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"Lovecraft : le dernier puritain", de Cédric Monget

Publié le par Nébal

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MONGET (Cédric), Lovecraft : le dernier puritain, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. KhThOn, 2011, 81 p.

 

Ainsi que vous l’avez peut-être remarqué (…), je traverse un ce moment une période de lovecraftite aiguë. En effet, je n’arrive pas ces derniers temps à lire grand-chose en dehors de Lovecraft, de lovecrafteries, et d’essais sur tout ça, en dépit de mes efforts acharnés. Comme vous avez pu le constater, dans le tas, il y avait pas mal de mauvais trucs… Mais il y en a aussi des bons, notamment du côté des essais (même si, à vue de nez, je vais peut-être être contraint d’en descendre en flammes un de « mythique » – aha – prochainement, mais ça, on verra…). Et – ça tombe bien – le tout petit bouquin (encore) de La Clef d’Argent (encore) dont je vais brièvement vous entretenir aujourd’hui fait partie des bons crus.

 

Notons cependant pour commencer que cette étude de Cédric Monget – je ne sais absolument rien de l’auteur – est fort mal titrée. Si cette histoire de « dernier puritain » fait écho au nom d’un best-seller d’antan, elle a en effet de quoi laisser un brin perplexe… « Dernier » ? Allons bon ! « Puritain » ? Vraiment ? En fait, il s’agit là d’un paradoxe effectivement étudié dans cet essai, mais qui – à mon sens tout du moins – n’en constitue pas le cœur. Ce qui intéresse ici avant tout Cédric Monget, c’est – et là on respire – le matérialisme et surtout l’athéisme de Lovecraft. Ce qui nous amène à nous pencher également sur deux autres aspects de sa philosophie, indissociables : le conservatisme (pour ne pas dire la réaction, ce qui serait à mon avis plus approprié, mais bon) et, fatalement, le racisme.

 

Que Lovecraft fut matérialiste et athée n’a (aujourd’hui en tout cas) rien d’un scoop. Il a maintes fois eu l’occasion d’afficher son matérialisme (éventuellement qualifié de « mécaniste »), et, malgré la tentation de voir dans les Grands Anciens des dieux (a fortiori après les manipulations saugrenues du catholique Derleth), le lecteur un tant soit peu observateur comprend vite qu’il s’agit en fait d’entités extraterrestres parfaitement concrètes, même si elles échappent plus ou moins à la raison (avec – peut-être – une exception, Azathoth, sur laquelle on aura l’occasion de revenir). De même, si l’exégèse lovecraftienne a mis du temps à l’admettre, on ne saurait nier aujourd’hui le conservatisme comme le racisme du maître de Providence, qui imprègnent non seulement sa correspondance, mais aussi son œuvre de fiction…

 

Cela n’est pas, cependant, sans soulever un certain nombre de paradoxes, du moins en apparence. C’est que la pensée de Lovecraft, tour à tour séduisante et puante, se révèle comme de juste riche et complexe. Et c’est ce qu’entend nous montrer Cédric Monget dans cette étude qu’il présente lui-même avec humilité comme étant sans prétention, mais qui se révèle très vite passablement érudite (sans jamais virer dans le pédantisme et l’étalage de science), fondée sur des sources précises (pour beaucoup hélas indisponibles en français), et tout à fait pertinente.

 

On commence par se pencher sur deux « découvertes » capitales pour Lovecraft : l’astronomie et le darwinisme (par le biais du vulgarisateur Haeckel). La première – très tôt dans la vie de l’auteur – débouche sur un rationalisme forcené qui l’amène à batailler contre l’astrologie et à s’interroger sur la pluralité des mondes et la place de l’homme dans l’univers ; or, si les conceptions de Lovecraft en ce qui regarde la prépondérance ou pas de la vie dans l’univers ont changé, l’idée – que l’on peut qualifier de « pessimisme cosmique » – selon laquelle l’homme y est insignifiant l’a très vite séduit. Et c’est un corollaire de son athéisme et de son absence de téléologie. Tout au plus, dans sa fiction, pourrait-on voir une forme de panthéisme à la Spinoza dans sa présentation d’Azathoth, identifié au cosmos lui-même, mais cela ne prête pas forcément à conséquence ; il ne s’agit en effet pas d’y voir un dieu créateur qui aurait attribué un but à sa création (on aura l’occasion de revenir sur la question de l’origine de la vie, et notamment de l’homme), mais bien d’affirmer que « la nature est aveugle ». Le darwinisme, de son côté, infuse dans bien des textes de Lovecraft, et Cédric Monget se penche notamment sur le cas de « Faits concernant feu Arthur Jermyn et sa famille », mais on pourrait citer bien d’autres textes (je vous ai causé récemment de La Peur qui rôde, et il y a, bien sûr, « Le Cauchemar d’Innsmouth »). « Les Montagnes hallucinées » est également un texte très révélateur dans cette optique globale, avec ses Anciens finalement « humains » (et peut-être créateurs de l’humain, par dérision) et leur écrasement par les esclaves shoggoths ; ce qui amène l’auteur à affirmer à juste titre que « le darwinisme athée de Lovecraft est fondamentalement raciste ».

 

On s’intéresse ensuite à la conception des religions selon Lovecraft ; si celui-ci affirmait avoir été dans son enfance un « romain païen » (la découverte de la mythologie gréco-latine étant également pour lui un événement fondateur), et s’il a toujours eu un faible pour Rome – parfois difficile à concilier avec sa fascination pour les barbares germaniques, lui qui se rêvait « grande brute blonde » –, l’idée essentielle est que les religions sont « vaines », ce qui découle de ce que l’on vient de voir, et « étrangères », ce qui, à la fois, explique et fonde le racisme et l’antisémitisme de Lovecraft. Mais celui-ci est également conservateur : aussi s’attache-t-il paradoxalement à la religion qui l’entoure et qui l’a baigné – le protestantisme, donc – comme « tradition » en tant que telle à respecter, et éventuellement « utile » (les guillemets s’imposent) pour les peuples dans leur enfance, mais aussi, dans une vision un peu voltairienne, étrangement, pour les classes inférieures ; en tout cas, Lovecraft se montre très sévère à l’encontre des minorités religieuses (« importées », donc), et justifie à leur égard l’état d’exception… De même, son athéisme ne l’empêche pas d’être fasciné, on le sait, par la morale puritaine (d’où ce titre, on le voit pas très bien choisi) : Lovecraft, et ce n’est pas le seul paradoxe de sa pensée, est donc bien un « athée puritain » (j’avais vaguement évoqué cette question en traitant du Cas Lovecraft).

 

Et tout cela imprègne son œuvre, qui passe «  de l’horreur gothique à la science-fiction d’horreur », « L’Appel de Cthulhu » constituant ici un tournant, ainsi que cela a souvent été noté (par exemple, histoire de vous renvoyer à une autre note antérieure, en l’occurrence le premier volume de la collection « KhThOn », dans Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?). L’horreur selon Lovecraft est fondamentalement athée, quoi qu’on ait pu en dire ; et, de même, elle se fonde essentiellement sur le matérialisme, le conservatisme et le racisme, en plaçant l’homme insignifiant dans un « struggle for life » cosmique dénué de finalité, où la menace extraterrestre – étrangère, donc – plane, ce qui « justifie » un « état d’exception » face à « l’anormal » (épistémologique ou ontologique).

 

Mais il y a eu – et c’est sur ce point que se conclue ce bref essai – « captation d’héritage »… D’une part, Lovecraft a été parfois (longtemps ?) perçu à tort comme un « occultiste » et un « initié » (pensons à Jacques Bergier…) (EDIT : ou pas ; voir les commentaires), et a ainsi été récupéré par les cultes ufologiques, ce qui est bien évidemment une aberration (ceux-ci, par un étrange biais, redonnant une place et un sens à l’homme dans le cosmos). Mais, d’autre part, Lovecraft a également été utilisé – et sa pensée déformée, selon Cédric Monget – par les « New Atheists », y compris parmi les exégètes lovecraftiens (S.T. Joshi, athée et progressiste, est nommément cité), qui ont forcé le trait et négligé le conservatisme essentiel chez Lovecraft, dont l’athéisme n’était certainement pas aussi « militant » et n’avait en tout cas rien de « progressiste »…

 

On le voit, l’étude de Cédric Monget, très dense mais d’une lecture assez agréable (même si un décoquillage aurait pu être utile), soulève de nombreux points intéressants, et se révèle au final tout à fait pertinente. Cette lecture de l’homme et de son œuvre n’est pas forcément d’une originalité à couper le squeele, mais est toujours fondée sur des sources précises et est en définitive subtile sans virer à l’enculage de mouches pour autant. J’ai été plus que convaincu par ce Dernier puritain, et invite donc tous les amateurs de Lovecraft à en faire l’acquisition, ils ne seront probablement pas déçus.

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"La Peur qui rôde", de H.P. Lovecraft & Romain Fournier

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.) & FOURNIER (Romain), La Peur qui rôde, [The Lurking Fear], traduit de l’américain par Yves Rivière, illustrations de Romain Fournier, Paris, Éditions alternatives, coll. Tango, [1961] 2010, 77 p.

 

Où l’on continue – mais pas à La Clef d’Argent, cette fois – avec les petits bouquins de lovecrafteries diverses et variées. Encore que pas tout à fait, puisque cette fois c’est le maître en personne qui (re)passe à la moulinette nébalienne, avec cette édition joliment illustrée par Romain Fournier de « La Peur qui rôde ».

 

Je confesse n’avoir pas forcément grand-chose à dire de la nouvelle de Lovecraft (antérieure à « L’Appel de Cthulhu », et donc au Mythe comme aux « Grands Textes » ; ne me prenez pas au mot, cela dit : il y avait bien évidemment de très bonnes choses avant « L’Appel de Cthulhu », hein, ce n’est certainement pas moi qui prétendrai le contraire) ; c’est au moins la troisième fois que je la lis, mais elle ne m’avait pourtant laissé aucun souvenir, ce qui n’est pas forcément bon signe (encore que : la plupart de mes lectures proprement lovecraftiennes remontent quand même un tantinet, alors forcément…).

 

Il s’agit d’un récit très abstrait, avec narrateur à la première personne mais dont on ne connaîtra jamais ni le nom ni (véritablement) les motivations. Celui-ci se met en tête de traquer « la peur qui rôde », une mystérieuse bestiole (?) qui sème la terreur et la mort dans les Catskills, notamment dans la région du Mont des Tempêtes, et semble avoir pour havre une inquiétante maison abandonnée, à l’histoire pour le moins funèbre.

 

Une nouvelle assez classique dans le fond, même si l’on y note déjà quelques thèmes fondamentalement lovecraftiens (spoiler !), et notamment celui, très fréquent dans l’œuvre du maître de Providence, de la dégénérescence (avec toutes les connotations darwiniennes d’une part et éventuellement racistes de l’autre que cela suppose – encore que le racisme, ici, ne soit pas aussi fondamental que dans d’autres textes, la dégénérescence y étant le résultat de la consanguinité, non du métissage) ; mais on avouera que l’auteur, dans le genre, aura fait bien mieux par la suite en brodant là-dessus (est-il vraiment nécessaire de citer « Le Cauchemar d’Innsmouth » ?).

 

Formellement, et même si le texte n’est pas exactement bien servi par la traduction, c’est assez intéressant, cela dit. Très lovecraftien, bien sûr – on y retrouve sa tendance à l’emphase et au « dérèglement verbal ». Du coup, c’est un peu lourd à l’occasion (a fortiori en français…), mais cela a un charme indéniable ; les amateurs seront en terrain connu. On notera également à cet égard la construction de la nouvelle, qui, en plus de pratiquer comme souvent l’attaque en force, plongeant le lecteur in media res, conclue chacun de ses « chapitres » sur une image forte en forme de cliffhanger.

 

Cela dit, jusqu’à présent, il n’y a certainement aucune raison de débourser 15 € pour la chose : « La Peur qui rôde » est loin, très loin d’être un chef-d’œuvre de Lovecraft (sans être désagréable pour autant), et, surtout, se trouve dans des éditions de poche pour nettement moins cher (il y a même un mini-recueil dans la collection « Folio 2€ » qui porte ce titre…).

 

Non, bien évidemment, ce qui fait la force de cette édition de « La Peur qui rôde », ce sont les abondantes (au moins une toutes les deux pages, et en pleine page s’il vous plait) illustrations de Romain Fournier. Celui-ci use de plusieurs techniques (dessin, peinture, photo – hélas avec des modèles pas très appropriés, ai-je trouvé… – et numérique), pour un résultat plus que séduisant, et qui n’a pas été sans m’évoquer certains travaux de Dave McKean, notamment (excusez du peu ; bon, c’est peut-être pas tout à fait aussi bien, mais y a de l’idée). Du coup, la lecture de cette nouvelle devient un vrai régal pour les yeux, et on en redemande volontiers ; il semblerait, d’après ce que j’ai pu en lire ici ou là, que l’expérience de la collection « Tango », confrontant donc à chaque fois un nouvelliste et un illustrateur, n’ait guère duré, ce qui est dommage…

 

Mais en l’état, il reste tout de même ce très joli petit ouvrage. Alors, certes, c’est tout sauf une acquisition indispensable, d’autant que c’est (donc) un peu cher pour un texte aussi rapidement lu et disponible ailleurs pour une somme modique, mais c’est quand même une belle expérience, très savoureuse et hautement convaincante. Je ne regrette donc certainement pas mon achat… qui m’a en outre redonné envie, malgré la faiblesse relative de cette nouvelle en particulier, de relire Lovecraft himself (les essais que j’enchaîne en ce moment font de même, faut dire…). Un jour prochain, peut-être…

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"HPL bloc d'éternité", de Christophe Lartas

Publié le par Nébal

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LARTAS (Christophe), HPL bloc d’éternité, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. NoKhThys, 2012, 43 p.

 

Cette fois, on va vraiment faire bref, avec ce tout petit bouquin (encore) lovecraftien (encore) paru à La Clef d’Argent (encore) et franchement dispensable (encore ?). Un ouvrage passablement différent cependant de ceux que j’ai pu chroniquer ces derniers jours, puisqu’il s’agit d’un recueil de polésie lovecraftienne.

 

Diantre.  L’étrange idée que voilà.

 

Petit récapitulatif à l’usage des gens distraits.

 

Nébal aime Lovecraft (sans déconner ?).

 

Nébal n’aime pas la polésie et les pouètes (comme j’ai pu vous le montrer récemment encore en traitant (mal) de L’Ombilic des Limbes d’Antonin Artaud).

 

Nébal n’aime pas les polésies de Lovecraft (faut dire, Fungi de Yuggoth et compagnie en français, bon, ben, ça rend pas grand-chose ; aucune idée de ce que ça vaut en anglais).

 

Mais Nébal est un fanboy décérébré dès qu’il s’agit de Lovecraft, malgré tout, et est donc prêt à se risquer à la lecture de l’opuscule de Christophe Lartas.

 

(Au passage, en ce moment, j’arrête pas de me faire agresser par des pouètes dans le métro, ce qui ne m’était jamais arrivé jusqu’à présent ; tout cela sent le complot éminemment lovecraftien ; je suis sûr, désormais, qu’il existe un culte secret des pouètes qui a décidé de me faire suer jusqu’à ce que folie ou mort s’ensuive. Gargl.)

 

HPL bloc d’éternité est le troisième bouquin publié par Christophe Lartas à La Clef d’Argent (aucune idée de ce que valent les deux autres, dont je ne crois pas, mais peut-être me goure-je, qu’ils entretiennent véritablement de rapport avec Lovecraft). C’est un recueil de sept poèmes en prose, les cinq premiers étant consacrés aux Grands Anciens les plus célèbres (Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Yog-Sothoth et Shub-Niggurath), le sixième étant censément un fragment de l’Al Azif (plus connu sous le nom de Necronomicon), et le dernier, qui donne son titre au livre, étant consacré à l’inventeur de toutes ces choses.

 

Sept poèmes en prose, donc, de longueur à peu près équivalente, et reposant largement sur les mêmes procédés. Tout cela est vaguement surréaliste, comme de juste ; cela sent, surtout, le rituel et l’invocation, notamment dans son fréquent usage de leitmotivs. Et c’est évidemment – surprise ! – très mauvais.

 

Enfin, « très mauvais », j’exagère peut-être un peu. Tout n’est pas forcément à jeter dans HPL bloc d’éternité ; certains passages – rares, mais il y en a – fonctionnent plutôt pas mal, et donnent effectivement l’impression d’invocations plus ou moins guedin et vaguement séduisantes ; à la limite, on pourrait presque voir dans ces quelques passages une aide de jeu correcte pour L’Appel de Cthulhu ou Cthulhu (j’ai dit : à la limite, hein).

 

Las, ça ne fonctionne pas sur la durée, pour tout un tas de raisons. L’usage d’un vocabulaire parfois trop « moderne » en est une ; un anthropomorphisme maladroit accolé aux préoccupations de l’auteur en est une autre (à titre d’exemple : franchement, qualifier le Grand Cthulhu de « spleenétique », ça me paraît pour le moins, euh…) ; sans oublier, tant qu’on en est aux maladresses, l’usage malvenu de références lovecraftiennes venant parfois brouiller la litanie (surtout dans « L’Incohérent messager Nyarlathotep ») ; il y a même, de temps à autre, mais cela n’a rien d’étonnant, quelques incongruités ou trouvailles personnelles qui ont sans doute de quoi faire jaser les puristes (même si je n’en suis pas tout à fait un).

 

Bref : s’il est quelques passages vaguement intéressants (vaguement, hein), l’ensemble oscille néanmoins entre le tout juste correct et le franchement ridicule. Faut dire, l’idée, à la base, n’était pas forcément des meilleures… Je m’y suis risqué malgré tout par fanatisme décérébré, mais ne saurais conseiller à personne d’en faire autant (avec cet élément à charge supplémentaire, récurrent chez La Clef d’Argent que, bon, 7 € pour une quarantaine de pages, hein, bon…).

 

En étant bon prince (ou pas), on reconnaîtra éventuellement à HPL bloc d’éternité d’être rigolo, mais ce n’était probablement pas son intention première… Vous pouvez donc allègrement vous en passer, que vous aimiez la polésie ou non (je crains, d’ailleurs, que les pouètes ne soient beaucoup plus sévères que je ne le suis face à ce truc).

 

Dans les prochains jours, je vais continuer dans les lovecrafteries, encore – surtout – à La Clef d’Argent, et espère que cela sera plus intéressant, tout de même. Mais a priori, oui : là, je suis dans Lovecraft : le dernier puritain de Cédric Monget, et pour le moment je trouve ça plutôt pas mal. À très bientôt, donc.

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"Qu'est-ce que le Mythe de Cthulhu ?", de S.T. Joshi (dir.)

Publié le par Nébal

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JOSHI (S.T.) (dir.), Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, [What Is The Cthulhu Mythos?], avec la participation de Donald R. Burleson, Will Murray, Robert M. Price et David E. Schultz, traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Gindre, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. KhThOn, [1987-1988, 1990, 1999-2000] 4e éd. 2007, 57 p.

 

Où l’on continue la découverte des petits bouquins lovecraftiens de La Clef d’Argent, mais cette fois avec un bref essai de la collection « KhThOn ». Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ? En voilà une question qu’elle est bonne. En effet, contrairement aux apparences peut-être – on a probablement tous l’impression de savoir de quoi il s’agit sans pour autant être capable de le définir, un peu comme la science-fiction diront certains –, la réponse est loin d’être aussi évidente que ça. Lors de la World Fantasy Convention de Providence, le 31 octobre 1986, cinq précieux exégètes se sont donc rassemblés pour en débattre, et le résultat de leur discussion a été reproduit sous la forme de ce petit ouvrage (quelques coupes ont été effectuées afin d’éliminer le hors-sujet, certaines allocutions ont été réécrites pour la forme, et cette dernière édition se voit complétée par deux courtes communications de S.T. Joshi et Will Murray sur l’état de la recherche en la matière outre-Atlantique).

 

S.T. Joshi, qui dirige la table ronde, est probablement à l’heure actuelle l’érudit lovecraftien le plus important ; à l’époque, toutefois, il n’avait pas encore écrit sa fameuse biographie « définitive » de Lovecraft (qu’il va bien falloir que j’arrive à me procurer un de ces jours…), mais avait déjà supervisé l’édition de différents types d’œuvres d’HPL pour divers éditeurs. Il est ici très bien entouré, par quatre exégètes notables, dont j’avoue que je ne connaissais jusqu’à présent que Robert M. Price (pour ses anthologies de lovecrafteries parues chez Chaosium à l’origine, et, chez nous, chez Oriflam ; ainsi que j’ai peut-être eu l’occasion de vous le dire, si ces anthologies sont très inégales, et parfois carrément douteuses, sur le pur plan littéraire, elles contiennent souvent des introductions très intéressantes du directeur d’ouvrage). Notons cependant d’emblée que la conversation est assez vite monopolisée – après la présentation par chacun de sa conception du Mythe de Cthulhu (ou Mythe de Lovecraft, etc.) – par Joshi, Murray et Price, Burleson et Schultz étant pour leur part un peu plus effacés.

 

Et s’il est certains points sur lesquels les divers intervenants se rejoignent assez – notamment pour en foutre plein la gueule à August Derleth… –, chacun tend cependant à camper sur ses positions, plus ou moins irréductibles. On pourrait craindre, dès lors, un débat stérile ; c’est loin d’être le cas : si, à la fin du débat (oral, donc, et pas toujours solidement élaboré), chacun continue largement de s’en tenir à sa conception du Mythe – il y a une conclusion de chacun, répondant à l’introduction –, les échanges n’en sont pas moins fort intéressants et soulèvent bien des pistes passionnantes. Alors, certes, arrivé à la fin, le lecteur peut être un peu perdu dans ces différentes conceptions du Mythe, mais il y a fort à parier qu’il bénéficiera de tous ces éléments de réflexion pour se forger (ou, sans doute, renouveler) sa propre vision du Mythe de Cthulhu.

 

Je ne vais pas rentrer dans les détails de chaque conception, ce n’est pas le rôle de ce compte rendu (lisez donc le bouquin, ah mais). Je relève cependant deux visions largement opposées, qui m’ont paru les plus séduisantes, et au milieu (approximatif) desquelles se situe Joshi lui-même (qui confesse cependant, avec un brin d’exagération provocatrice, il le reconnaît volontiers, ne plus guère s’intéresser aux fictions lovecraftiennes et lui préférer largement ses lettres, etc.).

 

Robert M. Price défend sans doute l’acception la plus large du Mythe de Cthulhu (ce qui n’a rien d’étonnant eu égard à son travail d’anthologiste), et je pense que j’aurais pas mal tendance à le rejoindre personnellement : s’il ne voit pas dans le Mythe un canon rigoureusement organisé – mais ceci semble faire l’unanimité –, il y voit par contre un ensemble de « traditions », non exemptes de contradictions éventuellement volontaires, à la manière des traditions mythologiques et religieuses classiques, et leur empruntant leur forme de cycles ; ce qui justifie à bien des égards la continuation du Mythe par d’autres auteurs que Lovecraft lui-même, même s’il est toujours nécessaire de prendre des précautions à cet égard (notamment, donc, par rapport à August Derleth qui, s’il a un peu joué à l’égard de Lovecraft le rôle de Max Brod auprès de Kafka, ce pour quoi il me semble que l’on peut bien le remercier, a cependant eu tendance à jouer à l’héritier autoproclamé, alors qu’il ne comprenait visiblement pas grand-chose à la vision cosmique de Lovecraft, défendant pour sa part une philosophie toute différente ; d’où certaines absurdités, comme l’organisation stricte du Mythe sous la forme, par exemple, d’un panthéon élémentaire…).

 

Will Murray défend pour sa part une conception du mythe largement opposée, et sans doute radicalement excessive, mais néanmoins très intéressante. Ainsi qu’il le dit lui-même, ses premiers travaux dans ce sens relevaient largement de la blague destinée à faire grincer les dents des lovecraftiens, mais il a fini, en avançant dans ses recherches, par se convaincre lui-même… C’est cet exégète qui défend l’acception la plus limitative du Mythe de Cthulhu : pour lui, en effet, seules trois nouvelles de Lovecraft lui-même peuvent être qualifiées ainsi (« L’Appel de Cthulhu », « La Couleur tombée du ciel » et « L’Abomination de Dunwich ») ; dans ses autres textes – et dans les textes de ses amis comme dans les pastiches et « continuations » ultérieurs –, le Mythe ne consiste guère qu’en gimmicks et clins d’œil (les noms récurrents d’entités ou de livres, empruntés ici ou là), et la force littéraire de ces textes est à son sens bien moindre.

 

Price admet volontiers qu’il s’agit pour l’essentiel de clins d’œil, de codes, dans lesquels il voit avant tout un « décor » ; mais, à son sens, cela ne vient pas pour autant affaiblir l’idée d’un Mythe de Cthulhu et, surtout, cela ne débouche pas sur une acception aussi stricte et limitative ; et s’il faut se méfier de certains imitateurs peut-être sincèrement trompés par la gentillesse de Lovecraft qui les invitait à piocher dans la matière du Mythe et piochait lui-même chez les autres les éléments de décor qui lui semblaient intéressants, cela n’enlève pas pour autant toute pertinence à l’idée d’un cycle mythologique lovecraftien. Simplement, des « auteurs » (le mot est parfois un peu fort…) tels qu’August Derleth ou plus récemment Brian Lumley, ayant une vision philosophique différente, ne reflètent pas les préoccupations cosmiques lovecraftiennes, le gentilhomme de Providence tenant pour sa part d’une forme de matérialisme mécaniste (ce que le catholique Derleth ne pouvait sans doute pas appréhender).

 

Un point qui me paraît intéressant, soulevé si je ne m’abuse par Murray mais qui semble faire l’unanimité, c’est que Lovecraft, en dépit de l’utilisation de tous ces gimmicks tenant chaque fois du décor et ne constituant jamais (sauf peut-être dans les trois textes du Mythe à l’état « pur » tel que Murray le conçoit) le fond, le cœur du récit, Lovecraft, donc, ne s’est jamais vraiment répété. Il usait d’une idée, la poussait jusque dans ses derniers retranchements dans un texte unique, et n’y revenait plus, ou alors dans le seul but d’une amélioration d’un texte de jeunesse (c’est ainsi que l’on passe de « Dagon » à « L’Appel de Cthulhu », fondamentalement la même histoire, à s’en tenir à « l’image » centrale). Ici, l’on voit bien, une fois de plus, la différence avec (le pauvre…) Derleth qui, pour sa part, n’a jamais cessé d’écrire (mal) la même histoire, et a pioché dans le Livre de raison sans vraiment en comprendre l’utilité…

 

Je ne vais pas m’étendre davantage : il ne s’agit ici que de présenter certains aspects de la table ronde qui m’ont paru particulièrement intéressants ; mais il y en a bien d’autres. Si ce Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu est fort court et sans doute trop cher une fois de plus (10 €), c’est néanmoins, vous l’aurez compris, une lecture passionnante, voire indispensable, pour qui s’intéresse à Lovecraft et aux lovecrafteries. Pour ma part, je me suis donc régalé ; et j’en redemande.

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"Les Montagnes hallucinogènes", d'Arthur C. Clarke

Publié le par Nébal

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CLARKE (Arthur C.), Les Montagnes hallucinogènes, ou De Lovecraft à Leacock, [At The Mountains Of Murkiness], traduction [de l’anglais], [introduction] et notes de Philippe Gindre, Dole, La Clef d’Argent, coll. Fhtagn, [1940] 2008, 76 p.

 

Chose promise, chose due, je vais aujourd’hui vous entretenir brièvement du tout petit premier volume de la toute petite collection « Fhtagn » de La Clef d’Argent, consacrée aux pastiches et hommages lovecraftiens. Après avoir abordé il y a peu le Moi, Cthulhu de Neil Gaiman, attaquons-nous donc aujourd’hui (attaquer, c’est le mot…) aux Montagnes hallucinogènes d’Arthur C. Clarke, en notant d’emblée que, là encore, ce très court texte est précédé d’une introduction et suivi de très abondantes notes (un appareil critique paradoxalement plus intéressant que le texte de Clarke en lui-même, autant le dire de suite…) destinées à donner un peu de corps à l’ouvrage, et dues au traducteur Philippe Gindre.

 

Le titre est assez évocateur : Les Montagnes hallucinogènes (At The Mountains Of Murkiness) est évidemment un pastiche des Montagnes hallucinées (At The Mountains Of Madness) d’Howard Phillips Lovecraft, un des plus longs textes du pôpa de Cthulhu et accessoirement (ou pas) un de mes préférés (il faut dire que le cadre polaire n’y est pas pour rien, j’ai déjà eu l’occasion de vous entretenir de ma fascination pour ces récits, par exemple en traitant de Terreur de Dan Simmons ou des Fusils de William T. Vollmann).

 

Par contre, si l’on savait Neil Gaiman porté sur le pastiche lovecraftien, auquel il s’est livré à plusieurs reprises et qui semble presque « logique » eu égard à sa production littéraire habituelle, on peut se demander ce qui a bien pu inciter Arthur C. Clarke, le futur auteur, entre autres, des « Odyssées » (généralement pas top…) et de Rendez-vous avec Rama, à commettre cette chose (au passage, elle est parue en France presque immédiatement après le décès de l’auteur, ce qui m’avait fait bizarre à l’époque…). A priori, en effet, il n’y a pas forcément grand-chose de commun entre l’horreur cosmique de Lovecraft et la hard science de Clarke…

 

Mais c’est que Clarke, alors, est bien loin d’être le grand écrivain de science-fiction que l’on sait : Les Montagnes hallucinogènes date de 1940, et ne correspond qu’à la quatrième entrée de l’imposante bibliographie de l’auteur, alors à peine âgé de 20 ans, et qui n’a même pas encore écrit son fameux articles sur les satellites. Clarke est alors un fan avant d’être un écrivain, un des piliers du jeune fandom britannique nourri des pulps américains ; et parmi ces pulps, il y a Astounding Stories, où Clarke a pu lire, en 1936 et en trois livraisons, le texte « réaliste » et « scientifique » de Lovecraft (eh oui, pour une fois, ce n’était pas dans Weird Tales). Touché par cette longue nouvelle et en même temps désireux de la parodier (déjà !), Clarke écrit donc sa propre version des Montagnes hallucinées pour le fanzine The Satellite (ça tombe bien) ; il paraîtra dans l’avant-dernier numéro de cette revue amateur (à cause de la guerre, ce qui tombe moins bien…).

 

Sans doute n’est-il guère utile de véritablement résumer le texte de Clarke qui, pour être parodique et on ne peut plus court comparé à l’original, y reste néanmoins fidèle dans les grandes lignes : nous avons donc une expédition qui se rend en Antarctique et qui y découvre « les ruines cyclopéennes d’une cité antédiluvienne, vestige d’une civilisation préhumaine disparue ». Rien de neuf pour qui a lu Les Montagnes hallucinées. Évidemment, ce qui change la donne, c’est le ton du récit, qui se veut résolument humoristique.

 

Et c’est là que ça coince.

 

En effet, disons-le tout net, déjà à cette époque, Clarke ne se montre pas vraiment convaincant quand il endosse le costume du petit rigolo… Les Montagnes hallucinogènes se montre à cet égard d’une lourdeur difficilement concevable, notamment dans ses effets sensément burlesques et ses – très nombreux – jeux de mots franchement pourraves.

 

Ici, à la décharge de l’auteur, il faut noter que le texte en anglais est probablement beaucoup moins lourd que la version française. Ce qui ne revient pas pour autant à casser du sucre sur le dos du traducteur Philippe Gindre : dans les notes, celui-ci s’explique sur chacune de ses traductions (de noms et de toponymes, pour l’essentiel), et l’on prend bien conscience des difficultés auxquelles il a dû faire face ; son argumentaire, à chaque fois, se tient, et l’on comprend pourquoi il a choisi d’adopter telle ou telle traduction. Mais le problème, c’est que, en dépit de sa bonne volonté et de sa mure réflexion, le résultat est atrocement lourdingue ; dès le début des Montagnes hallucinogènes, le lecteur se retrouve ainsi agressé à coups de « Professeur Alhamass » (« Nutty »), « Dr E. Thanazy » (« Scraggem »), « Résidence O’Patath » (« Murphy Mansions »), « Dr Lavachy » (« Slump »), « Lady Moisy » (« Lady Muriel Mildew »), « vallée de Poupidoup » (« Oopadoop ») « Professeur Tremblott » (« Palsy »), « Major MacNullard » (« McTwirp »), j’en passe et des pires… Peut-être arriverez-vous à en rire, sait-on jamais, mais, moi, c’est au-dessus de mes forces. Il me semble que ces quelques exemples prélevés dans les toutes premières pages de la nouvelle témoignent assez de son caractère franchement pas drôle, déjà en anglais, mais à l’évidence encore pire en français.

 

Cela dit, le premier responsable de cet échec, c’est bien Clarke lui-même, tout jeune auteur qui se frotte à un monstre et ne parvient tout simplement à rien. Tous ses effets comiques tombent systématiquement à plat, quel que soit le registre dont ils usent. Le texte n’ayant en outre rien de la densité, de l’inventivité et de la richesse de l’original, sans parler de son style quelconque (même si, par moments, c’est bien la plume surchargée de Lovecraft qui se retrouve à son tour parodiée), on se voit contraint de qualifier Les Montagnes hallucinogènes d’échec passablement navrant.

 

Cela dit, de même que pour Moi, Cthulhu, et même s’il faut là encore débourser 5 € pour un texte tout riquiqui en plus d’être mauvais, je ne regrette pas mon achat ; mais c’est que je suis pris à l’occasion de collectionnite aiguë en matière de lovecrafteries… Je ne saurais vous imposer mes perversions, et ne peux donc pas vous recommander ce texte raté et sans véritable intérêt, si ce n’est d’être un objet de curiosité. Mais je peux par contre d’ores et déjà vous dire que tout ce qui est paru sur le sujet chez La Clef d’Argent n’est pas aussi inintéressant : depuis, j’ai lu le très court également Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, sous la direction de S.T. Joshi, et ça, c’était bien chouette ; je vous en cause très vite.

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"L'Ombilic des Limbes", d'Antonin Artaud

Publié le par Nébal

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ARTAUD (Antonin), L’Ombilic des Limbes, précédé de Correspondance avec Jacques Rivière, et suivi de Le Pèse-Nerfs, Fragments d’un Journal d’Enfer, L’Art et la Mort, Textes de la période surréaliste, préface d’Alain Jouffroy, Paris, Gallimard, coll. Poésie, [1927, 1954, 1956, 1968] 2010, 256 p.

 

Comme vous le savez peut-être si vous êtes un habitué de ces pages interlopes, Nébal exècre les pouètes et la polésie. 99 fois sur 100, ça ne marche tout simplement pas sur moi. Rien d’étonnant, à cet égard, si, depuis que j’ai ouvert ce blog, je n’ai causé véritablement polésie qu’une seule fois, avec l’anthologie Poètes de l’Imaginaire de Sylvain Fontaine.

 

Polésie = caca.

 

Voilà.

 

Bon, il y a quelques exceptions, hein : comme tout le monde, et en particulier les adolescents, j’ai pris ma claque avec Les Fleurs du mal de Baudelaire, et j’aime beaucoup Rimbaud, notamment pour Une saison en enfer (mais on va y revenir). Un petit (ou pas forcément si petit que ça, d’ailleurs) Hugo, de temps en temps, ça peut le faire, aussi. Mais pas grand-chose de plus ; et, surtout, la polésie post-rimbaldienne m’est passablement hermétique, et me touche encore moins que celle qui précède, quand elle ne me fait pas tout simplement chier.

 

Mais voilà : de temps en temps (rarement…), il y a des bonnes âmes pour tenter de réviser mon jugement si tranché et à bien des égards débordant de mauvaise foi à l’encontre des pouètes et de la polésie. Cette fois, c’est le citoyen Soleil Vert qui s’est attelé à la tâche, en m’offrant (carrément ; merci encore !) le livre dont je vais (mal) causer aujourd’hui. Un recueil, donc, des premières œuvres d’Antonin Artaud, ce qui, soit dit en passant cher monsieur Vert, n’est peut-être pas la porte d’entrée la plus accessible pour découvrir la polésie, en l’occurrence contemporaine…

 

Antonin Artaud.

 

Son nom ne m’était pas inconnu, bien sûr, malgré mon insondable ignorance en matière de polésie. Je le savais plus ou moins guedin, et, en plus d’être pouète, théâtreux (vous ai-je dit aussi que je détestais le théâtre ?) et plus ou moins essayiste. Autant d’aspects de sa personne qu’on retrouve dans cet Ombilic des Limbes, qui est loin de se limiter au seul petit recueil éponyme.

 

Mais, sans jamais l’avoir lu jusqu’à présent, je m’étais déjà fait (mauvaise foi oblige) une image d’Antonin Artaud, sans doute parce que j’avais plusieurs potes (enfin, notamment un, Sire Planchapain pour ne pas le nommer) qui l’aimaient beaucoup. Cette image, c’était celle d’un pouète post-rimbaldien (justement), qui avait sans doute beaucoup kiffé Une saison en enfer et Les Illuminations, probablement aussi Les Chants de Maldoror de Lautréamont (dont ledit Sire était également fan, quand moi j’ai toujours trouvé ça péniblement adolescent), et qui flirtait plus ou moins avec le surréalisme.

 

Ben vous savez quoi ?

 

Cette image s’est retrouvée largement confirmée par ma lecture de L’Ombilic des Limbes et des autres textes qui l’entourent dans ce petit volume. Et c’est pas forcément bon signe…

 

Disons-le tout net : en effet, j’en suis le premier désolé, citoyen Vert, mais cette lecture n’a pas exactement chamboulé mon exécration des pouètes et de la polésie… Surtout pour une raison primordiale : je n’y ai absolument rien panné. Mais alors rien. Rien de rien. On m’a dit grosso merdo (pour me consoler ?) que celui qui prétendait comprendre la polésie d’Antonin Artaud était un menteur ou un cuistre. Ce qui me rassure en partie, mais en partie seulement.

 

Certes, je peux parfois aimer des textes sans y panner grand-chose, voire rien du tout. La Saison de Rimbaud, déjà évoquée plusieurs fois dans ce compte rendu qui s’annonce encore plus miteux que d’habitude, en est un bon exemple. Le Festin nu de William S. Burroughs en est un autre. Dans l’absolu, ce n’est donc pas inconcevable. Ceci en raison des grâces de l’écriture : la Saison, pour m’en tenir à cet exemple qui est celui qui, sans doute, se rapproche le plus des textes d’Artaud réunis dans ce recueil, j’y pige rien mais j’adore parce que, putain, c’est beau. La plume phénoménale du jeune Arthur fait vibrer mon petit cœur, parvient à susciter en moi toute une kyrielle d’émotions, des visions grandioses dépassant la stricte rationalité. Aussi, il n’était pas impossible que la polésie d’Artaud, en dépit de son caractère ésotérique, me touche ; mais – désolé donc monsieur Vert –, si cela a pu se produire à l’occasion, ce ne fut que trop rarement le cas lors de cette lecture ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement beau ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement puissant ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement stimulant… etc.

 

Le recueil s’ouvre sur la Correspondance avec Jacques Rivière (de la NRF). Ledit Jacques Rivière avait refusé le premier recueil de polésie d’Antonin Artaud. S’ensuivit une correspondance entre l’auteur et l’éditeur, que ce dernier trouva finalement intéressant de publier, en lieu et place des polésies proposées par Artaud. Bon, déjà, là, j’ai rien capté aux échanges de ces deux illustres intellectuels. Tout ce que j’en ai retenu, ce sont les obsessions d’Artaud, sa « maladie » de l’Esprit (presque toujours avec une majuscule) et son égocentrisme non exempt d’une touche de vanité. On sent déjà le bonhomme difficile à gérer, et, à vrai dire, cela ne me l’a pas vraiment rendu plus sympathique. Mais surtout, encore une fois, je n’ai à peu près rien compris à ces échanges relevant plus ou moins de la théorie littéraire (et ce n’est pas la seule fois dans ce recueil où Artaud joue, à sa manière, à l’essayiste, pour un résultat toujours déstabilisant).

 

L’Ombilic des Limbes, premier recueil publié d’Artaud si je ne m’abuse, est un bref fourre-tout où l’on trouve polésie en vers comme en prose, prenant parfois la forme de vagues essais, ou encore de « lettres » (comme – celle-là est amusante – celle adressée au « législateur de la loi sur les stupéfiants » : « tu es un con »…), ainsi qu’une brève et improbable pièce de théâtre, disons une saynète, franchement surréaliste et évidemment impossible à monter, Le Jet de sang. Là encore, à peu de choses près rien compris, et surtout rien ressenti. Tout cela, malgré la théorie qui infuse de temps à autre, évoque un peu l’écriture automatique, qui n’a jamais été à mon sens autre chose qu’une forme même pas vraiment subtile d’escroquerie (mais je suis de mauvaise foi, je vous le répète).

 

Même jugement, en gros, à l’encontre du Pèse-Nerfs, cette fois composé uniquement de petites pièces en prose. Pas compris, pas vibré. Passons.

 

Idem pour les Fragments d’un Journal d’Enfer

 

C’est de très loin L’Art et la Mort qui m’a le plus touché dans ce petit volume. Il y a, cette fois, une certaine beauté formelle que je n’avais pas vraiment rencontrée jusque-là, et une manière de traiter des thèmes difficiles qui a su à l’occasion me parler… même si, bien évidemment, je n’y ai pas compris grand-chose.

 

Restent les Textes de la période surréaliste (Artaud fut un temps à la tête de la Centrale du bureau des recherches surréalistes), d’un intérêt très variable. J’en retiens surtout À la grande nuit, ou Le Bluff surréaliste, « lettre ouverte » assez virulente justifiant le départ d’Artaud du groupe surréaliste quand celui-ci a décidé de se rallier au communisme ; ça, c’est assez intéressant. Pour le reste…

 

L’Ombilic des Limbes est traversé d’obsessions, sur l’Esprit, la maladie, la mort, la sexualité, à la fin la Révolution. Ceci, je l’ai bien ressenti. Mais – donc – cela ne m’a pas vraiment touché, sauf exceptions… Désolé, monsieur Vert : si je te remercie très sincèrement pour ce gentil cadeau, je crains que ce ne fut un échec pour ce qui est de chambouler ma perception de la polésie, en l’occurrence contemporaine. Désolé, vraiment ; mais je ne vais pas te mentir, hein ? Ce livre, à l’évidence, n’était pas pour moi. Tant pis, c’est pas grave (et j’espère que de ton côté tu aimeras Rafael, derniers jours…).

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"Moi, Cthulhu", de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

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GAIMAN (Neil), Moi, Cthulhu, ou Qu’est-ce qu’une créature à face de tentacules dans mon genre fabrique dans cette ville engloutie (par 47° 9’ de latitude sud, et 126° 43’ de longitude ouest) ?, [I Cthulhu : Or What’s A Tentacle-Faced Thing Like Me Doing In A Sunken City Like This (Latitude 47° 9’ S, Longitude 126° 43’ W) ?], traduction [de l’anglais], introduction et notes de Patrick Marcel, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. Fhtagn, [1986-1987] 2012, 47 p.

 

Aujourd’hui, on va faire bref. Non seulement parce que le bouquin dont je vais vous causer est VRAIMENT tout riquiqui (moins de 50 pages, tout de même), mais aussi parce que, autant le dire tout de suite, il ne mérite guère qu’on s’y arrête plus que cela, ou, sans doute, que l’on dépense 5 € (re-tout de même) pour en faire l’acquisition : mieux vaut en ce qui me concerne boire une pinte, ça dure à peu près aussi longtemps et laisse autant de souvenirs (ou pas).

 

Moi, Cthulhu, donc (on va se contenter de ce titre raccourci, même si le titre complet est assez charmant), publié dans la collection « Fhtagn » (c’en est le deuxième titre après Les Montagnes hallucinogènes d’Arthur C. Clarke, dont je vous parlerai probablement très bientôt) de La Clef d’Argent (vous aurez compris que ce petit éditeur est lovecraftien s’il en est, ce qui me plaît bien) (je multiplie les parenthèses si je veux), est une nouvelle écrite en 1986 par un tout jeune Neil Gaiman et publiée l’année suivante dans le fanzine Dagon. Elle est ici accompagnée d’une introduction et d’abondantes notes (sans doute histoire de donner – enfin, d’essayer – un peu de corps à l’ouvrage…) du traducteur Patrick Marcel, qui connaît assurément son sujet (il y a de cela quelque temps, je vous avais dit tout le bien que je pensais de ses Nombreuses Vies de Cthulhu).

 

C’est le premier (à ma connaissance, tout du moins, mais il semblerait bien que) pastiche lovecraftien de Gaiman, qui en commettra quelques autres, à mon sens bien plus intéressants (que ce soit dans sa génialissime BD Sandman, ou sous la forme de nouvelles, reprises en français dans les très recommandables recueils Miroirs et fumée et Des choses fragiles – le pastiche mi-lovecraftien, mi-holmesien figurant dans ce dernier recueil ayant également été repris dans la très sympathique anthologie New Cthulhu, dont je vous avais parlé plus récemment). De même que les suivants, mais avec tout de même nettement moins de brio (ça sent l’auteur débutant), Moi, Cthulhu se veut humoristique, et n’hésite pas à se moquer (gentiment) des outrances du style de Lovecraft et des clichés du Mythe de Cthulhu (sans lui être ici d’une fidélité à toute épreuve, les puristes jaseront peut-être).

 

Le pitch en est fort simple : il s’agit tout simplement pour la plus célèbre des créations de Lovecraft, le Grand Ancien Cthulhu en personne, de raconter sa vie, ou plus exactement sa jeunesse et les raisons qui l’ont amené à se fixer dans la cité engloutie de R’lyeh sur notre bonne vieille Terre. Et Cthulhu, donc, de dicter ses mémoires à un membre de la décidément peu recommandable famille Whateley (qui ne doit pas oublier de nourrir le shoggoth en partant). Vous imaginez bien qu’il s’agit là d’un document exceptionnel, et qui fait la lumière sur bien des choses que Lovecraft avait laissées dans l’ombre…

 

Disons-le tout net : ça n’est quand même pas terrible. Parfois sympathique – oui, on esquisse bien un sourire de temps en temps –, mais tout aussi souvent un peu lourdingue… Gaiman s’y amuse avec le canon lovecraftien tout en y prenant ses aises, et le résultat est d’un intérêt variable selon les pages. Et – surtout – c’est fort court…

 

À la limite, le plus amusant dans tout cela (en dehors du titre interminable), c’est peut-être bien la brève lettre de Neil Gaiman qui accompagne la nouvelle, publiée dans le numéro suivant de Dagon, et dans laquelle l’auteur évoque de méconnues et fort loufoques collaborations entre H.P. Lovecraft et P.G. Wodehouse…

 

La Clef d’Argent est sympathique. Une collection qui s’intitule « Fhtagn » ne peut qu’être sympathique. Neil Gaiman comme Patrick Marcel sont tout aussi sympathiques. Mais de là à dépenser 5 € pour ce Moi, Cthulhu… Non, je ne peux pas décemment le recommander. Même aux lovecraftiens les plus fanatiques. Vous me direz que je l’ai bien fait, moi. Certes. Et je n’irai pas jusqu’à dire que je le regrette, non ; ça fait une petite pièce de collection, amusante sans plus, qui ne dépareille pas dans mes nombreuses lovecrafteries. Si vous êtes prêts à envisager cette perspective, alors peut-être… Sinon, ma foi, on ne pourra guère parler de perte de temps – c’est vraiment expédié en deux temps, trois mouvements, voire moins –, mais on ne saurait prétendre pour autant que cela en vaille la peine. Il y a beaucoup mieux dans le genre, y compris chez Gaiman lui-même (donc).

 

Mais ça ne m’empêchera bien évidemment pas de lire prochainement Les Montagnes hallucinogènes (pastiche de ce qui est peut-être ma nouvelle préférée de Lovecraft), ainsi que les nombreux autres petits bouquins que La Clef d’Argent a consacrés à l’auteur de Providence comme à son Mythe de Cthulhu. Parce que oui, sans doute, quand on aime VRAIMENT, on ne compte pas (et puis c’est sale, de compter)… mais de là à vous inciter à participer de mes lubies, il y a un pas que je ne saurai honnêtement franchir.

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"Lonerism", de Tame Impala

Publié le par Nébal

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TAME IMPALA, Lonerism

 

Tracklist :

 

01 – Be Above It

02 – Endors Toi

03 – Apocalypse Dreams

04 – Mind Mischief

05 – Music To Walk Home By

06 – Why Won’t They Talk To Me

07 – Feels Like We Only Go Backwards

08 – Keep On Lying

09 – Elephant

10 – She Just Won’t Believe Me

11 – Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control

12 – Sun’s Coming Up

 

Aujourd’hui, parlons bien (enfin, essayons…), parlons peu, parlons pop. Bon, pas exactement non plus la plus basiques des pops – d’ailleurs elle n’est même pas anglaise, alors bon –, mais pop quand même. Eh oui, ce n’est pas forcément une évidence quand on regarde les précédents albums chroniqués sur ces pages interlopes, mais il arrive au Nébal d’écouter des albums (presque) normaux, avec des morceaux courts (!), du chant, des mélodies accrocheuses, voire un certain optimisme ambiant (!) qui se traduit en chansons plus ou moins sucrées et douces à l’oreille. Dingue, ça.

 

Comme j’ai eu l’occasion de vous l’expliquer en traitant du premier album (excellent) de Liesa Van der Aa et du dernier album (excellent) de Godspeed You! Black Emperor, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas tenu au courant de l’actualité musicale. Mais récemment, la curiosité m’a repris, et je prête désormais plus d’attention à ce qu’écoutent les gens bien de ma connaissance, et même parfois à ce sur quoi la presse musicale tend à s’extasier (si, si). C’est comme ça que j’ai découvert (à la bourre sans doute) Tame Impala, présenté comme un groupe australien, mais qui est largement le projet d’un seul homme à ce que j’en ai compris, le multi-instrumentiste Kevin Parker, qui s’occupe quasiment de tout sur ce Lonerism, deuxième véritable album du « groupe » (sous ce nom, en tout cas). Un tweet est passé par là, relayant une critique alléchante, et surtout proposant d’écouter – et je ne vais pas me gêner pour faire de même – le premier single issu de cet album, « Elephant ».

 

Et là, j’avoue m’être pris comme une baffe, en tout bien tout honneur et toutes choses égales par ailleurs. Pour dire la vérité, je crois que c’est le meilleur single que j’ai entendu depuis… mmmh, c’est compliqué, d’autant que je ne me suis pas trop intéressé à ce qui est sorti ces dernières années (donc)… mais j’aurais quand même envie de dire depuis le fantabuleux « Atlas » de Battles (oui, ça remonte), avec lequel il partage peut-être une certaine parenté, notamment au niveau de la rythmique basse/batterie.

 

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Tame Impala ne fait certainement pas dans le math rock déglingué, la musique expérimentale affichant foncièrement son originalité et tournée vers le futur. C’est presque exactement le contraire, à vrai dire : pour être un groupe contemporain, et ne pas hésiter à l’occasion à user de sonorités modernes – notons tout de suite la production tout à fait remarquable de l’album, pourtant enregistré d’après ce que j’ai pu en lire par bribes aux quatre coins du monde ; c’est très certainement home studio et lo-fi, mais pour un résultat irréprochable (et visiblement boosté par le semble-t-il très recommandable Dave Fridmann) –, Tame Impala a largement un œil, si ce n’est un pied – si, d’ailleurs, c’est probablement un pied, voire deux – dans le passé ; disons la fin des années 1960. Oui, la grande époque de ces putains de hippies, abjects chevelus drogués qui, non contents de décader dans la joie, se permettaient d’être résolument optimistes, les cons.

 

Lâchons le mot : Tame Impala fait en effet dans le rock psychédélique, et Lonerism sent bon la régression joviale vers une époque et une musique peut-être idéalisées. J’avoue ne pas vraiment m’y connaître en rock psychédélique, et ne saurais donc multiplier avec pertinence les références, mais, du moins, je n’ai pu m’empêcher de penser (avant tout) aux premiers Pink Floyd – la période Syd Barrett et les albums qui ont immédiatement suivi en attendant la prise de pouvoir par Roger Waters – ou, dans un genre un peu différent et moins connoté (quoique), certains vieux trucs de krautrock, comme (surtout) Amon Düül II, voire Can (notamment pour l’art de la nuance et de la discrétion de ce dernier groupe, que j’avoue trop mal connaître pour pouvoir m’étendre plus longuement à son sujet). Et puis bien sûr il y a les Beatles… d'autant que tout cela prend la forme de chansons chouettement entêtantes, qu'on est pris d'une irrésistible envie de fredonner.

 

Et tout cela se retrouve à mon sens dans ce bluffant « Elephant », porté par un surpuissant riff de basse vaguement bluesy (qui évoque pour le coup le meilleur Black Sabbath – je m’en suis d’ailleurs fait une petite rétrospective des cinq premiers albums ces derniers jours, et c’était juste rhaaa, pardon pour cette interruption) quand il ne pratique pas les montagnes russes floydiennes, à la mélodie gentiment décalée, un peu naïve et souriante, et – surtout ? – au superbe break instrumental emmené par un vieux synthé cheapos (ça sent le moog). Même s’il a quelque chose de relativement (très relativement) moderne dans le pied et parfois dans la production – impeccable, donc –, ce single magnifique, à l’image de l’album dont il vient faire la promotion, rappelle à notre bon souvenir une époque mythifiée faite de cheveux gras et d’acide à foison. Et, aussi étrange que cela puisse paraître à première vue, j’aime ça. J’aime beaucoup ça, même. J’adore, disons-le. En fait, je me suis même passé « Elephant » en boucle avant comme après avoir acheté Lonerism, dont il est sans aucun doute le morceau le plus immédiatement efficace (il semblerait, étrangement – ou pas –, qu’il s’agisse pourtant d’une des plus vieilles compositions de Tame Impala ; ben s’ils ont encore d’autres merveilles de ce genre dans leur coffre poussiéreux au grenier, faut qu’ils les sortent de toute urgence, parce que c’est quand même vraiment de la bonne).

 

Mais si rien – à mon sens, tout du moins – ne se montre aussi brillant que ce morceau à peu de choses près parfait sur Lonerism – ç’aurait été beaucoup demander, en même temps –, il ne faudrait pas pour autant s’arrêter là ; ça ne saurait être l’éléphant qui cache le troupeau… Le reste aussi, c’est de la bonne, un très bon trip qui fait l’effet d’une délicieuse machine à voyager dans le temps. L’album ne se prête pas vraiment au décortiquage, sans doute – comme tout album de pop, aurais-je envie de dire – mais, du assez moderne dans son approche de la musique électronique « Be Above It » qui l’ouvre avec sa rythmique folle à sa conclusion sur la ballade sucrée « Sun’s Coming Up », Lonerism fait preuve d’un bon goût certain – étonnant pour des putains de hippies – et multiplie mélodies efficaces et délicates, riffs doucement puissants et délicieuses envolées psychédéliques pour un résultat largement plus que correct.

 

Si ce n’est certainement pas l’album du siècle, ni même le plus inventif, catchy et intelligent des disques sortis ces dernières années, Lonerism se révèle dès la première écoute une réussite indéniable, qui parvient à maintenir tout du long une qualité constante et à éviter toute faute de goût. Aussi se laisse-t-on volontiers emporter par les compositions de Kevin Parker, typiques d’une certaine conception de la pop de qualité, gentiment barrée, mais avant tout subtile et souriante. Cet album colle le smiley aux lèvres, qui reste accroché de la première à la dernière note, avec quelques hausses de tension – mais chaque morceau a son intérêt –, à la joliesse réconfortante.

 

Je vous encourage donc à procéder en deux temps : tout d’abord, régalez-vous de ce petit bijou qu’est « Elephant ». Et si ça vous botte, n’hésitez pas à prolonger l'expérience avec le reste de ce très sympathique Lonerism ; vous n’y trouverez probablement rien d’aussi immédiatement excitant, mais ça vaut néanmoins amplement le coup qu’on s’y arrête. Comme un chouette album de pop agréablement régressive et lumineuse. Lonerism fait du bien, et c’est déjà beaucoup. Pour ma part, au fond, je n’en demandais pas davantage. Et, plus que convaincu par cette première approche, je m’en vais tâcher de jeter une oreille – voire deux, soyons fous – sur Innerspeaker, le premier Tame Impala, à l’excellente réputation.

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"Mythe & super-héros", d'Alex Nikolavitch

Publié le par Nébal

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NIKOLAVITCH (Alex), Mythe & super-héros, Lyon, Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2011, 194 p.

 

Ça ne s’est peut-être pas vu, en tout cas depuis un certain temps (il faut dire que, de même que j’ai eu une longue période sans cinéma, j’en ai eu une, un peu plus brève, sans bandes-dessinées…), mais Nébal kiffe les super-héros (également connus sous le nom de « tapettes en collants »). C’est avec les comics, passé un premier temps d’initiation purement franco-belge (comme beaucoup de Franco-Belges), que j’ai fait une bonne partie de mon éducation en matière de BD. Or les super-héros dominent assez largement le genre aux États-Unis (même si l’on ne saurait pour autant négliger le reste de la production américaine, et plus largement anglo-saxonne : il y a tout un monde à découvrir dans la BD indépendante, les strips, etc.). Et donc, gamin tout d’abord, puis plus âgé, je me suis régalé des aventures de ces héros modernes aux costumes bariolés (principalement ceux de Marvel, tels Spider-Man ou les X-Men ; j’ai nettement moins pratiqué DC – je ne parle bien évidemment pas ici de Vertigo, c’est encore autre chose – et Image, pour s’en tenir aux éditeurs les plus connus). Et j’ai fini par y découvrir d’authentiques chefs-d’œuvre : en premier lieu, bien entendu, les extraordinaires « méta-comics » du Divin Alan Moore (qui ne s’est certes pas cantonné à ça), mais ils ne m’ont pas empêché pour autant de dévorer des BD plus « mainstream », récentes comme anciennes (notamment grâce aux « intégrales » éditées par Panini Comics, même si j’ai lâché l’affaire depuis un moment).

 

Aussi, de temps à autre, je continue de faire dans le plus ou moins régressif à base de super-héros et super-vilains, que ce soit directement en lisant les BD, ou en m’intéressant à tout ce qui gravite autour. Ainsi ce bref essai d’Alex Nikolavitch (par ailleurs scénariste et surtout traducteur de comics, et non des moindres : V pour Vendetta, L’Asile d’Arkham, Uncle Sam…), qui connaît à l’évidence très bien son sujet (l’érudition déployée dans ces pages est impressionnante), et qui cherche donc à établir des passerelles entre mythologie au sens le plus classique du terme et super-héros issus des comic books.

 

A priori, rien de bien original dans cette approche, qui paraît dans un sens couler de source (a fortiori pour des super-héros tels que Thor, qui orne la couverture de l’essai, et auquel sont consacrées en toute logique quelques pages). Pourtant, ainsi que l’auteur nous le montre très vite en posant les bases de son argumentaire dans l’introduction, cela n’est pas forcément si évident que ça. Ou, plus exactement peut-être, il s’agit de dépasser le lieu commun de l’analogie facile pour voir ce qu’elle recouvre au juste, en retournant aux sources du mythe et à ses traits les plus caractéristiques (il s’agit donc bien de livrer une authentique « mythologie », dans le sens de « discours sur le mythe »), pour voir en quoi les super-héros des comic books (au sens strict : on débute véritablement avec Superman et le premier numéro d’Action Comics, en 1938) convergent ou, peut-être parfois divergent, avec les Gilgamesh, Ulysse et pourquoi pas Jésus (et compagnie).

 

Alex Nikolavitch se livre donc dans un premier temps à une étude de ces traits caractéristiques des héros antiques, avant de se pencher sur ceux des super-héros contemporains. Et les points communs ne manquent pas, qui permettent véritablement – et cette fois de manière plus raisonnée et argumentée – d’établir des passerelles entre les deux. Au-delà des archétypes que l’on retrouve dans les deux cas (comme le cas particulièrement intéressant du trickster), on peut ainsi noter, pour prendre un exemple qui m’a paru aussi surprenant que pertinent, cette résurgence d’une triade à la Dumézil dans les « super-groupes » que sont la Justice League of America (DC) et les Avengers (Marvel)… C’est à cet ensemble de considérations que se livre le premier chapitre de Mythe & super-héros.

 

Le deuxième paraît s’éloigner un peu de la problématique, mais ce n’est que pour mieux la retrouver : Alex Nikolavitch s’y penche pour l’essentiel sur les œuvres de deux créateurs géniaux à la philosophie passablement opposée, à savoir Jack Kirby et Steve Ditko. On y envisage les divers aspects de leurs productions respectives (ce qui permet au passage de relativiser le titre – pour le moins parlant quant à la thèse soutenue ici – « d’Homère des temps modernes » que Stan Lee s’est lui-même attribué – ce qui ne vient pas nier pour autant son talent, hein), que ce soit avec leurs héros « mystiques » (Thor pour le premier, Dr Strange pour le second) ou leurs sagas cosmiques (c’est d’ailleurs l’occasion d’envisager également le cas de Jim Starlin, un scénariste mégalo que j’ai toujours bien aimé), ce qui nous permet bien de retrouver les mythes et leur transposition moderne.

 

Le troisième chapitre traite largement de la relecture des comics de super-héros par eux-mêmes, des « méta-comics » si l’on y tient. Alan Moore, logiquement, y tient une place importante – Watchmen, ce monument de la bande-dessinée tous genres confondus, fut un événement à certains égards digne de l’apparition de Superman ou de l’éclosion du Marvel Universe, mais il ne doit pas faire oublier d’autres relectures peut-être moins célèbres mais également fort intéressantes, telles que Suprême ou Tom Strong, dont je vous avais causé il y a de ça un bail –, mais on y trouve également des auteurs comme Frank Miller, Warren Ellis ou encore Mark Millar (pour m’en tenir à trois que je connais pas mal et apprécie énormément). C’est également l’occasion de se pencher sur les diverses « crises » connues récemment par les comics super-héroïques (la plus célèbre étant probablement l’ascension et le déclin d’Image, avec ses super-héros graphiques et violents), et qui viennent parfois bouleverser les structures mêmes d’un genre qui connaît une sorte de dialectique perpétuelle, et fort difficile à équilibrer, entre continuité et renouvellement, impératifs éditoriaux et commerciaux d’une part et travail d’auteur et création d’autre part..

 

Si l’essai d’Alex Nikolavitch, abondamment illustré, ne présente pas une thèse bouleversante d’originalité, il sait néanmoins fort bien la défendre, arguments de poids à l’appui, et se révèle plus qu’à son tour des plus pertinents. Une lecture brève mais fort agréable, que je ne manquerai pas de conseiller à tous ceux qui, comme moi, aiment bien quand l’imagination prend véritablement le pouvoir, même sous la forme de types bizarres qui mettent leur slip par-dessus leur pantalon.

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"Allelujah! Don't Bend! Ascend!", de Godspeed You! Black Emperor

Publié le par Nébal

Allelujah! Don't Bend! Ascend!

 

GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR, Allelujah! Don’t Bend! Ascend!

 

Tracklist :

 

01 – Mladic

02 – Their Helicopters’ Sing

03 – We Drift Like Worried Fire

04 – Strung Like Lights At Thee Printemps Erable

 

Bon, je ne me sentais pas de le faire, ce compte rendu, mais plus j’écoute cet album, et plus je l’aime. Ce qui est très cool. Et m’incite donc à vous en toucher deux mots (‘tain, maintenant que je me suis remis aux productions récentes, entre Liesa Van der Aa, Tame Impala, Trent Reznor / Atticus Ross et ça, je me régale, et j’ai à nouveau envie de chroniquer des disques ; re-cool).

 

Mais revenons tout d’abord, en guise d’introduction, sur le groupe et sa discographie antérieure. Godspeed You! Black Emperor est probablement le groupe phare de la scène post-rock canadienne comme du label Constellation (et autour de lui gravitent diverses formations également fort intéressantes comme A Silver Mt. Zion Memorial Orchestra ou Set Fire To Flames). « Post-rock », évidemment, ça peut dire tout et son contraire… Il est cependant difficile de qualifier au-delà la musique de GY!BE, qui évoque une multitude d’influences. On se contentera de dire qu’il s’agit d’une musique instrumentale, empruntant tant au rock (passablement progressif / psychédélique) qu’à la musique classique, très légèrement teintée de sonorités concrètes / industrielles, saupoudrée de samples de discussions, etc., et prenant corps sous la forme de longs morceaux (pouvant aller jusqu’à une vingtaine de minutes, et plus si affinités), souvent découpés en mouvements vaguement symphoniques. GY!BE est un groupe passé maître dans l’art de la montée, du crescendo ; c’est sans doute ce trait-là qui caractérise le plus ses compositions, trippantes au possible…

 

Il y en a une que vous connaissez nécessairement, « East Hastings », qui avait été reprise (en version vraiment, mais alors vraiment, très abrégée…) dans la bande originale de 28 jours plus tard de Danny Boyle ; ce morceau (qui fait en tout 18 minutes) figurait sur le premier véritable album du groupe, f#a#∞, et est assez représentatif des méthodes générales de Godspeed (qui a cependant su évoluer sans se répéter excessivement, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit…). Suivit un splendide EP, Slow Riot For New Zerø Kanada, le bref album (seulement deux titres, pour une durée totale d’environ une demi-heure) avec lequel j’ai découvert le groupe, totalement par hasard, sur une radio indépendante toulousaine, et qui reste à ce jour l’œuvre de GY!BE que je préfère (sans doute à la fois par sentimentalisme et en raison de la brièveté de l’album, qui empêche le moindre sentiment de lassitude, même la plus minime, de s’installer). Il semblerait que ce soit avec ce disque que le groupe ait atteint une certaine notoriété, notamment du fait… d’un certain John Peel, décidément incroyable dénicheur de talents. Puis il y eut les excellents Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven (un double album, le plus long – et peut-être le plus complexe – que le groupe ait jamais produit), et, en 2002, Yanqui U.X.O. (c’est sans doute vers cette époque – je ne m’en souviens plus exactement – que j’ai eu la chance de les voir en concert ; je remettrais bien ça, d’ailleurs…).

 

Et puis plus rien, les membres du groupe préférant se consacrer à divers projets parallèles.

 

Zut.

 

Mais voilà : après dix ans de silence radio (façon de parler, of course…), le groupe annonça la sortie d’un nouvel album, intitulé Allelujah! Don’t Bend! Ascend! Joie ! Joie ! Mais – en ce qui me concerne tout du moins, mais je suppose que je n’étais pas le seul… – une joie teintée d’appréhension : les Canadiens guedins de Godspeed allaient-ils être en mesure de livrer un album aussi brillant que ses glorieux prédécesseurs ? Sauraient-ils se renouveler suffisamment pour que ça en vaille la peine, ou bien se contenteraient-ils de reproduire leurs anciens titres ?

 

Je plaide coupable : à la première écoute – gratuite –, j’ai aimé cet album, oui, et suffisamment pour prendre la décision de l’acheter, mais sans le trouver transcendant pour autant… Je notais avec un certain plaisir que le groupe, si on retrouvait bien la patte si caractéristique de ses compositions antérieures, avait su y apporter des nouveautés, quelques « prises de risque », relatives mais bien présentes. Mais je n’en pétais pas un orgasme pour autant.

 

Maintenant, si.

 

Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaa.

 

Parce que, comme je le disais en introduction, Allelujah! Don’t Bend! Ascend! est un album qui se bonifie à chaque écoute. Je peux bien le dire maintenant : il se montre sans aucun doute à la hauteur des productions antérieures de GY!BE, et contient même, à mon sens, dans son premier titre « Mladic », un des meilleurs moments du groupe.

 

Allelujah! Don’t Bend! Ascend! est donc constitué de quatre morceaux : « Mladic » et « We Drift Like Worried Fire » sont des morceaux d’une vingtaine de minutes caractéristiques du style antérieur de Godspeed, là où les plus brefs (environ six minutes chacun) « Their Helicopters’ Sing » et « Strung Like Lights At Thee Printemps Erable » lorgnent délicieusement vers le drone, relativement lumineux et ambient pour le premier, plus bruitiste pour le second – c’est pas du Sunn O))), mais y a de l’idée.

 

Ah, tiens, tant qu’on y est : le « printemps érable » du dernier titre de l’album renvoie à la grève étudiante québécoise de 2012 (y font également écho les bruits de casserole à la fin de « Mladic ») ; Godspeed You! Black Emperor a toujours été un groupe très politisé, très à gauche, et cet album ne déroge pas à la règle (exprimant son mécontentement dans un charmant franglais sur la pochette de l’album).

 

Essayons d’en dire un peu plus sur les deux longs morceaux. « Mladic », tout d’abord, s’ouvre sur un format relativement ambient avec des violons enchanteurs, bientôt remplacés par des piaillements de guitare. Il offre une première montée qui, après le classique déchaînement rythmique et guitaristique (peut-être un poil moins complexe et un chouia plus bruitiste que d’habitude) finit par devenir vaguement orientalisante, et globalement tout à fait sympathique (avec une rythmique étonnamment enjouée pour du Godspeed). Mais le meilleur est à venir, avec un superbe riff on ne peut plus extatique : un de mes passages préférés de toute la carrière du groupe. Rien de moins ; ça colle une sacrée baffe, et confirme que les post-rockers canadiens, en dix ans, n’ont pas pris une ride.

 

« We Drift Like Worried Fire » est un morceau dans l’ensemble bien plus sombre, voire carrément noir et oppressant, surtout pour son inquiétante introduction. Comme je les aime ! Il y a mieux pour se remonter le moral, mais on s’en fout, c’est pas le propos. La suite est plus lumineuse (relativement, hein), mais tout aussi intéressante, tandis que la deuxième moitié du morceau retourne au glauquissime et s’achève dans un mélange détonant d’espoir et de mélancolie. L’ambiance tout à fait remarquable de ce morceau en fait une réussite incontestable.

 

‘tain, pour rédiger ce compte rendu, je me suis écouté l’album trois fois d’affilée et j’en redemande… C’est dire s’il est bon. Cependant, Allelujah! Don’t Bend! Ascend! n’est probablement pas l’album idéal pour découvrir GY!BE (encore une fois, je recommanderais plutôt à cet égard Slow Riot For New Zerø Kanada), d’autant qu’il lorgne un peu sur les terres plus hermétiques de l’excellent également Sings Reign Rebuilder de Set Fire To Flames. Mais ça n’en est pas moins un album remarquable, et qui, chose rare, se bonifie et convainc de plus en plus à chaque écoute. Godspeed n’est donc pas mort, ou plutôt a ressuscité de la plus belle des manières. Soulagement, bonheur, orgasme.

 

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