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"L'homme qui rétrécit", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), L’homme qui rétrécit, traduit de l’américain par Jacques Chambon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1956, 1994, 1999] 2005, 271 p.
 
Je n’aime pas les araignées. Bouh les sales bêtes, là, avec leur huit grosses pattes velues, leurs mouvements furtifs de perfides monstres chitineux… Argh.
 
Je n’aime pas les araignées.
 
Alors j’ai eu envie de maudire Folio-SF pour cette couverture (moche, qui plus est) du classique de Richard Matheson L’homme qui rétrécit, qui a eu le succès que l’on sait au cinéma. Bon, je dois bien reconnaître que c’est assez approprié, en même temps. Mais brrrrrrrr quand même. Sale bête. Néanmoins, je me devais de le lire ; alors c’était pas une minuscule bestiole de rien du tout (même avec huit grosses pattes velues et des mouvements furtifs de perfide monstre chitineux gasp) qui allait m’en dissuader, hein ? Même pas peur, d’abord. Enfin, si, mais c’est un peu le but, alors ça va… C’est que Richard Matheson est un maître pour ce qui est de mêler le fantastique le plus horrifique et la science-fiction, ce que je savais déjà pour m’être régalé de son autre grand classique, le génial Je suis une légende (bientôt une énième adaptation… avec Will Smith ; bon, ben, je vais plutôt re-regarder La nuit des morts-vivants, tiens…).
 
L’homme qui rétrécit, c’est Scott. Un Américain tout ce qu’il y a d’ordinaire, avec sa petite vie tranquille, partagée entre son boulot et sa famille (sa femme Lou, sa fille Beth). C’est dans ce cadre parfaitement banal, pour lequel Matheson éprouve une certaine prédilection, que l’horreur va frapper. Non pas subitement, comme un monstre qui surgit de l’obscurité avec une stridence de violon pour faire sursauter le spectateur. Non. Avec la lenteur pesante de l’inéluctable, celle qui laisse le temps pour prendre conscience du drame qui se joue et pour en souffrir. Scott, sans qu’on sache trop pourquoi, s’est donc mis à rétrécir, à perdre quelques millimètres chaque jour ; on ne sait pas guérir ce mal étrange. Et Scott devient bientôt plus petit que son épouse, puis plus petit que sa fille ; pendant un moment on le prend pour un enfant ; il ne peut plus travailler, il ne peut plus conduire, il ne peut plus rien faire normalement. Scott, d’Américain banal qu’il était, devient progressivement un phénomène de foire. Et rien ne lui échappe ; il a conscience de tout ce qui se joue ; le phénomène ne semblant pas devoir s’arrêter, il peut même calculer une échéance fatidique, celle où sa taille sera devenue si minuscule qu’il ne sera à vrai dire plus rien. Le néant. Dans quelques jours…
 
Scott se souvient de son long calvaire, des différentes étapes de sa « maladie » – il se repère en fonction de sa taille. Ses relations avec Lou en ont pris un coup. Il l’aime toujours, bien sûr, et sans doute l’aime-t-elle aussi ; mais comment l’aimer vraiment quand on a la taille d’un enfant, si ce n’est moins ? Rien de grivois, ici ; mais la misère d’un homme qui devient progressivement autre. Et prend conscience que la taille, ça compte. Pour chaque millimètre qu’il perd, c’est un peu de son autorité qui disparaît : comment en imposer à sa fille Beth, jouer le rôle du père, quand il devient plus petit qu’elle ? Seul le corps de Scott rétrécit ; mais tout le monde semble se comporter avec lui comme avec un enfant – Lou, surtout. Mais il n’est pas un enfant ! Il est un homme ! Sauf qu’à force de le répéter et de piquer des colères au moindre prétexte, c’est bien à un enfant boudeur que l’on a l’impression d’avoir affaire. Scott doit s’adapter, et le monde qui l’entoure aussi. Bientôt, dans la cave où il s’enferme de lui-même pour fuir les regards indiscrets, il logera – pour un temps – dans une maison de poupées, dont le mobilier factice lui brise le dos ; il éprouvera de perturbants fantasmes pour la jeune fille qui vient garder Beth, dont le corps est plus adapté au sien ; puis, il y aura Madame Tom Pouce. Madame ? Juste un nom de scène… Mais il rétrécit encore.
 
Et, même s’il se sait condamné à très brève échéance, Scott ne parvient pas à se résoudre au suicide ; il veut survivre, jusqu’au dernier moment. Aussi a-t-il bien d’autres choses à faire que de ressasser le passé. Dès le début du roman, réduit à la taille d’un insecte et oublié des humains devenus pour lui des géants, il lui faut livrer un combat de tous les instants dans la cave de sa maison, désormais sa prison – vaste de plusieurs kilomètres à ses yeux ; il lui faut trouver de l’eau, de la nourriture, de la chaleur.
 
Et il y a l’araignée. Toujours plus grosse, nécessairement. Obstinée et terrifiante, elle harcèle sans cesse Scott, oppressé du matin au soir par le cliquetis insupportable de ses huit pattes – non, sept ; du temps où il était encore un peu plus grand, il lui avait brisée une patte en lui jetant un caillou… Mais aujourd’hui les rôles sont inversés. Scott est désormais plus petit que l’araignée ; et il n’a qu’une épingle pour se défendre contre le monstre titanesque. Et là où l’abominable bête triomphe de toutes les parois avec aisance, Scott, lui, peine avec son rudimentaire matériel d’escalade, confectionné avec de vagues débris égarés dans la poussière de la cave… Et si l’araignée ne le tue pas, il reste malgré tout bien des risques : Scott peut mourir de faim, ou se briser le dos en chutant… d’une chaise de jardin ; de toute façon, dans quelques jours, il ne sera plus rien…
 
C’est brillant, tout simplement. Le terme si souvent galvaudé de « chef-d’œuvre » prend ici tout son sens. Matheson a écrit avec une subtilité rare un classique instantané et éternel, poignant, prenant et terrifiant. Dans cet étrange récit au pitch improbable – un homme qui rétrécit ? Allons bon… –, tout sonne juste.
 
Scott est un personnage magnifique, touchant et crédible, humain malgré tout : sa douleur et ses angoisses sont communiquées avec une pertinence et un sens de l’à-propos qui n’appartiennent qu’aux plus sensibles connaisseurs de l’âme humaine. D’autant que Scott, dans sa taille réduite, reste un homme entier, avec ses qualités et ses défauts – ses nombreux défauts : il est bien des passages où il est à baffer… et donc vrai.
 
La construction du récit, de même, est un véritable modèle du genre. Après un très bref prologue, sorte de pré-générique intrigant, Matheson attaque en force, nous plongeant directement au cœur de l’action, à savoir le combat de Scott contre l’araignée, qui constituera une sorte de « fil rouge » du roman. L’action présente, dramatique et terrifiante, est entrecoupée à chaque pause de réminiscences qui éclairent le passé de Scott et les étapes de son calvaire, et jettent une lumière différente sur sa situation actuelle ; ici encore, l’à-propos est le maître mot. Rien n’est gratuit, et tout a un parfum d’authenticité d’autant plus saisissant. L’invraisemblable aventure de Scott, pour qui le sol poussiéreux d’une cave devient semblable à la plus impénétrable des forêts vierges, sonne vrai. Le sens du détail est ahurissant…
 
Et, en plus, ça fait peur. Vraiment. A la différence de ce que pratiquait souvent Lovecraft, autre grand maître de l’attaque en force, le pire, ici, n’a pas nécessairement déjà eu lieu. Il y a une vraie rivalité entre la lente descente aux enfers de Scott et le danger permanent de sa lutte pour la survie dans la cave. Et l’on ne saurait trop dire ce qui est le plus horrible dans tout ça. Certaines scènes sont de vrais modèles d’angoisse, ainsi celle où Scott, réduit à la taille d’un enfant de douze ans, est pris en stop par un étrange individu, un peu perturbé et à l’affection très démonstrative… De même, un peu plus tard, quand des « grands » en mal de « petits » à martyriser s’en prennent à lui… même après l’avoir reconnu. Le pire, dans tout ça, étant que Scott, s’il est désarmé comme un enfant, n’en a pas moins conscience de ce qui se passe comme un adulte.
 
Et puis il y a cette putain d’araignée. Abominable. Terrifiante. Argh. Parole d’arachnophobe, certaines pages sont difficiles à tourner…
 
Brillant. Tout simplement.

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"10 000 litres d'horreur pure", de Thomas Gunzig

Publié le par Nébal

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GUNZIG (Thomas), 10 000 litres d’horreur pure. Modeste contribution à une sous-culture, illustrations de Blanquet, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2007, 247 p.
 
Le cinéma d’horreur connut une véritable révolution dans les années 1970, préparée par quelques œuvres fortes et originales telles que Psychose d’Alfred Hitchcock, Le masque du démon de Mario Bava et La nuit des morts-vivants de George A. Romero. L’horreur tend alors à se distancier de l’épouvante traditionnelle et de son attirail gothique puisé dans le folklore. Elle se fait plus sordide, plus graphique parfois, plus maladive.
 
Dans la foulée de Psychose et de sa célèbre scène de meurtre sous la douche se développe en Italie le genre du giallo, illustré notamment par un Dario Argento alors au sommet de son génie (L’oiseau au plumage de cristal, Le chat à neuf queues, Les frissons de l’angoisse…). On y retrouve la figure encore rare du serial-killer aux motivations difficilement discernables, et dont les meurtres tous plus atroces les uns que les autres, et généralement perpétrés à l’arme blanche (un long poignard dans une main gantée de cuir…), sont assez souvent teintés d’une forte atmosphère érotique, la pulsion meurtrière se faisant libération brutale d’une sexualité perturbée ; on nage dans le sang… et dans la psychanalyse. Le giallo mue à son tour, et, porté notamment par le culte mais néanmoins très décevant à mon goût La baie sanglante de Mario Bava, génère le slasher : le meurtrier est encore plus flou, l’aspect psychanalytique disparaît parfois totalement, l’immoralisme règne, et le meurtre devient l’objet central du film, toujours plus graphique et insoutenable. Les victimes – de préférence des jeunes gens aux hormones en ébullition, en un sens le type idéal du public de ces films, paraît-il (sauf que ledit public, plutôt masculin, raffole des victimes féminines à forte poitrine…) – se ramassent à la pelle, et on en redemande. Au mieux, cela a donné, par exemple, Halloween de John Carpenter, modèle du genre, hélas bien amoché par une flopée de séquelles dont on se serait bien passé, de même que pour le Freddy (Nightmare On Elm’s Street) de Wes Craven ou le Vendredi 13 de Sean S. Cunningham…
 
Parallèlement à ce genre proliférant, et pouvant plus ou moins y être rattachés, se développent également à cette époque d’autres sous-genre, portés par une même volonté, parfois scabreuse et parfois politique, de repousser les limites de la censure, que ce soit dans le cadre d’un pur cinéma d’exploitation ou dans celui, plus « respectable », du cinéma « d’auteur ». Parfois proche du slasher, on peut ainsi évoquer le genre très spécialisé du rape and revenge, avec au moins un film emblématique, l’excellent et terrible La dernière maison sur la gauche, premier film (officiel...) de Wes Craven, et peut-être (probablement ?) le meilleur, en dépit de ses nombreuses imperfections techniques. Le thème de la chasse à l’homme, apparu au cinéma avec Les chasses du comte Zaroff, génère à la même époque le genre du survival, dans lequel une brochette de citadins perdus dans une contrée sauvage et hostile se font massacrer par une horde de tueurs sadiques et dégénérés, de préférence des rednecks, tiens : ça a donné Délivrance de John Boorman, bien sûr, mais aussi, plus proches de nos préoccupations, La colline a des yeux de Wes Craven, ou encore, bien qu’avec une tonalité différente, le fameux (et excellent même si surestimé à mon avis) Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, où l’on retrouve nos jeunes gens stéréotypés du slasher, perdus dans un Texas sordide et répugnant. Le film gore dépasse en même temps les guignoleries d’Hershell Gordon Lewis (au passage, dans 2000 Maniacs, on trouvait déjà les jeunes gens et les rednecks…) pour aboutir, pour le meilleur et pour le pire, aux films de zombies (les chefs-d’œuvre de George A. Romero et les hilarantes abominations italiennes…) et au genre spécifiquement transalpin du film de cannibales, dans la foulée du célèbre Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, ou bien se teinter d’un délire outrancier qui rend la violence plus surréaliste qu’hyperréaliste, plus drôle qu’émétique, ainsi avec les Evil Dead de Sam Raimi (et ces jeunes gens dans une cabane isolée au fond de la forêt…), mais aussi les succulents Bad Taste et Brain Dead (la glorieuse époque de Peter Jackson, ça fait bizarre aujourd’hui…), ou encore le Street Trash de Jim Muro. Miam ! Rajoutons enfin quelques réactualisations de l’horreur classique, mise au goût du jour (Suspiria de Dario Argento, Fog ou encore le remake de The Thing par John Carpenter), mais aussi quelques objets filmiques non-identifiables – le Driller Killer d’Abel Ferrara, etc. – ; autant de motifs pour parler d’un âge d’or du cinéma d’horreur, qui n’avait jamais été aussi libre ni aussi inventif, et ne l’a jamais été depuis, même s’il revient au goût du jour (voyez les innombrables remakes, suites et prequels des films cités à l’heure actuelle, ou, plus sympathiques, les pastiches et hommages, comme le rigolo Cabin Fever d’Eli Roth, mais aussi, moins directement référencé et plus glauque, Wolf Creek, The Descent, Severance, 28 jours plus tard, Saw, et bien d’autres encore).
 
Autant de films qui ont fait le bonheur des cinémas de quartier aujourd’hui défunts (et des drive-in…), puis celui de ces jeunes gens qui ont vu apparaître au cours des années 1980 ce merveilleux accessoire qu’était le magnétoscope. C’était l’époque bénie où Vidéo-Futur n’existait pas, et où l’on pouvait louer pour un prix modique des films rares, des films « autres », et non uniquement le dernier blockbuster aseptisé et formaté, agrémenté des inévitables « scènes coupées » après avoir squatté les Multiplex…
 
Epoque bénie qu’a eu la chance de connaître, comme bien d’autres, le jeune écrivain belge Thomas Gunzig (j’y arrive enfin ! Ouais, mais d’abord, ce prélude n’est pas totalement gratuit, hein, et pis d’abord, je fais que c’que j’veux, na !). Et c’est à cette sous-culture si particulière – et si formatrice, parfois – qu’il entend rendre hommage avec ce sympathique 10 000 litres d’horreur pure (à vrai dire, ce sont surtout les survivals qui sont concernés, comme l’auteur le précise lui-même, et non les slashers au sens strict, comme le prétend la quatrième de couv’… Comment ça, je chipote ?). La chouette couverture de Blanquet – qui livre également quelques illustrations intérieures dans le même genre – donne le ton : ça dégouline, ça suppure, ça suinte, ça gicle et ça hurle. Re-miam.
 
Hommage, disais-je. Ca implique de jouer sur un certain nombre de stéréotypes, ainsi que l’auteur s’en explique dans une « petite introduction en guise de justification ». L’histoire, du coup, on la connaît, ou presque.
 
Prenons cinq jeunes gens, réduits à l’archétype. Patrice est un petit gros mal dans sa peau et maladroit, un chimiste à lunettes, bref, un nerd ; puceau comme de bien entendu. Marc est son meilleur ami, un jeune homme beau, intelligent – enfin, c’est ce qu’on dit, mais on peut légitimement en douter, des fois – et abominablement gentil, qui étudie la médecine ; sa copine, Ivana, étudie le droit, elle en a bavé, elle est belle, douce et intelligente (parfaite, quoi). Deux pièces rapportées par le trop gentil Marc : l’insupportable JC, gros con cynique et égocentrique de futur kiné pété de thune, et sa copine Kathy, immonde poufiasse blonde, superficielle au possible, méprisante et arrogante, petite pupute à la cervelle d’oiseau qui se prend pour Freud parce qu’elle fait une Licence de Psycho. Voilà pour les victimes. En gros, on y reconnaît les personnages de Massacre à la tronçonneuse, d’Evil Dead et de Cabin Fever, entre autres, à ceci près qu’ils ne sont pas Américains. Et ils ont bien entendu la même fonction : susciter l’attachement et / ou l’irritation, trembler, souffrir et agoniser sous les assauts d’une menace invincible incarnant le mal à l’état pur ; et le « spectateur » de se faire participant, de souffrir avec eux ou de ressentir une certaine jubilation sadique en maniant le hachoir, mouhahahahahaha ! Pas besoin de plus : ces personnages sont des fonctions, et remplissent fort bien leur rôle. On ressent à leur égard ce que l’on a pu ressentir, sur un ton rigolard, avec Ash, ou avec « l’héroïne » de Massacre à la tronçonneuse pour ce qui est du glauque ; ça marche dans tous les cas, et, mine de rien, c’est pas si évident.
 
Le cadre, maintenant. C’est la fin des exams. Patrice propose à Marc et à Ivana – dont il est secrètement amoureux, cela va de soi – de passer ensemble le week-end dans un chalet perdu au bord d’un lac (comme dans… oui, bon, vous avez compris), histoire de se délasser un peu. Marc, des fois, est un peu con, et trouve que ça serait une chouette idée de proposer à JC et Kathy de les accompagner ; ça n’enchante guère Ivana et Patrice, trop polis cependant pour protester ; quant à JC et Kathy, qui n’ont décidément rien en commun avec les autres, ils acceptent néanmoins, y voyant une occasion un peu originale de faire la fête à grands coups de cachetons et de baiser comme des oufs (JC veut enculer Kathy, qu’on se le dise). Bref, l’ambiance est maussade, les « amis » n’en sont pas vraiment, et quand les récriminations commencent à surgir du côté des deux pourris gâtés – parce que ça manque d’alcool et c’est vraiment trop la zone –, on commence à sentir une vilaine tension qui ne fait que s’aggraver au fil des pages.
 
Les jeunes gens s’arrêtent dans la dernière épicerie sur la route, paumée elle aussi, et à plusieurs kilomètres du chalet de Tante Micheline – celle qui a fini à l’asile. C’est l’occasion de voir qu’en Europe aussi on a des rednecks – si vous en doutez, regardez l’excellent Calvaire de Fabrice du Welz (tiens, encore un Belge), ou encore le JT de Jean-Pierre Pernaud ; vous pouvez sortir de chez vous, aussi, ça marche assez souvent : on en a plein, de ces jolis spécimens de consanguins, conservateurs et cons tout court ; la chemise à carreaux et la gapette ne sont qu’un bonus séduisant mais non indispensable… L’épicier, donc, est un joli spécimen : il est grossier, il pue, il n’a pas d’alcool à vendre (mais il veut bien lâcher une bouteille de vodka douteuse si Kathy lui montre sa moule) et il élève des chats qu’il dresse pour tuer les gens (ah ouais quand même…). Petit élément déstabilisant, préparant l’horreur ultérieure, et suscitant un premier malaise, encore pour l’instant teinté de rire ; mais, dans le fond, c’est un procédé courant du genre, et que Thomas Gunzig évoque d’ailleurs dans la préface, citant en exemples la scène de l’auto-stoppeur dans Massacre à la tronçonneuse ou encore celle du bar dans Wolf Creek. Petit malaise, quoi. Et pas d’alcool, merde.
 
Bientôt, c’est le deuxième malaise – le cadre est joli, mais la baraque guère confortable, et vraiment paumée dans la cambrousse, loin de tout (y’a même pas le téléphone…). Et puis troisième malaise : Patrice révèle qu’il n’est venu ici qu’une seule fois, dans son enfance, et qu’il n’y est jamais revenu depuis, parce que c’est ici qu’a disparu, dans des circonstances étranges, sa sœur handicapée mentale… Et puis, alors que JC, complètement défoncé, lèche sans trop d’efficacité sa blonde, celle-ci – défoncée elle aussi – aperçoit une silhouette par la fenêtre (comme dans…) : HIIIIIIIIIIIIIIIIII !!! Et l’horreur s’abat bientôt sur les jeunes gens…
 
Je n’en dirais pas plus histoire de ne pas gâcher le réel plaisir que l’on ressent à la lecture de ce très court roman. Simplement, au-delà de l’hommage réjouissant, Thomas Gunzig nous concocte ici une chouette histoire d’horreur, hautement référencée mais comprenant malgré tout quelques éléments originaux (ou du moins des références allant au-delà des slashers et survivals traditionnels). Le récit, découpé en bref chapitres jouant sur la multiplicité des points de vue, est rythmé et entraînant, et l’horreur y est bien réelle (avec les quelques gimmicks d’usage, moins lourds ici, car plus appropriés et mieux maîtrisés, que dans La Théorie des cordes) ; une touche de gore de temps en temps, pas mal d’humour aussi… 10 000 litres d’horreur pure constitue ainsi un divertissement éminemment sympathique, à condition d’aimer les séries B à Z d’horreur ; ben, heureusement, c’est mon cas, aussi Gunzig avait-il ici tendance à prêcher un converti… Mais si parmi vous se trouvent d’autres fidèles de la secte (j’en connais bien quelques-uns, eh eh…), il me semble qu’ils passeront eux aussi un agréable moment – bien que très court – à la lecture de ce roman finalement assez singulier.

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Comment que je raKonT tro ma LifE (neumbeur tou)

Publié le par Nébal

 

Juste pour vous prévenir que, because of que je déménage demain – en ce moment je nage dans les cartons de bouquins, disques et DVD (étonnant, non ?) –, il va y avoir une petite interruption dans le blog, dans la mesure où je vais être privé d’Internet pendant une à deux semaines en principe. Horreur glauque !
 
J’espère, en tout cas, que j’aurais le plaisir de vous retrouver à mon retour. D’autant plus que ledit retour risque d’être violent, avec un certain nombre de comptes-rendus en attente. Petit programme de la suite des opérations, à tout hasard : en bouquins, 10 000 litres d’horreur pure de Thomas Gunzig, L’homme qui rétrécit de Richard Matheson, et probablement Sympathies For The Devil de Thomas Day, Cabale de Clive Barker, Le cycle de Tschaï de Jack Vance et La science du Disque-monde de Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen, et plus si affinités ; en films, Zardoz de John Boorman, Driller Killer et New Rose Hotel d’Abel Ferrara et Frayeurs de Lucio Fulci, et probablement d’autres encore indéterminés. Peut-être aussi quelques chouettes disques, et d’autres choses par-ci par-là.
 
A bientôt les gens, donc. Reviendez nombreux, ça me donne l'impression d'exister !

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"Hank Shapiro au pays de la récup' ", de Terry Bisson

Publié le par Nébal

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BISSON (Terry), Hank Shapiro au pays de la récup’, traduit de l’américain par Gilles Goulet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2001] 2003, 277 p.
 
Camarades artistes, ça peut plus durer. Le disque dur de l’humanité est saturé, il n’y a plus de mémoire libre. Et c’est dramatique pour les artistes, comme vous vous en rendez compte tous les jours. Comment placer un nouveau roman, aussi extraordinaire soit-il, si les gens continuent de lire Flaubert et Joyce ? A quoi bon s’échiner sur une toile sublime, si le quidam n’a que les noms de Monet et Picasso en tête ? De même pour la musique, si l’on en reste à Mozart et aux Beatles… Non, ça peut plus durer. Camarades artistes, il est temps d’agir.
 
Ca a dû commencer comme ça. On en est bientôt arrivé à des attentats – la destruction de toiles du musée d’Orsay dans un incendie criminel a donné le signal. Les Alexandrins (« pour l’incendie, pas pour la bibliothèque ») ont commencé à faire parler d’eux. Et, progressivement, leur vision des choses a gagné quelques célébrités, des critiques, des universitaires. Des hommes d’affaires, aussi. Et il y a eu enfin institutionnalisation, avec la création du Bureau des Arts et Divertissements et l’officialisation du système de la récup’.
 
Hank Shapiro, justement, est un agent du B.A.D., et plus précisément un « roi de la récup’ », comme on dit. Son boulot, exigeant beaucoup de diplomatie, consiste à se rendre chez les individus que lui désigne son ardoise électronique chaque matin, pour y récupérer des œuvres d’art « condamnées à mort » par les autorités (un système aussi équitable que possible, avec une certaine dose d’aléatoire pour qu’on ne puisse parler d’injustice) ; aujourd’hui, un livre de SF de Walter M. Miller Jr., une VHS d’un western avec Clint Eastwood (probablement égarée dans un vieux carton), un tableau de Rockwell (pas Norman, un autre), etc. Hank Shapiro fait son boulot consciencieusement, et, même s’il y a toujours de temps à autre un aigri inconscient pour se plaindre du système (« Sinatra est immortel ! »), ça ne lui pose pas vraiment de problème ; il faut bien faire quelque chose…
 
Un jour, il doit récupérer un 33 tours d’Hank Williams. Et la pochette l’interloque, lui rappelle de vieux souvenirs. Ca ne lui était jamais arrivé jusqu’alors, mais il est pris d’une fâcheuse envie d’écouter ce disque, et donc d’enfreindre la loi. Pour cela, il lui faut d’abord trouver un tourne-disques ; une documentaliste, Henry (pour Henrietta), l’aiguille vers Bob l’Indien, un contrebandier qui devrait être à même de satisfaire ses désirs. Et tout dégénère : une descente de police, une fusillade – Hank est blessé, et Bob l’Indien meurt. Pire que tout, si Hank récupère la pochette du Hank Williams, le vinyle, quant à lui, ne s’y trouve plus ; or il n’a toujours pas pu l’écouter, et il lui faut le récupérer avant la fin du mois s’il veut conserver son boulot. Et notre héros de s’embarquer ainsi pour un étrange périple à travers les Etats-Unis, vers l’Ouest, avec à ses côtés sa chienne cancéreuse Homer artificiellement maintenue en vie, un cafard espion mécanique amoureux, une Henry plus dépressive que jamais (il faut dire que cela fait huit ans et demi qu’elle est enceinte) et le cadavre de Bob l’Indien – ressuscité temporairement si besoin est – à la recherche de ce foutu disque, qui doit être quelque part entre les mains d’un des 76 autres Bob l’Indien, sans doute ; ah, et puis Henry veut retrouver Panama, aussi, un artiste alexandrin (mais de l’incendie, ou de la bibliothèque ?), le père de son enfant encore à naître. Bref, elle est loin, la petite vie tranquille du fonctionnaire Hank Shapiro…
 
Premier roman de Terry Bisson que je me tape. Ben j’espère que plein d’autres vont suivre. Je ne sais pas grand chose de l’auteur ; à vrai dire, j’ai lu ce roman un peu au pif, armé du Petit guide à trimballer de la S.F. étrangère de Jérôme Vincent et Eric Holstein (de chez ActuSf). Je cite : « Terry Bisson n’aime pas George Bush. Il n’aime pas non plus la peine de mort. Ni même l’esclavagisme, le racisme, l’ultra-libéralisme, l’intervention américaine en Irak… Et il le dit, fait assez rare pour un auteur américain. De quoi lui assurer une popularité immédiate auprès des éditeurs et des lecteurs français. D’autant plus que Terry Bisson a non seulement du talent mais aussi un humour féroce. De quoi faire rire et réfléchir. » Peux pas mieux dire.
 
Effectivement, c’est à la fois hilarant et pertinent. Hilarant parce que, il faut bien l’avouer, après un début classique évoquant énormément Fahrenheit 451, ça part vite en vrille, dans un délire total où tout est permis. D’où bien des personnages dingues et des situations farfelues qui ne manquent pas de faire exploser de rire le lecteur.
 
Mais pertinent aussi. Mine de rien, Terry Bisson, que ce soit dans les chapitres consacrés à Hank ou dans les digressions historiques et un brin didactiques qui les entrecoupent, soulève des questions fort intéressantes avec ce Hank Shapiro au pays de la récup’ (ou, si l’on préfère le titre original, The Pickup Artist). On ne peut s’empêcher, très vite, de voir au-delà du délire apparent pour s’interroger sur la situation de l’art dans notre société, et, plus encore, sur celle du marché de l’art. A l’heure où le téléchargement, légal ou pas, change progressivement la donne pour ce qui est de la commercialisation des produits artistiques, où le numérique évacue peu à peu le support matériel et où les médias jouent à fond la carte de l’éphémère, de la mode musicale au nom plus improbable encore que celui de la précédente six mois plus tôt (pratique fort courante du côté de la perfide Albion) à la star « à la carte et au vote » des innombrables émissions de real TV, on est bien en droit, effectivement, de se poser la question : où en est l’art ? Où va-t-il ? Qui peut prétendre au statut « d’immortel » ? Et la réponse à ces multiples questions ne saurait en définitive être aussi tranchée que l’on pourrait le croire au premier abord.
 
A vrai dire, l’univers décrit par Terry Bisson dans ce roman de 2001 tend à certains égards à devenir finalement assez concret : je me souviens, par exemple, de cet « artiste » qui, récemment, avait essayé de détruire « l’urinoir » de Duchamp à coup de masse ; au-delà de l’effet médiatique et du « concept » (pas forcément au-delà, d’ailleurs, maintenant que j’y pense…), ne peut-on pas comparer cette attitude à celle des premiers Alexandrins ou Eliminateurs – des artistes – incendiant le musée d’Orsay ? Face aux tentations réactionnaires de certains, selon lesquels rien ne saurait être intéressant aujourd’hui, et qui font dès lors l’éloge d’un classicisme extrémiste (« retournons à l’antique, ce sera un progrès »), on trouve à l’autre bord un excès tout aussi perfide dans une volonté illusoire de faire abstraction du passé (les Beatles, c’est de la merde ; la figuration, c’est de la merde ; la littérature du XIXe, c’est de la merde, etc.) en prônant la nouveauté à n’importe quel prix… Transfigurée par la culture de masse et le rôle déterminant du numérique et d’Internet, c’est finalement l’éternelle querelle des anciens et des modernes qui se poursuit, et l’extrémisme, en la matière, peut conduire aux actions les plus absurdes – pas forcément la destruction « physique » des œuvres (quoique…), mais on n’en est pas toujours bien loin. Les incendiaires des deux bords sont parmi nous.
 
Rien à voir, ceci dit, avec les pompiers pyromanes du classique de Ray Bradbury. Le monde décrit par Terry Bisson ne donne pas, dans l’ensemble – même si la récupération empiète nécessairement sur les libertés individuelles –, l’impression d’un cauchemar totalitaire. Non, c’est bien notre société démocratique qui génère ces institutions délirantes ; derrière, il y a bien des réunions, des délibérations, la constitution de règles précises, aussi équitables et non arbitraires que possible (beau challenge !). En façade, il y a une absurdité bureaucratique toute kafkaïenne (oh le joli cliché !), qui fait sourire mais n’en est pas moins profondément tragique, et que nous connaissons à vrai dire déjà pas mal : voyez le pauvre Shapiro confronté aux répondeur automatiques, quand tout ce qu’il souhaite, c’est prendre des nouvelles de sa chienne à l’agonie… Et, tout derrière, il y a un autre pouvoir, sans doute le vrai pouvoir. L’homme d’affaires, « M. Bill » (avec son empire numérique, tiens tiens), n’est pas le simple observateur qu’il prétend être ; la récupération le sert ; comme elle sert des célébrités sur le retour, qui ne désirent rien d’autre qu’un dernier moment de gloire, prolonger de quelques minutes leur quart-d’heure warholien. La dissimulation, l’hypocrisie, la mauvaise foi, la naïveté, l’égoïsme parasitent nécessairement les intentions affichées, et les révolutionnaires, parfois, commencent un peu tard à se poser des questions, et à ne plus se contenter de répéter à longueur de manifestations des slogans préfabriqués (par qui, d’ailleurs ?) ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que des Alexandrins de l’incendie se transforment en Alexandrins de la bibliothèque ; rien d’étonnant, non plus, à ce que les plus extrémistes des terroristes clamant haut et fort leur attachement à la subversion, finissent par devenir les plus efficaces et inconscients des auxiliaires des autorités…
 
La mesquinerie est à vrai dire omniprésente, le refus de faire face à une vérité gênante suscitant des échappatoires ridicules, et l'on retrouve ici encore un désir factice d’immortalité hautement problématique. Hank, ainsi, refuse de voir sa chienne mourir : le CupperTM la maintiendra donc en vie, même si elle n’est plus tout à fait la même chienne qu’avant, surtout quand elle se met à parler… Henry veut toujours croire que Panama reviendra auprès d'elle : aussi se gave-t-elle de HalfLifeTM pour que leur bébé reste bien tranquille dans son ventre. Depuis plus de huit ans. Le même HalfLifeTM peut donner une illusion d’immortalité, ainsi, dans un sens, que l’improbable LastRitesTM, originellement conçu pour ressusciter temporairement les morts afin d’en obtenir l’indispensable dernière confession ; une drogue à accoutumance, Bob l’Indien en fait bientôt l’expérience, lui qui n’est plus totalement mort que la plupart du temps… Si tout ça se vend et engendre des bénéfices, c’est que ça doit être utile, non ? Même si aucun des personnages du roman n’utilise ces produits de la manière initialement prévue…
 
Bref. Un roman riche, fou, drôle et intelligent. Court et rythmé. Un vrai petit bonheur, qu’on aurait tort de refuser.

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La nécro du jour (3)

Publié le par Nébal

 

Le carnage continue. Cette fois, c’est Joe Zawinul qui a cassé sa pipe. Le génial claviériste de Weather Report, aux côtés de Wayne Shorter et Jaco Pastorius (entre autres), n’est plus.
 
Souvenir ému d’un concert époustouflant du Joe Zawinul Syndicate, il y a de cela quelques années, lors du festival Jazz in Marciac. Marcus Miller, qui le suivait sur scène, ben c’était vraiment un petit joueur à côté.
 
Décidément, Georges Abitbol a bien raison : « Monde de merde… »

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"La Voie du Sabre", de Thomas Day

Publié le par Nébal

DAY (Thomas), La Voie du Sabre, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2006, 294 p.
 
Thomas Day ne m’avait pas tout à fait convaincu avec L’Instinct de l’équarrisseur, ainsi que j’en avais fait part dans un article précédent. Ce n’était pas mauvais, ceci dit, et, quand on m’a conseillé de jeter un œil à un autre roman du Monsieur, en l’occurrence La Voie du Sabre, je me suis dit que ben ouais, pourquoi pas ?
 
Même si, en feuilletant le volume dans la librairie, j’avoue avoir eu un peu peur. Pour des raisons pas forcément pertinentes, certes. Mais déjà : la couverture est moche. Mais alors vraiment moche. Bon, c’est d’usage chez Folio-SF, il paraît (il y a pire, mais c’est vrai que leurs couvertures ne sont souvent guère fameuses). Surtout, il y a le résumé en quatrième de couv’, à mettre en parallèle avec cette illustration à mon sens ratée de Guillaume Sorel (qui a heureusement fait beaucoup mieux que ça à l’occasion…). Ca sent le manga. Aïe. Parce que le phénomène manga, honnêtement, il tend à me les briser menu. Je sais qu’il y a des choses vraiment excellentes dans tout ça, pas de souci ; reste que la surproduction actuelle me dissuade de faire le moindre effort pour dégager le bon du pathétique. Et Thomas Day semblant admettre volontiers – ce dont je ne lui tiendrais certainement pas rigueur – un indéniable attrait pour la littérature pop-corn, j’ai un peu craint que cela ne soit guère ma tasse de thé…
 
Par contre, j’aime bien les chambara, dont un certain nombre de ceux qui sont cités dans la filmographie en fin de volume. Et le Japon est un pays qui me fascine particulièrement, et dont l’histoire m’avait même intéressé il y a de cela quelque temps. Il y avait donc, par-ci par-là, quelques termes, quelques personnages, qui me séduisaient malgré tout ; ne serait-ce que la figure légendaire de Miyamoto Musashi, au cœur de l’histoire…
 
Détaillons-la un brin, justement. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un Japon qui n’a jamais été. L’uchronie, ici, se teinte de fantasy, dans la mesure où la magie semble bien être une réalité palpable, et où le Japon, l’Empire des Quatre Poissons-Chats, est dirigé par un Empereur-dragon issu du clan Tokugawa… Le narrateur, Mikédi, laisse entendre qu’il va bientôt mourir, mais souhaite d’abord coucher sur le papier certains événements majeurs de sa vie, chamboulée par l’arrivée inopinée au château de son père, le seigneur de la guerre « moderniste » Nakamura Ito, d’un rônin puant et arrogant, qui a tôt fait d’humilier les meilleurs guerriers du fief. Ce rônin n’est autre que le fameux Miyamoto Musashi, sabreur de légende. Il ne vient cependant pas vendre ses services au seigneur de la guerre, mais propose néanmoins – avec une impolitesse qui aurait valu à tout autre les pires supplices – de former son fils aîné et héritier légitime Mikédi, alors âgé de 12 ans et qui n’a quasiment jamais vu son père de sa vie, en essayant de lui inculquer les principes de la Voie du Sabre ; cela lui permettra peut-être d’accomplir ce que son père n’a jamais pu faire jusqu’alors : à condition de récolter suffisamment d’encre de shô, le poison mortel responsable de la métamorphose de empereurs, peut-être Mikédi pourra-t-il approcher, épouser et féconder l’héritière du trône, et être ainsi le père d’une lignée d’empereurs…
 
Commence alors pour le jeune Mikédi un long et rude apprentissage, sous les ordres de ce maître impressionnant mais d’aspect si repoussant, et, qui plus est, arrogant et sarcastique. L’homme, cependant, impose le respect. Sa connaissance de la Voie du Sabre l’autorise à sculpter les vagues de la mer ou le sang jaillissant du cou de ses victimes décapitées. Mais il n’est pas qu’un guerrier, et la formation au combat se fait attendre. Musashi, cependant, enseigne à Mikédi bien des choses, et le décille quelque peu : dans un repaire de pirates récoltant pour leur compte l’encre de shô depuis que le seigneur Nakamura a rasé leur ancien village, Mikédi en apprend long sur son père, sur le samouraï qui l’a élevé, sur les motivations de son maître… et sur lui-même. Il y a en lui une soif de pouvoir, une tendance à l’autorité et au mépris des faibles et des humbles, qui n’en font guère un disciple de choix pour arpenter la rigoureuse Voie du Sabre, voie de la justice et de la défense des opprimés. Mais l’enseignement se poursuit, passant par les réjouissances et les difficultés du Palais des Saveurs et de la Pagode des Plaisirs. A l’horizon, cependant, Mikédi ne nous en cache rien dès le début de son récit, ce sont bien l’échec et la trahison qui attendent le jeune apprenti…
 
Ben c’est pas mal du tout, en fait. Un divertissement de qualité, qui se lit tout seul, avec quelques personnages hauts en couleurs – Miyamoto Musashi en premier lieu, bien sûr – ; quelques idées fort sympathiques, aussi : par exemple, j’ai bien apprécié l’interruption du récit, à plusieurs reprises, quand un individu que croise Mikédi lui rapporte un conte, ce qui confère à l’ensemble une atmosphère assez séduisante ; de même, l’idée des tatouages mouvants de Miyamoto Musashi m’a paru assez pertinente. Les quelques scènes d’action sont plutôt réussies, et ont notamment pour elles de ne pas s’éterniser. La philosophie du rônin, si elle est à l’occasion un peu naïve, est cependant assez attrayante dans ses démonstrations par l’exemple, qui émaillent le roman de jolies petites saynètes généralement assez bien vues. Thomas Day, enfin, évite de sombrer dans quelques travers de la littérature de gare qui auraient été déplacés dans le contexte du roman ; je craignais, au moment où Musahi laisse Mikédi dans la Pagode des Plaisirs, quelques scènes de sexe plus ou moins gratuites ; mais finalement, sans être pudibond pour autant, tout cela est très bien dosé et sert le propos du roman.
 
Il y a bien quelques défauts, ceci dit. On peut trouver, notamment, que la « couleur locale » est à l’occasion un peu poussive, notamment vers le début du roman (même si j’avoue que ces défauts n’en sont peut-être pas tellement, dans la mesure où j’ai abordé la lecture de La Voie du Sabre avec les quelques a priori mentionnés plus haut). De même, on peut trouver qu’il y a à l’occasion quelques abus dans les références, notamment quand des personnages, des événements ou des productions de l’histoire authentique se retrouvent un peu malmenés dans le roman. L’uchronie n’excuse pas tout, à cet égard. Et, même si cela n’est guère gênant – autant le dire : c’est même du pinaillage pur et simple, désolé… –, j’avoue avoir un peu tiqué devant ces empereurs Tokugawa, ce Genji Monogatari étrangement guerrier et spirituel ou ces allusions un peu convenues et surtout pas forcément bienvenues à la bataille des Thermopyles… Pas bien grave, mais le réalisme de l’uchronie en prend un peu un coup. Dans le même ordre d’idées, il faut de toute façon reconnaître que le Japon présenté dans ce roman est assez caricatural, empruntant effectivement beaucoup aux chambaras et aux mangas ; pas un problème, ceci dit : La Voie du Sabre se veut clairement un divertissement, et remplit parfaitement son rôle à cet égard.
 
Juste un petit bémol, ici : quelques ellipses sont plus ou moins fâcheuses. Elles sont dans un sens justifiées par les circonstances dans lesquelles Mikédi élabore son récit, et par quelques emprunts à la littérature du XVIIe siècle. Mais on ressent cependant à l’occasion une impression d’inachevé, et je dois avouer que le changement d’attitude de Mikédi, entraînant bientôt sa rupture d’avec Musashi, m’a paru franchement brusque, peu justifié, et pour tout dire peu crédible : dommage, dans la mesure où il est au centre du roman… Les derniers chapitres déçoivent quelque peu sur ce plan ; les longues ellipses s’enchaînent, avec un peu de remplissage pour faire bonne figure, et amener enfin une conclusion inéluctable. La Voie du Sabre, sous cet angle, me paraît donc, soit trop long, soit trop court.
 
Mais je ne boude pas mon plaisir. En dépit de mes préjugés, j’ai passé un très bon moment à lire ce roman, qui m’a bien plus convaincu que L’Instinct de l’équarrisseur, sans être époustouflant pour autant. Il me semble avoir entendu parler d’une « suite », et j’y jetterais volontiers un coup d’œil.

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"Transmetropolitan", t. 1. "Le come-back du siècle", de Warren Ellis et Darick Robertson

Publié le par Nébal

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ELLIS (Warren) et ROBERTSON (Darick), Transmetropolitan, t. 1. Le Come-back du siècle
, introduction de Garth Ennis, Panini France, coll. Vertigo Big Book, [1997-1999] 2007, [n.p.].
 
Les comics ont bien changé, depuis quelques années, et je ne vais certes pas m’en plaindre, quand bien même je continue à prendre beaucoup de plaisir à la lecture des exploits de tapettes en collants plus ou moins niaises et fascisantes. Depuis qu’Alan Moore (c’est-à-dire Dieu) a balancé dans le monde des comics mainstream quelques bombes plus adultes, plus noires, plus politiques, plus déjantées, avec notamment les extraordinaires Watchmen et V pour vendetta, il s’est trouvé quelques francs-tireurs pour le suivre sur cette voie. Le label Vertigo – branche « adulte » de DC – a été une vraie pépinière dans ce domaine, et en a même rajouté dans l’outrance avec des gens comme Garth Ennis et son Preacher, notamment, mais aussi la série Hellblazer, The Filth de Grant Morrison, etc., parallèlement à d’autres BD de très grande qualité mais moins directement subversives, comme le génial Sandman de Neil Gaiman, Fables de Bill Willingham, ou encore, histoire de faire un pont entre les deux, Y le dernier homme de Brian K. Vaughan. D’autres, depuis, ont poursuivi dans cette voie : ainsi, le studio Wildstorm a vu apparaître quelques brillantes séries dans le genre, plus directement orientées vers l’action, mais néanmoins toujours fortement subversives, à l’instar de The Authority, série créée par Warren Ellis et qui a permis de révéler l’excellent Mark Millar, lequel n’a eu de cesse, depuis, de dynamiter les séries plus « traditionnelles », que ce soit au travers de sa mini-série Superman: Red Son, de sa prestation jubilatoire avec les Ultimates, ou, à l’heure actuelle, avec le crossover Civil War, qui change pas mal la donne au sein même de l’univers classique de Marvel.
 
Mais revenons, justement, sur Warren Ellis, scénariste aujourd’hui incontournable dans le mainstream, et qui, à vrai dire, ne m’a pas toujours convaincu dans ce domaine. Mais le bonhomme « se méfie des gens « gentils » », comme le dit Garth Ennis dans son introduction (et il sait de quoi il parle). Alors, de temps en temps, il se lâche, comme on a pu le voir récemment en France avec le très chouette Desolation Jones. Mais, une fois,il s’est particulièrement lâché, il a balancé tout ce qu’il pouvait avoir sur le cœur, et ça a donné cet impressionnant Transmetropolitan, réjouissant brûlot anar, cynique et trash, qui tape sur tout le monde à tout bout de champ, ne s’interrompant que pour varier les plaisirs en pointant sur le spectateur médusé et la société dans laquelle il végète un agitateur d’intestins réglé sur « prolapsus ». Et ça fait du bien, ce genre de lavements, à l’occasion…
 
Un futur à l’éloignement difficile à déterminer, mais qui ressemble encore pas mal, sur bien des points, à notre « triste monde tragique ». Une Amérique où un président ultra-sécuritaire et magouilleur est sans cesse réélu (vous voyez bien que c’est de la science-fiction !). Et puis il y a « la ville ». Dingue mais vivante. Elle pue, et elle séduit en même temps. Invraisemblable et si réelle, « voici une ville frappée de tous les vices imaginables, et de quelques-uns imaginés spécialement pour l’occasion » (Garth Ennis). On y trouve de tout : des ressuscités rendus dingues par leur retour à la vie dans un monde qu’ils ne comprennent pas, des dissidents échappés d’une « réserve » improbable, des chiens policiers qui parlent et pissent sur les prévenus, des chats mutants à trois yeux et deux bouches amateurs de geckos et de cigarettes Black Russian sans filtre, des extra-terrestres et des types qui voudraient bien être comme eux, des morts qui vivent et bossent pour les webcanaux omniprésents, une nouvelle religion toutes les heures, des humains qui se téléchargent en cumulus, des « faiseurs » mécaniques mafieux et toxicomanes, et, nécessairement, des putes, des avocats, et des politiciens.
 
Et un journaliste dingue, accroc à la vérité et à toutes les dopes qui stimulent l’intelligence, une ordure vicelarde et infréquentable, un messie de l’info adepte du coup de tatane dans la tronche et de l’agitateur d’intestins en mode « prolapsus » (donc). Spider Jerusalem. Il a fui la ville où il ne trouvait plus la vérité il y a de cela cinq ans, et s’est cloîtré dans la montagne ; il était célèbre, alors, son bouquin Une balle dans la tête avait été un vrai best-seller qui lui avait valu l’hostilité des puissants. Et la célébrité, ça lui a pas plu. Il s’est exilé dans un chalet, le jardin truffé de mines anti-personnel, et un lance-roquettes toujours à portée (au cas où). Mais voilà : un petit enfoiré de baiseur de putes d’ignorant d’éditeur de mes deux le rappelle un jour et lui rappelle qu’il lui doit deux bouquins ; et puis Spider Jerusalem a claqué toute sa thune, d’abord pour acheter des armes, puis en les revendant pour s’acheter de la came. Il lui faut un boulot. Alors il retourne dans la ville, obtient une chronique, un appart’ pourri avec un « faiseur » qui le menace avec une tête de cheval coupée dans son lit et exige de lui qu’il passe des disques des Grateful Dead. Après un accident de douche qui le libère de sa fourrure très « Alan Moore », Spider Jerusalem se lance dans la bataille, fout un bordel monstrueux et retrouve bien vite la célébrité. Et plein d’ennemis, qui lui défoncent la trogne. Pas un souci : « Je bougerai pas ! Butez-moi et je vous cracherai vos putains de balles à la gueule ! Je suis Spider Jerusalem et je vous emmerde ! Ah ! » C’est qu’il est prêt à tout, pour la vérité. Aucun danger ne lui fait peur : Spider Jerusalem est capable des pires folies, comme de noyer le président dans son caca (« Je n’aurai de repos que quand on t’aura violé, brûlé, castré, farci de merde de chien, et qu’on aura suspendu ton cadavre au milieu de Century Square pour que les nécrophiles puissent jouer avec. ») ou regarder la télé pendant toute une journée (avec presque que des talk-shows insipides, des bombes à pubs et plein de soap operas plus ou moins porno, comme celui qui se passe dans la réserve du parti républicain, avec Ronald, atteint d’alzheimer, qui baise tout le temps et met en cloque un pote à lui).
 
Spider Jerusalem est un dingue complet, anar plus ou moins nihiliste, un fouteur de merde diplômé qui adore faire suer les cons. Dr Gonzo dans la jungle urbaine d’un futur dingue, celui que l’humanité, nécessairement mal informée (ou alors vraiment trop conne) a choisi de se construire. Il y a des culs à latter, et il se porte volontaire. Mais il sait aussi être plus tendre des fois, sous sa façade d’enfoiré de première. Il sait, avec ses articles, pointer du doigt les problèmes dont personne n’a rien à foutre, et qui comptent pourtant ; il veut expliquer, faire réfléchir, ne pas se contenter de prendre les gens pour des cons mais essayer en outre – en Don Quichotte du web – de leur faire ouvrir les yeux, de les sortir un peu de leur connerie, de leur monter qu’il y a malgré tout, toujours, des choses qui valent le coup d’être vécues, qu’il y a des opportunités, que l’on peut faire quelque chose. Et ça le rend très sympathique tout ça. Son cynisme outrancier ne se veut pas stérile, mais éducatif, comme avec son assistante imposée par la rédaction, ex-strip-teaseuse qui veut devenir journaliste : il lui apprend le journalisme sur le terrain, autrement dit il lui apprend à voir. Parce que tout est déjà là. Pas forcément un mauvais bougre, donc, enfin pas totalement ; il peut même être un peu naïf, des fois. Et malgré tout humain. Et dingue. Oui, bon, humain, quoi, mais la version intéressante. Pas le pseudo-agitateur bobo, qui n’agite que les salons distingués, mais le vrai trublion qui veut vraiment faire quelque chose. Mais si dans l’immédiat ça peut lui payer ses clopes – cinq paquets par jour, plus les pilules anti-cancer –, c’est déjà bien.
 
Warren Ellis décrit ainsi avec brio un univers fou et fascinant, parcouru de long en large par un type tout aussi fou et fascinant. Attention, ça trashouille sévère, les adeptes du politiquement correct et autres faux rebelles au moralisme fascisant risquent de ne pas apprécier. Ce qui est tant mieux, d’ailleurs. Un petit « prolapsus » pour ces gens-là, gniark gniark… Mais il y a plus. Une profonde humanité derrière le délire. Un sens de la narration assez détonnant, confinant même à l’expérimentation dans le dernier récit, en trois épisodes, géniale étude des conséquences à plus ou moins long terme de faits en apparence insignifiants, multipliant les angles de vue pour mieux perdre le lecteur, et mieux le retrouver au final.
 
Le dessin de Darick Robertson, c’est la cerise sur le gâteau. Lui aussi s’est lâché. Quelque part entre comics « traditionnels », SF à la Mœbius et délire graphique plus ou moins caricatural, il construit un monde riche en détails, et un héros expressionniste, hilarant et réjouissant, n’hésitant pas à l’occasion à donner dans le gore ou le scabreux pour le plus grand plaisir des adeptes du mauvais goût dans mon genre.

Transmetropolitan est une BD nécessaire, qui perturbe les intestins, suscite le rire et l’indignation, qui touche tout ce qui peut être touché, avec la subtilité d’un marteau-piqueur (ou d’un lavement). Et ça fait du bien. Je veux la suite. Pas dit que ça sorte un jour, hélas (EDIT : en fait, si ; youpi !) : Spider Jerusalem n’aura probablement pas autant de lecteurs qu’un Lanfeust en manga ou qu’un Lucky Luke laurentgerraïsé. Ce qui troue le cul. Et ne rend Transmetropolitan que plus indispensable.

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"Le projet Blair Witch", de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez

Publié le par Nébal

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Titre original :
The Blair Witch Project.
Réalisateurs : Daniel Myrick & Eduardo Sanchez.
Année : 1999.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Horreur / « Fantastique » / Mockumentary.
Durée : 87 min.
Acteurs principaux : Heather Donahue, Joshua Leonard, Michael C. Williams…
 
Est-il encore nécessaire de présenter Le projet Blair Witch ? Probablement pas, tant ce petit film au budget dérisoire (20 000 $) a fait un carton à sa sortie. C’est qu’il en a fait couler, de l’encre, celui-là… Et moi, bien entendu, je ne l’avais encore jamais vu, toujours sceptique quand il y a un effet de mode. Ce qui n’est pas toujours bien malin, mais bon…
 
Allez, hop, pour le principe. Trois jeunes couillons, la gourdasse pseudo-goth Heather, le hippie surfer Josh et le gros beauf Mike, partent tourner un documentaire dans une forêt américaine, laquelle serait, dit-on, hantée par une sorcière ; ou bien y’aurait un cimetière indien, aussi ; et puis des gamins qui ont disparu ; des types plus âgés, aussi… Bref, tout un paquet de légendes plus ou moins sordides, à même de remplir des pages dans les tabloïds pour faire trembler Mme Michu. Leur « expédition », quoi qu’il en soit, est vraiment mal foutue : ah, ces jeunes (et notamment la petite poupouf de « réalisatrice »)… Bien sûr, ils disparaissent. Mais pas tout à fait sans laisser de traces : un an plus tard, on retrouve leur caméra 16 mm et leur caméscope, et on fait un montage. Et voilà.
 
Bien sûr, quand le film est sorti, la production a laissé entendre que tout le matériel du film était authentique, que tout ça s’était réellement passé. Et il s’est bien évidemment trouvé des ahuris pour le croire… Moi qui pensais être plutôt naïf, là, on m’a battu à plate couture. Peu importe. Laissons-les à leurs fantasmes. On avait connu les mêmes une vingtaine d’années plus tôt avec le légendaire et dérangeant Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato ; et, de temps en temps, il se trouve encore un film pour susciter ce genre de polémiques… Mais il faut reconnaître que l’effet de réel est employé à fond, tant dans Cannibal Holocaust que dans Le projet Blair Witch – le premier étant d’ailleurs une influence évidente du second, ça a souvent été relevé. Certes, il suffit de faire preuve d’un minimum d’attention pour voir « le truc ». Je ne vais pas énumérer d’exemples, il y en a un paquet, d’autant plus que ceux qui « y croient » encore – c’est dingue, mais il y en a ! – ne peuvent certainement pas être convaincus du contraire ; de toute façon, ces gens-là savent que les Américains n’ont pas marché sur la Lune…
 
Surtout, ce n’est guère drôle, de passer son temps à chercher la petite bête. Pour apprécier le film, il faut jouer le jeu, suspendre son incrédulité. Et, de même que dans Cannibal Holocaust – et à vrai dire plus encore que dans ce dernier, puisque le procédé est ici employé du début à la fin –, tout est mis en œuvre pour nous plonger au cœur de l’histoire, pour nous y faire croire. Et, de ce point de vue, je dois reconnaître que c’est une franche réussite : les plans faussement hasardeux au caméscope ou en 16 mm installent très vite une atmosphère de réalisme total, rappelant les tentatives généralement désastreuses de bon nombre d’adolescents dans le même genre, de même que, dans l’excellent Festen, les « principes » hypocrites, barbares et réjouissants du Dogme se voient conférer une force remarquable par l’utilisation d’un petit caméscope, empruntant tous les traits du petit film de tonton René lors de l’anniversaire de tatie Josiane, pour nous assener dans la figure un cinglant : « Ceci est la réalité. » Et ça marche effectivement très bien, là aussi.
 
D’où, à mon sens, le caractère totalement infondé d’une critique qui a souvent été adressée à Festen, et plus encore à celui-ci, une fois que la hype est retombée (le calamiteux deuxième opus n’ayant guère arrangé les choses…) : « Y’a pas de film. C’est moche, c’est mal filmé. » Ben oui. Et du coup, non. C’est bien là que réside l’intérêt, dans cette volonté de « faire » vrai, quitte à en rajouter des caisses : la caméra tremble probablement plus que de raison, le cadrage est – faussement – hasardeux, les raccords se font dans tous les sens… Ben oui. Parce que trois couillons d’ados qui partent dans une forêt, sans expérience et avec une 16 mm louée et un petit caméscope, il y a plus de chances que cela ressemble à ça qu’à, disons, Apocalypse Now… Et je suis pour ma part persuadé, contrairement à ce qu’avancent certains critiques du dimanche, que, au-delà d’un minimum d’improvisation (qui semble avoir été encouragée chez les acteurs), le reste – réalisation, mise en scène – ne doit strictement rien au hasard. Sur ce plan, le film est réfléchi et pertinent : pas une escroquerie marketing, comme on l’a prétendu, mais un vrai travail de mise en abyme, comparable à certains égard aux scènes prétendument « sur le vif » de l’excellent C’est arrivé près de chez vous.
 
Deuxième critique récurrente : « Ca ne fait pas peur. » Ici, le problème est de savoir ce que l’on veut. Même si j’apprécie pour ma part les films gores ou les films d’horreur jouant énormément sur les effets spéciaux, je n’en pense pas moins que l’horreur suggestive est généralement plus efficace que l’horreur démonstrative pour générer la peur (ce qui n’enlève pas tout intérêt à l’horreur démonstrative, loin de là ; seulement elle ne fait pas appel aux mêmes émotions, et ne recherche pas le même impact…). Effectivement, « on n’y voit rien », et, à mon sens, c’est tant mieux ; notamment pour les scènes où l’on entend… Il s’agit là encore de faire fonctionner l’imagination du spectateur ; à lui de jouer le jeu. Et, dès lors, sans être anthologique en la matière, Le projet Blair Witch n’en est pas moins à mon sens relativement efficace, en tout cas bien plus que la majeure partie des films d’horreur de ces dernières années (par contre, on est d’accord sur un point : la comparaison inévitable avec L’exorciste et Shining, ça, c’est bien du marketing, et c’est absurde…).
 
Une autre critique est souvent liée à la précédente : « C’est un film d’ados. » Oui. Et mille fois plus pertinent que les trop nombreux teenage movies mâtinés de slasher qui ont suivi Scream. Ici, pas de blondasse à gros seins et de jeunes beaux au brushing impeccable, mais des ados crédibles, comme on en croise dans la rue. Et qui ont des peurs d’ados. Ca donne en quelque sorte une version attardée des récits au coin du feu des campeurs dans la forêt, vous savez, ceux où Bobby essaye de foutre les jetons à Cynthia pour que Jimmy puisse la réconforter et se la taper (à charge de revanche)… Une certaine mise en abyme, là encore, mais cette fois des fonctions, des ficelles et des effets du récit. Plutôt bien vu, je trouve…
 
(Je sais, j’ai employé deux fois l’expression abominable « mise en abyme »… Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, hein : Le projet Blair Witch n’est pas un film d’horreur génialissime et supra-intelligent ; ce que j’entends montrer, c’est simplement qu’il n’est pas aussi con qu’on pourrait le croire, et, surtout, qu’il n’est pas aussi gratuit. C’est juste un film d’horreur sympa, hein… Seulement j’ai fait le tour des « critiques » d’internautes, épreuve toujours édifiante, et j’ai lu tellement de conneries sur ces divers points que j’ai ressenti le besoin – stupide, OK – de justifier mon appréciation du film en démontant ce qui me semble être des arguments inadéquats… Pfiou…)
 
Une dernière pour la route ? Allez : « Ils jouent mal. » Non. Honnêtement, je les ai même trouvés plutôt bons, assez naturels dans leurs répliques, assez authentiques dans leur peur et leur souffrance. Notamment Heather Donahue (« Mike » étant le moins convaincant). Encore une fois (voir plus haut), il serait aberrant de les critiquer justement en raison de cette interprétation « naturelle ». Après, je conçois très bien qu’on puisse les trouver artificiels – je l’ai lu par endroits –, et, là, la critique serait fondée. Mais ce n’est pas mon point de vue : une subjectivité contre l’autre…
 
Allez : un bon petit film d’horreur, qui ne méritait sûrement pas autant de ramdam dans un sens comme dans l’autre, mais a pour lui d’être original et relativement unique. Moi, j’ai bien aimé…

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"Un plan simple", de Sam Raimi

Publié le par Nébal

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Titre original : A Simple Plan.
Titre alternatif : A Thousand Miles.
Réalisateur : Sam Raimi.
Année : 1998.
Pays : France / Royaume-Uni / Allemagne / Etats-Unis / Japon.
Genre : Comédie dramatique / Policier / Thriller.
Durée : 2h00.
Acteurs principaux : Bill Paxton, Billy Bob Thornton, Bridget Fonda, Brent Briscoe…
 
Sam Raimi, au début, c’était les Evil Dead : des films bêtement et superbement jouissifs, mélanges originaux d’horreur et d’humour, hystériques, inventifs et virtuoses, tournés par une brochette de potaches talentueux mais tout juste majeurs, et avec un budget dérisoire qui plus est ! Sam Raimi, aujourd’hui, c’est surtout les Spider-Man, plus grand public, incomparablement plus chers, et plus ou moins efficaces (mention spéciale au deuxième opus). Mais, entre temps, Sam Raimi s’est essayé à bien d’autres genres, ainsi que ce remarquable Un plan simple, prix spécial du jury au festival du film policier de Cognac en 1999, en témoigne. Ici, Raimi s’éloigne de l’hystérie communicative des Evil Dead et du « simple » divertissement de qualité, pour livrer un film plus sobre, plus lent, mais passionnant et remarquablement humain et subtil…
 
L’idée de départ, empruntée à un roman de Scott B. Smith (qui signe lui-même l’adaptation), est pourtant très simple, et à la limite du cliché. Hank Mitchell (Bill Paxton) mène une petite vie paisible et heureuse dans un trou paumé du Midwest, avec sa femme Sarah (Bridget Fonda) qui attend un enfant. En plein hiver, alors que la neige tombe à gros flocons, il part faire une ballade avec son frère un peu simplet Jacob (extraordinaire Billy Bob Thornton) et un ami de ce dernier, Lou Chambers (Brent Briscoe), authentique et exubérant spécimen de pochard beauf. Par le plus grand des hasards, les trois randonneurs tombent sur un petit avion qui s’est écrasé dans la forêt, à moitié enfoui sous la neige ; à son bord, le cadavre du pilote… et un sac de sport contenant 4 400 000 $. Ah quand même… Hank est un peu effrayé, mais Jacob et Lou, tous deux chômeurs et criblés de dettes, jubilent : un vrai cadeau tombé du ciel ! Le débat ne s’éternise pas : oui, ils vont garder cet argent (sans doute de l’argent « sale », ou un truc de dealers, mais bon, à cheval donné…), et se le partager équitablement. Ils acceptent, ceci dit, de confier l’argent temporairement à Hank, le temps de savoir s’il y a un risque quelconque à se l’approprier. Le tout, dès lors, est de savoir garder le secret – or Jacob et Lou sont du genre à enchaîner les gaffes, et Hank à les prendre de haut, ce qui n’arrange rien… – et de se faire mutuellement confiance. Et ça, ça va vite poser problème. Surtout à partir du moment où Jacob et Hank sont amenés à éliminer un vieux fermier du coin qui risquait de découvrir l’avion un peu trop tôt…
 
Rien de très original, donc. Et pourtant, ce film est une petite merveille. Sam Raimi fait en effet preuve d’un talent remarquable pour passer d’un genre à l’autre, parfois très rapidement, mais sans que cela sonne faux pour autant. Le film, ainsi, commence assez clairement comme une comédie, avec des personnages pittoresques et attachants, un peu déjantés aussi, sur un fond néanmoins très réaliste. On pense aux meilleurs films des frères Coen, et notamment à Fargo (avec ce festival de trognes, cet humour un peu pince-sans-rire, et, bien sûr, ces paysages enneigés de l’Amérique profonde) ; la découverte du magot ne fait que renforcer cette impression. Mais la comédie cède progressivement la place au drame, de manière bien plus approfondie et subtile que dans le pourtant très bon film des frères Coen. Le rire reste présent, à l’occasion, mais les larmes lui font souvent concurrence, parfois dans une même scène, où un gag hilarant peut déboucher sur une crise très déprimante, avec ces amis qui en viennent à se déchirer, les vieilles rancœurs qui ressurgissent, les vieux rêves aussi : les frères Mitchell, si différents, soulèvent des tabous maintenant que cet argent vient se placer entre eux ; et le « simplet » Jacob se fait ici bien souvent plus lucide que son frère « éduqué » et, comme par voie de conséquence, hypocrite : Hank n’a cessé, tout au long de sa vie, de se fabriquer des mensonges auxquels il a fini par croire sans hésitation, pour se débarrasser d’une éventuelle culpabilité trop lourde à porter…
 
Difficile de faire passer toutes ces émotions, de jouer sur tous ces registres, tout en restant humain et crédible, pour toucher au cœur le spectateur, sans lui infliger un pathos maladroit et inutile… Mais Sam Raimi, très à l’aise dans un style plus sobre que ce que l’on lui connaît d’habitude, est remarquable dans la direction d’acteurs et dans la mise en valeur de leur jeu. D’autant plus qu’il a la chance de pouvoir compter sur des acteurs exceptionnels. Tous sont très bons, tant dans le registre du rire que dans celui du drame.
 
Mais il en est un que je n’hésiterais pas un seul instant à mettre en avant. Billy Bob Thornton, dans Un plan simple, n’est pas seulement bon : il est vraiment phénoménal, livrant une performance d’acteur ahurissante. Il a pour lui, certes, outre une « trogne » assez remarquable, d’interpréter le personnage le plus riche, à la fois le plus drôle et le plus émouvant du film : Jacob Mitchell, au début, fait figure d’idiot du village ; un type maladroit, dénué de goût, pas très beau, pas très fin, sans doute un brin attardé, un type qui n’a rien pour lui en somme. Et qui enchaîne les gaffes, qui plus est, son frère (celui qui a « réussi » : il est allé à la fac et il a un boulot – même miteux – et une femme) ne cessant de le sermonner, en le prenant de haut. Or, si Jacob n’est certes pas bien malin, il est cependant avant tout quelqu’un de foncièrement inadapté, celui que l’on a sacrifié et oublié au bord du chemin, quelqu’un qui comprend la misère, la douleur et la solitude pour en avoir fait l’expérience. Pas de misérabilisme, ici : Jacob sonne vrai, servi par une interprétation rigoureuse à tous les égards. Et il est d’autant plus touchant qu’il devient, de par son statut « d’imbécile heureux » (comme disent les authentiques imbéciles), celui que se disputent les deux autres randonneurs « chanceux », plus autoritaires, plus manipulateurs, qui ont besoin du soutien de Jacob pour se débarrasser des empiètements du rival. Or Jacob est le frère de Hank, mais il est aussi le meilleur ami de Lou, qui est même à certains égards son seul ami – ce qui ressemble bien plus à ce que devrait être un frère, des fois. Jacob est ainsi le premier à souffrir de cet argent, et il comprend, très tôt, que cela ne pourra qu’aller de mal en pis. Et Billy Bob Thornton parvient à merveille à faire ressortir sans exagération tous les traits de ce personnage beaucoup plus complexe qu’il n’en donne l’impression.
 
Mais Un plan simple n’est pas qu’une excellente comédie dramatique. C’est aussi un très bon film policier, voire – le terme serait peut-être plus exact – un thriller palpitant : ruses et fourberies s’enchaînent à merveille, les cadavres se ramassent bien vite à la pelle, et Raimi ménage à l’occasion quelques scènes remarquables de suspense, dignes des plus grands du genre, et notamment de l’incontournable Alfred Hitchcock : le premier meurtre, à cet égard, n’est pas sans évoquer Le rideau déchiré ; plus tard, la mise en place de la ruse de la « cassette » est incroyablement haletante – une scène anthologique, où comédie, drame et suspense alternent sans cesse avec une fluidité imparable (Billy Bob Thornton y est époustouflant... Hein, quoi ? Je l'ai déjà dit ?) –, avant de déboucher sur une version « redneck » de mexican stand-off qui doit plus aux grands du film noir qu’à l’esthétisme hélas souvent gratuit d’un John Woo ; quant au dernier retour à l’avion, le suspense s’y fait tout simplement magistral.
 
Ajoutez à cela une musique discrète mais généralement très appropriée de Danny Elfman (bien loin de son style frénétique, à la fois gothique et réjouissant, auquel il nous avait habitué dans ses partitions pour Tim Burton, notamment) et une photographie sublime…
 
Avec Un plan simple, Sam Raimi, comme un poisson dans l’eau là où l’on pouvait le craindre à contre-emploi, nous livre une perle noire et brillante, palpitante et touchante, divertissante et intelligente. Du très grand cinéma.

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"La Théorie des cordes", de José Carlos Somoza

Publié le par Nébal

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SOMOZA (José Carlos), La Théorie des cordes, traduit de l’espagnol par Marianne Millon, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2006] 2007, 514 p.
 
L’habit ne fait pas le moine, comme on dit. Les Anglo-saxons ont en la matière un proverbe plus approprié : « Don’t judge a book by its cover. » Dont acte. Ca s’applique bien ici, puisque, derrière cette couverture très classieuse, et aux éditions « généralistes » – souvent excellentes, il est vrai – Actes Sud, c’est bien un roman de science-fiction qui se cache. Voire de « hard SF ». Et un thriller, aussi. Assez porté sur l’horreur. Tiens donc. Pourquoi pas ? Dans l’ensemble, cet ouvrage a reçu d’assez bonnes critiques, et c’est en outre l’occasion de voir un petit peu ce qui se fait de l’autre côté des Pyrénées (Somoza est bien né à La Havane, mais il vit à Madrid).
 
La Théorie des cordes est en effet un thriller de science-fiction, dont l’action se situe entre 1992 et 2015, dont la plupart des héros sont des physiciens, et qui fait souvent appel à des développements scientifiques assez récents (et éventuellement abscons pour les ignares dans mon genre…), comme son titre le laisse entendre. Je serais bien en peine, ceci dit, d’expliquer même vaguement à quoi correspond cette fort complexe théorie des cordes… Pour ce que j’en ai compris, il s’agirait, en gros, d’une théorie fondamentale de la physique contemporaine cherchant à concilier la théorie de la relativité et la physique quantique et postulant l’existence « d’au moins neuf dimensions supplémentaires dans l’espace, chose inconcevable pour l’esprit humain ». Tout part de cette théorie, ou, plus exactement, de certaines conséquences possibles de cette théorie générale.
 
2015. Elisa Robledo est une jeune et – nécessairement… – jolie physicienne, assurant des cours de physique théorique dans une université madrilène. Etant donné son talent, on s’interroge parfois dans son entourage sur son manque d’ambition – son ami et confrère Victor Lopera, notamment. Mais, un jour, la vie d’Elisa Robledo bascule, simplement parce qu’elle ouvre le journal. Elle y apprend la mort à Milan, dans un incendie, d’un physicien italien qu’elle avait eu l’occasion de fréquenter autrefois. Cette nouvelle la perturbe, elle rentre chez elle affolée, s’arme d’un couteau, reçoit un mystérieux coup de fil, puis fait appel à Victor, sans lui donner la moindre précision, pour qu’il vienne chez elle. Victor s’exécute… et elle s’empresse de monter dans la voiture, son gigantesque couteau toujours entre les mains ; elle le prie de démarrer, et craint qu’on ne les suive. Et elle s’explique.
 
Dix ans plus tôt, Elisa, Victor et un ami d’enfance de ce dernier, l’ambitieux et insupportable Ricardo Valente, étaient de jeunes étudiants en physique talentueux, qui, ayant réussi un concours, ont été sélectionnés, avec quelques autres, pour assister à un cours spécial du professeur David Blanes, physicien espagnol de renom, qui avait défrayé la chronique quelques années plus tôt en émettant une théorie dite « du séquoia », conséquence de la théorie des cordes, selon laquelle il était – du moins sur le plan mathématique – possible d’ouvrir des « cordes temporelles » afin, non pas de voyager dans le temps, mais du moins de voir dans le passé. Cette théorie avait fasciné la communauté scientifique, et avait valu à Blanes et à ses confrères (dont le physicien italien décédé au début du roman) une énorme renommée ; mais, depuis, on ne semble pas avoir progressé dans ce domaine, et l’on commence à dire que cette théorie, pour séduisante qu’elle soit, n’en est pas moins stérile. Blanes effectue néanmoins ce séminaire, et l’étudiant qui aura le plus attiré son attention devrait pouvoir faire une thèse sous sa direction, ultime consécration. Mais le perfide Ricardo fait bientôt remarquer à sa principale rivale Elisa qu’ils sont sous surveillance, et que des inconnus semblent s’intéresser particulièrement aux travaux de Blanes et de ceux qui pourraient être amenés à le seconder… Elisa et Ricardo sont finalement sélectionnés tous les deux, et accompagnent Blanes, non pas à Zurich, comme il était prévu, mais sur une île isolée au cœur de l’océan Indien, où quelques scientifiques d’élite travaillent sur la théorie du séquoia, et commencent à obtenir quelques résultats… avant que l’horreur ne les submerge.
 
Pendant un bon moment, La Théorie des cordes constitue un très agréable thriller scientifique, riche en rebondissements et assez palpitant. Les personnages d’Elisa, de Ric et de Blanes sont mystérieux et intrigants, Victor est attachant, le style est fluide, les considérations scientifiques sont intéressantes… Hélas, la suite n’est pas du même tonneau…
 
Autant le dire tout de suite : ce roman m’a terriblement déçu, dans la mesure où il ne tient pas les promesses des plutôt attrayants premiers chapitres. Il s’éternise comme c'est pas permis, on peine franchement sur les derniers chapitres avec une éprouvante envie que le calvaire s’achève, et l’on en vient surtout à maudire l’auteur pour ses tics d’écriture insupportables. En effet, Somoza a retenu ici les pires aspects du thriller, et plus largement du « roman de gare ». En gros, ça donne un cliffhanger, un retournement de situation ou une « phrase choc » jouant le même rôle toutes les quatre ou cinq pages. Il s’agit, chaque fois, de susciter puis de maintenir le suspense et l’intérêt du lecteur, mais de manière totalement artificielle, « presse-bouton », sans subtilité aucune. Du coup, un autre proverbe peut s’appliquer ici : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise…
 
Cela devient très vite agaçant, et cela a un double effet pervers : d’une part, Somoza insiste tant que le lecteur se met à imaginer quelque chose de vraiment horrible pour la suite… et, à moins d’avoir une imagination atrophiée, se retrouve déçu à l’arrivée. Somoza nous dit, nous répète, à longueur de pages, que « c’est horrible » ; mais on n’en a pas l’impression : « C’est tout ? » C’est que tout le monde n’est pas à même d’employer efficacement ces tournures risquées, ou de maintenir l’intérêt du lecteur après une « attaque en force » : Somoza n’est certainement pas Lovecraft, à cet égard…
 
D’autre part, cela finit par constituer une sorte de gimmick verbeux et inutile, prévisible et stérile du fait de l’overdose ; on a envie de s’écrier : « OUAIS ! C’EST BON ! ON A COMPRIS ! ACCOUCHE, MAINTENANT ! Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin tu m’les brises ! »
 
Et cet inconvénient – de taille – se retrouve aggravé par la longueur du roman : les premiers chapitres (I à IV) sont assez agréables ; mais, à partir du chapitre VI (p. 309), ça devient franchement de plus en plus lourdingue, sur 200 pages imbuvables amenant lentement à une conclusion assez pathétique par rapport aux attentes suscitées par les 250 premières pages…
 
Etrange effet de rétroaction, au final : l’ensemble du roman semble minable, alors que le début, je m’en souviens, m’avait franchement plu. Bref, une grosse déception. Les amateurs de thrillers type best sellers y trouveront peut-être leur bonheur, mais pas moi. Il y a des thrillers bien plus intéressants, de la SF – y compris « hard SF » – cent fois plus palpitante, et des récits d’horreur moins artificiels et du coup mille fois plus efficaces ; lisez-les, plutôt que de perdre du temps avec cette Théorie des cordes séduisante au premier abord, mais indéniablement stérile et bâclée à l’arrivée. Moi, en tout cas, ça m’apprendra – doublement – à « ne pas juger un livre sur sa couverture »…

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