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"La Jeune Détective et autres histoires étranges", de Kelly Link

Publié le par Nébal

 

LINK (Kelly), La Jeune Détective et autres histoires étranges, traduit de l’américain par Michelle Charrier, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [2001, 2005] 2008, 375 p.

 

Bon, une fois n’est pas coutume, on va faire comme le bandeau, et commencer par dresser la liste des récompenses prestigieuses. Sachez donc que La Jeune Détective et autres histoires étranges, premier recueil de Kelly Link à paraître en français, composé de textes de fantastique et de fantasy pris dans les originaux Stranger Things Happen et Magic for Beginners, contient une nouvelle qui a reçu le James Tiptree Award 1997, une autre le World Fantasy Award 1999, une autre le prix Nebula 2001, une autre encore les prix Hugo 2005 et Nebula 2006, et une dernière le prix de la British Science Fiction Association 2006 ; tandis que de par chez nous le recueil dans son ensemble a obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire 2009, et valu à l’excellente Michelle Charrier le Prix Jacques Chambon de la traduction 2009 aux mêmes Utopiales.

 

Avouez que ça calme. D’accord, les prix, c’est de la merde, mais autant de concentrés, ça veut peut-être dire quelque chose, tout de même.

 

Chose que, avant même de faire l’acquisition de ce précieux volume, je croyais d’autant plus volontiers que je m’étais déjà pris une énorme baffe à la lecture de « Magie pour débutants », dans une autre traduction, dans le tome 5 de Fiction. Inutile de revenir ici sur cette merveille ; et puis tant mieux, vu que c’est pas si évident que ça d’en parler.

 

 

Et à vrai dire, c’est un peu le problème pour l’ensemble des textes composant ce recueil. Le sous-titre « d’histoires étranges » est on ne peut plus approprié : tout cela, ma foi, est fort bizarre, comme c’est bizarre ; étrange, oui ; perturbant ; déstabilisant ; exigeant, des fois ; carrément hermétique, parfois ; WTF, si l’on y tient. Des « histoires », par contre ? ça, ça dépend : Kelly Link fait régulièrement dans la tranche de vie, dans le… bizarre.

 

Même son humour est bizarre. C’est dire si cette Jeune Détective est indispensable. Mais, assurément, ce n’est pas un livre facile. Cette fois, c’est vrai. Si, si. Pas insurmontable, certainement pas, encore moins pénible, mais demandeur. Sans épate ni prétention. Toujours avec élégance et justesse. Mais à ne pas lire dans le train.

 

Si l’on tient à jouer le jeu des références, on pourrait dire que ces nouvelles tantôt drôles tantôt morbides (et toujours… bizarres) se situent quelque part entre Borges et Lynch, avec une touche de Lewis Carroll, une autre de Lovecraft, une autre de Neil Gaiman, et par-dessus tout des trucs… bizarres. Du weird, pas forcément toujours new, mais vraiment très très weird. C’est étrangement angliche, pour une Ricaine. Mais c’est avant tout et en définitive quelque chose de profondément original, très personnel, et immédiatement identifiable.

 

Détailler la bête ne va pas être évident, mais ça reste encore probablement le meilleur moyen de vous en donner une petite idée. Commençons donc avec « Nymphéas, Lilas, Lilas, Iris » (pp. 9-25). Un mort qui se souvient. Enfin, qui essaye de se souvenir. C’est très fort. Très, très fort. Bizarre, parfois léger, souvent poignant. Très bon, en somme.

 

Suit « Le Chapeau du Spécialiste » (pp. 27-42 ; World Fantasy Award 1999) : deux nenfants qui s’amusent à jouer aux morts (…) dans une maison hantée, c’est malin. La maison d’un poète minable qui a fait une rencontre lovecraftienne. Un récit fantastique maniant astucieusement les clichés. C’est très bon, et juste un peu… bizarre.

 

Après quoi l’on passe à « Leçons de vol » (pp. 43-73), une fantasy déviante où la Grèce antique envahit l’Écosse à touristes. Avec une jolie – si, si – amourette adolescente par-dessus. C’est bizarre, mais beau.

 

Puis il y a « Voyages avec la reine des Neiges » (pp. 75-96 ; James Tiptree Award 1997), une fantasy vraiment très déviante et vraiment très bizarre, très drôle aussi, avec des clichés malmenés dans tous les coins. C’est assez unique en son genre, c’est très bon, et c’est bizarre.

 

Ensuite, « Chaussures et mariages » (pp. 97-120), nouvelle à sketches, nous confirme que Kelly Link est fétichiste des pieds, et aime l’humour bizarre. Je suis sûr qu’elle a un jour reçu la visite de Miss Texas, et que ladite greluche n’a pas dû faire la fière. C’est drôle, bon… bizarre.

 

« Le Fantôme de Louise » (pp. 121-157 ; prix Nebula 2001), alors là, c’est vraiment très bizarre. Il y a deux Louise, ou bien non ; une petite fille verte qui a été un chien ; huit violoncellistes ; et un fantôme velu et mélomane, sauf qu’il aime aussi la country. Peut-être un poil too much, mais en même temps fascinant.

 

Suit « La Jeune Détective » (pp. 159-184) qui, bien loin de ce que pourrait laisser supposer son titre, est de très loin le texte le plus bizarre du recueil. Cette fois, en ce qui me concerne, c’est vraiment too much… Non, là, j’avions point pu. Gasp. Bizarre ?

 

Heureusement, si l’on reste dans le bizarre avec « Le Sac à main féerique » (pp. 185-208 ; prix Hugo 2005 et Nebula 2006), on peine beaucoup moins avec ce très beau texte qui nous en apprend juste ce qu’il faut sur ce sac étrange contenant un village, et plus généralement sur le Balleziwhurlekistan, le Scrabble et la valeur respective des différents épisodes de Star Wars. Avec une mamie comme on en rêve. C’est bizarre, et c’est un des sommets du recueil.

 

On passe à tout autre chose avec « Animaux de pierre » (pp. 209-261), une novella beaucoup moins bizarre en apparence, avec une petite famille bobo qui s’installe dans une maison hantée à la campagne, avec des lapins partout. C’est mignon, les lapins. Les crocodiles, moins. Finalement, c’est assez bizarre aussi – on y boit de la peinture, après tout ; quant à la fin… ? –, au-delà de ce joli et poignant tableau d’une famille qui part en mille morceaux.

 

Suit « Plans d’urgence antizombies » (pp. 263-288), une nouvelle dont le titre ne pouvait que me parler. Il n’y a pas de zombies dedans, mais de bons personnages, et c’est bien. Sauf la fin, peut-être un peu trop bizarre.

 

« Peau de chat » (pp. 289-318) est un conte juste un brin déviant. Mouais. Le texte le plus faible du recueil, probablement.

 

Surtout si l’on compare à « Magie pour débutants » (pp. 319-375 ; prix de la British Science Fiction Association 2006), qui conclut le recueil sur la meilleure note possible. C’est bizarre, et grandiose. C’est un chef-d’œuvre.

J’ai beaucoup aimé, vous l’aurez compris. Mais ça, ça n’a rien de bizarre.

CITRIQ

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L
Si j'avais encore quelques hésitations quant à l'achat, tu viens de les balayer. Je vais vite me le procurer.

Quand tu dis expérimental, tu rapprocherais le style de Vélum de Hal Duncan ? Pas que j'ai pas aimé mais j'ai ramé pour le finir. Trop complexe à mon goût même si j'ai aimé certains points comme la mythologie et la palette de personnages.
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N

Non, rien à voir avec Vélum. Mais, encore une fois, la lecture du Duncan ne m'a pas paru "difficile". Très honnêtement, je trouve ce recueil bien plus exigeant, d'autant qu'il est très
dense, et que le style même verse dans l'expérimentation (pas seulement la structure). Mais avec une différence essentielle : ce sont des nouvelles, donc on peut s'en faire une de temps en temps,
on n'est pas confronté d'emblée au pavé... Quoi qu'il en soit, c'est vraiment très bon.


C
ça donne envie!!
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N

J'espère bien !


L
Bon... ben ça a l"air prometteur. Tu n'as pas trop parlé du style. Je l'imagine particulier également pour réussir à faire du... weird !
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N

TRES particulier.

Les mauvaises langues diraient même à l'occasion que c'est "expérimental", mais nous sommes entre gens de bon goût, ouf.

Et c'est très bon, surtout.


G
Au final, il faut l'acheter ?
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N

Oui.

Au départ aussi.


U
Même si "Peau de chat" est le texte le plus faible, on reste largement au-dessus du commun de la production actuelle, je trouve.
Bien aimé d'ailleurs.
Je suis définitivement déviant...
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N

Ah ben c'est que tout est relatif, camarade.