « mathématiciens » et les surréalistes. On sent quand même énormément l’influence de ces derniers. Ce qui donne des pièces plus ou moins convaincantes à mon (mauvais) goût. J’avoue y avoir particulièrement goûté les pièces les plus « libres », et surtout de délicieux petits poèmes en prose, qui m’ont ramené aux « nouvelles » qui m’avaient tant parlé. Tenez, un exemple (XXX) :

 

C'est toi, musicien ? Une ombre tenant haut la lampe va vers la porte et l'ouvre solennellement à l'ombre visiteuse. Entre, tu peux entrer à présent, ma chambre est nue et j'ai les épaules brisées d'avoir porté longtemps un lourd fardeau. Mes cheveux sont gris. Alors qu'ils étaient noirs, tu venais souvent chez moi et nous chantions comme des aveugles. Puis je t'ai chassé, mais tu te rappelles ta promesse, musicien ? Celle de revenir, tu sais, pour… le scherzo. Une singulière idée qui m'était venue là ! Mes cheveux sont gris et j'ai porté un lourd fardeau.

Toi, tu n'as pas changé. Le visiteur est un long personnage, son plastron glacé luit comme un clair de lune. Le visiteur s'assied. Un silence, plus épais qu'aucun silence au monde, s'étend dans la chambre. Vois-tu, je n'ai jamais connu un aussi total silence, et pourtant j'ai vécu dans une telle solitude ! Il n'était personne qui sût qu'il fallait venir, entrer par cette même porte et me tendre la main, personne. C'est ce qu'on appelle un petit malentendu, un affreux petit malentendu. Pourquoi regardes-tu autour de toi ? Il n'y a rien d'intéressant pour personne ici. C'est ma chambre.

Tu vas te lever, sans doute. Et tu vas t'avancer vers moi, et poser tes mains sur mes épaules, et me regarder dans les yeux, et je verrai ma face sur la tienne. Oh ! Je n'ignore pas la vieille histoire : qui a vu son ombre doit mourir. Mais pas avant le scherzo, n'est-ce pas ? Non, pas avant... Le moment est venu, je crois. L'atroce moment où la mesure est comble. Ma mesure et la mesure du monde. L'heure avait tout noyé de sa stupeur lorsque, je ne sais pourquoi, – un pur hasard dans ce désordre final, – j'ai vu cette fleur et ce verre de vin, et tout est venu de là, comme le mourant revoit sa vie, et à présent c'est fini, il ne reste plus qu'une immense joie, légère, légère... Et je t'ai appelé, oh ! d'une voix si rauque de sanglots. Mais je t'ai appelé, je pouvais t'appeler à présent, et je t'ai ouvert cette triste, obscure porte qui ne s'ouvrait plus jamais, cette inexorable porte. Dehors, il fait une nuit de sang, et dans ma chambre il n'y a que la lampe, la lampe et moi, et puis toi, fantôme terrible, vieil ami ! Tu m'apportes ton présent de retour et d'adieu, ton délicieux présent. Qui a chanté une fois ce chant ne le chantera plus de sa vie. Qui a dansé cette danse n'est déjà plus qu'une ombre, comme toi et moi. Le musicien s'est pris à sourire, de son trois fois triste sourire d'ombre. Nul ne saurait voir ce sourire sans se sentir le cœur glacé. Sans se sentir le cœur prêt à battre une dernière fois d'un battement de joie légère, impalpable, pareille au souffle de l'inutile printemps à travers les cyprès des morts et l'ombre des ombres.

 

‘tain, ça, ça en pète, tout de même. Et c’est là, dans ces trop rares pièces, que j’ai pu retrouver l’auteur qui m’avait tant séduit. Le reste, hélas, m’a le plus souvent laissé de marbre…

 

Pas grand-chose à dire sur La Folie d’Amadis, si ce n’est que c’est assez joli…

 

Au final, sentiment très mitigé, et qui ne fait que confirmer que la polésie et moi, ça fait plus d’un. Sauf à l’occasion de quelques pièces qui s’éloignent heureusement de la rimaille, et dans lesquelles la plume libérée s’offre de beaux tableaux fantastiques. C’est dans cette direction que je vais donc creuser, car je compte bien, malgré ce bilan en demi-teinte, lire encore du Jean Cassou.

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"Forêts noires", de Romain Verger

Publié le par Nébal

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VERGER (Romain), Forêts noires, Meudon, Quidam, coll. Made in Europe, 2010, 89 p.

 

Ah ben voilà.

 

J’avais hésité à parler de Fissions et Forêts noires dans un unique article. Finalement, la matière me paraissait suffisamment riche pour consacrer un compte rendu de taille conventionnelle à Fissions. Et maintenant, je fais quoi pour Forêts noires ? Ben, ce que je peux… C’est qu’il est étrange, ce (très) court roman (?), et que je ne suis pas bien certain d’avoir parfaitement saisi tous ses enjeux. Mais bon, on va faire comme si (vous êtes sur un blog, et voyez son adresse).

 

Forêts noires est le troisième roman de Romain Verger, paru en 2010 chez Quidam, comme les deux précédents (sur lesquels je poserais bien ma patte un de ces jours), et à la différence du petit dernier qui a fait les honneurs du Vampire Actif. Des trois nouvelles (avec des guillemets, peut-être ?) que j’avais lues dans le n° 17 du Visage Vert, deux ont servi à l’élaboration de ce livre déstabilisant, et sans doute passablement rétif au commentaire.

 

Pourtant, tout commence de manière fort simple. Le narrateur, chercheur de son état, est envoyé au Japon, aux abords de la forêt d’Aokigahara Jukai – la « Mer d’Arbres », au pied du Fuji-Yama. Un cadre très beau, certes… mais aussi rapidement inquiétant : c’est que la forêt a la réputation de faire disparaître les hommes (les femmes sont mystérieusement épargnées) ; elle les attire, et les pousse au suicide… Et les veuves, errant dans les bois, retrouvent parfois un pendu, une carte de crédit, quelque autre indice de la disparition inéluctable d’un être aimé.

 

Notre chercheur – qui ne peut guère chercher, dans la mesure où son matériel ne lui parvient toujours pas après des mois d’attente – oublie sa vie française (et notamment sa mère) sur les rives du lac Motosu-ko, auprès de la douce veuve Hatsue. Puis, un jour, il succombe, comme les autres, et, avec l’ami Shintaro, pénètre la forêt.

 

Plusieurs choix étaient dès lors possibles : arrêter les choses ici, et cela aurait fait une très belle nouvelle ; ou peut-être les continuer sur un mode horrifico-grotesque, qui n’aurait pas été forcément pour me déplaire, mais aurait sans doute été périlleux ; mais ni l’un ni l’autre : Romain Verger use de cette singulière escapade sylvestre pour exhumer, plus ou moins dans la douleur, des réminiscences d’autres forêts et d’autres temps, souvenirs longtemps refoulés de la jeunesse du narrateur.

 

Dès lors, on peut, à peu de choses près, tirer un trait sur le cadre nippon, et n’envisager en somme cette belle introduction que comme un prétexte à de très jolies vignettes, très ambiguës, d’une jeunesse péniblement ressassée, avec ses figures tutélaires rôdant dans les bois, et notamment celle du (trop ?) bien nommé Vlad, enfant suceur de sang et chasseur émérite. L’évocation teintée de sourde inquiétude de ces Forêts noires est habile, et dessine un univers fantasmatique des plus saisissants.

 

La plume de Romain Verger, forcément, y est pour beaucoup. Le monsieur est décidément un styliste. Cette fois, je ne trouve rien à y redire, et, si l’on y perçoit toujours ce goût du mot rare, c’est dans un ensemble d’une fluidité indéniable, qui évite les brusques ruptures de registre que j’avais pu déplorer (rarement, mais tout de même) dans Fissions.

 

Cependant, je ne saurais prétendre que Forêts noires m’a autant emballé. C’est que Fissions, en pénétrant de manière plus marquée dans les registres du fantastique et du grotesque (voire du gothique) et en s’accordant une trame allant d’un point a à un point b (malgré les astucieuses circonvolutions de la construction narrative), a sans doute quelque chose de plus « simple », mais non moins élégant dans son évidence. En un mot comme en cent, c’est un roman, voilà. Forêts noires me laisse nettement plus perplexe – il a quelque chose de la succession de vignettes, un peu comme Six Photos noircies, pour évoquer une lecture récente, mais avec beaucoup plus de maîtrise, sur le fond comme dans la forme (à mon sens tout du moins).

 

Aussi ne suis-je pas bien certain d’avoir véritablement compris quoi que ce soit à Forêts noires… et, si ça se trouve, résumé de l’introduction mis à part, je ne raconte que des bêtises depuis le début. Diantre. Mais j’ai le sentiment – peut-être erroné, donc – que cela n’est pas forcément d’une grande importance. En fait de vignettes successives, Forêts noires peut aussi évoquer un grand tableau, entre romantisme noir et impressionnisme ; quelque chose, en somme, qui fait plus appels aux sens qu’à la raison ; mais bon, moi, l’art pictural, c’est un peu comme la polésie, alors… Et polésie il y a, très certainement, dans ces évocations sylvestres accumulées, où le flou nécessairement artistique préserve, voire met en évidence, les essences de la beauté noire, du fantasme primaire, et de l’inquiétante étrangeté.

 

 

Ah ben finalement j’ai atteint la taille conventionnelle pour ce compte rendu aussi. Bon : pas dit que j’ai vraiment apporté quelque chose d’utile à l’appréhension de cet énigmatique objet, et encore moins une « analyse » (horreur glauque) approfondie. Pour conclure bêtement, je dirais donc que c’est là une lecture appréciable, joliment sensuelle, et qui fait son petit effet. Mais, en lecteur lambda, j’avoue avoir été davantage convaincu par Fissions, roman qui a le mauvais goût d’avoir une trame plus nette. Je comprendrais cependant que les avis divergent (c’est énorme), et ne saurais passer sous silence les indéniables qualités de ce petit bouquin.

 

Promenons-nous dans les bois, donc (et tant que le loup y est, parce que sinon, quel intérêt ?)

 

(Les champignons, bien sûr.)

 

(Ah, les champignons…)

 

EDIT : Hippolyte et Gérard Abdaloff en parlent dans la Salle 101, ici.

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"Fissions", de Romain Verger

Publié le par Nébal

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VERGER (Romain), Fissions, Lyon, Le Vampire Actif, coll. Les Séditions, 2013, 137 p.

 

Bon, c’est toujours pas vraiment la joie pour rédiger des comptes rendus, et je me sens à vrai dire un peu désemparé… Je vais néanmoins tâcher de dire quelques mots de ce chouette court roman qu’est Fissions, mais, à tout hasard, sachez qu’on en trouve sur le ouèbe des critiques autrement plus approfondies (mais peut-être un peu prout-prout ?) que ce à quoi je puis espérer parvenir ici.

 

Fissions est le quatrième roman de Romain Verger (les trois précédents sont parus chez Quidam) et c’est, pour tout un tas de raisons plus ou moins valables, le premier que je lis. Mais j’avais en fait déjà lu du Romain Verger, ainsi que je m’en suis rendu compte un peu plus tard, à la lecture de Forêts noires (sur lequel je reviendrai très bientôt) : trois de ses nouvelles avaient en effet été publiées dans le n° 17 du Visage Vert (et j’ai cru comprendre qu’il figurerait également dans le prochain). Quand je les avais lues, à l’époque, j’avais noté en substance : « jolie plume, mais pas un souvenir impérissable ». Ce qui s’est vérifié, faut croire, dans la mesure où j’avais complètement zappé cette première approche… Mais n’en déduisez rien quant à la qualité de la production littéraire de Romain Verger : en contexte, et peut-être aussi parce que j’ai changé depuis, je l’envisage désormais d’un œil très différent. Mais assez de ces préliminaires : passons à Fissions.

 

Il va être d’autant plus difficile d’en parler que le récit se dévoile au fur et à mesure, et qu’il serait sans doute dommage d’en dire trop, le mieux étant de laisser la découverte au lecteur autant que possible. On peut toutefois avancer ici quelques éléments qui apparaissent tôt dans la trame. Fissions est donc le récit à la première personne, et a posteriori, d’une nuit de noces, un 21 juin ; la nuit la plus courte de l’année, mais qui se révèle bien longue pour les convives – ou certains d’entre eux, du moins.

 

Notre narrateur – dont on comprend bien vite qu’il est interné dans une institution psychiatrique et qu’il s’est crevé les yeux (paye ton Œdipe) – rapporte donc comment il a fait la connaissance de Noëline (que des noms chelous dans sa famille) via un site de rencontres aléatoires ; s’en est suivi, quelques mois à peine plus tard, un mariage précipité… et, donc, une nuit de noces désastreuse, où la fête, qui se tient dans la résidence maternelle de Noëline, grande demeure qui n’a pas manqué à mes yeux (crevés) d’évoquer l’inévitable château des romans gothiques, tourne bientôt au cauchemar, annoncé de manière fracassante par les hurlements incessants de la mariée recluse dans sa chambre. Et tout cela, nécessairement, finira mal.

 

La quatrième de couverture avance les termes de « fantastique » (yep), de « grotesque » (yep) et de « thriller » (beuh…) ; j’ai donc proposé celui de « gothique ». Mais il y a aussi, de toute évidence, pas mal de grec dans tout ça, essentiellement tragique comme de bien entendu (les références abondent, mais sans surcharger le récit pour autant). Quoi qu’il en soit, tout cela est de toute façon très diffus, et l’on ne se trouve que rarement en plein dans un de ces registres, qui fusionnent (…) avec grâce sous la plume inspirée de Romain Verger.

 

Cette plume, parlons-en. Je ne la trouve pas irréprochable, je n’irais pas jusque-là : j’ai le sentiment que Romain Verger, porté peut-être par un goût décadent pour le mot rare, en fait parfois un peu trop (notamment dans les toutes premières pages). Mais, mazette, dans l’ensemble, c’est tout de même vraiment bien écrit. Il est clair que Romain Verger a un style, et qu’il se montre fort adroit dans la composition de vignettes sublimes (dans tous les sens du terme) ; la polésie en prose infuse dans Fissions, sans jamais nuire à la fluidité du récit, la forme s’alliant au fond avec une justesse étonnante et des plus louables. Romain Verger parvient ainsi à instiller un délicieux sentiment de malaise permanent, avec quelques crises subites de glauque réclamant l’échappatoire à l’air libre. Admirable. Et tout aussi admirable est la construction du roman, qui relève cette fois à mon sens du modèle du genre. Présent et passé s’entremêlent avec astuce, réalité et folie de même, et Fissions – tour de force ? – tient à vrai dire du page turner sans jamais négliger pour autant la pure beauté.

 

Roman noir (au sens originel), Fissions dépeint enfin une très belle galerie de monstres ; la famille de Noëline fait froid dans le dos, les squelettes s’entassent dans les placards (et font un ramdam pas croyable), et le narrateur a également son lot de lourds secrets. Le secret est d’ailleurs probablement un des thèmes majeurs de ce court roman très dense, avec la mémoire, l’inconscient, la perversion, la cruauté… et, enfin, comme de juste, tout cela s’inscrit dans une réflexion plus ample sur l’écriture, ce qui la « justifie » et ce qu’elle produit.

 

Belle rencontre, donc, que ce court roman riche et fort, à la croisée des genres, formellement virtuose et qui se montre d’une adresse terrible dans son jeu avec le lecteur, manipulé avec dextérité jusqu’aux confins du malaise et de la folie.

 

Je vais tâcher de vous parler très prochainement de Forêts noires.

 

EDIT : Hippolyte et Gérard Abdaloff en parlent dans la Salle 101, ici. 

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RIP Iain (M.) Banks

Publié le par Nébal

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Je viens d'apprendre le décès de l'écrivain Iain Banks (Iain M. Banks quand il écrivait de la science-fiction). Il avait lui-même annoncé il y a peu son cancer, et le fait qu'il risquait de mourir dans l'année... Je me dois de préciser, j'imagine, que je n'ai (encore) jamais lu Iain (M.) Banks. Pourtant, le « cycle de la Culture », sa grande-oeuvre SF, semblait toute désignée pour me plaire, et cela fait déjà pas mal de temps que les livres les plus importants de ce cycle prennent la poussière dans ma pile à lire (à cause de ma fâcheuse tendance à faire passer l'actualité en priorité). Je comptais lire prochainement (et c'est toujours le cas, bien sûr) Effroyabl Ange1 et L'Algébriste, tout récemment publiés (le second en poche, s'entend). J'ai un peu le sentiment (stupide, peut-être) d'arriver après la bataille... Mais cela reste après tout le meilleur hommage que l'on puisse rendre à un écrivain disparu : lire ses livres. RIP, donc, comme on dit chez les croyants...

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"De l'attitude à prendre envers les tyrans", d'Épictète

Publié le par Nébal

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ÉPICTÈTE, De l’attitude à prendre envers les tyrans et autres textes, texte établi et traduit du grec ancien par Joseph Souilhé avec la collaboration d’Armand Jagu, Paris, Gallimard, coll. Folio 2 €, [1943, 1949, 1990-1191] 2011, 129 p.

 

J’imagine qu’il n’est jamais trop tard pour combler ses lacunes. En matière de philosophie, a fortiori contemporaine, j’en ai beaucoup… Si j’ai pas mal pratiqué les Antiques – surtout les Présocratiques, à vrai dire –, je dois reconnaître que mes inclinations en la matière ont largement été le fait de préjugés. Aussi ai-je développé un intérêt tout particulier pour les sophistes (bien sûr), les cyniques et les matérialistes, et une certaine aversion pour Platon (tout en reconnaissant ses qualités d’écrivain) et les stoïciens, tandis qu’Aristote m’a toujours inspiré un étrange mélange de respect et d’ennui.

 

Mais revenons sur le cas des stoïciens, puisque c’est à cette école que se rattache Épictète. Je les ai fort peu pratiqués ; à vrai dire, et l’incitation du camarade Bat-Aurèle (…) n’y est pas pour rien, celui que j’ai le plus lu et trouvé le plus intéressant (relativement) était Marc-Aurèle, dont j’avoue avoir feuilleté de temps à autre les Pensées pour moi-même… D’Épictète, par contre, je ne savais à peu près rien en dehors de sa célèbre biographie (même si j’en avais probablement lu quelques extraits il y a de ça ouf, au moins). Aussi ai-je été pris de l’envie d’en savoir un peu plus quand, au détour d’une librairie, j’ai croisé ce petit ouvrage de la collection d’abrégés « Folio 2 € ».

 

Il faut dire que – pourquoi pas, après tout – la couverture me plaisait pas mal, et le titre attisait ma curiosité – je savais Épictète moraliste, en bon stoïcien, mais les aspects politiques de son éthique étaient tout naturellement ceux qui devaient le plus intéresser l’ancien chercheur en histoire des idées politiques que je suis, surtout à vrai dire s’il est question d’attitude à adopter à l’encontre de la tyrannie et de la répression qu’elle est à même d’infliger, sujet qui renvoyait directement à mes recherches (dix-neuviémistes, certes…).

 

Naïveté de ma part, sans doute : cet abrégé des livres I à IV des Entretiens d’Épictète n’aborde guère la question du titre que par la bande… et je crains de devoir le reconnaître d’ores et déjà : cette lecture, pour brève qu’elle fut, m’a paru passablement pénible, et n’a guère fait que renforcer mes préjugés à l’encontre des stoïciens en général et d’Épictète en particulier.

 

Épictète, en tant que maître d’école, s’inscrit dans une double filiation, au-delà du Portique : il évoque Socrate, mais aussi Diogène le cynique (j’avais déjà conscience de la parenté a priori paradoxale mais pourtant bien réelle reliant les très sages stoïciens aux provocateurs cyniques, mais c’en est une confirmation). Sa philosophie, qui s’exprime généralement par le dialogue – de manière plus abstraite que chez le tragédien refoulé Platon, toutefois –, est avant tout d’ordre pratique, et c’est une morale passablement austère. Il s’agit de conduire sa vie en fonction de la raison, qui ne saurait être que de nature divine (arf), et de ses « représentations ». Un principe essentiel : la distinction entre ce qui relève de nous et ce qui n’en relève pas (ce qui m’a rappelé, pour le coup, la célèbre prière citée par Kurt Vonnegut dans Abattoir 5).

 

C’est ici que la pensée d’Épictète peut prendre un aspect politique, encore que minime : le pouvoir du tyran n’est ainsi d’aucune importance pour l’homme qui conduit bien sa vie, en ce qu’il ne peut guère exercer de pression que sur ce qui ne dépend pas de lui – comme sa mort. Il y a donc bel et bien un potentiel que l’on pourrait qualifier de « subversif » chez Épictète, qui explique ses déboires, mais je ne peux m’empêcher d’y retrouver – et c’est là un fort préjugé que j’entretenais depuis longtemps à l’égard de l’école stoïcienne – un certain parfum « proto-chrétien » : tendre l’autre joue, tout ça… rendre à César… Ce qui, vous l’aurez compris, ne me séduit guère.

 

La présentation de l’ouvrage vante « un manuel de savoir-vivre et de liberté de pensée ». Mais je n’y ai guère trouvé de quoi m’édifier à ces sujets. C’est un autre problème que j’ai toujours eu tendance à accoler aux stoïciens : leur philosophie (un bien grand mot, peut-être ? mais ce reproche a pu être adressé aux cyniques, qui me sont bien plus chers…) est frappée au sceau du « bon sens » (ou « sens commun », l’horrible chose) et des vérités premières qu’il est parfois bon de rappeler (mais j’avoue à ce sujet préférer les penseurs orientaux). Fondamentalement, j’y vois une éthique molle, faite de soumission plus ou moins béate au divin et à l’ordre du monde ; une philosophie conservatrice, en somme ; et, usons de l’anachronisme, autant le dire : une philosophie « de droite » (quand j’ai cherché sur le ouèbe quelques éléments pour écrire ce compte rendu, je suis tombé sur une unique « critique » – en quatre lignes… et c’était sur le site du Figaro ; oui, vous pouvez me trouver mesquin, pour le coup ; mais ça m’a quand même fait sourire, na).

 

J’ajouterais que, formellement, j’ai trouvé ces Entretiens assez laborieux, parfois confus, et que l’image que l’on en retire d’Épictète n’est pas forcément très positive à mes yeux (le sévère moraliste a quelque chose d’arrogant et de méprisant).

 

Une lecture qui m’a donc ennuyé quand elle ne m’a pas agacé, et qui n’a guère fait qu’entretenir mes préjugés. Mais il faut bien le reconnaître : je n’ai rien d’un philosophe (ou alors « du dimanche », et j’ai tout de même le sentiment que c’est à semblables individus que s’adressent ces abrégés), et suis bien conscient de la vacuité de ce compte rendu, qui ne fait qu’exprimer mes opinions passablement stériles sur le contenu de cet ouvrage. C’est le jeu, vous êtes en Nébalie… Mais voilà : je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais, et, hélas, j’y ai trop souvent rencontré ce que je redoutais. De toute évidence, Nébal n’est pas un stoïcien…

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Sur le meurtre de Clément Méric

Publié le par Nébal

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Ce jeudi 6 juin, triste nouvelle : nous avons appris la mort du jeune Clément Méric des suites de son passage à tabac par des connards de skins. Dès l’annonce du drame, la toile a été envahie par de bien compréhensibles et légitimes réactions d’indignation. Sur Facebook et Twitter, mes contacts – qui se ressemble s’assemble… – n’ont certes pas été les derniers à faire part de leur horreur devant ce qui s’est produit. Je ne peux guère que me joindre à eux dans la déploration de cet acte barbare et adresser à mon tour mes condoléances à la famille et aux amis de la victime. Que je ne connaissais certes pas, pas plus que mes contacts j’imagine, mais bon : il s’agit bien d’un événement à portée nationale, et j’imagine que, là encore, l’expression, quand bien même outrée, de la commisération est non seulement sincère mais légitime.

 

Une certaine pudeur – si – m’a cependant incité à ne pas en faire trop de mon côté. D’une part, parce que j’avais le sentiment que ce n’était pas vraiment mon rôle ; d’autre part, parce que certaines réactions – que l’on peut certes mettre sur le compte d’une colère justifiée – m’ont quelque peu navré.

 

J’ai – bêtement – fait part de mon léger scepticisme par un tweet laconique, mais suffisamment transparent, selon lequel je ne dirais rien, non, rien (sous-entendu : à propos de cette affaire qui est au cœur des discussions sur les réseaux sociaux). Je n’aurais pas dû. Ma pensée sur la question a pu être mal interprétée, et maintenant, con de moi, je me sens tenu de clarifier les choses, en somme de faire ce que je souhaitais éviter. Alors voilà. Peut-être vais-je perdre quelques amis à cause de ce texticule, mais j’imagine que c’est dans l’ordre des choses… Pourtant, je ne compte apporter que quelques nuances à l’indignation générale, que je partage largement ; mais peut-être sera-ce suffisant, tant l’émotion est ici de la partie…

 

Plusieurs choses m’ont donc chagriné dans cette vilaine affaire, outre le drame en lui-même. Le premier point, j’imagine, est une certaine stupéfaction – je ne vois pas de terme plus adapté – devant l’ampleur de la vague d’indignation, dans le sens où elle donne le sentiment que la France, à l’occasion de ce tragique fait-divers, prend bien tardivement conscience de l’existence de groupuscules d’extrême droite violents et éventuellement meurtriers. Cela n’a pourtant rien d’un scoop, que je sache. Certes, le fait qu’il y ait depuis un bail des connards dans ce mauvais goût-là ne saurait totalement relativiser (le mot est honni, sans doute pour de mauvaises raisons, mais passons) ce qui s’est produit. Connards ils étaient, connards ils restent ; maintenant, on sait seulement qu’ils ont du sang sur les mains. Mais j’aurais envie d’insister sur le « on sait » : je maintiens – et je ne crois pas que ce soit de la paranoïa – que ceci n’a rien de neuf, que c’est seulement davantage médiatisé. Et je trouve un peu triste qu’il faille passer par la mort d’un jeune homme qui avait le bon goût d’être blanc et militant pour que l’indignation s’exprime. La violence d’extrême droite est pourtant coutumière, voire quotidienne ; et peut-être toutes les victimes n’ont-elles pas eu droit au même sursaut civique, ce que je ne peux m’empêcher de trouver un tantinet navrant.

 

Deuxième point : la fameuse – et sans doute inévitable – « récupération politique ». Celle-ci me paraît répugnante, et ce d’où qu’elle vienne. Je trouve regrettable qu’un esprit de parti vienne s’insérer dans la polémique pour distribuer plus ou moins aléatoirement bons et mauvais points, disant qui a le droit d’être indigné et de l’exprimer, et qui n’en a pas le droit. Cependant, refusant par principe tout rattachement à un parti, je n’ai guère plus à dire sur la question.

 

Il va ensuite de soi que la « légitime défense » invoquée par certains dans cette affaire pour justifier l’injustifiable est une absurdité parfaitement scandaleuse, et que ceux qui brandissent cette « excuse » juridique sont des individus hautement détestables. Mais je ne participerai pas pour autant de la glorification sans condition, et quasi mythologique, du mouvement « antifa ». En ce qui me concerne, les « antifa » sont le plus souvent des gamins qui veulent jouer au soldat, et je n’ai jamais aimé les soldats, quel que soit leur uniforme. Il est regrettable qu’il se trouve parfois parmi eux des gens véritablement violents, même si leur violence n’atteint pas les proportions de celle du camp d’en face. Mais là n’est sans doute pas la question ; simplement, je n’ai pas de sympathie pour les extrêmes : si mes inclinations politiques me rapprochent évidemment du bord gauche, et si les prétentions de certaines personnalités de droite quant aux supposées « violences de gauche » sont honteuses en l’espèce, je n’ai pas envie, pour autant, d’icôniser « l’antifascisme de terrain » contemporain en France tel qu’il s’exprime dans ce mouvement.

 

Revenons d’ailleurs sur ce mot de « fascisme ». Sans m’attarder dans le détail sur quelques bêtes diatribes qu’on a pu lire ici ou là de la part de gens qui mélangent un peu tout, je tiens cependant à ce que l’on use des mots correctement. « Fasciste », ce n’est pas « facho » ou « faf », et c’est encore moins synonyme de « d’extrême droite ». D’aucuns trouveront sans doute cette distinction sophistique, mais j’attache pour ma part du sens aux mots, et n’aime pas qu’on les maltraite, craignant que leur usage inconsidéré ne vienne nuire à la pertinence du discours. En l’occurrence, oui, les enflures qui ont tabassé Clément Méric peuvent très justement être qualifiées de « fascistes » : ce sont des nationaux-révolutionnaires, ce qui est l’avatar contemporain le plus proche de la réalité historique qu’était le fascisme. D’aucuns vont cependant plus loin, et qualifient l’extrême droite en général et le FN en particulier de « fascistes ». C’est là à mon sens une erreur, qui peut porter préjudice à la justesse de l’analyse et, par contrecoup, à la pertinence des mesures adoptées pour lutter contre le fascisme. Alors je vais le dire à mon tour, ce truc qui a tant choqué : non, le FN n’est pas un parti « fasciste ». Attention, ce sont des connards quand même, hein ! Simplement, il n’y a qu’une frange minoritaire du FN qui puisse se voir attribuer ce qualificatif – en l’occurrence, les nationaux-révolutionnaires, comme ceux qui ont tué Clément Méric. Pour le reste, le FN est – et a toujours été – une nébuleuse rassemblant tant bien que mal les différentes branches de l’extrême droite française autour de la personnalité charismatique du Borgne, puis de sa connasse de fille. Le Pen lui-même pouvait à la limite se voir attribuer le qualificatif de « néo-fasciste », mais même cela est discutable (et je ne suis pas certain que cette notion recouvre grand-chose de concret).

 

Ce qui nous amène au dernier point. Il s’en est trouvé – beaucoup, d’ailleurs – pour réclamer à l’occasion de ce drame la dissolution de certains groupuscules, sites ou partis d’extrême droite. Et là – je vous rappelle que je suis un odieux libéral qui travaillais fut un temps sur la répression politique – je ne peux qu’exprimer mon désaccord. Il va de soi que les mouvements radicaux clairement criminels voire terroristes, tombant de ce fait sous le coup de la loi, méritent cette sanction, mais ceci est vrai en tout temps. Mais je ne peux pas accepter que l’on sanctionne quelqu’un, quel qu’il soit, simplement pour avoir exprimé ses « idées », aussi abjectes soient-elles. Je ne crois pas en la « responsabilité collective », et ai toujours trouvé cette notion dangereuse ; il en va de même pour « l’incitation ». On sort là du champ du juridique pour intégrer celui du politique. Aussi la lutte contre ces personnes et ces théories fumeuses doit-elle être politique, et non juridique. Je crains trop ce qu’un gouvernement de droite (je veux dire, se revendiquant comme tel…) pourrait faire à l’encontre de mouvements, de sites, etc., de gauche et d’extrême gauche pour accepter qu’un gouvernement prétendument de gauche agisse de la sorte contre des mouvements, sites, etc., de droite ou d’extrême droite. C’est comme ça : j’assume mon libéralisme sans doute un brin candide, mon attachement – extrémiste, je l’admets – à la liberté d’expression et par conséquent mon hostilité à toute forme de censure, quelle qu’elle soit.

 

Voilà. C’est à peu près tout. Cela suffira-t-il à éloigner de moi certains amis et contacts ? J’espère que non. Mais traiter de ces questions me chiffonnait trop, j’imagine, pour que je continue à me réfugier lâchement dans le silence. Seulement, vous comprendrez maintenant pourquoi je ne peux pas honnêtement me joindre unilatéralement aux loups qui hurlent, avec toute la sympathie que j’ai pour eux, et toute la tristesse que m’inspire le drame horrible à l’origine de cette polémique.

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