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"Jérusalem au poker", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

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WHITTEMORE (Edward), Jérusalem au poker, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1978, 2002] 2005, 478 p.
 
Après le superbe Codex du Sinaï (et avant Ombres sur le Nil et, dans un petit moment en principe, Les murailles de Jéricho), voici donc venu le temps de rendre compte de ce deuxième volume du « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore, intitulé Jérusalem au poker. Je ne reviendrai pas ici sur la description de l’ensemble de l’œuvre ni sur les circonstances particulières de sa publication (voyez mon compte rendu sur Le codex du Sinaï). Et, pour une fois, tiens, je ne m’étendrai pas trop non plus sur la couverture de Jackie Paternoster, moche, certes, mais moins que la précédente et que la suivante, et on peut bien saluer ce courageux effort… heu… Bon.
 
On va donc faire plus bref, cette fois-ci, et aborder directement ce nouveau chef-d’œuvre méconnu (et que vous devez lire. Je le veux. Vos paupières sont louuuuuuuurdes. Vous deveeeeeeeeeez liiiiiiiiiiiire Jérusaleeeeeeeeeeeeem au pokeeeeeeeeeeeeeeeeer. C’est un ordre. Ah mais).
 
Où l’on retrouve Joe O’Sullivan Beare, l’Irlandais noiraud qui dû quitter ses vertes collines déguisé en capucine, et vit désormais à Jérusalem, trafiquant des amulettes dans son costume de héros de la guerre de Crimée décoré de la Victoria Cross, cadeau d’un prêtre boulanger jovial et atteint de la danse de saint Guy, lequel, depuis des dizaines d’années, passe son temps devant son fourneau à préparer des pains adoptant les quatres formes dominantes de sa vie : la croix, Jérusalem, l’Irlande et la Crimée. Joe va bientôt rompre avec Stern (Smyrne, l’année suivante, étant la goutte d’eau qui fera déborder le vase). Le 31 décembre 1921, fuyant la pluie et le vent, celui qui fut en son temps « le plus grand représentant du petit peuple » s’abrite dans une auberge miteuse, où il fera deux rencontres destinées à bouleverser sa vie déjà bien remplie.
 
Cairo Martyr, tout d’abord. Musulman noir aux yeux bleux, descendant d’esclave devenu le plus grand trafiquant de poudre de momie du Moyen-Orient du fait du singulier héritage de son précepteur, Ménélik Ziwar, le plus grand archéologue de son temps et un vieil ami de Strongbow, qui a fini sa vie allongé dans un sarcophage, avec contre son cœur l’énorme loupe de l’auteur de la somme en 33 volumes consacrée au sexe levantin. Cairo Martyr, charismatique et mystérieux, ambitieux sans doute, patient indéniablement, et qui ne se sépare jamais de l’inénarrable Bongo, singe albinos sommeillant sur son épaule, mais qui, dès que l’on vient à prononcer son nom, réagit brusquement en se redressant et se masturbant vigoureusement à la consternation des interlocuteurs du trafiquant.
 
Et le Hongrois Munk Szondi, lui aussi descendant d’un fameux explorateur, et membre à part de l’étrange dynastie des Szondi, au sein de laquelle les Sarah ont constitué un empire financier sans pareil tandis que les hommes se livrent tous à la musique, formant des orchestres entièrement masculins et entièrement Szondi. Pas Munk, qui a d’abord fait carrière dans l’armée ; mais son combat est tout autre aujourd’hui : juif sans véritables convictions, il a été converti sur le tard au sionisme par le rabbin Lotmann, de son vrai nom Kikuchi, noble japonais converti à la religion de Moïse et à la cause de l’Etat d’Israël. Et il connaît très bien les marchés à terme.
 
Pour tuer le temps en ce triste réveillon, les trois hommes entament une partie de poker. Elle durera douze ans. Le grand tournoi de poker de Jérusalem attirera d’innombrables joueurs durant toute cette période, invariablement plumés par les trois fondateurs, le chrétien, le musulman et le juif, les meilleurs amis du monde. Mais le grand tournoi de poker de Jérusalem n’est pas qu’un simple jeu, et n’a finalement rien à voir avec l’argent. Ce qu’il s’agit de déterminer, c’est rien moins que le sort de Jérusalem, promise tout entière au gagnant.
 
Jérusalem. La ville sainte entre toutes, la ville sainte de tous. Celle où l’Albanais dément Skanderberg Wallenstein, il y a de cela quelque temps, a enterré la légendaire Bible du Sinaï, après avoir réalisé le plus grand faux de tous les temps. Il est mort depuis longtemps, certes. Mais il reste Sophia la Taciturne, devenue Sophia la Main Noire après avoir bâti son gigantesque empire pétrolier. Et il y a leur petit-fils, Nubar Wallenstein. Jeune homme à la santé fragile et à l’esprit dérangé, fasciné par Paracelse, obsédé par le complot juif. Il a ses propres services de renseignements, l’UIA (Uranist Intelligence Agency) ; et quand il entend parler dans un rapport anecdotique du grand tournoi de poker de Jérusalem, il comprend bien vite le fond de l’affaire : Joe O’Sullivan Beare, Cairo Martyr, Munk Szondi ? Des criminels, à l’évidence, des êtres perfides, dont le seul objectif est bien, n’est-ce pas, de voler la Bible du Sinaï, ah, qui contient, c’est obligé, les secrets de la pierre philosophale, SA pierre philosophale ! Nubar se voue dès lors à la destruction du tournoi et à la ruine de ses fondateurs. Peut-être trouvera-t-il un élément déterminant pour sa croisade dans la constitution du Bataillon Sacré Albano-Afghan ? Non, Absolument Afghan ! AVEZ-VOUS PERDU LA RAISON ? Tout est de la faute de ce sale moricaud... Lisez Le Garçon, il contient toute la vérité sur Gronk !
 
Et il y a Stern, aussi, qui rêve toujours de sa Palestine libre, où juifs, chrétiens et musulmans coexisteraient dans l'harmonie... et qui sombre dans la morphine. Et Maud, aux souvenirs oppressants. Et Thérèse, la mystérieuse secrétaire française de Sivi, son passé cauchemardesque, et son avenir… Hadj Harun, bien sûr, qui accueille le tournoi, et protège toujours Jérusalem contre les Babyloniens et les Croisés, fut-il nécessaire pour cela de s’enfoncer dans les sous-sols de la ville sainte, dans cette cave où les Hospitaliers ont dissimulé depuis 800 ans des litres et des litres de cognac…
 
Jérusalem au poker poursuit l’évocation de la remarquable galerie de personnages du Codex du Sinaï, et en introduit de nouveaux tout aussi fascinants. Et tous, absolument tous, par un jeu de coïncidences improbables, sont liés d’une manière ou d’une autre, formant une vaste généalogie fantasque, où les histoires les plus dissemblables se retrouvent assemblées, au hasard d’une discussion à la table de jeu ou d’un rapport bidonné. Qu’on les cherche ou pas, les liens se révèlent au fur et à mesure, dans une vaste atmosphère de complot dément… ou de rêve. Ce volume est clairement plus fantaisiste que le précédent, et incomparablement plus que le suivant. Tout, ici, est bizarre, étonnant, déstabilisant.
 
Et surtout merveilleusement drôle. Jérusalem au Poker m’a semblé encore plus délirant et jubilatoire que Le codex du Sinaï, sous cet angle. Je mets au défi quiconque de garder son sang-froid devant certaines séquences mémorables, par exemple le conseil des Sarah, la partie de poker « travestie », la constitution du Bataillon Sacré Albano-Afghan (ABSOLUMENT AFGHAN ! AVEZ-VOUS PERDU LA RAISON ?) ou encore les rapports de l’UIA et leur interprétation par Nubar, « LE CHEF SUPRÊME, LE NUMERO UN, ET VOUS AVEZ INTERÊT A VOUS FAIRE A CETTE IDEE, ET FISSA ENCORE ». Ca faisait bien longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi drôle, et ça fait du bien, tout de même.
 
Mais s’il y a beaucoup de rire dans Jérusalem au poker, il y a cependant bien plus. Sans doute ne retrouve-t-on pas ici de séquence aussi tragique que celle de Smyrne dans Le Codex du Sinaï, mais le roman abonde en réflexions pertinentes sur le chaos et la beauté du Levant, et en grands moments d’émotion, d’une justesse remarquable ; sans doute est-ce le personnage de Joe qui veut cela ; Joe, confronté à Stern, à Cairo. A Bernini…
 
Et toujours cette plume extraordinaire, et cette traduction parfaite…

Jérusalem au poker est bien le digne successeur du Codex du Sinaï. Il confirme à merveille le statut unique et indispensable de ce chef-d'oeuvre méconnu qu'est « Le quatuor de Jérusalem ». A suivre avec Ombres sur le Nil...

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"Le codex du Sinaï", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

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WHITTEMORE (Edward), Le codex du Sinaï, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1977, 2002] 2005, 310 p.
 
Ne vous fiez pas à cette abominable couverture, constituant un argument supplémentaire pour tondre Jackie Paternoster à la Libération. Ne vous fiez pas non plus à la collection de ce roman, pas plus qu’à la préface de Gérard Klein. Le codex du Sinaï, premier tome du « Quatuor de Jérusalem » (les suivants étant Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil, déjà parus, tandis que le dernier volume, Les murailles de Jéricho, est annoncé pour bientôt), n’a rien à voir avec la science-fiction ou l’uchronie. Peut-être pourrait-on, en forçant un peu le trait, y voir à l’occasion un brin de fantasy, et encore… Non, on est là devant une littérature autre, parfaitement inclassable, à la croisée des genres. Une référence revient souvent, quand on évoque Edward Whittemore et son « Quatuor », et c’est Thomas Pynchon ; et je dois dire, pour avoir lu V. récemment, qu’il y a effectivement là quelque chose de très pertinent, et tout à fait approprié. On a fait, à juste titre, de Thomas Pynchon une des plus grandes plumes de la littérature américaine contemporaine ; mais Edward Whittemore mérite tout autant ce statut flatteur. Hélas, Whittemore, décédé en 1995, est passé à peu près totalement inaperçu, de manière très injuste, et risque de sombrer dans un oubli parfaitement scandaleux…
 
L’ancien agent de la CIA Edward Whittemore, il faut bien le reconnaître, était un auteur discret, guère prolifique (seulement cinq romans, dont les quatre qui nous intéressent), et foncièrement atypique. Un auteur dont l’œuvre inclassable ne pouvait guère espérer trôner bien longtemps dans les rayonnages des librairies… et qui n’a pas rencontré le succès, en dépit d’une critique élogieuse. Alors, l’oubli. Le néant…
 
Plus qu’un rattachement véritable à la littérature de l’imaginaire, au-delà des zones plus ou moins floues de la « transfiction », c’est sans doute l’injustice de cette situation qui a incité Gérard Klein à publier « Le quatuor de Jérusalem » dans sa fameuse collection Ailleurs & Demain, peut-être la plus prestigieuse collection de science-fiction en France. Parce que personne d’autre n’en voulait, tout simplement… Ce qui est au moins consternant, pour ne pas dire scandaleux (d’autant que les ventes seraient parait-il assez faibles…). Raison de plus pour féliciter Gérard Klein et l’excellent traducteur Jean-Daniel Brèque (primé lors des dernières Utopiales pour son superbe travail), pour les remercier aussi, d’avoir exhumé cette œuvre unique, composée entre 1977 et 1987. Parce qu’on peut bien parler ici de chef-d’œuvre, sans que ce terme ne soit galvaudé.
 
Mais restons en pour l’instant au Codex du Sinaï. Difficile, à vrai dire, de le résumer. Pour être franc, c’est même impossible… Le Codex du Sinaï est une étrange galerie de personages tous plus marquants les uns que les autres, qui se croisent sans cesse à travers l’ensemble du Moyen-Orient, tout au long des XIXe et XXe siècles. Alors sans doute ne puis-je guère faire plus ici que présenter quelques-uns de ces personnages, et laisser ensuite le lecteur se plonger avec délice dans ces succulentes, hilarantes et fortes tranches de vie, où la petite histoire convole avec la grande, où littérature « blanche », littérature expérimentale et genre forniquent dans la joie et le délire, où le temps lui-même est plié par la volonté démiurgique de l’auteur dans un tourbillon à la fois hallucinant et pertinent où hier, si ça se trouve, c’était il y a 2500 ans.
 
Il y a Skanderberg Wallenstein, déjà. Lointain descendant du grand Wallenstein, issu d’une étrange lignée de bâtards à la paupière lourde, guerroyant à l’occasion dans les Balkans, le dernier Skanderberg Wallenstein quitte son Albanie natale dans la première moitié du XIXe siècle pour se faire moine, et découvre par accident la légendaire Bible du Sinaï. C’est-à-dire la plus vieille des bibles, et bien différente de celle que l’on connaît aujourd’hui : les récits divertissants d’un aveugle, couchés sur le papyrus par un idiot… Tétanisé par cette découverte effroyable, Skanderberg Wallenstein va dès lors entreprendre de réaliser le plus grand faux de l’histoire, se tuant à la tâche, jusqu’à la folie, pendant de longues années, afin de préserver la Bible telle qu’elle doit être, afin de sauvegarder la foi…
 
Et puis il y a Plantagenêt Strongbow, le dernier duc de Dorset. Personnage fantasque et plus grand que nature (2m30), il rompt avec toutes les traditions familiales et le triste destin qu’elles lui promettaient, se lançant dans un vaste hadj à travers tout le Moyen-Orient, à demi-nu, un lourd cadran solaire en bronze au côté, multipliant les rencontres pittoresques et les découvertes déterminantes qui en font le plus grand génie de son temps. Et il rédige ainsi son grand-œuvre, vaste étude du sexe levantin en 33 volumes, dont les deux-tiers renvoient à sa brève et marquante expérience avec une jeune Persane emportée trop tôt par le choléra.
 
Il y a Joe O’Sullivan Beare, le jeune révolutionnaire irlandais, 33ème et dernier fils du chef du clan O’Sullivan Beare, lui-même étant le septième fils d’un septième fils, doté par voie de conséquence du don de prophétie. Terreur des Black and Tans qui ravagent sa verte contrée, celui que l’on appelle parfois « le plus grand représentant du petit peuple » se voit bientôt contraint à l’exil à Jérusalem, fuyant sous les traits d’une nonne, puis subsistant de petits trafics dans le costume trop grand pour lui d’un héros de la guerre de Crimée, une guerre à l’époque de laquelle il n’était même pas né… Mais il est néanmoins destiné à devenir le roi de Jérusalem.
 
Il y a Stern, à la fois Juif et Arabe, et qui rêve, le fou, d’une nouvelle nation en Palestine, dans laquelle chrétiens, juifs et musulmans vivraient en paix. Alors, pour créer sa Jérusalem, il se livre au trafic d’armes, un groupe ici, un autre là, parcourant le Levant en ballon, dans l’espoir insensé de voir son rêve se réaliser, quand bien même le prix à payer serait sa misère perpétuelle.
 
Et il y a hadj Harun, l’étrange antiquaire coiffé d’un casque de croisé, né il y a 2500 ans. Il a connu les Egyptiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Romains, les Arabes, les Francs, les Turcs… Il a toujours défendu Jérusalem, car tel est son devoir. Mais, quand on défend Jérusalem, on est toujours dans le camp des perdants… Peu importe, il continue ; il vit dans le temps, et ne sait pas qui il est. Ou bien…
 
Mais il y a aussi Maud. Et Sivi. Il y a ce père blanc de Tombouctou, père de 900 enfants. Il y a les nouvelles générations. Il y a les guerres, ici ou là, dans les collines d’Irlande, les tranchées de Champagne, les Balkans incompréhensibles et autres débris de La Sublime Porte, ce « malade de l’Europe ». Les trafics, toujours. Et les prophètes, nécessairement. Tout un monde qui rôde et conspire dans les quartiers déments de la ville sainte entre toutes, de la ville sainte de tous. Un monde de secrets étrangement connus, de rencontres improbables, de destins croisés. Un monde où l’invraisemblable ne choque pas : eh ! C’est Jérusalem ! Un monde où l’on rêve, surtout.
 
Et Edward Whittemore nous convie ainsi à un extraordinaire voyage à travers le Moyen-Orient et son histoire tourmentée. Sa plume remarquable, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, nous emporte avec aisance, à la fois hermétique et fluide, expérimentale et simple. L’absence de ponctuation marquant les parties dialoguées génère un tout narratif, déstabilisant au premier abord, mais bien vite étrangement efficace et pertinent. Le dit et le non-dit, le vu et l’entendu, se mêlent dans une peinture fauve, richement colorée et savoureuse. Car ces personnages sont fabuleux. Car les sentiments sont justes. Car l’humour, omniprésent et lorgnant souvent vers l’absurde, est extraordinaire, et arrache régulièrement au lecteur passionné des éclats de rires irrépressibles. Tandis que certains tableaux tragiques sont d’une puissance émotionnelle sans pareille, en témoigne le poignant et cauchemardesque final à Smyrne… rapportant avec justesse d’horribles événement tristement oubliés.
 
Whittemore non plus ne mérite pas l’oubli. Son épopée fantasque est une machine à rêver et à penser unique en son genre, une pure merveille, un véritable chef-d’œuvre transcendant les genres et les frontières. A lire à tout prix, d’autant que la suite est tout aussi phénoménale : je vous parlerai bientôt de Jérusalem au poker… Mais inutile d’attendre : foncez.

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"Question de mort", de Johan Héliot

Publié le par Nébal

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HELIOT (Johan), Question de mort, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 187 p.
 
Hop, bienvenue Mesdames et Messieurs, et retour au Club Van Helsing, après Délires d’Orphée de Catherine Dufour (excellent), Mickey Monster de Bretin & Bonzon et Freakshow! de Xavier Mauméjean (très sympas), et Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik (à chier). Cette fois-ci, c’est donc du quatrième opus de la première saison, confié à Johan Héliot, que je vais vous causer ; or il s’agit du premier volume de la collection à avoir unanimement rallié les suffrages, après un début oscillant entre catastrophique et vraiment pas top. Reste donc à voir si ce Question de mort mérite tous ces éloges rigolards, ou s’il n’a été loué que par défaut, hein, je vous le demande ?
 
Déjà, pour l’anecdote, premier point positif : Question de mort se lit effectivement très bien dans un train, comblant pile-poil un trajet Toulouse-Bordeaux, puis Bordeaux-Coutras. Depuis que les fascistes hygiénistes ont prohibé la sucette à cancer dans tous les trains de France et de Navarre, il faut au moins ça pour y survivre (ah, et des Ricola aussi ; moi, j’aime bien les cassis, surtout ; mais fleur de sureau, c’est pas mal, aussi ; n’hésitez pas à me faire part de vos découvertes en la matière, il faut que je renouvelle mon stock, sous peine de bouffer un contrôleur lors de mon prochain trajet ; vous conseillez quoi ?).
 
Bon, Question de mort peut donc faire office de roman de gare. Maintenant, s’agit-il d’un bon roman de gare ? Hein ? Je vous le demande ? Ben oui.
 
Décortiquons un brin. Ou, plus exactement, désossons, tronçonnons, étripons, éviscérons, mouhahahahAHAHAHAHAHAHA !!! C’est que l’on nage ici en plein dans la torture ludique qui, après avoir fait les beaux jours d’un certain cinéma de genre dans les années 1970-1980, revient en force ces derniers temps pour le meilleur et pour le pire : Saw, Hostel et compagnie, voire, sous une forme plus traditionnelle, Wolf Creek, The Devil’s Rejects, Creep, Severance, et toutes ces sortes de choses. Des films qui ont le bon goût de nous rappeler que rien n’est plus jouissif que de passer ses pulsions sadiques sur un pauv’ type attaché sur une chaise, surtout si le pauv’ type en question est une femelle dénudée, parce que ça défoule toujours de faire couiner les putes, rhaaaaaa, salopes, uhuhuhuhu, gniiiiaaaaaaahahahahahaHAHAHA !
 
 
Pardon. Vous me pardonnez ? Bon, bref, l’histoire, donc (parce qu’il en faut bien une, sinon, ça ne s’appelle ni un film, ni un bouquin, mais juste un entretien d’embauche). Nous sommes aux Etats-Unis, of course. Trois maniaques tout de cuir SM vêtus prennent un malin plaisir à kidnapper des gens pour les faire ensuite passer dans une émission de TV sur le ouèbe bien particulière, du nom de « Question de mort », donc, avec un très bon concept que ça m’étonne que TF1 ne l’ait pas encore repris. Alors voilà, le grand type en cuir, là, c’est-à-dire le Sphinx, c’est un peu comme Julien Lepers, mais en plus supportable (et avec une cagoule, donc sans la vilaine trogne de caniche bouffi qui s’est fait passer pour Batman) : il te pose une question, coco ; si tu réponds juste, tu reviens le lendemain (« même si vous le voulez pas bien », aha), et c’est reparti pour un tour ; si tu te plantes, il n’y a pas de public pour faire « Hoooooooooooooooooo… », mais une tronçonneuse qui s’allume pour te couper une jambe, disons, ou bien un COUTEAU DANS L’ŒIL!, ou une autre facétie du genre, jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de changer de candidat. Il faut toujours trois candidats, hein. Ce qui, après tout, laisse en principe quelques chances de survivre à l’émission, le marché est honnête, n’est-ce pas ?
 
Et vous savez quoi ? Ben ce snuff particulièrement ludique s’attire un public régulier. Mais, un beau jour (ou pas, mais on s’en fout), Big B. Biscayne tombe plus ou moins par hasard sur cette émission, ce qui change tout. Car Big B. Biscayne est un chasseur à temps plein, avec sa conception bien à lui de la justice ; et, entre deux contrats, il passe le temps en bossant pour le Club Van Helsing, à chasser du monstre ici ou là. Après avoir vu cette émission, Big B. Biscayne a de suite contacté le club : et si le Sphinx, là, c’était vraiment un sphinx ? Vous savez, la grosse bébête de l’Antiquité égyptienne, mais surtout grecque, qui aimait bien poser des questions aux Œdipe de passage ? Il y a bien, en tout cas, dans « Question de mort », quelque chose de monstrueux ; et les Fédéraux ayant semble-t-il autre chose à foutre, Big B. Biscayne se met donc en chasse, bien confortablement assis dans son gigantesque hummer, et secondé par « Boogle », son fidèle « moteur de recherche très personnel, qui était à Google ce que Wolverine était à l’Homo sapiens : plus rapide, plus résistant, et surtout foutrement plus vicieux » (p. 15).
 
Pourtant, comme ça, on dirait pas, hein ? Quand on voit Big B., en effet, ce n’est pas le chasseur compétent que l’on distingue en premier lieu, mais le gros tas. Mais alors le vraiment très gros tas, toujours à bouffer de gigantesques hamburgers ou ice-creams, et à jeter les sachets de sauce sur la banquette arrière ; et toujours à suer comme un vilain porc, surtout s’il lui faut marcher. Mais faut pas s’y fier : Big B. lui-même a bien quelque chose d’un monstre. En clair : ça va saigner.
 
Alors ? Ben chouette ! Si le rattachement au Club Van Helsing peut laisser un brin sceptique (« monstre » si l’on veut, le Club est à peine entraperçu…), le contrat est assurément rempli par Johan Héliot, qui livre un épisode joyeusement débile et gore, hyper-référencé, et tout simplement hilarant ; la caricature est cinglante, la parodie bien vue, et, s’il est vrai que « le calembour est un pet de l’esprit », l’auteur à n’en pas douter souffre d’aérophagie (rendez-vous p. 179…). Et tout ça marche très bien : de la torture, de la tronçonneuse, du plouc ricain, de l’invraisemblable (les révélations en pagaille de la fin sont à tomber par terre) et du coloré (entre rouge et noir), ça sent le vétéran du Vietnam et la sauce barbecue, la bière éventée et le gasoil, le cuir et la consanguinité. Le personnage de Big B. est vraiment très réussi (probablement le chasseur le plus intéressant de la collection avec Senoufo dans Délires d’Orphée), et l’action ininterrompue. Alors oui, effectivement, c’est pas très fin, les énigmes sont mal branlées, et y’a sans doute plein de faux-raccords, mais comme dans une bonne série B. Une très bonne, même. Oui, avec des bières et des chips, bien sûr. On n’en demandait pas plus, mais on l’a amplement, et Question de mort fait bien partie du haut du panier de cette première saison du Club Van Helsing.
 
Reste une question, une seule : mais putain c’est quoi que j’ai dans ma poche ?
 
(…bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…)

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Rainbows End, de Vernor Vinge

Publié le par Nébal

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VINGE (Vernor), Rainbows End, traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [2006] 2007, 452 p.
 
Que le Grand Punta m’en soit témoin, cette couverture est parfaitement immonde. Décidément, en-dehors du copinage ou du sadisme pur et simple, je ne vois pas ce qui peut bien pousser Gérard Klein à confier toujours et encore les couvertures de la légendaire collection « Ailleurs & Demain » à un tâcheron qui s’échine depuis des années à essayer vainement de comprendre le fonctionnement de ses logiciels de 3D avec une incompétence et un mauvais goût constants qui tiennent de la performance artistique (et c’est bien le seul aspect artistique que l’on peut déceler dans ces étrons graphiques). Le lapin mal découpé est encore acceptable, mais cette bizarre struture en échiquier, le coquillage mutant, l’homme vert… Yeurk. Le pire, c’est que Paternoster est capable de faire encore pire, ainsi qu’on le verra et le déplorera bientôt quand je vous entretiendrai du sublime Codex du Sinaï d’Edward Whittemore… Mais bon, on ne va pas s’arrêter sur cette mauvaise impression, ce serait dommage : allez hop, je retourne le livre ; quant à vous, je vous suggère un salutaire coup de molette.
 
 
Ah, ça va mieux, non ? On peut maintenant partir sur des bases plus saines pour aborder le compte rendu de ce Rainbows End (et pas Rainbow’s End, eh eh) de Vernor Vinge, Prix Hugo ET Prix Locus 2007, rien que ça oui Madame quand même hein. Non que ces prix soient nécessairement des gages de qualité. D’ailleurs, ce roman a eu tendance à partager les lecteurs, et si nombreux sont ceux qui l’ont adoré, tout aussi nombreux sont ceux qui l’ont trouvé finalement très surfait, voire mauvais, en tout cas incomparablement inférieur au précédent Prix Hugo, le superbe Spin de Robert Charles Wilson. On aura bien le temps de se positionner dans ce débat parfaitement stérile comme je les aime.
 
En attendant, sans doute n’est-il pas inutile de procéder à une brève présentation de l’auteur. Vernor Vinge, donc, est (ou était ?) un universitaire semble-t-il assez renommé, un mathématicien pour être plus précis, auteur à ses heures gagnées de quelques romans de science-fiction, généralement de tendance space opera, que je confesse n’avoir pas lus… Un point, ceci dit, rassemble ses divers ouvrages (et à certains égards ses travaux universitaires), qui tend à le distinguer du tout venant du space op’ : le concept de Singularité. Qu’est-ce donc que cette chose ? Eh bien, pour ce que j’en ai compris (à prendre avec des pincettes, donc), la Singularité serait le résultat d’une analyse mathématique et statistique en vertu de laquelle le développement scientifique atteindrait sous peu une rapidité telle (vous connaissez sans doute la « loi de Moore » dans ses versions simplifiées…) qu’elle aboutirait bientôt à un bouleversement général rendant toute prospective illusoire et que l’on pourrait à certains égards considérer comme déterminant la « fin de l’humanité ». Mouais… Personnellement, mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas tout compris, je ne suis pas convaincu pour un sou : que le progrès scientifique rende la prospective passablement illusoire, c’est une évidence, et presque un lieu commun de l’épistémologie ; du coup, j’avoue avoir du mal à distinguer le caractère véritablement singulier de cette Singularité… Tout cela sentant un peu trop la « fin de l’histoire » à mon goût. Mais passons, après tout, je n’y connais rien. Et ce n’est pas forcément d’une grande importance pour traiter de Rainbows End, dans la mesure où ce roman, de manière plutôt originale pour l’auteur, n’a rien à voir avec un space opera situé dans un futur lointain, mais correspond à une anticipation à court terme, hypertechnologique et informatique, évoquant à certains égards le cyberpunk ; on se trouve dans la première moitié du XXIe siècle, juste à la veille de la Singularité (que Vinge situerait, ai-je cru comprendre, vers 2035 ; bon, si y veut…).
 
Un futur proche, donc. Très proche, même, et pourtant fascinant. L’informatique a envahi la vie de tous les jours. Tout un chacun, dans ce monde-là, s’habille de vêtinfs et de lentilles de contact lui permettant d’avoir accès au réseau en permanence. La réalité virtuelle n’a plus rien de virtuel : on ne se branche pas sur le réseau, on y est en permanence ; ce que l’on voit autour de soi n’a d’ailleurs pas forcément grand chose à voir avec la réalité telle que nous la connaissons : on marche littéralement au milieu d’avatars contrôlés par des individus se trouvant éventuellement à l’autre bout du monde, on accède d’un geste imperceptible à une multitude d’informations sur tout et n’importe quoi. On peut tout changer, d’ailleurs, adapter sa vision à ce que l’on souhaite voir : d’un geste, hop, Londres devient Ankh-Morpork, on devient un personnage de dessin animé, et la grosse mécanique là, juste à côté, un tyranosaure plus vrai que nature, la « tatouche » donnant même l’illusion de la matérialité. Il n’y a pas de scission entre le réseau et la « vraie » vie, qui sont parfaitement mêlés. Et même indissociables, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à l’occasion.
 
De même que le lecteur dans les premières pages du roman, un peu perturbé devant la description hallucinée de ce monde à la fois si proche et si étrange, si fascinant et si crédible, il se trouve quelques individus qui ont raté le coche, qui n’ont pas su s’adapter à ce nouveau monde. C’est notamment le cas de Robert Gu. En son temps, Robert Gu fut un des plus grands poètes américains ; mais la maladie d’Alzheimer l’a enfermé dans son monde, ignorant des bouleversements qui l’entouraient. Les progrès de la médecine, pourtant, lui permettent miraculeusement de revenir sur sa maladie. Seulement voilà : Gu, s’il est désormais parfaitement lucide, est néanmoins totalement décontenancé par le monde des vêtinfs et des lentilles ; pire encore : il a perdu son talent pour les mots… Et le vieillard (parfaitement infect, par ailleurs) doit ainsi retourner à l’école s’il veut comprendre quoi que ce soit à ce qui l’entoure. Au lycée de Fairmont, il cotoie, outre des adolescents pas assez compétents pour suivre les cours « normaux », des petits vieux de sa génération, tout aussi paumés que lui, quand bien même ils ont pu être des génies en leur temps. Ils doivent tout réapprendre ; il ne s’agit pas ici d’une simple culture générale finalement dispensable, mais d’actions aussi nécessaires que le simple fait de marcher, pourrait-on dire : il leur faut apprendre à porter des vêtinfs et des lentilles, et à les utiliser correctement ; savoir communiquer par émesses (« messages silencieux ») ; savoir faire une recherche pertinente ; savoir trier les informations ; savoir manipuler les talents divers pour être à même de réaliser d’authentiques prouesses technologiques, qui sont le quotidien de ces gens-là. Pas évident…
 
Alors ces petits vieux, parfois, s’accrochent à leur passé ; ils trouvent même une croisade absurde pour défendre leur vieux monde : la firme Huertas a lancé un gigantesque projet baptisé « Bibliotome » visant à la numérisation de l’ensemble des livres produits par l’humanité tout au long de son histoire, pour mettre à la portée de tout un chacun plus de 2000 ans de culture ; le problème est que cette numérisation, dans le projet de Huertas, doit passer par la destruction des livres « matériels »… Ce qui est inacceptable pour le vieux poète, dont l’amour des livres laisse pantois ses cadets. De même qu’il ne comprend lui même pas grand chose aux luttes surréalistes prenant place autour de la bibliothèque de l’Université de San Diego, et opposant les cercles de pensée hacekiens et scouch-a-moutis dans une gerbe multicolore d’effets spéciaux.
 
La Bibliotome, ceci dit, n’est pas le seul danger que présente cet univers bien particulier et finalement si proche et si crédible. Tout commence en effet par l’étrange découverte d’un certain Günberck Braun, qui pense avoir décelé un terrifiant projet de VDMC (« Vous-Devez-Me-Croire »), une arme ultime, faisant passer le terrorisme à un nouveau stade de son histoire. Avec ses collègues, la Japonaise Keiko Mitsuri et l’Indien Alfred Vaz, il monte donc un projet pour identifier les responsables de cette menace, en engageant un mystérieux hacker terriblement prétentieux et facétieux, prenant l’apparence d’un lapin de dessin-animé. A l’initiative de Vaz, qui se montre très zélé ; et pour cause : c’est lui qui est derrière ce projet de VDMC, qu’il considère comme le seul moyen de sauver l’humanité d’elle-même… Il entend bien manipuler tout le monde, et en premier lieu ses collègues et le Lapin ; mais ce dernier se révèle bien plus adroit que ce qu’il pensait, et autant dire un fouteur de merde potentiel…
 
Et les deux trames, nécessairement, vont être amenées à se rejoindre, le Lapin omniscient et omniprésent cotoyant bientôt Robert Gu ; il faut dire que son fils Bob (qui le hait) est un colonel des marines, tandis que sa belle-fille Alice est un agent d’élite des services spéciaux américains, dont les diverses « formations » sont génératrices de sévères troubles de la personnalité… En suivant le Lapin, le lecteur est ainsi promené dans un vaste monde flou et coloré, dans une intrigue paranoïaque qui le dépasse, mais dont les fils se rejoignent progressivement, dans un parfum d’apocalypse…
 
Une chose me paraît claire : Vinge est quelqu’un qui, dans ce roman semble-t-il atypique si on le compare à sa production habituelle, fait preuve d’un réel talent pour l’anticipation prospective. Le monde qu’il crée est à la fois intriguant et crédible, fou et cohérent, fascinant et terrifiant. Il ne me semble pas que l’on doive nécessairement trancher dans la description de cet univers, y voir à tout prix un monde cauchemardesque, ou au contraire une brillante utopie technologique. L’omniprésence de l’informatique, le contrôle des opinions, l’absurdité des croyances, tout cela taquine bien le réac armé d’un gourdin qui sommeille en chacun de nous ; mais il y a plus, en même temps : une authentique fascination pour les possibilités extraordinaires offertes par ce futur proche, pour les bouleversements ahurissants qu’il est à même de susciter dans la vie de tous les jours. Ne serait-ce, d’ailleurs, qu’une certaine démocratisation de la connaissance : le projet de Bibliotome, en tant que tel, n’a rien d’abominable ; c’est la destruction du support matériel qui paraît très légitimement inconcevable à la « Cabale des Anciens ». Ceux-ci, néanmoins, sont bien conscients du caractère absurde de leur croisade : ils savent que, dans ce monde qu’ils ne comprennent pas, ils sont à tous les niveaux des gosses, avec le quasi-anarchisme plus ou moins teinté de vandalisme qui va avec. Robert Gu, notamment, est une assez jolie réussite : un personnage à la fois infect et attachant, avec lequel le lecteur s’identifie tout naturellement, et qui lui fournit un guide efficace pour pénétrer au cœur de cet univers ; un peu comme l’inévitable voyageur débarquant en Utopie… On peut, ceci dit, reprocher à Vinge de forcer un peu le trait avec ce paranoïaque projet de Bibliotome, dont on ne voit pas véritablement en quoi il devrait nécessairement passer par la destruction des livres… Et, à vrai dire, de forcer le trait aussi en ce qui concerne les autres personnages, généralement assez archétypaux, quand bien même ils sont souvent intéressants. Certaines pages, surtout en fin de volume, concernant les relations entre les divers membres de cette galerie de portraits, sont à vrai dire plutôt faibles à cet égard… Si l’on doit opposer, comme on a eu tendance un peu arbitrairement à le faire, Vinge et Wilson, il est certain que c’est ce dernier qui l’emporte sur le plan de la profondeur psychologique (quand bien même lui aussi tend à passer, mais avec plus de subtilité et une plume plus fine, par des archétypes).
 
Au-delà, il y a une dimension plus globale dans Rainbows End, jouant la carte du techno-thriller avec plus ou moins de pertinence. Si le prologue est très convaincant, le reste bat parfois un peu de l’aile, et le Lapin peut agacer par son omnipotence… Mais ce n’est finalement guère important : le cadre l’emporte clairement sur l’intrigue dans Rainbows End. Au final, ce projet de VDMC et ses implications politiques, tout cela ne passionne guère, quand bien même il y aurait matière à faire quelque chose de très efficace, mais peut-être un peu poussif.
 
Peu importe : l’intérêt de Rainbows End se situe surtout dans la peinture de ce futur proche, et la quatrième de couverture, à cet égard, est parfaitement en droit de faire le lien avec le célèbre Tous à Zanzibar de John Brunner, véritable modèle du genre. Et cette peinture est plutôt réussie.
 
Maintenant, Rainbows End méritait-il cette ribambelle de récompenses ? Pas sûr. C’est clairement un très bon bouquin en ce qui me concerne, et on ne perdra pas son temps en le lisant. Mais il souffre néanmoins de quelques faiblesses, notamment dans son caractère trop schématique par endroits, dans son manque d’originalité parfois (pour ce qui est de la SF prospective à très court terme, William Gibson, par exemple, me paraît bien plus pertinent), dans le peu d’épaisseur de son intrigue : Rainbows End est un roman à cadre, et un roman plat. Une chose, également, ne joue pas en faveur de l’auteur : le style. C’est franchement pas glorieux… et la traduction n’arrange probablement rien.
 
Alors, oui, s’il faut jouer le jeu des comparaisons parfaitement injustifiées, Rainbows End me paraît effectivement bien inférieur à Spin. Mais pas mauvais pour autant : on en retirera au moins un beau portrait de vieillard, et un univers bien construit à même de faire réfléchir les lecteurs. Ce qui n’est déjà pas si mal.

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"50° au-dessous de zéro", de Kim Stanley Robinson

Publié le par Nébal

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ROBINSON (Kim Stanley), 50° au-dessous de zéro, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2005] 2007, 487 p.
 
Chose promise, chose due (dans la mesure où je ne suis pas un homme politique) : après Les quarante signes de la pluie, voici donc le deuxième volume de la nouvelle trilogie de Kim Stanley Robinson, intitulé 50° au-dessous de zéro. Bon, je ne vais pas revenir ici sur la présentation de l’auteur, sur les thématiques de la trilogie, et sur le résumé de l’épisode précédent, pas que ça à fout’ non mais ho. On va faire plus court, cette fois-ci, et reprendre directement là où les choses s’étaient arrêtés.
 
C’est-à-dire à Washington sous la flotte. Une vilaine inondation catastrophique, comme un avant-goût des perturbations sévères que le réchauffement climatique risque de susciter prochainement. Washington est encore une zone sinistrée, où les sans-abris pullulent. Parmi eux, il en est un qui tranche quelque peu, dans la mesure où ce ne sont pas les brouzoufs qui lui manquent : Frank Vanderwal. Le scientifique cynique et obsédé par la sociobiologie des Quarante signes de la pluie est en effet clairement le personnage principal de 50° au-dessous de zéro, roman beaucoup moins marqué par les points de vue multiples que le précédent (certains, comme K2R2 sur le Cafard cosmique, se félicitent de cette relative évacuation du charmant couple Quibler ; pas moi, mais j’aurai le temps de revenir là-dessus…). Frank, à la fin du volume précédent, était déjà censé abandonner son appartement, désireux dans un premier temps de retourner à San Diego pour se livrer à nouveau à la recherche ; mais, rappelez-vous, sur une impulsion due à la rencontre d’une étrange femelle dans un ascenseur, il profite du quasi-ultimatum narquois de sa supérieure, Diane Chang, l’enjoignant de remodeler de fond en comble la NSF pour lui donner les moyens de lutter efficacement contre le changement climatique, et éventuellement d’aboutir à un salutaire changement de paradigme. Frank relève le défi, mais ne s’en retrouve pas moins à la rue, et trouver un logement à Washington après le déluge n’est pas chose aisée…
 
Ce n’est finalement pas un problème pour Frank, qui décide de profiter des événements pour se livrer à une petite expérience : convaincu que l’homme contemporain ne pourra trouver un bonheur relatif que dans la perpétuation des activités et des réflexes de son primate d’ancêtre, il décide tout simplement de se construire une cabane dans un arbre et de se contenter à peu de choses près du minimum. Il essaye même de retrouver les réflexes du chasseur, mais en partie seulement : en adhérant à une association vouée au repérage et éventuellement à la capture des animaux exotiques échappés du zoo lors du déluge et qui se sont réfugiés dans le parc où il a établi en toute illégalité et dans l’ignorance totale de ses collègues sa résidence, ou en accompagnant une bande de squatters végétariens vaguement néo-babas se livrant à un étrange sport à base de course façon steeple-chase et de lancer de frisbee. Et puis il y a les Potes, un petit groupe de clodos pour qui l’inondation n’a sans doute pas changé grand chose, et qui vivote sur une aire de pique-nique dans le parc abandonné…
 
En même temps, il faut bien qu’il travaille, directement en relation avec Diane Chang cette fois. L’inondation de Washington n’était en rien un aboutissement, ne constituant tout au plus qu’un premier symptome. Les événements s’enchainent bien vite : notamment, le gulf stream se retrouve totalement bouleversé par la fonte d’une partie de la banquise arctique (libérant accessoirement le légendaire passage du Nord-Ouest, ainsi qu’on le constate au cours d’une scène surréaliste), ce qui risque de susciter un changement climatique brutal, plongeant une bonne partie de l’hémisphère nord dans une nouvelle ère glaciaire. L’hiver à Washington est ainsi catastrophique, la température chutant parfois aux 50° en-dessous de zéro du titre… Parallèlement, l’hémisphère sud n’est guère plus gâté : le Khembalung disparaît ainsi sous les flôts… Puis un immense iceberg se détâche de l’Antarctique, menaçant d’une rapide montée des flots d’environ 7 m, destinée à remodeler entièrement le littoral de la planète entière… La NSF se lance donc dans des projets mégalomanes pour sauver les meubles.
 
Mais le réchauffement climatique est plus que jamais une question politique. Face à l’attentisme et aux dénégations suicidaires de la Maison-Blanche, Phil Chase, plus ou moins poussé par son conseiller Charlie Quibler, décide de se présenter à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle : il se veut le candidat efficace de l’écologie et de la lutte contre le changement climatique, et ressemble à vrai dire beaucoup à la modélisation réalisée par la NSF du « candidat scientifique », opposé à l’aveuglement des Républicains qui n’ont que le vain mot de « terrorisme climatique » à la bouche pour évoquer ces tragiques événements…
 
Mais il y a peut-être quelque chose de plus. Les autorités, d’une manière ou d’une autre, semblent bien s’intéresser malgré tout aux travaux de certains chercheurs en la matière, et les ont placés sous surveillance. C’est le cas, notamment, de Frank ; et la femme de l’ascenseur a bien des révélations à lui faire…
 
Voilà voilà… Bon. Bilan ?
 
Ben c’est pas fameux. J’ai franchement un sentiment radicalement opposé à celui de K2R2 dans sa chronique précédemment évoquée. Autant Les quarante signes de la pluie m’avait plutôt séduit en dépit de ses allures de long prologue, autant 50° au-dessous de zéro a constitué à mes yeux une assez cruelle déception. Ca y est, ça devait bien arriver un jour : Kim Stanley Robinson ne m’a pas convaincu avec ce roman… Non qu’il soit abominablement nul, hein : il est toujours plutôt agréable à lire, et fourmille de bonnes idées, comme d’habitude. Seulement il abonde aussi en défauts…
 
Premier constat : il tire atrocement à la ligne. De même que dans Les quarante signes de la pluie, mais sur 100 pages de plus, et sans l’excuse du « prélude », il ne se passe pas grand chose dans ce roman. La faute en incombe probablement au parti pris de l’auteur de se focaliser sur le personnage de Frank Vanderwal, ce qui est à mon sens désastreux. Frank était un personnage plutôt intéressant dans Les quarante signes de la pluie, plus complexe, moins unilatéral que les autres. Ici, il devient bien vite agaçant ; dans son expérience paléolithique, il est assez souvent ridicule, absurdement bobo dans ses courses à frisbee, d’une condescendance répugnante dans son comportement avec les Potes. Et l’auteur, à mon sens, manque de distance par rapport à ce personnage avec lequel il tend à s’identifier. Sous cet angle, 50° au-dessous de zéro m’a un peu rappelé Des parasites comme nous d’Adam Johnson : là encore un roman raté car beaucoup trop long, mais reposant en partie sur une expérience du genre ; Johnson, ceci dit, et en dépit des nombreux défauts de son roman, avait le bon goût de traiter cette question avec humour et dérision, de souligner le ridicule et la mesquinerie de la chose… Ce n’est pas le cas ici ; du coup, la bondieuserie écolo-bobo dégoulinante et l’éventuelle tentation réactionnaire de l’écologisme, que Kim Stanley Robinson avait su exposer avec lucidité et en toute honnêteté dans sa géniale « Trilogie martienne », et qui ne venait pas parasiter excessivement Les quarante signes de la pluie, tend ici à se retrouver au premier plan, sans être véritablement critiquée, ce qui est plutôt triste…
 
D’autant que Frank Vanderwal ne fait pas grand chose, en définitive : si les scènes « bureaucratiques » à la NSF sont toujours aussi réussies (et si les solutions scientifiques qui y sont exposées sont passionnantes), elles sont néanmoins bien rares, et tendent à se faire attendre ; en lieu et place, on est contraint de subir de bien trop longues séquences affreusement niaises sur la vie dans les bois de Frank Vanderwal… Kim Stanley Robinson, en outre, essaye à l’occasion d’insérer dans son roman une certaine dimension de thriller : objectivement, c’est plutôt bien fait, et les scènes finales sont assez haletantes ; mais on peut craindre le pire pour ce qui est de la suite des événements, et en tout cas rester un peu perplexe pour le moment devant ce nouvel ingrédient qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe…
 
Frank étant au centre du roman, les autres personnages ne peuvent guère rattraper ces écueils. Les Quibler, que l’on a donc pu juger horripilants car trop gentils (oui, certes, mais terriblement attachants aussi, et finalement moins gnan-gnan que ce Frank rupestre…), passent clairement au second plan ; Anna n’est quasiment pas évoquée, et Charlie à peine, et seulement pour deux thématiques qui déçoivent un peu dans la manière dont elles sont traitées : il en va ainsi de la candidature de Phil Chase à l’élection présidentielle, à laquelle on pouvait s’attendre certes, mais qui présente deux travers assez agaçants ; d’une part, son discours est – de manière très réaliste, hélas… – abominablement démagogique, sans que l’on sente pointer véritablement l’ombre d’une critique à nouveau ; d’autre part, la thématique politique manque à trouver son équilibre entre l’universalisme du problème (qui suscite parfois des discours étranges…) et la politique politicienne à l’américaine : Kim Stanley Robinson manque terriblement de subtilité dans ces passages-là, et aboutit bien plus encore que dans le premier volume à un triste manichéisme opposant les gentils Démocrates aux méchants Républicains (et à leur trifouillages électoraux, bien sûr…). La deuxième thématique justifiant l’intervention de Charlie et de son charmant bambin Joe est quant à elle tout simplement ridicule : là où le bouddhisme des Khembalais, dans Les quarante signes de la pluie, autorisait une réflexion sur la science que je ne trouvais franchement pas inintéressante, il n’intervient ici que pour quelques séquences assez pathétiques avec une légère teinte de fantastique parfaitement inappropriée…
 
Tout ça n’est donc pas glorieux. 50° au-dessous de zéro ne me semble pas tenir les promesses des Quarante signes de la pluie, et tend de plus en plus à ressembler à ce que je craignais par rapport au thème du réchauffement climatique… Ce roman, sans être totalement nul, m’a donc terriblement déçu, ce qui est une première pour Kim Stanley Robinson. Ceci dit, je maintiens qu’il est un des auteurs de science-fiction les plus intéressants à l’heure actuelle, et suis prêt à lui pardonner la maladresse de ce roman raté. On verra bien quand Sixty Days and Counting paraîtra en français…

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"V.", de Thomas Pynchon

Publié le par Nébal

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PYNCHON (Thomas), V., traduit de l’américain par Minnie Danzas, [Paris], Editions du Seuil, coll. Points, [1961, 1963, 1985] 2001, 632 p.
 
Croyez-le ou non, il se trouve dans mon entourage des personnes charitables, désireuses de me sauver des flammes de l’Enfer. Des gens consternés par mon goût immodéré pour la science-fiction, et qui pensent que, n’étant pas complètement idiot après tout, je serais parfaitement en mesure de lire des vrais livres. D’où cette heureuse initiative d’une valeureuse croisée du bon goût littéraire, qui a insidieusement profité de mon anniversaire pour m’offrir V. de Thomas Pynchon. Nébal remercie donc Coco.
 
Et ça tombe bien. Parce que si Pynchon, que l’on considère généralement comme un des plus grands auteurs américains contemporains, est en principe publié dans des collections de littérature « blanche », il n’est pas pour autant si éloigné que cela de mes préoccupations habituelles. Rien d’étonnant, dans un sens, à ce que l’on trouve une fiche biographique du Monsieur sur le site du Cafard cosmique, vantant notamment, de même qu’ActuSf d’ailleurs, les mérites de ce que l’on considère parfois comme son chef-d’œuvre, L’Arc-en-ciel de la gravité, roman inclassable et unique, véritable objet de culte, et d’une influence considérable semble-t-il sur les écrivains du mouvement cyberpunk (entre autres…). Et V., à vrai dire, ne déroge guère à cette première impression : à nouveau un ouvrage inclassable, complexe et fou, au croisement des genres, de ceux que Gérard Klein, dans sa préface au Codex du Sinai d’Edward Whittemore (je vous entretiendrai bientôt de cette merveille qui ne manque effectivement pas de faire penser à V.), regroupe dans une étrange et fascinante cohorte regroupant entre autres et dans le désordre Vladimir Nabokov et Jorge Luis Borges, Lewis Caroll et Franz Kafka, Laurence Sterne et Rabelais, etc. : V. est expressément cité. Et on est bien, ici, dans cette séduisante littérature qui a le bon goût et l’audace de bafouer les étiquettes, au risque de susciter la perplexité des intégristes de part et d’autres des frontières littéraires ; on peut bien parler, me semble-t-il, de ces « transfictions » évoquées par Francis Berthelot, et V. serait tout à fait à sa place, par exemple, dans l’excellente collection « Interstices » de Calmann-Lévy dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler (voyez ma note sur Les Mille et Une Vies de Billy Milligan) et dont je vous reparlerai bientôt (pour L’Oiseau impossible de Patrick O’Leary) (ah, et de toute façon, vous devez lire La Cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer, je sais, je me répète, mais c’est un monument, alors merde, quoi). V., en effet, jongle avec audace et humour entre littérature « générale », et littérature « de genre » (espionnage surtout, mais aussi science-fiction et fantasy). Un premier roman extrêmement ambitieux et plutôt original, quand bien même encore maladroit ici ou là à mon sens, mais j’y reviendrai.
 
Ceci dit, j’aurais mis un peu de temps pour le lire, celui-ci (les plus anciens de mes hypothétiques lecteurs se souviendront peut-être que j’en avais évoqué la dévoration prochaine dans mon compte rendu des Métamorphes de Moluk, ce qui n’a effectivement rien à voir, il y a de ça plusieurs mois…). J’avoue, j’ai été faible pendant un bon moment. Je n’avais encore jamais (honte sur moi) lu la moindre ligne de Thomas Pynchon ; je connaissais déjà cependant sa réputation, celle d’un auteur dont « les romans […] ne sont pas faciles à lire », pour reprendre le constat lapidaire de Mr. Cafard. Un auteur pour lequel il vaut mieux, sans doute, se préparer ; qu’on ne peut pas lire dans n’importe quelles circonstances ; aucune envie, en somme, de renouveler ma douloureuse expérience avec l’incontournable Ulysse de Joyce, une des influences probables de ce roman d’ailleurs, mais que j’ai dû abandonner après plusieurs tentatives infructueuses (je le lirai un jour, c’est promis ; je sais, à en croire certains, que je ne devrais même pas prétendre être en mesure de causer littérature tant que je n’ai pas lu Ulysse… ça va viendre, si si).
 
Pourtant, ça faisait un bail que je voulais lire Pynchon. Pour sa personnalité unique et son œuvre inclassable, donc (pas un hasard si les auteurs cités plus haut par Gérard Klein figurent pour bon nombre d’entre eux dans mon panthéon personnel, et en premier lieu Sterne pour son extraordinaire et injustement méconnu La Vie et les opinions de Tristram Shandy, et Kafka, bien sûr…). Mais aussi, je dois le reconnaître, en raison du mystère entourant le bonhomme, qui a su se forger une image mythique en réduisant la communication à néant. Pynchon est en effet un inconnu célèbre. Tout le monde révère ses livres, et en même temps on ne sait à peu près rien de lui ; de cet auteur guère prolifique (cinq romans en une cinquantaine d’années !), on ne dispose que de rares photographies datant des années 1950, et semble-t-il d’une seule interview. On a même supposé que Thomas Pynchon n’existait tout simplement pas, entendons par-là qu’il n’était que le pseudonyme dissimulant un fameux écrivain américain… Bon, peu importe, au final, quand bien même la communication autour de l’œuvre peut à certains égards être considérée comme faisant partie de l’œuvre elle-même (tendance que la littérature contemporaine a cultivé pour le meilleur et surtout pour le pire) ; on peut bien se contenter des romans de Pynchon.
 
Il est bien temps, je vous l’accorde, d’en venir enfin à ce V., premier roman de l’auteur, datant du début des années 1960 et lauréat en 1963 du prix William Faulkner du meilleur roman.
 
Où l’on commence par (vaguement) suivre le périple improbable d’un marin paumé répondant au nom tout aussi improbable de Benny Profane. Lequel est avant tout un jocrisse, qu’on se le dise. On suit vaguement, donc. Parce que ça part dans tous les sens dès le début : d’une page à l’autre, on croise une multitude de personnages, prétextes à de nombreuses digressions où le temps, l’espace, la continuité et la cohérence partouzent frénétiquement entre deux bastons de marins arrosées de whisky frelaté. On y croise donc tout d’abord des marins, et des barmaids qui s’appellent toutes Béatrice. Et ça boit, ça chante, ça frappe, ça aime, ça rompt, dans un joyeux bordel où le lecteur se paume, commence par revenir quelques lignes en arrière (hein ? quoi ? qui ?), et puis se laisse entrainer dans la ronde infernale des soirées enivrantes, n’esquissant qu’un bref salut à un type de passage pour rejoindre bien vite le prochain bar à matelots, la prochaine baston, la prochaine Béatrice. Et l’on suivra ainsi tant bien que mal, en jouant des coudes à l’occasion, Benny Profane et ses potes, mi-prolo mi-bobo, ramassis d’artistes ratés, de clodos, d’intellectuels et de filles qui apparaissent et disparaissent comme dans une interminable fête anarchique, un squat sans règles où les impressions et les sentiments surnagent entre deux trous noirs éthyliques. Benny Profane se rend bien vite à New York, où il est l’ami des clochards, quand il ne fréquente pas la Tierce des Paumés ou les petits voyous portoricains avec qui il chasse l’alligator dans les égoûts. L’occasion de bon nombre de rencontres plus ou moins marquantes : Esther, par exemple, petite juive un brin écervelée qui entend bien se faire refaire son pif aquilin perçu comme un stigmate ; ou encore Herbert Stencil, et son obsession pour V.
 
Et c’est ainsi que le roman, déjà passablement confus, se met à vaguement suivre deux lignes vaguement narratives résolument différentes, bien que quasi nécessairement vouées à se rejoindre. Nous avons donc d’un côté les séquences « contemporaines » (fin des années 1950), avec tous ces personnages et leur vie au jour le jour, dans une ambiance qui ne manque pas de faire penser à Kerouac et notamment à Sur la route, ou plus simplement et plus largement à la beat generation. A vrai dire, c’est peut-être davantage William Burroughs que l’on aurait envie de convoquer ici, le « réalisme » sec et sordide de ces premières séquences s’enchaînant bien vite avec d’autres, plus précieuses, plus hallucinées, et paradoxalement (ou pas) plus cohérentes.
 
Herbert Stencil (qui parle de lui à la troisième personne, ce qui est toujours bon signe) est obsédé par une ligne mystérieuse extraite du journal intime de son défunt père : « Il y a plus derrière V. et dans V. qu’aucun de nous n’a jamais soupçonné. » Comme de bien entendu, cette sentence étrange s’applique parfaitement au roman. Stencil entend bien découvrir qui, ou ce qui, se cache derrière cette lettre « V. ». Une femme, peut-être ? Ou bien cette rate élevée par un prêtre dingue dans les égoûts ? A moins qu’il ne s’agisse de Vheissu, ce pays fantasque dont l’existence réelle n’a jamais été avérée, mais qui pourrait se trouver, voyons, du côté de l’Afghanistan, peut-être, ou bien non, vers l’Antarctique, ou dans les souterrains du monde ? Vheissu, quoi qu’il en soit, a nécessairement des agents. Et Stencil de rassembler ainsi tous les indices lui permettant de découvrir enfin le mystère de V. Et de reconstituer le tout, de le revivre. Ainsi qu’il le répète à tout bout de champ, tout cela n’a rien à voir avec de l’espionnage. Mais l’on croisera, dans ses récits anciens prenant place au Caire ou à Malte, en Italie ou en Afrique du Sud, bien des agents secrets, des non-dits, des complots, des gens qui ont quelque chose à cacher ; tout tourne nécessairement autour de V. Stencil, dans sa quête paranoïaque, élabore comme un romancier pervers une succession de conspirations et de coïncidences improbables (pour citer cette fois un auteur récent, pour le coup, ça m’a fait un peu penser à Paul Auster, dans le fond... mais aussi, bien sûr, à Edward Whittemore, encore une fois), repoussant toujours plus loin la résolution de l’énigme. Car Stencil sait bien vite que la solution se trouve probablement à La Valette. Mais il préfère errer, rassemblant les indices, d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, en avant, en arrière, complètement à l’Ouest ou un peu plus au Sud. V. doit être mis en rapport avec l’incident de Fachoda, avec le génocide des Hottentotes et Héréros en 1904 (séquences hautement cauchemardesques ; une fois de plus, difficile de ne pas faire le lien avec, plus tard, la tragédie de Smyrne telle qu'elle est superbement décrite dans Le Codex du Sinaï de Whittemore), avec ces révolutionnaires paraguayens fricotant à Florence avec de pittoresques aventuriers désireux de s’emparer de la Naissance de Vénus (nécessairement) de Botticelli, avec les bombardements de La Valette. Tout tourne autour de V. Et les liens, progressivement, s’établissent entre le complot délirant de Stencil et les beuveries et coucheries de la Tierce des Paumés, comme une prophétie révélatrice d’une soudaine apocalypse, inévitable en dépit de la fuite perpétuelle des différents protagonistes.
 
La littérature « réaliste » des séquences contemporaines (encore que ce réalisme doive souvent être relativisé, ainsi pour ce qui est de la chasse aux alligators, ou de l’opération de chirurgie esthétique d’Esther, séquence hilarante et douloureuse évoquant le docteur Benway dans ses œuvres… la bizarrerie et le rire sont de toute façon omniprésents) se trouve ainsi balancée par une littérature plus folle et lorgnant insidieusement (et avec beaucoup d’humour) vers les contrées troubles de l’imaginaire, à base de royaumes fantasmagoriques, de rencontres fatales, d’être quasi cybernétiques, de quasi réincarnations, de mystérieux signaux magnétiques et de manifestations vaporeuses. V., dans les délires de Stencil, obéit ainsi à l’étrange logique des rêves et des cauchemars, la cohérence forcée du récit sentant l’artifice un peu honteux, où la volonté vient combattre la fatalité, pour un résultat très efficace et perturbant, hautement paranoïaque pour ne pas dire dickien (l’interrogation sur la nature de la réalité est centrale dans le roman, et pas seulement dans l’enquête de Stencil).
 
Le tout étant servi par une plume alerte et fine (un peu malmenée par la traduction, je le crains, mais il faut reconnaître qu’il y avait sans doute là un fameux challenge…). Le style de Pynchon, si l’on passe sur l’incongruité et la confusion du récit, est d’une grande fluidité, souvent fort, parfois drôle, et généralement juste.
 
Ceci dit, tout cela n’est pas sans défauts. Je n’ai guère été surpris d’apprendre que V. était le premier roman de Thomas Pynchon : il est en effet marqué par une ambition débordante, pas toujours bien canalisée, succombant parfois à l’exercice de style type poésie en prose (ou pas, d’ailleurs : les chansons et poèmes abondent dans le récit), et se perdant parfois presque autant que le lecteur d’un personnage à l’autre, d’une ligne narrative à l’autre ; il en résulte à l’occasion un sentiment de trop-plein, éventuellement générateur d’ennui, que j’ai pour ma part surtout ressenti dans les passages « contemporains » (les moins originaux, pour le coup ; et, en ce qui me concerne en tout cas, Pynchon n’a pas ici l’aisance et le naturel d’un Kerouac, par exemple). Cela n’exclue pas quelques très jolies séquences, ainsi l’opération d’Esther, la psychanalyse de Stencil par son dentiste, la chasse aux alligators, etc. Mais les récits paranoïaques de Stencil me paraissent bien plus convaincants, à la fois prenants et absurdes, drôles et terrifiants, presque toujours saisissants. Plus personnels, en tout cas.
 
Peut-être est-ce que je cherchais davantage cela chez Pynchon… Quoi qu’il en soit, cette première expérience s’avère sans aucun doute concluante, et j’ai bien envie de poursuivre dans la découverte de cet auteur hors-normes, probablement avec L’arc-en-ciel de la gravité, récemment réédité si je ne m’abuse, ou bien avec Vente à la criée du lot 49, que l’on prétend parfois plus accessible… On verra bien. En attendant, j’ai passé dans l’ensemble un très bon moment à la lecture de ce très bon V.
 
Alors merci encore, Mademoiselle. Maintenant, il s’agit juste de faire encore mieux pour mon prochain anniversaire (quoi, j’abuse ?).

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"Les quarante signes de la pluie", de Kim Stanley Robinson

Publié le par Nébal

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ROBINSON (Kim Stanley), Les quarante signes de la pluie, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2004] 2006, 396 p.
 
L’Américain Kim Stanley Robinson est clairement pour moi l’un des meilleurs auteurs de science-fiction de ces dernières années avec le Canadien Robert Charles Wilson, et devant (oui, devant) l’Anglais Stephen Baxter et l’Australien Greg Egan. Ce qui fait trois auteurs sur quatre plus ou moins assimilés au sous-genre « hard science », et croyez bien que la quiche en sciences dites « dures » que je suis en est le premier étonné…
 
On s’accorde généralement à placer Robinson dans ce courant, et l’abondance de digressions scientifiques dans ses romans est à vrai dire assez révélatrices des intérêts du bonhomme. Pourtant, à la différence de bon nombre de ses collègues, il n’est pas lui-même un scientifique (il est de formation littéraire ; au passage, sa thèse, récemment éditée chez les Moutons électriques, portait sur Les Romans de Philip K. Dick…) ; cela ne rend pas son discours moins pertinent, semble-t-il, le fond scientifique de ses écrits étant qualifié de solide par les plus compétents des amateurs du genre (quand bien même, en cherchant la petite bête, on peut déceler quelques erreurs ici ou là, mais bon, ça va…) ; cela explique peut-être, en contrepartie, sa clarté d’expression, son sens de la pédagogie, son indéniable curiosité d’amateur, qui tranchent par exemple sur l’austérité d’un Egan, et rendent probablement ses ouvrages plus accessibles pour les béotiens dans mon genre. Notons d’ailleurs que l’attrait pour les sciences de Kim Stanley Robinson ne se limite pas, loin s’en faut, aux seules sciences dites « dures » : les sciences humaines et sociales (essentiellement l’histoire, mais aussi la sociologie et la science politique, y compris dans ses aspects juridiques et institutionnels) y jouent un rôle tout aussi important, et les réflexions en la matière sont souvent pertinentes (ce qui est plutôt appréciable, tout de même !). Autre atout du Monsieur, et non négligeable : si la science joue un rôle important dans ses œuvres, l’auteur ne se contente pas pour autant de livrer une froide littérature d’ingénieur, dans la mesure où il accorde une grande importance à ses personnages, généralement très humains et attachants (ce qui le rapproche à certains égards de Wilson, je trouve ; on aura l’occasion d’y revenir). Il donne en tout cas l’image d’un passionné, à l’enthousiasme communicatif, et aux centres d’intérêt variés, de l’alpinisme au bouddhisme en passant par la physique quantique et l’histoire, et qui ne rechigne pas à exposer ses opinions, notamment d’ordre politico-économique, dans une perspective résolument humaniste et écologiste : ainsi, Kim Stanley Robinson ne se contente pas de bêtement critiquer le capitalisme, ce qui est à la portée du premier venu, mais entend bien y proposer des alternatives. On a pu, assez souvent, le juger « naïf », « trop gentil », etc. Etant d’un naturel cynique, je serais tout disposé à renchérir sur ces critiques, mais le fait est que l’honnêteté de Robinson me désarme…
 
Autant de caractères que l’on retrouve dans ses plus fameuses œuvres, et notamment dans la d’ores et déjà incontournable « trilogie martienne » (Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ; on peut y rajouter le recueil de nouvelles, et quasi fix-up, intitulé Les Martiens, lequel, si je ne m’abuse, avait fait l’objet de mon premier compte rendu miteux sur ce blog miteux, c’est dire si ça doit pas être glorieux…). Le fruit de plusieurs années de travail, décrivant rien moins que la colonisation et la terraformation de la planète rouge, dans une perspective résolument historique et humaine, où l’aventure et la fascination scientifique, la petite histoire et la grande, les catastrophes les plus noires et les utopies les plus lumineuses, s’entremêlent avec bonheur pour former une somme incomparable et indispensable. On peut dire la même chose de son autre chef d’œuvre, The Years of Rice and Salt, superbe uchronie bêtement traduite sous le titre imbécile de Chroniques des années noires : sept siècles d’histoire revisitée, dans un monde où l’Europe a succombé à la grande peste du Moyen-Âge, laissant la première place à la Chine et au monde arabe. Une merveille, vous dis-je.
 
Et Kim Stanley Robinson s’est donc lancé il y a peu dans une nouvelle trilogie, dont Les quarante signes de la pluie constitue le premier volume (le second, 50° au-dessous de zéro, est paru il y a peu en français ; je le lis prochainement et vous en parle illico ; le troisième n’existe pour l’instant qu’en anglais, et s’intitule Sixty Days and Counting). L’amateur de Kim Stanley Robinson est tout d’abord surpris par la taille du roman : 400 pages seulement, là où les précédents ouvrages avoisinaient généralement le double, voire plus… Le thème, par contre, n’étonne guère : le réchauffement climatique.
 
Je ne sais pas vous, mais moi, j’en ai soupé, du réchauffement climatique. Impossible de passer à côté à l’heure actuelle, et difficile de faire la part des choses, l’alarmisme obtus et les bondieuseries écolo-bobo dégoulinantes de certains me paraissant tout aussi horripilantes que les réfutations hypocrites et scandaleuses des acharnés de l’ultra-libéralisme économique, qui se complaisent dans une vision (non, un aveuglement) à court terme typique de l’actionnaire moyen. Je crois volontiers, pour ma part, au réchauffement climatique, et à la nécessité de faire des efforts sous peine de Gros Bordel Imminent (par contre, les « solutions » proposées tendent à m’agacer quelque peu, mais bon, là n’est pas la question…) ; je regrette, ceci dit, l’attitude résolument doctrinaire des adhérents à la cause, leurs tours de passe-passe rhétoriques (Al Gore et compagnie, sous cet angle, ne valent pas forcément mieux que leurs adversaires…) et leur tendance à crier au haro sur l’hérétique quand on se permet la moindre critique… La question scientifique et politique est devenue question de foi et d’orthodoxie scientiste ; il me semble, quant à moi, que ce terrible problème devrait favoriser, plutôt que ce bête repli sur soi, un salutaire questionnement sur la place de la science dans la société, sur son rôle politique, et sur ses conséquences à long terme : à peu de choses près un changement de paradigme…
 
Pour tout dire, là, comme ça, je n’avais pas vraiment envie de lire un bouquin de plus sur le réchauffement climatique. Sauf que celui-ci est de Kim Stanley Robinson ; oh, il n’y a aucun doute sur le positionnement du bonhomme dans ce débat : Les Quarante signes de la pluie constitue bien un antidote à Michael Crichton… Mais j’avais trouvé Robinson remarquablement pertinent dans son questionnement sur l’écologie dans la « trilogie martienne » (à tel point qu’il a pas mal modifié mon point de vue, l’enfoiré…), alors pourquoi pas, après tout ? Bonne surprise en ce qui me concerne, qui plus est : la réflexion sur la science et son rôle social que j’évoquais à l’instant est bien au centre du roman…
 
Une chose franchement terrifiante, d’entrée de jeu : on n’a vraiment pas l’impression d’être dans un roman de science-fiction. Ou, plus exactement, dans un roman d’anticipation. Si l’on doit parler ici de futur (ce que ne fait pas l’auteur), c’en est un vraiment très proche, où Bush pourrait bien être encore le président des Etats-Unis (le président n’est pas nommé dans le roman, mais c’est un républicain… qui a une réputation, sans doute très exagérée, de crétin fini). Autant dire que ça se passe demain. Les effets du réchauffement climatique sont encore très limités, et, si l’on excepte la fin du roman (Washington qui disparaît sous les eaux dans une inondation catastrophique ; ce n’est pas un spoiler, on sait dès le début – dès le titre – ce qui va se produire), la question n’est à vrai dire évoquée qu’en filigrane, comme par une suite de dépêches qui ne retiennent guère l’attention : un morceau de la banquise qui se détache, « l’Hyper-Niño » permanent, etc. Tous les événements sont envisagés par l’intermédiaire d’une brochette de personnages, généralement très attachants (quand bien même on a pu les juger trop gentils mignons).
 
A Washington, on suit ainsi le charmant couple formé par Anna et Charlie Quibler (ce qui occasionne de très touchantes scènes familiales – horreur glauque, je viens d’écrire ça, moi ? – qui ne sont pas sans rappeler la jolie nouvelle « Mars la violette », dans Les Martiens). Anna est une scientifique de formation, mais son travail est essentiellement administratif, en tant que chef de projet à la National Science Foundation (NSF), ce qui fournit le prétexte à une savante étude de cette institution chargée d’attribuer des subventions à la recherche scientifique, mais qui manque cruellement de moyens… On compte notamment, parmi ses collègues, le cynique et désabusé Frank Vanderwal, qui applique une grille de lecture sociobiologique aux rapports humains, tout comportement contemporain se rapportant à ses yeux au primate d’antan et à sa lutte pour la survie dans la savane ; Frank déplore le manque de moyens de la NSF, et entend bien, en fin de compte, la révolutionner de fond en comble, pour aboutir à ce changement de paradigme qui lui paraît indispensable. Tous ces scientifiques, en effet, sont conscients du désastre imminent, à la différence des charlatans obtus qui forment l’entourage direct du président. Cela, Charlie Quibler le sait mieux que personne, lui qui joue le rôle de conseiller pour l’environnement du sénateur démocrate Phil Chase, probablement plus sympathique et volontaire que la grande majorité de ses collègues, mais guère efficace pour autant. Charlie, le seul non-scientifique parmi les personnages principaux, est particulièrement attachant : homme moderne et papa-gâteau, c’est lui qui s’occupe du bambin Joe, tandis qu’Anna travaille d’arrache-pied à la NSF ; et il le traîne partout sur ses épaules… jusque dans le bureau ovale. Ce qui occasionne nombre de très jolies scènes (… mais bordel, c’est pas possible, c’est pas moi, j’ai pas pu écrire ça…). A Washington, enfin, il ne faut pas oublier ces étranges ambassadeurs khembalais, représentants d’une minuscule nation de Tibétains exilés dans l'océan Indien, sur une petite île inondable, et qui viennent dans la capitale de l’hyperpuissance pour y tenter un lobbying indispensable mais voué à l’échec… Les Quibler, cependant, et sans qu’ils sachent trop pourquoi, entendent bien faire de leur mieux pour leur venir en aide. Enfin, de l’autre côté des Etats-Unis, le roman revient de temps à autre sur les employés d’une petite start-up de bio-ingénierie, dont les recherches pourraient bien s’avérer cruciales, quand bien même ils semblent pour l’instant se livrer à un vain et tragique massacre de souris ; mais peut-être l’arrivée d’un jeune mathématicien de génie dans l’entreprise pourra-t-elle changer la donne ?
 
A vrai dire, on n’en saura guère plus. C’est là le principal défaut des Quarante signes de la pluie : c’est un roman sans intrigue, et, pour ainsi dire, un simple prologue. Une succession de tranches de vie et de débats passionnés (scientifiques, politiques, philosophiques), très intéressante, mais totalement dénuée d’action, et avançant comme si de rien n’était vers la catastrophe imminente. Ce qui est sans doute assez réaliste, finalement, quand bien même on a pu critiquer ici ou là une certaine tendance au manichéisme avec tous ces personnages si sympathiques (personnellement, je n’en suis pas si sûr, il me semble qu’il y a là une erreur de lecture, et une méprise sur le profond humanisme de l’auteur…). Reste que, si l’on sait où l’on va, il n’y a pas de véritable récit pour autant. Attention, on ne s’ennuie pas un seul instant : l’écriture de Kim Stanley Robinson est toujours aussi agréable, et ses personnages sont peut-être encore plus émouvants qu’à l’ordinaire. Mais on est néanmoins un peu perplexe devant ce long jeu de pistes, dont certaines se révèlent étrangement des impasses, tandis que d’autres peuvent laisser un peu sceptique (la thématique bouddhiste tendant à la limite vers le fantastique, du moins pour ce qui est de l’atmosphère). Et si le final est très réussi, il est sans doute avant tout frustrant.

Les Quarante signes de la pluie ne constitue ainsi qu’une introduction, très agréable en tant que telle, mais dont je ne saurais pour l’instant conseiller sans hésitation la lecture. Les amateurs de Kim Stanley Robinson passeront sans doute un très bon moment avec ce roman (c’est mon cas), et ceux qui s’intéressent au réchauffement climatique et aux innombrables questions qu’il soulève (bien au-delà des seuls champs scientifique et économique) y trouveront sans doute une lecture pertinente, à même d’ouvrir un certain nombre de pistes de réflexion. Au-delà, je ne saurais véritablement me prononcer, dans la mesure où je n’ai pas l’impression d’avoir fini un livre ; alors je lis 50° au-dessous de zéro dans quelques jours, et on en reparle…

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"Fournaise", de James Patrick Kelly

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KELLY (James Patrick), Fournaise, traduit [de l’américain] par André-François Ruaud et Christophe Duchet, Lyon, Les moutons électriques, [2006-2006] 2007, 161 p.
 
Les moutons électriques, c’est pas la première fois que je vous en cause sur ce blog interlope. Une jeune maison d’édition dont le simple nom provoque en moi des spasmes irrépressibles et dévorants m’incitant à l’achat compulsif rien que pour dire merci (salauds de commerciaux, j’aurai votre peau un des ces quat’, z’allez voir ça…). Il y a Fiction, déjà, l’excellente anthologie périodique que j’ai déjà eu l’occasion de vanter pour son superbe 5ème opus riche en merveilles. Mais il y a aussi bon nombre d’autres publications, qui ont le bon goût d’être assez originales ; c’est vrai pour ce qui est des auteurs français (voyez par exemple ma note sur Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo), mais aussi pour un certain nombre d’auteurs étrangers à peu de choses près inconnus jusqu’alors en France.
 
C’est par exemple le cas de James Patrick Kelly, un auteur américain né en 1951, assez réputé semble-t-il outre-Atlantique, d’autant qu’il a été récompensé par un certain nombre de prix, mais qui n’avait pas bénéficié jusqu’alors de traductions françaises, allez savoir pourquoi. Les moutons électriques ont donc décidé de pallier à ce manque, mais en procédant d’une manière assez inhabituelle, avec la publication de ce bref volume intitulé Fournaise, sélectionné au prix Hugo 2006 et prix Nebula de la meilleure novella en 2007. Il est vrai que l’on se trouve ici sur une frontière imprécise entre le court roman et la longue nouvelle, qui contribue sans doute pour une bonne part à l’atmosphère assez étrange de ce récit hors-normes, prenant pourtant pour point de départ des thèmes assez classiques.
 
Sur la quatrième de couverture, on parle d’un « parfait équilibre entre l’aventure pastorale à la Clifford Simak et l’anticipation politique à la Robert Silverberg », et ces références sont semble-t-il assez largement acceptées. Mouais… Admettons pour Simak (n’ayant lu que le superbe Demain les chiens, je ne saurais trop m’étendre sur cette filiation supposée), et je n’en sais rien pour ce qui est de Silverberg, n’ayant toujours rien lu du prolifique auteur… On a également comparé Fournaise, ici ou là, à ces célèbres dystopies que sont Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Là, j’avoue n’être franchement pas d’accord : si le thème essentiel de Fournaise relève bien de l’anticipation politique utopique (ou dystopique, ou anti-utopique, ou contre-utopique, comme vous voudrez), on ne saurait pourtant y voir l’évocation d’une quelconque forme de totalitarisme, et encore moins la dénonciation vigoureuse qui caractérise ces œuvres (et surtout 1984) ; j’aurais bien davantage tendance à rejoindre le forumer Ubik sur le Cafard cosmique et le très critique Arkady Knight d’ActuSF, et évoquer avec eux l’œuvre d’Ursula Le Guin. Dans l’interrogation, comme dans la méthode, il y a bien ici quelque chose d’assez comparable à ce que la grande dame de la SF a pu faire, par exemple, dans Les Dépossédés, ou encore, semble-t-il, dans Le Nom du monde est Forêt (en bonne place dans ma pile à lire) : nulle dénonciation, ici, mais plutôt la peinture d’une société originale où l’utopie se trouve questionnée (sans être explicitement louée ou critiquée) par l’arrivée en son sein d’éléments étrangers.
 
L’action se déroule sur la planète Walden, ainsi nommée par son acquéreur en référence à l’œuvre d’Henry David Thoreau, prônant une sorte d’utopie écologique fondée sur le retour à la terre et la « simplicité volontaire » (un versant de l’auteur que j’avoue ne connaître guère, pour n’avoir eu l’occasion de lire jusqu’à présent que le célèbre essai De la désobéissance civile). Le Président Winter accueille sur son monde tous les « vrais humains », qui ont fait le choix de ce mode de vie, et n’ont pas été « souillés » par la technologie (sous forme d’implants, etc.) Mais la cohabitation de « l’Etat transcendant » de Walden avec les Pukpuks, les anciens colons de la planète (appelée auparavant le Pois de Moroboe), lesquels n’entendent pas s’imposer ce genre de limitations et maintenir une certaine ouverture à l’égard de l’En-Haut, les Mille Mondes colonisés par l’homme, pose bien vite problème. Le président Winter décide de forcer les choses par une sorte de guerre écologique, en implantant sur sa planète des forêts à croissance rapide, radicalement incompatibles avec le mode de vie des Pukpuks, et qui recouvrent bien vite l’ensemble de Walden. Face à cette agression que les habitants de l’Etat transcendant sont bien entendu loin de considérer comme telle, les Pukpuks acculés ripostent et déclarent une étrange guerre incendiaire : certains d’entre eux en viennent à adopter un comportement de kamikazes, se transformant volontairement en torches humaines qui viennent embraser les quatre coins de Walden. Les « soldats » de l’Etat transcendant deviennent dès lors des pompiers, menant une lutte de tous les instants, et à certains égards perdue d’avance, pour contenir les incendies (ils ne disposent guère de moyens efficaces pour les éteindre, du fait de leur mode de vie), sauver leurs forêts, et garantir ainsi la pérennité de leur utopie.
 
Spur – de son vrai nom Prosper Grégoire Leung – est un de ces soldats du feu, un volontaire qui a bien failli perdre la vie lors d’une précédente intervention, où, cauchemar suprême, il a assisté en personne à la mort de son beau-frère Vic, lequel avait trahi la cause de l’Etat transcendant en se transformant en torche. Terrible affaire, à propos de laquelle il entend bien garder le secret au risque de nuire à sa rémission, d’autant que le décès de Vic semble devoir précipiter la dissolution de son mariage raté avec Confort, la sœur de ce dernier. En attendant de rejoindre la communauté rurale de Petitbourg, pour y retrouver son épouse, mais aussi son père, qui semble témoigner plus d’attachement à ses vergers qu’à sa famille, Spur se remet dans un hôpital ultra-moderne, entorse à la « simplicité volontaire » tolérée par le président Winter, directement en contact avec l’En-Haut. Spur, qui s’ennuie, occupe le temps en adressant de bien vaines salutations à ses homonymes ou quasi-homonymes à travers les Mille Mondes, en quête peut-être d’un lointain parent inconnu et inaccessible en temps normal du fait de la « quarantaine volontaire » de Walden. Ses milliers de messages restent sans réponse… Sauf un. Alors que Spur s’attendait à être refoulé par un bot, comme toujours, il se retrouve soudainement en communication avec un certain Phosphor Grégoire L’ung, ou plus exactement « le Haut Grégoire, Phosphorescence de Kenning, énergisé par la Tortue de Radiation Eternelle ». Un enfant d’une douzaine d’années, mais de toute évidence remarquablement éveillé, et qui bénéficie semble-t-il d’une considération et d’une adoration tenant du culte. Un « porteur de chance ». Spur, interloqué, se met à entretenir le Haut Grégoire de la situation sur Walden et de la guerre contre les Pukpuks incendiaires, la traduction hasardeuse ne facilitant guère les explications détaillées. L’incompréhension est à vrai dire quasi totale. Puis la communication s’interrompt…
 
Mais, alors qu’il prend le chemin du retour à Petitbourg, Spur est bien vite arrêté par une visite inattendue : le Haut Grégoire, intéressé par le récit du convalescent, a fait le déplacement depuis Kenning, accompagné d’une cohorte d’étranges enfants surdoués formant collectivement le L’ung, déconcertante entité politique « parfaite », et plus ou moins contenue par la très dévouée et austère Memsen. Le L’ung désire visiter Walden, et a choisi Spur comme guide. Celui-ci n’a à vrai dire guère le choix, mais la tâche s’annonce délicate : ces enfants issus d’un monde ultra-technologique si différent de l’Etat transcendant, et si insolents et curieux, par ailleurs, risquent de causer le trouble dans la communauté rurale de Petitbourg, coupée du reste du monde depuis trois générations… Comme si Spur n’avait pas assez de soucis, lui, le grand brûlé, le « héros », avec sa femme qui le fuit et son père qui l’ignore !
 
On le voit, les thèmes abordés sont relativement classiques. Fournaise, pourtant, est un texte indéniablement original, prenant place dans un cadre riche et fascinant. James Patrick Kelly, et c’est tout à son honneur, a le bon goût de ne pas juger, de ne jamais prendre parti, ni pour l’utopie réactionnaire de Walden, ni pour les attentats suicides des Pukpuks. Toute l’action est envisagée au travers du prisme des personnages, en premier lieu le plutôt pathétique Spur, mais aussi ces étranges enfants du L’ung, bien plus sensés qu’il n’y paraît au premier abord, et qui recèlent bien des secrets. Le récit, cependant, a clairement une place secondaire par rapport au cadre, comme souvent dans ce genre de littérature. Et le cadre est d’autant plus séduisant que la brièveté de Fournaise en impose une vision relativement floue, comme à travers le voile asphyxiant d’un feu de forêt, ne laissant émerger à l’occasion qu’un simple détail, et dissimulant systématiquement le tableau d’ensemble ; Spur lui-même évoque une sensation comparable quand, prenant place à bord du glisseur du L’ung, il entrevoit soudain l’immensité de Walden, lui qui n’avait à peu de choses près jamais quitté son village, dans cette société où le voyage d’agrément est inconcevable, et où les forêts gigantesques dissimulent le monde extérieur, au-delà des quelques hectares des petites exploitations de l’Etat transcendant ; il n’y a que les étendues désolées par la fournaise pour lever un bref instant le voile, mais Spur et ses semblables ne tolèrent pas cette vision d’horreur… On a pu se plaindre ici ou là de cette impression de flou ; bien au contraire, c’est à mon sens une des forces de ce court roman, que de multiplier ainsi les questions tout en se montant très réservé sur les réponses éventuelles, lesquelles ne pourraient être qu’artificielles. Il n’est à vrai dire guère pertinent à mon sens de remettre en cause la cohérence intrinsèque de ce monde tenant de la fable…
 
Et si l’histoire, de toute façon secondaire, donc, peut sembler quelque peu téléphonée, peu importe. La plume de James Patrick Kelly, assez subtile, entraîne le lecteur sans jamais l’ennuyer. Contre l’usage de la littérature utopique/dystopique, si l’on excepte l’humour noir et le rire jaune, Fournaise est un texte assez souvent drôle, fortement teinté d’absurde, celui-ci étant entretenu par le flou du cadre et l’incompréhension mutuelle des protagonistes (l’abondance de vocables créés de toute pièce renforçant cet aspect aux yeux du lecteur). Mais Fournaise est également un texte assez touchant, avec quelques très beaux personnages, très humains : Spur, bien entendu, mais aussi son épouse Confort, et, sans doute plus encore, le père de Spur, ce vieux fermier un peu bougon, mais dévoré d’amour pour ses vergers, véritable incarnation en chair et en os de l’esprit de Walden.

Fournaise a pu laisser sceptique. On y a souvent vu une semi-réussite. Pour ma part, j'y ai vu un court texte brillant, assez original et pertinent, qui laisse augurer du meilleur pour d'éventuelles nouvelles traductions.

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"Freakshow!", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

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MAUMEJEAN (Xavier), Freakshow!, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 189 p.
 
Club Van Helsing, épisode 4. Enfin, en ce qui me concerne, puisque je les lis comme je les trouve… Or Freakshow! est le dernier épisode – le huitième – de cette première « saison » de la collection. Le terme de « saison » n’est pas anodin, et employé par Xavier Mauméjean lui-même, co-directeur de la collection avec Guillaume Lebeau-non-je-n’en-dirai-pas-davantage, et qui signe ce final. Le Club Van Helsing a bien une base feuilletonesque, dans un sens passablement télévisuel, chaque volume constituant un récit à part entière, s’insérant néanmoins dans une « méta-histoire » plus vaste. Je ne reviendrai pas plus en détail sur le Club Van Helsing ici, j’ai d’autres chats à fouetter (curieuse expression, j’aime bien…) ; voyez mes notes sur l’excellent Délires d’Orphée de Catherine Dufour, le très sympathique Mickey Monster de Bretin et Bonzon, et, mais seulement si vous l’osez, l’étronesque Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik-non-je-ne-ferai-pas-de-jeu-de-mots.
 
Abordons directement cet ultime opus. Qui m’alléchait, je dois dire, because of que Xavier Mauméjean est quelqu’un qui m’inspire plutôt confiance (bien qu’étant diplômé en philosophie, ce qui a de quoi faire peur, je vous l’accorde). Je m’étais en effet régalé avec le superbe La Vénus anatomique, uchronie déjantée et réjouissante mettant en scène La Mettrie (auteur supposé de la recension), Casanova, Vaucanson et Fragonard (pas le peintre, l’anatomiste, avec ses fameux écorchés), entre autres, un petit bijou d’érudition hilarante et d’aventure foutraque qui avait très légitimement remporté le prix Rosny-Aîné. Autant de points positifs laissant augurer, bien que dans un genre très différent, un Freakshow! pour le moins jouissif.
 
C’est Noël. Youpie… Au Bedlam Asylum, c’est la fête, comme partout ailleurs. Enfin, façon de parler, dans la mesure où nos chasseurs préférés s’emmerdent quand même plus qu’un peu. Pas très longtemps, ceci dit, le papa Noël débarquant bien vite sous la forme d’un commando vicelard de vampires et de loups-garous, blanc cadavre et rouge sang. Les convives s’en prennent plein la poire, en dépit de l’intervention musclée du Giri, trouble organisation nippone qui sent fort le ninja et le yakuza. On compte quelques fâcheuses pertes pour le Club, et Hugo Van Helsing doit bien vite se rendre à l’évidence : le chasseur qu’il était est désormais chassé, et les rôles s’inversent pour la plus grande joie des lecteurs (et au mépris de la « règle » imposant en principe « un chasseur, un monstre », mais bon, c’est pas la première fois, et puis on sait bien que les lois n’existe que pour être violées…).
 
Van Helsing identifie bien vite son ennemi : ce ne peut être que le légendaire Phineas Taylor Barnum, le fameux homme de cirque, le maître des freaks. Qui n’est pas mort, bien entendu, de même que ses fidèles serviteurs l’arrogant Tom Pouce ou les Siamois Chang et Eng, parmi bien d’autres. Les monstres ont déclaré la guerre aux chasseurs, et leurs méthodes ont évolué avec le siècle : tous les comptes bancaires de Van Helsing sont gelés, et il se retrouve dans l’incapacité d’agir…
 
Il se rend donc aux Etats-Unis pour y affronter son ennemi, accompagné de la survivante ultime, l’ex-tueuse du KGB Tatiana Dovchenko, impatiente de jouer de la faucille et du marteau (en uranium de Tchernobyl, s’il vous plaît) contre la parade des monstres, et d’un avocat hippie et incompétent, tandis qu’un autre rescapé du Club, James Citrin, mène son enquête et prépare la riposte en Angleterre, bien vite rejoint par la top model psychopathe Farimba Rochelle ; l’occasion de retrouver ce bon vieux Turkish Delight, l’éternel indic qui sait tout sur tout, ou encore de croiser l’énigmatique Aidan Most, légendaire auteur de comics indépendants et amateur de magie, qui ne manque pas de faire penser à un certain Alan Moore (c’est-à-dire Dieu), bien au-delà de ses seules initiales…
 
Sur cette base hétéroclite, Xavier Mauméjean a concocté un épisode jubilatoire et débile, ne laissant aucun répit au lecteur, comme un chouette épisode de 24 heures chrono. Il en résulte une certaine dispersion, les scènes d’action invraisemblables mais néanmoins menées de main de maître entrecoupant des digressions improbables mais érudites sur la biographie de Barnum, les grands illusionnistes, les compagnies militaires privées ou le must en matière d’armement en ce début du XXIe siècle. Freakshow! va à fond la caisse et dans toutes les directions, ce qui aurait sans doute été rédhibitoire pour tout autre que Xavier Mauméjean ou en dehors du contexte du Club Van Helsing.
 
Mais le fait est que là ça marche très bien : l’auteur se fait plaisir, mais n’oublie pas le lecteur pour autant. Et cet épisode totalement foutraque et riche en références ou allusions (de Lenny Kravitz à Hugh Jackman en passant par Le Prisonnier, outre les évidents Alan Moore et Tod Browning, mais on pourrait sans doute en citer bien d’autres) constitue ainsi un divertissement de haut vol, prenant et drôle comme une bonne série B accompagnée de bières et de chips, où l’action ne connaît pas de pause et où l’imagination ne se voit imposer aucune limite, la vraisemblance et le bon goût étant remisés au fin fond d’un placard bordélique et poussiéreux pour laisser la place à l’outrance et à la baston qui tranche et qui gicle.
 
Tout ce que j’espérais avec le Club Van Helsing, sans vraiment l’avoir rencontré jusque-là (sauf peut-être avec Mickey Monster, mais dans une ambiance beaucoup moins délirante). Une littérature populaire joyeusement débile et efficace, prenante et outrancière ; on rit avec le roman et jamais de lui. Comme le dit le lieu commun, Freakshow! n’a probablement pas d’autre prétention que celle de faire rire ; mais, ainsi que le remarquait le grand, l’unique, l’incomparable Pierre Desproges, avec un fiel et une verve que je ne saurais imiter, elle est énorme, cette prétention… Et Xavier Mauméjean s’en est bien montré digne avec Freakshow!. De même que Catherine Dufour, il a su plier le cadre du Club Van Helsing à sa propre personnalité, jouer avec les contraintes sans se renier lui-même.
 
Alors j’applaudis, et je refais des provisions de bières et de chips, dans l’attente d’une deuxième saison que j’ose espérer meilleure que la première, ce Freakshow! final ayant placé la barre assez haut.
 
D’ici là, je compte bien me lire le volume de Johan Héliot dont on a dit le plus grand bien, celui de Jean-Luc Bizien plus polémique, et peut-être même me risquer à tenter l’expérience des Guillaume Lebeau et Philip Le Roy, parce que je suis bon public, et sans doute un grand malade, aussi…

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"Harry Potter et les Reliques de la Mort", de J.K. Rowling

Publié le par Nébal

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ROWLING (J.K.), Harry Potter et les Reliques de la Mort, traduit de l’anglais par Jean-François Ménard, [Paris], Gallimard, coll. Jeunesse, 2007, 809 p.
 
ATTENTION LES GENS ! Parler d’Harry Potter sans spoiler est au-dessus de mes forces ; surtout, je n'aurais pas grand chose d'intéressant à dire... (Oui, je sais, là non plus, mais bon...) Il y aura donc, dans le compte rendu qui suit, un certain nombre de révélations, concernant l’ensemble de la saga. Pour faire simple : que ceux qui n’ont jamais lu Harry Potter parce que « commerce, blah blah, gamins, blah blah, forcément nul, blah blah » sachent qu’ils se trompent ; que ceux qui ont commencé la saga mais n’en sont qu’aux premiers volumes sachent que ça se poursuit très bien ; que ceux qui n’ont pas encore lu ce dernier volume et comptent le lire, bavant d’impatience après avoir passé plusieurs mois à fuir tous les articles parlant dudit phénomène et abondant en « révélations » vraies comme fausses, n’aillent pas plus loin, sous peine de gâcher leur plaisir… Les autres, vous pouvez continuer. Merci de votre attention.
 
Harry Potter, donc. Pas la peine de le présenter, on le connaît tous. Qu’on l’aime ou pas, on peut difficilement y échapper. Harry Potter en bouquins, Harry Potter au cinéma, Harry Potter en jeux vidéos, Harry Potter partout et tout le temps. Evidemment, à force de surcharge, ça peut être agaçant. On ne compte pas les critiques et/ou sarcasmes à l’encontre de la saga, émanant généralement de gens qui ne l’ont pas lue (et même de Benoît XVI, mais lui, après tout, c’est juste un con). Face à ces tristes énergumènes, on en trouve d’autres tout aussi navrants, les fans ultimes qui ont fait la queue en cosplay pour être les premiers à lire ce dernier opus… Et puis il y en a heureusement plein d’autres au milieu, dont moi.
 
Ouais, j’aime bien Harry Potter. J’aime beaucoup, même. Je ne trouve strictement rien de scandaleux à ce succès, que j’estime même assez mérité, quand bien même démesuré. Franchement : pourquoi se plaindre que la sortie d’un livre devienne un événement ? A ce point, c’est du jamais vu. Ultime camouflet à des générations de pédagogues ineptes et de profs de français plus ou moins compétents, pour en rester à notre sinistre pays : il s’est bien trouvé quelqu’un pour redonner le goût de la lecture aux gamins, et c’est une Anglaise qui écrit de la fantasy. C’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre ; bien au contraire, ça me donnerait presque envie de brûler un cierge… Tiens, acte de foi : mon cher Dieu, si tu existes, merci beaucoup pour J.K. Rowling et son apprenti sorcier ; sinon, ça montre bien qu’on peut se débrouiller sans toi.
 
Après, il se pourrait que Harry Potter soit effectivement nul, mal écrit, tout ça. Sauf que non. N’étant pas un fan hystérique, je lui reconnais volontiers bien des défauts : ce n’est effectivement pas très original, les derniers volumes tiraient méchamment à la ligne, et, bien souvent, j’avoue avoir nettement préféré les amusantes saynètes prenant place à Poudlard plutôt que l’histoire de chaque volume, souvent assez poussive (avec une exception, Le prisonnier d’Azkaban, qui reste clairement à mon goût le meilleur de la série), ou à la « méta-histoire » plutôt convenue et qui tendait à me laisser froid.
 
Mais il y a bien des qualités, au-delà. Déjà, j’avoue être fasciné par la pertinence du concept d’un héros qui grandit en même temps que ses lecteurs (pertinence à tous les niveaux, d’ailleurs ; sur le plan littéraire, la progression entre les différents volumes est à la fois nette et subtile, pour ainsi dire réalisée de main de maître ; et sur le plan mercantile, je ne peux que reconnaître cyniquement que c’est très très fort…). Au-delà, J.K. Rowling s’est montrée très astucieuse dans son recyclage des thèmes les plus éculés de la fantasy, constituant au final un univers particulier, riche et bien construit, où l’on prend beaucoup de plaisir à vadrouiller au fil des volumes. D’autant que ses romans sont bien terriblement addictifs : bien que de plus en plus longs, ils se lisent toujours avec beaucoup de plaisir, et l’on tourne les pages sans même s’en rendre compte. Il faut également reconnaître que J.K. Rowling a su créer de bons personnages, auxquels on s’identifie facilement : Harry Potter lui-même, à vrai dire, est probablement beaucoup moins intéressant que bon nombre de seconds rôles, et notamment le superbe professeur Severus Rogue. Ce qui m’amène à un point important en faveur de la saga : sa relative absence de manichéisme ; celui-ci étant le fléau d’une bonne part de la fantasy « commerciale » et a fortiori de la littérature jeunesse, l’aspect davantage « gris » d’Harry Potter (notamment dans ce dernier volume, d’ailleurs) est très séduisant et bienvenu, et confirme que J.K. Rowling ne prend pas ses lecteurs pour des cons. C’est d’ailleurs un dernier point positif que j’aurais envie d’évoquer : J.K. Rowling a su créer un univers finalement plutôt sombre et déprimant, de plus en plus violent aussi, et autorisant à l’occasion chez ses jeunes lecteurs la réflexion sur des thématiques graves, comme la présomption d’innocence, la peine de mort, le racisme, le pouvoir de la presse, la violation des libertés individuelles, la délation, la résistance à l’oppression, etc. On sent à vrai dire la militante d’Amnesty International pointer à l’occasion sous l’auteur, et pour le mieux, dans le sens où elle a le bon goût de ne verser que rarement dans le moralisme à dix balles pour favoriser bien au contraire la réflexion personnelle de ses jeunes lecteurs. Pour tout ça, chapeau.
 
Mais je dois reconnaître que je redoutais ce dernier volume. Etant d’un naturel pessimiste, je crains toujours d’être déçu par les choses que j’aime… Or j’avoue sans l’ombre d’un doute que, quand bien même je ne regrette pas la lecture des volumes 4 à 6, ils m’avaient paru néanmoins beaucoup moins convaincants que les trois premiers. Certes, le ton enfantin disparaissait au fur et à mesure, l’univers devenait plus sombre et violent, ce qui était positif. En même temps, j’y retrouvais moins le charme des scènes scolaires à Poudlard (sans surprise absentes de ce dernier volume, où ces petits cons anarchistes d’Harry, Ron et Hermione font très légitimement l’école buissonnière), sans que la trame de fantasy banale (et même de plus en plus banale au fur et à mesure que les poils poussaient au menton d’Harry) m’intéresse véritablement pour autant : des six premiers, seul Le prisonnier d’Azkaban me paraissait véritablement avoir une bonne histoire, encore une fois ; d’autant plus que les romans s’achevaient assez souvent (sauf celui-ci, donc) sur une queue de poisson, ne lésinant pas éventuellement sur le deus ex machina. Certes, ce n’était pas le cas pour Le Prince de Sang-Mêlé, qui avait une fin que l’on pouvait bien dire dramatique : le meurtre d’Albus Dumbledore par Severus Rogue. Et là, problème en ce qui me concerne. Que le vieux Dumbledore crève, c’était une bonne chose. Mais que Rogue (clairement mon personnage préféré, donc) soit l’assassin me laissait un peu perplexe. Je craignais la suite. Il me paraissait hors de question de ressusciter Dumbledore, comme on le voit trop souvent dans les comics, et J.K. Rowling n’a bien entendu pas joué cette carte mesquine. Mais ma véritable crainte concernait les motivations de Rogue : soit Rogue devenait résolument méchant, et c’était du gâchis, le manichéisme ressurgissant en fin de saga comme un triste passage obligé ; soit Rogue n’était pas si méchant que ça (hypothèse heureusement la plus probable), mais je souhaitais bien du courage à J.K. Rowling pour expliquer de manière crédible son attitude ambiguë…
 
Ben elle a réussi. Les doigts dans le nez, même. Rogue s’en retrouve encore grandi en fin de volume, devenant à certains égards le véritable héros de la saga, et, en tout cas, de très loin son plus courageux protagoniste. Le plus humain et le plus émouvant, aussi. Bref : une très grande réussite. Chapeau, une fois de plus.
 
Mais là, je commence un peu par la fin… Revenons donc au début de ce dernier tome. Guère attrayant, d’ailleurs, trouvé-je, avec un Rogue très méchant, zélé serviteur du cruel Voldemort, puis une scène très enfantine et à mon sens plutôt dispensable chez les agaçants Dursley, et de très nombreuses références aux précédents volumes qui m’échappaient un peu depuis le temps ; le ton change vite, ceci dit. Bientôt, Harry, Ron et Hermione, le trio inséparable (ou presque…), obéit aux dernières instructions de Dumbledore et se met en quête des Horcruxes, ces objets dans lesquels Voldemort a dissimulé son âme ébréchée, pour les détruire. Un point très intéressant, ceci dit, c’est que cette quête croise bon nombre d’histoires parallèles, tissant un maillage tout d’abord extrêmement complexe mais pourtant très limpide et cohérent à l’arrivée (trop, peut-être ? c'est un peu artificiel, parfois...) : se pose ainsi, au bout d’un certain temps, la question de ces « Reliques de la Mort » qui donnent son titre au roman, objets légendaires à l’existence douteuse, mentionnés à l’origine dans un conte pour enfant ; parallèlement, les « révélations », plus ou moins authentiques, sur le passé trouble de Dumbledore se multiplient, dressant un portrait beaucoup moins unilatéral qu’auparavant du gentil papa gâteau directeur de Poudlard. Plus tragique, enfin, voire surtout (décidément, à mon goût, le cadre l’emporte sur le récit, chez J.K. Rowling…) : Voldemort prend clairement en main les rênes du Ministère de la Magie, qui met dès lors en place une politique raciste et cruelle, visant ni plus ni moins qu’à l’éradication progressive des Sang-de-Bourbe (rebaptisés de manière très politiquement correcte « Nés-Moldus »…) ; politique qui ne suscite d’ailleurs guère d’opposition : un mince réseau de résistance constitué essentiellement des débris de l’Ordre du Phénix et, à Poudlard, de l’Armée de Dumbledore conduite par Neville Londubat (mon deuxième personnage préféré de la saga, si je dois poursuivre dans les aveux…) tente bien de réveiller l’espoir des opprimés par les émissions radios clandestines de « Potterville » et de poursuivre la lutte de mille et une manières, mais bien plus nombreux sont ceux qui se terrent dans une lâche indifférence, ou, pire encore, dans la collaboration éhontée, à base de délation et de chasse au « sang impur ». Il y a bien du Vichy dans cette Angleterre des sorciers, réaliste et horrifiante… De quoi méditer, en somme.
 
Et tout ça fonctionne terriblement bien, une fois de plus. Si le roman, de même que les deux précédents volumes, aurait à mon avis gagné à être un peu écourté, il se lit néanmoins avec un plaisir constant, voire grandissant au fur et à mesure que la résolution de la saga approche. On n’a pas envie de refermer le roman, on se dit que, décidément, c’est bien ennuyeux d’avoir à dormir des fois, ou à manger aussi, que l’on perd du temps de la sorte quand tout ce qui compte est la destinée d’Harry Potter. Le retour à Poudlard, après bien des scènes remarquables et éventuellement cruelles (les scènes d’action sont parfois franchement impressionnantes, ainsi pour l’évasion du 4, Privet Drive, l’intrusion dans le Ministère ou le cambriolage de Gringotts, scènes vraiment haletantes) laisse présager une bataille épique entre le bien et le mal (mais avec beaucoup de nuances, fort heureusement), parfaitement bien menée et captivante.
 
Ce qui me fait penser, tiens : on a beaucoup glosé sur les morts de ce dernier volume. On a même fait des paris… Bon, sans surprise, ni Harry, ni Ron, ni Hermione ne meurent ; je ne souhaitais pas pour ma part la mort d’Harry (ce qui lui aurait donné une tonalité trop christique, franchement pas appropriée…). Ron ou Hermione, par contre, peut-être… Bon. Mais je dois dire qu’à ce niveau on a fait beaucoup de bruit pour pas grand chose, la plupart des décès de cet ultime opus (assez nombreux, il faut bien le reconnaître) ne concernant que des personnages secondaires, aussi réussis soient-ils (Fol-Œil et Lupin, notamment). Un bon point à nouveau, ceci dit : la mort la plus marquante est incontestablement celle du sympathique Elfe de maison (non, Elfe libre, d’ailleurs…) Dobby. Une scène très touchante. Et il ne faut pas oublier, dans cette optique, la mort absurde de Rogue, éclairée a posteriori par les révélations de la Pensine ; on a pu trouver le procédé artificiel, mais ce n’est pas mon cas : j’aime ce personnage, nom de Lui…
 
Inutile d’épiloguer. Enfin, si, d’ailleurs, puisque épilogue il y a. Manière pour l’auteur, sans doute, et en dépit des nombreuses pressions en sens inverse, de mettre un terme bienvenu, quand bien même tout gentil mignon, à sa saga.
 
On pourra donc dire ce que l’on voudra d’Harry Potter et de son incommensurable succès. Pour ma part, j’y ai vu une série parfaitement attrayante et tout à fait estimable, un très bon divertissement et même un peu plus que ça, dont Harry Potter et les Reliques de la Mort constitue sans doute la meilleure conclusion que l’on pouvait espérer. Les amateurs ne seront pas déçus. Moi, en tout cas, j’ai passé un excellent moment à la lecture de ce pavé. Et j’attends désormais avec curiosité la carrière ultérieure de J.K. Rowling, qui pourrait nous apporter encore bien des bonnes choses. C’est tout le mal que je lui souhaite.

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