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Les Clowns sacrés, de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

Les Clowns sacrés, de Tony Hillerman

HILLERMAN (Tony), Les Clowns sacrés, [Sacred Clowns], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Rivages/Noir, [1993-1994, 1996] 2010, 357 p.

AU SERVICE DU LÉGENDAIRE LIEUTENANT

 

Ma lecture récente de Coyote attend s’étant avérée un très bon moment, je me suis dit que je pouvais profiter de l’été pour avancer sans trop attendre dans la série des polars navajos de Tony Hillerman. Et dans l’ordre, du coup : voici donc Les Clowns sacrés, onzième (tout de même) titre de la série, mettant en scène le complexe et si humain binôme constitué par le « légendaire lieutenant » Joe Leaphorn, l’homme froid et rationaliste, et Jim Chee, l’homme entre deux mondes, qui aimerait tant être à la fois un « chanteur », un hataalii, gardien des traditions du Dineh, et un policier à la mode des Blancs ; en fait, dans ce onzième roman, la déchirure essentielle au personnage de Jim Chee est peut-être plus que jamais marquée, qui l’amènera à prendre les pires décisions comme les meilleures – en fonction d’un point de vue nécessairement fluctuant.

 

Mais la relation entre les deux flics navajos a évolué radicalement. Dans les six premiers volumes de la série, ils agissaient indépendamment : les trois premiers étaient consacrés à Joe Leaphorn, les trois suivants à Jim Chee. Puis Tony Hillerman s’est mis à les associer, tout en conservant une certaine distance le cas échéant ; la scène où Leaphorn confie à Chee le soin d’assurer les rites pour sa défunte épouse, aussi forte soit-elle, relevait tout de même de l’exception. En fait, les deux hommes, à les réduire à des archétypes comme je l’ai fait en ouverture de chronique, sont passablement incompatibles… Et Coyote attend, juste avant le présent roman, en témoignait encore : les deux enquêtaient pour l’essentiel séparément, et une bonne partie de l’astuce de la narration dans ce roman consistait à les faire aboutir aux mêmes conclusions en empruntant des pistes différentes. Et les relations entre Leaphorn et Chee pouvaient s’avérer tendues – « le fumier » et « le sale petit con »… Mais elles évoluaient dans le bon sens, sans doute ; car, avec tout ce qui les séparait (et peut-être avant tout, rapport aux traditions mis à part, le caractère impulsif et incontrôlable de Chee, de nature à agacer profondément le très posé et rigoureux Leaphorn), la certitude que l’autre était un enquêteur doué, voire tout bonnement brillant, s’affichait toujours un peu plus…

 

Les Clowns sacrés, même publié avec un trou de quelques années, suit de très près, dans la chronologie interne de la série, Coyote attend – en témoigne notamment ceci que Joe Leaphorn, dans sa relation encore ambiguë avec l’anthropologue Louisa Bourebonnette, prépare dans le présent roman leur voyage commun en Chine, supposé imminent, et qui avait été décidé à la toute fin du précédent roman.

 

Mais, dans la relation entre Leaphorn et Chee, ce très brève intermède a suffi à apporter un bouleversement radical : Joe Leaphorn a sa propre unité, maintenant, une sorte de brigade spéciale au sein de la police navajo ; mais cette brigade, outre lui-même, ne comprend en fait qu’un seul autre policier… qui est Jim Chee. C'est tout récent, et ce dernier est d’emblée convaincu qu’il n’y fera pas long feu… Tellement, en fait, qu’il semble presque sciemment enchaîner les boulettes susceptibles de le faire virer ! Et pourtant Leaphorn se montre étonnamment conciliant – même quand une gaffe particulièrement colossale de la part de Chee aboutit à la mise à pied temporaire du « légendaire lieutenant », avec des conséquences personnelles plus qu'ennuyeuses en sus… C’est que Leaphorn sait, au fond, que Chee est un bon flic ; mais le cadrer s’annonce difficile. Et lui faire miroiter des galons de sergent ? Jim Chee, qui avait brièvement obtenu le grade à titre temporaire, en retirerait assurément de grands bénéfices, professionnels et intimes – mais c’est comme s’il choisissait de tout faire foirer…

 

On s’en doute : Jim Chee est en fait le personnage essentiel de ce roman. Et il est ce qui le fait tenir. Car, disons-le, l’intrigue proprement policière des Clowns sacrés est tout de même un peu terne, et la narration autrement convenue que dans le très malin Coyote attend.

 

ADO FUGUEUR, HOMMES DE VALEUR ET POLITICIENS POURRIS

 

Le roman débute dans le pueblo (imaginaire, exceptionnellement) hopi de Tano, où Jim Chee est censé mettre la main sur un ado fugueur – pas exactement de la haute police, c’est frustrant quand on sait qu’il y a eu un meurtre sur la réserve navajo, celui d’un Blanc, un professeur de technologie dans une sorte de lycée professionnel… Mais non, Leaphorn préfère l’envoyer pister un gamin rebelle !

 

Or, à Tano, c’est la fête : les Hopis sortent leurs poupées kachinas, et, au milieu des célébrants, les koshares exercent leur fonction de « clowns sacrés », raillant les travers des hommes avec leur comportement burlesque. Un joli spectacle ! Chee a eu le malheur d’en parler à Janet Pete, dont il est maladivement amoureux, et qui en a parlé à d’autres rencontres de circonstances : la mission de police à Tano s’est transformée en excursion touristique… Bon, l’ado fugueur est bien là, c’est déjà ça. Sauf que Chee, perdu dans ses pensées (portant toutes sur Janet Pete, ou presque), en perd la trace… Et, pire encore, a peine a-t-il le temps de s’en rendre compte qu’un meurtre est commis à quelques dizaines de mètres à peine, quasiment sous ses yeux ! Et c’est un des koshares qui est abattu… dont on suppose bien vite qu’il est lié à l’adolescent volage – et peut-être même au meurtre du professeur de technologie ?

 

Mais voilà : ce nouveau meurtre a eu lieu sur le pueblo de Tano, et donc hors de la juridiction de la police navajo, c’est au FBI de prendre en main l’affaire. Les conflits de juridiction sont décidément un trait récurrent des intrigues de Tony Hillerman, Les Clowns sacrés ne fait certes pas exception. L’astuce, alors, est de dériver des liens éventuels entre les victimes et les suspects des opportunités d’enquête de tel service qui, normalement, ne devrait pas s’en mêler.

 

Or il s’agit d’une double voire triple enquête passablement compliquée – notamment en ce que les deux meurtres ont des implications plus amples, et, même s'il est envisagé pour la forme, et avec un coupable beaucoup trop idéal, le motif crapuleux ne paraît guère convaincant. D’autant, peut-être, que les deux morts présentaient un point commun pas si courant ? Le professeur blanc comme le koshare hopi sont tous deux envisagés par leur entourage comme ayant été des « hommes de valeur », presque des saints – et ce n’est pas là le discours habituel de condoléances, où les proches forcent le trait pour honorer des hommes récemment décédés et qui, en vérité, n’étaient pas si bons que cela… Non, cette fois cela relève de la conviction parfaitement sincère.

 

D’où ce contraste si marqué avec une autre dimension de la double voire triple enquête : rien de très clair pendant un bon moment à cet égard, mais on y devine bien vite des soubassements politiques sordides – les accusations de corruption ne tardent guère, a fortiori dans ce contexte de lutte acharnée entre des entreprises cyniques, désireuses d’enfouir des déchets radioactifs dans la réserve, et des militants soit traditionalistes (dont Jim Chee lui-même, qui publie une lettre ouverte dans un journal local, un comportement pas vraiment en phase avec ses attributions de policier), soit écologistes, qui n’ont pas forcément beaucoup plus de scrupules…

 

Mais Jim Chee n’est pas vraiment censé enquêter sur tout cela. Leaphorn, en tout cas, le lui a dit – mais y croyait-il lui-même ? Non, le sergent en puissance est supposé se concentrer sur deux missions précises : choper le putain d’adolescent-anguille, bordel… et faire la lumière sur un accident de la route, fatal, aggravé de délit de fuite : le genre d’enquête censé assurer à Chee ses galons de sergent, sauf qu’il n’y a absolument aucune piste… Et les deux meurtres, alors ? Ne pas travailler dessus serait sacrément frustrant. Mais, via le gamin, et en usant de certains contacts… Joe Leaphorn, quand il sort de son bureau, ne fait pas autre chose, au fond ; mais ailleurs que Jim Chee.

 

Un point de départ qui en vaut bien un autre, avec son lot de mystères, sur des bases parfois improbables, et une implication intime des personnages dans l’affaire (ou les affaires). Ce qui fonctionne le plus souvent très bien chez Tony Hillerman, et Coyote attend, juste avant, en était une bonne illustration.

 

Et pourtant, cette fois, j’ai trouvé que cela ne fonctionnait pas vraiment… Certes pas au point où le roman serait mauvais, car il a heureusement d’autres atouts. À vrai dire, ce n’est même pas forcément ennuyeux non plus – un peu terne, oui, mais pas à ce point. Reste que la mise en scène des différentes enquêtes, et notamment dans leur relation aux préoccupations anthropologiques propres à la série, a quelque chose d’un peu trop convenu et mécanique, jusqu’à une conclusion assez brutalement expédiée et finalement guère satisfaisante…

 

Non, l’enquête n’est vraiment pas le point fort des Clowns sacrés. Si le roman doit fonctionner, c’est au regard de deux autres critères – les mêmes que d’habitude, quand l’enquête policière patine ? La dimension anthropologique, bien sûr – et le mélo. Car Tony Hillerman est étonnamment doué pour le sentimental – et pas qu’un peu.

 

Et dans ces deux cas, bien sûr, c’est Jim Chee qui prend la vedette.

LES INDIENS ET LES INDIENS

 

Un point intéressant du roman, dans sa perspective anthropologique, est la multiplicité des points de vue « indiens ». En tant que tel, ce n’est pas forcément très novateur dans la série : si nos flics sont des Navajos, ils ont, depuis le début, entretenu des liens parfois très forts avec des Indiens pueblos (soit sédentaires, là où la culture navajo était nomade) : des Hopis, des Zunis, etc. Une bonne occasion d’anéantir le cliché faisant des « Indiens » un groupe vaguement homogène, ce qu'ils n'ont jamais été. Les Clowns sacrés se déroule donc, pour partie dans la réserve navajo, pour partie dans le pueblo hopi de Tano (imaginaire, rappelons-le). Et ce sont des mondes très différents en dépit de leur proximité géographique. En fait, les Navajos sont tout aussi largués, quand il s’agit de comprendre les mentalités hopis, que les Blancs… ou les Cheyennes.

 

Car nous avons bien un troisième peuple indien dans cette affaire, avec l’étonnant personnage de Blizzard, un Cheyenne au service du FBI. Le bonhomme n’est tout d’abord guère sympathique – mais peut-être plus particulièrement aux yeux de Jim Chee, qui nous sert ici de point de vue. Bouffé par les préjugés, le Cheyenne (et de la ville, en plus !) ne cesse de râler parce qu’il ne comprend rien aux Hopis, et pas davantage aux Navajos. Chee maugrée quand il est bien obligé de reconnaître que lui-même ne comprend « pas non plus très bien » les Hopis, et encore moins les Cheyennes – gardant pour lui que, dans ses souvenirs de quand il était gamin, et jouait aux cow-boys et aux Indiens (oui…), les Indiens étaient forcément... des Cheyennes.

 

Ce qui suscite une scène très étonnante, mais aussi très bien vue, quand Jim Chee et Janet Pete vont au cinéma – et que la jeune avocate invite tant qu’à faire Blizzard, ce qui ne facilitera pas les tentatives de séduction de Chee, à l'évidence… Le film qu’ils vont voir, dans un drive-in ? Les Cheyennes, de John Ford… Jim Chee l’avait déjà vu, mais ni Janet Pete, ni Blizzard (ni moi non plus, aheum). Or voilà : outre les rôles principaux incarnés par des acteurs blancs, les autres Cheyennes du film étaient en fait joués… par des Navajos, autrement plus nombreux. En fait, tous les spectateurs du film ne cessent de klaxonner, quand apparaît à l’écran tel membre de leur famille – c’est comme si tous les Navajos de la réserve avaient des parents dans le film ! Par ailleurs, ces « Cheyennes » ne parlent certainement pas cheyenne… mais navajo ; et ils ne prononcent « pas exactement » les répliques sous-titrées ! Mais le plus souvent improvisent des mauvaises blagues, souvent grivoises – pour autant de déchaînements de klaxons dans le drive-in… Cette scène établit pourtant comme une forme de communion chez nos trois spectateurs : le Cheyenne des villes, le Navajo des campagnes, et la mi-Navajo des villes mi-Écossaise… Et les relations entre les personnages évoluent – notamment le jugement de Blizzard, et sur Blizzard : tous, en définitive, laissent tomber leurs préjugés, dans une même fascination à la fois frustrante et enthousiaste pour la variété des cultures amérindiennes, qui les dépasse. C’est assez subtil, je ne me sens pas d’en dire davantage ici, mais ça fonctionne très bien – d’autant plus, sans doute, que la dimension anthropologique, ici comme ailleurs, est étroitement mêlée au mélo sous-jacent, l’autre grande réussite du roman.

 

Mais la perspective anthropologique ne s’arrête bien sûr pas là – même dans le seul registre de l’incompréhension mutuelle, qui concerne surtout ici la pratique religieuse. Le fête au pueblo de Tano, dès le début du roman, introduit le thème, avec ses koshares dont les spectateurs navajos ne comprennent pas toujours très bien le sens de les blagues, mais, ce folklore « visible » mis à part, ce qui frappe Jim Chee avant tout (et Blizzard sur un mode un peu différent, forcément), c’est l’opposition radicale entre les Hopis et les Navajos concernant la publicité du culte. Les Navajos forment une immense famille composée d’immenses clans (ce qui a une importance cruciale dans le roman, mais est trop intimement lié à la dimension sentimentale du récit pour que j’en traite ici) : plus il y a de monde pour assister à un rite, telle ou telle Voie, et mieux c’est – pour le rite et pour tous ceux qui y assistent ou même participent. Au contraire, chez les Hopis, la vie spirituelle est associée à la kiva, chambre cérémoniale souterraine où se réunit un petit groupe dédié sur le mode de la société secrète. C’est une complication de taille pour l’enquête, car les Hopis ont ici une culture initiatique qui implique que l’on ne parle pas aux autres (les Hopis d’autres kivas finalement pas davantage que les Navajos, les Cheyennes ou les Blancs) de ce qui se produit au sein du groupe. C’est un trait culturel si marqué que simplement poser la question à un Hopi laisse ce dernier dans la stupéfaction la plus totale – pour le coup, Chee sait au moins ça, même s’il n’est pas facile de l’expliquer à Blizzard. Et cet interdit résiste à tout, il ne connaît pas d’exceptions : qu’importe s’il y a une enquête policière, on ne parle pas aux étrangers de ce qui se produit dans la kiva. Jamais.

 

Enfin, une autre dimension fondamentale de l’enquête est liée à cette problématique religieuse – à moins qu’elle ne paraisse seulement l’être ? Il s’agit de la pratique de la vente des objets sacrés – courante, car nombre des Indiens des réserves sont pauvres… Le thème revient souvent, et apparaît très tôt – en fait, dès les mauvaises blagues des koshares, dont on comprend petit à petit qu’elles visent pour partie au moins à stigmatiser la cupidité des élites, toujours prêtes à faire de l’argent en reniant ce qu’elles devraient avoir de plus précieux ; et la comédie des « clowns sacrés » associe ce thème à celui de la corruption – ce qui parle sans doute à un traditionaliste tel que Jim Chee, bien que n’étant pas hopi. Mais, pour le coup, le roman se montre ici assez surprenant, finalement – car l’objet « sacré » en cause n’est certes pas du genre auquel on s’attendait...

 

JIM + JANET = ♥ ?

 

Enfin, reste une autre dimension du roman qui convainc bien plus que sa partie proprement « policière ». Et c’est le mélodrame. C’est une chose à laquelle j’avais plus ou moins prêté attention jusqu’alors, mais qui m’avait marqué dans ma lecture récente de Coyote attend. Hillerman est vraiment très doué dans ce registre – qui, chez d'autres, m’ennuie voire m’irrite facilement de manière générale, je plaide (putain de) coupable. Et Les Clowns sacrés en est une nouvelle illustration, particulièrement forte… car particulièrement douloureuse ?

 

Mais, à la différence de Coyote attend, le présent roman ne s’intéresse peu ou prou qu’à la vie sentimentale de Jim Chee – pas de Joe Leaphorn, ou plus exactement fort peu ; d’ailleurs, le personnage de Louisa Bourebonette, s’il est mentionné çà et là, n’apparaît significativement en chair et en os qu’à la toute dernière page du roman. Non, ce qui compte, ici, c’est Jim Chee et Janet Pete.

 

Leur relation est ambiguë depuis un certain temps – Les Clowns sacrés est le roman où on ne peut plus y échapper, il faut crever l’abcès (formulation romantique s’il en est). Mais ça ne se passe… pas très bien, comme on pouvait s’en douter. Et ceci parce que Jim Chee se montre d’une maladresse épique, liée à ses conceptions du monde. Pas les simples petites gaffes qui font le quotidien du personnage (il y en a bien des exemples dans Les Clowns sacrés), mais parce qu’il impose à celle qu’il aime ses préjugés éventuellement bornés. Au moment de « conclure », comme disent les gens (parait-il), le flic redevient brusquement hataalii : et si Janet était d’un clan associé au sien ? Il ne pourrait alors pas avoir de relations sexuelles avec elle, cela contreviendrait au tabou fondamental de l’inceste, si essentiel à la culture navajo… Et il le dit texto, ou presque : on comprend sans peine la colère de Janet Pete – et ce quand bien même son comportement jusqu’alors, mais parce que nous adoptions le point de vue de Jim Chee, pouvait parfois paraître cruel à l’encontre du policier confit d’amour. Un biais, évidemment : la vérité, c'est que Janet Pete est un vrai personnage humain, complexe, pas une vulgaire poupée associée au héros par principe et soumise à toutes ses frustrations.

 

A contrario, c’est ce qui fait de Jim Chee un si bon personnage, après tout : il est à la fois foncièrement sympathique et un enquêteur intelligent et même rusé, mais tout autant un homme entre deux mondes, qui ne semble pas en mesure de comprendre l’incompatibilité radicale des univers dont il se voudrait la synthèse, ce qui l’amène régulièrement à succomber comme par réflexe aux préjugés les plus vains.

 

Cet homme qui nous dit peu ou prou « combattre le futur pour les Navajos » (ce qui, accessoirement, est aux antipodes de ma propre vision des choses sans m’aliéner le personnage, du fait de sa belle humanité) opère ainsi, sur un coup de tête, une retraite en quelque sorte mystique et sans doute plus qu’un peu connotée de dépression, où il pose la question de l’inceste éventuel à des vieux sages qui sont autant de reliques d’un passé de longue date disparu… Assurément de quoi accentuer encore la dépression de Jim Chee, qui voit littéralement son univers fantasmatique dépérir. Et peut-il seulement y trouver des réponses pertinentes ? C’est plus que douteux. On a plutôt l’impression d’une certaine complaisance à noircir le tableau. Ce alors même que, dans le domaine amoureux du moins, les perspectives pouvaient paraître plus souriantesinacceptablement souriantes ?

 

Mais Jim Chee n’est pas qu’un amoureux contrarié, il est aussi un policier. Sa profession elle aussi est affectée par sa retraite mystique. Car son enquête sur l’accident de la route aggravé de délit de fuite, supposée assurer sa promotion par le « légendaire lieutenant », l’amène à se poser la question de la justice, et à prendre la mesure de tout ce qui sépare la froide police des Blancs et l’Harmonie qui est le but ultime des Navajos. Ici, comme en ce qui concerne Janet Pete, il lui faut faire un choix. Et, position sans doute intenable à terme, ce sera pour l'heure le choix du Dineh, le choix de hozho – la Beauté. Pas punir, mais réparer et perpétuer. Une approche que Janet Pete, l’avocate, ne semble pas comprendre – et que Joe Leaphorn ne manquerait pas de condamner.

 

Cette tension entre deux mondes baigne tout le roman. Elle implique, pour Chee, de prendre plusieurs décisions. Mais quelles sont les bonnes, quelles sont les mauvaises ? C’est à débattre – à moins bien sûr que le questionnement à cet égard ne fasse intrinsèquement pas sens.

 

OUI, MAIS SANS PLUS

 

Jim Chee est l’atout des Clowns sacrés – son cœur, ce que le roman a d’humain et de fort. C’est d’autant plus vrai que le personnage, aussi sympathique soit-il à bien des égards, mériterait sans doute régulièrement quelques baffes ; Joe Leaphorn lui en balance quelques-unes, Janet Pete quelques autres, mais pas au point de pleinement satisfaire le lecteur, qui lui en collerait volontiers d’autres encore.

 

Via Jim Chee, la perspective anthropologique un peu déprimante comme le mélo douloureux (dit comme ça, on a pourtant l’impression que rien ne pourrait être davantage opposé…) font des Clowns sacrés un roman digne de la série de Tony Hillerman consacrée à ses flics navajos. Cependant, l’enquête policière m’a paru globalement terne, et sa résolution franchement pas satisfaisante – ce qui, pour le coup, diminue forcément sa note. Certes, la dimension proprement polar n’est pas forcément, de manière générale, l’atout majeur des romans navajos de l’auteur, mais là ça se voit quand même un peu trop.

 

Les Clowns sacrés n’est pas un mauvais roman, et je suppose qu’il est mieux que médiocre ; j’ai tout de même l’impression d’un roman un peu faible, bien loin en tout cas des sommets atteints dans, disons, Là où dansent les morts ou Le Vent sombre. Mais aussi, dirais-je, par rapport à Coyote attend, lu tout récemment, et qui m’avait bien autrement emballé.

 

La « suite » un de ces jours, avec Un homme est tombé.

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La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

Publié le par Nébal

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

BROWN (Fredric), La Bête de miséricorde, [The Lenient Beast], traduit [et préfacé] de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Pailler, Paris, Moisson rouge/Alvik – Points, coll. Roman noir, [1956, 2010] 2011, 217 p.

 

(Attention : à terme, ce compte rendu est bourré de SPOILERS, je vous préviendrai le moment venu...)

 

NOIRE GUEULE DE BOIS

 

Finalement, je crois que mes quelques allers-retours en train durant l’été et plus si affinités s’accommoderont bien mieux de quelques chouettes polars çà et là que de la relecture de la au mieux médiocre « Légende de Hawkmoon » (la quatrième de couverture du Dieu fou m’a beaucoup trop effrayé pour cela – non que celle du roman qui va nous intéresser aujourd’hui soit forcément bien meilleure, elle contient des erreurs étranges...). Dans ce genre que je connais fort mal, voire pas du tout, j’ai évidemment plein de choses à lire, dont quelques titres empilés au fil des ans dans ma bibliothèque de chevet et qui y ont pris la poussière depuis, c’est scandaleux.

 

Aujourd’hui, Fredric Brown – un maître, à n’en pas douter. Je l’avais découvert avec ses œuvres de science-fiction, d’abord les romans Martiens Go Home ! et L’Univers en folie, puis ses excellents recueils de nouvelles en Folio-SF (j’avais, il y a fort longtemps, évoqué sur ce blog Fantômes et farfafouilles, Lune de miel en enfer et Une étoile m’a dit), car, c’est notoire, l’auteur a tout particulièrement excellé dans la forme courte, et même, le cas échéant, vraiment très très courte : il figure à n’en pas douter au pinacle des auteurs de short short.

 

Mais Fredric Brown n’a certes pas œuvré que dans la science-fiction, ayant régulièrement livré des polars de très bonne facture. Une dimension de l’auteur que je n’ai découverte que plus tard, quand le roman déjanté Rouge gueule de bois, de Léo Henry, m’a incité à lire La Fille de nulle part, que j’avais beaucoup aimé (et qui est très lié, ai-je l’impression, à La Bête de miséricorde, dont je vais vous parler aujourd’hui), et j’ai également lu, un peu plus tard, La Nuit du Jabberwock, qui est bien un polar en dépit de son titre lewiscarrollien (pas gratuit pour autant), et qui m’avait parfaitement convaincu sur le moment, mais dont je n’avais guère conservé de souvenirs, je dois bien le reconnaître.

 

La Bête de miséricorde est un autre fameux titre de Fredric Brown dans le registre du roman noir. Une quatrième de couverture aguicheuse (mais en fait un brin douteuse…) m’avait incité à en faire l’acquisition, il y a fort longtemps de cela, mais ce n’est donc que maintenant que j’ai trouvé le temps de le lire. On notera pour la forme que le roman a été adapté au cinéma et « francisé » par Jean-Pierre Mocky en 2001, mais je n’ai aucune idée de ce que ça vaut (j’ai du mal avec le peu de Mocky que j’ai vus, j'avoue). Je m’en tiendrai donc ici à l’œuvre originale, publiée en anglais en 1956.

 

TRADUTTORE, TRADITORE

 

La Bête de miséricorde avait été traduit en français une première fois en 1967, par Jean-François Crochet, bizarrement (?) chez Dupuis, que nous connaissons plutôt comme éditeur de BD gravitant autour de Spirou, etc. Sous une couverture avec une accroche parfaitement racoleuse et improbable, au passage. Cette même traduction avait été reprise en 1980 chez NéO.

 

Mais on a appris à se méfier des traductions françaises un peu poussiéreuses dans le genre policier… Et à vrai dire au moins autant en SF, si l’on n’en parle pas ici. Il y a plusieurs « syndromes », souvent associés à la Série noire, mais en fait endémiques dans l'édition de genre alors : les coupes sèches par l’éditeur ou le traducteur lui-même, et parfois très conséquentes, les erreurs de compréhension en veux-tu en voilà, débouchant parfois sur des passages surréalistes, et autres soucis typiques du travail de traducteur quand il n’est pas exactement accompli dans les meilleures conditions, ou encore la « localisation » du style qui en rajoute dans le vieillissement (quand les policiers ricains, pardon, les inspecteurs divisionnaires ricains des années 1950 parlent tous comme des personnages d’Audiard, caves et grisbi à tous les étages), ce genre de choses.

 

Quand Moisson rouge a lancé le projet de rééditer La Bête de miséricorde, Emmanuel Pailler a donc compulsé parallèlement le roman original et la traduction française de 1967. Au premier abord, c’était semble-t-il bien mieux que ce que l’on pouvait craindre : pas de coupes drastiques, pas de confusions majeures, une langue fluide et propre… Sauf que, bizarrement, c’était peut-être un peu le problème : Emmanuel Pailler semble avoir rencontré une unité de ton guère à propos dans ce roman choral, et, plus généralement, une tendance à enjoliver le texte tout en aseptisant l’expression – ce qu’il suppose être le résultat des exigences d’un éditeur qui, via la BD et notamment Spirou, était habitué des contraintes particulières des publications destinées à la jeunesse. Je ne sais pas ce qu'il faut en penser... Mais La Bête de miséricorde ne relève certainement pas de ces dernières : sans être ordurier, pas le moins du monde en fait, c’est un roman « dur », avec une thématique sociale marquée, qui envisage des sujets parfois rugueux (alcoolisme, racisme, violences conjugales…), avec des protagonistes adaptés et bien caractérisés – et les flics de l’Arizona en 1956 ne disaient probablement pas « Saperlipopette », même ceux d’ascendance mexicaine (aheum). Il y avait donc bien un travail de retraduction à effectuer, simplement d’un ordre différent de ce à quoi on pouvait s’attendre, afin de coller bien davantage au ton de l’original – ce qui fait partie du style de Brown, par ailleurs limpide et sans fioritures (probablement pas là où il brille le plus, mais du moins est-ce fonctionnel, et c'est bien l'essentiel).

 

La préface d’Emmanuel Pailler est très intéressante à cet égard – mais sa nouvelle traduction est-elle irréprochable ? C’est un terrain sur lequel je préfère ne pas m’aventurer, même si j’ai cru relever, çà et là, quelques bizarreries qui m’ont fait hausser le sourcil. Cela dit, je suppose que le ton est bien là – rugueux parfois, donc, pas édulcoré, mais connaissant des variations au fil de la succession des narrateurs : c’est un roman choral, à la première personne, chaque chapitre ayant son propre narrateur – sauf erreur, ils sont cinq à alterner ; et le rendu de leur personnalité est assez convaincant.

 

L’ART DU NOUVELLISTE DANS UN ROMAN

 

Je ne sais pas s’il serait finalement si pertinent que cela de dire que Fredric Brown était plus un nouvelliste qu’un romancier, même si on l’a souvent affirmé – je suis porté à le croire, mais, malgré un certain nombre de lectures tout de même, je ne me sens pas assez compétent pour en juger. Cependant, l’écrivain visiblement roublard a pu user dans ce roman de méthodes pouvant faire penser à son art de nouvelliste. Le premier chapitre en est à vrai dire une démonstration éloquente, presque une leçon.

 

Bien sûr, il y a tout d’abord ce goût de l’attaque en force. Le roman s’ouvre sur ces mots : « En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin. » Pas de chichis, c’est du direct… « Je », ici, c’est un certain John Medley, paisible retraité qui vit seul dans une maison tout ce qu’il y a de banal sise à Tucson, Arizona – ce quand bien même il touche de temps à autres quelques revenus issus de la spéculation immobilière. Le vieux bonhomme un peu excentrique, et grand amateur de musique classique, prévient alors la police, et deux inspecteurs se rendent sur place, Fern Cahan, un bonhomme pas très fin mais probablement bien plus que ce que l’on croit, et Frank Ramos, qui a le mauvais goût d’être tout à la fois flic, « érudit », et d’origine mexicaine – ce qui fait beaucoup trop pour un seul homme (demandez donc au capitaine Walter Pettijohn ce qu'il en pense).

 

Oui, c’est bien un cadavre… Pas de papiers, rien sur lui. Tué d’une balle dans la nuque. M. Medley n’a rien entendu ? Non… Même pas le bruit d’un pot d’échappement qui pétarade, ou ce qu'il aurait confondu comme tel ; mais c’est vrai qu’il écoute de la musique sur sa chaîne haute-fidélité, assez fort, et puis il y a ces avions à réaction qui volent bas – la base militaire est toute proche… Bien, ce sera tout pour le moment. Le temps d’embarquer le cadavre et de faire le tour du voisinage (relativement distant), et les deux policiers s’en vont.

 

Et c’est alors que John Medley confesse, au seul lecteur, à la première personne, à demi-mots et pourtant sans ambiguïté, qu’il est l’assassin – dans un ultime paragraphe, comme la chute d’une nouvelle, mais d’une manière étonnamment habile et plus qu’intrigante…

COMMENT ET POURQUOI

 

D’aucuns se sont plaint, semble-t-il, de ce que l’identité du coupable soit aussi rapidement dévoilée, mais ce n’est clairement pas le propos : s’il n’est pas du tout un whodunit, le roman de Fredric Brown est bien davantage un howdunit, et, peut-être surtout, un whydunit. Même avec un petit bémol, j’y reviendrai.

 

Ceci étant, seul le lecteur sait donc ce qu’il en est, à ce stade. Les policiers n’en ont pas idée – car Medley est un charmant petit vieux, peut-être un peu excentrique, oui, mais tout ce qu’il y a d’aimable, en tant que tel impossible à soupçonner… Pour Fern Cahan, ou pour le capitaine Walter Pettijohn, cela relève de l’évidence. Mais Frank Ramos est d’un autre avis. D’emblée, il trouve louche ce Medley – au point où sa suspicion se mue en obsession… Bah, rien d’étonnant à cela, sans doute, Ramos est un « intello » aux idées bizarres…

 

 

Bon, plaçons ici, à tout hasard, la balise SPOILERS – et il y en aura d’autres plus loin dans cette chronique, jusqu'à la fin, alors tenez-vous-le pour dit si jamais.

 

Ramos se trompe, donc, c’est obligé. D’ailleurs, voyez la victime – bientôt identifiée comme étant un certain Stiffler, qui ne s’était installé à Tucson que depuis quatre mois à peine. Un pauvre homme… En dépit de sa confession catholique, dans son Allemagne natale, les lois de Nuremberg le qualifiaient de juif, et il a passé dix longues années dans les camps de la mort – tu parles d’une enfance et d’une adolescence… Mais oui : la guerre, c’était il y a dix ans seulement. Depuis, il avait émigré au Mexique, où il s’était rapidement marié et avait eu des enfants ; les affaires ont bien tourné pendant un temps, beaucoup moins bien ensuite, alors il a nouveau émigré, aux États-Unis cette fois, à Tucson, Arizona, donc, au sein de la communauté... mexicaine, relativement importante, et trouvé sur place un emploi passablement de complaisance auprès d'un compatriote (c'est-à-dire un Allemand, cette fois) – c’est que la vie avait toujours été dure, pour le pauvre Stiffler… Et il n’en avait hélas pas fini : il y a très peu de temps, lors d’un accident de la route, il a perdu sa femme et ses enfants – lui seul a survécu, indemne, et d’autant plus rongé par le sentiment de sa responsabilité dans le drame. Depuis, lui qui n’était déjà guère liant, est devenu plus asocial encore – jusqu’à ce qu’on retrouve son cadavre dans le jardin de John Medley.

 

À tout prendre, voilà un homme qui avait toutes les raisons de mourir – de se suicider, disons-le. Mais ça ne peut pas être un suicide ! Une balle dans la nuque ? Avec quelques contorsions, ce n’est pas inenvisageable… Mais l’arme, alors ? On n’a pas retrouvé de pistolet à côté du cadavre… Mais il y a bien des moyens d’expliquer sa disparition, sans même se limiter aux seules inventions les plus saugrenues des auteurs de romans policiers (le revolver attaché à la patte d’un hibou que la détonation fait s’envoler, sérieux ?!). Oui, un suicide… Un suicide bizarre, mais un suicide…

 

Et c’est ici qu’intervient le « bémol » dont je parlais tout à l’heure concernant la qualification de whydunit. Je suppose qu’elle demeure valable, car l’appréhension du mobile dans toute sa complexité est une dimension essentielle du roman jusqu’à sa toute fin. Mais ne nous leurrons pas – ou plutôt, je vais tâcher de ne pas me leurrer : même si je suis très naïf et bon public, aussi ai-je joué le jeu de l’auteur en m’accordant au rythme soigneusement conçu de ses révélations, un lecteur moins naïf ou moins bon public dispose à ce moment-là de bien assez d’éléments pour piger le truc – depuis quelque temps, en fait. Voire depuis longtemps, voire depuis le tout début.

 

Mais est-ce un problème ? Non – parce que le roman, très habilement, dérive alors dans une autre direction…

 

UNE TRAGÉDIE EN FORME DE PIÈGE

 

Celle d’une tragédie en forme de piège inéluctable ! Et ce n’est plus alors, sur le mode classique de l’enquête policière, la résolution de l’énigme qui compte vraiment, absolument pas, mais bien plutôt la fatalité qui s’abat sur notre héros, Frank Ramos… L’intérêt du lecteur n’est plus entretenu via la surprise, le retournement de situation, etc., mais bien au contraire via l’expectation, l’anticipation morbide, inacceptable et pourtant inéluctable, du pire – on pourrait dire que l’on passe du policier au thriller, vu comme ça, et pourtant ça ne me paraît pas être une qualification très pertinente... « Roman noir » a suffisamment d’ambiguïtés et de connotations pour englober toutes les dimensions du roman. Le fait demeure : le lecteur qui se réjouissait de la lucidité de Ramos se met à anticiper la suite des événements… et à redouter le pire pour ce personnage auquel il s'était attaché, jusqu’à la fin, comme un horizon plus que menaçant ; tandis que la dimension de drame social s’accentue sans cesse, contribuant à bouleverser l’économie du roman sans pour autant nuire à sa cohérence – parce que c’est une belle mécanique que La Bête de miséricorde, conçue par un artisan madré.

 

En effet, nous savons depuis le premier chapitre que John Medley est l’assassin, mais, vers le milieu du roman au plus tard (pour qui n’aurait pas d’emblée pigé à la lecture du titre...), nous savons également pourquoi, du moins dans les grande lignes : Medley, qui tient (en privé seulement…) un discours d’essence religieuse éventuellement confus, se considère comme étant cette Bête de miséricorde – il croit que Dieu lui désigne des cibles, qui sont des individus dont la souffrance est telle qu’il vaut bien mieux pour elles mourir au plus tôt, mais qui, justement pour des raisons religieuses le cas échéant, ne prendront jamais eux-mêmes leur vie, car Dieu prohibe le suicide comme un abominable péché (et peut-être surtout pour les catholiques ? On le dit, alors que les protestants ne sont pas forcément en reste...). Les circonstances exactes du meurtre (ou de l’euthanasie, comme Medley voit les choses – à ceci près qu’il ne demande pas leur avis à ses victimes) restent encore à définir, mais le plus important est, à ce stade, acquis.

 

Le lecteur a sans doute un peu d’avance sur Frank Ramos – dont les soupçons dès le départ s’avéraient bien fondés, mais qui parvient d’autant moins à les asseoir solidement que tout le monde, dans son entourage, ne cesse de répéter qu’il se trompe, et que Medley est juste un gentil vieux bonhomme... La suspicion de Ramos est systématiquement dénoncée comme une obsession à deux doigts du harcèlement, au mieux – au pire, un délire d’ « intello », puisque tel est le deuxième stigmate du policier, après son ascendance mexicaine. Et c’est sans doute pourquoi, en dépit de ses soupçons, il est aveuglé un moment par des œillères – il faudra que sa femme alcoolique (qu'il ne comprend pas le moins du monde, j'y reviendrai) exprime à sa place, et comme en passant, l’idée d’un tueur agissant par compassion, pour qu’il ouvre enfin les yeux sur la nature exacte de sa proie (sinon celle de son mariage)… sans pour autant bien saisir qu’il est toujours un peu plus lui-même, eh bien, la proie de sa proie.

 

Cette avance dont bénéficie le lecteur est justement ce qui rend le roman de plus en plus horrible – car, quand nous en venons à comprendre sans plus l’ombre d’un doute pourquoi Medley tue, cela fait déjà un petit moment que nous voyons l’environnement de Frank Ramos se déliter, avec tous les signes d’un drame familial très proche, quand bien même banal, et qui pourrait très logiquement s’achever sur la conviction de Medley (et peut-être de Ramos lui-même, plus ou moins consciemment ?) que le policier « érudit », à l’instar de Stiffler, a atteint le stade où il souffre trop et où il vaudrait mieux pour lui mourir, ceci alors même qu’il ne saurait, pour quelque raison que ce soit, se tuer lui-même.

 

Et tout contribue à donner cette impression d’un piège qui se referme autour du héros du roman.

 

BOUTEILLE ET RESSENTIMENT

 

Frank Ramos est un homme qui, du fait de la teinte de sa peau, subit bien des discriminations et préjugés de la part de ses compatriotes à Tucson, Arizona, dans les années 1950 – mais ça, j’y reviendrai ensuite.

 

Ici, le problème essentiel concerne le couple Ramos. Frank a épousé Alice, il y a quelques années de cela. Ils ont sans doute été heureux ? En tout cas, ils ne le sont plus depuis longtemps. Alice a sombré dans l’alcoolisme, et méprise toujours un peu plus son époux. Elle a une liaison, avec un commerçant itinérant, un certain Clyde. Quand elle est lucide, elle n’attend qu’une chose : le courage de partir avec son amant loin de cette ville pourrie, et de ce mariage insupportable, la pire de ses erreurs. Mais elle n’est pas toujours lucide – elle fait quelques vagues efforts pour se contrôler, de temps en temps, mais au fond c’est en vain : elle boit, elle boit… Cercle vicieux.

 

Et Frank ? Frank ne se montre pas à la hauteur – c’est peu dire. Époux depuis longtemps guère attentif, et parfaitement aveugle à ce qui se passe au sein de son propre couple (tant pis pour le rusé inspecteur de police qui voit toujours juste dans ses enquêtes), il ne sait tout simplement pas gérer l’alcoolisme d’Alice. Ce qui ne le rend pas très sympathique, même si on peut toujours éprouver pour lui une certaine compassion. Car il ne semble intervenir dans l’addiction de son épouse qu’au motif d’une façade de respectabilité qu’il entend bien maintenir contre vents et marées : personne ne doit savoir ce qu’il en est – à part, bien sûr, le patron du bar le plus proche, pour lui c’est trop tard… Seuls la honte et l’embarras, à titre purement personnel, semblent motiver Frank. Il ne fait finalement rien pour comprendre la situation de sa femme, sa profonde douleur, le caractère insupportable de sa terne vie d’épouse délaissée et sans rien à faire, entre Madame Bovary et... Desperate Housewives, mais version Bergman, disons ; il ne sait rien d’elle, et de ses angoisses et de ses désirs – autant dire qu’il s’en moque. Il ne sort plus Alice depuis longtemps, il ne lui parle guère, pas même au petit-déjeuner – et il rentre tard tous les soirs : le travail… Un travail qui contribue à agacer Alice, car elle sait très bien, elle, qu’un flic latino ne pourra de toute façon jamais faire carrière – c’est déjà un miracle qu’il ait pu quitter l’uniforme… Ce manque d’ambition revient souvent dans ses récriminations ; sa frustration de ne pas pouvoir avoir d’enfants, aussi. Mais Frank ? Visiblement, il ne perçoit rien de tout cela. Et ça ne pourra pas durer éternellement.

 

Si nous le savons, c’est du fait de la structure chorale du roman. Outre John Medley, le coupable, trois autres des « voix » de La Bête de miséricorde sont policières : Frank Ramos, Fern Cahan, et leur capitaine Walter Pettijohn. Mais Alice endosse également ce rôle de narratrice – et c’est très significatif, car, avec elle, nous sommes on ne peut plus loin de l’enquête sur la mort de Stiffler : le roman adopte alors une dimension de drame social qui lui est au fond aussi essentielle que sa dimension proprement policière.

 

C’est qu’il ne s’agit pas d’une caractérisation à peu de frais, simplement censée donner de l’épaisseur au héros Frank Ramos, pour en faire autre chose qu’un simple assemblage de neurones bien connectés, avec pour extension un bras tenant un revolver. Non, nous sommes vraiment ici au cœur du roman : aussi habile soit-il dans ses procédés relevant du genre policier, il touche pourtant à quelque chose de profond et douloureux, d’un autre registre, qui saisit le lecteur aux tripes – et toujours un peu plus.

 

Et c’est ici, je crois, que l’on peut établir une parenté marquée avec au moins La Fille de nulle part (même si le nom de l’épouse de Frank peut, ou pas, renvoyer à La Nuit du Jabberwock ?) ; en effet, ce roman met en scène un couple alcoolique qui, du fait de la bouteille, mais en sachant qu’elle n’est peut-être (probablement...) à son tour qu’un symptôme, sombre dans la dépression et la misère, éventuellement le mépris et la haine – de soi et de l’autre. Fredric Brown, alcoolique notoire, a alors écrit des pages très fortes et très douloureuses sur son addiction, éventuellement reportée sur des personnages féminins, comme ici. La Bête de miséricorde se montre probablement moins explicite et cru que La Fille de nulle part à cet égard, mais c'est un roman au caractère dépressif marqué, dans cette dimension de drame social associé ouvertement à la thématique du suicide. C’est poignant, c’est terrible – et ça l’est sans doute d’autant plus que Brown sait jouer du ressenti de son lecteur, tout particulièrement au regard de l’image qu’il suscite de Frank Ramos, et qui casse la projection unilatérale du « héros », avec une admirable finesse.

TUCSON, ARIZONA, LES ANNÉES CINQUANTE

 

Mais le drame dépasse la seule cellule familiale en voie de dislocation rapide – et douloureuse. La Bête de miséricorde est aussi l’occasion de se pencher sur la société dans un trou du sud-ouest des États-Unis (même un trou très relatif, à l’échelle du pays : Tucson était déjà une ville de bonne taille, et qui compte dans les 500 000 habitants aujourd’hui...), en plein désert, et à peine une dizaine d’années après la conclusion de la Seconde Guerre mondiale – à laquelle il est plusieurs fois fait allusion, notamment, bien sûr, via le personnage tragique de Stiffler et ses dix années pire que volées dans l’enfer des camps de concentration : c’était, littéralement, hier seulement.

 

Le monde a déjà un peu changé, Medley est très content de sa chaîne haute-fidélité, et peste contre les avions à réaction (c'est qu'ils sont bruyants, mais ce sont tout de même de bien jolis appareils, c'est vrai), mais il y a plus que cette seule culture matérielle : des traits caractéristiques d'un endroit et d'une époque, même de manière sous-jacente.

 

Fredric Brown ne fait sans doute pas à proprement parler dans la chronique sociale, ici, du moins il n’alourdit jamais son roman avec une analyse vaguement didactique du contexte de son intrigue. Il en traite par petites touches discrètes, mais significatives pourtant, et surtout moralement ambiguës le plus souvent – si c’est bien le mot. Aucune thèse à marteler, simplement un regard lucide qui s’invite dans la narration pour l’accompagner avec subtilité – plutôt que pour la souligner. C’est a priori ici que la traduction originelle se montrait particulièrement infidèle, semble-t-il – car beaucoup trop « contournée », et aseptisée par la même occasion.

 

Les préjugés raciaux

 

Ainsi notamment du racisme, au sens large – avec le personnage de Frank Ramos, le « héros » du roman à maints égards, qui est donc latino. Je ne sais pas si c’était si courant, à l’époque – dans les romans policiers, j’entends, pas dans la « vraie vie » –, et je dois avouer que, tout au long de ma lecture, j’avais un peu injustement en tête l’image de Charlton Heston grimé en Mexicain dans La Soif du mal d’Orson Welles (qui sortirait sur les écrans deux ans plus tard). L’ascendance mexicaine du personnage a un impact assez profond sur lui – mais peut-être pas tant à titre personnel que dans le regard des autres, et leur comportement éventuellement maladroit (au mieux...) à son égard. Alice a sans doute raison de douter que Frank puisse jamais faire carrière, mais c’est comme si lui-même s’en moquait. Il sait par ailleurs qu’il a son « utilité » dans la police de Tucson, en tant qu’élément pouvant approcher la communauté mexicaine, assez imposante dans les quartiers populaires – ses collègues semblent baragouiner au mieux deux, trois mots d’espagnol.

 

Mais Frank a bien affaire à des préjugés raciaux – comme les autres Mexicains de Tucson, avec ou sans les guillemets. La plupart du temps, c’est sur un mode disons mineur, et probablement inconscient de la part de ses interlocuteurs – tout particulièrement au sein de la police municipale. Fern Cahan, son binôme, est sans aucun doute un bon bougre, pas toujours très malin peut-être (surtout en comparaison ?), mais ils s’entendent très bien. Le capitaine Walter Pettijohn aimerait bien, de temps en temps, remettre à sa place son subordonné Ramos, mais pas au point où ses préjugés l’empêcheraient d’admettre que c’est un très bon élément. Reste que Ramos « n’est pas comme eux ».

 

En fait, ce qu’on lui reproche, plus ou moins consciemment là encore, c’est peut-être surtout de ne pas se conformer au cliché du Mexicain que les « Caucasiens » du coin ont entretenu depuis des décennies : un Mexicain qui est aussi un bon flic, c’est difficile à admettre ; un flic mexicain qui est aussi visiblement plus intelligent et incomparablement plus cultivé que ses collègues et supérieurs plus pâlichons, c’est tout bonnement inacceptable… Alors on ricane de « l’intello », de « l’érudit », ce qui évite de ricaner directement de son bronzage.

 

Une précaution qui n’est pas toujours de mise quand il s’agit d’envisager d’autres « Mexicains », avec leur lot de clichés – y compris, en bonne place, leur nécessaire catholicisme, forcément « un peu bizarre ». Mais le roman se montre narquois à cet égard, d’une certaine manière : le « Mexicain » du roman, outre Ramos qui est tout à fait américain, est la victime… et cette victime est un immigré allemand ! Comme un certain nombre d'habitants de Tucson, à vrai dire. Mais qui avait déjà dû faire face à ce que les préjugés raciaux peuvent avoir de plus terrible et absurde, en étant envoyé gamin dans les camps de concentration au motif d’une grand-mère vaguement juive – son baptême n’y avait rien changé

 

Et c’est en fait ici que Ramos, à l’occasion, cesse de se contenir – comme s’il avait trop longtemps vécu en « Mexicain » aux États-Unis pour s’offusquer encore des préjugés de ses compatriotes concernant les Latinos, mais pouvait par contre se sentir plus libre d'exprimer sa colère quand d’autres communautés étaient stigmatisées : en l’espèce, les Juifs, quand un personnage assez répugnant, une secrétaire pas très futée du nom de Rhoda Stern, s’étend tout naturellement sur la « solidarité interne » de « ces gens-là », euphémisme pour dénoncer la nécessaire corruption des Youpins. Là, Frank s’énerve – plus ou moins, il n’est pas du genre à se répandre en éclats de voix... Mais c’est alors la réaction de son binôme Fern Cahan qui est véritablement éclairente : « Et comment il s'est mis en rogne contre cette Rhoda Stern au chantier ! D'accord, les préjugés raciaux ça le touche, et je le comprends, mais on ne peut pas détester les préjugés au point où on arrive à avoir des préjugés contre tous ceux qui ont des préjugés. Parce que des préjugés, tout le monde en a. Certains le cachent, c'est tout. » Une manière bienvenue de témoigner de l’incompréhension fondamentale du problème par les petits Blancs (très, très) vaguement WASP du coin – même les plus sympathiques d’entre eux, dont Fern au premier chef. Qui n'aime pas les Noirs.

 

Les violences faites aux femmes

 

Mais tout ceci n’intervient donc que par petites touches, n’appelant pas d’explications détaillées. C’est également vrai d’une seconde question de société… mais plus difficile à appréhender, pour le coup. Et c’est le machisme endémique – qui semble impliquer les violences faites aux femmes comme un mode « normal » de résolution des conflits au sein du couple ! En fait, tout le monde semble convaincu que c’est parfaitement « normal »…

 

Et ça vaut pour Frank et Alice.

 

Frank, pourtant, ne bat pas sa femme. Il n’a jamais levé la main sur Alice. Mais il se demande, dans ces nuits éprouvantes où il doit attendre que sa femme s’effondre au comptoir du bar du coin pour la ramener au foyer sans trop faire de scandale en public, s’il ne devrait pas le faire. Partout autour de lui, c’est ainsi qu’on semble procéder – et un flic, comme il le dit lui-même, est quotidiennement confronté à ce genre d’affaires, qu’il trouve assurément un peu « moches », mais qui semblent « normales » à bien d’autres. Peut-être les violents ont-ils raison, alors ? Quelques baffes pourraient régler le problème, et bénéficier à Alice en la remettant en place ? Il paraît se poser sincèrement la question… et, chose terrible, c’est peut-être seulement au regard de ce critère absurde qu’il pourrait envisager d’admettre qu’au fond il ne prête pas vraiment attention à sa femme – s’il l’aimait vraiment, il la battrait, ça serait mieux pour tout le monde, n'est-ce pas…

 

Pas facile à digérer, ce genre de discours… et peut-être encore moins quand c’est Alice elle-même qui le tient ! À plusieurs reprises, elle semble espérer que Frank la batte un jour. Ses motivations demeurent floues, et cela peut aller de la pseudo-grivoiserie masochiste tout à fait malvenue (mais dont le genre n'est certes pas avare) au prétexte utile pour quitter son mari, avec, entre les deux, mille avatars de la femme au foyer américaine délaissée par son mari et qui est à bout. Vraiment, une dimension du roman pas facile à appréhender... Sans doute parce qu'elle ne s'exprime qu'au travers des personnages eux-mêmes, sans contrepoint « objectif ». Ce n'est pas très confortable, de s'insinuer dans une psyché de ce type...

 

EN FINIR

 

Mais tout cela se mêle habilement à l’intrigue policière pour lui conférer un fond appréciable, discret mais fort. La dimension sociale et intime de la tragédie la rend plus redoutable encore – en fait, on s’inquiète probablement davantage pour Frank Ramos du fait même de son rôle ambigu au sein de son propre couple, car l’on sait que c’est ici que tout va dégénérer…

 

Le roman est bien devenu un piège pour son héros – qui se déclenche enfin, provoquant une avalanche aux conséquences inévitables…

 

Ou pas.

 

Car la toute fin du roman me laisse un peu perplexe – je ne sais vraiment pas quoi en penser ; cela ne suffit bien sûr pas à amoindrir la note globale du roman, que j’ai dévoré avec anxiété et passion, comme le remarquable page-turner qu’il est à l’évidence, le fruit d’un auteur qui sait son métier, et suffisamment pour ne pas se complaire dans la bête formule. Mais cette fin…

 

Disons-le : une fois que j’ai pris conscience de ce piège dans lequel était tombé Frank Ramos, au point sans doute d'accentuer un peu trop ce caractère à titre personnel, la conclusion du récit ne faisait plus guère de doute à mes yeux – Frank finirait au fond du seau, largué par sa femme et confronté brutalement à son aveuglement et à son absence d’empathie ; dès lors, il lui faudrait mourir, sinon de sa main, plus probablement de celle de John Medley, sa Némésis et son sauveur. Pas un problème à mes yeux, loin de là, puisque le roman à ce stade jouait donc de l’anticipation du drame par le lecteur.

 

Sauf que ce n’est pas ce qui se produit.

 

Nous voyons, dans ces toutes dernières pages, Frank Ramos se rendre seul chez John Medley : la confrontation attendue a bien lieu. Mais elle prend une tout autre tournure que ce que j’envisageais. En effet, Ramos, sans obtenir explicitement des aveux de Medley, obtient l’assurance de ce que ses soupçons étaient fondés ; ayant parfaitement compris la psychologie du tueur (quand celle de sa propre femme lui était totalement inaccessible), il l’incite sans un mot à mettre lui-même fin à ses jours. Il s’en va – et Medley se tue en hors-champ. Ultime séquence : Walter Pettijohn rapporte à son subordonné Frank Ramos, de retour de congé maladie, le suicide de son suspect préféré… et Frank Ramos, peut-être revenu de tout, au point où il en est, fait l’innocent.

 

Fin.

 

Qu’en penser ? J’ai été décontenancé – ce qui ne signifie bien sûr pas que « ma fin » était meilleure ; Brown sait raconter une histoire, lui… Reste que j’ai trouvé cette conclusion étonnamment « positive ». Au point de m’interroger sur les motivations de l’auteur : s’agissait-il de faire en sorte que le roman se finisse « bien » malgré tout ? Le nouvelliste au travail sur un roman a-t-il succombé à l’attrait d’un ultime twist, d’une chute qui viendrait contredire les attentes du lecteur manipulé ? Ce seraient sans doute de bien mauvaises raisons – mais il pourrait y en avoir de très bonnes, ce que souligne peut-être l’ironie d’un Ramos obtenant de l’homme qui aurait dû le tuer qu'il se tue lui-même… Autant dire de jouer sur son propre terrain, et avec ses propres armes (quelques cachets, en l'espèce).

 

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas.

 

AUX TRIPES

 

Mais, ce que je sais, c’est que j’ai vraiment apprécié La Bête de miséricorde. Peu importe mon indécision quant à la conclusion. Polar solide, divertissement efficace et palpitant, conçu avec une grande habileté (notamment, outre le déroulé de l’enquête, au travers d’une dimension chorale très bienvenue et très bien menée, avec des narrateurs qui ont tous leur âme et leur voix), il est aussi très solide au fond, au travers d’un sous-texte jamais simpliste mais le plus souvent très pertinent et parfois bouleversant.

 

Car, à partir du moment où le roman vire du policier à la tragédie, suivant une pente forcément fatale, il prend le lecteur aux tripes, littéralement. On dépasse alors le sourire de connivence que suscitaient l’attaque en force et la « chute » du premier chapitre – on ne sourit alors plus du tout. Il y a cette même conscience d’être manipulé par quelqu’un qui sait y faire, mais dans un tout autre registre, et pour un effet très violent.

 

Bilan plus que favorable, donc, pour ce roman dont l’argumentaire de l'éditeur dit qu’il « fait partie de ces petits bijoux de romans noirs des années 1950 » ; ce qu’il est bel et bien, en définitive. Et encore une occasion de plus d’apprécier le talent de Fredric Brown, auteur génial, rusé et profond, à la palette étonnamment variée.

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Troisième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (parti cependant un peu avant la fin de la séance) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 17H – DEVANT L’APPARTEMENT DES COLBERT, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[I-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju : Bobby Traven ; Harold Colbert, Judith Colbert, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce sortent de l’appartement de Harold et Judith Colbert, et retrouvent Zeng Ju, qui les attendait en bas, gardant la Rolls-Royce Phantom I du dilettante. Il est environ 17h, et la suite se déroulera probablement au Petit Prince, « restaurant français » du Tenderloin, où ils espèrent trouver Jonathan Colbert ou du moins son « associé » Andy McKenzie, sinon le patron de l’établissement, un dur du nom de Parker Biggs. Gordon se rend dans un café tout proche pour téléphoner à Bobby Traven, qui, après sa déconvenue à la Résidence Whitman, dont il n’a guère parlé aux autres (et Eunice guère plus), était retourné à son agence dans Mission District pour se remettre et faire le point. À demi-mots seulement, Gordon a compris que les choses s’étaient mal passées à Pacific Heights, et craint qu’ils aient été « grillés »… Mais Bobby fait celui qui ne voit pas de quoi il parle. A-t-il quelque chose de spécial à faire ? Quant à eux, ils vont se rendre au Petit Prince Or le détective privé est un habitué du Tenderloin – il en fait état, et propose de les retrouver au « restaurant français » dans une heure ou deux (le temps que l’établissement ouvre, vers 18h ou 19h).

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[II-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Harold Colbert, Clarisse Whitman] Le Tenderloin n’est guère éloigné de Nob Hill. Le restaurant n’étant pas encore ouvert, tous ceux qui se trouvaient chez Harold Colbert décident donc de s’y rendre à pied – paisiblement, car Veronica Sutton, qui aime ce genre de promenades et en fait une tous les soirs en principe, vers Fisherman’s Wharf, ne peut cependant pas marcher à un rythme soutenu très longtemps avec sa mauvaise jambe. À mesure qu’ils approchent du quartier, ils sont amenés à porter une attention particulière, et sans doute inédite, aux clochards qui y résident – dans les ruelles sombres tranchant sur les avenues très passantes. Trevor Pierce, tout particulièrement, ouvre l’œil, après son expérience déconcertante de la nuit dernière, mais tous ont par ailleurs en tête les remarques étranges faites par Clarisse Whitman au sujet des sans-abris du quartier. Le Petit Prince n’est pas encore ouvert, aussi font-ils le tour du Tenderloin en attendant, aux aguets.

 

[II-2 : Trevor Pierce, Veronica Sutton, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Et Trevor Pierce a une idée : Jonathan Colbert ayant semble-t-il disparu depuis quelque temps, ne serait-il pas devenu lui aussi un de ces clochards du Tenderloin ? Veronica Sutton ayant obtenu une photo du jeune homme, peut-être faudrait-il la montrer à des sans-abris, et… Mais Zeng Ju, courtoisement, l’interrompt : ça ne lui paraît pas être une bonne idée ; concernant le peintre, la piste de son associé Andy McKenzie semble plus fructueuse, et, s’ils posent trop de questions dans les environs, ça pourrait remonter au petit escroc… qui ne s’en méfierait que davantage, et ça pourrait anéantir leurs chances de mettre la main sur lui. Trevor, un peu séché par la réplique du domestique, n’insiste pas, et Gordon admet que Zeng Ju dit vrai. Pour l’heure, ils vont se contenter de flâner dans le quartier – attentifs sans être indiscrets…

 

[II-3 : Zeng Ju, Veronica Sutton] C’est l’heure où les « restaurants français » commencent à ouvrir ; les principales artères sont donc relativement animées, même si elles le seront bien plus quelques heures plus tard. Mais, déjà, quelques passants sont visiblement un peu éméchés… C’est plus pittoresque qu’autre chose. Le quartier est tout en contrastes, avec ces grandes rues passantes et bien éclairées, comme Ellis Street, sur laquelle donne la façade du Petit Prince, tandis qu’à l’arrière, mais parfois juste à la lisière, se trouve un réseau de ruelles plus sombres (mais le soleil ne s’est pas encore couché à cette heure), où la population n’est clairement pas la même. Les minutes passent, sans que la moindre scène sorte de l’ordinaire du quartier… Mais ils sont tous plus attentifs au comportement des sans-abris qu’ils ne l’auraient été encore la veille, à la différence des autres passants de la grande rue, et Zeng Ju, de manière plus précise, remarque enfin quelque chose d’étrange – qu’il désigne sans un mot à Veronica Sutton, juste à côté de lui. Vers le milieu d’une ruelle toute proche se trouve un petit rassemblement de sans-abris – hommes, femmes, jeunes, vieux, c’est très disparate, mais ils suintent tous la misère ; cependant, le domestique entraperçoit, au niveau du sol, les jambes d’une jeune femme assise, avec des bas certes en mauvais état, mais qui étaient sans doute luxueux il y a peu encore : clairement pas ce que l’on attend comme vêtements pour une clocharde. De là où ils se trouvent, il est cependant impossible d’apercevoir le torse et la tête de la jeune femme, car d’autres sans-abris sont dans le champ – seulement ses jambes, avec ces bas donc et par moments sa jupe, relativement courte (ou remontée ?), mais cela a suffi à interpeller Zeng Ju.

 

[II-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Zeng Ju] Veronica Sutton remercie Zeng Ju d’un hochement de tête, puis, leur petit groupe s’étant arrêté à leur suite, elle fait signe à Gordon Gore qu’elle va jeter un coup d’œil de plus près. « En aucun cas toute seule, Madame ! » lui dit le domestique – qui ajoute à l’attention du dilettante qu’il va accompagner la psychiatre ; les autres resteront en arrière, prêts à intervenir le cas échéant, mais débouler en masse dans la ruelle risquerait autrement d’inquiéter les clochards. Veronica s’engage donc lentement dans la ruelle, en accentuant un peu sa claudication, et Zeng Ju la suit à quelque distance. La psychiatre remarque que les sans-abris de ce petit groupe diffèrent par leur comportement : certains sont visiblement en piètre état, mais clairement « présents », attentifs à ce qui les entoure – et intrigués, sans être hostiles, par cette dame entre deux âges qui les approche ; d’autres par contre, et tout particulièrement ceux qui entourent directement la jeune fille assise, sont beaucoup plus dans le vague, hagards, hébétés… Veronica continue d’avancer vers la jeune fille – en faisant avec plus ou moins de conviction celle qui ne sait pas vraiment où elle se trouve et qui cherche son chemin… Puis un des clochards du premier groupe s’adresse à elle – d’une voix alourdie par la boisson : « F’faire attention, M’dame. Y en a… Z’approchent trop... Et paf ! Disp'rus ! » Puis il éclate de rire, et s’éloigne dans une autre ruelle, en titubant un peu. Les autres sans-abris, quels qu’ils soient, ne réagissent pas – même si certains ont tourné la tête en entendant ces paroles. Gordon Gore n’est pas rassuré par cette interpellation, et adresse un regard inquiet à Zeng Ju, qui se rapproche de la psychiatre.

 

[II-5 : Veronica Sutton : Trevor Pierce ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Bobby Traven] Veronica Sutton arrive maintenant à portée de la jeune femme : elle constate qu’elle est effectivement vêtue d’atours luxueux, même si souvent effilés, etc. – en tout cas, sa jupe et ses collants font cette impression. Par contre, c’est comme si on avait entassé sur elle, en tout cas sur son torse, d’autres vêtements, très divers, un pull troué, une chemise masculine, etc. visiblement récupérés dans des poubelles ou ce genre de choses, comme pour lui tenir chaud. Mais la psychiatre ne voit toujours pas le visage de la jeune femme, qui est totalement immobile (mais elle respire, sa poitrine se soulève sous les hardes), car elle a la tête penchée en avant, presque entre ses jambes ; Veronica ne voit donc que sa chevelure noire et bouclée, et sans doute permanentée il y a peu encore. Elle s’agenouille à côté d’elle, sans susciter la moindre réaction chez les clochards, et lui relève lentement la tête, avec une grande douceur. Ce n’est pas Clarisse Whitman – impossible de se méprendre ; par contre, elle a probablement le même âge, et la psychiatre suppose, à ses traits, sa coiffure et surtout à ses « vrais » vêtements, même s’ils sont en très mauvais état, qu’elle est d’une extraction sociale comparable. La jeune fille est totalement absente, les yeux dans le vide – et Veronica constate qu’elle présente ces « taches » étranges et obscures dont parlait Clarisse dans sa lettre à Jonathan Colbert, et également mentionnées par Bobby Traven et Trevor Pierce faisant le récit de la scène déconcertante à laquelle ils avaient assisté durant la nuit dans ce même quartier : ce n’est pas de la saleté, ou même du maquillage – c’est comme s’il s’agissait d’une ombre, d’un effet de réflexion de la lumière... La psychiatre a une réaction instinctive de recul. Toutefois, nul besoin d’un examen médical approfondi pour comprendre que la jeune fille est dans un état de faiblesse extrême, dû de toute évidence à la malnutrition – et il faut l’hospitaliser d’urgence.

 

[II-6 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Veronica Sutton se relève sans rien dire, et revient auprès de ses associés – alors même que les clochards « présents » s’esquivent discrètement, dans toutes les directions, visiblement guère désireux d’être mêlés à ce qui se passe ici ; les sans-abris qui ont le regard dans le vide, par contre, n’ont pas le moins du monde réagi, et conservent la même attitude hagarde : ils n’ont pas prêté la moindre attention à Veronica. Laquelle explique à Gordon Gore ce qu’elle a trouvé – en insistant sur le fait que la jeune fille doit être hospitalisée immédiatement : c’est une question de vie ou de mort. Elle présente par ailleurs de nombreuses similarités avec Clarisse Whitman, et la psychiatre suppose donc qu’elle est liée à leur affaire. Le dilettante lui intime de faire attention – peut-être son état est-il contagieux… Il faut contacter les urgences par téléphone : Le Petit Prince doit être ouvert maintenant, ils vont s’y rendre pour appeler – dont Veronica, afin de livrer un diagnostic précis aux ambulanciers. Mais il ne faut pas laisser la jeune femme seule : Eunice Bessler se porte volontaire pour la veiller… mais ne cache pas son inquiétude – Zeng Ju la rassure : de toute façon, il comptait rester lui-même jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Le domestique en profite d’ailleurs pour suggérer qu’ils ne forment pas un seul groupe dans le « restaurant français » : mieux vaudrait pour eux se répartir en deux tables différentes – si cela devait « mal tourner » pour un groupe, l’autre serait toujours en mesure d’agir. Gordon Gore lui adresse un grand sourire, puis dit à la cantonade : « Vous voyez ? La voix de la sagesse ! Ça, c’est ce bon Zeng ! » Mais qu’il prenne garde – le quartier est mal famé… Bien sûr, le domestique est armé ? « Une arme ? Jamais, Monsieur ! » lui répond-il avec un sourire de connivence. Trevor Pierce signale un peu benoîtement qu’il est armé, lui, il pourrait peut-être rester également, au cas où… et Eunice lui dit de ne pas s’inquiéter : elle aussi est armée ! Un petit Derringer ! Et elle sait s’en servir ! Zeng Ju dit qu’il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, visiblement conscient de que leur compétence avec des armes est au mieux suspecte, s’il n’en fait pas état, mais le journaliste choisit de rester quand même. Gordon et Veronica se rendent donc seuls au Petit Prince – la psychiatre presse le pas, il y a urgence…

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[III-1 : Bobby Traven] Bobby Traven se trouve déjà au Petit Prince – il s’y est rendu dès l’ouverture. Il connaissait vaguement l’établissement, mais sans l’avoir jamais vraiment fréquenté, ayant ses habitudes Chez Francis. Bobby s’avance lentement vers la réception, qui fait aussi office de bar, visiblement, en jetant un œil à la décoration du restaurant – nombre de tableaux, pour l’essentiel des nus un tantinet grivois : la clientèle n’en est en rien choquée, Le Petit Prince à cet égard n’a rien à voir avec la Russian Gallery, encore moins avec le Palace of Fine Arts Mais ce qui attire le plus l’attention n’a pas grand-chose à voir : c’est, au-dessus du comptoir, un portrait de l’Empereur Norton Ier, figure très populaire que tous les San-franciscains connaissent, même s’il est mort il y a déjà une cinquantaine d’années. Une décoration disparate, donc – mais Bobby en retire l’impression d’un établissement qui a une certaine tenue… Dans sa catégorie, bien sûr. Un coup d’œil à la carte renforce ce sentiment : les prix sont raisonnables, les plats plus divers et même plus « sophistiqués » que Chez Francis, à vue de nez – mais, les cuisines venant d’ouvrir, Bobby ne peut pas encore juger de leur aspect. Les tables sont nombreuses, enfin : Le Petit Prince peut facilement accueillir dans les quatre-vingt clients au rez-de-chaussée, c’est bien plus que Chez Francis.

 

[III-2 : Bobby Traven : Jeanne] Derrière le comptoir s’affaire une jolie jeune femme, qui se présente comme étant « Jeanne », avec un faux accent français à couper au couteau. Que peut-elle faire pour le client ? Bobby explique qu’il a ses habitudes Chez Francis (la serveuse fait la moue : « un concurrent, oui »), mais avait envie d’essayer autre chose pour une fois. Il la baratine sur le portrait de l’Empereur Norton, pour engager la conversation – il est venu ici, peut-être ? La serveuse glousse : le restaurant n’était certainement pas ouvert de son temps… Mais c’est quelqu’un que les gens aiment bien, et puis, un empereur, un prince… Qu’importe : il a bien fait de venir, Le Petit Prince est un établissement de qualité, bien plus que Chez Francis ; il prodigue les meilleurs plats et les meilleurs… « services » en tous genres, à l’étage… Bobby se montre enthousiaste : il a hâte de voir ça ! Mais, en lui souriant, Jeanne lui explique qu’il faut y mettre les formes : voici la carte, qui comprend également (elle chuchote, mais pour la forme) « des boissons alcoolisées » ; si le client veut bien s’installer à une table et « consommer », il passera à n’en pas douter un excellent début de soirée, ce qui lui permettra ensuite de gagner l’étage pour prolonger l’heureuse expérience – il lui suffit pour cela de payer le « supplément chambre », d’un dollar pour chaque plat ou autre consommation, et cela lui donnera accès aux « merveilles qui se trouvent à l’étage » ; bien sûr, plus il consomme en payant le supplément, et plus « la deuxième partie de la soirée » sera satisfaisante à tous points de vue – notamment « en termes de durée », mais pas uniquement. Bobby se dit ravi, il va faire comme ça, alors ! Et… il a des amis qui pourraient être intéressés aussi, ils ne devraient pas tarder, y aurait-il moyen de… « vivre cette expérience ensemble » ? Un tarif de groupe, peut-être ? Sans répondre précisément à cette dernière question, Jeanne, qui glousse plus que jamais, l’assure que « tout est envisageable », dès lors que l’on paye ce qu’il faut et que l’on se comporte comme il faut. Bobby glisse un billet d’un dollar à la serveuse, qui le range dans son soutien-gorge avec une moue aguicheuse.

 

[III-3 : Bobby Traven : Tiffany ; Clarisse Whitman, Jeanne, Jonathan Colbert] Bobby Traven va s’installer à une table – en pesant son choix pour faire face à toute éventualité ; craignant les fenêtres, il choisit de se placer à l’angle opposé de l’escalier menant à l’étage, ce qui lui permet de le surveiller, ainsi que le couloir du fond, à côté du bar, qui semble conduire aux réserves ; il est ainsi à l'autre bout de la pièce mais en face de la porte à double battant des cuisines enfin, il se trouve ainsi non loin de la sortie. En attendant que ses amis le rejoignent, il jette un œil aux tableaux de nus, très photo-réalistes, en se demandant si l’un d’entre eux pourrait représenter Clarisse Whitman, mais ce n’est pas le cas. Quand une autre serveuse que Jeanne se rend à sa table pour prendre sa commande, une très jeune fille très délurée qui se présente comme étant Tiffany, il lui demande, en désignant les tableaux, si ça ne serait pas l’œuvre d’un certain « Johnny » ? Il en a entendu parler, et songe à lui commander quelque chose – il aimerait bien avoir ce genre de tableaux pour chez lui… La serveuse a l’air un peu étonnée : « Non, je ne suis pas bien sûre... » Le sujet semble la mettre mal à l'aise. Mais Bobby n’est pas encore prêt à commander, non – il lui faut étudier la carte. Tiffany s’éloigne, se rendant auprès d’autres clients.

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IV-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Bobby Traven : Jonathan Colbert] Gordon Gore et Veronica Sutton ne tardent plus guère. La psychiatre a hâte de téléphoner à l’hôpital – le dilettante lui avait demandé si elle ne préférait pas le laisser faire, mais non : elle a des contacts là-bas, et devra probablement signifier quelques informations d’ordre médical. Elle voit que le téléphone se trouve à côté du comptoir, et s’avance dans cette direction sans plus tarder ; tous deux ont repéré Bobby Traven, et réciproquement – le détective les hèle, en fait, et Gordon le rejoint, laissant Veronica s’occuper du téléphone. Le dilettante, quand il voit les tableaux, peut, à la différence de Bobby, constater qu’ils sont d’un style très évocateur des peintures de Jonathan Colbert qu’il avait vu le matin même à la Russian Gallery.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jeanne, George Hanson] Veronica Sutton se rend donc à la réception, et demande à Jeanne l’autorisation d’user du téléphone du restaurant – pour une affaire médicale urgente. La serveuse est un peu surprise par cette précision, mais, tant que la cliente paye la communication, cela ne pose aucun problème. Veronica joint l’Hôpital St. Mary, qui se trouve dans le quartier de Haight et est le plus gros établissement médical des environs – elle y avait exercé, il y a quelque temps de cela, et elle connaît toujours nombre de membres du personnel. Désireuse d’accélérer le processus, elle contacte directement le Dr. George Hanson, qu’elle connaît bien, et lui explique la situation ; les frais d’hospitalisation ne sont pas un problème, elle est liée à quelqu’un qui paiera sans y regarder à deux fois ; mais il faut envoyer une ambulance de toute urgence (elle précise l’adresse exacte, et que plusieurs de ses amis attendent là-bas l’arrivée des secours). Hanson s’en charge illico – Veronica lui fournit d’emblée quelques renseignements d’ordre médical afin que les ambulanciers s’occupent au mieux de la jeune femme : faiblesse extrême, signes de grave malnutrition, catatonie… Elle aimerait avoir des nouvelles au plus tôt – elle donne donc à son collègue le numéro du Petit Prince, où elle se trouve pour l’heure, sinon, Hanson connaît le numéro de son cabinet.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[V-1 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce] Pendant ce temps, Zeng Ju, Eunice Bessler et Trevor Pierce patientent aux côtés de la jeune femme, à l’orée d’une ruelle donnant sur Ellis Street ; les autres clochards hagards sont toujours là. Eunice se penche sur la malade… qui ouvre soudainement les yeux, mais sans voir l’actrice pour autant, semble-t-il ; elle lève bien un bras, qui erre comme pour la toucher, mais sans y parvenir, et elle le repose presque aussitôt. Eunice recule instinctivement : courageuse mais pas téméraire, elle s’inquiète de ce que ces « taches » sombres soient contagieuses…

 

[V-2 : Zeng Ju] Les autres clochards semblent alors prendre conscience de la présence des investigateurs, petit à petit ; ils sont toujours hébétés, mais réagissent un minimum à leur environnement. Zeng Ju s’approche d’eux, il aimerait leur parler : « Cette jeune fille est en piteux état… Sauriez-vous ce qui lui est arrivé ? » Pour toute réponse – car ils répondent, d’une certaine manière –, des marmonnements incompréhensibles ; ils réagissent vaguement au son de la voix du domestique, mais leurs yeux errent dans le vide, sans se fixer sur lui. Les marmonnements s’étendent, toutefois : un clochard, puis deux, puis cinq… Et la jeune fille se joint à eux, même si elle est très faible – bien plus que les autres, qui ne sont pourtant pas d’une santé resplendissante.

 

[V-3 : Trevor Pierce] Pendant ce temps, Trevor Pierce jette un œil aux affaires autour de la jeune femme. Des vêtements très divers, donc – dont elle ne semble pas s’être habillée elle-même, c’est plutôt qu’on les a entassés sur elle. Mais il y a quelques autres objets – notamment, une petite bouteille de lait, débouchée, à porté de main de la jeune femme ; mais elle ne contient pas du lait : plutôt de l’eau, semble-t-il, guère plus qu’un fond… et très sale. Autre chose – de l’autre côté, et que le journaliste ne voit que parce que la jeune fille fait un petit mouvement, se tournant dans la direction de la bouteille : deux cadavres de petits oiseaux, comme des moineaux… ou plutôt ce qu’il en reste, car ils ont visiblement été mangés pour l’essentiel.

 

[V-4 : Zeng Ju] Zeng Ju, frustré de ne pas obtenir de réponses intelligibles, guette un autre clochard qui se montrerait plus réceptif – mais tous ceux qui restent semblent dans le même état. Les autres, qui étaient plus lucides, ont tous déguerpi… Mais, tandis que le domestique balaye des yeux les environs, un des sans-abris hébétés, de manière étonnamment brusque, le saisit par le cou – il ne serre pas vraiment, pas au point de l’étrangler en tout cas, mais s’y accroche, d’une certaine manière, en braillant, cette fois, plus en marmonnant, des choses incompréhensibles. D’un geste vif, Zeng Ju se dégage de l’emprise guère assurée du clochard, qui n’insiste pas – mais ses borborygmes ont alors quelque chose de… déçu ? Il ne fait plus du tout attention au domestique, et s’éloigne en titubant, à très petits pas.

 

[V-5 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce : « Jane Doe »] Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive enfin, qui se gare dans Ellis Street, au bout de la ruelle. Deux infirmiers avec un brancard en sortent et s’avancent vers le petit groupe ; il s’occupent très professionnellement de la jeune fille tout en posant des questions aux investigateurs – s’ils ont quelques précisions à fournir concernant l’état de la jeune femme ? Pas vraiment... Les ambulanciers confirment à Zeng Ju qu’ils vont emmener la jeune fille à l’Hôpital St. Mary. Eunice Bessler leur demande s’il leur sera possible de lui rendre visite. Sans doute… Ils n’ont aucune idée de son identité, au fait ? Pas la moindre… Tant pis : disons « Jane Doe » pour le moment, on fera avec… Ils les remercient et ne s’attardent pas davantage, elle a besoin de soins urgents. Trevor Pierce remarque qu’ils ne se sont pas embarrassés des « affaires » de la jeune femme, ils ont laissé les vêtements qui étaient entassés sur elle, ainsi que la petite bouteille de lait, qu’ils n’ont pas touchée ; le journaliste la ramasse, un peu perplexe…

 

[V-6 : Trevor Pierce, Zeng Ju, Eunice Bessler : Veronica Sutton] Mais, tandis que Trevor Pierce fouillait dans les affaires de la clocharde et que l'ambulance s'en allait, Zeng Ju et Eunice Bessler ont remarqué qu’un sans-abri, à l’angle d’une ruelle, les épiait – celui qui, un peu plus tôt, s’était adressé à Veronica Sutton. Il comprend que les investigateurs l’ont vu, ce qui le fait trembler. Eunice l’interpelle : ils aimeraient lui parler ! Mais le clochard, visiblement très effrayé, crie dans son sabir d’ivrogne : « F’pas l’enl’ver ! F’pas ! Va crever, va CRE-VER ! » Puis il détale aussi vite qu’il le peut. Zeng Ju se lance à sa poursuite ; il patine un peu, mais le sans-abri, paniqué et sans doute un peu ivre, perd quand même du terrain – d’autant qu’il s’arrête à chaque intersection, hésitant visiblement toujours sur la route à prendre… En deux ou trois croisements à peine, le domestique parvient à rattraper le clochard – qui s’est finalement engagé dans une ruelle obstruée par des déchets, pas une impasse à proprement parler, mais il est peu ou prou dos au mur quand Zeng Ju l’atteint. Il est terrifié : « L’ssez moi ! L’ssez moi ! » Mais le domestique lui enjoint de se calmer : il veut seulement lui parler, rien d’autre. Il semble savoir ce qui est arrivé à la jeune fille, et s’en inquiéter – peut-il lui en dire plus ? Paniqué, le clochard lui répond cependant : « A fait c’qu’on a pu p’r l’aider ! L’avait froid ! Froid et faim ! F’pas l’emm’ner ! Va crever, va crever si l’est pas ici ! » Zeng Ju tente de l’interrompre à plusieurs reprises, mais le sans-abri parle en continu. Le domestique parvient cependant à lui dire qu’il lui semblait plutôt que c’était si elle restait ici qu’elle crèverait… « Non ! Non, l’danger ! L’est f’tue… Ç’la, ç’la… LA NOIRE DÉMENCE ! » Il a clairement fait un effort pour articuler ces derniers mots. Zeng Ju intrigué lui demande : « La "noire démence? Qu’est-ce que c’est ? Ces taches noires sur sa peau, c’est ça la "noire démence" ? » L’homme semble acquiescer mais balbutie plus que jamais. Zeng Ju n’identifie que quelques mots çà et là : « manger », « des visions »… Puis : « C’est ça, c’est ça, ç’chez nous ! » Mais comment est-ce que ça s’attrape ? Le clochard baisse le ton, il semble se calmer un peu : « F’pas t’cher. F’pas t’cher. T’touches… Disp’rais ! Paf ! T’es là t’es pas là ! » Toucher… aux taches ? Le clochard écarquille soudain les yeux… et tente de s’enfuir. Zeng Ju glisse en essayant de le maîtriser… mais le sans-abri se vautre dans une flaque. Voyant le domestique l’approcher, il hurle, terrifié : « T’chez pas ! T’chez pas ! » Le Chinois l’assure qu’il n’a rien à craindre… Mais le clochard semble alors se résigner, et, d’une toute petite voix gémissante : « F’tu, f’tu... » Zeng Ju lui dit qu’il semble avoir besoin d’aide – il pourrait peut-être appeler une autre ambulance ?

 

[V-7 : Zeng Ju] Mais Zeng Ju remarque alors une vieille clocharde qui s’avance lentement derrière lui – en rien agressive, elle semble exprimer le même fatalisme que le sans-abri qui geint par terre. Elle, cependant, s’exprime tout à fait clairement, même si avec des trémolos dans la voix : « Faut l’laisser, M’sieur… C’est… C’est déjà assez dur comme ça, faut l’laisser... » Zeng Ju est intrigué : pourquoi cela ? Il veut seulement l’aider ! Il ne faut pas le laisser là, comme ça ! « Vous allez pas l’aider. Nous… Nous on va s’occuper d’lui. C’est ç’qu’on fait toujours. Mais pas vous. Vous... » Elle s’interrompt, puis : « Ne touchez personne. J’vous en prie » Alors peut-elle lui en dire plus sur cette histoire de… « de folie noire » ? « La Noire Démence. C’est comme ça qu’ils disent à l’hôpital. » Elle affiche un étrange sourire triste, empreint d’ironie : « Un truc… très local. » Quoi ? Le quartier ? « Oui… Mais faut d’mander aux méd'cins. Sauf qu’y z’en savent pas beaucoup plus.. Mais y a juste un truc qu’est certain : les gens d’ici qui sont touchés… Ils sont là et ils sont plus là. Et… Et ça s’finit mal. » Nouveau silence, puis : « Faut… Faut nous laisser, Monsieur. » Zeng Ju est très surpris par tout cela – mais décide de les laisser tous deux en paix et de s’en aller. La clocharde se rend alors auprès du sans-abri qui pleure, et adresse une dernière remarque à Zeng Ju : « Monsieur… Ne touchez personne. S’il vous plaît. »

 

[V-8 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju] Eunice Bessler et Trevor Pierce n’ont pas osé emboîté le pas à Zeng Ju poursuivant le clochard, ils sont restés dans la ruelle, et attendent le retour de leur ami. Quelques minutes s’écoulent – Eunice est morte d’inquiétude ; ce sans-abri avait l’air moins amorphe que les autres… Mais Zeng Ju revient enfin, et l’actrice l’assaille aussitôt de questions : va-t-il bien ? Oui, oui – et il a rattrapé le clochard, qui lui a tenu un bien étrange discours… Mais une femme sans-abri s’est montrée plus loquace, ou en tout cas plus compréhensible. Il ne sait pas ce qu’il faut en retenir, mais tous deux ont parlé d’une « noire démence », une affliction à les en croire propre à ce quartier, et qui fait disparaître ses victimes peu à peu… Une maladie contagieuse, semble-t-il – et elle lui a répété de ne toucher personne. La jeune femme avait ces taches étranges, peut-être était-ce à cela qu’ils faisaient allusion… Voyant Trevor la bouteille de lait à la main, Zeng Ju lui dit qu’il devrait faire attention, ce n’est peut-être pas très prudent de la manipuler davantage… Mais Eunice fait la remarque que le domestique a été touché par un de ces clochards. C’est exact… et ça l’inquiète : quand cette femme lui a dit de ne toucher personne, était-ce pour éviter qu’il ne soit contaminé… ou qu’il ne contamine les autres ? Il va faire très attention à… ne toucher personne. Peut-être ne s’agit-il que de fantasmes sans guère de sens... Il faudra contacter l’Hôpital St. Mary, voir ce qu’ils diront de leur nouvelle patiente – et peut-être auront-ils des médicaments ? Contrairement à ce que semblent penser les clochards du TenderloinTrevor redoute cependant que le seul résultat soit qu’on les mette en quarantaine. Perspective qui n’effraie pas Zeng Ju : « Si cela doit être fait… Je ne voudrais pas être à l’origine d’autres cas. » Mais il est maintenant temps de rejoindre les autres au Petit Prince. Le domestique rappelle qu’il vaut mieux qu’ils ne se mettent pas à leur table, mais en prennent une autre.

 

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VI-1 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton] Pendant ce temps, au Petit Prince, Gordon Gore a rejoint Bobby Traven à sa table, et Veronica a fait de même après avoir mis fin à sa conversation téléphonique. Ils ont commandé, des boissons alcoolisées accompagnant chaque menu (Gordon payant pour les autres, « supplément chambre » inclus à chaque consommationBobby lui a lourdement fait comprendre qu’il lui faudrait aller à l’étage à un moment ou un autre), alors que la foule à l’intérieur commençait à devenir plus ample, jusqu’à atteindre bien soixante ou même soixante-dix personnes – une clientèle bigarrée, éventuellement des gens de la bonne société qui viennent « s’encanailler » un petit peu ; certains ne viennent sans doute ici que pour manger, mais ceux qui comptent profiter des services du bordel à l’étage sont probablement au moins aussi nombreux. Les serveuses déambulent au milieu des tables, et il ne fait guère de doute qu’un certain nombre d’entre elles ont la « double casquette » à la fois de serveuses et de prostituées. Par ailleurs, des « gros bras », de manière très visible, surveillent la salle et les allées et venues à l’étage depuis une table qui leur est réservée, à côté de l’escalier.

 

[VI-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Plus tard, Eunice Bessler, Trevor Pierce et Zeng Ju pénètrent à leur tour dans le restaurant, et s’installent donc à une autre table – en face de l’escalier menant à l’étage, de l’autre côté de la pièce par rapport à la table de Bobby Traven, mais non loin de la sortie là encore ; le détective s’en étonne, d’ailleurs : « On pue, ou quoi ? » Mais Gordon Gore lui explique qu’ils en avaient convenu ainsi – au cas où…

 

[VI-3 : Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Le temps passe. Les plats sont de bonne qualité, les boissons alcoolisées également. Les convives discutent de choses et d’autre – des tableaux, de la jeune clocharde, etc. Mais ils gardent l’œil ouvert sur ce qui se passe dans la salle, et les allées et venues dans l’escalier ; ils sont cependant plus ou moins discrets à cet égard… Puis Zeng Ju et, quelque temps après et à l’autre table, Bobby Traven, remarquent qu’un autre homme, dans le restaurant… donne l’impression de faire exactement comme eux ! Il scrute la foule – mais il est tout seul à une table à l’écart, non loin de la porte à double battant des cuisines, et donc plus proche de la table de Bobby, qui le désigne à l’attention de Gordon Gore : « Ce type, là-bas, il est pas là pour admirer la dentelle… Il est comme nous, il cherche quelque chose. » Le détective propose d’aller lui parler – si le dilettante peut allonger un peu de monnaie au cas où… Zeng Ju, voyant Bobby faire, choisit de lui laisser l’initiative – conscient par ailleurs que la couleur de sa peau attire probablement l’attention, et qu’on ne lui passera pas autant.

 

[VI-4 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton : Timothy Whitman] Bobby Traven s’avance donc vers la table de l’homme observateur – nonchalamment, il ne veut pas le brusquer. Arrivé auprès de lui, il lui demande s’il peut s’asseoir ; l’homme, un colosse au cou massif, à la chevelure et à la moustache rousses et broussailleuses, et dont le nez cassé laisse entendre qu’il a connu son lot de bagarres, ce en quoi il n’est pas si différent de Bobby, lève son verre et, d’un signe de la tête, lui indique qu’il peut s’asseoir, oui. Le détective propose de lui offrir un verre – l’inconnu ne dit pas non, après celui qu’il est en train de savourer… Bobby commande un autre verre pour lui-même au passage. Puis droit au but : serait-il possible que l'inconnu soit en train de chercher une jeune fille disparue ? L’homme lui retourne exactement la même question. Serait-il possible qu’un peintre soit mêlé à l’affaire ? C’est bien possible, oui : un peintre – et quelqu’un d’autre. Bobby dit qu’il voit bien le peintre, et la fillette – mais ce quelqu’un d’autre ? Son interlocuteur semble avoir une longueur d’avance sur lui… Pas forcément, répond-il – car c’est ce quelqu’un d’autre qu’il connaît vraiment, et non le peintre. Peut-être pourraient-ils échanger quelques informations, alors… Tous deux s’accordent en tout cas sur un point : c’est « là-haut » que ça se passe. Oui, ils ont tous deux payé le « supplément chambre », et certainement pas pour les galipettes… Mais l’homme préfère patienter encore un peu avant de gagner l’étage – il attend que quelqu’un se montre au rez-de-chaussée : « Votre peintre, ou… mon type. » Bobby dit alors qu’il espère que M. Whitman le paie bien… et son interlocuteur tique, cette fois, et fronce les sourcils. Il semblerait qu’ils n’aient pas le même commanditaire… Bobby ajoute quelques détails, concernant les peintures « scabreuses », mais l’homme inconnu n’en est que plus convaincu qu’il y a un souci – et les allusions cryptiques le fatiguent. « Vos copains, là, à cette table, et à l’autre, là-bas, ils se montreraient plus explicites ? Je devrais peut-être m’inviter à une de ces deux tables... » Il se lève, et s’avance vers Gordon Gore et Veronica Sutton ; Bobby lui emboîte le pas…

 

[VI-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Mack Hornsby ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Byrd Reece, Timothy Whitman, Parker Biggs] L’inconnu n’a pas le temps de demander à s’asseoir que Bobby Traven lui indique une chaise, contre le mur. Gordon Gore, un peu surpris de la tournure des événements, se montre néanmoins très courtois : « Un invité surprise ! Je crois que nous n’avons pas été présentés ? Pour ma part, je suis Gordon Gore» Le nouveau venu dit s’appeler Mack Hornsby – et avoir entendu parler du dilettante ; après avoir obtenu le nom de Veronica Sutton, il va droit au but : il est ici pour une enquête, probablement liée à la leur – mais « votre gorille, là » ne se montre pas très coopératif, alors qu’il y a visiblement anguille sous roche. Une conversation franche sera sans doute profitable à tout le monde… Gordon, taquin, félicite Bobby pour « sa trouvaille », puis joue franc-jeu : ils sont sur la piste d’un certain « Johnny », un peintre, qui a disparu… possiblement avec une jeune femme. Hornsby lui demande s’il pourrait avoir le nom de cette jeune femme, mais Gordon lui rétorque que c’est maintenant à son tour de lâcher quelques informations. « C’est de bonne guerre… Je suis un agent de la Pinkerton, j’ai été engagé pour retrouver une jeune fille qui a disparu… J’ai vaguement entendu parler d’un certain peintre, mais bien davantage de son acolyte. » Il hésite, soupire, puis : « Un certain Andy McKenzie. À vous, maintenant. » Gordon joue le jeu : « La jeune fille que nous cherchons… Son nom est Clarisse Whitman. Nous sommes d’accord ? » L’homme de la Pinkerton lui répond : « Nous sommes d’accord que c’est la jeune fille qui vous intéresse, vous – mais celle que je recherche moi s’appelle Bridget Reece. Et il semblerait bien que dans les deux cas nos deux gugusses soient impliqués. » Le nom de Bridget Reece n’est pas inconnu à Gordon ; en fait, il a eu l’occasion de la rencontrer, et surtout son père, Byrd Reece, un très riche propriétaire foncier de San Francisco une des sommités de la ville, du niveau de Timothy Whitman… ou de lui-même. Il se souvient de la disparue : une jeune fille dans les dix-huit, dix-neuf ans, jolie blonde, un peu effrontée – pas du tout la même allure que Clarisse, mais la même extraction, peut-être la même psychologie. Leurs deux affaires sont donc extrêmement similaires… et Gordon ajoute qu’ils viennent de tomber, non loin, sur une troisième jeune fille riche, issue de la meilleure société de San Francisco (« davantage mon monde que le vôtre, sans vouloir vous offenser »), mais réduite à la misère et même plus que ça, ce qui commence à faire beaucoup ! Il le réalise en même temps que Hornsby, et tous deux ne cachent pas leur inquiétude... L’homme de la Pinkerton avoue qu’il a du mal à voir son bonhomme dans quelque chose de pareille envergure. Pour Gordon, en tout cas, la question ne se pose même plus : ils doivent collaborer, de manière plus franche – ils ont beaucoup à s’apprendre mutuellement. D’autant qu’il ne cache pas se méfier de son employeur, Timothy Whitman, dont l’intérêt dans cette affaire n’a probablement pas grand-chose à voir avec l’amour paternel. Pour Mack Hornsby, ça n’est pas si étonnant que cela : la crainte du scandale… Mais Gordon pense que cela va au-delà de la seule réputation. Hornsby reprend : « Ou alors c’est une question d’argent – c’est mon impression. » Le dilettante avance qu’ils devraient peut-être se rendre à l’étage ? Mais son interlocuteur préfère attendre encore un peu : s’ils montent là-haut sans en savoir davantage, ils ne sauront pas où chercher, et les gros bras de Biggs les en délogeront avant qu’ils ne trouvent quoi que ce soit. Il s’attend à voir débouler Andy McKenzie au bar, mieux vaut ne pas bouger d’ici-là. Le dilettante suppose qu’ils vont procéder de même, dans ce cas. Au-delà, ils vont faire bande à part pour le moment – mais Gordon tend à l’homme de la Pinkerton sa carte : qu’il n’hésite pas à le contacter. Hornsby acquiesce et retourne à sa table.

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 22H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VII-1 : Bobby Traven, Veronica Sutton, Gordon Gore : Parker Biggs, Mack Hornsby] La soirée avance. L’assistance est de plus en plus « joyeuse », parfois même délurée, même si les serveuses ont clairement pour consigne de distinguer le restaurant au rez-de-chaussée du bordel à l’étage. Les investigateurs, aux deux tables, continuent de surveiller les environs… mais sans se montrer toujours très discrets, notamment Bobby Traven et Veronica Sutton [tous deux, à la même table, font une Maladresse en même temps !]. Et, au bout d’un moment, trois personnes se fraient un chemin jusqu’à la table où sont assis ces derniers en compagnie de Gordon Gore – deux hommes de main, et, entre eux, à l’évidence, Parker Biggs, qui a l’air furieux dans son costume bien taillé. Bobby le reconnaît sans peine – et commence à saluer le propriétaire du Petit Prince, mais il a à peine le temps de prononcer quelques mots qu’il est sèchement interrompu : « Ta gueule. » Biggs s’empare d’autorité d’une chaise, et s’installe à leur table ; il fait signe à un de ses gorilles d’aller chercher Mack Hornsby, tandis que l’autre reste à ses côtés, l’air menaçant.

 

[VII-2 : Gordon Gore : Parker Biggs ; Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Le gangster se présente : il est « le propriétaire et le gérant de cet établissement de qualité », et n’a pu s’empêcher de remarquer leur cirque – à épier ainsi sa clientèle, ce qu’il n’apprécie vraiment pas. Il aimerait donc savoir ce qu’ils font au juste ici. Silence… Parker Biggs les presse de répondre, de manière très insultante. Finalement, Gordon Gore (« vous avez peut-être entendu parler de moi ? ») se lance : on lui a confié une enquête requérant de la discrétion; et qui l’a conduit ici – outre, bien sûr, sa curiosité pour cet admirable restaurant, voyez-vous… Il aimerait rencontrer un certain McKenzie, dont il a appris qu’il se trouvait dans les lieux. Biggs, qui avait froncé les sourcils au mot d’ « enquête », éclate alors de rire : « Quelqu’un qui voudrait rencontrer McKenzie ! Ça lui ferait bizarre d’apprendre ça... » Mais il se crispe à nouveau : « Vous vous êtes montré franc en parlant d’enquête, M. Gore, et j’apprécie la franchise. Beaucoup moins l’idée d’une enquête, cependant… Racontez-moi donc votre histoire. Et si c’est une bonne histoire, quand je vous foutrai dehors, j’oublierai peut-être de vous briser les phalanges. » Gordon n’est visiblement pas insensible à cette menace… Mais il choisit de répondre sur le même ton : il est à la recherche d’une jeune femme du nom de Clarisse Whitman. « Si vous nous brisez les phalanges, et je ne doute pas que vous en soyez capable, ça ne s’arrêtera pas là : M. Whitman est une des personnes les plus influentes dans cette ville – et moi aussi, à vrai dire. » Biggs se renfrogne encore un peu plus – mais le dilettante poursuit : il ne s’agit pas de rendre le patron du Petit Prince responsable de la disparition de cette jeune fille, bien sûr (Biggs serre les dents, de plus en plus courroucé), mais ce McKenzie, c’est autre chose, et il fréquente visiblement cet établissement, et… Biggs l’interrompt : « J’avais réclamé "une bonne histoire; et pour le moment, je m’ennuie… Ça va s’améliorer, ou bien il est inutile d’attendre plus longtemps et je vous fous dehors tout de suite ? » Gordon fait de son mieux pour rester stoïque : « Si vous m’interrompez tout le temps... » [Nouvelle catastrophe : j’ai demandé un test de Crédit à Gordon, à -1 ; il a 90 dans cette Compétence… mais obtient un 98 ! Puis il commet une nouvelle Maladresse sur un autre jet...] Il perçoit bien que son prestige n’impressionne pas le moins du monde Biggs, et ses explications sont toujours plus embrouillées – surtout quand il mentionne les clochards, leurs « taches »... Il ne cesse de répéter que, bien sûr, M. Biggs ne sera jamais impliqué dans cette affaire, et… « Non, ça n’a rien d’une bonne histoire. On dirait un peu ce qu’on trouve dans ces pulps, là – des intrigues tordues et inutilement confuses, jamais vraiment liées, des rebondissements qui ne servent à rien, des personnages qui tombent comme des cheveux sur la soupe… Non, ça n’est vraiment pas une bonne histoire. » Il fait signe à ses gorilles de sortir les indiscrets – les deux hommes s’avancent, l’air très menaçant. Et Gordon tente le tout pour le tout : il sort son portefeuilles, en extrait quelques liasses de billets, « allons, allons »… et rien ne pouvait ulcérer davantage Biggs à ce stade : il se lève brusquement, et tente d’assener un violent coup de poing dans la face du dilettante !

 

[VII-3 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Emporté par sa colère, Parker Biggs se monte toutefois imprécis, il trébuche en s'avançant, et Gordon Gore esquive le coup sans peine. Mack Hornsby s’est aussitôt levé et a reculé, les mains en l’air, signe qu’il va sortir du restaurant sans faire plus de difficultés. Mais les deux gorilles se lancent dans la bagarre à leur tour… Gordon adresse un regard désespéré à l’autre table – à Zeng Ju tout spécialement, comme par réflexe… Bobby Traven essaye de contenir Biggs, lui faisant la remarque qu’il y a une femme à cette table, et qu’il cède à la colère dans son propre établissement, et… mais le tenancier du Petit Prince est trop furieux pour qu’on puisse le raisonner. Et la foule succombe à la panique, les clients comme les serveuses : tout le monde hurle, les chaises sont renversées, on se presse vers la sortie… Ce qui n’arrange rien ! Zeng Ju dit à Trevor Pierce qu’ils n’ont pas le choix, il leur faut intervenir ; Eunice Bessler, craintive, reste derrière le domestique… Quant à Veronica Sutton, elle n’en mène pas large, et cherche à sortir du restaurant, dans la foulée de Mack Hornsby.

 

[VII-4 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Zeng Ju parvient à traverser la foule jusqu’à la bagarre, et dégaine son automatique cal. 38, qu’il lève dans le dos de Parker Biggs, en lui intimant de cesser : « Ne m’obligez pas... » Mais l’intimidation ne prend pas, le patron furieux ne lui prête pas la moindre attention, et, Gordon Gore s’étant esquivé (et, paniqué, il a dégainé à son tour son Luger modèle P08 !), c’est à Bobby Traven qu’il s’en prend… Eunice Bessler sort à son tour son Derringer, dont elle aimait tant parler – mais a la fâcheuse impression d’être parfaitement ridicule, avec ce minuscule pistolet à un coup dont elle ne sait pas vraiment se servir, quoi qu'elle ait pu en dire… Zeng Ju n’ose pas faire usage de son arme, et frappe Biggs à la nuque de la main gauche – le gangster, du coup, se retourne vers lui. Bobby profite de ce que le domestique a détourné l’attention du patron du restaurant pour s’en prendre au gorille le plus proche, sans succès. Trevor Pierce a également son revolver en main, mais n’est guère confiant – et personne ne prête attention à ce qu’il peut bien faire… Veronica Sutton gagne la sortie, juste derrière Mack Hornsby lequel, voyant que la situation dégénère, lâche un juron, et, même si cela lui déplaît autant que possible, il revient vers la bagarre, tentant de séparer les combattants. Biggs rate Zeng Ju… mais les deux gorilles frappent violemment Bobby, qui est sonné.

 

[VII-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs] Gordon Gore succombe à la panique… et fait feu sur le garde du corps le plus proche – mais il tire dans le vide, et, par miracle, ne touche personne d’autre. Eunice Bessler ne sait absolument pas quoi faire, et tente un coup de pied sur Parker Biggs, sans le moindre effet. Zeng Ju essaye à nouveau l’intimidation, mais autant s’adresser à un mur. Bobby Traven, secoué par les gorilles, dégaine son pistolet et tente de tirer dans la foulée, mais la balle se perd dans le plancher. Trevor Pierce n’ose pas faire usage de son revolver, et s’empare d’une chaise, en guise d’arme improvisée. Veronica Sutton sort complètement du restaurant, tandis que Mack Hornsby est repoussé par le gros bras qu’il avait essayé de maîtriser, qui se retourne vers lui par réflexe. Biggs est trop courroucé pour se montrer efficace, mais le dernier gorille colle une grosse mandale de plus à Bobby, qui commence à accuser le coup…

[VII-6 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] Gordon Gore bat en retraite, dans la direction de la porte du restaurant – en prenant garde à ne pas tourner le dos à la bagarre, et en faisant signe aux autres de le suivre. Eunice Bessler est à nouveau emportée par ses fantasmes cinématographiques, et s’empare d’une bouteille pour l’écraser sur la tête de quelqu’un, « comme dans les westerns »… sauf qu’elle ne parvient même pas à briser la bouteille, tant son coup est faible. Zeng Ju, cependant, parvient à assener un violent coup de pied dans le genou de Parker Biggs, qui s’effondre en hurlant sous le coup de la douleur – il a peut-être la jambe cassée ? Bobby Traven tire dans le ventre du gorille qui s’en prenait toujours à lui, quasiment à bout portant : le coup n’est pas mortel, mais extrêmement douloureux, et le molosse saigne abondamment – il est hors de combat... ce qui n’empêche pas Trevor Pierce de lui écraser sa chaise sur la tête !

 

[VII-7 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton, seule du groupe, a pu sortir du restaurant – mais elle est noyée dans la foule paniquée qui évacue Le Petit Prince en criant. Mack Hornsby, qui était encore assez proche de la sortie, lâche l’affaire. Il jure : « Putain, mais quelle bande de cons ! », et disparaît au milieu de la foule.

 

[VII-8 : Zeng Ju, Gordon Gore : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs, à terre, saisit en hurlant la jambe de Zeng Ju, qu’il déséquilibre, sans lui faire de dégâts – mais le garde du corps qui restait en profite pour le frapper. Gordon Gore, dépassé par les événements, crie dans une vaine tentative de rappeler les combattants à la raison… Eunice Bessler, excédée par le mauvais coup de Biggs sur Zeng Ju, tente de s’en prendre à lui – et ce qui devait arriver arriva : les talons hauts n’étant guère appropriés à la bagarre, la starlette fait un faux mouvement et s’affale par terre… Zeng Ju parvient cependant à frapper son dernier assaillant au talon d’Achille, et il est hors de combat à son tour. Bobby Traven gaspille une balle, n’atteignant pas sa cible, de toute façon sérieusement amochée. Trevor Pierce ne sait absolument pas quoi faire – mais il remarque un troisième gorille, qui était resté au niveau de l’escalier mais est obligé d’intervenir au vu de la mauvaise posture de son patron et de ses collègues ; et lui n’hésite pas à dégainer son revolver…

 

[VII-9 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Dehors, Veronica Sutton constate que trois policiers approchent en courant, matraques en mains – pénétrer dans le restaurant ne leur prendra que quelques minutes, même s’il leur faut gérer la foule sur le chemin. La psychiatre est désemparée – et en même temps un peu soulagée : avec de la chance, l’intervention de la police fera que personne ne mourra à l’intérieur… Mack Hornsby quant à lui lâche un ultime : « Fuyez, bande de cons ! », et détale sans plus attendre – il n’a aucune envie d’avoir affaire aux flics…

 

[VII-10 : Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs et deux de ses gardes du corps se traînent par terre en gémissant, ils perdent beaucoup de sang ; ne reste plus de valide que le dernier gangster, qui ne sait pas vraiment quoi faire – mais il remarque Trevor Pierce qui cherche à s’emparer de son revolver cal. 32, et il lève son arme dans sa direction. Gordon Gore essaye de lui tirer dans les jambes, mais rate encore une fois… tandis que Eunice Bessler désemparée et excédée lui jette sa chaussure à la figure ! Zeng Ju tire lui aussi sans succès – mais Bobby Traven lui loge une balle dans le torse : l’homme ne meurt pas sur le coup, mais il est très sévèrement touché. Trevor Pierce le garde en joue à tout hasard, mais se dirige vers la sortie.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 23HDEVANT LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[VIII-1 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton voit les policiers sur le point d’entrer dans Le Petit Prince – les autres vont vraisemblablement finir au poste, et elle n’a aucune envie d’y aller elle aussi… Elle a perdu Mack Hornsby dans la cohue, et s’éloigne discrètement, tout en gardant un œil sur la scène.

 

[VIII-2 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce] Gordon Gore se dirige vers la sortie, et invite ses camarades à faire de même – il faut déguerpir d’ici avant que n’arrive la police… Mais il n’a même pas le temps de le dire : à peine a-t-il franchi la porte du restaurant qu’il tombe sur trois policiers stupéfaits ! Et qui dégainent leurs revolvers, et les pointent instinctivement sur lui... Gordon lève les mains, Eunice Bessler, qui l’avait suivi de près, de même – tous deux jouent la comédie, remerciant les agents d’être venus, c’est qu’ils ont été pris dans une invraisemblable bagarre, et… Puis apparaît Zeng Ju, clopin-clopant, qui en rajoute : on a agressé son maître ! Un des policiers, le chef visiblement, s’approche de lui et le tient en joue : « Ta gueule ! Ta gueule ! » Il fait signe à ses deux collègues d’aller voir ce qui se passe à l’intérieur du Petit Prince – où Bobby Traven est debout, mais son état n’est pas glorieux pour autant, et les flics le braquent ainsi que Trevor Pierce.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven : Parker Biggs] Gordon Gore doit prendre les choses en main : à son habitude, il commence par dire son nom, dans l’espoir que cela suscite une réaction… mais ce n’est pas le cas. Il raconte aux flics médusés que lui et ses camarades ont été agressés dans le restaurant par son propre gérant, à ce qu’il semblerait ! C’est intolérable ! Mais ça ne prend pas… À l’intérieur, un des flics crie : « Putain, c’est Biggs ! Il est mort ? Non, merde... » Trevor s’avance vers eux, et dit lui aussi que ce Biggs et ses hommes s’en sont pris à eux sans la moindre raison… D’autres policiers rejoignent la scène, et sortent des menottes : ils vont les coffrer. Gordon revient à la charge (« vous connaissez peut-être mon nom ? », encore une fois), et n’hésite pas à jouer « l’important ». Le chef des policiers réagit, cette fois – qui braquait Zeng Ju, mais commence à abaisser son arme. Oui, le nom de Gordon Gore lui dit bien quelque chose… Et il est tout disposé à croire que « ce connard de Biggs a cherché la merde » ; lui aussi est visiblement déçu que le « restaurateur » soit toujours vivant… Mais il ne peut pas laisser « M. Gore » et ses « amis » partir comme si de rien n’était : d’une manière ou d’une autre, ils doivent les suivre au poste – là-bas, on verra… Le policier, sans le dire, laisse entendre qu’un pot-de-vin pourrait arranger les choses, mais, de toute façon, ils ne couperont pas, au minimum, à la déposition. Gordon l’assure de leur entière coopération. Zeng Ju demande à son maître s’il ne devrait pas conduire Bobby Traven à l’hôpital ? Lui-même aurait besoin de soins, et… Le flic s’énerve : « Pas question ! Et pis quoi encore ? Tous au poste ! Tous ! » Et les policiers confisquent leurs armes ; ils échappent aux menottes, « par considération pour M. Gore », mais qu’ils ne jouent pas aux malins !

 

[VIII-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert] Ils sortent tous ensemble du Petit Prince, tous sauf Veronica Sutton, bien sûr, qui était déjà à l’extérieur quand les flics sont arrivés, et ils ne lui ont pas accordé la moindre attention. Mais, alors même que les policiers les font grimper dans le « panier à salade », Gordon Gore, ainsi que Eunice Bessler et Zeng Ju, remarquent dans la foule des badauds que la scène attire immanquablement un visage qui ne leur est pas inconnu – celui de Jonathan Colbert… qui ne s’attarde pas davantage et s’en va. Mais Gordon tente le coup, et crie : « Johnny ! » Par réflexe, le jeune homme se retourne, lui adresse un regard interloqué, puis recommence à s’éloigner d’un pas tranquille… Les policiers les font grimper dans le camion, plus brusquement – ils n’ont pas apprécié ce que vient de faire GordonEt le « panier à salade » s’en va, direction le commissariat du Tenderloin.

 

[VIII-5 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Jonathan Colbert ; Harold Colbert, Clarisse Whitman] Mais Veronica Sutton, grâce à l’initiative de Gordon Gore, remarque à son tour le peintre, et le voit rejoindre un autre homme, un peu plus loin dans la rue ; tous deux se regardent d’un air guère aimable (la psychiatre le perçoit bien, ces deux-là ne s’aiment pas du tout), mais ils s’en vont tout de même ensemble, en marchant normalement. Veronica les suit brièvement, puis interpelle le peintre : « M. Colbert ! » Il s’arrête, et se retourne à nouveau, l’air un peu agacé – son compagnon fait de même, l’air perplexe. La psychiatre s’approche d’eux, en disant qu’elle aimerait s’entretenir avec le peintre – elle vient de la part de son père. Ce qui stupéfait Johnny : « Mon père. Et qu’est-ce qu’il me veut, le vieux ? » Il se fait un sang d’encre – il n’en a plus de nouvelles depuis des semaines… « Si vous avez encore un peu de considération pour l’auteur de vos jours... » Colbert l’interrompt aussitôt : « Mais ta gueule... » Et il s’éloigne à nouveau – ainsi que son associé, plus perplexe que jamais. La psychiatre ne s’avoue pas vaincue : « Et si je vous parle de Clarisse, ça ne vous fait rien non plus ? » Il s’arrête, semble réfléchir un bref instant, puis : « Non… Pas grand-chose… Je l’ai déjà oubliée... » Mais le compagnon de Colbert ne semble pas apprécier qu’il réponde ; il lui donne une tape dans le dos assez éloquente, et presse un peu le pas, entraînant le peintre avec lui.

 

[VIII-6 : Veronica Sutton : Parker Biggs, Bridget Reece] Veronica Sutton revient devant Le Petit Prince. Le « restaurant français » est bouclé, des policiers veillent à sécuriser le périmètre, et une ambulance est arrivée pour embarquer les blessés, Parker Biggs inclus ; prostituées et clients, qui étaient restés à l’étage durant la bagarre, sont évacués sans ménagement par les policiers, et parfois dans le plus simple appareil – on les fait monter dans d’autres « paniers à salade », et il est assez peu probable qu’ils s’en tirent avec une simple déposition… Mais, au bout d’un moment, la psychiatre remarque deux policiers qui emmènent avec davantage de prévention une jeune femme blonde, hâtivement recouverte d’un manteau, mais visiblement nue en dessous, et complètement hébétée – sans doute l’effet d’une drogue, probablement de l’opium. Veronica s’approche d’eux, et se présente comme étant médecin – or cette jeune femme a visiblement besoin d’aide… « C’est bien pour ça qu’on l’emmène à l’hôpital... » répond un des policiers sur un ton bourru, qui l’intime de circuler. Mais son collègue est plus ouvert – ils vont installer la fille dans leur fourgon, et si le médecin veut les accompagner, jeter un œil sur elle, peut-être que ça serait utile, oui… Veronica l’en remercie, et monte dans le « panier à salade » (elle sait qu’elle n’a pas à craindre de coup fourré…), où les policiers allongent la jeune fille ; un examen confirme qu’elle est droguée à l’opium, et la psychiatre sait comment la sortir de cet état d’hébétude – reprenant peu à peu ses esprits, la fille dit qu’elle a froid, et son regard erre de part et d’autre… Veronica fait de son mieux pour la rassurer, et lui demande son nom ; la jeune fille semble y réfléchir, puis : « Bridget ? » Elle ne sait pas où elle se trouve, ni ce qu’elle fait là… Veronica, qui explique être médecin, lui dit qu’elle a eu un malaise, mais tout va bien se passer, on va la conduire à l’hôpital et on va s’occuper d’elle… Elle en a bien besoin. Le camion prend la direction de l’Hôpital St. Mary ; là-bas, la psychiatre dit aux policiers qu’elle va rester à ses côtés – ils lui demandent son nom, qu’elle donne volontiers.

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 0H30SAN FRANCISCO POLICE DEPARTMENT – TENDERLOIN, 301 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IX-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju] Les autres sont conduits au commissariat du Tenderloin. Ceux qui avaient besoin de soins, Bobby Traven surtout, ont été hâtivement rafistolés. Les policiers ont l’air un peu embarrassé : ils ne portent certes pas Parker Biggs dans leur cœur, mais les faits demeurent – une fusillade dans un bordel et un speakeasy, de l’alcool et de la drogue, des filles mineures (Eunice Bessler rentre la tête dans les épaules...), des blessés graves, c’est même un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts… Le commissaire a cependant une idée derrière la tête : « Soyons francs, M. Gore : nous avons toutes les raisons de vous coffrer. » Le dilettante comprend très bien que c’est un appel du pied à un pot-de-vin conséquent et plus encore… Il sait que la police de San Francisco est corrompue, c'est notoire, et c’en est une démonstration éclatante. D’une manière ou d’une autre, lui seul peut faire en sorte qu’ils ne passent pas le reste de la nuit, et peut-être bien davantage, derrière les barreaux… Il fait sa déposition – les autres aussi ; séparément, mais le contenu est globalement le même : le fait est qu’ils ont bel et bien été agressés par Parker Biggs, après tout. Expliquer leur présence en ces lieux, et le fait qu’ils soient tous armés (et pas tous avec un permis : Zeng Ju et Eunice, très clairement, n’en ont pas, et celui de Bobby ne tiendrait pas forcément longtemps face à une enquête approfondie), c’est une autre paire de manches… Mais les policiers sont disposés à ne pas poser trop de questions, et à ne pas déclencher d’action publique – si le riche San-franciscain veut bien faire quelques efforts… Gordon joue le jeu – préparant sans embages une liasse conséquente de gros billets, mais en faisant comme si de rien n’était, et en vitupérant en même temps contre « ce fou dangereux » qu’est Parker Biggs, qu’est-ce qu’un maniaque pareil fait en liberté, etc. Le commissaire, qui compte avec soin les billets, répond sur le même ton – et confirme que la certitude que le gérant du Petit Prince, à maintes reprises accusé d’homicide sans qu’on ait jamais rien pu prouver en cour, aille faire un tour en prison après un passage plus ou moins prolongé par la case hôpital, ce sera un soulagement pour tous ; l’idéal aurait certes été qu’il meure, mais « ce n’est pas ainsi que ça se passe, n’est-ce pas ? », conclut-il avec un sourire éclatant.

 

[IX-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Byrd Reece, Bridget Reece, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Avant de passer à tout autre chose – l’enveloppe de billets ayant intégré la poche intérieure de son uniforme : c’est qu’il y a quand même des choses bizarres, dans cette affaire… Et notamment cette fille qu’ils ont trouvée à poil dans une chambre, et complètement dans les vapes… Pas une pute, bien sûr – il n’aurait rien trouvé d’étrange à tout cela, dans ce cas. Non, c’est visiblement « une fille de la haute… Comme vous, M. Gore... » Gordon admet que ce n’est peut-être pas totalement un hasard – évoquant « un ami haut placé : Byrd Reece. Sans doute est-ce sa fille, Bridget... » Il prétend avoir été engagé pour la retrouver suite à sa disparition, ne disant rien de Clarisse et Timothy Whitman et se réjouit de ce que la police ait retrouvé la jeune fille dans cette confusion. Le commissaire n’insiste pas davantage – ce qui ne signifie pas qu’il soit crédule, mais deux noms aussi hauts placés que ceux de Byrd Reece et Gordon Gore sont une assez bonne raison pour passer outre à des poursuites.

 

[IX-3 : Gordon Gore] Reste un dernier point : les armes des investigateurs. Et le commissaire se montre ici intraitable : elles sont confisquées, au moins à titre temporaire. Il ajoute, sur le mode de l’avertissement : « On est en 1929, M. Gore, et à San Francisco, pas dans le Far West ; alors vos délires de cow-boys, vous allez vous en abstenir. Les types en face, là, c’était pas des rigolos ; vous avez vraiment eu du bol. Si ça se reproduit, on ne pourra pas se montrer aussi conciliants – à supposer que vous ne creviez pas d’une balle en pleine tête avant qu'on arrive. » Message reçu…

 

À suivre...

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Coyote attend, de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

Coyote attend, de Tony Hillerman

HILLERMAN (Tony), Coyote attend, [Coyote Waits], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Rivages/Noir, [1990-1991] 1993, 271 p.

 

Note préalable : je vais essayer d’éviter de balancer trop de SPOILERS, ça serait tout particulièrement fâcheux dans la chronique d’un roman policier, mais il y en aura sans doute quelques-uns pour s’insinuer ici ou là ; disons donc méfiance à partir de la section « Coyote et l’Université », et jusqu’à la fin de la chronique.

 

POLICE TRIBALE NAVAJO

 

Retour aux polars navajos de Tony Hillerman, après une très, très longue interruption : j’avais lu il y a très exactement quatre ans de cela le précédent titre, Dieu-qui-parle et rien depuis. Sachant qu’après un démarrage un peu chaotique, je me suis lancé dans la lecture de l’ensemble de la série dans l’ordre (américain : les publications françaises ne le respectent pas…) – car, si les romans sont globalement indépendants, l’auteur prend soin de faire vieillir chaque fois un peu plus ses personnages, au premier chef les flics Joe Leaphorn et Jim Chee, mais aussi leur entourage (notamment sentimental, et c’est d’ailleurs très sensible dans le présent volume) ; à cet égard, lire la série dans l’ordre fait vraiment sens, cela apporte clairement une dimension supplémentaire à l’ensemble.

 

Coyote attend (prix Nero 1991) est le dixième roman de la série. Les trois premiers constituaient la « trilogie Joe Leaphorn », avec à mon sens pour sommet le deuxième, Là où dansent les morts ; puis il y eut la « trilogie Jim Chee », culminant clairement avec Le Vent sombre. Ensuite, Tony Hillerman a commencé à réunir ses deux policiers navajos, et Coyote attend est donc le quatrième à les envisager en parallèle ; parmi ces quatre romans, on met souvent en avant Porteurs-de-peau, mais, si je l’avais aimé, bien sûr, il ne m’avait pas paru si exceptionnel… Par contre, le présent Coyote attend est clairement un très bon cru, du niveau au moins de Là où dansent les morts et Le Vent sombre. Tâchons de voir en quoi...

 

LE FUMIER ET LE SALE PETIT CON

 

En commençant par nos héros ? Coyote attend met donc en scène aussi bien le « légendaire lieutenant » Joe Leaphorn que son bien plus jeune collègue Jim Chee. Mais ils sont pour l’essentiel envisagés en parallèle : comme tels, ils ne se croisent pas (enfin, si – mais au bout d’un assez long moment), et une bonne partie de l’astuce du roman consiste justement à amener les deux enquêteurs sur les mêmes pistes mais par des voies différentes, et avec une manière de voir le monde on ne peut plus opposée.

 

Plus que leur âge, c’est en effet surtout ceci qui distingue les deux personnages. Tous deux sont navajos, tous deux sont policiers, tous deux ont fait quelques études d’anthropologie (avec un rapport à la discipline forcément différent de celui de leurs comparses blancs), mais les similitudes, non négligeables certes, s’arrêtent là. Joe Leaphorn, le vieil homme un peu bougon, est porté au rationalisme à tout crin, à l’approche scientifique de son métier ; s’il s’intéresse à la culture navajo, c’est surtout en tant qu’objet d’étude et de curiosité intellectuelle, et donc dans une perspective, disons, scientifique. Jim Chee est très différent : il est, littéralement, un homme entre deux mondes, qui est devenu flic, mais voulait devenir hataalii, « chanteur », au sens du « prêtre » qui conduit les rites navajos, notamment ceux de guérison, comme la Voie de l’Ennemi – l’homme aussi qui exécute les peintures de sable, etc. En fait, Jim Chee pensait pouvoir suivre ces deux voies (si j’ose dire) en même temps… Ce qui pour Joe Leaphorn, est parfaitement absurde : il ne développe guère son argumentaire, nul besoin – Jim Chee ne peut pas faire cela, c’est tout.

 

Bizarrement, c’est pourtant cette double ambition de Chee qui a pu, un bref instant, rapprocher les deux hommes. Quand la femme de Joe Leaphorn est morte, le « légendaire lieutenant », guère pieux, a demandé à Jim Chee de conduire les cérémonies – pour que tout soit fait dans les formes, par respect pour la défunte et son clan, et pour donner malgré tout un petit coup de main au jeune homme, guère sollicité pour ce genre de tâches ; Jim Chee s’est acquitté de sa mission avec sérieux, mais ce fut sans lendemain : depuis, plus personne n’a jamais requis ses services de chanteur… Il est juste un flic.

 

Les deux hommes se sont donc croisés, et à plusieurs reprises – à l’occasion de cette cérémonie, qui comptait tant pour les deux, mais pour des raisons bien différentes, ils ont brièvement été proches. Mais ils ne sont pas des amis pour autant : en fait, ils ne s’apprécient pas. Chacun reconnaît sans doute que l’autre est un homme intelligent, et un bon enquêteur, mais c’est tout. Joe Leaphorn, un peu psychorigide, reproche à Jim Chee, bien plus que son tiraillement entre deux voies incompatibles, d’être un individualiste, un homme incapable de travailler en équipe (ce dont le début du roman est la dramatique confirmation), un policier qui ne joue pas selon les règles, un curieux futé mais bien trop insouciant et fondamentalement pas fiable – dans Coyote attend, pour Leaphorn, tout part d’une boulette (en fait bien plus que cela, il y a eu mort d’homme...) de Chee ; la première fois qu’il mentionne le nom de son collègue, c’est en des termes éloquents : « le sale petit con »… Chee est lui-même accablé par sa responsabilité, voire sa culpabilité ; mais, quand il apprend que Leaphorn enquête sur « son » affaire (en fait l’affaire ni de l’un ni de l’autre, elle est de toute façon du ressort du FBI…), il y voit une ingérence inqualifiable du vieux bonhomme arrogant si porté à sermonner tout le monde – il essaye de de le dissimuler, au nom de sa culpabilité, mais ne mâche pour autant pas ses mots quand il comprend ce que fait Leaphorn : « le fumier »…

 

Aussi travaillent-ils séparément, pour l’essentiel ; et c'est parfois assez cocasse, au fond... La fin du roman, cependant, sera une occasion de les rapprocher un peu plus, en préalable aux romans ultérieurs de la série, plus apaisé eu égard aux relations entre nos deux héros (pour autant que je sache)...

 

MORT D’UN FLIC – ET COUPABLE TOUT TROUVÉ

 

Delbert Nez est un collègue de Jim Chee, et ils travaillent en binôme, parcourant inlassablement, mais séparément, les interminables routes des Four Corners. Ils ont convenu par radio de se retrouver pour prendre un café – d’ici-là, Nez, jovial, prévient tout de même son collègue qu’il va faire un petit détour… C’est qu’il pense avoir mis la main sur ce vandale qu’il traquait depuis des semaines ! Le type qui répand de la peinture blanche sur des rochers de la réserve, qui sait pourquoi… Mais que Chee se rende directement au café, Nez ne tardera pas !

 

Dont acte – sauf que Nez se fait bien trop attendre. Chee part enfin à sa recherche… et découvre sa voiture en train de brûler. Au péril de sa vie, et au prix de cruelles brûlures, il extrait le corps de son collègue de la carcasse incendiée – et découvre qu’il a été tué par balle.

 

Un peu plus loin, Chee croise un vieil homme – un certain Ashie Pinto. Visiblement ivre, et une bouteille de bon whisky en main, le vieillard ne cesse de répéter les mêmes mots, en navajo : « Mon fils, j’ai honte... » Et il ne dit rien de plus. Mais il a sur lui un pistolet qui vient d’être employé…

 

On déterminera très vite que c’est bien une balle tirée par ce pistolet qui a tué Delbert Nez. On apprend, par ailleurs, que Pinto, il y a longtemps de cela, avait fait de la prison pour avoir tué un homme en état d’ivresse… Il est un coupable tout désigné – même s’il refuse de parler de l’affaire, que ce soit pour s’innocenter ou pour affirmer sa culpabilité.

 

Qu’importe – les jeux sont faits. Ashie Pinto est forcément coupable. Pour le FBI, car pareille enquête est de son ressort, l’affaire est pour ainsi dire classée – le bureau ne va pas perdre son temps à travailler sur quelques petites bizarreries quand l’essentiel, soit l'identification et l'arrestation du coupable, est acquis...

VOIES PARALLÈLES ET COÏNCIDENCES

 

Mais il y a bien des petites bizarreries dans cette histoire. Jim Chee, en congé de convalescence, et oppressé par sa responsabilité dans la mort de son collègue (il aurait dû se trouver là !), et Joe Leaphorn, à plusieurs centaines de kilomètres de là et qui songe plus que jamais à prendre sa retraite, s’en rendent compte très vite – même si chacun à sa manière, et avec des motivations différentes. Tous deux ne doutent pas vraiment de la culpabilité de Hosteen Ashie Pinto, qui leur paraît assurée, mais ils sont poussés à mener leur petite enquête, pour comprendre certaines choses a priori incompréhensibles...

 

Joe Leaphorn y est incité par Mary Keeyani, la nièce de Pinto, du clan de sa défunte Emma, et surtout une exubérante anthropologue du nom de Louisa Bourebonette, qui se présente comme une amie de l’accusé. Du côté de Jim Chee, c’est la charmante avocate Janet Pete, qu’il aime d’un amour douloureux car guère payé de retour, qui, outre son sentiment de culpabilité latent, l’incite à éclaircir certaines choses – ils ont tous deux une relation très ambiguë, où l’amitié, voire l’amour, ne font pas vraiment bon ménage avec leurs emplois respectifs… Car Janet Pete est désignée pour être l’avocate commise d’office chargée de la défense de Pinto ! Cet homme dont Chee est persuadé qu’il a tué son collègue, et qu’il a lui-même arrêté – aussi a-t-il un statut de témoin dans cette affaire ; cependant, il ne peut s'empêcher de ressentir une certaine empathie pour ce vieil homme qui est aussi un puits de sciences en matière d'histoire et de pratiques culturelles des Navajos...

 

Il me faudra revenir sur Louisa Bourebonette et Janet Pete ; mais, d'’ici-là, on ne peut qu’admirer le brio dont fait preuve l’auteur pour entrelacer ces deux enquêtes parallèles, qui aboutissent régulièrement aux mêmes conclusions, mais sans suivre les mêmes chemins. L’effet est remarquable, car il n’y a jamais redondance : la même piste, évoquée deux fois, conserve pourtant toujours son originalité et sa pertinence – au regard des besoins de l’enquête, mais aussi des caractères psychologiques des protagonistes ; lesquels ont leur propre fil rouge au-delà de la seule enquête, témoignant de leur insertion bien pensée dans le contexte plus global de la série : ils sont de vrais personnages, qui ont de la chair et de l’âme, et une histoire qui leur est propre.

 

Tout cela, par ailleurs, s’inscrit dans une sorte de méta-récit, où les deux enquêteurs sont amenés à se poser la question des coïncidences dans un ensemble aussi complexe. À moins que les gouttes de pluie ne semblent aléatoires qu’à ceux qui ne savent pas les envisager pour ce qu’elles sont ? Le fait est que les coïncidences sont nombreuses dans cette histoire… Et, pourtant, elles font toujours sens – pas comme autant d’éléments d’un vaste complot où absolument tout a sa raison d’être, où tout est lié ; c’est plutôt que ces coïncidences, en tant que telles, sont parfaitement crédibles. En fait, le hasard a peut-être davantage sa part que ne veulent le croire nos enquêteurs – mais, si tout n’est pas lié, tout est à sa place. Ou devrait l'être, mais en prendre conscience permet justement d'y remédier. Ce qui, j’imagine, peut nous ramener au principe navajo de l’harmonie, souvent rappelé ici – mais, sur le plan narratif, cela a aussi un bel avantage : les coïncidences n’impliquent jamais de deus ex machina. Miraculeusement.

 

Une fois n’est pas coutume, Tony Hillerman a mis en place une intrigue passablement complexe – plus encore que d’habitude, même, ai-je l’impression (mais mes souvenirs des autres volumes datent un peu, certes). Cependant, cette approche très rusée, et à plusieurs niveaux, contribue tant à asseoir cette complexité qu’à assurer la cohérence de l’ensemble. C’est une belle prouesse narrative, et un immense point fort de ce très bon cru qu’est Coyote attend.

 

COYOTE ET L’UNIVERSITÉ

 

Bien sûr, un atout essentiel des polars navajos de Tony Hillerman est leur contenu anthropologique, et Coyote attend ne déroge pas à cette règle. La mythologie navajo y joue un très grand rôle – et pas seulement concernant Coyote, même si ce dieu trickster joue bien sûr un grand rôle ici : « Coyote est toujours là, dehors, à attendre, et Coyote a toujours faim. » Coyote, intrinsèquement, doit faire peur – ou le devrait… Mais les temps ont changé : pour les jeunes Navajos qui ont encore une vague idée des croyances de leur peuple, Coyote a bien trop souvent pâti de la tendance à en livrer des récits édulcorés – où il ne devient plus guère qu’un farceur finalement innocent, un personnage amusant avant tout… Mais il ne devrait pas être amusant – car il est avant tout redoutable ; il l'a toujours été, et l'est encore.

 

(Forcément, ces développements m’ont ramené à deux passions personnelles : Le Roman de Renart, dans ses sources authentiques et dans les récits édulcorés qui en ont été dérivés au XIXe siècle, au point de changer radicalement la donne… et bien sûr ce cher Cthulhu, qui, en tant qu’icône pop déclinée en peluches kawaï, ne fait certes plus guère peur aujourd’hui ; Alan Moore, sauf erreur, en a notamment fait la remarque, et en le déplorant – je ne prétendrai pas être totalement hermétiques aux kawaïeries tentaculaires et indicibles, mais dans l’ensemble je suis tout à fait d’accord...)

 

Coyote guette, donc – et il frappe quand l’occasion se présente ; or elle peut se présenter sous bien des formes ; une bouteille de whisky, par exemple… Faut-il y voir une forme de fatalisme ? Peut-être – mais à intégrer dans le concept global de l’harmonie.

 

Ce qui nous ramène au tiraillement de Jim Chee entre ses ambitions incompatibles… Son rapport à Ashie Pinto n’en est que plus compliqué – car il admire en lui un Homme-qui-Lit-dans-le-Cristal, un mystique aux connaissances étendues. C’est d’ailleurs notoire : le vieil homme a souvent travaillé avec des anthropologues, qu’il régalait de ses récits précis et sérieux sur les croyances et les rites des Navajos. Louisa Bourebonette en témoigne, bien sûr, mais d’autres sont également de la partie : Pinto a de nombreux contacts à l’Université – et pas seulement parmi les anthropologues ! Car ses récits peuvent se mêler, à l’occasion, à d’autres aspects de l’histoire de la région – celle des Blancs, tout particulièrement impliqués dans les conceptions propres à la Frontière de la loi et de l’ordre : un sujet western s'il en est. Des noms fameux surgissent dans le roman – Butch Cassidy au premier chef… mais d’autres également, dont Kit Carson et quelques autres bouchers des Amérindiens, dont la résonance est forcément particulière dans les récits navajos.

 

Du coup, une partie non négligeable de l’enquête se déroule à l’Université : auprès, sinon des professeurs, du moins de leurs doctorants, qui sont tous autant de larbins traités sans la moindre considération, dans un monde cruel où la reconnaissance par les pairs fait figure de critère ultime, « légitimant » bien des déviations et des politiques guère scientifiques. L’enquête ne se fait en tout cas pas que sur le terrain : lire des livres, écouter des bandes, effectuer des corrélations… Le savoir concernant les rites navajos dont Jim Chee dispose sera en fait crucial dans la résolution de l’enquête – pour le coup, un Joe Leaphorn ne pouvait qu'être désavantagé.

 

Et tout ceci est absolument passionnant.

 

FEMMES-QUI-FONT-BIEN-PLUS-QU’ÉCOUTER

 

Mais c’est souvent le cas, dans les romans de Tony Hillerman – c’est leur « plus » caractéristique et, je ne vais pas vous mentir, ce qui m’a amené à m’y intéresser au premier chef.

 

Pourtant, un autre aspect m’a frappé, ici – même si je ne saurais dire s’il était forcément moins présent auparavant : le rôle joué par certaines femmes dans l’intrigue.

 

L’auteur, sans doute, sait créer de bons personnages : Joe Leaphorn et Jim Chee au premier chef. Mais certains autres personnages, soutiens, antagonistes, autres choses encore, sont tout à fait admirables ; ici, à mon sens, cela vaut surtout pour des personnages féminins.

 

Ils gravitent certes autour des deux flics comme autant de perspectives plus ou moins avancées de romance, ce que l’on pourra regretter ; ceci étant, cet aspect du récit est bien géré, qui implique les divers protagonistes au plus intime et avec une sensibilité remarquable – et ces femmes ont bien plus à offrir qu’une simple épaule compatissante, heureusement.

 

Il faut sans doute mettre en avant Janet Pete, qui était déjà apparue dans la série il y a quelques romans de cela. Elle est liée à Jim Chee – qui en est de toute évidence fou amoureux. Il a tiré un trait sur sa compagne Mary Landon, après des années d’incertitude, mais il n’est pas si évident de la « remplacer » ; et Janet Pete ne voit certes pas les choses ainsi. Chee en a douloureusement conscience, et la relation entre les deux personnages a donc quelque chose de fatalement cruel, sans mauvaises intentions de part et d’autre. Cette dimension est accentuée dans ce roman, car les professions des deux personnages les amènent plus ou moins consciemment à s’affronter quand ils souhaiteraient pourtant collaborer – et à redouter que les véritables intentions de l’autre soient éminemment suspectes. Janet Pete est l’avocate d’Ashie Pinto, Jim Chee l’homme qui l’a arrêté pour le meurtre de son collègue et qui est persuadé de sa culpabilité… tout en admirant en lui le vieux Navajo aux connaissances innombrables. « L’amitié », dans ce couple qui n’en est pas vraiment un, en est forcément affectée – même si sans pathos, avec une délicatesse appréciable… et de vrais moments d’émotion en définitive. Mais Janet Pete est donc tout sauf un faire-valoir : femme indépendante et qui s’affiche comme telle, intelligente et cultivée, sérieuse et impliquée, elle écrase souvent Jim Chee, qu’elle rend tout particulièrement timide. Elle est un vrai personnage, à part entière, pas un expédient en forme de quota nécessaire de romance pour le héros masculin.

 

Du côté de Joe Leaphorn, on peut dire la même chose de l’anthropologue Louisa Bourebonette – qui, contrairement à Janet Pete, apparaît sauf erreur pour la première fois dans ce roman. Elle n’est par ailleurs pas du tout navajo (Janet Pete est métisse, il me semble). Joe Leaphorn ne l’envisage pas le moins du monde comme une opportunité de romance – d’autant que le souvenir de sa défunte épouse Emma ne le quitte pas. En fait, il se méfie extrêmement de l’anthropologue – dont les motivations en l’espèce lui paraissent plus que suspectes : une « amie » du vieil Ashie Pinto ? Et quoi, encore… Impossible : au mieux, l’expansive bonne femme a besoin du vieux bonhomme pour finir un bouquin, car elle l’exploite forcément, au pire elle est carrément mouillée dans l’histoire, et mieux vaut garder un œil sur elle… Eh bien, non, M. Leaphorn : Louisa Bourebonette était parfaitement sincère tout du long, et valait et vaut toujours bien mieux que vos préventions cyniques. Ce que le « légendaire lieutenant » devra bien admettre à terme, en faisant véritablement connaissance avec l’anthropologue, ce qui passera par de longues discussions passionnées sur sa discipline et les us et coutumes des Navajos. Nulle romance à proprement parler dans cet épisode – mais la fin laisse entendre que cela pourra changer… Et j’avais de toute façon déjà lu deux romans ultérieurs (Blaireau se cache et L'Homme Squelette) – je me souvenais que Louisa Bourebonette y vivait avec Joe Leaphorn…

 

Janet Pete et Louisa Bourebonette sont donc deux très beaux personnages féminins, et tout sauf des faire-valoir, c’est toujours appréciable. D’autres personnages plus secondaires pourraient éventuellement être mentionnés, comme la doctorante en histoire Jean Jacobs, qui fait elle aussi forte impression. Globalement, le roman témoigne d’une véritable attention aux personnages en général, mais tout particulièrement, ai-je l’impression, concernant ces femmes admirables, complexes, authentiques, et libres.

L’HARMONIE… ET L’ÉCHEC ?

 

Finalement, ces personnages, de même que le jeu sur les coïncidences, sont peut-être une occasion de plus de témoigner de ce que le monde est toujours plus complexe qu’on ne le voudrait ? L’attente de Coyote pourrait aussi se situer à ce niveau-là – en justifiant par ailleurs un certain comparatisme qui intervient à plusieurs reprises dans le roman, souvent via l’anthropologie (d’où l’ultime proposition de Joe Leaphorn à Louisa Bourebonette), mais pas nécessairement : ainsi quand Jim Chee use du « proverbe » de Coyote en présence d’immigrés vietnamiens qui ne disent pas autre chose, mais dans leur langue et avec leur symbolique éventuellement cultuelle.

 

À cet égard, les « gouttes d’eau » des coïncidences répercutent sur le véritable monde les punaises que pique Joe Leaphorn sur sa carte des Four Corners, dans une tentative souvent vaine de comprendre. L’harmonie révérée par les Navajos – et au premier chef les traditionalistes tel que Jim Chee – passe peut-être aussi par ces déconvenues, pouvant déboucher sur un vertige de fascination mystique ; plus qu’un fait, elle est ainsi une lecture – et un effort ; en témoigne ultimement, ici, un vieil ivrogne qui a finalement quelque chose à dire...

 

Un autre aspect du roman me paraît aller dans ce sens, mais d’autant plus qu’il me fait l’effet d’être assez récurrent dans les polars navajos de Tony Hillerman – et c’est l’échec (relatif) de l’enquête. Ne pas s’y méprendre : la résolution de l’enquête est intellectuellement satisfaisante, et Joe Leaphorn et Jim Chee sont de brillants investigateurs qui, en ultime recours, comprennent ; quitte donc à succomber au vertige, au moins temporairement. Mais, ici comme ailleurs, au fond, cela ne leur sert guère : cela arrive trop tard, ou bien ne s’avère que d’une importance secondaire. La satisfaction du lecteur n’implique pas celle des enquêteurs – qui, eux, sont en définitive plus frustrés qu’autre chose…

 

Mais ils composent avec cet échec relatif – car la vie continue. Le roman est des plus sombre, assurément, mais nos derniers aperçus de Joe Leaphorn et de Jim Chee nous les laissent pourtant supposer souriants… Et, en définitive, l’enquête, vaine aux plans policier et judiciaire, se montre fructueuse sur d’autres plans davantage inattendus.

 

LE LÉGENDAIRE PICK-UP TRUCK

 

Coyote attend est un excellent titre, un des meilleurs Tony Hillerman que j’ai lus. Est-ce à dire qu’il est sans défaut ? Certainement pas… car il en est un, particulièrement pénible, qui affecte l’ensemble de la série.

 

Et c’est une plume dégueulasse. La langue est moche et lourde – de manière systématique. Tony Hillerman sait sans l’ombre d’un doute raconter une histoire, et construire et faire vivre des personnages fouillés et authentiques, mais son style est déplorable, au point où c’en est très souvent agaçant. Faut faire avec, mais, bon sang...

 

Enfin, « son » style… Je suppose qu’il y a bien quelques soucis en version originale, mais, pour être franc, la traduction française de Danièle et Pierre Bondil, comme pour tous les autres titres de la série, n’arrange probablement rien à l’affaire. C’est moche, très moche – et daté, sans doute ; ça ne remonte pourtant pas à si longtemps que cela : 1991…

 

Enfin, on se consolera peut-être avec la traditionnelle note de bas de page expliquant ce qu’est un « pick-up truck » et qui figure dans les premières pages de tous les romans de la série, visiblement (ici, on a aussi droit à « cheerleader » et « redneck »). Traditions et couleur locale...

 

BRILLANT

 

Passons. Retenons seulement que Coyote attend figure parmi les sommets de la série des polars navajos de Tony Hillerman. Oui, je le hisse décidément sans peine au niveau de Là où dansent les morts et Le Vent sombre, jusqu’alors mes préférés.

 

C’est un polar prenant, subtil et riche ; il offre une belle immersion anthropologique dans le quotidien des Navajos contemporains, autant que dans la recherche sur leurs us et coutumes, en évitant toujours l’écueil du didactisme ; il repose sur des personnages complexes et attachants... Oui, un très bon cru.

 

La « suite » un de ces jours, avec Les Clowns sacrés...

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La Lumière de la nuit, de Keigo Higashino

Publié le par Nébal

La Lumière de la nuit, de Keigo Higashino

HIGASHINO Keigo, La Lumière de la nuit, [白夜行, Byakuyakô], roman traduit du japonais par Sophie Refle, Arles, Actes Sud, coll. Babel Noir, [1999, 2015] 2017, 741 p.

 

AU PIF

 

Toujours désireux de découvrir petit à petit ce qui se fait maintenant en littérature japonaise, au-delà des seuls classiques, je me suis rendu compte, en déambulant dans une librairie, que je ne savais absolument rien du polar nippon – à vrai dire, je ne sais guère plus du polar non nippon, certes… Mais passons. J’en reste ici à mes lectures japonaises ! Or cette totale ignorance de ma part ne vaut au fond pas que pour le polar contemporain, dans la mesure où, même en remontant au premier XXe siècle, je ne suis pas allé (pour l’heure) au-delà de quelques lectures du maître ayant introduit la matière au Pays du Soleil Levant (mais pour le coup en prisant la nuit et les utopies souterraines...), à savoir Edogawa Ranpo.

 

Or, si l’on fait dudit l’introducteur du polar au Japon, ce qu’il fut bel et bien – statut confirmé par le prix qui porte son nom, et qui est toujours l’ultime récompense du polar littéraire japonais –, il faut cependant noter que son approche est tout de même très spécifique à l’occasion : au-delà du polar « classique », il emprunte aussi à son maître à écrire Edgar Allan Poe un goût des traitements à la lisière du fantastique… et des sujets éventuellement très scabreux. Et, à tout prendre, c’est plutôt cet Edogawa Ranpo-là que j’ai apprécié – celui de L’Île panorama et de La Bête aveugle bien avant celui du Lézard Noir (même si ce roman n’est certes pas avare en bizarreries par ailleurs) ; peut-être même pourrait-on aller jusqu’à dire que ce n’est pas tant l’introducteur du récit policier qui m’intéresse, mais bien plutôt le chef de file du courant « ero guro », éventuellement prolongé dans ses adaptations en BD par Maruo Suehiro (par exemple L'Île panorama), etc.

 

Au-delà ? Rien de rien. J’avais relevé quelques titres, notamment au catalogue des Éditions d’Est en Ouest, qui avaient l’air assez intéressants, mais sans trouver encore le temps de m’y mettre. Puis je suis tombé complètement par hasard sur ce pavé relativement conséquent en Babel Noir qu’est La Lumière de la nuit. Je dois avouer qu’à simplement parcourir d’un œil plus ou moins distrait les rayonnages, j’ai eu comme un frisson vaguement méprisant à la lecture de ce titre en forme d’oxymore – un réflexe dont je ne parviens pas à me débarrasser, ça me fait toujours redouter le pire… J’ai quand même jeté un œil à la quatrième de couverture… Et, ma foi, ça m’a paru plutôt intéressant, en fin de compte. Au point où je me suis dit que cela valait peut-être le coup de tenter l’expérience, même comme ça, largement au pif…. Dont acte.

 

UN AUTEUR À SUCCÈS

 

Je ne savais absolument rien de l’auteur, donc – un certain Higashino Keigo, dont je n’avais jamais entendu parler… Or le bonhomme, très prolifique par ailleurs, a son succès. En fait, au Japon, il a été abondamment primé (dont, bien sûr, le prix Edogawa Ranpo, donc, et ce dès son premier roman), et plus abondamment encore adapté au cinéma et à la télévision (cela vaut pour le présent bouquin, et de manière particulièrement éloquente, puisqu’il a été adapté à la scène tout d’abord, en 2005, puis deux fois au cinéma – la première en Corée en 2009, la seconde seulement au Japon mais dès l’année suivante – et, surtout, a donné lieu à une série télévisée, dès 2005, qui a rencontré un immense succès) ; et ses ventes là-bas sont colossales, se chiffrant en millions d’exemplaires !

 

Quand la présentation de l’auteur, en quatrième de couverture, en fait « l’une des figures majeures du roman policier japonais », ce n’est donc pas une exagération promotionnelle – en fait, c’est peut-être même limite un euphémisme, au plan commercial tout du moins…. Mais justement, c’est donc Actes Sud qui publie son œuvre en français – aux côtés de plein de trucs scandinaves qui marchent bien. Il y a déjà au moins huit titres à ce catalogue, tout de même... Et, ne connaissant rien au polar, je n’en avais comme de juste pas idée, mais au moins un de ces romans a rencontré un beau succès critique en France, La Maison où je suis mort autrefois, récompensé par le prix Polar international de Cognac en 2010.

 

FORENSIQUE

 

Mais, au-delà de ces histoires de ventes et de gros sous (qui sont forcément vulgaires, hein), le parcours de l’auteur présente des particularités notables. Sans doute faut-il mentionner qu’il est né à Osaka, car cela a son importance dans le cas de La Lumière de la nuit. Mais une de ces particularités m’interpelle particulièrement, et qui est sa formation d’ingénieur. Sorti de la fac, Higashino Keigo n’a finalement guère travaillé dans ce domaine, car il a profité du succès critique et commercial de son premier roman (prix Edogawa Ranpo, donc) pour lâcher l’affaire et devenir écrivain professionnel – en 1985, à l’âge de 27 ans (il s'est montré depuis très prolifique, avec en moyenne deux parutions chaque année).

 

Pour autant, il n’a certes pas tiré un trait sur cette extraction scientifique et technique – car il lui a régulièrement ménagé une place de choix dans ses livres. C’est tout particulièrement vrai, semble-t-il, d’une de ses séries, et semble-t-il celle qui a connu le plus grand succès (mais là je m’avance peut-être un peu trop), dite en France « Physicien Yukawa » (ailleurs, au Japon et aux États-Unis en tout cas, on dit plutôt « Détective Galileo » ; trois titres au moins en ont été publiés en français, Le Dévouement du suspect X, Un café maison et L’Équation de plein été). Le principe de la série consiste à associer deux personnages, un classique et rusé inspecteur de police du nom de Kusanagi, et son ami Yukawa, professeur de physique à l’Université de Tokyo – qui l’assiste dans ses enquêtes en brodant des théories très improbables mais parfaitement sérieuses sur la base d’éléments parfois bien limités, mais toujours avec pertinence. La série a ainsi pu traiter, et semble-t-il de manière assez pointue, de choses comme les mathématiques ou le fonctionnement des centrales nucléaires, en insérant parfaitement ces éléments scientifiques et techniques dans la trame policière. J’avoue, je suis assez curieux de lire ça...

 

Et c’est un aspect qui persiste au-delà de cette seule série. À titre d’exemple, La Lumière de la nuit, qui est un roman totalement indépendant (de la série du « Physicien Yukawa », mais aussi des autres, car l’auteur use régulièrement d’autres personnages récurrents), contient à son tour nombre d'éléments d’ordre scientifique et technique, concernant essentiellement cette fois l’informatique naissante (ou, plus exactement, commençant à se démocratiser au Japon) ; et j’avouerai sans peine que ce sont les passages du roman consacrés à cette thématique qui m’ont le plus emballé, ceci alors même que je n’y connais à peu près rien (ou peut-être justement pour cette raison).

 

MEURTRE D’UN PRÊTEUR SUR GAGES

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Quand le roman débute, en 1973, c’est sous la forme d’un policier parfaitement classique – avec le meurtre de Kirihara Yôsuke, un prêteur sur gages, dans un quartier populaire d’Osaka, et plus concrètement dans un immeuble en construction. Une affaire a priori tout ce qu’il y a de banal – d’autant que la disparition d’une forte somme d’argent, retirée peu avant par la victime, laisse supposer un motif crapuleux.

 

Ce qui n’exclut pas d’autres dimensions, mais somme toute très classiques là encore : l’inspecteur Sasagaki s’intéresse à la famille de la victime – sa veuve, Yaeko, leur petit garçon, Ryôji… et le très suspect employé de l’agence, Matsuura ; ne vivrait-il pas une aventure avec Mme Kirihara ? Cela dit, M. Kirihara était probablement un époux volage lui aussi… L’enquête conduit Sasagaki et ses collègues auprès d’une jeune veuve du nom de Nishimoto Fumiyo, qui vit seule avec sa fille Yukiho… et que M. Kirihara fréquentait assidûment. En fait, Mme Nishimoto devient bien vite un suspect de choix – mais plus encore un étrange énergumène du nom de Terasaki Tadao, qui la fréquente également.

 

À ce stade, l’enquête piétine – parce qu'elle croule sous les suspects ? Mais Terasaki meurt dans un accident de la circulation, et quelques indices laissent supposer qu’il était bien l’assassin. Impossible d’en jurer, cependant, aucune certitude… mais, sur la base de ce retournement plus ou moins inattendu, l’affaire, sans être classée, est remisée de côté. Elle demeure un relatif mystère, mais dont tout le monde se désintéresse de plus en plus – le travail ne manque pas, pour la police d’Osaka ; et décider de la culpabilité ou non d'un mort n'a rien d'une priorité.

 

Sasagaki, toutefois, n’est pas satisfait. La culpabilité de Terasaki, il en doute – il faisait un peu trop « coupable idéal » pour cela. L’inspecteur subodore qu’il y a quelque chose d’autre, dans cette affaire, quelque chose de bien plus compliqué, de bien plus dérangeant, peut-être… Mais il n’a plus guère le temps d’enquêter là-dessus. Tenace, il ne lâche pourtant jamais totalement l’affaire – mais, pour la résoudre enfin, il lui faudra attendre une vingtaine d’années… bien au-delà du délai de prescription, et bien au-delà de sa carrière de policier.

DEVENIR ADULTE DANS LE JAPON DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES DE SHÔWA

 

Or c’est la particularité la plus flagrante du roman – à la fois la plus déstabilisante, et la plus enthousiasmante. Sur ce gros pavé, l’inspecteur Sasagaki, que l’on serait tout d’abord porté à envisager comme le héros de l’histoire, n’apparaît, disons, que dans les cent premières pages, puis, mais de manière bien moins systématique, dans les cent dernières, en gros ; entre les deux, un tunnel de 500 pages… et de dix-neuf années (1973-1992).

 

Sur cette longue période, le propos se décale donc – adieu Sasagaki, place aux jeunes ! C’est-à-dire à Ryôji et Yukiho, qui ont tous deux une dizaine d’années au moment de l’assassinat de Kirihara Yôsuke (le père de Ryôji, donc). Nous les voyons grandir, devenir adultes même, avec d’importantes ellipses – j’ai cru comprendre d’ailleurs que le roman avait initialement été publié en feuilleton, entre 1997 et 1999, et totalement remanié pour sa publication en volume en 1999 : c’était sans doute un format qui s’y prêtait très bien, mais la cohérence du roman ne fait aucun doute

 

Après la mort de la mère de Yukiho, un an plus tard et dans des circonstances un peu troubles (accident ? suicide ? ou… autre chose?), la jeune fille est adoptée par une parente vivant seule, et bien différente de Fumiyo. Pour la jeune fille, cette adoption équivaut à une soudaine ascension sociale, qui lui permet d’intégrer une école privée autrement cotée que les collèges et lycées publics des quartiers pauvres d’Osaka qu’elle aurait dû autrement fréquenter. Et cette ascension sociale se double d’un certain raffinement, car la mère adoptive de Yukiho est une femme de goût et sensible, qui enseigne la cérémonie du thé et l’arrangement floral. Yukiho, toujours plus belle, acquiert dans ce milieu les traits d’une jeune femme idéale de la bonne société japonaise. Avec l’entrée à l’université se dessine toujours un peu plus un futur qui se doit de passer par un bon mariage (arrangé), avec un homme de bonne famille et au compte en banque solide. Pourtant, c’est là un sort, si commun, auquel la florissante jeune femme ne semble pas vraiment pouvoir se résoudre – car, si elle veut bien jouer le jeu en façade, elle n’a aucune envie de se plier au rôle traditionnel de l’épouse, calfeutrée dans le foyer marital, et compte bien avoir sa propre vie… ou du moins une carrière : elle boursicote, comme tout le monde alors mais avec bien plus de succès, et, à terme, elle crée une boutique de mode, très luxueuse, qui devient à terme une chaîne de boutiques, etc.

 

Ryôji ? Son cas est bien différent. Lui n’a pas eu la chance de quitter les quartiers populaires d’Osaka, et vivote dans un collège puis un lycée miteux, et passablement violents. Beau garçon par ailleurs, et à l’évidence d’une intelligence supérieure, à l’instar de Yukiho, il vise lui aussi l’ascension sociale – simplement, en usant de moyens plus troubles… du moins en apparence. Il magouille, tout d’abord – baignant dans de scabreuses histoires de trafics de photos voyeuristes, puis, un cran au-delà, en jouant au proxénète, « fournissant » des camarades adolescents et éventuellement vierges à des femmes entre deux âges mais qui se sentent toujours un peu plus vieillir, jour après jour… Puis il découvre l’informatique – qui devient sa passion, alors même qu’elle commence tout juste à se démocratiser au Japon. En façade, il ne tarde guère à ouvrir sa boutique, vendant des ordinateurs pour des sommes conséquentes ; dans l’ombre, cela va plus loin – il pirate des cartes bancaires, il pirate (surtout) ces jeux-vidéos qui commencent à rencontrer le succès, à partir de Space Invaders, mais qui ne sont alors guère protégés par le droit d’auteur du fait d’un flou dans la législation en matière de propriété intellectuelle ; jusqu’à Super Mario Bros… Il découvre aussi le piratage au sens du hacking – s’infiltrant dans des réseaux d'entreprises alors guère protégés pour se livrer à de l’espionnage industriel…

 

QUI, POURQUOI, COMMENT

 

Vous vous doutez que ces trajectoires parallèles ne sont pas si indépendantes que cela ? Vous avez bien raison. Faut-il alors placer ici la traditionnelle balise SPOILERS ? Faisons-le au cas où… Même si je ne suis pas persuadé que cela fasse vraiment sens.

 

En effet – et j’ai cru comprendre que c’était un trait récurrent des romans de Higashino Keigo –, La Lumière de la nuit n’a rien d’un classique « whodunit ». Le pitch suffit à comprendre ce qu’il en est : au fond, dans mon résumé, je ne me suis montré ni plus ni moins secret que la quatrième de couverture – mais je ne lui fais aucun reproche à cet égard. Higashino Keigo ne nous révèle pas le « truc » dans les premières pages, certainement pas – il attend pour ce faire les vingt dernières du roman, et non sans habilité, j’y reviendrai. Mais nous savons dès le départ, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il en est.

 

Disons-le : nous savons que les enfants Yukiho et Ryôji, d’une manière ou d’une autre, sont les « coupables » du meurtre – et nous devinons, au fil d’allusions cryptiques semées çà et là dans cette « comédie humaine », qu’ils sont liés d’une manière ou d’une autre, dans les vingt années qui suivent le crime.

 

Bien évidemment, cela n’est pas sans poser problème – on peut tout spécialement se demander si tout cela est bien « plausible »… Je n’en suis vraiment pas convaincu. Même si, je suppose, en concevant son récit, Higashino Keigo pouvait se référer à la fameuse sentence d’Arthur Conan Doyle : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » Ou, plus exactement, c’est ici Sasagaki qui pourrait reprendre les mots de son prestigieux devancier, Sherlock Holmes…

 

Car, s’il ne le dit pas, il sait au fond de lui qu’il y a « quelque chose » avec les enfants Ryôji et Yukiho – et c’est bien pour cela qu’il les suit, sans se montrer (pas même au lecteur, le plus souvent), vingt années durant… Et, à la façon d’un reflet, c’est ce que nous lecteurs faisons également – aussi met-on plus ou moins consciemment l’accent, au fil de notre lecture, sur les traits de caractère qui nous semblent aller dans ce sens, qu’il s’agisse des « mauvaises fréquentations » de Ryôji, auprès de yakuzas ou pseudo-yakuzas qui ne se présentent certes pas toujours comme tels tout en jouant leur rôle à fond, ou qu’il s’agisse des manœuvres que l’on soupçonne chez Yukiho, dont la dimension subversive (et souvent réjouissante !) pourrait sans peine évoquer quelque avatar nippon et non moins fascinant et terrible de la marquise de Merteuil… Ce en quoi nous pouvons très facilement nous égarer, pourtant.

 

Le fait demeure : dans La Lumière de la nuit, on sait donc très vite qui a fait le coup – on ne nous le dit pas explicitement, mais on le sait ; et l’auteur en est pleinement conscient, ce n’est pas un « défaut » de son roman, mais un principe délibéré d’élaboration. C’est que le lecteur peut et même doit, selon les intentions du romancier, se raccrocher à d’autres composantes essentielles du récit policier, à d’autres questions, à même de susciter et maintenir son intérêt tout au long de ces 740 pages : nous savons en effet qui, mais nous ne savons pas comment (« howdunit ») et pourquoi (« whydunit »).

 

Le récit policier, dans La Lumière de la nuit, se focalise donc sur ces deux questions, et habilement – si l’on peut suspecter à terme le mobile, encore que sans grande certitude (sa révélation convainc peut-être plus ou moins, même si elle est bien amenée), on devine par contre assez tôt que ses implications dépassent la seule commission du meurtre à proprement parler ; cette fresque sociologique de vingt années nous y incite, et même plus – en fait, au point de nous entraîner sur de fausses pistes…

 

Quant au « comment », il demeurera largement un mystère jusque dans les toutes dernières pages – où l’auteur, pour le coup virtuose, rassemble une infinité d’indices et de motivations qui ne faisaient pas sens séparément, et les agence avec méticulosité pour assurer la parfaite cohérence de la narration policière.

 

DU CHOC PÉTROLIER À L’ÉCLATEMENT DE LA BULLE SPÉCULATIVE

 

Cependant, cette virtuosité est sensible avant tout, car de manière plus inventive et originale, peut-être, dans la trame de fond des vingt années durant lesquelles les enfants Yukiho et Ryôji deviennent des adultes – car la subtile mécanique du récit policier se décale ici au niveau de la fresque historique et sociologique… Et, dans le cadre de cette fresque, se posent à nouveau les questions du pourquoi et du comment – cependant, sans jamais verser dans le simplisme didactique, bien au contraire. En fait, la documentation resserrée de l’auteur se sent, à chaque page, et pourtant sans que jamais son récit ne vire à la démonstration encyclopédique – loin de là, il n’en est que plus fluide, et d’un naturel étonnant à ce stade.

 

Higashino Keigo se fait donc notre guide au fil des vingt dernières années de Shôwa, dans un Japon qui, au lendemain de la « Haute Croissance », s’achemine vers la crise sans bien s’en rendre compte, et, surtout ? qui change à toute allure. Pourtant, le spectre de la crise est là dès le début – simplement, les Japonais, sur le moment, ne le percevaient pas forcément très bien.

 

La « Haute Croissance » des années 1960, qui avait vu le pays se développer et s’enrichir de façon exponentielle, se met à ralentir progressivement à partir de ce que les Japonais appellent les « Chocs Nixon » de 1971. Quand le roman débute, en 1973, c’est cette fois le choc pétrolier qui se fait ressentir – et le roman abonde en anecdotes traduisant l’impact de ce lointain phénomène sur l’économie et les mentalités japonaises, ainsi avec cette ruée des consommateurs sur des produits tel que le papier toilette…

 

À l’autre bout de la période, en 1992, se profile l’éclatement de la bulle spéculative – la fin de Shôwa et le début de Heisei donnent alors la vague impression d’un pays qui est allé trop vite, trop loin, et de manière bien trop insouciante, et qui en fera bientôt les frais, même si un peu tardivement. Là encore, le roman comprend nombre d’allusions plus ou moins discrètes aux phénomènes ayant conduit à cet éclatement, mais toujours avec un grand naturel, et ces allusions s’insèrent donc parfaitement dans la narration ; c’est pourquoi on nous parle tant de la véritable folie spéculative qui s’était alors emparée du Japon, et qui voyait tout le monde ou presque se mettre à boursicoter, dans les mythes conjoints de cette vaste classe moyenne hégémonique sensément caractéristique du pays, croyait-on alors, et de perspectives d’enrichissement proprement infinies… Ici, c’est surtout Yukiho qui en témoigne – mais elle a pour elle d’être extrêmement compétente à ce petit jeu qui, à terme, en a ruiné plus d’un, et le pays dans la foulée. Mais la bulle a d’autres aspects, et ce n’est sans doute pas un hasard si la question de l’immobilier revient plus qu’à son tour dans le récit, même si essentiellement sous l’angle commercial.

 

Entre les deux, durant cette vingtaine d’années, bien d’autres traits caractéristiques de la société japonaise d’alors sont de même mis en avant par l’auteur, et toujours avec une grande pertinence. Ce qui peut valoir pour des choses à nos yeux parfaitement futiles, et pourtant significatives – ainsi de l’engouement des Japonais d’alors pour la pratique du golf, qui permet en outre d’appuyer sur la thématique de l’ascension sociale, dans le roman comme dans l’histoire et la sociologie du Japon des vingt dernières années de Shôwa.

MANIPULATIONS DERRIÈRE LES ICÔNES

 

Cependant, le roman met avant tout l’accent sur deux thématiques plus particulièrement développées : l’émancipation des femmes, et le développement de l’informatique personnelle et d’entreprise. Inutile sans doute d’en dire beaucoup plus ici, j’en ai dit quelques mots plus haut, que je crois bien suffisants dans le cadre de ce compte rendu.

 

Mais, pour le coup, c’est sans doute ici que le roman se montre le plus passionnant ; en ce qui me concerne, la thématique des jeux-vidéos, tout particulièrement, m’a vraiment enthousiasmé.

 

C’est aussi là qu’il se montre le plus lucide, notamment quand il traite de l’émancipation des femmes – lucide, et madré, peut-être aussi, car l’auteur prend plaisir à jouer avec les préjugés à cet égard, ceux de ses personnages… mais aussi ceux du lecteur ? Tout particulièrement en raison de la défiance que nous inspire d’emblée Yukiho, la trop parfaite Yukiho… Devinant ses manipulations dans l’ombre, et suspectant qu’il en a toujours été ainsi, nous sommes portés, ou du moins je l’ai été, à redouter et mépriser, derrière la façade de parfaite respectabilité de la jolie, intelligente et active jeune femme, quelque monstre froid d’un cynisme révoltant (je maintiens qu’elle a quelque chose d’une Merteuil, peut-être la cruauté en moins mais ce n’est pas dit ; surtout, cela vaut aussi, mais à terme, pour les aspects positifs de la marquise !). Si elle boursicote, par ailleurs, c’est qu’elle est matérialiste au sens vulgaire ; en outre, une femme aussi attentive à son apparence ne saurait être que superficielle, dans une société qui l’est certes tout autant ? Eh bien, non... Car, à tout prendre, les accusations plus ou moins conscientes portées contre le personnage se contredisent d’elles-mêmes – témoignant, comme de juste, de ce que rien n’est jamais simple : ni le personnage, ni la société dans laquelle il vit.

 

Et, par répercussion, nous pouvons enfin en dire autant de Ryôji – qui n’a jamais été le simple petit escroc que nous voulions y voir, et qui a toujours été plus complexe que cela ; y compris et peut-être avant tout sur le plan éthique.

 

UN MAILLAGE COMPLEXE

 

La forme du roman n’en demeure pas moins surprenante, au travers de cette longue fresque historico-sociologique mêlée de polar. Les premiers chapitres, avec Sasagaki, nous donnent la fausse impression d’un récit policier lambda, bavard par ailleurs – avec de longs dialogues en forme d’interrogatoires, où le rusé policier ne laisse pas passer le moindre détail… Sauf que c’est bien ce qu’il fait, en fin de compte.

 

Sasagaki ne revient donc véritablement qu’à la toute fin du roman – dix-neuf ans plus tard… C’est alors un vieil homme, et même plus un policier – il a pris sa retraite… Mais il poursuit son enquête – pour lui, sinon pour la justice ; un peu dans le vide, un peu absurdement...

 

Il récapitule, notamment – il rassemble et ordonne les milliers d’indices que nous avions pu entrevoir au fil des 500 pages où nous avons vu grandir Yukiho et Ryôji ; car il y avait bien des milliers d’indices, mais toujours amenés avec un certain naturel – encore que le sourire en coin de l’auteur manipulateur soit de la partie, qui sait jouer, donc, avec les attentes et les préjugés du lecteur, attentes et préjugés aussi bien sociaux et psychologiques, que pleinement littéraires.

 

Mais ce qui est vraiment remarquable, c’est la densité et la cohérence de ce maillage d’une extrême complexité. La Lumière de la nuit est un roman qui ne laisse rien au hasard – sa dimension historico-sociologique participe en fait pleinement de la narration policière, et jusque dans son ampleur (le roman ne se disperse pas, il n'y a pas de scènes proprement gratuites). Tout donne l’impression d’être lié ; l’habileté, c’est que cette intuition se vérifie parfois (souvent), mais s’avère donc en d’autres occasions seulement révélatrice des préjugés du lecteur… Et cela fonctionne parfaitement aussi bien dans un cas que dans l’autre.

 

UNE PLUME FLUIDE ET UNE SENSATION DE NATUREL...

 

Le style de l’auteur y est, je crois, pour beaucoup – non qu’il soit d’une grande élégance, il ne l’est pas, visant plutôt à la fluidité et à la clarté de l’exposition.

 

C’est le style d’un habile conteur d’histoires – il a pu me faire penser à un Stephen King, de par son aptitude à poser un contexte et à définir rapidement mais sans jamais verser dans le simplisme une kyrielle de personnages (oui, il y en a vraiment beaucoup dans ces 740 pages), qui sont tous ancrés dans le réel et psychologiquement comme sociologiquement consistants (aussi ne se perd-on pas dans leur foule qui n'a rien d'indifférencié).

 

En tout cas, tout cela coule très bien – et le pavé se lit tout seul, assez vite somme toute, car il est entraînant d’emblée et le demeure jusqu’à la dernière page, même avec tous ces détours délibérés au fil de vingt années de vie bien plus que d’enquête.

 

Je suppose donc que la traduction de Sophie Refle fonctionne globalement très bien – puisqu’elle communique cette sensation de fluidité et de naturel. C’est sans doute là l’essentiel.

 

MAIS UN (GROS) SOUCI EN FRANÇAIS ?

 

Mais j’ai eu l’impression de quelques vagues pains de temps à autre dans ce texte français – des aspects perfectibles ? En fait, il y a surtout un problème en particulier, qui m’a fait très, très peur au début du roman, disons les 100 ou 150 premières pages, car il se montre bien plus discret, voire inexistant, par la suite. Mais c’est une question très complexe – voire insoluble de manière véritablement satisfaisante ?

 

Il s’agit de la question des « dialectes », disons. Le roman débute à Osaka, ville natale de l’auteur, et y reste assez longtemps, ou y revient en tout cas, même si l’intrigue, via Yukiho tout spécialement, se décale globalement vers Tokyo. Or, à Osaka et à Tokyo, on ne parle en fait « pas tout à fait » la même langue. Le japonais « de Tokyo » a été élevé au rang de « japonais standard » (assez récemment, somme toute, et notamment dans une perspective de développement international, ai-je cru comprendre, au-delà de la seule « unification » interne). Mais le japonais « d’Osaka » peut être très différent – on le dit « dialectal », donc, mais c’est sans doute plus compliqué que cela ; en tout cas, c’est plus qu’un simple argot – on est à la limite d’une « autre langue », parfois.

 

Le problème, dans le cadre de ce roman, ou du moins de ses premiers chapitres, c’est que les personnages (d'Osaka) passent sans cesse et tout naturellement, au sein d’une même conversation, d’une réplique à l’autre, du japonais « d’Osaka » au japonais « standard », et inversement. C’est sans doute une dimension non négligeable du style de l’auteur en VO, une dimension qui, par ailleurs, n’est peut-être pas que formelle, mais peut aussi renvoyer au fond ; comme telle, il fallait bien trouver une manière de la rendre en français… Mais la solution adoptée ici ne m’a pas convaincu – parce que, pour le coup, elle rompt bien trop la fluidité essentielle du récit, et s’alourdit encore de répétitions que j’ai trouvées pour le coup vraiment très pénibles…

 

En VO, je suppose que tout cela demeure du domaine de l’implicite : le lecteur japonais, à vue de nez, doit percevoir ces nuances dialectales, ces variations dans la langue employée, sans qu’on ait besoin de le les lui rapporter de manière explicite – les répliques elles-mêmes suffisent, du moins je le crois. Or le texte français fait tout le contraire : à chaque réplique ou presque, dans les premiers chapitres, nous avons donc droit, en substance, à des « dit-il en japonais standard », « répondit-il dans le dialecte d’Osaka », « avança-t-il en japonais de Tokyo », « avec un fort accent d’Osaka », « passant au japonais standard », « faisant comme son interlocuteur et employant le japonais standard », « revenant au japonais d’Osaka après avoir employé jusqu’alors essentiellement celui de Tokyo » (je ne cite pas, mais je vous jure qu’il y a des passages comme ça, je n’exagère pas), etc. Et c’est pour le coup très, très pénible – parce que ces variations, dans un sens ou dans l’autre, ne se comptent pas dans les premiers chapitres du roman ; cela arrive alors au moins une fois par page, en gros, et cela peut aller bien au-delà – quatre, cinq fois, peut-être même plus ! En français, cela m’a vraiment donné une impression de balourdise d’autant plus envahissante qu’elle implique des répétitions à la pelle. Pour être franc, j’ai failli remiser le bouquin pour ne plus y revenir – ce qui ne m’arrive pas très souvent… Heureusement, j’ai persévéré – et tant mieux, car ce problème disparaît par la suite, et le roman, en définitive, m’a tout à fait séduit.

 

Je me rends bien compte que la traduction de ces nuances est particulièrement problématique. Je ne vois pas de solutions alternatives. Il y en a sans doute – avec des camarades, on a pu mentionner, pas très sérieusement (ah bon ?), le recours à l’argot connoté provincial, mais je ne me leurre pas : Patrick Honnoré et Sahé Cibot, traducteurs du Gourmet solitaire de Taniguchi Jirô et Kusumi Masayuki, ont beau comparer Osaka à Marseille face à Tokyo qui serait Paris (ça vaut ce que ça vaut, et ça n’est sans doute pas à prendre au pied de la lettre), on ne pouvait tout simplement pas glisser un « Peuchère ! » dans les répliques de Sasagaki – hypothèse que je ne mentionne bien sûr que pour la blague, hein (même si le recours à l’argot, simplement « moins voyant », semble bel et bien employé dans des cas pas si éloignés que cela). Mais que faire, alors ? La solution adoptée dans La Lumière de la nuit m’a paru mauvaise, mais je n’ai aucune idée de ce que pourrait être une « meilleure » solution… Alors une « bonne » solution...

 

Ce n'est certes pas avec mon infime et globalement désastreuse expérience en tant que traducteur de l'anglais, et après seulement un an de japonais, que je serais en mesure de dire quoi que ce soit à ce propos, bien sûr ; je n'exprime mes doutes qu'en tant que lecteur, ici.

 

Je vous engage cependant, si vous deviez lire ce roman, à ne pas vous arrêter à cette première impression assez effrayante : par la suite, le problème ne se pose heureusement plus. Mais c’est quand même un sacré souci au démarrage…

 

(Note : je suis tombé sur cette interview de Sophie Refle, portant entre autres sur Higashino Keigo, et datant de 2012, c’est assez intéressant ; ce problème est d’ailleurs hâtivement mentionné, mais en rapport avec un manga, pas un roman de Higashino Keigo.)

 

BONNE SURPRISE, HEUREUSE RENCONTRE

 

Ceci mis à part, cette lecture « au pif » s’est avérée plus que satisfaisante. Je ne vais pas aller jusqu’à crier au génie, d’autant que je manque de référents en matière de polar, mais j’ai eu l’impression d’un roman inventif et intelligent, roublard et efficace mais non sans charme et non sans personnalité, et dont le maillage complexe, entre policier et fresque historico-sociologique, constitue un atout essentiel et tout à fait appréciable. Et, du coup, je l'ai lu avec beaucoup de plaisir.

 

Une bonne surprise et une heureuse rencontre, donc, qui me donne d’ores et déjà envie d'approfondir un peu ma découverte de l’auteur – par exemple avec La Maison où je suis mort autrefois, ou peut-être avec un « Détective Galileo », car cette dernière approche me séduit particulièrement.

 

On verra bien.

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