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"Les Morts concentriques", de Jack London

Publié le par Nébal

 

LONDON (Jack), Les Morts concentriques, textes choisis et présentés par Jorge Luis Borges, [s.l.], FMR – Panama, coll. La Bibliothèque de Babel, [1948, 1973, 1975, 1977-1978] 2008, 145 p.

 

Chose promise, chose due : retour sur la Bibliothèque de Babel avec cette fois un petit recueil consacré à Jack London. Une fois de plus, il ne s’agit pas toujours (pas vraiment ?) de fantastique à proprement parler ; mais, à la différence du recueil consacré à Chesterton, Les Morts concentriques, au travers de ses cinq nouvelles, est une occasion de choix pour envisager l’auteur du Talon de fer (classique que je n’ai pas lu, honte sur moi) dans une large palette de genres et de styles.

 

Car Jack London saurait difficilement être cantonné à un unique registre, et, au cours de sa vie brève et aventureuse, il s’est exercé dans bien des domaines différents. Pour dire les choses comme elles sont : il est loin de n’être que l’auteur de L’Appel de la forêt (bouquin non négligeable, cela dit : en ce qui me concerne, je crois bien que c’est mon premier grand souvenir de lecture). Les Morts concentriques en témoigne assurément.

 

Décortiquons donc un peu la bête, en commençant par la nouvelle titre, « Les Morts concentriques » (pp. 17-39 ; nouvelle autrefois traduite littéralement sous le titre « Les Favoris de Midas »). Pas de fantastique à proprement parler, non, mais à coup sûr une ambiance horrifique, dans cette sorte de thriller avant l’heure nous racontant du point de vue bourgeois le terrible chantage organisé par une société secrète anarchiste. La nouvelle est d’autant plus efficace qu’elle sait conserver une certaine ambiguité avec cette question du point de vue, et est indubitablement inspirée du terrorisme anarchiste de la fin du XIXe siècle. Un récit sombre et glaçant sur la violence politique, annonciateur d’une horreur inéluctable si les deux camps continuent à se traiter ainsi par le mépris ; triste prophétie du XXe siècle débutant, terrible et remarquable.

 

On passe à tout autre chose (ou bien ?) avec « L’Ombre et la chair » (pp. 41-67), puisqu’il s’agit cette fois d’une nouvelle de science-fiction, basée sur la thématique de l’invisibilité. Mais c’est à nouveau une histoire d’affrontement, entre deux rivaux qui se ressemblent trop pour ne pas se haïr. De là à en tirer à nouveau un sous-texte politique…

Les trois dernières nouvelles, quoique variées, ont néanmoins ceci de commun qu’elles jouent la carte de l’exotisme, voire de l’ethnologie (le point de vue étant généralement celui de l’indigène, traité avec le mépris que l’on sait par le blanc « civilisé ») ; ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait quel grand voyageur fut London. On connaît, notamment, ses aventures en Alaska, et les deux nouvelles suivantes empruntent ce cadre on ne peut plus authentique.

 

Il y a tout d’abord « La Loi de la vie » (pp. 69-81), texte très poétique nous contant les derniers instants d’un vieillard. On ne parlera guère de « récit » pour cette prose très picturale, et belle assurément.

 

« La Face perdue » (pp. 83-107), tout en conservant ce cadre, retrouve cependant l’atmosphère d’horreur et de violence des « Morts concentriques », puisque tout y commence par une horrible scène de torture. Le point de vue est celui de la prochaine victime, un Polonais exilé, et quelqu'un de tout sauf recommandable… On retrouve avec plaisir et effroi l’ambiguité de la première nouvelle dans cette réussite incontestable.

 

Mais le bijou du recueil est probablement sa conclusion, « La Maison de Mapouhi » (pp. 109-146), nouvelle qui emprunte cette fois un cadre polynésien. Une fable à la fois burlesque et cauchemardesque, drôle et terrifiante, plus fantastique que tout ce qui a précédé, et décrivant avec un talent rare les pérégrinations d’une perle incomparable passant de main en main tandis qu’un ouragan surnaturel menace de submerger une île. Notons, au passage, un très beau personnage féminin, dans une conclusion tout simplement parfaite.

Vous l’aurez compris : Les Morts concentriques m’a bien davantage convaincu que L’Œil d’Apollon. C’est l’époque des bonnes résolutions, paraît-il : je comptais déjà me remettre à Borges ; mais il va aussi falloir que je prolonge l’expérience de la Bibliothèque de Babel, et que je me remette à Jack London… ou plutôt que je m’y mette, puisqu’il s’agit bien là d’un remarquable exemple de ces auteurs que l’on croit connaître, mais dont on ne sait finalement rien ou presque.

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La Vérité sur les femmes...

Publié le par Nébal


… et sur la sexualité, telle qu’elle ressort du Malleus Maleficarum (traduction d’Amand Danet). Morceaux choisis.

 

I, VI : Qu’en est-il des sorcières qui se livrent aux démons ?

 

« Certains docteurs donnent cette raison : Il y a, disent-ils, trois éléments dans la nature des choses : la langue, l’ecclésiastique et la femme, qui ne savent pas tenir juste le milieu en fait de bonté et de malice.

 

« […] De la malice des femmes parle beaucoup l’Ecclésiastique : Il n’y a pire venin que le venin u [sic] serpent, il n’y a pire haine que la haine d’un ennemi (d’une femme). J’aimerais mieux habiter avec un lion ou un dragon qu’habiter avec une femme méchante… (Et il conclut) : Toute malice n’est rien près d’une malice de femme. D’où Chrysostome parlant sur le texte de Matthieu (Il n’est pas sage de se marier) : La femme, qu’est-elle d’autre que l’ennemie de l’amitié, la peine inéluctable, le mal nécessaire, la tentation naturelle, la calamité désirable, le péril domestique, le fléau délectable, le mal de nature peint en couleurs claires. D’où, puisque la renvoyer est un péché et qu’il faut la garder, alors notre tourment est fatal : ou bien commettre un adultère en la répudiant, ou bien vivre dans des disputes quotidiennes. Tullius Cicéron aussi dit dans ses Rhétoriques : Les nombreuses passions de l’homme le conduisent chacune à leur vice ; mais une seule passion conduit les femmes à tous les vices ; à la base de tous les vices des femmes il y a la jalousie. Sénèque, dit aussi dans ses Tragédies : la femme, ou elle aime ou elle hait, il n’y a pas de troisième (voie). Une femme qui pleure est un mensonge : deux genres de larmes dans les yeux de femmes en même temps, les unes pour la douleur, les autres pour la ruse. Une femme qui pense seule pense à mal.

 

« […] D’où les blâmes que l’on peut lire, on peut les interpréter comme des attaques contre la concupiscence de la chair, la femme étant comprise comme le signe de la concupiscence, selon le dicton : J’ai trouvé la femme plus amère que la mort et la femme bonne soumise à la passion de la chair.

 

« Certains assignent d’autres raisons encore au fait que plus de femmes que d’hommes soient engagées dans la superstition. La première, c’est qu’elles sont plus crédules. D’où, comme le démon cherche surtout à corrompre la foi, il les attaque en priorité. En effet celui qui a la confiance facile montre sa légèreté, dit l’Ecclésiastique. La deuxième raison, c’est que les femmes sont naturellement plus impressionnables et plus prêtes à recevoir les révélations des esprits séparés. D’où, quand elles usent bien de cette aptitude, elles sont très bonnes ; autrement elles sont très mauvaises. La troisième cause enfin, c’est qu’elles ont une langue bavarde : ce qu’elles apprennent dans les arts magiques, elles le cachent avec peine aux autres femmes leurs amies ; et parce qu’elles sont faibles, elles cherchent un moyen de se venger plus facilement en secret par des maléfices. D’où l’Ecclésiastique encore : J’aimerais mieux habiter avec un lion ou un dragon qu’habiter avec une femme méchante. Toute malice n’est rien près d’une malice de femme. Et on pourrait ajouter : inconstantes dans l’être, elles le sont dans l’action.

 

« […] Mais puisqu’aux temps modernes la perfidide (de sorcellerie) se trouve plus souvent chez des femmes que chez des hommes, comme l’expérience l’enseigne ; nous qui cherchons à mieux fixer la cause, nous pouvons dire, complétant ce qui a été dit : parce qu’elles sont déficientes dans leurs forces d’âme et de corps, il n’est pas étonnant qu’elles songent davantage à ensorceler ceux qu’elles détestent. Pour ce qui est de l’intelligence et de la compréhension des choses spirituelles, elles semblent d’une nature différente de celle des hommes : c’est un fait appuyé par l’autorité et la raison, avec maints exemples dans l’Écriture. Térence dans Hécyre dit : Les femmes sont presque comme des enfants par la légèreté de la pensée. Et Lactance dans ses Institutions : En dehors de Thémeste, est-ce qu’une seule femme a jamais appris la philosophie ? Et le livre des Proverbes ose dire comme pour décrire une femme : Un anneau d’or au groin d’un pourceau : une femme belle mais dépourvue de tact. Or de cela, la raison naturelle, c’est qu’elle est plus charnelle que l’homme : on le voit de par ses multiples turpitudes. On pourrait noter d’ailleurs qu’il y a comme un défaut dans la formation de la première femme, puisqu’elle a été faite d’une côte courbe, c’est-à-dire d’une côte de la poitrine, tordue et comme opposée à l’homme. Il découle de ce défaut que comme un vivant imparfait, elle déçoit toujours. Ainsi Caton peut dire : quand elle pleure, elle travaille à tromper. Et on le voit dans (le cas de) la femme de Samson : l’assaillant de tous côtés pour savoir le problème posé par lui à ses congénères philistins, dès qu’il le lui eut exposé elle le leur révéla et ainsi le trompa. On le voit déjà dans (le cas de) la première femme : par nature elle a une foi plus faible ; au serpent qui l’interrogeait pour savoir pourquoi ils ne mangeaient pas de tous les arbres du paradis, elle répondit : Nous pouvons manger… sauf du fruit au milieu du jardin… de peur de mourir. Par là elle se révélait en train de douter et de ne pas avoir la foi aux paroles de Dieu. L’étymologie d’ailleurs du nom le démontre : Femina vient de Fe et minus, car toujours elle a et garde moins de foi.

 

« […] Pour ce qui est d’une autre puissance de l’âme, c’est-à-dire de la volonté naturelle : lorsqu’elle hait quelqu’un qu’elle a d’abord aimé, alors elle brûle de colère et d’impatience ; comme les vagues de la mer sont sans cesse en ébullition et en mouvement, ainsi elle est totalement en fureur. Bien des autorités font allusion à cet aspect. D’abord l’Ecclésiastique : Toute malice n’est rien près d’une malice de femme. Et puis Sénèque dans ses Tragédies : Nulle force, ni celle de la flamme, ni celle du vent furieux, nulle menace pas même celle du trait brandi n’est si redoutable que celle d’une épouse répudiée brûlante des feux d’une jalouse haine. On le voit aussi dans la femme qui accusa faussement Joseph et le fit emprisonner parce qu’il ne voulut pas consentir à un adultère criminel, selon la Genèse. Réellement la cause principale qui contribue à la multiplication des sorcières, c’est ce duel pénible entre les femmes mariées et non mariées et les hommes.

 

« […] Voilà pourquoi Valère raconte que Phoronée, roi des Grecs, dit à son frère Léonce : Pour un bonheur parfait rien ne m’aurait manqué, si m’avait toujours manqué une femme. Et Léonce répondant : Comment une épouse peut-elle faire obstacle au bonheur ? Il dit : Les maris le savent tous. Socrate lui aussi, interrogé pour savoir s’il fallait épouser une femme, répondit : Si vous n’en prenez pas, vous serez seul ; votre race va s’éteindre ; un étranger héritera de vous. Mais si vous le faites, ce sera l’inquiétude perpétuelle, les querelles amères, les reproches sur la dot, la pesanteur sur les relations, la langue bavarde de la belle-mère, le cocufiage, l’arrivée d’enfants douteux. Et il parlait en orfèvre : car, dit Jérôme contre Jovinien : Ce Socrate eut deux épouses, qu’il supporta avec beaucoup de patience, sans pouvoir se libérer de leurs humiliations et de leurs clameurs amères. D’où, un jour qu’elles criaient contre lui, il sortit de la maison pour fuir leurs insultes ; mais alors qu’il était assis devant la porte, elles jetèrent sur lui des eaux sales. Philosophe, il ne s’en troubla pas pourtant, disant : Je sais qu’après le tonnerre vient la pluie. On raconte aussi d’un autre dont la femme était tombée dans un fleuve, que cherchant le cadavre pour le sortir de l’eau, il marchait à contre-courant. On lui demanda pourquoi. Il répondit : Cette femme durant sa vie alla toujours contre mes paroles, mes gestes, mes ordres ; alors maintenant qu’elle est morte, je cherche à contre-courant au cas où jusque dans la mort elle aurait gardé la même habitude. De même en tout cas que pour le premier défaut (d’intelligence) elles en viennent plus facilement à renier la foi, ainsi de par le second, c’est-à-dire ces affections et passions désordonnées, elles cherchent, mûrissent et infligent diverses vengeances, soit par les sorcières, soit par tous autres moyens. Alors il n’est pas étonnant qu’il existe tant de sorcières de ce sexe.

 

« […] Sur cette domination des femmes, écoutez encore Tullius (Cicéron) dans ses Paradoxes : Est-il libre celui à qui sa femme commande, lui impose lois, préceptes et ordres ; lui interdit de faire ce qu’il désire ; celui qui ne peut ni n’ose plus refuser quand elle commande quelque chose ? Quant à moi je pense qu’il faut l’appeler non seulement un esclave mais le pire des esclaves, même quand il sort de la plus noble famille. Et voici encore Sénèque avec sa Médée (furieuse) : Pourquoi hésiter, ô mon âme ? Suis ton heureux élan. Combien cette partie de la vengeance, qui te réjouit tant, est peu de choses auprès du reste. Là il apporte des éléments montrant que la femme ne veut pas être gouvernée mais suivre son instinct même pour sa perte. On le lit par ailleurs de ces nombreuses femmes qui par amour ou par chagrin se sont suicidées de ne pouvoir exercer leur vengeance. Jérôme commentant Daniel, le raconte de Laodicée, femme d’Antiochus, roi de Syrie. Jalouse de le voir ainsi aimer davantage Bérénice, son autre épouse, elle fit d’abord tuer Bérénice et sa fille par Antiochus, puis elle s’empoisonna. Pourquoi ? Pour ne pas dépendre du roi mais de son instinct. D’où la juste réflexion de Chrysostome : Ô mal pire que tous les maux, la femme mauvaise, qu’elle soit riche, qu’elle soit pauvre. Si en effet elle est épouse d’un riche, elle ne cesse nuit et jour d’exciter son mari par des paroles insidieuses, méchamment jalouses et violemment importunes. Si par contre elle est femme de pauvre, elle ne cesse de l’inciter à la colère et à la dispute. Si elle devient veuve, alors elle prend sur elle de regarder chacun de haut alentour et l’esprit d’orgueil lui donne toutes les audaces. Cherchant bien, nous trouverons que presque tous les royaumes du monde ont été bouleversés à cause des femmes. Le premier royaume heureux s’il en fut, le royaume de Troie, à cause du rapt d’une femme, Hélène, fut détruit et des milliers de Grecs tués. Le royaume des Juifs subit bien des massacres à cause de la méchante Jézabel et de sa fille Athalie, reine de Juda, qui avait fait mourir les fils de son fils pour régner elle-même à sa place ; l’une et l’autre périrent. Le royaume des Romains souffrit de grands maux à cause de Cléopâtre, reine d’Égypte, la pire de toutes les femmes. Et ainsi des autres… Il n’est pas étonnant alors si le monde souffre encore de la malice des femmes.

 

« Enfin pour ce qui est du désir charnel de leur corps : d’où procèdent tant de maux innombrables pour la vie humaine ? À juste titre nous pourrions dire avec Caton d’Uttique : Si le monde pouvait être sans femmes, nous ne vivrions jamais sans les dieux. Car réellement : s’il n’y avait pas la malice des femmes, même en ne disant rien des sorcières, le monde demeurerait encore libre d’innombrables périls. Valère écrit à Rufin : Tu ne sais pas que la femme est une chimère, mais tu dois le savoir. Ce monstre prend une triple forme : il se pare de la noble face d’un lion rayonnant ; il se souille d’un ventre de chèvre ; il est armé de la queue venimeuse d’un scorpion. Ce qui veut dire : son aspect est beau ; son contact fétide ; sa compagnie mortelle.

 

« Écoutons encore ceci au sujet d’une autre de ses particularités, la voix : Menteuse par nature, elle l’est dans son langage ; elle pique tout en charmant. D’où la voix des femmes est comparée au chant des Sirènes, qui par leur douce mélodie attirent ceux qui passent et les tuent. Elles tuent en effet car elles vident la bourse, elles enlèvent les forces, elles contraignent à perdre Dieu. D’où Valère dit encore à Rufin : Quand elle parle, c’est un délice mais douloureuse est la faute : la fleur de Vénus est la rose, car sous sa pourpre il y a beaucoup d’épines. Comparez les Proverbes : Plus onctueuse que l’huile est sa parole, mais l’issue en est amère comme l’absinthe. Et de même au sujet de sa démarche, son port, son maintien : là c’est la vanité des vanités. Il n’y a nul homme au monde qui travaille à plaire au Dieu de bonté, autant qu’une femme ordinaire s’ingénie par ses vanités à plaire aux hommes. On a là-dessus un exemple dans la vie de sainte Pélagie quand, vouée au monde, elle parcourait Antioche en tenue extravagante. Un saint père, du nom de Nonnus, la vit et commença à pleurer, disant à ses compagnons que durant toute sa vie il n’avait jamais été aussi ardent pour plaire à Dieu… Finalement à ses prières elle se convertit. Voilà celle qui fait se lamenter l’Ecclésiaste – et aussi l’Église à cause de l’immense multitude des sorcières : Je trouve la femme plus amère que la mort ; car elle est un piège et son cœur un filet ; et ses bras des chaînes. Qui plaît à Dieu lui échappe, mais le pécheur y est pris. Plus amère que la mort, c’est-à-dire que le diable dont le nom est la mort (peste), selon l’Apocalypse ; car même si le diable conduisit Ève au péché, c’est Ève qui séduisit Adam. Et puisque le péché d’Ève ne nous aurait pas conduits à la mort de l’âme et du corps, s’il n’avait pas été suivi de la faute d’Adam à laquelle l’entraîna Ève et non le diable : on peut donc la dire plus amère que la mort. Plus amère que la mort encore : car celle-ci est naturelle et tue seulement le corps ; mais le péché qui a commencé par la femme tue l’âme la privant de la grâce et entraîne ainsi le corps dans la peine du péché. Plus amère que la mort aussi : car la mort corporelle est un ennemi effrayant mais manifeste, la femme au contraire est un ennemi charmant et dissimulé. C’est pourquoi, plus amer et plus dangereux, ce piège n’est pas seulement celui des chasseurs mais celui des démons. Les hommes en effet ne sont plus seulement captifs de leurs désirs charnels les voyant et les entendant, avec leur visage qui est un vent qui brûle et leur voix qui est un serpent qui siffle selon Bernard ; mais encore (elles attirent) par les maléfices d’innombrables hommes et bêtes. Leur cœur est appelé un filet, car inscrutable est la malice qui règne dans leur cœur ; leurs mains sont des liens, car là où elles les posent pour le maléfice, là avec la complicité du diable elles réalisent ce qu’elles entendent.

 

« Concluons donc : Toutes ces choses (de sorcellerie) proviennent de la passion charnelle, qui est en (ces femmes) insatiable. Comme dit le livre des Proverbes : Il y a trois choses insatiables et quatre qui jamais ne disent « assez » : le shéol, le sein stérile, la terre que l’eau ne peut rassasier, le feu qui jamais ne dit assez. Pour nous ici : les lèvres du sein. D’où pour satisfaire leur passion elles « folâtrent » avec les démons. On pourrait en dire davantage, mais pour qui est intelligent il apparaît assez qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que parmi les sorciers il y ait plus de femmes que d’hommes. Et en conséquence on appelle cette hérésie non des sorciers mais des « sorcières », car le nom se prend du plus important. Béni soit le Très-Haut qui jusqu’à présent préserve le sexe mâle d’un pareil fléau : Lui en effet qui en ce sexe a voulu naître et souffrir, lui a aussi accordé le privilège (de cette exemption). »

 

[…]

 

II, I : Quelqu’un peut-il être à ce point protégé par les bons anges qu’il ne puisse être « maléficié » par démons et sorciers ?

 

« Donnons cependant quelques exemples de la manière dont les bons anges parfois protègent des hommes justes et saints, spécialement en cette matière de pulsion génitale. Voici par exemple ce qui arriva au saint abbé Sérénus, dont parle Cassien en ses Conférences : Celui-ci, ardent pour la chasteté intérieure de l’esprit et du cœur, s’appliquait infatigable à des oraisons de jour et de nuit, accompagnées de jeûnes et de veilles. Il s’aperçut un jour qu’en lui, par la grâce de Dieu, toutes les ardeurs de la concupiscence étaient éteintes. Alors enflammé d’un plus grand zèle pour la chasteté, usant des mêmes moyens, il demanda au Dieu tout-puissant que la chasteté de l’homme intérieur s’étendit à l’homme extérieur par un don de Dieu. Or finalement un ange vint à lui dans une vision nocturne, qui lui ouvrit le ventre, arracha de ses entrailles une tumeur brûlante, la jeta au loin puis remit ses viscères en place et lui dit : voilà que les aiguillons de la chair sont maintenant retranchés ; sache que tu as obtenu aujourd’hui la parfaite pureté de l’âme et du corps demandée par toi, au point de n’être plus sujet dorénavant même à ce mouvement naturel qui se produit chez les enfants en bas âge et à la mamelle. De même le bienheureux Grégoire dans ses Dialogues parle du bienheureux abbé Equitius : « Cet homme, dit-il, durant sa jeunesse avait été très troublé par la provocation de la chair ; mais les affres mêmes de la tentation le rendirent plus ardents dans la pratique de la prière. Or une nuit, où par de continuelles prières il implorait de Dieu un remède en ce domaine, un ange lui apparut et fit semblant de le châtrer ; et il lui sembla que par cette vision il avait perdu toute sensibilité dans ses organes génitaux. Et depuis ce moment il fut aussi étranger à la tentation que s’il n’avait plus de sexe en son corps. Et voici l’heureux avantage : fort de la vertu de cette « castration », lui qui, jusque-là, avait eu autorité sur des hommes, par la grâce du Dieu tout-puissant il commença à en avoir sur les femmes ». De même encore, dans les Vies des Pères, recueillies par le saint homme Héraclide dans on livre intitulé Paradis, il est fait mémoire d’un saint Père et moine nommé Héli : Celui-ci par miséricorde rassembla trois cents femmes dans un monastère et se mit à les diriger. Au bout de deux ans, dans la trentième année de sa vie, tenté dans sa chair, il s’enfuit au désert. Là, jeunant et priant deux jours, il disait : « Seigneur Dieu, ou fais-moi mourir ou libère-moi de cette tentation. » Sur le soir il s’endormit ; et il vit (en songe) venir à lui trois anges, qui lui demandaient pourquoi il s’était enfui du monastère des vierges ; et par pudeur il n’osait répondre. Les anges lui dirent donc : « Si tu étais libéré, ne retournerais-tu pas à ta charge auprès de ces femmes ? » Il répondit : « Oui, de bon cœur. » Alors, une fois reçu de lui le serment qu’ils lui avaient demandé, ils le châtrèrent : l’un semblant lui tenir les mains, l’autre les pieds et le troisième lui enlever les testicules avec un rasoir. Les choses ne se passaient pas en réalité, mais il lui semblait que c’était ainsi. Puis comme ils lui demandaient s’il se sentait guéri, il répondit qu’il se sentait très soulagé. Aussi le cinquième jour il retourna vers les femmes en pleurs. Et pendant les quarante ans où il vécut encore, il ne sentit plus jamais l’étincelle de sa première tentation. Enfin, nous lisons que ne fut pas le moindre bienfait reçu par le binheureux Thomas, Docteur de notre Ordre. Ses frères l’emprisonnèrent à cause de sa volonté d’entrer dans l’Ordre ; et pour le séduire ils lui envoyèrent une prostituée somptueusement vêtue et parée. Dès qu’il l’eut vue, le docteur courut au foyer, saisit un tison embrasé, et expulsa de sa prison la porteuse du feu de la passion charnelle. Il se prosterna dans une prière pour le don de la chasteté et il s’endormit. Deux anges lui apparurent alors disant : « Voici que, de la part de Dieu, nous te ceignons de la ceinture de chasteté qui ne pourra plus être rompue par aucune attaque, qui ne s’acquiert pas par les mérites d’une force humaine, mais est donnée comme un don de Dieu seul. » Il sentit alors la ceinture, c’est-à-dire le frottement de la ceinture et se réveilla en criant. Par la suite il se sentit doté d’un tel don de chasteté qu’il eut horreur de toute luxure, qu’il ne pouvait parler à des femmes sans nécessité et qu’il jouit d’une chasteté parfaite. »

 

[…]

 

II, I, VII : Comment les sorcières savent enlever aux hommes le membre viril.

 

« Dans la ville de Ratisbonne, un jeune homme avait une lsiaison avec une jeune fille. Quand il se mit à vouloir la quitter, il perdit son membre viril sous l’effet de quelque sortilège au point de ne plus avoir à toucher et à voir qu’un corps « aplati ». Anxieux à ce propos, il s’en alla dans une taverne acheter et boire du vin. S’asseyant un moment, il se mit à parler avec une femme pour Ni [sic] raconter en détail la cause de sa tristesse, jusqu’à lui montrer sur son corps ce qu’il en était. Astucieuse, elle demanda s’il suspectait quelque femme. Lui dit oui, donnant le nom de la femme et racontant ce qui s’était passé. Elle alors : Si pour la décider à te rendre la santé, la gentillesse ne suffit pas, il faut user de quelque violence. Aussi le jeune homme au crépuscule se posta sur la route par où la sorcière avait l’habitude de passer ; quand il la vit, il se mit à la prier de rendre la santé à son corps. Elle se déclara innocente et affirma ne rien savoir de son affaire. Alors se jetant sur elle, il lui passa un torchon autour du cou et se mit à serrer en disant : « Si tu ne me rends pas la santé, tu périras de mes mains. » Elle qui ne pouvait plus crier, se mit à noircir et son visage se tuméfiait : « Libère-moi, dit-elle, et je te guérirai. » Le jeune homme desserra le nœud et la pression ; la sorcière le toucha alors de la main entre les cuisses, disant : « Tu as ce que tu désires. » Comme il le racontait ensuite, le jeune homme avait parfaitement senti, avant même de s’en assurer par la vue et le toucher, que son membre lui était rendu rien que par le toucher de la sorcière. C’est un exemple semblable qu’avait coutume de raconter un père vénérable du couvent de Spire, connu dans l’Ordre pour sa science et l’honorabilité de sa vie : Un jour, dit-il, pendant que j’entendais les confessions, un jeune homme s’approcha et au cours de la confession il affirma en se lamentant qu’il avait perdu son membre viril. Le père manifesta sa surprise et en voulait pas croire si facilement sur parole – le sage estime que croire facilement est le signe d’un cœur léger. Mais, ajoutait-il, j’en ai eu la preuve, car je ne vis rien quand le jeune homme écartant ses vêtements me montra l’endroit. Il me sembla alors de bon conseil de lui demander s’il soupçonnait une femme, qui eut pu lui jeter pareil sort. Le jeune homme me dit qu’il en soupçonnait une, mais qu’elle était absente et vivait à Worms. Je luis dis : Et moi, je t’invite à aller la trouver le plus vite possible et à essayer de ton mieux de l’amadouer par des paroles aimables et des promesses. Ce qu’il fit. Peu de jours après, il revint me remercier se disant guéri et ayant tout récupéré. Je le croyais sur paroles, mais il m’en fit la preuve de nouveau évidente à mes yeux. » »

 

[…]

 

II, II, I : Des remèdes de l’Église contre les démons incubes et succubes.

« Pour ce qui est de l’ensorcellement des hommes : des démons incubes et succubes, il existe trois genres : chez celles qui se livrent volontairement aux démons incubes comme font les sorcières – les hommes ne se livrent pas si volontiers aux succubes, car cette pratique leur est plus en horreur en vertu de cette vigueur naturelle de la raison par laquelle les hommes sont supérieurs aux femmes […] il y a dans la ville de Coblence un pauvre homme qui est ensorcelé de cette manière devant sa femme, l’acte vénérien que les hommes ont coutume de faire avec les femmes, il est en mesure de le répéter un grand nombre de fois  et ni les instances ni les cris de sa femme ne peuvent l’empêcher de recommencer. Après une ou trois fois il a ces mots : Nous allons encore recommencer ! Pourtant à ce moment-là il n’y a aucune personne présente visiblement sous lui. Et il arrive qu’après un nombre incroyable d’essais le pauvre homme se retrouve prostré par terre démuni de toutes forces. Quand il a récupéré quelque peu, on lui demande comment cela lui arrive et s’il y a une personne sous lui. Il a coutume de répondre qu’il ne voit rien mais qu’il est si « obsédé » qu’il ne peut s’abstenir (de pareil excès). »
 

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"Le Marteau des sorcières", d'Henry Institoris et Jacques Sprenger

Publié le par Nébal

 

INSTITORIS (Henry) & SPRENGER (Jacques), Le Marteau des sorcières, [Malleus Maleficarum], texte traduit du latin et présenté par Amand Danet, Grenoble, Plon – Jérôme Million, coll. Atopia, [1486, 1973] 2005, 539 p.

 

Voilà bien un ouvrage que j’aurais mis une éternité à achever ! Mais j’ai des excuses : ce pavé de 1486, c’est quand même du lourd, et, disons-le, souvent chiant. Mais il y a bien des éléments qui en justifient amplement la lecture. Le Marteau des sorcières, en latin dans le texte Malleus Maleficarum, œuvre du dominicain Henry Institoris (ou Kraemer ; Jacques Sprenger fut semble-t-il plus une caution qu’autre chose, l’auteur principal ayant – déjà à l’époque ! – une réputation de fanatique…), est en effet un ouvrage fondamental dans l’histoire de l’Occident chrétien. Et c’est à n’en pas douter le plus fameux manuel de procédure inquisitoriale, devant la Practica officii Inquisitionis de Bernard Gui et l’incontournable Manuel des inquisiteurs de Nicolau Eymerich, dont j’avais déjà eu l’occasion de vous parler.

En effet, il s’agit cette fois d’un livre dont la portée a largement dépassé la pratique inquisitoriale : le Malleus est rapidement devenu un ouvrage de référence sur la sorcellerie et la lutte contre la sorcellerie, et au-delà du seul monde catholique : après la Réforme, les chasseurs de sorcières protestants responsables du « Grand Flamboiement » dans la région rhénane (celle-là même où sévissait autrefois l’inquisiteur) ne se sont pas privés d’en faire usage… avec les conséquences que l’on sait. On comprend d’autant mieux ses très nombreuses rééditions… jusqu’à nos jours, où il est un outil de choix pour les historiens, mais aussi pour les ésotéristes amateurs de sorcellerie médiévale…

 

Mais le Malleus se distingue également des deux autres ouvrages mentionnés (et d’une infinité d’autres moins célèbres) en ce qu’il s’agit clairement d’un ouvrage à thèse. Institoris, en effet, soutenait dans cet ouvrage par ailleurs aride et confus une position qui, quoi qu’on en pense aujourd’hui, ne faisait pas l’unanimité au sein de l’Église ; et ce notamment dans sa première partie, très théorique (la casuistique n’intervient que dans les deux parties suivantes, d’abord pour décrire la sorcellerie et ses remèdes, ensuite le déroulement du procès – envisagé d’une manière beaucoup moins systématique que chez Eymerich, mais vraiment au cas par cas). Il s’agit en effet pour le zélé inquisiteur : 1°) de démontrer que la sorcellerie existe, et n’est pas une simple superstition (certains théologiens affirmaient peu ou prou que croire en l’existence de la sorcellerie… était hérétique) ; 2°) de démontrer que la sorcellerie est une hérésie ; 3°) que la sorcellerie est surtout le fait des femmes, ce qui justifie sa dénomination en tant qu’hérésie « des sorcières », et non « des sorciers » ; 4°) que cette hérésie est la pire de toutes ; 5°) que la lutte contre cette hérésie est d'une urgence et d'une importance absolues.

 

Vaste programme, qui va nécessiter une dissertation scolastique extrêmement pointue et riche en références (l’Écriture et la patristique, bien sûr, mais aussi les auteurs antiques, et certains auteurs médiévaux de choix, saint Thomas d’Aquin en tête), largement hermétique pour le lecteur contemporain qui n’est pas au fait de ces matières, comme ce béotien de Nébal. Mais on avouera par ailleurs que les raisonnements qui sont tenus dans cet ouvrage semblent souvent illustrer la caricature de la scolastique, ne rechignant ni au pinaillage ni au sophisme ; et, en définitive, on en revient toujours ou presque à cette même cause première : la permission de Dieu, qui justifie tout, ou presque.

 

Contrairement au Directorium d’Eymerich, le plus souvent froid et détaché, le Malleus est clairement un texte de combat, passionné et excessif. En cela, il est bien de son temps : un peu plus d’un siècle après la grande peste, alors que l’Église est plus que jamais agitée de conflits (grand schisme, crise conciliaire, bientôt la Réforme), que Constantinople est tombée aux mains des Turcs, et que l'Italie est à feu et à sang, la pensée de l’Apocalypse prochaine se fait obsédante, et, pour Institoris, la lutte contre la sorcellerie et son cortège de maléfices n’en devient que plus urgente.

 

Mais s’il est un trait qui, sans le surprendre, frappe le lecteur contemporain à la lecture du Malleus, c’est l’inconcevable violence de sa misogynie : la haine et la peur des femmes, envisagées comme des êtres inférieurs et maléfiques par nature, ressort de chaque page ; et la sexualité joue souvent un rôle dans l’affaire. Mais on comprend d’autant mieux ainsi pourquoi il fallut parler de chasses aux sorcières, et non de chasse aux sorciers ; certain(e)s sont même allés jusqu’à parler de « sexocide », vocable qui me paraît quelque peu exagéré (si la haine vise l’ensemble des femmes, suspectes par nature, on ne peut pour autant parler de volonté d’extermination globale…), mais qui n’en a pas moins un fond de légitimité.

 

Le Malleus est d’une lecture pénible, confuse, fastidieuse… Mais c’est aussi un ouvrage extrêmement édifiant, éclairant d’un jour particulier la religiosité médiévale, et notamment populaire. Et, si les divagations hallucinées de l’inquisiteur n’avaient pas suscité autant de bûchers, si le tout n'était pas finalement si terrifiant, on serait à l'occasion tenté de le trouver… drôle. Il est parfois difficile en effet, et même avec la meilleur volonté du monde, de retenir un sourire devant certaines allégations, certaines interprétations, certains sophismes purs et simples… Anachronisme, sans doute, et à la limite du « racisme temporel » : il ne s’agirait pas de prendre les hommes de ce temps, Institoris ou autre, pour des imbéciles, ce qu’ils n’étaient pas plus que nos contemporains. Mais le décalage est parfois si grand que l’on ne peut s’empêcher d’écarquiller les yeux devant certaines énormités, prises en leur temps pour argent comptant… Mais, hélas, certaines de ces attitudes, si elles n’adoptent pas un aspect aussi frontal, restent sans doute très prégnantes aujourd’hui.

 

Ouvrage important dans l’histoire de la religion, dans l’histoire du droit, dans l’histoire de la sorcellerie, dans l’histoire des femmes, Le Marteau des sorcières est cependant à réserver aux lecteurs les plus volontaires, prêts à affronter les pires circonvolutions scolastiques pour, de temps à autre, en dégager un fragment édifiant ou une perle savoureuse. Bon courage à ceux-là.

En attendant, je n’ai pas pu résister, il me fallait en concocter un petit florilège

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"Rocky IV" n'est pas un nanar

Publié le par Nébal


Juste en passant : alors que débutais tout juste dans la ouébitude (sur le forum de Nanarland), j’avais été amené à participer à une conversation édifiante avec un troll improbable (fil énorme ici). Dans le fil du, euh, « débat », j’ai pondu un texticule, dont je n’ai découvert que tout récemment qu’il avait finalement intégré le site, dans la chronique de Rocky IV.

 

Alors, voilà (onglet bonus)

(Au passage, hors contexte, je ne sais pas ce que ça peut donner, je suis assez sceptique…)

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"Dans le scriptorium", de Paul Auster

Publié le par Nébal

 

AUSTER (Paul), Dans le scriptorium, [Travels in the Scriptorium], traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Arles, Actes Sud – Leméac, coll. Babel, [2006-2007] 2008, 144 p.

 

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu la moindre ligne de Paul Auster. C’est pourtant un auteur qui m’est cher depuis ma moins tendre adolescence, ainsi que j’avais pu le dire ici. Et, à coup sûr, un auteur qui a sa place sur ce blog interlope où l’on se complait le plus souvent dans ces pathétiques sous-littératures que sont la science-fiction et le fantastique, même s’il est publié en littérature générale, et apprécié comme tel. Car Paul Auster est à mon sens un auteur « transfictionnel » s’il en est. Son œuvre entière est imprégnée de bizarrerie, d’inquiétante étrangeté, de ce décalage subtil qui fait verser la littérature générale de l’autre côté de la frontière, ou, plus exactement, annihile une frontière qui n’a pas lieu d’être. Et ce n’est pas Dans le scriptorium qui va faire mentir cette règle. C’est indéniablement du Paul Auster, on retrouve son univers familier dès la première ligne (ce qui a autorisé bien des critiques, mais j’y reviendrai) ; on nage très vite dans une atmosphère étrange, évoquant Borges et Kafka (voire une touche de Dick, les « étiquettes », dès la première page, m’ont tout naturellement fait penser au Temps désarticulé) ; on y croise des fantômes, d’une manière ou d’une autre ; et l’on voit même l’auteur… écrire une uchronie. Diantre.

 

Le « héros » du roman, comme souvent incarnation – enfin, une des incarnations – de l’auteur est un vieillard peu amène et à la conscience trouble, désigné du seul nom – révélateur s’il en est – de Mr. Blank. Il se réveille dans une chambe inconnue, coupée du monde. Devant lui, un bureau, avec un manuscrit, un bloc-notes, un stylo, un téléphone et des photographies d’inconnus. Il n’a aucune idée de ce qu’il fait ici. Mais nous savons – le narrateur nous en informe de manière très clinique, à la manière d’un rapport – qu’il est sous surveillance. Régulièrement, il reçoit des coups de fil ou la visite d’inconnus qui, pourtant… Ces gens doivent bien avoir un rapport avec lui ; cette femme, notamment, Anna, qui se montre si aimable avec lui, alors qu’il sait qu’il l’a fait souffrir autrefois, même s’il ne sait trop comment ni pourquoi… L’auteur, on le comprend très vite, est confronté à ses personnages, qu’il a tant fait souffrir en les envoyant « en mission ». Et ces noms sont immanquablement évocateurs pour le lecteur de Paul Auster : Peter Stilman, Daniel Quinn, David Zimmer, Benjamin Sachs… Anna Blume. Et un écrivain du nom de Trause. Du Paul Auster pur jus, en somme ; mais en forme de bilan d’un auteur vieillissant et angoissé qui se retourne sur sa carrière.

 

Il y a d’ailleurs ce manuscrit d’un jeune écrivain, écrit dans un style assez XIXe, et racontant une sorte de thriller politico-métaphysique prenant place dans une Amérique uchronique. Un récit intriguant, susceptible d’une multitude d’interprétations, et qui peut connaître bien des débouchés. Et nous ramène à nouveau à une interrogation sur le métier d’écrivain, et plus largement sur la responsabilité…

 

Oui, pas de doute, nous sommes bien dans un (court) roman de Paul Auster. Son atmosphère si particulière est toujours aussi efficace, entre onirisme et oppression, ce dernier aspect ressortant encore davantage des interventions laconiques du narrateur et de l’impression générale de claustrophobie du roman. Mais Mr. Blank est-il seulement enfermé ? Certes, c’est un vieillard qui a du mal à sa déplacer seul, mais, d’une manière ou d’une autre, alors qu’il ne cesse de s’interroger à ce sujet, il ne fait jamais l’effort, peu coûtant en apparence, de vérifier qu’il est bien enfermé dans cette pièce…

 

La plume de l’auteur est par ailleurs toujours aussi subtile. La lecture de Paul Auster est toujours un délice, son style à une sorte d’élégance évidente et sans excès, un naturel dans la justesse, qui forcent toujours autant le respect. Ce qui vaut d’ailleurs pour les deux aspects du roman, la situation de Mr. Blank et le manuscrit uchronique, pourtant rédigés dans des styles bien différents.

 

Certes, on pourrait parler d’exercice de style, et juger cela un peu vain. Quand j’ai farfouillé sur le ouèbe à la recherche de critiques, immanquablement, je suis tombé sur ce reproche. Et sur d’autres tout aussi évidents : Paul Auster se répète, c’est un écrivain qui aime à se regarder écrire, qui raconte toujours la même chose ou presque, qui se cite en permanence… Pas faux. Je ne peux pas prétendre le contraire. Mais est-ce vraiment un mal, ici ? Je n’en ai pas l’impression. Dans le scriptorium est un roman, je l’ai déjà dit, en forme de bilan, et duquel se dégage un certain parfum d’authenticité qui le rend d’autant plus émouvant. Mr. Blank est un personnage peu sympathique ; confronté à ses créations littéraires, il ne se montre pas vraiment sous son meilleur jour ; et il doute, il s’angoisse. Il est arrivé à un âge où se pose (à nouveau !) la question de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire, de ce qu’il doit éventuellement faire. Dans le scriptorium est bien un roman de Paul Auster sur Paul Auster (comme d’hab’ ?), mais sur un Paul Auster vieux et fatigué, amené à se confronter au jeune poète et romancier qu’il a été il y a de cela une trentaine d’années… C’est donc également un roman, non seulement sur la création littéraire, mais aussi sur la vieillesse, et très juste à cet égard. Avec ce qu’il faut d’émotion comme de cruauté.

 

Oui, ce court roman m’a beaucoup plu. J’y ai retrouvé, et je suis loin de le regretter, le grand Paul Auster, celui de Cité de verre, du Voyage d’Anna Blume, de Moon Palace, de Léviathan. Cet auteur qui a su me charmer et me convaincre à sa manière inimitable, cet auteur qui est bien, quoi qu’on en dise, un des plus grands écrivains contemporains. Un écrivain d’entre les mondes, aussi, et plus que jamais : « le plus européens des auteurs américains ? » Admettons, mais d’Europe de l’Est, alors, imprégnée de bizarrerie et de magie ; car, avec Dans le scriptorium, Paul Auster est également plus que jamais à l’exact point de jonction de la littérature « blanche » et des littératures de l’imaginaire. Je ne saurais bien évidemment m’en plaindre (au passage, toujours dans les critiques qu’il m’a été donné de parcourir, je suis tombé sur un certain nombre d’imbéciles se plaignant de ce que Paul Auster infuse sa littérature de fantastique, voir, horreur glauque, de science-fiction ; je me demande pourquoi ces gens-là lisent Paul Auster, alors…).

 

Sans doute, il est vrai, ai-je lu Dans le scriptorium dans les meilleures conditions : je n’avais rien lu de l’auteur depuis Smoke et Brooklyn Boogie (les scénarios des deux films, toujours chez Actes Sud, publiés avec « Le Conte de Noël d’Auggie Wren » qui en est la genèse), ce qui a pu me préserver de la lassitude, et faciliter en même temps ces retrouvailles parallèles avec l’œuvre passée… Mais, d’une manière ou d’une autre, bien loin de partager les critiques dans l’ensemble assez négatives que j’ai pu lire à propos de cet ouvrage, je ne peux que me rendre à l’évidence : une fois de plus, je me suis régalé à la lecture de ce court roman.

Et il est urgent que je m’y remette.

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"La Fiancée du Singe", de Michael Bishop

Publié le par Nébal


BISHOP (Michael), La Fiancée du Singe, [The Monkey’s Bride], illustré par Patrick Marcel, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, Dunkerque, Arachne, [1983] 1985, 62 p.

 

Suite et fin de l’expérience « Arachne », avec ce conte de Michael Bishop qui en fut la seconde et dernière publication. C’est d’autant plus regrettable que, là où l'anthologie Arachne, en dépit de qualités certaines, avait encore quelque chose d’amateur, ce très bref ouvrage a une allure bien plus professionnelle : couverture à rabats, « vraie » police justifiée, illustrations (de Patrick Marcel, donc, dans un genre très BD fort sympathique)… Rien à redire, cette fois.

 

Et la qualité est également au rendez-vous pour ce qui est du texte. Michael Bishop est un auteur injustement méconnu en France, à en croire Jean-Daniel Brèque. Il est vrai qu’on l’a fort peu traduit, et que je n’en avais lu auparavant, pour ma part, que son par ailleurs très bon roman de science-fiction en forme de pastiche Requiem pour Philip K. Dick. Mais je le crois d’autant plus volontiers après avoir lu sa nouvelle fantastique d’Arachne (la meilleure du recueil à mon sens), et plus encore ce petit conte tout à fait remarquable, sélectionné en son temps pour le World Fantasy Award.

 

Le prétexte en est très traditionnel : une « princesse », Cathinka, nécessairement jeune et jolie, se livre à une amourette avec le beau Waldemar. Las ! Ses parents s’opposent au mariage : son père a déjà accordé sa main au mystérieux Don Ignacio, qui lui a sauvé la vie il y a de cela bien des années, et auquel il avait dès lors promis de lui accorder ce qu’il désirait… Mais Don Ignacio n’est pas un homme comme les autres. Ce n’est d’ailleurs même pas un homme : c’est un singe. Vêtu et parlant, certes. Et doué du pouvoir d’exaucer des vœux…

 

En soi, cela pourait déjà fournir un conte tout ce qu’il y a de charmant. Mais Michael Bishop se montre bien plus astucieux : son conte, servi par une plume savoureuse (et une traduction irréprochable, sans surprise), est d’autant plus séduisant qu’il déstabilise de par ses nombreuses entorses aux codes. L’intemporalité du conte se pare ici d’anachronismes délicieux, d’un flou chronologique autorisant toutes les déviances : la princesse est révolutionnaire, l’Amérique latine la proie des guérilléros, et la science-fiction comme le fantastique surgissent tout à coup derrière les oripeaux du merveilleux.

 

Le résultat est tout simplement génial. La Fiancée du singe est une nouvelle magnifique et jubilatoire, parfois drôle, parfois émouvante, étrangement originale dans son faux classicisme. Un très beau texte qui vaut assurément le détour.

Oui, décidément, c’était bien, Arachne…

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Noël, c'est vraiment de la merde...

Publié le par Nébal





… mais heureusement, il y a South Park. Merci pour eux.

 

(Au passage, pour la deuxième, les « précautions » sont particulièrement savoureuses.)

 

Bon, allez, faisons semblant de croire que tout va bien, oublions la crise et les coups d’État, et ma haine du genre humain sciemment entretenue par le journal télévisé auquel je suis à nouveau confronté en mon exil dordognais, et qui nous parle de fourrer des dindes. Fêtons un joyeux anniversaire à Jésus, qui aurait eu 2008 ans cette année s’il n’avait pas fait le con avec des trains.

 

Et puis – mais c’est bien parce que c’est vous –, joyeux ABCDEFGHIJKMNOPQRSTUVWXYZ à tous.

(© Alfred Hitchcock)

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"Conan - Les Clous rouges. Troisième volume, 1934-1935", de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

HOWARD (Robert E.), Conan – Les Clous rouges. Troisième volume, 1934-1935, [The Conquering Sword of Conan], illustrations par Gregory Manchess, ouvrage dirigé par Patrice Louinet, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, coll. L’Intégrale, édition collector, [1934-1935, 2005] 2008, 525 p.

Suite et fin de l’intégrale des aventures de Conan le Cimmérien rédigées par Robert E. Howard avec ce superbe troisième tome. Superbe à plus d’un titre : une fois de plus, Bragelonne a mis les bouchées doubles pour cette édition collector, reliée et illustrée ; or les illustrations (de Gregory Manchess, cette fois) sont bien autrement convaincantes que celles des volumes précédents (et notamment du second, pas très glop…).

 

Superbe encore de par sa richesse : rapellons-le, c’est la première fois que ces textes nous sont accessibles tels que Robert E. Howard les a écrits (or, pour ce qui est du « Maraudeur noir », notamment, les « modifications » apportées par Sprague de Camp étaient semble-t-il considérables…), et, si les riches annexes n’intéresseront le plus souvent que les exégètes les plus passionnés (à l’exception des mystérieuses versions inachevées de « Des loups sur la frontière » et de la « Lettre à P. Schuyler Miller », tout à fait intéressantes ; les autres n’en ont pas moins le mérite d’exister), l’excellent Patrice Louinet en profite une fois de plus pour nous livrer des commentaires passionnants, pointus et pertinents sur l’œuvre howardienne.

 

Superbe enfin, mais cela n’engage que moi, parce qu’il s’agit tout simplement et de très loin du meilleur volume de la série : si « Les Dents de Gwahlur » est un texte mineur, et « Les Mangeurs d’hommes de Zamboula » franchement médiocre (c’est même à mon sens le plus mauvais texte de Conan avec « La Vallée des Femmes Perdues », c’est dire…), les trois plus longs récits composant la majeure partie de ce volume sont par contre du plus haut intérêt : « Le Maraudeur noir » déjà cité, imparfait mais fort intéressant ; « Les Clous rouges », ultime aventure de Conan et une de ses plus célèbres ; enfin et surtout « Au-delà de la rivière Noire », à mon sens le meilleur récit de Conan, pour lequel le qualificatif de chef-d’œuvre n’est pas galvaudé.

 

Détaillons donc la bête. Le volume s’ouvre sur « Les Dents de Gwahlur » (pp. 19-71), une nouvelle assez anecdotique où Conan se partage entre ses rôles de mercenaire et de voleur. L’ensemble est relativement confus, mais quelques scènes d’horreur viennent pimenter la sauce. Rien d’inoubliable, cependant.

 

A fortiori si l’on tient compte de la suite ! Puisque l’on enchaîne immédiatement avec le meilleur texte du recueil (du cycle ?), « Au-delà de la rivière Noire » (pp. 73-149). Un récit qui tranche avec les précédents : nulle jeune fille dénudée, ici, et le cadre n’a plus grand chose à voir, Howard introduisant la « Frontière » dans son Monde Hyborien. C’est ainsi que nous faisons la connaissance des sauvages Pictes, barbares au même titre que Conan… qui se bat cependant contre eux, au service de l’Aquilonie civilisée ! Le résultat final est un western trépidant et magistral, et totalement désespéré : « Les dents de Gwahlur », à un niveau personnel, rapportait déjà un échec (et c’est le cas de la plupart des récits de cet ultime volume), mais ce caractère prend ici une dimension globale, qui en fait un texte particulièrement noir et dépressif. Nul happy end à attendre dans ce cauchemar guerrier, à la fameuse conclusion (pp. 148-149) :

 

« — La barbarie est l’état naturel de l’humanité, dit l’homme de la frontière, regardant toujours le Cimmérien d’un air sombre. La civilisation n’est pas naturelle. Elle résulte simplement d’un concours de circonstances. Et la barbarie finira toujours par triompher. »

 

Or Howard, à la différence de son fameux héros – qui survit toujours en vertu de cet axiome –, n’a rien d’un barbare… Ce texte a de profondes résonnances tant personnelles que politiques – l’époque se prête à ce genre de considérations… –, qui dessinent un auteur et une œuvre beaucoup moins unilatéraux que ce que l’on se représente d’habitude (au passage, je ne peux m’empêcher de noter que, au-delà de quelques éclats racistes, le texte se montre assez nettement anti-colonialiste ; il gagne sans doute à être éclairé par la lettre à Lovecraft mentionnée à propos du racisme dans Solomon Kane… et à l’éclairer en retour). Magistral et d’une efficacité sans faille, un sommet du genre.

 

La suite, si elle n’atteint pas à nouveau ces sommets, ne manque pas d’intérêt non plus. « Le Maraudeur noir » (pp. 151-250) est à nouveau un texte relativement expérimental, ou du moins audacieux par rapport aux récits antérieurs et à ce que réclamaient la rédaction et les lecteurs de Weird Tales : Conan n’y apparaît véritablement que tardivement (la moitié de la novella), la traditionnelle pétasse dénudée est remplacée par un singulier duo féminin (une jeune femme et une petite fille qu’elle a adoptée) nettement moins caricatural et même tout à fait réussi (et plus ou moins emprunté semble-t-il à La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne), et l’intrigue, enfin, mêle fantasy médiévalisante, western version frontière, cape et épées version piraterie, mélodrame et horreur ! Le résultat, on s’en doute, a quelque chose de bancal – les tractations ont de quoi faire sourire, à force, et la nouvelle n’est pas vraiment plausible… –, mais il n’en reste pas moins que ce récit, que l’on peut pour la première fois lire en français dans sa version purement howardienne, est assez enthousiasmant et efficace, doté d’un joli cadre et de bons personnages. Plus qu’honorable, donc.

 

Ce qui n’est certainement pas le cas pour « Les Mangeurs d’hommes de Zamboula » (pp. 251-291), nouvelle au caractère alimentaire affiché, prenant donc le contrepied total des deux précédentes et de celle qui va suivre. Histoire insipide qui n’a pour elle que sa brièveté (relative…), gratuités innombrables, racisme omniprésent et insupportable, érotisme forcé, emphase grotesque, ce texte commercial est une mauvaise blague dans laquelle un Howard fatigué se moque allègrement de son rédacteur et de ses lecteurs les moins exigeants. Levons un voile pudique sur cette nullité qu’on ne saurait même qualifier de ratage, dans la mesure où l’ambition lui faisait défaut dès les origines ; donc, oui, définitivement à ranger avec « La Vallée des Femmes Perdues » dans les plus mauvaises aventures de Conan.

 

Heureusement, la nouvelle titre remonte sacrément le niveau. « Les Clous rouges » (pp. 293-392) est une des plus célèbres aventures de Conan, et la meilleure à en croire certains. Son introduction un peu longuette et quelques grivoiseries dispensables ici ou là l’empêchent en ce qui me concerne d’atteindre et plus encore de dépasser en qualité « Au-delà de la rivière Noire », mais je ne peux qu’aquiescer aux jugements positifs concernant ce long et ultime récit, à nouveau très noir et très violent, et doté cette fois d’un personnage féminin nettement plus respectable que d’habitude en la personne de Valeria de la Fraternité Rouge. Quant à l’analyse de ce texte bien plus riche qu’il n’y paraît, je ne saurais prétendre faire mieux que Patrice Louinet et Simon Sanahujas (dans son dernier article de ses Nombreuses Vies de Conan), et, ne voyant guère l’intérêt de les paraphraser, je me contenterai donc lâchement de vous y  renvoyer.

 

Je ne vais pas détailler les appendices, à réserver dans l’ensemble aux érudits howardiens. Mais, comme d’habitude, un texte au moins mérite la lecture (dédoublé en deux versions inachevées, par ailleurs, pp. 398-412 et 413-437), « Des loups sur la Frontière », étrange ébauche hyborienne mais sans Conan – simplement mentionné – des récits pictes de la saga, et en premier lieu « Au-delà de la rivière Noire ». Plus léger, on s’intéressera également à la fameuse « Lettre à P. Schuyler Miller » (pp. 494-497), dans laquelle Howard s’amuse avec la biographie de son personnage…

Si Les Clous rouges contient quelques pages indigestes, il n’en constitue pas moins à mon sens le sommet des aventures de Conan. Il clot ainsi magnifiquement cette intégrale qui nous a permis de redécouvrir un grand personnage des origines de l'heroic fantasy, que l’on croyait connaître, mais que l’on ne peut véritablement appréhender profondément que maintenant, grace à l’excellent travail accompli par Patrice Louinet. Alors, certes, ce n’est pas de la grande littérature, mais du pulp assumé ; cela dit, l’amateur de fantasy aura tout à gagner à la lecture de cette œuvre incomparable, qui enfonce par son ampleur et sa puissance tous les clones scandaleux et appauvris que la BCF nous prodigue à longueur d’années…

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"Preacher", t. 4. "Histoire ancienne", de Garth Ennis, Steve Pugh, Carlos Ezquerra & Richard Case

Publié le par Nébal

 

ENNIS (Garth), PUGH (Steve), EZQUERRA (Carlos) & CASE (Richard), Preacher, t. 4. Histoire ancienne, préface de Garth Ennis, Saint-Laurent-duVar, Panini France, coll. Vertigo Cult, [1996-1998] 2008, [n.p.].

 

Retour à Preacher, après mon putain de compte rendu miteux du putain de troisième tome. Ce quatrième volume de la cultissime série de Garth Ennis est quelque peu spécial, dans la mesure où ce bon vieux Jesse Custer n’y apparaît pas du tout (à peine si lui et ses infréquentables complices sont mentionnés en passant, à une occasion) ; par ailleurs, Steve Dillon, le dessinateur attitré de la saga, a cette fois laissé son crayon à Steve Pugh, Carlos Ezquerra et Richard Case. La raison en est simple : Histoire ancienne compile trois histoires « spéciales », des sortes de spin-off consacrés à des personnages secondaires de la saga, qui continuait normalement en parallèle. Pas d’inquiétude, donc. Et réjouissons-nous plutôt d’en apprendre un peu plus sur le mystérieux Saint des Tueurs, sur l’impayable Tête-de-Fion, et sur les immenses Jody et T.C.

 

La première saga, et la plus longue (quatre épisodes), sobrement intitulée « Le Saint des Tueurs », est un western fantastique lourd d’influences : Garth Ennis, dans sa préface, parle notamment de Clint Eastwood, et il est vrai qu’à la lecture de cette épopée on ne peut que penser à Pour une poignée de dollars, et plus encore à L’Homme des hautes plaines et à Impitoyable, films cette fois réalisés par « le manchot ». Mais autant vous prévenir tout de suite : si le western, pour vous, se limite aux vieux classiques hollywoodiens du mythe de la Frontière, où les cadavres, s’ils se ramassent à la pelle, s’effondrent dans le sable sans verser une goutte de sang, passez votre chemin ; même au XIXe siècle et sans Jesse Custer (un nom décidément prédestiné, quand on y pense ; mais il est vrai que Preacher, même au XXe siècle, est à sa manière un western…), Preacher reste Preacher : une BD outrancière, gore, trash et profondément subversive. Ici, plus encore que dans les meilleurs westerns spaghettis, les cow-boys sont des enflures psychopathes, le sang et l’alcool coulent à flots, et le temps des légendes cède la place au temps des massacres. « Pour lecteurs avertis », hein. Vous êtes avertis. Le Saint des Tueurs ressemble beaucoup au personnage incarnée par Clint Eastwood dans Impitoyable, référence avouée : un salopard de la pire espèce, tueur sans foi ni loi, qui est par une espèce de miracle parvenu à se ranger ; mais il ne pourra pas éternellement combattre sa nature sauvage et réfréner ses pulsions meurtrières… Dans un enfer blanc de blizzards et de tueries, le vieux cow-boy va bien vite retrouver sa furie légendaire, et la puissance de sa haine sera telle que le Diable et l’ange de la mort eux-mêmes auront à faire avec… Pour ce qui est du scénario et de l’écriture, c’est tout simplement génial : Ennis n’a jamais été aussi bon que sur Preacher, et nous le prouve une nouvelle fois. Je regretterai, hélas – mais c’est un avis tout personnel – que le dessin de Steve Pugh ne se montre pas à la hauteur ; disons, plus précisément, que son style confus et excessif – et notamment très très très gore – ne me semble pas coller vraiment à l’histoire… Aussi, l’épisode dessiné par le bien autrement convainquant à mon goût Carlos Ezquerra fait-il d’agréables vacances…

 

Deuxième histoire, « La Saga de Vous-Savez-Qui », dessinée (dans un style bien différent, et pouvant évoquer un Mignola en moins noir) par Richard Case, nous rapporte les origines de Tête-de-Fion. Et, comme on pouvait s’y attendre, ce n’est « pas vraiment drôle ». D’autant que ce récit, totalement dénué de fantastique, s’inspire d’une histoire vraie (même si ce n’est pas mentionné ; mais l’apparence de Tête-de-Fion, pour qui connaissait l’anecdote, était assez évocatrice…) : Garth Ennis nous impose ainsi une insoutenable plongée dans ce que l’Amérique profonde a de plus sordide et répugnant, avec une complaisance macabre qui a de quoi soulever l’estomac. Une tragique mise en scène de la connerie humaine, débordant de flics fachos, de bigots infects et de jeunes crétins… Très fort.

 

Après cette descente aux enfers américains, on a bien besoin de sourire un peu. Retour dans l’Amérique la plus dégueulasse, toujours sans fantastique, mais versant marrant, cette fois, avec « Les Gars du pays », aventure dessinée par Carlos Ezquerra, et consacrée à une saynète de la vie de T.C. et Jody, les deux pires rednecks de la longue généalogie consanguine des rednecks. Et c’est à mourir de rire, pour peu qu’on ait l’estomac bien accroché. Il faut quand même les voir, l’enculeur de poules/poissons/vaches/toutes-choses-dans-lesquelles-on-peut-trouver-ou-faire-un-orifice et son camarade psychopathe, se démerder dans cette aventure bizarre, là encore lourde de références (nettement moins prestigieuses...), les amenant à croiser un pauvre con qui se prend pour un héros parce qu’il a une belle gueule (mais il bande mou quand même), une ancienne top model devenue avocate et qui est bien évidemment tombée sur une cassette (cachée dans sa culotte, ben oui) compromettante pour un terroriste (vraiment très) mal embouché du nom de Saddam Hopper, ce qui ne s’invente pas (sa sortie est remarquable, mais manque quelque peu de dignité). C’est complètement con, hilarant de bout en bout, et débordant de ce réjouissant mauvais goût (éventuellement scato) caractéristique de la série de Garth Ennis dans ce qu’elle a de plus délicieusement sale et glauque. J'en veux encore.

Merci, m’sieur Ennis. Un jour, vous l’aurez, votre putain de statue. Et je n’ose imaginer ce que des pervers pourraient bien en faire, mais je ne doute pas que vous ayez quelques idées à ce sujet.

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"Tom Strong", t. 4, d'Alan Moore & Chris Sprouse

Publié le par Nébal

 

MOORE (Alan) & SPROUSE (Chris), Tom Strong, t. 4, introduction de Patrick Stewart, Saint-Laurent-duVar, Panini France, coll. 100% ABC, [2002-2004] 2008, [n.p.].

 

Suite de mon retour aux BD, avec l’indispensable Alan Moore. Il y a de cela quelque temps, j’avais eu l’occasion de dire du bien du tome 3 de Tom Strong, qui m’avait très agréablement surpris. Alors que cette série m’avait jusque-là toujours paru la moins intéressante du catalogue d’America’s Best Comics, j’avais beaucoup apprécié ce premier tome publié par Panini (les deux premiers, c’était chez Semic), qui jouaient beaucoup plus de la carte humoristique, au travers d’histoires courtes inventives et enlevées, un peu à la manière des Tomorrow’s Stories. Je n’ai donc guère hésité longtemps avant de me procurer ce tome 4.

 

 

Bon, de toute façon, il y serait passé à un moment ou un autre, puisque du Divin Alan Moore. Mais ça faisait une raison de plus, na.

 

Adonc, ce volume reprend les épisodes 15 à 19 de la série originale. Chris Sprouse est toujours au crayon, du moins la plupart du temps (Howard Chaykin et Shawn McManus sont également de la partie ; et Leah Moore remplace par ailleurs son papounet barbu au scénario en une occasion).

 

Et le résultat… nous ramène aux tomes 1 et 2. Hélas. Enfin, hélas, en ce qui me concerne, hein, et de manière toute relative : Tom Strong reste un bon comic riche en références et au ton sympathiquement humoristique dans sa naïveté revendiquée. Mais c’est finalement un comic assez banal… En somme, c’est indéniablement du Moore, et son génie perce à l’occasion, mais sans faire vraiment d’étincelles. Et, la plupart du temps, un autre aurait pu l'écrire...

 

Nous retrouvons donc la famille Strong au grand complet, avec très vite un petit nouveau (Val Var Garm, le chaud-bouillant petit copain de Tesla Stong), et, tant qu’à faire, les Strongmen of America, qui se voient accorder plus d’importance que d’habitude (et notamment les insupportables jumeaux geeks Mason et Fortnum Funt). En dehors de quelques histoires courtes dans les fascicules 15 et 19, le gros de l’intrigue fait intervenir une belle brochette de personnages secondaires (et notamment des cow-boys à trois yeux que l’on retrouve avec plaisir, avec une variante galactique), façon crossover, pour repousser une invasion de fourmis géantes extraterrestres. Sympa, mais déjà lu ou presque, et finalement sans grande personnalité.

 

Bref, on est très loin de ce qu’Alan Moore a fait de mieux. Pas désagréable, mais pas non plus à la hauteur de la réputation du génial scénariste.

 



Et je n’ai pas vraiment envie de m’étendre sur le sujet. Je sais, j’ai fait ach’ment court, là, mais, honnêtement, il n’y a pas grand chose à dire de plus…

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