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"Utopiales 13", de Jérôme Vincent (dir.)

Publié le par Nébal

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VINCENT (Jérôme) (dir.), Utopiales 13, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, [1991, 1994, 2008-2012] 2013, 386 p.

 

Ben oui. Comme chaque année depuis que c’est ActuSF qui s’en occupe – c’est-à-dire depuis 5 ans –, j’ai lu l’anthologie des Utopiales. Parce que, au fil des années, j’y ai tout de même lu de bien bonnes choses. Pas toujours, certes… Et il m’était difficile, en entamant la lecture de ce nouvel opus plus volumineux qu’à l’accoutumée, de faire l’impasse sur mon ressenti hérissé concernant Utopiales 12, et les réactions qu’il avait suscitées… Mais peu importe : du passé faisons table rase, tout ça… Mieux valait aborder cette nouvelle anthologie sans a priori, parce que sinon, hein, bon.

 

Et tant mieux, d’ailleurs : je peux d’ores et déjà vous dire que l’on n’y trouve rien d’aussi ignoblement putassier que l’affreuse novella d’Ayerdhal qui a fort logiquement remporté tous les suffrages la dernière fois, jusqu’à se taper le Rosny, prix du pire bien moins rigolo que les Razzies. Cela dit, le bilan reste des plus mitigé… et ce en dépit des jolis noms à l’affiche, qui ne tiennent pas forcément toutes leurs promesses.

 

Mais passons – ainsi que sur les présentations des auteurs, un tantinet risibles tant elles sont maladroites – et décortiquons plutôt les quatorze nouvelles et novellas composant cette anthologie officielle.

 

Commençons par le meilleur, tiens. C’est-à-dire, dans l’ordre de présentation des textes, par Sylvie Lainé avec « Grenade au bord du ciel » : une nouvelle irréprochable, non dénuée d’un certain charme poétique, qui confirme le grand talent de nouvelliste de cet auteur trop rare (mais on annonce un nouveau recueil toujours chez ActuSF, ai-je cru comprendre). L’autre très grande réussite de ce recueil, on la doit à Ian McDonald, avec « Trois Futurs », qui sont autant de révolutions ; l’auteur baroudeur nous régale de ses récits ô combien lucides aux quatre (enfin, trois) coins du monde : du très beau boulot, qui témoigne bien de ce que McDonald est capable de faire de meilleur.

 

D’autres textes sont au pire sympathiques, disons même plutôt bons, sans cependant atteindre le niveau des précédents, à mon sens tout du moins. On citera ici notamment Stéphane Beauverger pour « Vert Dur », nouvelle bourrée de bonnes idées sur les métamorphoses de l’écologie et du féminisme (j’ai inévitablement pensé à Ballard), au style plutôt léché, qui ne pèche à mes yeux que par son optimisme… autant dire que ce bémol, plutôt que cette critique, n’engage que moi, et que ce texte reste tout à fait recommandable. Même « problème » tout relatif pour « Comment je suis devenu un biotech » de Lucas Moreno, probablement un nouvelliste à suivre, décidément : il signe là un texte très ambitieux, très riche (je ne vois guère que le McDonald pour rivaliser sur ce plan, et encore, même pas sûr), sur la singularité et le devenir de l’humanité ; le problème… ben c’est que je n’adhère pas du tout, mais alors pas du tout, au propos, que je ne peux m’empêcher de trouver fâcheusement réac. Je reconnais néanmoins la grande qualité de la chose : c’est assurément très bien fait. Citons également ici Thomas Day pour « La Femme aux abeilles », seule nouvelle résolument axée « fantasy » de l’anthologie ; là encore, c’est très bien fait – ce qui n’étonnera pas de la part du monsieur – mais j’ai trouvé que ce texte manquait singulièrement de personnalité : le cadre m’a inévitablement fait penser au dernier Jaworski, le personnage à Chien du heaume de Justine Niogret… à tort ou à raison. Certes, il y a pire comme « modèle » (le terme n’est sans doute pas très bien choisi, je le concède…), mais c’est un peu déconcertant tout de même. Reste enfin dans cette catégorie Peter Watts qui, dans « Nimbus », nous dessine une terrible apocalypse ballardienne (oui, encore) à base de nuages intelligents… C’est très bien fait, c’est fort, mais je n’ai pu m’empêcher de trouver ce texte un brin frustrant de par sa brièveté.

 

Quelques textes médiocres, ensuite… à commencer par le « Dougal désincarné » de William Gibson, variation relativement amusante sur les fantômes, hélas desservie par un style tout bonnement affreux (je ne saurais dire si le problème vient de l’original ou de la traduction, mais il y a assurément comme un souci…). Andreas Eschbach livre avec « Les Fleurs de ma mère » un texte tout juste correct, mais sitôt lu, sitôt oublié. Orson Scott Card se montre très « pro » dans « Noël en enfer », ce qui aurait pu lui valoir une place dans la précédente catégorie ; mais j’ai trouvé (peut-être à cause de certaine prévention contre l’auteur…) que le « problème » rencontré dans la nouvelle de Lucas Moreno était ici beaucoup plus difficilement supportable, ce conte de Noël versant affreusement dans la moraline et la bondieuserie… Thierry Di Rollo, ensuite, fait du Thierry Di Rollo dans « J’ai eu trente ans », nouvelle tristement banale (ou plutôt « nano-banale »…). Citons enfin Jeanne-A Debats, qui conclut l’anthologie sur « La Fontaine aux serpents », une longue novella prolongeant son roman Métaphysique du vampire (aïe…), ce qui nous donne un polar transgenre parcouru de bonnes idées, mais un brin facile et pontifiant… et surtout plombé par un cul d’autant plus lourdingue qu’il est omniprésent.

 

Le reste est mauvais, à mes yeux en tout cas. Jean-Louis Trudel émaille « Trois Relations de la fin de l’écrivain » de quelques rares bonnes idées, mais le texte n’en est pas moins avant tout pénible, et la fin clairement ratée. Norman Spinrad livre avec « La Main tendue » une nouvelle fort convenue, et horriblement « mignonne », voire carrément niaise (c’est marrant, je voyais vraiment pas l’auteur se compromettre dans ce registre…). Jean-Pierre Andrevon, enfin, retoque à peine (j’imagine) une nouvelle datant de 1971, « Dans les mines de Mars » ; à l’époque, ça pouvait peut-être passer… mais aujourd’hui, a fortiori pour qui a lu Dick et Ballard (oui, encore !), dont l’œuvre a autrement mieux vieilli, c’est tellement caricatural et prévisible que cela en devient carrément risible.

 

Bilan plutôt mitigé, donc, pour cette nouvelle anthologie des Utopiales. Si l’on excepte l’abomination ayerdhalienne, les précédentes livraisons m’avaient – du moins j’en ai l’impression – habitué à mieux. Bon, je m’en remettrai, hein… En attendant, Utopiales 13 me fait l’effet d’un recueil plutôt dispensable, même si rien ne s’y montre à proprement parler scandaleux ; mais les bons textes sont noyés dans les moyens, et les bonnes idées dans la médiocrité. Dommage…

 

EDIT : Gérard Abdaloff, ce pochard, se montre bêtement méchant ici.

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RIP Lou Reed

Publié le par Nébal

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Je viens à l'instant d'apprendre la mort de Lou Reed, et ça me fait comme un choc. Que ce soit avec le Velvet Underground ou en solo, il a suscité beaucoup de bonheur musical chez moi... Keep walking on the wild side, c'est pas vraiment un Perfect Day, et je m'arrête là parce que merde. RIP, quoi, comme on dit chez les croyants...

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"Faillir être flingué", de Céline Minard

Publié le par Nébal

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MINARD (Céline), Faillir être flingué, Paris, Rivages, 2013, 325 p.

 

J’avais déjà eu l’occasion de vous parler de Céline Minard pour son fort réjouissant Bastard Battle. Je vous en cause à nouveau aujourd’hui, non seulement parce que cette précédente lecture avait un fort goût de reviens-y, mais aussi parce que – le hasard fait bien les choses – son dernier roman, ce Faillir être flingué au titre d’autant plus délicieux qu’il se montre faussement bancal, est un western – ou du moins qu’il en utilise les codes. Joli couronnement de mon cycle estival, donc (cela dit, je suis loin d’en avoir fini avec le genre, et y reviendrai régulièrement).

 

Faillir être flingué, à la manière de Deadwood, Warlock ou encore Lonesome Dove, fait intervenir toute une kyrielle de personnages hauts en couleur – et, à l’instar des deux premiers titres, il tourne pas mal autour de ce thème à mon sens essentiel du western qu’est la fondation (ou du moins le développement) d’une ville ; c’est d’ailleurs, trouvé-je, quand les personnages se rejoignent dans la ville que le roman prend véritablement toute son ampleur, en un beau crescendo s’achevant sur une fin (?) absolument superbe (mais j’en connais qui ont eu un ressenti tout différent, accrochant dès les premières pages, plus dispersées).

 

On trouve ainsi une chamane indienne sans tribu (personnage clef du roman, aux interventions décisives), un médecin porteur d’un lourd secret, deux frères, deux colons, qui accompagnent leur mère qui n’en finit pas de mourir, des personnages un peu louches qui se tournent autour pour un cheval ou une paire de bottes (le très charismatique Zébulon aux lourdes sacoches, Elie et ses problèmes qui tournent pas mal autour d’un archet de contrebasse – on retrouve la contrebassiste plus loin dans le roman –, le cow-boy revanchard Bird Boisverd)… Autant de figures qui jouent des clichés du genre, remaniés à la sauce Minard pour notre plus grand plaisir.

 

Et tous ces personnages se retrouvent donc dans une ville naissante, symbole frappant de cette Frontière qu’on ne cesse de repousser. Ils en croisent alors d’autres tout aussi bien campés, comme la maquerelle Sally, le barbier Silas, ou encore – donc – la contrebassiste Arcadia. C’est ainsi toute une société qui se développe sous les yeux du lecteur – une société de types sans doute un peu fêlés, mais éminemment sympathiques.

 

Et voilà sans doute un point très caractéristique du roman : la sympathie que l’on éprouve pour tous ces personnages, avec leurs tares, mais surtout leurs envies, leurs défis, leurs passions. On est assez loin, ici, de la noirceur d’un Warlock, à titre d’exemple. Le roman se montre plus lumineux, presque optimiste – marqué en tout cas par un certain enthousiasme contagieux, qui ne relève qu’en partie du genre, mais bien plus, finalement, d’un détournement de ses codes. Image d’un monde neuf, aussi – éphémère, sans doute, mais neuf néanmoins.

 

La violence propre au western est par ailleurs toujours là, mais traitée d’une manière astucieuse – souvent sous-jacente, elle éclate parfois en menaces l’arme au poing, mais ça ne va pas vraiment plus loin : longtemps, dans le roman, on flingue presque (donc), mais on ne tire finalement pas (ou alors pour rigoler…). Il y a néanmoins une tension omniprésente, remarquablement bien utilisée. Et, bon, bien sûr, ça finit par péter… Mais voyez le titre, encore une fois.

 

Autre élément toujours sous-jacent, relevant à certains égards de la menace, mais finalement plutôt d’un inconnu aussi inquiétant que fascinant : la présence des Indiens. Le rôle fondamental de la chamane sans peuple a déjà été évoqué, mais on croise aussi dans le roman quelques tribus, qui se font la guerre, mais aussi commercent avec les colons. Acteurs bien malgré eux du dernier acte d’une pièce – une tragédie, sans doute –, les Indiens sont ici très astucieusement campés, sur un pied d’égalité avec les colons, et sans que jamais l’auteur ne verse dans les clichés propres (ou sales) au genre (ce qui rappelle, bien évidemment, Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, superbe recueil dont je ne cesserai de vous dire le plus grand bien, et que Céline Minard, semble-t-il, citait parmi ses références).

 

Western – ou pas tout à fait – « optimiste », relevant presque par moments de l’utopie (impression renforcée par le flou du cadre), Faillir être flingué est un très beau roman, riche en authentiques moments de grâce. Les personnages sont admirables, et la plume de l’auteur tout autant. Le propos, enfin, est indéniablement des plus séduisant. Céline Minard, avec ce nouveau roman, montre une fois de plus tout son talent pour subvertir les codes et les genres, et livrer en fin de compte, non pas une mécanique sans âme, mais bel et bien ce que l’on est en droit d’attendre d’un écrivain aussi doué : un beau morceau de littérature, qui se joue des frontières, et qui, jusque dans son usage des clichés les plus éculés, sait se montrer d’une originalité, d’une singularité même, tout à fait remarquable ; celle qui, au-delà des étiquettes, fait les grands romans.

 

EDIT : La vidéo de la rencontre à la Librairie Charybde où votre serviteur a causé de divers westerns se trouve ici.

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Pub copinage : "Cru", de luvan

Publié le par Nébal

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LUVAN, Cru, postface de Léo Henry, Evry, Dystopia Workshop, 2013, 182 p.

 

Hop.

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Pub copinage : "Sur le fleuve", de Léo Henry & Jacques Mucchielli

Publié le par Nébal

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HENRY (Léo) & MUCCHIELLI (Jacques), Sur le fleuve, Evry, Dystopia Workshop, 2013, 191 p.

 

Hop.

 

Reflets de mes lectures

 

Jules Abdaloff sur Salle 101

 

Jérôme Lavadou sur ActuSF

 

Lhisbei sur RSF Blog

 

Imaginelf

 

Le Dragon galactique

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"Chansons de la Terre mourante 1", de Gardner Dozois & George R.R. Martin (dir.)

Publié le par Nébal

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DOZOIS (Gardner) & MARTIN (George R.R.) (dir.), Chansons de la Terre mourante 1, [Songs of the Dying Earth], traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti, Florence Dolisi, Emmanuel Chastellière, Célia Chazel et Éric Holstein, préfaces de Dean Koontz et Jack Vance, Chambréy, ActuSF, coll. Perles d’épice, [2009-2010] 2013, 386 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 72 (pp. 106-107).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

« La Terre mourante » est à n’en pas douter une des plus fascinantes créations de Jack Vance, qui nous a hélas quittés il y a peu. Ce Monde magique attendant l’apocalypse sous les éclats rubiconds d’un soleil en fin de vie fut en son temps arpenté par des personnages aussi brillants que Cugel l’Astucieux ou encore Rhialto le Merveilleux. Superbe univers de fantasy, sans doute parmi les plus marquants jamais créés, rivalisant à sa manière unique – et généralement très drôle – avec les plus belles productions de Tolkien, Howard, Leiber ou Moorcock, « La Terre mourante » a inspiré pléthore d’écrivains au fil des années. Et Gardner Dozois et George R.R. Martin ont choisi de rendre hommage à cette œuvre et à son auteur en convoquant pour ce faire la fine fleur de l’imaginaire contemporain, y compris des auteurs franchement inattendus dans ce registre. En est résultée la monstrueuse anthologie Songs of the Dying Earth, sacré pavé dont ActuSF a entrepris, et c’est louable, la traduction… hélas en trois volumes passablement aérés qui risquent de faire mal au porte-monnaie. Mais ne boudons pas notre plaisir : c’est le sourire aux lèvres que l’on entame la lecture de cet hommage fort bienvenu, riche en textes remarquables ; si cette première partie est nécessairement inégale – quelle anthologie ne l’est pas ? –, la qualité est cependant bel et bien au rendez-vous, et l’amateur de Vance retrouvera ici avec plaisir cet univers merveilleux qu’il a en son temps découvert auprès du Maître lui-même, et quelques-uns de ses personnages feront même leur apparition au détour des pages…

 

Commençons par évoquer le meilleur, tant qu’à faire. Le volume, passé deux préfaces dispensables de Dean Koontz et de Jack Vance lui-même (mais notons au passage que chaque auteur livre également une postface à sa contribution, témoignant de l’enthousiasme suscité par l’univers de la « Terre mourante »), s’ouvre brillamment avec Robert Silverberg qui nous narre avec talent l’histoire du « Cru véritable d’Erzuine Thale » : un poète décadent attend la fin, comme il se doit, en gardant dans ses réserves un breuvage divin, à même de l’inspirer pour un ultime poème en guise de couronnement de sa carrière ; ce qui ne va bien sûr pas sans susciter la convoitise… L’histoire est un brin convenue, mais la plume délicieuse, l’univers bien rendu et les personnages irréprochables. Une bien belle introduction. Autre réussite remarquable, « Abrizonde » de Walter Jon Williams nous amène à côtoyer un jeune architecte plongé par le hasard de ses errances dans une guerre apparemment désespérée ; mais la magie et les démons sont de la partie, et tout le monde ici a plus d’un tour dans son sac. Malgré une conclusion sans doute un peu abrupte, cette nouvelle enlevée et palpitante constitue à n’en pas douter un des grands moments de l’anthologie. Citons enfin parmi les plus brillants participants à cette entreprise un des anthologistes, George R.R. Martin himself. L’auteur du « Trône de fer » nous emmène passer « Une nuit au Chalet du Lac » (« célèbre pour ses anguilles siffleuses »), auberge pas très bien fréquentée. Les personnages hauts en couleurs et la plume adroite de Martin nous ramènent habilement aux meilleurs récits vanciens de la « Terre mourante ».

 

Deux nouvelles, pour être inférieures à ce beau trio de tête, sont néanmoins tout à fait agréables à la lecture : « La Porte Copse » de Terry Dowling ne manque ainsi pas d’humour, et joue avec malice des sortilèges les plus improbables (jusque dans leur désignation farfelue) employés par les magiciens si hautains de la « Terre mourante » ; un peu trop téléphoné, cependant, pour pleinement emporter l’adhésion, et ça ne fait pas toujours mouche. Le cas de Jeff VanderMeer est différent : l’auteur de l’excellente Cité des saints et des fous livre avec « La Dernière Quête du mage Sarnod » une nouvelle tout à fait séduisante, à l’univers riche et original ; mais peut-être est-elle pour le coup « trop originale », dans un sens : on n’y retrouve pas tout à fait la flamboyance propre aux récits de Vance, malgré des emprunts non négligeables.

 

Les deux nouvelles restantes sont plus dispensables, sans être d’une lecture trop désagréable pour autant. Glen Cook, avec « Le Bon Magicien », livre un récit ambitieux mais un peu bancal, où la fine fleur des magiciens est convoquée pour faire face à une terrible menace ancestrale. Byron Tetrick se la joue un peu à la « Harry Potter » dans « L’Université de maugie », récit initiatique banal qui se conclut sur une assez regrettable faute de goût, l’auteur ayant succombé à une tentation trop énorme pour ses capacités.

 

Mais ces deux fausses notes n’enlèvent finalement pas grand-chose à la qualité tout à fait appréciable de ce premier volume des Chansons de la Terre mourante. L’hommage est dans l’ensemble tout à fait réussi, et les amateurs de Vance ne seront pas déçus. Aussi a-t-on hâte de lire la suite, dont on peut espérer sans trop de risque d’erreur qu’elle sera également des plus enthousiasmantes.

 

EDIT : l'ignoble Gérard Abdaloff en parle ici.

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"D'autres royaumes", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), D’autres royaumes, [Other Kingdoms], traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Imbert, Paris, J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [2011] 2013, 285 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 72 (pp. 82-83).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Si D’autres royaumes, publié originellement en 2011, n’est pas l’ultime roman du vétéran Richard Matheson, son édition en France quelques mois à peine avant sa mort lui confère quelque peu, par la force des choses, une allure de testament littéraire. Et on ne fera pas de mystère : c’est pour le moins regrettable. On n’y retrouve en effet guère le brillant auteur de, entre autres, Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. Et l’on fait régulièrement la grimace à la lecture de ce livre de trop, qui tient sans doute un peu de la catharsis, mais donne aussi (surtout ?) la fâcheuse impression que son auteur n’y croit pas – et par voie de conséquence le lecteur pas davantage.

 

Alexander White, plus connu sous le nom de plume d’Arthur Black, sous lequel il a commis des dizaines de romans d’horreur lamentables, a 82 ans. Né avec le siècle, il nous narre ici les étranges événements qu’il a connus quand il avait 18 ans, aux environs de la fin de la Première Guerre mondiale. Engagé dans les forces américaines pour faire bisquer son horrible paternel, Alex connaît l’horreur des tranchées. Et c’est sur le front qu’il fait la rencontre de Harold Lightfoot, un jeune soldat anglais. Les deux hommes se lient d’amitié, et, avant de décéder, Harold suggère à Alex de se rendre dans son village natal, Gatford, au nord de l’Angleterre.

 

Démobilisé en raison d’une grave blessure, Alex, qui ne tient pas à revoir son père à Brooklyn, obéit bientôt aux dernières volontés de son camarade. Il loue un cottage dans ce village qu’il trouve à première vue somptueux, mais la petite vie paisible qu’il entendait y mener est vite perturbée par d’étranges superstitions locales : on lui dit que la forêt avoisinante est le domaine des fays, du petit peuple autrement dit, et qu’il ne faut surtout pas s’enfoncer dans les bois en quittant le chemin... Mais il fait aussi, lors d’une promenade, la rencontre de Magda, ravissante femme qui fait une mère de substitution idéale... mais qui a la réputation d’être une sorcière. Cartésien comme son horrible père, Alex ne croit guère à ces racontars. Il a tort, comme de bien entendu...

 

Sur ces bases pour le moins stéréotypées, Richard Matheson tisse dès lors une intrigue cousue de fil blanc, ce qui n’exclut hélas pas quelques incohérences ou invraisemblances ; D’autres royaumes mêle le genre féerique classique, teinté d’horreur, avec le genre sentimental, se complaisant dans la descriptions d’amours aussi ambiguës que pénibles. Tout ça sent le complexe d’Œdipe, pas qu’un peu... et ça ne convainc guère, laissant bien vite une amère impression en bouche.

 

Le problème essentiel de D’autres royaumes ne réside pourtant pas dans cette dimension. Le roman est prévisible, peu crédible en même temps, pas très bien construit, affligé de personnages en carton-pâte, et donne, à tort ou à raison, l’impression d’avoir déjà été lu cent fois, en mieux. Certes. Mais le véritable drame est ailleurs : en effet, Richard Matheson semble s’y complaire dans le style laborieux d’un écrivain d’horreur gothique à dix balles. Exorcisme ? Peut-être... Mais c’est rapidement insupportable, notamment du fait des incessants appels au lecteur qui parsèment chaque page ou presque de ce roman imbuvable. Arthur Black intervient en effet régulièrement pour commenter ce qu’il écrit, jugeant telle phrase bonne, telle autre mauvaise, quand elles sont toutes affligeantes. Le lecteur est sempiternellement pris à témoin, et bien vite n’en peut plus.

 

On est très loin, ici, du grand Richard Matheson, conteur d’exception qui a su nous régaler à maintes reprises avec son astucieux sens du récit ; on n’y retrouve pas davantage la finesse dans la caractérisation de ses meilleures productions ; ne reste au final qu’une mauvaise parodie du genre, donnant l’impression que Richard Matheson se moque de lui-même, et par la même occasion du lecteur.

 

« Comment aurais-je pu écrire ce livre si ma cervelle baignait entièrement dans les eaux du gâtisme ? », demande Alexander White/Arthur Black à un moment ; le lecteur, ici, ne peut pas vraiment s’empêcher de faire la grimace... De même, plus loin : « Arthur Black me collerait d’office dans une maison de repos pour auteur en fin de carrière. » Douloureuse confession...

 

Disons-le, même si c’est difficile, voire cruel, du fait de la proximité du décès de Richard Matheson : on aimerait se montrer charitable, voir en D’autres royaumes un roman au pire médiocre, mais le fait est que ce livre est calamiteux de bout en bout. La forme est atroce, le fond sonne creux. L’hommage plus ou moins déguisé ne séduit pas, et tourne à la parodie laborieuse. Livre sans intérêt, livre inutile, livre de trop, D’autres royaumes ne sert guère la mémoire d’un auteur que nous avons connu tellement brillant. Aussi vaut-il mieux s’abstenir de lire cette erreur de vieillesse, qui n’aurait probablement jamais dû être publiée.

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"Il ne faut pas oublier"

Publié le par Nébal

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(Clic.)

 

… Nous étions une petite bande de réformés, qui errait à travers la France. Il y avait Solange, Hélène, Jacques et moi. Aucun des deux camps n’avait voulu de nous, pour des raisons variées, parfois obscures, parfois évidentes. Mais là n’est pas la question. Peu importe. Ce qui compte, c’est que notre statut de parias nous obligeait à parcourir le pays, des zones rouges aux coins les plus paisibles, sans trêve ni repos. Je n’étais pas vraiment préparé à ce genre de vie – qui le serait ? Mais nous n’avions pas le choix. Et, finalement, ce n’était pas si pire… On s’entendait bien, déjà. Notre position était précaire, il nous était impossible de nous intégrer, mais on a connu quelques bons moments, dans cette vie plus ou moins aventureuse qui nous avait été imposée par les circonstances.

 

()

 

… Oui, bien sûr. On en était réduit au vol ou à la mendicité, forcément. Choses pour lesquelles nous n’avions pas spécialement de talent. On n’avait pas le choix, c’est tout. Alors on s’adaptait. Bien sûr, cela n’arrangeait pas exactement nos relations avec les engagés. C’était véritablement une guerre totale, on a sans doute du mal à prendre conscience aujourd’hui de ce que cela impliquait. Il fallait, d’une manière ou d’une autre, participer à l’effort de guerre. Tout le monde était engagé, sauf quelques incompétents notoires comme nous autres, incapables de monter au front, mais tout aussi incapables d’exercer une activité utile à l’arrière. Des inutiles, voilà ce que nous étions. On nous traitait régulièrement de parasites – ce qui n’était pas forcément faux, d’ailleurs. Nous ne trouvions pas notre place dans la société en temps de guerre ; mais je ne suis pas certain que nous aurions davantage pu nous intégrer si les circonstances…

 

()

 

… Non, l’après-guerre ne nous a pas permis de répondre à cette question. Les rescapés étaient des victimes, des handicapés à vie ; encore un statut à part, qui faisait de nous des marginaux. Nous n’avons donc jamais été dans la norme.

 

()

 

… Oui, j’y reviens. Nous étions quatre, donc. Cela faisait près de deux ans que nous étions contraints de vagabonder à travers le pays. Contrainte qui ne présentait pas que des désavantages, d’ailleurs. Déjà, on pouvait aller où bon nous semblait. Pour nous, les frontières n’existaient pas – les traits sur les cartes officielles, mais aussi les lignes fluctuantes du front. Nous avons tour à tour vécu chez les transhumanistes et chez les conservateurs, tant bien que mal. Ils nous traitaient tous de la même manière, de toute façon, avec ce mélange de mépris et de pitié condescendante qui a toujours été le lot des parias. On ne nous aimait pas, non. On nous chassait, souvent. Il fallait faire avec… D’où cette contrainte du voyage. Il nous fallait vivre sur le pays, mais le pays nous repoussait. Il n’y avait pas de solution. Des fois, on se prenait à rêver d’un havre pour les réformés, une sorte d’utopie où nous trouverions enfin notre place. Rêve absurde, bien sûr. Délire pacifiste. La société de ce temps-là ne permettait certainement pas d’envisager l’existence d’un endroit pareil. Mais, dans les meilleurs jours, on peut dire que cette utopie avait un semblant de réalité ; simplement, elle était mouvante, elle nous accompagnait sur les routes.

 

()

 

… Oui, je vais arriver à la capture, mais il me semblait important de poser un peu le contexte. Les gens, aujourd’hui, ont sans doute du mal à comprendre ce que c’était alors que d’être un réformé. L’anomalie que cela pouvait représenter. Mais je vais m’arrêter là. La capture, donc.

 

(Long silence.)

 

… Excusez-moi. Cela m’est encore pénible de repenser à toute cette horreur… Des fois, je suis pris de l’envie de fondre en larmes, tellement… Je…

 

(Sanglots.)

 

… Veuillez me pardonner.

 

()

 

… Non, non, ça va aller. Il le faut. Il ne faut pas oublier DE FAIRE…

 

()

 

… Pardon. Juste un instant.

 

(Soupir.)

 

… Oui, ça va mieux. Ne vous en faites pas pour moi, je ne suis qu’un vieux croûton obnubilé par le passé. De l’eau a coulé sous les ponts. Mais c’est très bien ce que vous faites. IL NE FAUT… Pardon. Le souvenir. C’est important. Les jeunes d’aujourd’hui doivent savoir. Laissez-moi juste un instant.

 

(Le témoin boit un verre d’eau ; il tremble.)

 

… Voilà. Nous étions à l’arrière, dans le camp conservateur. Oh, je ne vous ai pas parlé de mes sympathies ! Oui, même si nous étions réformés, nous avions tous une opinion sur le conflit en cours. Pour ma part, j’étais plutôt transhumaniste, comme Hélène. Solange et Jacques penchaient davantage de l’autre côté. Mais nous n’en parlions pas vraiment. Ce qui nous rapprochait était autrement plus fort que ce qui nous divisait.

 

()

 

… Oui, sans doute. Bon. Peu importe, alors. Là, nous étions en terres conservatrices. Les deux factions, de toute façon, nous traitaient de la même manière, alors pour nous, quelles que soient nos opinions… Bref.

 

()

 

… Oui, jeune homme. Inutile de vous excuser. Donc, nous étions à l’arrière, et c’était plutôt une bonne période, pour nous. L’été. Il faisait bon. On pouvait cueillir des trucs, chasser parfois. C’est en cherchant des baies, d’ailleurs, que nous avons franchi le périmètre de sécurité de la base où nous avons été capturés. Une base de drones, conservatrice. On a été pris en plein lancement, un sacré spectacle ! Un instant, il n’y avait rien, et puis, hop ! le sol se soulevait, des trappes s’ouvraient, et d’immenses engins prenaient leur envol… Jacques a failli y laisser sa peau, d’ailleurs – il était sur une trappe quand elle s’est ouverte. Cela aurait sans doute mieux valu pour lui qu’il tombe dans le puits, ou qu’il soit d’emblée pulvérisé par le drone… Pauvre Jacques…

 

()

 

... Non, non, ça va aller. Merci. Donc… Il y avait cette base de drones. Nous étions pris en pleine alerte. Des soldats n’ont pas tardé à débouler et à nous maîtriser. Mains en l’air ! Il nous était impossible de fuir, nous nous sommes rendus. Nous avons été conduits dans les souterrains jusqu’à une salle d’interrogatoire. Bornés, ces militaires… C’était absurde, mais ils nous prenaient néanmoins pour des espions ! Nous avons passé des heures dans cette pièce, sous-alimentés, sans pouvoir se laver ou se soulager. Un bien rude calvaire… mais ce n’était rien en comparaison de ce qui nous attendait. Mais comment aurait-on pu le savoir ? Il y avait deux officiers, qui jouaient la vieille comédie du gentil flic et du méchant flic. Sans le moindre résultat, bien sûr, puisque nous étions innocents. Ils ont bien fini par comprendre que nous étions bel et bien ce que nous prétendions, et que notre présence sur la base relevait du pur hasard. Alors ils nous ont transféré au complexe… Je pourrais avoir un autre verre d’eau, s’il vous plaît ?

 

()

 

 … Merci. Non, nous n’avons pas été immédiatement séparés. Nous avons fait le trajet ensemble, dans un vieux camion de l’armée, inconscients de notre destination. Nous ne pouvions pas savoir… Personne ne savait. C’était tellement absurde, quand on y repense…

 

()

 

… Non, je vais prendre sur moi. J’ai accepté votre offre, je vous remercie de travailler sur cette question. On oublie trop souvent DE… Pardon. Les gens ne se souviennent tout simplement pas. Je sais même qu’il y en a pour dire que tout cela n’a jamais eu lieu. Les salauds… Mais je peux les comprendre, dans un sens. Une entreprise aussi vaine, une telle dépense de temps, d’énergie et de moyens pour un résultat si… oui, absurde, oui. C’est complètement fou, quand on y repense. Une telle cruauté…

 

()

 

… Non, je ne crois pas. Hélas ! Vous savez, avant même ces… événements… j’avais déjà acquis la conviction que l’homme était foncièrement mauvais. Je crois que le sadisme est un constituant essentiel de l’humanité. Que nous sommes tous sadiques. Rien de nouveau à cet égard. Non, ce qui est très particulier, ici, c’est l’organisation scientifique de ce sadisme, si vous me passez l’expression. Il y avait eu des précédents, bien sûr, mais visant généralement à l’élimination pure et simple, à plus ou moins long terme. Pas là. Et c’est bien ce qu’il y a de plus fou dans cette histoire…

 

()

 

… Je vais y arriver. C’est promis. Le complexe, donc. À l’époque, j’étais bien évidemment incapable de le situer sur une carte. Et, à vrai dire, je m’en moquais un peu ; je pensais que nous serions vite relâchés, et que nous pourrions reprendre notre vagabondage sans but. Jacques et Hélène pensaient la même chose, il n’y avait que Solange pour… Mais c’était Solange. Elle a toujours envisagé le pire. Mais cette fois, elle avait raison.

 

()

 

… Ne vous en faites pas, jeune homme. Je sais que je donne l’impression de tourner autour du… de… Enfin, vous me comprenez. Je vais vous décrire le complexe, maintenant, tel qu’il nous est apparu alors. Un immense bâtiment gris-blanc, borgne, au milieu d’un parc rieur, littéralement envahi d’écureuils. Un bloc d’austérité qui détonnait dans ce cadre. Mais l’impression donnée était assez juste, celle d’une sorte de clinique psychiatrique à l’ancienne, avec ses hauts murs qui nous coupaient du reste du monde…

 

()

 

… Oui, j’avais déjà fréquenté de telles institutions. Dépression chronique… Alors j’ai de suite pensé à ça. Sans véritable fantasme pénitentiaire. J’étais déjà passé par là. Conscient de mon statut d’inadapté, je pensais que l’on allait nous imposer à tous quatre un petit séjour en milieu hospitalier, et, pour être franc, ça me paraissait plutôt une bonne chose : de quoi se reposer un temps, avoir le gîte et le couvert… Si j’avais su…

 

()

 

… Jeune homme, faites-moi confiance. Je vais y arriver. Bon… Nous avons été séparés dès notre arrivée. Enfin, plus exactement, Jacques m’a tout d’abord accompagné, tandis qu’Hélène et Solange étaient conduites dans un autre secteur. Nous avons déambulé le long de couloirs froids et austères, guidés par des sortes d’infirmiers, jusqu’à la salle de réception. Jacques est passé le premier. Je ne l’ai plus jamais revu…

 

()

 

… Oh, non. Non. Simplement, dès la libération, il s’est suicidé – je ne l’ai appris que bien des années plus tard.

 

()

 

… Je vous en prie. J’ai attendu environ une demi-heure, et puis on m’a fait pénétrer dans le bureau. Oui, celui du docteur François. Je ne connaissais bien entendu pas son nom, à l’époque, il a fallu attendre le procès. Personne n’avait de nom, dans le complexe. Les docteurs et infirmiers pas plus que les patients. Cela faisait partie du processus de déshumanisation et de confiscation de l’identité. Je n’étais plus « Bertrand », j’étais « Toi ! » pour les infirmiers, « Vous » pour les docteurs. On ne m’a d’ailleurs pas demandé mon nom lors de l’admission ; ils s’en foutaient.

 

()

 

… Oui. Il y avait une bibliothèque. Plein d’ouvrages très savants, et le guide du docteur François en plein d’exemplaires, avec sa couverture jaune et rouge. La pièce, sinon, était assez dépouillée. Une plante verte dans un coin. Un bureau encombré de dossiers. Et, bien sûr… la comptine…

 

()

 

… Non, je vais y arriver. Il faut que je le dise. Je me suis entraîné. Il y avait donc un grand panneau au-dessus du docteur, qui disait… qui disait…

 

(Soupir.)

 

… « IL NE FAUT PAS OUBLIER DE FAIRE CACA ! »

 

(Long silence.)

 

… Non, ça va aller. Merci. Excusez-moi, je… Mais ça va aller. Il fallait le dire. C’est important.

 

()

 

… Oui, peut-être. À demain, alors…

 

(Clic.)

 

*           *            *

 

(Clic.)

 

… Les questions du docteur François étaient absurdes. Et s’y glissaient déjà des thèmes scatophiles. Au détour d’une question innocente – sur mes antécédents psychiatriques, par exemple –, il me demandait, eh bien, si je regardais avant de tirer la chasse, ce genre de choses. La consistance. La couleur… Une demi-heure d’entretien, comme ça. Ensuite, on m’a guidé dans les douches. On m’a déshabillé, puis laissé seul. La pièce était froide, carrelée de blanc immaculé. Je me suis lavé. Je suis allé aux toilettes. Le leitmotiv était bien entendu affiché au-dessus. C’est la seule chose que j’ai pu lire pendant les 90 jours du traitement.

 

()

 

… Oui, le docteur François m’avait déjà prévenu que la rééducation durerait 90 jours. Je n’imaginais pas alors à quel point ce serait dur… 90 jours. Dit comme ça, ce n’est pas grand-chose… Pourtant…

 

()

 

… Non, ils ne m’ont pas donné de vêtements. Effectivement, nous étions nus, pendant toute cette période. Les femmes comme les hommes, d’ailleurs. Un jour, à la lisière du périmètre, j’ai vu Hélène. Elle ne m’a pas reconnu.

 

()

 

… Non, je vous l’ai déjà dit, je n’ai jamais revu Jacques. Le hasard, sans doute… Nous étions sous l’emprise complète du hasard.

 

()

 

… Les premiers jours, non. Pendant un temps, la seule chose véritablement gênante, c’était la nudité. La perte d’identité, à la limite. Oh, et la comptine qui passait en sourdine en permanence, bien sûr…

 

()

 

… Non. Non, le pire, très franchement, ce n’était pas les électrochocs. C’était terrible, bien sûr. Mais c’était une torture, comment dire… ponctuelle ? L’angoisse, avant, était insupportable, la douleur affreuse… Mais…

 

()

 

… Après trente jours, oui. Mais franchement, jeune homme, vous auriez tort d’y accorder trop d’importance. La véritable torture, dans le complexe, n’était pas physique. Non… Non, c’était tout cet ensemble de manipulations qui vous vidaient le crâne et vous ôtaient toute substance. C’est ça que les jeunes, aujourd’hui, n’arrivent pas à comprendre. On se focalise sur les électrochocs, mais le pire… le pire c’était d’avoir tout le temps dans la tête cette comptine stupide, d’entendre et de hurler jour après jour « IL NE FAUT PAS OUBLIER DE FAIRE… »

 

()

 

… « CACA ! IL NE FAUT PAS OUBLIER DE FAIRE CACA ! IL NE FAUT PAS OUBLIER DE FAIRE CACA ! IL NE FAUT PAS OUB… »

 

(Clic.)

 

*           *            *

 

(Clic.)

 

… Je… je vous prie de m’excuser pour hier. Cela ne se reproduira plus.

 

()

 

… Merci. Les trente premiers jours, donc. Une routine s’est très vite instaurée. Lever à sept heures, toilettes, petit-déjeuner, toilettes, promenade dans le parc, toilettes, déjeuner, toilettes, entretiens et ateliers thérapeutiques, toilettes, dîner, toilettes, extinction des feux à vingt heures. La comptine était diffusée en permanence, même la nuit, bien sûr. Et, au fil des jours, les panneaux se multipliaient, partout, qui reprenaient sans cesse le leitmotiv.

 

()

 

… Oui, c’était les seuls changements que nous pouvions constater.

 

()

 

… Nous, oui. Nous formions un petit groupe d’une quinzaine de patients. Nus. Et il nous était interdit de dire nos noms, sous peine de passer au caisson.

 

()

 

… Bien sûr. D’un tempérament un peu rebelle, j’y ai effectué plusieurs séjours. C’était une sorte de placard, d’un noir d’encre, dans lequel la comptine passait à un volume beaucoup plus élevé. Chaque condamnation au caisson durait huit heures. Huit heures debout, dans le noir, à entendre la comptine. Alors évidemment on se chiait dessus. Littéralement. Direction les toilettes et les douches dès la sortie. Et ça ne vous donnait pas envie de recommencer, croyez-moi. J’y suis retourné, pourtant… Mais il faut dire qu’on nous y envoyait au moindre prétexte. Un pas de travers, un mot de trop, hop ! le caisson.

 

()

 

… Vous y revenez toujours… Oui. Les électrochocs. Les séances commencèrent à partir du deuxième mois. Dans la salle, la comptine passait très fort.

 

()

 

… Oh, mais eux ils avaient des casques anti-bruit ! Enfin, le mot n’est pas très juste ; ça filtrait – en tout cas, ils n’avaient pas à supporter la comptine. Sinon, ils seraient devenus aussi fous que nous… Car, oui, nous devenions fous, à force. De la merde dans le crâne. De la merde partout. De la… il… IL NE FAUT P…

 

(Clic.)

 

*           *            *

 

(Clic.)

 

… Je vous prie encore une fois de bien vouloir m’excuser. Mais, comme vous pouvez le constater, quarante ans plus tard, ce conditionnement reste des plus efficace…

 

()

 

… Non. Non, je n’ai jamais compris pourquoi. Personne, d’ailleurs. Lors du procès, on a bien entendu chercher à comprendre les motivations du docteur François, et de ses supérieurs, mais rien. Toute cette débauche semblait… gratuite. Encore que le mot ne soit pas très bien choisi : tout cela devait coûter fort cher. Et cela ne débouchait pourtant sur rien d’autre que la folie. Des dizaines d’individus braillant une comptine inepte à tue-tête. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse. Je ne crois pas que qui que ce soit ait la réponse. Mais les faits sont là…

 

()

 

… Oui, au bout de 90 jours, comme promis, ils m’ont relâché. J’étais devenu une loque, de même que mes semblables. J’errais dans les rues en gueulant… la comptine. Je suis resté nu plusieurs mois, je crois bien. Les gens avaient pitié…

 

()

 

… Non, dans un sens, j’ai eu de la chance. Il ne s’est écoulé qu’assez peu de temps avant la victoire des transhumanistes. J’ai alors eu droit à une vraie thérapie, pour me débarrasser autant que possible du conditionnement du docteur François. Cela a duré près de deux ans. Après, il y eut le procès. La commission d’enquête était perplexe, c’est rien de le dire. Mais on ne peut rien contre les faits. Mon témoignage – et celui de bien d’autres, qu’ils aient été « guéris » ou pas – a débouché sur la condamnation du docteur François pour crime contre l’humanité. Ce salaud est toujours vivant. Il n’a jamais fourni la moindre explication…

 

()

 

Je vous en prie. C’est moi qui vous remercie. C’est important, ce que vous faites, pour les jeunes. Car il… il ne… IL NE FAUT PAS OUBLIER…

 

(Clic.)

 

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"Chevauchée avec le diable", de Daniel Woodrell

Publié le par Nébal

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WOODRELL (Daniel), Chevauchée avec le diable, [Woe to Live On], traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Mainard, Paris, Rivages, coll. Noir, [1987, 2000] 2002, 257 p.

 

Western encore (bah oui), avec cet impressionnant roman de Daniel Woodrell, adapté au cinéma par Ang Lee (je n’ai donc absolument aucune envie de voir le film en question…), qui lève le voile sur un des pires aspects de la guerre de Sécession.

 

En effet, si c’est essentiellement à l’Est qu’Unionistes et Confédérés s’affrontent dans un impitoyable bain de sang, dans lequel on a souvent vu le premier avatar de la guerre « moderne », l’Ouest n’est pas épargné pour autant. Chevauchée avec le diable, qui prend place au Missouri et au Kansas, s’intéresse en effet aux horribles exactions perpétrées par les troupes irrégulières des jayhawkers (Nord) et des bushwhackers (Sud), comme le sinistre Quantrill, qui fait d’ailleurs une apparition remarquée dans le roman. Ces hors-la-loi se livraient à une guerre parallèle faite de massacres aveugles et de pillages, aux dépends d’une population plus ou moins impliquée dans le conflit, mais souvent amenée à choisir son camp bien malgré elle, Fédéraux et Rebelles ne leur laissant pas d’autre possibilité.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le roman attaque en force, avec une scène d’une cruauté presque insoutenable : la compagnie de bushwhackers du narrateur, déguisée en soldats de l’Union, lynche gratuitement un pauvre immigrant d’origine hollandaise, qui a eu le malheur de se laisser tromper par les uniformes de la mauvaise troupe. Entrée en matière particulièrement terrible, qui donne le ton de ce roman extrêmement noir, illustration cinglante de l’abomination de la guerre en général et de la guerre civile en particulier.

 

L’ironie de l’histoire, c’est que le narrateur, fervent rebelle, est lui-même d’origine hollandaise (or Hollandais et Nègres constituent des cibles de choix pour ces irréguliers)… Jake Roedel, à peine âgé de seize ans, a rejoint les bushwhackers avec son « frère de sang » Jack Bull Chiles, probablement en raison de l’assassinat par les Nordistes du père de ce dernier. Et bien que mal aimé en raison de ses propres origines – l’un des irréguliers, dès le début, menace de faire la peau de ce satané Hollandais… –, il n’a aucun doute sur la légitimité de son engagement et la justesse de la cause pour laquelle il se bat, même si cela l’amène à commettre candidement des horreurs sans nom ; ainsi, dès le début, nous le voyons abattre d’une balle dans le dos le fils du malheureux immigrant…

 

La naïveté de Jake fait froid dans le dos. Ce « patriote » qui ne saurait pour rien au monde remettre son engagement en question est fier du combat mené par les bushwhackers, et chaque abomination commise par les jayhawkers lui semble une justification suffisante, et à vrai dire à peine nécessaire, aux exactions dont lui et ses camarades hors-la-loi sont responsables. Tous les moyens sont bons pour combattre les Nordistes « envahisseurs » ; Jake, qui s’imagine mal intégrer l’armée régulière avec tout ce que cela implique, se satisfait ainsi pleinement des brigandages des irréguliers qu’il a intégrés.

 

Tableau sinistre et édifiant. Les « petits soldats » (généralement fort jeunes) dépeints par Daniel Woodrell sont une illustration pour le moins parlante de ce que l’engagement peut avoir de plus horrible. Et de plus absurde, aussi : la situation du « Hollandais » Roedel a déjà été évoquée, mais il y a plus paradoxal encore, ainsi dans la liaison fusionnelle qu’il est amené à nouer avec un autre bushwhacker, Holt… qui se trouve être un Nègre. Jake Roedel, Jack Bull Chiles et Holt forment ainsi le trio essentiel de Chevauchée avec le diable, des types qui, finalement, ne doivent leur engagement, quand bien même viscéral, qu’à un hasard consternant…

 

Le roman est riche en – non, on ne dira pas « morceaux de bravoure », le terme paraît inacceptable devant l’horreur infecte des situations… Disons en scènes choc. Point culminant : le saccage de Fort Lawrence par des bushwhackers sûrs de leur bon droit, qui tuent et pillent des civils innocents parce qu’ils ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Ce n’est qu’alors que Roedel et Holt commenceront, bien tardivement, à se poser des questions…

 

Mais Chevauchée avec le diable est à vrai dire une sorte de roman initiatique. Le jeune âge de son narrateur (que j’ai franchement du mal à qualifier de « héros », même s’il suscite fort logiquement, de même que ses deux principaux camarades, l’empathie du lecteur) en fait plus qu’un témoin : Jake découvre le monde dans cette guerre atroce ; c’est dans le sang qu’il apprend l’amitié… et même l’amour.

 

Le roman de Daniel Woodrell n’est pas sans défauts. Il souffre en effet d’une plume assez lourde, même si je ne saurais véritablement dire si c’est le texte original ou la traduction qui est en cause (je penche cependant pour la deuxième possibilité…). Mais c’est au final de peu d’importance devant la force du propos et les terribles situations qu’il met en scène. Roman de guerre d’une cruauté rare (et je n’arrive pas à croire qu’Ang Lee ait pu la restituer à l’écran…), Chevauchée avec le diable fait mal au ventre, mais on en redemande.

 

Et son actualité ne saurait faire de doute, dans la mesure où les exactions des jayhawkers et des bushwhackers font inévitablement penser à celles dont se rendent aujourd’hui coupables partout dans le monde miliciens, terroristes et autres incarnations d’un engagement violent et rarement réfléchi, les « petits soldats » avec ou sans uniforme qui, sûrs de leur bon droit, infligent leur vision caricaturale du monde à une population qui ne leur a rien demandé.

 

Roman aussi écœurant que brillant, Chevauchée avec le diable, malgré ses imperfections formelles, constitue donc une lecture plus que recommandable, à même de susciter la réflexion du lecteur sur l’horreur de la guerre sans jamais sombrer pour autant dans le pathos ou les lieux communs du genre. Très fort.

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"L'Homme au boulet rouge", de Jean-Patrick Manchette & Barth Jules Sussman

Publié le par Nébal

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MANCHETTE (Jean-Patrick) & SUSSMAN (Barth Jules), L’Homme au boulet rouge, préface de Doug Headline, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1972] 2006, 213 p.

 

Je l’avoue, je l’avoue : dans mon immonde inculture crasse, je n’avais jusqu’à présent jamais lu de Manchette (à part sa traduction de Watchmen, bien entendu, mais je ne suis pas sûr que ça compte). Et L’Homme au boulet rouge, son unique western, et par ailleurs une commande, travail alimentaire, ne constitue sans doute pas la meilleure des portes d’entrée à son œuvre. Mais voilà : c’est un western. Alors forcément...

 

Une petite explication s’impose quant aux deux noms au générique. Contexte : fin des années 1960, début des années 1970, le western connaît un important renouveau, cinématographique comme littéraire, notamment grâce à son travestissement transalpin. C’est dans ce cadre que le scénariste (quasi inconnu) Barth Jules Sussman écrit The Red Ball Gang, scénario d’un film qui ne sera finalement jamais tourné, mais dont on demandait déjà une novélisation ; et c’est donc Manchette, alors quasi inconnu lui aussi, qui s’y est collé, ce qui nous a donné L’Homme au boulet rouge.

 

Le futur auteur de polars sociaux travaille vite, mais renâcle à la tâche (il y a, dans le scénario originel, de nets accents « spaghetti » – forcément ? – et Manchette déteste ça, lui qui éprouve beaucoup plus d’intérêt pour les westerns classiques américains) ; plus tard, quand il reviendra sur les circonstances ayant entouré l’écriture de ce roman de commande, il ne se montrera guère satisfait, évoquant néanmoins des « digressions marxistes » plus ou moins saugrenues, typiques semble-t-il de sa production ultérieure (au début, je craignais un peu cet aspect, mais finalement ça passe plutôt bien).

 

On est donc loin d’une oeuvre majeure, et c’est sans doute le seul nom de Manchette, sur lequel on a capitalisé (uh uh), qui explique cette réédition tardive, quand le roman était à peu de choses près sombré dans l’oubli entre-temps. Reste néanmoins un western assez atypique, et qui, ma foi, se lit fort bien ; un roman correct, disons, qui sent effectivement la commande effectuée avec plus ou moins d’envie (on n’osera vraiment pas parler de passion...), mais qui reste un divertissement passable ; guère plus, mais ce n’est déjà pas si mal.

 

Le roman débute en 1871 au Texas (mais Manchette ne peut s’empêcher, dans le premier paragraphe, de faire un détour par la Commune de Paris, ce qui a le mérite de clarifier les choses...). L’insoumis Greene, notre héros, a écopé d’une vilaine peine d’emprisonnement, et se retrouve « loué », avec d’autres prisonniers, à un entrepreneur vach’ment entreprenant, le paternaliste Potts, qui a décidé de planter du coton dans cette zone qui ne lui convient guère. Disons les choses, c’est un véritable bagne. Et Greene, à la première occasion (pas super crédible, au passage), de prendre la poudre d’escampette... Il se fait reprendre, bien entendu : lourde aggravation de sa peine, et il est renvoyé, en compagnie de fort mauvaises graines, dans la plantation qu’il avait eu l’indélicatesse de quitter sans un adieu ; il a désormais, de même que ses « camarades », un boulet rouge au pied... mais ne compte pas pour autant se laisser faire, et plier aux injonctions de Potts ou sous les coups du contremaître Pruitt. Peu importe la surveillance d’un tireur d’élite sempiternellement aux aguets, Greene compte bien à nouveau se faire la malle, tant qu’à faire pour retrouver la douce Callie, charmante prostituée des environs.

 

En fait de western, L’Homme au boulet rouge est donc plutôt une sorte de roman carcéral. On n’y verra pas vraiment de cow-boys ou d’indiens, tout juste un shérif de passage. À peu de choses près, l’histoire pourrait aussi bien se passer à Cayenne ou dans quelque autre enfer de travail forcé où, au hasard, on aurait déporté des communards... On retrouve cependant, malgré l’auteur sans doute, quelque aspect « spaghetti » dans ce roman, où la morale est pour le moins malmenée, et, s’il y a un héros, c’est dans une version taciturne qui ne manque pas d’évoquer, disons, l’homme sans nom incarné par Clint Eastwood dans la « trilogie des dollars ».

 

Mais là n’est sans doute pas l’important. La réussite (relative, hein, mais on parlera de réussite quand même) de cette œuvre de commande réside sans doute dans sa critique ouverte du capitalisme, de l’exploitation des travailleurs, et, bien souvent, de leur servitude volontaire. Les « digressions marxistes » annoncées, surtout sensibles au niveau du vocabulaire, ne viennent pas plomber le récit, mais bien au contraire lui donnent toute son ampleur. Mention spéciale, sous cet angle, à la figure très réussie de Potts, salaud sans l’être totalement, capitaliste vaguement condescendant obsédé par ses seuls profits et qui se fout du reste. Le vrai méchant de l’histoire, finalement, est sans doute la brute Pruitt, archétype du maton vicieux qui prend son pied à imposer son autorité à la racaille à grands coups de gourdin dans la tronche. Mais les autres personnages ne sont pas en reste, notamment, mais pas seulement, les autres boulets rouges. Et cela nous vaut quelques séquences ouvertement politiques plutôt intéressantes et assez lucides sans doute – l’épisode de la grève, puis celui de la course aux putes...

 

Ajoutons que, malgré les plaintes de Manchette à ce sujet, les dialogues, quelle que soit leur réelle paternité, sont assez efficaces, dans le genre cinglant et vaguement gouailleur. Malgré la commande, la plume n’est pas désagréable, plus généralement, et le roman se lit tout seul, rythmé par des chapitres très courts et une narration qui va à l’essentiel.

 

Aussi est-on tenté de passer sur les inévitables faiblesses du roman, au cadre flou (mais est-ce vraiment un problème ?), pas toujours hyper crédible, et quelque peu desservi par une fin précipitée, cinématographique certes, mais qui donne quand même une vague impression de bâclage. Malgré tout cela, L’Homme au boulet rouge reste un roman correct, qui se lit bien. On n’en fera certainement pas un chef-d’œuvre du genre (et quel genre, d’ailleurs ?), et ce n’est probablement pas ce que Manchette a fait de mieux, mais on ne va pas cracher dans la soupe pour autant : fidèle à sa commande, l’auteur a livré un roman court et très certainement efficace, tout en y infusant un peu de sa personne. Pas si mal, donc.

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