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Le Jour de la création, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Le Jour de la création, de J.G. Ballard

BALLARD (J.G.), Le Jour de la création, [The Day of Creation], traduction de l’anglais par Robert Louit, Auch, Tristram, coll. Souple, [1987] 2017, 297 p.

 

Cette critique a initialement été associée à celle d’un autre roman de Ballard, Le Rêveur illimité, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du Bifrost n° 88, directement en ligne, ici.

 

Je suppose que cela m’autorise à livrer d’ores et déjà mes deux chroniques séparées, plus longues…

ENCORE PLUS DE BALLARD

 

Bis : l’excellent éditeur Tristram approfondit encore son catalogue ballardien, déjà conséquent, et comprenant nombre de merveilles – au premier chef l’intégrale des nouvelles en trois tomes, Vermilion Sands, La Foire aux atrocités, etc. Nouveaux titres dans la collection « Souple », donc : deux romans qui avaient déjà été édités en français, il y a quelque temps de cela certes, et qui m’étaient jusqu’alors passés sous le nez, Le Rêveur illimité et Le Jour de la création.

 

C’est cette fois le second qui nous intéresse, un roman datant de 1987, soit après que le succès d'Empire du soleil et de son adaptation par Steven Spielberg a permis de populariser l’auteur, dès lors moins cantonné que jamais dans son registre originel science-fictif – qui, cela dit, faisait de toute façon hausser des sourcils dans le fandom, et la publication de la « trilogie de béton » et de La Foire aux atrocités avait sans doute déjà démontré que le grand Ballard ne connaissait pas de limites.

 

Le Jour de la création, dans ce contexte, est un roman assez étrange – et en même temps typiquement ballardien. Riche d’échos à des œuvres antérieures de l’auteur autant qu’à des classiques signés par d’autres plumes (j’y reviendrai dans les deux cas), il sonne tantôt comme du concentré des obsessions de l’auteur, tantôt comme une quasi-parodie – même si, au fond, cette seconde dimension peut être une conséquence de la première. C’est aussi, étrangement, le « roman d’aventures » que décrit la quatrième de couverture, oui – on se contentera d’omettre l’adjectif « pur » qui y est associé. C’est un roman souvent fascinant, mais parfois un brin agaçant aussi. Pertinent de manière générale, mais avec plus ou moins de subtilité.

 

En fait, ai-je l’impression, comme Le Rêveur illimité justement, c’est un titre un peu bancal dans la bibliographie de l’auteur, disons même « mineur ». Ceci étant, un Ballard mineur vaut intrinsèquement mieux que 98 % des parutions littéraires, j’imagine...

 

LA SOIF DU MAL

 

Nous sommes en Afrique centrale, dans une région indécise car fantasmée – entre le Sahel et les débris de l’Afrique Équatoriale Française, le Tchad et le Soudan sont proches. Mallory est un médecin, envoyé par l’OMS à Port-la-Nouvelle, au bord du lac Kotto asséché, pour y tenir un dispensaire – entreprise absurde, car la guerre qui ravage la région, opposant très concrètement le général rebelle Harare et le capitaine Kagwa de la « gendarmerie » locale (aux ambitions de seigneur de guerre pas moins marquées, on en a tôt la certitude – et sa Mercedes adorée en est le plus pathétique des présages), cette guerre donc a fait fuir les non-belligérants. Le bon docteur recoud bien des hommes des deux camps, mais sa situation est des plus précaire : il pourrait très bien être abattu sur un coup de sang, qu'importe de qui – c’est d’ailleurs ce qui lui arrive au tout début du roman, quand nous le voyons mis en joue par une enfant-soldat… Un écho justement du Rêveur illimité, qui pourrait au-delà renvoyer également à Dick ou même à Bierce ? Mais admettons qu’il survive : c’est après tout ce que nous dit le roman…

 

En dehors des hommes de Kagwa et Harare, la faune locale (non autochtone…) est assez limitée, mais pas inexistante : il y a cette Nora Warrender, triste veuve victime de viol, et dont les raisons de rester sur place, dans cet enfer, sont problématiques. Il y a aussi une équipe de tournage, emmenée par Sanger, un ex-scientifique qui a décidé de faire davantage de sous en tournant des documentaires guère scientifiques, au point d’avoir perdu toute crédibilité auprès des chaînes de télévision occidentales ; déjà has-been, le bonhomme, qui travaille maintenant pour les chaînes câblées japonaises, semble persuadé de ce que le cadre déprimant du lac Kotto pourrait fournir le prétexte à un bon film – ses associés, Mr Pal l’Indien érudit et la très professionnelle photographe et camerawoman Ms Matsuoka, y travaillent. Et ça dépasse complètement Mallory.

 

Celui-ci, en fait de médecin, a surtout des ambitions relevant de l’ingénierie écologique : son grand projet, c’est de trouver un moyen d’alimenter la région en eau – car le Sahara avance. Une marotte comme une autre… Un rêve qui n’a aucune chance de se réaliser. Mallory le sait bien, et, après avoir réchappé à son exécution, il accède enfin aux injonctions de Kagwa, qui l’incite depuis un bon moment déjà à plier bagage. Mais c’est précisément à ce moment qu’un très improbable « accident » change la donne : un bulldozer, sur ses indications, arrache une vieille souche… et l’eau jaillit. Une réserve bien vite épuisée ? Forcément… Sauf que c’est un véritable fleuve qui apparaît ainsi – un monstre s’étendant sur des kilomètres, et très large : un nouveau Nil pour un continent qui en a bien besoin – un miracle à même de refleurir le désert. Bien plus que ce que le docteur souhaitait ?

 

Mais voilà : c’est une compulsion de l’homme découvrant un fleuve, il lui faut remonter à sa source. Le Dr Mallory y échappe d’autant moins que, pendant sa convalescence, Sanger a officiellement baptisé le fleuve... Mallory. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il s’identifie au fleuve – ce qui va bien plus loin qu’une appropriation. Mallory veut trouver la source du Mallory, oui – pour le détruire ; car c’est en son pouvoir, et c’est finalement une conséquence inévitable de la tendance du médecin à reporter sur son environnement la passion de l’autodestruction. D’autant, avouons-le, qu’il n’est guère aimable : lui-même nous éclaire sur les tendances foncièrement misanthropes de ses semblables, les si généreux médecins au service d’œuvres caritatives… Mais il est vrai que les autres protagonistes du roman ne sont guère plus sympathiques.

 

Ce que nous aurons bientôt l’occasion de constater, quand, suite à un acte de piraterie bien hardi, Mallory se met donc à remonter le fleuve à bord du vieux ferry Salammbô ; mais pas seul, car il est accompagné par la gamine de douze ans qui a failli l’abattre – cette « Noon » en qui il voit un esprit du fleuve, son fleuve, et en même temps une femme en puissance mais d’autant plus désirable qu’il y a encore en elle de l’enfant, même enfant-soldat…

 

Et, à leurs trousses, tous ceux qui, dans la région, entendent tirer partir du miracle fluvial – c’est-à-dire absolument tout le monde. Au point, s’il le faut, du massacre généralisé.

 

APOCALYPSE LOLITA...

 

Le Jour de la création est un roman sous influence, et qui ne s’en cache certainement pas. Sans doute cela fait-il partie de l’essence même du projet.

 

Bien sûr, il emprunte à nombre d’histoires reposant sur le topos du fleuve que l’on remonte – et elles sont innombrables. Bien sûr aussi, contexte africain oblige, et tout autant les considérations métaphysiques et éthiques qui s’y mêlent, la référence-clef est probablement Au Cœur des ténèbres, de Joseph Conrad – avec un Mallory qui serait tout à la fois Marlow et Kurtz. Peut-être cependant faut-il tordre quelque peu cette référence ? Car la dimension guerrière du récit peut tout autant évoquer la variation sur le même roman qu’est Apocalypse Now ; j’y suis d’autant plus incité que, via Sanger et son équipe de tournage, la technologie moderne, ici, porteuse de récits, est essentiellement envisagée au travers du petit écran, sinon du grand…

 

En fait, les références littéraires comme filmiques qu’évoque sans peine Le Jour de la création ont aussi pour fonction de produire une Afrique noire parfaitement fantasmée, et certes pas épargnée par les clichés du « temps béni des colonies » (Michel, franchement, ta gueule) ; délibérément bien sûr, et Noon apprenant l’anglais en se repassant sans cesse les mêmes cassettes d’initiation à la sociologie post-coloniale, entre deux visionnages de vieilles tarzaneries, y offre un très ironique contrepoint – tandis que le « Dr Mal », comme elle l’appelle, incarne à son tour ces diverses manières de s’accaparer l’Afrique, et pas seulement sa représentation mythique.

 

Noon, justement, tire en même temps le roman vers d'autres références non moins marquées : l'attirance clairement pédophile de Mallory pour la gamine de douze ans (même et peut-être justement parce qu'elle a un flingue) n'est pas l'aspect le moins déconcertant du roman, et ne rend pas exactement le personnage du forcément bon docteur plus sympathique ; dans sa fascination pour la fillette, qui le rend parfois lyrique, le docteur est d'une perversion fleurie et au-delà de la simple suspicion, qui en fait un émule colonial d'Humbert Humbert dans le Lolita de Nabokov (probablement bien davantage, cette fois, que celui de l'adaptation par Stanley Kubrick).

… ET AUTRES RÉMINISCENCES

 

Mais Ballard, dans Le Jour de la création, ne se contente pas de revisiter et mélanger ces nombreuses références qui lui sont extérieures. C’est aussi, pour lui, l’occasion de produire des variations, plus ou moins ironiques, sur nombre de ses œuvres antérieures. Dans certains cas, cela ne fait pas le moindre doute : l’apocalypse de/du Mallory renvoie presque explicitement à deux des quatre apocalypses originelles de Ballard, celles que je préfère d’ailleurs, Le Monde englouti et La Forêt de cristal. On peut être tenté d’y adjoindre, sur un mode sans doute davantage mineur, Salut l’Amérique ! Dans un autre registre, je tends à croire que la vision particulièrement désenchantée, non, carrément misanthrope et génocidaire des relations humaines autour du fleuve peut être envisagée comme un écho de la guerre civile verticale qui prend place dans l’I.G.H., tandis que la mégalomanie divine d’un héros par ailleurs si détestable ne manque bien sûr pas d’évoquer, réédition concomitante, Le Rêveur illimité.

 

Le Jour de la création peut aussi être vu comme anticipant quelques titres de l’œuvre ultérieure de l’auteur : ainsi de Sauvagerie, même si ce court roman aux implications terribles initie surtout le pan tardif de l’œuvre ballardienne, avec ses variations sur la Riviera psychopathe ; je serais tenté de mentionner également et peut-être avant tout La Course au paradis, avec ces mêmes Occidentaux déboulant à l’autre bout du monde en débordant des meilleures intentions, mais dont l’action produira presque nécessairement un cauchemar dystopique.

 

Et là, je m’en tiens aux romans, donc.

 

Une approche pas inintéressante, mais pas non plus sans inconvénients – dont le principal est probablement le risque de l’auto-parodie. Sans doute l’auteur en était-il très conscient, et d’autant plus désireux de manier l’ironie, mais le lecteur n’en est que davantage porté à la comparaison, et pas forcément en la faveur du Jour de la création. Un roman qui, pourtant, produit assurément des images fortes, typiques de la plume de l’auteur – simplement, « trop typiques », peut-être.

 

MR SELF-DESTRUCT

 

Je crois cependant que le principal atout de ce roman, qui n’en manque pas, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, réside dans son personnage principal et narrateur, le Dr Mallory. Je ne garantis pas que l’œuvre ballardienne soit si riche que cela en personnages véritablement positifs, mais Mal figure peut-être parmi les plus négatifs.

 

Cependant, le juger sur le plan moral ne fait pas forcément sens. Sa mégalomanie qui tend vers l’homicide, son arrogance, et bien sûr son attirance (coupable ?) pour Noon empêchent de voir en lui un « héros », mais, comme d’ailleurs dans Le Monde englouti surtout, si je ne m’abuse, le personnage opère d’une certaine manière une transsubstantiation qui rend inaccessible ce démiurge jaloux aux remontrances humaines.

 

Mais il y a peut-être autre chose qui sauve paradoxalement le Dr Mal – et c’est sa fragilité mentale. Sa quasi-fanfaronnade sur les médecins misanthropes ne dissimule rien du trouble autrement essentiel qui le caractérise : une pulsion autodestructrice de tous les instants. Certes, aux yeux extérieurs du lecteur, le mauvais docteur reporte ainsi sur son environnement ce désir de mort, et, à mesure que les pages défilent, toujours plus dégoulinantes de sang, le tueur de fleuve échappe à toute possibilité de rédemption. Mais lui-même n’est tout simplement pas en mesure de percevoir les choses ainsi : il est le fleuve – dès lors, tuer le fleuve revient à se tuer lui-même (l’inverse n’est peut-être pas aussi vrai ?), et, en tant que tel, Mallory, homme et fleuve, incarne une liberté individuelle poussée à l’extrême, dont la condamnation demeure possible, mais non sans circonvolutions argumentaires malaisées… Mallory suicidaire peut, dans une égale mesure, susciter le dégoût et la compassion, le mépris et l’admiration. C’est un personnage qui me paraît très réussi – tantôt bigger than life, tantôt si humain, très riche en tout cas au-delà de sa seule fonction narrative.

 

Enfin, le discours pour le moins confus de cet homme qui tire argument de ce qu’il a créé un fleuve pour en déduire la légitimité de son entreprise visant à le détruire, affecte le lecteur, voire le convainc – même dans la douleur. J’imagine qu’on peut ainsi voir en lui une métaphore de l’écrivain revenant sur son œuvre – en général, ou de Ballard lui-même très précisément : le jeu des références n’en est que davantage justifié.

 

DIEU S’EST REPOSÉ LE SEPTIÈME JOUR POUR VISIONNER LES RUSHES

 

Ceci ressort également d’une autre dimension du roman, proche, mais probablement moins subtile : la critique des médias, ou peut-être plus exactement et même sereinement du rapport à l’image, qu’autorise l’entreprise documentaire passablement cynique conduite par Sanger. Lui non plus n’est pas exactement un personnage aimable… et pourtant, en certaines occasions, on ne peut s’empêcher de l’aimer. Son discours n’est sans doute pas moins confus que celui de Mallory (son sujet ?), mais l’idée que tout n’est que récit a son importance.

 

La métaphore est peut-être parfois trop lourde, sa pertinence peut être questionnée à plusieurs reprises, mais elle offre au bateleur quelques occasions de briller avec sa verve d’entertainer ; en tant que telle, cette faconde savamment orientée poursuit la métaphore initiale de la création littéraire, avec le biais utile de la mise en scène : un documentaire ne saurait après tout être objectif, et poser sa caméra ici plutôt que là est déjà un choix, littéralement l’imposition d’un point de vue – mais le récit conscient ne vient peut-être qu’après ? Sanger a son moment de triomphe, quand il assène à un Mallory sceptique cette ultime vérité : « Dieu s’est reposé le septième jour pour visionner les rushes. »

 

Le déroulé du roman vient-il confirmer ou infirmer cet aphorisme ? À vrai dire, je n’en suis pas bien sûr… Il y a ici une ambiguïté, mais je la suppose bienvenue.

 

UNE SOURCE TROP LOIN ?

 

Le Jour de la création débute magnifiquement bien. Dans ses premiers chapitres, habilement colorés, générateurs d’images fortes à foison, et empreints d’une certaine pesanteur léthargique, comme une variation inquiétante et morbide de Vermilion Sands, je tends à croire que le roman se hisse au niveau des meilleures productions de l’auteur – ce qui n’est pas peu dire.

 

Cette impression, toutefois, ne se vérifie pas sur la durée. En fait, à cet égard, Le Jour de la création m’a en gros fait le même effet… que Le Rêveur illimité, ça tombe bien. Le début est très bon, mais le format est trop long à mon goût, et, passé un certain temps, on patine un peu, au fil de séquences bien trop répétitives.

 

Dit comme ça, oui, ça ne fait pas forcément envie… Mais je ne prétends pas que c’est un mauvais roman, loin de là. En fait, il est même plutôt bon – simplement moins bon que nombre d’autres romans de Ballard, et on ne saurait faire l’impasse sur ce critère violemment discriminant ; d’autant que, d’une certaine manière, le roman lui-même nous incite à faire cette comparaison. Ceci étant, même de la sorte, il m’a davantage parlé que Le Rêveur illimité, justement – ou que Salut l’Amérique !, et encore quelques autres.

 

Signé par tout autre que Ballard, Le Jour de la création aurait été plus que recommandable. Alors on y revient : un Ballard mineur vaut intrinsèquement mieux que 98 % des parutions littéraires. Dont acte.

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Le Rêveur illimité, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Le Rêveur illimité, de J.G. Ballard

BALLARD (J.G.), Le Rêveur illimité, [The Unlimited Dream Company], traduction de l’anglais par Robert Louit, Auch, Tristram, coll. Souple, [1979] 2017, 242 p.

 

Cette critique a initialement été associée à celle d’un autre roman de Ballard, Le Jour de la création, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du Bifrost, n° 88, directement en ligne, ici.

 

Je suppose que cela m’autorise à livrer d’ores et déjà mes deux chroniques séparées, plus longues…

PLUS DE BALLARD

 

L’excellent éditeur Tristram approfondit encore son catalogue ballardien, déjà conséquent, et comprenant nombre de merveilles – au premier chef l’intégrale des nouvelles en trois tomes, Vermilion Sands, La Foire aux atrocités, etc. Nouveaux titres dans la collection « Souple », donc : deux romans qui m’étaient jusqu’alors passés sous le nez, Le Rêveur illimité et Le Jour de la création.

 

Aujourd’hui, Le Rêveur illimité, roman dans lequel l’auteur, classé SF à ses débuts, ne coupe pas les ponts avec le genre, mais se pose encore moins qu’auparavant la question de son appartenance. À dire le vrai, Le Rêveur illimité est un délire inclassable, narquois dans son traitement de l’imaginaire, et pour le moins déstabilisant – oui, voilà, si Le Rêveur illimité est avant tout quelque chose, c’est cela : déstabilisant.

 

BLAKE, FOU

 

Il faut dire que son héros est complètement taré. Fou. « Fou », ça ne veut pas dire grand-chose, le plus souvent, mais là, pour le coup, nous avons un personnage qui a totalement pété les plombs. Et le roman tient donc du journal délirant improvisé par un psychotique en pleine crise.

 

Par ailleurs, un psychotique dangereux – pour lui et pour les autres. Ses obsessions et ses pulsions lui ont valu bien des ennuis, mais, surtout, sont passées très près de devenir proprement criminelles. Au début du roman, nous voyons ainsi le jeune homme quasiment tuer sa compagne sans bien s’en rendre compte tout d’abord, puis prendre acte de cette tentative d’homicide pour faire céder toutes les barrières.

 

Blake, obsédé par le vol à propulsion humaine, travaille à l’aéroport, où il furète parmi les avions. Il décide alors, sur un coup de tête, de voler un Cessna pour mettre quelque distance entre la police et lui. Mais voilà : il n’a aucune expérience du pilotage… Et, si le décollage ne semble pas lui poser trop de problèmes, le moteur surchauffe pourtant, et, en vol, l’appareil prend feu ! Blake, tant bien que mal, oriente l’appareil sur la banlieue de Londres, et se prépare au crash imminent...

 

BLAKE, MORT ?

 

L’avion s’écrase dans la Tamise. Par miracle, Blake survit à l’accident, et gagne la rive à la nage, où il est accueilli par une petite troupe de banlieusards interloqués.

 

Sauf qu’à les en croire, les choses ne se sont pas passées ainsi… Ils ont assisté à l’accident, et ils sont tous formels : Blake a passé plus de dix minutes sous l’eau. De toute évidence, il n’a pas pu y survivre.

 

Pourtant, il est là, et bien là… Que faut-il en conclure ? Est-il mort, et ceci n’est-il qu’un ersatz banlieusard et britannique de délire dickien ? Un certain nombre d’indices vont en ce sens – qui tirent même le roman vers la parodie ; difficile de ne pas penser à Ubik quand on lit : « Croyez-moi, Blake, depuis hier, j'ai la sensation que ce n'est pas vous qui êtes vivant, mais nous tous ici qui sommes morts. » Ce qui constitue une autre piste. Il pourrait y en avoir bien d’autres – dont celle du mensonge généralisé, qui, dans sa paranoïa, serait également fort dickienne.

 

Blake est obnubilé par cette question – on le comprend. Mais une réponse s’avèrera bientôt très satisfaisante à ses yeux – comme à ceux à vrai dire des banlieusards : il est un dieu païen, ou un messie, en tout cas plus vraiment un homme, car il a vaincu la mort. Davantage qu’un prophète, et ceci même en prenant compte ses très nombreuses visions hallucinées de l’avenir.

 

LE PIÈGE DE SHEPPERTON ET SA  FAUNE

 

Avant cette épiphanie, notre aviateur du dimanche doit cependant appréhender son nouvel environnement : il n’a pas le choix, puisque, pour des raisons qui lui échappent, il ne peut pas quitter Shepperton – à l’instar du héros de L’Île de béton, il est coincé dans une zone urbaine relativement restreinte, et ne dispose d’aucun moyen pour en sortir.

 

Et Shepperton – la banlieue de Londres où Ballard lui-même vivait, plus ou moins reclus semble-t-il, et qui figure dans plusieurs de ses œuvres à l’obsession périphérique – n’est pas le plus riant des endroits. Tapie entre l’autoroute et la Tamise, elle a pourtant quelque chose d’un havre – d’autant que la massive bâtisse victorienne qui attire tout d’abord les regards de Blake s’avère un hôpital, où exerce notamment la charmante doctoresse Miriam St-Cloud, qui suscite bientôt le désir de notre pilote au manche volubile ; sa mère Mrs. St-Cloud guère moins, ceci dit… Mais ça, j’y reviendrai.

 

En attendant, la faune de Shepperton comprend quelques autres phénomènes notables, dont l’austère Père Wingate qui s’occupe de la paroisse, ce filou de Stark qui est l’homme de toutes les bonnes affaires, pour ne pas parler de combines, ou encore les trois inséparables enfants handicapés, David le mongolien, Jamie avec ses prothèses, Rachel l’aveugle.

 

Ces personnages constituent « sa famille », mais Blake rencontre aussi des anonymes ou peu s’en faut – qui visitent l’exposition de meubles ou de machines à laver comme tant d’autres bons consommateurs de la classe moyenne (ou moyenne supérieure, disons), échangent quelques balles pour la forme sur les cours de tennis, ou revêtent une tenue d’aviateur pour quelque grosse production empruntant les fameux studios cinématographiques de Shepperton.

 

Tous sont également prisonniers de la banlieue, pour une raison ou pour une autre – qui a forcément à voir avec le crash de l’aviateur. En fait, le passage ne peut d’ailleurs pas davantage s’exécuter dans l’autre sens – et Blake guette les hélicoptères qui demeurent à distance, la police ou les journalistes, très désireux de mettre la main sur lui après le quasi-meurtre de sa compagne l’ex-hôtesse de l’air, et le vol du Cessna…

 

Quoi qu’il en soit, le tableau que livre Ballard de Shepperton est pour le moins cocasse, sur un mode railleur et narquois qui ne relève guère des relations de bon voisinage. Il faut donc nécessairement changer tout ça, et ce ne pourra être que pour le mieux ? À voir...

 

LE SPERME DU DIEU

 

Mais Blake a son idée sur la question – ou plus exactement la développe, à mesure qu’il prend conscience de son statut de dieu païen, ou de messie…

 

Un statut qui s’accorde bien avec son obsession sexuelle (qui est aussi, paradoxalement ou pas, une obsession de la nudité : il ne cesse de faire la remarque que les habitants de Shepperton ne se rendent pas compte qu’il est nu, puis, plus tard, ne se rendent pas davantage compte qu’ils sont eux-mêmes nus). Blake est en effet un satyre, il ne pense guère qu’à baiser tout ce qu’il croise – pas que les femmes, d’ailleurs : il s’essaie à forniquer avec la terre, et se révèle plus intrigué que choqué quand il réalise qu’il a des pulsions pédophiles. Dans son odyssée onirique sheppertonienne, on a bientôt l’impression qu’il copule avec tout et tout le monde, et en permanence – à moins que tout ne se passe dans ses rêves, bien sûr. Mais le sexe est toujours là – son sexe, sempiternellement durci, qu’il brandit comme un goupillon. À chaque page Blake noie ses environs de foutre.

 

Et le miracle opère ! Le sperme divin transforme Shepperton en une utopie tropicale, un Jardin d’Éden inversé ; ses flots de semence génèrent des murailles de bambou et des jungles plus qu’incongrues sur les berges de la Tamise ; chacune de ses très nombreuses éjaculations, qu’il s’agisse d’onanisme ou de fornication, et de rêve ou de réalité, produit des oiseaux tropicaux ou autres, dans le plus invraisemblable et bariolé des zoos.

 

Et les habitants de Shepperton en redemandent – il se les fait tous, d’ailleurs… ou non : Miriam, qui est celle qui l’attire vraiment, paraît, seule, échapper à ses assauts de pervers, guère porté par ailleurs sur le consentement, tant l’assurance de sa singularité paraît tout justifier à ses yeux, jusqu’au viol systématique. Mais, pour Miriam, il y faudra au moins un mariage – des noces sacrées et forcément aériennes ; car Blake, dieu païen et/ou Christ ressuscité, a pour mission d’enseigner au monde la gloire du vol à propulsion humaine.

 

Au monde, mais d’abord à Shepperton : la cage deviendra ainsi émancipatrice, en prélude à la juste conversion de la planète entière à l’évangile satyriasique de l’aviateur.

 

GLOIRE ET DÉCADENCE D’UNE SECTE

 

Car le statut divin de Blake ne semble plus faire de doute aux yeux des habitants – peut-être tout particulièrement de Miriam, Mrs. St-Cloud et le Père Wingate, qui semblent tous orienter le personnage vers cette révélation ; à moins, bien sûr, que tout ceci, comme le reste, ne relève en fait que de ses propres fantasmes, de fou, de mourant, de mort…

 

Shepperton remodelée par le foutre divin devient une rêverie exotique, et, quand Blake se met à enseigner le vol à propulsion humaine à ses habitants, dans une relation tendue avec ses noces sacrées (et avec l’orientation archétypale de Judas prise par Stark), le caractère de secte informelle de la ville de banlieue entière ne fait plus de doutes, tandis que son dévoiement tropical achève d’en trahir le caractère de communauté utopique vaguement hippie.

 

Or l’expérience du divin ne s’arrête pas là – car elle prend toujours un peu plus des allures d’apocalypse. Dès le crash, Blake a perçu une étrange luminosité dans Shepperton, évocatrice d’un incendie – un holocauste, peut-être, impression renforcée par l’absence de toute vie dans les rues comme dans les bâtiments à ce stade : les visions prophétiques de Blake laissent augurer d’un drame ; à moins que, là encore, il ne s’agisse que d’un défaut de perception ? La mort serait alors trompeuse – ou, plus exactement, il serait trompeur de l’envisager comme la fin de tout. Se développe plutôt chez Blake l’idée d’une transcendance, consistant, pour ses fidèles, à faire ainsi que lui-même et à vaincre la mort.

 

Ce qui peut s’accommoder d’attitudes paradoxales – car les vols à propulsion humaine de Blake louchent bientôt sur le vampirisme ou le cannibalisme : littéralement, l’aviateur possédé par la folie des dieux se nourrit des corps et des âmes de ses fidèles dévoués ; il en a conscience, et s’en réjouit.

 

Ici, à tort ou à raison, j’ai supposé que l’on pouvait établir un lien avec l’actualité d’alors. Le roman de Ballard sort en effet l’année suivant le massacre de Jonestown, et je me suis dit que ce n’était pas un hasard. La secte de Jim Jones, à maints égards, me paraît pouvoir inspirer celle de Blake, dans ses bonnes intentions plus ou moins naïves affichées à l’origine comme dans l’horrible tragédie qui a conclu cette expérience – à ce compte-là, faire de Shepperton une communauté tropicale pourrait faire sens en tant qu’écho de la communauté de Guyana. « Le Temple du Peuple », qui constituerait dès lors le type idéal de la secte (et Jim Jones celui du « gourou » au sens « large » et péjoratif), me paraît constituer une inspiration potentielle – et même le satyriasis de Blake pourrait s’expliquer au crible des nombreuses accusations portées à ce propos contre Jones. Je dis peut-être n’importe quoi – en fouinant sur le ouèbe, un peu hâtivement certes, je n’ai trouvé qu’un seul article établissant un parallèle entre Blake et Jim Jones (et de manière assez abstraite, comme figure inquiétante du gourou – le massacre de Jonestown n’était pas directement évoqué, et donc encore moins associé à l’apocalypse de Shepperton) ; on pourrait peut-être renverser la proposition, et dire qu’il y en a donc au moins un… Je ne sais pas. Dites-moi ce que vous en pensez, si jamais.

 

Mais, de manière plus générale, on peut dès lors être tenté de déduire de tout cela une lecture politique éventuellement narquoise ; sous cet angle, Le Rêveur illimité n’a pas manqué de me rappeler un roman plus tardif, La Course au paradis, où les meilleures intentions et l’innocence hippie débouchent sur des conséquences à la limite de la dystopie, voire au-delà. Et sans doute d’autres titres pourraient-ils être envisagés, aussi bien dans la période antérieure « SF/catastrophe » (par exemple Le Monde englouti ou La Forêt de cristal) que dans le Ballard « dernière mode », avec ses obsessions cannoises, etc., avec peut-être Sauvagerie pour faire la balance.

 

Tant qu’à faire, on pourrait aussi relever que le délire onirique mégalomane de Blake s’accompagne d’une apologie enthousiaste de la créativité, notamment artistique. En quatrième de couverture, on nous dit que ce « Petit Prince perverti » qu’est le roman constitue aussi « une parabole sur la situation de l’écrivain, seul véritable "rêveur illimité" ». C’est très possible, mais, à ce compte-là, je suppose que l’on peut aussi envisager le roman comme un reflet moqueur de Vermilion Sands, dont les artistes léthargiques trouveraient enfin, dans une orgie frénétique et fatale, l’inspiration qu’ils prétendaient chercher sans jamais la trouver...

 

L’ÉVANGILE DES BITES

 

Un bien étrange roman, que ce Rêveur illimité… et dont je redoute d’être passé à côté. Il faut dire que c’est une œuvre multiforme, où il me paraît difficile de dire où commence (ou s’arrête) la mauvaise blague – car j’ai tout de même l’impression qu’il y a de la mauvaise blague dans tout ça, délibérément bien sûr.

 

En fait, j’ai l’impression d’un roman où la plus ou moins parodie de Philip K. Dick s’associerait à la métaphysique et à la relecture (sérieuse) des Évangiles au moins autant que des mythologies anciennes, mais dans une sorte de cahier de brouillon tenu par un adolescent aliéné par ses hormones en ébullition et qui y griffonnerait des dizaines de bites à chaque page.

 

Faire la part du sérieux et du grotesque n’est donc finalement pas si évident, tant ces diverses dimensions sont sempiternellement emmêlées.

 

UN PEU TROP

 

Mais qu’en penser, au-delà ? Ai-je pris du plaisir à la lecture de ce roman ? Globalement, oui – même sans vraiment savoir ce qu’il entendait me dire au juste.

 

Mais j’ai tout de même l’impression d’une mauvaise blague qui s’éternise. Jubilatoire dans un premier temps, le roman tend à s’enliser dans la répétition des mêmes scènes, et la perpétuation bien trop longtemps soutenue des mêmes délires hallucinés. La signification du roman, quelle qu’elle soit, pâtit de son tirage à la ligne, au point où Le Rêveur illimité ne parvient plus guère, sur le tard, à susciter que de l’ennui… Quelques beaux tableaux fantasques réveillent l’intérêt du lecteur de temps à autre, et quelques farces à l’occasion lui extirpent un sourire, tandis que l’amertume de certains passages suivant le mariage céleste avec Miriam produit un effet étonnant, tant le lecteur ne s’attendait plus à ce genre de dignité, mais, passé disons la moitié du roman, j’ai surtout eu tendance à m’ennuyer.

 

Bien sûr, cet avis bien péremptoire vaut ce qu’il vaut, tant j’ai la conviction d’être passé à côté de l’essentiel…

 

Mais demeure le sentiment d’un Ballard franchement mineur – pas nécessairement mauvais, et il a ses très bons moments, mais rien de comparable avec les plus belles réussites, en romans ou en nouvelles, de cet immense auteur.

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Le Son du cor, de Sarban

Publié le par Nébal

Le Son du cor, de Sarban

SARBAN, Le Son du cor, [The Sound of His Horn], traduction de l’anglais par Jacques de Tersac, préface de Xavier Mauméjean, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, [1952, 1970, 1999] 2017, 185 p.

Ma critique se trouve dans le Bifrost n° 88, pp. 91-92. Elle sera ultérieurement mise en ligne sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien, en même temps que je publierai ici même une version plus longue.

 

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Et si le diable le permet, de Cédric Ferrand

Publié le par Nébal

Et si le diable le permet, de Cédric Ferrand

FERRAND (Cédric), Et si le diable le permet (une étrange aventure de Sachem Blight & Oxiline), illustrations de Melchior Ascaride, Bordeaux, Les Moutons Électriques, coll. Les Saisons de l’Étrange, 2017, 265 p.

Ma critique se trouve dans le Bifrost n° 88, pp. 86-87. Elle sera ultérieurement mise en ligne sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien, en même temps que je publierai ici même une version plus longue.

 

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La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), La Cité du futur, [Last Year], roman traduit de l’anglais (Canada) par Henry-Luc Planchat, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2016] 2017, 367 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 108-109.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de la revue, hop.

 

Suit une version plus longue, avec également la version YouTube...

WILSON EN LUNES D’ENCRE

 

L’auteur canadien Robert Charles Wilson est sans doute une des plus belles signatures de la collection « Lunes d’encre » des éditions Denoël – et un auteur qui a eu son impact, globalement mais aussi me concernant, car Spin, son plus célèbre roman, et prix Hugo, fait partie de ces livres qui m’ont incité à ne plus me contenter des « classiques » de la science-fiction, pour me pencher également sur ce que le genre produisait ici et maintenant.

 

Sans doute est-il pourtant un auteur relativement inégal – même si jamais au point d’être mauvais ; d’ailleurs, les « suites » de Spin, à savoir Axis et Vortex, ne m’avaient guère convaincu… D’autant plus, peut-être, que j’en avais lu d’autres excellents romans ? Comme Les Chronolithes, tout spécialement… Mais je suis loin d’avoir tout lu, et il me reste sans doute quelques très bons titres à découvrir : l’omnibus Mysterium a de bons échos, notamment ; moins, ai-je l’impression, Julian ou Les Derniers Jours du paradis

 

Cependant, le dernier Wilson en date dans la collection, Les Affinités, m’avait vraiment beaucoup plu – et j’avais le sentiment d’y retrouver le « grand » Robert Charles Wilson, celui des Chronolithes, celui de Spin. Et ce alors même que le thème, sinon le traitement, n’avait pas grand-chose à voir...

 

UN TRAITEMENT WILSON ?

 

Car, ai-je l’impression, il y a un « traitement Wilson », une patte, peut-être même une signature, qui revient souvent voire systématiquement dans ses romans ; et j’ai par ailleurs l’impression que ce traitement se « dédouble », d’une certaine manière, pour le meilleur d’un côté, probablement pas pour le pire de l’autre, mais disons tout de même de manière bien moins intéressante – et ce Wilson nouveau qu’est La Cité du futur me paraît tout particulièrement en témoigner, sur un mode plus édifiant que dans Les Affinités... car moins convaincant.

 

Son atout – particulièrement mis en avant à l’époque de Spin – réside dans ses personnages, et dans leur psychologie fouillée. Même au cœur du « sense of wonder » le plus vertigineux (là encore Spin en est le meilleur exemple), Wilson a le grand talent de rester à hauteur d’homme, et ses personnages ne sont pas des coquilles vides, de simples véhicules ou prétextes de la narration : ils ont une vie, ils ont une âme, ou plutôt une intériorité qui en fait toute la saveur – à charge pour eux d’entretenir des relations non moins complexes avec ceux qui ne sont jamais tout à fait leurs semblables.

 

La faiblesse de l’auteur – mais à mon sens, hein, c’est très discutable –, c’est sa propension, pour mettre en scène tant ces jolis personnages que ses belles idées science-fictives, à recourir aux expédients du thriller, un genre avec lequel j’ai beaucoup de mal (en littérature, je suis d’un tout autre avis au cinéma), car croulant bien trop souvent sous les codes les plus éculés et envahissants, tel le cliffhanger systématique en fin de chapitre, ce genre de choses. Et ici Wilson se montre plus inégal : par exemple, les suites de Spin, dans ce registre, m’avaient paru plutôt ratées, Blind Lake entre deux eaux, Les Affinités bien plus réussi.

 

Et La Cité du futur ? On y retrouve de beaux personnages – notamment le principal, et ce alors même que Wilson nous fait presque une frayeur au départ, car il joue du stéréotype au point où l’on peut légitimement redouter la « coquille vide » ; il se rattrape heureusement par la suite (ou, peut-être plus exactement, joue de notre ressenti initial), même si avec probablement moins de finesse que dans ses plus belles réussites en la matière. Par contre, la dimension (policière et) thriller est ici très sensible… et clairement pas convaincante. Elle dessert finalement les bonnes idées de SF qui se trouvaient à l’origine du roman – et c’est bien pourquoi, d’emblée, j’ai envie de qualifier La Cité du futur de titre mineur dans la bibliographie de Robert Charles Wilson. Pas mauvais, mais mineur.

 

Tâchons de voir pourquoi et d’en dire plus…

 

TOURISTES DU FUTUR

 

Le roman se déroule pour l’essentiel aux États-Unis dans les années 1870. Mais dans quelle trame temporelle ? C’est en fait une question essentielle – car le roman traite des impacts du voyage dans le temps dans une perspective éventuellement uchronique (en fait, dans ses meilleurs moments, je suppose même qu’on peut avancer qu’il interroge ce genre devenu très populaire ces dernières années).

 

En effet, dans ces États-Unis-là, en Illinois plus précisément, est apparu un bâtiment en provenance du futur – ou plutôt d’un futur. Pas totalement un « Big Dumb Object » à la façon des Chronolithes, même si la référence est bien légitime : il s’agit cette fois d’une cité entière (platement appelée, donc, la Cité du Futur, ou bien Futurity, en angliche in zeu texte), mais consistant essentiellement en deux gigantesques tours, reliées par un bâtiment moins démesuré.

 

Cette cité est en fait un pôle d’excursions touristiques pour des visiteurs du futur – mais attention, pas exactement le futur de ce monde-là : les divergences étant de la partie, l’idée est plutôt que ces touristes viennent d’un autre futur… Solution un peu abstraite, mais qui a l’avantage d’éviter, pour qui ne s’en remet jamais tout à fait, de se casser la tête sur tel ou tel paradoxe à base de grand-père, etc.

 

Mais oui, il s’agit donc d’un endroit à partir duquel des hommes et des femmes du futur (un futur pour nous très proche, avant 2020 semble-t-il !) se lancent dans des excursions touristiques dans le (ou plutôt un) passé : ils visitent 1870 comme un Européen visiterait, je ne sais pas, le Maroc ou la Thaïlande… En quête d’ « authenticité » ? Ça, c’est à voir… Car, si nos touristes constatent avec un vague dégoût (qu’ils transforment sans peine en frisson d’aventure exotique) que l’authenticité c’est peut-être d’abord et avant tout la boue et la crasse, la maladie et la mort, le fait est que leur simple présence suffit à bouleverser un monde qui ne les comprend pas, mais qui, parce que séduit, ou parce que terrorisé, ne saurait de toute façon faire comme si de rien n’était…

 

Aux abords de la cité se construit bientôt une cité parallèle, sur le modèle de la ruée vers l’or, et des touristes cette fois contemporains se rendent à Futurity pour y entrevoir de saisissants aspects du futur – même si on leur dénie le droit de franchir eux aussi le « Miroir », en sens inverse ; qu’importe : séances de cinéma et incompréhensibles machines volantes sont déjà bien à même de susciter l’effroi comme la fascination des « locaux ». La Cité et son double n’en deviennent que davantage des lieux propices aux trafics, parfois innocents, parfois bien moins...

RIEN N’EST SIMPLE AVEC LE TEMPS

 

Si Wilson nous épargne globalement les paradoxes les plus migraineux associés de longue date au thème du voyage dans le temps, ce en quoi nous pouvons qualifier son roman de « simple » à cet égard, le fait demeure : rien n’est simple, avec le temps. Mais il s’agit donc ici d’une question d’impact, de choc entre deux mondes qui sont en fin de compte respectivement des pays étrangers (le personnage principal le souligne explicitement : « Le passé est un pays différent. »).

 

Les prétendues « précautions » prises par la Cité du Futur – et notamment son caractère temporaire : elle n’est là que pour cinq ans, après quoi ne restera plus qu’un bâtiment vide dans les plaines de l’Illinois – ne trompent personne : Futurity est le caprice d’un faiseur d’argent guère porté sur l’éthique, et qui se moque des conséquences autres que pécuniaires de ses actes… Les bonnes intentions affichées par la Cité (en matière d’hygiène et de santé publique, notamment, car les touristes, à terme – il ne faut pas brusquer ! –, fourniront leurs ancêtres alternatifs en vaccins, voire en procédés épargnant aux femmes de mourir en couches…) ne trompent pas davantage.

 

Tous, cependant, parmi ces êtres du futur, ne se montrent pas aussi matérialistes : au-delà des seuls touristes s’encanaillant dans le passé mythique du Far-West (ou pas tout à fait : si la première partie du roman s’en tient à l’Illinois, les suivantes nous promènent à New York puis à San Francisco – cadres urbains guère en accord avec les clichés du western), il se trouve des activistes aux idées et aux méthodes ambiguës – qui condamnent certes la dimension « coloniale » de ce tourisme particulier, mais peuvent afficher à l’égard des « primitifs » de 1870 une morgue non moins « coloniale », au fond ; car dénonçant le racisme, le sexisme, etc., de cette société ancienne au prisme des critères du début du XXIe siècle

 

Cause ou effet, ce n’est pas toujours facile à déterminer – mais l’incompréhension des États-Unis de 1870 pour ce monde du futur dépasse clairement les seules merveilles de la science et de la technologie. Ils sont tout aussi marqués, bouleversés, choqués, par les aspects plus ou moins implicites de la société du futur en matière de mœurs et de libertés civiques : il ne faut pas dire « Chinetoque » ? Blancs et Noirs peuvent se promener ensemble l’air de rien ? Un président des États-Unis NOIR ?! Des femmes qui portent le pantalon, et qui votent ? Des hommes qui se marient entre eux, des femmes entre elles ?!?! Mais c’est ABSURDE !!!

 

Et terrifiant.

 

Certains sans doute, mais minoritaires, ne manquent pas d’être séduits par ces évolutions – qu’ils entendent éventuellement précipiter, en toute bonne foi… mais aussi parce que, derrière et au-dessus d’eux, se trouvent parfois d’autres hommes et femmes du futur qui considèrent de leur devoir éthique d’apporter la lumière aux êtres simples des années 1870 – via des campagnes de presse, le soutien à des mouvements syndicaux… et éventuellement le terrorisme.

 

Mais, pour la majorité des Américains de 1870, ce futur – même parallèle – est donc avant tout cauchemardesque ; et il est du devoir des honnêtes gens d’empêcher qu’il se réalise un jour – parce que ce serait un monde absurde ! La fascination se mue donc toujours un peu plus en crainte, voire en dégoût et en haine. Activistes ou pas, le désir de précipiter les choses, via ces aperçus du futur qu’a prodigués la Cité, pourrait très bien aboutir à une situation exactement contraire – une crispation conservatrice, haineuse et violente, prohibant tout progrès… contre ce que l’on était peut-être trop porté à percevoir, naïvement, comme étant le cours « naturel » du temps.

 

PUPPIES ET SJW

 

C’est ici que le roman se montre le plus intéressant et pertinent – car lucide. Je suis porté à croire que ce traitement et ces thématiques n’avaient, de la part de Wilson, rien d’innocent, en cette ère navrante où ces connards de Puppies sèment la zone à chaque prix Hugo, et, via le « Gamergate » et autres stupidités du genre, diffusent toujours un peu plus leur bêtise crasse, leur ignorance et leur haine comme autant de « valeurs » à défendre. Bien sûr, cette Amérique, c’est aussi celle qui a voté Trump entre-temps... Certains passages du roman m’ont fait l’effet d’être assez explicites à cet égard – et très justes, par ailleurs.

 

Mais, ce qui les rend si justes, c’est aussi que Wilson, à son habitude, n’entend pas se montrer unilatéral – il est bien trop subtil pour cela. Et si les Puppies s’en prennent plein la tronche, ceux que ces crétins qualifient systématiquement de « SJW » (bon sang que je hais cet acronyme…) ne sont pas pour autant ménagés ; car, en l’affaire, Wilson rappelle utilement que l’enfer est pavé de bonnes intentions… Des bonnes intentions, ces activistes du futur n’en manquent pas – mais, s’ils sont bien plus sympathiques que leurs antagonistes, leur brusquerie et leur condescendance plus ou moins conscientes à l’égard des « primitifs » peuvent s’avérer tristement contre-productives… et plus encore leur fanatisme, le mot n’est pas toujours trop fort.

 

On ne dira pas : « Un partout, la balle au centre. » Pas plus qu'on ne jouera de la rhétorique trumpienne la plus abjecte à base de « many sides, many sides ». Le positionnement de Wilson n’a pas cette ambiguïté, l’auteur ne pousse pas le relativisme à ces extrémités. Peut-être est-il trop aimable pour cela ? Plus généreux peut-être que moi-même, en tout cas – car je ne veux plus me montrer généreux pour l’Amérique des petits Blancs pauvres qui vote Trump là-bas, ou pas davantage la France qui vote Le Pen ; notez, on me l’a reproché, on m’a dit que c’était du « mépris de classe »… Je ne suis pas de cet avis, mais sans doute aussi parce que les classes, personnellement... Bon, bref.

 

Ce qu’il faut retenir ici, sans doute, c’est que les conservateurs crispés des années 1870 ne sont finalement pas des présages d’un Vox Day – cela n’empêche pas, sur ces bases, de viser l’odieux personnage et ses fans, de montrer leur abjection et leur bêtise, mais, dans le contexte du roman comme ailleurs, rien n’est simple, donc ; et certainement pas ces questions sociétales très sensibles – a fortiori quand se pose en outre la problématique des moyens les plus appropriés pour permettre des avancées plus que souhaitables.

 

Dans tous les cas, louer un passé idéalisé ou précipiter le futur, avec nos lunettes d’ici et maintenant et les principes censément intemporels qui vont avec, et qui s’avèrent bien plus justement le fruit de circonstances précises, est également dangereux – la dimension éthique du problème s’avérant bien plus complexe que ce qu’un attachement forcené à des principes intangibles et nécessaires (un héritage des Lumières d’un côté, de la contre-Révolution de l’autre) pourrait laisser croire à ceux qui n’entendent pas s’embarrasser de choses aussi futiles que le réel et l’histoire.

 

Or je ne vous cacherai pas que, moi-même, je tends de plus en plus à croire que je porte trop d'attachement à de tels principes, dans ce monde auquel je ne comprends rien, sans savoir comment m'accommoder de cette épiphanie bien tardive... et trouver le cas échéant de quoi remplacer utilement ces principes par d'autres non moins contingents mais plus pertinents.

 

C’est ici que le roman se montre le plus intéressant – hélas, le reste n’est à mon sens pas à la hauteur.

 

DUO DE FLICS

 

Car on en arrive à ce « traitement » que j’évoquais plus haut – à ces moyens récurrents destinés à narrer une histoire, et à inscrire les idées sciences-fictives dans le contexte d’un récit.

 

Et donc, tout d’abord, les personnages. Deux sont mis en avant, mais à vrai dire surtout un : Jesse Cullum est un « local », entendre par-là un homme des années 1870. Il travaille dans les services de sécurité de la Cité du Futur, et il brille tout particulièrement, dans les premières pages du roman, en sauvant la vie du président Ulysses S. Grant, victime d’un attentat en pleine visite de Futurity.

 

L’événement est déterminant, à double titre : d’une part il permet à Cullum de monter quelque peu les échelons, ce qui le rapproche bon gré mal gré des hommes et des femmes du futur, d’autre part il fournit le point de départ de l’intrigue du roman – car cet attentat a certes été commis par un « local », mais à l’aide d’une arme « du futur », un pistolet Glock, qui n’aurait jamais dû se trouver entre ses mains. D’où cette enquête que l’on confie à Cullum – et qui mettra bientôt en évidence que Futurity, de par sa seule présence, génère des trafics éventuellement inquiétants ; et ce que leur raison d’être soit cyniquement et bassement matérielle, ou bien qu’ils s’associent aux entreprises d’activistes dont le radicalisme éthique et politique pourrait s’avérer dangereux…

 

Toutefois, pour mener cette enquête, Jesse Cullum n’est pas tout seul – on lui associe un personnage-miroir, sur un mode vaguement « buddy movie » : Elizabeth DePaul, une femme donc, et bien sûr du futur. Employée des services de sécurité également, toute magnétique soit-elle, notamment pour Cullum, elle est au fond elle aussi issue d’un milieu relativement populaire – mais de 150 ans postérieur ; et ce décalage suffit à la rendre essentiellement différente. Sur cette base, classiquement, les deux personnages témoigneront autant de leur incompréhension mutuelle que de leur fascination pour l’autre, pouvant comme de juste se muer en désir.

 

Mais Jesse Cullum est bien le personnage principal – en fait, il est longtemps le seul personnage point de vue, principe abandonné dans la dernière partie du roman, que je n’ai pu m’empêcher, à cet égard (et à d’autres...), de trouver un peu maladroite… Sa caractérisation est un peu déstabilisante, car, dans les toutes premières pages, le bonhomme fait quelque peu l’effet d’une brute, un (mauvais ?) personnage de polar « hard-boiled » ayant troqué le chapeau mou pour des lunettes Oakley – il ne s’intéresse peu ou prou qu’à la perte de ses lunettes, tout d’abord.

 

Mais il ne faut pas s’y tromper : Jesse Cullum est un personnage autrement complexe, et finalement tout sauf brutal, en dépit des apparences – mais insister sur ce point faisait sans doute sens dans la problématique du roman. Elizabeth DePaul de même n’est pas cette sorte de statue froide du futur que nous voyons tout d’abord – avec les yeux de Jesse.

 

Mais, là, il faut encore distinguer deux aspects dans la caractérisation des personnages : d’une part, ils sont plus profonds que ce que l’on pouvait croire, au regard disons de leur psychologie, de leur intimité, et sur le moment ; ce qui est très réussi – mais, d’autre part, cette psychologie sur le moment se fonde comme de juste sur leurs expériences passées… et, si Wilson s’applique concernant Elizabeth DePaul, personnage finalement singulier, bien plus qu’on ne l’aurait cru, mais sans en faire pour autant des caisses, il s’enfonce toujours un peu plus dans les clichés concernant Jesse Cullum ; parce que son passé s’intègre dans la trame policière/thriller globale, absolument pas convaincante, et qui tend, vers la fin, à phagocyter le roman et à le desservir dans la mise en scène de ses idées SF, ce alors même qu’elle était supposée la permettre et la soutenir.

 

AUTOMATIQUE

 

En effet, passé une première partie (environ la moitié du roman) plutôt correcte si pas bouleversante d’originalité, où la trame spécifiquement policière permet de poser l’univers, les personnages et les thèmes, ce qui est sa raison d’être, le roman tend ensuite à basculer toujours un peu plus dans le thriller – et, hélas, le thriller à gros sabots. Le passé forcément trouble (mais guère moins convenu) de Jesse Cullum se retrouve intriqué aux événements politico-sociétaux des années 1870 résultant de la création de Futurity, et sur un mode fainéant, ou du moins... automatique.

 

C’est bien simple : passé la moitié du roman, tout, à chaque page, est, même plus prévisible à ce stade, mais carrément téléphoné. Le lecteur n’est jamais surpris, le propos jamais palpitant, et, surtout, le roman enfile les clichés comme un collier de perles… Le pire étant probablement ce personnage tristement convenu de la fille-à-papa, c’est-à-dire la fille de l’homme d’affaires à l’origine de Futurity, qui vire activiste rien que pour faire chier le vieux (tant qu'à faire, elle se met en couple avec sa bête noire), et qu’il faut sauver quand même contre elle-même si ça se trouve, etc. Pitié…

 

Mais le reste est à l’avenant – moins agaçant peut-être, mais horriblement terne, et ce jusque dans une loooooongue scène d’action/infiltration clairement pas convaincante, et où l’auteur semble se perdre toujours un peu plus, témoignant par ailleurs de ce qu’il n’est pour le coup clairement pas à l’aise dans cet exercice. Les idées SF qui faisaient la saveur du roman laissent la place à une bête histoire de règlement de comptes, avec un croquemitaine méchant très très méchant tout droit sorti d’un mauvais pulp policier ou western… On s’ennuie, et on n’apprend rien de neuf. Clairement, l’auteur s’égare – et l’épilogue, plutôt réussi formellement, ne suffit pas à passer sur le fait que nous savions depuis le départ absolument tout ce qui allait se passer, et ce sans même que ce jeu s’avère enthousiasmant justement en raison de la complicité établie avec le lecteur (jeu qui est l’apanage des maîtres du thriller, certes rares, même si je suppose que l’on pourrait ici dépasser le genre et ses codes).

 

ALORS OUI, MAIS...

 

Toutes choses égales par ailleurs, La Cité du futur n’est pas un mauvais roman – et je l’ai lu d’une traite ou presque. Il pèche clairement dans sa dimension thriller, au point de m’avoir extirpé quelques soupirs dans les derniers chapitres, mais sa problématique intéressante, et ses personnages plus complexes qu’ils n’en ont tout d’abord l’air (mais en mettant à part le lourd passif de Jesse Cullum), en font une lecture suffisamment distrayante et lucide tout à la fois pour ne pas avoir le sentiment de perdre son temps.

 

Mais il n’a clairement rien d’un chef-d’œuvre – et, dans la bibliographie de Robert Charles Wilson, pour ce que j’en sais (il m’en reste pas mal à lire), il m’a fait l’effet d’un titre mineur. Pas déshonorant, mais ne pas s’attendre, en l’entamant, aux réussites marquées des Chronolithes, de Spin ou des Affinités ; à tout prendre, la lecture fonctionne globalement sur le moment, mais je doute qu’elle reste bien longtemps dans ma mémoire de lecteur, même globalement « petit fan »...

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Trois cents ans après, d'Augo Lynge

Publié le par Nébal

Trois cents ans après, d'Augo Lynge

LYNGE (Augo), Trois cents ans après. Grønlandshavn en 2021, [Ukiut 300-nngornerat], avec un avant-propos de Per Kunuk Lynge et une introduction de Jean-Michel Huctin, traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. Imaginaire Nord | Jardin de givre, [1931, 1959, 1989] 2016, X + 153 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 101-102.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de la revue, hop.

 

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PAS BANAL

 

En voilà, une lecture incongrue ! C’est pas tous les jours… Et merci Bifrost, pour le coup, parce que sans la revue, je n’en aurais probablement jamais entendu parler.

 

Trois cents ans après, unique roman d’Augo Lynge, est, voyez-vous ça, le deuxième roman groenlandais de toute l’histoire du Groenland. Publié en 1931 en groenlandais (donc), il a ensuite été traduit en danois, la langue de la métropole, et aujourd’hui, bien des années plus tard, en français – grâce aux Presses de l’Université de Québec, qui, dans leur collection « Imaginaire Nord | Jardin de givre », publient des œuvres de fiction témoignant d’un imaginaire nordique et arctique pas très commun dans nos bien plus chaudes contrées : belle entreprise ! D’autant que chacun de ces ouvrages est accompagné d’un paratexte conséquent, ici le fait de Jean-Michel Huctin, qui livre une passionnante et nécessaire introduction.

 

Il y a plus : ce deuxième roman groenlandais de toute l’histoire du Groenland est aussi… un livre d’anticipation, voyez-vous ça – qui se projette donc en 2021, soit au moment du tricentenaire de la colonisation danoise « moderne », disons (bien après la disparition des colonies vikings). En effet, c’est en 1721 que, pour reprendre les termes de la fort utile « Chronologie culturelle du Groenland » en fin d’ouvrage, « le Royaume du Danemark et de la Norvège mandate le luthérien Hans Egede pour la colonisation et l’évangélisation de l’ouest du Groenland ». Dès lors, on se doute que le roman d’Augo Lynge a probablement des soubassements d’ordre politique, et, oui, c’est bien le cas – simplement, peut-être pas tout à fait de la manière à laquelle on s’attendait ? Mais j’y reviendrai plus tard. Pour l’heure, donc, le deuxième roman groenlandais est un roman d’anticipation. Oui. Et vous savez quoi ? Le premier roman groenlandais aussi était un roman d’anticipation (Le Rêve d’un Groenlandais, de Mathias Storch, en 1914)…

 

Il y a plus : Trois cents ans après est aussi un roman policier – et passablement orienté action plutôt qu’enquête, puisqu’il implique une longue course-poursuite, la traque riche en rebondissements de rusés et redoutables cambrioleurs.

 

Tout ça.

 

Et là, quand même, wahou, c’est pas tous les jours.

 

MON GROENLAND MYTHIQUE À MOI (QUE J’AI)

 

Et il me fallait lire ce livre, du coup – même si, éventuellement, pour de mauvaises raisons… Le fait est que, sans être un connaisseur, loin de là, j’éprouve un certain attrait pour les récits polaires ou quasi-polaires – imaginaire ou pas ; mais cela participe clairement de ma passion pour des œuvres telles que Les Montagnes Hallucinées de Lovecraft, bien sûr (je n’en dirais pas autant des Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, d’Edgar Allan Poe, ou du Sphinx des glaces, de Jules Verne, même si je les ai lus pour cette raison en partie), côté sud, ou encore côté nord, Terreur, de Dan Simmons.

 

En fait, pour le coup, il y a un biais intéressant. Les immensités désertiques de l’Antarctique me fascinent comme constituant peut-être l’environnement le plus hostile aux humains sur l’ensemble de la Terre, mais les contrées arctiques m’inspirent au fond peut-être davantage… et justement parce que des hommes y vivent, cette fois, et depuis des siècles voire des millénaires.

 

En fait, j’ai développé à une époque une quasi-passion pour les récits portant sur les Inuits, notamment – et au travers d’un classique de l’anthropologie « grand public », on va dire : Les Derniers Rois de Thulé, de Jean Malaurie – qu’il me faudra sans doute relire un jour, c’est un livre qui avait vraiment beaucoup compté pour moi à l’époque, au point de me faire mariner dans de vagues fantasmes où je me mettais à étudier l’anthropologie et à en faire mon métier… hélas en sachant que j’étais bien trop casanier et timoré pour cela. Mgnf… J’avais plus ou moins poursuivi l’expérience avec Hummocks, mais ça n’était hélas pas allé beaucoup plus loin, du coup.

 

Mais, de temps en temps, j’y revenais, quand même – d’une manière ou d’une autre. Sur ce blog, j’ai ainsi eu à au moins deux reprises l’occasion de revenir à la thématique groenlandaise, d’abord en fiction avec le Court Serpent de Bernard Du Boucheron, plus tard avec un vieil et fascinant essai, la Relation du Groenland d’Isaac de Lapeyrère ; une tout autre thématique au fond, pas moins fascinante, et portant sur les colonies vikings du Groenland dans la foulée d’Erik le Rouge… et leur plus ou moins mystérieuse disparition.

 

Même si ces visions du Groenland avaient de ma part quelque chose de fantasmatique, je crois qu’elles ont préparé le terrain pour le présent roman, et ce alors même que son propos est bien lointain, tant des odyssées vikings, que du Groenland le plus extrême, tout au nord, dans la région de Thulé (ou Qaanaaq). Augo Lynge était un homme du sud du « Pays Vert » (pas moins à la lisière de l’inlandsis, notez), ou même plus précisément du sud-ouest, relativement plus vivable. Et c’est a priori dans cette région que se déroule le roman (la ville de Grønlandshavn est imaginaire, on la sait seulement située sur la côte ouest du Groenland, mais elle ressemble sans doute beaucoup à Nuuk, anciennement Godthåb, la capitale du pays, au sud-ouest de la plus grande île du monde, donc).

 

Et si la culture ancestrale des Inuits est bien évoquée dans ces pages, la culture de la chasse au phoque tout particulièrement, son propos est quand même de dépasser ces vieilles représentations – et d’interroger l’attachement de tout un chacun à « sa culture ». En outre, ce climat tout différent implique des représentations différentes – et, non, vous ne trouverez pas ici d’igloos, de chiens de traineau, d’ours polaires, et finalement pas davantage d’Inuits vêtus de peaux, et maniant avec habileté le harpon comme le kayak : les Groenlandais de Trois cents ans après vivent dans des maisons confortables, pêchent la morue ou élèvent des moutons, quand ils ne travaillent pas dans le tertiaire, ou dans les usines typiques d’un pays ayant mené à bien sa révolution industrielle – laquelle ne peut être en même temps qu’une révolution culturelle (non, sans le col mao, merci, pas la peine), ce qui passe entre autres par le développement d’une littérature groenlandaise (dont le roman fait donc office de précurseur, d’une certaine manière).

 

SCIENCE-FICTION ?

 

Un roman d’anticipation, donc – mais probablement pas de science-fiction au sens le plus strict. Augo Lynge ne s’intéresse guère, finalement, aux évolutions scientifiques et technologiques, 90 ans après la parution de son bref roman. En fait, la question n’est peu ou prou envisagée qu’une seule fois, et indirectement, quand des personnages lisent un article, dans un journal groenlandais, sur le projet (fou ? visionnaire ?) d’un savant suggérant de faire fondre l’inlandsis (il aurait kiffé veugra le réchauffement climatique, je suppose), projet qui intrigue, mais dont les procédés restent encore à définir.


L’anticipation de Trois cents ans après est donc d’un tout autre registre, économique, social, politique plus globalement, disons – une dimension qui méritera de plus amples développements plus loin dans ce compte rendu.

 

Par ailleurs, cette anticipation ne s’éloigne d’ailleurs guère du seul Groenland – si ce n’est en mentionnant en passant des « États-Unis d’Europe » travaillant main dans la main avec les États-Unis d’Amérique.

 

À mi-chemin entre ces deux approches, mais témoignant j’imagine de la relative « timidité » de l’auteur en la matière, on peut aussi relever cette séquence où la radio, au Groenland, permet de capter un concert symphonique exécuté à Sidney ou à Tôkyô…

 

POLICIER ? THRILLER ?

 

De même, il ne faut sans doute pas se leurrer sur la dimension policière du récit – qui relève quant à elle clairement du prétexte (ou encore davantage, si vous préférez). Ce n’est clairement pas le point fort du roman, et, avouons-le, il y a même quelque chose de relativement puéril dans ce jeu sur les gendarmes et les voleurs…

 

Même si l’auteur s’applique : en fait, cela relève peut-être davantage d’une forme de thriller, tant la course-poursuite (et non l’enquête) constitue l’essentiel de l’aventure, et, euh, ben oui, justement – sur un ton « aventureux ». Il y a quelque chose d’une catastrophe imminente dans cette traque, et Augo Lynge l’épice de cliffhangers bizarrement efficaces – bien plus en fait que nombre des ersatz du procédé, si coutumiers dans le thriller de supermarché, et qui me navrent neuf fois sur dix ; là, ça marche assez bien, finalement.

 

Un autre point à noter, peut-être ? Trois cents ans après est largement un roman « sans héros » – au singulier, du moins. On y croise plusieurs personnages, dont beaucoup se contentent de papoter, mais parmi lesquels certains se lancent sur la piste des cambrioleurs. Ils ne sont toutefois guère singularisés, finalement – et un peu en creux ; « fonctionnels », disons, jusque dans la tournure ultime du roman, consistant en un « happy end », comme vous vous en doutez très bien, marqué par un double mariage.

 

POLITIQUE !

 

Mais c’est assez « normal », au fond – car Trois cents ans après est bien avant tout, et sans la moindre ambiguïté, un roman politique. L’auteur a d’ailleurs exercé des responsabilités politiques ultérieurement (Trois cents ans après demeure son seul roman, s’il a pu livrer d’autres écrits, scientifiques ou scolaires), et ce, d’abord au Groenland, ensuite au Danemark (il a fait partie des deux premiers députés danois d’origine groenlandaise) – point important sur lequel je reviens bientôt.

 

Mais oui : l’anticipation, si elle est « réelle » (là où celle du roman de 1914 mentionné plus haut s’affichait comme « onirique »), a donc une vocation avant tout utopique, didactique par ailleurs – elle a donc quelque chose d’un prétexte, ce qui n’est que plus vrai encore concernant la dimension policière du roman (et, concernant cette dernière, pas de doute, ça se sent). Ce qui intéresse Augo Lynge est ailleurs, et ressort de ce que chaque chapitre de Trois cents ans après est l'occasion, pour untel de discourir sur le progrès, pour tel autre de lire un essai sur la situation économique et sociale du Groenland, etc. Procédé qui, je ne vous apprends rien, a souvent donné des choses désastreuses… Mais pas ici, en fait. Ouf.

 

Par contre, cette perspective politique est largement utopique, au sens du moins où elle est assurément idéaliste, et positive – pour ne pas dire positiviste. Augo Lynge entend décrire un monde – pardon : un Groenland, sinon parfait, du moins enthousiasmant. Et ce qui lui permet d’agir ainsi sans lasser, au fond, c’est sans doute qu’il entend en même temps se montrer lucide et réaliste dans sa prospective – presque « timide », une fois encore. Mais, pour le coup, ses spéculations se sont largement vérifiées, dans la marche du monde et le développement du Groenland – à s’en tenir peut-être aux seuls « meilleurs » aspects, mais ça fait partie du jeu. Et on ne peut guère en vouloir à l’auteur de n’avoir pas « prédit » des aspects plus navrants, comme la délocalisation des Inuits de Thulé du fait du développement de la base américaine de Blue Jay dans les années 1940 et 1950…

 

Mais la manière dont s’y prend l’auteur, à ce sujet, m’a particulièrement intéressé – et, dois-je dire, un peu surpris ? C’est que le roman, tout en admirant le Groenland et sa culture, et en prônant d'une certaine manière son autonomie, n'a finalement rien de nationaliste, et n'est pas non plus l'émanation d'une… pensée de la décolonisation, disons ; je suppose... Là aussi, l’auteur privilégie la lucidité, dans une optique méliorative, mais cela donne des choses assez intéressantes.

 

Le Groenland est un beau pays ? Oui – mais tous les pays sont beaux pour ceux qui y sont nés... à moins bien sûr qu'ils ne s'en fatiguent, à force : les poètes eux-mêmes, nous dit très justement Augo Lynge, se lassent de la neige à mesure qu'elle se salit... Peut-être, à ce compte-là, l’inlandsis et les autres merveilles naturelles du Groenland réservent-ils d’une certaine manière leurs plus beaux attraits à des touristes en quête d’objets de fascination exotique ?

 

Mais cela va plus loin : la culture groenlandaise est admirable ? Oui, mais, l’auteur y insiste, en tant que telle pas plus qu'une autre ; il met en scène un personnage de femme extrêmement sympathique, Valborg, qui se passionne pour la vieille culture du Groenland, mais jamais au point de s’oublier, ou, pire encore, de s’enfermer dans cette révérence finalement guère fondée « objectivement » : si, mi danoise, mi groenlandaise, elle tend à privilégier la seconde moitié de son héritage, ce qui lui vaut d’être gentiment taquinée, ce n’est pas au point du rejet de l’autre, et même elle peut en définitive accorder du crédit au discours au fond positiviste d’Augo Lynge, suggérant (ou faisant un peu plus que cela…) qu’il est bien temps de dépasser la seule culture millénaire de la chasse au phoque pour avancer dans la direction du progrès – envisagé comme une valeur cardinale. Quitte, d’ailleurs, à ce que cela implique l'intégration d'une forme d'éthique bourgeoise au regard des biens matériels (du Max Weber dans le texte !).

 

Et le Danemark, alors ? Le colonisateur ? Lynge ne prône pas l'indépendance – mais la coopération. Il a toujours voulu, objet essentiel de son action politique dans le roman et par la suite, que les Groenlandais soient considérés les égaux des Danois, et aient leur part tant dans la gestion partagée du Groenland que, d’une certaine manière, dans celle du Danemark – condition et résultat, tout à la fois, de cette égalité essentielle.

 

Mais il ne rejette certainement pas les Danois, et pas davantage les étrangers : son engouement pour son pays n’a à cet égard absolument rien de l’aveuglement propre aux « imbéciles heureux qui sont nés quelque part », pour reprendre la belle formule de qui-vous-savez. Loin de là : les Danois, dès lors qu’ils sont envisagés comme des compatriotes et non des exploiteurs (ce qui implique assurément au préalable qu’ils se comportent en compatriotes et non en exploiteurs…), et les étrangers par ailleurs, sont en fait une bénédiction pour le Groenland, car ils l'ouvrent au monde – et cette ouverture est la condition nécessaire du progrès, le bien le plus souhaitable.

 

Ce n'est plus l'ère de la chasse au phoque, dit Augo Lynge à ses compatriotes de 1931 ; on peut le regretter d’une certaine manière, parce qu’elle avait ses bons côtés (ne serait-ce que dans ces contes et légendes dont il raffole ainsi que ses personnages, dont Valborg bien sûr, et dont certains ont été couchés sur le papier par Knud Rasmussen, objet d’admiration – comme chez Jean Malaurie, pour autant que je m’en souvienne, mais sans doute à un degré supérieur d’implication), mais rien n’impose d’éradiquer tout cela ; dès lors, il n'y a certes pas lieu de se plaindre que le monde change, et le Groenland aussi, comme étant enfin partie intégrante du monde. La condition d’un avenir radieux pour le Groenland est sans doute que les Groenlandais, en s’affichant comme descendants tant des Inuits que des Danois, développent enfin suffisamment de confiance en eux pour avancer avec le reste du monde, dans le respect mutuel.

 

Et c’est là le Groenland qu’entend nous décrire Augo Lynge – la dimension primordiale du roman, au sein duquel les courses-poursuites ne sont finalement que des interludes tout secondaires.

 

ET UN TÉMOIGNAGE…

 

Bien sûr, pareille approche a sans doute ses conséquences sur les qualités proprement narratives de Trois cents ans après. En tant que roman, il n’est sans doute pas brillant – même si, au vu de ses intentions comme de ses procédés, Augo Lynge s’en sort finalement assez honorablement.

 

En tant que témoignage, par contre – et qu’ouvrage politique –, il est tout à fait intéressant, et parfois même fascinant. Caractère qui, étrangement, lui confère une certaine universalité, en dépassant la seule question groenlandaise ; ce plaidoyer sur l’ouverture, aujourd’hui encore, ou peut-être plus que jamais, ne devrait pas laisser indifférent.

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Alice Automatique, de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Alice Automatique, de Jeff Noon

NOON (Jeff), Alice Automatique, [Automated Alice], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [1996] 2017, 142 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 99 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : La chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, hop.

 

Et donc une version plus longue en dessous, avec la version YouTube...

JE VEUX TOUT NOON

 

La Volte poursuit sa salutaire entreprise d’édition française des œuvres de Jeff Noon, en opérant cette fois un petit retour en arrière : sous le titre d’Alice Automatique, il s’agit en effet de reprendre le troisième roman de l’auteur – alors en plein « Vurt » –, qui avait déjà bénéficié d’une édition française en 1998 chez Flammarion, sous le titre d’Alice Automate, dans une traduction de Michèle Albaret-Maatsch ; ce qui avait également été le cas de Vurt, à la même époque, mais l’entreprise avait autrement été sans lendemain.

 

La Volte, depuis plusieurs années, s’attache donc à faire connaître en France l’œuvre iconoclaste et si réjouissante de Jeff Noon, et on ne l’en remerciera jamais assez ; mais, si elle avait déjà repris Vurt, le présent roman avait été laissé de côté – et était de longue date indisponible. Joie ! Joie ! Il nous revient donc aujourd’hui, et dans une nouvelle traduction signée Marie Surgers – laquelle avait déjà accompli des miracles avec Noon, traduisant successivement l’excellent recueil de nouvelles Pixel Juice, puis les romans Descendre en marche et surtout Intrabasses : son extraordinaire travail sur ce dernier titre lui avait valu un Grand Prix de l’Imaginaire amplement mérité. Aussi, si je ne suis pas en mesure de comparer la présente traduction avec celle parue chez Flammarion il y a… vingt ans de cela, disons que j’ai un a priori plus que positif.

 

ALICE, ÉPISODE TROIS

 

Si l’œuvre de Jeff Noon, prise dans sa globalité, est assurément des plus originale, elle n’en est pas moins traversée d’influences qu’il ne nie certainement pas. Et la plus importante est peut-être bien celle de Lewis Carroll, dont l’imaginaire fantasque et absurde mais aussi les jeux de langage peuvent être retrouvés dans les récits du « Vurt » et parfois au-delà. Dans Alice Automatique, son troisième roman, Noon « officialise » en quelque sorte cette influence séminale en livrant, présenté comme tel, un « troisième livre » consacré aux aventures d’Alice, après Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir : rien que ça !

 

On s’en doute bien : s’attaquer à de tels classiques est d’une ambition folle, à la limite de l’arrogance… Car « faire du Alice » n’est pas donné à tout le monde : les récits de Lewis Carroll ont quelque chose d’inimitable, ou du moins de rétif à la formule ; pour sonner juste, sans doute faut-il d’abord bien comprendre l’œuvre originelle, puis disposer du talent nécessaire à la prolongation du mythe – ce qui va bien sûr au-delà de la seule narration accompagnant une création d’univers nonsensique : le style lui-même doit baigner dans cette absurdité générale.

 

Et Jeff Noon se montre particulièrement brillant – car il a su retenir les meilleures leçons de son modèle, au point d’en livrer des échos bien intégrés, pas de simples ersatz, dimension tout particulièrement sensible dans son style tout en excès et jeux de mots, tandis que la logique chère au mathématicien Charles Lutwidge Dodgson perturbe à sa manière la troisième épopée absurde de l’alter-ego archétypal de la petite Alice Liddell ; tout cela fusionnant dans un délire tout personnel rattachant « Alice » au « Vurt », ou plus largement à un corpus noonien alors en gestation.

 

DE L’AUTRE CÔTÉ DE L’HORLOGE

 

La petite Alice, en 1860, poursuit son train-train quotidien, tout de caprices et de cocasses malentendus, et de leçons d’anglais de quatorze heures, assénées par la sévère grand-tante Ermintrude, qui la menace cette fois avec ses incompréhensibles points de suspension. C’est d’un ennui…

 

Heureusement, le perroquet Whippoorwill va perturber cet emploi du temps morose en fuyant dans une horloge ; Alice suit comme de juste l’oiseau au plumage bariolé et goûtant les énigmes les plus abstruses, ce qui va la précipiter dans un troisième monde fantastique n’ayant rien à envier au terrier du Lapin Blanc, pas plus qu’à ce qui se trouve de l’autre côté du miroir. Mais qu’y a-t-il donc de l’autre côté de l’horloge ?

 

Manchester, bien sûr !

 

Et Manchester en 1998. C’est fâcheux : Alice aura donc nécessairement 138 ans de retard pour sa leçon d’anglais de quatorze heures ! La grand-tante Ermintrude sera furieuse – et plus encore si son cher perroquet Whippoorwill disparaît par la même occasion !

 

Notre Alice part donc à l’aventure : il lui faut retrouver le perroquet volage (dont elle garde une plume constituant d’une certaine manière la genèse du « Vurt »), puis regagner son époque – à temps pour sa leçon d’anglais de quatorze heures. Rien d’insurmontable pour la hardie gamine…

NÉOMONIE ET PUZZLOMEURTRES

 

Mais cette Manchester de 1998 (deux ans après la date de publication du roman) est tout de même bien étrange – pour ne pas dire folle ; même si cette Madchester-là ne tourne pas tant autour de la Factory et de l’Haçienda – côté musical, il y en a forcément un, elle convoque bizarrement plutôt Miles Davis et Jimi Hendrix, guest-stars du roman…

 

C’est que la néomonie est passée par là – la néomonie, pas la pneumonie, petite sotte ! Une étrange épidémie qui fait fusionner les êtres et les choses. Alice, qui a vu pire, déambule ainsi dans un monde de chimères entre l’homme et l’animal – arachnogosses et blairhommes, chafilles et ordinatermites… sans même parler des boarocrates, tellement menaçants qu’ils ont eux-mêmes quelque chose de points de suspension…

 

Mais il y a pire : il y a les puzzlomeurtres. Parmi ces êtres chimériques, nombreux sont ceux qui s’avèrent être des victimes de crimes atroces, bousculant encore plus leur apparence improbable pour ne plus laisser derrière eux que des corps démantibulés, les yeux à la place des genoux, les moustaches aux coudes, la bouche dans le ventre… Et, sur ces scènes de crime improbables, on trouve invariablement une pièce de puzzle.

 

Ce qui réjouit Alice, en fait : elle faisait un puzzle du zoo de Londres, dans le temps – 138 ans plus tôt… Et il lui manquait très exactement douze pièces. Remonter la piste des puzzlomeurtres est ainsi le moyen le plus sûr (?) de trouver les pièces manquantes ; et cela doit faire sens, non ? Quand elle aura rassemblé les douze pièces de puzzle, et mis la main sur Whippoorwill, rentrer en 1860 sera un jeu d’enfants… Confiante, Alice suppose même qu’avec un peu de chance elle pourra rentrer avec suffisamment d’avance pour apprendre ce que sont les points de suspension – à moins que son séjour mancunien de 1998 n’ait la bonté de le lui apprendre de lui-même ?

 

Par ailleurs, elle n’est pas sans alliés dans cette aventure policière – des personnalités fantasques telles que le capitaine Fracaboum, spécialiste en aléatoirologie, ou la corneillofemme et brillante chercheuse à l’unipirsité Gladys Chrowdingler, qui s’y connaît en chrownotransductionologie – mais, après tout, quand on a un chat qui s’appelle Quark… Où est-il passé, d’ailleurs ?

 

Et il y a un autre allié de poids : Célia, à l’anagramme explicite – poupée de porcelaine avec des tiroirs dans les membres, elle complète le trio des Alice, en ajoutant à l’Alice Liddell bien réelle et à l’Alice imaginaire de ce brave M. Dodgson, l’Alice Automatique qui n’est ni réelle ni imaginaire, ou bien est les deux à la fois…

 

Pas dit, par contre, aussi sympathique soit-il, que ce M. Jean-François Midi soit véritablement utile en cette affaire – et puis il a cette marotte, de glisser des « u » partout dans ses mots, on n’y comprend plus rien

 

BEAUX JEUX DE MOTS LAIDS

 

Les jeux sur la langue caractéristiques du style de Lewis Carroll ne sont certainement pas l’aspect de son écriture le plus facile à copier/prolonger/pasticher/parodier. Il y a chez lui une fraîcheur et un naturel, quand il a recours à de tels procédés, qui tranchent sur les maladroites tentatives de bien d’autres écrivains de faire de même – et qui ne parviennent guère qu’à se montrer lourds… Inutile de chercher bien loin : à la Volte même, suivez mon regard, le type qui (hordeducontre)vend bien, là…

 

Anagrammes, mots-valises, etc., sont des outils des plus périlleux – même chez les meilleurs, ça passe plus ou moins bien : pour citer une lecture récente, et bifrostienne également, voyez peut-être Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui ? Ou peut-être pas, dans la mesure où il y a alors un biais essentiel : celui de la traduction (aussi louable soit-elle en l’espèce, d’ailleurs) ; mais c’est justement un point important à développer.

 

Jeff Noon est coutumier du fait, sans doute : nombre de ses livres, mais peut-être tout spécialement ceux relevant du « Vurt » (d’une certaine manière, Alice Automatique en fait partie), usent abondamment de ce genre de jeux de langage ; mais globalement avec réussite ?

 

Ici, en tout cas, cela passe bien, dans l’ensemble – mais, bien sûr, il s’agit pour une bonne part d’une question de traduction. Comme bien d’autres ouvrages de Noon, sans doute (au premier chef Pixel Juice et Intrabasses, également traduits, et si magnifiquement, par Marie Surgers), Alice Automatique a dû être un vrai casse-tête pour la traductrice – un piège d’une complexité effarante, de quoi s’arracher les cheveux à chaque paragraphe…

 

Mais, globalement, ça fonctionne bien, et le double travail – de l’auteur, de la traductrice – a payé. Si la lourdeur n’est pas toujours facile à éviter, et si certains stigmates de la néomonie, ou d’autres concepts alambiqués, passent plus ou moins bien en français, il y a assurément de belles trouvailles : passer de « civil serpents » à « boarocrates » n’avait sans doute rien d’évident, mais s’avère en définitive pertinent. Or chaque paragraphe croule sous ce genre de néologismes… Mais le texte français demeure heureusement fluide. Félicitations, donc, et compassion, en même temps, à Marie Surgers. Une fois de plus.

 

Mais il faut rendre à César, etc., et donc remonter à Noon lui-même, derrière le motif de chaque jeu de mots ; et si Alice Automatique fonctionne, c’est aussi parce qu’il a su concocter une architecture nonsensique empruntant au plan même de Lewis Carroll dans ses récits consacrés à Alice (et sans doute ailleurs, au moins dans Sylvie et Bruno, peut-être également, même si l’approche est forcément un peu différente, dans ses Lettres à des petites filles) ; ainsi, nombre de ces jeux de mots doivent quelque chose à l’incompréhension de la part d’Alice – les malentendus et les confusions sont des outils de choix pour oser ces variations de vocabulaire, en égale mesure à la conception même de l’univers. Et c’est pourquoi Jeff Noon parvient, d’une certaine manière, à faire du Lewis Carroll – Alice Automatique, avec ses 130 années de décalage, pourrait bien constituer la troisième aventure « officielle » d’Alice.

 

LA LEÇON D’ANGLAIS DE MIDI

 

Mais ce n’est pas là tout le roman : cela faisait indéniablement partie du projet de Noon, mais il ne se contente pas de livrer un pastiche de Lewis Carroll, aussi savoureux soit-il. Alice Automatique est bien un roman de Jeff Noon – qui ne dépare pas dans son œuvre d’alors : troisième roman de l’auteur, le présent livre poursuit à sa manière Vurt et Pollen, ses deux prédécesseurs. Et si le point de vue de l’héroïne change forcément un peu la donne, s’instaure néanmoins une complicité entre l’auteur et le lecteur, et les clins d’œil à ce propos valent bien les références plus marquées à l’univers propre à Lewis Carroll.

 

À maints égards, Alice Automatique s’inscrit donc dans le « cycle du Vurt ». Le mot y apparaît (avec l’auteur lui-même !), mais d’autres traits signifiants peuvent être relevés – de la plume de Whippoorwill, que l’on peut voir j’imagine comme une sorte d’illustre précédent aux plumes de Vurt, aux chimères mi-animales, mi-humaines, en écho ou déformation fantasque de semblables hybrides déjà croisés dans Pollen ; la néomonie, au fond, peut très bien s’inscrire dans ce contexte.

 

Il y a donc dans tout cela quelque chose de plus profond, en guise de variation sur Lewis Carroll, que les seuls anachronismes – même s’ils ne manquent pas, bien sûr : ce décalage de 138 ans produit bien des moments savoureux, mais, avouons-le, la Manchester néomonique de 1998 n’est au fond pas moins déroutante pour le lecteur que pour Alice ; laquelle a d’ailleurs un avantage sur le lecteur – une force de caractère qui doit beaucoup à la candeur, et qui fait de notre héroïne peut-être la seule personne en mesure de traverser de bout en bout cette épreuve dans la seule optique bien prosaïque d’arriver à temps pour sa leçon d’anglais de quatorze heures… en ne prêtant guère attention à celle de midi, ou peut-être pas autant qu’elle le devrait.

 

NOON-SENS

 

C’est aussi un moyen d’injecter du « sens », ou du « Noon-sens », à l’aventure nonsensique d’Alice – parallèlement aux jeux logiques ou mathématiques parsemant le récit comme autant d’échos aux préoccupations « professionnelles » ou intellectuelles de Charles Lutwidge Dodgson. Et donc d’affirmer la singularité du roman, même s’il s’inscrit d’emblée dans un cadre hautement référentiel, et ce sans la moindre ambiguïté.

 

Et ça fonctionne très bien. Si l’on peut parfois lever un sourcil vaguement perplexe devant quelques jeux de mots qui passent plus ou moins bien, ou (très, très rarement, heureusement) devant tel ou tel contenu vaguement scatologique, l’exercice de style est une réussite – au point donc de dépasser cette seule dimension.

 

Alice Automatique est donc un joli succès : les amateurs de Noon seront aux anges à cette lecture, les amateurs de Lewis Carroll ne sachant rien de Noon pourraient y trouver une porte d’entrée tout indiquée pour découvrir l’œuvre ô combien jubilatoire de celui qui est peut-être le plus singulier et en même temps le plus nécessaire disciple de leur idole.

 

Alors encore une fois merci à la Volte : Jeff Noon est immense, et il mériterait bien qu’on le lise davantage, bien davantage (je n’en reviens pas de ce qu’il ne bénéficie toujours pas d’une édition de poche ?).

 

Mais attention aux points de suspension, quand même… Ils ont quelque chose de menaçant...

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La Clef d'argent des Contrées du Rêve

Publié le par Nébal

La Clef d'argent des Contrées du Rêve

La Clef d’argent des Contrées du Rêve, onze clés oniriques révélées par David Calvo, Morgane Caussarieu, Fabien Clavel, Raphaël Granier de Cassagnac, Neil Jomunsi, Sylvie Miller & Philippe Ward, Alex Nikolavitch, Laurent Poujois, Timothée Rey, Vincent Tassy et Randolph Carter, d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, introduction de Frédéric Weil, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2017, 251 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 97-98 (le livre figure dans la poubelle de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de la revue, hop.

 

Suit une version plus longue, ainsi que la vidéo YouTube...

MNÉMOS RÊVE

 

Dans la très, très riche actualité lovecraftienne francophone de ces derniers mois, chez les Indés de l’Imaginaire mais aussi ailleurs, La Clef d’argent des Contrées du Rêve se distingue peut-être, d’abord parce que l’on fait cette fois dans la fiction, ensuite parce que c’est en usant d’un cadre lovecraftien pas si pratiqué ou mis en avant : les Contrées du Rêve, donc.

 

Maintenant, il est vrai que Mnémos semble entretenir une relation particulière avec les Contrées – relation qui remonte au moins à la nouvelle traduction par David Camus, sous le titre donc Les Contrées du Rêve, de l’ensemble des nouvelles « dunsaniennes » de Lovecraft, incluant Démons et Merveilles, soit le « cycle de Randolph Carter », auquel le titre de la présente anthologie fait clairement allusion, mais aussi toutes les autres nouvelles « oniriques » : « Polaris », « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », « Les Autres Dieux », et j’en passe.

 

Exactement au même moment, l’éditeur avait publié le très beau Kadath : le guide de la cité inconnue, superbement illustré par Nicolas Fructus (dans son édition originale : la reprise ultérieure se passe de la dimension graphique, ce qui me laisse assez sceptique…), avec des textes de David Camus donc, Mélanie Fazi aussi (surtout ?), Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois. De la bonne came, ces deux bouquins…

 

Plus récemment, cependant, on a (re)trouvé chez Mnémos des choses… nettement moins bonnes, avec deux gros volumes pseudo-lovecrafto-oniriques de l’inqualifiable Brian Lumley. Ce qui, peut-être, fausse un peu mon jugement concernant la présente anthologie ? C’est dommage, mais…

 

ONIRIQUE… ET PÉRILLEUX

 

Cela dit, ce n’est clairement pas la plus évidente des matières, les « Contrées du Rêve »… C’est même assez franchement périlleux, et à plus d’un titre.

 

Dont un, bizarrement, ne ressort pas du tout ici – et notamment de l’introduction de Frédéric Weil : à l’exception de « Polaris », si l’on en croit Lovecraft lui-même, ces récits sont à certains égards des sortes de pastiches – de l’immense Lord Dunsany, donc. Les Dieux de Pegāna, Le Temps et les Dieux, L’Épée de Welleran, Contes d’un rêveur (parmi lesquels « Jours oisifs sur le Yann », nouvelle séminale en la matière), Le Livre des merveilles, Le Dernier Livre des merveilles… Autant de splendides petits recueils qui ont fourni, sinon la base ou le substrat, du moins des modèles pour que Lovecraft développe son propre univers onirique et baroque, au lexique chatoyant. Dès lors, pasticher Lovecraft dans les « Contrées du Rêve » peut revenir, indirectement, à pasticher Dunsany via les propres pastiches de Lovecraft ?

 

En théorie. Car, et ce n’est pas la moindre surprise de cette anthologie, aucun des auteurs ici présents (hors cas « ambigu » de « Randolph Carter », j’y reviendrai…) ne joue vraiment de cette carte merveilleuse. Laurent Poujois s’en approche timidement par endroits, Alex Nikolavitch et Vincent Tassy peut-être, avec moins de réussite, les autres n’essayent même pas ; il n’est pas dit qu’on puisse vraiment leur en vouloir, ni que ce soit forcément problématique…

 

Les « Contrées du Rêve », après tout, peuvent avoir d’autres couleurs – et la fantasy lovecraftienne, souvent, conserve quelque chose de l’horreur du Monde de l’Éveil ; cette fois, quelques auteurs s’en souviennent, mais somme toute assez peu, ou sans guère de réussite en tout cas.

 

Or ces différents registres ont leurs risques propres – et contribuent à rendre périlleux l’exercice d’équilibriste de Lovecraft, dont nombre des récits « dunsaniens » sont sur la corde raide : un faux pas et l’on tombe, ce qui charme et fascine s’avérant en fin de compte seulement grotesque au mauvais sens du terme, autant dire ridicule. Les auteurs se montrant prudents, ici, voire timorés, ils évitent pour l’essentiel cet écueil… sauf Sylvie Miller et Philippe Ward d’une part, et Vincent Tassy de l’autre, qui, chacun à sa manière, sautent à pieds joints dessus (et se cassent la gueule, comme de juste).

 

Autre ambiguïté du registre : la dimension proprement onirique de ces Contrées. Contre leur dénomination même, elle est en fait parfois discutable… Christophe Thill, dans un article figurant dans Lovecraft : au cœur du cauchemar, y insiste, à bon droit sans doute, même si je n’irais probablement pas jusqu’à me montrer aussi catégorique. Mais il y a bien une autre ambiguïté à cet égard, qu’il faut relever : ces Contrées sont peut-être oniriques (car on rêve beaucoup dans ces textes de Lovecraft, dont la célèbre citation est reprise ici en mot d’ordre : « Tout ce que j’ai écrit, je l’ai d’abord rêvé. »), ou peut-être pas, plutôt antédiluviennes ; ou alors les deux tout à la fois… Pourquoi pas, après tout ?

 

Cela a son importance, qui fait le partage entre une fantasy « classique », limite avec carte à l’appui, et quelque chose de bien moins organisé. La plupart des auteurs, ici, me semblent appuyer sur la dimension onirique, même en en évacuant le merveilleux – et souvent en faisant explicitement l’aller-retour entre Contrées du Rêve et Monde de l’Éveil ; ce qui paraît couler de source, alors qu’au fond, si l’on veut bien s’y arrêter un instant, ça n’a rien de si évident : en fait, cela introduit bel et bien un biais.

 

Et il y en a peut-être encore un dernier, pas forcément si inattendu que cela chez Mnémos, au vu de l’origine même de l’éditeur : la dimension rôlistique. Je crois qu’elle a laissé son empreinte (« mythique », si l’on y tient), et que les « Contrées du Rêve » ici arpentées doivent beaucoup à Sandy Petersen et compagnie, au projet préalable à L’Appel de Cthulhu – jeu dérivé de l’idée d’un supplément sur « Les Contrées du Rêve » pour Runequest… Pourtant sans insister sur la fantasy. Ce qui n’est pas forcément un problème, là non plus – mais conserver cette idée derrière l’oreille peut faire sens en cours de lecture, ai-je l’impression.

 

(Note : depuis cette chronique, au passage, j'ai eu l'occasion de causer des Contrées du Rêve rôlistiques, rééditées chez Sans-Détour.)

 

Y CROIRE ?

 

Reste que, si cette anthologie souffre avant tout d’un problème, il est tout autre… et bien autrement gênant. J’ai l’impression en effet d’un livre conçu sans y croire, d’une anthologie où les auteurs, au fond, et en tout cas la direction d’ouvrage, ne se sont pas « impliqués ». Même auprès des auteurs les plus sensibles à la dimension lovecraftienne, notamment pour en avoir déjà fait usage ailleurs, éventuellement de manière frontale, demeure ici l’impression vaguement ennuyeuse d’une commande. Le tout manque d’application et de cohérence, du coup… mais aussi et surtout d’enthousiasme ?

 

Sur le format relativement court de l’anthologie, c’est pour le moins frappant – et ça ne l’est que davantage, quand le dernier et le plus long texte du recueil et de loin, les « Fragments du carnet de voyage onirique de Randolph Carter », se contente sur une cinquantaine de pages de citer expressément Lovecraft, et/ou de broder sur ses descriptions « oniriques » sans même s’embarrasser d’une narration ! Or cet ultime texte confirme que les auteurs des nouvelles précédentes n’ont en fait même pas essayé de jouer de la carte baroque et chatoyante… Et il a d’autres connotations regrettables, sur lesquelles je reviendrai en temps utile.

 

Et, décidément, même en jouant au bon public dans la mesure de mes capacités (non négligeables) pour ce faire, je ne peux certes pas accorder une bonne note à cette anthologie ; on dit parfois « ni fait ni à faire », et c’est une expression hélas appropriée au contenu de ce recueil …

 

Ma chronique pour Bifrost synthétisait et « rassemblait » les textes. Ayant davantage de souplesse rédactionnelle sur ce blog autorisant des développements bien plus amples, je vais tâcher de dire quelques mots de chacun de ces textes, dans l’ordre de présentation.

URJÖNTAGGUR

 

On commence avec « Urjöntaggur », nouvelle signée Fabien Clavel – un auteur que je n’ai à vrai dire jamais « pratiqué » (le bien grand mot…) que dans ce registre de la « plus ou moins commande », ce qui peut influer sur mon jugement. Mais le fait est que ce texte m’a paru sonner faux…

 

C’est d’autant plus regrettable qu’il contient des bonnes choses – avec un potentiel graphique et onirique marqué, des clins d’œil plutôt amusants aussi… Et, bien sûr, la dimension épistolaire, très adéquate.

 

Sauf que je n’ai donc pas l’impression d’un auteur qui « croit » en ce qu’il écrit – et j’ai bien au contraire la conviction qu’il ne fait finalement rien pour que le lecteur, au moins, y croie. Dimension rôlistique, avançais-je plus haut ? Peut-être, mais de manière ratée… La nouvelle m’a immanquablement évoqué un « scénario » conçu sur le pouce, pour une séance imprévue, en jetant au dernier moment les dés pour bâtir fissa quelque chose sur la base de tables aléatoires. Il y en a de bonnes, et cette méthode peut donner des choses très amusantes – mais à condition d’y travailler un peu plus, ne serait-ce que pour bétonner l’agencement. Sinon, ce ne sont que des cases dans des tableaux – des fragments qui au fond ne conduisent à rien ; et, au bout de la partie comme au bout de cette nouvelle, j’ai passé le temps, oui, mais sans vraiment m’amuser, et je n’en retiendrai rien.

 

Les gimmicks « stylistiques » de l’auteur ne font en fait que renforcer cette impression. La dimension épistolaire pouvait donner quelque chose d’intéressant, mais Fabien Clavel fait dans le gratuit (anglicismes, fautes d’accord), dans une vaine tentative, mais d’autant plus voyante, de conférer de la personnalité à ses protagonistes ; c’est au fond parfaitement raté, au mieux inutile. Et l’artifice n’en ressort que davantage.

 

Ce n’est même pas forcément que ce texte est « mauvais » : d’une certaine manière, il n’existe pas…

 

Hélas, il n’est pas le seul dans ce cas, ici.

 

LE RÊVEUR DE LA CATHÉDRALE

 

Suivent Sylvie Miller et Philippe Ward, pour « Le Rêveur de la cathédrale ». Le Noir Duo a pu, occasionnellement, livrer des choses tout à fait correctes, souvent dans un registre populaire, léger et divertissant, « Lasser » ou pas, mais pas que. Bien sûr, quelqu’un qui se fait appeler Philippe Ward n’a guère besoin de mettre en avant d’autres arguments pour témoigner de son goût pour Lovecraft…

 

Reste que cette nouvelle est un échec total – et qui, bizarrement, aurait sans doute gagné à se débarrasser de ses oripeaux guère seyants de lovecrafterie. Sur la base d’un cadre narratif qui aurait pu être intéressant (la basilique de Saint-Denis) mais qui s’avère bien vite inexploité, et d’ici à une conclusion tellement convenue que c’en est gênant, elle nous inflige un Nyarlathotep parfaitement grotesque, et un Randolph Carter qui l’est à peu près autant (outre qu’il est tout sauf sympathique – ce qui aurait pu constituer un bon point, je suppose, mais dans encore un autre univers parallèle) ; j’ose espérer que c’était délibéré de la part des auteurs, d’une certaine manière, mais sans en être totalement certain…

 

Et au final ? Là encore, une nouvelle « qui n’existe pas ».

 

DE KADATH À LA LUNE

 

Raphaël Granier de Cassagnac, pour sa contribution intitulée « De Kadath à la Lune », fait dans l’autoréférence, en brodant façon bref spin-off sur son texte dans Kadath : le guide de la cité inconnue, il y a de cela quelques années déjà. L’idée n’était pas mauvaise, même si tout cela est bien lointain pour moi… Mais cela a pu susciter quelques « flashs » occasionnels – cependant, plutôt dans son évocation du segment dû à l’époque à Mélanie Fazi, avec le personnage d’Aliénor. Eh…

 

Ce que Raphaël Granier de Cassagnac avait conçu dans ce cadre avec son « Innomé » était plutôt réussi, pourtant, et ne manquait pas d’à-propos, en fournissant au lecteur un guide de choix pour arpenter Kadath. En dehors de ce contexte, par contre, et avec cette seule anthologie pour référence, ça ne fonctionne hélas pas… et cela aboutit à un nouveau texte « inexistant », même si pour de tout autres raisons. Dommage…

 

CAPRAE OVUM

 

« Caprae Ovum » est une nouvelle d’Alex Nikolavitch, que je n’avais longtemps pratiqué qu’en tant qu’essayiste et traducteur (de BD notamment), sauf erreur, mais qui a publié assez récemment son premier roman, Eschatôn, aux Moutons Électriques – un roman, d’ailleurs, non dénué d’aspects lovecraftiens, et l’éditeur avait mis cette dimension en avant ; un roman, hélas, qui ne m’avait pas convaincu… Toutefois, pas du fait de ses aspects lovecraftiens, qui sont assez réussis, objectivement.

 

Avec la présente nouvelle, il nous livre un périple onirique adapté à la logique des rêves et/ou des cauchemars. Idée qui fait sens, sans doute… à ceci près que le résultat est d’un ennui mortel. Dans cette anthologie, c’est probablement la première nouvelle à tenter d’approcher véritablement la matière lovecraftienne onirique, ce qui est tout à son honneur – et je suppose qu’il y a notamment de « La Clef d’argent » là-dedans. Pas forcément le plus palpitant des récits lovecraftiens, je vous l’accorde… Mais là, c’est encore une autre étape : un somnifère radical.

 

Il y avait de l’idée – mais ça ne fonctionne pas vraiment, au mieux, et, une fois de plus, on n’en retient rien.

 

LES CHATS QUI RÊVENT

 

Avec « Les Chats qui rêvent », de Morgane Caussarieu, on en arrive – enfin ! – à un texte que l’on peut sans hésitation qualifier de « bon ». Pas un chef-d’œuvre, non, mais un « bon » texte. À vrai dire probablement le meilleur de cette anthologie autrement bien fade…

 

Je précise à tout hasard que je n’avais jusqu’alors (sauf erreur) jamais rien lu de la jeune auteure, dont des gens fiables ont cependant loué les romans, tout particulièrement Dans les veines – il faudra que je tente ça un de ces jours, quand même…

 

Mais revenons à nos moutons – ou plutôt, à nos chats… Ceux d’Ulthar, bien sûr ? Non : ceux qui aimeraient se trouver à Ulthar.

 

Parce qu’ils sont présentement en enfer.

 

Sur la base d’un titre pareil, je m’attendais à quelque chose dans le goût du très chouette « Rêve de mille chats » de Neil Gaiman – un épisode indépendant de la cultissime et fantabuleuse BD Sandman. Il y a peut-être un peu de ça, mais c’est finalement autre chose. Car ce texte n’est pas sans surprise, en fin de compte…

 

Notamment en ce qu’il évacue très vite tout ce qui pourrait être « naturellement kawaii » avec un postulat pareil. Chatons ou pas, cette nouvelle n’a rien de « mignon ». En fait, de l’ensemble de l’anthologie, elle est peut-être la seule (disons avec celle de Laurent Poujois, plus loin) où l’angoisse, voire la peur, voire la terreur, ont quelque chose de palpable – un aspect qui, quoi qu’on en dise, n’est pas absent des récits de Lovecraft consacrés aux « Contrées du Rêve ».

 

Mieux encore si ça se trouve, la brève nouvelle de Morgane Caussarieu parvient à véhiculer quelque chose de presque… dépressif ? qui, là encore, contrairement aux idées reçues, peut faire partie intégrante de l’onirisme chatoyant de Lovecraft – car, dans ses textes dits dunsaniens, sous les tours d’ivoire et les minarets scintillants, peut se dissimuler l’échec, le navrant, le pathétique ; peut-être surtout dans un second temps de sa production « fantaisiste », certes, mais c’en est une dimension importante.

 

Mais, en combinant tous ces aspects, Morgane Caussarieu livre donc un texte plus qu’honorable, à propos dans ce contexte, mais qui se tient aussi en lui-même. Une réussite, à son échelle, donc – et peut-être bien la réussite de cette anthologie. Oui : un texte qui existe, voyez-vous ça !

 

LE BAISER DU CHAOS RAMPANT


Encore un jeune auteur, avec Vincent Tassy – qui, dans « Le Baiser du Chaos Rampant », use d’une esthétique gogoth qu’on aurait pu être tenté d’associer à Morgane Caussarieu, sauf que non, en définitive.

 

Malgré sa lourdeur démonstrative et son emploi pas toujours très assuré d’un lexique rare et se voulant riche, la nouvelle parvient (presque) à faire illusion un certain temps. Il s’y passe des choses, et si la focalisation morbide et goulesque ne suscite pas les mêmes connotations que les tours et minarets des cités merveilleuses de Céléphaïs et compagnie, au moins l’auteur parvient à peu près à en tirer un semblant d’ambiance. Ce qui aurait donc pu donner quelque chose de correct, j’imagine – en étant bon prince, oui, mais…

 

Mais en fait non, en raison d’une conclusion parfaitement ridicule. Je ne suis pas certain d’avoir lu une lovecrafterie qui m’ait autant donné envie de bazarder violemment le bouquin contre un mur depuis la « Maudite Providence » de Li-Cam – enfin, une lovecrafterie francophone, j’ai (re !) lu du Brian Lumley entre temps…

 

Non, vraiment, fallait pas.

LE TABULARIUM

 

Laurent Poujois remonte le niveau avec « Le Tabularium » ; après avoir, il y a longtemps de cela, fourni des choses intéressantes pour le Kadath du même éditeur – mais, à la différence de son collègue Raphaël Granier de Cassagnac, il a choisi de livrer une nouvelle se tenant avant tout en elle-même : le bon choix, m’est avis.

 

Entendons-nous bien : « Le Tabularium » n’a absolument rien d’un chef-d’œuvre. Mais c’est un texte divertissant, et qui fonctionne. Oui, c’est aussi assez convenu, voire éculé, mais ça fonctionne. Et au regard de la concurrence dans cette anthologie, ben, du coup…

 

En fait, si je confierais donc la première place du podium à la nouvelle de Morgane Caussarieu évoquée plus haut, la deuxième me paraîtrait pouvoir être attribuée à ce récit faisant la bascule entre Monde de l’Éveil et Contrées du Rêve avec… professionnalisme, disons. Terme assez peu généreusement connoté le plus souvent il est vrai, mais pour le coup Laurent Poujois ne nous fait pas du Fabien Clavel. Son texte est bien construit, l’ambiance est là, qui oscille entre fascination et angoisse avec la nécessaire touche de démence qui va bien. Autrement dit, ça marche – et comme il ne faut pas espérer beaucoup plus dans ce recueil…

 

LE CORPS DU RÊVE

 

« Le Corps du Rêve », de Neil Jomunsi, ne s’en sort pas si mal, cela dit. Formellement, cette nouvelle me laisse assez sceptique, mais je lui reconnais néanmoins d’avoir un thème assez intéressant, relativement original, et plutôt bien développé.

 

En fait, c’est là l’atout de cette nouvelle, qui la classe effectivement au-dessus de la médiocrité globale de cette Clef d’argent des Contrées du Rêve fort peu goûtue dans l’ensemble : lesdites Contrées y sont questionnées, dans leurs implications, et donc dans le rapport ambigu que les Rêveurs peuvent entretenir avec elles. Il n’est certes pas dit que la réponse apportée à cette problématique par Neil Jomunsi aurait parlé à Tonton HPL, mais, au fond, ça n’est d’aucune importance.

 

La nouvelle est critiquable, bancale parfois, mais donc assez futée, au fond, et parvient à mettre en place une ambiance des plus correcte ; allez, troisième place sur le podium.

 

YLIA DE HLANITH

 

Quand soudain déboule le… le texte qui invalide l’idée même d’un podium pour les siècles des siècles.

 

« Ylia de Hlanith » est un… poème… de 480 vers, des alexandrins à vue de nez, commis par Timothée Rey. Et je ne suis pas bien certain de ce que j’en pense.

 

Booooooooooooooooon, côté « virtuosité poétique » et « joliesse des images et émotions », disons-le, ça n’est paaaaaaaaaaaaaaaaaas tout à fait ça ; mais probablement de manière délibérée, en partie du moins – semble en témoigner le goût de l’auteur pour les rimes improbables, en -ec, en -oth, que sais-je ; avec de la musique derrière et beaucoup de clopes ou d’alcool, ça aurait pu être du Gainsbourg, si ça se trouve – du Gainsbourg pété comme un coing et qui rigole tout seul dans son coin (donc) de la mauvais blague à laquelle il se livre.

 

Disons-le : c’est moche comme tout et ça croule sous les béquilles – les brusques changements de registre, avec le lexique précieux qui, PAF ! sans prévenir tourne au familier voire à l’argotique, ne sont à mon sens guère profitables à la chose, d’ailleurs. C'est délibéré, c'est parfois rigolo, mais d'autres fois un peu trop lourd.

 

Mais reconnaissons tout de même que c’est amusant, pour une mauvaise blague… Le lovecrafto-onirico-rigolo est sans doute un registre particulièrement périlleux, mais Timothée Rey pousse tellement loin le bousin que je n’ai pas envie de me montrer critique.

 

Je ne sais pas si c’est bon, j’en doute plus qu’un peu, mais au moins ça m’a fait marrer – et, comme c'était visiblement le but, je suppose que c’est déjà pas mal.

 

MKRAOW

 

Euh… « Poésie » toujours ? David Calvo conclut (d’une certaine manière…) l’anthologie avec un très bref « Mkraow » de trois pages, avec des chats dedans (sur un mode plus léger que Morgane Caussarieu), du Québec aussi semble-t-il, et peut-être d’autres trucs, probablement d’ailleurs, auxquels je n’ai absolument rien panné.

 

Euh.

 

Y a des phrases qui sonnent bien, c’est pourquoi je suppose qu’on peut envisager ça comme un « poème en prose » ; et pour le coup plus sensible que l’épopée de Timothée Rey (y a pas de mal). Mais, euh…

 

Quoi ?

 

Nan, je sais pas. Je sais pas du tout…

 

FRAGMENTS DU CARNET DE VOYAGE ONIRIQUE DE RANDOLPH CARTER

 

Et reste… quelque chose…

 

Depuis l’introduction par Frédéric Weil, le bouquin joue la carte du canular, en avançant sourire aux lèvres que Randolph Carter, patin couffin, bon. En fait, il s’agit sans doute de prolonger un canular du même ordre dans Kadath : le guide de la cité inconnue, où c’était David Camus qui endossait le rôle du prétendu alter-ego de Lovecraft – pas forcément toujours avec réussite, d’ailleurs… Après une brève introduction, les fragments de « l’authentique » journal de voyage onirique de Carter sont présentés comme ayant été « retranscrits d’après la traduction de David Camus pour les fragments issus du recueil des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft et par Yohan Sadournal pour les inédits » (ledit Yohan Sadournal, je n’en ai pas trouvé la moindre trace, par ailleurs, hein ; mf ?).

 

Donc, nous avons sur une cinquantaine de pages (c’est le plus long texte du recueil, et de loin) des… « fragments » censés constituer des aperçus d’une sorte de guide de tourisme des Contrées du Rêve, rangées sous différentes catégories géographiques, puis à la manière d’un index à l’intérieur de ces catégories.

 

Le problème, enfin, un des problèmes, c’est la provenance de ces fragments – et je serais bien en peine de me montrer catégorique ici, la plupart du temps du moins. Il y aurait donc de l’inédit ? Auquel cas la broderie sur le style de Lovecraft serait plutôt convaincante, j’imagine. Un cas unique sur l’ensemble de ce recueil, puisque c’est seulement ici que nous retrouvons, comme de juste, le côté baroque et chatoyant de la fantasy lovecraftienne d’inspiration dunsanienne…

 

Mais d’autres fragments – et la majorité j’ai l’impression – sont donc empruntés à Lovecraft lui-même, via David Camus donc et ses très recommandables retraductions. Ceci, dans l’ensemble du volume des Contrées du Rêve, et pas seulement le « cycle de Randolph Carter » (même si La Quête onirique de Kadath l’inconnue a sans doute une place de choix) ; parmi les passages que je crois avoir identifiés, nombreux en fait sont ceux qui renvoient à d’autres textes oniriques : « La Malédiction de Sarnath » clairement, « Le Bateau blanc » aussi, sans doute « Céléphaïs », « La Quête d’Iranon » très probablement, « Polaris » j’ai l’impression, peut-être des choses tirées aussi des « Chats d’Ulthar » ou des « Autres Dieux »… « L’illusion » d’une première personne partout est plus ou moins entretenue, et le tout est donc agencé à la façon d’un guide de voyage lacunaire – dont on nous dit par ailleurs qu’il ne correspond pas aux entreprises du genre en matière rôlistique (voir ici, dans ce cas ; il y a là-dedans, en fait, des textes assez proches dans l'esprit, pourtant).

 

Du coup, l’objet de tout cela me laisse… perplexe. Au mieux ? Au sacro-saint nom du canular, ce catalogue ne tient finalement guère la route, et n’aboutit peu ou prou qu’à faire regretter, sur l’ensemble du volume, l’absence de tout récit (puisqu’ici nous ne pouvons parler véritablement de narration) intégrant véritablement l’approche stylistique de Lovecraft dans ses nouvelles dunsaniennes – avec l’aspect mentionné plus haut, donc, d’un pastiche à deux niveaux. Et la longueur relative de la chose n’arrange rien à l’affaire, donnant un peu l’impression d’un « complément » destiné à faire en sorte que le recueil dépasse les 200 pages, disons. Et dans quel objet ? Nous rappeler que Les Contrées du Rêve est un chouette bouquin ? Il l’est assurément – mais une redite de cet ordre me laisse d’autant plus sceptique que je ne suis pas bien convaincu que ce soit vraiment sa place ; de même à vrai dire pour l’ambiguïté rôlistique du traitement, à l’heure où Sans-Détour s’apprête à livrer, donc, ses propres Contrées du Rêve.

 

En fait, j’ai un peu l’impression d’une annexe qui joue essentiellement contre son camp – en démontrant que l’essentiel de l’anthologie est peu ou prou raté dans sa dimension de pastiche comme dans sa dimension d’hommage.

 

Ce qui participe en fin de compte d’un très désagréable sentiment : l’impression vague ou moins vague qu’on s’est quand même un peu foutu de ma gueule…

 

MAUVAIS RÊVES

 

Triste bilan, donc, pour un livre « inexistant » la plupart du temps, conçu sans vraie implication des auteurs comme de l’éditeur ai-je l’impression. S’en tirent donc Morgane Caussarieu, Laurent Poujois, peut-être aussi Neil Jomunsi voire – voire… – Thimothée Rey. Le reste ? Non... non, rien. Et, de ce fait, l’unique propos du recueil semble être d’ajouter un nouveau titre au sein des « ouvrages lovecraftiens » de Mnémos, présentés sous cet intitulé en fin de volume.

 

Ces ouvrages, au début, étaient donc Les Contrées du Rêve et Kadath : le guide de la cité inconnue, deux vraies réussites, à l’instar des Montagnes Hallucinées un peu plus tard (toujours traduit par David Camus). Depuis, nous avons eu un Culte des goules hélas guère convaincant, sans être antipathique, puis deux gros volumes cyclopéens de l’indicible Brian Lumley, dont je ne reviens toujours pas qu’il ait pu, lui le tâcheron, bénéficier de ce genre d’édition « patrimoniale » (orientation marquée de Mnémos ces derniers temps, mais pas toujours convaincante, hélas)… La Clef d’argent des Contrées du Rêve n’est pas du Lumley, non, je ne le prétends pas, ce n'est certes pas aussi horrible – mais, qualitativement, on est tout de même plus proche de cette pente fatidique que des glorieux débuts…

 

Reste à espérer une chose : la livraison prochaine des volumes de Clark Ashton Smith crowdfundés chez l’éditeur, à condition d’une édition à la hauteur de l’entreprise – il faudra au moins ça.

 

(Et, depuis cette chronique, les Smith ont été livrés ! Et le premier, au moins, est absolument génial et tout bonnement magnifique : hop.)

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La Panse, de Léo Henry

Publié le par Nébal

La Panse, de Léo Henry

HENRY (Léo), La Panse, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-Fiction, 2017, 288 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 94 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de la revue, hop.

 

Suit une version plus longue, ainsi que la version YouTube...

UNE ŒUVRE ET DES GENRES

 

L’excellent Léo Henry (un ami, si je puis le préciser, car je le dois peut-être, question d’honnêteté) est un auteur aux multiples facettes, même s’il parvient à conserver une certaine forme de cohérence, unissant miraculeusement des œuvres très diverses dans le fond comme dans la forme – autant dire qu’il sait faire le grand écart, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

 

Il y a a priori un monde entre, disons, les volumes consacrés à Yirminadingrad, en collaboration avec le regretté Jacques Mucchielli, quelque part entre Ballard et Volodine, ou les expérimentations sauvages du Naurne avec luvan et Laure Afchain, d’une part, et d’autre part un registre plus populaire tel que celui qui nous intéresse aujourd’hui : La Panse, chose rare de nos jours, est un roman directement publié en poche, chez Folio-SF – à l’instar, il y a de cela quelque temps, du Casse du Continuum (que je n’ai hélas toujours pas lu, c’est mal…) ; à la science-fiction de ce dernier succède donc le présent « thriller lovecraftien », nous dit-on, l’essai fantastique de l’auteur – en attendant semble-t-il un roman de fantasy, histoire de balayer les genres de l’imaginaire ?

 

De part et d’autre, l’impact en termes de distribution n’est sans doute pas le même. Pour autant, est-ce vraiment pertinent d’opposer sur cette seule base romans et nouvelles qui émanent bien d’un même auteur ? Je suppose qu’il n’y aurait rien d’excessif à supposer que la Défense de La Panse a bel et bien en elle quelque chose du Naurne, et peut-être même de certaines variations, au moins, sur Yirminadingrad, ses faubourgs, ou tant d’autres villes de par le monde où les exilés de Tadjélé ruminent leur patrie en proie au pire… Le caractère plus « direct » du présent roman – dans sa dimension policière ou thriller – participe de sa singularité, mais peut-être faut-il en dernier recours le relativiser quelque peu ?

 

Quoi qu’il en soit, dans ces divers registres, j’ai bien l’impression d’une œuvre qui se dessine – cohérente dans sa diversité, expérimentant les genres sans succomber à la gratuité de l’exercice de style, et touchant juste, en définitive, du fait d’une sincérité de tous les instants, garante de l’authenticité de chaque ajout, quel qu’il soit, à une architecture globale complexe.

 

D’autant que, d’une certaine manière, La Panse, avec ses atours pop – ou en tout cas plus pop que Yirminadingrad –, n’en est pas moins un récit baignant dans l’architecture et l’urbanisme avant l’ésotérisme, et par ailleurs vecteur d’une dimension sociale marquée, questionnant notamment le travail jusque dans ses impacts les plus délétères… Alors, « Demain la Défense » comme on dirait « Demain l’usine » ?

 

FAUX SEMBLANTS

 

Bastien Regnault – un paumé, disons-le ; confit dans une existence médiocre, en dépit de ses timides tentatives pour y trouver du sens… Sauf que l’art n’y est pas parvenu : il est un intermittent avant que d’être un artiste, et au mieux de quatorzième zone (à peu près). La famille pas davantage : mariage foireux, fille qu’il n’a aucune envie de voir… Honnêtement, avec ses parents, ça ne va pas beaucoup mieux. Et avec Diane, alors ? Sa sœur jumelle – il partage forcément beaucoup de choses avec elle ? Eh bien, pas tant que ça : depuis longtemps, les liens se sont distendus – contre la malédiction génétique qu’on aurait été tenté d’envisager d’emblée, les jumeaux ont emprunté des voies toutes différentes, et leurs contacts se limitent à un ou deux coups de fil par an.

 

Un jour, pourtant, quand Bastien se livre à cette corvée, il est surpris d’apprendre que le numéro de téléphone de sa sœur n’est plus attribué. Et, pour le coup, ça l’inquiète… Où Diane est-elle donc passée ? Est-elle seulement encore en vie ? Personne ne semble le savoir – personne. Alors Bastien désœuvré se lance sur sa piste – mais probablement autant en quête de soi qu’en quête de sa sœur.

 

LA DÉFENSE – ET SA PANSE

 

Puis des bizarreries surgissent, qui laissent à peine entrevoir un sort que Bastien ne peut s’empêcher de trouver inquiétant… La piste s’arrête à la Défense – cette folie en lisière de Paris, excroissance monstrueuse des Trente Glorieuses les plus mégalomanes, un délire utopique et futuriste, où les tours d’acier et de verre du quartier d’affaires produisent un contraste saisissant avec un lourd passif social, héritage des bidonvilles qu’il fallait faire disparaître comme autant de souillures d’un temps jadis à effacer des mémoires ; quitte à fermer les yeux sur les SDF s’abritant du monde dans la Dalle, ce labyrinthe souterrain aux plans inconcevables. La Défense… Un monstre – mais un monstre où des gens travaillent, et où des gens vivent, très différents.

 

Ce dont Bastien va faire l’expérience : à peine son enquête a-t-elle commencé, livrant un aperçu vaguement inquiétant, vaguement comique dans son absurdité, d’une société secrète de richards n’ayant rien à envier à la Society de Brian Yuzna, ou au partouzards masqués d’Eyes Wide Shut, à peine cette enquête a-t-elle donc commencé que Bastien se voit refouler… et pourtant offrir ce qui, à ses yeux, constitue sans doute un moyen d’accès alternatif : le travail. Nettoyage, surveillance, logistique… Autant d’aperçus d’un abîme social où végètent des travailleurs comme de juste aliénés, presque déshumanisés – et le prochain qui me vante la valeur émancipatrice du travail, j’y colle mon poing dans la gueule.

 

Mais pas Bastien : lui se met à la tâche, sans vraiment comprendre pourquoi – d’autant que la tâche, ou plutôt les tâches, sont épuisantes et vaines… Mais c’est pourtant ainsi qu’il approche enfin véritablement de la Panse : une société secrète, oui, mais autrement inquiétante que les guignolades pseudo-vénitiennes de Kubrick – une secte, en fait, qui capture et lobotomise via le travail, et ses à-côtés « psychothérapeutiques », à base de « développement personnel », et de méditation savamment orchestrée par d’importuns gourous et docteurs (s’il y a une différence) ; une secte qui, sur cette base, produit une hiérarchie fonctionnant sur un modèle initiatique ; autant d’échelons que Bastien grandit bien rapidement – comme « l’élu » qu’il pourrait bien être, ou du moins le lui laisse-t-on entendre.

 

La Panse… Société secrète, secte initiatique… Organe interne dont la fonction est de dissoudre.

 

« THRILLER D’INFILTRATION LOVECRAFTIEN »

 

« Thriller d’infiltration lovecraftien » : c’est ainsi que la quatrième de couverture nous vend – et nous vend bien, ou me vend bien, en tout cas – ce nouveau roman. Figurez-vous que c’est à bon droit, et que, dans ce registre, La Panse est très certainement une réussite.

 

Ce qui implique peut-être quelques précisions ? Sans surprise, nulle mention ici de Cthulhu ou Yog-Sothoth, d’Abdul Alhazred ou des Unaussprechlichen Kulten ; et la Défense remplace utilement Arkham. Pourtant, la dimension lovecraftienne du roman n’a rien d’une imposture.

 

Et ce alors même que La Panse ne joue pas forcément tant que ça des principes de « l’horreur cosmique » ? Ou seulement tardivement ? À maints égards, le roman est bien plus terre à terre – jusqu’à s’étendre sur des situations très prosaïques que le gentleman de Providence aurait sans doute trouvé sordidement « réalistes », et probablement ennuyeuses. Pour autant, deux traits rapprochent bel et bien les deux œuvres : d’une part, justement, ce souci du « réalisme », aussi paradoxal puisse-t-il paraître – on connaît la phrase de Lovecraft, extraite d’une lettre à Clark Ashton Smith : « No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care and verisimilitude of an actual hoax. » Une idée, je crois, que Léo Henry a ici fait sienne. D’autre part, La Panse est à mes yeux avant tout une réussite dans le registre de l’ambiance – minutieusement composée, subtilement inquiétante, et ce de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin les effets d’échelle transcendent le récit jusqu’à plonger personnage et lecteur dans les abîmes terribles et fascinants de la folie pure…

 

Le jeu sur l’architecture est à cet égard d’une importance cruciale – et la Défense, sous la plume de Léo Henry, dans sa démesure et presque son absurdité, se pare sans soucis des atours cyclopéens d’une R’lyeh sur Seine, tandis que la Dalle sur laquelle elle est bâtie implique nécessairement sa part d’utopie chtonienne, entre la K’n-yan du « Tertre », la cité des Montagnes Hallucinées ou encore celle de la Grand-Race de Yith, « Dans l’abîme du temps » ; forcément, des choses y rôdent dans l’ombre perpétuelle, des choses qui ne doivent pas voir la lumière du jour… Ainsi de cette statue paraît-il bien réelle, baptisée Le Monstre, et qui se tapirait, inamovible, dans le dédale souterrain de la Défense – manière de confirmer que la Défense elle-même est un monstre. Michel Houellebecq, dans sa lecture de Lovecraft, avait très justement appuyé sur la dimension architecturale des récits du gentleman de Providence, et La Panse me paraît en constituer une très bonne illustration.

 

À cet égard, La Panse n’est pas forcément un cas à part – ou pas tant que ça. À la lecture du roman, je n’ai pas manqué d’avoir diverses « références » en tête (qui n’en sont pas forcément, ou en tout cas pas au sens le plus strict « d’inspirations » pour l’auteur) ; quelques titres ? Peut-être Notre-Dame des Ténèbres de Fritz Leiber – ou dans un tout autre registre, donc, le film Society de Brian Yuzna… Autant de « réactualisations » d’un fantastique lovecraftien riche en sectes perverses – et en aperçus d’une réalité insupportable… jusque dans la dimension sociale, donc ; noter ici que la psychologie morbide institutionnalisée dans La Panse peut éventuellement évoquer le CLEER des camarades L.L. Kloetzer ?

 

À LA SUEUR DE TON FRONT

 

Le travail, ou plus largement la dimension sociale, est tout aussi capital. Mais cela fonctionne d’autant mieux que La Panse évite sans doute de verser dans la caricature qu’un cadre pareil aurait pu rendre tout particulièrement tentante.

 

La Défense, en effet, n’est ici pas unilatérale – bien au contraire, aussi monstrueuse soit-elle à vue de nez et tout au fond, elle exprime entre les deux toute sa complexité, sa dichotomie qui n’en est peut-être pas tout à fait une, et qui fait d’elle tant un quartier d’affaires moderniste au point d’avoir quelque chose de science-fictif, que la réalité autrement concrète et palpable d’un lieu où des gens vivent – tiens, peut-être un autre rappel de Yirminadingrad ? La Défense n’est pas que cadres oppressés se précipitant dans les couloirs le mobile collé à l’oreille – ou l’oreillette, plus brutalement. Elle a ses bistros, ses épiceries, ses boulangeries. Les bidonvilles antérieurs n’ont pas seulement été effacés, il s’agissait aussi, dans la perspective mégalomane du projet d’urbanisme, de réfléchir à la question du logement social. Mais, là aussi, une hiérarchie insidieuse opère – vivent sur place aussi bien des fortunes, dans les tours le cas échéant, que des SDF condamnés aux couloirs de la Dalle ; entre les deux, une ribambelle de travailleurs très divers, hiérarchie dans la hiérarchie – des cadres qui s’en tirent le mieux (financièrement et socialement, je ne garantis rien pour le reste) aux précaires à la façon de Bastien, entassés dans des appartements collectifs qui ne sont guère plus que des dortoirs : tous restent sur place « parce que c’est plus pratique », parce que « ça va plus vite », sous-entendu – pour aller au travail ; autant dire que le travail devient toute leur vie, et doit en décider de bout en bout.

 

BIPOLAIRE

 

À cet égard, la Défense a quelque chose de… bipolaire, disons ; qualificatif qui s’applique sans doute en même temps au roman dans son ensemble, ou à son héros. Surtout à ce dernier, peut-être.

 

Car Bastien, s’il est pour une bonne part un personnage en creux, vecteur du récit davantage que personnage « vivant », n’en a pas moins une psychologie torturée : tel qu’il est introduit dans le roman, nous sommes tentés d’y voir un personnage foncièrement dépressif – un raté atone et apathique, sans rien qui le rattache vraiment à un monde dont on il n’a que faire. Sans doute est-ce d’ailleurs pour cela qu’il se réfugie autant dans le travail – aussi éprouvant soit-il ; car il est peut-être avant tout aliénant, et, consciemment ou pas, c’est quelque chose qui va très bien à Bastien : la brutalité de ce monde professionnel a quelque chose de rassurant, en fournissant une « raison de vivre » clef en main, dont, après tout, s’accommodent semble-t-il beaucoup de gens. Nul besoin de pousser outre-mesure la métaphore : le travail peut très bien fonctionner comme une secte, et use des mêmes méthodes de déshumanisation.

 

Mais c’en est au point où Bastien se prend au jeu, lui, « l’élu », qui croit dès lors trouver dans cette activité de tous les instants un moyen d’avancer, voire de se transcender. D’où ce rapport finalement plus bipolaire que dépressif à une vie qu’il ne saurait envisager en bloc – et où l’hyperactivité peut fournir un contrepoint, quand bien même navrant, à l’apathie mélancolique. Au point, bien sûr, où la quête de Diane peut passer au second plan ? Où elle se trouvait sans doute dès le départ…

 

Mais ne pas s’y tromper : cette ascension est un leurre – et le travail ne permet certes pas l’émancipation. Reste, au fond des choses, ce constat impitoyable : « élu » de la Panse ou pas, Bastien ne comprend guère ce qu’il vit – il n’est même pas censé le faire… Car la Panse, après tout, s’en tient en définitive à sa dimension première : elle est là pour dissoudre.

 

EFFICACE – ET DAVANTAGE

 

On ne fera certes pas de La Panse la plus grande réussite de Léo Henry. J’avoue, comme d’habitude, le préférer en nouvelliste plutôt qu’en romancier – j’avoue aussi, me contredisant au passage, que je suis instinctivement davantage attiré par ses œuvres les plus « ambitieuses » (ou les moins « populaires », si vous voulez, mais je me rends bien compte de ce que ces qualificatifs impliquent d’un peu navrant me concernant).

 

Mais La Panse fonctionne très bien : le roman remplit son office, et bien plus encore, en déployant une complexité de fond qui n’a rien de m’as-tu-vu, mais au contraire avec le plus grand naturel, assurant l’authenticité de l’œuvre. Rythmé avec habileté, jusque dans ses brusques accélérations et décélérations, il emporte sans peine le lecteur dans un monde impitoyable et cauchemardesque, mais tout aussi fascinant et déroutant. Il est aussi la preuve d’une chose dont j’avoue douter le plus souvent : on peut faire un thriller intelligent et dépassant la formule. Ce n’est pas la moindre réussite de La Panse, roman assurément plus que recommandable.

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