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Ah les ordures !

Publié le par Nébal

Je viens de recevoir un mail immonde d'Over-Blog, dont voici l'essentiel :

"Pour continuer de vous fournir un espace d’expression libre, gratuit et facile d’accès, votre blog nebalestuncon.over-blog.com intégrera prochainement quelques espaces publicitaires. Ce changement va nous permettre de continuer de vous apporter un service de qualité."

Connards.

Le seul moyen de virer les pubs, visiblement, serait de raquer pour l'offre Premium... Ce qui est hors de question.

Je suis furieux.

Je giclerais bien de cette merde pour le principe, mais j'aimerais pouvoir rapatrier mes très nombreux articles...

Pfff.

Connards !

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"Compagnie K", de William March

Publié le par Nébal

Compagnie-K.jpg

 

 

MARCH (William), Compagnie K, [Company K], traduit de l’américain par Stéphanie Levet, [s.l.], Gallmeister, coll. Americana, [1933] 2013, 229 p.

 

Je ne vous apprends rien : il y a grosso merdo cent ans, ces imbéciles d’humains se lançaient dans la grande boucherie absurde de ce que l’on devait appeler très naïvement « la der des ders » (encore que l’appellation de « Première Guerre mondiale » ne soit pas non plus exempte de critiques, je suppose). Alors on commémore. Dans l’ensemble, on dit quand même que la guerre, c’est pô bien, et on ressort tout naturellement Jaurès du placard (à plus ou moins bon droit, il s’en trouve qui sont assez gonflés d’exhiber ainsi le cadavre…) ; mais il reste tout de même à mes yeux de post-hippie quelques vagues relents de ces notions débiles et puantes que sont la patrie, l’honneur et le courage… et Compagnie K de William March est à cet égard un antidote de choix, aux côtés d’À l’Ouest rien de nouveau ou des Sentiers de la gloire.

 

Certes, je prends un peu d’avance dans ma commémoration personnelle, puisque ce roman concerne l’engagement américain dans la guerre, et débute donc en 1917. Il suit, pendant un peu plus d’un an (car les conséquences de la guerre sont également passées au crible, une fois l’armistice signé et tout le monde redevenu super copains), cent treize membres de ladite Compagnie K, cent treize soldats américains, du simple troufion à l’officier de base (on ne voit pas ici les galons les plus arrogants), et ils auront tous leur mot à dire. Le livre est du coup divisé en cent treize chapitres, généralement très brefs, titrés d’après le nom du témoin. Ces cent treize voix très personnelles sont autant d’aperçus très divers de ce qui s’est passé en France entre 1917 et 1918, sur le Front.

 

Ici, j’aimerais donner le ton, en citant la lettre de condoléances « réaliste » que rédige en une occasion le soldat Sylvester Wendell :

 

« Chère Madame,

 

« Votre fils Francis est mort au bois de Belleau pour rien. Vous serez contente d'apprendre qu'au moment de sa mort, il grouillait de vermine et était affaibli par la diarrhée. Ses pieds avaient enflé et pourri, ils puaient. Il vivait comme un animal qui a peur, rongé par le froid et la faim. Puis, le 6 juin, une bille de shrapnel l'a frappé et il est mort lentement dans des souffrances atroces. Vous ne croirez jamais qu'il a pu vivre encore trois heures, mais c'est pourtant ce qu'il a fait. Il a vécu trois heures entières à hurler et jurer tour à tour. Vous comprenez, il n'avait rien à quoi se raccrocher : depuis longtemps il avait compris que toutes ces choses auxquelles vous, sa mère, lui aviez appris à croire sous les mots honneur, courage et patriotisme, n'étaient que des mensonges... »

 

Oui, je reviens ainsi sur l’honneur, le courage et le patriotisme, et vomis une fois pour toutes ces aberrations…

 

Quand Stanley Kubrick a tourné Full Metal Jacket, on lui avait demandé pourquoi il tournait à nouveau un film de guerre après Les Sentiers de la gloire ; il avait répondu que son célèbre film avec Kirk Douglas était un film contre la guerre, et qu’il voulait faire un métrage sur la guerre. Il y a de ces deux approches dans Compagnie K, mais l’intention de William March, au-delà du simple « témoignage », reste néanmoins avant tout de dénoncer, en se basant sur son expérience personnelle. On peut comprendre la lassitude du soldat rentré du Front, avec des séquelles indélébiles, confronté à un monde qui ne le comprend pas… La nécessité de l’exorcisme est passée dans le douloureux acte d’écriture (ce qui, pour le coup, même si c’est dans un registre très différent, m’a évoqué inévitablement l’attitude de Kurt Vonnegut par rapport à Dresde dans Abattoir 5).

 

D’où ce procédé, aussi audacieux que pertinent, des cent treize voix. William March, à sa manière, commémore, lui aussi. Et il le fait d’une manière particulièrement glaçante, en laissant régulièrement la parole à ceux qui sont tombés au champ d’horreur. Il ne s’agit en effet pas uniquement de témoignages a posteriori de vétérans qui saoulent leurs proches avec « leur » guerre lorsque les conversations s’éternisent et que l’alcool ramène en tête les scènes les plus horribles. Nous avons aussi droit aux fantômes, qui nous narrent froidement l’instant de leur mort… Aussi Compagnie K a-t-il quelque chose de particulièrement insoutenable, qui en fait un roman de guerre d’une force rare, et confère à la dénonciation des atours morbides qui ne laissent plus rien au hasard.

 

Mais si le roman peut à première vue paraître décousu, il n’en est pourtant rien, grâce à l’art de l’auteur, qui sait se montrer très fin dans son entreprise de commémoration comme de sape. Les témoignages, toujours très humains, pour le meilleur et pour le pire, se répondent mutuellement. On croise ici tel troufion que l’on avait entendu là, on assiste à telle page à la mort du soldat envoyé en mission par le précédent « témoin », etc. Et le roman, enfin, s’organise autour d’une scène insoutenable, annoncée dès le premier chapitre et développée sur plusieurs témoignages à la suite, fortement contradictoires : l’exécution sommaire de prisonniers allemands. Une séquence terrible, qui confirme s’il en était encore besoin que « le patriotisme est la vertu des brutes », et que le courage et l’honneur ne sont que des mots, des impostures balancées sur l’horreur, façon voile pudique, des hypocrisies infâmes, instruments de torsion du réel aux mains, au mieux d’imbéciles, au pire d’ordures.

 

Compagnie K est une lecture salutaire. Un roman puissant, qui retourne les tripes, peut-être bien le témoignage ultime de l’aberration et de l’horreur de la guerre. En ces temps de commémoration un brin gênée, où l’on ne sait toujours sur quel pied danser, il constitue un témoignage de choix, qui achève de vouer aux gémonies cette guerre que l’on a eu le culot de proclamer « grande ». Et toutes les guerres dans la foulée.

CITRIQ

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CR "Inflorenza" : les chemins de Compostelle

Publié le par Nébal

coquille_st_-jacques_.jpg

 

 

Premier test d’Inflorenza.

 

Nous étions cinq joueurs (les retours à la ligne marquent les instances ; je n'étais pas Confident). Le théâtre choisi était celui des chemins de Compostelle.

 

Un petit homme laid (dont on apprendra plus tard qu'il se nomme Siméon) s'abrite de la pluie sous un dolmen ; il veut se racheter de la mort de son frère, qu'il a tué sur un mouvement de colère, et s'est pour cette raison lancé dans le pèlerinage de Compostelle.

 

La compagne de ce frère assassiné, Alexia, le suit avec trois heures de retard, et entend bien se venger.

 

Mais ledit frère sort de son caveau. Il trouve une lettre déchirée de Siméon, qui lui indique son intention de partir. Il se lance à son tour sur le chemin de Compostelle, désireux de retrouver « son amour ».

 

Un aubergiste, sur la route, entend bien dépouiller autant que possible les pèlerins.

 

Je suis un pseudo-druide des environs, je veux exercer mon emprise sur les pèlerins en faisant de faux miracles.

 

Le petit homme poursuit son chemin et atteint l'auberge. Satisfait de sa bonne fortune, il y entre. C'est la morte saison, mais l'aubergiste l'accueille avec un grand sourire, et compte bien le délester de son petit pécule.

 

Alexia rencontre le druide, elle prend le chemin de l'auberge qu'il lui a indiqué. Elle est à la merci des brigands, sur ces routes mal famées.

 

Le frère est-il en vie ? Il erre dans le village, dont on le chasse bien vite. Il prend deux pelotes, les lâche et les suit, afin de retrouver sa bien-aimée et son frère.

 

L'aubergiste pousse Siméon à dépenser son argent : il prend la suite la plus chère, et considère qu'il l'a bien mérité, après cette horrible journée dans la nature ; il est également prêt à recourir aux services du druide.

 

Un loup s'est approché du dolmen peu après le départ d'Alexia ; j'ai essayé de l'apprivoiser, afin d'en disposer pour impressionner les pèlerins, mais il m'a mordu.

 

Siméon s'éveille d'une semi torpeur après avoir beaucoup dépensé. Le remords l'assaille. Sa culpabilité a pris la forme d'un loup près du dolmen. Il geint au comptoir, se plaignant de son sort... tout en finissant son verre de bière. La porte s'ouvre.

 

Alexia s'approche de l'aubergiste. Elle jette son alliance en or sur le comptoir « pour le dédommagement ». Elle s'approche alors de Siméon. L'aubergiste s'interpose. Mais Alexia parvient à planter sa dague dans le dos de Siméon. Sa soif de vengeance est assouvie. Siméon, qui a perdu son argent et sombre dans l'inconscience, ne cherche plus à se racheter.

 

Son frère marche longtemps, le temps s'étire. Un loup prend la pelote noire dans sa gueule. Les deux pelotes se mélangent et l'emmêlent. Il arrive devant le dolmen, le druide est tout près. Il craint d'arriver trop tard.

 

L'aubergiste se réveille ; son auberge est désertée, l'homme et la femme ont disparu. L'aubergiste, sous le coup d'une illumination, pense se lancer à leur poursuite, mais la pluie lui fait faire demi-tour. Il se réfugie près du feu. Il est sous l'emprise d'un maléfice du druide, qui l'empêche de quitter cet endroit.

 

Quand je me réveille, je vois le frère et le loup. Je veux fuir. Le loup se jette sur moi, me plaque au sol, et me mord à l'autre bras, symétriquement. Il chemine aux côtés du frère. Siméon sent ce que le loup ressent. Mes blessures s'infectent trop vite.

 

Salement blessé, Siméon titube un moment. Il a compris son acte. Il se sent injuste envers son frère, qui l'a toujours protégé. Il essaye de retourner au dolmen. Alexia le regarde ramper. Il se couche sous le dolmen en demandant pardon. Mais son frère ne l'entend pas.

 

Alexia regarde Siméon se vider de son sang. Une caravane de pèlerins s'arrête alors près du dolmen. Trois gardes s'approchent d'eux. Alexia les baratine, mais elle est prise au dépourvu. Ils tentent de sauver Siméon. Elle pleure des larmes de boue.

 

Le frère a assisté à tout cela. La bobine noire a achevé de se dérouler. La bobine blanche est aspirée par la boue. Le druide, à côté, voit les lèvres du frère bouger, mais il ne l'entend pas parler. Il sait qu'il se manifeste quelque chose de surnaturel, mais il n'a pas peur.

 

L'aubergiste prend conscience de sa condition d'aliéné et de prisonnier qui lui est imposée par le druide. Sous le coup de la colère, il maudit ce dernier. Il veut qu'il le libère de son emprise. Il met le feu à l'auberge. Alexia ne laisse que des cendres derrière elle. Le druide apparaît, cède et tombe à genoux ; ses blessures, ses stigmates, saignent. Il est aux mains d'une justice qui le dépasse. Tout ce en quoi l'aubergiste croyait était un mensonge...

 

Je sors de l'auberge en rampant et en saignant. Je cherche à me racheter ; sans croire vraiment à l'existence d'une entité supérieure, je décide de ne plus escroquer les pèlerins... et prends le chemin de Compostelle.

 

Siméon est couvert de sang, la pluie a repris de plus belle. L'auberge s'enflamme, et les manifestations des Horlas sont puissantes. Les pèlerins effrayés s'en vont. Siméon découvre qu'une cordelette est attachée à sa jambe et voit le visage de son frère entouré d'une couronne de lierre. Il voudrait s'excuser, mais le loup gronde depuis le haut du dolmen. D'une pression, le frère défait la ficelle, qui s'enroule autour du loup et le muselle. « Pourquoi m'as-tu tué ? » Siméon est pathétique quand il profère ses excuses, et s'apitoie surtout sur lui-même. Le frère a coupé le lien qui les unissait. Siméon ne fera pas long feu sur le chemin du retour.

 

Alexia voit son bien-aimé, elle s'en approche en rampant difficilement. Son image se décompose peu à peu et il disparaît définitivement quand elle veut le toucher. Il n'y a plus, derrière, que Siméon, qui gémit comme il a toujours gémi... et elle sait qu'il ne rentrera pas au village.

 

 Ben c'était très bien. Sous la forme de ce compte rendu, c'est très sec, et ça peut paraître confus (je vais peut-être essayer d’en tirer quelque chose de plus « écrit »), mais sur le moment, c'était assez magique... Pleinement convaincu (même si on n'a finalement presque pas utilisé le background...).

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Croaaa, croaaa, ou laissez-moi déprimer

Publié le par Nébal

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Bon ben voilà.

 

J’ai ruminé, j’ai ruminé… et je craque. Je vais donc une fois de plus me ridiculiser en m’énervant pour rien et dans le vide. Pas grave. J’en ressens le besoin, c’est l’essentiel, je ne vois dès lors pas pourquoi je me priverais…

 

Donc, oui, vous pouvez très bien d’ores et déjà vous arrêter de lire, je ne vous en voudrais certainement pas.

 

 

Toujours là ?

 

Pervers.

 

OK.

 

Donc, à l’origine, il y a eu ce billet de Lionel Davoust sur son blog, billet qui a rencontré un grand succès et suscité moult commentaires laudateurs (je n’en attends certainement pas autant pour ce texticule-ci… mais après tout, je ne suis personne ; c’est donc dans l’ordre des choses).

 

Ce billet m’a cependant un tantinet agacé (peut-être pour de mauvaises raisons, c’est à débattre), et plus encore certains des commentaires qui l’ont suivi. Mais j’en viendrai à l’article à proprement parler et aux commentaires en question plus tard. Il me faut en effet prendre quelques précautions.

 

Alors, tout d’abord, je n’ai pas pour intention de vous faire déprimer. Vous êtes heureux ? Tant mieux ! Je ne souhaite que votre bonheur à tous… Une chose que j’ai justement tendance à reprocher à l’article en question, c’est son caractère d’injonction : « Vos gueules. » Je n’entends donc pas reproduire ici ce « défaut » que je condamne.

 

Seulement, c’est plus fort que moi, un réflexe adolescent, quand on me dit de la fermer, me pousse à l’ouvrir.

 

Je ne suis pas seulement un gamin porté sur l’auto-flagellation : je suis aussi – c’est diagnostiqué, j’entends – un dépressif. Je l’ai probablement toujours un peu été, mais cela fait en gros dix ans que l’on me suit pour cette maladie qui me pourrit la vie. Ne nous méprenons pas : je n’en tire certainement aucune fierté… Mais pas davantage de honte. C’est juste un fait. Et il sera pas mal question de faits, ici, ne portant en eux aucun jugement de valeur, mais pouvant à bon droit en entraîner. Justement : vous êtes libres. Alors ne vous en privez pas. Mais il me paraissait nécessaire de préciser ce point (qui, cela dit, doit ressortir de certains des articles plus traditionnels de ce blog…) : oui, j’ai tendance à voir les choses en noir. Je ne vous demande pas de faire de même.

 

Ceci étant, passons au fond du sujet. Quand j’ai lu le billet de Lionel Davoust, j’ai immédiatement – à tort à en croire l’auteur – eu une idée en tête : celle de la « pensée positive ». À vrai dire, ce n’est pas ce seul article qui m’a amené à cette conclusion peut-être un peu hâtive : j’avais déjà lu, sur le même blog, des articles concernant notamment l’écriture qui me paraissaient émettre le même son de cloche. C’est la conjonction de ces vieux articles et de celui d’aujourd’hui qui m’amène à parler de « pensée positive ».

 

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : l’optimisme philosophique n’a certes pas attendu la mystification pseudo-scientifique et très rentable du pasteur Norman Vincent Peale pour exister. Après tout, hein, pour me contenter d’un exemple qui parlera à tous, Candide vivait bien dans le meilleur des mondes possibles… En outre, si le caractère d’imposture de la « pensée positive » au sens strict n’est plus (ou ne devrait plus être…) à démontrer, je sais bien que certaines de ses supposées « méthodes » ont cours auprès d’instances a priori plus « légitimes ». Moi-même, dans le cadre de ma thérapie (oui, j’y reviens), j’ai ainsi subi pendant quelque temps, dans le cadre d’un groupe, les « jeux de rôle » (comme il les appelait, ce qui me fait rire jaune) d’un psychiatre cognitivo-comportementaliste. Bon… Ce fut un échec lamentable : je suis décidément imperméable à cette réflexion… et j’ajouterais que la thérapie cognitivo-comportementale me paraît être un triste rejeton du béhaviorisme, dont les maigres connaissances que j’en ai m’ont toujours fait froid dans le dos (brrr…).

 

Il n’en reste pas moins que, à la lecture de ce billet, c’est bien la « pensée positive » qui m’a sauté à la gueule (à tort ou à raison, là encore, je vous laisse libre de vous faire une opinion). Celle-ci (que j’ai pour ma part découvert avec ce chouette morceau d’Ethnician et, à peu près à la même époque, avec un hilarant court-métrage dont j’ai hélas perdu toute trace) a connu un très grand succès, je ne vous apprends rien, et continue de faire florès aujourd’hui. Tapez seulement – si vous l’osez – « think positive » ou « positive thinking » dans YouTube, et admirez. Oui, ces discours lénifiants rencontrent encore (peut-être même plus que jamais ?) beaucoup d’écho.

 

Moi, ils m’ont toujours donné envie de vomir…

 

Parce que voilà : désolé, mesdames et messieurs, mais le « You can get it if you really want » qui ressort du discours de la « pensée positive » et de l’article de Lionel Davoust (sans que je fasse nécessairement d’amalgame strict entre les deux), ben… c’est de la pensée magique. Pas « religieuse », comme on pouvait l’attendre de la part d’un pasteur (qui a rencontré néanmoins des objections théologiques, mais ça je m’en cogne un peu), mais bel et bien « magique ». Entendre par là l’idée suivante : si vous suivez un rituel précis, vous serez à même d’agir sur vous-même et sur le monde qui vous entoure. Cela dépasse en effet la simple perception : il s’agit bel et bien de changer le monde (après avoir changé soi-même). Si vous suivez la méthode de la « pensée positive », vous serez plus heureux… et le monde sera plus beau.

 

Foutaises.

 

Non, désolé, mais il ne suffit pas de vouloir une chose pour qu’elle se produise. Même avec ce machin si redoutable qu’est « l’effort ». Cette valorisation du travail (travail sur soi, et activité « extérieure »), bien de notre temps et de notre triste monde tragique, me répugne, pour des raisons politiques dont je vous ferai grâce. Mais surtout, philosophiquement et psychologiquement, je n’y crois tout simplement pas. Cette variation « matérielle » sur le vieux « aide-toi et le ciel t’aidera » me paraît au mieux illusoire, au pire dangereuse. Illusoire, parce qu’elle donne de faux espoirs ; dangereuse, parce qu’asséner ces faux espoirs au quidam, c’est lui donner, bien plus que l’occasion de réussir, celle de se vautrer et d’en souffrir, d'autant plus qu'on le rend ainsi seul responsable de son échec.

 

Je ne dis évidemment pas qu’il ne faut rien faire, parce que c’est pas la peine de toute façon, hein, bon. Certes, en bon dépressif, je suis porté (notamment en politique) sur « l’à-quoi-bonisme » ; mais c’est une vilaine tendance que j’essaye de combattre. C’est là le meilleur terme, je pense : il s’agit bien d’un combat contre soi-même. Du coup, ça ressemblerait presque à de la « pensée positive », me direz-vous ? Ben non. Parce que la perception des choses, de même que l’objectif à atteindre, n’ont rien à voir.

 

En effet, une autre chose que je reproche à la « pensée positive », et, si ce n’est au billet de Lionel Davoust, à certains commentaires édifiants qu’il a généré, c’est leur profond… égoïsme. Car, oui, à mon sens, si la dépression pousse à l’égocentrisme (je, je, je sais de quoi je, je, je parle), la « pensée positive » implique une sur-valorisation de soi qui équivaut au rejet du monde et des autres.

 

Ce qui est apparu clairement dans certains commentaire, mais me paraissait implicite dans le « vos gueules » adressé initialement aux corbeaux (dont votre serviteur ; oui, égocentrisme). Et c’est probablement là l’objet essentiel de cette beuglante mal structurée, vaine et probablement ridicule, réaction épidermique dont, je plaide coupable, je suis coutumier.

 

Les corbeaux ont ceci de fâcheux, semble-t-il, qu’ils vous plongent, avec leurs petites ailes, le nez dans le caca. Ils commentent (bêtement, bien sûr) l’actualité, ô combien réjouissante, et en tirent des conclusions sur l’état général du monde et son évolution probable que, nous dit-on, ils feraient mieux de garder pour eux.

 

Bien entendu, chacun est libre d’ignorer ce qui se passe autour de lui. Et, passé un certain stade, le commentaire de l’actualité est certes susceptible de participer d’une forme de voyeurisme morbide qu’on ne saurait encourager.

 

Mais – re-désolé –, moi, je, me, myself, I, refuse de porter des œillères « pour me sentir mieux ». Je refuse d’ignorer le monde au nom de mon seul confort personnel. Celui des autres ? Ben, vous n’êtes pas obligés de me lire, hein… Vous trouvez que je suis « déprimant » ? Je vous rétorquerais que c’est le monde qui l’est. Vous me dites que ouais ben c’est pas la peine d’en rajouter ou même tout simplement de le dire ? OK. Je ne vous oblige pas à m’approuver.

 

Mais de quel droit pouvez-vous m’ordonner de la fermer ?

 

Non. Je refuse de la fermer. Je préfère me révolter, m’indigner, même dans le vide, plutôt que de m’en foutre, ou de faire l’impasse sur ce qui me déplait pour cette seule et unique raison… que ça me déplait. Parce que cet égoïsme me répugne.

 

Je ne prétends certes pas, par le fait, être meilleur que les autres, ou détenir La Vérité. Je ne vous demande pas de faire comme moi. Je ne vous dis pas que vous vous en porterez mieux (certainement pas) ou que le monde s’en trouvera mieux (probablement pas). Encore une fois, libre à vous. Mais libre à moi de ne pas m’en foutre. Libre à moi de trouver le monde déprimant. Et de le dire.

 

C’est bien, du coup, ce qui au terme de ruminations longues et pénibles, m’a amené à dépasser le stade des simples sarcasmes idiots dont je m’étais contenté jusqu’à présent pour écrire ce billet (sans doute tout aussi idiot, mais je m’en fous). Que l’on puisse s’enthousiasmer pour une injonction de fermer sa gueule, ça m’énervait déjà un peu ; que l’on fasse l’éloge, directement ou indirectement, des méthodes de la « pensée positive », encore plus ; que l’on fasse celui de l’indifférence au monde, c’était plus que je ne pouvais en supporter.

 

Si le bonheur est à ce prix, je préfère me complaire dans le malheur.

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"Cold City"

Publié le par Nébal

Cold-City.jpg

 

 

Cold City

 

Cold City est un jeu de rôle de Malcolm Craig publié en France par la Boîte à Heuhh (dont je découvre le travail à cette occasion). Il me faisait de l’œil depuis un petit moment déjà, essentiellement pour son cadre que je trouvais fort intéressant. Le jeu propose en effet de jouer des sortes d’agents secrets à Berlin en 1950, alors que la guerre froide, quand bien même récente, bat son plein, agents secrets qui ont maille à partir avec les reliques de la « science déviante » des nazis : Altérés (mutants, en gros), Intrus (entités extraterrestres ramenées sur Terre par des moyens occultes, disons) et ST (soldats morts-vivants). J’y voyais une belle opportunité de jouer de la lovecrafterie dans un esprit pré-Delta Green (ou plus encore « Laverie » et « A Colder War » de Charles Stross) et dans un cadre de toute beauté, ce qui me paraissait en soi une raison suffisante pour y jeter un œil. Après lecture, cette impression est confirmée.

 

Pourtant, c’est comme dans les X-Files : « La vérité est ailleurs. » Et ce qui fait l’intérêt majeur de Cold City, étrangement (ou pas), n’est pas sa belle ambiance (servie par une présentation que je qualifierais d’ « aux petits oignons » si j’aimais les oignons, mais les oignons c’est le Mal), mais bien sa mécanique de jeu, qui, pour être un tantinet déconcertante à mes yeux encore bien conservateurs de vieux donjoneux (entendre par là que c’est passablement narrativiste, ou peut-être plus exactement que ça joue beaucoup sur la narration et l’autorité partagées), est plus qu’à son tour tout à fait intrigante, enthousiasmante, stimulante, et autres termes positifs qui se finissent par « -ante ».

 

Je ne vais pas rentrer excessivement dans les détails, ce n’est à mon sens pas le lieu, mais voici quelques points qui m’ont paru essentiels.

 

Commençons par les personnages. Dans l’idéal, Cold City se joue avec un MJ (quand même) et quatre joueurs, représentant chacun une des puissances occupantes de Berlin (Américains, Britanniques, Français et Soviétiques ; on trouve un pré-tiré de chaque). L’accent est mis, donc, sur la nation d’origine du personnage, ce qui va de pair avec des préjugés sur les nations des autres (mais ce n’est pas à vous que j’apprendrais que les Français sont des couards arrogants, etc.). La nation va aussi définir un « objectif secret », qui sera complété par un « objectif personnel », tout aussi occulte. Il est à noter que, dans le cadre d’une partie ouverte, les autres joueurs peuvent être conscients des objectifs secrets du personnage ; à eux, dès lors, d’en tirer parti pour rendre le jeu intéressant. Un mécanisme essentiel de la fiche de personnage, en effet, outre la détermination de trois attributs (physique, influence, intellect) et celle de traits positifs comme négatifs (au libre choix du joueur), est la confiance : chaque joueur inscrit de manière chiffrée, à la fois la confiance que son personnage éprouve pour les autres personnages, mais aussi celle qu’il inspire à ces derniers. Ces deux échelles de confiance peuvent être utilisées pour « gonfler » la poignée de dés lors des conflits, qu’il s’agisse de collaborer… ou de trahir. Ambiance parano assurée.

 

Il n’y a par la suite pas de « jets de compétence » à proprement parler dans Cold City. L’important, donc, ce sont les conflits. L’idée est que, si l’action n’est pas à même d’apporter des conséquences narratives intéressantes et qu’elle est crédible, elle réussit, pas besoin de jet de dés. Dans les autres cas, il y a conflit, qui se résout par un jet de dés en opposition (toujours en opposition, oui, que ce soit avec un autre joueur, ou avec un PNJ ou même un objet géré par le MJ). Il s’agit alors de constituer une poignée de dés (à dix faces), qui commence par le choix d’un attribut (doublé si un objectif secret entre en jeu), augmenté éventuellement par des traits (positifs ou négatifs ; la différence se fera dans les conséquences) ou par de l’équipement, ainsi que par la confiance, donc. Le MJ ou l’autre joueur constitue de même une poignée de dés (moyenne de 5, a priori). On fait rouler les machins, et on retient les scores les plus élevés après élimination des égalités. Par exemple, si le PJ fait 1, 3, 5, 7, 8 et 10, et le MJ 2, 4, 8 et 10, après élimination des 10 et des 8, c’est le PJ qui gagne, avec deux dés de plus que le MJ. Dès lors, le « vainqueur » de cette opposition se voit attribuer des points de conséquences, positives ou négatives, qu’il s’agira pour lui de déterminer (par exemple, réduire un attribut à 0, ce qui revient à mettre l’adversaire « hors-jeu », ou encore « verrouiller » un trait pour éviter qu’il ne soit supprimé ultérieurement, etc.) et d’incorporer dans sa narration (si j’ai bien compris, hein ; corrigez-moi si je me goure, la lecture est fraîche).

 

Et tout cela, de l’élaboration des personnages à la résolution des conflits, me paraît diablement intéressant. Ces règles, ou mécanismes, occupent environ la moitié de l’ouvrage (de 160 pages). La seconde moitié est consacrée au cadre, et donc essentiellement à Berlin (même si l’on a quelques aperçus de lieux plus éloignés) et à la « science déviante », ce qui passe par des listes diverses d’organisations en jeu (de la CIA à la Stasi, etc. ; j’avoue avoir trouvé cet aspect un peu trop lapidaire, et je pense que le jeu ne prendra vraiment toute son ampleur que si le MJ complète ces premières données par des recherches personnelles – défaut que je retenais également pour B.I.A., par exemple) et toutes ces sortes de choses, un scénario d’introduction plutôt bien foutu, quelques pistes supplémentaires, des inspirations bibliographiques, rôlistiques et cinématographiques, etc.

 

Au final, sur le papier en tout cas, Cold City me paraît une jolie réussite, sacrément enthousiasmante (vous avez noté l’alternance entre « diablement » et « sacrément » ? Putain, je suis content de moi, là !). J’ai bien envie de tester la chose : entre ce cadre délicieux et ces mécanismes inventifs et parfaitement adaptés à la situation, je suis persuadé qu’il y a de quoi faire d’excellentes parties.

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"La Formation de la Terre du Milieu", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), La Formation de la Terre du Milieu, [The Shaping of Middle-Earth], édition et avant-propos par Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Paris, Christian Bourgois, [1986] 2007, 408 p. [+ 4 p. de pl.]

 

Quatrième tome de « l’Histoire de la Terre du Milieu » (après les deux volumes du Livre des contes perdus et Les Lais du Beleriand, et avant La Route perdue), La Formation de la Terre du Milieu, au titre éloquent dans son double sens, est probablement le livre le plus aride de cette série qui l’est tout de même pas mal à la base. Et, je plaide coupable, je l’ai à l’occasion survolé…

 

Il faut dire que sa lecture dans la foulée des précédents (et encore, il y avait eu Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés juste auparavant…) était probablement une mauvaise idée, dans la mesure où il s’agit à bien des égards d’une élaboration progressive, sous forme de synthèse souvent lapidaire, du « Légendaire » du Premier Âge, reprenant dès lors tout ce qui avait été développé auparavant de manière très abrupte, et augurant ainsi de ce qu’allait devenir Le Silmarillion. Dès lors, si l’on ne peut que reconnaître qu’il s’agit d’une étape fondamentale dans l’élaboration de l’histoire de la Terre du Milieu (et qui prend place à un autre moment fondamental, puisque ces textes ont été rédigés entre la composition des Lais du Beleriand et celle, qui devait changer la donne, de Bilbo le Hobbit), on avouera tout de même que sa lecture, surtout ainsi entourée, a quelque chose de passablement fastidieux.

 

Passons rapidement sur les quelques fragments en prose postérieurs aux Contes perdus (qui, du coup, font quelque peu figure d’intrus dans ce volume, placés là parce qu’on ne savait pas les placer ailleurs). Le gros de l’ouvrage est consacré à des textes dessinant le futur Silmarillion sous la forme que l’on connaît, entendre par là celle d’une synthèse d’un corpus plus vaste. Mais ce caractère de synthèse est ici particulièrement affirmé, bien plus que dans Le Silmarillion publié, ce qui nous vaut des textes secs, dénués de dialogues, résumés laconiques de la grande fresque ébauchée dans Le Livre des contes perdus de manière autrement développée, et dont le cadre (la « chaumière du jeu perdu ») est définitivement abandonné, même si l’on y trouve encore, comme une hésitation, mention d’Eriol ou d’Ælfwine (et donc du projet initial de « mythologie pour l’Angleterre » si fondamental dans les Contes perdus).

 

Nous trouvons tout d’abord « l’Esquisse de la Mythologie », ou « Premier Silmarillion ». Ce court texte synthétique, destiné semble-t-il à présenter le fond des Lais du Beleriand, mais qui constitue tout autant un document de travail, une référence en somme, présente en quelques pages toute l’histoire du Premier Âge. Il est suivi de la « Quenta », ou « Quenta Noldorinwa », plus détaillée (c’est le plus long chapitre de ce quatrième volume, a fortiori si l’on tient compte des notes et commentaires de Christopher Tolkien), mais encore très sèche, et plus proche de son alter-ego de La Route perdue que de la forme finale du Silmarillion. Dans le même esprit de sécheresse et de référence (poursuivi à nouveau dans La Route perdue), on trouve en fin de volume « Les Premières Annales du Valinor » et « Les Premières Annales du Beleriand » : tout est dans le titre, il s’agit donc ici de décrire les événements dans l’ordre chronologique, année après année. Autant de textes cruciaux pour Tolkien lui-même dans son travail, et qui ont pu lui servir à approcher les éditeurs pour leur présenter son grand-œuvre « elfique », mais qui, pour le lecteur contemporain lambda, sont d’un abord plutôt pénible… Ils ne sont à vrai dire « intéressants », au-delà de leurs qualités propres admises et répétées, que pour les plus acharnés des exégètes tolkieniens, désireux de se lancer dans une entreprise exhaustive de comparatisme entre les différents états des récits des Jours Anciens ; ce qui n’est pas vraiment mon cas… et à vrai dire encore moins dans le cadre forcément restreint de ce compte rendu, où il ne m’apparaît pas opportun de me lancer dans de savantes dissertations sur, disons, la généalogie des Gnomes, ou encore les histoires parallèles de Nargothrond, Doriath et Gondolin, etc.

 

Je passe donc aux documents plus brefs qui constituent le milieu du volume, et qui éclairent sous un autre jour ce titre de Formation de la Terre du Milieu. C’est à dessein que je parle de « documents », dans la mesure où il ne s’y trouve véritablement qu’un seul texte, « L’Ambarkanta ou Forme du Monde », complexe (quand bien même très brève, la densité de règle dans ce volume est ici particulièrement impressionnante) description cosmogonique de la Terre du Milieu (et l’on comprend enfin la justification de ce terme, qui n’a jamais été aussi bien explicité qu’en ces pages) et de ce qui l’entoure. Faut tout de même vouloir se le farcir, même si c’est probablement, d’un point de vue « objectif », le texte le plus enrichissant de cette Formation de la Terre du Milieu… Parallèlement, on trouve un certain nombre de cartes, plus ou moins lisibles, qui constituent néanmoins de précieux documents pour la cosmogonie et la géographie tolkieniennes, la plus importante étant (là encore document de référence fondamental) « La Première Carte du Silmarillion », en couleurs sur deux planches centrales. Ici encore plus que pour les premiers états du Silmarillion, il me semble inopportun de me lancer dans une entreprise comparative pour ce compte rendu, même si les complexes notes de Christopher Tolkien, érudites comme de juste, sont là encore des « pousse-au-crime ». Je noterais juste en passant, car cela a forcément retenu mon attention, que le premier nom du Beleriand, longtemps conservé, était ici « Broseliand »…

 

Mais vous voilà prévenus : si La Formation de la Terre du Milieu a pleinement sa raison d’être en tant qu’ensemble de documents fondamentaux pour la genèse de l’œuvre tolkienienne, c’est néanmoins un volume d’un abord difficile, et qui ne se montre clairement pas satisfaisant sur le pur plan littéraire. J’avais dit que les Contes perdus ne constituaient pas une lecture « récréative », et le maintiens ; la fascination jouait à terme, cependant, et l’on pouvait à bon droit se régaler de la créativité tolkienienne dans son premier état, et même de sa langue si particulière, quand bien même on y achoppait régulièrement. Ici, cette expression paraîtrait cependant bien faible, voire carrément inappropriée, dans la mesure où nous ne sommes pas dans la littérature, mais dans la documentation. Si les exégètes les plus enthousiastes (que je pense comprendre tout en n’en étant pas moi-même un) y trouveront leur bonheur, les « simples » lecteurs pourront à bon droit faire l’impasse sur cette somme aride ; ce qui est assez vrai de la plupart des volumes de « l’Histoire de la Terre du Milieu », certes, mais jamais autant qu’ici.

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"B.I.A. : Ya Basta !"

Publié le par Nébal

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B.I.A. : Ya Basta !

 

Ya Basta ! est un très court (32 pages) supplément « non officiel » (ou « semi officiel » ?) de Studio 9 pour B.I.A., le jeu développé par les XII Singes. Et il prend un parti plutôt étrange, celui de « délocaliser » les intrigues… en l’occurrence essentiellement au Mexique, auprès d’autres Amérindiens (descendants des Mayas, en gros). Pourquoi pas, hein ? Sauf que cela ne va pas sans poser quelques problèmes… et je ne suis pas certain que ce supplément de contexte y réponde parfaitement. Bon, autant le dire de suite : je suis même sûr que ce n’est pas le cas… Tout simplement parce que Ya Basta ! est trop court, bien trop court, défaut que j’avais déjà pointé pour le contexte (les réserves) de B.I.A.

 

On commence par un dossier technique supposé répondre à une question fondamentale : mais qu’est-ce qui peut bien justifier l’envoi d’agents du B.I.A. à l’étranger, et notamment au Mexique ? je vous le demande. Eh bien, Ya Basta ! distingue trois cas : la poursuite de délégation, les compétences spécifiques et, surtout (?) et sans surprise, les « Black Ops »… Mais il ne s’étend guère sur cette complexe question, et ne convainc pas vraiment ; je crains que l’envoi à l’étranger d’agents du B.I.A. ne nécessite de la part du MJ bien trop de contorsions peu crédibles… Passons sur les deux agents de liaison qui sont décrits par la suite, ce sont des caricatures.

 

On passe ensuite, et c’est autrement plus intéressant, à la description de la ville d’Ocosingo dans le Chiapas, avec PNJ, secrets et pitchs de scénarios ; puis c’est au tour du Chiapas de se voir accorder quelques développements. Une lecture intéressante, un contexte de choix, effectivement, pour balancer ses agents en terrain exotique, mais – diantre – que c’est court ! En tant que tel, comme pour la description des réserves dans B.I.A., ça ne me paraît pas exploitable ; le MJ a encore du boulot s’il entend balader ses joueurs du côté des révolutionnaires néo-zapatistes.

 

Impression confirmée par le scénario final, « Les Serpents rouges », méli-mélo de néo-zapatistes plus ou moins sincères, de narcotrafiquants, et d’islamistes locaux (si). Pas inintéressant, et il y a sans doute de quoi faire… mais là, nous n’avons guère qu’un synopsis. J’apprécie les scénarios ouverts, hein, mais là c’est un squelette.

 

 Bref : je ne m’étendrai pas davantage, Ya Basta !, même s’il est relativement intéressant à la lecture, ne m’a pas convaincu. Beaucoup trop lapidaire pour être exploitable, il décrit certes un contexte attrayant, mais sans en tirer le meilleur, et en impliquant beaucoup trop de travail et de justifications douteuses de la part du MJ. Plutôt raté, donc, et je ne pense a priori pas en faire usage.

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"Les Lais du Beleriand", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), Les Lais du Beleriand, [The Lays of Beleriand], édition et avant-propos par Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Elen Riot (poèmes) et Daniel Lauzon (commentaires et notes) sous la direction de Vincent Ferré, Paris, Christian Bourgois – Pocket, [1985, 2006] 2009, 794 p. [+ 2 p. de pl.]

 

Suite de ma lecture de « l’Histoire de la Terre du Milieu » avec ce troisième volume – Le Livre des contes perdus comptant pour deux – que je redoutais tout particulièrement. En effet, il s’agit là de polésie. Et vous savez peut-être que la polésie et moi, bon… Je redoutais d’autant plus que je me demandais comment la traduction allait bien pouvoir rendre les vers de Tolkien ; hélas, cette crainte s’est avérée fondée… mais j’y viendrai bien assez vite.

 

Si l’on excepte quelques brefs fragments en milieu de volume, ce gros livre (partiellement bilingue, cependant ; ouf !) comprend pour l’essentiel deux longs poèmes inachevés reprenant des histoires déjà lues dans Le Livre des contes perdus et appelées à connaître bien des états avant leur version « définitive » dans Le Simarillion, etc. Nous avons tout d’abord Le Lai des enfants de Húrin, en vers allitératifs (comme Beowulf, donc, et ce n’est probablement pas un hasard), qui développe l’histoire de Túrin jusqu’à ce que les Orques se mettent à rôder du côté de Nargothrond (dans la version la plus « complète », il y en a une autre plus tardive qui s’arrête à l’arrivée du héros à la cour de Thingol en Doriath) ; ensuite, nous passons au Lai de Leithian, qui rapporte le célèbre conte de Beren et Lúthien, la grande histoire d’amour de Tolkien, en distiques octosyllabiques (dans l’état le plus avancé, le récit s’arrête ici au moment où Carcharoth mord la main de Beren tenant le Silmaril).

 

Il ne me paraît pas opportun de rentrer excessivement dans le détail de ces histoires, que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer par ailleurs. On peut cependant noter quelques évolutions majeures, notamment l’insertion de « l’élément Nargothrond » dans les deux lais, qui leur confère une ampleur et une portée plus vastes, et accentue l’importance des Silmarils dans l’histoire par rapport aux Contes perdus.

 

On peut néanmoins, à titre d’exemple, noter quelques-uns de ces changements, frappants dans Le Lai de Leithian. Ainsi, outre « l’élément Nargothrond » déterminant (avec les personnages de Felagund, Orodreth, Celegorm et Curufin), on peut relever quelques autres modifications majeures : notamment, Beren, après moult hésitations, est cette fois un Homme, et non plus un Gnome, ce qui change tout. On notera aussi, par exemple, que l’aspect de « conte animalier » du « Conte de Tinúviel » est ici amoindri, notamment du fait que le chat Tevildo est remplacé par le sorcier loup-garou Thû, qui fait un précurseur plus adéquat au Sauron de l’état final. C’est à vrai dire l’intérêt majeur de ce volume que de permettre d’étudier les variations de Tolkien sur un même thème, son travail méticuleux aboutissant, après bien des textes avortés, à l’histoire telle que nous avons appris à la connaître dans Le Silmarillion. Mais, du coup, comme pour les autres volumes de « l’Histoire de la Terre du Milieu », on en réservera la lecture aux amateurs, non, aux forcenés désireux de se lancer dans l’exégèse tolkienienne.

 

C’est hélas d’autant plus vrai ici que le texte français – je parle des poèmes – ne tient pas la route… Il m’est difficile de porter un jugement en ce qui concerne Le Lai des enfants de Húrin, dans la mesure où je ne dispose pas du texte original, mais c’est tout de même assez moche dans l’ensemble… Cependant, pour ce qui est du Lai de Leithian, nous disposons du texte original en miroir. Et cela permet de confirmer l’ampleur de la catastrophe, pressentie à la seule lecture du texte français. La traductrice a en effet pris le parti – audacieux pour ne pas dire téméraire – de conserver la forme de distiques octosyllabiques du texte anglais. Ce fut à mon sens une mauvaise idée, et il aurait sans doute été plus pertinent de s’en tenir à une traduction plus littérale, surtout étant donné la « fonction » de ce volume. Et il n’est pas certain que l’on y aurait perdu en élégance… En effet, Le Lai de Leithian en français sonne horriblement mal, accumulant les boulettes, et notamment de pénibles erreurs de registre de langue sur lesquelles on ne saurait fermer les yeux. Le texte anglais – que je serais bien en peine de juger en tant que tel – a toute l’apparence que l’on était en droit d’attendre de Tolkien : sérieux, rigueur, registre généralement élevé. Le texte français, lui, qui sacrifie régulièrement l’exactitude au nom du mètre et de la rime, ce qui m’a fait froncer les sourcils plus qu’à mon tour, sonne beaucoup plus « enfantin », et perd ainsi la gravité qui sied à l’œuvre et au propos. Et c’est extrêmement pénible, surtout quand on se retrouve confronté à des traductions « familières » qui rompent brusquement le ton et ne conviennent pas du tout à ce qui est raconté, ou l’emploi de termes malvenus dans ce contexte (« fusiller du regard »…). Bref : lisez-le en anglais sous peine de vous arracher les cheveux… sauf qu’il n’est pas donné à tout le monde, votre serviteur inclus, d’apprécier à sa juste valeur la versification classique anglaise…

 

Une erreur fatale, donc, qui vient considérablement nuire à l’intérêt de ce volume maladroit. Ce n’est probablement pas rédhibitoire, dans la mesure où nous sommes surtout ici pour l’étude, l’exégèse même, et pas tant pour le « style ». Mais tout de même… À revoir.

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"Beowulf"

Publié le par Nébal

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Beowulf, [Beowulf], édition revue, nouvelle traduction, introduction et notes d’André Crépin, Paris, Librairie Générale Française, coll. Le Livre de poche – Lettres gothiques, [2007] 2010, 254 p.

 

Poursuite de mes lectures autour de Tolkien, cette fois avec Beowulf, le célèbre poème en vieil anglais datant au plus tard des environs de l’an mil (c’est en tout cas l’âge de son unique manuscrit), qu’il me paraissait indispensable de lire avant de m’attaquer aux Lais du Beleriand et plus encore à Les Monstres et les Critiques.

 

Bizarrement, je ne savais pas grand-chose de Beowulf, si ce n’est que, bien que le poème soit anglais, on y rencontre le héros du même nom en Scandinavie aux environs du VIe siècle, et qu’on le voit notamment péter sa gueule au monstre Grendel (eh oui, j’avais lu le roman bizarre de John Gardner avant de lire le poème héroïque, ce qui est mal). Mais ça ne s’arrête en fait pas là : la geste de Beowulf, le Gaut qui se rend chez les Danois, consiste en trois affrontements – Grendel, la mère de Grendel, et enfin, chez lui et bien plus tard, le dragon – se soldant par la mort du héros, avec entre-temps moult festins, récompenses et discours d’ordre moral et politique. Ce que je ne savais pas, d’ailleurs, c’est que, malgré son sujet « païen », Beowulf est un poème chrétien, dimension extrêmement importante (et un poil déconcertante, ai-je trouvé, mais j’y reviendrai).

 

Comment, dès lors, interpréter Beowulf ? Les réponses varient avec les exégètes, et il a été tentant d’y voir davantage que le « simple » récit des affrontements du héros contre des monstres aux sources de notre fantasy ; car ce n’est pas sérieux, les monstres, après tout… Et il est vrai que le très important contenu chrétien du poème (qui est tout de même essentiellement le fait du narrateur, commentateur éloigné qui rapporte l’histoire, non des personnages, et notamment des deux les plus importants, Beowulf et Hrothgar) amène à se poser des questions bien légitimes. André Crépin, qui a réalisé cette très belle édition à la traduction fort élégante, propose ainsi, de manière assez convaincante, d’y voir une sorte de « miroir du prince », manuel destiné à l’édification du suzerain, mais peut-être plus encore, trouvé-je, du vassal. On a pu, aussi, traiter Beowulf comme un « simple » document « historique », en le « déconstruisant » et en cherchant à la situer dans le temps…

 

Mais ce traitement, qui consiste plus ou moins à « négliger » le poème pour en privilégier l’aspect allégorique ou de source, ne convenait pas à Tolkien. Je cite ici un passage éloquent – et fort beau, trouvé-je – dans Les Monstres et les Critiques, dont la conférence-titre de 1936 porte justement sur Beowulf :

 

« Je décrirais toute cette affaire au moyen d'une autre allégorie. Un homme hérita d'un champ où se trouvait un amas de vieilles pierres, vestige d'un ancien palais. Une partie de ces pierres avait déjà été utilisée pour édifier la maison dans laquelle il résidait, en vérité, non loin de la vieille demeure de ses pères. Il prit des pierres parmi les ruines et érigea une tour. Mais en arrivant, sans même se donner la peine de monter l'escalier, ses amis virent immédiatement que ces pierres avaient jadis appartenu à un édifice plus ancien. Aussi renversèrent-ils la tour, non sans peine, afin de chercher sculptures et inscriptions enfouies, ou de découvrir où les lointains ancêtres de cet homme s'étaient procuré leurs matériaux de construction. Soupçonnant l'existence d'un gisement de houille dans le sol, certains se mirent à creuser, jusqu'à en oublier les pierres. Tous disaient : « Cette tour est très intéressante », mais aussi, après l'avoir renversée : « Dans quel état la voici ! » Et on entendit même les propres descendants de l'homme, dont on aurait pu s'attendre à ce qu'ils réfléchissent davantage à son entreprise, qui murmuraient : « Quel drôle de bonhomme ! Figurez-vous qu'il a utilisé ces vieilles pierres pour bâtir une tour qui n'avait aucune raison d'être ! Pourquoi donc n'a-t-il pas restauré la vieille maison ? Il n'avait aucun sens des proportions. » Mais du haut de cette tour, l'homme avait pu contempler la mer. »

 

Dès lors, il s’agit d’étudier le poème pour lui-même, en tant qu’objet littéraire, et non de viser à rendre l’allégorie qu’il est supposé porter, ou à en dégager le matériau historique, au mépris finalement des beaux vers allitératifs et de l’histoire qu’ils rapportent (ce qui ne manque bien sûr pas d’entrer en résonance avec l’œuvre fictionnelle de Tolkien lui-même, qui puise par ailleurs régulièrement dans Beowulf entre autres – voyez les vers allitératifs du « Lai des Enfants de Húrin », pour la forme, et l’histoire même qu’il raconte, que l’on retrouve en maints ouvrages : le sort de Túrin face au dragon Glaurung n’est certes pas sans rappeler Beowulf et le dragon s’entretuant, quand bien même la source première d’inspiration pour le personnage de Tolkien semble se trouver dans le Kalevala ; on notera aussi que Tolkien a lui-même traduit Beowulf, le volume vient de paraître – en anglais, of course).

 

Tolkien s’insurge donc contre les critiques « traditionnelles » de Beowulf, et entend montrer l’intérêt du poème, non seulement formel – qui ne fait aucun doute : je ne suis certes pas à même de juger le texte en vieil anglais, mais le rendu de la traduction est fort beau –, mais aussi sur le fond, indépendamment de tout contenu allégorique (la leçon étant que, si la tentation de l’allégorie est bien légitime chez le lecteur, elle ne doit pas nécessairement être envisagée comme l’intention première de l’auteur anonyme – là encore, Tolkien en a fait les frais…). Que sont les monstres, alors ? Des monstres. Et c’est bien suffisant (même si le très chrétien Tolkien succombe peut-être lui aussi un peu à ce jeu-là en s’interrogeant sur leur nature de « diables » ; mais après tout, il ne fait guère que suivre l’auteur, poru le coup, qui fait de Grendel et de sa parentèle des descendants de Caïn ; quant au dragon, l’assimilation est un classique).

 

Aussi, on ne doit pas à ses yeux considérer que « l’histoire principale est faible, et que ce sont les détails à la marge qui importent » – la lecture qui fait de Beowulf un document historique, une source. L’essentiel est bien dans la venue de l’étranger Beowulf au palais du roi danois Hrothgar, dans ses combats successifs contre Grendel et la mère de Grendel, puis, après avoir défait les ogres et être retourné chez lui, au sud de la Suède, quand bien des années ont passé, dans le combat final et fatal contre le dragon. Les sagas et les éléments historiques qui sont évoqués dans les digressions des festins et autres discours ne sont « que » cela : des digressions, certes pas gratuites – leur intérêt littéraire de même que leur contenu moral est important et justifie leur insertion dans la trame principale –, mais des éléments bel et bien « marginaux », sans qu’il faille y voir de jugement de valeur.

 

Dès lors, Beowulf atteint parfaitement son but – et avec adresse, encore. Ce texte aux sources de la littérature anglaise séduit toujours aujourd’hui, même en traduction, et la simplicité (fausse ?) de son histoire en trois temps participe de cet impact.

 

Je serais pourtant réservé sur ce point qui m’a donc tant surpris, et qui est le contenu chrétien du poème en vieil anglais. Il était certes bien naturel pour l’auteur, qui ne vivait plus dans le monde païen qu’il décrit (et dont certains éléments ressortent malgré tout : ainsi, si l’on ne trouve pas d’allusions au dieux nordiques – ce qui n’a rien d’étonnant, du coup –, les funérailles de Beowulf sont un passage éloquent à cet égard), et on ne s’étonnera pas que Tolkien l’ait prisé. Certes, comme Tolkien, je n’y vois pas pour autant la marque de la « confusion » d’un auteur maladroit : l’intention est ici délibérée. Mais elle débouche sur une morale qui, dois-je dire – et cela n’a sans doute rien d’étonnant non plus, le temps ayant filé – ne me parle guère…

 

Cet éloge du fidèle serviteur et plus encore de la bravoure du héros aurait donc naturellement de quoi me laisser de marbre. Et pourtant, pas tout à fait, peut-être parce que le contenu nordique, dans cette bravoure, ressurgit là où on ne l’attend pas (plus) forcément. Pour tout dire, ce sont les dernières pages qui m’ont en effet paru les plus belles, avec ce sacrifice attendu de Beowulf, et, à l’horizon, le sombre avenir qui se dessine… Malgré le triomphe du héros sur ses ennemis – qui sont les ennemis du genre humain –, la victoire du brave sur les monstres, et en dépit du christianisme latent (qui pose en même temps la question très déroutante pour les croyants d’antan : qu’advient-il des « justes » parmi les païens ?), Beowulf porte ainsi, au moins, une atmosphère teintée de pessimisme, tout à fait frappante, et qui fait son petit effet, même si l’on est bien loin des questions qui sous-tendent ce discours.

 

Je rejoins donc dans l’ensemble Tolkien : Beowulf reste encore aujourd’hui un poème puissant, tant dans le fond que dans la forme, surtout dès lors qu’on l’apprécie pour lui-même, pour sa valeur littéraire, qui n’est pas amoindrie par un sujet « faible », mais profite bien au contraire de l’intrusion de ces monstres et de cet ailleurs temporel et géographique. Parce que les ogres et les dragons, c’est chouette. Na.

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"Le Livre des contes perdus", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), Le Livre des contes perdus, [The Book of Lost Tales], édition établie et avant-propos de Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Adam Tolkien, [s.l.], Christian Bourgois, [1993, 1995, 1998, 2001] 2002, 698 p.

 

Ouf.

 

Je suis enfin venu à bout de ce monstre.

 

Mazette.

 

C’est qu’il ne s’agit pas exactement d’une « lecture récréative », là.

 

J’avais commencé Le Livre des contes perdus (alors en deux volumes) au moment de sa première publication française ; et j’avais craqué… C’était beaucoup trop compliqué dans le fond comme dans la forme pour parler à l’ado que j’étais, qui se croyait authentique petit fan de Tolkien, et découvrait, avec la virulence d’une grosse baffe dans la gueule, qu’il avait encore beaucoup de progrès à faire, jeune padawan. À vrai dire, cette tentative fut même traumatisante, et m’a longtemps dissuadé de poursuivre les tolkienneries, à savoir cette monumentale « Histoire de la Terre du Milieu » qui était ainsi inaugurée. Tentant bêtement de justifier mon échec par la mauvaise foi, je me suis mis à considérer cette vaste entreprise comme étant une escroquerie à base de fonds de tiroir.

 

Erreur de jugement dont je suis bien revenu aujourd’hui. Non, il ne s’agit pas là de fonds de tiroir, mais bel et bien de l’analyse en profondeur d’un processus de création et d’écriture. Ce qui est tout à fait passionnant, mais implique de se trouver dans un certain état d’esprit. En clair, pour lire Le Livre des contes perdus, il faut satisfaire à plusieurs conditions : être fan de Tolkien, certes ; mais aussi avoir du temps devant soi et ne pas redouter l’effort ; vouloir en savoir plus, pas tant sur la Terre du Milieu et compagnie que sur les processus mis en œuvre par l’auteur qui ont en définitive abouti aux chefs-d’œuvre que l’on sait ; enfin, et cela me paraît capital, bien avoir en tête Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés (ceux du Premier Âge, en tout cas). Non qu’il s’agisse ici de la même entreprise : Le Silmarillion, en effet, peut (et doit sans doute) être lu pour lui-même, et ne nécessite pas d’effort particulier ; les Contes et légendes inachevés, déjà, demandent un peu plus une tournure d’esprit d’exégète ; mais il y a un vrai fossé entre la lecture de ces ouvrages accessibles à tous et celle de « L’Histoire de la Terre du Milieu », à réserver aux plus acharnés des lecteurs, « amateurs » au sens le plus positif, prêts à se livrer à une complexe quête archéologique dans les plus archaïques des manuscrits de l’auteur. Cependant, pour que cette quête porte ses fruits, il faut être en mesure de comparer les différents états de la création tolkienienne. Condition nécessaire à mes yeux, donc, mais ça tombe bien : dans le cadre du dossier d’un futur Bifrost (où je ferai une synthèse des volumes traduits en français de « L’Histoire de la Terre du Milieu »), je venais de relire, avec quelle délectation, Le Silmarillion et les Contes et légendes inachevés (je vous en parlerai à cette occasion). Je satisfaisais donc désormais à tous les pré-requis pour m’attaquer au Livre des contes perdus. Taïaut !

 

 

N’empêche que c’est rude. Le traducteur (un certain Adam Tolkien…) a en effet pris le parti, sans aucun doute justifié, de rendre le texte anglais au plus près, préférant la précision à l’élégance. Or ces textes, datant pour les plus vieux de la guerre de 1914-1918, sont écrits dans une langue délibérément archaïque, une langue « autre », pas avare en bizarreries grammaticales et syntaxiques. Je vous balance le début dans la gueule :

 

« Maintenant il se trouva qu’en un temps un voyageur venu de pays lointains, un homme d’une grande curiosité, fut par le désir de pays étranges et d’us et de demeures de peuples inhabituels mené par bateau tant loin à l’ouest que l’Île Solitaire elle-même, Tol Eressëa dans le langage des fées, mais que les Gnomes nomment Dor Faidwen, le Pays de la Libération, et un grand conte s’y rapporte.

 

« Maintenant un jour au bout de longs voyages il vint à l’heure où l’on allumait les lumières du soir à de nombreuses fenêtres au pied d’une colline dans une large plaine boisée. Il se trouvait maintenant près du centre de cette vaste île et avait erré sur ses routes durant bien des jours, s’arrêtant chaque nuit dans telle demeure de gens où il arrivait par hasard, qu’il s’agisse d’un hameau ou d’une ville de bonne taille, vers l’heure du soir où l’on allumait les chandelles. Maintenant à cette heure le désir de nouvelles visions se fait moindre, même chez celui dont le cœur est celui d’un explorateur, et même un fils d’Eärendel tel ce voyageur-ci tourne plutôt ses pensées vers le souper et le repos et la narration de contes avant que n’advienne l’heure du lit et du sommeil.

 

« Maintenant, comme il se tenait au pied de la petite colline, il vint une faible brise suivie d’un vol de corneilles au-dessus de sa tête dans la claire lumière du soir. Le soleil avait depuis quelque temps sombré derrière les branches des ormes qui se dressaient de par la plaine aussi loin que l’œil put percevoir, et depuis quelques temps ses dernières dorures s’étaient évanouies à travers les feuilles et avaient glissé le long des clairières pour dormir sous les racines et rêver jusqu’à l’aube.

 

« Maintenant ces corneilles donnèrent de la voix pour le retour au-dessus de lui, et virant rapidement vinrent à leur demeure dans les cimes des grands ormes au sommet de la colline. Alors Eriol pensa (car ce fut ainsi que le nomma ensuite le peuple de l’île, et sa teneur est « Celui qui rêve seul », mais de ses noms antérieurs le conte ne parle nulle part) : « L’heure du repos est proche, et bien que je ne connaisse même pas le nom de cette ville à belle apparence sur une petite colline, ici vais-je chercher du repos et un logis et je n’irai pas plus loin jusqu’au lendemain, ni peut-être même alors, car l’endroit semble doux et ses brises de bon aloi. Il a pour moi un air à conserver maints secrets de choses anciennes et belles et merveilleuses dans ses trésors et endroits nobles et dans les cœurs de ceux qui demeurent entre ses murs. » »

 

Etc. Encore que non : la suite est pire, car les contes commenceront alors, récités auprès du feu dans la Chaumière du Jeu Perdu, et leur style sera encore plus ampoulé, et le lexique se fera autrement plus complexe, riche en noms propres déroutants et variantes de termes elfiques. Bref : il faut être prêt à se farcir 700 pages du genre (un peu moins, si l’on enlève l’appendice sur les noms), bien tassées, et dont les phrases commencent une fois sur deux par « maintenant » ou « voici ». Et c’est tout de même passablement hardcore.

 

Mais voilà : la magie opère. Et le lecteur de se retrouver dans la position de cet Eriol (ou bien Ælfwine ? La question, extrêmement complexe, est traitée dans le dernier « conte »), voyageur curieux qui a accompli un beau voyage, mais long et périlleux, et découvre émerveillé, de la bouche même des Elfes, les récits des temps anciens. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le développement (plutôt que l’esquisse ; comprenez par là que Le Silmarillion est en fait un abrégé extrêmement condensé…) de ce qui sera ultérieurement connu sous le nom de Premier Âge.

 

Ben oui : dès 1915-1916, Tolkien avait semble-t-il en tête bien des éléments de son « Légendaire », et certains n’ont connu qu’une évolution somme toute limitée. On y assiste donc à la création du monde, à l’établissement des dieux en Valinor, à la rébellion de Melko, à la venue des Elfes, etc. Mais, dans le détail, les changements peuvent être considérables.

 

Prenons ainsi un exemple frappant, le « Conte de Tinúviel » (qui sera connu plus tard comme étant celui de Beren et Lúthien). Beren n’y est pas un Homme, mais un Gnome (c’est-à-dire un Elfe, un Noldor plus précisément), ce qui change radicalement la donne (et, disons-le, enlève une bonne partie de son intérêt au conte, que l’on préfèrera largement dans sa version plus « achevée », mais ce n’est pas toujours le cas, loin de là) ; l’histoire se passe en une époque bien plus rapprochée de la fuite des Noldor que ce que l’on connaîtra ultérieurement (voir plus bas, à propos de Nirnaeth Arnoediad) ; si les Silmarils y apparaissent bel et bien, ce conte fait cependant exception (l’importance des joyaux était alors bien moindre) ; Beren y est nettement moins héroïque que dans les récits futurs, tandis que Tinúviel occupe sans aucun doute le devant de la scène ; le précurseur de Sauron, ici… est un chat, Tevildo ! et le récit prend ainsi des tournures étranges de conte animalier, avec des chiens et des loups en prime ; l’imbrication du récit dans une trame plus vaste, notamment du fait du serment des fils de Fëanor, est quasi inexistante (même s’il y a un lien qui se fait par la suite avec l’histoire de Túrin – on peut noter, dans le même ordre d’idées, qu’il n’est pas ici le cousin de Tuor – et celle du « collier des Nains », le « Nauglafring » – les Nains étant d’ailleurs présentés comme des créatures maléfiques d’origine inconnue, exit le joli mythe de leur création par Aulë) : pour employer les désignations « modernes », Doriath est à peine décrit (même si Thingol et Melian jouent bel et bien un rôle central), et « l’élément Nargothrond » est absent ; last but no least, la résurrection de Beren (un Elfe, rappelons-le…) au terme de la quête de Tinúviel dans les cavernes de Mandos est traitée brièvement dans un épilogue, bien loin de constituer un élément central du récit… Et tout ça fait une sacrée différence.

 

Cela dit, cet exemple ne prêche pas exactement en faveur du Livre des contes perdus : le conte, ici, est à tous les égards – et par nature – moins « achevé » que ce que l’on connaîtra ultérieurement. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas, loin de là : bien d’autres récits sont au contraire plus développés (prenez le « Conte du Soleil et de la Lune »), et on a même droit à un très grand morceau du « Légendaire » avec un de ses textes fondateurs, celui de « La Chute de Gondolin », qui n’a à ma connaissance jamais été aussi complet qu’ici. Même si, là encore, on peut noter bien des différences cruciales : Tuor, donc, n’est pas le cousin de Túrin, ainsi que je l’avais déjà noté ; son père (et donc a fortiori « son oncle ») n’a jamais mis les pieds à Gondolin, qui est nettement moins « ancienne » que dans Le Silmarillion (il faut dire que Nirnaeth Arnoediad, à vue de nez, suit presque immédiatement l’arrivée des Noldor dans les « Grands Terres », même si c’est sans doute plus compliqué que ça) ; mais Tuor accède à la cité cachée bien plus facilement que dans le récit des Contes et légendes inachevés, et Turgon l’accueille à peu de choses près à bras ouverts, même si l’on ne trouve pas l’élément proprement « prophétique » de sa venue, avec l’armure qu’Ulmo avait demandé à Turgon de laisser en arrière, etc. Il n’en reste pas moins que le récit de la bataille de Gondolin est fabuleux, sans aucun doute le très grand moment « original » de ce premier état du « Légendaire ».

 

Mais il est encore une autre dimension à noter, fort complexe, et qui correspond à l’intention de Tolkien derrière ses contes : il s’agissait en effet pour lui de « créer » une mythologie propre à l’Angleterre, et il est sans doute bon de garder cette idée en tête lors de la lecture des Contes perdus. Le problème est que cet aspect n’est véritablement traité que dans le dernier conte, réduit même pas à l’état de fragments, mais seulement d’esquisses, qui plus est contradictoires selon que le navigateur est Eriol (Tol Eressëa correspond alors à l’Angleterre) ou Ælfwine (auquel cas il vient d’Angleterre)…

 

Je pourrais continuer très longtemps ainsi, mais il serait sans doute absurde de se livrer à une exégèse érudite sur ce blog interlope, ce n’est guère le lieu. Il ne s’agit ici que d’un compte rendu de lecture. Le bilan, alors : eh bien, ce Livre des contes perdus est aussi fascinant qu’ardu… Répétons-le : c’est tout sauf une lecture récréative, et il y a de quoi écœurer le simple curieux. Mais pour qui veut approcher au plus près le processus de création tolkienien, c’est un régal de bout en bout ; il y faut du sang, de la sueur et des larmes, mais la récompense est au bout du chemin, et quelle récompense !

 

Aussi dois-je ici faire mon mea culpa. Non, « L’Histoire de la Terre du Milieu » inaugurée par ce Livre des contes perdus n’est pas une collection de fonds de tiroir ; l’immense entreprise de Christopher Tolkien (dont la connaissance de l’œuvre paternelle est stupéfiante, et les commentaires sont extrêmement pointus) est parfaitement louable ; à vrai dire, elle présente même un cas à part dans l’histoire de la littérature : une exception, une singularité, à la hauteur de l’œuvre immense de ce génie que fut J.R.R. Tolkien.

 

J’enchaîne avec Les Lais du Beleriand.

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