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"Prologue d'une révolution. Février-juin 1848", de Louis Ménard

Publié le par Nébal

 

MÉNARD (Louis), Prologue d’une révolution. Février-juin 1848, présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La Fabrique, coll. Utopie et liberté, [1849] 2007, 299 p.

 

Mon Dieu ! Horreur ! Un livre de gauchiss’ ! Le titre, la couleur, l’édition et la collection ne laissent guère de doutes là-dessus. L’auteur est sans doute moins connu : Louis Ménard fut en son temps un pouète plus ou moins talentueux, un chimiste relativement doué, un helléniste maniaque obsédé par « l’âge d’or » de l’Antiquité et la religion païenne. Il eut l’occasion de fréquenter du très beau monde, cela dit : Baudelaire, notamment, avec lequel il s’est brouillé après une critique un peu sèche ; puis des gens aussi divers que Leconte de Lisle, Renan ou Berthelot, puis Barrès… Ah, et, en exil sous la IIe République, il rencontra Marx en Belgique.

 

Le Prologue d’une révolution (tout un programme…) semble bien loin de la plupart des préoccupations habituelles de ce petit bourgeois confortable familier de la bohème. Il est pourtant un de ses ouvrages majeurs, et un témoignage remarquable sur les premiers mois de la IIe République. Et si Ménard n’a pas le prestige d’un Marx, d’un Tocqueville, d’un Proudhon ou d’un Lamartine, pour citer quelques autres auteurs ayant traité à la même époque de ce sujet, son ouvrage, très engagé, n’en est pas moins riche d’informations et d’analyses pertinentes, et constitue sans doute la meilleure histoire écrite « sur le vif » des Journées de Juin. Et cela, d’ailleurs, fut très vite notoire : Proudhon, qui s’était fait très discret et plus empêtré que jamais dans ses contradictions lors des événements, se racheta quelque peu en accueillant la publication de Ménard, début 1849 (soit en gros six mois après les événements ; on peut bien parler ici « d’histoire immédiate »), dans les pages d’un de ses éphémères journaux quarante-huitards harcelés par les autorités, en l’occurrence Le Peuple. Et Ménard a livré des Journées de Juin un tableau bien différent de celui qui était véhiculé jusqu’alors par les républicains modérés de la tendance du National (rappelons que, des Journées de Juin à l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République le 10 décembre, Cavaignac est chef de l’exécutif et Armand Marrast président de l’Assemblée) et les conservateurs de tout poil, essentiellement les anciens légitimistes et orléanistes qui formeront bientôt le Parti de l’Ordre. Ménard dénonce en effet à longueur de pages les atrocités commises par les forces de Cavaignac à l’encontre des insurgés. On l’accuse de mensonge, de diffamation : il produit ses sources. Menacé de prison, il prend bientôt la route de l’exil… et ne rentrera en France qu’après l’amnistie de 1852.

 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le Prologue d’une révolution, s’il a tout d’un pamphlet, n’est pas un bête concentré d’anecdotes horribles et plus ou moins racoleuses, et ne traite pas que des Journées de Juin, envisagées de manière purement prosaïque. Au-delà, il fait preuve d’une analyse assez lucide des événements ayant conduit à ce drame scellant le sort de la jeune République. Et, à vrai dire, il est souvent plus pertinent que bien des commentateurs plus fameux, Marx en tête…

 

La réédition de cet ouvrage chez les gauchiss’ de la Fabrique est donc tout à fait appréciable pour qui s’intéresse à cette complexe période qu’est la IIe République, si mal connue, pour ne pas dire négligée, quand bien même elle est à mon sens fondamentale. On peut donc bien remercier Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi pour cette belle édition, dotée d’une riche présentation remarquablement documentée, émaillée de cartes et de gravures, régulièrement annotée, et complétée par des annexes non négligeables concernant les poursuites intentées contre Ménard (et notamment une longue lettre contenant des pièces justificatives). J’exprimerai néanmoins un regret, sans doute un peu naïf : sans surprise, cet ouvrage militant publié dans une collection militante ne fait pas vraiment l’objet d’une analyse critique, que la distance des événements et la multiplicité des travaux sérieux conduits sur les Journées de Juin (notamment) aurait pourtant autorisé… On avouera même que les éditeurs tendent à idéaliser quelque peu Ménard, et à gommer ses aspects les moins sympathiques (voyez, dans la présentation, les considérations un peu embarrassées sur l’antisémitisme de ce futur antidreyfusard et proche de Maurice Barrès ; cela dit, je ne saurais m’étendre pour ma part sur ce sujet, et le Prologue d’une révolution n’en témoigne guère – tout juste une allusion discrète concernant Crémieux ; on est bien loin de l'antisémitisme virulent d'un Proudhon ou, paradoxalement, d'un Marx), tout en adoptant une position assez unilatérale concernant les événements, fort légitime chez le contemporain et témoin – mais non participant – Louis Ménard, mais plus dommageable chez l’historien.

 

Dans le Prologue d’une révolution, Louis Ménard décrit les événements depuis la Révolution de Février jusqu’aux Journées de Juin, sous l’angle du « Peuple » (toujours avec une majuscule…) spolié de ses attentes légitimes par les conservateurs. Si le récit des journées révolutionnaires ne constitue certainement pas le sommet de son ouvrage, il n’en contient pas moins nombre d’éléments intéressants. On remarquera notamment comment Ménard, très vite, relève les contradictions au sein du Gouvernement provisoire, en distinguant pour sa part trois partis : les républicains modérés de la tendance du National, les démocrates de La Réforme et (plus ou moins rattachables à ces derniers) les socialistes, à savoir Louis Blanc et Albert. Il livre par ailleurs, tout au long de son ouvrage, quelques portraits fort intéressants et souvent lucides des protagonistes de ces événements. Ainsi, il relève très tôt le jeu ambigu de Lamartine – en se montrant peut-être excessivement sévère à l’occasion – et je note aussi son bel éloge de Louis Blanc, personnalité qui m’est très sympathique et que l’on a un peu trop oublié à mon goût, notamment en raison du mensonge éhonté, très tôt répandu, lui attribuant l’expérience désastreuse des Ateliers nationaux : Ménard sait bien, lui, que ces « Ateliers de charité » n’avaient rien à voir avec l’Organisation du travail prônée par Louis Blanc, mais étaient une invention de Marie, anti-socialiste notoire ; il montre par contre très bien l’importance des travaux de la Commission du Luxembourg présidée par Louis Blanc – sans se faire d’illusions sur les circonstances de sa création et sur son inefficacité à court terme… – et rapporte fidèlement son attitude conciliatrice et diplomate, tout en réfutant adroitement les calomnies portées à son encontre lors des événements du 15 Mai et des Journées de Juin.

 

Je ne reviendrai pas ici sur le détail des événements rapportés par Ménard. Notons juste qu’il est sans doute celui qui livre le compte rendu le plus documenté des émeutes de Rouen lors des élections à la Constituante, ce « premier sang » hautement révélateur de la tournure des choses (c’est par ailleurs la seule véritable excursion provinciale de son ouvrage : Ménard est Parisien jusqu’au bout des ongles, ne cesse de stigmatiser avec un profond mépris la province nécessairement conservatrice, et s’en tient autrement au récit des seuls événements parisiens).

 

Mais avant de passer aux Journées de Juin, le point d’orgue du Prologue d’une révolution, il me paraît utile de rapporter plus en détail son évocation de l’attentat du 15 Mai, date cruciale et hélas méconnue ; or Ménard se montre très documenté et complet à ce sujet (à vrai dire, il est peut-être une des « sources » les plus riches à cet égard ; je n’ai pour ma part rencontré de récit plus complet que dans le passionnant mais très orienté ouvrage d’Henri Guillemin La Première résurrection de la République) ; et comme c’est un événement qui me paraît fondamental et que j’ai eu l’occasion d’étudier (pour plus de détails, vous pouvez zyeuter mon mémoire de Master 2, et j’y reviendrai nécessairement pour ma thèse), hop, un petit topo.

 

(Et une digression sur l’attentat du 15 Mai, une !)

 

L’Assemblée constituante vient tout juste d’être élue. Si tous les représentants affichent leur républicanisme, la composition de l’Assemblée issue du suffrage universel ne surprend guère les éléments les plus avancés : les « rouges », ceux que l’on appellera bientôt les démocrates-socialistes, sont très minoritaires ; les « bleus », républicains modérés de la tendance du National, dominent, secondés qu’ils se trouvent par une masse plus ou moins floue de « républicains du lendemain », conservateurs « blancs » qui comptent bien accaparer la République, et formeront bientôt le Parti de l’Ordre. Parmi les démocrates les plus radicaux, nombreux étaient conscients de ce fait, ainsi Blanqui, qui multiplia les manifestations tendant à repousser la date des élections jusqu’à ce que « l’éducation du peuple » lui permette de voter intelligemment, ou encore le ministre de l’Intérieur Ledru-Rollin, qui s’est empressé de favoriser cette « éducation » par le biais de ses très critiqués commissaires du Gouvernement, ou sa propagande républicaine empruntant régulièrement la plume de George Sand. Mais rien n'y fait : voyez, par exemple, les fameuses et pertinentes évocations des circonstances de leur élection par Tocqueville et Rémusat, tout deux libéraux issus de la gauche dynastique de la Monarchie de Juillet... Et l’Assemblée affiche très tôt sa volonté de rupture : elle proclame solennellement la République, adresse des remerciements polis au Gouvernement provisoire, mais s’empresse de le remplacer par une Commision exécutive ne comprenant que cinq membres ; les socialistes Louis Blanc et Albert en sont bien évidemment exclus, et Ledru-Rollin lui-même n’intègre finalement ce nouveau Gouvernement que sur la pression de Lamartine, élu dans dix départements, et qui sentait bien venir la mainmise du National sur la politique française.

 

Les clubs parisiens entendent réagir, et c’est la question polonaise qui leur en fournira l’occasion. 1848, rappelons-le, est « le printemps des peuples ». Dans la foulée de la Révolution parisienne, les républicains se soulèvent un peu partout en Europe, notamment en Italie, en Prusse et en Pologne. Les têtes couronnées européennes craignent cet embrasement, dans lequel ils voient une résurrection des événements de la décennie 1790. Lamartine, ministre des Affaires étrangères, s’empresse de les rassurrer : la France républicaine ne veut pas de la guerre. Mais, a fortiori depuis la Monarchie de Juillet et sa politique étrangère timorée, les républicains français se sont attachés à la cause de la Pologne opprimée par la Prusse et par la Russie. Or l’insurrection polonaise menace d’être réprimée dans un bain de sang. Les clubs, et notamment ceux de Raspail et de Blanqui, annoncent une manifestation en faveur de l’intervention française en Pologne pour le 15 mai.

 

Mais, le jour fatidique, les très nombreux manifestants, s'ils ne défilent pas en armes, ne se contentent pas d’arpenter les rues parisiennes ; dans une atmosphère qui rappelle à tous les témoins le mauvais souvenir des « journées révolutionnaires » de la Convention, la foule pénètre dans l’Assemblée, le commandant de la Garde nationale Courtais n’osant pas (ou ne voulant pas ?) s’y opposer. C’est là une violation manifeste : l’Assemblée s’était empressée d’émettre un règlement acceptant de recevoir les pétitions, mais seulement si elles lui étaient remises par une délégation restreinte. Désireux de calmer le jeu, des représentants du peuple parmi les plus avancés et les plus appréciés de la foule parisienne, et notamment Barbès et Louis Blanc, acceptent de jouer un rôle d’intermédiaires. Les demandes concernant la Pologne sont lues, mais le peuple refuse de quitter l’Assemblée tant que les élus ne se sont pas prononcés sur cette question, en dépit de pressions diverses. Barbès reprend la parole pour rassurrer les manifestants... et en profite en outre pour développer tout un programme de réformes radicales, reposant notamment sur un « impôt sur les riches » qui ne manque pas de susciter le trouble dans les rangs des députés (bientôt, on colportera jusque dans les colonnes du Moniteur une rumeur faisant état de manifestants réclamant à Barbès « deux heures de pillage », mensonge flagrant – tous les témoins, de droite comme de gauche, l’affirment – bien représentatif de la manipulation des esprits reposant sur la psychose des « nouveaux barbares »). Et les discours s’enchaînent, y compris ceux de manifestants n’ayant pas été élus, et notamment Blanqui, qui haïssait son ancien camarade de prison Barbès et ne manque pas de renchérir sur les propositions du « Bayard de la démocratie ». La foule, cependant, refuse toujours de quitter les lieux : elle veut une réponse immédiate, un vote par acclamations, par exemple. La tension monte ; on entend battre le rappel, et on craint l’intervention de la Garde nationale, qui avait fait preuve tout récemment de son hostilité aux « communistes » lors d’une manifestation qui s’était soldée par un fiasco, et où des personnalités telles que Cabet ou Louis Blanc avaient été menacées de mort… C’est à nouveau Louis Blanc qui vient calmer les esprits ; bien contre son gré, il est porté en triomphe par la foule… et finit par rentrer chez lui, un peu trop vite sans doute.

 

C’est que les événements vont bientôt s’accélérer, du fait de l’intervention inopinée d’Huber. Un personnage ambigu, aux nombreuses zones d’ombre, et dont le rôle exact lors des événements du 15 Mai divise encore aujourd’hui. Pour certains, en effet (et notamment Henri Guillemin dans l'ouvrage précité), Huber était un indicateur de police, un élément provocateur infiltré dans les clubs… Toute paranoïa mise à part, on sait que la pratique était effectivement courante ; mais on avouera aussi que les autorités n’hésitaient pas à propager elles-mêmes ce genre de rumeurs pour discréditer certains républicains (très peu de temps avant l’attentat, Blanqui en avait fait les frais ; c’était l’affaire dite du « document Taschereau », qui a considérablement nui au prestige de « l’Enfermé »). Ménard, quant à lui, ne semble pas douter de la sincérité des convictions d’Huber… C’est bien le problème : aujourd’hui encore, on ne sait pas exactement ce qui s’est passé le 15 Mai, et qui tirait les ficelles, ni même s’il y avait des ficelles de tirées… ce qui ne semble cependant guère faire de doute : à en croire George Sand, grande amie de Barbès (et qui, dans sa correspondance avec ce dernier, ne mâchait pas ses mots sur son comportement dans cette affaire…), le jour du 15 mai, il y avait bien quatre ou cinq complots contradictoires…

 

Quoi qu’il en soit, Huber, qui s’était fait très discret jusqu’alors (selon Ménard, il avait succombé à un « évanouissement »…), prend à son tour la parole : « Puisque l’Assemblée ne veut pas prendre un parti et que le peuple est trompé par ses représentants, je déclare que l’Assemblée nationale est dissoute ! » Et c’est cela qui constitue à proprement parler l’attentat du 15 Mai… Tumulte dans l’Assemblée ; les représentants de tous bords s’insurgent contre ces paroles enflammées qui soulèvent l’enthousiasme du peuple. Mais bientôt, la « dissolution » de l’Assemblée semble un fait accompli, et on commence à dresser des listes pour former un nouveau « gouvernement provisoire », sans forcément demander leur opinion aux intéressés (Louis Blanc, absent, y figure souvent – et cela lui sera reproché par la suite –, mais aussi Lamartine, qui avait encore tout son prestige, et Ledru-Rollin). Barbès, un temps perplexe, joue bientôt le jeu, et s’auto-proclame plus ou moins chef de ce nouveau « gouvernement provisoire ». Comme cela avait été le cas quelques mois plus tôt à peine, les « insurgés », avec Barbès et Albert à leur tête, se rendent à l’Hôtel de ville, et s’empressent d’élaborer des décrets radicaux (dont un concernant l’intervention française en Pologne : il ne faut pas voir là un simple « prétexte », les sentiments pro-polonais des manifestants étaient indéniablement sincères). Du coup, le peuple quitte enfin l’Assemblée… et les représentants s’empressent de reprendre les choses en mains. Lamartine et Ledru-Rollin, bien conscients du tort que pouvaient leur jouer les événements, prennent la tête de la Garde nationale et marchent sur l’Hôtel de ville. Il n’y a pas de combats (les manifestants étaient de toutes façons désarmés, et s’étaient déjà plus ou moins dispersés) : Barbès et Albert, entre autres, sont bien vite arrêtés et conduits à Vincennes (Blanqui ne sera arrêté que quelques jours plus tard ; Huber disparaîtra dans la nature, et ne refera son apparition que lors du procès de Bourges, début 1849 ; lui-même ne sera jugé que lors du procès de Versailles contre les responsables de « l’attentat » du 13 juin 1849, mais, à Bourges, Barbès, Blanqui, Raspail, etc., seront condamnés pour attentat – non-précédé de complot –, ainsi que Louis Blanc et Caussidière, par contumace – j’y viens).

 

Les débats ne peuvent guère reprendre à l’Assemblée, où certains représentants, jusqu’alors fort timides, s’empressent de blâmer les manifestants absents et de réclamer des remerciements officiels à la Garde nationale, mais le fait est là : au soir du 15 mai 1848, il y a de nouveau des détenus politiques, et l’extrême gauche est décapitée (on comprend d’autant mieux pourquoi les insurgés de Juin, à peine un peu plus d’un mois plus tard, ont manqué de meneurs…). Très vite, l’Assemblée en profite pour préparer une législation plus sévère en matière de presse et de réunions, et ne manque pas de dissoudre d’office les clubs dits « Raspail » et « Blanqui » (qui ne portaient bien entendu pas ces noms, mais c’est ainsi qu’ils sont désignés dans les décrets ; Raspail et Blanqui figurant parmi les principaux accusé, ce n’est certainement pas innocent…) ; et l’on réclame la constitution d’une commission destinée à faire la lumière sur les événements, et notamment sur le rôle des représentants (que l’on pouvait supposer en principe inviolables…) Louis Blanc et Caussidière, pourtant à l'évidence intégralement innocents dans cette affaire… C’est le premier signe flagrant de la réaction entamée par l’Assemblée constituante, et « l’attentat » sera le prétexte sempiternellement évoqué par la suite pour justifier les retours en arrière et les mesures de répression. La prochaine étape, ce sera les Journées de Juin…

 

(C’est fini pour aujourd’hui.)

 

Les Journées de Juin, on connaît (et c’est bien pour cela que je ne vais pas m’étendre autant sur ce sujet, qui constitue bien le cœur de l’ouvrage). Ou on croit connaître… Et le récit qu’en livre Ménard est clairement le plus détaillé et le plus solide que j’ai lu. Il permet de combattre utilement certains amalgames trop répandus : notamment, Ménard sait bien que cette insurrection n’est pas le fait des ouvriers des Ateliers nationaux (la suppression annoncée des Ateliers, et plus exactement les conditions dans lesquelles elle s’opère, est bien l’élément déclencheur, mais ces ouvriers, embrigadés « militairement », étaient très minoritaires parmi les insurgés) ; et, à l’encontre notamment de Marx pliant l’histoire à sa conception de la lutte des classes (or c’est cette vision qui a longtemps prévalu…), il sait que la Garde mobile n’a pas été recrutée dans le sous-prolétariat, mais essentiellement parmi de très jeunes ouvriers peu ou pas politisés. Il sait très bien, de même, que Louis Blanc, Cabet, etc., en dépit des accusations portées à leur encontre, n’avaient rien à voir avec le soulèvement de l’Est parisien.

Son récit très complet peut sans doute être critiqué par endroits : si les exécutions sommaires, nombreuses, ne font aucun doute, il n’est pas impossible que Ménard ait grossi le trait à l’occasion ; en sens inverse, si c’est à bon droit qu’il dénonce les calomnies les plus surréalistes accablant les insurgés et les décrivant comme des « nouveaux barbares » assoiffés de sang, de viol et de pillage, il en fait parfois un peu trop dans la description romantique (fort quarante-huitarde, certes) et quasi bisounoursesque des mœurs des émeutiers… Il est partial, en somme (voyez notamment son récit de la fameuse affaire du général Bréa : Ménard ne nie pas l’assassinat du général, mais multiplie les « circonstances atténuantes »… De même, à l’en croire, il ne saurait y avoir de doute sur les responsables de la mort de l’archevêque de Paris, Mgr Affre, fauché par une balle perdue quand il s’était avancé en médiateur sur une barricade. Enfin, il ne manque pas de dénoncer le rôle joué par des agents provocateurs au service de la réaction...). Mais son honnêteté ne saurait faire de doute (il n'hésite d’ailleurs pas à saluer, parmi ses « opposants » politiques, ceux qui ont eu le comportement le plus noble, en s’opposant à la tournure des événements et aux massacres, ainsi, bien sûr, La Rochejaquelein, ou même, plus étrangement, Armand Marrast), non plus que son travail de documentation : ses pièces justificatives en témoignent. Aussi les longues pages consacrées par Ménard à l’Insurrection de Juin sont-elles bien indispensables à quiconque s’intéresse à cet événement fondamental, d’une grande importance dans l’histoire des luttes sociales et politiques, en France et au-delà.

L’ouvrage dans son ensemble est ainsi un document indéniablement enrichissant, et l’on ne peut que se féliciter de cette réédition.

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"Le Patrouilleur du temps", de Poul Anderson

Publié le par Nébal

 

ANDERSON (Poul), Le Patrouilleur du temps, ouvrage publié sous la direction de Jean-Daniel Brèque et Pierre-Paul Durastanti, avant-propos par Jean-Daniel Brèque, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, Paris, Le Bélial’, [1983, 1991, 1995, 2001, 2005] 2007, 286 p.

 

Retour à « la Patrouille du temps » avec ce deuxième volume resté trop longtemps inédit en France, et aujourd’hui publié par les décidément fort sympathiques éditions du Bélial’, sous la supervision du talentueux traducteur et zélé andersonophile (voyez plutôt) Jean-Daniel Brèque. Poul Anderson avait créé la Patrouille du temps dans les années 1950, et y avait consacré plusieurs nouvelles figurant dans le premier volume. Tout semblait avoir été dit, de l’aveu même de l’auteur ; pourtant, en 1983, Poul Anderson a publié les deux (très) courts romans (autant dire novellae) qui forment l’essentiel de ce recueil. Retour mercantile et sans intérêt sur une vieille « licence » prestigieuse ? Certainement pas ! En passant à ce format plus long, et en poursuivant son œuvre avec une trentaine d’années de décalage, Poul Anderson a admirablement renouvelé sa création, et ce n’est finalement que dans ces textes relativement tardifs qu’il en a révélé la substantifique moëlle. La Patrouille du temps était un très bon divertissement ; mais Le Patrouilleur du temps est bien plus intéressant encore, plus riche, plus subtil, plus profond.

 

Détaillons un brin. Après un (très bref) avant-propos de Jean-Daniel Brèque, le recueil s’ouvre sur D’ivoire, de singes et de paons (pp. 17-124). Sous ce titre étrange emprunté à la Bible se cache une passionnante aventure, dans un cadre original et remarquablement bien rendu. Nous y retrouvons l’agent non-attaché Manse Everard, qui se rend cette fois dans la Tyr du Xe siècle avant J.-C. pour y déjouer un chantage au terrorisme temporel opéré par les dangereux Exaltationnistes et leur chef Merau Varagan, que l’on aura l’occasion de retrouver ultérieurement. L’aventure est palpitante, l’enquête prenante, et Poul Anderson se montre toujours aussi astucieux dans le traitement de l’histoire, du temps et de ses paradoxes. Sous cet angle, le contrat conclu dans les premières nouvelles de « la Patrouille du temps » est parfaitement rempli. Mais l’intérêt est ailleurs : en adoptant ce format plus long, Poul Anderson peut consacrer plus de temps (aha) à son cadre et à ses personnages. Et c’est un vrai régal : la Tyr du roi Hiram fournit un contexte original, fascinant et en même temps très crédible (on sent bien ici la passion pour l’histoire de Poul Anderson ; le récit est indéniablement documenté, sans sombrer pour autant dans les lourdeurs didactiques), et surtout très vivant. Et cet aspect est encore renforcé par la présence d’un superbe personnage secondaire, le jeune Pummairam, gamin des rues gouailleur et astucieux, terriblement attachant. Un très bon texte, poursuivant avec adresse l’entreprise initiée dans La Patrouille du temps.

 

Mais le meilleur est encore à venir, avec le deuxième court roman, très différent, intitulé Le Chagrin d’Odin le Goth (pp. 127-258). Autant le dire tout de suite : on tient là à mon sens un vrai chef-d’œuvre, et de très loin le meilleur texte de « la Patrouille du temps » que j’ai pu lire (c’est-à-dire parmi les trois premiers volumes, le quatrième étant encore à paraître). Manse Everard ne joue cette fois qu’un rôle très secondaire, et l’atmosphère du récit est très différente de tout ce qui a précédé : Le Chagrin d’Odin le Goth est un texte lent et intimiste, tragique au sens fort. Carl Farness, son « héros » (et narrateur à mi-temps, c’est-à-dire dans les passages « contemporains » uniquement), est un spécialiste des Goths, dont le travail consiste à enquêter sur les origines des grandes sagas germaniques et scandinaves, et notamment de la fameuse épopée des Niebelungen. Aussi se rend-il régulièrement « sur le terrain », auprès des Ostrogoths du IVe siècle de notre ère, dans une région correspondant en gros à la Pologne contemporaine (cadre superbement détaillé, là encore fascinant, crédible, documenté et vivant, et bien plus original que ce que l’on pourrait penser a priori). Là, « le Vagabond » crée des liens, se fait des amis… et fonde même une famille. Et c’est ainsi que l’observateur deviendra bien contre son gré participant de la saga, et devra assister, les mains liées par sa mission, par la légende, par le destin, au sort épouvantable de sa descendance. Avec Le Chagrin d’Odin le Goth, Poul Anderson délaisse le rythme frénétique de la plupart des récits précédents pour livrer cette fois un texte extraordinairement subtil, profond dans le regard qu’il porte sur la naissance des mythes, et d’une justesse émotionnelle époustouflante. Ce court roman, déchirant et passionnant, est une vraie merveille, et l’on n’en revient pas qu’il ait fallu attendre si longtemps pour le lire dans une (excellente) traduction française. Superbe.

 

Après ce monument, la courte nouvelle qui clôt le volume, « La Mort et le Chevalier » (pp. 261-286), fait nécessairement pâle figure. Ce texte bien plus récent (1995) est issu d’une anthologie consacrée aux Templiers. Le cadre de la France de 1307 est inévitablement bien moins original que celui des deux courts romans précédents. Là encore, Poul Anderson livre un texte assez documenté et dans l’ensemble pertinent (ce qu’il dit de Philippe le Bel et de l’importance de son règne n’est pas faux, quoique relativement unilatéral… d’autant que les sympathies plus ou moins « libertariennes » de l’auteur tendent à ressortir ici !), mais la nouvelle est bien trop courte pour convaincre : l’enjeu, si on le compare aux grandes fresques précédentes, est bien limité (simple mission de sauvetage d’un agent de la Patrouille, reprise sur un mode mineur de certains des thèmes bien plus développés dans les textes précédents), le cadre trop peu détaillé, et la chute abrupte. Seul véritable « intérêt » (tout relatif) : on y rencontre, aux côtés de Manse Everard qui prend à nouveau le premier rôle, le personnage de Wanda Tamberly, qui jouera un rôle central dans les volumes suivants. Une fausse note ? Sans doute, quand bien même on ne s’ennuie pas à la lecture de ce court récit. Disons simplement qu’il ne soutient pas la comparaison avec ce qui a précédé.

 

Bilan très positif, donc. J’avais bien aimé La Patrouille du temps, mais j’ai cette fois adoré Le Patrouilleur du temps. Encore une fois, Le Chagrin d’Odin le Goth est un grand texte, un modèle de récit de voyage temporel, une fresque tragique d’une justesse et d’une puissance rares. Le reste étant également très recommandable, la conclusion s’impose d’elle-même : Le Patrouilleur du temps est un excellent volume, meilleur encore à mon sens que le premier, pourtant dit « classique ». En revenant sur la plus fameuse de ses créations, Poul Anderson n’a en rien tiré sur la corde : bien au contraire, il l’a enrichie d’une manière remarquable.

A suivre (façon de parler, of course) avec La Rançon du temps.

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"Outback", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

 

PELOT (Pierre), Outback, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2008, 231 p.

 

Dernière livraison en date pour le Club Van Helsing, Outback était en ce qui me concerne le roman de la dernière chance : la collection, qui avait connu quelques très jolies réussites (et quelques abominations aussi...) dans sa première saison, tendait en effet à sombrer dans des abysses de médiocrité pour sa cuvée 2008. On pouvait bien espérer, cela dit, que le très professionnel et prolifique Pierre Pelot (auteur majeur mais que j’avoue, honte sur moi, n’avoir pas vraiment pratiqué ; mais je vous en avais tout de même dit du bien pour La Rage dans le troupeau) serait en mesure de remonter le niveau. Peut-être était-ce aussi l’opinion de Guillaume Lebeau, désormais seul directeur de la collection depuis que l’excellent Xavier Mauméjean a claqué la porte ; on expliquerait en tout cas ainsi ce choix étrange – et en principe « exceptionnel » – de passer du format poche à un format intermédiaire, ce qui fait moyen dans les rayonnages... et « justifie » maladroitement une augmentation du prix pour le moins draconienne, de 10 à 15 €. Parce que franchement, l’argument reposant sur la longueur du roman ne convainc pas vraiment. Bref, ça sent l’arnaque (et limite le razzie)... et un peu la fin de parcours.

 

Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs.

 

Outback, de Pierre Pelot. Un roman qu’il est difficile à résumer, d’autant que son « intrigue » (?) n’est pas linéaire, mais toute en flash-back et flash-forward, et mêlant en outre « réalité » et hallucinations. C’est que nous sommes dans le désert australien, et que le héros, Cran Barker (heu… ?), est un Aborigène. Et qui dit « Aborigènes » dit « Temps du Rêve ». Un sujet délicat à manier, et pouvant facilement sombrer dans les lourdeurs New Age. Pierre Pelot n’évite pas toujours cet écueil, hélas, surtout à mesure que l’on s’approche de la fin, mais, bon, ç’aurait pu être pire… En effet, dans son traitement du « Temps du Rêve », Pelot se montre finalement assez « lynchien », comme c’est qu’on dit parfois (et souvent à tort) ; Outback est ainsi traversé par un certain onirisme glauque et étouffant, tour à tour déconcertant et fascinant, à la Lost Highway et Mulholland Drive, mâtiné de road-movie à la Sailor et Lula (avec un zeste de Mad Max quand même, eh, on est dans le désert australien, non mais oh).

 

Le problème, c’est que « lynchien » peut aussi souvent se traduire par « on y capte que dalle »… Et, autant le dire de suite, l’immersion dans Outback n’est pas évidente. Pendant un bon moment, Pierre Pelot nous ballade à travers le temps et le rêve, et l’on peine un peu à voir où il veut en venir. Du coup, on s’ennuie… Et puis, hop, d’un seul coup, Cran Barker, l’ancien flying doc et plus ou moins chaman, fait la rencontre de l’intriguante Teenalee dans une station service paumée au milieu du désert, ornée de cadavres de dingos et de peaux de serpents, et où s’abrutissent à la bière quelques rares spécimens de routiers rednecks façon bush australien, plus ou moins Wolf Creek. Scène superbe, atmosphère malsaine et étouffante, personnages et conversations intriguent : l’intérêt revient, et l’histoire se met (enfin) en place. Et puis le voyage se poursuit… avec plus ou moins de réussite. On baille régulièrement ; on se réveille à l’occasion, mais, dans l’ensemble, la somnolence domine.

 

Outback fait partie de ces romans qui ne se rattachent au Club Van Helsing que de manière très artificielle : ici, le lien avec Hugo et ses chasseurs de monstres ne convainc pas pour un sou, et nuit même passablement au récit, en l’apauvrissant et en l’alourdissant. Le roman aurait sans doute gagné à être publié hors collection, et tranche franchement avec l’atmosphère générale des précédents opus. Ici, on a du mal à parler de « chasseurs » et de « monstres »…

 

Et on se retrouve face à quelque chose de bien autrement ambitieux que les bisseries / zèderies plus ou moins réjouissantes auxquelles on avait eu droit jusqu’alors. Outback, sous cet angle, pourrait éventuellement être rapproché de Délires d’Orphée, à mon sens le meilleur volume de la collection… à ceci près que Catherine Dufour, tout en pliant les contraintes de la collection à ses envies, n’en jouait pas moins le jeu : il y avait bien dans son roman un (superbe) chasseur et un « monstre », des gimmicks et personnages secondaires renvoyant à la méta-histoire, etc. Ici, rien de tout ça.

 

Cette ambition est également frappante en matière de style et de construction. On est très très loin de l’épouvantable Léviatown, aucun doute là-dessus : Outback n’est pas un roman « bourrin », et son écriture est bien plus fine et soignée que tout ce que l’on avait pu lire jusqu’alors dans le CVH (à l’exception, là encore, du volume de Catherine Dufour, et, de manière moins convaincante, de celui de Xavier Mauméjean). Mais avec plus ou moins de réussite, là encore : certaines scènes, certains tableaux, sont absolument superbes ; mais, parfois, le style dérape tristement, accumulant lourdeurs et répétitions… Et le tout est donc étrangement bancal, et finalement laborieux.

 

Alors ? Alors Outback aurait pu être un bon roman. Bien meilleur que la plupart des volumes précédents. Oui, il aurait pu… mais il ne l’est pas. Souvent ennuyeux, très inégal, il n’a pas grand chose à faire dans le CVH, et ce rattachement lui nuit. Très décevant…

 

A l’instar du CVH en général. Bon public de nature, demandeur de fantastique vaguement bisseux et distrayant, de chouette littérature populaire, quoi, j’avais fondé un certain nombre d’espoirs sur cette collection. J’aimais bien son côté « série TV », léger et drôle, ultra-référencé. Que des auteurs aussi doués que Catherine Dufour, Xavier Mauméjean ou Johan Heliot participent à l’expérience, c’était la cerise sur le gâteau. Aussi, et quand bien même les bouses de Tabachnik et de Le Roy figurent parmi ce que j’ai lu de pire, le bilan à la fin de la première saison me paraissait assez positif. Las, avec la deuxième, c’est la dégringolade ; si le volume de Jean-Marc Lofficier était correct, le reste était de plus en plus mauvais… Je ne peux pas prétendre être étonné que Xavier Mauméjean ait quitté la collection, qui vire de plus en plus au gros nawak ridicule, publiant tout et n’importe quoi, n’importe comment. L’effet buzz est passé, la curiosité ne joue plus. L'augmentation du prix énerve. Et quand je vois le « Classement CVH 2007 », j’ai peur pour l’avenir. S’il y en a un.

 

Bref : marre de faire le cobaye. Je n’ai plus envie de faire l’acheteur et lecteur compulsif. A marche pu.


Game over.

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"Si ce monde vous déplaît... et autres écrits", de Philip K. Dick

Publié le par Nébal

 

DICK (Philip K.), Si ce monde vous déplaît… et autres écrits, anthologie établie et préfacée par Michel Valensi, traduit de l’américain par Christophe Wall-Romana, Paris, L’Eclat, [1972, 1976-1978, 1985, 1995, 1998] 2004, 248 p.

 

Philip K. Dick est Dieu, c’est le plus grand, le plus beau, le plus fort, et celui qui prétend le contraire, hop : lance-flammes.

 

Cette vérité essentielle étant rappelée, je peux maintenant vous entretenir de ce curieux volume publié aux éditions de L’Éclat. Ce qui en soi est déjà passablement curieux, mais plutôt appréciable en ce qui me concerne : on voit bien ici que Philip K. Dick se dégage progressivement du ghetto science-fictionnel, ce qui n’est pas plus mal, et pour ainsi dire fort légitime.

Mais il y a une explication à cette publication bien loin des terres traditionnelles de Science-fictionnie : Dick n’est pas ici un auteur de fictions, mais, osons le mot, un philosophe. Un philosophe complètement jeté, certes, mais néanmoins un philosophe. Un vrai, hein, pas un BHL. Mais à la manière foutraque et dilettante de Dick : au travers de ces quatre essais, articles ou conférences, le barbu génial se lâche régulièrement, et passe intempestivement du sublime au ridicule, du lucide à l’halluciné, du mortellement sérieux au joyeusement déconneur, au mépris des contraintes de l’exercice et pour la plus grande joie mêlée de consternation de ses lecteurs ou auditeurs.

 

Lawrence Sutin, entres autres, s’est acharné à poser que, non, Dick n’était pas fou. Enfin, pas au sens « clinique », en tout cas. OK. Et, non, il n’était pas non plus un écrivain post-beat et à fond dans la révolution (aha) psychédélique, perché en permanence, « took drugs – saw God – big deal », ce que l’on savait depuis longtemps, malgré Dick lui-même et Harlan Ellison. Mais il n’en était pas moins un grand spécialiste du partage en couille plus ou moins contrôlé, et un tantinet dérangé tout de même. Celui qui en douterait à la lecture de ses romans et nouvelles en sera probablement convaincu avec ce singulier recueil extrêmement chaotique, où l’on passe d’une page à l’autre de l’admiration béate type « Whoaaaaa, je l’ai toujours dit, cet homme était un GÉNIE ! » à la consternation genre « Mékeskidi ? Mais… mais… mais c’était un grand MALADE, ce type ?!? ». Tout simplement parce que Dick était probablement à la fois un génie et un grand malade. Ici, il est alternativement d’une pertinence, d’une lucidité et d’une sagesse qui n’appartiennent qu’aux plus fins observateurs-subtils-de-la-réalité-contemporaine™, et d’une naïveté confondante que l’on ne rencontre plus guère aujourd’hui que dans les bacs à sable des jardins d’enfants ayant tout juste dépassé le stade sadique-anal, les congrégations chrétiennes modérées et les maisons de retraite à l’heure de Trente millions d’amis. Accessoirement, le génial écrivain était aussi pas mal mystificateur, ce qui n’arrange rien.

 

C’est ce que nous aurons l’occasion de constater au fil de ces quatre textes, tout à tour passionnants et agaçants, d’une intelligence rare et vaguement niais, extrêmement riches et caféducommercesques. Autant dire que ce n’est pas une lecture que je conseillerai à tout le monde, loin de là : Si ce monde vous déplaît… et autres écrits s’adresse avant tout aux curieux audacieux et aux fanatiques décérébrés dans mon genre. Mais, pour ce public restreint, c’est une lecture, certainement pas indispensable, mais néanmoins très recommandable.

 

Quatre communications, donc, que l’on peut a priori classer en deux catégories : les deux premières, « Androïde contre humain » (pp. 19-78 ; conférence à l’University of British Columbia, Vancouver, texte publié pour la première fois in SF Commentary, n° 31 décembre 72) et « Hommes, androïdes et machines » (pp. 79-126 ; texte rédigé pour une convention de SF à Londres à laquelle Dick ne s’est finalement pas rendu, mais qui fut publié en 1976 dans l’anthologie éditée par Peter Nicholls Science fiction at Large), concernent essentiellement (mais pas uniquement) la thématique chère à Dick de la définition de l’humain véritable. Les deux dernières, « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres » (pp. 127-181 ; c’est la fameuse conférence prononcée devant un parterre interloqué le 24 septembre 1977 lors du Festival International de la Science-fiction de Metz, publiée ensuite d’abord en français dans L’Année 1977-1978 de la S.-F. et du Fantastique, et seulement en 1991 en anglais dans le n° 27 de la PKDS Newsletter) et enfin « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours » (pp. 183-226 ; c’est un discours rédigé en 1978 mais qui ne fut jamais prononcé, et a été publié pour la première fois après la mort de Dick, en 1985, dans l’anthologie I Hope I shall Arrive soon), se penchent plus particulièrement sur la deuxième grande thématique dickienne (et à mon sens de loin la plus passionnante ; et je ne dis pas ça seulement parce que les longs titres de ces deux essais sont géniaux) : qu’est-ce que la réalité ? Toutes, enfin, ne rechignent pas à la digression théologique et/ou politique, et puisent à des sources comparables quand bien même très diverses, mêlant l’hindouïsme au christianisme et à la gnose, et la philosophie grecque (avec une prédilection, au delà des Idées platoniciennes, pour les présocratiques, et notamment Héraclite et Parménide) à Descartes et à Kant, avec un brin de pensée anarchiste ici ou là ainsi qu'une louche de bizarreries empruntant beaucoup à la culture populaire et aux mouvements les plus marginaux. Il faut ajouter à cet ensemble une courte présentation de Michel Valensi (pp. 7-17) et un appareil critique (pp. 227-243) parfois fort intéressant, mais dont on regrettera néanmoins qu’il tende quelque peu, régulièrement, à servir de vitrine pour les autres publications de L’Éclat.

 

Je ne me sens pas de résumer ici le contenu de ces articles : les grandes lignes, de toutes façons, il y a fort à parier que les dickiens fanatiques que vous êtes (puisque vous êtes des gens de bon goût) les connaissent déjà. L’intérêt résidera davantage dans le détail de l’exposé… qui est souvent passablement confus. Mais c’est que Dick a bien des choses à nous dire, sur la résistance des jeunes délinquants je-m’en-foutistes à l’instrumentalisation générale (ici, Dick est bien de son temps, dans la lignée de la « criminologie critique » et des lectures lapidaires de Surveiller et punir et compagnie ; on notera cependant son enthousiasme pour les pionniers des hackers…), sur Dieu intervenant pour renverser Richard Nixon, sur la réalité d’une Rome toujours vivace, sur le totalitarisme et la démocratie, sur son invasion par l’esprit d’un chrétien parallèle de 60 ap. J.-C., sur L’Autre Côté du rêve d’Ursula K. Le Guin, sur la signification de Disneyland (Cory Doctorow approved), sur les divergences de temps et le décalage des mondes, sur le cerveau gauche, le voile de Maya et le Second Avènement, sur les systèmes de détection infra-rouge, les simulacres, les pouvoirs psychiques, les Etats-Unis et les pigeons. Et toute une floppée d’anecdotes plus ou moins crédibles concernant Coulez mes larmes, dit le policier (surtout ; mais aussi, dans les premiers articles notamment, et de manière moins perturbante, Blade Runner et Substance Mort, entre autres), ou retraçant la genèse de la « Trilogie divine » (c’est d’ailleurs l’occasion d’envisager une première ébauche de Siva, avant même Radio Libre Albemuth), sur le souci – ou pas – de la cohérence du récit, sur le rôle de l’écrivain, et notamment de l’écrivain de science-fiction, sur la place de la science-fiction dans la littérature et plus largement la vie intellectuelle… autant de documents passionnants, et parfois de nouvelles pistes, pour l’exégèse dickienne.

 

Et, derrière tout cela, un personnage fascinant, génial et pathétique, parfois là où on l’entend, complice et blagueur, parfois là où on ne l’attendrait jamais : ainsi, si l’œuvre fictionnelle de Dick n’est guère joyeuse (n’avait-il pas écrit sur « Le pessimisme en science-fiction » ?), et si le personnage sombrait régulièrement dans la dépression, le fond de ces quatre articles n’en est pas moins étrangement optimiste ; Dick veut croire en cette jeunesse de branleurs rétifs à toute forme de manipulation, il veut croire que les changements opérés par Dieu dans la trame du temps ne peuvent qu’aller dans le sens du mieux, etc.

 

Et tout cela est assez difficile à suivre, du coup : sous un trait hilarant peut se dissimuler une grande idée, quand des pages et des pages en apparence sérieuses peuvent finalement se résumer à une vaste blague. Comme dans les longues recherches schizophrènes de « L’Exégèse » et leur adaptation dans Siva sous la forme du passionnant et saisissant débat entre le mystique Horselover Fat et le Philip Dick rationnel, on a parfois l’impression que l’auteur, qui se cherche, nous dit tout et son contraire. Ou pas. A vrai dire, cela tient parfois presque du « paradoxe du menteur ». Mais, après tout, de la part de quelqu’un qui a tant écrit sur l’apparence et la réalité…

 

Une lecture troublante, à la fois difficile et enthousiasmante. 250 pages oscillant entre confession brute et pure mystification, génie et foutaise, aridité et dilettantisme, sérieux et humour. Un document unique en son genre, sur un auteur exceptionnel et qu’on n’a pas fini de décortiquer.

Prochaine étape, sans doute : Dernière Conversation avant les étoiles, également publié chez L’Éclat.

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"Timbré", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

 

PRATCHETT (Terry), Timbré, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne / Fantasy burlesque, [2004] 2008, 473 p.

 

« Les Annales du Disque-monde », épisode 30. Ah oui, quand même. Et sans compter les ouvrages parallèles tels La Science du Disque-monde ou les romans jeunesse comme Un chapeau de ciel. Ça commence à faire beaucoup, certes. Et, sans surprise, on lit régulièrement ici ou là que Terry Pratchett-qui-en-plus-maintenant-a-Alzheimer se répète, que c’est toujours la même chose, et que, du coup, c’est de moins en moins drôle, voire plus drôle du tout (et à la limite, que ça n’a jamais été drôle). Décidément très régressif en ce moment, j’avouerai que moi, ben, je continue de bien me marrer en lisant « Les Annales du Disque-Monde », dans l’ensemble ; certes, il y eu des hauts et des bas, et même quelques romans franchement ratés, mais, en ce qui me concerne, on ne saurait traduire l’évolution du cycle par une courbe nécessairement descendante. J’aurais même tendance à dire que certains des derniers volumes publiés en France (toujours chez L’Atalante, et toujours superbement traduits par l’excellent Patrick Couton) remontaient plutôt le niveau. Et ce n’est pas Timbré (traduction bien vue du Going Postal originel) qui va me faire changer d’avis, dans la mesure où j’ai franchement passé un très bon moment à le lire.

 

D’ailleurs, le « c’est toujours la même chose », m’est avis qu’il est à nuancer. Notamment en ce que, dans bon nombre de ces volumes les plus récents, Terry Pratchett s’est lancé dans une vaste entreprise de modernisation du Disque-Monde, insérant de plus en plus de science, de technologie et d’industrie dans un univers qui, dès lors, s’éloigne de plus en plus des clichés du médiéval-fantastique. Certes, dans quelques volumes anciens, on trouvait déjà à l’occasion de réjouissants anachronismes : le touriste Deux-fleurs avait nécessairement un appareil photo et, dans l’excellent (à mon avis un des meilleurs romans du cycle, pour qui n’est pas allergique aux références) Les Zinzins d’Olive-Oued, nous avons assisté à la naissance de l’industrie cinématographique d’Ankh-Morpork. Mais depuis, et de manière moins anecdotique, nous avons suivi le développement de la presse, ou, plus symptomatique encore, du télégraphe optique (les clic-clac, comme on dit ici ; le pauvre Chappe aurait dû penser à cette dénomination, tiens). Ankh-Morpork, qui connaît aussi les débuts de l’informatique avec le redoutable Sort de l’Université Invisible, prend ainsi une coloration de plus en plus steampunk, avec ses toits hérissés de clic-clac et ses golems travaillant inlassablement dans les usines et ateliers, mais sans perdre de sa personnalité pour autant (ouf). Et, de manière générale, l’atmosphère des récits est bien plus moderne que celle des premiers volumes : le tome précédent, Le Régiment monstrueux, en témoignait assez, cette évocation de la guerre nous renvoyant bien plus à la guerre de Trente Ans, à la guerre de Sept Ans et aux guerres napoléoniennes, qu’aux traditionnelles croisades ou invasions barbares de l’heroic fantasy belliqueuse. Personnellement, cette évolution n’est pas pour me déplaire. Et Timbré s’inscrit radicalement dans ce processus, avec à mon sens beaucoup de réussite.

 

Un roman sans Rincevent ni Mémé Ciredutemps, et dans lequel le Guet du commissaire Vimaire ne joue qu’un rôle très limité. Nous y faisons la connaissance d’un nouveau personnage, Moite von Lipwig, dont je n’ai guère été surpris d’apprendre qu’il était destiné à revenir dans des volumes ultérieurs (ainsi Making Money, dont le titre en dit déjà long sur la parenté avec celui-ci). Moite est un escroc, un arnaqueur, un voleur en col blanc, un détourneur de fonds, un abuseur de biens sociaux, etc. C’est plus fort que lui. Il n’a pas mauvais fond, notez bien, mais voilà : lui est malin, et les gens sont bêtes. D’ailleurs, à proprement parler, il n’escroque pas des innocents ; non, il joue de la cupidité et de la malhonnêteté de ses concitoyens : s’il les escroque, c’est toujours, d’une manière ou d’une autre, parce qu’ils ont saisi ses appats en comptant l’escroquer lui-même. Et Moite est un escroc talentueux, qui s’est bâti une petite fortune, quand bien même il ne l’a jamais utilisée ; après tout, ce n’est pas le gain qui importe vraiment, mais le jeu…

 

Mais sa chance a tourné. Un jour, alors qu’il escroquait sous le nom d’Albert Paillon, il a été capturé et condamné à mort. Albert Paillon est pendu au petit matin devant la foule de ses victimes.

 

Albert Paillon, pas Moite von Lipwig.

 

En effet, celui-ci se voit offrir un singulier marché par le Patricien Vétérini, plus machiavélique et charismatique que jamais. Moite a le choix : soit on le pend définitivement… soit il devient ministre des Postes, et remet sur pied le service postal d’Ankh Morpork, archaïque, inefficace, et dont on avait oublié jusqu’à l’existence.

 

La pendaison était tentante, assurément, mais Moite a finalement opté pour le service public.

 

La poste d’Ankh-Morpork. Vaste bâtiment débordant de lettres attendant depuis trente ans d’être distribuées. Il n’y a plus que deux employés : le vieux Liard, increvable adepte de la médecine naturelle, et le jeune Yves Hertellier (aha), dangereux geek des épingles, qui va bientôt découvrir les joies (?) de la philatélie. Tous les précédents ministres des Postes sont morts dans des circonstances tragiques mais non moins mystérieuses, et pour certains d’entre eux en en foutant partout ; quelque part, on les comprend.

 

Il faut dire que la poste est dépassée. Tenez : pour envoyer une lettre à Genua, il faut minimum un mois (enfin… il faudrait minimum un mois, s’il y avait encore des facteurs). Alors que le clic-clac, hop, deux heures. Tranquille. Enfin, si le clic-clac voulait bien marcher… Car l’Interurbain, compagnie privée en situation de monopole, tombe régulièrement en panne, et ne se gêne pas, puisqu’il n’a pas de concurrence à craindre, pour pratiquer des tarifs prohibitifs, tout en compressant le personnel. Et ceux qui critiquent un tant soit peu ce système ou y cherchent des alternatives ont une facheuse tendance à tomber des tours à clic-clac… Vétérini, à qui on ne la fait pas, sait bien que le patron de l’Interurbain, Jeanlon Sylvère, est un escroc ; d’où son choix de Moite von Lipwig pour ressusciter le système postal.

 

Et nous voilà partis pour une réjouissante satire du monde des affaires et une critique acerbe du capitalisme monopoliste. Terry Pratchett est égal à lui-même, multipliant les jeux de mots nazes et les séquences hilarantes (mention spéciale pour l’initiation de Moite à la Franc-Maçonnerie des facteurs), tout en sachant disséminer ici ou là quelques très bonnes idées (les hackers du Gnou sur le Dos, le rapport à la presse, les chuchotements des lettres, la trieuse de Bougre-de-Sagouin Jeanson, la divinité des objets qui coincent les tiroirs sans qu'on sache comment ils sont arrivés là…), parfois même étrangement poétiques (si, si ; le « retour au pays », par exemple). Moite est un très bon personnage, attachant et séduisant, tout en bagout et stratégies mercatiques excessives, et on ne s’ennuie pas un seul instant. Alors on pourra bien reprocher le vague côté moralisant qui débarque quelque peu sur la fin, inévitablement (mais, honnêtement, on a lu bien pire, a fortiori chez ceux qui n’ont pas d’humour ; au-delà, le golem faisant prendre conscience à Moite de la responsabilité sociale de la criminalité en col-blanc, c’est plutôt bien vu), ou trouver que l’amourette entre Moite et mademoiselle Chercœur (pas un mauvais personnage, cela dit) est quelque peu dispensable, mais c’est à peu près tout…

Non, bien, Timbré, très bien même. Un bon volume des « Annales du Disque-monde » comme on les aime. Comme je les aime, en tout cas. A suivre (façon de parler) avec Jeu de nains, prévu pour octobre.

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"Maudit soit l'Eternel ! suivi de Dieu n'a pas que ça à foutre...", de Thierry Marignac

Publié le par Nébal

 

MARIGNAC (Thierry), Maudit soit l’Éternel ! suivi de Dieu n’a pas que ça à foutre…, ouvrage publié sous la direction d’Éric Holstein, avec la collaboration de Charlotte Volper et Jérôme Vincent, Lyon, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2008, 75 p.

 

Ah, qu’ils sont jolis, les petits bouquins d’ActuSF via Les Trois Souhaits ! Acheteur compulsif, je me précipite presque systématiquement sur chaque nouveauté, n’ayant jamais été déçu jusque-là ou presque. Du coup, cet opuscule de Thierry Marignac y est passé comme les autres. Et ce en dépit de sa couverture, pas forcément désagréable, mais qui tranche sur le reste de la production des Trois Souhaits, et de l’argot forcené de la quatrième de couv’, qui me file facilement des boutons (voir plus bas). Je voulais tenter, voilà. Surtout sur un thème aussi dangereux que la religion, où la caricature est un exercice particulièrement périlleux, d’autant plus jubilatoire quand elle est réussie, mais hélas souvent consternante, du genre à susciter chez moi (agnostique tendance athée, laïque, anti-clérical et tout et tout, mais libéral et tolérant, s’il faut faire défiler les étiquettes, pfff...) quelques fulminations matraqueuses contre les maladroits qui se trompent de cible.

 

Un bouquin dont j’ai entendu dire surtout du mal, mais un peu de bien quand même, alors que je l’avais déjà commandé. Mais bon, faut voir, hein…

 

Ayé, j’ai vu.

C’est là « l’unique incursion dans le domaine de la SF » de la part de Thierry Marignac. Prions, mes frères, prions, pour que ce soit aussi la dernière…

 

Encore que… nan, même pas.

Le truc, c’est que je n’ai même pas envie d’être méchant.

 

Et étrangement, c’est pas bon signe.

 

Donc : Maudit soit l’Éternel ! suivi de Dieu n’a pas que ça à foutre… Deux nouvelles, qui se suivent, dans le même univers et avec les mêmes protagonistes. L’univers est très abstrait : d’un côté, l’Eglise MultiCulte (sorte de christianisme œcuménique, essentiellement), de l’autre, le Califat Unifié et ses Musuls (semble-t-il unifiés aussi, mais bon). Entre les deux, la Zone, avec des murs de chaque côté. Les bigots des deux bords se tapent dessus, les chrétiens ayant des commandos du Juste et une Inquisition, les musulmans des terroristes. Normal, quoi. Les personnages sont essentiellement des grouillots côté MultiCulte, pas vraiment fanatiques. Ils vont dans la Zone pour baiser des nonnes (ah ah ah !), montent des combines avec les Musuls (oh oh oh !), et se bourrent la gueule (ouarf ouarf ouarf !). Voilà. Oui, pendant les deux nouvelles, en gros.

 

Donc : univers sans intérêt, personnages sans intérêt, histoires sans intérêt.

 

Certes, je ne m’attendais pas à quelque chose de fin, ni transcendant. J’osais espérer, par contre, que ça serait drôle. Ça me paraît légitime : en temps normal, c’est ce qu’on attend d’une blague, même mauvaise… Mais non, même pas ; tout juste un mini-sourire ici ou là. Sinon, c’est plat. Terriblement plat. Assez lourd, aussi. Mais jamais subversif ou acide, contrairement aux prétentions de la quatrième de couv' ; certainement pas assez outrancier pour m’énerver, du coup. Non, ni satire pertinente ni grosse bourrinade au mauvais goût réjouissant / ulcérant, c’est juste du blasphème potache de communiants, même pas assez salé pour faire ricaner les laïcards d’avant-guerre les plus séniles. Thierry Marignac a beau se placer plus ou moins dans l’abondante lignée de la littérature anticléricale des clubs de libre-pensée – laquelle, en 150 ans, a pu commettre quelques pépites au milieu d’une infinité de nullités –, il fait tristement petit joueur… Je craignais éventuellement le vieillot qui fait croa-croa devant la soutane, mais non, même pas.

C’est très gamin, en fait. Du coup, j'ai même pas envie de fulminer contre les (nombreuses) conneries proférées par l'auteur en matière de théologie ou d'histoire, et ce dès le premier paragraphe. Je suppose (et j'espère) que c'est voulu : sans doute était-il désireux de faire dans le bête et méchant, et, en matière de caricature, la simplification abusive est bien légitime. Le problème est qu'il ne fait que du bêtasse, du gentiment couillon, qui glousse en rougissant.


Quant au style… eh bien, c’est essentiellement du pseudo-argot, totalement anachronique et inapproprié (sans que le décalage ne soit drôle pour autant, encore une fois), et qui plus est sans saveur. La quatrième de couv’ compare à Frédéric Dard ; mais, pour moi, c’est un peu comme tous ces groupes ou chanteurs abominablement franchouilles de pseudo-titis prolo-bobo à guitares et accordéons, qui prétendent faire dans la chanson à texte et révérer Brassens, quand ils ne font que de la merde archaïque, maladroite et sans intérêt. Autrement dit : du réac franchouille de faux anars et de faux prolos, et qui, sans surprise, sonne faux. Le bouquin de Thierry Marignac, c’est un peu ça. En même pas aussi énervant.

 

Juste sans intérêt.

Une fausse note pour Les Trois Souhaits. Bon, ça devait bien arriver un jour, hein… Cela dit, ça ne m’empêchera pas de lire prochainement le recueil de Jean-Marc Ligny sorti en même temps que ce petit machin, ainsi que le court roman de Roland C. Wagner qui est sorti depuis… puisque, honnêtement, c’est comme si je n’avais rien lu.

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"Mythes et mythologies politiques", de Raoul Girardet

Publié le par Nébal

 

GIRARDET (Raoul), Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, coll. Points Histoire, [1986] 1990, 210 p.

 

[Note : le jeune Nathrakh ayant étrangement réclamé davantage de comptes rendus de lectures historiques, je lui dédie celui-ci, comme promis ; en plus, je suis sûr que la couverture va lui plaire.]

 

Une fois n’est pas coutume, contre le bon goût du commentaire de texte, et de manière atrocement scolaire, je vais commencer par une (longue) citation. Tout simplement parce que je ne saurais expliquer mieux que Raoul Girardet lui-même quel est l’objet de son court et passionnant essai (pp. 9-11, « Pour une introduction à l’imaginaire politique ») :

 

« L’étude de ce que l’on désigne habituellement du terme ambigu d’histoire des idées politiques n’a cessé de susciter, et depuis plusieurs générations, de belles et fortes œuvres. Au-delà de leur diversité, au-delà des systèmes de valeurs, de références et d’interprétations auxquelles elles se rattachent, celles-ci présentent cependant une étrange constante : une défiance obstinée à l’égard de l’imaginaire. A quelques exceptions près, et ces exceptions sont récentes, toutes tendent à restreindre leur exploration au seul domaine de la pensée organisée, rationnellement construite, logiquement conduite. Héritage sans doute de cette primauté accordée au rationnel, depuis près de trois siècles, par la civilisation de l’Occident : c’est dans le seul cadre de l’affrontement des doctrines, de l’entrecroisement ou du heurt des « systèmes de pensée » que sont perçus et appréhendés les grands débats où se sont trouvés historiquement confrontées les visions opposées du destin des Cités. L’épaisseur sociale, la dimension collective ne sont pas niées, et avec elles tout ce que les débats idéologiques impliquent de contenu passionnel, tout ce qui les charge de ce poids parfois si dense d’espoirs, de souvenirs, de fidélités ou de refus. Mais en fin de compte l’analyse se trouve toujours, ou presque toujours, ramenée à l’examen d’un certain nombre d’œuvres théoriques, œuvres classées en fonction de ce que la tradition leur attribue de valeur d’intemporalité et qu’il s’agit essentiellement de situer les unes par rapport aux autres, d’expliquer, de commenter et d’interpréter. Tout ce qui échappe aux formulations démonstratives, tout ce qui sourd des profondeurs secrètes des puissances oniriques demeure en fait relégué dans une zone d’ombre dans laquelle bien rares sont ceux qui s’avisent de pénétrer. Le rêve n’est guère pris en considération que lorsqu’il s’exprime dans la forme traditionnelle de ce qu’il est convenu d’appeler l’utopie, c’est-à-dire d’un genre littéraire bien déterminé, aux finalités didactiques clairement affirmées, soumis à une rigoureuse ordonnance du discours et aisément accessible à la seule intelligence logique. [Note intempestive de Nébal : et ici l’on rejoint à l’occasion la science-fiction, bien sûr ; l’auteur y puise d’ailleurs un exemple, p. 138.]

 

« Il ne s’agit nullement, dans cet essai, de contester la légitimité de cette démarche, parallèle d’ailleurs à celle qu’ont suivie, et continuent encore assez largement à suivre, l’histoire de la littérature, celle de l’art ou celle des sciences : c’est sur son principe même que reposent pour l’essentiel la connaissance et la compréhension de l’ensemble de notre héritage culturel. Il ne s’agit pas davantage d’ignorer ou de nier l’importance souvent décisive de l’impact historique d’un certain nombre de grandes œuvres politiques : si Locke, Rousseau, Montesquieu ou Marx n’avaient pas écrit, si leurs œuvres n’avaient pas rayonné, séduit les intelligences et suscité leur adhésion, il est peu vraisemblable que les sociétés de la fin du XXe siècle présentent à notre regard l’image qui est actuellement la leur. Les pages qui suivent ne témoignent en aucune façon d’une quelconque volonté de remise en cause. Elles ne relèvent en vérité, dans leur objectif essentiel, que d’un simple effort d’élargissement du domaine quasi professionnel qui, depuis longtemps, a été imputé à leur auteur. Responsable de l’enseignement de l’histoire des idées politiques à l’Institut d’études politiques de Paris, comment celui-ci, étant tout naturellement passé de l’étude des « systèmes de pensée » à celle des mentalités, n’aurait-il pas été conduit à aborder ce versant méconnu, ignoré, négligé du monde même qu’il avait pour tâche d’évoquer et dont tant de faits, tant de textes ne cessaient pourtant de venir lui rappeler l’obsédante présence ? Se situant délibérément en dehors du champ traditionnellement assigné aux curiosités et aux recherches de « l’histoire des idées », c’est donc comme une tentative d’exploration d’une certaine forme de l’imaginaire – en l’occurrence l’imaginaire politique – que cet ouvrage a été conçu et qu’il doit être compris. »

 

Et encore (p. 57) : « C’est peut-être par l’examen de ces rêves qu’une société révèle le plus sûrement certains de ses désordres et quelques-unes de ses souffrances. »

 

Voilà bien une note d’intention à laquelle je ne pouvais qu’adhérer en bloc, opérant à la confluence de l’histoire des idées politiques, de l’histoire des mentalités, de l’histoire de la littérature, de la sociologie politique des représentations et de la psychologie sociale. J’ai toujours eu tendance à considérer – et c’est d’ailleurs ce qui m’a amené, sur le plan universitaire, à m’intéresser aux « sciences auxiliaires du droit » – que les représentations que l’on pouvait se faire de tel ou tel mécanisme, personnage, institution, règle, etc., étaient d’une importance fondamentale pour la compréhension de la société dans laquelle nous vivons, et que, bien souvent, l’étude du reflet dans le miroir était au moins aussi instructive, sinon davantage encore, que l’étude directe de l’objet reflété, dès l’instant que l’on gardait en tête qu’il s’agissait d’un reflet. Pour prendre un exemple a priori évident, on concèdera volontiers que la lecture de Marx ne suffira pas pour comprendre le marxisme (ni d’ailleurs celle de Lénine, etc. ; ce n’est pas sous cet angle que la question se pose ici ; je sais très bien que Marx lui-même disait « ne pas être marxiste », et justement…) ; le marxisme, en tant qu’idéologie, n’est pas que le fruit de la réflexion de Marx : il est tout autant, sinon plus, une réception de cette réflexion, réception pouvant entraîner des évolutions, déviations, trahisons, etc., mais suscitant également bon nombre de mythes, de représentations idéalisées, de rêves ou de cauchemars, souvent parfaitement irrationnels et bien loin du « système » logique mis en place par l’auteur, mais qui composent à part entière le marxisme : celui-ci, ainsi, ne peut se réduire au seul texte du Capital, etc. C’est aussi l’iconisation de Marx et de ses ouvrages, et en premier lieu du Manifeste du Parti communiste ; c’est aussi « le grand soir » et « les lendemains qui chantent »… et encore le communiste avec le couteau entre les dents.

 

A vrai dire, la supposée rationalité de l’homme m’a toujours paru éminement contestable : l’homo economicus, par exemple, m’a toujours semblé être une absurdité ; depuis notamment « l’effet de snobisme » dégagé par Veblen, on sait par exemple qu’il existe des comportements économiques n’obéïssant pas à la rationnalité de la loi de l’offre et de la demande (qu’on les juge dès lors « irrationnels »… ou obéïssant à une autre rationnalité). Cela n’empêche certainement pas les théoriciens néo-classiques et leurs nombreux disciples plus ou moins compétents de se fonder encore aujourd’hui sur cette image de l’homo economicus, et de la perpétuer, parallèlement à la sacro-sainte loi de l’offre et de la demande, ou aux principes abstraits de la concurrence pure et parfaite. Joli paradoxe : ces incarnations même de la rationnalité économique ont ainsi un contenu mythologique… Et il en va de même pour ce qui est de l’homo juridicus, etc. L’homme n’est pas un animal rationnel : la raison (encore faudrait-il d’ailleurs la définir ! Vaste débat, dans la mesure où les représentations abondent là encore…), opposée à la passion, ne peut que s’avouer vaincue. Et s’il est un domaine où ce fait me semble particulièrement sensible, c’est bien celui de la vie politique. Citons encore cet exemple donné par Raoul Girardet (pp. 179-180) :

 

« Le drame est sans doute celui de l’aliénation. Mais c’est subjectivement – en tant que sentiment personnellement, intimement vécu –, bien plus que par les conditions considérées comme objectives de son développement, que doit se définir l’état d’aliénation. Le colonisé peut brusquement se révolter contre un ordre longtemps supporté sans qu’il y ait aggravation apparente du système qui lui est imposé, alors même que ce système est en voie d’amélioration. Les historiens des sociétés négro-américaines du siècle dernier nous apprennent que c’est parmi les affranchis, libérés du joug de l’esclavage, que les suicides ont été les plus nombreux. Ce n’est généralement pas dans les milieux les plus durement touchés par les misères de la condition prolétarienne que sont nées les plus marquantes des révoltes ouvrières. Inversement, l’ampleur des grandes peurs sociales qui ont ébranlé les sociétés de l’Occident contemporain n’a le plus souvent aucun rapport avec l’importance réelle de leur objet… La naissance du mythe politique se situe dans l’instant où le traumatisme social se mue en traumatisme psychique. C’est dans l’intensité secrète des angoisses ou des incertitudes, dans l’obscurité des élans insatisfaits et des attentes vaines qu’il trouve son origine. »

 

Notre société contemporaine nous offre d’ailleurs un fort bel exemple de ces « grandes peurs sociales » totalement irrationnelles : l’insécurité. On peut déjà noter le détournement de langage opéré par les journaleux traitant de cette question : en criminologie, en effet, l’insécurité n’est pas un état objectif, mais un sentiment, qui peut donc être totalement indépendant de la réalité constatée. Ainsi, il est légitime, sur le plan criminologique, de dire que l’insécurité augmente : entendez par-là que le sentiment d’insécurité, la crainte par rapport à la délinquance, augmente. Mais la traduction qui est opérée dans les médias est la suivante : « la délinquance augmente ». Ce qui est totalement faux : si les statistiques de la criminalité sont certes à manier avec précaution (c’est le problème du « chiffre noir » de la délinquance), il n’en reste pas moins que la criminalité constatée a dans l'ensemble diminué au cours de ces cinquante dernières années en France, et que nous vivons aujourd’hui dans une société objectivement plus « sûre » que celle des Trente Glorieuses. Cela, c’est ce que la « raison » indique ; mais on voit bien qu’elle ne fait pas le poids face à la représentation mythique de la délinquance… Il en va de même, bien sûr, pour ce qui est de la supposée augmentation de la délinquance des jeunes : il est instructif, à cet égard, de se pencher sur la littérature produite sur ce thème au cours des deux derniers siècles… laquelle postule toujours, sans preuves, que la délinquance se développe chez les jeunes, et que les délinquants sont de plus en plus jeunes. Mémoire sélective… Et un dernier exemple dans ce domaine : la « tolérance zéro ». En voilà un beau mythe ! Ses apologues médiatiques et vulgarisateurs de plus ou moins bonne foi se fondent souvent sur le proverbe absurde selon lequel « qui vole un œuf, vole un bœuf » ; pourtant, toutes les études criminologiques depuis fort longtemps ont montré l’inconséquence de cette idée reçue, et la théorie de la « tolérance zéro » (reposant sur l’hypothèse de la « vitre cassée » ; tiens ! un mythe ?) n’a strictement rien à voir avec ce postulat stupide… qui a pourtant de beaux jours devant lui. Mais, en face, les opposants à la « tolérance zéro » ne se privent pas de générer à leur tour des mythes de Robocop, « d’Etat-policier », etc., quand la réalité est souvent bien différente… Pourtant, les résultats des politiques de « tolérance zéro » ont pu être objectivement constatés (en gros – je schématise à mon tour, eh eh… –, diminution radicale de la délinquance, mais augmentation de la criminalité violente ; ce qui n’en fait donc pas à mon sens une solution viable), mais ces données « rationnelles » n’exercent pas la même fascination morbide que les fantasmes des deux camps.

 

L’importance de l’irrationnel, du passionnel, de l’imaginaire, dans la vie politique, ne saurait donc être niée (et, au-delà, il en va de même pour ce qui est des procédés rhétoriques, y compris dans le domaine des sciences…). Son étude, dès lors, me paraît salutaire. Au cours de mes (encore bien maigres) recherches, j’ai ainsi été souvent confronté à des mythes : pour en rester à la seule IIe République (mais les sophistes, les parlementaires ou les révolutionnaires de 1917 ne seraient certainement pas en reste, loin de là !), je pourrais ainsi citer la « République rouge », les exactions attribués aux insurgés de Juin 1848 ou de décembre 1851, et plus largement la thématique des « nouveaux barbares », l’omniprésence des sociétés secrètes, la psychose du complot et de l’armement clandestin, mais aussi « les Napoléon du peuple », ou, pour en mentionner certains qui restent très vivaces aujourd’hui encore, le recrutement de la Garde mobile dans le sous-prolétariat, l’attribution des ateliers nationaux à Louis Blanc, l’interprétation du coup d’Etat du 2 Décembre et la manière dont on rapporte son déroulement… J’en passe et des meilleurs. Aussi ce bref ouvrage de Raoul Girardet ne pouvait-il que me séduire. Il faut bien prendre conscience que ce n’est là qu’une « introduction » ; cela dit, elle ouvre bien des perspectives de recherche passionnantes, à partir des quatres mythes généraux choisis par l’auteur (il y en aurait bien d'autres), et qu’il étudie sur les deux derniers siècles : la conspiration, le sauveur, l’âge d’or et l’unité.

 

La conspiration, la théorie du complot, est envisagée essentiellement à partir de trois récits, tirés chacun de romans-feuilletons du XIXe siècle : un extrait du médiocre Biarritz de Sir John Retcliffe (pseudonyme de Goedsche) pose les bases de la représentation traditionnelle du complot juif, telle qu’elle sera reprise notamment par les tristement célèbres Protocoles des sages de Sion ; avec Le Juif errant d’Eugène Sue, nous passons au complot des Jésuites ; puis, avec les premières pages du Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas, nous passons au complot maçonnique. Si les conspirateurs supposés sont chaque fois bien différents, voire radicalement opposés, les scènes sont pourtant très comparables, presque des décalques à vrai dire, ce qui traduit remarquablement bien l’existence d’un mythe « global » de la théorie du complot, susceptible de nombreux avatars, y compris contemporains. On notera d’ailleurs que, si la conspiration jésuitique ne semble plus de saison (elle était pourtant incontournable au XIXe siècle, des auteurs aussi divers que Benjamin Constant, avec ironie, et plus « sincèrement » Raspail ou Michelet, pour citer quelques-unes de mes lectures, s’en sont fait l’écho ; on notera cependant qu’aujourd’hui encore il en reste des traces dans la culture populaire, voyez le Da Vinci Code et compagnie…), le complot juif et le complot maçonnique, éventuellement amalgamés (avec les bolcheviks, tant qu’à faire) restent encore aujourd’hui très présents… L’idée d’un « empire des ténèbres » tirant les ficelles derrière le moindre événement permet en effet de canaliser les angoisses, de les détourner éventuellement, mais aussi de les renforcer, dans un cercle vicieux qui aboutit bien vite aux psychoses les plus déraisonnables : le principe même de la théorie du complot est que tout, absolumment tout, peut-être attribué aux manœuvres obscures des conspirateurs. Ils font dès lors un bouc émissaire de choix… Mais, paradoxalement, la conspiration peut aussi être envisagée sous un jour positif, dès lors qu’elle est en fait « contre-conspiration » : la société secrète opposée au complot lui emprunte ses formes et ses méthodes, voire ses objectifs… et conspirateurs et contre-conspirateurs se retrouvent ainsi dans une sorte de fascination enfantine pour le secret, les serments, les grades, les codes, etc. Aujourd’hui encore, bien sûr…

 

Le mythe du « sauveur », de « l’homme providentiel », est également un incontournable. Après en avoir présenté divers exemples bien différents, Raoul Girardet l’envisage selon quatre modèles, quatre archétypes, susceptibles par ailleurs de multiples combinaisons. Le premier modèle, c’est celui de Cincinnatus (Doumergue en 1934, Pétain en 1940, de Gaulle en 1958) : c’est le vieux sage, l’illustre retraité, encore auréolé de sa gloire passée et qui, lorsque la situation devient intenable, accepte encore une fois de faire don de sa personne (voyez l’iconographie de la couverture…) ; il est le conciliateur, celui qui apaise, celui qui réunit, qui restaure enfin. Mais il peut également être l’homme simple, le « bon père de famille », pragmatique et plein de bon sens (Antoine Pinay), gestionnaire efficace et pondéré, abordable et sympathique. A l’opposé de la gravitas de Cincinnatus, on trouve la celeritas d’Alexandre ou du jeune Bonaparte : c’est l’étoile filante, le conquérant ; lui ne se donne pas : il prend. Il symbolise l’audace, l’aventure, l’impétuosité : c’est le « Héros » au sens traditionnel, celui qui suscite l’enthousiasme de la jeunesse. Le troisième modèle, après le sage et le conquérant, est celui du législateur : c’est Solon, c’est Lycurgue, mais cette figure nous renvoie également au Napoléon du Code civil, au Pétain de la « Révolution nationale », à de Gaulle père de la Ve République, et plus généralement à tous ceux, de par le monde, que l’on qualifiera de « Pères fondateurs ». L’important est alors la création d’un ordre, puis, surtout, chez ceux qui s’en réclament, le respect du message des anciens. Le dernier modèle, enfin, est celui du prophète : Moïse, qui incarne son peuple et le guide vers l’avenir ; on retrouve là encore Bonaparte, mais aussi, encore une fois, de Gaulle, selon le mot même de Malraux… Ces modèles ne sont donc pas exclusifs, mais peuvent se combiner : Napoléon Bonaparte, en fonction des périodes, peut ainsi correspondre à ces quatre modèles, de Gaulle et Hitler à trois d’entre eux (je vous laisse décider pour Sarko)… L’homme providentiel est le héros littéraire triomphant en politique, celui autour duquel se crystallisent tous les fantasmes, le lutteur aux traits magnifiés par l’histoire, celui auquel on fait nécessairement appel en temps de crise, qu’on lui confie la tâche de restaurer l’ordre ancien ou de précipiter un ordre nouveau.

 

On en arrive ainsi à l’âge d’or : au sens strict, il s’agit du temps d’avant, celui où tout était nécessairement mieux, plus pur, plus sain, le refuge qu’il s’agit de se préserver, la nostalgie d’une époque idéalisée. A l’évidence, en effet, l’âge d’or n’a jamais existé : il est une pure reconstruction jouant sur la mémoire sélective et l’exacerbation des défauts que l’on entend imputer au présent : le temps du bon roi saint Louis, le Grand Siècle du Roi-Soleil, la Belle Époque, les Trente Glorieuses… autant d’images d’Épinal qui n’en sont pas moins puissantes. Ainsi d’une certaine idéalisation des campagnes et de la nature, sensible jusque dans des milieux politiques qui rougiraient de se voir qualifier de réactionnaires… Mais l’âge d’or, c’est également celui que l’on entend créer, l’utopie des « lendemains qui chantent »… qui a bien des traits en commun avec le passé idéalisé par les conservateurs.

 

Un trait caractéristique de l’âge d’or, passé ou futur, est généralement l’unité, le dernier mythe envisagé ici : parti unique, union du trône et de l’autel, religion civile… La diversité des opinions tend presque inévitablement à être perçue de manière négative, et l’unité prônée, pour qui la regarde d’aujourd’hui depuis une démocratie libérale, se pare de fâcheux atours totalitaires… Mais l’unité, c’est aussi celle de la patrie, de la nation, une et indivisible, incarnée dans les fêtes, et dont les solidarités villageoises ou familiales semblent fournir un éloquent microcosme.

Je ne saurais détailler davantage ce bref essai, à la fois très dense et, de par son caractère d’introduction, nécessairement lacunaire et susceptible de nombreux approfondissements, et parfois de remises en cause (la dernière partie, je l’avoue, ne m’a pas totalement convaincu). C’est en tout cas une lecture passionnante et utile. Et susceptible d’adaptations contemporaines, à n’en pas douter…

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"L'Ere du dragon", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

 

MAUMÉJEAN (Xavier), Le cycle de Kraven, II. L’Ère du dragon, Paris, Mnémos – Seuil, coll. Points Fantasy, [2003] 2008, 466 p.

 

Y’a des fois, c’est horrible, mais, franchement, je me sens seul.

 

Bouhouhou.

 

Tenez, par exemple : L’Ère du dragon, de Xavier Mauméjean ; la « suite » (mouais…) de La Ligue des Héros, et donc, à en croire la présentation de cette édition en poche, le second tome du « cycle de Kraven » (mouais…). Voilà un bouquin à propos duquel je n’ai lu, en gros, que des critiques négatives : Mauméjean tire sur la corde, il est agaçant à saturer son bouquin de références, c’est de la pyrotechnie hollywoodienne, on s’ennuie, on souffre… Bref : nul. Raté, monsieur Mauméjean, écrivez donc plutôt La Vénus anatomique, par exemple, histoire de mettre tout le monde d’accord. Alors oui, effectivement, La Vénus anatomique (par exemple) est un bouquin autrement plus intéressant que L’Ère du dragon, c’est vrai ; je ne peux pas dire le contraire, je m’étais régalé avec cette uchronie déjantée (et ultra-référencée là encore, mais ça a moins gêné semble-t-il). Mais le truc, c’est que j’ai quand même passé un très bon moment avec L’Ère du dragon, moi. Si, si.

 

D’où je me sens seul.

 

Bouhouhou.

 

 

M’en fous. J’ai aimé. J’vois pas pourquoi je devrais en avoir honte, après tout. Je ne vais pas laisser la POPULACE INCULTE me dicter ses opinions sur le Vrai, le Beau, le Bon, le Bandant ! Et puis quoi encore ? Me font déjà assez suer lors des élections, non mais c’est vrai, quoi. SEUL CONTRE TOUS, S’IL LE FAUT !

 

Non, bon, d’accord, j’en fais un peu trop, là. Après tout, je ne suis pas exactement en train de défendre un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine, ‘spa.

 

Non. Imaginez plutôt… allez, une plage. Sans trop de touristes. On peut marcher sur le sable (pas excessivement pollué) sans piétiner un Parisien. Les vendeurs de glaces sont loin, loin. Le gros beauf avec son ghetto blaster aussi. Les badmintonneux bronzés, musclés, huilés ont jeté l’éponge, l’un s’étant crevé l’œil droit lors d’une malencontreuse tentative de revers, juste au moment où son adversaire se foulait définitivement la cheville. Les mioches aussi ont fui, leurs HLM de sable terrassés par la marée, leurs putains de ballons définitivement engagés dans une loooooooongue croisière autout du monde. Aaaaaaaaah. Calme, volupté ; luxe, bof, mais au moins sérénité. FffffffffffffFFFWWWOOOOOOUUUU-TSSSssssssiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiihhh. (Gardons tout de même, pour le principe, deux ou trois frêles naïades au sortir de l’adolescence, gloussant naïvement dans les vaguelettes azurées ; l’écume fouette avec la régularité d’un métronome leur poitrine ferme et arrogante, mmmmh… Ah, et leurs crétins de copains sportifs et pléonasmiques sont tous morts dans un accident de la route la veille – et ils ont beaucoup, mais alors beaucoup, souffert –, mais elles ont bien justement décidé que cela ne devait pas gâcher leurs vacances. Ô, extase.) Vous êtes bien. Il fait bon. Affalé sur votre serviette, au milieu du monde, là où c’est qu’il y a la possibilité d’une île comme le dit si bien Michel, il vous prend l’envie de lire. Vous avez le choix entre Ulysse de Joyce (que vous vous êtes promis de finir un jour, non parce que merde) et L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. Vous choisissez judicieusement L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. C’est bien, c’est drôle, c’est prenant, c’est frais. Aaaaaaaaah…

 

Ou alors non. Vous êtes dans un train. Le trajet va être long, très long, et ennuyeux, très ennuyeux. Vous n’avez pas le droit de fumer, bien sûr, et il ne faut pas abuser des Ricola, parce que c’est laxatif (vous l’avez constaté lors des sept heures du Strasbourg-Toulouse). Alors que la poufiasse à côté, hein, là, elle ne se prive pas pour beugler dans son portable avec la dernière bouillabaisse de la Starac’ pour sonnerie, elle s’en fout des étiquettes disant que c’est pas très gentil quand même, et donc plus ou moins interdit, rien à battre, elle vous file le cancer du cerveau en plus, cette conne, mais les moralistes fascistes hygiénistes n’y trouvent rien à redire, les enflures. En face de cette vulgaire mijaurée feuilletant de ses doigts boudinnés la rubriques « Ovaires anxieux » de Cosmopolitan (© Pierre Desproges) entre deux de ses trop fréquentes crises d’hystérie téléphonique kikoo lol uh uh les cupiiiiines, un cadre supérieur encravaté, nerveux, psychopathe, et qui ne transpire JAMAIS, s’abrutit frénétiquement sur son ordinateur portable ; il s’accorde une pause-détente toutes les 20 minutes, verrouillant son tableur pour reluquer d’un œil envieux et saturé de tics nerveux une scène d’un DVD tout entier consacré aux ébats artificiels de frêles naïades au sortir de l’adolescence, qui… Passons. A côté de vous, une mémère à moustache s’aggripe à son sac à main et à son panier avec un caniche qui pue dedans, au cas où il vous viendrait l’idée saugrenue de la braquer, on sait jamais avec l’insécurité qu’y nous font. Elle fait un joli duo avec le maniaque d’en face, rivé sur la fenêtre, et qui suit sur une carte le trajet du train, notant sur son calepin, avec un soupir de soulagement et de joie pure, que oui, nous avons passé à l’instant Saint-Jérôme-sur-Pauline, et nous sommes toujours vivants. Quant au type en face de vous, il délaisse bien vite ses exemplaires flambant neufs de Valeurs actuelles, L’Expansion et Scrotuma pour se lancer dans l’assemblage d’un truc bizarre et volumineux, avec plein de diodes et de boulons, que vous aimeriez bien savoir au juste ce que c’est, mais il vous fait peur, le type, alors vous vous taisez. Et trois sièges derrière vous, deux gniards terribles chantent (faux, bien sûr ; c’est des gniards) depuis le départ du train une insipide comptine à base de caca et de pipi ; l’aîné tape régulièrement un sprint dans le couloir, et se casse très logiquement la gueule sur vous à chaque passage ; la dernière fois, l’ignoble pouacre vous a bavé dessus et roté à la face, et ça a fait rire les autres passagers, oooooooooh si c’est pas meugnon les pitinenfants. C’est horrible. Vous n’en pouvez plus. Il faut faire quelque chose. Non, pas manger, vous n’en êtes pas au point d’oser le sandwich SNCF. Lire, tiens. Ça, c’est une idée. Vous avez le choix entre Ulysse de Joyce (que vous vous êtes promis de finir un jour, non parce que merde) et L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. Vous choisissez judicieusement L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. C’est bien, c’est drôle, c’est prenant, c’est frais. Aaaaaaaaah…

 

Ou allez, tiens, un dernier exemple, pris totalement au hasard (et avec quelques anachronismes dedans s’il le faut, mais je m’en fous, je sais que vous avez déjà arrêté de lire ce compte rendu où au bout de trois pages je n’ai toujours pas parlé du bouquin – et puis de toutes façons, ailleurs on en a dit du mal, et Nébal est un con). Vous êtes en Dordogne. Au hasard, hein. Il fait atrocement chaud. Vous n’avez RIEN à faire. Ici, il n’y a jamais RIEN à faire. Et non, pas la peine de le suggérer d’un air vicieux et moqueur, comme je vous y prends, il n’y a PAS de frêles naïades au sortir de l’adolescence. Juste des gros cons de chasseurs, probablement zoophiles. Alors, vous avez fait une sieste, normal. Après le confit, ça s’imposait. Manque de bol, quand vous vous réveillez, votre père est toujours en train de regarder le Tour de France ; aujourd’hui, c’est une étape de montagne, on espère un mort. Laurent Jalabert commente, il trouve qu’on en fait un peu trop avec le dopage. Du coup, une chanson stupide vous reste dans le crâne. A la radio, dans la cuisine, vous venez d’entendre le programme politique pour demain : Nicolas Sarkozy se rend en Irlande pour défendre la démocratie pendant que des parlementaires irréductibles se réduisent à Versailles ; vous imaginez, le soir, Rachida Dati sourire à la télévision – vision d’horreur : vous avez envie de vomir. Il faut faire quelque chose. De toute urgence. Lire, tiens ; c’est une idée, ça. Les Sud-Ouest et Télé 7 Jours épars parlent d’Ingrid Bétancourt et de Plus belle la vie, donc non, et vous avez déjà lu Le Canard enchaîné de cette semaine ; et puis vous en avez un peu marre de Naboléon, à force. Non, autre chose. Vous avez le choix entre Ulysse de Joyce (que vous vous êtes promis de finir un jour, non parce que merde) et L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. Vous choisissez judicieusement L’Ère du dragon de Xavier Mauméjean. C’est bien, c’est drôle, c’est prenant, c’est frais. Aaaaaaaaah…

 

Alors voilà. En ce qui me concerne, L’Ère du dragon est un bon roman de plage, ou de gare, ou de Dordogne. Oui, c’est ultra-référencé, plus encore que La Ligue des Héros ; mais en ce qui me concerne, ce n’est pas lourd : non, j’y vois davantage, comme dans les chouettes bandes-dessinées du Divin Alan Moore qui l’ont inspiré, un réjouissant jeu de piste, passionnant et bien vu. Oui, c’est pyrotechnique ; mais avec une efficacité rare : j’ai déjà eu l’occasion de le mentionner, et je le maintiens, Xavier Mauméjean est quelqu’un qui est remarquablement doué pour écrire des scènes d’action. On a dit que ça partait en couille, aussi ; je n’en suis pas si sûr : si le roman est bien plus long que son prédécesseur, il est construit de manière plus simple, moins « expérimentale », et je n’y ai pas ressenti la lassitude que La Ligue des Héros pouvait commencer à générer à enfiler les fragments d’action et à multiplier les ellipses. Loin de là, j’ai trouvé ce roman très prenant, fluide, et souvent très drôle.

 

Et c’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé ici Lord Kraven et English Bob, Lord Africa et le Maître des Détectives, le charismatique Baron Rouge et cette enflure de Bud Colt, parmi bien d’autres. La première partie du roman (un peu moins de la moitié) revisite avec brio Les 55 jours de Pékin à la sauce Kraven, et c’est diablement efficace. L’action est rondement menée, les personnages sont tous bigger than life, tout est jubilatoirement excessif, comme dans des chouettes comics de super-héros. Et après… vous verrez bien (ou pas). L’hommage à la littérature populaire est en tout cas bien senti, la figure du héros est à nouveau questionnée (superbe passage que le one shot consacré à Lord Carnavon ! Mais on notera aussi, dans un autre registre, les fragments expliquant, à la Watchmen peut-être, pourquoi il s’agit là de « héros » et non de « gentlemen »…), le tout est finement écrit, inventif, déjanté, jusqu’à une conclusion surréaliste et casse-gueule, mais donc Xavier Mauméjean se tire avec les félicitations du jury (composé de Moi, Je et Moi-Même). Surtout, l’auteur, tout en jouant de son érudition en matière de culture populaire, sait garder le ton juste, à la manière de ce que Moore a pu faire, notamment, dans Suprême, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires et Tom Strong : l’action est contée sur un mode assez sérieux, relativement premier degré, tout en s’autorisant des délires tenant dès lors plus du pastiche et de l’hommage que de la parodie bêtement moqueuse. Suspension de l’incrédulité (à un double niveau, se rappelleront ceux qui ont lu le premier tome) : le Baron Rouge canardant des dragons au-dessus de la Cité Interdite, English Bob dans son costume aux couleurs de l’Union Jack usant de la capoeira pour vaincre les boxers, quand il n’emploie pas son mécanhomme digne d’Iron Man, le Capitaine Crochet et Sindbad le Marin (pour le coup très Nemo) en pleine bataille navale, Cavor exténuant Niels Bohr et compagnie avec sa cavorite, tout cela est parfaitement normal. Après tout, le grand méchant est bien Peter Pan, à la tête de son Internationale Féerique, et le gamin vert est plus régressif que jamais…

 

Oui, tout cela est passablement régressif. Et jouissif. Le pur plaisir de lire une aventure bien ficelée et totalement improbable, avec l’inévitable méchant qui fait MOUHAHAHAHAHAHA !!! et ne peut s’empêcher de dévoiler son plan diabolique au héros fait prisonnier, lequel en profitera bien sûr pour faire triompher la justice et le bon droit. Bien sûr.

 

 

Bien sûr ?

 

Non, franchement, j’ai bien aimé. Y compris les « prémonitions » de l’expérience du Club Van Helsing, avec Bedlam Asylum et l’Exécutrice Rouge, Tatiana Dovchenko, inévitablement armée d’une faucille et d’un marteau (c’est d’autant plus triste de voir comment le CVH a tourné ; maintenant que Xavier Mauméjean a lâché l’affaire, sans doute est-il temps de tirer le bilan ; ça sera pour bientôt, quand je vous causerai d’Outback de Pierre Pelot…). J’ai aimé le panache du chasseur chez le Baron von Tod. J’ai aimé les Tueurs Existentialistes, et leurs chorégraphies fatales. J’ai aimé Bud Colt bastonnant des zombies teutons, tandis que Kraven règle son compte au prince Spada et à son humour douteux dans Big Ben’s Balls. Et les autres méchants, bien sûr : le docteur Fatal, Mathias Strachnov, Masque de Jade… J’ai aimé la pub pour le jouet Lord Kraven, et la bibliographie en fin de volume.

J’ai aimé L’Ère du dragon, quoi. Comme un bon divertissement, que j’ai lu le sourire aux lèvres, avec un plaisir constant. Je n’en demandais pas plus. Visiblement, ça fait de moi un cas à part, mais c’est pas grave. Na. Prout. Et je régresse si je veux.

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"Ecrits politiques", de Benjamin Constant

Publié le par Nébal

 

CONSTANT (Benjamin), Écrits politiques, textes choisis, annotés et présentés par Marcel Gauchet, Paris, Gallimard, coll. Folio / Essais, [1997] 2004, 870 p.

 

Benjamin Constant fait partie de ces théoriciens politiques fondamentaux dans l’histoire de la France contemporaine que l’on tend trop souvent à négliger ou à sous-estimer, quand on ne l’oublie pas purement et simplement. Alors on mentionne parfois qu’il fut l’auteur d’Adolphe, on évoque éventuellement sa plus célèbre thèse opposant la liberté des anciens à celle des modernes, mais au-delà… Si, on se moque un petit peu, à l’occasion : quelques sous-entendus vaguement grivois sur sa fameuse liaison avec Mme de Staël, ou quelques piques à l’encontre de ses nombreuses maladresses politiques, et notamment son attitude ambiguë à l’égard de Napoléon Bonaparte, plus particulièrement durant les années 1814-1815, qui a considérablement nui à son prestige politique.

 

Voyez plutôt. Remarqué pour quelques essais (qui ne sont pas repris ici, mais je vous en reparlerai bientôt en principe) sous le Directoire, il est élevé par le Premier Consul au Tribunat dès 1799 ; mais « l’idéologue » devient très vite une grande figure de l’opposition libérale (et c’est bien dans ce rôle d’orateur de l’opposition qu’il se sentait le plus à l’aise, lui qui cherchait essentiellement ses modèles chez les grands tribuns whigs), et est rapidement contraint à l'exil dans sa Suisse natale. En 1814, alors que l’Empire s’effondre, il publie un pamphlet très opportunément intitulé De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, et en profite pour lécher à tout hasard quelques bottes, et notamment celles de Bernadotte, dont il était étrangement persuadé qu’il serait un successeur tout désigné pour « l’ogre corse », dans une France qui ne pouvait plus vouloir de la monarchie. Mauvais calcul : Louis XVIII revient sur le trône, et c’est la Restauration. Mais Constant n’en a pas fini avec les maladresses politiques, loin de là ! En 1815, lors des Cent-Jours, l’opposant irréductible… se rallie au tyran Bonaparte. Et pas qu’à moitié : l’Empereur le désigne en effet pour rédiger l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire du 24 avril 1815, destiné à concilier le régime impérial avec les principes libéraux, repris pour bon nombre d’entre eux de la Charte « octroyée » par Louis XVIII en 1814. Il doit s’en expliquer, d’autant que les bonapartistes ne lui ont pas pardonné son précédent pamphlet, dans lequel ils voyaient une apologie de l’invasion de la France par les troupes étrangères, autant dire un sommet d’anti-nationalisme. Constant rédige et publie donc très vite (29 mai) ses Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France. Trop vite, sans doute : à peine deux semaines plus tard, c’est Waterloo, et le second retour des Bourbons… Constant est condamné à l’exil le 19 juillet 1815, mais il faut croire que Louis XVIII ne lui en voulait guère, sa condamnation étant révoquée cinq jours plus tard… Il revient en France, échoue tout d’abord aux élections, puis est élu député en 1819, 1824 et 1827, et redevient chef de file de l’opposition libérale. Cela aurait dû lui assurer une bonne place après la Révolution de Juillet, mais il n’en profitera guère : il meurt le 8 décembre 1830 ; on lui organise néanmoins des funérailles nationales.

 

Si l’on s’en tient aux années 1814-1815, on aurait tôt fait de qualifier Constant d’opportuniste, et de le mépriser comme tel. Mais on se tromperait sans doute : en effet, si l’homme politique Constant fut extrêmement maladroit, et parfois même risible, le théoricien politique fut par contre inflexible. Citons-le, en 1829, un an avant son décès, à l’heure du bilan (pp. 623-624) :

 

« J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n’a aucun droit. La majorité a celui de contraindre la minorité à respecter l’ordre : mais tout ce qui ne trouble pas l’ordre, tout ce qui n’est qu’intérieur, comme l’opinion ; tout ce qui, dans la manifestation de l’opinion, ne nuit pas à autrui, soit en provoquant des violences matérielles, soit en s’opposant à une manifestation contraire ; tout ce qui, en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social. »

 

Et, pour peu que l’on veuille bien délaisser la caricature, on ne peut que constater la constance (aha) de sa réflexion politique. D’autant plus que tous ses écrits politiques post-révolutionnaires, y compris les deux antagonistes en apparence de 1814-1815, puisent à la même source : de volumineux et complexes brouillons de Principes de politique rédigés par Constant exilé en Suisse sous l’Empire, qui constituent la somme de sa pensée politique, et contiennent déjà, à quelques menues variations près, tout ce qu’il publiera sur ces questions ultérieurement. D’où l’intérêt de cette riche édition des Écrits politiques de Constant par l’éminent spécialiste Marcel Gauchet, qui s’est livré dans une complexe préface et un impressionnant appareil critique à une remarquable analyse comparée des brouillons et des textes publiés. Et l’on peut bien, aujourd’hui, revenir à ces textes de Constant, qui sont restés pour bon nombre d’entre eux très actuels, et souvent pertinents (même si l’histoire lui a régulièrement donné tort). Benjamin Constant, dans ce gros volume, apparaît en effet, avec Sieyès, comme le chaînon manquant entre ces deux géants que furent Montesquieu et Tocqueville dans l’histoire du libéralisme français ; et il est sans aucun doute l’un des principaux théoriciens du parlementarisme.

 

(Sur le plan du libéralisme économique, il faudrait sans doute ajouter à cette liste Jean-Baptiste Say. Mais on en profitera pour noter que c’est essentiellement à ce niveau que Constant a évolué depuis ses brouillons des Principes de politique : il a longtemps séparé strictement libéralisme politique et libéralisme économique, et ne s’est rallié pleinement à ce dernier que tardivement – on notera par contre qu’il a assez vite perçu l’importance de la « propriété industrielle » contre la propriété foncière traditionnelle. Je citerais pour ma part ses manuscrits longtemps inédits, ici p. 544 : « Je me serais trompé dans mes assertions sur la liberté de l’industrie et du commerce, que mes principes sur la liberté religieuse, intellectuelle et personnelle n’en seraient point affaiblis. » Avec Constant, nous voyons en effet que, si le libéralisme politique et le libéralisme économique puisent à l’évidence aux mêmes sources, il n’en sont pas moins dissociables ; hélas, l’histoire récente nous en a fourni de tristes exemples, avec des régimes autoritaires pratiquant une politique économique libérale, voire ultra-libérale…)

 

Ce gros volume comprend donc plusieurs textes qui, bien qu’ayant été publiés dans des contextes très différents et parfois houleux, forment un tout cohérent, et se complètent utilement (quand ils ne se répètent pas tout simplement). On le constate très tôt, en comparant ces deux longs essais que sont De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814 ; pp. 117-302) et les Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France (1815 ; pp. 303-588). Si les nombreuse allusions anti-bonapartistes du pamphlet de 1814 ont bien évidemment disparu dans l’essai de 1815, il n’en reste pas moins que les deux textes tendent, non pas à se contredire, mais à se compléter, le premier contenant de nombreuses thèses sur l’origine du pouvoir et critiquant l’autoritarisme et la guerre, tandis que le second se veut une explication des règles du gouvernement représentatif permettant de se prémunir contre le despotisme (Constant ne se privant d’ailleurs pas de reconnaître des torts à l’Acte additionnel qu’il a rédigé, et souhaitant – vœu pieux ! – une évolution prochaine vers un plus grand libéralisme, dès que les troupes étrangères et monarchistes cesseront de menacer la France…).

 

Suit un court texte fondamental, et sans doute l’essai politique le plus célèbre de Benjamin Constant : De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris en 1819 (pp. 589-619). L’idée est connue, mais magnifiquement exposée (Constant était un écrivain talentueux, au style toujours fluide et clair ; on est bien loin, à la même époque, de l’aridité des théoriciens contre-révolutionnaires tels Joseph de Maistre ou Louis de Bonald !), et constitue en fin de compte la base même de la théorie du gouvernement représentatif (avec l’idée de souveraineté nationale développée précédemment par Sieyès s’inspirant plus ou moins de Montesquieu ; nous ne sommes pas là confrontés à des idées dépassées, mais à celles qui imprègnent encore aujourd’hui notre Constitution, et celles de bon nombre de démocraties libérales…). Constant rompt enfin avec le modèle antique, si prégnant dans les assemblées révolutionnaires ; il montre que la liberté des anciens consistait en l’exercice du pouvoir, aux dépends de l’individu ; mais la liberté des modernes, au contraire, est centrée avant tout sur l’individu : c’est une liberté personnelle, d’opinion et d’expression, qui lui permet de se prémunir contre les empiètements de l’autorité politique et du groupe, quels qu’ils soient (dans les textes précédents, Constant a eu maintes fois l’occasion de revenir, notamment, sur la liberté religieuse, la liberté de la presse, et les garanties judiciaires). La liberté moderne n’est pas liberté d’exercice, mais liberté de résistance. La sphère publique peut enfin être séparée de la sphère privée, et Constant va plus loin encore : pour lui, la liberté des modernes, bien loin de se traduire finalement en une sorte d’obligation de participer à la vie politique, peut au contraire prendre la forme d’un droit de s’en tenir à la sphère privée, un droit au refus de prendre position, un droit de ne pas prendre part au débat ; je reformulerais quant à moi, plus lapidairement, et avec un brin de provocation peut-être : le droit de s’en foutre, et de résister aux empiètements imposés par le « devoir », la « morale », derrière lesquels de prétendus libéraux ou libertaires, trop souvent, se dissimulent pour imposer leurs conceptions à autrui. Le problème étant, bien sûr, qu’il pourrait toujours s’en trouver pour profiter de ce droit à l’indifférence, le favoriser, l’entretenir jusqu’à le transformer en un état « normal », et presque un devoir, et asservir ainsi à nouveau le peuple sans en avoir l’air… Mais Tocqueville aura bientôt l’occasion de s’exprimer à ce sujet.

 

L’ouvrage s’achève enfin sur les Mélanges de littérature et de politique (1829 ; pp. 621-755), un peu fourre-tout et plus anecdotiques : « Du développement progressif des idées religieuses » (thématique à laquelle Constant attachait beaucoup d’importance), « De M. Dunoyer et de quelques-uns de ses ouvrages » (sur le « racisme », notamment), « De Godwin et de son ouvrage sur la justice politique » (assez critique, mais instructif sur la genèse de la théorie du parlementarisme), « De la juridiction du gouvernement sur l’éducation » (plaidoyer en faveur de l’enseignement privé, ou plus exactement de sa possibilité), « De la perfectibilité de l’espèce humaine » (thème alors inévitable…), « De la division des propriétés foncières » (de même… plaidoyer en faveur de la petite propriété et du respect de la propriété privée), et enfin des « Pensées détachées » ainsi que des « Fragments sur la France ».

Un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire des idées politiques contemporaines, on l’aura compris. Je reviendrai prochainement sur Benjamin Constant, cette fois pour ses textes politiques de l’époque révolutionnaire.

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Comme des fantômes, de Fabrice Colin

Publié le par Nébal

 

COLIN (Fabrice), Comme des fantômes : Histoires sauvées du feu, préface de Claro, postface de David Calvo, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque Voltaïque, 2008, 364 p.

Ma chronique de cet excellentissime recueil « posthume » de ce petit farceur de Fabrice Colin se trouvait sur le beau site du Cafard cosmique...

 

 

C’est d’autant plus regrettable que c’est commun : trop nombreux sont les artistes qui n’accèdent à la renommée que trop tard, et les littératures de l’imaginaire ne sont pas épargnées par ce triste culte rendu aux cadavres. Il est dès lors bien légitime, pour le lecteur de bon goût, de renâcler devant certaines entreprises cyniques dissimulant mal leur nécrophagie obscène sous le prétexte de la réhabilitation posthume : que l’on songe au staracadémicien évoqué de manière quelque peu anachronique par David Calvo dans sa postface à ce Comme des fantômes, inaugurant plus ou moins la très belle collection de la Bibliothèque Voltaïque des Moutons électriques… Mais on reconnaîtra volontiers qu’il est des vautours, à l’occasion, pour révéler plus ou moins sciemment des perles sous la charogne ; et il en est ainsi d’André-François Ruaud, que l’on ne saurait donc blâmer excessivement pour l’édition bien tardive de ces « œuvres complètes » du talentueux et trop tôt disparu Fabrice Colin.

 

Fabrice Colin est mort dans la matinée du 14 juin 2005 ; il était âgé de 33 ans, « l’âge du sans-culotte Jésus, […] âge fatal aux révolutionnaires », pour emprunter le mot de Camille Desmoulins, qui savait de quoi il parlait. On avouera cependant que la sortie de Fabrice Colin n’eut guère le panache de celle de ces deux illustres prédécesseurs (et d’une cohorte de rock-stars longue comme le bras) : de retour d’une soirée bien arrosée, Colin s’endort, sourire béat, une cigarette aux lèvres… et, bien vite, c’est l’incendie fatal. Triste fin pour un illustre inconnu.

 

L’œuvre de Fabrice Colin est en effet largement passée inaperçue, d’autant qu’elle n’était guère pléthorique : malgré plusieurs tentatives, Colin n’a jamais écrit le moindre roman, lui qui réclamait au moins 20 ans pour peaufiner son chef-d’œuvre, à l’instar de Joyce ; ses tentatives de collaboration, avec Johan Héliot ou Xavier Mauméjean, n’ont jamais abouti (et il va de soi qu’il n’a jamais rien écrit avec David Calvo), son caractère peu amène y étant sans doute pour beaucoup (ainsi que son humour souvent douteux, limite post-moderne). C’est que l’homme était arrogant, réfractaire à toute compromission ; aussi ne s’est-il jamais égaré dans des expériences indignes de son talent, à la différence de bon nombre de ses confrères moins regardants : Fabrice Colin, qu’on se le dise, n’a jamais « écrit » de bandes-dessinées ; et sa réponse à Richard Comballot lui demandant naïvement, peu de temps avant son départ prématuré, s’il avait jamais pensé écrire pour la jeunesse, témoigne assurément de la force de sa conviction (p. 344) :

 

« Jamais, non. Je trouve la démarche absurde. Je ne sais pas ce qu’est un jeune. La littérature jeunesse, c’est une invention marketing. […] j’ai été amené à parler à des adolescents dans le cadre d’un colloque, il y a une paire de mois, et très franchement, plus jamais. Un ado de treize ans, c’est la quintessence absolue de la bêtise. Je sais de quoi je parle. Je ne vois pas pourquoi je me casserais le cul à lisser des phrases spécialement pour des types qui n’en ont rien à foutre de la littérature. »

 

Un homme de principes, assurément, dont on n’ose imaginer ce qu’aurait pu être sa réaction à l’annonce de l’élection de Nicolas Sarkozy, et qui poussa le refus de toute compromission jusqu’à se spécialiser dans l’écriture de nouvelles de fantasy à une époque où le genre se vendait fort mal, et en dépit des nombreuses tentatives de ses proches et collaborateurs pour l’orienter vers la « littérature générale » (thème abordé de manière particulièrement lucide, à la fois drôle et tragique, dans la première nouvelle de ce recueil, « Naufrage mode d'emploi » ; mais nombreux sont les textes à résonner du conflit opposant l’intégrité de l’auteur aux empiètements mesquins des éditeurs). Les nombreux témoignages et anecdotes émaillant Comme des fantômes sont ainsi généralement quelque peu acerbes, dressant un portrait assez peu flatteur (ou sympathique) de Fabrice Colin. Mais on aurait bien tort, sans doute, de négliger pour autant son œuvre (ou de se fier excessivement à la notice introduisant chaque texte, dont il pourrait résulter une lecture quelque peu biaisée) : cette « intégrale » regorge en effet de savoureuses pépites, de fulgurances de talent, d’expérimentations audacieuses et bienvenues, qu’il n’est que justice de reconnaître enfin, maintenant que la personnalité farouche de l’auteur ne vient plus parasiter l’appréciation de ses écrits. Fabrice Colin est mort ? Vive Fabrice Colin ! Oui, ainsi que l’affirme la quatrième de couverture, il est bien temps de « tourner la page », et d’envisager sereinement la production « fantaisiste » de ce jeune talent.

 

Car c’est bien essentiellement de fantasy qu’il s’agit ici (avec quelques détours du côté de la science-fiction ou du fantastique), tout au long de ce superbe recueil régulièrement illustré et n’hésitant pas, le cas échéant, à malmener typographie et mise en page. Qu’on ne s’y trompe pas, cela dit : si Fabrice Colin, qui fut en son temps un fervent rôliste, évoque au détour d’une ligne Robert E. Howard ou J.R.R. Tolkien, s’il pastiche Michael Moorcock avec une audace certaine mais plus ou moins de réussite (« Eloge des poissons-gouffres »), son inspiration est sans doute bien davantage à rechercher du côté des chefs-d’œuvre du merveilleux victoriens et édouardiens, souvent illustrés par Arthur Rackham, auquel il consacre une intéressante note (de même qu’à Kenneth Grahame, l’auteur du Vent dans les saules). Alice, ainsi, et plus encore Peter Pan, sont à bien des égards les figures tutélaires du corpus colinien, et les allusions à ces personnages, à leurs univers et à leurs auteurs abondent dans ces pages. C’est ainsi que l’on croise la candide héroïne de Lewis Carroll bien vite, gâtouillant en Islande avec à ses côtés un curieux chats aux sourires tenaces (« Arnarstapi », très beau texte, à la fois drôle et émouvant) ; l’auteur anglais lui-même, dédoublé et accompagné d’un inévitable lapin blanc, jour un rôle non négligeable dans « Arcadia : comme des fantômes » (où apparaît également une autre figure récurrente du recueil, quelque peu différente, à savoir Virginia Woolf). Le sympathique rongeur ressurgit dans un sens dans « Le Coup du lapin », mais c’est cette fois bien davantage l’imaginaire de James Matthew Barrie qui est convoqué, pour un touchant hymne à l’enfance, à sa crédulité, à son imagination ; mais Peter Pan apparaît également, d’une manière bien autrement inquiétante, dans « Une autre fois, Damon », nouvelle troublante et terrible, désespérée, insoutenable.

 

En effet, si Fabrice Colin évoque régulièrement avec une nostalgie bienveillante un certain retour à l’enfance aux côtés de Crapaud, d’Alice et de Peter, il n’en constate pas moins avec lucidité le caractère quelque peu futile de cette échappatoire, rendue d’autant plus séduisante qu’elle est improbable. Il y a une scission semble-t-il inéluctable entre l’enfance et l’âge adulte (« Le Coup du lapin » a déjà été évoqué, mais on pourrait sans doute mentionner également, sur un mode plus tragique – et à mon sens moins convaincant –, « Passer la rivière sans toi », voire « Intérieur Nuit »). Or la réalité de l’âge adulte, c’est la mort, thème omniprésent de l’œuvre colinienne (même s’il n’a jamais écrit, entre autres, La Mémoire du vautour) ; le merveilleux se fait régulièrement morbide, les fantômes abondent (le mode léger de « Retour aux affaires » n’en est probablement pas la meilleure illustration), et nombre de textes, a fortiori ceux qui s’éloignent le plus de la fantasy, qu’il s’agisse de nouvelles (« Chez les vivants »), de poèmes (« Ladicius ») ou de « fragments » inclassables (« Xperiment », « Réinventer Venise »…), résonnent de douloureux échos macabres, parfois même (souvent ?) franchement auto-destructeurs et suicidaires. La mort, inéluctable, plane ainsi régulièrement tout au long de ce recueil posthume ; et si elle est à l’occasion traitée avec légèreté, elle colore néanmoins souvent Comme des fantômes d’une teinte sombre et poignante. D’autant que les stratégies de fuite alternatives à la régression infantile ne semblent guère plus efficaces : ainsi de l’ivresse dans le superbe et aigre-doux « Un dernier verre, ô dieux de l'oubli... », qui, sous le couvert loufoque d’une virée de Dionysos en Californie, verse nécessairement dans le tragique. Mais il en va ainsi du métier d’écrivain également. C’est que le conteur lui-même prend part au conflit opposant l’imaginaire à la raison (ainsi dans l’hommage à Jules Verne « Intervention forcée en milieu crépusculaire ») ; et si le conte tient lui aussi, à sa manière, de la stratégie de fuite, c’est avec une efficacité plus que douteuse, les larmes se mêlant bien souvent à l’émerveillement, comme dans le poignant « L'Homme dont la mort était une forêt ».

 

On peut néanmoins tirer une autre leçon de cette dernière nouvelle : celle de la nécessité du conte, qui au-delà de l’évasion dans les contrées de l’imaginaire, tient aussi de l’exutoire salutaire, voire de l’exorcisme. Et Fabrice Colin, à n’en pas douter, était un conteur de talent. Inévitablement, ces « œuvres complètes » contiennent du bon et du moins bon, mais le niveau est dans l’ensemble très élevé. Comme des fantômes est un vrai régal, souvent émouvant, généralement juste, et, avouons-le, très drôle à l’occasion… Cela suffirait déjà à en faire un très bon recueil de fantasy. Mais la plume de Fabrice Colin, unique et audacieuse, le distingue de « la concurrence », jusqu’à faire de Comme des fantômes un recueil tout simplement indispensable. Certes, toutes ses expérimentations ne payent pas forcément (l’emploi fréquent de la deuxième personne me laisse généralement assez sceptique…), mais l’écriture de Colin, très travaillée, est remarquablement sonore et poétique, d’une justesse rare en fantasy et d’une habileté dans le maniement des divers registres de l’imaginaire comme dans le pastiche qui ne peut que séduire, dans la mesure où elle consiste plus en l’exploration passionnée de nouveaux territoires qu’en vains exercices de style lassant de « professionnalisme ». Comme des fantômes est superbement écrit, et se dévore de bout en bout.

 

« Un bon auteur est un auteur mort », sans doute… Cela dit, en refermant Comme des fantômes, on ne peut s’empêcher de penser à toutes les merveilles qu’aurait pu nous prodiguer un Fabrice Colin bien vivant, en fantasy… ou ailleurs. Et c’est avec un pincement au cœur que l’on « tourne la page »… Reste ce superbe recueil, d’autant plus indispensable, et dans lequel on pourra également voir un précieux conseil adressé par le défunt aux plus talentueux de ses confrères en écriture : surtout, ne vous arrêtez pas de fumer.

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