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"L'Anniversaire du monde", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

 

LE GUIN (Ursula), L’Anniversaire du monde, [The Birthday Of The World], traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain, [2002] 2006, 406 p.

Ursula K. Le Guin est grande, et le « cycle de l’Ekumen » est un des plus grands chefs-d’œuvre de la science-fiction. Là, c’est dit. Enfin, re-dit. J’en étais convaincu depuis longtemps, mais ce n’est certainement pas ce recueil de nouvelles (... étrangement dépourvu de table des matières, faut croire qu’il n’y a pas de petites économies…) qui va me faire changer d’avis. Cette œuvre récente, qui constitue si je ne m’abuse la dernière incursion d’Ursula Le Guin dans cet univers, se montre en effet bien digne des plus beaux textes que l’auteur a eu l’occasion de nous prodiguer au fil des années.

 

Six des huit nouvelles composant L’Anniversaire du monde se rattachent explicitement au cycle ; pour ce qui est de la septième, Ursula Le Guin, dans sa « Préface » (pp. 7-14), considère que l’on pourrait éventuellement l’y rattacher (j’avoue trouver ça douteux…), tandis que la huitième et la plus longue, à l’en croire, n’a rien à voir (quand bien même on n’y verrait pas forcément de contradiction indépassable). Mais, au-delà de l’appartenance ou non au « cycle de l’Ekumen », ce passionnant recueil est de toute façon remarquablement cohérent. A bien des égards, on pourrait y voir une épure et un aboutissement des œuvres antérieures, tant l’intrigue, souvent, est reléguée au second rang, et l’accent mis sur la description de sociétés et de leurs institutions selon une perspective anthropologique (plus encore que dans Le Dit d’Aka ; en l’occurrence, ici, ce sont essentiellement la sexualité et les systèmes matrimoniaux qui sont envisagés) ; la science (humaine et sociale) est donc au premier plan, ce qui fait bien de ce recueil une œuvre de « hard science » pour le moins singulière ; mais Ursula Le Guin, dont le talent n’est plus à démontrer, n’en oublie jamais pour autant ses personnages et leurs émotions, et fait toujours preuve de sa subtilité et de son élégance coutumières.

 

« Puberté en Karhaïde » (pp. 15-38) donne le ton. Nous retrouvons dans cette courte nouvelle le cadre de Géthen, la planète où se déroulait La Main gauche de la nuit (et, accessoirement, « Le Roi de Nivôse »). L’élément qui avait retenu notre attention, alors, était bien sûr l’étrange hermaphrodisme des Géthéniens, et cette conséquence troublante : l’absence de division sexuelle dans la société. Mais Ursula Le Guin regrettait, semble-t-il, de n’avoir pu alors aborder la sexualité des Géthéniens « de l’intérieur » ; les notions de « kemma » et de « soma » étaient bien entendu évoquées, mais ces questions étaient néanmoins surtout envisagées par le biais d’un observateur étranger, et l’intrigue ne permettait pas forcément de s’y attarder. D’où cette nouvelle (p. 9) :

 

« […] je suis retournée à Géthen après vingt-cinq ou trente ans d’absence. Cette fois-ci, je n’avais pas de Terrien mâle, intègre mais désorienté, pour venir brouiller mes perceptions. J’étais à même de pouvoir écouter un Géthénien chaleureux qui, contrairement à Estraven, n’avait rien à cacher. Cette fois-ci, je n’avais pas l’ombre d’une intrigue. J’ai pu poser des questions. J’ai pu voir comment fonctionnait le sexe. J’ai pu enfin pénétrer dans une maison de kemma. J’ai pu vraiment m’amuser. »

 

Et le résultat est bien passionnant. C’est que la puberté a quelque chose de particulièrement traumatisant sur Géthen : les Géthéniens sont à la fois (ou alternativement) des hommes et des femmes ; mais le premier kemma, qui est ainsi la première « transformation », n’en est que plus perturbant… Les craintes des adolescents sont bien rendues, et la nouvelle se montre à la fois tendre et subtile, à la fois pudique dans sa justesse et libertaire dans sa conclusion. Un complément indispensable.

 

« La Question de Seggri » (pp. 39-88) adopte une forme bien différente : il s’agit cette fois d’une compilations de rapports adressés à l’Ekumen, d’origine variée, et décrivant le fonctionnement bien particulier de la planète Seggri sur plusieurs siècles. Sur Seggri, pour de complexes raisons, les hommes sont 16 fois moins nombreux que les femmes. L’organisation sociale s’en ressent nécessairement : les hommes, dans cette société, vivent à l’intérieur d’immenses châteaux, où ils passent l’essentiel de leur temps à s’entraîner en vue de compétitions sportives destinées à augmenter leur prestige individuel ; les femmes vivent à l’extérieur, dans des villes et villages, et ce sont elles qui travaillent. Pour les besoins de la reproduction, les hommes sortent régulièrement des châteaux, mais uniquement pour se rendre dans des « forniqueries », où les femmes les louent pour leur faire l’amour, le tarif variant en fonction du prestige de l’homme, de ses talents d’amant ou de reproducteur. Dans cette société, les hommes font à certains égards figure de privilégiés (on aurait d’ailleurs envie de dire « au sens strict » : leur sort n’est guère enviable !), mais ce sont indéniablement les femmes qui disposent du pouvoir. L’arrivée de l’Ekumen sur Seggri, inévitablement, va bouleverser la donne ; et, dans les châteaux, un vent de révolution va se mettre à souffler… Un ensemble de récits variés, tous passionnants et bien vus, rien à jeter.

 

Suivent deux nouvelles ayant la même planète pour cadre : mais il faut dire que, sur O, les relations sexuelles sont d’une complexité rare. Il y a à la base un système de parentés classificatoires : tout individu appartient en effet à une « moietié », qu’il hérite de sa mère biologique ; tout un chacun est donc, soit du « Matin », soit du « Soir ». Le tabou de l’inceste est logiquement étendu à l’ensemble de la moietié : une personne du Matin ne peut avoir de relations sexuelles qu’avec une personne du Soir, et inversement (ce qui exclut donc 50 % de la population). Rien de bien compliqué jusqu’ici ; mais il faut y ajouter la pratique du « sedoretu », qui y est une forme de mariage impliquant quatre partenaires : un homme et une femme du Matin, et un homme et une femme du Soir. Ce qui suppose plusieurs relations (p. 112) :

 

« On est censé avoir des rapports sexuels avec ses deux conjoints de l’autre moietié, mais pas avec le conjoint de sa propre moietié. Ainsi donc, chaque sedoretu comporte deux relations hétérosexuelles, deux relations homosexuelles, et deux relations interdites.

 

« Les relations sexuelles attendues dans chaque sedoretu sont :

 

« La femme du Matin et l’homme du Soir (le « mariage du Matin »)

 

« La femme du Soir et l’homme du Matin (le « mariage du Soir »)

 

« La femme du Matin et la femme du Soir (le « mariage du Jour »)

 

« L’homme du Matin et l’homme du Soir (le « mariage de la Nuit »)

 

« Les relations interdites sont entre la femme du Matin et l’homme du Matin, ainsi qu’entre la femme du Soir et l’homme du Soir, et elles ne portent pas de nom particulier, à part « sacrilège ». »

 

Un système complexe, donc, dans lequel le mariage ne peut se faire sur un coup de tête, mais doit être longuement préparé à l’avance ; et un système, notons-le également, qui, bien loin de condamner les relations homosexuelles, ou de se contenter de les tolérer, en fait une norme. Ajoutons pour finir que, sur O, la moietié et le sedoretu ne sont pas les seules institutions originales s’appliquant aux relations familiales : l’habitat est en outre collectif au-delà du seul sedoretu « nucléaire » (c’était plus ou moins le cas sur Géthen également, semble-t-il), sous la forme de groupes domestiques assez largement égalitaires pouvant faire penser à la zadruga autrefois pratiquée par les Slaves du Sud, mais préservant néanmoins l’intimité et l’individualité de tout un chacun… sans exclure pour autant, a fortiori dans le cadre du sedoretu, la pression du groupe. Et tout cela nous donne un cadre étoffé et cohérent, sur lequel Ursula Le Guin s’étend donc à travers deux nouvelles, qu’elle envisage elle-même comme des « comédies de mœurs » (p. 11). Pourquoi pas ? Dans « Un amour qu’on n’a pas choisi » (pp. 89-111), nous suivons essentiellement un jeune homme, étranger dans une communauté, confronté à la difficulté de choisir des partenaires pour former un sedoretu : lui est fou amoureux d’un garçon, mais c’est à quatre que l’on se marie, et il a bien du mal à s’intégrer… Une jolie nouvelle, étrangement teintée d’une légère coloration fantastique. J’y ai néanmoins préféré « Coutumes montagnardes » (pp. 112-141), variation originale sur l’amour impossible dans le cadre du sedoretu (sur une base à nouveau homosexuelle, mais lesbienne, cette fois), joli texte dont le cadre rural et montagnard, richement détaillé et pittoresque, m’a parfois rappelé l’étonnante Étude à propos des chansons de Narayama de Shichirô Fukazawa, superbement adaptée pour le cinéma par Shohei Imamura sous le titre de La Ballade de Narayama, en dépit d’une thématique bien différente et d’un ton incomparablement moins « dur »… A vrai dire, la nouvelle d’Ursula Le Guin n’est d’ailleurs pas dénuée d’une certaine frivolité, d’un certain humour en définitive, qui la rendent d’autant plus savoureuse.

 

La nouvelle suivante, « Solitude » (pp. 142-178), prend le contre-pied de ces deux récits. Autant O était caractérisée par une certaine promiscuité, et en tout cas un riche tissu de relations sociales, autant Onze-Soro réduit ces dernières à leur plus simple expression, à tel point que, pour bon nombre d’observateurs, il serait presque légitime de dire qu’il n’y a pas de société sur Onze-Soro. Sans doute l’histoire trouble de cette planète y est-elle pour quelque chose, quand bien même on ne saura jamais exactement comment on en est arrivé là : Onze-Soro est à l’évidence un monde post-apocalyptique, et son fonctionnement contemporain découle pour une bonne part du traumatisme causé par la catastrophe qui a anéanti l’ancienne société. Quoi qu’il en soit, hommes et femmes y vivent séparément : les hommes, élevés à la dure, s’isolent dans les déserts, tandis que les femmes vivent ensemble dans des « cercles de tantes » aux relations minimes. Il n’y a pas de couple formel, institutionnalisé : hommes et femmes ne se rencontrent qu’occasionnellement pour la reproduction (les femmes vont « prospecter »), et il est bien rare que des paroles soient échangées ; le risque est grand, en effet, de succomber alors à la « sorcellerie » de l’autre… L’individu semble valorisé par rapport à toute forme de groupe, et, par-dessus tout, l’introspection, la solitude, le détachement, certains diraient « l’indifférence »… Voilà qui ne facilite pas la tâche des observateurs de l’Ekumen : inutile d’espérer approcher les hommes, qui se montrent généralement agressifs ; quant aux femmes, elles ne se livrent pas davantage, et l’étrangère trop curieuse est bien vite ostracisée… La seule exception, ce sont les enfants. Et c’est pourquoi une ethnologue de l’Ekumen, Feuille, décide de s’installer sur Onze-Soro avec ses deux enfants, quitte à les instrumentaliser… Mais il y aura un prix à payer : sa fille Sénérité, la narratrice, sera ainsi élevée dans la culture d’Onze-Soro, jusqu’à ce qu’un fossé infranchissable s’établisse entre elle et sa propre mère. Une très belle nouvelle, à l’atmosphère lourde et perturbante, jolie variation sur la communication et l’acculturation où, pour une fois, c’est l’observateur qui s’abandonne à la culture observée.

 

Avec « Musique ancienne et les femmes esclaves » (pp. 179-241), on s’éloigne de la thématique des relations sexuelles et des institutions matrimoniales. C’est l’occasion de retrouver le monde de Werel, décrit dans Quatre Chemins de pardon, dont ce texte forme à certains égards la « cinquième nouvelle ». Postérieure aux autres, elle nous amène à suivre le calvaire de l’ambassadeur de l’Ekumen Musique Ancienne, emporté dans le chaos de la guerre civile, aux mains de factions radicales et prêtes à tout, dans le cadre d’une ancienne plantation largement abandonnée, mais où l’esclavage reste une réalité très concrète. Très différent des précédents, et nécessitant sans doute la lecture préalable de Quatre Chemins de pardon (disons au moins qu’elle est fortement conseillée…), ce récit cruel et désespéré ne manque cependant pas d’atouts, et marque durablement.

 

On retrouve la thématique des systèmes matrimoniaux, mais en-dehors du cadre de l’Ekumen (l’auteur dit que l’on pourrait éventuellement l’y rattacher, mais la – très – légère teinte de fantasy que l’on peut déceler dans ce texte me gêne quelque peu à cet égard – mais bon, je pinaille…), dans « L’Anniversaire du monde » (pp. 242-279). Ursula Le Guin s’est cette fois inspirée de sociétés anciennes (et en premier lieu de celle des Incas), pour livrer à nouveau un récit remarquablement subtil et détaillé. Dans ce monde anonyme, nous assistons, depuis la famille royale, à la décadence d’une théocratie, suite à des rivalités familiales et à une étrange prophétie. Le sacré imprègne ce texte, les personnages étant considérés comme d’essence divine : Dieu y est envisagé sous une forme double, le roi et la reine, son épouse, qui est également sa sœur ; Dieu-lui-même et Dieu-elle-même se voient confier le bon ordre du monde : ils peuvent lire l’avenir par-dessus l’épaule de l’autre, et la danse de Dieu-lui-même, lors de l’Anniversaire du monde, relance la course du soleil. Mais les enfants du couple royal / divin, dont la narratrice, destinée à devenir Dieu à son tour quand elle épousera son frère cadet à la mort de Dieu, sont eux aussi de nature divine, tabous, et par-là même coupés du monde. Le bouleversement global est joliment envisagé à travers cette cellule familiale hors-normes, distinguée du commun des mortels et ne connaissant pas le tabou de l’inceste. Une superbe nouvelle, incroyablement riche et juste (et, au passage, une belle réflexion, passablement libertaire, sur la religion et l’autorité).

 

Le recueil s’achève enfin sur une longue novella intitulée « Paradis perdus » (pp. 280-399), radicalement différente de tout ce qui a précédé, et ne s’intégrant « absolument pas » (p. 13) dans le « cycle de l’Ekumen » (quand bien même il n’y a pas à mon sens de contradiction essentielle). Il s’agit d’une variation sur un thème passionnant mais néanmoins éculé de la science-fiction : celui du vaisseau générationnel (ou « vaisseau-monde », ou « arche stellaire »…). J’avouais, au tout début, ne pas être certain d’y trouver grand chose d’intéressant : ce thème m’a toujours fasciné, certes, mais Ursula Le Guin pouvait-elle vraiment y apporter quelque chose, après (bien après !), notamment, Les Orphelins du ciel de Robert Heinlein et Croisière sans escale de Brian Aldiss ? Objectivement, pas grand chose de nouveau sous le so… sous l’éclairage artificiel ; mais le fait est que ça se lit très bien (et même vraiment très très bien) : les inévitables controverses philosophico-théologiques suscitées par le voyage y sont traitées avec une grande finesse et une profondeur que je n’avais probablement encore jamais rencontrée sur ce thème, le cadre est magnifiquement détaillé, les personnages sont humains et attachants, et les péripéties, quand bien même elles sont largement prévisibles (encore que...), n’en sont pas moins passionnantes (joli tour de force !) ; si l’on nage bien vite dans les complots, on reconnaîtra à l’auteur de ne pas verser excessivement dans le manichéisme (disons, plus exactement, que si la science est bien valorisée contre la religion, et s’il y a du « complot jésuite » dans l’air, les religieux ne sont pas pour autant présentés, soit comme des enflures, soit comme des victimes, mais comme des gens qui ont fait un choix finalement tout à fait défendable, et séduisant…) ; et j’ajouterai que la conclusion est d’une grande force, tout à fait poignante : le malaise qui suinte de ces pages est remarquablement bien rendu.

Alors, sans surprise, L’Anniversaire du monde est bien un excellent recueil, enrichissant encore l’extraordinaire « cycle de l’Ekumen » (et personnellement, j’en reprendrais bien volontiers…). La passionnante thématique des relations sexuelles et des institutions matrimoniales y est décortiquée avec adresse et profondeur ; le rappel de ce que ces relations et institutions ont de fondamentalement « social » (pour ne pas dire « juridique ») et non « naturel », contrairement à ce que certains ânes bâtés ne cessent de répéter, est par ailleurs fort bienvenu… Et l’on peut également y voir un bel éloge de la diversité des cultures et du relativisme, et en même temps une intéressante réflexion sur la coutume et le sacré. Du fait de son épure, je n’en ferais peut-être pas la meilleure porte d’entrée pour aborder ce monument de la science-fiction ; mais ceux qui ont déjà fait le premier pas ne pourront que se régaler avec cet excellent recueil.

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La Foire aux atrocités, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

 

BALLARD (J.G.), La Foire aux atrocités, [The Atrocity Exhibition], préface de William Burroughs, postface de François Rivière, traduit de l’anglais par François Rivière, Auch, Tristram, [1969, 1972, 1990, 2001] 2003, 219 p.

 

 

Bon.

 

 

Quand faut y aller…

 

* Nébal retrousse ses manches et fait craquer ses jointures *

 

Donc. La Foire aux atrocités de J.G. Ballard.

 

 

Heu…

 

 

Un bouquin qu’il va être vach’ment commode pour en parler.

 

 

Bon, ça va être compliqué, là. Le problème, en fait, c’est que Nébal est un con et qu’il en a conscience. Voyez-vous, si je n’étais pas con, je pourrais vous parler de La Foire aux atrocités en long, en large et en travers, disserter pendant des pages et des pages, et poser indirectement un fier mais honnête « j’ai compris ce bouquin, je peux donc en parler ». Si j’étais seulement con, sans en avoir conscience, ou con, conscient, mais aussi malhonnête, je pourrais en faire une critique, en essayant de faire croire que « j’ai tout compris » (comme Thierry Roland devant La Vérité si je mens) (authentique), et, avec un peu de chance, je pourrais même faire illusion, y’en a plein qui y arrivent. Alors, bon.

 

Mais là, je fais comment ?

 

Je suis bien embêté.

 

Parce que le fait est que j’ai envie d’en parler, de La Foire aux atrocités. Et que, si je n’oserais pas en recommander impérativement la lecture pour des raisons évidentes, je pense pouvoir dire en toute honnêteté que, oui, j’ai aimé ce bouquin pour le moins spécial. Un sursaut d’orgueil m’amène même à croire que je n’y ai pas « rien » panné, que j’y ai capté au moins le minimum syndical (« guère plus », me souffle ma conscience, « et c’est même pas dit »).

 

 

Mais en parler…

 

Bon. Essayons.

 

Donc. La Foire aux atrocités de J.G. Ballard. Une œuvre hors-normes (publiée par Tristram, sympathique éditeur auscitain – tout arrive – qui nous avait déjà gâtés avec, notamment, une superbe édition du chef-d’œuvre de Laurence Sterne La Vie et les opinions de Tristram – eh eh ! – Shandy, lisez-moi ça tout de suite ; ah, et, au passage, en octobre, on devrait avoir droit au premier tome de l’intégrale des nouvelles de J.G. Ballard, justement – joie, joie), une œuvre hors-normes, disais-je, que, pour une fois, l’on peut bien qualifier sans rougir « d’expérimentale ». Certains n’hésiteraient d’ailleurs pas à dire « illisible »… Et on avouera qu’il faut s’accrocher, tout de même.

Un roman ? C’est écrit dessus, et c’est ce que disent plein de gens sans doute compétents. Mais un roman sans trame, découpé en chapitres plus ou moins indépendants – que l’on pourrait à certains égards considérer comme des nouvelles (certains ont d’ailleurs été édités de manière indépendante, et je me souviens avoir lu « Amour et napalm : export U.S.A. » dans Le Livre d’or de la science-fiction consacré à Ballard) –, découpés à leur tour en paragraphes titrés qui constituent autant de… heu…

1°) « Romans condensés », selon le mot de l’auteur lui-même ?

2°) Fragments d’écriture automatique collés ensemble dans un gigantesque et foutraque cut-up ? Le livre est préfacé par William Burroughs himself, et cela ne saurait surprendre, tant la première comparaison qui vient à l’esprit s’établit tout naturellement avec Le Festin nu

 

3°) Poèmes en prose glauques et malsains ? On pourrait régulièrement penser à Lautréamont, ou, mieux encore (à mon sens, hein : Les Chants de Maldoror m’emmerdent profondément…), à Rimbaud : Une saison en enfer 2, le Retour !

 

4°) Tableaux, ou photographies ? On sait l’importance de la peinture dans l’œuvre de Ballard, qui cite régulièrement dans son ouvrage des œuvres picturales, notamment surréalistes ; et le fait est qu’un certain nombre de ces paragraphes sont au moins « relativement » statiques.

 

5°) Films ? Un montage dément et répugnant de « films d’atrocités », à la manière de ces mondos qui connurent leur essor au moment-même où Ballard écrivait son roman ? Avec la même ambiguïté en ce qui concerne l’authenticité des images : aux actualités revenant sur l’assassinat de J.F.K. à Dallas le 22 novembre 1963 tel qu’il fut filmé par Abraham Zapruder ou sur les victimes vietnamiennes de bombardements au napalm se mêlent ainsi des séquences plus intimes, mais parfois non moins « atroces » ; j’avoue aimer assez l’idée de courts-métrages tournés par des malades mentaux sous la supervision d’un docteur encore plus malade, telle qu’elle est plus clairement exprimée dans l’intéressante adaptation cinématographique de La Foire aux atrocités réalisée par Jonathan Weiss…

 

6°) Documents techniques ? Études psychologiques morbides, rapports d’opérations chirurgicales, dissections sociologiques… mode d’emploi pour le XXe siècle.

 

Un peu de tout ça, et d’autres choses encore, sans doute. Un périple déstabilisant dans une société démente ; icônes pop immortalisées sur le papier glacé ; hélicoptères rôdant au-dessus des âmes perdues ; potentiel érotique des accidents automobiles, des génitoires de Ralph Nader, de la coiffure de Ronald Reagan ; élaboration de la victime idéale confiée à un panel de psychotiques, d’étudiants et de ménagères (récurrence de la figure de Jackie Kennedy) ; immenses panneaux publicitaires, Marilyn Monroe, Albert Camus, James Dean ; la science comme plus haute expression de la pornographie ; des projets d’assassinat, la star, la veuve ; préparatifs pour la IIIe Guerre mondiale ; « sens technique » ? « Pas comme vous l’entendez » ? Paysages intérieurs, continuum espace-temps ; la médecine dans l’espace, l’arrogance et la fougue des voitures américaines ; communication, bruits, manipulation ; Shanghai, Auschwitz, Hiroshima, Dallas, une route entre l’aéroport et les studios de Shepperton, une plage sur la côte d’Azur ; une accumulation d’énumérations, d’analyses, d’exposés techniques ; chirurgie plastique et course présidentielle ; des morts ; Ballard.

 

Premiers chapitres : « La Foire aux atrocités » ; « L’Université de la mort » ; « L’Arme du crime » ; « Vous : Coma : Marilyn Monroe » ; « Notes pour une dépression mentale » ; « Le Grand Nu américain » ; « Cannibalisme estival » ; « Tolérances du visage humain » ; « Vous, moi, et le continuum ». Il y a essentiellement Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…), dépressif, peut-être un docteur – il rêve, réfléchit, conduit, baise, crée, détruit, projette, regarde ; sa femme Margaret, qui meurt ; Karen Novotny, fantasme, icône, victime ; Catherine Austin, fantasme/médecin ; le Dr Nathan, voix de la raison pure/pédante/démente ; et d’autres, Webster, Vaughan (on le retrouvera dans Crash!, ainsi que bon nombre d’autres éléments de La Foire aux atrocités). Il y a surtout Ballard. Un catalogue d’obsessions qui reviennent sans cesse : la mort de Kennedy et celle de l’épouse de Ballard l’année suivante, accidents automobiles et bombardements au napalm, stars du cinéma ou de la politique, chirurgie et psychiatrie, Freud et Brigitte Bardot, publicité et solitude. Un catalogue d’icônes au sens incertain ; une langue d’une beauté exceptionnelle, sculptant des images fortes ; une pornographie de béton et de tôle froissée, sublimée par la froideur du scalpel et la précision des vocables. Un extrait au hasard (« Notes pour une dépression mentale », « Formules opérationnelles », p. 88) :

 

« Désignant une chaise près de son bureau à Catherine Austin, le Dr Nathan étudiait les publicités élégantes et mystérieuses parues l’après-midi même  dans des exemplaires de Vogue et Paris-Match. Il s’agissait successivement de : (1) L’orbite gauche et l’arc zygomatique de Marina Oswald. (2) L’angle entre deux murs. (3) Un « intervalle neural » – un balcon au vingt-septième étage de l’hôtel Hilton de Londres. (4) Un silence au cours d’une conversation tenue à l’extérieur d’une exposition d’accidents de voiture. (5) L’heure, 11 h 47 du matin, le 23 juin 1975. (6) Un geste – un avant-bras étendu sur une couverture de coton. (7) Un retour à la conscience – la bouche d’une jeune femme et ses yeux dilatés. »

 

Cette édition de La Foire aux atrocités comprend à la fin de chaque chapitre d’indispensables commentaires de Ballard, qui forment à leur tour une œuvre à part entière, parfois éclairante, parfois plus cryptique encore que le texte original. On y trouve par ailleurs cette « note d’intention » (p. 145) :

 

« Il est inutile que je précise que je crois fermement qu’il devrait y avoir davantage de sexe et de violence à la télévision, et non pas moins. Tous deux sont de puissants catalyseurs de changement dans des domaines où justement le changement est attendu et urgent. »

 

La forme change quelque peu par la suite. Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…) n’apparaît plus (quand il apparaît), que dans les titres fractionnés, les paragraphes poursuivant la dissection du monde et de la psyché, plus froide que jamais. « Projet pour l’assassinat de Jacqueline Kennedy » : « Dans son rêve du plan 235 de Zapruder / Tallis était de plus en plus préoccupé / par le personnage de la femme du Président. / Les méplats de son visage, comme les / autos de la parade abandonnée, / lui transmettaient le complet silence / de la Plaza, véritable géométrie d’un meurtre. / « Mais je ne pleurerai pas avant que ce soit fini. » » « Amour et napalm : export U.S.A. » : « La nuit, ces visions d’hélicoptères et de la Zone démilitarisée / se fondaient dans l’esprit de Traven avec le spectre / du corps de sa fille. Son visage émacié / était suspendu dans les corridors du sommeil. / Le mettant en garde, elle paraissait vouloir enrôler / toutes les légions d’affligés à ses côtés. / De jour, les vols de B-52 / passaient au-dessus des digues rompues du delta, / symboles uniques de la violence et du désir. » Etc. (« Crash ! » ; « Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan »). Un extrait au hasard (« Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan », « qui lui étaient renvoyés par un millier d’écran de télévision », p. 188) :

 

« Fantasmes sexuels reliés à l’image de Ronald Reagan : les organes génitaux du challenger présidentiel ont exercé une fascination qui ne s’émousse pas. On a fabriqué des organes génitaux imaginaires à partir (a) des parties buccales de Jackie Kennedy (b) de l’extrémité d’une conduite d’échappement de Cadillac (c) d’une panoplie du prépuce du Président Johnson (d) d’un enfant victime d’une agression sexuelle. Dans 89 pour cent des cas, ces reproductions d’organes génitaux suscitèrent de nombreux orgasmes de type autistique. Les tests indiquent la nature masturbatoire des postures adoptées par le candidat d’opposition. Des modelages en plastique réalisés à partir des organes génitaux secondaires de Reagan se révélèrent capables d’avoir des effets pertubateurs notables sur des enfants en état de privation. »

 

« Générations d’Américains » (pp. 181-185), auparavant, consistait à peu de choses près en une succession de noms extraits pour l’essentiel des ours éditoriaux de Look, de Life et de Time.

 

On trouvera encore, sans Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…), « L’Assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course automobile de côte », puis deux appendices icônico-chirurgico-pornographiques (« Le Lifting facial de la Princesse Margaret » ; « La Mastectomie réductrice de Mae West »).

 

 

Alors, oui, c’est dur ; et déstabilisant ; parfois ennuyeux, indigeste, illisible, il faut bien le reconnaître ; et dépassant largement mes faibles facultés de compréhension. Mais c’est aussi très beau et très fort ; maladivement, hideusement, terriblement beau et fort. Un choc frontal, qui ne peut laisser indifférent, et travaille au cœur, une fois les pages refermées, tandis que les litanies de catalogue, les noms de stars, les organes amputés et les automobiles broyées, entassés pêle-mêle, résonnent encore comme dans une chambre d’écho, bruit blanc issu d’une télévision retransmettant en permanence et sans fards les images du monde tel qu’il est.

 

 

Bon, j’ai fait ce que j’ai pu, et c’est sans doute pas glorieux. Mais voilà : La Foire aux atrocités m’a bel et bien collé une baffe. À sa manière étrange. Et…

 

Mon Dieu, c’est HORRIBLE !

 

… « poétique ». En dépit de mon exécration des pouètes, le roman fou de Ballard m’a touché (assommé, transpercé, flagellé) au-delà du sens, comme seuls auparavant Une saison en enfer et Le Festin nu étaient parvenus à le faire.

 

 

Tiens, ça me rappelle, faut que je prenne rendez-vous avec mon psy…

 

« Ta gueule PUTE. »

(Oui, je préfère prendre les devants.)

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"Bastard Battle", de Céline Minard

Publié le par Nébal

 

MINARD (Céline), Bastard Battle, Paris, Léo Scheer, coll. LaureLi, 2008, 103 p.

 

Il y a peu encore, je n’avais entendu parler de Céline Minard que pour son roman Le Dernier Monde… et parce que celui-ci avait gagné, peu enviable privilège, le prix razzie 2008 du pire roman francophone. Ouch. Je vous rappelle que ça impliquait de faire pire que Tous ne sont pas des monstres et Léviatown, quand même. Et je note que cette « récompense » n’a pas vraiment suscité de polémique dans le petit monde de la SF sur le ouèbe, ce qui laissait supposer (restons prudents) que la légendaire (et bienvenue) mauvaise foi des razzies n’était pas la seule à mettre en cause, et qu’on se trouvait effectivement devant quelque chose de, heu, « pas très bon » (d’ailleurs, élément à charge, paraît que ça a plu aux Inrocks) (oui, je sais, c’était pas indispensable, ça, mais m’en fous ; vengeance !). En même temps, je dis ça, je l’ai pas lu, hein… Je ne parle que d’impressions lointaines.

 

Et puis voilà que ce même petit monde s’est mis subitement à parler en bien de Céline Minard – voire à la porter aux nues – pour son dernier roman. Enfin, son dernier truc. Oui, parce que 103 pages seulement, hein (pour 12 €, ah oui quand même) (traitez-moi de rapiat si vous voulez, mais, bon…). Disons une novella. Une petite chose surprenante, en tout cas, aux antipodes du Dernier Monde, écrite (dans une langue, heu, « particulière ») dans le cadre d’un projet pluridisciplinaire prenant la ville de Chaumont pour thème (pourquoi pas, hein ?), et faisant intervenir en plein XVe siècle franchouille des personnages tout droit sortis d’un film de sabre à grand spectacle ou d’un western noyé dans le nuoc-mâm.

 

Mais voyez plutôt : nous sommes en 1444. Denysot-le-clerc, dit le Hachis et Spencer Five, scribe amateur de piquette et fort habile au bâton (drunken master, of course), nous narre l’étrange aventure qu’il a vécue en l’an 1437, en la « bonne » ville de Chaumont. C’est une période trouble et bagarreuse, avec son lot de routiers et d’écorcheurs venus de tous horizons pour mettre à sac la France en proie au chaos (la guerre de Cent Ans se prolongera encore jusqu’en 1453). Notre narrateur en est d’autant plus conscient qu’il est lui-même un de ces mercenaires peu recommandables, et au service du plus cruel des seigneurs, le fort peu chevaleresque Aligot de Bourbon, second bâtard du nom. Celui-ci vient de s’emparer de la ville de Chaumont et d’en chasser le bailli ; mais il a maille à partir avec un adversaire fort peu commun, une femme d’aspect étrange et dont les techniques de combat sont plus étranges encore. Cette « jaunisse », de son vrai nom Vipère-d’une-Toise, est une Chinoise formée aux arts martiaux de Shaolin, et elle n’est pas le seul combattant d’exception à se trouver alors dans la région de Chaumont : on y trouve aussi un rônin du nom d’Akira (ben tiens), sabreur émérite bien loin du Pays du Soleil Levant ; mais aussi un certain Billy, nécessairement jeune, un archer talentueux qui pourrait bien réserver quelque tonitruante « surprise » ; un chevalier solitaire au nom fort connoté d’Enguerrand à la Charrette (et qui a le bon goût de venir d’Espagne) ; et d’autres encore. Avec Spencer Five, ils sont au nombre de sept ; et c’est tout naturellement qu’ils prennent le titre de « sept samouraïs », s’emparent de Chaumont aux dépends du bâtard, et entreprennent de former les habitants au combat (femmes et enfants inclus) pour se défendre de la fureur d’Aligot. Cette brochette de combattants issus du monde entier se dresse ainsi, aux côtés des faibles et des opprimés, contre le seigneur impitoyable et jusqu’alors invincible.

 

Et ça va charcler.

 

Vous l’aurez compris, pour le coup, Céline Minard ne fait pas exactement dans le pensum boursouflé, bien loin de ce qu’on avait pu lui reprocher pour son précédent roman. Et Bastard Battle a bien tout d’une pochade passablement couillonne et hystérique. Mais diablement réjouissante…

 

Ce qui n’était pas gagné d’avance : ce genre de fusions anachroniques saturées de références, assez fréquentes aujourd’hui, ça a pu donner de bien vilaines choses, du tétanisant Pacte des loups aux chiantissimes Kill Bill (auxquels je reconnais néanmoins un effet positif : l’engouement soudain pour de vieux chambara, wu xia pian, films de kung-fu, etc., autrement plus intéressants, et qu’il est du coup devenu plus facile de se procurer). L’exercice est en effet plus périlleux qu’il n’y paraît au premier abord, et le risque est grand, à mélanger tout et n’importe quoi n’importe comment, de n’obtenir qu’une mixture sans saveur et indigeste, voire de sombrer dans le ridicule le plus complet. Or, ici, ça marche très bien : en effet, Céline Minard jongle adroitement avec son histoire improbable et ses personnages farfelus ; elle parvient – joli tour de force ! – à rendre l’épopée des sept samouraïs / soudards / cow-boys / X-Men de Chaumont crédible (si, si ! relativement, certes, mais si, si, quand même), mais sans négliger pour autant l’humour (ça aide). Les références, nombreuses, sont dans l’ensemble bien maîtrisées et savoureuses, et il en va de même pour les anachronismes, pleinement assumés, et parfois sacrément gonflés (la « tragédie jekspirienne », mazette…).

 

Et la langue y est sans doute pour beaucoup. Bastard Battle est en effet écrit dans un sabir de pseudo-vyeux françoys de cuisine renfermée, mêlé d’anglicismes et molt autres abus de langage. À vue de nez, voilà bien une idée qui pouvait sembler sacrément conne, et particulièrement risquée… Mais Céline Minard s’en tire très bien : si sa langue n’a bien évidemment rien « d’authentique », elle se déploie avec un naturel impressionnant et une fougue irrévérencieuse qui fait plaisir. D’une manière très punk, l’auteur prend sauvagement le français plat des romans modernes, le retourne, et lui inflige les derniers outrages avec la bénédiction de Renart et de Rabelais. Du coup, cette langue recréée et absurde, bâtarde s’il en est dans cette histoire, a quelque chose d’excessif et de vivant, d’inventif et de rentre-dedans, d’hédoniste et d’outrancier, qui réjouit et réveille ; elle en vient presque à sonner comme un brûlot, invitant dans un délire juvénile et anar à tordre le coup à toutes les règles et prescriptions professorales, pour ne plus s’en tenir qu’à un seul impératif, celui du pur plaisir d’une langue véritablement vivante. Et c’est ainsi que la prose biscornue de Denysot-le-clerc en vient, finalement, à acquérir son « authenticité », en sonnant plus vraie que nature ; bien loin d’une méticuleuse reconstitution historique, on fait ici dans le fantasme audacieux, à la fois blagueur et réfléchi, et ça fait du bien.

Car Bastard Battle défoule, c’est le moins qu’on puisse dire. Mené d’un train d’enfer, débordant d’action, de violence et de gore, parfois hilarant (décidément, les insultes à la sauce médiévale, c’était quand même quelque chose…), et couillu de la première à la dernière ligne, c’est un vrai bonheur, où ça tranche et ça gicle, ça torture et ça viole, ça se bourre la gueule jusqu’à plus soif et puis, tiens, non, ça en redemande, en fait, parce que merde. Et le lecteur item, qui pogote tout seul comme un con devant son bouquin, le sourire jusqu'aux oreilles.

Alors oui, c’est passablement crétin, sans doute, mais c’est aussi sacrément bien ficelé ; ça fait du bien par où ça passe, et c’est quand même l’essentiel. Je ne serai peut-être pas aussi enthousiaste qu’on a pu l’être, et n’en ferai certainement pas un achat indispensable ; mais si vous êtes prêts à débourser la somme, m’est avis que vous ne le regretterez pas.

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"Cette crédille qui nous ronge", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

 

WAGNER (Roland C.), Cette crédille qui nous ronge, nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur, illustrations par Philippe Caza, Lyon, Fleuve Noir – ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, [1991] 2008, 132 p.

 

Après le navet de Marignac et un Ligny moyennement enthousiasmant, c’est le retour d’un habitué de la maison ActuSF pour ce nouveau titre des Trois Souhaits : on devait en effet déjà à Roland C. Wagner – par ailleurs participant à Appel d’air – les sympathiques H.P.L. et Celui qui bave et qui glougloute qui avaient inauguré la collection, tous deux ayant d’ailleurs bénéficié comme Cette crédille qui nous ronge d’une chouette couv’ de Caza (et, oh ! bonne surprise, le fameux dessinateur livre également cette fois quelques illustrations intérieures, avec de fort sympathiques bébêtes).

 

Sous ce titre énigmatique se dissimule un court roman initialement paru au Fleuve Noir en 1991, présenté dans une version revue et corrigée. Un « space polar » non dénué d’humour, qui n’est pas sans évoquer parfois Jack Vance et Fredric Brown, et qui nous cause essentiellement de bouffe.

 

Dans quelques siècles, à l’aube de l’expansion de l’humanité à travers la galaxie. Quartz B. a quitté la Terre surpeuplée pour se rendre, au terme d’un voyage de quinze ans, sur la planète Océan, essentiellement colonisée par des Français, afin de servir de garde du corps à l’ambassadeur terrien Murail Denikar Exponentielle 3. Problème : quand on le sort du congélo, c’est pour lui apprendre : 1°) que son employeur est mort ; 2°) qu’on a dû remplacer son bras par une prothèse mécanique. Quartz n’a donc pas grand chose à foutre sur cette lointaine planète, au milieu de cette population hétéroclite aux mœurs (et au langage) parfois étranges. Pourtant, il va très vite se retrouver avec une vilaine mission sur les bras : aux yeux des habitants d’Océan, il va en effet de soi que, Murail Denikar etc. étant mort, et la Terre ne pouvant envoyer un nouveau plénipotentiaire avant une trentaine d’années, Quartz doit lui succéder dans ses fonctions… et par voie de conséquence trancher l’épineuse Q.A.

 

La Question Alimentaire.

 

Car Océan est divisée par un conflit qui pourrait bien la mettre à feu et à sang (ici, contrairement à la Terre, il y a toujours des meurtres, ou plus exactement des gens qui seraient prêts à tuer). En effet, Océan a ceci de particulier qu’elle ne connaissait pas de prédateurs terrestres avant l’arrivée de l’homme ; les « bébêtes » y vivent en parfaite harmonie, les seuls prédateurs parmi eux étant les familiers pseudinsectivores (par ailleurs de fort sympathiques bestioles, qui font même la vaisselle). Tout l’écosystème d’Océan est adapté à cet état de fait : les bébêtes vivent longtemps, et leur système de reproduction impliquant trois partenaires fait que la surpopulation n’est pas à craindre. Problème : ça a bon goût, ces choses-là. Mais à les chasser, ne risque-t-on pas de déséquilibrer totalement le biotope, jusqu’à reproduire les mêmes erreurs que sur Terre, et finalement exterminer toute vie animale ? Deux camps s’opposent : les carnivs et les végéts (avec des subdivisions : partisans du vicejoie, exclusifs, etc.). Et on n’a pas le temps d’attendre : les incidents se multiplient, et la tension monte… Quartz étant un sauveur de profession, et quand bien même il n’a aucune qualification pour ce boulot (c’est le moins qu’on puisse dire, d’autant que le bonhomme se montre assez dur de la comprenette…), il ne peut que se mettre à la tâche. On ne lui laisse guère le choix, de toute façon… Et tant qu’à faire, éclaircir les circonstances de la mort de l’ambassadeur et de la disparition de son bras pourrait être une bonne idée… Bref, Quartz a du pain sur la planche. Façon de parler, bien sûr.

 

Ben, c’est plutôt sympathique, tout ça. Et ça se lit tout seul : le récit, quand bien même convenu, est rythmé, les personnages sont attachants, les bébêtes encore plus, et le style simple mais fluide et agréable, jusque dans ses dérives argotiques justifiées par l’éloignement et le développement parallèle, avec ce français bifurquant du françintern et se mêlant d’emprunts à d’autres langues et de mots-valises  (même si je n’ai pu m’empêcher de le faire sonner avant tout québécois…).

 

Surtout, Roland C. Wagner, sans jamais se départir d’une certaine simplicité, a su créer un cadre assez riche et attrayant, un monde cohérent quand bien même improbable, et où les détails ont leur importance (quelques très bonnes idées ici ou là). Si la thématique de la violence et du meurtre ne m’a pas du tout convaincu (mais alors pas du tout…), le reste est très correct, et régulièrement bien vu. Attrayant et efficace, comme dans un chouette bouquin de Jack Vance (plus que d’Ursula Le Guin, mais le ton y est pour beaucoup…).

 

Reste la question du fond, et, ici, je serais plus mitigé. En partie pour des raisons personnelles, sans doute : j’avoue que cette question du végétarisme ne me touche pas du tout ; je suis un amateur de barbaque, je plaide coupable ; j’admets tout à fait que l’on rechigne à manger de la viande, pour des raisons philosophiques, spirituelles ou autres, bref, personnelles, quoi (me regarde pas, chacun y’en a qu’à faire ce qu’y veut d’abord), mais je supporte par contre assez mal qu’on me fasse la morale à ce sujet (car, hélas, il y a des cons partout, et dans l’argumentaire de certains militants intransigeants, on trouve quand même un beau paquet de conneries…). Cela aurait pu poser problème à la base… Sauf que non. Parce que Roland C. Wagner a su créer un univers où cette question a réellement un sens et est réellement incontournable ; de même qu’il a su ne pas sombrer dans le manichéisme. Pour le coup, c’est plutôt bien joué et intéressant…

 

Jusqu’à un certain point, hélas. Là où le cadre et les personnages principaux (modérés quand ils ne sont pas indécis) permettaient d’aborder la question avec distance et pertinence durant la majeure partie du roman, la conclusion, passablement expédiée et totalement invraisemblable (le rôle de Quartz pouvait déjà laisser sceptique à la base, mais à ce stade la question ne se pose même plus…), retombe dans les clichés dans l’ensemble évités jusque-là, avec une bonne louche d’écologisme gnangnan (fâcheuse tendance qui revient souvent, hélas, mais que, pour prendre un exemple récent, Jeanne-A Debats avait quant à elle su éviter dans La Vieille Anglaise et le continent) et de méchants bouffeurs de bidoche aristo-psychopatho-capitalistes. Dommage…

 

Parce que jusque-là, c’était franchement très sympa, régulièrement drôle, plutôt pertinent, d’une lecture agréable. Mais du coup, au final, bof. J’ai dans l’ensemble passé un très bon moment à lire ce court roman, je ne peux pas prétendre le contraire ; reste qu’à mon sens sa conclusion lourde et maladroite le plombe, jusqu’à laisser un vilain arrière-goût en bouche, le sentiment – sans doute injuste – d’un roman médiocre de bout en bout.

Dommage, chums…

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"Le Berceau du chat", de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

 

VONNEGUT (Kurt), Le Berceau du chat, [Cat’s Cradle], traduit de l’américain par Jacques B. Hess, Paris, Seuil, coll. Points, [1963, 1972] 2001, 236 p.

 

 

Ça y est, je suis amoureux.

 

 

Ou bien j’ai trouvé la foi, je sais pas.

 

 

Troisième lecture de Kurt Vonnegut, après Abattoir 5 et Les Sirènes de Titan, et troisième grosse baffe.

 

 

Mais, en fait, ça va au-delà de la baffe. C’est tout simplement…

 

Parfait.

 

En ce qui me concerne en tout cas.

J’entends par-là que le style de Vonnegut, ses thèmes, ses procédés, ses personnages, ses idées, son humour, etc., sont exactement ce que je recherche en littérature, ce que j’aime, ce qui me parle par-dessus tout. Jusqu’à présent, seuls trois auteurs m’avaient fait cet effet : Flaubert (mais pour ses écrits « réalistes » uniquement), Kafka et Dick (… et Houellebecq, c’était pas loin, certes). Vonnegut les a rejoints ; après trois lectures, ça me paraît légitime de le dire.

 

 

Whoaaaaaaaaaaa, en tout cas.

 

 

Bon. Trêve de billevesées (et de points de suspension). Le Berceau du chat, donc. Un roman publié en 1963, soit entre Les Sirènes de Titan et Abattoir 5. Une fois de plus un roman assez court, d’autant qu’il est découpé en 127 très brefs chapitres. Et une fois de plus un roman résistant à la classification, naviguant avec aisance et naturel entre littérature « blanche » et littérature de genre, en l’occurrence science-fiction, et même, comme le dit la quatrième de couv’, « science-fiction pop » (peut-être pour ne pas dire « populaire », car c’est un vilain mot ; mais, en même temps, le qualificatif « pop » convient assez à Vonnegut ; une pop à la fois arty et blagueuse, et peut-être à l’occasion un chouia – mais juste un chouia – psychédélique, à la Warhol ou Bowie… cela dit, on est d’accord, la couverture est moche).

 

Le narrateur s’appelle Jonas. C’est un petit scribouillard et journaleux, sans grand intérêt, qui va pourtant avoir un destin exceptionnel. Ah, et c’est aussi un bokononiste. Sans doute est-ce pour cela qu’il nous prévient, avant même le premier chapitre (p. 8) : « Rien dans ce livre n’est vrai. » Et de citer ensuite Les Livres de Bokonon. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

De toute façon, Jonas n’a pas toujours été bokononiste. A l’origine, c’était un chrétien, un Américain, et même un Hoosier. Il avait pour projet d’écrire un livre sur le 6 août 1945, le jour où la Bombe explosa sur Hiroshima. Enfin, plus précisément, il souhaitait compiler des anecdotes, événements et souvenirs de diverses personnalités sur ce qu’elles faisaient ce jour-là. C’est ainsi qu’il s’est intéressé au célèbre savant Felix Hoenikker, un des « pères » de la Bombe, et, à en croire certains, son principal inventeur. Plus tard, il obtint le prix Nobel de physique. Et il inventa aussi la glace-9, ce qui, à n’en pas douter, constitue un wampeter de choix. Mais… Bon, en tout cas, en 1963, quand Jonas entreprend d’écrire son livre, Felix Hoenikker est mort. Aussi Jonas cherche-t-il des renseignements auprès de ceux qui l’ont connu, et notamment ses trois enfants, Angela, Franklin et Newt.

 

Mais c’est un peu par hasard (pour un non-bokononiste, évidemment) qu’il a été amené à faire leur rencontre, en se rendant sur la petite île de San Lorenzo, improbable république bananière des Caraïbes. San Lorenzo est dirigée par le dictateur « Papa » Monzano, et sa fille adoptive, la sublime Mona Aamons Monzano, en est la seule richesse. Mais Franklin Hoenikker y est devenu général de brigade et ministre de la Science, sur la seule foi de son patronyme. On trouve d’autres personnages singuliers à San Lorenzo – tous, bien sûr, comme ceux qui précèdent, sont des membres du karass de Jonas –, et notamment Julian Castle, un milliardaire reconverti dans l’action caritative, et fondateur de la Maison de l’espoir et de la pitié dans la jungle (c’était d’ailleurs lui que Jonas était supposé rencontrer, pour un article). Mais les figures tutélaires de l’île sont bien le caporal Earl McCabe, un déserteur de l’armée américaine, et Lionel Boyd Johnson, plus connu sous le nom de Bokonon. Quand les deux hommes s’échouèrent sur l’île de San Lorenzo, ils décidèrent d’en faire une utopie (et personne ne protesta). McCabe dota San Lorenzo d’une Constitution et d’un « croc » pour éliminer les opposants, et en devint le premier dictateur ; quant à celui que l'on appellerait désormais Bokonon, il inventa de toutes pièces une nouvelle religion, le bokononisme, se présentant d’emblée comme étant un ramassis de mensonges. A San Lorenzo, le bokononisme est hors-la-loi, et les bokononistes sont passibles du croc (il y a même un croc spécial pour Bokonon lui-même). Qu’on se le dise : San Lorenzo est une république chrétienne, la meilleure amie des États-Unis d’Amérique – l’ambassadeur le sait bien, lui qui doit bientôt honorer elé sam artière n’deledem okra-zy –, et par voie de conséquence farouchement anti-communiste ; une terre riche d’opportunités pour les Amis de la Liberté, où les investisseurs étrangers sont les bienvenus – par exemple le fabricant de bicyclettes H. Lowe Crosby, fuyant les « merdeux » qui pullulent parmi les ouvriers américains).

 

Cela n’empêche pas que, à San Lorenzo, tout le monde est bokononiste. Tous y pratiquent les rites de Bokonon (et en premier lieu boko-maru, sorte de communion par les pieds), lisent ses écrits mensongers au contenu variable, et chantent ses nombreuses chansons, ses centaines de Calypsos. A vrai dire, San Lorenzo est un peu une gigantesque pièce de théâtre dont tous les habitants sont les comédiens. Il y a là-bas beaucoup de façades et de trompe-l’œil, qui ne cachent finalement pas grand chose. Bokonon parlerait de foma, c’est-à-dire des mensonges sans danger. C’est un jeu, dans un sens. Comme un jeu de ficelles, celui du « berceau du chat », auquel s’amusait Felix Hoenikker au moment même où « sa » Bombe explosa sur Hiroshima. Mais, comme le dit Newt, qui est un artiste, et gentil pour un nain, au bout d’un moment, on en vient nécessairement à se poser la question : où est le berceau ? où est le chat ? Et la bêtise humaine étant ce qu’elle est, il y a fort à parier que le jeu finira mal, et que la pièce de théâtre, longtemps une comédie bouffonne, s’achèvera en tragédie. Zah-mah-ki-bo. En vérité je vous le dis : le pool-pah est proche (pool-pah pouvant se traduire par « colère de Dieu » ou « tempête de merde »).

 

Citons en effet le Quatorzième Livre de Bokonon (p. 198) :

 

« Le Quatorzième Livre est intitulé « Existe-t-il, pour un Homme Réfléchi, une Seule Raison d’Espérer en l’Humanité sur Terre, Compte Tenu de l’Expérience du Dernier Million d’Années ? »

 

« Le Quatorzième Livre n’est pas long à lire. Il consiste en un seul mot : « Non. » »

 

Et Bokonon nous dit encore (p. 203) : « Dites ce mot : « l’Histoire », et retenez vos larmes ! »

Le bokononisme est assurément une religion des plus séduisantes. Je ne sais, pourtant, si j’oserais me qualifier de bokononiste. Mais vonnegutien, à n’en pas douter. Car je me suis une fois de plus régalé avec cette satire superbement composée et inventive (tant pour ce qui est du fond que de la forme), hilarante et déprimante, pertinente et impertinente, cynique et humaine. La bêtise inhérente à l’humanité, son hypocrisie, son irresponsabilité, que ce soit en matière de science, de politique, de religion, d’économie, ou plus largement de relations sociales, y sont analysées et stigmatisées avec astuce et un profond sens de l’absurde. Le tout se lit tout seul, toujours fluide, toujours juste, souvent drôle, parfois visionnaire. Et, de la première ligne à la dernière, c’est définitivement du Vonnegut : j’ai rarement lu une prose aussi personnelle, aussi imprégnée de son auteur. Elle se reconnaît entre toutes.

Le Berceau du chat
est donc une merveille de plus à son compteur ; et il faut à tout prix que je m’attaque à ses autres livres (encore faut-il que je les trouve…), parce que, là, franchement, ça tient de la communion à l’état pur. Ou, peut-être, de la toxicomanie (p. 126) :

« — Je ne vends pas de drogues. Je suis écrivain.

« — Qu’est-ce qui vous fait croire qu’un écrivain ne vend pas de drogues ? »

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"Journal de nuit", de Jack Womack

Publié le par Nébal

 

WOMACK (Jack), Journal de nuit, [Random Acts of Senseless Violence], traduit de l’américain par Emmanuel Jouanne, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1993] 1995, 332 p.

 

Retour au Cafarnaüm 2008. Une tradition immémoriale lors de cette rencontre de cafards : un grand potlatch livresque. Les gens amènent des livres qu’ils sont bien (enfin, en principe), qui leur ont beaucoup plu en tout cas (en principe), et normalement au format poche (en principe ; mais ça, moi, j’étais pas au courant). Et c’est ainsi que l’on vit apparaître, au milieu des bières, des salades et des fraises Tagada, moult merveilles ornées de couvertures souvent perturbantes. J’avais pour ma part, inévitablement, amené Le Codex du Sinaï d’Edward Whittemore (j’étais pas au courant pour le format, vous dis-je ! Mais on avouera que la couverture était sacrément perturbante). Me restait à prendre un bouquin à mon tour.

 

Il y avait de la tension dans l’air. Au fur et à mesure que les livres étaient déposés sur la nappe, chacun des convives se livrait à une petite comptabilité interne, qui transparaissait sur son faciès dégénéré et avide : « Alors… bon, ça, j’ai lu… ça aussi… ça, c’est nul… ça, je connais pas… Tiens, ça, ça pourrait être bien, ça… » Ad lib. Puis il fallut procéder à l’échange.

 

La tension monta encore d’un cran. Chacun, sans doute, avait repéré un ou deux ouvrages qui l’intéressaient plus particulièrement ; pour ma part, j’avais ainsi noté Journal de nuit de Jack Womack (dont j’avais à maintes reprises entendu dire le plus grand bien) et Or Not To Be de Fabrice Colin (parce que), ainsi qu’un Spinrad dont le titre m’échappe, et éventuellement Une rose pour l’Ecclésiaste de Roger Zelazny (j’en oublie peut-être, ça remonte un peu, et je n’étais pas forcément très frais). Mais ce fut bien vite la curée, les plus sauvages (et/ou les plus jeunes) se précipitant sur ce qui les bottait : « JE VEUX ÇAAAAAAAAAAAAAA !!! »

 

Or le Nébal est un petit animal, non seulement con, mais aussi timide, et finalement assez peu caractérisé par la confiance en soi. Je vis ainsi un fourbe s’emparer du Colin (enfin, de son livre ; on se comprend), sans me laisser le temps de dire « heu… ». Et plein d’autres bonnes choses furent saisies prestement par cette mini-horde de bibliophages amateurs sous-littérature et de blagues de mauvais goût, tandis que je n’osais manifester mon existence par un quelconque geste ou une quelconque parole.

 

La pile diminuait.

 

Mais Journal de nuit était toujours là.

 

Discrètement, et au prix d’un incommensurable effort, je pris mon courage à deux mains (si vous le voulez bien) (pardon), et osai enfin un pathétique « Heu… Journal de nuit, ça me dirait bien, heu… (si vous y voyez pas d’inconvénient, genre. Heu… Ah, et pardon d’exister, aussi. Pardon. Désolé…) » Sans doute estomaqués par ma puissance rhétorique, les cafards ne réagirent pas. Je pus ainsi m’emparer du précieux roman, apport de Turtle à cette orgie impie.

 

Aujourd’hui, j’ai toutes les raisons de me féliciter pour cette extraordinaire démonstration de bravoure égocentrique. Car le fait est que Journal de nuit de Jack Womack est bel et bien un excellent roman. Bon choix, donc, et merci, merci, merci et merci encore, ô sagace Turtle au bon goût irréprochable.

 

Je n’avais encore jamais rien lu de Jack Womack (comme d’hab’). Mais (comme d’hab’) cela faisait un petit moment que je comptais m’y mettre : j’avais en effet entendu dire le plus grand bien de certains de ses romans, à savoir Journal de nuit, donc, mais aussi Terraplane et L’Elvissée, et, plus récemment et dans un genre un peu différent, De l’avenir, faisons table rase. Or Journal de nuit constitue probablement une bonne introduction pour cet auteur, dans la mesure où il semblerait qu’il puisse être envisagé comme un prologue à ses autres romans de SF.

 

Mais Journal de nuit, est-ce bien de la science-fiction ? A s’en tenir au seul critère éditorial, sans doute. Et l’on peut sans doute y voir un roman « d’anticipation. Mais c’est une anticipation à si court terme que l’on aurait envie de dire que le roman se déroule à peu de choses près maintenant. En « juste un peu » pire. Et c’est probablement en bonne partie pour cette raison qu’il se montre aussi dérangeant et efficace. Peut-être est-ce également pour cela que ce roman n’a pas trouvé preneur aux Etats-Unis, et que Jack Womack a dû le publier en Angleterre… Car le tableau que nous brosse l’auteur américain dans Journal de nuit (ou, si l’on préfère le titre original, bien différent, Random Acts of Senseless Violence), c’est celui de la plongée des États-Unis dans un chaos imminent.

 

Classique, me direz-vous ? Pas tant que ça. Déjà, parce que Jack Womack joue à fond la carte du réalisme : pas besoin, ici, de guerre nucléaire ou bactériologique, de catastrophe naturelle ou d’invasion extraterrestre, communiste ou islamiste ; la catastrophe est bien réelle, mais lente et insidieuse, tenant davantage de la corruption et de la déchéance structurelle que de l’événement artificiellement limité à une date symbolique. Quand bien même l’action du roman ne dépasse pas six mois. Mais justement : cette dégradation progressive, nous la vivons en temps réel, et à une échelle micro-historique, par le biais du journal intime (baptisé « Anne », comme de bien entendu) d’une gamine de douze ans, Lola Hart.

 

Lola est une jeune New-yorkaise, qui mène originellement une petite vie tranquille avec ses copines d’une école privée réservée aux filles, et, chez elle, avec sa petite sœur Cherryl (qu’elle appelle généralement Boob, elle-même étant Booz) et ses parents, Faye et Michael, charmant couple de bobos juifs libéraux des « professions intellectuelles supérieures ». « Anne », c’est son cadeau d’anniversaire, et elle en est ravie. Dans son journal, comme toutes les filles de son âge, elle raconte d’une plume approximative les micro-événements qui émaillent son quotidien : elle parle de ses copines, de l’école, de sa famille, de ses chamailleries avec Boob, de la bêtise des garçons… Mais perce bien vite derrière les anecdotes innocentes un fond plus sinistre : la crise économique suscite des émeutes un peu partout dans le pays, que la garde nationale ne parvient pas à juguler, en dépit des discours rassurants des autorités ; sur le chemin de l’école, en empruntant Central Park, Lola croise parfois des cadavres de SDF brûlés vifs ; quand sa copine Lori, un peu plus mature, se met à renâcler devant l’autorité parentale, on l’envoie illico dans un camp de rééducation dont elle ressort zombifiée…

 

Et puis le président est assassiné.

 

Et son successeur aussi.

 

Et les émeutes s’étendent à New York. Criblée de dettes, la famille Hart doit déménager du côté de Harlem. La mère de Lola se met à faire des corrections payées au lance-pierres ; son père, parce qu’il faut bien vivre, abandonne ses travaux de plume pour travailler dans la librairie du cruel M. Mossbacher, un authentique esclavagiste. Ce brusque changement de condition, Lola en ressent bien vite les effets, elle qui devient infréquentable pour la « bonne société », la seule qu’elle connaissait jusqu’alors. Elle devient progressivement une fille des rues, avec ses nouvelles copines noires et latinos, et connaît les affres de « l’étiquetage »…

 

En l’espace de six mois, Lola passe de l’innocence enfantine aux troubles (y compris sentimentaux) de l’adolescence, tandis que le monde autour d’elle sombre dans la folie, la violence et le chaos.

 

Le résultat est tout simplement bluffant. Le roman suinte d’une horreur réaliste et vécue au quotidien, qui tétanise le lecteur de par sa violence et sa cruauté. L’évolution de Lola et du monde qui l’entoure est rendue avec une grande subtilité, le « style » de la gamine (d’une authenticité remarquable) et son comportement se modifiant avec naturel : la profonde émotion qui se dégage du récit intime de Lola ne fait que rendre plus atroce encore le tableau global qu’elle esquisse en toile de fond avec la sécheresse des dépêches de presse… jusqu’à ce qu’elle participe elle-même de ce chaos, ayant rejoint sans vraiment s’en rendre compte la multitude anonyme et démunie des « autres », perçus comme nécessairement dangereux.

Un roman terrible et fascinant, d’une noirceur rare, et dont le pessimisme viscéral est plus que jamais lucidité. Pour le coup, on aurait presque envie de dire que Journal de nuit, hélas, « n’est pas de la science-fiction ». Au sens le plus vulgaire, bien entendu… Cette chronique d’une désagrégation imminente n’en est que plus forte et, pour tout dire, indispensable.



PS : Le §%$#&! de pseudo-traitement de texte d'Over-Blog me les brise menu menu, à vouloir m'imposer ses mises en page à la con. Tout ce que je demande, c'est comme d'habitude un interligne 1,5, bordel ! Aujourd'hui, y veut pas... Alors désolé, les gens, j'espère que ça ira mieux la prochaine fois, mais là, après deux heures à batailler, je déclare forfait.

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"Vélum", de Hal Duncan

Publié le par Nébal

 

DUNCAN (Hal), Vélum, [Vellum], traduit de l’anglais (Écosse) par Florence Dolisi, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2005] 2008, 668 p.

 

Allez, hop, au boulot, feignasse de Nébal, à ton tour de causer de « l’événement » de la rentrée littéraire 2008©.

 

 

Mais non, voyons, pas le trou de Christine Angot, nous sommes ici pour parler de vrais livres.

 

L’événement, donc, ou encore « le choc », comme vous le savez tous, c’est bien entendu Terreur de Dan Simmons.

 

… Pardon, je voulais dire Lilliputia de Xavier Mauméjean.

 

… Zob, en fait, bien sûr, il s’agit de L’Accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour.

 

« T’es lourd, Nébal. Et t’aurais pu, au moins, parler du dernier Pynchon. »

 

C’est vrai que ça a encore plus une gueule d’événement-choc. Mais je le lirai un peu plus tard, honnêtement (je suis lâche). Et, blague à part, les trois titres que je viens de citer sont quand même ceux qui m’excitent (rhaaaaaa) le plus.

 

Mais l’événement-choc dont je vais maintenant parler, c’est bien Vélum, le premier roman du jeune auteur écossais Hal Duncan, et premier volet d’un diptyque « en miroirs » intitulé « Le Livre de toutes les heures » (le second tome, Encre, déjà paru outre-Manche, est prévu pour septembre 2009 de par chez nous, ai-je cru comprendre).

 

Vélum, donc. Un bien beau livre (orné, on l’a dit et répété, mais c’est ma foi vrai, d’une superbe couverture du talentueux Daylon) dont vous n’avez peut-être pas entendu parler, en dépit de son statut événementiel, sauf, bien sûr, si vous fréquentez régulièrement, ainsi que votre serviteur, l’interlope mais néanmoins beau site du Cafard cosmique, où l’on ne parle presque que de ça depuis quelques mois déjà. Et c’est bien pour cela que je me suis autorisé cette entrée en matière lourde au possible : je trouve en effet (cela n’engage que moi, hein…) que, ce livre, on en a pour une fois un peu « trop » parlé (et sans doute trop tôt) ; et pas forcément de la meilleure manière, qui plus est. D’où un mélange ambigu de curiosité et de lassitude chez votre serviteur, et une tendance inévitable des sujets consacrés audit événement à partir en couilles de troll (bah, faut dire, 90 % des intervenants n’ayant pas lu le bouquin…). L’avenir proche devrait nous permettre de déterminer si, oui ou non, on n’a pas un peu trop fait monter la sauce. J’espère que non, j’espère qu’il s’en vendra des tombereaux, de ce roman, mais… bon, verra bien.

 

En attendant, j’avoue avoir été un peu sceptique. Vous avez déjà eu l’occasion de constater que je réagis presque systématiquement (et donc bêtement) ainsi chaque fois qu’il y a buzz ; or, là, même uniquement dans la communauté plus ou moins restreinte des cafards, buzz il y a eu. Ensuite, on a beaucoup glosé sur la supposée « difficulté » de ce pavé (genre « ça c’est pas un bouquin pour les ceusses qui lisent de la sous-littérature populaire, 'tention ! Nan, c’est du vrai, du lourd, du qui claque les neurones ! »), ce qui n’est pas forcément le plus séduisant des arguments en ce qui me concerne… Aujourd’hui, je peux bien dire, cependant – et il s’en est heureusement trouvé de bien plus compétents et convaincants que le médiocre Nébal pour le dire auparavant –, que, non, Vélum n’est pas un livre « si » compliqué que ça, et ne réclame pas « tant » d’efforts que ça : on est d’accord, ce n’est pas exactement une lecture idéale pour le métro ; maintenant, ce n’est pas non plus, pfiou, je sais pas, moi, du Joyce, du Burroughs ou du Pynchon, tiens, où on se crame le cerveau sur la moindre phrase : ça nécessite bien un minimum de concentration, mais ça se lit très bien, c’est souvent passionnant, et, dans certains passages, ça se dévore même comme le proverbial (et par nature hypothétique) bon thriller. Si, si (avec même des vrais morceaux de cliffhangers dedans). Autre problème, la présentation de la « trame » (heu…) de ce roman difficile à résumer ne me passionnait guère : on y parlait d’un multivers « à la Moorcock » où se frittaient des anges et des démons, mouais… Personnellement (très personnellement), c’est le genre d’histoires que j’ai du mal à prendre au sérieux depuis mes délires rôlistiques adolescents sur In Nomine Satanis / Magna Veritas ; et les histoires brodant sur ce canevas finalement ultra-classique m’ont presque systématiquement déçu (oui, y compris De bons présages de Terry Pratchett et Neil Gaiman, certes bien loin de Vélum, ou, plus proche – si, si – mais bizarrement peu mentionné avant que ne déboulent les premières chroniques, le très surestimé American Gods du même Neil Gaiman, deux romans pas mauvais mais qui m’ont paru bien inférieurs à leur réputation ; au passage, du même Gaiman, on pourait aussi évoquer, peut-être avec plus de raisons encore, sa génialissime BD Sandman). D’autres « références » ont pu être avancées, certes, qui me parlaient davantage : la quatrième de couv’, par exemple, après avoir galéré à son tour pour poser l’histoire, mentionne L’Échiquier du mal de Dan Simmons et Le Festin nu de William Burroughs ; deux romans que j’ai adorés, mais entre lesquels il y a quand même comme qui dirait une certaine marge… Enfin et surtout, à mélanger tous ces éléments, j’avoue, mea culpa, en avoir retiré la fâcheuse impression d’une probable boursouflure mégalomane, imbitable et chiante, qui se la pétait pour pas forcément grand chose…

 

Rappelez-vous : Nébal est un con.

 

Cela dit, je restais curieux ; même si, pour toutes ces raisons, Vélum ne figurait pas en tête de ma liste d’achats, je comptais bien le lire. Pour voir. Parce que. Et quand un moult généreux donateur m’en a offert la possibilité, très honnêtement, bien loin de cracher dans la soupe, je me suis passablement jeté dessus… La chair est faible.

 

Et voici venue l’heure du bilan. Pour faire simple : Vélum, c’est mégalo, oui, mais c’est bien (mangez-en) ; c’est même très très bien, hou là, oui ; mais peut-être pas aussi exceptionnel et fantabuleux qu’on a pu le prétendre, cela dit ; car franchement agaçant par moments.

 

Maintenant, par où commencer ? Peut-être, comme le roman, par cette découverte du mystérieux Livre de toutes les heures, dissimulé dans une bibliothèque ; un livre au contenu changeant, qui semble pouvoir tout contenir, qui contient tout, peut-être. Un livre qui fait immanquablement penser à Borges, à son Livre de sable ou à sa « Bibliothèque de Babel ». Et sans doute aussi à Lovecraft. Pardon, Liebkraft, et son œuvre « populaire » mentionnant inlassablement le Macronomicon, ce grand livre contenant tous les noms – et les noms des morts, bien sûr –, et dont la lecture rend fou. Le découvreur – et voleur – de ce livre, obsédé par une légende familiale, est un certain Guy Reynard (tiens…) Carter, et il disparaît bientôt dans le Vélum.

 

Le Vélum est donc ce multivers « à la Moorcock », contenant tous les possibles ; ici, les nazis s’en sont pris aux gnomes pendant la deuxième guerre mondiale ; là, les rebelles écossais ont été massacrés par la police britannique lors du fameux Bloody Friday ; ailleurs, Guernica n’évoque rien à personne, mais les découvertes de Wilhelm Reich sont omniprésentes (comme ici, tiens) ; par-là, l’humanité s’est développée sur un monde en pente, prohibant tout contact avec le dessus et le dessous… Les mondes que traverse Reynard sont déserts ; quand il s’approche d’un autochtone interloqué par ses puissantes ailes, l’univers change ; et le voleur poursuit son errance à travers les mondes et le temps. Mais, le Vélum, c’est peut-être aussi ce monde d’après la mort, cet ultime point de fuite que traque inlassablement Thomas Messenger (le bien nommé) ; ou, encore, ce voile séparant les mondes de Dieu, et que seul franchit Métatron, l’ange porte-parole du Seigneur, le gardien de ce trône vide autour duquel s’est cristallisée l’Alliance. Mais il y a aussi les Souverains, ces déités anciennes, anges ou démons, qui refusent le diktat des Sept. Ceux-là, ces « adversaires », Métatron les connaît fort bien – ne fut-il pas en son temps Enki, le père des dieux, Souverain s’il en est ?

 

Certains de ces « Amortels », pourtant, refusent de prendre part à la guerre. Ainsi Phreedom, ou Inanna, de toute éternité fille, et sœur, et mère enfin ? Phreedom, qui descend toujours aux Enfers... Et ainsi Seamus Finnan, qui a connu l’horreur de la guerre dans les tranchées de la Somme, et qui s’est lancé dans une lutte perpétuelle contre l’autorité.

 

Perpétuelle, et universelle… pardon, « multiverselle ». Partout dans le Vélum, il y a Phreedom, ou Inanna, ou Anna ; et Seamus Finnan, Finn, Forsythe, Foresight. Et bien des Carter, le Cinglé en quête de la civilisation originelle et de son langage indicible, ou le Jack-Flash terroriste qui sait que l’Empire n’a jamais disparu. Des Guy Reynard, avides de connaissances, et prêts à les voler ; de froids Pechorin… Des personnages qui se croisent ici ou ailleurs, jadis, maintenant ou plus tard, qui s’allient comme le feu et la glace… ou se déchirent. Tous portent en eux, dans leurs tatouages ou les bitmites qui les infestent, un archétype, et un destin. Io, la fille-mère ; Prométhée, le rebelle ; un fils amené à dépasser son père…

 

Aussi, à travers le Vélum, dans l’espace et dans le temps, dans les dimensions et entre ces dimensions, ce sont toujours les mêmes histoires qui se répètent. À Prométhée volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes, et assujetti sur le flanc d’une montagne où un aigle vient perpétuellement lui dévorer le foie, répond ainsi le soldat Finnan volant du whisky à ses supérieurs pour apporter du réconfort à ses hommes dans l’enfer des tranchées, et crucifié dans les barbelés par les larbins du Seigneur, des Ducs, des Lords… La quête des origines, de l’archétype primordial, peut emprunter les pages changeantes du Livre de toutes les heures, passer par l’exploration du Vélum en fonction de cartes fluctuantes et inexactes, par le déchiffrage de l’indicible Cryptolangue pré-sumérienne tatouée sur les peaux des morts, par l’exploration psychanalytique du subconscient d’un schizophrène supposé dans une salle tapissée de miroirs, par une simulation en réalité virtuelle d’une chute dans les abysses d’Ereshkigal, par la nanotechnologie brusquant la mémoire pour faire ressurgir le refoulé…

 

Toujours les mêmes histoires, reprises avec des variantes dans une sempiternelle récapitulation. Et des histoires que nous connaissons, puisque archétypales. Des histoires souvent empreintes de rébellion et de martyre, et dans lesquelles la mort a son mot à dire. Car nous sommes ici souvent sur le versant crépusculaire de la roue du destin, là où les mondes s’effondrent dans les cataclysmes pour renaître différents, dans les transitions des boites de Pandore et des déluges, des tours de Babel et des déicides, des apocalypses enfin, à la fois destructions et révélations ; le voile se fait noir, mais le crépuscule laisse présager l’aube. Et la révolte est toujours d’actualité, quitte à être sa seule récompense.

 

En piochant dans les contes et les mythologies du monde entier (avec tout de même une nette prédilection pour les traditions mésopotamienne, gréco-romaine et judéo-chrétienne), Hal Duncan brode une complexe tapisserie, un monstre de sens, tout en déconstructions et reconstructions. Non pas « une » histoire compréhensible de A à Z, mais « des » histoires, qui s’entremêlent, se chevauchent, s’éclairent ou s’obscurcissent, dans un gigantesque et baroque puzzle non-euclidien tendant vers l’infini. Ainsi, si le fond de Vélum, n’en déplaise aux plus inconditionnels de ses admirateurs et aux plus zélés de ses propagandistes, n’est pas a priori d’une originalité foudroyante, le traitement que lui inflige (si, si, c’est le mot) Hal Duncan et la forme qu’il adopte suffisent à lui conférer, effectivement, le statut d’œuvre hors-normes. Et cela bien au-delà de la seule fusion trouble de fantasy et de science-fiction qui a pu amener l’auteur à être catalogué sous l’étiquette « New Weird », aux côtés, par exemple, d’un Jeff VanderMeer, par ailleurs mentionné dans les remerciements.

 

Cependant, cela n’empêche pas Vélum d’être fortement référencé et de susciter régulièrement des échos. En sus des auteurs et des œuvres mentionnés précédemment, on pourra relever quelques allusions directes ou autres références plus ou moins cryptiques. Mon inculture crasse ne me permet guère d’approfondir véritablement (et utilement…) cet aspect ; mais, à tout hasard… Sur le plan philosophique, ainsi, outre l’évident positionnement anarchiste de l’auteur (c’est fréquent, avec le mythe de Prométhée...), et au-delà des quelques penseurs explicitement évoqués (Jung, Reich…), je n’ai pu m’empêcher de penser (vous allez dire que c’est maladif…) à la sophistique ancienne (mythe de Prométhée là encore, mais aussi conception du langage et de la vérité, approche relativiste de la religion, réalisme stratégique…) ; sans doute pourrait-on parler également de nominalisme et, plus proche de nous (et paradoxalement ?) de structuralisme…. Mais je n’en sais trop rien, à vrai dire. Pour ce qui est des références littéraires, ou des comparaisons possibles, si l’on a beaucoup parlé de Joyce (je veux bien le croire), de Kafka (tiens, oui, effectivement) ou encore du Samouraï virtuel de Neil Stephenson, je mentionnerais bien à mon tour quelques titres. J’aurais bien envie, inévitablement, de parler du génialissime « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore, mais vous allez dire que j’essaye de le caser partout, et vous n’auriez probablement pas tort… Mais la quête de la langue originelle m’a également fait penser, par exemple, à Cité de verre de Paul Auster, et, plus largement, du fait de ce procédé consistant à réécrire plusieurs fois la même histoire, à la « Trilogie new-yorkaise » dans son ensemble.

 

Et surtout, il est un roman auquel j’ai beaucoup pensé à la lecture de Vélum (mais peut-être l’actualité littéraire n’y est-elle pas pour rien…), et c’est V. de Thomas Pynchon (interrogation naïve du Nébal : ce titre en « V » est-il d’ailleurs un hasard ?). J’y ai en effet trouvé la même ambition mégalomane, la même propension à plier l’Histoire au(x) récit(s) comme un démiurge paranoïaque cherchant à donner du sens au moindre événement (voyez Jack-Flash…), les mêmes jeux sur les personnages plus ou moins « flous » et contradictoires ainsi que sur leurs référents culturels (poésies et chansons de marins dans V., tubes pop-rock-punk dans Vélum), la même alternance de réalisme rugueux et éventuellement sordide et de détours plus colorés – et en même temps codifiés – dans l’onirisme pur (que ce soit en lorgnant sur les terres de la littérature de genre chez Pynchon, ou en s’y engouffrant résolument chez Duncan, mais avec un même goût pour les théories du complot), et, en parallèle, la même alternance entre hermétisme et expérimentation plus ou moins post-modernes (rhôôôôôôô !) et récits plus linéaires, plus abordables et divertissants…

 

Et j’y ai enfin (surtout ?) trouvé les mêmes… non, « défauts » ne serait sans doute pas un terme très approprié. Même si j’avais bêtement parlé de « maladresses » pour le Pynchon (parce que parler de « maladresses » chez l’intouchable Pynchon me faisait bêtement rigoler ; là encore, n’oubliez jamais, etc.), il est clair que, dans un cas comme dans l’autre, ces procédés ne doivent rien au hasard, et qu’on ne saurait mettre en cause l’inexpérience, le manque de savoir-faire des auteurs. Non, ce sont des partis-pris, évidemment légitimes, mais plus ou moins séduisants. Ainsi, de même que V., Vélum m’a à la fois beaucoup plu, et parfois franchement agacé, voire (horreur !) fait chier. Et c’est probablement encore plus vrai pour Vélum que pour V. Dommage… Mais, évidemment, cela n’engage que moi, hein.

Je m’explique. Vélum obéit à une construction non-linéaire, et c’est cela qui en rend la lecture « difficile ». Un premier élément est la multiplication des points de vue. En soi, ça n’a bien évidemment rien d’exceptionnel, ni a fortiori de « compliqué ». Mais cette multiplication des points de vue est ici poussée jusque dans ses limites : d’un paragraphe à l’autre, non seulement on peut changer de personnage, mais aussi de temps et/ou d’univers ; sachant que les personnages se recoupent parfois, différant subtilement d’un aspect du Vélum à l’autre, ou, au contraire, fusionnant à certains égards ; et en notant en prime que le roman alterne en permanence l’emploi de la troisième et de la première personne, sans que cette dernière ne soit généralement précisée, et sans que le contexte n’aide forcément à comprendre nous sommes, quand nous sommes et qui est ce « je » avant un certain nombre de pages (dans le meilleur des cas). Si, dans les premières pages, seuls les récits de Guy Reynard Carter sont à la première personne et tout le reste à la troisième, la suite devient vite bien plus complexe… Je ne crois franchement pas qu’il faille parler de « maladresse » : cette dilution du « je », cette perte (au moins temporaire) de repères, est généralement porteuse de sens (archétypes, miroirs, etc.) ; mais le fait est qu’elle ne facilite pas exactement la lecture de Vélum, et que, régulièrement, à passer du coq à l’âne et d’un « je » finalement plus ou moins défini à un autre « je » indéfini, on en vient à trouver le procédé un peu excessif et fatiguant… Enfin, ce fut mon cas.

D’autant que le deuxième élément rajoute encore à cette impression (et ici, donc, je n’ai pu m’empêcher de repenser à mon expérience sur V.). Commençons par un compliment (là est le drame...) : Hal Duncan ne se contente pas d’avoir dans l’ensemble une fort jolie plume, il est aussi un conteur talentueux, au style très efficace. Régulièrement, il accroche le lecteur, et le promène avec une aisance exceptionnelle tout au long d’une ligne narrative (quand bien même tarabiscotée par les changements de point de vue) franchement passionnante. Et puis, d’un seul coup, sans que l’on ne soit arrivé à une « fin »… PAF ! Il passe à tout autre chose. Dans l’optique du roman, c’est bien entendu parfaitement sensé et justifié (voir plus haut...). Mais, là encore, j’ai trouvé le procédé excessif, et, pour tout dire, un peu mesquin, limite hautain voire cruel à l’égard du lecteur. Quand cela se produit les premières fois, on accepte volontiers ce « And now, for something completely different », et avec un sourire de bon aloi ; le problème est que ce procédé se reproduit sur les 666 pages du roman (ce qui est long, tout de même). Et au bout d’un moment, en ce qui me concerne, j’ai trouvé ça agaçant, pour ne pas dire franchement lourd… Car ces cassures dans le rythme imposent régulièrement des redémarrages plus ou moins enthousiasmants. Si, en certaines occasions (et notamment les pérégrinations de Reynard), Hal Duncan sait poser un cadre, un univers, une atmosphère, bref, accrocher le lecteur en quelques pages à peine, il lui faut généralement plus de temps, et la curiosité du lecteur, très vivace tout d’abord, ne lui est plus forcément d’un grand secours passées quelques itérations du procédé. En effet, on SAIT que, après quelques longueurs et baillements, on va de nouveau se passionner pour le récit, éventuellement se laisser emporter dans une sorte de crescendo orgasmique, et... et... PAF ! Merde, encore ?! Groumf… Alors, oui, Hal Duncan parvient toujours à nous accrocher, et son roman se dévore ; mais, à force de jouer avec le lecteur, ce dernier se lasse quelque peu… Enfin, moi, en tout cas, je me suis lassé. Et s’il y a des merveilles de bout en bout dans Vélum, si ce roman est à l’évidence très fort, très enthousiasmant, s’il ne saurait faire de doute qu’il vaut le détour, il n’en est pas moins régulièrement frustrant, et, parfois, rarement, mais parfois… chiant.



Cela dit, je ne suis qu’un crétin de lecteur. Il est possible que vous trouviez ces remarques ridicules. Il est possible que vous trouviez l’ensemble de cette note ridicule. Après tout, si ça se trouve, j'y ai rien panné, moué, à tyeulé bouquin (d'autant que je lis quand même généralement des bouquins qui en pètent moins, gnu)... C’est légitime. Et rassurez-vous : il est bien des gens intelligents sur le ouèbe qui sauront vous parler bien plus pertinemment de Vélum que moi. Ceci n’est jamais que l’expression de mon ressenti personnel. Et ces dernières critiques ne m’empêcheront pas de me jeter sur Encre l’an prochain.

Alors quoi ? Alors, lisez Vélum. Ce roman a balayé mon scepticisme originel, et m’a bien fait forte impression. Et c’est bien un des grands romans de cette rentrée littéraire. Mais il m’est néanmoins impossible, même en prenant en compte toutes ses nombreuses et indéniables qualités, d’en faire le chef-d’œuvre que l’on a dit. Ça n’en reste pas moins un excellent roman, bluffant et prometteur, et qui vaut franchement le détour.

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"Une rose pour l'Ecclésiaste", de Roger Zelazny

Publié le par Nébal

 

ZELAZNY (Roger), Une rose pour l’Ecclésiaste, [A Rose for Ecclesiastes], introduction par Theodore Sturgeon, traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1967] 1980, 253 p.

 

Roger Zelazny fait partie de ces grands classiques de la science-fiction que je n’ai quasiment pas pratiqués. Mais, cette fois, outre mon jeune âge, ma flemme et mon inculture crasse, cette méconnaissance s’explique probablement en partie par la réputation excessive à mes yeux conférée à un pan unique de son œuvre, qui a tendu à reléguer quelque peu le reste dans l’ombre ; un peu comme pour Moorcock, dans un sens (je ne parle que de mon ressenti personnel, hein…). De même que pour Moorcock, d’ailleurs, j’ai en effet découvert Zelazny par le biais du jeu de rôles, et donc par le volumineux « cycle des Princes d’Ambre », entamé quand j’avais 11 ou 12 ans, si je ne m’abuse. Or, si les deux premiers volumes, Les Neuf Princes d’Ambre et Les Fusils d’Avalon, m’avaient bien plu, j’avais davantage peiné pour la suite ; un nouvel assaut, deux ans plus tard, m’a conduit, sans trop de difficultés, mais avec un intérêt vacillant, jusqu’au bout du premier cycle, celui de « Corwyn » (les cinq premiers tomes) ; mais, en dépit de plusieurs tentatives, je n’ai jamais pu me lancer véritablement dans le « cycle de Merlin », tant son premier volume (et donc le sixième du cycle global), Les Atouts de la vengeance, me tombait des mains. Une vilaine daube en ce qui me concerne… J’ai ainsi abandonné Zelazny ado sur une impression plutôt fâcheuse : celle d’un écrivain surestimé, dont le chef-d’œuvre supposé ne m’avait pas pleinement convaincu, avant de me faire chier purement et simplement…

 

Du coup, depuis, je ne suis pas retourné à Zelazny (une seule exception, mais d’un genre particulier : sa « collaboration » avec le Divin Philip K. Dick, Deus irae). Je savais bien, pourtant, que, de même que les elriqueries ne constituent pas l’ensemble de l’œuvre de Moorcock, Zelazny ne saurait être réduit à « Ambre ». Pour Moorcock, ainsi que les plus pervers d’entre vous ont pu le constater en temps réel, j’ai fini par franchir le pas et réviser mon jugement ; pour Zelazny, je n’en avais toujours pas trouvé le courage. Pourtant, je ne pouvais cacher une certaine curiosité pour ses œuvres de science-fiction souvent imprégnées de mythologie, et notamment pour ses nouvelles, généralement plus plébiscitées que ses romans, quand bien même les opinions à son encontre pouvaient être très variables (allant du « Lisez Zelazny, je le veux, il est grand et fort et beau » à « Laissez donc ce brontosaure dans ses oubliettes, c’est nul »). Aussi, je pensais attendre les prochaines rééditions du monsieur en Lunes d’encre ; on verrait bien…

 

Puis il y eut le Cafarnaüm. Parmi les ouvrages apportés figurait Une rose pour l’Ecclésiaste, recueil de quatre longues nouvelles, semble-t-il de très grande qualité. En dépit de cette couverture signée Boris, construite autour d’un voluptueux cul féminin qui attire immanquablement le regard, ne venez pas prétendre le contraire. Je ne sais plus qui l’avait apporté, pardon pardon… Je sais en tout cas que je ne suis pas reparti avec, m’emparant quant à moi de l’excellent Journal de nuit de Jack Womack, apport de Turtle (qui nous avait également gratifié d’un très bon cake). Bon, raté, essayez encore… Deux jours plus tard, sortant de ma première session d’investigation aux Archives nationales, je rencontre le sieur Tétard. Or Tétard est généreux. Très généreux. Voilà-t-y pas qu’il m’offre deux bouquins, là, comme ça… dont Une rose pour l’Ecclésiaste. Dingue, non ? Ça sent la manipulation divine, extraterrestre, communiste ou judéo-maçonnique, moi j’dis. Je le note. Donc : 1°) Merci beaucoup, ô généreux Tétard, de m’offrir ainsi le moyen d’expier mes fautes ; 2°) Sache que tu figures d’ores et déjà sur mon fichier EDVIGE perso (avec les mentions entrevues précédemment, et aussi celles, peut-être pires encore, de « bourdieusien » et « d’anarchiss’ »).

 

Adonc, Une rose pour l’Ecclésiaste. Quatre longues nouvelles, qui nous renvoient semble-t-il au début de la carrière de Roger Zelazny. Ce qui explique sans doute cette « Introduction » de (rien moins que) Theodore Sturgeon (pp. 5-13), inévitablement en forme d’éloge, mais pour le coup probablement excessive, en dépit de l’admiration que j’éprouve pour l’auteur de Cristal qui songe et autres merveilles. Autrement dit, oui, Une rose pour l’Ecclésiaste, c’est bien ; c’est même très bien. Mais exceptionnel, grandiose, fantabuleux, indispensable, orgasmique et supra-cool ? Honnêtement, je ne peux pas aller jusque-là. C’est bien, oui ; c’est même très bien ; ça n’en est pas moins critiquable par endroits, plus ou moins séduisant, parfois frustrant, et plus ou moins convaincant sur le pur plan du style : Zelazny, à n’en pas douter, fait preuve d’une bien plus grande ambition que la plupart de ses confrères à l’époque ; cela dit, c’est d’autant plus casse-gueule, et je crains que la traduction de Michel Deutsch n’arrange guère les choses (en tout cas, m’est avis qu’elle mériterait un sacré dépoussiérage). Mais c’est bien, oui ; c’est même très bien.

 

(C’est vraiment très très bien.)

 

(Ah oui, c’est épatant.)

 

… Décortiquons. Une excellente entrée en matière : « Les Furies » (pp. 15-68), ou la traque menée par trois êtres exceptionnels, répondant aux noms improbables de Sandor Sandor, Benedick Benedict et Lynx Links, d’un autre être exceptionnel, le capitaine Victor Corgo, qui, écœuré par les atrocités qu’il était amené à commettre au nom de l’humanité, a finalement trahi cette dernière et sombré dans le terrorisme. Superbe et saisissante histoire de vengeance(s) tournant à la fable, personnages fascinants, atmosphère remarquable, des bonnes idées à la pelle : très très très bonne nouvelle. Juste un bémol : une fin peut-être un peu expédiée et didactique, en tout cas moins convaincante que les toutes premières pages, présentant les divers protagonistes, que j’ai trouvées absolument bluffantes.

 

Et la suite est encore meilleure : « Le Cœur funéraire » (pp. 69-149) constitue à mon sens le sommet du recueil. Impressionnante et pertinente, cette plongée dans une jet-set futuriste en quête d’une pseudo-immortalité : les « heureux » (?) élus – cooptés… – ne vivent plus qu’un jour de temps à autre, passant les semaines, mois ou années intermédiaires dans un cercueil cryogénique ; et, quand ils se réveillent, dans un monde qu’ils ne comprennent plus, c’est pour s’enfermer dans des fêtes toujours plus absurdes et mécaniques, et s’offrir au regard du commun. Un récit poignant et subtil, très bien vu, bien construit, et doté de personnages forts. Là, je parlerais volontiers de chef-d’œuvre.

 

Par contre, très honnêtement, « Les portes de son visage, les lampes de sa bouche » (pp. 150-200) ne m’a pas vraiment convaincu. De belles idées, oui ; des personnages attachants, d’accord ; mais cette rivalité amoureuse d’une chasseuse et d’un appât humain traquant sur Vénus une énième variation de Moby Dick m’a laissé assez froid…

 

Heureusement, « Une rose pour l’Ecclésiaste » (pp. 201-254) est bien plus séduisante, quand bien même, en ce qui me concerne, elle n’est pas aussi forte que les deux premières nouvelles. Nous y suivons un Terrien du nom de Gallinger, poète surdoué d’une arrogance peu commune, dans son étude d’une civilisation martienne uniquement féminine et condamnée à brève échéance. La révolte prométhéenne de Gallinger est intéressante (et la fin poignante), la dimension « ethno-SF » de même. Mais le canevas peu vraisemblable, l’amourette un peu convenue entre le Terrien et la Martienne (probablement la callipyge de la couverture ?) et la polésie parfois lourde m’ont empêché d’adhérer totalement à cette dernière novella.

 

Quoi qu’il en soit, Une rose pour l’Ecclésiaste est effectivement un très bon recueil, qui vaut assurément le détour. Pas aussi exceptionnel que ce que prétend Sturgeon, mais néanmoins très recommandable, et largement au-dessus du lot.

Alors merci Tétard. Re.

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Le Roman de Renart

Publié le par Nébal

Le Roman de Renart

Le Roman de Renart, édition publiée sous la direction d’Armand Strubel, avec la collaboration de Roger Bellon, Dominique Boutet et Sylvie Lefèvre, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, [1998] 2006, LXXX + 1515 p.

Annonçons franchement la couleur : je suis un adorateur fanatique du Roman de Renart. C’est en ce qui me concerne une œuvre exceptionnelle, unique en son genre, et qui a gardé une part remarquable de sa saveur et de sa subversion près de huit siècles après sa composition.

 

Et c’est, à n’en pas douter, une œuvre qui a considérablement imprégné les mentalités françaises, et peut-être même plus largement occidentales. Un fait qui en témoigne assez : le nom commun de « renard » pour désigner l’animal est dérivé du nom propre Renart (lui-même dérivé du germanique Reginhart ou Rheinhart, toujours employé aujourd’hui comme prénom) désignant le « héros » de ces malicieuses aventures ; quant au terme exact pour désigner ce mammifère, celui de « goupil » (plus proche assurément du latin vulpes), il est largement tombé en désuétude… Au-delà, l’association du renard à la ruse a perduré : si l’on n’emploie plus guère les expressions courantes autrefois de « renardie », de « confession Renart », de « malin comme Renart », etc., l’image de l’astucieux renard anthropomorphe a largement perduré : ce n’est sans doute pas un hasard si le Robin des Bois de Walt Disney est un renard. Au passage, le film d’animations a connu des déclinaisons plus « officielles » du Roman, quand bien même destinées à la jeunesse (j’y reviendrai…), ainsi le film de marionnettes de Ladislas Starewitch, que je me souviens avoir vu gamin dans un cadre scolaire et dont je garde encore aujourd’hui en tête certaines images, ou encore, dans les années 1980, la série animée Moi Renart (aaaaah, ce générique… toute mon enfance !), déclinant astucieusement la fantaisie renardienne dans le monde contemporain – certes, le public visé était jeune là encore, mais faire de Renart un yuppie arriviste (pléonasme) et amateur de jolies filles était plutôt bien vu : de Renart à Patrick Bateman et Jim Profit, dans un sens…

 

Bien sûr, cette image du rusé goupil dépasse le seul Roman de Renart : la simple observation des mœurs de l’animal (ainsi, par exemple, son aptitude à feindre la mort pour tromper ses proies, astuce d’ailleurs régulièrement employée dans le Roman, qui se montre souvent très fin dans ses allusions aux comportements animaux) a contribué à forger cette représentation de manière quasi universelle : pour ne citer qu’un exemple bien lointain, au Japon, la culture populaire comme l’imagerie animiste véhiculent un important mythe de l’esprit-renard, astucieux et facétieux, et incomparablement dangereux le cas échéant… Mais c’est également, en Occident, une image qui a perduré dans les fables animalières : tous, à l’école, nous avons à un moment ou à un autre appris « par cœur » Le Corbeau et le renard de La Fontaine… Mais cette fable se rencontrait déjà auparavant, entre autres, chez Marie de France, et encore auparavant chez Phèdre (il me semble), et, bien sûr, Ésope (rappelons d’ailleurs qu’aux Moyen Âge, les recueils de fables sont souvent appelés « isopets »). Inévitablement, cette célèbre histoire figure également dans Le Roman de Renart… à ceci près que Renart, cette fois, ne se contente pas de flatter le corbeau (Tiécelin) pour lui voler son fromage, mais essaye, tant qu’à faire, de bouffer également le volatile.

 

Ce qui en dit long. En effet, si Le Roman de Renart a largement imprégné nos mentalités, c’est pourtant une œuvre finalement très méconnue, car largement trahie. Pour dire les choses clairement, Le Roman de Renart, originellement, n’est pas du tout, mais alors PAS DU TOUT, destiné aux petits nenfants. C’est un texte violent, cru, subversif, immoral, ne rechignant pas à la vulgarité grivoise et/ou scatologique. Renart n’est pas simplement une astucieuse et souriante boule de poils, qui fait des mauvais tours, certes, mais relativement innocents en fin de compte : non, c’est une authentique ordure, un salopard fini, non seulement voleur et escroc (et assez sympathique…), mais aussi violeur et assassin, et fondamentalement cruel. Les mauvais tours de Renart, comme les railleries qui s’ensuivent (les « gabs »), témoignent de sa propension au mal : s’il use régulièrement de sa ruse pour sauver sa peau (au sens littéral…), en bien des occasions il trompe, trahit et fait souffrir uniquement parce que cela l’amuse... Les textes les plus anciens du Roman de Renart ne le jugent généralement pas (ou très hypocritement), et offrent simplement ses mauvais tours aux lecteurs et aux auditeurs dans un pur but de divertissement (ce qui, dans un sens, ne fait que renforcer l’aspect subversif de la chose… j’y reviendrai) ; mais les déclinaisons les plus tardives tentent de réintégrer la morale dans le Roman, et l’image du seigneur de Maupertuis (le « mauvais trou ») en fait les frais : le rusé goupil devient rien moins qu’un avatar du Diable… Et c’est pourtant le « héros », celui dont on suit les aventures avec plaisir, et dont les mauvais tours parfois franchement ignobles nous font tant rire et nous défoulent... dans la mesure où nous avons la chance de ne pas en être les victimes !

 

Pourtant, depuis longtemps déjà, Le Roman de Renart est souvent présenté comme une œuvre de littérature enfantine, et on l’étudie parfois, à l’école ou au collège, dans des versions drastiquement abrégées et expurgées, en provenance directe d’un XIXe siècle imprégné d’ordre moral, qui a privilégié l’élégance sur la rudesse originelle, gommé les traits les plus inacceptables et moralisé le tout ; tiens, ça me rappelle quelque chose de plus actuel... Il ne s’agit pas ainsi seulement d’un affadissement, mais d’une véritable trahison dans certains cas. Je me souviens, quand j’étais gamin, de ma découverte du Roman, dans une minuscule édition scolaire, saturée d’exercices de compréhension, puis, plus tard, de ma lecture en Folio de la version dite « classique » de Paulin Paris ; c’était déjà un régal en ce qui me concerne, mais le choc fut assez grand quand je découvris ultérieurement des éditions plus « pures ».

 

Tenez, juste un exemple, concernant ce fragment pourtant essentiel du Roman de Renart qui conte l’origine de la guerre entre les barons Renart le goupil et Isengrin le loup (l'opposition de ces deux personnages étant le thème central du cycle).

 

Version propre-nenfants-XIXe : Renart se rend chez son compère, absent, et discute avec sa commère Hersent ; mais, subitement, il se moque de la portée de louveteaux et s’enfuit ; Hersent, furieuse, le suit à Maupertuis ; mais la louve, trop grosse, ne peut rejoindre le goupil dans son terrier et y reste bloquée ; Renart sort de son repaire par une autre ouverture, et profite de ce que Hersent est coincée, le postérieur à l’air, pour lui asséner quelques petits coups de bâton sur les fesses, à la Guignol ou Scapin, bref, comme un gamin facétieux.

 

En version originale, c’est quelque peu différent : Renart, chez Isengrin, séduit (ou est séduit par) Hersent ; la louve, nécessairement lascive et nymphomane, saute sur l’occasion de tromper son époux, guère satisfaisant sur le plan sexuel, et les deux canidés de forniquer allègrement. Après quoi, Renart, qui est un bien meilleur amant qu’Isengrin, s’en prend aux louveteaux ; prenant acte de sa coucherie récente (qui n’était probablement pas une première), il les traite de bâtards, considérant qu’il pourrait aussi bien être leur père, il leur pisse dessus (façon très animale de marquer sa propriété) et les roue de coups. Renart s’en va alors, laissant la famille des loups en larmes. Isengrin rentre chez lui, Hersent essaye de dissimuler l’aventure, mais les louveteaux dénoncent la mère infidèle et le traitement que leur a infligé Renart. Hersent se défend aussitôt en affirmant que Renart l’a violée, et qu’Isengrin doit la venger. Aussi Isengrin et Hersent se mettent-ils en quête de Renart. A Maupertuis, tandis qu’Isengrin fouille les environs, Hersent, donc, reste bloquée dans le terrier ; Renart en sort par une autre issue… et profite de ce qu’elle est coincée les fesses à l’air pour la violer brutalement, à plusieurs reprises, et finalement devant les yeux d’Isengrin, tout en insultant copieusement (et de manière très fleurie) la traînée et le cocu.

 

Non, décidément, ce n’est pas tout à fait la même chose… Et, de manière générale, c’est tout de même bien autrement riche, et saisissant, dans la version originelle. Cela faisait un petit moment déjà que j’étais pris de l’envie de relire Le Roman de Renart dans une version plus complète et authentique que tout ce que j’avais pu lire jusqu’alors ; l’édition de cette œuvre phare dans la fameuse (et coûteuse, argh) collection de la Bibliothèque de la Pléiade me paraissait donc toute désignée. Et je ne regrette certainement pas cet achat : je me répète, je le sais, mais Le Roman de Renart fait décidément partie de ces livres rares que j’emporterais sur l’hypothétique île déserte…

 

Mais qu’est-ce donc, au juste, que Le Roman de Renart ? Une erreur à ne pas commettre : il ne faut pas prendre ici le terme de « roman » au sens où nous l’entendons aujourd’hui, quand bien même, à l’époque (essentiellement la deuxième moitié du XIIe siècle et le début du XIIIe, donc en gros les règnes de Louis VII et de Philippe-Auguste), on trouvait déjà des romans dans ce sens-là (dans la Matière de Bretagne, et plus largement la tradition courtoise) ; Le Roman de Renart, en effet, est écrit en vers, en savoureux (quand bien même truffés de béquilles, et parfois irréguliers) octosyllabes, et si l’on parle de « roman », c’est parce qu’il est écrit en langue « vulgaire », comprendre par-là non en latin, mais en « vyeu françoys » (aha ; pour les amateurs de précision, disons en langue d’oïl, avec souvent des traits picards ; mais on trouve aussi quelques allusions toponymiques normandes, et certains des textes les plus tardifs – et surtout parmi les déclinaisons postérieures – montent jusqu’en Flandre ; notons par ailleurs que l'on trouvera ultérieurement des versions du Roman dans d'autres pays et d'autres langues, notamment en Italie et en Allemagne, mais ce n'est alors plus Le Roman de Renart au sens strict, production française).

 

Mais il s’agit bien d’une œuvre écrite, et non pas issue de la tradition orale (quand bien même jongleurs, trouvères et troubadours, bien sûr, récitaient le Roman pour leur audience ; le texte est d’ailleurs farci de traits oraux et d’interpellations du public) : nous n’en sommes plus, aujourd’hui, aux débats virulents et plus ou moins politisés des érudits de la fin du XIXe et du début du XXe siècles opposant les tenants d’une origine « populaire » et les partisans d’une origine « savante » ; aujourd’hui, la thèse « savante » l’a dans l’ensemble emporté (j’y reviendrai).

 

Le Roman est une œuvre polygraphe : il est parvenu jusqu’à nous par plusieurs manuscrits très différents, comprenant un nombre plus ou moins complet de « branches », qui sont autant de variations. Notons que celles-ci sont présentées dans des ordres variables, n’obéissant ni à la chronologie de leur rédaction, ni à la chronologie interne du cycle renardien (guère aisée à établir, l'entreprise pouvant d'ailleurs être jugée passablement illusoire...) : ainsi, bon nombre de manuscrits, dont celui qui fournit l’essentiel de cette édition, débutent par la branche du « Jugement de Renart », qui évoque des textes rédigés antérieurement par « Perrot » (Pierre de Saint-Cloud ? voir plus bas), et se situe nécessairement après l’épisode du « Viol d’Hersent », lequel ne figure que bien plus loin dans le manuscrit. Du fait de cette composition en « branches », le Roman a un aspect répétitif assumé, les auteurs multipliant les références aux autres textes dans les « gabs » ou les « confessions Renart » (où le goupil énumère ses méfaits, feignant le remords, mais se vantant en fait de ses innombrables mauvais tours), les allusions étant fréquentes à certains épisodes fondamentaux (« Le Viol d’Hersent », notamment), et certaines scènes étant largement reprises, l’intérêt résidant alors dans les variantes apportées, où l’auteur peut déployer toute son originalité (ainsi dans les nombreuses séquences judiciaires : « Le Jugement de Renart » ; « Le Siège de Maupertuis » ; « Le Duel judiciaire » ; « L’Escondit » ; « Renart le noir » ; « Renart médecin » ; « La Mort de Renart » ; « Renart magicien »…) ; on peut d’ailleurs dresser un schéma classique des branches : Renart, poussé par la faim, quitte son terrier pour aller chercher de quoi se nourrir dans le monde des hommes (généralement le poulailler d’une ferme isolée ou d’une riche abbaye), puis rencontre hors des sentiers battus un animal à qui il joue un mauvais tour…

 

Les différents auteurs sont mal connus, quand bien même quelques noms sont parvenus jusqu’à nous (et notamment celui de Pierre de Saint-Cloud, dont on suppose qu’il aurait écrit les branches originelles). En tout cas, nombre d’indices laissent supposer qu’ils étaient pour la plupart membres du clergé, et en tout cas relativement cultivés : en effet, si le Roman emprunte certains traits aux fables et fabliaux qui avaient déjà largement intégré la culture populaire (tout en en gommant souvent l’aspect édifiant, du moins dans les textes les plus anciens), il n’a que peu de liens avec les farces, mais témoigne par contre régulièrement de connaissances littéraires, théologiques, philosophiques, juridiques, etc., et descend en droite ligne de textes « classiques », rédigés en latin, dont l’Ysengrimus de Nivard à peine antérieur, mais aussi des sources bien plus anciennes remontant à l’Antiquité.

 

Il ne s’agit en tout cas pas, contrairement à ce que l’on affirme parfois, d’un exemple de littérature « bourgeoise », et il suffit de lire le texte pour s’en rendre compte : la ville n’apparaît jamais (ou presque) dans Le Roman de Renart, dont l’univers est campagnard, fait de champs et de forêts, de châteaux et de villages, de fermes et d’abbayes isolées : le terrain de prédilection des aventures de Renart se situe à la lisère de la nature et de la culture, de la forêt et des champs, et généralement dans les essarts, ces terres récemment gagnées sur la forêt, en friches et destinées à être cultivées, qui se multipliaient alors (parallèlement à l’explosion urbaine, certes). Les emprunts à la littérature « bourgeoise » sont rares, et s’intègrent généralement très mal ; les sources essentielles se trouvent dans la tradition religieuse plus ou moins populaire (Le Roman de Renart s’inspire énormément de la pratique de la « Fête des fous »,  par exemple, et fait maintes allusions à ces réjouissances consistant en une complète inversion des valeurs, dont le carnaval contemporain n’est qu’un bien piètre ersatz) et, surtout, dans la littérature courtoise : le Roman est en effet une œuvre largement parodique, où les stéréotypes courtois sont impitoyablement moqués (je dois dire que, personnellement, n’ayant jamais aimé la tradition courtoise en général et la Matière de Bretagne en particulier, cette parodie me semble particulièrement jubilatoire, gniark gniark !). Une œuvre chevaleresque, cependant, résonne plus particulièrement avec le Roman : celle de Tristan et Yseult, qui mêle à l’amour courtois un soupçon d’immoralité, de ruse et d’adultère. Et l’on peut bien trouver une exception : le personnage d’Hermeline, l’épouse de Renart, qui, dans certains textes (et notamment parmi les meilleurs, je pense en particulier au « Puits »), a tout de la pure châtelaine courtoise, fidèle et aimante (mais il est des branches, je vous rassure, où c’est une pétasse comme les autres). Mais on ne verra guère ici de preux chevaliers : Renart, seigneur de Maupertuis, est donc une enflure qui agit dans le dos ; son pire ennemi, le connétable Isengrin, est une brute épaisse et un crétin fini, et les autres seigneurs, tels l’ours Brun ou le mâtin Roonel, ne valent pas mieux. Tous, enfin, grands ou petits, nobles ou roturiers, clercs ou laïcs, sont des hypocrites cupides, égocentriques et parfaitement immoraux.

Car Le Roman de Renart ne fait pas dans la parodie « gratuite ». Si les premières branches ne sont pas édifiantes à la manière des fables ou des branches les plus tardives, toutes n’en sont pas moins généralement portées sur la satire, extrêmement virulente, et parfois puissamment subversive. Le Roman de Renart se montre impitoyable, et tout le monde y passe, jusqu’au roi Noble le lion, qui, si l’on excepte une branche un peu timorée, n’est pas davantage épargné que les autres : despote hypocrite et corrompu, foncièrement cruel, fondamentalement injuste, mais en même temps manquant régulièrement de poigne et cocufié par Renart, il n’a finalement pas grand chose pour lui. Les offices et la justice seigneuriale sont de même très sévèrement raillés. Mais le Roman s’en prend essentiellement à trois cibles privilégiées :

 

1°) Les membres du clergé… comme les auteurs, qui savent donc de quoi ils parlent ! Rappelons que nous sommes alors à une époque suivant de peu la réforme grégorienne, marquée par les conflits politiques suscités par les ambitions de théocratie pontificale, et par d’importantes réformes au sein du clergé régulier : l’ordre cistercien est encore récent, et plus encore son développement par saint Bernard de Clairvaux, et c’est une première cible de choix. Les abbayes, supposées austères et pieuses, sont présentées comme étant d’une richesse écœurante, a fortiori en ces temps où la famine est commune (et la faim est bien un thème omniprésent du Roman de Renart) ; les moines, et notamment les cisterciens hypocrites, sont des fainéants, impies et gras, incultes, cupides enfin… Plus tard, on retrouvera ces mêmes critiques contre les ordres mendiants (et plus urbains) des dominicains et des franciscains (notamment dans les déclinaisons postérieures au Roman, voyez par exemple les pamphlets du polémiste Rutebeuf). Le clergé séculier n’est pas davantage épargné : le curé de campagne, dans la fantaisie renardienne, est généralement un rustaud inculte (le chat Tibert, par exemple, connaît bien mieux que lui les écritures saintes, et c’est dans un sens à bon droit qu’il lui vole sa Bible, dans la mesure où lui, au moins, sait la lire…) ; il est par ailleurs presque systématiquement marié (on était alors en plein dans la lutte contre le nicolaïsme) et, forcément, dominé par sa femme… Mais les ermites et a fortiori les pèlerins sont également critiqués, et, de manière plus audacieuse, certaines pratiques religieuses : le culte des reliques suscite quelques scènes cocasses, les miracles sont mis en doute, de même que le succès des croisades… et la sincérité des croisés. La « Fête des fous » amène régulièrement les animaux à accomplir les actes liturgiques (généralement complètement bourrés au vin de messe et gavés d’hosties…), et les prières et litanies sont parodiées et ponctuées de pets… La « confession Renart » est un thème récurrent, et la foi populaire, naïve et superstitieuse, est souvent raillée (ainsi dans « Le Puits », une des branches les plus réussies et les plus subtiles, l’image simpliste d’un paradis « matériel » où les plus grands criminels, dès l’instant qu’ils se sont confessés, même de manière peu sincère, s’emplissent la panse entourés par les anges…). Notons par ailleurs qu’une des branches les plus tardives, « Les Enfances de Renart », qui raconte la naissance de Renart et d’Isengrin, consiste en fait en une version apocryphe de la Genèse, même s’il ne faut sans doute pas voir une véritable subversion, cette fois, dans ce texte à la limite du corpus et « moral ».

 

2°) Les paysans : tous sont stupides, lâches, indignes de confiance, superstitieux, âpres au gain… Quant Renart les spolie, à vrai dire, on n’a le plus souvent guère envie de les plaindre !

 

3°) Les femmes… Le Roman de Renart est bien le produit de son temps, et qui plus est de clercs ! La misogynie, essentiellement cléricale, y est frappante. « Les Enfances de Renart » explique ainsi que c’est Adam qui a créé les animaux « bons » (domestiques : le mouton, le chien, etc.), et Ève qui est responsable de l’apparition des animaux « mauvais » (sauvages : le loup, le goupil, etc.). Les femmes, dans le Roman, sont essentiellement maléfiques, souvent rusées (de vraies complices en renardie !), et presque systématiquement lascives (elles ne pensent qu'au sexe et ne parlent que de ça, ou presque) et infidèles : Hersent, on l’a dit, est une louve perpétuellement en chaleur ; son « viol » est très contestable, et elle est à l'origine parfaitement consentante… La reine Fière de même : elle aussi violée par Renart, elle obtient la clémence de son époux Noble, et désire volontiers revoir en cachette le goupil… Dans « Renart Empereur », après la mort d’Hermeline, Renart s’empresse d’épouser Fière en proclamant la fausse nouvelle de la mort de Noble à la croisade ; quand ce dernier revient, Fière ne se montre pas exactement joyeuse… Les exceptions sont bien rares : Hermeline, le plus souvent, certes ; mais il est des branches où, croyant son époux mort, elle s’empresse bien vite de jouer à la veuve joyeuse… Et Hersent et Hermeline, mutuellement jalouses, se crêpent parfois le chignon avec une violence fort peu courtoise. Peut-être pourrait-on retenir alors la poule Pinte, de bon conseil ? A voir… Plus que des attaques personnelles, de toute façon, c’est essentiellement dans des discours tenus par les personnages qu’éclate la misogynie des auteurs. Il n’est qu’à voir l’étrange allégorie de « Comment Renart parfit le con », où Renart et Noble se voient confier l’invention même du sexe féminin, ce « trou hideux » si semblable à l’anus…

 

Evoquons maintenant brièvement cette édition en particulier. Tout d'abord, joie, joie : c’est une édition « bilingue », le haut de page faisant figurer une traduction en français moderne, tandis que les octosyllabes en langue d’oïl occupent le bas de page (honnêtement, seuls, ils me paraissent largement illisibles... mais il peut être très utile de s'y reporter, et, honnêtement, les insultes et grivoiseries y sont souvent particulièrement fleuries !). Les notices et notes, comme de coutume, sont abondantes, et souvent d’un grand intérêt. On notera cependant que la traduction se veut ici plus « scientifique » qu’élégante ; d’où ce choix du manuscrit « H » (Manuscrit de Paris, Arsenal 3334), assez complet, mais encore jamais édité. Nous y trouvons, dans l’ordre, la fameuse trilogie comprenant « Le Jugement de Renart », « Le Siège de Maupertuis » et « Renart teinturier. Renart jongleur ». Nouvel épisode judiciaire ensuite, et du plus grand intérêt (le mélange entre anthropomorphisme et zoomorphisme y est particulièrement savoureux, et la satire acerbe), « Le Duel judiciaire ». Suit « La Confession de Renart », un texte assez tardif et lourdement moral… On y préfèrera le très amusant « Le Pèlerinage de Renart », et plus encore « Le Puits », une des plus célèbres aventures de Renart, puissamment symbolique. « Le Jambon enlevé. Renart et le grillon » est sans doute plus anecdotique. « L’Escondit », par contre, est sans doute un des textes judiciaires les plus intéressants (notamment du fait du sabotage de l’ordalie par Isengrin et « saint Roonel »). « Les Vêpres de Tibert » est également une excellente branche, où Renart et le chat Tibert rivalisent de ruse et de malice, et se livrent à une réjouissante parodie de l’office religieux (l’influence de la « Fête des fous » s’y fait particulièrement sentir). Suivent plusieurs branches relativement intéressantes, mais dans lesquelles, généralement, Renart est pris en défaut et ne parvient pas à tromper ses proies (et notamment Tibert, donc…) : « Chantecler, Mésange et Tibert », avec son amusante parodie des rêves prémonitoires de la tradition courtoise ; « Tibert et l’andouille », texte cocasse et vif ; « Tibert et les deux prêtres », plus mineur. Un gros morceau ensuite : « Tiécelin. Le Viol d’Hersent », soit à la suite Le Corbeau et le renard et l’événement fondateur de la guerre des barons Renart et Isengrin… Suit une autre jolie réussite, très imaginative, et qui figure là encore parmi les plus célèbres pages du Roman : « Renart et les anguilles ». « Pinçart le héron », qui, si je ne m'abuse, ne figure que dans cet unique manuscrit, n’a guère d’intérêt, par contre… « Renart et Liétard » est une branche étrange, à la fois intéressante et un peu dérangeante : les humains y jouent un grand rôle (le Liétard du titre est un paysan), et Renart va cette fois jusqu’à (faire) tuer un de ses adversaires, le très stupide ours Brun… « Renart et Primaut » est également assez déstabilisant (Primaut y est, au choix, une variante d’Isengrin ou le frère de ce dernier ; c’est en tout cas un sacré benet à qui Renart en fait voir de toutes les couleurs !). Suivent trois branches assez tardives, plus morales, mais aussi plus fantaisistes, et incomparablement plus longues que la plupart de celles qui précèdent : « Renart le noir » consiste surtout en variations de thèmes précédemment vus ; « Renart médecin » figure à la base parmi les textes judiciaires, mais débouche sur une ruse renardienne particulièrement cruelle, et qui confirme en définitive son statut de grand seigneur ; il en profitera dans « Renart Empereur »« Le Partage des proies », ensuite, est une autre histoire célèbre (qui sera d’ailleurs également reprise par La Fontaine, il me semble), très critique pour le pouvoir seigneurial ou royal : Noble y fait résolument figure de despote, et Renart y est plus bassement flatteur que jamais. « La Mort de Renart », comme son nom l’indique, vise à clore le cycle… mais Renart ne peut pas vraiment mourir, bien sûr.

 

Le manuscrit « H » est ici lacunaire. La fin de « La Mort de Renart » est donc empruntée à un autre manuscrit, de même que tous les textes suivants regroupés sous le nom générique des « Autres branches du « Roman de Renart » ». Celles-ci sont d’un intérêt très variable. Les premières, « Isengrin et le prêtre Martin », « Isengrin et la jument » et « Isengrin et les deux béliers », comme leur nom l’indique, mettent en avant, non pas le rusé goupil, mais le stupide loup, et ce sont des textes très brefs, simples adaptations très vaguement renardiennes de fables classiques. Pas grand intérêt, et il en va de même pour « La Monstrance du cul »« Comment Renart parfit le con », évoqué plus haut, est autrement plus intéressant, quand bien même à nouveau déstabilisant. « Renart magicien », ensuite, est une réussite, une variante très bien vue et très inventive de « Renart médecin », et un des rares textes du Roman à introduire un élément clairement surnaturel (si l’on excepte, bien sûr, ces animaux qui parlent, mais c’est envisagé comme étant la norme…) : Renart s'y montre un talentueux « nigromancien ». « Les Enfances de Renart », également évoqué, est un texte assez sympathique. « L’Andouille jouée au morpion », par contre, n’a guère d’intérêt : c’est une simple variante de « Tibert et l’andouille ».

 

Cette compilation s’achève enfin sur un choix « d’Autres écrits renardiens », qui témoignent de la portée immédiate du Roman. Ces textes ultérieurs (XIIIe, XIVe siècles…), en effet, ne s’intègrent pas dans le Roman à proprement parler et ne se présentent pas comme de nouvelles branches, mais n’en usent pas moins, quoique dans une perspective généralement bien plus morale et plus ouvertement satirique, des thèmes et des personnages développés par Pierre de Saint-Cloud et ses continuateurs. Les querelles des grands seigneurs (notamment successorales, ainsi la complexe affaire de Flandre et d’Artois) autorisent ainsi bien des scènes renardiennes à la façon des dernières branches, qui se veulent des dénonciations de l’injustice. C’est le cas dans « Du noble lion ou la compagnie de Renart », dans un extrait des « Mémoires » de Philippe de Novare ou encore dans « Exemple d’Isengrin et de la chèvre », tiré des Récits d’un ménestrel de Reims. Le polémiste Rutebeuf n’hésite pas, de même, à puiser son inspiration dans le Roman, ainsi qu’en témoignent ses pamphlets « Renart le bestourné » et « Sur Brichemer ». Après quoi « Le Couronnement de Renart » est un long poème relativement maladroit (seul un extrait en est donné), où Renart symbolise un cruel usurpateur bien réel. Jean de Condé procède différemment dans son « Dit d’entendement », poème didactique consistant en une succession de tableaux édifiants, dont une partie emprunte au Roman de Renart. On notera enfin un dernier poème, le « Dit de la queue de Renart », plus métaphorique, et qui vaut surtout pour sa description de l’immoralité urbaine, si peu entrevue dans le Roman au sens strict.

 

Suit, donc, un abondant appareil critique de près de 500 pages…

 

Et le tout constitue une très belle édition de ce texte majeur, difficilement comparable à quoi que ce soit. Le Roman de Renart, aujourd’hui encore, reste très drôle et incroyablement subversif.

 

Lisez Le Roman de Renart. C’est très très très bien.

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"La Loi du talion", de Gérard Klein

Publié le par Nébal

 

KLEIN (Gérard), La Loi du talion, Paris, Robert Laffont – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1973] 1979, 309 p.

 

On ne dénoncera jamais assez les ravages causés par l’impiété et l’hérésie dans notre triste époque obscurantiste. On ne les compte pas, les faux prophètes adorateurs d’idoles moribondes  et autres consternants matérialistes, vautrés dans le stupre et la fornication, et qui font de leur néant spirituel une preuve d’intelligence. Mais ces gens-là se trompent, bien sûr ; et le plus effarant est sans doute qu’ils rejettent Dieu alors même que Celui-Ci, dans Son infinie bonté, nous fait l’honneur de vivre parmi nous… Moi-même, je confesse m’être longtemps complu dans l’ignorance. Mais l’Illumination survint un beau jour, et, depuis, si je ne me suis pas encore aventuré à lire L’Épargne des ménages, j’entends cependant parfaire ma théologie en lisant régulièrement l’œuvre du Divin Gérard Klein.

 

C’est ainsi que j’ai pu vous entretenir, mes bien chers frères, de Son récent recueil de nouvelles Mémoire vive, mémoire morte ; peut-être vous en souvenez-vous, j’avais dans l’ensemble apprécié cette bible, mais ne pouvais pour autant prétendre avoir été subjugué par la Révélation transcendante. Peut-être le Gérard Klein romancier me ferait-Il davantage d’effet ? J’envisageais donc de lire Les Seigneurs de la guerre, roman généralement fort loué dans les chapelles kleinistes orthodoxes. Mais Dieu m’a parlé, et m’a recommandé prioritairement la lecture d’un autre recueil de nouvelles, La Loi du talion, publié originellement en 1973. Ainsi fis-je, car, miracle ! quelques jours plus tard à peine, alors que je déambulais innocemment entre les étals de bouquinistes place du Capitole, un rayon de soleil m’indiqua ce volume, nimbé d’un halo diaphane, dans sa première édition en poche (1979). Loué soit le Seigneur !

 

Je n’ai appris qu’ultérieurement (à vrai dire, à l’heure même où je rédige cette note indigne de son sujet) que cette édition, étrangement, comprend deux nouvelles de moins que l’originale et toutes les autres rééditions (« Ligne de partage » et « Les Virus ne parlent pas » ; l’introduction du Maître n’y figure pas davantage, à moins qu’il ne faille envisager ainsi le post-scriptum de la page 7 – pas vraiment post pour le coup –, mais j’ai comme un doute). Zob ! (Si le Divin Gérard Klein veut bien me passer l’expression.) Mais pourquoi donc ? Il faudra bien faire avec, cependant…

 

Mais cessons-là toute flagornerie, et envisageons honnêtement ce recueil. Pour faire simple, je pourrais résumer ainsi mon impression : La Loi du talion est un bon recueil, bien meilleur à mon sens que Mémoire vive, mémoire morte, et qui contient quelques très bonnes nouvelles, à la tonalité généralement assez tragique (même si l'humour ne manque pas à l'appel) ; certes, je n’en ferai pas un chef-d’œuvre incontournable (pardonnez-moi Seigneur, je ne sais pas ce que je fais !), mais je noterai néanmoins qu’il se situe bien au-dessus du lot, et séduit par certaines audaces formelles, lorgnant vers la poésie ou la méta-fiction, qui viennent régulièrement surprendre le lecteur et font toute l’originalité de ces nouvelles par ailleurs très classiques (oserais-je dire « old school » ?) pour ce qui est du fond. Ce recueil témoigne en effet des indéniables préoccupations stylistiques et structurelles de Gérard Klein, avec plus ou moins de réussite, soit, mais cela suffit pour le distinguer heureusement du tout-venant science-fictionnel d’alors comme d’aujourd’hui.

 

Détaillons maintenant, dans l’ordre où ces nouvelles sont présentées (ordre qui diffère là encore de celui des autres éditions, au-delà des lacunes ; mais pourquoi, bis ?). Avec une petite friandise aigre-douce en guise d’apéritif, « Cache-cache » (p. 5), sympathique short short qui m’a beaucoup fait penser à la manière du grand Fredric Brown.

 

On passe à quelque chose de bien autrement long avec « Les Blousons gris. Fragments pour l’intelligence d’une crise historique » (pp. 7-83). L’idée de base est assez simple : à Paris, tous les soirs depuis quelques jours, les rats se déversent par milliers dans les carrefours quand le feu passe au vert. Il en résulte inévitablement un massacre de rongeurs, mais cela ne les empêche pas de revenir tous les soirs, plus nombreux que jamais. Et la circulation s’en ressent… Mine de rien, les rats provoquent ainsi une grave crise, et suscitent la panique. Il faut bien faire quelque chose, mais quoi ? Négocier, peut-être… A l’aide du fameux enfant-rat ? TSK TSK TSK ! Voilà qui autorise une satire dans l’ensemble très amusante, mais qui s’éternise peut-être un peu trop, et se montre plus ou moins convaincante… Cela dit, cette longue nouvelle ne manque pas d’intérêt ; sa construction en fragments, témoignages, coupures de presse, etc., est assez bien vue, et son ironique fin ouverte est pour le moins audacieuse : subtile mise en abyme de la création fictionnelle et du rôle du lecteur, ou pur foutage de gueule ? A mon tour, je vous laisse le soin de trancher…

 

La nouvelle suivante, « Avis aux directeurs de jardins zoologiques » (pp. 84-128), quand bien même elle diffère grandement, m’a de nouveau séduit davantage pour ce qui est de sa forme et de son contenu éventuellement « méta-fictionnel » que pour son prétexte on ne peut plus classique. Ce texte ne manquera en effet pas d’évoquer une certaine « proto-science-fiction », pas toujours bien distinguée encore du fantastique, quelque part entre Poe et Lovecraft, avec une touche de Wells (référence explicite). Le procédé de base est classique : la nouvelle prend la forme d’une lettre dans laquelle l’auteur explique aux destinataires les circonstances pour le moins étranges dans lesquelles il est entré en possession d’un manuscrit contant une histoire parfaitement délirante de subversion extraterrestre au Jardin des Plantes ; ledit texte figure ensuite dans la communication. Jusque-là, rien que de très banal ; c’est fort sympathique, cela dit, avec juste ce qu’il faut de délire verbeux et de naphtaline dans le ton. Mais le plus intéressant, cependant, est le commentaire final de l’auteur de la missive, s’interrogeant sur la véracité de l’improbable récit qu’il vient de rapporter : témoignage authentique de faits réels ? Journal d’un fou ? Grossier canular ? Afin de déterminer la vérité, le correspondant entreprend de disséquer le style du manuscrit en long et en large. Et ça, c’est remarquable, et fait avec une certaine distance ironique tout à fait appropriée…

 

Le texte suivant est bien plus classique. Gérard Klein, avec « Réhabilitation » (pp. 129-158), s’il emprunte là encore la forme épistolaire, lorgne cette fois du côté du space opera militaire. La guerre et son cortège d’absurdités et d’hypocrisies… Rien que de très banal, mais ça se lit bien.

 

Reste que le texte suivant, « Sous les cendres » (pp. 159-202), est à mon sens bien autrement intéressant, jusqu’à constituer à mes yeux le point d’orgue du recueil. Un très beau moment de science-fiction poétique, touchante et terrible, cruelle et sombre. Je n’en dis pas plus, ce serait dommage (même s’il ne s’agit pas vraiment d’une nouvelle à chute…). Une excellente nouvelle, vraiment.

 

Après quoi, je dois dire que « Jonas » (pp. 203-238) m’a paru nettement moins convaincant ; si les bonnes idées ne manquent pas, si l’atmosphère désabusée et vaguement surréaliste n’est pas déplaisante, cela n’en reste pas moins une énième variation à la fois de l’histoire de Jonas et de Moby Dick, qui n’apporte pas forcément grand chose, je trouve… Bon…

 

« La Loi du talion » (pp. 239-291) m’a paru plus attrayante, quand bien même elle ne se montre finalement guère originale. Une amourette qui tourne mal entre un humain et une extraterrestre, bon… Plus intéressante est la thématique (oserais-je le dire ?) juridique, posant la question du droit applicable aux relations entre espèces si différentes ; le cadre artificiellement métissé et en même temps tout en non-dits est intéressant, et la problématique, a fortiori dans sa dimension pénale (où ressort donc la fameuse loi du talion – à propos de laquelle on dit généralement beaucoup de bêtises, d’ailleurs, mais bon, là, ça va ; même si son caractère « naturel » et compréhensible par tous est pour le moins critiquable...), me parle énormément (j’ai l’impression, d’ailleurs – mais peut-être faut-il mettre cela sur le compte de mon inculture crasse ? – que cette thématique qui pourrait être si riche n’est finalement guère employée en science-fiction, en-dehors de quelques allusions chez des auteurs « ethno-SF » type Ursula Le Guin ou Jack Vance ou, plus récemment, du quelque peu frustrant Les Disparus de Kristine Kathryn Rusch… Si quelqu’un a des références, je suis preneur). Deux notes en passant : 1° L’Andromaque des pp. 254-255 est un très grand moment ; 2° La nouvelle est illustrée par un dessin réalisé semble-t-il de manière totalement indépendante par Jackie… pardon, Jacquie Paternoster (p. 272), heureusement dans sa période pré-Bryce, dessin que le Divin Gérard Klein a trouvé « très beau » (p. 4) : serait-ce donc là que tout a commencé ? … je crois qu’on tient un beau sujet d’uchronie...

 

Pas grand chose à dire, par contre, sur la dernière nouvelle, « Les Créatures » (pp. 292-310) : un écrivain confronté à ses personnages… Correct, mais déjà lu.

Quoi qu’il en soit, La Loi du talion est un recueil assez intéressant, mêlant classicisme et audaces avec un talent certain. Bien plus convaincu par ce recueil que par le plus récent Mémoire vive, mémoire morte, j’ai donc d’autant plus de raisons de poursuivre la découverte de l’œuvre du Divin Gérard Klein. La suite, ce sera donc probablement Les Seigneurs de la guerre (ben si, quand même…).

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