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La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, La Traversée du temps, [時をかける少, Toki o kakeru shojo], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, Paris, L’École des loisirs, coll. Neuf, [1965, 1967, 1976, 1990] 2007, 103 p.

 

UN AUTEUR AU REGISTRE VARIÉ

 

Yasutaka Tsutsui est souvent présenté comme un des plus grands auteurs de la science-fiction littéraire japonaise – laquelle est toujours quelque peu terra incognita pour le lecteur francophone… Mais, à cet égard, Tsutsui n’est pas le plus mal loti : à l’heure où je rédige ce compte rendu, cinq livres à son nom ont été publiés en français, le dernier étant Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, chez Wombat, qui avait déjà publié auparavant l’excellent Hell. En fait, c’est d'ailleurs la lecture des Hommes salmonelle sur la planète Porno (dont je causerai dans le prochain Bifrost) qui m’a incité à lire dès maintenant La Traversée du temps… dans un registre pour le moins différent.

 

C’est peu dire : aux antipodes de la SF érotico-comique du dernier titre en date, mais à vrai dire tout autant du déconcertant mais fascinant Hell, La Traversée du temps est un récit de science-fiction destiné à la jeunesse… sauf que le qualificatif n’est pas suffisamment éclairant : c’est en fait un livre destiné aux enfants – je dirais de huit à dix ans à vue de nez –, ce qui ressort de son style plus que simpliste autant que de son histoire finalement assez simple elle aussi. En fait, c’est probablement tout le problème, me concernant…

 

LE CULTE

 

Mais il faut sans doute d’emblée mentionner que cette nouvelle, à l’origine publiée en 1965 dans une revue, et traduite dès 1983 par L’École des loisirs, est à proprement parler « culte » ; au Japon du moins, peut-être ailleurs également. Elle a connu un immense succès, et une immense postérité ; la page Wikipédia française qui lui est consacrée, sans doute pas exhaustive, recense déjà quatorze adaptations, sur des supports très différents : mangas, films d’animation ou « live », chansons, publicités…

 

La plus célèbre de ces adaptations est le dessin animé titré La Traversée du temps, de Mamoru Hosoda, datant de 2006 – que je n’ai pas vu, mais qui a semble-t-il très bonne réputation, et a pu susciter à son tour le même culte que son inspiration. Mais attention : ce n’est en fait pas tout à fait une adaptation de la nouvelle de Yasutaka Tsutsui qui lui a donné son titre – techniquement, le film est supposé en constituer une suite, bien des années après : l’héroïne de la nouvelle originale est en fait ici la tante (un peu « sorcière ») de l’héroïne du film, laquelle, lycéenne ainsi que son modèle à l'époque, vit à son tour des événements étranges et assez similaires (et c’est bien pourquoi ladite tante s’y intéresse et semble en savoir quelque chose ; à ce que j’ai pu lire, le film n’est pas forcément très explicite à ce propos – comme si tout le monde devait instinctivement identifier la mystérieuse tantine ?). À lire le résumé du film, aucun doute : celui-ci déploie une trame autrement complexe que la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, tout en se fondant sur des bases essentiellement proches – plutôt qu’une adaptation à proprement parler, on devrait peut-être alors parler de « variation »…

 

Le fait demeure : La Traversée du temps, avec toute cette postérité même parfois ambiguë, est une œuvre essentielle de la littérature enfantine, versant SF, japonaise mais pas seulement, et probablement le texte le plus célèbre de l’auteur, qui a pourtant, au fil de sa longue carrière, amplement témoigné de la variété de son registre – avec une majorité de textes qui n’ont absolument rien de commun avec cet antique succès.

 

Ceci étant, en termes de popularité et de culte, une autre œuvre de Yasutaka Tsutsui doit être mentionnée – et qui a là encore gagné en renommée via un fameux film d’animation : le roman Paprika, qui a débouché sur l’anime de Satoshi Kon – et, oui, honte sur moi, je ne l’ai toujours pas vu, et c’est scandaleux, et il faut y remédier au plus tôt… Le roman, par contre, n’a cette fois pas eu l’heur d’une traduction française – espérons qu’un jour…

 

UNE ODEUR DE LAVANDE

 

Kazuko Akiyama est une lycéenne lambda – peut-être un peu garçonne ? Elle est en tout cas inséparable de deux garçons (qui quant à eux la trouvent « maternelle »…), le grand distrait Masaru Fukamachi, et le petit excité Goro Asakura – les meilleurs amis du monde, avec de telles différences sur un mode Laurel et Hardy.

 

Au début de la nouvelle, ils nettoient la salle de sciences naturelles du lycée. Mais Kazuko se rend seule dans une pièce où elle devine la présence d’un intrus… et s’évanouit bientôt, ne gardant de sa rencontre éventuelle (n’a-t-elle pas rêvé ?) qu’une vague odeur de lavande…

 

ANTICIPER/REVIVRE

 

Tout aurait pu s’arrêter là… Mais ce n’est en fait que le commencement. Kazuko vit en effet ensuite des événements marquants – dont un tremblement de terre, débouchant sur un incendie dont elle craignait qu’il ne soit fatal à son ami Goro, résidant dans les environs… Mais, quand elle en parle à ses copains, elle ne recueille que des regards perplexes – mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Il n’y a pas eu de tremblement de terre ni d’incendie…

 

Puis c’est une autre bizarrerie : en cours de mathématiques, Kazuko a l’impression de revivre ce qu’elle a déjà vécu la veille – elle parvient d’ailleurs à résoudre une équation compliquée au tableau, parce qu’elle se souvient de la méthode ; la veille, quand le professeur leur avait soumis pour la première fois ce problème, elle n’y arrivait pas… La veille ? Et un exercice déjà fait ? Mais non… La veille, il n’y avait pas ce cours – et c’est bien la première fois que le professeur attelle ses élèves à la résolution de cette satanée équation… Quel jour sommes-nous ?

 

CE N’EST PAS UN DON, C’EST UNE MALÉDICTION !

 

Kazuko, stupéfaite, doit bientôt se faire une évidence, aussi impossible soit-elle : d’une manière ou d’une autre, depuis son évanouissement dans la salle de sciences naturelles, elle voyage dans le temps.

 

Parfois en avant : le tremblement de terre ? Elle l’a anticipé. Il est normal que ses camarades ne sachent pas de quoi elle parle : c’est qu’il n’a pas encore eu lieu ! Mais il aura lieu – immanquablement...

 

Parfois en arrière : elle revit ainsi son cours de maths – c’est bien pourquoi, seule, elle avait cette troublante impression de déjà-vu.

 

Mais d’où vient donc ce pouvoir ? Sans doute de sa mystérieuse « rencontre » dans la salle de sciences naturelles… Elle a en tête cette odeur de lavande, unique indice afin de trouver le responsable – et les réponses à ses nombreuses et angoissantes questions.

 

Car, pour Kazuko, cette faculté surnaturelle (qu’elle apprend difficilement à contrôler, plus ou moins...) n’a rien de grisant – bien loin de l’envisager comme un pouvoir ou un don, elle y voit une malédiction ! D’abord, elle n’a rien demandé. Et puis, ça en fait une « anormale »… Quand elle anticipe l’avenir, elle ne peut guère jouer qu’à la Cassandre forcément incomprise ; quand elle retourne dans le passé, c’est plus seule que jamais – les amis à qui elle a pu se confier, au premier chef Masaru et Goro, ont tout oublié… ou, plus exactement, ne se souviennent pas de ses dires pour la bonne et simple raison qu’ils ne les ont pas encore entendus !

 

Enfin, il y a cette scène terrible, qui angoisse profondément Kazuko – cet accident de la route qui pourrait bien lui être fatal… ou plus probablement à Goro. Au fond, peut-elle vraiment changer les choses, avec cette faculté hors-normes ? Ou bien ne sera-t-elle plus jamais que la spectatrice impuissante de sa propre vie et de celle des autres…

 

Il lui faut trouver le responsable de son nouvel état – pister cette odeur de lavande…

 

SIMPLE

 

Comme vous vous en doutez sur la base de ce résumé, la trame de La Traversée du temps est fort simple – du moins autant que peut l’être une histoire de voyage dans le temps, mais en évitant autant que possible les paradoxes propres à susciter la migraine chez le lecteur (fort jeune ici).

 

C’est aussi une trame passablement convenue. Encore que je ne sache pas très bien ce qu’il en était en 1965 au Japon… Ici et maintenant, cependant, c’est du déjà-lu : le texte, et derrière lui l’auteur, n’en sont pas forcément responsables, ou plus exactement il n'y a pas lieu de leur en faire le reproche, mais le sentiment demeure.

 

Le résumé de « l’adaptation » cinématographique de Mamoru Hosoda donne l’impression d’une intrigue bien plus complexe, bien plus subtile – c’est sans doute qu’elle ne s’adresse pas au même public : car la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, très clairement, vise donc un public enfantin – huit à dix ans. Je doute qu’elle puisse vraiment emballer un collégien, encore moins un lycéen ; si ce n’est du seul fait de la curiosité : lecteur adulte, après tout, j’ai voulu y jeter un œil…

 

Que l’héroïne soit une lycéenne, avec des préoccupations de lycéenne – et l’amûûûr a forcément sa place dans les derniers « chapitres », plutôt lourdement d’ailleurs – n’y change pas grand-chose : c’est bien naïf – délibérément. Non sans une certaine poésie, parfois… Et sans doute le traitement de la normalité fait-il sens ; sans doute aussi est-ce bien vu, dans cette lignée, que de présenter le don comme une malédiction... Oui...

 

Sauf que cette simplicité globale imprègne également le style de la nouvelle : c’est très, très, trèèèèèèèèès simple. Des phrases courtes et minimalistes, des paragraphes courts et directs – l’auteur ne s’embarrasse pas ici de faire dans le « joli », il adopte sciemment une plume « fonctionnelle » : en somme, il raconte une histoire – tout ce qui ne relève pas directement et sans ambiguïté du seul récit entendu le plus strictement n’a pas sa place dans la nouvelle. Tant pis pour les métaphores, les descriptions...

 

BIEN POUR LES GNIARDS…

 

D’où, en définitive, cette déception.

 

Je n’ose pas me prononcer sur la valeur « absolue » de cette nouvelle culte. Je n’arrive pas à prendre la distance nécessaire. Le fait est qu’en tant que lecteur adulte, je n’y ai pas trouvé le moindre intérêt, ou presque.

 

C’est que, encore une fois, La Traversée du temps va au-delà de la seule dimension « jeunesse » : ça ne m’arrive pas tous les jours, certainement pas, mais je peux à l’occasion lire des récits typés « jeunesse » ou « young adult », comme on dit ; mais La Traversée du temps est clairement destinée à un public plus jeune encore, bien plus jeune : enfantin. Mais de manière assez prosaïque, par ailleurs : des classiques dits de la « littérature enfantine », même au-delà du seul et si génial Lewis Carroll que j'adule, ont su emporter mon adhésion par leurs nombreux charmes, leur inventivité, leur capacité d’évocation, leur poésie… Pas grand-chose de la sorte ici – tout au plus cette odeur de lavande… Forme et fond, La Traversée du temps ne me paraît pas vraiment pouvoir toucher des adultes, tout particulièrement des adultes ayant un vague bagage SF.

 

Mais des enfants ? Là, peut-être – entendons par-là que c’est toujours possible aujourd'hui, sans doute : la nouvelle en l’état a déjà touché bien des enfants, au Japon et ailleurs, après tout… Peut-être, oui, est-ce toujours un récit à même d’emballer les plus jeunes lecteurs, avec ces personnages simples auxquels ils peuvent s’identifier, et ce récit pour le récit qui, en introduisant à la thématique (éventuellement intimidante...) du voyage dans le temps, peut j’imagine séduire et enthousiasmer – et ensuite amener à lire des variations sur le thème davantage roboratives… et migraineuses.

 

BILAN

 

Bilan ? En trois points :

1) Non, lecteur adulte, je ne te recommande pas de lire La Traversée du temps – ça n’est probablement pas pour toi, au point de constituer une déception, de la part d’un auteur dont les textes adultes m’ont paru bien autrement intéressants (ils n’ont vraiment absolument rien à voir).

2) Par contre, lecteur adulte, si tu as dans ton entourage tel ou tel gniard dans les huit à dix ans, cela peut valoir le coup de lui faire lire ce tout petit livre – avec bien sûr dans l’optique de contaminer le nabot avec la redoutable infection science-fictionneuse ! Sadique que tu es… Pas dit que mes neveux y échappent, tiens !

3) J’ai bien envie de voir le film de Mamoru Hosoda – il a l’air bien meilleur, ou plus exactement bien plus intéressant pour un adulte. Il faudra que je fasse ça, oui (mais d’abord Paprika, oui !).

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