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Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

Publié le par Nébal

Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

MOORE (Alan) & BURROWS (Jacen), Providence, t. 2 : L’Abîme du temps, [Providence #5-8], couleurs de Juan Rodriguez, traduction [de l’anglais] par Thomas Davier, Nice, Panini France, coll. Best Of Fusion Comics, 2016, [n.p.]

 

J’étais un peu sceptique après avoir lu le premier tome de Providence, dernière série en date due au grand Alan Moore, qui y poursuit plus que jamais sa révision de l’univers lovecraftien – lequel avait déjà laissé des traces dans bien des séries de l’auteur, avant de devenir une préoccupation officielle avec Neonomicon. Forcément, cette conjonction où les astres sont putain de propices ne pouvait qu’attiser ma curiosité : Lovecraft + Moore, c’en est presque de la provocation, à ce stade… Mais cela allait sans doute au-delà de la curiosité, pour se teinter de crainte peut-être, et donc de scepticisme. À force de me régaler avec les BD de Moore, puis de m’en régaler un peu moins au fil des nouvelles séries (disons que la dernière fois où il m’a vraiment bluffé, à la hauteur de son talent, était probablement Filles perdues), j’en suis peut-être venu, non sans perversion, à guetter le moment où ça ne marcherait plus…

 

Et peut-être était-ce le cas de Providence – déjà que Neonomicon m’avait laissé totalement froid au premier abord, avant de me parler davantage toutefois à la relecture (hors lovecrafteries, il faudrait sans doute parler ici des ultimes déclinaisons de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’ailleurs, mais je ne les ai pas toutes lues)… Le premier tome m’avait tout de même laissé très perplexe, et je ne voyais pas bien où Moore voulait en venir – tandis que nombre de ses procédés m’intriguaient sans me convaincre (les noms tout juste travestis dans une abondance de références, l’homosexualité envahissante du héros, les compléments textuels de chaque épisode parfois tout à fait bienvenus, pour éclairer le récit sous un autre angle ou y ajouter, d’autres fois simplement redondants…), quand l’idée globale d’une systématisation de l’univers lovecraftien, ainsi rassemblé pour en dégager une ultime cohérence, sans me déplaire, m’incitait à patienter un peu pour voir ce que Moore en ferait au juste.

 

Ce scepticisme ne m’avait certes pas abandonné quand j’ai entamé la lecture de ce tout récent deuxième tome, reprenant les épisodes 5 à 8 de la série ; d’autant que j’en avais eu des échos divers, parfois enthousiastes, plus souvent mitigés j’ai l’impression… Mais j’ai pourtant été bien davantage conquis par ce tome 2 que par le premier ! Je ne suis pas certain d’être en mesure de dire pourquoi au juste, mais c’est bien ça : au fur et à mesure que l’on avance, le récit s’avère toujours plus rusé et intelligent… Moore y jongle habilement avec l’érudition lovecraftienne, tout en traitant ces thèmes d’une manière toute personnelle, dépassant cette fois clairement la simple référence. Et, autre point essentiel, il remet utilement la peur – en la teintant plus que jamais de malaise – au cœur du récit lovecraftien : je crois me souvenir d’une interview où il revenait sur le fait que Cthulhu, à force de déclinaisons humoristiques/kawaii, ne faisait plus peur, et qu’il serait bien temps de lui rendre ses attributs originels ; le Grand Ancien n’apparaît pas ici, mais l’univers lovecraftien, globalement, est ainsi traité, et pour le mieux – ce qui passe par des scènes d’horreur pure, cauchemardesques et malsaines, d’une efficacité certaine, quitte à recourir à des procédés plus outranciers que ceux que s’autorisait le gentleman de Providence (ici, pour le coup, la dimension sexuelle est intelligemment développée, mais renvoyant probablement plus à un Clive Barker, disons, qu’au prude Lovecraft).

 

Nous y suivons toujours le jeune Robert Black – ex-journaliste, désormais désireux de devenir pleinement écrivain, et se promenant dans une Nouvelle-Angleterre finalement tout aussi mythique que celle de Lovecraft, en quête d’inspirations témoignant de l’étonnante survivance d’un occultisme prégnant dans la société américaine jusqu’en ce début de XXe siècle (1919, je crois). Désireux d’en apprendre plus sur ces livres qui rendent fou, à l’instar de ce qu’affiche Chambers dans Le Roi en jaune, désireux aussi de rencontrer les pourvoyeurs de ces résurgences mythiques et ésotériques en la personne des omniprésents mécènes de la Stella Sapiente, Robert Black se promène à son rythme, et, au début de ce tome, après une déconcertante visite auprès des Wheatley dégénérés (cet ultime épisode du premier volume m’avait bien davantage plu que les trois précédents, car autrement habile à susciter la peur en jouant donc sur le malaise – en fait, s’il n’y avait pas eu ce dernier épisode, il n’est pas dit que j’aurais poursuivi l’aventure…), il s’attaque à un gros morceau, en se rendant à Manchester, ville paumée aux confins du Massachusetts et du New Hampshire, pour y visiter l’Université Saint Anselm, et notamment sa bibliothèque, où se trouve la traduction du livre arabe qui l’intrigue tant depuis qu’il s’est lancé dans cette histoire…

 

Et le séjour devient proprement cauchemardesque – notre faible (car lovecraftien ?) héros étant de plus en plus amené à douter de sa santé mentale tant ses perceptions s’avèrent erronées (en premier lieu celle du temps), tandis que la moindre rencontre, aussi innocente soit-elle de prime abord, peut se teinter d’inquiétude ou encore de dégoût – de manière particulièrement marquée quand c’est la jeune Elspeth Wade (13 ans), qui est en cause : Moore use ici sans doute du presse-bouton, en mode terreur automatique, mais il n’en concocte pas moins une scène d’horreur extrême et foncièrement marquante.

 

Le voyage se poursuivra, pourtant – dans une Boston plongée par le chaos du fait de la grève de la police (les références étant alors Dante ou Jérôme Bosch, avec du rab de surréalisme grotesque), où Robert Black croise cependant des personnages fort intéressants, auprès desquels il pense trouver des réponses à ces interrogations qui le minent – et se réjouit sans doute bien trop vite de les avoir trouvées, méthode d’autant plus navrante pour se voiler la face… Pourtant, ces Ronald Underwood Pitman et Randall Carver ont bien des choses à dire, sur ce monde et sur celui des rêves. Mais peut-être est-ce le cas aussi d’autres personnages plus étranges encore ? Ainsi de cet écrivain amateur, dont la nouvelle « Par-delà le mur du sommeil » a tant bouleversé le jeune Black – même pas conscient qu’une chose pareille pouvait exister, lui qui ne savait rien de cette presse alterative, et pas beaucoup plus de l’état contemporain de la littérature « weird »… Un certain H.P. Lovecraft – croisé en ville, l’heureuse coïncidence, quand l’excellent Lord Dunsany (que Black ne connaissait pas davantage) vient y donner une fascinante lecture ! Une prochaine étape se dessine dans l’odyssée souterraine de Robert Black – la ville de Providence si bien nommée…

 

La figuration de Lovecraft lui-même dans les lovecrafteries est un classique du genre, au point de constituer un de ses codes ou poncifs, c’est selon – ainsi dès « The Space-Eaters » de Frank Belknap Long, initiant le mouvement de pastiche. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Moore en fasse usage ici. Cependant, ce procédé s’est montré plus ou moins pertinent, en fonction des auteurs et des récits… Moore s’en tire au mieux en le subvertissant : il brouille les pistes en même temps qu’il les suscite, en incarnant l’auteur sous divers avatars alternatifs ou éventuellement complémentaires. Dans ce volume (au-delà des allusions portant sur les parents de l’auteur), Lovecraft intervient en fait plusieurs fois : dans les pages du Livre de Hali de la sagesse des étoiles, nous le reconnaissons derrière la figure cosmique du Rédempteur (le lecteur complice voit bien en quoi Robert Black se trompe dans ses interprétations, c’est un aspect essentiel de ce volume – et plus fin que dans bien des lovecrafteries) ; puis nous le rencontrons en la personne de Randall Carver – transposition de Randolph Carter, bien sûr (on retrouve de manière générale les noms « décalés » propres à la série, dont quelques exemples ont été donnés plus haut), ledit Randolph Carter étant un alter-ego sans doute idéal de Lovecraft lui-même : graphiquement cela ne fait aucun doute, et si la biographie de cet auteur amateur pétri de talent a ses singularités, elle n’en est pas moins riche d’échos renvoyant à celle de Lovecraft. Mais on trouve « plus Lovecraft » que Randall Carver lors de la lecture de Dunsany, et cette fois un Lovecraft qui porte bien ce nom – et que Robert Black trouve particulièrement étrange, lui qui, ces derniers temps, a pourtant considérablement réévalué sa notion personnelle de l’étrangeté… Peut-être est-ce le bon ? Mais peut-être n’est-ce encore qu’un leurre… Quoi qu’il en soit, cette manière d’aborder le personnage s’avère tout à fait concluante et pertinente.

 

Mais c’est une illustration parmi d’autres du traitement que fait subir Moore à ses (nombreuses, envahissantes) références – et je crois que je les apprécie d’autant plus qu’elles jouent un peu perversement des attentes du lecteur amateur, habitué à croiser dans ses lectures lovecraftiennes une kyrielle de clins d’œil plus ou moins appuyés, plus ou moins lourdingues. Certes, Moore procède parfois ainsi – et quand nous rencontrons le docteur Hector North, dont les paroles baignent dans les sous-textes complémentaires de l’homosexualité et de la réanimation des morts, sans doute y a-t-il bien une part de gag complice. Le plus souvent, pourtant, cela va bien au-delà : à Manchester, Elspeth Wade, Hekeziah Massey et Jenkins sont autant de véhicules de l’horreur – empruntant, comme dit plus haut, les voies détournées du malaise. Quant à Ronald Underwood Pitman, au-delà des mauvais jeux de mots de la transposition de son nom, il est une occasion essentielle d’objectiver l’horreur, ou plus exactement la réalité d’un monde que l’on sera porté, à tort ou à raison, à juger horrible – à la condition toutefois d’accepter de le percevoir tel qu’il est…

 

Ce qui n’est pas le cas de Robert Black – chose qui apparait dans la BD elle-même, bien sûr, mais ressort sans doute encore davantage dans les pages de son journal intime qui concluent chaque épisode (le procédé, globalement, me parait pourtant peut-être un peu moins pertinent que dans le premier tome… mais peut-être, en fait, la plus grande subtilité des variantes quant à ce qui s’est passé fait-elle d’autant plus sens qu’elle appuie sur les redites ?). En fait, le troisième épisode, avec Pitman et ses goules, est bien l’occasion de réintroduire dans la BD un peu d’humour, quand bien même très tordu, après l’apogée du cauchemar de Manchester impliquant la si précoce Elspeth Wade (une scène aussi traumatisante que brève) – un humour à son tour teinté d’angoisse et de malaise, pourtant, car nous y voyons un Robert Black « rationaliser » l’incompréhensible à grands renforts de Freud et de Jung, qu’il ne maîtrise sans doute guère, et qui, dans un cadre pareil, relèvent plus d’une déviation ésotérique que de la science à proprement parler… Certes, Pitman recommande à Black de tourner le dos à la réalité horrible du monde – littéralement. Mais Black va sans doute encore plus loin que ce que le photographe et peintre lui suggérait de faire, en refusant le monde, en le dissimulant sous des termes ronflants d’une psychanalyse à la mode et plus ou moins bien comprise… Autant dire qu’ici le pauvre Robert Black a quelque chose de plus que jamais ridicule. La rencontre ultérieure avec Randall Carver, le rêveur ultime qui accompagne Black au long des 700 marches de l’escalier conduisant au Rêve profond, a d’autant plus quelque chose de lumineux, mais que l’on sent ne constituer là encore qu’une façade – un abri, à maints égards, pour se préserver d’une altérité trop radicale et par essence dangereuse.

 

C’est sans doute ici que Moore se montre tout particulièrement habile – dans la mesure où ses références, enfin, font sens : en les tordant de mille et une manières, non seulement il leur rend leur dimension inquiétante, que trop de pastiches légers avaient remisée de côté, mais il les inscrit tout à la fois dans un contexte qui lui est propre et qui, au prétexte de la « réinterprétation » de Lovecraft, les transcende en fait pour en tirer une signification d’un ordre presque « supérieur ». J’ai vraiment l’impression que c’est cette idée d’un « sens » global, avec ses connotations paranoïaques de grande conspiration au moins contre le « héros », qui fait en définitive la singularité de l’interprétation moorienne, et justifie sa tentative de livrer un univers pleinement cohérent.

 

Et c’est pourquoi le jeu des références convainc, ici – et sans doute bien davantage que dans le premier tome. Bien sûr, elles abondent plus que jamais… Prenons l’épisode 5, « In the Walls » : le titre, bien sûr, renvoie à « The Rats in the Walls », mais, de la même manière que ce que nous avions constaté dans le tome 1, la nouvelle-titre est en fait une fausse piste, ou disons qu’elle dissimule d’autres références qui s’avèrent autrement pertinentes : en l’espèce, « Herbert West – Reanimator », « The Thing on the Doorstep », « The Dreams in the Witch House » (surtout) et « The Colour Out of Space », tandis que le jeu sur le temps, qui donne son titre au recueil, semble prendre au pied de la lettre « The Shadow Out of Time » (mais sans lui conférer pour l’heure de dimension « cosmique »). Tout ceci, en tout cas, est arrangé pour bâtir un cadre cohérent – qu’on aurait sans doute vainement cherché chez Lovecraft lui-même, quoi qu’on ait pu en dire. Globalement, c’est très bien fait – même si, en l’espèce, « The Colour Out of Space » s’insère en fait mal dans ce cadre… Mais peut-être faut-il y voir un témoignage tout particulièrement éloquent de la dimension onirique et hallucinatoire de l’épisode ? Lequel est bien d’une construction sans faille à cet égard – en jouant des rêves et des faux réveils pour déconcerter le lecteur au moins autant que Robert Black… et tout à la fois affiner la symbolique des personnages et des événements, en leur conférant cette dimension supplémentaire de sens qui les rend si inacceptables. Et si la grande scène d’horreur de ce tome 2 se trouve dans l’épisode suivant, cet épisode-ci n’en est pas exempt pour autant – ainsi avec la vieille Mme Massey, nue, donnant le sein à Jenkins (ou plutôt Brown Jenkin – le nom n’est quasiment pas décalé, ici), ou bien la ballade en voiture avec ce dernier au volant, dont on ne sait plus si et quand et où elle a eu lieu. Moore gère tout cela habilement – et d’autant plus qu’il sait donc y injecter une dose supplémentaire de malaise, tout à fait bienvenue, en ce qu’elle sous-tend l’horreur en permanence, pour mieux la faire briller.

 

Mais l’horreur n’est pas tout – et sans doute est-elle d’autant plus efficace, chez Lovecraft, qu’elle se mêle de fascination. Moore introduit peut-être cet élément, mais d’une manière assez inattendue – pas à l’échelle cosmique, mais bien au contraire à celle de l’homme, et en l’occurrence de l’artiste : les photographies et tableaux si dérangeants de Pitman ont bien quelque chose de cette dimension (là encore, Robert Black se ridiculise peu ou prou en tenant à y voir à tout prix des métaphores politiques – Pitman ne le contredit pas, et peut-être y a-t-il même un fond de vérité là-dedans, mais le lecteur complice sait ce qu’il en est à un degré de compréhension inaccessible au personnage), mais bien davantage les récits lumineux de Randall Carver, et sans doute de H.P. Lovecraft ; ou, plus exactement, donc, l’homme derrière les récits, qu’on aurait sans doute bien tort d’effacer trop vite, par réflexe, au principe erroné que la personne pourrait être dissociée de l’art. Ce qui m’a paru très bien vu – tout particulièrement dans une entreprise telle que celle de Providence.

 

Il est vrai que tout ne fonctionne pas aussi bien – notamment, d’ailleurs, en ce que l’artifice narratif est souvent tout à fait « visible », affiché, mais on peut supposer un jeu de l’auteur à cet égard. Les extraits du journal de Robert Black, comme dit plus haut, sont plus ou moins pertinents à cet égard – car lourds de redites qui, finalement, n’éclairent pas plus que ça la subtilité des points de vue, à la différence de ce qui se produisait dans le premier tome : la BD confie à un lecteur-démiurge un point de vue largement objectif, le journal renvoyant quant à lui à la subjectivité du personnage devenant tardivement narrateur – et ce biais limitant bien sûr la perception du monde autant que du récit ; ceci est toujours vrai, mais l’absence (à une exception près, l’alphabet « aqlo ») de documents autres limite la part d’enquête, au point où la narration en devient un peu prosaïque. Ce qui fait sens, en même temps : l’incapacité de Robert Black à évoquer son ultime rencontre avec Elspeth Wade est plutôt bien rendue et efficace – qu’il contourne le problème en en faisant une idée de nouvelle horrifique est peut-être un peu gros, toutefois, encore que cela fait sans doute sens, une fois de plus, au regard du propos général de la série… De ces extraits, cependant, mes préférés sont bien ceux où Black, comme contraint et forcé, joue pleinement à l’écrivain – son introduction romanesque, dont il est très satisfait, est sans doute aussi lourde que l’on pouvait l’espérer, tandis qu’il couche ensuite sur le papier plusieurs idées folles dans la perspective de récits oniriques à la façon de ceux de Randall Carver… ou de Lord Dunsany… ou de Lovecraft ? Là, c’est très bien vu.

 

 

Bon, c’est une BD, je suppose qu’il faut donc parler du dessin de Jacen Burrows… Je ne sais pas vraiment qu’en dire. C’est bien fait, pointilleux, précis, et ça fait le job… Je trouve quand même que ça manque un peu d’âme – à mesure que la série en gagne, mais du fait de son scénario uniquement ou presque…

 

Providence n’est probablement pas ce que Moore a fait de mieux, hein – loin de là. Ce n’est pas non plus ce qu’il a fait de plus palpitant – loin de là, encore plus loin de là. Mais ce deuxième tome, et ce n’était vraiment pas gagné, m’a en fait bien davantage convaincu que le premier – je ne doute pas, cette fois, de lire la suite. Parce qu’il y a là, tout à la fois, une intelligence de l’œuvre de Lovecraft, et une manière de se l’accaparer, qui s’avèrent tout à fait intéressantes ; et j’ai cette fois vraiment envie de voir où tout ça va nous mener – j’ai un peu peur, toujours, hein… Mais bon, la peur est le propos.

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Le Dit de Heichû

Publié le par Nébal

Le Dit de Heichû

Le Dit de Heichû, [Heichû Monogatari], présenté et traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature japonaise, [c. 950, 1931] 2013, 121 p.

 

Où je poursuis mon excursion aux sources de la littérature japonaise, avec ce bref texte qu’est Le Dit de Heichû, qui m’a rappelé la manière des Contes d’Ise (antérieurs d’un siècle environ), peut-être davantage qu’il n’annonce les grands monogatari à venir, a priori, tels que Le Dit du Genji ou encore Le Dit des Heiké, que je lirai prochainement (parmi d’autres) – je réserve mon jugement d’ici-là. Le présent texte a cependant son importance dans l’histoire de la littérature classique japonaise – René Sieffert, qui l'introduit et le traduit (avec élégance, mais parfois au prix d’un relatif hermétisme, pour ce qui est des poèmes), y voit « le ʺchaînon manquantʺ de l’histoire de la genèse du récit romanesque » ; à tout prendre, cependant, nous sommes bien encore dans le genre uta monogatari, ou « conte-poème », à la structure assez proche des Contes d’Ise : des chapitres/nouvelles/contes très brefs le plus souvent, où la poésie occupe une place centrale, si elle est enrobée de prose ; cependant, elle l’est de plus en plus au fil des chapitres, qui prennent progressivement de l’ampleur – ce qui confère en effet davantage une forme romanesque au propos, même si le liant, d’un chapitre à l’autre, est somme toute limité ; mais les aventures galantes – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – de ce Heichû répondant au Narihira des Contes d’Ise, tout aussi « historique », et tout aussi porté à la démonstration de son talent poétique, du moins quand ces dames sont en cause, ont peut-être davantage un caractère « suivi » ? C’est à débattre – mais sans doute pour ce faire faudrait-il disposer de tout autres compétences que l’ignare de moi en matière d’histoire de la littérature japonaise…

 

Le texte a une autre particularité notable, si elle est largement le fruit du hasard : c’est qu’il a longtemps été perdu. Des indices épars laissaient supposer l’existence d’une œuvre littéraire consacrée spécifiquement aux amours de Taira no Sadafumi, dit Heichû (à noter que le nom « officiel » n’apparait pas une seule fois dans Le Dit de Heichû, et même le surnom Heichû très rarement – deux fois seulement, sauf erreur), un galant du Xe siècle, issu de la famille impériale, néanmoins plutôt discret voire médiocre pour ce qui est de sa carrière politico-militaire. Il avait cependant une certaine réputation de libertin et de poète – plusieurs de ses œuvres figuraient dans des anthologies de poésie classiques, qui constituaient autant d’indices concernant l’existence du Dit de Heichû, lequel avait été rédigé par un(e) anonyme (on a parfois supposé que Taira no Sadafumi lui-même en était l’auteur, mais cela paraît peu probable), et en faisait un « héros d’amour » ; cependant, si René Sieffert cite, en guise de références occidentales, aussi bien Tristan que Don Juan, nous sommes quand même bien plus proches de ce dernier – tombeur invétéré, emporté par ses pulsions, il n’a absolument rien d’héroïque, et encore moins de loyal ; c’est en même temps, peut-être, ce qui le rend sympathique, à certains égards : il a quelque chose d’un archétype courtois, oui, mais pas du genre chevaleresque, accomplissant des quêtes pour sa dame (unique) ; il est bien plutôt pleinement intégré dans le jeu des galanteries poétiques, et l’expression de « jeu » n’a rien d’innocent. En fait, j’ai, le concernant, un peu le même sentiment que pour Narihira dans les Contes d’Ise – j’apprécie que ces hommes, tout nobles et bardés d’attributions militaires qu’ils étaient, aient brillé avant tout, au regard de l’histoire réputée sanglante de leur pays, dans le registre poétique et l’expression de leur sensibilité (aussi feinte soit-elle le cas échéant…), et non aux armes sur le champ d’horreur ; ça nous fait des vacances…

 

Mais ce qui rend Heichû le plus sympathique, c’est peut-être autre chose, pourtant… Les textes épars qui l’évoquaient et dont on avait gardé la trace (par exemple les Contes de Yamato ou le Konjaku monogatari, dont on trouve des extraits en annexe de ce petit volume) en dressaient en effet un portrait guère flatteur… Notre libertin, en fait, s’il accumulait les succès auprès de ces dames, avait ceci d’humain qu’il se ramassait au moins aussi souvent : les anecdotes ne manquaient pas, où telle jolie femme l’envoyait balader (« J’ai vu ! »), ou encore où tel stratagème galant était percé à jour, et dévoilé, condamnant le malotru au ridicule… Et c’est une dimension, d’ailleurs, qui ressort aussi de ce Dit de Heichû – tout particulièrement dans les premiers « chapitres », très brefs, qu’on qualifierait familièrement aujourd’hui de collection de râteaux… Cela peut cependant aller plus loin : l’extrait cité du Konjaku monogatari, même dans une circonstance aussi grave a priori que le récit de la mort de Heichû, parfume (si j’ose dire) l’anecdote tragique d’une déconcertante scatologie sans doute très révélatrice… Sans aller jusqu’à voir en lui un lointain précurseur d’Enjirô Adakiya, le Galantin de Santô Kyôden – car Heichû, lui, sait très bien ce qu’il fait et n’a sans doute rien d’un personnage romantique, ou en tout cas bien moins qu’il le prétend –, le fait est qu’il a souvent quelque chose de ridicule autant que rusé, et, le texte du Dit de Heichû ayant longtemps été perdu, c’est en fait cette image éventuellement biaisée et largement comique qui a perduré, au point d’avoir toujours son importance dans les lettres japonaises bien des siècles plus tard – Akutagawa a écrit à son sujet, Tanizaki également.

 

Mais il existait bien un Dit de Heichû – et on a fini par le retrouver, en 1931 seulement, soit pas loin de dix siècles après sa rédaction… Ce récit assez court, pour relever encore du genre uta monogatari, n’en avait pas moins quelque chose de visionnaire, à certains égards, et son auteur anonyme, après pas loin de dix siècles d’oubli, a retrouvé un rang non négligeable dans l’histoire de la littérature classique japonaise. Si René Sieffert, dans sa préface, admet volontiers que ledit auteur, homme ou femme, n’a pas le talent de Dame Murasaki Shikibu, il n’en loue pas moins la finesse des portraits (de femmes, tout particulièrement) qui émaillent l’œuvre, et célèbre donc son caractère de « chaînon manquant » vers le développement du genre romanesque au Japon.

 

Nous avons donc 39 « chapitres », d’un liant tout de même limité, et pouvant régulièrement tenir en une seule page – toutefois, les « contes » se font globalement de plus en plus longs au fur et à mesure que l’on avance dans l’œuvre, et la prose y prend davantage d’importance, constituant un récit à proprement parlé, non uniquement destiné à contextualiser et mettre en valeur les poèmes, comme c’est le cas au début – ou dans une œuvre antérieure telle que les Contes d’Ise. Les poèmes (des tanka, je suppose ; en tout cas, leur rendu en français comprend systématiquement cinq vers) ont tout de même une importance essentielle – parce que la séduction, dans le cadre aristocratique et courtois de ce Xe siècle japonais aux allures d’ « âge d’or », consiste pour une bonne part dans un jeu littéraire, une correspondance de tous les instants, où les amoureux faussement transis échangent plusieurs missives par jour, via des intermédiaires au rôle parfois essentiel, et tel poème suscite tel autre, qui à son tour entraîne une réponse, etc. La plupart des chapitres comportent ainsi plusieurs poèmes, dus alternativement à Heichû lui-même (très rarement nommé, donc – les chapitres préfèrent largement l’anonymat et l’allusion, et commencent très souvent par « Cet homme encore… », ou une formule du même ordre) et à ces (innombrables) dames qu’il entend séduire. Les plus piquants, donc, sont sans doute ceux où ses amours le remettent assez cruellement à sa place – encore que le séducteur invétéré mérite souvent d’être ainsi rabroué. Sa ruse un peu trop visible, son élégance un peu trop affectée, sa réputation bien trop notoire et guère flatteuse sinon exécrable, n’en font pas quelqu’un d’aussi respectable que le Narihira des Contes d’Ise – peut-être d’ailleurs son art poétique est-il aussi moins subtil (mais je serais bien incapable d’en juger – je relève cependant que la galanterie est peu ou prou le thème unique des poèmes de Heichû, là où Narihira, occasionnellement, pouvait se livrer à la poésie en des occasions tout autres, j’y reviendrai) ? Mais, comme avancé plus haut, c’est en même temps ce qui en fait quelqu’un d’humain…

 

Pour autant, je n’ai pas autant apprécié Le Dit de Heichû que les Contes d’Ise. Ces derniers m’avaient charmé par leur élégance, mais aussi quelque chose d’autre, de moins aisé à définir – sous les poèmes, j’y devinais davantage tout un monde, et le galant Narihira, pour briller dans les joutes amoureuses, me faisait aussi l’effet (peut-être parfaitement erroné…) d’un authentique artiste, jusque dans ses forgeries, et tout autant d’un sage, jusque dans sa légèreté – le libertin n’était pas que libertin, et, même dans ses entreprises de séduction, il me paraissait développer tout autant une vision du monde, apaisée, enjouée parfois, digne et rassurante à sa manière ; le champ de ses contes et poèmes dépassant la seule galanterie, c’est sans doute beaucoup plus vrai quand c’est le « général » puis le « vieillard » qui est ainsi mis en scène… Certes, j’ai de manière habituelle bien plus de goût pour les personnages moins « parfaits » – des « antihéros » si l’on y tient –, et, sous cet angle, Heichû devrait bien davantage me parler que Narihira ; ce n’est pourtant pas le cas. Mais peut-être, justement, du fait de la répétition des thèmes ? Le Dit de Heichû est entièrement consacré à la séduction ; si les poèmes jouent bien sûr de métaphores éventuellement classiques, de codes voire de clichés renvoyant notamment à la nature – fleuves de larmes inclus, ils reviennent souvent –, ils n’en ont pas moins un objectif affiché de galanterie qui se répète sans cesse… Ils ne sont pas sans charme, mais le contexte les fait sonner encore plus faux que ceux de Narihira – ce qui, en soit, est souvent amusant ! Et les reparties des plus habiles des proies de Heichû, pas du genre à se laisser faire, n’en sont que plus salées… Mais toutes n’ont pas cette sagesse et cette habileté : nombreuses sont celles qui succombent et, autant le tableau des échecs de Heichû avait quelque chose de cruellement réjouissant, autant la litanie interminable de ses conquêtes a-t-elle quelque chose de lassant.

 

Peut-être l’édition y a-t-elle sa part ? Je ne critique bien entendu pas la traduction – qui est élégante, et les poèmes sont très joliment retranscrits, très sonores (s’ils ne sont pas forcément aisés à appréhender – l’absence de ponctuation, les inversions et élisions nombreuses sinon systématiques, font que l’on y achoppe parfois, ou du moins cela a été mon cas ; le rendu est beau, mais il se mérite). C’est peut-être davantage le contexte qui m’a manqué ici – la préface éclaire bien des choses, mais le texte en lui-même est largement purgé de notes parasites. C’est une approche parfaitement justifiée – mais j’ai peut-être un peu regretté les notes de G. Renondeau et Bernard Frank dans les Contes d’Ise, expliquant telle référence locale ici, ou s’attardant sur les difficultés de la traduction là, notamment quand, assez souvent, les poèmes étaient émaillés de jeux de mots impossibles à rendre en français… Autant que le texte en lui-même, c’était là un véhicule de choix pour parcourir tout un monde, avec ses nombreuses singularités culturelles. Le Dit de Heichû, dans cette édition qui a fait le choix bien légitime de la littérature « pure » sur la philologie ou la civilisation, m’a donc fait l’effet d’une œuvre plus abstraite, peut-être…

 

Cela reste un bel ouvrage – et, sans nul doute, une pièce du plus grand intérêt dans le registre de l’histoire de la littérature japonaise. Mais je ne peux pas prétendre avoir été emballé plus que ça… Il me faudra peut-être y revenir, toutefois – mon appréciation de l’œuvre pourrait bien bénéficier de lectures futures, dont, non des moindres et autrement amples, Le Dit du Genji et Le Dit des Heiké. On verra…

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (23)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (23)

Vingt-troisième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, la chanteuse Leah McNamara et quant à moi « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

[Tess, Dwayne : Diane Pedersen, Leonard Border, Stanley] Après ma rencontre inopinée avec l'apparition fantomatique, je me remets tant bien que mal au travail, conservant le cristal sur moi ; je mémorise les photos de Diane Pedersen pour reproduire au mieux son apparence, à tous les niveaux. Dwayne, pendant ce temps, vérifie l’étanchéité de sa mangeoire – il peut colmater quelques petites fentes. Il prépare aussi de quoi séquestrer Leonard Border, ainsi qu’un couteau pour le sacrifice. Après quoi il me rejoint, et me propose de l’accompagner pour enlever le journaliste – volontiers, j’ai une dent contre lui… Je m’interroge sur un aspect du rituel non spécifié dans les notes de Stanley : la durée de son effet. Dans le doute, il vaudra mieux le faire au dernier moment…

 

[Chris, Dwayne, Tess : Leah McNamara] Chris est de retour à la ferme de Danny O'Bannion. Il constate que Leah n’est pas avec Dwayne et moi – elle est à son cours de danse. Il nous demande si ça va, mais Dwayne et moi ne sommes guère communicatifs ; par ailleurs, Chris est bien conscient des préjugés de Dwayne à l’encontre des Italiens...

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien ; Leonard Border] Dwayne propose que nous partions avec Patrick pour kidnapper Leonard Border, et Patrick est tout à fait volontaire. Mais je suis un peu sceptique – rien de personnel contre Patrick, quand il me le demande : c’est simplement que, plus nous sommes nombreux, moins nous sommes discrets, et nous ne connaissons pas ses capacités en la matière depuis sa résurrection… Ça le fait réfléchir un moment, mais il dit qu’il a besoin de faire quelque chose, sans quoi il va exploser – chose que ressentait bien Dwayne. Je finis par être convaincue quand Dwayne fait la remarque que des gros bras pourraient être utiles – je n’ai pas le gabarit, et lui non plus…

 

[Dwayne, Tess/« Louise O’Hara » : Diane Pedersen, Danny O’Bannion] Nous échangeons, Dwayne et moi, sur l’action à mener contre Diane Pedersen – il s’agit après tout de prendre sa place au gala, il ne peut pas y avoir deux Diane Pedersen en même temps au même endroit… Il faut en revenir aux photographies pornographiques, la faire chanter comme je comptais faire chanter initialement ses parents : je lui enverrai une photographie éloquente que je sacrifierai, affirmant – comme c’est le cas – que j’en ai d’autres, à même de ruiner sa réputation. Il faut alors fixer un point de rendez-vous pour l’échange, où je m’assurerai en fait de sa personne. Je finis par rédiger ce courrier, à confier à un coursier privé, pour que Diane Pedersen le reçoive dans la soirée (je le soumets à Dwayne avant de l'expédier) :

 

« Cette photographie pourrait avoir de fâcheuses répercussions. Il se trouve que j’en ai d’autres, et des plus salées encore… On devrait se voir et discuter de tout ça – prévoyez du liquide : [j’indique ici une somme que je suppose correcte pour un chantage de ce genre]. Rendez-vous au salon de thé Au Bonheur des Roses, à Boston [c’est un commerce officiel, mais avec une arrière-salle bien utile, parfois employée par le milieu irlandais, et liée aux réseaux de Danny O’Bannion ; il s’agit de profiter de la présence de Diane Pedersen à Boston pour éviter des trajets plus contraignants à New York] demain à 11h [pour avoir une marge suffisante pour les allers-retours et l’exécution du rituel]. Ne soyez pas bête : ne venez pas accompagnée, et n’en parlez à personne ; à la moindre entourloupe, votre image sera définitivement compromise… Vous ne voulez pas que cela arrive, et moi pas davantage – tant qu’on me paie. À bientôt, [signé] L.O. [pour Louise O’Hara] »

 

[Chris : « 45 », Blutch ; Diane Pedersen, Stanley] Chris parcourt la presse – il tombe notamment sur des articles traitant de la réputation de Diane Pedersen, jeune fille de bonne famille et bien sous tous rapports, que l’on suppose d’ailleurs toujours vierge… Mais il va aussi s’entretenir avec les gardes, et tout d’abord celui que l’on surnomme « 45 » ; il veut lui parler de Stanley, mais ce n’est pas lui qui s’en occupe – deux ou trois de ses collègues se relaient quand ils ne sont pas affectés au guet de la propriété : « 45 » les décrit à Chris, qui, de retour dans le bâtiment, tombe sur l’un d’eux, Blutch, en train de faire sa pause-repas. Chris lui demande comment va le bibliothécaire ; le garde revient en riant sur sa tentative de le soudoyer… En dehors de cela, c’est un détenu assez « sage »… Très faible, par contre : il ne cesse d’appeler sa maman, la nuit, ce qui fait ricaner le garde. Blutch dit à Chris qu’il espère qu’on ne le relâchera pas un jour – il a vu les visages de tout le monde ici… Nous sommes bien des professionnels ? Chris dit qu’il ne s’en occupe pas : s’il est bien un professionnel, c’est dans un tout autre rayon… Mais personne ne se fait d'illusions en ce qui concerne le sort ultime de Stanley

 

[Leah : Elsa Ropes, Danny O’Bannion] Leah sort de son cours de danse, où elle a bien travaillé. Après quoi elle va acheter des vêtements correspondant aux suggestions d’Elsa Ropes – elle se décide pour quelque chose de chic et sobre, de qualité moyenne. Ensuite, elle rentre à la ferme de Danny O’Bannion, afin de se reposer et de se préparer avant de se rendre à la maison de retraite pour la fête d’anniversaire.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien ; Leonard Border] Dwayne et moi, accompagnés de Patrick, nous rendons vers 17h aux bureaux de la Gazette d’Arkham pour y guetter la sortie de Leonard Border ; nous ne prenons pas ma voiture, compromise depuis l’affaire avec le barrage de police la nuit dernière, mais c’est tout de même moi qui conduis. Sur place, je me gare dans une petite ruelle bien située pour surveiller l’immeuble du journal. Nous avons pris soin de nous munir de cagoules, mais aussi de chapeaux, etc. – y compris pour Patrick.

 

[Chris : Michael Bosworth ; Orson Cushing] Chris discute avec Michael de la manière dont ils vont procéder le lendemain au gala. Certes, ils pourront entrer en tant qu’employés du traiteur, avec les costumes adéquats – mais Orson Cushing lui-même avait pointé du doigt un problème : si les services de sécurité de l’Omni Parker House voient entrer six employés en costumes, mais seulement quatre qui ressortent de l’hôtel, ils vont suspecter quelque chose… D’ailleurs, il leur faudrait probablement trouver à infiltrer dans le bâtiment d’autres costumes plus appropriés à la soirée – des smokings, même – et trouver à se changer en toute discrétion. Ils envisagent d’arborer en lieu et place le costume du personnel de l’Omni Parker House, mais non : les employés se connaissent entre eux… Quoi qu’il en soit, il leur faut trouver comment procéder – sachant que la fête débutera vers 19h30.

 

[Leah, Chris : Michael Bosworth, Elsa Ropes] Plus tard, Leah se rend à la maison de retraite, Aux Lauriers TeintsChris l’y conduit, et Michael les accompagne. Nombre de musiciens et danseuses sont déjà là, ainsi qu’Elsa Ropes, qui adresse un signe à Leah, laquelle la rejoint et pénètre ainsi dans le bâtiment. Il y a une petite scène au fond de la grande salle où auront lieu les festivités ; on distribue à Leah une feuille comportant le plan de la troupe et l’endroit où elle est supposée se tenir – on lui confie également un violon et des partitions. Elsa Ropes lui laisse entendre que, si elle veut toucher un petit bonus, elle aura l’opportunité de chanter en fin de soirée, en prenant le relais des autres… Mais pour l’heure, elle s’en tient au violon – pour un programme on ne peut plus classique : Vivaldi, Mozart, Beethoven… Elle se débrouille bien.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien, Leonard Border] Vers 17h25, Dwayne, Patrick et moi voyons Leonard Border sortir de la rédaction ; il ne se rend pas de suite à sa voiture, mais passe devant pour aller à un bureau de tabac tout proche ; il est visiblement nerveux… En outre, j’ai vu qu’il avait fait un signe de la main en direction de sa voiture quand il est passé devant – à l’intérieur, au siège conducteur, il y a bel et bien une silhouette, celle d’un homme assez épais ; je le signale à Dwayne et Patrick : à l’évidence, il a fait appel aux services d’un garde du corps – ce n’est peut-être pas la première fois, d’ailleurs : son métier et sa position lui ont sans doute valu plus d’une fois des menaces… Il ne nous a pas vus directement – mais a sans doute repéré notre voiture dans la ruelle : il connaît bien les lieux, et se doute qu’elle est tout indiquée pour surveiller l’immeuble de la Gazette d’Arkham… Il se montre en tout cas un peu plus empressé de rejoindre sa voiture après avoir fait ses courses – et on lui ouvre la portière de l’intérieur.

 

[Tess : Leonard Border] Je suis la voiture de Leonard Border, prenant soin de laisser passer trois ou quatre véhicules avant de m’engager sur la voie… Mais, juste au moment où je compte m’insérer dans la circulation, une voiture qui roule un peu trop vite me bloque le passage, et je perds du temps – la voiture de Leonard Border n’est plus visible… Nous supposons qu’il se rend de toute façon chez lui, au Guardian’s ; je décide de prendre un itinéraire alternatif (je connais bien les rues d’Arkham), avec moins de circulation, afin d’arriver sur place un peu avant le journaliste. Nous arrivons en fait alors qu’il cherche une place de libre dans le parking – c’est donc bien le garde du corps qui conduit.

 

[Dwayne, Tess : Leonard Border, Patrick O’Brien, John ; Danny O’Bannion] Il n’y a personne d’autre sur le parking à ce moment précis : nous avons vu un couple partir à l’instant, et une famille avec un enfant pénétrer dans l’immeuble, mais rien de plus. Nous mettons nos cagoules. Dwayne dit qu’il va s’occuper de Leonard Border, et dit à Patrick de se charger du garde du corps – il peut le tuer, le cas échéant, aucun problème. Le temps que j’arrive, cependant, le journaliste et son garde du corps sont déjà sortis de la voiture ; je manœuvre donc pour les empêcher de gagner l’entrée du bâtiment – cette fois, Border reconnaît la voiture de la ruelle, et nos cagoules ne sont pas faites pour le rassurer… Il lâche un : « John ! » paniqué. Le garde du corps ainsi nommé voit la menace que nous représentons, et plonge sa main dans sa veste pour s’emparer d’une arme de poing. Patrick, avant même que je m’arrête, descend de la voiture et braque John. Leonard Border est tétanisé, et hésite sur la marche à suivre : fuir ? ou se dissimuler derrière John ? Il opte enfin pour cette dernière solution. Dwayne descend à son tour de la voiture, mais reste derrière Patrick. Il crie au garde du corps : « Ça serait con de crever pour ça, tu peux te barrer. Il te paye assez pour que tu meures ? » Mais Leonard Border hurle : « À l’aide ! » Et John demeure loyal – il lève son arme sur Patrick, et tous deux font feu en même temps (Dwayne tire aussi). Patrick ne fait guère de dégâts, tandis que John lui fait très mal – une balle a même traversé son corps pour frôler Dwayne derrière lui ! Mais que Patrick s’affaisse lui facilite en fait la tâche : il loge deux balles dans le corps de John, la première à l’épaule gauche et la deuxième à la gorge – le garde du corps s’effondre en gargouillant… Patrick est visiblement mal en point. Leonard Border court dans la direction de la guérite du gardien du parking, qui ne s’est pour l’heure pas manifesté ; Dwayne le poursuit, mais ne va pas assez vite pour le rattraper ; quant à moi, j’essaye de l’intercepter avec la voiture, mais sans succès… Derrière nous, Patrick se relève douloureusement, du sang coule de sa bouche… Dwayne en met un coup, et profite de ce que Leonard Border a dérapé sur le sol glissant pour le rattraper – le journaliste s’est cassé la figure sur le capot d’une voiture. Dwayne l’attrape par le col et tente de lui donner un coup de crosse, mais ça ne suffit pas ; je décide de descendre de voiture pour l’aider, tandis que Patrick s’avance vers le véhicule. J’arrive derrière Leonard Border qui tente de s'échapper et lui donne un violent coup de genou dans la colonne vertébrale : il s’effondre. Dwayne et moi nous emparons de lui pour le porter dans la voiture. Il tente désespérément de nous soudoyer, disant qu’il a de l’argent, qu’il nous donnera tout ce que nous voulons, mais nous ne prêtons pas attention à ce qu’il raconte – Dwayne lui dit simplement : « Ta gueule si tu veux vivre ! » C’est alors que se manifeste le gardien du parking, pas très vaillant, et qui s’enfuit dès qu’il a un aperçu de la situation – mais il va sans doute contacter la police. Nous partons au plus vite – Leonard Border et Patrick, très mal en point, sont à l’arrière, tandis que Dwayne, à la place du mort, braque le journaliste. Nous entendons des sirènes de police, mais au loin, et regagnons la ferme de Danny O’Bannion sans être davantage inquiétés.

 

[Leah : Elsa Ropes ; Hippolyte Templesmith] Leah s’est bien débrouillée dans la soirée à la maison de retraite ; elle charmait visiblement les petits vieux, mais sans rien d’égrillard, et ça la faisait sourire… Elle a songé à son bonus : elle a l’opportunité de chanter, la saisit, et livre une performance plus que correcte. Elsa Ropes lui adresse un sourire, elle est satisfaite par sa prestation. La soirée se termine. Les nouveaux collègues de Leah se montrent sympathiques avec elle, qui a fait ses preuves. Elsa Ropes lui confirme qu’elle la retient pour le gala de Hippolyte Templesmith, le lendemain soir, à Boston. Elle lui explique lapidairement le fonctionnement de la soirée – où il y aura deux salles très différentes : Leah sera affectée au « dining room », mais il y aura aussi un « dancing room » où l’ambiance sera plus festive – voire « décadente » au fur et à mesure que les heures défilent : Elsa Ropes suppose qu’il y aura de l’alcool, quelle décadence… Peu importe : il faudra que Leah s’habille de façon plus élégante – Elsa Ropes lui indique une boutique et lui donne des conseils à cet effet. Leah est tout ouïe, et demande même à la meneuse de revue si elle a d’autres conseils pour améliorer sa prestation, mais pas grand-chose, finalement : tout au plus veiller à adopter une posture plus en phase avec la musique classique, peut-être… Elle lui donne rendez-vous pour le lendemain, à l’Omni Parker House de Boston ; la soirée est prévue pour durer de 19h à minuit environ ; si jamais, elle organise un départ en bus privé depuis son agence d’Arkham, à 17h. Puis la meneuse de revue s’en va, et les collègues de Leah en profitent pour lui proposer d’aller boire un verre (d’alcool, clairement) ; Leah les remercie, mais quelqu’un doit passer la prendre… Une autre fois, peut-être ? Le lendemain, même ?

 

[Chris : Michael Bosworth] Chris attendait dans sa voiture sur le parking de la maison de retraite, avec Michael. Mais il y a des patrouilles de police régulières en ce moment, aussi ne sont-ils pas forcément étonnés de voir une voiture de police s’engager dans le parking. Ça n’inquiète pas Chris, qui tend poliment ses papiers quand un agent le les lui demande. Que font-ils ici ? Chris répond la vérité : ils patientent, le temps qu’une amie, à l’intérieur, finisse le spectacle pour lequel elle a été engagée – après quoi ils rentreront à la maison… Le deuxième policier, plus zélé, les invite à signaler tout fait étrange, tout trouble à l’ordre public qu’ils pourraient constater. Chris répond qu’ils le feront volontiers, mais qu’ils n’ont rien vu de suspect ici…

 

[Leah, Chris : Michael Bosworth] Leah ressort de la maison de retraite, satisfaite par sa prestation, et remonte dans la voiture, qui prend la direction de la ferme de Danny O’Bannion. Elle explique à Chris et Michael l’organisation en deux salles de la soirée – il n’est pas sûr qu’elle puisse rejoindre le « dancing room »… Peut-être pourra-t-elle s’y faire inviter après son travail ? Chris lui suggère que le porte-jarretelles pourrait faire des miracles… Leah est censée adopter une tenue autrement digne et classique, mais après, peut-être…

 

 

[Tess, Dwayne : Patrick O’Brien, Leonard Border, « 45 » ; Danny O’Bannion, Nick, Hippolyte Templesmith] Je roule en direction de la ferme de Danny O’Bannion. Patrick a posé sa main gauche sur l’épaule de Leonard Border pour le maintenir, mais il a gardé sa main droite contre son ventre, et saigne abondamment… Quand nous arrivons à la ferme, il est plus que pâle. Nous croisons les gardes, notamment « 45 », qui nous engueule pour ne pas avoir bandé les yeux du journaliste – il chuchote à l’oreille de Dwayne qu’il faudra ensuite s’en débarrasser, et Dwayne lui répond de la même manière qu’il en est bien conscient… Dwayne demande alors à « 45 » de l’aider à emmener Leonard Border dans la cave, où il sera ligoté et enfermé. Pendant ce temps, je vais chercher Nick, le médecin, pour qu’il s’occupe de Patrick.

 

[Dwayne : Leonard Border ; Burt, « Classy » Tess McClure, Hippolyte Templesmith] Une fois Leonard Border attaché à une chaise dans la cave, Dwayne quitte sa cagoule, et le journaliste s’étonne : « Mais je ne vous ai jamais rien fait ! Je ne vous connais même pas ! » Dwayne le trouve bien gonflé, après ce qui s'est passé Chez Burt, mais le journaliste continue sur ce ton : « Et vous m’avez livré à une sadique ! » Dwayne lui dit de la fermer – à moins qu’il veuille bien répondre à ses questions, maintenant ? Il lui demande s’il a bien une invitation pour le gala de Hippolyte Templesmith. Le journaliste est stupéfait : « C’est pour ça ? » Dwayne lui demande s’il a cette invitation sur lui, ou si c’est simplement que son nom figure sur une liste vérifiée à l’entrée de l’Omni Parker House ; Border dit qu’il a bien une invitation, mais chez lui… Dwayne comprend qu’il ment.

 

[Tess : Patrick O’Brien ; Nick] J’ai signalé l’état de Patrick, et demandé à ce que Nick vienne au plus tôt. Je tente d’aider Patrick, d’ici-là, mais sans grand succès – d’autant que je suis très mal à l’aise à son égard, après ce qui s’est passé lors de l’énucléation… Patrick se plaint de ce que « ça le brûle à l’intérieur ». J’essaye de le bander pour stopper l’hémorragie, mais ne parviens pas à faire correctement le tour de son ventre déchiré. Son sang macule mes mains, mais il y a autre chose : j’y perçois comme des reflets verdâtres… Puis je sens quelque chose tomber le long de ma veste – quelque chose que je ne saurais définir autrement que comme un « champignon » ou un « bulbe » ovale et de teinte rosâtre, évoquant un croisement entre la chair et le végétal… Je crie aux gardes d’amener de la viande – au cas où… Ils râlent mais obtempèrent : il y a un blessé… Ils ramènent bientôt le jambon qu’avait voracement entamé Patrick. Parallèlement, comme par réflexe, je tente désespérément de remettre le « champignon » dans les tripes de Patrick – y plonger les doigts me répugne… d’autant plus que j’y sens à nouveau cette texture étrangement molle, spongieuse – et il y a dans le ventre de Patrick comme un « lierre » fait de la même « chair ». Tout ceci me dépasse totalement – et Patrick s’évanouit.

 

[Dwayne : Leonard Border] Dwayne file une claque à Leonard Border : « On ne ment pas, ici… » Le journaliste acquiesce : en fait, l’invitation est à son bureau. Dwayne, cette fois, ne parvient pas déterminer s’il est sincère ; mais il fouille ses poches… et trouve l’invitation dans son portefeuille. Il lui colle une autre baffe en punition de ce nouveau mensonge. Leonard Border semblait vouloir dire quelque chose, mais il se retient, et Dwayne n’y prête pas davantage attention – en fait, il lui remet même son bâillon, après que le journaliste tente une dernière fois de le soudoyer, mentionnant une riche propriété dans le Vermont, et les 10 000 $ qu’il y aurait cachés… Dwayne prend bonne note de tout ça, mais le bâillonne quand même, et lui met une cagoule sur la tête pour l’aveugler, tant qu’à faire. Le soupirail de la cave est bien trop étroit pour qu’un homme puisse s’y glisser, mais, avant de partir, Dwayne prend bien soin de sécuriser la porte et de la bloquer.

 

[Tess, Dwayne : Patrick O’Brien, Nick ; Herbert West] J’ai senti un mouvement dans le ventre de Patrick quand j’y ai replacé le « champignon » ; comme si quelque chose avait senti ma présence, et cherchait à se défendre au cas où… Puis je m’applique à nouveau à calmer l’hémorragie – avec plus de succès, d’autant que Dwayne remonte de la cave et vient m’aider ; Nick ne tarde plus guère – il est totalement déboussolé en voyant Patrick et, s’il ne le dit pas, il n’a de toute évidence aucune idée de ce qu’il faut faire avec un cas pareil… Il nous dit cependant de le porter dans sa chambre. Dwayne mentionne les seringues que nous avait laissées Herbert West, mais ce n’est pas encore le moment d'en faire usage.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien, Leonard Border ; « 45 », Hippolyte Templesmith, Kelly Gillian] Une fois Patrick déposé dans sa chambre, Dwayne va chercher de quoi nourrir Leonard Border et retourne le voir à la cave ; cette fois, je le suis. Et, quand Dwayne ôte la cagoule des yeux du journaliste et qu’il me voit, sa réaction ne fait aucun doute : je l’inquiète… Dwayne cherche à le rassurer, lui disant qu’il rentrera au journal demain, comme d’habitude ; dans un sens il ne ment pas… Mais Leonard Border n’est pas un imbécile, et se doute bien de son sort – au moins depuis les chuchotis échangés entre Dwayne et « 45 ». Je suis longtemps restée silencieuse, à l’observer, mais je lui demande alors de nous parler de Hippolyte Templesmith : leurs rapports personnels, Templesmith et la Gazette d’Arkham, etc. Il ne nous apprend pas forcément grand-chose – disant qu’il est bien obligé de lui lécher le cul, comme tout le monde, et même si ça le dégoûte… Quand je l’interroge sur Kelly Gillian, il confirme que sa collègue a été virée – elle cherchait à rassembler des preuves contre Templesmith, mais Leonard Border s’est montré plus prudent… Il ne sait rien de plus, il ne l’a pas revue depuis son licenciement – il suppose un peu gratuitement qu’elle est « sans doute en train de cuver », mais ça n’exprime que davantage son sentiment de culpabilité. Saurait-il où elle se trouve ? Il me demande si nous comptons faire la même chose avec elle, je lui dis que non, nous n’avons absolument rien contre elle. Mais je lui fais peur… Il ne nous fait pas confiance, et ajoute, bravache, qu’il ne la trahira pas une deuxième fois. Je m’en tiens là. Le journaliste n’a pas beaucoup d’appétit… Mais il demande un « dernier verre du condamné » (d’alcool, bien sûr) à Dwayne, qui répond qu’il va lui chercher ça… Le journaliste ajoute qu’il ne sert à rien de le bâillonner dans un endroit pareil ; mais Dwayne constate que ses liens aux poignets sont un peu desserrés – un travail de longue haleine pour s’en débarrasser petit à petit, à force de contorsions et de brûlures… –, et il les resserre un bon coup : c’est douloureux… En guise de punition, Dwayne inflige à nouveau bâillon et cagoule au journaliste.

 

[Dwayne, Tess : Nick, Leonard Border, Patrick O’Brien ; Danny O’Bannion] Puis nous entendons un hurlement exprimant une douleur effroyable – Dwayne identifie Nick. Nous courons vers l’étage – après cependant avoir vérifié que Leonard Border ne pourrait pas s’échapper de la cave. Arrivés sur place, nous voyons Nick mort… et Patrick la tête plongé dans ses tripes, en train de le dévorer ! Il ne fait pas attention à nous. Dwayne dégaine son arme et s’approche pour l’abattre ; je ne suis pas aussi réactive, mais sors tout de même mon pistolet… Patrick perçoit l’approche de Dwayne, et il dégage lentement sa tête des entrailles de Nick. Dwayne n’hésite pas : il colle le canon de son arme contre le front de Patrick et lui tire deux balles dans la tête, à bout portant. Patrick s’effondre sur la cage thoracique déchirée de Nick, et Dwayne tire deux balles de plus… Patrick a encore des contractions musculaires, mais il est bien mort – une fois de plus… Les gardes qui ont accouru sont écœurés par la scène – ils disent que c’est à nous de prévenir Danny, et Dwayne répond qu’il s’en charge.

 

[Dwayne : Vinnie ; Danny O'Bannion, Nick, Patrick O'Brien, Brienne] Il appelle à la résidence de Danny O'Bannion, et tombe sur Vinnie ; il lui rapporte ce qui s'est passé avec Nick, et lui explique qu’il s’est occupé personnellement de Patrick. Vinnie ne peut qu’accepter le fait accompli ; il l’interroge cependant aussi sur sa compagne, Brienne, et Dwayne lui répond qu’il n’y a pas de problème là non plus – Vinnie lui dit qu’il vaudra mieux pour elle ne pas rester à Arkham, et Dwayne lui répond que c’est prévu…

 

[Tess] Quant à moi, horrifiée par la tournure des événements, je m’accorde un rail de coke plus que jamais nécessaire…

 

[Dwayne, Tess : Brienne ; Diane Pedersen] Dwayne décide de retourner en ville pour passer la nuit avec Brienne. Il reviendra cependant à temps, le matin, pour que nous nous rendions ensemble à Boston gérer le cas de Diane Pedersen – je le lui avais demandé, il était volontaire. Brienne est heureuse de le voir – et de passer une soirée tranquille avec lui… Elle a hâte qu’ils quittent Arkham. Dwayne lui réitère sa promesse : deux, trois jours au plus, et ils s’en iront…

 

[Leah, Chris, Tess, Dwayne : Michael Bosworth, Leonard Border ; Danny O’Bannion, Diane Pedersen, Patrick O’Brien, Nick] Leah, Chris et Michael me retrouvent à la ferme de Danny O’Bannion alors que Dwayne est déjà reparti. Je n’ai pas de plan bien défini pour la soirée, je compte avant tout me reposer pour être en forme demain – j’en aurai bien besoin… Mais Chris, sarcastique, fait la remarque qu’il serait bien temps de déterminer ce que nous allons faire demain au juste – d’autant que nous nous sommes scindés en deux groupes, guère au fait de ce que compte entreprendre l’autre… Il a raison, bien sûr – mais je suis à cran, et n’apprécie pas ses remarques que je perçois comme autant de griefs, tombant sur moi seule parce que Dwayne n’est pas là… Je le rembarre presque : ses critiques sont bien belles, mais a-t-il des suggestions ? Dresser un plan d’action serait sans doute utile, mais nous savons si peu de choses concernant tant le déroulement de la soirée que notre capacité à nous y infiltrer, que je suis déjà persuadée qu’il nous faudra largement improviser. Mais Chris insiste : j’ai laissé entendre que Dwayne et moi emprunterions une apparence tout autre, et bien plus radicalement qu’avec un simple déguisement, mais, justement, Leah et lui ne savent même pas à quoi nous ressemblerons ! Lasse et résignée, j’explique rapidement le rituel de change-forme – que Dwayne et moi en sommes venus à considérer comme notre seule possibilité d’action, à supposer qu’il fonctionne ; mais nous avons déjà vécu suffisamment de choses bizarres comme cela, après tout, nous ne sommes plus à ça près… Je montre à Chris (qui la passe ensuite à Leah) une photographie (bien pornographique…) de Diane Pedersen : voilà la forme que je vais emprunter. Quant à Dwayne, il prendra celle d’un homme que nous retenons prisonnier dans la cave, le journaliste Leonard Border. Je les conduis sur place pour le leur montrer – sans un mot. Je vérifie quand même ses liens au passage, qu’il me faut à nouveau resserrer, et je lui colle une gifle pour le principe. Avant de partir, je vérifie encore une fois que la pièce est bien sécurisée et que le journaliste ne pourra pas filer à l’anglaise. Puis, une fois remontés, Leah me demande où est Patrick… et je suis bien obligée de lui dire qu’il est – à nouveau... – mort, après avoir tué Nick. La nouvelle bouleverse Leah, qui avait noué des relations intimes avec le perceur de coffres, et elle pleure à chaudes larmes.

 

[Tess, Leah : Stanley ; Dwayne O’Brady, Diane Pedersen, Patrick O’Brien] Je dis que nous aurons l’occasion de discuter de tout cela demain, et avec Dwayne. Peut-être faudra-t-il prévoir une autre entrevue, après le rituel, en fonction de ses résultats ? Quoi qu’il en soit, il est bien temps pour nous d’aller nous coucher – je médite un temps sur les photos de Diane Pedersen avant de m’endormir, cherchant à m’approprier son corps… Leah est obnubilée par le souvenir des bons moments passés avec Patrick – notamment de cette chanson interprétée ensemble pour son anniversaire au Paddy’s… Tous, nous entendons par ailleurs Stanley qui pleure et appelle sa maman à l’aide… Nous nous endormons enfin.

 

[Chris, Tess, Leah : « 45 », Elaine ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Johnny « La Brique », Moira, Clive Donnelly, Patrick O’Brien, Dwayne O’Brady, Brienne] Quelques heures plus tard, nous entendons tous toquer à nos portes : c’est « 45 », qui nous dit lapidairement qu’il y a « quelque chose » en bas, et qu’il faut que nous descendions, sans autre explication. Nous obéissons – Chris est de mauvaise humeur, je le suis peut-être encore davantage… Nous voyons une voiture qui s’approche de la ferme de Danny O’Bannion : à son bord, deux gardes de la ferme, et une femme, que je reconnais (la connaissant davantage que les autres) – il s’agit d’Elaine, l’ex-compagne de Danny O’Bannion, et maintenant celle de Hippolyte Templesmith… Elle est ligotée et bâillonnée, l’air furieux, elle ne cesse de se trémousser en lâchant des insultes étouffées à l’encontre des gardes. Ces derniers nous disent qu’elle veut nous parler, et nous la laissent – ils ne l’ont pas tabassée, simplement maîtrisée, quand bien même avec fermeté. Seul « 45 » reste avec nous. J’enlève son bâillon à Elaine. Sa première question, en me voyant, est : « Où sont les autres ? ʺLa Briqueʺ, Moira, Clive, Patrick ? » Je lui réponds qu’ils sont « indisponibles »… et ajoute devant la question muette d’Elaine que je suis la seule survivante. Ce qui l’affecte – peu importe ses sentiments pour moi, et elle ne se fait pas d’illusions sur ce que je pense d’elle… Puis elle me demande si je me souviens des conseils qu’elle nous avais donnés, et de l’accord conclu avec elle (surtout par « La Brique »…), de la tirer des griffes de Hippolyte Templesmith si jamais ? Je lui réponds que oui – même si tout cela est bien lointain. Chris demande à « 45 » ce que c’est que ce foutoir ; le garde dit qu’ils ont interceptée Elaine alors qu’elle roulait vers la ferme. Chris lui dit de la délier… mais « 45 » lui répond qu’il a des mains, non ? Chris défait les liens d’Elaine, qui jette un « Connard… » à « 45 », lequel se contente de cracher par terre. Mais Elaine revient vite à l’essentiel : Hippolyte Templesmith connaît cette adresse – et nous y sommes encore ? Quelqu’un a bavé, à l’en croire… et nuls autres que Dwayne et Brienne, qui nous ont dénoncés aux flics avant de quitter précipitamment Arkham !

 

[Chris, Leah, Tess : « 45 », Elaine, Michael Bosworth ; Danny O’Bannion, Diane Pedersen, Stanley, Leonard Border] Puis nous entendons des bruits à l’extérieur, notamment des sifflements – quelque chose se rapproche… « 45 » se positionne à une fenêtre ; Chris cherche à récupérer une mitraillette thompson, en nous disant, à Leah et moi, de nous barrer pendant qu’il est encore temps… C’est alors que s’allument de nombreux phares à l’horizon… Et Chris et moi voyons que c’est également le cas de l’autre côté : la ferme de Danny O’Bannion est encerclée ! Les gardes aboient des instructions, et « 45 » sort les rejoindre. Elaine hurle qu’il nous faut fuir, et avec elle ! Je vois peut-être un endroit par où partir, sur l’arrière de la maison, mais ça s’annonce tendu… Le temps manque, mais je m’empare des photographies de Diane Pedersen ainsi que des instructions de Stanley pour le rituel de change-forme avant de partir ; je souhaite aussi embarquer Leonard Border… Je dis à Michael de s’en charger – en l’assommant s’il le faut. Je vais au garage, avec Leah et Elaine dans ma foulée. « 45 », tout proche, nous dit de nous abriter. Puis s’allument des spots lumineux à l’effet aveuglant renforcé par la réverbération sur la neige – et il y en a tout autour de la ferme… Nous entendons alors une voix autoritaire dans un mégaphone : nous sommes encerclés par les forces conjointes de la police fédérale et des polices d’Arkham et de Boston ; nous devons lâcher nos armes, ils nous donnent 20 secondes pour obtempérer, et débutent le compte à rebours… La lumière aveuglante nous empêche de les voir, mais nous entendons des bruits de mouvement et des cliquètements. Chris hurle qu’il n’en a rien foutre, qu’il ne crèvera pas en prison – il dégaine son arme et s’avance vers les spots… Il est fauché presque aussitôt par des rafales de mitraillette qui le déchirent littéralement, et s’écroule net, mort…

 

À suivre…

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Œuvres, t. II, de Yôko Ogawa

Publié le par Nébal

Œuvres, t. II, de Yôko Ogawa

OGAWA Yôko, Œuvres, t. II, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Yukari Kometani et Yutaka Makino, Arles, Actes Sud, coll. Thesaurus, 2014, 1345 p.

 

Attention, compte rendu un peu particulier : j’avais entamé la lecture de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa il y a plus d’un an de cela, et dans un contexte guère réjouissant… J’avais pris quelques notes, mais assez lapidaires – d’où, je suppose, un déséquilibre assez conséquent par rapport aux notes prises depuis que je me suis remis à la lecture de ce gros recueil… La séparation s’est effectuée entre Les Paupières et La Formule préférée du professeur. Mais ce n’est qu’un détail, hein – une petite explication au cas où…

 

Passons.

 

Mon premier contact avec l’œuvre de Yôko Ogawa fut, en 2003 (putain, OLD !) Le Musée du Silence – suite à une émission de radio, alors que je n'écoute jamais, au grand jamais, la radio. Un signe, à n'en pas douter. Quoi qu'il en soit, je me suis procuré ce roman et l'ai adoré pour son ambiance étrange et subtilement décalée. Ce qui m'a donné envie d'en lire d'autres, parmi lesquels mes préférés sont les (très très courts) trois premiers (La Piscine, Les Abeilles et La Grossesse), L'Annulaire (pas bien long non plus, et vraiment chelou, celui-là) et Hôtel Iris (avec son sadomasochisme inquiétant). Je n'ai découvert que plus tard, avec le tome I de ses Œuvres, le recueil de nouvelles Tristes Revanches, qui est peut-être mon livre préféré de l'auteur. Certes, depuis, j'ai constaté que la qualité avait pu baisser (Manuscrit zéro était moyen, Les Lectures des otages plutôt mauvais...), mais peu importe : ce tome II m'a fait de l’œil dès sa sortie, et j'ai fini par mettre la main dessus. Des huit titres le composant (cinq romans et trois recueils de nouvelles), je n'avais lu que Le Musée du Silence (donc), et j'avais eu de bons échos de certains autres livres…

 

Et surtout Cristallisation secrète. C’est justement ce roman qui ouvre le recueil. Ici, autant le dire de suite, le bizarre usuel chez l'auteur se fait particulièrement radical ; je n'hésiterais pas, une fois n'est pas coutume, à parler de fantastique (même s'il est sans doute largement allégorique), et j'y trouve des qualités cinématographiques propres à, disons, un David Lynch (ça arrive...). L'action se déroule sur une petite île qui n'a pas de nom ; mais sans doute, à vrai dire, en avait-elle un, qui a disparu. Car tel est le problème de cette île : les choses disparaissent. Des choses concrètes – une chaussure, un ferry –, d'autres plus abstraites – la mémoire –, et entre les deux la voix, ce genre de choses. La narratrice est une romancière. Elle a beaucoup écrit sur des choses qui disparaissent, et vit désormais cette expérience autour d'elle, sur cette île maudite qu'il est impossible de quitter. Le souvenir de toutes ces choses disparaît à son tour, et les Traqueurs de Souvenirs, véritable police secrète, y veillent : ainsi, ce qui a disparu devait disparaître, et a disparu une bonne fois pour toutes. Il y a pourtant quelques « résistants », des gens qui se souviennent – et font parfois dans le prosélytisme, cherchant à aider les personnes autour d'eux à se souvenir également. C'est le cas de R, le professeur de dactylographie de la romancière. Sa situation est précaire. Avec l'assistance bonhomme et généreuse du grand-père qui s'occupait autrefois du ferry, la romancière construit une cachette à toute épreuve, et avec toutes les commodités nécessaires. Et R de s'émerveiller devant les souvenirs conservés par la mère de la narratrice, qui ont étrangement survécu sans plus rien signifier pour elle. Ainsi de cette boîte à musique offerte au grand-père, de cet harmonica dont hérite la romancière... Mais ces cadeaux, leur perception, leur entretien, amènent bientôt à se demander qui réfugie qui. Et la police secrète veille toujours... Le roman mérite bien sa bonne voire très bonne réputation. Sans doute figure-t-il parmi les meilleurs livres de Yôko Ogawa qu'il m'a été donné de lire jusqu'à présent. Le semblant de dystopie, traité originalement, sort des sentiers battus – tout en recyclant des thèmes essentiels, comme les autodafés, par exemple. Et puis il y a le surréalisme ambiant, cette touche de bizarre si caractéristique de l'auteure, très prononcée ici, et toujours aussi délicieuse. Le roman n'est pas seulement émouvant et glaçant, il se montre aussi pertinent, suscitant nombre de réflexions sur la mémoire et le souvenir (pas tout à fait la même chose), et tout ce qu'ils peuvent impliquer. Très fort, vraiment.

 

Le roman suivant, Les Tendres Plaintes (titre issu d'une composition de Rameau), est à l'autre bout du spectre de la production littéraire de Yôko Ogawa. Rien de « bizarre » à proprement parler dans ce qui s'avère une romance ambiguë entre trois personnages magnifiquement campés. Attention : sans surprise, ce n'est pas exactement du Harlequin, et ici les gens souffrent de ce qu'ils ne peuvent exprimer leur amour, leur passion, leur désir, au physique comme au moral. La narratrice, femme battue et trompée par son connard de mari, va chercher refuge dans un abri montagnard hérité de sa famille. Là, la vie ne s'organise qu'autour de peu de personnes, très peu ; se forme bien vite un trio composé, outre la narratrice en pleine crise sentimentale, de Nitta, habile facteur de clavecins, et de son assistante Kaoru (sans parler du chien, Dona). On sait dès le départ qu'il va se passer quelque chose au sein de ce trio, que les relations qui l'unissent, pour être honnêtes et aimables, vont pâtir à l'occasion de jalousies, ce genre de choses. Mais peu importe, au final, car on sait dès le début qui l'emportera dans cet affrontement sentimental feutré : le clavecin. La romance se double ainsi d'un éloge de l'artisanat de précision, sans même parler de la passion pour la musique baroque qui s'y déploie. Ainsi, loin de s'arrêter aux clichés du genre pour une énième variation sans saveur, Les Tendres Plaintes s'avère un roman subtil et touchant, bien digne de l'art de la conteuse Yôko Ogawa.

 

Changement assez radical d'ambiance avec le roman suivant, Le Musée du Silence. Une relecture, donc, et en fait la seule de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa. Un roman typique, par bien des aspects, de l'œuvre de l'auteure japonaise, tout en ayant quelque chose de subtilement autre ; il m'avait énormément parlé à l'époque – allais-je ressentir la même chose plus de dix ans plus tard, alors que j'avais lu entre-temps un certain nombre d'autres ouvrages de Yôko Ogawa ? La réponse est oui, bien sûr. L'histoire de ce muséographe (le narrateur est un homme, pour une fois) embauché par une vieille dame acariâtre pour élaborer un musée dont la collection hétéroclite consiste en objets « volés » aux morts du village – une mort impliquant un objet à collecter – avait tout pour me plaire, et c'est toujours le cas (même si j'avais oublié que le roman adoptait une tonalité aussi morbide, quand même). Une ambiance très particulière se dégage de ce Musée du Silence aux personnages anonymes, qui tournent autour de la mort, avec des conséquences dans un sens « naturelles » ou en tout cas inévitables. Si l'on y rajoute, à côté du village de montagne non loin, le monastère au-delà du marécage, où demeurent des prédicateurs silencieux vêtus de peaux de bisons, on obtient un cadre des plus étrange, juste à la lisière du fantastique – parfait. La subtilité et la justesse des émotions, exprimées tout en finesse, notamment avec le personnage – inévitable lui aussi, mais « vu de l'extérieur » – de la jeune fille adoptée par la vieille dame, sont palpables ; aussi dispose-t-on de tous les éléments pour faire un très bon roman, pertinent, fort, et vaguement malsain, à la limite du pervers. Le semblant de « thriller » qui s'impose à l'occasion, avec peut-être quelque chose d'un brin artificiel, n'y change rien : Le Musée du Silence est une belle réussite, et cette relecture m'a pleinement comblé.

 

On change de format, mais pas nécessairement de registre, avec le bref recueil La Bénédiction inattendue. Dans ces courts « récits », l'auteure se met en scène, un pied ancré dans la réalité la plus concrète, tandis que l'autre hésite dans le bizarre, à contenu allégorique prononcé. Yôko Ogawa nous raconte ainsi, en « trichant » un peu, ses doutes, ses angoisses, ses frustrations d'auteure. Le début est à vrai dire très douloureux (et même franchement dépressif), quand la « narratrice » évoque un certain nombre de « disparitions » qui l'ont marquée, et ont sans doute joué un grand rôle dans son choix de carrière – mais pouvait-elle faire autre chose ? On peut sans doute y voir un écho de Cristallisation secrète… Si la suite est bien plus profondément étrange, et ainsi plus typique de la production littéraire habituelle de Yôko Ogawa, elle devient aussi pourtant plus lumineuse en définitive. Ainsi, par exemple, avec cet inquiétant fan ultime qui collectionne et monopolise ses livres ; l'auteure, curieuse de cet enthousiasme, cherche à savoir ce que l'homme en question pense au juste de ce roman qu'elle le voit en train de lire, et découvre ainsi la déconcertante (et effrayante) manie du lecteur compulsif. Mais tout cela, passé la peur, constitue peut-être en fin de compte une justification de son travail, un encouragement à persévérer... Les problèmes sentimentaux de la narratrice, ou même son rapport à son chien, participent étrangement de cet encouragement saugrenu. Ainsi, au final, ce recueil bien nommé, qui débute très sombrement, s'éclaire petit à petit, faisant de l'art une nécessité libératrice, au-delà de l'utile exutoire. Et c'est assez intéressant, du coup, même si j'ai trouvé ce petit livre un cran inférieur à bon nombre d'autres titres de Yôko Ogawa que j'ai pu lire. Mais il faut dire que, cette fois, le style ne m'a pas paru terrible (ou encore moins que d'habitude ?)...

 

Les Paupières, court recueil de nouvelles, n'est par contre pas bien passé ; la plupart de ces textes évoquent d'autres œuvres de l'auteur, en moins bien (il y a même carrément du copier-coller en guise de variation pour « Backstroke »), par exemple Hôtel Iris pour la nouvelle-titre, ou encore Le Musée du Silence pour « Les Ovaires de la poétesse ». On sauvera à la rigueur ces deux textes, pourtant, ainsi que le dernier, « Les Jumeaux de l'avenue des Tilleuls ». Reste néanmoins cette impression désagréable que l'obsession pour certains thèmes, légitime, devient ici matière à redites inutiles, comme si avaient été compilés dans ce petit livre des brouillons et rebuts. Au mieux dispensable, au pire simplement mauvais...

 

Une longue interruption s’en est suivie… Et donc reprise, bien plus tard, de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa en Thesaurus, avec La Formule préférée du professeur ; un assez court roman, qui cumule les procédés typiques de l’auteure, mais n’en fait pas moins montre d’une belle singularité. La narratrice est une aide-ménagère, relativement sous-éduquée et avec un petit garçon à charge ; elle est embauchée, via une association, pour s’occuper d’un étrange et génial professeur de mathématiques, affligé d’une bien triste condition : un accident de voiture, en 1975, lui a chamboulé la mémoire (thème décidément essentiel pour l’auteure) – celle-ci fonctionne « normalement » pour les événements antérieurs à cette date, mais, depuis, il doit composer avec des cycles de 80 minutes seulement, et oublie tout au-delà ; c’est pourquoi il se colle des post-it partout sur les vêtements, afin au moins de se remémorer le plus indispensable… Ce cruel handicap le rend bien sûr difficile à aborder ; mais, pourtant, la jeune femme et son fils, que le professeur surnomme bien vite « Root », car sa tête plate lui évoque immanquablement le symbole de la racine carrée, parviendront à entretenir une relation étonnamment forte avec le vieil homme. Il faut dire que celui-ci, s’il n’en est guère conscient, a conservé une certaine empathie, et un don et un goût pour la transmission, qui en font un « ami » de choix. Et c’est ainsi que le professeur transmet à ces deux personnages extérieurs, et bien loin de son monde, sa passion des mathématiques, et notamment des nombres premiers – d’autant qu’il ne s’agit pas pour lui d’en retirer des avantages concrets et laidement matériels ou « utilitaristes », mais bien davantage, car c’est là toute la beauté de la chose, de mettre en lumière une pure vérité, l’esthétique d’un langage à part entière, contenant le monde. Et la transmission fonctionne à plein – de même, à vrai dire, dans un autre domaine, qui donne de manière intéressante l’impression d’être bien plus compliqué (!) : le base-ball – le professeur conserve ses vieilles cartes à collectionner et son enthousiasme pour un joueur d’exception… ou du moins qui l’était vingt ans plus tôt. Mais l’aide-ménagère et son fils Root joueront le jeu, si désireux d’illuminer quelque peu la vie du vieil homme, pour le remercier de son enthousiasme communicatif et de son étonnante tendresse, qui en font bien plus qu’un ami, et même qu’un père de substitution (quand bien même cette dernière dimension ne saurait être négligée). Dit comme ça, j’imagine que cela peut paraître bien naïf et sirupeux – atrocement, même –, et j’avoue avoir de manière générale des compulsions vaguement cyniques qui auraient dû m’empêcher d’adhérer au propos. Mais loin de là ! Car Yôko Ogawa est habile, et se montre d’une justesse remarquable dans ses divers développements. La Formule préférée du professeur est un très joli roman, profondément touchant ; et sa dimension résolument « positive » ne l’en rend en fait que plus appréciable. Oui, j’ai beaucoup aimé. (Il y a semble-t-il eu une adaptation en film, je ne sais pas ce que ça donne.)

 

Suit le (très) bref recueil de nouvelles intitulé La Mer… et qui, globalement, est très dispensable. Ça fait sans doute partie des œuvres de l’auteure où la formule est un peu trop visible pour qu’on lui passe tout. On trouve souvent, dans ses récits, l’idée de cette rencontre avec un (ou plusieurs) individu(s) au comportement légèrement décalé, juste un peu étrange – pas fantastique à proprement parler, mais quand même sacrément curieux. Quand Yôko Ogawa est en forme, ça peut donner des merveilles, mais ce n’est pas vraiment le cas ici… Cette formule, en tout cas, s’applique bien à trois textes au moins de ce recueil – même si deux autres pourraient être qualifiés ainsi, mais ont un petit plus qui les rend plus appréciables. Celui qui s’en tire le mieux, des trois mentionnés tout d'abord, est le dernier, « La Guide », centré sur la relation de circonstance entre un petit garçon, fils d’une guide un brin maniaque contraint de l’accompagner dans une incursion touristique, et un sympathique vieux bonhomme, qui a cessé d’écrire des poèmes pour, à la place, donner des titres aux souvenirs (encore !) des gens – et c’est joli, ça marche bien. « La Mer », où un jeune homme passe la nuit avec le « petit » frère vaguement autiste de sa compagne, unique musicien au monde d’un instrument qu’il lui-même conçu (mais dont c’est en fait le vent venu de la mer qui joue), et « Le Camion de poussins », récit faisant à nouveau intervenir un traumatisme fondamental, avec cette petite fille qui n’a plus dit un mot depuis la mort de sa mère, et qui offre au narrateur, qu’elle ne connait même pas vraiment, de délicates dépouilles d’animaux, avant de trouver à s’accomplir lors de leur rendez-vous rituel avec un camion conduisant des milliers de poussins à la mort, se lisent, mais sans grand enthousiasme. Celui-ci se réduit même à néant pour les deux short short du recueil, « Le Crochet argenté » et, peut-être pire encore, « Boîtes de pastilles », dont je ne vois vraiment pas l’intérêt… Les deux nouvelles les plus intéressantes ont un point commun, un certain humour absurde et une ironie cruelle, qui les hissent bien au-dessus du reste. Dans « Voyage à Vienne », la narratrice, japonaise, effectue un séjour touristique en Autriche, mais a le malheur de venir en aide le premier jour à une vieille dame qui a fait le voyage pour revoir une dernière fois un ancien amant, qui l’avait abandonnée il y a bien des années, et qui est maintenant à l’agonie. Les deux femmes se retrouvent à veiller quotidiennement cet homme inconscient, sur toute la durée du séjour… et une ultime pirouette, macabre mais drôlement, ou joliment, c’est selon, change la donne. L’autre réussite est la nouvelle suivante, « Le Bureau de dactylographie japonaise Butterfly », qui dégage, étrangement, un mystère qui n’affecte probablement en rien les Japonais mais bien autrement les lecteurs occidentaux de Yôko Ogawa, en s’étendant sur la complexité des machines à écrire le japonais, avec leur système de sélection des kanji… La narratrice, jeune dactylo dans un bureau qui s’occupe d’articles, mémoires et thèses de la faculté de Médecine, entretient bientôt une étrange relation avec le personnage insaisissable et aux traits flous qui s’occupe de remplacer les caractères défectueux, et qui en obtient presque un caractère divin ; l’amour de l’homme pour les caractères endommagés a quelque chose de poétique… mais la nouvelle fait là encore preuve d’une certaine tendance à l’humour absurde, dans la mesure où les deux personnages échangent systématiquement à propos de caractères désignant les parties génitales, ce qui confère au récit une déconcertante parodie d’érotisme, transféré ironiquement sur les seuls objets à remplacer… Ces deux textes passent bien ; mais le recueil, globalement, fait partie des titres les plus faibles de l’auteure… On est bien loin, dans un genre plus ou moins comparable, de Tristes Revanches, qui demeure un de mes Yôko Ogawa préférés.

 

Le roman La Marche de Mina conclut ce tome II, et de manière appréciable : je l’ai beaucoup aimé. La narratrice, Tomoko, alors qu’elle est gamine, est contrainte pour des raisons financières de s’installer dans la maison de son oncle, assez fortuné, tandis que sa mère, autrement pauvre, reprend des études afin de trouver un travail moins précaire, lui permettant d’élever correctement sa fille. La demeure de style occidental où s’installe Tomoko, dans la région d’Osaka-Kobe, est riche de bizarreries (dont ses habitants…) qui auraient pu, dans un autre contexte, avoir quelque chose d’un manoir gothique – mais ce roman en est en fait un reflet autrement lumineux : en définitive, l’auteure nous décrit ici une année parfaite, une expérience se teintant d’utopie avec le passage du temps et la nostalgie douce-amère qu’il implique souvent. Yôko Ogawa ne délaisse pas totalement son imaginaire souvent morbide, mais, en l’exprimant dans ce cadre, elle lui confère des atours étonnamment positifs ; de même, si elle ne joue pas ici de la lisière avec le fantastique, comme souvent, elle déploie pourtant un univers juste un peu décalé, avec des personnages qui ont tous quelque chose à raconter. Et c’est pourquoi, en dépit de ses allures au premier abord de melting-pot de la manière de l’auteure, même sous un travesti lumineux, La Marche de Mina, sans s’encombrer de quelque chose d’aussi superflu qu’une véritable trame (il y a cependant des quasi-fils rouges), constitue un fort joli roman, bien pensé et délicatement sensible. De l’animal de compagnie pour le moins inhabituel qu’est l’hippopotame nain Pochiko – qui conduit chaque matin la cousine Mina à son école, pour l’en ramener le soir – à la grand-mère allemande et qui se perd encore dans les kanji après toutes ces années, mais s’en accommode avec la complicité inattendue de l’austère domestique Mme Yoneda, au point où les deux vieilles en deviennent d’indissociables jumelles, en passant par l’oncle parfait de dandysme dans son héritage mi japonais, mi allemand, figure quasi divine (et pour cette raison souvent absente ?) dont la fonction première semble être de réparer ce qui se casse, la maison grouille d’une vie d’autant plus touchante qu’elle affiche à chaque instant sa singularité. Mina, bien sûr, la cousine tout juste cadette, y joue un rôle essentiel – cette petite fille si incroyablement intelligente et imaginative, dont la vie intellectuelle à la richesse improbable tranche (banalement, peut-être, cette fois) sur sa faiblesse physique d’asthmatique condamnée aux hospitalisations fréquentes ; et elle invite Tomoko dans son monde – Tomoko qui, par exemple, va emprunter les livres pour l’écolière Mina à la bibliothèque, et s’en entretient avec le bibliothécaire sans les avoirs lus elle-même… Parmi ces livres, au premier chef, Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata – car la petite fille, comme une bonne part de la société japonaise, et en dépit de son jeune âge, s’écroule au moment du suicide du Prix Nobel, situation propice à de jolies scènes, où sa précocité intellectuelle a quelque chose d’une revendication… L’actualité, d’ailleurs, affecte en bien d’autres occasions le roman – l’ancrant avec sensibilité dans le réel : ainsi quand les deux gamines se prennent de passion pour le volley-ball (un peu comme pour le base-ball dans La Formule préférée du professeur) et encouragent de toutes leurs forces l’équipe japonaises aux Olympiades… qui se trouvent être celles de Munich, de sinistre mémoire – le cadre allemand affectant d’autant plus la grand-mère Rosa. Mina brille cependant d’une manière toute particulière, la collectionneuse de boites d’allumettes, quand elle se met à inventer des petits contes accompagnant les illustrations parfois bien improbables qui les ornent – des petites choses délicates et bien vues, à même de susciter une vocation… Je vais employer de nouveau un mot terrible et sans doute guère dans ma manière, mais qui revient souvent dans ce gros volume : La Marche de Mina est un roman tout à fait joli – et ça me va très bien comme ça.

 

Chouette conclusion pour ce tome II parfois inégal, et globalement sans doute un peu moins bon que le premier, néanmoins plein de choses recommandables. Il ne manque par ailleurs pas d’unité : on y retrouve régulièrement des thématiques communes (avec sans doute une insistance toute particulière en ce qui concerne la mémoire et le souvenir), mais aussi, passé les premiers romans, une manière de faire « positive », qui transcende l’imaginaire morbide communément associé à l’auteure – et sans doute plus sensible sous cet angle dans le tome I. On assiste sans doute aussi à un changement de format de prédilection chez l’auteure – qui se tourne ici vers des textes relativement plus longs ; à bon droit sans doute : en dépit de tout mon goût pour les formes courtes, il est clair dans ce volume que ce sont les recueils de nouvelles et récits qui séduisent le moins… Le rapport à l’étrange change également : si Cristallisation secrète et Le Musée du Silence sont probablement les titres qui m’ont le plus séduit dans ce tome II, d’autres romans moins fantasques, et notamment La Formule préférée du professeur et La Marche de Mina (disons que Les Tendres Plaintes est tout de même un cran en dessous, s’il se lit bien), sont tout à fait appréciables en tant que tels. Aussi ce gros volume s’avère-t-il à la fois cohérent et plus varié qu’on ne l’aurait cru… À qui voudrait découvrir Yôko Ogawa, je conseillerais de préférence le tome I, mais ce tome II mérite bien qu’on s’y attarde après coup.

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L'Anneau Unique : Fondcombe

Publié le par Nébal

L'Anneau Unique : Fondcombe

L’Anneau Unique : Fondcombe, Edge, [2015], 144 p.

 

Si je suis suffisamment occupé en ce moment en matière rôlistique, avec en parallèle une campagne en tant que joueur (L’Appel de Cthulhu, voyez ici) et une autre en tant que maître de jeu (Imperium, voyez ici), j’ai cependant envie de me tourner vers l’avenir – mais quel avenir ? En tant que MJ, j’ai dans ma ludothèque bien des jeux que j’aimerais creuser, dans bien des genres différents… Mais il y a une certitude plus ou moins bien admise : je crève d’envie de faire de la fantasy relativement « classique » – n’impliquant pas systématiquement des donjons, parce que ce n’est sans doute pas mon genre, mais avec un univers foisonnant et fascinant, et même, bordel, des elfes et des nains ! J’ai eu l’occasion de lire des systèmes « génériques » très intéressants (comme Chroniques Oubliées Fantasy, ou dans un tout autre registre Tranchons & Traquons), mais j’avais envie avant tout d’un univers – et de règles qui lui sont directement liées.

 

L’Anneau Unique s’est imposé comme malgré lui – correspondant pleinement à ce que je recherche, à tout prendre. J’avais beaucoup aimé ce que j’en avais lu, appréciant avant tout le rendu de l’univers : cette gamme n’use pas de la licence Tolkien comme d’un prétexte, elle intègre au mieux son sens, et le traduit très joliment. Les longs voyages, la communauté, l’Ombre qui grandit inéluctablement, corrompant les personnages errant dans un monde semi-désert où la menace est partout palpable, sont autant de choses bien vues qui singularisent la gamme – laquelle se distingue aussi des classiques de la fantasy rôlistique (qui s’inspirent pourtant et pour une bonne part de la même source, je ne vous apprends rien…), par exemple, en limitant considérablement la possibilité de la magie, mais aussi en impliquant un système (entendu largement) relativement punitif, autorisant pourtant la geste épique et les exploits impensables. Formellement, la gamme est d’ailleurs tout aussi réussie et adaptée – ses superbes illustrations aux teintes mornes et sobres traduisent à merveille toutes ces dimensions de l’univers tolkiénien, en reléguant au placard les dégueulasseries flashouilles d’une heroic fantasy façon poster de routier (quand bien même sympa).

 

Certes, tout n’y était pas parfait pour autant, et deux points me chagrinaient un brin : d’une part, le caractère un peu trop succinct des éléments de background, et surtout, très concrètement, concernant les lieux que les joueurs peuvent être amenés à visiter – certes, on dispose des romans de Tolkien, et au premier chef des romans « de Hobbits » (surtout Le Hobbit, d’ailleurs, dans le cadre initial des Terres Sauvages), et il s’agit, en outre, de ne pas brider l’imagination du MJ comme des PJ… Mais moi qui apprécie globalement les backgrounds touffus, et qui ai tendance à croire que « mieux vaut trop que pas assez », j’aurais trouvé de plus amples développements à ces sujets tout à fait bienvenus – point de vue personnel, donc, et ça se discute. D’autre part, il est un autre aspect un brin déconcertant de ce jeu – mais tout particulièrement sensible dans le livre de base : si la gamme est bien rédigée, au sens où sa lecture est agréable y compris dans les passages techniques (c’est pas gagné…), et où elle se montre somme toute assez claire dans ses exposés, elle souffre pourtant d’une construction un peu « aléatoire », disséminant les informations cruciales çà et là en fonction d’un plan critiquable aux nombreux renvois, noyant parfois l’essentiel dans des quasi-redites, ou, justement pour éviter ces dernières, impliquant de manière générale de jongler avec les chapitres un peu au pif – dimension d’autant plus pénible que le cadre de campagne jusqu’alors dépeint impliquait même, en fait, de jongler ainsi avec deux ou trois livres ! Pour bien jouer à L’Anneau Unique, sans doute faut-il se livrer au préalable à une longue et méticuleuse préparation – avec nombre de notes bien consciencieuses pour systématiser utilement le propos… Mais je m’y sens prêt, maintenant – envisageant une relecture de cet ordre, pour soigner une campagne développée le moment venu.

 

Avant cela, toutefois, j’ai voulu lire le dernier supplément paru en français, Fondcombe (Rivendell, donc) – qui ne traite pas seulement de la demeure cachée d’Elrond le Demi-Elfe, bien sûr, mais globalement de l’Eriador oriental : nous avons franchi les Monts Brumeux qui marquaient la frontière occidentale de la gamme jusqu’alors, et envisageons désormais le pays qui s’étend à l’ouest jusqu’à Bree (cette ville et ses environs immédiats ne sont toutefois pas décrits ici, mais réservés pour un autre supplément…), avec pour limites, au nord les Monts d’Angmar, et au sud les ruines de Tharbad.

 

À l’origine, on avait parlé d’une gamme de L’Anneau Unique constituée de trois sous-gammes, couvrant les décennies séparant Le Hobbit du Seigneur des Anneaux – d’où cette focalisation, jusqu’alors, sur les Terres Sauvages à l’est des Mont Brumeux, avec la Forêt Noire en son centre, et le sous-titre Aventures dans les Terres Sauvages. Il semblerait donc que cette (mauvaise) idée a été abandonnée (ouf) : Fondcombe étend l’aire de jeu, sans appeler au développement d’une sous-gamme spécifique – même si la région a ses particularités en matière de règles autant que d’ambiance, avec une adversité peut-être encore plus forte qu’à l’est des Monts Brumeux, et des « Cultures héroïques » adaptées en conséquence. J’ai cru comprendre que, depuis, la gamme s’était également tournée vers le Rohan ? Mais, pour s’en tenir à cette extension à l’Eriador oriental, sans doute faut-il préciser que Fondcombe constitue la première moitié d’un diptyque : il fournit un cadre pour le recueil de scénarios Ruins of the North, dont la traduction, sous le nom Les Vestiges du Nord, est annoncée pour la fin de l’année ; de même que, dans la gamme initiale, les Contes et Légendes des Terres Sauvages et le Guide des Terres Sauvages se répondaient (encore que pas tout à fait, pour être parfaitement exact : le Guide, sorti après les Contes et Légendes, servait peut-être davantage de contexte à la campagne – ou au squelette de campagne – Ténèbres sur la Forêt Noire, paru ensuite, et dont les Contes et Légendes pouvaient constituer un prologue).

 

Or il faut bien prendre en compte un aspect fondamental de la région ici dépeinte : elle est en fait bien plus « sauvage », incomparablement plus, que les Terres (pourtant dites) Sauvages à l’est des Monts Brumeux ; en effet, si la Forêt Noire au cœur de la région jusqu’ici dépeinte n’était certes guère propice à l’établissement des « Peuples Libres du Nord », l’Ombre y planant de nouveau et les araignées rôdant entre les arbres, on trouvait cependant çà et là des foyers de « civilisation » (certes, le terme est parfois un peu fort…) de part et d’autre – dans la vallée de l’Anduin à l’ouest et, pour ce qui est de l’est, au moins aux environs du Mont Solitaire, avec Dale et la Ville du Lac en redescendant vers le sud, non loin du Palais de Thranduil à la lisière orientale de la Forêt Noire. La situation est tout autre dans l’Eriador oriental ; c’est bien simple : entre Bree à l’ouest et Fondcombe à l’est, il n’y a peu ou prou… rien. Aucun centre urbain de quelque taille que ce soit ; on évoque bien des fermes, voire des hameaux à l’occasion, mais, pour l’essentiel, nous sommes dans un désert ; et si les Rôdeurs du Nord, héritiers des Dúnedain, l’arpentent sans cesse, et éventuellement de même pour certains Hauts Elfes de Fondcombe, plus rares encore sans doute, le fait est que la région est on ne peut plus sauvage et dangereuse, tout sauf propice à l’établissement des hommes – ou du moins de ceux d’entre eux qui ne succombent pas à l’appel du Mordor… Mais même ces derniers ne peuvent véritablement être rattachés à des centres urbains de quelque importance que ce soit. La carte de la région – très détaillée et bien faite pour préparer les voyages si cruciaux dans le jeu – est éloquente à cet égard, qui comprend plusieurs régions, et vastes encore, simplement appelées « terres désertes » (et dont on ne saura rien de plus) ; or les régions nommées et décrites dans le supplément ne sont guère plus peuplées… Si l’ensemble de la région n’est pas qualifié de « sauvage », à l’encontre de ce qui se produit à l’est des Monts Brumeux, c’est sans doute parce que cette zone géographique n’a pas toujours été ainsi : elle a abrité des civilisations importantes, les elfes d’Eregion s’alliant aux héritiers de Númenor ayant fondé le royaume d’Arnor, bien vite cependant scindé en trois royaumes concurrents. Les ruines sont nombreuses dans le Nord… à condition de pouvoir les repérer, tant nombre d’entre elles, sous le poids des ans et des assauts des orques et autres troupes du Roi-Sorcier d’Angmar, ont été peu ou prou réduites à néant. Et la défaite, au bout du compte, du chef des Nazgûl n’y a en fait rien changé : l’Eriador oriental n’est plus que le reflet désert et déprimant d’une vaine gloire depuis longtemps oubliée… Et, aux araignées géantes de la Forêt Noire, qui formaient une part essentielle du bestiaire de la gamme antérieure pour compléter les inévitables orques, répondent ici les trolls, qui ont fait des régions les plus orientales de l’Eriador leur terrain de chasse, tandis que les morts-vivants, d’une espèce ou d’une autre, y abondent plus que partout ailleurs, des sinistres Hauts des Galgals aux inquiétants reliquats de l’Angmar…

 

C’est là la force et la faiblesse de ce cadre de jeu : il est superbement rendu dans ce supplément, qui met bien en valeur l’ambiance très particulière de cette région maudite ; mais c’est aussi un cadre très rude, plus sauvage encore que les Terres Sauvages, donc, qu’il peut être délicat de mettre en scène, et l’adversité déjà conséquente de ce premier cadre de jeu est sans doute largement surpassée ici…

 

D’où cette idée un peu saugrenue à première vue, quand bien même logique à sa manière, concernant les nouvelles « Cultures héroïques » proposées par le supplément (dans son dernier chapitre), et qui sont donc les Rôdeurs du Nord (humains) et les Hauts-Elfes de Fondcombe : habitués à arpenter cette région particulièrement périlleuse, ils sont dès le départ « plus puissants » que les personnages des Terres Sauvages (auxquels il faut donc ajouter, ce qui me laissait un brin perplexe, les Hobbits de la Comté) ; si, en contrepartie, leur évolution ultérieure est plus lente, il n’en demeure pas moins que ces personnages, tout juste créés, sont d’emblée plus puissants que leurs homologues issus des autres « Cultures héroïques ». Aussi est-il fortement recommandé de ne surtout pas les mélanger de la sorte, au début du moins… L’idée est plutôt de les intégrer dans un groupe d’aventuriers issus des Terres Sauvages, mais déjà suffisamment aguerris pour jeter un œil à ce qui se passe à l’ouest des Monts Brumeux. Une contrainte à prendre en compte, qui se justifie, je suppose – même si, à tout prendre, je vois plus de raisons pour que des Rôdeurs du Nord (durant leurs années d’apprentissage) ou des Hauts-Elfes de Fondcombe (en quête de connaissances à préserver) franchissent les cols vers l’est plutôt que le contraire… mais bon, on doit pouvoir adapter les groupes le cas échéant.

 

Mais revenons en arrière : le cadre décrit plus haut fait l’objet de deux chapitres constituant clairement le cœur du supplément. Le premier, portant sur l’histoire de l’Eriador, est remarquablement bien fait, d’une lecture passionnante et, en même temps, transmettant bien au lecteur le caractère passablement dépressif associé à la région (tout au plus émettrais-je une très mesquine et pinailleuse remarque : une chronologie aurait peut-être été utile – l’écoulement du temps, dans la gamme, ayant une importance toute particulière, en collant au plus près du canon tolkiénien, et ce supplément précis semblant couvrir une période immédiatement postérieure à celle de la gamme des Terres Sauvages ; l’agitation de Sauron en témoigne, on aura l’occasion d’y revenir).

 

Le second, et le plus long, est donc géographique et décrit l’Eriador oriental, zone par zone. Comme dit plus haut, il y a cependant des « Terres désertes » laissées absolument à la seule imagination du Gardien des Légendes, le cas échéant – ce que je trouve un brin regrettable, tout de même… Mais le reste est très bien fait, en donnant les informations utiles en matière de géographie générale, de faune, etc., et en décrivant aussi quelques « lieux » à visiter (ou à fuir comme la mort…) et des « rencontres » potentielles (notons cependant que les rencontres « positives » se voient attribuer de brèves caractéristiques techniques dans le chapitre même, là où les « négatives », qu’il s’agisse de PNJ génériques ou de figures personnalisées, se trouvent reléguées dans un chapitre de bestiaire consacré aux « nouveaux monstres » ; Fondcombe n’est donc pas exempt des bizarreries de plan semble-t-il inhérentes à la gamme…). Globalement, c’est une réussite.

 

Pour en finir avec le background, revenons brièvement sur le premier chapitre, « Imladris », et qui décrit donc la maison d’Elrond le Demi-Elfe – que l’on peut bien sûr croiser, de même qu’Arwen, etc. Le format est comparable à ce que l’on a déjà pu lire dans les précédents éléments de contexte de la gamme : on y trouve l’essentiel, et pas grand-chose de plus – et j’ai donc tendance à trouver, mais ça c’est moi, que c’est tout de même un peu trop succinct… Il s’agit sans doute de laisser une marge au MJ, mais les plans assez pointilleux de la demeure et de ses environs ne bénéficient ainsi en rien de développements liés – au boulot, Gardien des Légendes ! En fait, du coup, la partie la plus intéressante de la description de Fondcombe réside sans doute dans ses éléments techniques, avec la possibilité qu’elle devienne un Sanctuaire, qu’Elrond, ou même, éventuellement, le Conseil Blanc, devienne un Garant, et – surtout ? – les diverses entreprises (dont bon nombre de nouvelles et très spécifiques) que les PJ peuvent y accomplir durant la phase de Communauté ; un certain nombre tournent autour du savoir – ce qui s’avèrera très utile pour un chapitre ultérieur, traitant des objets « magiques ».

 

Il faut enfin mentionner un chapitre de bestiaire, consacré aux « nouveaux monstres », certes approprié avant tout à l’Eriador oriental – ne serait-ce que pour les très nombreux PNJ maléfiques « singularisés » qui y figurent au milieu des créatures génériques –, mais qui peut sans doute compléter un peu la faune monstrueuse des Terres Sauvages le cas échéant (le bestiaire original était assez succinct). Notons d’ailleurs qu’on y trouve des éléments d’ordre plus général, et parfaitement détachés des particularités locales – des éléments techniques, portant d’abord sur les « adversaires puissants » (on trouve même quelques gros machins intuables dans le lot – les considérations de ce genre, en jeu de rôle, m’ont toujours laissé perplexe : même à Donj’, je n’ai jamais été porté à massacrer des déités et demi-dieux…), qui se voient attribuer des traits et aptitudes spéciaux, ensuite sur les morts-vivants endémiques de la région mais dont on peut éventuellement rencontrer des spécimens au-delà.

 

Reste deux chapitres à commenter qui, à l’instar de ce qui vient tout juste d’être développé, ne sont pas spécifiquement liés à ce cadre de jeu, mais peuvent se montrer utiles pour toute campagne de L’Anneau Unique.

 

On trouve tout d’abord un chapitre consacré, disons, aux « objets magiques » (ou du moins de valeur). Cet intitulé m’effrayait pas mal : je redoutais, pour le coup, que le jeu sombre malgré tout dans la donjonnerie… En fait, ce n’est pas le cas – les auteurs ont su éviter ce travers, tout en offrant la possibilité au Gardien des Légendes de semer dans sa campagne des trésors d’un ordre à part, aux capacités éventuellement amusantes (« magiques » est parfois un bien grand mot, la pondération reste globalement de mise – mais les objets du genre que l’on trouve dans les écrits de Tolkien sont bien intégrés pour constituer des exemples cohérents), mais pouvant aussi (voire surtout ?) jouer un rôle crucial dans l’histoire ; car on y insiste : si la méthode ici décrite peut le cas échéant générer des objets magiques sur le pouce, ce n’est pas sans danger… Non, si la découverte de ces objets tiendra éventuellement du hasard (avec des règles simples sur les « jets de trésor »), le MJ doit quant à lui créer au préalable un « index » directement approprié à sa campagne : y figureront de simples « objets précieux », mais aussi des « reliques merveilleuses » (c’est-à-dire des objets « magiques » hors armes et armures) et des « armes et armures fabuleuses », personnalisés pour qu’ils puissent servir la campagne en tombant dans les mains de qui en aura l’utilité, et par ailleurs dotés d’un nom et d’une histoire – détails en apparence, qui changent pourtant tout. Trois exemples d’index en témoignent, le premier approprié au cadre des Terres Sauvages (avec les personnages prétirés de ce cadre dans L’Anneau Unique), un autre adapté à une éventuelle campagne en Eriador (Les Vestiges du Nord, donc…), et enfin un exemple sans doute plus parlant – portant sur la compagnie de Bilbo dans Le Hobbit. Mentionnons enfin qu’il se trouve des objets maudits, et que le rôle de la corruption dans l’acquisition et l’utilisation de ces merveilles s’inscrit là encore pleinement dans les concepts tolkiéniens. Une bonne surprise, c’est finalement très bien vu.

 

Reste enfin un chapitre sur l’Œil de Mordor : Sauron se manifeste de plus en plus (d’autant que nous sommes en principe quelques années après le début de la campagne dans les Terres Sauvages, comme défini dans le livre de base), et ce n’est pas sans incidences pour nos héros – quels qu’ils soient, d’ailleurs : ils peuvent attirer son attention, chose toujours dangereuse… D’où l’idée de tenir un compte de la Vigilance de l’Œil, fluctuante au gré des situations et incidents (dépendant par exemple du nombre de personnages de la compagnie, de leurs origines, de la région où ils se trouvent, de leur démonstration de facultés hors-normes voire « magiques »…) ; passé un certain seuil, il en résulte la Traque – qui n’est pas à prendre au pied de la lettre : bien sûr, il ne s’agit pas de faire systématiquement apparaître une bien opportune bande d’orques de passage (jusque dans les limites de Fondcombe, tsk…), mais bien plutôt, pour le MJ, de traduire d’une manière ou d’une autre une adversité plus forte – ou « pesante », ce mot me paraît très indiqué : plus que de confronter les héros à tel ou tel combat ou obstacle, l’idée sera donc d’exprimer une « mauvaise volonté » de la nature elle-même à laisser faire les choses – évocatrice d'un sombre destin, s’acharnant tout particulièrement sur la communauté. À condition de prendre bien soin d’éviter les solutions de facilité, il y a sans doute là un bel outil d’ambiance – et qui, comme toujours dans cette gamme décidément subtile, s’avère parfaitement approprié à l’univers tolkiénien. Je relève cependant que, pour ce que j’en ai lu, le système me paraissait déjà assez sévère comme ça… Je suppose donc qu’il faut prendre garde à ne pas rendre l’épreuve des PJ insurmontable avec ce genre de règle optionnelle ; mais avec des héros un peu aguerris, c’est sans doute tout à fait pertinent.

 

Un bon supplément, donc – mais à manier avec précautions. Il comprend un cadre aussi fascinant que rude, et des éléments techniques ou de background pouvant changer la perspective du jeu – d’où la nécessité de prendre bien garde à ce que l’on en fait… Peut-être pas indispensable, néanmoins bien vu. Il faudra sans doute, le moment venu, voir ce que Les Vestiges du Nord en fera ; je n’y manquerai pas.

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Paranoia Agent

Publié le par Nébal

Paranoia Agent

Paranoia Agent, [Mōsō Dairinin], (treize épisodes), 2004

 

Ce compte rendu s’annonce pas très évident – pour des raisons très personnelles, qui peuvent légitimement vous dissuader de le lire… Et, en même temps, je l’ai sans doute trop repoussé pour pouvoir l’approfondir autant que je le souhaiterais…

 

Bon. Essayons quand même, au cas où…

 

À la base, il y a qu’on me loue depuis pas mal de temps déjà les œuvres de Kon Satoshi (avec probablement Paprika en tête, même si on m’avait aussi vanté les mérites de Perfect Blue et Millenium Actress), et il était bien temps que je m’y mette. Pourquoi avec Paranoia Agent, alors ? Eh bien, il y a sans doute une part de hasard – je suis tombé dessus… –, mais peut-être pas uniquement : j’avais aussi envie de tenter une série animée japonaise, ce qui ne m’était pas arrivé depuis, ouf ! au moins… Je dirais une dizaine d’années, peut-être plus, et c’était probablement Cowboy Bebop (que je me suis procuré dans la foulée, je vous en causerai probablement un de ces jours). En fait, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, je suis encore plus ignare en matière d’animes (tout particulièrement les séries) qu’en matière de mangas… Je n’y connais rien, rien de rien – et sans doute ai-je plus ou moins malgré moi soigneusement entretenu de bêtes préjugés en la matière… Alors pourquoi pas Paranoia Agent ? Treize brefs épisodes, ça n’était pas excessif… Et il s’agissait donc d’une série de ce Kon Satoshi qu’il me fallait découvrir, trouvée à un prix très décent, et dont le sujet – dès le titre, en fait – m’intriguait…

 

À bon droit. Je ne peux pas encore dire ce qu’il en est des longs-métrages du monsieur, mais cette série est effectivement de grande qualité, inventive et bourrée de choses intéressantes. J’ai beaucoup apprécié son visionnage… tout en ayant bien conscience qu’il me serait difficile d’en parler, le sujet m’affectant pas mal. En effet, pour être « décousue » au moins en apparence, et au-delà de ses personnages récurrents, la série n’en a pas moins un propos global, un propos fort, mais douloureux. En fouinant un peu, j’ai vu que Kon Satoshi lui-même en parlait comme d’une série « anti-suicide », le suicide étant un mal endémique japonais au-delà des clichés véhiculés en la matière ; cette dimension éclate tout particulièrement dans l’épisode 8, où l’on suit une sorte de « suicide club » (décidément) formé sur Internet, où trois personnages, de tous âges, cherchent à se suicider ensemble – le vieillard du lot culpabilisant car la plus jeune est une petite fille… L’épisode a un ton franchement burlesque, mais il m’a forcément mis mal à l’aise – en fait, c’est à partir de cet épisode que je me suis demandé si je parviendrais à en causer… Mais ça allait plus loin : c’est un épisode qui m’a quasiment dissuadé de regarder la suite (non qu’il soit mauvais, loin de là).

 

Ce que j’ai fait, malgré tout, et je n’ai pas à le regretter – ne serait-ce que parce que la série, au-delà de ce propos, est d’une grande qualité, tout particulièrement éclatante dans l’épisode qui suit immédiatement, d'ailleurs, avec ces commères véhiculant des racontars sordides, occasion bien trouvée de questionner aussi bien les médias que la rumeur et surtout la façon dont on raconte une histoire, et ce qui fait une « bonne » histoire, ou une histoire « crédible »… La thématique « anti-suicide », en même temps, passe en fait par l’examen de toute une série de pathologies mentales, où la paranoïa du titre n’est certes pas la seule à pourrir la vie des protagonistes ; si l’on y trouve des cas de psychose extrême, comme avec Chono Harumi/Maria, la sage et douce étudiante à la personnalité alternative envahissante et exubérante de prostituée, et plusieurs personnages (sinon tous ?) vivant dans un rêve au point de se persuader qu’il s’agit de la réalité, et même d’en persuader les autres (c’est après tout sans doute là le thème essentiel), la banalité de la névrose n’en ressort que davantage, avec son cortège de dépressions insidieusement douloureuses et d’angoisses paralysantes… Pourtant, la série est étonnamment drôle, dans l’ensemble – ou, plus exactement, elle parvient à mêler le rire, éventuellement burlesque donc, à des tableaux intrinsèquement tragiques ; une sensibilité plus réactive ou expressive que la mienne passerait sans doute du rire aux larmes en l’espace de temps très courts… Qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit là d’autant de qualités témoignant de la réussite de Paranoia Agent ; à vrai dire, c’est d’autant plus vrai que je ne m’attendais certainement pas à être autant touché par le propos… et la manière de le mettre en scène, essentielle.

 

Mais venons-en à l’histoire – car il y en a bien une, qui court tout du long des treize épisodes, quand bien même la construction de la série donne, dans les grandes largeurs, l’impression d’une « fausse » structure, éventuellement aléatoire au-delà de la récurrence des personnages et des thématiques.

 

Tout commence avec Sagi Tsukiko, qui est une jeune créatrice talentueuse – elle a acquis une certaine célébrité en inventant le personnage de Maromi, un « chiot » rose terriblement kawaii (équivalent disons de l’infernal Hello Kitty), d’abord en peluches que tout un chacun s’arrache, mais cela va au-delà, avec même un épisode – le dixième, sauf erreur – assez incroyable sur la réalisation de la série consacrée à Maromi, expliquant avec un grand soin pédagogique les fonctions de tout un chacun dans l’équipe, dans un dessin animé sur le dessin animé ; à ce stade, je ne sais même plus si l’on peut encore parler de mise en abyme… En fait, cela commence bien plus tôt – peut-être d’ailleurs dans la mesure où Sagi Tsukiko, elle-même character designer, est une merveille de character design (œuvre d’Ando Masaji, qui a fait un très beau boulot sur l'ensemble des protagonistes), avec son air toujours un peu perdue/perplexe, qui lui confère une identité bien plus essentielle que ses très rares répliques… Quoi qu’il en soit, la jeune artiste est sous pression : le succès de Maromi ne lui laisse aucune marge de manœuvre, il faut qu’elle parvienne à créer encore mieux, encore plus iconique, encore plus vendeur – ce qu’on lui intime sans cesse, et non sans une certaine violence aigrie teintée de jalousie, peut-être inhumaine, plus probablement bien trop humaine…

 

Et la jeune femme est agressée dans un parking, par un mystérieux personnage qu’elle n’a pas eu le temps de bien identifier : elle sait, toutefois, qu’il s’agit d’un gamin, avec des rollers jaunes ou dorés, une casquette de baseball, et surtout une batte de baseball jaune ou dorée, et tordue à force de coups brutaux… L’enquête est lancée, avec un duo de flics délibérément archétypal, Ikari Keichi jouant le vieux dur (qui essaye d’arrêter de fumer, ce qui n’arrange pas vraiment son caractère) et Maniwa Mitsuhiro le jeune idéaliste à l’empathie manifeste et aux méthodes autrement souples. L’affaire prend cependant bien vite une tout autre tournure, quand d’autres personnes sont à leur tour agressées par le « gamin à la batte » (« Shōnen Batto »), sans qu’il soit toujours évident d’établir des liens entre les diverses affaires, tentation cependant très forte d’emblée, quand la possibilité d’agressions aléatoires n’aurait rien de saugrenu… mais nous sommes dans un récit, hein ?

 

Bien sûr, il y a un point commun – et si la série ne procède pas à gros sabots en l’espèce, elle ne dissimule certainement pas pour autant le lien unissant les personnages au-delà de leurs différences apparentes (ou peut-être sont-elles essentielles, au fond ?) : les victimes du « gamin à la batte » à l'omniprésence médiatique sont toujours, à leur manière, des gens qui n’en peuvent plus – des gens sous le coup d’une pression envahissante, perdus, étouffés par le poids irrésistible des attentes que l’on place en eux, de la bienséance sociale, ou que sais-je… Aussi comprend-on très vite que les victimes, d’une manière ou d’une autre, souhaitent en fait être agressées – que c’est comme si, consciemment ou non, elles appelaient le « gamin à la batte ». Et leur agression… les soulage. Mais je crois que vous connaissez la première règle du Fight Club ?

 

Cela va forcément au-delà : Paranoia Agent, en dépit de ce postulat d’enquête, n’est bien sûr en rien une série policière. Elle relève bien plutôt d’une zone floue entre science-fiction et fantastique, de celles où un Philip K. Dick au plus haut de ses capacités trouverait à exercer au mieux son talent. Et c’est bien pourquoi le « gamin à la batte » peut être arrêté assez vite par les enquêteurs (ou plus exactement grâce à l’agent de police passablement ripou Hirukawa Masami, aussi sympathique que détestable car entier et humain – pour revenir au character design, j’apprécie tout particulièrement le sien, avec sa bonne trogne de lourdaud) sans que cela nuise au déroulé de la série et au maintien de l’intérêt du spectateur ; d’autant que cette arrestation, si elle s’exprime d’abord au travers d’un épisode très burlesque (le cinquième) où le gamin s’affiche en chevalier de jeu vidéo accomplissant une quête sacrée (mais non, Ikari le sait bien, il ne s’agit pas seulement d’un énième otaku tellement paumé dans son monde qu’il ne le distingue plus de la réalité, ça n’arrive que dans les séries animées, pas dans la vraie vie – mais Maniwa pour sa part se prend au jeu…), pourra bien vite tourner au tragique, sans pour autant nier la possibilité (voire en la soulignant davantage encore ?) d’une fausse piste, d’emblée : que le « gamin à la batte » soit arrêté, ici, ne signifie même pas qu’il existe – et l’hypothèse d’une agression fantasmée, mythomane, de Sagi Tsukiko, exposée dès le premier épisode par le vieux flic bourru, garde ainsi toute sa pertinence alors même que d’autres agressions s’enchaînent, avec d’autres victimes toujours aussi désespérées…

 

D’où cette paranoïa (là encore éventuellement dickienne ?), où la nature de la réalité est sans cesse remise en cause, au travers de personnages portés au solipsisme, mais dont la perception censément faussée devient vraie car aucune autre n’est en mesure de la remplacer utilement ; si, comme disait le grand auteur de SF, « la réalité est ce qui reste quand on cesse d’y croire », on peut plus que jamais douter de la pertinence de cette notion…

 

D’autant plus que nous sommes ici dans un média critiquant le média – ou plutôt, non, « critiquant » n’est sans doute pas un terme approprié… Disons un média exposant le média – et gagnant encore en singularité de par ce discours sans cesse réévalué en fonction du récit comme de sa figuration.

 

Si le générique de début, avec sa rythmique et ses sonorités on ne peut plus agressives, pousse d’office le spectateur dans ses derniers retranchements – le caractère angoissant de tous ces personnages au rire nerveux et sonnant factice sans qu’on l’entende n’y est certes pas pour rien –, celui de fin, autrement doux et mélodieux, avec ces mêmes protagonistes sommeillant tendrement dans le giron d’une Maromi réconfortante, interroge la possibilité, voire la certitude, du rêve, et la manière de le communiquer au spectateur dérouté – manipulé parce qu’il le veut bien.

 

Sans doute les « visions prémonitoires » concluant chaque épisode en annonçant le suivant (ce qui vaut bien sûr également pour le dernier…), avec leurs prophéties aux allures de fables cryptiques narrées par un vieillard en tenue de chef-d’orchestre et figurant une sorte de démiurge fou (pas pour rien s’il est sur ou dans la Lune ?), manipulant le récit des « animaux » qui le subissent (les noms des personnages renvoient en effet à des animaux), participent-elles également de cet effet.

 

Mais cela va bien plus loin : en fait, chaque épisode ou presque, tout en nous narrant une histoire, s’interroge mais sans malice et surtout sans prétention ni arrogance sur la narration elle-même, sur l’idée même d’histoire. C’est bien sûr tout particulièrement sensible dans certains des épisodes que j’ai déjà cités : évidemment dans celui de la réalisation de la série autour de Maromi, tout autant dans celui du jeu vidéo, et avec à mon sens un brio encore bien supérieur dans le génial épisode des commères – mon préféré. Mais c’est là une orientation sensible tout du long, si elle peut s’exprimer de bien des manières – avec une infinité de possibles entre le « simple » rêve et le « simple » cauchemar, mais probablement une place toute particulière pour le déni, revers de tant d’idéaux fantasmés : c’est un refuge idéal pour l’agresseur, mais tout autant pour ses victimes, ces gens qui n’en peuvent plus – et, dans cet ordre d’idées, Ikari arpentant son Japon des années 1950 ou 1960, aux couleurs fades autant qu’unies et aux habitants en deux dimensions, pour y trouver un réconfort illusoire, n’est pas forcément si éloigné de Sagi Tsukiko dissimulant sa culpabilité sous des couches de légendes.

 

Kon Satoshi n’a pas caché avoir profité de Paranoia Agent pour « recycler » certaines idées, narratives et/ou visuelles, qu’il n’avait pu utiliser dans ses longs-métrages – sans doute pour une raison de cohérence d’ensemble. Le format de la série autorise des variations que le cinéma interdit ; pour autant, demeure dans Paranoia Agent une cohésion d’ensemble – mais qui joue avec habileté de ces ruptures apparentes ; le récit n’est peut-être qu’indirectement « prolongé », disons-le plutôt « détourné », au fil des déviations singularisant chaque épisode ; pour autant, le récit demeure.

 

Paranoia Agent est à n’en pas douter une grande réussite : c’est une série constamment inventive, mais évitant pourtant l’overdose (de justesse peut-être – mais ça n’en est que plus réjouissant voire orgasmique), tout en sachant manipuler le spectateur au gré de techniques inattendues et autres procédés incongrus, cependant toujours bienvenus et bien vus ; c’est une série intelligente et sensible à la fois ; drôle autant que triste, enfin.

 

Me faudra poursuivre la découverte de Kon Satoshi, oui.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (22)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (22)

Vingt-deuxième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, la chanteuse Leah McNamara et quant à moi « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

[Dwayne, Tess : Burt] Dwayne et moi sommes pris au piège dans l’arrière-salle de Chez Burt. La lumière, en se rallumant, perturbe un temps notre vision. La porte de la pièce est fermée, mais comprend une petite chatière d’où dépasse le canon d’un fusil ; l’homme ne m’a a priori pas repérée – je suis calée contre le mur juste à côté de la porte : l’arme est pointée sur Dwayne, au sol. « Calmons-nous ! » dit ce dernier, et il lâche son arme. Une voix derrière la porte nous dit de déposer nos papiers, portefeuilles, montres, armes et vestes ; si nous obéissons, ils nous laisseront cinq minutes pour partir… C’est une voix éraillée par le tabac, pas tout à fait blasée, mais qui en a vu d’autres… Dwayne cherche à obtenir un compromis : nous aimons nos vestes… mais eux aussi. « Décidez-vous ! » Je jauge l’épaisseur du mur derrière moi : il est très fin, c’est une sorte de contreplaqué. La lumière s’éteint à nouveau : si, dans vingt secondes, quand ils rallumeront la lumière, il n’y a pas de tas des objets qu’ils nous réclament… Tandis que le compte à rebours défile, Dwayne et moi, à regret, décidons d’obéir : nous rassemblons les affaires réclamées… mais prenons tous deux soin de conserver un derringer chacun, que nous dissimulons sur nous. La lumière se rallume : « Heureux de voir que vous avez été raisonnables… » Le panneau qu’avait ausculté Dwayne quelque temps avant s’ouvre, et deux hommes armés de fusils en sortent ; ils ont des « tronches » sévères, et nous font signe de bouger du canon de leurs fusils. Nous obéissons, et ils nous conduisent ainsi à une sortie de service. Dwayne sort en premier ; je suis juste derrière lui, et reçois un coup de pied au cul : « La prochaine fois, il n’y aura pas de négociation. »

 

[Dwayne, Tess : Danny O’Bannion, Brienne] Nous nous retrouvons dehors, et ressentons l’absence de nos vestes : il est 23h, en plein hiver, il fait très froid, et la neige tombe légèrement… Nous avons tous deux mémorisé quelques visages – notant aussi que la clientèle du bouiboui ne semblait pas relever d’un type ethnique précis (tout au plus une certaine communauté « polonaise », ou du moins d’Europe de l’Est). Nous avons besoin de vêtements – je suggère de nous rendre à la garçonnière de Danny O’Bannion sur French Hill Street, où nous devrions pouvoir trouver de quoi faire l’affaire ; par ailleurs s’y trouve Brienne, la compagne de Dwayne

 

[Leah, Chris : Michael Bosworth, Patrick, Jamie ; Danny O’Bannion] Leah et Chris, accompagnés de Michael et de Patrick ressuscité, remontent à bord de leur voiture et retournent à la ferme de Danny O’Bannion, où ils arrivent sur les coups de 23h. Les gardes les repèrent, ils ont l’air compétent. Tous s’installent dans le salon du rez-de-chaussée, notre lieu de réunion habituel ; il y a un peu de bruit en provenance de la cuisine adjacente, sinon rien de particulier. Patrick s’assied sagement, l’air de rien. Leah s’interroge à son sujet : peut-être ne faut-il pas le montrer de suite à tout le monde ? A priori, tout le monde à la ferme sait qu’il est mort… Faut-il l’enfermer dans une pièce ? Patrick, à cette suggestion, relève la tête, inquiet – mais Leah lui adresse un grand sourire. Pourtant, il demande : « Moi problème ? » Non, pas à proprement parler, mais il pourrait effrayer beaucoup de monde… « Pourquoi ? » Leah, interloquée, ne sait pas quoi répondre… Patrick se tourne alors vers Chris et Michael. Chris lui dit que c’est peut-être parce qu’il n’est plus tout à fait comme avant… Patrick dit que ce n’est pas un problème : « J’ai habitude, toujours revenir… »

 

[Chris : Patrick, Jamie] Chris détourne la conversation : a-t-il faim ? Patrick opine de la tête. Chris va lui trouver quelque chose dans la cuisine – en fait, Patrick le suit. Là-bas, ils trouvent Jamie, en train de boire un café serré ; il les salue de la tête… mais sans prêter attention à Patrick. Chris lui demande s’il n’y aurait pas une côtelette pour « son ami », ou quelque chose du genre ; Jamie demande s’il y a encore un « nouveau »… puis réalise que c’est Patrick qui accompagne Chris : « Euh… Oui… Sans doute… » Et Jamie ne s’attarde pas sur place… Chris se retourne vers Patrick, souriant : « Eh bien voilà ! » Il ouvre le réfrigérateur, à la recherche de viande pour son camarade, et trouve un jambon ; il propose d’en couper quelques tranches, mais Patrick dit que ce n’est pas la peine : il saisit le jambon et mord dedans à pleines dents… Chris, surpris tout d’abord, le laisse faire, et retourne dans le salon tandis que Patrick se restaure.

 

[Chris, Leah : Patrick, Jamie] Chris retrouve Leah : « Nous voilà dans de beaux draps avec cet asticot ! » Mais, pour Leah, tant qu’il ne suscite pas davantage de questions, ça devrait aller… Chris évoque quand même Jamie, qui a tiré une drôle de tête ; depuis son départ précipité, la nouvelle a dû faire plusieurs fois le tour de la ferme… Mais Leah n’y accorde pas beaucoup d’importance : les gardes ne feront rien contre Patrick, et ont après tout déjà été témoins de choses... inhabituelles…

 

[Chris, Leah : Herbert West, Tina Perkins] Chris revient sur la requête de Herbert West, concernant un chimiste ou botaniste prêt à travailler avec lui. Leah ne voit guère que la fleuriste, Tina Perkins, mais elle est dans « l’autre camp »… Chris dit que nous pourrions sans doute trouver quelqu’un d’autre, à l’Université Miskatonic ? Oui, sans doute… Mais pas maintenant de toute façon, c’est la pleine nuit…

 

[Leah, Chris : Patrick ; Hippolyte Templesmith] Tous deux s’accordent pour veiller sur Patrick, ils prendront des tours de garde. Leah commence, tandis que Chris va se coucher. Elle demande à Patrick s’il n’a pas besoin de se reposer, mais non… Patrick est resté dans la cuisine, et a disposé tout un attirail de marmites et de casseroles, où il a versé divers produits ménagers, du savon, ce genre de choses, qu’il fait bouillir, etc. Leah propose éventuellement de l’assister. Patrick accepte, et lui donne des instructions – mais il a parfois instinctivement recours à un vocabulaire irlandais que Leah ne comprend pas toujours… En ressort tout de même qu’il prépare des « armes… pour tuer Templesmith ». Il adresse un grand sourire à Leah : « Boum ! »

 

[Dwayne, Tess : Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Brienne] Dwayne et moi arrivons près de l’appartement de Danny O’Bannion sur French Hill Street – j'en ai la clef. Non loin se trouve une tribune devant un local politique dédié à la gloire de Hippolyte Templesmith : il y a toujours de l’activité, la lumière est allumée et des gens entrent et sortent continuellement. Nous ne nous y attardons pas... Au rez-de-chaussée de l’immeuble où se situe la garçonnière, le gardien nous regarde, puis lâche un cordial « Bonsoir ». Il se tourne plus précisément vers Dwayne : « Votre compagne vous attend. Conformément aux ordres, je ne la fais pas sortir ; elle peut faire des listes de courses, ou ce genre de choses, mais ce sont des intermédiaires qui s’en chargent. » Nous montons au deuxième étage – une musique jazz légère nous parvient depuis la porte de l’appartement.

 

[Dwayne, Tess/« La Rouge » : Brienne] Dwayne toque à la porte, et nous entendons bientôt la voix de sa fiancée, Brienne, qui vient ouvrir. Elle a un plâtre à l’avant-bras gauche. Son comportement est hésitant, elle ne sait pas si elle veut avant tout lui faire des reproches ou l’embrasser… Elle fait sans doute un peu la gueule, tout en prétendant que non, pas du tout… Mais, après avoir marmonné un vague « Connard… », elle se jette au coup de Dwayne et lui chuchote à l’oreille : « Tu en as mis, du temps… » Puis elle me voit, et a un temps d’arrêt : « Tu bosses avec ʺLa Rougeʺ ? » Je lui dis qu’il ne faut pas croire tout ce que les journaux racontent… et je rentre dans l'appartement, ne comptant pas rester plus longtemps sur le palier ; Dwayne assure à Brienne qu’elle n’a absolument rien à craindre de moi – mais elle me garde à l’œil…

 

[Tess : Dwayne, Brienne, Danny O’Bannion] Je compte laisser les deux amoureux se retrouver, et me rends illico dans une chambre, en quête de vêtements appropriés ; mais il n’y a pas grand-chose… On y trouve surtout des vêtements d’homme, à la carrure de Danny O’Bannion ; il y a bien des vêtements féminins… encore que le mot « vêtements » soit peut-être un peu fort : beaucoup de choses dénudées, passablement vulgaires, et les « vrais » vêtements sont à l’avenant – comme ce manteau de fourrure en renard argenté, d’un goût extrêmement douteux, et très voyant… Je vais devoir m’en contenter, et reste dans la chambre le temps que Dwayne et Brienne aient leur petite discussion.

 

[Dwayne : Brienne ; Danny O’Bannion] Dwayne demande à Brienne la raison de son plâtre. Il y a eu une altercation à la prison, tandis qu’elle revenait des toilettes ; trois femmes de type WASP s’en sont prises à elle, et ont même tenté de la poignarder ; elle a cependant eu le réflexe de lever son avant-bras pour se protéger, d’où la blessure… qui lui a peut-être sauvé la vie. Elle s’est mise à crier tout en se défendant – elle est même parvenue à casser le nez d’une des femmes ; après quoi d’autres détenues, irlandaises quant à elles, se sont mises de la partie et ont tiré Brienne de son mauvais pas. Mais la police a pris prétexte de cette altercation pour décider d’un transfert de prisonniers, et c’est donc sur le chemin du nouveau lieu de détention que Danny O’Bannion est intervenu… Dwayne est profondément désolé pour ce qui s’est passé… Et il fait une promesse à Brienne : encore trois ou quatre jours, pour finir ce dans quoi il s’est engagé, et il raccroche. Il est parfaitement sincère. Il ajoute qu’ils s’en iront – si c’est ce qu’elle veut. Mais il a tendance à se focaliser davantage sur son sentiment de culpabilité, plutôt que sur les douleurs de Brienne… Celle-ci est quelque peu sceptique : dans sa situation, elle doute de tout… Dwayne ne l’avait jamais connue comme ça. Elle s’inquiète de ses proches, de sa famille ; mais Dwayne lui dit qu’elle ne peut pas se permettre d’entrer en contact avec eux tant qu’il n’a pas fini son travail ; il regrette, mais… Il revient toujours sur sa promesse : trois, quatre jours au plus, c’est tout. Brienne remarque que, dans quatre jours, c’est Noël... D’un air triste, elle dit à Dwayne de prendre soin de lui, et s’isole dans une chambre.

 

[Dwayne, Tess : Danny O’Bannion, Burt] Dwayne cherche à son tour des vêtements – c’est plus facile pour lui, avec tous ces costumes de Danny O’Bannion « démodés » (entendre par là qu’ils sont de l’année précédente…). Nous cherchons aussi des armes : sous le comptoir du bar du salon, Dwayne trouve un .45 avec deux chargeurs ; quant à moi, sous la penderie, j’ai remarqué que le plancher sonnait creux : en retirant une latte, je trouve un .38 (approvisionné mais sans chargeur supplémentaire)… ainsi que deux grenades à fragmentation. Je le signale à Dwayne… et nous avons exactement la même idée quant à ce que nous pourrions en faire. Nous décidons donc de retourner Chez Burt ; je conduis, tandis que Dwayne reste sur la banquette arrière avec son fusil. J’ai été humiliée, j’en ai marre de tout… et compte bien me soulager par la violence !

 

[Leah, Chris : Patrick ; Danny O’Bannion] À la ferme de Danny O’Bannion, Leah continue de « cuisiner » avec Patrick – lui demandant s’il sait bien ce qu’il fait, car elle a un peu peur… Mais Patrick semble maîtriser son sujet, et n’a aucun doute à cet égard. Le temps passe – Chris prendra le relais au bout de quatre heures. D’ici-là, Patrick dit avoir besoin d’horloges, de montres, etc., et commence à se servir un peu partout…

 

[Chris, Leah : Patrick ; Hippolyte Templesmith] Quand Chris vient relever Leah, elle lui dit que Patrick fabrique des bombes artisanales… ce qui stupéfait l’avocat, qui craint que Patrick les fasse sauter eux plutôt que Templesmith ! Leah retourne auprès de Patrick, et lui dit qu’elle va se reposer un peu.

 

[Chris : Patrick ; Hippolyte Templesmith] Chris se rend à son tour dans la cuisine, où il voit l’atelier mis en place par Patrick ; sur le moment, ce dernier travaille à démonter une horloge, mais il manque visiblement de souplesse, et s’agace de plus en plus… Chris lui demande ce qu’il fout. D’un ton calme mais volontaire, Patrick répète qu’il s’agit d’armes pour détruire Templesmith. Il parle à Chris du temps où il fabriquait des bombes pour l’IRA – pour ses amis. « Toi ami ? » Oui, bien sûr… Alors il n’a rien à craindre. Chris l’interroge sur ce qu’il fait : il s’agit de minuteries pour les bombes ? Oui, des mécanismes à retardement – c’est le plus efficace. Mais Patrick ne comprend pas ce qui est arrivé à ses doigts, qui n’ont plus leur délicatesse et finesse d’antan… Ce qui est visiblement aussi frustrant que douloureux. Chris lui dit de s’asseoir tranquillement dans un coin, il va prendre son relais – Patrick concède que c’est une bonne idée, s’assied, et lui donne des consignes détaillées : tous deux se montrent aussi assurés que précis.

 

[Tess, Dwayne : Burt, Danny O’Bannion] Je conduis, roulant vers Chez Burt… mais tombe malencontreusement sur un petit barrage de police – une voiture, deux motos, filtrant la circulation à un feu de croisement ; ils demandent leurs papiers aux conducteurs. Il y a quatre voitures devant la mienne, et la possibilité de m’échapper en prenant à gauche, mais les flics nous verront forcément faire. Cependant, et le fait que nous n’ayons pas nos papiers paraît presque secondaire dans notre situation, nous n’avons pas le choix : je m’engage dans la ruelle à gauche, tandis que Dwayne prépare son fusil… Les flics nous interpellent aussitôt, mais je les ignore et fonce. Une moto se lance à notre poursuite (l’autre peine à démarrer, le moteur est trop froid). Les conditions de circulation, avec la neige, sont loin d’être optimales… Le motard me rattrape vite, et se retrouve bientôt à deux mètres à peine derrière moi. Je pile brutalement dans l’espoir de le renverser, mais il parvient à éviter ma voiture, et sort son arme. Dwayne, sa position assurée, fait feu, et touche le flic à l’épaule, lui faisant de gros dégâts. Je repars en avant tandis que le motard appelle à l’aide – nous entendons au loin le moteur de la deuxième moto, qui a enfin démarré… Mais je connais bien la ville, et sais par où passer pour semer tout poursuivant, dans ces conditions particulières ; nous entendons un temps, au loin, des sirènes, mais elles s’estompent bientôt. Forcément, notre véhicule est maintenant grillé… et nous sommes loin de Chez Burt. Je préfère ne pas me risquer à retourner dans la circulation, et Dwayne est d’accord avec moi. Je gagne donc la périphérie d’Arkham, m’assure que nous ne sommes pas suivis, puis retourne à la ferme de Danny O’Bannion.

 

[Dwayne, Tess, Chris : Patrick ; Danny O’Bannion] À la ferme de Danny O’Bannion, Dwayne et moi retrouvons Patrick… Il « cuisine » toujours avec Chris, qui emballe des « pains » d’explosifs dans des journaux, avec des mécanismes d’horlogerie dessus. Patrick a un moment de saisissement quand il nous voit. Et je vis ça plutôt mal, me souvenant de mon fiasco quand j’avais tenté de l’énucléer, ce qui avait débouché sur sa mort… Patrick tend sa main à Dwayne, qui la serre, après quoi il m’enlace – je me laisse faire, mais je suis mal à l’aise… Il nous dit que c’est bon de nous revoir, et a l’air parfaitement sincère. Il désigne fièrement la table, avec les résultats de sa « cuisine ». Je ne peux m’empêcher de lâcher : « Quelle coïncidence… » Chris nous salue à son tour. Mais Dwayne et moi sommes fatigués – et de mauvais poil… Il est environ 1h30, et nous allons nous coucher (je m’accorde un whisky avant).

 

[Chris, Leah : Patrick] Chris, lui, poursuit sa veille auprès de Patrick. Ce dernier n’a-t-il pas sommeil ? Non… Mais peut-être peuvent-ils faire une pause, en buvant une bonne bière irlandaise et en écoutant de la musique celtique ? Bonne idée ! Chris aurait préféré du jazz, mais Patrick a l’air inflexible, et il n’insiste pas… Chris, hésitant, demande enfin à Patrick s’il peut lui poser une question. « Euh… Tu es mort…
— Je crois. Oui. Plusieurs fois.

— Et tu es revenu d’entre les morts…

— Oui. Il faut croire.

— Alors… Qu’est-ce qu’il y a après la mort ?

— Rien…

— J’en étais sûr… »

Et Chris trinque avec Patrick. Ce dernier s’en étonne tout d’abord, mais accepte le toast. Le mort-vivant encaisse bien… D’ailleurs, il va de lui-même chercher d’autres bières. Chris essaye de le mettre en garde contre les abus, dans son état… Patrick dit, au contraire, qu’il compte profiter de la « vie ». Chris lui dit, au moins, de ne pas toucher à sa « cuisine » pour le moment… Mais l’avocat comprend que Patrick est un peu contrarié par ses « fais pas ci, fais pas ça » continuels. Patrick lui demande d'ailleurs d’estimer son âge ; Chris suppose, à bon droit, qu’il est dans la quarantaine. « Oui. Je ne suis pas un enfant… » Il boit calmement. Chris n’insiste pas, et va se coucher quand Leah revient pour le relever.

 

[Leah, Dwayne : Patrick] Leah redescendue, Patrick, emporté par la musique celtique, lui propose d’agrémenter l’air avec son fiddle. Leah accepte volontiers… Son violon et les bruits de pas de danse de Patrick nous réveillent vers les 6h du matin… Dwayne fait avec ; il cherche à bidouiller son derringer, mais s’y prend mal et perd du temps. Quant à moi, je me suis levé du mauvais pied, et ça se voit… J’arrête illico le disque, et mets du jazz à la place – avant de m’accorder un rail de coke, sans prendre la moindre précaution pour me cacher. Patrick, pas le moins du monde fatigué, ne saurait danser sur du jazz, et s’accorde un petit déjeuner au jambon…

 

[Leah, Tess, Chris, Dwayne : Herbert West, Tina Perkins] Leah suggère de nous rendre à l’Université Miskatonic, pour trouver le botaniste ou chimiste réclamé par Herbert West… Mais il est un peu tôt pour cela – ce que je ne manque pas de relever, acerbe. Chris suggère que nous parlions d’abord de nos découvertes respectives. Mais Dwayne et moi n’avons finalement pas grand-chose à rapporter… Dwayne, par ailleurs, n’a toujours aucune nouvelle du type à qui il avait confié un échantillon de la poudre trouvée dans la boutique de Tina Perkins. Nous disposons, si jamais, des journaux du matin.

 

[Chris, Leah, Dwayne, Tess : Patrick ; Hippolyte Templesmith, Stanley, Margaret Hoover, Danny O’Bannion] Chris revient sur notre stratégie et nos options concernant le gala de Hippolyte Templesmith à Boston (nous avons appris qu’il se tiendrait dans un hôtel luxueux du nom d’Omni Parker House). Tant mieux si Leah parvient à entrer en tant qu'artiste, mais quid de nous ? Nous ne pouvons certainement pas la laisser opérer seule… Nous avions évoqué la possibilité d’une diversion avec une bombe, mais l’avons rejetée – Dwayne et moi y sommes particulièrement hostiles, persuadés que les effets négatifs l’emporteraient sur les positifs, très aléatoires (annulation éventuelle du gala, services de sécurité encore plus à cran, risque de dommages collatéraux et que ça retombe une fois de plus sur la communauté irlandaise…). On envisage la possibilité que Leah, en tant qu’artiste invitée, fasse passer Chris, voire même ce pauvre Stanley, pour des assistants, mais ce n’est pas crédible : même en dehors de l’état de Stanley, la possibilité qu’une artiste « mineure » (Leah ne peut pas espérer un statut plus appréciable, à compter même qu’elle parvienne à être embauchée à la dernière minute, ce qui n’a rien de certain) se voit autoriser à venir accompagnée de la sorte est très improbable… Dwayne et moi, en outre, sommes forcément grillés – et Dwayne ajoute que l'utilisation par Hippolyte Templesmith de sa « caméra humaine » a pu compromettre également les autres, Chris excepté… Patrick lui demande de quoi il parle ; gênés, nous évoquons laconiquement une « petite astuce » de TemplesmithPatrick nous demande si ça a été neutralisé, et nous l’en assurons, trop heureux de nous en tirer comme ça… Chris envisage d’autres options : s’il parvenait à rentrer, il pourrait aller trouver Templesmith, lui dire qu’il sait qu’un couple entend attenter à sa vie et se trouve tout près (c’est Dwayne et moi qu’il désigne ainsi), à charge pour ses services de sécurité de nous attraper et de nous ramener devant Templesmith, et… Non : trop tordu, trop aléatoire, trop dangereux, et Templesmith n’est certainement pas du genre à se laisser berner de la sorte. On rappelle d’ailleurs que Chris a été vu en compagnie de Leah par Margaret Hoover ; si Leah, en tant qu’artiste, peut altérer son apparence sans trop de risques, c’est moins certain pour Chris – s’il se fond dans la masse, cela devrait aller, mais approcher Templesmith comme il le suggérait, si Mme Hoover est dans les environs, présenterait trop de risques de tout faire capoter… Le fait demeure : nous ne pouvons pas nous contenter de la seule présence de Leah et éventuellement Chris à l’intérieur ; ce dernier pense toutefois profiter des réseaux de Danny O’Bannion, par exemple pour l’approvisionnement de la fête (traiteurs, etc.) ; c’est plausible, même si Templesmith est probablement aux aguets et si, en outre, le gala a lieu à Boston, et non à Arkham – là où se trouve l'essentiel des réseaux de Danny

 

[Dwayne, Tess : Stanley, Leonard Border] Mais Dwayne d’abord, moi ensuite, après quelques hésitations, nous mettons à envisager une autre possibilité pour nous – bien conscients que nous sommes de toute façon compromis et recherchés (y compris à Boston en ce qui me concerne). Stanley avait en effet rédigé une note d’après les informations contenues dans Magie véritable, portant sur un « rituel de changeforme » ; après l’avoir lue, j’avais montré cette note à Dwayne ; elle l’intriguait, s’il n’était pas certain de bien comprendre son fonctionnement, ainsi que moi-même. Il s’en souvient, cependant – ce qui m’amène à considérer aussi l’autre rituel que nous avait décrit Stanley, portant sur la « poudre d’Ibn-Ghazi » (mais, en relisant la note à ce sujet, je me rends compte que ce premier rituel nous serait bien moins utile). Notre confrontation de plus en plus fréquente avec le surnaturel nous amène à considérer ce sortilège comme une option aussi valable qu’une autre… Certes, le rituel est contraignant – et implique un sacrifice humain ; Dwayne a trouvé une victime toute désignée en Leonard Border : il a ainsi que moi des comptes à régler avec le journaliste, et pourrait ainsi prendre sa place – il est après tout censé aller travailler au gala, même s’il y renâclait et si son patron menaçait de désigner quelqu’un d’autre en cas de mauvaise volonté de sa part… Au fur et à mesure que nous réfléchissons aux implications du sortilège, l’idée nous séduit de plus en plus, et nous nous mettons à l’étudier à fond, en nous concentrant notamment sur l’incantation incompréhensible qui nous avait bloqués à la première lecture ; j’ai toujours un peu de mal, probablement plus que Dwayne dans un premier temps… Nous comprenons que les mots les plus étranges (« Yig », « Sothoth », « Yog »…) sont des noms ; des notes marginales de Stanley (de son écriture nerveuse et serrée) vont dans ce sens, supposant qu’ils désignent des « entités » auxquelles sont destinées les « offrandes », et en mesure d’accorder ces facultés étranges au sorcier faisant appel à eux… Dwayne attire mon attention à ce sujet – après quoi mon appréhension du texte s’améliore. Je recopie l’incantation au propre, afin que nous y travaillions chacun de notre côté, avec une extrême application (et en nous aidant mutuellement, le cas échéant – pour décrypter tel nom, déterminer sa prononciation adéquate, etc.). Par ailleurs, nous envisageons succinctement les autres éléments du rituel : il faut surtout un récipient (et nous supposons qu’il vaut mieux en envisager un chacun, et voir grand : Stanley hésitait sur le sens de ce qu’il recopiait, qui pouvait être « rincer » aussi bien que « baigner », et nous préférons ne pas prendre de risque à cet égard). Nous pensons trouver le nécessaire (baignoire, mangeoire…) dans le débarras à l’arrière de la ferme, donnant sur une vaste cave. Recopier le symbole aklo assez simple sur lesdits récipients devrait être dans nos cordes, en nous appliquant. Mais si la victime autant que l’identité de substitution de Dwayne sont d’ores et déjà déterminées, ce n’est pas mon cas ; or nous supposons que chacun doit accomplir le sacrifice et plus largement le rituel de son côté – je me dis que Stanley pourrait faire l’affaire, laissant pour le moment de côté la question de mon identité d’emprunt…

 

[Dwayne : Patrick] Patrick s’interroge également : comment le faire rentrer lui ? Dwayne suppose qu’on aura le moyen de déterminer un signal, surtout si nous parvenons tous à entrer…

 

[Chris : Zeke ; Danny O’Bannion] Chris a une approche plus « traditionnelle » ; il appelle chez O’Bannion, tombe sur un garde du nom de Zeke, et demande à parler au patron – oui, c’est très important. Mais, à en croire Zeke, il vaut mieux ne pas déranger Danny, qui « se soulage »… Il transmettra, si Chris veut bien lui dire ce dont il entend causer avec O’Bannion ; Chris dit que nous sommes en train de réfléchir à notre infiltration dans l’Omni Parker House pour le gala, et que les réseaux de Danny à Boston pourraient nous être utiles… Zeke en prend bonne note, il rappellera le moment venu.

 

[Leah : Michael Bosworth, Patrick ; Elsa Ropes, Roland Rice] Leah va devoir contacter les agences qu’elle avait envisagées : elle commencera comme de juste par celle d’Elsa Ropes, la vieille meneuse de revue assez notable ; elle n’a guère envie de faire appel au pervers Roland RiceMichael et Patrick proposent de l’accompagner, pour sa sécurité ; Leah accepte pour Michael (sans rejeter sèchement Patrick, qu’elle ménage et raisonne) – mais il devra attendre à l’extérieur… Pas de problème : c’est simplement qu’elle ne doit pas se rendre à Arkham seule.

 

[Chris, Dwayne, Tess] Chris s’interroge sur ce que Dwayne et moi faisons ; ça va ? Oui, oui, lui répond sans plus d’égards Dwayne tandis que je lui fais signe de nous laisser… Il s’éloigne pour lire le journal, dans ce cas… Mais il entend subitement quelqu’un fredonner derrière lui, d’une voix jeune et féminine qui lui est inconnue ; il se retourne et voit une femme blonde, la vingtaine ou un peu moins, qui sautille sur place, dans un coin du salon… Elle a un air un peu fou, et des mouvements « saccadés » ; ou, plus exactement, peut-être est-ce la perception qu’on en a qui est « saccadée » ? Car je la vois moi aussi – et observe que sa coiffure semble changer d’elle-même, sans que ça l’affecte… Elle se retourne vers Dwayne et moi et nous sourit. La mélodie du disque de jazz en train de tourner est « saccadée » à son tour. Chris, qui est le plus proche, se présente : « Chris Botti, à qui ai-je l’honneur ? » Je m’approche lentement, tandis qu’elle tend la main vers la joue de Chris, lequel recule, mais pas assez vite ; les doigts de la jeune femme le frôlent… puis passent à travers son menton, sans autre sensation pour Chris qu’un léger froid ! Dwayne se recule en dégainant son arme – il prend soin de rassembler les feuillets du rituel et de les conserver sur lui. La jeune femme s’interrompt, elle observe longuement ses doigts – et ne sourit plus du tout : elle se met à hurler ! Après quoi elle disparaît subitement. Dwayne, chamboulée, est pris de tremblements nerveux, il lui faut une dizaine de minutes pour se reprendre – le spectacle ne nous a certes pas laissés indifférents, Chris et moi, mais nous encaissons mieux le choc.

 

[Leah : Michael Bosworth ; Elsa Ropes, Danny O’Bannion] Leah s’est rendue à Arkham, accompagnée par Michael, et arrive devant l’agence d’Elsa Ropes – elle l’a trouvée sans la moindre difficulté, dans la proche périphérie de la ville, un quartier habité par la classe moyenne aisée. C’est une large bâtisse, avec un jardin bien entretenu. Leah sort de la voiture, où demeure Michael ; elle est vêtue d’une tenue plutôt classique, un peu stricte, sobre en tout cas, les cheveux rassemblés en un austère chignon ; elle a son fiddle à portée. Le portail est ouvert, mais le garde qui se tient un peu plus loin, à côté de l’entrée du bâtiment, lui fait signe d’employer le téléphone à proximité de la grille. Leah s’exécute, tombe sur une voix féminine inconnue, et dit qu’elle souhaiterait s’entretenir avec Mme Elsa Ropes ; on lui rit au nez : « Bonne chance ! Elle est très occupée… » Mais Leah insiste : qui ne tente rien n’a rien, et il lui faut lui parler – et maintenant. On lui répond, assez sèchement, que ce n’est pas possible. Leah dit alors venir de la part de M. O’Bannion. Silence au bout du fil… Puis : « Attendez, je vous prie. » Quelque temps après, le garde se rapproche de la porte du bâtiment, où une femme a passé la tête ; elle lui dit quelque chose d’inaudible, et, quand elle est rentrée, le garde se tourne vers Leah, lui faisant signe d’approcher. Leah adresse un regard à Michael, et s’avance.

 

[Leah : Elsa Ropes ; Danny O’Bannion] L’intérieur est assez opulent. Le garde conduit Leah, non pas dans le couloir principal, mais directement dans un bureau où il lui dit de patienter – ce qu’elle fait, debout. Le bureau, richement décoré, évoque une femme passionnée par la mode, et par la musique – on y trouve nombre de partitions, des disques de collection (de musique classique à l’exclusion du reste), ainsi qu’un beau violon dans une vitrine verrouillée… Apparaît enfin une femme assez âgée et bien en chair, au chignon sobre, mais vêtue d’une robe ample et relativement iconoclaste (de par sa couleur inhabituelle surtout) ; sans doute ne lui en a-t-on jamais fait la remarque, et elle n’est sûrement pas femme à en tenir compte de toute façon… Elle a l’air amusée… et en même temps un brin angoissée. Leah se présente sous son nom ; la femme – qui est bien Elsa Ropes – s’étonne de ce que Danny lui adresse une jeunette, d’habitude il vient en personne… Leah dit qu’elle travaille « un petit peu » pour lui, et la meneuse de revue pouffe : « Personne ne travaille ʺun petit peuʺ pour Danny… » Elle lui intime de se montrer sincère, tout en allumant une cigarette au bout d’un très long fume-cigarette. Leah l’admet ; elle décrit ensuite ses talents : le fiddle, le chant, le piano… Elsa Ropes s’impatiente. Leah passe alors à ses intentions : elle a besoin de se faire connaître. Mme Ropes lui demande : « C’est O’Bannion qui vous envoie ici, ou votre ambition ? » Leah dit connaître très bien Danny O’Bannion – mais avoir des ambitions, oui. Elsa Ropes la fixe droit dans les yeux ; Leah soutient son regard, tout en restant souriante. « Vous n’avez pas froid aux yeux… C’est le manque d’argent qui vous donne cette audace ? » Oui : son fiancé l’a abandonnée, ses parents sont morts, elle n’a plus que son art… C’est du pipeau, mais ça passe. Elsa Ropes se demande à quel point, au juste, elle connaît Danny O’Bannion, mais veut bien tenter le coup ; elle a peut-être une place pour ce soir, et le cas échéant une autre pour le lendemain… Mais d’abord ce soir : il s’agit de célébrer l’anniversaire du plus vieux pensionnaire d’une maison de retraite – un homme qui apprécie la musique classique et douce. Elsa Ropes précise qu’elle-même n’apprécie pas particulièrement le fiddle… et elle attend de Leah qu’elle illustre ses capacités ; elle sort d’une armoire basse un violon, commun sans être médiocre, et le tend à Leah : « Étonnez-moi. » Leah étudie un peu l’instrument, puis joue un morceau dont elle avait remarqué la partition tandis qu’elle patientait ; elle n’en livre pas une interprétation virtuose, mais assez correcte. Après quoi Elsa Ropes passe un enregistrement des Quatre Saisons, et demande à Leah de danser… Mais ce n’est pas dans ses compétences, elle ne s’y connaît guère… Elsa Ropes n’insiste pas – mais il lui faudra apprendre, et vite. D’accord pour ce soir : rendez-vous à la maison de retraite, la fête aura lieu entre 18h et 22h en gros ; si elle se montre à la hauteur, alors peut-être pourra-t-elle la placer pour la soirée du lendemain – une très belle soirée, à l’Omni Parker House de Boston : les places sont chères… Leah lui adresse un grand sourire et la remercie – mais il lui faudra donc faire ses preuves, et rapidement (y compris pour ce qui est de la danse !). Elle note qu’Elsa Ropes ne lui a pas parlé de salaire… et elle-même pas davantage. Elsa Ropes fait une dernière remarque, concernant sa tenue vestimentaire : il lui faudra s’habiller en conséquence, et elle lui montre le genre de choses à propos.

 

[Dwayne, Tess, Chris : Jingles, Stanley] Dwayne se reprend, et lui et moi nous remettons à l’étude des feuillets. Chris nous demande s’il s’agit d’une autre « copine » à nous, mais nous ne la connaissons pas… Nous allons travailler à la cave, afin de déterminer les récipients nécessaires au rituel. Mais je vais d’abord m’isoler dans un coin du sous-sol : « Jingles ? Es-tu là ? J’aurais besoin de parler à Jingles… » Mais je n’obtiens pas de réponse… Je me remets donc au travail – envisageant d’aller peut-être m’assurer de la prononciation correcte de l'incantation auprès de Stanley. Mais cela ne sera sans doute pas nécessaire : je me débrouille très bien, m’en rends compte, et peux même aider Dwayne, ainsi qu’il m’avait aidée auparavant.

 

[Chris, Tess, Dwayne : Zeke ; Danny O’Bannion, Orson Cushing, Hippolyte Templesmith] Au rez-de-chaussée, le téléphone sonne, et Chris décroche. C’est Zeke, qui a parlé à O’Bannion : un traiteur de Boston lui doit une faveur, un certain Orson Cushing – il n’est pas certain qu’il ait quoi que ce soit à voir avec le gala de Templesmith, mais il pourrait faciliter les choses, à la condition bien sûre que cela ne ruine pas son commerce… Chris en prend bonne note, il va faire le nécessaire. Le garde veillant sur Stanley descend au rez-de-chaussée – où je me trouve [NB : il y a sans doute eu un malentendu lors de ces scènes, où nous ne savions pas très bien si Chris était avec Dwayne et moi dans la cave, y compris lors de l’apparition fantomatique, ou bien si Dwayne et moi travaillions au salon, avec Chris à côté ; d’où cette petite incohérence…]. Il dit que Stanley a faim – et, en riant, qu’il a aussi tenté de le soudoyer…

 

[Tess : Stanley] Je me rends dans la cuisine où j’attrape des aliments ne nécessitant pas de préparation, et je monte à l’étage. Stanley est allongé sur un canapé, il dort – ou plutôt fait semblant, comme je m’en rends immédiatement compte… « Stanley… » Il tente d’abord de m’ignorer, mais a des mouvements réflexes. Je lui dis que je sais très bien qu’il ne dort pas, et qu’il n’a pas intérêt à me prendre pour une buse… Il se redresse. Je lui colle la bouffe dans les bras… et lui file une gifle pour sa tentative de corruption (il avait déjà un œil au beurre noir, dû au garde sans doute…). Je m’en vais, mais il gémit : « Attendez ! » Je m’arrête, et il se lamente, racontant tous ses malheurs, toutes ses inquiétudes, sa conviction qu’il ne peut plus nous être utile, etc. Je l’arrête, et lui assure que tout ira mieux pour lui dès le lendemain soir. Il me demande si je vais le libérer : oui (enfin, d’une certaine manière… ce que je garde pour moi). Il a l’ai réjoui, ça le libère d’un poids. Mais j’insiste : « Pas de bêtises ! Sinon… » Mais quel genre de bêtises pourrait-il bien commettre ? Eh bien, par exemple, continuer à me faire chier avec ça dans dix secondes… Il se tait aussitôt, je redescends.

 

[Leah : Michael Bosworth ; Elsa Ropes] Leah retourne à la voiture, et dit à Michael, qui l’attendait, que ça s’est bien passé. Par contre, elle a besoin d’une formation expresse en danse… Où pourrait-elle bien trouver un cours approprié dans cette ville ? Elle réfléchit à voix haute – Michael n’en a bien entendu aucune idée… Leah prend le temps d’y réfléchir, et trouve un endroit. Michael la dépose : elle aura une leçon personnalisée de 13h à 15h. Il aimerait cependant travailler sur sa couverture à lui… Leah ne pense pas risquer quoi que ce soit ici, et l’assure qu’elle se montrera prudente. Elle se débrouillera ; il faudra simplement la récupérer à la maison de retraite, un peu après la fête d’anniversaire – à minuit, par exemple. Leah va aussi se procurer une tenue correspondant aux indications d’Elsa Ropes, et n’hésite pas à y mettre le prix.

 

[Chris, Dwayne, Tess : Michael Bosworth ; Orson Cushing] Chris décide de se rendre à Boston pour voir le traiteur, Orson Cushing, et nous en informe, Dwayne et moi. Nous ne pensons a priori pas sortir dans la journée… Chris nous laisse le nom et l’adresse du traiteur ; il va en profiter pour essayer de glaner des informations sur l’Omni Parker House, et nous tiendra informé par téléphone. C’est alors que Michael revient, qui propose d’accompagner Chris à Boston [oubliant Leah qu'il devait passer prendre à la maison de retraite ?].

 

[Dwayne, Tess : Leonard Border, Stanley, Diane Pedersen] Dwayne est relativement confiant dans son aptitude à prononcer correctement l’incantation, je suis pour ma part convaincue d’y arriver. Nous passons à une autre phase de préparation du rituel : le symbole aklo ; nous nous entraidons à nouveau. Il nous faut trouver des récipients adéquats – grands si possible. Je me décide pour une baignoire rouillée trainant dans la cave, tandis que Dwayne envisage de recourir à une mangeoire inutilisée – mais elle est en bois, et Dwayne s’interroge sur l’absorption du sang… Ceci dit, au point où nous en sommes, nous n’avons plus de comptes à rendre à personne : nous pourrions très bien recourir aux baignoires « fonctionnelles » de la maison… Nous essayons de graver le signe : Dwayne parvient globalement à le reproduire, mais je me montre moins adroite – mon couteau dérape… Je n’ai pas très confiance en ces premiers essais. Dwayne tente alors de faire de même sur la mangeoire – et le bois s’avère autrement adapté à la gravure du symbole : il s’en étonne, mais reproduit parfaitement le dessin. Quant à moi, je vais me servir de la baignoire des gardes. C’est occupé… Je patiente quelques minutes, le temps qu’en sorte un des sbires, serviette autour de la taille, et qui me demande d’un ton graveleux si j’ai besoin d’aide – je l’ignore. Je me débrouille beaucoup mieux cette fois-ci. Dwayne m’explique ce qu’il compte faire avec Leonard Border, et je l’approuve ; quant à moi, si je pense donc sacrifier Stanley, je ne suis pas encore bien certaine de l’apparence que je vais adopter… Les spécificités du sortilège m’incitent à privilégier une figure féminine – pour que ni mon ombre, ni mes formes, ne révèlent quoi que ce soit malgré moi. Je vais y réfléchir avec une grande attention dans l’après-midi – mais j’ai une piste : Diane Pedersen serait sans doute tout à fait appropriée – d’autant que j’ai des photos d’elle pour m’imprégner de son apparence ; mais il faudrait sans doute trouver comment prendre sa place, il ne peut pas y avoir deux Diane Pedersen en même temps au gala…

 

[Chris : Orson Cushing, Michael Bosworth ; Danny O’Bannion] Chris arrive à Boston, et se rend à l’adresse du traiteur, Orson Cushing. Il entre dans la boutique, Michael derrière lui. Le traiteur apparaît, arborant un tablier taché ; il a une calvitie naissante, ses cheveux restants sont frisés ; son air est à la fois curieux et empressé. « On m’a dit que vous veniez me voir au nom d’un ami commun ? » Il tend la main, Chris la serre, et se présente ; il suggère d’avoir cette discussion dans un endroit plus discret. Le traiteur dit que son temps est précieux… Chris dit que l’ami commun est Danny O’Bannion. Cushing reste cois, puis dit à Chris et Michael de le suivre ; il les conduit dans un petit bureau privé, dispersant d’un ton sec les employés croisés en chemin : qu’ils retournent bosser ! lls s’installent dans le bureau : « Venez-en au fait. » Chris dit qu’ils cherchent du boulot – et il y a une belle réception de prévue à l’Omni Parker House… « Mon ami et moi nous ferons un plaisir de servir à cette occasion – ce qui vous épargnera d’avoir à payer deux employés supplémentaires… » Cushing comprend… mais demande si du sang va couler : « J’ai une carrière, des employés… » Chris lui certifie qu’il ne sera en rien inquiété, et que non, le sang ne devrait pas couler – par contre, des réputations pourraient être entachées… C’est bien ce qui l’inquiète ! Mais Chris le rassure : le moment venu, ils quitteront leurs uniformes, et personne ne pourra faire le lien avec son entreprise – laquelle ne sera en rien affectée par les événements de la soirée, c’est une certitude, et une promesse ; qui engage tout autant Danny O’Bannion (le nom, chaque fois, fait tiquer le traiteur…) que lui-même. Cushing fait toutefois la remarque que ses employés ne passeront pas la soirée là-bas, ils se contentent d’effectuer les livraisons… Mais justement ! Aucun lien ne sera établi. Cushing admet qu’il n’a pas à en savoir davantage. La faveur due à O’Bannion sera-t-elle alors réglée ? Chris évite cette fois de s’engager au nom de son patron, mais, « soit dit entre nous », le service rendu étant de taille, il serait tout de même fort improbable qu’il n’efface pas l’ardoise… Cushing accepte. La livraison est prévue le lendemain à 18h30, et nécessitera plusieurs chariots ; les employés, vêtus d’uniformes de la compagnie, ne resteront pas sur place. Cushing ne veut pas savoir ce que Chris et Michael feront alors, dès l’instant qu’ils ne l’incriminent pas. Chris lui dit qu’ils viendront donc demain à 18h – et donne leurs tailles pour les uniformes. Le traiteur les invite à sortir par l’arrière, au cas où…

 

[Chris, Dwayne, Tess : Danny O’Bannion] Chris téléphone alors à la ferme de Danny O’Bannion. Les choses se présentent bien de son côté : lui et Michael devraient pouvoir pénétrer dans l’Omni Parker House vers les 18h30 le lendemain. Et de notre côté ? Dwayne répond que nous pourrons en dire plus après la soirée…

 

[Tess : Hippolyte Templesmith, Pete O’Reilly, Moira, Johnny « La Brique »] J’assure la finition de ma gravure dans la baignoire. Mais j’entends des bruits de pas derrière la porte de la salle de bain des gardes… à travers laquelle je vois passer des doigts féminins. Je vais ouvrir la porte et me recule aussitôt : c’est la même jeune femme que tout à l’heure ; elle a l’air triste, et des larmes roulent sur ses joues ; son apparence a quelque chose de « fragmenté »… Je reste sur place, et elle s’avance vers moi. Je lui demande si je peux l’aider ; elle opine de la tête – elle essayait de me parler, mais je n’entendais absolument rien, et elle s’en rend compte, il nous faut communiquer par gestes. « Ça concerne Hippolyte Templesmith ? » Elle opine. « Vous êtes une de ses victimes… » Elle hoche à nouveau la tête. Je lui montre le miroir, où elle essaye vainement d’écrire – ses doigts passent au travers… Elle essaye de mimer, fait comme un museau, et aussi une chose en train de grignoter… Puis je me souviens, sans autre raison, du cristal que m’avait donné un gamin, le petit Pete O’Reilly – disant que Moira et Johnny « La Brique » lui avaient sauvé la vie dans des circonstances étranges… Et j’ai justement cette pierre sur moi – et elle devient chaude… Je m’en empare, tandis que la jeune femme fantomatique se tourne vers la fenêtre et la franchit, passant au travers puis disparaissant. La pierre a exactement la même allure que je lui ai toujours connue, seule sa chaleur diffère de son état normal – je la porte à mon oreille… et entends un miaulement.

 

À suivre…

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (15)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (15)

Quinzième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents. Les PJ étaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

[Németh, Bermyl : « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Németh blanchit à l’annonce par le Maître de Cour de ce que les époux Drescii viendrait d’atterrir à Heliopolis et seraient en route vers le Palais de Cair-el-Muluk… S’ils sont bien qui ils prétendent être, alors qui sont les Drescii que les Ptolémée hébergent depuis quelque temps déjà ? Elle dit au Maître de Cour de n’en parler à personne d’autre. Après quoi elle convoque sur-le-champ Bermyl, qui se rend aussitôt auprès d’elle : il doit localiser les « Drescii » dans le Palais de Cair-el-Muluk – s’il est possible de s’emparer d’eux sans faire de vagues, et discrètement, pour les mettre au secret, que l’assassin avise. Bermyl dit à Németh qu’il se doutait de quelque chose… Mais elle dit ne pas vouloir sauter de suite aux conclusions. Bermyl a ses ordres, il s’éclipse.

 

[Bermyl : Németh, Elihot Kibuz, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Németh a appris la nouvelle en premier, du fait du zèle du Maître de Cour, mais tout juste : quand Bermyl sort des quartiers de la dame, ses propres services le contactent, ayant reçu la même information – sans doute Elihot Kibuz, le Maître Assassin fantoche, est-il de même au courant ? Bermyl le contacte – tant pour lui confier des instructions que pour juger l’état de ses connaissances : le vieil homme prétend ne rien savoir de tout cela… Bermyl lui explique la situation, et lui transmet les instructions de Németh : il s’agit pour l’heure de localiser les suspects – pas d’initiative malencontreuse, il faut en référer à Bermyl toutes affaires cessantes, et personne ne doit rien faire de plus avant plus ample informé. Les agents les plus proches de Bermyl sont de la partie, avec les mêmes ordres. Alors qu’il prend la direction des quartiers destinés aux « Drescii », Bermyl tombe sur un de ses hommes – les services de renseignement ont de longue date mis en place tout un réseau de procédures automatiques pour lutter contre toute subversion du Palais, aussi leur est-il possible de s’entretenir discrètement dans une zone protégée : Bermyl apprend ainsi que « Cassiano Drescii » se trouve bien dans ses appartements – mais pas « Lætitia Drescii », aperçue alors qu’elle sortait en ville incognito, dans une tenue simple et pratique ; il ne devrait cependant pas être bien difficile de la retrouver. Outre cet agent, Bermyl en rassemble trois autres pour s’emparer avec lui de « Cassiano Drescii », et confie à une escouade de cinq agents supplémentaires la tâche de retrouver « Lætitia Drescii » en ville. En chemin, Bermyl tente de faire le point : le comportement étrange de « Cassiano Drescii » ne lui avait pas échappé – et encore moins à Németh ; sa grossièreté, sa réclusion prétendument pour se consacrer à son livre…

 

[Bermyl : « Cassiano Drescii » ; Németh, « Lætitia Drescii »] Bermyl parvient devant les appartements des « Drescii » ; il cherche à déterminer si la porte d’accès a été compromise par des systèmes de sécurité, mais ce n’est semble-t-il pas le cas, hors un cône de silence. S’il s’est montré très discret, ce n’est pas le cas d’un de ses agents – qui a trouvé à renverser une plante en pot aux abords des quartiers des invités ! Mais peu importe : Bermyl et ses hommes pénètrent subitement dans l’appartement ; l’entrée débouche dans un vaste salon où se trouve « Cassiano Drescii », en train d’écrire à son bureau – il est pour le moins surpris… Bermyl lui demande de le suivre, sur ordre de Dame Németh – sans en dire davantage, et notamment sans spécifier qu’il est son prisonnier ; mais « Cassiano Drescii » n’est pas dupe, et commence à faire un scandale, criant des insanités et renversant des objets se trouvant sur son bureau… Bermyl n’est pas impressionné, et ordonne calmement à ses agents de maîtriser le suspect. Ce dernier semble vouloir se défendre, et dégaine une dague, mais il n’est visiblement pas très à l’aise avec, et les hommes de Bermyl le neutralisent sans plus de difficultés ; ils le conduisent à un cachot tandis que Bermyl fouille les appartements. Il jette un œil aux papiers de « Cassiano Drescii », mais ne parvient pas à comprendre ce qu’il a écrit – quoi que ce soit : ça ne fait aucun sens. Rien d’étrange autrement, si ce n’est la penderie de « Lætitia Drescii », étonnamment variée, et comprenant des tenues bien éloignées de son rang et du protocole des Maisons nobles – des « déguisements » ? Bermyl met les appartements sous scellés et quitte les lieux.

 

 

[Vat : Németh] Le Docteur Suk, Vat Aills, a accès au prisonnier embarqué au campement des Atonistes de la Terre Pure et se faisant passer pour un zélote de la Maison Arat. Les gardes sont au courant des instructions à son égard de Németh, et son statut particulier lui ouvre de toute façon bien des portes ; ils le laissent passer sans souci. Il se rend tout d’abord au dépôt, pour étudier l’équipement du « zélote » : le fusil laser est une arme de qualité, d’un niveau technologique supérieur – léger, maniable, bénéficiant d’options diverses… Le Docteur Suk ne s’y connaît pas forcément plus que cela, mais suffisamment pour comprendre que cette arme, sans doute conçue sur Ix ou Richèse, n’est clairement pas du type que l’on peut ramasser à tout coin de rue… Le « zélote » avait aussi un kindjal sans rien de particulier, ainsi qu’une dose d’un violent poison – probablement destiné au suicide, mais le prisonnier pris dans le feu de l’action n’a pas eu le temps d’en faire usage ; sa présentation sous cette forme laisse cependant supposer qu’il pouvait avoir une utilité alternative. Vat n’exclut pas la possibilité que le « zélote » dispose d’un autre poison sur lui-même – dans ses dents, ses cheveux, etc. Le fait le plus notable de cet équipement est peut-être pourtant qu’il n’y a absolument rien d’autre, notamment de « personnel », pouvant aider à l’identification du suspect.

 

[Vat : Bermyl] Vat se rend alors dans la cellule du prisonnier, accompagné de deux gardes. Si les dispositifs de sécurité sont tout à fait modernes, l’allure du cachot n’en est pas moins très « médiévale » : sombre et étouffant, tout juste une paillasse dans un coin, un bol vide non loin qui contenait le maigre repas du détenu, pas de chaises, une forte odeur d’urine dans un coin. Le détenu, qui avait été blessé au ventre et au bras doit par les agents de Bermyl avant que ce dernier ne le neutralise, est menotté aux chevilles et aux poignets – les deux menottes étant liées entre elles. Vat ordonne aux gardes d’apporter deux chaises, un brilleur à suspenseur ainsi qu’une autre lampe bien plus intense – ils transmettent la requête. Une fois l’équipement rapporté, Vat s’installe du côté de la porte (où se tiennent les gardes), face au prisonnier qui est lui dos au mur. Vat étudie le « zélote », d’apparence extrêmement banale, et sans rien qui le singularise d’une manière ou d’une autre – à une exception près : si nombre des zélotes ayant lancé l’assaut sur le campement des Atonistes de la Terre Pure étaient pieds nus, lui a toutefois des bottes – de qualité appréciable, mais sans excès, et guère usées. Vat demande à un des gardes de les lui retirer : le soldat se montre brutal, faisant basculer le prisonnier par terre pour s’emparer de ses bottes – rien de suspect. Vat demande au garde de faire assoir à nouveau le détenu ; le garde s’exécute, et, répondant à la demande du Docteur Suk, confirme que le prisonnier n’a pas décroché un mot depuis son arrivée à Cair-el-Muluk.

 

[Ipuwer : Taa ; Németh] Ipuwer se trouve toujours dans la Baie des Morts. Toujours boudeur, il refuse toute communication avec Cair-el-Muluk – et n’est donc au courant de rien… Ses officiers ont cependant reçu une missive laconique de Németh, disant qu’il s’était « passé des choses », et que la présence du siridar-baron à Cair-el-Muluk serait appréciée ; un peu plus tard, devant l’absence de réponse, Németh a envoyé un message plus pressant, évoquant les graves événements d’Heliopolis, sans plus de succès… Ipuwer s’en moque, il ne veut rien savoir de tout cela, et passe l’essentiel de son temps à explorer les environs, généralement accompagné par Taa – parfois ils sont seuls. Ils chassent et vadrouillent… Taa se montre d’une grande compétence dans cet environnement, notamment de désert rocheux ; elle montre ainsi au siridar-baron comment trouver de l’eau, quelles sont les (rares) plantes comestibles, de même pour les animaux et comment les capturer… Ipuwer est un élève un peu médiocre mais volontaire, et il en retire quelques « trucs ». Elle est par ailleurs en mesure de dresser une carte de la région, et peut en tout cas fournir d’abondants renseignements la concernant – ses sœurs, de toute façon, y entretiennent des caches et des plantations depuis des siècles, voire des millénaires. S’est-elle aventurée plus loin ? Un peu, suite au pillage du Mausolée, et désireuse d’en savoir davantage… mais elle ne s’est pas enfoncée très loin à l’intérieur des terres : même dans un cas pareil, son conditionnement l’incitait à rester dans la Baie des MortsIpuwer ne cherche pas consciemment à la séduire, mais son mode de fonctionnement général l’y incite sans qu’il y prenne garde : il comprend cependant qu’il n’y a rien à en attendre, sans doute parce qu’il a un caractère divin aux yeux de la femme ; il aimerait pourtant la dérider un brin, mais sans plus de succès… et ça, pour le coup, ça l’agace.

 

[Vat : Sabah] Vat a muri quelques questions et se lance dans l’interrogatoire du « zélote ». Il lui parle d’abord de ses bottes neuves : il comptait aller loin après sa mission ? Le prisonnier le fixe, sans dire un mot ; même chose quand le Docteur Suk lui demande son nom. Vat essaye alors d’user d’hypnose, et son sujet ne se montre pas aussi résistant qu’il le pensait. Quel est son commanditaire ? Pas de réponse, mais il cligne des yeux et se met à transpirer. Vat sent que quelque chose cloche dans ce comportement, mais ne parvient pas à mettre le doigt dessus. Il demande alors aux gardes de lui trouver du matériel de dentiste, sans lâcher des yeux le prisonnier – il utilise l’éclairage pour lui mettre la pression. Qu’est-ce qu’il faisait au camp des Atonistes de la Terre Pure ? Il semble vouloir dire quelque chose, mais s’arrête aussitôt. Vat se demande si c’est là un effet de conditionnement – ou si le sujet n’est qu’une « coquille vide ». Pourquoi s’en est-il pris à Sabah ? Même chose… On apporte à Vat le matériel de dentiste qu’il avait demandé. Il dit au prisonnier d’ouvrir la bouche, et il s’exécute aussitôt. Il a de bonnes dents… et rien de spécial, pas de cache, de dent creuse contenant du poison, etc. Vat repose son matériel. Pourquoi est-il encore en vie ? Le prisonnier hésite un bref instant, puis baisse la tête et se tait. Vat demande à un garde d’exercer une pression ferme et constante sur le bras droit blessé du « zélote » ; le garde obéit sans se poser la moindre question, et le prisonnier hurle aussitôt… Au bout de quelques secondes d’intense douleur, Vat ordonne au garde de lâcher prise. Procéder ainsi n’est pas forcément dans ses habitudes, et il ne peut s’empêcher de ressentir à cet égard une vague gêne… Il demande au « zélote » s’il a mal, et le prisonnier baisse la tête, la hochant frénétiquement. Vat décide de s’en tenir là : il en attendait bien davantage, mais a de plus en plus la conviction d’avoir affaire à une « coquille vide » incapable de lui apprendre quoi que ce soit de pertinent ; il faut cependant le garder en vie et sous surveillance.

 

[Németh : Ipuwer, Vat Aills, Hanibast Set, Thema Tena, Bahiti Arat] Németh est frustrée de ne pas avoir la moindre réponse d’Ipuwer, et décide – plus que jamais – de se passer de lui pour le moment ; elle a fait ce qu’elle devait faire, avec la loyauté de mise, mais il lui faut maintenant s’engager davantage, sans plus attendre le bon vouloir de son petit-frère… Elle demande à Vat de lui faire un rapport sur son interrogatoire, et tient à être informée minute par minute de ce qui se passe à Heliopolis. Le Conseiller Mentat Hanibast Set a visiblement obtenu d’excellents résultats : il a su jouer de la compassion du quidam pour le sort des Atonistes, aussi hérétiques soient ces derniers, en faisant vibrer la corde sensible de tout un chacun au-delà de l’idéologie – la popularité de Thema Tena, quasi martyre (elle est toujours dans le coma, même si son état semble s’être stabilisé), est au plus haut. Parallèlement, le Mentat a su incriminer au maximum les zélotes de la Maison Arat – guère appréciés de manière générale… La Maison mineure a une image plus négative que jamais, même si la propagande des Ptolémée prend soin de ne pas pousser le bouchon trop loin – en suscitant de nouvelles échauffourées sanglantes… Enfin, il a su réduire l’implication des Ptolémée dans la tragédie au minimum – ce qui n’était pas gagné d’avance, car les rumeurs ont vite commencé à circuler, évoquant notamment cet ornithoptère qui avait survolé le camp et s’y était posé en pleine bataille… Le Conseiller Mentat a pu agir ainsi depuis le Palais de Cair-el-Muluk – en usant des médias, de mèmes, etc. Il est prêt à se rendre sur place le cas échéant, mais Németh souhaite d’abord entendre ses rapports et le consulter. Elle songe à faire arrêter Bahiti Arat

 

[Bermyl : « Lætitia Drescii »] Les services de Bermyl ont repéré « Lætitia Drescii » dans les quartiers populaires de Cair-el-Muluk, où elle erre avec une tenue appropriée. Les agents ont pour l’heure du mal à la localiser précisément, mais ils forment une nasse se resserrant sur un espace toujours plus réduit, s’assurant qu’elle ne pourra pas passer à travers les mailles du filet. Ils se montrent globalement très efficaces, même si Bermyl, qui s’est rendu sur place, relève à l’occasion que tel agent mériterait peut-être un petit sermon dans un futur proche… La nasse se referme sur un grand bâtiment borgne, largement plus colossal que tout ce qui l’entoure dans ce quartier populaire ; c’est une sorte de vaste entrepôt dédié essentiellement à l’industrie alimentaire, comprenant nombre de chambres froides ainsi qu’un abattoir ; par ailleurs, le dernier étage a été aménagé pour accueillir et conserver les cadavres des plus pauvres dans l’attente de la Grande Fête d’Osiris. Bermyl, ayant cela en tête, se demande s’il pourrait user d’une méthode pour repérer une femme vivante au milieu des cadavres – avec des capteurs thermiques, par exemple ; c’est sans doute le cas, mais il ne dispose de rien du genre sur place...

 

[Bermyl : Kiya Soter, Nefer-u-pthah] Bermyl et ses agents procèdent avec prudence à l’intérieur du bâtiment. Les étages inférieurs sont effectivement consacrés à la fonction alimentaire – des employés y travaillent, d’abord surpris par l’irruption des services de renseignement, mais qui retournent bien vite à leur occupation. Bermyl craint de manquer d’hommes pour procéder au mieux dans un cadre pareil… Il contacte le général Kiya Soter, afin que ses troupes d’élite sécurisent l’extérieur du bâtiment ; certes, ces troupes ne sont guère discrètes, mais le général est un homme compétent et agit au mieux – à merveille, même. Une fois ce problème réglé, Bermyl et ses agents reprennent leurs investigations. Pour accéder aux étages supérieurs, ils disposent de plusieurs escaliers, mais surtout de grands ascenseurs industriels adaptés à la mission de l’entrepôt. Bermyl répartit ses agents, si possible par binômes, éventuellement les meilleurs seuls, pour couvrir tous ces passages – globalement, il s’en tire au mieux. Lui-même est accompagné de Nefer-u-pthah ; tous progressent avec prudence, dans un mouvement d’ensemble chronométré à la perfection.

 

[Bermyl : « Lætitia Drescii », Druhr, Kiya Soter] Ils atteignent ainsi en même temps le dernier étage, composé pour l’essentiel d’une unique pièce aux dimensions colossales. S’y trouve les cadavres attendus… mais aussi pleins de personnes debout et bien vivantes, une cinquantaine à vue de nez. La plupart sont assez âgés d’apparence, même si on trouve dans cette foule des gens au profil très différent. Bermyl n’y repère pas « Lætitia Drescii », et n’y reconnait a priori personne. Il leur demande posément ce qu’ils font là… Ils hésitent à répondre, se jetant des coups d’œil intrigués – ils semblent chercher dans leurs rangs un porte-parole. Bermyl s’avance innocemment et leur montre un portrait de « Lætitia Drescii » dont il avait pris soin de se munir : pas de réaction. Trois hommes (âgés) s’avancent vers lui tandis qu’il sort à tout hasard le portrait-robot de Druhr ; cette fois, le visage semble leur dire quelque chose – ils sont toujours plutôt hésitants et guère loquaces, mais, après s’être regardé mutuellement, ils hochent tous la tête, presque imperceptiblement. Quand l’ont-ils vue ? Où ça ? Un des hommes – relativement tassé, barbe blanche assez fourni, largement chauve – prend sur lui de parler au nom des autres : ils l’ont vue dans leurs activités œcuméniques (le mot ne le satisfait visiblement guère). Pour quelle religion ? Mais il n’y en a qu’une… Le Culte Épiphanique du Loa-Osiris, comprend Bermyl. D’où viennent-ils ? Cette fois il n’y a pas la moindre hésitation : du pays des morts… Bermyl leur ordonne de suivre ses agents dehors – il ne parle pas d’incarcération, mais c’est un sous-entendu évident : dehors, ils seront remis aux troupes de Kiya Soter… Les trois délégués retournent dans la foule amassée au centre de la vaste pièce, et qui ne semble pas disposée à bouger… Ils sont attentifs à la préservation de leurs futurs frères et sœurs ! Bermyl s’éloigne sans en dire davantage, et de manière parfaitement naturelle. Il compte chercher « Lætitia Drescii » ailleurs dans le bâtiment – supposant que, si elle se trouve au milieu des morts-vivants du dernier étage, il ne lui sera pas possible de s’enfuir. Kiya Soter et ses troupes doivent cependant s’en assurer. En retournant aux étages inférieurs, Bermyl remarque que les employés se sont interrompu dans leur tâche : ils le regardent ainsi que ses agents en exprimant une certaine inquiétude – sans se montrer agressifs toutefois. Puis on fait un rapport à Bermyl : une foule se rassemble à l’extérieur, dans des dispositions semblables…

 

[Ipuwer : Taa] Ipuwer prépare un voyage en ornithoptère pour le lendemain – non pour retourner à Cair-el-Muluk, dont il ne veut pas entendre parler, mais bien pour poursuivre l’exploration de cette zone du Continent Interdit. Il s’interroge d’ailleurs sur les moyens, pour des ornithoptères, de transporter éventuellement du matériel lourd dans cet environnement bien particulier – il pense presque malgré lui aux portants d’Arrakis, déposant usines-moissonneuses et chenilles dans le désert… Par ailleurs, certaines de ses observations lors de ses promenades avec Taa ne manquent pas de l’intriguer, et il est amené à y repenser : notamment, la veille, ils s’étaient rendus sur un col en haute altitude, offrant une vision dégagée sur des centaines de kilomètres – témoignant de ce que le désert pouvait prendre des formes très diverses ; or il avait vu à l’horizon, à des centaines de kilomètres du col, un phénomène météorologique très impressionnant, comme une colossale tempête de sable – Taa quant à elle ne semblait pas y prêter la moindre attention, comme si c’était parfaitement normal pour elle.

 

[Németh, Vat : Hanibast Set ; Bermyl] Németh a convoqué, dans ses quartiers plus sécurisés que jamais, ses conseillers Vat Aills et Hanibast Set pour qu’ils lui fassent leurs rapports. Vat évoque son interrogatoire guère fructueux du « zélote » prisonnier, ainsi que les instructions qu’il a laissées le concernant : il faut à nouveau le fouiller avec beaucoup de soin, notamment afin de déterminer s’il dissimulerait quelque chose sur son corps, dans ses cheveux, etc. ; pour l’heure, il reste menotté (on demandera le moment venu à Bermyl si c’est nécessaire). Il s’est assuré qu’il ne disposait pas d’un quelconque moyen de se suicider. Néanmoins, l’entrevue s’est donc avérée des plus frustrante : le prisonnier n’a pas livré la moindre information directe, et lui a fait l’impression d’une « poupée creuse », ou d’une « coquille vide » – un être dépourvu de volonté, qui ne sait absolument pas ce qu’il faisait là ; peut-être est-ce le produit d’un conditionnement, semblable à celui du Docteur Suk, suggère Németh ? Mais Vat penche plutôt pour une opération « médicale » très violente : lobotomie, lavage de cerveau… Il est vide avant d’obéir. Quant à son équipement – Vat explique à Németh ce qu’il en a déduit –, peut-être laisse-t-il supposer que ses commanditaires espéraient le voir revenir ? Le fusil laser est en tout cas une belle pièce, et coûteuse… Mais ces commanditaires ont de toute évidence pris grand soin de ne pas être découverts, le prisonnier semblant incapable de leur apprendre quoi que ce soit à leur sujet.

 

[Németh, Vat : Hanibast Set ; Thema Tena, Bermyl] Németh est tout aussi frustrée que le Docteur Suk… Elle demande à Hanibast Set ce qu’il en pense. Le Conseiller Mentat demande quelques précisions supplémentaires à Vat Aills, et émet alors une autre hypothèse : l’implication du Bene Tleilax étant à peu près certaine, ne pourrait-on supposer que ce serait là un de ces « hommes artificiels » qu’il est censé savoir créer ? Peut-être aurait-il même été façonné à la seule fin d’exécuter cette mission précisément – on ne sait pas au juste quelles sont les capacités des Tleilaxu dans ces affaires… Nemeth ne comprend toutefois pas pourquoi ils s’en seraient pris à Thema Tena ; Hanibast dit qu’il pourrait sans doute y avoir des explications, mais que ce n’est probablement pas la question : à en croire les rapports de Bermyl, ces « faux zélotes » ne s’en sont pas pris à la charismatique figure de proue du mouvement atoniste : c’était Sabah qui les intéressait, ou plus précisément ses cartes – surtout, en fait, le risque que les Ptolémée mettent la main dessus… Németh admet que c’est une hypothèse plausible – et très inquiétante. Elle veut ensuite en savoir davantage sur la situation à Heliopolis, et Hanibast Set confirme ici les résultats fructueux de ses manipulations, évoqués plus haut.

 

[Németh : Hanibast Set ; Bahiti Arat] Mais quelles actions entreprendre ? L’absence d’Ipuwer ne change rien à l’affaire : il faut prendre des décisions rapides, on ne peut se permettre d’attendre indéfiniment son opinion sur ces questions… Németh est convaincue qu’il est possible de bénéficier de retombées politiques bienvenues dans ces affaires – et elle félicite chaleureusement Hanibast Set pour son excellent travail. Mais quelle attitude adopter à l’égard de Bahiti Arat et de sa Maison de zélotes ? Németh souhaiterait frapper vite et fort, capturer la dirigeante rebelle et démilitariser ses troupes… Hanibast Set va y réfléchir, mais il se montre pour l’heure assez réservé : une telle décision pourrait avoir de très graves répercussions – on ne démilitarisera pas sans heurts une maison mercenaire, même si beaucoup de monde déteste les Arat ; la Maison Sebek y serait sans doute très favorable, mais il est à craindre que la situation, déjà passablement complexe, s’envenime et dégénère – or la Maison Ptolémée n’est sans doute pas en l’état capable de survivre au mieux à une guerre entre les deux Maisons mercenaires…

 

[Németh, Vat : Hanibast Set] Németh revient au Docteur Suk, qui a entretemps muri la réflexion du Conseiller Mentat – c’est possible, effectivement, peut-être un examen médical permettra-t-il de s’en assurer… Németh l’y encourage.

 

[Németh : Hanibast Set ; « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii », Bermyl] Mais Németh a d’autres informations à leur communiquer : elle leur explique la situation concernant les Drescii, et qu’elle a demandé à Bermyl d’arrêter ceux qui s’étaient présentés sous ce nom et avaient été hébergés au Palais depuis quelque temps déjà – « Cassiano » est au secret dans les geôles du Palais (disponible pour un interrogatoire le cas échéant ; Bermyl a rapporté les conditions de son arrestation, et sa résistance limitée), et les services de renseignement sont sur la trace de « Lætitia » (elle n’en sait guère plus). Németh est persuadé de ce qu’ils sont des imposteurs – le comportement étrange de « Cassiano » lui paraît très révélateur à cet égard. Elle observe la réaction de Hanibast Set à ces révélations : le Conseiller Mentat n’est pas homme à laisser transparaître ses émotions, mais il est sans doute passablement inquiet… et peut-être aussi en colère, contre lui-même, pour s’être fait ainsi manipuler et ne pas avoir percé à jour leur imposture. Il abonde dans l’interprétation de Németh : sans doute ces « Drescii » sont-ils des imposteurs, les vrais venant tout juste d’atterrir sur Gebnout IV (ils ne devraient d’ailleurs guère tarder à arriver à Cair-el-Muluk). La réunion s’achève là.

 

[Németh, Bermyl : Ludwig Curtius, Anneliese Hahn, Clotilde Philidor] Après coup, Németh reçoit une communication de Bermyl, rapportant succinctement la situation à l’entrepôt – avec la foule des morts, et celle de vivants qui s’assemble à l’extérieur… Németh laisse l’Assassin gérer la situation ; quant à elle, elle doit se préparer à l’arrivée de ses « invités » Drescii – les vrais semble-t-il… Mais Gebnout IV attire décidément le beau monde, ces derniers temps : le Maître de Cour informe Németh de ce que le maître d’armes Ludwig Curtius est lui aussi de retour de sa mission « matrimoniale » auprès de la Maison Delambre – il accompagne la farouche Anneliese Hahn et la bien plus douce Clotilde Philidor

 

À suivre…

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Panorama de l'enfer, de Hideshi Hino

Publié le par Nébal

Panorama de l'enfer, de Hideshi Hino

HINO Hideshi, Panorama de l’enfer, [Jigokuhen], traduction et adaptation [du japonais] par Satoko Fujimoto et Éric Cordier, traduction des onomatopées par Aurélien Estager, Paris, IMHO, [2000] seconde édition 2012, [192 p.]

 

Poursuite de ma découverte tardive et candide du manga d’horreur, qui décidément n’en finit pas de me surprendre. Mes premières approches avec Spirale de Itō Junji, Carnets de massacre de Kago Shintarō et La Maison aux insectes de Umezu Kazuo se sont toutes avérées concluantes (voire plus que ça, bien plus que ça, pour Itō et Umezu), mais aussi toutes très différentes – bien loin d’un genre fatigué de stéréotypes, ces trois œuvres sont autant de manières de dépeindre l’horreur sous toutes ses formes, outrancière ou subtile, éthérée ou sordide, cosmique ou intime, drôle ou terrible… Le résultat, à moi l’ignare, m’a toujours fait l’effet d’une grande originalité, parvenant même à me surprendre régulièrement – ce qui, sans doute, ne m’était pas arrivé depuis un bail avec les BD d’autres origines…

 

Hino Hideshi était un autre grand auteur du genre que l’on m’avait recommandé. Une fois de plus, je n’en savais absolument rien avant de me lancer dans la lecture de ce Panorama de l’enfer – on en trouve deux autres titres aux éditions IMHO, je me suis décidé pour celui-ci par pure curiosité. Et, au final, j’y ai trouvé là encore une œuvre d’une profonde originalité, qui est tout autant profonde personnalité, et qui illustre la variété du genre d’une manière propre, n’ayant absolument rien à voir avec les trois mangas précités.

 

On est d’emblée frappé par le dessin, très particulier, et qui conjugue l’outrance récurrente dans le genre et d’autres aspects plus inattendus, l'expressionisme de mise lorgnant sur la caricature, voire l’abstraction. Dans un beau noir et blanc admirablement maîtrisé et riche d’aplats étrangement lumineux, l’auteur met en scène des horreurs sans nom, véhiculées par des personnages inquiétants aux yeux globuleux, souriant le plus souvent, et aux traits lisses évoquant des smileys. Toutes ces têtes rondes – expulsées violemment par le couperet de la guillotine, dans les toutes premières scènes – suscitent une identification maladive à ces mille et une notions de l’horreur, s’étendant par ailleurs volontiers sur de grandes cases à la mise en page exemplaire. Ce qui a de quoi perturber, voire déconcerter, au moins dans un premier temps, mais s’avère bien vite sans doute la meilleure des manières de visualiser le propos – les onomatopées, envahissantes mais toujours bien vues et utilement « graphiques », y participant pleinement. C’est, à sa manière, un style joueur, qui ne se contente pas de « rendre » l’histoire, mais favorise l’implication du lecteur pris à parti, dans un jeu sadique et obscène où récriminations intolérables d’un passé traumatisant et fantasmes fous d’un avenir au moins aussi terrible sinon davantage encore s’associent pour susciter le malaise, avec la dose de fascination perverse que cela implique. Un jeu, d’ailleurs, qui va sans doute plus loin que cela encore, l’auteur y ayant une part essentielle, qui apparaît indirectement dans la BD (comme étant un auteur « malsain » dont un des personnages dévore les mangas), puis, plus directement, s’accapare le rôle du principal protagoniste (et narrateur), qu’il a toujours été, dans une révélation douloureuse d’un passé insurmontable, bien à même de déterminer l’avenir sous ses couleurs les plus sombres.

 

Le narrateur est en fait un peintre aux yeux globuleux et fous, prisant les sujets macabres, et peignant l’horreur avec du sang. Sympathique si perturbé, d’un sourire perpétuel et d’autant plus inquiétant, il accueille aimablement le lecteur dans une sorte d’exposition privée de ses tableaux les plus saisissants, en très brefs chapitres mettant en scène un environnement halluciné, tout de guillotines et de fours crématoires, les corps sans tête s’accordant, entre les deux, une ou deux virées dans un bar réservé aux morts – une entaille de plus leur permettant de boire ; tandis que les enfants s’amusent comme jamais à pêcher cadavres d’animaux et autres têtes tranchées dans la rivière aux allures d'égout à ciel ouvert, pour en faire des œuvres d’art macabres à la portée de leur compétence douteuse, néanmoins bien servie par l'imagination glauque propre à nos charmants bambins – qui se définissent bien davantage, comme de juste, par le sadisme que par l’innocence.

 

Toutefois, le peintre ne s’arrête pas à ces seuls décors, aussi fascinants soient-ils – et idéalement situés dans le voisinage immédiat de sa demeure, au cœur du monde et donc de l’enfer. Sa propre famille est son autre sujet de prédilection, qu’il met en scène au fil de portraits terribles et drôles tout à la fois, d’une horreur grinçante, excessive et perverse – autant de sujets déments incarnant chacun à sa manière bien des facettes de l’horreur, dans un registre caricatural qui, s’il suscite volontiers le rire, n’est jamais bien loin non plus d’un délicieux écœurement. Tous y passent, parents et enfants – les « tatoués » se voyant accorder trois plus longs récits, où l’horreur surréaliste et fantasque qui, jusqu’alors, était systématiquement de mise, se mêle de connotations plus sordides tirant le récit, avec un certain sens du tragique de caniveau, vers la banalité du mal et l’horreur du quotidien. On ne sait même pas, à cet égard, si le terne qualificatif de famille « dysfonctionnelle » est bien à propos, tant tous ses membres participent d’une même folie, se renforçant mutuellement au point d’apparaitre à sa manière « normale » plutôt que « pathologique »…

 

Dimension qui s’accentue quand le peintre revient sur ses origines proprement mythiques – un chrétien serait porté à le qualifier d’antéchrist… Et pourtant il est toujours si sympathique et si aimablement souriant ! Au-delà bien sûr de sa folie palpable et de l’inquiétude qui l’accompagne… Le peintre se déclare en effet rejeton unique du Roi des Enfers, assimilé au champignon atomique d’Hiroshima… Mais si ce traumatisme bien japonais revient tout naturellement, c’est en s’accommodant d’autres traits de l’époque, plus douloureux encore peut-être – car le peintre est né en Chine, son « père » (humain) ayant été colon en Mandchourie, et ayant pris part à la guerre sino-japonaise, voire aux autres atrocités commises par l’Empire du Soleil Levant dans l’État fantoche de Mandchoukouo. Des parents convaincus de son ascendance démoniaque – un bâtard hors-normes ! – le préservent pourtant, encore qu’avec bien des hésitations, dans les marches fatales auxquelles se trouvent réduits les colons après la défaite totale et définitive de leur patrie… Or, on s’en doute, ces divers traits insupportables ne sont pas purement gratuits ici : ils émanent à leur manière de la biographie de Hino Hideshi lui-même, qui use de la bande dessinée comme catharsis – le traumatisme ressurgissant sans cesse, s’exprimant ouvertement ou de manière plus dissimulée dans un art glauque et terrible, où la douleur de ces différentes expériences devient divertissement malsaine.

 

Le peintre, quoi qu’il en soit, n’en a pas fini avec son art, et n’en a pas fini avec nous – bientôt, en fait, ce sont là deux dimensions qui s’associent de manière intime… Qu’est-ce qu’un tableau, sans spectateur ? Mais peut-être ne faut-il pas poser la question ainsi… Car il a un grand projet : il veut peindre l’ultime panorama de l’enfer, une gigantesque toile aux dimensions démesurées et au propos inédit – vaste fresque d’un monde mort, pas vide cependant, car, finalement, les cadavres ont une présence bien suffisante…

 

La toute fin se devine, certes – son effet est du coup un peu amoindri, j’imagine… Elle n’en est pas moins très bien vue – très futée et inventive : dans tout autre bande dessinée, sans doute aurait-elle définitivement assommé (et conquis) le lecteur ; si elle n’y parvient peut-être pas tout à fait ici, c’est sans doute parce que ce qui précède est déjà tellement brillant, tellement inventif et malin, que l’on envisage presque malgré soi une conclusion qui serait à la hauteur et en même temps fatalement déterminée…

 

Le bilan global est en tout cas tout à fait positif. Délicieux d’excès, bien pensé tant dans son humour franchement tordu que dans ses évocations très artistes d’un monde cauchemardesque d’abord surréaliste puis d’une matérialité sordide et étouffante, ce Panorama de l’enfer brille encore davantage en raison de la personnalité et de la sincérité de l’auteur s’y jetant à corps perdu, sa singularité dépassant la seule autobiographie pour s’exprimer plus encore dans ce dessin déconcertant au premier abord mais bientôt d’une pertinence certaine et indéniable, témoignant d’une patte propre et sans véritable équivalent. Une très belle découverte, une fois de plus, qu’il me faudra approfondir un de ses jours – déjà sans doute avec les deux autres titres de l’auteur figurant au catalogue des éditions IMHO, L’Enfant insecte et Serpent rouge.

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Lovecraft's Southern Vacation, de Brian Leno

Publié le par Nébal

Lovecraft's Southern Vacation, de Brian Leno

LENO (Brian), Lovecraft’s Southern Vacation, introduction and afterword by Don Herron, [s.l.], The Cimmerian Press, 2015, 56 p.

 

Ce tout petit bouquin numérique rassemble trois articles de critique howardienne signés Brian Leno (qui n’est donc pas un compositeur d’ambient ?) (pardon), quelqu’un d’arrivé assez récemment dans le domaine. Mais oui : « de critique howardienne ». Le titre – qui est celui du premier article compilé – ne doit pas tromper : si Lovecraft est ainsi mis en avant dès le départ, et si l’auteur envisage bien certaines de ses nouvelles et plus encore sa correspondance, le fait est qu’il s’agit d’un article disséquant avant tout la fameuse nouvelle de Howard « Pigeons From Hell » ; quant aux deux articles qui suivent, ils n’ont cette fois absolument aucun rapport avec Lovecraft – le deuxième se penchant sur les sources des westerns humoristiques de Howard, tandis que le troisième s’intéresse aux sources (encore) de la nouvelle de Conan « The Frost Giant’s Daughter ». Ajoutons que ces trois articles sont entourés par une introduction et une postface de Don Herron – et je vous renvoie à The Dark Barbarian That Towers Over All. Ajoutons un point à la fois essentiel et peut-être regrettable : l’article titre adopte, de manière affichée, une optique « Howard vs. Lovecraft » qui, pour donner des résultats pertinents dans l’ensemble, ce que je ne nierai en aucun cas, déborde peut-être malencontreusement sur des considérations davantage puériles, et d’un à-propos plus douteux…

 

L’introduction de Don Herron, « A Better Fit for The Cimmerian », est sans doute assez éloquente à cet égard, d’ailleurs : l’auteur y évoque les débuts dans la critique howardienne de Brian Leno, dans les pages de la revue The Cimmerian, et tout particulièrement de sa rubrique de courrier, « The Lion’s Den », au nom explicite – le nouveau critique a notamment fait ses armes en poutrant la gueule à l’inévitable S.T. Joshi, ZE monsieur Lovecraft, qui avait critiqué sèchement (à sa manière…) le contenu de l’anthologie critique The Barbaric Triumph…. En fait, on retrouve ici le Don Herron le plus désagréable, celui d’après The Dark Barbarian et The Barbaric Triumph, maugréant dans son coin, et prisant par-dessus tout le goût du sang…

 

Mais venons-en donc à « Lovecraft’s Southern Vacation », un article jugé très important, ce qui m’étonne un peu ; enfin, plus exactement, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait fallu attendre aussi longtemps pour examiner l’hypothèse qu’il développe – Brian Leno ne se reconnaissant qu’un seul devancier en l’espèce, à savoir Ramsey Campbell, qui s’était cependant contenté d’évoquer par allusion la possibilité de ce sous-texte… Pour ma part, sans doute ai-je pris les choses à l’envers – car j’ai d’abord lu la postface de Patrice Louinet dans Les Ombres de Canaan, reprenant l’analyse de Brian Leno ; mais, surtout – est-ce simplement une observation erronée et « anachronique » ? –, j’avais en fait l’impression que tout cela était parfaitement évident… Mais il faut croire que non. Brian Leno se penche donc ici sur la genèse et le sens de « Pigeons From Hell », sans doute la meilleure nouvelle d’horreur commise par Howard (et bien plus que ça encore) ; il s’agit de montrer en quoi ce récit, non seulement constitue une émancipation du « modèle » lovecraftien, mais est même, au-delà, une « attaque » contre les présupposés les plus obtus du gentleman de Providence, qui avaient pu s’exprimer notamment dans sa fameuse correspondance avec Two-Gun Bob.

 

Parmi les lubies les plus déconcertantes de Lovecraft, sa conviction que la Nouvelle-Angleterre était un cadre privilégié et sans égal pour des récits « weird » se pose un peu là. Certes, cette vision des choses a infusé dans son œuvre, et l’auteur en a profité pour produire parmi les plus fascinants récits « weird » qui soient, tout particulièrement dans sa Nouvelle-Angleterre « mythique », autour d’Arkham et de la vallée du Miskatonic – ce qui renvoie à cet aspect essentiel de « régionalisme cosmique » qui caractérise son œuvre. Mais Lovecraft était allé jusqu’à « théoriser » cette conception des choses dans une nouvelle mineure (enfin, elle a son importance, justement au regard de cette vision du monde, mais n’en est pas moins mineure en tant que telle – encore que je serais nettement moins sévère que Brian Leno à cet égard : le travail central sur l’atmosphère demeure remarquable à mes yeux), « The Picture in the House » (qui, sauf erreur, est d’ailleurs la première nouvelle de l’auteur à mentionner Arkham), dont la célèbre introduction pose en axiome que la Nouvelle-Angleterre est donc ce cadre idéal pour « the true epicure in the terrible ». Lovecraft s’en était fait l’écho dans sa correspondance avec Howard, et lui avait adressé la nouvelle – Howard avait répondu l’avoir aimée… mais Brian Leno, affirmant qu’il s’agit là d’un des plus mauvais récits de Lovecraft, suppose que Howard pensait de même (forcément) et se contentait de rester « courtois » (ce qui introduit un sacré biais, quand même – c’est possible, à n’en pas douter, mais méthodologiquement c’est quand même pour le moins contestable…).

 

Ce qui est plus que probable, c’est l’agacement, au fil du temps, de Howard devant certains préjugés de son illustre correspondant – et ce genre de préjugé littéraire est peut-être secondaire à cet égard, encore que participant de la fameuse controverse « barbarie contre civilisation ». Au fil du temps, Howard a laissé de côté sa déférence initiale, refusant à l’instar de ses héros de se faire marcher sur les pieds. On peut donc supposer que Howard, passé une première phase dans ses récits d’horreur d’après le début de la correspondance avec Lovecraft, qui avait débouché sur un honnête pastiche, « The Black Stone », et bien d’autres textes souvent plus convenus, s’ils employaient une « façade » lovecraftienne avec des allusions sibyllines mais creuses à tel ou tel « dieu », tel ou tel « livre » (souvent Nameless Cults, en même temps)…), etc., a fini pourtant par trouver sa voie en s’émancipant du carcan lovecraftien… ou pas. Car Brian Leno oublie peut-être quelque chose, ici : aussi pénible soit le zèle régionaliste lovecraftien, il avait une conséquence plus intéressante, dans la mesure où l’auteur avait à plusieurs reprises enjoint Howard à user de son cadre fétiche du sud-ouest des États-Unis pour y conter ses histoires – et c’est bel et bien ce qu’il fera, et avec succès… Notamment en l’espèce, d’ailleurs. Et cela renvoie bien à des échanges entre les deux auteurs, où Howard évoquait les récits qu’on lui contait dans son enfance, ceux de ses ancêtres blancs et ceux du folklore des esclaves…

 

« Pigeons From Hell », donc. Une nouvelle qui reprend des éléments de la correspondance avec Lovecraft, pour éventuellement les subvertir à sa manière, taquiner le gentleman, et peut-être même lui donner une « leçon » – un récit « full of anti-lovecraftian subtext and delicious touches that for the most part have been ignored by readers and critics ». On note, d’emblée, que les personnages que l’on suit au début du texte viennent de Nouvelle-Angleterre – référence qui n’a sans doute rien d’innocent, d’autant que Howard y appuie lourdement (il en fait mention six fois en très peu de temps…) ; la Nouvelle-Angleterre, par ailleurs, modèle leur vision du monde d’une manière toute lovecraftienne, à la « The Picture in the House » : ces « epicures in the terrible » y multiplient les clichés sur le sud des États-Unis, mais, quand ils en viennent à méditer sur l’horreur et l’étrange, la magie noire par exemple, c’est pour revenir aussitôt à l’éloge inepte de leur contrée natale chérie. Le personnage de Griswell, tout particulièrement, est un « faible », un « passif », prompt à s’évanouir devant l’horreur – en tant que tel, il est bien un « héros » lovecraftien ; mais est-il Lovecraft lui-même ? C’est possible… De même qu’il est possible que le shérif Buckner, qui arrive un peu plus loin et prend les choses en mains de manière autrement frontale et active, soit quant à lui Robert E. Howard… J’avoue ne pas en être persuadé : il me suffit qu’ils correspondent aux « héros » de l’un et de l’autre, qui n’ont pas à être des avatars idéalisés des auteurs pour exister.

 

Cette dimension de « Pigeons From Hell » saute aux yeux, et je me demande comment on a pu passer à côté aussi longtemps… d’autant que la nouvelle adopte des traits encore plus flagrants de satire : voyez les titres des chapitres ! Pour le coup, ils ne laissent guère de doute… Par ailleurs, on y trouve d’autres éléments plus discrets, mais qui ressortent clairement des échanges épistolaires des deux auteurs : les pigeons de Howard, qui sont les âmes des Blassenville, inversent ainsi la fonction de psychopompes des engoulevents de « The Dunwich Horror », idée qu’avait appréciée Howard. Les deux auteurs avaient aussi échangé sur les serpents (Howard en éprouvait une véritable phobie non exempte de fascination), et Lovecraft avait demandé des informations à ce sujet pour sa « révision » (en fait à peu près entièrement de son fait) « The Curse of Yig » : Brian Leno relève des phrases « similaires » dans les deux textes, et avance que le personnage de Celia, dans « Pigeons From Hell », serait une allusion à Zealia Bishop, qui avait commandé la « révision » ; mouais…

 

Mais la satire ne fait aucun doute. Au-delà, le ton de Brian Leno dans cette analyse (qui n’est pour le coup pas très académique, Don Herron devait apprécier…) est plus problématique. Que Howard, avec « Pigeons From Hell », ait voulu d’une certaine manière faire la leçon à Lovecraft, ou du moins exposer l’inanité de certains de ses préconçus, je le crois volontiers (même si, il est important de le noter, Lovecraft n’a probablement jamais lu ce texte, qui n’a été publié pour la première fois que dans le Weird Tales de mai 1938 – soit après la mort des deux auteurs… Brian Leno évoque d’ailleurs brièvement le parcours étonnant de la nouvelle après coup, c’est intéressant, mais il ne me paraît pas utile d’y revenir ici). Mais Brian Leno a ici un biais un brin fâcheux – mésestimant peut-être la nature de la relation éventuellement conflictuelle des deux correspondants, qui par ailleurs se respectaient et appréciaient. Les allusions perfides à des lettres de Lovecraft à d’autres correspondants contenant des remarques éventuellement sarcastiques à l’encontre de Two-Gun Bob, et surtout affichant la conviction préconçue (une de plus !) que l’action ne pouvait avoir de dimension artistique, sont dès lors plus ou moins pertinentes, mais admettons. Sans doute, ainsi que je m’en suis expliqué notamment en évoquant The Dark Barbarian That Towers Over All, suis-je porté, malgré ma sensibilité avant tout lovecraftienne, à considérer que Howard l’avait d’une certaine manière emporté dans leur longue controverse – la mention de Lovecraft comme étant « clearly the loser », dans cet article, ne me choque donc pas vraiment, et je peux faire avec d’autres piques du genre… Et je suis par ailleurs convaincu de l’assertion selon laquelle « Pigeons From Hell » serait une bien meilleure nouvelle que, par exemple, « The Black Stone », dans la mesure où « This is Howard writing Howard, not Howard writing Lovecraft » ; pas le moindre doute à cet égard.

 

J’ai nettement plus de mal avec la portée générale que confère Brian Leno à la « leçon » de Howard. L’idée, exprimée dès le début, que l’horreur racontée dans « Pigeons From Hell », d’une manière ou d’une autre, « could happen », là où ce n’est jamais le cas avec Cthulhu et compagnie chez Lovecraft, me laisse pour le moins sceptique, d’emblée… J’ai du mal à voir en quoi cette histoire de fantômes et autres morts-vivants, avec une louche de vaudou colorant la vengeance posthume, serait plus « crédible » que l’horreur cosmique lovecraftienne – à vrai dire, j’aurais plutôt tendance à penser exactement le contraire, à ceci près que cette opinion me paraît de peu d’intérêt dans l’analyse comparée des œuvres de Lovecraft et Howard… D’autres aspects, bien sûr, sont mieux vus – qui mettent notamment en évidence, et tout particulièrement du fait de l’indéniable caricature à cet égard de « Pigeons From Hell », l’opposition radicale entre les « héros » lovecraftiens, faibles, passifs, incapables de se battre – physiquement comme mentalement –, et les combattants de Howard, toujours prêts à affronter l’horreur, avec leurs poings et leur instinct sinon leur cervelle, opposition découlant d’une divergence philosophique essentielle concernant la place de l’homme (et de l’individu) dans l’univers (outre le débat « physique/mental ») ; le rapport à l’horreur, dès lors, n’est pas le même : chez Howard, on peut l’affronter, et même y survivre, voire la vaincre. Mais Brian Leno en tire des conclusions qui me paraissent erronées et presque absurdes : il insiste sans cesse, mais sans guère de démonstration, pour affirmer que c’est là, de manière très exclusive, « la vraie horreur » – une horreur que Lovecraft et son cercle étaient parfaitement incapables de comprendre ! Mais… et pourquoi donc ? « La » vraie horreur ? Des écrivains d’horreur incapables de l’appréhender ? Un peu hardi, non ? Mais il y revient, le bougre – citant même la nouvelle « Wolfshead » : « The meaning of fear you do not know. » Ah bon ? Et ça va même plus loin, Brian Leno avançant – ce qui, pour le coup, me dépasse totalement, j’avoue – que l’horreur est d’autant plus horrible qu’on peut la combattre et la vaincre… Euh… Comprends pô. Quant aux tirades moquant les « héros » lovecraftiens qui restent à leur bureau à lire des machins et sont incapables de résister d’une manière ou d’une autre à l’horreur, au bout de la cinquième ou sixième fois, je les ai traduites par « ces der pd cent kouille », tant la puérilité de ces remarques est fatigante. En fait de leçon sur l’horreur, le problème est sans doute que Brian Leno tienne à tout prix – de manière aussi obtuse qu’un Lovecraft, pour le coup – à dégager un modèle unique, « la véritable horreur » ; ne lui en déplaise, la situation est sans doute plus compliquée que ça, et j’ai tendance à lire ainsi la moquerie de Howard – par ailleurs bel et bien une excellente nouvelle d’horreur. Et peut-être même Lovecraft était-il moins borné que ça ? On peut se demander s’il se serait senti offusqué par les allusions contenues dans ce texte – mais Howard n’était certes pas le premier à faire figurer Lovecraft dans une de ses nouvelles, et la moquerie n’était pas toujours absente d’autres tentatives de ce genre, que Lovecraft avait bien prises… Quoi qu’il en soit, au-delà des préférences bien légitimes de tout un chacun, dans quelque sens que ce soit, dresser les deux correspondants l’un contre l’autre – Brian Leno lui-même parle de « Howard vs. Lovecraft » – me paraît globalement stérile, et, en l’espèce, un peu puéril…

 

D’où un sentiment un peu partagé, d’un article sans doute important à sa manière, qui a soulevé des choses très justes, mais en a tiré des « leçons » n’ayant pas forcément lieu d’être, au point presque de nuire à ce que l’argumentaire a de plus pertinent… Sentiment que j’ai parfois éprouvé pour les deux articles suivants – et rien à voir avec Lovecraft cette fois. Mais je ne m’y attarderai pas autant, quelle que soit leur valeur par ailleurs.

 

« When Yaller Rock County Came to Chawed Ear : Howard, Tuttle – and Kong » aborde des sujets très divers, au point de nuire un brin à sa véritable cohérence… Le point central concerne cependant les westerns humoristiques de Howard autour de son personnage de Breckinridge Elkins (et de ses avatars), qui ont connu de son vivant un grand succès, alors que l’opinion communément répandue, dans le milieu du western littéraire et des pulps, voulait que l’humour en la matière soit considérablement difficile à placer… En fait, Brian Leno montre que cette conception est peut-être un tantinet erronée, et que Howard avait sans doute des prédécesseurs en la matière, et tout particulièrement un certain W. C. Tuttle – qui n’est cependant envisagé qu’après avoir mentionné des influences autrement globales et bien éloignées du propos, tels Talbot Mundy, Harold Lamb ou encore Gordon Young, dont je me demande bien ce qu’ils font là… Et de même, a fortiori, pour ce développement sur King Kong – question cruciale dans le landernau howardien : Two-Gun Bob avait-il vu le film ? Oui, sans doute ; du moins une scène d’un Breckinridge Elkins semble s’en inspirer (« sans aucun doute », Brian Leno emploie souvent cette expression, on aura l’occasion d’y revenir…). Des choses intéressantes, mais une regrettable tendance à la dispersion…

 

Reste « Atali, the Lady of Frozen Death », qui concerne les sources de « The Frost Giant’s Daughter », une des premières nouvelles de Conan (et même la deuxième, si je ne m’abuse), que Brian Leno adore ; son ton est extrêmement laudateur, et il paraît stupéfait de ce que Farnsworth Wright l’ait refusée, c’est parfaitement incompréhensible à ses yeux (beaucoup moins en ce qui me concerne, notamment parce que je trouve cette nouvelle finalement très bof, et ai surtout la conviction que le rédacteur en chef de Weird Tales a rejeté des textes bien meilleurs – de Lovecraft, notamment, dont « The Call of Cthulhu » ou At the Mountains of Madness, et bien d’autres). Quoi qu’il en soit, Brian Leno en cherche les inspirations éventuelles, car il n’est guère satisfait de ce que l’on a pu avancer à ce propos – le point d’achoppement étant le personnage titre, Atali. Lyon Sprague de Camp avait avancé deux possibilités à cet égard : la première est une légende amérindienne compilée par Skinner dans Myth and Legends of Our Own Land, que Brian Leno considère absolument tout sauf concluante, supposant que de Camp lui-même ne pouvait y croire une seconde (hardi, hardi ! et un calque de ses propres idées, là encore ; pourtant, il y a bien quelques points communs…) ; la seconde résiderait dans une œuvre du fantaisiste anglais William Morris (qu’il faudra bien que je lise un de ces jours, bon sang), de Camp citant The Roots of the Mountain – mais Brian Leno, à ce compte-là, pencherait plutôt pour The House of the Wolfings, sans y croire vraiment (tout en considérant que c’est moins improbable que Skinner). D’autres suggestions lui paraissent plus pertinentes – notamment celles de Patrice Louinet, évoquant Bullfinch pour The Outline of Mythology et The Age of Fable, les mythes portant sur Atalante, ou Daphnis et Apollon ; il n’est cependant toujours pas convaincu. La « vraie » source (on retrouve ce caractère exclusif que j’avais trouvé si dommageable dans « Lovecraft’s Southern Vacation »…) est pour lui un récit assez mineur, publié dans le pulp à la réputation pas top Ghost Stories, en 1928 : « Sweetheart of the Snows » (titre original, moins calamiteux peut-être, « The Lady of Frozen Death »), texte signé Alan Forsyth, pseudonyme de Leonard Cline – auteur sous son vrai nom d’un roman qu’avait apprécié Lovecraft, lequel détestait Ghost Stories, mais la correspondance de Cline montre que c’était également le cas pour ce dernier… Howard était sans doute moins hostile – du moins eu égard à son approche de « professionnel » : pour vendre dans ce marché de « confessions » (et il y est parvenu), il lui avait d’abord fallu voir ce que le pulp attendait exactement, aussi l’a-t-il lu. Brian Leno suppose donc que Howard y avait découvert la nouvelle de Cline, et s’en était souvenu (on vante souvent sa mémoire remarquable à cet égard, Don Herron y revenant même dans sa postface…). On trouve plusieurs points communs entre les deux récits, outre le canevas de base pas absent des sources dites « erronées » : la séductrice fantomatique, la neige, les traces de pas d’une seule personne quand il devrait y en avoir de deux… Pour Brian Leno, ce qui établit la parenté des deux nouvelles « without a doubt », c’est l’emploi du mot « gossamer » (ce qui me paraît un peu léger, quand même, pour dire « without a doubt »…). À ce compte-là, la mention que la nouvelle de Cline ressemblait à une nouvelle d’Algernon Blackwood (femme fantôme, neige, une seule trace…) serait peut-être plus pertinente… mais Howard n’a jamais mentionné l’avoir lue, de même que pour Morris plus haut. Mouais… Plus ou moins convaincant tout ça, à vue de nez du moins… En ce sens, ce troisième article répond bien au modèle des deux précédents : des choses très bien vues, et des excroissances plus hardies et éventuellement fâcheuses…

 

Je ne sais trop que penser de la postface de Don Herron (encore lui…), « Pigeons From Hell From Lovecraft », qui me fait un peu l’effet d’une blague… Toujours est-il qu’il s’y interroge sur ce fâcheux titre de « Pigeons From Hell », certes très ridicule en français, et visiblement guère moins en anglais. Où Howard a-t-il donc pêché cette idée saugrenue ? Mais chez Lovecraft, voyons ! Don Herron évoque le dixième sonnet de Fungi From Yuggoth, intitulé « The Pigeon-Flyers ». Le cycle de Lovecraft a été composé assez vite, entre décembre 1929 et janvier 1930 ; ce poème précisément était un hommage à Henry Everett McNeil, qui avait fait découvrir le quartier si bien nommé de Hell’s Kitchen à Lovecraft, quartier où les pigeons abondent – Lovecraft en faisait la mention dans une lettre de décembre 1929 (justement) en forme de « mémorial » pour le défunt camarade. Howard, lui, n’écrirait « Pigeons From Hell » qu’en 1934, et la nouvelle ne serait publiée qu’en 1938. Y a-t-il un lien (et toujours dans cette perspective « Howard vs. Lovecraft ») ? Howard, en tout cas, avait lu Fungi From Yuggoth, que Lovecraft lui avait envoyé ; il avait apprécié, et cité dans une lettre ses sonnets préférés (« The Pigeon-Flyers » n’en faisait pas partie). Herron, brodant une fois de plus sur la mémoire remarquable du Barde de Cross Plains, suppose qu’il a pu s’en souvenir pour sa nouvelle, entre autres échos de Lovecraft… Admettons – mais que faut-il en tirer ? Pas grand-chose, non ? À cet égard, la remarque ultérieure est plus amusante, si ce n’est utile : « The Pigeon-Flyers » mentionne « Thog », et Thog est un rejeton de Tsathoggua dans « The Slithering Shadow », un Conan mineur ; ça sonne mythique, oui, même si Tsatogghua est une création de Clark Ashton Smith…

 

Bilan mitigé dans l’ensemble : de très bonnes choses, d’autres nettement moins bonnes, dans ces trois articles par ailleurs très disparates – leur compilation sous cette forme a quelque chose d’assez étonnant, d’ailleurs… Mais les curieux en matière d’howarderies apprécieront sans nul doute – et peut-être aussi les amateurs de lovecrafteries, hein…

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