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Gunnm, t. 4 : L'Homme qui se dressait parmi les flammes (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 4 : L'Homme qui se dressait parmi les flammes (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 4 : L’Homme qui se dressait parmi les flammes (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 207 p.

VROUM VROUM BOUM BOUM

 

Retour à Gunnm, avec le quatrième tome de la série, dans l’édition dite « originale » en cours de publication par Glénat, et censément plus respectueuse de l’œuvre que la précédente, dans les années 1990 – ne serait-ce qu’au regard du sens de lecture (hélas, j’aurai l’occasion, plus loin dans cette chronique, d’envisager la question de la nouvelle traduction…).

 

Ainsi que je l’avais expliqué précédemment, si, ado, j’avais lu et relu les deux premiers tomes de la série, que j’ai toujours appréciés dans le cadre de cette « édition originale », je n’avais guère fait que survoler la suite, dont je ne conservais guère de souvenirs. Je me rappelais qu’il y avait un délire « sportif » autour de la discipline du motorball, mais j’ai à vrai dire été très surpris que cet arc arrive aussi tôt dans la série. Hélas, le troisième tome, introduisant cette thématique, m’avait justement pour cette raison beaucoup déçu : j’avais l’impression que l’auteur abandonnait peu ou prou tout ce qui faisait jusqu’alors le sel de sa série pour se contenter, et de manière passablement fainéante, de passer sa création au tamis des codes les plus éculés (peut-être ceux du nekketsu ?), pour un résultat qui manquait singulièrement d’âme.

 

Or, j’ai l’impression que, dans ce quatrième tome (censé clore cet arc, sauf erreur), c’est encore pire… Dans le précédent, je sauvais les scènes « en extérieur », parfois très réussies. Mais ici ? Je ne suis pas bien certain d’avoir envie de sauver quoi que ce soit (même si je vais par la suite confesser un bémol passablement paradoxal). Au final, j’ai eu le sentiment d’un tome au mieux médiocre – au mieux. Ce qui ne me paraît pas très engageant pour la suite, même si l’abandon du motorball devrait justifier que je jette au moins un coup d’œil sur le tome 5 (on verra). Mais en l’état, c’est vraiment pas fameux…

 

Oui, bien sûr : ceci, à mon pas si humble avis. En fait, googlez « Gunnm 4 », ou « Gunnm 3 » d’ailleurs, ou un autre truc du genre, et vous tomberez sur plein de retours de lecture particulièrement enthousiastes et élogieux. On me l’avait déjà signalé, cet arc du motorball que je trouve si navrant pour ma part est, pour bon nombre de lecteurs, un moment crucial et particulièrement convaincant de la série, peut-être même le plus séduisant de l’ensemble, si ça se trouve… Ce qui me dépasse : à s’en tenir à ces quatre premiers tomes, pour moi, les deux premiers écrasent nécessairement les deux consacrés au motorball, je ne parviens pas à envisager les choses autrement... Mais, dans ce cas, le problème ne serait donc pas tant inhérent à la BD que purement personnel ; c’est très possible, oui. Gardons ça en tête au cas où… Mais ça ne va pas m’empêcher d’expliquer en quoi j’ai trouvé ça, donc, au mieux médiocre.

 

UN PETIT GRÉGORY ?

 

Tout ce quatrième volume ou presque tourne autour du motorball. C’en est au point où il ne se passe presque rien en dehors de la piste, la plupart de ces moments « extérieurs » intervenant en fait sous la forme de plans de coupe « Pendant ce temps-là, à Vera Cruz » en pleine partie de motorball (ce qui inclut plusieurs flashbacks).

 

Noter, on ne retrouve pas vraiment ici le même procédé chelou des trois tomes précédents, dont l’intrigue se concluait au début du tome suivant ; il y a davantage d’unité ici, et ce quatrième tome s’ouvre sur un épisode beaucoup plus long que d’habitude, qui reprend certes les choses là où le tome 3 s’était arrêté, mais pour un effet bien différent.

 

En effet, dans les soixante-dix pages grosso merdo de cet épisode, nous sommes focalisés sur un long et sanglant match de motorball, sur le circuit dit « Gregory », marquant le passage de Gally à la division supérieure et assez concrètement destiné à recruter « l’équipe » de l’héroïne pour affronter le grand champion de la meilleure ligue, « l’Empereur du motorball », Jasugun.

 

Là, je vais avouer un truc qui pourrait sonner comme un désaveu de ma note d’intention : ce long épisode est très probablement le meilleur de l’ensemble de l’arc, mais attention, concernant la mise en scène du motorball. C’est très jeu vidéo, et avec plein de trucs débiles, parfois rigolos (notamment quand le gore est de la partie, cet aspect essentiel de Gunnm consistant à démembrer et éviscérer tout le monde sans que cela ne débouche nécessairement sur la mort – certes pas exclue pour autant), parfois pénibles (coups spéciaux détaillés et punchlines navrantes), mais suivre la course est relativement palpitant (dans la mesure bien sûr où on y arrive – merci pour le plan du Gregory Circuit, mais les affrontements sont loin d’être toujours lisibles, et j’y reviendrai).

 

Ç’a été la première fois, dans tout l’arc, que le motorball, dans son principe même, m’a paru au moins vaguement amusant, même entre deux soupirs. Hélas, cela a aussi été la dernière fois, car les autres scènes de motorball, ultérieures, et qui ne manquent pas donc, sont globalement beaucoup moins réussies, au plan narratif en tout cas (côté dessin, c’est kif-kif, mais ça me paraît de manière générale largement inférieur aux tomes précédents).

 

En fait, paradoxalement, ce sont ici les « plans de coupe » qui ne fonctionnent tout simplement pas, et ne font que mettre en lumière le creux absolu du scénario...

 

PERSONNAGES INEXISTANTS

 

Et ce caractère creux affecte surtout les personnages. À la très vague exception d’Ed, le « patron » de l’écurie de Gally, junkie au masque de cuir et aux vieilles rancœurs, dont le sort est dès le départ décidé, personne, ici, ne présente ne serait-ce qu’un semblant d’âme. Gally est à baffer, Ido l’est tout autant. Jasugun, qui, dans le tome précédent, ne manquait effectivement pas d’un certain charisme associé à son statut de méga-champion, n’est plus guère ici qu’un pénible de plus, et sa sœur Shmila une gamine n’ayant finalement jamais eu d’autres atouts que ses formes (si vous aviez « scène de douche » au Bingo, félicitations, vous avez gagné).

 

C’est absolument navrant, et les relations entre les personnages sont plates et sans le moindre intérêt – alors qu’il y avait clairement quelque chose à faire avec Ido, dans son rapport ambigu tant à Gally qu’à Jasugun : en fait, la BD « essaye » d’en tirer quelque chose, très visiblement, mais cela ne fait que rendre plus flagrant encore son échec.

 

Les autres personnages de la BD (mais cela inclut donc aussi, bien sûr, Gally et Jasugun) sont des champions (enfin, plus ou moins…) de motorball. Ils ne sont dès lors définis que par leur comportement sur la piste, et d’une manière très lourdement archétypale – essentiellement, les recrues pour la suite, comme de juste : Armbrust l’enflure, Tiger le loser crétin, Zafar Taquie la mystérieuse et inquiétante, Ajakati le brave soldat (après avoir été un adversaire marqué de Gally dans le tome précédent). Ils ont leurs « coups spéciaux » (régulièrement débiles, même au point du ridicule, mais sciemment je suppose – la toupie, c’est quand même wahou), mais c’est tout de même bien pauvre comme procédé destiné à leur assurer un semblant de chair et d’âme… Car il n’y a absolument rien d’autre. Ils sont tous réduits à une fonction, sur un mode tristement utilitaire.

DEUTSCH DE KOCHEN ET PSEUDO-SAGESSE DE MES MYSTICOUILLES

 

Il y a cependant plus ennuyeux encore, si ça se trouve – et c’est très fâcheux, oui, parce que cette autre dimension s’exprime tout particulièrement dans ce qui, à terme, doit éloigner Gally du motorball, et permettre, la compétition sportive ayant forcément agi comme un prétexte, de renouer un fil rouge avec ce qui précédait et ce qui, logiquement, devrait suivre : l’interrogation quant au passé de Gally, trame de fond essentielle de la série – même s’il faut sans doute y adjoindre la thématique des « exilés » de Zalem, Ido bien sûr, mais aussi sauf erreur celui que l’on n’a pas encore nommé Desty Nova (a priori celui qui a pris Jasugun en charge, et en a fait le champion qu’il est devenu, sans plus se montrer ensuite, ou plus guère).

 

Oui, la compétition avait bien dès le départ une fonction – plus ou moins bien comprise par les deux principaux intéressés, Gally au premier chef et Ido bien plus loin derrière, ce qui permet, même lourdement, de revenir sur leur comportement parfois étrange dans le tome 3. Gally voulait « se connaître », et comprendre les raisons de sa maîtrise du Panzerkunst. Ici, pour la première fois, elle a, en deux temps, un aperçu de sa vie d’avant, impliquant une grande « montagne rouge » qui évoque aussitôt Mars. Dans ces flashbacks, la combattante cyborg se souvient d’un homme étrange, son « Meister », qui lui a semble-t-il enseigné l’art du combat et la sagesse qui est censée aller de pair – comme toujours, hein : c’est un ersatz (si j’ose dire) particulièrement ridicule du vieux sage oriental, sur sa montagne ou dans sa jungle, qui apprend à John Rambo, à Jean-Claude Van Damme, ou encore à Shôgun dans 20th Century Boys, comment poutrer la gueule à ses adversaires dans l’harmonie la plus zen de pacotille, avec un insupportable discours de pseudo-profondeur martiale autant que métaphysique de mes mysticouilles…

 

Le Meister aime bien le Deutsch de Kochen, comme pas mal d’autres personnages dans la BD, et Gally au premier chef, dont le Panzerkunst se précise un peu plus à chaque tour de piste, à grands renforts de « coups spéciaux » aux sonorités teutonnes (dont elle n’a par ailleurs pas l’exclusivité) ; une histoire de Geheimnis, sans doute.

 

Mais, à cet égard, l’entrée en scène du personnage du Meister est particulièrement, euh. Je le cite, s’adressant à Gally (qu’il appelle Yôko – une âme charitable s’en tiendra à cette seule révélation de taille, ce qu'il faut retenir de la scène), p. 174 : « Tu as su franchir toutes les épreuves, malgré la teinte chromosomique Doppel X de ton corps. » Et une note de bas de page livre cette précieuse explication au lecteur : « Ou qu'elle soit une femme, pour simplifier. Le genre des êtres humains est déterminé par la combinaison de deux chromosomes. Ceux du sexe masculin sont XY. "Doppel X" est la lecture allemande de XX. » Le retour de la vengeance du « malgré que », entre autres choses ! L’expression est lourde, c’est peu dire, qui est semble-t-il supposée rendre plus ou moins obscure une notion relevant pourtant du parfaitement notoire, et gagnant à cette évidence, en usant gratuitement d’un terme germanique parfaitement hors-contexte. Quant à la misogynie sous-jacente, dans une BD pourtant louée parfois pour son personnage central féminin et « fort », elle tord un peu les boyaux – outre qu’elle en dit long sur la sagesse prétendue du prétendu sage.

 

Mais le vieux bonhomme n’est pas le seul à « briller » (?!) dans le fâcheux registre de la mystiquaillerie façon développement personnel : il a un concurrent de taille avec Jasugun, qui nous faisait déjà chier avec son chi dans le tome 3, et dont la « philosophie » martiale est assez proche de celle de Gally ou plus exactement de son Meister ; et pour cause, il avait lui aussi son vieux maître sur la montagne ou dans la jungle ou dans ton cul ! Un flashback passablement pénible en témoigne, autant qu’il témoigne de la profondeur effective de cette sagesse à dix boules, dont le seul motif semble être la « justification » théorique de « coups spéciaux » sur la piste du motorball (assurément l’endroit le plus propice à la méditation métaphysique).

 

Je ne résiste pas à l’envie de vous citer une autre note de bas de page, quand le vieux maître si sévère félicite son disciple, en lui disant : « Quelle splendide absorption de chi tu maîtrises désormais... » La note, donc (p. 122) : « Une des techniques avancées de renvoi du chi. Toute onde est constituée d'un rythme (sa fréquence), d’une force (son amplitude) et d’une forme (celle de son signal). Lorsque deux corps vibrants ont des fréquences approchantes et néanmoins distinctes, celles-ci se rejoignent jusqu’à générer le même nombre d’oscillations. Par ce fait naît une résonance qui provoque un échange d’énergie entre les deux. L’un des corps vibrants absorbe alors progressivement la totalité de l’énergie de l’autre. » Finalement, les notes « explicatives » de Shirow Masamune dans The Ghost in the Shell

 

Tout cela est d’un ennui qui n’a d’égale que la lourdeur. Et ça, pour le coup, ça ne me paraît pas très engageant pour la suite...

 

JE TE PROMULGUE !

 

C’est sans doute le moment de dire quelques mots de la nouvelle traduction de cette « édition originale », due à David Deleule. Ici, je sens que je marche sur des œufs, et c’est bien pour cela que je me suis abstenu de trop en causer dans mes retours sur les trois tomes précédents – d’autant que je ne suis pas en mesure de comparer avec la précédente traduction, dans les années 1990 (due à Yvan Jacquet), et encore moins avec le texte japonais, afin de juger de la fidélité ou pas de chaque. Mais j’avais quand même quelques semblants de critiques à formuler, qu’il n’est sans doute plus possible de garder pour moi avec ce tome 4 « édition originale ».

 

Une nouvelle traduction est supposée, par principe, être bien meilleure que la précédente – on est porté à le croire, c’est l’argument même, non ? Pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas toujours le cas dans les faits… À titre d’exemple, les « retraductions » récentes d’œuvres de Lovecraft par François Bon, pour ce que j’en ai lu, sont souvent au mieux « contestables », et c’est parfois bien pire… Ceci alors même que les traductions antérieures étaient assurément critiquables, lacunaires, percluses d’incompréhensions, etc. Néanmoins meilleures... Des fois, même sans effectuer la comparaison avec la traduction antérieure, les faiblesses intrinsèques (pour employer un mot gentil) d’une nouvelle traduction suffisent à la discréditer dans l’absolu ; voyez par exemple la récente retraduction des Habitants du Mirage, d’Abraham Merritt, par Thomas Garel – où l’on trouve tout bonnement des fautes de français grosses comme moi, et plus d’une, notamment des passés simples « saugrenus »…

 

Qu’en est-il ici ? Je manque donc d’éléments de référence pour asseoir une critique bien ferme. Toutefois, depuis le premier tome « édition originale », j’ai régulièrement patiné du fait de choix de traduction quelque peu lourdingues (l’accent improbable des cyborgs des usines, par exemple) et autres maladresses dans l’expression. Mais j’ai l’impression que ça n’en est que plus vrai dans ce tome 4… Le « malgré que » (implicite, certes) évoqué plus haut n’est pas forcément un cas isolé. Mais d’autres passages, plus explicites, m’ont fait écarquiller les yeux…

 

Mention spéciale, ici, à cette réplique pour le moins étonnante d’Ido s’adressant à Jasugun (p. 104) : « Ce qui provoque tes morts cérébrales, cette chirurgie du cerveau... Qui donc te l'a promulguée ? » Hein ? Quoi ? Pardon ? « Promulguer » ?!

 

Oui – je n’osais pas le dire jusqu’alors, mais je crois décidément qu’il y a un souci avec cette « nouvelle traduction »… Qui est tout autant un défaut de relecture, à ce stade. C’est tout de même regrettable, pour cette « édition originale » supposée tirer un trait sur les errances éventuelles des éditions précédentes...

 

UN DESSIN QUI FAIBLIT

 

Dans le tome précédent, le dessin contribuait à sauver les meubles – Kishiro Yukito a très certainement apporté quelque chose au manga d’action, avec son style assuré en même temps qu’il s’autorisait des audaces bienvenues ; sans même parler de son évident talent de character designer, dont bénéficiaient au premier chef Gally et Ido, mais aussi quelques figures plus démesurées et folles, comme Makaku dans le premier tome, ou d’autres inspirant instinctivement la sympathie, comme Shmila dans le tome 3.

 

Ici, hélas, cela m’a paru moins évident. Les personnages, creux au plan narratif, ne le sont finalement guère moins au regard du graphisme, qui devient, ai-je l’impression, plus banal – et ce alors même que les armures du motorball paraissaient assurer un appréciable délire sur ce plan, par exemple. Mais Shmila, justement, en témoigne peut-être davantage, qui n’a plus rien du charme enfantin du tome précédent – une scène de douche, gratuite comme de juste, n’était sans doute pas le meilleur moyen d’enrichir un personnage qui ne servait finalement plus à rien. Gally également en est affectée, d'ailleurs. Quant à Jasugun, colossal jusqu'alors, il perd tout charisme : finalement, ce n’est plus guère qu’un gros surfer – même en phase terminale…

 

Or le rendu de l’action lui aussi m’a nettement moins convaincu dans ce tome 4. Même dans le long épisode du Gregory Circuit, par ailleurs plutôt correct, l’action s’avère difficilement lisible – bien plus à mon sens que dans les tomes précédents, ce qui inclut le troisième, mettant déjà en scène le motorball. C’est très regrettable, car la fluidité de l’action me paraissait jusqu’alors, le plus souvent, un trait appréciable du dessin de Kishiro Yukito, et qui le plaçait tout en haut du panier des mangakas d’action (car j’ai ressenti chez plus d’un cette difficulté portant sur la lisibilité des combats, etc.). À vrai dire, je crois que c’est là encore le motorball qui, dans son principe même, nuit en définitive autant au dessin qu’au scénario – les plans larges ou au contraire extrêmement rapprochés, saturés de traits témoignant de la vitesse folle des événements, ont même à cet égard quelque chose d’un peu fainéant, ai-je l’impression.

 

HELL IS ROUND THE CORNER

 

Bilan guère glorieux, donc, pour ce quatrième tome qui m’a fait l’effet d’être au mieux médiocre. Même avec cette réussite étonnante du premier chapitre, réussite relative certes, mais qui a paradoxalement su me séduire alors même qu’il constituait l’application la plus poussée du principe du motorball, qui me laissait au mieux perplexe à la base, et a continué de le faire par la suite, le résultat global s’avère poussif, terne, parfois à la lisière du ridicule et en tout cas de l'ennuyeux voire pénible.

 

Après les deux très bons premiers tomes, et un troisième déjà un bon cran en dessous, j’ai donc eu l’impression d’une série en chute libre, dont l’intérêt ne cesse de diminuer à mesure que l’implication initiale de l’auteur pâtit de son mauvais réflexe de mettre les codes en avant pour poursuivre son récit en mode automatique.

 

Je vais probablement laisser encore une chance à la série avec le tome 5 – car l’abandon du motorball pourrait avoir un impact positif non négligeable, à mes yeux du moins. Mais, si cela ne fonctionne pas davantage, il me faudra arrêter les frais...

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Quatrième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 1H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[I-1 : Veronica Sutton : Bridget Reece ; George Hanson] Veronica Sutton a accompagné les policiers et la jeune fille qu’elle suppose être Bridget Reece au St. Mary’s Hospital, dans le quartier de Haight. Il y a de cela quelque temps, elle avait exercé dans ce gros hôpital, où elle a conservé de nombreux contacts – dont le Dr. George Hanson, qu’elle avait appelé pour qu’il s’occupe de la jeune clocharde que les investigateurs avaient rencontrée quelques heures plus tôt, en état d’extrême faiblesse, et dont l’identité n’a pour l’heure pas été établie. L’hôpital est très actif, même au cœur de la nuit, et les couloirs sont encombrés par les brancards ou parfois les lits de patients attendant un examen.

 

[I-2 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Durant le trajet en camion du Petit Prince au St. Mary’s Hospital, Veronica Sutton a examiné la jeune femme hagarde, et est parvenue à la sortir vaguement de son état comateux – même si elle demeure perdue, et n’a guère pu que lui confirmer se prénommer Bridget, mais sans savoir le moins du monde ce qu’elle faisait là et ce qui lui était arrivé. Il sera impossible d’en apprendre davantage tant qu’elle n’aura pas récupéré, aussi doivent-ils la confier aux bons soins du personnel de l’hôpital, qui va tâcher de la maintenir éveillée pendant quelque temps, pour éviter tout risque lié à la perte de conscience – une fois sa situation stabilisée, il sera bien temps, pour elle, de véritablement dormir.

 

[I-3 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Les policiers ont bien conscience de ce que la présence de Veronica Sutton auprès de la jeune droguée s’est avérée des plus utile – peut-être même cela lui a-t-il sauvé la vie ? Un des deux agents s’était montré très sec, et au mieux sceptique, devant la requête de la psychiatre désireuse de les accompagner, mais l’autre avait choisi de lui faire confiance : tous deux s’en félicitent désormais, et celui qui s’était montré réservé présente même ses excuses à Veronica. A-t-elle pu en apprendre davantage sur sa… « patiente », durant le trajet ? Pas grand-chose : Veronica explique qu’elle disait se prénommer Bridget (elle se doute qu’il s’agit de Bridget Reece, mais ne donne pas le patronyme aux policiers) ; à l’évidence, par ailleurs, elle n’a rien à voir avec les prostituées typiques du Petit Prince – pour la psychiatre, il ne fait guère de doute que la jeune femme détonnait dans ce milieu, et qu’elle est issue d’une « bonne famille ». Les policiers en prennent bonne note : ils vont se renseigner, consulter notamment le registre des disparitions… Ils remercient encore Veronica, et font mine de partir – ils n’ont plus rien à faire ici.

 

[I-4 : Veronica Sutton] Mais Veronica Sutton les interpelle : pensant peut-être profiter de la bonne impression qu’elle a faite aux policiers, elle évoque ses « amis » qui ont été embarqués au poste… Jusqu’alors, les policiers n’avaient pas associé la psychiatre à ces types louches qui se sont battus dans le Petit Prince, et avec des armes à feu – elle le leur révèle donc, d’une certaine manière… Et, aussitôt, le policier qui s’était montré initialement sceptique retrouve ses préventions à l’encontre de Veronica ! Il commence à la presser de questions embarrassantes sur son rôle dans cette affaire et ses liens avec les suspects, d’un ton très sec – mais son collègue, avec une tape amicale dans le dos, le convainc à nouveau de ne pas insister : après ce que le Dr. Sutton a fait… L’autre veut bien se montrer conciliant, mais ses traits sont sévères. Il avait déjà dit à Veronica qu’on la contacterait pour déposer sur cette affaire – et il y a maintenant une raison de plus de le faire… On la joindra très rapidement, dans les quelques jours qui viennent – et mieux vaut pour elle ne pas jouer à la plus maligne ! Le policier plus sympathique entraîne son collègue vers la sortie…

 

[I-5 : Veronica Sutton : George Hanson] Veronica Sutton ne sait donc pas où sont ses associés – elle se doute qu’ils ont été conduits au commissariat du Tenderloin, mais sans avoir la moindre idée de leur sort. Toutefois, tant qu’elle est ici, elle a des choses à faire : elle sait que son ami le Dr. George Hanson est de service, et il ne lui faut guère de temps, à se promener dans les couloirs encombrés des urgences, pour le trouver. Hanson est très occupé et visiblement épuisé – le lot commun aux urgences du St. Mary’s Hospital –, mais il affiche un large sourire quand il aperçoit Veronica, et s’octroie une pause cigarette pour discuter avec sa consœur à l’extérieur, à l’entrée de son service.

 

[I-6 : Veronica Sutton : George Hanson ; Zeng Ju] Tous deux échangent d’abord les banalités d’usage, évoquant notamment la pression des urgences, avant que la psychiatre oriente la conversation sur un sujet qui la préoccupe davantage : le sort de la jeune « clocharde » qu’elle avait recommandée à son collègue. Elle est bien arrivée ici, et Hanson s’en est lui-même occupé ; elle a été placée dans une chambre, où elle se repose, sous surveillance régulière et perfusion – mais il a été impossible de s’entretenir avec elle, elle est bien trop faible et trop déboussolée pour cela… Aucune idée de son identité, par ailleurs – et Veronica n’en sait pas davantage de son côté. Par contre, la psychiatre saisit l’opportunité de parler avec son confrère de cette expression dont avait fait part Zeng Ju, comme désignant, chez les sans-abris du Tenderloin, la maladie dont la jeune femme est visiblement affligée : ils parlent de la « Noire Démence »…

 

[I-7 : Veronica Sutton : George Hanson ; Hadley Barrow] George Hanson affiche un sourire un peu las : oui, il connaît cette expression… Elle désigne, par la force de la coutume, un phénomène étrange, auquel est habitué le personnel des urgences du St. Mary’s Hospital, mais sans vraiment le comprendre… C’est que l’hôpital comprend le Tenderloin dans son secteur – et, bizarrement, ce petit quartier semble être l’unique foyer de ce que l’on serait pourtant tenté d’envisager comme une épidémie, ou du moins une maladie contagieuse ; par ailleurs, ses victimes, au sein même de la population du quartier, présentent un profil spécifique : ce sont, littéralement, « des gens qui vivent dans la rue », essentiellement des clochards, ou quelques prostituées proposant leurs services en dehors du seul cadre des « restaurants français », le cas échéant. L’expression « Noire Démence » traduit la complexité de cette affliction hors-normes : il y a en effet, tout d’abord, un symptôme physique, ces « taches », noires, ou plus exactement sombres – à mesure que la maladie progresse, cette ombre se propage sur tout le corps du malade. Mais l’aspect « démence » doit probablement être mis en avant : les malades sont totalement détachés du monde, ils ne semblent tout simplement pas le percevoir – ceci, alors que leurs organes sensoriels sont en parfait état. Le problème est donc d’ordre psychique ou neuropsychique. En fait, les « taches » mises à part, la maladie ne présente pas directement d’autres symptômes physiques – de manière dérivée, cependant, les malades sont toujours d’une extrême faiblesse, résultant de la sous-alimentation ; mais c’est probablement une conséquence de l’affection psychique plutôt qu’un symptôme à proprement parler. Et c’est pourquoi on tend à considérer la Noire Démence comme une pathologie essentiellement mentale. Du coup, Hanson n’en sait pas beaucoup plus, car les patients ne s’attardent guère au St. Mary’s Hospital : on les adresse très vite au Napa State Hospital, la plus grande institution psychiatrique de la Bay Area et c’est bien ce que l’on fera, dès le lendemain, avec cette nouvelle victime dénichée par Veronica. Si le sujet l’intéresse, Hanson lui suggère de se rendre sur place pour s’y entretenir avec le Dr. Hadley Barrow : s’il y a un « spécialiste » de la Noire Démence, c’est sans doute ce psychiatre. Enfin, « spécialiste » autant qu’il est possible en pareil cas… Le fait est que la littérature scientifique est totalement inexistante en la matière. Au St. Mary’s Hospital comme au Napa State Hospital, on sait que la Noire Démence existe, mais elle est trop incompréhensible, trop bizarre, trop impossible à vrai dire, pour que qui que ce soit ose publier une étude sérieuse sur la question : c’est un coup à ruiner une carrière. Hadley Barrow, à cet égard, est comme tous ceux qui ont eu vent d’une manière ou d’une autre de cette maladie défiant la science médicale ; mais il est probablement celui qui en sait le plus à ce propos, si tant est qu’on puisse en savoir quoi que ce soit ; du moins en a-t-il l'expérience.

 

[I-8 : Veronica Sutton : George Hanson] George Hanson présente ses excuses à Veronica Sutton, mais il ne peut pas prolonger cette appréciable pause outre-mesure : le devoir l’appelle… Il a été ravi de revoir sa collègue, ceci dit ! Hanson retourne à son travail, et Veronica rumine ce qu’elle vient d’apprendre auprès de lui… et elle prend conscience d’une chose très étrange : la discussion est restée relativement vague à ce sujet, mais donnait l’impression que la Noire Démence était une maladie contagieuse, et opérant probablement par le contact physique. Mais, d’après Hanson, cela fait des années, des décennies peut-être, que des malades transitent, au moins, par le St. Mary’s Hospital. Là, par la force des choses, ces victimes de la Noire Démence entrent forcément en contact avec des aides-soignants, des infirmières, des médecins, que leur travail oblige à les manipuler… Mais le personnel soignant dans son ensemble ne semble pas le moins du monde avoir jamais été affecté par la maladie, sans quoi Hanson l’aurait mentionné – d’autant que, du fait de son poste aux urgences, cela aurait très bien pu être son cas ! Une « impossibilité » de plus, concernant cette maladie incompréhensible…

 

II : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 2H30 – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[II-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Veronica Sutton] Pendant ce temps, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven et Trevor Pierce sortent enfin du commissariat du Tenderloin, après avoir tous déposé et fait les frais des lenteurs narquoises de la police de San Francisco. Gordon, tout spécialement, est très agacé par la tournure des événements : son nom, cette fois, ne l’a pas totalement protégé, et il a fallu y adjoindre une somme plus que conséquente pour éviter d’avoir des ennuis avec la justice ; et, réputation ou pas, ils ont tous perdu leurs armes au passage, confisquées « temporairement » par ordre du commissaire… Ils n’ont aucune idée de ce qu’a fait Veronica Sutton depuis qu’ils ont été embarquées dans le « panier à salade », par ailleurs. Toutefois, Bobby est dans un sale état – il a à peine été hâtivement rafistolé au commissariat avant de déposer ; et Zeng Ju lui aussi a pris quelques coups dans la bagarre au Petit Prince. Des soins s’imposent, et, en dépit de l’heure tardive, Gordon décide, ainsi que Eunice et Trevor, d’accompagner leurs camarades blessés à l’hôpital le plus proche – qui se trouve être le St. Mary’s Hospital où s’est rendue Veronica…

 

[II-2 : Veronica Sutton, Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler, Gordon Gore, Trevor Pierce : George Hanson, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] C’est ainsi qu’ils se retrouvent tous au St. Mary’s Hospital en fait, peu ou prou à l’entrée des urgences, où Veronica Sutton venait de conclure il y a peu sa discussion avec le Dr. George Hanson. Tandis que Bobby Traven et Zeng Ju vont se faire soigner, Eunice Bessler souhaitant leur tenir compagnie, Gordon Gore et Trevor Pierce restent donc avec la psychiatre, et font le bilan de ce qui leur est arrivé. Gordon tient tout particulièrement à revenir à Jonathan Colbert, qu’il avait aperçu devant le Petit Prince au moment de monter dans le « panier à salade ». Veronica explique qu’elle l’a suivi et interpellé, ce qui a certes permis de déterminer que c’était bien le peintre, mais ils n’ont guère... discuté, et la psychiatre n’en a donc rien obtenu de probant. Par contre, Colbert était accompagné d’un autre homme, et tout indique qu’il s’agissait d’Andy McKenzie. Les deux hommes n’ont pas l’air de s’entendre, mais sont tout de même partis ensemble, l’escroc pressant le peintre, bien plus insouciant que lui-même, de filer sans plus attendre.

 

[II-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Bridget Reece, Mack Hornsby, Byrd Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman] Mais il y a plus intéressant, suggère Veronica Sutton : les policiers ont déniché, à l’étage du Petit Prince, une jeune femme lourdement droguée qui est très probablement cette Bridget Reece dont avait parlé Mack Hornsby, et qu’avait déjà croisée Gordon Gore… Et c’est d’ailleurs pour cela que la psychiatre est venue au St. Mary’s Hospital : elle a accompagné la jeune fille, et s’est occupée d’elle, avec la bénédiction de la police. Toutefois, il est clairement impensable d’aller la voir maintenant, et sans doute est-elle encore trop déboussolée pour leur être d’un quelconque secours. Mais Gordon entend bien la voir dès le lendemain, et sans doute également contacter son père, Byrd Reece : cette disparition, impliquant Jonathan Colbert au moins, et probablement aussi Andy McKenzie, est forcément liée à celle de Clarisse Whitman !

 

[II-4 : Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler : Gordon Gore, Veronica Sutton] De leur côté, Bobby Traven et Zeng Ju, veillés par une Eunice Bessler très maternelle, reçoivent les soins dont ils avaient besoin. Pour le domestique, cela ne prend guère de temps, et il ne tarde ensuite pas à retrouver son employeur Gordon Gore. Le cas de Bobby est toutefois plus compliqué : il n’est pas nécessaire de l’hospitaliser (il n’y tient certes pas), mais il faut tout de même passer un certain temps à panser ses plaies et ses bosses. Le détective badine avec l’infirmière, et l’actrice le voit faire, amusée… Mais ils en profitent pour se renseigner concernant la jeune « clocharde » anonyme qu’ils ont adressée à l’hôpital. Cependant, au-delà de quelques généralités et remerciements d’usage (mêlés d’une vague gêne tenant au secret médical – l’infirmière a un peu de mal à manier cette notion…), ils se heurtent vite à un mur – plus encore que Veronica Sutton avant eux. Seule chose de certaine : personne ne peut aller voir la jeune femme maintenant, elle n’est pas en état de rencontrer qui que ce soit.

 

[II-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks] Ses associés attendent tous poliment que l’on libère Bobby Traven, mais il est bien tard quand cela se produit, près de 4h du matin, et ils sont tous horriblement fatigués – notamment, outre le détective, Eunice Bessler, qui presse Gordon Gore pour qu’ils rentrent à la maison ; Zeng Ju les accompagne, bien sûr, mais aussi Trevor Pierce : Gordon peut héberger tout le monde dans son manoir de Nob Hill, et renouvelle son offre – d’autant qu’il faudrait qu’ils se retrouvent tous vers 8h pour décider du contenu du rapport téléphonique à Daniel Fairbanks, qui doit avoir lieu à 9h… Mais Bobby, têtu, refuse : il se rend de ce pas à son domicile (pas très éloigné, certes, du côté ouest de Mission District), et s’effondre aussitôt dans son canapé. Quant à Veronica Sutton, elle a bien trop négligé ses chats, aujourd’hui… Elle gagne donc par ses propres moyens Fisherman’s Wharf.

 

III : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[III-1 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks, Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Bridget Reece] Tous les investigateurs se retrouvent à 8h chez Gordon Gore. Le repos a été bien court – tout au plus quatre heures d’un sommeil très bienvenu… Mais ils doivent faire leur rapport quotidien à Daniel Fairbanks, et Gordon préfère qu’ils en discutent d’abord tous ensemble. Se pose notamment une question particulièrement délicate : doivent-ils tenir au courant le secrétaire de Timothy Whitman de ce qui s’est passé la veille au Petit Prince ? Ils pèsent le pour et le contre – mais en définitive le dilettante y est plutôt favorable : Fairbanks l’apprendra sans doute d’une manière ou d’une autre, autant que ce soit par eux ; par ailleurs, raconter ce qui s’est passé permettra de bien montrer que l’enquête avance – car, outre Clarisse Whitman, ils peuvent maintenant rapporter qu’au moins une autre jeune fille riche était liée à l’affaire, Bridget Reece, et peut-être une troisième, dont ils n’ont pu encore établir l’identité… Tous finissent par se rallier à l’opinion de Gordon.

 

[III-2 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Eunice Bessler, Bobby Traven, Timothy Whitman] À 9h pile, Gordon Gore téléphone donc à Daniel Fairbanks, qui décroche aussitôt : « M. Gore» Le dilettante procède ainsi qu’il a été convenu. Fairbanks laisse passer un silence avant de répondre, pesant visiblement sa décision. Il finit par concéder que c’est un avancement significatif de l’enquête – aussi peut-il fermer les yeux sur les ennuis des investigateurs avec la police… D’autant que M. Gore semble s’en être bien tiré, sans impliquer le moins du monde son employeur. Le secrétaire laisse planer un nouveau silence… Puis il dit qu’en décrochant le téléphone quelques minutes plus tôt, il était à peu près persuadé de mettre fin au contrat – car on lui a rapporté une activité très suspecte à la Résidence Whitman, hier matin ; Mlle Eunice Bessler s’est nommément présentée à la porte, tandis qu’un individu doté d’une forte carrure, et arborant pour il ne sait quelle raison des sous-vêtements féminins sur le visage, en a de toute évidence profité pour pénétrer par effraction dans la demeure, ou du moins tenter de le faire – un individu qu’il est aisé d’identifier comme étant « votre gorille, ce M. Traven »… Quand M. Whitman l’a appris, il est bien sûr devenu furieux, et les instructions de Fairbanks étaient sans ambiguïté. Mais le secrétaire prend bonne note de l’avancement de l’enquête, donc, et va tenter de ménager la colère de son employeur ; il espère toutefois que ce genre d’incidents ne se reproduira pas, de quelque manière que ce soit : il ne se montrerait certainement pas clément une deuxième fois... Gordon n’insiste pas ; par contre, il évoque la « Noire Démence » afin de compléter son rapport, mais le secrétaire lui répète, « une dernière fois », qu’il n’est intéressé que par les faits – pas ce genre de spéculations saugrenues, hors-sujet et qui ne mènent nulle part. Gordon, de plus en plus agacé par la tournure de la conversation et la suffisance menaçante de Fairbanks, y coupe court en raccrochant brusquement. Sa colère est palpable.

 

[III-3 : Bobby Traven, Gordon Gore : Daniel Fairbanks] Bobby Traven, s’il n’a pu intervenir dans la discussion téléphonique entre Gordon Gore et Daniel Fairbanks, a cependant fait de son mieux pour la suivre. Quand le dilettante raccroche, furibond, le détective revient à son intuition depuis le début de cette affaire : le secrétaire de Timothy Whitman n’est pas seulement agaçant, il est éminemment suspect… Et, en tout cas, il ne dit pas tout ce qu’il sait, il garde des choses peut-être cruciales pour lui. Gordon partage cet avis – mais ne voit pas bien ce qu’ils pourraient faire à ce propos, pour l’heure du moins.

 

[III-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Trevor Pierce, Bobby Traven : Bridget Reece, Hadley Barrow] Il est temps pour les investigateurs de décider de leur emploi du temps pour la journée. Tout d’abord, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Zeng Ju vont retourner au St. Mary’s Hospital, pour prendre des nouvelles des deux jeunes femmes qu’ils ont rencontrées dans le Tenderloin, Bridget Reece et celle dont ils ne savent pas le nom. Après quoi Veronica Sutton, au moins, se rendra au Napa State Hospital pour s’entretenir avec le Dr. Hadley Barrow à propos de la Noire Démence on verra le moment venu si quelqu’un doit l’y accompagner. Pendant ce temps, Trevor Pierce va fouiner dans les archives de la rédaction du San Francisco Call-Bulletin, essentiellement dans la presse, en quête d’informations pertinentes pour leur affaire – et Bobby Traven, en piètre état, choisit de l’assister dans cette recherche. Gordon, avant de partir, prend soin d’accéder à sa réserve, où il conservait un autre Luger modèle P08, pour lui-même, ainsi qu’un Derringer cal. 25 pour Eunice.

 

IV : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

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[IV-1 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Bridget Reece] Arrivés au St. Mary’s Hospital, les investigateurs, dans la foulée du Dr. Sutton qui y a ses entrées, prennent bientôt des nouvelles des deux jeunes filles qu’ils y ont amenées, celle dont l’identité demeure inconnue, et Bridget Reece. Concernant la première, il n’y a pas grand-chose à en dire : elle est toujours très faible et hébétée ; elle sera transférée au Napa State Hospital dans la journée. Concernant la seconde, son identité a bel et bien été confirmée, elle va mieux, et ne devrait pas tarder à rentrer chez elle ; elle est pour l’heure toujours dans sa chambre, et libre au Dr. Sutton de la voir.

 

[IV-2 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Byrd Reece, Bridget Reece] À ceci près que la chambre de la riche jeune fille est gardée, par un homme qui n’est de toute évidence pas du personnel, et pas non plus un policier. Gordon Gore comprend sans peine qu’il s’agit là d’un employé de Byrd Reece ayant pour mission d’assurer la sécurité de sa fille Bridget. Une hâtive présentation le confirme. L’homme, certes pas hostile, après s’être assuré de l’identité de Veronica Sutton, et lui avoir prodigué quelques remerciements au nom de son employeur, l’autorise à pénétrer dans la chambre, accompagnée de Eunice Bessler. Bridget va visiblement mieux, mais elle dort pour l’heure – elle en a bien besoin. Mieux vaut la laisser tranquille…

 

[IV-3 : Gordon Gore : Edward Flanagan ; Byrd Reece, Bridget Reece, Veronica Sutton, Mack Hornsby] Pendant ce temps, Gordon Gore discute avec le garde du corps, un certain Edward Flanagan, qui l’a d’ailleurs reconnu. Byrd Reece a été mis au courant de l’affaire, et il tient à récompenser ceux qui lui ont permis de retrouver sa fille Bridget – soit le Dr. Sutton, et, par une heureuse coïncidence, son vieil ami Gordon Gore. Le dilettante, bien sûr, lui répond qu’une récompense n’est en rien nécessaire le concernant, il n’en a certes pas besoin, mais Flanagan lui fait comprendre qu’il ne s’agit pas que de cela – tout autant de garder le secret sur ce qui s’est passé, et les circonstances de la découverte de la jeune fille ; du côté de Mack Hornsby, cela ne devrait pas causer de problème, et quelques billets bien placés au commissariat du Tenderloin devraient suffire à acheter le silence des policiers. Mais… Gordon Gore l’interrompt : il sera parfaitement discret, bien sûr. Toutefois, peut-être lui faudrait-il tout de même s’en entretenir avec son vieil ami Byrd Reece ? Un chauffeur ne devrait guère tarder à arriver, pour reconduire Bridget chez elle. Flanagan sera du voyage – M. Gore pourrait peut-être les accompagner ? Le dilettante accepte.

 

[IV-4 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Gordon Gore : Bridget Reece, Byrd Reece, Hadley Barrow] Et concernant le Dr. Sutton ? La psychiatre vient tout juste de sortir de la chambre de Bridget Reece, accompagnée de Eunice Bessler. Désire-t-elle les accompagner à la Résidence Reece ? Son rôle dans cette affaire le justifierait, et sans doute Byrd Reece aimerait-il la remercier de vive voix… Mais Veronica décline l’invitation : elle a du travail, il lui faut se rendre au Napa State Hospital pour s’entretenir de la Noire Démence avec le Dr. Hadley Barrow ; et, entre le ferry et le train, cela prendra bien trois heures pour s’y rendre, autant pour en revenirEunice Bessler choisit de l’accompagner – mais aussi Zeng Ju, qui en fait la « proposition » assez brutalement, ce qui surprend un peu tout le monde, tant il colle d'habitude à Gordon Gore comme une ombre, d’autant qu’il est d’un naturel effacé et soumis ; il ne dit rien de ses motivations, mais personne n’ose le contredire : il se rendra donc au Napa State Hospital avec Veronica et Eunice, tandis que Gordon se rendra seul chez Byrd Reece.

 

V : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[V-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Trevor Pierce, accompagné de Bobby Traven, se rend à la rédaction de son journal, le San Francisco Call-Bulletin, dans le quartier de South of Market, pour y faire quelques recherches dans les archives, notamment concernant la presse. On trouve non loin, dans le quartier de Downtown, et plus précisément à Civic Center, divers établissements publics pouvant également contenir des documents intéressants, et faire l’aller-retour entre les deux est parfaitement envisageable.

 

[V-2 : Bobby Traven, Trevor Pierce] Avant de se lancer dans les rayonnages, les deux investigateurs décident d’abord de leurs axes de recherche. Bobby aimerait déterminer l’identité de la jeune clocharde qu’ils ont trouvée hagarde dans une ruelle du Tenderloin – et qui n’était probablement pas une clocharde il y a peu encore. Trevor, de son côté, va chercher des informations sur la Noire Démence. Enfin, à l’instigation d’un Bobby pourtant pas très clair quant à ce qu’il souhaite fouiller exactement, tous deux envisagent, mais ensuite seulement, de chercher la trace d’autres « phénomènes bizarres » à San Francisco. Bien sûr, c’est une grande ville : du bizarre, il y en a tous les jours… Mais « pas ce genre de bizarre. Des trucs vraiment bizarres, à la Charles Fort, tout ça »… Trevor est plus que sceptique, mais plus tard, peut-être…

 

[V-3 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Lucy Farnsworth, Arnold Farnsworth, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Timothy Whitman, Byrd Reece] Bobby Traven se montre extrêmement efficace dans la détermination de l’identité de la jeune clocharde : les bons recoupements dans les bons registres le mettent sur la piste d’une certaine Lucy Farsnworth, la fille d’un riche magnat du fret de San Francisco, Arnold Fansworth. Quelques recherches supplémentaires permettent bientôt de confirmer que Bobby a vu juste – car il tombe sur des photos de la jeune fille faisant ses débuts dans la bonne société san-franciscaine. Lui ne l’avait jamais vue, mais il fait signe à Trevor Pierce, qui interrompt brièvement ses propres recherches, et l’assure qu’il s’agit bien de la même jeune femme qu'il avait vue dans la rue – sa condition physique s’est bien dégradée depuis la photographie, pourtant récente, mais il n’y a aucun doute : c’est bien elle. Tous deux relèvent que cette Lucy Farnsworth présente un profil social très proche de celui de Clarisse Whitman et Bridget Reece. Bobby cherche des éléments concernant la disparition de ces dernières, mais il n’y a absolument rien. Tout indique que, s’ils sont pu trouver dans les archives la trace de Lucy Farnsworth, c’est parce qu’Arnold Farnsworth a signalé à la police la disparition de sa fille, ce que n’ont pas fait Timothy Whitman et Byrd Reece.

 

[V-4 : Trevor Pierce : George Hanson, Veronica Sutton, Curtis Ashley] Les recherches de Trevor Pierce sont plus compliquées, car autrement abstraites. En fait, la remarque de George Hanson à Veronica Sutton se confirme bientôt : il n’y a tout simplement pas de littérature scientifique, en tout cas médicale, sur ce phénomène incompréhensible qu'est la Noire Démence, car personne n’est prêt à risquer sa carrière dans un article un tant soit peu aventureux. Et, au-delà de la presse scientifique, il n’y a quasiment rien de plus – éventuellement quelques allusions ici ou là, cryptiques, et sur lesquelles on ne s’étend de toute façon pas. La matière aurait pourtant un certain potentiel journalistique, ne peut s’empêcher de se dire Trevor… Mais non : rien. Et peut-être pour des raisons politiques ? Qui s’intéresserait au sort des clochards du Tenderloin, de toute façon, pense le journaliste socialisant… Ce qui le met sur une autre piste – et lui permet enfin de trouver quelque chose de plus intéressant, dans une feuille socialiste san-franciscaine à très petit tirage, et qui ne paye vraiment pas de mine, le Worker’s Sunset… S’y trouve un article long et fouillé, signé Curtis Ashley ; un article résolument engagé (et qui tire la même conclusion que Trevor de ce que les autres journaux n’en parlent pas : ils se moquent de ce qui peut bien arriver aux pauvres), mais qui adopte en même temps, dans une optique sans doute marxiste, un ton très scientifique : l’approche est économique et sociologique, mais avant tout statistique. Et c’est justement ce qui permet d’identifier le phénomène de la Noire Démence (l’article use expressément de ce terme) comme une épidémie. En fait, la maladie en elle-même n’est pas directement décrite, ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur : il tient avant tout à établir son existence indéniable en tant que fait social. En compulsant les archives du St. Mary’s Hospital où sont donc envoyés les malades du Tenderloin, l’auteur a pu relever des pics de l’épidémie en 1877, 1889, 1894, 1911 et 1920 (l’article date de cette dernière année). Entre ces pics, la maladie n’est pas totalement absente, mais beaucoup moins virulente et fatale. L’article comprend aussi une étrange mention d’ordre comparatiste : l’auteur dit avoir cherché à établir l’existence de ce phénomène en d’autres endroits, mais être peu ou prou rentré bredouille – à une exception près : il a pu déterminer qu’une maladie probablement similaire, ou, en tout cas, présentant les mêmes symptômes, a été signalée en 1898… à Clifton Hill, en Australie. Un cas unique, mais l’auteur se montre ici moins rigoureux qu’il le prétend : cela lui suffit pour affirmer que le phénomène de la Noire Démence n’affecte pas que San Francisco, mais a tous les traits d’une pandémie. Rien de plus, hélas – d’autant que cet article figurait dans le dernier numéro du Worker’s Sunset, et Trevor n’a pas trouvé trace d’autres articles de Curtis Ashley.

 

VI : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 11H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

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[VI-1 : Gordon Gore : Bridget Reece, Jeremy Blackwell, Franklin Gay, Edward Flanagan ; Veronica Sutton, Zeng Ju, Eunice Bessler, Byrd Reece] Gordon Gore patiente devant la chambre de Bridget Reece, au St. Mary’s Hospital, mais guère longtemps : une demi-heure environ après le départ de Veronica Sutton, Zeng Ju et Eunice Bessler, arrivent à l’étage Jeremy Blackwell, le chauffeur de Byrd Reece (un bonhomme un peu sec…), ainsi qu’un infirmier privé qui se présente comme étant Franklin Gay. Tous deux sont au courant de ce que Gordon Gore va les accompagner, car ils ont été prévenus par Edward Flanagan, qui a passé un bref coup de fil après le départ des associés de Gordon ; Byrd Reece est donc lui aussi au courant, et tout à fait ravi de cette visite. Gay réveille doucement Bridget, puis ils descendent tous au rez-de-chaussée.

 

[VI-2 : Gordon Gore : Jeremy Blackwell, Edward Flanagan, Franklin Gay, Bridget Reece ; Byrd Reece] Ils montent dans la luxueuse voiture de Byrd Reece, Jeremy Blackwell bien sûr au volant, Edward Flanagan à la « place du mort », les trois autres à l’arrière, Gordon Gore et Franklin Gay entourant Bridget Reece. La jeune fille n’est pas très bien réveillée, mais Gordon tente tout de même de discuter avec elle. Il est toutefois repris (courtoisement mais sèchement) par le chauffeur, qui, sans se retourner, dit qu’il vaut mieux attendre d’arriver à la résidence pour parler de tout cela – avec Byrd Reece. Gordon obtempère.

 

[VI-3 : Gordon Gore : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Ils arrivent à la Résidence Reece, une belle propriété dans Richmond District. C’est un Byrd Reece ému et souriant qui les accueille, et qui fait démonstration de sa reconnaissance envers Gordon Gore. Il demande cependant au dilettante de patienter quelques minutes dans le salon, où on lui servira du thé, le temps qu’il veille en personne à l’installation de sa fille Bridget Reece dans sa chambre à l’étage – il y monte, accompagné de Franklin Gay ainsi que d’Edward Flanagan. Gordon ne connaissait pas Byrd Reece plus que cela, mais son amour paternel paraît sincère, il a visiblement craint le pire pour Bridget. Le dilettante se rend donc dans le salon, qui fait aussi office de bibliothèque, et attend sans rien faire de spécial – il n’est certes pas ici pour fouiner.

 

[VI-4 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Veronica Sutton] Environ un quart d’heure plus tard, Byrd Reece redescend et retrouve Gordon Gore dans le salon. Les deux hommes richissimes échangent pour la forme quelques courtoisies de rigueur, mais en viennent bien vite à des sujets autrement importants – et le dilettante comprend qu’il a le propriétaire foncier dans la poche : Byrd Reece a confiance en Gordon, il lui est très reconnaissant de ce qui s’est passé (ainsi qu’envers le Dr. Sutton, qu’il mentionne à plusieurs reprises), et est tout disposé à lui confier bien davantage qu’à qui ce soit d’autre, incluant la police et l’agence Pinkerton

 

[VI-5 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Timothy Whitman] Le début du récit de Byrd Reece correspond en tous points à celui de Timothy Whitman : Bridget était une jeune fille un peu délurée, rebelle, qui faisait des bêtises… Byrd Reece plaide coupable : il n’y prêtait guère attention, alors que c’était sans doute un appel du pied, de la part de sa fille, pour qu’il s’intéresse davantage à elle – et il a bien compris la leçon. Quoi qu’il en soit, elle fréquentait des hommes, dont Reece serait bien en peine de dire le nom… Gordon Gore l’interrompt : est-ce que les noms de Jonathan Colbert, ou peut-être Andy McKenzie, lui diraient quelque chose ? Absolument pas. Il note ces noms, cela sera sans doute utile, mais il lui faut d’abord poursuivre son récit – justement parce qu’il fait intervenir des individus douteux qui pourraient bien être ces deux-là… En effet, très vite après la disparition de Bridget, alors que Byrd Reece hésitait sur les initiatives à entreprendre, et notamment celle de contacter la police, avec le risque d’un scandale à la clef, il a reçu une lettre anonyme, qu’il n’hésite pas à montrer à Gordon, ayant suffisamment confiance en lui pour cela (une confiance qu’il n’avait pas éprouvée à l’égard de l’agence Pinkerton).

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[VI-6 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Mack Hornsby] La lettre anonyme était effectivement accompagnée de photographies pour le moins « salées », que Byrd Reece préfère, cette fois, de honte à l’évidence, ne pas montrer à Gordon Gore. Mais la crainte du scandale était ainsi devenue très concrète… Il en allait toutefois de même de l’inquiétude de Byrd Reece à l’égard du sort de sa fille Bridget, visiblement entre de très mauvaises mains – et Gordon perçoit bien qu’il est tout à fait sincère, et rongé par un profond sentiment de culpabilité. Le propriétaire foncier ne pouvait pas rester sans rien faire – mais il se méfiait bien trop de la police notoirement corrompue de San Francisco pour lui confier l’affaire ; il s’est donc tourné, un peu par défaut, vers l’agence Pinkerton, qui a mis sur le coup un détective du nom de Mack Hornsby – et Gordon explique l’avoir rencontré ; Reece fait part de ce qu’il n’a pas reçu de rapport de l’agence quant aux événements de la veille… Finalement, elle n’a absolument rien accompli. De toute façon, l’affaire est conclue, les concernant – même si par quelqu’un d’autre ; Byrd Reece explique en effet qu’il n’avait confié à l’agence que la seule tâche de retrouver sa fille – il n’avait pas osé mentionner le chantage…

 

[VI-7 : Gordon Gore : Byrd Reece : Bridget Reece, Veronica Sutton] Mais, dans les faits, l’affaire n’est bien sûr pas terminée : Bridget a été retrouvée, et c’est une immense joie, mais les maîtres-chanteurs courent toujours. D’ailleurs, l’implication de la police dans cette affaire a changé, avec l’identification de Bridget au Petit Prince – elle a contacté Byrd Reece, qui ne pouvait plus dissimuler l’affaire de chantage, car on a découvert une chambre à l’étage du « restaurant français » spécialement aménagée en studio photographique, et c’est là que Bridget a été retrouvée, inconsciente… Mais la police n’a pas fait mentions de photographies ou de négatifs – et il faut les trouver pour mettre fin au chantage ! Byrd Reece s’interrompt, fixant Gordon dans les yeux – car c’est ici qu’intervient le dilettante, dont il sait qu’il apprécie de mener des enquêtes pour se distraire… De toute évidence, il était engagé dans une affaire du même ordre ? Tout à fait – Gordon l’admet sans la moindre hésitation, mais explique à un Byrd Reece très réceptif qu’il ne peut bien évidemment pas lui donner le nom de son commanditaire… Cela va de soi, Reece ne comptait certainement pas obtenir ce renseignement. Par contre, il est prêt à payer lui aussi Gordon et ses associés (au premier chef le Dr. Sutton, il y revient) pour qu’ils retrouvent les photographies et les négatifs. Gordon y est tout à fait disposé : il ne réclame pas d’argent pour lui-même, mais ne doute pas que ses associés apprécieront le geste ; et comme il n’y a pas de conflit d’intérêts…

 

[VI-8 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Veronica Sutton] Gordon Gore demande à Byrd Reece s’il serait possible de s’entretenir avec sa fille Bridget ; mais le propriétaire foncier explique que sa fille est encore bien trop hagarde pour pouvoir soutenir pareille conversation. Toutefois, elle devrait se remettre assez rapidement. Tout laisse à croire qu’elle sera autrement plus réceptive en fin d’après-midi, si le dilettante souhaite repasser – avec ses associés le cas échéant (« dont Mme Sutton ») ; c’est entendu !

 

VII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – NAPA STATE HOSPITAL, 2100 CALIFORNIA STATE ROUTE 221 (NAPA VALLEJO HIGHWAY), NAPA

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[VII-1 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton a donc décidé de rendre une visite au Dr. Hadley Barrow, le « spécialiste » de la Noire Démence, qui exerce au Napa State Hospital, tout au nord de la Baie de San Pablo. À cette époque où le Pont du Golden Gate n’est pas encore construit, ce qui implique de prendre le ferry puis le train, le trajet entre San Francisco et Napa prend bien trois bonnes heures. La psychiatre est accompagnée par Eunice Bessler, toujours curieuse, mais aussi par Zeng Ju, ce qui a un peu surpris l’ensemble du groupe, même si personne n’en a fait ouvertement la remarque. Mais il a ses raisons pour effectuer le voyage – raisons qu’il ne confie pour l’heure qu’à la seule Veronica, à bord du ferry. C’est qu’il se demande s’il n’aurait pas été lui-même contaminé par la Noire Démence… Il n’a pas encore repéré de « taches » sur son corps, mais a tout de même l’impression que sa perception, notamment visuelle, connaît quelques « ratés » depuis ce matin… C’est difficile à décrire ; mais tout lui semble… plus flou ? Vague ? Les couleurs, notamment ; la météo est plutôt clémente aujourd’hui, mais c’est comme si les couleurs autour du domestique étaient toutes ternes – comme sous la pluie… Et ces teintes changent : il a l’impression d’un monde, disons, « grisâtre »… Et Zeng Ju se souvient bien sûr des clochards du Tenderloin, qui lui intimaient de ne toucher personne. Mais il est sans doute trop tôt pour sauter aux conclusions. Le Dr. Sutton remercie Zeng Ju de lui avoir fait confiance, prend bonne note de ses inquiétudes, et, pour l’heure, l’assure qu’elle n’en fera pas écho.

 

[VII-2 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton, en tant que psychiatre, ne se voit opposer aucune difficulté pour pénétrer à l’intérieur du Napa State Hospital, la plus grosse institution psychiatrique de la Bay Area, et cette faveur s’étend à ses compagnons. Le tableau fourni par l’asile ne surprend hélas guère Veronica : elle est bien placée pour savoir qu’en cette époque où continue de s’opérer la longue transition passant d’une psychiatre destinée à cloître et contrôler, à une psychiatrie vouée à soigner, la Californie, même si elle a certaines ambitions appréciables, n’a pour l’heure guère obtenu de résultats concrets – par la force des habitudes, et (surtout ?) le manque de moyens. Elle sait cependant que la situation ici est globalement un peu meilleure que partout ailleurs, mais il faudra encore bien du travail pour changer véritablement les choses. Habituée de par sa profession à fréquenter des individus tourmentés, elle sans doute quelque peu immunisée à ce que la scène peut avoir de plus inquiétant – Eunice Bessler et Zeng Ju, s’ils parviennent à se contenir, sont probablement bien plus affectés par le triste spectacle des patients hagards, car lourdement sédatés, qui déambulent la mort dans l’âme et les yeux vides dans des couloirs austères et des services visiblement surchargés. Il y a peu d’espoir que nombre de ces malades retrouvent un jour une vie « normale » – et, comme tout le monde le sait, la crainte que ces pathologies mentales soient héréditaires a servi à justifier une politique de stérilisation de masse des malades mentaux, ce qui en dit long à sa manière sur la perception de ces pathologies.

 

[VII-3 : Veronica Sutton : Hadley Barrow] Veronica Sutton, davantage focalisée sur sa tâche, demande à l’accueil si elle peut rencontrer le Dr. Hadley Barrow. Celui-ci achèvera bientôt sa tournée, et pourra la recevoir ainsi que ses amis dans son bureau, d’ici quelques minutes. Ils patientent un petit moment dans une petite salle d’attente plus que sobre, puis sont rejoints par un médecin d’allure relativement jeune, un peu échevelé, et souriant – c’est le Dr. Barrow, et il sera ravi de discuter avec le Dr. Sutton dans son bureau, une pièce minuscule, encombrée de dizaines de dossiers, et où le ménage laisse à désirer. Barrow libère quelques chaises pour ses invités, puis s’assied derrière son bureau, plus souriant que jamais. Quelques banalités d’usage permettent déjà de poser le caractère du personnage : compétent probablement, mais aussi (paradoxalement ?) ambitieux ; son sens de l’humour très pince-sans-rire séduit facilement ses interlocuteurs (et Eunice Bessler, surtout, est d’emblée acquise à sa cause – elle est d'ailleurs fascinée par la discussion parfois très pointue des deux psychiatres), en même temps qu’il peut donner une impression, fondée ou pas, de cynisme, au sens où sa considération à l’égard de ses patients paraît globalement assez limitée – ce que perçoit bien davantage Veronica, sans bien sûr en faire la remarque. Zeng Ju est tout ouïe, mais encore moins disposé à intervenir que d’habitude.

 

[VII-4 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] La conversation porte bientôt sur la Noire Démence – le Dr. Barrow affiche un grand sourire quand le Dr. Sutton avance cette qualification, et admet avec une fausse pudeur être probablement « le spécialiste » de cette pathologie, s’il doit y en avoir un – mais, bien sûr, sans que cela ait jamais pu déboucher sur une publication scientifique, qui aurait eu pour effet de hisser le jeune psychiatre hors de l’anonymat dans lequel il végète ; le risque de ruiner sa carrière était autrement plus probable... Dans les grandes lignes, Veronica obtient ainsi de Barrow la confirmation, point par point, des éléments que lui avait avancé George Hanson, avec quelques détails plus précis, d’ordre pleinement médical, qui passent complètement au-dessus de la tête de Eunice Bessler et Zeng Ju, lesquels ne pipent mot. Puis Veronica demande au Dr. Barrow combien de patients atteints par la Noire Démence sont actuellement soignés au Napa State Hospital. Barrow, après un temps d’arrêt, affiche un sourire plus éclatant que jamais – et un peu malsain, cette fois ? Il semblerait bien que le Dr. Sutton ne sache pas vraiment de quoi elle parle… Nulle offense, car c’est tout à fait normal, au regard du flou entretenu autour de la Noire Démence. Bref : il n’y a pour l’heure qu’une seule victime de la Noire Démence au Napa State Hospital – et depuis peu, puisqu’il s’agit de la jeune clocharde que le Dr. Sutton avait confiée aux bons soins de George Hanson, au St. Mary’s Hospital. Nul autre – même s’il y en a eu beaucoup. Et il y a une explication très simple, quoique fort triste sans doute, à cela : les victimes de la Noire Démence… ne durent pas. Incapables de s’alimenter par elles-mêmes, et guère plus sensibles aux tentatives pour les nourrir de force, y compris par intraveineuse, elles sombrent bientôt dans l’anémie, et meurent en une ou deux semaines au plus, de sous-alimentation. Veronica, un peu surprise, demande s’il n’y a jamais eu d’exceptions, mais non… « À moins, bien sûr, d’accorder quelque crédit aux rumeurs idiotes voulant que des victimes de la Noire Démence survivent des années durant dans les rues du Tenderloin... » Ce qui ne saurait faire sens, de quelque manière que ce soit.

 

[VII-5 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] Ce qui amène les deux psychiatres à envisager des questions connexes : l’improbable localisation très spécifique de l’épidémie, tout d’abord. Le seul Tenderloin... C’est bien un des nombreux éléments incompréhensibles en rapport avec cette pathologie hors-normes : pour le Dr. Barrow, rien ne saurait l’expliquer – c’est tout bonnement absurde. Autre question liée, le mode de propagation de la maladie : Veronica Sutton fait part à Hadley Barrow de sa réflexion, au sortir de son entretien avec George Hanson, concernant l’absence d’infection constatée chez le personnel soignant, au sens large, du St. Mary’s Hospital, où semblent être envoyés toutes les victimes de la Noire Démence infectées, a priori par contact, dans les rues du Tenderloin. Le Dr. Barrow confirme qu’elle a vu juste, et, affichant un sourire pour le coup des plus déconcertant, il relève la manche gauche de sa chemise : « Vous voyez une de ces "taches d’ombre? Pas la moindre ! Et je manipule des patients atteints par la Noire Démence depuis des années, et en nombre – en fait, personne n’en a autant touché que moi, c’est sûr. Mais pas la moindre tache ! Enfin, à ce bras, comme vous pouvez le constater… Je puis vous assurer que l’ensemble de mon corps en est vierge, mais peut-être voulez-vous que je vous montre et voir par vous-même ? » Veronica Sutton écarquille les yeux, stupéfaite par la légèreté vaguement grivoise du Dr. Barrow… Visiblement content de son petit effet, le psychiatre redevient cependant sérieux : effectivement, c’est tout aussi inexplicable que la localisation très spécifique de l’épidémie… Veronica le reprend : il y a forcément une explication, peut-être même plusieurs ! C’est simplement qu’ils ne cherchent pas dans la bonne direction, en se laissant impressionner par l’apparence d’absurdité du phénomène. Hadley Barrow perçoit bien que le Dr. Sutton, d’une certaine manière, le remet à sa place ; mais il riposte en souriant, plus narquois que jamais : « Je vois ! La méthode Sherlock Holmes, hein ? Comment est-ce, déjà… Ah ! Oui : “Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.” Pourquoi pas ! Avez-vous quelques idées à ce propos ? » Il se trouve que oui – elle y a réfléchi : on pourrait concevoir, par exemple, l’effet d’une substance, quelle qu’elle soit, spécifique au Tenderloin, et qui serait à la base de l’épidémie, sans impliquer, comme on le croyait, le contact ; cette substance, peut-être le résultat d’une pollution, mettons, pourrait même entretenir un rôle plus ambigu, à la fois en infectant les clochards, mais en leur fournissant en même temps un mode d’alimentation spécifique, ce qui expliquerait à la fois l’anémie générale des malades, a fortiori au Napa State Hospital, si loin du foyer de l’épidémie… et la rumeur voulant qu’au Tenderloin des malades vivent malgré tout pendant des années ! Hadley Barrow est bien obligé de reconnaître que cette théorie, aussi gratuite soit-elle, demeure plausible et en même temps parfaitement rationnelle : le Dr. Sutton l’a « coincé », dans un sens… Mais il prend cette suggestion à la blague : « Oui, cela pourrait être une explication valable… J’en prends bonne note ! Quand je rédigerai enfin mon grand article sur la Noire Démence, je ne manquerai pas de vous citer dans les remerciements ! »

 

[VII-6 : Veronica Sutton, Zeng Ju : Hadley Barrow] Trêve de plaisanterie : mieux vaut revenir à des choses plus concrètes, et laisser là les spéculations, pour l’heure. Le Dr. Sutton et le Dr. Barrow discutent donc des symptômes de la Noire Démence. La question est plus compliquée qu’il n’y paraît – car les patients qui sont accueillis au Napa State Hospital sont le plus souvent à un stade déjà assez avancé de la maladie ; ce n’est qu’alors qu’on les « remarque »… « Enfin, si on les remarque : ce sont des clochards, nous avons tous l’habitude bien compréhensible de ne pas leur accorder beaucoup d’attention. » Au niveau physique, il n’y a pas forcément grand-chose – si l’on excepte, bien sûr, ces « taches d’ombre » fort curieuses, qui se répartissent progressivement sur tout le corps, mais à un rythme variable, et avec une intensité tout aussi variable. L’anémie, quant à elle, est probablement davantage une conséquence qu’un symptôme – « même si cela peut favoriser l’identification des malades, oui ». Les troubles de la perception sont probablement davantage cruciaux – mais justement : sur le plan physique, rien à signaler à cet égard : les yeux, les oreilles, etc., bref, tous les organes sensoriels, fonctionnent parfaitement – et pourtant les victimes ne voient pas, n’entendent pas, ou, plus exactement, elles semblent ignorer ces signaux, ce qui induit donc la part psychique ou neuropsychique de la pathologie. Mais les témoignages des malades – quand ils sont repérés assez tôt pour que l’on puisse tenter d’en discuter avec eux, et c’est très rare – se recoupent, à cet égard : tous parlent d’un monde subtilement différent, de l’impression de naviguer au milieu de… « sphères », grisâtres le plus souvent, en même temps que toutes les couleurs de leur environnement sont progressivement atténuées… Zeng Ju, qui avait fait de son mieux pour rester stoïque, ne peut cette fois se retenir de tousser. Les deux psychiatres s’interrompent brièvement, Hadley Barrow adressant au domestique chinois un regard interloqué, mais Veronica Sutton le ramène aussitôt à leurs échanges médicaux. Ces « symptômes », il y a donc des patients qui ont pu en faire part… Oui. Mais guère, car rares sont ceux qui sont hospitalisés à ce stade précoce de la maladie. Et, après, pour s’entretenir avec eux… C’est un aspect de ces troubles de la perception, après tout : ils ignorent le médecin qui aimerait leur poser quelques questions, ils ne le voient pas, ne l’entendent pas… Dans la très grande majorité des cas, du moins. Très exceptionnellement, un patient peut, et de manière très brusque, revenir temporairement « parmi nous », mais c’est très fugace, et le retour à la catatonie est tout aussi brutal… Hadley Barrow se lève et va fouiller dans un tiroir, dont il extrait bientôt une unique feuille : « Ceci pourra vous intéresser, Dr. Sutton… Il s’agit de la transcription d’un entretien – fort bref, comme vous pouvez le constater – que j’ai eu avec un malade temporairement revenu de sa catatonie, il y a quelque années de cela. Et… C’est assez éloquent. »

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[VII-7 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Le Dr. Barrow laisse au Dr. Sutton le temps de lire, puis, quand il constate son effarement, il reprend aussitôt : « Texto. Il n’a pas dit un mot de plus. Plus jamais. Il a aussitôt sombré de nouveau dans la catatonie, n’a cessé de dépérir dans les jours qui ont suivi, puis est mort d’anémie dans la semaine. » Veronica Sutton tend la retranscription à Eunice Bessler et Zeng Ju. La comédienne est très intriguée : « "Yog-Sothoth" ? Qu’est-ce que c’est ? » Eh bien, le Dr. Barrow n’en a pas la moindre idée… Déjà, c’est une reconstitution phonétique de ce qu’il a cru entendre – pour autant qu’il s’en souvienne, cela sonnait comme ça… Probablement, croit-il, une construction aléatoire, un borborygme sans vraie signification. Non, fait-il au Dr. Sutton, il n’a pas pris cela à la légère, il a fait quelques recherches – peut-être cela signifiait-il quelque chose dans une autre langue que l’anglais ? Car ce n’était certainement pas de l’anglais… Le malade, un clochard san-franciscain pure souche, n’avait sans doute jamais parlé d’autre langue, tout au plus baragouiné deux ou trois mots d’espagnol, mais ce n’était pas davantage de l’espagnol, à l’évidence. Et nulle autre langue pour autant qu’il le sache : ses recherches n’ont rien donné. Ergo : du délire à l’état pur. Mais Eunice ne lâche pas l’affaire, maintenant qu’elle a osé s’immiscer dans la conversation entre les deux savants : ce « mot », n’est-il pas revenu dans d’autres entretiens auprès d’autres malades ? Ces entretiens ont de toute façon été fort rares – mais non, ce « Yog-Sothoth » n’a jamais été émis que par le patient en question : raison de plus d’y voir un borborygme sans queue ni tête, le délire d’un homme très malade et qui ne tarderait plus à mourir.

 

[VII-8 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Hadley Barrow] Eunice Bessler se penche à nouveau sur la transcription : « Et cette allusion, à la fin, cette histoire de "chaman du grizzly"... » Effectivement, Mlle Bessler a raison : cette mention, ou d’autres du même ordre, sont récurrentes, cette fois – pour autant que cela soit significatif, tant ces entretiens ont été rares. Mais oui, plusieurs patients ont évoqué ce genre de choses, à connotation « indienne »… « Faut-il s’en étonner ? Nous sommes aux États-Unis – même à San Francisco. Dans ce foutu pays, au moindre truc un peu bizarre, on est comme compulsivement tenté d’y voir la patte des Indiens… Je dois avouer que ce n’est guère mon domaine – même si j’ai entendu parler, à l’occasion, je ne sais plus bien où ni comment ni pourquoi, de ces "chamans du grizzly", qui semblent associés à la protohistoire de la Bay Area. Mais je ne suis pas compétent, ici. Si vous voulez en apprendre davantage à ce sujet, eh bien, les anthropologues ne manquent pas dans la région – mais je suis convaincu que vous perdrez votre temps : c’est du pur délire. » Eunice n’ose pas en dire plus – elle baisse les yeux sur la transcription, en se demandant, elle qui vient de la côte Est, si l’ours figurant sur le drapeau de la Californie pourrait être un grizzly [et c’est bien le cas]. Le Dr. Sutton prend bonne note des dernières remarques du Dr. Barrow : pour sa part, elle s’intéresse fort à l’anthropologie, et suppose qu’il pourrait être intéressant de suivre cette piste ; elle qui a beaucoup pratiqué Le Rameau d’or de Frazer, elle est à peu près persuadée, maintenant qu’on lui en a fait la remarque, qu’elle y trouvera quelque chose à ce propos – ce qu’il faudra sans doute approfondir à partir d’études plus spécifiques à l’histoire indienne de la Californie, qui, effectivement, ne manquent pas.

 

[VII-9 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton sait qu’elle n’en apprendra pas davantage ici, et prend congé du Dr. Barrow. Eunice Bessler et Zeng Ju lui emboîtent le pas – ce dernier affichant un air vaguement inquiet qui ne correspond guère à sa nature. Il leur faudra trois bonnes heures pour retourner à San Francisco

 

VIII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[VIII-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Pendant ce temps, Trevor Pierce et Bobby Traven continuent leurs recherches, essentiellement dans les archives du San Francisco Call-Bulletin. Ils ont un troisième et dernier (pour l’heure) axe de recherches à creuser, auquel Bobby tient particulièrement, tandis que Trevor se montre davantage sceptique. Le détective a l’impression, sur la base de la Noire Démence si fondamentalement incompréhensible, qu’il faudrait peut-être se pencher sur les trucs « bizarres » ayant eu lieu à San Francisco et sa région, ces phénomènes que l’on qualifierait de « paranormaux »… « Le genre de machins dont parle Charles Fort, quoi... » Ce qui laisse Trevor plus que perplexe : San Francisco est une grande ville, et passablement bohème – le « bizarre » y est la norme… Le détective l’admet, mais il veut croire qu’il y a des choses à dénicher sous les couches de potins et autres billevesées faussement ésotériques.

 

[VIII-2 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Alors Trevor Pierce s’attelle à la tâche, en affichant une moue sceptique… Dans un premier temps, ses trouvailles ne font que confirmer ses craintes : quantité de sottises à la façon des articles dits « insolites » qui servent de bouche-trous dans la presse locale, et quelques pseudo-polémiques impliquant des sociétés plus ou moins secrètes telles que la Franc-Maçonnerie, bien sûr, qui a en fait pignon sur rue, la Théosophie, même si son heure de gloire est passée depuis pas mal de temps déjà, ou encore les Rose-Croix de l’AMORC… Mais, au moment où il songeait à arrêter les frais, il tombe sur quelque chose qui pourrait s’avérer plus intéressant : l’évocation, dans quelques articles épars, d’une collection de livres et artefacts occultes semble-t-il fort importante, mais pas moins secrète, et qui se trouverait quelque part dans la Bay Area – la collection dite « Zebulon Pharr », du nom d’un singulier personnage qui, au XIXe siècle, et notamment dans la région de San Francisco, avait acquis une certaine réputation en tant qu’anthropologue et philologue, tout ce qu’il y a de sérieux, mais dont les recherches poussées l’avaient conduit à s’intéresser toujours un peu plus à l’occultisme, jusqu'à rassembler cette colossale somme d'objets et de documents. Mort sans héritier, il avait légué l’ensemble de ses biens à une fondation. Les articles sont assez évasifs, et ne permettent même pas de localiser cette « Collection Zebulon Pharr », si ce n’est pour dire qu’elle se trouverait bel et bien quelque part dans la Bay Area. Mais cela paraît bien plus solide à Trevor que tout ce qu’il avait pu trouver autrement dans ses recherches. Certes, il ne s’agit pas à proprement parler des « phénomènes étranges » qui suscitaient la curiosité de Bobby Traven, mais cela pourrait être un endroit où poser des questions, et où trouver des réponses, concernant lesdits phénomènes, si l'on veut y croire…

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[IX-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Zeng Ju, Bobby Traven, Bridget Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] En fin d’après-midi, la plupart des investigateurs se retrouvent chez Gordon Gore, à Nob Hill, où ils font le point sur leurs découvertes. Gordon suppose qu’il est maintenant possible de retourner à la Résidence Reece, où Bridget Reece devrait pouvoir se montrer plus réceptive à leurs questions ; Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce décident de l'y accompagner, tandis que Zeng Ju, qui ne s’y sentirait guère à sa place, préfère arpenter les rues du Tenderloin pour dénicher quelque indice sur la localisation de Jonathan Colbert et Andy McKenzie (Bobby Traven se livre à ses propres occupations de son côté).

 

[IX-2 : Veronica Sutton : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Arrivés à destination, dans Richmond District, les investigateurs sont accueillis chaleureusement par Byrd Reece, qui tient à remercier plus particulièrement et en personne Veronica Sutton pour ce qu’elle a fait. Effectivement, Bridget a un peu récupéré, et son père suppose qu’un entretien avec elle pourrait s’avérer fructueux, tout en comprenant très bien que sa fille ne se sentira pas aussi libre de parler s’il est lui-même présent, ou quelque autre de ses employés de maison. Il guide donc les investigateurs à la chambre de Bridget, à l’étage, et redescend aussitôt, accompagné du garde-malade Franklin Gay et du garde du corps Edward Flanagan, autrement affectés à la surveillance de la jeune fille.

 

[IX-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Trevor Pierce, Eunice Bessler : Bridget Reece, Byrd Reece] Bridget Reece va effectivement beaucoup mieux, même si elle est encore fatiguée. Elle accueille « ses invités » avec un sourire resplendissant, et se confond en remerciements pour leur aide. Mais, à la différence de son père, il devient vite très clair qu’elle ne compte pas s’attarder outre mesure sur les soins pourtant très concrets que lui a prodigués Veronica Sutton : c’est Gordon Gore qu’elle rend responsable de tout cela, et elle n’a d’yeux que pour le jeune et beau dilettante. En fait, tous à l’exception de Trevor Pierce, un peu aveugle en la matière, comprennent au fur et à mesure de leurs échanges que la jeune fille est follement amoureuse : elle a d’ores et déjà réinterprété son vécu récent comme un conte de fées où Gordon tient le rôle du prince charmant… Ce dernier s’en rend compte, et n’hésite pas à en jouer, mais Eunice Bessler, d’abord très bien disposée à l’égard de la jeune fille (au cours du trajet, elle parlait déjà de la présenter à quelques producteurs hollywoodiens…), perçoit de plus en plus Bridget comme une rivale potentielle : elle en est peut-être la première surprise, d’autant qu’elle sait que la situation a quelque chose d’un peu absurde, mais elle est bel et bien dévorée par la jalousie…

 

[IX-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth] Mais il est bien temps de passer à des choses plus sérieuses, et les investigateurs commencent à interroger Bridget Reece. Celle-ci est d’abord un peu réticente à s’exprimer, surtout devant tant d’étrangers, mais Gordon Gore use de son avantage pour la faire parler. Elle explique enfin qu’elle sortait avec Jonathan Colbert depuis quelque temps déjà (elle semble incapable de se montrer plus précise), mais avait appris, ces derniers jours, qu’il voyait au moins une autre fille, et peut-être d’autres encore ! Elle ne connaît pas l'identité de ces rivales : on lui suggère les noms de Clarisse Whitman et Lucy Farnsworth, mais cela ne lui dit absolument rien. Que faisait-elle avec ce « Johnny » ? Eh bien, selon les propres termes du peintre, elle « apprenait à être libre »… Au fil de soirées qu’elle admet avoir été « un peu coquines », en rougissant, et sans vouloir en dire davantage. Mais elle aimait bien ça, oui… Et le fait de poser nue ? Bridget, un peu embarrassée, demeure d’abord évasive, puis prétend que Jonathan Colbert l’avait droguée dès le départ à son insu. Mais elle ne sait pas mentir, et personne dans la chambre n’y croit… Non, elle consommait bien, et tout à fait volontairement, un peu d’opium : « Tout le monde le fait, après tout... » Quant à l’idée de poser nue, dans l’absolu, elle ne la choquait pas, et même l’excitait, à vrai dire. Elle jouait de ses caprices en la matière auprès du peintre, soufflant le chaud et le froid... Pour elle c’était somme toute une forme de badinerie « un peu piquante »… Mais elle a ensuite seulement appris qu’il comptait, avec ces photos, faire chanter son père – elle n’en avait pas idée, et, pour le coup, elle dit vrai ; elle ne s’en est rendue compte que tout récemment, en même temps que le fait que son amant voyait « d’autres filles »… Ce qu’il a bien compris. Alors même que Bridget jouait avec lui la scène de la rupture, il a su l’amadouer, lui suggérer de consommer un peu d’opium et de reparler plus calmement de « ses fantaisies »… sauf que cette fois il a forcé la dose – d’où l’état lamentable dans lequel l’ont trouvée les policiers et le Dr. Sutton.

 

[IX-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Mais il s’agit maintenant de mettre la main sur ce Jonathan Colbert, il faut l’empêcher de nuire – aussi les investigateurs ont-ils besoin de la collaboration de Bridget Reece, il faut qu’elle leur dise absolument tout ce qu’elle sait de lui, car tout pourrait s’avérer utile. Par exemple, a-t-elle vu Jonathan Colbert ailleurs qu’au Petit Prince ? Un endroit où, peut-être, il conserverait photographies et négatifs ? Car rien de la sorte n’a été retrouvé à l’étage du « restaurant français »… Effectivement : la chambre au Petit Prince n’était qu’un studio de photographie, Colbert n’y vivait pas – il était installé ailleurs, avec son comparse, « Andy », un type répugnant… Où ça, précisément ? Eh bien, elle n'y est pas allée très souvent ; c’était dans un appartement minable qu’ils venaient tout juste de louer - « Johnny » lui avait dit auparavant, en colère, qu’ils étaient obligés de changer de logis en permanence… C’était dans le Tenderloin, oui… Plus exactement ? Bridget se creuse la tête… Elle n’y avait pas vraiment fait attention, et avoue qu’elle n’était pas forcément très lucide lors de ses excursions là-bas… Elle retrouve cependant le nom de la rue : Geary Street. Mais impossible de se souvenir du numéro ; et c’était à un étage, oui, mais lequel… Le troisième ? Peut-être – elle n’est pas sûre. Et à quoi cela ressemblait-il ? Un endroit horrible, hideux, sordide – et sale ; en fait, elle n’aurait jamais cru possible qu’on puisse vivre dans pareille décharge… Des choses plus spécifiques, peut-être ? Oui – les tableaux... Pas les nus, elle en avait vu au Petit Prince et en d’autres occasions. Non, d’autres tableaux – qui représentaient pour la plupart... une sorte de vieil Indien. En fait, elle n’a compris qu’il s’agissait d’un Indien qu’après coup : il portait une peau d’ours, mais le tableau donnait l’impression que ce n’était pas un vêtement, mais bien la véritable tête du personnage représenté ! Toute une série de tableaux très déconcertants – et très proches les uns des autres, mais en même temps subtilement différents. Les titres ? Mon cauchemar 1, Mon cauchemar 2, Mon cauchemar 3, etc. Évoquer ces peintures met la jeune fille visiblement mal à l’aise – il y a plus, mais Gordon Gore doit intervenir pour qu’elle veuille bien en parler : il y avait encore un autre tableau… Le pire de tous ! Elle ne se souvient pas du titre – un truc incompréhensible… Mais il ne représentait rien à proprement parler, c’était comme… un entassement de… de sphères, ou de bulles… et comme en mouvement ; ces sphères donnaient même parfois l’impression d’être… des yeux ? On la presse de poursuivre, et elle confesse en rougissant qu’elle avait eu l’impression d’être aspirée par le tableau, de ne pas le regarder depuis l’extérieur, mais de se retrouver piégée à l’intérieur, environnée par ces sphères, ces yeux ! Une sensation très désagréable, qui lui a paru durer mille ans, mais n’a en fait pas dépassé quelques secondes, à en croire Jonathan Colbert. Qui n’a pas voulu en dire davantage – et Bridget avait mis cela sur le compte de la drogue… Mais cette description intéresse particulièrement Eunice Bessler, qui en fait part à Gordon et à Veronica Sutton : cela rappelle ce qu'ils ont appris au Napa State Hospital...

 

[IX-6 : Gordon Gore : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Il leur faut maintenant d’autres renseignements, plus pratiques : Jonathan Colbert est-il armé ? Non – ça ne serait vraiment pas son genre… Et « Andy » ? Lui, oui – en tout cas, Bridget Reece l’a vu à plusieurs reprises brandir un couteau à cran d’arrêt, pour un oui, pour un non… Il faut dire qu’ils se disputaient tout le temps, « Johnny » et lui – ils se détestaient visiblement ; ils n’étaient associés que pour l’argent, parce qu’ils n’avaient pas le choix, ce qui les mettait encore plus en colère, car ils se haïssaient. Elle n’est certes plus du tout amoureuse de « cet horrible peintre », mais Colbert était à l’évidence d’une certaine classe ; en comparaison, le petit escroc « Andy » n’en paraissait que plus minable. Il ne faisait pas du tout peur à « Johnny », en tout cas – même quand il prétendait recourir à ses contacts parmi les Combattants Tong : cela faisait rire le peintre, qui n’était pas dupe : un raté et un médiocre comme McKenzie n’avait assurément rien à voir avec les Tong – c’était juste un de ses trucs pour intimider les gens, mais il faudrait être totalement stupide pour croire une bêtise pareille…

 

[IX-7 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Bridget Reece] Bridget Reece n’a sans doute pas grand-chose de plus à leur dire… Gordon Gore remercie chaleureusement la jeune fille, et lui assure qu’ils mettront la main sur les photographies, les négatifs, et Jonathan Colbert, qui paiera pour ses méfaits ; Bridget fond littéralement d’adoration pour l’héroïque dilettante… Les investigateurs quittent la pièce, mais Eunice revient brièvement en arrière, se penche sur Bridget, et lui chuchote à l’oreille : « Gordon est à moi ! Pas touche ! » Puis elle se retire à son tour, laissant Bridget stupéfaite.

 

À suivre...

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Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya et SATOMI Yu, Nuisible, vol. 2, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 202 p.

 

INSECTE ASOCIAL

 

Le premier tome de Nuisible, manga scénarisé par Hokazono Masaya et illustré par Satomi Yu, laquelle faisait ainsi ses débuts en bande dessinée, ne m’avait pas enthousiasmé autre mesure, néanmoins suffisamment séduit pour que je me lance dans la lecture du tome 2 – sachant que la série ne compte que trois volumes en tout : ça fait partie de son intérêt, tant les titres qui s’éternisent au point de perdre tout ce qui faisait leur saveur sont légion.

 

Retour, donc, à cette BD mêlant romance lycéenne et horreur lycéenne aussi (mais vraiment horrible), qui n’était pas sans me rappeler certaines œuvres d’Itô Junji, et sans doute plus particulièrement Tomié – tant le personnage de Kikuko, ici, combine son incroyable pouvoir de séduction avec une horreur sous-jacente qui a le potentiel de saisir aux tripes.

 

Hélas, la tournure de ce deuxième volume, en dépit de quelques moments fort réussis, m’a globalement plutôt déçu… Tâchons de voir en quoi – et en relevant d’emblée qu’il se partage assez nettement entre deux parties très différentes l’une et l’autre, la première assez longue, la dernière plus courte mais bien trop dense, avec entre les deux une transition aux frontières plus ou moins floues.

 

NID D’AMOUR

 

Comme le premier tome, et pourtant de manière très différente mais avec un effet certain, ce deuxième volume s’ouvre sur un cauchemar du jeune et beau Takasago Ryôichi, où l’horreur n’est pourtant pas tant graphique que psychologique : le jeune homme erre dans les rues de sa ville, et réalise avec horreur qu’il est devenu incapable de communiquer avec ses amis – ou à vrai dire qui que ce soit ; une belle idée d’illustration pour exprimer cette étrangeté : les phylactères obscurcis par des taches sombres et brouillonnes qui ont quelque chose d'aussi menaçant que frustrant…

 

Hélas pour Ryôichi, se réveiller s’avère plus cauchemardesque encore ! Car le jeune homme est littéralement séquestré chez lui par l’étrange autant que séduisante Munakata Kikuko, cette jeune beauté qu’il avait déjà croisée dans ses rêves, avant de la rencontrer en tant que nouvelle au lycée… Et Kikuko n’est pas à une horreur près, elle, la fille insecte si déphasée dans le monde des hommes – ce qui participe au moins pour partie de son ambiguïté (même si, ai-je trouvé, de manière moins convaincante que dans le tome 1) : elle a beau commettre des atrocités, tuer, torturer, Kikuko n’est pas nécessairement « maléfique » à proprement parler – simplement, elle ne comprend pas la portée de ses actes, car elle manque de critères de référence humains.

 

Si les séquences suivant immédiatement le rêve introductif sont globalement assez médiocres, la BD atteint peu après d’étonnants sommets – quand la passion dévorante de Kikuko pour Ryôichi détourne le huis-clos sous la forme d’un délire érotique glauque, et assez franc : dans ces pages, le dessin de Satomi Yu, focalisé sur une Kikuko qui relève plus que jamais du fantasme inquiétant, et qui « bouffe l’écran », appuie insidieusement l’horreur perverse des tableaux, en mêlant sans cesse excitation et dégoût – dimension qui devient plus oppressante encore à mesure que l’aimable romance adolescente, même tordue, du premier volume, se mue plus ouvertement en harcèlement et même en viol – certes pas dans le sens « habituel » (...), et j’imagine qu’il y aurait des choses à dire à ce propos, mais je ne me sens pas armé pour cela.

 

Ce sont, et de très loin, les meilleurs moments de ce tome 2 : là, il y a effectivement des pages très fortes, horribles et dérangeantes, mais aussi d’une certaine manière excitantes, au point de la fascination plus ou moins bien admise, voire du dégoût de soi. Je suppose que l’on pourrait renvoyer au célèbre film de Miike Takashi Audition, qui ne m’avait pas plus convaincu que cela à l’époque, mais peut-être devrais-je retenter l’expérience ? La torture de Ryôichi par Kikuko est certes plus psychologique que physique – même avec la dimension de viol latent, mais il y a peut-être de ça, oui. En tout cas, dans cette BD, ça fonctionne très bien.

 

D’une certaine manière, j’aurais envie de dire que ces pages suffiraient à justifier la lecture de la BD, car elles prennent aux tripes… sauf que probablement pas – car le reste, ce qui constitue l’essence de la deuxième partie de ce volume, et est amorcé dans une longue transition plus ou moins aboutie, est nettement moins bon, pas vraiment satisfaisant au mieux… et hélas parfois à la lisière du ridicule.

 

Plaçons la balise SPOILERS ici, juste au cas où...

 

DU HUIS-CLOS AU MACROCOSME

 

Avant d’en arriver à ces scènes guère convaincantes, il nous faut donc opérer une transition, impliquant de sauver Ryôichi de Kikuko. Tomomi, son amoureuse frustrée mais plus inquiète que véritablement jalouse de la nouvelle du lycée, y joue sa part, finalement minime – mais le personnage décisif est pourtant le scientifique plus ou moins psychopathe Kuzumi Akihiko, qui n’y va pas par quatre chemins, sachant quant à lui ce à quoi il a affaire : hop ! Fusil. Il a promis à quelqu’un de tuer l’étrange Kikuko… et se présente volontiers comme un avatar japonais de Van Helsing. Ce qui ne le rend pas moins inquiétant – et poursuit donc sur les impressions du premier volume, où ce vilain bonhomme avait quelque chose de vaguement maléfique, et peut-être plus que sa proie insectoïde, même en prenant en compte toutes les atrocités perpétrées inconsciemment par cette dernière.

 

Quant à Kikuko, rejetée elle ne sait pourquoi (et « rejetée » est un euphémisme, pour une décharge de fusil à pompe à bout portant), elle semble abandonner toute ambition de jouer à l’humaine, déduisant de ses déboires la nécessité d’une misanthropie globale, jusqu’à la pulsion génocidaire. Et ses compagnons insectes envahissent toujours un peu plus la ville, le monde même, et d’ici-là les planches...

 

Jusqu’alors, admettons ; c’est moins saisissant que l’érotisme glauque qui précède, mais la hideur morale du scientifique, de moins en moins sous-jacente, suffit à maintenir l’intérêt du lecteur – avec en plus quelques planches un chouia gores pour le principe ; quant à la crise misanthrope de Kikuko, elle est graphiquement bien conçue, et, oui, porte en elle quelque chose de terrifiant.

LE(S) GRAND(S) SECRET(S)

 

Mais c’est ensuite que les choses dégénèrent… quand le scénariste semble supposer qu’il est bien temps, un peu après le milieu de la brève série, de fournir des « explications » quant à ce qui se passe. Alors il en donne – mais plein, vraiment plein, plus ou moins sérieuses sans doute (c’est Kuzumi qui balance la sauce, et on n’est pas forcément porté à l’envisager comme particulièrement fiable…), et avec un rythme totalement frénétique, une densité qui à de faux (?) airs de vacuité ; car on reste toujours à la surface des choses, on ne creuse jamais vraiment, et c’est d’autant plus sensible que les dimensions de « l’explication » sont variées et éventuellement antagoniste. C’en est au point où ça en devient très artificiel, très pénible aussi, et cela suscite même une bien légitime overdose… n’excluant certes pas les déceptions et les soupirs.

 

En fait, les « explications » de Kuzumi empruntent trois axes différents, qu’on supposera parallèles autant que possibles – mais donc à envisager avec plus ou moins de sérieux.

 

Le premier axe, de manière très déconcertante, s’avère… mythologique. Le savant au rictus agaçant reprend un vieux mythe shinto, présenté comme figurant dans le Nihon shoki (ou « Chroniques du Japon ») achevé en 720, mais figurant déjà, me suis-je souvenu, dans l’ouvrage parent, et juste un peu antérieur, qu’est le Kojiki, compilé en 712 – un mythe qui ne manque pas d’interpeller le lecteur occidental, car il est très proche de celui, grec, d’Orphée et d’Eurydice. Sans doute ne faut-il pas ici prendre le savant au pied de la lettre – car c’est un savant –, mais la portée de cette analogie demeure dans tous les cas problématique, et, pour dire les choses autrement, je me suis vraiment demandé ce que ça venait foutre là… Bon, peut-être y a-t-il bel et bien quelque chose, et peut-être le troisième et dernier tome permettra-t-il de revenir là-dessus. Peut-être.

 

Kuzumi évoque aussi, en contrepoint, « l’explication » que nous attendions bien davantage, la « scientifique ». Le premier tome avait développé toute une théorie (guère approfondie cela dit) sur le réchauffement climatique et l’évolution des insectes en réaction. C’était plus ou moins convaincant, mais… Oui, admettons. Ici, cette dimension demeure présente, mais finalement guère appuyée (et, sauf erreur, si l’évolution des insectes est toujours au cœur du propos, le réchauffement climatique n’est pas le moins du monde mentionné cette fois). Le scénario introduit une nouvelle « explication », plus précise que l’hypothèse du réchauffement climatique, quand Kuzumi évoque le projet Biosphère, repris à la sauce japonaise sous une forme en fait tout autre et pour le moins brutale : il s’agissait de tester les capacités de régénération d’un écosystème en le polluant délibérément… et c’est cela qui aurait forcé l’évolution, voire la mutation, des insectes. Moyen de revenir à la thématique écologique qui était déjà celle associée à l’hypothèse du réchauffement climatique, hélas là encore avec plus ou moins de conviction. Car – et c’est bien le problème de tout ce volet « scientifique » des explications, et il y avait déjà quelque chose de cela dans le premier tome – on reste une fois de plus à la surface des choses, donc. C’est fade et (très) convenu au mieux, un peu fainéant peut-être, et éventuellement désagréable – en tant que lecteur, j’ai tout de même eu l’impression qu’on se moquait un peu de moi...

 

Hélas, il y a pire, et bien pire – quand Kuzumi, porte-parole du scénariste, « explique » la dimension, disons, « humaine », de l’affaire… en recourant au cliché prohibé par la Convention de Genève du « frère jumeau inconnu et probablement maléfique », permettant « d’expliquer » l’attirance réciproque de Kikuko et Ryôichi par une sombre histoire de phéromones héritées d’une ADN commune, mouais… Mouais au mieux. Très franchement, j’ai trouvé ça parfaitement ridicule. Est-ce Kuzumi, qui se moque, ou Hokazono Masaya ? Hélas, j’ai bien peur que ce soit ce dernier… Et ce n’est plus sympathiquement bisseux, à ce stade, ça louche sur la zèderie – qu’il s’agisse d’un nanar volontaire ou pas.

 

PRONOSTICS DÉJOUÉS

 

Quoi qu’il en soit, je relève que nombre de mes impressions, voire de mes « pronostics », suite à la lecture du premier tome, ont été ici déjoués. Ce qui peut témoigner de bien des choses, incluant l’astuce du scénario et mon incompréhension fondamentale de con de Nébal. Alors...

 

Bon. Kikuko, d’abord. Outre son illustration sur le mode de l’idéal, j’y reviendrai, son principal atout, dans le tome 1, résidait clairement dans son caractère anti-manichéen. Le personnage était présenté comme un monstre inhumain, sous ses atours de charmante lycéenne, mais cette inhumanité lui permettait justement d’échapper aux sanctions réflexes d’une morale que l’on qualifiera de « conventionnelle ». Kikuko blessant et tuant n’était donc pas foncièrement maléfique – simplement inadaptée, même si les conséquences de cette inadaptation incitaient à barder le qualificatif de guillemets en forme d’euphémismes. Je suppose que c’est toujours le cas ici – jusque dans les plus sordides développements de la séquestration de Ryôichi. Mais j’ai quand même le sentiment que cette dimension essentielle du personnage a été largement remisée de côté… Ainsi, les pleurs de Kikuko tuant ne sont plus de la partie, et la virulence de sa passion glauque pour sa victime Ryôichi, peut-être justement parce qu’elle relève du désir charnel, accentue étrangement la distance entre le lecteur et le personnage de la fille insecte – bien plus en fait que les meurtres commis dans le premier tome (et au tout début de celui-ci) ; ce qui en tant que tel n'est pas inintéressant... Sans doute est-ce parce que l'on est incité à s’identifier à Ryôichi qui, même sur le mode angoissant de la victime, a bien quelque chose du « héros » de la série, et en même temps de ce véhicule d’empathie – c’est sa fonction. Une question compliquée, donc : à cet égard, le deuxième tome se montre peut-être plus fin, parfois, que le premier, ou plus outrancier, à l’opposé, mais trop d’éléments, en même temps, m’ont fait l’impression d’une dimension du récit que je jugeais essentielle mais que le scénariste a traité finalement bien trop à la légère. C’est plus du domaine du ressenti que de l’argumentaire, je le concède, mais je ne parviens pas à me débarrasser de ce sentiment...

 

Ma grosse erreur, ceci dit, c’était cette impression que Ryôichi, à côtoyer Kikuko, était d’une certaine manière contaminé par la fille insecte, et que cette contamination se traduisait dans le dessin par une nouvelle attention au jeune homme (et à sa beauté) dont la BD n’avait jusqu’alors fait preuve que pour l’étrange lycéenne. De toute évidence, ce n’était en fait absolument pas le cas, comme les premières pages de ce volume le montrent très vite. Kikuko conserve cette aura presque « hollywoodienne » qui la faisait tant briller par rapport à tous les autres personnages de la BD, mais Ryôichi ne l’a en rien acquise ; en fait, cantonné au rôle de victime dès le départ, il ne se singularise peut-être (peut-être, hein…) que par sa fatigue éloquente et sa souffrance palpable (pour le coup, je renverrais bien à Itô Junji une fois de plus, mais il faut décidément que j’apprenne à me montrer plus prudent dans mes délires…).

 

Enfin, mais inutile d’y revenir dans le détail, j’ai déjà noté les évolutions parfois très improbables dans le registre de « l’explication scientifique » du phénomène Kikuko. Au sortir de ce tome 2, j’ai eu peu ou prou l’impression que tout ce que j’avais pu retenir, ou avait cru retenir, de la lecture du premier volume, ne tenait tout simplement pas la route, et/ou n’avait aucune espèce d’importance – ce que je ne peux m’empêcher de trouver fâcheux, tout de même.

DESSIN EN HAUTS ET BAS

 

Qu’en est-il alors du dessin ? Pour le coup, cette fois, mon ressenti du premier tome demeure. Satomi Yu brille en tant qu’illustratrice, dans les intertitres et dans la figuration hors-normes de Kikuko, qui dépasse à mes yeux les canons de la BD. Son caractère marqué de fantasme érotique glauque accentue encore sa supériorité graphique en suscitant son lot de frissons ambigus, et, par un intéressant jeu des contraires, cela rend plus encore l’horreur quand c’est cette dernière dimension qui doit être mise en avant.

 

Le reste est globalement médiocre – du moins tant qu’il s’agit d’exprimer une narration lambda. Les personnages sont fades et simplistes, le décor urbain globalement tout aussi terne et minimal. Et tout cela manque d’âme.

 

L’impression demeure d’une dessinatrice qui ne brille véritablement que quand le propos lui permet exceptionnellement de se lâcher. Et, ici, c’est surtout le cas dans la représentation des nuées d’insectes. Jeu des contrastes, là encore, car elle use de deux méthodes a priori antagonistes mais en fait subtilement complémentaires pour figurer cette invasion – qui, pour le coup, contamine (oui, cette fois je reprends ce terme, soyons fous) les planches : parfois, la nuée est indistincte, consistant en taches noires mobiles qui parcourent les cases et étouffent les personnages engagés dans une course d’obstacles pour les dépasser ; d’autres fois, par contre, l’auteure prise bien au contraire l’hyperréalisme et le sens du détail le plus pointilleux pour livrer des planches extrêmement précises qui rendent l’invasion des nuées d’insectes autrement concrète – et joue ainsi d’un autre registre de la terreur, celui qui montre, frontalement. Ici, Satomi Yu accomplit sans doute un bon travail – mais le reste, hors Kikuko bien sûr, est donc tristement fade.

 

BOF…

 

Bilan au mieux mitigé – et sans doute globalement négatif, en fait. La séquestration de Ryôichi par une Kikuko aux désirs dévorants produit des moments forts, et la représentation de l’étrange lycéenne est irréprochable ; mais le reste est bien convenu et bien plat, le plus souvent.

 

J’aurais pu, comme dans le premier tome, tenter d’en faire relativement abstraction pour me contenter de mettre en avant ce qui était réussi, mais je ne m’en suis pas senti capable – la faute, surtout, aux « explications » malvenues et parfois risibles que Hokazono Masaya nous inflige à la mitraillette je-m’en-foutiste, via l’agaçant Kuzumi (mais « agaçant » dans le plus mauvais sens du terme).

 

Je ne me sentais pas de recommander cette série sur la base du seul premier tome. Au sortir du second, c’est bien pire – et sans doute puis-je maintenant, plus frontalement, ne pas la recommander.

 

Cela dit, ne reste plus qu’un tome… Et il y a malgré tout eu des choses intéressantes dans Nuisible… Alors je n’exclus pas de pousser jusqu’à la conclusion. Parce que je suis faible. Et malgré tout curieux.

 

Mais je suppose que vous pouvez allègrement vous en passer, si jamais.

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Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

Publié le par Nébal

Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

GORODISCHER (Angélica), Kalpa Impérial, [Kalpa Imperial], traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, [s.l.], La Volte, [1983-1984, 2001] 2017, 245 p.

 

D’AUTRES LANGUES

 

En France, il n’est le plus souvent guère aisé d’avoir accès aux œuvres de littérature de l’imaginaire composées dans d’autres langues que le français ou l’anglais. Ça n’est pas totalement inenvisageable, je ne le prétends certainement pas, et l’on peut bien relever, çà et là, telle ou telle traduction, mettons, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, du russe, ou, en dehors de l’Europe, disons à tout hasard du japonais... À vrai dire, on peut relever à l’occasion des origines plus inattendues – à ceci près, bien sûr, qu’il s’agit d’exceptions qui confirment la règle, ce que l’on souligne inévitablement ; mais, certes, il y a somme toute peu de temps, j’ai pu lire du fantastique arabe (irakien, plus précisément), de la fantasy estonienne, de l’horreur suédoise ou même, attention, de l’anticipation groenlandaise. Et, si je ne l’ai pas (encore ?) lu, on peut relever qu’un prix Hugo chinois, ce n’est quand même pas tous les jours, et que cela pourrait indiquer une évolution bienvenue, à l’échelle mondiale sinon encore française... Oui. Mais c’est tout de même assez limité dans l’ensemble, pour l’heure – outre qu’il faut éventuellement y accoler une certaine ambiguïté tenant à la qualification de genre : ces auteurs ne sont pas forcément publiés dans des collections dédiées à la science-fiction ou à la fantasy, et ce quand bien même leurs œuvres, prises « objectivement », pourraient parfaitement en relever.

 

Le cas de l’Argentine est peut-être singulier à cet égard. Au sein des littératures hispanophones, ce pays n’est sans doute pas le plus mal loti, loin de là, et plusieurs grands auteurs qui en sont originaires ont été abondamment traduits en français – parmi eux, un certain nombre se frottant régulièrement à l’imaginaire, mais le plus souvent guère associés à la science-fiction ou à la fantasy ou même au fantastique, et plutôt fédérés sous la bannière du « réalisme magique », le cas échéant : ainsi Jorge Luis Borges bien sûr (que j’ai évoqué sur ce blog à propos de L’Aleph et du Livre de sable), Adolfo Bioy Casares (dont j’avais chroniqué L’Invention de Morel ; compère de Borges, Bioy Casares avait parfois écrit à quatre mains avec ce dernier, comme dans Six Problèmes pour don Isidro Parodi), ou encore Julio Cortázar (que, honte sur moi, je n’ai encore jamais lu…). Des auteurs prestigieux, et bien diffusés en France.

 

Tous n’ont pas cette chance, et c’est sans doute regrettable – car la littérature argentine recèle probablement bien des merveilles inaccessibles à qui n’est pas hispanophone (comme votre serviteur). En témoigne donc Angélica Gorodischer, née en 1928, une auteure peut-être un peu plus connotée genre que les précités, néanmoins reconnue dans son pays (l’argumentaire de l’éditeur dit qu’elle est là-bas « aussi importante que Borges », mais je ne sais pas ce qu’il faut en penser...), et même au-delà (elle a obtenu plusieurs récompenses internationales, dont le World Fantasy Award en 2011 pour l’ensemble de son œuvre), mais qui, pour l’heure, était totalement inconnue en France, où seule une de ses nouvelles avait été traduite...

 

Sans doute fallait-il une « ambassade » pour faire connaître ses écrits en dehors de la seule Argentine, et, par chance, même si c’était bien tardivement, à l'âge de 75 ans, Angélica Gorodischer a bénéficié de l’attention de la meilleure des plénipotentiaires – ni plus ni moins qu’Ursula K. Le Guin (de la même génération, elle est née en 1929), l’immense auteure de science-fiction et de fantasy, La Meilleure, qui, je n’en avais pas idée, a aussi été traductrice. En 2003 paraît donc en langue anglaise, et sous ce patronage prestigieux, un étrange volume de fantasy (?), formellement une sorte de fix-up comprenant onze nouvelles, et titré Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, reprenant deux brefs recueils en langue espagnole publiés une vingtaine d’années plus tôt, Kalpa Imperial, libro I : La Casa del poder, et Kalpa Imperial, libro II : El Imperio más vasto (qui avaient déjà été rassemblés en un unique volume en Argentine en 2001). Cette traduction a sans doute largement contribué à faire connaître Angélica Gorodischer au-delà des frontières de son pays natal – et pour le mieux, car il s’agit d’une œuvre parfaitement brillante, et qui le mérite assurément.

 

Il n’en a pas moins fallu encore quatorze années d’attente pour qu’Angélica Gorodischer connaisse sa première publication française en volume à son nom, avec ledit recueil, traduit de l’espagnol par Mathias de Breyne (déjà responsable de la seule précédente traduction française de l’auteure, une nouvelle donc dans une anthologie bilingue), aux éditions de La Volte – qui méritent plus que jamais des applaudissements pour cette parution, eh bien... plus que bienvenue : nécessaire.

 

DES RÉFÉRENCES ?

 

On est souvent tenté, au contact d’œuvres relativement méconnues, de jouer le jeu du name-dropping, afin de donner une idée au lecteur de ce qui l’attend, sur un mode superlatif qui n’est toutefois pas sans inconvénients car bien trop souvent réducteur, au risque même de diminuer la singularité de l’auteur que l’on pense honorer en lui accolant tant de noms prestigieux et intimidants.

 

L’éditeur, certes, ne s’en est pas privé, qui cite pêle-mêle, outre bien sûr des auteurs argentins au premier chef (incluant surtout Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares), d’autres références peut-être plus surprenantes : Mervyn Peake, Italo Calvino, et Doris Lessing. Le cas de cette dernière est sans doute à part : l’idée, au-delà d’une éventuelle parenté des œuvres, est probablement de mettre en avant une « grande dame de l’imaginaire », et, à ce compte-là, citer un prix Nobel peut paraître faire sens – surtout dans la mesure où La Volte a publié il y a peu Shikasta ? N’ayant pas encore lu ce dernier livre (mais je compte bien le faire, il serait assurément temps), je ne peux pas juger de la pertinence de cette association. Mervyn Peake, bien sûr pour sa « trilogie de Gormenghast » ? Je suis assez perplexe – guère convaincu, disons-le (à un détail près). Borges et Bioy Casares, cela paraît par contre couler de source, au-delà de la seule origine géographique ; si je ne connais pas assez le second pour me prononcer franchement, ce que j’ai lu du premier, par contre, soutient assez bien l’idée d’une parenté : les nouvelles d’Angélica Gorodischer, avec leur chatoiement, leur attention au style, leur magie narrative et leur subtile étrangeté, pourraient éventuellement côtoyer les Fictions, etc.

 

La référence à Italo Calvino est cependant peut-être la plus pertinente – même si je suppose qu’il faudrait ici mettre en avant Les Villes invisibles (j’y reviendrai), que je n’ai toujours pas lu, re-honte sur moi… En tout cas, c’est une mention que l’auteure paraît d’une certaine manière revendiquer, elle qui, dans ses remerciements en tête d’ouvrage, cite l’auteur du Baron perché, etc., aux côtés de deux autres, Hans Christian Andersen et J.R.R. Tolkien, « car sans leurs mots galvanisants ce livre n’aurait pas vu le jour ». L’art du conte déployé dans Kalpa Impérial suffit peut-être à justifier la référence à Andersen, que je connais mal, voire pas du tout, mais je trouve particulièrement intéressant qu’elle cite Tolkien – car sa fantasy semble pourtant emprunter des voies plus que divergentes par rapport au « Légendaire » tolkiénien. Le philologue oxonien a constitué de manière encyclopédique un univers cohérent couvrant plusieurs ouvrages de taille, riches de références et renvois internes, au fil d’une architecture narrative d’une complexité et d’une précision inouïes, presque maniaques. Mais pas l’auteure argentine, même en affichant au moins la façade d’un univers cohérent parcourant le recueil Kalpa Impérial (mais absent du reste de ses œuvres, je suppose) : ce sont l’ambiance, le vernis, plus que le détail du fond, qui justifient l’association des nouvelles du recueil – la manière de faire, le style, avec notamment cette mise en avant d’un « narrateur » qui se dit lui-même « conteur de contes », et joue de l’oralité propre à son art de la manipulation. L’Empire est là, mais il est si vaste, dans le temps comme dans l’espace, que, d’un récit à l’autre, les mêmes noms (de personnes, de lieux, etc.) n’ont aucune raison de revenir (il y a au moins une exception, sauf erreur : la Grande Impératrice figurant dans « Portrait de l’Impératrice » est mentionnée, mais juste en passant, dans « La Vieille Route de l’encens » ; mais je crois que c’est tout – je peux certes me tromper), et la continuité a quelque chose de douteux. L’idée de l’Empire, davantage que son caractère concret, et l’art du conte, unissent donc les textes, mais la précision encyclopédique n’est certainement pas de mise.

 

On pourrait, éventuellement, mentionner d’autres auteurs encore – dont, en fait, Ursula K. Le Guin, bien sûr ; je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la créatrice de l’Ekumen et de Terremer ait été séduite par la fantasy chatoyante autant que subtile d’Angélica Gorodischer ; ce même si la parenté entre les deux auteures n’a rien de frontal ; peut-être, en fait, faudrait-il d’ailleurs chercher plutôt du côté de l’Orsinie ? Et ce même si les Chroniques orsiniennes demeurent à ce jour le seul livre d’Ursula K. Le Guin à ne pas du tout m’avoir parlé, pour je ne sais quelle mystérieuse raison…

 

Et d’autres noms encore, à titre plus personnel ? Oui – cette plume baroque et ce sens du conte, avec un certain humour parfois, peuvent rapprocher Kalpa Impérial de certains récits de Lord Dunsany, je crois. Et je crois aussi, à l’instar du citoyen Charybde 2, que l’on pourrait très légitimement, côté français, rapprocher Kalpa Impérial de certaines des œuvres des rares mais brillants Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la mer, avec cette Fédération qui grandit sans cesse, à la fois conformément à l’histoire et en la défiant, mais aussi Le Prophète et le vizir – car ce petit ouvrage joue bien sûr lui aussi de l’art du conte, avec une atmosphère empruntée aux Mille et Une Nuits que l’on peut retrouver dans Kalpa Impérial.

L’EMPIRE LE PLUS VASTE QUI AIT JAMAIS EXISTÉ

 

L’Empire le plus vaste qui ait jamais existé… C’est ainsi que le conteur le désigne à chaque fois, ou en usant d’une périphrase du même ordre. C’est en fait son caractère déterminant – avec son ancienneté immémoriale.

 

En fait, l’Empire existe avant tout en tant qu’idée – à supposer qu’il existe, c’est ce qui est à la fois problématique et intéressant avec les idées. Dès lors, ses frontières, temporelles et spatiales, sont nécessairement floues. L’Empire n’est pas, disons donc, la Terre du Milieu de Tolkien, avec ses nombreux chroniqueurs jugés implicitement fiables et ses cartes soigneusement annotées dans un perpétuel souci d’exactitude ; car le récit est ici laissé à des conteurs qui, de leur propre aveu d'une certaine manière, ne sont pas à un mensonge près.

 

L’origine de l’Empire, dès lors, est particulièrement floue – et cela a un impact non négligeable sur l’ambiance qui lui est associée… et éventuellement, pour qui tient aux étiquettes, sur sa caractérisation dans le registre de la fantasy ou de la science-fiction. Sa technologie a priori plutôt archaïque, même avec des variantes au fil des récits (qui semblent couvrir des millénaires, et passer d’une époque à l’autre sans plus d’explications), fait semble-t-il plutôt pencher la balance du côté de la fantasy, mais, à vrai dire, la magie ou le surnaturel ne sont guère de la partie, et, à bien des égards, il pourrait bien davantage relever d’un imaginaire rationaliste, caractéristique de la science-fiction.

 

D’ailleurs, s’agit-il d’un monde secondaire, ou de notre monde ? La question se pose, pour qui tient à se la poser, dès la première nouvelle du recueil, « Portrait de l’Empereur », dont le contenu pourrait être d’une certaine manière « post-apocalyptique », au sens où nous y errons dans les ruines d’une société qui fût brillante, et dont pourrait surgir une nouvelle civilisation. À cet égard, l’Empire pourrait évoquer la Terre mourante de Jack Vance, ou le continent de Zothique chez Clark Ashton Smith – mais sans magie, donc.

 

La question du lien avec notre monde est sans doute d’une pertinence variable – mais il peut être utile de mentionner ici qu’à l’autre bout du recueil, la dernière nouvelle (qui n’est peut-être pas le dernier conte, car c’est le seul récit du recueil à ne pas être introduit par la formule rituelle « le narrateur dit », etc., désignant le « conteur de contes »), la dernière nouvelle donc, « La Vieille Route de l’encens », introduit quant à elle l’idée de ce lien avec un caractère bien plus explicite : le vieux guide y joue en définitive le rôle du conteur, au travers d’une « reprise », en forme de mythe des origines, de l’Iliade et de l’Odyssée… avec pour héros des noms propres clairement dérivés de notre histoire – et pour l’essentiel des stars d’Hollywood ! À vrai dire, c’est une dimension du récit qui m’a un peu décontenancé, et qui me fait le priser beaucoup moins que la plupart de ceux qui précèdent – mais je suppose que ça se discute, et, en tout cas, qu’il y a quelque chose à creuser, ici.

 

D’autant que cette nouvelle a une autre ambiguïté : elle oppose des individus ne pouvant croire qu’il y ait eu un temps où l’Empire n’existait pas, et rejetant l'hypothèse comme une baliverne, et d’autres qui son prêts à l’envisager… si cela permet une bonne histoire. Or l’idée même de l’Empire est tout à fait problématique au prisme de cette éternité supposée – car cela peut donc être d’éternité que nous parlons, ou peu s’en faut : le recueil ne s’en fait bien sûr jamais écho directement, mais le « Kalpa » figurant dans son titre est en fait une conception propre à notre monde ; c’est une notion issue de l’hindouisme, une unité de temps correspondant à une journée de vie du dieu Brahma… soit 4,32 milliards d’années ! L’Empire aurait donc duré aussi longtemps ? Cela paraît très improbable – mais surtout dans la mesure où nos conceptions historiques et même préhistoriques prohibent l’acceptation d’une telle durée dans le règne humain.

 

De toute façon, l’idée d’un Empire, qui semble si incontestable aux personnages figurant dans ces contes (dit-on...), est probablement sujette à caution pour le lecteur (et à cet égard pour le ou les conteurs, dont l’art est donc aussi celui du mensonge et de la manipulation). En effet, ce que tous ces récits semblent nous dire, c’est que la continuité de l’Empire est illusoire : tous ces contes ou presque nous parlent de crises, et de brutaux changements dynastiques ; peut-être y a-t-il ici quelque chose (outre la référence argentine, bien sûr, mais j'y reviendrai plus tard) de l’histoire de la Chine, disons, où le Mandat Céleste a toléré bien des ruptures chaotiques tout en maintenant l’esprit de l’unité de l'empire, mais on est ici d’autant plus porté à trouver suspecte cette continuité posée en axiome que les conteurs eux-mêmes semblent, mais avec discrétion (pour ne pas tomber sous le coup de l’accusation de subversion ?), témoigner explicitement de ce que cette histoire n’est qu’un rêve, et peut-être pire (ou mieux ?) : une contrefaçon. Sinon pourquoi parler de cette dynastie des « Trois Cents Rois »… qui n’a en fait connu que douze monarques ? À moins bien sûr que la manipulation soit le fait, non de l’histoire, mais du conteur narquois, assis en face de vous, et que vous payez pour qu’il vous raconte de belles faussetés...

 

Mais le récit, de manière générale, justifie bien des entorses à la vérité. Alors admettons : l’Empire est le plus vaste qui ait jamais existé, et il a toujours existé. Mobile, cependant – peut-être, ou plus qu’on ne le croirait ; car les seules choses qui semblent vraies du début à la fin sont donc l’idée même de l’Empire, sinon son existence concrète, et l’immémoriale certitude de ce que le Sud est rebelle, car « "Tel est le Sud" » (titre de l’avant-dernier conte, mais l’agitation dans le Sud est évoquée dans la plupart des nouvelles d’une manière ou d’une autre) ; en fait, le Sud est peut-être bien le meilleur critère permettant de définir l’Empire – mais par défaut : en étant, il constitue par opposition l’Empire qu’il n’est pas, dans une optique presque manichéenne où le tiers semble exclu.

 

L’ART DU CONTEUR DE CONTES

 

Reste que le conteur joue un rôle essentiel – qui va probablement au-delà de celui de narrateur, même si chaque nouvelle, à l’exception de la dernière, s’ouvre justement sur la formule programmatique : « Le narrateur dit », ou quelque chose du même ordre. J’ai déjà relevé en quoi la dernière nouvelle, « La Vieille Route de l’encens », avait quelque chose de déconcertant, et cela va sans doute bien au-delà, mais l’absence du référent (que nous savons non fiable) du conteur y participe pour une bonne part.

 

En effet, c’est comme si la mise en scène du conteur relevait d’une forme de connivence avec le lecteur – ou plutôt l’auditeur, en fait, car c’est bien dans la tradition orale du conte que s’inscrivent ces divers récits. L’oralité s’exprime de bien des manières, toutes plus savoureuses les unes que les autres, incluant l’interpellation récurrente des auditeurs, ou d’autres effets de manche narratifs, certains peut-être innocents, comme les nombreuses digressions que s’autorise le conteur, mais qui n’ont parfois que l’apparence de la gratuité, d’autres peut-être bien moins, au travers du tissage soigneusement préparé d’ellipses ou au contraire d’allusions qui sous-tendent le récit, et l’orientent l’air de rien dans telle ou telle direction. Sans même parler, bien sûr, des « histoires dans l’histoire »… Sauf qu’il faut en parler, car cette conception de la narration sur le modèle des poupées russes est souvent à son tour le moyen d’exprimer de manière détournée « ce qui compte vraiment » dans l’apologie ou la critique de tel ou tel souverain depuis longtemps oublié, et qui n’a peut-être jamais existé. Autre effet analogue, d’ailleurs : la multiplicité des points de vue, même si ces diverses focalisations, en définitive, sont de toute façon manipulées par le conteur, au premier degré de la communication (voyez par exemple « Les Deux Mains »).

 

D’ailleurs, la mise en scène du conteur peut à son tour constituer un de ces effets de manche – et le conteur peut être amené à nous narrer sa propre histoire, qu’il insinue non sans malice dans la grande histoire. En témoigne surtout la nouvelle « Portrait de l’Impératrice », où la sagesse de la Grande Impératrice consiste à écouter les contes – et précisément ceux du conteur qui s’adresse à nous, là, maintenant, celui-là même et personne d’autre

 

Mais que savons-nous autrement de ce conteur ? Rien. Et nous ne savons pas, notamment, si c’est le même conteur qui nous divertit au fil des dix premières nouvelles (la onzième étant donc peut-être à part), ou plusieurs représentants de cette estimable profession.

 

Peut-être ne savons-nous qu’une chose : le conteur, ou les conteurs, ne sont là que pour nous divertir, et éventuellement nous édifier. Noble mission qui peut très bien s’accompagner d’entorses à la réalité – ou, dit autrement, noble mission qui suscite une véracité d’un autre ordre, et forcément supérieure, car artistique (non, rassurez-vous, je ne suis pas Kellyanne Conway).

 

Réjouissons-nous : sous la plume chatoyante d’Angélica Gorodischer, nous lisons, ou plutôt nous écoutons, des conteurs plus qu’habiles et dont l’art savamment mûri et entretenu produit un effet délicieux. L’oralité des récits passe aussi par un style foisonnant et baroque, qui a quelque chose, sinon de la poésie (mais pourquoi pas ?), du moins de la scansion. Et en cela, les contes de Kalpa Impérial s’inscrivent dans une tradition éventuellement mythologique, et qui a la beauté outrancière des sagas et autres poèmes épiques – même quand le contenu s’avère, à y regarder de plus près, bien plus prosaïque : les registres alternent, et le sentiment d'unité demeure. Mais l’art du conteur, ou de l’aède, ou du scalde, c’est aussi d’embellir – pour séduire… et peut-être convaincre ? Il use avec habileté de ses « armes » à ces fins, et le résultat est admirable, ô combien convainquant.

DES HOMMES ET DES FEMMES...

 

L’histoire de l’Empire, c’est souvent celle des empereurs, et les contes de Kalpa Impérial évoquent bien des dynasties, longues parfois, fort brèves d’autres fois, et qui, comme de juste, alternent les bons gouvernants et les mauvais (fifty-fifty). C’est un aspect qui m’a saisi à la lecture, et qui ne coule pas forcément de source – notamment parce que le recueil a une dimension politique (et critique) marquée, sur laquelle je reviendrai bientôt. En fait, on pourrait se contenter d’y voir du fatalisme, mais je tends à croire que cela va au-delà – comme s’il y avait, derrière les figures plus ou moins enthousiasmantes ou répugnantes des gouvernants, un certain respect pour la chose politique ? Non sans humour, certes – éventuellement jaune, sinon noir, et l’ironie est souvent de mise, dans les mots du conteur ou de l'auteure, mais je tends à croire que ce n’est pas systématiquement le cas. Je suis certes peut-être un peu trop premier degré...

 

Il y a donc, ai-je l'impression, mais peut-être parce que je me suis laissé piéger, de bons empereurs, et d’autres qui sont mauvais – et la différence entre les deux ne renvoie finalement pas à un sketch des Inconnus. En fait, les bons empereurs, c’est-à-dire les empereurs sages et brillants (à vrai dire, il y a aussi nombre d'idiots dans le tas, j'y reviendrai), même s’ils sont parfois sévères, même s’ils sont débauchés (et alors ? Ça n’est d’aucune importance), etc., ont généralement ces points communs : une grande curiosité (associée à la conscience de leurs lacunes), et une certaine proximité avec le peuple. Plusieurs nouvelles en témoignent, mais surtout « Portrait de l’Impératrice », dans laquelle ladite Impératrice est issue des classes populaires, idée qui revient à plusieurs reprises ; mais, dans bien d’autres contes, nous retrouvons ce motif du monarque apprenant auprès de ses sujets, de bien des manières, cela dit – comme dans « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », où le peuple, incarné certes en deux figures d’exception, presque divines, permet à un jeune empereur de se libérer du protocole instauré par sa mère et qui l’étouffe, ou même dans « La Vieille Route de l’encens », d’une certaine manière. Apprendre auprès du peuple, ce n’est cependant pas apprendre auprès de n’importe qui, mais des sages qui s’y trouvent : un bien étrange médecin dans « L’Étang », ou, bien sûr, le conteur lui-même, dans « Portrait de l’Impératrice »...

 

Et les mauvais empereurs ? Ils sont donc tout aussi nombreux – c’est statistique, d’une certaine manière. Les méchants, les incompétents, les injustes, les idiots surtout (cela revient très souvent, mais l’auteure, ou le conteur, semble dire que l’idiotie peut aussi caractériser de « bons » empereurs, qui sont en fait « bons » par défaut car trop bêtes pour être vraiment nuisibles)… Ils sont légion. Leurs règnes sont plus ou moins longs, plus ou moins cruels, plus ou moins dommageables à terme. Ils passent, en définitive – tout passe. Certes, ce n’est guère une consolation pour qui en souffre sur le moment…

 

Mais les humbles et les victimes peuvent jouer un rôle dans ces affaires, de manière plus ou moins inattendue. Car, de manière générale, et l’art du conte y est particulièrement propice, c’est même d’une certaine manière la raison d’être des nombreuses interpellations de l’auditoire, de manière générale donc les récits alternent sans cesse entre les « grands » et les « petits », au point de faire mentir le présupposé avancé plus haut voulant que l’histoire de l’Empire serait l’histoire des empereurs (les contes « Siège, bataille et victoire de Selimmagud » et « Premières Armes » s’éloignent même de la cour impériale de manière générale). Cette alternance perpétuelle n’est pas pour rien dans les bouleversements dynastiques, si la bêtise et la méchanceté des empereurs ont éventuellement un rôle de déclencheurs. À cet égard, rien d’étonnant à ce que le thème de la vengeance soit récurrent (par exemple dans « L’Étang » et « Premières armes », de manière affichée, mais c’est aussi vrai de bien d’autres contes, incluant « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », « Siège, bataille et victoire de Selimmagud », « Et les rues vides » ou « "Tel est le sud" »).

 

Au-delà, le thème de l’individu insignifiant appelé à une grande destinée est typique des contes, de manière générale, et Kalpa Impérial ne déroge pas à cette règle ; ce, qu’elle en use sur un mode presque burlesque (dans « Siège, bataille et victoire de Selimmagud »), ou, en partant pourtant de cette base, sur un mode en définitive épique (« "Tel est le sud" »). Parfois, ces personnages bouleversent le monde de par leurs choix – mais déterminer le caractère libre de ce choix n’est pas toujours évident, et l’art du conte, à la manière du narrativium à la Pratchett, semple plutôt appuyer l’idée de fatalité.

 

Un dernier point à évoquer, peut-être : nous parlons donc ici d’empereurs, mais aussi d’impératrices – et pas au sens d’épouses ; de même, quand les contes quittent la cour impériale pour des intrigues au niveau de la rue, les femmes ont une présence essentielle, et éventuellement toute politique. Le sexe des personnages ne les détermine pas – du moins au sens où des femmes peuvent lutter et parfois vaincre l’étouffant carcan patriarcal dont est, au mieux épisodiquement, affecté l’Empire. Certes, il est quelques femmes dans ces récits qui semblent avoir presque pour fonction de souffrir aux mains des hommes (la concubine dans « Et les rues vides », surtout – mais justement : nous ne la voyons pas vraiment, elle suscite l’histoire sans en être véritablement), mais la résignation et la soumission ne sont le plus souvent guère de la partie – en témoigne par exemple l’ardente jeune femme de « L’Étang ». Mais deux nouvelles subliment encore cette dimension au niveau supérieur de la haute politique, qui sont « Portrait de l’Impératrice » (ladite Grande Impératrice semble le type idéal du bon monarque dans l’ensemble du recueil), et « La Vieille Route de l’encens », où le souvenir de la Grande Impératrice, justement, vient mettre à mal les préjugés politiques machistes dans lesquels se complaisent des marchands bourgeoisement bornés. Je crois que la parenté avec Ursula K. Le Guin est ici particulièrement marquée, qui consiste à mettre en avant des personnages féminins complexes et solides par eux-mêmes avec le plus grand naturel – qui est la meilleure des démonstrations. Je note qu’en 1996, Angélica Gorodischer a reçu le Prix Dignité de l’Assemblée Permanente pour les Droits de l’Homme, pour son action en faveur des droits des femmes – le reste de son œuvre en témoigne peut-être davantage, mais je crois tout de même qu’il y a de cela dans Kalpa Impérial.

 

ET DES VILLES

 

Kalpa Impérial traite donc d’hommes et de femmes, comme de juste… mais pas uniquement. Car il est d’autres personnages qui sont au moins aussi importants, et peut-être davantage : les villes.

 

L’imaginaire de Kalpa Impérial est en effet essentiellement urbain. D’une ville à l’autre, certes, au long des routes empruntées par les caravanes (explicitement dans « La Vieille Route de l’encens »), nous parcourons déserts étouffants et forêts oppressantes, nous nous heurtons le cas échéant aux frontières infranchissables des montagnes ou de l’océan, mais la sauvagerie, à proprement parler, est surtout l’apanage du Sud (ce qu’illustre bien sûr avant tout « "Tel est le sud" ») ; par opposition, l’Empire est donc souvent caractérisé par sa dimension urbaine.

 

Et certaines de ces villes constituent donc des personnages à part entière. Deux nouvelles, tout particulièrement, en témoignent, qui jouent de la carte de l’histoire au long cours où les villes survivent aux hommes... et à vrai dire tout autant aux dynasties : j’avais déjà évoqué « Et les rues vides », mais l’exemple le plus saisissant est certainement « Au sujet des villes qui poussent à la diable », chronique complexe, bigarrée et grandiose, pas dénuée d’humour cependant, ou du moins d’ironie, et qui constitue probablement ma nouvelle préférée de l'ensemble du recueil. On peut être d’un avis différent, certes, ainsi le camarade Erwann Perchoc sur le Blog du Bélial’, pour qui c’est justement la moins bonne nouvelle du recueil – mais je le rejoins sur un point : côté anglo-saxon, cet imaginaire urbain n’est pas sans évoquer un China Miéville (outre le Calvino des Villes invisibles, je suppose, et, ajouterais-je, les villes merveilleuses de Lord Dunsany).

 

En dehors de ces cas-limites, la ville a presque toujours son importance, cruciale – et constitue une part essentielle de l’imagerie des contes, ne serait-ce, d’ailleurs, que dans la figuration des places ou des tavernes où s’installe le conteur pour régaler son auditoire de ses billevesées. La ville, dans ses ruines, est source de connaissance et de pouvoir dans « Portrait de l’Empereur », et « L’Étang » a une adresse dans les quartiers populaires. Les commerçants, dans « Portrait de l’Impératrice » et « Premières armes », expriment bien sûr, en contraste marqué avec le chatoiement impérial, une dimension bourgeoise au moins aussi essentielle à l’idée de l’Empire.

 

Parfois, d’ailleurs, au sein de la ville en tant que personnage, tel ou tel bâtiment devient à son tour un personnage ; je suppose que c’est ici que l’on pourrait éventuellement faire le lien avec le « Gormenghast » de Mervyn Peake ? Avec cependant cette insistance urbaine qui l’emporte.

 

Et les exceptions sont significatives, et reléguées en fin de volume : d’abord « "Tel est le sud" », justement parce que tel est le Sud, et « La Vieille Route de l’encens », qui emprunte le désert, et s’arrête en définitive aux portes de la ville, la destination de la caravane, car celle-ci choisit de patienter encore un peu – au prétexte que le désert suscite d’autres contes… Décidément, cette nouvelle est à part.

 

LE SPECTRE DE LA POLICE POLITIQUE

 

Reste un aspect non négligeable à envisager : la dimension politique de Kalpa Impérial.

 

Au cours du XXe siècle, l’Argentine a connu une histoire politique tumultueuse, voyant se succéder divers régimes souvent autoritaires – et le mot est bien trop faible concernant la dictature militaire de 1976-1983, dite du « Processus de Réorganisation Nationale », et initiée par le coup d’État du général Videla, mettant en place une nouvelle junte militaire. Une dictature cauchemardesque, qui s’est complu dans les pires atrocités.

 

Bien sûr, les publications, quelles qu’elles soient, étaient alors particulièrement surveillées. Kalpa Impérial, ou plus exactement le premier des deux recueils, La Casa del poder, paraît en 1983, soit l’année même de la chute du régime – sans doute parce qu’il n’aurait pas pu être publié avant cela. Car le livre est émaillé de références aux événements vécus par Angélica Gorodischer comme par tous les Argentins.

 

Ne pas s’y tromper, cependant : Kalpa Impérial n’est pas une dystopie « à thèse », disons, comme 1984 de George Orwell, ou, peut-être plus exactement, car il y aurait alors ce même rapport à des événements vécus très concrètement dans son propre pays, Nous autres de Zamiatine. D’ailleurs, ce n’est même pas une dystopie tout court : l’Empire n’est pas un régime cauchemardesque et unilatéralement maléfique, odieux et pervers – il l’est parfois, mais il est donc tout aussi souvent prospère, heureux, libre, et juste : bons empereurs et mauvais empereurs se succèdent, l’institution persiste en évoluant, et l’idée de l’Empire dépasse donc les jugements de ce type, envisagés comme forcément ponctuels.

 

La multiplicité des crises traversées par le régime impérial, avec sans cesse de nouvelles dynasties qui souvent ne durent guère, peut sans doute rappeler l’histoire tumultueuse de l’Argentine alternant phases plus ou moins démocratiques (plutôt moins pour ce que j’en sais ou crois en savoir) et d’autres résolument autoritaires, avec le péronisme par essence inconstant qui ne cesse de faire le grand écart entre toutes les options envisageables, sur tous les axes idéologiques (je suppose que l’on peut faire le lien avec l’Empire tout aussi inconstant, dès lors, mais je dis peut-être des bêtises).

 

Mais les horreurs de la junte militaire de 1976-1983 sont directement évoquées dans Kalpa Impérial, encore qu’avec subtilité, puisqu’il ne s’agit donc certainement pas de marteler une thèse – même si la condamnation de ces exactions est bien sûr transparente. La critique intervient, mais par petites touches, avec un grand naturel qui participe de la narration.

 

Dans nombre de contes, les atrocités relevant de la « police politique » sont donc présentes. Parfois, cela implique d’envisager le sommet de l’État, avec les plus pervers et cruels des empereurs s’asseyant sur le trône (« Et les rues vides », par exemple, ou « "Tel est le sud" »), mais, souvent, les choses se jouent à un échelon inférieur – et les monstres sont alors tel chef de la police zélé, tel noble obsédé par sa prérogative, tel soldat avide de sang : tous sont des « petits chefs », des « kapos », autant de brutes sadiques et répugnantes, qui aiment enlever, torturer, tuer, et n’ont finalement guère besoin de se draper dans les atours du salut public pour « justifier » leurs crimes ; ce en quoi ils ne sont pas toujours si éloignés des libertins égotistes du Divin Marquis, incarnant les différents pouvoirs d’une société foncièrement inégalitaire et arbitraire.

 

Le traitement de ces ordures au long du fix-up est intéressant – car Angélica Gorodischer, souvent, use de l’humour et de la raillerie plutôt que de se contenter de l’indignation. Ces personnages, aussi redoutables soient-ils, et sans bien sûr jamais minimiser les souffrances de leurs victimes, s’avèrent avant tout parfaitement ridicules. Leur pouvoir, dont ils sont si fiers et si prompts à abuser, ne change rien au fait qu’ils sont essentiellement des sous-fifres et des minables. Sans doute serait-il malvenu de faire intervenir ici, d’une manière ou d’une autre, l’idée d’une justice transcendante, mais la possibilité que ces sales types paient enfin pour leurs crimes paraît assez élevée – et leur condamnation, en affirmant leur abjection, fera tout autant la démonstration de leur nullité intrinsèque.

 

Dans un registre différent, je suppose enfin que cette idée d’un Sud perpétuellement rebelle pourrait faire sens dans le contexte argentin, ou à une échelle géopolitique plus ample. Toutefois, mes idées ne sont vraiment pas claires à ce propos, et je suppose que j’ai déjà écrit assez de bêtises comme ça (pardon), je vais donc m’en tenir là.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Vous vous en doutez, le bilan est plus que positif. Kalpa Impérial fait partie de ces ouvrages pour lesquels le qualificatif de « chef-d’œuvre » n’est en rien galvaudé. C’est un livre brillant et beau, singulier et fort, roublard et fascinant. La plume chatoyante de l’auteure, dans son oralité complice, remarquablement rendue par la traduction de Mathias de Breyne, confère à ses tableaux un séduisant vernis empreint d’humour, et épique en même temps, qui convainc, enthousiasme, passionne toujours un peu plus à chaque ligne.

 

On pourrait déplorer le caractère tardif de cette traduction française – il a fallu, après tout, attendre que l’auteure atteigne l’âge canonique de 89 ans… Mais ce serait malvenu : mieux vaut féliciter La Volte pour cette entreprise plus que nécessaire, qui permet enfin aux lecteurs francophones de découvrir une œuvre fascinante et une auteure immense, au sommet de la fantasy.

 

Kalpa Impérial est de très loin le meilleur livre paru cette année que j’ai lu. Très chaudement recommandé, et c’est peu dire.

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The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

Publié le par Nébal

The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

SHIROW Masamune, The Ghost in the Shell, [攻殻機動隊, Kôkaku kidôtai], Perfect Edition, traduction depuis le japonais [par] Anne-Sophie Thévenon, Grenoble, Glénat, coll. Seinen Manga, [1989-1991] 2017, 344 p.

 

À CÔTÉ

 

Je dois avoir un souci : je n’ai jamais compris le culte autour du Ghost in the Shell d’Oshii Mamoru, adaptation animée du manga éponyme de Shirow Masamune qui va nous intéresser (enfin, faut voir…) aujourd’hui. Mais il est vrai que je l’ai vu une fois seulement, il y a bien longtemps de cela…

 

Comparaison n’est pas raison, mais, à l’époque (le dessin animé est sorti en 1995, mais je ne crois pas l’avoir vu avant l’an 2000), il me semble qu’il était plus ou moins inévitable d’envisager l’anime d’Oshii au prisme d’un prédécesseur plus que notable, l’Akira d’Otomo Katsuhiro, adaptant pour l’écran son propre manga légendaire. Or, si je n’ai lu intégralement et dans de bonnes conditions la BD originelle que tout récemment, j’ai vu et revu le dessin animé d’Otomo des dizaines de fois ces vingt dernières années. C’est un immense chef-d’œuvre – une baffe colossale en son temps, dont je ne me suis toujours pas remis, chaque revisionnage étant en fait une nouvelle occasion de me reprendre ladite baffe colossale. Alors, devant les éloges adressés à Ghost in the Shell, je m’attendais à quelque chose de différent, sans doute, parent cependant, et au moins aussi fort, voire, laissaient entendre certains, encore meilleur...

 

Ma déception n’en a été que plus douloureuse. Je suppose que, techniquement, c’était assez irréprochable, oui… Mais les personnages, l’histoire, le fond ? Tout ça m’avait laissé passablement froid. Ou peut-être pas tout à fait… Je crois qu’il y avait aussi une part d’agacement – et que le visionnage d’autres films d’Oshii, Avalon en tout cas, a pu susciter également : l’impression que le réalisateur, très content de lui, prenait la pose en usant délibérément d’une narration hermétique et d’effets de réalisation certes « très jolis » mais avant tout tape-à-l’œil. Cocktail dangereux – car l’association de ces deux traits évoque parfois la pure façade prétendant à la profondeur quand il n’y a finalement que du creux derrière ; et avec Oshii j’ai vraiment eu cette impression à plusieurs reprises…

 

Bon. Il faudrait sans doute que je retente l’expérience – en la complétant aussi par Innocence, j’imagine, voire Stand Alone Complex… Avec un peu de chance, je comprendrais enfin pourquoi « GITS » est si super top que ça…

 

AVANT L’ANIMATION

 

Toutefois, si l’anime a phagocyté la licence Ghost in the Shell, devenant une œuvre culte en tant que telle, et largement indépendante, par elle-même, disons, avec sa propre « mythologie », il y avait bien à l’origine, là encore, un manga, dû cette fois à Shirow Masamune.

 

Un nom qui ne m’était pas totalement inconnu à la base – car, dans mes souvenirs de l’époque bien lointaine où Glénat commençait à publier des mangas en France, avec des choses aussi cruciales qu’Akira d’Otomo Katsuhiro, d’abord et avant tout, ou un peu après Gunnm de Kishiro Yukito, un autre titre SF avait la faveur du public français découvrant la chose, et c’était Appleseed, dudit Shirow Masamune. Sauf que cette BD ne m’avait quant à elle vraiment pas laissé une impression favorable… Je n’en retenais, pour l’essentiel, que des héroïnes à gros nichons (ce qui me navrait alors même que l’adolescence m’infligeait ses fantasmes les plus moites et inavouables) et des méchas qui se frittaient, bim, bam, boum, dans des « récits » cyberlourds et souvent confus alors même qu’il ne s’y passait guère plus que du bim, bam, boum. Pareil souvenir ne signifie pas forcément grand-chose, je me suis pris une vingtaine d’années dans la gueule depuis, et mon point de vue a amplement eu le temps d’évoluer, mais cette réminiscence n’était tout de même pas très engageante – et je n’avais certainement pas l’impression d’une BD « intelligente », comme on dirait un peu plus tard de Ghost in the Shell, l’anime s’entend, qu’il s’agissait d’un film « intelligent ».

 

Car voilà : aux sources du film plébiscité d’Oshii Mamoru, il y avait bien un manga de ce Shirow Masamune, prépublié en 1989-1990 puis rassemblé en volume au Japon en 1991. Et The Ghost in the Shell avait également eu droit à une traduction française, en 1996 (après la sortie du film, donc), mais sur le mode « bâtard » assez typique alors de l’éditeur, empruntant à l’édition américaine de la BD, et sous la forme d’un grand format cartonné, avec sens de lecture occidental.

 

La récente sortie de l’adaptation (américaine) « live » de Ghost in the Shell (qui a fait jaser, mais n’étant pas fan de l’anime, et n’ayant pas vu le nouveau film, je ne peux certes pas prendre part au « débat ») a tout naturellement fourni un bon prétexte à Glénat pour republier « le manga culte » dans une édition plus respectueuse – entreprise qui a visiblement sa faveur en ce moment, puisque sont aussi ressortis dans ces conditions Akira et Gunnm (plus exactement, c’est en cours). Et comme Ghost in the Shell, en manga comme en anime, c’est un peu l’œuvre de tous les superlatifs, on parle ici en toute simplicité de « Perfect Edition ».

 

PERFECT PERFECTION ?

 

Le manga de Shirow Masamune se décline en trois tomes, en fait trois BD différentes mais complémentaires, respectivement intitulés The Ghost in the Shell, la BD originelle, compilée en 1991, Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface, et Ghost in the Shell 1.5 : Human Error Processor – ces deux derniers volumes rassemblant des éléments publiés entre 1991 et 1997. La réédition des trois tomes est au programme de Glénat, mais je m’en tiendrai ici au premier, à « GITS à proprement parler »… et à vrai dire, vu ce que j’en ai pensé, il est peu probable que je m’inflige les deux autres et en traite un jour sur ce blog.

 

Il s’agit donc d’une « Perfect Edition », ce qui va plus loin que le simple respect du format original (en y incluant le nombre de volumes : nous avons ici un unique tome, il y en avait deux dans l’ancienne édition française) et du sens de lecture japonais (merci), ou encore le sous-titrage d’onomatopées autrement laissées telles quelles en katakana – même si ces divers aspects sont bien sûr fondamentaux.

 

Cela va aussi plus loin, a priori, qu’une nouvelle traduction… hélas guère convaincante ? En fait, je n’en sais rien – je ne sais pas ce que ça donnait avant, en 1996, et je suis incapable en l’état de dire si la mocheté consternante du texte, flagrante, et son caractère ésotérique sans pertinence, doivent être imputés à une traduction déficiente, ou à des défauts inhérents à l’œuvre originelle ; mais je penche pour cette dernière possibilité, et concède à la traductrice qu’il n’est guère aisé, et éventuellement pas dans les attributs du traducteur, de rendre beau et fluide ce qui ne l’est pas à la base et de rendre compréhensibles aux autres des choses que l’on ne comprend pas soi-même, pour la bonne et simple raison qu’elles sont de toute façon incompréhensibles de manière générale dans le bouquin initial…

 

Aheum. J’y reviendrai.

 

« Perfect Edition », donc : cela signifie semble-t-il que cette édition a été conçue avec la collaboration active du mangaka d’où certains choix éditoriaux. Ainsi de cette jaquette, devenue courante dans l’édition francophone de manga, mais qui a ici pour originalité de reprendre exactement celle de la BD japonaise, tout particulièrement dans ses rabats, comprenant avertissement et postface de l’auteur – et qui ont donc été laissés ici en japonais. La traduction nous est certes fournie, mais en toute fin de volume (ce qui n’est pas sans poser problème, si ça se trouve, j’y reviens bientôt). Noter aussi que ces divers paratextes de l’auteur datent de l’édition en volume originelle de 1991 – pas de retour sur l’œuvre post-adaptation par Oshii, etc., donc.

 

Mais d’autres aspects sont peut-être plus problématiques ? Un, notamment – une caractéristique marquée de la série, ou même semble-t-il plus largement du mangaka : l’emploi de très nombreuses notes « de bas de page », expression pas très bienvenue car ces pavés de texte se trouvent en fait… partout, dans tous les « caniveaux ». Ces « notes de bas de case », disons, c’est semble-t-il une chose à laquelle Shirow Masamune tient particulièrement, mais qui ne facilite guère la lecture de la BD, qui en retire quelque chose de lourd et oppressant… Dans son « avertissement » (qui, euh, du coup, n’apparaît en français qu’à la toute dernière page de la BD, c’est ballot...), l’auteur déconseille de lire ces notes au fil de la découverte du manga, car cela affecterait forcément le rythme de la narration. Putain, c’est peu dire… Mais quoi ? Relire la BD pour prendre en compte les notes que j’ai fini par laisser tomber – pour des raisons que je détaillerai plus tard ? Et puis quoi, encore ! J’en ai déjà assez chié avec la première lecture… Ajoutons cependant que cette « Perfect Edition » se montre plus ou moins indécise dans la gestion de ces notes – en conservant parfois le texte japonais minuscule, mais en le sabrant le plus souvent, et en employant par ailleurs en français une police pas le moins du monde typée BD, qui contraste avec le reste de la planche ; je ne dis pas que c’est malvenu, mais, pour le coup, l’effet est assez différent de celui produit par la version originale japonaise.

 

Une dimension appréciable, par ailleurs, de cette « Perfect Edition », concerne la part assez notable de planches en couleurs – bien plus que dans tout autre manga (non colorisé à la truelle comme Akira en son temps) que j’ai pu lire. Or c’est du beau boulot, qui s’accorde bien au dessin noir et blanc global – pas un gadget, mais un apport notable car traité avec le plus grand sérieux. Rien à redire.

 

Et reste LE SUJET qui a excité bien des fans, à en juger par les réactions colériques endémiques çà et là sur le ouèbe : deux planches ont été virées par rapport aux précédentes éditions, semble-t-il une séquence d’orgie lesbienne parfaitement gratuite et sans la moindre utilité narrative. Scandale ! Censure ! Absolument pas Perfect ! Sauf qu'il semblerait bien que cette décision a été prise, non par l’éditeur français, mais par Shirow lui-même – comme un désaveu un peu tardif (mais pas moins légitime) de cette gratuité façon fan-service sordide, inutile et malvenue. Que les intransigeants se rassurent : il reste pourtant bien assez de filles dénudées à gros nichons dans la BD.

 

Bon, lançons-nous, et voyons un peu de quoi tout ça peut bien parl...

HEIN ? QUOI ? PARDON ?

 

Parce que là : putain de problème.

 

C’est peu ou prou incompréhensible. Même quand on fait abstraction des « notes de bas de case » envahissantes (et inutiles dans 99 % des cas). Mais l’hermétisme de la narration n’a pour autant rien à voir avec celui de l’anime : si Oshii Mamoru pouvait perdre son spectateur, pour autant que je m’en souvienne, en n’en disant guère, Shirow Masamune, lui, en disait parfois beaucoup trop, et sans vraie pertinence.

 

Ceci, et presque paradoxalement, d’autant plus que les premières pages nous plongent sans préavis dans une sorte d’actionner bourrin au possible, avec des fusillades et des explosions dans tous les sens. Or il y a assurément de quoi se paumer dans cette BD, et surtout dans ces premières pages toutes de bruit et de fureur, où il est peu ou prou impossible de saisir les personnages et leurs motivations, ou une trame quelle qu’elle soit : bim, bam, boum, nichons, boum, jargon pseudo-scientifique, notes de pseudo-science-et-pseudo-philo-mes-couilles, bim, jargon mi-SF, mi-espionnage qui ne veut absolument rien dire, considérations techniques abstruses pour fanas des flingues, bam, et soudains accès de caricature qui tombent comme autant de cheveux sur la proverbiale soupe.

 

Et je n’y ai absolument rien compris. Shirow fait beaucoup d’efforts pour nous assurer qu’il y a quelque chose à comprendre – voire, attention bonhomme, quelque chose d’intelligent, de fin, si ça se trouve…

 

Mais, bordel, ce type est tout bonnement incapable de raconter une histoire – est-on porté à croire à ce stade, du moins, si la généralisation est sans doute un peu abusive. Les bonnes âmes prétendront peut-être qu’il « expérimente », mais permettez-moi d’en douter… Et ces planches ultra-chargées n’arrangent certes rien à l’affaire – et ce alors même que la mise en page s’avère globalement assez sage, voire très sage (« notes de bas de case » exceptées ; mais elles sont alors particulièrement envahissantes, et déjà parfaitement inutiles à tous points de vue),

 

Je ne crois pas avoir jamais autant ramé sur les cinquante premières pages d’une BD. Chaque case me confirmait un peu plus que l’ensemble était incompréhensible, illisible, et, last but not least, horriblement chiant. Et probablement assez concon, loin de l’image sophistiquée de l’anime d’Oshii Mamoru – lequel, pour le coup, et même si je n’en ai pas des souvenirs très précis, s’est à l’évidence livré à un vrai travail d’adaptation, pour le moins : à bien des égards, Ghost in the Shell le film d’animation et Ghost in the Shell la BD, bien loin d’êtres des « parents », sont mutuellement, bien au-delà de la singularité de chaque support, des antithèses ; la mélancolie vaguement snob de l’un étant l’exacte opposée de l’humour potache et gamin lourdingue de l’autre (car ce seinen est finalement très ado) – nulle scène contemplative ici, ou d’introspection, juste des explosions, des poses érotico-vulgaires et gratuites et des punchlines navrantes. Boum.

 

Du coup, soyons francs : j’ai failli abandonner ma lecture. Et c’est quand même pas tous les jours, en bande dessinée… Certes, il y a finalement assez peu, j’avais peiné sur le minable premier tome de Les Vacances de Jésus et Bouddha, de Nakamura Hikaru. Mais, bon, j’avais persévéré : j’ai bien fini par conclure à la nullité de ce volume, et j’ai pesté pour mes quelques euros bien mal investis… Mais The Ghost in the Shell, à cet égard, c’était bien plus agaçant – j’ai eu l’impression d’avoir été escroqué, en fait. Mais attention : pas tant parce que ce n’était pas dans le ton du film, ce qui serait revenu à critiquer l’œuvre parce qu’elle ne correspondait pas ce que je supposais et éventuellement souhaitais, réflexe toujours malvenu, mais parce que, même dans son registre de BD d’action, je trouvais ça horriblement mal fait.

 

Bon, j’ai persévéré là aussi… Globalement, passé les cinquante ou disons les cent premières pages (sur 350), la BD a commencé à m’apparaître moins illisible, moins incompréhensible, et, bon, j’ai tenu jusqu’à la fin… Mais le bilan demeure très négatif – et ça m’a vacciné pour la suite. Parce que, prestigieux anime ultérieur ou pas, le fait demeure que la BD originelle est mal foutue à tous points de vue, avec des personnages sans âme (c’est bien le propos…) et des récits affligeants de vacuité en dépit des circonvolutions absconses d’une narration qui se croit peut-être futée mais n’est en définitive que maladroite et terne.

 

En dépit de sa coloration cyberpunk aguicheuse et de son paratexte pointu, et du fait de cette narration systématiquement déficiente, The Ghost in the Shell s’avère finalement être un énième manga d’action, et, c’est là le principal problème, vraiment pas des plus convaincants.

 

C’est au mieux médiocre.

 

Vraiment au mieux.

 

LE MAJOR KUSANAGI ET SES AMIS

 

Bon… Essayons quand même de voir ce qui se passe dans tout ça…

 

La quasi-totalité des héros de la BD sont affectés à la « Section 9 », une sorte de brigade policière d’élite louchant (ou même un peu plus que cela) sur l’espionnage et la barbouzerie, dans un Japon futuriste mais pas si éloigné, vers 2030 (je reviendrai sur le cadre par la suite). Elle a pour champ de compétence la criminalité technologique de pointe, disons. Le patron de la Section 9 est un certain Aramaki, une sorte d’hyper-espion faussement bureaucrate, nabot très sec et d’une discipline carrément militaire ; son faciès simiesque (bien vu, pour le coup) le rend immédiatement reconnaissable (un atout de la BD, bien plus globalement, mais pas sans corollaires, et j'y reviendrai) – ça n’en fait pas forcément un personnage très intéressant pour autant, dans la mesure où il est une collection ambulante de clichés du patron d'agence d’espionnage… Mais admettons.

 

Les véritables héros de la BD sont cependant les agents sous ses ordres – et, s’ils ont été repris dans l’anime d’Oshii Mamoru, ils n’ont pas toujours grand-chose à voir avec ces déclinaisons plus tardives.

 

Le film est clairement focalisé, pour autant que je me souvienne, sur le personnage de Kusanagi Motoko, qui se fait appeler, sans forcément avoir de vraies raisons protocolaires, le Major Kusanagi. La cyborg au corps féminin est sans doute aussi la principale héroïne de la BD, d’où les honneurs de la couverture et une place non négligeable dans les épisodes, mais elle n’est finalement pas si mise en avant que cela. Certes, elle joue le rôle d’officier de terrain dans les opérations de la Section 9, et dispose peut-être (très éventuellement) d’un surplus de charisme inaccessible à ses sous-fifres (sans doute localisé dans son improbable chevelure, à faire s’évanouir Dick Rivers). Mais je crois que les ressemblances s’arrêtent là. Ceci étant, mes souvenirs du film d’Oshii Mamoru étant pour le moins flous, je me trompe peut-être totalement… Mais disons que j’avais le souvenir d’un personnage assez froid et mélancolique, si très efficace dans sa partie. La BD ne donne pas vraiment cette image : Kusanagi y est expansive et blagueuse, colérique et indisciplinée mais à la manière d’un cliché sur pattes, et certes pas portée sur l’introspection ou la contemplation. En fait, elle n’est qu’une cyber-héroïne comme une autre – sans la moindre personnalité, et c’est bien le souci : à tout prendre, elle n’est que l’association de deux ou trois codes du genre plus ou moins habilement dissimulés sous sa conséquente paire de seins.

 

Et il en va de même de tous les autres personnages récurrents – ainsi et surtout de Batou, qui est encore plus éloigné de son adaptation cinématographique que le Major Kusanagi : à l’origine du personnage froid et inquiétant d’Oshii se trouve en effet chez Shirow une brute bouffonne, un personnage clairement axé comédie, et totalement dénué de tout trait ne rentrant pas expressément dans ce registre : il tape et fait des blagues, et c'est tout. Il n’a rien d’une figure essentielle dans la BD... mais cette caractérisation à gros traits lui confère pourtant plus de personnalité qu’à ses associés encore moins bien lotis, Togusa l’éternel bizuth gaffeur, ou, pire encore, Ishikawa, qu’on pourrait fonctionnellement définir comme « le type, là, un peu geek, avec une barbe ».

 

LE MARIONNETTISTE (ET LE VIDE AUTOUR DE LUI)

 

Le film d’animation, sauf erreur, a une certaine unité, mais ce n’est pas le cas de la BD, qui est à proprement parler une série, même brève, présentant plusieurs histoires (que je ne me hasarderai pas à résumer, d’autant plus que je n’y ai donc pas compris grand-chose le plus souvent) ; toutefois, on y croise (vaguement) à plusieurs reprises un personnage qui fournit un semblant de liant jusqu’à une fin étonnamment précipitée et absolument pas satisfaisante, à tous points de vue, et c’est le Marionnettiste (sans surprise, c’est sur ce point qu’Oshii Mamoru a mis l’accent).

 

Bon, je dis SPOILER au cas où, mais ça m’étonnerait que je vous apprenne quoi que ce soit… Le Marionnettiste est d’abord présenté comme un antagoniste comme un autre – peut-être un peu plus malin que la moyenne, ou moins, en fait, parce que son arrogance pourrait bien lui coûter cher. Il est alors un hacker au-dessus du lot, qui fait mumuse en trafiquant aussi bien des corps cybernétiques, disons des « shells », que les « ghosts » (l’âme, ou l’esprit, disons – c’est sans doute un peu plus compliqué que cela, ou ça devrait l’être) qui s’y incrustent. Bien sûr, les deux termes du titre sont polysémiques, et cette description s’en tient au niveau le plus basique des deux notions, la BD ayant probablement pour objectif d'en dégager davantage.

 

Mais, en fait... Le Marionnettiste n’est pas un simple pirate, même particulièrement doué. Il est une sorte d’intelligence artificielle associée à un phénomène d’émergence, apparue spontanément dans le réseau, et dotée d’une conscience – de l’émergence, nous passons donc grosso merdo à la singularité. Et, pour le coup, le Marionnettiste ne s’avère pas un vulgaire antagoniste, mais « quelqu’un » qui a pour but, bien loin de s’opposer au Major Kusanagi, de s’unir à elle, de fusionner avec sa personnalité de femme et de cyborg. Hélas pour la pire des raisons (« Ie destin », sans déconner ?!).

 

Même en 1989-1991, ce personnage n’avait pas forcément grand-chose de bien original – en fait, il est d’emblée lié au mouvement cyberpunk littéraire, et on pourrait renvoyer au Câblé + de Walter Jon Williams ou, bien sûr, au Neuromancien de William Gibson – tandis que la thématique cyborg parallèle, avec les ghosts vagabonds et les cerveaux cybernétiques, louchant sur le transhumanisme, évoque éventuellement des choses telles que Schismatrice de Bruce Sterling. Mais je reviendrai immédiatement après sur l’inscription de la BD dans le registre cyberpunk.

 

Pour l’heure, ce qui me frappe, c’est le vide autour du Marionnettiste. Car il est le seul « antagoniste » à avoir un minimum de présence, paradoxalement – et vraiment un minimum, pour le coup… En fait, en tant que tel, il n’est absolument pas intéressant. Mais autour de lui ? Des espions cyniques, des politiciens corrompus (surtout eux, en fait), quelques communistes russes pour le principe, et quantité de sbires-larbins jetables. Le vide…

 

Ce qui n’est peut-être que justice : en face, en mettant à part Aramaki, il n’y a donc guère que la bien terne Kusanagi. La fusion des deux personnages ternes coule alors de source – mais, sur le plan narratif, ils n’en ressortent pas grandis, peut-être parce que leur environnement est tellement inexistant que nous n’avons pas de critère de référence.

CYBERVULGATE ET SPÉCULATION MOLLE

 

En 1989-1991, je suppose que l’on en était encore au pic de créativité du mouvement cyberpunk ; à titre d’exemple, Neuromancien, de William Gibson, n’était paru qu’en 1984, et Câblé, de Walter Jon Williams, en 1986, année également de la parution de l’anthologie manifeste Mozart en verres miroirs, concoctée par Bruce Sterling (dont le roman Schismatrice datait de 1985, mais ce n’est sans doute pas tout à fait l’image que l’on a généralement du cyberpunk). Et, d’une manière ou d’une autre, ce sous-genre de la SF avait alors quelque chose d’inédit (même en empruntant le cas échéant à des précurseurs notables, tels Dick, Brunner, etc.) et de terriblement enthousiasmant, dans une culture populaire hors-littérature qui commençait tout juste à s’en accaparer les codes. Le genre serait (éventuellement) ringardisé plus tard, mais il avait encore le temps de produire des choses très appréciable – incluant Snow Crash, de Neal Stephenson, ou la « trilogie du Pont » de William Gibson, œuvres postérieures, et parfois largement, au manga de Shirow Masamune.

 

À cet égard, The Ghost in the Shell est sans doute davantage qu’une BD de son temps, en adaptant la matière cyberpunk en manga – je suppose qu’elle avait bel et bien de l’avance sur le tout-venant. Le fait est que la BD manipule, hélas maladroitement, des notions enrichissantes dans leur complexité, allant au-delà de la pure quincaillerie cyberpunk pour toucher à quelque chose de plus essentiel au registre – dans la définition de l’humain comme dans le questionnement des possibles phénomènes d’émergence associés à la prolifération d’un réseau informatique mondial anticipant clairement, pour le coup, sur l’évolution rapide et la démocratisation accélérée d’Internet ; plutôt un bon et même un très bon point, donc. La BD ose même quelques aperçus de la dimension économique et sociale centrale dans le cyberpunk littéraire, mais souvent négligée dans les variations avant tout esthétiques du sous-genre, hackers en ersatz de Robin des Bois et guerre des gangs à l’ombre des tours de verre des mégacorpos. Le manga n’a, de manière générale, rien de révolutionnaire, eu égard à l’histoire de la SF, mais j’imagine qu’il a pu contribuer à « démocratiser » des thèmes déjà entrevus ailleurs, peu auparavant – j’imagine aussi que le film d’Oshii Mamoru, plus tard, y a également contribué, et peut-être avec davantage d’impact... alors même que ces thèmes, en 1995, commençaient peut-être justement à avoir quelque chose d’un peu convenu, et l’esthétique cyberpunk à sentir un peu le sapin.

 

Pour l’heure, rien à reprocher (à cet égard...) à The Ghost in the Shell. Bien au contraire, même. Hélas, la BD de Shirow Masamune est loin de se montrer toujours aussi pertinente, et la quincaillerie cyberpunk y a également sa part, et bien vite soûlante, dans un récit de techno-thriller, ou plutôt une succession de récits dans ce registre, où courses-poursuites, fusillades et explosions ne laissent guère de place à la réflexion d’ensemble. Et rien que de très banal ici, simili-techno-porn pour fanas des flingues, et autres dérivés de méchas sans âme (I.A. ou pas), qui pour le coup datent peut-être un peu ? Difficile, devant les Fuchikoma ou « Think Tanks » (ouch…), de ne pas penser aux véhicules blindés et semi-autonomes du Colonel dans Akira, à titre d’exemple.

 

Corollaire de cette quincaillerie moins convaincante : graphiquement, l’univers décrit manque un peu de chair et de personnalité. Non que le dessin soit mauvais – je le crois plutôt bon –, mais on oscille entre de la SF basique, lourde de codes, et l’idée d’un futur tellement proche qu’il n’implique pas tant de bouleversements visuels que cela ; ce qui peut se tenir, je ne dis pas le contraire.

 

Mais cela nous amène peut-être à constater que l’extrapolation de ce futur proche est plus ou moins satisfaisante. Et plutôt moins que plus, disons même décevante, eu égard à l’intégration dans la trame de fond des meilleurs thématiques d’un cyberpunk alors bien vivace, comme vu à l’instant. En fait, sur le plan spéculatif, dans les dimensions politique et culturelle, la BD se montre assez timide, frileuse – molle, d’une certaine manière. Banale, en tout cas.

 

Ce qu’illustre peut-être cette chose étonnante : nous découvrons dans cette BD un futur où l’Union soviétique est encore une réalité – alors que le mur de Berlin était tombé l’année du premier épisode, l’Union s’effondrant elle-même l’année de la publication en volume… Bon, en même temps, pourquoi pas ; je dirais même que ça n’est pas sans charme, au fond – d’autant plus, peut-être, que la série met tout naturellement l’accent sur la thématique de l’espionnage, avec un côté cyber-James Bond...

 

Un dernier point, quand même : sauf erreur, quand le film avec Scarlett Johansson dans le rôle du Major Kusanagi est devenu une réalité et a été diffusé, je crois me souvenir que certains fans se sont plaints de ce qu’il s’agissait d’un énième cas de « whitewashing », tandis que d’autres leur rétorquaient que, nom du personnage mis à part, et en prenant en considération le fait que le Major, en tant que cyborg « presque entièrement cybernétisé », a de toute façon un corps essentiellement artificiel, au-delà, l’univers décrit, à les en croire, n’avait rien de spécifiquement japonais. Peut-être est-ce le cas dans le film d’Oshii Mamoru, j’avoue ne plus me souvenir, mais la BD n’a rien d’ambigu à cet égard : tous les personnages centraux ont des noms japonais, et ils travaillent souvent pour le gouvernement japonais, de manière explicite, et les intrigues peuvent nous conduire nommément à Osaka ou dans les Territoires du Nord en plein contentieux frontalier avec les Russes – l’international est évoqué à l’occasion (on parle de la Syrie et d’Israël dans un épisode... pour le moins étrange), mais la Section 9 n’intervient en principe qu’en territoire nippon. Ceci dit, je ne le mentionne que dans l’idée de dissiper un vague doute à ce propos – quelques rares allusions mises à part, le cadre de la BD pourrait très bien ne pas être japonais, je suppose.

 

Sans doute, hélas, en raison du manque d’âme global dans cette BD, qui en fait un terrain de jeu bien terne pour des personnages plus ternes encore.

 

« 1. AUTHENTIQUE »

 

Pourtant, Shirow Masamune ne ménage pas ses efforts pour nous persuader de la cohérence et de la pertinence de son univers et de son « histoire » (aheum) ; le problème est cependant qu’il s’y prend peut-être de la pire des manières, avec ces très envahissantes « notes de bas de case » qui, 99 % du temps, sont des digressions à vol d’oiseau à partir d’éléments anecdotiques de telle ou telle case, qui s’en seraient très bien passé.

 

L’avertissement de l’auteur à ce propos est donc justifié dans la mesure où la lecture de ces nombreuses notes dans le déroulé de la narration lui est nuisible – mortellement ; mais en prenant en considération, bien sûr, que cette narration n’est de toute façon pas satisfaisante, même en dehors de ce problème très particulier…

 

Mais quel intérêt alors à ces notes ? Je veux dire : ailleurs que dans la constitution d’un dossier psy pour préconiser quelques calmants à l’auteur ? Elles sont plus illisibles encore que la BD déjà illisible qu’elles sont censées commenter et éventuellement expliquer...

 

Et elles ne renforcent certainement pas la cohérence de l’ensemble, car elles sont éminemment disparates. On y trouve de tout : de la spéculation scientifique de pointe, bibliographie incluse, comme de la pseudo-sagesse à dix balles ou du commentaire politique abscons, vaguement PMU des fois. Le plus sérieux y côtoie le plus frivole, et tout est placé exactement au même niveau. On passe du recul des armes à feu de tel modèle à une critique de la tactique adoptée par les personnages, admettons, c’est lié, à des dissertations condensées (et incompréhensibles) sur tel ou tel point de botanique ou de physique, mêlées encore de fulgurances éthiques qui laissent baba, mais probablement moins que ces moments pernicieux où la métaphysique dérivée de la science adopte des atours peu ou prou religieux, ou du moins mystiques. C’est du gloubi-boulga du début à la fin.

 

Ces notes sont au mieux inutiles, au pire nuisibles, à s’en tenir aux seuls intérêts de la narration. Et, prises indépendamment, elles sont au mieux incompréhensibles (au mieux, hein), au pire… eh bien, totalement à côté de la plaque.

 

La SF ne manque certes pas d’auteurs brillants associant dans leur réflexion science et technique de pointe d’une part et considérations psychologiques, sociologiques, politiques ou métaphysiques, d’autre part, et ce avec autrement d’habileté narrative et de pertinence intellectuelle. À la comparaison, The Ghost in the Shell, submergée par ces notes improbables, n’en donne que davantage l’impression de l’entreprise inaboutie d’un élève enthousiaste, peut-être même sérieux, mais finalement guère brillant car trop foutraque, et qui s’enfonce toujours un peu plus à chaque nouvelle note.

 

La BD n’y gagne pas, c’est clair ; ces annotations étaient peut-être censées asseoir la pertinence de l’ensemble, mais elles jouent presque toujours contre leur camp.

 

EXPLOSIONS GRAPHIQUES (ET GROS NICHONS)

 

Tout est-il alors à jeter, dans The Ghost in the Shell ? Eh bien, peut-être pas. Une fois n’est pas coutume, je crois que je sauverais le dessin. Sans être exceptionnel, il m’a fait l’effet d’être bon – assez dynamique, soigné le plus souvent, avec des personnages tous immédiatement reconnaissables (un atout plus qu'appréciable ; ce qui est dommage, c’est donc que leur caractérisation s’arrête là, de manière générale...).

 

Chose très étrange, pour une BD que je juge donc globalement illisible, le dessin est en fait parfaitement lisible. C’est loin d’être toujours le cas dans les mangas d’action – même parmi les meilleurs. Là, pour le coup, globalement, ça fonctionne. La mise en page assez sage (hors notes, encore une fois) y participe sans doute. Le problème est que le récit, lui, est confus, ce que le dessin ne saurait rattraper.

 

 

Mais il y a bien un point qui me chiffonne un peu en matière de graphisme – pas gravissime, je suppose, et peut-être ai-je tort de m’y arrêter, d’aucuns diraient peut-être que « SJW blah blah blah », mais je trouve tout de même un peu regrettable que le principal élément de caractérisation du Major Kusanagi (bon, coiffure exceptée…) soit sa poitrine plus que généreuse – ou en fait son corps, plus généralement, « mis en valeur » au travers de tenues improbables (dans le futur, tenez-vous le pour dit, toutes les femmes se promèneront dans la rue en maillots de bain) et de poses sans doute censément érotiques, mais plus vulgaires qu’autre chose – la conjonction de l’imaginaire fantasmatique d’un ado débordant de foutre avec l’élégance d’un poster de camionneur (mes excuses aux routiers, qui sont sympa, et ne méritent pas ça). Le point de non-retour est atteint avec les « infirmières-cybernéticiennes », aux fonctions assurément très techniques, mais qui sont systématiquement (dé)vêtues comme autant de bunnies échappées d’un numéro spécial de Playboy consacré aux fantasmes hospitaliers. Ado, ça m’aurait peut-être plu (…), mais je crois que, d’une manière ou d’une autre, et aussi improbable que cela puisse paraître, j’ai passé l’âge.

 

Et je trouve ça un peu navrant. La bronca sur l’orgie lesbienne « censurée » ne m’en paraît que davantage risible, du coup ; et les préventions de Shirow Masamune à ce propos, ben...

 

SANS MOI

 

Bon, ben, voilà.

 

Le manga culte s’avère illisible, l’œuvre profonde une bourrinade de plus. Shirow Masamune ne sait pas raconter une histoire, et ses personnages sont tous plus creux les uns que les autres. La vulgate cyberpunk aurait pu attirer ma sympathie, mais la confusion foutraque de l’ensemble m’en a éloigné. Et l'ensemble est d'un ennui mortel.

 

J’ai horriblement peiné sur les 50 ou 100 premières pages, et survécu par je ne sais quel miracle au reste, mais pas au point de souhaiter continuer l’expérience (douloureuse) avec les deux tomes suivants.

 

Au final, The Ghost in the Shell est donc une BD au mieux médiocre, sans doute bourrée de bonnes intentions, mais d’une exécution tristement déficiente.

 

 

Je suppose qu’il me faudra quand même revoir l’anime d’Oshii Mamoru. Le manga étant ce qu’il est, par contraste, il n’est pas impossible que j’en ressorte avec un avis nettement plus positif...

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Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Je suis Shingo, vol. 1, [わたしは真悟, Watashi wa Shingo, vol. 1], traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1982, 1996] 2017, 406 p.

 

PAS SEULEMENT DE L’HORREUR

 

Depuis que je me suis mis un peu « sérieusement » à la lecture de mangas, il y a environ un an de cela seulement, quelques auteurs m’ont particulièrement marqué : Itô Junji, Hirata Hiroshi, Koike Kazuo et Kojima Goseki… Pas forcément du tout neuf, comme vous pouvez le constater. Mais je crois que, s’il en est un qui m’a vraiment fasciné – fasciné, oui, intrigué, bluffé, pas systématiquement convaincu mais toujours étonné au moins et souvent bien davantage –, c’est probablement Umezu Kazuo, ou Umezz, puisqu’il semble préférer cette désignation.

 

Il y a quelque temps de cela, on en avait traduit en français sa plus célèbre série, L’École emportée, sorte de shônen horrifique à la réputation bien établie – mais ceci, je ne l’ai toujours pas lu : j’ai découvert le mangaka excentrique avec ses publications aux très recommandables éditions du Lézard Noir, très impliquées dans la promotion de cet immense auteur en France, avec maintenant quatre volumes aux couvertures, hum, et à la tranche striée de rouge et de blanc, comme les tenues emblématiques du fantasque auteur (plus tout jeune, il a 81 ans, mais il est semble-t-il toujours complètement fou).

 

Il s’était d’abord agi, dans ce contexte, de présenter le mangaka dans ses œuvres, en compilant les brefs récits d’horreur qui ont beaucoup fait pour sa renommée, surtout au tournant des années 1960 et 1970 (du coup, ces mangas sont probablement les plus « vieux » que j’ai lus). Le premier recueil, La Maison aux insectes, m’avait scié ; je n’avais pas forcément tout aimé, mais ça m’avait systématiquement retourné, je n’en revenais pas de ce que l’auteur avait pu faire dans ce contexte – « coup de cœur », dès lors, comme on dit, je crois que c'est le moment où l'expression peut faire sens.

 

L’expérience s’était prolongée quelque temps après avec un deuxième volume, plus disparate et à mon avis moins convaincant même si loin d'être mauvais, Le Vœu maudit, qui avait cependant pour lui de montrer la richesse de la palette de l’auteur, même dans le seul registre de l’horreur : il expérimentait sans cesse, tentait des choses toujours différentes, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin – ce qui suffisait amplement à faire de ce recueil une lecture recommandable, et même bien plus que ça : même au travers de quelques « nouvelles » objectivement un peu faibles, la certitude de ce que cet Umezz est un génie n’en était que davantage établie.

 

Puis il y eut un troisième volume, l’extraordinaire La Femme-serpent, un peu plus roboratif par ailleurs, et qui revenait un peu en arrière, aux sources du traitement de l’horreur par l’auteur – et autant dire aux sources du manga d’horreur contemporain, puisqu'on en fait systématiquement le père fondateur… et ceci dans une BD visiblement destinée à un public de petites filles (qui ne s’en sont jamais remises, et pas davantage leurs copains en culottes courtes – comme ont pu en témoigner, notamment, un certain Kurosawa Kiyoshi… ou, en BD, un certain Itô Junji, qui a toujours présenté Umezz comme son maître, son inspiration essentielle). Pour le coup, un authentique chef-d’œuvre, une BD sidérante d’audace et de pertinence, et qui fait peur – même près de cinquante ans plus tard, même pour des lecteurs adultes !

 

J’espérais donc que le Lézard Noir ne s’en tiendrait pas là, et continuerait à nous régaler des merveilles signées Umezu Kazuo. Et, joie, joie ! Gloire, gloire ! Il avait annoncé il y a quelque temps de cela la publication de Je suis Shingo – ou plus exactement de son premier tome, sur six prévus, d’environ 400 pages chacun : c’est que nous ne sommes plus du tout dans le même format – cette fois, il s’agit d’une série, comme L’École emportée, et non de recueils d’histoires courtes. Par ailleurs, autre différence essentielle par rapport aux trois publications lézardesques précédentes, et même à la fameuse série précitée d'ailleurs, il ne s’agit cette fois pas d’un manga d’horreur. Umezz a en effet plus d’une corde à son arc, et, au fil de sa longue carrière, il a pu s’essayer à bien des registres – et souvent y briller ; ainsi, par exemple, de la romance shôjo, où il a fait ses premières armes avant de décider unilatéralement de traumatiser ses petites lectrices avec des mamans qui font froid dans le dos. Et Je suis Shingo ? On va dire, pour l’heure, mais sans forcément tant d’assurance que cela, qu’il s’agit d’une série de science-fiction ; mais avec de la comédie, mais avec de la romance, mais avec...

 

C’est à vrai dire une BD tellement riche, tellement diverse, que je ne suis pas bien certain que telle ou telle étiquette soit plus pertinente qu’une autre.

 

SATORU, GAMIN

 

La BD se déroule en 1982 – soit l’année de sa première publication, dans la revue Big Comic Spirits ; sauf que cette année est envisagée au passé par notre mystérieux narrateur – ou pas si mystérieux que cela : un robot, sans doute… Ou non : « un robot, paraît-il », ou « un robot, à ce qu’il semblerait » ; car notre narrateur est bien indécis à cet égard, et chacune de ses interventions est marquée par cette implication hésitante, reposant sur des sources extérieures imprécises…

 

Mais ceci ne tient qu’en un bref préambule, pour l’heure. Et nous faisons surtout ici la rencontre de Kondô Satoru, un petit garçon surexcité – qui court tout le temps, dans tous les sens, hurle en permanence ses « Ouah ! » caractéristiques (et un tantinet pénibles)… Mais il est pour le coup un peu à la traîne. Ses copains et copines n’en sont plus là : c’est bientôt le collège, et les hormones se mettent à bouillir… Plus généralement, ils sortent toujours un peu plus de l’espace de liberté totale de l’enfance pour se muer en adolescents, bientôt en adultes – en des personnes autrement sérieuses et responsables, donc. Quel ennui… Mais pas Satoru – qui fait toujours un peu plus figure de gamin, car cette personnalité tient beaucoup du contraste. Ce qui lui vaut le mépris de ses camarades davantage mûrs, éventuellement les moqueries les plus cruelles – et ce ne sont certainement pas les professeurs qui l’en protègeront… Cette singularité de Satoru a bientôt une dimension graphique : au sortir de cet été qui doit tout changer, les écoliers/collégiens en puissance ont tous grandi… mais Satoru demeure un petit garçon.

 

UN VRAI ROBOT

 

Avec des fantasmes de petit garçon, bien moins moites sans doute que ceux des préadolescents autour de lui – ce qui renforce leur incompréhension mutuelle. En effet, le père de Satoru – un ouvrier lambda et parfois porté sur la boisson – explique un jour, et non sans crainte, à sa petite famille, que son entreprise, l’usine Kumata, va bientôt accueillir… un robot.

 

Un ROBOT ?

 

Satoru est surexcité : il a Gundam en tête, ou tant d’autres mangas ou animes figurant des robots géants anthropomorphes, cornus et blindés, et fulguro-super-balaises ! Un robot, UN ROBOT ! Satoru fait son Satoru, il court partout, il braille, OUAH ! UN ROBOT ! À l’entreprise où travaille son père !

 

Et ça ne manque pas : les enfants tellement plus adultes autour de lui le raillent, avec une condescendance marquée.

 

Mais il y a bien un robot à l’usine Kumata – simplement, pas du tout ce que Satoru se figurait… Certainement pas un mécha protégeant la Terre contre les assauts extraterrestres ou tel émule de Godzilla de passage : un bras, en fait, un simple bras mécanique… C’est qu'il s'agit d'un vrai robot – soudé à une chaîne de montage, forcément plus efficace que tant d’ouvriers qui y devinent bientôt une menace pour leur emploi, qui n’est plus « à vie » en 1982…

 

C’est horriblement décevant. Une trahison, à ce stade. Ça, un robot ? Non ! Dire que c’est un vrai robot, ça ne fait aucun sens ! C’est juste un bras, relié à un ordinateur… Mais cet ordinateur va changer bien des choses – pas tout seul, cependant : il y faudra aussi… une fille.

COUP DE FOUDRE

 

Il y a une visite scolaire à l’usine Kumata – et Satoru est forcément du lot, qui maugrée devant ce décevant « faux robot », que les ouvriers ont nommé Monroe (en lui collant un poster de Marilyn). Ses camarades voient bien que, d’une certaine manière, Satoru avait raison, mais, de manière autrement décisive, il se trompait de bout en bout ; alors... Il est vrai qu'eux-mêmes tendent peut-être à devenir de semblables bras mécaniques, dans cette société nippone rigide et obsédée par la réussite économique – dès lors, ce robot ne les déçoit pas, contrairement à ce gamin de Satoru… Ses rêves sont décidément incommunicables, à ce stade.

 

Mais, lors de la visite, Satoru croise un autre groupe scolaire, d’une école de filles – « l’école des thons », disent les vilains garçons qui se croient adultes. Satoru, dernier de son groupe, croise ainsi une charmante jeune fille, la dernière de son groupe, dont il apprendra plus tard qu’elle se nomme Marine, et qu’elle est la fille d’un diplomate anglais – et, forcément, c’est le coup de foudre. Pas tant une question d’hormones, si ça se trouve : simplement quelque chose qui devait se produire, l’appel de l’âge adulte – mais sans rien renier de son enfance et de ses rêves.

 

La romance s’instaure, touchante – et, disons-le, étonnamment avancée pour notre Satoru il y a peu encore très puéril, mais qui semble envisager cette relation avec bien plus de sérieux et d’implication que ses camarades pour quelque temps encore au stade des pseudo-amourettes bien timides et rougissantes.

 

Mais cet éveil de la conscience amoureuse, chez les deux préadolescents, implique donc Monroe.

 

L’ÉVEIL DES CONSCIENCES

 

Le père de Satoru ne comprend absolument rien à ce robot qu’il est censé surveiller, voire « programmer ». Satoru, parce qu’encore un enfant peut-être, est autrement doué : il dévore le manuel de programmation, au point de remplacer utilement son paternel à l’usine, et perçoit, atout de son caractère juvénile, des milliers de possibilités pour Monroe – qui, au fond, n’est peut-être pas qu’un simple bras, et pourrait être en tout cas bien davantage. C’est son secret – qu’il partage bien sûr avec Marine, laquelle, avec sa dignité de jeune fille de bonne famille, contrastant avec l’extraction populaire de Satoru, partage pourtant ses rêves. Le petit couple, qui s’éveille à l’amour, prend donc sur lui d’éveiller également le robot au monde.

 

Satoru et Marine sont ainsi les véritables créateurs, disons même les parents, de ce robot qui nous fait le récit indécis et peut-être vaguement mélancolique de ses souvenirs. Car ils parlent avec lui – ils échangent au travers de l’interface informatique. Et ils lui apprennent quantité de choses utiles, même si pas indispensables sur une vulgaire chaîne de montage – par exemple, ils lui apprennent à les reconnaître, première étape fondamentale, et à les nommer ; aussi à faire des calculs, certes, mais également à… discuter, oui, d’une certaine manière. Jusqu’à dégager, peut-être ? sous la froideur utilitaire du bras mécanique, les prémices d’une personnalité, de pensées, d’émotions même...

 

TANT DE CHOSES

 

Je ne sais pas si ce résumé suffit à en témoigner, mais ce premier volume de Je suis Shingo est d’autant plus déstabilisant qu’il contient vraiment plein, plein de choses très différentes. Au point d’ailleurs de fréquentes ruptures de ton, pas forcément aisées à intégrer – et, en sortant de ma lecture, c’était probablement cette impression qui primait, et qui m’empêchait de déterminer avec assurance si j’avais aimé ou pas ce que je venais de lire ; avec la certitude cependant que c’était, décidément, quelque chose de fondamentalement « à part », et en cela déjà un témoignage supplémentaire du génie d’Umezz…

 

Les chapitres s’ouvrent ainsi généralement sur le robot qui se souvient ; ce sont des pages assez abstraites, et au ton passablement mélancolique – emprunt d’émotion en tout cas, et c’est peut-être la dimension à mettre en avant.

 

Contraste flagrant avec la tonalité dominante des premiers épisodes, où Satoru bouffe les cases, qui est donc avant tout un gamin. Le ton est, je suppose, shônen, avec quelque chose de surexcité qui accompagne le personnage hyperactif et puéril, et qui tient surtout de la comédie frénétique – même si les moqueries que subit le gamin ont un écho éventuellement plus douloureux ; pas dit, cependant, car Satoru lui-même ne semble tout simplement pas en mesure de comprendre ce qui se passe autour de lui – l’implication émotionnelle est donc différente. Cependant, j’imagine qu’on ne peut pas faire abstraction de ce qu’il y a là comme un regard adulte se penchant rétrospectivement sur l’enfance – avec tendresse amusée et nostalgie pour l’essentiel, mais pas que, loin de là.

 

Contraste, là encore, et très étonnant, quand s’instaure la romance avec Marine – où, si j’ose dire, le mangaka revient à ses premières amours. C’est très étonnant – parce que le ton diffère largement de celui employé dans les aperçus de l’éveil des camarades de Satoru aux premiers germes de l'attirance amoureuse. Il y a en fait un retournement total : Satoru, qui était « en retard », paraît soudain beaucoup plus mûr que les préados qui le raillaient – et c’est d’autant plus vrai que Marine aussi est bien plus mûre que les autres jeunes filles que nous croisons çà et là. En fait, leur romance donne bientôt l’impression d’être autrement avancée – au point de la passion dévorante, qui, par moments, laisse même supposer les prémices d’un désir proprement charnel. Ceci, pourtant, sans jamais renier leur rêves d’enfants !

 

Ce contraste est encore souligné, je suppose, par l’intervention dans la BD du personnage de Shizuka – la petite fille de voisins des Kondô, qui jouait il y a peu encore avec Satoru, plus âgé mais pourtant guère moins puéril, et qui veut toujours le faire, alors que le garçon n’a clairement plus ce genre d’occupations en tête ; aussi Shizuka se transforme-t-elle, à ses yeux, en quelque avatar sinistrement enfantin de Big Brother, espionnant le jeune couple et dénonçant à qui veut bien l’entendre qu’il y a quelque chose d’obscène dans tout cela, baaah !

 

La relation de Marine et Satoru avec Monroe, c’est tout à la fois dans le prolongement de ce qui précède et encore autre chose – qui pointe vers la science-fiction, mais en même temps est supposée appuyer un certain réalisme aux conséquences sociales marquées (mais ça, j’y reviendrai juste après). Le ton est du coup très étonnant, car mêlant sans cesse, sinon le prosaïque, terme guère à propos, du moins le matériel, et quelque chose qui relève davantage… de la poésie ? Disons du moins du sentiment, de l’émotion.

 

À titre personnel, je me dois de relever que cette approche, même enfantine, des balbutiements de l’informatique au Japon, m’a nécessairement ramené à une lecture récente, La Lumière de la nuit, de Higashino Keigo… à la différence près, bien sûr, qu’Umezz écrivait à ce propos au moment même de ces balbutiements.

 

Toutes ces dimensions, et bien d’autres encore sans doute, se mêlent, s’interpénètrent – et, au-delà de la narration, cela se traduit surtout dans un graphisme très divers et souvent bluffant ; mais j’y reviendrai un peu plus loin.

REGARD ROBOTIQUE SUR LA RIGIDE SOCIÉTÉ NIPPONE

 

Pour l’heure, il faut probablement mettre en avant la dimension sociale du récit – qui le baigne de plusieurs manières différentes.

 

Nous sommes en 1982. La Haute Croissance des années 1960 peut paraître lointaine, et, depuis les « chocs Nixon », le Japon continue certes à se développer, mais peut-être avec un peu moins de confiance aveugle ? À voir (si j’ose dire), car nous sommes alors en plein gonflement de la bulle spéculative – la crise, ce sera une dizaine d’années plus tard, et elle sera sévère… Cependant, la société japonaise, quand elle le veut bien, commence pourtant à percevoir qu’il y a des effets secondaires à cette croissance prolongée – et les vieux modèles, sans s’effondrer en bloc pour l’heure, sont néanmoins assaillis de part et d’autre. Mais c’est comme si l’on choisissait encore de l’ignorer, le plus souvent...

 

Je crois que la BD en témoigne – d’autant que, d’emblée, elle vient mettre à mal le mythe longtemps perpétué d’un Japon où la classe moyenne serait hégémonique, un mythe encore très prégnant à l’époque... et à vrai dire peut-être aussi aujourd'hui. Les Kondô, conformément à ce fantasme économique, se perçoivent probablement comme faisant partie, forcément, de cette classe moyenne, mais la BD traduit bien qu’il s’agit d’un leurre : ils sont d’un milieu populaire qui, le premier, fera les frais du développement outrancier de l’économie japonaise. Le père de Satoru est un ouvrier, totalement dépassé par les plus récents échos de la modernité tels que les robots et l’informatique, mais assez lucide cependant pour comprendre, ainsi que ses collègues, que la robotisation fait peser une terrible menace sur son emploi. Nous n’en sommes décidément plus au modèle paternaliste de « l’emploi à vie », et le néolibéralisme se moque totalement de ce qui peut arriver aux travailleurs japonais. Kondô ne s’en sort pas si mal, au départ, puisqu’il parvient à conserver son poste – à la différence, en fait… du premier programmateur de Monroe, devenu clochard ! Mais cela ne durera sans doute pas – et, cruelle ironie, c’est d’une certaine manière son propre fils Satoru qui lui en fait la démonstration ; car lui comprend ce qu’est un ordinateur, et maîtrise bien plus que les rudiments de la programmation du robot. Son père le laisse faire à sa place – et boit comme un trou ; cela ne pourra sans doute pas durer indéfiniment.

 

Puisque bien des choses ici sont affaire de contraste, il faut sans doute relever que l’infériorité sociale des Kondô est soulignée par leur logement – une sorte de HLM plus que crasseux, et qui en dégage même quelque chose d’inquiétant (à tort ou à raison, cela m’a fait penser au génial Dark Water de Nakata Hideo, d’après Suzuki Kôji, vingt ans plus tard certes) ; c’est tout particulièrement sensible dans les séquences où la petite Shizuka rôde dans les couloirs, épiant Satoru et geignant parce qu’il ne veut plus jouer avec elle…

 

Cette barre oppressante et sale est par ailleurs le « milieu naturel » de la mère de Satoru – la femme japonaise qui ne saurait penser à travailler en dehors du cercle familial, a fortiori à s’émanciper de quelque manière que ce soit, et dont, par conséquent, toute la vie tourne autour de ce microcosme lamentable, obnubilant, répugnant.

 

Mais je parlais donc de contraste – il est double : les « camarades » de Satoru, et la famille de Marine ; tous ou presque font figure de membres d’une classe au moins vaguement privilégiée (mais peut-être pas autant qu’elle le croit, concernant les écoliers lambda), et parfois socialement inaccessible – dans le cas de Marine, fille de diplomate. Son amourette avec Satoru, dès lors, n’est pas sans faire penser à bien d’autres, naturellement « impossibles », entre deux jeunes gens issus de milieux sociaux incompatibles ; cette dimension intervient forcément dans le récit – avec la menace que Marine, tout simplement, disparaisse, ce que les deux enfants ne pourraient pas supporter.

 

Mais, concernant les autres écoliers, l’idée est peut-être que, en devenant grands et donc en devenant « sérieux », ils se préparent formellement à leur vie future : ils tirent d’eux-mêmes un trait sur la liberté enfantine, pressés qu’ils sont de subir les responsabilités des adultes, dans une société à cet égard tyrannique et oppressive, d’une rigidité proprement étouffante et déshumanisante. D’une certaine manière, ils sont déjà en voie de devenir des robots – sinon sur une chaîne de montage, du moins à quelque poste aliénant de sarariman…

 

AI NO ROBOTTO ?

 

Heureusement, Satoru raisonne à l’envers – et Marine avec lui. Ces autres écoliers sont donc si pressés de devenir des robots ? Notre jeune couple dissident, lui, s’attelle à la tâche d’humaniser un robot – et obtient bien vite des résultats.

 

La thématique sociale de la bande dessinée, dans les mains d’un auteur plus borné pour ne pas dire technophobe, aurait sans doute pu virer au néo-luddisme (nous en avons hélas quelques exemples très populaires en France même…), et, sinon le robot, du moins l’idée même de robotisation, s’en tenir au cliché de la menace. De la part d’un auteur qui a connu ses plus grands succès dans le registre horrifique, la vague inquiétude suscitée par ce bras mécanique aux pinces redoutables, au-delà même de la thématique de la menace sociale, aurait d'ailleurs aisément pu dériver vers quelque énième avatar du syndrome de Frankenstein, sinon de Skynet.

 

Sauf que ce n’est pas le cas – je ne dirais pas :, « pas du tout le cas », car Umezz fait dans la nuance, et joue bel et bien, même si éventuellement sur un mode mineur, des deux représentations de la menace que je viens d’évoquer, lesquelles pourront, ou pas, acquérir en pertinence au fur et à mesure du développement de la série. Mais, pour l’heure du moins, son propos est ailleurs – qui, tant qu’à jouer encore des références illustres, pourrait éventuellement le rapprocher d’un Isaac Asimov.

 

Finalement, le robot n’est peut-être menaçant que dans la mesure où il est une froide mécanique – à supposer même que sa programmation bien pensée évite les accidents du travail, sa précision a de toute façon de quoi effrayer. Mais Satoru et Marine l’humanisent, via leurs programmes enfantins ; dès lors, la machine est beaucoup moins une menace, et bien davantage un interlocuteur, avec des goûts et des sentiments. On pourrait certes objecter que les humains, dotés de ces attributs, demeurent souvent menaçants… Et qu'une machine accapare des traits humains, en fin de compte...

 

Difficile d’en dire davantage pour l’heure, en fait. Mais l’abord de cette question, dans ce premier tome, est clairement positif – même si le ton mélancolique du narrateur robot peut nous laisser supposer que quelque chose, à un moment ou un autre, va mal se passer.

 

D’ici-là ? Les enfants qui découvrent l’amour l’enseignent en même temps à la machine – ce qui passe tout d’abord par la perception de l’autre, et la reconnaissance visuelle, voire émotionnelle. L’auteur lui-même faisait cette remarque que l’on pourrait être tenté, instinctivement (ou cyniquement...) de juger un peu « niaise » : A.I., pour Artificial Intelligence, est un sigle qui effraie sans doute quelque peu par sa froideur – mais, pour Umezz, il doit se lire ai, soit « amour » en japonais...

DU DÉLIRE INDUSTRIEL À LA PROLIFÉRATION DES PIXELS

 

Je suis Shingo est donc une BD d’une richesse thématique exceptionnelle, et dont les traitements varient énormément, en jouant souvent sur les contrastes. Mais cette dimension est encore plus marquée au regard du dessin – et je crois que c’est l’atout majeur de ce premier tome. Le Vœu maudit, notamment, avait déjà témoigné de la variété de la palette d’Umezz, mais là c’est encore autre chose…

 

Le premier aperçu n’est pourtant guère ragoûtant à mes yeux… En dépit d’un montage complexe faisant appel au gaufrier, dont l’auteur est coutumier, ainsi que des jeux d'ombres, le dessin « basique » émule les codes enfantins des mangas, et ça ne me parle guère – moins en tout cas que dans La Femme-serpent, où le graphisme shôjo véhiculant les frissons m’avait étrangement séduit. Ceci en notant que cette BD d’horreur était antérieure d’une quinzaine d’années à Je suis Shingo – et que les procédés coutumiers du manga avaient sans doute beaucoup évolué entre-temps. Maintenant, peut-être cet éventuel anachronisme était-il délibéré – je tends à le croire, en fait, car ça s’accorde après tout avec le fond de la BD.

 

Mais, régulièrement, et brutalement le cas échéant, le dessin change du tout au tout – et pour un résultat proprement extraordinaire ! Car le graphisme d’Umezz s’émancipe alors des codes habituels de la narration manga pour faire… tout autre chose.

 

Effet de contraste à nouveau, mais qui n’exclut pas la variété : en fait, l’auteur subvertit graphiquement son récit de bien des manières, et, aussi surprenant cela soit-il, voire improbable, cela contribue bel et bien à la cohérence de l’ensemble.

 

Notons déjà les têtes de chapitres – qui sont passablement déstabilisantes. Elles font régulièrement appel à une unique couleur tranchant sur le noir et blanc de base, et nous montrent un couple enfantin, a priori Marine et Satoru, dans des petites saynètes totalement détachées du récit même du chapitre qu’elles introduisent – des saynètes… déstabilisantes, oui, pour le coup ; et même… inquiétantes, d’une certaine manière – qui nous renvoient à la production horrifique de l’auteur, mais sans paraître hors-sujet pour autant. Noter par ailleurs que la mélancolie perce aussi dans ces tableaux, comme un attribut nécessaire de la bizarrerie. Ce sont régulièrement de très belles illustrations, qui conservent quelque chose du trait shônen commun, mais avec… quelque chose en plus.

 

Par ailleurs, les épisodes s’ouvrent souvent sur la narration un peu nostalgique du robot indécis – pour un effet remarquable. Les cases, alors, illustrent le récit sous la forme d’un délire industriel, d’abord relativement posé, mais qui explose régulièrement, en plongeant le personnage dans les mécanismes de la machine… ou les composants de l’ordinateur qui lui est associé. Ce qui nous vaut des tableaux remarquables, où la complexité extrême de la technologie produit quelque chose relevant de l’abstraction en même temps que de l’hyperréalisme limite « hard science » ; même si du coup, en fait d’hyperréalisme, c’est probablement davantage de surréalisme qu’il faudrait parler.

 

Mais le plus fort, ou en tout cas le plus saisissant, implique encore un autre procédé : la pixellisation. Et pour le coup, nous parlons bien d’une BD datant de 1982 ! Ce procédé est essentiellement associé à l’éveil à la conscience du robot ; comme dit plus haut, l’œuvre d’humanisation de la machine par Marine et Satoru passe d’abord par la programmation de sa faculté de reconnaissance des deux enfants. Cette perception, primordiale, autorise toutes les autres évolutions. Dès lors, nous voyons littéralement avec les « yeux » de la machine – laquelle délaisse au moins pour un temps son obsession esthétique industrielle, qui a quelque chose de fonctionnel dans son abstraction, pour la figuration, même machinale, de l’être humain et des sentiments sous la forme de gros carrés. D’où ces très belles planches pixelisées, qui véhiculent, je ne sais trop comment, une incroyable émotion.

 

Cette représentation technologique peut aussi passer par d’autres procédés d’une informatique antédiluvienne, comme la 3D « fil de fer » (nous sommes en 1982, l’année de la sortie de Tron au cinéma, à titre de référence).

 

Mais, dans tous les cas, elle vient d’une certaine manière contaminer le récit – Monroe n’est plus le seul à voir le monde ainsi, et la narration use de ce procédé graphique bien loin de la présence réelle du robot. Ainsi, par exemple, quand la curieuse Shizuka guette les amoureux Marine et Satoru… et que leur baiser, à travers les rideaux, use d’un rendu de cryptage similaire à la pixellisation.

 

Je ne sais pas encore ce qu’il faut déduire de cette prolifération externe de la représentation informatique, ni même s’il faut en déduire quelque chose – je suppose que cela pourrait faire sens de bien des manières, éventuellement contradictoires… La suite de la BD sera sans doute plus éclairante à ce sujet.

 

Mais ce dont je peux vous assurer, c’est que c’est très fort, très bien vu, très bien exécuté. Et, quoi que l’on pense alors de ce premier tome, c’est sans doute là son point fort – et un point très fort.

 

TRÈS IMPRESSIONNANT

 

Quoi que l’on pense alors de ce premier tome… Le fait est que je n’en étais pas bien certain en sortant immédiatement de ma lecture. J’avais perçu la richesse thématique de la BD, et m’étais pris en pleine gueule les expérimentations graphiques dont je viens de parler, mais j’étais finalement incapable de dire si j’avais aimé ce que j’avais lu, ou pas…

 

En fait, il a fallu que je… mûrisse un peu ma lecture – à l’instar de Satoru ? Disons qu’il n’y a pas eu l’impact immédiat de La Maison aux insectes ou de La Femme-serpent. Au point d’ailleurs où, du moins dans la première partie de la BD, le graphisme très enfantin, et ce Satoru qui court partout et braille tout le temps, n’ont guère facilité mon implication. C’est que la BD prend son temps, pour poser tant son propos que sa manière de le narrer ; au bout du tome, j’avais déjà perdu nombre de mes préventions initiales ; et quelques jours après ma lecture, à l’heure où je rédige cet article, oui, je peux sans doute dire maintenant que j’ai beaucoup aimé ce premier tome de Je suis Shingo.

 

Je ne le mettrais pas pour autant au niveau de La Maison aux insectes, ou, plus encore, de La Femme-serpent, question d’affinités personnelles, outre que Je suis Shingo est une série qui doit se poursuivre sur cinq gros tomes encore. Il est un peu tôt pour se prononcer plus avant…

 

Mais je crois qu’en définitive, cette nouvelle publication du Lézard Noir m’a fait le même effet que le premier volume d’Umezu Kazuo chez l’éditeur : je n’ai pas accroché à tout, mais, même avec quelques réserves éparses et plus ou moins pertinentes, ma conviction sort encore renforcée, de qu’Umezu Kazuo est un génie pur et simple.

 

Génie, oui – j’assume pleinement le terme.

 

Suite au prochain épisode, donc...

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Le Joyau noir, de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

Le Joyau noir, de Michael Moorcock

MOORCOCK (Michael), Le Joyau noir, [The Jewel in the Skull], traduit de l’anglais par Jean-Luc Fromental et François Landon, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, série Fantasy, [1967] 1988, 249 p.

 

LUCRATIVE FANTASY ET CHAMPIONS PAS SI ÉTERNELS

 

C’est un réflexe façon chien qui bave : quand quelqu’un dit « Moorcock », son interlocuteur se doit de répondre « Elric ». L’albinos dépressif avec sa grosse épée méchante vilaine a de longue date intégré le panthéon de l’heroic fantasy, au point de constituer une référence peu ou prou indépassable pour bon nombre de fans transis – surtout si lesdits fans transis sont des adolescents, ou, peut-être plus exactement, ont lu les aventures d’Elric quand ils étaient adolescents. Plus tard ? Le risque est élevé que cela ne passe tout simplement plus. J’en ai fait l’amère expérience : je n’ai lu « Elric » que bien trop âgé, et ai trouvé ça d’un ennui mortel et tristement pauvre.

 

Mais était-ce si surprenant ? Probablement pas – et d’autant moins, en fait, que j’avais malgré tout eu mon expérience moorcockienne adolescente, simplement avec un autre avatar du (putain de) Champion Éternel : j’ai nommé Dorian Hawkmoon. À l’âge des boutons sur la gueule, j’avais en effet lu, de préférence aux pérégrinations plates du Melnibonéen pète-burnes, les pérégrinations sans doute guère moins plates du duc de Köln, que je ne qualifierai pas au-delà, dans cette Europe dévastée et chaotique d’après le Tragique Millénaire. Parce que cet univers me séduisait autrement que le flou délibéré des Jeunes Royaumes – intuition en forme de préjugé, peut-être, mais c’est que j’avais mes propres sources, avec leur biais : le jeu de rôle. Elric a certes connu plusieurs déclinaisons rôlistiques, plutôt bien accueillies d’ailleurs, pour ce que j’en sais, mais ce fut aussi le cas de Hawkmoon et quand je feuilletais mon catalogue de VPC au milieu des années 1990, disons-le, je bandais pour cet univers fantasque et outré, avec son Ténébreux Empire de Granbretanne fabuleusement psychédélique, au carrefour de la science-fiction post-apocalyptique et de l’heroic fantasy la plus sauvage…

 

Du coup, j’avais lu à l’époque « La Légende de Hawkmoon », cycle (à l’intérieur de l’ « hypercycle du Multivers » ou « du Champion Éternel »), composé en fait de deux sous-cycles, « l’Histoire du secret des runes » (les quatre premiers bouquins), et les « Chroniques du comte Airain » (les trois derniers). Et pour quel bilan ? Oui, effectivement, un chouette univers, qui a de la couleur, de l’excès savoureux… Mais, déjà à l’époque, j’avais trouvé l’histoire, ou plutôt les histoires, tant ça bouge en permanence et sans grande cohérence, globalement insipides, et le style peu ou prou désastreux… Un feuilleton somme toute basique, et probablement paresseux ; de ces œuvres que, dit-on, Moorcock dédiait à ses créanciers – mais une esthétique sympa, de la couleur, avec notamment son vilain empire très très méchant, qui dispute toujours les premières places du classement œcuménique des vilains empires très très méchants, au coude à coude avec les fantasmes de Palpatine, et des nazis pur jus hélas bien réels (il y a depuis un challenger entre la Syrie et l’Irak, ai-je cru comprendre).

 

J’ai donc lu ces sept petits bouquins en bouffant du pop-corn – sans m’ennuyer, sans être non plus vraiment emballé. En refermant le dernier, je me suis dit qu’il valait mieux, tout de même, que je fasse une petite pause avant de me mettre aux « Elric » – et cette petite pause a duré une dizaine d’années, bon… Trop tard pour apprécier ça. Globalement, les « Corum » (autre cycle du « Champion Éternel ») m’ont davantage parlé, sans me convaincre vraiment ; me restait les « Erekosë », je m’étais dit alors que je les lirais après une petite pause… et dix ans plus tard je ne l’ai toujours pas fait.

 

Depuis, cependant, j’ai découvert que Moorcock avait pu être tout à fait brillant, oui – simplement pas dans ce registre de la grosse fantasy qui a assuré sa célébrité. Il y a un monde entre les navrants « Elric » et la superbe autant que la finesse d’un Mother London – un vrai chef-d’œuvre, pour le coup, dont on a presque du mal à croire qu’il est dû au même auteur. Les nouvelles contenues par exemple dans London Bone et Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist, de même, révèlent un auteur bien plus intéressant que ce pour quoi il est si souvent cité en priorité. Et probablement aussi, en SF romanesque plus classique, Voici l'homme.

 

Mais pourquoi, alors, revenir à « Hawkmoon » ? Parce que : 1) c’est l’été, et j’ai envie de détente (et éventuellement de bourrinade) ; 2) l’univers continue de me séduire ; 3) après toutes ces années, j’ai conservé le fantasme rôlistique initial. D’où je me suis dit que je pouvais retenter l’expérience, d’autant que les sept volumes constituant « La Légende de Hawkmoon » sont très brefs ; alors, un par-ci, un par-là… Voici donc Le Joyau noir – et on verra plus tard si, au détour d’un week-end impliquant train et bus, je trouverai l’occasion de poursuivre...

 

LA GRANBRETANNE À L’ASSAUT DU MONDE

 

Pour moi, « Hawkmoon », c’est donc d’abord et avant tout un univers – même pas forcément très original (en fait, je n’en sais rien – il faudrait pouvoir se remettre dans le contexte de 1967, je suppose), mais très visuel, très coloré ; baroque et cruel, évocateur et fascinant.

 

Le lien avec notre Terre est a priori plus marqué que dans les trois autres cycles « du Champion Éternel » : les toponymes sont éloquents, à peine déformés (la Granbretanne, la Kamarg, etc.), qui nous plongent donc dans une Europe futuriste, et pourtant médiévalisante : c’est qu’il s’est produit, entre notre temps et celui-ci, ce que l’on a appelé le « Tragique Millénaire », mais nous ne savons pas grand-chose quant à ce qui s’est alors passé précisément – même si le contexte nous incite assurément à deviner quelque affrontement global ayant tourné à l’hiver nucléaire.

 

L’humanité a donc régressé, partout ou peu s’en faut – dans ce premier tome, qui se déroule pour l’essentiel en Europe occidentale, avec une virée plus tardive en Europe de l’Est et jusqu’en Perse, nous n’avons que de très vagues échos de l’Amerekh, censément épargnée par le Tragique Millénaire, et de l’Asiacommunista, sous domination chinoise, qui semble avoir échappé à la régression, mais au prix du totalitarisme ; ces deux contrées, pour les Européens, sont plus des légendes qu’autre chose…

 

En Europe de l’Ouest, les nations se sont à peu près toutes effondrées. La France, ainsi, s’est balkanisée et re-féodalisée, et il en va de même pour l’Allemagne, etc. Il y a pourtant une exception : le Ténébreux Empire de Granbretanne ! Cette dystopie totalement folle, avec à sa tête un empereur qui n’a plus rien d’humain et qui entretient son pouvoir éternel en abreuvant ses élites perverses de débauches en tous genres, a su conserver un niveau technologique supérieur à celui de tous les autres pays d’Europe – ses ornithoptères, notamment, sèment le chaos, secondant des contingents immenses de fantassins armés de lance-feu, et dont les uniformes improbables à base de masques animaliers terrifient leurs adversaires vaincus d’avance. La Granbretanne est ambitieuse autant que cruelle, et entend accaparer l’Europe entière – il sera bien temps, ensuite, de se pencher sur le reste du monde. Ses armées, d’ici-là, multiplient les exactions sadiques, massacres de masse et crucifixions de milliers d’enfants… Tel a été le terrible sort du duché de Köln, quand débute le roman.

 

LA KAMARG DU COMTE AIRAIN

 

Mais la Granbretanne ne détient pas encore toute l’Europe – et certaines principautés, même infimes face à sa démesure, ont su pour l’heure conserver leur indépendance. Ainsi, surtout, de la Kamarg (oui), où règne le comte Airain, héros de mille batailles et fin politique, que le peuple de la province a choisi de placer à sa tête, en remplacement d’un ancien dirigeant corrompu – le comte Airain se faisant vieux, il a supposé qu’il était bien temps de prendre sa retraite, et a accepté cette offre. Souverain juste et droit, aimé de ses sujets, le comte mène désormais une petite vie tranquille dans cette enclave sauvage tout au sud de l’ancienne France, dans son château d'Aigues-Mortes (un nom et une histoire tellement parfaits pour un récit de fantasy !), en compagnie de sa fille Yisselda (forcément belle autant que naïve), de son ami le poète-philosophe Noblegent, et de son vieux compagnon d’armes von Villach.

 

Aussi excentrée soit la Kamarg, elle ne peut sans doute demeurer indifférente au sort du reste de l’Europe. Noblegent est horrifié par les exactions de la Granbretanne… mais pas le comte Airain. Le vieux soldat a toujours cru que l’Europe devait s’unir pour survivre et dépasser le triste héritage du Tragique Millénaire – c’est pour cela qu’il s’est si longtemps battu, en vérité. Si la Granbretanne peut obtenir cette unification, c’est tant mieux. Quitte à casser quelques œufs pour faire la proverbiale omelette. Les horreurs dont parle Noblegent ? Des rumeurs, tout au plus – fondées sur du vent…

 

En fait, pour que le comte Airain prenne au sérieux la menace que pose le Ténébreux Empire, il suffit pourtant de pas grand-chose – qu’il s’en prenne à la Kamarg, eh… Le comte accueille avec courtoisie le baron Méliadus au masque de loup, haut dignitaire de Granbretanne et responsable du massacre de Köln – mais, tout au fond, il sait bien ce que cette visite implique… Et le sinistre hiérarque impérial lui offre un alibi tout trouvé pour que la minuscule Kamarg se dresse contre l’hégémonique Ténébreux Empire, quand, succombant à la plus folle des passions amoureuses… il essaye d’enlever la belle Yisselda. C’est original, hein ? Ah, ces princesses, alors...

 

SCIENCE ET SORCELLERIE

 

Voici pour la géopolitique, disons, de cet univers – qui nous fournit le point de départ du récit, même si la résistance de la Kamarg ne sera pas toujours au cœur du cycle ; d’autant que notre héros n’est pas le comte Airain, mais Dorian Hawkmoon, duc de Köln. Avant de nous pencher sur le bonhomme, le Champion Éternel du coin, il nous faut cependant envisager un autre aspect de cet univers – entre science et sorcellerie.

 

La collection « Science-fiction » de Pocket, alors, faisait la distinction entre quatre « sous-collections » : la science-fiction au sens strict représentée par le « cycle de Dune », la science-fantasy avec « les dragons de Pern », la fantasy avec… « Hawkmoon », et la dark fantasy avec… les prétendues « collaborations posthumes » Lovecraft/Derleth, en fait purement derléthiennes (et lamentables). Il y aurait beaucoup de choses à redire à propos de cette catégorisation, sans doute – sans même parler de cette « accroche » commerciale pour le moins improbable, au point où c’en est presque glorieux, dans la présentation de l’auteur : « Flaubert commença par Salammbô, Moorcock par Elric et Hawkmoon» Hein ? Quoi ? Pardon ? WTF ? Bon, passons…

 

Reste que « Hawkmoon » est présenté comme étant de la fantasy pur jus. C’est sans doute vrai dans les thèmes et les procédés, mais l’univers est plus ambigu que cela – avec sa dimension d’anticipation, qui peut sembler trancher avec les aventures d’Elric, notamment, et nous fait tout naturellement penser à de la science-fiction. En fait, on serait tenté, dans ce cas, de faire usage de la catégorie plus que bâtarde de la science-fantasy, pourtant employée par ailleurs par l’éditeur. Bien sûr, l’anticipation n’implique pas la science-fiction : « La Terre mourante » de Jack Vance, ou « Zothique » de Clark Ashton Smith, en témoignent assurément – présentant deux futurs incommensurablement lointains (bien plus que celui de « Hawkmoon »), qui sont autant de « mondes magiques ».

 

Est-ce donc le cas du présent cycle ? Probablement. Mais, dans ce premier tome, il joue beaucoup de l’ambiguïté entre science et sorcellerie – présentée d’ailleurs comme telle. Dans la majeure partie du volume, la science, aussi perverse et étrange soit-elle, en tant que relique méconnue d'un passé incompréhensible, semble tout de même avoir le dessus – et ce n’est que dans la troisième et dernière partie que les simples allusions au savoir technique d’antan, ou aux créatures faussement surnaturelles, en fait des sortes de mutants (éventuellement le fruit des radiations, etc.), commencent véritablement à se parer de traits bien davantage évocateurs de la fantasy. Vieux mages et prophéties, patin couffin… Et un Bâton Runique en avatar de Stormbringer, incarnation physique quand bien même mythique de la balance entre l’ordre et le chaos – on parle bien du Champion Éternel, hein… Le multivers pourrait être SF, mais il est surtout bien pratique dans une optique de pure fantasy.

 

Difficile d’en dire plus pour l’heure, on verra bien (ou pas) comment cela tourne dans les volumes ultérieurs… Reste que cette ambiguïté me plaît bien, moi. Elle fait partie, à mes yeux, et jusque dans les séquences les plus improbables (je vous raconte pas les idées tordues du comte Airain pour assurer la défense de la Kamarg…), des atouts majeurs de cet univers, qui constitue bien le principal (le seul ?) attrait de « la légende de Hawkmoon ».

AVATAR DU HÉROS DÉPRESSIF

 

Mais justement, Hawkmoon, nous y arrivons. Dorian Hawkmoon, le jeune duc de Köln, est notre héros (pour l’heure ?), et notre avatar du Champion Éternel – répondant à Elric, Corum et Erekosë… et éventuellement quelques autres, aux initiales souvent christiques. Ou peut-être est-ce en fait plus compliqué que cela ? Car deux autres personnages, dans ce premier tome de « Hawkmoon » qu’est Le Joyau noir, semblent disputer au duc de Köln cet attribut essentiel : le comte Airain, qui écrase le freluquet, couillon si brave, de par son charisme incomparable (à moins qu’il ne s’agisse d’un avatar du « compagnon » ? J’y reviendrai), et le mystérieux « guerrier d’or et de jais », très agaçant dans sa paladinerie mystique, et qui semble tout savoir – lui. Connard.

 

Mais, pour l’heure, disons donc qu’il s’agit de Dorian Hawkmoon. Il est le reflet, dans ce monde-ci, d’Elric écumant les Jeunes Royaumes. Comme le fameux albinos, même conçu sur un modèle « anti-Conan », il est, fondamentalement, « un type avec une épée ». Ce qui n’a rien de bien enthousiasmant…

 

Mais il partage avec le Melnibonéen un trait plus intéressant – ou, plus exactement, constitue une variation intéressante sur un modèle devenu vite pénible chez Elric… Et c’est son caractère dépressif. Comme Elric, Dorian Hawkmoon est un noble issu d’une vieille famille ancrée dans le passé, et qui a éventuellement sombré depuis longtemps dans la décadence. Comme Elric, en fait de héros, il est maintes fois confronté à l’échec, ou plus globalement à la malédiction, et n'est pas toujours si héroïque que cela, au plan moral s'entend. Mais, là où l’albinos, malmené par son épée Stormbringer, devenait vite agaçant à force de romantisme noir puéril autant que geignard, Dorian Hawkmoon incarne tout d’abord un autre visage de la dépression – qui est l’apathie. L’échec de sa tentative de soulèvement du duché de Köln contre la tyrannie de la Granbretanne et les crimes du baron Méliadus, ne serait-ce que pour venger son père le vieux duc supplicié devant ses yeux, en a fait une coquille vide, indifférente à tout, tellement lasse de la vie qu’elle ne se reconnait plus aucun principe. Et, pour le coup, j’ai trouvé ça intéressant.

 

Bon, ça ne dure guère… Bien vite, bien trop vite, sans doute, Dorian Hawkmoon deviendra, comme Elric, « un type avec une épée ». Et d’ailleurs tout aussi psychopathe que le Melnibonéen – à ceci près qu’il ne blâme pas son épée pour cela. Pour le moment, du moins ? Car l’idée est semble-t-il bel et bien que Dorian Hawkmoon est le jouet du Bâton Runique, comme Elric l’est de Stormbringer… Mais, là encore, nous n’en savons guère plus pour le moment. On peut simplement se demander si le serment censément fatidique du baron Méliadus est véritablement aux sources de la trajectoire mythique de Hawkmoon.

 

AVATARS DU COMPAGNON ?

 

Le Champion Éternel se doit par ailleurs d’avoir un « compagnon ». Il y a, là aussi, un modèle dans le « cycle d’Elric », et c’est Tristelune – bien moins pénible, pour autant que je m’en souvienne, que le vilain bonhomme dont il était censément le faire-valoir. Hawkmoon n’échappe sans doute pas à ce principe, mais l’identification de ce compagnon n’est peut-être pas aussi évidente qu’elle en a l’air.

 

Une piste saute à la gueule, pourtant – et c’est le personnage d’Oladahn, le « nain géant » des montagnes bulgares, qui, entre grotesque et bons mots, mais avant tout fort dévoué, semble presque choper le lecteur par le col pour lui hurler à la face : « JE SUIS TRISTELUNE ! » Ce qui n’est à vrai dire pas sans poser problème – au regard du rythme de la troisième partie du roman, où il fait son apparition, j'y reviendrai…

 

Mais peut-être est-ce plus compliqué que cela ? Une petite founierie sur le ouèbe semblait avancer que le compagnon, dans « Hawkmoon », se divisait en fait en quatre figures : Oladahn en tête, sans doute, mais aussi deux autres personnages déjà cités, le comte Airain (toujours) et son comparse Noblegent, et enfin un personnage qui n’a pas fait son apparition pour l’heure, Huillam d’Averc – on verra, ou pas, là encore...

 

TRAHIS PAR DES TRAÎTRES (ALLONS BON)

 

Revenons cependant à notre Dorian Hawkmoon amorphe. Le baron Méliadus (risible caricature de vilain méchant pas beau, avec les punchlines appropriées) a l’idée saugrenue (pas qu’un peu – supposons alors que c’est sa cruauté qui la justifie : la cruauté justifie à peu près tout dans le Ténébreux Empire) d’employer le bonhomme, ex-rebelle mais qui ne croit plus en rien (couper zézette Lebowski, etc.), pour choper enfin la belle Yisselda en Kamarg, et anéantir le pouvoir du comte Airain dans sa ridicule province. Il s’agit, pour le duc de Köln, de se présenter auprès du comte comme étant toujours rebelle et s’étant évadé des geôles de la psychédélique Londra (ben voyons), afin de gagner sa confiance et de faire ses petites affaires ; après quoi le jeune homme sera récompensé (ben voyons), la Granbretanne lui laissant un pouvoir nominal, même si en tant que vassal, sur le duché de Köln décidément pas facile à contenir – même en l’écrasant à coups de botte, figurez-vous.

 

Mais, pour s’assurer que le jeune homme ne les trahira pas (eh, c’est pas comme si c’était pas déjà un traître à la base), les savants granbretons usent d’un bizarre dispositif (entre science et sorcellerie, donc – et qui, pour le coup, peut ramener de manière plus concrète aux mésaventures autrement drôlatiques d’un Cugel), consistant en un (très voyant) joyau noir incrusté dans le crâne de notre héros – ledit joyau fonctionnant comme une caméra, qui permet au baron Méliadus et aux siens de s’assurer que Hawkmoon leur obéit : le moindre écart sera sanctionné par l’activation pleine et entière du joyau, qui aura pour effet de rendre Dorian fou… Mais, bien sûr, ce joyau n’étonnera pas le comte Airain et compagnie, hein ? Bien sûr…

 

Oui : c’est un plan complètement con, et qui ne tient vraiment pas la route. C’est d’autant plus fâcheux, car le roman use de ce procédé guignolesque comme d’un prétexte et fondement au récit d’ensemble – qui n’en est que davantage boiteux… Et sans doute l’univers, aussi séduisant soit-il, ne parvient-il jamais totalement à obtenir que l'on fasse abstraction de cette faille primordiale.

 

Rassurez-vous (car vous en doutiez, n’est-ce pas ? Hein ? Hein ?), Dorian Hawkmoon ne succombera évidemment pas au maléfice du joyau noir, et retrouvera la fougue psychopathe qui sied au Champion-Éternel-qui-est-un-type-avec-une-épée, avec la bénédiction du comte Airain pas dupe un seul instant, et celle de Yisselda décidément amoureuse de tous les types en armure qui font une halte en Kamarg (I Love a Man in a Uniform).

 

Étonnant, non ?

 

PLUS VITE ! PLUS VITE !

 

Cette faiblesse de fond s’accompagne hélas d’une autre, et conséquente, dans la troisième partie du roman – qui tient plus que jamais du feuilleton picaresque, voire du fix-up, mais sur un mode absolument pas convaincant.

 

En l’espace de soixante pages divisées en six chapitres (tiens, ça tombe bien), nous suivons alors Hawkmoon dans un long périple, mais narré de manière pour le moins accélérée, qui le conduira de la Kamarg à la Perse (tout de même), afin de se libérer définitivement de la menace du joyau noir. Et ça va à fond la caisse – même la rencontre avec Oladahn, pourtant déterminante. Les chapitres de dix pages sont extrêmement condensés et sans vrai liant, accumulant les rebondissements avec la pertinence d’un Van Vogt – ou celle d’une vieille table de rencontres aléatoires de Donjons & Dragons.

 

Fâcheux contraste avec l’ouverture du roman, globalement réussie – et centrée sur la Kamarg et le comte Airain : Dorian Hawkmoon n’apparaît véritablement dans le roman qu’après une soixantaine de pages. Moorcock, dans ces premiers chapitres, prend le soin de poser son univers, mais sans didactisme, et privilégie l’ambiance à l’action – et ça marche. La troisième partie, en comparaison, donne l’impression d’un écrivain pressé d’en finir, mais rallongeant quand même la sauce pour arriver à un format de roman – et qui bâcle absolument tout, et, bordel, sans se cacher le moins du monde ; impression renforcée bien sûr par le style, au mieux utilitaire, régulièrement lourdingue, parfois même pire. Reste tout de même six livres de « la légende de Hawkmoon » après celui-ci, et je crains fort que ces failles les affectent tout autant voire davantage encore

 

FUN ET/OU NAVRANT ?

 

Mais là, pour le coup, on fait vraiment dans le pop-corn – plus que jamais. Le lecteur binge comme un porc, jamais totalement convaincu, suffisamment accroché pourtant pour tenter de jeter un œil à la deuxième saison – c’est l’été, merde...

 

Objectivement, je ne peux pas recommander ce roman, sans doute au mieux médiocre. Je ne sais pas s'il est avant tout fun, ou navrant. Sans doute est-il en fait les deux, et dans une égale mesure... Alors je vais quand même continuer, au moins avec Le Dieu fou. Autant dire que tout est foutu.

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La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

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La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), La Cité du futur, [Last Year], roman traduit de l’anglais (Canada) par Henry-Luc Planchat, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2016] 2017, 367 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 108-109.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Trois cents ans après, d'Augo Lynge

Publié le par Nébal

Trois cents ans après, d'Augo Lynge

LYNGE (Augo), Trois cents ans après. Grønlandshavn en 2021, [Ukiut 300-nngornerat], avec un avant-propos de Per Kunuk Lynge et une introduction de Jean-Michel Huctin, traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. Imaginaire Nord | Jardin de givre, [1931, 1959, 1989] 2016, X + 153 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 101-102.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Alice Automatique, de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Alice Automatique, de Jeff Noon

NOON (Jeff), Alice Automatique, [Automated Alice], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [1996] 2017, 142 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 99 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

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