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"L'Edda", de Snorri Sturluson

Publié le par Nébal

L-Edda.jpg

 

 

SNORRI STURLUSON, L’Edda. Récits de mythologie nordique, traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard, coll. L’Aube des peuples, [1991], 2012, 231 p. + [8 p. de pl.]

 

En ce moment, pour préparer le dossier d’un futur Bifrost, je me suis remis à Tolkien. Et ça m’a donné envie, parallèlement, de remonter aux sources de son œuvre, sources qui me sont quasiment inconnues. Beowulf, par exemple ; mais aussi (et surtout) L’Edda, voire Le Kalevala finlandais, etc., et en tout cas les sagas islandaises (et je vais en profiter, en jeu de rôle, pour jeter un œil à Yggdrasill et Asgard, le Crépuscule des dieux). Bizarrement, malgré un certain intérêt pour la mythologie et les textes anciens, je n’ai quasiment jamais abordé ce pan de la culture mondiale (de même, d’ailleurs, pour continuer dans les sources tolkiéniennes, que la légende arthurienne…). Mais j’ai une vague idée du pourquoi ; je crois que cela tient probablement, en partie du moins, à un certain agacement devant le « nordic nonsense » qui peinait tant Tolkien, justement : l’accaparement de toute cette tradition culturelle par des crétins vaguement nazillons qui en ont tiré des conséquences débiles, parfois très nauséabondes, au-delà même des inévitables fiertés indues (ce qui s’applique aussi aux mythes celtes, d’ailleurs). C’est une « raison » un peu idiote, je vous l’accorde volontiers ; et il était bien temps de remédier à cette lacune…

 

D’où ma lecture de L’Edda de Snorri Sturluson, probablement le texte essentiel en matière de mythologie nordique, la somme la plus complète sur la question. Mais tout, dans L’Edda, n’est pas accessible au grand public dont je fais partie ; texte composite, l’œuvre la plus célèbre de l’historien islandais du XIIIe siècle (à l’époque, il est important de noter que l’Islande était chrétienne depuis deux siècles environ, et Snorri, malgré son œuvre mythologique, n’était certes pas un païen) se divise en trois parties : la Gylfaginning, qui est un recueil de mythologie à proprement parler ; les Skaldskaparmal, une poétique qui comprend des aspects mythologiques ; et enfin le Hattatal qui, en illustration de ce qui précède, est un poème accompagné d’un commentaire. Visiblement, une bonne partie de cette somme ne présente de véritable intérêt que pour les érudits… Aussi cette édition ne reprend-elle que la Gylfaginning en intégralité (comprendre par là ce dont l’attribution à Snorri ne fait pas de doute), et une partie, mythologique, des Skaldskaparmal ; le reste, pour les spécialistes, hein. Le texte, du coup, est assez court (130 pages environ), mais abondamment annoté (une centaine de pages, sur lesquelles j’ai fait l’impasse : il s’agit essentiellement de questions de traduction, qui, là encore, n’intéresseront que les exégètes). Mais il est aussi très dense…

 

Il faut dire que la Gylfaginning balaye large : on y va en gros de la Genèse (la création du monde, issu de l’Abîme, à partir du démembrement du géant Ymir) à l’Apocalypse (le célèbre Crépuscule des dieux). Entre temps, à travers les questions plus ou moins naïves d’un roi des temps anciens à trois Ases, on découvre ce qu’il en est du monde, de certains de ses phénomènes les plus étonnants (le vent, par exemple), et, bien sûr, des dieux. Toute la Gylfaginning est organisée selon ce principe de question/réponse. Les premiers chapitres sont très courts, puis deviennent de plus en plus longs à mesure que l’on aborde les hauts faits des Ases et le Crépuscule des dieux. Les Ases interrogés, qui citent régulièrement les « poèmes eddiques » comme à titre de preuve, dévoilent ainsi de larges pans de la mythologie nordique, en taquinant régulièrement le roi sur son ignorance. Le texte, ainsi, ne manque étrangement pas d’humour… mais il se révèle aussi très grave, et d’une rare puissance poétique, ce qui est moins surprenant dans ce cadre. La création du monde est très complexe et très dense, et je ne me sens pas d’en donner un résumé ici. Suivent, donc, des développements sur les Ases : le sagace et puissant Odin, cette brute épaisse et stupide de Thor, le rusé et facétieux Loki (mon préféré…), Tyr, Baldr, etc. Quelques épisodes fameux sont détaillés, comme par exemple les concours idiots auxquels se livrent Thor quand il ne va pas fritter du géant ou du troll, la mort de Baldr, ou encore le supplice de Loki qui en découle (ce qui m’a ramené immédiatement à Sandman, vol. 2…). Le Crépuscule des dieux, enfin, est longuement décrit : tout est prévu dans les moindres détails, le sort de tous les Ases est fixé, de même que certains événements majeurs, comme l’engloutissement du soleil par le loup Fenrir…

 

Les Skaldskaparmal reprennent un dispositif assez proche, avec ces contes dont on fait le récit au banquet des Ases. Mais les dieux ne sont pas cette fois les seuls évoqués, et les hommes y occupent une place importante. On y trouve ainsi des développements extrêmement denses (trop pour que je puisse véritablement les suivre…) sur l’histoire de Sigurd et de sa famille (la saga des Volsung, si je ne m’abuse, dont on connaît peut-être surtout la version germanique), ou encore sur Hrolf Kraki (voyez par exemple ici)…

 

Tout cela est passionnant et très beau, même si souvent violent, voire brutal : pas de hippie à la con pour tendre l’autre joue, ici, ça tatane sévère… L’Edda est un récit guerrier, qui suscite des images fortes, empruntes de neige et de vent glacial ; on ne peut s’empêcher, à la lecture des récits de Snorri, de visualiser ces Vikings et leurs dieux, engagés dans des faits d’armes aussi héroïques qu’absurdes… dont une très belle illustration, à mon sens, est fournie par le dernier paragraphe ici traduit (dans les Skaldskaparmal, donc) :

 

« Ils engagèrent alors la bataille qui est appelée « combat des Hiadningar » et ils s'affrontèrent pendant toute la journée. Le soir, les rois regagnèrent leurs bateaux, mais, au cours de la nuit, Hild alla sur le champ de bataille et ressuscita à l'aide de la magie tous ceux qui étaient morts. Le lendemain, les rois revinrent sur le champ de bataille et recommencèrent à se battre, de même que tous ceux qui étaient tombés la veille. Et, jour après jour, cette bataille se déroula de telle sorte que tous les hommes qui tombaient et que toutes les armes, y compris les boucliers, qui gisaient sur le champ de bataille, devenaient de pierre. Mais, au lever du jour, tous les morts se relevaient et recommençaient à se battre, et toutes les armes étaient à nouveau utilisables. Il est dit dans plusieurs poèmes que les Hiadningar continueront à se battre de la sorte jusqu'au Crépuscule des dieux. »

 

Le Crépuscule des dieux, ce terme du monde (mais a priori pas des hommes ?), qui vient ordonner tout ce qui précède, le justifier tout en le rendant un peu vain…

 

Une très belle lecture, donc, tout à fait fascinante : j’avais Thor (aha) de m’en méfier, c’est là une œuvre forte et indispensable. Et je compte bien poursuivre dans ces découvertes mythologiques septentrionales.

CITRIQ

Commenter cet article

Chemouny 23/05/2014 13:11

Bonjour,
Si vous souhaitez des développements sur l'Edda, écoutez la conférence de Régis Boyer, spécialiste de la mythologie germano-scandinave à l'adresse suivante
http://voyageintemporel.wordpress.com/2013/12/28/arbre-monde/
Bonne journée

Lorhkan 19/05/2014 13:30

Comme j'aime les mythologies, la nordique m'intéresse évidemment. Sauf que je n'ai jamais mis le nez dans un texte "sérieux" (sous entendu : je ne la connais que vaguement à travers quelques trucs
célèbres, qui ont toutes les chances d'avoir été dévoyées de leurs origines).

Donc là, j'avoue que ça me dit bien de jeter un oeil (et même deux) dans ce texte important.