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Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

Publié le par Nébal

Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

HENRY (Léo), Philip K. Dick Goes to Hollywood, Chambéry, ActuSF, coll. Les 3 Souhaits, [2014] 2015, 123 p.

 

Avant d’entamer ce compte rendu, je me dois de dire une chose : Léo Henry est un ami. Je ne crois pas que ça vienne perturber tant que ça mon appréciation de ce qu’il écrit, mais ce n’est pas exclu : après tout, je suis persuadé que le monsieur est un des tous meilleurs nouvellistes français dans le domaine de la SF (je ne vois guère que Sylvie Lainé pour lui disputer le sommet de la pyramide, dans un genre très différent ; à une époque, j’aurais peut-être dit Thomas Day, aussi…). Je n’ai aucunement l’intention de faire dans le copinage, et mon admiration est on ne peut plus sincère – mais ça va mieux en le disant, peut-être.

 

(Note par ailleurs : j’ai du coup beaucoup de mal à lire les livres écrits par des camarades, étant un peu sceptique quant à la possibilité de livrer des comptes rendus « objectifs » – si tant est que cela veuille dire quelque chose. Ce qui vaut d’ailleurs entre autres pour Léo Henry : je n’ai du coup pas encore lu Le Diable est au piano et Le Casse du continuum, ou encore la réédition des Cahiers du labyrinthe en « redux » ; faudra, quand même…)

 

Philip K. Dick Goes to Hollywood est un tout petit bouquin (le recueil en lui-même fait une centaine de pages, le reste c’est du bonus), diffusé d’une manière un peu particulière : en effet, il « ne peut être vendu », mais est offert pour l’achat de deux livres aux éditions ActuSF (qui ont bien changé avec les années, l’abécédaire promotionnel qui clot le volume en témoigne…). Ce que je trouve un peu regrettable, quand même. Mais bon…

 

La quatrième de couverture évoque des « univers uchroniques » pour caractériser ce recueil. Mais c’est une approche de l’uchronie assez particulière, sans doute – qui s’attache non pas tant à des événements qu’à des personnalités ; aussi les changements par rapport à notre trame historique peuvent-ils être de plus ou moins grande ampleur. Cinq nouvelles figurent au sommaire, mais je ne doute pas que d’autres auraient pu l’intégrer dans cette perspective (ainsi, récemment, la chouette nouvelle centrée sur Erckmann-Chatrian figurant dans l’anthologie Faites demi-tour dès que possible). D'ailleurs, le roman Rouge gueule de bois...

 

Cela dit, je ne suis pas tout à fait sûr de bien voir où se situe exactement l’uchronie dans « Fe6 !! ou La Transfiguration de Bobby J. Fischer », brillante nouvelle que j’avais déjà lue et adorée dans l’anthologie des Utopiales 2014 – j’ai l’impression que cet excellent texte, superbement conçu et écrit, en s’appuyant sur l’incroyable biographie du célèbre champion d’échecs américain – tellement folle que, selon le bon vieux cliché, la réalité, une fois n’est pas coutume (mais presque), dépasse la fiction –, relève peut-être surtout de l’interrogation du procédé et de ses limites, en envisageant au détour d’un paragraphe la simple (ou moins simple) possibilité que les choses se soient déroulées différemment… Mais je passe peut-être à côté. Cela dit, la référence dickienne du titre n’a sans doute rien d’innocent, et l’auteur qui est vivant quand nous sommes morts revient à plusieurs reprises dans ce petit recueil.

 

Ce qui m’amène cependant à noter un point qui me semble important. Ces nouvelles, en se fondant sur des personnalités plus ou moins issues de la culture pop (ou moins pop, certes), font appel justement à la culture du lecteur – et à sa curiosité ; celui-ci se réjouira sans doute d’autant plus quand il saisira telle ou telle référence… mais court aussi le risque d’être un brin largué, et de passer à côté de l’essentiel, pour les nouvelles qui traitent de personnalités et de sujets qu’il connaît mal, sinon pas du tout. J’avais rencontré ce problème avec la nouvelle mentionnée plus haut concernant Erckmann-Chatrian, ce qui ne m’avait pas empêché de l’apprécier (et du coup de me tordre un peu la cervelle en m’interrogeant sur les choses qui m’échappaient visiblement) ; à vrai dire, cela vaut peut-être ici aussi pour « Fe6 !! », donc : je connaissais certes un peu le personnage de Bobby Fischer, tant pour sa gloire aux échecs que pour son excentricité polémique, mais certainement pas assez pour appréhender au mieux le texte…

 

Et il est une très brève nouvelle, ici (pas pop, pour le coup), qui m’a complètement laissé en rade. « Les Règles de la Nuit » (un texte issu de l’expérience chelou-ambitieuse « Nouvelles par e-mail ») s’intéresse à Jean Vigo et Dziga Vertov. Je ne peux qu’avouer mon inculture en la matière : pour moi, hélas, ce ne sont là que des noms ; qui m’intriguent, certes, voir m’attirent (cela fait longtemps que je me dis qu’il faudrait que je voie L’Homme à la caméra, par exemple), mais que je ne connais pas. Dès lors, je peux bien deviner dans la nouvelle de Léo Henry l’évocation amère de la possibilité d’un autre cinéma (ce thème de la possibilité que je crois retrouver dans « Fe6 !! », donc), mais ne suis pas en mesure d’apprécier le texte en lui-même.

 

Heureusement, la question ne se pose pas – ou du moins pas en ces termes – pour les trois autres nouvelles. La fort chouette dernière – à nouveau une courte « Nouvelle par e-mail » – s’intitule « No se puede vivir sin amar »… et je ne peux pas en dire beaucoup plus, dans la mesure où le texte repose en partie sur l’identification du personnage au cœur du récit ; celle-ci a lieu assez vite, sans doute, mais mieux vaut que je me taise, au cas où… Je me contenterai de dire que cette nouvelle se distingue des précédentes en ce que le personnage central est issu d’une œuvre de fiction, et non un « vrai » personnage de notre monde. On y retrouve là aussi une certaine amertume…

 

Et c’est sans doute un point essentiel : le jeu uchronique, a fortiori quand il est aussi chargé de références historiques et culturelles, et des clins d’œil qui vont avec, pourrait donner – et c’est souvent le cas ces derniers temps, j’ai l’impression (a fortiori dans la mouvance steampunk) – une impression d’exercice ludique amusant, pas forcément très « sérieux » (horreur glauque !), mais Léo Henry rappelle utilement dans plusieurs des textes de ce bref recueil que le « sérieux », pouvant par exemple s’exprimer par des regrets ou des désirs avortés, a parfaitement sa place dans le genre ; une chose, sans doute, que l’on peut distinguer dans bien des classiques… comme par exemple Le Maître du haut-château de Philip K. Dick – eh oui, encore lui.

 

C’est donc bien le moment de se pencher sur la première nouvelle du recueil, « Philip Goes to Hollywood. Correspondance inédite (1980-1991) ». Et, paradoxalement si ça se trouve, c’est pourtant cette nouvelle, peut-être, qui s’affiche comme étant la plus ludique. Les points de divergence sont multiples – ou disons qu’on peut au moins en distinguer deux fondamentaux : tout d’abord, la réalisation de Blade Runner est ici confiée, non pas à Ridley Scott, mais à un petit jeune plein d’avenir, un certain David Lynch… Ensuite, Dick ne meurt pas en 1982. La correspondance, dans cette nouvelle, est à sens unique : nous n’avons que les lettres adressées par Dick à Lynch (puis d’autres…), pas les réponses. Mais on y retrouve bien des éléments provenant tant de la biographie de Dick et de sa personnalité (forcément parano, etc.) que de son œuvre, dès lors parasitée par l’agent Dale Cooper ou une étrange boîte bleue… entre autres. La nouvelle est très amusante ; toutefois, je la trouve un cran inférieure à mes préférées dans ce recueil ; c’est une bonne blague, certes, et c’est bien entendu malin, mais ça ne renverse pas – ou en tout cas ça ne m’a pas renversé, moi. Mais ça reste bien.

 

Par contre, « Meet the Beätles ! » est vraiment excellente, au moins du niveau de « Fe6 !! », et peut-être meilleure encore. Il s’agit d’une interview récente de John Lennon (qui n’a pas été assassiné, donc), empruntant pour la forme à la critique rock, avec des éléments renvoyant à Please Kill Me. Le point de départ est particulièrement loufoque : Paul McCartney est bien mort en 1967, et il a fallu le remplacer ; les autres Beatles ont ainsi accueilli un jeune bassiste très charismatique et musicalement assez radical, qui se fera bientôt connaître sous le nom de Lemmy Kilmister… Celui-ci n’a donc pas joué dans Hawkwind, ni formé Motörhead, mais a imposé sa marque sur la musique des Beatles – devenus Beätles –, qui, bien loin de s’arrêter vers 1970, ont poursuivi leur carrière dans des directions passablement inattendues. La nouvelle fait intervenir bien d’autres personnalités, parfois étonnantes – comme J.G. Ballard, dont la « Trilogie de Béton » est adaptée, d’abord par les Beätles pour Crash !, ensuite par Lennon seul pour L’Île de béton et I.G.H. Léo Henry crée ainsi une passionnante histoire alternative du rock (où, par exemple, le mouvement punk n’a pas eu lieu, même si les Beätles, poussés par Lemmy, se sont lancés dans un side-project appelé Ramones, ce genre de choses). Les personnages sont soignés, et la relation très particulière unissant ou opposant Lennon et Lemmy est remarquable. Enfin, la nouvelle emprunte avec astuce un procédé classique, plus ou moins au cœur du Maître du haut-château : dans cet univers là, un critique rock a écrit un roman imaginant que les choses ne se sont pas passées ainsi ; McCartney n’est pas mort en 1967, Lemmy n’a jamais intégré les Beatles, les Rolling Stones ne se sont pas dissous après Altamont (ce qui n’est pas crédible du tout !), ce genre de choses… Ce n’est peut-être pas tout à fait La Sauterelle pèse lourd, car c’est bien notre monde et notre histoire du rock qui y sont décris, et pas une troisième voie. Mais c’est très bien vu, et ce qui aurait pu se contenter d’être une bonne blague devient un récit vraiment pertinent, aussi inventif que juste, et là encore interrogeant le genre même. Excellent.

 

Et donc un très chouette petit recueil au final : les deux textes les plus longs, « Meet the Beätles ! » et « Fe6 !! », sont clairement au-dessus du lot à mes yeux, et suffisent à rendre le recueil hautement recommandable ; mais comme le reste vaut le coup aussi… Un beau cadeau, donc, que ce petit recueil.

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A.C. de Haenne 14/11/2015 21:46

Cinq bons textes dont deux pépites, je suis tout à fait d'accord avec toi !

A.C.

john warsen 09/11/2015 18:17

Putain, ils m'ont tout piqué !
http://jesuisunetombe.blogspot.fr/2015/11/guy-beart-je-suis-vivant-et-vous-etes.html
Je te jure à mortel que j'ignorais l'existence de cette initiative de Léo Henry.
Il faudrait mettre l'agent Dale Cooper sur le coup, c'est vraiment suspect cette coïncidence.
Mais il est bien vrai que tout ça ne vaut pas « Fe6 !! ou La Transfiguration de Bobby J. Fischer » que j'ai moi aussi adorée dans le recueil des z'Utops.
Bravo pour ton boulot de blogueur de fond.