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"Encore une chose...", d'Eoin Colfer

Publié le par Nébal

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COLFER (Eoin), Encore une chose…, [And Another Thing], traduit de l’anglais (Irlande) par Michel Pagel, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2009-2010] 2012, [édition numérique]

 

Mais arrêtez de me regarder comme ça ! Je voulais lire quelque chose de drôle – j’en avais besoin. Alors je me suis dit : « Pourquoi pas la suite au « Guide galactique » par Eoin Colfer ? » Et ce, bien que n’étant pas un très grand fan de « H2G2 » (dans mon souvenir, les deux premiers sont bien, les trois suivants nettement moins, le quatrième étant même ce qu’on peut très objectivement qualifier de purge). La curiosité, toujours un peu perverse, que voulez-vous… Je me suis donc procuré la version Kindle d’Encore une chose…, et me suis lancé dans la lecture.

 

Oh putain.

 

Pas de panique, Nébal, pas de panique ! Commence par l’histoire.

 

 

Sauf que ça pose déjà problème, ça. Les embrouilles du début avec le Guide du voyageur galactique version II, pas des plus claires, font que l’on se retrouve comme si rien ne s’était passé – ou presque – dans les cinq volumes précédents. Nous nous retrouvons donc en compagnie d’Arthur Dent, de Trillian Astra, de leur fille Aléa Dent (ex-présidente de la galaxie), de Zaphod Beeblebrox (idem) et de Ford Prefect, à la veille d’une énième destruction de la Terre. Pas par les Vogons, cette fois, mais par les Grébulons. Ce qui n’empêche pas les Vogons, ces sinistres poètes-bureaucrates, de jouer un rôle important dans cette « histoire », puisqu’ils se sont mis en tête d’exterminer tous les Terriens. Ce qui inclut Arthur, Trillian et Aléa, mais aussi une petite colonie à l’autre bout de la galaxie.

 

Parallèlement, nous faisons la connaissance de Powerick Wowbagger, un immortel qui passe son temps à insulter le reste de l’univers, si possible par ordre alphabétique. Zaphod, qui n’apprécie pas de se faire traiter de « Gros Cul » (oh oh oh) requiert en Asgard l’aide du dieu Thor pour châtier le grossier personnage (allez comprendre).

 

Bon.

 

Bon, bon, bon.

 

Pas de panique ! Certes. Mais c’est quand même de la merde. À tel point que j’aurais presque envie de dire que c’est criminel de publier des choses pareilles. Encore une chose… n’a en effet pas le moindre intérêt.

 

Déjà, ce n’est pas drôle. Ja-mais. Aucun gag ne m’a fait ne serait-ce que sourire. Même l’intervention de Cthulhu en guest-star (je spoile si je veux) n’est pas parvenue à me dérider (et pourtant, généralement, je suis bon public dès qu’un Grand Ancien est de la partie). Or je rappelle aux innocents que « H2G2 », c’est censé être drôle – même si ça n’y est pas toujours parvenu. Mais là, non. Ja-mais. Tous les gags tombent à plat.

 

Les personnages, ensuite. Dans l’absolu, ils sont bons. Enfin, chez Douglas Adams, en tout cas, ils étaient bons. Ce n’est pas le cas ici. En étant bon prince, je pourrais faire une exception pour les Vogons… Mais les autres ! Quelle horreur ! Totalement dénués de personnalité (c’est embêtant pour des personnages), ils donnent un peu l’impression de seconds rôles paumés dans une production de trop.

 

« L’histoire », enfin, est nulle. Et c’est rien de le dire.

 

Aussi, ne lisez pas cette merde, elle n’en vaut vraiment pas la peine (et en plus c’est loooooooong !). Douglas Adams, avec tous ses défauts, ne méritait pas ça. Le lecteur non plus.

 

Salut, et merci pour le poison…

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"Psychologie des foules", de Gustave Le Bon

Publié le par Nébal

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LE BON (Gustave), Psychologie des foules, [s.l.], [n.c.], [1895] 2011, [édition numérique]

 

Voilà un ouvrage que je comptais lire depuis fort longtemps, tant sa réputation le précédait. C’est là en effet un classique de la sociologie et de la science politique, qui fut d’une influence durable tant sur les chercheurs que sur les meneurs d’opinion (ainsi un Mussolini, dont c’était, si je ne m’abuse, un des livres de chevet).

 

Gustave Le Bon s’intéresse donc ici à la psychologie des foules, matière qu’il juge devenir de plus en plus importante : à son époque, en effet, à l’en croire, débute l’ère des foules, qui a ses caractéristiques propres et méconnues. « Les grands changements de civilisation sont la conséquence des changements dans la pensée des peuples. » Or l’ère des foules transforme la politique des États (et cela n’a pas grand-chose à voir, selon Gustave Le Bon, avec l’avènement du suffrage universel) ; or les foules ne peuvent exercer qu’un rôle destructeur (même si elles sont fondamentalement conservatrices, ainsi qu’on le verra), et « c’est par elles que s’achève la dissolution des civilisations devenues trop vieilles ».

 

Un des points fondamentaux de la doctrine de Le Bon est que « la foule est toujours dominée par l’inconscient », et c’est donc à lui qu’il faut s’adresser quand on a affaire à une foule. Il ne sert en effet à rien de compter sur l’intelligence des foules, considérablement diminuée par rapport à celle des individus qui les composent. Il est dès lors possible de comprendre les mouvements des foules, qui peuvent être aussi héroïques que criminelles, dès lors que les impulsions auxquelles elles obéissent sont assez impérieuses pour que l’intérêt personnel s’efface. Mais les foules sont crédules, et obéissent aux suggestions (bien plus qu’aux raisonnements), et « ces images sont semblables pour tous les individus qui composent une foule » ; il y a en effet une « égalisation du savant et de l’imbécile dans une foule ». Cette crédulité explique « l’impossibilité d’accorder aucune créance au témoignage des foules ». En outre, « les foules ne connaissent ni le doute ni l’incertitude et vont toujours aux extrêmes » ; elles sont caractérisées par l’intolérance, l’autoritarisme et le conservatisme, et sont particulièrement serviles face à une autorité forte. Mais elles sont aussi, étrangement, capables d’actes de moralité (même les septembriseurs, sur lesquels l’auteur reviendra, en témoignent), l’intérêt étant, « le plus souvent, le mobile exclusif de l’individu isolé ». Les foulesn peu accessibles aux raisonnements, mais grandement aux images, adoptent dans leurs convictions des formes « religieuses » (même l’athéisme…). Ainsi, « la Réforme, la Saint-Barthélemy, la Terreur et tous les événements analogues sont la conséquence des sentiments religieux des foules, et non de la volonté d’individus isolés ».

 

Qu’est-ce qui forme les croyances des foules ? La « race », les traditions, le temps, et dans une moindre mesure qui demande à être analysée les institutions politiques et sociales, et l’instruction et l’éducation. Parmi les facteurs immédiats des opinions des foules, on trouve tout d’abord les images, les mots et les formules, qui ont une « puissance magique » ; ensuite, les illusions, qui sont à la base de toutes les civilisations ; on trouve après quoi l’expérience, fréquemment répétée. La raison joue un rôle nul. Mais les foules ressentent aussi le besoin d’obéir à des meneurs, qui « seuls peuvent créer la foi et donner une organisation aux foules » ; les moyens d’action des meneurs sont l’affirmation, la répétition et la contagion, laquelle peut remonter des couches inférieures. Reste à envisager le prestige, qui peut être acquis ou personnel. Les foules ont des croyances fixes et des opinions mobiles (de plus en plus pour ces dernières).

 

L’auteur procède ensuite à une classification des foules. La distinction fondamentale s’opère entre les foules hétérogènes, qui seules intéressent vraiment ici Gustave Le Bon, et les foules homogènes (sectes, castes et classes). Puis l’auteur prend des exemples : les foules dites criminelles, comme celles des septembriseurs ; les jurés des cours d’assises (Gustave Le Bon est très favorable à l’institution du jury ; ce n’est pas mon cas, et j’avoue n’avoir pas été pleinement convaincu ici par son argumentaire) ; les foules électorales ; enfin, les assemblées parlementaires.

 

Gustave Le Bon, quand bien même il affiche son scepticisme à l’encontre de la discipline historique, pioche régulièrement ses exemples dans l’histoire, et notamment celle de la Révolution française (il a très souvent recours à Taine, que je compte enfin lire prochainement). Et si l’ouvrage a vieilli sur certains points ou si certains partis-pris de l’auteur sont contestables (son vague « racisme » – on est cependant bien loin ici de Gobineau, etc., et plus proche de la théorie des climats – ; son étrange misogynie ; son hostilité à l’encontre du socialisme sous toutes ses formes…), il reste dans l’ensemble remarquablement lucide et pertinent après plus d’un siècle, en donnant cependant de l’humanité une image dans l’ensemble très pessimiste et marquée par le scepticisme.

 

Un ouvrage qui mérite bien tous ses lauriers, en somme.

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"Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps", de Laurent Queyssi

Publié le par Nébal

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QUEYSSI (Laurent), Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps, préface de Xavier Mauméjean, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2012, [édition numérique]

 

Au fil de mes lectures, j’ai eu de temps à autre l’occasion de croiser le nom de Laurent Queyssi (à plusieurs postes), dont voici le premier recueil de nouvelles. J’en connaissais déjà deux textes : « Fuck City », une histoire plutôt sympa à base d’univers parallèles et d’ordinateurs quantiques, lue dans le n° 5 de Fiction, et « 707 Hacienda Way », texte co-écrit avec Ugo Bellagamba, dans Dimension Philip K. Dick, et séduisant de par son évidence (même si on peut peut-être y trouver quelques lourdeurs de jeunesse, malgré les réécritures). Deux expériences plutôt concluantes, donc. Aussi, et le titre de ce recueil – celui du seul texte inédit qu’il comprend – étant plutôt sympa et intriguant, de même que la couverture, je me suis décidé à en tenter la lecture. Notons rapidement qu’il s’ouvre sur une préface un brin cryptique de Xavier Mauméjean (« Portrait en découpe sur écran ») et qu’il se conclut sur une interview de l’auteur ; chaque nouvelle est en outre accompagnée d’un petit texte de présentation.

 

Maintenant, décortiquons, décortiquons (je ne reviendrai pas ici sur les deux textes précédemment cités). On commence avec « Sense of Wonder 2.0 », une nouvelle bourrée d’idées jusqu’à la gueule et plutôt bien vue ; même si l’on met du temps pour y arriver, la description de l’effet « sense of wonder » est enfin pertinente, entre la fascination et l’angoisse mêlée de dépit face aux promesses non tenues. Une bonne entrée en matière.

 

Après « Fuck City », on passe donc à « Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps », nouvelle qui se déroule dans le milieu des séries TV américaines, et fait intervenir en définitive ce bon vieux Pac-Man. Instructif, amusant, là encore bien vu, c’est une réussite indéniable.

 

« La Scène coupée (Fantômas, 1963) » fait intervenir le génie du mal de Souvestre et Allain dans la production des films avec l’odieux De Funès et Jean Marais. Rigolo…

 

Passons sur « 707 Hacienda Way » pour arriver directement à « Rebecca est revenue », si je ne m’abuse la nouvelle la plus ancienne de ce recueil. Je ne suis pas sûr d’y avoir tout compris – et j’ai chopé une migraine en essayant – mais j’en garde néanmoins plutôt un bon souvenir. Là encore, il y a un certain sentiment d’angoisse et de frustration qui est bien rendu.

 

« Planet of Sound », texte écrit en collaboration avec Jim Dedieu, est un texte peut-être un peu trop long mais assez intéressant dans le fond comme dans la forme. Hommage aux Pixies (ouééé) au moment de leur reformation (aïe), c’est en outre une histoire paranoïaque du rock passablement déjantée ; tout à fait intéressant (mais faites-moi la même chose avec Sonic Youth).

 

Ne reste plus que « Nuit noire, sol froid », à nouveau un texte où la musique joue un rôle fondamental, récit dans le récit alors qu’une arche stellaire arrive enfin à destination (scandale !). Pas mal.

 

Dans l’ensemble, le recueil, qui ne manque donc pas d’idées venant de tous les horizons, est plutôt bien écrit, même si l’on relèvera de temps à autre quelques pains stylistiques, lesquels, si on y ajoute un taux relativement élevé de coquilles, laissent supposer que le recueil n’a pas été suffisament ou correctement relu, ce qui est tout de même un peu dommage. Pour le reste, on a un peu le sentiment d’un auteur très geek qui fait ses gammes, de manière assez convaincante dans l’ensemble, sans que ce soit transcendant pour autant. Un sentiment finalement assez comparable, quoique de manière différente, à celui suscité par Singulier Pluriel de Lucas Moreno, pour évoquer une autre lecture récente ; y a de l’idée, même si ce n’est pas encore tout à fait ça. Mais c’est déjà pas mal, et on va dire, bon prince (il vous en prie), assez prometteur.

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"J.-K. Huysmans et le satanisme d'après des documents inédits", de Joanny Bricaud

Publié le par Nébal

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BRICAUD (Joanny), J.-K. Huysmans et le satanisme d’après des documents inédits, [s.l.], [n.c.], [1913] 2011, [édition numérique]

 

Ah, qu’est-ce qu’on peut être con quand on est jeune ! Mais des fois c’est rigolo. Permettez-moi de bouffer cette madeleine, là, et de partir à la recherche de mon temps que je l’ai perdu. Whoosh. Retour au collège (horreur), vers mes treize, quatorze ans. J’avais alors un excellent professeur – qui m’avait hélas pris comme chouchou… – de français, latin et grec. Mes amis et moi la savions très catholique. Aussi a-t-on été pris d’envie de la taquiner, en nous faisant passer, jeunes couillons de metalleux, voire black metalleux, que nous étions, pour une petite troupe de satanistes. La dame ne manquait pas d’humour, et savait bien que tout cela n’était qu’une vaste blague. Aussi, loin de s’en offusquer, elle en riait avec nous.

 

Un jour, après les cours, elle me retint quelques instants (en tout bien tout honneur) : « Vous qui vous intéressez au satanisme, vous devriez lire ceci. Mais surtout n’en parlez pas à vos camarades ! Ils ne sont pas assez murs… » me dit-elle en substance. Et de me tendre un exemplaire de Là-bas de Joris-Karl Huysmans. Ce fut un choc esthétique incomparable, et, aujourd’hui encore, Là-bas figure parmi mes romans fétiches.

 

Quelques mots à ce sujet s’imposent. Joris-Karl Huysmans était un échappé du naturalisme. Après avoir fait ses premières armes dans la lignée d’un Flaubert et plus encore d’un Zola, il est progressivement devenu une sorte de chef de file des écrivains décadents avec le merveilleux À rebours (le livre préféré de Dorian Gray). Puis il fut tourmenté par une crise de foi, qu’il raconta dans son « Roman de Durtal », dont Là-bas constitue le premier tome. Les suivants témoignent de la conversion de l’auteur au catholicisme (variante un tantinet mystique) ; on recommandera dans cette optique la lecture du très beau, très touchant deuxième tome, En route (les deux suivants, La Cathédrale et L’Oblat, s’ils sont toujours aussi merveilleusement écrits, sont, euh, « plus dispensables », et « purement » catholiques).

 

Mais Là-bas, c’était autre chose, une expérience bien particulière, la confrontation de son auteur au satanisme et plus généralement aux « sciences » occultes de son temps. Le prétexte en est le suivant : Durtal, un écrivain, travaille sur une biographie du sinistre Gilles de Rais, qui l’amène à s’intéresser au satanisme et à la sorcellerie au Moyen Âge. Mais, dans sa quête de sources, il découvre avec une fascination mêlée de répulsion la survivance du satanisme dans la bonne société « fin-de-siècle ». Là-bas livre en parallèle les échos médiévaux du travail de Durtal, et son cheminement spirituel, qui l’amène à fréquenter des individus peu recommandables, avant de trouver la rédemption dans le catholicisme (plus tard). Le portrait des satanistes de son temps n’est guère flatteur – Huysmans stigmatise leurs ridicules, leur hypocrisie, etc. L’ex-naturaliste ne s’en est pas moins très fortement documenté pour écrire son roman, et a un temps erré dans le milieu qu’il décrit.

 

D’où la brochure de Joanny Bricaud (oui, on y arrive enfin)… qui prend tout cela très au sérieux. Prétendant se fonder sur des « documents inédits » en sa possession (généralement sans autre précision, ce qui est bien pratique…), l’auteur, féru d’occultisme et a priori très crédule, s’intéresse aux sources du roman satanique de Joris-Karl Huysmans. Le résultat est un salmigondis hilarant mêlant, sans avoir l’excuse du style, catholicisme mystique et ésotérisme (spiritisme, alchimie, satanisme, incubes et succubes…), qui relate pour l’essentiel « l’affrontement magique » entre deux sources de Huysmans également satanistes à ses yeux, l’abbé Boullan d’une part, et d’autre part les mystiques de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, avec à sa tête Stanislas de Guaita, et englobant des personnages aussi pittoresques que le fameux Sar Péladan. Avec semble-t-il Huysmans et certains de ses amis, il charge les lointains disciples de Christian Rosenkreutz de la mort « mystérieuse » de l’ex-abbé sulfureux. C’est bien évidemment d’un ridicule achevé et, si l’on excepte une lumineuse lettre de Stanislas de Guaita lui-même (le pauvre), c’est parfaitement hilarant d’un bout à l’autre. Et c’est, du coup, certes pas une lecture indispensable – disons-le tout net, c’est un torchon stupide et ridicule –, mais du moins une lecture édifiante pour qui s’intéresse à l’ésotérisme « fin-de-siècle ». Ni Huysmans ni l’auteur n’en ressortent grandis, cela dit. Mieux vaut donc lire et relire Là-bas, et laisser, sauf curiosité malsaine (serviteur) ce fascicule à sa place naturelle : les chiottes.

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"La Chartreuse de Parme", de Stendhal

Publié le par Nébal

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STENDHAL, La Chartreuse de Parme, [s.l.], Ebooks libres et gratuits, [1839, 2003] 2011, [édition numérique]

 

J’ai déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises, d’attirer votre attention sur la perfiditude des libraires. Sale engeance ! Ces gens-là – ces parasites devrais-je dire –, non content de sucer votre argent durement gagné, en profitent pour vous imposer leurs goûts ineptes, et souvent réactionnaires. En voici un témoignage pour le moins éloquent. Le coupable, que nous ne désignerons charitablement que par les lettres H.R., n’avait eu de cesse de proclamer son amour viscéral et sans doute quelque peu contre-nature pour La Chartreuse de Parme, célèbre roman de Stendhal, l’homme qui a inspiré à Jeanne Mas son plus fameux tube (et ça n’est pas rien). Ce H.R. avait poussé le perfidisme jusqu’à prendre plusieurs exemplaires de La Chartreuse de Parme, les ornant d’un sinistre bandeau publicitaire évidemment mensonger, et osant, si je ne m’abuse, le superlatif : H.R. cherchait à nous faire croire, nous autres pauvres innocents, que ledit roman de Stendhal était le plus grand roman de la littérature française, alors que tous les gens de bon goût savent que, en fait, il s’agit de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, non mais oh, hein, bon. Las ! Le perfidesque personnage a réussi son coup, dans la mesure où il a titillé ma curiosité (malsaine, oui) ; j’ai en effet déboursé la mirifique somme de 0 € pour me procurer La Chartreuse de Parme (ailleurs que dans l’antre infâme dudit H.R.), et j’ai poussé le vice, ou la bêtise, jusqu’à lire la chose, alors que j’aurais très bien pu faire semblant (d’abord).

 

La Chartreuse de Parme nous narre la vie et les œuvres de Fabrice del Dongo, de sa conception à sa fin (dans la Chartreuse de Parme, donc ; oh comment que j’ai « spoilé » ! Oui, je suis vil, moi aussi). Je dois reconnaître que le début du roman est indéniablement brillant, avec l’enfance de Fabrice et, surtout, son engagement maladroit dans l’épopée napoléonienne, quand l’Ogre corse revient de l’île d’Elbe pour aller se prendre une branlée à Waterloo. Un véritable régal (même si L’Éducation sentimentale, c’est mieux).

 

Hélas, en ce qui me concerne, la suite n’est pas du même tonneau. Mais là j’imagine – et H.R. serait sans doute le premier à le prétendre – que je n’aurais plus qu’à fermer ma gueule. Qui suis-je en effet pour oser critiquer Stendhal, l’homme qui a inspiré à Jeanne Mas son plus fameux tube (et ça n’est pas rien) ?

 

Un con.

 

(C’est écrit là-haut.)

 

Je vais me gêner, tiens.

 

La scène prend place dans une Italie passablement fantasmée (ce qui est bien pratique). Nous y suivons les intrigues et amours de Fabrice, qui bénéficie de la protection de sa tante, la Sanseverina (cette salope). Le gros morceau, c’est surtout quand Fabrice est emprisonné dans la tour Farnèse (pour une complexe histoire mêlant amûr et complots), et qu’il en profite pour séduire la belle et naïve (même si pas tant que ça ; salope) Clélia Conti, la fille du gouverneur Fabio Conti, rien que ça, qui facilite son évasion, à l’instar de la Sanseverina. Puis nous voyons Fabrice, qui s’est tourné vers la carrière ecclésiastique, devenir coadjuteur de l’archevêque Landriani, et un prédicateur renommé, tout ça rien que pour emballer la Clélia Conti, qui a pourtant fait le vœu à la Madone de ne plus jamais voir Fabrice (le verbe « voir » est à souligner ; salope). Je vous passe les détails jusqu’à la fin du roman, un tantinet précipitée tout de même.

 

Le livre est dédié « to the happy few », ce qui est quand même la classe. N’empêche, il m’a déçu (je ne suis donc pas des « happy few », rho ben merde, alors). Je suis désolé, H.R., mon cher, mon ami, mais le cœur du roman – dont on a parfois souligné le caractère balzacien, ça explique tout – ne me paraît pas tenir les promesses de ses brillants premiers chapitres. Certes, je n’irais pas jusqu’à dire que La Chartreuse de Parme est un mauvais roman, ne poussons pas mémé dans les orties, et Stendhal pas davantage, même si H.R., c’est tentant (et Balzac, n’en parlons pas). Non, loin de là, La Chartreuse de Parme, c’est quand même au pire pas mal du tout, et ça contient bon nombre de pages tout à fait réjouissantes, notamment celles où l’humour de l’auteur, à tendance délicieusement cynique, s’affiche le plus volontiers. On ne s’ennuie certes pas à la lecture de ce roman, qui est indéniablement bon (même si je lui ai personnellement préféré, et de loin, celui qui a inspiré à Jeanne Mas son plus fameux tube – et ça n’est pas rien). Il me semble pourtant possible de relever ici ou là (surtout là, d’ailleurs) quelques défauts de construction (si), et j’avouerais que les amûrs de Fabrice del Dongo, je m’en bats un peu les couilles (romantiquement s’entend). Dommage : le début, qu’est-ce que c’est bien !

 

Mais voilà : au final, ben, un peu bof, quand même. H.R., tu m’as menti ! Salaud ! Rembourse-moi ! Et prends cinq exemplaires de L’Éducation sentimentale, non mais oh !

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"Skin Trade", de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

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MARTIN (George R.R.), Skin Trade, [The Skin Trade], traduit de l’américain par Annaïg Houesnard, préface d’Emmanuel Chastelière, Chambéry, ActuSF, coll. Perles d’épice, [1989] 2012, [édition numérique]

 

Décidément, s’il est un auteur d’imaginaire bankable à l’heure actuelle, c’est bien George R.R. Martin, le succès du « Trône de fer » et plus encore de son adaptation en série télévisée par HBO Game of Thrones aidant (d’ailleurs, va falloir que je m’y mette, et ça fait un moment que je me le suis promis ; mais en anglais, parce qu’il paraît que…). Aussi, comme j’avais déjà eu l’occasion de le noter, on publie aujourd’hui en France du George R.R. Martin à tour de bras. Outre les tronçonneurs de chez Pygmalion et J’ai lu qui éditent la série phare de fantasy, Mnémos a ainsi réédité le très sympa Riverdream et Denoël le très sympa également Armageddon Rag. Mais ActuSF avait pris de l’avance, avec Le Volcryn, Dragon de glace, puis Skin Trade, novella qui a obtenu le World Fantasy Award 1989 et qui va retenir ici notre attention.

 

Une ville, aux États-Unis, autrefois prospère, devenue depuis un sinistre désert industriel (ça sent fort la « Rust Belt »). Une jeune infirme y est sauvagement assassinée et mutilée. Willie Flambeaux, un agent de recouvrement à l’humour douteux qui connaissait la victime, demande à son amie Randi Wade, détective privée et fille de flic, d’enquêter sur les circonstances de sa mort. Et la jeune femme de se mettre au travail, d’autant plus ardemment que tout ceci ne manque pas de lui évoquer la mort de son paternel au cours d’une enquête, quelques années plus tôt. Or flotte sur tout ceci comme une odeur de loup-garou – pardon : de lycanthrope.

 

Wouf.

 

Pendant un bon moment, si vous désirez être surpris, vous pouvez passer votre chemin. George R.R. Martin, en effet, joue sur les codes dans Skin Trade, ceux du polar hard-boiled (décidément…) comme ceux des histoires de loups-garous, et il fait ça très habilement, très professionnellement. Aussi sait-on exactement à chaque page ou presque ce qui va se produire : une complicité très forte s’instaure ainsi entre l’auteur, sage et efficace, et le lecteur, qui n’en dévore pas moins la chose. Les personnages sont bien campés, la plume percutante – ça se lit tout seul.

 

Et puis surgit une avalanche de twists, sacrément malins (même s’ils jouent toujours sur les lieux communs du genre), qui ne font qu’accroître le régal du lecteur. Tout cela est très palpitant, on tourne les pages avec avidité, et on se fait manipuler en beauté (jusqu’à une fin peut-être un peu trop abrupte, mais bon : c’est là aussi une histoire de codes).

 

Au final, Skin Trade est donc une novella très plaisante et diablement astucieuse, que l’on lit avec un plaisir constant. Pas une lecture indispensable, non, mais dans son genre c’est remarquablement bien fait (et pour les amateurs des jeux de rôle du « Monde des Ténèbres », c’est un must have).

 

Notons que la novella est encadrée par une préface d’Emmanuel Chastelière, qui insiste notamment sur l’influence de l’écriture télévisuelle sur George R.R. Martin (il a longtemps travaillé dans ce milieu-là) et par un dossier volumineux et a priori fort bien fait (je dis a priori pour la bonne et simple raison que je n’ai fait que le survoler, désireux de ne pas me « spoiler » A Game of Thrones…).

 

Awouuuuuuuuuuu !

CITRIQ

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"Indignez-vous !", de Stéphane Hessel

Publié le par Nébal

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HESSEL (Stéphane), Indignez-vous !, édition revue et augmentée, postface de l’éditeur, Montpellier, Indigène, coll. Ceux qui marchent contre le vent, [2010] 2011, [édition numérique]

 

Sans doute n’est-il guère utile de revenir ici sur l’extraordinaire phénomène médiatique représenté par le « petit livre brun » (…) de Stéphane Hessel. L’éditeur y consacre une abondante postface, débordant d’autosatisfaction (ce qui est bien compréhensible, mais bon…), et qui contient quelques perles (j’avoue : quand j’ai lu « le Languedoc, Toulouse, leur atavisme cathare », j’ai pouffé). Il fut en effet difficile d’échapper à cet opuscule, qu’une curiosité sans doute un peu malsaine m’a poussé à acquérir, histoire de mourir (un peu) moins bête, et d’en savoir davantage, si tant est qu’il y ait vraiment un rapport, sur le mouvement des « Indignés », dont j’hésite encore à déterminer s’il a eu une réelle consistance ou bien une existance purement médiatique, à supposer que ce ne soit pas la même chose. N’empêche : avec ses millions d’exemplaires vendus, Indignez-vous ! est devenu incontournable pour saisir l’esprit du temps (à noter à ce propos le nom de la collection : « Ceux qui marchent contre le vent » – Omaha. Vraiment ?).

 

Commençons par préciser une chose qui ne saurait faire l’ombre d’un doute, c’est que la biographie de Stéphane Hessel impose le respect : ancien résistant, déporté, associé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme… Y a pas, ça représente. Mais, hélas – et autant le dire de suite –, ça n’empêche pas Indignez-vous !, bref ouvrage qui pue le « moi je » (dont je vais abuser à mon tour), d’être un ramassis sans intérêt de lieux communs et de simplifications et raccourcis historiques et philosophiques. D’une nunucherie rare et débordant de bons sentiments, la brochure témoigne, selon les mots mêmes de l’auteur, de son idéalisme à la Hegel, aboutissant au concept si absurde et détestable de « fin de l’histoire ». Vous me direz que cette conception de l’histoire en vaut bien une autre, et que la mienne, autrement pessimiste, n’a pas davantage valeur d’évangile. Certes. Mais ça n’a pas facilité les choses d’entrée de jeu.

 

Je ne vais pas revenir ici sur tout ce que contient ce (pourtant) très court texte, mais en retenir seulement quelques points qui me paraissent significatifs, et bien représentatifs des reproches généraux que je viens d’adresser à l’ouvrage.

 

Prenons par exemple l’insistance avec laquelle l’auteur évoque la prétendue « universalité » des droits de l’homme. On comprend, au regard de sa biographie, cette attitude ; mais là, en bon positiviste juridique, je m’inscris en faux. Ce qui ne m’empêche par ailleurs pas d’être moi-même un fâcheux « droits-de-l’hommiste », comme disent certains barbares hélas de plus en plus communs, un fâcheux « droits-de-l’hommiste » disais-je, qui a même failli (je dis bien : failli) adhérer à Amnesty International (c’est d’ailleurs la seule fois où j’ai failli – je dis bien : failli – adhérer à un mouvement quel qu’il soit). Seulement, si je revendique mon attachement aux droits de l’homme, c’est par un choix, conscient et qui n’engage que moi et qui, surtout, ne fait pas l’impasse sur cette donnée fondamentale : l’universalité des droits de l’homme n’est qu’un postulat qui, bien loin d’être universel, témoigne au contraire de l’ancrage de cette idéologie dans une histoire bien particulière, à savoir celle de l’Europe occidentale ; il a fallu passer par le jusnaturalisme, la Réforme, le libéralisme, la Révolution française, les guerres napoléoniennes, etc., pour en arriver là. Prétendre le contraire, c’est faire preuve d’un triste ethnocentrisme qui balaye sous le tapis toutes les complexités que cette question ne manque pas de soulever.

 

Et il en va de même pour la question qui m’intéresse tout particulièrement de la violence politique. Stéphane Hessel s’inscrit dans une tradition de non-violence à la Gandhi ou Martin Luther King (je lui souhaite de ne pas finir comme eux) et de désobéissance civile à la Thoreau. Tout cela est fort joli, et rejoint largement mes convictions personnelles. Pourtant, on ne saurait évacuer toutes les complexités soulevées par cette question comme le fait l’auteur… Prenons l’exemple du terrorisme : Stéphane Hessel, tout en le « comprenant » dans certains cas, le rejette en arguant de son « inefficacité ». Mais, outre que celle-ci est très contestable, ce n’est sans doute pas à moi de rappeler à Stéphane Hessel, qui fut résistant, que, pour les nazis comme pour Vichy, ses semblables étaient des terroristes. Et où, au juste, se situe la barrière ? Doit-on vraiment exclure toute forme de violence politique, et ainsi, par exemple, le tyrannicide ? Peut-on honnêtement parler d’inefficacité du terrorisme et d’efficacité de la non-violence ? Est-il seulement possible d’être non-violent face à la violence étatique ? Je ne prétends pas détenir les réponses à ces questions, et je m’en voudrais de donner l’impression de faire dans l’apologie de la terreur. Seulement, je constate que Stéphane Hessel, ici encore, se contente de postulats très critiquables et d’un simplisme un peu effrayant, lui aussi…

 

Plus concrètement, on pourrait évoquer le positionnement de l’auteur face à la question palestinienne. Une fois de plus, je suis largement d’accord avec lui. Pourtant, je suis loin d’être convaincu par les quelques pages que l’auteur consacre à cette question particulièrement épineuse, pages pleines de vide et d’indignation facile, mais dénuées d’argumentation comme de solutions… Quant à la question chinoise, on est confondu par la naïveté de l’auteur à ce sujet.

 

Voilà, c’est ça, Indignez-vous ! Une collection d’idées reçues et de bonnes intentions, sans véritable fond (cela dit, la forme ne vaut pas mieux). Un phénomène médiatique creux, dont la vacuité saute aux yeux. Un gloubi-boulga de gentillesse et de cette affreuse chose qu’est le « bon sens », dont on ne s’explique pas le succès… ou plutôt, qu’on préfèrerait ne pas pouvoir s’expliquer. Au risque de s’indigner et, n’en déplaise à l’auteur, de désespérer.

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"A la recherche du temps perdu", de Marcel Proust

Publié le par Nébal

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PROUST (Marcel), À la recherche du temps perdu, [s.l.], Humanis, 2012, [édition numérique]

 

Hop, Nébal poursuit sa découverte des grands classiques de la littérature qu’il était honteusement passé à côté, cette fois avec un gros morceau : l’intégrale d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, c’est-à-dire Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleur (putain que ce titre est beau ; prix Goncourt, au passage), Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue (parfois titré La Fugitive, telle était la volonté de Proust), et enfin Le Temps retrouvé. Ce qui nous fait un beau livre pour le moins épais, d’autant qu’il obéit au style proustien – c’est quelque chose – et est donc composé de chapitres interminables, faits de paragraphes interminables, eux-mêmes le produit de phrases interminables.

 

Je ne pensais pas en parler tout de suite – c’est que je suis à la bourre pour plein de trucs –, mais, dans la mesure où ça a déjà commencé à s’écharper sur Proust dans les commentaires de mon non-compte rendu d’Ulysse de Joyce, je me suis dit qu’il pouvait être approprié de fournir un espace à la discussion (pal inclus).

 

Commençons par résumer Proust.

 

 

Hop !

 

 

Plus sérieusement, je ne crois pas que cela soit très utile…

 

À la recherche du temps perdu est une œuvre d’une ambition folle ; c’est à bien des égards l’œuvre d’une vie. Il s’agit, pour le narrateur madeleinophage – je ne vous ferai pas l’insulte de vous rappeler cet épisode ultraconnu –, de replonger dans son passé, et d’élaborer ainsi une sorte d’histoire parallèle à celle de l’auteur, histoire prenant place dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie françaises de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (ce qui nous vaut quelques beaux moments consacrés, entre autres, à l’affaire Dreyfus ou à la Première Guerre mondiale).

 

Autant dire que c’est méchamment snob, à un point parfois difficilement supportable. Un des intervenants dans les commentaires mentionnés plus haut dénonçait dès lors le caractère de romancier « people » de Proust, ave sa fascination plus ou moins bien placée pour les salons de la haute (notamment celui de l’incontournable Mme Verdurin, insupportable comme c’est pas permis) et leurs histoires de fesses (notamment, mais pas seulement, homosexuelles, avérées chez le baron de Charlus, suspectées chez Albertine). On pourrait difficilement le nier. Mais on aurait à mon sens tort de limiter la Recherche à cette dimension plus ou moins pénible, et d’un intérêt parfois douteux.

 

C’est qu’il y a tant de choses là-dedans. En fin de compte (oui, en fin : Le Temps retrouvé est capital dans cette aproche), ces salons et ces histoires de fesses relèvent pas mal de l’épiphénomène. L’ambition est tout autre : il s’agit véritablement de faire de la vie une œuvre d’art, par un processus de transposition et adaptation sans pareil. Proust procède à la recréation de tout un univers, d’une richesse peu commune, voire unique, avec ses grandes figures, ses drames, ses passions, ses productions artistiques (la musique de Vinteuil, la peinture d’Elstir, etc.)… Aussi la Recherche est-elle une œuvre multidimensionnelle : peinture acerbe d’un milieu social et d’une époque, oui, mais tout autant réflexion sur le temps, la mémoire et l’art (avec des vrais passages de pures dissertations dedans).

 

Il me semble dès lors possible – quand bien même c’est nécessairement arbitraire – de découper la Recherche en trois temps. Le premier est composé de Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleurs et Le Côté de Guermantes. C’est là le cœur du roman, et très probablement la partie que l’on qualifiera le plus volontiers de chef-d’œuvre. Tout est là, et c’est rien de le dire ; mais l’auteur y met aussi les formes : son style est extraordinaire, et met en valeur son propos et ses personnages, d’une profondeur tout à fait remarquable. Chaque page, ici, est un régal, et stupéfiante d’intelligence comme de beauté.

 

Cependant – cela n’engage bien évidemment que moi – la qualité de l’ensemble diminue quelque peu – voire sacrément – par la suite. Affaire Dreyfus exceptée, je n’ai pas trouvé mon bonheur dans les trois volumes suivants, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière et Albertine disparue. La relation de ce petit con de narrateur avec Albertine suscite bien des pages pénibles, d’autant plus qu’elles sont atrocement bavardes. Quant aux affaires de cul des snobinards fréquentés par ledit petit con de narrateur, elles commencent à devenir franchement chiantes.

 

Mais, heureusement, il y a Le Temps retrouvé, qui relève à nouveau du chef-d’œuvre. Les pages consacrées à l’impitoyable vieillesse sont d’une cruauté terrible, le fond philosophique de l’œuvre est d’une intelligence tout à fait singulière.

 

Au final, et malgré la baisse de régime des tomes 4 à 6 – à mes yeux en tout cas, donc –, À la recherche du temps perdu mérite bien ses lauriers de grand classique de la littérature française et, au-delà, mondiale. Œuvre rare, qui peut se permettre sa mégalomanie – c’est pas tous les jours que ça arrive –, la Recherche est d’une richesse et d’une beauté tout à fait uniques. Je n’en ferais pas pour autant le plus impérissable des chefs-d’œuvre, ni même le sommet de la littérature française (Flaubert rules, non mais oh), mais y a pas, c’est quelque chose. Et on ne peut pas le limiter à une romance « people » ; le pal pour ceux qui oseraient.

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"Le Baiser du Rasoir", de Daniel Polansky

Publié le par Nébal

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POLANSKY (Daniel), Le Baiser du Rasoir, [The Straight Razor Cure], traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Marcel, Paris, Bragelonne, [2011] 2012, [édition numérique]

 

Y a pas, des fois, le bouche à oreille, ça a du bon. En effet, à première vue, il n’y avait aucune raison pour que je lise Le Baiser du Rasoir de Daniel Polansky, premier tome de la série « Basse-Fosse » ; vu de loin, avec les préjugés qui vont bien, je m’attendais à ce qu’il s’agisse là simplement du tome inaugural d’un énième cycle de Big Commercial Fantasy sans âme, versant « dark » à en juger par la couverture et la détestable accroche (mon Dieu quelle horreur…). Ben oui : des préjugés. Mais là, ils n’ont pas tenu : j’ai en effet entendu quelques échos positifs sur ce roman, en provenance de personnes dignes de confiance ; confiance inspirée par ailleurs par le nom de Patrick Marcel à la traduction. Aussi ai-je finalement essayé la chose, en version numérique, et, ma foi, je n’ai pas lieu de m’en plaindre.

 

L’univers, dès ce premier tome, est à la fois assez riche et maintenu dans une sorte de flou volontaire. On n’en verra guère que la ville de Rigus, et principalement son quartier de Basse-Fosse le bien nommé, abominable cloaque et coupe-gorge, autrefois en proie à la maladie, mais dans lequel il ne fait guère mieux vivre depuis que le Héron a mis en place son bouclier contre les épidémies. Le quartier reste en effet largement une zone de non-droit, où le crime est endémique.

 

Le Prévôt était un gosse des rues. Il s’est engagé et a fait la guerre, pendant cinq longues années, puis il est devenu flic, agent de Maison-Noire. Mais c’est bien loin, tout ça, maintenant. Notre « héros » a en effet lâché l’affaire, et est depuis devenu un dealer et un toxicomane ; un de plus à Basse-Fosse…

 

Mais une série d’horribles meurtres d’enfants va amener le Prévôt à revenir (officieusement) à ses anciennes fonctions de limier. Même s’il n’a a priori pas de raisons de s’en mêler, il entame donc son enquête, secondé par son fidèle sidekick Pinson. Et Maison-Noire de se mettre de la partie, et de l’inciter à dénicher au plus tôt l’assassin… tâche qui ne s’annonce pas évidente, et surtout dangereuse.

 

Avec Le Baiser du Rasoir, Daniel Polansky nous livre donc un mélange de dark fantasy et de polar hard-boiled, finalement plus astucieux et palpitant qu’il n’y paraît, et du coup nettement plus original (même si tout est relatif) que ce à quoi je m’attendais de prime abord. Certes, tout n’est pas parfaitement bien huilé, mais dans l’ensemble, ça marche plutôt bien, voire très bien. Les personnages bien campés, la plume punchy riche en répliques savoureuses, l’ambiance délétère, le sens du rythme, tout cela participe de l’efficacité de ce tome inaugural de la série « Basse-Fosse ». Du coup, si la suite est du même tonneau, il y a fort à parier que je m’en porterai acquéreur. Parce que c’était là, sans être exceptionnel, hein, une lecture fort sympathique, un divertissement bien conçu, exactement ce dont j’avais besoin en ce moment. Conscient de la mesquinerie de mes préjugés, je bats donc ma coulpe et me flagelle avec des orties fraîchement coupées. Et j’attends la suite.

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"La Loi", de Frédéric Bastiat

Publié le par Nébal

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BASTIAT (Frédéric), La Loi, [s.l.], [n.c.] [1850] 2012, [édition numérique]

 

Frédéric Bastiat, homme politique mais surtout économiste, fait à n’en pas douter partie des grands noms du libéralisme français, aux côtés d’un Montesquieu, d’un Constant ou d’un Tocqueville (encore que son attachement à l’économie politique le place peut-être davantage dans la filiation de Say). Cependant, je dois avouer que, jusqu’à ma lecture de ce pamphlet rédigé un an avant la mort de son auteur (et qui tombe en plein sur ma période de prédilection, à savoir la IIe République : chouette !), je ne connaissais de lui guère plus que son nom. Une lacune à combler. D’où mon intérêt pour ce court texte virulent, qui s’intéresse à la question si fondamentale pour le libéralisme politique (mais pas seulement) du rôle de la loi.

 

L’auteur s’inscrit ici dans une tradition que l’on pourrait faire remonter au moins à Locke, et que l’on pourrait qualifier de jusnaturaliste (même si les termes d’état de nature et de droit naturel ne sont pas employés). Demeure l’idée que l’homme « tient certainement de la nature, de Dieu, le droit de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété ». Qu’est-ce alors que la loi ? Dans une perspective qui ne manque pas cette fois d’évoquer Constant et sa « liberté des modernes » (voyez ici), c’est « l’organisation collective du droit individuel de légitime défense ». Entendue ainsi, et comme Bastiat ne cesse de le répéter à la fin de son opuscule, « la Loi, c’est la Justice ».

 

Mais ceci correspond à un idéal. Dans les faits, la notion de loi est pervertie, notamment dans le domaine économique qui, pour Bastiat, précède le politique (idée que j’ai toujours trouvé pour ma part extrêmement fâcheuse…), et, au nom de l’égalité et de la fraternité, on en vient à violer la liberté. La loi devient alors un instrument de spoliation (celle-ci pouvant être cependant également extra-légale).

 

Bastiat écrit en 1850, dans le cadre de la IIe République. Ce n’est pas sans incidence : en 1848, le suffrage universel a été proclamé, et le socialisme occupe de plus en plus le devant de la scène. Il s’agit dès lors pour Bastiat de démontrer les contradictions du camp démocrate-socialiste (contradictions qui, à l’en croire, caractérisent déjà ne serait-ce que cette dénomination), et de combattre avec fougue l’idée de toute spoliation légale, que celle-ci se fonde sur l’égoisme de quelques-uns ou sur des intentions philanthropiques non moins néfastes à ses yeux.

 

Mais on ne doit pas cette idée de spoliation légale au seul socialisme (personnalisé essentiellement dans ce texte par Louis Blanc – le pauvre…). Pour Bastiat, elle est un héritage de la philosophie politique classique et des conceptions généralement enseignées sur les rôles respectifs de l’État et de la loi. C’est ainsi que, plutôt que de s’en prendre directement aux théoriciens socialistes (Louis Blanc excepté ; et, bien sûr, on ne saurait oublier, même s’il n’y en a pas d’écho ici, la polémique de l’auteur avec Proudhon), Bastiat prend ses exemples chez des auteurs antérieurs : Bossuet, Fénelon, Montesquieu (eh…), Rousseau (logique), Raynal, Mably, Condillac, puis les Jacobins et Bonaparte.

 

Et Bastiat de dénoncer ici l’arrogance des législateurs, de Lycurgue (l’exemple qui revient toujours) à Louis Blanc, qui font de leurs conceptions politiques et morales les seules valables, qui doivent être imposées de l’extérieur à la masse passive, amorphe et ignorante des gouvernés. Bastiat, lui – et l’on voit ici l’aspect « économiste » de sa conception –, veut croire à la spontanéité, à l’équilibre, à l’harmonie d’un gouvernement sans contrainte, de ce gouvernement dans lequel « la Loi, c’est la Justice ». Position très optimiste, mais qui découle très logiquement des conceptions générales de l’auteur. Et si, en pessimiste acharné et positiviste juridique faisant passer le politique avant l’économique, je ne peux bien entendu pas suivre personnellement cette théorie, il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose de pertinent et difficilement contestable dans cette critique de l’arrogance du législateur qui entend faire le bonheur des autres à leur place, qui est tout autant une critique acerbe d’un légicentrisme très français, a fortiori depuis la Révolution et ses tentations rousseauistes.

 

 La Loi est un pamphlet, et par là même un ouvrage de circonstances. Il a pourtant une certaine intemporalité, et se révèle particulièrement intéressant aujourd’hui, bien loin du contexte si particulier de sa rédaction. En effet, le libéralisme qui est ici défini et défendu, c’est largement celui de notre époque (si Bastiat fait quelque peu figure d’oublié aux yeux du grand public, les auteurs contemporains ne s’y trompent pas, qui voient en lui un remarquable précurseur). Aussi la lecture de La Loi est-elle un outil utile fournissant bien des clefs pour la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Expressiuon fougueuse et presque extrémiste d’un libéralisme entier, il prépare, bien au-delà des classiques, la voie à l’économie politique contemporaine, pour le meilleur… et surtout pour le pire, aurais-je envie de dire. Mais ceci n’engage bien entendu que moi.

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