Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

"Lieux secrets et vilains messieurs", de R.A. Lafferty

Publié le par Nébal

Lieux-secrets-et-vilains-messieurs.jpg

 

 

LAFFERTY (R.A.), Lieux secrets et vilains messieurs, [Does Anyone Else Have Something Further to Add?], traduit de l'américain par Roland Delouya, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1961-1974] 1978, 253 p.

 

Poursuite de mon mini-cycle consacré à Raphaël Aloysius Lafferty, cette fois avec un recueil de nouvelles, alternant, comme son titre français l'indique, lieux secrets et vilains messieurs. Encore que les vilains messieurs rodent souvent dans les lieux secrets, ce qui rend la distinction parfois difficile... Mais bon : la quatrième de couverture nous a avertis, « Raisonneurs, s'abstenir ! » Ce qui est peut-être aller un peu loin. Mais cela traduit bien la difficulté inhérente à l'œuvre de Lafferty, qui ne me semble relever de la science-fiction que par défaut, tant le délire et la folie douce y priment sur la raison et la rigueur... Mais bon (re) : admettons, et voyons de la SF dans les 16 nouvelles composant ce bref recueil.

 

Il serait sans doute vain de les détailler par le menu, ce qui ne me facilite pas la tâche. Contentons-nous de quelques exemples : nous y découvrons la société secrète (encore !) du Crocodile, qui gouverne le monde depuis 8809 ans ; nous voyons comment et pourquoi rendre un homme fou furieux (cette nouvelle obtenant la palme de l'hilarité en ce qui me concerne) ; nous en apprenons beaucoup sur les îles flottantes et les pagodes roses ; nous traquons l'Abominable Homme Des Neiges à Boomer-les-Plaines ; nous revisitons le jardin d'Eden ; nous voyons ce qui arrive quand le monde tourne sur ses gonds ; et bien d'autres choses tout aussi délirantes...

 

Le recueil entier (ou presque) est placé sous le sceau de l'humour absurde, du nonsense le plus frénétique, et parfois grinçant. Difficile de trouver quoi que ce soit de rationnel dans tout ça... Mais bon, on a dit qu'on admettait, alors admettons. Ce qui est par contre certain, c'est que, en dépit d'une traduction qui m'a semblé parfois approximative et qui abuse de noms francisés (ce qui est un crime), on se marre bien à la lecture de Lieux secrets et vilains messieurs. La nouvelle semble le format idéal pour Lafferty, qui y exprime sans soucis son imagination sidérante, sa dinguerie fascinante. Aussi est-il impossible pour le lecteur de s'y ennuyer le moins du monde : tout va très vite, mais jamais trop vite ; les idées folles sont développées juste ce qu'il faut pour éviter que ça ne devienne lourd ou répétitif. Bref : j'ai l'impression qu'on tient là la quintessence de l'art de Lafferty. Et si j'y ai préféré Tous à Estrevin ! et Annales de Klepsis, il n'en reste pas moins que c'est là de la fort bonne SF humoristique, toujours aussi fraîche et percutante aujourd'hui.

 

C'est donc avec délice que j'ai lu ces Lieux secrets et vilains messieurs. Ne me reste plus, outre le livre d'or sur lequel je n'ai pas mis la main, que Chants de l'espace pour conclure mon mini-cycle. À bientôt...

CITRIQ

Voir les commentaires

"Le Visage Vert", n° 20. "Le gorille voleur de femmes (II)"

Publié le par Nébal

Le-Visage-Vert-20.jpg

 

 

Le Visage Vert, n° 20. Le gorille voleur de femmes (II), Cadillon, Le Visage Vert, juin 2012, 189 p.

 

Hop, nouvelle livraison du Visage Vert, l'excellente revue littéraire que l'on sait, et qui semble bien avoir trouvé son rythme désormais, en toute indépendance. Ce numéro se faisait toutefois douloureusement attendre – aussi sa publication eut-elle quelque chose d'orgasmique –, dans la mesure où il contenait enfin la deuxième partie du dossier concocté par François Ducos au thème si cocasse et édifiant du gorille (et plus généralement du singe) voleur de femmes. La pièce de résistance de ce n° 20 est donc un long article (abondamment illustré, miam !) intitulé « Le Gorille voleur de femmes dans les œuvres de fiction », particulièrement savoureux malgré le caractère forcément un brin répétitif du motif. Le dossier est complété par une nouvelle sud-africaine de l'Écossais James Hogg intitulée « Les Pongos », où des singes aux caractères humains très marqués volent femme et enfant, sans, pour une fois, que ce ne soit la luxure qui les incite à commettre ce forfait impensable. Amusant et, une fois de plus, édifiant.

 

Mais il n'y a pas que les gorilles voleurs de femmes dans la vie, et l'on ne saurait s'arrêter à ce volumineux dossier qui vient conclure un numéro de grande qualité. D'autant que nous avons, en guise d'amuse-bouche, un quasi-dossier consacré aux fantômes, qui s'ouvre sur un essai en forme de témoignage de seconde main de ni plus ni moins que Mary Shelley (eh oui), « Des fantômes ». La plume est belle, encore que chargée – mais on verra que ce numéro contient pire dans le genre – et le témoignage ambigu... Suivent trois nouvelles consacrées à ce thème. Je n'ai guère goûté « L'Étang » de Catulle Mendès, malgré une ambiance tout à fait correcte ; mais cette fois, le style ne m'a pas accroché. J'y ai préféré « L'Esprit du maïs » de Jane Pentzer Myers, récit davantage tourné vers la jeunesse qui prend vaguement la tournure d'une légende indienne, pour un résultat assez joli. Reste enfin « Le Moulin hanté » de Jerome K. Jerome (oui, décidément, il y a du beau monde à l'affiche de ce vingtième numéro), récit parodique tout ce qu'il y a de sympathique.

 

Mais nous avons pris le numéro à l'envers. Revenons donc au tout début avec les Contes de minuit du Belge Émile Verhaeren, trois brefs textes à la plume très chargée (ou grasse, si l'on préfère : le « Conte gras » est, de ces trois contes, celui qui m'a le plus séduit), mais qui n'est pas sans charme, et m'a évoqué, à tort ou à raison, Joris-Karl Huysmans. Suit une étude d'Éric Lysøe, « Verhaeren ou l'art fantastique », tout à fait intéressante.

 

Ne reste plus que le joli cauchemar paranoïaque de Jakob Elias Poritzky, « L'Inconnu », complété par une étude du toujours aussi bluffant Michel Meurger, « Poritzky ou le sommeil de la raison ».

 

Et tout ça, ça nous donne un numéro d'une qualité que l'on aurait envie de qualifier d'exceptionnelle, si Le Visage Vert ne nous avait pas tant habitué à l'excellence. Un très bon numéro, donc, qui ne pourra que convaincre les amateurs de cette belle revue. Et vivement le prochain !

Voir les commentaires

"Du domaine des Murmures", de Carole Martinez

Publié le par Nébal

Du-domaine-des-Murmures.jpg

 

 

MARTINEZ (Carole), Du domaine des Murmures, Paris, Gallimard, 2011, 200 p.

 

Le libraire est un être foncièrement fourbe et viscéralement pervers. Oh, certes, il peut bien se la jouer « Moi, je laisse pas le bandeau indiquant que ce roman a gagné le prix Goncourt des lycéens 2011, parce que les bandeaux, c'est le mal » ; mais si c'est pour laisser ledit ouvrage exposé à la vue de tous, et doté d'un bandeau personnalisé en vantant les mérites en tant que coup de cœur de la librairie, hein, bon. Salaud. Ordure.

 

Toujours est-il que c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec Du domaine des Murmures, second roman de Carole Martinez après Le Cœur cousu (qui a l'air assez sympathique aussi, d'ailleurs ; va falloir que). Attiré par l'avis élogieux du libraire et intrigué par la quatrième de couverture, je me suis emparé de la bête et il a bien fallu que je la lise, tout de même.

 

Donc. Le domaine des Murmures, quelque part dans le comté de Bourgogne. Notre histoire débute véritablement en 1187, le jour du mariage de notre narratrice, la toute jeune Esclarmonde ; et celle-ci, à la stupéfaction générale de l'assemblée, refuse de dire oui. C'est qu'elle s'est engagée auprès de Dieu, et entend vivre en recluse, comme cela se pratiquait alors, emmurée dans une cellule attenante à une chapelle édifiée pour l'occasion.

 

Mais Esclarmonde aura beau dire, cette tombe n'en est pas tout à fait une. Contrairement à certaines recluses qui s'imposaient un régime d'une rigueur extrême, elle ne vit pas totalement coupée du monde. Et c'est ainsi qu'il nous sera donné de connaître son histoire et celle de ses proches, sans quitter sa cellule pour autant. Et le huis-clos de porter en germe l'épopée, en ces temps de Croisades...

 

Du domaine des Murmures est ainsi un roman pour le moins astucieux dans son principe (même si l'on peut considérer, peut-être, qu'à l'occasion de quelques visions fantastiques l'auteur triche un peu...). Carole Martinez, de sa plume élégante et digne, recrée pour nous tout un univers d'une richesse indéniable, et tout cela à partir de cette petite cellule de recluse.

 

Et elle nous parle, avec une très grande subtilité tout à fait admirable, de bien des choses : la condition des femmes, la liberté, le pouvoir, la foi, la superstition, et d'autres choses encore que je ne saurais dévoiler ici sous peine de spoiler le roman, comme c'est qu'on dit.

 

Non, y a pas, c'est du beau boulot. Un court roman intelligent et beau, d'une cruauté savoureuse à l'occasion, qui se dévore l'air de rien et imprime sa marque sur le lecteur ; une marque à la fois rude et spirituelle, témoignant du grand écart permanent auquel se livre avec brio l'auteur, dans ce roman tout de tensions.

 

Et là, c'est atroce. Excusez-moi, mais, en ce moment, je manque terriblement d'inspiration pour pouvoir vous en dire plus... J'en suis le premier désolé ; mais faites-moi confiance : Du domaine des Murmures mérite bien des éloges, et, si l'on n'en fera pas un chef-d'œuvre pour autant, on en conseillera la lecture sans trop d'hésitations à tous ceux qui sont prêts à jouer le jeu de la réclusion le temps d'un roman. C'est une belle expérience, une contrainte délicieuse, admirable dans sa rigueur et son panache, et qui ne saurait laisser indifférent.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Annales de Klepsis", de R.A. Lafferty

Publié le par Nébal

Annales-de-Klepsis.jpg

 

 

LAFFERTY (R.A.), Annales de Klepsis, [Annals of Klepsis], traduit de l'américain par Emmanuel Jouanne, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1983] 1985, 254 p.

 

Avec ces Annales de Klepsis, j'en arrive – déjà ! – à la moitié de mon mini-cycle consacré à R.A. Lafferty, et je crois qu'il m'est maintenant possible de le proclamer haut et fort à la face du monde : j'aime R.A. Lafferty ; oh oui je l'aime ; et même je le kiffe veugra, comme disent les jeunes. Pour tout un paquet de raisons dont je vais tâcher de vous donner un aperçu. Mais, déjà, à l'époque, Theodore Sturgeon – c'est-à-dire tout sauf une pine – disait de Lafferty qu'il était « le plus fou, le plus pittoresque, le plus imprévisible des écrivains vivants » ; et que Sturgeon comme Lafferty ne soient plus de ce monde ne change rien à l'affaire, non mais. D'ailleurs, ces Annales de Klepsis en fournissent une bonne illustration, avec tous ces fantômes et je-ne-sais-quoi qui rodent et font entendre leur volonté aux vivants.

 

Mais commençons par le commencement (c'est toujours une bonne idée). Klepsis, donc, est une planète, destination de choix pour tous ceux qui ont la double malchance d'être unijambistes et irlandais – ils ont des facilités de paiement. Parmi les voyageurs qui débarquent sur la planète pirate au début du roman, on trouve notamment Long John Tong Tyrone (oui, c'est un unijambiste irlandais), historien de son état ; il est venu sur Klepsis en apprenant que cette planète, bien que colonisée par l'humanité depuis environ deux siècles, n'avait pas d'histoire ; et il entend bien en écrire une (qui s'appellerait, au hasard, Annales de Klepsis). Mais la tâche s'annonce rude ; notamment en raison des délicieux raisins « Mon Dieu, quels raisins ! », qui sont un tantinet psychotropes. Mais se dresseront également plein d'autres obstacles au château Ravel-Brannagan, où pirates vivants comme morts peuvent se révéler de sacrées nuisances, tandis que l'Équation Apocalypse, implacable, suit son cours logique jusqu'à la fin du monde – ce qui ne facilite pas le travail de notre historien, un peu pressé par les événements, et pas si distingué que ça (mais qui en profite quand même pour épouser une princesse au passage).

 

...

 

Annales de Klepsis. C'est... comment dire ? Un planet opera à la Jack Vance, qui serait écrit par Lewis Carroll et interprété par les Monty Python ? Peut-être bien. C'est en tout cas parfaitement délirant de la première à la dernière ligne (mais ça, j'imagine que vous l'avez compris à la lecture de cette petite introduction), et tout aussi jubilatoire. L'imagination de R.A. Lafferty est d'une fertilité extraordinaire, et sans véritable comparaison. Et quel plaisir à la lecture de ces réjouissantes improbabilités !

 

Un des atouts de Raphaël Aloysius Lafferty, tant qu'on y est, est son caractère inclassable. Annales de Klepsis relève à première vue évidemment de la science-fiction – qu'est-ce que ça pourrait bien être, sinon ? Pourtant, l'improbable règne ici en maître, et c'est le délire bien plus que la physique qui impose ses lois au récit. Fantômes et je-ne-sais-quoi se promènent en toute liberté sur cette planète à l'océan d'eau douce, regorgeant de trésors de pirates et de dragons indiqués par des croix sur des cartes. On y saute d'un monde à l'autre – hop – comme si de rien n'était, et on y croise des oiseaux savants venus des astéroïdes pour faire étalage de leur génie mathématique, tandis que des déplaceurs de mondes se mettent à l'oeuvre, lâchant au besoin la proie pour l'ombre (c'est le problème avec les jumeaux cachés, ou je-ne-sais-quoi). Tout peut arriver, et c'est généralement le plus saugrenu et le plus inattendu qui vous saute à la gueule à chaque tournant de ces Annales de Klepsis aussi cohérentes et lucides qu'un troupeau d'otaries bourrées à la bière. SF, alors, ou pas SF ? Mais qu'est-ce qu'on s'en fout ! L'important c'est que c'est sacrément bon, à hurler de rire parfois, et réjouissant à chaque page.

 

Servi par une plume aussi impeccable que limpide, ce délire invraisemblable emporte le lecteur loin de toutes les conventions – et on en redemande. Aussi n'en ai-je décidément pas terminé avec R.A. Lafferty, un des plus grands écrivains de... Oh et puis merde avec ça ! Mort aux frontières ! Vive le bordel et la piraterie contractuelle ! Gloire aux Irlandais unijambistes ! Prospérité pour Klepsis l'improbable et ses pirates fantômes ! Et donnez-moi encore un peu de ces raisins « Mon Dieu, quels raisins ! », histoire de poursuivre un peu, au-delà de sa non-fin, ce « trip inferno-paradisiaque ». Mon Dieu, quel roman !

 

Allez, pour la prochaine fois, je vais tâter un peu de la nouvelle avec Lieux secrets et vilains messieurs.

CITRIQ

Voir les commentaires

Pub copinage : "Le Prophète et le vizir", d'Yves & Ada Rémy

Publié le par Nébal

Voir les commentaires

"La Véritable Histoire du dernier roi socialiste", de Roy Lewis

Publié le par Nébal

La-Veritable-Histoire-du-dernier-roi-socialiste.jpg

 

 

LEWIS (Roy), La Véritable Histoire du dernier roi socialiste, [The Extraordinary Reign of King Ludd], traduit de l'anglais par Christine Le Bœuf, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1990, 1993] 2007, 320 p.

 

Ce livre, j'en ai (plus ou moins) rêvé avant d'apprendre enfin son existence (grâce à un fourbe, qu'il soit ici remercié : merci, fourbe). Putain ! Une uchronie qui verrait le triomphe des idéaux socialistes lors des révolutions du Printemps des Peuples, notamment en France, ça devait bien exister, non ? Me dites pas que j'allais être obligé à l'écrire moi-même ? Non, heureusement, non (ouf). Car il y a La Véritable Histoire du dernier roi socialiste de l'Anglais Roy Lewis, auteur entre autres du très célèbre Pourquoi j'ai mangé mon père (que je n'ai cependant pas lu...). Et ce roman correspond plus ou moins à l'appel d'offres. Plus ou moins...

 

Nous sommes donc en 1848, en plein Printemps des Peuples. Si le déclic est à Paris, avec semble-t-il des journées de juin qui tournent différemment, c'est grâce à l'intervention britannique que cela peut être. Aussi, la révolution socialiste balaye bientôt l'Europe, et ensuite le Nouveau Monde. Mais c'est un socialisme pré-marxiste, et à l'anglaise, c'est-à-dire corporatif et luddiste. Il s'accompagne d'une lecture acrobatique de Malthus et de Darwin qui fonde l'Inpatco (International Patent Convention), visant à réfréner les avancées technologiques dans le monde entier jusqu'au jour où les hommes seront prêts à les vivre sans dégâts trop fâcheux (un peu le rôle de l'Église dans l'indispensable Pavane de Keith Roberts). En résulte un paradis égalitaire fondé sur le consensus (un peu comme chez Fourier, mais sans la rigidité des phalanstères), mais plus ou moins dirigée dans les faits par les Incas de l'Inpatco (technocratie à la Saint-Simon ?).

 

Seulement voilà : nous sommes en Angleterre, et ce n'est pas une révolution socialiste qui va justifier que l'on n'ait pas de roi ! D'autant qu'il s'agit en fait de conserver précieusement la Double Monarchie anglo-indienne... Et c'est ainsi que nous nous retrouvons cent ans plus tard, en gros, avec pour narrateur le roi George Akbar Ier, accessoirement ou pas un Inca lui-même, qui nous contera les événements contre-révolutionnaires de 1949 et le rôle qu'il a pu y jouer. Car si 1848 voit le triomphe du socialisme, en 1949, c'est le retour de bâton capitaliste...

 

Bien entendu, tout cela n'est pas à prendre trop au sérieux. Le ton dominant est celui de la fable humoristique, et c'est bien sous cet angle qu'il faut lire le roman de Roy Lewis. On aurait donc sans doute tort d'en tirer une condamnation inflexible des utopies socialisantes, d'autant qu'il s'agit là d'un socialisme très particulier, pour les raisons que l'on a vues. Il ne s'agit donc pas davantage de faire l'apologie du capitalisme. Non, le vrai problème, la vraie question, c'est celle du progrès technologique et de son impact sur l'environnement humain et écologique. Et là, Roy Lewis se montre très astucieux pour tisser sa trame, tout en jouant des classiques de l'uchronie (nous y trouvons donc un paquet de guest stars, comme Bertrand Russel ou Winston Churchill) ; le roman est merveilleusement bien composé, reposant sur de courts chapitres exposant dans un style limpide mais sans verser pour autant dans le didactisme la problématique du progrès technologique dans les sociétés contemporaines.

 

En attendant, on se marre bien. Car il faut bien avouer que tout cela, avec sa dose d'improbabilité, est très drôle, d'autant plus drôle que c'est anglais, et que ça a donc cette saveur particulière et pince-sans-rire qui définit une bonne part de l'humour de la perfide Albion.

 

Beau boulot : le roman est à la fois drôle et intelligent, et même puissant dans son évocation d'un paradis socialiste à jamais hors de portée pour nous autres misérables forçats du capitalisme le plus effréné. Le choix de bâtir cette uchronie sur un socialisme non marxiste (1848, c'est à peine la date de parution du Manifeste du Parti communiste) se révèle particulièrement judicieux, et autorise bien des digressions et investigations toutes plus passionnantes les unes que les autres.

 

Certes, ce n'est pas là tout à fait le roman que j'attendais et espérais, ne serait-ce qu'en raison du cadre britannique adopté. En attendant, il s'agit bien d'une parfaite réussite, dont je ne peux que vous recommander chaudement la lecture, a fortiori si comme moi vous êtes passionné par l'histoire du XIXe siècle, dont 1848 constitue à bien des égards la charnière.

CITRIQ

Voir les commentaires

Pub copinage : "Sur le fleuve", de Léo Henry & Jacques Mucchielli

Publié le par Nébal

Sur-le-fleuve.jpg

 

 

HENRY (Léo) & MUCCHIELLI (Jacques), Sur le fleuve, [s.l.], Dystopia Workshop, 2012, [édition numérique]

 

Hop.

 

Reflets de mes lectures

 

Jules Abdaloff sur Salle 101

 

Jérôme Lavadou sur ActuSF

 

Lhisbei sur RSF Blog

 

Imaginelf

 

Le Dragon galactique

Voir les commentaires

"Le Maître du passé", de R.A. Lafferty

Publié le par Nébal

Le-Maitre-du-passe.jpg

 

 

LAFFERTY (R.A.), Le Maître du passé, [Past Master], traduit de l'américain par Anne Zribi, Paris, Calmann-Lévy, coll. Dimensions, [1968, 1972] 1973, 272 p.

 

Mini-cycle Lafferty, phase deux, avec Le Maître du passé, un des premiers romans publiés par cet auteur qui ne s'est mis à écrire que la cinquantaine passée – et, accessoirement, ce devait être le deuxième titre réédité par Zanzibar, mais... Bon. Tant pis.

 

Nous sommes aux alentours de l'an 2500. L'humanité s'est établie sur Astrobe, la planète dorée, et c'est là sa troisième et peut-être dernière chance, après les échecs du Vieux Monde et du Nouveau Monde. Or il semblerait bien que le Rêve Doré d'Astrobe corresponde à la société idéale que les hommes ont cherché de tout temps. Pourtant, ça coince. Et on ne compte pas les individus qui quittent les villes dorées pour s'établir dans le Barrio ou à Cathead, bien loin de la perfection de l'Astrobe civilisée...

 

La crise guette. Et ceci, trois Hommes Importants en sont bien conscients : Cosmos Kingmaker, Peter Proctor et Fabian Foreman se réunissent, tandis que des Tueurs Automatiques chargés de protéger à n'importe quel prix le Rêve sont à la poursuite de l'un d'entre eux. Leur solution ? Trouver un homme politique qui a été honnête et sincère jusqu'au bout. C'est ainsi qu'ils se décident à aller chercher dans le passé, mille ans en arrière, Thomas More, le fameux chancelier d'Henry VIII, créateur de l'Utopie, qui fut décapité pour être resté fidèle à ses convictions. Le voilà, le Maître du passé...

 

Bien entendu, à en croire le principal intéressé, c'est sans doute là une erreur de casting, due à une mauvaise compréhension de sa fameuse création : « J'ai décrit autrefois le monde le plus malade que je pouvais imaginer. Vois-tu, la deuxième raison de ma célébrité est que j'ai forgé le mot et l'idée d'Utopie. J'ai parlé avec une ironie amère et sarcastique de ce monde malade s'il en est, celui en lequel mon monde à moi semble en voie de se transformer. Mais il y a quelque chose de bizarre, Paul. J'ai appris de la bouche de voyageurs du temps que ce produit de ma mauvaise humeur a toujours été mal interprété. On en vint à croire que j'avais décrit un monde idéal. On en vint même à penser que j'avais parlé sérieusement. Cette seule idée m'horrifie, mais on me dit qu'il en est ainsi. Paul. Il y a quelque chose de très détraqué dans un futur qui prend une satire mordante pour un rêve insipide. »

 

Plus loin :

 

« Il est encore plus bizarre que je sois pris à mon propre piège, dit-il. Écoute, Thomas, mon soi, mon moi, qu'est-ce que j'ai fait déjà, dans mon autre vie, en y voyant une amère plaisanterie ? C'est moi qui ai inventé cette maudite histoire ! N'est-ce pas moi qui forgeai l'Utopie ? Ignorais-je ce faisant que je me servais de plaqué, et non d'or véritable ? Qu'est-il arrivé à présent ? Comment m'y suis-je laissé prendre ? Que suis-je donc, mon Dieu, pour faire une aigre plaisanterie, créer par là même un monde doré dans l'avenir, et m'en aller donner du nez dans ce futur grotesque ? Quel autre écrivain fut-il jamais condamné à vivre dans un conte malicieux dont il était l'auteur ? Quel autre homme de loi eut-il jamais la malédiction d'avoir à authentifier une boutade qu'il avait faite ? Quel autre chancelier se vit-il jamais demander d'administrer un monde créé par lui en dérision ? En mon âme et conscience, si je vis au-delà de ma deuxième mort, je prêterai plus attention à ce que je ferai.

 

« Ce n'est pas de l'or véritable, me dis-je. C'est du chiqué ramassé dans un fossé, que j'ai façonné pour rire. Et le voici transformé en un monde entier, mon rêve éveillé de malade ? Me voilà qui m'aperçois que c'est de l'or véritable en fin de compte, et que j'en ai fait un monde, et que j'ai l'air d'un sot sous toutes les coutures. »

 

Ce qui ne l'empêche pas d'accepter la rude tâche que l'on lui confie. Et c'est ainsi qu'entouré d'une bande de joyeux drilles tous plus frappadingues les uns que les autres, saint Thomas More se lance dans un périple autour d'Astrobe, avant d'en accepter la charge de Président – ou de Roi – pour neuf jours. Car il y a bientôt un problème : on sait le bonhomme chatouilleux sur la question religieuse, et on sait aussi qu'il a déjà été jusqu'au bout de ses convictions. L'histoire se répéterait-elle, sous l'angle de la farce ?

 

Subtile allégorie politique, encore que le terme de parabole serait peut-être plus approprié, Le Maître du passé ne manque pas de qualités. On y retrouve avec joie la plume légèrement barrée de Lafferty – encore qu'il ne soit cette fois pas très bien servi par la traduction, ai-je trouvé – et ses personnages délirants. Thomas More est un héros sympathique et charismatique, et c'est avec plaisir qu'on le suit dans sa découverte du Rêve Doré d'Astrobe.

 

Je mettrai cependant ce roman un bon cran en-dessous de mes précédentes lectures de Lafferty. En effet, si l'humour répond bel et bien à l'appel – sous une forme déjantée, cela va de soi –, Le Maître du passé est tout de même beaucoup plus sérieux, et beaucoup moins drôle, que les textes qui ont suivi. La parabole est même, à vrai dire, un peu lourde à l'occasion...

 

Cela reste néanmoins une lecture tout à fait recommandable, et à vrai dire indispensable pour qui s'intéresse au thème de l'utopie – ce qui est mon cas, ainsi que vous avez déjà pu en juger, peut-être.

 

Suite du mini-cycle avec Annales de Klepsis.

Voir les commentaires

"Traum. Philip K. Dick, le martyr onirique", d'Aurélien Lemant

Publié le par Nébal

Traum.jpg

 

 

LEMANT (Aurélien), Traum. Philip K. Dick, le martyr onirique, [s.l.], Le Feu Sacré, 2012, 112 p.

 

Tiens ? Encore un petit bouquin sur Philip K. Dick ! Y a pas, ça doit être la saison...

 

N'empêche que cet essai, le premier de son auteur, part avec un double handicap pour le moins sévère : déjà, Aurélien Lemant est, dans la Vraie Vie, un théâtreux : aïe. Ensuite et surtout, ce Traum se paye quand même un sous-titre qui pue violemment le paté, et fait craindre le pire. Martyr onirique ? Diantre ! Et pourquoi pas prophète dianétique, hein ? Ça s'est déjà vu... Bon, heureusement, cette dimension n'est pas trop marquée dans ce petit ouvrage, et je me demande même où ils sont allés pêcher cette notion de martyre, les gens du Feu Sacré. Mais passons.

 

Aurélien Lemant, sous couvert de nous parler de Philip K. Dick et de ses textes, nous parle en fait de plein de trucs, mais surtout du rêve, du doute et de la folie. C'est pas moi qui le dis, c'est la quatrième de couverture (qui parle en plus d'essai poétique ; troisième handicap ?). Dedans, ça fourmille, et on saute régulièrement du coq à l'âne (le pauvre).

 

Je ne suis pas complètement armé pour vous en faire à mon tour le rapport, dois-je dire ; parce que si je connais bien Dick et son œuvre, il me manque des connaissances sur les autres trucs abordés par l'auteur. Lequel, par exemple, consacre d'assez longs développements à Inception de Nolan, film qui paraît certes très dickien, mais que je n'ai pas vu (et pour cause). Je ne peux donc pas dire grand-chose quant à la pertinence de ces pages, même si elles m'ont paru un rien pédantes ; ce que je peux dire par contre, c'est que pour le reste, Aurélien Lemant fait preuve d'une capacité étonnante à enfoncer les portes ouvertes ; aussi n'ai-je pas retiré des masses d'éléments de la première partie de cet essai, en dehors de quelques considérations un brin fumeuses sur le rêve lucide ou dirigé, jusqu'à ce scoop international : Aurélien Lemant fait pour sa part des rêves ennuyeux. Diantre. J'en suis navré pour lui, mais à vrai dire je m'en tamponne surtout un peu le coquillard. Idée, quand même : nous sommes tous des schizophrènes. Re-diantre.

 

Suivent pas mal de développements fondés sur Julian Jaynes qui m'ont paru cette fois très fumeux, puis sur des coïncidences dont il est absolument impossible de tirer le moindre enseignement. L'auteur nous parle d'Antonin Artaud, de Salvador Dalí, de Van Gogh, et si tout cela est certes fort édifiant, on n'en retire une fois de plus rien du tout.

 

Et il en ira de même jusqu'à la fin (orgasmique et marioncotillardesque) de ce petit essai, qui essaye sans doute de nous dire quelque chose, mais n'y parvient pas vraiment. Vous allez dire qu'en fait c'est moi qui suis simplement trop con pour y avoir compris quoi que ce soit. Possible. Mais bon : en attendant, je suis bien obligé de vous livrer mon ressenti.

 

Et domine l'impression d'un livre inutile, enthousiaste mais approximatif quand il n'est pas tout simplement faux, passionné mais pas passionnant, faussement profond et plus que dispensable. Personnellement, je réserverais mes 10 € pour autre chose que ce truc certes joli, mais qui ne sert à rien.

 

...

 

Allez, un bon point tout de même : l'auteur tourne pas mal autour des Clans de la lune alphane, roman que l'on dit souvent mineur, mais qui fait partie de mes Dick préférés, et que je trouve, de même qu'Aurélien Lemant, beaucoup plus riche que ce que l'on en dit régulièrement. Ça ne rachète pas tout, mais c'est déjà ça...

Voir les commentaires

"Les Quatrièmes Demeures", de Raphaël Aloysius Lafferty

Publié le par Nébal

Les-Quatriemes-demeures.jpg

 

 

LAFFERTY (Raphaël Aloysius), Les Quatrièmes Demeures, [Fourth Mansions], traduit de l'américain par Barthélémy de Lesseps, revu et corrigé par Jean-Paul Duchamp, Muret, Zanzibar, [1969, 1973] 2010, 299 p.

 

L'Américain R.A. Lafferty était une sorte d'électron libre dans l'univers codifié de la science-fiction. J'avais déjà pu en juger à la lecture de ce qui est sans doute son plus célèbre roman, Tous à Estrevin ! ou Autobiographie d'une machine ktistèque, un vrai bonheur que je ne saurais trop vous conseiller. Plus tard, j'ai retrouvé le même plaisir à la lecture de l'excellente nouvelle de l'auteur publiée dans le premier (et unique...) numéro de Zanzibar Quarterly And Co, la superbe revue que l'on sait. Or Zanzibar avait entre autres pour ambition d'éditer les œuvres majeures de R.A. Lafferty, en commençant par le roman Les Quatrièmes Demeures. Hélas, mille fois hélas, la belle aventure de Zanzibar a été de courte durée, et le projet est tombé à l'eau : seul ce roman a pu être réédité avant que Zanzibar ne boive la tasse... Mais j'ai eu envie de faire malgré tout un mini-cycle consacré à R.A. Lafferty, tant mes seules lectures du bonhomme m'avaient fait une forte impression. J'ai donc pu me procurer Les Quatrièmes Demeures (ben oui), Le Maître du passé, Annales de Klepsis, Lieux secrets et vilains messieurs et Chants de l'espace, que je vais lire dans les jours qui viennent (en fait, je crois qu'il ne me manque en français que Le Livre d'or de la science-fiction consacré à Lafferty).

 

Commençons donc par Les Quatrièmes Demeures, en admirant dans un soupir le bel objet (hélas fortement coquillé, comme si on ne pouvait pas tout avoir...).

 

Notre héros se nomme Fred Foley, « un jeune homme qui avait de très bons yeux mais qui était un peu simplet ». Sans doute est-ce pour cela qu'il est journaliste de son état. Foley a un don pour dénicher les histoires les plus invraisemblables. Ces derniers temps, il tient à faire la lumière sur Carmody Overlare – ou plutôt Kar Ibn Mod, comme il s'appelait cinq siècles plus tôt – et à mettre ainsi à jour l'existence d'une société secrète de « revenants » qui dominerait le monde...

 

En attendant, il est au contact d'une autre société secrète, celle des Moissonneurs, sept dingues qui ont formé un réseau mental et enchaînent les coups d'éclat, jusqu'à un final que l'on peut craindre eschatologique.

 

Et puis il y a aussi une autre société secrète, celle des patricks, avec ses rites et ses royaumes... qui pourrait bien être utile pour faire échouer le Complot.

 

Satire hilarante des délires conspirationnistes à base de sociétés secrètes, Les Quatrièmes Demeures est un roman absolument délicieux de la première à la dernière ligne, et accessoirement (ou pas) complètement barré. La plume de Lafferty suscite personnages et situations invraisemblables et drôles avec un talent sans égal, et c'est avec un bonheur constamment renouvelé que l'on enchaîne les pages de ce roman par ailleurs inclassable, et susceptible d'une infinité de lectures, des plus simples aux plus sérieuses (enfin, faut voir...).

 

Délire théologique et allégorie politique, Les Quatrièmes Demeures est en effet moins débile qu'il n'y paraît, même si j'avoue avoir pris le parti de rire avec le roman plutôt que de m'empêtrer dans ses aspects éventuellement sérieux (et parfois douteux : Lafferty n'était pas exactement un progressiste...). L'Échiquier du mal en version pince-sans-rire, dans un sens.

 

Quoi qu'il en soit, et même si je n'arrive pas, à l'heure actuelle, à pondre des comptes rendus décents expliquant le pourquoi du comment, je ne peux que vous conseiller cette lecture édifiante, qui m'a conforté dans mon envie de mini-cycle.

 

A bientôt, donc, avec Le Maître du passé.

CITRIQ

Voir les commentaires