Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

The Last Celt, de Glenn Lord

Publié le par Nébal

The Last Celt, de Glenn Lord

LORD (Glenn), The Last Celt. A Bio-Bibliography of Robert E. Howard, edited and compiled by Glenn Lord, introduction by E. Hoffmann Price, New York, N.Y., Berkley Windhover Books, [1976] 1977, 415 p.

 

Où l’on poursuit les lectures autour de Robert E. Howard avec un ouvrage sans doute essentiel en son temps, mais nettement moins utile aujourd’hui… Un ouvrage, aussi, dont la couverture s’avère étrangement trompeuse.

 

Déjà, ce n’est pas tout à fait un ouvrage de Glenn Lord (qui gérait alors les droits de Howard hors Conan, si je ne m’abuse, et a été d’un grand poids dans le développement des études portant sur l’auteur), même si c’est bien ainsi qu’il figure en bibliographie : il serait plus juste de dire qu’il s’agit d’un ensemble compilé et édité par Glenn Lord – on y croise bien des auteurs au-delà.

 

Par ailleurs, il ne s’agit guère, contrairement à ce que prétend le sous-titre, d’une « bio-bibliographie » : en fait de biographie, on ne dispose que de quelques brefs articles, dont un seul – d’une dizaine de pages à peine – est effectivement signé Glenn Lord ; par contre, sa bibliographie de Howard occupe bien l’essentiel du bouquin (pp. 103-352, tout de même…), or ce n’est pas là quelque chose que l’on lit à proprement parler, mais un outil de recherche – par ailleurs probablement dépassé aujourd’hui, même s’il a longtemps constitué la base sur laquelle fonder tout le reste…

 

Enfin, on peut s’étonner de la présentation de l’ouvrage – un tantinet racoleuse à l’occasion (jusqu’au mauvais goût, la quatrième de couverture, pourtant lapidaire, ne manquant pas de dire que l’on y trouverait « the story of his tragic suicide »… par ailleurs à peine esquissée !). On s’étonnera de même, dans ce goût-là, de cette mention nécessaire en couverture : « the creator of Conan » ; car le public auquel est véritablement destiné ce « reference book » (cette fois la quatrième de couverture est plus juste), non seulement sait parfaitement ce qu’il en est, mais en attend probablement bien davantage… là où quelqu’un qui se contenterait d’être un « amateur » de Conan (qui plus est à l’époque travesti et déformé par Lyon Sprague de Camp) risquerait d’être pour le moins décontenancé par le contenu hétéroclite et plus qu’à son tour pointu de The Last Celt (et qu’aurait-il à faire de cette abondante bibliographie ?).

 

Ceci étant admis, on peut passer au contenu. L’ouvrage débute par une introduction de E. Hoffmann Price (que je connaissais surtout pour être le coauteur, avec H.P. Lovecraft, de « Through the Gates of the Silver Key », pas forcément un très grand titre de gloire – notons cependant que, dans cette introduction, E. Hoffmann Price n’évoque Lovecraft qu’en passant, et à un rang très subalterne, ce qui m’a surpris, mais il y reviendra plus tard dans l’ouvrage), qui est présenté comme étant le seul écrivain associé à Weird Tales et compagnie à avoir rencontré en personne l’auteur texan (brièvement, à deux reprises, mais cela a suffi à imposer un certain statut à ses réminiscences sur Howard, au risque d’ailleurs d’en donner une image quelque peu tordue ; par ailleurs, dans ce texte comme dans l’autre qui lui est dû dans cette anthologie critique, j’ai quand même le sentiment qu’il se la pète un peu…). Suit une « préface » de Glenn Lord, lapidaire mais utile en ce qu’elle resitue la plupart des textes ultérieurs dans leur contexte.

 

La première partie de The Last Celt s’intitule « Autobiography », et on y trouve donc des textes (fort brefs) de Robert E. Howard lui-même… mais tenant régulièrement plus de la curiosité qu’autre chose, et ne permettant certainement pas d’en dresser un tableau global. En fait, on perçoit de suite, dans cette première partie, le caractère pointu de l’ouvrage – dévoilant des textes peu ou pas connus, en tant que tels d’un intérêt souvent limité, mais qui peuvent intéresser les exégètes de Robert Ervin Howard (probablement beaucoup moins, voire pas du tout, les simples amateurs de Conan…).

 

« The Wandering Years. A History of the Howard Family and its Branches » est un texte inachevé, sur lequel Howard semblait travailler peu avant sa mort. En fait, ce document fait d’emblée mentir son titre de travail, en ce qu’il porte bien plus sur les Ervin (et notamment le charismatique George Washington Ervin) que sur les Howard… Cette évocation familiale, bizarrement, insiste autant sinon plus sur le contexte dans lequel ont vécu ces ancêtres que sur leur propre vie (autrement terne sans doute) ; notamment, on y voit Howard contribuer à un certain mythe de la Frontière, avec l’idée d’un Texas violent, façon western – Howard y traite finalement bien plus de figures telles que John Wesley Hardin ou encore Billy the Kid, etc., que de ses aïeuls…

 

« An Autobiography » est sans doute d’un intérêt encore plus limité : c’est un très bref et très laconique texte scolaire de 1921 (la plume de l’ado pas encore écrivain y patine de façon charmante…), on n’en retiendra guère que l’évocation sèche des multiples déménagements des Howard durant l’enfance de Robert…

 

« A Touch of Trivia » date pour sa part de 1930 environ ; c’est à nouveau un texte inachevé ; Robert E. Howard, en fait d’autobiographie, y parle surtout de son goût pour l’histoire (et de son mépris des sujets « qui ne l’intéressent pas »), en mettant en avant une certaine passion de l’Irlande – que l’on a maintes fois l’occasion de constater dans son œuvre, son ascendance le travaillait… La « fin » du texte vire même à la géopolitique. On retiendra cependant de ce fragment hétéroclite son ton assez humoristique, ou du moins narquois…

 

Suit une lettre de Robert E. Howard à Farsnworth Wright de Weird Tales, probablement écrite en 1931 – le rédacteur en chef avait demandé à l’auteur quelques mots de présentation, et c’est l’objet de cette lettre (qui ne sera pas publiée dans Weird Tales, mais dans laquelle Wright piochera à l’occasion). Il y a décidément – confirmation éventuellement paradoxale après les petits textes qui précédaient ? – une certaine réticence de Howard à parler véritablement de lui (du moins sans déguiser son expérience au travers d’une fiction, il a après tout composé un « roman autobiographique », et on trouve d’autres allusions du genre un peu partout dans son œuvre) ; en fait, une fois de plus, nous le voyons ici s’intéresser bien davantage à son ascendance… Les mœurs de l’époque, sans doute (après tout, plus tard dans le volume, la notice nécrologique de Lovecraft ne manquera pas de s’étendre à son tour sur cette dimension qui tenait vraisemblablement beaucoup à cœur à Howard).

 

Tout ceci, vous vous en doutez, n’est guère palpitant… On touche enfin à quelque chose de plus enrichissant (au-delà de l’exégèse de pointe, disons), avec « On Reading – and Writing », qui n’est cependant pas un texte de Howard à proprement parler, ou qui, plus exactement, n’a pas été conçu comme tel : il s’agit en fait d’une compilation d’extraits sélectionnés par Glenn Lord dans la correspondance de Howard de 1928 à 1936. On y trouve quelques éléments notables : sa détestation de l’école, en parallèle d’un goût précoce pour la lecture (mais sans « méthode », il n’y cherchait pas autre chose qu’un pur plaisir sur le moment, ce qui est bien légitime), quand bien même les conditions de cette passion n’avaient rien d’optimal : ses parents lui achetaient rarement des livres, mais il fréquentait assidument les petites bibliothèques texanes, prenant ce qu’il y trouvait ; il aurait aimé pouvoir lire bien davantage, mais les livres étaient trop rares (et, bizarrement ou pas, les magazines encore plus). Il insiste cependant : il lisait ce qu’il aimait – sans tenir compte de l’opinion des critiques (il y revient tout le temps, et assez « brutalement » d’ailleurs…). Les extraits suivants peuvent témoigner de choses très diverses – par exemple de sa très haute opinion de Lovecraft… mais aussi, dans un registre plus inattendu, de Sappho (qui ne pouvait être homosexuelle, calomnie). Il parle ensuite régulièrement de l’Irlande, mais aussi des Pictes (sa fascination, qu’il ne s’explique pas forcément toujours très bien, pour le peuple originel avec ses mystères, et ce qu’il en a fait dans ses fictions)… Il traite de son goût des récits historiques, mais aussi, au fur et à mesure, d’une envie de plus en plus prégnante d’écrire des nouvelles dans un cadre texan – au fond le seul qu’il connaisse vraiment… On y voit aussi des témoignages de la « facilité » qu’il éprouvait pour écrire les récits de Conan (à l’en croire du moins), mais il savait très bien que cela ne durerait pas toujours… On le voit admettre sans peine qu’il manque de l’esprit scientifique nécessaire pour écrire de la (bonne ?) science-fiction – genre dont il critique vertement le tout-venant… Enfin, les extraits les plus tardifs témoignent de son orientation vers le western en fin de carrière, et notamment de son envie d’écrire sur John Wesley Hardin. On notera qu’il détestait le genre « policier », qu’il a abordé à l’occasion mais vite abandonné ; il constatait à regret que les fictions historiques qu’il adorait ne se vendaient pas assez bien pour en vivre ; par ailleurs, son intérêt pour les aventures « orientales » a peu à peu diminué au fil du temps…

 

On en arrive à la deuxième partie de The Last Celt, « Biography » ; là encore, pas de grand texte d’ensemble, mais de brefs articles ne livrant guère que des aperçus de la vie de Robert E. Howard (sans même parler de son œuvre).

 

On commence avec un très bref article signé Alvin Earl Perry et intitulé « A Biographical Sketch of Robert E. Howard » : le texte en lui-même n’a franchement aucun intérêt, si ce n’est d’avoir été a priori le seul article biographique de Howard paru du vivant de l’auteur (Perry était en correspondance avec lui, mais il n’est pas sûr qu’ils se soient rencontrés). C’est pour le moins lapidaire, et passablement niais (voire puéril)…

 

Le niveau est tout autre, bien sûr, avec la nécrologie « Robert Ervin Howard : A Memoriam », hommage de H.P. Lovecraft à la mort de son ami et correspondant, revenant sur sa vie et son œuvre. Cependant, l’auteur, par pudeur peut-être, ne fait guère ressortir d’émotion dans ce texte… On notera cependant l’accent mis sur diverses questions : le statut d’écrivain professionnel, la sincérité de la plupart des textes de Howard pourtant… Enfin, il glisse quelques allusions à la fameuse controverse sur la civilisation et la barbarie – interrompue bien brutalement… Peut-être même Lovecraft se montre-t-il ici plus juste envers l’apologie du barbare chez Howard que dans ses lettres.

 

Suit le seul véritable article de Glenn Lord dans ce volume à son nom, avec « Lone Star Fictioneer » : c’est un bref article biographique, plus englobant cependant que tous les autres figurant dans cette section ; j’imagine qu’il a pu être important alors, mais sans doute n’est-il guère satisfaisant aujourd’hui… J’ai en effet l’impression que Glenn Lord prend peut-être quelques déclaration de Howard lui-même un peu trop au pied de la lettre, notamment pour ce qui est de son enfance et de ses origines. Après quoi l’article se focalise sur les aspects professionnels – dressant même le catalogue des divers petits boulots de Howard, puis établissant pour chaque année ses revenus d’auteur une fois qu’il est devenu un écrivain professionnel, en mentionnant les magazines qui faisaient office de débouchés, d’un point de vue strictement commercial. Du coup, cet article étonne, avec son mélange étrange de précision dans ces aspects clairement définis (au point d’y faire figurer des anecdotes ou références guère utiles au fond, et donnant l’impression d’être déplacées dans un article aussi court) et de laconisme pour tout le reste… Rien à voir, du coup, avec le long article de Fabrice Tortey dans Échos de Cimmérie, auquel on renverra le lecteur francophone – ou a fortiori avec le Blood & Thunder de Mark Finn : des références récentes qui ont sans doute largement changé la donne.

 

On retrouve ensuite E. Hoffmann Price, avec « A Memory of R.E. Howard » (un texte figurant à l’origine dans le recueil de Howard Skull-Face and others, édité par Arkham House). Cette fois, l’auteur évoque bien davantage, et dans le cadre des réminiscences howardiennes, ses échanges avec Lovecraft. Par contre, décidément, je trouve qu’il se la pète toujours pas mal… Par ailleurs – c’est plus fâcheux – il se trompe sans doute à plusieurs reprises dans ses allégations concernant le Texan : ainsi, sur le plan « professionnel », il dit qu’Howard n’a jamais exercé d’autre métier qu’écrivain (c’est faux, même si ses expériences antérieures ont été brèves et jamais satisfaisantes), ou encore qu’il a de suite vendu beaucoup de textes et gagné beaucoup d’argent (même si l’ascension de Howard à cet égard a été somme toute rapide et indéniablement fructueuse à terme, je trouve néanmoins que ce tableau est bien trop simpliste)… E. Hoffmann Price parle alors de ses deux rencontres avec Howard, en 1934, puis en 1935. On peut, çà et là, y piocher quelques éléments intéressants… Par exemple, la thématique des « Enemies » ; j’avoue n’avoir pas été très convaincu par ce qu’écrivait Mark Finn à ce sujet dans Blood & Thunder… mais le rapport de Price évoque bien une sorte de paranoïa, diagnostic ou pas – cela dit, il contribue peut-être à la légende à cet égard, en évoquant un Robert brimé par ses camarades quand il était enfant… D’autres points soulevés : Howard préférait globalement les westerns à la fantasy ; ses histoires disaient parfois la vérité, mais pas toujours (ce qui peut renvoyer, j’imagine, toujours chez Finn, aux développements sur le « tall-tale »)… La fin du texte reproduit quelques longues citations d’Isaac Howard, le père de Robert. Et des remarques qui m’ont laissé un goût amer en bouche : E. Hoffmann Price loue le « courage » du docteur Howard, et déplore inévitablement que Robert n’en ait pas fait preuve…

 

Reste un article, qui a semble-t-il donné son titre à l’ouvrage : « The Last Celt », de Harold Preece (par ailleurs lui aussi écrivain), qui a rencontré Howard dès 1927 et correspondu avec lui – y compris dans le cadre de The Junto, petit jeu littéraire empruntant la forme d’une « revue » à tirage unique qui passait successivement entre les mains des divers auteurs. Le titre l’indique assez : c’est le thème celtique, essentiel, qui a fondé l’amitié de Preece et Howard – et Preece joue peut-être d’une ambiguïté délibérée entre le Conan des mythes irlandais et le personnage éponyme de Howard ; mais il évoque aussi, par exemple, le « Petit Peuple », même si essentiellement au travers du prisme de son intégration dans les mythes celtiques (on se réfèrera ici au recueil Bran Mak Morn, avec le cas échéant des renvois à Arthur Machen) ; Preece se montre cependant un peu confus, ainsi quand il évoque l’anthropologue « Elizabeth » Murray, qui aurait prouvé les dires de Howard à ce sujet – je suppose que Preece veut parler en fait de Margaret Murray, auteure de The Witch-Cult in Western Europe, ouvrage régulièrement cité par Lovecraft (et qu’on a parfois même fait intégrer le corpus des « livres maudits », ce qui est pour le moins étonnant dans le cas d’un essai anthropologique du XXe siècle…), mais qui, contrairement à ce que prétend Preece ici, a en fait été de plus en plus critiquée et finalement rejetée après sa mort en 1963… Mais Preece revient sur la question de l’intérêt pour les ancêtres, corrélée éventuellement à la « mémoire raciale », thème cher à Howard, qu’il enrichit de références (plus ou moins pertinentes ?) à Carl Gustav Jung. Preece fait en tout cas preuve d’une fierté irlandaise et celtique de tous les instants (probablement même plus exacerbée que celle de Howard ?), même s’il entend préciser : « it didn’t turn me into ancester worshipper or ethnic xenophobe ». Mais, à ce sujet, Howard disait semble-t-il : « the last Celt should have died a thousand years ago »…

 

Suivent 250 pages de bibliographie (quand même). Je ne peux bien évidemment rien en dire ici…

 

La fin de l’ouvrage, plus hétéroclite que jamais, reproduit quelques textes plus ou moins rares, et livre surtout des documents très divers (fac-similés ou illustrations). Pas grand-chose à dire sur « The Hand of Nergal », très bref fragment howardien en deux parties autonomes (apparaît dans la première « un Cimmérien »…) ; même chose pour « The Hall of the Dead », simple synopsis conanesque.

 

Côté fictions, j’ai bien davantage apprécié la relecture d’un texte pourtant plus ou moins à sa place ici : « The Battle That Ended the Century (M.S. Found in a Time Machine) », nouvelle über-potache écrite par H.P. Lovecraft (pardon : Horse Power Hateart, qui niait pour le principe en être l’auteur : « it is scarcely the sort of thing a staid old-timer would be likely to start »...) et Robert H. Barlow (pas crédité dans cette édition) ; le texte a circulé vers la mi-1934 parmi tout un cercle d’auteurs « weird », tout juste maquillés sous des pseudonymes délicieusement lourdingues, et offrant bien des opportunités de gags savoureux (à condition d’en piger les très nombreuses références – j’étais sans doute passé totalement à côté lors de ma première lecture, il y a quelques années de ça ; nombre de ces allusions m’échappent toujours, ceci dit…). Au premier plan du récit (un match de boxe improbable dans un lointain futur tout aussi improbable), on trouve donc « Two-Gun Bob, the Terror of the Plains », dont la violence est mise en avant, et qui est opposé à « Knockout Bernie, the Wild Wolf of West Shokan », c’est-à-dire Bernard Austin Dwyer…

 

Restent des documents très divers… Je retiens notamment The Golden Caliph, mystérieuse « publication » (une tentative de journal amateur ?) par ailleurs inconnue (on n’en a trouvé que deux exemplaires, dont un incomplet, et tous deux figurent dans les papiers de Howard), datant de 1922 ou 1923, et comprenant plusieurs poèmes et articles du jeune homme (dont un sur le jazz, ou un autre sur les épées…) ; amusant…

 

Enfin, plein de couvertures de Weird Tales, abondant en jeunes filles dénudées (voire carrément à poil – ce qui m’a un peu surpris, naïf de moi, ce que j’en connaissais n’était pas à ce point dans mes souvenirs) – tout particulièrement celles signées par Margaret Brundage…

 

Au final, The Last Celt est donc un ouvrage fait de bric et de broc, sans doute essentiel en son temps pour le développement des études howardiennes (ne serait-ce qu’en raison de son abondante bibliographie, qui bouffe tout le reste), mais je doute qu’il présente véritablement d’intérêt aujourd’hui, si ce n’est pour les plus pointus des exégètes, curieux tant de la vie et de l’œuvre de Robert E. Howard que de sa réception critique et du développement des études howardiennes… Ça demeure un document, disons – un témoignage d’une autre époque…

Voir les commentaires

Daredevil (saison 2)

Publié le par Nébal

Daredevil (saison 2)

Marvel’s Daredevil, saison 2 (treize épisodes), 2016

 

Oui, il y aura probablement des SPOILERS dans ce qui suit, vous êtes prévenus…

 

La première saison de Daredevil, sur Netflix en 2015, avait vraiment constitué une bonne à très bonne surprise à mes yeux ; j’avais pas mal lâché l’affaire tant en matière de séries que de super-héros, et, sous ces deux angles, ça m’a bien donné envie de m’y remettre (même si, faute de temps disons, ça n’a pas forcément débouché sur grand-chose… pour le moment). Si l’ultra-violence affichée de la série avait pu me déconcerter (ceci étant, j’ai fait avec sans vraies difficultés dès l’instant que j’ai assimilé ce parti-pris, hein), j’avais été enchanté, globalement, par le rendu des personnages, bien dessinés (aha) et bien campés par des acteurs globalement bons à très bons – la cerise sur le gâteau résidant dans la qualité singulière de l’adaptation, qui parvenait à se montrer étonnamment fidèle, mais sans être servile pour autant, belle performance.

 

Dès lors, je ne pouvais qu’être alléché à l’idée d’une deuxième saison. Et, très vite, on a su quels personnages y figureraient – un duo de choc : le Punisher, et Elektra. Et là, je dois dire, malgré mon enthousiasme initial, j’étais globalement craintif… Parce que ces personnages, certes très bons sur le papier, a fortiori quand ils sont employés par les meilleurs auteurs du genre (Frank Miller bien sûr – créateur d’Elektra par ailleurs –, mais aussi, pour ce que j’en sais, Garth Ennis pour le Punisher), me paraissent aussi redoutables à mettre en scène, tant leur concept brillant s’accommode mal d’un traitement en demi-teinte, ne survivant pas à la moindre tentative d’édulcoration, et présentant par ailleurs toujours le risque de sombrer dans la caricature…

 

Mais ce sont bien, originellement, des personnages faits pour Daredevil – au sens premier du terme pour Elektra, créée par Miller dans son légendaire run du début des années 1980 et intimement liée à Matt Murdock (c’est peu dire), mais le Punisher y a également toute sa place (quand bien même il était déjà apparu ailleurs auparavant – sauf erreur dans Spider-Man, en tant que vilain) : l’intérêt de Frank Castle confronté à Matt Murdock en particulier – oui, au-delà des alias super-héroïques (la série en joue assez habilement, de même que des identités réelles) – réside dans une interrogation essentielle (mais courant toujours le risque d’être réduite à une fade parodie, donc…) sur la notion de justice (aveugle – forcément aveugle), autant que sur celle de droit, à distinguer de la précédente. En effet, le « Justicier dans la ville » Castle, incarnation ultime du vigilante brutal et qu’on qualifierait instinctivement de gros facho, secoue nécessairement les puces de Murdock, en le confrontant à ses contradictions : Daredevil a bien, lui aussi, au fond, son côté fascisant – peut-être inhérent au rôle même de super-héros, même si des décennies de traitement du thème ont bien montré que c’était sans doute un peu plus compliqué que ça –, dès lors qu’il endosse son costume, et quand bien même il ne saurait l’admettre devant quiconque ; mais, tout en se montrant ultra-violent, et limite tortionnaire dans ses interrogatoires, il ne franchit pas la (seule ?) ligne rouge du meurtre, au nom de principes plus ou moins bien définis, et plus ou moins pertinents : parce que catholique, parce que avocat et d’obédience assez clairement libérale, Murdock « ne finit pas le travail », ainsi que Castle lui en fait très vite le reproche… en le traitant nécessairement de « tapette ». S’agit-il alors d’hypocrisie de la part du démon de Hell’s Kitchen ? Or, au-delà même de ce questionnement des principes, il y a la réalité, concrète, terrible : Daredevil (qui, à la différence de bon nombre de ses comparses super-héroïques, exerce dans la rue, et souvent contre des criminels parfaitement humains, et non des super-vilains aux facultés surnaturelles – ce qui le rapproche probablement de Batman chez la Distinguée Concurrence) est contraint à affronter toujours les mêmes personnages, qu’il tabasse, assomme et envoie en taule – en attendant qu’ils en ressortent pour commettre exactement les mêmes crimes… et seules leurs victimes seront nouvelles. Fallait-il alors empêcher définitivement ces criminels de nuire à nouveau ? C’est bien entendu la rhétorique du Punisher, ou probablement plus encore celle de ses soutiens dans la société civile (aussi nombreux sans doute que ceux qui conspuent le faf)… Quoi qu’il en soit, ce triste sort ne différencie guère Daredevil, sous cet angle, des gens du commun, bien loin de toutes velléités super-héroïques : les flics d’Hell’s Kitchen, bien sûr, mais peut-être tout autant l’infirmière Claire Temple (Rosario Dawson, décidément très bien dans ce rôle – secondaire en termes d’apparitions à l’écran, essentiel au-delà), qui évoque sans détours ce problème… mais fait avec. Pourtant, sa nature même de vigilante devrait les en distinguer… Dès lors, Murdock est oppressé par une contradiction permanente, et ne peut s’en tirer (plus ou moins indemne, lui qui prend cher aussi bien au moral qu’au physique dans la série, ce qui n’est pas peu dire, et pour combien de temps encore ?) qu’en se raccrochant à des Principes Majuscules, ceux de la religion, et ceux du droit – qui ne supportent sans doute guère à terme l’examen critique tant ils deviennent leur propre justification : on ne peut que ressentir, de la manière dont c’est amené, une certaine gêne quand Murdock parle de « l’espoir » au cynique Castle… voire réserve en dernier ressort à Dieu le choix de l’instant où tout un chacun doit mourir. Ces principes, pourtant (qui sont largement les miens, hein, Dieu mis à part, je ne suis pas exactement un apôtre de l’autodéfense et de la justice sauvage…), se doivent d’être là, pour éviter que Daredevil, à l’instar du Punisher, tourne du justicier au criminel, ressemblant de plus en plus, meurtre après meurtre, à ceux-là mêmes qu’il est censé combattre…

 

La série joue bien de ces thématiques (plus complexes qu’elles n’en ont l’air, ma présentation est sans doute bien laborieuse…), et fait ainsi honneur au personnage du Punisher. Celui-ci, déjà adapté plusieurs fois au cinéma, ne s’y était alors guère montré sous son meilleur jour (en même temps, je dis ça, je crois n’en avoir vu que la version avec Thomas Jane, fade et lisse bisserie… Il y en a semble-t-il deux autres – la plus ancienne avec Dolph Lundgren…) ; mais il est vraiment brillamment campé ici, et superbement interprété par Jon Bernthal – j’assume pleinement le « superbement », j’avoue avoir été assez bluffé. Physiquement, ce Frank Castle-ci est sans doute assez éloigné du personnage de la BD, mais peu importe – au contraire, même, sa « gueule » contribue à la réussite de l’adaptation ; on devine forcément, au premier regard et sans le moindre cabotinage, que ce Frank Castle en a chié – mais sans caricature pour autant (voir à ce sujet, sans doute, les débats sur le trouble de stress post-traumatique qui « expliquerait », sinon « justifierait », sa croisade nécessairement psychopathe, aux yeux de ceux qui entendent se rassurer en affirmant la folie nécessaire du personnage). Et l’acteur est habité, qui se montre tour à tour – et sans que le passage d’un état à l’autre donne une impression d’artifice, ce qui n’était pas gagné – aussi inquiétant qu’émouvant. La maestria martiale du personnage, invraisemblable machine à tuer (il y a des scènes de combat et de fusillade proprement, ou plutôt salement, épiques, ça oui), n’est pas seule à le définir ; y participent tout autant ces échanges tendus (avec Daredevil alias « Red », avec Nelson et Murdock en tant qu’avocats, avec enfin Karen Page), où la haine et la certitude obstinée de la justesse de sa cause patinent à l’occasion, dans des éclats de voix brisée, dès lors que le passé, insupportable, doit refaire surface – ces scènes sont bien jouées, mais aussi remarquablement écrites : j’ai trouvé intéressant, ainsi, que le discours de Castle évoquant le massacre de sa famille soit aussi décousu, en plus d’être douloureux… Il fait vrai. C’est là la grande qualité de ce Punisher : « bigger than life » quand il se bat et tue, il est d’une humanité sensible et presque étouffante au-delà ; et pourtant il n’y a aucune contradiction entre ces deux dimensions.

 

Le cas d’Elektra est sans doute différent – et plus redoutable encore… Voilà un personnage totalement hors-normes, peu ou prou unique dans l’histoire des comics pour le peu que j’en sais, d’un charisme certain quand il est bien employé, au point éventuellement de voler la vedette à Daredevil, d’ailleurs, mais qui ne supporte absolument pas la médiocrité. On se souvient, hélas, du pathétique Daredevil de Mark Steven Johnson, honteux naveton qui avait abominablement détruit le personnage – qui s’était pourtant vu attribuer un film à part entière, que j’avoue ne pas avoir eu le masochisme de regarder… Ce fâcheux précédent pouvait laisser craindre le pire – à plus ou moins bon droit : après tout, le Daredevil de Charlie Cox avait heureusement et sans souci enterré celui de Ben Affleck… Mais bon, je suis d’un naturel pessimiste, hein. Cela dit, j’avais eu de bons échos de cette nouvelle incarnation avant de me lancer dans le visionnage de cette deuxième saison…

 

D’emblée, cependant, on peut noter que la série a plutôt soigné l’apparition du personnage à l’écran. Il y avait certes eu des allusions dès la première saison (plutôt en rapport avec Stick et Nobu, sauf erreur), et l’on savait depuis un moment qu’Elektra serait au cœur de cette deuxième saison. Il fallait sans doute lui préparer le terrain, ce que les auteurs ont plutôt bien accompli… au travers du personnage de Karen Page – interprétée par Deborah Ann Woll, que j’avais trouvée insupportable lors de la première saison, pourtant, tant elle donnait une pénible impression de dinderie tout du long. Est-ce le travail autour du personnage qui a changé entre les deux saisons, ou bien est-ce mon regard qui a évolué ? Je ne saurais rien affirmer ici avec certitude – tout en notant que d’autres camarades visionneurs l’ont trouvée aussi agaçante dans cette deuxième saison que dans la première… Pourtant, je l’ai trouvée autrement plus convaincante pour ma part – à la fois plus iconique et plus authentique. Évidemment, la romance, à terme, ne pouvait qu’être de la partie – et c’est une dimension qui prend de l’importance, progressivement, dans les premiers épisodes de cette nouvelle saison… Cela aurait pu m’ennuyer, mais non ; en fait, j’ai trouvé ça plutôt réussi, notamment dans la mesure où le personnage de Karen – que je trouvais donc largement débarrassé de la « vulgarité », disons, de ses anciens épisodes – est devenue, certes très séduisante, mais à un point que j’aurais envie de qualifier de douloureux. Il s’agit, dès lors, de cultiver cette mise en place… pour la massacrer juste avant le climax, via la réapparition inévitablement chronométrée d’Elektra, l’ex troublante de Matt Murdock, qui, rien qu’en étant en elle-même (si j’ose dire, bon…), dépasse toutes les conventions du désir et de la romance.

 

Je n’étais pas sûr que ça fonctionne très bien à cet égard, pourtant ; mais sans doute est-ce parce que, lors des épisodes où est apparue Elektra, j’étais contraint par une bête prévention forcément pessimiste… Et, forcément, je doutais du choix de l’actrice – là où le Punisher m’avait donc immédiatement convaincu. Je n’ai pas eu cette impression avec Élodie Yung, il m’a fallu attendre – en définitive, pourtant, elle s’en tire bien, et sans doute mieux que ça. Surtout, elle parvient – en s’appuyant sur un scénario bien conçu et une direction d’acteurs plus que correcte – à bien camper à l’écran la complexité du personnage de la BD. Au fil des épisodes, on oscille toujours dans notre perception de ce qu’est au juste Elektra – et c’est sans doute bien là ce qui en fait l’intérêt. Car Elektra est beaucoup de choses en façade – ce ne sont d’ailleurs probablement pas les aspects les plus sympathiques qui ressortent ainsi : enfant gâtée, vicieuse et sadique dominatrice, femme fatale au point d'en être psychopathe – et sans doute plus encore au fond, de manière autrement plus subtile : ressortent alors ces éléments de caractérisation, plus ou moins saisissables, qui font d’Elektra une figure à part, et justifient pleinement, au-delà d’une seule fascination par essence morbide, l’attachement irrémédiable, l’élan douloureux et le désir irrépressible d’un Matt Murdock qui ne peut évidemment pas lâcher l’affaire, quoi qu’il en dise… et redevient peut-être même le naïf jeunot séduit en son temps, dans ses années de fac, par l’icône inaccessible – et ne parvenant pas à comprendre comment il a pu y accéder.

 

Ceci, c’est sans doute la base. Il y a plus – et notamment, dans un questionnement parallèle à celui de la justice via la confrontation entre Daredevil et le Punisher, l’accent est justement mis sur la thématique de la liberté, ou peut-être plus exactement du libre-arbitre (avec ses corollaires, le choix, l’éducation confinant au conditionnement, peut-être plus largement le déterminisme, qu’il soit génétique ou social – et, non loin derrière, l’implacable et terrifiante idée du destin…). Force est de reconnaître, là encore, que les auteurs s’en sont bien tirés.

 

D’autant qu’il s’agissait d’un matériau dangereux, au-delà même de la seule complexité du personnage. On pouvait s’en douter après les apparitions de Stick et de Nobu en ninja dans la première saison, mais l’irruption d’Elektra impliquait sans doute de recourir dans cette deuxième saison à la Main. Or la Main, avec ses ultra-ninjas pléthoriques, habiles et silencieux, peut s’avérer aussi terrifiante que ridicule – fonction de comment on l’emploie au juste. J’avoue avoir eu très peur à cet égard, dans cette deuxième saison, du fait d’une scène cruciale qui m’a paru ne vraiment pas fonctionner : quand Stick revient dans la vie de Matt Murdock – pile au bon moment –, et lui résume ce qu’est la Main et ce que sont ses objectifs en trente secondes grand max. Ce qui sonne vraiment comme une blague – délibérément à certains égards, je veux bien le croire, mais ça ne m’a pas paru pertinent. Là, j’ai vraiment craint pour la suite – et pourtant, j’étais bien content de revoir Stick à l’écran, personnage que j’aimais beaucoup dans la BD, et brillamment campé par un Scott Glenn parfait pour le rôle… Heureusement, la suite des événements vient réparer les torts de cette mise en bouche hâtive – et, oui, la Main fait peur (parvenant sans peine à effacer les tristes et désormais inévitables clichés nanardesques sur les ninjas – oui, on est sans surprise très, très loin des films d’auteur de Godfrey Ho…). Reste à voir, cependant, ce qui sera fait de la dimension résolument fantastique introduite dans la série via la Main – tranchant sur l’atmosphère de guérilla urbaine et de corruption étouffante qui collaient jusqu’alors à la série : je ne me prononce pas pour le moment.

 

Confronté à tout ceci, Matt Murdock est bien sûr contraint d’évoluer – et Daredevil tout autant (avec son costume qui me laisse toujours un peu perplexe, mais bon, c’est le jeu – son casque lui boudine cependant le visage, non, ou alors c’est moi ?). Charlie Cox se montre toujours convaincant dans le rôle – mais nous apprenons plus que jamais à en découvrir des aspects guère sympathiques, tant le personnage, tiraillé de toutes parts, plus que jamais sous le coup de ses contradictions, et perdu dans un emploi du temps qui ne peut que le dépasser, est contraint à une multitude de choix douloureux… et il est loin de toujours faire les meilleurs. Ce qui introduit un drama douloureux dans le cadre de ses relations « professionnelles » avec Karen et Foggy, dont je ne sais trop que penser pour le moment… Au-delà cependant de cet aspect soap plus ou moins convaincant, j’ai en fait apprécié de voir Matt Murdock/Daredevil se planter régulièrement – ou, plus exactement sans doute, être du moins remis brutalement à sa place, que ce soit par ses amis (Foggy, Karen, Claire) ou par ses ennemis (la rencontre en prison avec Wilson Fisk est fabuleuse – globalement, d’ailleurs, le retour du Caïd, toujours aussi bien interprété par Vincent D’Onofrio, bien loin de constituer un bête « fan service », génère des scènes très fortes, peut-être même au point de balayer les quelques doutes que j’avais pu éprouver dans les épisodes du milieu de saison, certes pas mauvais, mais constituant peut-être quand même une sorte de ventre mou…), et, bien sûr, par d’autres personnages plus difficiles à cerner, au cœur même du propos (le Punisher, Elektra, Stick).

 

La série, enfin, bénéficie toujours globalement de sa technique, peu ou prou irréprochable – et ce quand bien même nombreux sont les réalisateurs embarqués dans l’affaire (le niveau reste heureusement assez constant). Comme dans la première saison, les combats sont soignés, bien chorégraphiés et dynamiques – le plus souvent du moins ; à ce jeu-là, cependant, il faut mentionner à part une séquence d’anthologie, vers la fin du troisième épisode (réalisé par Marc Jobst), où Daredevil se fritte avec des bikers dans un escalier, dans un long plan-séquence (ou peut-être faux plan-séquence, mais l’illusion est là, en gros) tout simplement phénoménal – c’est à n’en pas douter une des meilleures scènes de combat que j’aie jamais vues, tous formats confondus, toutes origines aussi. On avait pas mal parlé, lors de la première saison, d’un autre très beau plan dans le genre – un long et rude combat dans un couloir (alors forcément, couloir, baston, on pense à Old Boy, et il y a pire comme référence)… Mais, en ce qui me concerne, cette scène-là est encore plus stupéfiante. Largement.

 

J’imagine que l’on pourrait pester sur quelques éléments çà et là – certains ayant déjà été mentionnés, comme un potentiel ventre mou vers le milieu de saison, du drama très soap dans la vie « civile » de Matt Murdock peut-être un peu trop envahissant à l’occasion, des discours plus ou moins convaincants (Foggy à l’hôpital avec les ahuris des gangs, notamment – peut-être aussi, c’est plus gênant, quelques scènes judiciaires…), sans doute ici ou là quelques twists pour le coup un peu trop tordus… et, probablement, et comme pour la première saison d’ailleurs, un dernier épisode pas tout à fait satisfaisant au regard de ce qui précédait.

 

(Avec aussi le gag témoignant de ce que l’on peut parfaitement torturer un homme, et très graphiquement encore, à l’écran, mais certainement pas un chien…)

 

Des choses à relever, sans doute, mais qui, en définitive, sont de peu de poids dans mon appréciation de cette deuxième saison – qui s’en est plus que bien tirée, a fortiori si l’on prend en compte tous les éléments particulièrement casse-gueule qu’elle devait gérer. C’est plus qu’honorable, donc – et, pourquoi ne pas le dire ? Oui, c’est bien, voire très bien. J’ai le vague sentiment d’avoir un brin préféré la première saison, mais reste très satisfait de ce que j’ai vu. Et je veux bien d’une suite, oui.

Voir les commentaires

Almuric, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Almuric, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Almuric, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations de Stéphane Collignon, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2015, 423 p.

 

Almuric, qui conclut la trilogie informelle rassemblant les récits de fantasy et de fantastique de Robert E. Howard hors cycles à héros récurrents (après Les Dieux de Bal-Sagoth et Les Ombres de Canaan) est aussi le douzième volume de la belle collection consacrée à Robert E. Howard chez Bragelonne, sous la supervision du spécialiste Patrice Louinet… et aussi, semble-t-il, le dernier. Même si ces volumes étaient loin de constituer des chefs-d’œuvre individuellement (leur orientation exhaustive, presque « scientifique » d’une certaine manière, pesait sur la qualité globale des volumes, qui comprenaient tous leur lot de textes médiocres voire pires – j’aurai assurément l’occasion d’y revenir en traitant du présent ouvrage), je ne peux m’empêcher de le regretter, tant j’ai appris, à leur lecture, à découvrir et apprécier Robert E. Howard au-delà du seul arbre Conan, dissimulant une forêt fort touffue. J’étais curieux d’en lire encore d’autres choses – au premier chef les westerns de l’auteur, qu’il s’agisse de textes « légers » à la Breckinridge Elkins, ou d’autres plus sombres… Mais je suppose que l’on peut envisager les choses différemment, et se féliciter de ce que cette collection ne se soit pas arrêtée aux seuls trois volumes consacrés à Conan – ce qui, j’imagine, n’était pas gagné d’avance. J’ai tout particulièrement apprécié Bran Mak Morn, notamment… Et la collection étant publiée chez un éditeur orienté « imaginaire », j’imagine que la publication des récits historiques de Le Seigneur de Samarcande était d’autant plus improbable, et nous ne pouvons que nous en féliciter (par ailleurs, il m’en reste dans ce goût-là, El Borak et Agnès la Noire figurent encore dans ma bibliothèque de chevet…).

 

Ceci étant, pour en venir à ce volume précis, on reconnaîtra qu’il y a dedans à boire et à manger, ou, de manière peut-être plus juste, le pire comme le meilleur. À vrai dire, ce n’est certainement pas le volume le plus enthousiasmant de la collection – que non : globalement, même, c’est vraiment pas glorieux… Bien plus que son prédécesseur Les Ombres de Canaan, à mon sens, Almuric s’adresse donc aux fans de l’auteur (ou éventuellement aux plus curieux de ses lecteurs occasionnels, j’imagine que je me reconnaîtrais davantage dans cette catégorie) ; par ailleurs, j’ai le sentiment qu’une bonne part de son intérêt (car il y en a quand même un) réside dans l’appréhension globale de l’œuvre de Robert E. Howard, impliquant plus que jamais d’inscrire chaque texte dans un contexte : de manière peut-être un peu hardie, je pourrais dire que la plupart des récits compilés dans Almuric ne valent pas tant pour eux-mêmes que pour le parcours qu’ils dessinent (mais n’exagérons rien, il y a quand même d’appréciables exceptions).

 

Cette impression se dégage très tôt – à vrai dire dès le premier texte du recueil, et le plus long, à savoir le roman Almuric ; court pour un roman, sans doute, mais quand même bien trop long… Et pourtant probablement inachevé, en fait – se pose une question pour l’heure sans réponse bien définie quant à l’identité de l’auteur des dernières pages du manuscrit, dressant une conclusion précipitée et bien vilaine, façon happy end niaiseux, qui n’est visiblement pas Robert E. Howard lui-même… Ne pas commettre pour autant l’erreur d’en faire le mythique « dernier texte » de Robert E. Howard, il remonte en fait à février 1934 – à l’évidence, une entreprise ayant été conçue dans un cadre bien précis (un éditeur anglais qui demandait à Howard un roman – ce qui a plutôt débouché en définitive sur L’Heure du Dragon, compendium de Conan pas forcément très satisfaisant non plus, mais sans doute plus appréciable globalement), et justement abandonnée tant ça prenait l’allure d’une fausse route. Et effectivement : à tout prendre, Almuric, c’est quand même pas fameux, hein. Disons – avec un goût prononcé pour l’euphémisme – que « c’est du brutal »… Le héros est un certain Esau Cairn, une sorte d’ersatz de John Carter (la référence sans doute inévitable pour ce récit de « sword and planet », même si Patrice Louinet met en avant une autre saga d’Edgar Rice Burroughs), qui nous est présenté d’emblée comme une montagne de muscles – pas bête, non, certainement pas, mais qui n’en tend pas moins à régler tous les problèmes avec ses poings, parce que. Fuyant la police (pour des raisons, euh, « compliquées »…), il trouve refuge chez un « scientifique » (auteur de la « préface » du roman), lequel trouve tout naturel d’user de son « Grand Secret » (sans rire) sur le fugitif, pour le projeter sur une lointaine planète inconnue (il n’entend bien sûr pas fatiguer les lecteurs avec quelque chose d’aussi saugrenu qu’une « explication », pas plus qu’il ne dit comment il a pu malgré tout recevoir le récit des aventures de Cairn, mais j’imagine que ça fait partie du jeu). La planète a nom Almuric (donc), et a bien quelque chose d’une utopie barbare… Esau Cairn y cause un peu (en anglais, ou alors en fait non, mais euh on sait pas, bon pas grave) avec les hommes velus du coin et leurs gracieuses femelles (non, pas velues, elles, bizarrement), dont une a le bon goût de se faire enlever par les méchants (des hommes volants au service d’une reine démoniaque et potentiellement lubrique) ; surtout, il passe en fait tout son temps ou presque à se battre en beuglant (tout le monde beugle dans ce roman, le terme revient très souvent). Ça n’arrête pas, du début à la fin, de la baston à chaque page ou presque. Et, euh, ben… c’est pas fameux. Donc. Répétitif et vite saoulant, à force d’action frénétique mais sans guère d’enjeu – et encore moins de semblant d’originalité… En fait, à la lecture « dans le vide », je n’ai pas manqué, instinctivement, d’inscrire ce machin dans le cadre de la fameuse controverse opposant Robert E. Howard à son non moins fameux correspondant H.P. Lovecraft, civilisation contre barbarie, et, dans le cadre d’un sous-débat corrélé, mental contre physique ; dans le vide, là, comme ça, j’ai eu l’impression d’une sorte d’exutoire aux considérations les plus frustrantes du débat, tant ça pousse l’éloge de la barbarie et la passion du muscle à des extrêmes impressionnants… Hypothèse qui semble confirmée par Patrice Louinet dans son indispensable postface, ouf.

 

« Le Jardin de la peur » est un récit de James Allison (a priori le dernier). Le bonhomme est en bien mauvais état, comme d’habitude, et se souvient, comme d’habitude, d’une de ses vies antérieures (avec l’idée de « mémoire raciale » peut-être plus que de réincarnation à proprement parler – thème cher à Howard, qu’il y ait à proprement parler « cru » ou pas), autrement « physique » – cette fois le nordique Hunwulf, il y a bien des milliers d’années. Bon, au-delà de ce prétexte, la trame ne passe pas très bien, hein : là encore, une jolie jeune femme qui a la bonne idée de se faire enlever par un homme noir volant (juste après Almuric, c’est un peu gag, du coup – mais le roman est semble-t-il un brin postérieur à cette nouvelle)… Quelques choses pas inintéressantes, pourtant : l’idée de cette créature comme étant le dernier représentant d’une ancienne race qui n’éveille pas pour autant la curiosité de l’héroïque barbare et, dans le même registre, les perceptions différentes de Hunwulf et James Allison, qui se superposent sans nécessairement se recouper – des idées que nous retrouverons à plusieurs reprises dans ce volume, riche en tentatives et tout autant en abandons ou du moins en traitements guère satisfaisants, y compris sans doute aux yeux de l’auteur lui-même, patinant sur le sujet. Le présent texte n’en est pas moins globalement quelconque – et, à titre de comparaison, il n’a pas le souffle de « La Vallée du Ver », autre récit de James Allison qu’on trouvait dans Les Ombres de Canaan.

 

« La Voix d’El-lil » se passe pour l’essentiel en Afrique de l’Est, où deux explorateurs censément bien différents (un gros dur de narrateur – au deuxième degré –, et un érudit qui a la bonne idée d’être originaire de Nouvelle-Angleterre) tombent inopinément sur une colonie secrète de Sumériens, restée inconnue du monde (enfin, du monde blanc, et arabe sans doute) pendant près de quatre mille ans – un thème assez récurrent sous une forme ou une autre, dans ce volume mais aussi bien au-delà, qui s’accompagne ici de considérations sur les origines et les mouvements des peuples et sur la décadence inéluctable des grandes civilisations, narquoises cependant quant à la chimère du progrès (la stabilité/stagnation des Sumériens exilés paraissant dans un sens préférable…). Le problème est sans doute que Howard n’en fait pas grand-chose en définitive : une fois que les héros, capturés, ont eu le temps d’avoir un aperçu de leurs étonnants geôliers et ont fini de papoter sur ces origines et déplacements antiques et sur la grandeur de Sumer, une jeune femme autochtone (la seule à pouvoir servir d’interprète – ben oui, elle avait été enlevée en son temps par les Noirs du coin) prend fort à propos sur elle de les libérer, et donc baston, et pif-paf-boum, hop. Classique, quoi – mais plus ou moins enthousiasmant, et sans doute plutôt moins que plus. Le style, parallèlement, oscille entre l’efficacité actionneuse habituelle, et quelques tentatives assez lourdes à mes yeux et mes oreilles de poétiser la chose (notamment le coup du gong, donc, puisque c’est ceci « La Voix d’El-lil »), jusqu’au délire, sans grande réussite… Patrice Louinet, dans sa postface, note que la nouvelle est à peu près contemporaine du début de la correspondance entre Robert E. Howard et H.P. Lovecraft (qui se penche alors entre autres, à longueur de pages, sur cette question des origines des peuples et de leurs migrations antiques – aussi bien du côté de l’Irlande que du Moyen-Orient) ; dès lors, le coup du scientifique spécifié comme étant originaire de Nouvelle-Angleterre, avec son comparse plus fruste, pourrait être une allusion aux deux correspondants… ou pas (j’avoue être un peu sceptique – même si la précision sur l’origine de l’érudit a quelque chose de troublant ; ça me paraît un peu tôt dans la relation des deux bonshommes, en fait ; en tout cas, les deux ont bien échangé sur ce texte précis après sa parution, Lovecraft disant – comme toujours ? – l’avoir apprécié, mais prenant le temps de relever des « erreurs » plus ou moins excusables de la part de son jeune collègue…).

 

« La Hyène » est un récit de jeunesse (Howard avait dix-huit ans, il avait tout juste réalisé ses premières ventes), alors on ne sera pas trop sévère… Afrique. Narrateur pas trop aimer Noirs, surtout Noir beau à poil. Mais femme blanche aimer regarder Noir beau à poil (gros kiki ?). Narrateur dire pas bien, mais femme blanche pas écouter (salope). Forcément. Et forcément Noir beau à poil enlever femme blanche – et vouloir tuer Blancs. Femme blanche couiner à l’aide, narrateur viril (lui aussi gros kiki, ah !) arriver, tuer Noirs, et comprendre Noir beau à poil être en fait hyène. Ah ! L’aurait pu y avoir un truc pas inintéressant dans le point de vue – entre jalousie et racisme paranoïaque biaisant tout –, mais en fait non… À tort ou à raison, j’y ai vu un lointain brouillon de « Les Ombres de Canaan », mais sans le métier sauvant (presque) ce récit plus tardif…

 

On passe à tout autre chose avec « Une sonnerie de trompettes », un texte coécrit avec F. Thurston Torbett, fin 1934, début 1935 – qui est une nouvelle pour le moins étonnante… Réussie, je n’en suis franchement pas certain, mais étonnante… Rendez-vous compte, il faut attendre la toute fin pour avoir un ersatz de baston ! Mais normal, en fait, dans la mesure où cette aventure indienne relève avant tout de la romance surnaturelle – avec une jeune femme anglaise en guise de personnage point de vue (diantre), qui tombe sous le charme d’un mystérieux et beau yogi. Bon, c’est passablement laborieux à l’occasion, hein… Mais pas inintéressant. Surprenant, oui… Pas forcément réussi, mais surprenant…

 

Suivent quelques textes plus courts, et tout d’abord « Le Cobra du rêve », qui adopte à nouveau un contexte indien, mais à peine esquissé – et sans grande importance probablement. Il s’agit en fait d’y reprendre le cauchemar howardien déjà évoqué dans « Le Serpent du rêve » (dans Les Ombres de Canaan), développé cette fois sous la forme d’un supplice un peu tordu, dont le traumatisme persiste, bientôt fatal. Pas plus convaincant que ça tant c’est globalement cousu de fil blanc – probablement bien plus réussi cependant que la nouvelle originale.

 

« Le Fantôme sur le seuil » est à nouveau un court récit en forme de « confession » (je ne connaissais pas le terme, sauf erreur, avant de lire Les Ombres de Canaan, où on en trouvait quelques autres), rapportant une banale histoire de fantôme, que le contexte irlandais (et historique) ne parvient pas à sauver. Sans intérêt aucun…

 

« Delenda Est » (le titre est de Glenn Lord) est à nouveau un récit historique à base de fantôme, mais autrement plus convaincant. Le cadre historique, cette fois, est celui de l’agonie de l’Empire romain d’Occident, telle qu’elle est perçue chez les Vandales de Genséric ; je ne suis pas sûr que ça tienne parfaitement la route au regard de la réalité historique (j’en doute un peu, mais ne m’y connais pas assez pour me prononcer), et l’identité du fantôme ne fait aucun doute bien avant sa « révélation » dans une chute qui tombe à plat, mais j’ai trouvé que ça marchait bien – il y a une vraie chouette ambiance, et des personnages qui ont suffisamment de chair et d’âme pour qu’on s’y intéresse. Outre, bien sûr, la joie de la perspective de massacrer Rome et donc la civilisation, en rejoignant hardiment le camp des barbares…

 

« Le Fléau de Dermod », enfin, est une nouvelle tentative de raconter une histoire de fantôme dans un cadre irlandais (contemporain cette fois, mais imprégné de sombres réminiscences historiques). Sans être extraordinaire, ça fonctionne autrement mieux que l’inutile « Le Fantôme sur le seuil », et le cadre parvient à captiver l’attention – même si la trame, minimale, est là encore passablement convenue ; l’ensemble parvient cependant à se montrer étrangement émouvant, c’est déjà ça.

 

On retourne alors à deux textes plus longs. « La Vallée Perdue » (1931-1932) est sans doute à replacer avant toute chose dans le contexte de son écriture pour Howard (c’est vrai pour bien d’autres récits de ce recueil, donc, mais ça me paraît d’autant plus important ici). Adonc, ce texte est à peu près contemporain de « Les Vers de la Terre », très chouette nouvelle de Bran Mak Morn, et brode sur la même idée – enfin, c’est une des idées de ce texte très riche… – d’une civilisation dégénérée repliée dans les souterrains ; sans doute y a-t-il là un écho de la thématique du « Petit Peuple » (illustrée plus globalement par le recueil Bran Mak Morn, en dehors des seuls récits consacrés au roi des Pictes), débouchant d’une certaine manière sur un texte pouvant évoquer, assez clairement, le correspondant Lovecraft (et notamment celui de « Le Tertre », antérieur mais pas publié, et de Les Montagnes Hallucinées, roman sauf erreur contemporain – mais qui ne serait publié qu’un peu plus tard –, et enfin de « Dans l’abîme du temps », nouvelle toutefois bien postérieure) ; la dimension horrifique porte sans doute l’empreinte du gentleman de Providence, mais à vue de nez, j’aurais tendance à envisager tout ça, globalement, comme une convergence d’intérêts, davantage que comme une influence à proprement parler (mais c’est peut-être à débattre ; notons au passage que lesdites civilisations envisagées par Lovecraft dans les textes cités sont pré-humaines, pas celles d’Howard). Mais cette nouvelle est aussi contemporaine, pour Howard, de la vente de « L’Horreur dans le tertre », chouette nouvelle figurant dans Les Ombres de Canaan, et dans laquelle l’auteur, bien inspiré, avait inscrit son thème fantastique dans le cadre hautement évocateur, et alors inhabituel dans ce genre, du Texas, empreint de réminiscences de western – dimension encore accentuée, c’est rien de le dire, dans « La Vallée Perdue », qui s’ouvre sur une sanglante vendetta opposant d’habiles et fanatiques maniaques de la gâchette. Le mélange de ces deux dimensions aurait pu être hasardeux, mais il me paraît en fait bienvenu et plutôt convaincant – voire plus : ça fonctionne très bien, en fait. Et la conclusion particulièrement rude en rajoute encore dans l’intérêt de ce texte, clairement un des meilleurs de ce recueil (certes globalement médiocre à mon sens…), et probablement même le meilleur.

 

Je ne suis pas vraiment aussi enthousiaste pour ce qui est de « Le Roi du Peuple Oublié »… Pourtant, ça partait plutôt bien – avec un cadre mongol évocateur quand bien même abstrait, d’inévitables références à l’inévitable modèle Gengis Khan, et, très vite, des délires de « weird science » on ne peut plus pulp (avec d’emblée des araignées géantes, paf !), et plutôt sympathiques : on avait en effet demandé à Howard de tenter la chose, en remplaçant son fantastique relativement traditionnel par de la science ou pseudoscience, typiques sans doute d’une SF en gestation, ou peut-être plus exactement déjà en évolution rapide. Le problème, à mon sens, c’est que Howard veut mettre trop de choses dans ce texte – et à force d’accumuler les trouvailles pseudoscientifiques (sans véritables explications, bien sûr, comme dans Almuric), en les mêlant artificiellement à une vague trame globale qui semble bifurquer en permanence, mais pouvant peut-être, en définitive, évoquer L’Homme qui voulut être roi de Kipling, en moins subtil, l’auteur se disperse, et ça ne prend plus (pour moi, en tout cas) ; en fait, plus on avance, et moins le texte se montre convaincant – se plongeant même graduellement, et en roue libre, dans le ridicule le plus achevé, que le délire pulp ne parvient pas à justifier – à mon sens toujours, hein. Et la fin (au sens large, j’imagine, et au-delà de son vague racisme bien dans les critères du temps sans doute, et n’appelant probablement pas davantage de commentaires) m’a franchement fait l’effet d’une parodie…

 

On entre alors dans les appendices, assez conséquents, avec tout d’abord quatre fragments d’histoires de James Allison, débutant peu ou prou de la même manière (avec une exception notable) : « J’ai été untel… » ou une variante de même signification, après quoi James Allison, agonisant, se lance dans une tirade nécessaire sur le thème de la « mémoire raciale » qui lui est associé – vantant la dimension « physique » de l’ancêtre dont il va narrer les exploits.

 

Quatre fragments, donc, et d’intérêt divers. Le premier est probablement le plus « classique », et, en tant que fragment, ne présente pas forcément beaucoup d’attraits. En fait, des scènes et des phrases entières en ont été reprises (en tout cas dans « Le Jardin de la peur », dans le même volume) ; je n’y vois pas grand-chose de plus à noter… si ce n’est cette étrange expression, portant sur « la vallée d’Akram, hantée par les démons » ; inévitablement, j’ai pensé à cette expression qu’on rencontre sauf erreur plusieurs fois chez Lovecraft, envisageant « Arkham, ville hantée des sorcières… » ou « Arkham, hantée par tant de légendes… » Peut-être une simple coïncidence plutôt qu’une allusion (gratuite, de toute façon) à proprement parler, je n’en sais rien… Mais ça m’intrigue, donc.

 

Le deuxième fragment témoigne clairement d’un échec. Sur une base évidemment similaire, Howard se perd bien vite dans des considérations ethno-historiques passablement lourdes, guère à leur place dans un récit de fiction, en tout cas sous cette forme, tant ça tourne à l’essai, et presque au pamphlet, maladroitement maquillé (et guère fondé sans doute) ; après quoi Howard se précipite, sur la brièveté d’un canevas directement repris dans « Le Jardin de la peur » avec une ampleur bien différente, vers une « conclusion temporaire », bien trop hâtive, et clairement pas satisfaisante (avec joyeux mariage, paf, allons bon…) ; mieux valait laisser tomber, en effet.

 

Le troisième fragment est par contre celui qui m’a le plus intéressé, et le plus singulier par ailleurs ; il ne débute pas comme les autres, repoussant l’implication de James Allison et sa tirade quant à son rapport à la « mémoire raciale » après une introduction bien autrement efficace : la naissance d’un enfant à la jambe difforme, abandonné comme il est d’usage au froid et aux loups ; mais les loups adoptent l’enfant et le nourrissent… Howard en fait le point de départ des nombreux récits mythiques construits sur cette base – manière élégante, je suppose, de relativiser la référence immédiate pour nous à Romulus et Remus, fondateurs d’une Rome destinée à incarner à terme la pire des abjections pour notre auteur pro-barbares ? Ainsi, il opte pour une méthode employée dans un autre récit de James Allison, « La Vallée du Ver » (dans Les Ombres de Canaan), et fournit un substrat fascinant à son récit épique, qui permet de le transcender via la profondeur mythologique. Hélas, il s’arrête bien vite… C’est dommage, car j’ai trouvé ce début vraiment prometteur. Et puis le nom du personnage est enfin avancé dans les derniers paragraphes du fragment : Ghor. Ce qui m’a fait un peu tilter – non, pas à cause du Gor de John Norman, voyons… C’est que je me souvenais vaguement d’un bouquin de Necronomicon Press croisé lors de mes fouinages lovecraftiens, intitulé Ghor, Kin-Slayer : The Saga of Genseric’s Fifth-Born Son (le sous-titre confirme bien le lien au-delà du seul nom) et dans lequel moult auteurs notables (parmi lesquels Karl Edward Wagner, Michael Moorcock, ou Ramsey Campbell – plus quelques noms terrifiants, comme A.E. Van Vogt ou Brian Lumley…) ont écrit la suite de cette alléchante introduction… Aucune idée de ce que ça vaut, par contre (je ne me fais guère d’illusions, à vrai dire, mais je suis d’un naturel pessimiste…).

 

Le très bref quatrième fragment consiste pour l’essentiel en une scène de supplice, et il n’est pas possible d’en tirer grand-chose… Il est cependant accompagné d’un synopsis développant un peu l’histoire telle qu’elle était projetée. Guère palpitante… On retrouve l’idée exposée dans « Le Jardin de la peur » de cette survivance de temps anciens que doit affronter le héros. Une chose à noter, cependant – et qui change peut-être pas mal la donne : cette fois, Howard ne se contente pas de poser son héros en « Aryen » d’une époque fort ancienne mais autrement indéterminée, et de faire de son ennemi une créature clairement surnaturelle à nos yeux – le héros est désigné (mais dans le synopsis uniquement) comme un Cro-Magnon, et la bestiole qu’il doit vaincre est un Neandertal…

 

« Le Cavalier-Tonnerre » (titre de Glenn Lord) est une nouvelle inachevée qui, à vue de nez, ressemble beaucoup à du James Allison ; mais cette nouvelle histoire de « mémoire raciale » (affectant un certain John Garfield, cette fois) s’en éloigne cependant quelque peu et de manière finalement bienvenue, en adoptant un cadre différent : en effet, l’ancêtre mythique n’est pas ici un Aryen archétypal des temps antédiluviens, mais un Comanche – et les épisodes remémorés datent de notre XVIe siècle. Howard bénéficie donc une nouvelle fois de l’inscription de son récit dans le cadre du sud-ouest des États-Unis, Texas et Oklahoma en gros, ce qui lui a régulièrement réussi, et en tire quelque chose de plus original encore, sans doute, en faisant de l’Indien fruste son héros (ça ne devait pas arriver tous les jours à l’époque, je suppose). Bizarrement (ou pas ?), j’ai trouvé que c’est à partir du moment où l’élément purement imaginaire entre en jeu (hors prétexte de la « mémoire raciale », ceci dit assez finement détaillé dans ses conséquences les plus intéressantes – les points de vue et éthiques incompatibles, disons), avec une énième civilisation oubliée (d’inspiration aztèque, on va dire) que Howard perd le fil – la fin du texte tient clairement plus du plan qu’autre chose, c’est totalement précipité et largement convenu, jusqu’à une conclusion foireuse… Dommage, parce qu’il y avait matière.

 

Même chose à certains égards pour « Nekht Semerkeht » (titre de Glenn Lord là encore), semble-t-il un des derniers récits sur lesquels a travaillé Robert E. Howard avant son suicide, et peut-être même le dernier. Même cadre géographique en gros, et historique aussi à vrai dire, et même dérive vers une civilisation inconnue ; mais le héros est cette fois un conquistador du nom de Hernando De Guzman, cherchant tel Coronado quelque mystérieuse cité d’or dans ce qui deviendra le sud, ou sud-ouest, des futurs États-Unis. Et, ce qui fait l’intérêt du fragment (là encore, sa dernière partie tient plus du synopsis qu’autre chose), c’est probablement la noirceur profonde du ton, encore accentuée par les monologues morbides du héros… Inévitablement, on tend maintenant à lire ce texte en ayant en tête le suicide de l’auteur. Ce qui n’est pas sans conséquences quant à l’appréhension du récit, bien sûr…

 

Et même chose encore, à certains égards, pour le poème « Le Tentateur » (en version bilingue, comme d’habitude), qui achève ce dernier volume – encore que ce soit plus compliqué que ça. Le père de Robert E. Howard, le docteur Isaac Howard, avait présenté ce texte comme un des derniers sur lesquels a travaillé son fils – un peu la même chose, peut-être, encore qu’avec une dimension mythologique moindre, que ce que l’on avait alors prétendu concernant le célèbre « All fled, all done… » censé (à tort) avoir été trouvé dans la machine à écrire de l’auteur quand il s’est tiré une balle dans la tête… « Le Tentateur » date en fait de 1929 au plus tard ; dès lors, l’intérêt de ce poème extrêmement morbide et désespéré consiste plutôt à relativiser le contexte précis du suicide de Robert E. Howard – le coma terminal de sa mère décidant du geste fatal –, en insistant sur l’ancienneté des pulsions autodestructrices de l’auteur. Oui, sans doute… Encore que minimiser le contexte précis de 1936 de ce seul fait ne me paraisse pas forcément très pertinent, chose qui m’avait déjà interpellé dans la biographie de Mark Finn Blood & Thunder (d’autant qu’il faut prendre en compte le caractère impulsif du geste…). Conclusion rude, cependant, pour le volume, et pour la collection, donc…

 

Un goût amer en bouche quand on retourne la dernière page, du coup… Pour plein de raisons : la dernière nouvelle et le poème morbides à souhait, et l’arrêt de la collection, peut-être plus en fait que la médiocrité relative de cet ultime volume. Oui, Almuric n’est effectivement « pas très bon »… En fait, c’est peut-être le volume le plus faible de la collection, pour ce que j’en ai lu et pour autant que je m’en souvienne ; peut-être, dès lors, ne devrait-on pas le lire uniquement pour les textes en eux-mêmes – pour le plaisir que l’on pourrait en retirer indépendamment de toute analyse reposée, indépendamment de leur contexte aussi… Le regard global a ici son importance, sans doute plus qu’ailleurs. Dès lors, on ne prétendra pas qu’Almuric constitue un ultime feu d’artifices tout à la gloire de l’auteur dans ses œuvres, certes pas ; loin de là, c’est un recueil en demi-teinte, assez clairement, qui demande à être approché d’une manière bien particulière – il a cependant alors son intérêt, mais aux yeux des fans, donc, ou du moins des lecteurs curieux, prêts à subir des textes plus faibles, car désireux de mieux comprendre, derrière, une œuvre globale, et un auteur étonnant…

 

Je n’en ai cependant pas fini avec Robert E. Howard – ma prochaine lecture en la matière sera sans doute El Borak ; à un de ces jours…

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (08)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (08)

Huitième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant la flingueuse Moira était absente. Étaient donc présents l’homme de main Johnny « La Brique », le bootlegger Clive, le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Patrick, quand il s’est rapproché de la porte donnant dans le vide, a perdu ses sourcils et s’est retrouvé complètement chauve ; je n’ai pour ma part perdu que quelques mèches, une coiffure attentive devrait pouvoir dissimuler cette perte… Les rails dans le tunnel de gauche donnent l’impression d’être plus détériorés que les autres ; il y a des traces de sang sur la draisine, et les griffures ont clairement été faites par des ongles humains.

 

Clive, Johnny et Moira sont plongés dans une obscurité totale – et Moira est inconsciente. Johnny, en tâtant sa nouvelle arme, comprend qu’il s’agit en fait d’une hache à long manche – Clive, par contre a bien un cimeterre. Ils perçoivent des miaulements gémissants. Clive se penche sur Moira pour évaluer son état – son pouls est rapide, mais revient à la normale. Johnny tâte les murs – de vieilles pierres ; le sol est pavé. Il cherche un interrupteur, mais n’en trouve pas ; il y a par contre une torche ; Clive a une boîte d’allumettes, ils ont donc maintenant une source de lumière, et peuvent distinguer deux portes en bois, épaisses, l’une devant (donnant probablement sur l’extérieur), l’autre derrière – elles n’ont pas de serrure, juste une poignée. Johnny perçoit, provenant de la porte de derrière, des respirations humaines très basses. Il entrouvre cette porte, et voit qu’elle donne sur des cages ; dans celle qu’il distingue le mieux, il y a cinq ou six corps, entassés les uns sur les autres ; il entend à nouveau des miaulements, plus forts depuis qu’il a entrouvert la porte ; il l’ouvre maintenant complètement, et voit qu’il y a trois cages : au milieu, celle qu’il avait entraperçue ; sur sa droite, une autre cage contient des hommes debout horriblement écorchés, les lèvres cousues, des marques de trépanation sur le crâne, qui émettent une respiration faible entremêlée de beuglements et de gémissements ; ces créatures ne sont cependant pas tout à fait humaines, à y regarder de plus près : elles ont des petites cornes et des genoux inversés, comme les « satyres » du tableau de Shipley… La cage à sa gauche, avec des barreaux plus resserrés, abrite seulement un chat, très faible, émaillé de traces de brûlures, qui se relève péniblement et s’approche en gémissant des barreaux ; contrairement aux autres cages, celle-ci n’a pas de serrure, mais une simple poignée ; Johnny ouvre la porte…

 

Du côté de Patrick et Tess, le tunnel est assez large (quatre à six mètres). On distingue au sol des traces de pas récentes – les rails partant sur la droite sont rénovés, mais tout laisse à penser que la structure est autrement fort ancienne. Nous nous avançons prudemment dans cette direction ; la lumière étant suffisante, j’éteins ma lampe torche afin de l’économiser. Il y a une odeur de sang, de corps… Nous aboutissons dans une grande salle illuminée par des projecteurs (leur lumière crue et puissante nous agresse d’ailleurs les yeux). Il y a un peu partout des sortes d’ « étendoirs », sur lesquels on trouve des dépouilles humaines menottées ou ligotées avec du fil de fer barbelé – quelques agonisants au milieu des cadavres, tous ont visiblement des organes en moins, ou du moins de la peau. Le sol est strié de canalisations sanguinolentes qui se dirigent vers une grande cuve au centre de la pièce, au-dessus de laquelle se trouve une sorte de grue ; par ailleurs, de notre côté, il y a aussi un bac de liquide vert phosphorescent. Les bruits de pelle proviennent du couloir à l’autre bout de la salle. Il y a des sortes de cellules au nord ; je m’approche de la première, longeant des « étendoirs » où sont attachés des écorchés, à la façon des « vêtements » de peau humaine vus chez Templesmith. À côté de la cellule, il y a un entassement de chaînes et de menottes ; à l’intérieur de la cage, trois hommes, enchaînés, qui ne peuvent presque pas bouger – ils sont très amochés, et ont l’air enragés ; tout cela évoque une sordide banque de prélèvement d’organes et de peau… Patrick me rejoint, et sort son arme à tout hasard…

 

Clive interpelle Johnny, lui demande ce qu’il fait (il ne le voit pas). Johnny répond sans donner de détails : « Il y a des trucs enfermés… » Quelque chose de dangereux ? Il n’en sait rien… Clive laisse alors Moira inconsciente et rejoint Johnny ; il voit les cages, et notamment les « satyres » (uniquement des mâles, nus, alors que les autres corps comprennent autant d’hommes que de femmes ; les « satyres » eux aussi arborent des marques de prélèvement, mais moins nombreuses et moins pénalisantes – lobotomie exceptée…). Johnny ouvre donc la porte de la cellule du chat, qui se montre soulagé… au point de sourire… et parle : « Enfin ! » Il fait un pas hors de la cage… et disparaît d’un seul coup. Clive et Johnny entendent alors un cri d’enfant à l’extérieur – et Clive le reconnaît (un gamin issu d’une famille WASP pauvre ; ses parents alcooliques l’envoyaient se fournir chez Clive, qui les avait par ailleurs entendu battre le mioche). Ils étudient de plus près la cage du chat : elle pue la pisse et les excréments… mais ils remarquent que les barreaux, au sommet, se plient pour former des angles étranges – évocateurs des symboles de la tablette, etc. Clive s’attarde sur les corps nus – certains ont une fermeture éclair – tandis que Johnny se dirige vers la porte donnant sur l’extérieur ; Clive le suit enfin, en soulevant Moira toujours inconsciente. Dehors, ils tombent sur un cadavre d’enfant éventré – le chat est dessus et se repait de ses intestins, l’air ravi… Le chat semble par ailleurs un peu plus gros que quand il était dans la cage – ses griffes sont plus longues, les crocs proportionnels, et ses traces de brûlures semblent avoir été remplacées par un étrange pelage translucide, à la manière de cristaux… Clive remarque que le chat fixe Moira, l’air alléché. Puis il les regarde eux, visiblement amusé. Clive lui demande qui il est, et où ils sont. Le chat répond : « Tant de questions… À voir vos tronches, je suppose que vous n’êtes pas d’ici… » Il dit d’une voix fluette et mélodique qu’il ressent une certaine gratitude (il semble se contredire à ce sujet plus loin), et dit s’appeler Radzak. Il leur demande qui ils sont ; Johnny répond sans hésiter, mais Clive est visiblement perturbé… Le chat leur dit qu’il suppose qu’ils ne sont pas des alliés de 6X. Ils disent ne pas le connaître, mais en avoir entendu parler. « Vous n’êtes pas là par hasard, vous cherchiez quelque chose… » Le chat ajoute que leurs questions ne sont qu’un début. Clive lui demande qui est 6X : « Un très mauvais employeur… » Le chat dit qu’il est un bâtard, tout comme 6X – mais ce dernier négligeait ses besoins alimentaires… Clive lui demande si c’est 6X qui l’a enfermé ici. « Vous êtes perspicaces ! » Le chat lève alors sa patte droite en direction du ciel… et Clive et Johnny prennent enfin conscience de leur environnement – qui rappelle à Johnny le tableau de Shipley : le bateau, comprend-il, ne voguait pas sur de l’eau sombre, mais dans le vide spatial ! Ils sont en effet sur une sorte d’astéroïde en forme de disque, couvert d’un gazon bleu, et entouré d’astres divers – des bulbes palpitants, des sphères gazeuses d’où jaillissent des protubérances d’ampleur planétaire, des comètes çà et là (dont les trajectoires, entre virages et intersections, semblent indiquer une forme de conscience…) ; Johnny voit des bateaux d’ébène semblables à celui du tableau, qui naviguent à son instar dans l’espace. Cette révélation est terrible : Clive s’écroule, lâchant Moira, tandis que Johnny reste figé plusieurs minutes, comme en transe…

 

Patrick et moi nous dirigeons vers la deuxième cellule – la plus grande : s’y trouvent dix hommes et femmes nus (jeunes ou au plus entre deux âges) ; ils sont eux aussi lobotomisés, mais pas enchaînés, leurs lèvres ne sont pas cousues, et certains ont encore des yeux, des doigts, etc., même si leur peau a été arrachée (et ils ont eux aussi des fermetures éclair). Ils s’entrechoquent sans cesse, tombent, se relèvent… Nous en reconnaissons certains (des clochards notamment – des gens, globalement, dont la disparition passe inaperçue). Je me dirige alors vers la dernière cellule ; s’y trouve une femme seule, entre vingt et vingt-cinq ans, nue, en position fœtale ; ses cheveux blonds semblent déteindre, revenir à une coloration aile-de-corbeau ; elle ne présente pas de signes de prélèvements. Non loin, outre des produits de beauté (?), il y a un râtelier de lames et de scies chirurgicales, ainsi qu’une table de menuiserie avec des outils. J’interpelle la jeune femme, qui me regarde sidérée : « Vous… » Elle demande si c’est encore une mauvaise blague – je lui réponds que, si c’est le cas, nous en sommes les victimes. Patrick dit que cela n’a pas d’importance ; mais où sommes-nous ? Elle demande qu’on la libère si elle répond ; nous acquiesçons… et elle dit qu’elle pense que nous sommes à Boston ! Elle ajoute que c’est Templesmith qui l’a mise ici. Je lui demande si elle est Diane, elle répond s’appeler Fran. Patrick essaye de crocheter la serrure de la cellule ; la jeune femme n’a pas l’air d’y croire, elle essaye de toucher Patrick pour s’assurer qu’elle ne rêve pas ; Patrick se retire par réflexe, elle s’excuse, et il se remet au travail. Une fois la porte ouverte, la jeune femme se précipité sur un des « étendoirs », derrière nous, et se jette sur le corps qui y est attaché : « Papa… Papa… » Elle demande ensuite à Patrick s’il a une arme – il l’admet… mais ne semble pas très chaud pour la lui confier. Fran se rend au râtelier, et s’empare d’une lame chirurgicale, avant de revenir auprès de l’ « étendoir », et nous comprenons bien ce qu’elle compte faire. Patrick essaye de la tenir à distance d’une main ; par réflexe, elle bondit en arrière et le regarde ; Patrick lui dit de le laisser faire, elle le regarde sidérée ; il pointe son revolver sur le « père » de Fran et lui tire une balle dans la tête. Fran se rapproche à nouveau de la dépouille. Mais, de mon côté, j’ai remarqué que le bruit de pelle avait cessé après la détonation… Je me range contre le mur et me dirige prudemment vers l’angle du couloir… Fran demande à Patrick s’il sait où trouver des vêtements ; il dit qu’il va fouiller, et suggère à Fran de me rejoindre ; elle se donne une petite gifle, comme pour se réveiller, s’approche de moi et me demande de lui prêter ma veste – je la lui donne et elle me remercie. Patrick se met à fouiller dans la grande salle ; il passe notamment devant la grue – peut-être y a-t-il un corps à l’extrémité ? Je chuchote à Fran de rester en arrière, discrète, et arrive à l’angle du tunnel – je perçois des bruits de pas qui s’avancent vers nous ; j’y jette un œil : il y a, assez près, une fosse à cadavres, et plus loin un tas d’éboulements ; entre les deux se trouve une silhouette, une sorte de mannequin de bois traînant une pelle, qui avance lentement… Fran retourne s’armer auprès du râtelier, mais ne semble pas constituer une menace pour moi (je l’épie de temps à autre ; à la manière dont elle s’équipe, je suppose qu’elle est du métier…). Patrick passe à côté de la cuve – sans regarder à l’intérieur ; il perçoit des glougloutements… Il passe aussi à côté des générateurs, qui émettent un vrombissement sourd…

 

Clive se reprend, mais constate que Johnny est toujours figé. Radzak se rapproche doucement de Clive, avec un sourire amusé. Il lui demande s’ils savent maintenant où ils sont… Il pointe un astre, disant que c’est « sa » Saturne, et qu’il lui tarde d’y retourner… Mais il ajoute : « Vous n’êtes pas des alliés de 6X, nous pourrions avoir des intérêts communs. » Clive dit que c’est bien possible, et qu’il souhaiterait qu’ils collaborent. Mais le chat dit prendre grand-soin de son indépendance… Il dit qu’il va d’abord faire un tour chez lui, et qu’il repassera peut-être les voir – s’il y pense… et s’ils ont quelque chose à lui offrir ? Il regarde à nouveau Moira inconsciente en se léchant les babines… Clive lui demande qui a dépecé les cadavres : « 6X. Je l’avais aidé pour les premiers », répond le chat… À quoi ressemble 6X ? « Il a tellement de formes… La plus naturelle est abjecte même à mes yeux. Sa forme terrienne est plus jolie… » Johnny commence à reprendre ses esprits, mais manque encore de chavirer… Clive demande au chat s’il souhaite qu’ils éliminent 6X. « Avec grand plaisir ! » Mais qu’est-ce que cet astéroïde : une sorte de garde-manger ? « Oh, non, bien plus que ça… » Le chat recommence cependant à dévorer le cadavre d’enfant… « Aimez-vous les enfants ? » Le chat se tourne cependant vers « sa » Saturne, prêt à bondir. Clive aimerait le retenir encore un peu, lui demande s’il les aidera à trouver 6X et à partir d’ici… Le chat tient un discours plus sec que précédemment : « Vous m’avez humilié en me libérant… La gratitude n’est pas très répandue chez ceux de ma race… » Il repassera quand il le voudra, point. Il bondit dans l’espace… et ne retombe pas mais disparaît au fur et à mesure. Clive et Johnny regardent autour d’eux. À environ un kilomètre de là, ils distinguent quatre bâtiments rectangulaires, et aussi une surface d’herbe verte, une sorte de jardin (avec deux bâtiments hexagonaux). Ils s’avancent, et constatent qu’une sorte d’étoile semble les accompagner, éclairant leur chemin. De l’autre côté de l’astéroïde, ils distinguent aussi des sortes de quais… Le premier bâtiment sur leur route est une cabane de jardin (mais à côté de celui-ci) : on y trouve des ustensiles parfaitement normaux, des sacs de terreau, et, dans des petits tiroirs carrés, quelques graines (très peu). On lit sur ces tiroirs des sortes de « hiéroglyphes », évoquant aussi une écriture curviligne, donnant l’impression d’un langage raffiné… mais inconnu. Tous deux se dirigent alors vers les bâtiments hexagonaux du jardin, chacun le sien ; Johnny arrive le premier à destination – c’est une structure très différentes des autres bâtisses, composée de grandes surfaces vitrées au lieu de briques, mais il y a un voile qui empêche de distinguer l’intérieur ; Johnny tend l’oreille, n’entend rien, et va ouvrir la porte. Clive, en traversant le jardin, sent quelque chose d’étrange à sa jambe, et la secoue ; il aperçoit une sorte de plante faite d’ossements (les pétales sont des dents, la tige est constituée de vertèbres…), avec une pierre en son sein ; il la tranche d’un coup de cimeterre… mais voit d’autres plantes étranges, notamment une sorte de rose abritant un reptile embryonnaire entre ses pétales (comme si elle le portait avant de lui donner naissance) ; ou encore une plante mi végétale, mi carnée (les tiges sont des canines, les pétales de fines langues, avec un œil au centre – qui « pleure ») ; et il entend des chuchotements (pensées obscènes de torture et de souffrance)…

 

Patrick est arrivé dans une grande réserve, éclairée par deux projecteurs : on y trouve cinq caisses, ainsi que des amas de tiges de métal, et une étagère abritant des fioles – comportant des organes préservés dans un liquide transparent… De mon côté, je reste plaquée contre le mur, attendant que le mannequin sorte du tunnel, gardant mon arme pointée à hauteur d’homme (je jette parfois un œil à Fran, à quelque distance – elle est armée d’un couteau de boucher et me regarde, l’air inquiet). Patrick s’empare d’une barre de métal faisant un bon gourdin (d’un mètre environ) ; il garde son pistolet dans l’autre main. Il ouvre les caisses, qui sont toutes remplies aux deux tiers de bijoux anciens, parfois même primitifs (colliers, bagues, diadèmes…). Le mannequin débouche enfin du couloir dans la grande salle, et je le vois bien mieux : il est effectivement constitué de bois pour l’essentiel, avec des rivets ; le chiffre « 4 » est gravé sur son front, et, juste en dessous, on trouve une petite boîte, similaire à celles de l’armoire de Templesmith – il y en a une autre sur sa nuque ; au niveau du torse, il a un écriteau, auquel est attaché un marqueur ; on distingue enfin sur sa jambe droite une sorte de greffe de peau, avec des couches de gaze pour la protéger (on voit les artères), évoquant un travail en chantier… Quand il passe à côté de moi, je cherche à m’emparer de la boîte à l’arrière de son crâne – le contact est froid, la texture écailleuse… mais je ne parviens pas à la déloger. Quand je le réalise, je braque à nouveau mon arme dessus, souhaitant tirer dans la boîte, mais le mannequin réagit avant, lève son bras dans un geste de défense et me repousse ; il s’empare alors de son écriteau et utilise son marqueur dessus – tandis que je me recule en le braquant, sans tirer. Patrick a dû entendre quelque chose, il sort de la réserve et nous appelle, Fran et moi… Le mannequin me tend son écriteau : « Ordres ? » Derrière moi, Fran s’est reculée jusqu’au râtelier, visiblement terrifiée… Je dis à l’automate : « Aide-nous à sortir d’ici vivants. » Pas de réaction, comme s’il n’entendait pas (pourtant, la détonation auparavant ?) ; il me tend l’écriteau, et j’écris mes instructions dessus ; il le reprend et le soulève devant son « visage » (la petite boîte à son front lui sert semble-t-il d’œil). Il secoue la tête, de manière de plus en plus violente, efface ce que j’ai écrit, et y met à la place : « Ordres contraires. » Je reprends l’écriteau, y inscris : « Obéis. » Patrick se rapproche de nous, dans le dos du mannequin, qui reprend ses mouvements nerveux, et écrit enfin : « Ordres contrmot de passeaires. » Patrick comprend la situation (Fran dit que le mannequin ne peut pas entendre, et que c’est l’esclave de Templesmith) ; je reprends doucement l’écriteau, indiquant d’un geste la boîte à l’arrière du crâne à Patrick – ce dernier me comprend, et fracasse la tête du mannequin de son gourdin de métal. Il entend un craquement, et réalise avec dégoût que la boîte n’est pas cassée mais est encore plus enfoncée ; le choc a cependant délogé la boîte à l’avant : le mannequin a des mouvements nerveux, évoquant un aveugle ; Patrick le frappe à nouveau, mais le mannequin arrête son arme et s’en empare, comptant la retourner contre lui – Patrick esquive le coup et parvient à se reculer. Je tire alors à bout portant dans la boîte arrière : elle vole en éclats, projetant des esquilles de bois et des bouts de cerveau ; l’autre boîte, au sol, s’est ouverte, et abrite un œil – Fran piétine le mannequin avec rage, et lui donne vainement des coups de couteau à la gorge ; il reste immobile. Je demande à Patrick ce qu’il a trouvé. Très affecté, il ne cesse de répéter : « C’est l’Enfer ! » Puis il s’empare du mannequin au sol, et, entraîné par son instinct, le traine vers la cuve où il compte le jeter… Fran, quand elle le comprend, succombe à une crise d’angoisse. Je me précipite derrière Patrick, lui crie violemment d’arrêter : il ne sait pas ce qu’il fait ! Patrick atteint la cuve, non loin du bac au liquide vert phosphorescent. Fran hurle désormais. Je rattrape Patrick, l’intercepte et l’empêche de jeter le mannequin dans la cuve. Fran hoquète d’horreur : « C’est là qu’il le plonge, le ravive, celui sans tête ! »

 

Johnny ouvre la porte de la serre. Il voit une plante immense, d’un mètre cinquante à deux mètres de large, pour deux à trois mètres de hauteur, sans racines dans le sol (carrelé), mais reposant sur une succession de branches, en dégradés de bleu, reproduisant des signes similaires aux runes de la tablette. En dessous se trouvent des fragments humains : un visage à la mâchoire disloquée, un œil qui le fixe et pleure, des bras lacérés par les branches qui s’en nourrissent, une cage thoracique broyée d’où pendent des organes encore palpitants… Johnny a pour réflexe de refermer la porte, mais succombe à la folie furieuse et se jette sur la plante (il laisse tomber Moira, devant la serre). Clive, de son côté, ouvre la porte de la cabane où il se rendait : s’y trouve une sorte d’autel orné de statuettes en divers matériaux (bois, chair, os…), dont un poulpe humanoïde, une créature bipède dont la tête est remplacée par un long tentacule, un amas de chair informe d’où jaillissent des bouches, des yeux, des sabots de chèvre… Il y a, de gauche à droite, comme une progression dans l’achèvement. Mais Clive entend alors le hurlement de rage de Johnny, et le voit pénétrer furieusement dans la serre avec sa hache ; il se précipite alors vers lui… tandis que les portes du plus grand bâtiment s’ouvrent et qu’en sortent trois ou quatre enfants, en pyjama, qui semblent se réveiller tout juste : « Qu’est-ce qui se passe ? » Johnny massacre la plante à coups de hache, mais perçoit indistinctement que les fleurs émettent une sorte de pollen…

 

À suivre…

Voir les commentaires

Ashes and others, de H.P. Lovecraft & divers hands

Publié le par Nébal

Ashes and others, de H.P. Lovecraft & divers hands

LOVECRAFT (H.P.) & divers hands, Ashes and others [Crypt of Cthulhu, vol. 2, No. 2 (10)], edited by Robert M. Price, Bloomfield, NJ, Miskatonic University Press, coll. Crypt of Cthulhu, 1982, 56 p.

 

Ce petit volume signé (entre autres) Lovecraft (mais, en fait, plus ou moins de son fait et plutôt moins que plus…) correspond au volume 2, numéro 2 (ou numéro 10 depuis le début) du fanzine de Robert M. Price Crypt of Cthulhu ; avec son compagnon, le numéro suivant (consacré plus classiquement aux articles de fond), il se penche sur les « révisions » de Lovecraft – constituant dès lors une sorte d’annexe au recueil The Horror in the Museum and other revisions ; j’avais noté lors de ma récente relecture qu’il existait des « révisions » dans le genre weird au-delà de ce seul recueil fondamental, et Ashes and others en témoigne – encore que de manière pas vraiment brillante… mais non moins édifiante.

 

Il convient cependant et tout d’abord de noter que l’implication réelle de Lovecraft dans les textes ici rassemblés est plutôt minime, quand elle n'est pas inexistante : il y a bien plus de « divers hands » que de Lovecraft… En effet, seuls les premiers textes de ce recueil peuvent être qualifiés de « révisions », et encore : la contribution de Lovecraft à « The Sealed Casket » s’arrête en fait à la rédaction d’un exergue (tellement hors-sujet qu’il avait été giclé lors de la publication originelle de la nouvelle dans Weird Tales en 1935 sans que cela pose vraiment problème) ; quant à la « révision » de « The Sorcery of Aphlar », très bref récit, elle fait débat – et peut-être même n’a-t-elle en définitive porté que sur le titre et le nom du personnage… Rien de sûr à cet égard cependant. Mais les seules « vraies révisions » de ce petit recueil porteraient donc sur la nouvelle « Ashes », signée C.M. Eddy, Jr., et sur le poème « Dreams of Yith », signé Duane W. Rimel… Pourtant, quand nous en arrivons là, nous n’en sommes encore qu’au tiers du volume ; les deux tiers restants ne sont en rien dus à la plume de Lovecraft – il s’agit de textes originaux qu’on lui avait soumis pour « révision », dont on trouve les versions « retouchées » dans The Horror in the Museum and other revisions (avec une exception)… et qui permettent de mesurer l’apport personnel de Lovecraft dans ces travaux, autant que de jauger le terrible matériau avec lequel il devait parfois composer.

 

Passé une indispensable introduction de Robert M. Price qui remet chacun de ces écrits dans son contexte, le recueil s’ouvre donc sur la nouvelle « Ashes », signée C.M. Eddy, Jr. Cet ami de Lovecraft avait à plusieurs reprises « collaboré » ainsi avec le gentleman de Providence – et, outre l’affaire dont on a parlé récemment portant sur les premières ébauches de The Cancer of Superstition, projet du magicien Houdini, on en connaissait trois nouvelles « révisées » figurant dans The Horror in the Museum and other revisions : « The Loved Dead », « Deaf, Dumb and Blind », et « The Ghost-Eater ». « Ashes », pourtant révisée dans les mêmes conditions, et publiée dans Weird Tales en 1924, n’y figurait pas – et on peut bien se demander pourquoi. Je doute que la « qualité » soit une explication vraiment suffisante, The Horror in the Museum comprenant son lot de pathétiques ratages (dont les nouvelles compilées de C.M. Eddy, Jr., à vrai dire…), mais sait-on jamais ? Ce qui est indéniable, par contre, c’est la médiocrité voire la nullité de la présente nouvelle – une histoire de substance magi… scientifique réduisant les gens en cendres, sur laquelle se greffent une lutte vaguement virile et une amourette plate. La nouvelle n’a au mieux aucun intérêt, souffre d’une certaine puérilité sur toute sa longueur, et plus encore d’un pseudo-twist à moins de dix balles, destiné soit à sauver la morale, soit à poursuivre un peu plus la nouvelle jusqu’à lui conférer une longueur adéquate pour la publication… sans grand succès, disons poliment. C’est très mauvais – et ça n’a par ailleurs absolument rien de lovecraftien.

 

« The Sealed Casket » est une nouvelle de Richard F. Searight, en fait pas révisée par Lovecraft : celui-ci s’était contenté d’y adjoindre un exergue, à savoir un « fragment » des Eltdown Shards, énième « livre » du « Mythe », qu’il utilisera à nouveau dans le round-robin intitulé « The Challenge from Beyond » (et peut-être dans d’autres textes, mais je ne crois pas). Or cet exergue n’avait pas été conservé lors de la publication de la nouvelle dans Weird Tales en 1935… ce qui ne changeait pas grand-chose au fond, les Eltdown Shards n’apparaissant même pas dans le texte. Il s’agissait donc ici de rétablir le texte tel qu’il avait été conçu… Au-delà, rien à dire de ce « fragment », et pas grand-chose non plus de la nouvelle à proprement parler – variation sur la boîte de Pandore, avec un soupçon de vengeance posthume sans doute ; c’est passablement convenu, et ça se traîne bien trop longuement jusqu’à une fin indifférente.

 

Suit « The Sorcery of Aphlar », nouvelle signée Duane W. Rimel, publiée dans The Fantasy Fan en 1934. Ici, il y a un doute sur la portée réelle de la « révision » ; ce que l’on sait de source sûre, c’est que Lovecraft a changé le nom du personnage, et en conséquence le titre de la nouvelle : Rimel avait employé le prénom « Alfred », et Lovecraft trouvait que ça faisait un peu tâche et bien trop anglais au regard du cadre du récit – en effet une fantasy « dunsanienne » (peut-être par l’intermédiaire de Lovecraft, je ne sais pas) ; ce fait figure dans une lettre de Lovecraft à Rimel datée du 23 juillet 1934, où il évoque d’autres petites retouches, mais sans s’étendre sur le sujet – s’agissait-il à proprement parler d’une « révision » ? C’est ce que Robert H. Barlow semblait croire… Il est vrai que, le texte étant fort bref, la moindre retouche pouvait prendre une ampleur conséquente… Il n’en reste pas moins, au final, que cette vignette jouant la carte de l’onirisme (sans doute teinté d’allégorie) ne m’a en rien parlé – c’est considérablement moins évocateur que les récits « dunsaniens » de Lovecraft, sans même parler des contes et vignettes de Dunsany lui-même…

 

La dernière « révision » de ce petit recueil porte exceptionnellement sur un poème, « Dreams of Yith », toujours signé Duane W. Rimel… qui avait semble-t-il un problème avec les titres, nécessitant une nouvelle intervention de Lovecraft – assez cocasse, dans un sens : le poème s’intitulait à l’origine « Dreams of Yid », et Lovecraft, aheum, a fait, aheum, remarquer que, aheum… « Yid » était un terme d’argot, péjoratif, désignant les, aheum, Juifs (on traduirait par « Youpin »)… D’où le maquillage et l’invention de « Yith » (qui reviendra bien sûr dans l’œuvre de Lovecraft, en désignant sauf erreur le monde d’origine de la Grand-Race dans « The Shadow out of Time »). Du poème original, il ne reste ici qu’une seule strophe, reproduite juste après le poème « révisé » ; mon inaptitude est totale en matière de poésie – qui m’interdit de critiquer d’une manière ou d’une autre le poème « révisé », bien à la manière cependant du cycle de sonnets Fungi from Yuggoth. À vue de nez cependant, le poème « révisé » est effectivement bien meilleur que l’original, dont pas grand-chose n’a été conservé a priori… Des textes « révisés » de Ashes and others, c’est donc probablement celui-ci qui porte le plus la patte du gentleman de Providence.

 

Suivent, donc, des textes non révisés – au plein sens du terme, puisqu’il s’agissait de texte soumis à Lovecraft pour qu’il travaille dessus, le résultat figurant dans The Horror in the Museum pour l’essentiel, avec une exception notable pour la dernière nouvelle. Notons au passage que les textes une fois retouchés sont globalement plus longs, et parfois beaucoup plus, que les originaux.

 

On commence avec « The Diary of Alonzo Typer. Found after his mysterious disappearance », texte commis par William Lumley. Un drôle de bonhomme – habitué semble-t-il de « The Eyrie », le courrier des lecteurs de Weird Tales, où il avait à plusieurs reprises fait part, très sérieusement, de son idée que Lovecraft et son « cercle », dans leurs écrits « mythiques », n’inventaient rien mais décrivaient la réalité – sans forcément en être bien conscients. Ce qui faisait un brin ricaner lesdits écrivains… L’excentrique lecteur n’en est pas moins entré en relation avec Lovecraft, et lui a soumis ce texte pour « révision ». S.T. Joshi, qui l’évoque dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, considère que le texte de Lovecraft, mauvais, ne brille – relativement – qu’au regard du catastrophique matériau original. Que ce dernier soit mauvais ne fait aucun doute : d’une plume pauvre et parfois maladroite, souvent puérile par ailleurs, d’une construction hasardeuse enfin, ce « journal intime » se traîne péniblement jusqu’à une bien fade conclusion… Ceci dit, j’ai tout de même l’impression que le texte suivant, au moins, est pire encore. Pas grand-chose de plus à en dire : sans forcer sur le lexique bizarre (on y trouve cependant la ville de Yian-Ho, employée par Lovecraft et semble-t-il dérivée de Chambers), la nouvelle s’efforce – déjà – de reprendre bien des procédés lovecraftiens, livre maudit inclus (un bien terne Book of Forbidden Things) ; Lovecraft en rajoutera encore des couches dans sa « révision », sans rien arranger au final – ou si peu…

 

Suit un… « document », disons, avec « The Automatic Executioner », nouvelle signée Gustav Adolf Danziger – qui prendrait ensuite officiellement le nom d’Adolphe de Castro, la nouvelle « révisée » étant re-titrée « The Electric Executioner » ; à l’instar du texte qui suit immédiatement, cette nouvelle avait en fait déjà été publiée sous cette forme, longtemps avant l’intervention de Lovecraft, et c’est peu dire : c’était en 1893, dans un recueil intitulé In the Confessional and the following. Ce qui n’a pas empêché le pénible personnage, qui n’avait plus Ambrose Bierce à disposition, de vouloir la « retoucher » plusieurs décennies plus tard, requérant pour ce faire les services de Lovecraft. Celui-ci, dans sa correspondance, s’est régulièrement plaint du pénible personnage, aussi dénué de talent qu’infernal à gérer, et sauf erreur mauvais payeur qui plus est… Réaction bien compréhensible à la lecture de cette nouvelle. Et rien d’étonnant à ce que « The Electric Executioner » soit un très mauvais texte – Lovecraft ne pouvait pas faire grand-chose pour récupérer la calamité originelle… C’est à n’en pas y revenir (si j’ose dire) ; on ne sait ce qui est le pire dans tout ça (mais peut-être bien, quand même, la conclusion expédiée, d’une absurdité invraisemblable). Ashes and others ne brille pas exactement par la qualité, sa nouvelle-titre en témoigne, mais ceci en est incontestablement le pire moment.

 

« A Sacrifice to Science », publié originellement dans les mêmes conditions, et longuement « révisé » par Lovecraft sous le titre « The Last Test », en bénéficie d’une certaine manière – sans être bon (faut pas déconner), c’est nettement moins mauvais, tout de même. Même sentiment, en définitive, que pour sa « révision » : ça aurait pu être pire… Par ailleurs, si Lovecraft a, autant que faire se peut, amélioré le matériau de base pour ce qui est de la caractérisation des personnages, notamment – et en prenant davantage son temps pour les inscrire dans un cadre évocateur –, il a sans doute péché en voulant à tout crin y insérer des allusions hors de propos à son « Mythe ». Mais la fin de la nouvelle était sans doute irrécupérable (Lovecraft ayant essayé de lui donner une ampleur vaguement « cosmique », mais sans grand succès).

 

Reste une nouvelle, « The Lord of Illusion », signée E. Hoffmann Price (publiée ici pour la première fois, elle dormait jusqu’alors dans les archives). Le cas est un peu différent : la version « révisée » (à moins qu’il ne faille vraiment y voir une « collaboration », pour une fois ?) ne figure pas cette fois dans The Horror in the Museum and other revisions, mais a intégré le corpus lovecraftien classique – en l’occurrence le « cycle de Randoplh Carter » (ou Démons et Merveilles chez nous), ou plus globalement les « Contrées du Rêve ». Il s’agit en effet de la première version de ce qui deviendra « Through the Gates of the Silver Key ». E. Hoffmann Price avait beaucoup apprécié la nouvelle de Lovecraft « The Silver Key », et souhaitait y donner une suite – idée peut-être un peu saugrenue, d’ailleurs, « The Silver Key » étant un texte allégorique, et passablement autobiographique, se suffisant tout seul (ceci étant, Lovecraft avait bien entretemps écrit The Dream-Quest of the Unknown Kadath, roman non publié alors, et revenant sur les aventures oniriques de Randolph Carter, mais d’une manière bien différente ; je ne sais pas si Price était au courant) ; le texte de Price s’inscrit d’ailleurs plus ou moins dans cette lignée (allégorique et « philosophique », avec plus ou moins de réussite, et peut-être plus ou moins de prétention – sans doute bien moins d’émotion, par contre), et laisse en définitive une image bien différente de « Through the Gates of the Silver Key » : rien, ici – à part une allusion sur laquelle Lovecraft, guère convaincu sauf erreur, a brodé, je suppose – sur l’étrange réunion où de bien étranges personnages, dont le mystérieux Swami Chandraputra et Etienne-Laurent de Marigny, discutent du sort du rêveur Randolph Carter… La nouvelle finale ne m’a jamais vraiment parlé (peut-être encore moins depuis que j’ai vu ce que Brian Lumley en a horriblement dérivé…), mais celle-ci pas davantage, et probablement moins encore…

 

Bref : tout ça n’est pas glorieux. Non que ce soit inintéressant, loin de là : en tant que tel, c’est un document édifiant pour les amateurs de Lovecraft et plus encore les lecteurs de Crypt of Cthulhu. Mais c’est une lecture critique – il ne faut pas en attendre de bons textes, mais des « pièces à conviction », disons, permettant de mieux comprendre la vie et l’œuvre de Lovecraft ; et en tant que tel, ça remplit pleinement son objectif.

Voir les commentaires

A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Dance with Dragons, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2011] 2012, 1112 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit, du moins à l'égard du cycle dans son ensemble. Forcément. Voilà.

 

« A Song of Ice and Fire » (ou « Le Trône de Fer » chez nous), suite, avec ce cinquième volet – pour l’heure le dernier publié : ça fait déjà quelque temps, les fans râlent, et sortent volontiers le fouet pour inciter George R.R. Martin à se mettre au boulot, feignasse, et plus vite que ça, non mais oh – insultant le bonhomme au moindre prétexte quand il semble, l’odieux personnage, faire autre chose qu’écrire le tome 6 (son investissement lors de la polémique des « Puppies », pour le dernier Prix Hugo, a suscité bien des interpellations consternantes, notamment…). Pour ma part, ainsi que je m’en étais expliqué dans mon compte rendu du tome précédent, A Feast for Crows, j’ai tendance à douter, de plus en plus, que cette série puisse être menée à terme, ou plus exactement jusqu’à une conclusion satisfaisante – tant l’auteur semble s’être fait dépasser par l’ampleur de son récit. Mais je suis prêt à faire avec… Parce que le plaisir, maintenant, est là et bien là.

 

Le « tome précédent », A Feast for Crows ? Et celui-ci, « cinquième volume » ? En fait, c’est peut-être discutable. Car A Feast for Crows était à certains égards, malgré sa taille imposante, un « demi-roman », dont A Dance with Dragons est du coup davantage un complément qu’une suite à proprement parler : en effet, ce cinquième volet se focalise pour l’essentiel sur des personnages qui n’avaient pas été traités (ou à peine) dans le précédent ; chronologiquement, il n’est donc pas postérieur, mais parallèle à A Feast for Crows – pour l’essentiel : dans les derniers chapitres, on envisage brièvement la suite au sens strict (je suppose que c’est la réapparition de Cersei – en mauvaise posture… – qui marque ce changement : Cersei, après tout, était un des personnages principaux du quatrième tome…).

 

J’étais en tout cas très curieux de lire ce dernier volume – même si j’ai pris mon temps pour l’engloutir : c’est une fois de plus un pavé dans les mille pages, hein… En effet, il devait se focaliser sur les personnages peu ou pas traités dans A Feast for Crows, dont mes deux chouchous : Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Auxquels il faut ajouter Jon Snow, autre figure essentielle de ce volet.

 

On envisage cependant aussi quelques personnages relativement plus « mineurs », et notamment « Reek », que je ne qualifierais guère de « mystérieux », dans la mesure où l’on comprend très vite qu’il s’agit en fait de Theon Greyjoy – plus ou moins cru mort depuis un bail. Une fois de plus, d’une certaine manière, George R.R. Martin fait mentir sa réputation sans doute erronée de « psychopathe t’as vu ? » qui massacre ses personnages à tours de bras, cette « résurrection » (bien sûr pas au sens strict – il s’agit de révéler comme étant bien vivant un personnage que l’on croyait mort, à tort, ce qui est arrivé auparavant avec Bran et Rickon, notamment, et quelques autres – en jouant sur la rumeur, les fausses nouvelles, expédient plutôt intéressant dans l’absolu et certes « justifiable », mais dont je trouve quand même que Martin abuse un peu trop…) n’étant d’ailleurs pas la seule dans ce volume ; par ailleurs, elle se montre finalement plutôt intéressante, dans la mesure où l’auteur, toujours aussi habile à susciter l’empathie du lecteur, ou son dégoût, pour ses personnages si bien campés, dépeint maintenant l’arrogant jeunot du Royaume de Fer, autrefois haïssable, comme étant devenu la victime pathétique de bien pire que lui : Ramsay Snow, maintenant Bolton. Je suis nettement plus sceptique pour ce qui est d’une autre « résurrection », à vrai dire : celle de Mance Rayder…

 

Notons par ailleurs quelques escapades, autrement plus rares, auprès d’autres personnages : Bran et ses compagnons (ça se traîne et ne me passionne guère), Arya (toujours aussi chouette, la gamine débrouillarde), ou encore Asha Greyjoy (en demi-teinte…). Et d’autres encore, qui m’ont moins marqué (jusqu’à ce que Cersei revienne, du moins).

 

Mais les personnages principaux sont donc Daenerys Targaryen, Tyrion Lannister et Jon Snow. Ce qui a d’emblée une conséquence notable : dans l’ensemble du roman, nous sommes globalement loin des Sept Royaumes de Westeros – au mieux à leur frontière avec la Garde de Nuit, sur le Mur (ou Winterfell, certes, avec « Reek »)…

 

Autant commencer par là. Jon Snow, lord commandeur de la Garde de Nuit, se retrouve bien malgré lui au cœur de complexes intrigues politiques. Le prétendant Stannis Baratheon, frère du défunt roi Robert, en intervenant sur le Mur pour vaincre les troupes des « sauvages » emmenés par Mance Rayder, le Roi au-delà du Mur, a considérablement chamboulé les principes régissant la vie sur la frontière. Jon Snow, par principe, maintient que la Garde de Nuit ne prend pas parti dans la vie politique des Sept Royaumes… mais doit bien faire avec la présence de Stannis, et peut-être plus encore de sa « sorcière » Melisandre, prêtresse fanatique d’un Dieu de la Lumière avide de sacrifices – que Stannis quitte le Mur pour reprendre à terme Winterfell, l’ancien foyer de Jon Snow, n’arrange en fait absolument rien à cet égard, loin de là si ça se trouve… Par ailleurs, plus que jamais, l’hiver est proche, oui, ce qui entraîne bien des difficultés sur le pur plan des subsistances, d’autant que Jon Snow, depuis la défaite de Mance Rayder, doit composer avec un afflux de réfugiés inattendu (que je ne m’explique d’ailleurs pas très bien, à vrai dire) : les « hommes sauvages », ou le « peuple libre », d’au-delà du Mur, si nombreux, entendent toujours passer de l’autre côté, loin des Autres, mais la question doit cette fois se régler diplomatiquement, et non l’arme à la main – les ennemis d’hier deviennent subitement des alliés ; mais cette masse colossale est pour le moins difficile à gérer, et, là encore, Jon Snow doit faire preuve d’astuce autant que de volonté en matière de politique « politicienne », dans un sens… Ce qui n’est sans doute pas du goût de tous – euphémisme : ça n’est sans doute du goût de personne…

 

Jon Snow est donc amené à changer, du fait de circonstances qui ne lui laissent pas le choix. C’est là sans doute un thème essentiel de ce cinquième volume – il affecte en tout cas tout autant les deux autres personnages principaux que sont Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Ce qui, d’ailleurs, peut déstabiliser… voire décevoir, du moins pour un temps – avant que l’on n’admette que cette nouvelle orientation de personnages ô combien charismatiques participe intelligemment de leur définition même.

 

Ainsi pour Tyrion Lannister : nous l’avions connu, jusqu’alors, rusé politique, bravant l’adversité et le mépris conséquence de sa difformité, son intelligence supérieure et sa (dangereuse...) virtuosité verbale compensant autant que possible ses faiblesses psychologiques et sentimentales, et l’ensemble composant un personnage d’une richesse et d’une complexité remarquables – un personnage qui, par ailleurs, et bien qu’étant par la force des choses dans le « mauvais camp », suscitait sans peine tant l’admiration que la sympathie du lecteur. Mais nous le voyons maintenant dans un cadre bien différent – adieu les nobles cours, leurs banquets riches en bons vins et leurs souriantes prostituées, le nain parricide se voit contraint à l’exil dans la fange des terres orientales au-delà de la mer, sous une fausse identité… pas forcément très efficace : en fait, nombre de ses compagnons de route, plus ou moins choisis, plus ou moins subis, ne manquent pas de le percer à jour – ce qui pourrait avoir des conséquences fatales, toujours à craindre : Cersei veut sa tête, voyant en lui, non seulement l’assassin de leur père Tywin, mais aussi celui de son détestable fils Joffrey, brièvement assis sur le Trône de Fer… Tyrion doit faire avec. Et l’adversité ne lui fait pas peur. Contraint à l’exil dans ces contrées exotiques, il se partage entre manigances politiques moins aisées à entreprendre du fait de son statut de paria, néanmoins toujours bonnes à prendre, et contraintes inhérentes à sa couverture – jusqu’à l’humiliation suprême, le noble nain tournant plus que jamais à l’attraction de foire, mais s’en accommodant finalement très bien. Il fait avec – pas le choix, et il est bien trop intelligent pour s’en offusquer. D’autant qu’à terme, il compte bien trouver le moyen de se protéger (ou de se venger ?) de sa méprisable sœur, en se tournant, soit vers Dorne, soit vers Daenerys Targaryen…

 

La Mère des Dragons, elle aussi, change du tout au tout dans ce cinquième volet – et c’est sans doute pour ce personnage que je reste en définitive le plus sceptique quant à cette évolution, tout en concevant bien ce qui peut la justifier. J’aime vraiment beaucoup cette figure hautement charismatique, depuis le premier tome. Et j’admire l’astuce avec laquelle George R.R. Martin a su la camper, mêlant avec une adresse remarquable une aura pleinement mythologique avec sa condition de femme, et ce au-delà de toute caricature – au sens où c’est, si j’ose dire, un vrai personnage féminin, dépassant les clichés qui ne sauraient envisager une femme pleinement féminine qu’en tant que conquête sinon épouse, voire mère en définitive, sans pour autant verser dans ce travers récurrent d’une certaine fantasy, où les héroïnes tendent à n’être véritablement admirables que dès l’instant qu’elles adoptent un comportement censément « viril » (ce qui est peut-être un peu le cas, ici, d’Asha Greyjoy, voire, au niveau enfantin, d’Arya Stark – outre Brienne dans le tome précédent ; mais Martin est trop malin pour bâcler ainsi ses personnages à coups de clichés machistes, et ces dames ont donc toutes un fond et une personnalité qui les sauvent, voire font plus que les sauver ; Ygritte, par ailleurs, était davantage dans la lignée de Daenerys, en versant « populaire », disons)… Et nous avons suivi cette femme remarquable dans sa complexe et parfois douloureuse éducation de reine, parmi les Dothraki puis au sein des fourbes cités-États de la Baie des Esclavagistes, et nous l’avons vu acquérir, au travers d’une authentique épopée d’autant plus foudroyante qu’elle jouait beaucoup du hors-champ et des rumeurs, un statut proprement légendaire – via ses dragons sans doute, via son mouvement de libération des esclaves aussi et peut-être plus encore, d’une certaine manière. Mais George R.R. Martin, à cet égard, a donc passablement changé la donne, cette fois : durant la majeure partie du roman, la reine que nous avions connue jusqu’alors fort vagabonde reste cantonnée dans la cité de Meereen. Et, loin de briller dans la haute politique, celle des principes, qui lui sont chers, elle aussi doit désormais composer avec une navrante « politique politicienne » : sa glorieuse ascension semble connaître un point d’arrêt, la reine aux dragons ne parvient pas à lutter efficacement contre les Fils de la Harpie qui massacrent « ses enfants », les esclaves qu’elle a libérés, et les troupes des Yunkai’i, composées pour l’essentiel de vastes contingents de mercenaires avides d’or et de massacres, approchent des portes de la ville (avec la maladie dans leurs bagages…) ; peu ou prou déchue, dans les faits du moins, de son statut de reine de légende par le seul jeu des circonstances, la jeune femme se retrouve contrainte au triste rôle qui ne saurait lui échapper dans une société on ne peut plus patriarcale – celui d’épouse, élevant par le mariage un homme au mieux douteux à son rang, mais qui, parce que homme, ne pourra à terme (ou du moins est-ce ce que l’on redoute) qu’imposer sa domination sur elle et sur son empire, prenant véritablement en mains les rênes du pouvoir, reléguant la quasi-déesse au triste rang d’accessoire d’une royauté « normale », masculine, ne pouvant s’encombrer d’ambitions féminines malvenues ; une évolution d’autant plus difficile à concevoir que la jeune reine, loin d’être une pure icône à la majesté glacée, se révèle avoir un cœur, et des sentiments – qui l’orientent vers un vilain bonhomme, le mercenaire Daario, certes ô combien viril, mais d’une loyauté au mieux douteuse, et dont les sentiments réels demanderaient sans doute à être éprouvés… Une adolescente se révèle derrière la jeune reine, ce qui m’a tout d’abord un peu peiné, même si j’ai bien dû admettre, à terme, que c’était dans l’ordre des choses – et pas inintéressant, au fond. Ceci étant, les derniers développements de la trame focalisée sur Daenerys et Meereen semblent devoir déboucher sur un nouveau changement – qui pourrait bien être un retour à la stature mythologique, et même une forme de transcendance… On verra.

 

Enfin, j’espère qu’on verra : sans vouloir pour autant rejoindre la horde des petits fans exigeants (rappelons-leur, comme disait Neil Gaiman, que « George R.R. Martin is not your bitch »), je ne peux que reconnaître avoir à nouveau pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce cinquième volet – même si je l’ai fait durer ; ou peut-être justement pour cette raison ? J’y vois sans doute des défauts, des orientations qui me parlent plus ou moins, et redoute que l’ampleur de la chose (qui m’a à l’occasion un peu étouffé – j’avoue m’être perdu dans tous ces personnages secondaires…), débouchant sur des développements bien lents, prohibe donc tout achèvement satisfaisant… Mais je ne suis pas sûr, au fond, que ça ait la moindre importance. L’essentiel est sans doute le plaisir que l’on retire déjà de la saga en cours, sans se tourner nécessairement vers un avenir hypothétique ; l’essentiel, oui, c’est que Martin est un conteur brillant, que ses personnages sont remarquables, et ses dialogues peu ou prou parfaits. « A Song of Ice and Fire » mérite donc pleinement son colossal succès, pour une fois – c’est un modèle de feuilleton, aussi ambitieux que palpitant.

 

À suivre ? J’espère bien ! Mais on verra, donc…

Voir les commentaires

The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, de S.T. Joshi

JOSHI (S.T.), The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, second edition, New York, Hippocampus Press, [2008] 2015, 412 p.

 

(Splendide couverture, n’est-ce pas ?)

 

L’éminent exégète lovecraftien S.T. Joshi, on le sait, n’est pas exactement un tendre – mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime, hein. Avec ses camarades, mais probablement plus encore du fait de son statut de patron de Lovecraft Studies et de ses très nombreuses publications faisant autorité dans le domaine (dont, s’il ne fallait en citer qu’une, son imposante biographie du Maître, la référence à l’heure actuelle : I am Providence, réédition bien bien augmentée de H.P. Lovecraft : A Life ; avouons, au passage, que Joshi, bien conscient de tout cela, se la pète quelque peu à l’occasion, sans doute…), il a participé d’un ample mouvement critique qui a passablement chamboulé le sujet, en déboulonnant bon nombre de… mythes. Aha.

 

Et, au premier chef, en fait, le prétendu « Mythe de Cthulhu » – même s’il s’en est trouvé quelques-uns pour se montrer encore plus violents à cet égard, David E. Schultz, par exemple (pour une brève synthèse de la question en français, voir Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, paru chez La Clef d’Argent, sous la direction de Joshi, d’ailleurs). Ces divers critiques rechignent à vrai dire souvent à employer l’expression même de « Mythe de Cthulhu », trop connotée – en rappelant sans cesse, au cas où cela serait encore nécessaire, qu’elle n’est pas le fait de Lovecraft lui-même (qui parlait pour sa part de « yog-sothotheries » ou de « cthulhuïsme », ce qui en dit long, ou au mieux, de manière plus neutre sans doute, de « cycle d’Arkham »), mais est une pure création du « disciple » August Derleth, qui s’est longtemps posé en Gardien du Temple, ce qui était à n’en pas douter le meilleur des moyens pour assurer la pérennité de la nouvelle religion – sa religion, cependant, en rien orthodoxe, mais d’emblée hérétique…

 

Je ne vais pas revenir ici sur le détail de la « lutte » des critiques contre ce concept largement frauduleux – mais n’en recouvrant pas moins, qu’on le veuille ou non, une certaine réalité, et c’est bien le souci. Mais cet ouvrage, en tant que tel, témoigne tant de la « révolution critique » à ce sujet… que d’une réévaluation plus tardive, faisant peut-être davantage la part des choses, et évitant désormais de balancer systématiquement le bébé (sans doute un hybride de Profond il est vrai) avec l’eau du bain.

 

The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos est en effet une deuxième édition, d’un livre (pourtant récent) qui s’intitulait autrefois simplement The Rise and Fall of the Cthulhu Mythos (que j’avais d’ailleurs depuis un bon moment dans ma pile de lovecrafteries à lire – mais ce changement notable m’a incité à passer directement à la deuxième édition…). Joshi lui-même y confesse que le titre original n’était sans doute pas très bien choisi : voir, ainsi qu’il le faisait, la « grandeur » seulement du vivant de Lovecraft, et la « décadence » tout de suite ou presque, unilatéralement, était sans doute excessif ; après tout, lui-même, ô combien sceptique voire instinctivement hostile aux productions « mythiques » via Derleth, n’en avait pas moins l’envie de louer certains textes, voire plus globalement certains auteurs (par exemple, Robert Bloch, Fritz Leiber ou, un peu plus tard, Ramsey Campbell)… Et sans doute fallait-il de toute façon prendre acte du fait que la lovecrafterie, que ce soit dans une optique derlethienne ou, a fortiori depuis les bouleversements de la critique dans les années 1970, dans une lignée pouvant être, soit plus « orthodoxe », soit – et c’est finalement ce qui intéresse le plus Joshi, à l’en croire – plus personnelle, était plus que jamais devenue un sous-genre à part entière, suscitant une quantité incroyable de publications, dans un mouvement d’ampleur tendant même probablement à s’accélérer durant ces dernières années. Joshi lui-même n’était certainement pas épargné par cette vague de fond – lui qu’on avait connu globalement si sévère pour les pastiches suscités par l’œuvre originale du gentleman de Providence (qui, de toute façon, en prenait elle-même régulièrement pour son grade dans ses essais…), s’est fait ces dernières années de plus en plus souvent anthologiste de fictions lovecraftiennes, notamment au travers de sa série intitulée Black Wings (comprenant déjà quatre volumes – je n’en ai lu pour l’instant que le troisième, que j’avais trouvé fort sympathique)…

 

Il était donc bien temps de réévaluer tout ça – en partant de la base (Lovecraft lui-même) pour en arriver à l’état présent de l’édition, tout en étant bien conscient que le genre est en constante évolution (ce qui peut constituer une limite de l’ouvrage, d’ailleurs, encore que sa dimension sans doute davantage théorique, en partie du moins, par rapport au Guide du Mythe de Cthulhu de Patrice Allart, pour citer une publication française qui date un peu, lui évite de sombrer trop vite dans une inévitable obsolescence – mais il y a bien un aspect « catalogue » dans tout ça, hein).

 

Ce qui implique toutefois de se livrer à un tri – la masse de textes est telle qu’on ne peut humainement pas en faire une analyse exhaustive, qui serait par ailleurs sans doute absurde. D’où ces quelques précisions : tout d’abord, seule la littérature est ici envisagée (la BD n’y a pas sa place, pas davantage que le cinéma, sans même parler du jeu de rôle, etc.). Ensuite, le présent ouvrage ne traite que de la production anglo-saxonne (ce qui est humain et probablement inévitable, même si parfois fortement regrettable – à titre d’exemple, le Suédois Anders Fager, traduit chez nous avec Les Furies de Borås, aurait clairement sa place parmi les meilleurs auteurs contemporains du genre, mais tant pis…). Enfin, Joshi reste un critique passablement sévère (une histoire de naturel et de galop) et, s’il massacre à l’occasion tel ou tel tâcheron, ou du moins tel ou tel de ses textes, avec le cas échéant un brin de complaisance, il préfère néanmoins garder un silence charitable, globalement, pour nombre de sous-produits ne méritant certes pas qu’on en parle – déjà sombrés dans le néant de toute façon, ou en voie de le faire très rapidement et c’est tant mieux.

 

Ceci étant, même en prenant en considération tout cela, on peut relever quelques « oublis » étonnants, sans savoir d’emblée ce qui est censé les justifier – ainsi de certains auteurs par ailleurs notables, ayant leur propre univers, mais s’étant livré, parfois en passant, parfois plus régulièrement, à l’exercice lovecraftien, même et surtout à leur sauce : Stephen King n’est cité que deux fois (pour sa nouvelle « Jerusalem’s Lot », et pour son roman The Dark Half – Joshi, semble-t-il guère fan du Roi, reconnaît cependant dans les deux cas que c’est « bien fait »…), quand il aurait sans doute pu l’être davantage, mais admettons. J’admets cependant moins facilement que Neil Gaiman ne soit cité qu’une seule et unique fois (pour « Only the End of the World Again »), et de même pour Charles Stross (pour « A Colder War », excellente nouvelle il est vrai, mais on peut s’étonner que son cycle de la « Laverie » ne soit pas mentionné une seule fois…). Quant à China Miéville ou Jeff VanderMeer, par exemple, ils sont tout simplement absents… J’imagine qu’on pourrait évoquer d’autres cas, ceux-ci n’étant que les plus étonnants à mes yeux.

 

Mais passons. Le premier tiers de l’ouvrage en gros est consacré au « Mythe » chez Lovecraft lui-même – du coup assez classiquement qualifié de « Mythe de Lovecraft », pour le distinguer du « Mythe de Cthulhu » postérieur (en relevant cependant, histoire de simplifier les choses, que certains textes chez Lovecraft anticipaient en fait le « Mythe de Cthulhu » – j’aurai l’occasion d’y revenir, notamment pour « The Dunwich Horror » –, mais aussi que certains textes ultérieurs d’autres auteurs, souvent parmi les plus intéressants, pour être instinctivement rangés dans la nébuleuse du « Mythe de Cthulhu », tenaient en fait bien davantage du « Mythe de Lovecraft », eh eh…). L’œuvre du Maître est inspectée sous ce crible, en distinguant trois périodes : les anticipations ou présages de 1917 (« Dagon ») à 1926 (« The Call of Cthulhu »), l’émergence de 1926 à 1931, l’expansion enfin (avec parfois des allures de redéfinition ?) de 1931 à 1936.

 

On peut, à en croire Joshi, relever divers éléments constitutifs permettant de qualifier un texte de « mythique » dans ce sens ; au moins quatre : 1) la topographie d’une Nouvelle-Angleterre imaginaire (Arkham, Kingsport, Dunwich, Innsmouth, le Miskatonic, etc. – notons que ce critère, chez les héritiers, sera parfois directement repris, mais aussi susceptible d’adaptations personnelles, par exemple avec la vallée de la Severn chez Ramsey Campbell ou encore celle de la Sesqua chez Laird Barron) ; 2) un corpus de « livres interdits » imaginaires (en expansion rapide, chaque auteur ou presque s’étant senti tenu d’ajouter à cette bibliographie fantastique sa propre contribution, éventuellement multiple) ; 3) des « dieux » et/ou entités extraterrestres suscitant éventuellement un culte (avec là aussi nombre de rajouts par chacun – c’est sans doute l’aspect le plus « visible » du « Mythe ») ; 4) et enfin, une dimension « cosmique » (on est là en plein dans le domaine philosophique, et c’est souvent là que tout se joue selon Joshi – nombre des disciples de Lovecraft ne partageant pas sa conception du monde, ou du moins ne s’en embarrassant guère dans leurs fictions, quand c’est essentiel chez le Maître ; il ne s’agit pas nécessairement de blâmer ceux qui ont une vision différente, bien sûr, mais bien davantage ceux qui ne se posent même pas la question : à titre d’exemple, Joshi trouve certains textes de Colin Wilson d’autant plus intéressants et intellectuellement stimulants qu’ils adoptent une philosophie parfaitement contraire à celle de Lovecraft, et même… optimiste !). On peut, éventuellement, relever un cinquième élément (non, Luc, ce n’est pas l’Amour, et ta gueule), à savoir le narrateur ou du moins protagoniste « érudit » (mais, chez Lovecraft, on le croise bien au-delà des seuls récits « mythiques »).

 

Il est important cependant de noter la juste place du « Mythe » dans les textes : en effet, chez Lovecraft, le plus souvent sinon toujours, les histoires ne portent pas à proprement parler sur le « Mythe » – ces différents éléments sont avant tout des outils d’ambiance (sauf sans doute la dimension cosmique, et c’est bien là tout le propos), ce qui explique peut-être, à en croire Joshi, un certain malentendu ultérieur quant aux « autorisations » censément données par Lovecraft à ses camarades pour piocher dans ses trouvailles (tandis qu’il piocherait à son tour dans les leurs) afin de participer d’une sorte d’œuvre globale : Lovecraft lui-même n’envisageait tout cela que comme du « background material » ; l’intérêt de l’histoire devait être ailleurs – c’est en fait, là encore, Derleth qui se plantera dans les grandes largeurs, en faisant passer ces divers éléments au premier plan du récit…

 

S.T. Joshi, dans ces trois premiers chapitres, décortique donc l’œuvre lovecraftienne dans l’optique bien particulière du « Mythe » (qui change passablement la donne, et évite de trop sombrer dans la redondance par rapport à ses autres essais critiques – sauf, bien sûr, pour « The Dunwich Horror », sans doute…). Ce qui nous vaut bien des développements intéressants (dès le départ avec « Dagon », d’ailleurs, texte éventuellement médiocre en lui-même, néanmoins d’une importance cruciale et d’une influence déterminante pour la suite des opérations – encore que pas forcément pour les raisons que l’on croit, tant les malentendus sur ce texte sont nombreux), et à l’occasion d’un enthousiasme certain et ô combien communicatif (notamment, bien sûr, pour la pierre de touche, « The Call of Cthulhu » – récit fascinant que je ne cesse de réévaluer à chaque relecture, en le tirant toujours plus vers le haut…).

 

Néanmoins, c’est Joshi ; alors, à l’occasion, il tape… « The Dunwich Horror » est clairement sa bête noire au sein du corpus lovecraftien. Il déteste littéralement ce texte et, à l’en croire, c’est le cas de la majorité des critiques contemporains – avec bien sûr au moins une exception notable, à savoir Robert M. Price, et pour cause : le patron de Crypt of Cthulhu a une approche radicalement différente de celle de Joshi en ce qui concerne le sens et la production de pastiches du « Mythe de Cthulhu », et s’est même attelé à réévaluer positivement l’apport d’August Derleth… En fait, « The Dunwich Horror » est probablement la nouvelle de Lovecraft que préfère Price ! Rien d’étonnant, donc : pour Joshi, c’est avant tout ce récit qui fonde l’émergence d’un « Mythe de Cthulhu » distinct du « Mythe de Lovecraft »… Il pointe de nombreux problèmes, avec une pertinence indéniable – s’attardant notamment sur la morale manichéenne du texte (ici, contrairement aux meilleurs récits de Lovecraft – le plus bel exemple étant « The Colour out of Space » –, on distingue clairement un camp du « bien » et un camp du « mal », alors que Lovecraft lui-même avait souvent répété que notre morale anthropocentrée ne pouvait en rien s’appliquer à des entités extérieures, et que c’était justement ce qui faisait leur intérêt ; l’auteur trahissait donc ici rien de moins que ses propres principes ! L’indifférentisme cosmique, dès lors, ne pouvait que passer à la trappe…), le rôle de la « magie » (y compris chez les entités extérieures ; c’est donc un retour en arrière par rapport à la dimension matérialiste et « scientifique » des meilleurs récits du « Mythe », mais Lovecraft corrigera globalement cette erreur avec des textes essentiels de la troisième période), les « héros » croisés du « bien » mais pas moins (voire d’autant plus) ridicules, pompeux et bouffons (Armitage s’en prend plein la poire…), et une fin « anticlimax » à un point absurde, via les gesticulations ésotériques desdits guignols traquant la bébête sur la colline tandis que les bouseux les guettent à bonne distance, les yeux rivés sur des jumelles, alors même que Lovecraft ne cesse de répéter dans le texte même, notamment via Armitage d’ailleurs, que le véritable danger dans cette histoire était Wilbur Whateley et non son jumeau invisible – or Wilbur est déjà mort à ce moment du récit, qui perd donc sa dimension cosmique pour devenir une banale chasse au monstre on ne peut plus terre à terre… On pourrait continuer comme ça longtemps. Donald R. Burleson (autre éminent critique, même si son déconstructivisme à la Derrida me dépasse allègrement, c’est rien de le dire – aussi me laisse-t-il régulièrement au mieux perplexe…) a même pu avancer que cette nouvelle était une parodie (au-delà du seul gag sur la Passion du Christ à la toute fin)… Mais peut-être, plus raisonnablement, peut-on supposer que Lovecraft, au moins pour cette fois, avait essayé de coller davantage à l’agenda de Weird Tales après plusieurs refus (et non des moindres) ? On peut probablement y trouver un prédécesseur avec « The Horror at Red Hook », que Joshi qualifie de « tout aussi mauvais », mais qui l’est bien davantage à mes yeux… Car, je le confesse, même si j’accorde bien des points aux critiques hostiles, qui m’ont fait réévaluer mon opinion globale de ce récit (et de quelques autres), je continue cependant de bien l’aimer et d’y trouver de très bonnes choses – ne serait-ce que l’ambiance, notamment dans les premières pages, jouant à merveille de la thématique de la dégénérescence chez des ersatz de rednecks en Nouvelle-Angleterre ultra-paumée (Joshi admet qu’il y a là quelque chose d’intéressant, tout en maintenant que c’est moins subtil que dans « The Colour out of Space »… Oui, moins subtil, sans doute ; néanmoins très bien vu et très efficace), mais aussi d’autres choses, jusque dans les dernières pages grand-guignolesques : le frangin invisible qui ravage l’arrière-pays et dont on suit les déplacements sur les lignes partagées du téléphone, j’aime bien, par exemple… Et si l’aspect « magique » de « The Dunwich Horror » constitue bel et bien une trahison de l’orthodoxie lovecraftienne (si tant est qu’on puisse s’exprimer ainsi, ce qui revient en effet absurdement à se montrer plus lovecraftien que Lovecraft… mais bien des critiques me semblent sombrer à l’occasion dans ce travers !), il n’en est pas moins générateur de très bons et très effrayants passages.

 

Mais Joshi est sévère, donc – et au-delà de ce seul cas, d’ailleurs. Il décortique ainsi bien des nouvelles ultérieures, en mettant le doigt sur les faiblesses ou incohérences dont elles sont truffées, mais j’avoue avoir trouvé ça plus ou moins convaincant : je le suis volontiers pour ce qui est de « The Whisperer in Darkness » (nouvelle que j’apprécie par ailleurs, notamment pour sa très belle ambiance une fois de plus, mais qui n’en est pas moins effectivement percluse de « difficultés » pour ne pas dire d’incohérences, c’est indéniable), probablement aussi pour « The Thing on the Doorstep » (texte sympathique mais que je tends à trouver un brin mineur de toute façon), nettement moins pour « The Haunter of the Dark », probablement pas du tout pour « The Dreams in the Witch House »… Il a cependant sans doute raison quand il pointe combien ce sont précisément ces nouvelles « problématiques » qui définiront bon nombre des traits essentiels du futur « Mythe de Cthulhu » (même si, sans doute, il ne faudrait pas sous-évaluer l’influence de textes autrement plus convaincants aux yeux de Joshi comme aux miens, notamment « The Call of Cthulhu » bien sûr, et probablement « The Shadow over Innsmouth » aussi). L’idée, en tout cas, est que ces textes ont constitué une sorte de vulgate propice au pastiche, mais en s’accordant parfois (hélas ? Le jugement de valeur intervient bien ici) la facilité de « revenir en arrière » sur les implications du « Mythe » tel qu’il prenait progressivement forme chez Lovecraft – se pose au passage la question au mieux douteuse d’une éventuelle cohérence globale, probablement illusoire (en témoignent les confusions sur « Old Ones », « Great Old Ones », « Elder Ones », etc.) –, et tel qu’il trouvera son aboutissement dans les récits de science-fiction « démythologisant » en définitive le « Mythe » que sont notamment At the Mountains of Madness et « The Shadow out of Time » (auxquels on peut sans doute adjoindre « The Mound »).

 

Voici pour Lovecraft lui-même – inutile de développer davantage ici. Mais le « Mythe de Cthulhu » dépasse largement sa propre personne, c’est notoire – et c’est une particularité fascinante, débouchant sur une œuvre collective unique en son genre : certes, le « Mythe de Cthulhu » peut souvent faire grincer des dents tant il croule sous les mauvais pastiches d’un creux navrant, intrinsèquement médiocres, et d’une pauvreté esthétique comme d’une indigence intellectuelle ne faisant guère honneur au matériau de base… mais, et au-delà des arguties critiques par essence peut-être plus ou moins fondées, il constitue en tant que tel un phénomène des plus intéressants.

 

Joshi se penche donc ensuite sur le développement du « Mythe » chez les « pairs » de Lovecraft (Frank Belknap Long, sans doute médiocre à bien des égards, néanmoins celui qui a initié le mouvement ; Clark Ashton Smith, qui a toujours su garder sa singularité, et a influencé Lovecraft en retour, et qu’il faut vraiment que je lise, bordel ; Robert E. Howard, là encore plus ou moins dans un jeu d’influences réciproques – même si, aux yeux de Joshi, sa tentative de livrer un authentique pastiche de Lovecraft avec « The Black Stone » ne s’est guère montrée concluante, tant le style adopté était étranger au créateur de Conan ; Donald Wandrei, enfin, un peu en retrait sans doute, mais pas forcément pour de bonnes raisons), puis chez ses « héritiers » (Robert Bloch, sur lequel Joshi s’attarde volontiers et positivement, et qui reviendra par la suite – Les Mystères du Ver ne m’avaient pas emballé plus que ça, pourtant, et Retour à Arkham encore moins, mais Joshi en parle plus tard ; Henry Kuttner, semble-t-il guère convaincant dans le sous-genre – j’ai son Livre de Iod à lire, mais n’en fais décidément pas une priorité ; Fritz Leiber, que Joshi admire clairement et célèbre pour sa personnalité et sa finesse, et qui reviendra lui aussi par la suite ; quelques autres plus anecdotiques enfin, et sans forcément de lien direct avec Lovecraft, à la différence de ceux qui ont été cités jusqu’à présent – ce qui n’a pas empêché ces « inconnus » de puiser dans le « Mythe » en expansion, du vivant même de son créateur). On s’en doute, c’est ici que l’analyse de Joshi commence à emprunter des allures de catalogue – non exempt de subjectivité à l’évidence ; c’est néanmoins tout à fait intéressant, notamment en ce que ça « casse » relativement certains mythes (si j’ose dire, aha) et réévalue des œuvres pas forcément bien appréhendées dans le détail jusqu’alors.

 

Il convient maintenant de se pencher sur August Derleth, bien sûr – qui a comme de juste une position « à part ». Il s’agit dès lors de voir comment le patron d’Arkham House a trituré à sa sauce le « Mythe de Lovecraft » pour engendrer le « Mythe de Cthulhu », et en faire une doxa impossible à ignorer ou presque – pour un temps du moins. Et le tableau qui nous est livré de ce processus m’a un tantinet surpris, dois-je dire…

 

En effet, très vite après la mort de Lovecraft, Derleth commence à célébrer son ami (on ne doutera par ailleurs pas de sa sincérité, hein ! On peut lui reprocher bien des choses, mais son amitié et son estime pour son aîné sont indéniables) via de brefs essais, un peu partout, qui contiennent d’emblée nombre de déformations (mais Derleth en avait-il conscience ?). Dans ces articles, on trouve en effet bien des choses fausses – sur quatre points, notamment : 1) le « Mythe » trouverait ses sources chez des auteurs tels que Edgar Allan Poe, Robert W. Chambers ou encore Ambrose Bierce ; 2) Lovecraft serait lui-même à l’origine de la désignation « Mythe de Cthulhu » ; 3) il aurait donné à quelques auteurs de son cercle, nommément, la « permission » d’écrire des récits du « Mythe de Cthulhu » ; 4) surtout, son « Mythe » serait essentiellement similaire au « mythe chrétien », opposant notamment, et de façon cohérente et réfléchie, des « dieux mauvais » pratiquant la magie noire à l’instar de leurs adeptes, et des « dieux bons » qui auraient exilé ou enfermé les premiers, à la façon de Dieu et ses anges livrant combat contre Satan et ses démons (c’est sans doute le point essentiel, cette interprétation, que l’on ne peut que juger absurde et incompréhensible aujourd’hui, se fondant sur un document sans cesse mentionné par Derleth – mais dont il était bien incapable de produire l’original, et pour cause : c’est ce qu’on appelle la « black magic quote »).

 

Mais, en fait – et c’est surtout cela qui m’a surpris, je n’en avais pas bien conscience –, Derleth a commencé à bâtir le « Mythe de Cthulhu » à sa sauce (avec notamment l’idée de dieux « bons », et par ailleurs, de manière plus ou moins cohérente à défaut d’être pertinente, les attributs élémentaires des Grands Anciens, ce genre de choses…) du vivant même de Lovecraft, via plusieurs pastiches (qu’il n’avait pas manqué de communiquer au Maître) développant d’ores et déjà ces diverses conceptions – tout en étant à la limite du plagiat par d’autres côtés (Farnsworth Wright de Weird Tales lui en avait d’ailleurs fait la remarque, et assez sèchement à vrai dire, pour justifier un refus…). En fait, Lovecraft, à sa manière courtoise et bienveillante, avait lui-même laissé entendre à Derleth (qu’il qualifiait dans une lettre à un autre de ses correspondants de « earth-gazer », signifiant par là son inaptitude à envisager les choses à sa manière « cosmique » ; ce qui ne l’empêchait pas de l’apprécier par ailleurs) que leurs deux conceptions étaient très différentes, sans que cela pose nécessairement problème, même si, à son goût, celle de Derleth péchait sans doute, au moins sur le plan esthétique (j’y reviens) ; et, dans le « cercle Lovecraft », peu après la mort du gentleman de Providence, Clark Ashton Smith, au cours d’un échange épistolaire avec Derleth, a bien montré au jeune homme – désireux de rassembler très vite tout le corpus du « Mythe », et s’en enquérant donc auprès de ceux qui l’avaient pratiqué – en quoi il se trompait du tout au tout dans sa perception du « Mythe » et des intentions sous-jacentes de Lovecraft… Il s’était d’ailleurs montré très étonné, pour ne pas dire sceptique, quand Derleth avait évoqué dans une de ses lettres la « black magic quote »…

 

Attardons-nous un brin sur cette citation : « All my stories… » On a longtemps cru que cette dernière était une pure invention de Derleth, mais c’est semble-t-il plus compliqué que ça ; en fait, elle lui avait été communiquée par Harold S. Farnese, un compositeur qui avait brièvement été en correspondance avec Lovecraft (il avait adapté en musique des sonnets de Fungi from Yuggoth, et avait demandé à Lovecraft s’il ne lui serait pas possible d’écrire une œuvre originale à cet effet – mais l’écrivain avait vite signifié au musicien qu’il ne s’en sentait pas capable, faute de vraies connaissances en la matière) – mais cette « citation » n’apparaît pas dans les deux lettres de Lovecraft à Farnese qui subsistent ; elle pourrait bien sûr figurer dans les quelques autres qui ont été perdues, et on n’a pas manqué d’en faire la remarque dans le camp pro-Derleth, mais c’est peu probable – tout laisse à croire que Farnese a en fait forgé cette citation apocryphe (on a pu constater, dans d’autres lettres, qu’il avait trafiqué d’autres citations, au mieux parce qu’il citait de mémoire)… dans des conditions troubles, et avec des intentions éventuelles difficiles à déterminer. Ce qui vient dédouaner le catholique Derleth d’une certaine responsabilité à cet égard, mais pas totalement non plus : le fait est que la « black magic quote » était pour lui du pain-bénit, puisqu’elle allait dans son sens, conférant une légitimité indispensable à sa propre interprétation – qu’il avait cependant développée du vivant de Lovecraft, et donc avant d’avoir connaissance de cette forgerie. Il l’a dès lors acceptée sans le moindre regard critique, et contre l’évidence – une évidence qu’il était semble-t-il de toute façon incapable de bien saisir, quoi qu’on ait pu lui signifier à cet égard…

 

Joshi, cependant, voit venir la critique de sa critique, et précise donc, à bon droit, que le problème n’est pas qu’August Derleth ait revisité le « Mythe de Lovecraft » à sa façon – pourquoi pas, après tout, et bien d’autres auteurs par la suite ont joué du « Mythe de Cthulhu » en en tordant les préceptes plus ou moins affichés pour livrer des récits qui leur étaient propres (parfois bien meilleurs, d’ailleurs, que ceux qui prétendaient s’en tenir aux concepts originaux)… Ce qui n’est pas excusable, à son sens, c’est qu’il ait attribué, sans la moindre marge de manœuvre et d’une manière incontestablement aveugle au mieux, frauduleuse au pire, ses propres conceptions à Lovecraft lui-même ; ensuite, il en est résulté des histoires autrement faibles sur les plans esthétique et philosophique – ce qui, en tant que tel, ne serait pas forcément si grave que ça… s’il n’en avait pas, là encore, imputé la responsabilité à Lovecraft lui-même, en prétendant par exemple toute sa vie que ses médiocres voire calamiteuses « collaborations posthumes » n’étaient pas de son seul fait, mais bien conçues par Lovecraft – y compris dans leurs éventuelles implications philosophiques, donc, à mille lieues pourtant des véritables préoccupations du Maître (cette paternité supposée a d’ailleurs sans doute joué un rôle dans le développement et/ou la perpétuation d’une « mauvaise image » de Lovecraft auprès de la critique « généraliste », pas très bien renseignée…). Enfin, il paraît difficile d’exonérer Derleth pour ses emprunts tenant peu ou prou du plagiat, que ce soit dans les intrigues (bancales et faites de bric et de broc, un élément emprunté ici, un autre là, etc.) ou même dans le texte à proprement parler (des phrases entières sont directement pompées à la source) ; en résultaient des textes inévitablement mauvais, mais ne se contentant pas de cela, et devenant en fait carrément nuisibles (en parlant de « livres maudits » qui contaminent la réalité…).

 

Certains, cependant, ont bien tenté de prendre la défense d’August Derleth : j’avais évoqué plus haut Robert M. Price – Joshi, tout en relevant que leurs interprétations ne sauraient être plus divergentes, aucun doute à cet égard, se montre globalement « courtois », disons, à l’égard de son collègue critique (relevant bien à l’occasion quelques arguments précis qui paraissent « infondés », et qu’il écarte « poliment »…). Il en va différemment d’un certain John D. Haefele, auteur d’un récent ouvrage intitulé A Look Behind the Derleth Mythos… et que Joshi massacre littéralement, pulvérisant le moindre aspect de l’argumentaire du bonhomme, et éviscérant par ailleurs le bonhomme lui-même, avant de lui arracher la tête, de lui chier dans le cou, et de pisser sur son cadavre fumant (j’en rajoute à peine : ces pages sont d’une violence sidérante…).

 

Il n’y en a pas moins, selon le mot de Joshi, un « interrègne » où la conception derlethienne du « Mythe de Cthulhu » est prépondérante, sinon omniprésente. Ce qui n’a pas empêché la publication de bons textes chez de bons auteurs : à l’évidence, Joshi raffole de Ramsey Campbell, et, même si ce dernier fera ultérieurement bien mieux en affichant davantage sa personnalité (Joshi évoquera certains de ses textes dans chaque chapitre ultérieur ou presque), il y a à l’en croire déjà des choses intéressantes dans ses premières nouvelles, écrites plus ou moins par un adolescent doué, compilées dans The Inhabitant of the Lake (j’ai, il faut que…). Le cas de Colin Wilson est sans doute différent : l’auteur avait commencé à se faire connaître dans le monde lovecraftien sous un jour guère favorable, en se montrant très critique envers l’œuvre du gentleman de Providence (ne pas confondre pour autant Colin Wilson avec un autre critique hargneux, Edmund Wilson), et notamment en ce qui concerne son « cosmicisme indifférentiste » (qu'il percevait donc malgré tout), aux antipodes de son propre optimisme ; chose que Derleth avait prise personnellement, au point d’en parler vertement dans la préface de The Dunwich Horror and others, et de mettre au défi le critique d’écrire un texte lovecraftien… Chiche ! Ce sera The Mind Parasites (que j’ai dans un coin, de même que les titres suivants de Wilson, faudra quand même que je lise ça un jour), qui joue astucieusement du « Mythe », et pousse la blague jusqu’à inclure August Derleth parmi les personnages… lequel lui demandera alors une nouvelle pour Tales of the Cthulhu Mythos (ce sera « The Return of the Lloigor ») ; Wilson reviendra sur le thème, toujours à sa manière, dans The Philosopher’s Stone, et avec moins de réussite et nettement plus par la bande dans The Space Vampires… avant de se perdre dans l’occultisme. Autre hommage inattendu (et longtemps ignoré des « lovecraftiens » !), le Dagon de Fred Chappell a décidément l’air très intéressant (celui-là aussi, je l’ai, faut que je trouve le temps…) ; Joshi cite enfin, dans les Tales of the Cthulhu Mythos, « The Deep Ones » de James Wade (un des rares récits de cette anthologie à m’avoir marqué, sans doute). L’idée étant que tous ces auteurs (même si ça serait peut-être à débattre pour les premiers récits de Ramsey Campbell ?) étaient bien trop singuliers et talentueux pour gober le « Mythe de Cthulhu » façon Derleth…

 

Et on en arrive ainsi à la démolition progressive de l’emprise derlethienne sur les pastiches lovecraftiens, longue entreprise émanant d’une « révolution critique » à laquelle Joshi lui-même avait pris part. Il en place le début dans un très bref article (500 mots ; je devrais méditer cet exemple...) de Richard L. Tierney de 1972, développant donc, lapidairement, l’idée que le prétendu « Mythe de Cthulhu » était une création de Derleth et non de Lovecraft. D’autres critiques s’engouffrent bientôt dans la brèche, et au premier chef Dirk W. Mosig (voir ici, par exemple), bientôt suivi par une ribambelle de « disciples », parmi lesquels on pourra mentionner Donald R. Burleson, Peter Cannon, David E. Schultz, et bien sûr Joshi lui-même, entre autres. Ceux-ci (qui écrivent pour la plupart dans Lovecraft Studies, fanzine dirigé par Joshi – tandis que Crypt of Cthulhu, lancé parallèlement par Robert M. Price, se montre nettement moins hostile à Derleth, et prétend prendre ainsi ses distances avec la « nouvelle orthodoxie » du fanzine d’en face) ont dû s’atteler à la difficile tâche de réduire à néant la « black magic quote », l’endroit le plus sensible de l’édifice derlethien – à même, une fois atteint, de faire s’écrouler l’ensemble…

 

Il était bien temps, sans doute – on subissait alors les atrocités de Brian Lumley, le dernier auteur du « Mythe » à avoir été en rapport direct avec Derleth, et qui avait brodé sur cette base fragile et douteuse des romans et nouvelles pires encore (dont les abjects « Titus Crow »)… Il y avait cependant des choses intéressantes çà et là (même si moins fréquentes et autrement moins visibles) : Karl Edward Wagner s’était montré habile (à son habitude ?), Basil Copper et Walter C. DeBill, Jr., plus inconstants et capables du pire comme du meilleur, tandis que la perception « dunsanienne » de Gary Myers l’éloignait du lot commun. T.E.D. Klein, enfin, est loué pour son « Black Man With a Horn ». Il y avait aussi des auteurs qu’on avait déjà lus auparavant et qui revenaient au genre : Fritz Leiber pour « The Terror of the Depths », son seul « vrai » pastiche ; Robert Bloch pour Strange Eons (Retour à Arkham, chez nous ; Joshi concède que cela n’a rien d’un chef-d’œuvre, mais pour le coup c’est moi, cette fois, qui me montrerais autrement sévère…) ; Ramsey Campbell toujours (avec plus ou moins de réussite par rapport à quelques textes antérieurs témoignant plus pertinemment de sa fusion de l’horreur cosmique lovecraftienne avec ses propres conceptions d’une horreur « interne »). Le boom de l’horreur dans les années 1970 a pu jouer, par ailleurs – par exemple avec Stephen King pour « Jerusalem’s Lot » du côté des réussites (même si Joshi n’est visiblement pas très enthousiaste), mais aussi, hélas, avec Graham Masterton (pour Manitou, qui s’en prend plein la poire – et Joshi confesse ne pas avoir eu le masochisme d’en lire les suites), F. Paul Wilson pour The Keep (moins pire, néanmoins médiocre) ou encore Michael Shea pour The Colour out of Time, remake de « The Colour out of Space » complètement à côté de la plaque (mais Joshi relève que l’auteur s’est amplement racheté de ce péché de jeunesse ultérieurement). Dans un genre à part, enfin, et autrement plus confidentiel, Joshi mentionne Peter Cannon, notamment pour « The Madness out of Space » : l’auteur, critique lovecraftien notoire, a en effet commis nombre de pastiches et parodies bien foutus et souvent drôles (j’en ai lu quelques-uns çà et là, dont Pulptime, et j’ai notamment Scream for Jeeves qui m’attend).

 

Le mouvement a pris de l’ampleur, et les anthologies se sont multipliées, bonnes ou mauvaises (par exemples les « Cycles » compilés par Robert M. Price pour Chaosium, repris chez nous pour certains d’entre eux dans la collection Nocturne d’Oriflam – évidemment, on y distingue l’influence du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu) ; le phénomène a touché aussi bien des gros éditeurs que des petits (pas seulement en langue anglaise, d’ailleurs, mais Joshi ne développe donc pas cet aspect). Au-delà des seules anthologies (où l’on peut relever, côté réussites, des noms tels que Brian Stableford, David Langford, Neil Gaiman, Nicholas Royle, Caitlín R. Kiernan, Steve Rasnic Tem, Kim Newman, Reggie Olivier, Adrian Cole, Conrad Williams ou Brian Hodge, outre des habitués comme Ramsey Campbell, ou Fred Chappell que l’on reconnaît enfin dans le milieu lovecraftien – il avait sa réputation au-delà), d’autres auteurs se distinguent de manière plus singulière, comme Thomas Ligotti (loin d’être populaire mais ô combien fascinant dans sa veine très personnelle), Stanley C. Sargent malgré quelques textes passablement faibles, ou encore W.H. Pugmire, plus régulier, qui a pu collaborer avec Jeffrey Thomas, lequel a également lovecraftisé en solo.

 

On en arrive au dernier chapitre de l’essai – celui qui, plus que tout autre, justifie son changement de titre. Joshi s’y montre en effet globalement très positif, très enthousiaste. Côté romans, il y a pourtant eu des déceptions, comme avec Richard L. Tierney (qui, après avoir sonné l’hallali anti-derlethien en 1972, a ici commis un pastiche étonnamment derlethien…), mais Joshi loue Résumé with Monsters de William Browning Spencer (pourtant, ce qu’il en dit ne m’emballe pas plus que ça…), un peu moins Mr. X de Peter Straub (sur une base comparable… mais cette fois, les aperçus m’intéressent davantage, bizarrement !), reconnaît la qualité de The Dark Half de Stephen King, est déçu par Nightmare’s Disciple de Joseph S. Pulver, Sr., loue le Alhazred de Donald Tyson (tout en le trouvant trop « timide » à l’égard du « Mythe de Cthulhu » et en appelant de ses vœux une suite, le roman s’arrêtant au milieu de la vie de l’Arabe dément – n’empêche que j’ai ça dans ma liseuse, faudra que ; je suis d’autant plus curieux que j’ai entendu des sons de cloches très divers concernant ce gros roman, et que l’intérêt pour l’occultisme de l’auteur m’effraie un peu… Cela dit, si Joshi a pu apprécier au-delà de cet obstacle, je devrais pouvoir le faire moi aussi, hein ?), apprécie The Cthulhu Cult de Rick Dakan, et enfin passe très vite (et un peu confusément ?) sur son propre The Assaults of Chaos (en parlant de lui à la troisième personne, c’est également le cas plus tard pour le Joshi anthologiste, alors qu’il n’hésite pas à employer la première personne dans le livre en tant qu’essayiste…). Mais c’est surtout du côté des nouvelles que tout se joue (avec des auteurs qui ont beaucoup écrit dans le sous-genre, parfois aussi des romans d’ailleurs) : Caitlín R. Kiernan, Laird Barron, Jonathan Thomas, Michael Shea (qui, avant son récent décès, s’est donc amplement rattrapé de son très mauvais The Colour out ot Time), Brian Stableford, Jason V. Brock, Donald Tyson, David Hambling, Ann K. Schwader… Autant d’auteurs qu’on retrouve régulièrement dans les anthologies que Joshi décrit par la suite, du moins les meilleures d’entre elles, et notamment bien sûr dans sa propre série des Black Wings ; il fait un peu sa promo en fin de volume, à vrai dire… mais son enthousiasme a l’air sincère.

 

Nous en sommes là. Au fil de cette longue et complexe histoire (plus complexe du moins que ce qu’on pourrait croire vu de loin), le « Mythe de Cthulhu » relooké par l’abandon du paradigme derlethien se porte bien, semble-t-il – quantitativement, ça ne fait aucun doute, mais on peut donc supposer que c’est aussi le cas qualitativement, en définitive… Disons, plus exactement, qu’il est possible de tirer d’excellents récits de la masse informe et protoplasmique des mauvais pastiches – car il y en a bien des mauvais, il y en aura toujours (enfin, à l’échelle insignifiante d’une civilisation humaine s’échinant à laisser une vague trace de sa misérable présence dans un cosmos indifférent, bien sûr), mais il n’y a donc pas que cela. The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos n’est certainement pas le meilleur essai de S.T. Joshi, qui s’y montre sans doute moins carré qu’ailleurs, et laisse, une fois franchies les indispensables considérations théoriques, sa subjectivité s’exprimer à plein ; on le trouvera donc plus ou moins juste, plus ou moins convaincant… Il n’en déblaye pas moins le champ de la fiction lovecraftienne, surtout contemporaine, avec un relatif enthousiasme, qui fait plutôt plaisir. J’ai relevé des noms… même si je ne sais pas quand je vais bien pouvoir trouver le temps de lire tout ça. Arf.

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (07)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (07)

Septième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Le joueur incarnant le bootlegger Clive était absent. Étaient donc présents l’homme de main Johnny « La Brique », la flingueuse Moira, le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Nous sommes chez moi, en fin de matinée. Alors que je me dirige vers ma porte d’entrée, où l’on vient de sonner, « La Brique », qui semble avoir entendu quelque chose, se précipite dans mon bureau (c’est là que se trouve le coffre où nous avons disposé la tablette…). À ma porte, je tombe sur Seth, le coursier, qui me donne une bouteille emballée dans un paquet cadeau : du champagne, offert par Big Eddie, qui se fend d’un mot d’excuses totalement hypocrite, conformément aux ordres d’O’Bannion…

 

Patrick et moi rejoignons alors « La Brique » dans mon bureau. Les parois du coffre ont l’air bombées, comme si elles abritaient quelque chose de trop grand à l’intérieur… « La Brique » dit à Patrick de braquer le coffre pendant qu’il l’ouvre ; mais, du fait des parois gondolées, il y a du jeu dans la serrure – il faudra la forcer. Je vais chercher quelque chose à cet effet (un pied de biche), et « La Brique » parvient à ouvrir le coffre. À l’intérieur, nous trouvons un amas de chair dégoulinante, de sang et d’organes qui suintent, avec quelques fragments de tissu – évoquant vaguement un corps humain condensé dans un espace bien trop étroit ; mais pas un corps d’adulte, plus probablement celui d’un des enfants associés à Mortimer (nous pensons forcément à Bridget…). La tablette est toujours là. Par contre, il est impossible de refermer le coffre…

 

On sonne à nouveau à ma porte : c’est encore un messager, mais cette fois un coursier privé, en uniforme, qui me tend une enveloppe de qualité ; je lui donne un pourboire, et il s’en va. J’ouvre alors l’enveloppe : c’est un carton d’invitation du Trèfle, nous mentionnant tous par nos prénoms, et nous demandant de passer dans l’après-midi (en employant la porte arrière, réservée aux « affaires »), en tenue élégante, pour nous entretenir avec Lila, la maquerelle de l’établissement (le carton est parfumé à la violette, ça fait partie de sa signature ; je sais que Lila a fait partie d’une troupe d’acteurs de théâtre, et longtemps été la « muse » de nombreux artistes, avant de se lancer dans le proxénétisme).

 

Patrick a un vieux coffre chez lui, et « La Brique » suggère d’y entreposer la tablette ; ils s’y rendent tous deux, en profitant pour s’habiller plus élégamment en vue de l’entretien de l’après-midi. Pour ma part, je nettoie un peu mon bureau, puis me change (je prête aussi des vêtements à Moira), et fais ma revue de presse quotidienne : j’y apprends que le gala où doit se rendre Hippolyte Templesmith ce soir débutera vers 20h ; surtout, on précise qu’il y aura un des célèbres « afters » du dandy, mais celui-ci aura lieu à Boston – où l’hôte et ses convives triés sur le volet se rendront à bord d’un « train festif »… Nous nous retrouvons tous chez moi, et nous rendons au Trèfle sur les coups de 14h.

 

En route, nous remarquons que la neige, abondante, a été entassée sur les côtés par les employés municipaux, mais il n’y a pas de problème de circulation. Nous arrivons devant la porte arrière, où se trouvent deux gardes qui ne manquent pas de nous siffler (nous ne les connaissons pas plus que ça) ; je leur dis que nous devons rentrer pour affaires, précise le nom de Lila, et, à leur demande, leur tends le carton parfumé. Ils nous ouvrent, nous nous avançons vers l’escalier repéré lors de notre visite pour l’inauguration, mais les gardes nous disent de passer par une autre porte plus discrète. Un escalier mène au premier étage – à gauche se trouvent des fenêtres fermées et teintes, à droite des vitres, teintes également (nous devinons qu’elles servent à la surveillance discrète de cette partie de l’établissement – je suppose qu’il s’agit probablement de gardes directement employés par Lila, et non de gorilles d’O’Bannion) ; en haut se trouve une porte ornée d’un bouquet de lilas – le parfum des fleurs couvre plus ou moins des odeurs humaines capiteuses… Je frappe à la porte, une voix joviale nous dit d’entrer. Nous sommes en plein dans le bordel du Trèfle, entourés de nombreuses prostituées (y compris des métisses) et même quelques gitons ; les clients sont de toute sorte ou presque (il y a bon nombre d’Irlandais et de WASP, mais, sans surprise, pas d’Italiens ou de Noirs). Cet endroit met d’emblée Moira mal à l’aise… On nous aiguille vers un bureau ; nous empruntons un couloir donnant sur plusieurs chambres, aux noms différents, et chacune avec son odeur spécifique.

 

Nous arrivons dans un petit salon faisant office de bureau, où se trouve Lila – une femme entre trente et trente-cinq ans, élégante, d’allure moderne et quelque peu bohême : elle n’a rien du stéréotype de la maquerelle. Elle nous accueille en nous disant que nous comme elle faisons partie du gratin des employés d’O’Bannion, et elle nous offre en conséquence une réduction si nous souhaitons bénéficier des services de son établissement… Mais, surtout, une cliente, qu’elle ne nomme pas, l’a contactée pour organiser une rencontre avec nous aujourd’hui. Nous suivons Lila, qui nous conduit dans un autre salon privé, destiné aux rencontres discrètes (la vue donne sur l’Université Miskatonic). Il s’y trouve Elaine, l’ex d’O’Bannion et dernière conquête en date d’Hippolyte Templesmith ; elle est un brin défoncée, et s’amuse à se moquer d’un serveur sourd et muet… Il y a aussi un peintre sur place, d’allure très bohême, et encore plus perché que son modèle… Elaine, très joviale, nous accueille chaleureusement et nous invite à prendre place pour discuter – elle s’assied et se « repoudre » à l’aide d’un rail de cocaïne… Elle demande des nouvelles d’O’Bannion : a-t-il parlé d’elle ? Je lui réponds qu’il semble bien plus intéressé par son nouveau chevalier servant… Elle nous dit que tout se passe très bien avec Templesmith… puis nous demande si nous savons garder un secret ; nous acquiesçons, je lui dis que nous ne serions pas dans cette profession si nous n’en étions pas capables, et elle nous confie que, si elle a l’habitude de larguer ses mecs quand ils la lassent, elle suppose que, cette fois, c’est elle qui va se faire lâcher… et ça la déboussole. Elle dit vouloir prendre ses précautions, et que c’est la raison de notre entrevue : elle nous aidera, mais il nous faudra l’aider en retour, la « protéger ». Elle nous impose cependant de nous livrer à un petit jeu : elle nous pose une question, nous répondons, et nous pouvons à notre tour lui poser une question (sur Templesmith), etc.

 

« Vous avez quelqu’un dans votre vie ? » Nous répondons tous que non… Patrick blague à propos d’un rat qu’il a eu l’occasion de fréquenter récemment, mais conclut : « Nous n’avons pas sympathisé. » Elaine semble prendre ça au sérieux… Nous l’interrogeons sur les gardes éventuels dans la demeure de Templesmith : elle nous confirme qu’il y a une guérite, pour le moment pas occupée, mais son amant lui a promis d’y remédier dans l’après-midi…

 

« Vous avez des amourettes entre vous ? » Non, nous sommes des professionnels, et ne mélangeons pas sentiments et travail…. Ça l’étonne, voire la secoue, elle a du mal à nous croire… Nous lui demandons s’il y a, dans la demeure de Templesmith, des pièces plus intéressantes que d’autres, et elle nous parle du bureau et de la chambre, au premier étage, toujours fermés à clef (se trouve aussi dans la chambre une vieille et massive armoire, toujours verrouillée, dont il ne lui a jamais laissé voir le contenu) ; elle nous explique par ailleurs que Templesmith lui-même, régulièrement, travaille sur les serrures avec sa propre boîte à outils (ce qui vaut aussi pour les deux portes du rez-de-chaussée, la principale et celle de derrière).

 

« Vous baisez qui ? » « La Brique » désigne plus ou moins le bordel, sans le dire ouvertement… Moira est de plus en plus gênée par les indiscrétions d’Elaine… Le peintre s’est mis de la peinture sur le visage, notre hôte discute avec lui en attendant notre prochaine question (avant de recommencer son cirque avec un serveur, qu’elle appelle en tirant sur une cordelette). Je l’interroge alors sur le comportement de Templesmith, il y a peu semble-t-il très timide, et maintenant chaud-lapin ; mais Elaine nous dit qu’en fait ils baisent très peu (et toujours avec une capote anglaise) ; en fait, Templesmith passe tout son temps à causer avec des vieux, des scientifiques (notamment un professeur à l’Université Miskatonic dont elle n’a pas retenu le nom – elle le décrit comme étant plutôt rond et doté d’une barbe garnie, ce qui pourrait correspondre à beaucoup de monde…) ; il écrit aussi énormément, à des scientifiques du monde entier…

 

« Quels sont vos fantasmes ? » « La Brique », tout de go, lui répond : « Toi… » Ce qui la prend par surprise – après quoi elle lui sourit… mais en restant bloquée un moment, à le déshabiller des yeux, et « La Brique » n’est du coup guère à l’aise. Moira dit qu’elle n’a pas d’autre fantasme que son mari (ce qui écœure littéralement Elaine…). Patrick dit qu’il rêve de fouetter la reine d’Angleterre, et Elaine, très sérieusement, lui demande s’il a déjà essayé (« Non, pas eu l’occasion de la rencontrer… »). Quant à moi, je commence par dire que j’ai beaucoup trop de fantasmes, mais, quand elle me demande des détails, je la baratine sur le sadomasochisme, en m’affichant dominatrice... C’est à nous de l’interroger : « La Brique » lui demande s’il y a, dans la demeure de Templesmith, une sortie cachée, un tunnel donnant sur la cave, ce genre de choses, mais ce n’est pas le cas. Tandis que le serveur revient pour une nouvelle commande (je me contente cette fois d’un jus de fruit… d’autant qu’Elaine m’est de plus en plus antipathique, et je crains que l’alcool me nuise), « La Brique », qui avait remarqué qu’Elaine avait des aphtes, réalise qu’il en a lui aussi, tout récent… Elle est assez perdue pour nous laisser poser d’autres questions avant de reprendre son questionnaire érotique. Je fais donc la remarque qu’elle doit fréquenter le gratin, avec Templesmith… C’est bien le cas : elle évoque notamment un certain Roger Carlyle, une très grosse fortune au niveau national, à la réputation de grand fêtard (Templesmith se vante de l’avoir coincé à plusieurs reprises, à Boston ou New York, et d’en avoir profité pour négocier de l’alcool de qualité à bon prix). Elle évoque à nouveau des érudits, dont elle n’a pas retenu les noms ; elle s’attarde enfin sur le domestique de Templesmith, un certain Howard, qu’elle décrit précisément – à l’en croire, il est toujours derrière Templesmith… à moins que ce dernier ne lui ait confié une tâche à accomplir à Arkham (il n’est pas toujours à la maison – chez ses parents ?). On lui demande alors s’il y a de l’alcool dans la demeure, et oui : il faut alimenter les soirées… Hippolyte a-t-il un vice caché ? « Parler de science avec des vieux… » Tout cela l’ennuie, elle se refait un rail de coke… « La Brique » lui parle des oies, ce qui, cette fois, la fait rire… Il y en a bien une vingtaine qui montent la garde – très efficacement ; elles sont généralement devant, mais il y en a toujours qui patrouillent un peu partout… Templesmith sifflote un air pour qu’elles le reconnaissent : Danny Boy, que tout Irlandais connait. Elle s’arrête là, se plaignant de ses aphtes qui la font souffrir, elle ne sait pas d’où ils viennent… Ça la ramène à son petit jeu des questions.

 

« Vous avez déjà essayé l’autre camp ? », dit-elle, évoquant clairement des relations homosexuelles, sur le ton d’une gamine gloussant sur un sujet cracra… Patrick dit qu’il connaissait des hommes qui l’auraient volontiers pris par derrière, mais que ça n’avait rien de sexuel… Elle s’en étonne, lui dit ce qu’on prétend des guerriers qui se redonnent du courage entre eux, mais Patrick l’assure que ce sont des légendes… Elle se tourne vers moi, je lui dis : « Pas jusqu’à présent… » Elle me demande si c’est une invitation, je lui réponds que non – de manière générale il faut prendre son temps et y mettre les formes ; mais ces protocoles l’ennuient profondément… Je comprends par ailleurs que, au-delà de cette discussion, elle est au fond très amoureuse de Templesmith – et elle n’en a vraiment pas l’habitude, c’est un sentiment nouveau pour elle. Patrick lui demande alors si elle a des suggestions pour nous aider à entrer dans la résidence du dandy, assurant Elaine que nous sommes « son assurance » ; mais Elaine n’a pas vraiment fait attention : elle confirme que les oies vont rarement derrière, et que le sifflement les calme – et il n’y a pas de garde dans la guérite, mais ça devrait changer dans la journée…

 

« Pour conclure l’accord », elle demande alors à « La Brique » ce qu’il compte faire dans les deux prochaines heures, et il est tout à fait volontaire pour rester en sa charmante compagnie… Patrick dit qu’il est temps de partir, et le suggère à Moira – qui acquiesce aussitôt, par ailleurs très irritée par le comportement de « La Brique »… Je me dis ravie de notre conversation et que, si elle a envie de parler, elle sait où nous trouver… Nous quittons donc les lieux, sauf « La Brique » qu’elle emmène dans une chambre (le peintre les suit… et peint leurs ébats – mais on ne peut pas y reconnaître « La Brique » tant c’est abstrait et fou, du moins à en croire le principal intéressé).

 

Il est environ 15h. Je me rends en voiture à la Bibliothèque de l’Université Miskatonic (avec Moira dans la voiture, tandis que Patrick a la sienne) ; en route, nous passons devant un commissariat, et nous reconnaissons quelqu’un, à 150 m de là, qui marche maladroitement dans cette direction, pas rasé, pas coiffé : c’est Harold (que « La Brique » avait trouvé traumatisé après le premier assaut de Drexler où nous avons été impliqués) ; il traverse sans faire attention, manque de se faire écraser. Je ralentis et l’interpelle : il tourne la tête dans ma direction, ouvre grands les yeux, presse le pas vers le commissariat et y pénètre. Peu désireuse de pénétrer dans le commissariat dans ces conditions, je poursuis ma route, dépose Moira chez elle, et vais à l’Université. Stanley, le bibliothécaire, n’est pas là – il a pris un congé. Je demande quand même à consulter le trombinoscope des professeurs de l’Université (on me demande pourquoi, je baratine, évoquant un colloque auquel j’avais assisté en dilettante : « Je me souviens de son visage, mais pas de son nom… ») ; je cherche en priorité dans les sections consacrées aux mathématiques et à l’histoire… mais la description faite par Elaine ne m’aide pas, trop nombreux sont ceux qui pourraient correspondre à ce profil. Je cherche alors au nom d’Andrew Stuart (le professeur de mathématiques et astronome intéressé par l’occultisme), et il figure dans le trombinoscope, où on signale qu’il a disparu depuis quelque temps (il ne correspond pas à la description faite par Elaine) ; ses publications sont mentionnées, mais sont bien trop compliquées pour moi – je note cependant les titres et m’imprègne de sa photo.

 

On se retrouve chez moi vers 17h (Clive ne nous rejoint que vers 20h). Patrick, entretemps, a maquillé la plaque de sa voiture. Nous nous habillons tous de vêtements plus sombres (des tenues de ville, néanmoins ; nous ne comptons pas jouer aux ninjas, même si « La Brique » se munie de gants et d’une cagoule). Nous emportons nos outils de base (et nos armes) – Patrick prend son matériel de crochetage ainsi que des jumelles, et confectionne un grappin pour « La Brique » ; ce dernier emporte un pied de biche, une épaisse couverture, et se procure aussi des grains de maïs pour les oies ; Moira prend un grand sac à dos ; quant à moi, je me munis d’une lampe-torche et d’un appareil photo. Nous patientons, dînons avec Clive quand il nous rejoint, puis partons pour la demeure d’Hippolyte Templesmith, où nous arrivons vers 22h30 ou 23h.

 

La route conduisant au quartier des luxueuses villas est très bien entretenue – elle dispose de lampadaires, et est parfaitement déblayée (la neige s’est pas ailleurs faite un peu moins forte, tenant presque de la bruine maintenant). On se gare assez loin et on marche, en restant discrets. « La Brique » aperçoit des phares qui s’allument puis se déplacent, et s’éloignent (on voit peu après qu’il s’agit d’une voiture de police, qui ralentit un peu devant les maisons, puis s’en va). Moira trébuche, elle essaye de se rattraper à moi, nous tombons toutes deux dans la neige… Nous parvenons à la lisière des bois – à un kilomètre environ de la résidence, sur l’arrière. Il y a de l’éclairage à l’intérieur, mais la maison est largement dissimulée par la hauteur des murs qui la ceignent (trois mètres environ) ; nous repérons cependant la guérite, où il y a également de la lumière.

 

Nous hésitons quant au plan à adopter : Patrick et Moira pencheraient pour faire une diversion, mais je redoute un peu que cela ne fasse que mettre davantage le garde aux aguets ; et sans doute faut-il prendre en compte nos compétences particulières pour déterminer qui fait quoi… « La Brique » n’aime pas patienter : au bout d’un moment, tandis que nous sommes toujours indécis, il rejoint le mur, use de son grappin pour escalader le mur, et dispose sa couverture sur les tessons ; il observe les environs avec ses jumelles, distingue une silhouette dans la guérite, a priori tournée dans la direction opposée, aperçoit quelques oies çà et là – et il reste encore bien 300 m de jardin avant d’atteindre le bâtiment. Je grimpe à mon tour, « La Brique » m’aide à descendre de l’autre côté ; Patrick, Moira et Clive font bientôt de même. Mais « La Brique » fait du bruit en tombant – nous entendons les oies, trois ou quatre d’entre elles se rapprochent de nous… Patrick se met à siffler Danny Boy ; les oies continuent de se rapprocher, mais nous considèrent silencieusement, et nous suivent sans un bruit quand nous avançons d’un pas normal vers la porte arrière de la demeure. Aucune réaction dans la guérite, par ailleurs. Au bout d’un moment, toutefois, Patrick se met à siffler faux ; paniqués, nous essayons de prendre sa relève, mais ça vire à la cacophonie… Je jette aux oies un de mes mystérieux bonbons, à tout hasard, mais elles l’écartent très vite et n’y font pas davantage attention… Les oies se font plus agressives, et mordent Moira, assez méchamment, ainsi que « La Brique ». Patrick parvient heureusement à se reprendre, et sa nouvelle interprétation de Danny Boy calme instantanément les volatiles hostiles ! Elles continuent cependant à nous suivre – certaines, du moins, tandis que d’autres s’en vont (et « La Brique » leur donne du maïs). Nous arrivons devant la porte arrière, de très bonne facture ; Patrick ayant besoin de toute sa concentration pour crocheter la serrure, Moira reprend la mélodie à sa place. Patrick comprend vite que la serrure est autrement plus compliquée que la norme : elle dispose de quatre ressorts au lieu de trois normalement ; le dernier n’est a priori pas lié à l’ouverture de la porte à proprement parler ; Patrick prend soin de le crocheter également… mais rate : la porte s’ouvre, mais il y a un flash lumineux à l’extérieur : nous avons été pris en photo par un mécanisme automatique (« La Brique » repère le creux où est dissimulé l’objectif). Nous entrons (toujours aucune réaction dans la guérite)…

 

Nous arrivons dans un salon superbement décoré : le mobilier est supérieur, et il y a de nombreuses antiquités et autres œuvres d’art anciennes – c’est un mélange culturel étonnant, on trouve des pièces de tous les continents. « La Brique » et Patrick repèrent en outre une décoration saugrenue, un vieux joug en bois – qui tranche d’autant plus avec le téléphone très moderne qu’on trouve non loin, ou avec l’encrier accompagné d’une plume à côté… L’anachronisme est total, équivalent à la diversité d’origine géographique des pièces qui ornent le salon.

 

Nous ne nous y attardons pas, et empruntons tous l’escalier pour accéder à l’étage. C’est ici qu’ont lieu les fameux afters de Templesmith : c’est un salon beaucoup plus moderne, orné de tableaux récents, et on y trouve aussi un très luxueux piano d’allure étrange, tenant de l’œuvre d’art pure et simple.

 

Patrick et moi nous dirigeons vers deux portes différentes, côté Est, mais les deux sont verrouillées. Patrick essaye de crocheter la sienne… mais rate à nouveau, ce qui déclenche un nouveau flash. « La Brique », là encore, repère un creux où se dissimule l’objectif – même chose pour la porte que j’ai essayé d’ouvrir ; il y glisse quelque chose pour l’obturer. Patrick essaye à nouveau d’ouvrir sa porte, et cette fois y parvient.

 

Ne pouvant crocheter ma porte, préférant laisser faire Patrick, j’explore avec Moira le reste de l’étage : je trouve une luxueuse salle de bain avec sauna, Moira une salle de jeu très bien équipée. Rien de particulier au-delà…

 

Patrick et « La Brique » pénètrent dans la pièce désormais accessible. C’est un bureau richement décoré… et au milieu y trône une sorte de « robot », ou plutôt d’ « automate », doté de quatre pattes, ainsi que d’un étonnant visage féminin artificiel (son caractère très réaliste est d’autant plus troublant, et nous met mal à l’aise…) ; on devine que sa bouche est animée ; l’automate dispose aussi d’un clavier, entre piano et machine à écrire (les touches correspondent à des syllabes – Patrick appuie sur l’une d’entre elles, la bouche de l’automate s’ouvre et prononce la syllabe indiquée d’une voix féminine) ; à côté se trouve une fente, semble-t-il destinée à ce qu’on y glisse des feuilles, peut-être des partitions ; il y a enfin une sorte de sac derrière la tête, pouvant abriter le mécanisme permettant la prononciation de mots…

 

Je finis de repérer l’étage, mais ne trouve guère que des WC et un grand débarras (n’abritant rien que de très commun).

 

Moira rejoint Patrick et « La Brique », elle étudie l’automate à son tour. Sur le bureau, dans un coin, il y a un coûteux memento mori en ivoire. On trouve par ailleurs beaucoup de papiers sur le bureau. Je rejoins à mon tour mes camarades, et remarque que la porte donnant sur le vide devrait se trouver dans cette pièce, mais on ne la voit pas ; cependant, le mur, de ce côté, est visiblement plus épais ; je toque, et ça sonne creux à un endroit précis. Je cherche un mécanisme, Moira de même – elle repère un très mince interstice, et m’interpelle ainsi que Patrick (fasciné par le robot…). « La Brique », de son côté, cherche un accès à l’appareil photo automatique de l’entrée ; il trouve un tout petit trou dans le mur, où l’on devrait pouvoir insérer un très fin cylindre métallique. Je cherche des connexions entre l’automate et le faux mur, mais rien. Je m’intéresse alors au contenu du bureau : essentiellement de la correspondance, dans de nombreuses langues (anglais, mais aussi chinois, français, néerlandais…) ; en parcourant le contenu, pour ce que je peux vaguement en comprendre, je devine que ces lettres portent sur des sujets scientifiques très pointus. La machine à écrire, juste à côté, n’affiche pas de marque, et sans doute a-t-elle été conçue « sur mesure », voire « faite maison ». Sous le memento mori, il y a une liste de noms – a priori de la main de Templesmith : Robert Carlyle, Herbert West, Tina Perkins, Pierce Hawthorne, Mortimer Campbell, Charles Reis. Patrick glisse une feuille de papier dans interstice repéré, mais ça ne produit rien. Moira me rejoint et fouille dans les tiroirs du bureau, mais n’y trouve rien de spécial (beaucoup de papier vierge, etc.).

 

« La Brique » retourne au rez-de-chaussée, et fait le tour de chaque pièce : il y a des WC, une salle à manger avec une très longue table, une cuisine, et surtout une immense bibliothèque, d’une densité impressionnante.

 

Je recopie la liste de noms, puis remets l’original à sa place ; je prends ensuite trois ou quatre photos de l’automate, afin d’en avoir la vision la plus complète possible. Une porte du bureau donne sur la pièce à laquelle nous n’avions pas encore pu accéder (la porte fermée à laquelle je m’étais rendue tout d’abord) : c’est la chambre, croulant sous les estampes japonaises passablement perverses (dont certaines où des dames… convolent avec des poulpes !) ; il y a aussi une épaisse et lourde armoire ancienne (à la serrure conséquente – Patrick s’attelle à la crocheter). Moira fouille dans la chambre, et y trouve plein d’accessoires érotiques et parfois sadomasochistes, une quantité impressionnante de capotes, quelques effets personnels d’Elaine…

 

Je redescends, et rejoins « La Brique » dans la bibliothèque – à ce stade, on dirait que Templesmith s’est tout bonnement approprié une aile entière de la Bibliothèque de l’Université Miskatonic… Le savoir entassé ici en est presque étouffant, et couvre tous les domaines – on y trouve aussi bien les livres qui font loi que des ouvrages anciens, à l’occasion des feuillets d’étudiants… « La Brique » est attiré par les étranges tableaux qui ornent la pièce. Je vois aussi de nombreux bustes, et reconnais quelques faciès – certains bustes portent de toute façon des noms : il y a des philosophes grecs (Platon…), des conquérants célèbres (Alexandre le Grand…), des chefs d’État, des savants (Pasteur…), etc. « La Brique » est stupéfait par un tableau intitulé Souper (de Richard Upton Pickman), remarquablement bien réalisé, qui représente une famille, en pleine lumière d’un côté, mais disparaissant de plus en plus dans l’ombre de l’autre – et, dans cette moitié, elle arbore des traits de plus en plus canins ; on trouve un os visiblement humain dans une assiette, ou encore un bout de pied qui dépasse… De mon côté, je suis attirée par un autre tableau, sans titre, d’un certain Shipley : on y voit des créatures humanoïdes très pâles, plus petites que des humains, sur le pont d’un navire d’ébène naviguant sur un océan d’obscurité – la peinture est globalement très sombre, on y perçoit d’autant mieux des litres de sang rouge vif qui ruissellent sur le pont du navire, provenant d’humains, attachés aux mats, et torturés par les créatures pâles – évoquant un sacrifice (d’ailleurs, certaines d’entre elles ont des livres, ou semblent faire des oraisons) ; à y regarder de plus près, les « humains » ont des allures de satyres (sabots de chèvre, cornes…), et tout ça me perturbe énormément…

 

Patrick s’écarte brusquement de l’armoire qu’il crochetait et dit à Moira de se coucher – mais il reçoit en plein visage une sorte de nuage de gaz propulsé par la serrure : ses yeux picotent, il est à vrai dire presque aveuglé, et ressent par ailleurs une saveur et une odeur très désagréables… Moira n’est pas affectée, c’était une légère pulvérisation, très concentrée, faite pour sauter à la gueule d’un éventuel crocheteur… Moira attrape un linge dans un tiroir et le tend à Patrick, qui s’essuie les yeux et essaye de cracher de la salive pour évacuer le mauvais goût qu’il a sous la langue. L’armoire est maintenant ouverte ; elle est pleine de linge. Mais Moira fouille, et comprend vite qu’il y a d’autres choses dans le fond – des sortes de cubes légers, d’un contact frais ; elle dégage le linge, et voit quatre boîtes : les deux les plus petites sont dans un sachet, il y en a ensuite une de plus grande, et une dernière plus grande encore ; elles sont recouvertes de sortes d’écailles, très bien réalisées. Moira s’en empare et essaye de les ouvrir.

 

« La Brique », secoué par le tableau de Pickman, me suggère de quitter la bibliothèque, mais je préfère m’y attarder encore un peu (je suis très troublée moi aussi, et attirée par les peintures…).

 

« La Brique » rejoint les autres à l’étage – il avait entendu Patrick grogner… Ce dernier redoutait d’avoir été empoisonné, mais il n’en présente pas de symptôme – juste une vague nausée, et son œil droit est toujours irrité. Il ne cesse de le répéter : Templesmith n’est pas un simple dandy… Moira ouvre une boîte, d’un cuir très froid – il y a de l’humidité sous la boîte, et des petits trous en dessous ; mais elle comprend que l’intérieur est un écrin de chair palpitante, arborant des veines gonflées de sang, tandis qu’au centre se trouve un bout de cerveau humain vivant… « La Brique » (surtout), Moira et Patrick sont horrifiés par ce spectacle… Moira range les boîtes dans son sac à dos, sans tenter d’ouvrir les autres.

 

Dans la bibliothèque, les livres sont classés par domaine, et je parcours les rayonnages tant bien que mal (je suis toujours perturbée), en fouillant en priorité le rayon consacré aux mathématiques ; je cherche notamment le nom d’Andrew Stuart sur les tranches des ouvrages – et j’en trouve un portant notamment sur les théories de l’espace-temps, et poussant les mathématiques aux limites de l’ésotérisme ; la table des matières m’interpelle de par les concepts qu’elle développe : franchissement d’espace, téléportation, utilisation des angles… Dans les remerciements figure en outre un jeune étudiant du nom de Mortimer Campbell ; je m’empare du livre, et cherche à tout hasard, parmi les feuillets d’étudiants, des notes de ce Mortimer – je trouve bel et bien quelques feuillets manuscrits qu’il a signés, que je prends également. Je jette un œil à la section ésotérisme : on y trouve des choses comme Le Marteau des Sorcières, des études des mythes et légendes du monde entier, ainsi qu’un livre sur Goody Fowler – je m’empare de ce dernier. Avant de rejoindre les autres à l’étage, je prends les tableaux et les bustes en photo.

 

Dans l’armoire, outre le linge banal et les boîtes, se trouvent de vieux vêtements luxueux (une tenue de femme, et une d’homme), mais leur poids est plus important qu’il ne le devrait – il y a quelque chose dedans. « La Brique » y jette un œil… et trouve des peaux humaines entières, parfaitement écorchées, avec une braguette au niveau du torse, qui part du cou pour finir à l’entrejambes ; il y a même les têtes et les cheveux… Nous en sommes tous très secoués ; Moira vomit, dit qu’elle veut arrêter cette fouille, que ça suffit… On glisse néanmoins les peaux dans son sac. Dans une poche, nous trouvons par ailleurs un couteau très ancien, en pierre taillée à vrai dire, orné sur la garde d’une rune similaire à celle de la tablette. Il y a aussi dans l’armoire une partition trouée ; Patrick l’étudie, et suppose que c’est le genre de choses qu’il faut insérer dans la fente de l’automate…. Enfin s’y trouve une enveloppe au nom de « Diane P. » (que j’ouvre : j’y vois des photos prises à l’improviste, un peu floues, mais quand même bien faites, d’une jeune fille dénudée – probablement Diane Petersen, mais je ne l’ai jamais vue et ne peux donc en être sûre ; elle a en tout cas l’air ivre, a parfois du champagne à la main, et, surtout, adopte des positions que la morale réprouve et qui pourraient lui causer bien du tort si elles venaient à être révélées au public…

 

Patrick glisse la « partition » dans la fente de l’automate, qui prononce des paroles, mais on n’en reconnaît pas le langage ; cela produit une certaine mélodie, pas forcément désagréable, mais relativement anxiogène… Les mécanismes du « robot » ont des mouvements de plus en plus violents, sa voix enfle, sa mâchoire inférieure se décroche, ou plus exactement s’ouvre bien plus bas qu’une mâchoire humaine ne pourrait le faire, produisant ainsi des sons impossibles pour tout être humain. Et puis ça s’arrête, tout net… On entend alors un raclement plus lourd : le faux mur s’entrouvre au niveau de l’interstice – on aperçoit un espace d’1m50 révélant la porte qui donne dans le vide, très belle également sous cet angle : à hauteur d’homme, plutôt que du simple verre, se trouve une sorte de globe ; en dessous de la poignée, il y a un espace cubique faisant office de serrure, correspondant au format d’une des petites boîtes récupérées par Moira. C’est cependant « La Brique » qui tient le sac, et il ne veut pas que Moira utilise la boîte sur la porte… Mais celle-ci veut maintenant savoir ce que tout cela cache. Patrick, paniqué, lui dit qu’on a déjà subi bien trop de pièges, et qu’il faut se méfier… Pour ma part, je suis également effrayée – mais je souhaiterais regarder dans le globe avant de tenter d’ouvrir la porte ; je m’avance, il y a une alcôve sur le côté du passage, où je discerne un symbole un peu similaire à celui qu’on a souvent croisé ; mais des cheveux roux me tombent sur le front – ce sont les miens ! Je m’écarte aussitôt, ayant perdu quelques mèches ; j’établis la relation avec le symbole… et n’ai maintenant plus du tout envie d’ouvrir la porte. « La Brique » non plus, qui dit qu’il va pour sa part récupérer les photos de nous prises par les pièges, et ce par tous les moyens – il sort son pied de biche… Patrick, qui rappelle qu’il est un spécialiste des serrures, demande à Moira de lui donner la boîte adéquate – il va prendre sur lui d’ouvrir la porte. Il nous dit, si jamais il se met à crier, de vite le ramener vers nous… « La Brique » suggère de l’encorder, par le pied – on fait le nécessaire avec les draps et lanières de Templesmith. Patrick s’engage dans le passage, il voit le symbole de l’alcôve tracé à la poudre, sent ses cheveux qui commencent à tomber, ses sourcils aussi, mais poursuit… Le globe de verre de la porte change d’allure, se divise en différentes couleurs, séparées par des tiges de métal stylisées évoquant des tentacules… Patrick loge la boîte dans le trou. Je me tiens à l’écart, effrayée – je sors mon arme en redoutant le pire ; « La Brique » est à l’autre bout du drap encordant Patrick, et le retient avec l’aide de Clive, qui s’accroche au bureau ; Moira est sur ses gardes…

 

Nous perdons tous connaissance quand Patrick met la main sur la poignée.

 

Moira reprend connaissance (sans savoir combien de temps s’est écoulé) dans un bureau inconnu ; elle entend à l’extérieur des voitures qui passent, des gens qui parlent… Il y a deux épaisses valises sur le bureau, qui ne sont pas verrouillées ; enfin, une porte sur le côté de la pièce, avec une serrure similaire à celle de la porte donnant dans le vide – à côté d’une autre porte « classique », verrouillée.

 

Patrick et moi nous réveillons en pleine chute, à deux mètres du sol (je m’écroule sur lui)… Le sol est de terre, remuée par de nombreuses traces de pas ; nous sommes semble-t-il dans un tunnel souterrain ; nous distinguons un vieux système de rails, avec une draisine. Au loin sur notre gauche, le tunnel est plongé dans l’obscurité, il s’en émane une puissante odeur de terre ; au loin sur la droite, il y a une faible lumière, laissant deviner un virage et une salle illuminée. Sur la draisine se trouvent des chaînes, arborant des cadenas (les clefs sont dedans)… mais aussi des sortes de traces de griffures.

 

Clive et « La Brique », pour leur part, ont atterri dans une sorte de cabanon, plongé dans une obscurité totale ; un vent très froid passe à travers les pierres… « La Brique » ne reconnaît plus la forme de son arme à feu dans son holster, il y a autre chose à la place… Il enlève sa veste et y regarde de plus près : son holster s’est déchiré, et, en lieu et place de son calibre .38, se trouve un cimeterre ! Même chose pour Clive… Il y a une porte derrière eux, au travers de laquelle ils perçoivent un léger miaulement plaintif…

 

Moira (qui a le sac à dos avec les boîtes) prend la clé de la porte « normale ». Elle fouille les valises : dans la première se trouvent plusieurs centaines de dollars, par liasses, ainsi que des bons au porteur, un permis pour une voiture, un autre de possession d’arme (au même nom), d’autres papiers légaux. Moira prend les papiers, ainsi que quelques liasses. Elle ouvre la deuxième valise : à l’intérieur, un calibre .45, des petites fioles très légères remplies d’un liquide inconnu (d’un vert phosphorescent), des clefs de voiture… et des « vêtements » de peau humaine. Elle prend tout sauf les peaux… Du côté droit de la pièce, il y a une fenêtre aux volets fermés ; elle les entrouvre, et cela donne sur une route très large (bien plus large que celles qu’elle connaissait à Boston) – elle comprend, à l’aides de panneaux de signalisation, qu’elle se trouve à New York… Et, dans son sac, il y a une petite boîte de la bonne taille pour la serrure – elle l’utilise (comme Patrick précédemment, elle perçoit une odeur de chair brûlée au moment d’insérer la boîte dans le trou – évoquant le sang consumé de Bridget)…

 

Moira apparaît subitement, évanouie, entre « La Brique » et Clive ! Elle se réveille bientôt – son colt et son calibre .45 ont disparu, remplacés par deux dagues de bonne taille…

 

J’éclaire avec ma torche (miraculeusement indemne après la chute) le couloir obscur. Rien – le tunnel se poursuit, puis disparaît dans un virage. J’entends un son régulier, de pelle contre de la terre ; un autre son également : des gémissements humains, très légers, en provenance de la salle éclairée. Je le signale à Patrick…

 

À suivre…

Voir les commentaires

The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

LOVECRAFT (H.P.), The Horror in the Museum and other revisions, foreword by August Derleth, Sauk City, Wisconsin, Arkham House, 1970, 383 p.

 

H.P. Lovecraft, s’il était issu d’une « bonne famille » de la bourgeoisie de Providence (louchant même un peu sur l’aristocratie du côté maternel), n’a jamais véritablement roulé sur l’or, et tenait même, peu ou prou, du déclassé dans ses dernières années. Le gentleman de Providence – parce que gentleman ? – n’a jamais trouvé de travail en dehors de l’écriture (ce qui, à vrai dire, me le rend peut-être d’autant plus sympathique…), quand celle-ci ne lui permettait guère de subsister. Il s’est donc retrouvé à rogner sur le capital familial, avec de plus en plus de difficultés – ou sur les revenus de son épouse Sonia Greene, durant leur bref mariage. Côté activités rémunérées, il ne pouvait donc guère compter que sur deux choses : ce qu’on lui payait pour ses textes « personnels » ici ou là (mais notamment dans Weird Tales, or le fameux pulp payait au mieux à publication et non à acceptation – et était loin d’accepter systématiquement ce que Lovecraft soumettait, peut-être plus particulièrement dans les dernières années, ce qui tendait à déprimer quelque peu l’auteur, voire l’incitait à baisser carrément les bras…), et les maigres revenus que lui procuraient ses travaux dits, parfois bien pudiquement, de « révision ».

 

En anglais, on parlait alors (et peut-être toujours, je le suppose du moins) de « ghost-writing », ce qu’on peut trouver d’un étonnant à-propos concernant Lovecraft ; mais il est vrai qu’en France on le qualifierait plus ou moins de « nègre » (en fonction de sa part de travail), ce qui ne manque vraiment pas de sel…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft a consacré beaucoup de temps à ces révisions (bien trop, à en croire certains, qui imputent à cette masse de travail un poids déterminant dans l’amoindrissement quantitatif de sa production de fictions « personnelles »). Dans bien des cas, le terme pouvait apparaître juste – le travail de Lovecraft consistant alors en une sorte de préparation de copie plus ou moins étendue, où il s’agissait avant tout de redresser une grammaire bancale et une orthographe approximative… Parfois, cependant, la révision devenait authentique « réécriture », à des degrés divers – notamment, comme de juste, pour ce qui est des textes « weird » dont il avait fait sa spécialité. Ce sont des récits de ce genre qui sont compilés dans The Horror in the Museum, l’anthologie essentielle en la matière, qui n’a cependant aucune ambition d’exhaustivité : on trouve des « révisions » passablement étendues ou des « collaborations » au-delà – je ne vise bien sûr pas ici les prétendues « collaborations posthumes » d’August Derleth, qui n’ont absolument rien de « collaborations »… – et même des travaux de nègre de la première à la dernière ligne, comme « Imprisoned with the Pharaohs » (aussi connu sous le titre « Under the Pyramids »), texte signé Houdini, mais dont le fameux magicien n’a pas écrit la moindre ligne.

 

Or The Horror in the Museum, au-delà de la seule qualité des textes le composant (variable, disons…), permet de bien prendre en considération la portée des « révisions » effectuées par Lovecraft – qui, dans un geste peut-être arrogant, éventuellement joueur aussi, s’appropriait tout bonnement certains des textes qui lui étaient soumis, pour les remanier de fond en comble et y glisser des thèmes ou même un lexique assurément personnels ; on trouve dès lors très régulièrement dans ce volume un ensemble de références propres à l’auteur, ainsi des allusions à des entités extraterrestres ou « divines », à des lieux perdus, à des livres maudits, qui empruntent directement à son œuvre personnelle, ou piochent à l’occasion dans les apports « mythiques » de ses petits camarades, tels Clark Ashton Smith ou Robert E. Howard – participant ainsi pleinement de la nébuleuse qualifiée ultérieurement par Derleth de « Mythe de Cthulhu », de manière assez audacieuse, et jouant sans doute à fond d’un certain « effet de réel », la multiplication des allusions « mythiques » sous des plumes différentes grossissant le canular à base de pseudo-mythologie et de crypto-bibliophilie…

 

Certes, l’implication de Lovecraft pouvait être très variable dans ces différents textes : mentionné comme « coauteur » pour les deux premiers récits compilés, mais sous pseudonyme (Winifred V. Jackson signant Elizabeth Berkeley, et Lovecraft signant Lewis Theobald, Jun.), il en a pourtant assuré l’essentiel a priori (à partir de rêves de sa « collaboratrice ») ; mais son nom n’apparaît plus par la suite, alors qu’il était régulièrement au moins un coauteur, voire l’unique responsable du texte définitif (ainsi, « The Mound », la plus ambitieuse novella du lot, a été entièrement écrite par Lovecraft à partir d’un unique paragraphe qui lui avait été soumis par « l’auteure », Zealia Bishop…). Dès lors, on peut probablement, sans trop de risque d’erreur a priori, insérer ces textes en apparence un peu à part dans l’ensemble plus vaste des œuvres de fiction de Lovecraft. Elles en constituent certes un pan discret, surtout au regard des « grands textes » de la dernière décennie de l’auteur en gros – mais on aura l’occasion de voir que certains de ces récits méritent pleinement d’être envisagés comme tout aussi importants dans la carrière littéraire de Lovecraft que les récits « mythiques » qu’il signait.

 

Après, oui, ils sont d’une qualité « variable »… Mais l’appréciation dépend sans doute, au moins en partie, des inclinations de tout un chacun, comme de juste : parallèlement à cette relecture – je n’avais pas touché aux « révisions » de Lovecraft depuis bien des années, j’en avais presque tout oublié à vrai dire –, je lisais l’essai de S.T. Joshi intitulé The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, dont je vous causerai sous peu ; le fameux exégète lovecraftien n’est pas exactement un tendre, de manière générale… Rien d’étonnant, sans doute, à ce qu’il s’y montre très sévère à l’encontre de certains de ces textes ; mais, s’il en est qui le méritent bien, à l’évidence, en bien des occasions j’ai développé un avis différent, voire carrément opposé, à celui de l’éminent critique…

 

Décortiquons donc la chose. Comme dit plus haut, les deux premières nouvelles de The Horror in the Museum (a priori les plus vieilles, et très brèves par ailleurs) sont cosignées (cette édition mentionne « H.P. Lovecraft and Elizabeth Berkeley », ce qui est pour le moins étrange – le pseudonyme employé par Lovecraft n’est donc pas retenu, mais c’est pourtant le cas de celui de Winifred V. Jackson…). Ce sont pour l'essentiel des visions hallucinées, à peu près dénuées de récit à proprement parler… « The Crawling Chaos » (1920/1921 ; l’expression est employée pour elle-même, sans lien avec Nyarlathotep), avec son délire sous opium, louche lourdement sur les récits « dunsaniens » des « Contrées du Rêve », avec un zeste finalement discret de « décadence », tandis que « The Green Meadow » (1918/1919), pour être avant tout onirique là encore, est enrobée dans un dispositif pulp qui sonne faux, au-delà de la fascination qu’il était censé susciter, et qui, du coup, ne convainc pas ; dans les deux cas, j’ai trouvé ça d'un ennui mortel...

 

On passe alors à deux textes signés Sonia Greene (avant qu'elle n'épouse Lovecraft). J'aime bien « The Invisible Monster » (aussi connu sous le titre « The Horror at Martin’s Beach »), et j'en avais conservé, après toutes ces années, l'image très forte quand bien même passablement absurde de ces hommes affolés au dernier degré, tirant vainement sur une corde qu'ils ne peuvent pas lâcher, tandis que la grosse bébête maritime (et invisible, donc) à l'autre bout les attire, minute après minute, jusqu'à la noyade inévitable... Un beau cauchemar en tant que tel, qui n'avait probablement pas besoin du semblant de pyrotechnie qui conclut la nouvelle. Le cas de « Four o'clock » est différent (et l’implication réelle de Lovecraft fait débat, on a pu dire que cette nouvelle était entièrement le fait de madame) ; c’est un récit fantastique plus commun, où le motif classique de la vengeance post-mortem dégénère à nouveau dans une sorte de vision hallucinée, qui m'a laissé passablement froid...

 

On en arrive au cas de Hazel Heald – cliente assidue de Lovecraft en l'espèce, cinq nouvelles signées de son nom figurent dans le présent recueil (soit bien plus que pour tout autre « auteur ») ; elles ont toutes été écrites/révisées entre février 1932 (dans la bibliographie lovecraftienne, cela correspond à l’achèvement de « The Dreams in the Witch House ») et août 1933 (rédaction de « The Thing on the Doorstep »). Elles ne sont cependant pas toutes présentées d’un bloc dans ce recueil, mais je vais pour ma part les rassembler.

 

Pour ce qui est de « The Man of Stone » (la plus ancienne de ces nouvelles, semble-t-il), une note de cette édition précise que l'apport de Lovecraft a été très limité – la nouvelle, à certains égards, serait donc livrée à titre de comparaison... Cela dit, le gentleman de Providence, même dans ces conditions, ne se prive pas de glisser des allusions à son « Mythe », passablement gratuites d'ailleurs (surtout des références au Livre d'Eibon, création de Clark Ashton Smith)... Ce qui est probablement un peu gonflé, mais on aura l’occasion d’envisager d’autres cas tout aussi éloquents. Sinon, cette histoire d'un sculpteur devenu statue n'est pas désagréable, même si passablement « artificielle » : la première partie, enquête de deux camarades, est assez amusante ; puis on trouve le journal du meuchant, sorte de savant fou mais présenté comme dernier rejeton d'une lignée de sorciers, et c'est d'une pertinence variable – la fin est relativement amusante là encore, ceci dit... Anecdotique sans doute.

 

« Winged Death », qui joue à nouveau mais plus encore du journal intime révélant tout (à peine entouré d'un bref prologue et d'un tout aussi bref épilogue), m'a plutôt amusé : c’est une histoire de vengeance et re-vengeance, jouant là encore de l'ambiguïté entre science (mais particulièrement outrée…) et fantastique le plus improbable – avec ses mouches tueuses, et plus puisque affinités ; la nouvelle, dans sa deuxième moitié en tout cas, a sans doute quelque chose de grotesque, dans tous les sens du terme, prêtant probablement à rire au moins autant qu'à frissonner, et sans doute bien davantage, mais ça passe sympathiquement de toute façon. Pour moi – pour Joshi, la nouvelle est parfaitement ridicule... Pour ce qui est des allusions au « Mythe », je n'en ai relevé qu'une, plus que jamais en forme de clin d’œil, mais sans doute plus à sa place que dans « The Man of Stone ».

 

On trouve plus loin deux autres textes signés Hazel Heald. Et tout d’abord « The Horror in the Museum », ledit musée étant un truc de mannequins de cire, façon Musée Grévin, ou surtout Madame Tussaud – cité, l’action se déroule d’ailleurs à Londres. Sauf que ces inquiétantes et dérangeantes figures d’un art pervers et décadent ne sont pas ce que l’on croit – forcément… Plutôt bien aimé. À bien des égards, j’y vois une reprise de « Pickman's Model » en plus perturbant – l’insertion d’éléments « mythiques », et la folie des représentations tentaculaires et indicibles, plutôt que de « simples » goules en plein festin, fonctionnent plutôt bien. Pour Joshi, par contre, c’est un texte calamiteux, et probablement une parodie de ce que deviendra le « Mythe de Cthulhu » via Derleth (notamment du fait du caractère « divin » de Rhan-Tegoth)... et c’est même, à l’en croire, cette dimension « pas sérieuse » qui sauve (presque ?) le texte !

 

« Out of the Eons », qui prend aussi place dans un musée, mais d’archéologie cette fois, est nettement moins convaincant à mes yeux… là où Joshi y voit plutôt une réussite. Décidément… Plus encore que le précédent, ce récit est émaillé d’allusions au « Mythe » – voire carrément saturé : Lovecraft utilise surtout le Nameless Cults, ou Black Book, de Von Junzt, inventé par Robert E. Howard (sauf erreur il n’apparaît pas ici sous le titre, mal germanisé par Derleth, Unaussprechlichen Kulten, contrairement au récit précédent), qui est au cœur de l’intrigue et longuement commenté – sans doute trop longuement, via un peu probable chapitre préhistorique sinon pré-humain… Cette histoire de momie originaire de Mu et « étonnamment bien conservée », de même que le sont, faut-il croire, les cultes impies du continent englouti (plutôt ambigus, d’ailleurs – on oscille entre le terrible Ghatanothoa et un sectateur de Shub-Niggurath qui lui est hostile ; sachant que notre chèvre adorée y est finalement abordée sous un jour plutôt positif ! En fait, on peut presque y voir un de ces « dieux favorables aux humains » qui feront délirer Derleth, note Joshi, pour qui c’est cependant la meilleure des cinq nouvelles signées Hazel Heald ici compilées…), cultes auxquels se livrent encore peu ou prou officiellement toute une cohorte de dégénérés du Pacifique (qui semblent avoir littéralement envahi la bonne ville de Boston où se déroule l’histoire), cette histoire donc est bien trop bavarde et finalement guère crédible dans ses divers développements – à mon sens tout du moins. J’y vois un « digest » du « Mythe », plus ennuyeux qu’autre chose… Pour l’anecdote, dans le registre des allusions, j’en note qui m’ont un peu étonné, puisque ne renvoyant pas, comme d’habitude, à des lieux, « dieux » ou livres, mais à de simples personnages (il y a d’autres cas, cependant, comme Wilmarth, issu de « The Whisperer in Darkness », qui apparaît aussi dans At the Mountains of Madness, certes) : Lovecraft glisse dans ce texte des références à « Through the Gates of the Silver Key », récit coécrit avec E. Hoffmann Price – on y trouve en tout cas les personnages de Swami Chandraputra ainsi que d’Étienne-Laurent de Marigny (attention, Brian Lumley à l’horizon ?).

 

Reste, plus loin, une cinquième et dernière nouvelle (la dernière à avoir été révisée) signée Hazel Heald, et intitulée… « The Horror in the Burying Ground » (oui, les titres se répètent un peu). Rien à voir avec tout ce qui précède ou presque, et absolument rien de « mythique » en tout cas ; cette histoire de morts qui ne le sont peut-être pas vraiment au moment de les enterrer louche probablement sur Poe – enfin, j’en ai l’impression, en tout cas. C’est passablement glauque, ce qui fait toujours plaisir, mais sans doute trop bavard… Cela dit, pour Joshi, c’est avant tout un texte assez clairement parodique (notamment de « The Dunwich Horror » pour le cadre – or on sait combien Joshi ne porte guère dans son cœur cette fameuse nouvelle de Lovecraft…), et il y a probablement un peu de vrai là-dedans… Bon, c’est à débattre. Je relève cependant un autre point, qui m’a plutôt étonné, et c’est le style : le récit a beau être à la troisième personne « objective », il tend, juste un peu mais quand même, vers une certaine familiarité plutôt rare chez Lovecraft (rien à voir avec les éventuellement très longs inserts bouseux dans une narration globale à la première personne le cas échéant, avec un classique « narrateur érudit » qui écoute et rapporte ; en l’espèce, d’ailleurs, ici aussi les bouseux prennent à l’occasion la parole – s’interrompant ici, se reprenant là, etc. –, pour un degré supplémentaire de registre familier). Bizarre – mais probablement pas plus convaincant que ça. Notons enfin qu’on y trouve plusieurs références à des personnages issus d’autres nouvelles.

 

C.M. Eddy, Jr., était lui aussi un client assidu de Lovecraft – on en a d’ailleurs reparlé il y a peu, pour son rôle dans The Cancer of Superstition, et il a commis d’autres choses encore (dont un « Ashes » a priori pas glorieux, je vous en causerai assez vite). Trois nouvelles de la présente anthologie sont publiées sous son nom.

 

« The Loved Dead » tient probablement plus de l’horreur que du fantastique. On pourrait sans doute qualifier ce texte de « décadent », j’imagine. L’histoire d’un nécrophile virant serial-killer… C’est extrêmement sordide, à un point qui m’a étonné, à vrai dire. C’est en même temps ce qui pourrait faire l’intérêt du texte. Hélas, c’est aussi très lourd formellement… L’adjectivite y est particulièrement redoutable – trait communément associé à Lovecraft, mais je ne me sens tout de même pas d’établir les responsabilités, là, comme ça. La fin, par ailleurs, tombe quelque peu dans le travers (récurrent dans ce recueil) de « Dagon », avec son narrateur qui écrit jusqu’à la dernière seconde – c’est moins improbable, tout de même, mais bon… Cela dit, ce texte est peut-être le plus intéressant des trois – aïe…

 

« Deaf, Dumb and Blind » part pourtant d’une chouette idée : confronter à l’horreur un homme (un écrivain) complètement coupé du monde sur le plan sensoriel (puisque sourd, muet et aveugle, donc, mais aussi impotent, histoire de) ; et pourtant…. Oui, ça aurait pu donner quelque chose. Le problème est que c’est très bavard… et que ça tombe finalement à plat – le chouette matériau n’est pas très bien servi, du coup… Là encore, un type qui écrit sur sa machine jusqu’à la toute dernière seconde ; ça se justifie mieux… mais ça ne fonctionne pas.

 

Quant à « The Ghost-Eater », je doute qu’on puisse y trouver le moindre intérêt, franchement… Ça part du cadre très cher à Lovecraft de la maison isolée dans un coin paumé de la Nouvelle-Angleterre – cadre idéal pour de l’horreur à l’en croire, peu ou prou théorisé dans « The Picture in the House », mais qu’on retrouve aussi dans « The Lurking Fear », par exemple. Problème : si Lovecraft, dans ces deux textes, parvient effectivement à tirer des frissons du lecteur, en y adjoignant les thématiques du cannibalisme et de la dégénérescence (et ce en dépit de la structure en épisodes du second texte, qui débouche un peu trop sur de l’artifice, trouvé-je), la nouvelle signée C.M. Eddy, Jr., se contente pour sa part d’y greffer une histoire de fantôme ultra-banale, même pas épicée par le semblant de lycanthropie qu’on y rajoute pour le fun. Très convenu, et au-delà du médiocre… Je n’ai pas repéré d’inserts « mythiques » dans ces trois récits.

 

On trouve ensuite un texte très différent des précédents, et à vrai dire tout autant des suivants, « ‘‘Till All the Seas’’ », signé Robert H. Barlow. C’est la seule nouvelle de Barlow dans ce recueil, mais pas la seule pour laquelle il a bénéficié de l’assistance de Lovecraft, il y en a eu d’autres, éventuellement dénichées ou identifiées comme telles plus tard : « The Hoard of the Wizard-Beast » et « The Slaying of the Monster », et surtout « The Night Ocean », longtemps présentée comme étant, sinon du seul fait de Lovecraft (ce que ses premières éditions françaises laissaient croire, il me semble ?), du moins majoritairement l’œuvre du gentleman de Providence – hypothèse réévaluée avec l’avancement de la recherche. Il faut aussi mentionner la collaboration blagueuse « The Battle That Ended the Century »… ainsi qu’un « Collapsing Cosmoses » inachevé, qu’on m’a signalé mais que je ne crois pas connaître ? Bon… Rappelons au passage que Lovecraft avait désigné ledit Robert H. Barlow pour être son exécuteur littéraire, rôle qu’il endossera effectivement après la mort du Maître – même si (je ne me souviens plus exactement des circonstances) August Derleth et Donald Wandrei récupèreront assez vite cette charge, via Arkham House. Mais bon : « ‘‘Till All the Seas’’ ». Différent, disais-je : c’est là en effet une nouvelle de science-fiction ; ou, pour ceux qui auraient la science trop chatouilleuse – ce qui pourrait bien inclure Lovecraft lui-même, à en juger par une note qu’il avait spécifiée à Barlow, reprise à la fin du texte dans cette édition –, du moins s’agit-il d’anticipation, et à très, très long terme. Pour une thématique infiniment lovecraftienne cependant : l’insignifiance de l’humanité au regard d’un cosmos indifférent (mais Barlow était semble-t-il sur la même longueur d’ondes de toute façon). On nous décrit ici la lente disparition de l’humanité, sur des milliards d’années, à mesure que (Terre et Soleil se rapprochant ?) la température ne cesse d’augmenter, au point d’assécher les mers et finalement tous les cours d’eau. La nouvelle décrit d’abord très froidement (si j’ose dire…) ce lent phénomène, avec une distance d’essayiste ; puis on suit brièvement le dernier des hommes… jusqu’à son trépas d’une affreuse ironie. J’aime beaucoup cette nouvelle un peu à part. Elle est parfaitement horrible, impitoyable, et riche en images fortes qui m’avaient traumatisé quand je l’avais découverte ado – en fait, je crois que ça fait partie des très rares textes qui m’ont véritablement fait faire des cauchemars… alors qu’il ne s’agit probablement pas d’un récit d’horreur à proprement parler. Le dernier cliché d’Ull, à la différence de ce pauvre animal, est impérissable, lui. Et là je vais encore faire des cauchemars. Pas d’allusions au « Mythe » dans ce texte à part (mais la topographie peut vaguement évoquer les « Contrées du Rêve »). Un bonus, par contre : une photo d’une page de la nouvelle de Barlow avec les très nombreuses annotations de Lovecraft en plein travail de révision – c’est assez éloquent…

 

Mais envisageons maintenant le cas de William Lumley (un drôle de bonhomme semble-t-il ; mais aucun lien avec « l’autre Lumley » a priori, c’est déjà ça), pour une nouvelle intitulée « The Diary of Alonzo Typer » (octobre 1935). Bon, passé une brève introduction, un journal, donc (avec un type qui écrit jusqu’à la toute dernière seconde au mépris de toute vraisemblance encore une fois… Cela dit, on m’a fait remarquer que nous sommes à l’ère de Twitter, hein). Et un conglomérat de thèmes et de procédés typiques même au-delà de ça : narrateur érudit, maison paumée dans la cambrousse (mais plutôt du côté de l’arrière-pays de New York que de la classique Nouvelle-Angleterre), non loin d’un village de dégénérés complets, avec de mystérieux cercles de pierres levées sur la colline voisine, rumeurs sur une lignée de sorciers, et la généalogie morbide qui va avec ; et en prime une bébête mystérieuse et invisible, et quelques allusions « mythiques » de bon aloi (surtout livresques et finalement pas trop envahissantes – on a lu bien pire, en tout cas). Ça fait beaucoup de choses d’un seul coup, peut-être – mais le vrai problème est qu’avec tout ça on s’ennuie quand même profondément… Pour Joshi, cette nouvelle ne brille relativement qu’en comparaison avec le premier jet affligeant de Lumley (dont je vous causerai sans doute prochainement)…

 

Continuons. Nous trouvons alors deux nouvelles signées Adolphe de Castro – un bien curieux personnage, et dont on sait qu’il était la bête noire de Lovecraft parmi ses clients de « révision »… ce qu’il avait d’ailleurs déjà plus ou moins été, quelques décennies plus tôt, pour un autre fameux auteur : ni plus ni moins qu’Ambrose Bierce (ils avaient été très proches, se sont brouillés, et notre tâcheron a plus ou moins fait son beurre de sa relation avec l’illustre auteur au décès mystérieux). Je vous renvoie, si jamais, au chouette article de Chris Powell dans Lovecraft Studies No. 36

 

On commence donc avec « The Last Test », nouvelle révisée par Lovecraft en 1927… mais c’est une réécriture d’un texte de 1893 intitulé « A Sacrifice to Science ». Je m’attendais forcément au pire… et c’est peut-être pourquoi j’ai été (presque ? peut-être même pas…) agréablement surpris. La nouvelle est peut-être trop longue (c’est une des plus étendues du recueil, il n’y a que « The Mound » signée Zealia Bishop pour durer davantage), encore que j’ai en tête des exemples plus flagrants de ce défaut dans l’œuvre lovecraftienne, mais, surtout, sa fin est probablement calamiteuse, oui… Les dix ou quinze dernières pages sont pathétiques au dernier degré. Mais en fait, ça commence sérieusement à patiner quand apparaissent, tardivement mais quand même, des références largement inutiles au « Mythe de Cthulhu » naissant (on peut d’ailleurs noter que c’est dans ce texte qu’apparaissent – façon de parler, hein – pour la première fois Nug et Yeb, qu’on ne trouvera ultérieurement que dans des révisions, mais aussi Shub-Niggurath) ; le propos, à partir de ce moment-là, est de moins en moins assuré… Mais ce qui précède me paraît finalement plutôt correct, surtout eu égard à sa très mauvaise réputation : ce portrait d’un médecin de stature légendaire sacrifiant tout à la science (à moins que…) n’est pas inintéressant, au fond, notamment dans sa dimension éthique ; les éléments « médiatiques » sont même plutôt bien vus ; la vague romance (chez Lovecraft ?! Diantre…) au second plan, par ailleurs, est longtemps tout à fait tolérable (là encore, c’est à la fin que ça coince et pas qu’un peu)… Non, franchement, ça aurait pu être pire – et il y a incontestablement pire dans ce recueil.

 

Et par exemple « The Electric Executioner » (1929), qui est sans aucun doute une très mauvaise nouvelle – mal construite, et ennuyeuse voire carrément pénible. Je suppose qu’il y a une intention humoristique là-dedans – ou du moins je l’espère. Le fait est que cette mauvaise rencontre dans un train mexicain est hautement ridicule… Les quelques allusions « mythiques », plus incongrues que jamais, n’arrangent rien à l’affaire – au contraire, même. Et un chouia de remarques bien racistes pour le principe… Beuh. On passe.

 

Et on en arrive ainsi à Zealia Bishop, pour trois nouvelles où elle n’a semble-t-il pas fait grand-chose, et c’est peut-être bien un euphémisme… Trois nouvelles de qualité variable par ailleurs : on y trouve les deux meilleures de The Horror in the Museum – et la pire…

 

La première de ces nouvelles est « The Curse of Yig », « révisée » début 1928, et qui est assez étonnante – dans un sens tout à fait positif. Tout n’est sans doute pas parfait dans cette histoire à base de phobie des serpents, mais l’exploitation d’un folklore plus ou moins amérindien (retouché, disons) dans un cadre très bouseux, mais bien différent de celui, habituel, de la Nouvelle-Angleterre (nous sommes cette fois en Oklahoma – ou dans ce qui deviendra cet État), se montre finalement tout à fait convaincante. Et la nouvelle, dans son déroulé, est même parvenue à me surprendre – deux fois, bam, bam. Je suis sans doute bon client, hein, mais quand même. Une réussite, clairement. Pas d’allusions « mythiques » dans cette nouvelle (à moins de vouloir à tout crin insérer Yig lui-même dans le pseudo-panthéon lovecraftien, mais il n’est pas dit que ce soit très pertinent… à s’en tenir à cet unique texte – « The Mound » changera la donne).

 

Le niveau baisse avec « Medusa’s Coil » (« révisée » durant l’été 1930) ; c’est rien de le dire… Cette nouvelle est une calamité du début à la fin, un machin ni fait ni à faire à tous les points de vue. Même en étant très bon public, je doute qu’on puisse vraiment trouver le moindre intérêt à ce texte cent fois trop long et horriblement mal construit, à partir d’un prétexte bidon dégénérant dans une longue et improbable confidence au coin du feu – et peu importe qu’un des twists finaux (nombreux : en fait, la nouvelle accumule, sur les quinze ou vingt dernières pages en gros tout de même, les pseudo-climax qui tombent à plat, les italiques frénétiques n’arrangeant rien à l’affaire… et pas davantage les allusions au « Mythe ») vienne en définitive y apporter un semblant de justification qui ne justifie au fond rien du tout. Mais, évidemment, il y a la cerise sur le gâteau : le racisme ahurissant de la nouvelle, qui atteint ici des proportions consternantes. Passons, si l’on veut se montrer bon prince relativisant du fait du contexte ou truc, sur les tendres regrets émis à propos de la charmante civilisation du bon vieux temps de l’esclavage, ou sur les splendides tirades très-très-petit-nègre de la vieille sorcière du coin… Nous n’en restons pas moins en présence d’un texte dont le fin mot, et donc l’élément horrifique absolu destiné à vous faire ultimement et plus que jamais dresser les cheveux (de Méduse) sur la tête, est de révéler (oui, je SPOILE, mais à ce stade, hein)… que la femme que l’on croyait blanche était en fait une négresse ! Oui, quand même : Ceci Est La Peur. Et ceci est probablement un des plus gros, et peut-être même bien le plus gros, facepalm de toute la carrière littéraire de Lovecraft. Cela dit, précisons quand même, à la décharge du pauvre Grandpa Theobald, que cette « idée » figurait semble-t-il dans l’esquisse lapidaire de Zealia Bishop – il a obéi, quoi… Par ailleurs, cette édition de 1970 édulcore bizarrement – et maladroitement – la dernière phrase de la nouvelle, qui, du coup, n’emploie pas le mot « négresse » (alors qu’on y trouvait régulièrement « niggers » ou « darkies » auparavant), mais une périphrase qui n’arrange absolument rien et s’avère plus ridicule qu’autre chose (le texte original a été rétabli depuis). Un autre point à relever, peut-être : lors de ma lecture récente de Les Ombres de Canaan de Robert E. Howard, j’avais relevé l’idée importante, telle qu’exprimée par Patrice Louinet, du changement crucial qui, chez le pôpa de Conan, avait consisté à adopter un cadre sudiste pour ses récits d’horreur, se dégageant de l’abstraction antérieure ou de la Nouvelle-Angleterre plébiscitée par Lovecraft ; ce qui n’arrivera cependant que quelques années plus tard, et débouchera effectivement sur de bons à très bons textes. Ici, du coup, j’ai eu l’impression d’une tentative antérieure, de la part de Lovecraft (mais peut-être décidée par Zealia Bishop – c’est bien le cas pour l’Oklahoma dans les deux autres nouvelles signées par ladite), de délocaliser ainsi son horreur dans les plantations du vieux Sud… mais c’est avec beaucoup moins d’à-propos que l’Oklahoma susmentionné dans « The Curse of Yig » et « The Mound » ; en fait, c’est même une sacrée déroute… À l’occasion, je n’ai cependant pu m’empêcher de penser à ces récits howardiens, et notamment à « Les Pigeons de l’enfer » (il y a vraiment de ça dans l’introduction, notamment) ; sacré contraste pour ce qui est de la qualité, quand même…

 

Reste donc « The Mound », le plus long texte du recueil – et par ailleurs un dont on sait de source sûre qu’il est en fait entièrement de Lovecraft, qui l’a rédigé (et non « révisé ») en 1929-1930. Zealia Bishop lui avait semble-t-il fourni un unique paragraphe, parlant d’un tertre dans l’Oklahoma, « hanté, parfois par une femme »… Sur cette base pour le moins limitée et guère palpitante, Lovecraft a élaboré un récit très ambitieux traitant de civilisations pré-humaines, avec un zeste non négligeable d’utopie (quand bien même la décadence est au cœur du propos) ; autant dire qu’il s’agit, d’une certaine manière, d’une première exploration du thème, qu’on retrouvera bien sûr dans At the Mountains of Madness (roman rédigé en 1931) et « The Shadow out of Time » (novella de 1934-1935). Dès lors, ce récit mérite bien d’être considéré comme un des grands textes de Lovecraft, illustrant la forme la plus achevée du « Mythe de Cthulhu » (notre poulpe adoré, sous le nom « Tulu », y est d’ailleurs régulièrement évoqué ; j’ai même l’impression que c’est là le texte où il est le plus mentionné après « L’Appel de Cthulhu » ; et pourtant ces diverses allusions s’intègrent bien dans le récit, et on n’y voit donc pas un abus de citations gratuites, comme trop souvent – la tendance au catalogue de noms incongrus ne parasite pas ce texte), où la dimension science-fictive est essentielle, qui joue autant voire plus sur l’émerveillement que sur la terreur des textes antérieurs. Cette novella n’est probablement pas sans défaut (la fin est au mieux terne – et constitue d’ailleurs presque un renversement de la catastrophique conclusion de « Medusa’s Coil », nouvelle postérieure, au sens où on est ici censément horrifié par le fait qu’un châtiment terrible a été infligé « à un Blanc ! »), mais l’introduction, pour être classique, est angoissante à souhait, et le plus gros de la novella – le rapport de l’explorateur espagnol du XVIe siècle Panfilo de Zamacona – fonctionne très bien. Le texte, hélas, a connu le même sort que ses prolongements plus tardifs : il a été refusé par Weird Tales, sans doute pour la même raison, à savoir qu’il était trop long et impossible à découper correctement pour une publication en serial ; pire encore, il ne sera en fait publié qu’après la mort de Lovecraft (contrairement aux deux autres récits cités, qui paraîtront finalement dans Astounding avant la date fatidique)… « The Mound » n’avait d’ailleurs semble-t-il même pas circulé au préalable auprès des correspondants du gentleman de Providence (contrairement à beaucoup d’autres de ses textes). Quoi qu’il en soit, et bien que « dissimulé » dans la masse des « révisions », « The Mound » fait à n’en pas douter partie des textes les plus importants de Lovecraft. Et c’est, à n’en pas douter, le texte le plus ambitieux et enthousiasmant de The Horror in the Museum.

 

La dernière nouvelle du recueil, « Two Black Bottles », signée Wilfred Blanch Talman, contraste sacrément avec « The Mound »… Cette brève nouvelle, publiée dans Weird Tales en 1927, est d’une extrême banalité – évoquant à sa manière un scénario typique de L’Appel de Cthulhu, aurais-je envie de dire : l’oncle mystérieux qui décède, le naïf citadin qui vient toucher l’héritage dans un village d’ultra-bouseux, des rumeurs sur des adorateurs du diable (mais pas d’allusions « mythiques » ici) se mêlant à une généalogie morbide, des morts qui ne le sont peut-être pas tout à fait… Bouh. On s’ennuie, et pas qu’un peu – d’autant que le texte, pourtant concentré, se montre péniblement confus…

 

Le bilan de ces « révisions » n’est sans doute pas très fameux, globalement ; si l’on y trouve de bons textes (voire très bons dans le cas de « The Mound »), beaucoup d’autres, et probablement bien davantage, se montrent au mieux médiocres, au pire carrément mauvais… Pour autant, cet aspect étonnant de la carrière littéraire de Lovecraft ne doit pas être négligé, tant il s’est accaparé ses commandes pour livrer quelque chose, parfois, qui lui tenait profondément à cœur (il y a certes des exceptions, des épisodes douloureux…). Et, au-delà du pur plaisir de lecture procuré par les meilleurs de ces textes, le fait est que l’ensemble du recueil a quelque chose d’un « document » utile à l’appréhension du corpus lovecraftien, autant que du bonhomme lui-même – forçat de l’édition, et parfois génial faussaire…

Voir les commentaires

CR Imperium : la Maison Ptolémée (09)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (09)

Neuvième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Conseiller Mentat Hanibast Set était absent. Étaient donc présents le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

Ipuwer s’entretient (à distance : lui est toujours sur le Continent Interdit, les autres sont à Heliopolis) avec Bermyl et Vat sur la suite des opérations. Bermyl souhaiterait réaliser une opération de police dans la villa d’Akela, tandis que Vat pense concentrer son attention sur les mouvements entre les différentes structures hospitalières afin de repérer un éventuel trafic d’organes ou de cadavres. Ipuwer se montre un peu sceptique quant aux intentions de Bermyl : capturer Akela, une Nahab relativement haut placée, pourrait mettre la Maison Ptolémée en relative difficulté par rapport à la Maison mineure, en suscitant des tensions aux conséquences imprévisibles ; il n’apprécie guère les Nahab, mais le fait est qu’ils sont utiles, et que leurs activités criminelles leur rapportent beaucoup… Bermyl avance qu’il devrait être possible d’intimider Akela sans faire plonger toute la maison avec elle (sans même la faire plonger elle à proprement parler, d’ailleurs ; il s’agirait seulement de la rendre plus coopérative…). Ipuwer propose une autre piste : l’idée serait d’éviter toute implication frontale de la Maison Ptolémée ; mais peut-être pourrait-on attiser le conflit entre les Nahab et les Menkara (afin d’affaiblir les deux ?) : il s’agirait alors d’enlever Akela et de faire porter le chapeau aux Menkara. Bermyl trouve l’idée intéressante…

 

Vat fait son rapport à Ipuwer quant aux bizarreries qu’il a relevées en étudiant les dossiers des transactions sur la lune de Khepri (notamment un luxe de précautions inexplicable au regard des cargaisons décrites).

 

Ipuwer décide de rentrer à Cair-el-Muluk, en laissant 500 hommes aux environs du Mausolée et en organisant des patrouilles élargies autour du site ; il demande par ailleurs (voire exige…) les images satellites de la Guilde concernant la face interdite de Gebnout IV, maintenant et durant ces dernières années, sans s’embarrasser d’un entretien préalable avec Iapetus Baris, et compte soumettre ces images à la sagacité d’Hanibast Set.

 

Németh se plonge à nouveau dans les affaires matrimoniales, cherchant le meilleur parti pour Ipuwer. À tout prendre, ses inclinations personnelles l’incitent à négocier une véritable alliance (plutôt qu’une seule communauté d’intérêts occasionnelle, comme c’était le cas jusqu’alors) avec la Maison Wikkheiser de préférence à tout autre – notamment en raison de leur intérêt primordial pour la technologie, qui s’accorde bien aux ambitions de Németh en tant que « marraine des sciences » : elle envisage d’ailleurs de les inviter dans le cadre du colloque qu’elle organise (et oriente) avec le Doyen de l’Université de Memnon. Reste à déterminer l’épouse potentielle : Németh redoute les résultats d’une union avec Femke Kesimaat, jugée laide et stupide – ce serait trop dangereux, avec Ipuwer… Aussi, là encore, entend-elle se montrer ambitieuse : elle souhaite aborder Linneke Wikkheiser, la demi-sœur du comte Meric, qui serait indéniablement un très beau parti – tout en sachant que cette femme de tête risque de s’avérer intraitable et d’exiger des contreparties importantes. Németh envisage donc d’envoyer un émissaire de poids sur Wikkheim : sa propre mère, Dame Loredana.

 

Vat étudie les structures hospitalières de la planète, planifiant d’éventuelles inspections hygiéniques – la masse d’informations à traiter est cependant colossale : pour repérer des corrélations ou anomalies, en l’absence d’ordinateurs, la puissance cérébrale d’un Mentat serait requise, et le Docteur Suk envisage donc de soumettre la question à Hanibast Set. Il peut d’ores et déjà lister les différents types de structures – qui opposent notamment celles, immenses, des quatre grands centres urbains de Gebnout IV, et celles, autrement discrètes et humbles, que l’on peut dénicher çà et là dans les villages fluviaux d’une importance relative ; ces dernières seraient sans doute les plus difficiles à contrôler, du coup… Vat s’intéresse aussi au traitement des cadavres sur la planète (se demandant notamment si la « drogue zombie » qui l’intriguait pourrait y être employée, mais c’est difficile à déterminer ainsi, encore qu’improbable) ; on trouve régulièrement des morgues un peu partout, bien sûr, mais il faut sans doute conférer une place particulière au grand centre d’embaumement de Cair-el-Muluk (en rapport avec la pratique religieuse de la Grande Fête d’Osiris), où Vat envisage de se rendre quand il aura rassemblé les données utiles.

 

Bermyl prépare son opération de police : il établit un périmètre de sécurité discret autour de la villa d’Akela (en usant du stratagème suggéré par Ipuwer, visant à faire passer ses hommes pour des sbires de la Maison Menkara) ; il compte toutefois maîtriser la trafiquante lui-même et l’exfiltrer furtivement. Son repérage (sous un nouveau déguisement) lui permet de voir où disposer ses hommes au mieux. Il suppose que les gardes Nahab n’utilisent pas de boucliers Holtzmann, a priori (ou du moins qu’ils ne sont pas systématiquement activés). Bermyl reprend alors son déguisement de bourgeois de Nar-el-Abid, se procure, conformément aux demandes d’Akela, une photo de « son fils » (en fait, un portrait de son ami Gilf Tehuti enfant), dissimule au mieux ses armes (notamment un kindjal imprégné de poison paralysant), et élabore à tout hasard un faux impliquant la Maison Menkara.

 

Ipuwer est rentré à Cair-el-Muluk. Il consulte hâtivement les images satellites de la Guilde dont il dispose (celles de l’époque présente ; pour celles remontant à deux ans plus tôt, la période évoquée par Taa, il faudra attendre un peu qu’elles remontent des archives…), et n’y repère rien de suspect. Il va alors s’entretenir avec Németh, et la conversation porte vite sur les alliances matrimoniales potentielles qui occupent sa sœur actuellement. Németh lui explique combien elle se méfie des Kenric, et ne cache pas son intérêt primordial pour les Wikkheiser. Mais Ipuwer a une autre idée en tête : il est intrigué par la bretteuse Anneliese Hahn, de la Maison Delambre… Il s’en était entretenu avec son maître d’armes Ludwig Curtius, qui n’a pas manqué d’évoquer le caractère de cochon de la garçonne, ajoutant sur le ton de la gaudriole qu’il serait bon de trouver l’homme qui saurait la mater (il semble douter qu’Ipuwer corresponde bien au profil…) ; elle bénéficie néanmoins d’une image assez unique, et plutôt positive eu égard à son talent, dans les milieux de l’escrime…même si son sexe en fait bien entendu un cas unique, suscitant à l’occasions des moqueries ou un rejet instinctif. Ipuwer avoue à Németh que cette femme le séduit, et en profite pour glisser une pique assez perfide : « Elle, au moins, comprendrait les nécessités militaires ! » L’escrime est en outre – c’est notoire – la passion d’Ipuwer ; il se demande s’il ne serait pas possible de créer une nouvelle école sur Gebnout IV – une école mixte… Ce qui, à sa manière, pourrait peut-être renforcer le prestige de la Maison Ptolémée ? Németh concède que c’est là une idée intéressante, mais qu’elle a elle aussi le prestige de leur Maison à cœur, et entend donc défendre ses préférences : elle cite nommément Linneke Wikkheiser – Ipuwer lui disant alors : « Elle a la réputation d’être plus intelligente que vous ! », et Németh ne sait pas trop comment elle doit le prendre… Il en rajoute, d’une certaine manière, disant qu’il a l’expérience des « femmes de tête »… Mais quelle serait l’ambition de Linneke Wikkheiser, qu’exigerait-elle des Ptolémée ? Le prix risque d’être élevé… Il demande par ailleurs à Németh si elle a des nouvelles des Drescii ; ce n’est pas le cas (Németh peut juste déterminer que le comportement de Cassiano est plus étonnant que jamais : peut-être est-ce qu’il s’est véritablement découvert une vocation d’écrivain, mais il passe en tout cas tout son temps ou presque à travailler dans ses quartiers…), or Ipuwer pense qu’il serait bien temps que Lætitia avance ses pions… Németh compte donc avoir une nouvelle discussion, plus franche et précise, avec l’entremetteuse. Mais elle soumet une idée à son frère : pourquoi ne pas juger « sur pièces », en invitant ces divers partis sur Gebnout IV ? Il devrait être possible de faire venir Anneliese Hahn et Linneke Wikkheiser ensemble… Il faut cependant un prétexte (même si Németh avance d’ores et déjà l’idée de son colloque). Par ailleurs, tout à son idée, mais cherchant tout de même à en peser les conséquences, Ipuwer concède qu’une union avec une Delambre pourrait encore nuire aux relations avec les Ophelion ; peut-être faudrait-il aussi chercher de leur côté ? Németh y est plutôt rétive – du fait du fiasco de son propre mariage… Pour le moment, elle préfère se concentrer sur les Wikkheiser (avec Dame Loredana pour émissaire) et sur les Delambre (avec Ludwig Curtius pour émissaire), tout en gardant une place éventuelle aux Kenric, pour le principe (et elle va donc en parler avec Lætitia).

 

Les investigations de Vat Aills, bénéficiant de sa connaissance parfaite des questions médicales, portent leur fruit, et à un point inespéré… Il note plusieurs choses intéressantes : il repère, à Nofre-it, un village fluvial assez conséquent de la région d’Heliopolis, une structure hospitalière où le taux de décès est clairement supérieur à la normale (les dossiers parlent de nombreuses « infections nosocomiales », à la moindre occasion), et il décide donc de se rendre sur place. Par ailleurs, son étude des documents de Khepri se révèle à son tour très riche d’enseignements : il y discerne des pots-de-vin régulièrement versés aux Nahab, note que la Maison mineure a pu empiéter (notamment pour une cargaison mystérieuse datant d’un an et six mois plus tôt environ) sur le monopole technologique des Soris, et repère enfin une cargaison embarquée sur Khepri mais qui n’est jamais arrivée à l’astroport d’Heliopolis, il y a deux ans de cela, et dont on a complètement perdu la trace… Vat communique ces notes à Hanibast et, Bermyl étant déjà parti de son côté pour organiser l’exfiltration d’Akela, il prend la direction de Nofre-it (à environ deux heures d’ornithoptère d’Heliopolis).

 

Bermyl lance enfin son opération. Il joue le bourgeois nerveux… mais en profite pour repérer les diverses mesures de sécurité dont bénéficie Akela : comme il s’en doutait, la pièce où ont lieu les négociations est protégée par un cône de silence (il avait donné des instructions pour que ses hommes agissent cinq minutes après son entrée dans la villa, de toute façon, à moins qu’il n’ait pu leur envoyer un signal plus tôt) ; il y a par ailleurs des gardes un peu partout (dont un qui reste en permanence aux côtés d’Akela, tandis qu’un autre garde la porte de la salle de négociation) ; on trouve enfin diverses alarmes et autres système de sécurité traditionnels. Les boucliers des gardes et d’Akela ne sont a priori pas activés d’office. Bermyl, devant Akela, joue toujours le bourgeois nerveux – il fait même part de ses doutes (qu’Akela balaye assez sèchement), et dit aussi être intimidé par les gardes… Il montre la photo de « son fils » à la trafiquante… qui lui fait bientôt comprendre qu’elle sait parfaitement qui il est, et qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’il dissuade ses hommes de lancer l’assaut contre la villa. Bermyl s’embrouille un peu au départ, faisant l’innocent, mais ça ne prend pas ; bien conscient d’avoir été démasqué, il essaye alors de jouer de la supériorité des Ptolémée sur les Nahab, mais cela ne convainc pas le moins du monde Akela, qui insiste sur les accords passés entre les Ptolémée et les Nahab, et affirme que la Maison régnante ne peut pas se permettre de se brouiller avec les Nahab – elle aurait bien trop à perdre… Bermyl sort donc, accompagné d’Akela et de ses gardes, pour signifier à ses hommes que l’opération est abandonnée… Akela laisse partir Bermyl, lui négociant un rendez-vous avec Ngozi Nahab lui-même, dès lors que l’Assassin sera prêt. Bermyl rentre donc aux quartiers des Ptolémée, la queue entre les jambes, en se demandant si la Maison Nahab a bénéficié d’une aide extérieure lui permettant de le doubler…

 

Tandis qu’Ipuwer organise une fête au palais pour le soir (où il convie Antonin Naevius et Cassiano Drescii), Németh invite discrètement Lætitia Drescii à prendre le thé. Elle s’excuse d’avoir un peu négligé ses invités ces derniers temps (du fait des événements qu’elle sait, mais tout est sous contrôle), et lui demande d’avancer enfin des noms pour engager les tractations matrimoniales. Lætitia Drescii suggère alors sa jeune nièce Laura Kiirion ; Németh en a entendu parler : elle est tout juste nubile – relativement charmante par ailleurs, mais éloignée du cœur de la Maison Kenric… Németh dit qu’Ipuwer est un « homme fait », qui ne sera guère satisfait de la fillette, mais Lætitia lui répond qu’il est notoirement porté sur la chair et s’en accommoderait fort bien… Mais Németh relève que ce serait une alliance mineure, avec une épouse totalement dénuée du moindre poids au sein de la Maison Kenric… Lætitia Drescii lui rétorque que viser d’emblée plus haut pourrait être présomptueux, au vu des relations tendues entre les deux Maisons depuis des millénaires. Mais Németh maintient que la suggestion concernant Laura Kiirion est loin d’être une option séduisante, et qu’elle ne manquera pas de trouver mieux ailleurs… Lætitia Drescii dit être ouverte au « marchandage », le cas échéant, pour une épouse plus convenable au regard des ambitions de Németh. Mais qu’est-ce que les Ptolémée auraient à offrir ? Németh propose de mettre en place de nouveaux partenariats commerciaux. De quel genre ? Elle évoque les technologies de terraformation, un des points forts des Ptolémée, qui ont mis en place des techniques nouvelles et efficaces dans l’aménagement des deltas, sous sa propre supervision… Mais Lætitia Drescii ne se montre pas plus intéressée que ça – laissant entendre qu’Eridani III est un monde plus agréable que Gebnout IV, qui ne trouverait guère d’utilité à ce genre de technologies… Elle avance alors la contrepartie qu’elle souhaite : un accès au marché franc de la lune de Khepri. Németh est bien consciente que cela viendrait porter un coup fatal au quasi-monopole de la Maison Ptolémée… C’est à l’évidence un coût très élevé. Németh prétend que ce n’est pas à elle de décider – ce à quoi son interlocutrice lui répond que ce n’est certainement pas Ipuwer qui décide… Németh insiste cependant, il lui faut s’en entretenir avec son frère ; Lætitia Drescii avance que la Maison Ptolémée profiterait d’autres contreparties – notamment du soutien des Kenric au Landsraad et à la CHOM (ce qui jouerait en faveur de son prestige et de son influence) –, outre une alliance profitable avec une femme de la branche aînée (mais elle n’avance pas de nom précis pour le moment)… Németh dit qu’elle va y réfléchir ; elle mentionne le colloque qu’elle organise, et dit qu’à cette occasion elle recevrait avec plaisir une invitée Kenric de choix… Lætitia Drescii dit que cela peut s’envisager – elle accepte de servir d’émissaire auprès de sa Maison natale. Németh met alors fin à la discussion, et compte s’entretenir de tout cela avec Ipuwer et Hanibast.

 

Ipuwer précise les ordres qu’il adresse à Ludwig Curtius : le maître d’armes doit donc repartir chez les Delambre, sur la planète du même nom, pour inviter Anneliese Hahn sur Gebnout IV. Là encore, le ton est à la gaudriole entre les deux bretteurs… Ludwig Curtius laisse entendre que présenter l’invitation comme un « défi » pourrait attirer la jeune femme (même s’il faudrait bien sûr négocier avec les instances supérieures de la Maison). Ipuwer atténue l’idée : il ne faudrait pas ouvertement présenter l’invitation comme un « défi », mais peut-être se montrer allusif … En l’absence de son maître d’armes, Ipuwer continuera à s’entraîner – avec Antonin Naevius, par exemple.

 

Németh, de même, donne ses instructions à leur mère, Dame Loredana : elle dit avoir besoin de son aide pour les négociations matrimoniales ; elle ne lui cache pas l’intérêt d’Ipuwer (voire sa « fixette »…) pour la Maison Delambre et Anneliese Hahn, mais affirme sa préférence personnelle pour les Wikkheiser, en insistant sur la dimension technologique de leur accord éventuel. Enfin, Németh laisse entendre à sa mère que, si jamais elle rencontrait au cours de sa mission un mâle Wikkheiser intéressant, elle pourrait envisager de se marier à nouveau (comme Dame Loredana semblait lui faire des remarques à ce sujet)…

 

Vat a pu contacter Bermyl, la couverture de ce dernier étant grillée… Il arrive au centre hospitalier de Nofre-it… et le tableau est assez sordide, l’entretien laissant passablement à désirer : pas étonnant, à ce compte-là, qu’on parle d’infections nosocomiales à répétition… Du fait de son statut, Vat n’a pas besoin de s’annoncer au préalable, et on obéit vite à sa demande de rencontrer le directeur, du nom de Pesahi Hor-em-ebi – dont le bureau est impeccable par rapport au reste de la structure… Le directeur explique que l’activité de son centre est relativement importante, notamment parce que les patients n’ont pas forcément les moyens d’aller à Heliopolis… Quand Vat l’interroge sur la saleté des locaux, le directeur renvoie à des difficultés budgétaires et au manque de personnel… Mais il est visiblement gêné, il s'embrouille dans ses explications foireuses, et n’est donc pas très convaincant. Il prétend qu’il n’y a pas davantage d’infections nosocomiales ici qu’ailleurs, ceux qui l’ont prétendu au Docteur Suk se livraient à un mensonge éhonté ! Mais Vat dit avoir consulté lui-même les rapports, pour le moins éloquents : ça ne prend pas… Le directeur se défend en disant qu’il y a toujours un risque d’infection, mais Vat maintient que le taux de décès pour Nofre-it est disproportionné. Il laisse alors tomber ce petit jeu, et demande ouvertement à Pesahi Hor-em-ebi s’il tue des gens ! Le directeur se montre offusqué… mais il s’embrouille toujours dans sa défense. Vat lui laisse entendre que, s’il ne se montre pas plus coopératif, il risque de perdre son statut et toutes ses protections… Il l’invite à s’expliquer sur ces questions en privé, en protégeant le bureau d’un cône de silence. Le directeur, gêné, acquiesce discrètement, mais il faut toujours lui tirer les vers du nez… Quand Vat lui demande qui le paye, le directeur concède avoir conclu un « partenariat » avec Ngozi Nahab – qui lui verse de l’argent en échange de « patients », censément en phase terminale (ou du moins de leurs organes) : les Nahab lui envoient des instructions précises, laissant toute latitude au directeur et à ses médecins pour répondre aux demandes. Quand Vat lui demande ce qu’ils font ensuite de ces patients, le directeur met en avant son respect des rites religieux… Vat le reprend à propos des « éléments » ainsi fournis : « Un œil coûte-t-il plus cher que votre bureau ? » Mais le directeur s’étend sur les conditions des transactions, affirmant que toutes les précautions sont prises pour transférer les organes prélevés dans les meilleures conditions sanitaires… et qu’il s’agit, au fond, de « sauver des vies » ! Vat évoque alors les cargaisons douteuses qu’il a repérées, mais ça ne dit absolument rien à Pesahi Hor-em-ebi, qui lui dit que, de toute façon, il n’est jamais en lien avec Khepri : tout se joue avec Heliopolis. Vat lui demande ensuite s’il connaît le nom de Druhr, mais ce n’est visiblement pas le cas. Il l’interroge alors sur les destinations des organes à Heliopolis, et relève plusieurs emplacements (dont la villa d’Akela). Quand aura lieu le prochain échange ? De manière générale, c’est au cas par cas, il n’y a rien de fixe – la dernière demande portait sur des yeux… Vat dit au directeur qu’il va le laisser tranquille pour le moment, et le laisser en place pour l’instant – mais il devra collaborer avec les services de la Maison Ptolémée : qu’il continue de faire comme si de rien n’était, mais en les tenant informés. Vat fait le bilan de ses découvertes, et le communique aux autres.

 

Bermyl, de même, informe les autres de la situation. Il attend des instructions d’Ipuwer ou Németh… Ipuwer est « très déçu » de l’échec de l’opération de police, et sait qu’il va falloir redoubler de politique politicienne avec la Maison Nahab… Bermyl pense que cette dernière avait un coup d’avance sur eux, et disposait probablement d’informateurs ; Ipuwer fait à nouveau part de sa méfiance concernant le chef de la police, Apries Auletes… Hanibast devrait rejoindre Bermyl à Heliopolis – mais il faudra aussi qu’ils trouvent à enquêter sur le Vieux Radames, à Cair-el-Muluk. Németh, pour sa part, ne cache pas être furieuse (pas forcément à l’encontre de Bermyl… ou du moins « pas uniquement »), et accepte très mal l’idée d’avoir été trahie par un « pseudo-allié » en interne ; il faut démasquer la taupe. Elle convoquera ultérieurement Bermyl et Hanibast – et insiste à son tour sur la nécessité de trouver le Vieux Radames, ou du moins sa fille, Ta-ei…

 

À suivre…

Voir les commentaires