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"3 heures 10 pour Yuma", d'Elmore Leonard

Publié le par Nébal

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LEONARD (Elmore), 3 heures 10 pour Yuma. Intégrale des nouvelles western, vol. 2, [The Complete Western Stories of Elmore Leonard], traduit de l’anglais (États-Unis) par Élie Robert-Nicoud, Paris, Rivages, coll. Noir, [2004] 2008, 264 p.

 

C’est triste à dire, mais la malédiction nébalienne a encore frappé : je commence tout juste à m’intéresser à un auteur, je prévois de le lire sous peu, et PAF ! la Faucheuse, cette salope, s’en empare. Elmore Leonard est ainsi décédé il y a quelques jours à peine, alors que, dans le cadre de mon « Western Summer », je cherchais à rassembler l’intégrale de ses nouvelles western publiée par Rivages en trois volumes…

 

Je n’ai par ailleurs pas pu mettre la main sur le premier volume, Médecine apache, semble-t-il épuisé, et que je n’ai trouvé sur le ouèbe qu’à des prix indécents pour un poche. N’étant pas (encore) atteint de collectionnite aiguë, je me suis donc contenté du deuxième volume, 3 heures 10 pour Yuma (oui, la nouvelle titre a été adaptée au cinéma, deux fois, même ; Elmore Leonard a entretenu tout au long de sa carrière des relations suivies avec Hollywood), en attendant, un de ces jours, L’Homme au bras de fer, et éventuellement, par la suite, ses romans western.

 

Mais « éventuellement ». Je ne vous ferai pas de cachotteries plus longtemps : cette lecture, qui m’avait été chaudement recommandée par des gens de goût, m’a un peu déçu… Mais peut-être en attendais-je trop, du coup. Et les circonstances de cette lecture – avec d’une part la célébration posthume de l’auteur, et, d’autre part, mes précédentes lectures du genre – n’ont sans doute rien arrangé à l’affaire. Difficile, en effet, pour 3 heures 10 pour Yuma de passer après les extraordinaires Deadwood de Pete Dexter et Lonesome Dove de Larry McMurtry… et, pour s’en tenir aux nouvelles, il ne fait à mon sens aucun doute que ce recueil est bien inférieur à l’excellent Contrée indienne de Dorothy M. Johnson. Peut-être, si j’avais commencé mon cycle de lecture avec ce recueil, aurais-je été plus enthousiaste. Mais là, c’était – doublement – trop tard… Je ne prétendrai certes pas que 3 heures 10 pour Yuma est un mauvais bouquin, non, non, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; mais il joue dans une toute autre catégorie, celle du pur divertissement ; ce qui, en soi, n’a bien entendu rien de déshonorant, mais souffre tout de même de la comparaison avec les œuvres ô combien plus ambitieuses précédemment citées. On est là dans du pulp, en gros (ces nouvelles ont été publiées dans les années 1950 dans des revues telles que Argosy, etc.) ; c’est bien fait, c’est très « professionnel », mais il manque quelque chose à mon sens pour mériter tous les éloges que l’on ne manque généralement pas de faire (a fortiori maintenant…) à son égard.

 

Commençons par le meilleur… c’est-à-dire, d’emblée, « 3 heures 10 pour Yuma » : un shérif doit surveiller un malfrat le temps qu’arrive ledit train, et se cache avec lui dans une chambre d’hôtel ; mais le temps passe lentement, et il peut se produire bien des choses d’ici à ce que le train entre en gare. Nouvelle impeccable de suspense, vraiment très bien ficelée ; là, rien à redire, ça commence vraiment fort, et l’on comprend sans peine l’intérêt hollywoodien pour la chose. Autre franche réussite, « La Rançon du sang » raconte le sort tragique d’une bande de malfrats coincés dans une souricière, et qui tuent le temps en jouant aux cartes… Gros suspense là aussi (au sens le plus hitchcockien, j’aurais envie de dire : on sait ce qui va se produire, mais c’est justement cette inéluctabilité qui suscite adroitement l’angoisse), et l’ambiance superstitieuse confine au fantastique, pour un résultat tout à fait satisfaisant. Parmi les deux textes plus longs qui concluent le recueil, j’ai également beaucoup aimé « Rindo », avec ses Indiens emmenés par une authentique brute qui assiègent un relais, et les querelles politiques des Blancs quant à l’attitude à adopter à l’égard des Indiens en général : très efficace.

 

D’autres nouvelles sont plus que correctes. Je citerais ici « Le Garçon qui souriait », bonne histoire de vengeance d’un jeune métis contre un gros connard de richouze raciste ; « Le Dernier coup de feu », histoire d’espionnage à l’Ouest tandis que la guerre de Sécession fait rage à l’Est, plus subtile que les autres nouvelles du recueil ; et éventuellement le dernier long texte, « Les Prisonniers » (également adapté au cinéma), histoire de prise d’otages relativement banale mais plutôt bien foutue.

 

Le reste, par contre, est en ce qui me concerne franchement anecdotique, et même sans intérêt : « La Grande Chasse », une autre histoire de vengeance dans le milieu des chasseurs de bisons ; « Longue Nuit », ou comment une vieille dette vient susciter des ennuis chez un ancien cow-boy ; « À la dure », enfin, nouvelle plus ambitieuse sur un adjoint mexicain confronté aux notions de droit et de justice, mais qui ne convainc pas vraiment.

 

Comme vous le voyez, aucun texte de ce recueil n’est à mes yeux vraiment mauvais : on y trouvera au pire trois nouvelles médiocres, et les six autres vont du pas mal au très bien. Objectivement, 3 heures 10 pour Yuma est donc plutôt un bon bouquin ; mais, encore une fois, je l’ai sans doute lu au mauvais moment… Aussi, tout en ayant conscience des qualités indéniables de ce recueil, très « professionnel », je ne peux que m’avouer un peu déçu. C’est que déjà j’ai lu autrement plus ambitieux, mieux écrit (et traduit…) et plus profond dans le genre ; pris indépendamment, 3 heures 10 pour Yuma est bon ; mais à la comparaison, il ne fait pas le poids, et me donne la fâcheuse impression d’être un poil surestimé… Bon, ça ne m’empêchera pas de lire L’Homme au bras de fer prochainement, et peut-être les romans western d’Elmore Leonard ; et maintenant que je sais à quoi m’attendre, peut-être cela passera-t-il mieux…

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"Lovecraft Studies", no. 7

Publié le par Nébal

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Lovecraft Studies, no. 7 (vol. II, no. 2), West Warwick, Necronomicon Press, Fall 1982, 39 p.

 

Bon, je voulais me mettre aux fanzines lovecraftiens américains (j’ai quelques Lovecraft Studies et une énorme pile de Crypt of Cthulhu), mais un petit contretemps m’oblige à réviser mon programme de lecture et à remettre ça à plus tard. Mais j’aurai quand même eu le temps de lire cette septième livraison de Lovecraft Studies (avec S.T. Joshi pour rédacteur en chef). Au programme, quatre articles, et quatre recensions critiques.

 

Ralph E. Vaughan ouvre le numéro avec « The Old Man and the Sea. The Ocean and Life as Viewed by H.P. Lovecraft ». On sait que Lovecraft détestait la mer et les choses qui venaient de la mer, tout en ressentant une certaine fascination pour elle (voyez au passage mon compte rendu de The Night Ocean), et cet article revient sur cette relation ambiguë (surtout de la part d’un homme qui a beaucoup fréquenté les ports de la côte Est). Hélas, il n’y a à mon sens pas grand-chose d’intéressant à retirer de cet article, qui aligne les lieux communs, et s’adonne à une distinction plutôt spécieuse à mes yeux entre Atlantique et Pacifique. Dommage, il y avait sans doute mieux à dire.

 

On passe alors à « The Lord of R’lyeh » de Matthew H. Onderdonk, un article publié pour la première fois en 1945. Et c’est à vrai dire là le principal intérêt de cette communication, qui vise à mettre en lumière la singularité de l’œuvre lovecraftienne en insistant sur son rationalisme et sur le matérialisme mécaniste de l’auteur, d’où la distinction entre le « supernatural » antérieur et le « supernormal » propre à Lovecraft. Tout cela est très juste, et l’article, à n’en pas douter, fut une étape importante dans l’exégèse lovecraftienne. Mais c’est d’un intérêt historique avant tout, donc.

 

Robert M. Price, ensuite, dans « The Lovecraft-Derleth Connection », prend à revers la critique lovecraftienne, généralement très sévère à l’encontre d’August Derleth, pour tenter de montrer que bon nombre des éléments du « Mythe de Derleth » se trouvaient déjà dans le « Mythe de Lovecraft ». C’est audacieux et assez intéressant… mais hélas (?) pas vraiment convaincant, et S.T. Joshi ne manque pas de le montrer dans un post-scriptum (notamment en ce que l’article, sans surprise, évacue la dimension chrétienne du « Mythe de Derleth », une aberration par rapport au « Mythe de Lovecraft », et ne traite pas davantage du bête aspect « élémentaire » du panthéon derlethien).

 

Reste enfin « Lovecraft and the Mainstream Literature of His Day » de Peter Cannon, article qui m’a largement dépassé du fait de ma méconnaissance (bon, autant le dire : de mon ignorance…) de la littérature « générale » anglo-saxonne de l’entre-deux-guerres. On notera cependant les parallèles établis avec la vie de F. Scott Fitzgerald et l’œuvre de William Faulkner, et, en poésie, la relation ambiguë à T.S. Eliot (et notamment à The Waste Land, que Lovecraft avait tout d’abord sévèrement reçu et même parodié – « Waste Paper »).

 

On passe alors aux recensions critiques. La première, due à la plume de Greg Costikyan, m’a tout particulièrement intéressé, puisqu’elle concerne la première édition du jeu de rôle Call of Cthulhu (voyez ici pour une édition plus récente). Le jeu de rôle en était encore à ses débuts (Donjons & Dragons était tout jeune), d’où l’explication de ce qu’est un jeu de rôle ; le système est ensuite brièvement analysé. Mais ce qui importe avant tout est la singularité déjà perceptible de ce jeu révolutionnaire… même si le critique craint que les parties, dans un esprit Donj’, ne se limitent à une succession de combats. Heureusement, l’évolution de la pratique rôlistique et des mentalités a (dans l’ensemble…) rendu cette crainte infondée. Quoi qu’il en soit, le jeu est globalement bien, voire très bien reçu, et c’est tant mieux : il a joué un tel rôle (aha) dans la popularisation de Lovecraft…

 

Restent une critique de As It Is Written de Clark Ashton Smith par S.T. Joshi (plutôt positive), de Danse macabre de Stephen King par Sam Gafford (plutôt négative), et enfin du Reader’s Guide to H.P. Lovecraft de S.T. Joshi (c’est-à-dire, pour l’essentiel, Clefs pour Lovecraft) par Donald R. Burleson (très positive, même si Joshi lui-même se sent forcé d’intervenir pour mettre en lumière les défauts de son propre ouvrage…).

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"Élève de quatrième… dimension", d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

Elève de quatrième... dimension

 

 

BLACKWOOD (Algernon), Élève de quatrième… dimension, traduit de l’anglais par Jacques Parsons, avant-propos de Jacques Parsons, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1964, 1966] 1984, 250 p.

 

MAIS QUI EST-CE QUI M’A FOUTU CE TITRE À LA CON ?

 

Non, mais, franchement : Élève de quatrième… dimension. On dirait du Éons, presque. Ça pue la sous-SF « humoristique ». Alors, certes, la nouvelle à laquelle il renvoie (la première) ne manque pas d’humour, mais c’est quand même autrement plus subtil : merde, on parle d’Algernon Blackwood, là ! Et merci pour le spoiler, au passage… Grmf.

 

Bon, passons. De même qu’on ne juge pas un livre à sa couverture, ici, on fera bien de ne pas le juger à son titre. Parce que dans le genre, c’est quand même sacrément à côté de la plaque. Bon sang, ce recueil comprend notamment « Les Saules » !

 

Mais j’avais dit que je passais. Je passe.

 

Adonc. Comme certains d’entre vous ont pu le subodorer à la lecture de mon compte rendu des Dieux de Pegāna de Lord Dunsany, je me suis lancé, parallèlement à mon « Western Summer », dans un autre cycle de lecture, concernant les précurseurs, influences et admirations de Lovecraft. Au programme, les quatre grands auteurs contemporains de « weird » qu’il célébrait, à savoir Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood et M.R. James, auxquels j’ai rajouté William Hope Hodgson, Robert W. Chambers, et même Ambrose Bierce (et peut-être quelques gothiques anglais, on verra ; manque à l’appel Poe, bien sûr, mais bon : pas maintenant). Tous n’ont certes pas eu une influence directe sur son œuvre (en dehors de Poe, ce n’est sans doute vrai que de Dunsany et Machen), mais ils ont néanmoins fortement contribué, chacun à sa manière, à l’élaboration du genre. Et pis j’avais des envies de fantastique classe : je vais être servi…

 

D’Algernon Blackwood, je n’avais lu jusqu’à présent que l’excellent recueil L’Homme que les arbres aimaient, paru assez récemment à L’Arbre vengeur. C’est à vrai dire (et c’est regrettable…) le seul recueil de l’auteur aisément disponible en français, pour autant que je sache ; on parle pourtant d’un des plus grands « fantastiqueurs » du XXe siècle, là ! Mais voilà : malgré tout, pour le reste il faut se tourner vers l’occasion… ou la VO, bien sûr. J’ai fait les deux, mais ma flemme naturelle m’a amené à commencer par le français.

 

Et donc voilà : Élève de quatrième… dimension. Yog-Sothoth m’en soit témoin, on ne pouvait trouver titre plus inapproprié. Mais j’avais dit que je passais : je passe.

 

Il s’agit d’un recueil de sept nouvelles, dont deux ont été reprises dans L’Homme que les arbres aimaient : le chef-d’œuvre « Les Saules » (ZE récit « weird » selon Lovecraft), et la très bonne « ghost story » « Le Piège du destin » ; je vous renvoie à mon précédent compte rendu, je vais me focaliser ici sur le reste.

 

Le recueil s’ouvre donc sur « L’Affaire Pikestaffe » qui, oui, est un récit de science-fiction et, oui, est largement humoristique. Mais d’une manière autrement plus subtile que ce que le titre global laisse entendre, donc. On a là une très jolie comédie de mœurs so British, avec une ancienne gouvernante qui loue un meublé et se montre horriblement curieuse ; et un de ses locataires, mathématicien de son état, ne fait rien pour arranger ce travers… Bien entendu, a fortiori du fait de ce titre abject (JE PASSE !), on comprend bien vite le fin mot de l’histoire (qui a pu me faire vaguement penser, mais dans un registre plus inquiétant que terrifiant à proprement parler, à « La Maison de la sorcière » de Lovecraft), mais peu importe : la satire est délicieuse, et l’ambiance remarquable.

 

Suivent « Les Saules » et « Le Piège du destin ». On retrouve largement dans ce recueil l’alternance entre nouvelles « urbaines » et nouvelles mettant en avant la nature autant que la surnature. Parmi ces dernières, on passe donc à « La Veille du Premier mai » : un médecin sceptique et matérialiste se rend à pied depuis la gare chez un de ses amis, nettement plus tourné vers le mystique et l’occulte. Le titre laisse assez entendre qu’il a choisi pour ce faire la mauvaise date, et il fera des rencontres étranges dans les collines… C’est un peu bavard, mais superbement écrit et très efficace.

 

Retour à « l’urbain » avec deux nouvelles plus courtes. Tout d’abord, « Le Vieil Homme des visions », évocation d’un étrange personnage anonyme qui se montre d’un grand réconfort pour le narrateur. Cette rêverie mystique, pour ne pas dire théologique, m’a laissé assez froid, j’avoue. J’y ai préféré « L’Histoire du fantôme de la femme », jolie « ghost story » très correcte malgré sa chute un peu molle.

 

Et on retourne enfin à la nature avec « La Vallée des Bêtes Sauvages ». Un gros con de chasseur cherche à y dézinguer le plus grand élan du monde ; son guide indien a beau le lâcher à l’orée de la Vallée des Bêtes Sauvages, où la chasse est interdite par le dieu Ishtot, il s’y enfonce malgré tout… et y connaîtra de bien curieuses mésaventures, tenant de l’épiphanie, voire de la rédemption. Très bien.

 

Et ce recueil l’est, très bien, malgré son titre (JE PAAAAAAAAAAAAAASSE !). Confirmation du grand talent d’Algernon Blackwood, dont on ne peut que souhaiter de nouvelles éditions françaises : ça manque…

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"Lonesome Dove", de Larry McMurtry

Publié le par Nébal

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McMURTRY (Larry), Lonesome Dove, [Lonesome Dove],traduit de l’américain par Richard Crevier, nouvelle édition établie par Marie-Anne Lenoir, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1985, 1990] 2011, 2 vol., 568 + 617 p.

 

« Western Summer », suite, et cette fois avec un très, très gros machin, dans tous les sens du terme : c’est qu’il pèse son poids, ce Lonesome Dove de Larry McMurtry, qui tourne autour des 1200 pages. Mais, surtout, il a une réputation des plus prestigieuses, et je ne parle pas que du prix Pulitzer qui l’a récompensé. C’est bien simple : tous ceux qui l’avaient lu m’avaient assuré que c’était absolument génial. Et James Crumley en aurait dit : « Si vous ne devez lire qu’un seul western dans votre vie, lisez celui-ci. » Ah, tout de même !

 

Je dois dire que, du coup, quand j’ai entamé la lecture de Lonesome Dove, j’ai craint d’être déçu du fait de ce trop grand nombre de louanges. Et puis j’avais quand même lu récemment des choses comme Contrée indienne de Dorothy M. Johnson ou encore Deadwood de Pete Dexter, qui ne sont pas exactement des westerns à négliger…

 

Mais mes craintes étaient infondées : Lonesome Dove est bel et bien un chef-d’œuvre, un roman d’une puissance rare, qu’on lit avec une délectation permanente, et qu’on a du mal à quitter ; hier soir, honnêtement, pour tout un tas de raisons, j’en avais la larme à l’œil, et c’est quand même pas tous les jours qu’un livre me fait cet effet… Est-ce pour autant ZE western à lire ? Je ne serais peut-être pas aussi catégorique, et puis ce petit jeu a quelque chose d’un peu absurde… Mais c’est assurément un excellent roman, de ceux qui laissent une empreinte profonde, des romans que l’on vit littéralement, et qu’on ne peut pas lâcher (ou qui ne nous lâchent pas).

 

1880, Lonesome Dove, Texas, au bord du Rio Grande. Les anciens Texas rangers Augustus McCrae et Woodrow Call (« le Capitaine »), des légendes en leur temps, se sont posés, et vivent tant bien que mal de l’élevage dans ce trou perdu. Il semble bien loin, le temps épique où ils combattaient les Comanches… Mais ils vont avoir l’occasion de vivre ensemble, en compagnie d’une petite troupe, une dernière aventure, et pas la moindre. En effet, la visite inopinée de leur ancien collègue Jake Spoon (qui a un shérif de l’Arkansas aux fesses) fournit au Capitaine le prétexte pour quitter – à jamais ? – Lonesome Dove. Car Jake leur dit que le Montana, à peine colonisé, serait une terre idéale pour établir un ranch, ce que personne n’a encore jamais fait. Mais c’est loin, le Montana : plus de 5000 kilomètres… Tant mieux ! Call et McCrae vont « récupérer » (bon, voler…) du bétail au Mexique, un immense troupeau, et se lancent sur la piste, direction le Yellowstone. Une odyssée sans pareille les attend, ainsi que les autres membres de leur expédition : les anciens rangers Deets et Pea Eye, le petit Newt, le cow-boy amoureux Dish Boggett (avec, à quelques pas, l’objet inaccessible de ses désirs, la belle putain Lorena), d’autres encore… Une odyssée crépusculaire, marquant la fin d’une époque qu’ils entendent à tout prix prolonger, sans doute en dépit du bon sens. Une folie…

 

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » ? Ou pas… Le lecteur, oui, est heureux, au terme de ce long périple (et un peu triste, donc). Mais il sait dès les premières pages qu’il n’en ira pas forcément de même pour les héros de Lonesome Dove. Pourtant, tout commence très bien, et sur un air de comédie (les répliques piquantes de ce bavard de McCrae y sont pour beaucoup) ; mais on se doute bien vite qu’au fil de l’aventure, ce sera d’une tragédie humaine qu’il s’agira. Avec ses coups de théâtre (feuilletonesques, à certains égards), ses coïncidences improbables, et ses drames innombrables…

 

Lonesome Doveest une vaste fresque, d’une ampleur et d’une ambition sans commune mesure. Chose admirable, ce monstre littéraire allie pour le meilleur et certainement pas pour le pire le genre le plus populaire avec la littérature la plus majuscule. Et tout y est. Tout participe de la réussite indéniable de ce roman rare, porté par une plume d’une fluidité exemplaire et des personnages extraordinairement bien dessinés, Call et McCrae en tête (mais les autres ne sont pas à négliger pour autant, certainement pas) ; la multiplicité des points de vue est gérée avec une adresse remarquable, et l’émotion est toujours à fleur de peau : on passe insidieusement du rire aux larmes en l’espace de quelques pages. Lonesome Dove est un concentré de vie, avec tout ce que cela implique. Et tout y passe. Absolument tout. Au milieu des cow-boys et des Indiens, des héros et des brigands, il y a tout un monde qui se dresse, un monde à conquérir, un monde hostile, mais un monde beau, aussi. Du désert texan aux blizzards du Montana, en passant par les plaines infinies, Lonesome Dove nous invite à un voyage unique, aux implications multiples, tant spirituelles que géographiques. La quête désespérée des vieux Texas rangers prend aux tripes, et on vit littéralement avec eux. Aussi a-t-on beaucoup de mal à les quitter…

 

Roman brillant, fresque chorale inimitable, Lonesome Dove, oui, est bel et bien un chef-d’œuvre. Un livre habité, palpitant, drôle, émouvant, beau, intelligent… n’en jetez plus. Lonesome Dove est à la hauteur de sa réputation prestigieuse. Indispensable.

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"Apologie pour le plagiat", d'Anatole France

Publié le par Nébal

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FRANCE (Anatole), Apologie pour le plagiat, Paris, Les Éditions du Sonneur, coll. La Petite Bibliothèque, [1891-1892] 2013, 42 p.

 

Dans ce tout petit ouvrage prisé par Alain Minc (entre autres) reprenant deux articles publiés originellement dans Le Temps les 4 et 11 janvier 1891, Anatole France (que je n’ai jamais lu par ailleurs, je plaide coupable…) part d’une énième accusation de plagiat (lancée par un inconnu à l’encontre d’Alphonse Daudet) pour livrer une brève réflexion pleine de « bon sens » (horrible expression) sur cette notion si controversée.

 

Je dois dire que le sujet m’intéressait, d’autant plus que mes idées ne sont guère fixées en la matière. L’accusation, de nos jours, revient régulièrement (et je ne suis d’ailleurs pas forcément le dernier à l’employer), parfois – souvent ? – de manière totalement illégitime ; mais il est vrai que notre époque croit – ou plutôt feint de croire… – que l’originalité est la première des qualités (en passant, je ne peux m’empêcher de noter ici que c’est particulièrement le cas en science-fiction, avec l’obsession du novum, surtout quand un thème SF est repris en littérature dite générale ; paradoxe, tant la SF est par essence une littérature intertextuelle : une histoire de nains – avec des putains de grosses haches – juchés sur des épaules de géants, quoi… ou l'inverse), et que les sommes parfois conséquentes en jeu peuvent justifier tout et n’importe quoi…

 

C’est contre ces deux aspects qu’Anatole France s’élève dans l’Apologie pour le plagiat, et il ne manque pas de déplorer tant la vaine course à l’originalité que le mercantilisme qui s’est installé dans l’art.

 

Le prix Nobel de littérature (enfin, pas encore, à cette époque-là) commence par montrer à grands renforts d’anecdotes édifiantes que les « situations » étant en nombre limité, elles appartiennent à tous ; peu importe à ses yeux qui a « eu » le premier l’idée, ce qui compte vraiment est de la traiter au mieux. En outre, le coupable de plagiat l’est souvent sans même le savoir (ce qui invalide totalement l’accusation, bien entendu). Mais Anatole France entend aussi démontrer que celui qui accuse de plagiat peut très bien en avoir commis un lui-même, inconsciemment donc, mais aussi sciemment, surtout à l’époque classique, où la notion même de plagiat recouvrait un sens bien différent, consistant, non pas simplement à emprunter à quelqu’un, mais à emprunter tout et n’importe quoi, le bon grain comme l’ivraie.

 

Dans le second article, ainsi, Anatole France se penche sur les cas de Molière et Scarron, le premier ayant emprunté (notamment dans le Tartuffe et L’Avare) au second, mais le second ayant lui-même trouvé ses situations – et il le reconnaissait volontiers – de l’autre côté des Pyrénées, dans la littérature espagnole florissante (où, si ça se trouve, Molière a pu piocher lui aussi sans nécessairement passer par Scarron).

 

Le problème, c’est qu’Anatole France ne va guère plus loin dans ces deux petits articles ; on sent la fatigue de l’auteur confronté à ces sempiternelles accusations, et son regret devant la marchandisation de l’art, conséquences à ses yeux de l’individualisme forcené de son temps (alors pour ce qui est du nôtre, hein…), mais c’est à peu près tout. Et je le regrette : on en reste donc au stade du « bon sens », sans atteindre à celui d’une véritable réflexion qui aurait pu être probablement très enrichissante (au figuré ; au « propre », mieux vaut conserver les accusations de plagiat). Ce que dit Anatole France est vrai, bien sûr, et devrait être plus souvent pris en considération dès lors que l’on brandit cette grave accusation, mais il n’en reste pas moins que des éléments subsistent dans l’ombre. On pourrait sans doute établir une typologie du plagiat, selon ce qui le motive et ce à quoi il aboutit ; ou encore s’interroger davantage sur la valeur intrinsèque de l’originalité. Mais Anatole France en reste au stade des faits et de leur premier degré d’interprétation ; c’est juste, c’est même érudit, mais c’est un peu décevant… Je n’y ai en tout cas pas trouvé ce que je cherchais (mais le format ne permettait sans doute guère une réflexion plus poussée). Ce n’est pas inintéressant, cela donne quelque peu matière à réfléchir, mais il y a sans doute encore de quoi faire…

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"Les Dieux de Pegāna", de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

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DUNSANY (Lord), Les Dieux de Pegāna, [The Gods of Pegāna], traduit de l’anglais par Laurent Calluaud, illustrations de Sydney H. Sime, introduction de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1905, 2000] 2002, 116 p.

 

C’est bien évidemment par le biais de Lovecraft que j’en suis arrivé à lire Lord Dunsany, et en priorité cet étonnant petit ouvrage, le premier de l’auteur, qui a eu une énorme influence sur le Maître de Providence et a directement inspiré ses récits dits des « Contrées du Rêve », mais portait également en germe bien des aspects de la pseudo-mythologie ultérieurement baptisée « Mythe de Cthulhu ». Car l’aristocrate irlandais, dans cette œuvre fondatrice, pionnière d’une certaine fantasy et en même temps irréductible à un seul genre et fortement singulière, déploie tous les trésors de son imagination pour créer une cosmogonie sans pareille, dans un univers étrange et indéfini, dont on ne sait trop s’il doit être considéré comme un monde secondaire, une vision onirique, un souvenir antédiluvien ou une pure allégorie.

 

Très bref recueil de nouvelles (encore que l’on puisse se demander si cette qualification s’applique vraiment, du fait de l’unité du propos et de sa construction d’un début à une fin, d’une part, mais aussi, d’autre part, du caractère parfois largement dénué de récit des très courtes vignettes qui le composent – entre une et quatre pages le plus souvent), Les Dieux de Pegāna décrit, sur un mode emphatique renvoyant directement tant à la Bible qu’aux récits mythologiques les plus divers (avec peut-être tout de même une prédominance orientale), le système religieux d’un monde autre, une théogonie nihiliste, où les hommes sont plus que jamais les jouets des dieux, et où leurs prières sont le plus souvent vaines. Plus que jamais, ici, les dieux sont au-delà du bien et du mal, et le culte tend à l’imposture.

 

« Dans les brumes d'avant le Commencement, le Destin et le Hasard jouèrent aux dés le droit de diriger la Partie ; puis celui qui avait gagné s'en alla à travers les brumes vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI et dit : « Maintenant crée des dieux pour Moi, car J'ai gagné et la Partie sera Mienne. » Qui gagna, et qui, du Destin ou du Hasard, s'en alla à travers les brumes d'avant le Commencement vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI – nul ne le sait. »

 

Alors MĀNA-YOOD-SUSHĀI (que personne n’adore, aussi dit-on des prophètes qu’ils le sont de Tous les dieux sauf Un) crée les dieux, et s’endort. On dit que lorsqu’il se réveillera, quand Skald cessera de battre son tambour, alors ce sera LA FIN. Mais les dieux, de leur côté, ont créé les mondes, puis l’un d’entre eux a créé la vie, et, enfin, dans un geste inconsidéré d’une suprême arrogance, l’homme. Celui-ci a été frappé de l’ignorance afin de séparer à jamais les dieux des hommes, et qu’ils ne soient pas semblables. Sont alors décrits quelques-uns des dieux créés par MĀNA-YOOD-SUSHĀI, puis les prophètes, avec leurs actes et leurs dires, jusqu’à ce que le chien des dieux, le Temps, touche à sa fin, et que ce soit LA FIN.

 

Difficile d’en dire beaucoup plus sur cet étonnant ouvrage – et il est bien évidemment hors de question de « résumer » les nombreuses petites « nouvelles » qui le composent. Notons cependant que Dunsany, au travers de ces fables (plus ou moins moralisantes), compose un superbe poème en prose, un poème philosophique aurais-je envie de dire, dont la perfection formelle (magnifiquement rendue par la traduction irréprochable de Laurent Calluaud ; on peut aussi mentionner au passage les très belles illustrations de Sydney H. Sime) n’a d’égale que la subtilité du fond. Les vignettes et récits s’enchaînent avec une grâce impressionnante, composant une vaste fresque dont l’unité et la cohérence ne sauraient faire de doute (et voilà bien une différence essentielle d’avec le soi-disant « Mythe de Cthulhu », n’en déplaise à August Derleth). Récit systématique de la création du monde à l’apocalypse, Les Dieux de Pegānaest d’une richesse insoupçonnée dans ses allégories, qui dépasse le seul jeu de l’imagination, et donne incontestablement matière à réfléchir. Mais – et c’est là toute la beauté de la chose – il le fait avec une étonnante légèreté : si Dunsany ne rechigne bien entendu pas à la gravité inhérente au « genre », il sait aussi user avec finesse et astuce du registre parodique. On lit Les Dieux de Pegāna avec une fascination extatique, mais aussi, régulièrement, le sourire aux lèvres.

 

Je ne sais que dire de plus. Ce premier ouvrage de Lord Dunsany m’a très fortement retourné, et je comprends sans peine l’admiration que lui vouaient Lovecraft et d’autres de ses contemporains, tel Yeats. C’est là, sans aucun doute, un chef-d’œuvre, dans tous les sens du terme, qui augurait de la carrière d’un très grand poète. On regrettera d’autant plus le relatif oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé…

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"Juvenilia", de H.P. Lovecraft

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LOVECRAFT (H.P.), Juvenilia. 1895-1905, edited by S.T. Joshi, introduction by S.T. Joshi, West Warwick, Necronomicon Press, 1984, 40 p.

 

Bon d’accord. J’avoue : là, c’est quand même un peu de la perversion. Mais que voulez-vous : on est un petit fan, ou on ne l’est pas…

 

On sait que Lovecraft était un enfant passablement précoce, qui s’est très tôt mis à écrire, dans des domaines très variés : articles scientifiques (qui ne figurent pas ici), nouvelles diverses et poésie. Ces Juvenilia reprennent des textes composés par H.P. Lovecraft entre 1895 (ou, semble-t-il en fait, 1897) et 1905, soit quand l’auteur avait entre 7 et 15 ans. On y trouve toutes les nouvelles et poésies de cette époque qui ont survécu (une bonne partie, la majeure sans doute, a disparu, probablement détruite par Lovecraft lui-même ; ce serait sa mère qui aurait sauvé la plupart des textes qui figurent ici), à l’exception de « The Beast in the Cave », nouvelle de 1905 témoignant d’une maturité plus importante, et dès lors plus connue et reprise ailleurs. On y trouve donc quatre nouvelles (« The Little Glass Bottle », « The Secret Cave », « The Mystery of the Grave-Yard » et « The Mysterious Ship »), et plusieurs œuvres poétiques de taille variable.

 

Ce qui frappe à cet égard – et c’est rien de le dire, le contraste est stupéfiant –, c’est, étrangement eu égard à la suite de la carrière littéraire de Lovecraft, l’incroyable précocité dont il fait preuve dans sa poésie, là où sa prose ne dépasse en rien ce que l’on est en droit d’attendre d’un enfant de cet âge.

 

Les quatre nouvelles ici reprises (respectivement une fable humoristique, une tragique aventure enfantine, un récit policier très pulp et, euh, un truc bizarre…) sont, disons-le tout net, bien entendu absolument dénuées du moindre intérêt sur le plan littéraire. Intéressantes à titre documentaire, ceci dit, elles ont en fait surtout pour elles le côté aussi risible que charmant des productions enfantines de ce type (avec, Lovecraft faisant bien les choses, présentation, prix, catalogue, etc.) ; à vrai dire, et là je ne peux m’empêcher de vous livrer une petite anecdote personnelle, cela m’a immanquablement fait penser aux petits machins que j’avais moi-même commis à l’âge de 8 ou 9 ans, et que dans ma grande générosité j’avais offerts à la bibliothèque de ma classe de cours élémentaire (la première de ces nouvelles – la seule, peut-être ? J’avoue que je ne me souviens plus, mais j’avais prévu toute une collection, et « supervisais » les productions similaires de mes petits camarades… – était d’ailleurs un truc à base d’OVNI, alors que je ne connaissais à l’époque strictement rien à la science-fiction…). Quoi qu’il en soit, si l’auteur fait déjà preuve ici d’une certaine ambition (et, si l’on ose dire, d’un vague « mercantilisme » qui disparaîtra totalement ou presque par la suite), il ne se montre pas particulièrement brillant dans ce domaine.

 

Il en va tout autrement de sa poésie, largement dédiée à la gloire des anciens : la Grèce, Rome, et les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles anglais. On trouve tout d’abord deux « adaptations » de textes antiques pour les jeunes lecteurs, L’Odyssée d’Homère via Pope, singulièrement ramassée, et le début d’une reprise des Métamorphoses d’Ovide (assez impressionnante). « An Account in Verse », a contrario, est un amusant poème humoristique sur un voyage en train. On retrouve ensuite les classiques avec le « volume II » des « Poemata Minora », dont trois textes ont été publiés ultérieurement par Lovecraft dans le petit monde du « journalisme amateur » (ceux-là, donc, il ne les avait pas reniés, et les considérait toujours valable à l’âge de 25 ans environ), chacun étant précédé d’une introduction en latin (!) ; reste enfin « De Triumpho Naturae », sur lequel je ne vais pas tarder à revenir. Ici, la précocité de Lovecraft ne saurait faire de doute, et est même assez bluffante. Je ne suis bien sûr pas en mesure d’apprécier pleinement ces vers, et doute de leur grande valeur intrinsèque, mais le contraste est énorme entre ces productions formellement très travaillées et d’une métrique sévère, d’une part, et sa prose médiocre et entièrement vouée au récit hystérique d’autre part. On a à vrai dire du mal à croire, dans certains cas, qu’il s’agit là de l’œuvre d’un enfant…

 

Mais il est hélas un autre domaine dans lequel Lovecraft fait montre d’une certaine précocité, ici, et c’est sans doute regrettable : en effet, ces diverses œuvres témoignent déjà, non seulement de son conservatisme – cela, on l’avait compris, et cela n’avait rien de surprenant sans doute – teinté de « paganisme », mais aussi de son racisme et de son antisémitisme… Dans les « Poemata Minora », ainsi, Lovecraft ne se contente pas de faire l’éloge de la mythologie gréco-romaine contre la religion chrétienne et d’attribuer la ruine de Rome à l’action « d’éléments étrangers », mais il fait aussi précéder son « On the Vanity of Human Ambition » d’une introduction latine et d’une caricature antisémites (chose « amusante », le « very avaricious and filthy Jew », pardon, « AVARISSIMVS ET TVRPISSIMVS IVDAEVS » dessiné tient des sacs ornés du symbole de la livre sterling et non du dollar, preuve supplémentaire que Lovecraft, déjà, se considérait plus anglais qu’américain…) ; quant à « De Triumpho Naturae », c’est un abject poème ethnocentriste et raciste, faisant l’éloge des Sudistes dans leur lutte pour conserver l’esclavage des Nègres, et dédié à William Benjamin Smith, auteur de The Colour Line

 

Bilan de ces Juvenilia ? Bien évidemment, sur le strict plan littéraire, ça n’a rien d’immortel… mais c’est très intéressant à titre documentaire, et, si leur lecture ne doit sans doute être réservée qu’aux plus hardcore des fans hardcore, c’est là une source très édifiante quand à la personnalité de Lovecraft, sa précocité dans certains domaines, voire son caractère brillant, et l’évolution de sa pensée. Et, avouons-le, au-delà de la fascination que l’on peut ressentir pour l’auteur d’exception qui n’est guère ici qu’en germe, c’est – à l’exception des quelques abominations sus-mentionnées – absolument charmant… mignon, même.

 

Lovecraft.

 

Mignon.

 

Tout arrive…

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"Où cours-tu mon adversaire ?", de Ben Bova

Publié le par Nébal

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BOVA (Ben), Où cours-tu mon adversaire ?, [Foeman, Where Do You Flee?], traduction de l’américain de Ben Zimet, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, coll. Dyschroniques, [1969] 2013, 110 p.

 

Nouvelle fournée de « Dyschroniques » au Passager clandestin. Ayant été plutôt convaincu par La Tour des damnés de Brian Aldiss et Le Mercenaire de Mack Reynolds, je n’ai guère hésité à me procurer les petits derniers de la collection, à commencer par cette novella de Ben Bova publiée originellement en 1969. Si je connaissais l’auteur de nom, je n’avais jusqu’alors jamais rien lu de lui (il faut dire qu’il a été relativement peu traduit en français), et c’était là une bonne occasion de le découvrir.

 

Où cours-tu mon adversaire ?prend place alors que la conquête de l’espace commence tout juste à prendre une nouvelle dimension. Nous y suivons en effet la première expédition terrienne, à bord du Carl Sagan, à destination de Sirius, où l’on a repéré une planète semblable à la Terre, susceptible d’abriter la vie et – qui sait ? – peut-être même une vie intelligente.

 

Notre héros, Sydney Lee, est un anthropologue. Dépressif et vaguement paranoïaque (on se demande un peu, du coup, comment il a pu être sélectionné pour cette mission essentielle, mais bon, admettons…), il est obsédé par les étranges machines découvertes sur Titan, et l’idée d’un conflit interstellaire antédiluvien qui pourrait être amené à se reproduire, et entraîner la disparition de l’humanité (sur la base d’intuitions guère rationnelles…).

 

Or, quand les membres de l’expédition arrivent aux abords de la planète en question, ils découvrent qu’elle est habitée… par un tout petit groupe d’êtres humains, vivant de manière « primitive », et probablement originaire d’une autre planète. Lee fait tout son possible pour amener l’expédition à se poser au plus tôt sur la planète, puis pour partir seul en mission d’observation au sein de cette communauté inattendue : il pense en effet y trouver la clef de ce conflit qui l’obsède tant…

 

La suite ? Eh bien, elle est cousue de fil blanc, hélas… Cette nouvelle était peut-être relativement originale en 1969, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle a très mal vieilli. Si Où cours-tu mon adversaire ? soulève des problématiques intéressantes (notamment en rapport avec le paradoxe de Fermi, la tendance à l’auto-destruction de l’humanité, le choc des civilisations, et en filigrane, peut-être, la domination coloniale), elle le fait de manière plutôt malhabile et confuse, et n’emporte guère l’adhésion du lecteur. Il faut dire que – cela n’arrange rien – la nouvelle de Ben Bova n’est pas très bien écrite, probablement pas très bien traduite non plus, et n’a de toute évidence pas été relue (le texte est bourré de coquilles)…

 

Et Où cours-tu mon adversaire ? accuse indéniablement son âge relativement vénérable, surtout dans la mesure où les questions qu’elle soulève ont été depuis abordées de manière autrement satisfaisante, dans le fond comme dans la forme. Ainsi, par exemple, le héros a beau être un anthropologue, il ne faut pas s’attendre ici à une « ethno-SF » à la Ursula K. Le Guin : la description des us et coutumes des humains de Sirius est limitée au strict minimum, et si l’observation participante est bel et bien questionnée, notamment sous l’angle du choc des cultures entre une civilisation « évoluée » et une société dite « primitive » comme l’est celle de Sirius, c’est hélas d’une manière guère satisfaisante, rapidement expédiée, et qui ne s’embarrasse pas de contradictions ultérieures pour le moins fâcheuses. De même, pour ce qui est du paradoxe de Fermi, on a lu autrement plus intéressant (chez Stephen Baxter, pour n’en citer qu’un).

 

Novella très artificielle, formellement lourde et semblant aujourd’hui un peu creuse, Où cours-tu mon adversaire ? ne présente pas vraiment d’intérêt autre que purement documentaire aux yeux du lecteur contemporain (et encore…). Déception, donc : cette fois, la réédition ne s’imposait pas vraiment. J’espère être davantage séduit par le second titre publié récemment, 37° centigrades de Lino Aldani ; je vous en parlerai prochainement.

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"L'Homme aux pistolets", de James Carlos Blake

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BLAKE (James Carlos), L’Homme aux pistolets, [The Pistoleer], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1995, 2001] 2002, 569 p.

 

« Western Summer », suite, avec cet étrange premier roman de James Carlos Blake qu’est L’Homme aux pistolets, qui me fut recommandé par quelqu’un de bon goût décidément et même que merci. Mais étrange, disais-je. Voire bizarre. Je dirais même étonnant. En effet, il s’agit là d’une biographie romancée du hors-la-loi texan John Wesley Hardin ; bon, jusqu’ici, ça va ; mais c’est formellement que James Carlos Blake signe quelque chose de passablement original : cette biographie prend en effet la forme d’une succession de témoignages reconstitués ; on compte ainsi, en dépit de l’unité du sujet, des dizaines de narrateurs dans L’Homme aux pistolets. Procédé un peu déconcertant de prime abord, mais à n’en pas douter astucieux, et finalement très convaincant, du fait du talent de l’auteur qui parvient à insuffler vie et personnalité à chacun de ces « témoins ». Jolie performance en soi, qui mérite déjà d’être saluée.

 

John Wesley Hardin. Ange, ou démon ? Es-tu mon ange, ou mon démon ? C’est la question que se pose (en d’autres termes, certes) la quatrième de couverture. Il s’agirait en somme de savoir si John Wesley Hardin fut un hors-la-loi dégueulasse, ou un héros admirable. C’est sans doute en partie le propos. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les témoignages présentés par James Carlos Blake sont généralement le fait d’amis, de proches ou du moins de partisans (rares sont les exceptions), et le portrait du tueur est ainsi pour le moins unilatéral ; oui, semble nous dire l’auteur, John Wesley Hardin fut bel et bien un héros. Mais c’est au lecteur, confronté à ces prétendus « documents », de faire la part des choses. Et il est clair que, en détaillant la vie et les œuvres de John Wesley Hardin, James Carlos Blake questionne bel et bien le mythe américain – c’est semble-t-il courant dans son travail – et, au-delà, sa transmission culturelle, notamment populaire, des dime novels au cinéma (le nom du dernier témoin est assez éloquent à cet égard...). Et il en ressort un portrait complexe, naturellement, qui ne permet pas de trancher la question de manière aussi manichéenne : John Wesley Hardin, tel qu’il nous est montré dans cette biographie romancée, est à la fois un hors-la-loi dégueulasse et un héros admirable ; il est aussi répugnant que sympathique, tour à tour, oui, mais aussi parfois en même temps. Comme un vrai type, quoi. Qui vit vraiment. Et, là aussi, la plume de James Carlos Blake se montre très habile tant pour dresser le portrait du personnage, sous son meilleur profil donc, que pour le questionner.

 

John Wesley Hardin fut donc... un tueur. L’homme le plus dangereux du Texas, disait-on. Il produit son premier cadavre à l’âge de quinze ans ; à dix-huit, ce petit con « défie » Wild Bill Hickok ; il est emprisonné à vingt-cinq, et l’on pense alors qu’il a tué au moins quarante hommes, nombre record – un journal précisant candidement que c’est « sans compter les Nègres et les Mexicains », sans même parler des Indiens, bien sûr (mais le lecteur en compte deux ; les Nègres, très vite, on ne les compte plus...).

 

Mais il ne fut pas un simple tueur (si tant est qu’une telle chose existe), et ses motivations étaient complexes, et en tout cas fort éloignées de celles du truand commun : John Wesley Hardin était un tueur, oui, mais pas à gage ; c’était un hors-la-loi, oui, mais pas un voleur ou truc. Il l’a toujours clamé, jusqu’à sa mort, se posant plus ou moins en victime : il n’a jamais tué qu’en état de légitime défense. Mais, comme le note à un moment du roman Wild Bill Hickok himself, « ça a l’air d’être de la légitime défense pure et simple, mais je veux bien être pendu si j’ai jamais rencontré quelqu’un qui était obligé de se défendre de manière légitime aussi souvent que ce garçon ». Car John Wesley Hardin, disons-le, avait quand même un peu tendance à chercher la merde... et il avait le sang chaud ; or, au Texas à cette époque, la réponse aux emmerdes, c’est de dégainer son flingue : la question, dès lors, est de savoir qui dégaine le plus vite et tire le plus précisément ; et la réponse, bien sûr, c’est John Wesley Hardin... jusqu’à ce qu’une enflure l’abatte dans le dos.

 

Mais Wes était un homme de convictions, sans doute. Trop jeune pour prendre part à la guerre de Sécession dans les rangs confédérés, il n’en est pas moins profondément sudiste dans l’âme (ce qui ne le rend pas forcément très sympathique, et James Carlos Blake nous décrit bien un personnage profondément raciste, mais contexte, contexte, et nous autres Français ne sommes sans doute pas très bien placés pour comprendre la guerre civile américaine, qui impliquait davantage que la seule question de l’esclavage). Et son combat – en position de légitime défense, donc –, c’est d’abord celui de la liberté texane contre l’oppression des Yankees ; c’est ce qui, aux yeux de bon nombre de Texans, en fait un héros : Hardin s’est dressé contre l’occupant et les forces de police de l’État, imposées de l’extérieur et corrompues comme c’est pas permis (enfin... on se comprend). C’est du moins ce qui se passe au début de sa carrière de tueur (sa première victime se trouvait être un ancien esclave, au passage...). Mais l’impératif de défense, l’instinct de conservation en somme, a « justifié » la suite, quand Hardin devint cow-boy (au sens strict), ou bien prit part, à regret, à la guerre privée opposant les clans Taylor et Sutton (ce qui l’a ramené au combat contre les Yankees, néanmoins). Le livre de James Carlos Blake peut dès lors passer pour une apologie de la légitime défense, que l’on serait en droit, au-delà de ses incontestables mérites littéraires, de trouver un poil nauséabonde... Mais sans doute, une fois de plus, la réalité est-elle plus complexe (et le lynchage, en tout cas, est impitoyablement condamné ; il faut dire que le frère de Wes en a fait les frais, alors qu’il n’avait clairement rien à se reprocher...).

 

D’autant que L’Homme aux pistolets, c’est aussi l’histoire d’une phénoménale rédemption (quand bien même temporaire…). Fait prisonnier, John Wesley Hardin tente pendant les premières années de sa réclusion de s’évader à plusieurs reprises, et se montre particulièrement dur à cuire. Et puis, presque du jour au lendemain, il change, devient un prisonnier modèle, étudie dans sa cellule, fait son droit, obtient une remise de peine et le pardon du gouverneur (le premier à être texan…). Homme libre, il entend se poser en citoyen respectable, s’établit avocat, renonce au meurtre bien sûr, mais aussi à l’alcool, au jeu, au bordel… en digne fils de pasteur qu’il aurait toujours dû être. Mais ses démons finissent hélas par le reprendre, la solitude n’arrangeant rien sans doute, et il finit par tomber pour une histoire particulièrement stupide, mêlant petites trahisons, adultère et inimitié personnelle…

 

Quoi qu’il en soit, L’Homme aux pistolets se montre très convaincant. Biographie romancée astucieuse et palpitante d’un personnage complexe et bigger than life, c’est aussi, au-delà du divertissement fondé sur la légende populaire, une œuvre habile dans sa composition et qui sait poser moult bonnes questions sans avoir l’air d’y toucher. C’est bien vu, et tout à fait remarquable. On m’a conseillé d’autres romans de James Carlos Blake ; après cette première expérience concluante, il n’est donc pas exclu, loin s’en faut, que je vous en recause un de ces jours…

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"Deadwood", de Pete Dexter

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DEXTER (Pete), Deadwood, [Deadwood], traduit de l’américain par Martine Leroy-Battistelli, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1986, 1994, 2007] 2012, 606 p.

 

« Western Summer », suite, avec un gros bouquin qui me paraissait indispensable... mais que j’ai pourtant entamé à reculons. En effet, comme beaucoup de monde j’imagine, j’ai connu la série télévisée avant d’avoir même ne serait-ce que connaissance du livre qui l’a « inspirée » (oui, les guillemets s’imposent, on verra très vite en quoi). Or, cette série, qui a remporté pas mal d’adhésion et que d’aucuns qualifient même de « culte », m’avait laissé pour ma part une impression des plus mitigées. Certes, je ne l’ai pas vue dans de bonnes conditions (la VF, c’est le mal) ; mais elle m’a, au-delà de ce petit problème, fait l’effet d’être plutôt tarte, finalement assez banale, et sans grand intérêt (en tout cas, pas de quoi s’extasier dessus). L’histoire – ou plutôt les histoires – ne me parlaient pas vraiment, et, en dehors d’un charismatique barman, les personnages me laissaient plutôt froid, quand ils ne m’agaçaient pas carrément (ce qui fut le cas notamment de Calamity Jane, que j’y trouvais franchement insupportable).

 

Mais bon : dans le cadre de mon « Western Summer », je me suis dit que la lecture de Deadwood s’imposait malgré tout, et que ce qui m’avait déplu dans la série télévisée pouvait passer bien mieux dans un cadre littéraire. Et là, très vite, énorme surprise : en effet, j’ai dévoré Deadwood le roman, et ai encore du mal maintenant à établir le lien avec Deadwood la série... Ce pavé que je me suis enquillé en à peine plus de deux jours tellement je trouvais ça bon ne me paraît en effet entretenir que des rapports fort distants avec la série éponyme : il y a le cadre, certes (la ville-champignon de Deadwood dans les Black Hills, donc), et quelques personnages (dont les plus « mythiques », Wild Bill Hickock et Calamity Jane). Certains événements aussi, sans doute – mais ils ne m’avaient pas marqué dans l’adaptation télévisée. Pour le reste, on a vraiment affaire à quelque chose d’entièrement différent. Et là où la série, passablement mélancolique, m’a laissé de marbre, le roman, avec sa richesse impressionnante, m’a par contre séduit en tous points, et j’ai envie de faire péter à son égard tous les superlatifs et les « plus » : Deadwood le livre est plus sale, plus drôle (c’est rien de le dire ! je ne crois pas avoir souri une seule fois en regardant la série, là où j’ai explosé de rire à plusieurs reprises en lisant le roman), plus coloré, plus original, plus subtil, plus humain aussi, bref : plus mieux, mille fois mieux. Aussi puis-je d’ores et déjà vous donner ce conseil : que vous ayez aimé ou pas la série importe peu tant ça n’a rien à voir, vous devez lire Deadwood. Hop ! et plus vite que ça !

 

Le roman débute en 1876, en gros avec l’arrivée à Deadwood du légendaire Wild Bill Hickock et de son ami le très sympathique Colorado Charley Utter (qui constitue plus ou moins le fil rouge du roman), à la tête d’une caravane composée essentiellement de putes. L’ambiance est vite donnée : le jour même de leur arrivée, nos héros voient deux hommes se balader dans les rues du bas-quartier (où se concentrera l’intrigue) avec une tête humain sous le bras, un Mexicain avec celle d’un Indien, et l’abject Boone May avec celle du hors-la-loi Frank Towles... C’est l’occasion, déjà, de faire la connaissance de quelques autochtones, dont bon nombre viennent accueillir en fanfare Wild Bill. Ainsi le détestable Capitaine Jack Crawford, par exemple. Ou encore le shérif Seth Bullock. Et bien d’autres, Blancs ou Chinois, gentilshommes et crapules, dames et catins, légendes et quidams, des deux côtés de la Loi, si tant est que la loi s’applique à Deadwood...

 

Dès lors, le roman nous conte sur deux années (je fais ici l’impasse sur le bref épilogue) la petite vie de cette communauté hétéroclite, les faits-divers qui l’agitent, avec pour événement central l’assassinat de Wild Bill Hickock (qui a lieu un peu avant la moitié du roman, mais est annoncé bien plus tôt). Si Charley Utter constitue donc une sorte de fil rouge auquel on peut en définitive toujours se rattacher, le roman se caractérise néanmoins par le très grand nombre de ses protagonistes. On pourrait craindre de s’y perdre, mais ce n’est jamais le cas, tant ils sont bien campés et Pete Dexter se montre adroit pour en faire ressortir les traits saillants sans les réduire à des archétypes pour autant. C’est aussi en cela que Deadwood se montre très humain : les personnages, tous, les plus admirables (mais y en a-t-il ?) comme les pires salauds, sonnent juste, et suscitent toujours en définitive, à un moment ou à un autre, la sympathie du lecteur.

 

Il faut dire que Deadwood – et ce roman s’inscrit à cet égard en plein dans une sorte de tradition du western littéraire que je ne fais qu’entrevoir pour le moment, mais qui me paraît significative – construit le mythe en même temps qu’il le déconstruit. En mêlant l’authentique et le fictif, les personnages réels et les pures créations, Pete Dexter décrit avec astuce tout un monde plus vrai que nature, où les connards ont un coeur et les héros leur part de ridicule (ainsi Wild Bill, avec sa vue qui baisse et son train-train bien peu héroïque, ou encore, de manière plus flagrante, Calamity Jane, personnage haut en couleurs qui a assurément un pet au casque, mais se révèle ô combien plus attachante que son adaptation télévisuelle pleureuse).

 

Aussi Deadwood est-il un roman plein de vie, et, en tant que tel, il déborde de drames authentiques comme d’anecdotes amusantes, et l’on y passe sans cesse – et, chapeau, sans jamais ressentir une impression d’artifice – du rire aux larmes. Car ce roman sait jouer avec les émotions du lecteur d’une manière remarquable : à titre d’exemples, j’ai rarement lu quelque chose d’aussi drôle que la confrontation de Charley Utter et Handsome Dick dans la chambre de la Poupée chinoise, ou d’aussi triste (même si pas seulement...) que l’amour de Calamity Jane pour Wild Bill Hickock, et sa conviction qu’elle ne cesse d’asséner que le grand homme assassiné était son époux... jusque devant sa véritable femme, lors d’une réception pour le moins agitée qui concentre dans l’unité d’espace et de lieu tout ce qui fait Deadwood, le plus pathétique comme le plus tordant. Très, très fort.

 

C’est ça, Deadwood : un concentré de vie et d’humanité dans un cadre fortement caractérisé ; la grande histoire qui se mêle à la petite, les légendes qui fricotent avec les anonymes. Du sang, de la boue, du whisky (ou du gin rose) et des putes, Dieu et sa Face maléfique, de la bravoure et de la lâcheté, des héros et des connards, tout ça mélangé avec habileté pour donner au final un très grand livre, western idéal, page-turner redoutable, doté de tant d’atouts qu’on en perd le compte ; autant le dire : un chef-d’œuvre. Le terme peut paraître un peu fort, mais voilà : j’ai adoré le roman de Pete Dexter, et ne lui trouve honnêtement rien à reprocher. Alors, bon. Hop. Lisez Deadwood.

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