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"Traum. Philip K. Dick, le martyr onirique", d'Aurélien Lemant

Publié le par Nébal

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LEMANT (Aurélien), Traum. Philip K. Dick, le martyr onirique, [s.l.], Le Feu Sacré, 2012, 112 p.

 

Tiens ? Encore un petit bouquin sur Philip K. Dick ! Y a pas, ça doit être la saison...

 

N'empêche que cet essai, le premier de son auteur, part avec un double handicap pour le moins sévère : déjà, Aurélien Lemant est, dans la Vraie Vie, un théâtreux : aïe. Ensuite et surtout, ce Traum se paye quand même un sous-titre qui pue violemment le paté, et fait craindre le pire. Martyr onirique ? Diantre ! Et pourquoi pas prophète dianétique, hein ? Ça s'est déjà vu... Bon, heureusement, cette dimension n'est pas trop marquée dans ce petit ouvrage, et je me demande même où ils sont allés pêcher cette notion de martyre, les gens du Feu Sacré. Mais passons.

 

Aurélien Lemant, sous couvert de nous parler de Philip K. Dick et de ses textes, nous parle en fait de plein de trucs, mais surtout du rêve, du doute et de la folie. C'est pas moi qui le dis, c'est la quatrième de couverture (qui parle en plus d'essai poétique ; troisième handicap ?). Dedans, ça fourmille, et on saute régulièrement du coq à l'âne (le pauvre).

 

Je ne suis pas complètement armé pour vous en faire à mon tour le rapport, dois-je dire ; parce que si je connais bien Dick et son œuvre, il me manque des connaissances sur les autres trucs abordés par l'auteur. Lequel, par exemple, consacre d'assez longs développements à Inception de Nolan, film qui paraît certes très dickien, mais que je n'ai pas vu (et pour cause). Je ne peux donc pas dire grand-chose quant à la pertinence de ces pages, même si elles m'ont paru un rien pédantes ; ce que je peux dire par contre, c'est que pour le reste, Aurélien Lemant fait preuve d'une capacité étonnante à enfoncer les portes ouvertes ; aussi n'ai-je pas retiré des masses d'éléments de la première partie de cet essai, en dehors de quelques considérations un brin fumeuses sur le rêve lucide ou dirigé, jusqu'à ce scoop international : Aurélien Lemant fait pour sa part des rêves ennuyeux. Diantre. J'en suis navré pour lui, mais à vrai dire je m'en tamponne surtout un peu le coquillard. Idée, quand même : nous sommes tous des schizophrènes. Re-diantre.

 

Suivent pas mal de développements fondés sur Julian Jaynes qui m'ont paru cette fois très fumeux, puis sur des coïncidences dont il est absolument impossible de tirer le moindre enseignement. L'auteur nous parle d'Antonin Artaud, de Salvador Dalí, de Van Gogh, et si tout cela est certes fort édifiant, on n'en retire une fois de plus rien du tout.

 

Et il en ira de même jusqu'à la fin (orgasmique et marioncotillardesque) de ce petit essai, qui essaye sans doute de nous dire quelque chose, mais n'y parvient pas vraiment. Vous allez dire qu'en fait c'est moi qui suis simplement trop con pour y avoir compris quoi que ce soit. Possible. Mais bon : en attendant, je suis bien obligé de vous livrer mon ressenti.

 

Et domine l'impression d'un livre inutile, enthousiaste mais approximatif quand il n'est pas tout simplement faux, passionné mais pas passionnant, faussement profond et plus que dispensable. Personnellement, je réserverais mes 10 € pour autre chose que ce truc certes joli, mais qui ne sert à rien.

 

...

 

Allez, un bon point tout de même : l'auteur tourne pas mal autour des Clans de la lune alphane, roman que l'on dit souvent mineur, mais qui fait partie de mes Dick préférés, et que je trouve, de même qu'Aurélien Lemant, beaucoup plus riche que ce que l'on en dit régulièrement. Ça ne rachète pas tout, mais c'est déjà ça...

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"Les Quatrièmes Demeures", de Raphaël Aloysius Lafferty

Publié le par Nébal

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LAFFERTY (Raphaël Aloysius), Les Quatrièmes Demeures, [Fourth Mansions], traduit de l'américain par Barthélémy de Lesseps, revu et corrigé par Jean-Paul Duchamp, Muret, Zanzibar, [1969, 1973] 2010, 299 p.

 

L'Américain R.A. Lafferty était une sorte d'électron libre dans l'univers codifié de la science-fiction. J'avais déjà pu en juger à la lecture de ce qui est sans doute son plus célèbre roman, Tous à Estrevin ! ou Autobiographie d'une machine ktistèque, un vrai bonheur que je ne saurais trop vous conseiller. Plus tard, j'ai retrouvé le même plaisir à la lecture de l'excellente nouvelle de l'auteur publiée dans le premier (et unique...) numéro de Zanzibar Quarterly And Co, la superbe revue que l'on sait. Or Zanzibar avait entre autres pour ambition d'éditer les œuvres majeures de R.A. Lafferty, en commençant par le roman Les Quatrièmes Demeures. Hélas, mille fois hélas, la belle aventure de Zanzibar a été de courte durée, et le projet est tombé à l'eau : seul ce roman a pu être réédité avant que Zanzibar ne boive la tasse... Mais j'ai eu envie de faire malgré tout un mini-cycle consacré à R.A. Lafferty, tant mes seules lectures du bonhomme m'avaient fait une forte impression. J'ai donc pu me procurer Les Quatrièmes Demeures (ben oui), Le Maître du passé, Annales de Klepsis, Lieux secrets et vilains messieurs et Chants de l'espace, que je vais lire dans les jours qui viennent (en fait, je crois qu'il ne me manque en français que Le Livre d'or de la science-fiction consacré à Lafferty).

 

Commençons donc par Les Quatrièmes Demeures, en admirant dans un soupir le bel objet (hélas fortement coquillé, comme si on ne pouvait pas tout avoir...).

 

Notre héros se nomme Fred Foley, « un jeune homme qui avait de très bons yeux mais qui était un peu simplet ». Sans doute est-ce pour cela qu'il est journaliste de son état. Foley a un don pour dénicher les histoires les plus invraisemblables. Ces derniers temps, il tient à faire la lumière sur Carmody Overlare – ou plutôt Kar Ibn Mod, comme il s'appelait cinq siècles plus tôt – et à mettre ainsi à jour l'existence d'une société secrète de « revenants » qui dominerait le monde...

 

En attendant, il est au contact d'une autre société secrète, celle des Moissonneurs, sept dingues qui ont formé un réseau mental et enchaînent les coups d'éclat, jusqu'à un final que l'on peut craindre eschatologique.

 

Et puis il y a aussi une autre société secrète, celle des patricks, avec ses rites et ses royaumes... qui pourrait bien être utile pour faire échouer le Complot.

 

Satire hilarante des délires conspirationnistes à base de sociétés secrètes, Les Quatrièmes Demeures est un roman absolument délicieux de la première à la dernière ligne, et accessoirement (ou pas) complètement barré. La plume de Lafferty suscite personnages et situations invraisemblables et drôles avec un talent sans égal, et c'est avec un bonheur constamment renouvelé que l'on enchaîne les pages de ce roman par ailleurs inclassable, et susceptible d'une infinité de lectures, des plus simples aux plus sérieuses (enfin, faut voir...).

 

Délire théologique et allégorie politique, Les Quatrièmes Demeures est en effet moins débile qu'il n'y paraît, même si j'avoue avoir pris le parti de rire avec le roman plutôt que de m'empêtrer dans ses aspects éventuellement sérieux (et parfois douteux : Lafferty n'était pas exactement un progressiste...). L'Échiquier du mal en version pince-sans-rire, dans un sens.

 

Quoi qu'il en soit, et même si je n'arrive pas, à l'heure actuelle, à pondre des comptes rendus décents expliquant le pourquoi du comment, je ne peux que vous conseiller cette lecture édifiante, qui m'a conforté dans mon envie de mini-cycle.

 

A bientôt, donc, avec Le Maître du passé.

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"Swap-Swap", de Richard Canal

Publié le par Nébal

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CANAL (Richard), Swap-Swap, Paris, J'ai lu, coll. Science-fiction, 1990, 249 p.

 

De Richard Canal, auteur que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam (même si je crois me souvenir vaguement d'une interview dans Bifrost...), on m'avait notamment recommandé Animamea. Mais c'est finalement ce très court Swap-Swap qui m'est arrivé dans les mains, alors pourquoi pas ? Hop.

 

(Je sais pas si vous avez remarqué, mais sur la couverture il y a écrit « science-fiction », pour le cas où on aurait un doute.)

 

Donc. Nous sommes sur Terre, et ses proches environs (des monuments historiques satellisés ?), au XXIIe siècle. Une planète qui a bien changé et où s'est opéré un complet bouleversement économique et politique : désormais, c'est l'Afrique qui tient le haut du pavé.

 

Notre histoire commence d'ailleurs à Dakar, quand un toubab se réveille dans un bar interlope face à un keïno chien, sans plus de souvenirs en tête concernant sa petite personne. Il a été swappé, victime du virus Swap-Swap. D'où cette idée très bête d'endosser pour le réseau international Sensipac l'identité factice de Nul Nemo en attendant d'y voir plus clair (parce que si Sensipac ne vous connaît pas, c'est que vous n'existez pas). Et, accompagné du soiffard Stany le saint-hubert parlant, notre héros de se mettre en quête de son identité et de son passé. C'est en Europe, dans un Pays Basque ravagé par la guerre, qu'il trouvera les premiers éléments : il s'appelle en fait Roman Leyter, et... et quoi ? L'enquête est loin d'être terminée, mais c'est comme si on lui semait des pistes...

 

L'amnésique en quête de souvenirs : vous avouerez qu'on a connu point de départ plus original... Mais bon, admettons. Pour le reste, exception faite de quelques menus détails, nous sommes en terrain cyberpunk (ou post-cyberpunk, si vous y tenez) connu. Et c'est d'ailleurs ce qui pose problème dans ce court roman, à mes yeux en tout cas : le plus intéressant, c'est-à-dire le cadre, n'est qu'à peine esquissé tout au fond, tandis que le roman se montre frénétiquement dense en événements. On n'aura donc guère le temps de s'interroger sur cette Afrique surpuissante, et c'est un peu regrettable...

 

Reste une trame de techno-thriller assez basique. Bien sûr, Roman n'a pas été victime du Swap-Swap pour rien, au hasard. Il s'agit donc de déterminer pourquoi, ce qui implique de savoir qui il est et ce qu'il a bien pu faire. Et c'est parti pour un voyage accéléré aux quatre coins du monde et (un peu) au-delà, en suivant les indices laissés par quelqu'un qui devra bien finir par révéler son vrai visage.

 

Disons-le tout net : c'est plus ou moins intéressant. Sur le pur plan littéraire, déjà : la plume de Richard Canal n'a rien d'exceptionnel, et brille surtout par sa sobriété ; hélas, elle ne nous épargne pas quelques dialogues plombés par un humour lourdingue, notamment quand Roman philosophe avec Stany...

 

Pour le reste, eh bien, on va dire que Swap-Swap, comme beaucoup de romans cyberpunk, accuse un peu son âge, et donne une impression de daté. Sensipac, à l'heure des réseaux sociaux et compagnie, paraît un brin archaïque. En même temps, on pourrait reconnaître que ça n'en rend les préoccupations du roman que plus actuelles, et, oui, il y a des choses intéressantes concernant l'information et son économie dans Swap-Swap.

 

Mais voilà : c'est à mon sens trop peu pour que ce roman marque durablement. C'est du vite lu, mais aussi du vite oublié. Pas désagréable, mais pas transcendant. Et un peu frustrant, accessoirement. On sent qu'il y a du matériau pour faire quelque chose de vraiment intéressant, mais qu'il a été laissé de côté pour faire un simple roman de gare. Dommage...

 

Premier contact pas vraiment convainquant, donc. Mais c'est pas grave. Et on verra bien, un jour, si Animamea rachète ce Swap-Swap honnête mais manquant cruellement d'ambition.

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Biographie comparée de Jorian Murgrave/Un navire de nulle part/Rituel du mépris/Des enfers fabuleux, d'Antoine Volodine

Publié le par Nébal

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VOLODINE (Antoine), Biographie comparée de Jorian Murgrave. Un navire de nulle part. Rituel du mépris. Des enfers fabuleux, Paris, Denoël, coll. Des heures durant..., [1985-1986, 1988] 2003, 781 p.

 

Si les œuvres d'Antoine Volodine et de ses alias du post-exotisme sont ajourd'hui publiées dans des collections de littérature dite générale, on se gardera cependant d'oublier que c'est dans la mythique collection Présence du futur, et donc en science-fictionnie, qu'il débuta. En témoigne cet omnibus en Des heures durant... (collection dans laquelle on trouve également, à bon droit, la trilogie de béton de J.G. Ballard), qui compile les quatre premiers romans publiés du post-exotisme, dans ladite collection science-fictionneuse. Un des quatre, Rituel du mépris, a d'ailleurs obtenu le Grand Prix de la science-fiction française en 1987 – ce qui m'apparaît assez couillu, tiens, pour une fois.

 

De Biographie comparée de Jorian Murgrave à Des enfers fabuleux en passant par Un navire de nulle part et Rituel du mépris, nous aurons donc droit aux premiers avatars du post-exotisme. Difficile à définir, et pourtant... Difficile aussi à enfermer dans une case : SF ? Pas SF ? Chacun jugera, et personnellement je m'en fous un peu... Disons que les deux classifications se tiennent, et que c'est sans doute affaire de volonté.

 

...

 

Et maintenant, comment suis-je censé vous rendre compte de ma lecture de ça ? Hein ? Franchement.

 

La tâche s'annonce pas évidente. Parce que ces romans (?) n'en sont pas vraiment, ou, en tout cas, ne sont pas très orthodoxes ; difficile de suivre une histoire, et impossible ou presque de résumer leur contenu. C'est comme si ces livres proclamaient haut et fort leur réticence au commentaire et à la critique.

 

Alors comment exprimer le choc esthétique extraordinaire qui a été le mien à la lecture de ces quatre textes ? Le silence serait peut-être préférable ; c'était après tout la solution que j'avais adoptée, par dépit, pour Yama Loka Terminus de Léo Henry et Jacques Mucchielli, recueil qui s'inscrit de toute évidence – on me l'avait assez fait entendre – dans la droite filiation de l'œuvre de Volodine. Effectivement, c'est une sensation assez comparable qui m'a étreint à cette lecture, pour des raisons tant de fond que de forme.

 

Ou bien je pourrais me contenter d'aligner les superlatifs et les exclamations : superbe ! Magnifique ! Grandiose ! Puissant ! Ruinage de cul intense ! Non mais vraiment !

 

...

 

Tout cela est vrai, mais ne nous avance guère. Alors essayons, malgré tout, et un par un.

 

Biographie comparée de Jorian Murgrave, qui m'a collé une baffe d'entrée de jeu, nous raconte (...) le périple d'un individu non terrestre, de son enfance à sa fin. Une histoire rapportée par plusieurs biographes illuminés, qui ont une fâcheuse tendance à périr sitôt leur œuvre accomplie. C'est un véritable festival d'horreurs, d'enfers concentrationnaires, et de folie pure, qui transpire de cette biographie comparée. L'histoire, aussi, d'une traque impitoyable, dans une atmosphère d'insurrection et de guerre civile. Celle, enfin, d'un exil douloureux. Autant de thèmes que l'on retrouvera dans l'ensemble des romans composant cet omnibus, sans que l'auteur ne se répète véritablement pour autant. L'effet est en tout cas remarquable. Le fond est bon, la forme exceptionnelle : c'est avec une plume magnifique et en adoptant divers styles que Volodine nous narre cette biographie hors du commun d'un être qui ne l'est pas moins. Le résultat est un livre-choc, qui frappe un grand coup aux tripes, et qui fascine durablement.

 

Un navire de nulle part, sans être mauvais, me paraît être un bon cran en-dessous. C'est peut-être le plus simple (...) des quatre romans composant cet omnibus, même si je ne suis pas certain que cela veuille dire quelque chose... C'est en tout cas celui où l'univers est à la fois le plus compréhensible et en même temps le plus ouvertement fantaisiste, puisque nous y errons dans une Russie soviétique sous le coup d'un sortilège qui l'a transformée en zone tropicale... On pense beaucoup au Monde englouti de Ballard. La plume est toujours aussi belle, mais il me semble pourtant qu'il manque quelque chose pour atteindre aux sommets du roman précédent.

 

Rituel du mépris attaque en force, par une séquence d'interrogatoire qui noue les tripes. On y retrouve les thèmes et personnages-types des deux romans précédents, mais c'est probablement ce livre qui m'a paru le plus difficile (et son obtention du Grand Prix de la science-fiction française n'en est que plus étonnante), tant les questions sans réponse s'accumulent, dans une absence de trame qui rend le voyage aussi séduisant que périlleux. Très fort.

 

Et de conclure sur Des enfers fabuleux, peut-être le meilleur de ces quatre romans. Tout est dans le titre, ou presque. Nous aurons droit ici à des visions hallucinées de voyages aux destinations improbables, accomplis dans la souffrance sous la houlette de mutants étranges et impénétrables. La première partie du roman est tout simplement parfaite. Le reste est d'un très bon niveau, et le lecteur se régale de l'univers si particulier que Volodine parvient à mettre en place, une construction qui paraît déjà étonnante de maturité.

 

Je crains de ne pouvoir faire mieux, désolé... Mais j'espère avoir transmis un peu de mon enthousiasme dans ce compte rendu bancal : avec Volodine, j'ai découvert un auteur rare, à la production inclassable et puissante, qui m'a parlé comme peu l'ont fait jusqu'à présent. On osera le qualificatif de chef-d'œuvre (au sens strict, d'ailleurs), et on en redemandera.

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"La Solution finale", de Michael Chabon

Publié le par Nébal

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CHABON (Michael), La Solution finale. Roman d'énigme, [The Final Solution], traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons, [2004] 2007, 157 p.

 

J'ai déjà eu à plusieurs reprises l'occasion de vous dire tout le bien que je pensais de Michael Chabon, notamment suite à la lecture de son prix Pulitzer, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, superbe roman qui traitait de la création des comics super-héroïques avec en toile de fond la montée du nazisme, et, à l'horizon, la Shoah.

 

Aussi, quand je suis tombé par hasard sur ce titre que je ne connaissais pas, prix Aga-Khan 2004 (?), ça a fait tilt là-dedans, et je me suis précipité sur la chose, alléché par le pitch gentiment improbable et sans tenir compte du prix (16 € tout de même, c'est un peu cher de la page !).

 

Je ne vais pas résumer l'intrigue de ce très court roman (mais alors vraiment très court) ici. Contentons-nous de dire que nous y suivrons pour l'essentiel, en 1944, un vieil homme qui n'est jamais désigné autrement, mais sous les traits duquel nous devinons tous Sherlock Holmes, rien de moins, en quête d'un perroquet bien bavard, qui récite des litanies de chiffres en allemand. Le roman d'énigme, ainsi que le sous-titre le qualifie, nous présente ici tous ses codes, et, si l'on y tient, on pourra préciser qu'il s'agit là d'un whodunit de facture très classique, malgré l'atmosphère d'absurde générale.

 

Mais bien sûr, ce perroquet disparu est aussi un McGuffin de choix ; sous couvert de pastiche holmesien, Michael Chabon a d'autres projets, et vise surtout à faire un portrait de vieillard émouvant aux heures les plus sombres de notre histoire. Parce que, avouez : sortir un livre avec un titre pareil, quand on s'appelle Michael Chabon ou pas d'ailleurs, et même s'il s'agit de faire écho à la dernière enquête du célèbre détective de Baker Street, cela n'a rien d'innocent. C'est même à vrai dire assez gonflé, et, de la part de tout autre que Michael Chabon, cela pourrait être de mauvais goût...

 

Ici, non, bien évidemment. Michael Chabon n'a plus à nous démontrer son talent, et il conduit son projet à terme sans jamais trébucher sur les écueils qu'il comporte. M'est avis, donc, que les amateurs de Sir Arthur Conan Doyle sauront apprécier ce bel hommage imprévu.

 

Mais pour les autres, c'est à vrai dire un peu léger... Alors, certes, nous avons un beau portrait de vieillard, une étude de mœurs bien ficelée, et une enquête dans les règles de l'art, le tout porté par une plume irréprochable. Mais rien de plus, et je n'ai jamais, au cours de cette brève lecture, pris mon pied comme cela m'est arrivé à l'occasion d'autres lectures chaboniennes. Oui, cette fois, c'est vraiment un peu trop léger, et pour tout dire anecdotique. Pas de quoi en faire tout un plat.

 

C'est donc finalement une déception, eu égard à l'auteur et à ses ambitions. Cela se lit bien, cela parvient miraculeusement à rester léger et frais malgré la gravité du fond, mais ça n'emballe jamais totalement. Une friandise au goût pas désagréable, non, mais de là à justifier la dépense de 16 €, il y a un pas que je ne saurais franchir (ouais, je sais, c'est bassement matériel, mais ça compte, quand même). Si l'on est à la fois fervent holmesien et lecteur de Chabon, on ne peut qu'être tenté par ce court roman. Mais sans doute la conjonction des deux traits est-elle nécessaire pour pleinement apprécier cette Solution finale. Quant à moi, qui ne saurais prétendre au titre d'holmesien, je me suis à vrai dire un peu ennuyé, et c'est un sentiment de dépit qui m'a saisi tout au long de ma lecture, dépit devant un livre qui promet beaucoup et n'offre finalement que peu. De la part de tout autre que Michael Chabon, cela aurait peut-être pu être suffisant ; mais là, non.

 

Allez, c'est pas grave...

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RIP Ray Bradbury

Publié le par Nébal

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Je viens d'apprendre, avec un rien de surprise, le décès à l'âge de 91 ans de Ray Bradbury, l'immense auteur de SF que l'on sait. Je l'ai trop peu pratiqué pour m'étendre sur le sujet, mais bon : Fahrenheit 451, quoi. Et les Chroniques martiennes, sans doute un des premiers bouquins de SF que j'ai lus. Alors merde. Et RIP, comme on dit chez les croyants.

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"Les Garennes de Watership Down", de Richard Adams

Publié le par Nébal

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ADAMS (Richard), Les Garennes de Watership Down, [Watership Down], traduit de l'anglais par Pierre Clinquart, [s.l.], Flammarion, [1972, 1976] 2004, 410 p.

 

Eh bien oui, c'est un fait : Nébal aime bien la fantasy animalière, ainsi que vous avez peut-être eu l'occasion de le constater en suivant ce blog miteux. Récemment encore, je vous parlais du Vent dans les saules de Kenneth Grahame, immense classique du genre ; et c'est à un autre classique, quoique d'un genre bien différent, plutôt à la Le Bois Duncton de William Horwood, que je me suis attaqué en lisant Les Garennes de Watership Down de Richard Adams, roman qui me faisait de l'œil depuis pas mal de temps déjà, mais que je croyais épuisé ; or non. Youpi !

 

Et donc voilà : des lapins.

 

Des lapins !

 

Plein de petits lapins !

 

Nous faisons tout d'abord la connaissance de deux lapins de garenne, deux frères, Noisette et Cinquain. Ce dernier, chétif, a régulièrement eu des pressentiments qui se sont toujours vérifiés ; et cette fois c'est une véritable catastrophe qu'il prophétise ; mais bien rares sont ceux qui l'écoutent, et certainement pas le Maître... Il y en a, cependant, et une petite troupe se forme ainsi, emmenée par Noisette (qui deviendra ainsi bientôt Noisy-shâ), et comprenant entre autres le fier et brave Manitou, le conteur Pissenlit, etc. Autant de petits lapins qui partent à l'aventure dans le vaste monde, et cherchent une nouvelle garenne, l'ancienne risquant de succomber bientôt face à une catastrophe indescriptible.

 

Mais voilà : le vaste monde est dangereux. La nature, pour les lapins, est hostile, voire cruelle. Et le voyage de ces garennes prend ainsi des allures de véritable épopée homérique, riche en morceaux de bravoure ; et une fois la nouvelle garenne établie, ce ne sera pas la fin des difficultés pour nos petits amis à fourrure : il leur manque des hases, et, pour en trouver, il leur faudra affronter et les hommes, et la garenne totalitaire du général Stachys !

 

Mais on aura entre-temps bien des occasions de découvrir le riche univers de ces lapins de garenne, leurs us et coutumes, leur mythes et légendes ; grâce à Pissenlit notamment, nous suivrons ainsi les facétieuses aventures de Shraa'ilshâ, le premier des lapins et lapin par excellence, caractérisé par sa ruse, et qui en fait voir de toutes les couleurs à ses adversaires, et jusqu'au seigneur Krik lui-même !

 

Grâce à la plume fort jolie de Richard Adams, terriblement doué pour évoquer la nature avec mille détails – de ces détails qui font l'importance –, le lecteur se trouve ainsi projeté dans une grande aventure sans pareille, ou plutôt si : une sorte de Seigneur des anneaux adapté à ces sympathiques rongeurs, capables de se montrer fiers guerriers le cas échéant.

 

Nous sommes ainsi dans un registre de la fantasy animalière très particulier – je ne vois donc que Le Bois Duncton de William Horwood comme équivalent –, où l'anthropomorphisme est limité, et les codes des sagas sont détournés et réemployés à destination d'un public plus âgé que celui des autres classiques du genre. Les Garennes de Watership Down est à cet égard une brillante réussite, qui mérite bien ses lauriers de classique. L'aventure est palpitante, le style impeccable, les personnages attachants, comme dans la meilleure fantasy. Et le fait que les protagonistes de cette histoire soient des lapins, et non de vigoureux barbares du temps jadis accompagnés d'elfes et de nains, ne la rend que plus efficace et inventive. On comprend sans peine le grand succès rencontré par le livre de Richard Adams lors de sa sortie... et l'on ne peut que déplorer l'oubli relatif dans lequel il a sombré aujourd'hui.

 

Quoi qu'il en soit, à lire Les Garennes de Watership Down, on en vient à penser lapin (comme on en venait à penser taupe en lisant Le Bois Duncton), et ce n'est pas là le moindre tour de force de l'auteur. Personnellement, je sens que je vais avoir du mal à manger du lapin après cette lecture édifiante, qui tient autant de l'épopée que de la fable ou parabole écologiste (et probablement politique aussi...).

 

Un vrai régal pour le Nébal, donc, que cette grande aventure lapinesque. Je ne saurais trop la conseiller aux amateurs du genre... et aux autres aussi, tant qu'à faire, parce que c'est vraiment de la bonne.

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"Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick", d'Etienne Barillier (dir.)

Publié le par Nébal

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BARILLIER (Étienne) (dir.), Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2012, 181 p.

 

Ah, les « petits guides à trimbaler » d’ActuSF ! Que de souvenirs !

 

J’en frissonne encore.

 

Parce qu’il faut bien reconnaître que ces petits bouquins péchaient généralement par pas mal d’aspects, jusqu’à en devenir risibles dans les cas les plus récents (vampires et fantasy), bourrés d’erreurs, de renvois improbables et totalement dénués d’esprit critique, à tout mettre sur le même plan, et donc, à procéder ainsi, à aboutir inévitablement à un nivellement par le bas.

 

« Ta gueule, Nébal, t’es cité dans celui sur la fantasy. »

 

Oui ben c’est bien ce que je disais !

 

(Merci.)

 

Et voilà que, pour commémorer les trente ans de la mort de Philip K. Dick, qui fut, je vous le rappelle, le plus grand écrivain de science-fiction du XXe siècle et un de ses plus grands écrivains tout court, J’ai lu s’est lancé dans un vaste programme de rééditions (et même d’édition, puisque Ô nation sans pudeur est inédit ; mais il me fait un peu peur, celui-là…). Et parallèlement on a appris l’existence de ce nouveau petit guide à trimbaler. Putasserie ? Bah, disons opportunisme, sans connotation trop négative.

 

N’empêche que j’en frissonnais à nouveau, moi, qui suis quand même un peu un dickien fanatique décérébré.

 

Mais une chose me rassurait : la rédaction dudit guide avait été confiée à Étienne Barillier, c’est-à-dire, pour une fois, à quelqu’un qui maîtrise parfaitement son sujet et que l’on pouvait supposer doté d’esprit critique. Curieux, je me suis donc procuré la bête – très jolie couverture d’Alexandre Bourgois, au passage –, un peu par complétisme aussi sans doute ; je ne m’attendais en effet pas à apprendre des choses sur Dick et son œuvre, pas après m’être enquillé successivement le Bifrost consacré à l’auteur, Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère, Invasions divines de Lawrence Sutin, Regards sur Philip K. Dick dirigé par Hélène Collon, Les Romans de Philip K. Dick de Kim Stanley Robinson, l’ABC Dick d’Ariel Kyrou, sans oublier bien sûr – tout de même – la quasi-intégrale de ses romans et nouvelles, etc.

 

Ben figurez-vous que je me suis trompé et que, en feuilletant ce petit guide, j’ai appris des trucs, comme ça, au détour d’une page, généralement sur le mode de l’anecdote. Et j’ai en tout cas eu l’occasion de constater que ce petit guide n’avait fort heureusement rien à voir avec ses sinistres prédécesseurs.

 

Si les récurrentes « dix questions… » sont un brin candides, elles permettent néanmoins au novice de découvrir en douceur le personnage et son œuvre. Or ce n’est pas de refus : on le sait – enfin, on devrait –, la vie de Philip K. Dick ressemblait un tantinet à ses romans, et en connaître quelques éléments permet de mieux apprécier son œuvre (ce qui est à vrai dire sans doute le cas pour tout auteur digne de ce nom).

 

L’étude des romans de l’auteur est tout à fait satisfaisante : exhaustive, elle n’hésite pas à trier le bon grain de l’ivraie, et force m’est de constater que je suis le plus souvent d’accord avec Étienne Barillier – quand je vous disais que Docteur Futur était une purge, hein ? Si les synopsis valent ce qu’ils valent, les commentaires et anecdotes sont souvent intéressants, et les renvois, quand il y en a, sont judicieux, ce qui nous change agréablement de la pratique antérieure.

 

L’étude des nouvelles est par contre à mon sens bien trop courte pour convaincre, et il en va un peu de même pour le reste des choses dickiennes – cinéma, musique, jeux vidéos, etc. Même si le travail de compilation effectué à cette occasion est non négligeable, il pèche par contre de temps à autre par défaut d’analyse.

 

Les éléments biographiques sont correctement amenés, et l’auteur évite de trop caricaturer son sujet, tout en posant les questions qui fâchent. Un bon point là aussi.

 

Ben finalement, c’était pas mal du tout, ce petit guide. Certes pas une lecture indispensable – et encore moins pour les authentiques dickiens décérébrés certes mais pas au point de se jeter sur la moindre chose en rapport avec leur écrivain fétiche –, mais un bon moyen – eh oui, pour une fois, ça marche – de découvrir en douceur l’auteur et son œuvre, à l’heure des rééditions. Il sera toujours possible d’approfondir plus tard. En attendant, ce petit guide remplit donc parfaitement son office. J’avais tort de frissonner et de craindre le pire, et m’en vais donc de ce pas me flageller avec des orties fraîchement coupées pour mes vilains sarcasmes de tout à l’heure.

 

Aïe.

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"Le Vaillant Petit Tailleur", d'Eric Chevillard

Publié le par Nébal

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CHEVILLARD (Éric), Le Vaillant Petit Tailleur, [s.l.], Les Éditions de Minuit, coll. Double, [2003] 2011, 233 p.

 

Tiens, pour ma peine, encore un livre en provenance directe de la sélection de Fabrice Colin, libraire invité à Charybde. Je n'y étais donc pas, hélas, mais ça ne m'a pas empêché de jeter un œil à ladite sélection le lendemain. Et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec Le Vaillant Petit Tailleur d'Éric Chevillard ; car, à la différence d'Un privé à Babylone dont je vous ai parlé il y a peu, celui-ci je n'en avais jamais entendu parler ; à vrai dire, je ne suis même pas certain de connaître vraiment le conte de Grimm und Grimm qui en fournit le prétexte (même si ça me dit effectivement quelque chose, cette histoire). Mais voilà : une fois n'est pas coutume, j'ai été attiré par la quatrième de couverture, plutôt prometteuse (mais ne le sont-elles pas toutes, ces salopes ?), et quand je me suis adressé à la libraire d'un air étonné, la perfide m'a fait : « Oh, ça, visiblement, c'est tout en digressions. » Et de rajouter, doublement perfide : « ... un peu à la Tristram Shandy... » Aussi, comment voulez-vous ? Hein ? Bon. Ben voilà, Le Vaillant Petit Tailleur de Chevillard a ainsi intégré ma mini-pile à lire temporaire, en très bonne position.

 

Adonc. La base, c'est bien le conte du Vaillant Petit Tailleur tel qu'il a été rapporté par les frères Grimm. Qui n'en sont donc pas l'auteur. Et voilà bien ce qui manque à cette stupide histoire de tueur de mouches : un auteur. Ainsi naît le Projet : « reproduire le conte avec ses imperfections constitutives, ses vices de forme, sa pauvreté d'imagination et de pensée, sa radicale bêtise, et [...] le propulser tel quel au rang d'œuvre littéraire majeure en devenant l'auteur qui lui fait défaut depuis toujours. » Tout de même. Et de se poser la question, bien légitime : au final, qui dans toute cette histoire est le héros ? Le Vaillant Petit Tailleur, ou bien l'Auteur ?

 

L'Auteur. Parlons-en. Il est tellement Auteur qu'on pourrait y mettre un H. Et il déteste le Vaillant Petit Tailleur, de même qu'il méprise Grimm-Grimm et les veuves qui leur ont rapporté semblables sornettes. Il n'y a qu'une seule chose que l'Auteur déteste encore plus que son sujet – qu'il cherchera donc à expédier le plus tôt possible –, et ce sont les mouches. Saloperies. « Sept d'un coup ! » Pas mal. Peut mieux faire.

 

Notre Auteur entreprend donc de réécrire le conte du Vaillant Petit Tailleur, en suppléant aux insuffisances flagrantes du récit originel, qu'il ne cesse de vilipender. Le Projet est arrogant ; mais notre Auteur, il faut bien le reconnaître, l'est vachement. Alors, oui, à la base il y aura bien un conte de fées – avec des géants et des licornes, un roi et une princesse –, il s'agit sous cet angle, de respecter le matériau. Mais notre Auteur ne peut pas s'empêcher d'en rajouter des caisses, et de tourner autour de son sujet (à l'instar d'une mouche, sale bête), à grands renforts de développements incongrus et autres digressions, dont il fait un véritable art. La digression est effectivement au cœur du conte modernisé et doté d'un Auteur. Le moindre prétexte est bon pour parler d'autre chose, et user de cet à-propos qui n'a rien à voir.

 

Et c'est jubilatoire, il faut bien le dire. Chevillard est un maître pour ce qui est de la digression ; de même que son Vaillant Petit Tailleur, mais sous une autre acception, il est insurpassable pour ce qui est de broder. Aussi, au fil des pages, nous le verrons souvent pester, railler, mépriser, mais tout autant nous entretenir de choses et d'autres, dont le rapport avec le conte des Grimm peut être sacrément tordu.

 

Le résultat, c'est un court roman souvent très drôle, et accessoirement – ou pas – superbement écrit. Car, si notre Auteur en rajoute dans la prétention, il ne fait guère de doute que Chevillard est un écrivain doué, qui connaît son métier.

 

Ainsi, au-delà de la farce burlesque et du ton goguenard de rigueur, se dessine une réflexion sur le statut d'auteur, sur ce que c'est que d'être un écrivain, sur le rapport à l'œuvre, sur la paternité littéraire... Et c'est diablement malin, et sacrément bien fait.

 

Le Vaillant Petit Tailleur est ainsi susceptible de nombreuses lectures – sept d'un coup ? –, qui sont toutes aussi enrichissantes et enthousiasmantes les unes que les autres. On voit bien dès lors qu'il s'agit de bien autre chose que d'un pur exercice de style, et c'est tant mieux.

 

Alors merci M. Colin, votre choix fut des plus judicieux.

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"Un privé à Babylone", de Richard Brautigan

Publié le par Nébal

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BRAUTIGAN (Richard), Un privé à Babylone. Roman policier, 1942, [Dreaming of Babylon], traduit de l'américain par Marc Chénetier, préface de Claude Klotz, Paris, Christian Bourgois – 10/18, coll. Domaine étranger, [1981, 1983, 2003], 2010, 244 p.

 

Ce roman-là, il me faisait de l'œil depuis un sacré bout de temps. Enfin, celui-là, et d'autres titres de Brautigan, d'ailleurs, dont on ne cessait, de part et d'autre, de me vanter les mérites. Alors, quand je l'ai vu figurer dans la sélection de Fabrice Colin, libraire invité à l'indispensable Charybde – je n'étais pas présent, hélas –, je me suis dit que c'était enfin l'occasion de sauter le pas.

 

Donc. San Francisco, 1942, alors que les Californiens s'attendent à voir débouler les Japonais d'une minute à l'autre. C. Card est – nécessairement – un détective privé, modèle Sam Spade. Enfin, en théorie. En pratique, ça fait des mois qu'il ne s'est pas vu confier la moindre affaire, et là, il touche le fond, harcelé par sa propriétaire, rejeté par tous ses amis et rendu responsable par sa mère de la mort de son père, alors qu'il n'avait que quatre ans... Mais peut-être la roue de la fortune va-t-elle enfin tourner ? Un mystérieux client le contacte, et lui propose un rendez-vous, avec cette condition particulière que Card doit venir armé.

 

Or Card n'a plus de balles pour son flingue, et pas un sou vaillant, du reste... L'essentiel de ce roman à fausse intrigue (merci, McGuffin) consiste donc à suivre les démarches de notre loser de héros pour se procurer des balles ou un peu de caillasse.

 

Et, entre-temps, Card rêve de Babylone. C'est quand même vach'ment mieux. Là-bas, il peut être la star de la saison de base-ball de l'an 596 avant Jean-Claude. Ou – mieux encore – endosser l'identité de Smith Smith, le privé de Babylone, et combattre les ombres-robots du sinistre Dr Abdul Forsythe !

 

Ah – et puis il y a des coïncidences troublantes aussi, tournant autour d'une pute découpée au coupe-papier. Mais c'est un pur hasard, hein ?

 

Sous couvert de nous livrer un « roman policier », comme nous l'assure le sous-titre du roman, Richard Brautigan se livre donc ici à une lumineuse et réjouissante parodie du polar hard-boiled, à grands renforts de brefs chapitres tous plus hilarants les uns que les autres. Bien entendu, tous les codes propres au genre y passent, mais en pire. C. Card est ainsi un loser magnifique, dans une enquête qui n'a pas de sens, et se révèle au final une sorte de piège burlesque sans queue ni tête.

 

Et ça marche parfaitement. Déjà parce que Brautigan écrit fort bien, et nous livre un véritable festival de punchlines, certaines particulièrement savoureuses. On lit Un privé à Babylone avec un sourire indécrochable, et le roman, très court il faut dire, se dévore à toute vitesse. Et on se prend d'affection pour le pathétique C. Card, rendu d'autant plus attachant par son caractère lunatique. Que ce soit à San Francisco ou à Babylone, le lecteur est ainsi assuré de passer un bon moment en compagnie de ce Sam Spade au rabais.

 

Mais la parodie relève aussi de l'hommage, et là, je dois avouer manquer de clés – je ne connais absolument rien au polar, hard-boiled ou pas, d'ailleurs, lacune qu'il faudra bien que je comble un jour. En attendant, cela ne m'a pas empêché de prendre mon pied à la lecture d'Un privé à Babylone, petit bijou d'humour mi-cynique mi-éthéré. Une lecture-friandise, certes pas bouleversante – faut pas exagérer –, mais qui donne assurément envie d'en savoir plus ; m'est donc avis que ce n'est pas là le dernier Brautigan que je lis...

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