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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (00-03)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (00-03)

Jusqu’à présent, les seuls comptes rendus de parties de jeu de rôle repris sur ce blog provenaient de parties maîtrisées par votre serviteur. Mais j’ai envie de faire une exception (qui sera peut-être suivie d’autres encore ? On verra…).

 

En effet, depuis que j’ai décidé de me mettre au jeu de rôle virtuel (notamment via le forum sobrement baptisé JDRVirtuel, d’ailleurs), j’ai eu l’occasion de vivre quelques très chouettes parties en tant que joueur. En l’espèce, presque immédiatement, j’ai intégré une fort sympathique table, dirigée par le vaillant MJ Cervooo, enchaînant tout d’abord, sous le titre global de « Poulpe du jeudi soir », des parties hebdomadaires de L’Appel de Cthulhu basées sur des « one-shots » du commerce (d’avant Sans-Détour sauf erreur), généralement étendus. Or la donne vient de changer récemment, me paraissant du coup plus propice à ce que j’en livre des comptes rendus ici.

 

Tout avait commencé, pourtant, dès le premier scénario que j’ai joué dans ce cadre (ce devait être ma deuxième ou troisième session en virtuel). Le Gardien Cervooo nous avait fait jouer le scénario « Irish Coffee », qui avait pour sympathique particularité de changer un tantinet la donne en ce qui concerne les investigateurs clichés du jeu, et, du coup, leur rapport à l’enquête et aux PNJ : nous incarnions en effet tous des gangsters, issus de la pègre irlandaise d’Arkham, aux ordres du guedin fini Danny O’Bannion. L’atmosphère classique de Prohibition prenait dès lors une tout autre signification, et les méthodes des personnages, autant que leur éthique, ne pouvaient qu’en être profondément chamboulées…

 

Les personnages (conçus par le Gardien des Arcanes sauf erreur, peut-être développés à partir de prétirés – ils en faisaient office, en tout cas) étaient les suivants : Johnny « La Brique », au pseudonyme éloquent, était donc un homme de main pas forcément des plus subtils, néanmoins d’une grande efficacité ; Drexler (le joueur n’a pas suivi après les premières séances…) était un tueur à gage à l’imperméable rebondi, et sentant sempiternellement la cordite ; Dugan « L’Anguille » était un cambrioleur fort agile, ancien artiste de cirque ; Agnes « Ma » Fletcher, un peu à part, était une braqueuse de banques afro-américaine, confrontée au racisme des WASP du coin au moindre geste, à la moindre parole, mais s’en accommodant à sa manière exubérante ; pour ma part, j’incarnais « Classy » Tess McClure, une séduisante jeune femme issue d’un milieu populaire, ancienne femme de ménage, mais ayant connu une belle ascension sociale, notamment en raison de son habileté à faire chanter les pigeons… et à une romance avortée.

 

Nous avions tous un passé défini, et une bonne raison de travailler pour Danny O’Bannion. Je ne vais pas détailler outre mesure l’histoire à proprement parler… Disons simplement que s’y mêlaient pègre et folklore irlandais, le « Mythe » n’étant pas à proprement parler au cœur de la trame, néanmoins riche de phénomènes troublants et de créatures qui ne l’étaient pas moins.

 

Ce fut une très chouette partie, avec une belle ambiance ; la table fonctionnait par ailleurs très bien. Depuis, nous avons joué (avec quelques changements de joueurs occasionnels) d’autres « one-shots étendus », fort sympathique à leur tour. Le Gardien Cervooo envisageait ultérieurement de relancer la mythique campagne des Masques de Nyarlathotep (qu’il avait déjà jouée avec trois des membres de la première table – je devais y participer, cette fois, avec quelques autres), puis a avancé une autre idée : la table ayant bien fonctionné et l’ambiance ayant été très chouette sur « Irish Coffee », ils nous a proposé de créer une campagne plus personnelle, passablement « bac à sable », dans ce joli cadre de la pègre irlandaise d’Arkham – belle idée que nous avons tous approuvée sans hésitation. Et c’était donc parti pour « Arkham Connection » (ou, de son petit nom, « Cthulhu GTA » ?).

 

Le scénario « Irish Coffee », en bon « one-shot » de L’Appel de Cthulhu, avait été assez… mortifère, disons. Des personnages qui avaient joué ce « préambule », seuls deux ont donc pu intégrer la nouvelle campagne, à savoir Johnny « La Brique » et ma « Classy » Tess (Drexler et « Ma » Fletcher étaient morts, quant à Dugan « L’Anguille » je crois qu’il avait fui la ville ?). De nouveaux personnages s’y sont donc agrégé. La joueuse incarnant « Ma » Fletcher est passée à Moira, une flingueuse (mais auparavant femme au foyer, d’un milieu assez confortable) ; Dugan « L’Anguille » a cédé la place à Clive Donnelly, un bootlegger et plus généralement trafiquant ; un nouveau joueur (rencontré lors d’autres séances du « Poulpe du jeudi soir ») a remplacé celui qui avait un temps incarné Drexler, avec son propre personnage de Patrick O’Brien, perceur de coffres et amateur de dynamite le cas échéant, qui avait par ailleurs combattu auprès de l’IRA au pays…

 

Mes notes des premières séances de la campagne étaient probablement trop lapidaires pour que je puisse les livrer utilement ici telles quelles. Je vais donc me contenter de résumer un peu les éléments essentiels, mes comptes rendus complets commençant par la suite, avec la quatrième séance.

 

Contexte de base : la pègre irlandaise d’Arkham est dirigée par Danny O’Bannion – un inquiétant fou furieux, tellement instable et violent qu’il en devient très dur à appréhender et à supporter au quotidien. Sa position au sein de la ville est relativement confortable, et il a globalement pris le dessus sur l’autre grande faction criminelle d’Arkham, aux mains des Italiens – il cherche cependant à éviter toute guerre des gangs (toute guerre ouverte, en tout cas). Ses affaires se portent plutôt bien et, outre son réseau de speakeasies, plus ou moins couvert par des entreprises « légales » en guise de façade (la compagnie de taxis du Trèfle, notamment), il entend au début de la campagne (nous sommes aux environs de Noël) lancer une sorte de club prestigieux – le Trèfle, là encore.

 

Les PJ doivent faire face à quelques conséquences du « préambule », plus ou moins heureuses : ainsi, en guise de récompense, j’ai pu découvrir qui était le responsable de la mort de feu mon époux, en l’espèce son associé Edward Timley, qui avait fricoté avec les Italiens – il a été torturé et éliminé avec ma bénédiction… Les enfants de « Ma » Fletcher, le futé Trevor et la racaille Franklin, sont par ailleurs arrivés à Arkham – « La Brique » et moi étions censés leur venir en aide, en mémoire de notre défunte camarade (je m’occupe volontiers du sympathique Trevor, l’encourageant même – ce qui n’est certes pas évident étant donné son statut social – à « faire son droit » ; mes relations avec Franklin sont plus tendues, et c’est « La Brique » qui le prend bien vite sous son aile…). Plus anecdotique, Margaret Hoover, veuve depuis peu, a offert une récompense à qui pourrait éclairer la mort de son époux – un dommage collatéral de nos expéditions dans les égouts de la ville… –, tandis que le père Sheene, avec lequel nous avions eu des relations un brin houleuses et qui s’était retrouvé en prison, s’en est évadé en tabassant un garde, ce qui a fait les gros titres !

 

Surtout, il nous a fallu nous occuper du cas de Thomas Lindsay III, un WASP bien trop curieux rencontré lors de notre enquête initiale… Mais le bonhomme s’avérait probablement moins propre que l’image qu’il voulait bien donner : son goût secret pour les prostituées (de couleur, qui plus est) et la pornographie a permis de se débarrasser de cet encombrant fureteur.

 

Au-delà, nous avons été bombardés d’informations et de pistes dès le départ – il y a beaucoup de choses à faire dans cette ville… Par exemple, nous avons été amenés à nous intéresser de près au personnage d’Hippolyte Templesmith, un rupin fantasque récemment arrivé à Arkham, et bien mystérieux au-delà de son excentricité typique de « people » ; d’autant qu’il s’est retrouvé en affaires auprès d’O’Bannion, victime d’une pénurie d’alcool… et lui a même « piqué » sa compagne, Elaine !

 

Cette pénurie d’alcool est par ailleurs en rapport avec des trafics indélicats, par bateau, sur lesquels O’Bannion aimerait en savoir davantage… Et il y a des choses plus inquiétantes – ainsi, des enfants qui disparaissent, ou que l’on croise à l’occasion, la nuit, dans des endroits improbables… Mais aussi un mystérieux tueur, une vraie machine, qui sème la mort et la destruction à Arkham et dans les environs, en laissant sur les cadavres de ses victimes (du Milieu) des cartes à jouer – toujours un as de pique…

 

Les premières séances (après cependant la mise en jambes de l’affaire Thomas Lindsay III) ont d’ailleurs été assez mouvementées. « La Brique » et moi avons ainsi pu constater les dégâts commis par le tueur à l’as de pique (tout d’abord sur les Rocks, un gang de gamins italiens) – et, après coup, Johnny m’a même raconté le plus improbable : ce tueur en imperméable n’avait pas de tête ! Or nous avons recroisé sa route à plusieurs reprises depuis, et l’évidence s’est faite : le tueur sans tête n’est autre que notre ancien camarade Drexler, mort depuis plusieurs mois…

 

Nous avons cependant rejoint les autres, partis, la nuit, enquêter sur les docks d’Arkham. Ils ont fait mouche, repérant un mystérieux bateau passablement délabré, vite identifié comme provenant de l’inquiétant petit port d’Innsmouth… Notre tentative conjointe de nous approcher de l’entrepôt où officiaient les marins, tous affligés du « masque », a cependant tourné court ; s’en est suivi un très violent affrontement, et, si nous avons bien fini par vaincre, Moira et Patrick ont été sévèrement amochés – voire aux portes de la mort –, et j’ai moi aussi pris quelques coups…

 

« La Brique » et moi avons fouillé l’entrepôt, avec plusieurs lots de caisses, comprenant tant des alcools a priori plutôt luxueux ou des cannettes de la nouvelle boisson à la mode, le Miska-Tonic !, que des choses plus improbables – notamment des chiots bâtards, avec une sorte de dague sacrificielle, et plus loin une étrange pierre gravée de mystérieux symboles ésotériques, disposée sous le cadavre d’un chat… Dans le bateau, d’une puanteur invraisemblable, Moira, Patrick et Clive ont également trouvé des documents potentiellement utiles, renvoyant au propriétaire, Mike Sargent (éliminé lors de l’affrontement, j’avais d’ailleurs empoché quelques objets en or véritable en fouillant les cadavres…), évoquant une rénovation auprès de l’entreprise Locke & Key, située à Martin’s Beach, et surtout une lettre sibylline :

 

« Lot 1 : comme prévu, puis passez à celui des Irish.

« Lot 2 : doublez le rendement, finissez l'extrait, je vous en fournirai d'autres par la suite.

« Lot 3 : à poser sur l'angle signé, puis sacrifiez. Evitez de le laisser vous voir.

« Nous nous élèverons ensemble, nous les bâtards de nos dieux et maîtres, au rang que nous méritons.
« – 6X »

 

Le retour a été agité lui aussi – tandis que Moira, Clive et Patrick repartaient à bord du bateau d’Innsmouth, le Corail d’Ébène, « La Brique » et moi sommes retombés sur Drexler, qui a enchaîné les massacres ! Le temps de rejoindre Big Eddie, patron par intérim (c’est le bras droit brutal de Danny O’Bannion, en retrait ces derniers jours, mais qui avait un peu trop sévèrement corrigé son second habituel, Vinnie, lors de la deuxième séance, à l’inauguration du Trèfle – après son entrevue tendue avec Templesmith accompagné d’Elaine…), les morts se sont accumulés, et bien des « pièces à conviction » ont disparu…

 

On en arrive alors à la quatrième séance. Désormais, je vais pouvoir faire des comptes rendus plus précis. Et donc :

 

À suivre…

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Karpath, n° 3/4 : Hommage à H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

Karpath, n° 3/4 : Hommage à H.P. Lovecraft

Karpath, n° 3/4 : Hommage à H.P. Lovecraft, Vouziers, De Vermis Mysteriis, 1990, 2 vol., 74 + 73 p.

 

L’étonnant objet que voilà… Karpath était un très éphémère (1989-1990) fanzine traitant de fantastique au sens large, sous la houlette notamment de Florian Brion ; dès le départ, il a louché sur Lovecraft et les lovecraftiens, ce qui a cependant culminé avec ce numéro double conçu en 1990 (pour le centenaire de l’auteur), entreprise étonnamment ambitieuse qui n’a cependant pas eu de suite : ce bel ouvrage est la dernière occurrence de Karpath… Mais, oui, entreprise ambitieuse, assurément : d’emblée, on est d’ailleurs étonné, et ravi, par le côté étrangement luxueux de l’objet – tranchant sans doute sur la conception habituelle des fanzines ; les deux volumes le composant, de 74 pages chacun, sont rassemblés dans une sorte de petit coffret, ou de chemise peut-être, en carton très (trop ?) fin, joliment illustré par Guillaume Sorel, un habitué de la revue ; ces deux volumes sont d’ailleurs très abondamment illustrés par ledit Guillaume Sorel (et quelques autres à l’occasion… généralement bien moins doués), qui livre un travail parfaitement admirable et ô combien dans le ton – à ce stade, on s’étonne en fait que la mise en page des articles fasse autant ressortir un certain côté « artisanal », qui, pour le coup, tranche un peu. Autre belle surprise à la découverte de ce curieux objet : il y a du beau monde à l’affiche, ainsi qu’en témoignera ce compte rendu par la suite – du beau monde français, mais aussi anglo-saxon ; tout le matériau n’est certes pas inédit, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, mais c’est bien le cas de la majeure partie des communications – et les reprises proviennent essentiellement de publications au moins aussi confidentielles que le présent fanzine, aussi n’a-t-on pas à s’en plaindre.

 

Certes, on y trouve un peu de tout. Des choses excellentes (dues par exemple à Gilles Menegaldo, Michel Meurger, Joseph Altairac, Jean-Luc Buard ou encore Robert Bloch), d’autres assez consternantes hélas (le pompon revient sans doute à l’indicible Brian Lumley, mais la hideuse bande dessinée de Patrick Van Langhenhoven et Pascal Bresson se défend bien dans la catégorie blasphématoire), et, entre les deux, du bon, du moins bon, de l’anecdotique souvent, du médiocre parfois…

 

Voyons donc ce que ça donne au fil de la revue. Jacques Goimard, dans « Atypique », livre une brève réminiscence, pas toujours très tendre pour Lovecraft d’ailleurs, surtout éclairante sur la perception de l’auteur à l’époque de sa découverte en France – et, déjà, la lutte entre amateurs de fantastique et amateurs de science-fiction…

 

Jacques Finné livre alors une communication intitulée « Conception du fantastique chez H.P. Lovecraft », d’ailleurs : c’est que ce vieux débat s’est prolongé (le colloque de Cerisy en a encore témoigné un peu plus récemment, par exemple) ; j’avoue, pour ma part, rapprocher surtout Lovecraft de la SF, instinctivement, même si je ne vois pas vraiment de raison de partir en croisade à ce sujet – mais, dès lors, les articles appuyant sur sa dimension fantastique me paraissent plus ou moins pertinents… En fait, j’en retiens surtout, là encore, que l’intérêt pour Lovecraft et son œuvre révolutionnaire n’implique pas nécessairement un fanisme de tous les instants : une fois de plus, l’auteur peut, à bon droit sans doute, se montrer quelque peu sévère pour son sujet – ce qui reviendra dans d’autres articles par la suite.

 

Jean Marigny poursuit d’une certaine manière dans cette voie, tout en raccrochant l’étude à son propre dada, avec un article intitulé « Le Vampirisme dans l’œuvre de Lovecraft », concluant bien vite que le gentleman de Providence, si désireux de débarrasser le genre horrifique de ses croquemitaines traditionnels, n’a pas vraiment eu recours à cette figure classique, si ce n’est de manière très détournée et plus « matérialiste » (on évoque forcément « La Maison maudite », sans doute son récit le plus ouvertement vampirique quand bien même c’est à sa manière très personnelle, mais aussi « La Couleur tombée du ciel » ou L’Affaire Charles Dexter Ward…) ; article un peu lapidaire, et qui n’apprend pas forcément grand-chose.

 

On arrive à quelque chose de bien autrement intéressant avec « Le Monstre dans l’œuvre de H.P. Lovecraft », article de Gilles Menegaldo plus consistant, détaillant les diverses implications de l’usage du monstrueux chez Grandpa Theobald, sujet complexe tant ses usages sont variés, de la simple répugnance instinctive, effet d’horreur immédiat, à la suggestion outrée d’altérité prenant des dimensions cosmiques (voire métaphysiques ?). Très bien fait.

 

Louis Vax, dans « Des infra-caves aux ultra-greniers », reprend et critique la notion développée par Maurice Lévy dans son Lovecraft, ou du fantastique, de « verticalité de l’horreur », mais entendue avant tout dans le sens de la profondeur ; l’auteur complète cette perception première en s’intéressant aux connotations tout autres, mais non moins présentes dans l’horreur lovecraftienne, de la hauteur, fouillant les greniers qui répondent aux caves (à grand renfort de Bachelard et quelques autres). L’idée est sans aucun doute juste, mais j’ai l’impression qu’elle ne débouche pas sur grand-chose de palpitant, là où il y aurait eu sans doute de la matière – et le ton vaguement pédant et volontiers redondant de l’article ne m’a pas vraiment incité à approfondir (euh…) le sujet, dommage…

 

Roger Bozzetto traite alors de « L’Indicible et son portrait : Le Modèle de Pickman », texte qui ne m’a hélas guère convaincu : il est un brin lourd de paraphrase du petit conte lovecraftien, et son style très pénible n’arrange en rien les choses, ne donnant guère envie de s’attarder à développer plus hardiment les implications de l’usage des tableaux et des descriptions dans cette nouvelle, là où il y aurait eu indéniablement de quoi faire…

 

Puis arrive heureusement mon chouchou, Michel Meurger, avec « De l’homme au singe. Dévolution et bestialité chez Howard Phillips Lovecraft », superbe article s’intéressant au contexte comme au contenu de la nouvelle « Arthur Jermyn » (ouvrant des voies à d’autres textes plus consistants, « Le Cauchemar d’Innsmouth » au premier chef). À l’instar de ses brillants « Cahiers d’études lovecraftiennes » consacrés à Lovecraft et la SF (hop, et hop ; le deuxième reprendra d'ailleurs cet article), mais aussi de ses fascinants dossiers pour la revue Le Visage Vert, c’est bluffant d’érudition mais sans épate, et toujours d’une extrême pertinence ; des anecdotes sur les phénomènes de foire aux polémiques darwiniennes, avec au cœur la quête du « chainon manquant » entre l’homme et le singe, et des conséquences variables (mais racistes et pessimistes chez Lovecraft), c’est passionnant de bout en bout et remarquablement bien fait.

 

Autre très bel article admirable d’érudition, même si plus léger à certains égards, peut-être, on vantera « De L’Antarctique aux Montagnes Hallucinées, ou pour en finir avec la nostalgie des origines », de Joseph Altairac, comparant pour l’essentiel le célèbre roman de Lovecraft avec un roman français peu connu, L’Antarctique, de Dominique Sévriat (1923) ; il ne s’agit bien sûr pas de déterminer ici une influence, mais de se pencher sur les implications philosophiques, et les divergences en définitive, de ces deux récits polaires assez proches en apparence, et piochant parfois aux mêmes sources (dans le rapport à l’Arthur Gordon Pym de Poe, mais aussi bien au-delà). Or, là où le récit lovecraftien, un de ses plus ambitieux, appuie sur la dimension scientifique pour affirmer en définitive l’horreur cosmique, corrélative au sentiment d’insignifiance de l’homme dans un univers indifférent, le roman de Sévriat sombre à terme dans l’ésotérisme de foire et plus encore la religion « pop », à mille lieues des préoccupations du gentleman de Providence, et pour un effet semble-t-il incomparablement moins convaincant, voire tout bonnement ridicule. Au-delà, cependant, on appréciera les considérations sur les thèmes en vogue à l’époque, et leur utilisation commune et pourtant on ne peut plus différente par les deux auteurs (ainsi des théories de Wegener, très discutées alors, sur la dérive des continents – et dont l’usage par Sévriat est pour le moins cocasse). En fin de compte, cette comparaison, autrement plus favorable au chef-d’œuvre lovecraftien qu’à la naïve rêverie atlante du Français, débouche sur une critique des vaines quêtes d’un « âge d’or » où l’humanité, plus proche de Dieu, était incomparablement « supérieure » aux pathétiques ersatz du XXe siècle avec leurs tristes gesticulations matérialistes – tout en plaçant l’homme, de manière globale, au centre d’une création conçue spécifiquement pour lui ; thème cependant un peu trop vite expédié à mon goût, peut-être – il y a sans doute bien des choses à dire à ce sujet…

 

Ce premier volume s’achève sur un autre article tout à fait intéressant, et bien moins anecdotique qu’il en a l’air : dans « Lovecraft et Larousse », Jean-Luc Buard se penche sur les notices biographiques du gentleman de Providence dans les dictionnaires français, la première datant de 1966 – qui fait de Lovecraft un pionnier : il est le premier auteur de SF américain à avoir droit à cette reconnaissance. On s’amusera des imprécisions, voire des erreurs pures et simples, de ces notices – à caractère peut-être en partie publicitaire ? –, mais, au-delà, l’auteur dresse une généalogie complexe des innovations et emprunts en la matière, avec tout ce qu’ils pouvaient impliquer. Très intéressant (et ça m’aurait sans doute été très utile pour le Bifrost 73…).

 

On passe alors au deuxième volume, s’affichant globalement plus « subjectif ». Il s’ouvre sur plusieurs brèves remémorations d’un intérêt très variable (le machin de François Truchaud est hors-concours) : le « Lovecraft » de (John) Ramsey Campbell est assez étonnant ; j’ai cru comprendre que l’auteur anglais avait considérablement évolué dans son rapport à Lovecraft et aux lovecrafteries, au fil du temps – de l’admiration inconditionnelle et naïve et la haine pure et simple ; ici, en tout cas, il livre un article plutôt lucide sur l’œuvre initiale et la contribution des pasticheurs, dont lui-même, via Derleth – mais le tout sans rancœur et de manière finalement juste.

 

Richard D. Nolane, dans le bref article « L’Importance de Lovecraft ? », est sans doute nettement moins juste – d’autant sans doute qu’il y glisse un éloge de la biographie contestable de Lyon Sprague de Camp, qu’il avait traduite il est vrai (et qui était sans doute une avancée à l'époque)… On remonte le niveau avec « Présence de Lovecraft » de Patrick Marcel, bien trop bref sans doute, mais plus assuré (et justement sévère pour les derletheries et compagnie). Niveau qui retombe aussitôt avec Jacques Baudou pour « Je me souviens de Kadath », brève encore réminiscence consacrée à Démons et merveilles, fantasmes de Jacques Bergier compris – j’imagine qu’on peut juger ça amusant, à la limite… Quant à Stéphane Bourgoin, dans « À Robert Bloc(h) pour H.P.L. », il est hors-sujet, et se la pète peut-être un peu…

 

Or le texte suivant, justement, est dû à Robert Bloch – et ce « De Lovecraft Mysteriis » est clairement à mes yeux le plus beau, le plus juste, le plus touchant de ces divers hommages, et de très loin. Un très joli texte, qui vibre d’émotion et de reconnaissance pour cet aimable modèle, jamais rencontré, mais d’une sympathie et d’une attention rares ; l’auteur y joue, ainsi que Stéphane Bourgoin juste avant par rapport à lui-même, de sa correspondance timide de débutant avec le Maître, mais l’effet est tout autre – et, cette fois, c’est l’humilité qui prend le dessus…

 

L’article de Jacques Van Herp, « Mes découvertes de H.P. Lovecraft », est assez déconcertant. Mais je lui trouve un côté ludique, et assez malin, dans ses considérations mathématiques, et dans son exploration des hypothèses de « Blancs sauvages » américains, sur de minuscules territoires censément inexplorés, au cœur même de la Nouvelle-Angleterre… Au-delà, je ne suis à vrai dire pas certain de ce que je pense au juste de cet article étrange, ni de ce que l’auteur pense au fond de Lovecraft…

 

Suit une horreur indicible, avec l’indicible Brian Lumley. Son article intitulé « Arkham, Derleth, Lovecraft » m’a fait l’effet de ne clairement pas être à sa place ici – je n’ai appris que plus tard, dans l’ours de la revue un peu planqué quelques pages plus loin, qu’il s’agit en fait de la préface à son roman Beneath the Moors, paru chez Arkham House, ce qui explique bien des choses… Celui qui a commis les terribles « Titus Crow » n’y cause finalement guère de Lovecraft, mais se livre à un éloge malvenu d’August Derleth, de ses pastiches fort réussis (…) et de son activité éditoriale essentielle au sein d’Arkham House (ça tombe bien), débouchant finalement sur sa propre apologie (après quelques rares concessions concernant la médiocrité de ses tout premiers textes). Je ne sais pas si c’est avant tout consternant ou édifiant – probablement les deux à la fois, en fait.

 

On passe alors brièvement au personnel du fanzine : David Neiss (du comité de rédaction) livre un « Les Rejetons de Cthulhu » passablement confus, dont il me paraît difficile de retenir quoi que ce soit. Passé un consternant dessin « humoristique » (oh, oh, oh) de Jean-Pierre Andrevon, le rédacteur en chef Florian Brion, dans « Something About Cats and Other Piece », traite de Lovecraft et des chats (notamment de ceux d’Ulthar, comme de juste) avec un enthousiasme plutôt communicatif, même si sans doute pas plus constructif que ça.

 

Retour à l’exégèse de pointe, encore que de manière plus légère que dans le premier volume, avec Gilles Menegaldo, pour un compte rendu de la « Conférence du Centenaire » à Providence (où il représentait la critique française avec Maurice Lévy) ; ce résumé assume à bon droit sa subjectivité, faisant état des divers panels avec ce qu’ils avaient d’intéressant comme de douteux (notamment une communication visiblement très étrange sur « La Couleur tombée du ciel » – et quelques remarques sur Donald R. Burleson pas toujours facile à suivre dans l’exposé de sa « déconstruction » façon Derrida de Lovecraft, tu m’étonnes…), mais aussi de quelques séquences émouvantes (l’arrivée impromptue de Frank Belknap Long, en chaise roulante ainsi que son épouse, ou les visites guidées de Providence culminant par des cérémonies plus ou moins formelles sur la tombe de l’auteur). Intéressant – d’autant qu’il s’agit d’un cliché appréciable de l’état de la recherche en 1990.

 

Marc Thomas, dans « Atmosphère… Atmosphère », évoque le tournage de son court-métrage de fin d’études, La Transition d’Ulrich Zann (1988), s’étendant sur les difficultés propres à l’adaptation des récits du Maître. J’avoue ne pas vraiment partager son opinion, bien souvent – y compris le relatif mépris dans lequel il semble tenir son matériau de base, « La Musique d’Erich Zann » (alors qu’il s’agit pour moi d’un des meilleurs contes fantastiques de l’auteur, avant ses « grands récits » ; Marc Thomas lui préfère notamment « Le Témoignage de Randolph Carter », dont il a joué dans ladite adaptation libre et sur lequel il est revenu ultérieurement, alors que j’ai toujours trouvé ce récit – inspiré d’un rêve certes troublant – guère convaincant voire carrément ridicule en définitive, bon…). Globalement, ça ne m’a guère convaincu – et pas davantage le scénario dudit court-métrage, qui suit immédiatement (bon, sans avoir vu le film, je ne peux pas en dire grand-chose de plus, forcément…).

 

Suit une abomination, avec l’adaptation (très libre à nouveau) en BD de « La Musique d’Erich Zann », justement, par Patrick Langhenhoven (texte, innombrables fautes comprises…) et Pascal Bresson (dessin). C’est parfaitement hideux…

 

Et, en guise de dessert, « Will », une nouvelle de Graham Masterton, mêlant lovecrafterie de façade (plus dans le vocabulaire et la grosse bestiole que dans l’horreur cosmique, quoi) et amusantes considérations shakespeariennes ; l’idée de base est plutôt sympathique (encore qu’elle me paraisse bien fade en comparaison, disons, des épisodes shakespeariens de Sandman, auxquels j’ai immédiatement pensé, peut-être à tort), mais son traitement est plutôt calamiteux, dans la forme comme dans le fond – au final, une énième zèderie écrite avec les tentacules…

 

Tout n’est donc pas bon dans ce Karpath double. Globalement, pourtant, je suis très enthousiaste – cette entreprise ambitieuse, ô combien, a dans l’ensemble été bien menée, et il en résulte un « objet » à part, bénéficiant de quelques travaux fort intéressants et des belles illustrations de Guillaume Sorel. Tout cela est donc très, très sympathique – et ce Karpath, au-delà de son seul statut déjà notable de curiosité, s’avère très convaincant et appréciable. Vraiment une chouette lecture.

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La Chose dans la cave, de David H. Keller

Publié le par Nébal

La Chose dans la cave, de David H. Keller

KELLER (David H.), La Chose dans la cave et autres nouvelles, traduit de l’américain par Jacques Papy et France-Marie Watkins, préface de Jean-Pierre Ohl, Talence, L’Arbre Vengeur, 2007, 106 p.

 

Commençons large : une caractéristique essentielle de la science-fiction en tant que genre est probablement sa mémoire – au-delà même de la seule intertextualité qui la fonde, il se trouve des érudits du domaine pour repêcher heureusement de fâcheux oublis, et ramener à la lumière des auteurs qui ont pu, en leur temps, avoir leur importance, mais ont été abandonnés depuis. Mais temporairement abandonnés, du coup. Même si ces rappels parfois salutaires peuvent prendre des voix inattendues – plus ou moins. L’Arbre Vengeur, ainsi, n’est probablement pas connoté comme un éditeur d’imaginaire, mais a à maintes fois, dans son fort joli catalogue, joué ce rôle de (re)passeur. En tout cas, c’est grâce à cette maison d’édition que j’ai pu pour ma part redécouvrir des auteurs comme Algernon Blackwood (voyez l’excellent L’Homme que les arbres aimaient) ou, de par chez nous, Jacques Spitz (l’excellent L’Œil du Purgatoire), entre autres (sans oublier à l’occasion des choses plus récentes, comme l’excellent Plop de Rafael Pinedo). Parmi les antiquités glorieuses exhumées par l’éditeur, il faut aussi mentionner, bien sûr, Régis Messac, pour l’excellent Quinzinzinzili – or Messac était un amateur des nouvelles de science-fiction de David H. Keller (en son temps un protégé de Hugo Gernsback, par ailleurs), auteur qu’il avait publié en France dans sa collection des « Hypermondes ». On pourrait du coup supposer que c’est cette attitude de Messac qui a incité L’Arbre Vengeur à se pencher sur le cas de David H. Keller – sauf que ce tout petit recueil est a priori sorti un an avant la réédition de Quinzinzinzili, bon… Mais peu importe. Et puis, franchement : un auteur admiré par Messac et méprisé par Curval, ça doit être bien, non ?

 

Uh uh.

 

Cela dit, je n’avais absolument aucune idée de tout cela quand j’ai fait l’acquisition de ce tout petit volume (pour le coup bien onéreux, d’ailleurs…). Inculte de moi, je n’avais jamais entendu parler de l’auteur. Mais j’avais été séduit par la couverture ultra-sobre, le titre connoté, la quatrième de couverture aguichante… Et une relative confiance, mêlée de curiosité bienveillante, envers L’Arbre Vengeur, donc, qui exhumait régulièrement des pépites d’imaginaire (avec parfois des ratages, ceci dit : plus récemment, les Rêves cruels de Rhoda Broughton m’ont laissé totalement de marbre…).

 

Un auteur inconnu pour ma pomme, donc. Et un auteur rare, semble-t-il, de toute façon. Qui signait « David H. Keller, MD », comme pour illustrer la priorité de sa profession (médecin, et neuropsychiatre) sur sa production littéraire. Gernsback l’appréciait, donc – et Messac aussi. Mais pour sa science-fiction, surtout (assez « pessimiste », a priori). Et donc, fausse piste pour le coup, car ce tout petit recueil de quatre nouvelles (provenant d’une édition américaine chez Arkham House, tiens, tiens ?) ne relève en rien de la SF (officiellement) naissante, mais bien plutôt du fantastique (et/ou de l’horreur). Quatre textes très brefs, plus ou moins convaincants – autant le dire tout de suite ? –, mais intéressants néanmoins, et très variés : à vrai dire, ce recueil donne presque une impression d’exercices de style (impression que je trouve parfois fâcheuse, mais pas tellement ici), mais passablement intriguant…

 

On ne s’étonnera pas forcément de l’étiquette de fantastique « psychologique » accolée notamment à la première nouvelle – « La Chose dans la cave », donc –, elle paraît couler de source étant donné la profession de l’auteur. Mais, au fond, c’est peut-être discutable… Ce texte, en tout cas, relève pour le coup carrément de l’épure – bien trop à mon sens, d’ailleurs. Une autre référence avancée par Jean-Pierre Ohl, le patron sauf erreur, dans sa préface, me paraît plus précise et probablement pertinente – celle renvoyant au cinéma de Jacques Tourneur, l’inévitable La Féline et quelques autres (je dirais bien Vaudou, mais ne connais pas le prestigieux réalisateur au-delà, je plaide coupable…), référence qui reviendra pour les textes suivants, d’ailleurs, mais avec toujours une nuance différente. Mais revenons à cette idée d’épure : dans « La Chose dans la cave », nous entendons parler d’un couple passablement prolo, et de leur enfant, qui, dès son plus jeune âge, tout bébé incapable de s’exprimer autrement, vagit à n’en plus finir dans la cuisine où sa mère le garde, dès lors que l’accès à la cave y est ouvert. En grandissant, il confirmera cette crainte de la cave, affirmant qu’il s’y trouve… quelque chose… Et là, bon, je vais raconter la fin, oui, et je n’ai pas vraiment envie de parler de SPOILER même si au cas où – tout simplement parce que cette conclusion était inévitable : un docteur (mauvais psychologue pour le coup ?) donne à ses parents un fâcheux conseil, exposant l’enfant à l’absence nécessaire de menace dans la cave : forcément, enfermé seul dans la cuisine, la porte de la cave ouverte, il hurle, puis se tait, on ouvre enfin – oui, il est mort. Point. Une épure, disais-je donc. Et sans la moindre explication malvenue. Mais par ailleurs sans surprise – et c’est un aspect qui ressurgira dans les deux nouvelles suivantes, moins dans la dernière (à mon sens la meilleure). On est peut-être trop habitué, dans notre petit monde d’amateurs de nouvelles fantastiques, a fortiori celles issues des pulps, à l’art dangereux de la chute – pas du tout pratiqué ici, tout coule de source. Pour le coup un peu trop à mon goût – si l’aspect « cas clinique » accompagnant cette épure n’est pas inintéressant en soi, il peut à bon droit laisser perplexe…

 

La deuxième nouvelle, « Le Chat-Tigre » (j’aurais mis au féminin, mais bon… et Tourneur là encore, certes) implique elle aussi une cave, mais se montre bien différente. Le texte, à bien des égards, relève de la parodie – celle, en l’occurrence, du genre gothique, dont bien des clichés ressortent, du cadre tant qu’à faire italien à l’inquiétant souterrain (bis), en passant par une déstabilisante figure féminine, évoquant peut-être une sexualité plus ou moins assumée mais probablement perverse. Il y a là encore un côté très épuré, malgré les emprunts appuyés, et peut-être un brin rigolards, donc, au « roman noir » des origines. J’ai trouvé, cependant, que cela fonctionnait bien mieux que « La Chose dans la cave », notamment en ce que l’ambiance, bizarrement, se montre autrement plus oppressante, assez subtile finalement, et en tout cas convaincante – chose d’autant plus improbable au vu des poncifs recyclés. La nouvelle, vue sous ce dernier angle, pourrait prêter à rire – et pourtant, elle procure à sa manière inattendue de fort agréables frissons. Elle parvient même à surprendre – ce qui n’était pas gagné –, voire à écœurer légèrement. Et ce au-delà de l’absence de chute, une fois de plus. On pourrait en garder à nouveau un goût amer en bouche, mais non : ça marche, plutôt bien voire très bien.

 

Selon Jean-Pierre Ohl, la troisième nouvelle, « La Morte », est le chef-d’œuvre de ce petit recueil. Je ne suis pas vraiment de cet avis, même si cette nouvelle, plus ou moins poesque, d’ailleurs (et probablement celle pour laquelle le qualificatif de « psychologique » s’impose le plus), n’est certes pas désagréable… En tout cas, là encore, absence de chute, plus que jamais délibérée : dès le titre, après tout, nous savons bien ce qu’il en est de la femme du narrateur… La poursuite du récit, dès lors, rejoint à mes yeux à nouveau cet idéal d’épure, mais avec plus ou moins d’habileté – et peut-être, pour le coup, cette nouvelle est-elle un peu longue, car forcément répétitive ? Cela participe sans doute de l’exercice de style, en même temps. Et l’ambiance est à nouveau plus que correcte : à l’instar du pastiche gothique qui précède, quoique d’une manière bien différente, ce conte suscite autant le frisson qu’un sourire complice…

 

Cela dit, le vrai chef-d’œuvre dans ce (trop) petit recueil, c’est pour moi la dernière nouvelle, « La Bride magique » (qu’on aurait pu traduire plus brièvement et fidèlement par « La Bride », pour une fois, mais bon… Je n’en ai pas parlé plus haut, mais ces nouvelles sont traduites par Jacques Papy – parfois élégant, admettons, mais pas toujours très respectueux du texte, à en juger par ses traductions de Lovecraft – et France-Marie Watkins, croisée ici ou là avec des résultats, euh, pas toujours très probants…). Rien d’étonnant à cette préférence personnelle, sans doute – cette nouvelle, probablement bien moins « psychologique », pour le coup, que celles qui précèdent, a quelque chose de quasi « grand guignol », et incontestablement surnaturel, qui la distingue clairement. Nous y suivons le quotidien d’un jeune et pauvre médecin dans une Amérique rurale et archaïque, ou plutôt carrément hors du temps, qui évoque à Jean-Pierre Ohl des auteurs comme Washington Irving et Nathaniel Hawthorne – c’est très possible –, mais qui m’a bien davantage renvoyé à Lovecraft, et notamment à Dunwich (mais aussi à « La Couleur tombée du ciel », ou peut-être plus justement « L’Image dans la maison déserte », ou encore « La Peur qui rôde »…). Le surnaturel est certes affiché, relevant clairement du fantastique, mais il y a quelque chose, néanmoins – dans cette ambiance poisseuse, lourde de secrets inavouables, liés à des rivalités ancestrales de clans tous plus infréquentables les uns que les autres ; le folklore, la superstition, imprègnent tout de leur patte intraitable et plus ou moins grossière… Cela pourrait, comme souvent, être un tantinet ridicule, mais, loin de là, et comme dans les textes de Lovecraft cités, ça fonctionne parfaitement, procurant le frisson recherché, mais, en outre, sans s’arrêter là : il s’y rajoute en effet une vague gêne, un embarras plus ou moins assumé, devant les problèmes moraux que le texte développe – et tout cela culmine, cette fois, avec une conclusion plutôt inattendue (sans être une chute à proprement parler), et profondément dérangeante… Et c’est donc ce texte qui, logiquement, m’a le plus parlé.

 

Dommage : ça s’arrête là… C’est bien trop court, j’en aurais volontiers lu davantage… Mais, si je n’ai pas été complètement convaincu par ce tout petit bouquin, j’y ai bien trouvé de quoi attiser encore un peu plus ma curiosité. Il y a sans doute bien des choses à redécouvrir, là encore…

 

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Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder

Publié le par Nébal

Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder

Réalisateur : Billy Wilder

Titre original : Sunset Boulevard

Année : 1950

Pays : États-Unis

Durée : 110 min.

Acteurs principaux : William Holden, Gloria Swanson, Erich Von Stroheim, Nancy Olson

 

Une bien bonne idée que cette rediffusion hier soir sur Arte de cet immense chef-d’œuvre qu’est Boulevard du Crépuscule (ou Sunset Boulevard, comme vous voulez) de Billy Wilder – probablement un de ses plus grands films, et peut-être même le meilleur, même si je manque du bagage pour pouvoir pleinement en juger. Il est vrai que sous la pression bienvenue d’un mien camarade canard, j’en ai vu quelques-uns, mais il y a de la marge – j’ai surtout vu, d’ailleurs, de ses comédies, souvent délicieusement transgressives ; je l’ai sans doute nettement moins pratiqué dans d’autres registres, et notamment dans celui du film noir, dont il fut pourtant un des maîtres.

 

Mais, à vrai dire, classer Boulevard du Crépuscule dans une catégorie précise s’avère difficile. Je ne sais pas si ce monument peut être définitivement rangé dans tel ou tel genre – j’en doute. Il y a indéniablement du noir dans ce film – l’esthétique est assez éloquente, et l’introduction sur le cadavre participe de cette atmosphère – et, oui, à l’occasion, on rit… Mais d’un rire gêné, douloureux, tant ce qui se déroule à l’écran est sordide et même, disons-le et j’y reviendrai, pervers… Il y a du drame, du coup – aucun doute à cet égard. Il y a peut-être même des choses encore plus inattendues – en fouinant sur le ouèbe, je suis tombé sur l’hypothèse d’un critique rapprochant le film, d’une certaine manière, du cinéma d’horreur ; dit comme ça, c’est sans doute excessif, mais il y a peut-être quelque chose de vrai là-dedans – dans la voix-off du narrateur cadavre, dans le délire gothique dégoulinant de la demeure de Norma Desmond, par ailleurs quelque peu vampirique (yeux hypnotiques et dents grinçantes), avec aussi son fidèle valet Max jouant de l’orgue à la manière d’un inquiétant fantôme de l’opéra…

 

Mais bon : on en retiendra que Boulevard du Crépuscule est avant tout un film à part. Il a peut-être même, à sa manière iconoclaste, suscité paradoxalement un quasi-genre, du moins l’exploitation d’un thème, qui a pu donner plus tard d’autres choses fort recommandables – en tête, là, j’ai The Player de Robert Altman, ou encore Mullholland Drive de David Lynch.

 

Car le film de Billy Wilder tire sa force de son sujet fascinant mais ô combien casse-gueule, heureusement géré avec un brio fantastique : l’histoire d’Hollywood, mais celle d’après les paillettes, quand la gloire et le scandale s’amenuisent, ne laissant plus, à l’état de ruines que l’on évite instinctivement, que des anachronismes confits dans leur splendeur passée. C’est un film hollywoodien qui traite d’Hollywood, et ne s’embarrasse pas de prendre des gants, et encore moins d’édulcorer le propos en mettant en avant une sorte de glamour éternel ; dans Boulevard du Crépuscule, la légende est d’emblée fanée – et c’est ce processus cruel de décomposition qui imprime l’écran, fascinant, avec quelque chose que les critiques du temps ont pu qualifier de « cynique » (mais je ne suis pas sûr, au fond, que ce soit là le terme le plus approprié).

 

Résumons un brin, au cas où. Joe Gillis (William Holden) est un scénariste d’un talent plus ou moins douteux – ex-journaliste, il est monté à Hollywood, comme beaucoup d’autres, en quête de gloire, tout en étant bien conscient que son poste, derrière la caméra, n’est pas vraiment à même d’en faire une star : on retient les acteurs, qui s’intéresse aux scénaristes ? Mais il a des problèmes bien plus pressants : financièrement, il est aux abois, et a besoin de 300 dollars tout de suite, là, maintenant – les huissiers sont passés saisir sa voiture, qu’il avait dissimulée, mais ça ne durera pas éternellement… C’est d’ailleurs en fuyant ces derniers qu’il atterrit dans une de ces fastueuses et excentriques demeures de stars qui avaient poussé comme des champignons sur Sunset Boulevard, à l’âge d’or d’Hollywood (il y a toujours un prétendu « âge d’or », nécessairement antérieur…), c’est-à-dire l’âge du muet. La bâtisse arrogante est décrépite, et Gillis la suppose abandonnée – comme bien d’autres. Ce n’est pourtant pas le cas, et un invraisemblable quiproquo va l’amener à faire la connaissance de la vieille gloire qui hante ces ruines ; il la reconnaît, en bon cinéphile : il s’agit de Norma Desmond (Gloria Swanson), star du muet n’ayant pu s’adapter au cinéma parlant, oubliée de tous ou presque – voire supposée morte. La diva, imbue d’elle-même (c’est peu dire), prépare pourtant son grand et nécessaire retour : elle qui a fait les studios Paramount (par ailleurs producteurs du film de Wilder…), elle qui a tourné pour les meilleurs et au premier chef Cecil B. DeMille, entend bien imposer, du haut de sa splendeur éternelle (réplique célèbre : elle est grande, ce sont les films qui sont devenus petits…), un scénario hasardeux et prétentieux tout à son prestige – la vieille peau se rêve encore en Salomé… Elle coince ainsi le jeune scénariste, lui offrant contre rémunération invraisemblable de travailler son script (sans rien en couper !) ; Gillis, guère farouche et cupide par nécessité, tombe ainsi dans un piège arachnéen – la star d’antan le kidnappe peu ou prou, l’installant de force chez elle, et, de simple collaborateur sur un plan strictement professionnel qu’il était en principe, le scénariste se fait bientôt gigolo… Et tout ceci, nécessairement, finira mal : le film, après tout, s’ouvre sur le cadavre de Gillis, pourtant narrateur, flottant dans une piscine…

 

Le film est irréprochable de bout en bout : la réalisation parfaite, dynamique et évocatrice, bien servie par une photographie splendide, illustre à merveille un scénario minutieusement conçu, d’une adresse et d’une justesse exemplaires. Les acteurs sont brillants et brillamment dirigés – William Holden en mâle beauté se partageant entre un cynisme de façade et une sensibilité contenue mais bien réelle, avant tout Gloria Swanson, bien sûr, fascinante dans son outrance inquiétante d’à-propos ; du côté des seconds rôles, Erich Von Stroheim campe un Max d’abord intimidant, plus tard touchant, tandis que la charmante Nancy Olson offre un contrepoint plus subtil qu’il n’en a l’air, ambigu à vrai dire, à la diva du muet – de jeune première préférant finalement rester derrière les caméras quand elle avait à peu près tout pour être une énième starlette (les caprices absurdes des studios ne l’ayant cependant pas épargnée).

 

Le script est semé d’anecdotes et références à Hollywood, celui de jadis comme le contemporain – avec un name-dropping conséquent. Mais c’est pourtant sa cruauté, sa perversité aurais-je donc envie de dire, qui lui confère en définitive un statut résolument à part – et qui a pu choquer, à l’époque de sa sortie, même si, globalement, le film a été bien vite reconnu pour être un chef-d’œuvre. Ceci au travers d’une mise en abyme glaçante autant qu’audacieuse – qui aurait pu être fatale au film, mais s’avère en définitive une force essentielle. Car les auteurs, d’une certaine manière, empoignent Hollywood par le col, pour l’obliger à se regarder dans un miroir – lequel, bien loin de le mettre en valeur, exacerbe ses traits les plus saillants pour les révéler dans toute leur laideur. En ressort l’image vaguement répugnante d’une machine à produire des gloires factices, tout aussi prompte à révéler des talents supposés et à les auréoler d’un prestige de pacotille, lourd de fallacieuses promesses d’éternité, qu’à reléguer dans des placards oubliés et malodorants celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, ne parviennent pas à perdurer.

 

Question d’adaptation pour Norma Desmond – elle n’a pu se faire, elle la star du muet, à la diabolique évolution du cinéma parlant. Elle aura beau vanter, dans une triste illusion, les merveilles produites par l’expressivité des acteurs de son temps, leur permettant assurément de se passer de quelque chose d’aussi vain et irritant que des dialogues, le fait n’en est pas moins certain : elle est une relique du passé, et s’y complait bien trop pour s’en dégager.

 

Or c’était là le sort d’authentiques actrices et acteurs. La perversité, dès lors, consistait à offrir ce rôle à quelqu’un qui, pour le coup, ne ferait pas exactement dans la composition, mais jouerait bien volontiers de ses propres fantasmes et névroses. Même si Gloria Swanson avait semble-t-il su faire la part des choses, à la différence de certaines de ses rivales correspondant dès lors bien davantage à Norma Desmond (et qui avaient été approchées en premier lieu, mais avaient refusé le rôle…), il n’en reste pas moins qu’elle incarne le personnage avec un brio d’autant plus fascinant que sa performance a quelque chose de masochiste. Elle est une diva parfaite, et sa collection personnelle d’innombrables photos tout à sa gloire s’insère parfaitement dans le décor étouffant d’une fastueuse demeure qu’elle aurait très bien pu habiter – elle s’approprie ainsi le personnage au sens le plus fort : elle est littéralement elle-même.

 

Mais la perversité va plus loin. Avec notamment Erich Von Stroheim, dans le rôle de Max, le domestique – dont on comprend bien vite qu’il fut en son temps un réalisateur notoire et acclamé, qui avait lui-même fait tourner Norma Desmond (on en apprendra encore davantage sur son compte ultérieurement, le personnage en devenant étrangement touchant…). Or Erich Von Stroheim fut bel et bien ce réalisateur lui-même… et avait justement fait tourner Gloria Swanson ! La scène où Joe Gillis, Norma Desmond et Max regardent, dans le cinéma privé de la diva, un témoignage de sa gloire passée – c’est-à-dire bel et bien un film d’Erich Von Stroheim avec Gloria Swanson dans le rôle principal – n’en est que plus glaçante…

 

Et il y a d’autres « apparitions ». Ainsi celles des « figures de cire », ces autres stars d’antan qui jouent régulièrement au bridge avec Norma – autant d’acteurs jouant là encore leur propre rôle, et sans la moindre ambiguïté cette fois (contrairement aux personnages « refaits » de Norma et Max) : parmi eux, on reconnaît par exemple Buster Keaton, qui est bien appelé ainsi… Plus tard, lors d’une des scènes les plus émouvantes du film, ce sera au tour de Cecil B. DeMille d’apparaître dans le champ, et dans son propre rôle, pour plonger le film dans une nouvelle spirale d’autoréférence : le célèbre réalisateur, en plein tournage, accueille quelque peu gêné (mais tendre aussi, d’une certaine manière) Norma Desmond venue forcer l’entrée des studios de la Paramount pour imposer son script indigeste de Salomé ; or Cecil B. DeMille, présenté ici comme le principal réalisateur associé à Norma Desmond, était bel et bien celui qui avait révélé, dans la « vraie vie », Gloria Swanson… L’actrice, dans son rôle, y subit une scène aussi touchante qu’effroyable, quand les employés du studio la reconnaissent pour ce qu’elle était – dès lors que les spots sont braqués sur elle par un vieux camarade (et tant pis si un micro malencontreux l’agresse au passage)… Ce semblant de gloire ressurgissant de manière impromptue la conforte dans ses illusions de grandeur – et c’est ainsi cet ersatz ambigu de cinéma-vérité qui s’avère, au fond, le plus factice.

 

C’est probablement, à mes yeux en tout cas, une particularité étrange de ce film à part : pris en tant que tel, il est excellent ; mais réinséré dans son contexte, dans tout ce qui l’environne, dans ce qu’il implique et comment, dans du méta-machin si vous y tenez, il est encore plus fort. Il ne s’agit en effet pas de gloser ici sur de simples anecdotes de tournage, ou de s’en tenir à l’évocation amusée de tel ou tel caméo – on dépasse le simple gag ou clin d’œil pour découvrir une autre couche de ce qui fait le film, de ce qui contribue à son essence même.

 

Ce en quoi je tends à qualifier ce film de « pervers » – dans son audace initiale, dans son rapport à son sujet, dans son rapport aux spectateurs avides de sordide aussi. Le cynisme supposé du film, auquel on renvoie souvent, me paraît plus contestable – peut-être faut-il une bonne dose de cynisme pour se lancer dans un projet pareil, oui, mais le tableau final n’a à mon sens rien de cynique ; peut-être aussi dans la mesure où le personnage de Joe, qui se présente de lui-même comme étant volontiers cynique au départ, connaît une métamorphose au fil des séquences – métamorphose douloureuse, sans doute, mais révélant chez lui une sensibilité certaine, qui, pour n’avoir rien de commun avec une sensiblerie d’ailleurs hollywoodienne pour le coup, n’en crève pas moins l’écran à sa manière autrement fine.

 

Le résultat est fascinant – et étrangement intemporel, pour un film si marqué dans son époque, et traitant des conséquences qui lui étaient contemporaines du faste des décennies tout juste précédentes ; on aurait pu croire que la disparition de tous ces « acteurs » (au sens large, bien sûr) ferait à son tour du film de Billy Wilder un artefact dépassé, autant dire une relique, mais ce n’est certainement pas le cas. Il reste à ce jour une des plus belles paraboles de l’industrie du spectacle, et son traitement des gloires éphémères reste d’une actualité vaguement dérangeante, lui assurant pour quelque temps encore la perpétuation de son statut de chef-d’œuvre. Le procédé casse-gueule de la mise en abyme n’a jamais été aussi bien servi, après tout…

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Le Choix, de Paul J. McAuley

Publié le par Nébal

Le Choix, de Paul J. McAuley

McAULEY (Paul J.), Le Choix, [The Choice], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Gilles Goullet, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 82 p.

 

Le Bélial’ a tout récemment lancé une nouvelle collection, baptisée « Une Heure-Lumière », et accueillant dans son sein des novellas, a priori toutes inédites. Principe qui me paraissait alléchant, et j’ai eu globalement de bons à très bons échos des quatre premiers titres, un français (Dragon de Thomas Day) et trois anglo-saxons (Le Nexus du Docteur Erdmann de Nancy Kress, Cookie Monster de Vernor Vinge et Le Choix de Paul J. McAuley).

 

Pour découvrir la chose, j’ai jeté mon dévolu sur le quatrième titre, donc – parce que j’en avais eu des échos tout particulièrement positifs, et aussi, paradoxalement peut-être, parce que je n’ai jamais vraiment lu de Paul J. McAuley jusqu’à présent (voire jamais lu tout court ?), auteur qu’on m’a pourtant souvent recommandé, et dont j’ai conçu une image séduisante – peut-être erronée globalement ? Mais elle colle ici, en tout cas – d’une science-fiction mêlant élégamment « sense of wonder » aux connotations passablement « hard science » et, éventuellement, finesse psychologique teintée d’humanisme… Le meilleur de deux mondes, en somme. Mais je ne suis pas très sûr de moi, ici…

 

Le Choix, novella lauréate du prix Theodore Sturgeon 2012, s’inscrit dans un ensemble plus vaste de textes tournant autour du même univers (deux de ces nouvelles ont déjà été traduites en sus de celle-ci, une dans Bifrost et une autre dans l’anthologie consacrée au Nouveau Space Opera, semble-t-il). Elle se lit cependant parfaitement de manière indépendante, comme de juste.

 

Quelques mots, donc, sur cet univers : les humains ont sans surprise foutu un bordel colossal sur leur pauvre planète Terre, et l’apocalypse écologique leur tombe sur le coin de la gueule (notamment, le réchauffement climatique a grosso modo fait fondre la calotte glaciaire du Groenland, ce qui a entraîné une radicale montée des eaux – la novella se déroule ainsi dans une Angleterre méconnaissable, aux rivages en constante évolution, et où les hommes se sont tant bien que mal adaptés à la vie maritime sur des îlots isolés ; ce n’est pas encore le stade ultra-catastrophiste du Monde englouti de Ballard, hein, mais c’est… différent, quoi). Mais c’est alors que les extraterrestres ont fait leur apparition, comme un bien étrange Deus ex machina. Les premiers d’entre eux, les Jackaroos, ont rapidement entraîné d’autres espèces dans leur sillage, et sont venus en aide à l’humanité, en lui fournissant par ailleurs une éventuelle échappatoire via un réseau de trous de vers permettant d’accéder à des exoplanètes ; depuis, cependant, ces extraterrestres ont peu ou prou disparu… Et s’ils n’ont du coup pas tout à fait l’indifférence à l’égard des humains des pique-niqueurs de Stalker, ils n’en ont pas moins, comme eux, semé derrière eux leur lot d’artefacts incompréhensibles, qui fascinent autant qu’ils inquiètent une humanité dépassée – et par ailleurs très clivée dans son appréhension des « sauveurs » extraterrestres : s’ils ont séduit un certain nombre de Terriens désireux de suivre leurs traces quasi divines, tout aussi nombreux sont ceux qui refusent toute ingérence dans leurs affaires de la part de ces étrangers malvenus – « ET go home ! »

 

La novella adopte le point de vue de Lucas, un ado anglais qui s’est fait à la vie maritime et a conçu de lui-même un petit voilier. Il s’occupe par ailleurs de sa mère, une militante écologiste radicale adepte des réseaux sociaux mais devenue impotente du fait d’une maladie qu’elle n’entend pas soigner autrement qu’avec les potions d’une « sorcière » locale – elle est sans surprise farouchement hostile aux extraterrestres, a longuement milité dans ce sens et a élevé son fils dans cette optique.

 

Damian, qui a approximativement le même âge que Lucas, est son meilleur ami. Il est le fils du propriétaire d’une ferme crevettière, brute épaisse qui le bat pour un oui, pour un non. Il s’est sans doute fait à cette vie misérable, du moins le prétend-il, mais on devine bien vite en lui un désir exacerbé et fort compréhensible de fuite – vers l’infini et au-delà, le cas échéant.

 

Or un artefact extraterrestre (baptisé « dragon », mais pas grand-chose à voir avec Smaug et consorts) s’est échoué non loin, fournissant une distraction bienvenue aux autochtones. Damian demande donc à Lucas de se rendre sur place à bord de son bateau, histoire de profiter du spectacle…

 

Les deux garçons se lancent dans cette « aventure », mais sans doute dans une optique bien différente : Damian voit dans le dragon la clé des étoiles, évocatrice d’un autre monde, infiniment loin de son existence injuste et de ce père abusif qui lui fait souffrir quotidiennement le martyre – là où Lucas est plus perplexe, disons (probablement sans être aussi borné que sa militante de mère, cela dit). Mais les conséquences de leur excursion seront bien plus graves que tout ce qu’ils pouvaient imaginer…

 

… et le lecteur aussi, peut-être. Après une mise en situation relativement classique, le récit prend tout d’abord son temps, au rythme du voilier s’approchant lentement de l’artefact ; le tempo reste assez nonchalant une fois les deux ados arrivés sur place… Puis le rythme change radicalement, et la novella passe à une succession de saynètes, généralement douloureuses, et qui m’ont fait l’effet d’être plutôt inattendues : le récit, sans opérer pour autant de bouleversement artificiel, et tout en obéissant à une logique interne sans doute discernable dès les premières pages et jamais mise en défaut, emprunte des voies éventuellement surprenantes, lui permettant d’affirmer son propos avec une force insoupçonnée.

 

La novella bénéficie bel et bien de cette optique « humaniste », voire « intimiste », supposée un peu gratuitement plus haut. Si le « sense of wonder » est là, incarné dans le dragon incompréhensible, le récit reste cependant à hauteur d’homme (ou d’ado). Les portraits sont assez fins, au-delà des clichés que l’on pouvait craindre à la mise en place ; et la tonalité douce-amère de l’ensemble tempère la noirceur du propos global d’une manière astucieuse et bien vue.

 

Sans aller jusqu’à faire de ce Choix un chef-d’œuvre indispensable, on l’appréciera pour ce qu’il est : un récit imbriquant rêve et amertume avec une sensibilité fort appréciable. Je reviens bientôt sur les autres titres inauguraux de cette collection « Une Heure-Lumière », mais ce premier contact s’est avéré plus que sympathique.

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Le Guide Howard, de Patrice Louinet

Publié le par Nébal

Le Guide Howard, de Patrice Louinet

LOUINET (Patrice), Le Guide Howard, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2015, 277 p.

 

Avec le temps, les « petits guides » publiés par ActuSF ont pris de l’ampleur, et c’est pas plus mal. Les dernières publications dans cette série sont autrement plus alléchantes que les premières tentatives bien trop lapidaires – faudrait d’ailleurs que je me fasse celui sur l’uchronie, tiens –, et ce Guide Howard concocté par ZE spécialiste français (et même mondial) de l’auteur, Patrice Louinet, en est une illustration éloquente – et d’autant plus bienvenue, sans doute, qu’elle peut à certains égards surprendre : c’est le deuxième guide ActuSF consacré à un unique auteur, après celui sur l’inévitable Philip K. Dick – mais si la postérité du Texan, avec tout ce qu’elle peut avoir d’ambigu, en même temps, justifie amplement l’entreprise, le fait est qu’on est encore en pleine redécouverte du personnage comme de son œuvre, les deux ayant longtemps pâti des mensonges et manipulations de margoulins en tout genre – le principal étant Lyon Sprague de Camp (qui avait également sévi quant au camarade Lovecraft, tiens…), qui s’en prend ici plein la poire, sans surprise mais à juste titre… Aussi l’œuvre de Robert E. Howard, malgré des antécédents légendaires via notamment François Truchaud et NéO, est-elle encore mal connue en France – et cantonnée aujourd’hui pour l’essentiel aux superbes éditions chez Bragelonne de bon nombre de ses récits, et pas seulement ceux relevant de la fantasy ou du fantastique, d’ailleurs ; superbes éditions par ailleurs coordonnées et traduites par Patrice Louinet himself… Il y a là peut-être un vague paradoxe : si l’on excepte le « best of » des récits de Conan repris en Milady, le lecteur français ne dispose pas d’éditions « populaires » d’un auteur qui le fut assurément, mais seulement d’ambitieux volumes « scientifiques » ; mais cela fait peut-être partie du problème, témoignant là encore de ce que l’auteur est à redécouvrir – et à intégrer pour ce qu’il fut vraiment.

 

Dès lors, on ne s’étonnera guère du parti-pris de Patrice Louinet, consistant – avant même toute biographie, celle-ci ne vient que plus tard, et s’avère comme de juste irréprochable (mais pouvant être complétée, si je ne m’abuse, par celle, plus ample, figurant dans le très chouette volume Échos de Cimmérie) – à tordre d’emblée le cou à quelques préjugés concernant Howard ; autant d’héritages regrettables des mensonges de Lyon Sprague de Camp, notamment, mais aussi d’erreurs d’analyse tenant à ce que l’on s’est longtemps basé sur des œuvres d’inspiration howardienne plutôt qu’émanant véritablement de l’auteur, pour juger globalement ce dernier sans même jeter un œil aux textes de référence – ici, la BD de Marvel et le film de John Milius ont incontestablement joué un grand rôle ; et Patrice Louinet se montre du coup régulièrement narquois… Plus loin, son très bref chapitre sur « Howard au cinéma » consiste ainsi en une unique phrase : « Il n’existe à ce jour aucune adaptation d’un texte de Howard au cinéma. » Bien sûr, après ce charmant trollage, l’auteur concède qu’il y a eu çà et là des inspirations, ou du moins que des œuvres ont usé de noms howardiens… Attitude bien compréhensible, et évidemment légitime, dès lors que l’on entend, à l’instar de Patrice Louinet ici, s’en tenir à Howard même ; ce qui ne m’empêchera pas de conserver des souvenirs émerveillés des séries conanesques de la Marvel – qui m’ont fait découvrir le personnage, certes « slip de fourrure » – et plus encore du film Conan le Barbare, qui, pour être l’œuvre d’un « fasciste zen » autoproclamé trippant sur Gengis Khan, n’en reste pas moins à mes yeux, et de loin, la meilleure œuvre de fantasy cinématographique – sans véritable concurrence encore à ce jour (n’en déplaise aux apôtres des peterjacksonneries hobbitesques – dont le rapport à Tolkien pourrait d’ailleurs être commenté, j’imagine).

 

Le plan de cet ouvrage a cependant quelque chose de déconcertant, au-delà de cette relégation de la traditionnelle biographie aux pages 105-132 ; mais c’est que Patrice Louinet entend mettre en avant cette dimension « guide » plutôt que de donner un « essai » à proprement parler – d’où, peut-être, une vague impression de bric et de broc, finalement guère dommageable. Aussi, une part importante de ce livre consiste-t-elle stricto sensu en un guide de lecture, examinant récit après récit ce que le lecteur, qu’il soit déjà fan ou entreprenne timidement de découvrir cette œuvre étonnamment prolifique pour une période aussi brève, ferait bien de lire en priorité – « Les vingt nouvelles qu’il faut avoir lu (et pourquoi) », pp. 51-102, résumées et commentées en une ou deux pages chacune –, ce qu’il lirait également avec profit au-delà de ces essentiels – « Vingt autres textes qui méritent aussi votre attention », pp. 137-167 –, et quelques mots laconiques sur d’autres nouvelles pour conclure.

 

Ce guide de lecture, très enthousiaste, témoigne d’une éloquente passion pour l’œuvre de Howard, au sens large – bien évidemment, il ne s’agit pas ici de s’arrêter au seul Conan, le barbare qui cacherait la horde : le préjugé à ce sujet, faisant de Conan un personnage « à part » dans la production de l’auteur, et sous-entendant vaguement une qualité « supérieure » dans les récits consacrés au Cimmérien, est combattu d’emblée, et à bon droit. Les autres personnages récurrents sont examinés (tels Kull, Solomon Kane, Bran Mak Morn – qui est peut-être mon préféré, au fond, le volume qui lui avait été consacré m'avait vraiment séduit –, Steve Costigan, etc.), et tout autant bien sûr les nombreux textes « indépendants ». Ces brefs commentaires, toujours pertinents – même si très laudateurs, forcément (ou pas ?) –, remplissent en tout cas parfaitement leur office : ils illustrent tant le travail acharné que la singularité d’un auteur rattaché aux pulps, mais qui n’en avait pas moins quelque chose d’iconoclaste y compris dans ce milieu, et savait se montrer inventif au-delà du jeu des influences – qui l’affectait, mais qu’il savait rapidement dépasser, globalement ; et tout ça donne une sacrée envie de lire et relire… Faut d’ailleurs que je m’y remette, moi, j’ai pris du retard – attendent dans ma bibliothèque Les Ombres de Canaan, Almuric, El Borak et Agnès la Noire… Je vais tâcher d’y remédier dans les semaines qui viennent.

 

Cette passion pour l’œuvre ressort aussi dans une profonde empathie à l’égard de l’auteur envisagé à son tour en tant que personnage – tout en balayant donc les mensonges des époux De Camp, qui en faisaient par exemple un enfant chétif et malheureux, et plus tard, en conséquence directe, un psychotique au dernier degré. Comme pour son comparse Lovecraft (qu’il n’a jamais rencontré malgré une correspondance abondante), on ne peut pas vraiment dire que la (très courte…) vie de Robert E. Howard a quelque chose de foncièrement palpitant, mais elle intrigue néanmoins, au point d’avoir pu devenir un sujet proprement littéraire, ainsi dans un important ouvrage qui lui fut consacré par sa fiancée Novalyne Price. Là encore, les présupposés – dans un sens ou dans l’autre, d’ailleurs – ont longtemps nui à l’appréhension au plus près de la personnalité réelle de Howard ; d’autant que sa vie, probablement plus encore sa mort, ont été à certains égards mises en scène (y compris par son propre père !). Il n’en reste pas moins, au-delà des dérives psychologisantes (à base d’Œdipe et d’asexualité… comme pour Lovecraft, tiens ?) effectivement condamnables dès lors qu’elles procédaient d’une distorsion de la réalité au seul service d’une image à susciter, entretenir et colporter, que l’auteur garde à certains égards une aura de mystère vaguement perturbante – notamment, donc, en ce qui concerne son suicide…

 

Le Guide Howard, au-delà de ces grandes rubriques, comprend encore d’autres éléments, plus discrets mais pas moins intéressants – sans surprise, je relève notamment ces quelques commentaires concernant sa correspondance avec Lovecraft (et plus largement son rapport au gentleman de Providence), dont quelques extraits éloquents sont par ailleurs fournis – balayant notamment, s’il en était encore besoin, le cliché d’un Howard « fasciste » (ce qu’il n’était certainement pas, à l’évidence – on relèvera au passage quelques lignes lucides et tempérées sur son racisme, d’emblée affiché, et à bon droit, comme étant une tout autre question). Enfin, l’ouvrage comprend quelques suggestions de lecture permettant à l’amateur d’aller plus loin – et dresse, comme un contrepoids nécessaire à la noire statue de Lyon Sprague de Camp, un éloge de Glenn Lord, englobant dans un sens tous les lecteurs passionnés qui, à son instar, ont travaillé contre vents et marées pour rétablir l’œuvre howardienne ainsi que l’auteur dans ce qu’ils étaient réellement… Entreprise encore en cours, et dont on espère qu’elle continuera à porter ses fruits.

 

Un très chouette guide, donc. Passionnant autant que passionné, par ailleurs d’un sérieux irréprochable ; utile au néophyte, parlant à l’initié… Le Guide Howard remplit pleinement son ouvrage.

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Kult

Publié le par Nébal

Kult

Kult, [Kult], Ludis, 1993 [1995], 256 p.

 

Kult, pour moi, c’est l’histoire d’une fascination un brin sordide. En tout cas, quand le jeu est paru (cette édition française date de 1995 ; on notera au passage le bordel dans l’histoire éditoriale du titre, passant par des éditions suédoises – la langue d’origine –, anglo-saxonnes et françaises peu ou prou toutes différentes), l’avertissement passablement racoleur en couverture, « Ce jeu n’est pas recommandé au moins de 16 ans », ne pouvait pas me laisser indifférent : forcément, j’avais moins de seize ans… Mais bizarrement ou pas, je n’ai pas sauté le pas à l’époque (quand bien même, chez le même éditeur français, Ludis, du coup un brin connoté, je me suis ultérieurement procuré Wraith, qui vaut aussi son pesant de glauquerie…). Peut-être cet avertissement n’est-il pas totalement gratuit, même si je n’en suis pas tout à fait convaincu… On peut quand même supposer à bon droit que des joueurs matures sont un atout certain, voire un prérequis, pour un jeu à l’imaginaire aussi marqué ; dans ce sens-là, peut-être, alors : il ne s’agirait dès lors pas d’ « interdire » ce jeu aux moins de seize ans en craignant hypocritement de choquer les pauv’ petits, mais simplement de constater que les pauv’ petits en question n’ont probablement pas encore développé la mentalité nécessaire pour pleinement s’immerger dans tout ce qui fait le sel du jeu, et ainsi en tirer le meilleur – loin du seul festival de grand-guignol teinté de nihilisme morbide adulescent toujours à craindre en l’espèce, sans doute… avec le risque d’absurde bourrinade que cela implique.

 

Il n’en reste pas moins que cette pseudo-polémique de l’époque a ancré ce jeu dans mon imaginaire – sans que j’en sache forcément grand-chose, pourtant… La couverture a joué aussi, sublime (le reste de la gamme n’était pas vraiment à la hauteur pour ce que j’en sais, et, dans le présent volume, si les illustrations plus-ou-moins-noir-et-blanc ne sont pas mauvaises en tant que telles, elles manquent cependant de lisibilité – outre qu’on ne sait pas toujours très bien ce qu’elles illustrent au juste… Quant aux illustrations couleurs intérieures, elles sont tout simplement atroces). Du coup, j’ai conservé dans un petit coin de mon crâne l’idée de tenter l’expérience un jour. Parce que cette glauquerie générale m’intriguait et me séduisait ; aussi parce que j’étais bien tenté de trouver un jeu de rôle d’horreur contemporain un peu « sale », loin de mon L’Appel de Cthulhu habituel (sous sa forme la plus classique, disons), et que le peu que je savais de Kult m’évoquait un Clive Barker en bonne forme – impression vite confirmée à la lecture du bouquin, c’est vraiment la référence essentielle du jeu (jusque dans certains clins d’œil très appuyés – ainsi, je suppose qu’il n’y a aucun hasard dans le fait que le détective du surnaturel que l’on suit régulièrement dans les textes d’ambiance et les exemples de jeu soit prénommé Harry…) ; la lecture navrante des toutes récentes Évangiles Écarlates dudit auteur, paradoxalement ou pas, m’a conforté dans l’envie de tenter l’expérience – avec l’arrogante conviction qu’on pouvait sans doute, que je pouvais sans doute, à l’instar de l’artiste pluridisciplinaire dans ses œuvres, faire bien mieux que ça – faut pas gâcher… Et puis, de manière plus générale, je cherchais une bonne campagne « écrite » pour jouer en parallèle de ma chronique perso d’Imperium et de mes investigations lovecraftiennes hebdomadaires (en tant que joueur cette fois) ; Or Taroticum (que je lis prochainement, du coup) avait l’air d’avoir plutôt bonne réputation…

 

Des renseignements pris çà et là, au cas où, m’ont donné des sons de cloches très divers : globalement, tout le monde ou presque s’accordait à louer le background et à défoncer le système de règles ; il y a eu des hauts et des bas dans les appréciations, quelques attaques perfides ayant en fin de compte amené les fans hardcore à faire l’apologie de la chose – pour son ambiance, pour sa maturité, pour les souvenirs de personnages ou de campagnes extraordinaires qui allaient avec… Je me tâtais, hésitant à jeter peut-être aussi un œil à Within, autrement récent (ce que je vais peut-être tenter quand même un de ces jours), mais ces dernières appréciations, et un arrivage bienvenu du livre de base et de Taroticum dans ma boutique de VPC habituelle, m’ont fait franchir le pas…

 

Kult, donc. Un bouquin d’environ 250 pages, noir et blanc pour l’essentiel, composé à partir d’éléments originaux distincts (dans une trentaine de chapitres qui se chevauchent ou s’enchaînent parfois étrangement), traduit plus ou moins habilement (et relu de même). Très vite, une impression s’en est dégagée (enfin, après la confirmation essentielle que ceci était très barkerien) : l’ensemble n’est pas vraiment d’une clarté à toute épreuve… Les premiers aperçus de l’univers sont ainsi nécessairement flous et même abstraits – ce qui peut se concevoir, certes, pour un jeu « à secrets », alors admettons. Plus gênant, les éléments de règles (au-delà de la base : jet de compétence au d20, faut faire en dessous de son score, y a des modificateurs, la marge de réussite est cruciale, en cas d’opposition ce sont les marges que l’on compare – jusqu’ici tout va bien) ne brillent pas toujours par la pédagogie, loin de là ; à vrai dire dès les chapitres consacrés à la création de personnage, on peut, en cas d’attention juste un brin défaillante, perdre un tantinet le fil… Cela dit, au-delà des exemples « archétypaux » fournis au cas où, ce qui caractérise cette phase du jeu, c’est sans doute son extrême liberté – avec plein de points de compétence à répartir en gros comme on veut, en prenant toutefois en compte que certains scores, primordiaux, déterminent pour une bonne part les secondaires. Bref : faut faire son marché, et donc quelques calculs. Plus intéressants, mais participant de la même liberté globale, les classiques atouts et handicaps (on parle ici d’Avantages et de Faiblesses – même si plus tard on peut y ajouter des distinctions supplémentaires) sont ici d’une grande importance, à au moins deux titres : d’une part, ils déterminent l’Équilibre Mental du personnage, fluctuant, et fondamental dans le jeu (notamment en ce qu’un score trop faible, dans les négatifs, mais aussi – plus surprenant mais bien vu – trop élevé, a une influence directe sur les capacités du personnages, sur la manière dont on le perçoit, mais aussi – et c’est surtout ça qui me paraît alléchant à la lecture – sur la perception que le PJ a du monde, de l’espace, du temps, éléments cruciaux dans ce jeu ayant l’illusion pour thématique centrale) ; d’autre part, les Faiblesses (surtout) sont amenées à avoir une importance essentielle en jeu quand le personnage, pour une raison ou une autre, « craque » : on l’a souvent dit, et ça me paraît assez juste à la lecture de ce seul livre de base, dans Kult l’horreur est pour une bonne part « intérieure » ; au-delà des manifestations surnaturelles extérieures, pour le principe, le jeu exprime le cauchemar ultime dans une lutte perpétuelle du PJ contre ses mauvais penchants… Un autre aspect de la fiche de personnage (en quatre feuillets, WTF ?) est d’ailleurs le Sombre Secret que porte le PJ – que celui-ci, par exemple, soit la victime d’une malédiction, ait commis un crime particulièrement horrible, ou encore ait servi de cobaye pour de terrifiantes expériences médicales…

 

Jusqu’ici tout va bien – en gros. On peut bien s’étonner de la persistance de quelques archaïsmes dont on se demande un peu ce qu’ils foutent là, certes : des règles pour l’encombrement ou encore la vitesse de déplacement (dont je n’ai jamais vraiment vu l’intérêt hors donjonnerie – et à vrai dire, même là…), une détermination chiffrée du niveau de vie (en francs, eh…), ce genre de choses… Parfois, tout cela a sans doute un côté un peu trop matheux, pas forcément très bienvenu, a fortiori pour un jeu tel que Kult – que je vois plus du côté de l’ambiance, et je crains toujours qu’un excès de précision lui soit nuisible… Et puis il y a la partie de la fiche (une feuille entière sur quatre !) qui entre en résonnance avec les règles sur l’inévitable combat, et plus largement les blessures et la guérison ; là, j’ai craint le pire… et à raison, faut croire.

 

Bon. Je ne suis globalement pas fan des bastons, hein. Du coup, en tant que MJ, je me contente un peu (à tort sans doute) du minimum syndical en la matière – d’autant que je m’embrouille vite dans les systèmes trop complexes : je déteste avoir à prendre en compte, ailleurs que sur mon PC où la machine calcule tout ça pour moi, des dizaines de paramètres tactiques et à multiplier les jets de dés ; ça me fait chier, et je ne sais pas faire. Ce n’est pas le système de Kult en la matière qui va me réconcilier avec la baston rôlistique : à ce stade, je l’ai trouvé tout bonnement absurde… Pas mal de paramètres à prendre en compte, donc (y compris bonus à l’initiative, bonus aux dégâts, ce genre de caractéristiques dérivées dont je ne m’explique pas toujours très bien la présence ici), des règles pour le combat à distance relativement OK, d’autres pour le corps à corps pas hyper limpides… Et un système de blessures improbable, passant systématiquement par la localisation des coups, avec les effets particuliers que cela induit, et distinguant plusieurs types de blessures (superficielles, légères, graves, mortelles) se convertissant les unes dans les autres, mais selon un barème variable pour chaque personnage, dépendant de son score de Constitution – ce qui nécessite a priori quelques calculs supplémentaires dont je redoute vraiment qu’ils viennent nuire à la fluidité de l’action, d’autant qu’il faut y ajouter ceux concernant la perte d’Endurance, correspondant peu ou prou à la fatigue… Je ne vois vraiment pas l’intérêt d’un système aussi tordu et « précis » (à sa manière bien lourde) – de manière générale, et a fortiori dans un jeu où je ne compte vraiment pas mettre le combat au cœur des péripéties. Certains s’en accommoderont sans doute, qui écumeront le catalogue d’armes absurdement détaillé des pages 93 à 104, mais pas moi – vraiment pas.

 

Or cet excès de précision se retrouve en d’autres occasions, pour des sujets plus intéressants dans l’absolu, mais qui perdent du coup de leur pertinence en jeu, tant cette lourdeur se montre dissuasive. Il y a aussi, de manière assez récurrente, des absurdités façon grobillesques détaillant des cas particuliers ou donnant des caractéristiques dans l’hypothèse hautement improbable où se présenteraient certains phénomènes que je n’arrive pas à concevoir, même à très, très haut niveau : ainsi des caractéristiques chiffrées des créatures plus ou moins divines dont on entend parler çà et là (Astaroth, les Archontes, les Anges de la Mort…), ce qui me paraît au moins aussi absurde que de donner des scores de Force et de Constitution pour Cthulhu ou Yog-Sothoth (voyez le Malleus Monstrorum…). Mais il en va de même pour l’Éveil (imaginant des personnages arrivant aux scores démesurés de -500 ou +500 en Équilibre Mental, sérieux ?), ou encore pour des choses très alléchantes sur le papier, mais dont je doute qu’elles puissent se montrer véritablement utiles en jeu (par exemple, le contrôle de ses rêves, ou encore la manipulation de l’espace et du temps – tout ça m’emballe énormément, ça fait partie des originalités sympathiques de Kult, mais peut-on vraiment en arriver là ? On évoque des scores démentiels…).

 

Côté système, Kult me paraît donc effectivement foireux, et c’est bien regrettable – si jamais j’y joue un de ces jours, je doute que ce soit « by the book »…

 

Et puis il y a le background. Alors, attention au cas où, les gens, ou plus précisément les joueurs, je ne suis pas certain de SPOILER à proprement parler (enfin, je vais révéler quelques éléments utiles à l’appréciation du background quand même, donc…), mais les critiques lues ici ou là (bon, notamment sur le GRoG) prenant leurs précautions à cet égard, méfiez-vous éventuellement.

 

En fait de background, Kult propose pour l’essentiel une cosmogonie – ce qui, dans l’absolu, ne l’éloigne pas forcément de L’Appel de Cthulhu, pour le coup ; cependant, dans ses sources comme dans ses implications, cela n’a rien à voir. Pas de « weird science » ici, et la philosophie au cœur du jeu est l’antithèse même du matérialisme mécaniste : dans Kult, le Rationalisme est une Faiblesse – tout est dit. Le jeu, outre son esthétique barkerienne, s’inspire de sources mystiques voire ésotériques. Le fond est sans doute judéo-chrétien à bien des égards (encore que la thématique de l’illusion puisse avoir quelque chose d’hindou, mais je dis peut-être des bêtises), mais tel qu’il a été réinterprété notamment via la Gnose et la Kabbale.

 

Je résume l’idée de base, à gros traits : l’homme avait en lui quelque chose de divin, qui s’est perdu au fil des siècles. Une mystérieuse entité, le Démiurge, a en effet « emprisonné » l’homme, qui n’en a normalement pas conscience, dans un complexe système de geôles, une « Machine » impliquant plusieurs mondes (l’Élysée est le monde que nous connaissons – ou croyons connaître –, mais il faut y rajouter l’Enfer et les innombrables Purgatoires, les Limbes qui sont grosso modo le monde du rêve, Metropolis la cité originelle hors du temps et de l’espace, dont toutes les autres ne sont que des reflets, ou encore le Labyrinthe souterrain qui relie plus ou moins les mondes entre eux…). Surtout, l’homme est enfermé dans une réalité tronquée, illusoire par essence – cette illusion fondamentale coupant donc l’homme du réel, de la « vraie Réalité » comme ils disent, et le maintenant en captivité. Le sort de l’homme, créature déchue, n’est du coup guère enviable… Cela dit, au-delà de la punchline du jeu (« La Mort n’est que le Commencement… »), il n’est vraiment pas nécessaire de périr pour souffrir des horreurs sans nom que dissimule en principe l’illusion. Comme dit plus haut, le PJ doit lutter sans cesse contre lui-même, ses mauvais instincts, et de plus en plus à mesure qu’il prend conscience de l’irréalité de ce qu’il croyait acquis – un mécanisme, en plus complexe peut-être, en plus pertinent probablement, pouvant renvoyer à la classique Santé Mentale de L’Appel de Cthulhu, mais avec des implications d’un autre ordre, quand bien même au moins aussi terribles. Mais des événements surnaturels extérieurs, par exemple l’intervention d’étranges créatures tels que les Razides ou Népharites (honnêtement, je me paume encore dans le lexique, assez velu…), peuvent certes précipiter les PJ « captifs » dans la folie la plus insoutenable… ou réconfortante ?

 

La croyance religieuse a longtemps joué un rôle essentiel dans la perpétuation de l’illusion. Les choses changent, cependant – grosso modo depuis deux siècles, après que les Lumières ont radicalement chamboulé quelques prétendus acquis en Occident. L’illusion se fissure toujours un peu plus… d’autant que le Démiurge a disparu, laissant un gros bordel derrière lui – avec ses serviteurs, les Archontes (nommés d’après les sefirots de la Kabbale), qui se frittent entre eux, et son double maléfique (aha) Astaroth qui frétille d’ambition dans l’Enfer dont il a la garde, tandis que ses propres serviteurs, les Anges de la Mort, complotent en permanence…

 

Cette cosmogonie, bien détaillée, parfois encore bien abstraite cependant, s’appuie en outre sur la description des différents mondes qu’elle implique. Je ne suis pas certain de bien voir comment gérer le passage d’un monde à l’autre (dans des conseils au MJ, les auteurs recommandent pourtant d’insister là-dessus…), et la représentation de ces divers éléments est généralement obscure ; il y a sans doute des choses à creuser, pour chacun – même si une bonne compréhension, au-delà du seul et indispensable Élysée, de Metropolis et de l’Enfer est sans doute essentielle pour suivre une trame fondamentale à même de s’exprimer pleinement en campagne ; les Limbes et le Labyrinthe me paraissent obéir à des critères un peu différents, mais ce n’est là qu’un ressenti après première lecture, je peux faire fausse route (probablement, d’ailleurs).

 

On trouve, au-delà, des éléments fascinants sur les implications de l’illusion en ce qui concerne, par exemple, les rêves, ou encore la perception du temps et de l’espace – des trucs très alléchants mais d’un emploi probablement délicat, j’en ai causé plus haut. De même pour la folie et la « passion » (sexuelle), mais ça m’a moins emballé… Il faut aussi envisager la problématique de l’Éveil, une sorte de prise de conscience totale doublée d’une maîtrise parfaite, censément accessible « par le bas » (Voie des Ténèbres) ou « par le haut » (Voie de la Lumière), mais dont je ne crois pas un seul instant qu’elle puisse concerner les PJ (mais ça peut fournir des PNJ utiles, éventuellement).

 

Tout cela est globalement très intéressant… mais je ne suis pas bien sûr de voir comment en faire usage au mieux. D’autant qu’il serait sans doute bienvenu de s’éloigner de la base relativement commune (horreur + conspiration) pour vraiment mettre en scène tout ce que l’univers de Kult peut avoir de singulier, jusque dans son esthétique malsaine… La thématique de l’illusion pouvant par ailleurs être problématique – une fois que les joueurs ont commencé à percer le voile, l’intérêt reste-t-il ? J’aurais tendance à dire que oui (sinon, cela ferait des décennies que plus personne ne jouerait à L’Appel de Cthulhu, voire à Vampire…), mais peut-être.

 

Là, il n’y a pas de mystères, il me faudra jeter un œil à des scénarios. Je ne tarderai donc pas à lire Taroticum, qui a semble-t-il plutôt bonne presse (même si on lui reproche généralement un certain dirigisme). Dans l’immédiat, ce livre se conclut par « Et In Arcadia Ego », qui me paraît plus ou moins pertinent en guise de scénario d’introduction. Alors attention, là oui, je SPOILE : les PJ sont invités chez un vieil ami à l’agonie (point de départ à peu près aussi original que le testament de l’Oncle Machin dans L’Appel de Cthulhu…), en l’occurrence un professeur et esthète homosexuel ravagé par le sida (glauquerie « mature » un brin appuyée, quoi) ; progressivement, les personnages seront engloutis par les rêves de leur hôte, qui ont par ailleurs attiré l’attention d’une créature maléfique… L’idée de mettre l’accent sur le rêve, ici, me conforte dans l’impression que le jeu sur les Limbes et tout ce qui va avec tient quelque peu de « l’à-côté » par rapport à une trame impliquant Metropolis ou l’Enfer ; cela peut cependant donner des choses intéressantes… à ceci près que les PJ n’ont pas forcément grand-chose à faire ici (le scénario est découpé en journées d’abord parfaitement vides…), et que l’affrontement inéluctable avec la bestiole onirique (même tempéré) me paraît bien convenu et guère enthousiasmant… Il faut vraiment jouer sur les spécificités du rêve, et le contrôle relatif que les PJ peuvent en avoir. Alors peut-être…

 

Au final ? Eh bien, je ne sais pas trop quoi en penser… Enfin, si : le système est largement à chier. Pour le reste… Je ne sais pas. L’ambiance me plaît bien – beaucoup, même – mais je ne suis pas certain de bien voir ce qu’il est possible d’en faire… Ça demande sans doute à être approfondi. On verra donc bientôt avec Taroticum.

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Zaï Zaï Zaï Zaï, de Fabcaro

Publié le par Nébal

Zaï Zaï Zaï Zaï, de Fabcaro

FABCARO, Zaï Zaï Zaï Zaï, Saint-Jean de Védas, 6 Pieds sous terre, coll. Monotrème (Mini), 2015, 72 p.

 

Alors, oui, la BD françouaise rigolote d’auteur, j’y connaissions reun, moué… Ou presque – il y a peut-être des choses, chez L’Association ou Les Requins Marteaux par exemple, histoire de se montrer original, qui ont pu parvenir jusqu’à moi… Pas grand-chose de plus. Mais, parfois, une BD en particulier connaît un succès grandissant chez mes camarades autrement mieux informés, m’incitant à y jeter un œil ignare – quand bien même un peu par hasard.

 

Par exemple, Zaï Zaï Zaï Zaï – que ce titre est improbable, au moins autant qu’un succès planétaire de Joe Dassin –, BD du semble-t-il assez prolifique Fabcaro, qui la qualifie d’emblée de « road movie » (bon…). Je n’avais jamais entendu parler, ni de Fabcaro, ni des éditions 6 Pieds sous terre, inculte de moi, mais cette BD précisément avait largement séduit autour de ma personne, et plus loin encore comme de juste.

 

Ça méritait bien que j’y jette un œil – et l’occasion se présentant… Le bilan est sans appel : c’est effectivement excellentissime. Ça faisait très, très longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi drôle, et en même temps pertinent – avec en outre un dessin très intéressant, qu’on n’associerait peut-être pas immédiatement, dans nos clichés, à ce genre de récit, mais qui se révèle tout simplement parfait.

 

Cela dit, en parler s’annonce difficile, je ne sais pas vraiment quoi en dire…

 

Bon, la base : un jeune homme – qu’on apprendra bientôt, horreur glauque, être un AUTEUR DE BD (de ces gens, donc, qui ne sont pas comme nous, dont les coutumes sont étranges et incompréhensibles, et dont, du coup, on ne se méfie jamais assez) – fait ses courses au supermarché, mais, patatras ! s’aperçoit, arrivé à la caisse, qu’il a oublié sa carte de fidélité… Ce crime atroce déchaîne l’ire des employés, qui tentent immédiatement de maîtriser le dangereux contrevenant – lequel parvient pourtant à s’enfuir. Mais le forcené asocial est alors seul, sur la route, face à une société unanimement hostile, et l’affaire, de sordide fait-divers qu’elle était à l’origine, acquiert bien vite une dimension nationale, les politiques et les médias s’en mêlant…

 

Le point de départ est sacrément absurde, oui, et donne le ton de la suite. C’est du nonsense à l’état pur, avec quelque chose de British et probablement monty-pythonesque, sans doute. Et, comme de juste, ça participe aussi d’un discours, disons, « politique », finalement presque aussi terrifiant qu’hilarant – avec peut-être même une vague ombre kafkaïenne pour faire bonne mesure.

 

La succession des gags (généralement en une planche, parfois deux) est aussi frénétique qu’efficace, multipliant les délires improbables et pourtant si bien vus. Cela reste parfois à un niveau relativement « léger », sans trop d’implications au-delà du seul rire – on y découvre ainsi comment on peut menacer quelqu’un de faire une roulade arrière, ou en brandissant un poireau, ou encore combien Balavoine s’avère redoutable au karaoké, mais peut-être plus « Mon fils, ma bataille » que « Le Chanteur ». Parfois (souvent), cependant, les gags révèlent une sous-couche critique très pertinente – surtout quand il s’agit de laisser la parole aux politiques et aux médias : on y joint ses doigts pour appuyer son propos devant la caméra, on y interroge des envoyés spéciaux qui ne savent absolument rien mais font de leurs supputations gratuites et racoleuses autant d’ « informations », ou on réalise des micros-trottoirs biaisés, les questions des journaleux déterminant les réponses convenues des quidams – autant de choses qui n’arrivent absolument jamais dans notre beau pays d’en France d’aujourd’hui. Au-delà, lesdits quidams peuvent s’avérer dangereux sans même qu’on les y incite ; ainsi de ce barman à la lucidité exemplaire, discernant derrière le moindre problème la responsabilité inéluctable des Juifs (l’enchaînement Râteau-Torah-Juifs restera à jamais gravé dans ma mémoire).

 

Et tout ça marche parfaitement bien. C’est drôle (très), c’est bien vu (très) – oui, c’est excellent ; à se pisser dessus, à vrai dire. Un vrai moment de bonheur, avec pourtant tout ce qu’il contient de… ben, « noirceur », en fait – grinçante et désabusée, face à la bêtise du quotidien, rarement aussi bien mise en scène.

 

J’ai adoré, et ne vois pas grand-chose à reprocher à Zaï Zaï Zaï Zaï – tout au plus, très vaguement mais au fond je n’y attache plus d’importance maintenant, un brin de scepticisme devant le complexe de persécution frappant notre pauvre AUTEUR DE BD. Mais pourquoi pas, après tout…

 

Non, rien, donc. C’est excellentissime, et peu ou prou parfait. Lisez-moi ça, et plus vite que ça encore (si c’est pas déjà fait – auquel cas relisez-moi ça, et plus vite que ça encore).

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Adios Schéhérazade, de Donald Westlake

Publié le par Nébal

Adios Schéhérazade, de Donald Westlake

WESTLAKE (Donald), Adios Schéhérazade, [Adios Scheherazade], traduit de l’anglais (États-Unis) par Marcel Duhamel et Laurette Brunius, Paris, Minerve – Rivages, coll. Noir, [1970, 1985] 2007, 220 p.

 

En dépit de la collection (Rivages/Noir, donc), et en dépit de l’auteur (le très prolifique Donald Westlake, que je n’avais jamais lu avant, mais connu semble-t-il notamment pour sa série de polars humoristiques mettant en scène le personnage de Dortmunder), Adios Schéhérazade n’a somme toute rien d’un polar. Et si son pitch laisse augurer d’une certaine loufoquerie mettant à nouveau l’humour au premier plan, on avouera qu’il s’avère en définitive être un peu différent de ce que l’on pourrait croire au premier abord.

 

Roman qu’on aurait sans doute envie de supposer cathartique, Adios Schéhérazade narre, à la première personne, les déboires d’Edwin Topliss, qui gagne sa vie, si tant qu’il y ait vraiment quelque chose à gagner, en écrivant à la chaîne des romans pornos – encore que le terme de « pornographie » puisse paraître excessif, tant le langage requis, notamment, se montre chaste par contrainte (les années soixante, bon…). Il ne les écrit même pas pour lui, d’ailleurs – enfin, si, pour l’argent –, mais se dissimule derrière un pseudonyme censé appartenir à son camarade Rod ; Edwin est donc un nègre, mais cela ne lui pose pas vraiment de problème : à ses yeux, si Rod est bel et bien un écrivain, lui-même ne saurait prétendre à ce titre de gloire – et peu importe s’il pond un roman porno par mois depuis quelque temps déjà.

 

Quand Rod lui a proposé ce boulot, Edwin n’a guère hésité : c’était un moyen, sans doute plus amusant qu’un boulot « normal », de gagner bien plus d’argent. Mais pas assez… Bien vite, Edwin s’est montré dépensier, et son épouse Betsy tout autant. Esclave enchaîné à sa machine à écrire, Edwin doit donc persévérer dans son art mineur, et multiplier les courts romans navrants, obéissant tous au même schéma ou presque (quatre types d'histoire, dix chapitres, quinze pages chacun, une scène de cul à chaque fois).

 

Ce qui ne peut pas durer. Rod l’avait prévenu : on ne peut pas écrire ce genre de choses ad vitam aeternam… Et Edwin, honnête artisan dans son genre, s’est mis à ramer. Ses derniers romans ont tous été livrés avec un brin de retard, qu’il ne peut plus se permettre – on lui a clairement dit qu’il serait viré au prochain souci. Or Edwin a plus que jamais besoin de cet argent…

 

Mais cette fois, il n’y arrive pas. Il connaît les schémas, les codes, en a usé et abusé, mais cette fois ça ne veut pas. Alors il enchaîne les « chapitre 1 », y déploie quelques idées, mais sombre bien vite dans la digression – en bon écrivain (malgré tout…), il écrit afin d’expliquer pourquoi il ne peut pas écrire… La page blanche, impitoyable, ne lui laisse guère d’autres possibilités. Alors, abandonnant bien vite ses ersatz de narration poussive, il consacre plus de temps et de pages à disséquer son travail, et à étaler pour un lecteur hypothétique la misère de sa navrante vie. C’est finalement dans cette autobiographie par défaut qu’il a recours à un style pornographique – même si le plus obscène dans tout ça est probablement son exhibition teintée d’hypocrisie.

 

Car, en fait de lecteur hypothétique, il y a sa femme, Betsy – mais elle ne lit plus ses brouillons, n’est-ce pas ? Betsy. Il ne sait pas s’il l’a vraiment aimée un jour… En tout cas, leur histoire commune a quelque chose de pathétique autant que convenu, et, dans les feuillets qui sortent de sa machine à écrire, il laisse libre cours à ses récriminations plus ou moins fondées. Il ne s’arrête pas là, cependant : notre artisan du porno, tellement à la peine pour écrire son roman, couche pourtant sur le papier nombre d’anecdotes salaces (et au langage autrement cru) l’impliquant lui-même, mais qui sont le plus souvent tout autant de fantasmes…

 

Adios Schéhérazade est donc un roman sur l’écriture – et si Manchette, dans l’extrait de sa chronique repris en quatrième de couverture, rejette en bloc les « tartines universitaires sur le ʺmétalangageʺ », le fait est que le court livre de Westlake tient de la mise en abyme. La succession des « chapitre 1 », les tentatives pénibles et vaines pour augmenter ce chiffre fatal, inscrivent le roman dans un entre-deux où la fiction et le discours sur la fiction s’entremêlent sans cesse – à moins de laisser la place à l’examen de soi, mais avec cette astuce, très bien vue, du réel prenant des allures de fiction, ou l’inverse. L’ambiguïté du récit, qui apparaît par petites touches, contribue à sa réussite.

 

De même sans doute que son humour – certains passages sont effectivement très drôles. Pourtant, le rire n’est peut-être pas l’élément le plus caractéristique du roman – et, sur le tard du moins, quand on s’éloigne plus radicalement de la gaudriole autour du faiseur de porno en manque d’inspiration, on rit de moins en moins (même si sa situation est tellement absurde qu'elle provoque quelques sourires), et on finit par ressentir des sentiments autrement plus complexes ; probablement même jusqu’à en être ému. Dingue, non ?

 

C’est qu’à travers ces pages de rebuts, de digressions impossibles à recycler, Edwin Topliss se révèle – en traçant d’abord à gros traits, puis avec de plus en plus de précision, tout le minable de sa vie. La fabrique du porno débouche ainsi sur un projet autrement plus littéraire, en fait – ou qui le serait, si seulement l’écrivain se mettait enfin à s’envisager comme tel…

 

Après, n’exagérons rien : si Adios Schéhérazade est assurément un bon bouquin, bien pensé, bien vu, il n’est probablement pas aussi convaincant à mes yeux que ce qu’on m’avait laissé entendre.

 

Il faut dire qu’il pèche pas mal par la forme, même si la responsabilité en incombe à l’évidence pour une bonne part à la traduction, horriblement datée par endroits, semée d’un argot franchouillard sonnant beaucoup trop bizarrement pour être honnête, et trébuchant même régulièrement dans la faute pure et simple (ce « collège » ne passe pas, s’il ne fallait citer qu’un seul cas, hélas récurrent). Un problème que j’ai hélas souvent rencontré dans mes rares excursions dans la collection (pour les Tony Hillerman, par exemple)… Ça mériterait vraiment d’être dépoussiéré. Et au Karcher.

 

Reste un concept intéressant, joliment mis en scène, et d’une richesse que le pitch seul, pour réjouissant qu’il soit, ne laissait pas forcément entrevoir. Ce qui est déjà très bien.

 

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L'Homme Truqué, de Lehman et Gess

Publié le par Nébal

L'Homme Truqué, de Lehman et Gess

LEHMAN et GESS, L'Homme Truqué, Nantes, L'Atalante, coll, L'Hypermonde, 2013, 63 p.

 

L'Homme Truqué, bande dessinée signée Serge Lehman et Gess, n'est pas tout à fait, en dépit des apparences et de l'inspiration indéniable, une adaptation du roman éponyme de Maurice Renard, le père du « merveilleux-scientifique » français – d'avant qu'on parle de science-fiction. Ou disons du moins qu'il ne s'agit pas d'une transposition... Bien sûr, ledit roman fournit la base de la BD (conjointement, cependant, avec une autre œuvre de Maurice Renard, Le Péril bleu) ; mais L'Homme Truqué, ici, doit sans doute être envisagé en priorité comme une sorte de spin off de La Brigade Chimérique, en forme de préquelle.

 

Nous sommes cette fois juste au lendemain de la Première Guerre mondiale – dont les horreurs ont suscité tant d'êtres nouveaux, qui feront de l'entre-deux-guerres à venir la brève ère des super-héros européens, jusqu'à la catastrophe, vingt ans plus tard, narrée dans La Brigade Chimérique. En attendant, toutefois, débute le règne de la charismatique Marie Curie, dont l'Institut du Radium accueille les victimes à jamais transformées par la boucherie des tranchées. Il y avait cependant quelques héros auparavant, tel le fameux Nyctalope (Léo Saint-Clair), pas encore officiellement le « protecteur » de la France, mais qui jouit d'ores et déjà d'un statut à part. Les relations entre les deux personnalités sont d'ailleurs parfois un brin rugueuses... Mais, si la figure de Marie Curie s'impose comme centrale du fait de son magnétisme inhabituel, tenant peu ou prou de l'aura, Léo Saint-Clair n'est cependant pas pour le moment le personnage plutôt pathétique de La Brigade Chimérique, obsédé par la nécessité d'avoir enfin un biographe à la hauteur de ses exploits, afin d'assurer au mieux sa place dans l'Histoire...

 

Tout ceci viendra en son temps. Dans l'immédiat, restent à gérer les conséquences les plus inattendues de la « der des der », avec l'éclosion de ces êtres à part, que le traumatisme du conflit, assaisonné de superscience, destine à devenir, pas le choix, des super-héros ou super-vilains... Ces monstres, au-delà de leurs supposés méfaits, inquiètent de toute façon le quidam par leur anormalité suspecte. Et c'est ainsi que Marie Curie et Léo Saint-Clair vont entendre parler du cas du capitaine Lebris, disparu au Chemin des Dames ; celui-ci a subi, dans des circonstances mystérieuses, une opération lui conférant des yeux de substitution ; cet « Homme Truqué », ainsi qu'on l'appellera bientôt, a eu ses yeux remplacés par une étrange et imposante machinerie, qui lui permet de voir le monde comme nul autre – et de voir notamment l'électricité...

 

On se doute bien vite que ce Lebris n'est pas un mauvais bougre – prendre en main son dossier ne s'avère pas moins nécessaire. Léo Saint-Clair et Marie Curie pistent donc cet improbable gibier, à l'aide de leur attirail superscientifique à coloration steampunk – mais leur sagacité aura aussi son rôle à jouer.

 

Derrière la « capture » de Lebris se profile cependant une affaire bien autrement inquiétante, maquillée un bref instant en romance impossible – le monstre n'osant guère imposer sa difformité à celle qui fut sa fiancée. Pourtant, le péril est là, que les yeux électriques de l'Homme Truqué permettent seuls de distinguer. Et un homme – pas un héros – jouera ici un rôle crucial : un certain Maurice Renard, feuilletoniste enthousiaste, quelque peu frustré cependant par l'indifférence dont il se sent victime, ainsi que le genre qu'il entend magnifier...

 

L'Homme Truqué est une BD relativement brève (peut-être trop, d'ailleurs), et assurément dynamique (le style de Gess, par ailleurs, me paraît une fois de plus davantage convaincant ici que dans La Brigade Chimérique – en s'autorisant comme de juste quelques variations occasionnelles, généralement bienvenues). Cette courte préquelle a quelque chose de naturellement enthousiasmant et débridé (à la manière de L'Œil de la Nuit ?), qui la rend moins intimidante, peut-être, que la série originelle – tout en en exploitant les thèmes les plus précieux : au-delà du crossover mauricerenardesque et des vignettes amusantes louant la Reine du Radium, L'Homme Truqué ne néglige pas de se montrer un brin plus grave à l'occasion – dans son évocation douloureuse des rebuts monstrueux des tranchées, gueules cassées et autres éclopés autant que « mutants » pré-super-héroïques. Et le jeu de référence sur les feuilletons d'alors, au milieu exact de ces deux approches, constitue bel et bien un atout essentiel ; l'hommage rendu par Serge Lehman à Maurice Renard (qu'il a souvent évoqué ici ou là) fonctionne parfaitement.

 

Une BD qui n'a probablement rien d'indispensable, non, et se montre probablement un peu trop lapidaire ; elle reste cependant éminemment sympathique.

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