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Articles avec #essais tag

H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences

Publié le par Nébal

 

Voici un enregistrement complet, illustré, de mon article sur les relations entre Lovecraft et Howard, initialement publié dans la monographie Lovecraft : au cœur du cauchemar (Éditions ActuSF), et qui développait considérablement une première version publiée dans le n° 84 de Bifrost, consacré au créateur de Conan.

 

ActuSF a commencé à mettre cet article en ligne, ici. Il sera en trois parties.

 

J'ai usé de nombreuses illustrations pour cette vidéo, et ne dispose bien sûr pas de leurs droits – je ne voyais pas comment faire autrement. Si un illustrateur réclame une mention, je m'exécuterai, bien sûr.

 

De même pour la musique de fond, qui est le morceau « Aldebaran of the Hyades », par Lustmord, issu de l'album The Place Where the Black Stars Hang.

 

J'espère que cette vidéo vous plaira ; n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires.

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Crypt of Cthulhu, Vol. 1, No. 8

Publié le par Nébal

 

Crypt of Cthulhu, Vol. 1, No. 8, Bloomfield, NJ, Miskatonic University Press – Crypt of Cthulhu, Michaelmass 1982, 32 p.

 

Retour à Crypt of Cthulhu, le fanzine lovecraftien dirigé par Robert M. Price – et on fait dans l’archéologie, là, avec ce huitième numéro, guère épais, datant de 1982, et faisant toujours partie du premier volume de publication.

 

La dernière fois, j’avais évoqué un numéro bien plus récent (fin des années 1990) de Lovecraft Studies, « l’autre » fanzine lovecraftien, entièrement dévolu à la critique, et bien plus « sérieux » dans le ton. Le contraste sera donc particulièrement marqué avec ce numéro très léger (et à vrai dire un peu médiocre) d’une revue de toute façon globalement plus légère, mais aussi plus diverse, et mêlant aux études sérieuses d’autres qui le sont moins, en accordant une place non négligeable à l’humour, et en complétant le cas échéant avec des fictions ou des poésies, voire quelques illustrations ou même des jeux.

 

Régulièrement, les numéros de Crypt of Cthulhu sont thématiques, mais ça n’est pas toujours le cas – en l’espèce, ce n° 8 est fait de bric et de broc, si l’on compte tout de même deux articles se penchant sur les notions de genre et d’identité sexuelle, ce qui peut paraître commun aujourd’hui mais ne l’était probablement pas autant en 1982.

 

Le premier est dû à Robert M. Price lui-même, et s’intitule « Homosexual Panic in ʺThe Outsiderʺ ». L’auteur propose une grille de lecture de la nouvelle « Je suis d’ailleurs » venant, disons, compléter celles proposées par Dirk W. Mosig dans un article qui a fait date dans l’histoire de la critique lovecraftienne (hop). L’idée est que le comportement du narrateur, et la symbolique très appuyée dans un récit visiblement allégorique, peuvent évoquer le mal-être d’un homosexuel rejeté par la société et poussé, mais dans la douleur, à faire son coming-out. Maintenant, cet article témoigne d’une tendance récurrente chez Robert M. Price, voire dans Crypt of Cthulhu de manière plus générale (et éventuellement dans Lovecraft Studies aussi, en fait, mais de manière moins frontale) : établir des concordances à l’arrache, en sélectionnant des éléments qui viennent a posteriori appuyer une hypothèse, quitte à faire l’impasse sur d’autres éléments, le contexte, etc. En fait, le problème posé par ce genre de parallélismes était sans doute bien connu de Price lui-même et de ses collaborateurs, car, dans les quelques autres numéros que j’ai lus depuis, et à vrai dire déjà dans celui-ci avec l’article ultérieur de Peter Cannon, j’y reviendrai, les blagues ne manquent pas, qui font la démonstration qu’avec les lunettes munies d’œillères appropriées, on peut défendre absolument n’importe quelle hypothèse, jusqu’à l’absurde. Mes chers sophistes anciens apprécieraient, n’en doutons pas… À vrai dire, Price lui-même, et dès cet article, note bien que cette grille de lecture originale, pour significative qu’elle puisse paraître à certains égards, sans quoi il ne l’aurait pas proposée, ne traduit très probablement pas une intention délibérée de la part de Lovecraft – c’est plutôt du domaine de la coïncidence, disons. Et il ne manque pas de préciser, en fin d’article, que sa petite étude ne prétend en aucun cas faire la démonstration que Lovecraft lui-même était homosexuel, refoulé ou non (on l’a parfois sous-entendu, mais de manière passablement gratuite, rien dans la biographie comme dans la bibliographie de l’auteur ne venant véritablement étayer cette hypothèse – ce discours, pour ce que j’en ai lu, relève d’une psychanalyse de comptoir passablement primaire).

 

Le deuxième article de cet ordre s’intéresse plutôt à la notion de genre, et est dû à Morgana LaVine : au-delà du thème classique et certes particulièrement édifiant de l’absence des femmes dans le corpus lovecraftien, « Lovecraft and the Male Gender Role » relève que les notions très conservatrices de Lovecraft quant au rôle et aux attributs prétendument « naturels » ou « nécessaires » de chaque sexe, un sujet qu’il a pu aborder à plusieurs reprises dans sa correspondance, ne se traduisent pas vraiment, dans son œuvre, par une dimension « macho » (c’est le terme employé) des personnages lovecraftiens – ce qui opère, on le sait, un sacré contraste avec les personnages de Robert E. Howard, par exemple. Notamment, les personnages masculins lovecraftiens ont une tendance bien connue à s’évanouir, un trait généralement jugé féminin – cela vaut même pour les rares exemples de personnages masculins censément « durs » dans l’œuvre de Lovecraft, incluant les gros-bras de « La Peur qui rôde » ou le détective de « Horreur à Red Hook » ; la seule possible exception serait l’officier allemand du « Temple », mais l’autrice met alors en avant sa passivité ; de fait, face à l’adversité, quand ces personnages ne s’évanouissent pas ni ne deviennent fous, ils fuient ou « laissent faire », en aucun cas ils ne combattent. Quand ils survivent, c’est en raison de leur astuce et de leur détermination. Tout ceci, pris séparément, est vrai. Maintenant, je ne suis pas convaincu, et surtout au regard de l’œuvre lovecraftienne, que le fait pour un personnage masculin de ne pas se montrer aussi « physique » que d’autres, chez Howard et compagnie, suffise à qualifier ses manières de « non masculines » (même si Howard a certes pu s’amuser avec ce trait, par exemple dans « Les Pigeons de l’enfer », et j’en avais causé ailleurs, ici et ). En même temps, Morgana LaVine ne le prétend pas – ce devrait être plutôt « non machistes ». Mais je trouve son discours un peu confus, de manière plus générale, du fait d’une notion changeante, mêlant ou au contraire distinguant, mais sans toujours prévenir, le machisme d’alors et celui d’aujourd’hui, mais aussi, parfois, une simple « masculinité » moins connotée. Mais elle affirme que ces personnages ne sont du coup pas représentatifs de la population mâle en général, et, là, j’ai du mal à la suivre… Elle relève un autre trait qui cette fois est supposé concorder davantage avec les représentations masculines traditionnelles, alors comme aujourd’hui : l’incapacité au care, dirait-on peut-être aujourd’hui, à l’établissement et plus encore à l’entretien de relations solides et désintéressées aux autres, impliquant de leur conférer de la valeur – par exemple au travers des liens d’amitié, essentiellement fonctionnels voire utilitaristes plutôt qu’empathiques dans les histoires de Lovecraft, ou au sein du couple, dans les très, très rares cas où il y en a un ; pour elle, c’est le trait du machisme qui survit par-delà les générations. Et, oui, ça aussi, bon… En même temps, l’autrice suppose que ces traits éventuellement opposés se rassemblent en définitive en permettant davantage aux lecteurs de s’identifier aux personnages de Lovecraft, qu’elle préfère ouvertement aux héros masculins « machos » plus communs, tels Superman ou John Wayne, exemples cités. La rhétorique est peut-être un peu acrobatique, et à débattre ; pour ma part, je concède volontiers que le caractère non surhumain des personnages lovecraftiens facilite l’identification – mais c’est un peu un lieu commun ; pour le reste, j’aurais tendance à dire que cette identification doit en vérité beaucoup… au caractère de coquilles creuses de ces personnages, davantage qu’aux autres considérations développées dans cet article. Que je trouve plus ou moins convaincant, donc – pas des masses en ce qui me concerne. Mais précurseur, peut-être ? Je ne sais pas vraiment ce qu’il en est de cette thématique critique aujourd’hui, ça pourrait être intéressant de se renseigner.

 

C’en est tout pour cette très vague thématique. La pièce de résistance de ce numéro, de toute façon, est ailleurs – ainsi que l’affiche la couverture : il s’agit de l’article de Colin Wilson sobrement titré « H.P. Lovecraft » (tout simplement parce qu’il s’agit à l’origine d’une entrée dans une coûteuse encyclopédie de la science-fiction, reproduite ici avec l’accord de l’auteur). Colin Wilson se montre tantôt sévère, tantôt intéressé dans cette notule. Il accorde une place conséquente à la philosophie de Lovecraft, sans surprise, mais, sans surprise aussi, s’il la comprend (disons qu’il la comprend bien mieux que Derleth), elle lui répugne tant qu’il ne peut guère en traiter que sous un angle assez méprisant – le pessimisme, ou même l’indifférentisme, lui paraissent par essence puérils et naïfs (comme il se doit, les pessimistes et indifférentistes jugent les optimistes puérils et naïfs, ce qui ne facilite pas le débat). Cela dit, c’est une lecture plutôt intéressante, qui m’a incité à franchir le pas et à lire enfin un roman de Colin Wilson : Les Parasites de l’esprit. Ce fut hélas un échec, et je vous en causerai prochainement.

 

Autre article de taille conséquente, « In Search of a Mythos Genealogy », signé Bernadette Bosky. Tout ou presque est dans le titre, il s’agit de livrer une, ou plus exactement des, généalogies des créatures mythiques de Lovecraft en y incluant ses pasticheurs/successeurs/etc., et en ne les distinguant pas toujours très bien, sur la base, au mieux, de quelques déclarations (souvent humoristiques) de Lovecraft lui-même ou de ses correspondants, etc. – ce qui peut inclure le fait que Yog-Sothoth et Shub-Niggurath ont enfanté Nug et Yeb, entre autres, etc. Ce qui n’a pas de sens en dehors de la blague. L’autrice le sait, mais persévère – et le reste de ces généalogies est extrapolé sur la base de ressemblances thématiques (ici intervient notamment la navrante dimension élémentaire chère à Derleth)… ou plus largement au doigt mouillé, « parce que c’est plus joli comme ça ». On appréciera le fait que, même avec cette « méthode » qui n’en est pas vraiment une, l’autrice ne sait pas quoi faire de Cthugha (j’aurais bien une réponse, mais…). Bon, cet article est totalement vain – mais j’admets être totalement réfractaire à son propos, oui. S’il avait adopté une approche, disons, historiographique, il aurait pu se montrer intéressant, mais en l’état c’est plus de la mauvaise fanfic qu’autre chose.

 

Mentionnons enfin un dernier article « critique », avec « The Attestation Formula in the Necronomicon », par Robert M. Price. Au fond, c’est d’une autre généalogie qu’il s’agit ici – mais celle d’un procédé, ce qui est plus intéressant. L’auteur relève comment Lovecraft, de manière plus franche Clark Ashton Smith et plus récemment Brian « Unspeakable » Lumley, ont fait usage, dans leurs citations du Necronomicon ou d'autres ouvrages du même type, d’une même formule ou peu s’en faut, par laquelle le livre maudit affirme la pertinence de ses développements en faisant état de ce que d’autres sources en faisaient également état, au point du consensus : en somme, « il est unanimement attesté que… », ce genre de choses. Ce qui est intéressant, ici, même si je ne suis bien sûr pas certain du crédit qu’on peut y accorder (assez limité probablement, car on pourrait sans doute trouver bien d'autres exemples, avec un procédé aussi commun...), c’est de faire remonter cette formule dans une source possible voire probable de ces auteurs, Ambrose Bierce, en fait dans ses nouvelles où apparaissaient « Hastur », « Carcosa », « le Lac de Hali », etc., termes qui seraient repris par Robert W. Chambers dans son Roi en Jaune, puis à sa suite par Lovecraft (à peine) et Derleth (surtout), pour les résultats que l’on sait. Mais Price va ensuite plus loin, en cherchant où Bierce lui-même a pu trouver ces formules, et on en arrive à quelque chose qui ressemble déjà davantage à un grimoire… Tout ceci est à prendre avec les pincettes habituelles, je n’y reviendrai pas à chaque fois. Mais c’est plutôt intéressant.

 

Le reste de ce numéro, à l’exception d’une « R’lyeh Review » très mince consacrée à deux livres de James Blish, est de nature humoristique – et c’en est probablement la partie la plus réussie. Même si, disons-le, la nouvelle « Two Burgers to Go… Mad ! », signée Ronald Shearer, n’est d’aucun intérêt ou presque (elle constate simplement que, même à Arkham, il y a un McDo, mais qu’un McDo à Arkham a forcément ses petites particularités et ses rites obscurs).

 

Beaucoup plus amusant, « Famous Last Words » est une compilation par Robert M. Price de ces fins de nouvelles calamiteuses, dans lesquelles le narrateur écrit jusqu’à la mort. Chez Lovecraft lui-même, on cite forcément « Dagon », ou éventuellement la révision « Le Journal d’Alonzo Typer », mais Price cite d’autres exemples au moins aussi édifiants (et plus encore consternants), chez August Derleth, surtout, mais aussi Robert Bloch et Lin Carter. Il réserve cependant la palme, et je suis tout à fait d’accord avec lui, à la conclusion des « Chiens de Tindalos », par Frank Belknap Long, dans laquelle le narrateur écrit dans son journal son ultime cri de terreur ! « Ahhh indeed », tranche Price. Une compilation très drôle !

 

Et nous avons enfin la rubrique « Fun Guys from Yuggoth » (j’adore ce titre), cette fois confiée à Peter Cannon, exégète notoire mais aussi auteur de nombreux pastiches souvent hilarants, et qui, cette fois, livre une étude parallèle totalement absurde de Lovecraft… et de John Fitzgerald Kennedy ! « HPL and JFK » est un petit délire très rigolo, et, comme noté plus haut, j’y vois une petite raillerie amicale sur les exégètes lovecraftiens, dont Robert M. Price au premier chef, qui adorent établir des parallèles aux bases guère solides : avec suffisamment d’aplomb, une approche suffisamment biaisée, et suffisamment de mépris pour le contexte, on peut absolument tout démontrer – « Gorgias approved ».

 

Bon, c’est tout de même un numéro assez moyen. La lecture de l’article de Colin Wilson est intéressante, qu’on y adhère ou pas, mais les autres études critiques de ce numéro sont plutôt faibles. En dernier recours, il parvient à nous faire sourire de manière complice, et c’est déjà quelque chose.

 

Cependant, la revue peut faire bien mieux. Depuis, j’en ai lu deux autres numéros qui se sont avérés bien plus satisfaisants – et je vous en causerai plus en détail bientôt…

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Lovecraft Studies, no. 37

Publié le par Nébal

 

Lovecraft Studies, no. 37, West Warwick, RI, Necronomicon Press, Fall 1997, 37 p.

 

Ça faisait trèèèèèèèèèèèès longtemps que je ne m’étais pas replongé dans mes vieux fanzines lovecraftiens… Alors pourquoi pas maintenant ? Du coup, hop, la 37e livraison (automne 1997) de Lovecraft Studies, le fanzine publié par Necronomicon Press sous la houlette du spécialiste d’entre les spécialistes S.T. Joshi – et c’est peu dire que cette revue a contribué de manière essentielle à la critique lovecraftienne dans les années 1980-1990, en opérant à vrai dire une certaine révolution. Et c’est bien de critique qu’il s’agit ici : à la différence de l’autre fameux fanzine lovecraftien qu’était Crypt of Cthulhu, publié par Robert M. Price, Lovecraft Studies – comme son nom l’indique, en même temps – ne contient en principe jamais de fictions, de poèmes, etc., d’esprit lovecraftien, mais seulement des études visant à analyser la vie et l’œuvre de Lovecraft, cela dit sous des prismes éventuellement très différents.

 

La présente livraison comprend cinq études, et s’achève sur les traditionnelles chroniques d’ouvrages liés d’une manière ou d’une autre à Lovecraft – et cette manière peut être assez acrobatique. En témoigne ici la recension par Ben P. Indick consacrée à une publication très discrète et c’est peu dire (tirage limité à cent exemplaires), l’édition par le collègue Kenneth W. Faig, Jr., (un habitué de la revue, et l’auteur d’un des articles de ce numéro), du roman de Franklin Chase Clark Susan’s Obituary – ledit Dr Clark ayant été l’oncle de Lovecraft, et quelqu’un qui a beaucoup compté dans sa vie comme dans son éducation, jusqu’à sa mort en 1915. En ce qui me concerne, le point le plus intéressant dans cette chronique porte sur le contenu éventuellement « libéral » de ce roman : ce qui y est dit de la condition des femmes, thème central a priori, mais aussi du racisme et de l’antisémitisme, dans le contexte narratif de la guerre de Sécession, est aux antipodes de la pensée du neveu sur ces questions – il a hérité bien des choses de son oncle, qu’il admirait profondément, mais visiblement rien de tout cela. J’imagine que cela vaut d’être noté : il ne fait aucun doute que le racisme et l’antisémitisme de Lovecraft tenaient beaucoup au milieu dans lequel il avait été élevé, et rien que de très normal, mais il est toujours bon de rappeler que le déterminisme en la matière n’est pas aussi absolu qu’on le prétend parfois, moyen bien trop facile de glisser hâtivement sous le tapis les sujets qui fâchent pour en refuser l’examen : de fait, dans ce milieu, et dans la proximité immédiate du jeune Lovecraft, des figures véritablement tutélaires pouvaient avoir des opinions bien différentes.

 

La deuxième recension porte sur une édition de quelques œuvres de Lovecraft, grand public (l’éditeur est Dell) et pourtant soigneusement annotée par le patron S.T. Joshi. Le chroniqueur, Scott David Briggs, ne tarit bien sûr pas d’éloges sur cette entreprise, qu’il jugeait alors inattendue, tout en relevant une abondance de coquilles regrettable, du genre qui aurait fait hurler Lovecraft lui-même, et à vrai dire probablement tout autant S.T. Joshi (qui a cette époque avait beaucoup travaillé sur une édition définitive des textes lovecraftiens, jusqu’alors constellés de bien trop nombreuses bévues). Pas grand-chose de plus à en dire, si les considérations de l’auteur sur le paratexte cinématographique sont amusantes ; passons au gros de ce numéro, avec les cinq études qu’il contient.

 

La première est due à Paul F. Montelone, que j’avais régulièrement lu dans les numéros de Lovecraft Studies précédant immédiatement celui-ci, où il se livrait généralement à des analyses de quelques textes lovecraftiens au prisme de la philosophie de Schopenhauer, essentiellement – avec un peu de Nietzsche pour faire bonne mesure. C’est à nouveau ce qu’il fait dans « The World as Azathoth – and Nothing Besides », étude du sonnet « Azathoth » issu des Fungi de Yuggoth. Hélas, j’y ai pas mal retrouvé les défauts signalés dans mes chroniques des précédents articles de cet auteur brodant sur le thème : en fait d’analyse, nous avons beaucoup de paraphrase, problème rendu plus sensible par le ton de l’auteur, tour à tour naïf et un brin pontifiant – cocktail fatal. Au fond, nous n’apprenons pas grand-chose dans cette étude – probablement celle qui m’a le moins parlé dans ce numéro.

 

Robert H. Waugh se montre plus convaincant dans « The Outsider, the Autodidact, and Other Professions », un article davantage ambitieux, si je ne crois pas adhérer à tous ses développements. Initialement, cette communication s’intéresse au fait que Lovecraft, s’il était assurément un homme cultivé, était aussi, de son propre aveu et par la force des choses, un autodidacte. L’auteur y voit, et je crois à raison, un trait essentiel de la personnalité de HPL, et qui a eu une influence considérable aussi bien sur sa vie que sur son œuvre. Je ne suis pas certain d’abonder dans le sens de l’auteur quand il brode sur ce thème pour souligner les paradoxes de Lovecraft au regard de la qualité même d’autodidacte et surtout de ce que cela implique au regard des mentalités américaines censément typiques, mais il me paraît plutôt convaincant quand il décrit la confrontation de divers types de savoir incompatibles, et plus encore quand il s’interroge sur la qualité nécessairement « communautaire » du savoir et de l’éducation, contre l’idée d’une éducation purement « par les livres », qui ne saurait être aussi solitaire qu’on ne le prétend parfois. Au-delà, Robert H. Waugh me paraît relever divers points intéressants dans la vie comme dans l’œuvre de Lovecraft, qui confèrent une certaine assurance à son discours. Puis, dans un second temps, l’article analyse la nouvelle « Je suis d’ailleurs » (« The Outsider », donc) au regard de cette problématique (de la valeur du savoir, de son caractère communautaire, etc.). Il a toujours été tentant de souligner le contenu autobiographique de cette nouvelle très allégorique, ce qui ne surprendra donc personne, mais je dois dire que l’auteur y trouve là encore de quoi asseoir son discours, en montrant comment les limites de l’apprentissage autodidacte étaient perçues tout à fait consciemment (et douloureusement) par Lovecraft, et en même temps comment il pouvait développer, plus ou moins consciemment cette fois, et parfois confusément pour le coup, une sorte de rhétorique affirmant, dans certains cas, les vertus de l’apprentissage autodidacte, mais aussi et enfin comment ce caractère… pouvait finalement être tout à fait partagé par nombre de membres de l’entourage de Lovecraft… mais aussi par ceux qui, bien plus tard, se sont penchés sur son œuvre et éventuellement pour l’étudier à leur manière, dans un cadre non académique ; ce qui vaut pour l’auteur lui-même, à vrai dire pour la majorité des associés de Lovecraft Studies, mais tout autant des lecteurs de la revue, comme votre serviteur, et, eh bien, peut-être vous aussi, chers (hypothétiques) lecteurs : sous cet angle, les « Outsiders » forment entre eux une communauté d’ « Insiders » (un point sur lequel on reviendra peut-être plus loin). Une communication intéressante.

 

Quelque chose de bien différent ensuite, et d’incomparablement plus court (et précis), avec « Lovecraft and the Whitman Memoir », de John Kipling Hitz. Pas vraiment d’analyse à proprement parler, ici, mais plutôt une archéologie des sources. L’auteur s’intéresse au nom du principal protagoniste de « Les Rats dans les murs », Walter Delapore. On sait depuis fort longtemps que ce patronyme, éventuellement tourné en De La Poer, renvoyait à Edgar Allan Poe lui-même, le « dieu » de Lovecraft, dans une nouvelle très marquée par son influence. Mais l’auteur entend se montrer plus précis, en recourant au mémoire Edgar Poe and His Critics, œuvre de Sarah Helen (Power) Whitman publiée en 1860. L’autrice était une intime de Poe, et avait avancé, devant lui, que le Poe-ète et elle-même était peut-être liés généalogiquement, par des ancêtres irlandais portant le nom de Le Poer. Cette hypothèse semble très improbable, si l'on en croit les spécialistes, mais ce n’est pas ce qui importe ici : ce qui compte vraiment, c’est que Lovecraft, en concevant son personnage, son milieu, etc., semble à plusieurs reprises faire allusion à ce type d’éléments généalogiques contenus dans le « Whitman Memoir », sur l'origine du nom, la destinée des différentes branches de la famille, etc. Au sortir de cet article, l’idée que Lovecraft a pu piocher dans ce document pour concevoir sa nouvelle paraît assez raisonnable et même plutôt convaincante. Ceci étant, je n’oserai pas m’engager plus avant, ici – ne serait-ce que parce que je ne sais rien de la biographie de Poe, et que tout cela me semble bien lointain. C’est l’exemple typique d’une micro-étude des sources, qui a sa valeur propre, indéniable, mais n’intéressera véritablement que les plus pointilleux des exégètes ; cela dit, comme tel, c’est tout à fait à sa place dans Lovecraft Studies.

 

Kenneth W. Faig, Jr., donc, livre ensuite un article sobrement intitulé « Lovecraft’s ‘He’ », qui porte donc sur la nouvelle « Lui ». L’auteur a quelque chose de militant, ici : il sait parfaitement, et comment pourrait-il ne pas le savoir, que cette nouvelle de 1925 est généralement délaissée par les amateurs de Lovecraft (et semble-t-il par Lovecraft lui-même) comme étant particulièrement médiocre, voire tout bonnement mauvaise ; il sait aussi très bien que cette nouvelle est en revanche beaucoup voire systématiquement citée par les amateurs pour son contenu autobiographique, notamment ses premiers paragraphes, l’illustration la plus vibrante de la crise vécue par Lovecraft à New York, et du besoin devenu vital de s’en échapper pour retourner à Providence. Tout cela doit être disséqué, et l’auteur s’y applique, mais il entend par la même occasion rehausser un peu le prestige de ce texte en y voyant d’autres qualités n’ayant pas seulement trait à ce caractère autobiographique. En fait, il y voit une œuvre de transition, faisant la jonction, avec quelques autres (dont surtout « Horreur à Red Hook », nouvelle immédiatement contemporaine), entre le Lovecraft d’avant New York, auteur fantastique relativement « classique » et très imprégné notamment de Poe (pour autant, l’auteur se refuse à ne voir dans « Lui » qu’une banale histoire de vengeance surnaturelle), et celui tout juste revenu à Providence, qui allait aussitôt connaître la phase la plus productive et brillante car singulière de sa carrière d’auteur de fiction. Tout ceci se tient, bien sûr, et à vrai dire cela n’a rien de neuf. Maintenant, disséquer la nouvelle avec ces divers sujets d’analyse en tête est intéressant, et plutôt bien fait. On notera que cette communication, sur un point très précis (le bâtiment décrit par Lovecraft dans la nouvelle), relève ponctuellement d’une archéologie minutieuse des sources qui vaut bien celle de John Kipling Hitz dans l’article immédiatement précédent. Cet article se lit bien, il est bien fait, il est intéressant – mais de là à conclure que « Lui » a un intérêt véritablement littéraire au-delà de son seul contenu autobiographique ? Je crains de ne pas pouvoir aller jusque-là.

 

Reste à envisager « Lovecraft and Interstitiality », article dû à Donald R. Burleson – assurément un des très grands noms de la critique lovecraftienne, mais un, dois-je dire, qui ne m’a pas toujours convaincu… essentiellement, il est vrai, parce que ses considérations post-structuralistes, et/ou déconstructivistes, etc., passent le plus souvent largement au-dessus de la tête de votre ignare de serviteur. Aussi ai-je toujours la goutte de sueur au front, sinon la migraine qui vient, quand j’entame la lecture d’un de ses articles. Mais pour le coup, celui-ci est bien passé ; il faut dire qu’il n’a probablement pas grand-chose de révolutionnaire : si Burleson emprunte ici à des sources aussi bien anthropologiques, philosophiques, critiques, etc., c’est pour asseoir une idée somme toute banale – celle voulant que l’horreur naît souvent du caractère interstitiel, c’est-à-dire de l’impossibilité de ranger le phénomène en question dans une catégorie ou une autre – la transgression, le fait de se situer en dehors des catégories clairement identifiables, et/ou entre ces catégories, est ce qui produit le sentiment d’horreur, avec un caractère tabou d’impureté le cas échéant. Rien de bien neuf, ici ? Mais Burleson, qui insiste sur le fait que la multiplication des catégories, bien loin de résoudre le problème, ne le rend que plus sensible et envahissant, illustre cette problématique avec un grand talent et beaucoup de conviction (tout en relevant que cette question des catégories et de leur flou est probablement en porte-à-faux avec la pensée déconstructiviste ?), ceci en sélectionnant d’assez nombreux textes de Lovecraft pour voir comment l’impossibilité de catégoriser, qui relève souvent de l’hybridation (avec les éventuelles connotations racistes associées, mais Burleson ne s’y arrête finalement guère – « Le Cauchemar d’Innsmouth », d’ailleurs, le texte peut-être le plus « évident » à cet égard, n’est que très hâtivement évoqué dans une note de bas de page), pour voir donc comment ce trait majeur est caractéristique de l’horreur lovecraftienne. Ceci de manière très concrète, donc (j’ai trouvé particulièrement intéressante l’analyse du « Monstre sur le seuil », à cet égard – on y retrouve aussi sans surprise « Je suis d’ailleurs », et l’auteur, dans la foulée de son épouse Mollie L. Burleson, part du principe que l’ « Outsider » est en fait une femme, ce qui me laisse un brin perplexe à vue de nez), mais aussi de manière plus abstraite, dans les thèmes plus largement explorés de manière presque obsessionnelle par ‘Lovecraft – sachant que le flou des catégories peut tout autant s’appliquer, au-delà des exemples primordiaux tenant à la race ou à l’espèce, au temps, au genre, à la mort, etc. Je ne suis pas certain de suivre Burleson dans ses derniers développements, quand il en déduit des traits censément caractéristiques du cosmos lui-même, sans doute parce qu’ils me paraissent constituer comme une faille dans le modèle classique de la critique lovecraftienne, profondément intégré, à savoir celui de l’indifférentisme cosmique, mais tout cela est très intéressant.

 

Comme l’a été ce numéro dans son ensemble. J’ai apprécié de revenir à ce fanzine, et vais tâcher de poursuivre l’expérience dans les temps (difficiles) qui viennent, probablement en alternant Lovecraft Studies et Crypt of Cthulhu. Verra bien…

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Lovecraft en 25 œuvres essentielles

Publié le par Nébal

 

Un petit peu d’autopromo, aujourd’hui...

 

Il y a quelque temps de cela, j’avais livré un article intitulé « Lovecraft en 25 œuvres essentielles » pour la monographie Lovecraft, au cœur du cauchemar, publiée par les Éditions ActuSF. Or celles-ci ont choisi de reprendre cet article sous la forme d’un livre numérique indépendant, titré donc Lovecraft en 25 œuvres essentielles. Vous pouvez vous le procurer par exemple ici.

 

Je me dois de préciser qu’il s’agit peu ou prou d’une reprise à l’identique : il y a bien quelques corrections mineures, mais elles concernent pour l’essentiel la forme plutôt que le fond.

 

N’hésitez pas à me faire part de vos retours.

 

Et en voici déjà un pour commencer, Célindanaé sur Au Pays des Cave Trolls.

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Ada ou la beauté des nombres, de Catherine Dufour

Publié le par Nébal

 

DUFOUR (Catherine), Ada ou la beauté des nombres – Lovelace, la pionnière de l’informatique, Paris, Fayard, 2019, 244 p.

 

Sacrée activité éditoriale pour l’excellente Catherine Dufour, ces derniers temps : deux romans coup sur coup, après une longue absence, Entends la nuit et Danse avec les lutins, que j’aurais déjà lire et il me faudra y remédier sous peu, mais aussi la présente non-fiction (elle en a écrit un certain nombre ces dernières années, parmi lesquelles L'Histoire de France pour ceux qui n'aiment pas ça), Ada ou la beauté des nombres, publiée chez Fayard, un éditeur qui aime bien les biographies, à la base.

 

De fait, ce (court) livre est une biographie, la première en français portant sur Ada, née Byron, épouse King et comtesse Lovelace (1815-1852 – une carte de visite un peu dense) ; et c’est un sacré personnage. Reste que ce livre n’est pas votre biographie Fayard lambda : l’étude est sérieuse et sourcée, comme il se doit, mais le ton, lui, n’appartient qu’à Catherine Dufour – dont on retrouve avec plaisir la plume savoureuse et riche de sarcasmes et autres formules punkoïdes qui frappent sans prévenir et, tout à la fois, détonnent et font mouche. Pour qui a adoré les romans et nouvelles signés par Catherine Dufour dans la décennie 2000-2010, c’est comme des retrouvailles, oui, et des plus heureuses ; mais j’imagine que ça pourra faire un choc, initialement du moins, à qui ne connaîtrait rien de tout cela et s’attendrait à une biographie à la forme plus ouvertement docte et surtout posée.

 

D’autant qu’il y a une dimension que je suppose pouvoir qualifier de militante dans cette non-fiction. Ada ou la beauté des nombres ne serait certes pas la première biographie à entendre « réparer une injustice », même s’il y a assurément de cela, et à très bon droit. Mais cela va au-delà, la focale est plus large, et le propos résonne fortement avec le contexte de publication, dans la foulée du mouvement féministe contemporain post-#MeToo – une dimension dont l’autrice ne fait pas mystère, et de sa part cela n’a rien d’une nouveauté (écriture inclusive incluse, on entend déjà hurler certains lecteurs). Il ne s’agit pas seulement, ici, de retranscrire au quotidien la vie brève et l’œuvre scientifique fascinante et révolutionnaire mais somme toute guère riche en publications d’Ada Lovelace, et point barre : l’après-Ada compte presque autant, qui dessine une histoire étendue de l’informatique, et des informaticiennes.

 

Car c’est bien d’informatique que Catherine Dufour, elle-même ingénieure en informatique, traite ici – même si Ada est morte un siècle avant que le premier ordinateur ne voie le jour. Qu’importe : elle n’en avait pas moins écrit le premier programme informatique au monde, ou la première boucle plus précisément (n’étant pas le moins du monde informaticien, je ne peux absolument rien dire de plus quant à cette nuance). Et, au-delà, elle avait bel et bien anticipé ce que serait un jour l’informatique – d’une manière parfaitement visionnaire, en allant bien au-delà des préoccupations immédiates de Charles Babbage, lequel entendait d’abord et avant tout concevoir un calculateur qui permettrait enfin aux mathématiciens tels que lui-même (et Ada…) de se passer une bonne fois pour toutes des tables de calcul jusqu’alors indispensables, et forcément constellées de frustrantes erreurs.

 

Pourtant, Ada Lovelace, sans être à proprement parler inconnue, loin de là à vrai dire, a trop longtemps été cantonnée au rôle un peu navrant de note de bas de page dans la biographie des autres – deux autres tout spécialement : son illustre (et invivable – ça tombe bien, elle ne l’a jamais connu) poète de père, Lord Byron, d’une part, et d’autre part son mentor (ou à vrai dire un de ses mentors), le mathématicien Charles Babbage. Ici, on peut supposer que les informaticiens et/ou les amateurs de science-fiction étaient d’ores et déjà dans une position un peu plus favorable que les autres lecteurs, pour avoir au moins une vague idée de qui était Ada Lovelace – parce que le langage informatique Ada, ou parce que des romans comme La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling (au-delà, le courant steampunk dans son ensemble a régulièrement fait référence à Ada Lovelace). Mais c’était probablement insuffisant – et je dois confesser que, au regard de mes lectures, Ada demeurait bel et bien une note de bas de page à la biographie de Babbage, dans ce cas précisément (pour quelque raison, je me la figurais à vrai dire comme l’assistante de Babbage – ce qu’elle n’était pas le moins du monde ; mais les connotations de ce terme en disent sans doute tristement long, sur moi, mes lectures, notre société, etc.). Même dans ce contexte, les louanges ne manquaient certes pas : quitte à ce que ce ne soit qu’au travers de notes de bas de page, on admirait généralement Ada – mais de ce type pernicieux d’admiration qui fait plus qu’un peu loucher sur la condescendance. Il était donc bien temps de remettre les pendules à l’heure.

 

Mais, pour pouvoir envisager à sa mesure la biographie d’Ada Lovelace, il faut comme de juste apprécier tout d’abord le contexte de sa vie. Le plus globalement, tout d’abord : la société victorienne, oppressive, pudibonde, hypocrite – nous parlons bien sûr tout spécialement ici du monde, celui des salons, de la bonne société… Une aristocratie brimée dans l’enfance par des théories pédagogiques délirantes, à la conjonction des délires sadiens et de la répression puritaine, et qui survit tant bien que mal en se camant jusqu’à l’os au laudanum. Le sort des femmes y est nécessairement pire, qui doivent se marier au plus tôt, un bon parti se mesurant aux seuls critères valides de la fortune et des titres de noblesse ; trop souvent, bien sûr, ces aristocrates n’ont rien de noble, et, en fait de fortune, ils ont surtout des dettes, contractées notamment au jeu (Ada elle-même était une addict à cet égard – en plus du laudanum, hein)… Après, il faut pondre des enfants, au risque d’en crever – et s’accommoder des coucheries de Monsieur. Rassurez-vous, Madame découche au moins autant – et c’est toujours matière à scandales : le monde, c’est d’abord les cancans. On condamne la débauche de la plus hypocrite des manières.

 

Mais il faut dire qu’avec le papa d’Ada, on atteignait des sommets dans le genre ; il était typique pourtant de ces Anglais contraints de fuir la mauvaise renommée sur le continent, et on en croisera quelques autres dans le livre de Catherine Dufour… Cela dit, Lord Byron, c’était quand même la classe au-dessus – tour à tour adulé comme le plus grand poète de son temps, et haï comme le pire des monstres lubriques. On s’en doute, il n’était ni un mari idéal, ni un père idéal. Il n’a jamais vraiment connu Ada, sa seule fille légitime – il s’était très tôt barré (pour ne pas dire immédiatement) du foyer conjugal pour goûter à l’inceste et/ou aux gitons, plus savoureux. Il avait cependant eu le temps de se montrer un époux détestable, violent et ingérable – Annabella, Mme Byron, n’a pourtant pas salué son départ comme une libération, cultivant dans les décennies qui suivraient de lourdes rancœurs à l’encontre de cette fuite et de ses responsables à ses yeux (l’amante/demi-sœur du poète au premier chef, forcément). Surtout, Annabella, produit typique de la répression victorienne, qui lui interdisait de cultiver son goût pour les sciences, à elle que son volage et fugace époux surnommait « la princesse des parallélogrammes », s’est attelée à la tâche de réprimer à son tour sa fille et ses inclinations : si ça fait mal, c’est que ça fait du bien, etc. Maman avait en outre quelque chose de sacrément envahissant, on va dire…

 

Par chance, et grâce à divers mentors successifs (hommes et femmes, parmi elles la très impressionnante Mary Somerville, dont je n’avais jamais entendu parler et qui serait bien digne d’une biographie dans ce genre elle aussi, à vue de nez), Ada a cependant pu entretenir son goût pour les sciences et notamment pour les mathématiques. Certes, il lui a fallu faire son entrée dans le monde, trouver mari, et faire des enfants – mais, pour un temps du moins, elle a pu côtoyer les grands noms de la science de son temps.

 

La bonne société anglaise, au-delà des cancans et du marché matrimonial, appréciait de subventionner , ne serait-ce que pour le lustre, artistes et savants aux ingénieuses trouvailles – parmi ces derniers, Charles Babbage, mathématicien génial, travaillait d’arrache-pied (mais en tenant lui aussi salon le cas échéant) sur son projet pharaonique de « moteur à différences », soit un calculateur unique en son genre, et qui serait à même, donc, de libérer les scientifiques du fardeau du calcul mental ou à base de tables trop souvent erronées. C’était, dans son principe, le premier ordinateur – Babbage l’avait conçu théoriquement, mais il n’est, notoirement, jamais parvenu à le construire : la machine était trop complexe, exigeait la production de trop nombreuses pièces, trop précises,  les mécènes (y compris au niveau du gouvernement) ont fini par se décourager – et, semble-t-il, l’ego broussailleux du savant ne lui facilitait probablement pas les choses.

 

Mais le projet enthousiasme les savants – et Ada parmi eux. Mathématicienne douée, elle perçoit très vite l’intérêt de la machine de Babbage ; mais, plus visionnaire que ce dernier, elle entrevoit derrière l’informatique telle que nous la connaissons aujourd’hui. Pour se faire un nom dans la communauté scientifique de ce temps, un bon moyen était de commencer par livrer des traductions d’œuvres scientifiques (Mary Somerville avait plus ou moins procédé de la sorte). Ada traduit donc un article italien, dû à un certain Ménabréa… consacré à la machine de Babbage (qu'elle connaissait personnellement). Seulement, elle ne s’en tient pas à la traduction : avec l’aval de Babbage, elle introduit dans sa version des notes toutes personnelles, et c’est ici notamment qu’apparaît son génie – d’une part dans la conception prophétique d’une « science poétique », d’autre part et surtout dans la note G qui contient donc le premier programme informatique de l’histoire, en témoignant des capacités du « moteur à différences » via le traitement des nombres de Bernoulli. Si Babbage a conçu l’ordinateur, c’est donc Ada qui a conçu l’informatique et la programmation (même si Turing, notamment, passerait par-là un siècle plus tard) – et le mathématicien soupe-au-lait était conscient et admiratif du talent de la jeune femme (les deux ensemble, c'était une merveilleuse conjonction à la fois d'ego et de génie).

 

Hélas, son rang, son sexe, son époque, sa société, à peu près tout en somme conspirait contre la carrière scientifique d’Ada – même si elle a livré quelques autres travaux et surtout traductions d’importance, notamment, et pas des moindres, de la Mécanique céleste de Laplace. En femme de la bonne société victorienne, elle devait se consacrer à son foyer – lequel était hélas parfaitement toxique. Son mari n’était pas le plus sot des hommes, et ils avaient bien des engouements en commun, mais il était d’un naturel colérique, et l'a parfois battue ainsi que leurs enfants. Lesdits enfants, Ada ne savait tout bonnement pas quoi en faire – et elle s’en rendait bien compte, confessant qu’elle était la pire des mères possible… à part peut-être la sienne, dont elle a du coup reproduit les errances – il faut dire qu’Annabella faisait le pied de grue devant sa porte, et jusqu’à la toute fin. Quoi qu’il en soit, les enfants d’Ada la détestaient. Elle-même ne trouvait guère à se réfugier dans la science, au bout d’un certain temps – un amant, le laudanum, le jeu, où elle a contracté des dettes colossales, étaient des échappatoires plus accessibles, et, pour les deux dernières en tout cas (frontalement...), moins susceptibles d’être taxées d’unladylikeness. Épuisée, affaiblie, déprimée, Ada tombe malade – et le médecin auquel elle choisit de faire confiance s’avère le moins capable : son cancer de l’utérus est identifié tardivement, et Ada King, née Byron, comtesse de Lovelace, meurt dans d’atroces souffrances, à l’âge de 36 ans. Un sort presque banal, pour quelqu’un qui ne l’était pas.

 

L’histoire d’Ada aurait pu s’arrêter là – avec quelques nécrologies « élogieuses, et vigoureusement misogynes : "Outre une intelligence complètement masculine dans sa solidité, sa pertinence et sa fermeté, Lady Lovelace avait toutes les délicatesses du plus raffiné des caractères féminins." » Ce qui n’est pas exactement pour nous surprendre.

 

Son souvenir persiste, pourtant – quoique placé entre parenthèses en même temps et pour la même durée que le « moteur à différences » de Babbage. On reviendra pourtant à celui-ci – et les premiers ordinateurs, dans les années 1940, en seront les héritiers directs. C’est alors que le souvenir d’Ada resurgit. Les pionniers de l’informatique, comme Howard Aiken ou Alan Turing, la redécouvrent, et perçoivent son rôle dans cette affaire, si des incertitudes demeurent un temps quant à la paternité (ou maternité…) du premier programme informatique, parfois attribuée à Babbage comme le concept de sa machine analytique (mais la question est semble-t-il tranchée aujourd’hui, en faveur d’Ada Lovelace). Les premiers ordinateurs conçus à cette époque, en outre, sont souvent confiés à des programmeurs… qui sont presque systématiquement des programmeuses, la plus célèbre étant Grace Hopper ; laquelle a pu dire, d’ailleurs, que si les femmes ont joué un tel rôle dans l’histoire de la science informatique à cette époque, c’était probablement parce que l’activité paraissait « indigne » de ces Messieurs… Elles sont du coup à plus d’un titre les héritières d’Ada, première programmeuse de l’histoire.

 

De manière discrète tout d’abord, via quelques hommages et articles, puis de moins en moins, mais avec les bémols envisagés plus haut, Ada ressuscite – ce qui passe par certains clins d’œil au sein des communautés scientifiques et technologiques (du langage de programmation Ada à l’hologramme d’authentification des produits Microsoft, qui est en fait son portrait), puis de manière plus étendue, et jusque dans la culture populaire, via le steampunk notamment – la première programmeuse de l’histoire a sous cet angle quelque chose aussi de la première geek (enfin, probablement pas « la première », pour le coup, mais je cite la dédicace de l'autrice : merci Catherine !).

 

Geek, Catherine Dufour l’est aussi. Sous cet angle également le projet d’une biographie d’Ada Lovelace lui collait parfaitement – et son récit est émaillé d’allusions à la part geek de la destinée d’Ada, via La Machine à différences et compagnie… voire au-delà : elle ne pouvait passer à côté d’un aparté sur certaine soirée à la Villa Diodati, près de Genève, en 1816 – où un certain Lord Byron, qui avait déjà mis les voiles alors qu’Ada était née l’année précédente seulement, causait littérature fantastique avec son médecin John Polidori et le couple Shelley, Mary et Percy ; Polidori, en conséquence, fonderait le mythe moderne du vampire, quitte à ce que ce soit au travers d’un texte un peu médiocre, mais, surtout, la géniale Mary Shelley créerait le chef-d’œuvre Frankenstein – et la science-fiction avec : pas mal, pour un début ! Et probablement déjà une préfiguration de ce que pourrait être la « science poétique » dont Ada parlerait quelques années plus tard… Catherine Dufour renvoie du coup au roman de Tim Powers Le Poids de son regard – ça n’est pas la première fois, et je suppose que ce ne sera pas la dernière (il faudrait que je le retente ; j’avais essayé à « un mauvais moment » et n’avais pas accroché…).

 

Le livre de Catherine Dufour vibre de passion, d’enthousiasme, de colère aussi parfois, qu'elle communique sans peine à ses lecteurs. Sa plume qui n’appartient qu’à elle est le véhicule parfait pour cette histoire, à tous les niveaux. Ada ou la beauté des nombres passionne et se dévore – c’est un livre assez court, cela dit, et c’est peut-être bien sa seule limite : j’en aurais volontiers repris du rab.

 

Chaudement recommandé, donc – et maintenant faut que je lise Entends la nuit et Danse avec les lutins. Parce que Catherine Dufour

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Promenades au pays des Hobbits, de Jean-Rodolphe Turlin

Publié le par Nébal

 

TURLIN (Jean-Rodolphe), Promenades au pays des Hobbits – Itinéraires à travers la Comté de J.R.R. Tolkien, [Dinan], Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, 2012, 197 p.

 

Actualités tolkiéniennes pendant l’interruption de ce blog : l’été ne s’est pas montré très propice au jeu de rôle, cela dit j’ai deux comptes rendus en retard pour notre campagne d’Adventures in Middle-Earth, que nous reprendrons normalement dans la semaine qui vient. Jeu de rôle toujours, le supplément Erebor Adventures est sorti il y a quelque temps de cela, je compte le lire prochainement et vous en rendrai bien sûr compte.

 

Et côté littérature ? Eh bien, il y a eu une lecture de Tolkien himself… mais pas exactement la plus facile à chroniquer : La Légende de Sigurd et Gudrún. Rien à voir avec la Terre du Milieu, si ce n’est dans l’inspiration. Mais, à mon grand regret, je dois avouer être passé largement à côté de cet ouvrage très érudit, que sa forme poétique délibérément archaïque si très soignée (pour un rendu français convaincant, à la différence des illisibles Lais du Beleriand) rend plus hermétique encore. Ma méconnaissance de la mythologie nordique et de ses sources germaniques (si j’avais lu L’Edda de Snorri Sturluson il y a quelques années de cela – mais ici c’est plutôt du côté de L’Edda poétique qu’il s’agirait de creuser ; oh, au passage, j’ai lu, mais depuis seulement, La Mythologie nordique de Neil Gaiman, à voir si cela vaut la peine d’en parler ici), associée à la forme tout de même très particulière de cet ouvrage, ne m’ont pas permis de l’apprécier à sa juste valeur ; au fond, j’en ai surtout retenu les commentaires, comme toujours très pointus, de Christopher Tolkien – qui m’ont tout spécialement intéressé quand ils faisaient le lien avec les événements historiques impliquant les Huns dont Attila, ainsi que les Burgondes, une origine dont je n’avais franchement pas idée, ignare de moi.

 

Mais il y a eu une autre lecture, disons « autour de Tolkien », et c’est le relativement bref ouvrage dont je veux vous parler aujourd’hui : les Promenades au pays des Hobbits de Jean-Rodolphe Turlin (aux initiales de circonstance). Ce livre est assez inclassable, et cela contribue d’ailleurs à son charme – car, oui, j’ai bien conscience que ce qualificatif a quelque chose d’horrible, mais j’ai trouvé ce petit livre tout à fait charmant.

 

C’est le mot.

 

Je n’y peux rien.

 

Mais de quoi s’agit-il ? Eh bien, de sept « promenades » à travers la Comté de J.R.R. Tolkien – qui trouvent leur origine dans divers travaux en ligne de Jean-Rodolphe Turlin : en confrontant les sources, l’auteur s’attache à nous en dire le plus possible, sans extrapoler outre-mesure, sur la géographie de ce petit bout so British de la Terre du Milieu. Toutefois, si la moindre allusion est sourcée (encore une fois, il ne s’agit pas d’extrapoler à vol d’oiseau), le ton de l’ouvrage n’est guère « universitaire », disons – il a quelque chose de bien plus « léger » en apparence, qui s’avère parfaitement approprié.

 

Un guide de voyage à travers la Comté, alors ? Une sorte de Guide du Routard ou de Lonely Planet pour un espace restreint d’un univers fictionnel ? Eh bien, oui, si l’on prend les choses largement – et pourtant le résultat s’avère non dénué de qualités proprement littéraires qui le hissent sans peine bien au-dessus de ce que l’exercice pouvait laisser craindre : la plume de Jean-Rodolphe Turlin, très agréable, contribue à véhiculer l’atmosphère aimablement bucolique de la Comté, dans une veine qui fait écho avec habileté aux écrits de Tolkien lui-même.

 

En se fondant, ici sur Le Hobbit, là sur Le Seigneur des Anneaux, parfois même sur Les Aventures de Tom Bombadil, gai dol et toutes ces sortes de choses, là-bas sur des notes de travail ou la correspondance de J.R.R. Tolkien, un peu plus loin sur les cartes (éventuellement inédites) dessinées par Christopher Tolkien sur les indications de son père, et enfin, le cas échéant, sur d’autres ouvrages de la critique tolkiénienne qui avaient pu traiter occasionnellement de sujets similaires, Jean-Rodolphe Turlin met en scène sept itinéraires, parcourus ensemble par ses lecteurs et lui-même (autant de Hobbits joufflus, de toute évidence), qui témoignent de l’invraisemblable précision dont faisait preuve Tolkien en matière de création d’univers. De fait, les sources diverses consultées par Jean-Rodolphe Turlin permettent, effectivement, de définir de telles promenades de manière relativement rigoureuse, et de savoir qu’à cet endroit, sur la gauche, il y a un petit ruisseau, et un peu plus loin là-bas sur la droite les terres de tel gentleman farmer hobbit, etc.

 

Bien loin cependant de s’en tenir à une énumération qui aurait tôt fait de se montrer fastidieuse, l’auteur met toutes ces informations en scène, trouvant plus qu’à son tour à « montrer plutôt que dire », et, au gré des pages, la magie opère : ce ruisseau est bel et bien ici, cette ferme bel et bien là, et nous les voyons – de même que nous apprécions cette aimable brise qui accompagne nos pas, que nous entendons les abeilles qui bourdonnent, etc. Le ciel est bleu, la campagne d’un beau vert – un temps idéal pour « partir à l’aventure », à la manière hobbitique raisonnable et définitivement non-Touque, c’est-à-dire sans orques et sans dragons ; encore que l’on puisse croiser ici ou là, mais probablement dans telle ou telle taverne (il y en a beaucoup) où il fait bon se désaltérer après quelques heures de marche, des Nains qui font le trajet depuis ou vers les Montagnes Bleues, ou parfois même des Elfes, dont certains peut-être, aimablement las du monde, se rendent aux Havres Gris pour l’ultime traversée. La compagnie est agréable, la bière rafraîchissante, et l’herbe à pipe de la meilleure qualité qui soit. Tout est parfait.

 

Cependant, en la personne de Jean-Rodolphe Turlin, nous avons bel et bien un guide, et pas seulement un compagnon de route – et si, à l’occasion, ses attributions doivent l’amener à jouer au conférencier, il s’acquittera de sa tâche avec passion. Ceci, tout spécialement, vaut pour l’étymologie, l’origine des très nombreux toponymes, patronymes, etc., de la Comté. Là encore, on perçoit combien le moindre choix de Tolkien était réfléchi, et d’une précision presque maniaque – au-delà, on apprécie aussi combien les traducteurs de Tolkien ont dû batailler pour trouver à intégrer autant que possible les notions philologiques des termes « anglais » dans leur rendu français ; cela n’a certes pas toujours été irréprochable (au passage, l’ouvrage était plus ou moins contemporain des nouvelles traductions de Daniel Lauzon, mais, en raison de considérations éditoriales, il s’est appuyé essentiellement sur la base de la traduction de Francis Ledoux), mais il est intéressant de constater l’astuce de certains rendus français, sous la plume de traducteurs professionnels comme d’amateurs exégètes de Tolkien, dont Jean-Rodolphe Turlin lui-même, proposant le cas échéant leurs propres adaptations. Par chance, ces développements ne rompent pas excessivement le caractère bucolique des promenades – du moins en ce qui me concerne, mais j’ai pu lire des avis divergents.

 

Autre trait qui contribue à rendre ces balades agréables : le livre est, de manière fort pertinente, très aéré, et émaillé de cartes ainsi que d’illustrations, très diverses à vrai dire (outre les crayonnés de l’auteur lui-même, nous avons aussi bien des œuvres d’illustrateurs tolkiéniens, comme cette couverture de Ted Nasmith, mais aussi des gravures, etc., empruntées à des guides, des dictionnaires, que sais-je, du XIXe siècle, assez souvent), mais généralement bien trouvées et adaptées au propos – sans que la représentation ne vienne excessivement parasiter l’imaginaire propre du lecteur.

 

Promenades au pays des Hobbits est donc une réussite, dans son registre très singulier. Il satisfera probablement aussi bien les amateurs de Tolkien que, mettons, les rôlistes qui voudraient jouer dans la Comté (pourquoi pas, après tout ?). Et c'est un ouvrage, oui, tout à fait charmant. On n’ira probablement pas bien au-delà de ce qualificatif, mais, très honnêtement, je n’en attendais probablement pas autant en en entamant la lecture. Bonne pioche !

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Je suis Providence, de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

 

JOSHI (S.T.), Je suis Providence – Vie et œuvre de H.P. Lovecraft, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thomas Bauduret, Erwan Devos, Florence Dolisi, Pierre-Paul Durastanti, Jacques Fuentealba, Hermine Hémon, Annaïg Houesnard, Maxime Le Dain, Arnaud Mousnier-Lompré et Alex Nikolavitch, sous la direction de Christophe Thill, Chambéry, ActuSF, coll. Perles d’épice, 2019, 2 vol., 704 p. et 670 p.

 

Ma chronique de cette brillante somme biographique et critique (que j’avais déjà lu et chroniquée en anglais, ici) a été publiée dans le Bifrost n° 95, dans le cahier critique, pp. 106-107.

 

Le moment venu, elle figurera sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien ici, en même temps que j’en ferai une vidéo.

 

EDIT 12:11/2019 : ça y est, chronique en ligne, ici.

 

Mais, d’ores et déjà, vos commentaires, critiques, etc., sont les bienvenus, comme d’hab’.

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Ikki : Coalitions, ligues et révoltes dans le Japon d'autrefois, de Katsumata Shizuo

Publié le par Nébal

Ikki : Coalitions, ligues et révoltes dans le Japon d'autrefois, de Katsumata Shizuo

KATSUMATA Shizuo, Ikki : Coalitions, ligues et révoltes dans le Japon d’autrefois, [Ikki 一揆], introduction, traduction [du japonais] et notes de Pierre-François Souri (avec la collaboration d’Inde Tadao et Nakajima Keiichi), Paris, CNRS Éditions, coll. Réseau Asie, série Japon, [1982] 2011, 268 p.

Allez, un peu d’histoire du Japon, aujourd’hui – ça faisait longtemps... Et pour le coup sur un sujet relativement « pointu », ou du moins est-ce l’effet que peut produire ce livre en français : au Japon, il a pourtant été publié initialement dans une collection de poche, qui, sans en faire le moins du monde un ouvrage léger ou même à ce compte-là de vulgarisation, lui a assuré tout de même un certain écho.

 

Il faut dire que le sujet des ikki – mot derrière lequel on range, en gros, essentiellement des mouvements de révolte paysans du moyen âge et de l’époque d’Edo, qui peuvent faire penser à nos jacqueries, mais cela va en fait bien au-delà (les paysans n’étaient pas les seuls impliqués, les ikki pouvaient être urbains, etc.) –, ce sujet donc a été beaucoup traité là-bas, et de manières très différentes. Ici, l’introduction de Pierre-François Souyri, auteur notamment d’une très bonne Histoire du Japon médiéval, et qui traduit le présent ouvrage dû au médiéviste japonais Katsumata Shizuo, cette introduction donc se montre particulièrement précieuse, qui permet de se faire une idée de l’historiographie sur le sujet – car elle est complexe, et déterminante pour bien apprécier l’écho que ce (relativement) petit livre a pu rencontrer à sa sortie en 1982.

 

Les ikki, initialement, n’intéressaient pas les historiens « traditionnels » de Meiji. Ceux-ci avaient hérité de leurs précurseurs imprégnés de néo-confucianisme une conception très événementielle de l’histoire, qui s’intéressait aux « grands hommes » et aux faits politiques. Dans leur conception, les ikki ne pouvaient être, au mieux, qu’un symptôme de « mauvais gouvernement », et du temps de Meiji ils étaient donc fort pratiques pour dénigrer le régime shogunal, mais il n’y avait rien de plus à en dire, et il aurait même été de mauvais goût de le faire : c’était, dans tous les sens du terme, un sujet « vulgaire ».

 

Mais cette perspective a évolué en même temps que l’approche de la science historique changeait : des historiens progressistes, à la même époque, se sont mis à évoquer le sujet, sous un jour différent, qui ont montré que les ikki ne pouvaient pas simplement être envisagés comme des épiphénomènes, mais avaient leur propre valeur, non négligeable, et traduisaient des réalités sociales et historiques autrement complexes que le tableau bien lisse et focalisé sur l’élite que perpétuaient toujours les historiens traditionnels.

 

Sans surprise, la matière a été bouleversée par l’historiographie marxiste – surtout après 1918, quand des « émeutes du riz » ont réveillé le souvenir des ikki du moyen âge ou de l’époque d’Edo. Les ikki s’inscrivaient alors dans la logique du matérialisme historique, et étaient un symptôme de la lutte des classes plutôt que du « mauvais gouvernement » à proprement parler. Cette approche a été déterminante et fructueuse, notamment en incitant la discipline historique japonaise à se tourner vers les éléments économiques et sociaux, approche qui a peut-être surtout payé en histoire locale. Car cette approche, à terme, et de manière plus générale, avait ses propres défauts : l’idéologie y jouait une part importante, qui a pu biaiser les recherches, par exemple en mettant trop l’accès sur l’idée de lutte des classes (là où les ikki étaient des mouvements plus divers socialement), ou en postulant l’échec de ces mouvements dans la logique du matérialisme historique. Les travaux précurseurs des années 1920 ou 1930, cinquante ans plus tard, avaient laissé la place à des héritiers un peu trop sclérosés par l’idéologie… et aveugles à certains aspects d’un phénomène trop complexe pour rentrer parfaitement dans des nomenclatures rigides.

 

D’autres approches étaient pourtant envisageables. À peu près à l’époque où le marxisme faisait son apparition dans la discipline historique au Japon, un autre courant, dans la lignée de Yanagita Kunio, le fondateur de l’anthropologie japonaise moderne, entendait approcher la paysannerie et la ruralité sous un prisme différent. Ces auteurs, très assidus dans l’histoire locale, reprochaient notamment aux historiens marxistes (et sans doute à d’autres parmi leurs précurseurs) de n’envisager le monde paysan qu’au regard de ses crises – dont les ikki étaient probablement l’exemple le plus frappant. Pour ces auteurs critiques, il importait au moins autant et probablement davantage d’envisager la paysannerie dans sa « normalité », dans son quotidien – étudier les ikki était utile, mais se focaliser sur ces mouvements parfois très violents biaisait nécessairement l’approche du phénomène paysan global ; et on ne pouvait sans doute pleinement appréhender les ikki si l’on faisait abstraction des pratiques et des idées du monde paysans hors crises – et c’était bien là ce qu’il fallait critiquer notamment chez les historiens marxistes.

 

Vers les années 1970-1980, un nouveau courant s’est développé, souvent qualifié d’ « histoire sociale », qui a fait la part des choses dans tout cela. L’ouvrage de Katsumata Shizuo s’inscrit globalement dans cette nouvelle approche, et son analyse des ikki en témoigne : l’auteur n’exclut certes pas les dimensions politiques, économiques et sociales du phénomène, mais celles qui l’intéressent le plus ici tiennent essentiellement aux rituels, à la symbolique et à la pratique, au droit aussi – et c’est en conjuguant ces différentes approches que l’on peut, si l’on y tient, dériver, d’une certaine manière, un discours politique éclairant pour le Japon contemporain et éventuellement au-delà.

 

Mais, avant d’en arriver là, il faut remonter aux origines. Quand on parle d’ikki, généralement, on fait référence à des mouvements d’ampleur des époques Muromachi et Sengoku ou Azuchi-Momoyama, disons « le moyen âge japonais », puis de l’époque d’Edo, davantage envisagée comme « époque moderne » – et ces deux temps de l’histoire des ikki sont assez différents. Mais, pour Katsumata Shizuo, non seulement il faut remonter bien plus loin, mais, en outre, il ne faut pas se focaliser excessivement sur la seule paysannerie.

 

En effet, pour l’auteur, ce qui constitue l’ikki à proprement parler, c’est le fait de « jurer ensemble ». Et, à ce compte-là, on peut relever des ikki, datant de Heian (voire de Nara ?) ou de Kamakura, dans d’autres couches sociales que la paysannerie, et qui ont probablement influencé cette dernière dans ses pratiques ultérieures. Il y a alors des ikki de guerriers, si cette dernière notion évolue alors rapidement, mais, ce qui retient le plus l’attention de l’auteur, ce sont les ikki de moines bouddhistes. Dans divers monastères, et non des moindres, on voit en effet des moines jurer, et selon un rituel presque immuable : on émet ensemble une revendication, on l’écrit, tout le monde la signe (et sans distinctions de rang), on brûle la pétition, on en mêle les cendres à de l’eau, et tout le monde boit cette dernière – ce « rituel de l’eau » est très répandu, et on le retrouvera dans les ikki paysans.

 

Or il y a toute une manière de penser derrière ce rituel. Les moines qui boivent l’eau, consciemment ou pas, font appel à des « souvenirs » plus ou moins exacts du bouddhisme primitif, et en dérivent la valeur supérieure du principe d’unanimité : une décision qui est prise par tous est forcément légitime, en fait on ne saurait concevoir légitimité plus importante – il y a quelque chose, là-bas, du vox populi, vox Dei, encore que cet adage latin trouve probablement davantage à s’appliquer aux ikki paysans ultérieurs, mais justement parce qu’ils perpétueront cette pratique et ce sentiment. Pourtant, la notion évolue – car, bientôt, le principe d’unanimité se transforme en principe majoritaire. Pour les moines, il n’y a pas là de contradiction : la décision prise à la majorité bénéficie de la légitimité de l’unanimité – car ceux qui ont voté différemment se plient à la décision majoritaire, et, dès lors, font tout pour la défendre même si elle ne leur plaisait pas initialement.

 

Or il faut revenir sur l’idée qu’il n’y a pas de distinctions de rang dans ces ikki de moines, parce qu’il en restera quelque chose dans les ikki paysans – où les tenanciers les plus humbles se retrouveront souvent associés à des petits propriétaires terriens, à des jizamurai, parfois là aussi à des moines, sans que le serment ne témoigne de leurs différences de statut : ils sont tous au même niveau. Et c’est probablement là encore quelque chose qui a pu être influencé par le bouddhisme primitif (je suppose que le Shintô a pu aussi y avoir sa part).

 

L’auteur voit dans cette pensée de la légitimité et de l’unanimité une forme de principe démocratique qui éclaire la démocratie japonaise contemporaine – mais il aura aussi l’occasion de montrer combien les mouvements de révolte tels que les ikki ont toujours accordé un rôle prépondérant à cette idée d’une légitimité « automatique », d’une certaine manière : du simple fait qu’ils jurent ensemble, les paysans révoltés expriment une légitimité absolue et incontestable – au point de l’incompréhension fondamentale et mutuelle, quand ils doivent faire face à la répression par les autorités, et leur « monopole de la violence légitime », pour citer Max Weber.

 

Mais, justement, il y a là d’emblée un aspect politique intéressant de ce discours, et qui vient nuancer voire contredire l’approche notamment marxiste des ikki. Celle-ci ne pouvait que relever combien les ikki, ces mouvements populaires, avaient pu effrayer les puissants, et, dans le cadre de l’historiographie japonaise, c’était donc déjà quelque chose : les ikki n’étaient pas que des épiphénomènes symptomatiques d’un « mauvais gouvernement », ils étaient des aspects de la lutte des classes, et parfois étrangement efficaces car finalement organisés dans leur fonctionnement, plutôt que véritablement spontanés ; en se fédérant, les ikki ont pu exercer le véritable pouvoir effectif sur de vastes provinces pendant des années, voire des décennies – et tant pis pour les « grands hommes », l’élite guerrière ; tant pis aussi et surtout pour le mythe encore largement perpétué aujourd’hui d’un Japon par essence « soumis » à ses dirigeants, un des stéréotypes les plus tenaces en la matière… Cependant, l’historiographie marxiste japonaise tendait semble-t-il à conclure à « l’échec » des ikki – pour des raisons idéologiques que je serais bien en peine de détailler outre mesure. L’approche de Katsumata Shizuo est différente – et, dans ce principe démocratique et ce questionnement de la légitimité via l’unanimité, même dégradée en majorité, il voit donc quelque chose qui a pu se montrer déterminant dans l’histoire politique du Japon contemporain, même si d’abord de manière plus ou moins insidieuse.

 

Mais il s’intéresse avant tout, ici, aux rituels et à la symbolique – car le « rituel de l’eau » n’est pas le seul. Les ikki paysans témoignent d’autres pratiques, mais, dans l’esprit de l’auteur, elles renvoient pour la plupart à cette notion centrale de légitimité. Ainsi, par exemple, il relève que les paysans qui constituent un ikki le font de manière très solennelle, mais en usant d’une symbolique à première vue ambiguë, notamment en ce qui concerne les costumes. Katsumata Shizuo, dans les nombreuses sources locales qui sont à l’origine de son argumentaire, relève que les paysans révoltés usent d’un costume particulier : manteau de pluie, large chapeau conique, parfois une étole blanche qui leur masque le visage. À l’en croire, ces atours vestimentaires ont une signification, les paysans ne les emploient pas seulement parce qu’ils sont « pratiques » et aisément disponibles : ils constituent en fait les attributs d’un personnage qui, d’une certaine manière, « sort du monde », ce dont le tissu qui dissimule leur visage témoigne tout particulièrement, car, bien avant d’être un moyen de se prémunir des investigations des autorités désireuses d’identifier les insoumis, c’était un signe distinctif traditionnel des lépreux (parmi d’autres, dont des vêtements de couleur orange sauf erreur, dont les paysans révoltés se revêtent parfois, d’ailleurs). Mais ce statut « hors-castes », qui pouvait temporairement les associer aux hinin et eta, avait des implications symboliques plus complexes, aux conséquences politiques notables : en fait, si revêtir ce costume excluait de la société des hommes, de manière plus ou moins « magique », il conférait aussi à qui l’arborait des attributs non humains et en fait d’essence supérieure – Katsumata Shizuo relève ainsi que, dans bien des cas, et notamment en lien avec ce costume, les paysans révoltés comme ceux contre lesquels ils s’insurgeaient multipliaient les références aux tengu, ces êtres mythiques tenant de l’homme et du corbeau, et dotés de pouvoirs hors-normes ; le costume, d’une certaine manière, conférait aux paysans ces pouvoirs – mais ils en dérivaient là aussi une forme de légitimité supérieure ; en fait, très concrètement, certaines sources évoquent clairement l’idée que les paysans membres des ikki, au travers de divers rituels, étaient comme « habités » par des divinités, tout bonnement, le temps de leur révolte. La légitimité « automatique » dérivée du principe d’unanimité était ainsi redoublée d’une autre légitimité, d’ordre davantage magico-religieux, mais d’essence tout aussi « supérieure ».

 

Mais les ikki évoluent – parce que la société japonaise dans laquelle elles germent change, notamment aux plans, pas seulement politique, mais aussi et surtout économique et juridique. Le chaos de la fin de Muromachi, ou de la période dite Sengoku, des « provinces en guerre », incite sans doute les paysans à se fédérer en ikki, puis les ikki entre eux, pour assurer « l’ordre » quand les seigneurs théoriques ne sont pas en mesure de le faire, mais cela va au-delà – et c’est bien pourquoi ce sont d’abord ces ikki sur lesquels on met traditionnellement l’accent (plus tard, ceux d’Edo seront d’un ordre un peu différent).

 

Les ikki, traditionnellement, à vrai dire ceux des paysans comme ceux des moines, étaient souvent liés aux déprédations commises par de mauvais intendants, préfets, etc., qu’il s’agissait de démettre : les ikki réclamaient le départ de l’administrateur, et, plus qu’à leur tour, ils obtenaient gain de cause. Mais ces déprédations reprochées, au premier chef, étaient souvent d’ordre fiscal : il s’agissait de rejeter des impositions nouvelles ou excessives. Ce trait demeurera tout au long de l’histoire des ikki, mais, vers cette époque, il commence à être associé à d’autres aspects de la question – parce que le rapport à la terre, en même temps que l’économie rurale et la conception même du droit de propriété, évoluent.

 

En effet, un terme qui revient souvent dans les revendications des ikki est celui du « gouvernement vertueux » : les paysans réclament des autorités, sous cet intitulé, un « acte de grâce », autre moyen de désigner en fait, de manière systématique, l’abolition des dettes et la récupération des terres mises en gage. En effet, vers cette époque, dans les campagnes, certains individus développent une activité de prêt à intérêt – les aubergistes et les brasseurs de saké, notamment… mais aussi certains monastères pas très scrupuleux ! Les paysans, confrontés à un système d’imposition nouveau, sont souvent contraints de recourir à leurs prêts, et s’endettent drastiquement, très vite. Ils forment alors un ikki, réclamant l’abolition des dettes (et, sous Edo, on trouvera certaines allusions significatives au fait qu’il s’agit d’abolir toutes les dettes, pour tout le monde), et la restitution des terres vendues ou mises en gage. Là encore, il leur arrive régulièrement d’obtenir gain de cause – et les autorités anticipent même parfois les revendications ou à vrai dire la simple constitution des ikki en émettant d’elles-mêmes de telles lois de « gouvernement vertueux » (notamment, relève l’auteur, en périodes de crise… ou quand le calendrier, ou tel signe astronomique, laissent entendre que l’année sera « mauvaise », pour des raisons là encore magico-religieuses).

 

Cela peut nous paraître étonnant, aujourd’hui, mais Katsumata Shizuo explique ce phénomène de manière assez lumineuse : recourant aussi bien à l’Essai sur le don de Marcel Mauss qu’aux études de ses compatriotes sur le droit médiéval, il établit bien que tout cela témoigne d’une conception du droit de propriété, et de l’acte de vente, différente de celles auxquelles nous a habitué le droit contemporain, dans la lignée de l'essor du capitalisme – car c'est bien ce qui se produit alors. Dans ce contexte, il est en fait parfaitement normal que la terre « revienne », qu’on ne la laisse pas « filer », parce qu’elle avant tout liée à la famille, ainsi qu’à l’usage effectif ; et, au fond, le cas du Japon ici n’est pas si différent de celui de la France, qui a connu des institutions comme le retrait lignager – et Marcel Mauss, parmi d’autres, avait étudié le droit coutumier pour le mettre en évidence. On pèse ici combien la conception moderne et actuelle du droit de propriété n’a absolument rien de « naturel » et d’inaltérable, quoi qu'on en dise… Et il faut relever qu’à cet égard l’alliance entre les petits tenanciers et des paysans davantage prospères pouvaient se perpétuer, avec des ennemis communs en la personne des prêteurs – les samouraïs ruraux étant également de la partie, le cas échéant, et parfois des religieux.

 

Mais cette nouvelle conception du droit de propriété, avec ses corollaires, se développe bel et bien au Japon vers cette époque – et la contradiction insoluble entre cette nouvelle approche et la traditionnelle génère de nombreux ikki.

 

Qui tendent par ailleurs à devenir plus violents… Les ikki initiaux, ceux des moines notamment, n’étaient certes pas exempts de démonstrations de force : les moines qui manifestaient par milliers, en emportant sur des sortes de palanquins des statues de divinités et de bouddhas (ils n’étaient donc à cet égard pas du tout différents des paysans se changeant plus ou moins en tengu ou se laissant temporairement habiter par des divinités, le rituel avait exactement le même objectif au regard de la légitimité comme de l’intimidation), ces moines donc constituaient un spectacle intimidant mais aussi assez récurrent – ils faisaient souvent plier leurs adversaires de la sorte, mais des violences plus concrètes pouvaient éclater à l’occasion. À vrai dire, ces moines étaient une plaie endémique, notamment aux environs de la capitale – un problème auquel Oda Nobunaga a apporté une solution brutale…

 

Mais il en allait de même pour les paysans. Initialement, les ikki ruraux se contentaient le plus souvent de menacer de « faire la grève » ou de déguerpir en masse (via le rituel consistant à « étaler les bambous », à la symbolique complexe) ; et les juristes d'alors stipulaient que c'était là un droit inaliénable des paysans. Ces menaces, parfois mises en pratique, sont, au sens juridique, des « violences », mais pas exactement comme nous l’entendons le plus souvent… Or les violences au sens où nous l'entendons couramment se développent – et les ultimes ikki de la période d’Edo franchiront encore une étape en l’espèce, en se montrant parfois sanglants, toujours destructeurs. Cependant, juste après Oda Nobunaga, il faut sans doute mentionner la « chasse aux sabres » menée par Toyotomi Hideyoshi, qui visait à désarmer les paysans – et a constitué une première étape vers l’établissement du système de castes assez rigide du shogunat Tokugawa ; mais c’est une question très complexe, et éventuellement plus ambiguë qu'il n'y paraît, que je ne me sens vraiment pas de développer ici…

 

Quoi qu’il en soit, les violences des ikki pèsent d’abord essentiellement sur les biens matériels : on s’en prend aux entrepôts monopolisant le riz, aux brasseries, aux auberges, mais donc aussi à certains monastères – très souvent, on y met le feu. Il y avait probablement un aspect très pratique à cet égard : il s’agissait de détruire les documents témoignant des dettes, des prêts et des mises en gage, pour les « invalider »… Parfois, le geste était précédé d’une simple menace, soit une offre de négociation, mais, au fil des siècles, les ikki ne se sont pas toujours embarrassés de cette première étape, incendiant immédiatement les bâtiments qui symbolisaient leur endettement, et en abritaient les preuves concrètes. Mais les destructions pouvaient aller bien au-delà, notamment durant l’époque d’Edo.

 

Il faut cependant relever une chose, d’importance : ces dégradations ne relevaient qu’exceptionnellement du vol ou du pillage à proprement parler – en fait, un document intéressant (datant d’Edo sauf erreur) fait état du discours d’un meneur qui enjoint ses camarades à ne pas piller, mais bien à « tout casser », texto ; or le même document, en même temps, développe le discours envisagé plus haut quant à la légitimité « automatique » du mouvement, et prend soin d’inclure parmi la classe opprimée qui se révolte absolument tout le monde, paysans de toute condition et guerriers de rang inférieur – et jusqu’à certains petits aristocrates et moines, en réclamant, on l’a vu, un acte de « gouvernement vertueux » qui bénéficierait à tous ceux-là (et notamment, faut-il entendre, pas aux seuls petits paysans – car à ce stade il s’agissait de se faire des alliés… et de les conserver aussi longtemps que possible !). Quoi qu’il en soit, il y a donc des aspects aussi bien matériels que symboliques dans ces destructions.

 

Maintenant, les violences pouvaient aller bien au-delà, et s’en prendre cette fois aux personnes – de plus en plus fréquemment semble-t-il. Bientôt, incendier l’auberge, la brasserie de saké, etc., ne suffit plus, et la foule des paysans révoltés lynche quantité de prêteurs. Il faut dire que, durant la période particulièrement troublée qui clôt le moyen âge japonais, les seigneurs de guerre montraient l’exemple à cet égard – et les ikki ont été impliqués dans des opérations d’ordre proprement militaire ; on a pu relever, d’ailleurs, qu’en bien des occasions ils ont tenu plus longtemps qu’on ne l’imaginait, repoussant sans vergogne les assauts de seigneurs de la guerre convaincus qu’ils écraseraient sans peine ces paysans en armes, et qui repartaient la queue entre les jambes !

 

Mais le contexte général de ces luttes a pu avoir un rôle à cet égard : la guerre d’Ônin (1467-1477), tout particulièrement, avec son image si désastreuse, a pu inciter non seulement les paysans à prendre les armes, le cas échéant pour assurer « l’ordre », d’ailleurs ! mais aussi à teinter leur discours d’autres connotations, plus inédites, et pourtant d’une certaine manière dans la continuité de la revendication périodique du « gouvernement vertueux ». C’est que cette dernière expression prend alors un sens plus abstrait, en même temps qu’elle est associée à une autre, de plus en plus fréquente, et tout particulièrement lors de l’époque d’Edo : celle réclamant la « rectification du monde ».

 

Il s’agit d’un discours politique plus global, aux soubassements religieux marqués – en fait, il y a une composante qu’on pourrait qualifier de « millénariste » dans cette revendication : à maintes reprises, des prédicateurs bouddhistes n’ont pas manqué d’identifier dans l’époque qui était la leur celle de la « Fin de la Loi », comme par exemple dans la deuxième moitié du XIIe siècle, qui a vu le régime aristocratique de Heian s’effondrer et céder la place au Japon des guerriers ; et c'est à nouveau ce qui s'est produit alors, quoi peut-être dans une optique davantage populaire. Comme on l’a vu plus haut, cette approche intervient d’ailleurs tout spécialement lors de périodes de crises marquées, pas toujours seulement politiques d’ailleurs : les grands tremblements de terre suscitent plus qu’à leur tour ce genre d’ikki, qui ajoutent à la symbolique du tengu celle du poisson-chat, animal pris dans sa forme mythique et que l’on rend traditionnellement responsable des séismes, ce qui en fait un symbole moralement ambigu, mais aussi fort adéquat, de la destruction suscitant le renouveau). Ceci, d'autant que ces crises pouvaient simplement être « annoncées » par des phénomènes tels que le passage d’une comète ou le fait d’atteindre une année « mauvaise » dans le calendrier traditionnel (ce qui incitait les autorités et les érudits à mille manœuvres en forme de « tricheries » pour tenter de circonvenir le mauvais sort cyclique – comme la déclaration d’une nouvelle ère…).

 

Ces derniers mouvements sous Edo avaient donc une ampleur probablement plus vaste que leurs prédécesseurs médiévaux, aux plans matériel et symbolique – ils ont pu, par ailleurs, contribuer à rendre la conception des ikki un peu plus floue, prise globalement. Mais ces émotions populaires ont bientôt eu des conséquences marquées : si elles n’ont pas suscité la restauration de Meiji, elles ont du moins témoigné, toujours un peu plus, des difficultés notamment d'ordre économique rencontrées par le régime Tokugawa, et, de manière très significative, au XIXe siècle, des administrateurs, etc., s’associent à des ikki, voire les génèrent ; dès lors, le processus devant déboucher sur la chute du shogunat devenait plus tangible.

 

À vrai dire, la restauration de Meiji pouvait constituer, pour certains, une occasion marquée de « rectifier le monde » ; il n’est pas dit que les paysans en aient tant profité – dans l’immédiat du moins. Mais Katsumata Shizuo nuance donc l’idée d’un « échec » des ikki – et pèse leur influence possible sur le Japon contemporain, a fortiori quand il s’est agi, sous Taishô, puis sous Shôwa après 1945, de démocratiser le Japon, sur la base donc de principes parfois anciens, et pas nécessairement de nature purement exogène, comme certains étaient (et sont peut-être toujours ?) portés à le croire.

 

Ceci, bien sûr, outre l'importante réforme agraire qui  suivit la défaite ; en fait de mesure imposée par l'occupant américain, elle n'était pas sans précédents au moins théoriques dans l'histoire du Japon, et Katsumata Shizuo relève à plusieurs reprises que les revendications des ikki tendaient à aller dans ce sens sous Edo.

 

Bien sûr, je ne suis pas en mesure de juger aussi bien des apports de Katsumata Shizuo que de la pertinence de son analyse, ne disposant absolument pas du bagage pour ce faire – et j'espère d'ailleurs ne pas avoir dit trop de bêtises dans ce compte rendu... Il semblerait que, si le livre a marqué son époque et l’historiographie du Japon médiéval, au-delà d'ailleurs du seul sujet des ikki, il a pu être nuancé depuis (il a pas loin de quarante ans, après tout…) : l’auteur appelait de ses vœux de telles critiques en concluant son ouvrage.

 

Quoi qu’il en soit, c’est là une lecture très intéressante, et il est appréciable que ce genre d’ouvrages soit disponible en français – à cet égard, il faut d’ailleurs louer encore une fois l’introduction de Pierre-François Souyri, qu’on est porté à juger indispensable en la matière. Très intéressant.

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Japon ! Panorama de l'imaginaire japonais, de Julie Proust Tanguy

Publié le par Nébal

Japon ! Panorama de l'imaginaire japonais, de Julie Proust Tanguy
Japon ! Panorama de l'imaginaire japonais, de Julie Proust Tanguy

PROUST TANGUY (Julie), Japon ! Panorama de l’imaginaire japonais, Bordeaux, Les Moutons Électriques, 2018, 464 p.

(Et qui c’est c’est qui qui a égaré ses notes ? C’eeeest Nééébaaaaaaaaaaaal ! Putain…)

 

Japon ! Panorama de l’imaginaire japonais est un gros « beau livre » (j’y reviendrai...) publié par les Moutons Électriques au travers d’un financement participatif – soit une méthode devenue tellement courante chez cet éditeur qu’elle en est presque systématique, ce qui m’ennuie quand même un chouia.

 

Le sujet m’intéressait, forcément, et j’ai craqué – à ceci près que le sujet… eh bien, s’avère ne pas correspondre tout à fait, voire du tout, à ce à quoi je m’attendais. Disons que j’ai été leurré par le titre : le mot « imaginaire », chez un éditeur de littératures de l’imaginaire (SFFF si vous prisez les acronymes), disons qu’il avait ses connotations qui me parlaient tout particulièrement. Seulement voilà : cet « imaginaire » doit être entendu au sens large – beaucoup plus large : c’est au fond la culture japonaise qui est ici envisagée (ou qui est censée l'être, car il y a des biais conséquents, j'y reviendrai), avec plein de développements qui n’ont absolument rien à voir avec la SFFF – sur la gastronomie, par exemple, ou l’érotisme, mais aussi bien le vieillissement de la population, les arts martiaux, la figure de la lycéenne, celle du yakuza, « le Japon entre traditions et modernité », ce genre de choses. Je suppose toutefois que je ne peux pas vraiment blâmer l’éditeur ou l’autrice, ici : si je m’étais renseigné un peu plus avant de souscrire, peut-être aurais-je alors perçu ce que le mot « imaginaire », ici, signifiait au juste. Il n’en reste pas moins que ç’a été d’emblée une petite déconvenue.

 

D’autant que ce prisme assez large, en apparence tout du moins, a un côté « Le Japon pour les nuls » un peu ennuyeux, parfois. De fait, les bouquins sur la culture japonaise « en général » ne manquent pas, les meilleurs comme les pires, et celui-ci, sans je crois faire partie des pires, ne fait certainement pas partie des meilleurs. L’analyse est régulièrement assez approximative, et emprunte un certain nombre de clichés, en prétendant justement les dépasser. Et l’enthousiasme de l’autrice, tout en qualificatifs extatiques et parfois points d’exclamation, vient contrebalancer une objectivité de façade qui ne trompe pas bien longtemps. Selon les sujets traités, cela fonctionne plus ou moins…

 

À vrai dire, parfois, le volume pâtit d’un côté un peu « touristique » à cet égard – pas certes au même plan que dans Le Guide géographique des otaku, petite, euh, « brochure » bonus issue du financement participatif, et qui proposait des itinéraires touristiques, avec indications de trajet, d’horaires, de coûts, etc., qui auraient pu figurer dans un Lonely Planet, mettons ; mais bon, pourquoi pas… Après tout, je n’ai moi-même jamais mis les pieds au Japon, ça ne fait pas exactement de moi quelqu’un de particulièrement qualifié pour trouver à y redire de quelque manière que ce soit. Reste que, dans certains chapitres de ce Panorama, le côté « touriste » ressort à fond, et se montre assez pénible : les pages consacrées à la bouffe, tout spécialement, sont édifiantes à cet égard.

 

Et elles souffrent d’un travers assez récurrent dans cet ouvrage : le lexique japonais abondant, et pas toujours bien employé, et parfois même erroné (les coquilles ne manquent pas), balancé façon bombardement dans une énumération par le menu (aha) de plats, comme plus loin de termes techniques liés aux voies du samouraï ou du ninja, etc. Ce qui généralement ne sert pas à grand-chose, et donne plus qu'à son tour l’impression d’un remplissage tenant pas mal du cache-misère – ces paragraphes saturés d’italiques ne vous apprendront absolument rien d’utile.

 

Mais justement : le caractère assez « généraliste » de l’approche est en même temps contrebalancé par une approche « otaku » assez franche, et qui biaise plus qu’à son tour l’analyse, tout particulièrement – eh – quand c’est « l’imaginaire », au sens où je l’entendais à première vue, qui est enfin traité (mais pas que, loin de là). De fait, passé le long chapitre « Monogatari » qui introduit l’ouvrage, plus ou moins un fourre-tout de tout ce qui a fait la culture littéraire et artistique du Japon, disons jusqu’à la Seconde Guerre mondiale,  même si ça dépasse régulièrement, « l’imaginaire » devient le domaine réservé des mangas, des animes, et même des goodies et du merchandising en général, avant les jeux vidéo. Le reste ? La littérature et le cinéma, tout spécialement, ne sont alors plus guère traités, et, quand ils le sont, c’est le plus souvent de manière assez superficielle. Je suppose, dès lors, qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que le chapitre consacré à « l’imaginaire scientifique », par exemple (encore qu'ici les mangas et les animes ont certes leur mot à dire), soit aussi lapidaire, et lacunaire, tandis que le fantastique et l’horreur n’ont droit qu’à quelques paragraphes égarés dans des ensembles plus vastes, et plus lacunaires encore. Ceci étant, cette dimension « otaku » dépasse assurément le seul « imaginaire » au sens SFFF – prenez le chapitre sur la musique contemporaine (oui) : passé la J-Pop, point de salut !

 

(Dit-il en allant nettoyer ses oreilles dégoulinantes de sucre à coup de Merzbow.)

 

(Après avoir lu dans cet ouvrage que Kraftwerk était connu pour leurs tubes des années 1980, et que The Prodigy étaient des pionniers de la musique électronique. Oh...)

 

Tout ceci n’est donc guère convaincant. Oh, j’y ai appris plein de trucs, hein, je ne prétendrai pas le contraire ! Et c’était bien pour cela que j’avais participé au financement de cet ouvrage. Seulement… Eh bien, dans les quelques domaines où mon ignorance n’est pas totale, j’ai quand même eu le sentiment d’une analyse plus superficielle qu’elle n’en a l’air, et plus qu’à son tour approximative. Certaines interprétations me paraissent simplistes, mais je suppose que c’est à débattre – encore une fois, je ne suis pas le plus qualifié pour contester telle assertion ou telle autre. Mais j’ai régulièrement eu l’impression d’une analyse « à distance », empruntant à des ouvrages de seconde main (ce que commet votre serviteur, hein).

 

Plus ennuyeux, en un nombre non négligeable d’occasions, je suis tombé sur des erreurs pures et simples – j’entends par-là des erreurs factuelles, pas des interprétations contestables. Comme un con, j’ai égaré mes notes, et n’ai plus forcément tant d’exemples en tête, mais je peux tout de même avancer que, dans l’immense majorité des cas, l’autrice n’a pas lu, vu, etc., les œuvres dont elle parle ; c’est bien évidemment inévitable au regard de la masse énorme des œuvres traitées, et pas toujours problématique dans l’absolu, mais quand les erreurs à leur propos se multiplient, eh bien, ça se voit. Par exemple quand l'autrice fait du Dit de Heichû un récit épique comme les dits de Hôgende Heiji ou des Heiké. Ou, dans un autre registre, quand elle attribue aux moines au biwa (qu'on n'appelle pas ainsi pour rien !) interprétant lesdits récits épiques, un bien plus encombrant koto. Ou encore quand elle cite, et à plusieurs reprises, Umezu Kazuo, non pour ses mangas, mais pour leurs adaptations cinématographiques, en en faisant le réalisateur (et en faisant l'impasse sur les BD). Même en mettant de côté des erreurs qui sont peut-être avant tout des maladresses dans l'expression (par exemple, du fait d'une apposition peut-être, Le Tombeau des lucioles est d'abord présenté comme traitant du « traumatisme d'Hiroshima », si, ultérieurement, l'autrice rapporte bien que son point de départ est le bombardement de Kôbe), dans bien des cas les références avancées sont tout simplement erronées.

 

(Et ces erreurs ne concernent donc pas que le Japon, voyez les exemples musicaux européens précédemment cités.)

 

Tout cela n’est donc guère satisfaisant – et clairement pas à la hauteur du projet. Hélas, il y a une dernière dimension à mettre en avant, et pas moins navrante : ce « beau livre »… n’est pas très beau. Les photographies sont très inégales, le meilleur côtoie le pire, ce qui inclut des clichés baveux (ici l’impression est peut-être en cause – le papier glacé est agréable au toucher, mais ce côté baveux est tout de même très récurrent) ou d’un flou qu’on n’osera certainement pas qualifier d’artistique. Régulièrement, le bouquin a recours à la très mauvaise idée de glisser des photographies à l’arrière-plan du texte – ce qui rend, et les photographies, et le texte, peu ou prou illisibles. Les légendes de ces photographies se contentent d’avancer un titre en italiques, et parfois hermétique, et le nom du photographe (généralement l’autrice ou Morgan Thomas) ; aussi ne comprend-on pas toujours ce qui est photographié au juste… D’autant que ces photographies, de manière générale, ne renvoient pas toujours, et même pas le moins du monde, pour certains sujets traités, au texte en regard ! Bon, je suppose que ces critiques concernant les photographies sont parfois subjectives…

 

Mais j’ajouterai que la maquette est franchement dégueulasse ! Pour un « beau livre », c’est quand même ennuyeux… Et, comme dit plus haut, les coquilles ne manquent pas, dans un texte français insuffisamment relu (et la plume de l’autrice est globalement assez lourde, par ailleurs, qui sature son propos d’adjectifs parfois incongrus, tout spécialement quand c’est l’enthousiasme qui parle), parfois dans le lexique japonais ou les noms des œuvres originales (aussi bien que des artistes, en fait : « Akira Kurozawa », « Ozamu Tezuka »…), qui n’ont probablement pas été relus.

 

Japon ! Panorama de l’imaginaire japonais, même en prenant en compte que la méprise quant au sujet traité ne tient qu'à moi et ne saurait légitimer un reproche pertinent, s’avère hélas un ouvrage très décevant bien au-delà. Pas inintéressant dans l’absolu, mais mal branlé et trop souvent approximatif ; pas outrancièrement mauvais, mais au mieux médiocre. Clairement pas à la hauteur du projet. Que ça me serve d’avertissement…

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Moi, d'un Japon ambigu, de Kenzaburô Ôé

Publié le par Nébal

Moi, d'un Japon ambigu, de Kenzaburô Ôé

ÔÉ Kenzaburô, Moi, d’un Japon ambigu, [Aimaina Nihon no watashi あいまいな日本の私 ], traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Gallimard, [1986, 1988, 1990, 1992, 1994-1995] 2001, 96 p.

Ce très bref ouvrage qu’est Moi, d’un Japon ambigu, rassemble quatre essais d’Ôé Kenzaburô – plus précisément, quatre discours ou conférences. La première de ces communications, qui donne son titre à l’ensemble, est la plus significative en même temps que la plus « récente » : il s’agit du discours prononcé par l’auteur à Stockholm à l’occasion de la remise de son Prix Nobel de Littérature, le 7 décembre 1994 ; les autres communications ici rassemblées, bien qu’antérieures et, en ce qui me concerne, d’un intérêt moindre, développent des thématiques synthétisées dans le discours du Nobel, et l’ensemble forme ainsi un tout cohérent.

 

Ces diverses communications ont leur dimension protocolaire, forcément, et comprennent quelques « passages obligés », relatifs notamment à la vie de l’auteur – cela dit, c’est d’autant moins surprenant en l’espèce qu’Ôé Kenzaburô est un écrivain qui a beaucoup puisé dans son expérience personnelle pour écrire ses romans et nouvelles : qu’il parle de son enfance dans la forêt de Shikoku, ou surtout de son rapport avec son fils handicapé Hikari, tout cela est dans l’ordre des choses, et moins gratuit qu’il n’y parait peut-être – pas le moins du monde, en fait. Il en va d’ailleurs de même quand l’écrivain, au cours d’un voyage, ressent le besoin d’expliquer la littérature et plus largement la culture japonaises à son auditoire européen ou américain (avec trois jalons : Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, l’œuvre de Sôseki… et la sienne, d’une certaine manière, même s’il prétend aussitôt ne pas avoir l’arrogance de se hisser au niveau des deux jalons précédents ; mais il faut aussi mentionner, et ça le concerne là encore, son enthousiasme pour la « littérature d’après-guerre », il faudra y revenir), ou, dans une égale mesure, quand il témoigne de son goût pour la littérature occidentale : parcourant la Scandinavie deux ans avant de recevoir le Nobel, il évoque la littérature suédoise, notamment, et tout spécialement Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, comme un livre qui l’a beaucoup marqué dans sa jeunesse (et il y reviendra lors de son discours à Stockholm, dans les mêmes termes), mais aussi d’autres œuvres peut-être moins « cliché » des lettres scandinaves ; son goût pour la littérature française (et tout autant les philosophes français, à vrai dire) est connu, et régulièrement illustré ici, via par exemple aussi bien Rabelais que Céline ou Sartre, et, dans le discours du Nobel, d’une certaine manière, il joue des cartes de William Butler Yeats et de W.H. Auden contre Kawabata Yasunari.

 

Et c’est probablement là que réside l’essentiel. Le titre Moi, d’un Japon ambigu, qui est donc celui du discours du Nobel, renvoie directement et ouvertement au discours prononcé dans les mêmes circonstances par Kawabata Yasunari en 1968 – ils demeurent à ce jour les seuls écrivains en langue japonaise à avoir été récompensés par le Prix Nobel de Littérature. L’auteur des Belles endormies, entre autres, avait livré une communication intitulée « Moi, d’un beau Japon », et Ôé le dépeint avec force, lisant en japonais, à un auditoire qui n’y comprenait rien, des poèmes de Heian. Kawabata, dans son discours, avait choisi de mettre en avant son pays et sa culture, pour mieux les faire connaître et apprécier tous deux de par le monde, et le Nobel était sans doute une occasion idéale pour cela – même si cette anecdote sur les poèmes non traduits constitue en même temps comme une métaphore éloquente. Quoi qu’il en soit, Kawabata parlant de son pays ne pouvait l’envisager que comme étant « beau ». Ôé ne nie pas cette beauté, pas plus d’ailleurs qu’il ne dénigre de la sorte son prédécesseur au Nobel ou son œuvre, loin de là ; cependant, le discours de Stockholm lui paraît l’occasion d’envisager la question d’un œil différent – et, faisant appel donc à Yeats, Ôé choisit de mettre en avant l’ambiguïté de son pays, et les sentiments contrastés qu'il suscite en lui.

 

Et, au-delà de la diversité du Japon ainsi constatée (notamment quand l'auteur oppose un Japon périphérique, dont il serait, lui, l'homme de la forêt, et un japon urbain et surtout tokyoïte visant à l'hégémonie), c’est une question politique : à l’époque comme aujourd’hui, Ôé Kenzaburô est au Japon une figure emblématique de l’écrivain engagé. Le « beau Japon » de Kawabata a produit des merveilles, et Ôé ne le nie certainement pas, louant donc Murasaki Shikibu ou Sôseki, mais l’envisager uniquement de la sorte revient trop souvent à cacher sous le tapis ce qui n’est pas aussi beau – ce qui est à vrai dire atroce : Ôé parle d’un pays qui n’assume toujours pas le rôle qu’il a joué un demi-siècle plus tôt – responsable de guerres d’agression émaillées d’horreurs comme le massacre de Nankin ou la prostitution forcée des « femmes de réconfort » coréennes ; et, pour l’auteur des Notes de Hiroshima, il est particulièrement détestable que ce pays, parfois, ose se draper dans son rôle de seule victime au monde de bombardements atomiques pour faire l’économie d’une véritable réflexion sur ses torts (tout en développant très cyniquement des programmes nucléaires). Et ce « Japon ambigu » inquiète tout spécialement l’auteur, qui se retrouve confronté aux tentatives révisionnistes du PLD, notamment aux manœuvres visant à « éditer » les manuels scolaires pour les expurger des pourtant très vagues aveux qu’ils contiennent de la responsabilité du Japon dans la guerre, mais aussi aux votes récurrents dans le but d’amender la constitution « imposée par les Américains » pour en ôter l’article 9 stipulant la renonciation perpétuelle à la guerre. Le Japon dont parle Ôé Kenzaburô n’a pas accompli son devoir de mémoire, il s’y refuse toujours, et cela pourrait se montrer nuisible à terme ; il serait en tout cas sur une mauvaise pente.

 

(À noter : à l’occasion de son Nobel, Ôé Kenzaburô a été nommé pour l’Ordre du Mérite Culturel Japonais, distinction dépendant de la maison impériale, et, cohérent avec lui-même, il l’a refusée. À noter toujours, très peu de temps après son Nobel, Ôé a polémiqué sur la reprise des essais nucléaires français, après quoi il s’est beaucoup investi dans divers combats au Japon, dans la lignée de ceux précédemment évoqués, mais aussi, tout particulièrement, concernant Okinawa, et la catastrophe de Fukushima l’a amené à reprendre la plume, avec un écho non négligeable.)

 

Mais ce discours doit être envisagé dans une perspective historique aussi bien que culturelle. Dans ces diverses communications, de manière plus marquée à vrai dire dans les trois antérieures au Nobel, Ôé Kenzaburô loue plus qu’à son tour la « littérature d’après-guerre » japonaise – une littérature bénéficiant tout à la fois d’une liberté inouïe et d’un degré de conscience que seul le traumatisme de la guerre et de la défaite (outre celui plus spécifique de Hiroshima et Nagasaki) était en mesure de susciter. Et ceci rassemblait les auteurs d’alors, en dépassant les divergences de façade : l’obsession impériale de Mishima Yukio n’y changeait rien, dans sa formation comme dans sa vie et dans son œuvre, il était pleinement un écrivain de ce temps, au même titre que ceux qui se situaient à l’extrême gauche… ou que Ôé lui-même. Sans que l’auteur ne le dise de manière aussi brutale, c’est au fond ici que réside le troisième jalon de la littérature japonaise dont il parle – en même temps qu’il semble hésiter à s’inscrire totalement lui-même dans ce courant, ce que l’on ne déduit véritablement que de la chronologie qu’il expose, notamment quand il fait se poursuivre ce moment littéraire jusque dans les années 1970 ; à cet égard, il demeurerait donc au mieux un exemple tardif de ce mouvement.

 

Et c’est ici qu’il se montre tout particulièrement inquiet : qu’en est-il de la relève ? Il ne la voit pas vraiment. À l’énergie militante et audacieuse de l’après-guerre a succédé un Japon au mieux je-m’en-foutiste, typique des mœurs du temps de la bulle spéculative et héritier de la croissance économique forcenée, au pire arrogant à nouveau – cette arrogance pouvant rappeler celle qui se trouvait à la source des atrocités de la guerre. La littérature japonaise contemporaine lui paraît en témoigner, qui verserait dans ces deux travers. On est d’ailleurs tenté de relever combien il se montre au mieux sceptique à l’égard de l’œuvre à succès d’un Murakami Haruki, déjà, ce même auteur que l’on pronostique chaque année pour le Nobel ces derniers temps. Cependant, cette critique pourra laisser un goût amer en bouche, notamment au lecteur de SFFF comme votre serviteur, un peu chatouilleux quand l’expression de « littérature d’évasion » se pare de connotations un tantinet méprisantes (l'auteur n'épargne pas non plus les mangas, à ce titre)… Et cela va sans doute au-delà : Ôé Kenzaburô, tout brillant écrivain qu’il soit, et nobélisé, donne régulièrement ici l’image bien naturelle au fond d’un homme qui vieillit, et qui, inévitablement, ne saurait envisager « la relève » comme digne de succéder aux auteurs majeurs de son temps. C’est particulièrement sensible, et parfois un brin agaçant, dans la dernière communication du recueil, « Sur la littérature japonaise moderne et contemporaine », prononcée en 1990 (et rédigée directement en anglais). Les bons auteurs ne manquaient pourtant pas dans les années 1980 et depuis… Et la figure de l’écrivain militant n’est certes pas la seule à mériter d’être louée.

 

D’autres passages de ces quatre discours et conférences peuvent également laisser sceptique – éventuellement pour des raisons très différentes. Je me dois d’avouer mon inculture : quand Ôé Kenzaburô verse davantage dans la philosophie, surtout contemporaine (et régulièrement française), j’ai du mal à le suivre. En comparaison, mais cela tient peut-être (probablement…) à l’auditoire de ces communications, occidental et plus ou moins familiarisé avec la culture japonaise, Ôé Kenzaburô tend à présenter cette dernière de manière assez convenue et somme toute assez peu enrichissante.

 

Non, décidément, c’est quand il traite de ce « Japon ambigu » qu’il se montre le plus convaincant. Cependant, même si le discours du Nobel me l’a parfois laissé croire, ce petit ouvrage n’a certainement pas à mes yeux la force d’évocation, la pertinence et l’étrange beauté des Notes de Hiroshima, pour en rester dans le registre de la non-fiction. Et, à cet égard, cette lecture a été globalement une déception : si le discours du Nobel n’est pas sans intérêt, l’ensemble me paraît cependant un peu mineur, et somme toute très dispensable. J’ai plusieurs romans et nouvelles de l’auteur à lire, et j’en attends bien davantage.

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