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"Providence", de Juan Francisco Ferré

Publié le par Nébal

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FERRÉ (Juan Francisco), Providence, [Providence], traduit de l’espagnol par François Monti, préface de Julián Ríos, Albi, Passage du Nord-Ouest, [2009] 2011, 630 p.

 

On achète et on lit souvent des livres pour de mauvaises raisons. La principale en ce qui me concerne, et en ce qui concerne ce volumineux roman d’un Juan Francisco Ferré dont je n’avais jamais entendu parler ni d’Ève ni d’Adam, résidait à n’en pas douter dans ce frontispice représentant le grand H.P. Lovecraft, et titré de sa fameuse épitaphe : « I am Providence. » On pouvait y rajouter une quatrième de couverture qui ne manquait pas elle non plus d’évocations lovecraftiennes, entre les actes d’une mystérieuse Confrérie des amis du crime organisé mentionnant « Celui qui guette dans l’obscurité tempétueuse du temps » et le rapport d’un certain John Raymond Legrasse, dont je ne vous apprendrai pas qu’il s’agit d’un des principaux protagonistes de « L’Appel de Cthulhu ». Un coup d’œil à la table des matières, avec son troisième « niveau » (j’y reviendrai) intitulé « Cthulhu Inc. », en a rajouté une couche. J’ai craqué, cédé, acheté, lu.

 

Je ne vous ferai pas languir : comme il se doit, le roman Providence de Juan Francisco Ferré n’entretient au final que bien peu de rapports avec le papa de Yog-Sothoth. Encore qu’il soit bien présent, mais sous la forme, résolument, d’un personnage de fiction, n’entretenant que peu de liens avec le réel, même si son ombre plane bien sur le roman dans son ensemble. Je serai franc : je n’ai donc pas trouvé exactement dans Providence ce que j’en attendais, sans doute naïvement (mais on m’a un peu aidé) ; j’y ai cependant trouvé bien des choses méritant d’être relevées, même si je dois m’avouer au final un brin perplexe devant ce pavé très très ambitieux, pour ne pas dire mégalomane, qui, s’il devait à tout prix être rapproché d’une œuvre littéraire, le serait probablement à bon droit – et là je suis tout à fait le préfacier – de celle de Thomas Pynchon, et de V. en particulier.

 

Qu’est-ce que Providence ? Un roman démiurgique, oui, européen qui se veut américain, ou peut-être pas ; une ville puritaine (…), sans doute, et d’une haute portée symbolique ; un film, réel ou en devenir, peut-être ; un jeu vidéo dément, à ce qu’il semblerait ; l’intervention de Dieu ? Allons bon ! et H.P. Lovecraft, bien sûr (?).

 

Une œuvre étrange, saturée de références plus ou moins pop, plus ou moins cryptiques, oscillant entre naturalisme cru et étrangetés transfictionnelles, mélangeant les genres tantôt à la louche, tantôt avec des pincettes.

 

Notre héros se nomme Álex Franco, et est espagnol, encore qu’à moitié français. Ainsi que l’a justement noté un critique bien plus avisé que moi je ne sais plus où, ce patronyme, quoi qu’en disent certains personnages du roman, doit sans doute plus au réalisateur horrifico-libidineux et plus qu’à son tour nanardeux d’une flopée de pellicules plus ou moins poussiéreuses, qu’au dictateur bien connu. Et notre Franco est, voyez-vous ça, lui aussi un réalisateur.

 

Son histoire commence à Cannes, avec la projection de son film La Grande Fête. C’est ainsi qu’il fait la rencontre d’un productrice érotomane du nom de Delphine, qui le charge du projet « Providence », un film dont il doit écrire le scénario, à partir des bases foutraques laissées par un duo de documentalistes russes. Providence. Providenz. PVD. Etc.

 

Ou peut-être commence-t-elle à Marrakech, quand notre narrateur, au sortir d’une boîte interlope, fait la rencontre d’un certain Al-Razed, dans lequel on ne manquera pas de reconnaître, à tort ou à raison, l’auteur du Necronomicon ; mystérieux personnage qui lui promet un avenir pour le moins particulier.

 

Quoi qu’il en soit, notre Vieille-Européen s’envole bientôt pour PVD, post-Onze-Septembre et Patriot Act et plus capitaliste que jamais, où il devient professeur incompris et haï de ses étudiants en histoire du cinéma, logeant par ailleurs dans la maison marxisto-pop du couple Klingon. Là-bas, il multipliera les expériences sexuelles (avec une facilité déconcertante), recevra des mails paranoïaques façon complotistes d’un certain Jack Daniels (« rien à voir, bien sûr, avec le bourbon du même nom ») tous titrés en référence à des nouvelles du plus célèbre des habitants de la ville, celui qui s’est donc identifié avec elle, et plus encore avec son passé puritain, et n’écrira pas son scénario.

 

Non, à la place, il baisera (beaucoup) (trop), se droguera au Blue Moon, et multipliera les digressions sur le cinéma et son histoire, plus particulièrement ce cinéma du nouvel Hollywood qui fascine tant les Européens, à en croire du moins ses étudiants américains plus portés sur l’expérimentalement correct ; avec pour point d’orgue Les Dents de la mer, dont le Grand Blanc est nécessairement phallique, vous pensez bien.

 

Providence se découpe en trois niveaux, qui sont niveaux de réalité, niveaux de compréhension, niveaux d’un jeu-vidéo, et une coda dans un ascenseur paradisiaque d’une tour qui ne saurait être qu’infernale, sensée tout expliquer (ou pas), et qui n’explique pas forcément grand-chose (ou bien).

 

Un roman déroutant, donc ; je ne suis pas bien certain d’avoir saisi où l’auteur veut en venir (s’il le veut, d’ailleurs). Un roman ambitieux, par contre, à n’en pas douter ; un roman foisonnant, riche, stylé, parfois drôle, parfois horrible, souvent fascinant, quelques fois aussi un brin lassant (non, franchement, tout ce cul, au bout d’un moment, ça m’a paru gonflant…). Un roman qui ne manque en tout cas pas d’ambiance, savoureuse et délétère, et écrit avec une plume bavarde mais séduisante, distillant une petite musique d’une efficacité remarquable, qui nous entraîne le long de ces 600 et quelques pages, pourtant d’une densité rare, l’air de rien. Un bon, voire très bon roman, donc, probablement.

 

Mais pourquoi l’ai-je aimé ? Je viens de donner quelques éléments dans ce sens, et pourtant la question me laisse dans l’ensemble sans voix. Je me répète, mais je suis donc perplexe devant ce monstre littéraire. Je sais que je l’ai aimé, oui, peut-être pas pour les bonnes raisons d’ailleurs, même si j’ai pu en évacuer quelques-unes de mauvaises au passage. J’ai été indubitablement charmé par la prose folle de Juan Francisco Ferré, me suis complu avec lui dans le jeu des références, me suis attaché aux pas de ce Franco plus qu’à son tour insupportable d’arrogance. Mais de là à avoir compris ce roman, si tant est qu’il y ait quelque chose à y comprendre…

 

Quoi qu’il en soit, Providence est, en définitive, à sa manière nécessairement cyclopéenne, et peut-être parfois façon tour de Pise, un monument. Qu’il soit dressé (autrement dit, qu’il bande) (...) en l’honneur du roman américain, du cinéma américain, ou de la seule démiurgie de l’auteur, je ne me prononcerai pas à cet égard. Restent des images fortes, des pensées profondes (aha), un style possédé mais remarquable, qui en font une lecture probablement recommandable. Pour qui ? Je vous laisse juger si c’est votre cas. Je quitte en tout cas Providence sur une note aussi positive qu’intrigante. Je n’y ai pas trouvé H.P.L., non, mais j’ai l’impression, sans savoir trop ni quoi ni pourquoi, d’avoir mis au moins le doigt sur quelque chose.

 

D’indicible, bien entendu.

CITRIQ

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G

On ne dit pas:
ni d'Ève ni d'Adam.

On dit:
ni des lèvres ni des dents.


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