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Le Japon contemporain, de Michel Vié

Publié le par Nébal

Le Japon contemporain, de Michel Vié

VIÉ (Michel), Le Japon contemporain, sixième édition corrigée, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1971] 1995, 127 p.

 

PAS FACILE FACILE…

 

Je reviens donc sur les bouquins d’histoire du Japon contemporain consultés tout récemment pour me préparer aux terribles examens terminaux… Outre l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, me restait donc à évoquer deux « Que sais-je ? », qui datent un chouïa, aujourd’hui Le Japon contemporain, de Michel Vié, plus tard La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle.

 

Pas les plus évidents des bouquins à chroniquer – d’autant plus bien sûr que la simple idée d’une chronique, pour ces livres aux allures de « manuels », même condensés, est en soi problématique, je n’y reviens pas davantage.

 

Dans le cas présent, il faut y ajouter une difficulté supplémentaire, et c’est le ton quelque peu hermétique employé par Michel Vié – qui ne facilite pas exactement la lecture. Le fond est déjà nécessairement complexe, et dense qui plus est, une forme lapidaire n’arrange rien à mes affaires – et l’abus des phrases nominales, tout particulièrement, me pose problème… Mais bien d’autres traits plus ou moins « stylistiques » pourraient être mentionnés ici, de cet ordre ou d’un autre – et quand les chiffres s’y mêlent (car l’économie a ici une place notable – tranchant sur l’essai spécifiquement politique d’Eddy Dufourmont), il y a assurément de quoi s’y perdre ; quand l’abstraction domine, il est alors souvent bien trop tard pour se raccrocher à quoi que ce soit…

 

Autant de soucis dont j’avais eu un aperçu dans un autre « Que sais-je ? » du même auteur, largement complémentaire de celui-ci : Histoire du Japon : des origines à Meiji. Dans ce cas cependant, mes craintes initiales et mon inconfort tout au long de la lecture ne m’ont pas empêché d’apprécier le petit volume comme très réussi, et notamment sans doute parce qu’il ne se contentait pas de « vulgariser » mécaniquement une matière donnée, mais lui donnait vie au travers d’un fil rouge presque « narratif », qu’en d’autres circonstances on n’aurait pas hésité à qualifier de « thèse ».

 

Ça n’a pas été le cas ici – ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas semblable « thèse », simplement que, s’il y en a une, je n’ai pas su la dégager du texte… et encore moins m’y raccrocher pour avancer dans la bête. Même si quelques points, que je vais essayer d'évoquer, peuvent aller dans ce sens... Reste qu'un résumé, dès lors, est hors de propos ; je vais tâcher quand même d’en dire quelques mots…

 

RUPTURES ET CONTINUITÉS

 

Dans mon compte rendu de l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours d’Eddy Dufourmont, j’avais noté qu’une des raisons de l’emploi affiché d’une périodisation différente était le souhait de mettre en avant des continuités au-delà des ruptures les plus visibles – et en tant que telles parfois plus « apparentes » que « réelles » ; et que cette idée, Michel Vié l’exprimait également dans le présent ouvrage, bien antérieur. C’est effectivement une chose assez importante dans ce « Que sais-je ? ».

 

Il adopte pourtant un plan essentiellement chronologique, et avec des dates marquées faisant office de rupture. L’impression domine cependant qu’il ne s’agit là que d’obéir à la nécessité de produire un plan « simple », adapté au format comme aux intentions de la collection. Notons tout de même que le chapitre central (III) vient « rompre » temporairement la chronologie continue de ce plan, mais il y a une raison finalement assez logique à cela : ce chapitre intitulé « Reflets et refus de l’Occident (1870-1930) » a en effet tout naturellement pour but de prendre un peu de recul, de ne plus envisager le seul Japon (ou presque) mais de l’inscrire dans un contexte international ambigu et fluctuant.

 

Mais les autres chapitres, focalisés sur le Japon (ce qui n’interdit bien sûr pas des aperçus de l’extérieur, à l’évidence, mais le traitement n’est alors pas le même que dans le chapitre III), obéissent donc globalement à une chronologie assez rigide, même si celle-ci ne doit donc pas nous induire en erreur quant à la question des ruptures et continuités dans l’histoire du Japon contemporain : nous avons donc, de 1871 à 1890, « la politique de modernisation » ; et de 1890 à 1912, « un État fort en Asie orientale », ce qui nous amène à la fin de l'ère Meiji. C’est ensuite qu’intervient la prise de recul concernant les rapports entre le Japon et l’Occident, sur une période plus longue, « alternative » (1870-1930). C'est en effet un préalable indispensable au chapitre suivant – ou plus exactement à une de ses dimensions, mais non la moindre, une longue section intitulée « le Japon dans le monde », en ouverture –, allant de 1912 à 1945, et intitulée « les malaises de la puissance : le double échec de la démocratie et du militarisme » ; on y combine donc l'étude des ères Taishô et Shôwa antérieure. Reste un ultime chapitre, après 1945 (ère Shôwa postérieure, l'ère Heisei débute à peine à la fin de l'ouvrage), « vers un demi-siècle de succès ».

 

Il faut ici noter que la première édition de ce « Que sais-je ? » date de 1971, soit des derniers temps de la Haute Croissance, juste avant les « chocs Nixon »… La présente édition est la sixième (corrigée), datant de 1995 – je ne sais pas s’il y en a eu d’autres par la suite. C’est évidemment problématique, car, dans les vingt-deux années qui se sont écoulées depuis, il s’est passé bien des choses… Et, dans l’immédiat, l’auteur pouvait manquer un peu de recul pour analyser ce qui venait tout juste de se produire – ce qui n’a rien d’un blâme, ç’aurait été le cas pour n’importe qui d’autre. Pour autant, ce bref dernier chapitre (moins de quinze pages) contient des éléments tout à fait intéressants, et globalement très bien vus, dans une perspective d'histoire immédiate. Au passage, dans son traitement de la période de l’occupation américaine (1945-1952), il livre une illustration tout à fait intéressante (et surprenante ?) de la thématique des continuités sous-jacentes, aussi paradoxales peuvent-elles tout d’abord sembler.

 

POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXPANSION TERRITORIALE

 

Il ne me paraît pas opportun, sur la base de ce petit livre qui globalement ne m’a guère parlé, de revenir en détail sur des thèmes essentiels, et sans doute très « factuels », que j’ai déjà pu évoquer dans de précédents comptes rendus, ou qui pourront l’être dans d’autres, à venir, plus « ciblés ». En effet, concernant ces matières, Le Japon contemporain n’est finalement guère original, et ne les traite pas forcément de la manière la plus éclairante, même s'il remplit globalement son office au regard des critères de la collection.

 

Ainsi surtout des événements politiques au sens le plus « factuel », et ce à l’intérieur comme à l’extérieur : inutile donc de revenir ici sur le cours des événements nationaux durant les ères Meiji, Taishô et Shôwa antérieure – tels que les paradoxes de la Restauration de Meiji, la guerre de Boshin et la rébellion de Satsuma, l’avènement des oligarques d’une part et le Mouvement pour les Libertés et le Droit du Peuple d’autre part, la mise en place du tennôcentrisme, la démocratie de Taishô, les attentats et tentatives de coups d’État puis la prise du pouvoir progressive par les militaires, etc.

 

Même chose à l’extérieur : le maintien des traités inégaux puis leur renégociation tardive à partir de l’alliance avec l’Angleterre, l’expédition de Taïwan, la Première Guerre sino-japonaise, la guerre russo-japonaise, la colonisation de la Corée, la Première Guerre mondiale et ses conséquences régionales, l’insertion dans la Société des Nations, les tensions concernant la Mandchourie, le retrait de la Société des Nations après l'invasion de la Mandchourie par l'armée du Kwantung et la création de toutes pièces du Mandchoukouo fantoche, la Seconde guerre sino-japonaise, la guerre de l’Asie-Pacifique et la Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale…

 

Concernant ces sujets, Le Japon contemporain fait donc globalement son office, mais sans apporter grand-chose de très personnel ou typé ; dès lors, je n’ai rien à en dire de particulier.

 

Par ailleurs, sous-tendant ces développements tant intérieurs qu’extérieurs, la question idéologique est bien sûr très importante, mais je préfère en traiter ailleurs – et éventuellement, sous peu, en rendant compte de ma lecture de La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle, donc.

 

Mais il y a sans doute quelques exceptions, des développements dont je peux toucher deux mots ici. Il peut en effet être intéressant de rapprocher, à l’occasion, ce Japon contemporain et, du même auteur, l’Histoire du Japon : des origines à Meiji – d’une part parce que cela illustre de manière affirmée la problématique générale des ruptures et continuités (en notant d’ailleurs, dès le départ, que ce « Que sais-je ? » fait le choix de débuter véritablement en 1871, et non, comme il est d’usage à s’en tenir aux ères modernes japonaises, en 1868, ou au-delà, dans une approche un peu différente mais guère, qui est par exemple celle retenue par Eddy Dufourmont, en 1853) ; d’autre part, dans la mesure où ce contexte original permet de mettre l’accent sur des dimensions figurant dans les deux ouvrages, et peut-être plus personnelles pour le coup, ainsi concernant l’analyse politique au regard des notions de centre et de périphérie, pouvant d’ailleurs entrer en relation avec une autre problématique, présentée ici littéralement comme telle, qui est celle du morcellement et de l’unité – une question complexe, et qui comprend bien des avatars sur la période, résultant nécessairement de changements d’ampleur qui ont contribué, sinon à révolutionner la société politique japonaise (mais indubitablement à terme), du moins à la remodeler régulièrement, des premières assemblées censitaires de Meiji au régime bancal de parti unique appuyant le pouvoir militaire durant la guerre de l’Asie-Pacifique, en passant par le suffrage universel masculin et la « Cité libérale » ou démocratie de Taishô.

 

D’ailleurs, à cet égard, le propos de Michel Vié est peut-être plus personnalisé, quand, dans le chapitre IV, il pointe du doigt le « double échec de la démocratie et du militarisme » ; je ne me sens vraiment pas, ici, de rentrer dans les détails, mais envisager la période 1912-1945 selon cette orientation (ères Taishô et Shôwa antérieure ensemble) change forcément la donne (on en revient à la question des périodisations), et, je tends à le croire, de manière pertinente et bienvenue.

 

LE POINT DE VUE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

 

Mais ce « Que sais-je ? » a donc aussi une dimension économique et sociale, qui le distingue comme de juste de l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours. Rien d’inattendu là non plus, mais peut-être un peu plus que la seule description de la révolution industrielle japonaise avec l’impulsion du gouvernement de Meiji – régies d’État, rôle central du textile et surtout de la soie dans un premier temps, politique efficace dans la gestion des importations et exportations, développement progressif de l’industrie lourde (éventuellement en lien avec la politique expansionniste), etc. Des données chiffrées, assez nombreuses, rapportent cette évolution dans ses aspects les plus concrets. Je ne me sens certes pas assez compétent pour m’étendre davantage sur la question – d’autant plus que, si je suis convaincu de la pertinence de cette approche, et même de son caractère primordial, je dois avouer que cela ne me passionne guère à titre personnel…

 

Mais le questionnement social, lié comme de juste au développement économique (de manière très marquée quand on aborde par exemple l’économie duelle, dans le prolongement de l’analyse économique de la part longtemps majoritaire encore du secteur primaire), me parle bien davantage – et ce d’autant qu’on distingue çà et là des traits notables, mais sensibles surtout sur un « temps long », plus propice à l’abstraction peut-être, en s’éloignant quelque peu de la seule énumération des faits, mais que je suppose au moins aussi instructif, et parfois même davantage.

 

Ainsi court sur l’ensemble de l’ouvrage la question de la mobilité sociale. Elle s’oppose frontalement, tout d'abord, à la rigidité affichée du système de castes d’Edo (même si l’ère Edo pouvait en fait connaître une forme de mobilité sociale, mais plutôt d’essence générationnelle, jeu des castes oblige). L’ouverture au monde, puis la Restauration de Meiji, changent drastiquement les classifications sociales, et parfois, donc, de manière presque paradoxale – en font ainsi les frais les samouraïs, désormais des anachronismes, et jusque parmi les daimyôs (l'aristocratie de Meiji est peu ou prou créée du jour au lendemain, ou en tout cas bien différente de celle des bushi), même initiateurs ou du moins partie prenante des transformations sociales : on sait notamment le rôle des samouraïs de rang inférieur dans ces affaires, passant par une alliance avec une classe marchande précapitaliste, qui profitera elle des bouleversements de Meiji pour asseoir son pouvoir, désormais plus qu’économique – et ce de plus en plus, en tant désormais que classe capitaliste au plein sens du terme, sans même s’arrêter au seul cas spécifique des zaibatsu, tels que Mitsui, Mitsubishi, etc. (nés en fait durant l’ère Edo) ; nombre de samouraïs tendront en fait à intégrer cette nouvelle classe capitaliste.

 

À l’autre bout du spectre (ou pas tout à fait, car il y aurait bien des choses à dire sur les burakumin, etc., longtemps laissés de côté dans l’évolution globale du Japon, et faisant toujours les frais des vieilles discriminations), les classes inférieures changent également – et sans forcément y gagner grand-chose… Ainsi le monde paysan – qui, dans les principes affichés, devait profiter le plus des bouleversements de Meiji, dans une optique néo-confucianiste revisitée. Il pâtit en fait bien vite d’une réforme agraire se voulant plus « rationnelle », mais dont les effets sont proprement calamiteux, accroissant en fait les inégalités entre paysans, dont les plus pauvres, assommés par des taxes « abstraites » et individualisées (ce n’est plus, comme avant, la communauté villageoise qui s’associe pour payer – et par ailleurs l’impôt ne peut plus, dès lors, être acquitté en nature, ce qui n’arrange certes pas les affaires des petits paysans), sont toujours plus contraints aux fermages ; l’autosuffisance supposée des petits exploitants des rizières (la taille des exploitations, dans le Japon de Meiji, n’a absolument rien à voir avec ce que l’on a connu en Europe – elles sont considérablement plus petites, un hectare en moyenne) n’est dès lors plus forcément assurée, ce qui renforce le caractère d’économie duelle, et participe donc du développement concomitant d’un prolétariat urbain, amené à se constituer peu à peu en classe ouvrière. Il faut d'ailleurs noter la part notable qu’y ont les femmes, tout particulièrement les ouvrières du textile, et notamment de la soie, dont les conditions de vie comme de travail sont déplorables, mais dont l’activité participe pourtant à un niveau essentiel au développement de l’économie nationale.

 

Mais, ici, il me paraît utile d’envisager d’ores et déjà l’évolution de la situation après 1945, et même en fait après la Haute Croissance : se développe en effet alors au Japon un « mythe de la classe moyenne », pour reprendre l’intitulé de l’auteur, tout à fait caractéristique – et qui tranche (sciemment, sans doute) avec les idéologies de lutte des classes, etc. La très grande majorité des Japons se considèrent alors comme faisant « naturellement » partie de la classe moyenne, une classe tellement hégémonique qu’elle anéantit peu ou prou toute dissension ou hostilité basée sur la seule question du niveau de vie – dont l’accroissement est censé être partagé, ce qu’illustre très concrètement la thématique des « trésors de la ménagère » accessibles à tous. Aux deux extrémités de la classe moyenne, les classes supérieures et inférieures sont donc perçues comme des épiphénomènes de peu d'importance. Corrélativement, sans doute, l’idée d’une « conscience de classe » en fait donc les frais. Il faut noter, à cet égard, que le monde paysan, s’il a largement perdu sa dimension primordiale, a eu sa part dans cette évolution, dans la mesure où la réforme agraire ordonnée par l’occupant américain, bien pensée, et appliquée avec efficacité et autorité, a considérablement amélioré les conditions de vie en zone rurale via une nouvelle (et autoritaire) répartition des terres, longtemps souhaitée mais n'ayant jamais pu être mise en œuvre, ce qui s’est répercuté sur le reste de la société japonaise, en renouvelant par exemple la thématique de l’économie duelle.

 

ET DEPUIS 1945 ?

 

Mais depuis 1945, sous d’autres aspects ? Ici, je suppose donc que ce « Que sais-je ? » pâtit un peu de sa relative « ancienneté », même en prenant en compte que la présente édition, de 1995, en est la sixième (corrigée), et a donc intégré nombre de changements depuis la première en 1971, et pu sans doute en profiter pour prendre un salutaire recul. Au final, cet ultime chapitre demeure assez lapidaire, mais contient des éléments intéressants sur le Japon de l’ère Shôwa postérieure.

 

Ainsi, au-delà de l’analyse de la période de l’occupation américaine au prisme paradoxal mais instructif de la continuité, au-delà aussi du traitement du « mythe de la classe moyenne » dont je viens de parler, on y trouve des développements un peu secs mais pertinents, par exemple sur le statut de grande puissance vite retrouvé, ou, au niveau intérieur, sur « une démocratie à parti toujours dominant » : l’hégémonie du PLD est donc soulignée… et le « Que sais-je ? » se conclut sur une interrogation quant aux années à venir, toujours en termes de ruptures et de continuités : c’est que l’hégémonie du PLD commence alors tout juste à vaciller quand paraît cette sixième édition, tandis que la puissance économique japonaise est à son tour affectée de profondes crises sur la bases de bulles qui éclatent enfin…

 

Vingt-deux ans plus tard, où en sommes-nous ? Je suis incapable de me prononcer sur cette question, pourtant cruciale – il me faudra dégoter d’autres lectures sur le sujet…

 

« QUE SAIS-JE ? »

 

D’une certaine manière, c’est le bilan de ce « Que sais-je ? »… qui consiste à se poser à nouveau la question emblématique après en avoir tourné la dernière page. Mon impression est donc celle, à la fois d’un volume « classique » de la collection, faisant un bilan temporaire sur la question, et, surtout peut-être, d’un volume appelant plus que jamais d’autres lectures, plus approfondies (et probablement parce que plus ciblées).

 

Je ne crois pas que Le Japon contemporain soit un ouvrage autosuffisant à cet égard, même pour quelqu’un poussé par la seule curiosité pour une matière bien éloignée de ses préoccupations habituelles. À envisager donc comme une étape – pertinente, utile peut-être, mais appelant à être dépassée et à son tour questionnée.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (27)

Publié le par Nébal

Portrait de Taho, loyal agent des services de renseignement de la Maison Ptolémée.

Portrait de Taho, loyal agent des services de renseignement de la Maison Ptolémée.

Vingt-septième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance là. La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Docteur Suk, Vat Aills, était absent, mais avait laissé quelques instructions. Étaient donc présents les joueurs incarnant Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

 

Pour cause d’enregistrement ayant merdouillé, ce compte rendu uniquement basé sur des notes des joueurs et de moi-même est forcément plus succinct que d’habitude… et lacunaire en un endroit, hélas.

 

I : LE TEMPS PRESSE

 

[Il s’agit ici surtout de faire le bilan des actions longues entreprises par Németh et Ipuwer lors de la séance précédente.]

 

[I-1 : Németh, Ipuwer : Hanibast Set, Vat Aills] Au cours de ces deux dernières semaines, Németh et Ipuwer ne sont pas restés sans rien faire… Même si les résultats pour l’heure ne sont guère probants. Ainsi, notamment, de l’audit financier commandé par Németh aux services du Conseiller Mentat Hanibast Set : elle voulait croire qu’ils pourraient parvenir à quelque chose en l’absence de leur chef, mais l’affaire s’avère bien trop complexe, et l’expertise n’avance pas assez vite… Le retour du Conseiller Mentat s’impose plus que jamais ; heureusement, les échos de la clinique où il a été envoyé par le Docteur Suk Vat Aills afin de récupérer de son gel du Mentat sont assez bons, qui permettent d’envisager un retour à ses fonctions sous peu.

 

[I-2 : Németh, Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi, Bermyl] Németh et Ipuwer ont aussi maintes rencontres stratégiques, tout particulièrement concernant le sort à réserver à la turbulente Maison mineure Arat ; Abaalisaba Set-en-isi, qui a beaucoup de travail, est cependant tout naturellement affecté à ces réunions. Németh et Ipuwer prennent enfin une décision : il faut ordonner l’arrestation des zélotes de la Maison mineure Arat ayant participé au massacre des Atonistes de la Terre Pure dans leur campement d’Heliopolis – et ce avec le risque que le rôle de Bermyl, et donc de la Maison Ptolémée, dans cette triste affaire, soit éventé… Il faudra donc se montrer prudent – mais l’idée est bien d’envoyer un avertissement éloquent à Bahiti Arat ; même si anticiper la réaction d’une folle pareille n’a rien d’évident. Cependant, après avoir envisagé plusieurs hypothèses d’action, Abaalisaba se décide pour une approche juridique – et il est très confiant, le rusé avocat ! [En termes techniques, il a obtenu dix succès à son jet de Lois pour fonder en droit et gérer publiquement l’arrestation des zélotes d’Heliopolis…] Mais, de leur côté, Kiya Soter et Apries Auletes, travaillant ensemble à la définition d’une stratégie d’assaut, en envisageant que l’affrontement tourne proprement à la guerre civile, obtiennent bien moins de résultats, et se perdent dans des hypothèses guère concluantes… [Concrètement, ils n’ont chacun obtenu qu’un seul succès à leurs jets de Stratégie…]

 

[I-3 : Németh, Ipuwer : Bahiti Arat, Abaalisaba Set-en-isi, Soti Menkara, Ngozi Nahab, Ra-en-ka Soris] L’affaire, bien sûr, à d’autres implications – notamment dans les « alliances » à nouer contre Bahiti Arat : Abaalisaba Set-en-isi avait soutenu que, pour triompher des Arat, il fallait très probablement s’associer les Maisons mineures Sebek (des mercenaires, rivaux des Arat, mais beaucoup plus conventionnels) et Menkara (Maison mineure commerçante, mais d’un poids inégalé en matière cultuelle, et tout particulièrement à Nar-el-Abid, où aura lieu la confrontation). C’était après tout la raison essentielle de l’audit financier commandé par Németh – car tout cela risque de coûter très cher… Mais cela pose au moins un autre problème, que soulève Abaalisaba : si les Ptolémée s’allient à Soti Menkara pour affronter Bahiti Arat, Ngozi Nahab risque de ne pas rester sans réaction – ils sont impliqués dans un conflit larvé, et la dirigeante de la Maison mineure Menkara s’est déjà assuré le soutien de Ra-en-ka Soris… Or la Maison Ptolémée ne peut clairement pas acheter tout le monde !

 

[I-4 : Németh : Clotilde Philidor, Anneliese Hahn, Bermyl] Sur un mode plus secondaire, Németh entend aussi toujours s’occuper de ses invitées Delambre ; elle voit régulièrement Clotilde Philidor [et la revoit très vite, plus en détail, dans une séquence ultérieure de cette vingt-septième séance], mais ses contacts sont bien plus aléatoires concernant la sauvageonne Anneliese Hahn, qui s’ennuie à mourir et passe de plus en plus de temps en dehors du Palais, voire en dehors de Cair-el-Muluk, si elle ne semble pas avoir tenté quoi que ce soit pour quitter Gebnout IV. Németh profite d’une occasion où la jeune épéiste vient tout juste de rentrer au Palais pour s’en entretenir avec elle, avec les précautions imposées par l’étiquette, mais c’est une approche guère concluante avec Anneliese Hahn, qui se braque aussitôt. Németh n’insiste pas – et confie la tâche de s’assurer de sa sécurité aux services de renseignement de Bermyl… même s’ils sont débordés et notoirement guère fiables ; mais de quel autre choix dispose-t-elle ?

 

II : À L’ORÉE DE LA TEMPÊTE

 

[Le joueur incarnant Vat Aills, le Docteur Suk, était donc absent lors de cette séance, mais il m’avait laissé quelques instructions sur ce que son personnage envisageait, que je combine ici aux informations que je lui avais fournies.]

 

[II-1 : Vat : Nofrera Set-en-isi, Taharqa Finh ; Thema Tena] Vat part donc à nouveau pour le Continent Interdit, cette fois dans l’optique de participer à l’expédition destinée à en apprendre davantage sur la Tempête. Il est accompagné par deux scientifiques, la climatologue Nofrera Set-en-isi, et l’historien et archéologue Taharqa Finh, mais l’expédition comprend aussi un commando d’une dizaine de soldats d’élite de la Maison Ptolémée, des hommes habitués au désert, ainsi que deux Atonistes de la Terre Pure envoyés par Thema Tena, qui connaissent bien le terrain ainsi que les cartes de la région. Ils bénéficient de moyens de transport terrestres appropriés ; le cas échéant, ils peuvent aussi appeler un ornithoptère.

 

[II-2 : Vat] Vat Aills maîtrise de mieux en mieux l’utilisation des cartes des Atonistes – d’autant que les deux membres du mouvement qui ont rejoint l’expédition lui en facilitent la lecture. Les cartes sont remarquablement bien faites, et toutes leurs indications se vérifient – portant sur les endroits où trouver de l’eau, sur les abris, etc. Les Atonistes sont aussi en mesure de renseigner le Docteur Suk sur la faune de la région (minime, essentiellement de curieux insectes), et sur sa rarissime flore (peu ou prou cantonnée à certains abris uniquement). Mais la région autour de la Tempête est la plus hostile de toutes… Un immense désert de sable, centré sur la tempête, et d’un diamètre de plusieurs centaines de kilomètres ! Et là, rien : pas d’abris, pas d’eau, pas de faune, pas de flore. Du sable... et du vent.

 

[II-3 : Vat] Le « cercle » n’est toutefois pas parfait, et, avec l’aide des Atonistes, Vat repère un abri « relativement proche » (à plus de 300 kilomètres tout de même, mais, à la connaissance des Atonistes, il n’y en a pas de plus avancé), où l’on trouve par chance un peu d’eau. Ce sera le camp de base de l’expédition pour la première étape de son étude scientifique de la Tempête. Le Docteur Suk ne veut pas brusquer les choses : il faut y aller étape par étape, et se replier à chaque fois ; mais, au loin, la Tempête semble plus que jamais immuable…

 

III : RENSEIGNER/TROMPER

 

[III-1 : Bermyl : Ipuwer, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Kambish, Taho] Ipuwer a transmis à Bermyl la liste établie par Elihot Kibuz sur la loyauté des membres des services de renseignement de la Maison Ptolémée. Sans surprise, elle s’avère bien vite d’aucune utilité : le vieil assassin n’est sans doute pas au mieux de ses capacités, mais il n’est pas un imbécile pour autant – il a donc fait figurer sur sa liste, et dans le désordre, tant des éléments qui lui étaient acquis (et que Bermyl avait déjà identifiés, comme Nefer-u-pthah ou Kambish, il n’a aucun doute les concernant) que d’autres restés loyaux à Bermyl et à la Maison Ptolémée (ce qui inclut Taho, le seul de ses agents en qui Bermyl a pleinement confiance).

 

[III-2 : Bermyl : Ipuwer, Namerta, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Kambish] Mais Bermyl veut y voir plus clair, aussi passe-t-il bien du temps à s’entretenir en personne avec des membres de ses services de renseignement pour tester leur allégeance ; il s’y prend subtilement, mais en les baratinant – avançant le cas échéant qu’il n’entend plus servir Ipuwer, et que Namerta et sa cause ont sa préférence. La partie est serrée, car il doit juger de l’indignation des éléments fidèles et les rassurer sans se compromettre, tandis que les partisans d’Elihot Kibuz doivent se mettre à envisager la réalité de cette trahison… Les résultats sont mitigés : Bermyl parvient à établir une très courte liste d’éléments dont il pense pouvoir compter sur la loyauté, mais la certitude n’est pas de mise ; quant aux agents déloyaux, tels Nefer-u-pthah ou Kambish, les convaincre de la réalité de son revirement est une entreprise ardue et qui prendra au mieux beaucoup de temps… Reste que, au sortir de ces entretiens, et même en ayant conscience de ce qu’ils n’ont pas forcément débouché sur grand-chose de probant (mais il n’en attendait pas de miracles), Bermyl se sent plus confiant : il a le sentiment d’y voir un peu plus clair.

 

[III-3 : Bermyl : Taho] Mais Bermyl passe aussi du temps dans ses quartiers, prétextant la pratique de la balisette parfois ; en fait, il s’agit pour lui de préparer minutieusement un réseau de planques et de boîtes aux lettres dans chacune des principales villes de Gebnout IV ; il fait en sorte de cloisonner autant que possible les informations, afin qu’aucun de ses contacts n’en sache plus que ce qu’il doit à tout prix savoir – et cela vaut pour le fidèle Taho.

IV : SAVOUREUSE POMME POURRIE

 

[J’ai un gros problème pour cette scène… Bêtement confiant dans l’enregistrement de la partie, qui a merdé, je n’avais pas pris beaucoup de notes pour cette rencontre entre Ipuwer et Apries Auletes, et, n’ayant pas rédigé ce compte rendu dans la foulée de la partie, mais plusieurs semaines après, mea culpa, mea maxima culpa, j’ai à peu près tout oublié de ce qui s’y est dit, les joueurs n’en sachant a priori pas beaucoup plus…]

 

[Voici donc le – très – peu dont je me souviens : Apries Auletes, le chef de la police sur Gebnout IV, qui réside en temps normal à Heliopolis où il surveille tout particulièrement l’astroport, et qui est notoirement corrompu par Ngozi Nahab, n’en a pas moins, récemment, fait la preuve de sa compétence (notamment en gérant les tensions sociales à Heliopolis après l’affaire des zélotes de la Maison mineure Arat dans le campement des Atonistes de la Terre Pure, ou encore, depuis, en organisant l’évacuation de Linneke Wikkheiser après l’attentat contre sa personne déjoué par Ipuwer. Dans ce dernier cas tout particulièrement, Apries Auletes avait clairement adressé un message au siridar-baron – ses actions signifiaient implicitement et en substance : « Je suis pourri, mais je suis compétent, et vous avez besoin de moi. » Ipuwer l’avait bien compris, d’où cette rencontre – qui débute par un « cadeau » envisagé lors de la séance précédente : une caisse d’excellentes bouteilles que le chef de la police saura sans doute apprécier (même s’il est avant tout porté sur la consommation de drogue zha – ce qui lui donne cet air un peu « ralenti », mais il ne faut de toute évidence pas s’y tromper). Sans être explicite, la discussion entre le siridar-baron et son général ne s’embarrasse guère de faux-semblants ; elle est toutefois cordiale, respectueuse, et Apries Auletes renouvelle a priori avec sincérité ses démonstrations de loyauté.]

 

[La conversation a forcément porté sur Ngozi Nahab, à un moment ou à un autre – ne serait-ce que parce qu’Apries Auletes lui est notoirement dévoué, et que la position de la Maison mineure Nahab, dans les affaires à venir, devra être prise en compte pour déterminer les rapports entretenus par la Maison Ptolémée avec la Maison mineure Menkara afin d’abattre la Maison mineure Arat… mais, pour le coup, je ne me souviens plus du tout de ce que ça avait donné ! Oups… Ma faute...]

 

V : LE POIDS DES PRÉSAGES

 

[V-1 : Németh : Clotilde Philidor, Ipuwer, Anneliese Hahn] Ces derniers temps, Németh s’est toujours plus intéressée au cas de Clotilde Philidor. Elle avait en effet remarqué que son frère Ipuwer, de manière assez inattendue, était tombé sous le charme de la discrète et effacée jeune Delambre, et ce alors même qu’elle n’avait guère été envisagée que comme un « second choix » en vue d’une alliance matrimoniale, la fougueuse Anneliese Hahn ayant la préférence de tous. Sans s’immiscer, Németh avait cependant des aperçus de la cour maladroite que son frère tentait de faire à Clotilde Philidor… La situation l’amusait dans un premier temps, sans qu’elle l’envisage vraiment de manière très sérieuse, mais l’assiduité d’Ipuwer, ainsi que les talents cachés de la jeune femme, ont rendu progressivement l’idée d’une alliance matrimoniale entre les deux tourtereaux à la fois plus crédible et plus fructueuse. Németh a pris soin d’observer le cours des événements, sans intervenir d’abord – ce qui lui a d’ailleurs permis de déduire que Clotilde Philidor, à la différence de la très grande majorité des jeunes femmes de son rang, n’a étrangement pas reçu une éducation Bene Gesserit – et ce alors même que la Delambre dispose d’un don de Prescience très développé : Németh s’en doutait, mais en a bien obtenu confirmation de source sûre. Quelle éducation a-t-elle alors reçu ? Probablement de type mystique…

 

[V-2 : Németh : Clotilde Philidor] Quoi qu’il en soit, Németh entend désormais prendre les choses en mains – et les favoriser, voire les brusquer, le cas échant : une alliance matrimoniale avec les Delambre, et dans un bref délai, serait d’un grand secours pour les Ptolémée, et elle apprécie la jeune fille… Aussi, outre ses activités mondaines habituelles, Németh organise une nouvelle soirée, cette fois destinée à la seule Clotilde Philidor ; il y a bien sûr d’autres invités, mais Németh a pour seul objectif d’obtenir une discussion avec la Delambre dans un cadre différent, moins protocolaire. Il s’agit d’abord pour elle de sonder les sentiments de la jeune invitée à l’égard de son frère, puis de favoriser l’alliance le cas échéant. Clotilde Philidor se rend à la soirée organisée par Németh, sans enthousiasme mais avec toute la courtoisie nécessaire. Le dîner officiel est suivi d’une représentation théâtrale, Németh supposant que la Delambre prise ce genre de spectacles, elle qui a fait sans y penser la démonstration de ses talents artistiques, au chant et à la balisette.

 

[V-3 : Németh : Clotilde Philidor] Une fois la représentation achevée, Németh accoste Clotilde Philidor, et lui propose de faire une petite promenade nocturne dans les jardins du Palais. La Delambre accepte, avec sa soumission habituelle – elle est toujours aussi mutique, aussi n’est-il guère aisé de la percer à jour. En chemin, Németh lui demande ce qu’elle a pensé du spectacle. Clotilde Philidor, si elle entend demeurer aussi courtoise que possible, ne sait visiblement pas mentir en pareilles circonstances, et ses louanges forcées dissimulent bien mal son indifférence, au mieux, quant au spectacle proposé, et son scepticisme quant au bon goût de la chose… Németh, qui le perçoit bien, avance qu’elle a probablement été habituée à mieux ; mais Clotilde Philidor, non sans une certaine candeur, la détrompe : « Les Delambre non plus n’attachent pas une grande importance à l’art… »

 

[V-4 : Németh : Clotilde Philidor ; Ipuwer] Mais l’heure n’est plus à la critique théâtrale pour Németh. Elle finit par évoquer sans détours les sentiments que sa jeune invitée inspire de toute évidence à son frère Ipuwer. Oui, elle lui plait beaucoup – comme personne auparavant, peut-être… Sans même laisser Clotilde Philidor répondre, Németh lui dit qu’elle verrait quant à elle d’un très bon œil une alliance matrimoniale entre les Maisons Ptolémée et Delambre… Clotilde Philidor rougit, et baisse la tête, comme une jeune fille timide prise en faute ; avec la courtoisie qui sied à son rang, et son effacement caractéristique, elle murmure qu’elle se conformera « bien sûr » aux volontés de sa Maison… Elle semble très embarrassée – et peut-être de plus en plus à mesure que Németh vante les « qualités cachées » d’Ipuwer, en en rajoutant un peu ; mais cette dernière prend aussi bien soin de louer l’intelligence visible de Clotilde Philidor, ainsi que ses étonnants talents d’ordre... « spirituel ». Et elle s’y prend bien : si Clotilde Philidor continue de baisser la tête et paraît intimidée, l’entreprise de « séduction » de Németh ne la laisse pas indifférente.

 

[V-5 : Németh : Clotilde Philidor] La promenade se poursuit quelque temps dans l’agréable fraîcheur des jardins du Palais la nuit – et Németh seule fait véritablement la conversation. Les deux femmes revenues à leur point de départ, Németh, satisfaite, suppose qu’il est temps de prendre congé, et commence à s’éloigner de Clotilde Philidor, quand celle-ci, avec de l’inquiétude dans la voix, l’interpelle. Németh se retourne, étonnée. Plus timide que jamais, et d’un ton hésitant, la Delambre lui dit enfin qu’elle a eu… « une vision… Vous savez de quoi je parle, n’est-ce pas ? » Németh acquiesce, sans se compromettre davantage. Clotilde Philidor ajoute : « Et vous savez… qu’elles se réalisent ? » Németh hoche à nouveau la tête, et encourage son invitée, à deux doigts de la crise de panique, de lui raconter ce qu’elle a vu. Clotilde Philidor se lance enfin : « Il y avait… une île. Je ne sais rien de cette planète, mais, dans ma vision, c’est comme si j’avais été transportée depuis le Palais, et je n’ai aucun doute : elle existe bel et bien, quelque part dans l’océan, à l’est de Cair-el-Muluk… Sur cette île, il y avait un petit village de pêcheurs – guère plus qu’un hameau, mais avec des habitants affairés et quelque chose de… pittoresque ? Puis, d’un seul coup… Plus aucune vie – seulement des ruines. Et c’était… comme si ce village n’avait au fond jamais existé. »

 

[V-6 : Németh : Clotilde Philidor] Németh, par la force des choses et du fait de ses propres expériences récentes, prend au sérieux la vision de Clotilde Philidor – sans trop savoir quoi faire pour la calmer. En fait, c’est même tout le contraire : alors que Németh s’approche doucement de la Delambre, et essaye de la réconforter par des paroles guère assurées, cette dernière semble de plus en plus angoissée… au point où elle semble entrer dans une sorte de transe, tandis que ses yeux se figent et qu’elle est parcourue de tremblements. Németh comprend que son interlocutrice a une vision en ce moment même. Et Clotilde Philidor finit par crier, de manière guère cohérente – suffisamment cependant pour que Németh en comprenne l’essentiel : la Presciente voit en ce moment même « une immense vague, chargée de cadavres… et qui dévaste tout » !

 

[V-7 : Németh : Clotilde Philidor] Après quoi Clotilde Philidor s’évanouit. Németh se précipite sur la jeune femme tout en appelant à l’aide ; à mesure que les serviteurs arrivent, Clotilde Philidor reprend peu à peu connaissance. Németh la confie à ses domestiques, à charge pour eux de la ramener dans ses quartiers : elle a grand besoin de se reposer. Alors que l’on emmène Clotilde Philidor, Németh interloquée l’entend réclamer sa balisette, en larmes…

 

VI : DANS L’AUTRE SENS

 

[VI-1 : Bermyl] Bermyl, régulièrement, endosse une identité d’emprunt pour aller dans les bars, etc., prendre le pouls de la population de Cair-el-Muluk, en toute discrétion – et tout particulièrement dans le quartier des Abattoirs, assez populaire, où il avait rencontré des « ressuscités » en nombre.

 

[VI-2 : Bermyl : Taho, Namerta, Ipuwer] La situation, en conformité avec les rapports de Taho, semble se dégrader peu à peu : maintenant, à peu près toutes les boutiques affichent ici ou là un portrait de Namerta, et qu’importe les initiatives personnelles d’agents des forces de l’ordre y devinant une forme de subversion. Ipuwer, corrélativement, est toujours plus dénigré, ou du moins moqué.

 

[VI-3 : Bermyl : Németh, Ipuwer, Abaalisaba Set-en-isi, Apries Auletes, Ngozi Nahab, Soti Menkara] Bermyl s’intéresse cette fois plus particulièrement à l’image qu’ont les badauds de certaines Maisons mineures – au premier chef les Nahab et les Menkara : il suppose en effet que la Maison Ptolémée, à un moment ou à un autre, devra s’opposer à l’une ou l’autre de ces Maisons mineures. [À en juger par les réflexions de Németh et d’Ipuwer, conseillés notamment par Abaalisaba Set-en-isi et Apries Auletes, ce dernier étant par ailleurs notoirement corrompu par Ngozi Nahab, la probabilité que la Maison Ptolémée s’en prenne aux Nahab est en fait assez douteuse, et il s'agit a priori pour eux plutôt de soudoyer les Menkara pour obtenir leur appui contre les Arat, que de s'en prendre à Soti Menkara, bien au contraire... C'est d'ailleurs tout le problème : il faudra choisir avec qui s'allier, entre les Nahab et les Menkara, car il ne sera probablement pas possible de s'allier les deux... Sans garantie toutefois que le parti exclu pousse alors à la guerre, ou que la Maison Ptolémée entende régler ainsi l'affaire !] Il redoute, dans ce cas, la réaction de la populace : n’y a-t-il pas le risque qu’un tel coup de force dégénère en émeutes ? En fait, les deux Maisons mineures ne semblent pas très populaires, et c’est même plutôt l’inverse (pour des raisons bien sûr très différentes) ; cependant, les gens du commun se moquent, au fond, de semblables manœuvres politiques… Ils n’associent clairement aucune Maison mineure aux « ressuscités », qui sont bien les seuls qui leur importent – avec Namerta à leur tête.

 

[VI-4 : Bermyl : Németh] Bermyl achève son enquête pour aujourd’hui. À la sortie du dernier bar qu’il avait décidé de visiter, le maître assassin use de son communicateur standard pour informer Németh des fruits de ses investigations – mais en en rajoutant : tel qu’il voit les choses, la Maison Ptolémée aurait en fait tout intérêt à lancer une attaque contre les Nahab ou les Menkara – un moyen de voir son prestige rétabli aux yeux de la population !

 

[VI-5 : Bermyl : Taho] Mais Bermyl remarque alors Taho dans la foule – qui a l’air très perturbé. Après quelques secondes d’indécision, le précieux agent fend la foule à toute vitesse en direction de Bermyl ; ce dernier, par prudence, active aussitôt son bouclier Holtzmann, recule pour se mettre dos au mur, et porte la main à son kinjal. Mais Taho arrive devant lui, les yeux exorbités… et s’effondre par terre. Son visage marque clairement les stigmates d’un empoisonnement mortel ! Mais, avant de rendre son dernier souffle, Taho parvient à glisser quelques mots hésitants à son supérieur : « La filature… Pas ce que vous croyiez… Pas d’indicateurs… Pas de mouchards… Ce n’est pas… qu’ils vous suivent… C’est… qu’ils vous précèdent ! Ils savent toujours… où… vous vous… rendez… Peut-être même... avant que vous le sachiez... » Puis Taho ferme les yeux, et cesse de respirer.

 

[VI-6 : Bermyl : Taho ; Vat Aills] Une foule curieuse commence à s’assembler autour de la scène macabre. Bermyl se fait passer pour un agent en civil, et intime aux badauds stupéfaits de circuler. Il contacte aussitôt le Palais pour annoncer la mort d’un agent en mission, réclamer du renfort pour sécuriser la zone, et prévenir les services de Vat Aills, même en l’absence du Docteur Suk, pour qu’ils viennent évacuer le corps de Taho. Et, s’il n’en fait pas état, ses soupçons se portent tout naturellement sur Elihot Kibuz, maître empoisonneur…

 

VII : À L’HORIZON

 

[VII-1 : Németh] Pendant ce temps, au Palais, Németh, pour une raison qu’elle ignore, se sent oppressée. Désireuse de prendre un peu l’air, elle se rend sur un balcon… et remarque des nuages noirs à l’horizon, au-dessus de l’océan – des nuages annonciateurs de tempête ! Elle n’en a jamais vu de ses propres yeux, sur une planète telle que Gebnout IV, dont le climat est méthodiquement programmé par les satellites de la Guilde spatiale…

 

À suivre…

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Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 1 : L’Enfant, [ボクの一生はゲゲゲの楽園だ, Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, deuxième édition, Bègles, Cornélius, coll. Pierre, [2001, 2012] 2015, 493 p.

 

LES YÔKAI ET L’HISTOIRE (OU LES HISTOIRES)

 

J’ai encore quelques millions de choses à découvrir en mangas… Chaque lecture, cependant, me rend un peu moins ignare, je l'espère – mais la tâche demeure colossale, et les bons conseils sont donc requis ; car au fond je ne sais toujours à peu près rien de tout cela…

 

Ainsi Mizuki Shigeru. J’avais indubitablement croisé ce nom çà et là – j’avais probablement même croisé le présent gros (et splendide) volume de la collection « Pierre » des Éditions Cornélius (que je n’associe pas instinctivement à la bande dessinée japonaise…) ; et j’avais probablement entendu parler de son fameux travail sur les yôkai, créatures surnaturelles et bigarrées du folklore japonais – qu’il a semble-t-il, d’une certaine manière, presque « redécouverts », et en tout cas popularisés. On m’avait mentionné, il y a quelque temps de cela, sa fameuse série Kitaro le Repoussant…

 

Mais Mizuki ne s'est pas consacré uniquement aux yôkai, et il a livré plusieurs œuvres historiques, d’inspiration souvent autobiographique, telles qu’Opération Mort (en français chez Cornélius, là encore), récit tragique sur son expérience de soldat durant la Seconde Guerre mondiale – expérience qui l’a marqué à vie, et dans sa chair : notre futur mangaka y a perdu le bras gauche (et il était gaucher)… L’évocation de ce traumatisme est régulièrement revenue, tandis qu’au travers de BD « réalistes », il questionnait l’histoire récente du Japon, sur toute la durée de l’ère Shôwa (objet, dès le titre, d’une de ses plus célèbres bandes dessinées). Mais cela pouvait aller bien au-delà de ce seul contexte : il a consacré également une biographie très resserrée… à Hitler.

 

Or l’autobiographie pouvait être un moyen d’unir ces différentes facettes d’une même œuvre – en avait d’ailleurs déjà témoigné, chez Cornélius toujours, NonNonBâ, du nom d’une vieille femme qui raconte de merveilleuses et angoissantes histoires de yôkai à un petit garçon… du nom de Shigeru.

 

Histoire avec un grand « H », histoire avec un petit « h », et créatures fantastiques ? Mais comment ai-je pu ne jamais lire Mizuki jusqu’alors… Il était fait pour moi, bon sang ! Et pour bien d’autres, heureusement.

 

SE RACONTER

 

La Vie de Mizuki, dont on m’avait fait des éloges particulièrement marqués (mais vraiment, vraiment marqués, du genre : « Je n’ai jamais rien lu d’aussi bon ! »), ce qui m’a décidé à découvrir l’œuvre de l’auteur par cette approche, est donc l’occasion d’appuyer sur une dimension autobiographique présente antérieurement dans nombre de BD de l’auteur, mais jamais avec autant de franchise. Ici, Mizuki se dévoile sans ambiguïté, encore qu’il use de procédés particuliers (et en tant que tels fascinants) pour se raconter, et ainsi questionner son travail au moment même où il l’accomplit... à 80 ans passés (il est mort en 2015).

 

D’où, peut-être, ce choix éventuellement étonnant de reprendre sans la moindre modification des pages issues d’œuvres antérieures ? Vu l’ampleur du volume (ou plutôt, des trois volumes…), on ne l’accusera pas de ce fait de fainéantise – et ce même si, tel qu’il se décrit dans ce premier tome, on aurait sans doute toute légitimité de le faire ! Ces pages sont rares de toute façon (tout au plus une vingtaine dans ce volume de pas loin de 500 planches), et s’intègrent tout naturellement dans le récit – en fait, c’est peut-être surtout cela qu’il faut souligner, dans cette reprise de segments d’Opération Mort ou de NonNonBâ… D’une certaine manière, cela renforce encore la cohérence de l’œuvre, qu’on aurait pu juger guère assurée à la seule évocation des thèmes si différents traités par l’auteur.

 

Dans ce registre, Mizuki emploie d’autres procédés intéressants – notamment un qui, fonction du contexte, appuie sur son implication, ou au contraire réinstaure une forme de distance. Ainsi, classiquement, et dès la première page, il se figure lui-même en vieux mangaka, exposant son projet à la première personne. Mais, assez vite, la certitude n’est plus totale quant à la personne qui s’exprime pour commenter les mésaventures du petit Shigeru – et apparaît notamment une… « créature » (semble-t-il issue de Kitaro le Repoussant), un simulacre d’animal fantastique finalement peut-être surtout évocateur d’un vieux bonhomme se dissimulant derrière un costume fantasque en même temps que puéril, qui commente à son tour l’action à la première personne ; soit, c’est Mizuki en furry ! Mais qu’est-ce donc vraiment, quand cette créature grotesque tend un micro au vieux mangaka pour qu’il s’exprime… suscitant (mais avec naturel) un conflit sur l'emploi de la première personne ? Je ne voudrais pas trop m’avancer, mais suppose que c’est un mécanisme bienvenu de distanciation, qui peut être requis, éventuellement en raison d’une certaine pudeur (et ce en dépit du ton globalement assez cru de la BD), pour évoquer certaines mésaventures de l’auteur-héros-sujet… ou, dans une autre approche, pour plonger le lecteur dans la marche rapide et inquiétante de la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa. Et lier ainsi ces deux aspects du récit peut faire sens…

 

UN GRAPHISME CONTRASTÉ – UNE LIGNE CLAIRE ?

 

C’est qu’au fond un procédé du même ordre est employé sur le plan graphique – ou pas tout à fait, puisque la distanciation, le cas échéant, est telle, qu’elle gomme l’intime à l’occasion ; l’essentiel de la BD consiste en effet à mêler la « petite histoire » de Mizuki Shigeru à la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa, donc, mais il est des moments où, délibérément, ce « mélange » doit être temporairement abandonné : certaines scènes sont alors réservées à la seule évocation enfantine et personnelle, là où d’autres relèvent de la seule Histoire avec un grand « H ». Et il y a peut-être là encore une certaine… pudeur ? Quand les événements n’impliquent pas Mizuki Shigeru lui-même, le trait adopte des atours plus solennels – et je suppose que là encore la pudeur (paradoxalement dans une entreprise autobiographique ?) y est pour quelque chose.

 

En effet, Mizuki Shigeru use ici, le plus souvent, d’un procédé dont je suppose qu’il pourrait être rapproché de la « ligne claire », mais poussée à ses extrêmes (arrêtez-moi si je dis des bêtises). L’essentiel des cases mêle ainsi, assez classiquement somme toute, mais avec un contraste vraiment appuyé, un fond extrêmement détaillé et réaliste, très minutieux, empruntant éventuellement à la photographie et d’une rigueur marquante, et des personnages au premier plan très schématiques et immédiatement reconnaissables, dans une veine caricaturale voire burlesque, et qui, bien loin de jouer la carte du réalisme, insiste sur des déformations impossibles – long nez, bouche tordue, etc. Ce sans même parler des yôkai occasionnels, bien sûr...

 

Et ça fonctionne superbement – le graphisme, dans la Vie de Mizuki, est proprement exceptionnel, et ce mélange opère à merveille ; surtout, j’imagine, parce que ce contraste a en même temps quelque chose de « naturel », ou de « fluide » en tout cas : littéralement, ça coule tout seul.

 

APARTÉ : UNE ÉDITION SUPERBE

 

Accessoirement (ou pas), le très beau travail éditorial accompli par Cornélius met bien en valeur ce dessin splendide : certes, ce gros volume vous musclera les bras, mais sa solidité et son papier d’excellente qualité, avec aussi l'ajout utile des deux signets, sont à la hauteur de l’œuvre.

 

Mentionnons tant qu’on y est une bonne idée de l’adaptation graphique, concernant le rendu souvent problématique des onomatopées dans les traductions de mangas : les kanas sont laissés tel quels, et leur « traduction » n’envahit pas la case, et certainement pas de manière « graphique », mais figure juste en dessous, discrètement, dans l’ « inter-cases » (ou « le caniveau » si vous préférez, pour ma part je préfère) ; une solution aussi simple qu’élégante et à propos.

 

Et pour en finir avec le travail éditorial, ajoutons que le volume est complété par onze pages de notes, et trois de chronologie, un paratexte plus qu’utile : indispensable.

 

REPRÉSENTER L’HISTOIRE, REPRÉSENTER LA DOULEUR

 

Revenons au dessin. Ce style graphique plus que pertinent sur la majorité des planches aurait probablement quelque chose d’inapproprié en certaines situations. En effet, sa dimension comique aurait probablement quelque chose d’impudique (j’y reviens, à tort ou à raison) quand l’auteur traite des événements de la « Grande Histoire » ne l’impliquant pas directement – des événements souvent terribles, avec la nécessaire guerre en arrière-plan et ses millions de morts…

 

Dans ce cas, Mizuki Shigeru s’en tient donc à une veine purement réaliste – celle des décors le plus souvent, mais ici appliquée aussi à des hommes ; les soldats se jetant dans la bataille, si l’auteur n’est pas parmi eux, ne sont pas exactement supposés entraîner le rire, après tout… En fait, le trait n’est jamais plus « réaliste » que dans ces cas, personnages inclus – et ce alors même, étrangement ou pas, que le rendu photographique de ces planches (et littéralement dans bien des cas, je tends à le croire) n’a pourtant pas la précision d’une simple ruelle de Sakaï-minato ; le flou, d’une certaine manière, renforce alors la dimension documentaire.

 

Mais c’est une question d’à-propos. Si les personnages historiques sont le plus souvent représentés dans cette veine réaliste, ils peuvent, et parfois même dans des moments graves, pourtant, être représentés sous des traits caricaturaux typiques du style employé le plus souvent ici par Mizuki – et cela vaut même pour Tôjô Hideki prenant le pouvoir, ou pire, avant cela, l’empereur Shôwa (Hirohito si vous préférez) lui-même, confronté à « l’incident du 26 février » (1936) !

 

Mais c’est peut-être le moyen de signaler qu’il ne faut sans doute pas tomber dans le piège du « littéralisme ». Si les planches « réalistes » correspondent à peu près toutes à des moments « graves », historiquement, d’autres dans le style général de l’album peuvent pourtant s’avérer tout aussi graves… Mais à un plan intime, encore qu'il soit tentant d'extrapoler aux dimensions de la société japonaise. Quand Mizuki se met lui-même en scène, sous les traits grotesques de ce personnage un peu lourdaud et d’une insouciance qui tient presque de la bêtise, il ne s’abstient certainement pas de véhiculer une profonde douleur, emblématique du récit.

 

L’auteur ayant eu la mauvaise idée d’être un tout jeune homme au début des années 1940, il a intégré l’armée impériale japonaise en pleine guerre, et y a vécu comme de juste des atrocités. Dans ce volume précisément, qui précède la participation de Mizuki aux combats, objet (parmi d'autres) du tome suivant, la vie militaire s’exprime au travers de scènes aussi régulières que douloureuses : systématiquement, pour un oui, pour un non, le minable soldat Mizuki se prend des baffes, et se fait humilier de quelque sadique manière. Et si le trait est alors « rigolo », le fond ne l’est assurément pas, qui suscite une forme de nausée… Très concrètement, cela m’a ramené au rude film de Kobayashi Masaki Le Chemin de l’éternité (deuxième volet de la trilogie de La Condition de l’homme), qui insiste tout particulièrement sur ces mauvais traitements. Ne pas s’y tromper, donc : le style « comique », ici, n’en exprime d’une certaine manière que davantage la terrible réalité de la vie dans l’armée japonaise en pleine guerre de l’Asie-Pacifique. C’est sans doute une méthode qui ne pouvait être employée systématiquement, mais, tout naturellement quand Mizuki lui-même figure dans les cases, c’est un véhicule narratif très efficace, et à sa manière d’une extrême gravité – d’autant, bien sûr, que nous avons une vague idée de la suite des opérations, avec surtout la perte du bras… Ce sera pour le tome 2 : Le Survivant.

UNE FAMILLE

 

Mais nous n’en sommes de toute façon pas là. Pour l’heure, dans ce premier volume intitulé L’Enfant, Mizuki nous raconte donc ses plus jeunes années – mais pas uniquement l’enfance à strictement parler, puisque ce premier volume s’achève donc avec un auteur-sujet d’une vingtaine d’années, appelé à servir dans l’armée impériale japonaise.

 

Comme de juste, ce récit de l’enfance est en même temps celui de toute une famille – et cela va bien sûr au-delà : un pays, et une époque. Mais la cellule familiale demeure longtemps le référent de base.

 

Mizuki Shigeru, ou plutôt Mura Shigeru, alors, nait donc le 8 mars 1922, à Ôsaka, même s’il a vécu toute son enfance dans la bourgade bien plus petite de Sakaï-minato. Et, comme il se doit dans une autobiographie, ses parents sont de trop beaux personnages pour être vrais…

 

Le petit Shigeru hérite probablement surtout de son père – un personnage distrait, rêveur, un peu veule et un peu lâche aussi, insouciant sans doute. Il a parfois quelque chose d’une préfiguration comique de la figure du sarariman, bien malgré lui, mais aussi des ambitions plus ou moins fondées, d’ordre artistique – il se pique d’écrire des scénarios pour des films ou des pièces de théâtre… Ce qui ne paye pas, et sa femme lui en fait sans cesse la remontrance. Un temps, il semble pouvoir associer ses diverses facettes en devenant le gérant d’une salle de cinéma – jusqu’au jour où on lui vole son projecteur… Pas d’autre choix, alors, que d’avoir « un vrai travail ».

 

Il serait si agréable de pouvoir se reposer sur son propre père… car le grand-père paternel de Shigeru, lui, est un homme riche – austère, par ailleurs, d’un sérieux et d’une sévérité inimaginables chez son père. Mais le vieux bonhomme est strict, et pas question de gaspiller de l’argent pour son fils ! Qu’il travaille ! Ce qui arrivera bien – même dans les plus sordides des combines : vendre, avec son père, des assurances-vie aux habitants de Java, convaincus de longue date que le Japon provoquerait bientôt la guerre et envahirait les Indes néerlandaises ! Mais le père et le grand-père de Shigeru ne s’intéressent pas plus que cela à la politique, et encore moins à l'éthique : seul l’argent compte.

 

La mère de Shigeru, c’est autre chose – car, dans le Japon de Shôwa, elle perpétue une tradition toute aristocratique de sa vieille famille, et ce même si celle-ci n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était, au mieux… Elle serine sans cesse son époux et ses enfants avec ça : elle vient, elle, d’une famille qui, avant Meiji, s’était distinguée au point d’avoir le droit à un nom de famille et au port du sabre ! Elle n’en est pas moins bien loin du vieux Japon des samouraïs, même si, de temps à autre, elle se prend à rêver d’un bouleversement drastique du Japon qui lui permettrait enfin de briller selon son rang… Lors de « l’incident du 26 février » (1936), soit une tentative de coup d’État menée par de jeunes officiers ultranationalistes de l’armée impériale, elle est (en esprit) dans le camp des rebelles – elle en connaissait même un, un si gentil garçon… Et se désole du choix de l’empereur de réprimer ces jeunes gens sincères et ardents, dont le seul souhait était de restituer au Japon la grandeur qui lui était due... Dimension romantique du personnage, cependant compensée par son pragmatisme au quotidien : les temps sont durs, il faut travailler, il faut de l’argent.

 

Shigeru a deux frères, Tadeshi l’aîné et Tamotsu le cadet. Tous deux semblent disposés à accomplir les souhaits de leurs parents : ils sont sérieux, ils sont travailleurs ; autant dire qu’ils n’ont rien à voir avec Shigeru, mais cela j’y reviens tout de suite après.

 

Car il faut mentionner un dernier personnage, dans ce cercle familial – un personnage qui n’est pas à proprement parler de la famille, et qui n’a en tout cas aucun lien du sang avec les Mura, mais qui n’en est pas moins essentiel pour le petit Shigeru : il s’agit de NonNonBâ, une petite vieille qui vivote en faisant des ménages ou en gardant des enfants. Superstitieuse, la vieille ? Peut-être – ou joueuse ? Quoi qu’il en soit, elle qui, en nounou, est parfois plus proche des enfants Mura que leurs propres parents, ne cesse de leur raconter des histoires étranges, avec ces yôkai d’allure improbable, et soumis à des rites tout aussi invraisemblables… Les histoires de NonNonBâ terrorisent et ravissent tout à la fois les enfants, et tout particulièrement Shigeru, qui en raffole plus que quiconque (et je comprends ça très bien...). Lors de ses excursions dans la nature, en solitaire, il croit voir de ces yôkai, à l’occasion – quand ils ne le visitent pas dans sa propre chambre, en bons croquemitaines qu’ils sont… Shigeru, en outre, a un certain don pour le dessin (lui qui désespère sa famille pour tout le reste…), et lui vient bientôt l’idée de raconter des histoires de yôkai en bande dessinée… De là à dire que la vieille NonNonBâ, sans le savoir (à moins que…?) a suscité la vocation du petit Shigeru, d’une manière que ses propres parents étaient incapables d’imaginer ? Peut-être l’histoire est-elle en partie embellie par l’auteur – mais il a bien consacré une BD à la vieille femme, portant son nom : NonNonBâ… Dont certaines planches sont donc reprises ici telles quelles. Admirables...

 

GOINFRE, PARESSEUX, BAGARREUR, IMPOLI, INSOUCIANT, RÊVEUR

 

Ceci étant, à en croire quelqu’un de bien placé pour le dire, le petit Shigeru était UN SALE PETIT… garçon comme les autres. Ceci étant, côté attendrissant mis à part concernant les frasques des gosses, Mizuki ne se décrit certes pas comme ayant été un enfant idéal. En fait, c’est un peu comme s’il se (com)plaisait à se décrire comme aussi désespérant que ce que ses parents pouvaient penser. Ce qui en fait un personnage essentiellement comique d'abord... mais beaucoup moins ultérieurement.

 

Shigeru n’a en tout cas rien du sérieux et de la dignité de ses frères. L’école l’ennuie profondément (on ne lui en voudra pas), et à vrai dire toute activité imposée (on ne lui en voudra toujours pas) ; manger comme quatre et dormir jusqu'à plus d'heure, par contre… Mais oui, il est paresseux, il aime traîner sans rien faire, et arrive systématiquement en retard à l’école durant toute sa scolarité ; par la suite, quoi qu’il fasse, ou plutôt soit censé faire, il sera de même toujours en retard dans les quelques études qu'il entreprend pour la forme, ou les petits boulots auxquels il se voit contraint.

 

Mais, en fait, pour le coup, c’est plutôt quelque chose qui le rend sympathique – d’autant que le petit Shigeru, ou le Shigeru jeune adulte, est en même temps un gros gaffeur, ce qu’il illustre par des scènes aussi hilarantes que terribles, au fond (surtout celles sur les petits boulots dont il se fait systématiquement virer en quelques jours à peine) ; car les baffes et les humiliations sont déjà de la partie : au fond, l’armée se contente de renchérir sur une obsession de la discipline et du contrôle qui caractérisait semble-t-il la société japonaise dans son ensemble, ou du moins les aperçus un peu « périphériques » que nous en avons ici. Quoi qu’il en soit, le jeune Shigeru a franchement quelque chose d’un Gaston Lagaffe, et c’est tout à son honneur (s’il est bien pertinent de parler ici d’honneur – mais justement) ; a fortiori, le gamin Shigeru pourrait lui aussi faire penser à pas mal de personnages de la BD franco-belge voire américaine, j’imagine, mais du coup c'est moins surprenant…

 

L’auteur en rajoute peut-être un peu – même si l’idée n’est pas de se figurer sous des traits particulièrement appréciables. Et c’est même plutôt le contraire, à vrai dire. Ainsi, la violence des séances des baffes professionnelles ou militaires affecte les gamins japonais comme leurs aînés, et, dès son premier jour à l’école, Shigeru se bagarre ; il ne cessera pas par la suite, d’autant qu’il est relativement doué pour ça – et les batailles entre gosses se passent très bien de guillemets, pour le coup, car elles sont d’une violence étonnante et quelque peu inquiétante.

 

Le petit trublion est aussi d’une incorrection caractérisée, mais pas volontairement – en fait, Mizuki se dépeint volontiers gamin comme étant « un peu con, quand même »… Ainsi de cet autre jeu d’enfants qui fait les délices de ses petits camarades : Shigeru n’est pas seulement doué pour la bagarre, il l’est aussi pour les pets ! Et il ponctue donc de pets les cérémonies les plus graves, celles où l’on honore l’empereur… Il le fait à l’école, mais aussi plus tard – et même à l’armée !

 

(Noter au passage que la BD n’hésite pas à recourir à la scatologie : les pets, la merde, la pisse ont parfaitement leur place dans cette histoire, qui ne s’embarrasse pas de périphrases.)

 

Oui, « un peu con con »… Ou disons, sur un mode moins connoté (ou plus généreusement ?), qu’il est « insouciant ». C’est son principal trait de caractère. Il ne s’intéresse pas à grand-chose, et ne comprend pas grand-chose. Distrait et rêveur, il est aussi totalement à côté de la plaque dans le cadre des activités scolaires, professionnelles ou militaires. Le gaffeur est incapable de fermer sa gueule, et, quand on lui pose une question évidemment lourde de menaces, lui n'y comprend absolument rien et répond toujours de la pire des manières – c’est-à-dire avec une sincérité désarmante. Il conserve sa candeur jusque sous les baffes des supérieurs, et n’apprend jamais à se comporter autrement…

 

Mais on peut garder « un peu con con » : Mizuki lui-même ne se décrit pas autrement. Aussi ne faut-il sans doute pas trop extrapoler sur la base de son comportement insouciant : le jeune Shigeru n’est pas un anarchiste, qui se rebelle contre une société oppressante, il est juste un pauvre couillon qui ne comprend rien à rien et qui met sempiternellement et sans même y penser les pieds dans le plat…

 

Et il n’attire donc pas toujours la sympathie – car, parfois, il n’est pas seulement « con con », il est un vrai connard. Mais sans doute sans bien s'en rendre compte là encore…

 

C’est que l’école, la « vraie », ou l’école de la vie, ensemble, ne lui ont jamais appris que les baffes et la soumission ; mais il est trop à l’ouest pour en tirer des leçons – et donc se soumettre, ne serait-ce que pour éviter les coups. « Heureux les simples d’esprit », tout ça…

 

Heureux, tu parles. Bon ou mauvais, futé ou idiot, cela n’importe guère – ce sera toujours une histoire de baffes, et il y aura toujours une brute plus forte pour les assener.

 

L’ÈRE SHÔWA EN FOND, OU LE RÉCIT D’UNE CATASTROPHE ANNONCÉE

 

C’est que la BD, en fond, est aussi une remarquable évocation de l’ère Shôwa antérieure – celle où les militaires acquièrent toujours davantage de pouvoir, jusqu’au moment où ils lancent la nation aux ordres et confiante dans un combat idiot et perdu d’avance, un combat qui, baffes ou pas, soumission ou pas, « esprit » ou pas, kokutai ou pas, provoquera la mort de plus de deux millions de soldats japonais… et ultimement la Défaite et l’occupation.

 

Pour autant, je ne suis pas certain, à en juger par ce seul premier volume, que l’on puisse qualifier la BD de politique ou a fortiori « militante » ; sans doute le militarisme en prend-il pour son grade, mais pas directement – au fond, Mizuki en traite un peu comme s’il avait toujours en lui cette désinvolture essentielle à l’en croire au jeune homme qu’il était alors… Mais la richesse et la profondeur de son travail viennent aisément démentir la réalité de la perpétuation de cette insouciance. D’autant que la BD, astucieuse dans son montage, sait habilement faire usage de la documentation et de l’alternance des moments de « Grande Histoire » et de « petite histoire », ainsi que, corrélativement, de dessin réaliste et de caricature. Cette fois, Mizuki est clairement conscient de ce dont il parle.

 

Le tableau politique et militaire est sans doute important, mais cela va bien au-delà – et c’est toute la société du Japon des années 1920-1945 qui est finement disséquée, retranscrite et sublimée par l’auteur.

 

Cela peut inclure d’autres traits « graves », qui préparent le terrain à la vie militaire : l’obsession du travail, le cynisme associé à la richesse, la tentation réactionnaire comme échappatoire romantique, la discipline forcément brute et bête… Mais aussi la dureté (liée) d’une époque où la vie n’était pas si facile, où l’économie enchaînait les crises, où trouver à s’alimenter au quotidien pouvait être un problème très concret et terrible pour beaucoup de monde, où les maladies tuaient encore bien trop d’enfants dès lors simplement rayés du « livre de raison » du jour au lendemain ou presque…

 

Mais il y a d’autres aspects – culturels, notamment. Le petit Shigeru, même avec son don pour le dessin, ne semble pas, à en croire l’auteur, y attacher vraiment de l’importance, mais du moins lit-il les mangas historiques alors très populaires, et qui, invariablement, louent les vertus du soldat nippon que chacun de leurs jeunes lecteurs deviendra à terme ; via son père, il s’intéresse aussi au cinéma (avec ses doubleurs « live ») et au théâtre…

 

Au-delà, c’est aussi tout un monde de faits-divers, où les « incidents » politico-terroristes ne sont pas les seuls à faire les grands titres à la une de ces journaux que Shigeru est censé distribué sans qu’il ne lui vienne vraiment à l’esprit de les lire… Ici, il nous parle du grand tremblement de terre du Kantô, là des soucis avec la censure de Tanizaki Jun’ichirô, là encore des suicides au volcan Mihara, là-bas aussi de l’affaire Abe Sada qui inspirera (entre autres) L’Empire des sens d’Oshima Nagisa…

 

Autant de moyens de reconstituer habilement et exhaustivement ou presque un monde qui fut bel et bien, et qui, ainsi, demeure dans toute sa complexité.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Verdict sans appel : ce premier tome est un immense chef-d’œuvre, d’une maîtrise effarante. L’exercice autobiographique en tant que tel n’a sans doute rien d’évident, l’inscrire dans la « Grande Histoire » encore moins, mais Mizuki y parvient avec une aisance apparente, une fluidité, qui n’appartiennent qu’aux plus grandes œuvres.

 

Ce tome 1 est beau, drôle, touchant, douloureux, intelligent, horrifiant, instructif et bien d’autres choses encore sans doute, tout en parvenant à conserver une cohérence d’ensemble admirable. Le dessin parfait et la narration toujours subtile, bien servis par une édition française splendide en tous points, justifient la meilleure des notes – car, sans exagération, on touche là à la perfection.

 

Hâte de lire le tome 2, Le Survivant – qui s’annonce rude… Je vous tiens au courant.

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Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d'Eddy Dufourmont

Publié le par Nébal

Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d'Eddy Dufourmont

DUFOURMONT (Eddy), Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, troisième édition augmentée, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, coll. Parcours Universitaires – Histoire, 496 p. + [x] p. de pl.

 

PARTIELS

 

Retour après une absence prolongée, due pour une bonne part à ce que je viens de passer mes partiels – ça occupe, eh. Et ça n’a pas manqué d’affecter mes lectures – tant dans le rythme que dans les sujets (en trichant un peu, parce qu’il y avait parallèlement que je devais m’occuper de mes chroniques pour le futur Bifrost). Du coup, j’ai dû laisser ce blog un peu en plan, et, maintenant que j’ai l’occasion d’y revenir, c’est après avoir fait patienter sur ma pile-à-commenter trois ouvrages qui… probablement… n’y ont pas forcément leur place ; parce que chroniquer des « manuels », disons, est problématique, et que je ne me sens pas, en outre, d’en faire des comptes rendus exhaustifs… Mais tâchons peut-être d’en dire quelques mots malgré tout ?

 

« Quelques mots », ouais, tu parles, Nébal...

 

Aujourd’hui, donc, un manuel qui se passe sans doute des guillemets : Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont – la troisième édition augmentée, plus précisément, et toute récente (elle est parue en janvier). Si j’arrive à en tirer quelque chose d’adapté à ce blog, j’envisagerai de causer des deux livres suivants, deux « Que sais-je ? » cette fois (pas exactement le même format, hein), bien plus vieux par ailleurs, ce qui n'est pas sans poser problème, à savoir Le Japon contemporain, de Michel Vié (relativement hermétique, même impression que pour son Histoire du Japon : des origines à Meiji, dans la même collection), et La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle (qui m’a passionné – réminiscence, d’une certaine manière, de mes premières études, où l’histoire des idées politiques était ma matière fétiche…).

 

Après, il sera bien temps de revenir à des lectures plus diversifiées…

 

HISTOIRE IMMÉDIATE ? MAIS PAS EXHAUSTIVE

 

Mais donc, pour aujourd’hui, Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours. Le Japon contemporain a certes été envisagé dans des dizaines de livres en français, mais celui-ci a donc davantage des allures de manuel, mais aussi d’autres traits qui renforcent sa singularité.

 

Notons déjà la période couverte, qui englobe des questions très, très récentes – relevant de l’histoire immédiate. La quatrième de couverture mentionne Fukushima, notamment (en fait peu traitée dans l’ouvrage…), mais le livre est aussi (et peut-être surtout) « à jour » sur d’autres questions, notamment d’ordre géopolitique, en consacrant par exemple des sections à divers contentieux frontaliers (les Senkaku avec la Chine, les Tokdo avec la Corée du Sud, les « Territoires du Nord » avec la Russie…) ou aux tentatives d’organisation régionale en Asie orientale, matière encore largement indécise et sujette à des évolutions rapides ; également, les orientations politiques récentes du PLD et de ses premiers ministres, notamment dans l'optique nationaliste. Et tout cela a son importance : certes, il est sans doute bien d’autres ouvrages qui abordent ces temps très proches – et si la perspective historique n’y est pas forcément de mise, d’autres approches (géographie et géopolitique, science politique, économie, sociologie…) peuvent s’avérer fructueuses en demeurant accessibles ; mais l’insertion de ces thématiques dans une périodisation plus large, remontant donc à 1853, fait sens à sa manière.

 

Par contre, il s’agit d’une étude historique et politique (géopolitique incluse), ce qui revient sans doute à privilégier thématiques et traitements dans une optique ne pouvant évidemment pas être exhaustive – très peu de développements économiques ici, notamment ; ce qui n’est pas forcément un problème, car on trouvera aisément de quoi envisager les questions posées par l'histoire récente du Japon sous cet angle, mais, à titre d’exemple, c’est un point qui distingue, voire oppose, la perspective du présent manuel et celle du Japon contemporain de Michel Vié, « Que sais-je ? » lu immédiatement après, et où l’économie a une part importante…

 

Même si l’autre raison du contraste entre les deux livres (taille exceptée…) est à l’avantage du présent titre : le « Que sais-je ? », lu dans sa sixième édition corrigée (1995), date un peu… C’est qu’il s’en est passé, des choses, depuis. Mais la perspective, dans le livre d’Eddy Dufourmont, mêle donc histoire événementielle, histoire politique, histoire des institutions et histoire des idées politiques au premier chef – laissant à d’autres ouvrages le soin d’éclairer sous un autre angle l’ample matière de la vie politique japonaise depuis l’ouverture au monde, vers le milieu du XIXe siècle.

 

UNE QUESTION DE PÉRIODISATION

 

Cette Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours entend aussi se distinguer – et l’affiche dès sa quatrième de couverture – en faisant usage d’une périodisation « différente ». L’idée, ici, est que les dates couramment utilisées pour marquer les moments où le Japon « bascule » ne sont pas forcément les plus pertinentes.

 

Et cela va au-delà de la référence aux ères japonaises – lesquelles, depuis Meiji, changent avec l’empereur régnant (ce n’était pas du tout le cas auparavant) : ainsi, après l’époque Edo (1603-1868 – mais dans le présent ouvrage nous ne l’envisageons que dans l’optique du bakumatsu, soit l’effondrement du shogunat Tokugawa à partir de l’ouverture forcée, ou plus exactement de l’arrivée des « vaisseaux noirs » du commodore Perry, et donc 1853-1868), nous avons l’ère Meiji (1868-1912), puis l’ère Taishô (1912-1926), puis l’ère Shôwa (1926-1989), enfin la présente ère, qui est l’ère Heisei (depuis 1989). Ces ères peuvent faire sens au regard de l’histoire politique du Japon contemporain, mais elles manquent parfois de précision : l’ère Meiji peut sans doute gagner à être divisée en plusieurs périodes – et ça n’en est que plus vrai pour l’ère Shôwa, d’ailleurs le plus long règne impérial de l’histoire du Japon…

 

Mais où placer ces bascules ? Les plus couramment employées, pour Eddy Dufourmont, ne sont pas forcément les plus pertinentes, au fond. Deux en particulier : 1868 et 1945. Ce sont sans doute des dates cruciales dans l’histoire du Japon, correspondant, la première à la Restauration de Meiji (donc la fin du shogunat et la « restitution » du pouvoir politique à l’empereur), la seconde à la Défaite (l’ère Shôwa se poursuit, mais le régime militaire et ultranationaliste s’effondre d’un seul coup, tandis que le pays, fait inédit dans toute son histoire, est soumis à une occupation militaire s’empressant de le réformer en profondeur). Mais, pour Eddy Dufourmont, la focalisation sur ces dates nuit à l’appréhension d’une histoire politique plus complexe, plus subtile, et qui a ses continuités propres, même opposées à pareils cataclysmes.

 

En fait, l’idée n’est pas forcément si neuve que cela : dans le « Que sais-je ? » de Michel Vié que je vais tenter de vous présenter un de ces jours, l’idée de ces continuités sous-jacentes est déjà là, tout particulièrement concernant 1868.

 

Et, pour le coup, oui : 1868 est assurément une date importante, et éminemment symbolique, mais les processus politiques alors à l’œuvre gagnent sans doute à être envisagés au travers d’une périodisation un peu plus ample, qui englobe les soubresauts du bakumatsu et Meiji ishin entendue au sens le plus strict – l’ensemble constituant une période agitée et largement indécise, au moins jusqu’en 1889, date à laquelle, avec la Constitution, le tennôcentrisme, soit la place essentielle de l'empereur dans le système politique, et dans une optique autoritaire, s’affirme frontalement, tout en mettant en place des institutions politiques qui auront l’occasion d’être subverties ultérieurement dans une optique plus démocratique et libérale... au moins temporairement.

 

À mon sens, le choix de dépasser l’autre date « fatidique » de 1945 est moins convaincant… Mais, bien sûr, je ne suis qu’un couillon d’étudiant qui débute, je n’ai donc pas voix au chapitre. Demeure quand même l’impression que cette bascule-là fait sens en elle-même, qui change radicalement le Japon alors même que l’ère Shôwa se poursuit… Et un fait me paraît l’indiquer dans les choix mêmes de périodisation de l’auteur : l’occupation alliée (lire américaine... 1945-1952) ne rentre pas vraiment dans les cases à mes yeux… Mais j’imagine que c’est une question à creuser, et j'aurai l'occasion de me contredire, si ça se trouve, plus loin dans cette recension.

 

En l’état, voici donc la périodisation retenue par Eddy Dufourmont : 1853-1889, « les transformations du Japon dans un monde nouveau » ; 1889-1922, « le Japon des oligarques, naissance d’un empire » ; 1922-1955, « Washington, Pearl Harbor, San Francisco : entrée, sortie et retour du Japon dans la nouvelle société internationale » (et là, franchement, j’ai l’impression que cette désignation est assez éloquente concernant les difficultés envisagées plus haut, autour de 1945, mais aussi avant… et après) ; 1955-1993, « le Japon du PLD » (le Parti Libéral-Démocrate, soit la droite japonaise, au pouvoir sans interruption sur l’ensemble de la période – qui est aussi celle de la « Haute Croissance », puis d’une croissance encore notable, avant les crises plus récentes) ; enfin, de 1993 à nos jours, « les hésitations d’une puissance mondiale ».

UNE HISTOIRE COMPLEXE

 

Je ne me sens évidemment pas de décortiquer par le menu ce manuel relativement touffu (mais assez régulièrement illustré, par ailleurs). Cela reviendrait bien trop souvent à une bête paraphrase, de peu d’intérêt en tant que telle. J’aimerais seulement essayer de rapporter ici quelques impressions d’ordre plus « général », sur un mode éventuellement subjectif d’ailleurs, mais que j’espère indicateur de pistes à suivre pour approfondir la matière…

 

Une évidence, tout d’abord : l’histoire politique du Japon contemporain est extrêmement complexe. Comme toute histoire politique sans doute… Je ne vous la joue pas Trump, « Oh mais personne ne savait que c’était aussi compliqué… » Andouille, va ! Bien sûr, que c’est compliqué ! Mais pour bien des raisons, et à plus d’un titre – je vais essayer d’en donner un aperçu, même très limité, et en mettant en avant les sujets qui m'intéressent le plus à titre personnel ; du coup, je vais régulièrement m'éloigner de la lettre du présent ouvrage, qui me fournit une opportunité, disons...

 

Le jeu des factions

 

Notons cependant au préalable que cette complexité ressort, d’une certaine manière, de la forme du manuel : ainsi, passé les époques troubles du bakumatsu et de Meiji ishin, sur lesquelles je reviendrai, le manuel s’attarde volontiers (chiffres à l’appui, et de manière très récurrente) sur les querelles de partis, et de factions au sein de ces partis – avant même que le parlementarisme nippon ne commence à ressembler à quelque chose (avec la « démocratie de Taishô »), car les factions des « oligarques » au pouvoir durant la période antérieure, autoritaire, témoignent déjà de cette vie politique extrêmement complexe. Il est d’autant plus difficile de la suivre qu’elle est en évolution constante, et très, très rapide. En quelques mois, les noms des « partis », « factions » ou « clubs », etc., changent, tout en demeurant suffisamment proches pour susciter régulièrement la confusion. Cela n’en est que plus vrai, d’une certaine manière, après l’établissement du parlementarisme et du suffrage universel…

 

Mais, avant même cela, figurait déjà un trait saillant de la vie politique du Japon contemporain : une extrême volatilité des gouvernements – élections ou pas, majorité à la chambre basse ou pas, les gouvernements ne tiennent pas ou guère : la plupart durent moins d’un an, s’il y a quelques exceptions ici ou là. En fait, c’est cette fois une chose qui demeure pour partie après 1955… et ce alors même que le PLD, jusqu’en 1993, est systématiquement au pouvoir, et avec une confortable majorité ! C’est qu’il est lui-même traversé de factions se livrant une lutte acharnée, via des alliances et contre-alliances changeantes, et parfois très difficiles à suivre.

 

Or, point important, ces « factions » ne sont pas nécessairement « idéologiques », c’est même assez rare, j’ai l’impression. Il y a bien des affrontements d’ordre idéologique dans l’histoire politique du Japon moderne et contemporain, prétendre le contraire serait absurde, mais tout autant et peut-être davantage des « accommodements » réguliers témoignant de ce que la politique est pour une bonne part une affaire de personnes et de liens directs entre personnes – même sans aller jusqu’à la corruption ou au népotisme… mais sans les perdre de vue pour autant, car ils sont bel et bien de la partie.

 

Une succession de paradoxes ?

 

Mais l’histoire politique du Japon contemporain est complexe dans d’autres dimensions. Une m’a frappé tout particulièrement (mais c’était plus une confirmation qu’une découverte), et c’est à quel point cette histoire, tout particulièrement dans ses moments les plus nerveux, est propice aux solutions paradoxales.

 

Bien sûr, le bakumatsu et Meiji ishin en sont d’emblée un indicateur éloquent : la Restauration de Meiji constitue un moment aux frontières plus ou moins floues (dire simplement « 1868 », c'est ne rien dire) et d’une complexité remarquable, défiant l’analyse, a fortiori sur un format aussi restreint – je ne peux même pas, avec mes maigres connaissances en la matière, en donner ne serait-ce qu’une vague idée… Je m’en tiendrai donc peu ou prou, et vous prie de m’en excuser, à des « formules » forcément simplistes, je ne vois pas comment procéder autrement dans ce contexte.

 

Mais voilà : l’ouverture forcée du Japon suscite un mouvement xénophobe (jôi, « expulser les barbares »), dont l’agitation ne fera qu’accroître l’ouverture vilipendée – et parfois du fait même des rebelles d’abord hostiles à l’étranger, une fois en place… Lesdits xénophobes, confrontés aux puissances occidentales, s’allient d’ailleurs parfois avec elles contre le shogunat (c’est ce que fait le fief de Satsuma avec l’Angleterre... après une véritable guerre les ayant opposé tous deux !). Le shôgun, ou plutôt les shôguns, car trois se succèdent sur la période pourtant brève du bakumatsu, d'une quinzaine d'années, organisent pour partie eux-mêmes les conditions de la fin de leur pouvoir, jusqu’au moment décisif de la « restitution du pouvoir à l’empereur » (taisei hôkkan, une initiative shogunale, même si elle sera bientôt suivie par ôsei fukko, plus radicale, et cette fois imposée au shôgun). Le mouvement largement réactionnaire du sonnô jôi (associant donc désormais à « l’expulsion des barbares » la « révérence pour l’empereur »), arrivé au pouvoir, livrera la plus moderniste des politiques, et à marche forcée encore – une politique de modernisation à tous les niveaux, qui est tout autant « occidentalisation », mais nos héritiers du jôi s’en accommodent finalement fort bien, adoptant jusque dans les portraits officiels de l’empereur l’habit occidental, et multipliant tant les ambassades que les invitations à des Occidentaux à venir au Japon afin d’en apprendre autant que possible, et aussi vite que possible, concernant les sciences et les technologies de pointe, et tout autant les conceptions politiques et juridiques des Européens et des Américains, aux antipodes du Japon d’Edo. Quant aux samouraïs emblématiques des premiers temps du mouvement, comme notamment Saigô Takamori, ils perçoivent un peu tard qu’ils ont suscité, sinon accompli eux-mêmes, la vague réformiste qui anéantira le Japon des samouraïs – alors même que l’empereur dont ils ont restauré le pouvoir dénonce bientôt, et finalement logiquement, l’emprise des bushi, les guerriers, qui ont déformé l’essence même du Japon depuis les événements du XIIe siècle rapportés dans les dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké. Le mouvement de la restauration impériale, qui aboutira au tennôcentrisme, soit une puissance impériale inédite, ou au moins oubliée depuis un bon millier d’années (mais c'est douteux), génère en même temps, dans l’ouverture même du « Serment en cinq articles » de 1868, la base des revendications du Mouvement pour la Libertés et les Droits du Peuple (jiyû minken undô), qui, au-delà de sa répression violente, suscitera pourtant, et finalement de manière assez douce, la transition ultérieure vers la « démocratie de Taishô », puis, passé l’intermède militaire, ressurgira encore pour fonder la démocratie libérale japonaise d’après-guerre – et dans les propres mots de l’empereur Hirohito, dès 1945. En même temps, ce tennôcentrisme inédit s’accompagne d’une pratique du pouvoir où les « oligarques » ont bien plus leur part que l’empereur Meiji, etc., et ce malgré une idéologie et des professions de foi tennôcentristes qui ont l’air parfaitement sincères, y compris lorsqu’elles appuient sur le fait que l’empereur dispose d’un pouvoir réel, et non uniquement symbolique – en réprimant le cas échéant ceux qui avancent cette dernière possibilité. Des paradoxes qui dépassent la seule scène « strictement politique », enfin : que penser de ces hommes austères, confucianistes (ou néo-confucianistes) jusqu’au bout des ongles, prisant l’esprit et affirmant sa supériorité sur la matière, et qui opèrent la révolution industrielle et l’évolution capitaliste du Japon ? Certes, Meiji ishin met en avant des catégories sociales jusqu’alors guère marquées et en tout cas exclues du pouvoir, en suscitant l’alliance de marchands et de samouraïs de rang inférieur – mais cela va sans doute bien au-delà…

 

Et on pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Bien sûr, d’autres moments de l’histoire politique du Japon moderne et contemporain pourraient donner lieu à ce genre de constats effarés (mais simplistes, donc). La question du rôle de l’armée, notamment, doit être envisagée ainsi – mais cela implique à mes yeux de mettre d’abord en avant un autre trait de cette vie politique tumultueuse, pas forcément décisif mais qui m’a marqué à la lecture de ce manuel : sa violence.

UNE HISTOIRE VIOLENTE ?

 

Assassinats politiques et terrorisme

 

C’est un des points qui m’a le plus marqué à la lecture de ce manuel – et ce alors même qu’il ne le met certainement pas en avant, c’est vraiment du ressenti personnel, pour le coup.

 

La base, j’en avais une vague idée – mais la lecture suivie de cette Histoire politique du Japon contemporain de 1853 à nos jours a d’autant plus attiré mon attention sur les très nombreux « incidents », comme on le traduit le plus souvent (pour jiken, en principe), qui émaillent cette histoire.

 

Ces incidents sont en fait très divers – cela va de la brouille parlementaire marquée à l’action militaire non concertée, en passant par de nombreux assassinats politiques. Très nombreux… En fait, chaque période pourrait mettre en avant sa propre litanie d’ « incidents » ; et assez nombreuses, finalement, sont les personnalités politiques, quel que soit d’ailleurs leur camp, à en avoir fait les frais.

 

Certaines périodes y sont peut-être plus propices, cela dit – notamment celles du bakumatsu et de Meiji ishin, d’une part, ensuite la période allant de la « démocratie de Taishô » à la prise du pouvoir par les militaires dans les années 1930. Dans les deux cas, ces assassinats me paraissent surtout être le fait de jeunes gens d’extrême droite (l’expression fait sens dans les années 1920 et 1930, elle est peut-être plus critiquable concernant les années 1850 et 1860) ; et leur nombre est assez impressionnant… C’est sans doute un aspect de la vie politique du Japon moderne et contemporain (mais surtout avant la Défaite – même si depuis il y a eu d’autres cas, y compris en provenance de l’extrême gauche, bien sûr) qu’il faut avoir en tête, en contrepoint des événements politiques « officiels », disons, à la Diète ou ailleurs.

 

Bien sûr, les bouleversements rapides des années 1850 et 1860 y fournissaient un terrain très favorable, et qui change en tant que tel la donne : dans ces jiken demeure quelque chose de la « justice privée », peut-être, et éventuellement des privilèges des bushi – dont l’attitude peut varier du tout au tout : voyez Shimazu Hisamitsu, par exemple, du clan de Satsuma ; parmi les jiken du temps, certains le voient agir en justicier et, de manière surprenante, en défenseur de l’ordre établi (quand il abat les shishi complotant contre le shôgun à Kyôto), affichant son attachement au mouvement kôbu gattai, prônant l’alliance de la cour impériale et du shogunat... quand d’autres, dépassant éventuellement son autorité, rappellent ses liens avec le mouvement jôi qu’il semblait avoir lâché : ainsi, très peu de temps après, l’assassinat d’Anglais ne s’étant pas montré suffisamment déférents à son égard aux yeux de ses hommes…

 

Dans ce contexte de quasi-guerre civile, des affrontements du genre pouvaient être monnaie courante – au point de susciter quasiment des légendes, ainsi avec le groupe de rônin dénommé shinsen gumi. Et, bien sûr, ces troubles prennent une tout autre ampleur quand ils virent sans ambiguïté à la guerre civile – notamment les deux expéditions contre Chôshû dans les derniers temps du bakumatsu, et bien sûr la guerre de Boshin (1868-1869), qui signe la défaite irrémédiable du shogunat, ou la rébellion de Satsuma (1877), illustration de la fin des samouraïs ; mais là, nous dépassons largement la seule thématique des assassinats politiques, même si le déclenchement de ces divers événements passe éventuellement par des jiken.

 

Le cas des années 1920 et 1930 est sans doute différent : le Japon féodal encore du bakumatsu voire de Meiji ishin paraît appartenir à un lointain passé ; le tennôcentrisme s’est instauré entretemps, qui s’est aussi accommodé, après le décès de l’empereur Meiji, d’une orientation plus démocratique et libérale, parlementaire aussi, généralement désignée sous le nom de « démocratie de Taishô ». Aussi la connotation de ces jiken – de ceux qui consistent en assassinats politiques, car il y en a d’autres d’une ampleur bien différente, ainsi les manigances de l’armée du Kwantung en Mandchourie – est-elle désormais tout autre : cette fois, on est tenté de parler de terrorisme ; mais un terrorisme d’extrême droite, donc, et souvent le fait de jeunes gens, des militaires à peu près systématiquement, « plus royalistes que le roi » si j'ose dire, et tellement obsédés par l’idée de kokutai (« l’essence nationale du Japon », disons, mais aucune traduction ne correspond parfaitement, semble-t-il ; c'est en tout cas un concept essentiel de la pensée politique japonaise, et par-delà les compartimentations parlementaires, etc.), ainsi que par leur lien direct avec l’empereur (conséquence particulièrement fâcheuse de leur interprétation d’une disposition ambiguë de la Constitution de 1889, outre l’endoctrinement résultant de l’Admonestation impériale aux soldats et marins de 1882), qu’ils prennent sur eux de bouleverser la marche du Japon par la force – au nom d’un principe supérieur découlant de l’image même de l’empereur (pourtant guère favorable à ces chiens fous, Shôwa – ou Hirohito si vous préférez – a eu régulièrement l’occasion de le montrer, même si son cas est peut-être encore ambigu…) ; le même principe les incite à tenter des coups d’État, ainsi avec « l’incident du 26  février » (1936). Autant d’actions entretenant des rapports complexes, tant avec l’empereur qu’avec l’armée (l’état-major est loin d’approuver systématiquement les initiatives de ces « jeunes officiers » incontrôlables), mais qui préparent le terrain à la prise du pouvoir par les militaires à la fin des années 1930 – car si l’incident du 26 février 1936 est réprimé, et les instigateurs de la tentative punis (condamnés à mort pour bon nombre d’entre eux), l’armée pourtant, et des politiciens conservateurs sentant le vent tourner, sauront jouer de cette effervescence pour en obtenir le pouvoir politique… mais discrètement, sans effusions de sang, et sur la durée.

 

En résultera un Japon militariste, ultranationaliste, parfois dit totalitaire mais c’est une question plus complexe (à titre d’exemple, même si s’instaure au bout d’un moment un système de parti unique, c’est de manière éventuellement ambiguë, et, de manière plus surprenante, on trouve encore dans le Japon de 1940-1945 des opposants à la politique militariste en mesure de s’exprimer assez librement dès lors qu’ils ne s’en prennent pas à l’empereur, intouchable – mais, certes, nombre d’opposants sont enfermés, et au premier chef les communistes, dès avant la guerre), parfois dit fasciste aussi (dans le présent manuel, d’ailleurs), ce qui paraît plus contestable – même si les mouvements fascistes européens ont pu jouer un rôle sur l’idéologie des « jeunes officiers », il n’en reste pas moins que les mouvements indubitablement fascistes, dans le Japon d’alors, sont très minoritaires, et que l’idée d’un parti de masse n’y a jamais vraiment convaincu – le nationalisme japonais, très divers (j’essayerai d’y revenir en traitant du « Que sais-je ? » de Pierre Lavelle), pouvait se montrer agrarien, ou favorable à une socialisation et planification de l’économie par l’autorité, mais les autres critères identifiant sans l’ombre d’un doute le fascisme ne sont pas présents, semble-t-il.

 

Le rôle des militaires

 

Au-delà de ces « jeunes officiers » incontrôlables, mais sans doute en même temps du fait de leur agitation fanatique, utilisée sinon entretenue et sinon suscitée, l’armée acquiert un rôle de plus en plus important à l’époque – et d’une manière assez stupéfiante. Héritiers des samouraïs, dit-on, mais sans être samouraïs eux-mêmes, Meiji ayant aboli ce statut et ses privilèges (le droit au nom, le droit de porter le sabre, etc.), et liés par ailleurs aux fiefs rebelles avant suscité le bakumatsu, tout particulièrement Chôshû et Satsuma (ce dernier a fait de la marine impériale sa chasse gardée jusqu’en 1945), les militaires japonais acquièrent bien vite un pouvoir considérable. Endoctrinés par l’Admonestation impériale aux soldats et aux marins de 1882, ils tirent argument des dispositions de la Constitution de 1889 instituant un lien direct entre l’empereur et son armée pour considérer qu’ils dépendent de la seule autorité de l’empereur, et non du gouvernement – tout en profitant d’autres dispositions constitutionnelles réservant aux seuls militaires les postes de ministre de l’Armée et de ministre de la Marine (car les deux sont systématiquement différenciés – comme dit plus haut, tous les ministres de la Marine venaient ainsi de Satsuma).

 

Le résultat est proprement catastrophique. L’armée, sous Meiji, avait sans doute joué un rôle moteur dans les premières entreprises d’expansion coloniale, en « testant » le terrain à Taïwan, puis en remportant la Première Guerre sino-japonaise (1894-1895), ensuite la Guerre russo-japonaise (1904-1905) – les victoires dans ces deux conflits ont accru le rôle de l’armée japonaise, et favorisé les premières entreprises coloniales, tout en suscitant la méfiance, voire la crainte, des puissances occidentales. Mais le Japon, allié à l’Angleterre, profite aussi de la Première Guerre mondiale, où il faisait donc partie du camp des vainqueurs, pour accroître son pouvoir en Asie orientale. À Versailles, les représentants du Japon plaident pour « l’égalité des races »… et on ne les écoute pas. Le Japon n’en intègre pas moins la Société des Nations voulue par le président américain Wilson, et se satisfait de la place unique qu’il a acquise dans la géopolitique mondiale, de seule puissance non occidentale ayant véritablement une voix dans le règlement des conflits internationaux.

 

Mais les militaires sont d’un autre avis… Guère favorables à la « démocratie de Taishô », et convaincus de leur autonomie comme de leur bon droit, ils prennent des initiatives folles sans même en référer au gouvernement – et tout d’abord en Corée (avant la colonisation officielle en 1910) ainsi qu’en Mandchourie, un peu plus tard : des assassinats politiques, là encore (dont la reine Min de Corée, ou des seigneurs de guerre chinois, pourtant pas forcément les plus hostiles à l’encontre des Japonais dans le cadre de la lutte commune contre le Kuomintang…), puis encore au-delà, des mises en scène destinées à provoquer la guerre ; c’est ainsi que l’armée du Kwantung décide d’elle-même d’envahir la Mandchourie, en 1931 (les amis rôlistes pourront jeter un œil à la campagne pour L'Appel de Cthulhu Les 5 Supplices, même si...), puis, du fait d’un autre jiken, de provoquer enfin la nouvelle lutte officielle contre la Chine, avec la Seconde Guerre sino-japonaise, qui débute en 1937. Le gouvernement, semble-t-il, n’y a eu aucune part… mais doit bien faire avec – dès 1933, en fait : quand la Société des Nations condamne l’invasion japonaise en Mandchourie et la création de l’État fantoche du Mandchoukouo, le Japon réagit… en quittant la Société des Nations ; ce qui revient à valider l'initiative de l'armée du Kwantung.

 

Et l’armée ne cesse de gagner du pouvoir – profitant tant de ses victoires militaires que du chaos politique d’alors, où les assassinats politiques ont donc leur part. L’armée, consciente de son pouvoir, se met à bloquer systématiquement le jeu parlementaire, en favorisant des cabinets non gouvernementaux mais pourtant dotés du véritable pouvoir, et où la place des militaires est toujours accrue. Bientôt, plus aucun doute : ce sont les militaires qui dirigent le pays.

 

Vous connaissez la suite des opérations, et je ne vais pas y revenir en détail – mais les militaires, secondés par l’idéologie ultranationaliste, ont bien joué un rôle déterminant dans toutes ces tristes affaires, jusqu’à l’issue fatale de 1945… mais non sans semer des milliers et même des millions de morts sur les champs de bataille de la « Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale », en lançant le pays dans une guerre folle qu’il ne pouvait tout simplement pas remporter. La question des responsabilités est sans doute complexe – elle a épargné en tout cas l’empereur, volonté marquée de la part de l’occupant américain, semble-t-il conseillé à cet égard par des chercheurs tels qu’Edwin O. Reischauer (voyez ici) ou Ruth Benedict (voyez là). Le regard sur les militaires, au Japon même, a cependant changé – et si, à droite, les héritiers de l’ultranationalisme sont toujours à cran sur la question, et prompts au révisionnisme voire au négationnisme (et ce n’est certainement pas une métaphore ni une exagération), le peuple semble globalement suivre encore aujourd’hui l’orientation pacifiste de la Constitution de 1946, par laquelle le Japon renonce à la guerre et à la possession de forces militaires… à ceci près que les Forces d’Auto-Défense ressemblent de plus en plus à une armée qui n’en porte pas le nom. Mais ça, c’est une autre question.

Les mouvements sociaux et leur répression

 

À envisager la question de la violence dans la vie politique japonaise, je suppose qu’il me faut aussi traiter, pour le peu que j’en sais (très peu, vraiment trop peu), des mouvements sociaux et de leur répression. Là, c’est une question qui me dépasse vraiment, hélas – mais il s’agit d’y remédier un de ces jours.

 

Quelques éléments, quand même – qui peuvent remonter au bakumatsu (et avant, en fait, bien avant) : au moment où le shogunat Tokugawa s’effondre, il est confronté à de très nombreux mouvements populaires – des insurrections paysannes (ikki ; un livre consacré à la question me fait de l’œil, dû à Katsumata Shizuo, mais, d'ici-là, je peux vous renvoyer à l'Histoire du Japon médiéval de Pierre-François Souyri), mais aussi urbaines (comme par exemple le mouvement eijanaika, mis en en scène par Imamura Shôhei dans un film du même nom, qui ne m’avait pas plus emballé que ça, mais dont la scène finale est très forte) ; autant de mouvements dont le régime de Meiji a en fait hérité (notons par exemple l’insurrection de 1873, suscitée par une réforme agraire mal conçue, très lourde à supporter pour les paysans pauvres, et doublée par une loi de conscription qui faisait l’horreur de tous – notamment, dit-on, parce que l’idée d’un « impôt du sang » avait peut-être été interprétée trop littéralement…).

 

Mais l’ouverture au monde suscite d’autres mouvements – à mesure que les théories politiques occidentales gagnent le Japon. Le Mouvement pour la Liberté et les Droits du Peuple pouvait regrouper des tendances assez diverses, mais d’abord libérales ; par la suite, le socialisme se développe progressivement, dans des formes variables – et éventuellement susceptibles de trajectoires étonnantes, ainsi avec Katayama Sen, dont le socialisme est d’abord chrétien (et le christianisme, même très minoritaire au Japon depuis la fin de son interdiction en 1873, a joué un grand rôle dans le pays à cet égard), avant de devenir d’inspiration bolchévique après 1917 (ce qui l’amènera à être un des membres fondateurs du Parti Communiste Japonais, immédiatement interdit et réprimé) ; il s’était auparavant illustré en 1904 par sa poignée de main avec le socialiste russe Plekhanov, en pleine guerre russo-japonaise – mettant en avant une composante essentielle du socialisme japonais, le pacifisme. D’ailleurs, parmi les autres figures de cet engagement socialiste et pacifiste, on peut mentionner le journaliste Kôtoku Shûsui, quant à lui plutôt tourné, au bout d’un certain temps, vers l’anarchisme (ou le communisme libertaire, je vous laisse choisir)… et condamné à mort avec plusieurs de ses camarades en 1911, accusé de « trahison » ; peut-être la plus importante affaire de « lèse-majesté » jugée à l’époque au Japon, et qui choque… Le fait est que les socialistes puis les communistes ont tout particulièrement fait les frais de la répression gouvernementale, avec l’interlude peut-être de la « démocratie de Taishô ».

 

Dans un registre différent, mais en gros à la même époque, il y aurait sans doute beaucoup à dire concernant le développement du féminisme dans le Japon de Meiji, même si l’on dépasse largement les questions de répression politique, je suppose – ça reste un sujet très intéressant, qu’il faudra que je creuse.

 

Je passe sur la période militariste – au fond, j’en ai traité plus haut.

 

Pour la suite, je ne peux guère donner que quelques aperçus… Le pacifisme a joué un rôle moteur dans la société japonaise d’après-guerre, donc – avec notamment les manifestations monstres contre l’Anpo, l’alliance militaire nippo-américaine, en 1960. Après, cependant, le passage de la « saison politique » à la « saison économique » calme le jeu – et c’était après tout pour partie son objet. Cela ne signifie bien sûr pas la disparition des mouvements de contestation : en 1968, notamment, les étudiants japonais se rebellent comme bien d’autres de par le monde ; et, à l’évidence, la proximité du Vietnam, et le fait que les Américains lançaient leurs bombardements depuis des bases militaires japonaises, a rendu le mouvement anti-guerre nippon bien autrement concret que beaucoup d’autres (la question du nucléaire, forcément, n'arrangeant rien à l'affaire). Notons aussi d’autres formes de mouvements populaires – par exemple celui, très long, s’opposant à la construction de l’aéroport de Narita (les ZADistes de Notre-Dame-des-Landes sont des fans, je suppose).

 

Et, bien sûr, il y a des formes d’opposition plus violentes – comme dans le cas légendaire de l’Armée Rouge Japonaise ; à l’autre bout du spectre politique, je suppose que la « Société du Bouclier » de Mishima Yukio tient davantage du folklore « héroïque »…

 

Reste que la « saison économique », avec la « Haute Croissance », a changé la donne ; sur cette base, j’imagine que les crises à répétition depuis les années 1990 peuvent la changer une fois de plus…

 

CONTINUITÉS

 

Je me suis bien trop étendu, en même temps sans en dire beaucoup – mon souci… Il est temps de conclure ?

 

C’est, j’imagine, une sorte de cliché, quand on traite du Japon – le pays « entre traditions et modernité »… Cela dit, il est des clichés qui font malgré tout sens, et je suppose que celui-ci, au regard de l’histoire politique du Japon moderne et contemporain, n’est pas totalement inapproprié. Trop réducteur sans doute, mais pas inapproprié. En fait, le questionnement même de la périodisation peut, dans une certaine mesure, nous ramener à cette conception : si des dates telles que 1868 et 1945 peuvent faire l’effet de césures brutales, il ne faut cependant pas en déduire que tout change, absolument tout, en l’espace de quelques mois au plus.

 

C’est, comme de juste, bien plus compliqué que ça. Car il y a bien des continuités, donc – il est sans doute pertinent d’envisager ensemble bakumatsu et Meiji ishin ; et, si le choix de minimiser l’importance de 1945 me convainc un peu moins, il est clair cependant qu’il y a des continuités significatives jusque dans cette période troublée… Et pour une raison finalement simple : le maintien des hommes en place ! En fait, les acteurs de la politique japonaise des années 1950 avaient souvent exercé des responsabilités avant, ou en avaient « hérité » d’une certaine manière ; or la purge entreprise par le SCAP (« Supreme Commander of the Allied Powers »), MacArthur à sa tête, a très vite été invalidée... par lui-même : la Guerre Froide changeant la donne politique, au point d’inquiéter énormément les États-Unis, qui regrettaient finalement bien vite d’avoir imposé au Japon l’article 9 de la Constitution de 1946 prohibant le recours à la guerre, nombre de « purgés » ont été remis en place – une vaste majorité, dont des individus condamnés pour crimes de guerre lors des procès de Tôkyô !

 

Et sans doute peut-on repérer, sur cette période allant de 1853 à nos jours, d’autres continuités, du même ordre ou encore autre chose.

 

ET L’AVENIR…

 

Et que nous réserve l’avenir ? Je ne me sens pas de jouer au prophète – sur un mode Cassandre ou quelque autre que ce soit. L’histoire peut fournir des outils spéculatifs, mais je doute qu’elle puisse vraiment prédire le futur – d’autant que je ne crois pas, contrairement à une remarque couramment lancée avec un peu trop de légèreté, que « l’histoire se répète ».

 

Cela dit… Je suis d’un naturel pessimiste, certes. Et, de manière plus ou moins fondée, certains « signes » me paraissent inquiétants.

 

Il en est un que je ne vais pas développer ici – et c’est la perpétuation, voire le regain, du nationalisme japonais, et éventuellement de l’ultranationalisme. J’avais pu en parler au travers de lectures très variées, comme l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni… ou la novella de science-fiction signée Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’histoire ; mais je vais essayer d’y revenir plus en détail en traitant d’un autre ouvrage : le « Que sais-je ? », donc, que Pierre Lavelle a consacré à La Pensée politique du Japon contemporain. Il date un peu, certes : 1990… Mais il accorde beaucoup de pages au nationalisme japonais sous toutes ses formes, qui me paraissent nécessaires à l’appréhension de la situation actuelle, 27 ans plus tard – et qui me semble encore pire à cet égard.

 

Sur la scène intérieure, par ailleurs, il faut aussi prendre en compte que la situation n’est plus la même qu’en 1955-1993 : la suprématie du PLD a depuis été remise en cause, même si, la plupart du temps, il ne s’est guère éloigné du pouvoir – ou y a même participé, via des coalitions. Vous vous en doutez : je ne suis pas exactement du genre à déplorer la fin de la suprématie de ce grand parti de la droite japonaise, et ne porte vraiment pas dans mon cœur des premiers ministres tels que Koizumi Jun’ichirô ou l’actuel, Abe Shinzô – autant de représentants d’une branche « dure » du parti, et de fervents ultranationalistes, associés dans leur volonté de réhabilitation du Yasukuni, ou leurs tentatives révisionnistes – concernant les manuels d’histoire japonais à « modifier », ou, plus récemment, consistant à nier purement et simplement la réalité des « femmes de réconfort ». Je note ceci simplement pour établir que le système politique japonais n’est peut-être plus aussi stable qu’il l’avait longtemps été (en dépit des fréquents changements de gouvernements du fait du jeu des factions au sein du PLD) ; mais je ne ferai pas de pronostics quant à ce qui en sortira.

 

Mais les questions touchant au révisionnisme/négationnisme nous ramènent à l’international, où la situation n’est guère rassurante non plus ; au-delà des difficultés concernant l’intégration régionale de l’Asie orientale, la suprématie chinoise peut assez légitimement être perçue comme une menace par le Japon – et le rôle de la Russie dans ces relations globales n’est sans doute pas à négliger. Sans même parler, bien sûr, de notre Cher Leader Kim Jong-Un, qui s’agite en Corée du Nord : que ses fanfaronnades soient fondées et redoutables ou pas, reste que le Japon est aux premières loges – et que l’indécision de Trump en la matière, lui qui prônait le retrait des Américains dans la région avant d’être élu, mais qui semble désormais plus va-t-en-guerre, n’arrange absolument rien à l’affaire. Si l’on y ajoute que le Japon, a fortiori avec des néo-ultranationalistes à sa tête, n’entretient pas forcément d’excellentes relations avec tous les autres pays de la zone (Corée du Sud et Taïwan en tête)…

 

Je ne me sens pas d’en conclure quoi que ce soit. Et n’ose jouer la Cassandre, donc – même si je ne peux m’empêcher de redouter (pas « prévoir », allons bon, simplement « redouter ») que, sur le mode d’un autre cliché, navrant, et censément chinois celui-ci, le Japon soit en train de vivre « une époque intéressante »...

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Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, [Poruno wakusei no sarumonera ningen], traduit du japonais par Miyako Slocombe, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [1977, 1979] 2017, 91 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 93-94.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus longue.

UNE ŒUVRE DIVERSE – ET PAS QU’UN PEU

 

Pour le lecteur francophone, la science-fiction littéraire japonaise est largement terra incognita, même si quelques très rares exceptions peuvent être relevées çà et là. Dans ce registre, Tsutsui Yasutaka n’est pas le plus mal loti, le présent petit ouvrage étant le cinquième livre à son nom publié en français, et le second chez Wombat, après le très déconcertant et tout à fait fascinant Hell en 2013.

 

Des publications qui illustrent la diversité de l’œuvre de l’auteur : pas grand-chose de commun entre ce dernier roman, celui qui nous intéresse ici, et, par exemple, le classique de la littérature jeunesse (voire enfantine) La Traversée du temps – probablement son plus gros succès, avec le roman Paprika, jamais traduit de par chez nous en dépit de sa célèbre adaptation par Kon Satoshi.

 

En même temps, en l’espèce, titre et couverture sont éloquents : Les Hommes salmonelle sur la planète Porno ! « WTF », comme disent les jeunes… Oui, mais pas seulement – et, finalement, il s’agit d’un livre (disons une novella…) bien plus subtil qu’on ne le croirait tout d’abord.

 

Et, par ailleurs, ce texte de 1977 est bien un récit de science-fiction, avec tout ce que la science-fiction peut apporter de meilleur, et jusque dans sa dimension de parodie érotico-comique ; aussi encouragera-t-on le lecteur à dépasser ses éventuelles préventions en l’espèce… et la relative lourdeur éventuellement un brin machiste qui s’exprime çà et là, regrettable sans doute, peut-être inhérente au genre érotico-comique, et tout particulièrement sensible ici dans une série de jeux de mots, mots-valises, etc., qui sont autant de casse-têtes de traduction, même s’ils ont leur raison d’être.

 

LES JAPONAIS SUR LA PLANÈTE PORNO

 

Nous sommes sur la planète Nakamura – nom qui lui fut conféré par l’équipe japonaise qui l’avait découverte et explorée initialement. Mais, pour tous ceux qui en ont entendu parler, c’est le nom de « planète Porno » qui est employé pour la désigner… Parce que, sur cette planète, c’est l’orgie permanente : toutes les espèces vivantes, animales ou végétales, semblent passer leur temps à copuler – et, surtout, elles ne copulent pas qu’entre elles, mais avant tout entre espèces différentes ! Il y a là tout un complexe écosystème reposant intégralement sur le sexe, et inter-espèces…

 

Tableau qui ne manque pas de déconcerter les scientifiques japonais qui y conduisent leurs recherches. Cela va en fait plus loin : chez plusieurs d’entre eux, cette « obscénité » de Nakamura suscite une haine profonde... La planète est « vicieuse » ! Ses espèces sont « vicieuses » ! Le mot revient sans cesse dans les premières pages de la novella (et toujours par la suite, simplement moins souvent). Un jugement d’ordre « moral » a priori pas très scientifique en tant que tel, mais dont ne démordent pas nos savants nippons – tous un peu coincés du cul, disons-le.

 

Ou presque… Notre narrateur, le professeur Sona, n’est sans doute pas aussi obtus – mais avec ses raisons particulières, sur lesquelles nous reviendrons. Et, bien sûr, il y a Yohachi ; mais Yohachi n’est pas un scientifique, plutôt une sorte d’homme à tout faire, et d’ailleurs il baise tout le temps… Aussi est-il l’objet du mépris des savants, et doublement encore : il ne peut qu’être leur inférieur, à tous points de vue !

 

À LA RESCOUSSE DU DR SHIMAZAKI

 

Le problème, bien sûr, est que cet écosystème « vicieux » peut s’en prendre aux humains – entendre par-là aux scientifiques japonais, précisons-le ; car on trouve aussi sur la planète des Nunudiens, autochtones d’allure étonnamment humaine, pas hostiles, pas du tout, mais qui ont formellement interdit aux explorateurs de pénétrer dans leurs terres…

 

Cela devait arriver : la seule femme de l’expédition – ou plutôt non, la seule femme scientifique… –, le Dr Shimazaki, est enceinte. Non d’un membre de l’expédition (après tout…), mais de quelque spore issue d’une plante locale, dite engrosse-veuves (qu’importe si la scientifique n’est pas veuve : elle n’est pas vierge, et c’est bien suffisant)… Car c’est bien d’un écosystème qu’il s’agit : la copulation inter-espèces endémique sur la planète Porno n’est pas un simple passe-temps, aussi « vicieux » soit-il, mais contribue bel et bien à la perpétuation des espèces locales ! Ceci à un point dont les chercheurs japonais n’ont pas conscience…

 

Le Dr Shimazaki ne doit pas accoucher – au fond, on ne sait guère ce qu’elle en pense, ce sont les hommes qui en débattent, figurez-vous… Mais que faire ? Dans ces circonstances, avortement ou césarienne semblent hors de portée du médecin de l’expédition, un « charlatan » ; et le rythme de vie de la planète est tel qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour empêcher l’accouchement…

 

L’idée se fait jour : les Nunudiens doivent savoir que faire. Mais ils interdisent leur territoire à ceux qui ne pensent pas comme eux… Bah ! Yohachi est assez pervers pour leur convenir ! Mais il faut qu’il soit accompagné par des hommes ayant, quant à eux, un cerveau, et pas seulement un pénis très actif – des hommes qui seront ainsi à même d’aiguiller les recherches du queutard, lesquelles doivent porter uniquement sur le cas dramatique du Dr Shimazaki… L’accompagnent donc le professeur Sona, et le Dr Mogamigawa, homme têtu et borné, qui n’a que le mot « vicieux ! » à la bouche…

 

UNE ODYSSÉE BURLESQUE – ET PLUS QUE ÇA

 

Nos trois aventuriers quittent alors la base pour rejoindre au plus tôt l’État nunudien qui leur est interdit. Leur odyssée miniature est pour tous l’occasion de se frotter à l’écosystème pervers de la planète Porno – avec toutes ces espèces aux noms étranges, faisant référence à des espèces terriennes souvent bien différentes : alligators-pilleurs et crocopile-à-l’heure, tatami-popotames et myosotristes, touche-pipettes et engrosse-veuves… Des dénominations qui sont autant d’échos de l’humour quelque peu navrant d’un des premiers explorateurs (et présentées comme telles).

 

La randonnée, sur un mode craintif qui n’est pas sans sel, est forcément riche de rencontres incongrues, aux conséquences burlesques… Mais il y a plus : en fait, au premier rang, ce n’est pas l’action qui l’emporte, mais le débat scientifique. Et c’est ainsi que Les Hommes salmonelle sur la planète Porno adopte une voie médiane entre parodie de SF et SF parodique : Tsutsui Yasutaka a en effet bel et bien élaboré un écosystème extraterrestre complexe, qui n’a sans doute rien à envier aux plus grandes réussites du genre ; or c’est vrai aussi bien sous l’angle des images (avec cette faune et cette flore si spécifiques) que sous celui des idées.

 

UN ÉCOSYSTÈME DÉCONCERTANT

 

Les deux scientifiques de l’expédition nunudienne ne cessent en effet de débattre – et assez violemment. La nature profondément dérangeante de l’écosystème de Nakamura, et tout particulièrement dans sa dimension sexuelle (avec des corollaires aussi variés que la perpétuation des espèces ou la part de l’agressivité dans le comportement vivant), amène Sona et Mogamigawa à lutter intellectuellement. La science y a forcément sa part – mais peut-être tout autant son instrumentalisation, philosophique du moins, peut-être même politique… et non exempte d’une certaine dimension religieuse, disons. La théorie de l’évolution contre celle de la dégénérescence, Darwin et Lorenz, Freud et Jung – autant d’icônes auxquelles les savants militants font appel pour tenter de comprendre ce qui se passe autour d’eux, selon une grille de lecture relevant peu ou prou de la foi ; or la planète semble portée à nier les points de vue, quelque peu prosélytes et finalement pas si scientifiques que cela, de l’un comme de l’autre.

 

Et derrière tout ça ? La raillerie, oui – mais peut-être aussi autre chose : une éthique sexuelle dérivant plus ou moins de délires hippies gentiment moqués, mais en fait repris et transcendés dans une optique libertaire. Les préjugés les plus conservateurs sont impitoyablement moqués – et si le « progressisme » en la matière n’est pas non plus exempt de tous reproches, demeure tout de même, à la fin, cette idée d’un amour admirable, dans la chair comme dans l’esprit (pourquoi opposer les deux ?), construisant un modèle utopique où l’agressivité n’a plus lieu d’être : c’est l’orgie, si « vicieuse », qui devient parfaitement morale – en témoignant même d’une moralité d’un ordre supérieur. « Make love, not war », oui – mais avec absolument tout le monde, et autant que vous le voulez, quand vous le voulez, où vous le voulez ; qu’ils sont bêtes, ces Terriens qui se cachent pour aimer comme si c’était quelque chose de honteux, et qui s’imposent tant de règles au nom d’une prétendue décence parfaitement irrationnelle et qui n’a absolument pas lieu d’être…

 

Une novella à la croisée des chemins, donc. Parfois un peu lourdingue dans sa dimension érotico-comique, elle n’en contient pas moins de belles images et de belles idées – le ton un peu moqueur y participe, d’ailleurs. Le résultat n’est certes pas inoubliable, mais il est aussi bien plus qu’une mauvaise blague lubrique ; et, jusque dans sa façade de parodie, c’est une belle création SF, tout à fait digne qu’on s’y arrête.

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Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

LAINÉ (Sylvie), Fidèle à ton pas balancé, illustrations intérieures [de] Gilles Francescano, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2016, 481 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 77-78.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (beaucoup) plus longue.

LA MEILLEURE

 

Bon, je ne vais pas me montrer très original pour introduire le sujet, hein ? Répétons-le, répétons-le sans cesse, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste ; dans le champ de la SF francophone, cette auteure que j’avais jusqu’alors toujours le réflexe de qualifier de « trop rare » (mais, après tout, elle a son rythme que je ne saurais légitimement contester) est tout simplement la meilleure.

 

Le petit jeu, à chacune de mes précédentes chroniques, était de citer des noms d’autres auteurs en mesure de disputer (amicalement) cette première place – la liste évolue peut-être… mais surtout du fait d’abandons. Je citerais toujours Léo Henry ; peut-être aussi, encore (?), Thomas Day. Au-delà… Eh bien, si l’on sort du seul registre SF, je dirais bien Mélanie Fazi, en tout cas. Mais, même ainsi, je sèche un peu – certains auteurs qui étaient plus productifs à l’époque de la parution de chacun des quatre petits recueils de Sylvie Lainé chez ActuSF se sont faits bien plus discrets depuis, faut dire. Au point où les qualifier, eux, de « rares » ne fait plus du tout sens, en fait… Catherine Dufour, par exemple ? Reste donc Sylvie Lainé – d'autant plus la meilleure.

 

Mais elle n’est donc guère prolifique… ou peut-être est-ce quelque peu une illusion d’optique ? La bibliographie en fin de volume permet en effet de dresser un tableau éventuellement différent : Sylvie Lainé avait écrit un certain nombre de nouvelles, globalement remarquables, dans les années 1980 ; par contre, sauf erreur, un seul récit de sa plume est paru durant l’ensemble des années 1990 (« Le Passe-plaisir »)… Les choses ont changé à partir de l’an 2000 – et peut-être plus encore depuis 2007, c’est-à-dire le premier de ses petits recueils ? Cette opportunité de publication bien différente a pu, j'imagine mais peut-être à tort, changer le rapport de l’auteure à l’écriture – en tout cas, elle a très régulièrement livré des nouvelles depuis, sur divers supports.

 

Pas de romans, certes – des nouvelles. Tout au plus des novellas : « L’Opéra de Shaya » à l’évidence requiert ce qualificatif ; autrement, peut-être « Les Yeux d’Elsa », même si ce très beau récit (à la relecture peut-être celui que j’ai préféré ?) est d’une ampleur déjà bien moindre… Mais c’est très bien comme ça ! Sylvie Lainé est de ces auteurs qui montrent bien tout le ridicule d’une certaine fixette éditoriale selon laquelle, en dehors du roman, point de salut… C’est sans doute d’autant plus absurde en science-fiction, genre historiquement lié au format court – même si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ce constat ne doit pas non plus constituer un frein ou une « justification » en tant que telle, sur le mode du : « Pourquoi ? Parce que ! »

 

SYLVIE LAINÉ ET ACTUSF

 

Mais revenons à Sylvie Lainé – c’est plus sage… Les éditions ActuSF, fidèles pour le coup à son pas balancé (?), en avaient donc publié quatre brefs recueils, tous des plus recommandables, et mettant généralement en avant une thématique particulière : Le Miroir aux éperluettes, avec lequel j’avais découvert l’auteure, puis Espaces insécables, puis Marouflages, puis L’Opéra de Shaya. Petits livres admirables, abondant en nouvelles très justement primées – qu’elles l’aient été avant la compilation ou après.

 

Aujourd’hui, dix ans après le premier de ces recueils (aujourd’hui disponible seulement en numérique), Fidèle à ton pas balancé, que l’on ne qualifiera pas d’ « intégrale » (tout au plus d’ « intégrale raisonnée » ; y manquent, outre les non-fictions, quelques récits qui auraient mal trouvé à s’y intégrer, comme, du fait de sa dimension graphique, L’Animal), rassemble la totalité des nouvelles précédemment compilées, en y ajoutant quelques textes diffusés sur d’autres supports mais pas encore repris en volume, dont quelques raretés notables (et un seul « vrai » inédit, mais bien particulier). Initiative d’autant plus bienvenue qu’elle s’exprime dans un bel objet, hardcover, jaquette… Si cela pouvait, par ailleurs, enfin inciter les éditeurs poches à s’intéresser à l’œuvre de Sylvie Lainé ?

 

Ce beau volume, en tant que tel, appelait toutefois à une réorganisation des textes (indépendants – pas ici de « cycle » à la façon des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, même s'il s'agit d'une référence avancée par l’auteure elle-même dans sa préface), afin de les placer, le cas échéant, sous une lumière différente. Et c’était par ailleurs, pour moi, une très belle occasion de revenir sur nombre de textes dont je savais que je les avais adorés à l’époque, mais dont le souvenir était parfois un peu flou… Les nouvelles sont agencées ici sous sept rubriques, fonction de leur ambition ou de leur cadre, délaissant comme de juste la chronologie de la rédaction des textes (accessible cependant au travers de la bibliographie en fin de volume, sans même parler des brefs commentaires de l’auteure en introduction de chaque récit).

 

QUALIFIER UNE ŒUVRE ?

 

Avant d’aborder le recueil par le menu, il est tentant d’essayer d’en dégager des grandes lignes – qui seraient donc les grandes lignes d’une œuvre, entendue globalement. Ce qui, mine de rien, n’est pas si évident…

 

On trouve bien quelques thèmes récurrents – qu’à leur manière, les petits recueils d’ActuSF mettaient en avant, le plus souvent : ainsi de l’altérité, impliquant aussi bien la rencontre… que la séparation ; entre les deux, comme de juste, se pose la question de l’échange… et éventuellement aussi celle du choix ? Mais il y a un problème : l’autre, en tant que tel, est souvent un inconnu – et potentiellement inaccessible.

 

Car la question de la communication se pose toujours : sous la plume de notre auteure, qui est aussi enseignante et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, cela peut à l’occasion susciter des développements fort pointus mais qui n’en sont que plus fascinants ; mais, tout autant, cela peut s’exprimer d’une manière plus discrète, où l’éventuelle austérité de la science s’efface pour en revenir à l’humain… tout en fournissant des soubassements théoriques essentiels au traitement pertinent de la question.

 

Les nouvelles de Sylvie Lainé, sur ces bases, sont généralement d’une grande intelligence, et d’une grande subtilité – mais en gardant toujours une dimension humaine essentielle, qui les préserve des écueils du didactisme pontifiant.

 

Mais l’humanité peut se conjuguer à une altérité éventuellement radicale dans une approche commune du questionnement de la communication : la propension à « se raconter des histoires ». On quitte ici la sphère abstraite pour en revenir à l’individu, dont la perception du monde et des récits n’est pas moins « réelle », à sa manière, que l’environnement objectif qui l’entoure. Affaire de points de vue ? Oui, mais cela va sans doute plus loin encore ; en fait, l’intersubjectivité complique probablement encore un peu plus la donne.

 

Ça n’est sans doute jamais aussi vrai que dans le registre des relations sentimentales – et c’est peut-être bien là que l’auteure brille tout particulièrement : nombre de ses nouvelles content d’une manière ou d’une autre des histoires d’amour. Horreur glauque ! Ou pas ? On le sait, ces histoires « finissent mal en général »… quand elles commencent, d’ailleurs, ce qui n'a rien de garanti. Mais elles sont un terrain privilégié de l’interrogation sur la communication, et de la possibilité (au mieux douteuse) d’appréhender véritablement l’autre – Sylvie Lainé livre dans ce registre ses meilleurs textes, à mon sens. Dans sa préface à Espaces insécables, Catherine Dufour écrivait ceci : « le point commun de toutes ces histoires […] c’est l’amour, sinon conjugal, du moins interpersonnel, et surtout, c’est son échec » ; peut-être l’ampleur tout autre de Fidèle à ton pas balancé implique-t-elle de revenir sur ce « toutes », mais ça n’en est pas moins un thème essentiel de l’œuvre de Sylvie Lainé, envisagée dans sa globalité.

DES CONNOTATIONS ?

 

Voici pour les thème – en résumant, hein. Mais sans doute peut-on, voire faut-il, envisager aussi, disons, les « connotations » de l’œuvre ? Ici, j’ai l’impression qu’il y a eu une évolution courant sur les trente années de carrière de Sylvie Lainé – mais peut-être est-ce surtout affaire de perception ?

 

Toujours est-il que, de mes premières lectures de l’auteure, je conservais une image avant tout mélancolique – peut-être pas sombre, ce serait sans doute un peu fort, peut-être même pas « déprimée », même si on s’en rapproche… Oui, mélancolique, mais dans un sens plus poétique que rudement psychiatrique – doucement mélancolique. Sans doute est-ce (je ne vous apprends rien) l’approche qui me parle le plus.

 

Depuis, même s’il y avait clairement des textes précurseurs, j’ai l’impression d’avoir trouvé en plus grande proportion des récits davantage « positifs », ou peut-être « lumineux » ? Sans niaiserie, dans l’ensemble… Mais l’auteure ne s’en livrait pas moins, alors, à un jeu un peu dangereux – le plus souvent, elle s’en est tirée au mieux, et ces textes « positifs » balayaient en définitive mes préventions forcées ; j’avouerai, cependant, que ses approches du registre humoristique ne m’ont pas toujours convaincu, loin de là… Rien de nature à gâcher le plaisir de lecture sur la durée de ce beau recueil, heureusement.

 

Mais du coup : l’œuvre, à défaut de l’auteure que je ne me sens certainement pas de qualifier de la sorte, est-elle « optimiste », ou « pessimiste » ? En fait, elle est essentiellement ambiguë à cet égard – et tant mieux, sans doute : cette ambiguïté participe probablement de sa force. Et peut-être lui confère-t-elle-même quelque chose d’universel, transcendant les frustrantes considérations tenant à l’altérité et aux difficultés de la communication qui sont au cœur des textes ?

 

Et formellement, alors ? Je ne ferais pas de Sylvie Lainé une styliste – du moins pas au sens le plus exubérant du qualificatif ; après tout, Jean-Marc Ligny, préfaçant L’Opéra de Shaya, louait « les plumes invisibles »… Reste que l’écriture de l’auteure, au sens le plus formel, n’est probablement pas son plus grand atout. L’essentiel, cependant, est sans doute qu’elle se montre toujours sensible et juste – poétique, parfois (re-horreur glauque !), mais sans outrance, et notamment sans pathos. Ce qui mérite bien des éloges, j’imagine.

 

Tentons maintenant de décortiquer le recueil par le menu, en nous basant sur son découpage en sept catégories.

 

ÉBAUCHES ET TENTATIVES

 

Ici, je dois faire part d’un vague scepticisme : ce premier ensemble de nouvelles, à un niveau très « humain », me paraît globalement rassembler les textes les plus « faibles » (relativement…) du recueil – ce qui, pour une entrée en matière, peut être quelque peu fâcheux…

 

Ainsi, d’emblée, avec « Question de mode », nouvelle datant de 1985 – parmi les premières de l’auteure, donc – et qui avait été reprise dans Le Miroir aux éperluettes. La vague bizarrerie du propos, louchant sur l’absurde (jusque dans un certain humour décalé ?), n’est pas inintéressante, mais, globalement, cela me laisse assez froid…

 

« Le Prix du billet » (qui figurait dans Marouflages) ne m’a pas davantage parlé ; ce récit pas vraiment (voire pas du tout) SF, en forme de leçon de vie, a même quelque chose d’implicitement agaçant, trouvé-je… De la part d’une auteure que l’on sait autrement bien plus subtile, j’y ai même trouvé quelque chose de vaguement… grossier ? Employer ce terme ne me fait vraiment pas plaisir... Mais ça ressort peut-être tout particulièrement de sa tendance au pathos, heureusement hors-sujet dans le reste du recueil.

 

« Mélomania » a été publié dans l’anthologie 42, dirigée par Jeanne-A Debats – y ayant également publié une nouvelle, je ne peux en dire davantage ici.

 

« Sirius m’était compté » est une vignette entre deux eaux sur l’amour fou voué à un animal de compagnie hélas disparu. Gérant bien plus subtilement la douleur, en sachant le cas échéant la teinter de dimensions plus légères, que dans « Le Prix du billet », disons, cette brève nouvelle fonctionne tout à fait ; ce n’est sans doute pas inoubliable, mais c’est à-propos.

 

Dernier texte de cette première rubrique, « Le Printemps des papillons » est une ode en forme de cadeau d’anniversaire à la Légendaire Libraire Toulousaine, l’Immense, l’Inégalable M’âme Martin. Et c’est un très joli cadeau, pour quelqu’un qui le mérite assurément ! Sans doute ne puis-je pas être tout à fait objectif, ici, mais ce petit texte délicieux de fantaisie rêveuse m’a beaucoup plu – le meilleur moment de cette entrée en matière autrement un peu décevante.

 

ESSAYONS À NOUVEAU

 

La deuxième rubrique constitue un entre-deux, conservant la dimension essentiellement humaine des textes précédents, en s’aventurant peut-être davantage du côté d’une science-fiction plus « carrée », ou ambitieuse.

 

Je ne sais pas vraiment, en fait, comment la qualifier. D’autant que cette impression globale est d’emblée contredite par « Un rêve d’herbe », nouvelle précédemment compilée dans Le Miroir aux éperluettes, et qu’à l’époque j’avais été tenté d’associer au très beau récit qu’est « La Bulle d’Euze », figurant cette fois tout à la fin du recueil – cet éloignement incitant peut-être à marquer les spécificités des deux textes. Il y a sans doute ici quelque chose du désir de changer de vie, en s’abandonnant le cas échéant, thème qui revient à plusieurs reprises – et qui, plus haut dans le recueil, était sans doute déjà flagrant, notamment dans « Le Prix du billet »… sauf que cette fois l’auteure se montre autrement convaincante. La dimension de conte fantastique de ce « Rêve d’herbe » est par ailleurs tout à fait appréciable.

 

« Subversion 2.0 », qui figurait dans Espaces insécables, joue d’un thème très proche – le désir quelque peu subversif, de soi ou du monde, de changer de vie –, mais cette fois dans un contexte SF plus marqué, et ce alors même qu’il s’agit d’y travailler le thème souvent fantastique du double. Une réussite – peut-être d’autant plus du fait qu’elle met en scène un personnage globalement guère attachant ? Ce rêve de changement, en même temps, fait peut-être d’autant plus sens pour quelqu’un de médiocre et terne – au fond de lui, il y a malgré tout quelque chose d’autre…

 

« Thérapie douce » (qui figurait dans Le Miroir aux éperluettes) enchaîne bien, en détournant quelque peu le thème dans une optique un brin paranoïaque ; surtout, c’est l’occasion d’envisager plus frontalement les thématiques de l’altérité et de la communication, d’une manière tout à fait originale et pertinente.

 

Avec « Le Karma du chat », par contre, on passe à tout autre chose… De l’ensemble du recueil, c’est probablement le texte qui met le plus en avant cette dimension humoristique qui, globalement, ne me paraît pas vraiment montrer l’auteure à son meilleur… Mais je suis bien contraint d’avouer, moi le bougon, que cette satire joyeusement loufoque (et pas le moins du monde méchante) de la morale hippie (ou surtout antispéciste, en fait) appliquée à la domotique m’a bien tiré quelques sourires…

 

Mais « Un signe de Setty », qui suit (et que j’avais déjà lu dans Le Miroir aux éperluettes), me parle décidément bien davantage, au point de creuser un fossé considérable avec le très léger texte qui précède. On retourne ici au registre mélancolique, non sans une vague lumière pourtant, ou du moins un désir de lumière – cette femme désœuvrée, qui « invite » dans son « p’tit monde » virtuel une intelligence artificielle extraterrestre, est autrement émouvante, et l’altérité comme la difficulté de communication sont ici merveilleusement associées et traitées. Le premier très grand texte de ce recueil, qui en contient un certain nombre.

UN PIED DEHORS

 

Avec cette troisième rubrique, Sylvie Lainé tend à s’éloigner davantage de notre temps et de notre monde.

 

« Le Passe-plaisir », qui figurait dans Espaces insécables, est une nouvelle très étrange, qui convoque une multitude de dimensions éventuellement contradictoires. Ce traitement conjoint du voyage dans le temps et de l’utopie/dystopie s’ouvre sur une scène de farce, et conserve par la suite une certaine dimension humoristique venant perturber un propos plus complexe, où la thématique, classique chez l’auteure, de l’altérité se mêle aussi d’une autre déjà entrevue, et tout aussi fondamentale, qui est celle du choix. Elle entre peut-être en résonance avec « Carte blanche », plus loin dans le recueil – je crois, à la relecture, avoir préféré cette dernière, et m’être montré moins enthousiaste pour « Le Passe-plaisir » que je ne l’avais été lors de ma découverte de la nouvelle, mais c’est tout de même une réussite.

 

« Partenaires », nouvelle bien plus ancienne (en fait la plus vieille à être compilée dans Fidèle à ton pas balancé), et qui avait été elle aussi reprise dans Espaces insécables, traite d’un ordinateur poète : l’auteure, diplômée en informatique et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, joue de ses centres d’intérêt pour envisager d’un œil différent la thématique de la création artistique, et peut-être tout particulièrement du conte. En tant que tel, c’est sans doute bien vu, mais peut-être aussi un peu trop rigide – paradoxalement ? La nouvelle se lit bien, mais, dans ce registre, j’ai tout de même le sentiment que Sylvie Lainé a eu l’occasion de traiter de ces thèmes de manière plus subtile et personnelle, dans la suite de sa carrière.

 

« Petits Arrangements intragalactiques », nouvelle reprise de L’Opéra de Shaya, opère un bond dans le temps et dans l’espace qui, à mon sens, la rapproche bien plus, en fait, des nouvelles plus ou moins « planet opera » de la rubrique suivante. La différence est sans doute que l’approche est ici plus « légère », en apparence du moins, mais surtout du fait d’une certaine dimension humoristique. L’auteure y crée une belle écologie extraterrestre, occasion de choix pour traiter de l’échange et de l’altérité – dans une approche qui, miraculeusement ? s’avère harmonieuse et non conflictuelle, répondant ainsi pleinement au cahier des charges de l’anthologie Contrepoint, dirigée par Laurent Gidon, où elle avait été publiée originellement. Plus loin dans le recueil, d’autres nouvelles exploreront un registre proche en me parlant davantage (ne serait-ce que « L’Opéra de Shaya », justement), mais la présente nouvelle se lit avec plaisir, et vaut sans doute bien mieux que son titre.

 

Elle est suivie ici de « Petits Arrangements intragalactiques (verso) », qui constitue le seul véritable inédit de Fidèle à ton pas balancé. Une conséquence de l’invitation faite par Jeanne-A Debats à Sylvie Lainé de rencontrer ses élèves, avec un exercice à la clef : réécrire la nouvelle précédente en adoptant le point de vue de « l’autre » ; l’auteure a planché ainsi que les collégiens, et voici le résultat – un écho bienvenu, dans la lignée du texte original, mais qui en développe heureusement les thématiques centrales de l’altérité et de l’échange.

 

HISSONS LA VOILE

 

La quatrième rubrique aurait donc très bien pu accueillir les deux nouvelles précédentes, dans la mesure où elle s’intéresse tout particulièrement à la description d’univers dépaysants, aux frontières éventuellement du « planet opera », et ce même si, sans doute, d’autres passerelles pourraient être lancées vers des textes en apparence bien différents, sur l’ensemble du recueil.

 

« Carte blanche », que j’avais déjà lue dans Espaces insécables, est une nouvelle ancienne empruntant le cadre classique mais si souvent fascinant d’une arche stellaire. Mais le propos essentiel est en fait tout autre, oscillant entre l’échelle de la société et celle de l’individu : dans l’arche, on a institutionnalisé le changement – on l’a rendu obligatoire. Le ton relativement léger de la nouvelle, aux accents satiriques prononcés, ne change rien au fait que sont traitées ici des questions philosophiques et politiques complexes, qui, dois-je dire, me parlent tout particulièrement. Derrière, bien sûr, la liberté et le déterminisme sont de la partie… Et si, à cet égard tout particulièrement, la fin est peut-être un peu convenue – un autre moyen de le dire : elle coule de source –, l’ensemble est toutefois très réussi.

 

« Le Chemin de la Rencontre » (Espaces insécables là encore) est une nouvelle ancienne et, prise objectivement, des plus intéressante, où l’auteure crée une belle écologie extraterrestre, avec ses originalités appréciables, un cadre bienvenu pour mettre en scène l’altérité, bien sûr, et où l’intérêt de l’auteure pour les différentes manières de communiquer implique son lot de jolies trouvailles ; mais la question essentielle est pourtant probablement celle du choix, une fois de plus – choix qui débouche ici sur la séparation, en écho nécessaire de la rencontre (majuscule ou pas). Ce de manière pertinente et inventive. À tout prendre, « Le Chemin de la Rencontre » est donc une bonne nouvelle. Mais elle pâtit peut-être d’être accolée à « L’Opéra de Shaya », le plus long texte du recueil, et autrement récent, qui se montre peut-être ici plus subtil, pertinent et accrocheur…

 

En effet, « L’Opéra de Shaya » (dans le recueil du même nom) est probablement une des plus flagrantes réussites de l’auteur – un « planet opera » d’une ampleur inaccoutumée chez Sylvie Lainé, qui, sur des bases assez proches du « Chemin de la Rencontre », en approfondit intelligemment les thèmes, et les complexifie en y associant d’autres sujets ; en mettant en avant le personnage de So-Ann, « L’Opéra de Shaya » remet par ailleurs l’humain au cœur du propos, même dans le plus exotique et chatoyant des écosystèmes. Merveille d’équilibre – ce que sa longueur hors-normes ne garantissait pas –, la novella se met volontiers en danger, du moins en apparence, mais pour mieux subvertir les craintes éventuelles du lecteur (tel que moi, du moins), en parvenant en définitive à le surprendre souvent, à le convaincre toujours, notamment en se montrant plus ambiguë que ce que l’on pouvait croire initialement. Très bien, vraiment.

 

DÉCALAGES

 

On ouvre la cinquième rubrique avec « Définissez : priorités » (qu’on trouvait dans Espaces insécables), qui est sans doute une nouvelle très importante dans la bibliographie de l’auteure – en ce qu’elle marque son retour sur la scène littéraire, à l’aube du XXIe siècle, après des années 1990 où elle avait semble-t-il remisé de côté l’écriture de nouvelles. Pour ce retour, elle a d’une certaine manière subverti un thème classique de la science-fiction, mais qui n’était sans doute plus vraiment d’actualité depuis longtemps alors, à savoir la télépathie, en y injectant ses propres préoccupations en matière de communication – pour en revenir enfin à une altérité qui, en fait, avait sans doute toujours été là. La nouvelle est notamment habile en ce qu’elle exprime ces thèmes via un personnage féminin touchant et en définitive tragique, qui ramène le propos à l’humain d’une manière forte… et sans doute quelque peu déprimante. Une excellente nouvelle : Sylvie Lainé a bien fait de revenir !

 

« Grenade au bord du ciel », que j’avais lue une première fois dans Utopiales 13, puis dans L’Opéra du Shaya, passe toujours aussi bien. Outre le cadre « exotique », la nouvelle marque sans doute pour son questionnement moral, ainsi résumé : « Nous sommes une espèce vivante, et tout ce qui est vivant avance et marche, et bouge et se transforme. Ce qui ne bouge plus est mort. » Un écho de plusieurs des nouvelles qui précèdent, et notamment de « Carte blanche », mais traité cette fois d’une manière bien différente – à vrai dire un peu loufoque à son tour, mais bien loin pourtant de la satire, cette fois : plutôt dans un registre finalement presque fantaisiste dans ce cadre autrement (très) connoté SF. L’idée est originale et belle, et emporte l’adhésion.

 

« Un amour de Sable » (dans L’Opéra de Shaya également) me paraît davantage classique – non que cela en fasse une mauvaise nouvelle, loin de là d’ailleurs : c’est à son tour un bon texte. Il est moins surprenant dans son traitement de l’altérité, c’est tout. Aussi suscite-t-il quelques échos de récits déjà lus dans le recueil, dont celui qui précède immédiatement, d’ailleurs – avec ses scientifiques aux méthodes quelque peu brutales face à des mondes et des artefacts qu’ils ne comprennent tout simplement pas. Cela fonctionne très bien, mais sur un mode qui m’apparaît un peu plus mineur. Une chose appréciable, néanmoins : que cette fois « l’autre » s’exprime directement, à la première personne – le style en bénéficie, j’ai l’impression.

RETOUR EN BIAIS

 

La sixième rubrique revient à la terre et à l’humain – surtout à ce dernier, à vrai dire. Elle s’ouvre sur un bref texte un peu déconcertant, et qui, en tant que tel, ne m’a pas vraiment parlé : « Temps, bulles et patchouli », un peu à la manière du « Printemps des papillons » bien plus haut dans le recueil, est un texte « cadeau d’anniversaire », pour les dix ans de la collection des « Petites Bulles d’Univers » (Sylvie Lainé en ayant signé une, L’Animal, pas reprise ici, donc – et pour cause, puisqu’il s’agit d’un texte inséparable du graphisme qui l’a suscité… et qui, si je puis me le permettre, est bien quelques années-lumière au-dessus des illustrations de Gilles Francescano dans ce recueil, mais bon, ça n’a tout simplement rien à voir…). Une sorte de parabole de la création artistique par des scientifiques… Honnêtement, je n’ai rien à en dire – ce qui ne signifie pas forcément que le texte est mauvais : en l’occurrence, c’est seulement que je suis totalement passé à côté…

 

« La MIROTTE » (dans Le Miroir aux éperluettes), c’est autre chose – même si cette nouvelle ne m’a pas totalement convaincu, là non plus. Son problème, de manière un peu paradoxale, c’est peut-être qu’elle démarre superbement bien… Cette idée de rendre la vue aux aveugles au travers d’une IA traitant l’information perçue, produit tout d’abord de très belles scènes, inventives et subtiles, un peu effrayantes aussi parfois… Mais c’est ensuite cette dernière dimension, seule, qui me semble mise en avant, et j’ai trouvé ça un peu dommage. Il est clair que la nouvelle y gagne en originalité, du moins au sens où elle surprend sans doute le lecteur par ses ultimes implications – mais ça m’a tout de même laissé une impression… presque de hors-sujet ; l’impression, en fait, que j’avais eue à ma première lecture, et, dans ce cas précisément du moins, je n’ai donc pas changé d’avis.

 

Cette rubrique jusqu’ici un peu faible bénéficie heureusement d’un dernier texte d’un niveau à mon sens bien supérieur : « Toi que j’ai bue en quatre fois », nouvelle initialement publiée dans l’anthologie de SF érotique 69 (chez ActuSF), anthologie qui, par ailleurs, m’avait globalement laissé assez froid… Avec cependant deux belles exceptions, signées Mélanie Fazi, et, donc, Sylvie Lainé. L’auteure, qui emprunte un point de vue masculin, signe ici un texte pouvant tour à tour et sans contradiction se montrer cru et poétique, enthousiasmant et déprimant – autant dire qu’en quelques pages à peine, et au motif d’un postulat déconcertant qui aurait pu être perçu comme « matérialisant » le propos dans une pure perspective « chimique », c’est bien tout l’amour qu’elle balaye, dans toutes ses dimensions, dont celle essentielle de « l’histoire » que l’on est porté à se raconter. Très beau et très fort.

 

REPRENDRE DEPUIS LE DÉBUT… ET TOUT RECOMMENCER

 

Si la précédente rubrique était donc peut-être un peu en retrait, sauvée par son ultime texte, la septième et dernière tient peu ou prou du feu d’artifice – encore que le terme ne soit peut-être pas très juste, tant l’épate est plus que jamais hors-sujet. On y trouve cependant, à mon sens, les deux meilleurs textes du recueil (par ailleurs très bon globalement, j’imagine que vous l’aurez compris), et, en guise de conclusion, une nouvelle qui, pour être un peu inférieure à ces deux chefs-d’œuvre, n’en est pas moins très intéressante.

 

Et donc d’abord « Les Yeux d’Elsa », la deuxième nouvelle la plus longue du recueil (mais la première, « L’Opéra de Shaya », c’est quand même l’étape supérieure), et qui figurait dans le recueil Marouflages – que je n’avais pas chroniqué, l’ayant lu dans une « mauvaise période », mais qui, globalement, m’avait paru un peu inférieur aux deux précédents et à celui qui suivrait. Mais on y trouvait donc « Les yeux d’Elsa », qui est clairement une des meilleures nouvelles de l’auteure. Sur un postulat qui aurait aussi bien pu déboucher sur une mauvaise blague quelque peu scabreuse, Sylvie Lainé bâtit une magnifique histoire d’amour – entre un homme et une femme dauphin « surévoluée » et par ailleurs dotée d’une IA. Et c’est superbe – ça l’est d’autant plus que le personnage point de vue, Charlie, masculin donc, fait toujours un peu plus étalage de son incompréhension du dauphin Elsa… Ceci sans esbroufe – avec un naturel tellement désarmant qu’il s’associe à ce que l’on apprend au fur et à mesure du personnage pour susciter chez le lecteur un mélange de tristesse et de haine, des émotions très fortes. Mais c’est en fait justement dans cette relation passionnelle au narrateur que la nouvelle est si puissante, en impliquant directement le lecteur, et en le confrontant lui-même aux thématiques de l’altérité et de l’impossibilité de la communication… C’est très fin, c’est superbe.

 

Et suit donc un autre chef-d’œuvre, avec « La Bulle d’Euze », nouvelle que l’on trouvait dans Le Miroir aux éperluettes, et qui, déjà à l’époque, m’avait bouleversé, je crois que le mot n'est pas trop fort. Sur une base qui aurait pu être « de littérature générale », de l’aveu même de l’auteure, l’injection subtile d’une très légère touche science-fictive achève de rendre le récit terriblement touchant – même avec la brutalité du jargon « hard science », quand bien même cantonné à quelques lignes à peine ! En fait, cette brutalité participe de la tendresse empathique de la nouvelle, et s’accorde miraculeusement avec son propos triste et beau, comme une subtile évocation tragiquement humaine, et non exempte pourtant d’une certaine forme de « luminosité » jusque dans la plus poignante des détresses : les amours frustrées, sous la plume d’une auteure telle que Sylvie Lainé, sont peut-être les plus belles des amours. C’est très fort, parfaitement admirable.

 

Et le recueil de s’achever sur « Fidèle à ton pas balancé », nouvelle qui lui confère donc son titre et que l’on trouvait déjà dans le recueil Marouflages. Elle ne me paraît donc pas en mesure de rivaliser avec les deux chefs-d’œuvre qui précèdent, mais peut-être, d’ailleurs, dans la mesure où elle fait écho, d’une certaine manière, aux « Yeux d’Elsa » : dans son commentaire introductif, Sylvie Lainé l’avance elle-même, « Fidèle à ton pas balancé » devait compenser le désespoir ultime de la précédente nouvelle ; aussi en constituait-elle un reflet, d’une certaine manière : à la rencontre se dégradant jusqu’à une séparation inéluctable entre deux êtres ne pouvant communiquer, répond ici un récit où la séparation est le point de départ, et où, quand bien même dans la douleur, se dessine la possibilité d’un lendemain moins désespéré – jusque dans la relation entre l’homme et l’animal, mais bien différente (heureusement, si ça se trouve, parce que, pour le coup, l’écho a ici de quoi… déconcerter). L’homme affecté par la séparation au point de vouloir devenir celle qui l’a quitté – en forme d’aveu de ce qu’il ne l’avait jamais comprise, sans doute (et là encore on en revient aux « Yeux d’Elsa ») – est le point fort de la nouvelle ; sa tournure inattendue dans les dernières pages m’a laissé plus perplexe… Mais cela reste un bon texte – et sans doute judicieusement placé tout à la fin de ce recueil globalement très bon.

 

CONCLUSION

 

À la relecture (pour l’essentiel), cela se confirme : Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste – une chance toute particulière pour la science-fiction francophone, qu’elle éclaire de sa subtilité, de son intelligence, de son empathie. Très bonne idée que ce gros recueil qui, je l’espère, incitera nombre de lecteurs à découvrir cette auteure, qui le mérite amplement.

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L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

Publié le par Nébal

L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

DICK (Philip K.), L’Exégèse de Philip K. Dick, volume 1, [The Exegesis of Philip K. Dick], édition composée par Jonathan Lethem et Pamela Jackson, annotée par Erik Davis, Simon Critchley, Steve Erickson, David Gill, N. Katherine Hayles, Jeffrey K. Kripal, Gabriel McKee, Richard Doyle et les anthologistes, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Paris, J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [2011] 2016, 764 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 70-71.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

En voici autrement une version (un tout petit peu, cette fois) plus longue.

Les grands auteurs ont leur légende plus ou moins cachée – Philip K. Dick pas moins que les autres, et probablement davantage que beaucoup. Chez lui, le trésor accessible jusqu’alors aux seuls initiés a pour nom L’Exégèse – une entreprise folle courant sur environ 8000 feuillets, et dans laquelle l’écrivain interroge son œuvre et sa vie à la lumière d’éléments étranges, qu’il ne comprend pas, mais cherche à comprendre. De ce laboratoire insane jailliront les ultimes romans de l’auteur, dits de la « Trilogie Divine », mais L’Exégèse en tant que telle constitue une œuvre à part entière – pour peu que l’on ne rechigne pas à désigner ainsi un texte intime, écrit pour soi, et qui n’avait certes pas pour objet d’être publié un jour.

 

L’Exégèse, pour autant, ne nous était pas totalement inconnue – elle qui avait été abordée par les biographes de Dick, qui en révélaient çà et là des morceaux choisis ; on peut aussi évoquer la brève bande dessinée de Robert Crumb revenant sur cette expérience… Et nous connaissions bel et bien les traits essentiels de cette dernière.

 

Nous sommes en février-mars 1974. Dick, qui sort d’une relativement mauvaise passe, enchaîne alors les événements étranges, à caractère éventuellement hallucinatoire. Le rayon plasmatique rouge et or le frappe à la vision du pendentif en forme de poisson au cou d’une jeune fille aux cheveux noirs (forcément) – le symbole des premiers chrétiens pour se reconnaître en plein cœur des persécutions par l’empire romain, lui dit-elle. Et Dick s’interroge sur ce qu’il vit – le graphomane veut comprendre : sans doute est-ce Dieu qui lui parle ? Dieu… Dionysos, Érasme, l’évêque Pyke ? Haggia (sic) Sophia ? Les extraterrestres ? Les Soviétiques – auquel cas Stanislas Lem est sans doute impliqué ? L’interrogation de l’expérience, de manière très dickienne, débouche sur une interrogation de la réalité – et apparaissent alors peu à peu, avec cette conviction que « c’est toujours Rome », les murs oppressants de la « Prison de Fer Noir »… L’écoulement du temps lui-même doit être interrogé ! Et, avec lui, la notion d’entropie. Peut-être le temps s’écoule-t-il en fait en sens inverse ? Ou alors, il est orthogonal… La solution se trouve peut-être dans Parménide, ou bien dans la Gnose – plus probablement la Gnose… Dick compulse l’Encyclopedia Britannica avec l’enthousiasme d’un dilettante, et effectue des tirages du Yi King ; la vérité se trouve aussi bien dans les Actes des Apôtres que dans les conférences de Bergson, ou les tracts de la secte de surfeurs du coin. Au fond, tout est possible – jusqu’à l’éventualité que tout cela ne soit que des hallucinations provoquées par une épilepsie du lobe temporal… Mais, à tout prendre, pourquoi préférer cette explication à tout autre ? Après tout, Nixon est là ! Et si Nixon est réel, tout peut l'être...

 

L’entreprise est folle – l'entreprise sinon l’homme. Mais il est vrai qu’on pouvait avoir quelques doutes à ce sujet… Dans les premiers temps de ce questionnement maniaque, de cette quête de sens insensée, Dick confiait volontiers le fruit de ses méditations philosophico-théologiques à des amis et collègues, au fil de lettres improbables qui devaient en décontenancer plus d’un – ainsi Ursula K. Le Guin, qui, quand sortira Siva, émettra en public sa crainte que Dick soit devenu fou… ce qu’il n’appréciera guère. Aussi L’Exégèse adopte-t-elle rapidement une autre forme : des fragments intimes, cette fois, pas destinés à finir sous d’autres yeux que les siens. Pendant huit ans, du tournant de 1974 à son décès en 1982, Dick ajoutera page après page à son « journal philosophique » (pas vraiment un journal intime, en fait – au sens où ces feuillets, souvent non datés, ne rapportent pas des événements précis, mais seulement les réflexions qu’ils suscitent) – jusqu’à constituer cette somme colossale.

 

Et Dick ne se contente pas d’enchaîner les explications les plus folles et les plus fascinantes à son vécu quotidien – explications qu’il abandonne et remplace avec une légèreté qui ne le rend que plus sympathique. L’œuvre n’est pas qu’une quête philosophique dans le vide – et sans doute ne faut-il pas non plus se contenter d’y voir un cas clinique, même si c'est tentant. L’auto-analyse est de la partie, mais tout autant l’auto-critique, Dick revenant sans cesse sur son œuvre pour y déceler des signes précurseurs – c’est peut-être tout particulièrement ici qu’il se livre à une « exégèse », en mettant l’accent, sans surprise, sur Ubik, et aussi Coulez mes larmes, dit le policier, roman immédiatement antérieur aux expériences mystiques de 1974.

 

Et l’ensemble ne se contente pas d’être fascinant : le laboratoire débordant d’idées folles et géniales s’avère en définitive d’une pertinence étonnante… voire d’une cohérence inattendue jusque dans ses sautes d’humeur ; et disons-le, enfin – en fait de monstre cramé issu de la plume d’un auteur cramé, L’Exégèse s’avère… compréhensible ? Peut-être bien.

 

Aussi le présent ouvrage – et la somme colossale de travail qu’il représente, pour les anthologistes Jonathan Lethem et Pamela Jackson, taillant dans le gras, pour leurs nombreux annotateurs, pour Hélène Collon enfin, dickienne émérite qui traduit avec intelligence et sensibilité ce texte impossible –, le présent ouvrage, donc, se révèle pour ce qu’il est : bien plus qu’une curiosité absurde pour fans complétistes, une authentique plongée dans la psyché d’un génie (car à ce stade on ne parle plus de folie), éclairant son œuvre comme aucune critique ne pourra jamais le faire.

 

Certes, ce beau bébé n’est pas destiné à un lectorat très étendu – et même parmi les fans de Dick, il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui préfèreront passer outre. On ne les en blâmera pas. Pour les autres, L’Exégèse de Philip K. Dick jouera pleinement son rôle de monument – intimidant tout d’abord, d’une richesse insoupçonnée quand on s’en approche et que l’on en ausculte les secrets, avec pour guide l’artiste lui-même. Fascinant…

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Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 3 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2012-2013] 2014, 370 p.

 

ALL YOU NEED IS ROME

 

Troisième – et dernier – tome de la série plébiscitée de Mari Yamazaki Thermæ Romæ, dans cette édition intégrale cartonnée ; il reprend donc les tomes 5 et 6 de l’édition originale.

 

En concluant sa série probablement imprévue à la base, l’auteure en souligne d’une certaine manière les paradoxes – souvent en pleine conscience, je suppose, mais peut-être pas tout le temps ? Toujours est-il qu’à ce stade du récit, Thermæ Romæ a bien changé par rapport à ses premiers épisodes : l’idée aussi géniale qu’improbable (voire débile) qui avait suscité le premier épisode avait d’abord été déclinée sur un mode sans doute bien trop répétitif, à perpétuer le même schéma sur chacun des dix premiers épisodes, mais le tome 2 de l’intégrale avait (très heureusement en ce qui me concerne) changé assez radicalement la donne, d’abord en mettant en scène des « arcs » un peu plus étendus, ensuite en laissant tout bonnement tomber la formule : à partir de ce moment, notre héros Lucius Modestus ne faisait plus la navette entre Rome et le Japon à chaque épisode, et pour traiter de la seule question des bains, mais demeurait – bien malgré lui, d’ailleurs – au Japon, ce sur plusieurs chapitres.

 

Cet ultime tome reprend immédiatement là où le précédent s’était arrêté – à vrai dire en plein milieu d’une scène, sans que la qualification de cliffhanger me paraisse pertinente. Cette suite s’inscrit bien évidemment dans la lignée de ce qui s’était produit, donc, dans le tome 4 de l’édition originale (deuxième moitié du tome 2 de l’intégrale), avec un Lucius toujours coincé dans les sources thermales d’Itô au XXIe siècle… et une Satsuki follement amoureuse du Romain, et qui, le voyant monter à cru après bien d’autres bizarreries, en vient à envisager, émerveillée et peut-être un peu craintive, qu’il pourrait bien être ce qu’il prétendait, aussi incompréhensible cette éventualité soit-elle…

 

Ce qui va plus loin – car Mari Yamazaki avait longuement exposé comment la jeune fille qui rougit perpétuellement (et qui a peut-être un peu d’elle-même ?) ne pouvait au fond tomber amoureuse que d’un Romain… L’histoire vire ainsi de plus en plus à la romance dans ces ultimes chapitres – ce qui était plus que prévisible, et peut paraître vaguement navrant… Et, en dernier recours, à mon sens, cela n’est pas sans poser problème : en effet, arrivé à la fin de la série, qui m’a paru vraiment trop précipitée, d’autant plus qu’elle laissait bien des choses intéressantes en plan, j’ai eu l’impression d’une auteure dépassée par son bébé (ou son monstre, comme vous préférez ; mais je reviendrai en temps utile sur le bébé), et qui a décidé d’imposer le point final pour ne plus s’y perdre…

 

J’avoue que, la romance et moi, bon… Cependant, qu’on se rassure, ce qui faisait le charme de la BD demeure au milieu des amours contrariées puis bénies ; et si l’essentiel de l’action, de loin, se déroule au Japon, ce qui diminue la part « documentaire » de la série au moins concernant Rome, on y trouve encore nombre de bonnes idées, et de scènes très drôles – car la dimension humoristique de Thermæ Romæ continue à s’exprimer ici, même si c’est de manière sans doute moins unilatérale, et bien davantage entrecoupée de moments plus graves ou « romantiques » (avec tous les guillemets qui s’imposent).

 

TETSU – L’HOMME DE FER

 

L’idée de coincer Lucius au Japon avait eu une conséquence non négligeable : avec Satsuki, Mari Yamazaki avait introduit un personnage important, là où Lucius, jusqu’alors, était finalement le seul à capter l’attention de... la caméra, disons, et ce d’autant plus que les premiers épisodes étaient compacts et relativement déliés.

 

Certes, il y avait une exception, et de taille : l’empereur Hadrien himself. Mais le statut très particulier du personnage – figure semi-divine, à la majesté impénétrable – prohibait de le mettre sur le même plan que Lucius, et notamment dans la dimension éventuellement prosaïque qui devait d’une manière ou d’une autre s’attacher au héros de la BD (et ce alors même que le goût commun des deux personnages pour les bains impliquait son lot de considérations prosaïques).

 

Satsuki apportait donc un changement notable à la narration, que seul ce séjour prolongé au Japon pouvait autoriser. Dans cet ultime volume, Mari Yamazaki renforce cette dimension, avec un autre personnage essentiel : Tetsu, le grand-père de Satsuki (on mettra de côté la jument Hanako, même si elle a son importance dans le tome 5 originel – cruciale, en fait).

 

Et Tetsu est un chouette personnage – jusque dans sa dimension éminemment caricaturale. Le vieux bonhomme, masseur hors-pair (avec une technique rude sur le moment, mais ô combien efficace, et qui suscite son lot de scènes amusantes – au premier chef celle où Lucius, incapable de communiquer avec Tetsu, essaye de le « copier » au grand dam de ses victimes...), est d’une dignité froide et austère qui ne manque pas d’évoquer quelque anachronique samouraï archétypal, vivant pour la Voie, et constituant peu ou prou une incarnation de la Justice.

 

Mais Tetsu n’est pas qu’un digne vigilante à la nippone : aussi sévère paraisse-t-il, il n’est pas dénué d’empathie, et comprend bien vite que sa charmante petite-fille est désespérément amoureuse… et « d’un étranger ». Allons bon ! Mais Tetsu n’est en fait pas victime des préjugés qu’on aurait instinctivement envie de lui accoler. Si cet Occidental bizarre (même pour un Occidental) doit rendre sa petite-fille heureuse, il fera tout pour faciliter leur idylle ! Vraiment tout… Ainsi que nous le verrons dans la deuxième moitié de cet ultime tome, soit le volume 6 de l’édition originale.

 

BARBARES ET YAKUZAS

 

Mais, pour l’heure, si cette dimension du personnage est introduite, il importe avant tout d’asseoir la figure du justicier en lui. Qui trouve une occasion idéale pour s’exprimer : forcément (eh), des yakuzas ou pseudo-yakuzas sèment la zone dans les sources thermales d’Itô (et, idée intéressante mais qui hélas ne débouche finalement pas sur grand-chose, ils sont associés au patron grotesque et vulgaire qui, dans le volume 2 de l’intégrale, avait commandé des bains « à la romaine », projet sur lequel Lucius avait d’une certaine manière travaillé…).

 

Ce sera en fait l’occasion pour Tetsu d’apprendre à connaître le personnage de Lucius – même sans pouvoir échanger avec lui, puisqu’il ne comprend pas plus le latin que Lucius ne comprend le japonais : tous deux s’associent en effet pour lutter contre les malandrins (Lucius est scandalisé par ce qu’il devine des « projets immobiliers » de la clique, imposant de tout raser dans cette bourgade si charmante, pour mettre du neuf insipide à la place du pittoresque vieux, et il l’est tout autant par la brutalité des voyous promettant l’abattoir à la vieille jument Hanako, avec laquelle il a développé une relation assez cocasse…).

 

En tant que telle, oui, l’idée est parfaitement convenue – et plus encore l’enlèvement de Satsuki qui en résulte : les princesses sont faites pour être enlevées par les méchants, hein ? Mais Mari Yamazaki n’est pas naïve, et joue de ce caractère convenu avec autant de subtilité d’un côté… que d’outrance de l’autre : c’est enfin l’occasion pour elle de parodier la course de chars dans Ben-Hur ! Et, avouons-le, c’est très drôle.

 

Mais j’avance maintenant dans le volume et, si ce que j’ai écrit jusqu’à présent ne croulait pas sous le poids des révélations, je suppose qu’il vaut mieux placer ici l’habituelle balise SPOILERS – au cas où...

 

APERÇUS D’HADRIEN

 

Car un drame se produit entre-temps (au milieu de la trame impliquant les yakuzas) : Lucius, qui voulait tant retourner à Rome sans y parvenir (ou bien est-ce ce qu’il se prétendait ?), quitte brutalement les sources thermales d’Itô au moment même où il prenait conscience des sentiments de Satsuki à son égard… et de ses sentiments réciproques, auxquels il se montrait jusqu’alors parfaitement aveugle.

 

L’idée est au fond la même que celle qui avait décidé de son dernier voyage au Japon au pire moment – quand il s’entretenait avec l’empereur Hadrien lui-même de sa santé déclinante, de sa mort prochaine, et de l’avenir de Rome…

 

Aussi, passé le dégoût bien naturel de Lucius pour ce qu’est devenu Baïes – très vite ! – en son absence, soit ce qu’il redoutait pour l’avenir d’Itô si l’on laissait faire les voyous, le récit romain se focalise sur la personne d’Hadrien, dont l’auteure nous livre un tableau déchirant : oui, sa mort est plus que jamais imminente, et il a développé des pulsions suicidaires terriblement embarrassantes pour son entourage… Manière, au passage, de questionner la thématique du suicide dans un cadre occidental pré-chrétien – ce qui peut renvoyer à La Mort volontaire au Japon de Maurice Pinguet, et à son ouverture sur le seppuku de Caton d’Utique…

 

Mais c’est aussi l’occasion de développer un personnage à peine entraperçu jusqu’alors, mais dont on sentait déjà le potentiel autant charismatique qu’intellectuel : non pas le successeur désigné d’Hadrien, le futur Antonin le Pieux (entraperçu ceci dit, et d’un œil favorable), mais celui qui suivrait encore, le futur Marc-Aurèle – et l’empereur-philosophe en puissance apprend de la bouche même de Lucius les étranges péripéties de l’architecte au pays des « visages plats »… avant d’y assister de ses yeux.

 

TETSU – ÉPISODE 2

 

Car le séjour romain de Lucius, à ce stade, demeure bref : il retourne à Itô pour jouer à Ben-Hur, et, tout juste, approcher une nouvelle fois Satsuki… et disparaître devant ses yeux, au moment même où il lui avoue ses sentiments. J’ai mis la balise SPOILERS, hein ? Je peux donc le dire : ce bref retour est le dernier voyage de Lucius au pays des « visages plats »...

 

Mais le principe du voyage temporel n’est pas pour autant remisé de côté – car, fait inédit dans la série, mais nécessaire d’une certaine manière, il va maintenant affecter d’autres personnages : au Romain allant de Rome au Japon vont succéder des Japonais quittant le Japon pour Rome.

 

Mais Mari Yamazaki se montre peut-être surprenante, ici ? Tout laissait croire, depuis l’introduction du personnage de Satsuki, que, si un personnage japonais devait effectuer ce saut dans le temps, ce serait elle.

 

Mais l’auteure a développé entre-temps le personnage de Tetsu… qui, au fond, est peut-être bien davantage approprié pour pareille tâche, car ne disposant pas du bagage historique de sa petite-fille, et ne sachant pas un mot de latin ; la dignité austère caractéristique du personnage renforce encore le trait : il est le véritable alter-ego japonais de Lucius – du coup, en voyageant à son tour, il opère comme un véritable reflet dans un miroir.

 

D’où la reprise, mais inversée, des mêmes thèmes – et la mise en avant des bains, une fois de plus, mais aussi de certains gimmicks associés aux premières excursions temporelles de Lucius, comme par exemple la dégustation enthousiaste de mets exotiques…

 

Enfin, la dignité et la compétence de Tetsu, dont les massages violents font des miracles, lui valent d’aller rendre visite à Hadrien, et ainsi de croiser Lucius – le temps d’un adieu...

 

DÉTERRER LUCIUS

 

Satsuki, en comparaison, a finalement quelque chose de fade. Son obsession pour les bains, qui est obsession pour Lucius, a peut-être là encore quelque chose de l’auteure, mais tombe un peu à plat, ai-je l'impression – même quand celle que Lucius prenait pour Diane prie Minerve de lui ramener le Romain… ou de l’emmener à lui.

 

Une idée plus intéressante : Satsuki, l’archéologue, entreprend d’une certaine manière de « déterrer » Lucius – en confiant des recherches sur cet inconnu à ses étudiants, puis en opérant elle-même des fouilles archéologiques à Baïes, la ville où est bel et bien mort Hadrien… et où Tetsu a donc croisé Lucius – Tetsu qui, par ailleurs, finance les travaux de sa petite-fille : il est décidément prêt à tout pour elle, et, sans doute, éprouve un profond respect pour Lucius, aussi « bizarre » soit cet « étranger ». À vrai dire, c’est peut-être la seule chose qu’il a véritablement ramenée de Rome ? Tetsu n’est visiblement guère étonné par tout ce qu’il y a vécu, cette expérience hors du commun… qu’il appréhende avec la sérénité et la sévérité d’un vieux bonze.

 

Les fouilles produisent une scène à la fois intéressante et pas totalement satisfaisante – quand Satsuki déterre, sans doute un peu trop facilement, mille et un témoignages des voyages nippons de Lucius, dont elle comprend enfin l'objet, sous les quolibets de ses collègues chercheurs, qui la prennent peu ou prou pour une folle…

 

Mais peut-être l’idée d’une Satsuki folle doit-elle justement être privilégiée ? Car elle apporterait une coloration différente à l’ultime épisode de la série – autrement guère satisfaisant...

 

EXPÉDIER…

 

C’est un paradoxe, peut-être – ou pas : la série si longtemps bancale à mes yeux, et qui aurait peut-être gagné à être écourtée de quelques épisodes parmi les premiers, s’achève bien trop brutalement ici. D’autant que c’est alors la dimension « romance » qui est privilégiée, même avec le biais science-fictif que l’on sait, et pour aboutir à un « happy end » que je n’ai vraiment pas trouvé convaincant… Les ellipses s’accumulent, avec une densité déconcertante, jusqu’à ce que « FINIS » apparaisse à l’écr… pardon, sur la page – en donnant l’impression d’une auteure soulagée de mettre un point final à son bébé, et justement en en dessinant un autre.

 

Le plus fâcheux est cependant ailleurs – et c’est que Mari Yamazaki a laissé beaucoup de choses en plan, au Japon comme à Rome ; l’histoire s’achève en faisant l’impasse sur nombre de sous-intrigues, et cela ne fait que renforcer cette impression de précipitation.

 

Peut-être est-ce pour cela que Satsuki est la tête d’affiche de cet ultime épisode ? Elle voyage bien sûr à son tour dans le temps, comme un moyen, peut-être autant que de concrétiser la romance, de mettre fin aux lazzis des archéologues ; par ailleurs, sur place, son bagage ne lui est finalement pas si utile que cela, car, d’une certaine manière, il ne la rend que plus sensible à tout ce que cette expérience hors-normes peut avoir de troublant – Tetsu, finalement, s’en sortait bien mieux, parce qu’il ne s’embarrassait pas de ce genre de considérations, homme pragmatique avant tout… La « princesse », à la différence de son grand-père, a besoin d’une aide extérieure – qui débouchera sur le « happy end » romantique, lui-même une conclusion à la fastueuse cérémonie voyant Antonin le Pieux succéder à feu Hadrien, dans la liesse.

 

Et c’est assez frustrant, oui.

 

Mari Yamazaki, dans ses commentaires accompagnant les épisodes (souvent très intéressants), avance qu’elle n’en a pas fini avec tout cela – et qu’elle y reviendra le moment venu ; car elle est parfaitement consciente d'avoir laissé bien des choses en plan. Je ne sais pas ce qu’il faut en penser… Mais, officiellement, la série s’arrête là, et Mari Yamazaki est depuis passée à autre chose – dont une autre série dans la Rome antique (bon sang qu'accoler ces deux mots est douloureux !), consacrée à Pline, et dont je vous parlerai sans doute prochainement.

 

BILAN DE LA SÉRIE

 

Tirer un bilan de la série dans son ensemble n’est pas si évident que cela. Thermæ Romæ est très certainement une œuvre originale – au point de l’improbabilité. Je suppose que cela lui confère un bon point d’office. L’auteure se montre assez subtile sur la durée, questionnant même une vague tentation réactionnaire inhérente à la BD de manière très lucide, elle fait un bon usage de sa documentation abondante, et elle sait par ailleurs concocter régulièrement des scènes très drôles, inattendues et ô combien efficaces.

 

Est-ce suffisant pour justifier le succès colossal de cette série qui ne devait probablement pas en être une à l’origine ? J’en doute un peu. Thermæ Romæ est indubitablement une bande dessinée de qualité, mais à ce point ?

 

Au milieu de tous ses atouts, elle souffre en effet occasionnellement de quelques défaillances – dont, non des moindres, la répétitivité de la formule dans les premiers épisodes, et, à l’autre bout, cette fin expédiée, guère satisfaisante, et qui laisse bien trop de choses en plan, sacrifiées à une romance hélas convenue et qui me laisse parfaitement… de marbre, disons.

 

La série mérite assurément qu’on y jette un œil, et sans doute les autres œuvres de Mari Yamazaki de même – et je vous causerai donc sans doute prochainement de Pline… en redoutant peut-être à nouveau la formule ? Un préjugé – n’en tenez pas compte.

 

On verra bien ce que ça donnera.

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Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

Publié le par Nébal

Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

NAKAMURA Hikaru, Les Vacances de Jésus et Bouddha (Saint Young Men), vol. 1, [Saint Oniisan, vol. 1], traduction [du japonais par] Étienne Robert, Paris, Kurokawa, [2008, 2011] 2015, 144 p.

 

J’AURAIS PAS DÛ

 

Les achats impulsifs, des fois, c’est le mal – et prendre le temps se renseigner avant d’acquérir une BD (ou tout autre chose) peut sans doute s’avérer salutaire… Encore que, là, les bons échos dominant globalement les mauvais, j’aurais pu me faire avoir quand même.

 

Or, pas de mystère, concernant ce premier tome des Vacances de Jésus et Bouddha, série de la mangaka Hikaru Nakamura bénéficiant d’un succès plus que confortable au Japon (dans les dix millions d'exemplaires écoulés ; je ne sais pas ce qu’il en est chez nous, mais douze volumes parus, je suppose que ça doit se vendre), je me situe clairement dans le camp des hostiles. Mais vraiment – au point d’avoir envie de faire péter les superlatifs et les invectives !

 

Pour dire les choses comme elles sont, j’ai peiné à la lecture de ce premier tome pourtant court, j’ai plus d’une fois grincé des dents ce faisant, ou simplement constaté, sur un mode plus navré, que ce manga censément humoristique ne m’a pas fait rire une seule fois, et peut-être tout juste sourire, allez, une ou deux fois ? Mais l’agacement l’emportait largement en définitive – associé à l’incompréhension de ce qui a pu faire le succès de cette chose : j’ai trouvé ça horriblement mauvais ; en fait, j’ai le sentiment que cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi mauvais ; au point même où je me suis demandé si ce n’était pas la pire BD que j'avais lue depuis, oh, allez : quinze ans ?

 

Vous allez dire que j’exagère. Objectivement, c’est très possible. Mais je ne me sens pas de retenir une telle réaction de rejet. Péremptoire, je dirai donc que ce premier tome est une purge, qui m’a d’emblée vacciné de la curiosité de lire la suite ; et je suis d’autant plus peiné/énervé par ce désastre que le pitch de la série était très enthousiasmant…

 

UN PITCH SYMPA, MAIS…

 

Oui, tout ça partait plutôt bien…

 

Nous avons donc Jésus et Bouddha, qui ont eu beaucoup de boulot aux environs du tournant du millénaire. Les deux « entités » décident alors de prendre un peu de repos après cette période d’hyperactivité – or les deux se connaissent, forcément, et décident de prendre ensemble des vacances au Japon ; ils louent un appartement au nom de MM. Saint, et c’est pour eux l’occasion de découvrir le monde (ou plus exactement le Japon) « à hauteur d’homme ». D’apparence plutôt jeune en dépit de leurs milliers d’années, Jésus et Siddhârta jouent donc aux touristes en t-shirts, dans un pays qui les fascine autant qu’il les surprend.

 

Au fond, ça n’est sans doute pas si original, comme pitch… Juste une version (théoriquement...) un peu plus blasphématoire (mais très, très gentiment…) de De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett (ou, d’ailleurs, d’American Gods de Neil Gaiman tout seul), ou du jeu de rôle In Nomine Satanis/Magna Veritas (euh, époque « classique… »), mais s’en tenant au camp « céleste ».

 

Pas si original, mais plutôt alléchant, oui ! En tout cas, dans l’idée, ça me parlait pas mal… Et la couverture, avec Jésus et Bouddha « casual », t-shirts débiles (attention : « Doux moi-même » est peut-être le gag le plus drôle de tout ce ratage, et je le connaissais déjà…), sac en bandoulière, guide touristique ou appareil photo en main… OK, plutôt amusant !

 

Sauf que non.

 

PAUVRETÉ DES GAGS – S’IL S’AGIT BIEN DE GAGS

 

Les Vacances de Jésus et Bouddha se présente comme une BD comique. Le problème est qu’elle n’est pas du tout drôle – pas… du… tout. Ce qui est un peu ennuyeux, tout de même.

 

En effet, l’auteure ne fait absolument rien de son pitch croquignolet. En tant que tel, il est une mine, promettant bien des gags absurdes, du comique de situation et/ou de répétition, des anachronismes et compagnie à foison, et une toute petite touche d’irrévérence peut-être…

 

Mais non. Le pitch est là, mais rien n’en découle – rien de drôle. Hikaru Nakamura – et ses lecteurs, faut croire – semble considérer qu’il suffit de mettre, ici Bouddha, là Jésus, pour susciter automatiquement le rire. C’est sans doute l’idée de base… mais il n’y a donc en fait pas de gags, ou très peu ; car rien n'est développé au-delà.

 

Jésus tient un blog, uh uh uh. Oui, c’est là qu’il faut rire – le contenu du blog n’a pas d’importance.

 

Bouddha va dans le métro, oh oh oh. C’est là qu’il faut rire, parce qu’il ne s’y passe à peu près rien.

 

Jésus et Bouddha mangent une pizza warf warf warf.

 

Ah et puis y vont aux bains aussi ROFL XD PTDR.

 

…

 

Vous avez là l’essentiel de ce premier tome : nos héros qui se trouvent en décalage dans des situations incongrues pour eux, mais ça s’arrête 95 % du temps là. Il n’y a pas de gags à proprement parler – il n’y en a que des amorces, visiblement jugées autosuffisantes, pourtant bien fainéantes.

 

Et ça n’est absolument pas drôle. Au mieux, quelques très, très vagues sourires çà et là – Jésus constate qu’un certain Judas le lurke sur Internet, ah ah ah. Ne prenez pas la peine de fouiller dans le détail, il n’y a rien de plus drôle que ça dans tout ce premier tome.

 

À ce stade, j’ai même trouvé sidérant qu’on puisse livrer une BD pareille, avec un tel sujet, sans rien produire de plus amusant – c’est comme si l’auteure avait délibérément gommé tout ce qui aurait pu être drôle pour s’en tenir à une épure… de rien du tout. Et ce d’autant plus que les quelques gags « théologiques » qui surnagent malgré tout sont au moins aussi navrants (et parfaitement innocents).

 

Et ça ne marche vraiment pas. D’autant que le comique de répétition n’arrange rien : ah ah ah Bouddha il a un truc au milieu du front, alors les gens ils appuient dessus comme si c’était un bouton alors ça lui fait mal à la tête ah ah ah ; oh oh oh Jésus les lycéennes elles disent qu’il ressemble à Johnny Depp oh oh oh.

 

Produire quelque chose d’aussi fade avec un sujet pareil relève de la performance artistique.

 

Et le résultat n’est pas seulement pas drôle, il est aussi invraisemblablement gamin – c’est d’autant plus invraisemblable que le propos ne devrait pas avoir grand-chose de puéril, à la base. Au final, Les Vacances de Jésus et Bouddha, c’est à peu près aussi inoffensif, moche et niais que Placid et Muzo, mais en moins drôle.

 

(Oui, je sais.)

 

(Non, je n’exagère pas.)

 

LEÇONS D’HUMOUR PAS DRÔLE

 

Une chose me dépasse tout particulièrement, ici – et c’est que cette BD fondamentalement pas drôle du tout… semble se piquer de leçons d’humour ?

 

Et à deux reprises. Une seule, j’aurais pu vaguement comprendre – et interpréter la chose comme une sorte de gentille humiliation des protagonistes par une auteure désireuse pour le coup de ne pas être drôle, mais la deuxième occurrence, outre qu’elle relève d’un certain « comique de répétition » propre à la BD (assurément répétitive, mais tout aussi assurément pas comique pour un sou), m’a conduit à envisager, la goutte au front… que Hikaru Nakamura pensait véritablement livrer quelque chose de drôle. Et qu'il n'était pas pertinent de se poser la question du premier ou du second degré, etc.

 

La première fois, nous avons Jésus et Bouddha naviguant dans un festival, et qui se retrouvent embringués dans un spectacle comique amateur. Le terme n’apparaît pas dans la BD en français, mais je suppose qu’il s’agit de manzai, certes pas la forme d’humour japonaise la plus facile à exporter. Toujours est-il que cette scène n’est absolument pas drôle, le spectacle improvisé par « Perma et Chevelu », ainsi que, ah ah ah, ils appellent leur duo, ah ah ah (c’est le gag le plus « drôle » de toute la séquence, une fois de plus), est parfaitement affligeant.

 

Délibérément ? J’ai donc voulu le croire… L’idée était alors que Jésus et Bouddha, tout divins qu’ils soient, étaient parfaitement ridicules dans ces situations si peu en accord avec leurs personnages. OK, c'est l'idée de base, après tout.

 

Mais, plus loin, nous voyons Bouddha, fanatique de la BD que lui a consacré le grand Osamu Tezuka, envisager encore qu’à reculons (ou timidement) de devenir lui-même mangaka, et de livrer des histoires drôles. Dans un registre théologique marqué. Sauf que c’est tout aussi navrant – mais sans l’ambiguïté du spectacle de manzai, cette fois. Et la scène s’accompagne, d’une certaine manière, de commentaires de l’auteure quant aux moyens de provoquer le rire en bande dessinée ?!

 

Je n’osais pas me l’avouer jusqu’alors, mais je crois que c’est ici que j’ai définitivement dû faire avec : Hikaru Nakamura se foutait de ma gueule, et ce depuis le début. C'est pas possible autrement.

 

DESSIN SANS INTÉRÊT ET MISE EN PAGE PÉNIBLE

 

Bon. Un truc pas drôle, donc. Un truc puéril et qui ne tient pas les promesses de son pitch. Mais c’est une BD : le graphisme rattrape peut-être la chose ?

 

…

 

Vous voulez rire ?

 

Si j’ose dire.

 

Non, donc – le graphisme ne rattrape absolument rien du tout. Le dessin est tristement fade et moche – il n’a pas de personnalité, et, même dans son classicisme ultra-simpliste, il ne convainc pas. Rien n’en ressort, personnages et décors sont tout aussi ternes et sans intérêt.

 

La mise en page n’arrange rien – globalement classique là encore, mais aussi régulièrement confuse, elle participe en outre de l’effet « pas drôle pour un sou » de la BD, notamment en glissant çà et là des « gags » purement textuels totalement affligeants, au moins un par chapitre. Exemple : « Bouddha a acheté le DVD d’entraînement sportif Billy’s Bootcamp », suivi la page d’après de : « Jésus doute de l’efficacité des méthodes pour maigrir comme Billy’s Bootcamp car cela demande trop d’efforts pour y arriver. » Oui, c’est le gag – double, aha. Méga fun, non ? Et pas le moindre rapport avec le contenu des deux planches, au cas où… Et les phylactères narratifs sont globalement du même tonneau. Sans même parler des paroles hors-phylactères, d'un prosaïsme pénible.

 

J’y étais au début indifférent ; à force de répétition, ça a fini par carrément m’énerver…

 

PLUS JAMAIS ÇA

 

Bilan sans appel : ce premier tome est une purge absolue, et je ne veux rien savoir de la suite. Une BD absolument pas drôle, alors qu’elle prétend sans cesse l’être ; une BD moche et mal foutue par ailleurs ; au mieux aucun intérêt, au pire de quoi montrer les crocs.

 

Je ne comprends tout simplement pas comment une merde pareille a pu avoir un tel succès – et pas seulement au Japon, faut croire (là, le décalage culturel aurait pu l’expliquer, j’imagine ?).

 

Plus.

 

Jamais

 

Ça.

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Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 3 : L’Ange de la mort (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 206 p.

 

OH GALLY GALLY

 

Glénat poursuit sa réédition du célèbre manga de Yukito Kishiro Gunnm, dans un format dit « édition originale » en principe plus respectueux de l’œuvre que celui sous lequel je l’avais découvert dans les années 1990.

 

Relire les deux premiers tomes avait globalement été un vrai plaisir, même si non exempt sans doute d’une forme de nostalgie à même de fausser la donne. Cependant, avec ce troisième tome, le regard que je porte sur la série change radicalement. En effet, les deux premiers volumes, je les ai longtemps lus et relus… mais sans aller forcément beaucoup plus loin. Et notamment, sans doute, à cause de ce rutilant troisième tome, à l’esthétique assurément travaillée et efficace, mais aux thématiques qui me laissaient au mieux froid… J'étais surpris, par ailleurs, que cela arrive aussi tôt dans le déroulement de la série, ma mémoire me jouait donc des tours.

 

Car Gally, ici, n’est plus la charmante jeune fille et l’impitoyable chasseuse de primes des deux premiers volumes, d’une fraîcheur touchante au milieu de la violence de la Décharge, et ce alors même qu'elle incarnait ironiquement partie de cette violence ; ici, elle n’est même plus tout à fait un mystère, si ça se trouve ! Car elle consacre l’essentiel des pages de ce troisième tome, en attendant la suite, à un arc stéréotypé et de nature à me navrer, en y devenant… une sportive.

 

Allons bon.

 

BYE BYE YUGO

 

Mais, tout d’abord, il nous faut comme d’habitude « finir » le tome précédent… Et les raisons de ce découpage me laissent toujours aussi perplexe. La fin du tome 1 se trouvait dans le tome 2, la fin du tome 2 se trouve « logiquement » dans ce tome 3 – mais la distance entre les volumes en atténue sensiblement l’effet, ai-je l’impression ; et j’ai du mal à croire qu’on puisse justifier ce procédé au nom du cliffhanger et de la surprise – car le sort de Yugo, ici, n’a décidément rien de surprenant.

 

Nous l'avions laissé en plein milieu d'une petite explication avec le truand Vector, qui lui extorquait des sommes folles, impliquant des activités criminelles, en prétendant pouvoir arranger son départ pour Zalem – le rêve, l’unique rêve, du jeune homme. Aidé par une Gally amoureuse, il avait compris seulement alors qu’on l’escroquait – et bien sûr qu’il se faisait avoir ! C’est Kuzutetsu ! On ne peut pas quitter la Décharge pour la cité flottante de Zalem ! Quel imbécile…

 

Une révélation tenant de l’évidence – mais qui n’en est pas moins un rude choc pour Yugo. C’est une chose qui arrive, hein – voyez les militants reli… politiques, par exemple. Bon, bref : Yugo pète un câble.

 

Et, à propos de câble, il décide d’en grimper un – un de ces énormes conduits qui relient Zalem aux Usines de Kuzutetsu… Il ne peut pas voler jusqu’à Zalem ? Il marchera ! Ce qui est bien évidemment impossible, et l’utopie des nuages a naturellement prévu quelques mesures pour se préserver des intrus qui auraient cette idée saugrenue… Un bon moment sur le plan graphique, qui joue de ce thème fondamental de Gunnm, série où les corps cybernétiques sont réduits en charpie mais où la vie demeure malgré tout.

 

Mais, vous savez quoi ? L’amour de Gally ne sera pas suffisant pour sauver Yugo de sa folie. Surprenant, hein ?

 

Échec sur toute la ligne, ma petite – ou tout le câble, avec des morceaux qui collent un peu.

 

Elle a donc de quoi péter un câble elle aussi…

 

MOTORBALL

 

Le tome 3 « véritable » commence alors, avec un Ido quelque peu négligé, qui part à la recherche de Gally, laquelle ne s’est plus manifestée depuis la fin tragique de Yugo ; ses pérégrinations vaguement aléatoires le conduisent à l’autre bout de la Décharge, presque un autre monde, et il y découvre enfin le pot aux roses : Gally… est devenue… une sportive ?!

 

Pas n’importe quel sport, hein ! Du motorball – un ersatz adapté de tant de sports violents de la science-fiction littéraire, cinématographique ou vidéoludique : rollerball et speedball, notamment… Dans le motorball, des candidats dotés de corps adaptés mais aussi réglementés (pour éviter une trop grande inégalité de départ entre les concurrents, qui serait due à un plus grand talent cybernétique, ou, bien sûr et surtout, aux capacités financières supérieures autorisant des achats impensables pour les autres…), des sportifs, donc, se livrent à un mélange de course, de match de rugby et de sport de combat. Ils sont sur un circuit, et doivent toujours aller en avant ; ils ont une balle à attraper et conserver pour « marquer » ; et ils ont des concurrents tout aussi portés qu’eux-mêmes à l’ultraviolence, et prêts à tout pour empêcher un autre de remporter la manche en conservant la balle : la baston est de la partie, elle est même l'essentiel pour bon nombre d'amateurs…

 

Côté spectateurs, il y a plusieurs manières de révérer connement ses idoles sportives. Les plus pauvres se contentent sans doute d’assister aux matchs depuis des gradins surpeuplés et bourrés d’angles morts ; mais d’autres peuvent bénéficier d’une forme d’immersion virtuelle, qui les plonge dans la course en leur faisant littéralement prendre la place d’un joueur (OK, classique, mais intéressant).

 

Et c’est comme ça qu’Ido « retrouve » Gally – avec des guillemets, parce que la sportive ne semble pas désireuse de s’entretenir avec Ido ou, pire encore, de retourner à son ancienne vie, même si elle gardde toujours un profond respect pour celui qui l'a ressuscitée ; tandis que ce dernier, sous le coup d’une impulsion… étonnante, suppose qu’il pourrait être bienvenu de filer un bon coup de pied au cul à sa protégée partie en roue libre.

 

LE SPORT, C’EST TROP LA MORT

 

Mais le motorball occupe donc une place très importante dans ce troisième tome – hélas ? Je sais que le procédé a ses fans, mais je n’en fais pas partie – d’autant que ces idées de sport, de compétition, de « you can get it if you really want » (mais ta gueule !), non, ce n’est vraiment pas ma came… Surtout quand Gally est aussi évidemment supérieure à tous les autres, mais aussi d’une arrogance dont elle n’était guère coutumière jusqu’alors ; d’une certaine manière, on est plus dans Rocky 3 que dans Rocky, disons. Beuh...

 

Techniquement ? C’est bien fait, je suppose que je ne peux pas prétendre le contraire… Ou du moins graphiquement, en tout cas : le trait de Yukito Kishiro est toujours pertinent, et parvient tant à susciter une esthétique cohérente et finalement inventive qu’une sensation de vitesse nécessaire au rendu de l’action (même si, du coup, la lisibilité des combats est plus ou moins assurée).

 

Sur le plan du récit… C’est déjà moins convaincant – parce que terriblement convenu, surtout. Gally fait ses débuts en troisième division, fascine tout le monde, grimpe en deuxième, la première en ligne de mire… Et d’ici-là ? Baston, baston, baston, Gally gagne, et ses concurrents survivants sont tous sidérés par son talent, ce dont leurs yeux forcément exorbités témoignent, etc.

 

D’un ennui mortel – pour moi ; et ce n’est certes pas la « description » des « coups spéciaux » (arts martiaux coréens, technique germanique entrant en résonance avec le Panzerkunst de Gally, qui fait forcément des ravages) qui y change quoi que ce soit, ça ne me fatigue que davantage.

 

GALLY, IDO ET LES AUTRES

 

Heureusement, les choses sont un peu moins navrantes en dehors du circuit. Voire réussies. Même s'il y a là aussi quelques pains occasionnels…

 

C'est que les personnages peuvent encore poser souci, à cet égard. Et les changements dans le comportement d’Ido et de Gally ne sont peut-être pas les moindres de ces difficultés ? J’avoue avoir du mal à comprendre… surtout Ido, disons. Gally « justifie » après tout sa nouvelle carrière au nom de la nécessité du combat, pour affiner son Panzerkunst et peut-être en apprendre davantage sur elle – pour moi, ça sonne faux, mais j’imagine qu’un drame tel que la mort de Yugo peut sans doute plonger quelqu’un dans ce genre de délire obsessif, le sport comme la drogue, mouais…

 

Mais Ido ? Ido qui était parti à la recherche de Gally, mais qui, une fois qu’il l’a retrouvée, ne semble plus désireux que d’une chose, lui donner une leçon, et sans rien savoir au juste de ce dans quoi il s’engage ? Je suppose qu’on pourrait tenir le même argumentaire que pour Gally, en le pimentant de jalousie, oui ; mais je demeure quand même un brin sceptique… Bon, admettons. Et relevons qu’un bref élément, ici, semble s’inscrire davantage dans une trame générale : la conviction chez certains habitants de Kuzutetsu que la marque au front d’Ido fait de lui un « docteur », ce qui suppose donc qu’ils ont déjà vu ce signe, hérité de Zalem…

 

Le motorball pourrait autoriser des personnages intéressants, dans l’absolu, mais l’auteur, ici, multiplie plus que jamais les caricatures, et les concurrents de Gally comme les gens autrement plus sympathiques qui gèrent son « écurie » sont finalement bien ternes – admettons cependant que le « patron » toxicomane au masque de cuir s’en sort un peu mieux que les autres.

 

Mais deux nouveaux personnages sont sans doute plus marquants. Tout d’abord, Shmila, une (charmante, voire über-fantasmatique) jeune fille que sauve Ido d’une bande de violeurs. La jeunette, un peu écervelée peut-être, hyper-expansive assurément, et du genre à crier tout le temps, n’est pas sans attraits, même si elle n’est certainement pas d’une profondeur sidérante ; elle permet tout de même de mettre en scène quelques gags, dont celui, récurrent, qui l’oppose à Gally – laquelle est toujours suivie dans ce volume par une petite bestiole kawaii, sorte de mini-cyclope sans membres et volant grâce à une hélice sur sa tête… Or Shmila fond pour le petit machin, et aimerait bien le récupérer ; mais Gally n'est pas d'accord.

 

Enfin, il faut aussi compter avec le frère de Shmila, Jasugun – ou l’Empereur… du motorball. Le n° 1 de la première ligue, autant dire l’objectif de Gally – auquel Ido s’est donc lié, via Shmila. Le champion n’est pas un bonhomme détestable et arrogant ; tel qu’il est dépeint ici, il est plutôt cool, en fait… et, en tout cas, Yukito Kishiro, parvient bien à exprimer son charisme hors-normes.

 

EN EXTÉRIEUR

 

Tout ce petit monde, cela dit, ne peut donc véritablement briller qu’en dehors de l’arène du motorball. Les meilleures pages de ce troisième tome, et de loin, se déroulent « en extérieur », dans des rues bondées où se marchent littéralement dessus des milliers d’habitants de la Décharge, dans une atmosphère de souk très bien rendue. Il y a de la vie dans ces cases – des bruits, des odeurs, une ambiance… Ça fonctionne très bien, et c’est un bon moyen de « sauver » les personnages.

 

Même s’il y a quelques ratés, hélas… Et notamment cette scène parfaitement ridicule où Jasugun, rencontrant pour la première fois Gally, lui fait un speech mystico-martialo-mes-couilles sur le chi, avant de l’affronter dans un bras de fer… où la cyborg, d’elle-même et sans vraie raison (à moins d’y voir une pulsion suicidaire, j’imagine ?) met sa vie en jeu – en posant littéralement son cœur sur la table. Ce qui aurait pu faire sens, ou, dans une tout autre optique, aurait pu être drôle, mais n’est ici que navrant…

 

C'est une manière, en effet, de revenir au principe du « tournoi » dans un environnement qui bénéficiait grandement de s’en être émancipé. Saleté de « tournoi »…

 

NEKKETSU ?

 

Oui, j’ai vraiment l’impression que c’est ce « tournoi » qui fout la zone – avec sa gratuité, qui est tout autant la répercussion un peu fainéante d’un code sur une série qui valait mieux que ça…

 

En fait, ça m’a ramené à une époque antérieure à ma découverte de Gunnm­ – quand j’étais un gamin et que je cramais des journées entières à zyeuter sans vraie passion le Club Dorothée, où les séries animées japonaises usaient souvent de ce « principe », ainsi Dragon Ball (mais c’était sauf erreur avant que je décroche du fait de Dragon Ball Z, dont je n’ai jamais compris le succès auprès de mes petits camarades et de tant d’autres), ou, d’une certaine manière, Les Chevaliers du Zodiaque (que j'ai vite détestés)...

 

À l’époque, bien sûr, je ne savais absolument rien des codes des animes comme des mangas. En fait, jusqu’à une époque très récente, je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait bien être un shônen, et je ne n’ai découvert le concept de nekketsu que plus récemment encore – sur ce blog, en fait, il y a quelque mois à peine, quand un aimable lecteur me l’a mentionné à propos de mon retour sur le premier tome de One-Punch Man. Ce qui m'a donc ramené à cette enfance presque bénie... et à mes goûts dès cette époque ? Peut-être pas quand même... Mais cela a de quoi m'inciter à envisager les choses d'un œil différent, là maintenant. À l’évidence, tout cela reste encore bien abstrait à mes yeux, et sans doute ne suis-je pas très bien placé pour faire à mon tour usage de ce concept, semble-t-il développé par Osamu Tezuka himself, puis sempiternellement repris par la suite…

 

Mais, quand je regarde Gunnm avec un minimum de recul (mais à m’en tenir à ces trois premiers tomes, hein, ça peut fausser la donne), je suppose que cette série relève largement de ce registre, et ce en dépit de sa « classification » seinen. En fait, c’était un point que j’avais déjà timidement abordé dans mon compte rendu du premier tome, mais je ressens le besoin d’y revenir… Cela dit, c’est peut-être justement parce que je suis obnubilé par ce principe du tournoi qui me paraît si décevant – et, pour le coup, un peu paresseux… J’ai l’impression d’un « passage obligé », qui en tant que tel n’apporte pas grand-chose et ne fait véritablement sens que dans une perspective où la reprise des codes l’emporte sur l’inventivité, jusqu’à constituer une valeur en soi, et peut-être même la seule qui mérite qu'on s'y attarde.

 

Gunnm n’était sans doute pas exempte de tels codes dès le départ – et de codes pouvant donc figurer sur la feuille de route du nekketsu : si le héros typique du registre est un jeune garçon orphelin, je ne suis pas certain que le seul sexe de Gally suffise vraiment à en faire quelque chose de totalement différent ; la quête, l’innocence voire la naïveté, le combat contre le mal, le rôle des amis dans ce combat, le héros qui se relève plus fort que jamais en puisant dans sa force intérieure… Tout cela, à vrai dire, dépasse allègrement le nekketsu – mais justement : le principe du tournoi, lui, parce qu’il est autrement spécifique, ne laisse plus guère de place à l’ambiguïté, et j’ai l’impression, un peu navrante, qu’il n’en devient que davantage une forme d’étendard ou de signe de ralliement – comme une manière de dire au lecteur : « Tu veux des codes ? T’en auras ! »

 

DOMMAGE…

 

Je me fourvoie peut-être totalement. Ce que je sais, c’est que ce parti-pris du motorball, dans ce troisième tome, me déçoit dans les grandes largeurs – il ne correspond pas à ce que je recherche moi, et que je trouvais dans les deux premiers tomes, lus et relus à l'époque, encore relus plus récemment avec satisfaction.

 

Est-ce mauvais pour autant ? Ce troisième tome est-il à jeter ? Non... Le dessin est irréprochable, et, comme dit plus haut, la plupart des scènes « en extérieur » sont intéressantes, parfois même très réussies, car bénéficiant d’une ambiance remarquable ; les amateurs d’action trouveront par ailleurs de quoi se satisfaire, tant sur le circuit de motorball qu’ailleurs – avec éventuellement en avant la scène étonnante où Ido sauve Shmila de ses agresseurs. Et, côté personnages, avec des hauts et des bas, il y a tout de même de quoi faire, j’imagine...

 

Mais ce motorball m’ennuie quand même – il m'ennuie vraiment ; et je n’y reconnais plus tout à fait Gally.

 

Et la suite ? Un souci : je ne sais plus du tout ce qu’il en est – comme dit en introduction, je n’avais pas vraiment lu les épisodes ultérieurs à l’époque, et ne me souviens absolument pas de leur contenu… Mais si ça continue sur cette lancée de la compétition sportive, ma foi, je suppose qu’il vaudra mieux pour moi lire autre chose – qui ne m’évoquera pas autant un triste gâchis ? En espérant que le niveau remonte... On verra.

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